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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11769 ***
+
+UN MOIS
+
+EN AFRIQUE
+
+PAR
+
+PIERRE-NAPOLÉON BONAPARTE
+
+Je ne m'abaisse pas à une justification, je raconte; la vérité est
+l'unique abri contre le _venticello_ de Basile.
+
+
+AUX CITOYENS
+DE LA CORSE ET DE L'ARDÈCHE.
+
+
+
+UN MOIS EN AFRIQUE.
+
+
+La France, la République, les Armes, voilà les aspirations de toute ma
+vie de proscrit. Mes idées, mes études, mes exercices avaient suivi,
+dès longtemps, cette direction. En vain, depuis dix ans, je m'étais
+réitérativement adressé au roi Louis-Philippe, à ses ministres, aux
+vieux compagnons de l'empereur; même une place à la gamelle, même un sac
+et un mousquet en Afrique, m'avaient été refusés. Vainement, ne pouvant
+pas servir mon pays, je frappai à toutes les portes, pour acquérir,
+au moins, quelque expérience militaire, en attendant l'avenir. Ni la
+Belgique, ni la Suisse, ni Espartero, ni Méhémet-Ali, ni le Czar, de qui
+j'avais sollicité la faveur de faire une campagne au Caucase, ne purent
+ou ne voulurent pas accueillir mes souhaits. A l'âge de dix-sept ans, il
+est vrai, j'avais suivi en Colombie le général Santander, président de
+la République de la Nouvelle-Grenade, et j'en avais obtenu la nomination
+de chef d'escadron, qui m'escala depuis le grade _au titre étranger_ que
+notre Gouvernement provisoire m'avait conféré.
+
+Ce fut peu de jours après Février que, nommé chef de bataillon au
+premier régiment de la légion étrangère, je vis, bien que d'une façon
+incomplète, exaucer mes voeux. J'étais en France, la République était
+proclamée, et je pouvais la servir par les armes. Sans doute, la nature
+exceptionnelle de mon état militaire, et la non-abrogation de l'article
+VI de la loi du 40 avril 1832, relative au bannissement de ma famille,
+apportaient des restrictions pénibles à mon joyeux enthousiasme; mais
+l'un de ces faits expliquait l'autre. Sans rapporter implicitement cette
+loi, le gouvernement de la République ne pouvait m'admettre dans un
+régiment français. Faire cesser décidément notre exil, cela n'entrait
+pas encore dans ses vues; je ne discuterai pas le mérite politique de
+son appréciation, mais je dois loyalement reconnaître que tout esprit
+de haine ou d'antipathie était bien loin de la pensée de ses honorables
+membres à cet égard. Le jour où Louis Blanc m'annonça ma nomination[l]
+fut un des plus beaux jours de ma vie; j'allai le remercier avec
+effusion, ainsi que ses collègues, et quels qu'ils soient maintenant,
+membres de l'Assemblée Nationale, simples citoyens, proscrits, hélas! ou
+captifs, ils ont en moi un coeur ami et reconnaissant.
+
+[Note 1: Voyez sa lettre aux Pièces justificatives.]
+
+Bien avant la révolution, j'avais eu l'honneur de connaître
+particulièrement Marrast, Crémieux, et Lamartine, dont la famille est
+alliée de celle de ma mère. Pouvais-je douter de l'amitié de Crémieux,
+dont la voix éloquente et généreuse s'était élevée si souvent en faveur
+des proscrits de mon nom? Flocon et Arago m'avaient accueilli avec une
+bienveillance toute fraternelle. Ledru-Rollin m'a exprimé cordialement,
+en termes flatteurs, le regret de n'avoir pu me faire entrer au service
+d'une manière plus complète. Et si des considérations étrangères à ma
+personne ne les avaient arrêtés, il est certain que le Gouvernement
+provisoire ou la Commission exécutive n'eût pas tardé à naturaliser mon
+grade.
+
+Je sais que des adversaires de ma famille, ou personnels, ont parlé de
+la loi du 14 avril 1832, dont la prescription principale est qu'on ne
+peut obtenir d'emploi dans l'armée, si on n'a satisfait à la loi de
+recrutement, ou si on ne sort pas d'une école militaire. Mais, de bonne
+foi, cette thèse était-elle soutenable à mon sujet? Comment aurais-je pu
+remplir les conditions de la loi, si j'étais dans l'exil? Sans doute,
+et à part la période d'omnipotence dictatoriale, où le Gouvernement
+provisoire concentrait dans ses mains tous les pouvoirs, un décret de
+l'Assemblée eût été rigoureusement nécessaire. Mais si, dans un moment
+opportun, le gouvernement, quel qu'il fût, l'avait proposé, peut-on
+supposer que les représentants du grand peuple qui, en rappelant les
+proscrits, a placé l'un d'eux à sa tête, ne l'eussent pas rendu?
+Supposons que la Légion étrangère n'existât pas, la conséquence de
+la stricte application des lois qui régissent l'armée aurait été de
+m'interdire absolument le service militaire, fût-ce comme simple soldat.
+En effet, pas plus comme simple soldat que comme chef de bataillon, je
+n'eusse pu être admis, car l'article 1re de l'ordonnance du 28 avril
+1832, explicative de la loi du 21 mars, porte qu'on n'est pas reçu à
+contracter un engagement, si on est âgé de plus de trente ans. Or, en
+Février 1848, j'en avais trente-deux. Si je puis m'exprimer ainsi,
+c'est, après un long exil, qu'on me permette de le dire, une nouvelle
+proscription dans l'état; car comment appeler autrement une disposition
+qui vous défend sans retour, dans votre patrie, la carrière à laquelle
+vous vous étiez exclusivement voué, ou qui ne vous permet de la suivre
+que dans des conditions anormales et intolérables?[2]
+
+[Note 2: Voyez, pour le mode d'admission aux emplois des officiers
+au titre étranger, et pour les conditions de leur état militaire, le
+chapitre VI du titre IX de l'ordonnance du 16 mars 1838, et, aux pièces
+justificatives, le discours que j'ai prononcé à la séance de l'Assemblée
+législative, le 22 décembre 1849.]
+
+Qu'on ne m'accuse pas de présomption, parce que j'ai supposé qu'une
+auguste assemblée aurait pu être appelée à se prononcer sur un intérêt
+individuel et aussi secondaire. Non, car non-seulement il est de
+l'essence des institutions démocratiques que les grands pouvoirs de
+l'État ne dédaignent pas les réclamations des plus humbles citoyens,
+mais les précédents parlementaires n'auraient pas manqué dans l'espèce.
+
+Sous la monarchie de Juillet, les fils de l'immortel maréchal Ney
+passèrent ainsi, avec leurs grades, des rangs étrangers dans ceux dont
+leur père avait été un des plus glorieux luminaires. Les services des
+parents sont entrés plus d'une fois en ligne de compte, et pour ne citer
+qu'une circonstance récente, n'avons-nous pas, à la Constituante
+de 1848, voté par acclamation, et comme récompense nationale, la
+nomination, en dehors des règles ordinaires, du jeune fils de l'illustre
+général Négrier, qu'un plomb fratricide enleva si cruellement aux
+travaux législatifs et à l'armée?
+
+Quoi qu'il en soit, nommé, au titre étranger, par le Gouvernement
+provisoire, je me préparais à rejoindre mon régiment, lorsque un grand
+nombre de Corses résidant à Paris m'offrirent la candidature de notre
+département à l'Assemblée Nationale. La vivacité des sympathies de nos
+braves insulaires pour ma famille, leur culte enthousiaste pour la
+mémoire de l'empereur, rendaient probable ma nomination. Devant l'espoir
+fondé d'être au nombre des élus du Peuple, appelés à constituer
+définitivement la République, on comprendra que le service d'Afrique, en
+temps de paix, et surtout dans un corps étranger, dut me paraître
+une condition secondaire. M. le lieutenant-colonel Charras, alors
+sous-secrétaire d'État au ministère de la guerre, voulut bien
+m'autoriser à suspendre mon départ jusqu'à nouvel ordre. En effet, le
+4 mai 1848, j'eus l'insigne honneur d'inaugurer avec mes collègues, en
+présence de la population parisienne, l'ère parlementaire de notre jeune
+République, et d'apporter à cette forme de gouvernement, qui avait été
+le rêve de toute ma vie, la première sanction du suffrage universel.
+
+Le coupable attentat du 15 mai, les funèbres journées de juin, vinrent
+nous attrister dès les premiers travaux d'une assemblée, qui fut, quoi
+qu'on ait pu en dire, une des plus dignes, et qu'on me passe le mot, une
+des plus honnêtes qui aient jamais honoré le régime représentatif. Le
+23 juin, pendant la séance, Lamartine quitta l'Assemblée, pour faire
+enlever une redoutable barricade qu'on avait établie au-delà du canal
+Saint-Martin, dans la rue du Faubourg-du-Temple. Il me permit de le
+suivre, et comme je n'aurais pas eu le temps d'aller chercher mon
+cheval, ou de le faire venir, il m'offrit un des deux qui l'attendaient
+à la porte du palais législatif. En compagnie du ministre des finances,
+et de notre collègue Treveneuc, des Côtes-du-Nord, nous longeâmes les
+boulevards, où quelques rares piquets de gardes nationaux étaient sous
+les armes. Au-delà de la porte Saint-Martin, nous fûmes entourés d'une
+foule de citoyens appartenant à la classe ouvrière, et dont la plupart,
+j'en ai la conviction, étaient le lendemain derrière les barricades.
+L'accueil qu'ils nous firent, les poignées de main cordiales qu'ils nous
+donnèrent, leurs propos vifs et patriotiques, m'ont douloureusement
+prouvé une fois de plus que les meilleurs instincts peuvent être égarés,
+et que la guerre civile est le plus horrible des fléaux.
+
+Les projectiles des insurgés arrivaient jusque sur le boulevard.
+Lamartine tourna résolument à gauche, et nous le suivîmes dans la rue du
+Faubourg-du-Temple, sous le feu de la barricade et des maisons occupées
+par nos adversaires. Arrivés sur les quais, nous vîmes un détachement de
+gardes mobiles et quelques compagnies d'infanterie repoussés avec perte
+jusqu'à la rue Bichat. Ce fut là, près du pont, que le cheval que
+je montais fut atteint d'une balle, à quelques pas de Lamartine,
+circonstance qui parut fixer favorablement l'attention de ce grand et
+courageux citoyen. Et certes, si le soir même il n'avait résigné ses
+pouvoirs, j'ai tout lieu de croire qu'il n'en aurait pas fallu davantage
+pour le porter à provoquer une décision touchant mon assimilation aux
+officiers qui servent _au titre français_.
+
+Lamartine est un grand caractère; je n'en veux pour preuve que les
+belles paroles que j'ai recueillies de sa bouche, le jour où nous
+nommâmes la Commission exécutive. «Si je voulais me séparer de
+Ledru-Rollin, nous dit-il, j'aurais deux cent mille hommes derrière moi;
+_mais je craint la réaction et la guerre civile._» Quoi qu'il en soit,
+n'est-il pas profondément triste, après tant de vicissitudes, que ce que
+j'eusse obtenu de Lamartine, ou peut-être même du général Cavaignac,
+m'ait été dénié, malgré bien des promesses antérieures, par mon propre
+cousin, sous prétexte d'une opposition sincère et modérée, que je
+n'aurais pu cesser sans abjurer ma religion politique, et abdiquer toute
+dignité et toute indépendance?
+
+Mais procédons par ordre.
+
+A le Commission exécutive succéda le général Cavaignac. Le décret du 11
+octobre 1848 abrogea formellement, en ce qui touchait ma famille, la loi
+du 10 avril 1832, qui, confondant les proscripteurs et les proscrits,
+avait banni la branche aînée des Bourbons, et maintenu, moins la
+sanction pénale, l'exil dont ils nous avaient frappés, par la loi du
+12 janvier 1816. La candidature de Louis-Napoléon fut produite, et une
+immense acclamation répondit qu'il était resté dans le coeur du peuple
+le souvenir de l'homme qui avait porté à son plus haut degré le
+sentiment de notre nationalité. Le dix décembre, comme je le dis alors,
+est la dernière page de l'histoire de l'empereur, et pour l'écrire, près
+de six millions de Français ont déchiré les traités de 1815, et proclamé
+que la sainte-alliance nous doit une revanche de Waterloo.
+
+Malgré les efforts des républicains et de quelques hommes bien
+intentionnés qui tentèrent d'arriver à la seule conciliation
+véritablement utile et durable, celle des deux grands pouvoirs de
+la République, la Constituante, battue en brèche par le nouveau
+gouvernement, vit adopter la motion Rateau, modifiée, il est vrai, par
+Lanjuinais, et fixer à un court délai sa dissolution. Durant cette
+session d'une année, j'ose le dire, un grand nombre de mes collègues
+d'opinions diverses m'avaient accordé quelque sympathie, et si jamais
+j'ai pu espérer avec raison la régularisation de mon état militaire,
+c'est bien dès l'avènement de Louis-Napoléon à la présidence jusqu'à
+l'installation de la Législative. A part les dispositions bienveillantes
+dont je viens de parler, l'amitié de mon cousin, nos relations qui
+dataient de loin, les promesses qu'il m'avait faites, tout m'autorisait
+à penser que l'opportunité ne serait pas perdue. Je dois aussi ajouter
+la confiance que j'avais lieu de placer, à cet égard, dans le chef
+du cabinet, M. Odilon Barrot, qui plus d'une fois avait blâmé les
+administrations précédentes de ne m'avoir pas fait admettre dans
+un régiment français. Bref, un mécontentement injuste de mes votes
+consciencieux, et conséquents avec la voie que j'avais suivie avant même
+que Louis-Napoléon fût représentant du peuple, des influences exclusives
+et que je ne signalerai pas davantage[3]; enfin, des menées qui se
+résument dans le vieil adage: _divide et impera_, m'enlevèrent le
+modeste succès que j'ambitionnais comme ma part, pour ainsi dire, dans
+le grand triomphe du dix décembre.
+
+[Note 3: Il m'est permis de croire que le président de la
+République, laissé à lui-même, m'aurait appuyé. Peu de jours avant son
+élection, je causais avec lui, lorsqu'il m'exprima l'intention de me
+donner le commandement d'un corps. Je lui fis sentir les difficultés
+qu'il rencontrerait chez des hommes toujours prêts à crier au privilège,
+et dans les susceptibilités de quelques-uns des honorables officiers qui
+siégeaient à l'Assemblée. Il me répondit: «Si le peuple me nomme, il
+approuvera ce que je ferai pour ma famille qui a tant souffert.»]
+
+L'indifférence du ministère, qui, dans ce cas, était de l'hostilité,
+l'intention de me sacrifier par le silence, étaient flagrantes. Au fond,
+je désespérais de réussir; deux fois déjà j'avais donné ma démission;
+elle avait été refusée avec insistance par le président et par le
+ministre de la guerre. Je résolus de tenter un dernier effort. Il y
+avait trop longtemps que je poursuivais mon but, il était trop près, j'y
+tenais trop, pour me décourager complètement. Quoique à regret, j'étais
+décidé à me retirer de la carrière, plutôt que de servir au titre
+étranger. Je désirais surtout vivement obtenir la naturalisation de
+mon grade de la Constituante. Au moment de nous séparer, j'aurais été
+heureux que l'accès de nos rangs me fût ouvert par les collègues qui
+avaient brisé la loi de mon exil. Il me semblait qu'une décision
+favorable eût été comme une accolade fraternelle, et qu'aucun effort ne
+m'aurait coûté pour la justifier.
+
+Sous l'empire de ces pensées, je résolus de présenter une pétition à
+l'Assemblée. Elle fut déposée le 17 mars 1849. M. Armand Marrast, notre
+président, voulut bien la renvoyer immédiatement au comité de la guerre.
+Elle y fut examinée; le ministre de la guerre s'abstint d'y paraître;
+deux membres, amis de mon cousin, ne vinrent pas, et cependant j'obtins
+quatorze voix sur vingt-huit. Que ceux de mes honorables collègues qui
+se prononcèrent en ma faveur me permettent de leur exprimer ma profonde
+reconnaissance. J'en dois surtout au brave et vénérable général Laidet,
+à MM. Avond et de Barbançois, qui voulurent bien plaider ma cause avec
+une véritable et chaleureuse fraternité. Quant à ceux qui crurent devoir
+repousser ma requête, s'il en est parmi eux pour qui mon nom ait été un
+motif de défiance, qu'ils me permettent, aujourd'hui que mon épée a été
+brisée, de leur dire avec désintéressement qu'ils se sont trompés; dans
+aucun cas, la République n'aurait eu un soldat plus fidèle, comme elle
+l'aura encore, si elle était attaquée, bien que ce ne puisse plus être
+dans les rangs de l'armée.
+
+M. le général Leflô avait été nommé rapporteur de ma pétition, mais nos
+nombreux travaux et les graves préoccupations du moment empêchèrent de
+la porter à l'ordre du jour. La Constituante fit place à la Législative,
+et ma position militaire resta la même. Ce moment, il faut en convenir,
+a été décisif dans ma vie, car si j'étais entré dans un régiment
+français, au lieu de me présenter aux nouvelles élections, j'aurais
+suivi mes penchants et je me serais exclusivement consacré à la carrière
+des armes. Quoi qu'il en soit, nommé dans l'Ardèche et en Corse, je
+revins siéger à l'Assemblée actuelle.
+
+Ma position n'y était pas facile, ni agréable. D'un côté, je voyais
+une majorité composée de divers éléments, tous d'origine monarchiste,
+opposés par conséquent à mon principe, mais soutenant, quoiqu'en
+l'égarant, suivant moi, le pouvoir exécutif. De l'autre, une minorité,
+formée aussi de nuances diverses, moins hétérogènes, il est vrai;
+minorité républicaine, révolutionnaire, réformatrice, humanitaire,
+demandant de grandes entreprises, mais ayant des chefs qui considéraient
+Louis-Napoléon comme un antagoniste, et qui eussent été contre lui,
+c'est mon opinion, quoi qu'il eût fait. Sans doute, je me sentais
+instinctivement entraîné vers la Montagne; mais, à part ses antipathies
+individuelles, je pensais sincèrement qu'elle dépassait le but, et
+qu'elle compromettait la République, notamment en se rapprochant des
+hommes qui approuvaient le 15 mai et les journées de juin. Restait le
+tiers-parti, et je dois l'avouer franchement ici: si la Montagne avait
+parfois les entraînements de mon coeur, les élans de ma raison me
+rapprochaient du tiers-parti. Mais qu'est-il, où est-il, que peut-il?
+sinon attendre, pour sauvegarder le principe démocratique, en apportant,
+suivant les circonstances, son faible contingent contre la réaction ou
+les excès. Du reste, les mêmes antipathies que j'ai signalées, moins
+violentes, mais non moins intenses, existaient, qui peut en douter? dans
+son sein.
+
+Ces considérations, que je ne dois qu'effleurer (et c'est peut-être
+trop de hardiesse), m'inspiraient tous les jours davantage le regret
+de n'avoir pu lever l'obstacle qui m'avait fait préférer mon mandat au
+service actif. En vérité, la direction donnée à nos armes en Italie me
+prouvait que le nouveau gouvernement pouvait ordonner des opérations
+militaires auxquelles, à aucun prix, je n'eusse voulu prendre part. Mais
+on parlait aussi d'expéditions prochaines en Afrique, cette terre où se
+sont formés tant de bons officiers. Le président, mes autres parents,
+des amis plus ou moins clairvoyants m'engageaient fortement à faire
+à mon corps _un acte de présence_ qui facilitât, disaient-ils, la
+régularisation de ma position. On peut penser de moi ce que l'on voudra;
+mais tous ceux qui connaissent un peu mes inclinations, mes habitudes et
+mes antécédents, croiront sans peine qu'il n'aurait pas fallu me prier
+longtemps pour me décider à faire une campagne, sans mon inconvenante
+condition d'officier au titre étranger. Blessé que le gouvernement
+d'un homme, à qui notre nom avait valu la première magistrature de
+la République, me marchandât tant mon épaulette, je déclinai toute
+proposition, et la prorogation de la Législative étant arrivée, je
+retournai dans les montagnes des Ardennes belges, où j'avais fait
+un long et tranquille séjour avant la révolution. Ce qui me navrait
+surtout, c'était de voir des gens qui avaient eu leur place au soleil de
+la monarchie, tandis que nous traînions dans l'exil une vie agitée ou
+misérable; ce qui me navrait, dis-je, c'était de voir ces courtisans
+obtenir les plus hautes faveurs, les emplois les plus lucratifs, tandis
+qu'on me refusait, à moi, de servir modestement le pays suivant mon
+aptitude, chose que j'ai toujours crue franchement aussi naturelle que
+juste et méritée.
+
+Mon séjour dans mon ancienne retraite ne fut pas long: de nouvelles et
+plus vives instances vinrent m'y relancer, et j'eus le tort de céder et
+de revenir presque aussitôt à Paris. Elles y furent encore renouvelées,
+et un jour même, à Saint-Cloud, on me témoigna tant de mécontentement
+de mon hésitation que je dus croire vraiment qu'on n'attendait que cet
+_acte de présence_ à mon corps pour réaliser le mirage de la miraculeuse
+épaulette que je poursuivais depuis si longtemps. J'avais protesté à
+satiété que je ne monterais pas une garde tant que je ne compterais
+dans l'armée qu'au titre étranger; j'aurais dû, pour tous ces motifs,
+maintenir ma résolution; mais ce qui enfin l'ébranla, ce fut la
+perspective de la campagne qui se préparait dans le sud de la province
+de Constantine. Il fut décidé que je serais envoyé en mission temporaire
+auprès du gouverneur général de l'Algérie, et que d'Alger j'irais
+rejoindre la colonne expéditionnaire aux ordres du général Herbillon.
+Toujours mécontent de ma position exceptionnelle, j'avais, quoi qu'on
+ait pu en dire, bien et dûment stipulé avec tout le monde, président,
+ministres, intermédiaires officiels ou officieux, que j'allais en
+Afrique pour n'y rester que le temps que je voudrais, pour en revenir
+quand je le jugerais convenable, et pour n'y faire, au besoin, que
+l'_acte de présence_ qu'on paraissait croire indispensable à la
+régularisation de mon état militaire. J'étais loin de croire qu'on
+contesterait un jour ces conventions, sans lesquelles je me serais
+gardé d'accepter ma mission; mais si des preuves matérielles étaient
+nécessaires, je pourrais produire des lettres que j'écrivis de Lyon, de
+Marseille et de Toulon, à plusieurs de mes amis, avant de m'embarquer,
+lettres dans lesquelles je leur parlais de mon retour à l'Assemblée pour
+le 15 novembre, au plus tard.
+
+Le 1er octobre, jour de la reprise des travaux législatifs, j'assistai
+à la séance, j'obtins un congé, et le lendemain, de bonne heure, je
+quittai Paris par le rail-way de Tonnerre. Le 3, au soir, j'étais à
+Lyon, le 4 à Avignon, le 5 à Marseille. Je partis presque immédiatement
+pour Toulon, où j'arrivai pendant la nuit. Cette jolie ville était dans
+la consternation, le choléra décimait les habitants, les hôtels avaient
+été abandonnés par leurs propriétaires; à la _Croix de Malte_, je fus
+reçu par le seul domestique qui restât dans la maison. Je passai la
+journée du 6 à Toulon, et le 7, après midi, nous appareillâmes pour
+Alger, à bord du _Cacique_, frégate à vapeur de l'État.
+
+Nous arrivâmes le 9 au soir. Je me rendis immédiatement chez le
+gouverneur général, à qui je remis une lettre du président de la
+République. Je reçus de M. le général Charon le plus gracieux accueil;
+il voulut bien me retenir à dîner pour le soir même, et le jour suivant.
+Le lendemain, avec le capitaine Dubost, aide-de-camp du gouverneur, je
+visitai le magnifique jardin d'essai, où, entre autres merveilles, on
+voit de grands massifs d'orangers; et la jolie campagne du brave général
+Jusuf qui, malgré ses glorieux services, n'a pu obtenir son assimilation
+à nos autres généraux.
+
+Le soir, j'assistai à une danse de ravissantes Moresques comme on n'en
+voit qu'à Alger, et à une cérémonie religieuse très originale des nègres
+de la ville, qui sont de vrais convulsionnaires. Je pris congé du
+gouverneur, et le lendemain, au matin, je partis pour Philippeville, à
+bord d'un petit pyroscaphe côtier, affecté au service des dépêches. Nous
+côtoyâmes assez près de terre les montagnes encore verdoyantes de la
+Kabylie; nous relâchâmes à Dellys, Bougie, Djidjeli, et le lendemain, 12
+octobre, nous étions à Stora. C'est une belle baie, où l'on trouve un
+port sûr et spacieux, à une demi-heure de marche de Philippeville. Notre
+pyroscaphe fut aussitôt entouré de plusieurs bateaux montés par de
+nombreux marins. A leur costume, à leurs acclamations sympathiques, aux
+coups de fusil et de pistolet dont ils me saluaient, je reconnus de
+suite nos intrépides et habiles caboteurs d'Ajaccio qui, sur de frêles
+embarcations non pontées, se hasardent à aborder aux côtes d'Afrique,
+pour y mener la vie laborieuse qui leur permet de rapporter quelques
+économies à leurs familles. J'allai à terre avec ces rudes et chers
+enfants du peuple, et je me mis en route pour Philippeville, en
+compagnie du capitaine Gautier, commandant la gendarmerie de la
+province. Le chemin, taillé dans la montagne, suit les bords de la mer;
+la vigoureuse végétation du sol d'alentour, couvert d'épais arbustes, me
+frappa par son extrême ressemblance avec la Corse. A peu près à moitié
+route, on trouve une magnifique batterie parfaitement entretenue.
+
+A Philippeville, où je passai la journée du 12, je me présentai chez
+le commandant supérieur, M. Cartier, major du deuxième régiment de la
+Légion étrangère, et je fis la connaissance du commandant Vaillant,
+frère de nos deux généraux de ce nom, et savant naturaliste. Une
+distance de vingt-deux lieues que parcourt une excellente route,
+exploitée quotidiennement, comme en Europe, par un service de
+messageries, sépare Philippeville de Constantine. Toutes les places
+ayant été retenues, je louai une voiture et je partis le lendemain
+de grand matin, avec l'excellent capitaine Gautier qui avait voulu
+m'accompagner. Nous traversâmes les nouveaux villages de Saint-Antoine
+et Gastonville, ce dernier peuplé de pauvres prolétaires parisiens
+qui sont venus chercher un meilleur sort dans la colonisation, tache
+difficile pour laquelle, malgré leur courage, ils n'ont ni la force, ni
+l'aptitude nécessaires. Au camp d'El-Arrouch, je fus retenu à déjeuner,
+de la manière la plus aimable, par MM. les officiers du 38e. Ils étaient
+tristes de voir la garnison décimée par le choléra qui sévissait contre
+elle, plus cruellement qu'à Philippeville et que sur aucun autre point
+de la division territoriale. Après avoir relayé au camp de Smendou, nous
+arrivâmes fort tard à Constantine.
