summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:37:46 -0700
committerRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:37:46 -0700
commite903d3230a110da6d02e962c1c77d47cc533bc87 (patch)
treea5f238603ca9c175e1d8e68242daa296d5e91dbd
initial commit of ebook 11769HEADmain
-rw-r--r--.gitattributes3
-rw-r--r--11769-0.txt3597
-rw-r--r--11769-h/11769-h.htm4134
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
-rw-r--r--old/11769-8.txt4024
-rw-r--r--old/11769-8.zipbin0 -> 84332 bytes
-rw-r--r--old/11769-h.zipbin0 -> 86462 bytes
-rw-r--r--old/11769-h/11769-h.htm4588
-rw-r--r--old/11769.txt4024
-rw-r--r--old/11769.zipbin0 -> 82859 bytes
11 files changed, 20383 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..6833f05
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,3 @@
+* text=auto
+*.txt text
+*.md text
diff --git a/11769-0.txt b/11769-0.txt
new file mode 100644
index 0000000..020bdfd
--- /dev/null
+++ b/11769-0.txt
@@ -0,0 +1,3597 @@
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11769 ***
+
+UN MOIS
+
+EN AFRIQUE
+
+PAR
+
+PIERRE-NAPOLÉON BONAPARTE
+
+Je ne m'abaisse pas à une justification, je raconte; la vérité est
+l'unique abri contre le _venticello_ de Basile.
+
+
+AUX CITOYENS
+DE LA CORSE ET DE L'ARDÈCHE.
+
+
+
+UN MOIS EN AFRIQUE.
+
+
+La France, la République, les Armes, voilà les aspirations de toute ma
+vie de proscrit. Mes idées, mes études, mes exercices avaient suivi,
+dès longtemps, cette direction. En vain, depuis dix ans, je m'étais
+réitérativement adressé au roi Louis-Philippe, à ses ministres, aux
+vieux compagnons de l'empereur; même une place à la gamelle, même un sac
+et un mousquet en Afrique, m'avaient été refusés. Vainement, ne pouvant
+pas servir mon pays, je frappai à toutes les portes, pour acquérir,
+au moins, quelque expérience militaire, en attendant l'avenir. Ni la
+Belgique, ni la Suisse, ni Espartero, ni Méhémet-Ali, ni le Czar, de qui
+j'avais sollicité la faveur de faire une campagne au Caucase, ne purent
+ou ne voulurent pas accueillir mes souhaits. A l'âge de dix-sept ans, il
+est vrai, j'avais suivi en Colombie le général Santander, président de
+la République de la Nouvelle-Grenade, et j'en avais obtenu la nomination
+de chef d'escadron, qui m'escala depuis le grade _au titre étranger_ que
+notre Gouvernement provisoire m'avait conféré.
+
+Ce fut peu de jours après Février que, nommé chef de bataillon au
+premier régiment de la légion étrangère, je vis, bien que d'une façon
+incomplète, exaucer mes voeux. J'étais en France, la République était
+proclamée, et je pouvais la servir par les armes. Sans doute, la nature
+exceptionnelle de mon état militaire, et la non-abrogation de l'article
+VI de la loi du 40 avril 1832, relative au bannissement de ma famille,
+apportaient des restrictions pénibles à mon joyeux enthousiasme; mais
+l'un de ces faits expliquait l'autre. Sans rapporter implicitement cette
+loi, le gouvernement de la République ne pouvait m'admettre dans un
+régiment français. Faire cesser décidément notre exil, cela n'entrait
+pas encore dans ses vues; je ne discuterai pas le mérite politique de
+son appréciation, mais je dois loyalement reconnaître que tout esprit
+de haine ou d'antipathie était bien loin de la pensée de ses honorables
+membres à cet égard. Le jour où Louis Blanc m'annonça ma nomination[l]
+fut un des plus beaux jours de ma vie; j'allai le remercier avec
+effusion, ainsi que ses collègues, et quels qu'ils soient maintenant,
+membres de l'Assemblée Nationale, simples citoyens, proscrits, hélas! ou
+captifs, ils ont en moi un coeur ami et reconnaissant.
+
+[Note 1: Voyez sa lettre aux Pièces justificatives.]
+
+Bien avant la révolution, j'avais eu l'honneur de connaître
+particulièrement Marrast, Crémieux, et Lamartine, dont la famille est
+alliée de celle de ma mère. Pouvais-je douter de l'amitié de Crémieux,
+dont la voix éloquente et généreuse s'était élevée si souvent en faveur
+des proscrits de mon nom? Flocon et Arago m'avaient accueilli avec une
+bienveillance toute fraternelle. Ledru-Rollin m'a exprimé cordialement,
+en termes flatteurs, le regret de n'avoir pu me faire entrer au service
+d'une manière plus complète. Et si des considérations étrangères à ma
+personne ne les avaient arrêtés, il est certain que le Gouvernement
+provisoire ou la Commission exécutive n'eût pas tardé à naturaliser mon
+grade.
+
+Je sais que des adversaires de ma famille, ou personnels, ont parlé de
+la loi du 14 avril 1832, dont la prescription principale est qu'on ne
+peut obtenir d'emploi dans l'armée, si on n'a satisfait à la loi de
+recrutement, ou si on ne sort pas d'une école militaire. Mais, de bonne
+foi, cette thèse était-elle soutenable à mon sujet? Comment aurais-je pu
+remplir les conditions de la loi, si j'étais dans l'exil? Sans doute,
+et à part la période d'omnipotence dictatoriale, où le Gouvernement
+provisoire concentrait dans ses mains tous les pouvoirs, un décret de
+l'Assemblée eût été rigoureusement nécessaire. Mais si, dans un moment
+opportun, le gouvernement, quel qu'il fût, l'avait proposé, peut-on
+supposer que les représentants du grand peuple qui, en rappelant les
+proscrits, a placé l'un d'eux à sa tête, ne l'eussent pas rendu?
+Supposons que la Légion étrangère n'existât pas, la conséquence de
+la stricte application des lois qui régissent l'armée aurait été de
+m'interdire absolument le service militaire, fût-ce comme simple soldat.
+En effet, pas plus comme simple soldat que comme chef de bataillon, je
+n'eusse pu être admis, car l'article 1re de l'ordonnance du 28 avril
+1832, explicative de la loi du 21 mars, porte qu'on n'est pas reçu à
+contracter un engagement, si on est âgé de plus de trente ans. Or, en
+Février 1848, j'en avais trente-deux. Si je puis m'exprimer ainsi,
+c'est, après un long exil, qu'on me permette de le dire, une nouvelle
+proscription dans l'état; car comment appeler autrement une disposition
+qui vous défend sans retour, dans votre patrie, la carrière à laquelle
+vous vous étiez exclusivement voué, ou qui ne vous permet de la suivre
+que dans des conditions anormales et intolérables?[2]
+
+[Note 2: Voyez, pour le mode d'admission aux emplois des officiers
+au titre étranger, et pour les conditions de leur état militaire, le
+chapitre VI du titre IX de l'ordonnance du 16 mars 1838, et, aux pièces
+justificatives, le discours que j'ai prononcé à la séance de l'Assemblée
+législative, le 22 décembre 1849.]
+
+Qu'on ne m'accuse pas de présomption, parce que j'ai supposé qu'une
+auguste assemblée aurait pu être appelée à se prononcer sur un intérêt
+individuel et aussi secondaire. Non, car non-seulement il est de
+l'essence des institutions démocratiques que les grands pouvoirs de
+l'État ne dédaignent pas les réclamations des plus humbles citoyens,
+mais les précédents parlementaires n'auraient pas manqué dans l'espèce.
+
+Sous la monarchie de Juillet, les fils de l'immortel maréchal Ney
+passèrent ainsi, avec leurs grades, des rangs étrangers dans ceux dont
+leur père avait été un des plus glorieux luminaires. Les services des
+parents sont entrés plus d'une fois en ligne de compte, et pour ne citer
+qu'une circonstance récente, n'avons-nous pas, à la Constituante
+de 1848, voté par acclamation, et comme récompense nationale, la
+nomination, en dehors des règles ordinaires, du jeune fils de l'illustre
+général Négrier, qu'un plomb fratricide enleva si cruellement aux
+travaux législatifs et à l'armée?
+
+Quoi qu'il en soit, nommé, au titre étranger, par le Gouvernement
+provisoire, je me préparais à rejoindre mon régiment, lorsque un grand
+nombre de Corses résidant à Paris m'offrirent la candidature de notre
+département à l'Assemblée Nationale. La vivacité des sympathies de nos
+braves insulaires pour ma famille, leur culte enthousiaste pour la
+mémoire de l'empereur, rendaient probable ma nomination. Devant l'espoir
+fondé d'être au nombre des élus du Peuple, appelés à constituer
+définitivement la République, on comprendra que le service d'Afrique, en
+temps de paix, et surtout dans un corps étranger, dut me paraître
+une condition secondaire. M. le lieutenant-colonel Charras, alors
+sous-secrétaire d'État au ministère de la guerre, voulut bien
+m'autoriser à suspendre mon départ jusqu'à nouvel ordre. En effet, le
+4 mai 1848, j'eus l'insigne honneur d'inaugurer avec mes collègues, en
+présence de la population parisienne, l'ère parlementaire de notre jeune
+République, et d'apporter à cette forme de gouvernement, qui avait été
+le rêve de toute ma vie, la première sanction du suffrage universel.
+
+Le coupable attentat du 15 mai, les funèbres journées de juin, vinrent
+nous attrister dès les premiers travaux d'une assemblée, qui fut, quoi
+qu'on ait pu en dire, une des plus dignes, et qu'on me passe le mot, une
+des plus honnêtes qui aient jamais honoré le régime représentatif. Le
+23 juin, pendant la séance, Lamartine quitta l'Assemblée, pour faire
+enlever une redoutable barricade qu'on avait établie au-delà du canal
+Saint-Martin, dans la rue du Faubourg-du-Temple. Il me permit de le
+suivre, et comme je n'aurais pas eu le temps d'aller chercher mon
+cheval, ou de le faire venir, il m'offrit un des deux qui l'attendaient
+à la porte du palais législatif. En compagnie du ministre des finances,
+et de notre collègue Treveneuc, des Côtes-du-Nord, nous longeâmes les
+boulevards, où quelques rares piquets de gardes nationaux étaient sous
+les armes. Au-delà de la porte Saint-Martin, nous fûmes entourés d'une
+foule de citoyens appartenant à la classe ouvrière, et dont la plupart,
+j'en ai la conviction, étaient le lendemain derrière les barricades.
+L'accueil qu'ils nous firent, les poignées de main cordiales qu'ils nous
+donnèrent, leurs propos vifs et patriotiques, m'ont douloureusement
+prouvé une fois de plus que les meilleurs instincts peuvent être égarés,
+et que la guerre civile est le plus horrible des fléaux.
+
+Les projectiles des insurgés arrivaient jusque sur le boulevard.
+Lamartine tourna résolument à gauche, et nous le suivîmes dans la rue du
+Faubourg-du-Temple, sous le feu de la barricade et des maisons occupées
+par nos adversaires. Arrivés sur les quais, nous vîmes un détachement de
+gardes mobiles et quelques compagnies d'infanterie repoussés avec perte
+jusqu'à la rue Bichat. Ce fut là, près du pont, que le cheval que
+je montais fut atteint d'une balle, à quelques pas de Lamartine,
+circonstance qui parut fixer favorablement l'attention de ce grand et
+courageux citoyen. Et certes, si le soir même il n'avait résigné ses
+pouvoirs, j'ai tout lieu de croire qu'il n'en aurait pas fallu davantage
+pour le porter à provoquer une décision touchant mon assimilation aux
+officiers qui servent _au titre français_.
+
+Lamartine est un grand caractère; je n'en veux pour preuve que les
+belles paroles que j'ai recueillies de sa bouche, le jour où nous
+nommâmes la Commission exécutive. «Si je voulais me séparer de
+Ledru-Rollin, nous dit-il, j'aurais deux cent mille hommes derrière moi;
+_mais je craint la réaction et la guerre civile._» Quoi qu'il en soit,
+n'est-il pas profondément triste, après tant de vicissitudes, que ce que
+j'eusse obtenu de Lamartine, ou peut-être même du général Cavaignac,
+m'ait été dénié, malgré bien des promesses antérieures, par mon propre
+cousin, sous prétexte d'une opposition sincère et modérée, que je
+n'aurais pu cesser sans abjurer ma religion politique, et abdiquer toute
+dignité et toute indépendance?
+
+Mais procédons par ordre.
+
+A le Commission exécutive succéda le général Cavaignac. Le décret du 11
+octobre 1848 abrogea formellement, en ce qui touchait ma famille, la loi
+du 10 avril 1832, qui, confondant les proscripteurs et les proscrits,
+avait banni la branche aînée des Bourbons, et maintenu, moins la
+sanction pénale, l'exil dont ils nous avaient frappés, par la loi du
+12 janvier 1816. La candidature de Louis-Napoléon fut produite, et une
+immense acclamation répondit qu'il était resté dans le coeur du peuple
+le souvenir de l'homme qui avait porté à son plus haut degré le
+sentiment de notre nationalité. Le dix décembre, comme je le dis alors,
+est la dernière page de l'histoire de l'empereur, et pour l'écrire, près
+de six millions de Français ont déchiré les traités de 1815, et proclamé
+que la sainte-alliance nous doit une revanche de Waterloo.
+
+Malgré les efforts des républicains et de quelques hommes bien
+intentionnés qui tentèrent d'arriver à la seule conciliation
+véritablement utile et durable, celle des deux grands pouvoirs de
+la République, la Constituante, battue en brèche par le nouveau
+gouvernement, vit adopter la motion Rateau, modifiée, il est vrai, par
+Lanjuinais, et fixer à un court délai sa dissolution. Durant cette
+session d'une année, j'ose le dire, un grand nombre de mes collègues
+d'opinions diverses m'avaient accordé quelque sympathie, et si jamais
+j'ai pu espérer avec raison la régularisation de mon état militaire,
+c'est bien dès l'avènement de Louis-Napoléon à la présidence jusqu'à
+l'installation de la Législative. A part les dispositions bienveillantes
+dont je viens de parler, l'amitié de mon cousin, nos relations qui
+dataient de loin, les promesses qu'il m'avait faites, tout m'autorisait
+à penser que l'opportunité ne serait pas perdue. Je dois aussi ajouter
+la confiance que j'avais lieu de placer, à cet égard, dans le chef
+du cabinet, M. Odilon Barrot, qui plus d'une fois avait blâmé les
+administrations précédentes de ne m'avoir pas fait admettre dans
+un régiment français. Bref, un mécontentement injuste de mes votes
+consciencieux, et conséquents avec la voie que j'avais suivie avant même
+que Louis-Napoléon fût représentant du peuple, des influences exclusives
+et que je ne signalerai pas davantage[3]; enfin, des menées qui se
+résument dans le vieil adage: _divide et impera_, m'enlevèrent le
+modeste succès que j'ambitionnais comme ma part, pour ainsi dire, dans
+le grand triomphe du dix décembre.
+
+[Note 3: Il m'est permis de croire que le président de la
+République, laissé à lui-même, m'aurait appuyé. Peu de jours avant son
+élection, je causais avec lui, lorsqu'il m'exprima l'intention de me
+donner le commandement d'un corps. Je lui fis sentir les difficultés
+qu'il rencontrerait chez des hommes toujours prêts à crier au privilège,
+et dans les susceptibilités de quelques-uns des honorables officiers qui
+siégeaient à l'Assemblée. Il me répondit: «Si le peuple me nomme, il
+approuvera ce que je ferai pour ma famille qui a tant souffert.»]
+
+L'indifférence du ministère, qui, dans ce cas, était de l'hostilité,
+l'intention de me sacrifier par le silence, étaient flagrantes. Au fond,
+je désespérais de réussir; deux fois déjà j'avais donné ma démission;
+elle avait été refusée avec insistance par le président et par le
+ministre de la guerre. Je résolus de tenter un dernier effort. Il y
+avait trop longtemps que je poursuivais mon but, il était trop près, j'y
+tenais trop, pour me décourager complètement. Quoique à regret, j'étais
+décidé à me retirer de la carrière, plutôt que de servir au titre
+étranger. Je désirais surtout vivement obtenir la naturalisation de
+mon grade de la Constituante. Au moment de nous séparer, j'aurais été
+heureux que l'accès de nos rangs me fût ouvert par les collègues qui
+avaient brisé la loi de mon exil. Il me semblait qu'une décision
+favorable eût été comme une accolade fraternelle, et qu'aucun effort ne
+m'aurait coûté pour la justifier.
+
+Sous l'empire de ces pensées, je résolus de présenter une pétition à
+l'Assemblée. Elle fut déposée le 17 mars 1849. M. Armand Marrast, notre
+président, voulut bien la renvoyer immédiatement au comité de la guerre.
+Elle y fut examinée; le ministre de la guerre s'abstint d'y paraître;
+deux membres, amis de mon cousin, ne vinrent pas, et cependant j'obtins
+quatorze voix sur vingt-huit. Que ceux de mes honorables collègues qui
+se prononcèrent en ma faveur me permettent de leur exprimer ma profonde
+reconnaissance. J'en dois surtout au brave et vénérable général Laidet,
+à MM. Avond et de Barbançois, qui voulurent bien plaider ma cause avec
+une véritable et chaleureuse fraternité. Quant à ceux qui crurent devoir
+repousser ma requête, s'il en est parmi eux pour qui mon nom ait été un
+motif de défiance, qu'ils me permettent, aujourd'hui que mon épée a été
+brisée, de leur dire avec désintéressement qu'ils se sont trompés; dans
+aucun cas, la République n'aurait eu un soldat plus fidèle, comme elle
+l'aura encore, si elle était attaquée, bien que ce ne puisse plus être
+dans les rangs de l'armée.
+
+M. le général Leflô avait été nommé rapporteur de ma pétition, mais nos
+nombreux travaux et les graves préoccupations du moment empêchèrent de
+la porter à l'ordre du jour. La Constituante fit place à la Législative,
+et ma position militaire resta la même. Ce moment, il faut en convenir,
+a été décisif dans ma vie, car si j'étais entré dans un régiment
+français, au lieu de me présenter aux nouvelles élections, j'aurais
+suivi mes penchants et je me serais exclusivement consacré à la carrière
+des armes. Quoi qu'il en soit, nommé dans l'Ardèche et en Corse, je
+revins siéger à l'Assemblée actuelle.
+
+Ma position n'y était pas facile, ni agréable. D'un côté, je voyais
+une majorité composée de divers éléments, tous d'origine monarchiste,
+opposés par conséquent à mon principe, mais soutenant, quoiqu'en
+l'égarant, suivant moi, le pouvoir exécutif. De l'autre, une minorité,
+formée aussi de nuances diverses, moins hétérogènes, il est vrai;
+minorité républicaine, révolutionnaire, réformatrice, humanitaire,
+demandant de grandes entreprises, mais ayant des chefs qui considéraient
+Louis-Napoléon comme un antagoniste, et qui eussent été contre lui,
+c'est mon opinion, quoi qu'il eût fait. Sans doute, je me sentais
+instinctivement entraîné vers la Montagne; mais, à part ses antipathies
+individuelles, je pensais sincèrement qu'elle dépassait le but, et
+qu'elle compromettait la République, notamment en se rapprochant des
+hommes qui approuvaient le 15 mai et les journées de juin. Restait le
+tiers-parti, et je dois l'avouer franchement ici: si la Montagne avait
+parfois les entraînements de mon coeur, les élans de ma raison me
+rapprochaient du tiers-parti. Mais qu'est-il, où est-il, que peut-il?
+sinon attendre, pour sauvegarder le principe démocratique, en apportant,
+suivant les circonstances, son faible contingent contre la réaction ou
+les excès. Du reste, les mêmes antipathies que j'ai signalées, moins
+violentes, mais non moins intenses, existaient, qui peut en douter? dans
+son sein.
+
+Ces considérations, que je ne dois qu'effleurer (et c'est peut-être
+trop de hardiesse), m'inspiraient tous les jours davantage le regret
+de n'avoir pu lever l'obstacle qui m'avait fait préférer mon mandat au
+service actif. En vérité, la direction donnée à nos armes en Italie me
+prouvait que le nouveau gouvernement pouvait ordonner des opérations
+militaires auxquelles, à aucun prix, je n'eusse voulu prendre part. Mais
+on parlait aussi d'expéditions prochaines en Afrique, cette terre où se
+sont formés tant de bons officiers. Le président, mes autres parents,
+des amis plus ou moins clairvoyants m'engageaient fortement à faire
+à mon corps _un acte de présence_ qui facilitât, disaient-ils, la
+régularisation de ma position. On peut penser de moi ce que l'on voudra;
+mais tous ceux qui connaissent un peu mes inclinations, mes habitudes et
+mes antécédents, croiront sans peine qu'il n'aurait pas fallu me prier
+longtemps pour me décider à faire une campagne, sans mon inconvenante
+condition d'officier au titre étranger. Blessé que le gouvernement
+d'un homme, à qui notre nom avait valu la première magistrature de
+la République, me marchandât tant mon épaulette, je déclinai toute
+proposition, et la prorogation de la Législative étant arrivée, je
+retournai dans les montagnes des Ardennes belges, où j'avais fait
+un long et tranquille séjour avant la révolution. Ce qui me navrait
+surtout, c'était de voir des gens qui avaient eu leur place au soleil de
+la monarchie, tandis que nous traînions dans l'exil une vie agitée ou
+misérable; ce qui me navrait, dis-je, c'était de voir ces courtisans
+obtenir les plus hautes faveurs, les emplois les plus lucratifs, tandis
+qu'on me refusait, à moi, de servir modestement le pays suivant mon
+aptitude, chose que j'ai toujours crue franchement aussi naturelle que
+juste et méritée.
+
+Mon séjour dans mon ancienne retraite ne fut pas long: de nouvelles et
+plus vives instances vinrent m'y relancer, et j'eus le tort de céder et
+de revenir presque aussitôt à Paris. Elles y furent encore renouvelées,
+et un jour même, à Saint-Cloud, on me témoigna tant de mécontentement
+de mon hésitation que je dus croire vraiment qu'on n'attendait que cet
+_acte de présence_ à mon corps pour réaliser le mirage de la miraculeuse
+épaulette que je poursuivais depuis si longtemps. J'avais protesté à
+satiété que je ne monterais pas une garde tant que je ne compterais
+dans l'armée qu'au titre étranger; j'aurais dû, pour tous ces motifs,
+maintenir ma résolution; mais ce qui enfin l'ébranla, ce fut la
+perspective de la campagne qui se préparait dans le sud de la province
+de Constantine. Il fut décidé que je serais envoyé en mission temporaire
+auprès du gouverneur général de l'Algérie, et que d'Alger j'irais
+rejoindre la colonne expéditionnaire aux ordres du général Herbillon.
+Toujours mécontent de ma position exceptionnelle, j'avais, quoi qu'on
+ait pu en dire, bien et dûment stipulé avec tout le monde, président,
+ministres, intermédiaires officiels ou officieux, que j'allais en
+Afrique pour n'y rester que le temps que je voudrais, pour en revenir
+quand je le jugerais convenable, et pour n'y faire, au besoin, que
+l'_acte de présence_ qu'on paraissait croire indispensable à la
+régularisation de mon état militaire. J'étais loin de croire qu'on
+contesterait un jour ces conventions, sans lesquelles je me serais
+gardé d'accepter ma mission; mais si des preuves matérielles étaient
+nécessaires, je pourrais produire des lettres que j'écrivis de Lyon, de
+Marseille et de Toulon, à plusieurs de mes amis, avant de m'embarquer,
+lettres dans lesquelles je leur parlais de mon retour à l'Assemblée pour
+le 15 novembre, au plus tard.
+
+Le 1er octobre, jour de la reprise des travaux législatifs, j'assistai
+à la séance, j'obtins un congé, et le lendemain, de bonne heure, je
+quittai Paris par le rail-way de Tonnerre. Le 3, au soir, j'étais à
+Lyon, le 4 à Avignon, le 5 à Marseille. Je partis presque immédiatement
+pour Toulon, où j'arrivai pendant la nuit. Cette jolie ville était dans
+la consternation, le choléra décimait les habitants, les hôtels avaient
+été abandonnés par leurs propriétaires; à la _Croix de Malte_, je fus
+reçu par le seul domestique qui restât dans la maison. Je passai la
+journée du 6 à Toulon, et le 7, après midi, nous appareillâmes pour
+Alger, à bord du _Cacique_, frégate à vapeur de l'État.
+
+Nous arrivâmes le 9 au soir. Je me rendis immédiatement chez le
+gouverneur général, à qui je remis une lettre du président de la
+République. Je reçus de M. le général Charon le plus gracieux accueil;
+il voulut bien me retenir à dîner pour le soir même, et le jour suivant.
+Le lendemain, avec le capitaine Dubost, aide-de-camp du gouverneur, je
+visitai le magnifique jardin d'essai, où, entre autres merveilles, on
+voit de grands massifs d'orangers; et la jolie campagne du brave général
+Jusuf qui, malgré ses glorieux services, n'a pu obtenir son assimilation
+à nos autres généraux.
+
+Le soir, j'assistai à une danse de ravissantes Moresques comme on n'en
+voit qu'à Alger, et à une cérémonie religieuse très originale des nègres
+de la ville, qui sont de vrais convulsionnaires. Je pris congé du
+gouverneur, et le lendemain, au matin, je partis pour Philippeville, à
+bord d'un petit pyroscaphe côtier, affecté au service des dépêches. Nous
+côtoyâmes assez près de terre les montagnes encore verdoyantes de la
+Kabylie; nous relâchâmes à Dellys, Bougie, Djidjeli, et le lendemain, 12
+octobre, nous étions à Stora. C'est une belle baie, où l'on trouve un
+port sûr et spacieux, à une demi-heure de marche de Philippeville. Notre
+pyroscaphe fut aussitôt entouré de plusieurs bateaux montés par de
+nombreux marins. A leur costume, à leurs acclamations sympathiques, aux
+coups de fusil et de pistolet dont ils me saluaient, je reconnus de
+suite nos intrépides et habiles caboteurs d'Ajaccio qui, sur de frêles
+embarcations non pontées, se hasardent à aborder aux côtes d'Afrique,
+pour y mener la vie laborieuse qui leur permet de rapporter quelques
+économies à leurs familles. J'allai à terre avec ces rudes et chers
+enfants du peuple, et je me mis en route pour Philippeville, en
+compagnie du capitaine Gautier, commandant la gendarmerie de la
+province. Le chemin, taillé dans la montagne, suit les bords de la mer;
+la vigoureuse végétation du sol d'alentour, couvert d'épais arbustes, me
+frappa par son extrême ressemblance avec la Corse. A peu près à moitié
+route, on trouve une magnifique batterie parfaitement entretenue.
+
+A Philippeville, où je passai la journée du 12, je me présentai chez
+le commandant supérieur, M. Cartier, major du deuxième régiment de la
+Légion étrangère, et je fis la connaissance du commandant Vaillant,
+frère de nos deux généraux de ce nom, et savant naturaliste. Une
+distance de vingt-deux lieues que parcourt une excellente route,
+exploitée quotidiennement, comme en Europe, par un service de
+messageries, sépare Philippeville de Constantine. Toutes les places
+ayant été retenues, je louai une voiture et je partis le lendemain
+de grand matin, avec l'excellent capitaine Gautier qui avait voulu
+m'accompagner. Nous traversâmes les nouveaux villages de Saint-Antoine
+et Gastonville, ce dernier peuplé de pauvres prolétaires parisiens
+qui sont venus chercher un meilleur sort dans la colonisation, tache
+difficile pour laquelle, malgré leur courage, ils n'ont ni la force, ni
+l'aptitude nécessaires. Au camp d'El-Arrouch, je fus retenu à déjeuner,
+de la manière la plus aimable, par MM. les officiers du 38e. Ils étaient
+tristes de voir la garnison décimée par le choléra qui sévissait contre
+elle, plus cruellement qu'à Philippeville et que sur aucun autre point
+de la division territoriale. Après avoir relayé au camp de Smendou, nous
+arrivâmes fort tard à Constantine.
+
+En l'absence du général Herbillon, parti à la tête de la colonne
+expéditionnaire, M. le général de Salles, gendre de l'illustre maréchal
+Valée, me reçut le soir même, avec cette parfaite et cordiale urbanité
+qui le fait aimer de tous ceux qui l'approchent. Le lendemain, 14, grâce
+à l'obligeant empressement de M. le capitaine de Neveu, chef du bureau
+arabe, tous mes préparatifs de campagne, tentes, cantines, etc., étaient
+terminés. Je fus vivement contrarié, et on le concevra sans peine dans
+une telle circonstance, de n'avoir pu, malgré mes recherches, réussir à
+me monter convenablement. Ce que je trouvai de moins mauvais, ce fut un
+petit cheval indigène, vif, mal dressé, peu maniable et peu vigoureux,
+dont je dus pourtant me contenter.
+
+Le 15 octobre, au point du jour, je quittai Constantine, pour rejoindre
+la colonne. Mon escorte se composait du maréchal-des-logis Bussy et
+de quatre cavaliers du troisième régiment de spahis, deux chasseurs
+d'Afrique, Rouxel et Valette, un soldat du train des équipages, et
+Gérard, mon fidèle domestique ardennais.
+
+Avant d'aller plus loin, il n'est peut-être pas inutile de donner ici
+un rapide aperçu des causes qui avaient amené l'expédition à laquelle
+j'allais prendre part, et des faits qui avaient précédé mon arrivée.
+
+Dans l'origine, la politique du gouvernement était de maintenir un
+calme, au moins apparent, dans la province, en pesant le moins possible
+sur les indigènes. Ce système, qui avait d'abord réussi, permettait
+d'occuper avec le gros de nos forces les autres points du pays
+plus agités. L'établissement de colonies agricoles sur la route de
+Constantine à Philippeville vint tout à coup changer cet état de choses.
+De tout temps, les communications entre ces deux villes avaient été
+inquiétées par les kabyles; mais quelques attentats sur des hommes
+isolés, et un surcroît d'activité pour notre cavalerie étaient
+considérés comme des inconvénients de peu d'importance par l'autorité,
+qui avait à dessein fermé les yeux, afin d'éviter de plus graves
+complications.
+
+Lorsque nous eûmes nos colons à protéger, on voulut en finir avec la
+Kabylie. Ce n'était point facile, et on paraissait oublier qu'une des
+choses qui ont fait le plus de mal à l'Algérie, c'est ce penchant à
+s'étendre continuellement et à occuper un trop grand nombre de points,
+fût-ce avec des moyens insuffisants. Pour former les deux colonnes qui,
+au mois de mai de l'année dernière, sous les ordres de MM. Herbillon et
+de Salles, ont agi vers Bougie et Djidjeli, il avait fallu affaiblir les
+garnisons du sud, au point qu'on m'a assuré que Batna était resté avec
+500 hommes et Biscara avec 250. Les meilleurs officiers furent appelés
+à faire partie de l'expédition; le brave et infortuné commandant de
+Saint-Germain fut du nombre, et en son absence le commandement supérieur
+de Biscara dut être confié à un capitaine. De ces mesures, dit-on,
+est sortie la guerre que les dernières opérations de M. le colonel
+Canrobert, aujourd'hui général, viennent de terminer.
+
+Une des causes principales des derniers troubles a été, sans aucun
+doute, la trop grande multiplication des bureaux arabes destinés à
+administrer les indigènes. Il y a inconvénient à intervenir de trop près
+dans les phases intestines de l'existence des tribus. Dans le Hodna, par
+exemple, la guerre a toujours existé, même du temps des Turcs. En pleine
+hostilité aujourd'hui, demain les diverses tribus de ce territoire sont
+réconciliées par leurs marabouts. Que nous importent ces dissensions,
+surtout si l'expérience a prouvé qu'elles s'enveniment d'autant plus
+que nous nous en mêlons davantage? Si, comme on l'annonçait, un nouveau
+bureau arabe est établi à Bouçada, la neutralité cesse d'être possible;
+l'officier français, appelé à se prononcer entre les deux partis,
+tranche le différend ou le fait décider par ses chefs, et si une
+soumission complète ne s'ensuit pas, en avant les colonnes! une
+expédition devient indispensable.
+
+Gouverner l'Algérie, y exercer le commandement suprême, mais
+n'administrer que les points qui jamais ne pourront se soustraire à
+notre domination, telle est, en résumé, la politique que nous aurions dû
+toujours suivre, si j'en crois mes impressions, et l'opinion des hommes
+véritablement compétents. De puissants chefs arabes, même nous servant
+mal quant à la rentrée de l'impôt, mais faisant respecter nos routes
+et nos voyageurs, n'assureront-ils pas notre empire mieux que certains
+caïds relevant plus directement de nous, mais qui révoltent à chaque
+instant les populations par les concussions dont ils les accablent en
+notre nom? Il serait d'une haute politique d'entourer de la plus grande
+considération les chefs à notre service, et de les relever aux yeux de
+leurs administrés, en leur laissant ce prestige de nationalité indigène
+qui leur donne l'air de ne céder qu'à notre force invincible, tout en
+nous aimant quand nous faisons le bien. Surtout, il ne faudrait pas
+perdre de vue que quelque temps de paix consolide notre pouvoir mieux
+que l'expédition la plus heureuse, et que si une longue période de
+tranquillité générale était donnée à la colonie, l'Arabe, qui est
+fataliste, commencerait à croire à la perpétuité de notre domination, et
+se soumettrait définitivement en disant: Dieu le veut!
+
+Jetons maintenant un coup d'oeil sur l'état de la subdivision de Batna,
+lors des derniers événements.
+
+En octobre 1848, M. le colonel Carbuccia, d'une des meilleures familles
+de Bastia, avait succédé, dans le commandement de cette subdivision, à
+M. le colonel Canrobert. Ce dernier venait de rendre un immense service,
+en s'emparant, par un coup de main hardi, comme il sait en faire, du
+dernier bey de Constantine, Ahmed. Cependant, nos ressources étaient
+bien faibles pour maintenir, dans une si grande étendue de territoire,
+tant de populations diverses. En effet, la subdivision de Batna
+comprend ces montagnards de l'Aurès, toujours turbulents, le massif des
+Ouled-Sultan, les Ouled-Sellem, les Ouled-Bouanoun, le Hodna, le Sahara
+ou Désert, où se trouve la région des oasis, ou Zab, au pluriel Ziban.
+Les Aurès venaient de massacrer ou de chasser les caïds nommés par
+nous; la plupart des autres points du pays n'étaient soumis que de nom;
+l'échec essuyé par nos armes en 1844 n'avait pas été vengé, et si une
+révolte ouverte avait éclaté, les plus fâcheuses complications étaient à
+prévoir. Dès lors, le colonel Carbuccia avait senti les difficultés de
+cette situation et les avait fait connaître à son chef immédiat, M. le
+général Herbillon, commandant de la province. En avril et mai 1849, le
+colonel s'était vu contraint de parcourir le Hodna, à la tête d'une
+colonne expéditionnaire, pour maintenir notre caïd Si-Mokran, dont les
+Arabes avaient voulu se débarrasser. Notre autorité en fut momentanément
+raffermie, une réconciliation apparente eut lieu, et des otages furent,
+suivant la coutume, amenés à Batna.
+
+Dans le Sahara, par des circonstances favorables et fortuites, ou
+peut-être à cause même de notre éloignement, les oasis le plus au sud,
+Tuggurt et Souf, étaient dans les meilleures dispositions à notre égard.
+Aussi, quand le kalifat d'Abd-el-Kader, Ahmed-bel-Hadj, a voulu,
+en dernier lieu, traverser ce pays, pour se mettre à la tête de
+l'insurrection, il a été repoussé avec perte par nos fidèles alliés
+Ben-Djellal et Ben-Chenouf.
+
+Les habitants du groupe d'oasis qu'on appelle le Zab-Dahri, et dans
+lequel est situé Zaatcha, ne vivaient, il y a peu de temps encore,
+que de la culture du palmier, qui suffisait à leur nourriture et aux
+échanges. Menacés sans cesse par les nomades, qui les pillaient et les
+rendaient tributaires, leur sort était exceptionnellement malheureux. En
+1845, sous le commandement de M. de Saint-Germain, ils commencèrent
+à jouir d'une administration régulière et uniforme. Grâce aux
+encouragements de cet officier supérieur, ils produisirent d'abondantes
+céréales, et l'on peut dire que, quatre ans après, la misère avait
+complètement disparu de leur territoire. Le but de M. de Saint-Germain,
+qui voulait gouverner directement le pays, était de soustraire le Sahara
+à la dépendance du Tell, dont il tire ses grains. Louable en lui-même,
+sous le rapport de la civilisation, au point de vue politique ce plan ne
+pouvait produire que de fâcheux résultats chez un peuple qui nous sera
+encore longtemps et peut-être toujours hostile.
+
+Les Turcs connaissaient les Arabes au moins aussi bien que nous, et
+certes ils se seraient gardés de rendre le désert indépendant du Tell.
+La nécessité où sont les tribus sahariennes de venir, tous les ans,
+s'approvisionner dans la région des céréales, est la meilleure garantie
+de leur obéissance. Si elles nous mécontentent, leur compte est
+bientôt réglé, et en cas de rébellion armée, nous pouvons leur fermer
+complètement le Tell, et les obliger à recourir à des intermédiaires, ce
+qui décuple pour eux le prix des denrées. Ce n'est d'ailleurs que dans
+le Tell que ces tribus peuvent rencontrer, pour leurs dromadaires et
+leurs moutons, des pâturages d'été, saison où le manque absolu d'eau
+serait mortel aux troupeaux dans le désert. Cette dépendance du Sahara
+envers la région des céréales est un fait tellement important qu'aucune
+intrigue ou sédition de la part des nomades ne peut nous préoccuper
+longtemps, placés qu'ils sont sans cesse sous l'inévitable coup d'une
+répression pécuniaire, et même plus terrible, au besoin. Quatre passages
+à travers une chaîne de montagnes qui court parallèlement à la mer,
+conduisent du désert au Tell; à l'est, celui de Kinchila; à l'ouest,
+celui de Soubila; ceux de Megaous et de Batna, au centre. Les deux
+premiers sont en dehors de la direction que suivent les tribus.
+Batna est fortement occupé par nous; quant à Megaous, notre caïd des
+Ouled-Sultan y est établi et peut en défendre l'accès à tout venant qui
+se serait attiré notre colère. Tout cela prouve encore une fois que
+nous pouvons gouverner de loin les Arabes du Désert et abandonner cette
+administration directe qui les avait enrichis, mais qui nous a créé des
+obstacles tellement graves qu'il nous a fallu, pour les surmonter, tout
+l'héroïsme de nos troupes. Voyons comment ils avaient surgi.
+
+La base de la gestion de M. de Saint-Germain, c'était l'égalité devant
+l'impôt, et il n'avait voulu tenir aucun compte des privilèges des
+marabouts, dans un pays pourtant où cette caste est aussi nombreuse
+qu'influente. Il n'en fallait pas davantage pour nous faire des ennemis
+irréconciliables de gens qui n'auraient pas mieux demandé que de nous
+servir, si, comme les Turcs l'avaient fait avant nous, nous eussions
+ménagé leur suprématie. En 1848, la contribution des palmiers qui
+n'avait été, dans l'origine, que de 15 à 20 centimes le pied, fut tout
+à coup portée, sans transition, à 50, soit que ces précieux végétaux
+rapportassent leurs dattes ou qu'ils n'en eussent pas. Une mesure
+financière aussi vexatoire était justifiée jusqu'à un certain point par
+la nécessité où l'on était de fournir aux frais de fortifications de
+Biscara, frais que le gouvernement central n'avait pas voulu couvrir; et
+en effet, 120,000 francs, produit du nouvel impôt, furent affectés à
+la construction de la casbah de cette oasis. Quoi qu'il en soit, un
+prétexte d'insurrection était trouvé pour les marabouts que nous nous
+étions maladroitement aliénés. Tous affiliés à la secte religieuse dite
+des frères de Sidi-Ab-er-Rahmann, qui a de nombreuses ramifications
+dans les Ziban, ils fomentèrent sourdement la révolte, à laquelle il ne
+manqua désormais qu'un fait déterminant.
+
+L'administration directe de nos autorités militaires, et le nivellement
+de l'impôt au préjudice des anciennes prérogatives des marabouts et
+des familles nobles, voilà donc les causes principales de la dernière
+guerre. Deux autres motifs, bien que secondaires, méritent d'être
+mentionnés. D'une part, nos malheureuses discordes civiles avaient porté
+leur fruit jusqu'au fond de la province de Constantine; de nombreux
+naturels des oasis, connus sous le nom de Biskris, établis à Alger, où
+la plupart font le métier d'hommes de peine, ne cessaient de mander aux
+leurs, depuis la Révolution de Février, que chaque jour nos régiments
+rentraient en France, que nous allions quitter l'Afrique, que nous nous
+battions entre nous, et mille choses semblables.
+
+D'autre part, une des conséquences de notre administration directe était
+d'annihiler complètement l'autorité du scheick El-Arab, qui avait été
+jusqu'alors un sûr moyen de domination dans le désert. Deux familles
+s'étaient trouvées, tour à tour, en possession de cette dignité, espèce
+de grand vasselage, les Ben-Gannah et les Ben-Saïd. Les Turcs, suivant
+les exigences de leur politique, les avaient alternativement élevées, et
+il faut le dire, de leur temps le scheick El-Arab était réellement
+le suzerain du Sahara, percevait les contributions, payait au bey de
+Constantine la redevance exigée, administrait comme il l'entendait, et
+garantissait ainsi de tout embarras le gouvernement suprême. En 1837,
+après la prise de Constantine, les Ben-Saïd, dont le chef a été tué à
+notre service, étaient en fonctions. En 1844, M. le duc d'Aumale leur
+substitua les Ben-Gannah qui y sont encore; mais le titulaire actuel,
+que je connais, et qui est décoré de la Légion d'honneur, a vu son
+autorité tellement amoindrie que, pour ne citer qu'un exemple, il n'a
+pu, lors de la dernière campagne et bien qu'il fût dans notre camp,
+procurer au général Herbillon un seul espion à qui accorder créance.
+Cependant, la part d'impôt, que ce scheick prélève annuellement à son
+bénéfice, est de plus de 100,000 francs.
+
+Telle était la situation des choses, lorsque le départ de M. de
+Saint-Germain et les détachements considérables exigés par l'expédition
+de Kabylie décidèrent les mécontents à se prononcer. Bou-Zian, ancien
+scheick de l'oasis de Zaatcha, annonça que le prophète, qu'il prétendit
+avoir vu en songe, lui avait ordonné de réunir les croyants et de les
+convier à la guerre sainte. Aussitôt, il sacrifie le cabalistique mouton
+noir, et invite de nombreux affidés au banquet sacré, où il donne le
+signal de l'insurrection. M. Séroka, jeune et vaillant officier du
+bureau arabe de Biscara, se porte à Zaatcha, avec quelques cavaliers,
+pour arrêter Bou-Zian et ses fils. Déjà ce fanatique était entre ses
+mains, quand, attaqué à l'improviste, M. Séroka se voit contraint de
+battre précipitamment en retraite, ramené à coups de fusil par toute la
+population ameutée. Le lendemain, un détachement beaucoup plus fort est
+repoussé à son tour, et la révolte gagne des proportions inquiétantes.
+Bou-Zian en est le chef; c'est un homme de quarante ans, énergique,
+intelligent, courageux, fameux tireur. Il n'était pas marabout;
+mais depuis ses prétendus entretiens avec Mahomet, il avait joué le
+personnage religieux, et il jouissait d'une réputation de sainteté bien
+établie.
+
+Tout porte à croire que si M. de Saint-Germain avait pu rentrer
+immédiatement à son poste, et diriger de suite un bataillon sur Zaatcha,
+il aurait eu beau jeu de cette levée de boucliers. Malheureusement,
+l'expédition de Kabylie obligea le général Herbillon à le retenir, avec
+mille hommes placés sous ses ordres, et lorsque, avec ces troupes, il
+fut de retour à Batna, le 5 juillet, l'insurrection avait fait de grands
+progrès. Le Sahara tout entier s'agitait à la voix de ses marabouts;
+les montagnards des Aurès étaient en pleine rébellion; notre caïd des
+Ouled-Sultan avait trouvé la mort en défendant notre souveraineté
+ébranlée; enfin, les Ouled-Denadj, révoltés contre leur chef Si-Mokran,
+avaient enlevé sa _smala_ et blessé dangereusement son fils Si-Ahmed. Ce
+brave et intéressant jeune homme, doué de la figure la plus distinguée,
+est notre grand partisan, il a visité Paris, parle un peu français, et
+se trouve heureux, dit-il, d'avoir pu sceller de son sang sa fidélité à
+notre drapeau. Sur sa poitrine la croix de la Légion d'honneur serait
+bien placée.
+
+Pour avoir raison des insurgés qui jetaient le trouble dans la
+subdivision territoriale placée sous ses ordres, M. le colonel Carbuccia
+prit lui-même le commandement de la colonne de 1,500 hommes qui, le
+6 juillet, quitta enfin le chef-lieu, avec six obusiers de douze
+centimètres. Le 9, avant le jour, une tribu redoutée, les Ouled-Sahnoun,
+nos ennemis irréconciliables, étaient rasés de fond en comble. Le 15,
+la colonne arrivait à Biscara, où l'on pensait généralement que
+l'apparition seule de nos forces et, tout au plus, la menace de détruire
+les palmiers suffiraient à réduire l'ennemi.
+
+Sous l'impression de ces données inexactes, le colonel Carbuccia se
+présenta devant Zaatcha, dans la nuit du 15 au 16. Il reconnut en
+personne les abords de la place et put se convaincre des graves
+difficultés de son entreprise. Cet excellent officier eut raison de ne
+pas s'exposer aux énormes inconvénients d'une retraite sans combat, et
+ne consultant que son courage, il ordonna l'attaque.
+
+Deux colonnes de 450 hommes chacune abordèrent vigoureusement les
+Arabes, et au bout de deux heures de lutte très vive, par une chaleur
+de 59°, ils les avaient refoulés, de jardin en jardin, jusque dans
+l'enceinte crénelée du village. Là, nos bons soldats furent arrêtés par
+un obstacle matériel, un fossé de cinq mètres de large, qu'on ne put
+franchir sous le feu d'un ennemi invisible. Les obusiers de douze
+centimètres ayant été insuffisants pour entamer un mur à soubassement en
+pierres cyclopéennes du temps des Romains, il fallut se retirer, après
+de longs efforts proclamés héroïques par l'armée d'Afrique tout entière.
+
+Dès lors, la révolte gagna de proche en proche, même en dehors des
+Ziban, et la défection de Sidi-Abd-el-Afid, chef de la redoutable
+secte religieuse des Ghouans, vint mettre le comble aux dangers de
+la situation. Heureusement, en apprenant cette nouvelle, le colonel
+Carbuccia, revenu à Batna, se hâta d'en faire partir pour Biscara le
+seul bataillon qu'il eût de disponible. Bien que ce bataillon fût d'un
+faible effectif et n'amenât qu'une pièce d'artillerie, il permit à M.
+de Saint-Germain, resté au commandement de Biscara, d'entreprendre la
+brillante affaire du 17 septembre, dont tous les journaux ont retenti,
+et où ce vaillant officier trouva une mort glorieuse.
+
+Les choses étaient dans cet état, lorsque M. le général Herbillon quitta
+Constantine, pour commander en chef l'expédition à laquelle j'allais
+prendre part. Arrivé le 7 octobre devant Zaatcha, il livrait le 20 un
+premier assaut, soutenu avec succès par les Arabes, malgré l'invariable
+bravoure de nos soldats.
+
+On a vu que le 15, de bon matin, j'étais parti de Constantine. Après
+quelques heures de marche, nous fîmes halte à la fontaine du Bey. Dès la
+veille, j'avais fait connaissance avec le sirocco, une des conditions
+les plus incommodes de la guerre d'Afrique. Nous nous rafraîchîmes
+copieusement à une belle source d'eau vive, et tandis que nos chevaux
+mangeaient l'orge, qu'on déchargeait les mulets, et qu'on retirait
+des cantines notre frugal déjeuner, je m'amusai à chasser des bandes
+nombreuses de gangas, que je trouvai très farouches, pour une contrée
+aussi déserte.
+
+Nous arrivâmes de bonne heure à l'étape d'Aïn-Mélilla, où ma tente
+fut bientôt dressée près de la fontaine. Les eaux abondantes qui en
+découlent, forment un long marais qui s'étend de l'est à l'ouest et qui,
+par sa végétation et les oiseaux aquatiques qui le peuplent, égaie un
+peu la triste vallée où nous nous trouvions. Elle est surplombée de deux
+montagnes arides qui semblent s'observer, et les Arabes de la tribu
+voisine nous assurèrent, sans perdre leur sérieux, qu'à certains jours,
+les deux colosses de granit s'avancent l'un vers l'autre dans la plaine
+et s'entrechoquent dans une lutte fantastique. Ces braves gens à
+imagination poétique s'appellent les Smouls, et comptent parmi nos plus
+sûrs alliés. Un de leurs chefs, à figure biblique encadrée dans un
+bournous blanc comme neige, vint me saluer et m'offrir la _diffa_. Elle
+consistait dans un grand plat de bois, à pied, comblé de _couscous_ et
+de viandes. Ce chef me dit qu'il savait que j'étais non-seulement le
+frère du sultan des Français, mais le fils d'un prophète, et qu'il
+n'avait rien à me refuser. J'usai de son hospitalité, en lui demandant
+du lait qu'il nous procura aussitôt, et que l'ardeur produite par le
+sirocco nous rendit extrêmement agréable avec du thé. La nuit, des
+voleurs de chevaux vinrent rôder autour de nos tentes; mais les chiens
+des _douairs_ voisins firent un tel vacarme qu'ils les éloignèrent.
+Réveillés par leurs aboiements, nous entendîmes dans le lointain le
+rugissement d'un lion. Cette première étape, par son originalité
+romanesque, ne fut pas sans charme; de Constantine à Aïn-Mélilla il y a
+quarante-deux kilomètres.
+
+Dès que le jour parut, nous pliâmes bagage, et après quelques heures de
+marche assez vive, nous fîmes notre grande halte sur les bords du marais
+d'Aïn-Feurchie. Le gibier, dans cet endroit, foisonne, mais il est très
+défiant; le pays, tout à fait découvert, ne permet pas qu'on l'approche;
+je poursuivis inutilement deux grands et magnifiques oiseaux du genre
+des outardes. Continuant notre route, nous passâmes entre deux lacs
+salés qu'on appelle la _Sebka_. Dans cette saison, l'eau qui s'en était
+entièrement retirée, laissait à découvert une vaste plaine de sel,
+dont le blanc bleuâtre, sillonné de sentiers frayés par les indigènes,
+rappelait ces contrées septentrionales couvertes de neige, et où le
+soleil brille après une forte gelée. Nous rencontrions souvent des
+bandes d'Arabes, parmi lesquels des Sahariens qui, poussant devant eux
+leurs dromadaires chargés de sacs de grains, regagnaient le désert. Nous
+remarquâmes une femme qui, sur un cheval, entourée jusqu'à la ceinture
+de paquets de toutes sortes, se voila le visage quand nous parûmes.
+Trois autres femmes très laides la suivaient à pied. Le soin qu'avait
+pris la première de se cacher la figure à notre approche fait présumer,
+contrairement à ce qu'on croirait en Europe, qu'elle était jolie; ses
+yeux l'étaient certainement, car tout en se dérobant à notre curiosité,
+elle avait soin de nous darder des oeillades assassines. Je la saluai
+en passant auprès d'elle, mais je n'en obtins qu'un dédaigneux silence.
+Avant le coucher du soleil, nous étions à l'étape d'Aïn-Yagout, distante
+de soixante-seize kilomètres de Constantine.
+
+L'administration militaire a fait ici bâtir un bel abreuvoir et une
+grande maison de plain-pied qui sert, en même temps, d'auberge et de
+poste retranché. Je fus reçu par un sergent allemand de la Légion
+étrangère, à qui en était confiée la garde. Les Arabes, pour lesquels
+l'abreuvoir est d'une grande utilité, l'entouraient, en foule, hommes et
+femmes de différents _douairs_. Je me mêlai un instant à eux, et je
+pus remarquer que les événements qui s'accomplissaient avaient leur
+influence sur ces populations, et qu'une partie, du moins, était déjà
+ouvertement hostile à notre domination.
+
+Le lendemain, nous étant mis en marche sous un soleil ardent, nous fîmes
+notre halte et notre déjeuner à l'ombre de rochers gigantesques; après
+quoi, nous quittâmes enfin la zone brûlée et sans bois que nous suivions
+depuis Constantine, pour entrer dans celle couverte d'une végétation
+vivace qui entoure Batna. A peu de distance de ce chef-lieu, nous nous
+arrêtâmes à un beau moulin qui fournit les farines de la garnison, et
+qui était gardé par un détachement du 5me bataillon de chasseurs à
+pied. Au moment où nous reprenions notre marche, je vis accourir à ma
+rencontre un groupe d'officiers du 2me régiment de la Légion étrangère
+qui, M. le lieutenant-colonel de Caprez en tête, me firent le meilleur
+accueil. Avec eux, je retrouvai M. Pichon, lieutenant aux chasseurs
+d'Afrique, que j'avais connu à Paris, où nous eûmes ensemble le bonheur
+de rendre moins graves les suites d'un duel inévitable entre deux
+vaillants officiers, porteurs de deux des plus beaux noms de l'époque
+impériale.
+
+En causant avec ces braves, je fus bientôt rendu à Batna, création de
+nos soldats, qui prend déjà les proportions d'une petite ville.
+Un simulacre d'enceinte, inachevée, et qui n'offrirait pas grande
+résistance en Europe, paraît devoir suffire à la garantir, au besoin,
+de toute attaque de la part des Arabes. Par ordre de M. le colonel
+Carbuccia, en ce moment à la colonne expéditionnaire, son logement fut
+mis à ma disposition par M. le lieutenant-colonel de Caprez, qui m'en
+fit les honneurs avec une charmante cordialité. Je commençai, dès
+lors, à sentir les effets de l'hospitalité, vraiment corse, du colonel
+Carbuccia et de sa vive amitié, qui ne s'est point démentie, et qui a
+été pour moi une consolation, au milieu des avanies que j'ai essuyées.
+
+J'eusse voulu poursuivre ma route le lendemain, mais M. de Caprez,
+commandant intérimaire, ne crut pas devoir me laisser partir avec une
+aussi faible escorte, et il me prescrivit d'attendre au surlendemain, 19
+octobre, le départ d'un convoi, dont il m'accorda le commandement. Cette
+précaution était bien loin d'être superflue. La province tout entière se
+trouvait dans une agitation extrême. Non-seulement des meurtres sur des
+hommes isolés avaient eu lieu, même sur la route de Constantine que nous
+venions de parcourir, mais les montagnards des Aurès, dont le territoire
+s'étend presque aux portes de Batna, s'étaient montrés en force dans la
+vallée de Lambesa, à une très petite distance de la place. Lambesa est
+une ancienne ville romaine, dont les ruines sont d'un grand intérêt pour
+les archéologues. Dans des fouilles dirigées par le colonel Carbuccia,
+on y a trouvé des objets extrêmement intéressants, et particulièrement
+des statues d'un très beau style que j'ai vues à Batna. C'est sur
+les débris de cette vieille résidence des maîtres du monde que le
+gouvernement se propose de fonder la colonie où doivent être transportés
+les malheureux combattants de juin. Ni les matériaux, pierres et bois,
+ni des eaux abondantes, ni un sol fertile sous un climat sain, ne
+manqueront aux nouveaux colons. Puissent ces avantages adoucir leur
+sort, et leur rendre moins cuisants les regrets de l'exil!
+
+J'employai la journée du 18 à visiter tout ce que Batna renferme de
+remarquable. La population civile m'a paru commerçante, industrieuse et
+prospère. Des boutiques bien assorties, un établissement de bains, des
+plantations très productives, dénotent les progrès qu'en persévérant
+dans son travail elle est appelée à faire tous les jours. Les
+établissements militaires, magasins, casernes, hôpitaux, sont dignes
+d'attention. Les charpentes de ces divers bâtiments sont toutes en bois
+de cèdre, que l'on retire d'une belle forêt qui couronne la cime d'une
+montagne voisine. Le cèdre ne justifie pas, du reste, sa réputation, et,
+en Algérie du moins, il paraît qu'il se détériore en peu de temps.
+
+Dans la visite que je fis aux hôpitaux, je m'entretins avec plusieurs de
+nos blessés qui revenaient de la colonne du général Herbillon, et ce ne
+fut pas sans émotion que je reconnus parmi eux un garde mobile, jeune
+Parisien engagé depuis peu dans la Légion étrangère. Il avait reçu toute
+la décharge d'un tromblon; couvert de blessures, il ne s'inquiétait
+que de son frère, volontaire comme lui, et qu'il avait laissé dans les
+Ziban; heureusement, l'officier de santé répondait de sa guérison.
+
+Le 19 octobre, après avoir pris les ordres de mon lieutenant-colonel, je
+dis mon lieutenant-colonel, puisque je savais déjà que j'étais destiné
+au commandement du 3e bataillon du 2e régiment de la Légion étrangère;
+après avoir pris les ordres de ce vieux serviteur de la France, je
+partis avec la cavalerie du convoi. M. le lieutenant-colonel de Caprez
+est Suisse de naissance, et il tient de sa nation tout ce qu'elle a
+d'éminemment militaire dans son généreux dévouement. Il me fit l'honneur
+de m'accompagner jusqu'à une certaine distance de la place. L'infanterie
+nous avait précédés, sous le commandement d'un jeune lieutenant normand
+du 8e de ligne, M. Wolf, relevant à peine d'une blessure, et mort d'une
+belle mort, peu après, à la prise de Nara par M. le colonel Canrobert.
+
+Le convoi se composait de trois cents mulets de charge, accompagnés
+d'autant de conducteurs arabes, et portant soixante-dix mille rations,
+outre quelques munitions de guerre. L'escorte placée sous mes ordres
+n'était que de vingt-huit fantassins de la Légion et trente-sept
+cavaliers, chasseurs d'Afrique et spahis. MM. Conseillant,
+sous-intendant militaire, et Dubarry, officier de santé, voyageaient
+avec nous. Malgré le voisinage des monts Aurès, la route de Batna à
+El-Ksour, première étape vers Biscara, n'avait pas encore été inquiétée;
+nous y arrivâmes sans encombre. C'était un poste en maçonnerie, encore
+en construction, et situé près d'une source qui ne tarit point. Un petit
+détachement de la Légion, commandé par le lieutenant Sarazin, y tenait
+garnison. Nous plantâmes le piquet; je pris quelques précautions pour
+la nuit, et le lendemain, à quatre heures du matin, je fis battre _le
+premier_. Les tentes furent bientôt abattues, et le café pris. La
+distribution de café est une excellente innovation, qui plaît beaucoup
+au soldat et qui, sous ce climat, parait être très favorable à son
+hygiène; elle est due, si je ne me trompe, à M. le général Lamoricière.
+Chaque homme a dans son sac sa petite provision de café moulu et mêlé
+au sucre en poudre; instantanément, dans une gamelle ou dans le premier
+récipient venu, la boisson est préparée, souvent même à froid. Cela ne
+devrait pas empêcher, ce me semble, de distribuer journellement aux
+soldats une ration d'eau-de-vie; versée dans leurs bidons, elle en
+corrigerait l'eau qui, la plupart du temps, saumâtre et malsaine,
+occasionne des diarrhées qui dégénèrent fréquemment en dysenteries,
+affaiblissent et démoralisent un grand nombre d'hommes dans toute
+colonne en marche. A ce sujet, qu'il me soit permis de signaler une
+économie mal entendue, un fait condamnable et pernicieux que j'ai
+observé. En Afrique, le vin qu'on peut se procurer en campagne, chez
+les cantiniers et même dans les places de second ordre, est cher
+et détestable; le vin bleu des barrières de Paris est un nectar en
+comparaison; cependant, personne, à quelques rares exceptions près, n'en
+a de meilleur, et vraiment c'est pénible de voir tant de braves gens,
+qui n'épargnent ni leurs sueurs ni leur sang, s'empoisonner, lorsqu'il
+serait si facile à l'administration de leur fournir du bon vin à un prix
+raisonnable. Il lui suffirait d'avoir, comme cela se pratique pour les
+ambulances, du vin de distribution dont la qualité serait garantie dans
+l'adjudication au fournisseur; on le céderait aux hommes au prix de
+revient.
+
+Le _rappel_ battu, nous partîmes en nous éclairant, bien qu'il n'y eût
+pas de probabilité que nous fussions attaqués ce jour-là. Deux spahis
+ouvraient la marche, suivis, à peu de distance, d'un brigadier et quatre
+cavaliers; cent cinquante pas derrière ceux-ci, venaient la moitié de
+l'infanterie, le convoi, sur un grand front, quand le passage des lits
+desséchés des torrents n'obligeait pas à le réduire, le reste des
+fantassins, la cavalerie, et un peu plus loin, en arrière-garde, un
+sous-officier et quatre cavaliers; enfin, deux autres spahis fermaient
+la marche, et quatre chasseurs à droite et à gauche la flanquaient.
+Cette petite colonne était très originale et pittoresque, dans une
+plaine sauvage jalonnée de ruines d'anciens postes romains. Pour
+l'empêcher de s'allonger, nous faisions, toutes les heures, une halte de
+cinq minutes, et malgré les prescriptions réglementaires, je permis aux
+fantassins de déposer les sacs sur des mulets haut le pied, attention à
+laquelle nos soldats sont très sensibles.
+
+Nous arrivâmes de bonne heure à la rivière des Tamaris, où nous fîmes
+notre grande halte. Ce lieu est célèbre par les fréquentes embuscades
+des Arabes. Tandis que nous déjeunions, nous vîmes arriver une
+évacuation de nos blessés, parmi lesquels étaient MM. Marinier et
+Thomas, capitaines dont l'état nous inspira, pour leur vie, de vives
+inquiétudes. Ils venaient de Biscara, sous l'escorte d'un détachement de
+chasseurs d'Afrique. M. Hamme, officier commandant, portait l'ordre de
+faire rétrograder, avec les blessés, les troupes que j'amenais de Batna.
+Je renvoyai donc mon escorte, hormis M. Bussy, les deux chasseurs et
+deux des spahis que j'avais pris à Constantine, les deux autres étant
+restés malades à Batna, et je me remis en route avec M. Hamme, dont le
+détachement faisait partie de l'escadron du capitaine Vivensang, qui
+nous attendait à El-Kantara.
+
+En quittant la rivière des Tamaris, et à mesure qu'on avance vers le
+sud, le pays, d'abord ondulé et encore couvert de quelque végétation, se
+montre tout à coup abrupte, stérile et montagneux. On arrive ensuite à
+un défilé rocailleux qui aboutit au passage d'El-Kantara, où une petite
+rivière torrentielle s'ouvre une étroite issue entre deux hautes
+montagnes d'une pierre rougeâtre, sombres, dépouillées et taillées à
+pic. C'est sur ce cours d'eau, au lit profondément encaissé, qu'est jeté
+un pont de construction romaine, dont la solidité a bravé le temps et
+les crues, et donné un nom à la localité, car El-Kantara en arabe veut
+dire le pont. A la sortie de ce passage, le regard, fatigué de s'arrêter
+sur les roches décharnées qui l'enserrent, est frappé d'un spectacle
+magique; un vaste horizon apparaît sans transition, et au débouché même
+du défilé, une verte oasis de palmiers offre ses ombrages et ses fruits,
+tandis qu'au delà, comme en deçà, le sol est infertile et escarpé.
+
+Ici, je dus remarquer que, malgré leur bravoure et leur fanatisme, les
+Arabes ne savent pas toujours profiter des avantages du terrain. Il est
+certain que, dans tout autre pays de montagnes, en Corse, en Grèce,
+en Catalogne ou dans le Tyrol, une poignée de tireurs eût suffi pour
+disputer le passage même à des forces considérables, et sans convoi,
+dans une gorge aussi bien disposée pour la guerre de chicane.
+
+M. le capitaine Vivensang, qui était venu à notre rencontre, nous
+conduisit où campaient ses chasseurs. Les deux détachements réunis, nous
+disposions d'une soixantaine de sabres, qui, en rase campagne, valaient
+au moins, comme on sait, et comme on verra par la suite, un nombre
+décuple d'Arabes. Sans doute, nous avons en France de beaux et bons
+régiments, mais il n'en est point qui satisfassent autant que cette
+admirable cavalerie de chasseurs d'Afrique l'observateur consciencieux
+qui aime à voir les agents de guerre véritablement appropriés à leur
+destination. Le soir, dans la tente du capitaine, je soupai gaiement
+avec les officiers, MM. Hamme, Chabout et Lermina. La soupe à l'oignon
+ni le vin bleu ne furent dédaignés. Du reste, le caïd de l'endroit,
+revêtu d'un bournous d'investiture, c'est-à-dire rouge, donné par nos
+autorités, nous fit apporter des poules, des oeufs et des oranges
+amères.
+
+Le 21, au lever du soleil, nous pliâmes bagage et nous fîmes filer aussi
+lestement qu'on put nos mulets arabes et leurs conducteurs. La route ne
+nous offrit rien de particulièrement remarquable, si ce n'est une roche
+de l'aspect le plus bizarre, imitant à s'y méprendre, même à une faible
+distance, les ruines d'un château féodal. A la grande halte, nous
+chassâmes, le capitaine et moi, aux bords d'une rivière couverts de
+lauriers roses, et, malgré l'avis qu'on nous avait donné que nous
+rencontrerions l'ennemi avant d'être à El-Outaïa, nous arrivâmes sans
+encombre, après quelques heures de marche, à cette misérable oasis,
+dont les plantations ont été complètement détruites par Ahmed, bey de
+Constantine. Nous nous trouvions à environ deux cents kilomètres de
+cette ville, et à trente seulement de Biscara.
+
+Le caïd et le maréchal-des-logis des spahis bleus du Désert, cavaliers
+irréguliers qui font pour nous le service de la correspondance, vinrent
+nous recevoir. Ce maréchal-des-logis, qui s'appelle Déna, est un ancien
+chef de parti, autrefois la terreur du pays, qu'il parcourait en
+rançonnant, à la manière des Bédouins, les voyageurs; au demeurant,
+brave et fidèle à ses engagements, il nous a été très utile, et je
+devais en avoir bientôt la preuve.
+
+Pendant que les chasseurs dressaient les tentes et rangeaient les
+chevaux, je pris mon fusil et je me mis à poursuivre des ramiers, dont
+nous voyions de toute part d'innombrables volées. Ces oiseaux n'ont rien
+perdu en Afrique de la ruse qui les caractérise en Europe; aussi, ennuyé
+de ne pouvoir en approcher, je m'arrêtai à une source où les femmes de
+l'oasis venaient remplir leurs cruches. Une seule, parmi ces Rébecca,
+justifiait la réputation de beauté qu'on accorde indûment au sexe
+d'El-Outaïa. C'était une jeune fille presque blanche, légèrement
+tatouée, aux yeux de jais, aux dents de perles, aux formes sveltes et
+arrondies, qu'un _haïk_ couvrait à peine. Sans doute, le sentiment
+qu'elle paraissait avoir de ses charmes la rendait moins sauvage; car,
+tandis que ses laides compagnes me faisaient des yeux d'hyène, elle
+sourit doucement à mon salut, tant il est vrai que l'instinct de la
+coquetterie n'abandonne jamais complètement les femmes d'aucun pays.
+
+Mon brave et excellent compagnon, M. Bussy, qui parle la langue du pays
+comme un Arabe, et qui, avec son activité accoutumée, avait été aux
+renseignements, m'avertit qu'on avait connaissance de l'ennemi.
+Évidemment, la journée du lendemain ne se passerait pas sans le voir.
+Le soir, en soupant avec les officiers, il fut convenu de commander
+quelques cavaliers de Déna, qui, par la connaissance qu'ils ont des
+moindres plis du terrain et des ruses de leurs compatriotes, sont de
+précieux éclaireurs, qui devaient nous prévenir en cas d'embuscade.
+
+Le _boute-charge_ des chasseurs nous réveilla à la pointe du jour. Une
+heure après, on sonna à cheval, et avec la moitié de notre monde en tête
+et le reste en queue du convoi, nous nous avançâmes dans la plaine,
+précédés de nos spahis bleus. Le chemin suit cette plaine, ou plutôt
+cette vallée, jusqu'au col de Spha, gorge étroite où l'on traverse la
+dernière chaîne de l'Atlas, limite du Désert, au-delà de laquelle, à
+une petite distance, se trouve Biscara. Le sol, généralement uni, d'un
+aspect sauvage et dominé au loin par des montagnes de sel, est relevé
+par-ci, par-là, de quelques mamelons isolés, et coupé de ravins ou de
+lits de torrents desséchés, très propres aux embuscades. Nous savions
+à n'en pas douter que Si-Abd-el-Afid, ce marabout influent des monts
+Aurès, qui, au mois de septembre dernier, avait été frotté d'importance
+par l'infortuné commandant Saint-Germain, était aux aguets avec un
+_goum_ nombreux. Deux ou trois jours avant, ces partisans avaient
+assassiné un chasseur et deux spahis à l'entrée du col de Spha, où nous
+vîmes le sol encore rougi de leur sang. On prétendait aussi que nous
+aurions affaire à des fantassins qu'on avait vus, disait-on, postés dans
+le défilé, ce qui nous aurait embarrassés quelque peu, attendu que nous
+n'avions pas nous-mêmes une seule baïonnette; mais dans la plaine, quel
+que fût le nombre des ennemis, la valeur éprouvée de nos bons chasseurs
+et le prestige de leur uniforme nous garantissaient, de gré ou de force,
+le passage du convoi. On va voir si nous nous trompions.
+
+Le manque absolu d'eau ne nous avait pas permis de faire de grande
+halte. Une harde de gazelles venait de partir, et je faisais remarquer à
+un de mes voisins que, dans un autre moment, la nature du terrain
+nous eût invités à les poursuivre, lorsque je fus frappé de l'aspect
+singulier de deux mamelons isolés et rapprochés qui, à l'endroit où
+nous étions, masquaient le débouché du col, situé à un petit intervalle
+derrière eux. J'observai que, suivant toutes les probabilités, là devait
+être l'embuscade. Elle y était, en effet; mais, en nous voyant avancer,
+l'ennemi avait filé doucement par la droite, et gagné le lit d'un
+torrent à notre gauche. Nos spahis bleus, s'en étant approchés avec
+précaution, le fusil haut, firent tout à coup demi-tour et revinrent
+vers nous au galop. Le premier arrivé nous dit en arabe, en montrant
+du doigt le lit du torrent: le goum de Si-Abd-el-Afid est là. Nous
+n'aperçûmes rien d'abord. Cependant, ayant fait filer l'avant-garde
+et le convoi, ce qui ne fut pas fait sans peine, je restai avec M.
+Vivensang et deux autres officiers à l'arrière-garde. Nous n'avions,
+en définitive, qu'une trentaine de chevaux, et bientôt nous vîmes, à
+quelques cents mètres de nous, sortir successivement d'embuscade un
+grand nombre de cavaliers ennemis, qui se rangèrent en assez bon ordre
+_de l'autre côté du ravin_. Cette circonstance me fit penser de suite
+qu'ils n'étaient pas décidés à nous aborder, et qu'ils nous redoutaient,
+bien qu'ils fussent au moins deux cents. Quelques chefs, plus hardis ou
+mieux montés que les autres, caracolaient sur nos flancs, et venaient
+faire la _fantasia_ un peu plus près de nous; mais lorsque, avec le
+capitaine et Bussy, je m'avançai pour les reconnaître, plusieurs groupes
+se détachèrent du gros de la troupe et fuirent vers les montagnes. Nos
+chasseurs, qui ne comptent jamais leurs ennemis, voulaient les charger,
+et je ne doute pas que ce n'eût été avec succès; mais le soin du convoi
+confié à notre garde nous prescrivait impérieusement de le rallier;
+d'autant plus que nous ne savions pas jusqu'à quel point il pouvait être
+vrai qu'une embuscade de fantassins nous attendait au col. Nous serrâmes
+donc sur le convoi; les Arabes nous suivirent, mais à une distance
+respectueuse.
+
+Déjà l'avant-garde, les mulets et leurs conducteurs étaient engagés dans
+le défilé. C'était curieux de voir l'empressement de nos Arabes, à qui
+la peur d'avoir le cou coupé par les Aurès faisait faire des prodiges
+de diligence, qu'avec la meilleure volonté du monde il nous aurait été
+impossible d'obtenir d'eux dans un autre moment. Quoi qu'il en soit,
+nous effectuâmes le passage sans autre accident; seulement, une heure ou
+deux après, l'ennemi massacra et mutila horriblement de pauvres colons
+qui avaient commis l'imprudence de s'aventurer seuls sur ce chemin.
+Les fantassins qu'on avait aperçus sur la hauteur n'étaient pas des
+partisans de Si-Abd-el-Afid, mais un petit poste de nos auxiliaires, que
+le commandant supérieur de Biscara y avait établi, pour signaler ce qui
+se passait au-delà du col.
+
+Trente chasseurs avaient tenu en respect deux cents cavaliers arabes!
+Ce fait me parut d'autant plus frappant que les adversaires, à qui nous
+avions eu à tenir tête, sont bien loin d'être des lâches. Il prouverait
+une fois de plus, s'il en était besoin, l'avantage d'avoir des corps
+d'élite, aguerris, redoutés de l'ennemi, et sans lesquels, j'en suis
+convaincu, il n'est point d'organisation militaire parfaite.
+
+A la sortie du défilé, nous trouvâmes un détachement de cavalerie qui
+venait à notre rencontre, et qui aurait pu nous être d'un grand secours,
+si le combat s'était engagé. Nous gagnâmes bientôt le nouveau camp
+retranché de Raz-Elma, construction remarquable qui commande la source
+d'où jaillissent les eaux de l'oasis de Biscara, ce qui nous donnerait,
+en cas de révolte, la faculté de les détourner et de ramener ainsi les
+habitants à l'obéissance. C'est à travers un bois de palmiers chargés
+de leurs régimes dorés, que nous atteignîmes le village et la casbah,
+résidence du commandant supérieur. De nombreux Arabes des deux sexes
+cueillaient paisiblement les dattes, sans avoir l'air de songer à la
+lutte mortelle dont le bruit pouvait retentir jusqu'à eux, engagée
+qu'elle était à quelques lieues de là, entre leurs coreligionnaires et
+nous. C'est le caractère de ce peuple de ne se prononcer qu'au moment
+d'agir, et ce n'est pas un mince avantage pour lui, dans la condition
+d'infériorité où il se trouve.
+
+Grâce toujours à la prévenante courtoisie de M. le colonel Carbuccia,
+le logement qu'habitait de son vivant M. de Saint-Germain fut mis à ma
+disposition. La casbah était remplie de blessés et de malades, à qui
+le capitaine Bouvrit, commandant supérieur, et nos officiers de santé
+prodiguaient les soins les mieux entendus. J'allai porter à ces braves
+l'expression de ma sympathie, et comme représentant du Peuple, celle
+du pays tout entier. Parmi eux, je serrai la main, avec une profonde
+émotion, au commandant Guyot du 43e de ligne, fils du général comte
+Guyot, et filleul de l'empereur. Ma présence parut produire sur lui une
+vive impression; bien qu'il fût dangereusement blessé, je ne prévoyais
+pas alors la catastrophe qui devait terminer sa noble existence et
+replonger dans le deuil une famille qui a si largement payé sa dette à
+la patrie.
+
+A Biscara, je rencontrai également M. Séroka, jeune officier de la
+Légion, dont j'ai déjà parlé, et qu'un bonheur inespéré me faisait
+trouver en pleine convalescence, bien qu'il eût eu le cou traversé d'une
+balle, de la même balle qui avait frappé le colonel du génie Petit, dont
+toute l'armée déplore la perte.
+
+Le lendemain au matin, avec une escorte d'une vingtaine de chasseurs, je
+partis pour le camp du général Herbillon. Désormais, nous voyagions dans
+le Sahara. Le sable, où nos chevaux enfonçaient parfois jusqu'au genou,
+nous l'aurait dit assez, à défaut de l'aspect tout différent du pays.
+Zaatcha se trouve à sept ou huit lieues de Biscara. Nous avions tourné
+à l'ouest; à gauche nous apercevions le désert, dont la monotonie n'est
+interrompue que par les palmiers des oasis se montrant de temps en
+temps à l'horizon. A droite, l'extrême Atlas élève, comme une enceinte
+continue du Tell, sa croupe décharnée et dépourvue de toute végétation,
+étayée, en guise de contre-forts, par d'énormes masses de sable que le
+sirocco y amoncelle.
+
+A une lieue du camp, je piquai des deux, et je ne fus pas longtemps sans
+l'apercevoir. M. le colonel Carbuccia, venu à ma rencontre avec quelques
+officiers de son régiment, me conduisit à sa tente, et de là à celle
+du général qui m'accueillit très bien. Celui-ci me confirma qu'il me
+destinait au commandement d'un bataillon de la Légion, ce qui n'était
+pas absolument ce qu'on m'avait promis à Paris. Le 1er régiment de la
+Légion étrangère, auquel j'appartenais, était dans la province d'Oran;
+il n'y avait devant Zaatcha que deux faibles bataillons du 2e, dont M.
+Carbuccia est colonel. Je me félicitais d'ailleurs de servir sous les
+ordres d'un Corse qui déjà m'avait donné des marques de sympathie. Le
+soir même, devant le régiment assemblé, il me fit reconnaître en
+qualité de chef du 3e bataillon, dont l'effectif était de trois cent
+quarante-huit hommes, non compris les officiers. Le 1er bataillon, aux
+ordres de M. le capitaine Souville, était encore plus faible; il ne
+comptait que deux cent quatre-vingt-quinze hommes, et je ne m'éloigne
+pas de la vérité en disant que nous n'avions, en tout, qu'un officier, à
+peu près, par compagnie.
+
+La colonne campait sur plusieurs lignes, dans un terrain sablonneux
+et ondulé, dont l'état-major et l'ambulance occupaient les points
+culminants. Leurs tentes étaient adossées à de grands rochers. A quatre
+cents mètres environ du front de bandière coulait un ruisseau aux eaux
+saumâtres, mais abondantes; deux cents mètres plus loin, étaient la
+lisière de l'oasis et la _Zaouïa_, espèce de petite mosquée à minaret,
+entourée de quelques maisons désertes.
+
+Mon régiment était établi en première ligne. On dressa ma tente non loin
+de celle du colonel, qui voulut bien me conduire lui-même chez tous les
+officiers supérieurs, et à l'ambulance, où nous visitâmes les blessés,
+que j'eus la satisfaction de voir entourés de tous les soins possibles
+par M. le docteur Malapert et ses aides.
+
+Cette nuit, je fus réveillé par une fusillade assez vive. Un parti
+ennemi, à la faveur de l'obscurité, s'était glissé près du camp et
+brûlait sa poudre sans résultat; cependant, les balles sifflaient
+autour de nos tentes et un cheval même en fut atteint. Le feu de nos
+grand'gardes fit bientôt taire celui des Arabes, et le colonel dit en
+riant qu'ils étaient très bien élevés, puisque, ayant appris l'arrivée
+d'un représentant du Peuple, ils le saluaient d'une salve de bienvenue.
+Tout rentra dans le silence, sauf quelques coups de fusil qu'on
+entendait dans la direction de la tranchée, à de rares intervalles, et
+je me rendormis jusqu'à la diane, _cette voix de l'aurore_, comme dit
+Victor Hugo, si agréable au soldat.
+
+Certes, il y avait un charme indéfinissable pour moi à me réveiller
+ainsi, sous une tente française, en face de l'ennemi, au bruit de la
+musique guerrière de nos fameux régiments. Que d'idées et de sentiments,
+que de souvenirs et de traditions se pressaient dans mon esprit et dans
+mon coeur! Mais, hélas! ils étaient bientôt, sinon refoulés, du moins
+amoindris, paralysés par une amère réflexion que mon estime pour mes
+bons camarades de la Légion ne parvenait pas à détourner. Je me disais
+que, représentant du Peuple, et un des plus proches parents du plus
+grand de nos capitaines; au point de vue militaire, c'est-à-dire à celui
+qui m'importait le plus, j'étais encore une espèce de paria, puisque
+cette fatale qualification: _au titre étranger_, me ravalait encore au
+rang des proscrits, moi proscrit de la veille, moi une des victimes de
+l'invasion étrangère, et des persécutions dont l'étranger, oppresseur de
+la France, avait poursuivi ma famille, même dans l'exil! Et songer que
+c'était à l'avènement d'un Bonaparte que je devais la continuité de
+cette situation anormale, et penser que le 10 décembre, le 10 décembre!
+m'avait fermé la porte qu'un autre que Louis-Napoléon m'eût ouverte,
+ou du moins qu'il ne m'eût pas barrée, n'était-ce pas désespérant? Je
+sentais alors qu'après tout j'avais eu tort de permettre qu'un membre de
+ma famille fût nommé au titre étranger; mais bientôt le soleil du Désert
+resplendissait sur les armes, mon colonel se montrait avec sa voix
+sympathique et son énergique gaieté; les coups de feu se faisaient
+entendre à la tranchée, et les réflexions pénibles s'évanouissaient.
+
+Comme il n'y avait pas à la colonne d'autre général que le commandant
+en chef, chaque colonel d'infanterie remplissait, à son tour, pendant
+vingt-quatre heures, les fonctions de général de tranchée. Ce jour-là,
+le colonel Carbuccia et notre régiment étaient commandés. Vers midi,
+je formai mon bataillon devant le front de bandière, je fis rompre par
+section à droite, et nous marchâmes, musique en tête, sur la Zaouïa, où
+était l'entrée des travaux. En nous voyant venir, l'ennemi, embusqué
+dans plusieurs jardins que nos troupes n'occupaient pas, dirigea sur
+nous son feu, qui nous blessa un sous-officier et un clairon. En
+arrivant à la tranchée, un sergent du bataillon mit sa tête à un créneau
+et, à l'instant même, il reçut une des plus singulières blessures qu'on
+ait jamais vues. Il fut atteint, immédiatement au-dessus de l'oeil
+gauche, par deux balles de petit calibre, faisant probablement partie de
+la charge d'un de ces tromblons dont les assiégés avaient une certaine
+quantité. Ces armes, fort dangereuses de près, n'impriment pas une très
+grande vitesse à leurs projectiles; c'est ce qui sauva notre sergent,
+car, au lieu de lui briser la tête, les balles lui contournèrent le
+crâne, et vinrent s'arrêter près de l'oreille. On le crut perdu; me
+trouvant près de lui, je lui dis, sans le croire: ce n'est rien,
+sergent, vous en reviendrez bien vite. Heureusement, le fait me donna
+raison; le chirurgien sonda la plaie, trouva les balles, à la surprise
+des assistants, et n'eut pas de peine à les extraire. Deux ou
+trois jours après, je vis le blessé; il était debout, et en pleine
+convalescence.
+
+Ceux qui ne les ont pas vus se feront difficilement une idée du village
+de Zaatcha, et de la nature des travaux du siège, si siège il y a sans
+investissement. En effet, cette place, ou plutôt cette bicoque, n'avait
+pu être investie, et de nombreux contingents y entraient et en sortaient
+à volonté, relevant les défenseurs, et les approvisionnant de vivres
+et de munitions. Situé dans la forêt de palmiers qui forme l'oasis,
+entièrement construit en terre sèche et compacte, Zaatcha n'est, en
+définitive, qu'un mauvais village à peine fortifié. Il est entouré d'un
+mur de pierre, flanqué, à ses saillants, par des tours ou maisons hautes
+et carrées. Un fossé large et profond en défend absolument l'approche,
+si ce n'est, je crois, du côté de l'ouest, où, pour des motifs que
+j'ignore, on n'avait pas encore dirigé d'attaque. Le pâté de maisons
+en face de la tranchée m'a paru beaucoup plus élevé que le reste du
+village, qui, si je ne me trompe, devait en être défilé. Les assiégés
+n'avaient point d'artillerie. Leur feu, quand il ne venait pas des
+tours, partait des créneaux percés au-dessus du fossé, souvent au ras du
+sol, dans le mur d'enceinte ou dans celui des maisons, et nous frappait
+avec tant de précision et d'à-propos, qu'on ne pouvait douter qu'une
+communication continue et facile, en guise de chemin couvert, n'existât
+sur tout le front d'attaque.
+
+Quand j'ai parlé de tranchée, ce n'est pas qu'on eût eu à en ouvrir une
+proprement dite. La surface de l'oasis est coupée, en tout sens, de
+murs en pisé, d'environ deux mètres de haut, servant de clôture et
+de séparation à d'innombrables petits jardins, qui sont autant de
+propriétés particulières. Nos officiers du génie avaient profité de
+ces obstacles, abattant ceux qui gênaient, bouchant les brèches qui
+présentaient une solution de continuité, élevant ceux qui étaient
+insuffisants au défilement, et décrivant, en somme, une espèce de
+parallèle qui resserrait à l'est et au nord, c'est-à-dire du coté du
+camp, la moitié du développement du village, à une distance qui pouvait
+varier de quarante à cent mètres. Par les nombreux créneaux pratiqués
+dans les murs qui remplaçaient pour nous l'épaulement de tranchée, notre
+mousqueterie répondait à celle des Arabes.
