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diff --git a/11769-0.txt b/11769-0.txt new file mode 100644 index 0000000..020bdfd --- /dev/null +++ b/11769-0.txt @@ -0,0 +1,3597 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11769 *** + +UN MOIS + +EN AFRIQUE + +PAR + +PIERRE-NAPOLÉON BONAPARTE + +Je ne m'abaisse pas à une justification, je raconte; la vérité est +l'unique abri contre le _venticello_ de Basile. + + +AUX CITOYENS +DE LA CORSE ET DE L'ARDÈCHE. + + + +UN MOIS EN AFRIQUE. + + +La France, la République, les Armes, voilà les aspirations de toute ma +vie de proscrit. Mes idées, mes études, mes exercices avaient suivi, +dès longtemps, cette direction. En vain, depuis dix ans, je m'étais +réitérativement adressé au roi Louis-Philippe, à ses ministres, aux +vieux compagnons de l'empereur; même une place à la gamelle, même un sac +et un mousquet en Afrique, m'avaient été refusés. Vainement, ne pouvant +pas servir mon pays, je frappai à toutes les portes, pour acquérir, +au moins, quelque expérience militaire, en attendant l'avenir. Ni la +Belgique, ni la Suisse, ni Espartero, ni Méhémet-Ali, ni le Czar, de qui +j'avais sollicité la faveur de faire une campagne au Caucase, ne purent +ou ne voulurent pas accueillir mes souhaits. A l'âge de dix-sept ans, il +est vrai, j'avais suivi en Colombie le général Santander, président de +la République de la Nouvelle-Grenade, et j'en avais obtenu la nomination +de chef d'escadron, qui m'escala depuis le grade _au titre étranger_ que +notre Gouvernement provisoire m'avait conféré. + +Ce fut peu de jours après Février que, nommé chef de bataillon au +premier régiment de la légion étrangère, je vis, bien que d'une façon +incomplète, exaucer mes voeux. J'étais en France, la République était +proclamée, et je pouvais la servir par les armes. Sans doute, la nature +exceptionnelle de mon état militaire, et la non-abrogation de l'article +VI de la loi du 40 avril 1832, relative au bannissement de ma famille, +apportaient des restrictions pénibles à mon joyeux enthousiasme; mais +l'un de ces faits expliquait l'autre. Sans rapporter implicitement cette +loi, le gouvernement de la République ne pouvait m'admettre dans un +régiment français. Faire cesser décidément notre exil, cela n'entrait +pas encore dans ses vues; je ne discuterai pas le mérite politique de +son appréciation, mais je dois loyalement reconnaître que tout esprit +de haine ou d'antipathie était bien loin de la pensée de ses honorables +membres à cet égard. Le jour où Louis Blanc m'annonça ma nomination[l] +fut un des plus beaux jours de ma vie; j'allai le remercier avec +effusion, ainsi que ses collègues, et quels qu'ils soient maintenant, +membres de l'Assemblée Nationale, simples citoyens, proscrits, hélas! ou +captifs, ils ont en moi un coeur ami et reconnaissant. + +[Note 1: Voyez sa lettre aux Pièces justificatives.] + +Bien avant la révolution, j'avais eu l'honneur de connaître +particulièrement Marrast, Crémieux, et Lamartine, dont la famille est +alliée de celle de ma mère. Pouvais-je douter de l'amitié de Crémieux, +dont la voix éloquente et généreuse s'était élevée si souvent en faveur +des proscrits de mon nom? Flocon et Arago m'avaient accueilli avec une +bienveillance toute fraternelle. Ledru-Rollin m'a exprimé cordialement, +en termes flatteurs, le regret de n'avoir pu me faire entrer au service +d'une manière plus complète. Et si des considérations étrangères à ma +personne ne les avaient arrêtés, il est certain que le Gouvernement +provisoire ou la Commission exécutive n'eût pas tardé à naturaliser mon +grade. + +Je sais que des adversaires de ma famille, ou personnels, ont parlé de +la loi du 14 avril 1832, dont la prescription principale est qu'on ne +peut obtenir d'emploi dans l'armée, si on n'a satisfait à la loi de +recrutement, ou si on ne sort pas d'une école militaire. Mais, de bonne +foi, cette thèse était-elle soutenable à mon sujet? Comment aurais-je pu +remplir les conditions de la loi, si j'étais dans l'exil? Sans doute, +et à part la période d'omnipotence dictatoriale, où le Gouvernement +provisoire concentrait dans ses mains tous les pouvoirs, un décret de +l'Assemblée eût été rigoureusement nécessaire. Mais si, dans un moment +opportun, le gouvernement, quel qu'il fût, l'avait proposé, peut-on +supposer que les représentants du grand peuple qui, en rappelant les +proscrits, a placé l'un d'eux à sa tête, ne l'eussent pas rendu? +Supposons que la Légion étrangère n'existât pas, la conséquence de +la stricte application des lois qui régissent l'armée aurait été de +m'interdire absolument le service militaire, fût-ce comme simple soldat. +En effet, pas plus comme simple soldat que comme chef de bataillon, je +n'eusse pu être admis, car l'article 1re de l'ordonnance du 28 avril +1832, explicative de la loi du 21 mars, porte qu'on n'est pas reçu à +contracter un engagement, si on est âgé de plus de trente ans. Or, en +Février 1848, j'en avais trente-deux. Si je puis m'exprimer ainsi, +c'est, après un long exil, qu'on me permette de le dire, une nouvelle +proscription dans l'état; car comment appeler autrement une disposition +qui vous défend sans retour, dans votre patrie, la carrière à laquelle +vous vous étiez exclusivement voué, ou qui ne vous permet de la suivre +que dans des conditions anormales et intolérables?[2] + +[Note 2: Voyez, pour le mode d'admission aux emplois des officiers +au titre étranger, et pour les conditions de leur état militaire, le +chapitre VI du titre IX de l'ordonnance du 16 mars 1838, et, aux pièces +justificatives, le discours que j'ai prononcé à la séance de l'Assemblée +législative, le 22 décembre 1849.] + +Qu'on ne m'accuse pas de présomption, parce que j'ai supposé qu'une +auguste assemblée aurait pu être appelée à se prononcer sur un intérêt +individuel et aussi secondaire. Non, car non-seulement il est de +l'essence des institutions démocratiques que les grands pouvoirs de +l'État ne dédaignent pas les réclamations des plus humbles citoyens, +mais les précédents parlementaires n'auraient pas manqué dans l'espèce. + +Sous la monarchie de Juillet, les fils de l'immortel maréchal Ney +passèrent ainsi, avec leurs grades, des rangs étrangers dans ceux dont +leur père avait été un des plus glorieux luminaires. Les services des +parents sont entrés plus d'une fois en ligne de compte, et pour ne citer +qu'une circonstance récente, n'avons-nous pas, à la Constituante +de 1848, voté par acclamation, et comme récompense nationale, la +nomination, en dehors des règles ordinaires, du jeune fils de l'illustre +général Négrier, qu'un plomb fratricide enleva si cruellement aux +travaux législatifs et à l'armée? + +Quoi qu'il en soit, nommé, au titre étranger, par le Gouvernement +provisoire, je me préparais à rejoindre mon régiment, lorsque un grand +nombre de Corses résidant à Paris m'offrirent la candidature de notre +département à l'Assemblée Nationale. La vivacité des sympathies de nos +braves insulaires pour ma famille, leur culte enthousiaste pour la +mémoire de l'empereur, rendaient probable ma nomination. Devant l'espoir +fondé d'être au nombre des élus du Peuple, appelés à constituer +définitivement la République, on comprendra que le service d'Afrique, en +temps de paix, et surtout dans un corps étranger, dut me paraître +une condition secondaire. M. le lieutenant-colonel Charras, alors +sous-secrétaire d'État au ministère de la guerre, voulut bien +m'autoriser à suspendre mon départ jusqu'à nouvel ordre. En effet, le +4 mai 1848, j'eus l'insigne honneur d'inaugurer avec mes collègues, en +présence de la population parisienne, l'ère parlementaire de notre jeune +République, et d'apporter à cette forme de gouvernement, qui avait été +le rêve de toute ma vie, la première sanction du suffrage universel. + +Le coupable attentat du 15 mai, les funèbres journées de juin, vinrent +nous attrister dès les premiers travaux d'une assemblée, qui fut, quoi +qu'on ait pu en dire, une des plus dignes, et qu'on me passe le mot, une +des plus honnêtes qui aient jamais honoré le régime représentatif. Le +23 juin, pendant la séance, Lamartine quitta l'Assemblée, pour faire +enlever une redoutable barricade qu'on avait établie au-delà du canal +Saint-Martin, dans la rue du Faubourg-du-Temple. Il me permit de le +suivre, et comme je n'aurais pas eu le temps d'aller chercher mon +cheval, ou de le faire venir, il m'offrit un des deux qui l'attendaient +à la porte du palais législatif. En compagnie du ministre des finances, +et de notre collègue Treveneuc, des Côtes-du-Nord, nous longeâmes les +boulevards, où quelques rares piquets de gardes nationaux étaient sous +les armes. Au-delà de la porte Saint-Martin, nous fûmes entourés d'une +foule de citoyens appartenant à la classe ouvrière, et dont la plupart, +j'en ai la conviction, étaient le lendemain derrière les barricades. +L'accueil qu'ils nous firent, les poignées de main cordiales qu'ils nous +donnèrent, leurs propos vifs et patriotiques, m'ont douloureusement +prouvé une fois de plus que les meilleurs instincts peuvent être égarés, +et que la guerre civile est le plus horrible des fléaux. + +Les projectiles des insurgés arrivaient jusque sur le boulevard. +Lamartine tourna résolument à gauche, et nous le suivîmes dans la rue du +Faubourg-du-Temple, sous le feu de la barricade et des maisons occupées +par nos adversaires. Arrivés sur les quais, nous vîmes un détachement de +gardes mobiles et quelques compagnies d'infanterie repoussés avec perte +jusqu'à la rue Bichat. Ce fut là, près du pont, que le cheval que +je montais fut atteint d'une balle, à quelques pas de Lamartine, +circonstance qui parut fixer favorablement l'attention de ce grand et +courageux citoyen. Et certes, si le soir même il n'avait résigné ses +pouvoirs, j'ai tout lieu de croire qu'il n'en aurait pas fallu davantage +pour le porter à provoquer une décision touchant mon assimilation aux +officiers qui servent _au titre français_. + +Lamartine est un grand caractère; je n'en veux pour preuve que les +belles paroles que j'ai recueillies de sa bouche, le jour où nous +nommâmes la Commission exécutive. «Si je voulais me séparer de +Ledru-Rollin, nous dit-il, j'aurais deux cent mille hommes derrière moi; +_mais je craint la réaction et la guerre civile._» Quoi qu'il en soit, +n'est-il pas profondément triste, après tant de vicissitudes, que ce que +j'eusse obtenu de Lamartine, ou peut-être même du général Cavaignac, +m'ait été dénié, malgré bien des promesses antérieures, par mon propre +cousin, sous prétexte d'une opposition sincère et modérée, que je +n'aurais pu cesser sans abjurer ma religion politique, et abdiquer toute +dignité et toute indépendance? + +Mais procédons par ordre. + +A le Commission exécutive succéda le général Cavaignac. Le décret du 11 +octobre 1848 abrogea formellement, en ce qui touchait ma famille, la loi +du 10 avril 1832, qui, confondant les proscripteurs et les proscrits, +avait banni la branche aînée des Bourbons, et maintenu, moins la +sanction pénale, l'exil dont ils nous avaient frappés, par la loi du +12 janvier 1816. La candidature de Louis-Napoléon fut produite, et une +immense acclamation répondit qu'il était resté dans le coeur du peuple +le souvenir de l'homme qui avait porté à son plus haut degré le +sentiment de notre nationalité. Le dix décembre, comme je le dis alors, +est la dernière page de l'histoire de l'empereur, et pour l'écrire, près +de six millions de Français ont déchiré les traités de 1815, et proclamé +que la sainte-alliance nous doit une revanche de Waterloo. + +Malgré les efforts des républicains et de quelques hommes bien +intentionnés qui tentèrent d'arriver à la seule conciliation +véritablement utile et durable, celle des deux grands pouvoirs de +la République, la Constituante, battue en brèche par le nouveau +gouvernement, vit adopter la motion Rateau, modifiée, il est vrai, par +Lanjuinais, et fixer à un court délai sa dissolution. Durant cette +session d'une année, j'ose le dire, un grand nombre de mes collègues +d'opinions diverses m'avaient accordé quelque sympathie, et si jamais +j'ai pu espérer avec raison la régularisation de mon état militaire, +c'est bien dès l'avènement de Louis-Napoléon à la présidence jusqu'à +l'installation de la Législative. A part les dispositions bienveillantes +dont je viens de parler, l'amitié de mon cousin, nos relations qui +dataient de loin, les promesses qu'il m'avait faites, tout m'autorisait +à penser que l'opportunité ne serait pas perdue. Je dois aussi ajouter +la confiance que j'avais lieu de placer, à cet égard, dans le chef +du cabinet, M. Odilon Barrot, qui plus d'une fois avait blâmé les +administrations précédentes de ne m'avoir pas fait admettre dans +un régiment français. Bref, un mécontentement injuste de mes votes +consciencieux, et conséquents avec la voie que j'avais suivie avant même +que Louis-Napoléon fût représentant du peuple, des influences exclusives +et que je ne signalerai pas davantage[3]; enfin, des menées qui se +résument dans le vieil adage: _divide et impera_, m'enlevèrent le +modeste succès que j'ambitionnais comme ma part, pour ainsi dire, dans +le grand triomphe du dix décembre. + +[Note 3: Il m'est permis de croire que le président de la +République, laissé à lui-même, m'aurait appuyé. Peu de jours avant son +élection, je causais avec lui, lorsqu'il m'exprima l'intention de me +donner le commandement d'un corps. Je lui fis sentir les difficultés +qu'il rencontrerait chez des hommes toujours prêts à crier au privilège, +et dans les susceptibilités de quelques-uns des honorables officiers qui +siégeaient à l'Assemblée. Il me répondit: «Si le peuple me nomme, il +approuvera ce que je ferai pour ma famille qui a tant souffert.»] + +L'indifférence du ministère, qui, dans ce cas, était de l'hostilité, +l'intention de me sacrifier par le silence, étaient flagrantes. Au fond, +je désespérais de réussir; deux fois déjà j'avais donné ma démission; +elle avait été refusée avec insistance par le président et par le +ministre de la guerre. Je résolus de tenter un dernier effort. Il y +avait trop longtemps que je poursuivais mon but, il était trop près, j'y +tenais trop, pour me décourager complètement. Quoique à regret, j'étais +décidé à me retirer de la carrière, plutôt que de servir au titre +étranger. Je désirais surtout vivement obtenir la naturalisation de +mon grade de la Constituante. Au moment de nous séparer, j'aurais été +heureux que l'accès de nos rangs me fût ouvert par les collègues qui +avaient brisé la loi de mon exil. Il me semblait qu'une décision +favorable eût été comme une accolade fraternelle, et qu'aucun effort ne +m'aurait coûté pour la justifier. + +Sous l'empire de ces pensées, je résolus de présenter une pétition à +l'Assemblée. Elle fut déposée le 17 mars 1849. M. Armand Marrast, notre +président, voulut bien la renvoyer immédiatement au comité de la guerre. +Elle y fut examinée; le ministre de la guerre s'abstint d'y paraître; +deux membres, amis de mon cousin, ne vinrent pas, et cependant j'obtins +quatorze voix sur vingt-huit. Que ceux de mes honorables collègues qui +se prononcèrent en ma faveur me permettent de leur exprimer ma profonde +reconnaissance. J'en dois surtout au brave et vénérable général Laidet, +à MM. Avond et de Barbançois, qui voulurent bien plaider ma cause avec +une véritable et chaleureuse fraternité. Quant à ceux qui crurent devoir +repousser ma requête, s'il en est parmi eux pour qui mon nom ait été un +motif de défiance, qu'ils me permettent, aujourd'hui que mon épée a été +brisée, de leur dire avec désintéressement qu'ils se sont trompés; dans +aucun cas, la République n'aurait eu un soldat plus fidèle, comme elle +l'aura encore, si elle était attaquée, bien que ce ne puisse plus être +dans les rangs de l'armée. + +M. le général Leflô avait été nommé rapporteur de ma pétition, mais nos +nombreux travaux et les graves préoccupations du moment empêchèrent de +la porter à l'ordre du jour. La Constituante fit place à la Législative, +et ma position militaire resta la même. Ce moment, il faut en convenir, +a été décisif dans ma vie, car si j'étais entré dans un régiment +français, au lieu de me présenter aux nouvelles élections, j'aurais +suivi mes penchants et je me serais exclusivement consacré à la carrière +des armes. Quoi qu'il en soit, nommé dans l'Ardèche et en Corse, je +revins siéger à l'Assemblée actuelle. + +Ma position n'y était pas facile, ni agréable. D'un côté, je voyais +une majorité composée de divers éléments, tous d'origine monarchiste, +opposés par conséquent à mon principe, mais soutenant, quoiqu'en +l'égarant, suivant moi, le pouvoir exécutif. De l'autre, une minorité, +formée aussi de nuances diverses, moins hétérogènes, il est vrai; +minorité républicaine, révolutionnaire, réformatrice, humanitaire, +demandant de grandes entreprises, mais ayant des chefs qui considéraient +Louis-Napoléon comme un antagoniste, et qui eussent été contre lui, +c'est mon opinion, quoi qu'il eût fait. Sans doute, je me sentais +instinctivement entraîné vers la Montagne; mais, à part ses antipathies +individuelles, je pensais sincèrement qu'elle dépassait le but, et +qu'elle compromettait la République, notamment en se rapprochant des +hommes qui approuvaient le 15 mai et les journées de juin. Restait le +tiers-parti, et je dois l'avouer franchement ici: si la Montagne avait +parfois les entraînements de mon coeur, les élans de ma raison me +rapprochaient du tiers-parti. Mais qu'est-il, où est-il, que peut-il? +sinon attendre, pour sauvegarder le principe démocratique, en apportant, +suivant les circonstances, son faible contingent contre la réaction ou +les excès. Du reste, les mêmes antipathies que j'ai signalées, moins +violentes, mais non moins intenses, existaient, qui peut en douter? dans +son sein. + +Ces considérations, que je ne dois qu'effleurer (et c'est peut-être +trop de hardiesse), m'inspiraient tous les jours davantage le regret +de n'avoir pu lever l'obstacle qui m'avait fait préférer mon mandat au +service actif. En vérité, la direction donnée à nos armes en Italie me +prouvait que le nouveau gouvernement pouvait ordonner des opérations +militaires auxquelles, à aucun prix, je n'eusse voulu prendre part. Mais +on parlait aussi d'expéditions prochaines en Afrique, cette terre où se +sont formés tant de bons officiers. Le président, mes autres parents, +des amis plus ou moins clairvoyants m'engageaient fortement à faire +à mon corps _un acte de présence_ qui facilitât, disaient-ils, la +régularisation de ma position. On peut penser de moi ce que l'on voudra; +mais tous ceux qui connaissent un peu mes inclinations, mes habitudes et +mes antécédents, croiront sans peine qu'il n'aurait pas fallu me prier +longtemps pour me décider à faire une campagne, sans mon inconvenante +condition d'officier au titre étranger. Blessé que le gouvernement +d'un homme, à qui notre nom avait valu la première magistrature de +la République, me marchandât tant mon épaulette, je déclinai toute +proposition, et la prorogation de la Législative étant arrivée, je +retournai dans les montagnes des Ardennes belges, où j'avais fait +un long et tranquille séjour avant la révolution. Ce qui me navrait +surtout, c'était de voir des gens qui avaient eu leur place au soleil de +la monarchie, tandis que nous traînions dans l'exil une vie agitée ou +misérable; ce qui me navrait, dis-je, c'était de voir ces courtisans +obtenir les plus hautes faveurs, les emplois les plus lucratifs, tandis +qu'on me refusait, à moi, de servir modestement le pays suivant mon +aptitude, chose que j'ai toujours crue franchement aussi naturelle que +juste et méritée. + +Mon séjour dans mon ancienne retraite ne fut pas long: de nouvelles et +plus vives instances vinrent m'y relancer, et j'eus le tort de céder et +de revenir presque aussitôt à Paris. Elles y furent encore renouvelées, +et un jour même, à Saint-Cloud, on me témoigna tant de mécontentement +de mon hésitation que je dus croire vraiment qu'on n'attendait que cet +_acte de présence_ à mon corps pour réaliser le mirage de la miraculeuse +épaulette que je poursuivais depuis si longtemps. J'avais protesté à +satiété que je ne monterais pas une garde tant que je ne compterais +dans l'armée qu'au titre étranger; j'aurais dû, pour tous ces motifs, +maintenir ma résolution; mais ce qui enfin l'ébranla, ce fut la +perspective de la campagne qui se préparait dans le sud de la province +de Constantine. Il fut décidé que je serais envoyé en mission temporaire +auprès du gouverneur général de l'Algérie, et que d'Alger j'irais +rejoindre la colonne expéditionnaire aux ordres du général Herbillon. +Toujours mécontent de ma position exceptionnelle, j'avais, quoi qu'on +ait pu en dire, bien et dûment stipulé avec tout le monde, président, +ministres, intermédiaires officiels ou officieux, que j'allais en +Afrique pour n'y rester que le temps que je voudrais, pour en revenir +quand je le jugerais convenable, et pour n'y faire, au besoin, que +l'_acte de présence_ qu'on paraissait croire indispensable à la +régularisation de mon état militaire. J'étais loin de croire qu'on +contesterait un jour ces conventions, sans lesquelles je me serais +gardé d'accepter ma mission; mais si des preuves matérielles étaient +nécessaires, je pourrais produire des lettres que j'écrivis de Lyon, de +Marseille et de Toulon, à plusieurs de mes amis, avant de m'embarquer, +lettres dans lesquelles je leur parlais de mon retour à l'Assemblée pour +le 15 novembre, au plus tard. + +Le 1er octobre, jour de la reprise des travaux législatifs, j'assistai +à la séance, j'obtins un congé, et le lendemain, de bonne heure, je +quittai Paris par le rail-way de Tonnerre. Le 3, au soir, j'étais à +Lyon, le 4 à Avignon, le 5 à Marseille. Je partis presque immédiatement +pour Toulon, où j'arrivai pendant la nuit. Cette jolie ville était dans +la consternation, le choléra décimait les habitants, les hôtels avaient +été abandonnés par leurs propriétaires; à la _Croix de Malte_, je fus +reçu par le seul domestique qui restât dans la maison. Je passai la +journée du 6 à Toulon, et le 7, après midi, nous appareillâmes pour +Alger, à bord du _Cacique_, frégate à vapeur de l'État. + +Nous arrivâmes le 9 au soir. Je me rendis immédiatement chez le +gouverneur général, à qui je remis une lettre du président de la +République. Je reçus de M. le général Charon le plus gracieux accueil; +il voulut bien me retenir à dîner pour le soir même, et le jour suivant. +Le lendemain, avec le capitaine Dubost, aide-de-camp du gouverneur, je +visitai le magnifique jardin d'essai, où, entre autres merveilles, on +voit de grands massifs d'orangers; et la jolie campagne du brave général +Jusuf qui, malgré ses glorieux services, n'a pu obtenir son assimilation +à nos autres généraux. + +Le soir, j'assistai à une danse de ravissantes Moresques comme on n'en +voit qu'à Alger, et à une cérémonie religieuse très originale des nègres +de la ville, qui sont de vrais convulsionnaires. Je pris congé du +gouverneur, et le lendemain, au matin, je partis pour Philippeville, à +bord d'un petit pyroscaphe côtier, affecté au service des dépêches. Nous +côtoyâmes assez près de terre les montagnes encore verdoyantes de la +Kabylie; nous relâchâmes à Dellys, Bougie, Djidjeli, et le lendemain, 12 +octobre, nous étions à Stora. C'est une belle baie, où l'on trouve un +port sûr et spacieux, à une demi-heure de marche de Philippeville. Notre +pyroscaphe fut aussitôt entouré de plusieurs bateaux montés par de +nombreux marins. A leur costume, à leurs acclamations sympathiques, aux +coups de fusil et de pistolet dont ils me saluaient, je reconnus de +suite nos intrépides et habiles caboteurs d'Ajaccio qui, sur de frêles +embarcations non pontées, se hasardent à aborder aux côtes d'Afrique, +pour y mener la vie laborieuse qui leur permet de rapporter quelques +économies à leurs familles. J'allai à terre avec ces rudes et chers +enfants du peuple, et je me mis en route pour Philippeville, en +compagnie du capitaine Gautier, commandant la gendarmerie de la +province. Le chemin, taillé dans la montagne, suit les bords de la mer; +la vigoureuse végétation du sol d'alentour, couvert d'épais arbustes, me +frappa par son extrême ressemblance avec la Corse. A peu près à moitié +route, on trouve une magnifique batterie parfaitement entretenue. + +A Philippeville, où je passai la journée du 12, je me présentai chez +le commandant supérieur, M. Cartier, major du deuxième régiment de la +Légion étrangère, et je fis la connaissance du commandant Vaillant, +frère de nos deux généraux de ce nom, et savant naturaliste. Une +distance de vingt-deux lieues que parcourt une excellente route, +exploitée quotidiennement, comme en Europe, par un service de +messageries, sépare Philippeville de Constantine. Toutes les places +ayant été retenues, je louai une voiture et je partis le lendemain +de grand matin, avec l'excellent capitaine Gautier qui avait voulu +m'accompagner. Nous traversâmes les nouveaux villages de Saint-Antoine +et Gastonville, ce dernier peuplé de pauvres prolétaires parisiens +qui sont venus chercher un meilleur sort dans la colonisation, tache +difficile pour laquelle, malgré leur courage, ils n'ont ni la force, ni +l'aptitude nécessaires. Au camp d'El-Arrouch, je fus retenu à déjeuner, +de la manière la plus