+
+En l'absence du général Herbillon, parti à la tête de la colonne
+expéditionnaire, M. le général de Salles, gendre de l'illustre maréchal
+Valée, me reçut le soir même, avec cette parfaite et cordiale urbanité
+qui le fait aimer de tous ceux qui l'approchent. Le lendemain, 14, grâce
+à l'obligeant empressement de M. le capitaine de Neveu, chef du bureau
+arabe, tous mes préparatifs de campagne, tentes, cantines, etc., étaient
+terminés. Je fus vivement contrarié, et on le concevra sans peine dans
+une telle circonstance, de n'avoir pu, malgré mes recherches, réussir à
+me monter convenablement. Ce que je trouvai de moins mauvais, ce fut un
+petit cheval indigène, vif, mal dressé, peu maniable et peu vigoureux,
+dont je dus pourtant me contenter.
+
+Le 15 octobre, au point du jour, je quittai Constantine, pour rejoindre
+la colonne. Mon escorte se composait du maréchal-des-logis Bussy et
+de quatre cavaliers du troisième régiment de spahis, deux chasseurs
+d'Afrique, Rouxel et Valette, un soldat du train des équipages, et
+Gérard, mon fidèle domestique ardennais.
+
+Avant d'aller plus loin, il n'est peut-être pas inutile de donner ici
+un rapide aperçu des causes qui avaient amené l'expédition à laquelle
+j'allais prendre part, et des faits qui avaient précédé mon arrivée.
+
+Dans l'origine, la politique du gouvernement était de maintenir un
+calme, au moins apparent, dans la province, en pesant le moins possible
+sur les indigènes. Ce système, qui avait d'abord réussi, permettait
+d'occuper avec le gros de nos forces les autres points du pays
+plus agités. L'établissement de colonies agricoles sur la route de
+Constantine à Philippeville vint tout à coup changer cet état de choses.
+De tout temps, les communications entre ces deux villes avaient été
+inquiétées par les kabyles; mais quelques attentats sur des hommes
+isolés, et un surcroît d'activité pour notre cavalerie étaient
+considérés comme des inconvénients de peu d'importance par l'autorité,
+qui avait à dessein fermé les yeux, afin d'éviter de plus graves
+complications.
+
+Lorsque nous eûmes nos colons à protéger, on voulut en finir avec la
+Kabylie. Ce n'était point facile, et on paraissait oublier qu'une des
+choses qui ont fait le plus de mal à l'Algérie, c'est ce penchant à
+s'étendre continuellement et à occuper un trop grand nombre de points,
+fût-ce avec des moyens insuffisants. Pour former les deux colonnes qui,
+au mois de mai de l'année dernière, sous les ordres de MM. Herbillon et
+de Salles, ont agi vers Bougie et Djidjeli, il avait fallu affaiblir les
+garnisons du sud, au point qu'on m'a assuré que Batna était resté avec
+500 hommes et Biscara avec 250. Les meilleurs officiers furent appelés
+à faire partie de l'expédition; le brave et infortuné commandant de
+Saint-Germain fut du nombre, et en son absence le commandement supérieur
+de Biscara dut être confié à un capitaine. De ces mesures, dit-on,
+est sortie la guerre que les dernières opérations de M. le colonel
+Canrobert, aujourd'hui général, viennent de terminer.
+
+Une des causes principales des derniers troubles a été, sans aucun
+doute, la trop grande multiplication des bureaux arabes destinés à
+administrer les indigènes. Il y a inconvénient à intervenir de trop près
+dans les phases intestines de l'existence des tribus. Dans le Hodna, par
+exemple, la guerre a toujours existé, même du temps des Turcs. En pleine
+hostilité aujourd'hui, demain les diverses tribus de ce territoire sont
+réconciliées par leurs marabouts. Que nous importent ces dissensions,
+surtout si l'expérience a prouvé qu'elles s'enveniment d'autant plus
+que nous nous en mêlons davantage? Si, comme on l'annonçait, un nouveau
+bureau arabe est établi à Bouçada, la neutralité cesse d'être possible;
+l'officier français, appelé à se prononcer entre les deux partis,
+tranche le différend ou le fait décider par ses chefs, et si une
+soumission complète ne s'ensuit pas, en avant les colonnes! une
+expédition devient indispensable.
+
+Gouverner l'Algérie, y exercer le commandement suprême, mais
+n'administrer que les points qui jamais ne pourront se soustraire à
+notre domination, telle est, en résumé, la politique que nous aurions dû
+toujours suivre, si j'en crois mes impressions, et l'opinion des hommes
+véritablement compétents. De puissants chefs arabes, même nous servant
+mal quant à la rentrée de l'impôt, mais faisant respecter nos routes
+et nos voyageurs, n'assureront-ils pas notre empire mieux que certains
+caïds relevant plus directement de nous, mais qui révoltent à chaque
+instant les populations par les concussions dont ils les accablent en
+notre nom? Il serait d'une haute politique d'entourer de la plus grande
+considération les chefs à notre service, et de les relever aux yeux de
+leurs administrés, en leur laissant ce prestige de nationalité indigène
+qui leur donne l'air de ne céder qu'à notre force invincible, tout en
+nous aimant quand nous faisons le bien. Surtout, il ne faudrait pas
+perdre de vue que quelque temps de paix consolide notre pouvoir mieux
+que l'expédition la plus heureuse, et que si une longue période de
+tranquillité générale était donnée à la colonie, l'Arabe, qui est
+fataliste, commencerait à croire à la perpétuité de notre domination, et
+se soumettrait définitivement en disant: Dieu le veut!
+
+Jetons maintenant un coup d'oeil sur l'état de la subdivision de Batna,
+lors des derniers événements.
+
+En octobre 1848, M. le colonel Carbuccia, d'une des meilleures familles
+de Bastia, avait succédé, dans le commandement de cette subdivision, à
+M. le colonel Canrobert. Ce dernier venait de rendre un immense service,
+en s'emparant, par un coup de main hardi, comme il sait en faire, du
+dernier bey de Constantine, Ahmed. Cependant, nos ressources étaient
+bien faibles pour maintenir, dans une si grande étendue de territoire,
+tant de populations diverses. En effet, la subdivision de Batna
+comprend ces montagnards de l'Aurès, toujours turbulents, le massif des
+Ouled-Sultan, les Ouled-Sellem, les Ouled-Bouanoun, le Hodna, le Sahara
+ou Désert, où se trouve la région des oasis, ou Zab, au pluriel Ziban.
+Les Aurès venaient de massacrer ou de chasser les caïds nommés par
+nous; la plupart des autres points du pays n'étaient soumis que de nom;
+l'échec essuyé par nos armes en 1844 n'avait pas été vengé, et si une
+révolte ouverte avait éclaté, les plus fâcheuses complications étaient à
+prévoir. Dès lors, le colonel Carbuccia avait senti les difficultés de
+cette situation et les avait fait connaître à son chef immédiat, M. le
+général Herbillon, commandant de la province. En avril et mai 1849, le
+colonel s'était vu contraint de parcourir le Hodna, à la tête d'une
+colonne expéditionnaire, pour maintenir notre caïd Si-Mokran, dont les
+Arabes avaient voulu se débarrasser. Notre autorité en fut momentanément
+raffermie, une réconciliation apparente eut lieu, et des otages furent,
+suivant la coutume, amenés à Batna.
+
+Dans le Sahara, par des circonstances favorables et fortuites, ou
+peut-être à cause même de notre éloignement, les oasis le plus au sud,
+Tuggurt et Souf, étaient dans les meilleures dispositions à notre égard.
+Aussi, quand le kalifat d'Abd-el-Kader, Ahmed-bel-Hadj, a voulu,
+en dernier lieu, traverser ce pays, pour se mettre à la tête de
+l'insurrection, il a été repoussé avec perte par nos fidèles alliés
+Ben-Djellal et Ben-Chenouf.
+
+Les habitants du groupe d'oasis qu'on appelle le Zab-Dahri, et dans
+lequel est situé Zaatcha, ne vivaient, il y a peu de temps encore,
+que de la culture du palmier, qui suffisait à leur nourriture et aux
+échanges. Menacés sans cesse par les nomades, qui les pillaient et les
+rendaient tributaires, leur sort était exceptionnellement malheureux. En
+1845, sous le commandement de M. de Saint-Germain, ils commencèrent
+à jouir d'une administration régulière et uniforme. Grâce aux
+encouragements de cet officier supérieur, ils produisirent d'abondantes
+céréales, et l'on peut dire que, quatre ans après, la misère avait
+complètement disparu de leur territoire. Le but de M. de Saint-Germain,
+qui voulait gouverner directement le pays, était de soustraire le Sahara
+à la dépendance du Tell, dont il tire ses grains. Louable en lui-même,
+sous le rapport de la civilisation, au point de vue politique ce plan ne
+pouvait produire que de fâcheux résultats chez un peuple qui nous sera
+encore longtemps et peut-être toujours hostile.
+
+Les Turcs connaissaient les Arabes au moins aussi bien que nous, et
+certes ils se seraient gardés de rendre le désert indépendant du Tell.
+La nécessité où sont les tribus sahariennes de venir, tous les ans,
+s'approvisionner dans la région des céréales, est la meilleure garantie
+de leur obéissance. Si elles nous mécontentent, leur compte est
+bientôt réglé, et en cas de rébellion armée, nous pouvons leur fermer
+complètement le Tell, et les obliger à recourir à des intermédiaires, ce
+qui décuple pour eux le prix des denrées. Ce n'est d'ailleurs que dans
+le Tell que ces tribus peuvent rencontrer, pour leurs dromadaires et
+leurs moutons, des pâturages d'été, saison où le manque absolu d'eau
+serait mortel aux troupeaux dans le désert. Cette dépendance du Sahara
+envers la région des céréales est un fait tellement important qu'aucune
+intrigue ou sédition de la part des nomades ne peut nous préoccuper
+longtemps, placés qu'ils sont sans cesse sous l'inévitable coup d'une
+répression pécuniaire, et même plus terrible, au besoin. Quatre passages
+à travers une chaîne de montagnes qui court parallèlement à la mer,
+conduisent du désert au Tell; à l'est, celui de Kinchila; à l'ouest,
+celui de Soubila; ceux de Megaous et de Batna, au centre. Les deux
+premiers sont en dehors de la direction que suivent les tribus.
+Batna est fortement occupé par nous; quant à Megaous, notre caïd des
+Ouled-Sultan y est établi et peut en défendre l'accès à tout venant qui
+se serait attiré notre colère. Tout cela prouve encore une fois que
+nous pouvons gouverner de loin les Arabes du Désert et abandonner cette
+administration directe qui les avait enrichis, mais qui nous a créé des
+obstacles tellement graves qu'il nous a fallu, pour les surmonter, tout
+l'héroïsme de nos troupes. Voyons comment ils avaient surgi.
+
+La base de la gestion de M. de Saint-Germain, c'était l'égalité devant
+l'impôt, et il n'avait voulu tenir aucun compte des privilèges des
+marabouts, dans un pays pourtant où cette caste est aussi nombreuse
+qu'influente. Il n'en fallait pas davantage pour nous faire des ennemis
+irréconciliables de gens qui n'auraient pas mieux demandé que de nous
+servir, si, comme les Turcs l'avaient fait avant nous, nous eussions
+ménagé leur suprématie. En 1848, la contribution des palmiers qui
+n'avait été, dans l'origine, que de 15 à 20 centimes le pied, fut tout
+à coup portée, sans transition, à 50, soit que ces précieux végétaux
+rapportassent leurs dattes ou qu'ils n'en eussent pas. Une mesure
+financière aussi vexatoire était justifiée jusqu'à un certain point par
+la nécessité où l'on était de fournir aux frais de fortifications de
+Biscara, frais que le gouvernement central n'avait pas voulu couvrir; et
+en effet, 120,000 francs, produit du nouvel impôt, furent affectés à
+la construction de la casbah de cette oasis. Quoi qu'il en soit, un
+prétexte d'insurrection était trouvé pour les marabouts que nous nous
+étions maladroitement aliénés. Tous affiliés à la secte religieuse dite
+des frères de Sidi-Ab-er-Rahmann, qui a de nombreuses ramifications
+dans les Ziban, ils fomentèrent sourdement la révolte, à laquelle il ne
+manqua désormais qu'un fait déterminant.
+
+L'administration directe de nos autorités militaires, et le nivellement
+de l'impôt au préjudice des anciennes prérogatives des marabouts et
+des familles nobles, voilà donc les causes principales de la dernière
+guerre. Deux autres motifs, bien que secondaires, méritent d'être
+mentionnés. D'une part, nos malheureuses discordes civiles avaient porté
+leur fruit jusqu'au fond de la province de Constantine; de nombreux
+naturels des oasis, connus sous le nom de Biskris, établis à Alger, où
+la plupart font le métier d'hommes de peine, ne cessaient de mander aux
+leurs, depuis la Révolution de Février, que chaque jour nos régiments
+rentraient en France, que nous allions quitter l'Afrique, que nous nous
+battions entre nous, et mille choses semblables.
+
+D'autre part, une des conséquences de notre administration directe était
+d'annihiler complètement l'autorité du scheick El-Arab, qui avait été
+jusqu'alors un sûr moyen de domination dans le désert. Deux familles
+s'étaient trouvées, tour à tour, en possession de cette dignité, espèce
+de grand vasselage, les Ben-Gannah et les Ben-Saïd. Les Turcs, suivant
+les exigences de leur politique, les avaient alternativement élevées, et
+il faut le dire, de leur temps le scheick El-Arab était réellement
+le suzerain du Sahara, percevait les contributions, payait au bey de
+Constantine la redevance exigée, administrait comme il l'entendait, et
+garantissait ainsi de tout embarras le gouvernement suprême. En 1837,
+après la prise de Constantine, les Ben-Saïd, dont le chef a été tué à
+notre service, étaient en fonctions. En 1844, M. le duc d'Aumale leur
+substitua les Ben-Gannah qui y sont encore; mais le titulaire actuel,
+que je connais, et qui est décoré de la Légion d'honneur, a vu son
+autorité tellement amoindrie que, pour ne citer qu'un exemple, il n'a
+pu, lors de la dernière campagne et bien qu'il fût dans notre camp,
+procurer au général Herbillon un seul espion à qui accorder créance.
+Cependant, la part d'impôt, que ce scheick prélève annuellement à son
+bénéfice, est de plus de 100,000 francs.
+
+Telle était la situation des choses, lorsque le départ de M. de
+Saint-Germain et les détachements considérables exigés par l'expédition
+de Kabylie décidèrent les mécontents à se prononcer. Bou-Zian, ancien
+scheick de l'oasis de Zaatcha, annonça que le prophète, qu'il prétendit
+avoir vu en songe, lui avait ordonné de réunir les croyants et de les
+convier à la guerre sainte. Aussitôt, il sacrifie le cabalistique mouton
+noir, et invite de nombreux affidés au banquet sacré, où il donne le
+signal de l'insurrection. M. Séroka, jeune et vaillant officier du
+bureau arabe de Biscara, se porte à Zaatcha, avec quelques cavaliers,
+pour arrêter Bou-Zian et ses fils. Déjà ce fanatique était entre ses
+mains, quand, attaqué à l'improviste, M. Séroka se voit contraint de
+battre précipitamment en retraite, ramené à coups de fusil par toute la
+population ameutée. Le lendemain, un détachement beaucoup plus fort est
+repoussé à son tour, et la révolte gagne des proportions inquiétantes.
+Bou-Zian en est le chef; c'est un homme de quarante ans, énergique,
+intelligent, courageux, fameux tireur. Il n'était pas marabout;
+mais depuis ses prétendus entretiens avec Mahomet, il avait joué le
+personnage religieux, et il jouissait d'une réputation de sainteté bien
+établie.
+
+Tout porte à croire que si M. de Saint-Germain avait pu rentrer
+immédiatement à son poste, et diriger de suite un bataillon sur Zaatcha,
+il aurait eu beau jeu de cette levée de boucliers. Malheureusement,
+l'expédition de Kabylie obligea le général Herbillon à le retenir, avec
+mille hommes placés sous ses ordres, et lorsque, avec ces troupes, il
+fut de retour à Batna, le 5 juillet, l'insurrection avait fait de grands
+progrès. Le Sahara tout entier s'agitait à la voix de ses marabouts;
+les montagnards des Aurès étaient en pleine rébellion; notre caïd des
+Ouled-Sultan avait trouvé la mort en défendant notre souveraineté
+ébranlée; enfin, les Ouled-Denadj, révoltés contre leur chef Si-Mokran,
+avaient enlevé sa _smala_ et blessé dangereusement son fils Si-Ahmed. Ce
+brave et intéressant jeune homme, doué de la figure la plus distinguée,
+est notre grand partisan, il a visité Paris, parle un peu français, et
+se trouve heureux, dit-il, d'avoir pu sceller de son sang sa fidélité à
+notre drapeau. Sur sa poitrine la croix de la Légion d'honneur serait
+bien placée.
+
+Pour avoir raison des insurgés qui jetaient le trouble dans la
+subdivision territoriale placée sous ses ordres, M. le colonel Carbuccia
+prit lui-même le commandement de la colonne de 1,500 hommes qui, le
+6 juillet, quitta enfin le chef-lieu, avec six obusiers de douze
+centimètres. Le 9, avant le jour, une tribu redoutée, les Ouled-Sahnoun,
+nos ennemis irréconciliables, étaient rasés de fond en comble. Le 15,
+la colonne arrivait à Biscara, où l'on pensait généralement que
+l'apparition seule de nos forces et, tout au plus, la menace de détruire
+les palmiers suffiraient à réduire l'ennemi.
+
+Sous l'impression de ces données inexactes, le colonel Carbuccia se
+présenta devant Zaatcha, dans la nuit du 15 au 16. Il reconnut en
+personne les abords de la place et put se convaincre des graves
+difficultés de son entreprise. Cet excellent officier eut raison de ne
+pas s'exposer aux énormes inconvénients d'une retraite sans combat, et
+ne consultant que son courage, il ordonna l'attaque.
+
+Deux colonnes de 450 hommes chacune abordèrent vigoureusement les
+Arabes, et au bout de deux heures de lutte très vive, par une chaleur
+de 59°, ils les avaient refoulés, de jardin en jardin, jusque dans
+l'enceinte crénelée du village. Là, nos bons soldats furent arrêtés par
+un obstacle matériel, un fossé de cinq mètres de large, qu'on ne put
+franchir sous le feu d'un ennemi invisible. Les obusiers de douze
+centimètres ayant été insuffisants pour entamer un mur à soubassement en
+pierres cyclopéennes du temps des Romains, il fallut se retirer, après
+de longs efforts proclamés héroïques par l'armée d'Afrique tout entière.
+
+Dès lors, la révolte gagna de proche en proche, même en dehors des
+Ziban, et la défection de Sidi-Abd-el-Afid, chef de la redoutable
+secte religieuse des Ghouans, vint mettre le comble aux dangers de
+la situation. Heureusement, en apprenant cette nouvelle, le colonel
+Carbuccia, revenu à Batna, se hâta d'en faire partir pour Biscara le
+seul bataillon qu'il eût de disponible. Bien que ce bataillon fût d'un
+faible effectif et n'amenât qu'une pièce d'artillerie, il permit à M.
+de Saint-Germain, resté au commandement de Biscara, d'entreprendre la
+brillante affaire du 17 septembre, dont tous les journaux ont retenti,
+et où ce vaillant officier trouva une mort glorieuse.
+
+Les choses étaient dans cet état, lorsque M. le général Herbillon quitta
+Constantine, pour commander en chef l'expédition à laquelle j'allais
+prendre part. Arrivé le 7 octobre devant Zaatcha, il livrait le 20 un
+premier assaut, soutenu avec succès par les Arabes, malgré l'invariable
+bravoure de nos soldats.
+
+On a vu que le 15, de bon matin, j'étais parti de Constantine. Après
+quelques heures de marche, nous fîmes halte à la fontaine du Bey. Dès la
+veille, j'avais fait connaissance avec le sirocco, une des conditions
+les plus incommodes de la guerre d'Afrique. Nous nous rafraîchîmes
+copieusement à une belle source d'eau vive, et tandis que nos chevaux
+mangeaient l'orge, qu'on déchargeait les mulets, et qu'on retirait
+des cantines notre frugal déjeuner, je m'amusai à chasser des bandes
+nombreuses de gangas, que je trouvai très farouches, pour une contrée
+aussi déserte.
+
+Nous arrivâmes de bonne heure à l'étape d'Aïn-Mélilla, où ma tente
+fut bientôt dressée près de la fontaine. Les eaux abondantes qui en
+découlent, forment un long marais qui s'étend de l'est à l'ouest et qui,
+par sa végétation et les oiseaux aquatiques qui le peuplent, égaie un
+peu la triste vallée où nous nous trouvions. Elle est surplombée de deux
+montagnes arides qui semblent s'observer, et les Arabes de la tribu
+voisine nous assurèrent, sans perdre leur sérieux, qu'à certains jours,
+les deux colosses de granit s'avancent l'un vers l'autre dans la plaine
+et s'entrechoquent dans une lutte fantastique. Ces braves gens à
+imagination poétique s'appellent les Smouls, et comptent parmi nos plus
+sûrs alliés. Un de leurs chefs, à figure biblique encadrée dans un
+bournous blanc comme neige, vint me saluer et m'offrir la _diffa_. Elle
+consistait dans un grand plat de bois, à pied, comblé de _couscous_ et
+de viandes. Ce chef me dit qu'il savait que j'étais non-seulement le
+frère du sultan des Français, mais le fils d'un prophète, et qu'il
+n'avait rien à me refuser. J'usai de son hospitalité, en lui demandant
+du lait qu'il nous procura aussitôt, et que l'ardeur produite par le
+sirocco nous rendit extrêmement agréable avec du thé. La nuit, des
+voleurs de chevaux vinrent rôder autour de nos tentes; mais les chiens
+des _douairs_ voisins firent un tel vacarme qu'ils les éloignèrent.
+Réveillés par leurs aboiements, nous entendîmes dans le lointain le
+rugissement d'un lion. Cette première étape, par son originalité
+romanesque, ne fut pas sans charme; de Constantine à Aïn-Mélilla il y a
+quarante-deux kilomètres.
+
+Dès que le jour parut, nous pliâmes bagage, et après quelques heures de
+marche assez vive, nous fîmes notre grande halte sur les bords du marais
+d'Aïn-Feurchie. Le gibier, dans cet endroit, foisonne, mais il est très
+défiant; le pays, tout à fait découvert, ne permet pas qu'on l'approche;
+je poursuivis inutilement deux grands et magnifiques oiseaux du genre
+des outardes. Continuant notre route, nous passâmes entre deux lacs
+salés qu'on appelle la _Sebka_. Dans cette saison, l'eau qui s'en était
+entièrement retirée, laissait à découvert une vaste plaine de sel,
+dont le blanc bleuâtre, sillonné de sentiers frayés par les indigènes,
+rappelait ces contrées septentrionales couvertes de neige, et où le
+soleil brille après une forte gelée. Nous rencontrions souvent des
+bandes d'Arabes, parmi lesquels des Sahariens qui, poussant devant eux
+leurs dromadaires chargés de sacs de grains, regagnaient le désert. Nous
+remarquâmes une femme qui, sur un cheval, entourée jusqu'à la ceinture
+de paquets de toutes sortes, se voila le visage quand nous parûmes.
+Trois autres femmes très laides la suivaient à pied. Le soin qu'avait
+pris la première de se cacher la figure à notre approche fait présumer,
+contrairement à ce qu'on croirait en Europe, qu'elle était jolie; ses
+yeux l'étaient certainement, car tout en se dérobant à notre curiosité,
+elle avait soin de nous darder des oeillades assassines. Je la saluai
+en passant auprès d'elle, mais je n'en obtins qu'un dédaigneux silence.
+Avant le coucher du soleil, nous étions à l'étape d'Aïn-Yagout, distante
+de soixante-seize kilomètres de Constantine.
+
+L'administration militaire a fait ici bâtir un bel abreuvoir et une
+grande maison de plain-pied qui sert, en même temps, d'auberge et de
+poste retranché. Je fus reçu par un sergent allemand de la Légion
+étrangère, à qui en était confiée la garde. Les Arabes, pour lesquels
+l'abreuvoir est d'une grande utilité, l'entouraient, en foule, hommes et
+femmes de différents _douairs_. Je me mêlai un instant à eux, et je
+pus remarquer que les événements qui s'accomplissaient avaient leur
+influence sur ces populations, et qu'une partie, du moins, était déjà
+ouvertement hostile à notre domination.
+
+Le lendemain, nous étant mis en marche sous un soleil ardent, nous fîmes
+notre halte et notre déjeuner à l'ombre de rochers gigantesques; après
+quoi, nous quittâmes enfin la zone brûlée et sans bois que nous suivions
+depuis Constantine, pour entrer dans celle couverte d'une végétation
+vivace qui entoure Batna. A peu de distance de ce chef-lieu, nous nous
+arrêtâmes à un beau moulin qui fournit les farines de la garnison, et
+qui était gardé par un détachement du 5me bataillon de chasseurs à
+pied. Au moment où nous reprenions notre marche, je vis accourir à ma
+rencontre un groupe d'officiers du 2me régiment de la Légion étrangère
+qui, M. le lieutenant-colonel de Caprez en tête, me firent le meilleur
+accueil. Avec eux, je retrouvai M. Pichon, lieutenant aux chasseurs
+d'Afrique, que j'avais connu à Paris, où nous eûmes ensemble le bonheur
+de rendre moins graves les suites d'un duel inévitable entre deux
+vaillants officiers, porteurs de deux des plus beaux noms de l'époque
+impériale.
+
+En causant avec ces braves, je fus bientôt rendu à Batna, création de
+nos soldats, qui prend déjà les proportions d'une petite ville.
+Un simulacre d'enceinte, inachevée, et qui n'offrirait pas grande
+résistance en Europe, paraît devoir suffire à la garantir, au besoin,
+de toute attaque de la part des Arabes. Par ordre de M. le colonel
+Carbuccia, en ce moment à la colonne expéditionnaire, son logement fut
+mis à ma disposition par M. le lieutenant-colonel de Caprez, qui m'en
+fit les honneurs avec une charmante cordialité. Je commençai, dès
+lors, à sentir les effets de l'hospitalité, vraiment corse, du colonel
+Carbuccia et de sa vive amitié, qui ne s'est point démentie, et qui a
+été pour moi une consolation, au milieu des avanies que j'ai essuyées.
+
+J'eusse voulu poursuivre ma route le lendemain, mais M. de Caprez,
+commandant intérimaire, ne crut pas devoir me laisser partir avec une
+aussi faible escorte, et il me prescrivit d'attendre au surlendemain, 19
+octobre, le départ d'un convoi, dont il m'accorda le commandement. Cette
+précaution était bien loin d'être superflue. La province tout entière se
+trouvait dans une agitation extrême. Non-seulement des meurtres sur des
+hommes isolés avaient eu lieu, même sur la route de Constantine que nous
+venions de parcourir, mais les montagnards des Aurès, dont le territoire
+s'étend presque aux portes de Batna, s'étaient montrés en force dans la
+vallée de Lambesa, à une très petite distance de la place. Lambesa est
+une ancienne ville romaine, dont les ruines sont d'un grand intérêt pour
+les archéologues. Dans des fouilles dirigées par le colonel Carbuccia,
+on y a trouvé des objets extrêmement intéressants, et particulièrement
+des statues d'un très beau style que j'ai vues à Batna. C'est sur
+les débris de cette vieille résidence des maîtres du monde que le
+gouvernement se propose de fonder la colonie où doivent être transportés
+les malheureux combattants de juin. Ni les matériaux, pierres et bois,
+ni des eaux abondantes, ni un sol fertile sous un climat sain, ne
+manqueront aux nouveaux colons. Puissent ces avantages adoucir leur
+sort, et leur rendre moins cuisants les regrets de l'exil!