+
+Pour ces travaux et ceux de construction des batteries, nos soldats
+avaient su tirer un très bon parti du tronc des palmiers, et ils
+n'avaient presque pas eu de terre à remuer, si ce n'est pour les deux
+cheminements de droite et de gauche. Des troupes occupaient les jardins
+jusqu'à la lisière de l'oasis, et assuraient les flancs, les derrières,
+et les communications avec le camp.
+
+Deux batteries de canons de 8 et d'obusiers de montagne étaient établies
+au centre et à la droite de la tranchée. La première portait le nom du
+colonel Petit, en l'honneur de cet officier supérieur qui y avait été
+mortellement atteint; la seconde s'appelait la batterie Besse, en
+mémoire d'un vaillant capitaine d'artillerie, tué raide d'une balle au
+front, au moment où il pointait une pièce.
+
+Après avoir fait, avec le colonel, la visité de nos lignes, et fourni
+notre contingent de travailleurs aux armes spéciales, j'essayai de tirer
+quelques balles par les créneaux. Ceux des Arabes étaient si petits
+qu'il fallait beaucoup de soins et quelque adresse pour les emboucher,
+mais on ne pouvait voir le résultat des coups. Aucun ennemi ne se
+montrait à découvert; tout ce qu'on apercevait entre la place et la
+tranchée se réduisait à quelques débris de murailles battues en brêche
+par notre artillerie, et aux cadavres des nôtres qu'on n'avait pu
+enlever, et qui infectaient l'air. Près de la sape de gauche, on voyait
+les ruines d'une tour qui s'était écroulée, le 20 octobre, sur les
+grenadiers de la Légion; un grand nombre de ces braves avaient péri sous
+les décombres, et j'en remarquai un, homme magnifique, dont le corps nu,
+enflé, noirci, était écrasé sous un énorme madrier.
+
+Parfois, les projectiles des assiégés embouchaient nos créneaux,
+écrêtaient le mur ou arrivaient aux points qui n'étaient pas bien
+défilés. Il est certain que l'ennemi avait d'habiles tireurs,
+particulièrement les domestiques noirs, que les chefs emploient à la
+chasse des autruches. Nos soldats les avaient entrevus visant nos
+officiers, et, avec cette vivacité d'imagination qui les caractérise,
+ils en avaient fait un être idéal et unique, qui, sous le nom du
+_Nègro_, était censé avoir porté les plus mauvais coups.
+
+Indépendamment du feu des batteries, nous lancions d'heure en heure une
+bombe de seize centimètres. Nous n'avions qu'un mortier, et le défaut de
+projectiles nous empêchait de l'employer plus souvent. On n'aura pas de
+peine à comprendre qu'un tir aussi rare ne pouvait être efficace. Il
+nous aurait fallu, d'ailleurs, des bombes de vingt-deux centimètres,
+et non de seize; celles-ci portaient admirablement, mais, de l'avis de
+chacun, leur pénétration était insuffisante. Quant aux canons, par une
+circonstance locale, ils ne produisaient pas non plus tout l'effet
+désirable. Les maisons de Zaatcha avaient toutes des rez-de-chaussée
+au-dessous du niveau du sol, qui n'étaient qu'une espèce de caves où
+les boulets ne pouvaient atteindre; les étages supérieurs ruinés,
+les habitants se réfugiaient dans ces souterrains, et la résistance
+continuait de plus belle.
+
+Malgré le courage et l'activité du génie, les deux sapes à droite et à
+gauche cheminaient très lentement. On s'était vu contraint d'en faire
+les épaulements en sacs à terre, et de les blinder, tant bien que mal,
+avec des branchages de palmier, pour mettre les hommes à l'abri des
+pierres que les Arabes ne cessaient d'y lancer. La tête de sape était
+continuellement en butte à leur fusillade, et les sapeurs qui se
+montraient à découvert étaient aussitôt tués ou blessés. Une espèce de
+mantelet en planches et en tôle, qu'ils poussaient devant eux en guise
+de gabion farci, ne se trouva pas à l'épreuve des balles, ce qui était
+d'autant plus fâcheux qu'on n'avait ni cuirasses, ni pots-en-tête.
+Mais aussi qui eût pu croire qu'un misérable village du Sahara nous
+obligerait à l'assiéger de la sorte?
+
+Vers le soir, le général vint faire la visite de la tranchée et donner
+des ordres pour la nuit. Il est bienveillant, ferme et sympathique;
+officier sous l'empire, il fut blessé à Waterloo. J'observai qu'il
+s'exposait beaucoup et sans ostentation. A sa suite, comme porte-fanion
+de l'état-major-général, se trouvait le fameux tueur de lions, Gérard,
+maréchal-des-logis aux spahis, aujourd'hui sous-lieutenant. Je causai
+quelque temps avec cet intrépide chasseur, qui est de plus un excellent
+soldat. C'est à l'affût, à la chute du jour, et souvent à nuit close,
+qu'il attend ses dangereux adversaires et qu'il les tue, de fort près,
+avec une carabine à deux coups, chargée de balles ogivales à pointe
+d'acier. Cette précaution lui a paru nécessaire depuis que, malgré son
+sang-froid et la précision de son tir, il lui est arrivé qu'on lion,
+dont il s'approchait croyant l'avoir tué, se releva, la balle qui
+s'était aplatie sur l'os frontal, dont la dureté est extrême, n'ayant
+fait que l'étourdir; Gérard l'acheva, mais non sans peine.
+
+Le général parti, l'heure de la soupe approchait, et je m'attendais à
+une de ces réfections frugales comme on peut en faire à la tranchée. MM.
+les officiers de la Légion en avaient décidé autrement, et ils avaient
+eu la charmante idée de me donner là, sous le feu de l'ennemi, un dîner
+de bienvenue, qui, certes, a été le plus original que j'aie fait de ma
+vie. Devant la _gourbie_ du colonel (hutte en feuilles de palmier), on
+étendit une nappe sur un tapis, on y dressa le couvert, et nous nous
+assîmes à l'entour, les jambes croisées. Le repas fut bon, copieux et
+surtout gai; le colonel en fit les honneurs avec cet entrain de bon goût
+qui est le propre des hommes d'esprit. La musique du régiment, placée
+non loin de nous, joua des airs patriotiques, et même le caustique
+_drin, drin_ de Lafon, qui acquérait du prix à cinq cents lieues
+de Paris. Au dessert, le colonel porta la santé du président de la
+République, qui fut accueillie avec une cordialité toute militaire.
+Alors la musique joua la _Marseillaise_, tandis que les Arabes, inquiets
+de ce bruit, redoublaient le feu de leurs fusils, et de leurs tromblons
+dont l'explosion plus retentissante était accompagnée d'une grêle de
+petites balles qui venaient frapper les palmiers à l'entour. On but
+une dernière rasade, dont les musiciens et les factionnaires qui se
+trouvaient près de nous, eurent leur part, et, à un signal de notre
+chef, chacun retourna à son poste.
+
+Après avoir fait la ronde de la tranchée, des postes et des sapes,
+j'allai me reposer auprès du colonel, qui avait bien voulu m'admettre
+dans sa _gourbie_. Par son ordre, un clairon était chargé de sonner
+les heures par autant de vibrations détachées qu'il en fallait pour en
+marquer le nombre; et comme il lui était prescrit de monter sur une
+petite élévation de terrain, les Arabes l'avaient aperçu, et un coup de
+fusil ou de tromblon lui répondait régulièrement. A cela ne se bornaient
+pas leurs taquineries. Ils rôdaient autour de la tranchée, en poussant
+des cris lugubres, et en appelant par son nom le colonel Carbuccia
+qu'ils connaissaient particulièrement, comme ses anciens administrés.
+Parfois ils engageaient la conversation avec nous, au moyen de
+l'interprète du colonel, et il y avait peu de temps que celui-ci avait
+failli être victime d'une de leurs ruses. Un Arabe, dont la voix tout
+à fait reconnaissable se faisait entendre chaque nuit, demanda à lui
+parler. Le colonel s'approcha du mur de la tranchée et ordonna à
+l'interprète de dire qu'il était présent et qu'il écoutait. Un long
+intervalle s'écoula sans réponse, et le colonel, fatigué d'attendre,
+s'éloignait, lorsque, de la cime des palmiers, plusieurs coups de feu
+furent dirigés sur la place qu'il venait de quitter. Les factionnaires
+préposés à la surveillance de nos créneaux ripostèrent, mais la surprise
+et l'obscurité nuisirent à la justesse de leurs coups, bien qu'il eût
+fallu un certain temps aux Arabes pour se glisser à terre le long des
+palmiers.
+
+Les nuits sont magnifiques au mois d'octobre, sous cette latitude, et
+malgré l'odeur exécrable des cadavres, je m'étais endormi, quand mon
+sommeil fut brusquement interrompu par une forte fusillade qui éclatait
+à notre gauche. Nous courûmes à la sape de ce côté; elle était attaquée,
+et l'ennemi, qu'on ne pouvait apercevoir, paraissait si rapproché, que
+dans l'idée qu'il voulût tenter d'escalader la tranchée, nous nous
+apprêtâmes à le recevoir sur les baïonnettes. Par ordre du général, les
+armes de nos hommes avaient été chargées avec deux balles, dont l'une
+coupée en quatre; quelques coups de fusil et la décharge à mitraille
+d'un obusier suffirent pour éloigner momentanément ces chicaneurs
+d'Arabes.
+
+Du reste, il n'est pas de tour qu'ils ne fissent pour attirer les nôtres
+dans leurs embûches. Quelques nuits auparavant, ils avaient imaginé de
+lâcher des bourriquets, et de les pousser vers les jardins occupés par
+nos troupes, dans l'espoir que les soldats sortiraient pour les prendre,
+et tomberaient dans l'embuscade qu'on leur avaient dressée. Nos gens se
+contentèrent de tuer les bourriquets par les créneaux, et les Arabes en
+furent pour leurs frais.
+
+Un autre stratagème dont les cavaliers du Scheik-el-Arab, qui était au
+camp, nous menacèrent, mais qui ne fut pas employé, leur réussit, à ce
+qu'ils prétendent, dans leurs guerres intestines, et il est trop curieux
+pour ne pas être rapporté. Il consiste à enduire de goudron, auquel on
+met le feu, des dromadaires qu'on chasse alors sur la tribu hostile;
+une espèce de rage s'empare de ces animaux, ils ruent, ils mordent, ils
+portent le désordre dans les rangs de l'ennemi, mais surtout, je pense,
+dans ses troupeaux. Quant aux Zaatcha, j'ignore s'ils étaient assez
+lettrés pour avoir pensé que nous aurions, au moins, aussi bon marché de
+leurs dromadaires enflammés que les Romains des éléphants de Pyrrhus
+à Bénévent; le fait est que malgré les pronostics des cavaliers de
+Ben-Gannah, ils ne tentèrent pas l'aventure.
+
+Peut-être ces détails paraîtront puérils, mais ils aideront à prouver
+que les assiégés ne négligeaient rien, et que leur défense, suivant
+l'expression de M. le général Charon, était intelligente et énergique.
+
+L'alerte passée, nous retournâmes, le colonel et moi, à sa _gourbie_,
+mais à peine avions-nous fermé l'oeil, que de nouvelles fusillades
+réclamaient notre présence aux sapes menacées. Ce manège continua toute
+la nuit, et notamment mon excellent adjudant sous-officier, Trentinian,
+n'eut pas une minute de repos.
+
+Le 25 octobre au matin, le général vint à la tranchée, et ordonna à mon
+colonel de m'envoyer avec 400 hommes, dont 200 de mon régiment, et 200
+du 3e bataillon d'infanterie légère d'Afrique, couper des palmiers près
+du village de Lichana, que les contingents ennemis occupaient en force.
+Cette mesure d'abattre les palmiers était nécessaire et bien entendue,
+quoi qu'en aient dit certains critiques en gants jaunes, qui s'arrogent
+le droit de juger, au coin de leur feu, à Paris, les opérations d'une
+guerre réputée très difficile par les hommes les plus compétents.
+Il s'agissait non-seulement de faire des éclaircies pour faciliter
+l'investissement, mais aussi de ruiner l'ennemi et de fomenter ainsi,
+à notre profit, des récriminations et des discordes entre les diverses
+fractions de la population de l'oasis. En effet, les gens de Lichana,
+par exemple, ne manquèrent pas d'imputer à la résistance de Zaatcha la
+dévastation des plantations, leur principale ressource, et j'ai appris
+depuis que, comme on l'avait prévu, ils en furent touchés au vif, et
+que, malgré leur fanatisme, leur solidarité s'en trouva ébranlée.
+
+On n'avait pu faire de lever du terrain. Le général nous indiqua, comme
+point de direction, un bouquet de palmiers à l'horizon, et je m'y
+portai, au pas de course, avec une compagnie d'infanterie légère
+d'Afrique. Suivaient les hommes de la Légion, et les travailleurs des
+deux corps avec des haches. J'étais prévenu que, sur la lisière de la
+forêt, M. le colonel de Barral appuierait le mouvement.
+
+Après avoir escaladé plusieurs clôtures de jardins en terre sèche, longé
+et traversé dans l'eau un fossé large et peu profond, nous établîmes
+notre ligne de tirailleurs, le centre à environ trois cents mètres de la
+plaine, contre un mur crénelé par les Arabes, et dans un petit jardin
+encaissé et très propre à la défensive. Entre le mur et le jardin, et au
+niveau du premier, il y avait un terrain nu d'environ vingt mètres de
+large, où notre ligne formait un angle saillant. Je plaçai en réserve, à
+portée de couvrir ce point, un petit détachement de mes grenadiers,
+aux ordres de leur capitaine, M. Nyko, réfugié polonais, parent de
+l'infortuné comte Dunin, tué à Boulogne à côté de mon cousin. Cet
+officier avait déjà été dangereusement blessé devant Zaatcha, lors de
+l'expédition du mois de juillet dernier.
+
+Le colonel, sans escorte et sans armes, avec cette intrépidité vraiment
+corse qui le caractérise, vint voir nos dispositions, et je crus
+comprendre qu'il les approuvait, à la manière flatteuse dont il répondit
+à l'assurance que je lui donnai, que le diable lui-même ne nous
+délogerait pas de là. Je prie le lecteur de remarquer que ce n'était pas
+une rodomontade, et que je tins la position jusqu'à ce que le général
+m'eut envoyé l'ordre d'effectuer ma retraite.
+
+Derrière nous, nos travailleurs s'occupaient déjà, avec une grande
+activité, de l'abattage des palmiers. Je ne sais plus dans quel journal
+j'ai lu cette assertion mirobolante, que _la hache rebondit sur l'écorce
+élastique du palmier_. Au contraire, rien n'est plus facile que de le
+couper, et nos hommes y allaient grand train. Vraiment, c'était pitié
+de voir ces précieux végétaux, la plupart centenaires, s'abattre avec
+fracas, et couvrir le sol de leurs dattes. Toutes ne furent pas perdues,
+comme on pense bien, et nos soldats s'en régalèrent à tire-larigot.
+
+Les Arabes, d'abord en petit nombre, exaspérés de cette exécution, et
+craignant peut-être une attaque sur Lichana, dont nous étions tout près,
+engagèrent le combat sur notre droite. A l'extrémité du mur crénelé,
+derrière un amas de décombres, un groupe de chasseurs du bataillon
+d'Afrique soutenait vaillamment l'attaque. Un caporal, étendu sur le
+ventre, se distinguait par la précision avec laquelle il dirigeait ses
+coups. Il avait placé une grosse pierre devant lui peur se garantir; une
+balle arrive, touche la pierre et la lui lance à la tête; le caporal se
+frotte le front, prend la pierre, la replace où elle était d'abord, et
+continue son feu; une autre balle arrive, le frappe à la tête et le tue
+raide.
+
+Au-delà du mur était une espèce de ravin, par où l'ennemi aurait pu
+arriver inaperçu. J'ordonnai aux hommes qui gardaient les créneaux de
+redoubler d'attention; mais nos adversaires, guidés par la connaissance
+des lieux, furent plus rusés que nous. Au lieu de nous aborder de front,
+un certain sombre d'entre eux gagnèrent sur notre gauche, et se baissant
+au-dessous des créneaux, à la file l'un de l'autre, ils arrivèrent, pour
+ainsi dire en rampant, à garnir le mur du côté opposé au nôtre. Nous
+n'étions séparés d'eux que par cet obstacle, haut de deux mètres à peu
+près. Le reste, c'est-à-dire la masse, était resté dans le ravin, et à
+un signal donné, ils se levèrent tous, avec des cris sauvages, tandis
+que d'autres encore, dispersés en tirailleurs en face du jardin encaissé
+et du terrain nu dont j'ai parlé, nous fusillaient à l'angle ou crochet
+formé par notre ligne.[4]
+
+[Note 4: Je n'ai pas la prétention de faire de la tactique à propos
+d'une si petite affaire; mais si quelqu'un objectait que ce crochet
+était un oubli des principes, je lui répondrais qu'il s'agissait de
+protéger des travailleurs placés dans une circonférence irrégulière, et
+qu'une ligne droite était impossible. Dans un combat de cette nature, il
+était indiqué, d'ailleurs, de profiter des abris qu'offrait le terrain.]
+
+En un instant, plusieurs des nôtres furent couchés par terre, ou
+contusionnés par des nuées de pierres qu'on nous lançait par dessus
+le mur. Cette manière de préluder à un engagement plus sérieux est
+familière aux Arabes. Bientôt une haie serrée de leurs fusils parut à la
+crête du mur, et nos soldats, sans attendre qu'ils parussent eux-mêmes,
+et quoi que pussent faire les officiers, le couronnèrent de leur feu.
+
+A l'angle de la ligne, un soldat venait de tomber mortellement atteint.
+Deux de ses camarades le traînaient en arrière, poursuivis par les
+Arabes qui voulaient s'en emparer pour lui couper la tête. J'allai à
+leur rencontre et les tins en échec avec mon fusil de chasse. Nyko et
+ses grenadiers étaient à cent pas de là; je leur fis signe d'accourir,
+et il était temps, car l'engagement devenait de plus en plus vif. En un
+instant, le capitaine Touchet, après avoir tué de sa main un ennemi,
+tomba frappé d'un coup de feu en pleine poitrine; le capitaine Butet
+reçut une balle à travers la cuisse; Nyko fut blessé à la tête; moi-même
+je fus atteint d'un gros caillou, qui ayant rebondi sur ma _carghera_
+corse (ceinture à cartouches), ne me fit pas grand mal. Je restai seul
+d'officier.
+
+L'oeil au guet, le doigt sur la détente, j'attendais que quelque Arabe
+se montrât au-dessus du mur. Il en vint un qui, coiffé d'un turban,
+brandissait un pistolet de la main droite, s'appuyait sur la gauche,
+et se découvrait audacieusement jusqu'à la ceinture. En apercevant un
+officier qui le tenait en joue presque à bout portant, il dut penser que
+son heure était arrivée; il voulut se rejeter en arrière, mais il n'en
+eut pas le temps; je lui lâchai dans le cou, au-dessous du menton, mon
+coup droit chargé d'une balle et cinq chevrotines; son coup du pistolet
+porta à faux sur ma gauche, sa tête frappa le mur qui fut baigné de son
+sang, et derrière lequel il disparut en tombant.
+
+Presque en même temps, à quelques pas de là, un autre, à barbe grise,
+armé d'un long fusil garni d'argent, faisait basculer son arme sur le
+haut du mur, pour nous mieux viser. Se voyant visé à son tour, il se
+retira; mais aussitôt, élevant les bras et son fusil, il allait tirer
+dans notre direction, quand je lui lâchai mon second coup, chargé à deux
+balles qui, écrêtant le mur, l'atteignirent à la tête dont on ne voyait
+que le sommet. Comme son camarade, il tomba de l'autre côté, ainsi que
+son fusil qui paraissait fort beau, et que nous ne pûmes prendre. Les
+tirailleurs applaudirent, et ils m'assurèrent que c'étaient des chefs.
+
+Tout cela se passa, pour ainsi dire, en un clin d'oeil, et beaucoup plus
+vite qu'on ne peut l'écrire. Cependant, le feu, au lieu de discontinuer,
+prenait une nouvelle intensité. En voyant tomber leurs officiers et
+leurs camarades, beaucoup de soldats s'empressèrent autour d'eux, et les
+transportèrent sur les derrières; d'autres, comme cela arrive souvent
+en pareil cas,[5] les accompagnèrent, sans doute pour les escorter; les
+travailleurs avaient suspendu la coupe des palmiers, mais n'étaient pas
+venus en ligne; en un mot, je restai avec le quart environ de mon monde,
+c'est-à-dire une vingtaine de grenadiers de la Légion et quatre-vingts
+hommes, à peu près, du bataillon d'Afrique. Le brave sergent-major
+Marinot, de ce dernier corps, me seconda avec cette sévérité et cette
+énergie qui n'admettent point d'hésitation.
+
+[Note 5: L'ordonnance du 3 mai 1832 prescrit, avec raison, de ne pas
+s'occuper des morts, ni même des blessés, pendant l'action; mais, en
+Afrique, il a fallu adopter le système contraire, à cause de la cruauté
+des Arabes et de l'inconvénient qu'il y aurait à leur laisser mutiler
+les corps dont ils font de sanglants trophées qui surexcitent le
+fanatisme des populations.]
+
+Mes grenadiers, ou plutôt cette poignée de mes grenadiers, restaient
+sous le commandement immédiat du sergent anglais Smitters, dont la
+valeur héroïque était digne d'une action plus importante.
+
+Quoique, au même moment, les assiégés de Zaatcha eussent fait une sortie
+et attaqué vigoureusement la sape de droite à la tranchée, le colonel
+dont la sollicitude paternelle et touchante ne nous oubliait pas, le
+colonel, toujours partout, infatigable et dédaigneux du danger, arrivait
+encore auprès de nous. Sa présence ranima le combat. Debout sur un
+petit monticule où pleuvaient les balles, exactement à la même place où
+Smitters fut tué un instant après, il criait: Tenez bon, grenadiers! et
+ne voulut point se défiler. Un groupe d'Arabes, à demi couverts par le
+mur, tiraient sur nous à soixante pas, et semblaient avoir reconnu des
+officiers, si bien que je crus utile de leur envoyer moi-même un nouveau
+coup de fusil. Tous ceux qui ont assisté à cette affaire conviendront
+que je n'exagère rien en disant que nous étions attaqués par plus de
+mille adversaires, et sans la bonté de notre position défensive, je ne
+sais vraiment ce que nous serions devenus, surtout sans les renforts qui
+nous arrivèrent.
+
+Je conviens que j'en demandai au colonel. Non-seulement il m'approuva,
+mais rappelé à la tranchée par le bruit du combat qui continuait à s'y
+livrer, il se chargea de les faire demander lui-même au général. En
+attendant, nous avions à faire un nouvel effort, et, je dois le dire,
+aucun des braves qui m'entouraient ne faillit à cette tâche. Un
+lieutenant du bataillon d'Afrique, dont je regrette vivement de ne pas
+avoir retenu le nom, était venu remplacer un des capitaines blessés;
+Marinot, et leurs soldats, défendaient le jardin encaissé; Smitters et
+nos grenadiers, le mur et le terrain nu à côté.
+
+La conduite de Smitters est de celles qui honoreront le genre humain
+tant qu'un coeur de soldat battra sous le harnais! Je déplore de n'avoir
+que ce faible écrit pour en conserver la mémoire. En évidence sur la
+petite butte que venait de quitter le colonel, il animait ses hommes, et
+ajustait ses coups avec un imperturbable sang-froid. Derrière un large
+créneau, un Arabe se montrait à demi et se cachait tour à tour. Le
+sergent le tenait enjoué, et épiait, pour tirer, le moment favorable,
+mais l'ennemi le prévint; foudroyé, Smitters bondit en l'air, tomba à la
+renverse, et son sang généreux rejaillit sur les grenadiers. Avant de
+lui percer le coeur, la balle avait fait un long éclat à la monture de
+son fusil. Effet fréquent de la mort par les armes à feu, on aurait dit
+qu'il dormait d'un bon sommeil, tant sa figure paraissait sereine et
+presque rayonnante.
+
+Cet intrépide sous-officier était un homme de trente à trente-cinq ans,
+d'une taille moyenne, bien pris, brun, sans barbe ni moustaches, comme
+les soldats de son pays. Pauvre Anglais! dont le sort était de venir
+mourir dans une oasis du Sahara, à côté d'un neveu du plus grand ennemi
+de sa grande nation!
+
+Sa fin produisit une pénible impression, et l'ennemi ne semblait pas
+se ralentir. Mais, sur la lisière de la forêt, M. le colonel de Barral
+opérait une puissante diversion. Ses obus, longeant notre ligne et
+sifflant à travers les palmiers, tombaient et éclataient parmi les
+Arabes. Dans la plaine, un de ses échelons, formé du bataillon de
+zouaves du commandant de Laurencez, était arrivé à trois cents mètres
+de nous. Les ennemis nous pressant toujours, je me décidai à aller lui
+demander quelques hommes, pour appuyer mes grenadiers, qui continuaient
+bravement la défense de la butte où leur sergent venait d'être tué. Avec
+une courtoisie dont je lui suis redevable, M. de Laurencez[6] s'empressa
+de me donner quinze hommes avec un lieutenant, M. Sentupery. Ce jeune
+officier s'écria: En avant, c'est le poste d'honneur! et nous courûmes
+renforcer ma ligne, où l'arrivée des zouaves produisit visiblement
+le meilleur effet. Sur mon indication, ces braves rejoignirent les
+grenadiers à l'éminence où était tombé Smitters, et un d'eux, nommé
+Goise, qui avait été prisonnier des Arabes et parlait leur langue, se
+mit à les défier et à les plaisanter de la façon la plus originale.
+C'est encore une preuve de l'ascendant des corps d'élite, que, dès ce
+moment, l'attaque se ralentit; l'uniforme des zouaves est redouté de
+leurs adversaires à l'égal des vestes bleu de ciel des chasseurs, et nos
+troupes elles-mêmes savent, par expérience, ce que vaut le concours de
+ces triaires de l'armée d'Afrique.
+
+[Note 6: M. de Laurencez, blessé à l'assaut de Zaatcha, est
+aujourd'hui lieutenant-colonel.]
+
+La voix du colonel se fit entendre de loin, annonçant des renforts. En
+effet, sur notre droite, le commandant Bourbaki avec les tirailleurs
+indigènes, et le lieutenant-colonel Pariset, de l'artillerie, en
+personne, avec deux obusiers, refoulaient l'ennemi, qui ne tarda pas à
+rentrer à Lichana. Arrivé près de nous, le colonel me communiqua l'ordre
+du général de battre en retraite. Je me permis d'observer que les Arabes
+rétrogradaient, et que le moment était propice pour continuer l'abattage
+des dattiers; mais il me répondit que l'ordre était formel, et qu'il n'y
+avait qu'à obéir. Sur ce, nous quittâmes une position que nous avions
+gardée quatre heures, on sait à quel prix; nous gagnâmes la plaine sans
+aucune opposition, et de là la tranchée. Nous avions eu six morts et
+vingt-deux blessés, dont trois officiers;[7] les Arabes durent avoir un
+nombre infiniment plus considérable des leurs hors de Combat.
+
+[Note 7: Voyez les états nominatifs aux Pièces justificatives.]
+
+Je trouvai le général près de la Zaouïa. Il parut regretter de nous
+avoir engagés si loin, à cause des pertes que nous avions essuyées;
+cependant, il me dit avec une grande cordialité: Je vous remercie de
+tout ce que vous avez fait. J'ai été peiné de ne pas reconnaître ces
+remerciements dans son rapport d'ensemble publié au _Moniteur universel_
+du 4 janvier 1850, où il ne m'a même pas accordé une mention honorable,
+et je dus être d'autant plus sensible à cet oubli qu'on venait de me
+remercier de la manière que l'on sait.[8] En revanche, je conserve
+précieusement les lettres d'éloge et de sympathie que M. le général
+Charon, gouverneur général de l'Algérie, le colonel Carbuccia, et une
+foule d'autres officiers moins élevés en grade, mais très bons juges
+aussi, ont bien voulu m'écrire.
+
+[Note 8: Voyez aux Pièces justificatives ma lettre à la _Patrie_, du
+5 janvier 1850.]
+
+A l'égard du combat que je viens de raconter, le rapport de M. le
+général Herbillon s'exprime ainsi:
+
+«Le 25 octobre, les habitants firent une sortie si vive sur les hommes
+employés à la coupe des palmiers que nous laissâmes une caisse de
+tambour et des outils entre leurs mains. Je fus obligé d'appeler les
+troupes du camp pour assurer la retraite.»
+
+Comme on l'a vu, nous avions été attaqués par les gens de Lichana,
+qui n'étaient nullement assiégés; il n'y avait donc pas eu de sortie
+proprement dite. La retraite fut ordonnée par le général, et le général,
+ce me semble, aurait pu le dire, d'autant mieux qu'il pouvait avoir
+d'excellentes raisons de la prescrire, entr'autres le peu d'importance
+du résultat que nous aurions obtenu en prolongeant le combat. Ce
+résultat n'aurait pas été en rapport avec le nombre des troupes
+employées, que les soutiens, à la fin de l'engagement, avaient porté à
+un chiffre très considérable. Je ne sache pas qu'il y ait en de caisse
+ni d'outils tombés aux mains des Arabes; mais il n'est pas impossible
+qu'il en soit resté sur le terrain, ce qui n'est certes pas la même
+chose. Quant à la caisse, les états nominatifs des morts et des blessés,
+qu'on peut voir aux Pièces justificatives, constatent qu'aucun tambour
+ne fut atteint, et, si je me souviens bien, on disait au camp qu'elle
+avait été abandonnée par un tambour du bataillon d'Afrique, qui
+grappillait des dattes. Maintenant, les travailleurs ont-ils abandonné
+des haches? s'ils l'ont fait, ils sont inexcusables, car nos tirailleurs
+les ont constamment couverts, et les Arabes, contenus par nous, n'ont pu
+arriver jusqu'à eux. Qu'on me passe ces particularités; elles paraîtront
+insignifiantes, mais on comprendra ma surprise (si quelque chose pouvait
+étonner dans ce bas monde) de voir que pas le moindre éloge ne m'a
+été décerné, et que l'occasion d'une espèce de blâme semble avoir été
+cherchée dans des détails peu dignes de figurer dans un rapport général.
+
+Pendant que nous combattions du côté de Lichana, la sape de droite,
+comme je l'ai dit, était audacieusement assaillie à la tranchée. Les
+Arabes, sortis de Zaatcha, suivis par des femmes qui les excitaient, et
+bravaient héroïquement la mort, avaient mis tant d'acharnement dans
+leur attaque, qu'on en tua plusieurs à deux pas de nos créneaux, qu'ils
+cherchaient à prendre. Un, surtout, vint tomber si près, que les
+voltigeurs du 38ème se saisirent de son sabre au moyen d'un tire-bourre
+de canon, et me l'envoyèrent par le plus ancien soldat de la compagnie.
+Je le conserve précieusement en souvenir de ces braves et du courageux
+Arabe mort pour son pays.
+
+On sait que la garde et les travailleurs de tranchée sont relevés toutes
+les vingt-quatre heures. Sur la demande de mon colonel, notre tour fut
+prolongé jusqu'au soir, ce qui me donna l'occasion de compléter la
+journée; car le général étant venu à la _gourbie_, où nous déjeunions,
+il m'ordonna d'abattre encore des palmiers, cette fois à proximité de
+la tranchée. Après avoir garni de tirailleurs les murs de deux grands
+jardins, je les fis complètement raser, sans forte opposition de la part
+des Arabes, soit qu'ils en eussent assez du combat du matin, soit que
+le voisinage de nos travaux les tint en respect. Ils se contentèrent de
+nous envoyer de loin quelques balles qui ne nous firent pas grand mal;
+un soldat cependant en fut atteint, et un autre fut blessé par la chute
+d'un palmier.
+
+Le soir, vers cinq heures, nous retournâmes au camp. Nos tentes et nos
+lits de cantines nous parurent des palais et des édredons après la
+tranchée. Les vivres étaient abondants à la colonne; le pain seulement,
+qu'on faisait venir de Biscara, commençait à manquer, mais du biscuit
+trempé le remplace, au besoin. L'eau était désagréable, malsaine, et
+tellement chargée de sels, qu'en ayant passé un litre environ à travers
+un mouchoir de toile, j'en obtins un résidu qui, séché et approché du
+feu, crépitait comme du nitre. Le sable, d'une finesse imperceptible,
+s'infiltrait partout; quelque précaution que l'on prit, tout ce qu'on
+préparait pour manger en était tellement saupoudré, qu'à chaque morceau
+on le sentait craquer sous la dent. Je fis l'expérience de placer du
+papier sur la tablette de ma tente, et bien que j'en eusse bouclé les
+contre-sanglons pour la fermer complètement, deux heures après le papier
+était tout couvert de sable. Ces petits inconvénients n'étaient qu'un
+sujet d'observations; mais la mauvaise qualité de l'eau incommodait tout
+le monde, et engendrait même des maladies.
+
+Le lendemain, nos pertes furent douloureusement augmentées par la mort
+du capitaine Graillet, commandant du génie. Par le plus malheureux des
+hasards, tandis qu'il dirigeait les travaux à la sape de droite, il fut
+tué d'une balle qui passa dans l'interstice de deux troncs de palmiers
+placés en épaulement. C'était un officier jeune, très distingué, et
+à jamais regrettable; la veille, j'avais bu avec lui un verre
+d'eau-de-vie, et dans la conversation que nous eûmes ensemble sur les
+opérations du siége, je remarquai qu'il était pour les partis les plus
+vigoureux.
+
+Le 27 se passa sans événement remarquable. Les travaux continuèrent sur
+le même pied à la tranchée. Les Arabes tiraillèrent plus ou moins toute
+la journée, et se montrèrent parfois à la lisière de l'oasis, d'où leurs
+balles arrivaient jusqu'à notre front de bandière. Les carabines à tige
+de quelques hommes du 5e bataillon de chasseurs à pied, placés derrière
+des ondulations de terrain, les leur rendaient avec usure.
+
+Un fait remarquable et qui, en ma qualité de nouvel arrivé, m'avait
+surpris, c'est que notre camp était littéralement encombré d'Arabes;
+j'en avais deux, conducteurs du bagage, qui bivouaquaient à la porte de
+ma tente, si bien que la toile seule m'en séparait. Le scheick El-Arab,
+je l'ai déjà dit, campait avec nous; ses cavaliers, assez nombreux,
+l'avaient suivi, et ne cessaient de rendre des services, quoique leurs
+sympathies pussent bien être ailleurs. Plusieurs fois, ils étaient allés
+parlementer avec les tirailleurs ennemis; mais les renseignements qu'ils
+rapportaient à l'état-major-général devaient lui paraître suspects; le
+fait est qu'à aucun prix on ne pouvait se procurer des émissaires sûrs,
+et telle était, au point de vue arabe, la nationalité et surtout la
+sainteté de la cause de Zaatcha, que le peu d'intelligences qu'on avait
+pu établir chez l'ennemi ne pouvaient, tout au plus, être considérées
+que comme servant aux deux partis.
+
+Nous étions sans nouvelles d'Alger. Le courrier qui portait les dépêches
+du gouverneur, et qui devait avoir mes lettres de Paris, venait d'être
+enlevé par les Arabes. Nous approchions à grands pas de l'époque
+qu'avant de quitter Paris j'avais fixée pour mon retour à l'Assemblée
+législative, et il n'y avait pas de probabilité que nous touchassions au
+dénouement de l'expédition. Le général, fermement résolu à ne lever le
+camp qu'après avoir eu raison de Zaatcha, semblait décidé à ne
+plus livrer d'assaut, et à attendre des renforts, pour compléter
+l'investissement de la place et la réduire par le feu de l'artillerie.
+Chacun comprendra que ce plan, sans doute le meilleur, pouvait nous
+mener fort loin, et bien qu'il ait été modifié, Zaatcha ayant été pris
+d'assaut, cet événement final n'a pu avoir lieu que le 26 novembre, sans
+compter que les opérations successives et secondaires ont prolongé la
+campagne jusqu'au mois de janvier.
+
+On a vu à quelles conditions j'avais consenti à y prendre part,
+conditions tellement nettes et incontestées jusqu'alors, que l'idée ne
+me vint seulement pas qu'on pourrait me disputer le droit de revenir
+siéger au palais législatif quand je le jugerais convenable. Plusieurs
+sujets de juste mécontentement et de profond dégoût me maintenaient
+dans ma résolution. D'une part, on avait failli à la promesse dont
+l'accomplissement eût compensé, pour moi, l'inconvénient de servir au
+titre étranger. Je veux parler du commandement de compagnies d'élite,
+qu'on m'avait assuré à Paris, et au sujet duquel aucun ordre n'avait
+été transmis ni à Alger, ni à la colonne. D'autre part, des bruits
+offensants, universellement répandus au camp, et dont on pourrait
+trouver la source dans les lettres de personnes occupant de hautes
+positions, me désignaient comme _envoyé en punition en Afrique_ (je dis
+le mot comme on me l'a répété, quelque impertinent et stupide qu'il
+soit). Sans doute, c'était le dernier degré de l'absurdité que de
+supposer qu'un homme honoré d'un mandat souverain et inviolable pût être
+envoyé en punition par qui que ce soit; mais, si on réfléchit bien, on
+comprendra la créance que jusqu'à un certain point pouvaient obtenir des
+inventions par lesquelles on me représentait comme l'objet d'une sorte
+de disgrâce domestique, fondée sur mes opinions peu gouvernementales. Ce
+qui me paraissait ajouter du poids à ces manoeuvres, c'était la nouvelle
+que, sans doute, on ne se serait pas amusé à répandre gratuitement,
+qu'après la campagne on me destinait au commandement du cercle
+de Biscara, comme si dans l'état actuel des choses ces fonctions
+permanentes avaient pu me convenir, et comme s'il avait dépendu de
+quelqu'un, sous quelque prétexte que ce fût, de me reléguer, sans me
+consulter, au fond du Désert, en échange du poste législatif que la
+sympathie et la confiance de deux départements m'ont assigné.
+
+Indigné d'être ainsi traité par ceux-là mêmes à qui j'étais le plus
+disposé à me dévouer, rebuté par d'aussi nauséabondes menées, la
+cordialité de mes chefs militaires, et en général de tous les officiers
+du camp, ne modifia point mon projet primitif. Décidé à partir, j'en
+avais parlé à mon colonel et au général, lorsque celui-ci voulut bien
+me charger, pour M. le général Charon, d'une mission indiquée dans une
+dépêche qu'il me fit l'honneur de me communiquer, et qu'il me confia, le
+29 au soir, avec l'ordre qu'on peut voir aux Pièces justificatives. Le
+but principal de cette mission était de hâter l'arrivée des renforts
+qu'il attendait, et qui, demandés par la voie de terre au moment où les
+communications n'étaient rien moins que sûres, auraient pu tarder
+encore longtemps à le rejoindre, sans la diligente prévoyance de M. le
+gouverneur général.
+
+M. le général Herbillon, aux éminentes qualités duquel je serai toujours
+heureux de rendre hommage, malgré l'oubli où il m'a laissé dans son
+rapport d'ensemble, a été, pour moi, spontanément bienveillant; je
+ne doute pas qu'il me rendra la justice de rappeler, au besoin, la
+résolution que je lui manifestai de ne pas partir, malgré les graves et
+nombreux motifs que je lui exposai, dans le cas où, contrairement à ce
+qu'il avait décidé pour lors, un assaut eût été à prévoir dans un délai
+rapproché. C'est ici l'endroit de répondre à certaines gens qui auraient
+dû s'informer au moins des faits, des distances, des dates, avant
+d'insinuer cette outrageante assertion que j'aurais quitté la colonne
+la veille d'un assaut. D'assaut il n'était pas question alors; il a
+été livré un mois après, et il est à présumer que je ne m'y fusse pas
+trouvé, quand même j'aurais été encore en Afrique, mon régiment ayant
+été dirigé sur Biscara quinze jours avant la prise de Zaatcha.
+
+Un autre propos infâme, dont personne n'a osé prendre vis-à-vis de moi
+la responsabilité, mais que j'ai appris avoir été tenu tout bas, un de
+ces propos qui ne seraient que ridicules, s'ils n'étaient odieux, c'est
+celui qui attribuait mon départ _à ma crainte du choléra_. En vérité,
+on rougit de s'arrêter à des accusations anonymes aussi saugrenues, et
+c'est se ravaler que d'y répondre, mais il n'est peut-être pas superflu
+que mes charitables Basiles sachent:
+
+D'abord, que, devant Zaatcha, quand j'en suis parti, il n'y avait point
+de choléra, et on était si loin de le craindre, que l'on considérait le
+camp comme un refuge pour les troupes, à cet égard. Le choléra y fut
+apporté par la colonne de M. le colonel Canrobert; à mon départ,
+non-seulement on ne savait pas qu'elle en fut attaquée, mais on ignorait
+même sa prochaine arrivée. A Marseille, à Toulon où le choléra
+faisait des ravages réels et où je m'arrêtai deux jours; à Alger, à
+Philippeville, à El-Arrouch, je ne sache pas que cette maladie, qui
+d'ailleurs est rarement contagieuse, ait modifié un instant mes plans de
+voyage. Et si les actions d'un proscrit n'étaient pas naturellement
+peu connues, on saurait qu'aux États-Unis, à Malte et ailleurs, on se
+souvient de mes visites aux cholériques; et à Paris même, si la haine
+aveugle ne repoussait pas toute information, on trouverait d'honorables
+citoyens qui ont vu mourir dans mes bras, il n'y a pas encore bien
+longtemps, un de mes amis, M. Piebault d'Ajaccio, enlevé en quelques
+heures par le choléra.
+
+Mais assez de ces dégoûtantes et viles calomnies, qu'un soldat et un
+homme de coeur préférerait avoir à relever autrement qu'avec la plume.
+
+Le paquebot d'Alger devant appareiller de Philippeville le 6 novembre,
+mon départ de Zaatcha fut fixé au 30 octobre. Le 28 et le 29, mon
+régiment fut encore de service à la tranchée; mais comme nous nous y
+rendîmes sans musique, suivant les prescriptions réglementaires,[9]
+nous y arrivâmes sans avoir personne hors de combat. Le commandant
+de Laurencez et son bataillon étaient de garde avec nous. Ce sont
+d'excellents compagnons, aussi braves que gais. Goise, le zouave qui
+s'était fait remarquer le 25, demanda au colonel la permission de _vexer
+l'Arabe_, et montant sur le terre-plein de la batterie Petit, il se mit
+à parodier les chants du pays de la façon la plus amusante.
+
+[Note 9: Article 202 de l'ordonnance du 3 mai 1832.]
+
+Les mêmes circonstances que j'ai déjà décrites se renouvelèrent ce
+jour-là et le lendemain. Les cheminements avançaient, quoique lentement;
+l'artillerie s'occupait de mettre deux nouvelles pièces en batterie à
+l'extrême droite; son feu fit s'écrouler avec fracas, dans un nuage de
+poussière, une des tours de Zaatcha; les coups de fusil et de tromblon
+des défenseurs continuaient, et nos soldats, mieux défilés à mesure que
+les travaux avançaient, les leur revalaient.
+
+La nuit, nous eûmes une alerte plus vive que la dernière fois.
+L'officier de garde à la sape de gauche vint nous avertir que le léger
+blindage qui la recouvrait paraissait céder sous les pierres que les
+Arabes, abrités par un renfoncement du sol, à quelques pas de nous, ne
+cessaient de lancer. La fusillade éclata; nous accourûmes, le colonel,
+M. de Laurencez et moi, mais, même de la tête de la sape, il nous
+fut impossible d'apercevoir un seul des ennemis, que nous entendions
+cependant parler entre eux à voix basse. L'endroit où nous étions était,
+comme toute la tranchée, dominé par des palmiers, mais les Arabes ne
+s'avisèrent point de renouveler la ruse, dont mon colonel avait failli
+être victime. Du reste, nous étions sur nos gardes; nos factionnaires,
+collés contre l'épaulement, le genou en terre, la baïonnette au canon,
+le doigt sur la détente, auraient bien reçu les audacieux qui se fussent
+offerts à eux. Un coup d'obusier à balles fut tiré, mais je crois qu'il
+passa au-dessus de la tête des Arabes. Aucun ne se montra, et pour
+ne pas rester inactifs, nous leur renvoyâmes quelques-unes de leurs
+pierres. Nous sentîmes alors combien des grenades nous eussent été
+utiles, mais il n'en existait pas une seule à la tranchée, ni au camp.
+Tout ce que nous pûmes faire, ce fut de placer quelques zouaves à la
+batterie Petit, d'où l'on pouvait, en tirant obliquement, flanquer
+jusqu'à un certain point la tête de la sape, non sans risquer de blesser
+nos sapeurs. Pour obvier à cet inconvénient, et pour toucher l'ennemi
+dans l'obscurité, on choisit les hommes les plus adroits. De retour à la
+_gourbie_ du colonel, il ne se passa pas longtemps sans que j'entendisse
+les cris d'un Arabe, qui, atteint par nos balles, se plaignait d'une
+voix lamentable. Je demandai la signification de ses paroles à
+l'interprète du colonel, qui me les traduisit ainsi: «_Roumis_
+(chrétiens), disait le malheureux blessé, que vous avais-je fait pour me
+traiter ainsi? mon sang coule, mais je suis content de mourir pour
+ma patrie et pour ma religion!» Pourquoi la nature de cette guerre
+impitoyable nous empêchait-elle de tendre une main sympathique et
+secourable au brave qui, sous l'étreinte de la mort, proclamait de si
+hauts sentiments!
+
+Cet usage de se plaindre ou de nous menacer semblait familier aux
+défenseurs de Zaatcha. On a vu que parmi eux se trouvaient des hommes
+qui avaient fait à Alger le métier de portefaix, et souvent, c'est en
+baragouinant notre langue, qu'ils s'efforçaient de nous adresser des
+injures ou de nous railler. Comme pour eux tout ce qui n'est pas Arabe
+ou Français est Juif, ils gratifiaient la Légion étrangère du titre
+de _bataillon di Jouifs_. Parfois, appelant nos soldats: _couchons,
+Jouifs,_ criaient-ils, _oun caporal et quatre hommes en factionne; va te
+coucher!_ Cette dernière injonction était accompagnée d'un coup de feu
+qui dénotait le genre de couche qu'ils nous souhaitaient.
+
+Relevé le 29 au soir, j'allai, dès que je fus de retour au camp, prendre
+congé du général et de son chef d'état-major, M. le colonel Borel. En
+présence des attaques dont j'ai été l'objet, il est bon de rappeler que
+dans cette entrevue, il fut constaté qu'il y avait, pour lors, beaucoup
+plus de risques à courir en quittant le camp qu'en y restant. Le chemin
+de Batna était journellement inquiété et parfois intercepté par
+de nombreux coureurs ennemis, qui venaient d'y commettre maints
+assassinats, et le général s'était vu dans la nécessité d'envoyer à
+Biscara M. le colonel de Mirbeck, avec de la cavalerie, pour maintenir
+les communications. Du camp à Biscara, j'avais un convoi de blessés et
+de malades à conduire, avec une escorte suffisante, mais de cette place
+à Batna, on ne pouvait me donner que quelques cavaliers. Le colonel
+Borel doutait que je pusse arriver à ma destination, et je me séparai de
+lui et du général, en leur promettant que je passerais à tout prix.
+
+Le lendemain, de bonne heure, je fis mes adieux, non sans émotion, à mon
+excellent colonel et à MM. les officiers de la Légion, et je partis à la
+tête du convoi, avec mon adjudant-major, M. Bataille, aujourd'hui chef
+de bataillon, qui se rendait à Batna. Notre allié le marabout Si-Mokran,
+dont j'ai déjà parlé, se joignit à nous avec une douzaine de cavaliers.
+Nous marchions lentement, à cause de la longue file de mulets
+d'ambulance qui portaient nos blessés et nos malades dans des cacolets,
+ou bien dans des lits parfaitement adaptés aux bâts, pour ceux à qui
+leur état ne permettait pas de garder une position perpendiculaire.
+Ce système de transports est admirablement entendu; il est toujours
+praticable dans toute espèce de terrain, et il peut devenir rapide en
+cas de nécessité absolue. Les lits, il est vrai, ont l'inconvénient
+de prendre, suivant la pente du sol, des inclinaisons diverses, qui,
+parfois, laissent la tête du blessé beaucoup plus bas que les pieds.
+Cela doit être douloureux et d'autant plus dangereux qu'on ne place dans
+les lits que les hommes gravement atteints; mais on pourrait, je crois,
+remédier à cette imperfection par un système de bascule, au moyen duquel
+le lit serait toujours maintenu dans la même direction. Quoi qu'il en
+soit, ce mode de locomotion, pour les ambulances, est le plus militaire,
+le plus expéditif et le plus universellement applicable qu'on puisse
+imaginer.
+
+Nous fîmes halte aux deux tiers du chemin, et nous arrivâmes de bonne
+heure à Biscara, où je trouvai M. le colonel de Mirbeck, qui me retint
+à dîner. J'allai voir les blessés alités à la casbah, parmi lesquels
+étaient les capitaines Butet et Touchet, blessés sous mes ordres le 25.
+Le premier allait déjà beaucoup mieux, et je l'ai revu depuis à Paris.
+La blessure du second était plus grave, et l'on m'a assuré qu'il en
+souffre encore. Je revis également le brave commandant Gujot, filleul de
+l'empereur, mais, hélas! dans quel état! La plaie suppurait abondamment
+par la bouche et répandait une odeur corrompue qui me fit craindre pour
+sa vie. Je quittai, les larmes aux yeux, cet intrépide officier,
+pour qui la parité de grade et les autres raisons que j'ai signalées
+m'inspiraient le plus vif intérêt. En lui serrant la main, je fis des
+voeux pour que ce ne fût pas la dernière fois; mais il était écrit
+qu'ils demeureraient stériles, et que l'armée regretterait un de ses
+plus nobles enfants.
+
+Le 31, dès que le jour commença à poindre, je me mis en route avec un
+détachement de chasseurs et spahis, aux ordres de MM. d'Yanville et
+Lermina. Pour arriver à temps à Philippeville, y prendre le bateau à
+vapeur d'Alger, et afin de dérouter les partis ennemis, nous doublâmes
+l'étape. A El-Outaïa, où nous fîmes halte, Déna et quelques-uns de
+ses spahis bleus, dont j'avais déjà eu lieu de reconnaître l'utile
+intelligence, accrurent mon escorte. Le soir, nous étions à El-Kantara,
+après avoir fait cinquante-huit kilomètres dans la journée. Nous reçûmes
+l'hospitalité du caïd, et nous passâmes la nuit sous la sauvegarde de sa
+fidélité.
+
+Le lendemain, même journée. Notre halte se fit à El-Ksour, où Déna nous
+quitta. Je lui donnai en souvenir un pistolet à deux coups dans le même
+canon, dont il avait remarqué la justesse en me voyant tirer un corbeau
+pendant la marche. Nous arrivâmes à Batna fort avant dans la nuit; nous
+avions parcouru une double étape de soixante-onze kilomètres.
+
+M. le lieutenant-colonel de Caprez me reçut avec sa cordialité
+accoutumée, et m'installa dans le quartier de M. le colonel Carbuccia.
+Il m'apprit que je rencontrerais, avant d'arriver à Constantine, une
+partie des renforts attendus à la colonne. Le lendemain, avec M. Osman,
+jeune lieutenant indigène, et quelques-uns de ses spahis, j'allai
+coucher à Aïn-Yagout.
+
+Le surlendemain, 3 novembre, près du lac salé dont j'ai parlé, nous
+fîmes une chasse fort singulière. M. Osman ayant aperçu, fort loin dans
+la plaine, une hyène qui se dirigeait vers les montagnes à droite, deux
+ou trois de nos spahis se mirent à sa poursuite. Ils la rejoignirent
+bientôt et lui tirèrent, sans l'atteindre, plusieurs coups de fusil.
+Mettant le sabre à la main, un de ces cavaliers lui porta alors un coup
+de pointe, qui la blessa très légèrement; mais le cheval de cet homme
+s'étant abattu en même temps, il se trouva sur l'hyène, qu'il maîtrisa
+sans en être mordu. Nous accourûmes tous; à l'aide de ses camarades, qui
+avaient mis pied à terre, il la musela avec des cordes. Attachée par le
+cou à une courroie de charge, elle marcha quelque temps devant lui, et
+comme elle nous embarrassait, on la tua avec un couteau. Quoiqu'elle fût
+énorme, elle paraissait saisie de terreur, elle ne poussa pas un cri, et
+n'opposa pas la moindre résistance. Je savais que ces animaux ne
+sont pas très dangereux; mais je fus étonné et presque touché de la
+mansuétude de notre capture. Sa fourrure était fort belle, mais, usée
+par les cordes qui nous avaient servi à la fixer sur le bât d'un mulet,
+je ne pus la conserver. Les spahis, à ma surprise, mangèrent la viande
+au bivouac du soir.
+
+Après cette chasse, nous rencontrâmes une colonne de renforts qui
+allait rejoindre le général Herbillon. A sa tête étaient M. le
+lieutenant-colonel de Lourmel et d'autres officiers supérieurs,
+circonstance bonne à retenir pour le moment où il sera question de
+la réponse que me fit M. le ministre de la guerre à la tribune de
+l'Assemblée.
+
+Arrivés à Aïn-Mélilla, où nous passâmes la nuit, nos spahis nous
+donnèrent le spectacle de quelques jeux du pays. D'abord, ce fut une
+espèce de danse, pour laquelle des couples se forment, en se donnant
+le bras; un des deux partenaires se voile le visage et représente une
+fiancée, l'autre le prétendu; les couples défilent devant le spectateur,
+en se dandinant et en chantant à la moresque sur un air monotone. Un
+second jeu consiste à placer un homme, accroupi et entortillé dans son
+bournous, sous la protection d'un autre qui se tient debout derrière
+lui, et lui appuie les mains sur les épaules, prêt à lancer des coups de
+pied à ceux qui l'attaquent. Le premier est _le mouton_, le second _le
+chien_, les autres joueurs sont _les chacals_, et il leur est permis de
+porter force coups au mouton, ou de le tirer par son bournous pour le
+faire tomber, mais ils ont à se garer du chien, contre lequel ils n'ont
+d'autre recours que de lui saisir le pied avant qu'il les frappe. Ces
+exercices paraissaient égayer beaucoup nos spahis, et pour moi, il
+n'était pas sans intérêt de voir la naïveté de ces braves gens qui
+s'amusent comme des enfants et se battent comme des hommes.
+
+Le 4, M. Osman retourna avec eux à Batna, et je continuai ma route. A
+peu de distance d'Aïn-Mélilla, je rencontrai de nouveaux renforts. A
+Constantine, où je fus rendu avant la soir, M. le général de Salles
+m'apprit que M. le colonel Canrobert devait, sous peu, effectuer sa
+jonction avec la colonne de Zaatcha, et que le 8e bataillon de chasseurs
+à pied, campé aux portes de la ville, allait aussi se mettre en marche
+pour les Ziban, ce qui portait à plus de 3,000 hommes la totalité des
+renforts envoyés au général Herbillon. Celui-ci n'en demandait pas
+davantage pour terminer ses opérations.
+
+Je reçus à Constantine, dans la maison de M. le docteur Ceccaldi
+d'Evisa, chirurgien principal, l'hospitalité la plus affectueuse, et le
+5 au matin, je partis pour Philippeville. Le bateau à vapeur d'Alger
+partait le lendemain; un autre était attendu qui devait appareiller le
+8, directement pour Marseille. Les renforts assurés, le but principal de
+ma mission étant de hâter leur arrivée, elle se trouvait remplie, et il
+devenait inutile de faire une double traversée, et de passer par Alger.
+Je résolus donc de partir par le bateau du 8; j'écrivis, dans ce sens,
+au gouverneur général, et je lui expédiai immédiatement mon ordonnance,
+avec ma lettre et la dépêche du général Herbillon. La réponse que j'ai
+reçue, loin d'exprimer aucun blâme, est très aimable et honorable pour
+moi. On ne comprendrait pas, en effet, qu'on se soit plu à dénaturer une
+chose aussi simple, si depuis longtemps l'esprit de parti n'était pas en
+guerre ouverte avec l'impartialité et la bonne foi.[10]
+
+[Note 10: Voyez aux Pièces justificatives mes interpellations au
+ministre de la guerre.]
+
+Le 7, les Corses résidant à Philippeville m'offrirent un banquet.
+C'étaient des soldats, des négociants, des marins; réunion touchante
+qui, sur le sol d'Afrique, me rappelait l'accueil sympathique de l'île
+paternelle, à qui ma famille doit tant!
+
+Le 8, je m'embarquai sur le _Sphinx_, pyroscaphe de la compagnie Bazin,
+commandant Bonnefoi. Le temps était gros et le vent contraire; mais,
+grâce à l'habileté et à la vieille expérience de notre bon capitaine,
+nous touchâmes à Marseille dans la nuit du 10 au 11.
+
+A Paris, où j'arrivais très irrité de la position que l'on m'avait faite
+en Afrique, contrairement aux promesses que j'avais reçues, on
+avait déjà répandu, sur mon retour, les interprétations les plus
+malveillantes. Un journal ministériel avait publié un article injurieux,
+et d'autres, sans même s'enquérir des faits, ne m'avaient pas épargné.
+Cependant, comme le ministère qui avait présidé à mon départ n'était
+plus en fonctions, je crus devoir une visite au ministre de la guerre,
+pour lui offrir un rapport circonstancié que j'avais préparé sur la
+situation de la province de Constantine. M. d'Hautpoul se montra très
+affable, et comme il m'interrogeait sur mon retour, et qu'il paraissait
+ignorer dans quels termes j'avais consenti à faire acte de présence
+en Algérie, j'entrai dans quelques développements, et je lui parlai
+incidemment de l'ordre du général Herbillon, prescrivant mon départ de
+Zaatcha pour Alger. Il demanda à le voir. Voulant maintenir intact mon
+droit de représentant du Peuple, je lui déclarai d'abord que je ne m'y
+croyais pas obligé; mais comme il y mettait une certaine insistance
+affectueuse et parfaitement convenable, je consentis à le lui
+communiquer. En le voyant, il s'écria, à plusieurs reprises, non pas
+comme il l'a dit à la tribune: _Cet ordre vous couvre_, mais: _Vous
+êtes parfaitement_ _en règle_; et il me pria de le lui laisser, pour le
+montrer au président de la République, qu'il m'engageait fortement à
+aller voir. Sous l'impression de mon juste ressentiment de la manière
+dont j'avais été traité, il ne pouvait entrer dans mes vues de me
+présenter à l'Elysée, et c'est probablement ce qui a rendu possible
+un scandale que je déplore et que j'ai la conscience de ne pas avoir
+provoqué. Ma lettre à _la Patrie_[11], dont a parlé M. d'Hautpoul,
+n'était qu'une réponse aux attaques dont j'avais été l'objet, et dont
+certains organes de la presse gouvernementale ne s'étaient pas fait
+faute. La conviction qui résulte pour moi de mon entrevue avec
+le ministre de la guerre, c'est que, bien qu'il ait assumé la
+responsabilité de l'affront public qui m'a été fait, c'est à d'autres
+qu'il doit être attribué. Des informations ultérieures m'ont prouvé que
+je ne m'étais pas trompé.
+
+[Note 11: Voyez aux Pièces justificatives.]
+
+Quoi qu'il en soit, je reçus, le lendemain, avec une lettre du général
+Bertrand, directeur du personnel, le décret qui parut le surlendemain
+au _Moniteur_, signé Louis-Napoléon Bonaparte, et portant en tête
+la devise: Fraternité! Sa légalité, de l'avis de bien des personnes
+compétentes, aurait pu être contestée sous plus d'un rapport, mais
+ayant, en tout cas, l'intention de donner au gouvernement ma démission,
+je ne crus pas devoir lui disputer mon épaulette _au titre étranger_. On
+peut voir, aux Pièces justificatives, ces divers documents, ainsi que ma
+réponse au général Bertrand, que plusieurs journaux ont reproduite.
+
+On y trouvera aussi le texte, d'après le _Moniteur_, de mes
+interpellations qui eurent lieu à l'Assemblée nationale, le 22 novembre,
+et celui de la réponse de M. d'Hautpoul.
+
+En terminant, on me permettra quelques courtes observations au sujet de
+ce discours du ministre de la guerre. N'était-il pas, au moins, étrange
+de venir dire sérieusement à l'Assemblée, qu'à ma place, ayant rencontré
+les renforts, il se serait mis à leur tête, il serait parti avec eux,
+et, le lendemain, il serait monté à l'assaut de Zaatcha!! Je transcris
+littéralement ses expressions, mais c'est à ne pas y croire! Comment,
+moi, officier au titre étranger, j'aurais donné des ordres à des troupes
+ayant à leur tête des lieutenants-colonels et des chefs de bataillon au
+titre français? Mais ils m'auraient _envoyé promener_, et ils auraient
+bien fait! M. d'Hautpoul, ce jour-là, semblait avoir oublié les
+rudiments de la hiérarchie militaire, et les droits au commandement que,
+même à parité de grade, un officier étranger ne peut exercer vis-à-vis
+d'un officier au titre français.[12]
+
+[Note 12: Article 3 de l'ordonnance du 3 mai 1832.]
+
+Et que dire de cette prétention de monter à l'assaut le lendemain?
+D'abord, les renforts étant séparés de Zaatcha par une distance de
+plusieurs journées de marche, le plus grand foudre de guerre, à moins
+d'être Josué, n'aurait pu accomplir le miracle dont parlait l'honorable
+général. Laissant de côté cette légère erreur géographique, qu'aurait
+dit le général en chef si, m'arrogeant ses prérogatives, j'étais venu
+lui prescrire un plan, ou tenter une opération quelconque sans prendre
+ses ordres? Et avec quoi l'aurais-je tentée, qui m'aurait obéi, ou
+plutôt _ne m'aurait-on pas pris pour fou!_ C'est dommage d'entendre un
+homme respectable débiter de pareilles excentricités, et n'a-t-il pas
+fallu que les esprits fussent bien prévenus, pour les écouter sans
+sourciller? D'ailleurs, l'ordre formel de mon général n'était-il pas
+de me rendre à Alger, et si j'eusse désobéi, fût-ce pour retourner à
+Zaatcha plutôt qu'à l'Assemblée nationale, M. d'Hautpoul _ne m'eût-il
+pas traduit devant un conseil de guerre, ou, tout au moins, révoqué de
+mon grade, et, qui plus est, de mon emploi, quand même je n'en aurais
+pas eu?_
+
+M. d'Hautpoul, dans son discours, accordait beaucoup à mon nom, et il
+venait déclarer, en même temps, que ce nom et les longues persécutions
+qu'il a attirées, ne valaient pas la peine de naturaliser mon épaulette,
+ni d'arrêter une mesure qui certes n'était pas empreinte d'aucun esprit
+de famille.
+
+Enfin, lorsque, tout en commettant de si singulières méprises, il me
+reprochait de ne pas avoir _consulté mon coeur de soldat_, on comprendra
+que si j'avais voulu descendre à des personnalités, rien ne m'eût été
+plus facile; mais je crus, et je crois encore, que cela ne m'eût pas
+convenu envers un ministre et un vieux général.
+
+Quoi qu'en dise le _Moniteur_, il n'est pas exact que l'Assemblée
+presque entière se soit levée contre l'ordre du jour que je
+présentai.[13] Au contraire, la gauche presque entière, et cela m'importe
+beaucoup, s'abstint de prendre part au vote, malgré la position délicate
+que ma susceptibilité à l'endroit de Louis-Napoléon m'avait faite dans
+l'opinion de la plupart de ses honorables membres.
+
+[Note 13: Voyez aux Pièces justificatives.]
+
+Quant à mes autres collègues, je prendrai la liberté de leur exposer
+avec le profond respect que je dois à une fraction si importante de la
+souveraineté nationale, que mon mandat je ne le tiens pas d'eux, mais
+des citoyens des départements qui m'ont élu, et que je ne me crois
+nullement tenu de conformer mon opinion à celle de la majorité. Cette
+opinion, fût-elle individuelle, elle pèse dans la balance, du poids d'un
+vote libre, consciencieux et sans contrôle.
+
+Nulle part, je n'ai vu dans la Constitution, ni même dans la loi
+électorale, qu'en acceptant une mission temporaire, un représentant
+abdique l'indépendance de son caractère, et perde le droit de revenir
+prendre part aux délibérations législatives quand il le juge nécessaire
+ou seulement opportun. J'y vois, plutôt, comme je l'ai fait remarquer à
+la tribune, que s'il n'est pas revenu avant l'expiration du délai de six
+mois fixé par la loi, son mandat de représentant est périmé de droit.
+Ainsi donc, si, en Algérie, ou même plus loin, il était obligé
+d'attendre le bon plaisir du gouvernement, celui-ci pourrait lui faire
+perdre à dessein sa haute qualité, soit en lui refusant l'autorisation
+de retour, soit en tardant simplement à l'envoyer.[14]
+
+[Note 14: L'article 28 de la Constitution dit: «Toute fonction
+publique rétribuée est incompatible avec le mandat de représentant
+du peuple. Les exceptions seront déterminées par la loi électorale
+organique.» L'article 85 de cette loi dit: «Sont exceptés de
+l'incompatibilité les citoyens chargés temporairement d'un commandement
+ou d'une mission extraordinaire, soit à l'intérieur, soit à l'extérieur.
+Toute mission qui aura duré six mois cessera d'être réputée
+temporaire.»]
+
+On a dit qu'un représentant était libre d'accepter ou non une mission du
+gouvernement. Sans doute, et ce n'est pas bien profond; mais, sous les
+phases variées de notre politique, ce qui convient aujourd'hui peut fort
+bien ne pas convenir dans quinze jours, ou même demain. Il ne faudrait
+pas chercher bien loin pour trouver deux honorables représentants qui
+avaient accepté de hautes missions sous le ministère Barrot-Dufaure, et
+qui les ont résignées à l'avènement du ministère _d'action_.
+
+Je ne disconviens pas que l'alternative résultant des dispositions
+que je viens de citer ne soit un argument péremptoire en faveur des
+incompatibilités, et, pour ma part, je les ai votées presque toutes. Je
+comprends encore que ceux qui ne veulent pas que ces incompatibilités
+soient inscrites dans la loi repoussent mon argumentation; mais je
+maintiens que l'esprit de notre pacte fondamental est, qu'en droit et
+en thèse générale, un représentant du Peuple reste toujours libre de
+reprendre une position qui, en définitive, ne relève que de la nation;
+et je ne voudrais pas affirmer qu'une révision même de la loi électorale
+pourrait faire disparaître, dans le sens de la majorité, une lacune
+qu'on ne peut combler ainsi, sans porter atteinte aux principes.
+
+Pour moi, après le coup que Louis-Napoléon a porté à un de ses plus
+proches parents, à un neveu de l'empereur, au fils de Lucien, au
+représentant de la Corse, je n'aurais pas osé paraître à la tribune
+nationale, si je n'avais été fort de ma _conscience_ et de mon _droit_.
+De ma _conscience_, parce que, tant que j'ai été en Afrique, j'ai fait
+mon devoir non-seulement d'officier, mais de soldat; de mon droit, parce
+qu'en toute sincérité, je ne puis reconnaître à personne la faculté de
+prescrire les fonctions suprêmes que les membres du Pouvoir Législatif
+tiennent du Peuple.
+
+
+
+
+PIÈCES JUSTIFICATIVES.
+
+
+
+No 1.--Lettre de Louis Blanc.
+
+RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.
+
+LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ.
+
+Palais national du Luxembourg.
+
+_A Pierre-Napoléon Bonaparte._
+
+Citoyen,
+
+C'est avec un plaisir extrême que je vous fais part de la décision prise
+à votre égard par le Gouvernement provisoire. Nous venons de vous nommer
+chef de bataillon dans la Légion étrangère, bien convaincus que votre
+intention formelle est de mettre au service exclusif de la République
+les fonctions confiées à votre loyauté par le gouvernement républicain.
+
+Faire servir à l'établissement, à la consolidation, au triomphe complet
+de la liberté, le prestige attaché au grand nom de Napoléon, c'est se
+montrer digne de porter un tel nom et bien mériter de la patrie. Le
+temps des prétentions dynastiques est passé à jamais. La glorieuse
+révolution qui vient de s'accomplir a définitivement coupé court au
+régime de la royauté et de tout ce qui lui ressemble.
+
+C'est parce qu'il vous sait pénétré de cette conviction, imbu de ces
+sentiments, que le gouvernement provisoire vient de vous donner une
+marque de confiance qu'en ma qualité de Corse je suis heureux de vous
+annoncer.
+
+Salut et fraternité,
+
+Le 15 avril 1848.
+
+LOUIS BLANC,
+
+Membre du Gouvernement provisoire.
+
+
+
+No 2.--Pétition à la Constituante
+
+Citoyens Représentants du peuple,
+
+Le lendemain de Février, accouru de l'exil pour offrir mes services à
+mon pays, j'ai accepté avec une profonde reconnaissance, des mains
+des fondateurs de la République, le grade de chef de bataillon au 1er
+régiment de la Légion étrangère. J'étais autorisé à le regarder comme un
+état transitoire devant amener ma mutation dans un régiment français.
+
+L'intention de M. de Lamartine, et après lui, celle de M. le général
+Cavaignac, était de demander à l'Assemblée nationale une décision à cet
+égard. Elle était nécessaire, en présence de la loi du 14 avril 1832 sur
+l'avancement. A part toute autre considération, ces hauts fonctionnaires
+de la République avaient pensé qu'une exception paraîtrait fondée en
+ma faveur, puisque l'exil dont ma famille était frappée m'avait seul
+empêché soit de satisfaire à la loi de recrutement, soit d'entrer dans
+une école militaire. Ce qui corroborait encore ces considérations,
+c'étaient les demandes réitérées de servir dans l'armée d'Afrique, que,
+depuis douze ans, je n'avais cessé d'adresser au gouvernement déchu, et
+que les maréchaux Soult et Sébastiani m'ont offert d'attester au besoin.
+
+Après l'élection de mon cousin à la présidence de la République, et
+sans parler de ses intentions fraternelles, je pouvais croire que le
+gouvernement issu de l'élection du 10 décembre ferait pour moi la
+proposition favorable que Lamartine ou le général Cavaignac eussent
+faite. Le gouvernement n'a pas cru devoir prendre cette initiative; et
+si je ne pouvais avoir recours à vous, citoyens représentants, je me
+verrais frappé, j'en conviens, dans mes espérances les plus chères,
+espérances que je n'avais pas abandonnées, même dans l'exil; car un
+soldat de mon nom ne renonce pas facilement à servir dans les rangs de
+l'armée française.
+
+La Légion étrangère, je le sais, a glorieusement conquis une haute
+réputation militaire. Je m'honorerai toujours d'avoir appartenu au corps
+de ses braves officiers; mais peut-être n'est-ce pas une prétention
+exorbitante de ma part que d'espérer d'être enfin admis autrement qu'à
+titre d'officier étranger. Je m'étais dit qu'un neveu de notre grand
+capitaine, un fils de Lucien Bonaparte, un proscrit des Bourbons,
+n'avait pas à craindre que le coup dont une loi de proscription
+l'a frappé ricochât, pour l'atteindre encore, sur le terrain de la
+République.
+
+L'élévation d'un autre neveu de l'empereur Napoléon à la magistrature
+suprême de l'État semblait m'assurer de plus en plus qu'on ne me
+refuserait pas une simple mutation qui ne ferait de tort à personne,
+puisque mon emploi actuel peut être rempli par un chef de bataillon au
+titre français.
+
+Pour sortir de la position anormale où je me trouve, je fais un
+respectueux appel, citoyens représentants, aux mandataires du Peuple
+Souverain. Je demande de passer, avec mon grade, dans un de nos
+régiments français d'infanterie; et, quelle que soit votre décision,
+croyez que si jamais la République était attaquée, je me réserve bien de
+combattre pour elle, fût-ce même comme simple volontaire.
+
+Salut et fraternité,
+
+Paris, le 17 mars 1849,
+
+PIERRE-NAPOLÉON BONAPARTE.
+
+
+
+No 3.--États nominatifs des hommes de la Légion étrangère, et du 2e
+bataillon d'Infanterie légère d'Afrique, tués ou blessés le 25 octobre
+1849.
+
+3e bataillon d'infanterie légère d'Afrique.
+
+_ÉTAT nominatif des hommes tués ou blessés le 25 octobre 1849._
+
+ Numéros NOMS. GRADES. OBSERVATIONS.
+ des
+ compagnies.
+
+ 2e Butet, capitaine. Blessé d'un coup de feu à la cuisse droite.
+ 4e Touchet, capitaine. Blessé d'un coup de feu à la poitrine.
+ 2e Termeuf, caporal. Blessé d'un coup de feu au poignet gauche.
+ Id. Prudhom, chasseur. Tué d'un coup de feu.
+ Id. Luyat, chasseur. Tué d'un coup de feu.
+ Id. Raynard, chasseur. Blessé d'un coup de feu à la cuisse.
+ 3e Doucet, chasseur. Blessé d'un coup de feu à l'épaule droite.
+ Id. Favry, chasseur. Blessé d'un coup de feu au sourcil droit.
+ 4e Genet, caporal. Tué d'un coup de feu à la tête.
+ Id. Kerdavid, chasseur. Tué d'un coup de feu à la tête.
+ Id. Jacquemin, chasseur. Blessé d'un coup de feu à la fesse.
+ 8e. Consigny, caporal. Blessé d'un coup de feu au flanc gauche.
+ Id. Tulpin, caporal. Blessé d'un coup de feu au bras droit.
+ Id. Dorez, chasseur. Blessé d'un coup de feu à la joue gauche.
+ Id. Bay, chasseur. Blessé d'un coup de feu à la fesse droite.
+ Id. Charmier, chasseur. Blessé d'un coup de feu à l'abdomen.
+ Id. Leroux, chasseur. Blessé d'un coup de feu à la jambe droite.
+
+Au bivouac, le 25 octobre, 1849.
+
+Le capitaine commandant le bataillon, DE GOLDBERG. 2e régiment de la
+Légion étrangère.
+
+ _ÉTAT nominatif des hommes tués ou blessés le 25 octobre 1849._
+
+ DESIGNATION | NOMS | GRADES | OBSERVATIONS
+ des compagnies | | |
+ ----------------------------------------------------------------------
+ Grenadiers du | Nyko, | capitaine. | Blessé d'un coup de
+ 3e bataillon. | | | feu et d'un coup de
+ | | | pierre.
+ | | |
+ 3e du 1er | Smitters, | sergeant. | Tué d'un coup de feu
+ bataillon. | | | au coeur.
+ | | |
+ Grenadiers du | Vigneur, | caporal. | Blessé d'un coup de
+ 3e bataillon. | | | feu.
+ | | |
+ Idem. | Oehme, | grenadier. | Tué d'un coup de feu
+ | | | à la tête.
+ | | |
+ Idem. | Martin, | grenadier. | Blessé d'un coup de
+ | | | feu.
+ | | |
+ Idem. | Schildwaeser, | grenadier. | Idem.
+ | | |
+ Idem. | Vraiden, | grenadier. | Idem.
+ | | |
+ Idem. | Selinger, | grenadier. | Idem.
+ | | |
+ 1re du 3e | Got, | sergent-major. | Idem.
+ bataillon. | | |
+ | | |
+ 2e du 3e | Vialet, | sergent. | Idem.
+ bataillon. | | |
+ | | |
+ Idem. | Pensa, | fusilier. | Idem.
+
+Au bivouac sous Zaatcha, le 25 octobre 1849.
+
+Le chef de bataillon hors cadre, commandant temporaire du 5e bataillon,
+P.-N. BONAPARTE.
+
+
+
+N° 4.--Rapport du commandant Bonaparte.
+
+Au camp devant Zaatcha, 25 octobre 1849.
+
+_Deuxième régiment de la Légion étrangère._
+
+Mon colonel,
+
+Chargé du commandement de deux cents hommes de la Légion, et de deux
+cents du 5e d'infanterie légère d'Afrique, désignés pour abattre des
+palmiers et protéger ce travail, je me suis porté ce matin, à huit
+heures, vers la position qui m'avait été indiquée par M. le général
+Herbillon, commandant en chef. Nous avons, en arrivant, occupé un mur
+faiblement crénelé par les Arabes, et de là nous les avons tenus en
+respect, tandis que nos travailleurs abattaient avec une grande activité
+bon nombre de palmiers que j'évalue, au moins, à deux cent cinquante.
+
+Les Arabes finirent cependant par se concentrer au saillant formé par
+le mur avec le reste de notre ligne qui s'étendait jusqu'à la plaine.
+J'avais, à plusieurs reprises, chargé le capitaine Butet, du 3e
+d'infanterie légère d'Afrique, de l'observation de ce point important,
+et il m'en avait répondu, lorsque ce brave et intelligent officier fut
+atteint d'un coup de feu. Un chasseur de son corps fut tué au même
+instant. Les Arabes se jetèrent sur le mur, limite de notre ligne,
+qu'ils n'ont point franchie, malgré les diverses phases du combat. Ils
+étaient en grand nombre. Ils nous assaillirent avec une grêle de pierres
+qu'ils lançaient pardessus le mur, et ils finirent par se montrer
+audacieusement à la crête, d'où ils firent feu de leurs fusils et de
+leurs pistolets. Nous les reçûmes à coups de fusil. Une réserve de vingt
+grenadiers de la Légion, sous la conduite du capitaine Nyko, vint, à ma
+voix, soutenir l'infanterie légère, et assurer la position meilleure,
+que nous occupâmes immédiatement dans un jardin encaissé, à environ 20
+mètres du mur occupé d'abord, position d'où nous n'avons cessé de tenir
+l'ennemi à distance.
+
+Le point d'appui de la droite de notre nouvelle ligne était, comme vous
+l'avez pu voir, mon colonel, un petit mamelon où huit à dix grenadiers
+de votre régiment, électrisés par votre voix et l'exemple du brave
+sergent Smitters, héroïquement tué dans cette affaire, ont si
+vaillamment combattu.
+
+Je tous rendis compte de l'utilité d'un renfort qui nous permît de ne
+pas suspendre l'abattage des palmiers, et ce fut alors que vous fites
+avancer les réserves dont le concours fut si efficace. Pendant ce
+temps, les grenadiers postés au mamelon susdit, et l'infanterie légère
+d'Afrique, soutinrent, avec une rare bravoure, les attaques réitérées et
+acharnées des Arabes. Je ne dois pas oublier de tous dire la gratitude
+que nous devons à M. le commandant des zouaves qui, au plus fort de
+l'action, me donna, avec le lieutenant Sentupery, quinze hommes qui
+vinrent soutenir mes grenadiers. Tous ces braves soldats sont au-dessus
+de tout éloge. Je dois néanmoins vous signaler les intrépides capitaines
+Butet et Touchet, du 5e d'infanterie légère d'Afrique, blessés
+grièvement tous deux, et le capitaine Nyko, des grenadiers de la Légion,
+atteint d'une balle et d'une pierre à la tête. Nous avons, outre le
+sergent Smitters, cinq morts, dont un de la Légion, et quatre de
+l'infanterie légère d'Afrique. Les blessés, sans compter les trois
+capitaines que j'ai eu l'honneur de tous signaler, sont au nombre
+de vingt, dont neuf appartiennent à la Légion. Je joins ici l'état
+nominatif.
+
+Sur l'ordre du général, que vous m'avez transmis vous-même, mon colonel,
+dans le jardin encaissé où nous combattions, soutenus par l'énergique
+et habile concours de M. le colonel de Barral à notre gauche, sur votre
+ordre, dis-je, la retraite s'est effectuée avec une grande régularité
+par la plaine, et elle était accomplie à midi.
+
+Outre l'abattage des palmiers, notre opération peut être considérée
+comme étant une attaque très vive sur Lichana, et, sans pouvoir évaluer
+exactement le mal que nous avons fait à l'ennemi, j'estime qu'il est
+très considérable et au moins décuple de celui qu'il nous a fait
+éprouver.
+
+Veuillez agréer, je vous prie, mon colonel, l'expression de mon respect.
+
+Le chef de bataillon temporaire du 3e bataillon du 2e régiment de la
+Légion étrangère,
+
+P.-N. BONAPARTE.
+
+Vu et approuvé le rapport de M. le commandant P.-N. Bonaparte, qui est
+complet.
+
+Tranchée, le 26 octobre 1849.
+
+Le colonel faisant fonctions de général de tranchée.
+
+CARBUCCIA.
+
+
+
+No 5.--Rapport du colonel Carbuccia.
+
+Sous Zaatcha, le 25 octobre 1849.
+
+_A M. le général Herbillon, commandant la colonne expéditionnaire du
+Zab._
+
+Mon général,
+
+Vous m'avez, ce matin, envoyé l'ordre, à la tranchée, par M. le
+capitaine d'état-major Regnault, de vous faire connaître les
+dispositions prises pour assurer la coupe des palmiers pendant la
+journée.
+
+Je vous ai fait répondre par lui que j'avais confié à M. le commandant
+Pierre Bonaparte, du 2e régiment de la Légion étrangère, la mission de
+procéder à cette opération importante, à la tête de quatre cents hommes,
+dont deux cents de la Légion et deux cents du 3e bataillon d'Afrique.
+
+Ci-joint, sur les événements importants accomplis dans cette journée, le
+rapport de cet officier supérieur, dont je suis heureux d'avoir à vous
+signaler la bravoure téméraire, et le coup d'oeil militaire digne du nom
+qu'il porte. Atteint violemment d'un énorme pavé sur la poitrine, il est
+resté à son poste, et il a tué de sa main deux chefs arabes, au plus
+fort de la mêlée, aux applaudissements de la ligne de tirailleurs.
+
+Lorsque M. le commandant Bonaparte m'a rendu compte des difficultés
+qu'il éprouvait à continuer son opération, je suis part de la tranchée à
+la tête d'une troupe de soutien et après avoir reçu son rapport verbal,
+je vous ai fait demander un bataillon de renfort.
+
+M. le commandant Bourtaki, du bataillon de tirailleurs de Constantine,
+est arrivé sans délai; une de ses compagnies a pris part au feu de la
+première ligne; le reste a été, sous vos yeux, placé en réserve, et
+lorsque les Arabes ont eu abandonné leur position pour rentrer à
+Lichana, nous avons effectué notre retraite, qui a été terminée à midi
+et effectuée avec le plus grand ordre, sans opposition de l'ennemi.
+
+Le mouvement a été facilité par votre ordre par le feu de deux obusiers
+amenés sur place par M. le colonel Pariset en personne.
+
+La disposition prise par vous (en faisant coopérer la colonne de M. le
+colonel de Barral au mouvement de la journée) a été des plus utiles. Les
+troupes, sous les ordres directs de leur chef qui ne s'est pas épargné
+dans cette journée et que j'ai vu partout où il y avait du danger, ont
+empêché le commandant Bonaparte d'être débordé sur sa gauche, et lui
+ont permis de conserver, aussi longtemps que vous l'avez voulu, des
+positions aussi difficiles.
+
+Pendant ce temps-là, la sape de droite, gardée dans la tranchée par une
+compagnie de voltigeurs du 38e, a été vivement assaillie par un nouveau
+contingent arrivé dans Zaatcha pendant le combat. Les voltigeurs, avec
+sang-froid et énergie, ont attendu les Arabes à bout portant; ils en ont
+tué cinq et ont mis le reste en fuite.
+
+La conduite des troupes a été admirable de dévouement et d'énergie,
+aujourd'hui comme toujours, et elle continue à leur mériter l'estime et
+la reconnaissance de la France et de son président.
+
+Veuillez agréer, mon général, l'hommage de mon respectueux dévouement.
+
+Le colonel du 2e régiment de la Légion étrangère, commandant la
+subdivision de Batna, faisant fonctions de général de tranchée,
+
+Signé: CARBUCCIA.
+
+
+
+N° 6.--Ordre du général Herbillon.
+
+_Ordre._
+
+M. le commandant Pierre Bonaparte, chef de bataillon hors cadre, se
+rendra immédiatement à Alger, auprès de M. le gouverneur général, pour
+remplir une mission concernant l'expédition de Zaatcha.
+
+Camp de Zaatcha, le 29 octobre 1849.
+
+Le général de brigade, commandant la division de Constantine,
+
+HERBILLON.
+
+
+
+No 7.--Lettre à la Patrie.
+
+Paris, 18 novembre 1849.
+
+Monsieur le Rédacteur,
+
+Les commentaires plus ou moins injustes ou malveillants que mon retour
+d'Afrique inspire à quelques journaux m'engagent à vous prier d'insérer
+ce qui suit:
+
+Sans parler des convois que j'ai escortés à travers les partis ennemis,
+je n'ai quitté le camp de Zaatcha, où je suis resté huit jours, qu'après
+avoir commandé l'attaque du 25 octobre, et avoir été de tranchée le 24,
+le 25, le 28 et le 29.
+
+Le général Herbillon ayant décidé qu'on ne donnerait plus d'assaut, et
+qu'on attendrait des renforts pour investir la place, et la réduire par
+le feu de l'artillerie, l'adoption de ce plan prolongeait les opérations
+bien au-delà du terme que, même avant mon départ de Paris, j'avais fixé
+pour ma rentrée à l'Assemblée nationale. Comme représentant du Peuple,
+j'étais seul juge de l'opportunité de mon retour à mon poste, et je ne
+dois, à cet égard, aucun compte à personne. Les phases politiques qui
+viennent de s'accomplir prouvent que je n'avais pas trop mal jugé de
+cette opportunité.