aimable, par MM. les officiers du 38e. Ils étaient +tristes de voir la garnison décimée par le choléra qui sévissait contre +elle, plus cruellement qu'à Philippeville et que sur aucun autre point +de la division territoriale. Après avoir relayé au camp de Smendou, nous +arrivâmes fort tard à Constantine. + +En l'absence du général Herbillon, parti à la tête de la colonne +expéditionnaire, M. le général de Salles, gendre de l'illustre maréchal +Valée, me reçut le soir même, avec cette parfaite et cordiale urbanité +qui le fait aimer de tous ceux qui l'approchent. Le lendemain, 14, grâce +à l'obligeant empressement de M. le capitaine de Neveu, chef du bureau +arabe, tous mes préparatifs de campagne, tentes, cantines, etc., étaient +terminés. Je fus vivement contrarié, et on le concevra sans peine dans +une telle circonstance, de n'avoir pu, malgré mes recherches, réussir à +me monter convenablement. Ce que je trouvai de moins mauvais, ce fut un +petit cheval indigène, vif, mal dressé, peu maniable et peu vigoureux, +dont je dus pourtant me contenter. + +Le 15 octobre, au point du jour, je quittai Constantine, pour rejoindre +la colonne. Mon escorte se composait du maréchal-des-logis Bussy et +de quatre cavaliers du troisième régiment de spahis, deux chasseurs +d'Afrique, Rouxel et Valette, un soldat du train des équipages, et +Gérard, mon fidèle domestique ardennais. + +Avant d'aller plus loin, il n'est peut-être pas inutile de donner ici +un rapide aperçu des causes qui avaient amené l'expédition à laquelle +j'allais prendre part, et des faits qui avaient précédé mon arrivée. + +Dans l'origine, la politique du gouvernement était de maintenir un +calme, au moins apparent, dans la province, en pesant le moins possible +sur les indigènes. Ce système, qui avait d'abord réussi, permettait +d'occuper avec le gros de nos forces les autres points du pays +plus agités. L'établissement de colonies agricoles sur la route de +Constantine à Philippeville vint tout à coup changer cet état de choses. +De tout temps, les communications entre ces deux villes avaient été +inquiétées par les kabyles; mais quelques attentats sur des hommes +isolés, et un surcroît d'activité pour notre cavalerie étaient +considérés comme des inconvénients de peu d'importance par l'autorité, +qui avait à dessein fermé les yeux, afin d'éviter de plus graves +complications. + +Lorsque nous eûmes nos colons à protéger, on voulut en finir avec la +Kabylie. Ce n'était point facile, et on paraissait oublier qu'une des +choses qui ont fait le plus de mal à l'Algérie, c'est ce penchant à +s'étendre continuellement et à occuper un trop grand nombre de points, +fût-ce avec des moyens insuffisants. Pour former les deux colonnes qui, +au mois de mai de l'année dernière, sous les ordres de MM. Herbillon et +de Salles, ont agi vers Bougie et Djidjeli, il avait fallu affaiblir les +garnisons du sud, au point qu'on m'a assuré que Batna était resté avec +500 hommes et Biscara avec 250. Les meilleurs officiers furent appelés +à faire partie de l'expédition; le brave et infortuné commandant de +Saint-Germain fut du nombre, et en son absence le commandement supérieur +de Biscara dut être confié à un capitaine. De ces mesures, dit-on, +est sortie la guerre que les dernières opérations de M. le colonel +Canrobert, aujourd'hui général, viennent de terminer. + +Une des causes principales des derniers troubles a été, sans aucun +doute, la trop grande multiplication des bureaux arabes destinés à +administrer les indigènes. Il y a inconvénient à intervenir de trop près +dans les phases intestines de l'existence des tribus. Dans le Hodna, par +exemple, la guerre a toujours existé, même du temps des Turcs. En pleine +hostilité aujourd'hui, demain les diverses tribus de ce territoire sont +réconciliées par leurs marabouts. Que nous importent ces dissensions, +surtout si l'expérience a prouvé qu'elles s'enveniment d'autant plus +que nous nous en mêlons davantage? Si, comme on l'annonçait, un nouveau +bureau arabe est établi à Bouçada, la neutralité cesse d'être possible; +l'officier français, appelé à se prononcer entre les deux partis, +tranche le différend ou le fait décider par ses chefs, et si une +soumission complète ne s'ensuit pas, en avant les colonnes! une +expédition devient indispensable. + +Gouverner l'Algérie, y exercer le commandement suprême, mais +n'administrer que les points qui jamais ne pourront se soustraire à +notre domination, telle est, en résumé, la politique que nous aurions dû +toujours suivre, si j'en crois mes impressions, et l'opinion des hommes +véritablement compétents. De puissants chefs arabes, même nous servant +mal quant à la rentrée de l'impôt, mais faisant respecter nos routes +et nos voyageurs, n'assureront-ils pas notre empire mieux que certains +caïds relevant plus directement de nous, mais qui révoltent à chaque +instant les populations par les concussions dont ils les accablent en +notre nom? Il serait d'une haute politique d'entourer de la plus grande +considération les chefs à notre service, et de les relever aux yeux de +leurs administrés, en leur laissant ce prestige de nationalité indigène +qui leur donne l'air de ne céder qu'à notre force invincible, tout en +nous aimant quand nous faisons le bien. Surtout, il ne faudrait pas +perdre de vue que quelque temps de paix consolide notre pouvoir mieux +que l'expédition la plus heureuse, et que si une longue période de +tranquillité générale était donnée à la colonie, l'Arabe, qui est +fataliste, commencerait à croire à la perpétuité de notre domination, et +se soumettrait définitivement en disant: Dieu le veut! + +Jetons maintenant un coup d'oeil sur l'état de la subdivision de Batna, +lors des derniers événements. + +En octobre 1848, M. le colonel Carbuccia, d'une des meilleures familles +de Bastia, avait succédé, dans le commandement de cette subdivision, à +M. le colonel Canrobert. Ce dernier venait de rendre un immense service, +en s'emparant, par un coup de main hardi, comme il sait en faire, du +dernier bey de Constantine, Ahmed. Cependant, nos ressources étaient +bien faibles pour maintenir, dans une si grande étendue de territoire, +tant de populations diverses. En effet, la subdivision de Batna +comprend ces montagnards de l'Aurès, toujours turbulents, le massif des +Ouled-Sultan, les Ouled-Sellem, les Ouled-Bouanoun, le Hodna, le Sahara +ou Désert, où se trouve la région des oasis, ou Zab, au pluriel Ziban. +Les Aurès venaient de massacrer ou de chasser les caïds nommés par +nous; la plupart des autres points du pays n'étaient soumis que de nom; +l'échec essuyé par nos armes en 1844 n'avait pas été vengé, et si une +révolte ouverte avait éclaté, les plus fâcheuses complications étaient à +prévoir. Dès lors, le colonel Carbuccia avait senti les difficultés de +cette situation et les avait fait connaître à son chef immédiat, M. le +général Herbillon, commandant de la province. En avril et mai 1849, le +colonel s'était vu contraint de parcourir le Hodna, à la tête d'une +colonne expéditionnaire, pour maintenir notre caïd Si-Mokran, dont les +Arabes avaient voulu se débarrasser. Notre autorité en fut momentanément +raffermie, une réconciliation apparente eut lieu, et des otages furent, +suivant la coutume, amenés à Batna. + +Dans le Sahara, par des circonstances favorables et fortuites, ou +peut-être à cause même de notre éloignement, les oasis le plus au sud, +Tuggurt et Souf, étaient dans les meilleures dispositions à notre égard. +Aussi, quand le kalifat d'Abd-el-Kader, Ahmed-bel-Hadj, a voulu, +en dernier lieu, traverser ce pays, pour se mettre à la tête de +l'insurrection, il a été repoussé avec perte par nos fidèles alliés +Ben-Djellal et Ben-Chenouf. + +Les habitants du groupe d'oasis qu'on appelle le Zab-Dahri, et dans +lequel est situé Zaatcha, ne vivaient, il y a peu de temps encore, +que de la culture du palmier, qui suffisait à leur nourriture et aux +échanges. Menacés sans cesse par les nomades, qui les pillaient et les +rendaient tributaires, leur sort était exceptionnellement malheureux. En +1845, sous le commandement de M. de Saint-Germain, ils commencèrent +à jouir d'une administration régulière et uniforme. Grâce aux +encouragements de cet officier supérieur, ils produisirent d'abondantes +céréales, et l'on peut dire que, quatre ans après, la misère avait +complètement disparu de leur territoire. Le but de M. de Saint-Germain, +qui voulait gouverner directement le pays, était de soustraire le Sahara +à la dépendance du Tell, dont il tire ses grains. Louable en lui-même, +sous le rapport de la civilisation, au point de vue politique ce plan ne +pouvait produire que de fâcheux résultats chez un peuple qui nous sera +encore longtemps et peut-être toujours hostile. + +Les Turcs connaissaient les Arabes au moins aussi bien que nous, et +certes ils se seraient gardés de rendre le désert indépendant du Tell. +La nécessité où sont les tribus sahariennes de venir, tous les ans, +s'approvisionner dans la région des céréales, est la meilleure garantie +de leur obéissance. Si elles nous mécontentent, leur compte est +bientôt réglé, et en cas de rébellion armée, nous pouvons leur fermer +complètement le Tell, et les obliger à recourir à des intermédiaires, ce +qui décuple pour eux le prix des denrées. Ce n'est d'ailleurs que dans +le Tell que ces tribus peuvent rencontrer, pour leurs dromadaires et +leurs moutons, des pâturages d'été, saison où le manque absolu d'eau +serait mortel aux troupeaux dans le désert. Cette dépendance du Sahara +envers la région des céréales est un fait tellement important qu'aucune +intrigue ou sédition de la part des nomades ne peut nous préoccuper +longtemps, placés qu'ils sont sans cesse sous l'inévitable coup d'une +répression pécuniaire, et même plus terrible, au besoin. Quatre passages +à travers une chaîne de montagnes qui court parallèlement à la mer, +conduisent du désert au Tell; à l'est, celui de Kinchila; à l'ouest, +celui de Soubila; ceux de Megaous et de Batna, au centre. Les deux +premiers sont en dehors de la direction que suivent les tribus. +Batna est fortement occupé par nous; quant à Megaous, notre caïd des +Ouled-Sultan y est établi et peut en défendre l'accès à tout venant qui +se serait attiré notre colère. Tout cela prouve encore une fois que +nous pouvons gouverner de loin les Arabes du Désert et abandonner cette +administration directe qui les avait enrichis, mais qui nous a créé des +obstacles tellement graves qu'il nous a fallu, pour les surmonter, tout +l'héroïsme de nos troupes. Voyons comment ils avaient surgi. + +La base de la gestion de M. de Saint-Germain, c'était l'égalité devant +l'impôt, et il n'avait voulu tenir aucun compte des privilèges des +marabouts, dans un pays pourtant où cette caste est aussi nombreuse +qu'influente. Il n'en fallait pas davantage pour nous faire des ennemis +irréconciliables de gens qui n'auraient pas mieux demandé que de nous +servir, si, comme les Turcs l'avaient fait avant nous, nous eussions +ménagé leur suprématie. En 1848, la contribution des palmiers qui +n'avait été, dans l'origine, que de 15 à 20 centimes le pied, fut tout +à coup portée, sans transition, à 50, soit que ces précieux végétaux +rapportassent leurs dattes ou qu'ils n'en eussent pas. Une mesure +financière aussi vexatoire était justifiée jusqu'à un certain point par +la nécessité où l'on était de fournir aux frais de fortifications de +Biscara, frais que le gouvernement central n'avait pas voulu couvrir; et +en effet, 120,000 francs, produit du nouvel impôt, furent affectés à +la construction de la casbah de cette oasis. Quoi qu'il en soit, un +prétexte d'insurrection était trouvé pour les marabouts que nous nous +étions maladroitement aliénés. Tous affiliés à la secte religieuse dite +des frères de Sidi-Ab-er-Rahmann, qui a de nombreuses ramifications +dans les Ziban, ils fomentèrent sourdement la révolte, à laquelle il ne +manqua désormais qu'un fait déterminant. + +L'administration directe de nos autorités militaires, et le nivellement +de l'impôt au préjudice des anciennes prérogatives des marabouts et +des familles nobles, voilà donc les causes principales de la dernière +guerre. Deux autres motifs, bien que secondaires, méritent d'être +mentionnés. D'une part, nos malheureuses discordes civiles avaient porté +leur fruit jusqu'au fond de la province de Constantine; de nombreux +naturels des oasis, connus sous le nom de Biskris, établis à Alger, où +la plupart font le métier d'hommes de peine, ne cessaient de mander aux +leurs, depuis la Révolution de Février, que chaque jour nos régiments +rentraient en France, que nous allions quitter l'Afrique, que nous nous +battions entre nous, et mille choses semblables. + +D'autre part, une des conséquences de notre administration directe était +d'annihiler complètement l'autorité du scheick El-Arab, qui avait été +jusqu'alors un sûr moyen de domination dans le désert. Deux familles +s'étaient trouvées, tour à tour, en possession de cette dignité, espèce +de grand vasselage, les Ben-Gannah et les Ben-Saïd. Les Turcs, suivant +les exigences de leur politique, les avaient alternativement élevées, et +il faut le dire, de leur temps le scheick El-Arab était réellement +le suzerain du Sahara, percevait les contributions, payait au bey de +Constantine la redevance exigée, administrait comme il l'entendait, et +garantissait ainsi de tout embarras le gouvernement suprême. En 1837, +après la prise de Constantine, les Ben-Saïd, dont le chef a été tué à +notre service, étaient en fonctions. En 1844, M. le duc d'Aumale leur +substitua les Ben-Gannah qui y sont encore; mais le titulaire actuel, +que je connais, et qui est décoré de la Légion d'honneur, a vu son +autorité tellement amoindrie que, pour ne citer qu'un exemple, il n'a +pu, lors de la dernière campagne et bien qu'il fût dans notre camp, +procurer au général Herbillon un seul espion à qui accorder créance. +Cependant, la part d'impôt, que ce scheick prélève annuellement à son +bénéfice, est de plus de 100,000 francs. + +Telle était la situation des choses, lorsque le départ de M. de +Saint-Germain et les détachements considérables exigés par l'expédition +de Kabylie décidèrent les mécontents à se prononcer. Bou-Zian, ancien +scheick de l'oasis de Zaatcha, annonça que le prophète, qu'il prétendit +avoir vu en songe, lui avait ordonné de réunir les croyants et de les +convier à la guerre sainte. Aussitôt, il sacrifie le cabalistique mouton +noir, et invite de nombreux affidés au banquet sacré, où il donne le +signal de l'insurrection. M. Séroka, jeune et vaillant officier du +bureau arabe de Biscara, se porte à Zaatcha, avec quelques cavaliers, +pour arrêter Bou-Zian et ses fils. Déjà ce fanatique était entre ses +mains, quand, attaqué à l'improviste, M. Séroka se voit contraint de +battre précipitamment en retraite, ramené à coups de fusil par toute la +population ameutée. Le lendemain, un détachement beaucoup plus fort est +repoussé à son tour, et la révolte gagne des proportions inquiétantes. +Bou-Zian en est le chef; c'est un homme de quarante ans, énergique, +intelligent, courageux, fameux tireur. Il n'était pas marabout; +mais depuis ses prétendus entretiens avec Mahomet, il avait joué le +personnage religieux, et il jouissait d'une réputation de sainteté bien +établie. + +Tout porte à croire que si M. de Saint-Germain avait pu rentrer +immédiatement à son poste, et diriger de suite un bataillon sur Zaatcha, +il aurait eu beau jeu de cette levée de boucliers. Malheureusement, +l'expédition de Kabylie obligea le général Herbillon à le retenir, avec +mille hommes placés sous ses ordres, et lorsque, avec ces troupes, il +fut de retour à Batna, le 5 juillet, l'insurrection avait fait de grands +progrès. Le Sahara tout entier s'agitait à la voix de ses marabouts; +les montagnards des Aurès étaient en pleine rébellion; notre caïd des +Ouled-Sultan avait trouvé la mort en défendant notre souveraineté +ébranlée; enfin, les Ouled-Denadj, révoltés contre leur chef Si-Mokran, +avaient enlevé sa _smala_ et blessé dangereusement son fils Si-Ahmed. Ce +brave et intéressant jeune homme, doué de la figure la plus distinguée, +est notre grand partisan, il a visité Paris, parle un peu français, et +se trouve heureux, dit-il, d'avoir pu sceller de son sang sa fidélité à +notre drapeau. Sur sa poitrine la croix de la Légion d'honneur serait +bien placée. + +Pour avoir raison des insurgés qui jetaient le trouble dans la +subdivision territoriale placée sous ses ordres, M. le colonel Carbuccia +prit lui-même le commandement de la colonne de 1,500 hommes qui, le +6 juillet, quitta enfin le chef-lieu, avec six obusiers de douze +centimètres. Le 9, avant le jour, une tribu redoutée, les Ouled-Sahnoun, +nos ennemis irréconciliables, étaient rasés de fond en comble. Le 15, +la colonne arrivait à Biscara, où l'on pensait généralement que +l'apparition seule de nos forces et, tout au plus, la menace de détruire +les palmiers suffiraient à réduire l'ennemi. + +Sous l'impression de ces données inexactes, le colonel Carbuccia se +présenta devant Zaatcha, dans la nuit du 15 au 16. Il reconnut en +personne les abords de la place et put se convaincre des graves +difficultés de son entreprise. Cet excellent officier eut raison de ne +pas s'exposer aux énormes inconvénients d'une retraite sans combat, et +ne consultant que son courage, il ordonna l'attaque. + +Deux colonnes de 450 hommes chacune abordèrent vigoureusement les +Arabes, et au bout de deux heures de lutte très vive, par une chaleur +de 59°, ils les avaient refoulés, de jardin en jardin, jusque dans +l'enceinte crénelée du village. Là, nos bons soldats furent arrêtés par +un obstacle matériel, un fossé de cinq mètres de large, qu'on ne put +franchir sous le feu d'un ennemi invisible. Les obusiers de douze +centimètres ayant été insuffisants pour entamer un mur à soubassement en +pierres cyclopéennes du temps des Romains, il fallut se retirer, après +de longs efforts proclamés héroïques par l'armée d'Afrique tout entière. + +Dès lors, la révolte gagna de proche en proche, même en dehors des +Ziban, et la défection de Sidi-Abd-el-Afid, chef de la redoutable +secte religieuse des Ghouans, vint mettre le comble aux dangers de +la situation. Heureusement, en apprenant cette nouvelle, le colonel +Carbuccia, revenu à Batna, se hâta d'en faire partir pour Biscara le +seul bataillon qu'il eût de disponible. Bien que ce bataillon fût d'un +faible effectif et n'amenât qu'une pièce d'artillerie, il permit à M. +de Saint-Germain, resté au commandement de Biscara, d'entreprendre la +brillante affaire du 17 septembre, dont tous les journaux ont retenti, +et où ce vaillant officier trouva une mort glorieuse. + +Les choses étaient dans cet état, lorsque M. le général Herbillon quitta +Constantine, pour commander en chef l'expédition à laquelle j'allais +prendre part. Arrivé le 7 octobre devant Zaatcha, il livrait le 20 un +premier assaut, soutenu avec succès par les Arabes, malgré l'invariable +bravoure de nos soldats. + +On a vu que le 15, de bon matin, j'étais parti de Constantine. Après +quelques heures de marche, nous fîmes halte à la fontaine du Bey. Dès la +veille, j'avais fait connaissance avec le sirocco, une des conditions +les plus incommodes de la guerre d'Afrique. Nous nous rafraîchîmes +copieusement à une belle source d'eau vive, et tandis que nos chevaux +mangeaient l'orge, qu'on déchargeait les mulets, et qu'on retirait +des cantines notre frugal déjeuner, je m'amusai à chasser des bandes +nombreuses de gangas, que je trouvai très farouches, pour une contrée +aussi déserte. + +Nous arrivâmes de bonne heure à l'étape d'Aïn-Mélilla, où ma tente +fut bientôt dressée près de la fontaine. Les eaux abondantes qui en +découlent, forment un long marais qui s'étend de l'est à l'ouest et qui, +par sa végétation et les oiseaux aquatiques qui le peuplent, égaie un +peu la triste vallée où nous nous trouvions. Elle est surplombée de deux +montagnes arides qui semblent s'observer, et les Arabes de la tribu +voisine nous assurèrent, sans perdre leur sérieux, qu'à certains jours, +les deux colosses de granit s'avancent l'un vers l'autre dans la plaine +et s'entrechoquent dans une lutte fantastique. Ces braves gens à +imagination poétique s'appellent les Smouls, et comptent parmi nos plus +sûrs alliés. Un de leurs chefs, à figure biblique encadrée dans un +bournous blanc comme neige, vint me saluer et m'offrir la _diffa_. Elle +consistait dans un grand plat de bois, à pied, comblé de _couscous_ et +de viandes. Ce chef me dit qu'il savait que j'étais non-seulement le +frère du sultan des Français, mais le fils d'un prophète, et qu'il +n'avait rien à me refuser. J'usai de son hospitalité, en lui demandant +du lait qu'il nous procura aussitôt, et que l'ardeur produite par le +sirocco nous rendit extrêmement agréable avec du thé. La nuit, des +voleurs de chevaux vinrent rôder autour de nos tentes; mais les chiens +des _douairs_ voisins firent un tel vacarme qu'ils les éloignèrent. +Réveillés par leurs aboiements, nous entendîmes dans le lointain le +rugissement d'un lion. Cette première étape, par son originalité +romanesque, ne fut pas sans charme; de Constantine à Aïn-Mélilla il y a +quarante-deux kilomètres. + +Dès que le jour parut, nous pliâmes bagage, et après quelques heures de +marche assez vive, nous fîmes notre grande halte sur les bords du marais +d'Aïn-Feurchie. Le gibier, dans cet endroit, foisonne, mais il est très +défiant; le pays, tout à fait découvert, ne permet pas qu'on l'approche; +je poursuivis inutilement deux grands et magnifiques oiseaux du genre +des outardes. Continuant notre route, nous passâmes entre deux lacs +salés qu'on appelle la _Sebka_. Dans cette saison, l'eau qui s'en était +entièrement retirée, laissait à découvert une vaste plaine de sel, +dont le blanc bleuâtre, sillonné de sentiers frayés par les indigènes, +rappelait ces contrées septentrionales couvertes de neige, et où le +soleil brille après une forte gelée. Nous rencontrions souvent des +bandes d'Arabes, parmi lesquels des Sahariens qui, poussant devant eux +leurs dromadaires chargés de sacs de grains, regagnaient le désert. Nous +remarquâmes une femme qui, sur un cheval, entourée jusqu'à la ceinture +de paquets de toutes sortes, se voila le visage quand nous parûmes. +Trois autres femmes très laides la suivaient à pied. Le soin qu'avait +pris la première de se cacher la figure à notre approche fait présumer, +contrairement à ce qu'on croirait en Europe, qu'elle était jolie; ses +yeux l'étaient certainement, car tout en se dérobant à notre curiosité, +elle avait soin de nous darder des oeillades assassines. Je la saluai +en passant auprès d'elle, mais je n'en obtins qu'un dédaigneux silence. +Avant le coucher du soleil, nous étions à l'étape d'Aïn-Yagout, distante +de soixante-seize kilomètres de Constantine. + +L'administration militaire a fait ici bâtir un bel abreuvoir et une +grande maison de plain-pied qui sert, en même temps, d'auberge et de +poste retranché. Je fus reçu par un sergent allemand de la Légion +étrangère, à qui en était confiée la garde. Les Arabes, pour lesquels +l'abreuvoir est d'une grande utilité, l'entouraient, en foule, hommes et +femmes de différents _douairs_. Je me mêlai un instant à eux, et je +pus remarquer que les événements qui s'accomplissaient avaient leur +influence sur ces populations, et qu'une partie, du moins, était déjà +ouvertement hostile à notre domination. + +Le lendemain, nous étant mis en marche sous un soleil ardent, nous fîmes +notre halte et notre déjeuner à l'ombre de rochers gigantesques; après +quoi, nous quittâmes enfin la zone brûlée et sans bois que nous suivions +depuis Constantine, pour entrer dans celle couverte d'une végétation +vivace qui entoure Batna. A peu de distance de ce chef-lieu, nous nous +arrêtâmes à un beau moulin qui fournit les farines de la garnison, et +qui était gardé par un détachement du 5me bataillon de chasseurs à +pied. Au moment où nous reprenions notre marche, je vis accourir à ma +rencontre un groupe d'officiers du 2me régiment de la Légion étrangère +qui, M. le lieutenant-colonel de Caprez en tête, me firent le meilleur +accueil. Avec eux, je retrouvai M. Pichon, lieutenant aux chasseurs +d'Afrique, que j'avais connu à Paris, où nous eûmes ensemble le bonheur +de rendre moins graves les suites d'un duel inévitable entre deux +vaillants officiers, porteurs de deux des plus beaux noms de l'époque +impériale. + +En causant avec ces braves, je fus bientôt rendu à Batna, création de +nos soldats, qui prend déjà les proportions d'une petite ville. +Un simulacre d'enceinte, inachevée, et qui n'offrirait pas grande +résistance en Europe, paraît devoir suffire à la garantir, au besoin, +de toute attaque de la part des Arabes. Par ordre de M. le colonel +Carbuccia, en ce moment à la colonne expéditionnaire, son logement fut +mis à ma disposition par M. le lieutenant-colonel de Caprez, qui m'en +fit les honneurs avec une charmante cordialité. Je commençai, dès +lors, à sentir les effets de l'hospitalité, vraiment corse, du colonel +Carbuccia et de sa vive amitié, qui ne s'est point démentie, et qui a +été pour moi une consolation, au milieu des avanies que j'ai essuyées. + +J'eusse voulu poursuivre ma route le lendemain, mais M. de Caprez, +commandant intérimaire, ne crut pas devoir me laisser partir