+
+J'employai la journée du 18 à visiter tout ce que Batna renferme de
+remarquable. La population civile m'a paru commerçante, industrieuse et
+prospère. Des boutiques bien assorties, un établissement de bains, des
+plantations très productives, dénotent les progrès qu'en persévérant
+dans son travail elle est appelée à faire tous les jours. Les
+établissements militaires, magasins, casernes, hôpitaux, sont dignes
+d'attention. Les charpentes de ces divers bâtiments sont toutes en bois
+de cèdre, que l'on retire d'une belle forêt qui couronne la cime d'une
+montagne voisine. Le cèdre ne justifie pas, du reste, sa réputation, et,
+en Algérie du moins, il paraît qu'il se détériore en peu de temps.
+
+Dans la visite que je fis aux hôpitaux, je m'entretins avec plusieurs de
+nos blessés qui revenaient de la colonne du général Herbillon, et ce ne
+fut pas sans émotion que je reconnus parmi eux un garde mobile, jeune
+Parisien engagé depuis peu dans la Légion étrangère. Il avait reçu toute
+la décharge d'un tromblon; couvert de blessures, il ne s'inquiétait
+que de son frère, volontaire comme lui, et qu'il avait laissé dans les
+Ziban; heureusement, l'officier de santé répondait de sa guérison.
+
+Le 19 octobre, après avoir pris les ordres de mon lieutenant-colonel, je
+dis mon lieutenant-colonel, puisque je savais déjà que j'étais destiné
+au commandement du 3e bataillon du 2e régiment de la Légion étrangère;
+après avoir pris les ordres de ce vieux serviteur de la France, je
+partis avec la cavalerie du convoi. M. le lieutenant-colonel de Caprez
+est Suisse de naissance, et il tient de sa nation tout ce qu'elle a
+d'éminemment militaire dans son généreux dévouement. Il me fit l'honneur
+de m'accompagner jusqu'à une certaine distance de la place. L'infanterie
+nous avait précédés, sous le commandement d'un jeune lieutenant normand
+du 8e de ligne, M. Wolf, relevant à peine d'une blessure, et mort d'une
+belle mort, peu après, à la prise de Nara par M. le colonel Canrobert.
+
+Le convoi se composait de trois cents mulets de charge, accompagnés
+d'autant de conducteurs arabes, et portant soixante-dix mille rations,
+outre quelques munitions de guerre. L'escorte placée sous mes ordres
+n'était que de vingt-huit fantassins de la Légion et trente-sept
+cavaliers, chasseurs d'Afrique et spahis. MM. Conseillant,
+sous-intendant militaire, et Dubarry, officier de santé, voyageaient
+avec nous. Malgré le voisinage des monts Aurès, la route de Batna à
+El-Ksour, première étape vers Biscara, n'avait pas encore été inquiétée;
+nous y arrivâmes sans encombre. C'était un poste en maçonnerie, encore
+en construction, et situé près d'une source qui ne tarit point. Un petit
+détachement de la Légion, commandé par le lieutenant Sarazin, y tenait
+garnison. Nous plantâmes le piquet; je pris quelques précautions pour
+la nuit, et le lendemain, à quatre heures du matin, je fis battre _le
+premier_. Les tentes furent bientôt abattues, et le café pris. La
+distribution de café est une excellente innovation, qui plaît beaucoup
+au soldat et qui, sous ce climat, parait être très favorable à son
+hygiène; elle est due, si je ne me trompe, à M. le général Lamoricière.
+Chaque homme a dans son sac sa petite provision de café moulu et mêlé
+au sucre en poudre; instantanément, dans une gamelle ou dans le premier
+récipient venu, la boisson est préparée, souvent même à froid. Cela ne
+devrait pas empêcher, ce me semble, de distribuer journellement aux
+soldats une ration d'eau-de-vie; versée dans leurs bidons, elle en
+corrigerait l'eau qui, la plupart du temps, saumâtre et malsaine,
+occasionne des diarrhées qui dégénèrent fréquemment en dysenteries,
+affaiblissent et démoralisent un grand nombre d'hommes dans toute
+colonne en marche. A ce sujet, qu'il me soit permis de signaler une
+économie mal entendue, un fait condamnable et pernicieux que j'ai
+observé. En Afrique, le vin qu'on peut se procurer en campagne, chez
+les cantiniers et même dans les places de second ordre, est cher
+et détestable; le vin bleu des barrières de Paris est un nectar en
+comparaison; cependant, personne, à quelques rares exceptions près, n'en
+a de meilleur, et vraiment c'est pénible de voir tant de braves gens,
+qui n'épargnent ni leurs sueurs ni leur sang, s'empoisonner, lorsqu'il
+serait si facile à l'administration de leur fournir du bon vin à un prix
+raisonnable. Il lui suffirait d'avoir, comme cela se pratique pour les
+ambulances, du vin de distribution dont la qualité serait garantie dans
+l'adjudication au fournisseur; on le céderait aux hommes au prix de
+revient.
+
+Le _rappel_ battu, nous partîmes en nous éclairant, bien qu'il n'y eût
+pas de probabilité que nous fussions attaqués ce jour-là. Deux spahis
+ouvraient la marche, suivis, à peu de distance, d'un brigadier et quatre
+cavaliers; cent cinquante pas derrière ceux-ci, venaient la moitié de
+l'infanterie, le convoi, sur un grand front, quand le passage des lits
+desséchés des torrents n'obligeait pas à le réduire, le reste des
+fantassins, la cavalerie, et un peu plus loin, en arrière-garde, un
+sous-officier et quatre cavaliers; enfin, deux autres spahis fermaient
+la marche, et quatre chasseurs à droite et à gauche la flanquaient.
+Cette petite colonne était très originale et pittoresque, dans une
+plaine sauvage jalonnée de ruines d'anciens postes romains. Pour
+l'empêcher de s'allonger, nous faisions, toutes les heures, une halte de
+cinq minutes, et malgré les prescriptions réglementaires, je permis aux
+fantassins de déposer les sacs sur des mulets haut le pied, attention à
+laquelle nos soldats sont très sensibles.
+
+Nous arrivâmes de bonne heure à la rivière des Tamaris, où nous fîmes
+notre grande halte. Ce lieu est célèbre par les fréquentes embuscades
+des Arabes. Tandis que nous déjeunions, nous vîmes arriver une
+évacuation de nos blessés, parmi lesquels étaient MM. Marinier et
+Thomas, capitaines dont l'état nous inspira, pour leur vie, de vives
+inquiétudes. Ils venaient de Biscara, sous l'escorte d'un détachement de
+chasseurs d'Afrique. M. Hamme, officier commandant, portait l'ordre de
+faire rétrograder, avec les blessés, les troupes que j'amenais de Batna.
+Je renvoyai donc mon escorte, hormis M. Bussy, les deux chasseurs et
+deux des spahis que j'avais pris à Constantine, les deux autres étant
+restés malades à Batna, et je me remis en route avec M. Hamme, dont le
+détachement faisait partie de l'escadron du capitaine Vivensang, qui
+nous attendait à El-Kantara.
+
+En quittant la rivière des Tamaris, et à mesure qu'on avance vers le
+sud, le pays, d'abord ondulé et encore couvert de quelque végétation, se
+montre tout à coup abrupte, stérile et montagneux. On arrive ensuite à
+un défilé rocailleux qui aboutit au passage d'El-Kantara, où une petite
+rivière torrentielle s'ouvre une étroite issue entre deux hautes
+montagnes d'une pierre rougeâtre, sombres, dépouillées et taillées à
+pic. C'est sur ce cours d'eau, au lit profondément encaissé, qu'est jeté
+un pont de construction romaine, dont la solidité a bravé le temps et
+les crues, et donné un nom à la localité, car El-Kantara en arabe veut
+dire le pont. A la sortie de ce passage, le regard, fatigué de s'arrêter
+sur les roches décharnées qui l'enserrent, est frappé d'un spectacle
+magique; un vaste horizon apparaît sans transition, et au débouché même
+du défilé, une verte oasis de palmiers offre ses ombrages et ses fruits,
+tandis qu'au delà, comme en deçà, le sol est infertile et escarpé.
+
+Ici, je dus remarquer que, malgré leur bravoure et leur fanatisme, les
+Arabes ne savent pas toujours profiter des avantages du terrain. Il est
+certain que, dans tout autre pays de montagnes, en Corse, en Grèce,
+en Catalogne ou dans le Tyrol, une poignée de tireurs eût suffi pour
+disputer le passage même à des forces considérables, et sans convoi,
+dans une gorge aussi bien disposée pour la guerre de chicane.
+
+M. le capitaine Vivensang, qui était venu à notre rencontre, nous
+conduisit où campaient ses chasseurs. Les deux détachements réunis, nous
+disposions d'une soixantaine de sabres, qui, en rase campagne, valaient
+au moins, comme on sait, et comme on verra par la suite, un nombre
+décuple d'Arabes. Sans doute, nous avons en France de beaux et bons
+régiments, mais il n'en est point qui satisfassent autant que cette
+admirable cavalerie de chasseurs d'Afrique l'observateur consciencieux
+qui aime à voir les agents de guerre véritablement appropriés à leur
+destination. Le soir, dans la tente du capitaine, je soupai gaiement
+avec les officiers, MM. Hamme, Chabout et Lermina. La soupe à l'oignon
+ni le vin bleu ne furent dédaignés. Du reste, le caïd de l'endroit,
+revêtu d'un bournous d'investiture, c'est-à-dire rouge, donné par nos
+autorités, nous fit apporter des poules, des oeufs et des oranges
+amères.
+
+Le 21, au lever du soleil, nous pliâmes bagage et nous fîmes filer aussi
+lestement qu'on put nos mulets arabes et leurs conducteurs. La route ne
+nous offrit rien de particulièrement remarquable, si ce n'est une roche
+de l'aspect le plus bizarre, imitant à s'y méprendre, même à une faible
+distance, les ruines d'un château féodal. A la grande halte, nous
+chassâmes, le capitaine et moi, aux bords d'une rivière couverts de
+lauriers roses, et, malgré l'avis qu'on nous avait donné que nous
+rencontrerions l'ennemi avant d'être à El-Outaïa, nous arrivâmes sans
+encombre, après quelques heures de marche, à cette misérable oasis,
+dont les plantations ont été complètement détruites par Ahmed, bey de
+Constantine. Nous nous trouvions à environ deux cents kilomètres de
+cette ville, et à trente seulement de Biscara.
+
+Le caïd et le maréchal-des-logis des spahis bleus du Désert, cavaliers
+irréguliers qui font pour nous le service de la correspondance, vinrent
+nous recevoir. Ce maréchal-des-logis, qui s'appelle Déna, est un ancien
+chef de parti, autrefois la terreur du pays, qu'il parcourait en
+rançonnant, à la manière des Bédouins, les voyageurs; au demeurant,
+brave et fidèle à ses engagements, il nous a été très utile, et je
+devais en avoir bientôt la preuve.
+
+Pendant que les chasseurs dressaient les tentes et rangeaient les
+chevaux, je pris mon fusil et je me mis à poursuivre des ramiers, dont
+nous voyions de toute part d'innombrables volées. Ces oiseaux n'ont rien
+perdu en Afrique de la ruse qui les caractérise en Europe; aussi, ennuyé
+de ne pouvoir en approcher, je m'arrêtai à une source où les femmes de
+l'oasis venaient remplir leurs cruches. Une seule, parmi ces Rébecca,
+justifiait la réputation de beauté qu'on accorde indûment au sexe
+d'El-Outaïa. C'était une jeune fille presque blanche, légèrement
+tatouée, aux yeux de jais, aux dents de perles, aux formes sveltes et
+arrondies, qu'un _haïk_ couvrait à peine. Sans doute, le sentiment
+qu'elle paraissait avoir de ses charmes la rendait moins sauvage; car,
+tandis que ses laides compagnes me faisaient des yeux d'hyène, elle
+sourit doucement à mon salut, tant il est vrai que l'instinct de la
+coquetterie n'abandonne jamais complètement les femmes d'aucun pays.
+
+Mon brave et excellent compagnon, M. Bussy, qui parle la langue du pays
+comme un Arabe, et qui, avec son activité accoutumée, avait été aux
+renseignements, m'avertit qu'on avait connaissance de l'ennemi.
+Évidemment, la journée du lendemain ne se passerait pas sans le voir.
+Le soir, en soupant avec les officiers, il fut convenu de commander
+quelques cavaliers de Déna, qui, par la connaissance qu'ils ont des
+moindres plis du terrain et des ruses de leurs compatriotes, sont de
+précieux éclaireurs, qui devaient nous prévenir en cas d'embuscade.
+
+Le _boute-charge_ des chasseurs nous réveilla à la pointe du jour. Une
+heure après, on sonna à cheval, et avec la moitié de notre monde en tête
+et le reste en queue du convoi, nous nous avançâmes dans la plaine,
+précédés de nos spahis bleus. Le chemin suit cette plaine, ou plutôt
+cette vallée, jusqu'au col de Spha, gorge étroite où l'on traverse la
+dernière chaîne de l'Atlas, limite du Désert, au-delà de laquelle, à
+une petite distance, se trouve Biscara. Le sol, généralement uni, d'un
+aspect sauvage et dominé au loin par des montagnes de sel, est relevé
+par-ci, par-là, de quelques mamelons isolés, et coupé de ravins ou de
+lits de torrents desséchés, très propres aux embuscades. Nous savions
+à n'en pas douter que Si-Abd-el-Afid, ce marabout influent des monts
+Aurès, qui, au mois de septembre dernier, avait été frotté d'importance
+par l'infortuné commandant Saint-Germain, était aux aguets avec un
+_goum_ nombreux. Deux ou trois jours avant, ces partisans avaient
+assassiné un chasseur et deux spahis à l'entrée du col de Spha, où nous
+vîmes le sol encore rougi de leur sang. On prétendait aussi que nous
+aurions affaire à des fantassins qu'on avait vus, disait-on, postés dans
+le défilé, ce qui nous aurait embarrassés quelque peu, attendu que nous
+n'avions pas nous-mêmes une seule baïonnette; mais dans la plaine, quel
+que fût le nombre des ennemis, la valeur éprouvée de nos bons chasseurs
+et le prestige de leur uniforme nous garantissaient, de gré ou de force,
+le passage du convoi. On va voir si nous nous trompions.
+
+Le manque absolu d'eau ne nous avait pas permis de faire de grande
+halte. Une harde de gazelles venait de partir, et je faisais remarquer à
+un de mes voisins que, dans un autre moment, la nature du terrain
+nous eût invités à les poursuivre, lorsque je fus frappé de l'aspect
+singulier de deux mamelons isolés et rapprochés qui, à l'endroit où
+nous étions, masquaient le débouché du col, situé à un petit intervalle
+derrière eux. J'observai que, suivant toutes les probabilités, là devait
+être l'embuscade. Elle y était, en effet; mais, en nous voyant avancer,
+l'ennemi avait filé doucement par la droite, et gagné le lit d'un
+torrent à notre gauche. Nos spahis bleus, s'en étant approchés avec
+précaution, le fusil haut, firent tout à coup demi-tour et revinrent
+vers nous au galop. Le premier arrivé nous dit en arabe, en montrant
+du doigt le lit du torrent: le goum de Si-Abd-el-Afid est là. Nous
+n'aperçûmes rien d'abord. Cependant, ayant fait filer l'avant-garde
+et le convoi, ce qui ne fut pas fait sans peine, je restai avec M.
+Vivensang et deux autres officiers à l'arrière-garde. Nous n'avions,
+en définitive, qu'une trentaine de chevaux, et bientôt nous vîmes, à
+quelques cents mètres de nous, sortir successivement d'embuscade un
+grand nombre de cavaliers ennemis, qui se rangèrent en assez bon ordre
+_de l'autre côté du ravin_. Cette circonstance me fit penser de suite
+qu'ils n'étaient pas décidés à nous aborder, et qu'ils nous redoutaient,
+bien qu'ils fussent au moins deux cents. Quelques chefs, plus hardis ou
+mieux montés que les autres, caracolaient sur nos flancs, et venaient
+faire la _fantasia_ un peu plus près de nous; mais lorsque, avec le
+capitaine et Bussy, je m'avançai pour les reconnaître, plusieurs groupes
+se détachèrent du gros de la troupe et fuirent vers les montagnes. Nos
+chasseurs, qui ne comptent jamais leurs ennemis, voulaient les charger,
+et je ne doute pas que ce n'eût été avec succès; mais le soin du convoi
+confié à notre garde nous prescrivait impérieusement de le rallier;
+d'autant plus que nous ne savions pas jusqu'à quel point il pouvait être
+vrai qu'une embuscade de fantassins nous attendait au col. Nous serrâmes
+donc sur le convoi; les Arabes nous suivirent, mais à une distance
+respectueuse.
+
+Déjà l'avant-garde, les mulets et leurs conducteurs étaient engagés dans
+le défilé. C'était curieux de voir l'empressement de nos Arabes, à qui
+la peur d'avoir le cou coupé par les Aurès faisait faire des prodiges
+de diligence, qu'avec la meilleure volonté du monde il nous aurait été
+impossible d'obtenir d'eux dans un autre moment. Quoi qu'il en soit,
+nous effectuâmes le passage sans autre accident; seulement, une heure ou
+deux après, l'ennemi massacra et mutila horriblement de pauvres colons
+qui avaient commis l'imprudence de s'aventurer seuls sur ce chemin.
+Les fantassins qu'on avait aperçus sur la hauteur n'étaient pas des
+partisans de Si-Abd-el-Afid, mais un petit poste de nos auxiliaires, que
+le commandant supérieur de Biscara y avait établi, pour signaler ce qui
+se passait au-delà du col.
+
+Trente chasseurs avaient tenu en respect deux cents cavaliers arabes!
+Ce fait me parut d'autant plus frappant que les adversaires, à qui nous
+avions eu à tenir tête, sont bien loin d'être des lâches. Il prouverait
+une fois de plus, s'il en était besoin, l'avantage d'avoir des corps
+d'élite, aguerris, redoutés de l'ennemi, et sans lesquels, j'en suis
+convaincu, il n'est point d'organisation militaire parfaite.
+
+A la sortie du défilé, nous trouvâmes un détachement de cavalerie qui
+venait à notre rencontre, et qui aurait pu nous être d'un grand secours,
+si le combat s'était engagé. Nous gagnâmes bientôt le nouveau camp
+retranché de Raz-Elma, construction remarquable qui commande la source
+d'où jaillissent les eaux de l'oasis de Biscara, ce qui nous donnerait,
+en cas de révolte, la faculté de les détourner et de ramener ainsi les
+habitants à l'obéissance. C'est à travers un bois de palmiers chargés
+de leurs régimes dorés, que nous atteignîmes le village et la casbah,
+résidence du commandant supérieur. De nombreux Arabes des deux sexes
+cueillaient paisiblement les dattes, sans avoir l'air de songer à la
+lutte mortelle dont le bruit pouvait retentir jusqu'à eux, engagée
+qu'elle était à quelques lieues de là, entre leurs coreligionnaires et
+nous. C'est le caractère de ce peuple de ne se prononcer qu'au moment
+d'agir, et ce n'est pas un mince avantage pour lui, dans la condition
+d'infériorité où il se trouve.
+
+Grâce toujours à la prévenante courtoisie de M. le colonel Carbuccia,
+le logement qu'habitait de son vivant M. de Saint-Germain fut mis à ma
+disposition. La casbah était remplie de blessés et de malades, à qui
+le capitaine Bouvrit, commandant supérieur, et nos officiers de santé
+prodiguaient les soins les mieux entendus. J'allai porter à ces braves
+l'expression de ma sympathie, et comme représentant du Peuple, celle
+du pays tout entier. Parmi eux, je serrai la main, avec une profonde
+émotion, au commandant Guyot du 43e de ligne, fils du général comte
+Guyot, et filleul de l'empereur. Ma présence parut produire sur lui une
+vive impression; bien qu'il fût dangereusement blessé, je ne prévoyais
+pas alors la catastrophe qui devait terminer sa noble existence et
+replonger dans le deuil une famille qui a si largement payé sa dette à
+la patrie.
+
+A Biscara, je rencontrai également M. Séroka, jeune officier de la
+Légion, dont j'ai déjà parlé, et qu'un bonheur inespéré me faisait
+trouver en pleine convalescence, bien qu'il eût eu le cou traversé d'une
+balle, de la même balle qui avait frappé le colonel du génie Petit, dont
+toute l'armée déplore la perte.
+
+Le lendemain au matin, avec une escorte d'une vingtaine de chasseurs, je
+partis pour le camp du général Herbillon. Désormais, nous voyagions dans
+le Sahara. Le sable, où nos chevaux enfonçaient parfois jusqu'au genou,
+nous l'aurait dit assez, à défaut de l'aspect tout différent du pays.
+Zaatcha se trouve à sept ou huit lieues de Biscara. Nous avions tourné
+à l'ouest; à gauche nous apercevions le désert, dont la monotonie n'est
+interrompue que par les palmiers des oasis se montrant de temps en
+temps à l'horizon. A droite, l'extrême Atlas élève, comme une enceinte
+continue du Tell, sa croupe décharnée et dépourvue de toute végétation,
+étayée, en guise de contre-forts, par d'énormes masses de sable que le
+sirocco y amoncelle.
+
+A une lieue du camp, je piquai des deux, et je ne fus pas longtemps sans
+l'apercevoir. M. le colonel Carbuccia, venu à ma rencontre avec quelques
+officiers de son régiment, me conduisit à sa tente, et de là à celle
+du général qui m'accueillit très bien. Celui-ci me confirma qu'il me
+destinait au commandement d'un bataillon de la Légion, ce qui n'était
+pas absolument ce qu'on m'avait promis à Paris. Le 1er régiment de la
+Légion étrangère, auquel j'appartenais, était dans la province d'Oran;
+il n'y avait devant Zaatcha que deux faibles bataillons du 2e, dont M.
+Carbuccia est colonel. Je me félicitais d'ailleurs de servir sous les
+ordres d'un Corse qui déjà m'avait donné des marques de sympathie. Le
+soir même, devant le régiment assemblé, il me fit reconnaître en
+qualité de chef du 3e bataillon, dont l'effectif était de trois cent
+quarante-huit hommes, non compris les officiers. Le 1er bataillon, aux
+ordres de M. le capitaine Souville, était encore plus faible; il ne
+comptait que deux cent quatre-vingt-quinze hommes, et je ne m'éloigne
+pas de la vérité en disant que nous n'avions, en tout, qu'un officier, à
+peu près, par compagnie.
+
+La colonne campait sur plusieurs lignes, dans un terrain sablonneux
+et ondulé, dont l'état-major et l'ambulance occupaient les points
+culminants. Leurs tentes étaient adossées à de grands rochers. A quatre
+cents mètres environ du front de bandière coulait un ruisseau aux eaux
+saumâtres, mais abondantes; deux cents mètres plus loin, étaient la
+lisière de l'oasis et la _Zaouïa_, espèce de petite mosquée à minaret,
+entourée de quelques maisons désertes.
+
+Mon régiment était établi en première ligne. On dressa ma tente non loin
+de celle du colonel, qui voulut bien me conduire lui-même chez tous les
+officiers supérieurs, et à l'ambulance, où nous visitâmes les blessés,
+que j'eus la satisfaction de voir entourés de tous les soins possibles
+par M. le docteur Malapert et ses aides.
+
+Cette nuit, je fus réveillé par une fusillade assez vive. Un parti
+ennemi, à la faveur de l'obscurité, s'était glissé près du camp et
+brûlait sa poudre sans résultat; cependant, les balles sifflaient
+autour de nos tentes et un cheval même en fut atteint. Le feu de nos
+grand'gardes fit bientôt taire celui des Arabes, et le colonel dit en
+riant qu'ils étaient très bien élevés, puisque, ayant appris l'arrivée
+d'un représentant du Peuple, ils le saluaient d'une salve de bienvenue.
+Tout rentra dans le silence, sauf quelques coups de fusil qu'on
+entendait dans la direction de la tranchée, à de rares intervalles, et
+je me rendormis jusqu'à la diane, _cette voix de l'aurore_, comme dit
+Victor Hugo, si agréable au soldat.
+
+Certes, il y avait un charme indéfinissable pour moi à me réveiller
+ainsi, sous une tente française, en face de l'ennemi, au bruit de la
+musique guerrière de nos fameux régiments. Que d'idées et de sentiments,
+que de souvenirs et de traditions se pressaient dans mon esprit et dans
+mon coeur! Mais, hélas! ils étaient bientôt, sinon refoulés, du moins
+amoindris, paralysés par une amère réflexion que mon estime pour mes
+bons camarades de la Légion ne parvenait pas à détourner. Je me disais
+que, représentant du Peuple, et un des plus proches parents du plus
+grand de nos capitaines; au point de vue militaire, c'est-à-dire à celui
+qui m'importait le plus, j'étais encore une espèce de paria, puisque
+cette fatale qualification: _au titre étranger_, me ravalait encore au
+rang des proscrits, moi proscrit de la veille, moi une des victimes de
+l'invasion étrangère, et des persécutions dont l'étranger, oppresseur de
+la France, avait poursuivi ma famille, même dans l'exil! Et songer que
+c'était à l'avènement d'un Bonaparte que je devais la continuité de
+cette situation anormale, et penser que le 10 décembre, le 10 décembre!
+m'avait fermé la porte qu'un autre que Louis-Napoléon m'eût ouverte,
+ou du moins qu'il ne m'eût pas barrée, n'était-ce pas désespérant? Je
+sentais alors qu'après tout j'avais eu tort de permettre qu'un membre de
+ma famille fût nommé au titre étranger; mais bientôt le soleil du Désert
+resplendissait sur les armes, mon colonel se montrait avec sa voix
+sympathique et son énergique gaieté; les coups de feu se faisaient
+entendre à la tranchée, et les réflexions pénibles s'évanouissaient.
+
+Comme il n'y avait pas à la colonne d'autre général que le commandant
+en chef, chaque colonel d'infanterie remplissait, à son tour, pendant
+vingt-quatre heures, les fonctions de général de tranchée. Ce jour-là,
+le colonel Carbuccia et notre régiment étaient commandés. Vers midi,
+je formai mon bataillon devant le front de bandière, je fis rompre par
+section à droite, et nous marchâmes, musique en tête, sur la Zaouïa, où
+était l'entrée des travaux. En nous voyant venir, l'ennemi, embusqué
+dans plusieurs jardins que nos troupes n'occupaient pas, dirigea sur
+nous son feu, qui nous blessa un sous-officier et un clairon. En
+arrivant à la tranchée, un sergent du bataillon mit sa tête à un créneau
+et, à l'instant même, il reçut une des plus singulières blessures qu'on
+ait jamais vues. Il fut atteint, immédiatement au-dessus de l'oeil
+gauche, par deux balles de petit calibre, faisant probablement partie de
+la charge d'un de ces tromblons dont les assiégés avaient une certaine
+quantité. Ces armes, fort dangereuses de près, n'impriment pas une très
+grande vitesse à leurs projectiles; c'est ce qui sauva notre sergent,
+car, au lieu de lui briser la tête, les balles lui contournèrent le
+crâne, et vinrent s'arrêter près de l'oreille. On le crut perdu; me
+trouvant près de lui, je lui dis, sans le croire: ce n'est rien,
+sergent, vous en reviendrez bien vite. Heureusement, le fait me donna
+raison; le chirurgien sonda la plaie, trouva les balles, à la surprise
+des assistants, et n'eut pas de peine à les extraire. Deux ou
+trois jours après, je vis le blessé; il était debout, et en pleine
+convalescence.