+
+Au surplus, j'avais tout lieu d'être mécontent de la position que
+l'absence complète de tout ordre convenable m'avait faite en Afrique.
+Je n'ai d'ailleurs quitté Zaatcha qu'avec l'ordre formel du général
+Herbillon de me rendre auprès du gouverneur général, pour presser
+l'arrivée des renforts qu'il attendait, et c'est parce que je les ai
+rencontrés en route que je suis revenu directement de Philippeville, au
+lieu de passer par Alger.
+
+Veuillez agréer, je vous prie, Monsieur le Rédacteur, l'expression de
+mes sentiments affectueux et distingués.
+
+P.-N. BONAPARTE,
+
+Représentant du Peuple.
+
+
+
+No 8.--Lettre du général Bertrand, et décret du Président de la
+République.
+
+(_Ministère de la Guerre_.)
+
+RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.
+
+LIBERTÉ, EGALITÉ, FRATERNITÉ.
+
+Paris, le 19 novembre 1849, à 9 heures du soir.
+
+Monsieur le Représentant,
+
+Par ordre du Ministre de la guerre, j'ai l'honneur de vous transmettre
+la copie d'un décret du Président de la République, prononçant votre
+radiation des cadres de l'armée; ainsi que la pièce signée du général
+Herbillon, remise par vous au Ministre à votre arrivée à Paris.
+
+Veuillez agréer, Monsieur le Représentant, l'assurance de ma haute
+considération.
+
+Le général de brigade, directeur général du personnel,
+
+BERTRAND.
+
+RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.
+
+LIBERTÉ, EGALITÉ, FRATERNITÉ.
+
+
+
+_Au nom du Peuple français_,
+
+Le Président de la République,
+
+Considérant que M. Pierre-Napoléon Bonaparte, nommé, au titre étranger,
+chef de bataillon dans le 1er régiment de la Légion étrangère, par
+arrêté du 19 avril 1848, a reçu, sur sa demande, un ordre de service, le
+19 septembre 1849, pour se rendre en Algérie;
+
+Considérant qu'après avoir pris part aux événements de guerre dont
+la province de Constantine est en ce moment le théâtre, il a reçu du
+général commandant la division de Constantine l'ordre de se rendre
+auprès du gouverneur-général de l'Algérie pour remplir une mission
+concernant l'expédition de Zaatcha;
+
+Considérant qu'il n'a pas rempli cette mission; qu'il ne s'est pas rendu
+auprès du gouverneur général, mais qu'il s'est embarqué à Philippeville
+pour revenir à Paris;
+
+Considérant qu'un officier servant en France, au titre étranger, se
+trouve en dehors de la législation commune aux militaires français, mais
+qu'il est tenu d'accomplir le service auquel il s'est engagé;
+
+Considérant que M. Pierre-Napoléon Bonaparte, en sa dite qualité,
+n'était ni le maître de quitter son poste sans autorisation, ni le juge
+de l'opportunité de son retour à Paris;
+
+Sur le rapport du ministre de la guerre,
+
+Décrète:
+
+Article 1er. M. Pierre-Napoléon Bonaparte est révoqué du grade et de
+l'emploi de chef de bataillon à la Légion étrangère.
+
+Art. 2. Le ministre de la guerre est chargé de l'exécution du présent
+décret.
+
+Fait à Paris, à l'Élysée-National, le 19 novembre 1849.
+
+LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE.
+
+Le ministre de la guerre,
+
+D'HAUTPOUL
+
+
+
+N° 9.--Réponse au général Bertrand.
+
+Paris, 19 novembre 1849.
+
+Monsieur le général,
+
+Je reçois votre lettre qui me transmet la copie d'un décret du président
+de la République prononçant, dites-vous, ma radiation des cadres de
+l'armée (_sic_). Je vous observerai d'abord que ne faisant pas partie de
+ces cadres, je ne puis en être radié, mais seulement révoqué du grade,
+que je ne devais, d'ailleurs, qu'au Gouvernement Provisoire de la
+République, qui me l'avait conféré avant que je fusse représentant du
+Peuple à la Constituante, et par conséquent avant l'abrogation de la loi
+qui privait les membres de ma famille de leurs droits de citoyen.
+
+Je rappellerai que ne m'accommodant nullement, comme représentant du
+peuple, comme neveu de l'empereur Napoléon, et comme fils de Lucien
+Bonaparte, de cet état d'officier _au titre étranger_, il y a déjà
+longtemps qu'à deux reprises différentes j'avais donné ma démission, et
+que ce n'est que pour céder aux instances réitérées et pressantes du
+président de là République que je l'avais retirée. Arrivé avant hier à
+Paris, je me suis rendu hier chez le ministre de la guerre, et je lui ai
+déclaré que si je ne donnais pas encore, définitivement, ma démission,
+c'était pour ne point faire de scandale. Il parait que d'autres n'ont
+point été arrêtés par cette considération, et si je regrette ma bonhomie
+qui leur a permis de me prévenir, je ne leur en veux pas autrement, car
+je suis débarrassé d'une position qui n'était ni normale, ni convenable,
+et que, sous aucun prétexte, je n'aurais plus gardée longtemps.
+
+Un mot maintenant du décret présidentiel:
+
+Il n'est pas vrai, et cela importe peu, que ce soit sur ma demande
+qu'une mission en Algérie m'a été donnée. Elle m'a été instamment
+proposée par le président de la République, comme le prouve la lettre
+qu'il me faisait écrire par M. Ferdinand Barrot dans les Ardennes, où
+j'avais été passer le temps de prorogation de l'Assemblée.
+
+En second lieu, il n'est pas vrai que je me sois engagé à remplir un
+service, dont la durée aurait pu être fixée par le gouvernement. Ma
+mission qui, d'après la loi électorale organique, n'aurait pu, en tous
+cas, durer plus de six mois, était temporaire, indéterminée, gratuite et
+dépendante de ma volonté. On concevrait même difficilement qu'il eût pu
+en être autrement.
+
+D'un autre côté, mon grade de chef de bataillon au titre étranger ne
+me dépouillait pas apparemment de mon caractère de membre du pouvoir
+législatif; et quoi qu'en dise le président de la République, dont
+les décrets, grâce à Dieu, n'ont pas encore force de loi, j'étais
+parfaitement le maître de revenir, sans l'autorisation de personne,
+siéger à mon poste le plus important, à l'Assemblée nationale, et
+j'étais seul juge de l'opportunité de mon retour. Du reste, le but de la
+mission que m'avait donnée le général Herbillon était rempli, du moment
+que les renforts qu'il attendait, et que j'avais rencontrés en marche,
+étaient assurés.
+
+Enfin, si nos gouvernants avaient nos lois organiques un peu plus
+présentes à l'esprit, ils sauraient que tout officier, représentant du
+Peuple, est en non-activité hors cadre, et que la révocation qu'ils
+décrètent ne peut porter que sur le grade, et non sur l'emploi, puisque
+je n'en ai pas.
+
+Agréez, Monsieur le général, l'assurance de ma parfaite considération.
+
+PIERRE-NAPOLEON BONAPARTE,
+
+Représentant du Peuple.
+
+
+
+N° 10.--Extrait du compte-rendu de la séance de l'Assemblée législative
+de 22 novembre 1849, d'après le _Moniteur_.
+
+_Interpellations de M. Pierre Bonaparte._
+
+_M. le Président._--M. Pierre Bonaparte demande l'autorisation
+d'adresser des interpellations à M. le ministre de la guerre, sur un
+décret qui a paru dans le _Moniteur_, et qui révoque M. Pierre Bonaparte
+du grade militaire qui lui avait été conféré par le Gouvernement
+provisoire.
+
+Je demande à M. le ministre de la guerre à quel jour il veut que les
+interpellations soient fixées.
+
+_M. le général d'Hautpoul, ministre de la guerre._--Je suis prêt à
+répondre à l'instant.
+
+_M. le Président._--L'Assemblée veut-elle entendre immédiatement les
+interpellations?
+
+_De toutes parts._--Oui! oui!
+
+_M. le Président._--La parole est à M. Pierre Bonaparte.
+
+_M. Pierre Bonaparte._--Citoyens représentants du Peuple, je n'ai que
+quelques mots à dire sur la question que ce décret soulève en général,
+et sur ce qui me regarde en particulier, si l'Assemblée veut bien
+m'entendre.
+
+En principe, je soutiens avec une profonde conviction et avec
+indignation, quand je pense qu'on ose soutenir le contraire _dans cette
+enceinte_, qu'un membre du pouvoir législatif, quelle que soit la
+mission temporaire qui ait pu lui être confiée, en vertu de l'article 85
+de la loi électorale organique, ne peut être retenu malgré lui loin du
+sanctuaire national, où s'accomplit son mandat. (Mouvements divers.)
+Jaloux de vos droits, qui sont ceux du pays, il importe que vous
+fassiez intervenir à cet égard une décision souveraine qui réprime les
+outrecuidantes prétentions d'un gouvernement trop disposé à faire bon
+marché du grand caractère dont les représentants du peuple français sont
+revêtus. J'aurai l'honneur, dans ce but, de vous proposer un ordre du
+jour motivé, à la fin de la discussion.
+
+Passant à ce qui me regarde, l'exercice du droit imprescriptible que je
+viens de dire m'a paru d'autant plus opportun que, dans ma conviction,
+nos institutions républicaines, auxquelles je suis voué corps et âme,
+sont sur le point de courir des dangers (Mouvement.)
+
+Je désire, citoyens représentants, qu'on ne se méprenne pas sur
+la portée de mes paroles. L'indigne manière dont j'ai été traité,
+l'injustice et l'ingratitude dont j'ai à me plaindre, ont pu modifier
+mes sentiments envers mon parent, Louis-Napoléon Bonaparte, mais non
+envers le président de la République. Tant qu'il saura maintenir la
+constitution, ou que la majorité de l'Assemblée déclarera qu'il l'a
+maintenue, je le soutiendrai vigoureusement, tout en conservant, bien
+entendu, ma liberté d'appréciation parlementaire.
+
+Mais c'est de ses conseillers, ministres ou autres, de ses familiers
+surtout que je me défie. Leur persistance à éloigner tout ce qui
+naturellement était intéressé à l'éclat du drapeau populaire relevé
+le 10 décembre suffit pour justifier mes défiances. A mon cousin et
+collègue, Napoléon Bonaparte, comme à moi, ils ont fait donner une
+mission, dont ils se sont ensuite subrepticement efforcés de rendre
+l'accomplissement impossible.
+
+_Et si vous exigez que je vous nomme celui à qui l'on doit attribuer
+principalement tout ce que le président fait de déplorable, je le
+nommerai._
+
+_De toutes parts._--Oui! oui! Nommez!
+
+_M. Pierre Bonaparte._--Eh bien! c'est M. Fialin, _dit_ de Persigny!
+
+_M. le Président._--J'arrête ici l'orateur en lui rappelant qu'aux
+termes de l'article 79 du règlement, les interpellations de représentant
+à représentant sont interdites. Il a demandé l'autorisation
+d'interpeller le ministre de la guerre sur un acte qu'il a déterminé, et
+sur lequel il demande des explications; je l'invite à se renfermer
+dans les termes de ses interpellations; il ne peut interpeller un
+représentant, le règlement est formel.
+
+_M. Pierre Bonaparte._--Je m'y renfermerai, monsieur le président;
+mais je prends la liberté de vous faire observer que ce n'est pas une
+interpellation, mais une désignation.
+
+_M. le Président._--C'est une véritable interpellation.
+
+_M. Pierre Bonaparte._--C'est une désignation.
+
+Au point de vue militaire, et abstraction faite de ma qualité de membre
+de cette Assemblée, on dirait vraiment que l'acharnement des partis se
+plaît à dénaturer les choses les plus simples.
+
+Du camp de Zaatcha à Philippeville il y a onze étapes. Je suis parti de
+Zaatcha, escortant un convoi, et avec l'ordre, que voici, du général
+Herbillon de me rendre à Alger. La seule partie de cet ordre que je
+n'ai point exécutée, c'est la traversée de Philippeville à Alger.
+Apparemment, elle n'offrait aucun danger, et, par conséquent, il ne
+pouvait y avoir aucun mérite à la faire, puisque le but de ma mission
+auprès du gouverneur général était rempli par l'envoi des renforts que
+j'avais rencontrés en marche.
+
+D'Alger, en tout cas, je fusse revenu en France. Le général Herbillon
+le savait. Le président de la République et le Gouvernement savent
+parfaitement aussi qu'à part mon droit de représentant, que je n'ai
+jamais aliéné et que je n'aliénerai jamais, il était convenu, lorsque
+j'ai quitté Paris, que je reviendrais d'Afrique quand je le jugerais
+convenable, et sans qu'ils pussent y trouver à redire. (Rumeurs.)
+
+Sans cela, il est évident que je ne serais pas parti, puisque j'aurais
+sacrifié l'indépendance de mon mandat, à laquelle je tiens par-dessus
+tout.
+
+Je termine en demandant à M. le ministre de la guerre comment il se fait
+qu'à mon arrivée à Paris, lorsque, sur sa demande (car je ne m'y croyais
+nullement obligé), je lui ai communiqué l'ordre du général Herbillon,
+prescrivant mon départ de Zaatcha pour Philippeville et Alger, il avait
+répété à satiété que, sous le rapport militaire, les renforts étant
+assurés, il me trouvait parfaitement en règle? Vous m'avez dit, monsieur
+le ministre, que j'étais parfaitement en règle. Si je ne me trompe,
+l'opinion du gouverneur général de l'Algérie était exprimée d'une
+manière analogue dans une dépêche que M. le ministre de la guerre doit
+avoir entre les mains. Et comment se fait-il alors qu'il ait apposé son
+contre-seing à la révocation qui a paru au _Moniteur!_
+
+Ou M. le ministre de la guerre a changé d'avis à mon égard avec une
+étrange soudaineté, ou il a validé une mesure qu'il savait être une
+injustice, une indignité, et qui, à part l'effet moral, me touche fort
+peu, car je ne tenais nullement à ma qualité d'officier au _titre
+étranger_.
+
+Vous comprendrez, citoyens représentants, le sentiment qui m'a fait
+entrer dans ces développements, bien que, au point de vue du droit, ils
+soient tout à fait superflus.
+
+Le principe qui domine tout le reste, c'est celui de l'indépendance de
+notre caractère. Il est bon, en tout cas, que les droits de ceux d'entre
+nous qui sont ou qui seraient, à l'avenir, envoyés en mission, soient
+fixés; et c'est pour cela que j'aurai l'honneur, après la discussion, de
+présenter à l'Assemblée un ordre du jour motivé.
+
+_M. le Président._--La parole est à M. le ministre de la guerre.
+
+_M. d'Hautpoul, ministre de la guerre._--Messieurs, l'interpellation
+qui m'est faite a deux caractères bien distincts; je les traiterai l'un
+après l'autre.
+
+Il s'agit d'abord de savoir si un membre de cette Assemblée, qui a
+demandé ou accepté un mandat, soit dans l'ordre militaire, soit dans
+l'ordre diplomatique (ce sont ordinairement les missions qui sont le
+plus communément confiées aux représentants), et qui a accepté dans
+toute leur teneur les instructions qui lui ont été données librement,
+volontairement, et souvent après sollicitations, il s'agit de savoir,
+dis-je, si, une fois rendu à son poste, il est libre d'oublier ce même
+mandat, ce même engagement; s'il est juge, juge souverain, d'après la
+théorie de l'honorable préopinant, de l'opportunité de son retour.
+
+Eh bien! je commence par déclarer que non. (Très bien! très bien!)
+
+Le Gouvernement seul a été juge du mérite du mandat; celui qui l'a
+accepté en est convenu par le fait seul de l'acceptation; une fois rendu
+à son poste, il doit consulter ses instructions; s'il est militaire, il
+doit se renfermer dans l'obéissance due à ses chefs militaires; il n'est
+plus, là, représentant du Peuple. (Marques d'assentiment.)
+
+_M. Pierre Bonaparte._--Alors, pourquoi m'avez-vous trouvé en règle?
+
+_M. le Président._--Monsieur Pierre Bonaparte, n'interrompez pas! On
+vous a écouté; laissez M. le ministre vous répondre.
+
+_M. le Ministre._--Je le répète, il n'est plus, là, le représentant du
+Peuple; il est impossible de trouver une analogie entre le représentant
+du Peuple, ayant mission de la convention du Gouvernement, en se plaçant
+au-dessus de toutes les positions dans les armées, et ce qui se passe
+aujourd'hui. Quelques journaux ont voulu la rencontrer; ils sont tombés
+dans une erreur complète. Je ne pense pas qu'il y ait ici un seul membre
+qui partage une pareille doctrine. (Non! non!--Approbation.)
+
+Du reste, l'Assemblée législative, dans l'espèce qui nous occupe,
+n'avait donné aucun mandat à M. Pierre Bonaparte. Le mandat émane
+essentiellement du Gouvernement, de l'initiative du Pouvoir exécutif.
+Ainsi, laissons de côté le caractère de représentant, qui ne doit pas
+occuper l'Assemblée. (Très bien!)
+
+Voilà ma réponse à la première partie de la discussion. (Marques
+prolongées d'approbation.)
+
+Maintenant, en abordant les faits particuliers, que s'est-il passé? M.
+Pierre Bonaparte est chef de bataillon à la Légion étrangère, au titre
+étranger; et remarquez, messieurs, que ce titre n'a rien de blessant. M.
+Pierre Bonaparte ne peut pas être chef de bataillon à d'autre titre, car
+la loi de 1834, sur l'état des officiers, nous est connue; c'est le Code
+militaire, un code qu'on ne peut pas enfreindre, que j'ai appelé; dans
+une autre circonstance, l'arche sainte. D'après cette loi, quand on n'a
+pas suivi la hiérarchie, quand on n'appartient pas à l'armée avec le
+grade de capitaine, et quand on ne remplit pas les conditions voulues
+pour l'avancement, conditions qui consistent dans un fait de guerre sur
+le champ de bataille ou dans une proposition régulière de candidature
+sur le tableau d'avancement, on ne peut pas devenir chef de bataillon.
+M. Pierre Bonaparte n'était ni dans l'une ni dans l'autre de ces
+conditions. On lui a conféré, c'est le Gouvernement provisoire, je
+crois, on lui a conféré le titre de chef de bataillon dans la Légion
+étrangère, à titre étranger; lui, n'est pas étranger, mais son titre est
+étranger; c'est ce qu'il faut bien distinguer. (Très bien! très bien!)
+Voilà en quoi M. Pierre Bonaparte ne peut pas être blessé: il est
+Français et bon Français, c'est un hommage que je lui remis; mais son
+titre dans la Légion étrangère est titre étranger. Il faut bien faire
+attention à cette distinction. (Très bien! très bien!)
+
+M. Pierre Bonaparte part de Paris avec une mission pour l'Algérie. Cette
+mission disait qu'à son arrivée à Alger il serait à la disposition du
+gouverneur général. Que fait le gouverneur général? Il se rappelle le
+nom de Bonaparte, et il donne à M. Pierre Bonaparte le poste d'honneur,
+le poste le plus périlleux; c'est là qu'un Bonaparte doit être heureux
+de se trouver; c'est le meilleur de tous les postes. (Marques unanimes
+d'approbation.)
+
+_M. Pierre Bonaparte_.--Je vous prie de croire que je n'ai pas boudé.
+
+_M. le Ministre._--Je dis cette phrase à dessein. Dans la lettre que M.
+Pierre Bonaparte a cru devoir publier, il s'est plaint qu'on lui avait
+fait une condition qui n'était pas convenable; c'est à cela que réponds.
+
+Je n'accuse en rien, Dieu m'en préserve, la bravoure de M. Pierre
+Bonaparte; je le crois aussi brave que tous nos soldats. Mais il ne
+s'agit pas de cela; il s'agit d'une expression que je crois devoir
+relever, et je déclare que le poste qu'on a donné à M. Pierre Bonaparte
+était un poste de choix, de faveur, qu'il devait en être content,
+puisqu'on l'envoyait à l'ennemi, et que, quand on porte son nom, on doit
+être enchanté de se trouver dans une pareille position. (Très bien! très
+bien!)
+
+Qu'est-il arrivé? M. Pierre Bonaparte a reçu un commandement de son
+grade, on lui a donné le commandement de quatre cents hommes. Il
+s'est avancé en tirailleur sur l'ennemi: je ne juge pas le mérite du
+mouvement, s'il était plus ou moins rationnel, ceci est un fait purement
+militaire; vous me permettrez de le passer sous silence. L'engagement
+qui eut lieu a été vif; la ligne des tirailleurs a dû se retirer.
+M. Pierre Bonaparte a montré beaucoup de courage; il a été presque
+appréhendé au corps par un Arabe. Il l'a tué de sa main, c'était tout
+naturel; on ne devait pas attendre moins d'un homme qui porte son nom.
+Plus tard, un bataillon de renfort est arrivé; l'affaire a été reprise;
+chaque troupe est restée dans sa position respective.
+
+Le lendemain, M. Pierre Bonaparte, qui la veille avait oublié qu'il
+était représentant, qui n'en parlait pas, le lendemain, M. Pierre
+Bonaparte s'en est souvenu.
+
+_M. Pierre Bonaparte._--Pas le lendemain!
+
+_M. le Ministre._--Peu importe! je n'épilogue pas sur les heures ou sur
+le jour. Bref, M. Bonaparte, quelque temps après, a trouvé qu'étant
+représentant du Peuple, il devait revenir dans cette enceinte. C'est
+fort bien; mais il aurait dû y penser avant de partir. En ce moment,
+il était devant l'ennemi; il aurait dû s'en souvenir. (Très bien! très
+bien!)
+
+Qu'il me permette de lui dire qu'à sa place, en présence de l'ennemi,
+j'aurais parfaitement oublié que j'étais représentant. (Très bien! très
+bien!)
+
+_M. Pierre Bonaparte._--Je suis revenu pour affaire de service.
+
+_M. le Président._--N'interrompez pas; vous répondrez!
+
+_M. le Ministre de la guerre._--M. le général Herbillon, commandant
+militaire de la province de Constantine et des troupes qui font le siége
+de Zaatcha, a donné, il est vrai, à M. Pierre Bonaparte un ordre qu'il
+m'a remis entre les mains. Je lui ai dit: «Cet ordre vous couvre».
+C'était tout simple, et s'il ne vous avait pas couvert, savez-vous ce
+que j'aurais fait? Je serais venu ici; j'aurais demandé à l'Assemblée
+l'autorisation de vous poursuivre; je vous aurais fait arrêter et
+conduire par la gendarmerie à Constantine, et là, vous auriez été
+traduit devant un conseil de guerre. (Marques générales d'approbation.)
+
+Je n'ai pas agi ainsi, parce que je ne devais pas le faire. Il ne
+restait aux yeux du ministre de la guerre qu'une faute, une faute
+grave; c'était de ne pas avoir accompli un mandat reçu. Ce mandat était
+important; il disait à M. Pierre Bonaparte d'aller à Alger; pourquoi
+faire? C'était une chose à peu près inusitée qu'un officier commandant
+une troupe, et une troupe devant l'ennemi, en fût détaché pour aller
+devant le gouverneur d'Alger demander des secours. Mais enfin j'accepte
+cette mission tout étrange qu'elle puisse paraître. Du moins fallait-il
+l'accomplir. Or, que se passe-t-il?
+
+En arrivant à Philippeville, M. Pierre Bonaparte trouve des troupes qui
+débarquaient. C'était une chose toute simple. En ne consultant que mon
+coeur de soldat, je me serais mis à la tête de ces troupes, je serais
+parti avec elles, et le lendemain je serais monté à l'assaut de Zaatcha.
+(Très bien! très bien!)
+
+_M. Pierre Bonaparte._--Un officier au titre étranger ne peut pas
+commander! D'ailleurs, il y avait des lieutenants-colonels.
+
+_M. le Ministre._--M. Pierre Bonaparte en a jugé autrement. Il arrive à
+Philippeville; un paquebot partait pour la France: il prend passage
+à bord de ce paquebot; il arrive à Marseille, puis à Paris. Arrivé à
+Paris, il se présente chez le ministre de la guerre. Je fus assez étonné
+de le voir: je connaissais son arrivée, du reste; je la connaissais par
+un rapport du préfet de police, et je devais la connaître, parce que,
+dans toute hypothèse, il m'importait beaucoup de savoir où était M.
+Pierre Bonaparte.
+
+M. Bonaparte se présente chez moi. Je lui demande par quel hasard il est
+à Paris. Il me montre son ordre. Je lui dis: Cet ordre vous couvre par
+rapport à Zaatcha, par rapport à l'abandon d'un poste militaire. S'il en
+eût été autrement, c'eût été un déshonneur; un Bonaparte ne peut pas se
+déshonorer, c'est impossible.
+
+M. Pierre Bonaparte me montre ensuite un projet de lettre contenant
+des doctrines que je ne pouvais pas accepter et que j'ai combattues,
+doctrines que vous avez entendues et qui auraient pour conséquence de
+mettre le Gouvernement dans l'impossibilité absolue de donner quelque
+mandat que ce puisse être à des membres de cette Assemblée. (Très bien!)
+
+Nonobstant mes observations, M. Pierre Bonaparte a fait insérer dans les
+journaux la lettre que vous avez lue, et il l'a signée. Le Gouvernement
+était mis en demeure de répondre; il l'a fait par le décret que vous
+connaissez. (Bruit.) Je répète ma phrase. Le Gouvernement était mis en
+demeure de répondre à la lettre de M. Pierre Bonaparte; c'était une
+espèce de défi; le Gouvernement a répondu par le décret que vous avez
+vu.
+
+_M. Pierre Bonaparte._--Par dépit!
+
+_M. le Ministre._--Il était dans son droit, dans son droit absolu, et
+s'il ne l'avait pas fait, vous auriez eu grandement raison de l'en
+blâmer. (Très bien!)
+
+Je ne touche pas aux questions de famille, elles ne sont pas de ma
+compétence.
+
+Quant aux influences du Gouvernement, je déclare très haut que M. le
+président de la République n'a pour conseillers que ses ministres; nous
+n'en connaissons pas d'autres, nous ne subissons l'influence de qui que
+ce soit. (Très bien!)
+
+Nous venons ici franchement, loyalement, vous apporter des projets de
+lois, les mesures que le Gouvernement croit bonnes; nous nous inspirons
+des votes de la majorité de cette Assemblée; nous nous conformons à ce
+qu'elle décide, et nous serons toujours heureux de marcher avec elle.
+(Approbation vive et prolongée.)
+
+_M. le Président._--La parole est à M. Pierre Bonaparte.
+
+_M. Pierre Bonaparte._--Citoyens représentants, je tiens seulement à
+vous soumettre mon opinion sur un point du discours de M. le ministre.
+
+Il a dit que si je n'avais pas eu un ordre du général Herbillon
+m'envoyant de Philippeville à Alger, il aurait demandé à l'Assemblée
+nationale l'autorisation de me poursuivre devant un conseil de guerre.
+Mon opinion est que, si l'Assemblée avait accordé une pareille
+autorisation, elle aurait abdiqué son droit et ses prérogatives les plus
+essentielles (Murmures et dénégations); car, s'il plaisait, par exemple,
+à MM. les ministres d'éloigner de l'Assemblée un membre quelconque; si,
+par suite de promesses, de séductions, je ne sais quoi.... (Nouveaux
+murmures.)
+
+_Un membre._--On est libre d'accepter.
+
+_M. Pierre Bonaparte._--... Ils n'avaient qu'à l'envoyer en Algérie, au
+Sénégal, n'importe où, alors les membres dont la présence pourrait être
+incommode seraient éloignés au moins pendant six mois. (Dénégations.)
+Et notez bien une chose, c'est que, les six mois expirés, si le
+représentant n'est pas revenu à son poste, sa qualité, son caractère est
+perdu de droit. Je voulais seulement vous soumettre cette observation.
+
+_M. le Président._--L'incident me paraît vidé.
+
+_M. Pierre Bonaparte._--Je propose un ordre du jour motivé.
+
+_M. le Président._--Voici l'ordre du jour motivé que M. Pierre Bonaparte
+propose à l'Assemblée:
+
+«Considérant que les missions ou commandements temporaires dont les
+représentants du Peuple peuvent être investis, conformément à l'article
+85 de la loi électorale organique, ne peuvent leur enlever leur droit
+d'initiative parlementaire, ni l'indépendance de leur caractère
+législatif;
+
+«Considérant qu'il ne peut appartenir à personne d'empêcher ou
+d'interdire, par quelque raison que ce soit, l'accomplissement de leur
+mandat,
+
+«L'Assemblée passe à l'ordre du jour.»
+
+_M. le Ministre de la guerre._--Je demande l'ordre du jour pur et
+simple.
+
+_Voix nombreuses._--Non! non!--Aux voix l'ordre du jour motivé!
+
+_M. le Président._--On a demandé l'ordre du jour pur et simple. (Non!
+non! On n'insiste pas!)
+
+_Nombre de voix._--L'ordre du jour motivé!
+
+_M. le Président._--Je mets aux voix l'ordre du jour motivé présenté par
+M. Pierre Bonaparte.
+
+(Personne ne se lève à l'épreuve; l'Assemblée presque entière se lève à
+la contre-épreuve.)
+
+_M. le Président._--L'Assemblée n'adopte pas l'ordre du jour motivé.
+
+(Un grand nombre de membres viennent féliciter M. le ministre de la
+guerre.--La séance reste suspendue quelques instants; les représentants
+descendus dans l'hémicycle se livrent à des conversations animées.)
+
+
+
+No 11.--Extrait du compte-rendu de la séance de l'Assemblée législative
+du 22 décembre 1849, d'après le _Moniteur_, et Amendement de M. Pierre
+Bonaparte.
+
+_Discussion du projet de loi relatif à la création d'un quatrième
+bataillon dans le 1er régiment de la Légion étrangère, pour y recevoir
+une partie des hommes de la garde nationale mobile de Paris._
+
+_M. le Président._--L'ordre du jour appelle la discussion du projet
+de loi relatif à la création d'un quatrième bataillon dans la Légion
+étrangère, pour y recevoir une partie des hommes de la garde nationale
+mobile de Paris.
+
+Je dois d'abord consulter l'Assemblée sur l'urgence, qui est demandée
+par le Gouvernement et proposée par la commission.
+
+(L'urgence, mise aux voix, est déclarée.)
+
+_M. le Président._--M. Pierre Bonaparte a la parole sur la discussion
+générale.
+
+_M. Pierre Bonaparte._--Citoyens représentants du Peuple, je m'associe
+de grand coeur aux intentions équitables que le projet du Gouvernement
+nous annonce en faveur des débris de notre jeune et héroïque garde
+mobile. Mais pour savoir si la position qu'on veut faire à ceux de ces
+jeunes soldats qui resteront sous les drapeaux est convenable, il faut
+examiner celle du corps où l'on propose de les faire entrer. Pour moi,
+je pense que nous devons nous refuser à assigner à des citoyens français
+(qui ont bien mérité de la patrie, qu'on ne l'oublie pas) une position
+qui, même pour les militaires étrangers qui nous servent, n'est pas en
+rapport avec la justice et la générosité de notre caractère national.
+Aussi, je repousse le projet, si les conditions actuelles d'existence de
+la Légion étrangère ne sont pas modifiées.
+
+J'ai remarqué que bien des personnes, même appartenant à l'armée,
+sont loin de se faire une idée bien nette des différentes catégories
+militaires qui composent ce corps. Il faut avouer que cela s'explique
+par l'étrangeté même de ces conditions diverses; mais si l'Assemblée le
+permet, je les rappellerai succinctement.
+
+Il y a d'abord, dans la Légion étrangère, des officiers comme dans les
+autres régiments, c'est-à-dire français servant _au titre français_, et
+jouissant, par conséquent, des mêmes droits et des mêmes garanties que
+tous les autres officiers de l'armée.
+
+Il y a des officiers étrangers, naturalisés civilement, ou non, et
+servant tous également _au titre étranger_.
+
+Il y a des officiers français sortis du service étranger et servant au
+titre étranger.
+
+Il y a enfin des officiers démissionnaires du service français, et
+réintégrés au titre étranger.
+
+Lorsque les officiers étrangers ont été placés dans la Légion, en
+conformité de la loi du 9 mars 1831, leurs lettres de service étaient
+conçues comme celles des corps français. Ils croyaient donc n'être
+soumis qu'à la condition de ne pas servir en France. Leur erreur était
+bien naturelle, car les lois organiques du 11 avril 1831, 14 avril
+1832, 19 mai 1834, sont muettes à leur sujet; et si l'article 3 de
+l'ordonnance du 5 mai 1832 les frappait (très justement au point de
+vue national) d'une exclusion pour le commandement, du moins leur
+offrait-elle la voie de la naturalisation civile, pour rentrer dans le
+droit commun et obtenir la naturalisation militaire.
+
+Tel était, en effet, le sens de l'article 3 de l'ordonnance du 5 mai
+1832, abrogé depuis par l'ordonnance du 18 février 1844. S'il eût pu
+rester quelque doute dans l'esprit des officiers de la Légion à cet
+égard, ce doute aurait disparu devant les explications données par
+le ministre de la guerre en maintes circonstances, et devant les
+autorisations de permutation accordées entre des officiers étrangers
+naturalisés servant dans la Légion et des officiers des régiments
+français.
+
+J'ai eu sous les yeux:
+
+1° Une lettre du 3 décembre 1834 (postérieure ainsi à la promulgation de
+la loi sur l'état des officiers), dans laquelle il est dit: «Direction
+du personnel et des opérations militaires.... Ce n'est donc que lorsque
+M. de Caprez aura été naturalisé Français qu'il sera en position de
+demandera permuter; mais, tant qu'il conservera la qualité d'étranger,
+sa réclamation à cet égard ne saurait être accueillie. _Signé_: Miot.»
+
+2° Une liste des officiers étrangers, provenant notamment des régiments
+suisses, qui servent maintenant dans des corps français, et qui
+sont sortis de la Légion par permutation. Parmi eux figurent un
+lieutenant-colonel et un chef de bataillon.
+
+Cette position n'a été changée qu'à l'organisation de la deuxième Légion
+étrangère, en 1837. Depuis lors les brevets des officiers au titre
+étranger contiennent l'annotation suivante: _Cette nomination étant
+faite en vertu de la loi du 9 mars 1831 ne donne pas à M.N. les droits
+conférés aux officiers français par la loi sur l'avancement et celle sur
+l'état des officiers_.
+
+Puis est survenue l'ordonnance du 16 mars 1838, qui, par les articles
+195 à 203, règle l'avancement, dans la Légion, pour les grades
+supérieurs. Ces articles, dans leurs dispositions favorables à
+l'ancienneté, ne sont pas applicables en Algérie, par suite de
+l'application qui est faite à l'année de l'article 20 de la loi du 14
+avril 1832.
+
+Enfin a paru l'ordonnance du 18 février 1844, qui a, pour la première
+fois, décidé que la naturalisation civile n'ajoute aucun droit au
+commandement pour les officiers étrangers, et que les officiers français
+servant au titre étranger n'ont que les droits des officiers étrangers
+pour le commandement.
+
+Aussi, peu à peu, les officiers étrangers se sont trouvés dans la
+position peu honorable et très blessante: 1° d'être révocables à
+volonté; 2° d'être, quel que soit leur grade, sous les ordres de
+l'officier français qui commande; 3° d'être privés à jamais, à un tour
+d'ancienneté, de devenir officiers supérieurs. On ne leur a conservé que
+les bénéfices de la loi du 11 avril 1831!
+
+J'ajoute qu'en campagne, lorsqu'il a dû être fait application de la
+décision de 1844, cette décision a été violemment mise de côté par les
+généraux en chef de notre armée, comme nuisible au service de l'Etat et
+à la dignité de tous les officiers, étrangers ou non. Des officiers qui
+sont le type de l'honneur militaire ont obéi à un commandant de colonne
+au titre étranger, bien que connaissant l'incapacité dont le frappait
+l'ordonnance.
+
+Quant aux officiers français sortis du service étranger, et admis
+avec un grade dans la Légion, leur position est prévue et définie
+par l'article 197 de l'ordonnance du 16 mars 1838. Il serait juste,
+indispensable même, d'améliorer leur sort; mais, pour éviter les abus,
+on est d'accord, en général, que ce mode d'admission aux emplois
+militaires devrait être supprimé pour l'avenir.
+
+Restent les officiers démissionnaires du service français et replacés au
+titre étranger.
+
+Constatons d'abord que ce n'est qu'en fraude de la loi, par suite d'une
+fiction, que les officiers en question ont pu être placés dans la
+Légion. Mais peut-on exciper de cette illégalité pour repousser leurs
+demandes sans examen? Non, sans doute; et leurs droits, s'ils en ont,
+restent intacts. Mon opinion, basée sur l'examen des lois et règlements
+qui régissent l'armée, me porte à défendre la position des officiers
+démissionnaires, et à penser que le conseil d'Etat leur serait
+favorable, s'ils s'adressaient à lui pour régulariser leur position
+actuelle.
+
+Il semble que c'est à tort que le Gouvernement a renoncé aux
+prérogatives auxquelles n'avaient pas porté de restriction les lois de
+1818 et de 1832; et que, notamment pour les officiers démissionnaires,
+c'est à tort qu'il n'a pas soutenu, avec la loi et le droit, qu'il était
+permis au Pouvoir exécutif de replacer ces officiers dans les rangs de
+l'armée française.
+
+En effet, avant la loi du 1er avril 1848, la volonté du chef de l'Etat
+faisait d'un simple soldat un caporal ou un général. La loi de 1818 est
+la première restriction apportée à la toute-puissance du roi en fait
+d'avancement. C'est elle qui, en consacrant les droits de l'ancienneté,
+a fait participer l'armée à l'édit de 1789, portant que _tous les
+Français seront admissibles à tous les emplois_.
+
+La loi du 14 avril 1832 n'a pas créé un seul principe nouveau en fait
+d'avancement; _elle a seulement_, disait le rapporteur devant la chambre
+des députés, _élargi les droits du pouvoir nouveau, en supprimant de
+la législation de 1818 les prescriptions incompatibles avec le bien
+du service, et provenant des défiances outrées_, disait toujours le
+rapporteur, _que l'on avait éprouvées contre l'ancien gouvernement_.
+
+Il est très remarquable qu'aucune de ces deux lois, la dernière surtout,
+n'ait pas résolu la question de légalité concernant la réintégration des
+officiers démissionnaires, et que, dans les discussions auxquelles elles
+ont donné lien dans le parlement, pas une voix ne se soit élevée pour
+provoquer à ce sujet une solution désirable.
+
+On conçoit que la loi du 1er avril 1818 se taise à cet égard; mais,
+après la controverse qui s'est élevée, à propos de cette réintégration,
+à la fin de 1828, il est vivement à regretter que le doute, au moins,
+soit encore permis.
+
+Sous l'empire de la loi de 1818, le roi croyait avoir conservé le droit
+de rappeler au service les officiers démissionnaires. Il résulte de
+la dernière décision insérée au journal militaire officiel, premier
+semestre 1827, page 192, qu'il n'a jamais abandonné cette prérogative.
+Le gouvernement de juillet s'en est servi longtemps sans opposition;
+puis il y a renoncé _de fait_, mais en soutenant son _droit_ à cet
+égard. Le gouvernement de février a relevé des officiers soit de la
+retraite, soit de la réforme, soit de la démission, en consultant
+seulement les intérêts de la République.
+
+Il résulte de là qu'il n'existe aucune décision législative défavorable
+aux officiers démissionnaires. Il est à désirer qu'elle soit rendue, car
+ces officiers abandonnent généralement l'armée pour suivre une carrière
+plus avantageuse en temps de paix, et ils ne devraient pas pouvoir
+reprendre leur rang, par exemple, en temps de guerre, au préjudice
+de leurs camarades qui ont continué à suivre les bonnes et mauvaises
+chances de la carrière; mais enfin des décisions royales non rapportées
+existent, et elles établissent les droits des officiers démissionnaires.
+
+Les officiers démissionnaires qui servent dans la Légion m'ont
+communiqué une liste de leurs camarades qui, plus heureux qu'eux, ont
+obtenu de la bienveillance du Gouvernement soit d'être réintégrés
+directement dans un régiment français, soit de permuter pour passer dans
+un de ces régiments, après avoir été nommés à la Légion et avant de
+rejoindre, soit enfin de sortir de la Légion avec un emploi dans
+l'état-major des places, que les officiers servant au titre français
+seuls peuvent obtenir.
+
+On m'a cité, au 2e régiment de la Légion, un fait assez curieux qui
+prouve que la législation est encore indécise à ce sujet. Deux officiers
+démissionnaires se rencontrent chez le directeur du personnel, demandant
+du service. Le premier, plus favorisé, est envoyé dans la Légion comme
+officier au titre étranger. Le deuxième, moins heureux et ayant moins de
+services, est envoyé aussi dans la Légion, mais en qualité de sergent,
+sans contracter d'engagement; et, ayant été nommé sous-lieutenant, il
+compte aujourd'hui au titre français. Cependant, aux termes de la loi
+d'avancement, et surtout de l'article 24 de l'ordonnance du 16 mars
+1838, ce dernier ne pouvait légalement être réintégré au titre français,
+même comme sous-officier. Plusieurs officiers de la Légion, jadis
+démissionnaires, sont ainsi redevenus officiers au titre français.
+
+Je ne terminerai pas sans mentionner la difficulté qui croit
+chaque jour, de faire faire un service actif aux vieux officiers,
+sous-officiers et soldats qui, après avoir rendu des services dans
+la Légion, ont acquis des droits à une position sédentaire. Les
+modifications que j'ai eu l'honneur de vous proposer par l'amendement
+qui a été distribué hier, permettraient d'avoir de l'humanité envers ces
+braves. Et c'est bien peu que de ne demander pour eux que de l'humanité;
+car en consultant la statistique au hasard, sur _soixante_ officiers
+polonais, par exemple, arrivés à la Légion en 1832, _cinquante-quatre_
+sont morts, tués à l'ennemi ou succombant aux intempéries du climat.
+N'est-il pas évident que la mort atteint les étrangers avant qu'ils
+aient rempli le temps voulu par la loi pour la retraite, et ne serait-ce
+pas répudier toutes nos traditions que de condamner plus longtemps à
+de si dures conditions ces fidèles et intrépides défenseurs de notre
+drapeau?
+
+Quant à la garde nationale mobile que le Gouvernement propose
+d'incorporer dans la Légion, au titre étranger, si des modifications
+équitables sont apportées à l'état des militaires servant à ce titre,
+elle y trouvera un champ digne de la noble et patriotique ardeur dont,
+au point de vue militaire, nous avons admiré le brillant essor aux jours
+néfastes de juin.
+
+Souhaitons, en tout cas, que le nouveau triage qu'indique l'article 1er
+du projet ne soit point arbitraire, et surtout qu'il n'ait point pour
+base les opinions politiques.
+
+J'aurai l'honneur de proposer à l'Assemblée de vouloir bien renvoyer mon
+amendement à l'examen de le commission.
+
+_Amendement._
+
+Articles 1, 2 et 3.
+
+Comme au projet du Gouvernement.
+
+Art. 4.
+
+Nonobstant le 5e paragraphe de l'art. 20 de la loi du 14 avril 1832,
+l'art. 200 de l'ordonnance du 16 mars 1838 sera applicable aux officiers
+étrangers, naturalisés on non.
+
+Art. 5.
+
+La réforme de ces officiers pourra être prononcée par le président de la
+République, sur la proposition du ministre de la guerre.
+
+Le 5e paragraphe de l'art. 18 de la loi du 19 ai 1834 est applicable à
+la Légion étrangère.
+
+Art. 6.
+
+Les officiers étrangers naturalisés français seront aptes, après dix ans
+au moins de service dans la Légion, à être naturalisés militairement,
+par décision du pouvoir exécutif, rendue sur la proposition du chef de
+corps, faite à l'inspection générale.
+
+La naturalisation militaire fait entrer l'officier dans le droit commun,
+et lui confère tous les droits de l'officier français.
+
+L'article 5 de l'ordonnance du 3 mai 1832, modifié par celle du 18
+février 1844, sera définitivement arrêté de manière que ce ne soit qu'à
+grade égal que les officiers étrangers naturalisés français soient sous
+les ordres des officiers français, et qu'ils commandent, à leur tour,
+ces derniers à supériorité de grade.
+
+Art. 7.
+
+Les officiers français sortis du service étranger, et actuellement
+pourvus d'un grade dans la Légion, sont déclarés aptes à être
+naturalisés militairement, après dix ans au moins de services effectifs.
+
+Toutefois, l'art. 197 de l'ordonnance du 16 mars 1838 est supprimé, et
+aucun Français ne pourra, à l'avenir, être admis avec un grade dans
+la Légion, s'il ne remplit les conditions voulues par la loi, pour
+l'admission aux emplois et l'avancement dans les autres corps.
+
+Art. 8.
+
+Les officiers démissionnaires du service français, actuellement pourvus,
+dans la Légion, d'un grade au titre étranger, pourront:
+
+Être réintégrés directement dans un des corps français;
+
+Ou permuter, pour passer dans un de ces corps;
+
+Ou sortir de la Légion avec un emploi dans l'état-major des places.
+
+Toutefois, aucun officier démissionnaire ne pourra, à l'avenir, être
+réintégré, à aucun titre, dans l'armée.
+
+
+
+No 12.--Autre Lettre à la Patrie.
+
+Paris, 5 janvier 1849.
+
+_A M. le rédacteur de la_ Patrie.
+
+Monsieur le rédacteur,
+
+Le rapport général du siége de Zaatcha a paru au _Moniteur_.
+
+M. le général Herbillon, en parlant de l'affaire du 25 octobre, dit:
+
+«Les assiégés firent une sortie si vive que nous laissâmes entre leurs
+mains une caisse et des outils, et que je dus faire venir des troupes du
+camp pour assurer la retraite.»
+
+Je ne disconviens pas que ces troupes du camp soient arrivées fort à
+propos.
+
+Je ne parlerai pas de mes trois pauvres capitaines, Tonchet, Butet
+et Nyko, blessés grièvement tous trois, ni de ce que j'ai pu faire
+moi-même.
+
+Mais un fait qu'il était bon de constater, c'est que l'ordre de battre
+en retraite, _donné par le général Herbillon_, m'a été transmis par mon
+colonel, et que, jusqu'à l'arrivée de cet ordre, j'ai tenu la position
+_sans reculer d'une semelle_.
+
+La colonne expéditionnaire tout entière le sait.
+
+Agréez, etc.
+
+P.-N. BONAPARTE.
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Un mois en Afrique, by Pierre-Napoléon Bonaparte
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11769 ***
diff --git a/11769-h/11769-h.htm b/11769-h/11769-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..93cec05
--- /dev/null
+++ b/11769-h/11769-h.htm
@@ -0,0 +1,4134 @@
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
+<html>
+<head>
+ <meta http-equiv="content-type"
+ content="text/html; charset=UTF-8">
+ <title>Un mois en Afrique</title>
+ <meta name="author" content="Pierre-Napoléon Bonaparte">
+
+ <style type="text/css">
+ <!--
+ p {text-align: justify;}
+ blockquote {text-align: justify;}
+ h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;}
+ .footnote {font-size: 0.8em; margin-right: 10%; margin-left: 10%;}
+
+
+ -->
+ </style>
+</head>
+<body>
+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11769 ***</div>
+
+<h2>UN MOIS</h2>
+
+<h1>EN AFRIQUE</h1>
+
+<h4>PAR</h4>
+
+<h3>PIERRE-NAPOLÉON BONAPARTE</h3><br><br>
+
+<p>Je ne m'abaisse pas à une justification, je<br>
+raconte; la vérité est l'unique abri contre<br>
+le <i>venticello</i> de Basile.</p>
+
+
+<p>AUX CITOYENS<br>
+
+DE LA CORSE ET DE L'ARDÈCHE.</p><br>
+
+<p>UN MOIS EN AFRIQUE.</p>
+
+
+<p>La France, la République, les Armes, voilà les aspirations
+de toute ma vie de proscrit. Mes idées, mes études, mes exercices
+avaient suivi, dès longtemps, cette direction. En vain,
+depuis dix ans, je m'étais réitérativement adressé au roi
+Louis-Philippe, à ses ministres, aux vieux compagnons de l'empereur;
+même une place à la gamelle, même un sac et un mousquet
+en Afrique, m'avaient été refusés. Vainement, ne pouvant
+pas servir mon pays, je frappai à toutes les portes, pour
+acquérir, au moins, quelque expérience militaire, en attendant
+l'avenir. Ni la Belgique, ni la Suisse, ni Espartero, ni Méhémet-Ali,
+ni le Czar, de qui j'avais sollicité la faveur de faire une
+campagne au Caucase, ne purent ou ne voulurent pas accueillir
+mes souhaits. A l'âge de dix-sept ans, il est vrai,
+j'avais suivi en Colombie le général Santander, président de
+la République de la Nouvelle-Grenade, et j'en avais obtenu
+la nomination de chef d'escadron, qui m'escala depuis le
+grade <i>au titre étranger</i> que notre Gouvernement provisoire
+m'avait conféré.</p>
+
+<p>Ce fut peu de jours après Février que, nommé chef de bataillon
+au premier régiment de la légion étrangère, je vis,
+bien que d'une façon incomplète, exaucer mes voeux. J'étais
+en France, la République était proclamée, et je pouvais la
+servir par les armes. Sans doute, la nature exceptionnelle de
+mon état militaire, et la non-abrogation de l'article VI de la
+loi du 40 avril 1832, relative au bannissement de ma famille,
+apportaient des restrictions pénibles à mon joyeux enthousiasme;
+mais l'un de ces faits expliquait l'autre. Sans rapporter
+implicitement cette loi, le gouvernement de la République
+ne pouvait m'admettre dans un régiment français. Faire
+cesser décidément notre exil, cela n'entrait pas encore dans ses
+vues; je ne discuterai pas le mérite politique de son appréciation,
+mais je dois loyalement reconnaître que tout esprit de
+haine ou d'antipathie était bien loin de la pensée de ses
+honorables membres à cet égard. Le jour où Louis Blanc
+m'annonça ma nomination <a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a>
+<a href="#footnote1"><sup>1</sup></a> fut un des plus beaux jours de
+ma vie; j'allai le remercier avec effusion, ainsi que ses
+collègues, et quels qu'ils soient maintenant, membres de
+l'Assemblée Nationale, simples citoyens, proscrits, hélas! ou
+captifs, ils ont en moi un coeur ami et reconnaissant.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> Voyez sa lettre aux Pièces justificatives.</blockquote>
+
+<p>Bien avant la révolution, j'avais eu l'honneur de connaître
+particulièrement Marrast, Crémieux, et Lamartine, dont
+la famille est alliée de celle de ma mère. Pouvais-je douter de
+l'amitié de Crémieux, dont la voix éloquente et généreuse
+s'était élevée si souvent en faveur des proscrits de mon nom?
+Flocon et Arago m'avaient accueilli avec une bienveillance
+toute fraternelle. Ledru-Rollin m'a exprimé cordialement, en
+termes flatteurs, le regret de n'avoir pu me faire entrer au
+service d'une manière plus complète. Et si des considérations
+étrangères à ma personne ne les avaient arrêtés, il est certain
+que le Gouvernement provisoire ou la Commission exécutive
+n'eût pas tardé à naturaliser mon grade.</p>
+
+<p>Je sais que des adversaires de ma famille, ou personnels,
+ont parlé de la loi du 14 avril 1832, dont la prescription principale
+est qu'on ne peut obtenir d'emploi dans l'armée, si on
+n'a satisfait à la loi de recrutement, ou si on ne sort pas d'une
+école militaire. Mais, de bonne foi, cette thèse était-elle soutenable
+à mon sujet? Comment aurais-je pu remplir les conditions
+de la loi, si j'étais dans l'exil? Sans doute, et à part la
+période d'omnipotence dictatoriale, où le Gouvernement
+provisoire concentrait dans ses mains tous les pouvoirs, un
+décret de l'Assemblée eût été rigoureusement nécessaire. Mais
+si, dans un moment opportun, le gouvernement, quel qu'il
+fût, l'avait proposé, peut-on supposer que les représentants
+du grand peuple qui, en rappelant les proscrits, a placé
+l'un d'eux à sa tête, ne l'eussent pas rendu? Supposons que
+la Légion étrangère n'existât pas, la conséquence de la
+stricte application des lois qui régissent l'armée aurait été de
+m'interdire absolument le service militaire, fût-ce comme
+simple soldat. En effet, pas plus comme simple soldat que
+comme chef de bataillon, je n'eusse pu être admis, car
+l'article 1re de l'ordonnance du 28 avril 1832, explicative de
+la loi du 21 mars, porte qu'on n'est pas reçu à contracter un
+engagement, si on est âgé de plus de trente ans. Or, en
+Février 1848, j'en avais trente-deux. Si je puis m'exprimer
+ainsi, c'est, après un long exil, qu'on me permette de le dire,
+une nouvelle proscription dans l'état; car comment appeler
+autrement une disposition qui vous défend sans retour, dans
+votre patrie, la carrière à laquelle vous vous étiez exclusivement
+voué, ou qui ne vous permet de la suivre que dans des
+conditions anormales et intolérables?<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> Voyez, pour le mode d'admission aux emplois des officiers au
+titre étranger, et pour les conditions de leur état militaire, le chapitre
+VI du titre IX de l'ordonnance du 16 mars 1838, et, aux pièces
+justificatives, le discours que j'ai prononcé à la séance de l'Assemblée
+législative, le 22 décembre 1849.</blockquote>
+
+
+<p>Qu'on ne m'accuse pas de présomption, parce que j'ai
+supposé qu'une auguste assemblée aurait pu être appelée à se
+prononcer sur un intérêt individuel et aussi secondaire. Non,
+car non-seulement il est de l'essence des institutions démocratiques
+que les grands pouvoirs de l'État ne dédaignent pas les
+réclamations des plus humbles citoyens, mais les précédents
+parlementaires n'auraient pas manqué dans l'espèce.</p>
+
+<p>Sous la monarchie de Juillet, les fils de l'immortel maréchal
+Ney passèrent ainsi, avec leurs grades, des rangs étrangers dans
+ceux dont leur père avait été un des plus glorieux luminaires.
+Les services des parents sont entrés plus d'une fois en ligne de
+compte, et pour ne citer qu'une circonstance récente, n'avons-nous
+pas, à la Constituante de 1848, voté par acclamation, et
+comme récompense nationale, la nomination, en dehors des
+règles ordinaires, du jeune fils de l'illustre général Négrier,
+qu'un plomb fratricide enleva si cruellement aux travaux législatifs
+et à l'armée?</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, nommé, au titre étranger, par le Gouvernement
+provisoire, je me préparais à rejoindre mon régiment,
+lorsque un grand nombre de Corses résidant à Paris
+m'offrirent la candidature de notre département à l'Assemblée
+Nationale. La vivacité des sympathies de nos braves insulaires
+pour ma famille, leur culte enthousiaste pour la mémoire de
+l'empereur, rendaient probable ma nomination. Devant l'espoir
+fondé d'être au nombre des élus du Peuple, appelés à
+constituer définitivement la République, on comprendra que
+le service d'Afrique, en temps de paix, et surtout dans un
+corps étranger, dut me paraître une condition secondaire.
+M. le lieutenant-colonel Charras, alors sous-secrétaire d'État
+au ministère de la guerre, voulut bien m'autoriser à suspendre
+mon départ jusqu'à nouvel ordre. En effet, le 4 mai 1848,
+j'eus l'insigne honneur d'inaugurer avec mes collègues, en
+présence de la population parisienne, l'ère parlementaire de
+notre jeune République, et d'apporter à cette forme de gouvernement,
+qui avait été le rêve de toute ma vie, la première
+sanction du suffrage universel.</p>
+
+<p>Le coupable attentat du 15 mai, les funèbres journées de
+juin, vinrent nous attrister dès les premiers travaux d'une
+assemblée, qui fut, quoi qu'on ait pu en dire, une des plus
+dignes, et qu'on me passe le mot, une des plus honnêtes qui
+aient jamais honoré le régime représentatif. Le 23 juin, pendant
+la séance, Lamartine quitta l'Assemblée, pour faire enlever
+une redoutable barricade qu'on avait établie au-delà du canal
+Saint-Martin, dans la rue du Faubourg-du-Temple. Il me
+permit de le suivre, et comme je n'aurais pas eu le temps
+d'aller chercher mon cheval, ou de le faire venir, il m'offrit
+un des deux qui l'attendaient à la porte du palais législatif.
+En compagnie du ministre des finances, et de notre collègue
+Treveneuc, des Côtes-du-Nord, nous longeâmes les boulevards,
+où quelques rares piquets de gardes nationaux étaient sous les
+armes. Au-delà de la porte Saint-Martin, nous fûmes entourés
+d'une foule de citoyens appartenant à la classe ouvrière, et
+dont la plupart, j'en ai la conviction, étaient le lendemain
+derrière les barricades. L'accueil qu'ils nous firent, les poignées
+de main cordiales qu'ils nous donnèrent, leurs propos vifs
+et patriotiques, m'ont douloureusement prouvé une fois de
+plus que les meilleurs instincts peuvent être égarés, et que la
+guerre civile est le plus horrible des fléaux.</p>
+
+<p>Les projectiles des insurgés arrivaient jusque sur le boulevard.
+Lamartine tourna résolument à gauche, et nous le suivîmes
+dans la rue du Faubourg-du-Temple, sous le feu de la
+barricade et des maisons occupées par nos adversaires. Arrivés
+sur les quais, nous vîmes un détachement de gardes mobiles
+et quelques compagnies d'infanterie repoussés avec perte jusqu'à
+la rue Bichat. Ce fut là, près du pont, que le cheval que
+je montais fut atteint d'une balle, à quelques pas de Lamartine,
+circonstance qui parut fixer favorablement l'attention
+de ce grand et courageux citoyen. Et certes, si le soir même
+il n'avait résigné ses pouvoirs, j'ai tout lieu de croire qu'il
+n'en aurait pas fallu davantage pour le porter à provoquer
+une décision touchant mon assimilation aux officiers qui
+servent <i>au titre français</i>.</p>
+
+<p>Lamartine est un grand caractère; je n'en veux pour preuve
+que les belles paroles que j'ai recueillies de sa bouche, le jour
+où nous nommâmes la Commission exécutive. «Si je voulais
+me séparer de Ledru-Rollin, nous dit-il, j'aurais deux cent
+mille hommes derrière moi; <i>mais je craint la réaction et la
+guerre civile.</i>» Quoi qu'il en soit, n'est-il pas profondément
+triste, après tant de vicissitudes, que ce que j'eusse obtenu
+de Lamartine, ou peut-être même du général Cavaignac, m'ait
+été dénié, malgré bien des promesses antérieures, par mon
+propre cousin, sous prétexte d'une opposition sincère et modérée,
+que je n'aurais pu cesser sans abjurer ma religion politique,
+et abdiquer toute dignité et toute indépendance?</p>
+
+<p>Mais procédons par ordre.</p>
+
+<p>A le Commission exécutive succéda le général Cavaignac.
+Le décret du 11 octobre 1848 abrogea formellement, en ce
+qui touchait ma famille, la loi du 10 avril 1832, qui, confondant
+les proscripteurs et les proscrits, avait banni la branche
+aînée des Bourbons, et maintenu, moins la sanction pénale,
+l'exil dont ils nous avaient frappés, par la loi du 12 janvier
+1816. La candidature de Louis-Napoléon fut produite, et une
+immense acclamation répondit qu'il était resté dans le coeur
+du peuple le souvenir de l'homme qui avait porté à son plus
+haut degré le sentiment de notre nationalité. Le dix décembre,
+comme je le dis alors, est la dernière page de l'histoire de
+l'empereur, et pour l'écrire, près de six millions de Français
+ont déchiré les traités de 1815, et proclamé que la sainte-alliance
+nous doit une revanche de Waterloo.</p>
+
+<p>Malgré les efforts des républicains et de quelques hommes
+bien intentionnés qui tentèrent d'arriver à la seule conciliation
+véritablement utile et durable, celle des deux grands
+pouvoirs de la République, la Constituante, battue en brèche
+par le nouveau gouvernement, vit adopter la motion Rateau,
+modifiée, il est vrai, par Lanjuinais, et fixer à un court délai
+sa dissolution. Durant cette session d'une année, j'ose le dire,
+un grand nombre de mes collègues d'opinions diverses m'avaient
+accordé quelque sympathie, et si jamais j'ai pu espérer
+avec raison la régularisation de mon état militaire, c'est bien
+dès l'avènement de Louis-Napoléon à la présidence jusqu'à
+l'installation de la Législative. A part les dispositions bienveillantes
+dont je viens de parler, l'amitié de mon cousin, nos
+relations qui dataient de loin, les promesses qu'il m'avait faites,
+tout m'autorisait à penser que l'opportunité ne serait pas perdue.
+Je dois aussi ajouter la confiance que j'avais lieu de placer,
+à cet égard, dans le chef du cabinet, M. Odilon Barrot,
+qui plus d'une fois avait blâmé les administrations précédentes
+de ne m'avoir pas fait admettre dans un régiment français.
+Bref, un mécontentement injuste de mes votes consciencieux,
+et conséquents avec la voie que j'avais suivie avant même que
+Louis-Napoléon fût représentant du peuple, des influences
+exclusives et que je ne signalerai pas davantage<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>; enfin, des
+menées qui se résument dans le vieil adage: <i>divide et impera</i>,
+m'enlevèrent le modeste succès que j'ambitionnais comme ma
+part, pour ainsi dire, dans le grand triomphe du dix décembre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> Il m'est permis de croire que le président de la République, laissé
+à lui-même, m'aurait appuyé. Peu de jours avant son élection, je
+causais avec lui, lorsqu'il m'exprima l'intention de me donner le
+commandement d'un corps. Je lui fis sentir les difficultés qu'il rencontrerait
+chez des hommes toujours prêts à crier au privilège, et
+dans les susceptibilités de quelques-uns des honorables officiers qui
+siégeaient à l'Assemblée. Il me répondit: «Si le peuple me nomme,
+il approuvera ce que je ferai pour ma famille qui a tant souffert.»</blockquote>
+
+
+<p>L'indifférence du ministère, qui, dans ce cas, était de l'hostilité,
+l'intention de me sacrifier par le silence, étaient flagrantes.
+Au fond, je désespérais de réussir; deux fois déjà j'avais
+donné ma démission; elle avait été refusée avec insistance par
+le président et par le ministre de la guerre. Je résolus de
+tenter un dernier effort. Il y avait trop longtemps que je poursuivais
+mon but, il était trop près, j'y tenais trop, pour me
+décourager complètement. Quoique à regret, j'étais décidé à
+me retirer de la carrière, plutôt que de servir au titre étranger.
+Je désirais surtout vivement obtenir la naturalisation de
+mon grade de la Constituante. Au moment de nous séparer,
+j'aurais été heureux que l'accès de nos rangs me fût ouvert
+par les collègues qui avaient brisé la loi de mon exil. Il me
+semblait qu'une décision favorable eût été comme une accolade
+fraternelle, et qu'aucun effort ne m'aurait coûté pour la
+justifier.</p>
+
+<p>Sous l'empire de ces pensées, je résolus de présenter une
+pétition à l'Assemblée. Elle fut déposée le 17 mars 1849.
+M. Armand Marrast, notre président, voulut bien la renvoyer
+immédiatement au comité de la guerre. Elle y fut examinée;
+le ministre de la guerre s'abstint d'y paraître; deux membres,
+amis de mon cousin, ne vinrent pas, et cependant j'obtins quatorze
+voix sur vingt-huit. Que ceux de mes honorables collègues
+qui se prononcèrent en ma faveur me permettent de
+leur exprimer ma profonde reconnaissance. J'en dois surtout
+au brave et vénérable général Laidet, à MM. Avond et de Barbançois,
+qui voulurent bien plaider ma cause avec une véritable
+et chaleureuse fraternité. Quant à ceux qui crurent devoir
+repousser ma requête, s'il en est parmi eux pour qui mon nom
+ait été un motif de défiance, qu'ils me permettent, aujourd'hui
+que mon épée a été brisée, de leur dire avec désintéressement
+qu'ils se sont trompés; dans aucun cas, la République n'aurait
+eu un soldat plus fidèle, comme elle l'aura encore, si elle
+était attaquée, bien que ce ne puisse plus être dans les rangs
+de l'armée.</p>
+
+<p>M. le général Leflô avait été nommé rapporteur de ma
+pétition, mais nos nombreux travaux et les graves préoccupations
+du moment empêchèrent de la porter à l'ordre du
+jour. La Constituante fit place à la Législative, et ma position
+militaire resta la même. Ce moment, il faut en convenir, a été
+décisif dans ma vie, car si j'étais entré dans un régiment français,
+au lieu de me présenter aux nouvelles élections, j'aurais
+suivi mes penchants et je me serais exclusivement consacré à
+la carrière des armes. Quoi qu'il en soit, nommé dans l'Ardèche
+et en Corse, je revins siéger à l'Assemblée actuelle.</p>
+
+<p>Ma position n'y était pas facile, ni agréable. D'un côté, je
+voyais une majorité composée de divers éléments, tous d'origine
+monarchiste, opposés par conséquent à mon principe,
+mais soutenant, quoiqu'en l'égarant, suivant moi, le pouvoir
+exécutif. De l'autre, une minorité, formée aussi de nuances
+diverses, moins hétérogènes, il est vrai; minorité républicaine,
+révolutionnaire, réformatrice, humanitaire, demandant de
+grandes entreprises, mais ayant des chefs qui considéraient
+Louis-Napoléon comme un antagoniste, et qui eussent été
+contre lui, c'est mon opinion, quoi qu'il eût fait. Sans doute,
+je me sentais instinctivement entraîné vers la Montagne; mais,
+à part ses antipathies individuelles, je pensais sincèrement
+qu'elle dépassait le but, et qu'elle compromettait la République,
+notamment en se rapprochant des hommes qui approuvaient
+le 15 mai et les journées de juin. Restait le tiers-parti,
+et je dois l'avouer franchement ici: si la Montagne avait parfois
+les entraînements de mon coeur, les élans de ma raison
+me rapprochaient du tiers-parti. Mais qu'est-il, où est-il, que
+peut-il? sinon attendre, pour sauvegarder le principe démocratique,
+en apportant, suivant les circonstances, son faible
+contingent contre la réaction ou les excès. Du reste, les mêmes
+antipathies que j'ai signalées, moins violentes, mais non moins
+intenses, existaient, qui peut en douter? dans son sein.</p>
+
+<p>Ces considérations, que je ne dois qu'effleurer (et c'est peut-être
+trop de hardiesse), m'inspiraient tous les jours davantage
+le regret de n'avoir pu lever l'obstacle qui m'avait fait préférer
+mon mandat au service actif. En vérité, la direction donnée à
+nos armes en Italie me prouvait que le nouveau gouvernement
+pouvait ordonner des opérations militaires auxquelles, à aucun
+prix, je n'eusse voulu prendre part. Mais on parlait aussi d'expéditions
+prochaines en Afrique, cette terre où se sont formés
+tant de bons officiers. Le président, mes autres parents, des
+amis plus ou moins clairvoyants m'engageaient fortement à
+faire à mon corps <i>un acte de présence</i> qui facilitât, disaient-ils,
+la régularisation de ma position. On peut penser de moi
+ce que l'on voudra; mais tous ceux qui connaissent un peu
+mes inclinations, mes habitudes et mes antécédents, croiront
+sans peine qu'il n'aurait pas fallu me prier longtemps pour
+me décider à faire une campagne, sans mon inconvenante
+condition d'officier au titre étranger. Blessé que le gouvernement
+d'un homme, à qui notre nom avait valu la première magistrature
+de la République, me marchandât tant mon épaulette,
+je déclinai toute proposition, et la prorogation de la
+Législative étant arrivée, je retournai dans les montagnes des
+Ardennes belges, où j'avais fait un long et tranquille séjour
+avant la révolution. Ce qui me navrait surtout, c'était de voir
+des gens qui avaient eu leur place au soleil de la monarchie,
+tandis que nous traînions dans l'exil une vie agitée ou misérable;
+ce qui me navrait, dis-je, c'était de voir ces courtisans
+obtenir les plus hautes faveurs, les emplois les plus lucratifs,
+tandis qu'on me refusait, à moi, de servir modestement le
+pays suivant mon aptitude, chose que j'ai toujours crue franchement
+aussi naturelle que juste et méritée.</p>
+
+<p>Mon séjour dans mon ancienne retraite ne fut pas long: de
+nouvelles et plus vives instances vinrent m'y relancer, et j'eus
+le tort de céder et de revenir presque aussitôt à Paris. Elles y
+furent encore renouvelées, et un jour même, à Saint-Cloud,
+on me témoigna tant de mécontentement de mon hésitation
+que je dus croire vraiment qu'on n'attendait que cet <i>acte de
+présence</i> à mon corps pour réaliser le mirage de la miraculeuse
+épaulette que je poursuivais depuis si longtemps. J'avais
+protesté à satiété que je ne monterais pas une garde tant que
+je ne compterais dans l'armée qu'au titre étranger; j'aurais
+dû, pour tous ces motifs, maintenir ma résolution; mais ce
+qui enfin l'ébranla, ce fut la perspective de la campagne qui
+se préparait dans le sud de la province de Constantine. Il fut
+décidé que je serais envoyé en mission temporaire auprès du
+gouverneur général de l'Algérie, et que d'Alger j'irais rejoindre
+la colonne expéditionnaire aux ordres du général Herbillon.
+Toujours mécontent de ma position exceptionnelle,
+j'avais, quoi qu'on ait pu en dire, bien et dûment stipulé avec
+tout le monde, président, ministres, intermédiaires officiels
+ou officieux, que j'allais en Afrique pour n'y rester que le
+temps que je voudrais, pour en revenir quand je le jugerais
+convenable, et pour n'y faire, au besoin, que l'<i>acte de présence</i>
+qu'on paraissait croire indispensable à la régularisation
+de mon état militaire. J'étais loin de croire qu'on contesterait
+un jour ces conventions, sans lesquelles je me serais gardé
+d'accepter ma mission; mais si des preuves matérielles étaient
+nécessaires, je pourrais produire des lettres que j'écrivis de
+Lyon, de Marseille et de Toulon, à plusieurs de mes amis,
+avant de m'embarquer, lettres dans lesquelles je leur parlais
+de mon retour à l'Assemblée pour le 15 novembre, au plus
+tard.</p>
+
+<p>Le 1er octobre, jour de la reprise des travaux législatifs,
+j'assistai à la séance, j'obtins un congé, et le lendemain, de
+bonne heure, je quittai Paris par le rail-way de Tonnerre.
+Le 3, au soir, j'étais à Lyon, le 4 à Avignon, le 5 à Marseille.
+Je partis presque immédiatement pour Toulon, où j'arrivai
+pendant la nuit. Cette jolie ville était dans la consternation,
+le choléra décimait les habitants, les hôtels avaient été abandonnés
+par leurs propriétaires; à la <i>Croix de Malte</i>, je
+fus reçu par le seul domestique qui restât dans la maison.
+Je passai la journée du 6 à Toulon, et le 7, après midi, nous
+appareillâmes pour Alger, à bord du <i>Cacique</i>, frégate à vapeur
+de l'État.</p>
+
+<p>Nous arrivâmes le 9 au soir. Je me rendis immédiatement
+chez le gouverneur général, à qui je remis une lettre du président
+de la République. Je reçus de M. le général Charon le
+plus gracieux accueil; il voulut bien me retenir à dîner pour
+le soir même, et le jour suivant. Le lendemain, avec le capitaine
+Dubost, aide-de-camp du gouverneur, je visitai le
+magnifique jardin d'essai, où, entre autres merveilles, on
+voit de grands massifs d'orangers; et la jolie campagne du
+brave général Jusuf qui, malgré ses glorieux services,
+n'a pu obtenir son assimilation à nos autres généraux.</p>
+
+<p>Le soir, j'assistai à une danse de ravissantes Moresques
+comme on n'en voit qu'à Alger, et à une cérémonie religieuse
+très originale des nègres de la ville, qui sont de vrais convulsionnaires.
+Je pris congé du gouverneur, et le lendemain, au
+matin, je partis pour Philippeville, à bord d'un petit pyroscaphe
+côtier, affecté au service des dépêches. Nous côtoyâmes
+assez près de terre les montagnes encore verdoyantes de la
+Kabylie; nous relâchâmes à Dellys, Bougie, Djidjeli, et le
+lendemain, 12 octobre, nous étions à Stora. C'est une belle
+baie, où l'on trouve un port sûr et spacieux, à une demi-heure
+de marche de Philippeville. Notre pyroscaphe fut aussitôt entouré
+de plusieurs bateaux montés par de nombreux marins.
+A leur costume, à leurs acclamations sympathiques, aux coups
+de fusil et de pistolet dont ils me saluaient, je reconnus de
+suite nos intrépides et habiles caboteurs d'Ajaccio qui, sur de
+frêles embarcations non pontées, se hasardent à aborder aux
+côtes d'Afrique, pour y mener la vie laborieuse qui leur permet
+de rapporter quelques économies à leurs familles. J'allai à
+terre avec ces rudes et chers enfants du peuple, et je me mis
+en route pour Philippeville, en compagnie du capitaine Gautier,
+commandant la gendarmerie de la province. Le chemin,
+taillé dans la montagne, suit les bords de la mer; la vigoureuse
+végétation du sol d'alentour, couvert d'épais arbustes,
+me frappa par son extrême ressemblance avec la Corse. A peu
+près à moitié route, on trouve une magnifique batterie parfaitement
+entretenue.</p>
+
+<p>A Philippeville, où je passai la journée du 12, je me présentai
+chez le commandant supérieur, M. Cartier, major du
+deuxième régiment de la Légion étrangère, et je fis la connaissance
+du commandant Vaillant, frère de nos deux généraux
+de ce nom, et savant naturaliste. Une distance de vingt-deux
+lieues que parcourt une excellente route, exploitée quotidiennement,
+comme en Europe, par un service de messageries,
+sépare Philippeville de Constantine. Toutes les places ayant
+été retenues, je louai une voiture et je partis le lendemain de
+grand matin, avec l'excellent capitaine Gautier qui avait voulu
+m'accompagner. Nous traversâmes les nouveaux villages de
+Saint-Antoine et Gastonville, ce dernier peuplé de pauvres
+prolétaires parisiens qui sont venus chercher un meilleur sort
+dans la colonisation, tache difficile pour laquelle, malgré leur
+courage, ils n'ont ni la force, ni l'aptitude nécessaires. Au
+camp d'El-Arrouch, je fus retenu à déjeuner, de la manière
+la plus aimable, par MM. les officiers du 38e. Ils étaient
+tristes de voir la garnison décimée par le choléra qui sévissait
+contre elle, plus cruellement qu'à Philippeville et que sur aucun
+autre point de la division territoriale. Après avoir relayé au
+camp de Smendou, nous arrivâmes fort tard à Constantine.</p>
+
+<p>En l'absence du général Herbillon, parti à la tête de la colonne
+expéditionnaire, M. le général de Salles, gendre de
+l'illustre maréchal Valée, me reçut le soir même, avec cette
+parfaite et cordiale urbanité qui le fait aimer de tous ceux qui
+l'approchent. Le lendemain, 14, grâce à l'obligeant empressement
+de M. le capitaine de Neveu, chef du bureau arabe, tous
+mes préparatifs de campagne, tentes, cantines, etc., étaient terminés.
+Je fus vivement contrarié, et on le concevra sans peine
+dans une telle circonstance, de n'avoir pu, malgré mes recherches,
+réussir à me monter convenablement. Ce que je
+trouvai de moins mauvais, ce fut un petit cheval indigène,
+vif, mal dressé, peu maniable et peu vigoureux, dont je dus
+pourtant me contenter.</p>
+
+<p>Le 15 octobre, au point du jour, je quittai Constantine,
+pour rejoindre la colonne. Mon escorte se composait du maréchal-des-logis
+Bussy et de quatre cavaliers du troisième
+régiment de spahis, deux chasseurs d'Afrique, Rouxel et
+Valette, un soldat du train des équipages, et Gérard, mon
+fidèle domestique ardennais.</p>
+
+<p>Avant d'aller plus loin, il n'est peut-être pas inutile de
+donner ici un rapide aperçu des causes qui avaient amené
+l'expédition à laquelle j'allais prendre part, et des faits qui
+avaient précédé mon arrivée.</p>
+
+<p>Dans l'origine, la politique du gouvernement était de maintenir
+un calme, au moins apparent, dans la province, en
+pesant le moins possible sur les indigènes. Ce système, qui
+avait d'abord réussi, permettait d'occuper avec le gros de nos
+forces les autres points du pays plus agités. L'établissement
+de colonies agricoles sur la route de Constantine à Philippeville
+vint tout à coup changer cet état de choses. De tout
+temps, les communications entre ces deux villes avaient été
+inquiétées par les kabyles; mais quelques attentats sur des
+hommes isolés, et un surcroît d'activité pour notre cavalerie
+étaient considérés comme des inconvénients de peu d'importance
+par l'autorité, qui avait à dessein fermé les yeux, afin
+d'éviter de plus graves complications.</p>
+
+<p>Lorsque nous eûmes nos colons à protéger, on voulut en
+finir avec la Kabylie. Ce n'était point facile, et on paraissait
+oublier qu'une des choses qui ont fait le plus de mal à l'Algérie,
+c'est ce penchant à s'étendre continuellement et à occuper
+un trop grand nombre de points, fût-ce avec des moyens
+insuffisants. Pour former les deux colonnes qui, au mois de
+mai de l'année dernière, sous les ordres de MM. Herbillon et
+de Salles, ont agi vers Bougie et Djidjeli, il avait fallu affaiblir
+les garnisons du sud, au point qu'on m'a assuré que
+Batna était resté avec 500 hommes et Biscara avec 250. Les
+meilleurs officiers furent appelés à faire partie de l'expédition;
+le brave et infortuné commandant de Saint-Germain fut du
+nombre, et en son absence le commandement supérieur de
+Biscara dut être confié à un capitaine. De ces mesures, dit-on,
+est sortie la guerre que les dernières opérations de M. le colonel
+Canrobert, aujourd'hui général, viennent de terminer.</p>
+
+<p>Une des causes principales des derniers troubles a été, sans
+aucun doute, la trop grande multiplication des bureaux arabes
+destinés à administrer les indigènes. Il y a inconvénient à intervenir
+de trop près dans les phases intestines de l'existence
+des tribus. Dans le Hodna, par exemple, la guerre a toujours
+existé, même du temps des Turcs. En pleine hostilité aujourd'hui,
+demain les diverses tribus de ce territoire sont réconciliées
+par leurs marabouts. Que nous importent ces dissensions,
+surtout si l'expérience a prouvé qu'elles s'enveniment d'autant
+plus que nous nous en mêlons davantage? Si, comme on
+l'annonçait, un nouveau bureau arabe est établi à Bouçada,
+la neutralité cesse d'être possible; l'officier français, appelé à
+se prononcer entre les deux partis, tranche le différend ou le
+fait décider par ses chefs, et si une soumission complète ne
+s'ensuit pas, en avant les colonnes! une expédition devient indispensable.</p>
+
+<p>Gouverner l'Algérie, y exercer le commandement suprême,
+mais n'administrer que les points qui jamais ne pourront se
+soustraire à notre domination, telle est, en résumé, la politique
+que nous aurions dû toujours suivre, si j'en crois mes
+impressions, et l'opinion des hommes véritablement compétents.
+De puissants chefs arabes, même nous servant mal quant
+à la rentrée de l'impôt, mais faisant respecter nos routes et
+nos voyageurs, n'assureront-ils pas notre empire mieux que
+certains caïds relevant plus directement de nous, mais qui
+révoltent à chaque instant les populations par les concussions
+dont ils les accablent en notre nom? Il serait d'une haute politique
+d'entourer de la plus grande considération les chefs à
+notre service, et de les relever aux yeux de leurs administrés,
+en leur laissant ce prestige de nationalité indigène qui leur
+donne l'air de ne céder qu'à notre force invincible, tout en
+nous aimant quand nous faisons le bien. Surtout, il ne faudrait
+pas perdre de vue que quelque temps de paix consolide
+notre pouvoir mieux que l'expédition la plus heureuse, et que
+si une longue période de tranquillité générale était donnée à
+la colonie, l'Arabe, qui est fataliste, commencerait à croire à
+la perpétuité de notre domination, et se soumettrait définitivement
+en disant: Dieu le veut!</p>
+
+<p>Jetons maintenant un coup d'oeil sur l'état de la subdivision
+de Batna, lors des derniers événements.</p>
+
+<p>En octobre 1848, M. le colonel Carbuccia, d'une des meilleures
+familles de Bastia, avait succédé, dans le commandement
+de cette subdivision, à M. le colonel Canrobert. Ce dernier
+venait de rendre un immense service, en s'emparant, par
+un coup de main hardi, comme il sait en faire, du dernier bey
+de Constantine, Ahmed. Cependant, nos ressources étaient
+bien faibles pour maintenir, dans une si grande étendue de
+territoire, tant de populations diverses. En effet, la subdivision
+de Batna comprend ces montagnards de l'Aurès, toujours
+turbulents, le massif des Ouled-Sultan, les Ouled-Sellem, les
+Ouled-Bouanoun, le Hodna, le Sahara ou Désert, où se trouve
+la région des oasis, ou Zab, au pluriel Ziban. Les Aurès venaient
+de massacrer ou de chasser les caïds nommés par nous;
+la plupart des autres points du pays n'étaient soumis que de
+nom; l'échec essuyé par nos armes en 1844 n'avait pas été
+vengé, et si une révolte ouverte avait éclaté, les plus fâcheuses
+complications étaient à prévoir. Dès lors, le colonel Carbuccia
+avait senti les difficultés de cette situation et les avait fait
+connaître à son chef immédiat, M. le général Herbillon, commandant
+de la province. En avril et mai 1849, le colonel
+s'était vu contraint de parcourir le Hodna, à la tête d'une colonne
+expéditionnaire, pour maintenir notre caïd Si-Mokran,
+dont les Arabes avaient voulu se débarrasser. Notre autorité
+en fut momentanément raffermie, une réconciliation apparente
+eut lieu, et des otages furent, suivant la coutume, amenés à
+Batna.</p>
+
+<p>Dans le Sahara, par des circonstances favorables et fortuites,
+ou peut-être à cause même de notre éloignement, les oasis le
+plus au sud, Tuggurt et Souf, étaient dans les meilleures dispositions
+à notre égard. Aussi, quand le kalifat d'Abd-el-Kader,
+Ahmed-bel-Hadj, a voulu, en dernier lieu, traverser ce pays,
+pour se mettre à la tête de l'insurrection, il a été repoussé avec
+perte par nos fidèles alliés Ben-Djellal et Ben-Chenouf.</p>
+
+<p>Les habitants du groupe d'oasis qu'on appelle le Zab-Dahri,
+et dans lequel est situé Zaatcha, ne vivaient, il y a peu de
+temps encore, que de la culture du palmier, qui suffisait à leur
+nourriture et aux échanges. Menacés sans cesse par les nomades,
+qui les pillaient et les rendaient tributaires, leur sort
+était exceptionnellement malheureux. En 1845, sous le commandement
+de M. de Saint-Germain, ils commencèrent à
+jouir d'une administration régulière et uniforme. Grâce aux
+encouragements de cet officier supérieur, ils produisirent d'abondantes
+céréales, et l'on peut dire que, quatre ans après,
+la misère avait complètement disparu de leur territoire. Le
+but de M. de Saint-Germain, qui voulait gouverner directement
+le pays, était de soustraire le Sahara à la dépendance
+du Tell, dont il tire ses grains. Louable en lui-même, sous le
+rapport de la civilisation, au point de vue politique ce plan
+ne pouvait produire que de fâcheux résultats chez un peuple
+qui nous sera encore longtemps et peut-être toujours hostile.</p>
+
+<p>Les Turcs connaissaient les Arabes au moins aussi bien que
+nous, et certes ils se seraient gardés de rendre le désert indépendant
+du Tell. La nécessité où sont les tribus sahariennes de
+venir, tous les ans, s'approvisionner dans la région des céréales,
+est la meilleure garantie de leur obéissance. Si elles
+nous mécontentent, leur compte est bientôt réglé, et en cas
+de rébellion armée, nous pouvons leur fermer complètement
+le Tell, et les obliger à recourir à des intermédiaires, ce qui
+décuple pour eux le prix des denrées. Ce n'est d'ailleurs que
+dans le Tell que ces tribus peuvent rencontrer, pour leurs dromadaires
+et leurs moutons, des pâturages d'été, saison où le
+manque absolu d'eau serait mortel aux troupeaux dans le désert.
+Cette dépendance du Sahara envers la région des céréales
+est un fait tellement important qu'aucune intrigue ou
+sédition de la part des nomades ne peut nous préoccuper
+longtemps, placés qu'ils sont sans cesse sous l'inévitable coup
+d'une répression pécuniaire, et même plus terrible, au besoin.