avec une +aussi faible escorte, et il me prescrivit d'attendre au surlendemain, 19 +octobre, le départ d'un convoi, dont il m'accorda le commandement. Cette +précaution était bien loin d'être superflue. La province tout entière se +trouvait dans une agitation extrême. Non-seulement des meurtres sur des +hommes isolés avaient eu lieu, même sur la route de Constantine que nous +venions de parcourir, mais les montagnards des Aurès, dont le territoire +s'étend presque aux portes de Batna, s'étaient montrés en force dans la +vallée de Lambesa, à une très petite distance de la place. Lambesa est +une ancienne ville romaine, dont les ruines sont d'un grand intérêt pour +les archéologues. Dans des fouilles dirigées par le colonel Carbuccia, +on y a trouvé des objets extrêmement intéressants, et particulièrement +des statues d'un très beau style que j'ai vues à Batna. C'est sur +les débris de cette vieille résidence des maîtres du monde que le +gouvernement se propose de fonder la colonie où doivent être transportés +les malheureux combattants de juin. Ni les matériaux, pierres et bois, +ni des eaux abondantes, ni un sol fertile sous un climat sain, ne +manqueront aux nouveaux colons. Puissent ces avantages adoucir leur +sort, et leur rendre moins cuisants les regrets de l'exil! + +J'employai la journée du 18 à visiter tout ce que Batna renferme de +remarquable. La population civile m'a paru commerçante, industrieuse et +prospère. Des boutiques bien assorties, un établissement de bains, des +plantations très productives, dénotent les progrès qu'en persévérant +dans son travail elle est appelée à faire tous les jours. Les +établissements militaires, magasins, casernes, hôpitaux, sont dignes +d'attention. Les charpentes de ces divers bâtiments sont toutes en bois +de cèdre, que l'on retire d'une belle forêt qui couronne la cime d'une +montagne voisine. Le cèdre ne justifie pas, du reste, sa réputation, et, +en Algérie du moins, il paraît qu'il se détériore en peu de temps. + +Dans la visite que je fis aux hôpitaux, je m'entretins avec plusieurs de +nos blessés qui revenaient de la colonne du général Herbillon, et ce ne +fut pas sans émotion que je reconnus parmi eux un garde mobile, jeune +Parisien engagé depuis peu dans la Légion étrangère. Il avait reçu toute +la décharge d'un tromblon; couvert de blessures, il ne s'inquiétait +que de son frère, volontaire comme lui, et qu'il avait laissé dans les +Ziban; heureusement, l'officier de santé répondait de sa guérison. + +Le 19 octobre, après avoir pris les ordres de mon lieutenant-colonel, je +dis mon lieutenant-colonel, puisque je savais déjà que j'étais destiné +au commandement du 3e bataillon du 2e régiment de la Légion étrangère; +après avoir pris les ordres de ce vieux serviteur de la France, je +partis avec la cavalerie du convoi. M. le lieutenant-colonel de Caprez +est Suisse de naissance, et il tient de sa nation tout ce qu'elle a +d'éminemment militaire dans son généreux dévouement. Il me fit l'honneur +de m'accompagner jusqu'à une certaine distance de la place. L'infanterie +nous avait précédés, sous le commandement d'un jeune lieutenant normand +du 8e de ligne, M. Wolf, relevant à peine d'une blessure, et mort d'une +belle mort, peu après, à la prise de Nara par M. le colonel Canrobert. + +Le convoi se composait de trois cents mulets de charge, accompagnés +d'autant de conducteurs arabes, et portant soixante-dix mille rations, +outre quelques munitions de guerre. L'escorte placée sous mes ordres +n'était que de vingt-huit fantassins de la Légion et trente-sept +cavaliers, chasseurs d'Afrique et spahis. MM. Conseillant, +sous-intendant militaire, et Dubarry, officier de santé, voyageaient +avec nous. Malgré le voisinage des monts Aurès, la route de Batna à +El-Ksour, première étape vers Biscara, n'avait pas encore été inquiétée; +nous y arrivâmes sans encombre. C'était un poste en maçonnerie, encore +en construction, et situé près d'une source qui ne tarit point. Un petit +détachement de la Légion, commandé par le lieutenant Sarazin, y tenait +garnison. Nous plantâmes le piquet; je pris quelques précautions pour +la nuit, et le lendemain, à quatre heures du matin, je fis battre _le +premier_. Les tentes furent bientôt abattues, et le café pris. La +distribution de café est une excellente innovation, qui plaît beaucoup +au soldat et qui, sous ce climat, parait être très favorable à son +hygiène; elle est due, si je ne me trompe, à M. le général Lamoricière. +Chaque homme a dans son sac sa petite provision de café moulu et mêlé +au sucre en poudre; instantanément, dans une gamelle ou dans le premier +récipient venu, la boisson est préparée, souvent même à froid. Cela ne +devrait pas empêcher, ce me semble, de distribuer journellement aux +soldats une ration d'eau-de-vie; versée dans leurs bidons, elle en +corrigerait l'eau qui, la plupart du temps, saumâtre et malsaine, +occasionne des diarrhées qui dégénèrent fréquemment en dysenteries, +affaiblissent et démoralisent un grand nombre d'hommes dans toute +colonne en marche. A ce sujet, qu'il me soit permis de signaler une +économie mal entendue, un fait condamnable et pernicieux que j'ai +observé. En Afrique, le vin qu'on peut se procurer en campagne, chez +les cantiniers et même dans les places de second ordre, est cher +et détestable; le vin bleu des barrières de Paris est un nectar en +comparaison; cependant, personne, à quelques rares exceptions près, n'en +a de meilleur, et vraiment c'est pénible de voir tant de braves gens, +qui n'épargnent ni leurs sueurs ni leur sang, s'empoisonner, lorsqu'il +serait si facile à l'administration de leur fournir du bon vin à un prix +raisonnable. Il lui suffirait d'avoir, comme cela se pratique pour les +ambulances, du vin de distribution dont la qualité serait garantie dans +l'adjudication au fournisseur; on le céderait aux hommes au prix de +revient. + +Le _rappel_ battu, nous partîmes en nous éclairant, bien qu'il n'y eût +pas de probabilité que nous fussions attaqués ce jour-là. Deux spahis +ouvraient la marche, suivis, à peu de distance, d'un brigadier et quatre +cavaliers; cent cinquante pas derrière ceux-ci, venaient la moitié de +l'infanterie, le convoi, sur un grand front, quand le passage des lits +desséchés des torrents n'obligeait pas à le réduire, le reste des +fantassins, la cavalerie, et un peu plus loin, en arrière-garde, un +sous-officier et quatre cavaliers; enfin, deux autres spahis fermaient +la marche, et quatre chasseurs à droite et à gauche la flanquaient. +Cette petite colonne était très originale et pittoresque, dans une +plaine sauvage jalonnée de ruines d'anciens postes romains. Pour +l'empêcher de s'allonger, nous faisions, toutes les heures, une halte de +cinq minutes, et malgré les prescriptions réglementaires, je permis aux +fantassins de déposer les sacs sur des mulets haut le pied, attention à +laquelle nos soldats sont très sensibles. + +Nous arrivâmes de bonne heure à la rivière des Tamaris, où nous fîmes +notre grande halte. Ce lieu est célèbre par les fréquentes embuscades +des Arabes. Tandis que nous déjeunions, nous vîmes arriver une +évacuation de nos blessés, parmi lesquels étaient MM. Marinier et +Thomas, capitaines dont l'état nous inspira, pour leur vie, de vives +inquiétudes. Ils venaient de Biscara, sous l'escorte d'un détachement de +chasseurs d'Afrique. M. Hamme, officier commandant, portait l'ordre de +faire rétrograder, avec les blessés, les troupes que j'amenais de Batna. +Je renvoyai donc mon escorte, hormis M. Bussy, les deux chasseurs et +deux des spahis que j'avais pris à Constantine, les deux autres étant +restés malades à Batna, et je me remis en route avec M. Hamme, dont le +détachement faisait partie de l'escadron du capitaine Vivensang, qui +nous attendait à El-Kantara. + +En quittant la rivière des Tamaris, et à mesure qu'on avance vers le +sud, le pays, d'abord ondulé et encore couvert de quelque végétation, se +montre tout à coup abrupte, stérile et montagneux. On arrive ensuite à +un défilé rocailleux qui aboutit au passage d'El-Kantara, où une petite +rivière torrentielle s'ouvre une étroite issue entre deux hautes +montagnes d'une pierre rougeâtre, sombres, dépouillées et taillées à +pic. C'est sur ce cours d'eau, au lit profondément encaissé, qu'est jeté +un pont de construction romaine, dont la solidité a bravé le temps et +les crues, et donné un nom à la localité, car El-Kantara en arabe veut +dire le pont. A la sortie de ce passage, le regard, fatigué de s'arrêter +sur les roches décharnées qui l'enserrent, est frappé d'un spectacle +magique; un vaste horizon apparaît sans transition, et au débouché même +du défilé, une verte oasis de palmiers offre ses ombrages et ses fruits, +tandis qu'au delà, comme en deçà, le sol est infertile et escarpé. + +Ici, je dus remarquer que, malgré leur bravoure et leur fanatisme, les +Arabes ne savent pas toujours profiter des avantages du terrain. Il est +certain que, dans tout autre pays de montagnes, en Corse, en Grèce, +en Catalogne ou dans le Tyrol, une poignée de tireurs eût suffi pour +disputer le passage même à des forces considérables, et sans convoi, +dans une gorge aussi bien disposée pour la guerre de chicane. + +M. le capitaine Vivensang, qui était venu à notre rencontre, nous +conduisit où campaient ses chasseurs. Les deux détachements réunis, nous +disposions d'une soixantaine de sabres, qui, en rase campagne, valaient +au moins, comme on sait, et comme on verra par la suite, un nombre +décuple d'Arabes. Sans doute, nous avons en France de beaux et bons +régiments, mais il n'en est point qui satisfassent autant que cette +admirable cavalerie de chasseurs d'Afrique l'observateur consciencieux +qui aime à voir les agents de guerre véritablement appropriés à leur +destination. Le soir, dans la tente du capitaine, je soupai gaiement +avec les officiers, MM. Hamme, Chabout et Lermina. La soupe à l'oignon +ni le vin bleu ne furent dédaignés. Du reste, le caïd de l'endroit, +revêtu d'un bournous d'investiture, c'est-à-dire rouge, donné par nos +autorités, nous fit apporter des poules, des oeufs et des oranges +amères. + +Le 21, au lever du soleil, nous pliâmes bagage et nous fîmes filer aussi +lestement qu'on put nos mulets arabes et leurs conducteurs. La route ne +nous offrit rien de particulièrement remarquable, si ce n'est une roche +de l'aspect le plus bizarre, imitant à s'y méprendre, même à une faible +distance, les ruines d'un château féodal. A la grande halte, nous +chassâmes, le capitaine et moi, aux bords d'une rivière couverts de +lauriers roses, et, malgré l'avis qu'on nous avait donné que nous +rencontrerions l'ennemi avant d'être à El-Outaïa, nous arrivâmes sans +encombre, après quelques heures de marche, à cette misérable oasis, +dont les plantations ont été complètement détruites par Ahmed, bey de +Constantine. Nous nous trouvions à environ deux cents kilomètres de +cette ville, et à trente seulement de Biscara. + +Le caïd et le maréchal-des-logis des spahis bleus du Désert, cavaliers +irréguliers qui font pour nous le service de la correspondance, vinrent +nous recevoir. Ce maréchal-des-logis, qui s'appelle Déna, est un ancien +chef de parti, autrefois la terreur du pays, qu'il parcourait en +rançonnant, à la manière des Bédouins, les voyageurs; au demeurant, +brave et fidèle à ses engagements, il nous a été très utile, et je +devais en avoir bientôt la preuve. + +Pendant que les chasseurs dressaient les tentes et rangeaient les +chevaux, je pris mon fusil et je me mis à poursuivre des ramiers, dont +nous voyions de toute part d'innombrables volées. Ces oiseaux n'ont rien +perdu en Afrique de la ruse qui les caractérise en Europe; aussi, ennuyé +de ne pouvoir en approcher, je m'arrêtai à une source où les femmes de +l'oasis venaient remplir leurs cruches. Une seule, parmi ces Rébecca, +justifiait la réputation de beauté qu'on accorde indûment au sexe +d'El-Outaïa. C'était une jeune fille presque blanche, légèrement +tatouée, aux yeux de jais, aux dents de perles, aux formes sveltes et +arrondies, qu'un _haïk_ couvrait à peine. Sans doute, le sentiment +qu'elle paraissait avoir de ses charmes la rendait moins sauvage; car, +tandis que ses laides compagnes me faisaient des yeux d'hyène, elle +sourit doucement à mon salut, tant il est vrai que l'instinct de la +coquetterie n'abandonne jamais complètement les femmes d'aucun pays. + +Mon brave et excellent compagnon, M. Bussy, qui parle la langue du pays +comme un Arabe, et qui, avec son activité accoutumée, avait été aux +renseignements, m'avertit qu'on avait connaissance de l'ennemi. +Évidemment, la journée du lendemain ne se passerait pas sans le voir. +Le soir, en soupant avec les officiers, il fut convenu de commander +quelques cavaliers de Déna, qui, par la connaissance qu'ils ont des +moindres plis du terrain et des ruses de leurs compatriotes, sont de +précieux éclaireurs, qui devaient nous prévenir en cas d'embuscade. + +Le _boute-charge_ des chasseurs nous réveilla à la pointe du jour. Une +heure après, on sonna à cheval, et avec la moitié de notre monde en tête +et le reste en queue du convoi, nous nous avançâmes dans la plaine, +précédés de nos spahis bleus. Le chemin suit cette plaine, ou plutôt +cette vallée, jusqu'au col de Spha, gorge étroite où l'on traverse la +dernière chaîne de l'Atlas, limite du Désert, au-delà de laquelle, à +une petite distance, se trouve Biscara. Le sol, généralement uni, d'un +aspect sauvage et dominé au loin par des montagnes de sel, est relevé +par-ci, par-là, de quelques mamelons isolés, et coupé de ravins ou de +lits de torrents desséchés, très propres aux embuscades. Nous savions +à n'en pas douter que Si-Abd-el-Afid, ce marabout influent des monts +Aurès, qui, au mois de septembre dernier, avait été frotté d'importance +par l'infortuné commandant Saint-Germain, était aux aguets avec un +_goum_ nombreux. Deux ou trois jours avant, ces partisans avaient +assassiné un chasseur et deux spahis à l'entrée du col de Spha, où nous +vîmes le sol encore rougi de leur sang. On prétendait aussi que nous +aurions affaire à des fantassins qu'on avait vus, disait-on, postés dans +le défilé, ce qui nous aurait embarrassés quelque peu, attendu que nous +n'avions pas nous-mêmes une seule baïonnette; mais dans la plaine, quel +que fût le nombre des ennemis, la valeur éprouvée de nos bons chasseurs +et le prestige de leur uniforme nous garantissaient, de gré ou de force, +le passage du convoi. On va voir si nous nous trompions. + +Le manque absolu d'eau ne nous avait pas permis de faire de grande +halte. Une harde de gazelles venait de partir, et je faisais remarquer à +un de mes voisins que, dans un autre moment, la nature du terrain +nous eût invités à les poursuivre, lorsque je fus frappé de l'aspect +singulier de deux mamelons isolés et rapprochés qui, à l'endroit où +nous étions, masquaient le débouché du col, situé à un petit intervalle +derrière eux. J'observai que, suivant toutes les probabilités, là devait +être l'embuscade. Elle y était, en effet; mais, en nous voyant avancer, +l'ennemi avait filé doucement par la droite, et gagné le lit d'un +torrent à notre gauche. Nos spahis bleus, s'en étant approchés avec +précaution, le fusil haut, firent tout à coup demi-tour et revinrent +vers nous au galop. Le premier arrivé nous dit en arabe, en montrant +du doigt le lit du torrent: le goum de Si-Abd-el-Afid est là. Nous +n'aperçûmes rien d'abord. Cependant, ayant fait filer l'avant-garde +et le convoi, ce qui ne fut pas fait sans peine, je restai avec M. +Vivensang et deux autres officiers à l'arrière-garde. Nous n'avions, +en définitive, qu'une trentaine de chevaux, et bientôt nous vîmes, à +quelques cents mètres de nous, sortir successivement d'embuscade un +grand nombre de cavaliers ennemis, qui se rangèrent en assez bon ordre +_de l'autre côté du ravin_. Cette circonstance me fit penser de suite +qu'ils n'étaient pas décidés à nous aborder, et qu'ils nous redoutaient, +bien qu'ils fussent au moins deux cents. Quelques chefs, plus hardis ou +mieux montés que les autres, caracolaient sur nos flancs, et venaient +faire la _fantasia_ un peu plus près de nous; mais lorsque, avec le +capitaine et Bussy, je m'avançai pour les reconnaître, plusieurs groupes +se détachèrent du gros de la troupe et fuirent vers les montagnes. Nos +chasseurs, qui ne comptent jamais leurs ennemis, voulaient les charger, +et je ne doute pas que ce n'eût été avec succès; mais le soin du convoi +confié à notre garde nous prescrivait impérieusement de le rallier; +d'autant plus que nous ne savions pas jusqu'à quel point il pouvait être +vrai qu'une embuscade de fantassins nous attendait au col. Nous serrâmes +donc sur le convoi; les Arabes nous suivirent, mais à une distance +respectueuse. + +Déjà l'avant-garde, les mulets et leurs conducteurs étaient engagés dans +le défilé. C'était curieux de voir l'empressement de nos Arabes, à qui +la peur d'avoir le cou coupé par les Aurès faisait faire des prodiges +de diligence, qu'avec la meilleure volonté du monde il nous aurait été +impossible d'obtenir d'eux dans un autre moment. Quoi qu'il en soit, +nous effectuâmes le passage sans autre accident; seulement, une heure ou +deux après, l'ennemi massacra et mutila horriblement de pauvres colons +qui avaient commis l'imprudence de s'aventurer seuls sur ce chemin. +Les fantassins qu'on avait aperçus sur la hauteur n'étaient pas des +partisans de Si-Abd-el-Afid, mais un petit poste de nos auxiliaires, que +le commandant supérieur de Biscara y avait établi, pour signaler ce qui +se passait au-delà du col. + +Trente chasseurs avaient tenu en respect deux cents cavaliers arabes! +Ce fait me parut d'autant plus frappant que les adversaires, à qui nous +avions eu à tenir tête, sont bien loin d'être des lâches. Il prouverait +une fois de plus, s'il en était besoin, l'avantage d'avoir des corps +d'élite, aguerris, redoutés de l'ennemi, et sans lesquels, j'en suis +convaincu, il n'est point d'organisation militaire parfaite. + +A la sortie du défilé, nous trouvâmes un détachement de cavalerie qui +venait à notre rencontre, et qui aurait pu nous être d'un grand secours, +si le combat s'était engagé. Nous gagnâmes bientôt le nouveau camp +retranché de Raz-Elma, construction remarquable qui commande la source +d'où jaillissent les eaux de l'oasis de Biscara, ce qui nous donnerait, +en cas de révolte, la faculté de les détourner et de ramener ainsi les +habitants à l'obéissance. C'est à travers un bois de palmiers chargés +de leurs régimes dorés, que nous atteignîmes le village et la casbah, +résidence du commandant supérieur. De nombreux Arabes des deux sexes +cueillaient paisiblement les dattes, sans avoir l'air de songer à la +lutte mortelle dont le bruit pouvait retentir jusqu'à eux, engagée +qu'elle était à quelques lieues de là, entre leurs coreligionnaires et +nous. C'est le caractère de ce peuple de ne se prononcer qu'au moment +d'agir, et ce n'est pas un mince avantage pour lui, dans la condition +d'infériorité où il se trouve. + +Grâce toujours à la prévenante courtoisie de M. le colonel Carbuccia, +le logement qu'habitait de son vivant M. de Saint-Germain fut mis à ma +disposition. La casbah était remplie de blessés et de malades, à qui +le capitaine Bouvrit, commandant supérieur, et nos officiers de santé +prodiguaient les soins les mieux entendus. J'allai porter à ces braves +l'expression de ma sympathie, et comme représentant du Peuple, celle +du pays tout entier. Parmi eux, je serrai la main, avec une profonde +émotion, au commandant Guyot du 43e de ligne, fils du général comte +Guyot, et filleul de l'empereur. Ma présence parut produire sur lui une +vive impression; bien qu'il fût dangereusement blessé, je ne prévoyais +pas alors la catastrophe qui devait terminer sa noble existence et +replonger dans le deuil une famille qui a si largement payé sa dette à +la patrie. + +A Biscara, je rencontrai également M. Séroka, jeune officier de la +Légion, dont j'ai déjà parlé, et qu'un bonheur inespéré me faisait +trouver en pleine convalescence, bien qu'il eût eu le cou traversé d'une +balle, de la même balle qui avait frappé le colonel du génie Petit, dont +toute l'armée déplore la perte. + +Le lendemain au matin, avec une escorte d'une vingtaine de chasseurs, je +partis pour le camp du général Herbillon. Désormais, nous voyagions dans +le Sahara. Le sable, où nos chevaux enfonçaient parfois jusqu'au genou, +nous l'aurait dit assez, à défaut de l'aspect tout différent du pays. +Zaatcha se trouve à sept ou huit lieues de Biscara. Nous avions tourné +à l'ouest; à gauche nous apercevions le désert, dont la monotonie n'est +interrompue que par les palmiers des oasis se montrant de temps en +temps à l'horizon. A droite, l'extrême Atlas élève, comme une enceinte +continue du Tell, sa croupe décharnée et dépourvue de toute végétation, +étayée, en guise de contre-forts, par d'énormes masses de sable que le +sirocco y amoncelle. + +A une lieue du camp, je piquai des deux, et je ne fus pas longtemps sans +l'apercevoir. M. le colonel Carbuccia, venu à ma rencontre avec quelques +officiers de son régiment, me conduisit à sa tente, et de là à celle +du général qui m'accueillit très bien. Celui-ci me confirma qu'il me +destinait au commandement d'un bataillon de la Légion, ce qui n'était +pas absolument ce qu'on m'avait promis à Paris. Le 1er régiment de la +Légion étrangère, auquel j'appartenais, était dans la province d'Oran; +il n'y avait devant Zaatcha que deux faibles bataillons du 2e, dont M. +Carbuccia est colonel. Je me félicitais d'ailleurs de servir sous les +ordres d'un Corse qui déjà m'avait donné des marques de sympathie. Le +soir même, devant le régiment assemblé, il me fit reconnaître en +qualité de chef du 3e bataillon, dont l'effectif était de trois cent +quarante-huit hommes, non compris les officiers. Le 1er bataillon, aux +ordres de M. le capitaine Souville, était encore plus faible; il ne +comptait que deux cent quatre-vingt-quinze hommes, et je ne m'éloigne +pas de la vérité en disant que nous n'avions, en tout, qu'un officier, à +peu près, par compagnie. + +La colonne campait sur plusieurs lignes, dans un terrain sablonneux +et ondulé, dont l'état-major et l'ambulance occupaient les points +culminants. Leurs tentes étaient adossées à de grands rochers. A quatre +cents mètres environ du front de bandière coulait un ruisseau aux eaux +saumâtres, mais abondantes; deux cents mètres plus loin, étaient la +lisière de l'oasis et la _Zaouïa_, espèce de petite mosquée à minaret, +entourée de quelques maisons désertes. + +Mon régiment était établi en première ligne. On dressa ma tente non loin +de celle du colonel, qui voulut bien me conduire lui-même chez tous les +officiers supérieurs, et à l'ambulance, où nous visitâmes les blessés, +que j'eus la satisfaction de voir entourés de tous les soins possibles +par M. le docteur Malapert et ses aides. + +Cette nuit, je fus réveillé par une fusillade assez vive. Un parti +ennemi, à la faveur de l'obscurité, s'était glissé près du camp et +brûlait sa poudre sans résultat; cependant, les balles sifflaient +autour de nos tentes et un cheval même en fut atteint. Le feu de nos +grand'gardes fit bientôt taire celui des Arabes, et le colonel dit en +riant qu'ils étaient très bien élevés, puisque, ayant appris l'arrivée +d'un représentant du Peuple, ils le saluaient d'une salve de bienvenue. +Tout rentra dans le silence, sauf quelques coups de fusil qu'on +entendait dans la direction de la tranchée, à de rares intervalles, et +je me rendormis jusqu'à la diane, _cette voix de l'aurore_, comme dit +Victor Hugo, si agréable au soldat. + +Certes, il y avait un charme indéfinissable pour moi à me réveiller +ainsi, sous une tente française, en face de l'ennemi, au bruit de la +musique guerrière de nos fameux régiments. Que d'idées et de sentiments, +que de souvenirs et de traditions se pressaient dans mon esprit et dans +mon coeur! Mais, hélas! ils étaient bientôt, sinon refoulés, du moins +amoindris, paralysés par une amère réflexion que mon estime pour mes +bons camarades de la Légion ne parvenait pas à détourner. Je me disais +que, représentant du Peuple, et un des plus proches parents du plus +grand de nos capitaines; au point de vue militaire, c'est-à-dire à celui +qui m'importait le plus, j'étais encore une espèce de paria, puisque +cette fatale qualification: _au titre étranger_, me ravalait encore au +rang des proscrits, moi proscrit de la veille, moi une des victimes de +l'invasion étrangère, et des persécutions dont l'étranger, oppresseur de +la France, avait poursuivi ma famille, même dans l'exil! Et songer que +c'était à l'avènement d'un Bonaparte que je devais la continuité de +cette situation anormale, et penser que le 10 décembre, le 10 décembre! +m'avait fermé la porte qu'un autre que Louis-Napoléon m'eût ouverte, +ou du moins qu'il ne m'eût pas barrée, n'était-ce pas désespérant? Je +sentais alors qu'après tout j'avais eu tort de permettre qu'un membre de +ma famille fût nommé au titre étranger; mais bientôt le soleil du Désert +resplendissait sur les armes, mon colonel se montrait avec sa voix +sympathique et son énergique gaieté; les coups de feu se faisaient +entendre à la tranchée, et les réflexions pénibles s'évanouissaient. + +Comme il n'y avait pas à la colonne d'autre général que le commandant +en chef, chaque