+
+Ceux qui ne les ont pas vus se feront difficilement une idée du village
+de Zaatcha, et de la nature des travaux du siège, si siège il y a sans
+investissement. En effet, cette place, ou plutôt cette bicoque, n'avait
+pu être investie, et de nombreux contingents y entraient et en sortaient
+à volonté, relevant les défenseurs, et les approvisionnant de vivres
+et de munitions. Situé dans la forêt de palmiers qui forme l'oasis,
+entièrement construit en terre sèche et compacte, Zaatcha n'est, en
+définitive, qu'un mauvais village à peine fortifié. Il est entouré d'un
+mur de pierre, flanqué, à ses saillants, par des tours ou maisons hautes
+et carrées. Un fossé large et profond en défend absolument l'approche,
+si ce n'est, je crois, du côté de l'ouest, où, pour des motifs que
+j'ignore, on n'avait pas encore dirigé d'attaque. Le pâté de maisons
+en face de la tranchée m'a paru beaucoup plus élevé que le reste du
+village, qui, si je ne me trompe, devait en être défilé. Les assiégés
+n'avaient point d'artillerie. Leur feu, quand il ne venait pas des
+tours, partait des créneaux percés au-dessus du fossé, souvent au ras du
+sol, dans le mur d'enceinte ou dans celui des maisons, et nous frappait
+avec tant de précision et d'à-propos, qu'on ne pouvait douter qu'une
+communication continue et facile, en guise de chemin couvert, n'existât
+sur tout le front d'attaque.
+
+Quand j'ai parlé de tranchée, ce n'est pas qu'on eût eu à en ouvrir une
+proprement dite. La surface de l'oasis est coupée, en tout sens, de
+murs en pisé, d'environ deux mètres de haut, servant de clôture et
+de séparation à d'innombrables petits jardins, qui sont autant de
+propriétés particulières. Nos officiers du génie avaient profité de
+ces obstacles, abattant ceux qui gênaient, bouchant les brèches qui
+présentaient une solution de continuité, élevant ceux qui étaient
+insuffisants au défilement, et décrivant, en somme, une espèce de
+parallèle qui resserrait à l'est et au nord, c'est-à-dire du coté du
+camp, la moitié du développement du village, à une distance qui pouvait
+varier de quarante à cent mètres. Par les nombreux créneaux pratiqués
+dans les murs qui remplaçaient pour nous l'épaulement de tranchée, notre
+mousqueterie répondait à celle des Arabes.
+
+Pour ces travaux et ceux de construction des batteries, nos soldats
+avaient su tirer un très bon parti du tronc des palmiers, et ils
+n'avaient presque pas eu de terre à remuer, si ce n'est pour les deux
+cheminements de droite et de gauche. Des troupes occupaient les jardins
+jusqu'à la lisière de l'oasis, et assuraient les flancs, les derrières,
+et les communications avec le camp.
+
+Deux batteries de canons de 8 et d'obusiers de montagne étaient établies
+au centre et à la droite de la tranchée. La première portait le nom du
+colonel Petit, en l'honneur de cet officier supérieur qui y avait été
+mortellement atteint; la seconde s'appelait la batterie Besse, en
+mémoire d'un vaillant capitaine d'artillerie, tué raide d'une balle au
+front, au moment où il pointait une pièce.
+
+Après avoir fait, avec le colonel, la visité de nos lignes, et fourni
+notre contingent de travailleurs aux armes spéciales, j'essayai de tirer
+quelques balles par les créneaux. Ceux des Arabes étaient si petits
+qu'il fallait beaucoup de soins et quelque adresse pour les emboucher,
+mais on ne pouvait voir le résultat des coups. Aucun ennemi ne se
+montrait à découvert; tout ce qu'on apercevait entre la place et la
+tranchée se réduisait à quelques débris de murailles battues en brêche
+par notre artillerie, et aux cadavres des nôtres qu'on n'avait pu
+enlever, et qui infectaient l'air. Près de la sape de gauche, on voyait
+les ruines d'une tour qui s'était écroulée, le 20 octobre, sur les
+grenadiers de la Légion; un grand nombre de ces braves avaient péri sous
+les décombres, et j'en remarquai un, homme magnifique, dont le corps nu,
+enflé, noirci, était écrasé sous un énorme madrier.
+
+Parfois, les projectiles des assiégés embouchaient nos créneaux,
+écrêtaient le mur ou arrivaient aux points qui n'étaient pas bien
+défilés. Il est certain que l'ennemi avait d'habiles tireurs,
+particulièrement les domestiques noirs, que les chefs emploient à la
+chasse des autruches. Nos soldats les avaient entrevus visant nos
+officiers, et, avec cette vivacité d'imagination qui les caractérise,
+ils en avaient fait un être idéal et unique, qui, sous le nom du
+_Nègro_, était censé avoir porté les plus mauvais coups.
+
+Indépendamment du feu des batteries, nous lancions d'heure en heure une
+bombe de seize centimètres. Nous n'avions qu'un mortier, et le défaut de
+projectiles nous empêchait de l'employer plus souvent. On n'aura pas de
+peine à comprendre qu'un tir aussi rare ne pouvait être efficace. Il
+nous aurait fallu, d'ailleurs, des bombes de vingt-deux centimètres,
+et non de seize; celles-ci portaient admirablement, mais, de l'avis de
+chacun, leur pénétration était insuffisante. Quant aux canons, par une
+circonstance locale, ils ne produisaient pas non plus tout l'effet
+désirable. Les maisons de Zaatcha avaient toutes des rez-de-chaussée
+au-dessous du niveau du sol, qui n'étaient qu'une espèce de caves où
+les boulets ne pouvaient atteindre; les étages supérieurs ruinés,
+les habitants se réfugiaient dans ces souterrains, et la résistance
+continuait de plus belle.
+
+Malgré le courage et l'activité du génie, les deux sapes à droite et à
+gauche cheminaient très lentement. On s'était vu contraint d'en faire
+les épaulements en sacs à terre, et de les blinder, tant bien que mal,
+avec des branchages de palmier, pour mettre les hommes à l'abri des
+pierres que les Arabes ne cessaient d'y lancer. La tête de sape était
+continuellement en butte à leur fusillade, et les sapeurs qui se
+montraient à découvert étaient aussitôt tués ou blessés. Une espèce de
+mantelet en planches et en tôle, qu'ils poussaient devant eux en guise
+de gabion farci, ne se trouva pas à l'épreuve des balles, ce qui était
+d'autant plus fâcheux qu'on n'avait ni cuirasses, ni pots-en-tête.
+Mais aussi qui eût pu croire qu'un misérable village du Sahara nous
+obligerait à l'assiéger de la sorte?
+
+Vers le soir, le général vint faire la visite de la tranchée et donner
+des ordres pour la nuit. Il est bienveillant, ferme et sympathique;
+officier sous l'empire, il fut blessé à Waterloo. J'observai qu'il
+s'exposait beaucoup et sans ostentation. A sa suite, comme porte-fanion
+de l'état-major-général, se trouvait le fameux tueur de lions, Gérard,
+maréchal-des-logis aux spahis, aujourd'hui sous-lieutenant. Je causai
+quelque temps avec cet intrépide chasseur, qui est de plus un excellent
+soldat. C'est à l'affût, à la chute du jour, et souvent à nuit close,
+qu'il attend ses dangereux adversaires et qu'il les tue, de fort près,
+avec une carabine à deux coups, chargée de balles ogivales à pointe
+d'acier. Cette précaution lui a paru nécessaire depuis que, malgré son
+sang-froid et la précision de son tir, il lui est arrivé qu'on lion,
+dont il s'approchait croyant l'avoir tué, se releva, la balle qui
+s'était aplatie sur l'os frontal, dont la dureté est extrême, n'ayant
+fait que l'étourdir; Gérard l'acheva, mais non sans peine.
+
+Le général parti, l'heure de la soupe approchait, et je m'attendais à
+une de ces réfections frugales comme on peut en faire à la tranchée. MM.
+les officiers de la Légion en avaient décidé autrement, et ils avaient
+eu la charmante idée de me donner là, sous le feu de l'ennemi, un dîner
+de bienvenue, qui, certes, a été le plus original que j'aie fait de ma
+vie. Devant la _gourbie_ du colonel (hutte en feuilles de palmier), on
+étendit une nappe sur un tapis, on y dressa le couvert, et nous nous
+assîmes à l'entour, les jambes croisées. Le repas fut bon, copieux et
+surtout gai; le colonel en fit les honneurs avec cet entrain de bon goût
+qui est le propre des hommes d'esprit. La musique du régiment, placée
+non loin de nous, joua des airs patriotiques, et même le caustique
+_drin, drin_ de Lafon, qui acquérait du prix à cinq cents lieues
+de Paris. Au dessert, le colonel porta la santé du président de la
+République, qui fut accueillie avec une cordialité toute militaire.
+Alors la musique joua la _Marseillaise_, tandis que les Arabes, inquiets
+de ce bruit, redoublaient le feu de leurs fusils, et de leurs tromblons
+dont l'explosion plus retentissante était accompagnée d'une grêle de
+petites balles qui venaient frapper les palmiers à l'entour. On but
+une dernière rasade, dont les musiciens et les factionnaires qui se
+trouvaient près de nous, eurent leur part, et, à un signal de notre
+chef, chacun retourna à son poste.
+
+Après avoir fait la ronde de la tranchée, des postes et des sapes,
+j'allai me reposer auprès du colonel, qui avait bien voulu m'admettre
+dans sa _gourbie_. Par son ordre, un clairon était chargé de sonner
+les heures par autant de vibrations détachées qu'il en fallait pour en
+marquer le nombre; et comme il lui était prescrit de monter sur une
+petite élévation de terrain, les Arabes l'avaient aperçu, et un coup de
+fusil ou de tromblon lui répondait régulièrement. A cela ne se bornaient
+pas leurs taquineries. Ils rôdaient autour de la tranchée, en poussant
+des cris lugubres, et en appelant par son nom le colonel Carbuccia
+qu'ils connaissaient particulièrement, comme ses anciens administrés.
+Parfois ils engageaient la conversation avec nous, au moyen de
+l'interprète du colonel, et il y avait peu de temps que celui-ci avait
+failli être victime d'une de leurs ruses. Un Arabe, dont la voix tout
+à fait reconnaissable se faisait entendre chaque nuit, demanda à lui
+parler. Le colonel s'approcha du mur de la tranchée et ordonna à
+l'interprète de dire qu'il était présent et qu'il écoutait. Un long
+intervalle s'écoula sans réponse, et le colonel, fatigué d'attendre,
+s'éloignait, lorsque, de la cime des palmiers, plusieurs coups de feu
+furent dirigés sur la place qu'il venait de quitter. Les factionnaires
+préposés à la surveillance de nos créneaux ripostèrent, mais la surprise
+et l'obscurité nuisirent à la justesse de leurs coups, bien qu'il eût
+fallu un certain temps aux Arabes pour se glisser à terre le long des
+palmiers.
+
+Les nuits sont magnifiques au mois d'octobre, sous cette latitude, et
+malgré l'odeur exécrable des cadavres, je m'étais endormi, quand mon
+sommeil fut brusquement interrompu par une forte fusillade qui éclatait
+à notre gauche. Nous courûmes à la sape de ce côté; elle était attaquée,
+et l'ennemi, qu'on ne pouvait apercevoir, paraissait si rapproché, que
+dans l'idée qu'il voulût tenter d'escalader la tranchée, nous nous
+apprêtâmes à le recevoir sur les baïonnettes. Par ordre du général, les
+armes de nos hommes avaient été chargées avec deux balles, dont l'une
+coupée en quatre; quelques coups de fusil et la décharge à mitraille
+d'un obusier suffirent pour éloigner momentanément ces chicaneurs
+d'Arabes.
+
+Du reste, il n'est pas de tour qu'ils ne fissent pour attirer les nôtres
+dans leurs embûches. Quelques nuits auparavant, ils avaient imaginé de
+lâcher des bourriquets, et de les pousser vers les jardins occupés par
+nos troupes, dans l'espoir que les soldats sortiraient pour les prendre,
+et tomberaient dans l'embuscade qu'on leur avaient dressée. Nos gens se
+contentèrent de tuer les bourriquets par les créneaux, et les Arabes en
+furent pour leurs frais.
+
+Un autre stratagème dont les cavaliers du Scheik-el-Arab, qui était au
+camp, nous menacèrent, mais qui ne fut pas employé, leur réussit, à ce
+qu'ils prétendent, dans leurs guerres intestines, et il est trop curieux
+pour ne pas être rapporté. Il consiste à enduire de goudron, auquel on
+met le feu, des dromadaires qu'on chasse alors sur la tribu hostile;
+une espèce de rage s'empare de ces animaux, ils ruent, ils mordent, ils
+portent le désordre dans les rangs de l'ennemi, mais surtout, je pense,
+dans ses troupeaux. Quant aux Zaatcha, j'ignore s'ils étaient assez
+lettrés pour avoir pensé que nous aurions, au moins, aussi bon marché de
+leurs dromadaires enflammés que les Romains des éléphants de Pyrrhus
+à Bénévent; le fait est que malgré les pronostics des cavaliers de
+Ben-Gannah, ils ne tentèrent pas l'aventure.
+
+Peut-être ces détails paraîtront puérils, mais ils aideront à prouver
+que les assiégés ne négligeaient rien, et que leur défense, suivant
+l'expression de M. le général Charon, était intelligente et énergique.
+
+L'alerte passée, nous retournâmes, le colonel et moi, à sa _gourbie_,
+mais à peine avions-nous fermé l'oeil, que de nouvelles fusillades
+réclamaient notre présence aux sapes menacées. Ce manège continua toute
+la nuit, et notamment mon excellent adjudant sous-officier, Trentinian,
+n'eut pas une minute de repos.
+
+Le 25 octobre au matin, le général vint à la tranchée, et ordonna à mon
+colonel de m'envoyer avec 400 hommes, dont 200 de mon régiment, et 200
+du 3e bataillon d'infanterie légère d'Afrique, couper des palmiers près
+du village de Lichana, que les contingents ennemis occupaient en force.
+Cette mesure d'abattre les palmiers était nécessaire et bien entendue,
+quoi qu'en aient dit certains critiques en gants jaunes, qui s'arrogent
+le droit de juger, au coin de leur feu, à Paris, les opérations d'une
+guerre réputée très difficile par les hommes les plus compétents.
+Il s'agissait non-seulement de faire des éclaircies pour faciliter
+l'investissement, mais aussi de ruiner l'ennemi et de fomenter ainsi,
+à notre profit, des récriminations et des discordes entre les diverses
+fractions de la population de l'oasis. En effet, les gens de Lichana,
+par exemple, ne manquèrent pas d'imputer à la résistance de Zaatcha la
+dévastation des plantations, leur principale ressource, et j'ai appris
+depuis que, comme on l'avait prévu, ils en furent touchés au vif, et
+que, malgré leur fanatisme, leur solidarité s'en trouva ébranlée.
+
+On n'avait pu faire de lever du terrain. Le général nous indiqua, comme
+point de direction, un bouquet de palmiers à l'horizon, et je m'y
+portai, au pas de course, avec une compagnie d'infanterie légère
+d'Afrique. Suivaient les hommes de la Légion, et les travailleurs des
+deux corps avec des haches. J'étais prévenu que, sur la lisière de la
+forêt, M. le colonel de Barral appuierait le mouvement.
+
+Après avoir escaladé plusieurs clôtures de jardins en terre sèche, longé
+et traversé dans l'eau un fossé large et peu profond, nous établîmes
+notre ligne de tirailleurs, le centre à environ trois cents mètres de la
+plaine, contre un mur crénelé par les Arabes, et dans un petit jardin
+encaissé et très propre à la défensive. Entre le mur et le jardin, et au
+niveau du premier, il y avait un terrain nu d'environ vingt mètres de
+large, où notre ligne formait un angle saillant. Je plaçai en réserve, à
+portée de couvrir ce point, un petit détachement de mes grenadiers,
+aux ordres de leur capitaine, M. Nyko, réfugié polonais, parent de
+l'infortuné comte Dunin, tué à Boulogne à côté de mon cousin. Cet
+officier avait déjà été dangereusement blessé devant Zaatcha, lors de
+l'expédition du mois de juillet dernier.
+
+Le colonel, sans escorte et sans armes, avec cette intrépidité vraiment
+corse qui le caractérise, vint voir nos dispositions, et je crus
+comprendre qu'il les approuvait, à la manière flatteuse dont il répondit
+à l'assurance que je lui donnai, que le diable lui-même ne nous
+délogerait pas de là. Je prie le lecteur de remarquer que ce n'était pas
+une rodomontade, et que je tins la position jusqu'à ce que le général
+m'eut envoyé l'ordre d'effectuer ma retraite.
+
+Derrière nous, nos travailleurs s'occupaient déjà, avec une grande
+activité, de l'abattage des palmiers. Je ne sais plus dans quel journal
+j'ai lu cette assertion mirobolante, que _la hache rebondit sur l'écorce
+élastique du palmier_. Au contraire, rien n'est plus facile que de le
+couper, et nos hommes y allaient grand train. Vraiment, c'était pitié
+de voir ces précieux végétaux, la plupart centenaires, s'abattre avec
+fracas, et couvrir le sol de leurs dattes. Toutes ne furent pas perdues,
+comme on pense bien, et nos soldats s'en régalèrent à tire-larigot.
+
+Les Arabes, d'abord en petit nombre, exaspérés de cette exécution, et
+craignant peut-être une attaque sur Lichana, dont nous étions tout près,
+engagèrent le combat sur notre droite. A l'extrémité du mur crénelé,
+derrière un amas de décombres, un groupe de chasseurs du bataillon
+d'Afrique soutenait vaillamment l'attaque. Un caporal, étendu sur le
+ventre, se distinguait par la précision avec laquelle il dirigeait ses
+coups. Il avait placé une grosse pierre devant lui peur se garantir; une
+balle arrive, touche la pierre et la lui lance à la tête; le caporal se
+frotte le front, prend la pierre, la replace où elle était d'abord, et
+continue son feu; une autre balle arrive, le frappe à la tête et le tue
+raide.
+
+Au-delà du mur était une espèce de ravin, par où l'ennemi aurait pu
+arriver inaperçu. J'ordonnai aux hommes qui gardaient les créneaux de
+redoubler d'attention; mais nos adversaires, guidés par la connaissance
+des lieux, furent plus rusés que nous. Au lieu de nous aborder de front,
+un certain sombre d'entre eux gagnèrent sur notre gauche, et se baissant
+au-dessous des créneaux, à la file l'un de l'autre, ils arrivèrent, pour
+ainsi dire en rampant, à garnir le mur du côté opposé au nôtre. Nous
+n'étions séparés d'eux que par cet obstacle, haut de deux mètres à peu
+près. Le reste, c'est-à-dire la masse, était resté dans le ravin, et à
+un signal donné, ils se levèrent tous, avec des cris sauvages, tandis
+que d'autres encore, dispersés en tirailleurs en face du jardin encaissé
+et du terrain nu dont j'ai parlé, nous fusillaient à l'angle ou crochet
+formé par notre ligne.[4]
+
+[Note 4: Je n'ai pas la prétention de faire de la tactique à propos
+d'une si petite affaire; mais si quelqu'un objectait que ce crochet
+était un oubli des principes, je lui répondrais qu'il s'agissait de
+protéger des travailleurs placés dans une circonférence irrégulière, et
+qu'une ligne droite était impossible. Dans un combat de cette nature, il
+était indiqué, d'ailleurs, de profiter des abris qu'offrait le terrain.]
+
+En un instant, plusieurs des nôtres furent couchés par terre, ou
+contusionnés par des nuées de pierres qu'on nous lançait par dessus
+le mur. Cette manière de préluder à un engagement plus sérieux est
+familière aux Arabes. Bientôt une haie serrée de leurs fusils parut à la
+crête du mur, et nos soldats, sans attendre qu'ils parussent eux-mêmes,
+et quoi que pussent faire les officiers, le couronnèrent de leur feu.
+
+A l'angle de la ligne, un soldat venait de tomber mortellement atteint.
+Deux de ses camarades le traînaient en arrière, poursuivis par les
+Arabes qui voulaient s'en emparer pour lui couper la tête. J'allai à
+leur rencontre et les tins en échec avec mon fusil de chasse. Nyko et
+ses grenadiers étaient à cent pas de là; je leur fis signe d'accourir,
+et il était temps, car l'engagement devenait de plus en plus vif. En un
+instant, le capitaine Touchet, après avoir tué de sa main un ennemi,
+tomba frappé d'un coup de feu en pleine poitrine; le capitaine Butet
+reçut une balle à travers la cuisse; Nyko fut blessé à la tête; moi-même
+je fus atteint d'un gros caillou, qui ayant rebondi sur ma _carghera_
+corse (ceinture à cartouches), ne me fit pas grand mal. Je restai seul
+d'officier.
+
+L'oeil au guet, le doigt sur la détente, j'attendais que quelque Arabe
+se montrât au-dessus du mur. Il en vint un qui, coiffé d'un turban,
+brandissait un pistolet de la main droite, s'appuyait sur la gauche,
+et se découvrait audacieusement jusqu'à la ceinture. En apercevant un
+officier qui le tenait en joue presque à bout portant, il dut penser que
+son heure était arrivée; il voulut se rejeter en arrière, mais il n'en
+eut pas le temps; je lui lâchai dans le cou, au-dessous du menton, mon
+coup droit chargé d'une balle et cinq chevrotines; son coup du pistolet
+porta à faux sur ma gauche, sa tête frappa le mur qui fut baigné de son
+sang, et derrière lequel il disparut en tombant.
+
+Presque en même temps, à quelques pas de là, un autre, à barbe grise,
+armé d'un long fusil garni d'argent, faisait basculer son arme sur le
+haut du mur, pour nous mieux viser. Se voyant visé à son tour, il se
+retira; mais aussitôt, élevant les bras et son fusil, il allait tirer
+dans notre direction, quand je lui lâchai mon second coup, chargé à deux
+balles qui, écrêtant le mur, l'atteignirent à la tête dont on ne voyait
+que le sommet. Comme son camarade, il tomba de l'autre côté, ainsi que
+son fusil qui paraissait fort beau, et que nous ne pûmes prendre. Les
+tirailleurs applaudirent, et ils m'assurèrent que c'étaient des chefs.
+
+Tout cela se passa, pour ainsi dire, en un clin d'oeil, et beaucoup plus
+vite qu'on ne peut l'écrire. Cependant, le feu, au lieu de discontinuer,
+prenait une nouvelle intensité. En voyant tomber leurs officiers et
+leurs camarades, beaucoup de soldats s'empressèrent autour d'eux, et les
+transportèrent sur les derrières; d'autres, comme cela arrive souvent
+en pareil cas,[5] les accompagnèrent, sans doute pour les escorter; les
+travailleurs avaient suspendu la coupe des palmiers, mais n'étaient pas
+venus en ligne; en un mot, je restai avec le quart environ de mon monde,
+c'est-à-dire une vingtaine de grenadiers de la Légion et quatre-vingts
+hommes, à peu près, du bataillon d'Afrique. Le brave sergent-major
+Marinot, de ce dernier corps, me seconda avec cette sévérité et cette
+énergie qui n'admettent point d'hésitation.
+
+[Note 5: L'ordonnance du 3 mai 1832 prescrit, avec raison, de ne pas
+s'occuper des morts, ni même des blessés, pendant l'action; mais, en
+Afrique, il a fallu adopter le système contraire, à cause de la cruauté
+des Arabes et de l'inconvénient qu'il y aurait à leur laisser mutiler
+les corps dont ils font de sanglants trophées qui surexcitent le
+fanatisme des populations.]
+
+Mes grenadiers, ou plutôt cette poignée de mes grenadiers, restaient
+sous le commandement immédiat du sergent anglais Smitters, dont la
+valeur héroïque était digne d'une action plus importante.
+
+Quoique, au même moment, les assiégés de Zaatcha eussent fait une sortie
+et attaqué vigoureusement la sape de droite à la tranchée, le colonel
+dont la sollicitude paternelle et touchante ne nous oubliait pas, le
+colonel, toujours partout, infatigable et dédaigneux du danger, arrivait
+encore auprès de nous. Sa présence ranima le combat. Debout sur un
+petit monticule où pleuvaient les balles, exactement à la même place où
+Smitters fut tué un instant après, il criait: Tenez bon, grenadiers! et
+ne voulut point se défiler. Un groupe d'Arabes, à demi couverts par le
+mur, tiraient sur nous à soixante pas, et semblaient avoir reconnu des
+officiers, si bien que je crus utile de leur envoyer moi-même un nouveau
+coup de fusil. Tous ceux qui ont assisté à cette affaire conviendront
+que je n'exagère rien en disant que nous étions attaqués par plus de
+mille adversaires, et sans la bonté de notre position défensive, je ne
+sais vraiment ce que nous serions devenus, surtout sans les renforts qui
+nous arrivèrent.
+
+Je conviens que j'en demandai au colonel. Non-seulement il m'approuva,
+mais rappelé à la tranchée par le bruit du combat qui continuait à s'y
+livrer, il se chargea de les faire demander lui-même au général. En
+attendant, nous avions à faire un nouvel effort, et, je dois le dire,
+aucun des braves qui m'entouraient ne faillit à cette tâche. Un
+lieutenant du bataillon d'Afrique, dont je regrette vivement de ne pas
+avoir retenu le nom, était venu remplacer un des capitaines blessés;
+Marinot, et leurs soldats, défendaient le jardin encaissé; Smitters et
+nos grenadiers, le mur et le terrain nu à côté.
+
+La conduite de Smitters est de celles qui honoreront le genre humain
+tant qu'un coeur de soldat battra sous le harnais! Je déplore de n'avoir
+que ce faible écrit pour en conserver la mémoire. En évidence sur la
+petite butte que venait de quitter le colonel, il animait ses hommes, et
+ajustait ses coups avec un imperturbable sang-froid. Derrière un large
+créneau, un Arabe se montrait à demi et se cachait tour à tour. Le
+sergent le tenait enjoué, et épiait, pour tirer, le moment favorable,
+mais l'ennemi le prévint; foudroyé, Smitters bondit en l'air, tomba à la
+renverse, et son sang généreux rejaillit sur les grenadiers. Avant de
+lui percer le coeur, la balle avait fait un long éclat à la monture de
+son fusil. Effet fréquent de la mort par les armes à feu, on aurait dit
+qu'il dormait d'un bon sommeil, tant sa figure paraissait sereine et
+presque rayonnante.