+Quatre passages à travers une chaîne de montagnes qui court
+parallèlement à la mer, conduisent du désert au Tell; à l'est,
+celui de Kinchila; à l'ouest, celui de Soubila; ceux de Megaous
+et de Batna, au centre. Les deux premiers sont en
+dehors de la direction que suivent les tribus. Batna est fortement
+occupé par nous; quant à Megaous, notre caïd des
+Ouled-Sultan y est établi et peut en défendre l'accès à tout
+venant qui se serait attiré notre colère. Tout cela prouve encore
+une fois que nous pouvons gouverner de loin les Arabes
+du Désert et abandonner cette administration directe qui les
+avait enrichis, mais qui nous a créé des obstacles tellement
+graves qu'il nous a fallu, pour les surmonter, tout l'héroïsme
+de nos troupes. Voyons comment ils avaient surgi.</p>
+
+<p>La base de la gestion de M. de Saint-Germain, c'était l'égalité
+devant l'impôt, et il n'avait voulu tenir aucun compte
+des privilèges des marabouts, dans un pays pourtant où cette
+caste est aussi nombreuse qu'influente. Il n'en fallait pas davantage
+pour nous faire des ennemis irréconciliables de gens qui
+n'auraient pas mieux demandé que de nous servir, si, comme
+les Turcs l'avaient fait avant nous, nous eussions ménagé leur
+suprématie. En 1848, la contribution des palmiers qui n'avait
+été, dans l'origine, que de 15 à 20 centimes le pied, fut
+tout à coup portée, sans transition, à 50, soit que ces précieux
+végétaux rapportassent leurs dattes ou qu'ils n'en
+eussent pas. Une mesure financière aussi vexatoire était justifiée
+jusqu'à un certain point par la nécessité où l'on était de
+fournir aux frais de fortifications de Biscara, frais que le gouvernement
+central n'avait pas voulu couvrir; et en effet,
+120,000 francs, produit du nouvel impôt, furent affectés à la
+construction de la casbah de cette oasis. Quoi qu'il en soit, un
+prétexte d'insurrection était trouvé pour les marabouts que
+nous nous étions maladroitement aliénés. Tous affiliés à la
+secte religieuse dite des frères de Sidi-Ab-er-Rahmann,
+qui a de nombreuses ramifications dans les Ziban, ils fomentèrent
+sourdement la révolte, à laquelle il ne manqua désormais
+qu'un fait déterminant.</p>
+
+<p>L'administration directe de nos autorités militaires, et le
+nivellement de l'impôt au préjudice des anciennes prérogatives
+des marabouts et des familles nobles, voilà donc les
+causes principales de la dernière guerre. Deux autres motifs,
+bien que secondaires, méritent d'être mentionnés. D'une part,
+nos malheureuses discordes civiles avaient porté leur fruit
+jusqu'au fond de la province de Constantine; de nombreux
+naturels des oasis, connus sous le nom de Biskris, établis à
+Alger, où la plupart font le métier d'hommes de peine, ne cessaient
+de mander aux leurs, depuis la Révolution de Février,
+que chaque jour nos régiments rentraient en France, que
+nous allions quitter l'Afrique, que nous nous battions entre
+nous, et mille choses semblables.</p>
+
+<p>D'autre part, une des conséquences de notre administration
+directe était d'annihiler complètement l'autorité du
+scheick El-Arab, qui avait été jusqu'alors un sûr moyen
+de domination dans le désert. Deux familles s'étaient trouvées,
+tour à tour, en possession de cette dignité, espèce de grand
+vasselage, les Ben-Gannah et les Ben-Saïd. Les Turcs, suivant
+les exigences de leur politique, les avaient alternativement
+élevées, et il faut le dire, de leur temps le scheick El-Arab
+était réellement le suzerain du Sahara, percevait les
+contributions, payait au bey de Constantine la redevance exigée,
+administrait comme il l'entendait, et garantissait ainsi
+de tout embarras le gouvernement suprême. En 1837, après
+la prise de Constantine, les Ben-Saïd, dont le chef a été tué à
+notre service, étaient en fonctions. En 1844, M. le duc d'Aumale
+leur substitua les Ben-Gannah qui y sont encore; mais le
+titulaire actuel, que je connais, et qui est décoré de la Légion
+d'honneur, a vu son autorité tellement amoindrie que, pour
+ne citer qu'un exemple, il n'a pu, lors de la dernière campagne
+et bien qu'il fût dans notre camp, procurer au général
+Herbillon un seul espion à qui accorder créance. Cependant,
+la part d'impôt, que ce scheick prélève annuellement à son
+bénéfice, est de plus de 100,000 francs.</p>
+
+<p>Telle était la situation des choses, lorsque le départ de
+M. de Saint-Germain et les détachements considérables exigés
+par l'expédition de Kabylie décidèrent les mécontents à se prononcer.
+Bou-Zian, ancien scheick de l'oasis de Zaatcha, annonça
+que le prophète, qu'il prétendit avoir vu en songe, lui
+avait ordonné de réunir les croyants et de les convier à la
+guerre sainte. Aussitôt, il sacrifie le cabalistique mouton noir,
+et invite de nombreux affidés au banquet sacré, où il donne le
+signal de l'insurrection. M. Séroka, jeune et vaillant officier
+du bureau arabe de Biscara, se porte à Zaatcha, avec quelques
+cavaliers, pour arrêter Bou-Zian et ses fils. Déjà ce fanatique
+était entre ses mains, quand, attaqué à l'improviste,
+M. Séroka se voit contraint de battre précipitamment en retraite,
+ramené à coups de fusil par toute la population ameutée.
+Le lendemain, un détachement beaucoup plus fort est
+repoussé à son tour, et la révolte gagne des proportions inquiétantes.
+Bou-Zian en est le chef; c'est un homme de quarante
+ans, énergique, intelligent, courageux, fameux tireur.
+Il n'était pas marabout; mais depuis ses prétendus entretiens
+avec Mahomet, il avait joué le personnage religieux, et il jouissait
+d'une réputation de sainteté bien établie.</p>
+
+<p>Tout porte à croire que si M. de Saint-Germain avait pu
+rentrer immédiatement à son poste, et diriger de suite un bataillon
+sur Zaatcha, il aurait eu beau jeu de cette levée de
+boucliers. Malheureusement, l'expédition de Kabylie obligea
+le général Herbillon à le retenir, avec mille hommes placés
+sous ses ordres, et lorsque, avec ces troupes, il fut de retour
+à Batna, le 5 juillet, l'insurrection avait fait de grands progrès.
+Le Sahara tout entier s'agitait à la voix de ses marabouts;
+les montagnards des Aurès étaient en pleine rébellion; notre
+caïd des Ouled-Sultan avait trouvé la mort en défendant notre
+souveraineté ébranlée; enfin, les Ouled-Denadj, révoltés contre
+leur chef Si-Mokran, avaient enlevé sa <i>smala</i> et blessé dangereusement
+son fils Si-Ahmed. Ce brave et intéressant jeune
+homme, doué de la figure la plus distinguée, est notre grand
+partisan, il a visité Paris, parle un peu français, et se trouve
+heureux, dit-il, d'avoir pu sceller de son sang sa fidélité à
+notre drapeau. Sur sa poitrine la croix de la Légion d'honneur
+serait bien placée.</p>
+
+<p>Pour avoir raison des insurgés qui jetaient le trouble dans
+la subdivision territoriale placée sous ses ordres, M. le colonel
+Carbuccia prit lui-même le commandement de la colonne de
+1,500 hommes qui, le 6 juillet, quitta enfin le chef-lieu, avec
+six obusiers de douze centimètres. Le 9, avant le jour, une
+tribu redoutée, les Ouled-Sahnoun, nos ennemis irréconciliables,
+étaient rasés de fond en comble. Le 15, la
+colonne arrivait à Biscara, où l'on pensait généralement
+que l'apparition seule de nos forces et, tout au plus, la
+menace de détruire les palmiers suffiraient à réduire l'ennemi.</p>
+
+<p>Sous l'impression de ces données inexactes, le colonel Carbuccia
+se présenta devant Zaatcha, dans la nuit du 15 au 16.
+Il reconnut en personne les abords de la place et put se convaincre
+des graves difficultés de son entreprise. Cet excellent
+officier eut raison de ne pas s'exposer aux énormes inconvénients
+d'une retraite sans combat, et ne consultant que son
+courage, il ordonna l'attaque.</p>
+
+<p>Deux colonnes de 450 hommes chacune abordèrent vigoureusement
+les Arabes, et au bout de deux heures de lutte
+très vive, par une chaleur de 59°, ils les avaient refoulés, de
+jardin en jardin, jusque dans l'enceinte crénelée du village.
+Là, nos bons soldats furent arrêtés par un obstacle matériel,
+un fossé de cinq mètres de large, qu'on ne put franchir sous
+le feu d'un ennemi invisible. Les obusiers de douze centimètres
+ayant été insuffisants pour entamer un mur à soubassement en
+pierres cyclopéennes du temps des Romains, il fallut se retirer,
+après de longs efforts proclamés héroïques par l'armée
+d'Afrique tout entière.</p>
+
+<p>Dès lors, la révolte gagna de proche en proche, même en
+dehors des Ziban, et la défection de Sidi-Abd-el-Afid, chef
+de la redoutable secte religieuse des Ghouans, vint mettre le
+comble aux dangers de la situation. Heureusement, en apprenant
+cette nouvelle, le colonel Carbuccia, revenu à
+Batna, se hâta d'en faire partir pour Biscara le seul bataillon
+qu'il eût de disponible. Bien que ce bataillon fût d'un faible
+effectif et n'amenât qu'une pièce d'artillerie, il permit à M. de
+Saint-Germain, resté au commandement de Biscara, d'entreprendre
+la brillante affaire du 17 septembre, dont tous les
+journaux ont retenti, et où ce vaillant officier trouva une mort
+glorieuse.</p>
+
+<p>Les choses étaient dans cet état, lorsque M. le général Herbillon
+quitta Constantine, pour commander en chef l'expédition
+à laquelle j'allais prendre part. Arrivé le 7 octobre
+devant Zaatcha, il livrait le 20 un premier assaut, soutenu
+avec succès par les Arabes, malgré l'invariable bravoure de
+nos soldats.</p>
+
+<p>On a vu que le 15, de bon matin, j'étais parti de Constantine.
+Après quelques heures de marche, nous fîmes halte à la
+fontaine du Bey. Dès la veille, j'avais fait connaissance avec
+le sirocco, une des conditions les plus incommodes de la
+guerre d'Afrique. Nous nous rafraîchîmes copieusement à une
+belle source d'eau vive, et tandis que nos chevaux mangeaient
+l'orge, qu'on déchargeait les mulets, et qu'on retirait des
+cantines notre frugal déjeuner, je m'amusai à chasser des
+bandes nombreuses de gangas, que je trouvai très farouches,
+pour une contrée aussi déserte.</p>
+
+<p>Nous arrivâmes de bonne heure à l'étape d'Aïn-Mélilla, où
+ma tente fut bientôt dressée près de la fontaine. Les eaux
+abondantes qui en découlent, forment un long marais qui
+s'étend de l'est à l'ouest et qui, par sa végétation et les oiseaux
+aquatiques qui le peuplent, égaie un peu la triste vallée où
+nous nous trouvions. Elle est surplombée de deux montagnes
+arides qui semblent s'observer, et les Arabes de la tribu
+voisine nous assurèrent, sans perdre leur sérieux, qu'à certains
+jours, les deux colosses de granit s'avancent l'un vers
+l'autre dans la plaine et s'entrechoquent dans une lutte fantastique.
+Ces braves gens à imagination poétique s'appellent
+les Smouls, et comptent parmi nos plus sûrs alliés. Un de
+leurs chefs, à figure biblique encadrée dans un bournous blanc
+comme neige, vint me saluer et m'offrir la <i>diffa</i>. Elle consistait
+dans un grand plat de bois, à pied, comblé de <i>couscous</i> et
+de viandes. Ce chef me dit qu'il savait que j'étais non-seulement
+le frère du sultan des Français, mais le fils d'un prophète, et
+qu'il n'avait rien à me refuser. J'usai de son hospitalité, en lui
+demandant du lait qu'il nous procura aussitôt, et que l'ardeur
+produite par le sirocco nous rendit extrêmement agréable avec
+du thé. La nuit, des voleurs de chevaux vinrent rôder autour
+de nos tentes; mais les chiens des <i>douairs</i> voisins firent un tel
+vacarme qu'ils les éloignèrent. Réveillés par leurs aboiements,
+nous entendîmes dans le lointain le rugissement d'un lion.
+Cette première étape, par son originalité romanesque, ne fut
+pas sans charme; de Constantine à Aïn-Mélilla il y a quarante-deux
+kilomètres.</p>
+
+<p>Dès que le jour parut, nous pliâmes bagage, et après quelques
+heures de marche assez vive, nous fîmes notre grande
+halte sur les bords du marais d'Aïn-Feurchie. Le gibier, dans
+cet endroit, foisonne, mais il est très défiant; le pays, tout à
+fait découvert, ne permet pas qu'on l'approche; je poursuivis
+inutilement deux grands et magnifiques oiseaux du genre des
+outardes. Continuant notre route, nous passâmes entre deux
+lacs salés qu'on appelle la <i>Sebka</i>. Dans cette saison, l'eau qui
+s'en était entièrement retirée, laissait à découvert une vaste
+plaine de sel, dont le blanc bleuâtre, sillonné de sentiers
+frayés par les indigènes, rappelait ces contrées septentrionales
+couvertes de neige, et où le soleil brille après une forte gelée.
+Nous rencontrions souvent des bandes d'Arabes, parmi lesquels
+des Sahariens qui, poussant devant eux leurs dromadaires
+chargés de sacs de grains, regagnaient le désert. Nous remarquâmes
+une femme qui, sur un cheval, entourée jusqu'à
+la ceinture de paquets de toutes sortes, se voila le visage
+quand nous parûmes. Trois autres femmes très laides la suivaient
+à pied. Le soin qu'avait pris la première de se cacher
+la figure à notre approche fait présumer, contrairement à ce
+qu'on croirait en Europe, qu'elle était jolie; ses yeux l'étaient
+certainement, car tout en se dérobant à notre curiosité, elle
+avait soin de nous darder des oeillades assassines. Je la saluai
+en passant auprès d'elle, mais je n'en obtins qu'un dédaigneux
+silence. Avant le coucher du soleil, nous étions à l'étape
+d'Aïn-Yagout, distante de soixante-seize kilomètres de Constantine.</p>
+
+<p>L'administration militaire a fait ici bâtir un bel abreuvoir
+et une grande maison de plain-pied qui sert, en même temps,
+d'auberge et de poste retranché. Je fus reçu par un sergent allemand
+de la Légion étrangère, à qui en était confiée la garde.
+Les Arabes, pour lesquels l'abreuvoir est d'une grande utilité,
+l'entouraient, en foule, hommes et femmes de différents
+<i>douairs</i>. Je me mêlai un instant à eux, et je pus remarquer
+que les événements qui s'accomplissaient avaient leur influence
+sur ces populations, et qu'une partie, du moins, était déjà
+ouvertement hostile à notre domination.</p>
+
+<p>Le lendemain, nous étant mis en marche sous un soleil
+ardent, nous fîmes notre halte et notre déjeuner à l'ombre de
+rochers gigantesques; après quoi, nous quittâmes enfin la
+zone brûlée et sans bois que nous suivions depuis Constantine,
+pour entrer dans celle couverte d'une végétation vivace qui
+entoure Batna. A peu de distance de ce chef-lieu, nous nous
+arrêtâmes à un beau moulin qui fournit les farines de la garnison,
+et qui était gardé par un détachement du 5me bataillon
+de chasseurs à pied. Au moment où nous reprenions
+notre marche, je vis accourir à ma rencontre un groupe d'officiers
+du 2me régiment de la Légion étrangère qui, M. le lieutenant-colonel
+de Caprez en tête, me firent le meilleur accueil.
+Avec eux, je retrouvai M. Pichon, lieutenant aux chasseurs
+d'Afrique, que j'avais connu à Paris, où nous eûmes ensemble
+le bonheur de rendre moins graves les suites d'un duel inévitable
+entre deux vaillants officiers, porteurs de deux des plus
+beaux noms de l'époque impériale.</p>
+
+<p>En causant avec ces braves, je fus bientôt rendu à Batna,
+création de nos soldats, qui prend déjà les proportions d'une petite
+ville. Un simulacre d'enceinte, inachevée, et qui n'offrirait
+pas grande résistance en Europe, paraît devoir suffire à la garantir,
+au besoin, de toute attaque de la part des Arabes. Par
+ordre de M. le colonel Carbuccia, en ce moment à la colonne
+expéditionnaire, son logement fut mis à ma disposition par
+M. le lieutenant-colonel de Caprez, qui m'en fit les honneurs
+avec une charmante cordialité. Je commençai, dès lors, à sentir
+les effets de l'hospitalité, vraiment corse, du colonel Carbuccia
+et de sa vive amitié, qui ne s'est point démentie, et qui a
+été pour moi une consolation, au milieu des avanies que j'ai
+essuyées.</p>
+
+<p>J'eusse voulu poursuivre ma route le lendemain, mais M. de
+Caprez, commandant intérimaire, ne crut pas devoir me laisser
+partir avec une aussi faible escorte, et il me prescrivit d'attendre
+au surlendemain, 19 octobre, le départ d'un convoi,
+dont il m'accorda le commandement. Cette précaution était
+bien loin d'être superflue. La province tout entière se trouvait
+dans une agitation extrême. Non-seulement des meurtres
+sur des hommes isolés avaient eu lieu, même sur la route de
+Constantine que nous venions de parcourir, mais les montagnards
+des Aurès, dont le territoire s'étend presque aux portes
+de Batna, s'étaient montrés en force dans la vallée de Lambesa,
+à une très petite distance de la place. Lambesa est une
+ancienne ville romaine, dont les ruines sont d'un grand intérêt
+pour les archéologues. Dans des fouilles dirigées par le colonel
+Carbuccia, on y a trouvé des objets extrêmement intéressants,
+et particulièrement des statues d'un très beau style
+que j'ai vues à Batna. C'est sur les débris de cette vieille résidence
+des maîtres du monde que le gouvernement se propose
+de fonder la colonie où doivent être transportés les malheureux
+combattants de juin. Ni les matériaux, pierres et bois, ni des
+eaux abondantes, ni un sol fertile sous un climat sain, ne
+manqueront aux nouveaux colons. Puissent ces avantages
+adoucir leur sort, et leur rendre moins cuisants les regrets de
+l'exil!</p>
+
+<p>J'employai la journée du 18 à visiter tout ce que Batna
+renferme de remarquable. La population civile m'a paru commerçante,
+industrieuse et prospère. Des boutiques bien assorties,
+un établissement de bains, des plantations très productives,
+dénotent les progrès qu'en persévérant dans son travail
+elle est appelée à faire tous les jours. Les établissements militaires,
+magasins, casernes, hôpitaux, sont dignes d'attention.
+Les charpentes de ces divers bâtiments sont toutes en bois de
+cèdre, que l'on retire d'une belle forêt qui couronne la cime
+d'une montagne voisine. Le cèdre ne justifie pas, du reste, sa
+réputation, et, en Algérie du moins, il paraît qu'il se détériore
+en peu de temps.</p>
+
+<p>Dans la visite que je fis aux hôpitaux, je m'entretins avec
+plusieurs de nos blessés qui revenaient de la colonne du général
+Herbillon, et ce ne fut pas sans émotion que je reconnus
+parmi eux un garde mobile, jeune Parisien engagé depuis peu
+dans la Légion étrangère. Il avait reçu toute la décharge d'un
+tromblon; couvert de blessures, il ne s'inquiétait que de son
+frère, volontaire comme lui, et qu'il avait laissé dans les
+Ziban; heureusement, l'officier de santé répondait de sa
+guérison.</p>
+
+<p>Le 19 octobre, après avoir pris les ordres de mon lieutenant-colonel,
+je dis mon lieutenant-colonel, puisque je
+savais déjà que j'étais destiné au commandement du 3e bataillon
+du 2e régiment de la Légion étrangère; après avoir pris
+les ordres de ce vieux serviteur de la France, je partis avec la
+cavalerie du convoi. M. le lieutenant-colonel de Caprez est
+Suisse de naissance, et il tient de sa nation tout ce qu'elle a
+d'éminemment militaire dans son généreux dévouement. Il
+me fit l'honneur de m'accompagner jusqu'à une certaine distance
+de la place. L'infanterie nous avait précédés, sous le
+commandement d'un jeune lieutenant normand du 8e de ligne,
+M. Wolf, relevant à peine d'une blessure, et mort d'une belle
+mort, peu après, à la prise de Nara par M. le colonel Canrobert.</p>
+
+<p>Le convoi se composait de trois cents mulets de charge,
+accompagnés d'autant de conducteurs arabes, et portant
+soixante-dix mille rations, outre quelques munitions de
+guerre. L'escorte placée sous mes ordres n'était que de vingt-huit
+fantassins de la Légion et trente-sept cavaliers, chasseurs
+d'Afrique et spahis. MM. Conseillant, sous-intendant militaire,
+et Dubarry, officier de santé, voyageaient avec nous.
+Malgré le voisinage des monts Aurès, la route de Batna à El-Ksour,
+première étape vers Biscara, n'avait pas encore été
+inquiétée; nous y arrivâmes sans encombre. C'était un poste
+en maçonnerie, encore en construction, et situé près d'une
+source qui ne tarit point. Un petit détachement de la Légion,
+commandé par le lieutenant Sarazin, y tenait garnison. Nous
+plantâmes le piquet; je pris quelques précautions pour la nuit,
+et le lendemain, à quatre heures du matin, je fis battre <i>le premier</i>.
+Les tentes furent bientôt abattues, et le café pris. La distribution
+de café est une excellente innovation, qui plaît
+beaucoup au soldat et qui, sous ce climat, parait être très
+favorable à son hygiène; elle est due, si je ne me trompe, à
+M. le général Lamoricière. Chaque homme a dans son sac sa
+petite provision de café moulu et mêlé au sucre en poudre;
+instantanément, dans une gamelle ou dans le premier récipient
+venu, la boisson est préparée, souvent même à froid.
+Cela ne devrait pas empêcher, ce me semble, de distribuer
+journellement aux soldats une ration d'eau-de-vie; versée
+dans leurs bidons, elle en corrigerait l'eau qui, la plupart du
+temps, saumâtre et malsaine, occasionne des diarrhées qui
+dégénèrent fréquemment en dysenteries, affaiblissent et démoralisent
+un grand nombre d'hommes dans toute colonne en
+marche. A ce sujet, qu'il me soit permis de signaler une économie
+mal entendue, un fait condamnable et pernicieux que
+j'ai observé. En Afrique, le vin qu'on peut se procurer en
+campagne, chez les cantiniers et même dans les places de second
+ordre, est cher et détestable; le vin bleu des barrières
+de Paris est un nectar en comparaison; cependant, personne,
+à quelques rares exceptions près, n'en a de meilleur, et vraiment
+c'est pénible de voir tant de braves gens, qui n'épargnent
+ni leurs sueurs ni leur sang, s'empoisonner, lorsqu'il serait si
+facile à l'administration de leur fournir du bon vin à un prix
+raisonnable. Il lui suffirait d'avoir, comme cela se pratique
+pour les ambulances, du vin de distribution dont la qualité
+serait garantie dans l'adjudication au fournisseur; on le céderait
+aux hommes au prix de revient.</p>
+
+<p>Le <i>rappel</i> battu, nous partîmes en nous éclairant, bien
+qu'il n'y eût pas de probabilité que nous fussions attaqués ce
+jour-là. Deux spahis ouvraient la marche, suivis, à peu de
+distance, d'un brigadier et quatre cavaliers; cent cinquante
+pas derrière ceux-ci, venaient la moitié de l'infanterie, le
+convoi, sur un grand front, quand le passage des lits desséchés
+des torrents n'obligeait pas à le réduire, le reste des
+fantassins, la cavalerie, et un peu plus loin, en arrière-garde,
+un sous-officier et quatre cavaliers; enfin, deux autres spahis
+fermaient la marche, et quatre chasseurs à droite et à
+gauche la flanquaient. Cette petite colonne était très originale
+et pittoresque, dans une plaine sauvage jalonnée de
+ruines d'anciens postes romains. Pour l'empêcher de s'allonger,
+nous faisions, toutes les heures, une halte de
+cinq minutes, et malgré les prescriptions réglementaires, je
+permis aux fantassins de déposer les sacs sur des mulets
+haut le pied, attention à laquelle nos soldats sont très sensibles.</p>
+
+<p>Nous arrivâmes de bonne heure à la rivière des Tamaris, où
+nous fîmes notre grande halte. Ce lieu est célèbre par les fréquentes
+embuscades des Arabes. Tandis que nous déjeunions,
+nous vîmes arriver une évacuation de nos blessés, parmi lesquels
+étaient MM. Marinier et Thomas, capitaines dont l'état
+nous inspira, pour leur vie, de vives inquiétudes. Ils venaient
+de Biscara, sous l'escorte d'un détachement de chasseurs
+d'Afrique. M. Hamme, officier commandant, portait l'ordre
+de faire rétrograder, avec les blessés, les troupes que j'amenais
+de Batna. Je renvoyai donc mon escorte, hormis M. Bussy,
+les deux chasseurs et deux des spahis que j'avais pris à Constantine,
+les deux autres étant restés malades à Batna, et je
+me remis en route avec M. Hamme, dont le détachement faisait
+partie de l'escadron du capitaine Vivensang, qui nous attendait
+à El-Kantara.</p>
+
+<p>En quittant la rivière des Tamaris, et à mesure qu'on
+avance vers le sud, le pays, d'abord ondulé et encore couvert de
+quelque végétation, se montre tout à coup abrupte, stérile et
+montagneux. On arrive ensuite à un défilé rocailleux qui aboutit
+au passage d'El-Kantara, où une petite rivière torrentielle
+s'ouvre une étroite issue entre deux hautes montagnes d'une
+pierre rougeâtre, sombres, dépouillées et taillées à pic. C'est
+sur ce cours d'eau, au lit profondément encaissé, qu'est jeté
+un pont de construction romaine, dont la solidité a bravé le
+temps et les crues, et donné un nom à la localité, car El-Kantara
+en arabe veut dire le pont. A la sortie de ce passage, le
+regard, fatigué de s'arrêter sur les roches décharnées qui l'enserrent,
+est frappé d'un spectacle magique; un vaste horizon
+apparaît sans transition, et au débouché même du défilé,
+une verte oasis de palmiers offre ses ombrages et ses fruits,
+tandis qu'au delà, comme en deçà, le sol est infertile et
+escarpé.</p>
+
+<p>Ici, je dus remarquer que, malgré leur bravoure et leur fanatisme,
+les Arabes ne savent pas toujours profiter des avantages
+du terrain. Il est certain que, dans tout autre pays de
+montagnes, en Corse, en Grèce, en Catalogne ou dans le
+Tyrol, une poignée de tireurs eût suffi pour disputer le
+passage même à des forces considérables, et sans convoi,
+dans une gorge aussi bien disposée pour la guerre de chicane.</p>
+
+<p>M. le capitaine Vivensang, qui était venu à notre rencontre,
+nous conduisit où campaient ses chasseurs. Les deux détachements
+réunis, nous disposions d'une soixantaine de sabres,
+qui, en rase campagne, valaient au moins, comme on sait, et
+comme on verra par la suite, un nombre décuple d'Arabes.
+Sans doute, nous avons en France de beaux et bons régiments,
+mais il n'en est point qui satisfassent autant que cette admirable
+cavalerie de chasseurs d'Afrique l'observateur consciencieux
+qui aime à voir les agents de guerre véritablement appropriés
+à leur destination. Le soir, dans la tente du capitaine, je soupai
+gaiement avec les officiers, MM. Hamme, Chabout et Lermina.
+La soupe à l'oignon ni le vin bleu ne furent dédaignés. Du
+reste, le caïd de l'endroit, revêtu d'un bournous d'investiture,
+c'est-à-dire rouge, donné par nos autorités, nous fit apporter
+des poules, des oeufs et des oranges amères.</p>
+
+<p>Le 21, au lever du soleil, nous pliâmes bagage et nous fîmes
+filer aussi lestement qu'on put nos mulets arabes et leurs conducteurs.
+La route ne nous offrit rien de particulièrement remarquable,
+si ce n'est une roche de l'aspect le plus bizarre,
+imitant à s'y méprendre, même à une faible distance, les
+ruines d'un château féodal. A la grande halte, nous chassâmes,
+le capitaine et moi, aux bords d'une rivière couverts de lauriers roses,
+et, malgré l'avis qu'on nous avait donné que nous
+rencontrerions l'ennemi avant d'être à El-Outaïa, nous arrivâmes
+sans encombre, après quelques heures de marche, à
+cette misérable oasis, dont les plantations ont été complètement
+détruites par Ahmed, bey de Constantine. Nous nous
+trouvions à environ deux cents kilomètres de cette ville, et à
+trente seulement de Biscara.</p>
+
+<p>Le caïd et le maréchal-des-logis des spahis bleus du Désert,
+cavaliers irréguliers qui font pour nous le service de la correspondance, vinrent nous recevoir. Ce maréchal-des-logis,
+qui s'appelle Déna, est un ancien chef de parti, autrefois la
+terreur du pays, qu'il parcourait en rançonnant, à la manière
+des Bédouins, les voyageurs; au demeurant, brave et fidèle à
+ses engagements, il nous a été très utile, et je devais en avoir
+bientôt la preuve.</p>
+
+<p>Pendant que les chasseurs dressaient les tentes et rangeaient
+les chevaux, je pris mon fusil et je me mis à poursuivre des ramiers,
+dont nous voyions de toute part d'innombrables volées.
+Ces oiseaux n'ont rien perdu en Afrique de la ruse qui les caractérise
+en Europe; aussi, ennuyé de ne pouvoir en approcher,
+je m'arrêtai à une source où les femmes de l'oasis venaient
+remplir leurs cruches. Une seule, parmi ces Rébecca, justifiait
+la réputation de beauté qu'on accorde indûment au sexe
+d'El-Outaïa. C'était une jeune fille presque blanche, légèrement
+tatouée, aux yeux de jais, aux dents de perles, aux formes
+sveltes et arrondies, qu'un <i>haïk</i> couvrait à peine. Sans doute,
+le sentiment qu'elle paraissait avoir de ses charmes la rendait
+moins sauvage; car, tandis que ses laides compagnes me faisaient
+des yeux d'hyène, elle sourit doucement à mon salut,
+tant il est vrai que l'instinct de la coquetterie n'abandonne
+jamais complètement les femmes d'aucun pays.</p>
+
+<p>Mon brave et excellent compagnon, M. Bussy, qui parle la
+langue du pays comme un Arabe, et qui, avec son activité
+accoutumée, avait été aux renseignements, m'avertit qu'on
+avait connaissance de l'ennemi. Évidemment, la journée du
+lendemain ne se passerait pas sans le voir. Le soir, en soupant
+avec les officiers, il fut convenu de commander quelques cavaliers
+de Déna, qui, par la connaissance qu'ils ont des moindres
+plis du terrain et des ruses de leurs compatriotes, sont de précieux
+éclaireurs, qui devaient nous prévenir en cas d'embuscade.</p>
+
+<p>Le <i>boute-charge</i> des chasseurs nous réveilla à la pointe du
+jour. Une heure après, on sonna à cheval, et avec la moitié de
+notre monde en tête et le reste en queue du convoi, nous nous
+avançâmes dans la plaine, précédés de nos spahis bleus. Le
+chemin suit cette plaine, ou plutôt cette vallée, jusqu'au col
+de Spha, gorge étroite où l'on traverse la dernière chaîne de
+l'Atlas, limite du Désert, au-delà de laquelle, à une petite distance,
+se trouve Biscara. Le sol, généralement uni, d'un aspect
+sauvage et dominé au loin par des montagnes de sel, est
+relevé par-ci, par-là, de quelques mamelons isolés, et coupé de
+ravins ou de lits de torrents desséchés, très propres aux embuscades.
+Nous savions à n'en pas douter que Si-Abd-el-Afid,
+ce marabout influent des monts Aurès, qui, au mois de septembre
+dernier, avait été frotté d'importance par l'infortuné
+commandant Saint-Germain, était aux aguets avec un <i>goum</i>
+nombreux. Deux ou trois jours avant, ces partisans avaient
+assassiné un chasseur et deux spahis à l'entrée du col de Spha,
+où nous vîmes le sol encore rougi de leur sang. On prétendait
+aussi que nous aurions affaire à des fantassins qu'on avait vus,
+disait-on, postés dans le défilé, ce qui nous aurait embarrassés
+quelque peu, attendu que nous n'avions pas nous-mêmes une
+seule baïonnette; mais dans la plaine, quel que fût le nombre
+des ennemis, la valeur éprouvée de nos bons chasseurs et le
+prestige de leur uniforme nous garantissaient, de gré ou de
+force, le passage du convoi. On va voir si nous nous trompions.</p>
+
+<p>Le manque absolu d'eau ne nous avait pas permis de faire
+de grande halte. Une harde de gazelles venait de partir, et je
+faisais remarquer à un de mes voisins que, dans un autre
+moment, la nature du terrain nous eût invités à les poursuivre,
+lorsque je fus frappé de l'aspect singulier de deux mamelons
+isolés et rapprochés qui, à l'endroit où nous étions, masquaient
+le débouché du col, situé à un petit intervalle derrière eux.
+J'observai que, suivant toutes les probabilités, là devait être
+l'embuscade. Elle y était, en effet; mais, en nous voyant
+avancer, l'ennemi avait filé doucement par la droite, et gagné
+le lit d'un torrent à notre gauche. Nos spahis bleus, s'en étant
+approchés avec précaution, le fusil haut, firent tout à coup
+demi-tour et revinrent vers nous au galop. Le premier arrivé
+nous dit en arabe, en montrant du doigt le lit du torrent: le
+goum de Si-Abd-el-Afid est là. Nous n'aperçûmes rien d'abord.
+Cependant, ayant fait filer l'avant-garde et le convoi, ce qui
+ne fut pas fait sans peine, je restai avec M. Vivensang et deux
+autres officiers à l'arrière-garde. Nous n'avions, en définitive,
+qu'une trentaine de chevaux, et bientôt nous vîmes, à quelques
+cents mètres de nous, sortir successivement d'embuscade un
+grand nombre de cavaliers ennemis, qui se rangèrent en assez
+bon ordre <i>de l'autre côté du ravin</i>. Cette circonstance me fit
+penser de suite qu'ils n'étaient pas décidés à nous aborder, et
+qu'ils nous redoutaient, bien qu'ils fussent au moins deux
+cents. Quelques chefs, plus hardis ou mieux montés que les
+autres, caracolaient sur nos flancs, et venaient faire la <i>fantasia</i>
+un peu plus près de nous; mais lorsque, avec le capitaine
+et Bussy, je m'avançai pour les reconnaître, plusieurs groupes
+se détachèrent du gros de la troupe et fuirent vers les montagnes.
+Nos chasseurs, qui ne comptent jamais leurs ennemis,
+voulaient les charger, et je ne doute pas que ce n'eût été avec
+succès; mais le soin du convoi confié à notre garde nous
+prescrivait impérieusement de le rallier; d'autant plus que
+nous ne savions pas jusqu'à quel point il pouvait être vrai
+qu'une embuscade de fantassins nous attendait au col. Nous
+serrâmes donc sur le convoi; les Arabes nous suivirent, mais
+à une distance respectueuse.</p>
+
+<p>Déjà l'avant-garde, les mulets et leurs conducteurs étaient
+engagés dans le défilé. C'était curieux de voir l'empressement
+de nos Arabes, à qui la peur d'avoir le cou coupé par les
+Aurès faisait faire des prodiges de diligence, qu'avec la meilleure
+volonté du monde il nous aurait été impossible d'obtenir
+d'eux dans un autre moment. Quoi qu'il en soit, nous effectuâmes
+le passage sans autre accident; seulement, une heure
+ou deux après, l'ennemi massacra et mutila horriblement de
+pauvres colons qui avaient commis l'imprudence de s'aventurer
+seuls sur ce chemin. Les fantassins qu'on avait aperçus sur la
+hauteur n'étaient pas des partisans de Si-Abd-el-Afid, mais un
+petit poste de nos auxiliaires, que le commandant supérieur de
+Biscara y avait établi, pour signaler ce qui se passait au-delà
+du col.</p>
+
+<p>Trente chasseurs avaient tenu en respect deux cents cavaliers
+arabes! Ce fait me parut d'autant plus frappant que les
+adversaires, à qui nous avions eu à tenir tête, sont bien loin
+d'être des lâches. Il prouverait une fois de plus, s'il en était
+besoin, l'avantage d'avoir des corps d'élite, aguerris, redoutés
+de l'ennemi, et sans lesquels, j'en suis convaincu, il
+n'est point d'organisation militaire parfaite.</p>
+
+<p>A la sortie du défilé, nous trouvâmes un détachement de
+cavalerie qui venait à notre rencontre, et qui aurait pu nous
+être d'un grand secours, si le combat s'était engagé. Nous gagnâmes
+bientôt le nouveau camp retranché de Raz-Elma,
+construction remarquable qui commande la source d'où jaillissent
+les eaux de l'oasis de Biscara, ce qui nous donnerait,
+en cas de révolte, la faculté de les détourner et de ramener
+ainsi les habitants à l'obéissance. C'est à travers un bois de
+palmiers chargés de leurs régimes dorés, que nous atteignîmes
+le village et la casbah, résidence du commandant supérieur.
+De nombreux Arabes des deux sexes cueillaient paisiblement
+les dattes, sans avoir l'air de songer à la lutte mortelle dont le
+bruit pouvait retentir jusqu'à eux, engagée qu'elle était à
+quelques lieues de là, entre leurs coreligionnaires et nous.
+C'est le caractère de ce peuple de ne se prononcer qu'au moment
+d'agir, et ce n'est pas un mince avantage pour lui, dans
+la condition d'infériorité où il se trouve.</p>
+
+<p>Grâce toujours à la prévenante courtoisie de M. le colonel
+Carbuccia, le logement qu'habitait de son vivant M. de Saint-Germain
+fut mis à ma disposition. La casbah était remplie de
+blessés et de malades, à qui le capitaine Bouvrit, commandant
+supérieur, et nos officiers de santé prodiguaient les soins
+les mieux entendus. J'allai porter à ces braves l'expression de
+ma sympathie, et comme représentant du Peuple, celle du
+pays tout entier. Parmi eux, je serrai la main, avec une profonde
+émotion, au commandant Guyot du 43e de ligne, fils du
+général comte Guyot, et filleul de l'empereur. Ma présence
+parut produire sur lui une vive impression; bien qu'il fût
+dangereusement blessé, je ne prévoyais pas alors la catastrophe
+qui devait terminer sa noble existence et replonger
+dans le deuil une famille qui a si largement payé sa dette à la
+patrie.</p>
+
+<p>A Biscara, je rencontrai également M. Séroka, jeune officier
+de la Légion, dont j'ai déjà parlé, et qu'un bonheur inespéré
+me faisait trouver en pleine convalescence, bien qu'il
+eût eu le cou traversé d'une balle, de la même balle qui avait
+frappé le colonel du génie Petit, dont toute l'armée déplore la
+perte.</p>
+
+<p>Le lendemain au matin, avec une escorte d'une vingtaine
+de chasseurs, je partis pour le camp du général Herbillon.
+Désormais, nous voyagions dans le Sahara. Le sable, où nos
+chevaux enfonçaient parfois jusqu'au genou, nous l'aurait dit
+assez, à défaut de l'aspect tout différent du pays. Zaatcha se
+trouve à sept ou huit lieues de Biscara. Nous avions tourné à
+l'ouest; à gauche nous apercevions le désert, dont la monotonie
+n'est interrompue que par les palmiers des oasis se montrant
+de temps en temps à l'horizon. A droite, l'extrême Atlas
+élève, comme une enceinte continue du Tell, sa croupe décharnée
+et dépourvue de toute végétation, étayée, en guise de
+contre-forts, par d'énormes masses de sable que le sirocco y
+amoncelle.</p>
+
+<p>A une lieue du camp, je piquai des deux, et je ne fus pas
+longtemps sans l'apercevoir. M. le colonel Carbuccia, venu à
+ma rencontre avec quelques officiers de son régiment, me
+conduisit à sa tente, et de là à celle du général qui m'accueillit
+très bien. Celui-ci me confirma qu'il me destinait au commandement
+d'un bataillon de la Légion, ce qui n'était pas
+absolument ce qu'on m'avait promis à Paris. Le 1er régiment
+de la Légion étrangère, auquel j'appartenais, était dans la
+province d'Oran; il n'y avait devant Zaatcha que deux faibles
+bataillons du 2e, dont M. Carbuccia est colonel. Je me félicitais
+d'ailleurs de servir sous les ordres d'un Corse qui déjà
+m'avait donné des marques de sympathie. Le soir même, devant
+le régiment assemblé, il me fit reconnaître en qualité de
+chef du 3e bataillon, dont l'effectif était de trois cent quarante-huit
+hommes, non compris les officiers. Le 1er bataillon, aux
+ordres de M. le capitaine Souville, était encore plus faible; il
+ne comptait que deux cent quatre-vingt-quinze hommes, et
+je ne m'éloigne pas de la vérité en disant que nous n'avions,
+en tout, qu'un officier, à peu près, par compagnie.</p>
+
+<p>La colonne campait sur plusieurs lignes, dans un terrain
+sablonneux et ondulé, dont l'état-major et l'ambulance occupaient
+les points culminants. Leurs tentes étaient adossées à
+de grands rochers. A quatre cents mètres environ du front de
+bandière coulait un ruisseau aux eaux saumâtres, mais abondantes;
+deux cents mètres plus loin, étaient la lisière de l'oasis
+et la <i>Zaouïa</i>, espèce de petite mosquée à minaret, entourée
+de quelques maisons désertes.</p>
+
+<p>Mon régiment était établi en première ligne. On dressa ma
+tente non loin de celle du colonel, qui voulut bien me conduire
+lui-même chez tous les officiers supérieurs, et à l'ambulance,
+où nous visitâmes les blessés, que j'eus la satisfaction
+de voir entourés de tous les soins possibles par M. le docteur
+Malapert et ses aides.</p>
+
+<p>Cette nuit, je fus réveillé par une fusillade assez vive. Un
+parti ennemi, à la faveur de l'obscurité, s'était glissé près du
+camp et brûlait sa poudre sans résultat; cependant, les balles
+sifflaient autour de nos tentes et un cheval même en fut atteint.
+Le feu de nos grand'gardes fit bientôt taire celui des Arabes,
+et le colonel dit en riant qu'ils étaient très bien élevés, puisque,
+ayant appris l'arrivée d'un représentant du Peuple, ils
+le saluaient d'une salve de bienvenue. Tout rentra dans le silence,
+sauf quelques coups de fusil qu'on entendait dans la
+direction de la tranchée, à de rares intervalles, et je me
+rendormis jusqu'à la diane, <i>cette voix de l'aurore</i>, comme dit
+Victor Hugo, si agréable au soldat.</p>
+
+<p>Certes, il y avait un charme indéfinissable pour moi à me
+réveiller ainsi, sous une tente française, en face de l'ennemi,
+au bruit de la musique guerrière de nos fameux régiments.
+Que d'idées et de sentiments, que de souvenirs et de traditions
+se pressaient dans mon esprit et dans mon coeur! Mais,
+hélas! ils étaient bientôt, sinon refoulés, du moins amoindris,
+paralysés par une amère réflexion que mon estime pour
+mes bons camarades de la Légion ne parvenait pas à détourner.
+Je me disais que, représentant du Peuple, et un des plus
+proches parents du plus grand de nos capitaines; au point de
+vue militaire, c'est-à-dire à celui qui m'importait le plus,
+j'étais encore une espèce de paria, puisque cette fatale
+qualification: <i>au titre étranger</i>, me ravalait encore au rang des
+proscrits, moi proscrit de la veille, moi une des victimes de
+l'invasion étrangère, et des persécutions dont l'étranger, oppresseur
+de la France, avait poursuivi ma famille, même dans
+l'exil! Et songer que c'était à l'avènement d'un Bonaparte que
+je devais la continuité de cette situation anormale, et penser
+que le 10 décembre, le 10 décembre! m'avait fermé la porte
+qu'un autre que Louis-Napoléon m'eût ouverte, ou du moins
+qu'il ne m'eût pas barrée, n'était-ce pas désespérant? Je sentais
+alors qu'après tout j'avais eu tort de permettre qu'un
+membre de ma famille fût nommé au titre étranger; mais
+bientôt le soleil du Désert resplendissait sur les armes, mon
+colonel se montrait avec sa voix sympathique et son énergique
+gaieté; les coups de feu se faisaient entendre à la tranchée,
+et les réflexions pénibles s'évanouissaient.</p>
+
+<p>Comme il n'y avait pas à la colonne d'autre général que le
+commandant en chef, chaque colonel d'infanterie remplissait,
+à son tour, pendant vingt-quatre heures, les fonctions de
+général de tranchée. Ce jour-là, le colonel Carbuccia et notre
+régiment étaient commandés. Vers midi, je formai mon bataillon
+devant le front de bandière, je fis rompre par section
+à droite, et nous marchâmes, musique en tête, sur la Zaouïa,
+où était l'entrée des travaux. En nous voyant venir, l'ennemi,
+embusqué dans plusieurs jardins que nos troupes n'occupaient
+pas, dirigea sur nous son feu, qui nous blessa un sous-officier
+et un clairon. En arrivant à la tranchée, un sergent du bataillon
+mit sa tête à un créneau et, à l'instant même, il reçut
+une des plus singulières blessures qu'on ait jamais vues. Il fut
+atteint, immédiatement au-dessus de l'oeil gauche, par deux
+balles de petit calibre, faisant probablement partie de la charge
+d'un de ces tromblons dont les assiégés avaient une certaine
+quantité. Ces armes, fort dangereuses de près, n'impriment
+pas une très grande vitesse à leurs projectiles; c'est ce qui
+sauva notre sergent, car, au lieu de lui briser la tête, les
+balles lui contournèrent le crâne, et vinrent s'arrêter près de
+l'oreille. On le crut perdu; me trouvant près de lui, je lui dis,
+sans le croire: ce n'est rien, sergent, vous en reviendrez bien
+vite. Heureusement, le fait me donna raison; le chirurgien
+sonda la plaie, trouva les balles, à la surprise des assistants, et
+n'eut pas de peine à les extraire. Deux ou trois jours après, je
+vis le blessé; il était debout, et en pleine convalescence.</p>
+
+<p>Ceux qui ne les ont pas vus se feront difficilement une idée
+du village de Zaatcha, et de la nature des travaux du siège,
+si siège il y a sans investissement. En effet, cette place, ou
+plutôt cette bicoque, n'avait pu être investie, et de nombreux
+contingents y entraient et en sortaient à volonté, relevant les
+défenseurs, et les approvisionnant de vivres et de munitions.
+Situé dans la forêt de palmiers qui forme l'oasis, entièrement
+construit en terre sèche et compacte, Zaatcha n'est, en définitive,
+qu'un mauvais village à peine fortifié. Il est entouré
+d'un mur de pierre, flanqué, à ses saillants, par des tours
+ou maisons hautes et carrées. Un fossé large et profond en
+défend absolument l'approche, si ce n'est, je crois, du côté
+de l'ouest, où, pour des motifs que j'ignore, on n'avait pas
+encore dirigé d'attaque. Le pâté de maisons en face de la
+tranchée m'a paru beaucoup plus élevé que le reste du village,
+qui, si je ne me trompe, devait en être défilé. Les assiégés n'avaient
+point d'artillerie. Leur feu, quand il ne venait pas des
+tours, partait des créneaux percés au-dessus du fossé, souvent
+au ras du sol, dans le mur d'enceinte ou dans celui des maisons,
+et nous frappait avec tant de précision et d'à-propos, qu'on ne
+pouvait douter qu'une communication continue et facile, en
+guise de chemin couvert, n'existât sur tout le front d'attaque.</p>
+
+<p>Quand j'ai parlé de tranchée, ce n'est pas qu'on eût eu à en
+ouvrir une proprement dite. La surface de l'oasis est coupée,
+en tout sens, de murs en pisé, d'environ deux mètres de
+haut, servant de clôture et de séparation à d'innombrables
+petits jardins, qui sont autant de propriétés particulières. Nos
+officiers du génie avaient profité de ces obstacles, abattant
+ceux qui gênaient, bouchant les brèches qui présentaient une
+solution de continuité, élevant ceux qui étaient insuffisants
+au défilement, et décrivant, en somme, une espèce de parallèle
+qui resserrait à l'est et au nord, c'est-à-dire du coté
+du camp, la moitié du développement du village, à une distance
+qui pouvait varier de quarante à cent mètres. Par les
+nombreux créneaux pratiqués dans les murs qui remplaçaient
+pour nous l'épaulement de tranchée, notre mousqueterie répondait
+à celle des Arabes.</p>
+
+<p>Pour ces travaux et ceux de construction des batteries, nos
+soldats avaient su tirer un très bon parti du tronc des
+palmiers, et ils n'avaient presque pas eu de terre à remuer, si ce
+n'est pour les deux cheminements de droite et de gauche. Des
+troupes occupaient les jardins jusqu'à la lisière de l'oasis, et
+assuraient les flancs, les derrières, et les communications
+avec le camp.</p>
+
+<p>Deux batteries de canons de 8 et d'obusiers de montagne
+étaient établies au centre et à la droite de la tranchée. La première
+portait le nom du colonel Petit, en l'honneur de cet
+officier supérieur qui y avait été mortellement atteint; la seconde
+s'appelait la batterie Besse, en mémoire d'un vaillant
+capitaine d'artillerie, tué raide d'une balle au front, au moment
+où il pointait une pièce.</p>
+
+<p>Après avoir fait, avec le colonel, la visité de nos lignes, et
+fourni notre contingent de travailleurs aux armes spéciales,
+j'essayai de tirer quelques balles par les créneaux. Ceux des
+Arabes étaient si petits qu'il fallait beaucoup de soins et
+quelque adresse pour les emboucher, mais on ne pouvait voir
+le résultat des coups. Aucun ennemi ne se montrait à découvert;
+tout ce qu'on apercevait entre la place et la tranchée se
+réduisait à quelques débris de murailles battues en brêche par
+notre artillerie, et aux cadavres des nôtres qu'on n'avait pu
+enlever, et qui infectaient l'air. Près de la sape de gauche,
+on voyait les ruines d'une tour qui s'était écroulée, le 20 octobre,
+sur les grenadiers de la Légion; un grand nombre de
+ces braves avaient péri sous les décombres, et j'en remarquai
+un, homme magnifique, dont le corps nu, enflé, noirci,
+était écrasé sous un énorme madrier.</p>
+
+<p>Parfois, les projectiles des assiégés embouchaient nos créneaux,
+écrêtaient le mur ou arrivaient aux points qui n'étaient
+pas bien défilés. Il est certain que l'ennemi avait d'habiles
+tireurs, particulièrement les domestiques noirs, que les chefs
+emploient à la chasse des autruches. Nos soldats les avaient
+entrevus visant nos officiers, et, avec cette vivacité d'imagination
+qui les caractérise, ils en avaient fait un être idéal et
+unique, qui, sous le nom du <i>Nègro</i>, était censé avoir porté les
+plus mauvais coups.</p>
+
+<p>Indépendamment du feu des batteries, nous lancions d'heure
+en heure une bombe de seize centimètres. Nous n'avions qu'un
+mortier, et le défaut de projectiles nous empêchait de l'employer
+plus souvent. On n'aura pas de peine à comprendre
+qu'un tir aussi rare ne pouvait être efficace. Il nous aurait
+fallu, d'ailleurs, des bombes de vingt-deux centimètres, et non
+de seize; celles-ci portaient admirablement, mais, de l'avis de
+chacun, leur pénétration était insuffisante. Quant aux canons,
+par une circonstance locale, ils ne produisaient pas non plus
+tout l'effet désirable. Les maisons de Zaatcha avaient toutes des
+rez-de-chaussée au-dessous du niveau du sol, qui n'étaient
+qu'une espèce de caves où les boulets ne pouvaient atteindre;
+les étages supérieurs ruinés, les habitants se réfugiaient dans
+ces souterrains, et la résistance continuait de plus belle.</p>
+
+<p>Malgré le courage et l'activité du génie, les deux sapes à
+droite et à gauche cheminaient très lentement. On s'était vu
+contraint d'en faire les épaulements en sacs à terre, et de les
+blinder, tant bien que mal, avec des branchages de palmier,
+pour mettre les hommes à l'abri des pierres que les Arabes ne
+cessaient d'y lancer. La tête de sape était continuellement en
+butte à leur fusillade, et les sapeurs qui se montraient à découvert
+étaient aussitôt tués ou blessés. Une espèce de mantelet
+en planches et en tôle, qu'ils poussaient devant eux en guise
+de gabion farci, ne se trouva pas à l'épreuve des balles, ce qui
+était d'autant plus fâcheux qu'on n'avait ni cuirasses, ni pots-en-tête.
+Mais aussi qui eût pu croire qu'un misérable village
+du Sahara nous obligerait à l'assiéger de la sorte?</p>
+
+<p>Vers le soir, le général vint faire la visite de la tranchée et
+donner des ordres pour la nuit. Il est bienveillant, ferme et
+sympathique; officier sous l'empire, il fut blessé à Waterloo.
+J'observai qu'il s'exposait beaucoup et sans ostentation. A sa
+suite, comme porte-fanion de l'état-major-général, se trouvait
+le fameux tueur de lions, Gérard, maréchal-des-logis aux
+spahis, aujourd'hui sous-lieutenant. Je causai quelque temps
+avec cet intrépide chasseur, qui est de plus un excellent soldat.
+C'est à l'affût, à la chute du jour, et souvent à nuit close,
+qu'il attend ses dangereux adversaires et qu'il les tue, de fort
+près, avec une carabine à deux coups, chargée de balles ogivales
+à pointe d'acier. Cette précaution lui a paru nécessaire
+depuis que, malgré son sang-froid et la précision de son tir,
+il lui est arrivé qu'on lion, dont il s'approchait croyant l'avoir
+tué, se releva, la balle qui s'était aplatie sur l'os frontal, dont
+la dureté est extrême, n'ayant fait que l'étourdir; Gérard
+l'acheva, mais non sans peine.</p>
+
+<p>Le général parti, l'heure de la soupe approchait, et je m'attendais
+à une de ces réfections frugales comme on peut en faire
+à la tranchée. MM. les officiers de la Légion en avaient décidé
+autrement, et ils avaient eu la charmante idée de me donner
+là, sous le feu de l'ennemi, un dîner de bienvenue, qui,
+certes, a été le plus original que j'aie fait de ma vie. Devant
+la <i>gourbie</i> du colonel (hutte en feuilles de palmier), on étendit
+une nappe sur un tapis, on y dressa le couvert, et nous nous
+assîmes à l'entour, les jambes croisées. Le repas fut bon, copieux
+et surtout gai; le colonel en fit les honneurs avec cet
+entrain de bon goût qui est le propre des hommes d'esprit.
+La musique du régiment, placée non loin de nous, joua des
+airs patriotiques, et même le caustique <i>drin, drin</i> de Lafon,
+qui acquérait du prix à cinq cents lieues de Paris. Au dessert,
+le colonel porta la santé du président de la République, qui
+fut accueillie avec une cordialité toute militaire. Alors la musique
+joua la <i>Marseillaise</i>, tandis que les Arabes, inquiets de
+ce bruit, redoublaient le feu de leurs fusils, et de leurs tromblons
+dont l'explosion plus retentissante était accompagnée
+d'une grêle de petites balles qui venaient frapper les palmiers
+à l'entour. On but une dernière rasade, dont les musiciens et
+les factionnaires qui se trouvaient près de nous, eurent leur part,
+et, à un signal de notre chef, chacun retourna à son poste.</p>
+
+<p>Après avoir fait la ronde de la tranchée, des postes et des
+sapes, j'allai me reposer auprès du colonel, qui avait bien
+voulu m'admettre dans sa <i>gourbie</i>. Par son ordre, un clairon
+était chargé de sonner les heures par autant de vibrations détachées
+qu'il en fallait pour en marquer le nombre; et comme
+il lui était prescrit de monter sur une petite élévation de
+terrain, les Arabes l'avaient aperçu, et un coup de fusil ou
+de tromblon lui répondait régulièrement. A cela ne se bornaient
+pas leurs taquineries. Ils rôdaient autour de la tranchée,
+en poussant des cris lugubres, et en appelant par son nom le
+colonel Carbuccia qu'ils connaissaient particulièrement, comme
+ses anciens administrés. Parfois ils engageaient la conversation
+avec nous, au moyen de l'interprète du colonel, et il y
+avait peu de temps que celui-ci avait failli être victime d'une
+de leurs ruses. Un Arabe, dont la voix tout à fait reconnaissable
+se faisait entendre chaque nuit, demanda à lui parler. Le
+colonel s'approcha du mur de la tranchée et ordonna à l'interprète
+de dire qu'il était présent et qu'il écoutait. Un long intervalle
+s'écoula sans réponse, et le colonel, fatigué d'attendre,
+s'éloignait, lorsque, de la cime des palmiers, plusieurs coups
+de feu furent dirigés sur la place qu'il venait de quitter. Les
+factionnaires préposés à la surveillance de nos créneaux ripostèrent,
+mais la surprise et l'obscurité nuisirent à la justesse
+de leurs coups, bien qu'il eût fallu un certain temps aux
+Arabes pour se glisser à terre le long des palmiers.</p>
+
+<p>Les nuits sont magnifiques au mois d'octobre, sous cette
+latitude, et malgré l'odeur exécrable des cadavres, je m'étais
+endormi, quand mon sommeil fut brusquement interrompu par
+une forte fusillade qui éclatait à notre gauche. Nous courûmes
+à la sape de ce côté; elle était attaquée, et l'ennemi, qu'on
+ne pouvait apercevoir, paraissait si rapproché, que dans
+l'idée qu'il voulût tenter d'escalader la tranchée, nous nous
+apprêtâmes à le recevoir sur les baïonnettes. Par ordre du général,
+les armes de nos hommes avaient été chargées avec
+deux balles, dont l'une coupée en quatre; quelques coups de
+fusil et la décharge à mitraille d'un obusier suffirent pour
+éloigner momentanément ces chicaneurs d'Arabes.</p>
+
+<p>Du reste, il n'est pas de tour qu'ils ne fissent pour attirer
+les nôtres dans leurs embûches. Quelques nuits auparavant,
+ils avaient imaginé de lâcher des bourriquets, et de les pousser
+vers les jardins occupés par nos troupes, dans l'espoir
+que les soldats sortiraient pour les prendre, et tomberaient
+dans l'embuscade qu'on leur avaient dressée. Nos gens se
+contentèrent de tuer les bourriquets par les créneaux, et les
+Arabes en furent pour leurs frais.</p>
+
+<p>Un autre stratagème dont les cavaliers du Scheik-el-Arab,
+qui était au camp, nous menacèrent, mais qui ne fut pas
+employé, leur réussit, à ce qu'ils prétendent, dans leurs
+guerres intestines, et il est trop curieux pour ne pas être
+rapporté. Il consiste à enduire de goudron, auquel on met le
+feu, des dromadaires qu'on chasse alors sur la tribu hostile;
+une espèce de rage s'empare de ces animaux, ils ruent, ils
+mordent, ils portent le désordre dans les rangs de l'ennemi,
+mais surtout, je pense, dans ses troupeaux. Quant aux
+Zaatcha, j'ignore s'ils étaient assez lettrés pour avoir pensé
+que nous aurions, au moins, aussi bon marché de leurs dromadaires
+enflammés que les Romains des éléphants de Pyrrhus
+à Bénévent; le fait est que malgré les pronostics des cavaliers
+de Ben-Gannah, ils ne tentèrent pas l'aventure.</p>
+
+<p>Peut-être ces détails paraîtront puérils, mais ils aideront à
+prouver que les assiégés ne négligeaient rien, et que leur défense,
+suivant l'expression de M. le général Charon, était
+intelligente et énergique.</p>
+
+<p>L'alerte passée, nous retournâmes, le colonel et moi, à sa
+<i>gourbie</i>, mais à peine avions-nous fermé l'oeil, que de nouvelles
+fusillades réclamaient notre présence aux sapes menacées.
+Ce manège continua toute la nuit, et notamment mon
+excellent adjudant sous-officier, Trentinian, n'eut pas une
+minute de repos.</p>
+
+<p>Le 25 octobre au matin, le général vint à la tranchée, et
+ordonna à mon colonel de m'envoyer avec 400 hommes, dont
+200 de mon régiment, et 200 du 3e bataillon d'infanterie légère
+d'Afrique, couper des palmiers près du village de Lichana,
+que les contingents ennemis occupaient en force. Cette mesure
+d'abattre les palmiers était nécessaire et bien entendue,
+quoi qu'en aient dit certains critiques en gants jaunes, qui
+s'arrogent le droit de juger, au coin de leur feu, à Paris, les
+opérations d'une guerre réputée très difficile par les hommes
+les plus compétents. Il s'agissait non-seulement de faire des
+éclaircies pour faciliter l'investissement, mais aussi de ruiner
+l'ennemi et de fomenter ainsi, à notre profit, des récriminations
+et des discordes entre les diverses fractions de la
+population de l'oasis. En effet, les gens de Lichana, par
+exemple, ne manquèrent pas d'imputer à la résistance de
+Zaatcha la dévastation des plantations, leur principale ressource,
+et j'ai appris depuis que, comme on l'avait prévu,
+ils en furent touchés au vif, et que, malgré leur fanatisme,
+leur solidarité s'en trouva ébranlée.</p>
+
+<p>On n'avait pu faire de lever du terrain. Le général nous
+indiqua, comme point de direction, un bouquet de palmiers à
+l'horizon, et je m'y portai, au pas de course, avec une compagnie
+d'infanterie légère d'Afrique. Suivaient les hommes de
+la Légion, et les travailleurs des deux corps avec des haches.
+J'étais prévenu que, sur la lisière de la forêt, M. le colonel de
+Barral appuierait le mouvement.</p>
+
+<p>Après avoir escaladé plusieurs clôtures de jardins en terre
+sèche, longé et traversé dans l'eau un fossé large et peu profond,
+nous établîmes notre ligne de tirailleurs, le centre à
+environ trois cents mètres de la plaine, contre un mur crénelé
+par les Arabes, et dans un petit jardin encaissé et très propre
+à la défensive. Entre le mur et le jardin, et au niveau du premier,
+il y avait un terrain nu d'environ vingt mètres de large,
+où notre ligne formait un angle saillant. Je plaçai en réserve,
+à portée de couvrir ce point, un petit détachement de mes
+grenadiers, aux ordres de leur capitaine, M. Nyko, réfugié
+polonais, parent de l'infortuné comte Dunin, tué à Boulogne
+à côté de mon cousin. Cet officier avait déjà été dangereusement
+blessé devant Zaatcha, lors de l'expédition du mois de
+juillet dernier.</p>
+
+<p>Le colonel, sans escorte et sans armes, avec cette intrépidité
+vraiment corse qui le caractérise, vint voir nos dispositions,
+et je crus comprendre qu'il les approuvait, à la
+manière flatteuse dont il répondit à l'assurance que je lui
+donnai, que le diable lui-même ne nous délogerait pas de
+là. Je prie le lecteur de remarquer que ce n'était pas une
+rodomontade, et que je tins la position jusqu'à ce que le général
+m'eut envoyé l'ordre d'effectuer ma retraite.</p>
+
+<p>Derrière nous, nos travailleurs s'occupaient déjà, avec
+une grande activité, de l'abattage des palmiers. Je ne sais
+plus dans quel journal j'ai lu cette assertion mirobolante, que
+<i>la hache rebondit sur l'écorce élastique du palmier</i>. Au contraire,
+rien n'est plus facile que de le couper, et nos hommes
+y allaient grand train. Vraiment, c'était pitié de voir ces
+précieux végétaux, la plupart centenaires, s'abattre avec
+fracas, et couvrir le sol de leurs dattes. Toutes ne furent
+pas perdues, comme on pense bien, et nos soldats s'en régalèrent
+à tire-larigot.</p>
+
+<p>Les Arabes, d'abord en petit nombre, exaspérés de cette
+exécution, et craignant peut-être une attaque sur Lichana,
+dont nous étions tout près, engagèrent le combat sur notre
+droite. A l'extrémité du mur crénelé, derrière un amas de
+décombres, un groupe de chasseurs du bataillon d'Afrique
+soutenait vaillamment l'attaque. Un caporal, étendu sur le
+ventre, se distinguait par la précision avec laquelle il dirigeait
+ses coups. Il avait placé une grosse pierre devant lui
+peur se garantir; une balle arrive, touche la pierre et la lui
+lance à la tête; le caporal se frotte le front, prend la pierre,
+la replace où elle était d'abord, et continue son feu; une autre
+balle arrive, le frappe à la tête et le tue raide.</p>
+
+<p>Au-delà du mur était une espèce de ravin, par où l'ennemi
+aurait pu arriver inaperçu. J'ordonnai aux hommes qui
+gardaient les créneaux de redoubler d'attention; mais nos
+adversaires, guidés par la connaissance des lieux, furent plus
+rusés que nous. Au lieu de nous aborder de front, un certain
+sombre d'entre eux gagnèrent sur notre gauche, et se baissant
+au-dessous des créneaux, à la file l'un de l'autre, ils arrivèrent,
+pour ainsi dire en rampant, à garnir le mur du côté
+opposé au nôtre. Nous n'étions séparés d'eux que par cet
+obstacle, haut de deux mètres à peu près. Le reste, c'est-à-dire
+la masse, était resté dans le ravin, et à un signal donné,
+ils se levèrent tous, avec des cris sauvages, tandis que d'autres
+encore, dispersés en tirailleurs en face du jardin encaissé
+et du terrain nu dont j'ai parlé, nous fusillaient à l'angle ou
+crochet formé par notre ligne.<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> Je n'ai pas la prétention de faire de la tactique à propos d'une
+si petite affaire; mais si quelqu'un objectait que ce crochet était un
+oubli des principes, je lui répondrais qu'il s'agissait de protéger des
+travailleurs placés dans une circonférence irrégulière, et qu'une ligne
+droite était impossible. Dans un combat de cette nature, il était indiqué,
+d'ailleurs, de profiter des abris qu'offrait le terrain.</blockquote>
+
+
+<p>En un instant, plusieurs des nôtres furent couchés par
+terre, ou contusionnés par des nuées de pierres qu'on nous
+lançait par dessus le mur. Cette manière de préluder à un engagement
+plus sérieux est familière aux Arabes. Bientôt une
+haie serrée de leurs fusils parut à la crête du mur, et nos
+soldats, sans attendre qu'ils parussent eux-mêmes, et quoi que
+pussent faire les officiers, le couronnèrent de leur feu.</p>
+
+<p>A l'angle de la ligne, un soldat venait de tomber mortellement
+atteint. Deux de ses camarades le traînaient en arrière,
+poursuivis par les Arabes qui voulaient s'en emparer pour lui
+couper la tête. J'allai à leur rencontre et les tins en échec avec
+mon fusil de chasse. Nyko et ses grenadiers étaient à cent pas
+de là; je leur fis signe d'accourir, et il était temps, car l'engagement
+devenait de plus en plus vif. En un instant, le capitaine
+Touchet, après avoir tué de sa main un ennemi, tomba
+frappé d'un coup de feu en pleine poitrine; le capitaine Butet
+reçut une balle à travers la cuisse; Nyko fut blessé à la tête;
+moi-même je fus atteint d'un gros caillou, qui ayant rebondi
+sur ma <i>carghera</i> corse (ceinture à cartouches), ne me fit pas
+grand mal. Je restai seul d'officier.</p>
+
+<p>L'oeil au guet, le doigt sur la détente, j'attendais que quelque
+Arabe se montrât au-dessus du mur. Il en vint un qui,
+coiffé d'un turban, brandissait un pistolet de la main droite,
+s'appuyait sur la gauche, et se découvrait audacieusement
+jusqu'à la ceinture. En apercevant un officier qui le tenait en
+joue presque à bout portant, il dut penser que son heure était
+arrivée; il voulut se rejeter en arrière, mais il n'en eut pas
+le temps; je lui lâchai dans le cou, au-dessous du menton,
+mon coup droit chargé d'une balle et cinq chevrotines; son
+coup du pistolet porta à faux sur ma gauche, sa tête frappa le
+mur qui fut baigné de son sang, et derrière lequel il disparut
+en tombant.</p>
+
+<p>Presque en même temps, à quelques pas de là, un autre, à
+barbe grise, armé d'un long fusil garni d'argent, faisait basculer
+son arme sur le haut du mur, pour nous mieux viser.
+Se voyant visé à son tour, il se retira; mais aussitôt, élevant
+les bras et son fusil, il allait tirer dans notre direction, quand
+je lui lâchai mon second coup, chargé à deux balles qui, écrêtant
+le mur, l'atteignirent à la tête dont on ne voyait que le
+sommet. Comme son camarade, il tomba de l'autre côté,
+ainsi que son fusil qui paraissait fort beau, et que nous ne
+pûmes prendre. Les tirailleurs applaudirent, et ils m'assurèrent
+que c'étaient des chefs.</p>
+
+<p>Tout cela se passa, pour ainsi dire, en un clin d'oeil, et
+beaucoup plus vite qu'on ne peut l'écrire. Cependant, le feu, au
+lieu de discontinuer, prenait une nouvelle intensité. En voyant
+tomber leurs officiers et leurs camarades, beaucoup de soldats
+s'empressèrent autour d'eux, et les transportèrent sur les derrières;
+d'autres, comme cela arrive souvent en pareil cas,<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>
+les accompagnèrent, sans doute pour les escorter; les travailleurs
+avaient suspendu la coupe des palmiers, mais n'étaient pas
+venus en ligne; en un mot, je restai avec le quart environ de
+mon monde, c'est-à-dire une vingtaine de grenadiers de la
+Légion et quatre-vingts hommes, à peu près, du bataillon
+d'Afrique. Le brave sergent-major Marinot, de ce dernier
+corps, me seconda avec cette sévérité et cette énergie qui
+n'admettent point d'hésitation.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a> L'ordonnance du 3 mai 1832 prescrit, avec raison, de ne pas s'occuper
+des morts, ni même des blessés, pendant l'action; mais, en
+Afrique, il a fallu adopter le système contraire, à cause de la cruauté
+des Arabes et de l'inconvénient qu'il y aurait à leur laisser mutiler
+les corps dont ils font de sanglants trophées qui surexcitent le fanatisme
+des populations.</blockquote>
+
+<p>Mes grenadiers, ou plutôt cette poignée de mes grenadiers,
+restaient sous le commandement immédiat du sergent anglais
+Smitters, dont la valeur héroïque était digne d'une action
+plus importante.</p>
+
+<p>Quoique, au même moment, les assiégés de Zaatcha eussent
+fait une sortie et attaqué vigoureusement la sape de droite à
+la tranchée, le colonel dont la sollicitude paternelle et touchante
+ne nous oubliait pas, le colonel, toujours partout,
+infatigable et dédaigneux du danger, arrivait encore auprès
+de nous. Sa présence ranima le combat. Debout sur un petit
+monticule où pleuvaient les balles, exactement à la même
+place où Smitters fut tué un instant après, il criait: Tenez
+bon, grenadiers! et ne voulut point se défiler. Un groupe
+d'Arabes, à demi couverts par le mur, tiraient sur nous à
+soixante pas, et semblaient avoir reconnu des officiers, si bien
+que je crus utile de leur envoyer moi-même un nouveau coup
+de fusil. Tous ceux qui ont assisté à cette affaire conviendront
+que je n'exagère rien en disant que nous étions attaqués par
+plus de mille adversaires, et sans la bonté de notre position
+défensive, je ne sais vraiment ce que nous serions devenus,
+surtout sans les renforts qui nous arrivèrent.</p>
+
+<p>Je conviens que j'en demandai au colonel. Non-seulement il
+m'approuva, mais rappelé à la tranchée par le bruit du combat
+qui continuait à s'y livrer, il se chargea de les faire demander
+lui-même au général. En attendant, nous avions à
+faire un nouvel effort, et, je dois le dire, aucun des braves
+qui m'entouraient ne faillit à cette tâche. Un lieutenant du
+bataillon d'Afrique, dont je regrette vivement de ne pas
+avoir retenu le nom, était venu remplacer un des capitaines
+blessés; Marinot, et leurs soldats, défendaient le jardin encaissé;
+Smitters et nos grenadiers, le mur et le terrain nu à
+côté.</p>
+
+<p>La conduite de Smitters est de celles qui honoreront le genre
+humain tant qu'un coeur de soldat battra sous le harnais! Je
+déplore de n'avoir que ce faible écrit pour en conserver la
+mémoire. En évidence sur la petite butte que venait de quitter
+le colonel, il animait ses hommes, et ajustait ses coups avec
+un imperturbable sang-froid. Derrière un large créneau, un
+Arabe se montrait à demi et se cachait tour à tour. Le sergent
+le tenait enjoué, et épiait, pour tirer, le moment favorable,
+mais l'ennemi le prévint; foudroyé, Smitters bondit en l'air,
+tomba à la renverse, et son sang généreux rejaillit sur les grenadiers.
+Avant de lui percer le coeur, la balle avait fait un long
+éclat à la monture de son fusil. Effet fréquent de la mort par
+les armes à feu, on aurait dit qu'il dormait d'un bon sommeil,
+tant sa figure paraissait sereine et presque rayonnante.</p>
+
+<p>Cet intrépide sous-officier était un homme de trente à trente-cinq
+ans, d'une taille moyenne, bien pris, brun, sans barbe
+ni moustaches, comme les soldats de son pays. Pauvre Anglais!
+dont le sort était de venir mourir dans une oasis du Sahara,
+à côté d'un neveu du plus grand ennemi de sa grande nation!</p>
+
+<p>Sa fin produisit une pénible impression, et l'ennemi ne
+semblait pas se ralentir. Mais, sur la lisière de la forêt, M. le
+colonel de Barral opérait une puissante diversion. Ses obus,
+longeant notre ligne et sifflant à travers les palmiers, tombaient
+et éclataient parmi les Arabes. Dans la plaine, un de ses échelons,
+formé du bataillon de zouaves du commandant de Laurencez,
+était arrivé à trois cents mètres de nous. Les ennemis
+nous pressant toujours, je me décidai à aller lui demander
+quelques hommes, pour appuyer mes grenadiers, qui continuaient
+bravement la défense de la butte où leur sergent venait
+d'être tué. Avec une courtoisie dont je lui suis redevable,
+M. de Laurencez<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a> s'empressa de me donner quinze hommes
+avec un lieutenant, M. Sentupery. Ce jeune officier s'écria:
+En avant, c'est le poste d'honneur! et nous courûmes renforcer
+ma ligne, où l'arrivée des zouaves produisit visiblement
+le meilleur effet. Sur mon indication, ces braves rejoignirent
+les grenadiers à l'éminence où était tombé Smitters, et un
+d'eux, nommé Goise, qui avait été prisonnier des Arabes et
+parlait leur langue, se mit à les défier et à les plaisanter de la
+façon la plus originale. C'est encore une preuve de l'ascendant
+des corps d'élite, que, dès ce moment, l'attaque se ralentit;
+l'uniforme des zouaves est redouté de leurs adversaires à l'égal
+des vestes bleu de ciel des chasseurs, et nos troupes elles-mêmes
+savent, par expérience, ce que vaut le concours de ces
+triaires de l'armée d'Afrique.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a> M. de Laurencez, blessé à l'assaut de Zaatcha, est aujourd'hui
+lieutenant-colonel.</blockquote>
+
+<p>La voix du colonel se fit entendre de loin, annonçant des
+renforts. En effet, sur notre droite, le commandant Bourbaki
+avec les tirailleurs indigènes, et le lieutenant-colonel Pariset,
+de l'artillerie, en personne, avec deux obusiers, refoulaient
+l'ennemi, qui ne tarda pas à rentrer à Lichana. Arrivé près
+de nous, le colonel me communiqua l'ordre du général de
+battre en retraite. Je me permis d'observer que les Arabes
+rétrogradaient, et que le moment était propice pour continuer
+l'abattage des dattiers; mais il me répondit que l'ordre était
+formel, et qu'il n'y avait qu'à obéir. Sur ce, nous quittâmes
+une position que nous avions gardée quatre heures, on sait à
+quel prix; nous gagnâmes la plaine sans aucune opposition,
+et de là la tranchée. Nous avions eu six morts et vingt-deux
+blessés, dont trois officiers;<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a> les Arabes durent avoir un
+nombre infiniment plus considérable des leurs hors de
+Combat.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a> Voyez les états nominatifs aux Pièces justificatives.</blockquote>
+
+<p>Je trouvai le général près de la Zaouïa. Il parut regretter
+de nous avoir engagés si loin, à cause des pertes que nous
+avions essuyées; cependant, il me dit avec une grande cordialité:
+Je vous remercie de tout ce que vous avez fait. J'ai
+été peiné de ne pas reconnaître ces remerciements dans son
+rapport d'ensemble publié au <i>Moniteur universel</i> du 4 janvier
+1850, où il ne m'a même pas accordé une mention honorable,
+et je dus être d'autant plus sensible à cet oubli qu'on
+venait de me remercier de la manière que l'on sait.<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a> En revanche,
+je conserve précieusement les lettres d'éloge et de sympathie
+que M. le général Charon, gouverneur général de l'Algérie,
+le colonel Carbuccia, et une foule d'autres officiers
+moins élevés en grade, mais très bons juges aussi, ont bien
+voulu m'écrire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a> Voyez aux Pièces justificatives ma lettre à la <i>Patrie</i>, du 5 janvier
+1850.</blockquote>
+
+<p>A l'égard du combat que je viens de raconter, le rapport
+de M. le général Herbillon s'exprime ainsi:</p>
+
+<p>«Le 25 octobre, les habitants firent une sortie si vive sur
+les hommes employés à la coupe des palmiers que nous laissâmes
+une caisse de tambour et des outils entre leurs mains.
+Je fus obligé d'appeler les troupes du camp pour assurer la
+retraite.»</p>
+
+<p>Comme on l'a vu, nous avions été attaqués par les gens de
+Lichana, qui n'étaient nullement assiégés; il n'y avait donc
+pas eu de sortie proprement dite. La retraite fut ordonnée par
+le général, et le général, ce me semble, aurait pu le dire,
+d'autant mieux qu'il pouvait avoir d'excellentes raisons de la
+prescrire, entr'autres le peu d'importance du résultat que
+nous aurions obtenu en prolongeant le combat. Ce résultat
+n'aurait pas été en rapport avec le nombre des troupes employées,
+que les soutiens, à la fin de l'engagement, avaient
+porté à un chiffre très considérable. Je ne sache pas qu'il y
+ait en de caisse ni d'outils tombés aux mains des Arabes;
+mais il n'est pas impossible qu'il en soit resté sur le terrain,
+ce qui n'est certes pas la même chose. Quant à la caisse, les
+états nominatifs des morts et des blessés, qu'on peut voir aux
+Pièces justificatives, constatent qu'aucun tambour ne fut atteint,
+et, si je me souviens bien, on disait au camp qu'elle
+avait été abandonnée par un tambour du bataillon d'Afrique,
+qui grappillait des dattes. Maintenant, les travailleurs ont-ils
+abandonné des haches? s'ils l'ont fait, ils sont inexcusables,
+car nos tirailleurs les ont constamment couverts, et les Arabes,
+contenus par nous, n'ont pu arriver jusqu'à eux. Qu'on me
+passe ces particularités; elles paraîtront insignifiantes, mais
+on comprendra ma surprise (si quelque chose pouvait étonner
+dans ce bas monde) de voir que pas le moindre éloge ne m'a
+été décerné, et que l'occasion d'une espèce de blâme semble
+avoir été cherchée dans des détails peu dignes de figurer dans
+un rapport général.</p>
+
+<p>Pendant que nous combattions du côté de Lichana, la sape
+de droite, comme je l'ai dit, était audacieusement assaillie à
+la tranchée. Les Arabes, sortis de Zaatcha, suivis par des
+femmes qui les excitaient, et bravaient héroïquement la mort,
+avaient mis tant d'acharnement dans leur attaque, qu'on en
+tua plusieurs à deux pas de nos créneaux, qu'ils cherchaient à
+prendre. Un, surtout, vint tomber si près, que les voltigeurs du
+38ème se saisirent de son sabre au moyen d'un tire-bourre de
+canon, et me l'envoyèrent par le plus ancien soldat de la compagnie.
+Je le conserve précieusement en souvenir de ces braves
+et du courageux Arabe mort pour son pays.</p>
+
+<p>On sait que la garde et les travailleurs de tranchée sont relevés
+toutes les vingt-quatre heures. Sur la demande de mon
+colonel, notre tour fut prolongé jusqu'au soir, ce qui me
+donna l'occasion de compléter la journée; car le général étant
+venu à la <i>gourbie</i>, où nous déjeunions, il m'ordonna d'abattre
+encore des palmiers, cette fois à proximité de la tranchée.
+Après avoir garni de tirailleurs les murs de deux grands jardins,
+je les fis complètement raser, sans forte opposition de
+la part des Arabes, soit qu'ils en eussent assez du combat du
+matin, soit que le voisinage de nos travaux les tint en respect.
+Ils se contentèrent de nous envoyer de loin quelques
+balles qui ne nous firent pas grand mal; un soldat cependant
+en fut atteint, et un autre fut blessé par la chute d'un palmier.</p>
+
+<p>Le soir, vers cinq heures, nous retournâmes au camp. Nos
+tentes et nos lits de cantines nous parurent des palais et
+des édredons après la tranchée. Les vivres étaient abondants
+à la colonne; le pain seulement, qu'on faisait venir de
+Biscara, commençait à manquer, mais du biscuit trempé le
+remplace, au besoin. L'eau était désagréable, malsaine, et
+tellement chargée de sels, qu'en ayant passé un litre environ
+à travers un mouchoir de toile, j'en obtins un résidu qui,
+séché et approché du feu, crépitait comme du nitre. Le sable,
+d'une finesse imperceptible, s'infiltrait partout; quelque précaution
+que l'on prit, tout ce qu'on préparait pour manger en
+était tellement saupoudré, qu'à chaque morceau on le sentait
+craquer sous la dent. Je fis l'expérience de placer du papier
+sur la tablette de ma tente, et bien que j'en eusse bouclé les
+contre-sanglons pour la fermer complètement, deux heures
+après le papier était tout couvert de sable. Ces petits inconvénients
+n'étaient qu'un sujet d'observations; mais la mauvaise
+qualité de l'eau incommodait tout le monde, et engendrait
+même des maladies.</p>
+
+<p>Le lendemain, nos pertes furent douloureusement augmentées
+par la mort du capitaine Graillet, commandant du génie.
+Par le plus malheureux des hasards, tandis qu'il dirigeait les
+travaux à la sape de droite, il fut tué d'une balle qui passa
+dans l'interstice de deux troncs de palmiers placés en épaulement.
+C'était un officier jeune, très distingué, et à jamais
+regrettable; la veille, j'avais bu avec lui un verre d'eau-de-vie,
+et dans la conversation que nous eûmes ensemble sur les
+opérations du siége, je remarquai qu'il était pour les partis
+les plus vigoureux.</p>
+
+<p>Le 27 se passa sans événement remarquable. Les travaux
+continuèrent sur le même pied à la tranchée. Les Arabes tiraillèrent
+plus ou moins toute la journée, et se montrèrent
+parfois à la lisière de l'oasis, d'où leurs balles arrivaient jusqu'à
+notre front de bandière. Les carabines à tige de quelques
+hommes du 5e bataillon de chasseurs à pied, placés derrière
+des ondulations de terrain, les leur rendaient avec
+usure.</p>
+
+<p>Un fait remarquable et qui, en ma qualité de nouvel arrivé,
+m'avait surpris, c'est que notre camp était littéralement encombré
+d'Arabes; j'en avais deux, conducteurs du bagage,
+qui bivouaquaient à la porte de ma tente, si bien que la toile
+seule m'en séparait. Le scheick El-Arab, je l'ai déjà dit,
+campait avec nous; ses cavaliers, assez nombreux, l'avaient
+suivi, et ne cessaient de rendre des services, quoique leurs
+sympathies pussent bien être ailleurs. Plusieurs fois, ils étaient
+allés parlementer avec les tirailleurs ennemis; mais les renseignements
+qu'ils rapportaient à l'état-major-général devaient
+lui paraître suspects; le fait est qu'à aucun prix on ne pouvait
+se procurer des émissaires sûrs, et telle était, au point de
+vue arabe, la nationalité et surtout la sainteté de la cause de
+Zaatcha, que le peu d'intelligences qu'on avait pu établir chez
+l'ennemi ne pouvaient, tout au plus, être considérées que
+comme servant aux deux partis.</p>
+
+<p>Nous étions sans nouvelles d'Alger. Le courrier qui portait
+les dépêches du gouverneur, et qui devait avoir mes lettres de
+Paris, venait d'être enlevé par les Arabes. Nous approchions
+à grands pas de l'époque qu'avant de quitter Paris j'avais fixée
+pour mon retour à l'Assemblée législative, et il n'y avait pas
+de probabilité que nous touchassions au dénouement de l'expédition.
+Le général, fermement résolu à ne lever le camp
+qu'après avoir eu raison de Zaatcha, semblait décidé à ne
+plus livrer d'assaut, et à attendre des renforts, pour compléter
+l'investissement de la place et la réduire par le feu de l'artillerie.