colonel d'infanterie remplissait, à son tour, pendant +vingt-quatre heures, les fonctions de général de tranchée. Ce jour-là, +le colonel Carbuccia et notre régiment étaient commandés. Vers midi, +je formai mon bataillon devant le front de bandière, je fis rompre par +section à droite, et nous marchâmes, musique en tête, sur la Zaouïa, où +était l'entrée des travaux. En nous voyant venir, l'ennemi, embusqué +dans plusieurs jardins que nos troupes n'occupaient pas, dirigea sur +nous son feu, qui nous blessa un sous-officier et un clairon. En +arrivant à la tranchée, un sergent du bataillon mit sa tête à un créneau +et, à l'instant même, il reçut une des plus singulières blessures qu'on +ait jamais vues. Il fut atteint, immédiatement au-dessus de l'oeil +gauche, par deux balles de petit calibre, faisant probablement partie de +la charge d'un de ces tromblons dont les assiégés avaient une certaine +quantité. Ces armes, fort dangereuses de près, n'impriment pas une très +grande vitesse à leurs projectiles; c'est ce qui sauva notre sergent, +car, au lieu de lui briser la tête, les balles lui contournèrent le +crâne, et vinrent s'arrêter près de l'oreille. On le crut perdu; me +trouvant près de lui, je lui dis, sans le croire: ce n'est rien, +sergent, vous en reviendrez bien vite. Heureusement, le fait me donna +raison; le chirurgien sonda la plaie, trouva les balles, à la surprise +des assistants, et n'eut pas de peine à les extraire. Deux ou +trois jours après, je vis le blessé; il était debout, et en pleine +convalescence. + +Ceux qui ne les ont pas vus se feront difficilement une idée du village +de Zaatcha, et de la nature des travaux du siège, si siège il y a sans +investissement. En effet, cette place, ou plutôt cette bicoque, n'avait +pu être investie, et de nombreux contingents y entraient et en sortaient +à volonté, relevant les défenseurs, et les approvisionnant de vivres +et de munitions. Situé dans la forêt de palmiers qui forme l'oasis, +entièrement construit en terre sèche et compacte, Zaatcha n'est, en +définitive, qu'un mauvais village à peine fortifié. Il est entouré d'un +mur de pierre, flanqué, à ses saillants, par des tours ou maisons hautes +et carrées. Un fossé large et profond en défend absolument l'approche, +si ce n'est, je crois, du côté de l'ouest, où, pour des motifs que +j'ignore, on n'avait pas encore dirigé d'attaque. Le pâté de maisons +en face de la tranchée m'a paru beaucoup plus élevé que le reste du +village, qui, si je ne me trompe, devait en être défilé. Les assiégés +n'avaient point d'artillerie. Leur feu, quand il ne venait pas des +tours, partait des créneaux percés au-dessus du fossé, souvent au ras du +sol, dans le mur d'enceinte ou dans celui des maisons, et nous frappait +avec tant de précision et d'à-propos, qu'on ne pouvait douter qu'une +communication continue et facile, en guise de chemin couvert, n'existât +sur tout le front d'attaque. + +Quand j'ai parlé de tranchée, ce n'est pas qu'on eût eu à en ouvrir une +proprement dite. La surface de l'oasis est coupée, en tout sens, de +murs en pisé, d'environ deux mètres de haut, servant de clôture et +de séparation à d'innombrables petits jardins, qui sont autant de +propriétés particulières. Nos officiers du génie avaient profité de +ces obstacles, abattant ceux qui gênaient, bouchant les brèches qui +présentaient une solution de continuité, élevant ceux qui étaient +insuffisants au défilement, et décrivant, en somme, une espèce de +parallèle qui resserrait à l'est et au nord, c'est-à-dire du coté du +camp, la moitié du développement du village, à une distance qui pouvait +varier de quarante à cent mètres. Par les nombreux créneaux pratiqués +dans les murs qui remplaçaient pour nous l'épaulement de tranchée, notre +mousqueterie répondait à celle des Arabes. + +Pour ces travaux et ceux de construction des batteries, nos soldats +avaient su tirer un très bon parti du tronc des palmiers, et ils +n'avaient presque pas eu de terre à remuer, si ce n'est pour les deux +cheminements de droite et de gauche. Des troupes occupaient les jardins +jusqu'à la lisière de l'oasis, et assuraient les flancs, les derrières, +et les communications avec le camp. + +Deux batteries de canons de 8 et d'obusiers de montagne étaient établies +au centre et à la droite de la tranchée. La première portait le nom du +colonel Petit, en l'honneur de cet officier supérieur qui y avait été +mortellement atteint; la seconde s'appelait la batterie Besse, en +mémoire d'un vaillant capitaine d'artillerie, tué raide d'une balle au +front, au moment où il pointait une pièce. + +Après avoir fait, avec le colonel, la visité de nos lignes, et fourni +notre contingent de travailleurs aux armes spéciales, j'essayai de tirer +quelques balles par les créneaux. Ceux des Arabes étaient si petits +qu'il fallait beaucoup de soins et quelque adresse pour les emboucher, +mais on ne pouvait voir le résultat des coups. Aucun ennemi ne se +montrait à découvert; tout ce qu'on apercevait entre la place et la +tranchée se réduisait à quelques débris de murailles battues en brêche +par notre artillerie, et aux cadavres des nôtres qu'on n'avait pu +enlever, et qui infectaient l'air. Près de la sape de gauche, on voyait +les ruines d'une tour qui s'était écroulée, le 20 octobre, sur les +grenadiers de la Légion; un grand nombre de ces braves avaient péri sous +les décombres, et j'en remarquai un, homme magnifique, dont le corps nu, +enflé, noirci, était écrasé sous un énorme madrier. + +Parfois, les projectiles des assiégés embouchaient nos créneaux, +écrêtaient le mur ou arrivaient aux points qui n'étaient pas bien +défilés. Il est certain que l'ennemi avait d'habiles tireurs, +particulièrement les domestiques noirs, que les chefs emploient à la +chasse des autruches. Nos soldats les avaient entrevus visant nos +officiers, et, avec cette vivacité d'imagination qui les caractérise, +ils en avaient fait un être idéal et unique, qui, sous le nom du +_Nègro_, était censé avoir porté les plus mauvais coups. + +Indépendamment du feu des batteries, nous lancions d'heure en heure une +bombe de seize centimètres. Nous n'avions qu'un mortier, et le défaut de +projectiles nous empêchait de l'employer plus souvent. On n'aura pas de +peine à comprendre qu'un tir aussi rare ne pouvait être efficace. Il +nous aurait fallu, d'ailleurs, des bombes de vingt-deux centimètres, +et non de seize; celles-ci portaient admirablement, mais, de l'avis de +chacun, leur pénétration était insuffisante. Quant aux canons, par une +circonstance locale, ils ne produisaient pas non plus tout l'effet +désirable. Les maisons de Zaatcha avaient toutes des rez-de-chaussée +au-dessous du niveau du sol, qui n'étaient qu'une espèce de caves où +les boulets ne pouvaient atteindre; les étages supérieurs ruinés, +les habitants se réfugiaient dans ces souterrains, et la résistance +continuait de plus belle. + +Malgré le courage et l'activité du génie, les deux sapes à droite et à +gauche cheminaient très lentement. On s'était vu contraint d'en faire +les épaulements en sacs à terre, et de les blinder, tant bien que mal, +avec des branchages de palmier, pour mettre les hommes à l'abri des +pierres que les Arabes ne cessaient d'y lancer. La tête de sape était +continuellement en butte à leur fusillade, et les sapeurs qui se +montraient à découvert étaient aussitôt tués ou blessés. Une espèce de +mantelet en planches et en tôle, qu'ils poussaient devant eux en guise +de gabion farci, ne se trouva pas à l'épreuve des balles, ce qui était +d'autant plus fâcheux qu'on n'avait ni cuirasses, ni pots-en-tête. +Mais aussi qui eût pu croire qu'un misérable village du Sahara nous +obligerait à l'assiéger de la sorte? + +Vers le soir, le général vint faire la visite de la tranchée et donner +des ordres pour la nuit. Il est bienveillant, ferme et sympathique; +officier sous l'empire, il fut blessé à Waterloo. J'observai qu'il +s'exposait beaucoup et sans ostentation. A sa suite, comme porte-fanion +de l'état-major-général, se trouvait le fameux tueur de lions, Gérard, +maréchal-des-logis aux spahis, aujourd'hui sous-lieutenant. Je causai +quelque temps avec cet intrépide chasseur, qui est de plus un excellent +soldat. C'est à l'affût, à la chute du jour, et souvent à nuit close, +qu'il attend ses dangereux adversaires et qu'il les tue, de fort près, +avec une carabine à deux coups, chargée de balles ogivales à pointe +d'acier. Cette précaution lui a paru nécessaire depuis que, malgré son +sang-froid et la précision de son tir, il lui est arrivé qu'on lion, +dont il s'approchait croyant l'avoir tué, se releva, la balle qui +s'était aplatie sur l'os frontal, dont la dureté est extrême, n'ayant +fait que l'étourdir; Gérard l'acheva, mais non sans peine. + +Le général parti, l'heure de la soupe approchait, et je m'attendais à +une de ces réfections frugales comme on peut en faire à la tranchée. MM. +les officiers de la Légion en avaient décidé autrement, et ils avaient +eu la charmante idée de me donner là, sous le feu de l'ennemi, un dîner +de bienvenue, qui, certes, a été le plus original que j'aie fait de ma +vie. Devant la _gourbie_ du colonel (hutte en feuilles de palmier), on +étendit une nappe sur un tapis, on y dressa le couvert, et nous nous +assîmes à l'entour, les jambes croisées. Le repas fut bon, copieux et +surtout gai; le colonel en fit les honneurs avec cet entrain de bon goût +qui est le propre des hommes d'esprit. La musique du régiment, placée +non loin de nous, joua des airs patriotiques, et même le caustique +_drin, drin_ de Lafon, qui acquérait du prix à cinq cents lieues +de Paris. Au dessert, le colonel porta la santé du président de la +République, qui fut accueillie avec une cordialité toute militaire. +Alors la musique joua la _Marseillaise_, tandis que les Arabes, inquiets +de ce bruit, redoublaient le feu de leurs fusils, et de leurs tromblons +dont l'explosion plus retentissante était accompagnée d'une grêle de +petites balles qui venaient frapper les palmiers à l'entour. On but +une dernière rasade, dont les musiciens et les factionnaires qui se +trouvaient près de nous, eurent leur part, et, à un signal de notre +chef, chacun retourna à son poste. + +Après avoir fait la ronde de la tranchée, des postes et des sapes, +j'allai me reposer auprès du colonel, qui avait bien voulu m'admettre +dans sa _gourbie_. Par son ordre, un clairon était chargé de sonner +les heures par autant de vibrations détachées qu'il en fallait pour en +marquer le nombre; et comme il lui était prescrit de monter sur une +petite élévation de terrain, les Arabes l'avaient aperçu, et un coup de +fusil ou de tromblon lui répondait régulièrement. A cela ne se bornaient +pas leurs taquineries. Ils rôdaient autour de la tranchée, en poussant +des cris lugubres, et en appelant par son nom le colonel Carbuccia +qu'ils connaissaient particulièrement, comme ses anciens administrés. +Parfois ils engageaient la conversation avec nous, au moyen de +l'interprète du colonel, et il y avait peu de temps que celui-ci avait +failli être victime d'une de leurs ruses. Un Arabe, dont la voix tout +à fait reconnaissable se faisait entendre chaque nuit, demanda à lui +parler. Le colonel s'approcha du mur de la tranchée et ordonna à +l'interprète de dire qu'il était présent et qu'il écoutait. Un long +intervalle s'écoula sans réponse, et le colonel, fatigué d'attendre, +s'éloignait, lorsque, de la cime des palmiers, plusieurs coups de feu +furent dirigés sur la place qu'il venait de quitter. Les factionnaires +préposés à la surveillance de nos créneaux ripostèrent, mais la surprise +et l'obscurité nuisirent à la justesse de leurs coups, bien qu'il eût +fallu un certain temps aux Arabes pour se glisser à terre le long des +palmiers. + +Les nuits sont magnifiques au mois d'octobre, sous cette latitude, et +malgré l'odeur exécrable des cadavres, je m'étais endormi, quand mon +sommeil fut brusquement interrompu par une forte fusillade qui éclatait +à notre gauche. Nous courûmes à la sape de ce côté; elle était attaquée, +et l'ennemi, qu'on ne pouvait apercevoir, paraissait si rapproché, que +dans l'idée qu'il voulût tenter d'escalader la tranchée, nous nous +apprêtâmes à le recevoir sur les baïonnettes. Par ordre du général, les +armes de nos hommes avaient été chargées avec deux balles, dont l'une +coupée en quatre; quelques coups de fusil et la décharge à mitraille +d'un obusier suffirent pour éloigner momentanément ces chicaneurs +d'Arabes. + +Du reste, il n'est pas de tour qu'ils ne fissent pour attirer les nôtres +dans leurs embûches. Quelques nuits auparavant, ils avaient imaginé de +lâcher des bourriquets, et de les pousser vers les jardins occupés par +nos troupes, dans l'espoir que les soldats sortiraient pour les prendre, +et tomberaient dans l'embuscade qu'on leur avaient dressée. Nos gens se +contentèrent de tuer les bourriquets par les créneaux, et les Arabes en +furent pour leurs frais. + +Un autre stratagème dont les cavaliers du Scheik-el-Arab, qui était au +camp, nous menacèrent, mais qui ne fut pas employé, leur réussit, à ce +qu'ils prétendent, dans leurs guerres intestines, et il est trop curieux +pour ne pas être rapporté. Il consiste à enduire de goudron, auquel on +met le feu, des dromadaires qu'on chasse alors sur la tribu hostile; +une espèce de rage s'empare de ces animaux, ils ruent, ils mordent, ils +portent le désordre dans les rangs de l'ennemi, mais surtout, je pense, +dans ses troupeaux. Quant aux Zaatcha, j'ignore s'ils étaient assez +lettrés pour avoir pensé que nous aurions, au moins, aussi bon marché de +leurs dromadaires enflammés que les Romains des éléphants de Pyrrhus +à Bénévent; le fait est que malgré les pronostics des cavaliers de +Ben-Gannah, ils ne tentèrent pas l'aventure. + +Peut-être ces détails paraîtront puérils, mais ils aideront à prouver +que les assiégés ne négligeaient rien, et que leur défense, suivant +l'expression de M. le général Charon, était intelligente et énergique. + +L'alerte passée, nous retournâmes, le colonel et moi, à sa _gourbie_, +mais à peine avions-nous fermé l'oeil, que de nouvelles fusillades +réclamaient notre présence aux sapes menacées. Ce manège continua toute +la nuit, et notamment mon excellent adjudant sous-officier, Trentinian, +n'eut pas une minute de repos. + +Le 25 octobre au matin, le général vint à la tranchée, et ordonna à mon +colonel de m'envoyer avec 400 hommes, dont 200 de mon régiment, et 200 +du 3e bataillon d'infanterie légère d'Afrique, couper des palmiers près +du village de Lichana, que les contingents ennemis occupaient en force. +Cette mesure d'abattre les palmiers était nécessaire et bien entendue, +quoi qu'en aient dit certains critiques en gants jaunes, qui s'arrogent +le droit de juger, au coin de leur feu, à Paris, les opérations d'une +guerre réputée très difficile par les hommes les plus compétents. +Il s'agissait non-seulement de faire des éclaircies pour faciliter +l'investissement, mais aussi de ruiner l'ennemi et de fomenter ainsi, +à notre profit, des récriminations et des discordes entre les diverses +fractions de la population de l'oasis. En effet, les gens de Lichana, +par exemple, ne manquèrent pas d'imputer à la résistance de Zaatcha la +dévastation des plantations, leur principale ressource, et j'ai appris +depuis que, comme on l'avait prévu, ils en furent touchés au vif, et +que, malgré leur fanatisme, leur solidarité s'en trouva ébranlée. + +On n'avait pu faire de lever du terrain. Le général nous indiqua, comme +point de direction, un bouquet de palmiers à l'horizon, et je m'y +portai, au pas de course, avec une compagnie d'infanterie légère +d'Afrique. Suivaient les hommes de la Légion, et les travailleurs des +deux corps avec des haches. J'étais prévenu que, sur la lisière de la +forêt, M. le colonel de Barral appuierait le mouvement. + +Après avoir escaladé plusieurs clôtures de jardins en terre sèche, longé +et traversé dans l'eau un fossé large et peu profond, nous établîmes +notre ligne de tirailleurs, le centre à environ trois cents mètres de la +plaine, contre un mur crénelé par les Arabes, et dans un petit jardin +encaissé et très propre à la défensive. Entre le mur et le jardin, et au +niveau du premier, il y avait un terrain nu d'environ vingt mètres de +large, où notre ligne formait un angle saillant. Je plaçai en réserve, à +portée de couvrir ce point, un petit détachement de mes grenadiers, +aux ordres de leur capitaine, M. Nyko, réfugié polonais, parent de +l'infortuné comte Dunin, tué à Boulogne à côté de mon cousin. Cet +officier avait déjà été dangereusement blessé devant Zaatcha, lors de +l'expédition du mois de juillet dernier. + +Le colonel, sans escorte et sans armes, avec cette intrépidité vraiment +corse qui le caractérise, vint voir nos dispositions, et je crus +comprendre qu'il les approuvait, à la manière flatteuse dont il répondit +à l'assurance que je lui donnai, que le diable lui-même ne nous +délogerait pas de là. Je prie le lecteur de remarquer que ce n'était pas +une rodomontade, et que je tins la position jusqu'à ce que le général +m'eut envoyé l'ordre d'effectuer ma retraite. + +Derrière nous, nos travailleurs s'occupaient déjà, avec une grande +activité, de l'abattage des palmiers. Je ne sais plus dans quel journal +j'ai lu cette assertion mirobolante, que _la hache rebondit sur l'écorce +élastique du palmier_. Au contraire, rien n'est plus facile que de le +couper, et nos hommes y allaient grand train. Vraiment, c'était pitié +de voir ces précieux végétaux, la plupart centenaires, s'abattre avec +fracas, et couvrir le sol de leurs dattes. Toutes ne furent pas perdues, +comme on pense bien, et nos soldats s'en régalèrent à tire-larigot. + +Les Arabes, d'abord en petit nombre, exaspérés de cette exécution, et +craignant peut-être une attaque sur Lichana, dont nous étions tout près, +engagèrent le combat sur notre droite. A l'extrémité du mur crénelé, +derrière un amas de décombres, un groupe de chasseurs du bataillon +d'Afrique soutenait vaillamment l'attaque. Un caporal, étendu sur le +ventre, se distinguait par la précision avec laquelle il dirigeait ses +coups. Il avait placé une grosse pierre devant lui peur se garantir; une +balle arrive, touche la pierre et la lui lance à la tête; le caporal se +frotte le front, prend la pierre, la replace où elle était d'abord, et +continue son feu; une autre balle arrive, le frappe à la tête et le tue +raide. + +Au-delà du mur était une espèce de ravin, par où l'ennemi aurait pu +arriver inaperçu. J'ordonnai aux hommes qui gardaient les créneaux de +redoubler d'attention; mais nos adversaires, guidés par la connaissance +des lieux, furent plus rusés que nous. Au lieu de nous aborder de front, +un certain sombre d'entre eux gagnèrent sur notre gauche, et se baissant +au-dessous des créneaux, à la file l'un de l'autre, ils arrivèrent, pour +ainsi dire en rampant, à garnir le mur du côté opposé au nôtre. Nous +n'étions séparés d'eux que par cet obstacle, haut de deux mètres à peu +près. Le reste, c'est-à-dire la masse, était resté dans le ravin, et à +un signal donné, ils se levèrent tous, avec des cris sauvages, tandis +que d'autres encore, dispersés en tirailleurs en face du jardin encaissé +et du terrain nu dont j'ai parlé, nous fusillaient à l'angle ou crochet +formé par notre ligne.[4] + +[Note 4: Je n'ai pas la prétention de faire de la tactique à propos +d'une si petite affaire; mais si quelqu'un objectait que ce crochet +était un oubli des principes, je lui répondrais qu'il s'agissait de +protéger des travailleurs placés dans une circonférence irrégulière, et +qu'une ligne droite était impossible. Dans un combat de cette nature, il +était indiqué, d'ailleurs, de profiter des abris qu'offrait le terrain.] + +En un instant, plusieurs des nôtres furent couchés par terre, ou +contusionnés par des nuées de pierres qu'on nous lançait par dessus +le mur. Cette manière de préluder à un engagement plus sérieux est +familière aux Arabes. Bientôt une haie serrée de leurs fusils parut à la +crête du mur, et nos soldats, sans attendre qu'ils parussent eux-mêmes, +et quoi que pussent faire les officiers, le couronnèrent de leur feu. + +A l'angle de la ligne, un soldat venait de tomber mortellement atteint. +Deux de ses camarades le traînaient en arrière, poursuivis par les +Arabes qui voulaient s'en emparer pour lui couper la tête. J'allai à +leur rencontre et les tins en échec avec mon fusil de chasse. Nyko et +ses grenadiers étaient à cent pas de là; je leur fis signe d'accourir, +et il était temps, car l'engagement devenait de plus en plus vif. En un +instant, le capitaine Touchet, après avoir tué de sa main un ennemi, +tomba frappé d'un coup de feu en pleine poitrine; le capitaine Butet +reçut une balle à travers la cuisse; Nyko fut blessé à la tête; moi-même +je fus atteint d'un gros caillou, qui ayant rebondi sur ma _carghera_ +corse (ceinture à cartouches), ne me fit pas grand mal. Je restai seul +d'officier. + +L'oeil au guet, le doigt sur la détente, j'attendais que quelque Arabe +se montrât au-dessus du mur. Il en vint un qui, coiffé d'un turban, +brandissait un pistolet de la main droite, s'appuyait sur la gauche, +et se découvrait audacieusement jusqu'à la ceinture. En apercevant un +officier qui le tenait en joue presque à bout portant, il dut penser que +son heure était arrivée; il voulut se rejeter en arrière, mais il n'en +eut pas le temps; je lui lâchai dans le cou, au-dessous du menton, mon +coup droit chargé d'une balle et cinq chevrotines; son coup du pistolet +porta à faux sur ma gauche, sa tête frappa le mur qui fut baigné de son +sang, et derrière lequel il disparut en tombant. + +Presque en même temps, à quelques pas de là, un autre, à barbe grise, +armé d'un long fusil garni d'argent, faisait basculer son arme sur le +haut du mur, pour nous mieux viser. Se voyant visé à son tour, il se +retira; mais aussitôt, élevant les bras et son fusil, il allait tirer +dans notre direction, quand je lui lâchai mon second coup, chargé à deux +balles qui, écrêtant le mur, l'atteignirent à la tête dont on ne voyait +que le sommet. Comme son camarade, il tomba de l'autre côté, ainsi que +son fusil qui paraissait fort beau, et que nous ne pûmes prendre. Les +tirailleurs applaudirent, et ils m'assurèrent que c'étaient des chefs. + +Tout cela se passa, pour ainsi dire, en un clin d'oeil, et beaucoup plus +vite qu'on ne peut l'écrire. Cependant, le feu, au lieu de discontinuer, +prenait une nouvelle intensité. En voyant tomber leurs officiers et +leurs camarades, beaucoup de soldats s'empressèrent autour d'eux, et les +transportèrent sur les derrières; d'autres, comme cela arrive souvent +en pareil cas,[5] les accompagnèrent, sans doute pour les escorter; les +travailleurs avaient suspendu la coupe des palmiers, mais n'étaient pas +venus en ligne; en un mot, je restai avec le quart environ de mon monde, +c'est-à-dire une vingtaine de grenadiers de la Légion et quatre-vingts +hommes, à peu près, du bataillon d'Afrique. Le brave sergent-major +Marinot, de ce dernier corps, me seconda avec cette sévérité et cette +énergie qui n'admettent point d'hésitation. + +[Note 5: L'ordonnance du 3 mai 1832 prescrit, avec raison, de ne pas +s'occuper des morts, ni même des blessés, pendant l'action; mais, en +Afrique, il a fallu adopter le système contraire, à cause de la cruauté +des Arabes et de l'inconvénient qu'il y aurait à leur laisser mutiler +les corps dont ils font de sanglants trophées qui surexcitent le +fanatisme des populations.] + +Mes grenadiers, ou plutôt cette poignée de mes grenadiers, restaient +sous le commandement immédiat du sergent anglais Smitters, dont la +valeur héroïque était digne d'une action plus importante. + +Quoique, au même moment, les assiégés de Zaatcha eussent fait une sortie +et attaqué vigoureusement la sape de droite à la tranchée, le colonel +dont la sollicitude paternelle et touchante ne nous oubliait pas, le +colonel, toujours partout, infatigable et dédaigneux du danger, arrivait +encore auprès de nous. Sa présence ranima le combat. Debout sur un +petit monticule où pleuvaient les balles, exactement à la même place où +Smitters fut tué un instant après, il criait: Tenez bon, grenadiers! et +ne voulut point se défiler. Un groupe d'Arabes, à demi couverts par le +mur, tiraient sur nous à soixante pas, et semblaient avoir reconnu des +officiers, si bien que je crus utile de leur envoyer moi-même un nouveau +coup de fusil. Tous ceux qui ont assisté à cette affaire conviendront +que je n'exagère rien en disant que nous étions attaqués par plus de +mille adversaires, et sans la bonté de notre position défensive, je ne +sais vraiment ce que nous serions devenus, surtout sans les renforts qui +nous arrivèrent. + +Je conviens que j'en demandai au colonel. Non-seulement il m'approuva, +mais rappelé à la tranchée par le bruit du combat qui continuait à s'y +livrer, il se chargea de les faire demander lui-même au général. En +attendant, nous avions à faire un nouvel effort, et, je dois le dire, +aucun des braves qui m'entouraient ne faillit à cette tâche. Un +lieutenant du bataillon d'Afrique, dont je regrette vivement de ne pas +avoir retenu le nom, était venu remplacer un des capitaines blessés; +Marinot, et leurs soldats, défendaient le jardin encaissé; Smitters et +nos grenadiers, le mur et le terrain