+
+Cet intrépide sous-officier était un homme de trente à trente-cinq ans,
+d'une taille moyenne, bien pris, brun, sans barbe ni moustaches, comme
+les soldats de son pays. Pauvre Anglais! dont le sort était de venir
+mourir dans une oasis du Sahara, à côté d'un neveu du plus grand ennemi
+de sa grande nation!
+
+Sa fin produisit une pénible impression, et l'ennemi ne semblait pas
+se ralentir. Mais, sur la lisière de la forêt, M. le colonel de Barral
+opérait une puissante diversion. Ses obus, longeant notre ligne et
+sifflant à travers les palmiers, tombaient et éclataient parmi les
+Arabes. Dans la plaine, un de ses échelons, formé du bataillon de
+zouaves du commandant de Laurencez, était arrivé à trois cents mètres
+de nous. Les ennemis nous pressant toujours, je me décidai à aller lui
+demander quelques hommes, pour appuyer mes grenadiers, qui continuaient
+bravement la défense de la butte où leur sergent venait d'être tué. Avec
+une courtoisie dont je lui suis redevable, M. de Laurencez[6] s'empressa
+de me donner quinze hommes avec un lieutenant, M. Sentupery. Ce jeune
+officier s'écria: En avant, c'est le poste d'honneur! et nous courûmes
+renforcer ma ligne, où l'arrivée des zouaves produisit visiblement
+le meilleur effet. Sur mon indication, ces braves rejoignirent les
+grenadiers à l'éminence où était tombé Smitters, et un d'eux, nommé
+Goise, qui avait été prisonnier des Arabes et parlait leur langue, se
+mit à les défier et à les plaisanter de la façon la plus originale.
+C'est encore une preuve de l'ascendant des corps d'élite, que, dès ce
+moment, l'attaque se ralentit; l'uniforme des zouaves est redouté de
+leurs adversaires à l'égal des vestes bleu de ciel des chasseurs, et nos
+troupes elles-mêmes savent, par expérience, ce que vaut le concours de
+ces triaires de l'armée d'Afrique.
+
+[Note 6: M. de Laurencez, blessé à l'assaut de Zaatcha, est
+aujourd'hui lieutenant-colonel.]
+
+La voix du colonel se fit entendre de loin, annonçant des renforts. En
+effet, sur notre droite, le commandant Bourbaki avec les tirailleurs
+indigènes, et le lieutenant-colonel Pariset, de l'artillerie, en
+personne, avec deux obusiers, refoulaient l'ennemi, qui ne tarda pas à
+rentrer à Lichana. Arrivé près de nous, le colonel me communiqua l'ordre
+du général de battre en retraite. Je me permis d'observer que les Arabes
+rétrogradaient, et que le moment était propice pour continuer l'abattage
+des dattiers; mais il me répondit que l'ordre était formel, et qu'il n'y
+avait qu'à obéir. Sur ce, nous quittâmes une position que nous avions
+gardée quatre heures, on sait à quel prix; nous gagnâmes la plaine sans
+aucune opposition, et de là la tranchée. Nous avions eu six morts et
+vingt-deux blessés, dont trois officiers;[7] les Arabes durent avoir un
+nombre infiniment plus considérable des leurs hors de Combat.
+
+[Note 7: Voyez les états nominatifs aux Pièces justificatives.]
+
+Je trouvai le général près de la Zaouïa. Il parut regretter de nous
+avoir engagés si loin, à cause des pertes que nous avions essuyées;
+cependant, il me dit avec une grande cordialité: Je vous remercie de
+tout ce que vous avez fait. J'ai été peiné de ne pas reconnaître ces
+remerciements dans son rapport d'ensemble publié au _Moniteur universel_
+du 4 janvier 1850, où il ne m'a même pas accordé une mention honorable,
+et je dus être d'autant plus sensible à cet oubli qu'on venait de me
+remercier de la manière que l'on sait.[8] En revanche, je conserve
+précieusement les lettres d'éloge et de sympathie que M. le général
+Charon, gouverneur général de l'Algérie, le colonel Carbuccia, et une
+foule d'autres officiers moins élevés en grade, mais très bons juges
+aussi, ont bien voulu m'écrire.
+
+[Note 8: Voyez aux Pièces justificatives ma lettre à la _Patrie_, du
+5 janvier 1850.]
+
+A l'égard du combat que je viens de raconter, le rapport de M. le
+général Herbillon s'exprime ainsi:
+
+«Le 25 octobre, les habitants firent une sortie si vive sur les hommes
+employés à la coupe des palmiers que nous laissâmes une caisse de
+tambour et des outils entre leurs mains. Je fus obligé d'appeler les
+troupes du camp pour assurer la retraite.»
+
+Comme on l'a vu, nous avions été attaqués par les gens de Lichana,
+qui n'étaient nullement assiégés; il n'y avait donc pas eu de sortie
+proprement dite. La retraite fut ordonnée par le général, et le général,
+ce me semble, aurait pu le dire, d'autant mieux qu'il pouvait avoir
+d'excellentes raisons de la prescrire, entr'autres le peu d'importance
+du résultat que nous aurions obtenu en prolongeant le combat. Ce
+résultat n'aurait pas été en rapport avec le nombre des troupes
+employées, que les soutiens, à la fin de l'engagement, avaient porté à
+un chiffre très considérable. Je ne sache pas qu'il y ait en de caisse
+ni d'outils tombés aux mains des Arabes; mais il n'est pas impossible
+qu'il en soit resté sur le terrain, ce qui n'est certes pas la même
+chose. Quant à la caisse, les états nominatifs des morts et des blessés,
+qu'on peut voir aux Pièces justificatives, constatent qu'aucun tambour
+ne fut atteint, et, si je me souviens bien, on disait au camp qu'elle
+avait été abandonnée par un tambour du bataillon d'Afrique, qui
+grappillait des dattes. Maintenant, les travailleurs ont-ils abandonné
+des haches? s'ils l'ont fait, ils sont inexcusables, car nos tirailleurs
+les ont constamment couverts, et les Arabes, contenus par nous, n'ont pu
+arriver jusqu'à eux. Qu'on me passe ces particularités; elles paraîtront
+insignifiantes, mais on comprendra ma surprise (si quelque chose pouvait
+étonner dans ce bas monde) de voir que pas le moindre éloge ne m'a
+été décerné, et que l'occasion d'une espèce de blâme semble avoir été
+cherchée dans des détails peu dignes de figurer dans un rapport général.
+
+Pendant que nous combattions du côté de Lichana, la sape de droite,
+comme je l'ai dit, était audacieusement assaillie à la tranchée. Les
+Arabes, sortis de Zaatcha, suivis par des femmes qui les excitaient, et
+bravaient héroïquement la mort, avaient mis tant d'acharnement dans
+leur attaque, qu'on en tua plusieurs à deux pas de nos créneaux, qu'ils
+cherchaient à prendre. Un, surtout, vint tomber si près, que les
+voltigeurs du 38ème se saisirent de son sabre au moyen d'un tire-bourre
+de canon, et me l'envoyèrent par le plus ancien soldat de la compagnie.
+Je le conserve précieusement en souvenir de ces braves et du courageux
+Arabe mort pour son pays.
+
+On sait que la garde et les travailleurs de tranchée sont relevés toutes
+les vingt-quatre heures. Sur la demande de mon colonel, notre tour fut
+prolongé jusqu'au soir, ce qui me donna l'occasion de compléter la
+journée; car le général étant venu à la _gourbie_, où nous déjeunions,
+il m'ordonna d'abattre encore des palmiers, cette fois à proximité de
+la tranchée. Après avoir garni de tirailleurs les murs de deux grands
+jardins, je les fis complètement raser, sans forte opposition de la part
+des Arabes, soit qu'ils en eussent assez du combat du matin, soit que
+le voisinage de nos travaux les tint en respect. Ils se contentèrent de
+nous envoyer de loin quelques balles qui ne nous firent pas grand mal;
+un soldat cependant en fut atteint, et un autre fut blessé par la chute
+d'un palmier.
+
+Le soir, vers cinq heures, nous retournâmes au camp. Nos tentes et nos
+lits de cantines nous parurent des palais et des édredons après la
+tranchée. Les vivres étaient abondants à la colonne; le pain seulement,
+qu'on faisait venir de Biscara, commençait à manquer, mais du biscuit
+trempé le remplace, au besoin. L'eau était désagréable, malsaine, et
+tellement chargée de sels, qu'en ayant passé un litre environ à travers
+un mouchoir de toile, j'en obtins un résidu qui, séché et approché du
+feu, crépitait comme du nitre. Le sable, d'une finesse imperceptible,
+s'infiltrait partout; quelque précaution que l'on prit, tout ce qu'on
+préparait pour manger en était tellement saupoudré, qu'à chaque morceau
+on le sentait craquer sous la dent. Je fis l'expérience de placer du
+papier sur la tablette de ma tente, et bien que j'en eusse bouclé les
+contre-sanglons pour la fermer complètement, deux heures après le papier
+était tout couvert de sable. Ces petits inconvénients n'étaient qu'un
+sujet d'observations; mais la mauvaise qualité de l'eau incommodait tout
+le monde, et engendrait même des maladies.
+
+Le lendemain, nos pertes furent douloureusement augmentées par la mort
+du capitaine Graillet, commandant du génie. Par le plus malheureux des
+hasards, tandis qu'il dirigeait les travaux à la sape de droite, il fut
+tué d'une balle qui passa dans l'interstice de deux troncs de palmiers
+placés en épaulement. C'était un officier jeune, très distingué, et
+à jamais regrettable; la veille, j'avais bu avec lui un verre
+d'eau-de-vie, et dans la conversation que nous eûmes ensemble sur les
+opérations du siége, je remarquai qu'il était pour les partis les plus
+vigoureux.
+
+Le 27 se passa sans événement remarquable. Les travaux continuèrent sur
+le même pied à la tranchée. Les Arabes tiraillèrent plus ou moins toute
+la journée, et se montrèrent parfois à la lisière de l'oasis, d'où leurs
+balles arrivaient jusqu'à notre front de bandière. Les carabines à tige
+de quelques hommes du 5e bataillon de chasseurs à pied, placés derrière
+des ondulations de terrain, les leur rendaient avec usure.
+
+Un fait remarquable et qui, en ma qualité de nouvel arrivé, m'avait
+surpris, c'est que notre camp était littéralement encombré d'Arabes;
+j'en avais deux, conducteurs du bagage, qui bivouaquaient à la porte de
+ma tente, si bien que la toile seule m'en séparait. Le scheick El-Arab,
+je l'ai déjà dit, campait avec nous; ses cavaliers, assez nombreux,
+l'avaient suivi, et ne cessaient de rendre des services, quoique leurs
+sympathies pussent bien être ailleurs. Plusieurs fois, ils étaient allés
+parlementer avec les tirailleurs ennemis; mais les renseignements qu'ils
+rapportaient à l'état-major-général devaient lui paraître suspects; le
+fait est qu'à aucun prix on ne pouvait se procurer des émissaires sûrs,
+et telle était, au point de vue arabe, la nationalité et surtout la
+sainteté de la cause de Zaatcha, que le peu d'intelligences qu'on avait
+pu établir chez l'ennemi ne pouvaient, tout au plus, être considérées
+que comme servant aux deux partis.
+
+Nous étions sans nouvelles d'Alger. Le courrier qui portait les dépêches
+du gouverneur, et qui devait avoir mes lettres de Paris, venait d'être
+enlevé par les Arabes. Nous approchions à grands pas de l'époque
+qu'avant de quitter Paris j'avais fixée pour mon retour à l'Assemblée
+législative, et il n'y avait pas de probabilité que nous touchassions au
+dénouement de l'expédition. Le général, fermement résolu à ne lever le
+camp qu'après avoir eu raison de Zaatcha, semblait décidé à ne
+plus livrer d'assaut, et à attendre des renforts, pour compléter
+l'investissement de la place et la réduire par le feu de l'artillerie.
+Chacun comprendra que ce plan, sans doute le meilleur, pouvait nous
+mener fort loin, et bien qu'il ait été modifié, Zaatcha ayant été pris
+d'assaut, cet événement final n'a pu avoir lieu que le 26 novembre, sans
+compter que les opérations successives et secondaires ont prolongé la
+campagne jusqu'au mois de janvier.
+
+On a vu à quelles conditions j'avais consenti à y prendre part,
+conditions tellement nettes et incontestées jusqu'alors, que l'idée ne
+me vint seulement pas qu'on pourrait me disputer le droit de revenir
+siéger au palais législatif quand je le jugerais convenable. Plusieurs
+sujets de juste mécontentement et de profond dégoût me maintenaient
+dans ma résolution. D'une part, on avait failli à la promesse dont
+l'accomplissement eût compensé, pour moi, l'inconvénient de servir au
+titre étranger. Je veux parler du commandement de compagnies d'élite,
+qu'on m'avait assuré à Paris, et au sujet duquel aucun ordre n'avait
+été transmis ni à Alger, ni à la colonne. D'autre part, des bruits
+offensants, universellement répandus au camp, et dont on pourrait
+trouver la source dans les lettres de personnes occupant de hautes
+positions, me désignaient comme _envoyé en punition en Afrique_ (je dis
+le mot comme on me l'a répété, quelque impertinent et stupide qu'il
+soit). Sans doute, c'était le dernier degré de l'absurdité que de
+supposer qu'un homme honoré d'un mandat souverain et inviolable pût être
+envoyé en punition par qui que ce soit; mais, si on réfléchit bien, on
+comprendra la créance que jusqu'à un certain point pouvaient obtenir des
+inventions par lesquelles on me représentait comme l'objet d'une sorte
+de disgrâce domestique, fondée sur mes opinions peu gouvernementales. Ce
+qui me paraissait ajouter du poids à ces manoeuvres, c'était la nouvelle
+que, sans doute, on ne se serait pas amusé à répandre gratuitement,
+qu'après la campagne on me destinait au commandement du cercle
+de Biscara, comme si dans l'état actuel des choses ces fonctions
+permanentes avaient pu me convenir, et comme s'il avait dépendu de
+quelqu'un, sous quelque prétexte que ce fût, de me reléguer, sans me
+consulter, au fond du Désert, en échange du poste législatif que la
+sympathie et la confiance de deux départements m'ont assigné.
+
+Indigné d'être ainsi traité par ceux-là mêmes à qui j'étais le plus
+disposé à me dévouer, rebuté par d'aussi nauséabondes menées, la
+cordialité de mes chefs militaires, et en général de tous les officiers
+du camp, ne modifia point mon projet primitif. Décidé à partir, j'en
+avais parlé à mon colonel et au général, lorsque celui-ci voulut bien
+me charger, pour M. le général Charon, d'une mission indiquée dans une
+dépêche qu'il me fit l'honneur de me communiquer, et qu'il me confia, le
+29 au soir, avec l'ordre qu'on peut voir aux Pièces justificatives. Le
+but principal de cette mission était de hâter l'arrivée des renforts
+qu'il attendait, et qui, demandés par la voie de terre au moment où les
+communications n'étaient rien moins que sûres, auraient pu tarder
+encore longtemps à le rejoindre, sans la diligente prévoyance de M. le
+gouverneur général.
+
+M. le général Herbillon, aux éminentes qualités duquel je serai toujours
+heureux de rendre hommage, malgré l'oubli où il m'a laissé dans son
+rapport d'ensemble, a été, pour moi, spontanément bienveillant; je
+ne doute pas qu'il me rendra la justice de rappeler, au besoin, la
+résolution que je lui manifestai de ne pas partir, malgré les graves et
+nombreux motifs que je lui exposai, dans le cas où, contrairement à ce
+qu'il avait décidé pour lors, un assaut eût été à prévoir dans un délai
+rapproché. C'est ici l'endroit de répondre à certaines gens qui auraient
+dû s'informer au moins des faits, des distances, des dates, avant
+d'insinuer cette outrageante assertion que j'aurais quitté la colonne
+la veille d'un assaut. D'assaut il n'était pas question alors; il a
+été livré un mois après, et il est à présumer que je ne m'y fusse pas
+trouvé, quand même j'aurais été encore en Afrique, mon régiment ayant
+été dirigé sur Biscara quinze jours avant la prise de Zaatcha.
+
+Un autre propos infâme, dont personne n'a osé prendre vis-à-vis de moi
+la responsabilité, mais que j'ai appris avoir été tenu tout bas, un de
+ces propos qui ne seraient que ridicules, s'ils n'étaient odieux, c'est
+celui qui attribuait mon départ _à ma crainte du choléra_. En vérité,
+on rougit de s'arrêter à des accusations anonymes aussi saugrenues, et
+c'est se ravaler que d'y répondre, mais il n'est peut-être pas superflu
+que mes charitables Basiles sachent:
+
+D'abord, que, devant Zaatcha, quand j'en suis parti, il n'y avait point
+de choléra, et on était si loin de le craindre, que l'on considérait le
+camp comme un refuge pour les troupes, à cet égard. Le choléra y fut
+apporté par la colonne de M. le colonel Canrobert; à mon départ,
+non-seulement on ne savait pas qu'elle en fut attaquée, mais on ignorait
+même sa prochaine arrivée. A Marseille, à Toulon où le choléra
+faisait des ravages réels et où je m'arrêtai deux jours; à Alger, à
+Philippeville, à El-Arrouch, je ne sache pas que cette maladie, qui
+d'ailleurs est rarement contagieuse, ait modifié un instant mes plans de
+voyage. Et si les actions d'un proscrit n'étaient pas naturellement
+peu connues, on saurait qu'aux États-Unis, à Malte et ailleurs, on se
+souvient de mes visites aux cholériques; et à Paris même, si la haine
+aveugle ne repoussait pas toute information, on trouverait d'honorables
+citoyens qui ont vu mourir dans mes bras, il n'y a pas encore bien
+longtemps, un de mes amis, M. Piebault d'Ajaccio, enlevé en quelques
+heures par le choléra.
+
+Mais assez de ces dégoûtantes et viles calomnies, qu'un soldat et un
+homme de coeur préférerait avoir à relever autrement qu'avec la plume.
+
+Le paquebot d'Alger devant appareiller de Philippeville le 6 novembre,
+mon départ de Zaatcha fut fixé au 30 octobre. Le 28 et le 29, mon
+régiment fut encore de service à la tranchée; mais comme nous nous y
+rendîmes sans musique, suivant les prescriptions réglementaires,[9]
+nous y arrivâmes sans avoir personne hors de combat. Le commandant
+de Laurencez et son bataillon étaient de garde avec nous. Ce sont
+d'excellents compagnons, aussi braves que gais. Goise, le zouave qui
+s'était fait remarquer le 25, demanda au colonel la permission de _vexer
+l'Arabe_, et montant sur le terre-plein de la batterie Petit, il se mit
+à parodier les chants du pays de la façon la plus amusante.
+
+[Note 9: Article 202 de l'ordonnance du 3 mai 1832.]
+
+Les mêmes circonstances que j'ai déjà décrites se renouvelèrent ce
+jour-là et le lendemain. Les cheminements avançaient, quoique lentement;
+l'artillerie s'occupait de mettre deux nouvelles pièces en batterie à
+l'extrême droite; son feu fit s'écrouler avec fracas, dans un nuage de
+poussière, une des tours de Zaatcha; les coups de fusil et de tromblon
+des défenseurs continuaient, et nos soldats, mieux défilés à mesure que
+les travaux avançaient, les leur revalaient.
+
+La nuit, nous eûmes une alerte plus vive que la dernière fois.
+L'officier de garde à la sape de gauche vint nous avertir que le léger
+blindage qui la recouvrait paraissait céder sous les pierres que les
+Arabes, abrités par un renfoncement du sol, à quelques pas de nous, ne
+cessaient de lancer. La fusillade éclata; nous accourûmes, le colonel,
+M. de Laurencez et moi, mais, même de la tête de la sape, il nous
+fut impossible d'apercevoir un seul des ennemis, que nous entendions
+cependant parler entre eux à voix basse. L'endroit où nous étions était,
+comme toute la tranchée, dominé par des palmiers, mais les Arabes ne
+s'avisèrent point de renouveler la ruse, dont mon colonel avait failli
+être victime. Du reste, nous étions sur nos gardes; nos factionnaires,
+collés contre l'épaulement, le genou en terre, la baïonnette au canon,
+le doigt sur la détente, auraient bien reçu les audacieux qui se fussent
+offerts à eux. Un coup d'obusier à balles fut tiré, mais je crois qu'il
+passa au-dessus de la tête des Arabes. Aucun ne se montra, et pour
+ne pas rester inactifs, nous leur renvoyâmes quelques-unes de leurs
+pierres. Nous sentîmes alors combien des grenades nous eussent été
+utiles, mais il n'en existait pas une seule à la tranchée, ni au camp.
+Tout ce que nous pûmes faire, ce fut de placer quelques zouaves à la
+batterie Petit, d'où l'on pouvait, en tirant obliquement, flanquer
+jusqu'à un certain point la tête de la sape, non sans risquer de blesser
+nos sapeurs. Pour obvier à cet inconvénient, et pour toucher l'ennemi
+dans l'obscurité, on choisit les hommes les plus adroits. De retour à la
+_gourbie_ du colonel, il ne se passa pas longtemps sans que j'entendisse
+les cris d'un Arabe, qui, atteint par nos balles, se plaignait d'une
+voix lamentable. Je demandai la signification de ses paroles à
+l'interprète du colonel, qui me les traduisit ainsi: «_Roumis_
+(chrétiens), disait le malheureux blessé, que vous avais-je fait pour me
+traiter ainsi? mon sang coule, mais je suis content de mourir pour
+ma patrie et pour ma religion!» Pourquoi la nature de cette guerre
+impitoyable nous empêchait-elle de tendre une main sympathique et
+secourable au brave qui, sous l'étreinte de la mort, proclamait de si
+hauts sentiments!
+
+Cet usage de se plaindre ou de nous menacer semblait familier aux
+défenseurs de Zaatcha. On a vu que parmi eux se trouvaient des hommes
+qui avaient fait à Alger le métier de portefaix, et souvent, c'est en
+baragouinant notre langue, qu'ils s'efforçaient de nous adresser des
+injures ou de nous railler. Comme pour eux tout ce qui n'est pas Arabe
+ou Français est Juif, ils gratifiaient la Légion étrangère du titre
+de _bataillon di Jouifs_. Parfois, appelant nos soldats: _couchons,
+Jouifs,_ criaient-ils, _oun caporal et quatre hommes en factionne; va te
+coucher!_ Cette dernière injonction était accompagnée d'un coup de feu
+qui dénotait le genre de couche qu'ils nous souhaitaient.
+
+Relevé le 29 au soir, j'allai, dès que je fus de retour au camp, prendre
+congé du général et de son chef d'état-major, M. le colonel Borel. En
+présence des attaques dont j'ai été l'objet, il est bon de rappeler que
+dans cette entrevue, il fut constaté qu'il y avait, pour lors, beaucoup
+plus de risques à courir en quittant le camp qu'en y restant. Le chemin
+de Batna était journellement inquiété et parfois intercepté par
+de nombreux coureurs ennemis, qui venaient d'y commettre maints
+assassinats, et le général s'était vu dans la nécessité d'envoyer à
+Biscara M. le colonel de Mirbeck, avec de la cavalerie, pour maintenir
+les communications. Du camp à Biscara, j'avais un convoi de blessés et
+de malades à conduire, avec une escorte suffisante, mais de cette place
+à Batna, on ne pouvait me donner que quelques cavaliers. Le colonel
+Borel doutait que je pusse arriver à ma destination, et je me séparai de
+lui et du général, en leur promettant que je passerais à tout prix.
+
+Le lendemain, de bonne heure, je fis mes adieux, non sans émotion, à mon
+excellent colonel et à MM. les officiers de la Légion, et je partis à la
+tête du convoi, avec mon adjudant-major, M. Bataille, aujourd'hui chef
+de bataillon, qui se rendait à Batna. Notre allié le marabout Si-Mokran,
+dont j'ai déjà parlé, se joignit à nous avec une douzaine de cavaliers.
+Nous marchions lentement, à cause de la longue file de mulets
+d'ambulance qui portaient nos blessés et nos malades dans des cacolets,
+ou bien dans des lits parfaitement adaptés aux bâts, pour ceux à qui
+leur état ne permettait pas de garder une position perpendiculaire.
+Ce système de transports est admirablement entendu; il est toujours
+praticable dans toute espèce de terrain, et il peut devenir rapide en
+cas de nécessité absolue. Les lits, il est vrai, ont l'inconvénient
+de prendre, suivant la pente du sol, des inclinaisons diverses, qui,
+parfois, laissent la tête du blessé beaucoup plus bas que les pieds.
+Cela doit être douloureux et d'autant plus dangereux qu'on ne place dans
+les lits que les hommes gravement atteints; mais on pourrait, je crois,
+remédier à cette imperfection par un système de bascule, au moyen duquel
+le lit serait toujours maintenu dans la même direction. Quoi qu'il en
+soit, ce mode de locomotion, pour les ambulances, est le plus militaire,
+le plus expéditif et le plus universellement applicable qu'on puisse
+imaginer.
+
+Nous fîmes halte aux deux tiers du chemin, et nous arrivâmes de bonne
+heure à Biscara, où je trouvai M. le colonel de Mirbeck, qui me retint
+à dîner. J'allai voir les blessés alités à la casbah, parmi lesquels
+étaient les capitaines Butet et Touchet, blessés sous mes ordres le 25.
+Le premier allait déjà beaucoup mieux, et je l'ai revu depuis à Paris.
+La blessure du second était plus grave, et l'on m'a assuré qu'il en
+souffre encore. Je revis également le brave commandant Gujot, filleul de
+l'empereur, mais, hélas! dans quel état! La plaie suppurait abondamment
+par la bouche et répandait une odeur corrompue qui me fit craindre pour
+sa vie. Je quittai, les larmes aux yeux, cet intrépide officier,
+pour qui la parité de grade et les autres raisons que j'ai signalées
+m'inspiraient le plus vif intérêt. En lui serrant la main, je fis des
+voeux pour que ce ne fût pas la dernière fois; mais il était écrit
+qu'ils demeureraient stériles, et que l'armée regretterait un de ses
+plus nobles enfants.
+
+Le 31, dès que le jour commença à poindre, je me mis en route avec un
+détachement de chasseurs et spahis, aux ordres de MM. d'Yanville et
+Lermina. Pour arriver à temps à Philippeville, y prendre le bateau à
+vapeur d'Alger, et afin de dérouter les partis ennemis, nous doublâmes
+l'étape. A El-Outaïa, où nous fîmes halte, Déna et quelques-uns de
+ses spahis bleus, dont j'avais déjà eu lieu de reconnaître l'utile
+intelligence, accrurent mon escorte. Le soir, nous étions à El-Kantara,
+après avoir fait cinquante-huit kilomètres dans la journée. Nous reçûmes
+l'hospitalité du caïd, et nous passâmes la nuit sous la sauvegarde de sa
+fidélité.
+
+Le lendemain, même journée. Notre halte se fit à El-Ksour, où Déna nous
+quitta. Je lui donnai en souvenir un pistolet à deux coups dans le même
+canon, dont il avait remarqué la justesse en me voyant tirer un corbeau
+pendant la marche. Nous arrivâmes à Batna fort avant dans la nuit; nous
+avions parcouru une double étape de soixante-onze kilomètres.