+Chacun comprendra que ce plan, sans doute le meilleur,
+pouvait nous mener fort loin, et bien qu'il ait été modifié,
+Zaatcha ayant été pris d'assaut, cet événement final n'a pu
+avoir lieu que le 26 novembre, sans compter que les opérations
+successives et secondaires ont prolongé la campagne
+jusqu'au mois de janvier.</p>
+
+<p>On a vu à quelles conditions j'avais consenti à y prendre
+part, conditions tellement nettes et incontestées jusqu'alors,
+que l'idée ne me vint seulement pas qu'on pourrait me
+disputer le droit de revenir siéger au palais législatif quand je
+le jugerais convenable. Plusieurs sujets de juste mécontentement
+et de profond dégoût me maintenaient dans ma résolution.
+D'une part, on avait failli à la promesse dont l'accomplissement
+eût compensé, pour moi, l'inconvénient de servir
+au titre étranger. Je veux parler du commandement de compagnies
+d'élite, qu'on m'avait assuré à Paris, et au sujet duquel
+aucun ordre n'avait été transmis ni à Alger, ni à la colonne.
+D'autre part, des bruits offensants, universellement
+répandus au camp, et dont on pourrait trouver la source dans
+les lettres de personnes occupant de hautes positions, me désignaient
+comme <i>envoyé en punition en Afrique</i> (je dis le mot
+comme on me l'a répété, quelque impertinent et stupide qu'il
+soit). Sans doute, c'était le dernier degré de l'absurdité que
+de supposer qu'un homme honoré d'un mandat souverain et
+inviolable pût être envoyé en punition par qui que ce soit;
+mais, si on réfléchit bien, on comprendra la créance que jusqu'à
+un certain point pouvaient obtenir des inventions par
+lesquelles on me représentait comme l'objet d'une sorte de
+disgrâce domestique, fondée sur mes opinions peu gouvernementales.
+Ce qui me paraissait ajouter du poids à ces manoeuvres,
+c'était la nouvelle que, sans doute, on ne se serait pas
+amusé à répandre gratuitement, qu'après la campagne on me
+destinait au commandement du cercle de Biscara, comme si
+dans l'état actuel des choses ces fonctions permanentes avaient
+pu me convenir, et comme s'il avait dépendu de quelqu'un,
+sous quelque prétexte que ce fût, de me reléguer, sans me consulter,
+au fond du Désert, en échange du poste législatif que la
+sympathie et la confiance de deux départements m'ont assigné.</p>
+
+<p>Indigné d'être ainsi traité par ceux-là mêmes à qui j'étais
+le plus disposé à me dévouer, rebuté par d'aussi nauséabondes
+menées, la cordialité de mes chefs militaires, et en général de
+tous les officiers du camp, ne modifia point mon projet primitif.
+Décidé à partir, j'en avais parlé à mon colonel et au général,
+lorsque celui-ci voulut bien me charger, pour M. le
+général Charon, d'une mission indiquée dans une dépêche
+qu'il me fit l'honneur de me communiquer, et qu'il me confia,
+le 29 au soir, avec l'ordre qu'on peut voir aux Pièces justificatives.
+Le but principal de cette mission était de hâter l'arrivée
+des renforts qu'il attendait, et qui, demandés par la
+voie de terre au moment où les communications n'étaient
+rien moins que sûres, auraient pu tarder encore longtemps à
+le rejoindre, sans la diligente prévoyance de M. le gouverneur
+général.</p>
+
+<p>M. le général Herbillon, aux éminentes qualités duquel je
+serai toujours heureux de rendre hommage, malgré l'oubli
+où il m'a laissé dans son rapport d'ensemble, a été, pour moi,
+spontanément bienveillant; je ne doute pas qu'il me rendra la
+justice de rappeler, au besoin, la résolution que je lui manifestai
+de ne pas partir, malgré les graves et nombreux motifs
+que je lui exposai, dans le cas où, contrairement à ce qu'il
+avait décidé pour lors, un assaut eût été à prévoir dans un
+délai rapproché. C'est ici l'endroit de répondre à certaines
+gens qui auraient dû s'informer au moins des faits, des distances,
+des dates, avant d'insinuer cette outrageante assertion
+que j'aurais quitté la colonne la veille d'un assaut. D'assaut
+il n'était pas question alors; il a été livré un mois après, et il
+est à présumer que je ne m'y fusse pas trouvé, quand même
+j'aurais été encore en Afrique, mon régiment ayant été dirigé
+sur Biscara quinze jours avant la prise de Zaatcha.</p>
+
+<p>Un autre propos infâme, dont personne n'a osé prendre
+vis-à-vis de moi la responsabilité, mais que j'ai appris avoir
+été tenu tout bas, un de ces propos qui ne seraient que ridicules,
+s'ils n'étaient odieux, c'est celui qui attribuait mon
+départ <i>à ma crainte du choléra</i>. En vérité, on rougit de
+s'arrêter à des accusations anonymes aussi saugrenues, et
+c'est se ravaler que d'y répondre, mais il n'est peut-être pas
+superflu que mes charitables Basiles sachent:</p>
+
+<p>D'abord, que, devant Zaatcha, quand j'en suis parti, il n'y
+avait point de choléra, et on était si loin de le craindre, que
+l'on considérait le camp comme un refuge pour les troupes, à
+cet égard. Le choléra y fut apporté par la colonne de M. le colonel
+Canrobert; à mon départ, non-seulement on ne savait pas qu'elle
+en fut attaquée, mais on ignorait même sa prochaine arrivée.
+A Marseille, à Toulon où le choléra faisait des ravages réels
+et où je m'arrêtai deux jours; à Alger, à Philippeville, à El-Arrouch,
+je ne sache pas que cette maladie, qui d'ailleurs
+est rarement contagieuse, ait modifié un instant mes plans
+de voyage. Et si les actions d'un proscrit n'étaient pas naturellement
+peu connues, on saurait qu'aux États-Unis, à
+Malte et ailleurs, on se souvient de mes visites aux cholériques;
+et à Paris même, si la haine aveugle ne repoussait pas toute
+information, on trouverait d'honorables citoyens qui ont vu
+mourir dans mes bras, il n'y a pas encore bien longtemps, un
+de mes amis, M. Piebault d'Ajaccio, enlevé en quelques heures
+par le choléra.</p>
+
+<p>Mais assez de ces dégoûtantes et viles calomnies, qu'un soldat
+et un homme de coeur préférerait avoir à relever autrement
+qu'avec la plume.</p>
+
+<p>Le paquebot d'Alger devant appareiller de Philippeville le
+6 novembre, mon départ de Zaatcha fut fixé au 30 octobre.
+Le 28 et le 29, mon régiment fut encore de service à la tranchée;
+mais comme nous nous y rendîmes sans musique, suivant
+les prescriptions réglementaires,<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a> nous y arrivâmes sans
+avoir personne hors de combat. Le commandant de Laurencez
+et son bataillon étaient de garde avec nous. Ce sont d'excellents
+compagnons, aussi braves que gais. Goise, le zouave
+qui s'était fait remarquer le 25, demanda au colonel la permission
+de <i>vexer l'Arabe</i>, et montant sur le terre-plein de la
+batterie Petit, il se mit à parodier les chants du pays de la
+façon la plus amusante.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a> Article 202 de l'ordonnance du 3 mai 1832.</blockquote>
+
+<p>Les mêmes circonstances que j'ai déjà décrites se renouvelèrent
+ce jour-là et le lendemain. Les cheminements avançaient,
+quoique lentement; l'artillerie s'occupait de mettre
+deux nouvelles pièces en batterie à l'extrême droite; son feu
+fit s'écrouler avec fracas, dans un nuage de poussière, une
+des tours de Zaatcha; les coups de fusil et de tromblon des
+défenseurs continuaient, et nos soldats, mieux défilés à mesure
+que les travaux avançaient, les leur revalaient.</p>
+
+<p>La nuit, nous eûmes une alerte plus vive que la dernière
+fois. L'officier de garde à la sape de gauche vint nous avertir
+que le léger blindage qui la recouvrait paraissait céder sous
+les pierres que les Arabes, abrités par un renfoncement du
+sol, à quelques pas de nous, ne cessaient de lancer. La fusillade
+éclata; nous accourûmes, le colonel, M. de Laurencez
+et moi, mais, même de la tête de la sape, il nous fut impossible
+d'apercevoir un seul des ennemis, que nous entendions
+cependant parler entre eux à voix basse. L'endroit où nous étions
+était, comme toute la tranchée, dominé par des palmiers, mais
+les Arabes ne s'avisèrent point de renouveler la ruse, dont mon
+colonel avait failli être victime. Du reste, nous étions sur nos
+gardes; nos factionnaires, collés contre l'épaulement, le genou
+en terre, la baïonnette au canon, le doigt sur la détente,
+auraient bien reçu les audacieux qui se fussent offerts à eux.
+Un coup d'obusier à balles fut tiré, mais je crois qu'il passa
+au-dessus de la tête des Arabes. Aucun ne se montra, et pour
+ne pas rester inactifs, nous leur renvoyâmes quelques-unes
+de leurs pierres. Nous sentîmes alors combien des grenades
+nous eussent été utiles, mais il n'en existait pas une seule à
+la tranchée, ni au camp. Tout ce que nous pûmes faire, ce
+fut de placer quelques zouaves à la batterie Petit, d'où l'on
+pouvait, en tirant obliquement, flanquer jusqu'à un certain
+point la tête de la sape, non sans risquer de blesser nos sapeurs.
+Pour obvier à cet inconvénient, et pour toucher
+l'ennemi dans l'obscurité, on choisit les hommes les plus
+adroits. De retour à la <i>gourbie</i> du colonel, il ne se passa pas
+longtemps sans que j'entendisse les cris d'un Arabe, qui,
+atteint par nos balles, se plaignait d'une voix lamentable. Je
+demandai la signification de ses paroles à l'interprète du colonel,
+qui me les traduisit ainsi: «<i>Roumis</i> (chrétiens), disait le
+malheureux blessé, que vous avais-je fait pour me traiter ainsi?
+mon sang coule, mais je suis content de mourir pour ma patrie
+et pour ma religion!» Pourquoi la nature de cette guerre impitoyable
+nous empêchait-elle de tendre une main sympathique
+et secourable au brave qui, sous l'étreinte de la mort, proclamait
+de si hauts sentiments!</p>
+
+<p>Cet usage de se plaindre ou de nous menacer semblait familier
+aux défenseurs de Zaatcha. On a vu que parmi eux se
+trouvaient des hommes qui avaient fait à Alger le métier de
+portefaix, et souvent, c'est en baragouinant notre langue, qu'ils
+s'efforçaient de nous adresser des injures ou de nous railler.
+Comme pour eux tout ce qui n'est pas Arabe ou Français est
+Juif, ils gratifiaient la Légion étrangère du titre de <i>bataillon
+di Jouifs</i>. Parfois, appelant nos soldats: <i>couchons, Jouifs,</i>
+criaient-ils, <i>oun caporal et quatre hommes en factionne; va te
+coucher!</i> Cette dernière injonction était accompagnée d'un
+coup de feu qui dénotait le genre de couche qu'ils nous
+souhaitaient.</p>
+
+<p>Relevé le 29 au soir, j'allai, dès que je fus de retour au
+camp, prendre congé du général et de son chef d'état-major,
+M. le colonel Borel. En présence des attaques dont j'ai été
+l'objet, il est bon de rappeler que dans cette entrevue, il fut
+constaté qu'il y avait, pour lors, beaucoup plus de risques à
+courir en quittant le camp qu'en y restant. Le chemin de Batna
+était journellement inquiété et parfois intercepté par de nombreux
+coureurs ennemis, qui venaient d'y commettre maints assassinats,
+et le général s'était vu dans la nécessité d'envoyer à
+Biscara M. le colonel de Mirbeck, avec de la cavalerie, pour
+maintenir les communications. Du camp à Biscara, j'avais un
+convoi de blessés et de malades à conduire, avec une escorte
+suffisante, mais de cette place à Batna, on ne pouvait me
+donner que quelques cavaliers. Le colonel Borel doutait que je
+pusse arriver à ma destination, et je me séparai de lui et du
+général, en leur promettant que je passerais à tout prix.</p>
+
+<p>Le lendemain, de bonne heure, je fis mes adieux, non sans
+émotion, à mon excellent colonel et à MM. les officiers de la
+Légion, et je partis à la tête du convoi, avec mon adjudant-major,
+M. Bataille, aujourd'hui chef de bataillon, qui se rendait
+à Batna. Notre allié le marabout Si-Mokran, dont j'ai
+déjà parlé, se joignit à nous avec une douzaine de cavaliers.
+Nous marchions lentement, à cause de la longue file de mulets
+d'ambulance qui portaient nos blessés et nos malades dans
+des cacolets, ou bien dans des lits parfaitement adaptés aux
+bâts, pour ceux à qui leur état ne permettait pas de garder
+une position perpendiculaire. Ce système de transports est
+admirablement entendu; il est toujours praticable dans toute
+espèce de terrain, et il peut devenir rapide en cas de nécessité
+absolue. Les lits, il est vrai, ont l'inconvénient de prendre,
+suivant la pente du sol, des inclinaisons diverses, qui, parfois,
+laissent la tête du blessé beaucoup plus bas que les pieds. Cela
+doit être douloureux et d'autant plus dangereux qu'on ne
+place dans les lits que les hommes gravement atteints; mais
+on pourrait, je crois, remédier à cette imperfection par un
+système de bascule, au moyen duquel le lit serait toujours
+maintenu dans la même direction. Quoi qu'il en soit, ce mode
+de locomotion, pour les ambulances, est le plus militaire, le
+plus expéditif et le plus universellement applicable qu'on
+puisse imaginer.</p>
+
+<p>Nous fîmes halte aux deux tiers du chemin, et nous arrivâmes
+de bonne heure à Biscara, où je trouvai M. le colonel
+de Mirbeck, qui me retint à dîner. J'allai voir les blessés
+alités à la casbah, parmi lesquels étaient les capitaines Butet
+et Touchet, blessés sous mes ordres le 25. Le premier allait
+déjà beaucoup mieux, et je l'ai revu depuis à Paris. La blessure
+du second était plus grave, et l'on m'a assuré qu'il en
+souffre encore. Je revis également le brave commandant Gujot,
+filleul de l'empereur, mais, hélas! dans quel état! La plaie
+suppurait abondamment par la bouche et répandait une odeur
+corrompue qui me fit craindre pour sa vie. Je quittai, les larmes
+aux yeux, cet intrépide officier, pour qui la parité de
+grade et les autres raisons que j'ai signalées m'inspiraient le
+plus vif intérêt. En lui serrant la main, je fis des voeux pour
+que ce ne fût pas la dernière fois; mais il était écrit qu'ils
+demeureraient stériles, et que l'armée regretterait un de ses
+plus nobles enfants.</p>
+
+<p>Le 31, dès que le jour commença à poindre, je me mis en
+route avec un détachement de chasseurs et spahis, aux ordres
+de MM. d'Yanville et Lermina. Pour arriver à temps à Philippeville,
+y prendre le bateau à vapeur d'Alger, et afin de dérouter
+les partis ennemis, nous doublâmes l'étape. A El-Outaïa, où
+nous fîmes halte, Déna et quelques-uns de ses spahis bleus,
+dont j'avais déjà eu lieu de reconnaître l'utile intelligence,
+accrurent mon escorte. Le soir, nous étions à El-Kantara,
+après avoir fait cinquante-huit kilomètres dans la journée.
+Nous reçûmes l'hospitalité du caïd, et nous passâmes la nuit
+sous la sauvegarde de sa fidélité.</p>
+
+<p>Le lendemain, même journée. Notre halte se fit à El-Ksour,
+où Déna nous quitta. Je lui donnai en souvenir un pistolet à
+deux coups dans le même canon, dont il avait remarqué la
+justesse en me voyant tirer un corbeau pendant la marche.
+Nous arrivâmes à Batna fort avant dans la nuit; nous avions
+parcouru une double étape de soixante-onze kilomètres.</p>
+
+<p>M. le lieutenant-colonel de Caprez me reçut avec sa cordialité
+accoutumée, et m'installa dans le quartier de M. le colonel
+Carbuccia. Il m'apprit que je rencontrerais, avant d'arriver
+à Constantine, une partie des renforts attendus à la colonne.
+Le lendemain, avec M. Osman, jeune lieutenant indigène, et
+quelques-uns de ses spahis, j'allai coucher à Aïn-Yagout.</p>
+
+<p>Le surlendemain, 3 novembre, près du lac salé dont j'ai
+parlé, nous fîmes une chasse fort singulière. M. Osman ayant
+aperçu, fort loin dans la plaine, une hyène qui se dirigeait
+vers les montagnes à droite, deux ou trois de nos spahis se
+mirent à sa poursuite. Ils la rejoignirent bientôt et lui tirèrent,
+sans l'atteindre, plusieurs coups de fusil. Mettant le sabre à la
+main, un de ces cavaliers lui porta alors un coup de pointe,
+qui la blessa très légèrement; mais le cheval de cet homme
+s'étant abattu en même temps, il se trouva sur l'hyène, qu'il
+maîtrisa sans en être mordu. Nous accourûmes tous; à l'aide
+de ses camarades, qui avaient mis pied à terre, il la musela
+avec des cordes. Attachée par le cou à une courroie de charge,
+elle marcha quelque temps devant lui, et comme elle nous
+embarrassait, on la tua avec un couteau. Quoiqu'elle fût
+énorme, elle paraissait saisie de terreur, elle ne poussa pas un
+cri, et n'opposa pas la moindre résistance. Je savais que ces
+animaux ne sont pas très dangereux; mais je fus étonné et
+presque touché de la mansuétude de notre capture. Sa fourrure
+était fort belle, mais, usée par les cordes qui nous avaient
+servi à la fixer sur le bât d'un mulet, je ne pus la conserver. Les
+spahis, à ma surprise, mangèrent la viande au bivouac du soir.</p>
+
+<p>Après cette chasse, nous rencontrâmes une colonne de renforts
+qui allait rejoindre le général Herbillon. A sa tête étaient
+M. le lieutenant-colonel de Lourmel et d'autres officiers supérieurs,
+circonstance bonne à retenir pour le moment où il
+sera question de la réponse que me fit M. le ministre de la
+guerre à la tribune de l'Assemblée.</p>
+
+<p>Arrivés à Aïn-Mélilla, où nous passâmes la nuit, nos spahis
+nous donnèrent le spectacle de quelques jeux du pays. D'abord,
+ce fut une espèce de danse, pour laquelle des couples se forment,
+en se donnant le bras; un des deux partenaires se voile
+le visage et représente une fiancée, l'autre le prétendu; les
+couples défilent devant le spectateur, en se dandinant et en
+chantant à la moresque sur un air monotone. Un second jeu
+consiste à placer un homme, accroupi et entortillé dans son
+bournous, sous la protection d'un autre qui se tient debout
+derrière lui, et lui appuie les mains sur les épaules, prêt à
+lancer des coups de pied à ceux qui l'attaquent. Le premier
+est <i>le mouton</i>, le second <i>le chien</i>, les autres joueurs sont <i>les
+chacals</i>, et il leur est permis de porter force coups au mouton,
+ou de le tirer par son bournous pour le faire tomber, mais ils
+ont à se garer du chien, contre lequel ils n'ont d'autre recours
+que de lui saisir le pied avant qu'il les frappe. Ces
+exercices paraissaient égayer beaucoup nos spahis, et pour
+moi, il n'était pas sans intérêt de voir la naïveté de ces braves
+gens qui s'amusent comme des enfants et se battent comme
+des hommes.</p>
+
+<p>Le 4, M. Osman retourna avec eux à Batna, et je continuai
+ma route. A peu de distance d'Aïn-Mélilla, je rencontrai de
+nouveaux renforts. A Constantine, où je fus rendu avant la
+soir, M. le général de Salles m'apprit que M. le colonel Canrobert
+devait, sous peu, effectuer sa jonction avec la colonne
+de Zaatcha, et que le 8e bataillon de chasseurs à pied, campé
+aux portes de la ville, allait aussi se mettre en marche pour
+les Ziban, ce qui portait à plus de 3,000 hommes la totalité
+des renforts envoyés au général Herbillon. Celui-ci n'en
+demandait pas davantage pour terminer ses opérations.</p>
+
+<p>Je reçus à Constantine, dans la maison de M. le docteur
+Ceccaldi d'Evisa, chirurgien principal, l'hospitalité la plus
+affectueuse, et le 5 au matin, je partis pour Philippeville.
+Le bateau à vapeur d'Alger partait le lendemain; un autre
+était attendu qui devait appareiller le 8, directement pour
+Marseille. Les renforts assurés, le but principal de ma mission
+étant de hâter leur arrivée, elle se trouvait remplie, et il devenait
+inutile de faire une double traversée, et de passer par
+Alger. Je résolus donc de partir par le bateau du 8; j'écrivis,
+dans ce sens, au gouverneur général, et je lui expédiai immédiatement
+mon ordonnance, avec ma lettre et la dépêche
+du général Herbillon. La réponse que j'ai reçue, loin d'exprimer
+aucun blâme, est très aimable et honorable pour moi. On ne
+comprendrait pas, en effet, qu'on se soit plu à dénaturer une
+chose aussi simple, si depuis longtemps l'esprit de parti n'était
+pas en guerre ouverte avec l'impartialité et la bonne foi.<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a> Voyez aux Pièces justificatives mes interpellations au ministre de la guerre.</blockquote>
+
+<p>Le 7, les Corses résidant à Philippeville m'offrirent un
+banquet. C'étaient des soldats, des négociants, des marins;
+réunion touchante qui, sur le sol d'Afrique, me rappelait
+l'accueil sympathique de l'île paternelle, à qui ma famille
+doit tant!</p>
+
+<p>Le 8, je m'embarquai sur le <i>Sphinx</i>, pyroscaphe de la
+compagnie Bazin, commandant Bonnefoi. Le temps était gros
+et le vent contraire; mais, grâce à l'habileté et à la vieille
+expérience de notre bon capitaine, nous touchâmes à Marseille
+dans la nuit du 10 au 11.</p>
+
+<p>A Paris, où j'arrivais très irrité de la position que l'on
+m'avait faite en Afrique, contrairement aux promesses que
+j'avais reçues, on avait déjà répandu, sur mon retour, les
+interprétations les plus malveillantes. Un journal ministériel
+avait publié un article injurieux, et d'autres, sans même s'enquérir
+des faits, ne m'avaient pas épargné. Cependant, comme
+le ministère qui avait présidé à mon départ n'était plus en
+fonctions, je crus devoir une visite au ministre de la guerre,
+pour lui offrir un rapport circonstancié que j'avais préparé
+sur la situation de la province de Constantine. M. d'Hautpoul
+se montra très affable, et comme il m'interrogeait sur mon
+retour, et qu'il paraissait ignorer dans quels termes j'avais
+consenti à faire acte de présence en Algérie, j'entrai dans
+quelques développements, et je lui parlai incidemment de
+l'ordre du général Herbillon, prescrivant mon départ de
+Zaatcha pour Alger. Il demanda à le voir. Voulant maintenir
+intact mon droit de représentant du Peuple, je lui déclarai
+d'abord que je ne m'y croyais pas obligé; mais comme il y
+mettait une certaine insistance affectueuse et parfaitement
+convenable, je consentis à le lui communiquer. En le voyant,
+il s'écria, à plusieurs reprises, non pas comme il l'a dit à la
+tribune: <i>Cet ordre vous couvre</i>, mais: <i>Vous êtes parfaitement</i>
+<i>en règle</i>; et il me pria de le lui laisser, pour le montrer au
+président de la République, qu'il m'engageait fortement à
+aller voir. Sous l'impression de mon juste ressentiment de
+la manière dont j'avais été traité, il ne pouvait entrer dans
+mes vues de me présenter à l'Elysée, et c'est probablement ce
+qui a rendu possible un scandale que je déplore et que j'ai la
+conscience de ne pas avoir provoqué. Ma lettre à <i>la Patrie</i><a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a>
+<a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>,
+dont a parlé M. d'Hautpoul, n'était qu'une réponse aux
+attaques dont j'avais été l'objet, et dont certains organes de la
+presse gouvernementale ne s'étaient pas fait faute. La conviction
+qui résulte pour moi de mon entrevue avec le ministre
+de la guerre, c'est que, bien qu'il ait assumé la responsabilité
+de l'affront public qui m'a été fait, c'est à d'autres qu'il doit
+être attribué. Des informations ultérieures m'ont prouvé que
+je ne m'étais pas trompé.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a> Voyez aux Pièces justificatives.</blockquote>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, je reçus, le lendemain, avec une lettre
+du général Bertrand, directeur du personnel, le décret qui
+parut le surlendemain au <i>Moniteur</i>, signé Louis-Napoléon
+Bonaparte, et portant en tête la devise: Fraternité! Sa légalité,
+de l'avis de bien des personnes compétentes, aurait pu
+être contestée sous plus d'un rapport, mais ayant, en tout cas,
+l'intention de donner au gouvernement ma démission, je ne
+crus pas devoir lui disputer mon épaulette <i>au titre étranger</i>.
+On peut voir, aux Pièces justificatives, ces divers documents,
+ainsi que ma réponse au général Bertrand, que plusieurs journaux
+ont reproduite.</p>
+
+<p>On y trouvera aussi le texte, d'après le <i>Moniteur</i>, de mes
+interpellations qui eurent lieu à l'Assemblée nationale, le 22
+novembre, et celui de la réponse de M. d'Hautpoul.</p>
+
+<p>En terminant, on me permettra quelques courtes observations
+au sujet de ce discours du ministre de la guerre. N'était-il
+pas, au moins, étrange de venir dire sérieusement à l'Assemblée,
+qu'à ma place, ayant rencontré les renforts, il se
+serait mis à leur tête, il serait parti avec eux, et, le lendemain,
+il serait monté à l'assaut de Zaatcha!! Je transcris littéralement
+ses expressions, mais c'est à ne pas y croire! Comment,
+moi, officier au titre étranger, j'aurais donné des
+ordres à des troupes ayant à leur tête des lieutenants-colonels
+et des chefs de bataillon au titre français? Mais ils m'auraient
+<i>envoyé promener</i>, et ils auraient bien fait! M. d'Hautpoul,
+ce jour-là, semblait avoir oublié les rudiments de la
+hiérarchie militaire, et les droits au commandement que,
+même à parité de grade, un officier étranger ne peut exercer
+vis-à-vis d'un officier au titre français.<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a>
+<a href="#footnote12"><sup>12</sup></a></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a> Article 3 de l'ordonnance du 3 mai 1832.</blockquote>
+
+<p>Et que dire de cette prétention de monter à l'assaut le lendemain?
+D'abord, les renforts étant séparés de Zaatcha par
+une distance de plusieurs journées de marche, le plus grand
+foudre de guerre, à moins d'être Josué, n'aurait pu accomplir
+le miracle dont parlait l'honorable général. Laissant de côté
+cette légère erreur géographique, qu'aurait dit le général en
+chef si, m'arrogeant ses prérogatives, j'étais venu lui prescrire
+un plan, ou tenter une opération quelconque sans prendre ses
+ordres? Et avec quoi l'aurais-je tentée, qui m'aurait obéi, ou
+plutôt <i>ne m'aurait-on pas pris pour fou!</i> C'est dommage
+d'entendre un homme respectable débiter de pareilles excentricités,
+et n'a-t-il pas fallu que les esprits fussent bien prévenus,
+pour les écouter sans sourciller? D'ailleurs, l'ordre
+formel de mon général n'était-il pas de me rendre à Alger, et
+si j'eusse désobéi, fût-ce pour retourner à Zaatcha plutôt qu'à
+l'Assemblée nationale, M. d'Hautpoul <i>ne m'eût-il pas traduit
+devant un conseil de guerre, ou, tout au moins, révoqué de
+mon grade, et, qui plus est, de mon emploi, quand même je
+n'en aurais pas eu?</i></p>
+
+<p>M. d'Hautpoul, dans son discours, accordait beaucoup à
+mon nom, et il venait déclarer, en même temps, que ce nom
+et les longues persécutions qu'il a attirées, ne valaient pas la
+peine de naturaliser mon épaulette, ni d'arrêter une mesure
+qui certes n'était pas empreinte d'aucun esprit de famille.</p>
+
+<p>Enfin, lorsque, tout en commettant de si singulières méprises,
+il me reprochait de ne pas avoir <i>consulté mon coeur de
+soldat</i>, on comprendra que si j'avais voulu descendre à des
+personnalités, rien ne m'eût été plus facile; mais je crus, et
+je crois encore, que cela ne m'eût pas convenu envers un ministre
+et un vieux général.</p>
+
+<p>Quoi qu'en dise le <i>Moniteur</i>, il n'est pas exact que l'Assemblée
+presque entière se soit levée contre l'ordre du jour
+que je présentai.<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a>
+<a href="#footnote13"><sup>13</sup></a> Au contraire, la gauche presque entière,
+et cela m'importe beaucoup, s'abstint de prendre part au vote,
+malgré la position délicate que ma susceptibilité à l'endroit
+de Louis-Napoléon m'avait faite dans l'opinion de la plupart
+de ses honorables membres.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> (retour) </a> Voyez aux Pièces justificatives.</blockquote>
+
+<p>Quant à mes autres collègues, je prendrai la liberté de leur
+exposer avec le profond respect que je dois à une fraction si
+importante de la souveraineté nationale, que mon mandat je
+ne le tiens pas d'eux, mais des citoyens des départements qui
+m'ont élu, et que je ne me crois nullement tenu de conformer
+mon opinion à celle de la majorité. Cette opinion, fût-elle individuelle,
+elle pèse dans la balance, du poids d'un vote libre,
+consciencieux et sans contrôle.</p>
+
+<p>Nulle part, je n'ai vu dans la Constitution, ni même dans
+la loi électorale, qu'en acceptant une mission temporaire, un
+représentant abdique l'indépendance de son caractère, et perde
+le droit de revenir prendre part aux délibérations législatives
+quand il le juge nécessaire ou seulement opportun. J'y vois,
+plutôt, comme je l'ai fait remarquer à la tribune, que s'il n'est
+pas revenu avant l'expiration du délai de six mois fixé par la
+loi, son mandat de représentant est périmé de droit. Ainsi
+donc, si, en Algérie, ou même plus loin, il était obligé d'attendre
+le bon plaisir du gouvernement, celui-ci pourrait lui
+faire perdre à dessein sa haute qualité, soit en lui refusant
+l'autorisation de retour, soit en tardant simplement à l'envoyer.<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a>
+<a href="#footnote14"><sup>14</sup></a></p>
+
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> (retour) </a> L'article 28 de la Constitution dit: «Toute fonction publique rétribuée
+est incompatible avec le mandat de représentant du peuple. Les
+exceptions seront déterminées par la loi électorale organique.» L'article
+85 de cette loi dit: «Sont exceptés de l'incompatibilité les
+citoyens chargés temporairement d'un commandement ou d'une mission
+extraordinaire, soit à l'intérieur, soit à l'extérieur. Toute mission
+qui aura duré six mois cessera d'être réputée temporaire.»</blockquote>
+
+<p>On a dit qu'un représentant était libre d'accepter ou non
+une mission du gouvernement. Sans doute, et ce n'est pas
+bien profond; mais, sous les phases variées de notre politique,
+ce qui convient aujourd'hui peut fort bien ne pas convenir
+dans quinze jours, ou même demain. Il ne faudrait pas
+chercher bien loin pour trouver deux honorables représentants
+qui avaient accepté de hautes missions sous le ministère
+Barrot-Dufaure, et qui les ont résignées à l'avènement du
+ministère <i>d'action</i>.</p>
+
+<p>Je ne disconviens pas que l'alternative résultant des dispositions
+que je viens de citer ne soit un argument péremptoire
+en faveur des incompatibilités, et, pour ma part, je les ai votées
+presque toutes. Je comprends encore que ceux qui ne veulent
+pas que ces incompatibilités soient inscrites dans la loi repoussent
+mon argumentation; mais je maintiens que l'esprit de
+notre pacte fondamental est, qu'en droit et en thèse générale,
+un représentant du Peuple reste toujours libre de reprendre
+une position qui, en définitive, ne relève que de la nation; et
+je ne voudrais pas affirmer qu'une révision même de la loi
+électorale pourrait faire disparaître, dans le sens de la majorité,
+une lacune qu'on ne peut combler ainsi, sans porter
+atteinte aux principes.</p>
+
+<p>Pour moi, après le coup que Louis-Napoléon a porté à un
+de ses plus proches parents, à un neveu de l'empereur, au fils
+de Lucien, au représentant de la Corse, je n'aurais pas osé
+paraître à la tribune nationale, si je n'avais été fort de ma
+<i>conscience</i> et de mon <i>droit</i>. De ma <i>conscience</i>, parce que, tant
+que j'ai été en Afrique, j'ai fait mon devoir non-seulement
+d'officier, mais de soldat; de mon droit, parce qu'en toute
+sincérité, je ne puis reconnaître à personne la faculté de
+prescrire les fonctions suprêmes que les membres du Pouvoir
+Législatif tiennent du Peuple.</p>
+
+
+
+
+<h3>PIÈCES JUSTIFICATIVES.</h3><br><br>
+
+<p>N° 1.&mdash;Lettre de Louis Blanc.</p>
+
+<p>RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.<br>
+
+LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ.</p>
+
+<p>Palais national du Luxembourg.</p>
+
+<p><i>A Pierre-Napoléon Bonaparte.</i></p>
+
+<p>Citoyen,</p>
+
+<p>C'est avec un plaisir extrême que je vous fais part de la décision
+prise à votre égard par le Gouvernement provisoire. Nous
+venons de vous nommer chef de bataillon dans la Légion étrangère,
+bien convaincus que votre intention formelle est de mettre
+au service exclusif de la République les fonctions confiées à
+votre loyauté par le gouvernement républicain.</p>
+
+<p>Faire servir à l'établissement, à la consolidation, au triomphe
+complet de la liberté, le prestige attaché au grand nom de Napoléon,
+c'est se montrer digne de porter un tel nom et bien mériter
+de la patrie. Le temps des prétentions dynastiques est passé
+à jamais. La glorieuse révolution qui vient de s'accomplir a définitivement
+coupé court au régime de la royauté et de tout ce
+qui lui ressemble.</p>
+
+<p>C'est parce qu'il vous sait pénétré de cette conviction, imbu
+de ces sentiments, que le gouvernement provisoire vient de
+vous donner une marque de confiance qu'en ma qualité de Corse
+je suis heureux de vous annoncer.</p>
+
+<p>Salut et fraternité,</p>
+
+<p>Le 15 avril 1848.</p>
+
+<p>LOUIS BLANC,<br>
+
+Membre du Gouvernement provisoire.</p>
+
+<br><br>
+
+<p>N° 2.&mdash;Pétition à la Constituante</p>
+
+<p>Citoyens Représentants du peuple,</p>
+
+<p>Le lendemain de Février, accouru de l'exil pour offrir mes
+services à mon pays, j'ai accepté avec une profonde reconnaissance,
+des mains des fondateurs de la République, le grade de
+chef de bataillon au 1er régiment de la Légion étrangère. J'étais
+autorisé à le regarder comme un état transitoire devant amener
+ma mutation dans un régiment français.</p>
+
+<p>L'intention de M. de Lamartine, et après lui, celle de M. le
+général Cavaignac, était de demander à l'Assemblée nationale
+une décision à cet égard. Elle était nécessaire, en présence de la
+loi du 14 avril 1832 sur l'avancement. A part toute autre considération,
+ces hauts fonctionnaires de la République avaient
+pensé qu'une exception paraîtrait fondée en ma faveur, puisque
+l'exil dont ma famille était frappée m'avait seul empêché soit de
+satisfaire à la loi de recrutement, soit d'entrer dans une école
+militaire. Ce qui corroborait encore ces considérations, c'étaient
+les demandes réitérées de servir dans l'armée d'Afrique, que,
+depuis douze ans, je n'avais cessé d'adresser au gouvernement
+déchu, et que les maréchaux Soult et Sébastiani m'ont offert
+d'attester au besoin.</p>
+
+<p>Après l'élection de mon cousin à la présidence de la République,
+et sans parler de ses intentions fraternelles, je pouvais
+croire que le gouvernement issu de l'élection du 10 décembre
+ferait pour moi la proposition favorable que Lamartine ou le
+général Cavaignac eussent faite. Le gouvernement n'a pas cru
+devoir prendre cette initiative; et si je ne pouvais avoir recours
+à vous, citoyens représentants, je me verrais frappé, j'en conviens,
+dans mes espérances les plus chères, espérances que je
+n'avais pas abandonnées, même dans l'exil; car un soldat de
+mon nom ne renonce pas facilement à servir dans les rangs de
+l'armée française.</p>
+
+<p>La Légion étrangère, je le sais, a glorieusement conquis une
+haute réputation militaire. Je m'honorerai toujours d'avoir
+appartenu au corps de ses braves officiers; mais peut-être n'est-ce
+pas une prétention exorbitante de ma part que d'espérer d'être
+enfin admis autrement qu'à titre d'officier étranger. Je m'étais
+dit qu'un neveu de notre grand capitaine, un fils de Lucien
+Bonaparte, un proscrit des Bourbons, n'avait pas à craindre
+que le coup dont une loi de proscription l'a frappé ricochât,
+pour l'atteindre encore, sur le terrain de la République.</p>
+
+<p>L'élévation d'un autre neveu de l'empereur Napoléon à la
+magistrature suprême de l'État semblait m'assurer de plus en
+plus qu'on ne me refuserait pas une simple mutation qui ne ferait
+de tort à personne, puisque mon emploi actuel peut être
+rempli par un chef de bataillon au titre français.</p>
+
+<p>Pour sortir de la position anormale où je me trouve, je fais
+un respectueux appel, citoyens représentants, aux mandataires du
+Peuple Souverain. Je demande de passer, avec mon grade,
+dans un de nos régiments français d'infanterie; et, quelle que soit
+votre décision, croyez que si jamais la République était attaquée,
+je me réserve bien de combattre pour elle, fût-ce même comme
+simple volontaire.</p>
+
+<p>Salut et fraternité,</p>
+
+<p>Paris, le 17 mars 1849,</p>
+
+<p>PIERRE-NAPOLÉON BONAPARTE.</p>
+
+<br><br>
+
+<p>N° 3.&mdash;États nominatifs des hommes de la Légion
+étrangère, et du 2e bataillon d'Infanterie légère
+d'Afrique, tués ou blessés le 25 octobre 1849.</p>
+
+
+<p>3e bataillon d'infanterie légère d'Afrique.</p>
+
+<p><i>ÉTAT nominatif des hommes tués ou blessés le 25 octobre 1849.</i></p>
+
+<table cellpadding="0" cellspacing="0" border="0" summary="hommes tués ou blessés le 25 octobre 1849"
+ style="text-align: left; width: 740px;">
+ <tbody>
+ <tr>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 15%; text-align: left;">
+Numéros<br>
+des<br>
+compagnies<br><br>
+2e<br>
+4e<br>
+2e<br>
+Id.<br>
+Id.<br>
+Id.<br>
+3e<br>
+Id.<br>
+4e<br>
+Id.<br>
+Id.<br>
+8e<br>
+Id.<br>
+Id.<br>
+Id.<br>
+Id.<br>
+Id.<br>
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 15%; text-align: left;">
+<br>NOMS<br><br><br>
+Butet<br>
+Touchet,<br>
+Termeuf,<br>
+Prudhom,<br>
+Luyat,<br>
+Raynard,<br>
+Doucet,<br>
+Favry,<br>
+Genet,<br>
+Kerdavid,<br>
+Jacquemin,<br>
+Consigny,<br>
+Tulpin,<br>
+Dorez,<br>
+Bay,<br>
+Charmier,<br>
+Leroux,<br>
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 15%; text-align: left;">
+<br>GRADES<br><br><br>
+capitaine.<br>
+capitaine.<br>
+caporal.<br>
+chasseur.<br>
+chasseur.<br>
+chasseur.<br>
+chasseur.<br>
+chasseur.<br>
+caporal.<br>
+chasseur.<br>
+chasseur.<br>
+caporal.<br>
+caporal.<br>
+chasseur.<br>
+chasseur.<br>
+chasseur.<br>
+chasseur.<br>
+
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 55%; text-align: left;">
+<br>OBSERVATIONS<br><br><br>
+Blessé d'un coup de feu à la cuisse droite.<br>
+Blessé d'un coup de feu à la poitrine.<br>
+Blessé d'un coup de feu au poignet gauche.<br>
+Tué d'un coup de feu.<br>
+Tué d'un coup de feu.<br>
+Blessé d'un coup de feu à la cuisse.<br>
+Blessé d'un coup de feu à l'épaule droite.<br>
+Blessé d'un coup de feu au sourcil droit.<br>
+Tué d'un coup de feu à la tête.<br>
+Tué d'un coup de feu à la tête.<br>
+Blessé d'un coup de feu à la fesse.<br>
+Blessé d'un coup de feu au flanc gauche.<br>
+Blessé d'un coup de feu au bras droit.<br>
+Blessé d'un coup de feu à la joue gauche.<br>
+Blessé d'un coup de feu à la fesse droite.<br>
+Blessé d'un coup de feu à l'abdomen.<br>
+Blessé d'un coup de feu à la jambe droite.<br>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<p>Au bivouac, le 25 octobre, 1849.<br>
+
+Le capitaine commandant le bataillon, DE GOLDBERG.<br>
+2e régiment de la Légion étrangère.</p><br>
+
+
+<p><i>ÉTAT nominatif des hommes tués ou blessés le 25 octobre 1849.</i></p>
+
+<table cellpadding="0" cellspacing="0" border="0" summary="hommes tués ou blessés le 25 octobre 1849"
+ style="text-align: left; width: 740px;">
+ <tbody>
+ <tr>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: left;">
+DESIGNATION<br>
+des<br>
+compagnies<br><br>
+Grenadiers du<br>
+3e bataillon<br><br><br>
+
+3e du 1er<br>
+bataillon.<br><br>
+
+Grenadiers du<br>
+3e bataillon.<br><br>
+
+Idem.<br><br><br>
+Idem.<br><br><br>
+Idem.<br><br>
+Idem.<br><br>
+Idem.<br><br>
+
+1re du 3e<br>
+bataillon.<br><br>
+
+2e du 3e<br>
+bataillon<br><br>
+
+Idem.<br><br>
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 15%; text-align: left;">
+<br>NOMS<br><br><br>
+Nyko<br><br><br><br>
+Smitters,<br><br><br>
+Vigneur,<br><br><br>
+Oehme,<br><br><br>
+Martin,<br><br><br>
+Schildwaeser,<br><br>
+Vraiden,<br><br>
+Selinger,<br><br>
+Got,<br><br><br>
+Vialet,<br><br><br>
+Pensa,<br><br>
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 15%; text-align: left;">
+<br>GRADES<br><br><br>
+capitaine<br><br><br><br>
+sergeant.<br><br><br>
+caporal.<br><br><br>
+grenadier.<br><br><br>
+grenadier.<br><br><br>
+grenadier.<br><br>
+grenadier.<br><br>
+grenadier.<br><br>
+sergent-major.<br><br><br>
+sergent.<br><br><br>
+fusilier.<br><br>
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: left;">
+<br>OBSERVATIONS<br><br><br>
+Blessé d'un coup de<br>
+feu et d'un coup de<br>
+pierre.<br><br>
+
+Tué d'un coup de feu<br>
+au coeur.<br><br>
+
+Blessé d'un coup de<br>
+feu.<br><br>
+
+Tué d'un coup de feu<br>
+à la tête.<br><br>
+
+Blessé d'un coup de<br>
+feu.<br><br>
+
+Idem.<br><br>
+Idem.<br><br>
+Idem.<br><br>
+Idem.<br><br><br>
+Idem.<br><br><br>
+Idem.<br><br>
+
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+<br>
+
+
+
+<p>Au bivouac sous Zaatcha, le 25 octobre 1849.<br>
+
+Le chef de bataillon hors cadre, commandant temporaire<br>
+du 5e bataillon, P.-N. BONAPARTE.</p>
+<br>
+
+
+
+
+
+
+<p>N° 4.&mdash;Rapport du commandant Bonaparte.</p>
+
+<p>Au camp devant Zaatcha, 25 octobre 1849.</p>
+
+<p><i>Deuxième régiment de la Légion étrangère.</i></p>
+
+<p>Mon colonel,</p>
+
+<p>Chargé du commandement de deux cents hommes de la Légion,
+et de deux cents du 5e d'infanterie légère d'Afrique, désignés
+pour abattre des palmiers et protéger ce travail, je me
+suis porté ce matin, à huit heures, vers la position qui m'avait
+été indiquée par M. le général Herbillon, commandant en chef.
+Nous avons, en arrivant, occupé un mur faiblement crénelé
+par les Arabes, et de là nous les avons tenus en respect, tandis
+que nos travailleurs abattaient avec une grande activité bon nombre
+de palmiers que j'évalue, au moins, à deux cent cinquante.</p>
+
+<p>Les Arabes finirent cependant par se concentrer au saillant
+formé par le mur avec le reste de notre ligne qui s'étendait jusqu'à
+la plaine. J'avais, à plusieurs reprises, chargé le capitaine
+Butet, du 3e d'infanterie légère d'Afrique, de l'observation de
+ce point important, et il m'en avait répondu, lorsque ce brave
+et intelligent officier fut atteint d'un coup de feu. Un chasseur
+de son corps fut tué au même instant. Les Arabes se jetèrent sur
+le mur, limite de notre ligne, qu'ils n'ont point franchie, malgré
+les diverses phases du combat. Ils étaient en grand nombre. Ils
+nous assaillirent avec une grêle de pierres qu'ils lançaient pardessus
+le mur, et ils finirent par se montrer audacieusement à la
+crête, d'où ils firent feu de leurs fusils et de leurs pistolets.
+Nous les reçûmes à coups de fusil. Une réserve de vingt grenadiers
+de la Légion, sous la conduite du capitaine Nyko, vint,
+à ma voix, soutenir l'infanterie légère, et assurer la position
+meilleure, que nous occupâmes immédiatement dans un jardin
+encaissé, à environ 20 mètres du mur occupé d'abord, position
+d'où nous n'avons cessé de tenir l'ennemi à distance.</p>
+
+<p>Le point d'appui de la droite de notre nouvelle ligne était,
+comme vous l'avez pu voir, mon colonel, un petit mamelon où
+huit à dix grenadiers de votre régiment, électrisés par votre
+voix et l'exemple du brave sergent Smitters, héroïquement tué
+dans cette affaire, ont si vaillamment combattu.</p>
+
+<p>Je tous rendis compte de l'utilité d'un renfort qui nous permît
+de ne pas suspendre l'abattage des palmiers, et ce fut alors
+que vous fites avancer les réserves dont le concours fut si efficace.
+Pendant ce temps, les grenadiers postés au mamelon susdit,
+et l'infanterie légère d'Afrique, soutinrent, avec une rare
+bravoure, les attaques réitérées et acharnées des Arabes. Je ne
+dois pas oublier de tous dire la gratitude que nous devons à
+M. le commandant des zouaves qui, au plus fort de l'action,
+me donna, avec le lieutenant Sentupery, quinze hommes qui
+vinrent soutenir mes grenadiers. Tous ces braves soldats sont
+au-dessus de tout éloge. Je dois néanmoins vous signaler les intrépides
+capitaines Butet et Touchet, du 5e d'infanterie légère
+d'Afrique, blessés grièvement tous deux, et le capitaine Nyko,
+des grenadiers de la Légion, atteint d'une balle et d'une pierre à
+la tête. Nous avons, outre le sergent Smitters, cinq morts, dont
+un de la Légion, et quatre de l'infanterie légère d'Afrique.
+Les blessés, sans compter les trois capitaines que j'ai eu
+l'honneur de tous signaler, sont au nombre de vingt, dont
+neuf appartiennent à la Légion. Je joins ici l'état nominatif.</p>
+
+<p>Sur l'ordre du général, que vous m'avez transmis vous-même,
+mon colonel, dans le jardin encaissé où nous combattions, soutenus
+par l'énergique et habile concours de M. le colonel de
+Barral à notre gauche, sur votre ordre, dis-je, la retraite s'est
+effectuée avec une grande régularité par la plaine, et elle était
+accomplie à midi.</p>
+
+<p>Outre l'abattage des palmiers, notre opération peut être considérée
+comme étant une attaque très vive sur Lichana, et, sans
+pouvoir évaluer exactement le mal que nous avons fait à l'ennemi,
+j'estime qu'il est très considérable et au moins décuple
+de celui qu'il nous a fait éprouver.</p>
+
+<p>Veuillez agréer, je vous prie, mon colonel, l'expression de
+mon respect.</p>
+
+<p>Le chef de bataillon temporaire du 3e bataillon du 2e régiment
+de la Légion étrangère,</p>
+
+<p>P.-N. BONAPARTE.</p>
+
+<p>Vu et approuvé le rapport de M. le commandant P.-N.Bonaparte,
+qui est complet.<br>
+
+Tranchée, le 26 octobre 1849.<br>
+
+Le colonel faisant fonctions de général de tranchée.<br>
+
+CARBUCCIA.</p>
+
+
+<br><br>
+
+<p>N° 5.&mdash;Rapport du colonel Carbuccia.</p>
+
+<p>Sous Zaatcha, le 25 octobre 1849.</p>
+
+<p><i>A M. le général Herbillon, commandant la colonne
+expéditionnaire du Zab.</i></p>
+
+<p>Mon général,</p>
+
+<p>Vous m'avez, ce matin, envoyé l'ordre, à la tranchée, par
+M. le capitaine d'état-major Regnault, de vous faire connaître
+les dispositions prises pour assurer la coupe des palmiers pendant
+la journée.</p>
+
+<p>Je vous ai fait répondre par lui que j'avais confié à M. le
+commandant Pierre Bonaparte, du 2e régiment de la Légion
+étrangère, la mission de procéder à cette opération importante,
+à la tête de quatre cents hommes, dont deux cents de la
+Légion et deux cents du 3e bataillon d'Afrique.</p>
+
+<p>Ci-joint, sur les événements importants accomplis dans cette
+journée, le rapport de cet officier supérieur, dont je suis heureux
+d'avoir à vous signaler la bravoure téméraire, et le coup
+d'oeil militaire digne du nom qu'il porte. Atteint violemment
+d'un énorme pavé sur la poitrine, il est resté à son poste, et il
+a tué de sa main deux chefs arabes, au plus fort de la mêlée,
+aux applaudissements de la ligne de tirailleurs.</p>
+
+<p>Lorsque M. le commandant Bonaparte m'a rendu compte des
+difficultés qu'il éprouvait à continuer son opération, je suis part
+de la tranchée à la tête d'une troupe de soutien et après avoir
+reçu son rapport verbal, je vous ai fait demander un bataillon
+de renfort.</p>
+
+<p>M. le commandant Bourtaki, du bataillon de tirailleurs de
+Constantine, est arrivé sans délai; une de ses compagnies a pris
+part au feu de la première ligne; le reste a été, sous vos yeux,
+placé en réserve, et lorsque les Arabes ont eu abandonné leur
+position pour rentrer à Lichana, nous avons effectué notre retraite,
+qui a été terminée à midi et effectuée avec le plus
+grand ordre, sans opposition de l'ennemi.</p>
+
+<p>Le mouvement a été facilité par votre ordre par le feu de
+deux obusiers amenés sur place par M. le colonel Pariset en personne.</p>
+
+<p>La disposition prise par vous (en faisant coopérer la colonne
+de M. le colonel de Barral au mouvement de la journée) a été des
+plus utiles. Les troupes, sous les ordres directs de leur chef qui
+ne s'est pas épargné dans cette journée et que j'ai vu partout où
+il y avait du danger, ont empêché le commandant Bonaparte
+d'être débordé sur sa gauche, et lui ont permis de conserver,
+aussi longtemps que vous l'avez voulu, des positions aussi difficiles.</p>
+
+<p>Pendant ce temps-là, la sape de droite, gardée dans la tranchée
+par une compagnie de voltigeurs du 38e, a été vivement
+assaillie par un nouveau contingent arrivé dans Zaatcha pendant
+le combat. Les voltigeurs, avec sang-froid et énergie, ont attendu
+les Arabes à bout portant; ils en ont tué cinq et ont mis
+le reste en fuite.</p>
+
+<p>La conduite des troupes a été admirable de dévouement et
+d'énergie, aujourd'hui comme toujours, et elle continue à leur
+mériter l'estime et la reconnaissance de la France et de son président.</p>
+
+<p>Veuillez agréer, mon général, l'hommage de mon respectueux
+dévouement.</p>
+
+<p>Le colonel du 2e régiment de la Légion étrangère, commandant<br>
+la subdivision de Batna, faisant fonctions de général de tranchée,<br>
+
+Signé: CARBUCCIA.</p>
+
+
+<br><br>
+
+<p>N° 6.&mdash;Ordre du général Herbillon.</p>
+
+<p><i>Ordre.</i></p>
+
+<p>M. le commandant Pierre Bonaparte, chef de bataillon hors
+cadre, se rendra immédiatement à Alger, auprès de M. le gouverneur
+général, pour remplir une mission concernant l'expédition
+de Zaatcha.</p>
+
+<p>Camp de Zaatcha, le 29 octobre 1849.</p>
+
+<p>Le général de brigade, commandant la<br>
+division de Constantine,<br>
+
+HERBILLON.</p>
+
+
+<br><br>
+
+<p>N° 7.&mdash;Lettre à la Patrie.</p>
+
+<p>Paris, 18 novembre 1849.</p>
+
+<p>Monsieur le Rédacteur,</p>
+
+<p>Les commentaires plus ou moins injustes ou malveillants que
+mon retour d'Afrique inspire à quelques journaux m'engagent à
+vous prier d'insérer ce qui suit:</p>
+
+<p>Sans parler des convois que j'ai escortés à travers les partis
+ennemis, je n'ai quitté le camp de Zaatcha, où je suis resté huit
+jours, qu'après avoir commandé l'attaque du 25 octobre, et
+avoir été de tranchée le 24, le 25, le 28 et le 29.</p>
+
+<p>Le général Herbillon ayant décidé qu'on ne donnerait plus
+d'assaut, et qu'on attendrait des renforts pour investir la place,
+et la réduire par le feu de l'artillerie, l'adoption de ce plan prolongeait
+les opérations bien au-delà du terme que, même avant
+mon départ de Paris, j'avais fixé pour ma rentrée à l'Assemblée
+nationale. Comme représentant du Peuple, j'étais seul juge de
+l'opportunité de mon retour à mon poste, et je ne dois, à cet
+égard, aucun compte à personne. Les phases politiques qui
+viennent de s'accomplir prouvent que je n'avais pas trop mal
+jugé de cette opportunité.</p>
+
+<p>Au surplus, j'avais tout lieu d'être mécontent de la position
+que l'absence complète de tout ordre convenable m'avait faite en
+Afrique. Je n'ai d'ailleurs quitté Zaatcha qu'avec l'ordre formel
+du général Herbillon de me rendre auprès du gouverneur général,
+pour presser l'arrivée des renforts qu'il attendait, et c'est parce
+que je les ai rencontrés en route que je suis revenu directement
+de Philippeville, au lieu de passer par Alger.</p>
+
+<p>Veuillez agréer, je vous prie, Monsieur le Rédacteur, l'expression
+de mes sentiments affectueux et distingués.</p>
+
+<p>P.-N. BONAPARTE,<br>
+
+Représentant du Peuple.</p>
+
+
+<br><br>
+
+
+<p>N° 8.&mdash;Lettre du général Bertrand, et décret du
+Président de la République.</p>
+
+<p>(<i>Ministère de la Guerre</i>.)<br>
+
+RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.<br>
+LIBERTÉ, EGALITÉ, FRATERNITÉ.</p>
+
+<br>
+
+<p>Paris, le 19 novembre 1849, à 9 heures du soir.</p>
+
+<p>Monsieur le Représentant,</p>
+
+<p>Par ordre du Ministre de la guerre, j'ai l'honneur de vous
+transmettre la copie d'un décret du Président de la République,
+prononçant votre radiation des cadres de l'armée; ainsi que la
+pièce signée du général Herbillon, remise par vous au Ministre à
+votre arrivée à Paris.</p>
+
+<p>Veuillez agréer, Monsieur le Représentant, l'assurance de ma
+haute considération.</p>
+
+<p>Le général de brigade, directeur général du personnel,<br>
+
+BERTRAND.</p><br>
+
+<p>RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.<br>
+
+LIBERTÉ, EGALITÉ, FRATERNITÉ.</p>
+
+<p><i>Au nom du Peuple français</i>,</p>
+
+<p>Le Président de la République,</p>
+
+<p>Considérant que M. Pierre-Napoléon Bonaparte, nommé, au
+titre étranger, chef de bataillon dans le 1er régiment de la Légion
+étrangère, par arrêté du 19 avril 1848, a reçu, sur sa demande,
+un ordre de service, le 19 septembre 1849, pour se rendre en
+Algérie;</p>
+
+<p>Considérant qu'après avoir pris part aux événements de guerre
+dont la province de Constantine est en ce moment le théâtre,
+il a reçu du général commandant la division de Constantine
+l'ordre de se rendre auprès du gouverneur-général de l'Algérie
+pour remplir une mission concernant l'expédition de Zaatcha;</p>
+
+<p>Considérant qu'il n'a pas rempli cette mission; qu'il ne s'est
+pas rendu auprès du gouverneur général, mais qu'il s'est embarqué
+à Philippeville pour revenir à Paris;</p>
+
+<p>Considérant qu'un officier servant en France, au titre étranger,
+se trouve en dehors de la législation commune aux militaires
+français, mais qu'il est tenu d'accomplir le service auquel il s'est
+engagé;</p>
+
+<p>Considérant que M. Pierre-Napoléon Bonaparte, en sa dite
+qualité, n'était ni le maître de quitter son poste sans autorisation,
+ni le juge de l'opportunité de son retour à Paris;</p>
+
+<p>Sur le rapport du ministre de la guerre,</p>
+
+<p>Décrète:</p>
+
+<p>Article 1er. M. Pierre-Napoléon Bonaparte est révoqué du
+grade et de l'emploi de chef de bataillon à la Légion étrangère.</p>
+
+<p>Art. 2. Le ministre de la guerre est chargé de l'exécution du
+présent décret.</p>
+
+<p>Fait à Paris, à l'Élysée-National, le 19 novembre 1849.</p>
+
+<p>LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE.<br>
+
+Le ministre de la guerre,<br>
+
+D'HAUTPOUL</p>
+
+<br><br>
+
+<p>N° 9.&mdash;Réponse au général Bertrand.</p>
+
+<p>Paris, 19 novembre 1849.</p>
+
+<p>Monsieur le général,</p>
+
+<p>Je reçois votre lettre qui me transmet la copie d'un décret du
+président de la République prononçant, dites-vous, ma radiation
+des cadres de l'armée (<i>sic</i>). Je vous observerai d'abord que
+ne faisant pas partie de ces cadres, je ne puis en être radié, mais
+seulement révoqué du grade, que je ne devais, d'ailleurs, qu'au
+Gouvernement Provisoire de la République, qui me l'avait conféré
+avant que je fusse représentant du Peuple à la Constituante,
+et par conséquent avant l'abrogation de la loi qui privait les
+membres de ma famille de leurs droits de citoyen.</p>
+
+<p>Je rappellerai que ne m'accommodant nullement, comme représentant
+du peuple, comme neveu de l'empereur Napoléon, et
+comme fils de Lucien Bonaparte, de cet état d'officier <i>au titre
+étranger</i>, il y a déjà longtemps qu'à deux reprises différentes
+j'avais donné ma démission, et que ce n'est que pour céder aux
+instances réitérées et pressantes du président de là République que
+je l'avais retirée. Arrivé avant hier à Paris, je me suis rendu
+hier chez le ministre de la guerre, et je lui ai déclaré que si je
+ne donnais pas encore, définitivement, ma démission, c'était pour
+ne point faire de scandale. Il parait que d'autres n'ont point été
+arrêtés par cette considération, et si je regrette ma bonhomie qui
+leur a permis de me prévenir, je ne leur en veux pas autrement,
+car je suis débarrassé d'une position qui n'était ni normale, ni
+convenable, et que, sous aucun prétexte, je n'aurais plus gardée
+longtemps.</p>
+
+<p>Un mot maintenant du décret présidentiel:</p>
+
+<p>Il n'est pas vrai, et cela importe peu, que ce soit sur ma demande
+qu'une mission en Algérie m'a été donnée. Elle m'a été
+instamment proposée par le président de la République, comme
+le prouve la lettre qu'il me faisait écrire par M. Ferdinand
+Barrot dans les Ardennes, où j'avais été passer le temps de prorogation
+de l'Assemblée.</p>
+
+<p>En second lieu, il n'est pas vrai que je me sois engagé à
+remplir un service, dont la durée aurait pu être fixée par le
+gouvernement. Ma mission qui, d'après la loi électorale organique,
+n'aurait pu, en tous cas, durer plus de six mois, était temporaire,
+indéterminée, gratuite et dépendante de ma volonté. On
+concevrait même difficilement qu'il eût pu en être autrement.</p>
+
+<p>D'un autre côté, mon grade de chef de bataillon au titre
+étranger ne me dépouillait pas apparemment de mon caractère
+de membre du pouvoir législatif; et quoi qu'en dise le président
+de la République, dont les décrets, grâce à Dieu, n'ont pas
+encore force de loi, j'étais parfaitement le maître de revenir,
+sans l'autorisation de personne, siéger à mon poste le plus
+important, à l'Assemblée nationale, et j'étais seul juge de l'opportunité
+de mon retour. Du reste, le but de la mission que
+m'avait donnée le général Herbillon était rempli, du moment
+que les renforts qu'il attendait, et que j'avais rencontrés en
+marche, étaient assurés.</p>
+
+<p>Enfin, si nos gouvernants avaient nos lois organiques un peu
+plus présentes à l'esprit, ils sauraient que tout officier, représentant
+du Peuple, est en non-activité hors cadre, et que la
+révocation qu'ils décrètent ne peut porter que sur le grade, et
+non sur l'emploi, puisque je n'en ai pas.</p>
+
+<p>Agréez, Monsieur le général, l'assurance de ma parfaite
+considération.</p>
+
+<p>PIERRE-NAPOLEON BONAPARTE,<br>
+
+Représentant du Peuple.</p>
+
+<br><br>
+
+
+<p>N° 10.&mdash;Extrait du compte-rendu de la séance de
+l'Assemblée législative de 22 novembre 1849,
+d'après le <i>Moniteur</i>.</p>
+
+<p><i>Interpellations de M. Pierre Bonaparte.</i></p>
+
+<p><i>M. le Président.</i>&mdash;M. Pierre Bonaparte demande l'autorisation
+d'adresser des interpellations à M. le ministre de la guerre,
+sur un décret qui a paru dans le <i>Moniteur</i>, et qui révoque
+M. Pierre Bonaparte du grade militaire qui lui avait été conféré
+par le Gouvernement provisoire.</p>
+
+<p>Je demande à M. le ministre de la guerre à quel jour il veut
+que les interpellations soient fixées.</p>
+
+<p><i>M. le général d'Hautpoul, ministre de la guerre.</i>&mdash;Je suis
+prêt à répondre à l'instant.</p>
+
+<p><i>M. le Président.</i>&mdash;L'Assemblée veut-elle entendre immédiatement
+les interpellations?</p>
+
+<p><i>De toutes parts.</i>&mdash;Oui! oui!</p>
+
+<p><i>M. le Président.</i>&mdash;La parole est à M. Pierre Bonaparte.</p>
+
+<p><i>M. Pierre Bonaparte.</i>&mdash;Citoyens représentants du Peuple,
+je n'ai que quelques mots à dire sur la question que ce décret
+soulève en général, et sur ce qui me regarde en particulier, si
+l'Assemblée veut bien m'entendre.</p>
+
+<p>En principe, je soutiens avec une profonde conviction et avec
+indignation, quand je pense qu'on ose soutenir le contraire <i>dans
+cette enceinte</i>, qu'un membre du pouvoir législatif, quelle que
+soit la mission temporaire qui ait pu lui être confiée, en vertu de
+l'article 85 de la loi électorale organique, ne peut être retenu
+malgré lui loin du sanctuaire national, où s'accomplit son mandat.
+(Mouvements divers.) Jaloux de vos droits, qui sont ceux
+du pays, il importe que vous fassiez intervenir à cet égard une
+décision souveraine qui réprime les outrecuidantes prétentions
+d'un gouvernement trop disposé à faire bon marché du grand
+caractère dont les représentants du peuple français sont revêtus.
+J'aurai l'honneur, dans ce but, de vous proposer un ordre du
+jour motivé, à la fin de la discussion.</p>
+
+<p>Passant à ce qui me regarde, l'exercice du droit imprescriptible
+que je viens de dire m'a paru d'autant plus opportun que,
+dans ma conviction, nos institutions républicaines, auxquelles je
+suis voué corps et âme, sont sur le point de courir des dangers
+(Mouvement.)</p>
+
+<p>Je désire, citoyens représentants, qu'on ne se méprenne pas
+sur la portée de mes paroles. L'indigne manière dont j'ai été
+traité, l'injustice et l'ingratitude dont j'ai à me plaindre, ont pu
+modifier mes sentiments envers mon parent, Louis-Napoléon
+Bonaparte, mais non envers le président de la République. Tant
+qu'il saura maintenir la constitution, ou que la majorité de l'Assemblée
+déclarera qu'il l'a maintenue, je le soutiendrai vigoureusement,
+tout en conservant, bien entendu, ma liberté d'appréciation
+parlementaire.</p>
+
+<p>Mais c'est de ses conseillers, ministres ou autres, de ses familiers
+surtout que je me défie. Leur persistance à éloigner tout ce
+qui naturellement était intéressé à l'éclat du drapeau populaire
+relevé le 10 décembre suffit pour justifier mes défiances. A mon
+cousin et collègue, Napoléon Bonaparte, comme à moi, ils ont
+fait donner une mission, dont ils se sont ensuite subrepticement
+efforcés de rendre l'accomplissement impossible.</p>
+
+<p><i>Et si vous exigez que je vous nomme celui à qui l'on doit
+attribuer principalement tout ce que le président fait de déplorable,
+je le nommerai.</i></p>
+
+<p><i>De toutes parts.</i>&mdash;Oui! oui! Nommez!</p>
+
+<p><i>M. Pierre Bonaparte.</i>&mdash;Eh bien! c'est M. Fialin, <i>dit</i> de
+Persigny!</p>
+
+<p><i>M. le Président.</i>&mdash;J'arrête ici l'orateur en lui rappelant
+qu'aux termes de l'article 79 du règlement, les interpellations
+de représentant à représentant sont interdites. Il a demandé
+l'autorisation d'interpeller le ministre de la guerre sur un acte
+qu'il a déterminé, et sur lequel il demande des explications; je
+l'invite à se renfermer dans les termes de ses interpellations; il
+ne peut interpeller un représentant, le règlement est formel.</p>
+
+<p><i>M. Pierre Bonaparte.</i>&mdash;Je m'y renfermerai, monsieur le président; mais je prends la liberté de vous faire observer que ce
+n'est pas une interpellation, mais une désignation.</p>
+
+<p><i>M. le Président.</i>&mdash;C'est une véritable interpellation.</p>
+
+<p><i>M. Pierre Bonaparte.</i>&mdash;C'est une désignation.</p>
+
+<p>Au point de vue militaire, et abstraction faite de ma qualité
+de membre de cette Assemblée, on dirait vraiment que l'acharnement
+des partis se plaît à dénaturer les choses les plus simples.</p>
+
+<p>Du camp de Zaatcha à Philippeville il y a onze étapes. Je suis
+parti de Zaatcha, escortant un convoi, et avec l'ordre, que voici,
+du général Herbillon de me rendre à Alger. La seule partie de
+cet ordre que je n'ai point exécutée, c'est la traversée de Philippeville
+à Alger. Apparemment, elle n'offrait aucun danger, et,
+par conséquent, il ne pouvait y avoir aucun mérite à la faire,
+puisque le but de ma mission auprès du gouverneur général
+était rempli par l'envoi des renforts que j'avais rencontrés en
+marche.</p>
+
+<p>D'Alger, en tout cas, je fusse revenu en France. Le général
+Herbillon le savait. Le président de la République et le Gouvernement
+savent parfaitement aussi qu'à part mon droit de représentant, que je n'ai jamais aliéné et que je n'aliénerai jamais, il
+était convenu, lorsque j'ai quitté Paris, que je reviendrais d'Afrique
+quand je le jugerais convenable, et sans qu'ils pussent y
+trouver à redire. (Rumeurs.)</p>
+
+<p>Sans cela, il est évident que je ne serais pas parti, puisque
+j'aurais sacrifié l'indépendance de mon mandat, à laquelle je
+tiens par-dessus tout.</p>
+
+<p>Je termine en demandant à M. le ministre de la guerre comment
+il se fait qu'à mon arrivée à Paris, lorsque, sur sa demande
+(car je ne m'y croyais nullement obligé), je lui ai communiqué
+l'ordre du général Herbillon, prescrivant mon départ de Zaatcha
+pour Philippeville et Alger, il avait répété à satiété que, sous le
+rapport militaire, les renforts étant assurés, il me trouvait parfaitement
+en règle? Vous m'avez dit, monsieur le ministre, que j'étais
+parfaitement en règle. Si je ne me trompe, l'opinion du gouverneur
+général de l'Algérie était exprimée d'une manière analogue
+dans une dépêche que M. le ministre de la guerre doit avoir
+entre les mains. Et comment se fait-il alors qu'il ait apposé son
+contre-seing à la révocation qui a paru au <i>Moniteur!</i></p>
+
+<p>Ou M. le ministre de la guerre a changé d'avis à mon égard
+avec une étrange soudaineté, ou il a validé une mesure qu'il
+savait être une injustice, une indignité, et qui, à part l'effet moral,
+me touche fort peu, car je ne tenais nullement à ma qualité
+d'officier au <i>titre étranger</i>.</p>
+
+<p>Vous comprendrez, citoyens représentants, le sentiment qui
+m'a fait entrer dans ces développements, bien que, au point de
+vue du droit, ils soient tout à fait superflus.</p>
+
+<p>Le principe qui domine tout le reste, c'est celui de l'indépendance
+de notre caractère. Il est bon, en tout cas, que les droits
+de ceux d'entre nous qui sont ou qui seraient, à l'avenir, envoyés
+en mission, soient fixés; et c'est pour cela que j'aurai
+l'honneur, après la discussion, de présenter à l'Assemblée un
+ordre du jour motivé.</p>
+
+<p><i>M. le Président.</i>&mdash;La parole est à M. le ministre de la
+guerre.</p>
+
+<p><i>M. d'Hautpoul, ministre de la guerre.</i>&mdash;Messieurs, l'interpellation
+qui m'est faite a deux caractères bien distincts; je
+les traiterai l'un après l'autre.</p>
+
+<p>Il s'agit d'abord de savoir si un membre de cette Assemblée,
+qui a demandé ou accepté un mandat, soit dans l'ordre militaire,
+soit dans l'ordre diplomatique (ce sont ordinairement les missions
+qui sont le plus communément confiées aux représentants), et qui a
+accepté dans toute leur teneur les instructions qui lui ont été données
+librement, volontairement, et souvent après sollicitations,
+il s'agit de savoir, dis-je, si, une fois rendu à son poste, il est
+libre d'oublier ce même mandat, ce même engagement; s'il est
+juge, juge souverain, d'après la théorie de l'honorable préopinant, de l'opportunité de son retour.</p>
+
+<p>Eh bien! je commence par déclarer que non. (Très bien! très
+bien!)</p>
+
+<p>Le Gouvernement seul a été juge du mérite du mandat; celui
+qui l'a accepté en est convenu par le fait seul de l'acceptation;
+une fois rendu à son poste, il doit consulter ses instructions;
+s'il est militaire, il doit se renfermer dans l'obéissance due à ses
+chefs militaires; il n'est plus, là, représentant du Peuple. (Marques
+d'assentiment.)</p>
+
+<p><i>M. Pierre Bonaparte.</i>&mdash;Alors, pourquoi m'avez-vous
+trouvé en règle?</p>
+
+<p><i>M. le Président.</i>&mdash;Monsieur Pierre Bonaparte, n'interrompez
+pas! On vous a écouté; laissez M. le ministre vous répondre.</p>
+
+<p><i>M. le Ministre.</i>&mdash;Je le répète, il n'est plus, là, le représentant
+du Peuple; il est impossible de trouver une analogie entre
+le représentant du Peuple, ayant mission de la convention du
+Gouvernement, en se plaçant au-dessus de toutes les positions
+dans les armées, et ce qui se passe aujourd'hui. Quelques journaux
+ont voulu la rencontrer; ils sont tombés dans une erreur
+complète. Je ne pense pas qu'il y ait ici un seul membre qui
+partage une pareille doctrine. (Non! non!&mdash;Approbation.)</p>
+
+<p>Du reste, l'Assemblée législative, dans l'espèce qui nous occupe,
+n'avait donné aucun mandat à M. Pierre Bonaparte. Le
+mandat émane essentiellement du Gouvernement, de l'initiative
+du Pouvoir exécutif. Ainsi, laissons de côté le caractère de représentant,
+qui ne doit pas occuper l'Assemblée. (Très bien!)</p>
+
+<p>Voilà ma réponse à la première partie de la discussion. (Marques
+prolongées d'approbation.)</p>
+
+<p>Maintenant, en abordant les faits particuliers, que s'est-il
+passé? M. Pierre Bonaparte est chef de bataillon à la Légion
+étrangère, au titre étranger; et remarquez, messieurs, que ce
+titre n'a rien de blessant. M. Pierre Bonaparte ne peut pas être
+chef de bataillon à d'autre titre, car la loi de 1834, sur l'état des
+officiers, nous est connue; c'est le Code militaire, un code qu'on
+ne peut pas enfreindre, que j'ai appelé; dans une autre circonstance,
+l'arche sainte. D'après cette loi, quand on n'a pas suivi
+la hiérarchie, quand on n'appartient pas à l'armée avec le grade
+de capitaine, et quand on ne remplit pas les conditions voulues
+pour l'avancement, conditions qui consistent dans un fait de
+guerre sur le champ de bataille ou dans une proposition régulière
+de candidature sur le tableau d'avancement, on ne peut pas devenir
+chef de bataillon. M. Pierre Bonaparte n'était ni dans l'une
+ni dans l'autre de ces conditions. On lui a conféré, c'est le Gouvernement
+provisoire, je crois, on lui a conféré le titre de chef
+de bataillon dans la Légion étrangère, à titre étranger; lui, n'est
+pas étranger, mais son titre est étranger; c'est ce qu'il faut bien
+distinguer. (Très bien! très bien!) Voilà en quoi M. Pierre
+Bonaparte ne peut pas être blessé: il est Français et bon Français,
+c'est un hommage que je lui remis; mais son titre dans la
+Légion étrangère est titre étranger. Il faut bien faire attention à
+cette distinction. (Très bien! très bien!)</p>
+
+<p>M. Pierre Bonaparte part de Paris avec une mission pour l'Algérie.
+Cette mission disait qu'à son arrivée à Alger il serait à la
+disposition du gouverneur général. Que fait le gouverneur
+général? Il se rappelle le nom de Bonaparte, et il donne à
+M. Pierre Bonaparte le poste d'honneur, le poste le plus périlleux;
+c'est là qu'un Bonaparte doit être heureux de se trouver;
+c'est le meilleur de tous les postes. (Marques unanimes d'approbation.)</p>
+
+<p><i>M. Pierre Bonaparte</i>.&mdash;Je vous prie de croire que je n'ai
+pas boudé.</p>
+
+<p><i>M. le Ministre.</i>&mdash;Je dis cette phrase à dessein. Dans la
+lettre que M. Pierre Bonaparte a cru devoir publier, il s'est plaint
+qu'on lui avait fait une condition qui n'était pas convenable;
+c'est à cela que réponds.</p>
+
+<p>Je n'accuse en rien, Dieu m'en préserve, la bravoure de
+M. Pierre Bonaparte; je le crois aussi brave que tous nos soldats.
+Mais il ne s'agit pas de cela; il s'agit d'une expression que je
+crois devoir relever, et je déclare que le poste qu'on a donné à
+M. Pierre Bonaparte était un poste de choix, de faveur, qu'il
+devait en être content, puisqu'on l'envoyait à l'ennemi, et que,
+quand on porte son nom, on doit être enchanté de se trouver
+dans une pareille position. (Très bien! très bien!)</p>
+
+<p>Qu'est-il arrivé? M. Pierre Bonaparte a reçu un commandement
+de son grade, on lui a donné le commandement de quatre
+cents hommes. Il s'est avancé en tirailleur sur l'ennemi: je ne
+juge pas le mérite du mouvement, s'il était plus ou moins rationnel,
+ceci est un fait purement militaire; vous me permettrez
+de le passer sous silence. L'engagement qui eut lieu a été vif;
+la ligne des tirailleurs a dû se retirer. M. Pierre Bonaparte a
+montré beaucoup de courage; il a été presque appréhendé au
+corps par un Arabe. Il l'a tué de sa main, c'était tout naturel;
+on ne devait pas attendre moins d'un homme qui porte son nom.
+Plus tard, un bataillon de renfort est arrivé; l'affaire a été
+reprise; chaque troupe est restée dans sa position respective.</p>
+
+<p>Le lendemain, M. Pierre Bonaparte, qui la veille avait oublié
+qu'il était représentant, qui n'en parlait pas, le lendemain,
+M. Pierre Bonaparte s'en est souvenu.</p>
+
+<p><i>M. Pierre Bonaparte.</i>&mdash;Pas le lendemain!</p>
+
+<p><i>M. le Ministre.</i>&mdash;Peu importe! je n'épilogue pas sur les
+heures ou sur le jour. Bref, M. Bonaparte, quelque temps après,
+a trouvé qu'étant représentant du Peuple, il devait revenir dans
+cette enceinte. C'est fort bien; mais il aurait dû y penser avant
+de partir. En ce moment, il était devant l'ennemi; il aurait dû
+s'en souvenir. (Très bien! très bien!)</p>
+
+<p>Qu'il me permette de lui dire qu'à sa place, en présence de
+l'ennemi, j'aurais parfaitement oublié que j'étais représentant.
+(Très bien! très bien!)</p>
+
+<p><i>M. Pierre Bonaparte.</i>&mdash;Je suis revenu pour affaire de
+service.</p>
+
+<p><i>M. le Président.</i>&mdash;N'interrompez pas; vous répondrez!</p>
+
+<p><i>M. le Ministre de la guerre.</i>&mdash;M. le général Herbillon,
+commandant militaire de la province de Constantine et des
+troupes qui font le siége de Zaatcha, a donné, il est vrai, à
+M. Pierre Bonaparte un ordre qu'il m'a remis entre les mains. Je
+lui ai dit: «Cet ordre vous couvre». C'était tout simple, et
+s'il ne vous avait pas couvert, savez-vous ce que j'aurais fait?
+Je serais venu ici; j'aurais demandé à l'Assemblée l'autorisation
+de vous poursuivre; je vous aurais fait arrêter et conduire par
+la gendarmerie à Constantine, et là, vous auriez été traduit devant
+un conseil de guerre. (Marques générales d'approbation.)</p>
+
+<p>Je n'ai pas agi ainsi, parce que je ne devais pas le faire. Il ne
+restait aux yeux du ministre de la guerre qu'une faute, une faute
+grave; c'était de ne pas avoir accompli un mandat reçu. Ce
+mandat était important; il disait à M. Pierre Bonaparte d'aller
+à Alger; pourquoi faire? C'était une chose à peu près inusitée
+qu'un officier commandant une troupe, et une troupe devant
+l'ennemi, en fût détaché pour aller devant le gouverneur d'Alger
+demander des secours. Mais enfin j'accepte cette mission tout
+étrange qu'elle puisse paraître. Du moins fallait-il l'accomplir.
+Or, que se passe-t-il?</p>
+
+<p>En arrivant à Philippeville, M. Pierre Bonaparte trouve des
+troupes qui débarquaient. C'était une chose toute simple. En ne
+consultant que mon coeur de soldat, je me serais mis à la tête de
+ces troupes, je serais parti avec elles, et le lendemain je serais
+monté à l'assaut de Zaatcha. (Très bien! très bien!)</p>
+
+<p><i>M. Pierre Bonaparte.</i>&mdash;Un officier au titre étranger ne
+peut pas commander! D'ailleurs, il y avait des lieutenants-colonels.</p>
+
+<p><i>M. le Ministre.</i>&mdash;M. Pierre Bonaparte en a jugé autrement.
+Il arrive à Philippeville; un paquebot partait pour la France: il
+prend passage à bord de ce paquebot; il arrive à Marseille, puis
+à Paris. Arrivé à Paris, il se présente chez le ministre de la guerre.
+Je fus assez étonné de le voir: je connaissais son arrivée, du
+reste; je la connaissais par un rapport du préfet de police, et
+je devais la connaître, parce que, dans toute hypothèse, il m'importait
+beaucoup de savoir où était M. Pierre Bonaparte.</p>
+
+<p>M. Bonaparte se présente chez moi. Je lui demande par quel
+hasard il est à Paris. Il me montre son ordre. Je lui dis: Cet
+ordre vous couvre par rapport à Zaatcha, par rapport à l'abandon
+d'un poste militaire. S'il en eût été autrement, c'eût été un
+déshonneur; un Bonaparte ne peut pas se déshonorer, c'est impossible.</p>
+
+<p>M. Pierre Bonaparte me montre ensuite un projet de lettre
+contenant des doctrines que je ne pouvais pas accepter et que j'ai
+combattues, doctrines que vous avez entendues et qui auraient
+pour conséquence de mettre le Gouvernement dans l'impossibilité
+absolue de donner quelque mandat que ce puisse être à des
+membres de cette Assemblée. (Très bien!)</p>
+
+<p>Nonobstant mes observations, M. Pierre Bonaparte a fait insérer
+dans les journaux la lettre que vous avez lue, et il l'a signée.
+Le Gouvernement était mis en demeure de répondre; il l'a fait
+par le décret que vous connaissez. (Bruit.) Je répète ma phrase.
+Le Gouvernement était mis en demeure de répondre à la lettre
+de M. Pierre Bonaparte; c'était une espèce de défi; le Gouvernement
+a répondu par le décret que vous avez vu.</p>
+
+<p><i>M. Pierre Bonaparte.</i>&mdash;Par dépit!</p>
+
+<p><i>M. le Ministre.</i>&mdash;Il était dans son droit, dans son droit
+absolu, et s'il ne l'avait pas fait, vous auriez eu grandement
+raison de l'en blâmer. (Très bien!)</p>
+
+<p>Je ne touche pas aux questions de famille, elles ne sont pas
+de ma compétence.</p>
+
+<p>Quant aux influences du Gouvernement, je déclare très haut
+que M. le président de la République n'a pour conseillers que
+ses ministres; nous n'en connaissons pas d'autres, nous ne subissons
+l'influence de qui que ce soit. (Très bien!)</p>
+
+<p>Nous venons ici franchement, loyalement, vous apporter des
+projets de lois, les mesures que le Gouvernement croit bonnes;
+nous nous inspirons des votes de la majorité de cette Assemblée;
+nous nous conformons à ce qu'elle décide, et nous serons toujours
+heureux de marcher avec elle. (Approbation vive et prolongée.)</p>
+
+<p><i>M. le Président.</i>&mdash;La parole est à M. Pierre Bonaparte.</p>
+
+<p><i>M. Pierre Bonaparte.</i>&mdash;Citoyens représentants, je tiens
+seulement à vous soumettre mon opinion sur un point du discours
+de M. le ministre.</p>
+
+<p>Il a dit que si je n'avais pas eu un ordre du général Herbillon
+m'envoyant de Philippeville à Alger, il aurait demandé à l'Assemblée
+nationale l'autorisation de me poursuivre devant un
+conseil de guerre. Mon opinion est que, si l'Assemblée avait
+accordé une pareille autorisation, elle aurait abdiqué son droit
+et ses prérogatives les plus essentielles (Murmures et dénégations);
+car, s'il plaisait, par exemple, à MM. les ministres d'éloigner de
+l'Assemblée un membre quelconque; si, par suite de promesses,
+de séductions, je ne sais quoi.... (Nouveaux murmures.)</p>
+
+<p><i>Un membre.</i>&mdash;On est libre d'accepter.</p>
+
+<p><i>M. Pierre Bonaparte.</i>&mdash;... Ils n'avaient qu'à l'envoyer en
+Algérie, au Sénégal, n'importe où, alors les membres dont la
+présence pourrait être incommode seraient éloignés au moins
+pendant six mois. (Dénégations.) Et notez bien une chose, c'est
+que, les six mois expirés, si le représentant n'est pas revenu à
+son poste, sa qualité, son caractère est perdu de droit. Je voulais
+seulement vous soumettre cette observation.</p>
+
+<p><i>M. le Président.</i>&mdash;L'incident me paraît vidé.</p>
+
+<p><i>M. Pierre Bonaparte.</i>&mdash;Je propose un ordre du jour
+motivé.</p>
+
+<p><i>M. le Président.</i>&mdash;Voici l'ordre du jour motivé que M. Pierre
+Bonaparte propose à l'Assemblée:</p>
+
+<p>«Considérant que les missions ou commandements temporaires
+dont les représentants du Peuple peuvent être investis,
+conformément à l'article 85 de la loi électorale organique, ne
+peuvent leur enlever leur droit d'initiative parlementaire, ni
+l'indépendance de leur caractère législatif;</p>
+
+<p>«Considérant qu'il ne peut appartenir à personne d'empêcher
+ou d'interdire, par quelque raison que ce soit, l'accomplissement
+de leur mandat,</p>
+
+<p>«L'Assemblée passe à l'ordre du jour.»</p>
+
+<p><i>M. le Ministre de la guerre.</i>&mdash;Je demande l'ordre du jour
+pur et simple.</p>
+
+<p><i>Voix nombreuses.</i>&mdash;Non! non!&mdash;Aux voix l'ordre du jour
+motivé!</p>
+
+<p><i>M. le Président.</i>&mdash;On a demandé l'ordre du jour pur et
+simple. (Non! non! On n'insiste pas!)</p>
+
+<p><i>Nombre de voix.</i>&mdash;L'ordre du jour motivé!</p>
+
+<p><i>M. le Président.</i>&mdash;Je mets aux voix l'ordre du jour motivé
+présenté par M. Pierre Bonaparte.</p>
+
+<p>(Personne ne se lève à l'épreuve; l'Assemblée presque entière
+se lève à la contre-épreuve.)</p>
+
+<p><i>M. le Président.</i>&mdash;L'Assemblée n'adopte pas l'ordre du jour
+motivé.</p>
+
+<p>(Un grand nombre de membres viennent féliciter M. le ministre
+de la guerre.&mdash;La séance reste suspendue quelques instants; les
+représentants descendus dans l'hémicycle se livrent à des conversations
+animées.)</p>
+
+
+<br><br>
+
+
+
+<p>N° 11.&mdash;Extrait du compte-rendu de la séance de
+l'Assemblée législative du 22 décembre 1849,
+d'après le <i>Moniteur</i>, et Amendement de
+M. Pierre Bonaparte.</p>
+
+<p><i>Discussion du projet de loi relatif à la création d'un quatrième
+bataillon dans le 1er régiment de la Légion étrangère, pour y
+recevoir une partie des hommes de la garde nationale mobile
+de Paris.</i></p>
+
+<p><i>M. le Président.</i>&mdash;L'ordre du jour appelle la discussion du
+projet de loi relatif à la création d'un quatrième bataillon dans la
+Légion étrangère, pour y recevoir une partie des hommes de la
+garde nationale mobile de Paris.</p>
+
+<p>Je dois d'abord consulter l'Assemblée sur l'urgence, qui est
+demandée par le Gouvernement et proposée par la commission.</p>
+
+<p>(L'urgence, mise aux voix, est déclarée.)</p>
+
+<p><i>M. le Président.</i>&mdash;M. Pierre Bonaparte a la parole sur la
+discussion générale.</p>
+
+<p><i>M. Pierre Bonaparte.</i>&mdash;Citoyens représentants du Peuple,
+je m'associe de grand coeur aux intentions équitables que le projet
+du Gouvernement nous annonce en faveur des débris de notre
+jeune et héroïque garde mobile. Mais pour savoir si la position
+qu'on veut faire à ceux de ces jeunes soldats qui resteront sous
+les drapeaux est convenable, il faut examiner celle du corps où
+l'on propose de les faire entrer. Pour moi, je pense que nous devons
+nous refuser à assigner à des citoyens français (qui ont bien
+mérité de la patrie, qu'on ne l'oublie pas) une position qui,
+même pour les militaires étrangers qui nous servent, n'est pas
+en rapport avec la justice et la générosité de notre caractère national.