nu à côté. + +La conduite de Smitters est de celles qui honoreront le genre humain +tant qu'un coeur de soldat battra sous le harnais! Je déplore de n'avoir +que ce faible écrit pour en conserver la mémoire. En évidence sur la +petite butte que venait de quitter le colonel, il animait ses hommes, et +ajustait ses coups avec un imperturbable sang-froid. Derrière un large +créneau, un Arabe se montrait à demi et se cachait tour à tour. Le +sergent le tenait enjoué, et épiait, pour tirer, le moment favorable, +mais l'ennemi le prévint; foudroyé, Smitters bondit en l'air, tomba à la +renverse, et son sang généreux rejaillit sur les grenadiers. Avant de +lui percer le coeur, la balle avait fait un long éclat à la monture de +son fusil. Effet fréquent de la mort par les armes à feu, on aurait dit +qu'il dormait d'un bon sommeil, tant sa figure paraissait sereine et +presque rayonnante. + +Cet intrépide sous-officier était un homme de trente à trente-cinq ans, +d'une taille moyenne, bien pris, brun, sans barbe ni moustaches, comme +les soldats de son pays. Pauvre Anglais! dont le sort était de venir +mourir dans une oasis du Sahara, à côté d'un neveu du plus grand ennemi +de sa grande nation! + +Sa fin produisit une pénible impression, et l'ennemi ne semblait pas +se ralentir. Mais, sur la lisière de la forêt, M. le colonel de Barral +opérait une puissante diversion. Ses obus, longeant notre ligne et +sifflant à travers les palmiers, tombaient et éclataient parmi les +Arabes. Dans la plaine, un de ses échelons, formé du bataillon de +zouaves du commandant de Laurencez, était arrivé à trois cents mètres +de nous. Les ennemis nous pressant toujours, je me décidai à aller lui +demander quelques hommes, pour appuyer mes grenadiers, qui continuaient +bravement la défense de la butte où leur sergent venait d'être tué. Avec +une courtoisie dont je lui suis redevable, M. de Laurencez[6] s'empressa +de me donner quinze hommes avec un lieutenant, M. Sentupery. Ce jeune +officier s'écria: En avant, c'est le poste d'honneur! et nous courûmes +renforcer ma ligne, où l'arrivée des zouaves produisit visiblement +le meilleur effet. Sur mon indication, ces braves rejoignirent les +grenadiers à l'éminence où était tombé Smitters, et un d'eux, nommé +Goise, qui avait été prisonnier des Arabes et parlait leur langue, se +mit à les défier et à les plaisanter de la façon la plus originale. +C'est encore une preuve de l'ascendant des corps d'élite, que, dès ce +moment, l'attaque se ralentit; l'uniforme des zouaves est redouté de +leurs adversaires à l'égal des vestes bleu de ciel des chasseurs, et nos +troupes elles-mêmes savent, par expérience, ce que vaut le concours de +ces triaires de l'armée d'Afrique. + +[Note 6: M. de Laurencez, blessé à l'assaut de Zaatcha, est +aujourd'hui lieutenant-colonel.] + +La voix du colonel se fit entendre de loin, annonçant des renforts. En +effet, sur notre droite, le commandant Bourbaki avec les tirailleurs +indigènes, et le lieutenant-colonel Pariset, de l'artillerie, en +personne, avec deux obusiers, refoulaient l'ennemi, qui ne tarda pas à +rentrer à Lichana. Arrivé près de nous, le colonel me communiqua l'ordre +du général de battre en retraite. Je me permis d'observer que les Arabes +rétrogradaient, et que le moment était propice pour continuer l'abattage +des dattiers; mais il me répondit que l'ordre était formel, et qu'il n'y +avait qu'à obéir. Sur ce, nous quittâmes une position que nous avions +gardée quatre heures, on sait à quel prix; nous gagnâmes la plaine sans +aucune opposition, et de là la tranchée. Nous avions eu six morts et +vingt-deux blessés, dont trois officiers;[7] les Arabes durent avoir un +nombre infiniment plus considérable des leurs hors de Combat. + +[Note 7: Voyez les états nominatifs aux Pièces justificatives.] + +Je trouvai le général près de la Zaouïa. Il parut regretter de nous +avoir engagés si loin, à cause des pertes que nous avions essuyées; +cependant, il me dit avec une grande cordialité: Je vous remercie de +tout ce que vous avez fait. J'ai été peiné de ne pas reconnaître ces +remerciements dans son rapport d'ensemble publié au _Moniteur universel_ +du 4 janvier 1850, où il ne m'a même pas accordé une mention honorable, +et je dus être d'autant plus sensible à cet oubli qu'on venait de me +remercier de la manière que l'on sait.[8] En revanche, je conserve +précieusement les lettres d'éloge et de sympathie que M. le général +Charon, gouverneur général de l'Algérie, le colonel Carbuccia, et une +foule d'autres officiers moins élevés en grade, mais très bons juges +aussi, ont bien voulu m'écrire. + +[Note 8: Voyez aux Pièces justificatives ma lettre à la _Patrie_, du +5 janvier 1850.] + +A l'égard du combat que je viens de raconter, le rapport de M. le +général Herbillon s'exprime ainsi: + +«Le 25 octobre, les habitants firent une sortie si vive sur les hommes +employés à la coupe des palmiers que nous laissâmes une caisse de +tambour et des outils entre leurs mains. Je fus obligé d'appeler les +troupes du camp pour assurer la retraite.» + +Comme on l'a vu, nous avions été attaqués par les gens de Lichana, +qui n'étaient nullement assiégés; il n'y avait donc pas eu de sortie +proprement dite. La retraite fut ordonnée par le général, et le général, +ce me semble, aurait pu le dire, d'autant mieux qu'il pouvait avoir +d'excellentes raisons de la prescrire, entr'autres le peu d'importance +du résultat que nous aurions obtenu en prolongeant le combat. Ce +résultat n'aurait pas été en rapport avec le nombre des troupes +employées, que les soutiens, à la fin de l'engagement, avaient porté à +un chiffre très considérable. Je ne sache pas qu'il y ait en de caisse +ni d'outils tombés aux mains des Arabes; mais il n'est pas impossible +qu'il en soit resté sur le terrain, ce qui n'est certes pas la même +chose. Quant à la caisse, les états nominatifs des morts et des blessés, +qu'on peut voir aux Pièces justificatives, constatent qu'aucun tambour +ne fut atteint, et, si je me souviens bien, on disait au camp qu'elle +avait été abandonnée par un tambour du bataillon d'Afrique, qui +grappillait des dattes. Maintenant, les travailleurs ont-ils abandonné +des haches? s'ils l'ont fait, ils sont inexcusables, car nos tirailleurs +les ont constamment couverts, et les Arabes, contenus par nous, n'ont pu +arriver jusqu'à eux. Qu'on me passe ces particularités; elles paraîtront +insignifiantes, mais on comprendra ma surprise (si quelque chose pouvait +étonner dans ce bas monde) de voir que pas le moindre éloge ne m'a +été décerné, et que l'occasion d'une espèce de blâme semble avoir été +cherchée dans des détails peu dignes de figurer dans un rapport général. + +Pendant que nous combattions du côté de Lichana, la sape de droite, +comme je l'ai dit, était audacieusement assaillie à la tranchée. Les +Arabes, sortis de Zaatcha, suivis par des femmes qui les excitaient, et +bravaient héroïquement la mort, avaient mis tant d'acharnement dans +leur attaque, qu'on en tua plusieurs à deux pas de nos créneaux, qu'ils +cherchaient à prendre. Un, surtout, vint tomber si près, que les +voltigeurs du 38ème se saisirent de son sabre au moyen d'un tire-bourre +de canon, et me l'envoyèrent par le plus ancien soldat de la compagnie. +Je le conserve précieusement en souvenir de ces braves et du courageux +Arabe mort pour son pays. + +On sait que la garde et les travailleurs de tranchée sont relevés toutes +les vingt-quatre heures. Sur la demande de mon colonel, notre tour fut +prolongé jusqu'au soir, ce qui me donna l'occasion de compléter la +journée; car le général étant venu à la _gourbie_, où nous déjeunions, +il m'ordonna d'abattre encore des palmiers, cette fois à proximité de +la tranchée. Après avoir garni de tirailleurs les murs de deux grands +jardins, je les fis complètement raser, sans forte opposition de la part +des Arabes, soit qu'ils en eussent assez du combat du matin, soit que +le voisinage de nos travaux les tint en respect. Ils se contentèrent de +nous envoyer de loin quelques balles qui ne nous firent pas grand mal; +un soldat cependant en fut atteint, et un autre fut blessé par la chute +d'un palmier. + +Le soir, vers cinq heures, nous retournâmes au camp. Nos tentes et nos +lits de cantines nous parurent des palais et des édredons après la +tranchée. Les vivres étaient abondants à la colonne; le pain seulement, +qu'on faisait venir de Biscara, commençait à manquer, mais du biscuit +trempé le remplace, au besoin. L'eau était désagréable, malsaine, et +tellement chargée de sels, qu'en ayant passé un litre environ à travers +un mouchoir de toile, j'en obtins un résidu qui, séché et approché du +feu, crépitait comme du nitre. Le sable, d'une finesse imperceptible, +s'infiltrait partout; quelque précaution que l'on prit, tout ce qu'on +préparait pour manger en était tellement saupoudré, qu'à chaque morceau +on le sentait craquer sous la dent. Je fis l'expérience de placer du +papier sur la tablette de ma tente, et bien que j'en eusse bouclé les +contre-sanglons pour la fermer complètement, deux heures après le papier +était tout couvert de sable. Ces petits inconvénients n'étaient qu'un +sujet d'observations; mais la mauvaise qualité de l'eau incommodait tout +le monde, et engendrait même des maladies. + +Le lendemain, nos pertes furent douloureusement augmentées par la mort +du capitaine Graillet, commandant du génie. Par le plus malheureux des +hasards, tandis qu'il dirigeait les travaux à la sape de droite, il fut +tué d'une balle qui passa dans l'interstice de deux troncs de palmiers +placés en épaulement. C'était un officier jeune, très distingué, et +à jamais regrettable; la veille, j'avais bu avec lui un verre +d'eau-de-vie, et dans la conversation que nous eûmes ensemble sur les +opérations du siége, je remarquai qu'il était pour les partis les plus +vigoureux. + +Le 27 se passa sans événement remarquable. Les travaux continuèrent sur +le même pied à la tranchée. Les Arabes tiraillèrent plus ou moins toute +la journée, et se montrèrent parfois à la lisière de l'oasis, d'où leurs +balles arrivaient jusqu'à notre front de bandière. Les carabines à tige +de quelques hommes du 5e bataillon de chasseurs à pied, placés derrière +des ondulations de terrain, les leur rendaient avec usure. + +Un fait remarquable et qui, en ma qualité de nouvel arrivé, m'avait +surpris, c'est que notre camp était littéralement encombré d'Arabes; +j'en avais deux, conducteurs du bagage, qui bivouaquaient à la porte de +ma tente, si bien que la toile seule m'en séparait. Le scheick El-Arab, +je l'ai déjà dit, campait avec nous; ses cavaliers, assez nombreux, +l'avaient suivi, et ne cessaient de rendre des services, quoique leurs +sympathies pussent bien être ailleurs. Plusieurs fois, ils étaient allés +parlementer avec les tirailleurs ennemis; mais les renseignements qu'ils +rapportaient à l'état-major-général devaient lui paraître suspects; le +fait est qu'à aucun prix on ne pouvait se procurer des émissaires sûrs, +et telle était, au point de vue arabe, la nationalité et surtout la +sainteté de la cause de Zaatcha, que le peu d'intelligences qu'on avait +pu établir chez l'ennemi ne pouvaient, tout au plus, être considérées +que comme servant aux deux partis. + +Nous étions sans nouvelles d'Alger. Le courrier qui portait les dépêches +du gouverneur, et qui devait avoir mes lettres de Paris, venait d'être +enlevé par les Arabes. Nous approchions à grands pas de l'époque +qu'avant de quitter Paris j'avais fixée pour mon retour à l'Assemblée +législative, et il n'y avait pas de probabilité que nous touchassions au +dénouement de l'expédition. Le général, fermement résolu à ne lever le +camp qu'après avoir eu raison de Zaatcha, semblait décidé à ne +plus livrer d'assaut, et à attendre des renforts, pour compléter +l'investissement de la place et la réduire par le feu de l'artillerie. +Chacun comprendra que ce plan, sans doute le meilleur, pouvait nous +mener fort loin, et bien qu'il ait été modifié, Zaatcha ayant été pris +d'assaut, cet événement final n'a pu avoir lieu que le 26 novembre, sans +compter que les opérations successives et secondaires ont prolongé la +campagne jusqu'au mois de janvier. + +On a vu à quelles conditions j'avais consenti à y prendre part, +conditions tellement nettes et incontestées jusqu'alors, que l'idée ne +me vint seulement pas qu'on pourrait me disputer le droit de revenir +siéger au palais législatif quand je le jugerais convenable. Plusieurs +sujets de juste mécontentement et de profond dégoût me maintenaient +dans ma résolution. D'une part, on avait failli à la promesse dont +l'accomplissement eût compensé, pour moi, l'inconvénient de servir au +titre étranger. Je veux parler du commandement de compagnies d'élite, +qu'on m'avait assuré à Paris, et au sujet duquel aucun ordre n'avait +été transmis ni à Alger, ni à la colonne. D'autre part, des bruits +offensants, universellement répandus au camp, et dont on pourrait +trouver la source dans les lettres de personnes occupant de hautes +positions, me désignaient comme _envoyé en punition en Afrique_ (je dis +le mot comme on me l'a répété, quelque impertinent et stupide qu'il +soit). Sans doute, c'était le dernier degré de l'absurdité que de +supposer qu'un homme honoré d'un mandat souverain et inviolable pût être +envoyé en punition par qui que ce soit; mais, si on réfléchit bien, on +comprendra la créance que jusqu'à un certain point pouvaient obtenir des +inventions par lesquelles on me représentait comme l'objet d'une sorte +de disgrâce domestique, fondée sur mes opinions peu gouvernementales. Ce +qui me paraissait ajouter du poids à ces manoeuvres, c'était la nouvelle +que, sans doute, on ne se serait pas amusé à répandre gratuitement, +qu'après la campagne on me destinait au commandement du cercle +de Biscara, comme si dans l'état actuel des choses ces fonctions +permanentes avaient pu me convenir, et comme s'il avait dépendu de +quelqu'un, sous quelque prétexte que ce fût, de me reléguer, sans me +consulter, au fond du Désert, en échange du poste législatif que la +sympathie et la confiance de deux départements m'ont assigné. + +Indigné d'être ainsi traité par ceux-là mêmes à qui j'étais le plus +disposé à me dévouer, rebuté par d'aussi nauséabondes menées, la +cordialité de mes chefs militaires, et en général de tous les officiers +du camp, ne modifia point mon projet primitif. Décidé à partir, j'en +avais parlé à mon colonel et au général, lorsque celui-ci voulut bien +me charger, pour M. le général Charon, d'une mission indiquée dans une +dépêche qu'il me fit l'honneur de me communiquer, et qu'il me confia, le +29 au soir, avec l'ordre qu'on peut voir aux Pièces justificatives. Le +but principal de cette mission était de hâter l'arrivée des renforts +qu'il attendait, et qui, demandés par la voie de terre au moment où les +communications n'étaient rien moins que sûres, auraient pu tarder +encore longtemps à le rejoindre, sans la diligente prévoyance de M. le +gouverneur général. + +M. le général Herbillon, aux éminentes qualités duquel je serai toujours +heureux de rendre hommage, malgré l'oubli où il m'a laissé dans son +rapport d'ensemble, a été, pour moi, spontanément bienveillant; je +ne doute pas qu'il me rendra la justice de rappeler, au besoin, la +résolution que je lui manifestai de ne pas partir, malgré les graves et +nombreux motifs que je lui exposai, dans le cas où, contrairement à ce +qu'il avait décidé pour lors, un assaut eût été à prévoir dans un délai +rapproché. C'est ici l'endroit de répondre à certaines gens qui auraient +dû s'informer au moins des faits, des distances, des dates, avant +d'insinuer cette outrageante assertion que j'aurais quitté la colonne +la veille d'un assaut. D'assaut il n'était pas question alors; il a +été livré un mois après, et il est à présumer que je ne m'y fusse pas +trouvé, quand même j'aurais été encore en Afrique, mon régiment ayant +été dirigé sur Biscara quinze jours avant la prise de Zaatcha. + +Un autre propos infâme, dont personne n'a osé prendre vis-à-vis de moi +la responsabilité, mais que j'ai appris avoir été tenu tout bas, un de +ces propos qui ne seraient que ridicules, s'ils n'étaient odieux, c'est +celui qui attribuait mon départ _à ma crainte du choléra_. En vérité, +on rougit de s'arrêter à des accusations anonymes aussi saugrenues, et +c'est se ravaler que d'y répondre, mais il n'est peut-être pas superflu +que mes charitables Basiles sachent: + +D'abord, que, devant Zaatcha, quand j'en suis parti, il n'y avait point +de choléra, et on était si loin de le craindre, que l'on considérait le +camp comme un refuge pour les troupes, à cet égard. Le choléra y fut +apporté par la colonne de M. le colonel Canrobert; à mon départ, +non-seulement on ne savait pas qu'elle en fut attaquée, mais on ignorait +même sa prochaine arrivée. A Marseille, à Toulon où le choléra +faisait des ravages réels et où je m'arrêtai deux jours; à Alger, à +Philippeville, à El-Arrouch, je ne sache pas que cette maladie, qui +d'ailleurs est rarement contagieuse, ait modifié un instant mes plans de +voyage. Et si les actions d'un proscrit n'étaient pas naturellement +peu connues, on saurait qu'aux États-Unis, à Malte et ailleurs, on se +souvient de mes visites aux cholériques; et à Paris même, si la haine +aveugle ne repoussait pas toute information, on trouverait d'honorables +citoyens qui ont vu mourir dans mes bras, il n'y a pas encore bien +longtemps, un de mes amis, M. Piebault d'Ajaccio, enlevé en quelques +heures par le choléra. + +Mais assez de ces dégoûtantes et viles calomnies, qu'un soldat et un +homme de coeur préférerait avoir à relever autrement qu'avec la plume. + +Le paquebot d'Alger devant appareiller de Philippeville le 6 novembre, +mon départ de Zaatcha fut fixé au 30 octobre. Le 28 et le 29, mon +régiment fut encore de service à la tranchée; mais comme nous nous y +rendîmes sans musique, suivant les prescriptions réglementaires,[9] +nous y arrivâmes sans avoir personne hors de combat. Le commandant +de Laurencez et son bataillon étaient de garde avec nous. Ce sont +d'excellents compagnons, aussi braves que gais. Goise, le zouave qui +s'était fait remarquer le 25, demanda au colonel la permission de _vexer +l'Arabe_, et montant sur le terre-plein de la batterie Petit, il se mit +à parodier les chants du pays de la façon la plus amusante. + +[Note 9: Article 202 de l'ordonnance du 3 mai 1832.] + +Les mêmes circonstances que j'ai déjà décrites se renouvelèrent ce +jour-là et le lendemain. Les cheminements avançaient, quoique lentement; +l'artillerie s'occupait de mettre deux nouvelles pièces en batterie à +l'extrême droite; son feu fit s'écrouler avec fracas, dans un nuage de +poussière, une des tours de Zaatcha; les coups de fusil et de tromblon +des défenseurs continuaient, et nos soldats, mieux défilés à mesure que +les travaux avançaient, les leur revalaient. + +La nuit, nous eûmes une alerte plus vive que la dernière fois. +L'officier de garde à la sape de gauche vint nous avertir que le léger +blindage qui la recouvrait paraissait céder sous les pierres que les +Arabes, abrités par un renfoncement du sol, à quelques pas de nous, ne +cessaient de lancer. La fusillade éclata; nous accourûmes, le colonel, +M. de Laurencez et moi, mais, même de la tête de la sape, il nous +fut impossible d'apercevoir un seul des ennemis, que nous entendions +cependant parler entre eux à voix basse. L'endroit où nous étions était, +comme toute la tranchée, dominé par des palmiers, mais les Arabes ne +s'avisèrent point de renouveler la ruse, dont mon colonel avait failli +être victime. Du reste, nous étions sur nos gardes; nos factionnaires, +collés contre l'épaulement, le genou en terre, la baïonnette au canon, +le doigt sur la détente, auraient bien reçu les audacieux qui se fussent +offerts à eux. Un coup d'obusier à balles fut tiré, mais je crois qu'il +passa au-dessus de la tête des Arabes. Aucun ne se montra, et pour +ne pas rester inactifs, nous leur renvoyâmes quelques-unes de leurs +pierres. Nous sentîmes alors combien des grenades nous eussent été +utiles, mais il n'en existait pas une seule à la tranchée, ni au camp. +Tout ce que nous pûmes faire, ce fut de placer quelques zouaves à la +batterie Petit, d'où l'on pouvait, en tirant obliquement, flanquer +jusqu'à un certain point la tête de la sape, non sans risquer de blesser +nos sapeurs. Pour obvier à cet inconvénient, et pour toucher l'ennemi +dans l'obscurité, on choisit les hommes les plus adroits. De retour à la +_gourbie_ du colonel, il ne se passa pas longtemps sans que j'entendisse +les cris d'un Arabe, qui, atteint par nos balles, se plaignait d'une +voix lamentable. Je demandai la signification de ses paroles à +l'interprète du colonel, qui me les traduisit ainsi: «_Roumis_ +(chrétiens), disait le malheureux blessé, que vous avais-je fait pour me +traiter ainsi? mon sang coule, mais je suis content de mourir pour +ma patrie et pour ma religion!» Pourquoi la nature de cette guerre +impitoyable nous empêchait-elle de tendre une main sympathique et +secourable au brave qui, sous l'étreinte de la mort, proclamait de si +hauts sentiments! + +Cet usage de se plaindre ou de nous menacer semblait familier aux +défenseurs de Zaatcha. On a vu que parmi eux se trouvaient des hommes +qui avaient fait à Alger le métier de portefaix, et souvent, c'est en +baragouinant notre langue, qu'ils s'efforçaient de nous adresser des +injures ou de nous railler. Comme pour eux tout ce qui n'est pas Arabe +ou Français est Juif, ils gratifiaient la Légion étrangère du titre +de _bataillon di Jouifs_. Parfois, appelant nos soldats: _couchons, +Jouifs,_ criaient-ils, _oun caporal et quatre hommes en factionne; va te +coucher!