+
+M. le lieutenant-colonel de Caprez me reçut avec sa cordialité
+accoutumée, et m'installa dans le quartier de M. le colonel Carbuccia.
+Il m'apprit que je rencontrerais, avant d'arriver à Constantine, une
+partie des renforts attendus à la colonne. Le lendemain, avec M. Osman,
+jeune lieutenant indigène, et quelques-uns de ses spahis, j'allai
+coucher à Aïn-Yagout.
+
+Le surlendemain, 3 novembre, près du lac salé dont j'ai parlé, nous
+fîmes une chasse fort singulière. M. Osman ayant aperçu, fort loin dans
+la plaine, une hyène qui se dirigeait vers les montagnes à droite, deux
+ou trois de nos spahis se mirent à sa poursuite. Ils la rejoignirent
+bientôt et lui tirèrent, sans l'atteindre, plusieurs coups de fusil.
+Mettant le sabre à la main, un de ces cavaliers lui porta alors un coup
+de pointe, qui la blessa très légèrement; mais le cheval de cet homme
+s'étant abattu en même temps, il se trouva sur l'hyène, qu'il maîtrisa
+sans en être mordu. Nous accourûmes tous; à l'aide de ses camarades, qui
+avaient mis pied à terre, il la musela avec des cordes. Attachée par le
+cou à une courroie de charge, elle marcha quelque temps devant lui, et
+comme elle nous embarrassait, on la tua avec un couteau. Quoiqu'elle fût
+énorme, elle paraissait saisie de terreur, elle ne poussa pas un cri, et
+n'opposa pas la moindre résistance. Je savais que ces animaux ne
+sont pas très dangereux; mais je fus étonné et presque touché de la
+mansuétude de notre capture. Sa fourrure était fort belle, mais, usée
+par les cordes qui nous avaient servi à la fixer sur le bât d'un mulet,
+je ne pus la conserver. Les spahis, à ma surprise, mangèrent la viande
+au bivouac du soir.
+
+Après cette chasse, nous rencontrâmes une colonne de renforts qui
+allait rejoindre le général Herbillon. A sa tête étaient M. le
+lieutenant-colonel de Lourmel et d'autres officiers supérieurs,
+circonstance bonne à retenir pour le moment où il sera question de
+la réponse que me fit M. le ministre de la guerre à la tribune de
+l'Assemblée.
+
+Arrivés à Aïn-Mélilla, où nous passâmes la nuit, nos spahis nous
+donnèrent le spectacle de quelques jeux du pays. D'abord, ce fut une
+espèce de danse, pour laquelle des couples se forment, en se donnant
+le bras; un des deux partenaires se voile le visage et représente une
+fiancée, l'autre le prétendu; les couples défilent devant le spectateur,
+en se dandinant et en chantant à la moresque sur un air monotone. Un
+second jeu consiste à placer un homme, accroupi et entortillé dans son
+bournous, sous la protection d'un autre qui se tient debout derrière
+lui, et lui appuie les mains sur les épaules, prêt à lancer des coups de
+pied à ceux qui l'attaquent. Le premier est _le mouton_, le second _le
+chien_, les autres joueurs sont _les chacals_, et il leur est permis de
+porter force coups au mouton, ou de le tirer par son bournous pour le
+faire tomber, mais ils ont à se garer du chien, contre lequel ils n'ont
+d'autre recours que de lui saisir le pied avant qu'il les frappe. Ces
+exercices paraissaient égayer beaucoup nos spahis, et pour moi, il
+n'était pas sans intérêt de voir la naïveté de ces braves gens qui
+s'amusent comme des enfants et se battent comme des hommes.
+
+Le 4, M. Osman retourna avec eux à Batna, et je continuai ma route. A
+peu de distance d'Aïn-Mélilla, je rencontrai de nouveaux renforts. A
+Constantine, où je fus rendu avant la soir, M. le général de Salles
+m'apprit que M. le colonel Canrobert devait, sous peu, effectuer sa
+jonction avec la colonne de Zaatcha, et que le 8e bataillon de chasseurs
+à pied, campé aux portes de la ville, allait aussi se mettre en marche
+pour les Ziban, ce qui portait à plus de 3,000 hommes la totalité des
+renforts envoyés au général Herbillon. Celui-ci n'en demandait pas
+davantage pour terminer ses opérations.
+
+Je reçus à Constantine, dans la maison de M. le docteur Ceccaldi
+d'Evisa, chirurgien principal, l'hospitalité la plus affectueuse, et le
+5 au matin, je partis pour Philippeville. Le bateau à vapeur d'Alger
+partait le lendemain; un autre était attendu qui devait appareiller le
+8, directement pour Marseille. Les renforts assurés, le but principal de
+ma mission étant de hâter leur arrivée, elle se trouvait remplie, et il
+devenait inutile de faire une double traversée, et de passer par Alger.
+Je résolus donc de partir par le bateau du 8; j'écrivis, dans ce sens,
+au gouverneur général, et je lui expédiai immédiatement mon ordonnance,
+avec ma lettre et la dépêche du général Herbillon. La réponse que j'ai
+reçue, loin d'exprimer aucun blâme, est très aimable et honorable pour
+moi. On ne comprendrait pas, en effet, qu'on se soit plu à dénaturer une
+chose aussi simple, si depuis longtemps l'esprit de parti n'était pas en
+guerre ouverte avec l'impartialité et la bonne foi.[10]
+
+[Note 10: Voyez aux Pièces justificatives mes interpellations au
+ministre de la guerre.]
+
+Le 7, les Corses résidant à Philippeville m'offrirent un banquet.
+C'étaient des soldats, des négociants, des marins; réunion touchante
+qui, sur le sol d'Afrique, me rappelait l'accueil sympathique de l'île
+paternelle, à qui ma famille doit tant!
+
+Le 8, je m'embarquai sur le _Sphinx_, pyroscaphe de la compagnie Bazin,
+commandant Bonnefoi. Le temps était gros et le vent contraire; mais,
+grâce à l'habileté et à la vieille expérience de notre bon capitaine,
+nous touchâmes à Marseille dans la nuit du 10 au 11.
+
+A Paris, où j'arrivais très irrité de la position que l'on m'avait faite
+en Afrique, contrairement aux promesses que j'avais reçues, on
+avait déjà répandu, sur mon retour, les interprétations les plus
+malveillantes. Un journal ministériel avait publié un article injurieux,
+et d'autres, sans même s'enquérir des faits, ne m'avaient pas épargné.
+Cependant, comme le ministère qui avait présidé à mon départ n'était
+plus en fonctions, je crus devoir une visite au ministre de la guerre,
+pour lui offrir un rapport circonstancié que j'avais préparé sur la
+situation de la province de Constantine. M. d'Hautpoul se montra très
+affable, et comme il m'interrogeait sur mon retour, et qu'il paraissait
+ignorer dans quels termes j'avais consenti à faire acte de présence
+en Algérie, j'entrai dans quelques développements, et je lui parlai
+incidemment de l'ordre du général Herbillon, prescrivant mon départ de
+Zaatcha pour Alger. Il demanda à le voir. Voulant maintenir intact mon
+droit de représentant du Peuple, je lui déclarai d'abord que je ne m'y
+croyais pas obligé; mais comme il y mettait une certaine insistance
+affectueuse et parfaitement convenable, je consentis à le lui
+communiquer. En le voyant, il s'écria, à plusieurs reprises, non pas
+comme il l'a dit à la tribune: _Cet ordre vous couvre_, mais: _Vous
+êtes parfaitement_ _en règle_; et il me pria de le lui laisser, pour le
+montrer au président de la République, qu'il m'engageait fortement à
+aller voir. Sous l'impression de mon juste ressentiment de la manière
+dont j'avais été traité, il ne pouvait entrer dans mes vues de me
+présenter à l'Elysée, et c'est probablement ce qui a rendu possible
+un scandale que je déplore et que j'ai la conscience de ne pas avoir
+provoqué. Ma lettre à _la Patrie_[11], dont a parlé M. d'Hautpoul,
+n'était qu'une réponse aux attaques dont j'avais été l'objet, et dont
+certains organes de la presse gouvernementale ne s'étaient pas fait
+faute. La conviction qui résulte pour moi de mon entrevue avec
+le ministre de la guerre, c'est que, bien qu'il ait assumé la
+responsabilité de l'affront public qui m'a été fait, c'est à d'autres
+qu'il doit être attribué. Des informations ultérieures m'ont prouvé que
+je ne m'étais pas trompé.
+
+[Note 11: Voyez aux Pièces justificatives.]
+
+Quoi qu'il en soit, je reçus, le lendemain, avec une lettre du général
+Bertrand, directeur du personnel, le décret qui parut le surlendemain
+au _Moniteur_, signé Louis-Napoléon Bonaparte, et portant en tête
+la devise: Fraternité! Sa légalité, de l'avis de bien des personnes
+compétentes, aurait pu être contestée sous plus d'un rapport, mais
+ayant, en tout cas, l'intention de donner au gouvernement ma démission,
+je ne crus pas devoir lui disputer mon épaulette _au titre étranger_. On
+peut voir, aux Pièces justificatives, ces divers documents, ainsi que ma
+réponse au général Bertrand, que plusieurs journaux ont reproduite.
+
+On y trouvera aussi le texte, d'après le _Moniteur_, de mes
+interpellations qui eurent lieu à l'Assemblée nationale, le 22 novembre,
+et celui de la réponse de M. d'Hautpoul.
+
+En terminant, on me permettra quelques courtes observations au sujet de
+ce discours du ministre de la guerre. N'était-il pas, au moins, étrange
+de venir dire sérieusement à l'Assemblée, qu'à ma place, ayant rencontré
+les renforts, il se serait mis à leur tête, il serait parti avec eux,
+et, le lendemain, il serait monté à l'assaut de Zaatcha!! Je transcris
+littéralement ses expressions, mais c'est à ne pas y croire! Comment,
+moi, officier au titre étranger, j'aurais donné des ordres à des troupes
+ayant à leur tête des lieutenants-colonels et des chefs de bataillon au
+titre français? Mais ils m'auraient _envoyé promener_, et ils auraient
+bien fait! M. d'Hautpoul, ce jour-là, semblait avoir oublié les
+rudiments de la hiérarchie militaire, et les droits au commandement que,
+même à parité de grade, un officier étranger ne peut exercer vis-à-vis
+d'un officier au titre français.[12]
+
+[Note 12: Article 3 de l'ordonnance du 3 mai 1832.]
+
+Et que dire de cette prétention de monter à l'assaut le lendemain?
+D'abord, les renforts étant séparés de Zaatcha par une distance de
+plusieurs journées de marche, le plus grand foudre de guerre, à moins
+d'être Josué, n'aurait pu accomplir le miracle dont parlait l'honorable
+général. Laissant de côté cette légère erreur géographique, qu'aurait
+dit le général en chef si, m'arrogeant ses prérogatives, j'étais venu
+lui prescrire un plan, ou tenter une opération quelconque sans prendre
+ses ordres? Et avec quoi l'aurais-je tentée, qui m'aurait obéi, ou
+plutôt _ne m'aurait-on pas pris pour fou!_ C'est dommage d'entendre un
+homme respectable débiter de pareilles excentricités, et n'a-t-il pas
+fallu que les esprits fussent bien prévenus, pour les écouter sans
+sourciller? D'ailleurs, l'ordre formel de mon général n'était-il pas
+de me rendre à Alger, et si j'eusse désobéi, fût-ce pour retourner à
+Zaatcha plutôt qu'à l'Assemblée nationale, M. d'Hautpoul _ne m'eût-il
+pas traduit devant un conseil de guerre, ou, tout au moins, révoqué de
+mon grade, et, qui plus est, de mon emploi, quand même je n'en aurais
+pas eu?_
+
+M. d'Hautpoul, dans son discours, accordait beaucoup à mon nom, et il
+venait déclarer, en même temps, que ce nom et les longues persécutions
+qu'il a attirées, ne valaient pas la peine de naturaliser mon épaulette,
+ni d'arrêter une mesure qui certes n'était pas empreinte d'aucun esprit
+de famille.
+
+Enfin, lorsque, tout en commettant de si singulières méprises, il me
+reprochait de ne pas avoir _consulté mon coeur de soldat_, on comprendra
+que si j'avais voulu descendre à des personnalités, rien ne m'eût été
+plus facile; mais je crus, et je crois encore, que cela ne m'eût pas
+convenu envers un ministre et un vieux général.
+
+Quoi qu'en dise le _Moniteur_, il n'est pas exact que l'Assemblée
+presque entière se soit levée contre l'ordre du jour que je
+présentai.[13] Au contraire, la gauche presque entière, et cela m'importe
+beaucoup, s'abstint de prendre part au vote, malgré la position délicate
+que ma susceptibilité à l'endroit de Louis-Napoléon m'avait faite dans
+l'opinion de la plupart de ses honorables membres.
+
+[Note 13: Voyez aux Pièces justificatives.]
+
+Quant à mes autres collègues, je prendrai la liberté de leur exposer
+avec le profond respect que je dois à une fraction si importante de la
+souveraineté nationale, que mon mandat je ne le tiens pas d'eux, mais
+des citoyens des départements qui m'ont élu, et que je ne me crois
+nullement tenu de conformer mon opinion à celle de la majorité. Cette
+opinion, fût-elle individuelle, elle pèse dans la balance, du poids d'un
+vote libre, consciencieux et sans contrôle.
+
+Nulle part, je n'ai vu dans la Constitution, ni même dans la loi
+électorale, qu'en acceptant une mission temporaire, un représentant
+abdique l'indépendance de son caractère, et perde le droit de revenir
+prendre part aux délibérations législatives quand il le juge nécessaire
+ou seulement opportun. J'y vois, plutôt, comme je l'ai fait remarquer à
+la tribune, que s'il n'est pas revenu avant l'expiration du délai de six
+mois fixé par la loi, son mandat de représentant est périmé de droit.
+Ainsi donc, si, en Algérie, ou même plus loin, il était obligé
+d'attendre le bon plaisir du gouvernement, celui-ci pourrait lui faire
+perdre à dessein sa haute qualité, soit en lui refusant l'autorisation
+de retour, soit en tardant simplement à l'envoyer.[14]
+
+[Note 14: L'article 28 de la Constitution dit: «Toute fonction
+publique rétribuée est incompatible avec le mandat de représentant
+du peuple. Les exceptions seront déterminées par la loi électorale
+organique.» L'article 85 de cette loi dit: «Sont exceptés de
+l'incompatibilité les citoyens chargés temporairement d'un commandement
+ou d'une mission extraordinaire, soit à l'intérieur, soit à l'extérieur.
+Toute mission qui aura duré six mois cessera d'être réputée
+temporaire.»]
+
+On a dit qu'un représentant était libre d'accepter ou non une mission du
+gouvernement. Sans doute, et ce n'est pas bien profond; mais, sous les
+phases variées de notre politique, ce qui convient aujourd'hui peut fort
+bien ne pas convenir dans quinze jours, ou même demain. Il ne faudrait
+pas chercher bien loin pour trouver deux honorables représentants qui
+avaient accepté de hautes missions sous le ministère Barrot-Dufaure, et
+qui les ont résignées à l'avènement du ministère _d'action_.
+
+Je ne disconviens pas que l'alternative résultant des dispositions
+que je viens de citer ne soit un argument péremptoire en faveur des
+incompatibilités, et, pour ma part, je les ai votées presque toutes. Je
+comprends encore que ceux qui ne veulent pas que ces incompatibilités
+soient inscrites dans la loi repoussent mon argumentation; mais je
+maintiens que l'esprit de notre pacte fondamental est, qu'en droit et
+en thèse générale, un représentant du Peuple reste toujours libre de
+reprendre une position qui, en définitive, ne relève que de la nation;
+et je ne voudrais pas affirmer qu'une révision même de la loi électorale
+pourrait faire disparaître, dans le sens de la majorité, une lacune
+qu'on ne peut combler ainsi, sans porter atteinte aux principes.
+
+Pour moi, après le coup que Louis-Napoléon a porté à un de ses plus
+proches parents, à un neveu de l'empereur, au fils de Lucien, au
+représentant de la Corse, je n'aurais pas osé paraître à la tribune
+nationale, si je n'avais été fort de ma _conscience_ et de mon _droit_.
+De ma _conscience_, parce que, tant que j'ai été en Afrique, j'ai fait
+mon devoir non-seulement d'officier, mais de soldat; de mon droit, parce
+qu'en toute sincérité, je ne puis reconnaître à personne la faculté de
+prescrire les fonctions suprêmes que les membres du Pouvoir Législatif
+tiennent du Peuple.
+
+
+
+
+PIÈCES JUSTIFICATIVES.
+
+
+
+No 1.--Lettre de Louis Blanc.
+
+RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.
+
+LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ.
+
+Palais national du Luxembourg.
+
+_A Pierre-Napoléon Bonaparte._
+
+Citoyen,
+
+C'est avec un plaisir extrême que je vous fais part de la décision prise
+à votre égard par le Gouvernement provisoire. Nous venons de vous nommer
+chef de bataillon dans la Légion étrangère, bien convaincus que votre
+intention formelle est de mettre au service exclusif de la République
+les fonctions confiées à votre loyauté par le gouvernement républicain.
+
+Faire servir à l'établissement, à la consolidation, au triomphe complet
+de la liberté, le prestige attaché au grand nom de Napoléon, c'est se
+montrer digne de porter un tel nom et bien mériter de la patrie. Le
+temps des prétentions dynastiques est passé à jamais. La glorieuse
+révolution qui vient de s'accomplir a définitivement coupé court au
+régime de la royauté et de tout ce qui lui ressemble.
+
+C'est parce qu'il vous sait pénétré de cette conviction, imbu de ces
+sentiments, que le gouvernement provisoire vient de vous donner une
+marque de confiance qu'en ma qualité de Corse je suis heureux de vous
+annoncer.
+
+Salut et fraternité,
+
+Le 15 avril 1848.
+
+LOUIS BLANC,
+
+Membre du Gouvernement provisoire.
+
+
+
+No 2.--Pétition à la Constituante
+
+Citoyens Représentants du peuple,
+
+Le lendemain de Février, accouru de l'exil pour offrir mes services à
+mon pays, j'ai accepté avec une profonde reconnaissance, des mains
+des fondateurs de la République, le grade de chef de bataillon au 1er
+régiment de la Légion étrangère. J'étais autorisé à le regarder comme un
+état transitoire devant amener ma mutation dans un régiment français.
+
+L'intention de M. de Lamartine, et après lui, celle de M. le général
+Cavaignac, était de demander à l'Assemblée nationale une décision à cet
+égard. Elle était nécessaire, en présence de la loi du 14 avril 1832 sur
+l'avancement. A part toute autre considération, ces hauts fonctionnaires
+de la République avaient pensé qu'une exception paraîtrait fondée en
+ma faveur, puisque l'exil dont ma famille était frappée m'avait seul
+empêché soit de satisfaire à la loi de recrutement, soit d'entrer dans
+une école militaire. Ce qui corroborait encore ces considérations,
+c'étaient les demandes réitérées de servir dans l'armée d'Afrique, que,
+depuis douze ans, je n'avais cessé d'adresser au gouvernement déchu, et
+que les maréchaux Soult et Sébastiani m'ont offert d'attester au besoin.
+
+Après l'élection de mon cousin à la présidence de la République, et
+sans parler de ses intentions fraternelles, je pouvais croire que le
+gouvernement issu de l'élection du 10 décembre ferait pour moi la
+proposition favorable que Lamartine ou le général Cavaignac eussent
+faite. Le gouvernement n'a pas cru devoir prendre cette initiative; et
+si je ne pouvais avoir recours à vous, citoyens représentants, je me
+verrais frappé, j'en conviens, dans mes espérances les plus chères,
+espérances que je n'avais pas abandonnées, même dans l'exil; car un
+soldat de mon nom ne renonce pas facilement à servir dans les rangs de
+l'armée française.
+
+La Légion étrangère, je le sais, a glorieusement conquis une haute
+réputation militaire. Je m'honorerai toujours d'avoir appartenu au corps
+de ses braves officiers; mais peut-être n'est-ce pas une prétention
+exorbitante de ma part que d'espérer d'être enfin admis autrement qu'à
+titre d'officier étranger. Je m'étais dit qu'un neveu de notre grand
+capitaine, un fils de Lucien Bonaparte, un proscrit des Bourbons,
+n'avait pas à craindre que le coup dont une loi de proscription
+l'a frappé ricochât, pour l'atteindre encore, sur le terrain de la
+République.
+
+L'élévation d'un autre neveu de l'empereur Napoléon à la magistrature
+suprême de l'État semblait m'assurer de plus en plus qu'on ne me
+refuserait pas une simple mutation qui ne ferait de tort à personne,
+puisque mon emploi actuel peut être rempli par un chef de bataillon au
+titre français.
+
+Pour sortir de la position anormale où je me trouve, je fais un
+respectueux appel, citoyens représentants, aux mandataires du Peuple
+Souverain. Je demande de passer, avec mon grade, dans un de nos
+régiments français d'infanterie; et, quelle que soit votre décision,
+croyez que si jamais la République était attaquée, je me réserve bien de
+combattre pour elle, fût-ce même comme simple volontaire.
+
+Salut et fraternité,
+
+Paris, le 17 mars 1849,
+
+PIERRE-NAPOLÉON BONAPARTE.
+
+
+
+No 3.--États nominatifs des hommes de la Légion étrangère, et du 2e
+bataillon d'Infanterie légère d'Afrique, tués ou blessés le 25 octobre
+1849.
+
+3e bataillon d'infanterie légère d'Afrique.
+
+_ÉTAT nominatif des hommes tués ou blessés le 25 octobre 1849._
+
+ Numéros NOMS. GRADES. OBSERVATIONS.
+ des
+ compagnies.
+
+ 2e Butet, capitaine. Blessé d'un coup de feu à la cuisse droite.
+ 4e Touchet, capitaine. Blessé d'un coup de feu à la poitrine.
+ 2e Termeuf, caporal. Blessé d'un coup de feu au poignet gauche.
+ Id. Prudhom, chasseur. Tué d'un coup de feu.
+ Id. Luyat, chasseur. Tué d'un coup de feu.
+ Id. Raynard, chasseur. Blessé d'un coup de feu à la cuisse.
+ 3e Doucet, chasseur. Blessé d'un coup de feu à l'épaule droite.
+ Id. Favry, chasseur. Blessé d'un coup de feu au sourcil droit.
+ 4e Genet, caporal. Tué d'un coup de feu à la tête.
+ Id. Kerdavid, chasseur. Tué d'un coup de feu à la tête.
+ Id. Jacquemin, chasseur. Blessé d'un coup de feu à la fesse.
+ 8e. Consigny, caporal. Blessé d'un coup de feu au flanc gauche.
+ Id. Tulpin, caporal. Blessé d'un coup de feu au bras droit.
+ Id. Dorez, chasseur. Blessé d'un coup de feu à la joue gauche.
+ Id. Bay, chasseur. Blessé d'un coup de feu à la fesse droite.
+ Id. Charmier, chasseur. Blessé d'un coup de feu à l'abdomen.
+ Id. Leroux, chasseur. Blessé d'un coup de feu à la jambe droite.
+
+Au bivouac, le 25 octobre, 1849.
+
+Le capitaine commandant le bataillon, DE GOLDBERG. 2e régiment de la
+Légion étrangère.
+
+ _ÉTAT nominatif des hommes tués ou blessés le 25 octobre 1849._
+
+ DESIGNATION | NOMS | GRADES | OBSERVATIONS
+ des compagnies | | |
+ ----------------------------------------------------------------------
+ Grenadiers du | Nyko, | capitaine. | Blessé d'un coup de
+ 3e bataillon. | | | feu et d'un coup de
+ | | | pierre.
+ | | |
+ 3e du 1er | Smitters, | sergeant. | Tué d'un coup de feu
+ bataillon. | | | au coeur.
+ | | |
+ Grenadiers du | Vigneur, | caporal. | Blessé d'un coup de
+ 3e bataillon. | | | feu.
+ | | |
+ Idem. | Oehme, | grenadier. | Tué d'un coup de feu
+ | | | à la tête.
+ | | |
+ Idem. | Martin, | grenadier. | Blessé d'un coup de
+ | | | feu.
+ | | |
+ Idem. | Schildwaeser, | grenadier. | Idem.
+ | | |
+ Idem. | Vraiden, | grenadier. | Idem.
+ | | |
+ Idem. | Selinger, | grenadier. | Idem.
+ | | |
+ 1re du 3e | Got, | sergent-major. | Idem.
+ bataillon. | | |
+ | | |
+ 2e du 3e | Vialet, | sergent. | Idem.
+ bataillon. | | |
+ | | |
+ Idem. | Pensa, | fusilier. | Idem.
+
+Au bivouac sous Zaatcha, le 25 octobre 1849.
+
+Le chef de bataillon hors cadre, commandant temporaire du 5e bataillon,
+P.-N. BONAPARTE.
+
+
+
+N° 4.--Rapport du commandant Bonaparte.
+
+Au camp devant Zaatcha, 25 octobre 1849.
+
+_Deuxième régiment de la Légion étrangère._
+
+Mon colonel,
+
+Chargé du commandement de deux cents hommes de la Légion, et de deux
+cents du 5e d'infanterie légère d'Afrique, désignés pour abattre des
+palmiers et protéger ce travail, je me suis porté ce matin, à huit
+heures, vers la position qui m'avait été indiquée par M. le général
+Herbillon, commandant en chef. Nous avons, en arrivant, occupé un mur
+faiblement crénelé par les Arabes, et de là nous les avons tenus en
+respect, tandis que nos travailleurs abattaient avec une grande activité
+bon nombre de palmiers que j'évalue, au moins, à deux cent cinquante.
+
+Les Arabes finirent cependant par se concentrer au saillant formé par
+le mur avec le reste de notre ligne qui s'étendait jusqu'à la plaine.
+J'avais, à plusieurs reprises, chargé le capitaine Butet, du 3e
+d'infanterie légère d'Afrique, de l'observation de ce point important,
+et il m'en avait répondu, lorsque ce brave et intelligent officier fut
+atteint d'un coup de feu. Un chasseur de son corps fut tué au même
+instant. Les Arabes se jetèrent sur le mur, limite de notre ligne,
+qu'ils n'ont point franchie, malgré les diverses phases du combat. Ils
+étaient en grand nombre. Ils nous assaillirent avec une grêle de pierres
+qu'ils lançaient pardessus le mur, et ils finirent par se montrer
+audacieusement à la crête, d'où ils firent feu de leurs fusils et de
+leurs pistolets. Nous les reçûmes à coups de fusil. Une réserve de vingt
+grenadiers de la Légion, sous la conduite du capitaine Nyko, vint, à ma
+voix, soutenir l'infanterie légère, et assurer la position meilleure,
+que nous occupâmes immédiatement dans un jardin encaissé, à environ 20
+mètres du mur occupé d'abord, position d'où nous n'avons cessé de tenir
+l'ennemi à distance.
+
+Le point d'appui de la droite de notre nouvelle ligne était, comme vous
+l'avez pu voir, mon colonel, un petit mamelon où huit à dix grenadiers
+de votre régiment, électrisés par votre voix et l'exemple du brave
+sergent Smitters, héroïquement tué dans cette affaire, ont si
+vaillamment combattu.