+Aussi, je repousse le projet, si les conditions actuelles
+d'existence de la Légion étrangère ne sont pas modifiées.</p>
+
+<p>J'ai remarqué que bien des personnes, même appartenant à
+l'armée, sont loin de se faire une idée bien nette des différentes
+catégories militaires qui composent ce corps. Il faut avouer que
+cela s'explique par l'étrangeté même de ces conditions diverses;
+mais si l'Assemblée le permet, je les rappellerai succinctement.</p>
+
+<p>Il y a d'abord, dans la Légion étrangère, des officiers comme
+dans les autres régiments, c'est-à-dire français servant <i>au titre
+français</i>, et jouissant, par conséquent, des mêmes droits et des
+mêmes garanties que tous les autres officiers de l'armée.</p>
+
+<p>Il y a des officiers étrangers, naturalisés civilement, ou non ,
+et servant tous également <i>au titre étranger</i>.</p>
+
+<p>Il y a des officiers français sortis du service étranger et servant
+au titre étranger.</p>
+
+<p>Il y a enfin des officiers démissionnaires du service français,
+et réintégrés au titre étranger.</p>
+
+<p>Lorsque les officiers étrangers ont été placés dans la Légion,
+en conformité de la loi du 9 mars 1831, leurs lettres de service
+étaient conçues comme celles des corps français. Ils croyaient
+donc n'être soumis qu'à la condition de ne pas servir en France.
+Leur erreur était bien naturelle, car les lois organiques du 11
+avril 1831, 14 avril 1832, 19 mai 1834, sont muettes à leur
+sujet; et si l'article 3 de l'ordonnance du 5 mai 1832 les frappait
+(très justement au point de vue national) d'une exclusion pour
+le commandement, du moins leur offrait-elle la voie de la naturalisation
+civile, pour rentrer dans le droit commun et obtenir
+la naturalisation militaire.</p>
+
+<p>Tel était, en effet, le sens de l'article 3 de l'ordonnance du
+5 mai 1832, abrogé depuis par l'ordonnance du 18 février 1844.
+S'il eût pu rester quelque doute dans l'esprit des officiers de la
+Légion à cet égard, ce doute aurait disparu devant les explications
+données par le ministre de la guerre en maintes circonstances,
+et devant les autorisations de permutation accordées
+entre des officiers étrangers naturalisés servant dans la Légion et
+des officiers des régiments français.</p>
+
+<p>J'ai eu sous les yeux:</p>
+
+<p>1° Une lettre du 3 décembre 1834 (postérieure ainsi à la
+promulgation de la loi sur l'état des officiers), dans laquelle il
+est dit: «Direction du personnel et des opérations militaires.... Ce
+n'est donc que lorsque M. de Caprez aura été naturalisé Français
+qu'il sera en position de demandera permuter; mais, tant qu'il
+conservera la qualité d'étranger, sa réclamation à cet égard ne
+saurait être accueillie. <i>Signé</i>: Miot.»</p>
+
+<p>2° Une liste des officiers étrangers, provenant notamment des
+régiments suisses, qui servent maintenant dans des corps français,
+et qui sont sortis de la Légion par permutation. Parmi eux figurent
+un lieutenant-colonel et un chef de bataillon.</p>
+
+<p>Cette position n'a été changée qu'à l'organisation de la deuxième
+Légion étrangère, en 1837. Depuis lors les brevets des officiers
+au titre étranger contiennent l'annotation suivante: <i>Cette
+nomination étant faite en vertu de la loi du 9 mars 1831 ne
+donne pas à M.N. les droits conférés aux officiers français
+par la loi sur l'avancement et celle sur l'état des officiers</i>.</p>
+
+<p>Puis est survenue l'ordonnance du 16 mars 1838, qui, par
+les articles 195 à 203, règle l'avancement, dans la Légion, pour
+les grades supérieurs. Ces articles, dans leurs dispositions favorables
+à l'ancienneté, ne sont pas applicables en Algérie, par
+suite de l'application qui est faite à l'année de l'article 20 de la
+loi du 14 avril 1832.</p>
+
+<p>Enfin a paru l'ordonnance du 18 février 1844, qui a, pour
+la première fois, décidé que la naturalisation civile n'ajoute aucun
+droit au commandement pour les officiers étrangers, et que
+les officiers français servant au titre étranger n'ont que les droits
+des officiers étrangers pour le commandement.</p>
+
+<p>Aussi, peu à peu, les officiers étrangers se sont trouvés dans
+la position peu honorable et très blessante: 1° d'être révocables
+à volonté; 2° d'être, quel que soit leur grade, sous les ordres de
+l'officier français qui commande; 3° d'être privés à jamais, à un
+tour d'ancienneté, de devenir officiers supérieurs. On ne leur a
+conservé que les bénéfices de la loi du 11 avril 1831!</p>
+
+<p>J'ajoute qu'en campagne, lorsqu'il a dû être fait application
+de la décision de 1844, cette décision a été violemment mise de
+côté par les généraux en chef de notre armée, comme nuisible
+au service de l'Etat et à la dignité de tous les officiers, étrangers
+ou non. Des officiers qui sont le type de l'honneur militaire
+ont obéi à un commandant de colonne au titre étranger,
+bien que connaissant l'incapacité dont le frappait l'ordonnance.</p>
+
+<p>Quant aux officiers français sortis du service étranger, et admis
+avec un grade dans la Légion, leur position est prévue et définie
+par l'article 197 de l'ordonnance du 16 mars 1838. Il
+serait juste, indispensable même, d'améliorer leur sort; mais,
+pour éviter les abus, on est d'accord, en général, que ce mode
+d'admission aux emplois militaires devrait être supprimé pour
+l'avenir.</p>
+
+<p>Restent les officiers démissionnaires du service français et replacés
+au titre étranger.</p>
+
+<p>Constatons d'abord que ce n'est qu'en fraude de la loi, par
+suite d'une fiction, que les officiers en question ont pu être placés
+dans la Légion. Mais peut-on exciper de cette illégalité pour repousser
+leurs demandes sans examen? Non, sans doute; et leurs
+droits, s'ils en ont, restent intacts. Mon opinion, basée sur
+l'examen des lois et règlements qui régissent l'armée, me porte
+à défendre la position des officiers démissionnaires, et à penser
+que le conseil d'Etat leur serait favorable, s'ils s'adressaient à lui
+pour régulariser leur position actuelle.</p>
+
+<p>Il semble que c'est à tort que le Gouvernement a renoncé aux
+prérogatives auxquelles n'avaient pas porté de restriction les lois
+de 1818 et de 1832; et que, notamment pour les officiers démissionnaires, c'est à tort qu'il n'a pas soutenu, avec la loi et
+le droit, qu'il était permis au Pouvoir exécutif de replacer ces
+officiers dans les rangs de l'armée française.</p>
+
+<p>En effet, avant la loi du 1er avril 1848, la volonté du chef
+de l'Etat faisait d'un simple soldat un caporal ou un général.
+La loi de 1818 est la première restriction apportée à la toute-puissance
+du roi en fait d'avancement. C'est elle qui, en consacrant
+les droits de l'ancienneté, a fait participer l'armée à l'édit
+de 1789, portant que <i>tous les Français seront admissibles à tous
+les emplois</i>.</p>
+
+<p>La loi du 14 avril 1832 n'a pas créé un seul principe nouveau
+en fait d'avancement; <i>elle a seulement</i>, disait le rapporteur devant
+la chambre des députés, <i>élargi les droits du pouvoir nouveau,
+en supprimant de la législation de 1818 les prescriptions
+incompatibles avec le bien du service, et provenant des défiances
+outrées</i>, disait toujours le rapporteur, <i>que l'on avait éprouvées
+contre l'ancien gouvernement</i>.</p>
+
+<p>Il est très remarquable qu'aucune de ces deux lois, la dernière
+surtout, n'ait pas résolu la question de légalité concernant la
+réintégration des officiers démissionnaires, et que, dans les discussions
+auxquelles elles ont donné lien dans le parlement, pas
+une voix ne se soit élevée pour provoquer à ce sujet une solution
+désirable.</p>
+
+<p>On conçoit que la loi du 1er avril 1818 se taise à cet égard;
+mais, après la controverse qui s'est élevée, à propos de cette
+réintégration, à la fin de 1828, il est vivement à regretter que
+le doute, au moins, soit encore permis.</p>
+
+<p>Sous l'empire de la loi de 1818, le roi croyait avoir conservé
+le droit de rappeler au service les officiers démissionnaires. Il
+résulte de la dernière décision insérée au journal militaire officiel,
+premier semestre 1827, page 192, qu'il n'a jamais abandonné
+cette prérogative. Le gouvernement de juillet s'en est servi
+longtemps sans opposition; puis il y a renoncé <i>de fait</i>, mais en
+soutenant son <i>droit</i> à cet égard. Le gouvernement de février a
+relevé des officiers soit de la retraite, soit de la réforme, soit de la
+démission, en consultant seulement les intérêts de la République.</p>
+
+<p>Il résulte de là qu'il n'existe aucune décision législative défavorable
+aux officiers démissionnaires. Il est à désirer qu'elle soit
+rendue, car ces officiers abandonnent généralement l'armée pour
+suivre une carrière plus avantageuse en temps de paix, et ils
+ne devraient pas pouvoir reprendre leur rang, par exemple,
+en temps de guerre, au préjudice de leurs camarades qui ont
+continué à suivre les bonnes et mauvaises chances de la carrière;
+mais enfin des décisions royales non rapportées existent, et elles
+établissent les droits des officiers démissionnaires.</p>
+
+<p>Les officiers démissionnaires qui servent dans la Légion m'ont
+communiqué une liste de leurs camarades qui, plus heureux
+qu'eux, ont obtenu de la bienveillance du Gouvernement soit
+d'être réintégrés directement dans un régiment français, soit de
+permuter pour passer dans un de ces régiments, après avoir été
+nommés à la Légion et avant de rejoindre, soit enfin de sortir de
+la Légion avec un emploi dans l'état-major des places, que les
+officiers servant au titre français seuls peuvent obtenir.</p>
+
+<p>On m'a cité, au 2e régiment de la Légion, un fait assez curieux
+qui prouve que la législation est encore indécise à ce sujet. Deux
+officiers démissionnaires se rencontrent chez le directeur du personnel, demandant du service. Le premier, plus favorisé, est
+envoyé dans la Légion comme officier au titre étranger. Le
+deuxième, moins heureux et ayant moins de services, est envoyé
+aussi dans la Légion, mais en qualité de sergent, sans contracter
+d'engagement; et, ayant été nommé sous-lieutenant, il compte
+aujourd'hui au titre français. Cependant, aux termes de la loi
+d'avancement, et surtout de l'article 24 de l'ordonnance du
+16 mars 1838, ce dernier ne pouvait légalement être réintégré
+au titre français, même comme sous-officier. Plusieurs officiers
+de la Légion, jadis démissionnaires, sont ainsi redevenus officiers
+au titre français.</p>
+
+<p>Je ne terminerai pas sans mentionner la difficulté qui croit
+chaque jour, de faire faire un service actif aux vieux officiers,
+sous-officiers et soldats qui, après avoir rendu des services dans
+la Légion, ont acquis des droits à une position sédentaire. Les
+modifications que j'ai eu l'honneur de vous proposer par l'amendement
+qui a été distribué hier, permettraient d'avoir de l'humanité
+envers ces braves. Et c'est bien peu que de ne demander
+pour eux que de l'humanité; car en consultant la statistique au
+hasard, sur <i>soixante</i> officiers polonais, par exemple, arrivés à
+la Légion en 1832, <i>cinquante-quatre</i> sont morts, tués à l'ennemi
+ou succombant aux intempéries du climat. N'est-il pas évident
+que la mort atteint les étrangers avant qu'ils aient rempli le
+temps voulu par la loi pour la retraite, et ne serait-ce pas répudier
+toutes nos traditions que de condamner plus longtemps à
+de si dures conditions ces fidèles et intrépides défenseurs de notre
+drapeau?</p>
+
+<p>Quant à la garde nationale mobile que le Gouvernement propose
+d'incorporer dans la Légion, au titre étranger, si des modifications
+équitables sont apportées à l'état des militaires servant
+à ce titre, elle y trouvera un champ digne de la noble et patriotique
+ardeur dont, au point de vue militaire, nous avons
+admiré le brillant essor aux jours néfastes de juin.</p>
+
+<p>Souhaitons, en tout cas, que le nouveau triage qu'indique
+l'article 1er du projet ne soit point arbitraire, et surtout qu'il
+n'ait point pour base les opinions politiques.</p>
+
+<p>J'aurai l'honneur de proposer à l'Assemblée de vouloir bien
+renvoyer mon amendement à l'examen de le commission.</p>
+
+<p><i>Amendement.</i></p>
+
+<p>Articles 1, 2 et 3.</p>
+
+<p>Comme au projet du Gouvernement.</p>
+
+<p>Art. 4.</p>
+
+<p>Nonobstant le 5e paragraphe de l'art. 20 de la loi du 14 avril
+1832, l'art. 200 de l'ordonnance du 16 mars 1838 sera applicable
+aux officiers étrangers, naturalisés on non.</p>
+
+<p>Art. 5.</p>
+
+<p>La réforme de ces officiers pourra être prononcée par le président
+de la République, sur la proposition du ministre de la
+guerre.</p>
+
+<p>Le 5e paragraphe de l'art. 18 de la loi du 19 ai 1834 est applicable
+à la Légion étrangère.</p>
+
+<p>Art. 6.</p>
+
+<p>Les officiers étrangers naturalisés français seront aptes, après
+dix ans au moins de service dans la Légion, à être naturalisés militairement,
+par décision du pouvoir exécutif, rendue sur la proposition
+du chef de corps, faite à l'inspection générale.</p>
+
+<p>La naturalisation militaire fait entrer l'officier dans le droit
+commun, et lui confère tous les droits de l'officier français.</p>
+
+<p>L'article 5 de l'ordonnance du 3 mai 1832, modifié par
+celle du 18 février 1844, sera définitivement arrêté de manière
+que ce ne soit qu'à grade égal que les officiers étrangers naturalisés
+français soient sous les ordres des officiers français, et
+qu'ils commandent, à leur tour, ces derniers à supériorité de
+grade.</p>
+
+<p>Art. 7.</p>
+
+<p>Les officiers français sortis du service étranger, et actuellement
+pourvus d'un grade dans la Légion, sont déclarés aptes à être
+naturalisés militairement, après dix ans au moins de services
+effectifs.</p>
+
+<p>Toutefois, l'art. 197 de l'ordonnance du 16 mars 1838 est
+supprimé, et aucun Français ne pourra, à l'avenir, être admis
+avec un grade dans la Légion, s'il ne remplit les conditions voulues
+par la loi, pour l'admission aux emplois et l'avancement
+dans les autres corps.</p>
+
+<p>Art. 8.</p>
+
+<p>Les officiers démissionnaires du service français, actuellement
+pourvus, dans la Légion, d'un grade au titre étranger, pourront:</p>
+
+<p>Être réintégrés directement dans un des corps français;</p>
+
+<p>Ou permuter, pour passer dans un de ces corps;</p>
+
+<p>Ou sortir de la Légion avec un emploi dans l'état-major des
+places.</p>
+
+<p>Toutefois, aucun officier démissionnaire ne pourra, à l'avenir,
+être réintégré, à aucun titre, dans l'armée.</p>
+
+<br><br>
+
+
+<p>N° 12.&mdash;Autre Lettre à la Patrie.</p>
+
+<p>Paris, 5 janvier 1849.</p>
+
+<p><i>A M. le rédacteur de la</i> Patrie.</p>
+
+<p>Monsieur le rédacteur,</p>
+
+<p>Le rapport général du siége de Zaatcha a paru au <i>Moniteur</i>.</p>
+
+<p>M. le général Herbillon, en parlant de l'affaire du 25 octobre,
+dit:</p>
+
+<p>«Les assiégés firent une sortie si vive que nous laissâmes
+entre leurs mains une caisse et des outils, et que je dus faire
+venir des troupes du camp pour assurer la retraite.»</p>
+
+<p>Je ne disconviens pas que ces troupes du camp soient arrivées
+fort à propos.</p>
+
+<p>Je ne parlerai pas de mes trois pauvres capitaines, Tonchet,
+Butet et Nyko, blessés grièvement tous trois, ni de ce que j'ai
+pu faire moi-même.</p>
+
+<p>Mais un fait qu'il était bon de constater, c'est que l'ordre de
+battre en retraite, <i>donné par le général Herbillon</i>, m'a été
+transmis par mon colonel, et que, jusqu'à l'arrivée de cet ordre,
+j'ai tenu la position <i>sans reculer d'une semelle</i>.</p>
+
+<p>La colonne expéditionnaire tout entière le sait.</p>
+
+<p>Agréez, etc.</p>
+
+<p>P.-N. BONAPARTE.</p>
+
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11769 ***</div>
+</body>
+</html>
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..d9448f8
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #11769 (https://www.gutenberg.org/ebooks/11769)
diff --git a/old/11769-8.txt b/old/11769-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..bb07bd5
--- /dev/null
+++ b/old/11769-8.txt
@@ -0,0 +1,4024 @@
+Project Gutenberg's Un mois en Afrique, by Pierre-Napoléon Bonaparte
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Un mois en Afrique
+
+Author: Pierre-Napoléon Bonaparte
+
+Release Date: April 3, 2004 [EBook #11769]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN MOIS EN AFRIQUE ***
+
+
+
+
+Produced by Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed
+Proofreaders. This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+
+UN MOIS
+
+EN AFRIQUE
+
+PAR
+
+PIERRE-NAPOLÉON BONAPARTE
+
+Je ne m'abaisse pas à une justification, je raconte; la vérité est
+l'unique abri contre le _venticello_ de Basile.
+
+
+AUX CITOYENS
+DE LA CORSE ET DE L'ARDÈCHE.
+
+
+
+UN MOIS EN AFRIQUE.
+
+
+La France, la République, les Armes, voilà les aspirations de toute ma
+vie de proscrit. Mes idées, mes études, mes exercices avaient suivi,
+dès longtemps, cette direction. En vain, depuis dix ans, je m'étais
+réitérativement adressé au roi Louis-Philippe, à ses ministres, aux
+vieux compagnons de l'empereur; même une place à la gamelle, même un sac
+et un mousquet en Afrique, m'avaient été refusés. Vainement, ne pouvant
+pas servir mon pays, je frappai à toutes les portes, pour acquérir,
+au moins, quelque expérience militaire, en attendant l'avenir. Ni la
+Belgique, ni la Suisse, ni Espartero, ni Méhémet-Ali, ni le Czar, de qui
+j'avais sollicité la faveur de faire une campagne au Caucase, ne purent
+ou ne voulurent pas accueillir mes souhaits. A l'âge de dix-sept ans, il
+est vrai, j'avais suivi en Colombie le général Santander, président de
+la République de la Nouvelle-Grenade, et j'en avais obtenu la nomination
+de chef d'escadron, qui m'escala depuis le grade _au titre étranger_ que
+notre Gouvernement provisoire m'avait conféré.
+
+Ce fut peu de jours après Février que, nommé chef de bataillon au
+premier régiment de la légion étrangère, je vis, bien que d'une façon
+incomplète, exaucer mes voeux. J'étais en France, la République était
+proclamée, et je pouvais la servir par les armes. Sans doute, la nature
+exceptionnelle de mon état militaire, et la non-abrogation de l'article
+VI de la loi du 40 avril 1832, relative au bannissement de ma famille,
+apportaient des restrictions pénibles à mon joyeux enthousiasme; mais
+l'un de ces faits expliquait l'autre. Sans rapporter implicitement cette
+loi, le gouvernement de la République ne pouvait m'admettre dans un
+régiment français. Faire cesser décidément notre exil, cela n'entrait
+pas encore dans ses vues; je ne discuterai pas le mérite politique de
+son appréciation, mais je dois loyalement reconnaître que tout esprit
+de haine ou d'antipathie était bien loin de la pensée de ses honorables
+membres à cet égard. Le jour où Louis Blanc m'annonça ma nomination[l]
+fut un des plus beaux jours de ma vie; j'allai le remercier avec
+effusion, ainsi que ses collègues, et quels qu'ils soient maintenant,
+membres de l'Assemblée Nationale, simples citoyens, proscrits, hélas! ou
+captifs, ils ont en moi un coeur ami et reconnaissant.
+
+[Note 1: Voyez sa lettre aux Pièces justificatives.]
+
+Bien avant la révolution, j'avais eu l'honneur de connaître
+particulièrement Marrast, Crémieux, et Lamartine, dont la famille est
+alliée de celle de ma mère. Pouvais-je douter de l'amitié de Crémieux,
+dont la voix éloquente et généreuse s'était élevée si souvent en faveur
+des proscrits de mon nom? Flocon et Arago m'avaient accueilli avec une
+bienveillance toute fraternelle. Ledru-Rollin m'a exprimé cordialement,
+en termes flatteurs, le regret de n'avoir pu me faire entrer au service
+d'une manière plus complète. Et si des considérations étrangères à ma
+personne ne les avaient arrêtés, il est certain que le Gouvernement
+provisoire ou la Commission exécutive n'eût pas tardé à naturaliser mon
+grade.
+
+Je sais que des adversaires de ma famille, ou personnels, ont parlé de
+la loi du 14 avril 1832, dont la prescription principale est qu'on ne
+peut obtenir d'emploi dans l'armée, si on n'a satisfait à la loi de
+recrutement, ou si on ne sort pas d'une école militaire. Mais, de bonne
+foi, cette thèse était-elle soutenable à mon sujet? Comment aurais-je pu
+remplir les conditions de la loi, si j'étais dans l'exil? Sans doute,
+et à part la période d'omnipotence dictatoriale, où le Gouvernement
+provisoire concentrait dans ses mains tous les pouvoirs, un décret de
+l'Assemblée eût été rigoureusement nécessaire. Mais si, dans un moment
+opportun, le gouvernement, quel qu'il fût, l'avait proposé, peut-on
+supposer que les représentants du grand peuple qui, en rappelant les
+proscrits, a placé l'un d'eux à sa tête, ne l'eussent pas rendu?
+Supposons que la Légion étrangère n'existât pas, la conséquence de
+la stricte application des lois qui régissent l'armée aurait été de
+m'interdire absolument le service militaire, fût-ce comme simple soldat.
+En effet, pas plus comme simple soldat que comme chef de bataillon, je
+n'eusse pu être admis, car l'article 1re de l'ordonnance du 28 avril
+1832, explicative de la loi du 21 mars, porte qu'on n'est pas reçu à
+contracter un engagement, si on est âgé de plus de trente ans. Or, en
+Février 1848, j'en avais trente-deux. Si je puis m'exprimer ainsi,
+c'est, après un long exil, qu'on me permette de le dire, une nouvelle
+proscription dans l'état; car comment appeler autrement une disposition
+qui vous défend sans retour, dans votre patrie, la carrière à laquelle
+vous vous étiez exclusivement voué, ou qui ne vous permet de la suivre
+que dans des conditions anormales et intolérables?[2]
+
+[Note 2: Voyez, pour le mode d'admission aux emplois des officiers
+au titre étranger, et pour les conditions de leur état militaire, le
+chapitre VI du titre IX de l'ordonnance du 16 mars 1838, et, aux pièces
+justificatives, le discours que j'ai prononcé à la séance de l'Assemblée
+législative, le 22 décembre 1849.]
+
+Qu'on ne m'accuse pas de présomption, parce que j'ai supposé qu'une
+auguste assemblée aurait pu être appelée à se prononcer sur un intérêt
+individuel et aussi secondaire. Non, car non-seulement il est de
+l'essence des institutions démocratiques que les grands pouvoirs de
+l'État ne dédaignent pas les réclamations des plus humbles citoyens,
+mais les précédents parlementaires n'auraient pas manqué dans l'espèce.
+
+Sous la monarchie de Juillet, les fils de l'immortel maréchal Ney
+passèrent ainsi, avec leurs grades, des rangs étrangers dans ceux dont
+leur père avait été un des plus glorieux luminaires. Les services des
+parents sont entrés plus d'une fois en ligne de compte, et pour ne citer
+qu'une circonstance récente, n'avons-nous pas, à la Constituante
+de 1848, voté par acclamation, et comme récompense nationale, la
+nomination, en dehors des règles ordinaires, du jeune fils de l'illustre
+général Négrier, qu'un plomb fratricide enleva si cruellement aux
+travaux législatifs et à l'armée?
+
+Quoi qu'il en soit, nommé, au titre étranger, par le Gouvernement
+provisoire, je me préparais à rejoindre mon régiment, lorsque un grand
+nombre de Corses résidant à Paris m'offrirent la candidature de notre
+département à l'Assemblée Nationale. La vivacité des sympathies de nos
+braves insulaires pour ma famille, leur culte enthousiaste pour la
+mémoire de l'empereur, rendaient probable ma nomination. Devant l'espoir
+fondé d'être au nombre des élus du Peuple, appelés à constituer
+définitivement la République, on comprendra que le service d'Afrique, en
+temps de paix, et surtout dans un corps étranger, dut me paraître
+une condition secondaire. M. le lieutenant-colonel Charras, alors
+sous-secrétaire d'État au ministère de la guerre, voulut bien
+m'autoriser à suspendre mon départ jusqu'à nouvel ordre. En effet, le
+4 mai 1848, j'eus l'insigne honneur d'inaugurer avec mes collègues, en
+présence de la population parisienne, l'ère parlementaire de notre jeune
+République, et d'apporter à cette forme de gouvernement, qui avait été
+le rêve de toute ma vie, la première sanction du suffrage universel.
+
+Le coupable attentat du 15 mai, les funèbres journées de juin, vinrent
+nous attrister dès les premiers travaux d'une assemblée, qui fut, quoi
+qu'on ait pu en dire, une des plus dignes, et qu'on me passe le mot, une
+des plus honnêtes qui aient jamais honoré le régime représentatif. Le
+23 juin, pendant la séance, Lamartine quitta l'Assemblée, pour faire
+enlever une redoutable barricade qu'on avait établie au-delà du canal
+Saint-Martin, dans la rue du Faubourg-du-Temple. Il me permit de le
+suivre, et comme je n'aurais pas eu le temps d'aller chercher mon
+cheval, ou de le faire venir, il m'offrit un des deux qui l'attendaient
+à la porte du palais législatif. En compagnie du ministre des finances,
+et de notre collègue Treveneuc, des Côtes-du-Nord, nous longeâmes les
+boulevards, où quelques rares piquets de gardes nationaux étaient sous
+les armes. Au-delà de la porte Saint-Martin, nous fûmes entourés d'une
+foule de citoyens appartenant à la classe ouvrière, et dont la plupart,
+j'en ai la conviction, étaient le lendemain derrière les barricades.
+L'accueil qu'ils nous firent, les poignées de main cordiales qu'ils nous
+donnèrent, leurs propos vifs et patriotiques, m'ont douloureusement
+prouvé une fois de plus que les meilleurs instincts peuvent être égarés,
+et que la guerre civile est le plus horrible des fléaux.
+
+Les projectiles des insurgés arrivaient jusque sur le boulevard.
+Lamartine tourna résolument à gauche, et nous le suivîmes dans la rue du
+Faubourg-du-Temple, sous le feu de la barricade et des maisons occupées
+par nos adversaires. Arrivés sur les quais, nous vîmes un détachement de
+gardes mobiles et quelques compagnies d'infanterie repoussés avec perte
+jusqu'à la rue Bichat. Ce fut là, près du pont, que le cheval que
+je montais fut atteint d'une balle, à quelques pas de Lamartine,
+circonstance qui parut fixer favorablement l'attention de ce grand et
+courageux citoyen. Et certes, si le soir même il n'avait résigné ses
+pouvoirs, j'ai tout lieu de croire qu'il n'en aurait pas fallu davantage
+pour le porter à provoquer une décision touchant mon assimilation aux
+officiers qui servent _au titre français_.
+
+Lamartine est un grand caractère; je n'en veux pour preuve que les
+belles paroles que j'ai recueillies de sa bouche, le jour où nous
+nommâmes la Commission exécutive. «Si je voulais me séparer de
+Ledru-Rollin, nous dit-il, j'aurais deux cent mille hommes derrière moi;
+_mais je craint la réaction et la guerre civile._» Quoi qu'il en soit,
+n'est-il pas profondément triste, après tant de vicissitudes, que ce que
+j'eusse obtenu de Lamartine, ou peut-être même du général Cavaignac,
+m'ait été dénié, malgré bien des promesses antérieures, par mon propre
+cousin, sous prétexte d'une opposition sincère et modérée, que je
+n'aurais pu cesser sans abjurer ma religion politique, et abdiquer toute
+dignité et toute indépendance?
+
+Mais procédons par ordre.
+
+A le Commission exécutive succéda le général Cavaignac. Le décret du 11
+octobre 1848 abrogea formellement, en ce qui touchait ma famille, la loi
+du 10 avril 1832, qui, confondant les proscripteurs et les proscrits,
+avait banni la branche aînée des Bourbons, et maintenu, moins la
+sanction pénale, l'exil dont ils nous avaient frappés, par la loi du
+12 janvier 1816. La candidature de Louis-Napoléon fut produite, et une
+immense acclamation répondit qu'il était resté dans le coeur du peuple
+le souvenir de l'homme qui avait porté à son plus haut degré le
+sentiment de notre nationalité. Le dix décembre, comme je le dis alors,
+est la dernière page de l'histoire de l'empereur, et pour l'écrire, près
+de six millions de Français ont déchiré les traités de 1815, et proclamé
+que la sainte-alliance nous doit une revanche de Waterloo.
+
+Malgré les efforts des républicains et de quelques hommes bien
+intentionnés qui tentèrent d'arriver à la seule conciliation
+véritablement utile et durable, celle des deux grands pouvoirs de
+la République, la Constituante, battue en brèche par le nouveau
+gouvernement, vit adopter la motion Rateau, modifiée, il est vrai, par
+Lanjuinais, et fixer à un court délai sa dissolution. Durant cette
+session d'une année, j'ose le dire, un grand nombre de mes collègues
+d'opinions diverses m'avaient accordé quelque sympathie, et si jamais
+j'ai pu espérer avec raison la régularisation de mon état militaire,
+c'est bien dès l'avènement de Louis-Napoléon à la présidence jusqu'à
+l'installation de la Législative. A part les dispositions bienveillantes
+dont je viens de parler, l'amitié de mon cousin, nos relations qui
+dataient de loin, les promesses qu'il m'avait faites, tout m'autorisait
+à penser que l'opportunité ne serait pas perdue. Je dois aussi ajouter
+la confiance que j'avais lieu de placer, à cet égard, dans le chef
+du cabinet, M. Odilon Barrot, qui plus d'une fois avait blâmé les
+administrations précédentes de ne m'avoir pas fait admettre dans
+un régiment français. Bref, un mécontentement injuste de mes votes
+consciencieux, et conséquents avec la voie que j'avais suivie avant même
+que Louis-Napoléon fût représentant du peuple, des influences exclusives
+et que je ne signalerai pas davantage[3]; enfin, des menées qui se
+résument dans le vieil adage: _divide et impera_, m'enlevèrent le
+modeste succès que j'ambitionnais comme ma part, pour ainsi dire, dans
+le grand triomphe du dix décembre.
+
+[Note 3: Il m'est permis de croire que le président de la
+République, laissé à lui-même, m'aurait appuyé. Peu de jours avant son
+élection, je causais avec lui, lorsqu'il m'exprima l'intention de me
+donner le commandement d'un corps. Je lui fis sentir les difficultés
+qu'il rencontrerait chez des hommes toujours prêts à crier au privilège,
+et dans les susceptibilités de quelques-uns des honorables officiers qui
+siégeaient à l'Assemblée. Il me répondit: «Si le peuple me nomme, il
+approuvera ce que je ferai pour ma famille qui a tant souffert.»]
+
+L'indifférence du ministère, qui, dans ce cas, était de l'hostilité,
+l'intention de me sacrifier par le silence, étaient flagrantes. Au fond,
+je désespérais de réussir; deux fois déjà j'avais donné ma démission;
+elle avait été refusée avec insistance par le président et par le
+ministre de la guerre. Je résolus de tenter un dernier effort. Il y
+avait trop longtemps que je poursuivais mon but, il était trop près, j'y
+tenais trop, pour me décourager complètement. Quoique à regret, j'étais
+décidé à me retirer de la carrière, plutôt que de servir au titre
+étranger. Je désirais surtout vivement obtenir la naturalisation de
+mon grade de la Constituante. Au moment de nous séparer, j'aurais été
+heureux que l'accès de nos rangs me fût ouvert par les collègues qui
+avaient brisé la loi de mon exil. Il me semblait qu'une décision
+favorable eût été comme une accolade fraternelle, et qu'aucun effort ne
+m'aurait coûté pour la justifier.
+
+Sous l'empire de ces pensées, je résolus de présenter une pétition à
+l'Assemblée. Elle fut déposée le 17 mars 1849. M. Armand Marrast, notre
+président, voulut bien la renvoyer immédiatement au comité de la guerre.
+Elle y fut examinée; le ministre de la guerre s'abstint d'y paraître;
+deux membres, amis de mon cousin, ne vinrent pas, et cependant j'obtins
+quatorze voix sur vingt-huit. Que ceux de mes honorables collègues qui
+se prononcèrent en ma faveur me permettent de leur exprimer ma profonde
+reconnaissance. J'en dois surtout au brave et vénérable général Laidet,
+à MM. Avond et de Barbançois, qui voulurent bien plaider ma cause avec
+une véritable et chaleureuse fraternité. Quant à ceux qui crurent devoir
+repousser ma requête, s'il en est parmi eux pour qui mon nom ait été un
+motif de défiance, qu'ils me permettent, aujourd'hui que mon épée a été
+brisée, de leur dire avec désintéressement qu'ils se sont trompés; dans
+aucun cas, la République n'aurait eu un soldat plus fidèle, comme elle
+l'aura encore, si elle était attaquée, bien que ce ne puisse plus être
+dans les rangs de l'armée.
+
+M. le général Leflô avait été nommé rapporteur de ma pétition, mais nos
+nombreux travaux et les graves préoccupations du moment empêchèrent de
+la porter à l'ordre du jour. La Constituante fit place à la Législative,
+et ma position militaire resta la même. Ce moment, il faut en convenir,
+a été décisif dans ma vie, car si j'étais entré dans un régiment
+français, au lieu de me présenter aux nouvelles élections, j'aurais
+suivi mes penchants et je me serais exclusivement consacré à la carrière
+des armes. Quoi qu'il en soit, nommé dans l'Ardèche et en Corse, je
+revins siéger à l'Assemblée actuelle.
+
+Ma position n'y était pas facile, ni agréable. D'un côté, je voyais
+une majorité composée de divers éléments, tous d'origine monarchiste,
+opposés par conséquent à mon principe, mais soutenant, quoiqu'en
+l'égarant, suivant moi, le pouvoir exécutif. De l'autre, une minorité,
+formée aussi de nuances diverses, moins hétérogènes, il est vrai;
+minorité républicaine, révolutionnaire, réformatrice, humanitaire,
+demandant de grandes entreprises, mais ayant des chefs qui considéraient
+Louis-Napoléon comme un antagoniste, et qui eussent été contre lui,
+c'est mon opinion, quoi qu'il eût fait. Sans doute, je me sentais
+instinctivement entraîné vers la Montagne; mais, à part ses antipathies
+individuelles, je pensais sincèrement qu'elle dépassait le but, et
+qu'elle compromettait la République, notamment en se rapprochant des
+hommes qui approuvaient le 15 mai et les journées de juin. Restait le
+tiers-parti, et je dois l'avouer franchement ici: si la Montagne avait
+parfois les entraînements de mon coeur, les élans de ma raison me
+rapprochaient du tiers-parti. Mais qu'est-il, où est-il, que peut-il?
+sinon attendre, pour sauvegarder le principe démocratique, en apportant,
+suivant les circonstances, son faible contingent contre la réaction ou
+les excès. Du reste, les mêmes antipathies que j'ai signalées, moins
+violentes, mais non moins intenses, existaient, qui peut en douter? dans
+son sein.
+
+Ces considérations, que je ne dois qu'effleurer (et c'est peut-être
+trop de hardiesse), m'inspiraient tous les jours davantage le regret
+de n'avoir pu lever l'obstacle qui m'avait fait préférer mon mandat au
+service actif. En vérité, la direction donnée à nos armes en Italie me
+prouvait que le nouveau gouvernement pouvait ordonner des opérations
+militaires auxquelles, à aucun prix, je n'eusse voulu prendre part. Mais
+on parlait aussi d'expéditions prochaines en Afrique, cette terre où se
+sont formés tant de bons officiers. Le président, mes autres parents,
+des amis plus ou moins clairvoyants m'engageaient fortement à faire
+à mon corps _un acte de présence_ qui facilitât, disaient-ils, la
+régularisation de ma position. On peut penser de moi ce que l'on voudra;
+mais tous ceux qui connaissent un peu mes inclinations, mes habitudes et
+mes antécédents, croiront sans peine qu'il n'aurait pas fallu me prier
+longtemps pour me décider à faire une campagne, sans mon inconvenante
+condition d'officier au titre étranger. Blessé que le gouvernement
+d'un homme, à qui notre nom avait valu la première magistrature de
+la République, me marchandât tant mon épaulette, je déclinai toute
+proposition, et la prorogation de la Législative étant arrivée, je
+retournai dans les montagnes des Ardennes belges, où j'avais fait
+un long et tranquille séjour avant la révolution. Ce qui me navrait
+surtout, c'était de voir des gens qui avaient eu leur place au soleil de
+la monarchie, tandis que nous traînions dans l'exil une vie agitée ou
+misérable; ce qui me navrait, dis-je, c'était de voir ces courtisans
+obtenir les plus hautes faveurs, les emplois les plus lucratifs, tandis
+qu'on me refusait, à moi, de servir modestement le pays suivant mon
+aptitude, chose que j'ai toujours crue franchement aussi naturelle que
+juste et méritée.
+
+Mon séjour dans mon ancienne retraite ne fut pas long: de nouvelles et
+plus vives instances vinrent m'y relancer, et j'eus le tort de céder et
+de revenir presque aussitôt à Paris. Elles y furent encore renouvelées,
+et un jour même, à Saint-Cloud, on me témoigna tant de mécontentement
+de mon hésitation que je dus croire vraiment qu'on n'attendait que cet
+_acte de présence_ à mon corps pour réaliser le mirage de la miraculeuse
+épaulette que je poursuivais depuis si longtemps. J'avais protesté à
+satiété que je ne monterais pas une garde tant que je ne compterais
+dans l'armée qu'au titre étranger; j'aurais dû, pour tous ces motifs,
+maintenir ma résolution; mais ce qui enfin l'ébranla, ce fut la
+perspective de la campagne qui se préparait dans le sud de la province
+de Constantine. Il fut décidé que je serais envoyé en mission temporaire
+auprès du gouverneur général de l'Algérie, et que d'Alger j'irais
+rejoindre la colonne expéditionnaire aux ordres du général Herbillon.
+Toujours mécontent de ma position exceptionnelle, j'avais, quoi qu'on
+ait pu en dire, bien et dûment stipulé avec tout le monde, président,
+ministres, intermédiaires officiels ou officieux, que j'allais en
+Afrique pour n'y rester que le temps que je voudrais, pour en revenir
+quand je le jugerais convenable, et pour n'y faire, au besoin, que
+l'_acte de présence_ qu'on paraissait croire indispensable à la
+régularisation de mon état militaire. J'étais loin de croire qu'on
+contesterait un jour ces conventions, sans lesquelles je me serais
+gardé d'accepter ma mission; mais si des preuves matérielles étaient
+nécessaires, je pourrais produire des lettres que j'écrivis de Lyon, de
+Marseille et de Toulon, à plusieurs de mes amis, avant de m'embarquer,
+lettres dans lesquelles je leur parlais de mon retour à l'Assemblée pour
+le 15 novembre, au plus tard.
+
+Le 1er octobre, jour de la reprise des travaux législatifs, j'assistai
+à la séance, j'obtins un congé, et le lendemain, de bonne heure, je
+quittai Paris par le rail-way de Tonnerre. Le 3, au soir, j'étais à
+Lyon, le 4 à Avignon, le 5 à Marseille. Je partis presque immédiatement
+pour Toulon, où j'arrivai pendant la nuit. Cette jolie ville était dans
+la consternation, le choléra décimait les habitants, les hôtels avaient
+été abandonnés par leurs propriétaires; à la _Croix de Malte_, je fus
+reçu par le seul domestique qui restât dans la maison. Je passai la
+journée du 6 à Toulon, et le 7, après midi, nous appareillâmes pour
+Alger, à bord du _Cacique_, frégate à vapeur de l'État.
+
+Nous arrivâmes le 9 au soir. Je me rendis immédiatement chez le
+gouverneur général, à qui je remis une lettre du président de la
+République. Je reçus de M. le général Charon le plus gracieux accueil;
+il voulut bien me retenir à dîner pour le soir même, et le jour suivant.
+Le lendemain, avec le capitaine Dubost, aide-de-camp du gouverneur, je
+visitai le magnifique jardin d'essai, où, entre autres merveilles, on
+voit de grands massifs d'orangers; et la jolie campagne du brave général
+Jusuf qui, malgré ses glorieux services, n'a pu obtenir son assimilation
+à nos autres généraux.
+
+Le soir, j'assistai à une danse de ravissantes Moresques comme on n'en
+voit qu'à Alger, et à une cérémonie religieuse très originale des nègres
+de la ville, qui sont de vrais convulsionnaires. Je pris congé du
+gouverneur, et le lendemain, au matin, je partis pour Philippeville, à
+bord d'un petit pyroscaphe côtier, affecté au service des dépêches. Nous
+côtoyâmes assez près de terre les montagnes encore verdoyantes de la
+Kabylie; nous relâchâmes à Dellys, Bougie, Djidjeli, et le lendemain, 12
+octobre, nous étions à Stora. C'est une belle baie, où l'on trouve un
+port sûr et spacieux, à une demi-heure de marche de Philippeville. Notre
+pyroscaphe fut aussitôt entouré de plusieurs bateaux montés par de
+nombreux marins. A leur costume, à leurs acclamations sympathiques, aux
+coups de fusil et de pistolet dont ils me saluaient, je reconnus de
+suite nos intrépides et habiles caboteurs d'Ajaccio qui, sur de frêles
+embarcations non pontées, se hasardent à aborder aux côtes d'Afrique,
+pour y mener la vie laborieuse qui leur permet de rapporter quelques
+économies à leurs familles. J'allai à terre avec ces rudes et chers
+enfants du peuple, et je me mis en route pour Philippeville, en
+compagnie du capitaine Gautier, commandant la gendarmerie de la
+province. Le chemin, taillé dans la montagne, suit les bords de la mer;
+la vigoureuse végétation du sol d'alentour, couvert d'épais arbustes, me
+frappa par son extrême ressemblance avec la Corse. A peu près à moitié
+route, on trouve une magnifique batterie parfaitement entretenue.
+
+A Philippeville, où je passai la journée du 12, je me présentai chez
+le commandant supérieur, M. Cartier, major du deuxième régiment de la
+Légion étrangère, et je fis la connaissance du commandant Vaillant,
+frère de nos deux généraux de ce nom, et savant naturaliste. Une
+distance de vingt-deux lieues que parcourt une excellente route,
+exploitée quotidiennement, comme en Europe, par un service de
+messageries, sépare Philippeville de Constantine. Toutes les places
+ayant été retenues, je louai une voiture et je partis le lendemain
+de grand matin, avec l'excellent capitaine Gautier qui avait voulu
+m'accompagner. Nous traversâmes les nouveaux villages de Saint-Antoine
+et Gastonville, ce dernier peuplé de pauvres prolétaires parisiens
+qui sont venus chercher un meilleur sort dans la colonisation, tache
+difficile pour laquelle, malgré leur courage, ils n'ont ni la force, ni
+l'aptitude nécessaires. Au camp d'El-Arrouch, je fus retenu à déjeuner,
+de la manière la plus aimable, par MM. les officiers du 38e. Ils étaient
+tristes de voir la garnison décimée par le choléra qui sévissait contre
+elle, plus cruellement qu'à Philippeville et que sur aucun autre point
+de la division territoriale. Après avoir relayé au camp de Smendou, nous
+arrivâmes fort tard à Constantine.
+
+En l'absence du général Herbillon, parti à la tête de la colonne
+expéditionnaire, M. le général de Salles, gendre de l'illustre maréchal
+Valée, me reçut le soir même, avec cette parfaite et cordiale urbanité
+qui le fait aimer de tous ceux qui l'approchent. Le lendemain, 14, grâce
+à l'obligeant empressement de M. le capitaine de Neveu, chef du bureau
+arabe, tous mes préparatifs de campagne, tentes, cantines, etc., étaient
+terminés. Je fus vivement contrarié, et on le concevra sans peine dans
+une telle circonstance, de n'avoir pu, malgré mes recherches, réussir à
+me monter convenablement. Ce que je trouvai de moins mauvais, ce fut un
+petit cheval indigène, vif, mal dressé, peu maniable et peu vigoureux,
+dont je dus pourtant me contenter.
+
+Le 15 octobre, au point du jour, je quittai Constantine, pour rejoindre
+la colonne. Mon escorte se composait du maréchal-des-logis Bussy et
+de quatre cavaliers du troisième régiment de spahis, deux chasseurs
+d'Afrique, Rouxel et Valette, un soldat du train des équipages, et
+Gérard, mon fidèle domestique ardennais.
+
+Avant d'aller plus loin, il n'est peut-être pas inutile de donner ici
+un rapide aperçu des causes qui avaient amené l'expédition à laquelle
+j'allais prendre part, et des faits qui avaient précédé mon arrivée.
+
+Dans l'origine, la politique du gouvernement était de maintenir un
+calme, au moins apparent, dans la province, en pesant le moins possible
+sur les indigènes. Ce système, qui avait d'abord réussi, permettait
+d'occuper avec le gros de nos forces les autres points du pays
+plus agités. L'établissement de colonies agricoles sur la route de
+Constantine à Philippeville vint tout à coup changer cet état de choses.
+De tout temps, les communications entre ces deux villes avaient été
+inquiétées par les kabyles; mais quelques attentats sur des hommes
+isolés, et un surcroît d'activité pour notre cavalerie étaient
+considérés comme des inconvénients de peu d'importance par l'autorité,
+qui avait à dessein fermé les yeux, afin d'éviter de plus graves
+complications.
+
+Lorsque nous eûmes nos colons à protéger, on voulut en finir avec la
+Kabylie. Ce n'était point facile, et on paraissait oublier qu'une des
+choses qui ont fait le plus de mal à l'Algérie, c'est ce penchant à
+s'étendre continuellement et à occuper un trop grand nombre de points,
+fût-ce avec des moyens insuffisants. Pour former les deux colonnes qui,
+au mois de mai de l'année dernière, sous les ordres de MM. Herbillon et
+de Salles, ont agi vers Bougie et Djidjeli, il avait fallu affaiblir les
+garnisons du sud, au point qu'on m'a assuré que Batna était resté avec
+500 hommes et Biscara avec 250. Les meilleurs officiers furent appelés
+à faire partie de l'expédition; le brave et infortuné commandant de
+Saint-Germain fut du nombre, et en son absence le commandement supérieur
+de Biscara dut être confié à un capitaine. De ces mesures, dit-on,
+est sortie la guerre que les dernières opérations de M. le colonel
+Canrobert, aujourd'hui général, viennent de terminer.
+
+Une des causes principales des derniers troubles a été, sans aucun
+doute, la trop grande multiplication des bureaux arabes destinés à
+administrer les indigènes. Il y a inconvénient à intervenir de trop près
+dans les phases intestines de l'existence des tribus. Dans le Hodna, par
+exemple, la guerre a toujours existé, même du temps des Turcs. En pleine
+hostilité aujourd'hui, demain les diverses tribus de ce territoire sont
+réconciliées par leurs marabouts. Que nous importent ces dissensions,
+surtout si l'expérience a prouvé qu'elles s'enveniment d'autant plus
+que nous nous en mêlons davantage? Si, comme on l'annonçait, un nouveau
+bureau arabe est établi à Bouçada, la neutralité cesse d'être possible;
+l'officier français, appelé à se prononcer entre les deux partis,
+tranche le différend ou le fait décider par ses chefs, et si une
+soumission complète ne s'ensuit pas, en avant les colonnes! une
+expédition devient indispensable.
+
+Gouverner l'Algérie, y exercer le commandement suprême, mais
+n'administrer que les points qui jamais ne pourront se soustraire à
+notre domination, telle est, en résumé, la politique que nous aurions dû
+toujours suivre, si j'en crois mes impressions, et l'opinion des hommes
+véritablement compétents. De puissants chefs arabes, même nous servant
+mal quant à la rentrée de l'impôt, mais faisant respecter nos routes
+et nos voyageurs, n'assureront-ils pas notre empire mieux que certains
+caïds relevant plus directement de nous, mais qui révoltent à chaque
+instant les populations par les concussions dont ils les accablent en
+notre nom? Il serait d'une haute politique d'entourer de la plus grande
+considération les chefs à notre service, et de les relever aux yeux de
+leurs administrés, en leur laissant ce prestige de nationalité indigène
+qui leur donne l'air de ne céder qu'à notre force invincible, tout en
+nous aimant quand nous faisons le bien. Surtout, il ne faudrait pas
+perdre de vue que quelque temps de paix consolide notre pouvoir mieux
+que l'expédition la plus heureuse, et que si une longue période de
+tranquillité générale était donnée à la colonie, l'Arabe, qui est
+fataliste, commencerait à croire à la perpétuité de notre domination, et
+se soumettrait définitivement en disant: Dieu le veut!
+
+Jetons maintenant un coup d'oeil sur l'état de la subdivision de Batna,
+lors des derniers événements.
+
+En octobre 1848, M. le colonel Carbuccia, d'une des meilleures familles
+de Bastia, avait succédé, dans le commandement de cette subdivision, à
+M. le colonel Canrobert. Ce dernier venait de rendre un immense service,
+en s'emparant, par un coup de main hardi, comme il sait en faire, du
+dernier bey de Constantine, Ahmed. Cependant, nos ressources étaient
+bien faibles pour maintenir, dans une si grande étendue de territoire,
+tant de populations diverses. En effet, la subdivision de Batna
+comprend ces montagnards de l'Aurès, toujours turbulents, le massif des
+Ouled-Sultan, les Ouled-Sellem, les Ouled-Bouanoun, le Hodna, le Sahara
+ou Désert, où se trouve la région des oasis, ou Zab, au pluriel Ziban.
+Les Aurès venaient de massacrer ou de chasser les caïds nommés par
+nous; la plupart des autres points du pays n'étaient soumis que de nom;
+l'échec essuyé par nos armes en 1844 n'avait pas été vengé, et si une
+révolte ouverte avait éclaté, les plus fâcheuses complications étaient à
+prévoir. Dès lors, le colonel Carbuccia avait senti les difficultés de
+cette situation et les avait fait connaître à son chef immédiat, M. le
+général Herbillon, commandant de la province. En avril et mai 1849, le
+colonel s'était vu contraint de parcourir le Hodna, à la tête d'une
+colonne expéditionnaire, pour maintenir notre caïd Si-Mokran, dont les
+Arabes avaient voulu se débarrasser. Notre autorité en fut momentanément
+raffermie, une réconciliation apparente eut lieu, et des otages furent,
+suivant la coutume, amenés à Batna.
+
+Dans le Sahara, par des circonstances favorables et fortuites, ou
+peut-être à cause même de notre éloignement, les oasis le plus au sud,
+Tuggurt et Souf, étaient dans les meilleures dispositions à notre égard.
+Aussi, quand le kalifat d'Abd-el-Kader, Ahmed-bel-Hadj, a voulu,
+en dernier lieu, traverser ce pays, pour se mettre à la tête de
+l'insurrection, il a été repoussé avec perte par nos fidèles alliés
+Ben-Djellal et Ben-Chenouf.
+
+Les habitants du groupe d'oasis qu'on appelle le Zab-Dahri, et dans
+lequel est situé Zaatcha, ne vivaient, il y a peu de temps encore,
+que de la culture du palmier, qui suffisait à leur nourriture et aux
+échanges. Menacés sans cesse par les nomades, qui les pillaient et les
+rendaient tributaires, leur sort était exceptionnellement malheureux. En
+1845, sous le commandement de M. de Saint-Germain, ils commencèrent
+à jouir d'une administration régulière et uniforme. Grâce aux
+encouragements de cet officier supérieur, ils produisirent d'abondantes
+céréales, et l'on peut dire que, quatre ans après, la misère avait
+complètement disparu de leur territoire. Le but de M. de Saint-Germain,
+qui voulait gouverner directement le pays, était de soustraire le Sahara
+à la dépendance du Tell, dont il tire ses grains. Louable en lui-même,
+sous le rapport de la civilisation, au point de vue politique ce plan ne
+pouvait produire que de fâcheux résultats chez un peuple qui nous sera
+encore longtemps et peut-être toujours hostile.
+
+Les Turcs connaissaient les Arabes au moins aussi bien que nous, et
+certes ils se seraient gardés de rendre le désert indépendant du Tell.
+La nécessité où sont les tribus sahariennes de venir, tous les ans,
+s'approvisionner dans la région des céréales, est la meilleure garantie
+de leur obéissance. Si elles nous mécontentent, leur compte est
+bientôt réglé, et en cas de rébellion armée, nous pouvons leur fermer
+complètement le Tell, et les obliger à recourir à des intermédiaires, ce
+qui décuple pour eux le prix des denrées. Ce n'est d'ailleurs que dans
+le Tell que ces tribus peuvent rencontrer, pour leurs dromadaires et
+leurs moutons, des pâturages d'été, saison où le manque absolu d'eau
+serait mortel aux troupeaux dans le désert. Cette dépendance du Sahara
+envers la région des céréales est un fait tellement important qu'aucune
+intrigue ou sédition de la part des nomades ne peut nous préoccuper
+longtemps, placés qu'ils sont sans cesse sous l'inévitable coup d'une
+répression pécuniaire, et même plus terrible, au besoin. Quatre passages
+à travers une chaîne de montagnes qui court parallèlement à la mer,
+conduisent du désert au Tell; à l'est, celui de Kinchila; à l'ouest,
+celui de Soubila; ceux de Megaous et de Batna, au centre. Les deux
+premiers sont en dehors de la direction que suivent les tribus.
+Batna est fortement occupé par nous; quant à Megaous, notre caïd des
+Ouled-Sultan y est établi et peut en défendre l'accès à tout venant qui
+se serait attiré notre colère. Tout cela prouve encore une fois que
+nous pouvons gouverner de loin les Arabes du Désert et abandonner cette
+administration directe qui les avait enrichis, mais qui nous a créé des
+obstacles tellement graves qu'il nous a fallu, pour les surmonter, tout
+l'héroïsme de nos troupes. Voyons comment ils avaient surgi.
+
+La base de la gestion de M. de Saint-Germain, c'était l'égalité devant
+l'impôt, et il n'avait voulu tenir aucun compte des privilèges des
+marabouts, dans un pays pourtant où cette caste est aussi nombreuse
+qu'influente. Il n'en fallait pas davantage pour nous faire des ennemis
+irréconciliables de gens qui n'auraient pas mieux demandé que de nous
+servir, si, comme les Turcs l'avaient fait avant nous, nous eussions
+ménagé leur suprématie. En 1848, la contribution des palmiers qui
+n'avait été, dans l'origine, que de 15 à 20 centimes le pied, fut tout
+à coup portée, sans transition, à 50, soit que ces précieux végétaux
+rapportassent leurs dattes ou qu'ils n'en eussent pas. Une mesure
+financière aussi vexatoire était justifiée jusqu'à un certain point par
+la nécessité où l'on était de fournir aux frais de fortifications de
+Biscara, frais que le gouvernement central n'avait pas voulu couvrir; et
+en effet, 120,000 francs, produit du nouvel impôt, furent affectés à
+la construction de la casbah de cette oasis. Quoi qu'il en soit, un
+prétexte d'insurrection était trouvé pour les marabouts que nous nous
+étions maladroitement aliénés. Tous affiliés à la secte religieuse dite
+des frères de Sidi-Ab-er-Rahmann, qui a de nombreuses ramifications
+dans les Ziban, ils fomentèrent sourdement la révolte, à laquelle il ne
+manqua désormais qu'un fait déterminant.
+
+L'administration directe de nos autorités militaires, et le nivellement
+de l'impôt au préjudice des anciennes prérogatives des marabouts et
+des familles nobles, voilà donc les causes principales de la dernière
+guerre. Deux autres motifs, bien que secondaires, méritent d'être
+mentionnés. D'une part, nos malheureuses discordes civiles avaient porté
+leur fruit jusqu'au fond de la province de Constantine; de nombreux
+naturels des oasis, connus sous le nom de Biskris, établis à Alger, où
+la plupart font le métier d'hommes de peine, ne cessaient de mander aux
+leurs, depuis la Révolution de Février, que chaque jour nos régiments
+rentraient en France, que nous allions quitter l'Afrique, que nous nous
+battions entre nous, et mille choses semblables.
+
+D'autre part, une des conséquences de notre administration directe était
+d'annihiler complètement l'autorité du scheick El-Arab, qui avait été
+jusqu'alors un sûr moyen de domination dans le désert. Deux familles
+s'étaient trouvées, tour à tour, en possession de cette dignité, espèce
+de grand vasselage, les Ben-Gannah et les Ben-Saïd. Les Turcs, suivant
+les exigences de leur politique, les avaient alternativement élevées, et
+il faut le dire, de leur temps le scheick El-Arab était réellement
+le suzerain du Sahara, percevait les contributions, payait au bey de
+Constantine la redevance exigée, administrait comme il l'entendait, et
+garantissait ainsi de tout embarras le gouvernement suprême. En 1837,
+après la prise de Constantine, les Ben-Saïd, dont le chef a été tué à
+notre service, étaient en fonctions. En 1844, M. le duc d'Aumale leur
+substitua les Ben-Gannah qui y sont encore; mais le titulaire actuel,
+que je connais, et qui est décoré de la Légion d'honneur, a vu son
+autorité tellement amoindrie que, pour ne citer qu'un exemple, il n'a
+pu, lors de la dernière campagne et bien qu'il fût dans notre camp,
+procurer au général Herbillon un seul espion à qui accorder créance.
+Cependant, la part d'impôt, que ce scheick prélève annuellement à son
+bénéfice, est de plus de 100,000 francs.
+
+Telle était la situation des choses, lorsque le départ de M. de
+Saint-Germain et les détachements considérables exigés par l'expédition
+de Kabylie décidèrent les mécontents à se prononcer. Bou-Zian, ancien
+scheick de l'oasis de Zaatcha, annonça que le prophète, qu'il prétendit
+avoir vu en songe, lui avait ordonné de réunir les croyants et de les
+convier à la guerre sainte. Aussitôt, il sacrifie le cabalistique mouton
+noir, et invite de nombreux affidés au banquet sacré, où il donne le
+signal de l'insurrection. M. Séroka, jeune et vaillant officier du
+bureau arabe de Biscara, se porte à Zaatcha, avec quelques cavaliers,
+pour arrêter Bou-Zian et ses fils. Déjà ce fanatique était entre ses
+mains, quand, attaqué à l'improviste, M. Séroka se voit contraint de
+battre précipitamment en retraite, ramené à coups de fusil par toute la
+population ameutée. Le lendemain, un détachement beaucoup plus fort est
+repoussé à son tour, et la révolte gagne des proportions inquiétantes.
+Bou-Zian en est le chef; c'est un homme de quarante ans, énergique,
+intelligent, courageux, fameux tireur. Il n'était pas marabout;
+mais depuis ses prétendus entretiens avec Mahomet, il avait joué le
+personnage religieux, et il jouissait d'une réputation de sainteté bien
+établie.
+
+Tout porte à croire que si M. de Saint-Germain avait pu rentrer
+immédiatement à son poste, et diriger de suite un bataillon sur Zaatcha,
+il aurait eu beau jeu de cette levée de boucliers. Malheureusement,
+l'expédition de Kabylie obligea le général Herbillon à le retenir, avec
+mille hommes placés sous ses ordres, et lorsque, avec ces troupes, il
+fut de retour à Batna, le 5 juillet, l'insurrection avait fait de grands
+progrès. Le Sahara tout entier s'agitait à la voix de ses marabouts;
+les montagnards des Aurès étaient en pleine rébellion; notre caïd des
+Ouled-Sultan avait trouvé la mort en défendant notre souveraineté
+ébranlée; enfin, les Ouled-Denadj, révoltés contre leur chef Si-Mokran,
+avaient enlevé sa _smala_ et blessé dangereusement son fils Si-Ahmed. Ce
+brave et intéressant jeune homme, doué de la figure la plus distinguée,
+est notre grand partisan, il a visité Paris, parle un peu français, et
+se trouve heureux, dit-il, d'avoir pu sceller de son sang sa fidélité à
+notre drapeau. Sur sa poitrine la croix de la Légion d'honneur serait
+bien placée.
+
+Pour avoir raison des insurgés qui jetaient le trouble dans la
+subdivision territoriale placée sous ses ordres, M. le colonel Carbuccia
+prit lui-même le commandement de la colonne de 1,500 hommes qui, le
+6 juillet, quitta enfin le chef-lieu, avec six obusiers de douze
+centimètres. Le 9, avant le jour, une tribu redoutée, les Ouled-Sahnoun,
+nos ennemis irréconciliables, étaient rasés de fond en comble. Le 15,
+la colonne arrivait à Biscara, où l'on pensait généralement que
+l'apparition seule de nos forces et, tout au plus, la menace de détruire
+les palmiers suffiraient à réduire l'ennemi.
+
+Sous l'impression de ces données inexactes, le colonel Carbuccia se
+présenta devant Zaatcha, dans la nuit du 15 au 16. Il reconnut en
+personne les abords de la place et put se convaincre des graves
+difficultés de son entreprise. Cet excellent officier eut raison de ne
+pas s'exposer aux énormes inconvénients d'une retraite sans combat, et
+ne consultant que son courage, il ordonna l'attaque.
+
+Deux colonnes de 450 hommes chacune abordèrent vigoureusement les
+Arabes, et au bout de deux heures de lutte très vive, par une chaleur
+de 59°, ils les avaient refoulés, de jardin en jardin, jusque dans
+l'enceinte crénelée du village. Là, nos bons soldats furent arrêtés par
+un obstacle matériel, un fossé de cinq mètres de large, qu'on ne put
+franchir sous le feu d'un ennemi invisible. Les obusiers de douze
+centimètres ayant été insuffisants pour entamer un mur à soubassement en
+pierres cyclopéennes du temps des Romains, il fallut se retirer, après
+de longs efforts proclamés héroïques par l'armée d'Afrique tout entière.
+
+Dès lors, la révolte gagna de proche en proche, même en dehors des
+Ziban, et la défection de Sidi-Abd-el-Afid, chef de la redoutable
+secte religieuse des Ghouans, vint mettre le comble aux dangers de
+la situation. Heureusement, en apprenant cette nouvelle, le colonel
+Carbuccia, revenu à Batna, se hâta d'en faire partir pour Biscara le
+seul bataillon qu'il eût de disponible. Bien que ce bataillon fût d'un
+faible effectif et n'amenât qu'une pièce d'artillerie, il permit à M.
+de Saint-Germain, resté au commandement de Biscara, d'entreprendre la
+brillante affaire du 17 septembre, dont tous les journaux ont retenti,
+et où ce vaillant officier trouva une mort glorieuse.
+
+Les choses étaient dans cet état, lorsque M. le général Herbillon quitta
+Constantine, pour commander en chef l'expédition à laquelle j'allais
+prendre part. Arrivé le 7 octobre devant Zaatcha, il livrait le 20 un
+premier assaut, soutenu avec succès par les Arabes, malgré l'invariable
+bravoure de nos soldats.
+
+On a vu que le 15, de bon matin, j'étais parti de Constantine. Après
+quelques heures de marche, nous fîmes halte à la fontaine du Bey. Dès la
+veille, j'avais fait connaissance avec le sirocco, une des conditions
+les plus incommodes de la guerre d'Afrique. Nous nous rafraîchîmes
+copieusement à une belle source d'eau vive, et tandis que nos chevaux
+mangeaient l'orge, qu'on déchargeait les mulets, et qu'on retirait
+des cantines notre frugal déjeuner, je m'amusai à chasser des bandes
+nombreuses de gangas, que je trouvai très farouches, pour une contrée
+aussi déserte.
+
+Nous arrivâmes de bonne heure à l'étape d'Aïn-Mélilla, où ma tente
+fut bientôt dressée près de la fontaine. Les eaux abondantes qui en
+découlent, forment un long marais qui s'étend de l'est à l'ouest et qui,
+par sa végétation et les oiseaux aquatiques qui le peuplent, égaie un
+peu la triste vallée où nous nous trouvions. Elle est surplombée de deux
+montagnes arides qui semblent s'observer, et les Arabes de la tribu
+voisine nous assurèrent, sans perdre leur sérieux, qu'à certains jours,
+les deux colosses de granit s'avancent l'un vers l'autre dans la plaine
+et s'entrechoquent dans une lutte fantastique. Ces braves gens à
+imagination poétique s'appellent les Smouls, et comptent parmi nos plus
+sûrs alliés. Un de leurs chefs, à figure biblique encadrée dans un
+bournous blanc comme neige, vint me saluer et m'offrir la _diffa_. Elle
+consistait dans un grand plat de bois, à pied, comblé de _couscous_ et
+de viandes. Ce chef me dit qu'il savait que j'étais non-seulement le
+frère du sultan des Français, mais le fils d'un prophète, et qu'il
+n'avait rien à me refuser. J'usai de son hospitalité, en lui demandant
+du lait qu'il nous procura aussitôt, et que l'ardeur produite par le
+sirocco nous rendit extrêmement agréable avec du thé. La nuit, des
+voleurs de chevaux vinrent rôder autour de nos tentes; mais les chiens
+des _douairs_ voisins firent un tel vacarme qu'ils les éloignèrent.
+Réveillés par leurs aboiements, nous entendîmes dans le lointain le
+rugissement d'un lion. Cette première étape, par son originalité
+romanesque, ne fut pas sans charme; de Constantine à Aïn-Mélilla il y a
+quarante-deux kilomètres.
+
+Dès que le jour parut, nous pliâmes bagage, et après quelques heures de
+marche assez vive, nous fîmes notre grande halte sur les bords du marais
+d'Aïn-Feurchie. Le gibier, dans cet endroit, foisonne, mais il est très
+défiant; le pays, tout à fait découvert, ne permet pas qu'on l'approche;
+je poursuivis inutilement deux grands et magnifiques oiseaux du genre
+des outardes. Continuant notre route, nous passâmes entre deux lacs
+salés qu'on appelle la _Sebka_. Dans cette saison, l'eau qui s'en était
+entièrement retirée, laissait à découvert une vaste plaine de sel,
+dont le blanc bleuâtre, sillonné de sentiers frayés par les indigènes,
+rappelait ces contrées septentrionales couvertes de neige, et où le
+soleil brille après une forte gelée. Nous rencontrions souvent des
+bandes d'Arabes, parmi lesquels des Sahariens qui, poussant devant eux
+leurs dromadaires chargés de sacs de grains, regagnaient le désert. Nous
+remarquâmes une femme qui, sur un cheval, entourée jusqu'à la ceinture
+de paquets de toutes sortes, se voila le visage quand nous parûmes.
+Trois autres femmes très laides la suivaient à pied. Le soin qu'avait
+pris la première de se cacher la figure à notre approche fait présumer,
+contrairement à ce qu'on croirait en Europe, qu'elle était jolie; ses
+yeux l'étaient certainement, car tout en se dérobant à notre curiosité,
+elle avait soin de nous darder des oeillades assassines. Je la saluai
+en passant auprès d'elle, mais je n'en obtins qu'un dédaigneux silence.
+Avant le coucher du soleil, nous étions à l'étape d'Aïn-Yagout, distante
+de soixante-seize kilomètres de Constantine.
+
+L'administration militaire a fait ici bâtir un bel abreuvoir et une
+grande maison de plain-pied qui sert, en même temps, d'auberge et de
+poste retranché. Je fus reçu par un sergent allemand de la Légion
+étrangère, à qui en était confiée la garde. Les Arabes, pour lesquels
+l'abreuvoir est d'une grande utilité, l'entouraient, en foule, hommes et
+femmes de différents _douairs_. Je me mêlai un instant à eux, et je
+pus remarquer que les événements qui s'accomplissaient avaient leur
+influence sur ces populations, et qu'une partie, du moins, était déjà
+ouvertement hostile à notre domination.
+
+Le lendemain, nous étant mis en marche sous un soleil ardent, nous fîmes
+notre halte et notre déjeuner à l'ombre de rochers gigantesques; après
+quoi, nous quittâmes enfin la zone brûlée et sans bois que nous suivions
+depuis Constantine, pour entrer dans celle couverte d'une végétation
+vivace qui entoure Batna. A peu de distance de ce chef-lieu, nous nous
+arrêtâmes à un beau moulin qui fournit les farines de la garnison, et
+qui était gardé par un détachement du 5me bataillon de chasseurs à
+pied. Au moment où nous reprenions notre marche, je vis accourir à ma
+rencontre un groupe d'officiers du 2me régiment de la Légion étrangère
+qui, M. le lieutenant-colonel de Caprez en tête, me firent le meilleur
+accueil. Avec eux, je retrouvai M. Pichon, lieutenant aux chasseurs
+d'Afrique, que j'avais connu à Paris, où nous eûmes ensemble le bonheur
+de rendre moins graves les suites d'un duel inévitable entre deux
+vaillants officiers, porteurs de deux des plus beaux noms de l'époque
+impériale.
+
+En causant avec ces braves, je fus bientôt rendu à Batna, création de
+nos soldats, qui prend déjà les proportions d'une petite ville.
+Un simulacre d'enceinte, inachevée, et qui n'offrirait pas grande
+résistance en Europe, paraît devoir suffire à la garantir, au besoin,
+de toute attaque de la part des Arabes. Par ordre de M. le colonel
+Carbuccia, en ce moment à la colonne expéditionnaire, son logement fut
+mis à ma disposition par M. le lieutenant-colonel de Caprez, qui m'en
+fit les honneurs avec une charmante cordialité. Je commençai, dès
+lors, à sentir les effets de l'hospitalité, vraiment corse, du colonel
+Carbuccia et de sa vive amitié, qui ne s'est point démentie, et qui a
+été pour moi une consolation, au milieu des avanies que j'ai essuyées.
+
+J'eusse voulu poursuivre ma route le lendemain, mais M. de Caprez,
+commandant intérimaire, ne crut pas devoir me laisser partir avec une
+aussi faible escorte, et il me prescrivit d'attendre au surlendemain, 19
+octobre, le départ d'un convoi, dont il m'accorda le commandement. Cette
+précaution était bien loin d'être superflue. La province tout entière se
+trouvait dans une agitation extrême. Non-seulement des meurtres sur des
+hommes isolés avaient eu lieu, même sur la route de Constantine que nous
+venions de parcourir, mais les montagnards des Aurès, dont le territoire
+s'étend presque aux portes de Batna, s'étaient montrés en force dans la
+vallée de Lambesa, à une très petite distance de la place. Lambesa est
+une ancienne ville romaine, dont les ruines sont d'un grand intérêt pour
+les archéologues. Dans des fouilles dirigées par le colonel Carbuccia,
+on y a trouvé des objets extrêmement intéressants, et particulièrement
+des statues d'un très beau style que j'ai vues à Batna. C'est sur
+les débris de cette vieille résidence des maîtres du monde que le
+gouvernement se propose de fonder la colonie où doivent être transportés
+les malheureux combattants de juin. Ni les matériaux, pierres et bois,
+ni des eaux abondantes, ni un sol fertile sous un climat sain, ne
+manqueront aux nouveaux colons. Puissent ces avantages adoucir leur
+sort, et leur rendre moins cuisants les regrets de l'exil!
+
+J'employai la journée du 18 à visiter tout ce que Batna renferme de
+remarquable. La population civile m'a paru commerçante, industrieuse et
+prospère. Des boutiques bien assorties, un établissement de bains, des
+plantations très productives, dénotent les progrès qu'en persévérant
+dans son travail elle est appelée à faire tous les jours. Les
+établissements militaires, magasins, casernes, hôpitaux, sont dignes
+d'attention. Les charpentes de ces divers bâtiments sont toutes en bois
+de cèdre, que l'on retire d'une belle forêt qui couronne la cime d'une
+montagne voisine. Le cèdre ne justifie pas, du reste, sa réputation, et,
+en Algérie du moins, il paraît qu'il se détériore en peu de temps.
+
+Dans la visite que je fis aux hôpitaux, je m'entretins avec plusieurs de
+nos blessés qui revenaient de la colonne du général Herbillon, et ce ne
+fut pas sans émotion que je reconnus parmi eux un garde mobile, jeune
+Parisien engagé depuis peu dans la Légion étrangère. Il avait reçu toute
+la décharge d'un tromblon; couvert de blessures, il ne s'inquiétait
+que de son frère, volontaire comme lui, et qu'il avait laissé dans les
+Ziban; heureusement, l'officier de santé répondait de sa guérison.
+
+Le 19 octobre, après avoir pris les ordres de mon lieutenant-colonel, je
+dis mon lieutenant-colonel, puisque je savais déjà que j'étais destiné
+au commandement du 3e bataillon du 2e régiment de la Légion étrangère;
+après avoir pris les ordres de ce vieux serviteur de la France, je
+partis avec la cavalerie du convoi. M. le lieutenant-colonel de Caprez
+est Suisse de naissance, et il tient de sa nation tout ce qu'elle a
+d'éminemment militaire dans son généreux dévouement. Il me fit l'honneur
+de m'accompagner jusqu'à une certaine distance de la place. L'infanterie
+nous avait précédés, sous le commandement d'un jeune lieutenant normand
+du 8e de ligne, M. Wolf, relevant à peine d'une blessure, et mort d'une
+belle mort, peu après, à la prise de Nara par M. le colonel Canrobert.
+
+Le convoi se composait de trois cents mulets de charge, accompagnés
+d'autant de conducteurs arabes, et portant soixante-dix mille rations,
+outre quelques munitions de guerre. L'escorte placée sous mes ordres
+n'était que de vingt-huit fantassins de la Légion et trente-sept
+cavaliers, chasseurs d'Afrique et spahis. MM. Conseillant,
+sous-intendant militaire, et Dubarry, officier de santé, voyageaient
+avec nous. Malgré le voisinage des monts Aurès, la route de Batna à
+El-Ksour, première étape vers Biscara, n'avait pas encore été inquiétée;
+nous y arrivâmes sans encombre. C'était un poste en maçonnerie, encore
+en construction, et situé près d'une source qui ne tarit point. Un petit
+détachement de la Légion, commandé par le lieutenant Sarazin, y tenait
+garnison. Nous plantâmes le piquet; je pris quelques précautions pour
+la nuit, et le lendemain, à quatre heures du matin, je fis battre _le
+premier_. Les tentes furent bientôt abattues, et le café pris. La
+distribution de café est une excellente innovation, qui plaît beaucoup
+au soldat et qui, sous ce climat, parait être très favorable à son
+hygiène; elle est due, si je ne me trompe, à M. le général Lamoricière.
+Chaque homme a dans son sac sa petite provision de café moulu et mêlé
+au sucre en poudre; instantanément, dans une gamelle ou dans le premier
+récipient venu, la boisson est préparée, souvent même à froid. Cela ne
+devrait pas empêcher, ce me semble, de distribuer journellement aux
+soldats une ration d'eau-de-vie; versée dans leurs bidons, elle en
+corrigerait l'eau qui, la plupart du temps, saumâtre et malsaine,
+occasionne des diarrhées qui dégénèrent fréquemment en dysenteries,
+affaiblissent et démoralisent un grand nombre d'hommes dans toute
+colonne en marche. A ce sujet, qu'il me soit permis de signaler une
+économie mal entendue, un fait condamnable et pernicieux que j'ai
+observé. En Afrique, le vin qu'on peut se procurer en campagne, chez
+les cantiniers et même dans les places de second ordre, est cher
+et détestable; le vin bleu des barrières de Paris est un nectar en
+comparaison; cependant, personne, à quelques rares exceptions près, n'en
+a de meilleur, et vraiment c'est pénible de voir tant de braves gens,
+qui n'épargnent ni leurs sueurs ni leur sang, s'empoisonner, lorsqu'il
+serait si facile à l'administration de leur fournir du bon vin à un prix
+raisonnable. Il lui suffirait d'avoir, comme cela se pratique pour les
+ambulances, du vin de distribution dont la qualité serait garantie dans
+l'adjudication au fournisseur; on le céderait aux hommes au prix de
+revient.
+
+Le _rappel_ battu, nous partîmes en nous éclairant, bien qu'il n'y eût
+pas de probabilité que nous fussions attaqués ce jour-là. Deux spahis
+ouvraient la marche, suivis, à peu de distance, d'un brigadier et quatre
+cavaliers; cent cinquante pas derrière ceux-ci, venaient la moitié de
+l'infanterie, le convoi, sur un grand front, quand le passage des lits
+desséchés des torrents n'obligeait pas à le réduire, le reste des
+fantassins, la cavalerie, et un peu plus loin, en arrière-garde, un
+sous-officier et quatre cavaliers; enfin, deux autres spahis fermaient
+la marche, et quatre chasseurs à droite et à gauche la flanquaient.
+Cette petite colonne était très originale et pittoresque, dans une
+plaine sauvage jalonnée de ruines d'anciens postes romains. Pour
+l'empêcher de s'allonger, nous faisions, toutes les heures, une halte de
+cinq minutes, et malgré les prescriptions réglementaires, je permis aux
+fantassins de déposer les sacs sur des mulets haut le pied, attention à
+laquelle nos soldats sont très sensibles.
+
+Nous arrivâmes de bonne heure à la rivière des Tamaris, où nous fîmes
+notre grande halte. Ce lieu est célèbre par les fréquentes embuscades
+des Arabes. Tandis que nous déjeunions, nous vîmes arriver une
+évacuation de nos blessés, parmi lesquels étaient MM. Marinier et
+Thomas, capitaines dont l'état nous inspira, pour leur vie, de vives
+inquiétudes. Ils venaient de Biscara, sous l'escorte d'un détachement de
+chasseurs d'Afrique. M. Hamme, officier commandant, portait l'ordre de
+faire rétrograder, avec les blessés, les troupes que j'amenais de Batna.
+Je renvoyai donc mon escorte, hormis M. Bussy, les deux chasseurs et
+deux des spahis que j'avais pris à Constantine, les deux autres étant
+restés malades à Batna, et je me remis en route avec M. Hamme, dont le
+détachement faisait partie de l'escadron du capitaine Vivensang, qui
+nous attendait à El-Kantara.
+
+En quittant la rivière des Tamaris, et à mesure qu'on avance vers le
+sud, le pays, d'abord ondulé et encore couvert de quelque végétation, se
+montre tout à coup abrupte, stérile et montagneux. On arrive ensuite à
+un défilé rocailleux qui aboutit au passage d'El-Kantara, où une petite
+rivière torrentielle s'ouvre une étroite issue entre deux hautes
+montagnes d'une pierre rougeâtre, sombres, dépouillées et taillées à
+pic. C'est sur ce cours d'eau, au lit profondément encaissé, qu'est jeté
+un pont de construction romaine, dont la solidité a bravé le temps et
+les crues, et donné un nom à la localité, car El-Kantara en arabe veut
+dire le pont. A la sortie de ce passage, le regard, fatigué de s'arrêter
+sur les roches décharnées qui l'enserrent, est frappé d'un spectacle
+magique; un vaste horizon apparaît sans transition, et au débouché même
+du défilé, une verte oasis de palmiers offre ses ombrages et ses fruits,
+tandis qu'au delà, comme en deçà, le sol est infertile et escarpé.
+
+Ici, je dus remarquer que, malgré leur bravoure et leur fanatisme, les
+Arabes ne savent pas toujours profiter des avantages du terrain. Il est
+certain que, dans tout autre pays de montagnes, en Corse, en Grèce,
+en Catalogne ou dans le Tyrol, une poignée de tireurs eût suffi pour
+disputer le passage même à des forces considérables, et sans convoi,
+dans une gorge aussi bien disposée pour la guerre de chicane.
+
+M. le capitaine Vivensang, qui était venu à notre rencontre, nous
+conduisit où campaient ses chasseurs. Les deux détachements réunis, nous
+disposions d'une soixantaine de sabres, qui, en rase campagne, valaient
+au moins, comme on sait, et comme on verra par la suite, un nombre
+décuple d'Arabes. Sans doute, nous avons en France de beaux et bons
+régiments, mais il n'en est point qui satisfassent autant que cette
+admirable cavalerie de chasseurs d'Afrique l'observateur consciencieux
+qui aime à voir les agents de guerre véritablement appropriés à leur
+destination. Le soir, dans la tente du capitaine, je soupai gaiement
+avec les officiers, MM. Hamme, Chabout et Lermina. La soupe à l'oignon
+ni le vin bleu ne furent dédaignés. Du reste, le caïd de l'endroit,
+revêtu d'un bournous d'investiture, c'est-à-dire rouge, donné par nos
+autorités, nous fit apporter des poules, des oeufs et des oranges
+amères.
+
+Le 21, au lever du soleil, nous pliâmes bagage et nous fîmes filer aussi
+lestement qu'on put nos mulets arabes et leurs conducteurs. La route ne
+nous offrit rien de particulièrement remarquable, si ce n'est une roche
+de l'aspect le plus bizarre, imitant à s'y méprendre, même à une faible
+distance, les ruines d'un château féodal. A la grande halte, nous
+chassâmes, le capitaine et moi, aux bords d'une rivière couverts de
+lauriers roses, et, malgré l'avis qu'on nous avait donné que nous
+rencontrerions l'ennemi avant d'être à El-Outaïa, nous arrivâmes sans
+encombre, après quelques heures de marche, à cette misérable oasis,
+dont les plantations ont été complètement détruites par Ahmed, bey de
+Constantine. Nous nous trouvions à environ deux cents kilomètres de
+cette ville, et à trente seulement de Biscara.
+
+Le caïd et le maréchal-des-logis des spahis bleus du Désert, cavaliers
+irréguliers qui font pour nous le service de la correspondance, vinrent
+nous recevoir. Ce maréchal-des-logis, qui s'appelle Déna, est un ancien
+chef de parti, autrefois la terreur du pays, qu'il parcourait en
+rançonnant, à la manière des Bédouins, les voyageurs; au demeurant,
+brave et fidèle à ses engagements, il nous a été très utile, et je
+devais en avoir bientôt la preuve.