_ Cette dernière injonction était accompagnée d'un coup de feu +qui dénotait le genre de couche qu'ils nous souhaitaient. + +Relevé le 29 au soir, j'allai, dès que je fus de retour au camp, prendre +congé du général et de son chef d'état-major, M. le colonel Borel. En +présence des attaques dont j'ai été l'objet, il est bon de rappeler que +dans cette entrevue, il fut constaté qu'il y avait, pour lors, beaucoup +plus de risques à courir en quittant le camp qu'en y restant. Le chemin +de Batna était journellement inquiété et parfois intercepté par +de nombreux coureurs ennemis, qui venaient d'y commettre maints +assassinats, et le général s'était vu dans la nécessité d'envoyer à +Biscara M. le colonel de Mirbeck, avec de la cavalerie, pour maintenir +les communications. Du camp à Biscara, j'avais un convoi de blessés et +de malades à conduire, avec une escorte suffisante, mais de cette place +à Batna, on ne pouvait me donner que quelques cavaliers. Le colonel +Borel doutait que je pusse arriver à ma destination, et je me séparai de +lui et du général, en leur promettant que je passerais à tout prix. + +Le lendemain, de bonne heure, je fis mes adieux, non sans émotion, à mon +excellent colonel et à MM. les officiers de la Légion, et je partis à la +tête du convoi, avec mon adjudant-major, M. Bataille, aujourd'hui chef +de bataillon, qui se rendait à Batna. Notre allié le marabout Si-Mokran, +dont j'ai déjà parlé, se joignit à nous avec une douzaine de cavaliers. +Nous marchions lentement, à cause de la longue file de mulets +d'ambulance qui portaient nos blessés et nos malades dans des cacolets, +ou bien dans des lits parfaitement adaptés aux bâts, pour ceux à qui +leur état ne permettait pas de garder une position perpendiculaire. +Ce système de transports est admirablement entendu; il est toujours +praticable dans toute espèce de terrain, et il peut devenir rapide en +cas de nécessité absolue. Les lits, il est vrai, ont l'inconvénient +de prendre, suivant la pente du sol, des inclinaisons diverses, qui, +parfois, laissent la tête du blessé beaucoup plus bas que les pieds. +Cela doit être douloureux et d'autant plus dangereux qu'on ne place dans +les lits que les hommes gravement atteints; mais on pourrait, je crois, +remédier à cette imperfection par un système de bascule, au moyen duquel +le lit serait toujours maintenu dans la même direction. Quoi qu'il en +soit, ce mode de locomotion, pour les ambulances, est le plus militaire, +le plus expéditif et le plus universellement applicable qu'on puisse +imaginer. + +Nous fîmes halte aux deux tiers du chemin, et nous arrivâmes de bonne +heure à Biscara, où je trouvai M. le colonel de Mirbeck, qui me retint +à dîner. J'allai voir les blessés alités à la casbah, parmi lesquels +étaient les capitaines Butet et Touchet, blessés sous mes ordres le 25. +Le premier allait déjà beaucoup mieux, et je l'ai revu depuis à Paris. +La blessure du second était plus grave, et l'on m'a assuré qu'il en +souffre encore. Je revis également le brave commandant Gujot, filleul de +l'empereur, mais, hélas! dans quel état! La plaie suppurait abondamment +par la bouche et répandait une odeur corrompue qui me fit craindre pour +sa vie. Je quittai, les larmes aux yeux, cet intrépide officier, +pour qui la parité de grade et les autres raisons que j'ai signalées +m'inspiraient le plus vif intérêt. En lui serrant la main, je fis des +voeux pour que ce ne fût pas la dernière fois; mais il était écrit +qu'ils demeureraient stériles, et que l'armée regretterait un de ses +plus nobles enfants. + +Le 31, dès que le jour commença à poindre, je me mis en route avec un +détachement de chasseurs et spahis, aux ordres de MM. d'Yanville et +Lermina. Pour arriver à temps à Philippeville, y prendre le bateau à +vapeur d'Alger, et afin de dérouter les partis ennemis, nous doublâmes +l'étape. A El-Outaïa, où nous fîmes halte, Déna et quelques-uns de +ses spahis bleus, dont j'avais déjà eu lieu de reconnaître l'utile +intelligence, accrurent mon escorte. Le soir, nous étions à El-Kantara, +après avoir fait cinquante-huit kilomètres dans la journée. Nous reçûmes +l'hospitalité du caïd, et nous passâmes la nuit sous la sauvegarde de sa +fidélité. + +Le lendemain, même journée. Notre halte se fit à El-Ksour, où Déna nous +quitta. Je lui donnai en souvenir un pistolet à deux coups dans le même +canon, dont il avait remarqué la justesse en me voyant tirer un corbeau +pendant la marche. Nous arrivâmes à Batna fort avant dans la nuit; nous +avions parcouru une double étape de soixante-onze kilomètres. + +M. le lieutenant-colonel de Caprez me reçut avec sa cordialité +accoutumée, et m'installa dans le quartier de M. le colonel Carbuccia. +Il m'apprit que je rencontrerais, avant d'arriver à Constantine, une +partie des renforts attendus à la colonne. Le lendemain, avec M. Osman, +jeune lieutenant indigène, et quelques-uns de ses spahis, j'allai +coucher à Aïn-Yagout. + +Le surlendemain, 3 novembre, près du lac salé dont j'ai parlé, nous +fîmes une chasse fort singulière. M. Osman ayant aperçu, fort loin dans +la plaine, une hyène qui se dirigeait vers les montagnes à droite, deux +ou trois de nos spahis se mirent à sa poursuite. Ils la rejoignirent +bientôt et lui tirèrent, sans l'atteindre, plusieurs coups de fusil. +Mettant le sabre à la main, un de ces cavaliers lui porta alors un coup +de pointe, qui la blessa très légèrement; mais le cheval de cet homme +s'étant abattu en même temps, il se trouva sur l'hyène, qu'il maîtrisa +sans en être mordu. Nous accourûmes tous; à l'aide de ses camarades, qui +avaient mis pied à terre, il la musela avec des cordes. Attachée par le +cou à une courroie de charge, elle marcha quelque temps devant lui, et +comme elle nous embarrassait, on la tua avec un couteau. Quoiqu'elle fût +énorme, elle paraissait saisie de terreur, elle ne poussa pas un cri, et +n'opposa pas la moindre résistance. Je savais que ces animaux ne +sont pas très dangereux; mais je fus étonné et presque touché de la +mansuétude de notre capture. Sa fourrure était fort belle, mais, usée +par les cordes qui nous avaient servi à la fixer sur le bât d'un mulet, +je ne pus la conserver. Les spahis, à ma surprise, mangèrent la viande +au bivouac du soir. + +Après cette chasse, nous rencontrâmes une colonne de renforts qui +allait rejoindre le général Herbillon. A sa tête étaient M. le +lieutenant-colonel de Lourmel et d'autres officiers supérieurs, +circonstance bonne à retenir pour le moment où il sera question de +la réponse que me fit M. le ministre de la guerre à la tribune de +l'Assemblée. + +Arrivés à Aïn-Mélilla, où nous passâmes la nuit, nos spahis nous +donnèrent le spectacle de quelques jeux du pays. D'abord, ce fut une +espèce de danse, pour laquelle des couples se forment, en se donnant +le bras; un des deux partenaires se voile le visage et représente une +fiancée, l'autre le prétendu; les couples défilent devant le spectateur, +en se dandinant et en chantant à la moresque sur un air monotone. Un +second jeu consiste à placer un homme, accroupi et entortillé dans son +bournous, sous la protection d'un autre qui se tient debout derrière +lui, et lui appuie les mains sur les épaules, prêt à lancer des coups de +pied à ceux qui l'attaquent. Le premier est _le mouton_, le second _le +chien_, les autres joueurs sont _les chacals_, et il leur est permis de +porter force coups au mouton, ou de le tirer par son bournous pour le +faire tomber, mais ils ont à se garer du chien, contre lequel ils n'ont +d'autre recours que de lui saisir le pied avant qu'il les frappe. Ces +exercices paraissaient égayer beaucoup nos spahis, et pour moi, il +n'était pas sans intérêt de voir la naïveté de ces braves gens qui +s'amusent comme des enfants et se battent comme des hommes. + +Le 4, M. Osman retourna avec eux à Batna, et je continuai ma route. A +peu de distance d'Aïn-Mélilla, je rencontrai de nouveaux renforts. A +Constantine, où je fus rendu avant la soir, M. le général de Salles +m'apprit que M. le colonel Canrobert devait, sous peu, effectuer sa +jonction avec la colonne de Zaatcha, et que le 8e bataillon de chasseurs +à pied, campé aux portes de la ville, allait aussi se mettre en marche +pour les Ziban, ce qui portait à plus de 3,000 hommes la totalité des +renforts envoyés au général Herbillon. Celui-ci n'en demandait pas +davantage pour terminer ses opérations. + +Je reçus à Constantine, dans la maison de M. le docteur Ceccaldi +d'Evisa, chirurgien principal, l'hospitalité la plus affectueuse, et le +5 au matin, je partis pour Philippeville. Le bateau à vapeur d'Alger +partait le lendemain; un autre était attendu qui devait appareiller le +8, directement pour Marseille. Les renforts assurés, le but principal de +ma mission étant de hâter leur arrivée, elle se trouvait remplie, et il +devenait inutile de faire une double traversée, et de passer par Alger. +Je résolus donc de partir par le bateau du 8; j'écrivis, dans ce sens, +au gouverneur général, et je lui expédiai immédiatement mon ordonnance, +avec ma lettre et la dépêche du général Herbillon. La réponse que j'ai +reçue, loin d'exprimer aucun blâme, est très aimable et honorable pour +moi. On ne comprendrait pas, en effet, qu'on se soit plu à dénaturer une +chose aussi simple, si depuis longtemps l'esprit de parti n'était pas en +guerre ouverte avec l'impartialité et la bonne foi.[10] + +[Note 10: Voyez aux Pièces justificatives mes interpellations au +ministre de la guerre.] + +Le 7, les Corses résidant à Philippeville m'offrirent un banquet. +C'étaient des soldats, des négociants, des marins; réunion touchante +qui, sur le sol d'Afrique, me rappelait l'accueil sympathique de l'île +paternelle, à qui ma famille doit tant! + +Le 8, je m'embarquai sur le _Sphinx_, pyroscaphe de la compagnie Bazin, +commandant Bonnefoi. Le temps était gros et le vent contraire; mais, +grâce à l'habileté et à la vieille expérience de notre bon capitaine, +nous touchâmes à Marseille dans la nuit du 10 au 11. + +A Paris, où j'arrivais très irrité de la position que l'on m'avait faite +en Afrique, contrairement aux promesses que j'avais reçues, on +avait déjà répandu, sur mon retour, les interprétations les plus +malveillantes. Un journal ministériel avait publié un article injurieux, +et d'autres, sans même s'enquérir des faits, ne m'avaient pas épargné. +Cependant, comme le ministère qui avait présidé à mon départ n'était +plus en fonctions, je crus devoir une visite au ministre de la guerre, +pour lui offrir un rapport circonstancié que j'avais préparé sur la +situation de la province de Constantine. M. d'Hautpoul se montra très +affable, et comme il m'interrogeait sur mon retour, et qu'il paraissait +ignorer dans quels termes j'avais consenti à faire acte de présence +en Algérie, j'entrai dans quelques développements, et je lui parlai +incidemment de l'ordre du général Herbillon, prescrivant mon départ de +Zaatcha pour Alger. Il demanda à le voir. Voulant maintenir intact mon +droit de représentant du Peuple, je lui déclarai d'abord que je ne m'y +croyais pas obligé; mais comme il y mettait une certaine insistance +affectueuse et parfaitement convenable, je consentis à le lui +communiquer. En le voyant, il s'écria, à plusieurs reprises, non pas +comme il l'a dit à la tribune: _Cet ordre vous couvre_, mais: _Vous +êtes parfaitement_ _en règle_; et il me pria de le lui laisser, pour le +montrer au président de la République, qu'il m'engageait fortement à +aller voir. Sous l'impression de mon juste ressentiment de la manière +dont j'avais été traité, il ne pouvait entrer dans mes vues de me +présenter à l'Elysée, et c'est probablement ce qui a rendu possible +un scandale que je déplore et que j'ai la conscience de ne pas avoir +provoqué. Ma lettre à _la Patrie_[11], dont a parlé M. d'Hautpoul, +n'était qu'une réponse aux attaques dont j'avais été l'objet, et dont +certains organes de la presse gouvernementale ne s'étaient pas fait +faute. La conviction qui résulte pour moi de mon entrevue avec +le ministre de la guerre, c'est que, bien qu'il ait assumé la +responsabilité de l'affront public qui m'a été fait, c'est à d'autres +qu'il doit être attribué. Des informations ultérieures m'ont prouvé que +je ne m'étais pas trompé. + +[Note 11: Voyez aux Pièces justificatives.] + +Quoi qu'il en soit, je reçus, le lendemain, avec une lettre du général +Bertrand, directeur du personnel, le décret qui parut le surlendemain +au _Moniteur_, signé Louis-Napoléon Bonaparte, et portant en tête +la devise: Fraternité! Sa légalité, de l'avis de bien des personnes +compétentes, aurait pu être contestée sous plus d'un rapport, mais +ayant, en tout cas, l'intention de donner au gouvernement ma démission, +je ne crus pas devoir lui disputer mon épaulette _au titre étranger_. On +peut voir, aux Pièces justificatives, ces divers documents, ainsi que ma +réponse au général Bertrand, que plusieurs journaux ont reproduite. + +On y trouvera aussi le texte, d'après le _Moniteur_, de mes +interpellations qui eurent lieu à l'Assemblée nationale, le 22 novembre, +et celui de la réponse de M. d'Hautpoul. + +En terminant, on me permettra quelques courtes observations au sujet de +ce discours du ministre de la guerre. N'était-il pas, au moins, étrange +de venir dire sérieusement à l'Assemblée, qu'à ma place, ayant rencontré +les renforts, il se serait mis à leur tête, il serait parti avec eux, +et, le lendemain, il serait monté à l'assaut de Zaatcha!! Je transcris +littéralement ses expressions, mais c'est à ne pas y croire! Comment, +moi, officier au titre étranger, j'aurais donné des ordres à des troupes +ayant à leur tête des lieutenants-colonels et des chefs de bataillon au +titre français? Mais ils m'auraient _envoyé promener_, et ils auraient +bien fait! M. d'Hautpoul, ce jour-là, semblait avoir oublié les +rudiments de la hiérarchie militaire, et les droits au commandement que, +même à parité de grade, un officier étranger ne peut exercer vis-à-vis +d'un officier au titre français.[12] + +[Note 12: Article 3 de l'ordonnance du 3 mai 1832.] + +Et que dire de cette prétention de monter à l'assaut le lendemain? +D'abord, les renforts étant séparés de Zaatcha par une distance de +plusieurs journées de marche, le plus grand foudre de guerre, à moins +d'être Josué, n'aurait pu accomplir le miracle dont parlait l'honorable +général. Laissant de côté cette légère erreur géographique, qu'aurait +dit le général en chef si, m'arrogeant ses prérogatives, j'étais venu +lui prescrire un plan, ou tenter une opération quelconque sans prendre +ses ordres? Et avec quoi l'aurais-je tentée, qui m'aurait obéi, ou +plutôt _ne m'aurait-on pas pris pour fou!_ C'est dommage d'entendre un +homme respectable débiter de pareilles excentricités, et n'a-t-il pas +fallu que les esprits fussent bien prévenus, pour les écouter sans +sourciller? D'ailleurs, l'ordre formel de mon général n'était-il pas +de me rendre à Alger, et si j'eusse désobéi, fût-ce pour retourner à +Zaatcha plutôt qu'à l'Assemblée nationale, M. d'Hautpoul _ne m'eût-il +pas traduit devant un conseil de guerre, ou, tout au moins, révoqué de +mon grade, et, qui plus est, de mon emploi, quand même je n'en aurais +pas eu?_ + +M. d'Hautpoul, dans son discours, accordait beaucoup à mon nom, et il +venait déclarer, en même temps, que ce nom et les longues persécutions +qu'il a attirées, ne valaient pas la peine de naturaliser mon épaulette, +ni d'arrêter une mesure qui certes n'était pas empreinte d'aucun esprit +de famille. + +Enfin, lorsque, tout en commettant de si singulières méprises, il me +reprochait de ne pas avoir _consulté mon coeur de soldat_, on comprendra +que si j'avais voulu descendre à des personnalités, rien ne m'eût été +plus facile; mais je crus, et je crois encore, que cela ne m'eût pas +convenu envers un ministre et un vieux général. + +Quoi qu'en dise le _Moniteur_, il n'est pas exact que l'Assemblée +presque entière se soit levée contre l'ordre du jour que je +présentai.[13] Au contraire, la gauche presque entière, et cela m'importe +beaucoup, s'abstint de prendre part au vote, malgré la position délicate +que ma susceptibilité à l'endroit de Louis-Napoléon m'avait faite dans +l'opinion de la plupart de ses honorables membres. + +[Note 13: Voyez aux Pièces justificatives.] + +Quant à mes autres collègues, je prendrai la liberté de leur exposer +avec le profond respect que je dois à une fraction si importante de la +souveraineté nationale, que mon mandat je ne le tiens pas d'eux, mais +des citoyens des départements qui m'ont élu, et que je ne me crois +nullement tenu de conformer mon opinion à celle de la majorité. Cette +opinion, fût-elle individuelle, elle pèse dans la balance, du poids d'un +vote libre, consciencieux et sans contrôle. + +Nulle part, je n'ai vu dans la Constitution, ni même dans la loi +électorale, qu'en acceptant une mission temporaire, un représentant +abdique l'indépendance de son caractère, et perde le droit de revenir +prendre part aux délibérations législatives quand il le juge nécessaire +ou seulement opportun. J'y vois, plutôt, comme je l'ai fait remarquer à +la tribune, que s'il n'est pas revenu avant l'expiration du délai de six +mois fixé par la loi, son mandat de représentant est périmé de droit. +Ainsi donc, si, en Algérie, ou même plus loin, il était obligé +d'attendre le bon plaisir du gouvernement, celui-ci pourrait lui faire +perdre à dessein sa haute qualité, soit en lui refusant l'autorisation +de retour, soit en tardant simplement à l'envoyer.[14] + +[Note 14: L'article 28 de la Constitution dit: «Toute fonction +publique rétribuée est incompatible avec le mandat de représentant +du peuple. Les exceptions seront déterminées par la loi électorale +organique.» L'article 85 de cette loi dit: «Sont exceptés de +l'incompatibilité les citoyens chargés temporairement d'un commandement +ou d'une mission extraordinaire, soit à l'intérieur, soit à l'extérieur. +Toute mission qui aura duré six mois cessera d'être réputée +temporaire.»] + +On a dit qu'un représentant était libre d'accepter ou non une mission du +gouvernement. Sans doute, et ce n'est pas bien profond; mais, sous les +phases variées de notre politique, ce qui convient aujourd'hui peut fort +bien ne pas convenir dans quinze jours, ou même demain. Il ne faudrait +pas chercher bien loin pour trouver deux honorables représentants qui +avaient accepté de hautes missions sous le ministère Barrot-Dufaure, et +qui les ont résignées à l'avènement du ministère _d'action_. + +Je ne disconviens pas que l'alternative résultant des dispositions +que je viens de citer ne soit un argument péremptoire en faveur des +incompatibilités, et, pour ma part, je les ai votées presque toutes. Je +comprends encore que ceux qui ne veulent pas que ces incompatibilités +soient inscrites dans la loi repoussent mon argumentation; mais je +maintiens que l'esprit de notre pacte fondamental est, qu'en droit et +en thèse générale, un représentant du Peuple reste toujours libre de +reprendre une position qui, en définitive, ne relève que de la nation; +et je ne voudrais pas affirmer qu'une révision même de la loi électorale +pourrait faire disparaître, dans le sens de la majorité, une lacune +qu'on ne peut combler ainsi, sans porter atteinte aux principes. + +Pour moi, après le coup que Louis-Napoléon a porté à un de ses plus +proches parents, à un neveu de l'empereur, au fils de Lucien, au +représentant de la Corse, je n'aurais pas osé paraître à la tribune +nationale, si je n'avais été fort de ma _conscience_ et de mon _droit_. +De ma _conscience_, parce que, tant que j'ai été en Afrique, j'ai fait +mon devoir non-seulement d'officier, mais de soldat; de mon droit, parce +qu'en toute sincérité, je ne puis reconnaître à personne la faculté de +prescrire les fonctions suprêmes que les membres du Pouvoir Législatif +tiennent du Peuple. + + + + +PIÈCES JUSTIFICATIVES. + + + +No 1.--Lettre de Louis Blanc. + +RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. + +LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ. + +Palais national du Luxembourg. + +_A Pierre-Napoléon Bonaparte._ + +Citoyen, + +C'est avec un plaisir extrême que je vous fais part de la décision prise +à votre égard par le Gouvernement provisoire. Nous venons de vous nommer +chef de bataillon dans la Légion étrangère, bien convaincus que votre +intention formelle est de mettre au service exclusif de la République +les fonctions confiées à votre loyauté par le gouvernement républicain. + +Faire servir à l'établissement, à la consolidation, au triomphe complet +de la liberté, le prestige attaché au grand nom de Napoléon, c'est se +montrer digne de porter un tel nom et bien mériter de la patrie. Le +temps des prétentions dynastiques est passé à jamais. La glorieuse +révolution qui vient de s'accomplir a définitivement coupé court au +régime de la royauté et de tout ce qui lui ressemble. + +C'est parce qu'il vous sait pénétré de cette conviction, imbu de ces +sentiments, que le gouvernement provisoire vient de vous donner une +marque de confiance qu'en ma qualité de Corse je suis heureux de vous +annoncer. + +Salut et fraternité, + +Le 15 avril 1848. + +LOUIS BLANC, + +Membre du Gouvernement provisoire. + + + +No 2.--Pétition à la Constituante + +Citoyens Représentants du peuple, + +Le lendemain de Février, accouru de l'exil pour offrir mes services à +mon pays, j'ai accepté avec une profonde reconnaissance, des mains +des fondateurs de la République, le grade de chef de bataillon au 1er +régiment de la Légion étrangère. J'étais autorisé à le regarder comme un +état transitoire devant amener ma mutation dans un régiment français. + +L'intention de M. de Lamartine, et après lui, celle de M. le général +Cavaignac, était de demander à l'Assemblée nationale une décision à cet +égard. Elle était nécessaire, en présence de la loi du 14 avril 1832 sur +l'avancement. A part toute autre considération, ces hauts fonctionnaires +de la République avaient pensé qu'une exception paraîtrait fondée en +ma faveur, puisque l'exil dont ma famille était frappée m'avait seul +empêché soit de satisfaire à la loi de recrutement, soit d'entrer dans +une école militaire. Ce qui corroborait encore ces considérations, +c'étaient les demandes réitérées de servir dans l'armée d'Afrique, que, +depuis douze ans, je n'avais cessé d'adresser au gouvernement déchu, et +que les maréchaux Soult et Sébastiani m'ont offert d'attester au besoin. + +Après l'élection de mon cousin à la présidence de la République, et +sans parler de ses intentions fraternelles, je pouvais croire que le +gouvernement issu de l'élection du 10 décembre ferait pour moi la +proposition favorable que Lamartine ou le général Cavaignac eussent +faite. Le gouvernement n'a pas cru devoir prendre cette initiative; et +si je ne pouvais avoir recours à vous, citoyens représentants, je me +verrais frappé, j'en conviens, dans mes espérances les plus chères, +espérances que je n'avais pas abandonnées, même dans l'exil; car un +soldat de mon nom ne renonce pas facilement à servir dans les rangs de +l'armée française. + +La Légion étrangère, je le sais, a glorieusement conquis une haute +réputation militaire. Je m'honorerai toujours d'avoir appartenu au corps +de ses braves officiers; mais peut-être n'est-ce pas une prétention +exorbitante de ma part que d'espérer d'être enfin admis autrement qu'à +titre d'officier étranger. Je m'étais dit qu'un neveu de notre grand +capitaine, un fils de Lucien Bonaparte, un proscrit des Bourbons, +n'avait pas à craindre que le coup dont une loi de proscription +l'a frappé ricochât, pour l'atteindre encore, sur le terrain de la +République. + +L'élévation d'un autre neveu de l'empereur Napoléon à la magistrature +suprême de l'État semblait m'assurer de plus en plus qu'on ne me +refuserait pas une simple mutation qui ne ferait de tort à personne, +puisque mon emploi actuel peut être rempli par un chef de bataillon au +titre français. + +Pour sortir de la position anormale où je me trouve, je fais un +respectueux appel, citoyens représentants, aux mandataires du Peuple +Souverain. Je demande de passer, avec mon grade, dans un de nos +régiments français d'infanterie; et, quelle que soit votre décision, +croyez que si jamais la République était attaquée, je me réserve bien de +combattre pour elle, fût-ce même comme simple volontaire. + +Salut et fraternité, + +Paris, le 17 mars 1849, + +PIERRE-NAPOLÉON BONAPARTE. + + + +No 3.--États nominatifs des hommes de la Légion étrangère, et du 2e +bataillon d'Infanterie légère d'Afrique, tués ou blessés le 25 octobre +1849. + +3e bataillon d'infanterie légère d'Afrique. + +_ÉTAT nominatif des hommes tués ou blessés le 25 octobre 1849._ + + Numéros NOMS. GRADES. OBSERVATIONS. + des + compagnies. + + 2e Butet, capitaine. Blessé d'un coup de feu à la cuisse droite. + 4e Touchet, capitaine. Blessé d'un coup de feu à la poitrine. + 2e Termeuf, caporal. Blessé d'un coup de feu au poignet gauche. + Id. Prudhom, chasseur. Tué d'un coup de feu. + Id. Luyat, chasseur. Tué d'un coup de feu. + Id. Raynard, chasseur. Blessé d'un coup de feu à la cuisse. + 3e Doucet, chasseur. Blessé d'un coup de feu à l'épaule droite. + Id. Favry, chasseur. Blessé d'un coup de feu au sourcil droit. + 4e Genet, caporal. Tué d'un coup de feu à la tête. + Id. Kerdavid, chasseur. Tué d'un coup de feu à la tête. + Id. Jacquemin, chasseur. Blessé d'un coup de feu à la fesse. + 8e. Consigny, caporal. Blessé d'un coup de feu au flanc gauche. + Id. Tulpin, caporal. Blessé d'un coup de feu au bras droit. + Id. Dorez, chasseur. Blessé d'un coup de feu à la joue gauche. + Id. Bay, chasseur. Blessé d'un coup de feu à la fesse droite. + Id. Charmier, chasseur. Blessé d'un coup de feu à l'abdomen. + Id. Leroux, chasseur. Blessé d'un coup de feu à la jambe droite. + +Au bivouac, le 25 octobre, 1849. + +Le capitaine commandant le bataillon, DE GOLDBERG. 2e régiment de la +Légion étrangère. + + _ÉTAT nominatif des hommes tués ou blessés le 25 octobre 1849._ + + DESIGNATION | NOMS | GRADES | OBSERVATIONS + des compagnies | | | + ---------------------------------------------------------------------- + Grenadiers du | Nyko, | capitaine. | Blessé d'un coup de + 3e bataillon. | | | feu et d'un coup de + | | | pierre. + | | | + 3e du 1er | Smitters, | sergeant. | Tué d'un coup de feu + bataillon. | | | au coeur. + | | | + Grenadiers du | Vigneur, | caporal. | Blessé d'un coup de + 3e bataillon. | | | feu. + | | | + Idem. | Oehme, | grenadier. | Tué d'un coup de feu + | | | à la tête. + | | | + Idem. | Martin, | grenadier. | Blessé d'un coup de + | | | feu. + | | | + Idem. | Schildwaeser, | grenadier. | Idem. + | | | + Idem. | Vraiden, | grenadier. | Idem. + | | | + Idem. | Selinger, | grenadier. | Idem. + | | | + 1re du 3e | Got, | sergent-major. | Idem. + bataillon. | | | + | | | + 2e du 3e | Vialet, | sergent. | Idem. + bataillon. | | | + | | | + Idem. | Pensa, | fusilier. | Idem. + +Au bivouac sous Zaatcha, le 25 octobre 1849. + +Le chef de bataillon hors cadre, commandant temporaire du 5e bataillon, +P.-N. BONAPARTE. + + + +N° 4.