+
+Je tous rendis compte de l'utilité d'un renfort qui nous permît de ne
+pas suspendre l'abattage des palmiers, et ce fut alors que vous fites
+avancer les réserves dont le concours fut si efficace. Pendant ce
+temps, les grenadiers postés au mamelon susdit, et l'infanterie légère
+d'Afrique, soutinrent, avec une rare bravoure, les attaques réitérées et
+acharnées des Arabes. Je ne dois pas oublier de tous dire la gratitude
+que nous devons à M. le commandant des zouaves qui, au plus fort de
+l'action, me donna, avec le lieutenant Sentupery, quinze hommes qui
+vinrent soutenir mes grenadiers. Tous ces braves soldats sont au-dessus
+de tout éloge. Je dois néanmoins vous signaler les intrépides capitaines
+Butet et Touchet, du 5e d'infanterie légère d'Afrique, blessés
+grièvement tous deux, et le capitaine Nyko, des grenadiers de la Légion,
+atteint d'une balle et d'une pierre à la tête. Nous avons, outre le
+sergent Smitters, cinq morts, dont un de la Légion, et quatre de
+l'infanterie légère d'Afrique. Les blessés, sans compter les trois
+capitaines que j'ai eu l'honneur de tous signaler, sont au nombre
+de vingt, dont neuf appartiennent à la Légion. Je joins ici l'état
+nominatif.
+
+Sur l'ordre du général, que vous m'avez transmis vous-même, mon colonel,
+dans le jardin encaissé où nous combattions, soutenus par l'énergique
+et habile concours de M. le colonel de Barral à notre gauche, sur votre
+ordre, dis-je, la retraite s'est effectuée avec une grande régularité
+par la plaine, et elle était accomplie à midi.
+
+Outre l'abattage des palmiers, notre opération peut être considérée
+comme étant une attaque très vive sur Lichana, et, sans pouvoir évaluer
+exactement le mal que nous avons fait à l'ennemi, j'estime qu'il est
+très considérable et au moins décuple de celui qu'il nous a fait
+éprouver.
+
+Veuillez agréer, je vous prie, mon colonel, l'expression de mon respect.
+
+Le chef de bataillon temporaire du 3e bataillon du 2e régiment de la
+Légion étrangère,
+
+P.-N. BONAPARTE.
+
+Vu et approuvé le rapport de M. le commandant P.-N. Bonaparte, qui est
+complet.
+
+Tranchée, le 26 octobre 1849.
+
+Le colonel faisant fonctions de général de tranchée.
+
+CARBUCCIA.
+
+
+
+No 5.--Rapport du colonel Carbuccia.
+
+Sous Zaatcha, le 25 octobre 1849.
+
+_A M. le général Herbillon, commandant la colonne expéditionnaire du
+Zab._
+
+Mon général,
+
+Vous m'avez, ce matin, envoyé l'ordre, à la tranchée, par M. le
+capitaine d'état-major Regnault, de vous faire connaître les
+dispositions prises pour assurer la coupe des palmiers pendant la
+journée.
+
+Je vous ai fait répondre par lui que j'avais confié à M. le commandant
+Pierre Bonaparte, du 2e régiment de la Légion étrangère, la mission de
+procéder à cette opération importante, à la tête de quatre cents hommes,
+dont deux cents de la Légion et deux cents du 3e bataillon d'Afrique.
+
+Ci-joint, sur les événements importants accomplis dans cette journée, le
+rapport de cet officier supérieur, dont je suis heureux d'avoir à vous
+signaler la bravoure téméraire, et le coup d'oeil militaire digne du nom
+qu'il porte. Atteint violemment d'un énorme pavé sur la poitrine, il est
+resté à son poste, et il a tué de sa main deux chefs arabes, au plus
+fort de la mêlée, aux applaudissements de la ligne de tirailleurs.
+
+Lorsque M. le commandant Bonaparte m'a rendu compte des difficultés
+qu'il éprouvait à continuer son opération, je suis part de la tranchée à
+la tête d'une troupe de soutien et après avoir reçu son rapport verbal,
+je vous ai fait demander un bataillon de renfort.
+
+M. le commandant Bourtaki, du bataillon de tirailleurs de Constantine,
+est arrivé sans délai; une de ses compagnies a pris part au feu de la
+première ligne; le reste a été, sous vos yeux, placé en réserve, et
+lorsque les Arabes ont eu abandonné leur position pour rentrer à
+Lichana, nous avons effectué notre retraite, qui a été terminée à midi
+et effectuée avec le plus grand ordre, sans opposition de l'ennemi.
+
+Le mouvement a été facilité par votre ordre par le feu de deux obusiers
+amenés sur place par M. le colonel Pariset en personne.
+
+La disposition prise par vous (en faisant coopérer la colonne de M. le
+colonel de Barral au mouvement de la journée) a été des plus utiles. Les
+troupes, sous les ordres directs de leur chef qui ne s'est pas épargné
+dans cette journée et que j'ai vu partout où il y avait du danger, ont
+empêché le commandant Bonaparte d'être débordé sur sa gauche, et lui
+ont permis de conserver, aussi longtemps que vous l'avez voulu, des
+positions aussi difficiles.
+
+Pendant ce temps-là, la sape de droite, gardée dans la tranchée par une
+compagnie de voltigeurs du 38e, a été vivement assaillie par un nouveau
+contingent arrivé dans Zaatcha pendant le combat. Les voltigeurs, avec
+sang-froid et énergie, ont attendu les Arabes à bout portant; ils en ont
+tué cinq et ont mis le reste en fuite.
+
+La conduite des troupes a été admirable de dévouement et d'énergie,
+aujourd'hui comme toujours, et elle continue à leur mériter l'estime et
+la reconnaissance de la France et de son président.
+
+Veuillez agréer, mon général, l'hommage de mon respectueux dévouement.
+
+Le colonel du 2e régiment de la Légion étrangère, commandant la
+subdivision de Batna, faisant fonctions de général de tranchée,
+
+Signé: CARBUCCIA.
+
+
+
+N° 6.--Ordre du général Herbillon.
+
+_Ordre._
+
+M. le commandant Pierre Bonaparte, chef de bataillon hors cadre, se
+rendra immédiatement à Alger, auprès de M. le gouverneur général, pour
+remplir une mission concernant l'expédition de Zaatcha.
+
+Camp de Zaatcha, le 29 octobre 1849.
+
+Le général de brigade, commandant la division de Constantine,
+
+HERBILLON.
+
+
+
+No 7.--Lettre à la Patrie.
+
+Paris, 18 novembre 1849.
+
+Monsieur le Rédacteur,
+
+Les commentaires plus ou moins injustes ou malveillants que mon retour
+d'Afrique inspire à quelques journaux m'engagent à vous prier d'insérer
+ce qui suit:
+
+Sans parler des convois que j'ai escortés à travers les partis ennemis,
+je n'ai quitté le camp de Zaatcha, où je suis resté huit jours, qu'après
+avoir commandé l'attaque du 25 octobre, et avoir été de tranchée le 24,
+le 25, le 28 et le 29.
+
+Le général Herbillon ayant décidé qu'on ne donnerait plus d'assaut, et
+qu'on attendrait des renforts pour investir la place, et la réduire par
+le feu de l'artillerie, l'adoption de ce plan prolongeait les opérations
+bien au-delà du terme que, même avant mon départ de Paris, j'avais fixé
+pour ma rentrée à l'Assemblée nationale. Comme représentant du Peuple,
+j'étais seul juge de l'opportunité de mon retour à mon poste, et je ne
+dois, à cet égard, aucun compte à personne. Les phases politiques qui
+viennent de s'accomplir prouvent que je n'avais pas trop mal jugé de
+cette opportunité.
+
+Au surplus, j'avais tout lieu d'être mécontent de la position que
+l'absence complète de tout ordre convenable m'avait faite en Afrique.
+Je n'ai d'ailleurs quitté Zaatcha qu'avec l'ordre formel du général
+Herbillon de me rendre auprès du gouverneur général, pour presser
+l'arrivée des renforts qu'il attendait, et c'est parce que je les ai
+rencontrés en route que je suis revenu directement de Philippeville, au
+lieu de passer par Alger.
+
+Veuillez agréer, je vous prie, Monsieur le Rédacteur, l'expression de
+mes sentiments affectueux et distingués.
+
+P.-N. BONAPARTE,
+
+Représentant du Peuple.
+
+
+
+No 8.--Lettre du général Bertrand, et décret du Président de la
+République.
+
+(_Ministère de la Guerre_.)
+
+RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.
+
+LIBERTÉ, EGALITÉ, FRATERNITÉ.
+
+Paris, le 19 novembre 1849, à 9 heures du soir.
+
+Monsieur le Représentant,
+
+Par ordre du Ministre de la guerre, j'ai l'honneur de vous transmettre
+la copie d'un décret du Président de la République, prononçant votre
+radiation des cadres de l'armée; ainsi que la pièce signée du général
+Herbillon, remise par vous au Ministre à votre arrivée à Paris.
+
+Veuillez agréer, Monsieur le Représentant, l'assurance de ma haute
+considération.
+
+Le général de brigade, directeur général du personnel,
+
+BERTRAND.
+
+RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.
+
+LIBERTÉ, EGALITÉ, FRATERNITÉ.
+
+
+
+_Au nom du Peuple français_,
+
+Le Président de la République,
+
+Considérant que M. Pierre-Napoléon Bonaparte, nommé, au titre étranger,
+chef de bataillon dans le 1er régiment de la Légion étrangère, par
+arrêté du 19 avril 1848, a reçu, sur sa demande, un ordre de service, le
+19 septembre 1849, pour se rendre en Algérie;
+
+Considérant qu'après avoir pris part aux événements de guerre dont
+la province de Constantine est en ce moment le théâtre, il a reçu du
+général commandant la division de Constantine l'ordre de se rendre
+auprès du gouverneur-général de l'Algérie pour remplir une mission
+concernant l'expédition de Zaatcha;
+
+Considérant qu'il n'a pas rempli cette mission; qu'il ne s'est pas rendu
+auprès du gouverneur général, mais qu'il s'est embarqué à Philippeville
+pour revenir à Paris;
+
+Considérant qu'un officier servant en France, au titre étranger, se
+trouve en dehors de la législation commune aux militaires français, mais
+qu'il est tenu d'accomplir le service auquel il s'est engagé;
+
+Considérant que M. Pierre-Napoléon Bonaparte, en sa dite qualité,
+n'était ni le maître de quitter son poste sans autorisation, ni le juge
+de l'opportunité de son retour à Paris;
+
+Sur le rapport du ministre de la guerre,
+
+Décrète:
+
+Article 1er. M. Pierre-Napoléon Bonaparte est révoqué du grade et de
+l'emploi de chef de bataillon à la Légion étrangère.
+
+Art. 2. Le ministre de la guerre est chargé de l'exécution du présent
+décret.
+
+Fait à Paris, à l'Élysée-National, le 19 novembre 1849.
+
+LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE.
+
+Le ministre de la guerre,
+
+D'HAUTPOUL
+
+
+
+N° 9.--Réponse au général Bertrand.
+
+Paris, 19 novembre 1849.
+
+Monsieur le général,
+
+Je reçois votre lettre qui me transmet la copie d'un décret du président
+de la République prononçant, dites-vous, ma radiation des cadres de
+l'armée (_sic_). Je vous observerai d'abord que ne faisant pas partie de
+ces cadres, je ne puis en être radié, mais seulement révoqué du grade,
+que je ne devais, d'ailleurs, qu'au Gouvernement Provisoire de la
+République, qui me l'avait conféré avant que je fusse représentant du
+Peuple à la Constituante, et par conséquent avant l'abrogation de la loi
+qui privait les membres de ma famille de leurs droits de citoyen.
+
+Je rappellerai que ne m'accommodant nullement, comme représentant du
+peuple, comme neveu de l'empereur Napoléon, et comme fils de Lucien
+Bonaparte, de cet état d'officier _au titre étranger_, il y a déjà
+longtemps qu'à deux reprises différentes j'avais donné ma démission, et
+que ce n'est que pour céder aux instances réitérées et pressantes du
+président de là République que je l'avais retirée. Arrivé avant hier à
+Paris, je me suis rendu hier chez le ministre de la guerre, et je lui ai
+déclaré que si je ne donnais pas encore, définitivement, ma démission,
+c'était pour ne point faire de scandale. Il parait que d'autres n'ont
+point été arrêtés par cette considération, et si je regrette ma bonhomie
+qui leur a permis de me prévenir, je ne leur en veux pas autrement, car
+je suis débarrassé d'une position qui n'était ni normale, ni convenable,
+et que, sous aucun prétexte, je n'aurais plus gardée longtemps.
+
+Un mot maintenant du décret présidentiel:
+
+Il n'est pas vrai, et cela importe peu, que ce soit sur ma demande
+qu'une mission en Algérie m'a été donnée. Elle m'a été instamment
+proposée par le président de la République, comme le prouve la lettre
+qu'il me faisait écrire par M. Ferdinand Barrot dans les Ardennes, où
+j'avais été passer le temps de prorogation de l'Assemblée.
+
+En second lieu, il n'est pas vrai que je me sois engagé à remplir un
+service, dont la durée aurait pu être fixée par le gouvernement. Ma
+mission qui, d'après la loi électorale organique, n'aurait pu, en tous
+cas, durer plus de six mois, était temporaire, indéterminée, gratuite et
+dépendante de ma volonté. On concevrait même difficilement qu'il eût pu
+en être autrement.
+
+D'un autre côté, mon grade de chef de bataillon au titre étranger ne
+me dépouillait pas apparemment de mon caractère de membre du pouvoir
+législatif; et quoi qu'en dise le président de la République, dont
+les décrets, grâce à Dieu, n'ont pas encore force de loi, j'étais
+parfaitement le maître de revenir, sans l'autorisation de personne,
+siéger à mon poste le plus important, à l'Assemblée nationale, et
+j'étais seul juge de l'opportunité de mon retour. Du reste, le but de la
+mission que m'avait donnée le général Herbillon était rempli, du moment
+que les renforts qu'il attendait, et que j'avais rencontrés en marche,
+étaient assurés.
+
+Enfin, si nos gouvernants avaient nos lois organiques un peu plus
+présentes à l'esprit, ils sauraient que tout officier, représentant du
+Peuple, est en non-activité hors cadre, et que la révocation qu'ils
+décrètent ne peut porter que sur le grade, et non sur l'emploi, puisque
+je n'en ai pas.
+
+Agréez, Monsieur le général, l'assurance de ma parfaite considération.
+
+PIERRE-NAPOLEON BONAPARTE,
+
+Représentant du Peuple.
+
+
+
+N° 10.--Extrait du compte-rendu de la séance de l'Assemblée législative
+de 22 novembre 1849, d'après le _Moniteur_.
+
+_Interpellations de M. Pierre Bonaparte._
+
+_M. le Président._--M. Pierre Bonaparte demande l'autorisation
+d'adresser des interpellations à M. le ministre de la guerre, sur un
+décret qui a paru dans le _Moniteur_, et qui révoque M. Pierre Bonaparte
+du grade militaire qui lui avait été conféré par le Gouvernement
+provisoire.
+
+Je demande à M. le ministre de la guerre à quel jour il veut que les
+interpellations soient fixées.
+
+_M. le général d'Hautpoul, ministre de la guerre._--Je suis prêt à
+répondre à l'instant.
+
+_M. le Président._--L'Assemblée veut-elle entendre immédiatement les
+interpellations?
+
+_De toutes parts._--Oui! oui!
+
+_M. le Président._--La parole est à M. Pierre Bonaparte.
+
+_M. Pierre Bonaparte._--Citoyens représentants du Peuple, je n'ai que
+quelques mots à dire sur la question que ce décret soulève en général,
+et sur ce qui me regarde en particulier, si l'Assemblée veut bien
+m'entendre.
+
+En principe, je soutiens avec une profonde conviction et avec
+indignation, quand je pense qu'on ose soutenir le contraire _dans cette
+enceinte_, qu'un membre du pouvoir législatif, quelle que soit la
+mission temporaire qui ait pu lui être confiée, en vertu de l'article 85
+de la loi électorale organique, ne peut être retenu malgré lui loin du
+sanctuaire national, où s'accomplit son mandat. (Mouvements divers.)
+Jaloux de vos droits, qui sont ceux du pays, il importe que vous
+fassiez intervenir à cet égard une décision souveraine qui réprime les
+outrecuidantes prétentions d'un gouvernement trop disposé à faire bon
+marché du grand caractère dont les représentants du peuple français sont
+revêtus. J'aurai l'honneur, dans ce but, de vous proposer un ordre du
+jour motivé, à la fin de la discussion.
+
+Passant à ce qui me regarde, l'exercice du droit imprescriptible que je
+viens de dire m'a paru d'autant plus opportun que, dans ma conviction,
+nos institutions républicaines, auxquelles je suis voué corps et âme,
+sont sur le point de courir des dangers (Mouvement.)
+
+Je désire, citoyens représentants, qu'on ne se méprenne pas sur
+la portée de mes paroles. L'indigne manière dont j'ai été traité,
+l'injustice et l'ingratitude dont j'ai à me plaindre, ont pu modifier
+mes sentiments envers mon parent, Louis-Napoléon Bonaparte, mais non
+envers le président de la République. Tant qu'il saura maintenir la
+constitution, ou que la majorité de l'Assemblée déclarera qu'il l'a
+maintenue, je le soutiendrai vigoureusement, tout en conservant, bien
+entendu, ma liberté d'appréciation parlementaire.
+
+Mais c'est de ses conseillers, ministres ou autres, de ses familiers
+surtout que je me défie. Leur persistance à éloigner tout ce qui
+naturellement était intéressé à l'éclat du drapeau populaire relevé
+le 10 décembre suffit pour justifier mes défiances. A mon cousin et
+collègue, Napoléon Bonaparte, comme à moi, ils ont fait donner une
+mission, dont ils se sont ensuite subrepticement efforcés de rendre
+l'accomplissement impossible.
+
+_Et si vous exigez que je vous nomme celui à qui l'on doit attribuer
+principalement tout ce que le président fait de déplorable, je le
+nommerai._
+
+_De toutes parts._--Oui! oui! Nommez!
+
+_M. Pierre Bonaparte._--Eh bien! c'est M. Fialin, _dit_ de Persigny!
+
+_M. le Président._--J'arrête ici l'orateur en lui rappelant qu'aux
+termes de l'article 79 du règlement, les interpellations de représentant
+à représentant sont interdites. Il a demandé l'autorisation
+d'interpeller le ministre de la guerre sur un acte qu'il a déterminé, et
+sur lequel il demande des explications; je l'invite à se renfermer
+dans les termes de ses interpellations; il ne peut interpeller un
+représentant, le règlement est formel.
+
+_M. Pierre Bonaparte._--Je m'y renfermerai, monsieur le président;
+mais je prends la liberté de vous faire observer que ce n'est pas une
+interpellation, mais une désignation.
+
+_M. le Président._--C'est une véritable interpellation.
+
+_M. Pierre Bonaparte._--C'est une désignation.
+
+Au point de vue militaire, et abstraction faite de ma qualité de membre
+de cette Assemblée, on dirait vraiment que l'acharnement des partis se
+plaît à dénaturer les choses les plus simples.
+
+Du camp de Zaatcha à Philippeville il y a onze étapes. Je suis parti de
+Zaatcha, escortant un convoi, et avec l'ordre, que voici, du général
+Herbillon de me rendre à Alger. La seule partie de cet ordre que je
+n'ai point exécutée, c'est la traversée de Philippeville à Alger.
+Apparemment, elle n'offrait aucun danger, et, par conséquent, il ne
+pouvait y avoir aucun mérite à la faire, puisque le but de ma mission
+auprès du gouverneur général était rempli par l'envoi des renforts que
+j'avais rencontrés en marche.
+
+D'Alger, en tout cas, je fusse revenu en France. Le général Herbillon
+le savait. Le président de la République et le Gouvernement savent
+parfaitement aussi qu'à part mon droit de représentant, que je n'ai
+jamais aliéné et que je n'aliénerai jamais, il était convenu, lorsque
+j'ai quitté Paris, que je reviendrais d'Afrique quand je le jugerais
+convenable, et sans qu'ils pussent y trouver à redire. (Rumeurs.)
+
+Sans cela, il est évident que je ne serais pas parti, puisque j'aurais
+sacrifié l'indépendance de mon mandat, à laquelle je tiens par-dessus
+tout.
+
+Je termine en demandant à M. le ministre de la guerre comment il se fait
+qu'à mon arrivée à Paris, lorsque, sur sa demande (car je ne m'y croyais
+nullement obligé), je lui ai communiqué l'ordre du général Herbillon,
+prescrivant mon départ de Zaatcha pour Philippeville et Alger, il avait
+répété à satiété que, sous le rapport militaire, les renforts étant
+assurés, il me trouvait parfaitement en règle? Vous m'avez dit, monsieur
+le ministre, que j'étais parfaitement en règle. Si je ne me trompe,
+l'opinion du gouverneur général de l'Algérie était exprimée d'une
+manière analogue dans une dépêche que M. le ministre de la guerre doit
+avoir entre les mains. Et comment se fait-il alors qu'il ait apposé son
+contre-seing à la révocation qui a paru au _Moniteur!_
+
+Ou M. le ministre de la guerre a changé d'avis à mon égard avec une
+étrange soudaineté, ou il a validé une mesure qu'il savait être une
+injustice, une indignité, et qui, à part l'effet moral, me touche fort
+peu, car je ne tenais nullement à ma qualité d'officier au _titre
+étranger_.
+
+Vous comprendrez, citoyens représentants, le sentiment qui m'a fait
+entrer dans ces développements, bien que, au point de vue du droit, ils
+soient tout à fait superflus.
+
+Le principe qui domine tout le reste, c'est celui de l'indépendance de
+notre caractère. Il est bon, en tout cas, que les droits de ceux d'entre
+nous qui sont ou qui seraient, à l'avenir, envoyés en mission, soient
+fixés; et c'est pour cela que j'aurai l'honneur, après la discussion, de
+présenter à l'Assemblée un ordre du jour motivé.
+
+_M. le Président._--La parole est à M. le ministre de la guerre.
+
+_M. d'Hautpoul, ministre de la guerre._--Messieurs, l'interpellation
+qui m'est faite a deux caractères bien distincts; je les traiterai l'un
+après l'autre.
+
+Il s'agit d'abord de savoir si un membre de cette Assemblée, qui a
+demandé ou accepté un mandat, soit dans l'ordre militaire, soit dans
+l'ordre diplomatique (ce sont ordinairement les missions qui sont le
+plus communément confiées aux représentants), et qui a accepté dans
+toute leur teneur les instructions qui lui ont été données librement,
+volontairement, et souvent après sollicitations, il s'agit de savoir,
+dis-je, si, une fois rendu à son poste, il est libre d'oublier ce même
+mandat, ce même engagement; s'il est juge, juge souverain, d'après la
+théorie de l'honorable préopinant, de l'opportunité de son retour.
+
+Eh bien! je commence par déclarer que non. (Très bien! très bien!)
+
+Le Gouvernement seul a été juge du mérite du mandat; celui qui l'a
+accepté en est convenu par le fait seul de l'acceptation; une fois rendu
+à son poste, il doit consulter ses instructions; s'il est militaire, il
+doit se renfermer dans l'obéissance due à ses chefs militaires; il n'est
+plus, là, représentant du Peuple. (Marques d'assentiment.)
+
+_M. Pierre Bonaparte._--Alors, pourquoi m'avez-vous trouvé en règle?
+
+_M. le Président._--Monsieur Pierre Bonaparte, n'interrompez pas! On
+vous a écouté; laissez M. le ministre vous répondre.
+
+_M. le Ministre._--Je le répète, il n'est plus, là, le représentant du
+Peuple; il est impossible de trouver une analogie entre le représentant
+du Peuple, ayant mission de la convention du Gouvernement, en se plaçant
+au-dessus de toutes les positions dans les armées, et ce qui se passe
+aujourd'hui. Quelques journaux ont voulu la rencontrer; ils sont tombés
+dans une erreur complète. Je ne pense pas qu'il y ait ici un seul membre
+qui partage une pareille doctrine. (Non! non!--Approbation.)
+
+Du reste, l'Assemblée législative, dans l'espèce qui nous occupe,
+n'avait donné aucun mandat à M. Pierre Bonaparte. Le mandat émane
+essentiellement du Gouvernement, de l'initiative du Pouvoir exécutif.
+Ainsi, laissons de côté le caractère de représentant, qui ne doit pas
+occuper l'Assemblée. (Très bien!)
+
+Voilà ma réponse à la première partie de la discussion. (Marques
+prolongées d'approbation.)
+
+Maintenant, en abordant les faits particuliers, que s'est-il passé? M.
+Pierre Bonaparte est chef de bataillon à la Légion étrangère, au titre
+étranger; et remarquez, messieurs, que ce titre n'a rien de blessant. M.
+Pierre Bonaparte ne peut pas être chef de bataillon à d'autre titre, car
+la loi de 1834, sur l'état des officiers, nous est connue; c'est le Code
+militaire, un code qu'on ne peut pas enfreindre, que j'ai appelé; dans
+une autre circonstance, l'arche sainte. D'après cette loi, quand on n'a
+pas suivi la hiérarchie, quand on n'appartient pas à l'armée avec le
+grade de capitaine, et quand on ne remplit pas les conditions voulues
+pour l'avancement, conditions qui consistent dans un fait de guerre sur
+le champ de bataille ou dans une proposition régulière de candidature
+sur le tableau d'avancement, on ne peut pas devenir chef de bataillon.
+M. Pierre Bonaparte n'était ni dans l'une ni dans l'autre de ces
+conditions. On lui a conféré, c'est le Gouvernement provisoire, je
+crois, on lui a conféré le titre de chef de bataillon dans la Légion
+étrangère, à titre étranger; lui, n'est pas étranger, mais son titre est
+étranger; c'est ce qu'il faut bien distinguer. (Très bien! très bien!)
+Voilà en quoi M. Pierre Bonaparte ne peut pas être blessé: il est
+Français et bon Français, c'est un hommage que je lui remis; mais son
+titre dans la Légion étrangère est titre étranger. Il faut bien faire
+attention à cette distinction. (Très bien! très bien!)
+
+M. Pierre Bonaparte part de Paris avec une mission pour l'Algérie. Cette
+mission disait qu'à son arrivée à Alger il serait à la disposition du
+gouverneur général. Que fait le gouverneur général? Il se rappelle le
+nom de Bonaparte, et il donne à M. Pierre Bonaparte le poste d'honneur,
+le poste le plus périlleux; c'est là qu'un Bonaparte doit être heureux
+de se trouver; c'est le meilleur de tous les postes. (Marques unanimes
+d'approbation.)
+
+_M. Pierre Bonaparte_.--Je vous prie de croire que je n'ai pas boudé.
+
+_M. le Ministre._--Je dis cette phrase à dessein. Dans la lettre que M.
+Pierre Bonaparte a cru devoir publier, il s'est plaint qu'on lui avait
+fait une condition qui n'était pas convenable; c'est à cela que réponds.