+
+Pendant que les chasseurs dressaient les tentes et rangeaient les
+chevaux, je pris mon fusil et je me mis à poursuivre des ramiers, dont
+nous voyions de toute part d'innombrables volées. Ces oiseaux n'ont rien
+perdu en Afrique de la ruse qui les caractérise en Europe; aussi, ennuyé
+de ne pouvoir en approcher, je m'arrêtai à une source où les femmes de
+l'oasis venaient remplir leurs cruches. Une seule, parmi ces Rébecca,
+justifiait la réputation de beauté qu'on accorde indûment au sexe
+d'El-Outaïa. C'était une jeune fille presque blanche, légèrement
+tatouée, aux yeux de jais, aux dents de perles, aux formes sveltes et
+arrondies, qu'un _haïk_ couvrait à peine. Sans doute, le sentiment
+qu'elle paraissait avoir de ses charmes la rendait moins sauvage; car,
+tandis que ses laides compagnes me faisaient des yeux d'hyène, elle
+sourit doucement à mon salut, tant il est vrai que l'instinct de la
+coquetterie n'abandonne jamais complètement les femmes d'aucun pays.
+
+Mon brave et excellent compagnon, M. Bussy, qui parle la langue du pays
+comme un Arabe, et qui, avec son activité accoutumée, avait été aux
+renseignements, m'avertit qu'on avait connaissance de l'ennemi.
+Évidemment, la journée du lendemain ne se passerait pas sans le voir.
+Le soir, en soupant avec les officiers, il fut convenu de commander
+quelques cavaliers de Déna, qui, par la connaissance qu'ils ont des
+moindres plis du terrain et des ruses de leurs compatriotes, sont de
+précieux éclaireurs, qui devaient nous prévenir en cas d'embuscade.
+
+Le _boute-charge_ des chasseurs nous réveilla à la pointe du jour. Une
+heure après, on sonna à cheval, et avec la moitié de notre monde en tête
+et le reste en queue du convoi, nous nous avançâmes dans la plaine,
+précédés de nos spahis bleus. Le chemin suit cette plaine, ou plutôt
+cette vallée, jusqu'au col de Spha, gorge étroite où l'on traverse la
+dernière chaîne de l'Atlas, limite du Désert, au-delà de laquelle, à
+une petite distance, se trouve Biscara. Le sol, généralement uni, d'un
+aspect sauvage et dominé au loin par des montagnes de sel, est relevé
+par-ci, par-là, de quelques mamelons isolés, et coupé de ravins ou de
+lits de torrents desséchés, très propres aux embuscades. Nous savions
+à n'en pas douter que Si-Abd-el-Afid, ce marabout influent des monts
+Aurès, qui, au mois de septembre dernier, avait été frotté d'importance
+par l'infortuné commandant Saint-Germain, était aux aguets avec un
+_goum_ nombreux. Deux ou trois jours avant, ces partisans avaient
+assassiné un chasseur et deux spahis à l'entrée du col de Spha, où nous
+vîmes le sol encore rougi de leur sang. On prétendait aussi que nous
+aurions affaire à des fantassins qu'on avait vus, disait-on, postés dans
+le défilé, ce qui nous aurait embarrassés quelque peu, attendu que nous
+n'avions pas nous-mêmes une seule baïonnette; mais dans la plaine, quel
+que fût le nombre des ennemis, la valeur éprouvée de nos bons chasseurs
+et le prestige de leur uniforme nous garantissaient, de gré ou de force,
+le passage du convoi. On va voir si nous nous trompions.
+
+Le manque absolu d'eau ne nous avait pas permis de faire de grande
+halte. Une harde de gazelles venait de partir, et je faisais remarquer à
+un de mes voisins que, dans un autre moment, la nature du terrain
+nous eût invités à les poursuivre, lorsque je fus frappé de l'aspect
+singulier de deux mamelons isolés et rapprochés qui, à l'endroit où
+nous étions, masquaient le débouché du col, situé à un petit intervalle
+derrière eux. J'observai que, suivant toutes les probabilités, là devait
+être l'embuscade. Elle y était, en effet; mais, en nous voyant avancer,
+l'ennemi avait filé doucement par la droite, et gagné le lit d'un
+torrent à notre gauche. Nos spahis bleus, s'en étant approchés avec
+précaution, le fusil haut, firent tout à coup demi-tour et revinrent
+vers nous au galop. Le premier arrivé nous dit en arabe, en montrant
+du doigt le lit du torrent: le goum de Si-Abd-el-Afid est là. Nous
+n'aperçûmes rien d'abord. Cependant, ayant fait filer l'avant-garde
+et le convoi, ce qui ne fut pas fait sans peine, je restai avec M.
+Vivensang et deux autres officiers à l'arrière-garde. Nous n'avions,
+en définitive, qu'une trentaine de chevaux, et bientôt nous vîmes, à
+quelques cents mètres de nous, sortir successivement d'embuscade un
+grand nombre de cavaliers ennemis, qui se rangèrent en assez bon ordre
+_de l'autre côté du ravin_. Cette circonstance me fit penser de suite
+qu'ils n'étaient pas décidés à nous aborder, et qu'ils nous redoutaient,
+bien qu'ils fussent au moins deux cents. Quelques chefs, plus hardis ou
+mieux montés que les autres, caracolaient sur nos flancs, et venaient
+faire la _fantasia_ un peu plus près de nous; mais lorsque, avec le
+capitaine et Bussy, je m'avançai pour les reconnaître, plusieurs groupes
+se détachèrent du gros de la troupe et fuirent vers les montagnes. Nos
+chasseurs, qui ne comptent jamais leurs ennemis, voulaient les charger,
+et je ne doute pas que ce n'eût été avec succès; mais le soin du convoi
+confié à notre garde nous prescrivait impérieusement de le rallier;
+d'autant plus que nous ne savions pas jusqu'à quel point il pouvait être
+vrai qu'une embuscade de fantassins nous attendait au col. Nous serrâmes
+donc sur le convoi; les Arabes nous suivirent, mais à une distance
+respectueuse.
+
+Déjà l'avant-garde, les mulets et leurs conducteurs étaient engagés dans
+le défilé. C'était curieux de voir l'empressement de nos Arabes, à qui
+la peur d'avoir le cou coupé par les Aurès faisait faire des prodiges
+de diligence, qu'avec la meilleure volonté du monde il nous aurait été
+impossible d'obtenir d'eux dans un autre moment. Quoi qu'il en soit,
+nous effectuâmes le passage sans autre accident; seulement, une heure ou
+deux après, l'ennemi massacra et mutila horriblement de pauvres colons
+qui avaient commis l'imprudence de s'aventurer seuls sur ce chemin.
+Les fantassins qu'on avait aperçus sur la hauteur n'étaient pas des
+partisans de Si-Abd-el-Afid, mais un petit poste de nos auxiliaires, que
+le commandant supérieur de Biscara y avait établi, pour signaler ce qui
+se passait au-delà du col.
+
+Trente chasseurs avaient tenu en respect deux cents cavaliers arabes!
+Ce fait me parut d'autant plus frappant que les adversaires, à qui nous
+avions eu à tenir tête, sont bien loin d'être des lâches. Il prouverait
+une fois de plus, s'il en était besoin, l'avantage d'avoir des corps
+d'élite, aguerris, redoutés de l'ennemi, et sans lesquels, j'en suis
+convaincu, il n'est point d'organisation militaire parfaite.
+
+A la sortie du défilé, nous trouvâmes un détachement de cavalerie qui
+venait à notre rencontre, et qui aurait pu nous être d'un grand secours,
+si le combat s'était engagé. Nous gagnâmes bientôt le nouveau camp
+retranché de Raz-Elma, construction remarquable qui commande la source
+d'où jaillissent les eaux de l'oasis de Biscara, ce qui nous donnerait,
+en cas de révolte, la faculté de les détourner et de ramener ainsi les
+habitants à l'obéissance. C'est à travers un bois de palmiers chargés
+de leurs régimes dorés, que nous atteignîmes le village et la casbah,
+résidence du commandant supérieur. De nombreux Arabes des deux sexes
+cueillaient paisiblement les dattes, sans avoir l'air de songer à la
+lutte mortelle dont le bruit pouvait retentir jusqu'à eux, engagée
+qu'elle était à quelques lieues de là, entre leurs coreligionnaires et
+nous. C'est le caractère de ce peuple de ne se prononcer qu'au moment
+d'agir, et ce n'est pas un mince avantage pour lui, dans la condition
+d'infériorité où il se trouve.
+
+Grâce toujours à la prévenante courtoisie de M. le colonel Carbuccia,
+le logement qu'habitait de son vivant M. de Saint-Germain fut mis à ma
+disposition. La casbah était remplie de blessés et de malades, à qui
+le capitaine Bouvrit, commandant supérieur, et nos officiers de santé
+prodiguaient les soins les mieux entendus. J'allai porter à ces braves
+l'expression de ma sympathie, et comme représentant du Peuple, celle
+du pays tout entier. Parmi eux, je serrai la main, avec une profonde
+émotion, au commandant Guyot du 43e de ligne, fils du général comte
+Guyot, et filleul de l'empereur. Ma présence parut produire sur lui une
+vive impression; bien qu'il fût dangereusement blessé, je ne prévoyais
+pas alors la catastrophe qui devait terminer sa noble existence et
+replonger dans le deuil une famille qui a si largement payé sa dette à
+la patrie.
+
+A Biscara, je rencontrai également M. Séroka, jeune officier de la
+Légion, dont j'ai déjà parlé, et qu'un bonheur inespéré me faisait
+trouver en pleine convalescence, bien qu'il eût eu le cou traversé d'une
+balle, de la même balle qui avait frappé le colonel du génie Petit, dont
+toute l'armée déplore la perte.
+
+Le lendemain au matin, avec une escorte d'une vingtaine de chasseurs, je
+partis pour le camp du général Herbillon. Désormais, nous voyagions dans
+le Sahara. Le sable, où nos chevaux enfonçaient parfois jusqu'au genou,
+nous l'aurait dit assez, à défaut de l'aspect tout différent du pays.
+Zaatcha se trouve à sept ou huit lieues de Biscara. Nous avions tourné
+à l'ouest; à gauche nous apercevions le désert, dont la monotonie n'est
+interrompue que par les palmiers des oasis se montrant de temps en
+temps à l'horizon. A droite, l'extrême Atlas élève, comme une enceinte
+continue du Tell, sa croupe décharnée et dépourvue de toute végétation,
+étayée, en guise de contre-forts, par d'énormes masses de sable que le
+sirocco y amoncelle.
+
+A une lieue du camp, je piquai des deux, et je ne fus pas longtemps sans
+l'apercevoir. M. le colonel Carbuccia, venu à ma rencontre avec quelques
+officiers de son régiment, me conduisit à sa tente, et de là à celle
+du général qui m'accueillit très bien. Celui-ci me confirma qu'il me
+destinait au commandement d'un bataillon de la Légion, ce qui n'était
+pas absolument ce qu'on m'avait promis à Paris. Le 1er régiment de la
+Légion étrangère, auquel j'appartenais, était dans la province d'Oran;
+il n'y avait devant Zaatcha que deux faibles bataillons du 2e, dont M.
+Carbuccia est colonel. Je me félicitais d'ailleurs de servir sous les
+ordres d'un Corse qui déjà m'avait donné des marques de sympathie. Le
+soir même, devant le régiment assemblé, il me fit reconnaître en
+qualité de chef du 3e bataillon, dont l'effectif était de trois cent
+quarante-huit hommes, non compris les officiers. Le 1er bataillon, aux
+ordres de M. le capitaine Souville, était encore plus faible; il ne
+comptait que deux cent quatre-vingt-quinze hommes, et je ne m'éloigne
+pas de la vérité en disant que nous n'avions, en tout, qu'un officier, à
+peu près, par compagnie.
+
+La colonne campait sur plusieurs lignes, dans un terrain sablonneux
+et ondulé, dont l'état-major et l'ambulance occupaient les points
+culminants. Leurs tentes étaient adossées à de grands rochers. A quatre
+cents mètres environ du front de bandière coulait un ruisseau aux eaux
+saumâtres, mais abondantes; deux cents mètres plus loin, étaient la
+lisière de l'oasis et la _Zaouïa_, espèce de petite mosquée à minaret,
+entourée de quelques maisons désertes.
+
+Mon régiment était établi en première ligne. On dressa ma tente non loin
+de celle du colonel, qui voulut bien me conduire lui-même chez tous les
+officiers supérieurs, et à l'ambulance, où nous visitâmes les blessés,
+que j'eus la satisfaction de voir entourés de tous les soins possibles
+par M. le docteur Malapert et ses aides.
+
+Cette nuit, je fus réveillé par une fusillade assez vive. Un parti
+ennemi, à la faveur de l'obscurité, s'était glissé près du camp et
+brûlait sa poudre sans résultat; cependant, les balles sifflaient
+autour de nos tentes et un cheval même en fut atteint. Le feu de nos
+grand'gardes fit bientôt taire celui des Arabes, et le colonel dit en
+riant qu'ils étaient très bien élevés, puisque, ayant appris l'arrivée
+d'un représentant du Peuple, ils le saluaient d'une salve de bienvenue.
+Tout rentra dans le silence, sauf quelques coups de fusil qu'on
+entendait dans la direction de la tranchée, à de rares intervalles, et
+je me rendormis jusqu'à la diane, _cette voix de l'aurore_, comme dit
+Victor Hugo, si agréable au soldat.
+
+Certes, il y avait un charme indéfinissable pour moi à me réveiller
+ainsi, sous une tente française, en face de l'ennemi, au bruit de la
+musique guerrière de nos fameux régiments. Que d'idées et de sentiments,
+que de souvenirs et de traditions se pressaient dans mon esprit et dans
+mon coeur! Mais, hélas! ils étaient bientôt, sinon refoulés, du moins
+amoindris, paralysés par une amère réflexion que mon estime pour mes
+bons camarades de la Légion ne parvenait pas à détourner. Je me disais
+que, représentant du Peuple, et un des plus proches parents du plus
+grand de nos capitaines; au point de vue militaire, c'est-à-dire à celui
+qui m'importait le plus, j'étais encore une espèce de paria, puisque
+cette fatale qualification: _au titre étranger_, me ravalait encore au
+rang des proscrits, moi proscrit de la veille, moi une des victimes de
+l'invasion étrangère, et des persécutions dont l'étranger, oppresseur de
+la France, avait poursuivi ma famille, même dans l'exil! Et songer que
+c'était à l'avènement d'un Bonaparte que je devais la continuité de
+cette situation anormale, et penser que le 10 décembre, le 10 décembre!
+m'avait fermé la porte qu'un autre que Louis-Napoléon m'eût ouverte,
+ou du moins qu'il ne m'eût pas barrée, n'était-ce pas désespérant? Je
+sentais alors qu'après tout j'avais eu tort de permettre qu'un membre de
+ma famille fût nommé au titre étranger; mais bientôt le soleil du Désert
+resplendissait sur les armes, mon colonel se montrait avec sa voix
+sympathique et son énergique gaieté; les coups de feu se faisaient
+entendre à la tranchée, et les réflexions pénibles s'évanouissaient.
+
+Comme il n'y avait pas à la colonne d'autre général que le commandant
+en chef, chaque colonel d'infanterie remplissait, à son tour, pendant
+vingt-quatre heures, les fonctions de général de tranchée. Ce jour-là,
+le colonel Carbuccia et notre régiment étaient commandés. Vers midi,
+je formai mon bataillon devant le front de bandière, je fis rompre par
+section à droite, et nous marchâmes, musique en tête, sur la Zaouïa, où
+était l'entrée des travaux. En nous voyant venir, l'ennemi, embusqué
+dans plusieurs jardins que nos troupes n'occupaient pas, dirigea sur
+nous son feu, qui nous blessa un sous-officier et un clairon. En
+arrivant à la tranchée, un sergent du bataillon mit sa tête à un créneau
+et, à l'instant même, il reçut une des plus singulières blessures qu'on
+ait jamais vues. Il fut atteint, immédiatement au-dessus de l'oeil
+gauche, par deux balles de petit calibre, faisant probablement partie de
+la charge d'un de ces tromblons dont les assiégés avaient une certaine
+quantité. Ces armes, fort dangereuses de près, n'impriment pas une très
+grande vitesse à leurs projectiles; c'est ce qui sauva notre sergent,
+car, au lieu de lui briser la tête, les balles lui contournèrent le
+crâne, et vinrent s'arrêter près de l'oreille. On le crut perdu; me
+trouvant près de lui, je lui dis, sans le croire: ce n'est rien,
+sergent, vous en reviendrez bien vite. Heureusement, le fait me donna
+raison; le chirurgien sonda la plaie, trouva les balles, à la surprise
+des assistants, et n'eut pas de peine à les extraire. Deux ou
+trois jours après, je vis le blessé; il était debout, et en pleine
+convalescence.
+
+Ceux qui ne les ont pas vus se feront difficilement une idée du village
+de Zaatcha, et de la nature des travaux du siège, si siège il y a sans
+investissement. En effet, cette place, ou plutôt cette bicoque, n'avait
+pu être investie, et de nombreux contingents y entraient et en sortaient
+à volonté, relevant les défenseurs, et les approvisionnant de vivres
+et de munitions. Situé dans la forêt de palmiers qui forme l'oasis,
+entièrement construit en terre sèche et compacte, Zaatcha n'est, en
+définitive, qu'un mauvais village à peine fortifié. Il est entouré d'un
+mur de pierre, flanqué, à ses saillants, par des tours ou maisons hautes
+et carrées. Un fossé large et profond en défend absolument l'approche,
+si ce n'est, je crois, du côté de l'ouest, où, pour des motifs que
+j'ignore, on n'avait pas encore dirigé d'attaque. Le pâté de maisons
+en face de la tranchée m'a paru beaucoup plus élevé que le reste du
+village, qui, si je ne me trompe, devait en être défilé. Les assiégés
+n'avaient point d'artillerie. Leur feu, quand il ne venait pas des
+tours, partait des créneaux percés au-dessus du fossé, souvent au ras du
+sol, dans le mur d'enceinte ou dans celui des maisons, et nous frappait
+avec tant de précision et d'à-propos, qu'on ne pouvait douter qu'une
+communication continue et facile, en guise de chemin couvert, n'existât
+sur tout le front d'attaque.
+
+Quand j'ai parlé de tranchée, ce n'est pas qu'on eût eu à en ouvrir une
+proprement dite. La surface de l'oasis est coupée, en tout sens, de
+murs en pisé, d'environ deux mètres de haut, servant de clôture et
+de séparation à d'innombrables petits jardins, qui sont autant de
+propriétés particulières. Nos officiers du génie avaient profité de
+ces obstacles, abattant ceux qui gênaient, bouchant les brèches qui
+présentaient une solution de continuité, élevant ceux qui étaient
+insuffisants au défilement, et décrivant, en somme, une espèce de
+parallèle qui resserrait à l'est et au nord, c'est-à-dire du coté du
+camp, la moitié du développement du village, à une distance qui pouvait
+varier de quarante à cent mètres. Par les nombreux créneaux pratiqués
+dans les murs qui remplaçaient pour nous l'épaulement de tranchée, notre
+mousqueterie répondait à celle des Arabes.
+
+Pour ces travaux et ceux de construction des batteries, nos soldats
+avaient su tirer un très bon parti du tronc des palmiers, et ils
+n'avaient presque pas eu de terre à remuer, si ce n'est pour les deux
+cheminements de droite et de gauche. Des troupes occupaient les jardins
+jusqu'à la lisière de l'oasis, et assuraient les flancs, les derrières,
+et les communications avec le camp.
+
+Deux batteries de canons de 8 et d'obusiers de montagne étaient établies
+au centre et à la droite de la tranchée. La première portait le nom du
+colonel Petit, en l'honneur de cet officier supérieur qui y avait été
+mortellement atteint; la seconde s'appelait la batterie Besse, en
+mémoire d'un vaillant capitaine d'artillerie, tué raide d'une balle au
+front, au moment où il pointait une pièce.
+
+Après avoir fait, avec le colonel, la visité de nos lignes, et fourni
+notre contingent de travailleurs aux armes spéciales, j'essayai de tirer
+quelques balles par les créneaux. Ceux des Arabes étaient si petits
+qu'il fallait beaucoup de soins et quelque adresse pour les emboucher,
+mais on ne pouvait voir le résultat des coups. Aucun ennemi ne se
+montrait à découvert; tout ce qu'on apercevait entre la place et la
+tranchée se réduisait à quelques débris de murailles battues en brêche
+par notre artillerie, et aux cadavres des nôtres qu'on n'avait pu
+enlever, et qui infectaient l'air. Près de la sape de gauche, on voyait
+les ruines d'une tour qui s'était écroulée, le 20 octobre, sur les
+grenadiers de la Légion; un grand nombre de ces braves avaient péri sous
+les décombres, et j'en remarquai un, homme magnifique, dont le corps nu,
+enflé, noirci, était écrasé sous un énorme madrier.
+
+Parfois, les projectiles des assiégés embouchaient nos créneaux,
+écrêtaient le mur ou arrivaient aux points qui n'étaient pas bien
+défilés. Il est certain que l'ennemi avait d'habiles tireurs,
+particulièrement les domestiques noirs, que les chefs emploient à la
+chasse des autruches. Nos soldats les avaient entrevus visant nos
+officiers, et, avec cette vivacité d'imagination qui les caractérise,
+ils en avaient fait un être idéal et unique, qui, sous le nom du
+_Nègro_, était censé avoir porté les plus mauvais coups.
+
+Indépendamment du feu des batteries, nous lancions d'heure en heure une
+bombe de seize centimètres. Nous n'avions qu'un mortier, et le défaut de
+projectiles nous empêchait de l'employer plus souvent. On n'aura pas de
+peine à comprendre qu'un tir aussi rare ne pouvait être efficace. Il
+nous aurait fallu, d'ailleurs, des bombes de vingt-deux centimètres,
+et non de seize; celles-ci portaient admirablement, mais, de l'avis de
+chacun, leur pénétration était insuffisante. Quant aux canons, par une
+circonstance locale, ils ne produisaient pas non plus tout l'effet
+désirable. Les maisons de Zaatcha avaient toutes des rez-de-chaussée
+au-dessous du niveau du sol, qui n'étaient qu'une espèce de caves où
+les boulets ne pouvaient atteindre; les étages supérieurs ruinés,
+les habitants se réfugiaient dans ces souterrains, et la résistance
+continuait de plus belle.
+
+Malgré le courage et l'activité du génie, les deux sapes à droite et à
+gauche cheminaient très lentement. On s'était vu contraint d'en faire
+les épaulements en sacs à terre, et de les blinder, tant bien que mal,
+avec des branchages de palmier, pour mettre les hommes à l'abri des
+pierres que les Arabes ne cessaient d'y lancer. La tête de sape était
+continuellement en butte à leur fusillade, et les sapeurs qui se
+montraient à découvert étaient aussitôt tués ou blessés. Une espèce de
+mantelet en planches et en tôle, qu'ils poussaient devant eux en guise
+de gabion farci, ne se trouva pas à l'épreuve des balles, ce qui était
+d'autant plus fâcheux qu'on n'avait ni cuirasses, ni pots-en-tête.
+Mais aussi qui eût pu croire qu'un misérable village du Sahara nous
+obligerait à l'assiéger de la sorte?
+
+Vers le soir, le général vint faire la visite de la tranchée et donner
+des ordres pour la nuit. Il est bienveillant, ferme et sympathique;
+officier sous l'empire, il fut blessé à Waterloo. J'observai qu'il
+s'exposait beaucoup et sans ostentation. A sa suite, comme porte-fanion
+de l'état-major-général, se trouvait le fameux tueur de lions, Gérard,
+maréchal-des-logis aux spahis, aujourd'hui sous-lieutenant. Je causai
+quelque temps avec cet intrépide chasseur, qui est de plus un excellent
+soldat. C'est à l'affût, à la chute du jour, et souvent à nuit close,
+qu'il attend ses dangereux adversaires et qu'il les tue, de fort près,
+avec une carabine à deux coups, chargée de balles ogivales à pointe
+d'acier. Cette précaution lui a paru nécessaire depuis que, malgré son
+sang-froid et la précision de son tir, il lui est arrivé qu'on lion,
+dont il s'approchait croyant l'avoir tué, se releva, la balle qui
+s'était aplatie sur l'os frontal, dont la dureté est extrême, n'ayant
+fait que l'étourdir; Gérard l'acheva, mais non sans peine.
+
+Le général parti, l'heure de la soupe approchait, et je m'attendais à
+une de ces réfections frugales comme on peut en faire à la tranchée. MM.
+les officiers de la Légion en avaient décidé autrement, et ils avaient
+eu la charmante idée de me donner là, sous le feu de l'ennemi, un dîner
+de bienvenue, qui, certes, a été le plus original que j'aie fait de ma
+vie. Devant la _gourbie_ du colonel (hutte en feuilles de palmier), on
+étendit une nappe sur un tapis, on y dressa le couvert, et nous nous
+assîmes à l'entour, les jambes croisées. Le repas fut bon, copieux et
+surtout gai; le colonel en fit les honneurs avec cet entrain de bon goût
+qui est le propre des hommes d'esprit. La musique du régiment, placée
+non loin de nous, joua des airs patriotiques, et même le caustique
+_drin, drin_ de Lafon, qui acquérait du prix à cinq cents lieues
+de Paris. Au dessert, le colonel porta la santé du président de la
+République, qui fut accueillie avec une cordialité toute militaire.
+Alors la musique joua la _Marseillaise_, tandis que les Arabes, inquiets
+de ce bruit, redoublaient le feu de leurs fusils, et de leurs tromblons
+dont l'explosion plus retentissante était accompagnée d'une grêle de
+petites balles qui venaient frapper les palmiers à l'entour. On but
+une dernière rasade, dont les musiciens et les factionnaires qui se
+trouvaient près de nous, eurent leur part, et, à un signal de notre
+chef, chacun retourna à son poste.
+
+Après avoir fait la ronde de la tranchée, des postes et des sapes,
+j'allai me reposer auprès du colonel, qui avait bien voulu m'admettre
+dans sa _gourbie_. Par son ordre, un clairon était chargé de sonner
+les heures par autant de vibrations détachées qu'il en fallait pour en
+marquer le nombre; et comme il lui était prescrit de monter sur une
+petite élévation de terrain, les Arabes l'avaient aperçu, et un coup de
+fusil ou de tromblon lui répondait régulièrement. A cela ne se bornaient
+pas leurs taquineries. Ils rôdaient autour de la tranchée, en poussant
+des cris lugubres, et en appelant par son nom le colonel Carbuccia
+qu'ils connaissaient particulièrement, comme ses anciens administrés.
+Parfois ils engageaient la conversation avec nous, au moyen de
+l'interprète du colonel, et il y avait peu de temps que celui-ci avait
+failli être victime d'une de leurs ruses. Un Arabe, dont la voix tout
+à fait reconnaissable se faisait entendre chaque nuit, demanda à lui
+parler. Le colonel s'approcha du mur de la tranchée et ordonna à
+l'interprète de dire qu'il était présent et qu'il écoutait. Un long
+intervalle s'écoula sans réponse, et le colonel, fatigué d'attendre,
+s'éloignait, lorsque, de la cime des palmiers, plusieurs coups de feu
+furent dirigés sur la place qu'il venait de quitter. Les factionnaires
+préposés à la surveillance de nos créneaux ripostèrent, mais la surprise
+et l'obscurité nuisirent à la justesse de leurs coups, bien qu'il eût
+fallu un certain temps aux Arabes pour se glisser à terre le long des
+palmiers.
+
+Les nuits sont magnifiques au mois d'octobre, sous cette latitude, et
+malgré l'odeur exécrable des cadavres, je m'étais endormi, quand mon
+sommeil fut brusquement interrompu par une forte fusillade qui éclatait
+à notre gauche. Nous courûmes à la sape de ce côté; elle était attaquée,
+et l'ennemi, qu'on ne pouvait apercevoir, paraissait si rapproché, que
+dans l'idée qu'il voulût tenter d'escalader la tranchée, nous nous
+apprêtâmes à le recevoir sur les baïonnettes. Par ordre du général, les
+armes de nos hommes avaient été chargées avec deux balles, dont l'une
+coupée en quatre; quelques coups de fusil et la décharge à mitraille
+d'un obusier suffirent pour éloigner momentanément ces chicaneurs
+d'Arabes.
+
+Du reste, il n'est pas de tour qu'ils ne fissent pour attirer les nôtres
+dans leurs embûches. Quelques nuits auparavant, ils avaient imaginé de
+lâcher des bourriquets, et de les pousser vers les jardins occupés par
+nos troupes, dans l'espoir que les soldats sortiraient pour les prendre,
+et tomberaient dans l'embuscade qu'on leur avaient dressée. Nos gens se
+contentèrent de tuer les bourriquets par les créneaux, et les Arabes en
+furent pour leurs frais.
+
+Un autre stratagème dont les cavaliers du Scheik-el-Arab, qui était au
+camp, nous menacèrent, mais qui ne fut pas employé, leur réussit, à ce
+qu'ils prétendent, dans leurs guerres intestines, et il est trop curieux
+pour ne pas être rapporté. Il consiste à enduire de goudron, auquel on
+met le feu, des dromadaires qu'on chasse alors sur la tribu hostile;
+une espèce de rage s'empare de ces animaux, ils ruent, ils mordent, ils
+portent le désordre dans les rangs de l'ennemi, mais surtout, je pense,
+dans ses troupeaux. Quant aux Zaatcha, j'ignore s'ils étaient assez
+lettrés pour avoir pensé que nous aurions, au moins, aussi bon marché de
+leurs dromadaires enflammés que les Romains des éléphants de Pyrrhus
+à Bénévent; le fait est que malgré les pronostics des cavaliers de
+Ben-Gannah, ils ne tentèrent pas l'aventure.
+
+Peut-être ces détails paraîtront puérils, mais ils aideront à prouver
+que les assiégés ne négligeaient rien, et que leur défense, suivant
+l'expression de M. le général Charon, était intelligente et énergique.
+
+L'alerte passée, nous retournâmes, le colonel et moi, à sa _gourbie_,
+mais à peine avions-nous fermé l'oeil, que de nouvelles fusillades
+réclamaient notre présence aux sapes menacées. Ce manège continua toute
+la nuit, et notamment mon excellent adjudant sous-officier, Trentinian,
+n'eut pas une minute de repos.
+
+Le 25 octobre au matin, le général vint à la tranchée, et ordonna à mon
+colonel de m'envoyer avec 400 hommes, dont 200 de mon régiment, et 200
+du 3e bataillon d'infanterie légère d'Afrique, couper des palmiers près
+du village de Lichana, que les contingents ennemis occupaient en force.
+Cette mesure d'abattre les palmiers était nécessaire et bien entendue,
+quoi qu'en aient dit certains critiques en gants jaunes, qui s'arrogent
+le droit de juger, au coin de leur feu, à Paris, les opérations d'une
+guerre réputée très difficile par les hommes les plus compétents.
+Il s'agissait non-seulement de faire des éclaircies pour faciliter
+l'investissement, mais aussi de ruiner l'ennemi et de fomenter ainsi,
+à notre profit, des récriminations et des discordes entre les diverses
+fractions de la population de l'oasis. En effet, les gens de Lichana,
+par exemple, ne manquèrent pas d'imputer à la résistance de Zaatcha la
+dévastation des plantations, leur principale ressource, et j'ai appris
+depuis que, comme on l'avait prévu, ils en furent touchés au vif, et
+que, malgré leur fanatisme, leur solidarité s'en trouva ébranlée.
+
+On n'avait pu faire de lever du terrain. Le général nous indiqua, comme
+point de direction, un bouquet de palmiers à l'horizon, et je m'y
+portai, au pas de course, avec une compagnie d'infanterie légère
+d'Afrique. Suivaient les hommes de la Légion, et les travailleurs des
+deux corps avec des haches. J'étais prévenu que, sur la lisière de la
+forêt, M. le colonel de Barral appuierait le mouvement.
+
+Après avoir escaladé plusieurs clôtures de jardins en terre sèche, longé
+et traversé dans l'eau un fossé large et peu profond, nous établîmes
+notre ligne de tirailleurs, le centre à environ trois cents mètres de la
+plaine, contre un mur crénelé par les Arabes, et dans un petit jardin
+encaissé et très propre à la défensive. Entre le mur et le jardin, et au
+niveau du premier, il y avait un terrain nu d'environ vingt mètres de
+large, où notre ligne formait un angle saillant. Je plaçai en réserve, à
+portée de couvrir ce point, un petit détachement de mes grenadiers,
+aux ordres de leur capitaine, M. Nyko, réfugié polonais, parent de
+l'infortuné comte Dunin, tué à Boulogne à côté de mon cousin. Cet
+officier avait déjà été dangereusement blessé devant Zaatcha, lors de
+l'expédition du mois de juillet dernier.
+
+Le colonel, sans escorte et sans armes, avec cette intrépidité vraiment
+corse qui le caractérise, vint voir nos dispositions, et je crus
+comprendre qu'il les approuvait, à la manière flatteuse dont il répondit
+à l'assurance que je lui donnai, que le diable lui-même ne nous
+délogerait pas de là. Je prie le lecteur de remarquer que ce n'était pas
+une rodomontade, et que je tins la position jusqu'à ce que le général
+m'eut envoyé l'ordre d'effectuer ma retraite.
+
+Derrière nous, nos travailleurs s'occupaient déjà, avec une grande
+activité, de l'abattage des palmiers. Je ne sais plus dans quel journal
+j'ai lu cette assertion mirobolante, que _la hache rebondit sur l'écorce
+élastique du palmier_. Au contraire, rien n'est plus facile que de le
+couper, et nos hommes y allaient grand train. Vraiment, c'était pitié
+de voir ces précieux végétaux, la plupart centenaires, s'abattre avec
+fracas, et couvrir le sol de leurs dattes. Toutes ne furent pas perdues,
+comme on pense bien, et nos soldats s'en régalèrent à tire-larigot.
+
+Les Arabes, d'abord en petit nombre, exaspérés de cette exécution, et
+craignant peut-être une attaque sur Lichana, dont nous étions tout près,
+engagèrent le combat sur notre droite. A l'extrémité du mur crénelé,
+derrière un amas de décombres, un groupe de chasseurs du bataillon
+d'Afrique soutenait vaillamment l'attaque. Un caporal, étendu sur le
+ventre, se distinguait par la précision avec laquelle il dirigeait ses
+coups. Il avait placé une grosse pierre devant lui peur se garantir; une
+balle arrive, touche la pierre et la lui lance à la tête; le caporal se
+frotte le front, prend la pierre, la replace où elle était d'abord, et
+continue son feu; une autre balle arrive, le frappe à la tête et le tue
+raide.
+
+Au-delà du mur était une espèce de ravin, par où l'ennemi aurait pu
+arriver inaperçu. J'ordonnai aux hommes qui gardaient les créneaux de
+redoubler d'attention; mais nos adversaires, guidés par la connaissance
+des lieux, furent plus rusés que nous. Au lieu de nous aborder de front,
+un certain sombre d'entre eux gagnèrent sur notre gauche, et se baissant
+au-dessous des créneaux, à la file l'un de l'autre, ils arrivèrent, pour
+ainsi dire en rampant, à garnir le mur du côté opposé au nôtre. Nous
+n'étions séparés d'eux que par cet obstacle, haut de deux mètres à peu
+près. Le reste, c'est-à-dire la masse, était resté dans le ravin, et à
+un signal donné, ils se levèrent tous, avec des cris sauvages, tandis
+que d'autres encore, dispersés en tirailleurs en face du jardin encaissé
+et du terrain nu dont j'ai parlé, nous fusillaient à l'angle ou crochet
+formé par notre ligne.[4]
+
+[Note 4: Je n'ai pas la prétention de faire de la tactique à propos
+d'une si petite affaire; mais si quelqu'un objectait que ce crochet
+était un oubli des principes, je lui répondrais qu'il s'agissait de
+protéger des travailleurs placés dans une circonférence irrégulière, et
+qu'une ligne droite était impossible. Dans un combat de cette nature, il
+était indiqué, d'ailleurs, de profiter des abris qu'offrait le terrain.]
+
+En un instant, plusieurs des nôtres furent couchés par terre, ou
+contusionnés par des nuées de pierres qu'on nous lançait par dessus
+le mur. Cette manière de préluder à un engagement plus sérieux est
+familière aux Arabes. Bientôt une haie serrée de leurs fusils parut à la
+crête du mur, et nos soldats, sans attendre qu'ils parussent eux-mêmes,
+et quoi que pussent faire les officiers, le couronnèrent de leur feu.
+
+A l'angle de la ligne, un soldat venait de tomber mortellement atteint.
+Deux de ses camarades le traînaient en arrière, poursuivis par les
+Arabes qui voulaient s'en emparer pour lui couper la tête. J'allai à
+leur rencontre et les tins en échec avec mon fusil de chasse. Nyko et
+ses grenadiers étaient à cent pas de là; je leur fis signe d'accourir,
+et il était temps, car l'engagement devenait de plus en plus vif. En un
+instant, le capitaine Touchet, après avoir tué de sa main un ennemi,
+tomba frappé d'un coup de feu en pleine poitrine; le capitaine Butet
+reçut une balle à travers la cuisse; Nyko fut blessé à la tête; moi-même
+je fus atteint d'un gros caillou, qui ayant rebondi sur ma _carghera_
+corse (ceinture à cartouches), ne me fit pas grand mal. Je restai seul
+d'officier.
+
+L'oeil au guet, le doigt sur la détente, j'attendais que quelque Arabe
+se montrât au-dessus du mur. Il en vint un qui, coiffé d'un turban,
+brandissait un pistolet de la main droite, s'appuyait sur la gauche,
+et se découvrait audacieusement jusqu'à la ceinture. En apercevant un
+officier qui le tenait en joue presque à bout portant, il dut penser que
+son heure était arrivée; il voulut se rejeter en arrière, mais il n'en
+eut pas le temps; je lui lâchai dans le cou, au-dessous du menton, mon
+coup droit chargé d'une balle et cinq chevrotines; son coup du pistolet
+porta à faux sur ma gauche, sa tête frappa le mur qui fut baigné de son
+sang, et derrière lequel il disparut en tombant.
+
+Presque en même temps, à quelques pas de là, un autre, à barbe grise,
+armé d'un long fusil garni d'argent, faisait basculer son arme sur le
+haut du mur, pour nous mieux viser. Se voyant visé à son tour, il se
+retira; mais aussitôt, élevant les bras et son fusil, il allait tirer
+dans notre direction, quand je lui lâchai mon second coup, chargé à deux
+balles qui, écrêtant le mur, l'atteignirent à la tête dont on ne voyait
+que le sommet. Comme son camarade, il tomba de l'autre côté, ainsi que
+son fusil qui paraissait fort beau, et que nous ne pûmes prendre. Les
+tirailleurs applaudirent, et ils m'assurèrent que c'étaient des chefs.
+
+Tout cela se passa, pour ainsi dire, en un clin d'oeil, et beaucoup plus
+vite qu'on ne peut l'écrire. Cependant, le feu, au lieu de discontinuer,
+prenait une nouvelle intensité. En voyant tomber leurs officiers et
+leurs camarades, beaucoup de soldats s'empressèrent autour d'eux, et les
+transportèrent sur les derrières; d'autres, comme cela arrive souvent
+en pareil cas,[5] les accompagnèrent, sans doute pour les escorter; les
+travailleurs avaient suspendu la coupe des palmiers, mais n'étaient pas
+venus en ligne; en un mot, je restai avec le quart environ de mon monde,
+c'est-à-dire une vingtaine de grenadiers de la Légion et quatre-vingts
+hommes, à peu près, du bataillon d'Afrique. Le brave sergent-major
+Marinot, de ce dernier corps, me seconda avec cette sévérité et cette
+énergie qui n'admettent point d'hésitation.
+
+[Note 5: L'ordonnance du 3 mai 1832 prescrit, avec raison, de ne pas
+s'occuper des morts, ni même des blessés, pendant l'action; mais, en
+Afrique, il a fallu adopter le système contraire, à cause de la cruauté
+des Arabes et de l'inconvénient qu'il y aurait à leur laisser mutiler
+les corps dont ils font de sanglants trophées qui surexcitent le
+fanatisme des populations.]
+
+Mes grenadiers, ou plutôt cette poignée de mes grenadiers, restaient
+sous le commandement immédiat du sergent anglais Smitters, dont la
+valeur héroïque était digne d'une action plus importante.
+
+Quoique, au même moment, les assiégés de Zaatcha eussent fait une sortie
+et attaqué vigoureusement la sape de droite à la tranchée, le colonel
+dont la sollicitude paternelle et touchante ne nous oubliait pas, le
+colonel, toujours partout, infatigable et dédaigneux du danger, arrivait
+encore auprès de nous. Sa présence ranima le combat. Debout sur un
+petit monticule où pleuvaient les balles, exactement à la même place où
+Smitters fut tué un instant après, il criait: Tenez bon, grenadiers! et
+ne voulut point se défiler. Un groupe d'Arabes, à demi couverts par le
+mur, tiraient sur nous à soixante pas, et semblaient avoir reconnu des
+officiers, si bien que je crus utile de leur envoyer moi-même un nouveau
+coup de fusil. Tous ceux qui ont assisté à cette affaire conviendront
+que je n'exagère rien en disant que nous étions attaqués par plus de
+mille adversaires, et sans la bonté de notre position défensive, je ne
+sais vraiment ce que nous serions devenus, surtout sans les renforts qui
+nous arrivèrent.
+
+Je conviens que j'en demandai au colonel. Non-seulement il m'approuva,
+mais rappelé à la tranchée par le bruit du combat qui continuait à s'y
+livrer, il se chargea de les faire demander lui-même au général. En
+attendant, nous avions à faire un nouvel effort, et, je dois le dire,
+aucun des braves qui m'entouraient ne faillit à cette tâche. Un
+lieutenant du bataillon d'Afrique, dont je regrette vivement de ne pas
+avoir retenu le nom, était venu remplacer un des capitaines blessés;
+Marinot, et leurs soldats, défendaient le jardin encaissé; Smitters et
+nos grenadiers, le mur et le terrain nu à côté.
+
+La conduite de Smitters est de celles qui honoreront le genre humain
+tant qu'un coeur de soldat battra sous le harnais! Je déplore de n'avoir
+que ce faible écrit pour en conserver la mémoire. En évidence sur la
+petite butte que venait de quitter le colonel, il animait ses hommes, et
+ajustait ses coups avec un imperturbable sang-froid. Derrière un large
+créneau, un Arabe se montrait à demi et se cachait tour à tour. Le
+sergent le tenait enjoué, et épiait, pour tirer, le moment favorable,
+mais l'ennemi le prévint; foudroyé, Smitters bondit en l'air, tomba à la
+renverse, et son sang généreux rejaillit sur les grenadiers. Avant de
+lui percer le coeur, la balle avait fait un long éclat à la monture de
+son fusil. Effet fréquent de la mort par les armes à feu, on aurait dit
+qu'il dormait d'un bon sommeil, tant sa figure paraissait sereine et
+presque rayonnante.
+
+Cet intrépide sous-officier était un homme de trente à trente-cinq ans,
+d'une taille moyenne, bien pris, brun, sans barbe ni moustaches, comme
+les soldats de son pays. Pauvre Anglais! dont le sort était de venir
+mourir dans une oasis du Sahara, à côté d'un neveu du plus grand ennemi
+de sa grande nation!
+
+Sa fin produisit une pénible impression, et l'ennemi ne semblait pas
+se ralentir. Mais, sur la lisière de la forêt, M. le colonel de Barral
+opérait une puissante diversion. Ses obus, longeant notre ligne et
+sifflant à travers les palmiers, tombaient et éclataient parmi les
+Arabes. Dans la plaine, un de ses échelons, formé du bataillon de
+zouaves du commandant de Laurencez, était arrivé à trois cents mètres
+de nous. Les ennemis nous pressant toujours, je me décidai à aller lui
+demander quelques hommes, pour appuyer mes grenadiers, qui continuaient
+bravement la défense de la butte où leur sergent venait d'être tué. Avec
+une courtoisie dont je lui suis redevable, M. de Laurencez[6] s'empressa
+de me donner quinze hommes avec un lieutenant, M. Sentupery. Ce jeune
+officier s'écria: En avant, c'est le poste d'honneur! et nous courûmes
+renforcer ma ligne, où l'arrivée des zouaves produisit visiblement
+le meilleur effet. Sur mon indication, ces braves rejoignirent les
+grenadiers à l'éminence où était tombé Smitters, et un d'eux, nommé
+Goise, qui avait été prisonnier des Arabes et parlait leur langue, se
+mit à les défier et à les plaisanter de la façon la plus originale.
+C'est encore une preuve de l'ascendant des corps d'élite, que, dès ce
+moment, l'attaque se ralentit; l'uniforme des zouaves est redouté de
+leurs adversaires à l'égal des vestes bleu de ciel des chasseurs, et nos
+troupes elles-mêmes savent, par expérience, ce que vaut le concours de
+ces triaires de l'armée d'Afrique.
+
+[Note 6: M. de Laurencez, blessé à l'assaut de Zaatcha, est
+aujourd'hui lieutenant-colonel.]
+
+La voix du colonel se fit entendre de loin, annonçant des renforts. En
+effet, sur notre droite, le commandant Bourbaki avec les tirailleurs
+indigènes, et le lieutenant-colonel Pariset, de l'artillerie, en
+personne, avec deux obusiers, refoulaient l'ennemi, qui ne tarda pas à
+rentrer à Lichana. Arrivé près de nous, le colonel me communiqua l'ordre
+du général de battre en retraite. Je me permis d'observer que les Arabes
+rétrogradaient, et que le moment était propice pour continuer l'abattage
+des dattiers; mais il me répondit que l'ordre était formel, et qu'il n'y
+avait qu'à obéir. Sur ce, nous quittâmes une position que nous avions
+gardée quatre heures, on sait à quel prix; nous gagnâmes la plaine sans
+aucune opposition, et de là la tranchée. Nous avions eu six morts et
+vingt-deux blessés, dont trois officiers;[7] les Arabes durent avoir un
+nombre infiniment plus considérable des leurs hors de Combat.
+
+[Note 7: Voyez les états nominatifs aux Pièces justificatives.]
+
+Je trouvai le général près de la Zaouïa. Il parut regretter de nous
+avoir engagés si loin, à cause des pertes que nous avions essuyées;
+cependant, il me dit avec une grande cordialité: Je vous remercie de
+tout ce que vous avez fait. J'ai été peiné de ne pas reconnaître ces
+remerciements dans son rapport d'ensemble publié au _Moniteur universel_
+du 4 janvier 1850, où il ne m'a même pas accordé une mention honorable,
+et je dus être d'autant plus sensible à cet oubli qu'on venait de me
+remercier de la manière que l'on sait.[8] En revanche, je conserve
+précieusement les lettres d'éloge et de sympathie que M. le général
+Charon, gouverneur général de l'Algérie, le colonel Carbuccia, et une
+foule d'autres officiers moins élevés en grade, mais très bons juges
+aussi, ont bien voulu m'écrire.
+
+[Note 8: Voyez aux Pièces justificatives ma lettre à la _Patrie_, du
+5 janvier 1850.]
+
+A l'égard du combat que je viens de raconter, le rapport de M. le
+général Herbillon s'exprime ainsi:
+
+«Le 25 octobre, les habitants firent une sortie si vive sur les hommes
+employés à la coupe des palmiers que nous laissâmes une caisse de
+tambour et des outils entre leurs mains. Je fus obligé d'appeler les
+troupes du camp pour assurer la retraite.»
+
+Comme on l'a vu, nous avions été attaqués par les gens de Lichana,
+qui n'étaient nullement assiégés; il n'y avait donc pas eu de sortie
+proprement dite. La retraite fut ordonnée par le général, et le général,
+ce me semble, aurait pu le dire, d'autant mieux qu'il pouvait avoir
+d'excellentes raisons de la prescrire, entr'autres le peu d'importance
+du résultat que nous aurions obtenu en prolongeant le combat. Ce
+résultat n'aurait pas été en rapport avec le nombre des troupes
+employées, que les soutiens, à la fin de l'engagement, avaient porté à
+un chiffre très considérable. Je ne sache pas qu'il y ait en de caisse
+ni d'outils tombés aux mains des Arabes; mais il n'est pas impossible
+qu'il en soit resté sur le terrain, ce qui n'est certes pas la même
+chose. Quant à la caisse, les états nominatifs des morts et des blessés,
+qu'on peut voir aux Pièces justificatives, constatent qu'aucun tambour
+ne fut atteint, et, si je me souviens bien, on disait au camp qu'elle
+avait été abandonnée par un tambour du bataillon d'Afrique, qui
+grappillait des dattes. Maintenant, les travailleurs ont-ils abandonné
+des haches? s'ils l'ont fait, ils sont inexcusables, car nos tirailleurs
+les ont constamment couverts, et les Arabes, contenus par nous, n'ont pu
+arriver jusqu'à eux. Qu'on me passe ces particularités; elles paraîtront
+insignifiantes, mais on comprendra ma surprise (si quelque chose pouvait
+étonner dans ce bas monde) de voir que pas le moindre éloge ne m'a
+été décerné, et que l'occasion d'une espèce de blâme semble avoir été
+cherchée dans des détails peu dignes de figurer dans un rapport général.
+
+Pendant que nous combattions du côté de Lichana, la sape de droite,
+comme je l'ai dit, était audacieusement assaillie à la tranchée. Les
+Arabes, sortis de Zaatcha, suivis par des femmes qui les excitaient, et
+bravaient héroïquement la mort, avaient mis tant d'acharnement dans
+leur attaque, qu'on en tua plusieurs à deux pas de nos créneaux, qu'ils
+cherchaient à prendre. Un, surtout, vint tomber si près, que les
+voltigeurs du 38ème se saisirent de son sabre au moyen d'un tire-bourre
+de canon, et me l'envoyèrent par le plus ancien soldat de la compagnie.
+Je le conserve précieusement en souvenir de ces braves et du courageux
+Arabe mort pour son pays.
+
+On sait que la garde et les travailleurs de tranchée sont relevés toutes
+les vingt-quatre heures. Sur la demande de mon colonel, notre tour fut
+prolongé jusqu'au soir, ce qui me donna l'occasion de compléter la
+journée; car le général étant venu à la _gourbie_, où nous déjeunions,
+il m'ordonna d'abattre encore des palmiers, cette fois à proximité de
+la tranchée. Après avoir garni de tirailleurs les murs de deux grands
+jardins, je les fis complètement raser, sans forte opposition de la part
+des Arabes, soit qu'ils en eussent assez du combat du matin, soit que
+le voisinage de nos travaux les tint en respect. Ils se contentèrent de
+nous envoyer de loin quelques balles qui ne nous firent pas grand mal;
+un soldat cependant en fut atteint, et un autre fut blessé par la chute
+d'un palmier.
+
+Le soir, vers cinq heures, nous retournâmes au camp. Nos tentes et nos
+lits de cantines nous parurent des palais et des édredons après la
+tranchée. Les vivres étaient abondants à la colonne; le pain seulement,
+qu'on faisait venir de Biscara, commençait à manquer, mais du biscuit
+trempé le remplace, au besoin. L'eau était désagréable, malsaine, et
+tellement chargée de sels, qu'en ayant passé un litre environ à travers
+un mouchoir de toile, j'en obtins un résidu qui, séché et approché du
+feu, crépitait comme du nitre. Le sable, d'une finesse imperceptible,
+s'infiltrait partout; quelque précaution que l'on prit, tout ce qu'on
+préparait pour manger en était tellement saupoudré, qu'à chaque morceau
+on le sentait craquer sous la dent. Je fis l'expérience de placer du
+papier sur la tablette de ma tente, et bien que j'en eusse bouclé les
+contre-sanglons pour la fermer complètement, deux heures après le papier
+était tout couvert de sable. Ces petits inconvénients n'étaient qu'un
+sujet d'observations; mais la mauvaise qualité de l'eau incommodait tout
+le monde, et engendrait même des maladies.
+
+Le lendemain, nos pertes furent douloureusement augmentées par la mort
+du capitaine Graillet, commandant du génie. Par le plus malheureux des
+hasards, tandis qu'il dirigeait les travaux à la sape de droite, il fut
+tué d'une balle qui passa dans l'interstice de deux troncs de palmiers
+placés en épaulement. C'était un officier jeune, très distingué, et
+à jamais regrettable; la veille, j'avais bu avec lui un verre
+d'eau-de-vie, et dans la conversation que nous eûmes ensemble sur les
+opérations du siége, je remarquai qu'il était pour les partis les plus
+vigoureux.
+
+Le 27 se passa sans événement remarquable. Les travaux continuèrent sur
+le même pied à la tranchée. Les Arabes tiraillèrent plus ou moins toute
+la journée, et se montrèrent parfois à la lisière de l'oasis, d'où leurs
+balles arrivaient jusqu'à notre front de bandière. Les carabines à tige
+de quelques hommes du 5e bataillon de chasseurs à pied, placés derrière
+des ondulations de terrain, les leur rendaient avec usure.
+
+Un fait remarquable et qui, en ma qualité de nouvel arrivé, m'avait
+surpris, c'est que notre camp était littéralement encombré d'Arabes;
+j'en avais deux, conducteurs du bagage, qui bivouaquaient à la porte de
+ma tente, si bien que la toile seule m'en séparait. Le scheick El-Arab,
+je l'ai déjà dit, campait avec nous; ses cavaliers, assez nombreux,
+l'avaient suivi, et ne cessaient de rendre des services, quoique leurs
+sympathies pussent bien être ailleurs. Plusieurs fois, ils étaient allés
+parlementer avec les tirailleurs ennemis; mais les renseignements qu'ils
+rapportaient à l'état-major-général devaient lui paraître suspects; le
+fait est qu'à aucun prix on ne pouvait se procurer des émissaires sûrs,
+et telle était, au point de vue arabe, la nationalité et surtout la
+sainteté de la cause de Zaatcha, que le peu d'intelligences qu'on avait
+pu établir chez l'ennemi ne pouvaient, tout au plus, être considérées
+que comme servant aux deux partis.
+
+Nous étions sans nouvelles d'Alger. Le courrier qui portait les dépêches
+du gouverneur, et qui devait avoir mes lettres de Paris, venait d'être
+enlevé par les Arabes. Nous approchions à grands pas de l'époque
+qu'avant de quitter Paris j'avais fixée pour mon retour à l'Assemblée
+législative, et il n'y avait pas de probabilité que nous touchassions au
+dénouement de l'expédition. Le général, fermement résolu à ne lever le
+camp qu'après avoir eu raison de Zaatcha, semblait décidé à ne
+plus livrer d'assaut, et à attendre des renforts, pour compléter
+l'investissement de la place et la réduire par le feu de l'artillerie.
+Chacun comprendra que ce plan, sans doute le meilleur, pouvait nous
+mener fort loin, et bien qu'il ait été modifié, Zaatcha ayant été pris
+d'assaut, cet événement final n'a pu avoir lieu que le 26 novembre, sans
+compter que les opérations successives et secondaires ont prolongé la
+campagne jusqu'au mois de janvier.
+
+On a vu à quelles conditions j'avais consenti à y prendre part,
+conditions tellement nettes et incontestées jusqu'alors, que l'idée ne
+me vint seulement pas qu'on pourrait me disputer le droit de revenir
+siéger au palais législatif quand je le jugerais convenable. Plusieurs
+sujets de juste mécontentement et de profond dégoût me maintenaient
+dans ma résolution. D'une part, on avait failli à la promesse dont
+l'accomplissement eût compensé, pour moi, l'inconvénient de servir au
+titre étranger. Je veux parler du commandement de compagnies d'élite,
+qu'on m'avait assuré à Paris, et au sujet duquel aucun ordre n'avait
+été transmis ni à Alger, ni à la colonne. D'autre part, des bruits
+offensants, universellement répandus au camp, et dont on pourrait
+trouver la source dans les lettres de personnes occupant de hautes
+positions, me désignaient comme _envoyé en punition en Afrique_ (je dis
+le mot comme on me l'a répété, quelque impertinent et stupide qu'il
+soit). Sans doute, c'était le dernier degré de l'absurdité que de
+supposer qu'un homme honoré d'un mandat souverain et inviolable pût être
+envoyé en punition par qui que ce soit; mais, si on réfléchit bien, on
+comprendra la créance que jusqu'à un certain point pouvaient obtenir des
+inventions par lesquelles on me représentait comme l'objet d'une sorte
+de disgrâce domestique, fondée sur mes opinions peu gouvernementales. Ce
+qui me paraissait ajouter du poids à ces manoeuvres, c'était la nouvelle
+que, sans doute, on ne se serait pas amusé à répandre gratuitement,
+qu'après la campagne on me destinait au commandement du cercle
+de Biscara, comme si dans l'état actuel des choses ces fonctions
+permanentes avaient pu me convenir, et comme s'il avait dépendu de
+quelqu'un, sous quelque prétexte que ce fût, de me reléguer, sans me
+consulter, au fond du Désert, en échange du poste législatif que la
+sympathie et la confiance de deux départements m'ont assigné.
+
+Indigné d'être ainsi traité par ceux-là mêmes à qui j'étais le plus
+disposé à me dévouer, rebuté par d'aussi nauséabondes menées, la
+cordialité de mes chefs militaires, et en général de tous les officiers
+du camp, ne modifia point mon projet primitif. Décidé à partir, j'en
+avais parlé à mon colonel et au général, lorsque celui-ci voulut bien
+me charger, pour M. le général Charon, d'une mission indiquée dans une
+dépêche qu'il me fit l'honneur de me communiquer, et qu'il me confia, le
+29 au soir, avec l'ordre qu'on peut voir aux Pièces justificatives. Le
+but principal de cette mission était de hâter l'arrivée des renforts
+qu'il attendait, et qui, demandés par la voie de terre au moment où les
+communications n'étaient rien moins que sûres, auraient pu tarder
+encore longtemps à le rejoindre, sans la diligente prévoyance de M. le
+gouverneur général.
+
+M. le général Herbillon, aux éminentes qualités duquel je serai toujours
+heureux de rendre hommage, malgré l'oubli où il m'a laissé dans son
+rapport d'ensemble, a été, pour moi, spontanément bienveillant; je
+ne doute pas qu'il me rendra la justice de rappeler, au besoin, la
+résolution que je lui manifestai de ne pas partir, malgré les graves et
+nombreux motifs que je lui exposai, dans le cas où, contrairement à ce
+qu'il avait décidé pour lors, un assaut eût été à prévoir dans un délai
+rapproché. C'est ici l'endroit de répondre à certaines gens qui auraient
+dû s'informer au moins des faits, des distances, des dates, avant
+d'insinuer cette outrageante assertion que j'aurais quitté la colonne
+la veille d'un assaut. D'assaut il n'était pas question alors; il a
+été livré un mois après, et il est à présumer que je ne m'y fusse pas
+trouvé, quand même j'aurais été encore en Afrique, mon régiment ayant
+été dirigé sur Biscara quinze jours avant la prise de Zaatcha.
+
+Un autre propos infâme, dont personne n'a osé prendre vis-à-vis de moi
+la responsabilité, mais que j'ai appris avoir été tenu tout bas, un de
+ces propos qui ne seraient que ridicules, s'ils n'étaient odieux, c'est
+celui qui attribuait mon départ _à ma crainte du choléra_. En vérité,
+on rougit de s'arrêter à des accusations anonymes aussi saugrenues, et
+c'est se ravaler que d'y répondre, mais il n'est peut-être pas superflu
+que mes charitables Basiles sachent:
+
+D'abord, que, devant Zaatcha, quand j'en suis parti, il n'y avait point
+de choléra, et on était si loin de le craindre, que l'on considérait le
+camp comme un refuge pour les troupes, à cet égard. Le choléra y fut
+apporté par la colonne de M. le colonel Canrobert; à mon départ,
+non-seulement on ne savait pas qu'elle en fut attaquée, mais on ignorait
+même sa prochaine arrivée. A Marseille, à Toulon où le choléra
+faisait des ravages réels et où je m'arrêtai deux jours; à Alger, à
+Philippeville, à El-Arrouch, je ne sache pas que cette maladie, qui
+d'ailleurs est rarement contagieuse, ait modifié un instant mes plans de
+voyage. Et si les actions d'un proscrit n'étaient pas naturellement
+peu connues, on saurait qu'aux États-Unis, à Malte et ailleurs, on se
+souvient de mes visites aux cholériques; et à Paris même, si la haine
+aveugle ne repoussait pas toute information, on trouverait d'honorables
+citoyens qui ont vu mourir dans mes bras, il n'y a pas encore bien
+longtemps, un de mes amis, M. Piebault d'Ajaccio, enlevé en quelques
+heures par le choléra.
+
+Mais assez de ces dégoûtantes et viles calomnies, qu'un soldat et un
+homme de coeur préférerait avoir à relever autrement qu'avec la plume.
+
+Le paquebot d'Alger devant appareiller de Philippeville le 6 novembre,
+mon départ de Zaatcha fut fixé au 30 octobre. Le 28 et le 29, mon
+régiment fut encore de service à la tranchée; mais comme nous nous y
+rendîmes sans musique, suivant les prescriptions réglementaires,[9]
+nous y arrivâmes sans avoir personne hors de combat. Le commandant
+de Laurencez et son bataillon étaient de garde avec nous. Ce sont
+d'excellents compagnons, aussi braves que gais. Goise, le zouave qui
+s'était fait remarquer le 25, demanda au colonel la permission de _vexer
+l'Arabe_, et montant sur le terre-plein de la batterie Petit, il se mit
+à parodier les chants du pays de la façon la plus amusante.
+
+[Note 9: Article 202 de l'ordonnance du 3 mai 1832.]
+
+Les mêmes circonstances que j'ai déjà décrites se renouvelèrent ce
+jour-là et le lendemain. Les cheminements avançaient, quoique lentement;
+l'artillerie s'occupait de mettre deux nouvelles pièces en batterie à
+l'extrême droite; son feu fit s'écrouler avec fracas, dans un nuage de
+poussière, une des tours de Zaatcha; les coups de fusil et de tromblon
+des défenseurs continuaient, et nos soldats, mieux défilés à mesure que
+les travaux avançaient, les leur revalaient.
+
+La nuit, nous eûmes une alerte plus vive que la dernière fois.
+L'officier de garde à la sape de gauche vint nous avertir que le léger
+blindage qui la recouvrait paraissait céder sous les pierres que les
+Arabes, abrités par un renfoncement du sol, à quelques pas de nous, ne
+cessaient de lancer. La fusillade éclata; nous accourûmes, le colonel,
+M. de Laurencez et moi, mais, même de la tête de la sape, il nous
+fut impossible d'apercevoir un seul des ennemis, que nous entendions
+cependant parler entre eux à voix basse. L'endroit où nous étions était,
+comme toute la tranchée, dominé par des palmiers, mais les Arabes ne
+s'avisèrent point de renouveler la ruse, dont mon colonel avait failli
+être victime. Du reste, nous étions sur nos gardes; nos factionnaires,
+collés contre l'épaulement, le genou en terre, la baïonnette au canon,
+le doigt sur la détente, auraient bien reçu les audacieux qui se fussent
+offerts à eux. Un coup d'obusier à balles fut tiré, mais je crois qu'il
+passa au-dessus de la tête des Arabes. Aucun ne se montra, et pour
+ne pas rester inactifs, nous leur renvoyâmes quelques-unes de leurs
+pierres. Nous sentîmes alors combien des grenades nous eussent été
+utiles, mais il n'en existait pas une seule à la tranchée, ni au camp.
+Tout ce que nous pûmes faire, ce fut de placer quelques zouaves à la
+batterie Petit, d'où l'on pouvait, en tirant obliquement, flanquer
+jusqu'à un certain point la tête de la sape, non sans risquer de blesser
+nos sapeurs. Pour obvier à cet inconvénient, et pour toucher l'ennemi
+dans l'obscurité, on choisit les hommes les plus adroits. De retour à la
+_gourbie_ du colonel, il ne se passa pas longtemps sans que j'entendisse
+les cris d'un Arabe, qui, atteint par nos balles, se plaignait d'une
+voix lamentable. Je demandai la signification de ses paroles à
+l'interprète du colonel, qui me les traduisit ainsi: «_Roumis_
+(chrétiens), disait le malheureux blessé, que vous avais-je fait pour me
+traiter ainsi? mon sang coule, mais je suis content de mourir pour
+ma patrie et pour ma religion!» Pourquoi la nature de cette guerre
+impitoyable nous empêchait-elle de tendre une main sympathique et
+secourable au brave qui, sous l'étreinte de la mort, proclamait de si
+hauts sentiments!
+
+Cet usage de se plaindre ou de nous menacer semblait familier aux
+défenseurs de Zaatcha. On a vu que parmi eux se trouvaient des hommes
+qui avaient fait à Alger le métier de portefaix, et souvent, c'est en
+baragouinant notre langue, qu'ils s'efforçaient de nous adresser des
+injures ou de nous railler. Comme pour eux tout ce qui n'est pas Arabe
+ou Français est Juif, ils gratifiaient la Légion étrangère du titre
+de _bataillon di Jouifs_. Parfois, appelant nos soldats: _couchons,
+Jouifs,_ criaient-ils, _oun caporal et quatre hommes en factionne; va te
+coucher!_ Cette dernière injonction était accompagnée d'un coup de feu
+qui dénotait le genre de couche qu'ils nous souhaitaient.
+
+Relevé le 29 au soir, j'allai, dès que je fus de retour au camp, prendre
+congé du général et de son chef d'état-major, M. le colonel Borel. En
+présence des attaques dont j'ai été l'objet, il est bon de rappeler que
+dans cette entrevue, il fut constaté qu'il y avait, pour lors, beaucoup
+plus de risques à courir en quittant le camp qu'en y restant. Le chemin
+de Batna était journellement inquiété et parfois intercepté par
+de nombreux coureurs ennemis, qui venaient d'y commettre maints
+assassinats, et le général s'était vu dans la nécessité d'envoyer à
+Biscara M. le colonel de Mirbeck, avec de la cavalerie, pour maintenir
+les communications. Du camp à Biscara, j'avais un convoi de blessés et
+de malades à conduire, avec une escorte suffisante, mais de cette place
+à Batna, on ne pouvait me donner que quelques cavaliers. Le colonel
+Borel doutait que je pusse arriver à ma destination, et je me séparai de
+lui et du général, en leur promettant que je passerais à tout prix.
+
+Le lendemain, de bonne heure, je fis mes adieux, non sans émotion, à mon
+excellent colonel et à MM. les officiers de la Légion, et je partis à la
+tête du convoi, avec mon adjudant-major, M. Bataille, aujourd'hui chef
+de bataillon, qui se rendait à Batna. Notre allié le marabout Si-Mokran,
+dont j'ai déjà parlé, se joignit à nous avec une douzaine de cavaliers.
+Nous marchions lentement, à cause de la longue file de mulets
+d'ambulance qui portaient nos blessés et nos malades dans des cacolets,
+ou bien dans des lits parfaitement adaptés aux bâts, pour ceux à qui
+leur état ne permettait pas de garder une position perpendiculaire.
+Ce système de transports est admirablement entendu; il est toujours
+praticable dans toute espèce de terrain, et il peut devenir rapide en
+cas de nécessité absolue. Les lits, il est vrai, ont l'inconvénient
+de prendre, suivant la pente du sol, des inclinaisons diverses, qui,
+parfois, laissent la tête du blessé beaucoup plus bas que les pieds.
+Cela doit être douloureux et d'autant plus dangereux qu'on ne place dans
+les lits que les hommes gravement atteints; mais on pourrait, je crois,
+remédier à cette imperfection par un système de bascule, au moyen duquel
+le lit serait toujours maintenu dans la même direction. Quoi qu'il en
+soit, ce mode de locomotion, pour les ambulances, est le plus militaire,
+le plus expéditif et le plus universellement applicable qu'on puisse
+imaginer.
+
+Nous fîmes halte aux deux tiers du chemin, et nous arrivâmes de bonne
+heure à Biscara, où je trouvai M. le colonel de Mirbeck, qui me retint
+à dîner. J'allai voir les blessés alités à la casbah, parmi lesquels
+étaient les capitaines Butet et Touchet, blessés sous mes ordres le 25.
+Le premier allait déjà beaucoup mieux, et je l'ai revu depuis à Paris.
+La blessure du second était plus grave, et l'on m'a assuré qu'il en
+souffre encore. Je revis également le brave commandant Gujot, filleul de
+l'empereur, mais, hélas! dans quel état! La plaie suppurait abondamment
+par la bouche et répandait une odeur corrompue qui me fit craindre pour
+sa vie. Je quittai, les larmes aux yeux, cet intrépide officier,
+pour qui la parité de grade et les autres raisons que j'ai signalées
+m'inspiraient le plus vif intérêt. En lui serrant la main, je fis des
+voeux pour que ce ne fût pas la dernière fois; mais il était écrit
+qu'ils demeureraient stériles, et que l'armée regretterait un de ses
+plus nobles enfants.
+
+Le 31, dès que le jour commença à poindre, je me mis en route avec un
+détachement de chasseurs et spahis, aux ordres de MM. d'Yanville et
+Lermina. Pour arriver à temps à Philippeville, y prendre le bateau à
+vapeur d'Alger, et afin de dérouter les partis ennemis, nous doublâmes
+l'étape. A El-Outaïa, où nous fîmes halte, Déna et quelques-uns de
+ses spahis bleus, dont j'avais déjà eu lieu de reconnaître l'utile
+intelligence, accrurent mon escorte. Le soir, nous étions à El-Kantara,
+après avoir fait cinquante-huit kilomètres dans la journée. Nous reçûmes
+l'hospitalité du caïd, et nous passâmes la nuit sous la sauvegarde de sa
+fidélité.
+
+Le lendemain, même journée. Notre halte se fit à El-Ksour, où Déna nous
+quitta. Je lui donnai en souvenir un pistolet à deux coups dans le même
+canon, dont il avait remarqué la justesse en me voyant tirer un corbeau
+pendant la marche. Nous arrivâmes à Batna fort avant dans la nuit; nous
+avions parcouru une double étape de soixante-onze kilomètres.
+
+M. le lieutenant-colonel de Caprez me reçut avec sa cordialité
+accoutumée, et m'installa dans le quartier de M. le colonel Carbuccia.
+Il m'apprit que je rencontrerais, avant d'arriver à Constantine, une
+partie des renforts attendus à la colonne. Le lendemain, avec M. Osman,
+jeune lieutenant indigène, et quelques-uns de ses spahis, j'allai
+coucher à Aïn-Yagout.
+
+Le surlendemain, 3 novembre, près du lac salé dont j'ai parlé, nous
+fîmes une chasse fort singulière. M. Osman ayant aperçu, fort loin dans
+la plaine, une hyène qui se dirigeait vers les montagnes à droite, deux
+ou trois de nos spahis se mirent à sa poursuite. Ils la rejoignirent
+bientôt et lui tirèrent, sans l'atteindre, plusieurs coups de fusil.
+Mettant le sabre à la main, un de ces cavaliers lui porta alors un coup
+de pointe, qui la blessa très légèrement; mais le cheval de cet homme
+s'étant abattu en même temps, il se trouva sur l'hyène, qu'il maîtrisa
+sans en être mordu. Nous accourûmes tous; à l'aide de ses camarades, qui
+avaient mis pied à terre, il la musela avec des cordes. Attachée par le
+cou à une courroie de charge, elle marcha quelque temps devant lui, et
+comme elle nous embarrassait, on la tua avec un couteau. Quoiqu'elle fût
+énorme, elle paraissait saisie de terreur, elle ne poussa pas un cri, et
+n'opposa pas la moindre résistance. Je savais que ces animaux ne
+sont pas très dangereux; mais je fus étonné et presque touché de la
+mansuétude de notre capture. Sa fourrure était fort belle, mais, usée
+par les cordes qui nous avaient servi à la fixer sur le bât d'un mulet,
+je ne pus la conserver. Les spahis, à ma surprise, mangèrent la viande
+au bivouac du soir.
+
+Après cette chasse, nous rencontrâmes une colonne de renforts qui
+allait rejoindre le général Herbillon. A sa tête étaient M. le
+lieutenant-colonel de Lourmel et d'autres officiers supérieurs,
+circonstance bonne à retenir pour le moment où il sera question de
+la réponse que me fit M. le ministre de la guerre à la tribune de
+l'Assemblée.
+
+Arrivés à Aïn-Mélilla, où nous passâmes la nuit, nos spahis nous
+donnèrent le spectacle de quelques jeux du pays. D'abord, ce fut une
+espèce de danse, pour laquelle des couples se forment, en se donnant
+le bras; un des deux partenaires se voile le visage et représente une
+fiancée, l'autre le prétendu; les couples défilent devant le spectateur,
+en se dandinant et en chantant à la moresque sur un air monotone. Un
+second jeu consiste à placer un homme, accroupi et entortillé dans son
+bournous, sous la protection d'un autre qui se tient debout derrière
+lui, et lui appuie les mains sur les épaules, prêt à lancer des coups de
+pied à ceux qui l'attaquent. Le premier est _le mouton_, le second _le
+chien_, les autres joueurs sont _les chacals_, et il leur est permis de
+porter force coups au mouton, ou de le tirer par son bournous pour le
+faire tomber, mais ils ont à se garer du chien, contre lequel ils n'ont
+d'autre recours que de lui saisir le pied avant qu'il les frappe. Ces
+exercices paraissaient égayer beaucoup nos spahis, et pour moi, il
+n'était pas sans intérêt de voir la naïveté de ces braves gens qui
+s'amusent comme des enfants et se battent comme des hommes.
+
+Le 4, M. Osman retourna avec eux à Batna, et je continuai ma route. A
+peu de distance d'Aïn-Mélilla, je rencontrai de nouveaux renforts. A
+Constantine, où je fus rendu avant la soir, M. le général de Salles
+m'apprit que M. le colonel Canrobert devait, sous peu, effectuer sa
+jonction avec la colonne de Zaatcha, et que le 8e bataillon de chasseurs
+à pied, campé aux portes de la ville, allait aussi se mettre en marche
+pour les Ziban, ce qui portait à plus de 3,000 hommes la totalité des
+renforts envoyés au général Herbillon. Celui-ci n'en demandait pas
+davantage pour terminer ses opérations.
+
+Je reçus à Constantine, dans la maison de M. le docteur Ceccaldi
+d'Evisa, chirurgien principal, l'hospitalité la plus affectueuse, et le
+5 au matin, je partis pour Philippeville. Le bateau à vapeur d'Alger
+partait le lendemain; un autre était attendu qui devait appareiller le
+8, directement pour Marseille. Les renforts assurés, le but principal de
+ma mission étant de hâter leur arrivée, elle se trouvait remplie, et il
+devenait inutile de faire une double traversée, et de passer par Alger.
+Je résolus donc de partir par le bateau du 8; j'écrivis, dans ce sens,
+au gouverneur général, et je lui expédiai immédiatement mon ordonnance,
+avec ma lettre et la dépêche du général Herbillon. La réponse que j'ai
+reçue, loin d'exprimer aucun blâme, est très aimable et honorable pour
+moi. On ne comprendrait pas, en effet, qu'on se soit plu à dénaturer une
+chose aussi simple, si depuis longtemps l'esprit de parti n'était pas en
+guerre ouverte avec l'impartialité et la bonne foi.[10]
+
+[Note 10: Voyez aux Pièces justificatives mes interpellations au
+ministre de la guerre.]
+
+Le 7, les Corses résidant à Philippeville m'offrirent un banquet.
+C'étaient des soldats, des négociants, des marins; réunion touchante
+qui, sur le sol d'Afrique, me rappelait l'accueil sympathique de l'île
+paternelle, à qui ma famille doit tant!
+
+Le 8, je m'embarquai sur le _Sphinx_, pyroscaphe de la compagnie Bazin,
+commandant Bonnefoi. Le temps était gros et le vent contraire; mais,
+grâce à l'habileté et à la vieille expérience de notre bon capitaine,
+nous touchâmes à Marseille dans la nuit du 10 au 11.
+
+A Paris, où j'arrivais très irrité de la position que l'on m'avait faite
+en Afrique, contrairement aux promesses que j'avais reçues, on
+avait déjà répandu, sur mon retour, les interprétations les plus
+malveillantes. Un journal ministériel avait publié un article injurieux,
+et d'autres, sans même s'enquérir des faits, ne m'avaient pas épargné.
+Cependant, comme le ministère qui avait présidé à mon départ n'était
+plus en fonctions, je crus devoir une visite au ministre de la guerre,
+pour lui offrir un rapport circonstancié que j'avais préparé sur la
+situation de la province de Constantine. M. d'Hautpoul se montra très
+affable, et comme il m'interrogeait sur mon retour, et qu'il paraissait
+ignorer dans quels termes j'avais consenti à faire acte de présence
+en Algérie, j'entrai dans quelques développements, et je lui parlai
+incidemment de l'ordre du général Herbillon, prescrivant mon départ de
+Zaatcha pour Alger. Il demanda à le voir. Voulant maintenir intact mon
+droit de représentant du Peuple, je lui déclarai d'abord que je ne m'y
+croyais pas obligé; mais comme il y mettait une certaine insistance
+affectueuse et parfaitement convenable, je consentis à le lui
+communiquer. En le voyant, il s'écria, à plusieurs reprises, non pas
+comme il l'a dit à la tribune: _Cet ordre vous couvre_, mais: _Vous
+êtes parfaitement_ _en règle_; et il me pria de le lui laisser, pour le
+montrer au président de la République, qu'il m'engageait fortement à
+aller voir. Sous l'impression de mon juste ressentiment de la manière
+dont j'avais été traité, il ne pouvait entrer dans mes vues de me
+présenter à l'Elysée, et c'est probablement ce qui a rendu possible
+un scandale que je déplore et que j'ai la conscience de ne pas avoir
+provoqué. Ma lettre à _la Patrie_[11], dont a parlé M. d'Hautpoul,
+n'était qu'une réponse aux attaques dont j'avais été l'objet, et dont
+certains organes de la presse gouvernementale ne s'étaient pas fait
+faute. La conviction qui résulte pour moi de mon entrevue avec
+le ministre de la guerre, c'est que, bien qu'il ait assumé la
+responsabilité de l'affront public qui m'a été fait, c'est à d'autres
+qu'il doit être attribué. Des informations ultérieures m'ont prouvé que
+je ne m'étais pas trompé.
+
+[Note 11: Voyez aux Pièces justificatives.]
+
+Quoi qu'il en soit, je reçus, le lendemain, avec une lettre du général
+Bertrand, directeur du personnel, le décret qui parut le surlendemain
+au _Moniteur_, signé Louis-Napoléon Bonaparte, et portant en tête
+la devise: Fraternité! Sa légalité, de l'avis de bien des personnes
+compétentes, aurait pu être contestée sous plus d'un rapport, mais
+ayant, en tout cas, l'intention de donner au gouvernement ma démission,
+je ne crus pas devoir lui disputer mon épaulette _au titre étranger_. On
+peut voir, aux Pièces justificatives, ces divers documents, ainsi que ma
+réponse au général Bertrand, que plusieurs journaux ont reproduite.
+
+On y trouvera aussi le texte, d'après le _Moniteur_, de mes
+interpellations qui eurent lieu à l'Assemblée nationale, le 22 novembre,
+et celui de la réponse de M. d'Hautpoul.
+
+En terminant, on me permettra quelques courtes observations au sujet de
+ce discours du ministre de la guerre. N'était-il pas, au moins, étrange
+de venir dire sérieusement à l'Assemblée, qu'à ma place, ayant rencontré
+les renforts, il se serait mis à leur tête, il serait parti avec eux,
+et, le lendemain, il serait monté à l'assaut de Zaatcha!! Je transcris
+littéralement ses expressions, mais c'est à ne pas y croire! Comment,
+moi, officier au titre étranger, j'aurais donné des ordres à des troupes
+ayant à leur tête des lieutenants-colonels et des chefs de bataillon au
+titre français? Mais ils m'auraient _envoyé promener_, et ils auraient
+bien fait! M. d'Hautpoul, ce jour-là, semblait avoir oublié les
+rudiments de la hiérarchie militaire, et les droits au commandement que,
+même à parité de grade, un officier étranger ne peut exercer vis-à-vis
+d'un officier au titre français.[12]
+
+[Note 12: Article 3 de l'ordonnance du 3 mai 1832.]
+
+Et que dire de cette prétention de monter à l'assaut le lendemain?
+D'abord, les renforts étant séparés de Zaatcha par une distance de
+plusieurs journées de marche, le plus grand foudre de guerre, à moins
+d'être Josué, n'aurait pu accomplir le miracle dont parlait l'honorable
+général. Laissant de côté cette légère erreur géographique, qu'aurait
+dit le général en chef si, m'arrogeant ses prérogatives, j'étais venu
+lui prescrire un plan, ou tenter une opération quelconque sans prendre
+ses ordres? Et avec quoi l'aurais-je tentée, qui m'aurait obéi, ou
+plutôt _ne m'aurait-on pas pris pour fou!_ C'est dommage d'entendre un
+homme respectable débiter de pareilles excentricités, et n'a-t-il pas
+fallu que les esprits fussent bien prévenus, pour les écouter sans
+sourciller? D'ailleurs, l'ordre formel de mon général n'était-il pas
+de me rendre à Alger, et si j'eusse désobéi, fût-ce pour retourner à
+Zaatcha plutôt qu'à l'Assemblée nationale, M. d'Hautpoul _ne m'eût-il
+pas traduit devant un conseil de guerre, ou, tout au moins, révoqué de
+mon grade, et, qui plus est, de mon emploi, quand même je n'en aurais
+pas eu?_
+
+M. d'Hautpoul, dans son discours, accordait beaucoup à mon nom, et il
+venait déclarer, en même temps, que ce nom et les longues persécutions
+qu'il a attirées, ne valaient pas la peine de naturaliser mon épaulette,
+ni d'arrêter une mesure qui certes n'était pas empreinte d'aucun esprit
+de famille.
+
+Enfin, lorsque, tout en commettant de si singulières méprises, il me
+reprochait de ne pas avoir _consulté mon coeur de soldat_, on comprendra
+que si j'avais voulu descendre à des personnalités, rien ne m'eût été
+plus facile; mais je crus, et je crois encore, que cela ne m'eût pas
+convenu envers un ministre et un vieux général.
+
+Quoi qu'en dise le _Moniteur_, il n'est pas exact que l'Assemblée
+presque entière se soit levée contre l'ordre du jour que je
+présentai.[13] Au contraire, la gauche presque entière, et cela m'importe
+beaucoup, s'abstint de prendre part au vote, malgré la position délicate
+que ma susceptibilité à l'endroit de Louis-Napoléon m'avait faite dans
+l'opinion de la plupart de ses honorables membres.
+
+[Note 13: Voyez aux Pièces justificatives.]
+
+Quant à mes autres collègues, je prendrai la liberté de leur exposer
+avec le profond respect que je dois à une fraction si importante de la
+souveraineté nationale, que mon mandat je ne le tiens pas d'eux, mais
+des citoyens des départements qui m'ont élu, et que je ne me crois
+nullement tenu de conformer mon opinion à celle de la majorité. Cette
+opinion, fût-elle individuelle, elle pèse dans la balance, du poids d'un
+vote libre, consciencieux et sans contrôle.
+
+Nulle part, je n'ai vu dans la Constitution, ni même dans la loi
+électorale, qu'en acceptant une mission temporaire, un représentant
+abdique l'indépendance de son caractère, et perde le droit de revenir
+prendre part aux délibérations législatives quand il le juge nécessaire
+ou seulement opportun. J'y vois, plutôt, comme je l'ai fait remarquer à
+la tribune, que s'il n'est pas revenu avant l'expiration du délai de six
+mois fixé par la loi, son mandat de représentant est périmé de droit.
+Ainsi donc, si, en Algérie, ou même plus loin, il était obligé
+d'attendre le bon plaisir du gouvernement, celui-ci pourrait lui faire
+perdre à dessein sa haute qualité, soit en lui refusant l'autorisation
+de retour, soit en tardant simplement à l'envoyer.[14]
+
+[Note 14: L'article 28 de la Constitution dit: «Toute fonction
+publique rétribuée est incompatible avec le mandat de représentant
+du peuple. Les exceptions seront déterminées par la loi électorale
+organique.» L'article 85 de cette loi dit: «Sont exceptés de
+l'incompatibilité les citoyens chargés temporairement d'un commandement
+ou d'une mission extraordinaire, soit à l'intérieur, soit à l'extérieur.
+Toute mission qui aura duré six mois cessera d'être réputée
+temporaire.»]
+
+On a dit qu'un représentant était libre d'accepter ou non une mission du
+gouvernement. Sans doute, et ce n'est pas bien profond; mais, sous les
+phases variées de notre politique, ce qui convient aujourd'hui peut fort
+bien ne pas convenir dans quinze jours, ou même demain. Il ne faudrait
+pas chercher bien loin pour trouver deux honorables représentants qui
+avaient accepté de hautes missions sous le ministère Barrot-Dufaure, et
+qui les ont résignées à l'avènement du ministère _d'action_.