--Rapport du commandant Bonaparte. + +Au camp devant Zaatcha, 25 octobre 1849. + +_Deuxième régiment de la Légion étrangère._ + +Mon colonel, + +Chargé du commandement de deux cents hommes de la Légion, et de deux +cents du 5e d'infanterie légère d'Afrique, désignés pour abattre des +palmiers et protéger ce travail, je me suis porté ce matin, à huit +heures, vers la position qui m'avait été indiquée par M. le général +Herbillon, commandant en chef. Nous avons, en arrivant, occupé un mur +faiblement crénelé par les Arabes, et de là nous les avons tenus en +respect, tandis que nos travailleurs abattaient avec une grande activité +bon nombre de palmiers que j'évalue, au moins, à deux cent cinquante. + +Les Arabes finirent cependant par se concentrer au saillant formé par +le mur avec le reste de notre ligne qui s'étendait jusqu'à la plaine. +J'avais, à plusieurs reprises, chargé le capitaine Butet, du 3e +d'infanterie légère d'Afrique, de l'observation de ce point important, +et il m'en avait répondu, lorsque ce brave et intelligent officier fut +atteint d'un coup de feu. Un chasseur de son corps fut tué au même +instant. Les Arabes se jetèrent sur le mur, limite de notre ligne, +qu'ils n'ont point franchie, malgré les diverses phases du combat. Ils +étaient en grand nombre. Ils nous assaillirent avec une grêle de pierres +qu'ils lançaient pardessus le mur, et ils finirent par se montrer +audacieusement à la crête, d'où ils firent feu de leurs fusils et de +leurs pistolets. Nous les reçûmes à coups de fusil. Une réserve de vingt +grenadiers de la Légion, sous la conduite du capitaine Nyko, vint, à ma +voix, soutenir l'infanterie légère, et assurer la position meilleure, +que nous occupâmes immédiatement dans un jardin encaissé, à environ 20 +mètres du mur occupé d'abord, position d'où nous n'avons cessé de tenir +l'ennemi à distance. + +Le point d'appui de la droite de notre nouvelle ligne était, comme vous +l'avez pu voir, mon colonel, un petit mamelon où huit à dix grenadiers +de votre régiment, électrisés par votre voix et l'exemple du brave +sergent Smitters, héroïquement tué dans cette affaire, ont si +vaillamment combattu. + +Je tous rendis compte de l'utilité d'un renfort qui nous permît de ne +pas suspendre l'abattage des palmiers, et ce fut alors que vous fites +avancer les réserves dont le concours fut si efficace. Pendant ce +temps, les grenadiers postés au mamelon susdit, et l'infanterie légère +d'Afrique, soutinrent, avec une rare bravoure, les attaques réitérées et +acharnées des Arabes. Je ne dois pas oublier de tous dire la gratitude +que nous devons à M. le commandant des zouaves qui, au plus fort de +l'action, me donna, avec le lieutenant Sentupery, quinze hommes qui +vinrent soutenir mes grenadiers. Tous ces braves soldats sont au-dessus +de tout éloge. Je dois néanmoins vous signaler les intrépides capitaines +Butet et Touchet, du 5e d'infanterie légère d'Afrique, blessés +grièvement tous deux, et le capitaine Nyko, des grenadiers de la Légion, +atteint d'une balle et d'une pierre à la tête. Nous avons, outre le +sergent Smitters, cinq morts, dont un de la Légion, et quatre de +l'infanterie légère d'Afrique. Les blessés, sans compter les trois +capitaines que j'ai eu l'honneur de tous signaler, sont au nombre +de vingt, dont neuf appartiennent à la Légion. Je joins ici l'état +nominatif. + +Sur l'ordre du général, que vous m'avez transmis vous-même, mon colonel, +dans le jardin encaissé où nous combattions, soutenus par l'énergique +et habile concours de M. le colonel de Barral à notre gauche, sur votre +ordre, dis-je, la retraite s'est effectuée avec une grande régularité +par la plaine, et elle était accomplie à midi. + +Outre l'abattage des palmiers, notre opération peut être considérée +comme étant une attaque très vive sur Lichana, et, sans pouvoir évaluer +exactement le mal que nous avons fait à l'ennemi, j'estime qu'il est +très considérable et au moins décuple de celui qu'il nous a fait +éprouver. + +Veuillez agréer, je vous prie, mon colonel, l'expression de mon respect. + +Le chef de bataillon temporaire du 3e bataillon du 2e régiment de la +Légion étrangère, + +P.-N. BONAPARTE. + +Vu et approuvé le rapport de M. le commandant P.-N. Bonaparte, qui est +complet. + +Tranchée, le 26 octobre 1849. + +Le colonel faisant fonctions de général de tranchée. + +CARBUCCIA. + + + +No 5.--Rapport du colonel Carbuccia. + +Sous Zaatcha, le 25 octobre 1849. + +_A M. le général Herbillon, commandant la colonne expéditionnaire du +Zab._ + +Mon général, + +Vous m'avez, ce matin, envoyé l'ordre, à la tranchée, par M. le +capitaine d'état-major Regnault, de vous faire connaître les +dispositions prises pour assurer la coupe des palmiers pendant la +journée. + +Je vous ai fait répondre par lui que j'avais confié à M. le commandant +Pierre Bonaparte, du 2e régiment de la Légion étrangère, la mission de +procéder à cette opération importante, à la tête de quatre cents hommes, +dont deux cents de la Légion et deux cents du 3e bataillon d'Afrique. + +Ci-joint, sur les événements importants accomplis dans cette journée, le +rapport de cet officier supérieur, dont je suis heureux d'avoir à vous +signaler la bravoure téméraire, et le coup d'oeil militaire digne du nom +qu'il porte. Atteint violemment d'un énorme pavé sur la poitrine, il est +resté à son poste, et il a tué de sa main deux chefs arabes, au plus +fort de la mêlée, aux applaudissements de la ligne de tirailleurs. + +Lorsque M. le commandant Bonaparte m'a rendu compte des difficultés +qu'il éprouvait à continuer son opération, je suis part de la tranchée à +la tête d'une troupe de soutien et après avoir reçu son rapport verbal, +je vous ai fait demander un bataillon de renfort. + +M. le commandant Bourtaki, du bataillon de tirailleurs de Constantine, +est arrivé sans délai; une de ses compagnies a pris part au feu de la +première ligne; le reste a été, sous vos yeux, placé en réserve, et +lorsque les Arabes ont eu abandonné leur position pour rentrer à +Lichana, nous avons effectué notre retraite, qui a été terminée à midi +et effectuée avec le plus grand ordre, sans opposition de l'ennemi. + +Le mouvement a été facilité par votre ordre par le feu de deux obusiers +amenés sur place par M. le colonel Pariset en personne. + +La disposition prise par vous (en faisant coopérer la colonne de M. le +colonel de Barral au mouvement de la journée) a été des plus utiles. Les +troupes, sous les ordres directs de leur chef qui ne s'est pas épargné +dans cette journée et que j'ai vu partout où il y avait du danger, ont +empêché le commandant Bonaparte d'être débordé sur sa gauche, et lui +ont permis de conserver, aussi longtemps que vous l'avez voulu, des +positions aussi difficiles. + +Pendant ce temps-là, la sape de droite, gardée dans la tranchée par une +compagnie de voltigeurs du 38e, a été vivement assaillie par un nouveau +contingent arrivé dans Zaatcha pendant le combat. Les voltigeurs, avec +sang-froid et énergie, ont attendu les Arabes à bout portant; ils en ont +tué cinq et ont mis le reste en fuite. + +La conduite des troupes a été admirable de dévouement et d'énergie, +aujourd'hui comme toujours, et elle continue à leur mériter l'estime et +la reconnaissance de la France et de son président. + +Veuillez agréer, mon général, l'hommage de mon respectueux dévouement. + +Le colonel du 2e régiment de la Légion étrangère, commandant la +subdivision de Batna, faisant fonctions de général de tranchée, + +Signé: CARBUCCIA. + + + +N° 6.--Ordre du général Herbillon. + +_Ordre._ + +M. le commandant Pierre Bonaparte, chef de bataillon hors cadre, se +rendra immédiatement à Alger, auprès de M. le gouverneur général, pour +remplir une mission concernant l'expédition de Zaatcha. + +Camp de Zaatcha, le 29 octobre 1849. + +Le général de brigade, commandant la division de Constantine, + +HERBILLON. + + + +No 7.--Lettre à la Patrie. + +Paris, 18 novembre 1849. + +Monsieur le Rédacteur, + +Les commentaires plus ou moins injustes ou malveillants que mon retour +d'Afrique inspire à quelques journaux m'engagent à vous prier d'insérer +ce qui suit: + +Sans parler des convois que j'ai escortés à travers les partis ennemis, +je n'ai quitté le camp de Zaatcha, où je suis resté huit jours, qu'après +avoir commandé l'attaque du 25 octobre, et avoir été de tranchée le 24, +le 25, le 28 et le 29. + +Le général Herbillon ayant décidé qu'on ne donnerait plus d'assaut, et +qu'on attendrait des renforts pour investir la place, et la réduire par +le feu de l'artillerie, l'adoption de ce plan prolongeait les opérations +bien au-delà du terme que, même avant mon départ de Paris, j'avais fixé +pour ma rentrée à l'Assemblée nationale. Comme représentant du Peuple, +j'étais seul juge de l'opportunité de mon retour à mon poste, et je ne +dois, à cet égard, aucun compte à personne. Les phases politiques qui +viennent de s'accomplir prouvent que je n'avais pas trop mal jugé de +cette opportunité. + +Au surplus, j'avais tout lieu d'être mécontent de la position que +l'absence complète de tout ordre convenable m'avait faite en Afrique. +Je n'ai d'ailleurs quitté Zaatcha qu'avec l'ordre formel du général +Herbillon de me rendre auprès du gouverneur général, pour presser +l'arrivée des renforts qu'il attendait, et c'est parce que je les ai +rencontrés en route que je suis revenu directement de Philippeville, au +lieu de passer par Alger. + +Veuillez agréer, je vous prie, Monsieur le Rédacteur, l'expression de +mes sentiments affectueux et distingués. + +P.-N. BONAPARTE, + +Représentant du Peuple. + + + +No 8.--Lettre du général Bertrand, et décret du Président de la +République. + +(_Ministère de la Guerre_.) + +RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. + +LIBERTÉ, EGALITÉ, FRATERNITÉ. + +Paris, le 19 novembre 1849, à 9 heures du soir. + +Monsieur le Représentant, + +Par ordre du Ministre de la guerre, j'ai l'honneur de vous transmettre +la copie d'un décret du Président de la République, prononçant votre +radiation des cadres de l'armée; ainsi que la pièce signée du général +Herbillon, remise par vous au Ministre à votre arrivée à Paris. + +Veuillez agréer, Monsieur le Représentant, l'assurance de ma haute +considération. + +Le général de brigade, directeur général du personnel, + +BERTRAND. + +RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. + +LIBERTÉ, EGALITÉ, FRATERNITÉ. + + + +_Au nom du Peuple français_, + +Le Président de la République, + +Considérant que M. Pierre-Napoléon Bonaparte, nommé, au titre étranger, +chef de bataillon dans le 1er régiment de la Légion étrangère, par +arrêté du 19 avril 1848, a reçu, sur sa demande, un ordre de service, le +19 septembre 1849, pour se rendre en Algérie; + +Considérant qu'après avoir pris part aux événements de guerre dont +la province de Constantine est en ce moment le théâtre, il a reçu du +général commandant la division de Constantine l'ordre de se rendre +auprès du gouverneur-général de l'Algérie pour remplir une mission +concernant l'expédition de Zaatcha; + +Considérant qu'il n'a pas rempli cette mission; qu'il ne s'est pas rendu +auprès du gouverneur général, mais qu'il s'est embarqué à Philippeville +pour revenir à Paris; + +Considérant qu'un officier servant en France, au titre étranger, se +trouve en dehors de la législation commune aux militaires français, mais +qu'il est tenu d'accomplir le service auquel il s'est engagé; + +Considérant que M. Pierre-Napoléon Bonaparte, en sa dite qualité, +n'était ni le maître de quitter son poste sans autorisation, ni le juge +de l'opportunité de son retour à Paris; + +Sur le rapport du ministre de la guerre, + +Décrète: + +Article 1er. M. Pierre-Napoléon Bonaparte est révoqué du grade et de +l'emploi de chef de bataillon à la Légion étrangère. + +Art. 2. Le ministre de la guerre est chargé de l'exécution du présent +décret. + +Fait à Paris, à l'Élysée-National, le 19 novembre 1849. + +LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE. + +Le ministre de la guerre, + +D'HAUTPOUL + + + +N° 9.--Réponse au général Bertrand. + +Paris, 19 novembre 1849. + +Monsieur le général, + +Je reçois votre lettre qui me transmet la copie d'un décret du président +de la République prononçant, dites-vous, ma radiation des cadres de +l'armée (_sic_). Je vous observerai d'abord que ne faisant pas partie de +ces cadres, je ne puis en être radié, mais seulement révoqué du grade, +que je ne devais, d'ailleurs, qu'au Gouvernement Provisoire de la +République, qui me l'avait conféré avant que je fusse représentant du +Peuple à la Constituante, et par conséquent avant l'abrogation de la loi +qui privait les membres de ma famille de leurs droits de citoyen. + +Je rappellerai que ne m'accommodant nullement, comme représentant du +peuple, comme neveu de l'empereur Napoléon, et comme fils de Lucien +Bonaparte, de cet état d'officier _au titre étranger_, il y a déjà +longtemps qu'à deux reprises différentes j'avais donné ma démission, et +que ce n'est que pour céder aux instances réitérées et pressantes du +président de là République que je l'avais retirée. Arrivé avant hier à +Paris, je me suis rendu hier chez le ministre de la guerre, et je lui ai +déclaré que si je ne donnais pas encore, définitivement, ma démission, +c'était pour ne point faire de scandale. Il parait que d'autres n'ont +point été arrêtés par cette considération, et si je regrette ma bonhomie +qui leur a permis de me prévenir, je ne leur en veux pas autrement, car +je suis débarrassé d'une position qui n'était ni normale, ni convenable, +et que, sous aucun prétexte, je n'aurais plus gardée longtemps. + +Un mot maintenant du décret présidentiel: + +Il n'est pas vrai, et cela importe peu, que ce soit sur ma demande +qu'une mission en Algérie m'a été donnée. Elle m'a été instamment +proposée par le président de la République, comme le prouve la lettre +qu'il me faisait écrire par M. Ferdinand Barrot dans les Ardennes, où +j'avais été passer le temps de prorogation de l'Assemblée. + +En second lieu, il n'est pas vrai que je me sois engagé à remplir un +service, dont la durée aurait pu être fixée par le gouvernement. Ma +mission qui, d'après la loi électorale organique, n'aurait pu, en tous +cas, durer plus de six mois, était temporaire, indéterminée, gratuite et +dépendante de ma volonté. On concevrait même difficilement qu'il eût pu +en être autrement. + +D'un autre côté, mon grade de chef de bataillon au titre étranger ne +me dépouillait pas apparemment de mon caractère de membre du pouvoir +législatif; et quoi qu'en dise le président de la République, dont +les décrets, grâce à Dieu, n'ont pas encore force de loi, j'étais +parfaitement le maître de revenir, sans l'autorisation de personne, +siéger à mon poste le plus important, à l'Assemblée nationale, et +j'étais seul juge de l'opportunité de mon retour. Du reste, le but de la +mission que m'avait donnée le général Herbillon était rempli, du moment +que les renforts qu'il attendait, et que j'avais rencontrés en marche, +étaient assurés. + +Enfin, si nos gouvernants avaient nos lois organiques un peu plus +présentes à l'esprit, ils sauraient que tout officier, représentant du +Peuple, est en non-activité hors cadre, et que la révocation qu'ils +décrètent ne peut porter que sur le grade, et non sur l'emploi, puisque +je n'en ai pas. + +Agréez, Monsieur le général, l'assurance de ma parfaite considération. + +PIERRE-NAPOLEON BONAPARTE, + +Représentant du Peuple. + + + +N° 10.--Extrait du compte-rendu de la séance de l'Assemblée législative +de 22 novembre 1849, d'après le _Moniteur_. + +_Interpellations de M. Pierre Bonaparte._ + +_M. le Président._--M. Pierre Bonaparte demande l'autorisation +d'adresser des interpellations à M. le ministre de la guerre, sur un +décret qui a paru dans le _Moniteur_, et qui révoque M. Pierre Bonaparte +du grade militaire qui lui avait été conféré par le Gouvernement +provisoire. + +Je demande à M. le ministre de la guerre à quel jour il veut que les +interpellations soient fixées. + +_M. le général d'Hautpoul, ministre de la guerre._--Je suis prêt à +répondre à l'instant. + +_M. le Président._--L'Assemblée veut-elle entendre immédiatement les +interpellations? + +_De toutes parts._--Oui! oui! + +_M. le Président._--La parole est à M. Pierre Bonaparte. + +_M. Pierre Bonaparte._--Citoyens représentants du Peuple, je n'ai que +quelques mots à dire sur la question que ce décret soulève en général, +et sur ce qui me regarde en particulier, si l'Assemblée veut bien +m'entendre. + +En principe, je soutiens avec une profonde conviction et avec +indignation, quand je pense qu'on ose soutenir le contraire _dans cette +enceinte_, qu'un membre du pouvoir législatif, quelle que soit la +mission temporaire qui ait pu lui être confiée, en vertu de l'article 85 +de la loi électorale organique, ne peut être retenu malgré lui loin du +sanctuaire national, où s'accomplit son mandat. (Mouvements divers.) +Jaloux de vos droits, qui sont ceux du pays, il importe que vous +fassiez intervenir à cet égard une décision souveraine qui réprime les +outrecuidantes prétentions d'un gouvernement trop disposé à faire bon +marché du grand caractère dont les représentants du peuple français sont +revêtus. J'aurai l'honneur, dans ce but, de vous proposer un ordre du +jour motivé, à la fin de la discussion. + +Passant à ce qui me regarde, l'exercice du droit imprescriptible que je +viens de dire m'a paru d'autant plus opportun que, dans ma conviction, +nos institutions républicaines, auxquelles je suis voué corps et âme, +sont sur le point de courir des dangers (Mouvement.) + +Je désire, citoyens représentants, qu'on ne se méprenne pas sur +la portée de mes paroles. L'indigne manière dont j'ai été traité, +l'injustice et l'ingratitude dont j'ai à me plaindre, ont pu modifier +mes sentiments envers mon parent, Louis-Napoléon Bonaparte, mais non +envers le président de la République. Tant qu'il saura maintenir la +constitution, ou que la majorité de l'Assemblée déclarera qu'il l'a +maintenue, je le soutiendrai vigoureusement, tout en conservant, bien +entendu, ma liberté d'appréciation parlementaire. + +Mais c'est de ses conseillers, ministres ou autres, de ses familiers +surtout que je me défie. Leur persistance à éloigner tout ce qui +naturellement était intéressé à l'éclat du drapeau populaire relevé +le 10 décembre suffit pour justifier mes défiances. A mon cousin et +collègue, Napoléon Bonaparte, comme à moi, ils ont fait donner une +mission, dont ils se sont ensuite subrepticement efforcés de rendre +l'accomplissement impossible. + +_Et si vous exigez que je vous nomme celui à qui l'on doit attribuer +principalement tout ce que le président fait de déplorable, je le +nommerai._ + +_De toutes parts._--Oui! oui! Nommez! + +_M. Pierre Bonaparte._--Eh bien! c'est M. Fialin, _dit_ de Persigny! + +_M. le Président._--J'arrête ici l'orateur en lui rappelant qu'aux +termes de l'article 79 du règlement, les interpellations de représentant +à représentant sont interdites. Il a demandé l'autorisation +d'interpeller le ministre de la guerre sur un acte qu'il a déterminé, et +sur lequel il demande des explications; je l'invite à se renfermer +dans les termes de ses interpellations; il ne peut interpeller un +représentant, le règlement est formel. + +_M. Pierre Bonaparte._--Je m'y renfermerai, monsieur le président; +mais je prends la liberté de vous faire observer que ce n'est pas une +interpellation, mais une désignation. + +_M. le Président._--C'est une véritable interpellation. + +_M. Pierre Bonaparte._--C'est une désignation. + +Au point de vue militaire, et abstraction faite de ma qualité de membre +de cette Assemblée, on dirait vraiment que l'acharnement des partis se +plaît à dénaturer les choses les plus simples. + +Du camp de Zaatcha à Philippeville il y a onze étapes. Je suis parti de +Zaatcha, escortant un convoi, et avec l'ordre, que voici, du général +Herbillon de me rendre à Alger. La seule partie de cet ordre que je +n'ai point exécutée, c'est la traversée de Philippeville à Alger. +Apparemment, elle n'offrait aucun danger, et, par conséquent, il ne +pouvait y avoir aucun mérite à la faire, puisque le but de ma mission +auprès du gouverneur général était rempli par l'envoi des renforts que +j'avais rencontrés en marche. + +D'Alger, en tout cas, je fusse revenu en France. Le général Herbillon +le savait. Le président de la République et le Gouvernement savent +parfaitement aussi qu'à part mon droit de représentant, que je n'ai +jamais aliéné et que je n'aliénerai jamais, il était convenu, lorsque +j'ai quitté Paris, que je reviendrais d'Afrique quand je le jugerais +convenable, et sans qu'ils pussent y trouver à redire. (Rumeurs.) + +Sans cela, il est évident que je ne serais pas parti, puisque j'aurais +sacrifié l'indépendance de mon mandat, à laquelle je tiens par-dessus +tout. + +Je termine en demandant à M. le ministre de la guerre comment il se fait +qu'à mon arrivée à Paris, lorsque, sur sa demande (car je ne m'y croyais +nullement obligé), je lui ai communiqué l'ordre du général Herbillon, +prescrivant mon départ de Zaatcha pour Philippeville et Alger, il avait +répété à satiété que, sous le rapport militaire, les renforts étant +assurés, il me trouvait parfaitement en règle? Vous m'avez dit, monsieur +le ministre, que j'étais parfaitement en règle. Si je ne me trompe, +l'opinion du gouverneur général de l'Algérie était exprimée d'une +manière analogue dans une dépêche que M. le ministre de la guerre doit +avoir entre les mains. Et comment se fait-il alors qu'il ait apposé son +contre-seing à la révocation qui a paru au _Moniteur!_ + +Ou M. le ministre de la guerre a changé d'avis à mon égard avec une +étrange soudaineté, ou il a validé une mesure qu'il savait être une +injustice, une indignité, et qui, à part l'effet moral, me touche fort +peu, car je ne tenais nullement à ma qualité d'officier au _titre +étranger_. + +Vous comprendrez, citoyens représentants, le sentiment qui m'a fait +entrer dans ces développements, bien que, au point de vue du droit, ils +soient tout à fait superflus. + +Le principe qui domine tout le reste, c'est celui de l'indépendance de +notre caractère. Il est bon, en tout cas, que les droits de ceux d'entre +nous qui sont ou qui seraient, à l'avenir, envoyés en mission, soient +fixés; et c'est pour cela que j'aurai l'honneur, après la discussion, de +présenter à l'Assemblée un ordre du jour motivé. + +_M. le Président._--La parole est à M. le ministre de la guerre. + +_M. d'Hautpoul, ministre de la guerre._--Messieurs, l'interpellation +qui m'est faite a deux caractères bien distincts; je les traiterai l'un +après l'autre. + +Il s'agit d'abord de savoir si un membre de cette Assemblée, qui a +demandé ou accepté un mandat, soit dans l'ordre militaire, soit dans +l'ordre diplomatique (ce sont ordinairement les missions qui sont le +plus communément confiées aux représentants), et qui a accepté dans +toute leur teneur les instructions qui lui ont été données librement, +volontairement, et souvent après sollicitations, il s'agit de savoir, +dis-je, si, une fois rendu à son poste, il est libre d'oublier ce même +mandat, ce même engagement; s'il est juge, juge souverain, d'après la +théorie de l'honorable préopinant, de l'opportunité de son retour. + +Eh bien! je commence par déclarer que non. (Très bien! très bien!) + +Le Gouvernement seul a été juge du mérite du mandat; celui qui l'a +accepté en est convenu par le fait seul de l'acceptation; une fois rendu +à son poste, il doit consulter ses instructions; s'il est militaire, il +doit se renfermer dans l'obéissance due à ses chefs militaires; il n'est +plus, là, représentant du Peuple. (Marques d'assentiment.) + +_M. Pierre Bonaparte._--Alors, pourquoi m'avez-vous trouvé en règle? + +_M. le Président._--Monsieur Pierre Bonaparte, n'interrompez pas! On +vous a écouté; laissez M. le ministre vous répondre. + +_M. le Ministre._--Je le répète, il n'est plus, là, le représentant du +Peuple; il est impossible de trouver une analogie entre le représentant +du Peuple, ayant mission de la convention du Gouvernement, en se plaçant +au-dessus de toutes les positions dans les armées, et ce qui se passe +aujourd'hui. Quelques journaux ont voulu la rencontrer; ils sont tombés +dans une erreur complète. Je ne pense pas qu'il y ait ici un seul membre +qui partage une pareille doctrine. (Non! non!--Approbation.) + +Du reste, l'Assemblée législative, dans l'espèce qui nous occupe, +n'avait donné aucun mandat à M. Pierre Bonaparte. Le mandat émane +essentiellement du Gouvernement, de l'initiative du Pouvoir exécutif. +Ainsi, laissons de côté le caractère de représentant, qui ne doit pas +occuper l'Assemblée. (Très bien!) + +Voilà ma réponse à la première partie de la discussion. (Marques +prolongées d'approbation.) + +Maintenant, en abordant les faits particuliers, que s'est-il passé? M. +Pierre Bonaparte est chef de bataillon à la Légion étrangère, au titre +étranger; et remarquez, messieurs, que ce titre n'a rien de blessant. M. +Pierre Bonaparte ne peut pas être chef de bataillon à d'autre titre, car +la loi de 1834, sur l'état des officiers, nous est connue; c'est le Code +militaire, un code qu'on ne peut pas enfreindre, que j'ai appelé; dans +une autre circonstance, l'arche sainte. D'après cette loi, quand on n'a +pas suivi la hiérarchie, quand on n'appartient pas à l'armée avec le +grade de capitaine, et quand on ne remplit pas les conditions voulues +pour l'avancement, conditions qui consistent dans un fait de guerre sur +le champ de bataille ou dans une proposition régulière de candidature +sur le tableau d'avancement, on ne peut pas devenir chef de bataillon. +M. Pierre Bonaparte n'était ni dans l'une ni dans l'autre de ces +conditions. On lui a conféré, c'est le Gouvernement provisoire, je +crois, on lui a conféré le titre de chef de bataillon dans la Légion +étrangère, à titre étranger; lui, n'est pas étranger, mais son titre est +étranger; c'est ce qu'il faut bien distinguer. (Très bien! très bien!) +Voilà en quoi M. Pierre Bonaparte ne peut pas être blessé: il est +Français et bon Français, c'est un hommage que je lui remis; mais son +titre dans la Légion étrangère est titre étranger. Il faut bien faire +attention à cette distinction. (Très bien! très bien!) + +M. Pierre Bonaparte part de Paris avec une mission pour l'Algérie. Cette +mission disait qu'à son arrivée à Alger il serait à la disposition du +gouverneur général. Que fait le gouverneur général? Il se rappelle le +nom de Bonaparte, et il donne à M. Pierre Bonaparte le poste d'honneur, +le poste le plus périlleux; c'est là qu'un Bonaparte doit être heureux +de se trouver; c'est le meilleur de tous les postes. (Marques unanimes +d'approbation.) + +_M. Pierre Bonaparte_.