+
+Je n'accuse en rien, Dieu m'en préserve, la bravoure de M. Pierre
+Bonaparte; je le crois aussi brave que tous nos soldats. Mais il ne
+s'agit pas de cela; il s'agit d'une expression que je crois devoir
+relever, et je déclare que le poste qu'on a donné à M. Pierre Bonaparte
+était un poste de choix, de faveur, qu'il devait en être content,
+puisqu'on l'envoyait à l'ennemi, et que, quand on porte son nom, on doit
+être enchanté de se trouver dans une pareille position. (Très bien! très
+bien!)
+
+Qu'est-il arrivé? M. Pierre Bonaparte a reçu un commandement de son
+grade, on lui a donné le commandement de quatre cents hommes. Il
+s'est avancé en tirailleur sur l'ennemi: je ne juge pas le mérite du
+mouvement, s'il était plus ou moins rationnel, ceci est un fait purement
+militaire; vous me permettrez de le passer sous silence. L'engagement
+qui eut lieu a été vif; la ligne des tirailleurs a dû se retirer.
+M. Pierre Bonaparte a montré beaucoup de courage; il a été presque
+appréhendé au corps par un Arabe. Il l'a tué de sa main, c'était tout
+naturel; on ne devait pas attendre moins d'un homme qui porte son nom.
+Plus tard, un bataillon de renfort est arrivé; l'affaire a été reprise;
+chaque troupe est restée dans sa position respective.
+
+Le lendemain, M. Pierre Bonaparte, qui la veille avait oublié qu'il
+était représentant, qui n'en parlait pas, le lendemain, M. Pierre
+Bonaparte s'en est souvenu.
+
+_M. Pierre Bonaparte._--Pas le lendemain!
+
+_M. le Ministre._--Peu importe! je n'épilogue pas sur les heures ou sur
+le jour. Bref, M. Bonaparte, quelque temps après, a trouvé qu'étant
+représentant du Peuple, il devait revenir dans cette enceinte. C'est
+fort bien; mais il aurait dû y penser avant de partir. En ce moment,
+il était devant l'ennemi; il aurait dû s'en souvenir. (Très bien! très
+bien!)
+
+Qu'il me permette de lui dire qu'à sa place, en présence de l'ennemi,
+j'aurais parfaitement oublié que j'étais représentant. (Très bien! très
+bien!)
+
+_M. Pierre Bonaparte._--Je suis revenu pour affaire de service.
+
+_M. le Président._--N'interrompez pas; vous répondrez!
+
+_M. le Ministre de la guerre._--M. le général Herbillon, commandant
+militaire de la province de Constantine et des troupes qui font le siége
+de Zaatcha, a donné, il est vrai, à M. Pierre Bonaparte un ordre qu'il
+m'a remis entre les mains. Je lui ai dit: «Cet ordre vous couvre».
+C'était tout simple, et s'il ne vous avait pas couvert, savez-vous ce
+que j'aurais fait? Je serais venu ici; j'aurais demandé à l'Assemblée
+l'autorisation de vous poursuivre; je vous aurais fait arrêter et
+conduire par la gendarmerie à Constantine, et là, vous auriez été
+traduit devant un conseil de guerre. (Marques générales d'approbation.)
+
+Je n'ai pas agi ainsi, parce que je ne devais pas le faire. Il ne
+restait aux yeux du ministre de la guerre qu'une faute, une faute
+grave; c'était de ne pas avoir accompli un mandat reçu. Ce mandat était
+important; il disait à M. Pierre Bonaparte d'aller à Alger; pourquoi
+faire? C'était une chose à peu près inusitée qu'un officier commandant
+une troupe, et une troupe devant l'ennemi, en fût détaché pour aller
+devant le gouverneur d'Alger demander des secours. Mais enfin j'accepte
+cette mission tout étrange qu'elle puisse paraître. Du moins fallait-il
+l'accomplir. Or, que se passe-t-il?
+
+En arrivant à Philippeville, M. Pierre Bonaparte trouve des troupes qui
+débarquaient. C'était une chose toute simple. En ne consultant que mon
+coeur de soldat, je me serais mis à la tête de ces troupes, je serais
+parti avec elles, et le lendemain je serais monté à l'assaut de Zaatcha.
+(Très bien! très bien!)
+
+_M. Pierre Bonaparte._--Un officier au titre étranger ne peut pas
+commander! D'ailleurs, il y avait des lieutenants-colonels.
+
+_M. le Ministre._--M. Pierre Bonaparte en a jugé autrement. Il arrive à
+Philippeville; un paquebot partait pour la France: il prend passage
+à bord de ce paquebot; il arrive à Marseille, puis à Paris. Arrivé à
+Paris, il se présente chez le ministre de la guerre. Je fus assez étonné
+de le voir: je connaissais son arrivée, du reste; je la connaissais par
+un rapport du préfet de police, et je devais la connaître, parce que,
+dans toute hypothèse, il m'importait beaucoup de savoir où était M.
+Pierre Bonaparte.
+
+M. Bonaparte se présente chez moi. Je lui demande par quel hasard il est
+à Paris. Il me montre son ordre. Je lui dis: Cet ordre vous couvre par
+rapport à Zaatcha, par rapport à l'abandon d'un poste militaire. S'il en
+eût été autrement, c'eût été un déshonneur; un Bonaparte ne peut pas se
+déshonorer, c'est impossible.
+
+M. Pierre Bonaparte me montre ensuite un projet de lettre contenant
+des doctrines que je ne pouvais pas accepter et que j'ai combattues,
+doctrines que vous avez entendues et qui auraient pour conséquence de
+mettre le Gouvernement dans l'impossibilité absolue de donner quelque
+mandat que ce puisse être à des membres de cette Assemblée. (Très bien!)
+
+Nonobstant mes observations, M. Pierre Bonaparte a fait insérer dans les
+journaux la lettre que vous avez lue, et il l'a signée. Le Gouvernement
+était mis en demeure de répondre; il l'a fait par le décret que vous
+connaissez. (Bruit.) Je répète ma phrase. Le Gouvernement était mis en
+demeure de répondre à la lettre de M. Pierre Bonaparte; c'était une
+espèce de défi; le Gouvernement a répondu par le décret que vous avez
+vu.
+
+_M. Pierre Bonaparte._--Par dépit!
+
+_M. le Ministre._--Il était dans son droit, dans son droit absolu, et
+s'il ne l'avait pas fait, vous auriez eu grandement raison de l'en
+blâmer. (Très bien!)
+
+Je ne touche pas aux questions de famille, elles ne sont pas de ma
+compétence.
+
+Quant aux influences du Gouvernement, je déclare très haut que M. le
+président de la République n'a pour conseillers que ses ministres; nous
+n'en connaissons pas d'autres, nous ne subissons l'influence de qui que
+ce soit. (Très bien!)
+
+Nous venons ici franchement, loyalement, vous apporter des projets de
+lois, les mesures que le Gouvernement croit bonnes; nous nous inspirons
+des votes de la majorité de cette Assemblée; nous nous conformons à ce
+qu'elle décide, et nous serons toujours heureux de marcher avec elle.
+(Approbation vive et prolongée.)
+
+_M. le Président._--La parole est à M. Pierre Bonaparte.
+
+_M. Pierre Bonaparte._--Citoyens représentants, je tiens seulement à
+vous soumettre mon opinion sur un point du discours de M. le ministre.
+
+Il a dit que si je n'avais pas eu un ordre du général Herbillon
+m'envoyant de Philippeville à Alger, il aurait demandé à l'Assemblée
+nationale l'autorisation de me poursuivre devant un conseil de guerre.
+Mon opinion est que, si l'Assemblée avait accordé une pareille
+autorisation, elle aurait abdiqué son droit et ses prérogatives les plus
+essentielles (Murmures et dénégations); car, s'il plaisait, par exemple,
+à MM. les ministres d'éloigner de l'Assemblée un membre quelconque; si,
+par suite de promesses, de séductions, je ne sais quoi.... (Nouveaux
+murmures.)
+
+_Un membre._--On est libre d'accepter.
+
+_M. Pierre Bonaparte._--... Ils n'avaient qu'à l'envoyer en Algérie, au
+Sénégal, n'importe où, alors les membres dont la présence pourrait être
+incommode seraient éloignés au moins pendant six mois. (Dénégations.)
+Et notez bien une chose, c'est que, les six mois expirés, si le
+représentant n'est pas revenu à son poste, sa qualité, son caractère est
+perdu de droit. Je voulais seulement vous soumettre cette observation.
+
+_M. le Président._--L'incident me paraît vidé.
+
+_M. Pierre Bonaparte._--Je propose un ordre du jour motivé.
+
+_M. le Président._--Voici l'ordre du jour motivé que M. Pierre Bonaparte
+propose à l'Assemblée:
+
+«Considérant que les missions ou commandements temporaires dont les
+représentants du Peuple peuvent être investis, conformément à l'article
+85 de la loi électorale organique, ne peuvent leur enlever leur droit
+d'initiative parlementaire, ni l'indépendance de leur caractère
+législatif;
+
+«Considérant qu'il ne peut appartenir à personne d'empêcher ou
+d'interdire, par quelque raison que ce soit, l'accomplissement de leur
+mandat,
+
+«L'Assemblée passe à l'ordre du jour.»
+
+_M. le Ministre de la guerre._--Je demande l'ordre du jour pur et
+simple.
+
+_Voix nombreuses._--Non! non!--Aux voix l'ordre du jour motivé!
+
+_M. le Président._--On a demandé l'ordre du jour pur et simple. (Non!
+non! On n'insiste pas!)
+
+_Nombre de voix._--L'ordre du jour motivé!
+
+_M. le Président._--Je mets aux voix l'ordre du jour motivé présenté par
+M. Pierre Bonaparte.
+
+(Personne ne se lève à l'épreuve; l'Assemblée presque entière se lève à
+la contre-épreuve.)
+
+_M. le Président._--L'Assemblée n'adopte pas l'ordre du jour motivé.
+
+(Un grand nombre de membres viennent féliciter M. le ministre de la
+guerre.--La séance reste suspendue quelques instants; les représentants
+descendus dans l'hémicycle se livrent à des conversations animées.)
+
+
+
+No 11.--Extrait du compte-rendu de la séance de l'Assemblée législative
+du 22 décembre 1849, d'après le _Moniteur_, et Amendement de M. Pierre
+Bonaparte.
+
+_Discussion du projet de loi relatif à la création d'un quatrième
+bataillon dans le 1er régiment de la Légion étrangère, pour y recevoir
+une partie des hommes de la garde nationale mobile de Paris._
+
+_M. le Président._--L'ordre du jour appelle la discussion du projet
+de loi relatif à la création d'un quatrième bataillon dans la Légion
+étrangère, pour y recevoir une partie des hommes de la garde nationale
+mobile de Paris.
+
+Je dois d'abord consulter l'Assemblée sur l'urgence, qui est demandée
+par le Gouvernement et proposée par la commission.
+
+(L'urgence, mise aux voix, est déclarée.)
+
+_M. le Président._--M. Pierre Bonaparte a la parole sur la discussion
+générale.
+
+_M. Pierre Bonaparte._--Citoyens représentants du Peuple, je m'associe
+de grand coeur aux intentions équitables que le projet du Gouvernement
+nous annonce en faveur des débris de notre jeune et héroïque garde
+mobile. Mais pour savoir si la position qu'on veut faire à ceux de ces
+jeunes soldats qui resteront sous les drapeaux est convenable, il faut
+examiner celle du corps où l'on propose de les faire entrer. Pour moi,
+je pense que nous devons nous refuser à assigner à des citoyens français
+(qui ont bien mérité de la patrie, qu'on ne l'oublie pas) une position
+qui, même pour les militaires étrangers qui nous servent, n'est pas en
+rapport avec la justice et la générosité de notre caractère national.
+Aussi, je repousse le projet, si les conditions actuelles d'existence de
+la Légion étrangère ne sont pas modifiées.
+
+J'ai remarqué que bien des personnes, même appartenant à l'armée,
+sont loin de se faire une idée bien nette des différentes catégories
+militaires qui composent ce corps. Il faut avouer que cela s'explique
+par l'étrangeté même de ces conditions diverses; mais si l'Assemblée le
+permet, je les rappellerai succinctement.
+
+Il y a d'abord, dans la Légion étrangère, des officiers comme dans les
+autres régiments, c'est-à-dire français servant _au titre français_, et
+jouissant, par conséquent, des mêmes droits et des mêmes garanties que
+tous les autres officiers de l'armée.
+
+Il y a des officiers étrangers, naturalisés civilement, ou non, et
+servant tous également _au titre étranger_.
+
+Il y a des officiers français sortis du service étranger et servant au
+titre étranger.
+
+Il y a enfin des officiers démissionnaires du service français, et
+réintégrés au titre étranger.
+
+Lorsque les officiers étrangers ont été placés dans la Légion, en
+conformité de la loi du 9 mars 1831, leurs lettres de service étaient
+conçues comme celles des corps français. Ils croyaient donc n'être
+soumis qu'à la condition de ne pas servir en France. Leur erreur était
+bien naturelle, car les lois organiques du 11 avril 1831, 14 avril
+1832, 19 mai 1834, sont muettes à leur sujet; et si l'article 3 de
+l'ordonnance du 5 mai 1832 les frappait (très justement au point de
+vue national) d'une exclusion pour le commandement, du moins leur
+offrait-elle la voie de la naturalisation civile, pour rentrer dans le
+droit commun et obtenir la naturalisation militaire.
+
+Tel était, en effet, le sens de l'article 3 de l'ordonnance du 5 mai
+1832, abrogé depuis par l'ordonnance du 18 février 1844. S'il eût pu
+rester quelque doute dans l'esprit des officiers de la Légion à cet
+égard, ce doute aurait disparu devant les explications données par
+le ministre de la guerre en maintes circonstances, et devant les
+autorisations de permutation accordées entre des officiers étrangers
+naturalisés servant dans la Légion et des officiers des régiments
+français.
+
+J'ai eu sous les yeux:
+
+1° Une lettre du 3 décembre 1834 (postérieure ainsi à la promulgation de
+la loi sur l'état des officiers), dans laquelle il est dit: «Direction
+du personnel et des opérations militaires.... Ce n'est donc que lorsque
+M. de Caprez aura été naturalisé Français qu'il sera en position de
+demandera permuter; mais, tant qu'il conservera la qualité d'étranger,
+sa réclamation à cet égard ne saurait être accueillie. _Signé_: Miot.»
+
+2° Une liste des officiers étrangers, provenant notamment des régiments
+suisses, qui servent maintenant dans des corps français, et qui
+sont sortis de la Légion par permutation. Parmi eux figurent un
+lieutenant-colonel et un chef de bataillon.
+
+Cette position n'a été changée qu'à l'organisation de la deuxième Légion
+étrangère, en 1837. Depuis lors les brevets des officiers au titre
+étranger contiennent l'annotation suivante: _Cette nomination étant
+faite en vertu de la loi du 9 mars 1831 ne donne pas à M.N. les droits
+conférés aux officiers français par la loi sur l'avancement et celle sur
+l'état des officiers_.
+
+Puis est survenue l'ordonnance du 16 mars 1838, qui, par les articles
+195 à 203, règle l'avancement, dans la Légion, pour les grades
+supérieurs. Ces articles, dans leurs dispositions favorables à
+l'ancienneté, ne sont pas applicables en Algérie, par suite de
+l'application qui est faite à l'année de l'article 20 de la loi du 14
+avril 1832.
+
+Enfin a paru l'ordonnance du 18 février 1844, qui a, pour la première
+fois, décidé que la naturalisation civile n'ajoute aucun droit au
+commandement pour les officiers étrangers, et que les officiers français
+servant au titre étranger n'ont que les droits des officiers étrangers
+pour le commandement.
+
+Aussi, peu à peu, les officiers étrangers se sont trouvés dans la
+position peu honorable et très blessante: 1° d'être révocables à
+volonté; 2° d'être, quel que soit leur grade, sous les ordres de
+l'officier français qui commande; 3° d'être privés à jamais, à un tour
+d'ancienneté, de devenir officiers supérieurs. On ne leur a conservé que
+les bénéfices de la loi du 11 avril 1831!
+
+J'ajoute qu'en campagne, lorsqu'il a dû être fait application de la
+décision de 1844, cette décision a été violemment mise de côté par les
+généraux en chef de notre armée, comme nuisible au service de l'Etat et
+à la dignité de tous les officiers, étrangers ou non. Des officiers qui
+sont le type de l'honneur militaire ont obéi à un commandant de colonne
+au titre étranger, bien que connaissant l'incapacité dont le frappait
+l'ordonnance.
+
+Quant aux officiers français sortis du service étranger, et admis
+avec un grade dans la Légion, leur position est prévue et définie
+par l'article 197 de l'ordonnance du 16 mars 1838. Il serait juste,
+indispensable même, d'améliorer leur sort; mais, pour éviter les abus,
+on est d'accord, en général, que ce mode d'admission aux emplois
+militaires devrait être supprimé pour l'avenir.
+
+Restent les officiers démissionnaires du service français et replacés au
+titre étranger.
+
+Constatons d'abord que ce n'est qu'en fraude de la loi, par suite d'une
+fiction, que les officiers en question ont pu être placés dans la
+Légion. Mais peut-on exciper de cette illégalité pour repousser leurs
+demandes sans examen? Non, sans doute; et leurs droits, s'ils en ont,
+restent intacts. Mon opinion, basée sur l'examen des lois et règlements
+qui régissent l'armée, me porte à défendre la position des officiers
+démissionnaires, et à penser que le conseil d'Etat leur serait
+favorable, s'ils s'adressaient à lui pour régulariser leur position
+actuelle.
+
+Il semble que c'est à tort que le Gouvernement a renoncé aux
+prérogatives auxquelles n'avaient pas porté de restriction les lois de
+1818 et de 1832; et que, notamment pour les officiers démissionnaires,
+c'est à tort qu'il n'a pas soutenu, avec la loi et le droit, qu'il était
+permis au Pouvoir exécutif de replacer ces officiers dans les rangs de
+l'armée française.
+
+En effet, avant la loi du 1er avril 1848, la volonté du chef de l'Etat
+faisait d'un simple soldat un caporal ou un général. La loi de 1818 est
+la première restriction apportée à la toute-puissance du roi en fait
+d'avancement. C'est elle qui, en consacrant les droits de l'ancienneté,
+a fait participer l'armée à l'édit de 1789, portant que _tous les
+Français seront admissibles à tous les emplois_.
+
+La loi du 14 avril 1832 n'a pas créé un seul principe nouveau en fait
+d'avancement; _elle a seulement_, disait le rapporteur devant la chambre
+des députés, _élargi les droits du pouvoir nouveau, en supprimant de
+la législation de 1818 les prescriptions incompatibles avec le bien
+du service, et provenant des défiances outrées_, disait toujours le
+rapporteur, _que l'on avait éprouvées contre l'ancien gouvernement_.
+
+Il est très remarquable qu'aucune de ces deux lois, la dernière surtout,
+n'ait pas résolu la question de légalité concernant la réintégration des
+officiers démissionnaires, et que, dans les discussions auxquelles elles
+ont donné lien dans le parlement, pas une voix ne se soit élevée pour
+provoquer à ce sujet une solution désirable.
+
+On conçoit que la loi du 1er avril 1818 se taise à cet égard; mais,
+après la controverse qui s'est élevée, à propos de cette réintégration,
+à la fin de 1828, il est vivement à regretter que le doute, au moins,
+soit encore permis.
+
+Sous l'empire de la loi de 1818, le roi croyait avoir conservé le droit
+de rappeler au service les officiers démissionnaires. Il résulte de
+la dernière décision insérée au journal militaire officiel, premier
+semestre 1827, page 192, qu'il n'a jamais abandonné cette prérogative.
+Le gouvernement de juillet s'en est servi longtemps sans opposition;
+puis il y a renoncé _de fait_, mais en soutenant son _droit_ à cet
+égard. Le gouvernement de février a relevé des officiers soit de la
+retraite, soit de la réforme, soit de la démission, en consultant
+seulement les intérêts de la République.
+
+Il résulte de là qu'il n'existe aucune décision législative défavorable
+aux officiers démissionnaires. Il est à désirer qu'elle soit rendue, car
+ces officiers abandonnent généralement l'armée pour suivre une carrière
+plus avantageuse en temps de paix, et ils ne devraient pas pouvoir
+reprendre leur rang, par exemple, en temps de guerre, au préjudice
+de leurs camarades qui ont continué à suivre les bonnes et mauvaises
+chances de la carrière; mais enfin des décisions royales non rapportées
+existent, et elles établissent les droits des officiers démissionnaires.
+
+Les officiers démissionnaires qui servent dans la Légion m'ont
+communiqué une liste de leurs camarades qui, plus heureux qu'eux, ont
+obtenu de la bienveillance du Gouvernement soit d'être réintégrés
+directement dans un régiment français, soit de permuter pour passer dans
+un de ces régiments, après avoir été nommés à la Légion et avant de
+rejoindre, soit enfin de sortir de la Légion avec un emploi dans
+l'état-major des places, que les officiers servant au titre français
+seuls peuvent obtenir.
+
+On m'a cité, au 2e régiment de la Légion, un fait assez curieux qui
+prouve que la législation est encore indécise à ce sujet. Deux officiers
+démissionnaires se rencontrent chez le directeur du personnel, demandant
+du service. Le premier, plus favorisé, est envoyé dans la Légion comme
+officier au titre étranger. Le deuxième, moins heureux et ayant moins de
+services, est envoyé aussi dans la Légion, mais en qualité de sergent,
+sans contracter d'engagement; et, ayant été nommé sous-lieutenant, il
+compte aujourd'hui au titre français. Cependant, aux termes de la loi
+d'avancement, et surtout de l'article 24 de l'ordonnance du 16 mars
+1838, ce dernier ne pouvait légalement être réintégré au titre français,
+même comme sous-officier. Plusieurs officiers de la Légion, jadis
+démissionnaires, sont ainsi redevenus officiers au titre français.
+
+Je ne terminerai pas sans mentionner la difficulté qui croit
+chaque jour, de faire faire un service actif aux vieux officiers,
+sous-officiers et soldats qui, après avoir rendu des services dans
+la Légion, ont acquis des droits à une position sédentaire. Les
+modifications que j'ai eu l'honneur de vous proposer par l'amendement
+qui a été distribué hier, permettraient d'avoir de l'humanité envers ces
+braves. Et c'est bien peu que de ne demander pour eux que de l'humanité;
+car en consultant la statistique au hasard, sur _soixante_ officiers
+polonais, par exemple, arrivés à la Légion en 1832, _cinquante-quatre_
+sont morts, tués à l'ennemi ou succombant aux intempéries du climat.
+N'est-il pas évident que la mort atteint les étrangers avant qu'ils
+aient rempli le temps voulu par la loi pour la retraite, et ne serait-ce
+pas répudier toutes nos traditions que de condamner plus longtemps à
+de si dures conditions ces fidèles et intrépides défenseurs de notre
+drapeau?
+
+Quant à la garde nationale mobile que le Gouvernement propose
+d'incorporer dans la Légion, au titre étranger, si des modifications
+équitables sont apportées à l'état des militaires servant à ce titre,
+elle y trouvera un champ digne de la noble et patriotique ardeur dont,
+au point de vue militaire, nous avons admiré le brillant essor aux jours
+néfastes de juin.
+
+Souhaitons, en tout cas, que le nouveau triage qu'indique l'article 1er
+du projet ne soit point arbitraire, et surtout qu'il n'ait point pour
+base les opinions politiques.
+
+J'aurai l'honneur de proposer à l'Assemblée de vouloir bien renvoyer mon
+amendement à l'examen de le commission.
+
+_Amendement._
+
+Articles 1, 2 et 3.
+
+Comme au projet du Gouvernement.
+
+Art. 4.
+
+Nonobstant le 5e paragraphe de l'art. 20 de la loi du 14 avril 1832,
+l'art. 200 de l'ordonnance du 16 mars 1838 sera applicable aux officiers
+étrangers, naturalisés on non.
+
+Art. 5.
+
+La réforme de ces officiers pourra être prononcée par le président de la
+République, sur la proposition du ministre de la guerre.
+
+Le 5e paragraphe de l'art. 18 de la loi du 19 ai 1834 est applicable à
+la Légion étrangère.
+
+Art. 6.
+
+Les officiers étrangers naturalisés français seront aptes, après dix ans
+au moins de service dans la Légion, à être naturalisés militairement,
+par décision du pouvoir exécutif, rendue sur la proposition du chef de
+corps, faite à l'inspection générale.
+
+La naturalisation militaire fait entrer l'officier dans le droit commun,
+et lui confère tous les droits de l'officier français.
+
+L'article 5 de l'ordonnance du 3 mai 1832, modifié par celle du 18
+février 1844, sera définitivement arrêté de manière que ce ne soit qu'à
+grade égal que les officiers étrangers naturalisés français soient sous
+les ordres des officiers français, et qu'ils commandent, à leur tour,
+ces derniers à supériorité de grade.
+
+Art. 7.
+
+Les officiers français sortis du service étranger, et actuellement
+pourvus d'un grade dans la Légion, sont déclarés aptes à être
+naturalisés militairement, après dix ans au moins de services effectifs.
+
+Toutefois, l'art. 197 de l'ordonnance du 16 mars 1838 est supprimé, et
+aucun Français ne pourra, à l'avenir, être admis avec un grade dans
+la Légion, s'il ne remplit les conditions voulues par la loi, pour
+l'admission aux emplois et l'avancement dans les autres corps.
+
+Art. 8.
+
+Les officiers démissionnaires du service français, actuellement pourvus,
+dans la Légion, d'un grade au titre étranger, pourront:
+
+Être réintégrés directement dans un des corps français;
+
+Ou permuter, pour passer dans un de ces corps;
+
+Ou sortir de la Légion avec un emploi dans l'état-major des places.
+
+Toutefois, aucun officier démissionnaire ne pourra, à l'avenir, être
+réintégré, à aucun titre, dans l'armée.
+
+
+
+No 12.--Autre Lettre à la Patrie.
+
+Paris, 5 janvier 1849.
+
+_A M. le rédacteur de la_ Patrie.
+
+Monsieur le rédacteur,
+
+Le rapport général du siége de Zaatcha a paru au _Moniteur_.
+
+M. le général Herbillon, en parlant de l'affaire du 25 octobre, dit:
+
+«Les assiégés firent une sortie si vive que nous laissâmes entre leurs
+mains une caisse et des outils, et que je dus faire venir des troupes du
+camp pour assurer la retraite.»
+
+Je ne disconviens pas que ces troupes du camp soient arrivées fort à
+propos.
+
+Je ne parlerai pas de mes trois pauvres capitaines, Tonchet, Butet
+et Nyko, blessés grièvement tous trois, ni de ce que j'ai pu faire
+moi-même.
+
+Mais un fait qu'il était bon de constater, c'est que l'ordre de battre
+en retraite, _donné par le général Herbillon_, m'a été transmis par mon
+colonel, et que, jusqu'à l'arrivée de cet ordre, j'ai tenu la position
+_sans reculer d'une semelle_.
+
+La colonne expéditionnaire tout entière le sait.
+
+Agréez, etc.
+
+P.-N. BONAPARTE.
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Un mois en Afrique, by Pierre-Napoléon Bonaparte
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11769 ***