--Je vous prie de croire que je n'ai pas boudé. + +_M. le Ministre._--Je dis cette phrase à dessein. Dans la lettre que M. +Pierre Bonaparte a cru devoir publier, il s'est plaint qu'on lui avait +fait une condition qui n'était pas convenable; c'est à cela que réponds. + +Je n'accuse en rien, Dieu m'en préserve, la bravoure de M. Pierre +Bonaparte; je le crois aussi brave que tous nos soldats. Mais il ne +s'agit pas de cela; il s'agit d'une expression que je crois devoir +relever, et je déclare que le poste qu'on a donné à M. Pierre Bonaparte +était un poste de choix, de faveur, qu'il devait en être content, +puisqu'on l'envoyait à l'ennemi, et que, quand on porte son nom, on doit +être enchanté de se trouver dans une pareille position. (Très bien! très +bien!) + +Qu'est-il arrivé? M. Pierre Bonaparte a reçu un commandement de son +grade, on lui a donné le commandement de quatre cents hommes. Il +s'est avancé en tirailleur sur l'ennemi: je ne juge pas le mérite du +mouvement, s'il était plus ou moins rationnel, ceci est un fait purement +militaire; vous me permettrez de le passer sous silence. L'engagement +qui eut lieu a été vif; la ligne des tirailleurs a dû se retirer. +M. Pierre Bonaparte a montré beaucoup de courage; il a été presque +appréhendé au corps par un Arabe. Il l'a tué de sa main, c'était tout +naturel; on ne devait pas attendre moins d'un homme qui porte son nom. +Plus tard, un bataillon de renfort est arrivé; l'affaire a été reprise; +chaque troupe est restée dans sa position respective. + +Le lendemain, M. Pierre Bonaparte, qui la veille avait oublié qu'il +était représentant, qui n'en parlait pas, le lendemain, M. Pierre +Bonaparte s'en est souvenu. + +_M. Pierre Bonaparte._--Pas le lendemain! + +_M. le Ministre._--Peu importe! je n'épilogue pas sur les heures ou sur +le jour. Bref, M. Bonaparte, quelque temps après, a trouvé qu'étant +représentant du Peuple, il devait revenir dans cette enceinte. C'est +fort bien; mais il aurait dû y penser avant de partir. En ce moment, +il était devant l'ennemi; il aurait dû s'en souvenir. (Très bien! très +bien!) + +Qu'il me permette de lui dire qu'à sa place, en présence de l'ennemi, +j'aurais parfaitement oublié que j'étais représentant. (Très bien! très +bien!) + +_M. Pierre Bonaparte._--Je suis revenu pour affaire de service. + +_M. le Président._--N'interrompez pas; vous répondrez! + +_M. le Ministre de la guerre._--M. le général Herbillon, commandant +militaire de la province de Constantine et des troupes qui font le siége +de Zaatcha, a donné, il est vrai, à M. Pierre Bonaparte un ordre qu'il +m'a remis entre les mains. Je lui ai dit: «Cet ordre vous couvre». +C'était tout simple, et s'il ne vous avait pas couvert, savez-vous ce +que j'aurais fait? Je serais venu ici; j'aurais demandé à l'Assemblée +l'autorisation de vous poursuivre; je vous aurais fait arrêter et +conduire par la gendarmerie à Constantine, et là, vous auriez été +traduit devant un conseil de guerre. (Marques générales d'approbation.) + +Je n'ai pas agi ainsi, parce que je ne devais pas le faire. Il ne +restait aux yeux du ministre de la guerre qu'une faute, une faute +grave; c'était de ne pas avoir accompli un mandat reçu. Ce mandat était +important; il disait à M. Pierre Bonaparte d'aller à Alger; pourquoi +faire? C'était une chose à peu près inusitée qu'un officier commandant +une troupe, et une troupe devant l'ennemi, en fût détaché pour aller +devant le gouverneur d'Alger demander des secours. Mais enfin j'accepte +cette mission tout étrange qu'elle puisse paraître. Du moins fallait-il +l'accomplir. Or, que se passe-t-il? + +En arrivant à Philippeville, M. Pierre Bonaparte trouve des troupes qui +débarquaient. C'était une chose toute simple. En ne consultant que mon +coeur de soldat, je me serais mis à la tête de ces troupes, je serais +parti avec elles, et le lendemain je serais monté à l'assaut de Zaatcha. +(Très bien! très bien!) + +_M. Pierre Bonaparte._--Un officier au titre étranger ne peut pas +commander! D'ailleurs, il y avait des lieutenants-colonels. + +_M. le Ministre._--M. Pierre Bonaparte en a jugé autrement. Il arrive à +Philippeville; un paquebot partait pour la France: il prend passage +à bord de ce paquebot; il arrive à Marseille, puis à Paris. Arrivé à +Paris, il se présente chez le ministre de la guerre. Je fus assez étonné +de le voir: je connaissais son arrivée, du reste; je la connaissais par +un rapport du préfet de police, et je devais la connaître, parce que, +dans toute hypothèse, il m'importait beaucoup de savoir où était M. +Pierre Bonaparte. + +M. Bonaparte se présente chez moi. Je lui demande par quel hasard il est +à Paris. Il me montre son ordre. Je lui dis: Cet ordre vous couvre par +rapport à Zaatcha, par rapport à l'abandon d'un poste militaire. S'il en +eût été autrement, c'eût été un déshonneur; un Bonaparte ne peut pas se +déshonorer, c'est impossible. + +M. Pierre Bonaparte me montre ensuite un projet de lettre contenant +des doctrines que je ne pouvais pas accepter et que j'ai combattues, +doctrines que vous avez entendues et qui auraient pour conséquence de +mettre le Gouvernement dans l'impossibilité absolue de donner quelque +mandat que ce puisse être à des membres de cette Assemblée. (Très bien!) + +Nonobstant mes observations, M. Pierre Bonaparte a fait insérer dans les +journaux la lettre que vous avez lue, et il l'a signée. Le Gouvernement +était mis en demeure de répondre; il l'a fait par le décret que vous +connaissez. (Bruit.) Je répète ma phrase. Le Gouvernement était mis en +demeure de répondre à la lettre de M. Pierre Bonaparte; c'était une +espèce de défi; le Gouvernement a répondu par le décret que vous avez +vu. + +_M. Pierre Bonaparte._--Par dépit! + +_M. le Ministre._--Il était dans son droit, dans son droit absolu, et +s'il ne l'avait pas fait, vous auriez eu grandement raison de l'en +blâmer. (Très bien!) + +Je ne touche pas aux questions de famille, elles ne sont pas de ma +compétence. + +Quant aux influences du Gouvernement, je déclare très haut que M. le +président de la République n'a pour conseillers que ses ministres; nous +n'en connaissons pas d'autres, nous ne subissons l'influence de qui que +ce soit. (Très bien!) + +Nous venons ici franchement, loyalement, vous apporter des projets de +lois, les mesures que le Gouvernement croit bonnes; nous nous inspirons +des votes de la majorité de cette Assemblée; nous nous conformons à ce +qu'elle décide, et nous serons toujours heureux de marcher avec elle. +(Approbation vive et prolongée.) + +_M. le Président._--La parole est à M. Pierre Bonaparte. + +_M. Pierre Bonaparte._--Citoyens représentants, je tiens seulement à +vous soumettre mon opinion sur un point du discours de M. le ministre. + +Il a dit que si je n'avais pas eu un ordre du général Herbillon +m'envoyant de Philippeville à Alger, il aurait demandé à l'Assemblée +nationale l'autorisation de me poursuivre devant un conseil de guerre. +Mon opinion est que, si l'Assemblée avait accordé une pareille +autorisation, elle aurait abdiqué son droit et ses prérogatives les plus +essentielles (Murmures et dénégations); car, s'il plaisait, par exemple, +à MM. les ministres d'éloigner de l'Assemblée un membre quelconque; si, +par suite de promesses, de séductions, je ne sais quoi.... (Nouveaux +murmures.) + +_Un membre._--On est libre d'accepter. + +_M. Pierre Bonaparte._--... Ils n'avaient qu'à l'envoyer en Algérie, au +Sénégal, n'importe où, alors les membres dont la présence pourrait être +incommode seraient éloignés au moins pendant six mois. (Dénégations.) +Et notez bien une chose, c'est que, les six mois expirés, si le +représentant n'est pas revenu à son poste, sa qualité, son caractère est +perdu de droit. Je voulais seulement vous soumettre cette observation. + +_M. le Président._--L'incident me paraît vidé. + +_M. Pierre Bonaparte._--Je propose un ordre du jour motivé. + +_M. le Président._--Voici l'ordre du jour motivé que M. Pierre Bonaparte +propose à l'Assemblée: + +«Considérant que les missions ou commandements temporaires dont les +représentants du Peuple peuvent être investis, conformément à l'article +85 de la loi électorale organique, ne peuvent leur enlever leur droit +d'initiative parlementaire, ni l'indépendance de leur caractère +législatif; + +«Considérant qu'il ne peut appartenir à personne d'empêcher ou +d'interdire, par quelque raison que ce soit, l'accomplissement de leur +mandat, + +«L'Assemblée passe à l'ordre du jour.» + +_M. le Ministre de la guerre._--Je demande l'ordre du jour pur et +simple. + +_Voix nombreuses._--Non! non!--Aux voix l'ordre du jour motivé! + +_M. le Président._--On a demandé l'ordre du jour pur et simple. (Non! +non! On n'insiste pas!) + +_Nombre de voix._--L'ordre du jour motivé! + +_M. le Président._--Je mets aux voix l'ordre du jour motivé présenté par +M. Pierre Bonaparte. + +(Personne ne se lève à l'épreuve; l'Assemblée presque entière se lève à +la contre-épreuve.) + +_M. le Président._--L'Assemblée n'adopte pas l'ordre du jour motivé. + +(Un grand nombre de membres viennent féliciter M. le ministre de la +guerre.--La séance reste suspendue quelques instants; les représentants +descendus dans l'hémicycle se livrent à des conversations animées.) + + + +No 11.--Extrait du compte-rendu de la séance de l'Assemblée législative +du 22 décembre 1849, d'après le _Moniteur_, et Amendement de M. Pierre +Bonaparte. + +_Discussion du projet de loi relatif à la création d'un quatrième +bataillon dans le 1er régiment de la Légion étrangère, pour y recevoir +une partie des hommes de la garde nationale mobile de Paris._ + +_M. le Président._--L'ordre du jour appelle la discussion du projet +de loi relatif à la création d'un quatrième bataillon dans la Légion +étrangère, pour y recevoir une partie des hommes de la garde nationale +mobile de Paris. + +Je dois d'abord consulter l'Assemblée sur l'urgence, qui est demandée +par le Gouvernement et proposée par la commission. + +(L'urgence, mise aux voix, est déclarée.) + +_M. le Président._--M. Pierre Bonaparte a la parole sur la discussion +générale. + +_M. Pierre Bonaparte._--Citoyens représentants du Peuple, je m'associe +de grand coeur aux intentions équitables que le projet du Gouvernement +nous annonce en faveur des débris de notre jeune et héroïque garde +mobile. Mais pour savoir si la position qu'on veut faire à ceux de ces +jeunes soldats qui resteront sous les drapeaux est convenable, il faut +examiner celle du corps où l'on propose de les faire entrer. Pour moi, +je pense que nous devons nous refuser à assigner à des citoyens français +(qui ont bien mérité de la patrie, qu'on ne l'oublie pas) une position +qui, même pour les militaires étrangers qui nous servent, n'est pas en +rapport avec la justice et la générosité de notre caractère national. +Aussi, je repousse le projet, si les conditions actuelles d'existence de +la Légion étrangère ne sont pas modifiées. + +J'ai remarqué que bien des personnes, même appartenant à l'armée, +sont loin de se faire une idée bien nette des différentes catégories +militaires qui composent ce corps. Il faut avouer que cela s'explique +par l'étrangeté même de ces conditions diverses; mais si l'Assemblée le +permet, je les rappellerai succinctement. + +Il y a d'abord, dans la Légion étrangère, des officiers comme dans les +autres régiments, c'est-à-dire français servant _au titre français_, et +jouissant, par conséquent, des mêmes droits et des mêmes garanties que +tous les autres officiers de l'armée. + +Il y a des officiers étrangers, naturalisés civilement, ou non, et +servant tous également _au titre étranger_. + +Il y a des officiers français sortis du service étranger et servant au +titre étranger. + +Il y a enfin des officiers démissionnaires du service français, et +réintégrés au titre étranger. + +Lorsque les officiers étrangers ont été placés dans la Légion, en +conformité de la loi du 9 mars 1831, leurs lettres de service étaient +conçues comme celles des corps français. Ils croyaient donc n'être +soumis qu'à la condition de ne pas servir en France. Leur erreur était +bien naturelle, car les lois organiques du 11 avril 1831, 14 avril +1832, 19 mai 1834, sont muettes à leur sujet; et si l'article 3 de +l'ordonnance du 5 mai 1832 les frappait (très justement au point de +vue national) d'une exclusion pour le commandement, du moins leur +offrait-elle la voie de la naturalisation civile, pour rentrer dans le +droit commun et obtenir la naturalisation militaire. + +Tel était, en effet, le sens de l'article 3 de l'ordonnance du 5 mai +1832, abrogé depuis par l'ordonnance du 18 février 1844. S'il eût pu +rester quelque doute dans l'esprit des officiers de la Légion à cet +égard, ce doute aurait disparu devant les explications données par +le ministre de la guerre en maintes circonstances, et devant les +autorisations de permutation accordées entre des officiers étrangers +naturalisés servant dans la Légion et des officiers des régiments +français. + +J'ai eu sous les yeux: + +1° Une lettre du 3 décembre 1834 (postérieure ainsi à la promulgation de +la loi sur l'état des officiers), dans laquelle il est dit: «Direction +du personnel et des opérations militaires.... Ce n'est donc que lorsque +M. de Caprez aura été naturalisé Français qu'il sera en position de +demandera permuter; mais, tant qu'il conservera la qualité d'étranger, +sa réclamation à cet égard ne saurait être accueillie. _Signé_: Miot.» + +2° Une liste des officiers étrangers, provenant notamment des régiments +suisses, qui servent maintenant dans des corps français, et qui +sont sortis de la Légion par permutation. Parmi eux figurent un +lieutenant-colonel et un chef de bataillon. + +Cette position n'a été changée qu'à l'organisation de la deuxième Légion +étrangère, en 1837. Depuis lors les brevets des officiers au titre +étranger contiennent l'annotation suivante: _Cette nomination étant +faite en vertu de la loi du 9 mars 1831 ne donne pas à M.N. les droits +conférés aux officiers français par la loi sur l'avancement et celle sur +l'état des officiers_. + +Puis est survenue l'ordonnance du 16 mars 1838, qui, par les articles +195 à 203, règle l'avancement, dans la Légion, pour les grades +supérieurs. Ces articles, dans leurs dispositions favorables à +l'ancienneté, ne sont pas applicables en Algérie, par suite de +l'application qui est faite à l'année de l'article 20 de la loi du 14 +avril 1832. + +Enfin a paru l'ordonnance du 18 février 1844, qui a, pour la première +fois, décidé que la naturalisation civile n'ajoute aucun droit au +commandement pour les officiers étrangers, et que les officiers français +servant au titre étranger n'ont que les droits des officiers étrangers +pour le commandement. + +Aussi, peu à peu, les officiers étrangers se sont trouvés dans la +position peu honorable et très blessante: 1° d'être révocables à +volonté; 2° d'être, quel que soit leur grade, sous les ordres de +l'officier français qui commande; 3° d'être privés à jamais, à un tour +d'ancienneté, de devenir officiers supérieurs. On ne leur a conservé que +les bénéfices de la loi du 11 avril 1831! + +J'ajoute qu'en campagne, lorsqu'il a dû être fait application de la +décision de 1844, cette décision a été violemment mise de côté par les +généraux en chef de notre armée, comme nuisible au service de l'Etat et +à la dignité de tous les officiers, étrangers ou non. Des officiers qui +sont le type de l'honneur militaire ont obéi à un commandant de colonne +au titre étranger, bien que connaissant l'incapacité dont le frappait +l'ordonnance. + +Quant aux officiers français sortis du service étranger, et admis +avec un grade dans la Légion, leur position est prévue et définie +par l'article 197 de l'ordonnance du 16 mars 1838. Il serait juste, +indispensable même, d'améliorer leur sort; mais, pour éviter les abus, +on est d'accord, en général, que ce mode d'admission aux emplois +militaires devrait être supprimé pour l'avenir. + +Restent les officiers démissionnaires du service français et replacés au +titre étranger. + +Constatons d'abord que ce n'est qu'en fraude de la loi, par suite d'une +fiction, que les officiers en question ont pu être placés dans la +Légion. Mais peut-on exciper de cette illégalité pour repousser leurs +demandes sans examen? Non, sans doute; et leurs droits, s'ils en ont, +restent intacts. Mon opinion, basée sur l'examen des lois et règlements +qui régissent l'armée, me porte à défendre la position des officiers +démissionnaires, et à penser que le conseil d'Etat leur serait +favorable, s'ils s'adressaient à lui pour régulariser leur position +actuelle. + +Il semble que c'est à tort que le Gouvernement a renoncé aux +prérogatives auxquelles n'avaient pas porté de restriction les lois de +1818 et de 1832; et que, notamment pour les officiers démissionnaires, +c'est à tort qu'il n'a pas soutenu, avec la loi et le droit, qu'il était +permis au Pouvoir exécutif de replacer ces officiers dans les rangs de +l'armée française. + +En effet, avant la loi du 1er avril 1848, la volonté du chef de l'Etat +faisait d'un simple soldat un caporal ou un général. La loi de 1818 est +la première restriction apportée à la toute-puissance du roi en fait +d'avancement. C'est elle qui, en consacrant les droits de l'ancienneté, +a fait participer l'armée à l'édit de 1789, portant que _tous les +Français seront admissibles à tous les emplois_. + +La loi du 14 avril 1832 n'a pas créé un seul principe nouveau en fait +d'avancement; _elle a seulement_, disait le rapporteur devant la chambre +des députés, _élargi les droits du pouvoir nouveau, en supprimant de +la législation de 1818 les prescriptions incompatibles avec le bien +du service, et provenant des défiances outrées_, disait toujours le +rapporteur, _que l'on avait éprouvées contre l'ancien gouvernement_. + +Il est très remarquable qu'aucune de ces deux lois, la dernière surtout, +n'ait pas résolu la question de légalité concernant la réintégration des +officiers démissionnaires, et que, dans les discussions auxquelles elles +ont donné lien dans le parlement, pas une voix ne se soit élevée pour +provoquer à ce sujet une solution désirable. + +On conçoit que la loi du 1er avril 1818 se taise à cet égard; mais, +après la controverse qui s'est élevée, à propos de cette réintégration, +à la fin de 1828, il est vivement à regretter que le doute, au moins, +soit encore permis. + +Sous l'empire de la loi de 1818, le roi croyait avoir conservé le droit +de rappeler au service les officiers démissionnaires. Il résulte de +la dernière décision insérée au journal militaire officiel, premier +semestre 1827, page 192, qu'il n'a jamais abandonné cette prérogative. +Le gouvernement de juillet s'en est servi longtemps sans opposition; +puis il y a renoncé _de fait_, mais en soutenant son _droit_ à cet +égard. Le gouvernement de février a relevé des officiers soit de la +retraite, soit de la réforme, soit de la démission, en consultant +seulement les intérêts de la République. + +Il résulte de là qu'il n'existe aucune décision législative défavorable +aux officiers démissionnaires. Il est à désirer qu'elle soit rendue, car +ces officiers abandonnent généralement l'armée pour suivre une carrière +plus avantageuse en temps de paix, et ils ne devraient pas pouvoir +reprendre leur rang, par exemple, en temps de guerre, au préjudice +de leurs camarades qui ont continué à suivre les bonnes et mauvaises +chances de la carrière; mais enfin des décisions royales non rapportées +existent, et elles établissent les droits des officiers démissionnaires. + +Les officiers démissionnaires qui servent dans la Légion m'ont +communiqué une liste de leurs camarades qui, plus heureux qu'eux, ont +obtenu de la bienveillance du Gouvernement soit d'être réintégrés +directement dans un régiment français, soit de permuter pour passer dans +un de ces régiments, après avoir été nommés à la Légion et avant de +rejoindre, soit enfin de sortir de la Légion avec un emploi dans +l'état-major des places, que les officiers servant au titre français +seuls peuvent obtenir. + +On m'a cité, au 2e régiment de la Légion, un fait assez curieux qui +prouve que la législation est encore indécise à ce sujet. Deux officiers +démissionnaires se rencontrent chez le directeur du personnel, demandant +du service. Le premier, plus favorisé, est envoyé dans la Légion comme +officier au titre étranger. Le deuxième, moins heureux et ayant moins de +services, est envoyé aussi dans la Légion, mais en qualité de sergent, +sans contracter d'engagement; et, ayant été nommé sous-lieutenant, il +compte aujourd'hui au titre français. Cependant, aux termes de la loi +d'avancement, et surtout de l'article 24 de l'ordonnance du 16 mars +1838, ce dernier ne pouvait légalement être réintégré au titre français, +même comme sous-officier. Plusieurs officiers de la Légion, jadis +démissionnaires, sont ainsi redevenus officiers au titre français. + +Je ne terminerai pas sans mentionner la difficulté qui croit +chaque jour, de faire faire un service actif aux vieux officiers, +sous-officiers et soldats qui, après avoir rendu des services dans +la Légion, ont acquis des droits à une position sédentaire. Les +modifications que j'ai eu l'honneur de vous proposer par l'amendement +qui a été distribué hier, permettraient d'avoir de l'humanité envers ces +braves. Et c'est bien peu que de ne demander pour eux que de l'humanité; +car en consultant la statistique au hasard, sur _soixante_ officiers +polonais, par exemple, arrivés à la Légion en 1832, _cinquante-quatre_ +sont morts, tués à l'ennemi ou succombant aux intempéries du climat. +N'est-il pas évident que la mort atteint les étrangers avant qu'ils +aient rempli le temps voulu par la loi pour la retraite, et ne serait-ce +pas répudier toutes nos traditions que de condamner plus longtemps à +de si dures conditions ces fidèles et intrépides défenseurs de notre +drapeau? + +Quant à la garde nationale mobile que le Gouvernement propose +d'incorporer dans la Légion, au titre étranger, si des modifications +équitables sont apportées à l'état des militaires servant à ce titre, +elle y trouvera un champ digne de la noble et patriotique ardeur dont, +au point de vue militaire, nous avons admiré le brillant essor aux jours +néfastes de juin. + +Souhaitons, en tout cas, que le nouveau triage qu'indique l'article 1er +du projet ne soit point arbitraire, et surtout qu'il n'ait point pour +base les opinions politiques. + +J'aurai l'honneur de proposer à l'Assemblée de vouloir bien renvoyer mon +amendement à l'examen de le commission. + +_Amendement._ + +Articles 1, 2 et 3. + +Comme au projet du Gouvernement. + +Art. 4. + +Nonobstant le 5e paragraphe de l'art. 20 de la loi du 14 avril 1832, +l'art. 200 de l'ordonnance du 16 mars 1838 sera applicable aux officiers +étrangers, naturalisés on non. + +Art. 5. + +La réforme de ces officiers pourra être prononcée par le président de la +République, sur la proposition du ministre de la guerre. + +Le 5e paragraphe de l'art. 18 de la loi du 19 ai 1834 est applicable à +la Légion étrangère. + +Art. 6. + +Les officiers étrangers naturalisés français seront aptes, après dix ans +au moins de service dans la Légion, à être naturalisés militairement, +par décision du pouvoir exécutif, rendue sur la proposition du chef de +corps, faite à l'inspection générale. + +La naturalisation militaire fait entrer l'officier dans le droit commun, +et lui confère tous les droits de l'officier français. + +L'article 5 de l'ordonnance du 3 mai 1832, modifié par celle du 18 +février 1844, sera définitivement arrêté de manière que ce ne soit qu'à +grade égal que les officiers étrangers naturalisés français soient sous +les ordres des officiers français, et qu'ils commandent, à leur tour, +ces derniers à supériorité de grade. + +Art. 7. + +Les officiers français sortis du service étranger, et actuellement +pourvus d'un grade dans la Légion, sont déclarés aptes à être +naturalisés militairement, après dix ans au moins de services effectifs. + +Toutefois, l'art. 197 de l'ordonnance du 16 mars 1838 est supprimé, et +aucun Français ne pourra, à l'avenir, être admis avec un grade dans +la Légion, s'il ne remplit les conditions voulues par la loi, pour +l'admission aux emplois et l'avancement dans les autres corps. + +Art. 8. + +Les officiers démissionnaires du service français, actuellement pourvus, +dans la Légion, d'un grade au titre étranger, pourront: + +Être réintégrés directement dans un des corps français; + +Ou permuter, pour passer dans un de ces corps; + +Ou sortir de la Légion avec un emploi dans l'état-major des places. + +Toutefois, aucun officier démissionnaire ne pourra, à l'avenir, être +réintégré, à aucun titre, dans l'armée. + + + +No 12.--Autre Lettre à la Patrie. + +Paris, 5 janvier 1849. + +_A M. le rédacteur de la_ Patrie. + +Monsieur le rédacteur, + +Le rapport général du siége de Zaatcha a paru au _Moniteur_. + +M. le général Herbillon, en parlant de l'affaire du 25 octobre, dit: + +«Les assiégés firent une sortie si vive que nous laissâmes entre leurs +mains une caisse et des outils, et que je dus faire venir des troupes du +camp pour assurer la retraite.» + +Je ne disconviens pas que ces troupes du camp soient arrivées fort à +propos. + +Je ne parlerai pas de mes trois pauvres capitaines, Tonchet, Butet +et Nyko, blessés grièvement tous trois, ni de ce que j'ai pu faire +moi-même. + +Mais un fait qu'il était bon de constater, c'est que l'ordre de battre +en retraite, _donné par le général Herbillon_, m'a été transmis par mon +colonel, et que, jusqu'à l'arrivée de cet ordre, j'ai tenu la position +_sans reculer d'une semelle_. + +La colonne expéditionnaire tout entière le sait. + +Agréez, etc. + +P.-N. BONAPARTE. + + + + + + + +End of Project Gutenberg's Un mois en Afrique, by Pierre-Napoléon Bonaparte + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11769 *** |