+
+Je ne disconviens pas que l'alternative résultant des dispositions
+que je viens de citer ne soit un argument péremptoire en faveur des
+incompatibilités, et, pour ma part, je les ai votées presque toutes. Je
+comprends encore que ceux qui ne veulent pas que ces incompatibilités
+soient inscrites dans la loi repoussent mon argumentation; mais je
+maintiens que l'esprit de notre pacte fondamental est, qu'en droit et
+en thèse générale, un représentant du Peuple reste toujours libre de
+reprendre une position qui, en définitive, ne relève que de la nation;
+et je ne voudrais pas affirmer qu'une révision même de la loi électorale
+pourrait faire disparaître, dans le sens de la majorité, une lacune
+qu'on ne peut combler ainsi, sans porter atteinte aux principes.
+
+Pour moi, après le coup que Louis-Napoléon a porté à un de ses plus
+proches parents, à un neveu de l'empereur, au fils de Lucien, au
+représentant de la Corse, je n'aurais pas osé paraître à la tribune
+nationale, si je n'avais été fort de ma _conscience_ et de mon _droit_.
+De ma _conscience_, parce que, tant que j'ai été en Afrique, j'ai fait
+mon devoir non-seulement d'officier, mais de soldat; de mon droit, parce
+qu'en toute sincérité, je ne puis reconnaître à personne la faculté de
+prescrire les fonctions suprêmes que les membres du Pouvoir Législatif
+tiennent du Peuple.
+
+
+
+
+PIÈCES JUSTIFICATIVES.
+
+
+
+No 1.--Lettre de Louis Blanc.
+
+RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.
+
+LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ.
+
+Palais national du Luxembourg.
+
+_A Pierre-Napoléon Bonaparte._
+
+Citoyen,
+
+C'est avec un plaisir extrême que je vous fais part de la décision prise
+à votre égard par le Gouvernement provisoire. Nous venons de vous nommer
+chef de bataillon dans la Légion étrangère, bien convaincus que votre
+intention formelle est de mettre au service exclusif de la République
+les fonctions confiées à votre loyauté par le gouvernement républicain.
+
+Faire servir à l'établissement, à la consolidation, au triomphe complet
+de la liberté, le prestige attaché au grand nom de Napoléon, c'est se
+montrer digne de porter un tel nom et bien mériter de la patrie. Le
+temps des prétentions dynastiques est passé à jamais. La glorieuse
+révolution qui vient de s'accomplir a définitivement coupé court au
+régime de la royauté et de tout ce qui lui ressemble.
+
+C'est parce qu'il vous sait pénétré de cette conviction, imbu de ces
+sentiments, que le gouvernement provisoire vient de vous donner une
+marque de confiance qu'en ma qualité de Corse je suis heureux de vous
+annoncer.
+
+Salut et fraternité,
+
+Le 15 avril 1848.
+
+LOUIS BLANC,
+
+Membre du Gouvernement provisoire.
+
+
+
+No 2.--Pétition à la Constituante
+
+Citoyens Représentants du peuple,
+
+Le lendemain de Février, accouru de l'exil pour offrir mes services à
+mon pays, j'ai accepté avec une profonde reconnaissance, des mains
+des fondateurs de la République, le grade de chef de bataillon au 1er
+régiment de la Légion étrangère. J'étais autorisé à le regarder comme un
+état transitoire devant amener ma mutation dans un régiment français.
+
+L'intention de M. de Lamartine, et après lui, celle de M. le général
+Cavaignac, était de demander à l'Assemblée nationale une décision à cet
+égard. Elle était nécessaire, en présence de la loi du 14 avril 1832 sur
+l'avancement. A part toute autre considération, ces hauts fonctionnaires
+de la République avaient pensé qu'une exception paraîtrait fondée en
+ma faveur, puisque l'exil dont ma famille était frappée m'avait seul
+empêché soit de satisfaire à la loi de recrutement, soit d'entrer dans
+une école militaire. Ce qui corroborait encore ces considérations,
+c'étaient les demandes réitérées de servir dans l'armée d'Afrique, que,
+depuis douze ans, je n'avais cessé d'adresser au gouvernement déchu, et
+que les maréchaux Soult et Sébastiani m'ont offert d'attester au besoin.
+
+Après l'élection de mon cousin à la présidence de la République, et
+sans parler de ses intentions fraternelles, je pouvais croire que le
+gouvernement issu de l'élection du 10 décembre ferait pour moi la
+proposition favorable que Lamartine ou le général Cavaignac eussent
+faite. Le gouvernement n'a pas cru devoir prendre cette initiative; et
+si je ne pouvais avoir recours à vous, citoyens représentants, je me
+verrais frappé, j'en conviens, dans mes espérances les plus chères,
+espérances que je n'avais pas abandonnées, même dans l'exil; car un
+soldat de mon nom ne renonce pas facilement à servir dans les rangs de
+l'armée française.
+
+La Légion étrangère, je le sais, a glorieusement conquis une haute
+réputation militaire. Je m'honorerai toujours d'avoir appartenu au corps
+de ses braves officiers; mais peut-être n'est-ce pas une prétention
+exorbitante de ma part que d'espérer d'être enfin admis autrement qu'à
+titre d'officier étranger. Je m'étais dit qu'un neveu de notre grand
+capitaine, un fils de Lucien Bonaparte, un proscrit des Bourbons,
+n'avait pas à craindre que le coup dont une loi de proscription
+l'a frappé ricochât, pour l'atteindre encore, sur le terrain de la
+République.
+
+L'élévation d'un autre neveu de l'empereur Napoléon à la magistrature
+suprême de l'État semblait m'assurer de plus en plus qu'on ne me
+refuserait pas une simple mutation qui ne ferait de tort à personne,
+puisque mon emploi actuel peut être rempli par un chef de bataillon au
+titre français.
+
+Pour sortir de la position anormale où je me trouve, je fais un
+respectueux appel, citoyens représentants, aux mandataires du Peuple
+Souverain. Je demande de passer, avec mon grade, dans un de nos
+régiments français d'infanterie; et, quelle que soit votre décision,
+croyez que si jamais la République était attaquée, je me réserve bien de
+combattre pour elle, fût-ce même comme simple volontaire.
+
+Salut et fraternité,
+
+Paris, le 17 mars 1849,
+
+PIERRE-NAPOLÉON BONAPARTE.
+
+
+
+No 3.--États nominatifs des hommes de la Légion étrangère, et du 2e
+bataillon d'Infanterie légère d'Afrique, tués ou blessés le 25 octobre
+1849.
+
+3e bataillon d'infanterie légère d'Afrique.
+
+_ÉTAT nominatif des hommes tués ou blessés le 25 octobre 1849._
+
+ Numéros NOMS. GRADES. OBSERVATIONS.
+ des
+ compagnies.
+
+ 2e Butet, capitaine. Blessé d'un coup de feu à la cuisse droite.
+ 4e Touchet, capitaine. Blessé d'un coup de feu à la poitrine.
+ 2e Termeuf, caporal. Blessé d'un coup de feu au poignet gauche.
+ Id. Prudhom, chasseur. Tué d'un coup de feu.
+ Id. Luyat, chasseur. Tué d'un coup de feu.
+ Id. Raynard, chasseur. Blessé d'un coup de feu à la cuisse.
+ 3e Doucet, chasseur. Blessé d'un coup de feu à l'épaule droite.
+ Id. Favry, chasseur. Blessé d'un coup de feu au sourcil droit.
+ 4e Genet, caporal. Tué d'un coup de feu à la tête.
+ Id. Kerdavid, chasseur. Tué d'un coup de feu à la tête.
+ Id. Jacquemin, chasseur. Blessé d'un coup de feu à la fesse.
+ 8e. Consigny, caporal. Blessé d'un coup de feu au flanc gauche.
+ Id. Tulpin, caporal. Blessé d'un coup de feu au bras droit.
+ Id. Dorez, chasseur. Blessé d'un coup de feu à la joue gauche.
+ Id. Bay, chasseur. Blessé d'un coup de feu à la fesse droite.
+ Id. Charmier, chasseur. Blessé d'un coup de feu à l'abdomen.
+ Id. Leroux, chasseur. Blessé d'un coup de feu à la jambe droite.
+
+Au bivouac, le 25 octobre, 1849.
+
+Le capitaine commandant le bataillon, DE GOLDBERG. 2e régiment de la
+Légion étrangère.
+
+ _ÉTAT nominatif des hommes tués ou blessés le 25 octobre 1849._
+
+ DESIGNATION | NOMS | GRADES | OBSERVATIONS
+ des compagnies | | |
+ ----------------------------------------------------------------------
+ Grenadiers du | Nyko, | capitaine. | Blessé d'un coup de
+ 3e bataillon. | | | feu et d'un coup de
+ | | | pierre.
+ | | |
+ 3e du 1er | Smitters, | sergeant. | Tué d'un coup de feu
+ bataillon. | | | au coeur.
+ | | |
+ Grenadiers du | Vigneur, | caporal. | Blessé d'un coup de
+ 3e bataillon. | | | feu.
+ | | |
+ Idem. | Oehme, | grenadier. | Tué d'un coup de feu
+ | | | à la tête.
+ | | |
+ Idem. | Martin, | grenadier. | Blessé d'un coup de
+ | | | feu.
+ | | |
+ Idem. | Schildwaeser, | grenadier. | Idem.
+ | | |
+ Idem. | Vraiden, | grenadier. | Idem.
+ | | |
+ Idem. | Selinger, | grenadier. | Idem.
+ | | |
+ 1re du 3e | Got, | sergent-major. | Idem.
+ bataillon. | | |
+ | | |
+ 2e du 3e | Vialet, | sergent. | Idem.
+ bataillon. | | |
+ | | |
+ Idem. | Pensa, | fusilier. | Idem.
+
+Au bivouac sous Zaatcha, le 25 octobre 1849.
+
+Le chef de bataillon hors cadre, commandant temporaire du 5e bataillon,
+P.-N. BONAPARTE.
+
+
+
+N° 4.--Rapport du commandant Bonaparte.
+
+Au camp devant Zaatcha, 25 octobre 1849.
+
+_Deuxième régiment de la Légion étrangère._
+
+Mon colonel,
+
+Chargé du commandement de deux cents hommes de la Légion, et de deux
+cents du 5e d'infanterie légère d'Afrique, désignés pour abattre des
+palmiers et protéger ce travail, je me suis porté ce matin, à huit
+heures, vers la position qui m'avait été indiquée par M. le général
+Herbillon, commandant en chef. Nous avons, en arrivant, occupé un mur
+faiblement crénelé par les Arabes, et de là nous les avons tenus en
+respect, tandis que nos travailleurs abattaient avec une grande activité
+bon nombre de palmiers que j'évalue, au moins, à deux cent cinquante.
+
+Les Arabes finirent cependant par se concentrer au saillant formé par
+le mur avec le reste de notre ligne qui s'étendait jusqu'à la plaine.
+J'avais, à plusieurs reprises, chargé le capitaine Butet, du 3e
+d'infanterie légère d'Afrique, de l'observation de ce point important,
+et il m'en avait répondu, lorsque ce brave et intelligent officier fut
+atteint d'un coup de feu. Un chasseur de son corps fut tué au même
+instant. Les Arabes se jetèrent sur le mur, limite de notre ligne,
+qu'ils n'ont point franchie, malgré les diverses phases du combat. Ils
+étaient en grand nombre. Ils nous assaillirent avec une grêle de pierres
+qu'ils lançaient pardessus le mur, et ils finirent par se montrer
+audacieusement à la crête, d'où ils firent feu de leurs fusils et de
+leurs pistolets. Nous les reçûmes à coups de fusil. Une réserve de vingt
+grenadiers de la Légion, sous la conduite du capitaine Nyko, vint, à ma
+voix, soutenir l'infanterie légère, et assurer la position meilleure,
+que nous occupâmes immédiatement dans un jardin encaissé, à environ 20
+mètres du mur occupé d'abord, position d'où nous n'avons cessé de tenir
+l'ennemi à distance.
+
+Le point d'appui de la droite de notre nouvelle ligne était, comme vous
+l'avez pu voir, mon colonel, un petit mamelon où huit à dix grenadiers
+de votre régiment, électrisés par votre voix et l'exemple du brave
+sergent Smitters, héroïquement tué dans cette affaire, ont si
+vaillamment combattu.
+
+Je tous rendis compte de l'utilité d'un renfort qui nous permît de ne
+pas suspendre l'abattage des palmiers, et ce fut alors que vous fites
+avancer les réserves dont le concours fut si efficace. Pendant ce
+temps, les grenadiers postés au mamelon susdit, et l'infanterie légère
+d'Afrique, soutinrent, avec une rare bravoure, les attaques réitérées et
+acharnées des Arabes. Je ne dois pas oublier de tous dire la gratitude
+que nous devons à M. le commandant des zouaves qui, au plus fort de
+l'action, me donna, avec le lieutenant Sentupery, quinze hommes qui
+vinrent soutenir mes grenadiers. Tous ces braves soldats sont au-dessus
+de tout éloge. Je dois néanmoins vous signaler les intrépides capitaines
+Butet et Touchet, du 5e d'infanterie légère d'Afrique, blessés
+grièvement tous deux, et le capitaine Nyko, des grenadiers de la Légion,
+atteint d'une balle et d'une pierre à la tête. Nous avons, outre le
+sergent Smitters, cinq morts, dont un de la Légion, et quatre de
+l'infanterie légère d'Afrique. Les blessés, sans compter les trois
+capitaines que j'ai eu l'honneur de tous signaler, sont au nombre
+de vingt, dont neuf appartiennent à la Légion. Je joins ici l'état
+nominatif.
+
+Sur l'ordre du général, que vous m'avez transmis vous-même, mon colonel,
+dans le jardin encaissé où nous combattions, soutenus par l'énergique
+et habile concours de M. le colonel de Barral à notre gauche, sur votre
+ordre, dis-je, la retraite s'est effectuée avec une grande régularité
+par la plaine, et elle était accomplie à midi.
+
+Outre l'abattage des palmiers, notre opération peut être considérée
+comme étant une attaque très vive sur Lichana, et, sans pouvoir évaluer
+exactement le mal que nous avons fait à l'ennemi, j'estime qu'il est
+très considérable et au moins décuple de celui qu'il nous a fait
+éprouver.
+
+Veuillez agréer, je vous prie, mon colonel, l'expression de mon respect.
+
+Le chef de bataillon temporaire du 3e bataillon du 2e régiment de la
+Légion étrangère,
+
+P.-N. BONAPARTE.
+
+Vu et approuvé le rapport de M. le commandant P.-N. Bonaparte, qui est
+complet.
+
+Tranchée, le 26 octobre 1849.
+
+Le colonel faisant fonctions de général de tranchée.
+
+CARBUCCIA.
+
+
+
+No 5.--Rapport du colonel Carbuccia.
+
+Sous Zaatcha, le 25 octobre 1849.
+
+_A M. le général Herbillon, commandant la colonne expéditionnaire du
+Zab._
+
+Mon général,
+
+Vous m'avez, ce matin, envoyé l'ordre, à la tranchée, par M. le
+capitaine d'état-major Regnault, de vous faire connaître les
+dispositions prises pour assurer la coupe des palmiers pendant la
+journée.
+
+Je vous ai fait répondre par lui que j'avais confié à M. le commandant
+Pierre Bonaparte, du 2e régiment de la Légion étrangère, la mission de
+procéder à cette opération importante, à la tête de quatre cents hommes,
+dont deux cents de la Légion et deux cents du 3e bataillon d'Afrique.
+
+Ci-joint, sur les événements importants accomplis dans cette journée, le
+rapport de cet officier supérieur, dont je suis heureux d'avoir à vous
+signaler la bravoure téméraire, et le coup d'oeil militaire digne du nom
+qu'il porte. Atteint violemment d'un énorme pavé sur la poitrine, il est
+resté à son poste, et il a tué de sa main deux chefs arabes, au plus
+fort de la mêlée, aux applaudissements de la ligne de tirailleurs.
+
+Lorsque M. le commandant Bonaparte m'a rendu compte des difficultés
+qu'il éprouvait à continuer son opération, je suis part de la tranchée à
+la tête d'une troupe de soutien et après avoir reçu son rapport verbal,
+je vous ai fait demander un bataillon de renfort.
+
+M. le commandant Bourtaki, du bataillon de tirailleurs de Constantine,
+est arrivé sans délai; une de ses compagnies a pris part au feu de la
+première ligne; le reste a été, sous vos yeux, placé en réserve, et
+lorsque les Arabes ont eu abandonné leur position pour rentrer à
+Lichana, nous avons effectué notre retraite, qui a été terminée à midi
+et effectuée avec le plus grand ordre, sans opposition de l'ennemi.
+
+Le mouvement a été facilité par votre ordre par le feu de deux obusiers
+amenés sur place par M. le colonel Pariset en personne.
+
+La disposition prise par vous (en faisant coopérer la colonne de M. le
+colonel de Barral au mouvement de la journée) a été des plus utiles. Les
+troupes, sous les ordres directs de leur chef qui ne s'est pas épargné
+dans cette journée et que j'ai vu partout où il y avait du danger, ont
+empêché le commandant Bonaparte d'être débordé sur sa gauche, et lui
+ont permis de conserver, aussi longtemps que vous l'avez voulu, des
+positions aussi difficiles.
+
+Pendant ce temps-là, la sape de droite, gardée dans la tranchée par une
+compagnie de voltigeurs du 38e, a été vivement assaillie par un nouveau
+contingent arrivé dans Zaatcha pendant le combat. Les voltigeurs, avec
+sang-froid et énergie, ont attendu les Arabes à bout portant; ils en ont
+tué cinq et ont mis le reste en fuite.
+
+La conduite des troupes a été admirable de dévouement et d'énergie,
+aujourd'hui comme toujours, et elle continue à leur mériter l'estime et
+la reconnaissance de la France et de son président.
+
+Veuillez agréer, mon général, l'hommage de mon respectueux dévouement.
+
+Le colonel du 2e régiment de la Légion étrangère, commandant la
+subdivision de Batna, faisant fonctions de général de tranchée,
+
+Signé: CARBUCCIA.
+
+
+
+N° 6.--Ordre du général Herbillon.
+
+_Ordre._
+
+M. le commandant Pierre Bonaparte, chef de bataillon hors cadre, se
+rendra immédiatement à Alger, auprès de M. le gouverneur général, pour
+remplir une mission concernant l'expédition de Zaatcha.
+
+Camp de Zaatcha, le 29 octobre 1849.
+
+Le général de brigade, commandant la division de Constantine,
+
+HERBILLON.
+
+
+
+No 7.--Lettre à la Patrie.
+
+Paris, 18 novembre 1849.
+
+Monsieur le Rédacteur,
+
+Les commentaires plus ou moins injustes ou malveillants que mon retour
+d'Afrique inspire à quelques journaux m'engagent à vous prier d'insérer
+ce qui suit:
+
+Sans parler des convois que j'ai escortés à travers les partis ennemis,
+je n'ai quitté le camp de Zaatcha, où je suis resté huit jours, qu'après
+avoir commandé l'attaque du 25 octobre, et avoir été de tranchée le 24,
+le 25, le 28 et le 29.
+
+Le général Herbillon ayant décidé qu'on ne donnerait plus d'assaut, et
+qu'on attendrait des renforts pour investir la place, et la réduire par
+le feu de l'artillerie, l'adoption de ce plan prolongeait les opérations
+bien au-delà du terme que, même avant mon départ de Paris, j'avais fixé
+pour ma rentrée à l'Assemblée nationale. Comme représentant du Peuple,
+j'étais seul juge de l'opportunité de mon retour à mon poste, et je ne
+dois, à cet égard, aucun compte à personne. Les phases politiques qui
+viennent de s'accomplir prouvent que je n'avais pas trop mal jugé de
+cette opportunité.
+
+Au surplus, j'avais tout lieu d'être mécontent de la position que
+l'absence complète de tout ordre convenable m'avait faite en Afrique.
+Je n'ai d'ailleurs quitté Zaatcha qu'avec l'ordre formel du général
+Herbillon de me rendre auprès du gouverneur général, pour presser
+l'arrivée des renforts qu'il attendait, et c'est parce que je les ai
+rencontrés en route que je suis revenu directement de Philippeville, au
+lieu de passer par Alger.
+
+Veuillez agréer, je vous prie, Monsieur le Rédacteur, l'expression de
+mes sentiments affectueux et distingués.
+
+P.-N. BONAPARTE,
+
+Représentant du Peuple.
+
+
+
+No 8.--Lettre du général Bertrand, et décret du Président de la
+République.
+
+(_Ministère de la Guerre_.)
+
+RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.
+
+LIBERTÉ, EGALITÉ, FRATERNITÉ.
+
+Paris, le 19 novembre 1849, à 9 heures du soir.
+
+Monsieur le Représentant,
+
+Par ordre du Ministre de la guerre, j'ai l'honneur de vous transmettre
+la copie d'un décret du Président de la République, prononçant votre
+radiation des cadres de l'armée; ainsi que la pièce signée du général
+Herbillon, remise par vous au Ministre à votre arrivée à Paris.
+
+Veuillez agréer, Monsieur le Représentant, l'assurance de ma haute
+considération.
+
+Le général de brigade, directeur général du personnel,
+
+BERTRAND.
+
+RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.
+
+LIBERTÉ, EGALITÉ, FRATERNITÉ.
+
+
+
+_Au nom du Peuple français_,
+
+Le Président de la République,
+
+Considérant que M. Pierre-Napoléon Bonaparte, nommé, au titre étranger,
+chef de bataillon dans le 1er régiment de la Légion étrangère, par
+arrêté du 19 avril 1848, a reçu, sur sa demande, un ordre de service, le
+19 septembre 1849, pour se rendre en Algérie;
+
+Considérant qu'après avoir pris part aux événements de guerre dont
+la province de Constantine est en ce moment le théâtre, il a reçu du
+général commandant la division de Constantine l'ordre de se rendre
+auprès du gouverneur-général de l'Algérie pour remplir une mission
+concernant l'expédition de Zaatcha;
+
+Considérant qu'il n'a pas rempli cette mission; qu'il ne s'est pas rendu
+auprès du gouverneur général, mais qu'il s'est embarqué à Philippeville
+pour revenir à Paris;
+
+Considérant qu'un officier servant en France, au titre étranger, se
+trouve en dehors de la législation commune aux militaires français, mais
+qu'il est tenu d'accomplir le service auquel il s'est engagé;
+
+Considérant que M. Pierre-Napoléon Bonaparte, en sa dite qualité,
+n'était ni le maître de quitter son poste sans autorisation, ni le juge
+de l'opportunité de son retour à Paris;
+
+Sur le rapport du ministre de la guerre,
+
+Décrète:
+
+Article 1er. M. Pierre-Napoléon Bonaparte est révoqué du grade et de
+l'emploi de chef de bataillon à la Légion étrangère.
+
+Art. 2. Le ministre de la guerre est chargé de l'exécution du présent
+décret.
+
+Fait à Paris, à l'Élysée-National, le 19 novembre 1849.
+
+LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE.
+
+Le ministre de la guerre,
+
+D'HAUTPOUL
+
+
+
+N° 9.--Réponse au général Bertrand.
+
+Paris, 19 novembre 1849.
+
+Monsieur le général,
+
+Je reçois votre lettre qui me transmet la copie d'un décret du président
+de la République prononçant, dites-vous, ma radiation des cadres de
+l'armée (_sic_). Je vous observerai d'abord que ne faisant pas partie de
+ces cadres, je ne puis en être radié, mais seulement révoqué du grade,
+que je ne devais, d'ailleurs, qu'au Gouvernement Provisoire de la
+République, qui me l'avait conféré avant que je fusse représentant du
+Peuple à la Constituante, et par conséquent avant l'abrogation de la loi
+qui privait les membres de ma famille de leurs droits de citoyen.
+
+Je rappellerai que ne m'accommodant nullement, comme représentant du
+peuple, comme neveu de l'empereur Napoléon, et comme fils de Lucien
+Bonaparte, de cet état d'officier _au titre étranger_, il y a déjà
+longtemps qu'à deux reprises différentes j'avais donné ma démission, et
+que ce n'est que pour céder aux instances réitérées et pressantes du
+président de là République que je l'avais retirée. Arrivé avant hier à
+Paris, je me suis rendu hier chez le ministre de la guerre, et je lui ai
+déclaré que si je ne donnais pas encore, définitivement, ma démission,
+c'était pour ne point faire de scandale. Il parait que d'autres n'ont
+point été arrêtés par cette considération, et si je regrette ma bonhomie
+qui leur a permis de me prévenir, je ne leur en veux pas autrement, car
+je suis débarrassé d'une position qui n'était ni normale, ni convenable,
+et que, sous aucun prétexte, je n'aurais plus gardée longtemps.
+
+Un mot maintenant du décret présidentiel:
+
+Il n'est pas vrai, et cela importe peu, que ce soit sur ma demande
+qu'une mission en Algérie m'a été donnée. Elle m'a été instamment
+proposée par le président de la République, comme le prouve la lettre
+qu'il me faisait écrire par M. Ferdinand Barrot dans les Ardennes, où
+j'avais été passer le temps de prorogation de l'Assemblée.
+
+En second lieu, il n'est pas vrai que je me sois engagé à remplir un
+service, dont la durée aurait pu être fixée par le gouvernement. Ma
+mission qui, d'après la loi électorale organique, n'aurait pu, en tous
+cas, durer plus de six mois, était temporaire, indéterminée, gratuite et
+dépendante de ma volonté. On concevrait même difficilement qu'il eût pu
+en être autrement.
+
+D'un autre côté, mon grade de chef de bataillon au titre étranger ne
+me dépouillait pas apparemment de mon caractère de membre du pouvoir
+législatif; et quoi qu'en dise le président de la République, dont
+les décrets, grâce à Dieu, n'ont pas encore force de loi, j'étais
+parfaitement le maître de revenir, sans l'autorisation de personne,
+siéger à mon poste le plus important, à l'Assemblée nationale, et
+j'étais seul juge de l'opportunité de mon retour. Du reste, le but de la
+mission que m'avait donnée le général Herbillon était rempli, du moment
+que les renforts qu'il attendait, et que j'avais rencontrés en marche,
+étaient assurés.
+
+Enfin, si nos gouvernants avaient nos lois organiques un peu plus
+présentes à l'esprit, ils sauraient que tout officier, représentant du
+Peuple, est en non-activité hors cadre, et que la révocation qu'ils
+décrètent ne peut porter que sur le grade, et non sur l'emploi, puisque
+je n'en ai pas.
+
+Agréez, Monsieur le général, l'assurance de ma parfaite considération.
+
+PIERRE-NAPOLEON BONAPARTE,
+
+Représentant du Peuple.
+
+
+
+N° 10.--Extrait du compte-rendu de la séance de l'Assemblée législative
+de 22 novembre 1849, d'après le _Moniteur_.
+
+_Interpellations de M. Pierre Bonaparte._
+
+_M. le Président._--M. Pierre Bonaparte demande l'autorisation
+d'adresser des interpellations à M. le ministre de la guerre, sur un
+décret qui a paru dans le _Moniteur_, et qui révoque M. Pierre Bonaparte
+du grade militaire qui lui avait été conféré par le Gouvernement
+provisoire.
+
+Je demande à M. le ministre de la guerre à quel jour il veut que les
+interpellations soient fixées.
+
+_M. le général d'Hautpoul, ministre de la guerre._--Je suis prêt à
+répondre à l'instant.
+
+_M. le Président._--L'Assemblée veut-elle entendre immédiatement les
+interpellations?
+
+_De toutes parts._--Oui! oui!
+
+_M. le Président._--La parole est à M. Pierre Bonaparte.
+
+_M. Pierre Bonaparte._--Citoyens représentants du Peuple, je n'ai que
+quelques mots à dire sur la question que ce décret soulève en général,
+et sur ce qui me regarde en particulier, si l'Assemblée veut bien
+m'entendre.
+
+En principe, je soutiens avec une profonde conviction et avec
+indignation, quand je pense qu'on ose soutenir le contraire _dans cette
+enceinte_, qu'un membre du pouvoir législatif, quelle que soit la
+mission temporaire qui ait pu lui être confiée, en vertu de l'article 85
+de la loi électorale organique, ne peut être retenu malgré lui loin du
+sanctuaire national, où s'accomplit son mandat. (Mouvements divers.)
+Jaloux de vos droits, qui sont ceux du pays, il importe que vous
+fassiez intervenir à cet égard une décision souveraine qui réprime les
+outrecuidantes prétentions d'un gouvernement trop disposé à faire bon
+marché du grand caractère dont les représentants du peuple français sont
+revêtus. J'aurai l'honneur, dans ce but, de vous proposer un ordre du
+jour motivé, à la fin de la discussion.
+
+Passant à ce qui me regarde, l'exercice du droit imprescriptible que je
+viens de dire m'a paru d'autant plus opportun que, dans ma conviction,
+nos institutions républicaines, auxquelles je suis voué corps et âme,
+sont sur le point de courir des dangers (Mouvement.)
+
+Je désire, citoyens représentants, qu'on ne se méprenne pas sur
+la portée de mes paroles. L'indigne manière dont j'ai été traité,
+l'injustice et l'ingratitude dont j'ai à me plaindre, ont pu modifier
+mes sentiments envers mon parent, Louis-Napoléon Bonaparte, mais non
+envers le président de la République. Tant qu'il saura maintenir la
+constitution, ou que la majorité de l'Assemblée déclarera qu'il l'a
+maintenue, je le soutiendrai vigoureusement, tout en conservant, bien
+entendu, ma liberté d'appréciation parlementaire.
+
+Mais c'est de ses conseillers, ministres ou autres, de ses familiers
+surtout que je me défie. Leur persistance à éloigner tout ce qui
+naturellement était intéressé à l'éclat du drapeau populaire relevé
+le 10 décembre suffit pour justifier mes défiances. A mon cousin et
+collègue, Napoléon Bonaparte, comme à moi, ils ont fait donner une
+mission, dont ils se sont ensuite subrepticement efforcés de rendre
+l'accomplissement impossible.
+
+_Et si vous exigez que je vous nomme celui à qui l'on doit attribuer
+principalement tout ce que le président fait de déplorable, je le
+nommerai._
+
+_De toutes parts._--Oui! oui! Nommez!
+
+_M. Pierre Bonaparte._--Eh bien! c'est M. Fialin, _dit_ de Persigny!
+
+_M. le Président._--J'arrête ici l'orateur en lui rappelant qu'aux
+termes de l'article 79 du règlement, les interpellations de représentant
+à représentant sont interdites. Il a demandé l'autorisation
+d'interpeller le ministre de la guerre sur un acte qu'il a déterminé, et
+sur lequel il demande des explications; je l'invite à se renfermer
+dans les termes de ses interpellations; il ne peut interpeller un
+représentant, le règlement est formel.
+
+_M. Pierre Bonaparte._--Je m'y renfermerai, monsieur le président;
+mais je prends la liberté de vous faire observer que ce n'est pas une
+interpellation, mais une désignation.
+
+_M. le Président._--C'est une véritable interpellation.
+
+_M. Pierre Bonaparte._--C'est une désignation.
+
+Au point de vue militaire, et abstraction faite de ma qualité de membre
+de cette Assemblée, on dirait vraiment que l'acharnement des partis se
+plaît à dénaturer les choses les plus simples.
+
+Du camp de Zaatcha à Philippeville il y a onze étapes. Je suis parti de
+Zaatcha, escortant un convoi, et avec l'ordre, que voici, du général
+Herbillon de me rendre à Alger. La seule partie de cet ordre que je
+n'ai point exécutée, c'est la traversée de Philippeville à Alger.
+Apparemment, elle n'offrait aucun danger, et, par conséquent, il ne
+pouvait y avoir aucun mérite à la faire, puisque le but de ma mission
+auprès du gouverneur général était rempli par l'envoi des renforts que
+j'avais rencontrés en marche.
+
+D'Alger, en tout cas, je fusse revenu en France. Le général Herbillon
+le savait. Le président de la République et le Gouvernement savent
+parfaitement aussi qu'à part mon droit de représentant, que je n'ai
+jamais aliéné et que je n'aliénerai jamais, il était convenu, lorsque
+j'ai quitté Paris, que je reviendrais d'Afrique quand je le jugerais
+convenable, et sans qu'ils pussent y trouver à redire. (Rumeurs.)
+
+Sans cela, il est évident que je ne serais pas parti, puisque j'aurais
+sacrifié l'indépendance de mon mandat, à laquelle je tiens par-dessus
+tout.
+
+Je termine en demandant à M. le ministre de la guerre comment il se fait
+qu'à mon arrivée à Paris, lorsque, sur sa demande (car je ne m'y croyais
+nullement obligé), je lui ai communiqué l'ordre du général Herbillon,
+prescrivant mon départ de Zaatcha pour Philippeville et Alger, il avait
+répété à satiété que, sous le rapport militaire, les renforts étant
+assurés, il me trouvait parfaitement en règle? Vous m'avez dit, monsieur
+le ministre, que j'étais parfaitement en règle. Si je ne me trompe,
+l'opinion du gouverneur général de l'Algérie était exprimée d'une
+manière analogue dans une dépêche que M. le ministre de la guerre doit
+avoir entre les mains. Et comment se fait-il alors qu'il ait apposé son
+contre-seing à la révocation qui a paru au _Moniteur!_
+
+Ou M. le ministre de la guerre a changé d'avis à mon égard avec une
+étrange soudaineté, ou il a validé une mesure qu'il savait être une
+injustice, une indignité, et qui, à part l'effet moral, me touche fort
+peu, car je ne tenais nullement à ma qualité d'officier au _titre
+étranger_.
+
+Vous comprendrez, citoyens représentants, le sentiment qui m'a fait
+entrer dans ces développements, bien que, au point de vue du droit, ils
+soient tout à fait superflus.
+
+Le principe qui domine tout le reste, c'est celui de l'indépendance de
+notre caractère. Il est bon, en tout cas, que les droits de ceux d'entre
+nous qui sont ou qui seraient, à l'avenir, envoyés en mission, soient
+fixés; et c'est pour cela que j'aurai l'honneur, après la discussion, de
+présenter à l'Assemblée un ordre du jour motivé.
+
+_M. le Président._--La parole est à M. le ministre de la guerre.
+
+_M. d'Hautpoul, ministre de la guerre._--Messieurs, l'interpellation
+qui m'est faite a deux caractères bien distincts; je les traiterai l'un
+après l'autre.
+
+Il s'agit d'abord de savoir si un membre de cette Assemblée, qui a
+demandé ou accepté un mandat, soit dans l'ordre militaire, soit dans
+l'ordre diplomatique (ce sont ordinairement les missions qui sont le
+plus communément confiées aux représentants), et qui a accepté dans
+toute leur teneur les instructions qui lui ont été données librement,
+volontairement, et souvent après sollicitations, il s'agit de savoir,
+dis-je, si, une fois rendu à son poste, il est libre d'oublier ce même
+mandat, ce même engagement; s'il est juge, juge souverain, d'après la
+théorie de l'honorable préopinant, de l'opportunité de son retour.
+
+Eh bien! je commence par déclarer que non. (Très bien! très bien!)
+
+Le Gouvernement seul a été juge du mérite du mandat; celui qui l'a
+accepté en est convenu par le fait seul de l'acceptation; une fois rendu
+à son poste, il doit consulter ses instructions; s'il est militaire, il
+doit se renfermer dans l'obéissance due à ses chefs militaires; il n'est
+plus, là, représentant du Peuple. (Marques d'assentiment.)
+
+_M. Pierre Bonaparte._--Alors, pourquoi m'avez-vous trouvé en règle?
+
+_M. le Président._--Monsieur Pierre Bonaparte, n'interrompez pas! On
+vous a écouté; laissez M. le ministre vous répondre.
+
+_M. le Ministre._--Je le répète, il n'est plus, là, le représentant du
+Peuple; il est impossible de trouver une analogie entre le représentant
+du Peuple, ayant mission de la convention du Gouvernement, en se plaçant
+au-dessus de toutes les positions dans les armées, et ce qui se passe
+aujourd'hui. Quelques journaux ont voulu la rencontrer; ils sont tombés
+dans une erreur complète. Je ne pense pas qu'il y ait ici un seul membre
+qui partage une pareille doctrine. (Non! non!--Approbation.)
+
+Du reste, l'Assemblée législative, dans l'espèce qui nous occupe,
+n'avait donné aucun mandat à M. Pierre Bonaparte. Le mandat émane
+essentiellement du Gouvernement, de l'initiative du Pouvoir exécutif.
+Ainsi, laissons de côté le caractère de représentant, qui ne doit pas
+occuper l'Assemblée. (Très bien!)
+
+Voilà ma réponse à la première partie de la discussion. (Marques
+prolongées d'approbation.)
+
+Maintenant, en abordant les faits particuliers, que s'est-il passé? M.
+Pierre Bonaparte est chef de bataillon à la Légion étrangère, au titre
+étranger; et remarquez, messieurs, que ce titre n'a rien de blessant. M.
+Pierre Bonaparte ne peut pas être chef de bataillon à d'autre titre, car
+la loi de 1834, sur l'état des officiers, nous est connue; c'est le Code
+militaire, un code qu'on ne peut pas enfreindre, que j'ai appelé; dans
+une autre circonstance, l'arche sainte. D'après cette loi, quand on n'a
+pas suivi la hiérarchie, quand on n'appartient pas à l'armée avec le
+grade de capitaine, et quand on ne remplit pas les conditions voulues
+pour l'avancement, conditions qui consistent dans un fait de guerre sur
+le champ de bataille ou dans une proposition régulière de candidature
+sur le tableau d'avancement, on ne peut pas devenir chef de bataillon.
+M. Pierre Bonaparte n'était ni dans l'une ni dans l'autre de ces
+conditions. On lui a conféré, c'est le Gouvernement provisoire, je
+crois, on lui a conféré le titre de chef de bataillon dans la Légion
+étrangère, à titre étranger; lui, n'est pas étranger, mais son titre est
+étranger; c'est ce qu'il faut bien distinguer. (Très bien! très bien!)
+Voilà en quoi M. Pierre Bonaparte ne peut pas être blessé: il est
+Français et bon Français, c'est un hommage que je lui remis; mais son
+titre dans la Légion étrangère est titre étranger. Il faut bien faire
+attention à cette distinction. (Très bien! très bien!)
+
+M. Pierre Bonaparte part de Paris avec une mission pour l'Algérie. Cette
+mission disait qu'à son arrivée à Alger il serait à la disposition du
+gouverneur général. Que fait le gouverneur général? Il se rappelle le
+nom de Bonaparte, et il donne à M. Pierre Bonaparte le poste d'honneur,
+le poste le plus périlleux; c'est là qu'un Bonaparte doit être heureux
+de se trouver; c'est le meilleur de tous les postes. (Marques unanimes
+d'approbation.)
+
+_M. Pierre Bonaparte_.--Je vous prie de croire que je n'ai pas boudé.
+
+_M. le Ministre._--Je dis cette phrase à dessein. Dans la lettre que M.
+Pierre Bonaparte a cru devoir publier, il s'est plaint qu'on lui avait
+fait une condition qui n'était pas convenable; c'est à cela que réponds.
+
+Je n'accuse en rien, Dieu m'en préserve, la bravoure de M. Pierre
+Bonaparte; je le crois aussi brave que tous nos soldats. Mais il ne
+s'agit pas de cela; il s'agit d'une expression que je crois devoir
+relever, et je déclare que le poste qu'on a donné à M. Pierre Bonaparte
+était un poste de choix, de faveur, qu'il devait en être content,
+puisqu'on l'envoyait à l'ennemi, et que, quand on porte son nom, on doit
+être enchanté de se trouver dans une pareille position. (Très bien! très
+bien!)
+
+Qu'est-il arrivé? M. Pierre Bonaparte a reçu un commandement de son
+grade, on lui a donné le commandement de quatre cents hommes. Il
+s'est avancé en tirailleur sur l'ennemi: je ne juge pas le mérite du
+mouvement, s'il était plus ou moins rationnel, ceci est un fait purement
+militaire; vous me permettrez de le passer sous silence. L'engagement
+qui eut lieu a été vif; la ligne des tirailleurs a dû se retirer.
+M. Pierre Bonaparte a montré beaucoup de courage; il a été presque
+appréhendé au corps par un Arabe. Il l'a tué de sa main, c'était tout
+naturel; on ne devait pas attendre moins d'un homme qui porte son nom.
+Plus tard, un bataillon de renfort est arrivé; l'affaire a été reprise;
+chaque troupe est restée dans sa position respective.
+
+Le lendemain, M. Pierre Bonaparte, qui la veille avait oublié qu'il
+était représentant, qui n'en parlait pas, le lendemain, M. Pierre
+Bonaparte s'en est souvenu.
+
+_M. Pierre Bonaparte._--Pas le lendemain!
+
+_M. le Ministre._--Peu importe! je n'épilogue pas sur les heures ou sur
+le jour. Bref, M. Bonaparte, quelque temps après, a trouvé qu'étant
+représentant du Peuple, il devait revenir dans cette enceinte. C'est
+fort bien; mais il aurait dû y penser avant de partir. En ce moment,
+il était devant l'ennemi; il aurait dû s'en souvenir. (Très bien! très
+bien!)
+
+Qu'il me permette de lui dire qu'à sa place, en présence de l'ennemi,
+j'aurais parfaitement oublié que j'étais représentant. (Très bien! très
+bien!)
+
+_M. Pierre Bonaparte._--Je suis revenu pour affaire de service.
+
+_M. le Président._--N'interrompez pas; vous répondrez!
+
+_M. le Ministre de la guerre._--M. le général Herbillon, commandant
+militaire de la province de Constantine et des troupes qui font le siége
+de Zaatcha, a donné, il est vrai, à M. Pierre Bonaparte un ordre qu'il
+m'a remis entre les mains. Je lui ai dit: «Cet ordre vous couvre».
+C'était tout simple, et s'il ne vous avait pas couvert, savez-vous ce
+que j'aurais fait? Je serais venu ici; j'aurais demandé à l'Assemblée
+l'autorisation de vous poursuivre; je vous aurais fait arrêter et
+conduire par la gendarmerie à Constantine, et là, vous auriez été
+traduit devant un conseil de guerre. (Marques générales d'approbation.)
+
+Je n'ai pas agi ainsi, parce que je ne devais pas le faire. Il ne
+restait aux yeux du ministre de la guerre qu'une faute, une faute
+grave; c'était de ne pas avoir accompli un mandat reçu. Ce mandat était
+important; il disait à M. Pierre Bonaparte d'aller à Alger; pourquoi
+faire? C'était une chose à peu près inusitée qu'un officier commandant
+une troupe, et une troupe devant l'ennemi, en fût détaché pour aller
+devant le gouverneur d'Alger demander des secours. Mais enfin j'accepte
+cette mission tout étrange qu'elle puisse paraître. Du moins fallait-il
+l'accomplir. Or, que se passe-t-il?
+
+En arrivant à Philippeville, M. Pierre Bonaparte trouve des troupes qui
+débarquaient. C'était une chose toute simple. En ne consultant que mon
+coeur de soldat, je me serais mis à la tête de ces troupes, je serais
+parti avec elles, et le lendemain je serais monté à l'assaut de Zaatcha.
+(Très bien! très bien!)
+
+_M. Pierre Bonaparte._--Un officier au titre étranger ne peut pas
+commander! D'ailleurs, il y avait des lieutenants-colonels.
+
+_M. le Ministre._--M. Pierre Bonaparte en a jugé autrement. Il arrive à
+Philippeville; un paquebot partait pour la France: il prend passage
+à bord de ce paquebot; il arrive à Marseille, puis à Paris. Arrivé à
+Paris, il se présente chez le ministre de la guerre. Je fus assez étonné
+de le voir: je connaissais son arrivée, du reste; je la connaissais par
+un rapport du préfet de police, et je devais la connaître, parce que,
+dans toute hypothèse, il m'importait beaucoup de savoir où était M.
+Pierre Bonaparte.
+
+M. Bonaparte se présente chez moi. Je lui demande par quel hasard il est
+à Paris. Il me montre son ordre. Je lui dis: Cet ordre vous couvre par
+rapport à Zaatcha, par rapport à l'abandon d'un poste militaire. S'il en
+eût été autrement, c'eût été un déshonneur; un Bonaparte ne peut pas se
+déshonorer, c'est impossible.
+
+M. Pierre Bonaparte me montre ensuite un projet de lettre contenant
+des doctrines que je ne pouvais pas accepter et que j'ai combattues,
+doctrines que vous avez entendues et qui auraient pour conséquence de
+mettre le Gouvernement dans l'impossibilité absolue de donner quelque
+mandat que ce puisse être à des membres de cette Assemblée. (Très bien!)
+
+Nonobstant mes observations, M. Pierre Bonaparte a fait insérer dans les
+journaux la lettre que vous avez lue, et il l'a signée. Le Gouvernement
+était mis en demeure de répondre; il l'a fait par le décret que vous
+connaissez. (Bruit.) Je répète ma phrase. Le Gouvernement était mis en
+demeure de répondre à la lettre de M. Pierre Bonaparte; c'était une
+espèce de défi; le Gouvernement a répondu par le décret que vous avez
+vu.
+
+_M. Pierre Bonaparte._--Par dépit!
+
+_M. le Ministre._--Il était dans son droit, dans son droit absolu, et
+s'il ne l'avait pas fait, vous auriez eu grandement raison de l'en
+blâmer. (Très bien!)
+
+Je ne touche pas aux questions de famille, elles ne sont pas de ma
+compétence.
+
+Quant aux influences du Gouvernement, je déclare très haut que M. le
+président de la République n'a pour conseillers que ses ministres; nous
+n'en connaissons pas d'autres, nous ne subissons l'influence de qui que
+ce soit. (Très bien!)
+
+Nous venons ici franchement, loyalement, vous apporter des projets de
+lois, les mesures que le Gouvernement croit bonnes; nous nous inspirons
+des votes de la majorité de cette Assemblée; nous nous conformons à ce
+qu'elle décide, et nous serons toujours heureux de marcher avec elle.
+(Approbation vive et prolongée.)
+
+_M. le Président._--La parole est à M. Pierre Bonaparte.
+
+_M. Pierre Bonaparte._--Citoyens représentants, je tiens seulement à
+vous soumettre mon opinion sur un point du discours de M. le ministre.
+
+Il a dit que si je n'avais pas eu un ordre du général Herbillon
+m'envoyant de Philippeville à Alger, il aurait demandé à l'Assemblée
+nationale l'autorisation de me poursuivre devant un conseil de guerre.
+Mon opinion est que, si l'Assemblée avait accordé une pareille
+autorisation, elle aurait abdiqué son droit et ses prérogatives les plus
+essentielles (Murmures et dénégations); car, s'il plaisait, par exemple,
+à MM. les ministres d'éloigner de l'Assemblée un membre quelconque; si,
+par suite de promesses, de séductions, je ne sais quoi.... (Nouveaux
+murmures.)
+
+_Un membre._--On est libre d'accepter.
+
+_M. Pierre Bonaparte._--... Ils n'avaient qu'à l'envoyer en Algérie, au
+Sénégal, n'importe où, alors les membres dont la présence pourrait être
+incommode seraient éloignés au moins pendant six mois. (Dénégations.)
+Et notez bien une chose, c'est que, les six mois expirés, si le
+représentant n'est pas revenu à son poste, sa qualité, son caractère est
+perdu de droit. Je voulais seulement vous soumettre cette observation.
+
+_M. le Président._--L'incident me paraît vidé.
+
+_M. Pierre Bonaparte._--Je propose un ordre du jour motivé.
+
+_M. le Président._--Voici l'ordre du jour motivé que M. Pierre Bonaparte
+propose à l'Assemblée:
+
+«Considérant que les missions ou commandements temporaires dont les
+représentants du Peuple peuvent être investis, conformément à l'article
+85 de la loi électorale organique, ne peuvent leur enlever leur droit
+d'initiative parlementaire, ni l'indépendance de leur caractère
+législatif;
+
+«Considérant qu'il ne peut appartenir à personne d'empêcher ou
+d'interdire, par quelque raison que ce soit, l'accomplissement de leur
+mandat,
+
+«L'Assemblée passe à l'ordre du jour.»
+
+_M. le Ministre de la guerre._--Je demande l'ordre du jour pur et
+simple.
+
+_Voix nombreuses._--Non! non!--Aux voix l'ordre du jour motivé!
+
+_M. le Président._--On a demandé l'ordre du jour pur et simple. (Non!
+non! On n'insiste pas!)
+
+_Nombre de voix._--L'ordre du jour motivé!
+
+_M. le Président._--Je mets aux voix l'ordre du jour motivé présenté par
+M. Pierre Bonaparte.
+
+(Personne ne se lève à l'épreuve; l'Assemblée presque entière se lève à
+la contre-épreuve.)
+
+_M. le Président._--L'Assemblée n'adopte pas l'ordre du jour motivé.
+
+(Un grand nombre de membres viennent féliciter M. le ministre de la
+guerre.--La séance reste suspendue quelques instants; les représentants
+descendus dans l'hémicycle se livrent à des conversations animées.)
+
+
+
+No 11.--Extrait du compte-rendu de la séance de l'Assemblée législative
+du 22 décembre 1849, d'après le _Moniteur_, et Amendement de M. Pierre
+Bonaparte.
+
+_Discussion du projet de loi relatif à la création d'un quatrième
+bataillon dans le 1er régiment de la Légion étrangère, pour y recevoir
+une partie des hommes de la garde nationale mobile de Paris._
+
+_M. le Président._--L'ordre du jour appelle la discussion du projet
+de loi relatif à la création d'un quatrième bataillon dans la Légion
+étrangère, pour y recevoir une partie des hommes de la garde nationale
+mobile de Paris.
+
+Je dois d'abord consulter l'Assemblée sur l'urgence, qui est demandée
+par le Gouvernement et proposée par la commission.
+
+(L'urgence, mise aux voix, est déclarée.)
+
+_M. le Président._--M. Pierre Bonaparte a la parole sur la discussion
+générale.
+
+_M. Pierre Bonaparte._--Citoyens représentants du Peuple, je m'associe
+de grand coeur aux intentions équitables que le projet du Gouvernement
+nous annonce en faveur des débris de notre jeune et héroïque garde
+mobile. Mais pour savoir si la position qu'on veut faire à ceux de ces
+jeunes soldats qui resteront sous les drapeaux est convenable, il faut
+examiner celle du corps où l'on propose de les faire entrer. Pour moi,
+je pense que nous devons nous refuser à assigner à des citoyens français
+(qui ont bien mérité de la patrie, qu'on ne l'oublie pas) une position
+qui, même pour les militaires étrangers qui nous servent, n'est pas en
+rapport avec la justice et la générosité de notre caractère national.
+Aussi, je repousse le projet, si les conditions actuelles d'existence de
+la Légion étrangère ne sont pas modifiées.
+
+J'ai remarqué que bien des personnes, même appartenant à l'armée,
+sont loin de se faire une idée bien nette des différentes catégories
+militaires qui composent ce corps. Il faut avouer que cela s'explique
+par l'étrangeté même de ces conditions diverses; mais si l'Assemblée le
+permet, je les rappellerai succinctement.
+
+Il y a d'abord, dans la Légion étrangère, des officiers comme dans les
+autres régiments, c'est-à-dire français servant _au titre français_, et
+jouissant, par conséquent, des mêmes droits et des mêmes garanties que
+tous les autres officiers de l'armée.
+
+Il y a des officiers étrangers, naturalisés civilement, ou non, et
+servant tous également _au titre étranger_.
+
+Il y a des officiers français sortis du service étranger et servant au
+titre étranger.
+
+Il y a enfin des officiers démissionnaires du service français, et
+réintégrés au titre étranger.
+
+Lorsque les officiers étrangers ont été placés dans la Légion, en
+conformité de la loi du 9 mars 1831, leurs lettres de service étaient
+conçues comme celles des corps français. Ils croyaient donc n'être
+soumis qu'à la condition de ne pas servir en France. Leur erreur était
+bien naturelle, car les lois organiques du 11 avril 1831, 14 avril
+1832, 19 mai 1834, sont muettes à leur sujet; et si l'article 3 de
+l'ordonnance du 5 mai 1832 les frappait (très justement au point de
+vue national) d'une exclusion pour le commandement, du moins leur
+offrait-elle la voie de la naturalisation civile, pour rentrer dans le
+droit commun et obtenir la naturalisation militaire.
+
+Tel était, en effet, le sens de l'article 3 de l'ordonnance du 5 mai
+1832, abrogé depuis par l'ordonnance du 18 février 1844. S'il eût pu
+rester quelque doute dans l'esprit des officiers de la Légion à cet
+égard, ce doute aurait disparu devant les explications données par
+le ministre de la guerre en maintes circonstances, et devant les
+autorisations de permutation accordées entre des officiers étrangers
+naturalisés servant dans la Légion et des officiers des régiments
+français.
+
+J'ai eu sous les yeux:
+
+1° Une lettre du 3 décembre 1834 (postérieure ainsi à la promulgation de
+la loi sur l'état des officiers), dans laquelle il est dit: «Direction
+du personnel et des opérations militaires.... Ce n'est donc que lorsque
+M. de Caprez aura été naturalisé Français qu'il sera en position de
+demandera permuter; mais, tant qu'il conservera la qualité d'étranger,
+sa réclamation à cet égard ne saurait être accueillie. _Signé_: Miot.»
+
+2° Une liste des officiers étrangers, provenant notamment des régiments
+suisses, qui servent maintenant dans des corps français, et qui
+sont sortis de la Légion par permutation. Parmi eux figurent un
+lieutenant-colonel et un chef de bataillon.
+
+Cette position n'a été changée qu'à l'organisation de la deuxième Légion
+étrangère, en 1837. Depuis lors les brevets des officiers au titre
+étranger contiennent l'annotation suivante: _Cette nomination étant
+faite en vertu de la loi du 9 mars 1831 ne donne pas à M.N. les droits
+conférés aux officiers français par la loi sur l'avancement et celle sur
+l'état des officiers_.
+
+Puis est survenue l'ordonnance du 16 mars 1838, qui, par les articles
+195 à 203, règle l'avancement, dans la Légion, pour les grades
+supérieurs. Ces articles, dans leurs dispositions favorables à
+l'ancienneté, ne sont pas applicables en Algérie, par suite de
+l'application qui est faite à l'année de l'article 20 de la loi du 14
+avril 1832.
+
+Enfin a paru l'ordonnance du 18 février 1844, qui a, pour la première
+fois, décidé que la naturalisation civile n'ajoute aucun droit au
+commandement pour les officiers étrangers, et que les officiers français
+servant au titre étranger n'ont que les droits des officiers étrangers
+pour le commandement.
+
+Aussi, peu à peu, les officiers étrangers se sont trouvés dans la
+position peu honorable et très blessante: 1° d'être révocables à
+volonté; 2° d'être, quel que soit leur grade, sous les ordres de
+l'officier français qui commande; 3° d'être privés à jamais, à un tour
+d'ancienneté, de devenir officiers supérieurs. On ne leur a conservé que
+les bénéfices de la loi du 11 avril 1831!
+
+J'ajoute qu'en campagne, lorsqu'il a dû être fait application de la
+décision de 1844, cette décision a été violemment mise de côté par les
+généraux en chef de notre armée, comme nuisible au service de l'Etat et
+à la dignité de tous les officiers, étrangers ou non. Des officiers qui
+sont le type de l'honneur militaire ont obéi à un commandant de colonne
+au titre étranger, bien que connaissant l'incapacité dont le frappait
+l'ordonnance.
+
+Quant aux officiers français sortis du service étranger, et admis
+avec un grade dans la Légion, leur position est prévue et définie
+par l'article 197 de l'ordonnance du 16 mars 1838. Il serait juste,
+indispensable même, d'améliorer leur sort; mais, pour éviter les abus,
+on est d'accord, en général, que ce mode d'admission aux emplois
+militaires devrait être supprimé pour l'avenir.
+
+Restent les officiers démissionnaires du service français et replacés au
+titre étranger.
+
+Constatons d'abord que ce n'est qu'en fraude de la loi, par suite d'une
+fiction, que les officiers en question ont pu être placés dans la
+Légion. Mais peut-on exciper de cette illégalité pour repousser leurs
+demandes sans examen? Non, sans doute; et leurs droits, s'ils en ont,
+restent intacts. Mon opinion, basée sur l'examen des lois et règlements
+qui régissent l'armée, me porte à défendre la position des officiers
+démissionnaires, et à penser que le conseil d'Etat leur serait
+favorable, s'ils s'adressaient à lui pour régulariser leur position
+actuelle.
+
+Il semble que c'est à tort que le Gouvernement a renoncé aux
+prérogatives auxquelles n'avaient pas porté de restriction les lois de
+1818 et de 1832; et que, notamment pour les officiers démissionnaires,
+c'est à tort qu'il n'a pas soutenu, avec la loi et le droit, qu'il était
+permis au Pouvoir exécutif de replacer ces officiers dans les rangs de
+l'armée française.
+
+En effet, avant la loi du 1er avril 1848, la volonté du chef de l'Etat
+faisait d'un simple soldat un caporal ou un général. La loi de 1818 est
+la première restriction apportée à la toute-puissance du roi en fait
+d'avancement. C'est elle qui, en consacrant les droits de l'ancienneté,
+a fait participer l'armée à l'édit de 1789, portant que _tous les
+Français seront admissibles à tous les emplois_.
+
+La loi du 14 avril 1832 n'a pas créé un seul principe nouveau en fait
+d'avancement; _elle a seulement_, disait le rapporteur devant la chambre
+des députés, _élargi les droits du pouvoir nouveau, en supprimant de
+la législation de 1818 les prescriptions incompatibles avec le bien
+du service, et provenant des défiances outrées_, disait toujours le
+rapporteur, _que l'on avait éprouvées contre l'ancien gouvernement_.
+
+Il est très remarquable qu'aucune de ces deux lois, la dernière surtout,
+n'ait pas résolu la question de légalité concernant la réintégration des
+officiers démissionnaires, et que, dans les discussions auxquelles elles
+ont donné lien dans le parlement, pas une voix ne se soit élevée pour
+provoquer à ce sujet une solution désirable.
+
+On conçoit que la loi du 1er avril 1818 se taise à cet égard; mais,
+après la controverse qui s'est élevée, à propos de cette réintégration,
+à la fin de 1828, il est vivement à regretter que le doute, au moins,
+soit encore permis.
+
+Sous l'empire de la loi de 1818, le roi croyait avoir conservé le droit
+de rappeler au service les officiers démissionnaires. Il résulte de
+la dernière décision insérée au journal militaire officiel, premier
+semestre 1827, page 192, qu'il n'a jamais abandonné cette prérogative.
+Le gouvernement de juillet s'en est servi longtemps sans opposition;
+puis il y a renoncé _de fait_, mais en soutenant son _droit_ à cet
+égard. Le gouvernement de février a relevé des officiers soit de la
+retraite, soit de la réforme, soit de la démission, en consultant
+seulement les intérêts de la République.
+
+Il résulte de là qu'il n'existe aucune décision législative défavorable
+aux officiers démissionnaires. Il est à désirer qu'elle soit rendue, car
+ces officiers abandonnent généralement l'armée pour suivre une carrière
+plus avantageuse en temps de paix, et ils ne devraient pas pouvoir
+reprendre leur rang, par exemple, en temps de guerre, au préjudice
+de leurs camarades qui ont continué à suivre les bonnes et mauvaises
+chances de la carrière; mais enfin des décisions royales non rapportées
+existent, et elles établissent les droits des officiers démissionnaires.
+
+Les officiers démissionnaires qui servent dans la Légion m'ont
+communiqué une liste de leurs camarades qui, plus heureux qu'eux, ont
+obtenu de la bienveillance du Gouvernement soit d'être réintégrés
+directement dans un régiment français, soit de permuter pour passer dans
+un de ces régiments, après avoir été nommés à la Légion et avant de
+rejoindre, soit enfin de sortir de la Légion avec un emploi dans
+l'état-major des places, que les officiers servant au titre français
+seuls peuvent obtenir.
+
+On m'a cité, au 2e régiment de la Légion, un fait assez curieux qui
+prouve que la législation est encore indécise à ce sujet. Deux officiers
+démissionnaires se rencontrent chez le directeur du personnel, demandant
+du service. Le premier, plus favorisé, est envoyé dans la Légion comme
+officier au titre étranger. Le deuxième, moins heureux et ayant moins de
+services, est envoyé aussi dans la Légion, mais en qualité de sergent,
+sans contracter d'engagement; et, ayant été nommé sous-lieutenant, il
+compte aujourd'hui au titre français. Cependant, aux termes de la loi
+d'avancement, et surtout de l'article 24 de l'ordonnance du 16 mars
+1838, ce dernier ne pouvait légalement être réintégré au titre français,
+même comme sous-officier. Plusieurs officiers de la Légion, jadis
+démissionnaires, sont ainsi redevenus officiers au titre français.
+
+Je ne terminerai pas sans mentionner la difficulté qui croit
+chaque jour, de faire faire un service actif aux vieux officiers,
+sous-officiers et soldats qui, après avoir rendu des services dans
+la Légion, ont acquis des droits à une position sédentaire. Les
+modifications que j'ai eu l'honneur de vous proposer par l'amendement
+qui a été distribué hier, permettraient d'avoir de l'humanité envers ces
+braves. Et c'est bien peu que de ne demander pour eux que de l'humanité;
+car en consultant la statistique au hasard, sur _soixante_ officiers
+polonais, par exemple, arrivés à la Légion en 1832, _cinquante-quatre_
+sont morts, tués à l'ennemi ou succombant aux intempéries du climat.
+N'est-il pas évident que la mort atteint les étrangers avant qu'ils
+aient rempli le temps voulu par la loi pour la retraite, et ne serait-ce
+pas répudier toutes nos traditions que de condamner plus longtemps à
+de si dures conditions ces fidèles et intrépides défenseurs de notre
+drapeau?
+
+Quant à la garde nationale mobile que le Gouvernement propose
+d'incorporer dans la Légion, au titre étranger, si des modifications
+équitables sont apportées à l'état des militaires servant à ce titre,
+elle y trouvera un champ digne de la noble et patriotique ardeur dont,
+au point de vue militaire, nous avons admiré le brillant essor aux jours
+néfastes de juin.
+
+Souhaitons, en tout cas, que le nouveau triage qu'indique l'article 1er
+du projet ne soit point arbitraire, et surtout qu'il n'ait point pour
+base les opinions politiques.
+
+J'aurai l'honneur de proposer à l'Assemblée de vouloir bien renvoyer mon
+amendement à l'examen de le commission.
+
+_Amendement._
+
+Articles 1, 2 et 3.
+
+Comme au projet du Gouvernement.
+
+Art. 4.
+
+Nonobstant le 5e paragraphe de l'art. 20 de la loi du 14 avril 1832,
+l'art. 200 de l'ordonnance du 16 mars 1838 sera applicable aux officiers
+étrangers, naturalisés on non.
+
+Art. 5.
+
+La réforme de ces officiers pourra être prononcée par le président de la
+République, sur la proposition du ministre de la guerre.
+
+Le 5e paragraphe de l'art. 18 de la loi du 19 ai 1834 est applicable à
+la Légion étrangère.
+
+Art. 6.
+
+Les officiers étrangers naturalisés français seront aptes, après dix ans
+au moins de service dans la Légion, à être naturalisés militairement,
+par décision du pouvoir exécutif, rendue sur la proposition du chef de
+corps, faite à l'inspection générale.
+
+La naturalisation militaire fait entrer l'officier dans le droit commun,
+et lui confère tous les droits de l'officier français.
+
+L'article 5 de l'ordonnance du 3 mai 1832, modifié par celle du 18
+février 1844, sera définitivement arrêté de manière que ce ne soit qu'à
+grade égal que les officiers étrangers naturalisés français soient sous
+les ordres des officiers français, et qu'ils commandent, à leur tour,
+ces derniers à supériorité de grade.
+
+Art. 7.
+
+Les officiers français sortis du service étranger, et actuellement
+pourvus d'un grade dans la Légion, sont déclarés aptes à être
+naturalisés militairement, après dix ans au moins de services effectifs.
+
+Toutefois, l'art. 197 de l'ordonnance du 16 mars 1838 est supprimé, et
+aucun Français ne pourra, à l'avenir, être admis avec un grade dans
+la Légion, s'il ne remplit les conditions voulues par la loi, pour
+l'admission aux emplois et l'avancement dans les autres corps.
+
+Art. 8.
+
+Les officiers démissionnaires du service français, actuellement pourvus,
+dans la Légion, d'un grade au titre étranger, pourront:
+
+Être réintégrés directement dans un des corps français;
+
+Ou permuter, pour passer dans un de ces corps;
+
+Ou sortir de la Légion avec un emploi dans l'état-major des places.
+
+Toutefois, aucun officier démissionnaire ne pourra, à l'avenir, être
+réintégré, à aucun titre, dans l'armée.
+
+
+
+No 12.--Autre Lettre à la Patrie.
+
+Paris, 5 janvier 1849.
+
+_A M. le rédacteur de la_ Patrie.
+
+Monsieur le rédacteur,
+
+Le rapport général du siége de Zaatcha a paru au _Moniteur_.
+
+M. le général Herbillon, en parlant de l'affaire du 25 octobre, dit:
+
+«Les assiégés firent une sortie si vive que nous laissâmes entre leurs
+mains une caisse et des outils, et que je dus faire venir des troupes du
+camp pour assurer la retraite.»
+
+Je ne disconviens pas que ces troupes du camp soient arrivées fort à
+propos.
+
+Je ne parlerai pas de mes trois pauvres capitaines, Tonchet, Butet
+et Nyko, blessés grièvement tous trois, ni de ce que j'ai pu faire
+moi-même.
+
+Mais un fait qu'il était bon de constater, c'est que l'ordre de battre
+en retraite, _donné par le général Herbillon_, m'a été transmis par mon
+colonel, et que, jusqu'à l'arrivée de cet ordre, j'ai tenu la position
+_sans reculer d'une semelle_.
+
+La colonne expéditionnaire tout entière le sait.
+
+Agréez, etc.
+
+P.-N. BONAPARTE.
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Un mois en Afrique, by Pierre-Napoléon Bonaparte
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN MOIS EN AFRIQUE ***
+
+***** This file should be named 11769-8.txt or 11769-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/1/7/6/11769/
+
+Produced by Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed
+Proofreaders. This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr.
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
+download any of these eBooks directly, rather than using the regular
+search system you may utilize the following addresses and just
+download by the etext year. For example:
+
+ https://www.gutenberg.org/etext06
+
+ (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
+
+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
+
+
diff --git a/old/11769-8.zip b/old/11769-8.zip
new file mode 100644
index 0000000..40b0541
--- /dev/null
+++ b/old/11769-8.zip
Binary files differ
diff --git a/old/11769-h.zip b/old/11769-h.zip
new file mode 100644
index 0000000..ecd2d9c
--- /dev/null
+++ b/old/11769-h.zip
Binary files differ
diff --git a/old/11769-h/11769-h.htm b/old/11769-h/11769-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..814f869
--- /dev/null
+++ b/old/11769-h/11769-h.htm
@@ -0,0 +1,4588 @@
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
+<html>
+<head>
+ <meta http-equiv="content-type"
+ content="text/html; charset=ISO-8859-1">
+ <title>Un mois en Afrique</title>
+ <meta name="author" content="Pierre-Napoléon Bonaparte">
+
+ <style type="text/css">
+ <!--
+ p {text-align: justify;}
+ blockquote {text-align: justify;}
+ h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;}
+ .footnote {font-size: 0.8em; margin-right: 10%; margin-left: 10%;}
+
+
+ -->
+ </style>
+</head>
+<body>
+
+
+<pre>
+
+Project Gutenberg's Un mois en Afrique, by Pierre-Napoléon Bonaparte
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Un mois en Afrique
+
+Author: Pierre-Napoléon Bonaparte
+
+Release Date: April 3, 2004 [EBook #11769]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN MOIS EN AFRIQUE ***
+
+
+
+
+Produced by Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed
+Proofreaders. This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+
+<h2>UN MOIS</h2>
+
+<h1>EN AFRIQUE</h1>
+
+<h4>PAR</h4>
+
+<h3>PIERRE-NAPOLÉON BONAPARTE</h3><br><br>
+
+<p>Je ne m'abaisse pas à une justification, je<br>
+raconte; la vérité est l'unique abri contre<br>
+le <i>venticello</i> de Basile.</p>
+
+
+<p>AUX CITOYENS<br>
+
+DE LA CORSE ET DE L'ARDÈCHE.</p><br>
+
+<p>UN MOIS EN AFRIQUE.</p>
+
+
+<p>La France, la République, les Armes, voilà les aspirations
+de toute ma vie de proscrit. Mes idées, mes études, mes exercices
+avaient suivi, dès longtemps, cette direction. En vain,
+depuis dix ans, je m'étais réitérativement adressé au roi
+Louis-Philippe, à ses ministres, aux vieux compagnons de l'empereur;
+même une place à la gamelle, même un sac et un mousquet
+en Afrique, m'avaient été refusés. Vainement, ne pouvant
+pas servir mon pays, je frappai à toutes les portes, pour
+acquérir, au moins, quelque expérience militaire, en attendant
+l'avenir. Ni la Belgique, ni la Suisse, ni Espartero, ni Méhémet-Ali,
+ni le Czar, de qui j'avais sollicité la faveur de faire une
+campagne au Caucase, ne purent ou ne voulurent pas accueillir
+mes souhaits. A l'âge de dix-sept ans, il est vrai,
+j'avais suivi en Colombie le général Santander, président de
+la République de la Nouvelle-Grenade, et j'en avais obtenu
+la nomination de chef d'escadron, qui m'escala depuis le
+grade <i>au titre étranger</i> que notre Gouvernement provisoire
+m'avait conféré.</p>
+
+<p>Ce fut peu de jours après Février que, nommé chef de bataillon
+au premier régiment de la légion étrangère, je vis,
+bien que d'une façon incomplète, exaucer mes voeux. J'étais
+en France, la République était proclamée, et je pouvais la
+servir par les armes. Sans doute, la nature exceptionnelle de
+mon état militaire, et la non-abrogation de l'article VI de la
+loi du 40 avril 1832, relative au bannissement de ma famille,
+apportaient des restrictions pénibles à mon joyeux enthousiasme;
+mais l'un de ces faits expliquait l'autre. Sans rapporter
+implicitement cette loi, le gouvernement de la République
+ne pouvait m'admettre dans un régiment français. Faire
+cesser décidément notre exil, cela n'entrait pas encore dans ses
+vues; je ne discuterai pas le mérite politique de son appréciation,
+mais je dois loyalement reconnaître que tout esprit de
+haine ou d'antipathie était bien loin de la pensée de ses
+honorables membres à cet égard. Le jour où Louis Blanc
+m'annonça ma nomination <a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a>
+<a href="#footnote1"><sup>1</sup></a> fut un des plus beaux jours de
+ma vie; j'allai le remercier avec effusion, ainsi que ses
+collègues, et quels qu'ils soient maintenant, membres de
+l'Assemblée Nationale, simples citoyens, proscrits, hélas! ou
+captifs, ils ont en moi un coeur ami et reconnaissant.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> Voyez sa lettre aux Pièces justificatives.</blockquote>
+
+<p>Bien avant la révolution, j'avais eu l'honneur de connaître
+particulièrement Marrast, Crémieux, et Lamartine, dont
+la famille est alliée de celle de ma mère. Pouvais-je douter de
+l'amitié de Crémieux, dont la voix éloquente et généreuse
+s'était élevée si souvent en faveur des proscrits de mon nom?
+Flocon et Arago m'avaient accueilli avec une bienveillance
+toute fraternelle. Ledru-Rollin m'a exprimé cordialement, en
+termes flatteurs, le regret de n'avoir pu me faire entrer au
+service d'une manière plus complète. Et si des considérations
+étrangères à ma personne ne les avaient arrêtés, il est certain
+que le Gouvernement provisoire ou la Commission exécutive
+n'eût pas tardé à naturaliser mon grade.</p>
+
+<p>Je sais que des adversaires de ma famille, ou personnels,
+ont parlé de la loi du 14 avril 1832, dont la prescription principale
+est qu'on ne peut obtenir d'emploi dans l'armée, si on
+n'a satisfait à la loi de recrutement, ou si on ne sort pas d'une
+école militaire. Mais, de bonne foi, cette thèse était-elle soutenable
+à mon sujet? Comment aurais-je pu remplir les conditions
+de la loi, si j'étais dans l'exil? Sans doute, et à part la
+période d'omnipotence dictatoriale, où le Gouvernement
+provisoire concentrait dans ses mains tous les pouvoirs, un
+décret de l'Assemblée eût été rigoureusement nécessaire. Mais
+si, dans un moment opportun, le gouvernement, quel qu'il
+fût, l'avait proposé, peut-on supposer que les représentants
+du grand peuple qui, en rappelant les proscrits, a placé
+l'un d'eux à sa tête, ne l'eussent pas rendu? Supposons que
+la Légion étrangère n'existât pas, la conséquence de la
+stricte application des lois qui régissent l'armée aurait été de
+m'interdire absolument le service militaire, fût-ce comme
+simple soldat. En effet, pas plus comme simple soldat que
+comme chef de bataillon, je n'eusse pu être admis, car
+l'article 1re de l'ordonnance du 28 avril 1832, explicative de
+la loi du 21 mars, porte qu'on n'est pas reçu à contracter un
+engagement, si on est âgé de plus de trente ans. Or, en
+Février 1848, j'en avais trente-deux. Si je puis m'exprimer
+ainsi, c'est, après un long exil, qu'on me permette de le dire,
+une nouvelle proscription dans l'état; car comment appeler
+autrement une disposition qui vous défend sans retour, dans
+votre patrie, la carrière à laquelle vous vous étiez exclusivement
+voué, ou qui ne vous permet de la suivre que dans des
+conditions anormales et intolérables?<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> Voyez, pour le mode d'admission aux emplois des officiers au
+titre étranger, et pour les conditions de leur état militaire, le chapitre
+VI du titre IX de l'ordonnance du 16 mars 1838, et, aux pièces
+justificatives, le discours que j'ai prononcé à la séance de l'Assemblée
+législative, le 22 décembre 1849.</blockquote>
+
+
+<p>Qu'on ne m'accuse pas de présomption, parce que j'ai
+supposé qu'une auguste assemblée aurait pu être appelée à se
+prononcer sur un intérêt individuel et aussi secondaire. Non,
+car non-seulement il est de l'essence des institutions démocratiques
+que les grands pouvoirs de l'État ne dédaignent pas les
+réclamations des plus humbles citoyens, mais les précédents
+parlementaires n'auraient pas manqué dans l'espèce.</p>
+
+<p>Sous la monarchie de Juillet, les fils de l'immortel maréchal
+Ney passèrent ainsi, avec leurs grades, des rangs étrangers dans
+ceux dont leur père avait été un des plus glorieux luminaires.
+Les services des parents sont entrés plus d'une fois en ligne de
+compte, et pour ne citer qu'une circonstance récente, n'avons-nous
+pas, à la Constituante de 1848, voté par acclamation, et
+comme récompense nationale, la nomination, en dehors des
+règles ordinaires, du jeune fils de l'illustre général Négrier,
+qu'un plomb fratricide enleva si cruellement aux travaux législatifs
+et à l'armée?</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, nommé, au titre étranger, par le Gouvernement
+provisoire, je me préparais à rejoindre mon régiment,
+lorsque un grand nombre de Corses résidant à Paris
+m'offrirent la candidature de notre département à l'Assemblée
+Nationale. La vivacité des sympathies de nos braves insulaires
+pour ma famille, leur culte enthousiaste pour la mémoire de
+l'empereur, rendaient probable ma nomination. Devant l'espoir
+fondé d'être au nombre des élus du Peuple, appelés à
+constituer définitivement la République, on comprendra que
+le service d'Afrique, en temps de paix, et surtout dans un
+corps étranger, dut me paraître une condition secondaire.
+M. le lieutenant-colonel Charras, alors sous-secrétaire d'État
+au ministère de la guerre, voulut bien m'autoriser à suspendre
+mon départ jusqu'à nouvel ordre. En effet, le 4 mai 1848,
+j'eus l'insigne honneur d'inaugurer avec mes collègues, en
+présence de la population parisienne, l'ère parlementaire de
+notre jeune République, et d'apporter à cette forme de gouvernement,
+qui avait été le rêve de toute ma vie, la première
+sanction du suffrage universel.</p>
+
+<p>Le coupable attentat du 15 mai, les funèbres journées de
+juin, vinrent nous attrister dès les premiers travaux d'une
+assemblée, qui fut, quoi qu'on ait pu en dire, une des plus
+dignes, et qu'on me passe le mot, une des plus honnêtes qui
+aient jamais honoré le régime représentatif. Le 23 juin, pendant
+la séance, Lamartine quitta l'Assemblée, pour faire enlever
+une redoutable barricade qu'on avait établie au-delà du canal
+Saint-Martin, dans la rue du Faubourg-du-Temple. Il me
+permit de le suivre, et comme je n'aurais pas eu le temps
+d'aller chercher mon cheval, ou de le faire venir, il m'offrit
+un des deux qui l'attendaient à la porte du palais législatif.
+En compagnie du ministre des finances, et de notre collègue
+Treveneuc, des Côtes-du-Nord, nous longeâmes les boulevards,
+où quelques rares piquets de gardes nationaux étaient sous les
+armes. Au-delà de la porte Saint-Martin, nous fûmes entourés
+d'une foule de citoyens appartenant à la classe ouvrière, et
+dont la plupart, j'en ai la conviction, étaient le lendemain
+derrière les barricades. L'accueil qu'ils nous firent, les poignées
+de main cordiales qu'ils nous donnèrent, leurs propos vifs
+et patriotiques, m'ont douloureusement prouvé une fois de
+plus que les meilleurs instincts peuvent être égarés, et que la
+guerre civile est le plus horrible des fléaux.</p>
+
+<p>Les projectiles des insurgés arrivaient jusque sur le boulevard.
+Lamartine tourna résolument à gauche, et nous le suivîmes
+dans la rue du Faubourg-du-Temple, sous le feu de la
+barricade et des maisons occupées par nos adversaires. Arrivés
+sur les quais, nous vîmes un détachement de gardes mobiles
+et quelques compagnies d'infanterie repoussés avec perte jusqu'à
+la rue Bichat. Ce fut là, près du pont, que le cheval que
+je montais fut atteint d'une balle, à quelques pas de Lamartine,
+circonstance qui parut fixer favorablement l'attention
+de ce grand et courageux citoyen. Et certes, si le soir même
+il n'avait résigné ses pouvoirs, j'ai tout lieu de croire qu'il
+n'en aurait pas fallu davantage pour le porter à provoquer
+une décision touchant mon assimilation aux officiers qui
+servent <i>au titre français</i>.</p>
+
+<p>Lamartine est un grand caractère; je n'en veux pour preuve
+que les belles paroles que j'ai recueillies de sa bouche, le jour
+où nous nommâmes la Commission exécutive. «Si je voulais
+me séparer de Ledru-Rollin, nous dit-il, j'aurais deux cent
+mille hommes derrière moi; <i>mais je craint la réaction et la
+guerre civile.</i>» Quoi qu'il en soit, n'est-il pas profondément
+triste, après tant de vicissitudes, que ce que j'eusse obtenu
+de Lamartine, ou peut-être même du général Cavaignac, m'ait
+été dénié, malgré bien des promesses antérieures, par mon
+propre cousin, sous prétexte d'une opposition sincère et modérée,
+que je n'aurais pu cesser sans abjurer ma religion politique,
+et abdiquer toute dignité et toute indépendance?</p>
+
+<p>Mais procédons par ordre.</p>
+
+<p>A le Commission exécutive succéda le général Cavaignac.
+Le décret du 11 octobre 1848 abrogea formellement, en ce
+qui touchait ma famille, la loi du 10 avril 1832, qui, confondant
+les proscripteurs et les proscrits, avait banni la branche
+aînée des Bourbons, et maintenu, moins la sanction pénale,
+l'exil dont ils nous avaient frappés, par la loi du 12 janvier
+1816. La candidature de Louis-Napoléon fut produite, et une
+immense acclamation répondit qu'il était resté dans le coeur
+du peuple le souvenir de l'homme qui avait porté à son plus
+haut degré le sentiment de notre nationalité. Le dix décembre,
+comme je le dis alors, est la dernière page de l'histoire de
+l'empereur, et pour l'écrire, près de six millions de Français
+ont déchiré les traités de 1815, et proclamé que la sainte-alliance
+nous doit une revanche de Waterloo.</p>
+
+<p>Malgré les efforts des républicains et de quelques hommes
+bien intentionnés qui tentèrent d'arriver à la seule conciliation
+véritablement utile et durable, celle des deux grands
+pouvoirs de la République, la Constituante, battue en brèche
+par le nouveau gouvernement, vit adopter la motion Rateau,
+modifiée, il est vrai, par Lanjuinais, et fixer à un court délai
+sa dissolution. Durant cette session d'une année, j'ose le dire,
+un grand nombre de mes collègues d'opinions diverses m'avaient
+accordé quelque sympathie, et si jamais j'ai pu espérer
+avec raison la régularisation de mon état militaire, c'est bien
+dès l'avènement de Louis-Napoléon à la présidence jusqu'à
+l'installation de la Législative. A part les dispositions bienveillantes
+dont je viens de parler, l'amitié de mon cousin, nos
+relations qui dataient de loin, les promesses qu'il m'avait faites,
+tout m'autorisait à penser que l'opportunité ne serait pas perdue.
+Je dois aussi ajouter la confiance que j'avais lieu de placer,
+à cet égard, dans le chef du cabinet, M. Odilon Barrot,
+qui plus d'une fois avait blâmé les administrations précédentes
+de ne m'avoir pas fait admettre dans un régiment français.
+Bref, un mécontentement injuste de mes votes consciencieux,
+et conséquents avec la voie que j'avais suivie avant même que
+Louis-Napoléon fût représentant du peuple, des influences
+exclusives et que je ne signalerai pas davantage<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>; enfin, des
+menées qui se résument dans le vieil adage: <i>divide et impera</i>,
+m'enlevèrent le modeste succès que j'ambitionnais comme ma
+part, pour ainsi dire, dans le grand triomphe du dix décembre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> Il m'est permis de croire que le président de la République, laissé
+à lui-même, m'aurait appuyé. Peu de jours avant son élection, je
+causais avec lui, lorsqu'il m'exprima l'intention de me donner le
+commandement d'un corps. Je lui fis sentir les difficultés qu'il rencontrerait
+chez des hommes toujours prêts à crier au privilège, et
+dans les susceptibilités de quelques-uns des honorables officiers qui
+siégeaient à l'Assemblée. Il me répondit: «Si le peuple me nomme,
+il approuvera ce que je ferai pour ma famille qui a tant souffert.»</blockquote>
+
+
+<p>L'indifférence du ministère, qui, dans ce cas, était de l'hostilité,
+l'intention de me sacrifier par le silence, étaient flagrantes.
+Au fond, je désespérais de réussir; deux fois déjà j'avais
+donné ma démission; elle avait été refusée avec insistance par
+le président et par le ministre de la guerre. Je résolus de
+tenter un dernier effort. Il y avait trop longtemps que je poursuivais
+mon but, il était trop près, j'y tenais trop, pour me
+décourager complètement. Quoique à regret, j'étais décidé à
+me retirer de la carrière, plutôt que de servir au titre étranger.
+Je désirais surtout vivement obtenir la naturalisation de
+mon grade de la Constituante. Au moment de nous séparer,
+j'aurais été heureux que l'accès de nos rangs me fût ouvert
+par les collègues qui avaient brisé la loi de mon exil. Il me
+semblait qu'une décision favorable eût été comme une accolade
+fraternelle, et qu'aucun effort ne m'aurait coûté pour la
+justifier.</p>
+
+<p>Sous l'empire de ces pensées, je résolus de présenter une
+pétition à l'Assemblée. Elle fut déposée le 17 mars 1849.
+M. Armand Marrast, notre président, voulut bien la renvoyer
+immédiatement au comité de la guerre. Elle y fut examinée;
+le ministre de la guerre s'abstint d'y paraître; deux membres,
+amis de mon cousin, ne vinrent pas, et cependant j'obtins quatorze
+voix sur vingt-huit. Que ceux de mes honorables collègues
+qui se prononcèrent en ma faveur me permettent de
+leur exprimer ma profonde reconnaissance. J'en dois surtout
+au brave et vénérable général Laidet, à MM. Avond et de Barbançois,
+qui voulurent bien plaider ma cause avec une véritable
+et chaleureuse fraternité. Quant à ceux qui crurent devoir
+repousser ma requête, s'il en est parmi eux pour qui mon nom
+ait été un motif de défiance, qu'ils me permettent, aujourd'hui
+que mon épée a été brisée, de leur dire avec désintéressement
+qu'ils se sont trompés; dans aucun cas, la République n'aurait
+eu un soldat plus fidèle, comme elle l'aura encore, si elle
+était attaquée, bien que ce ne puisse plus être dans les rangs
+de l'armée.</p>
+
+<p>M. le général Leflô avait été nommé rapporteur de ma
+pétition, mais nos nombreux travaux et les graves préoccupations
+du moment empêchèrent de la porter à l'ordre du
+jour. La Constituante fit place à la Législative, et ma position
+militaire resta la même. Ce moment, il faut en convenir, a été
+décisif dans ma vie, car si j'étais entré dans un régiment français,
+au lieu de me présenter aux nouvelles élections, j'aurais
+suivi mes penchants et je me serais exclusivement consacré à
+la carrière des armes. Quoi qu'il en soit, nommé dans l'Ardèche
+et en Corse, je revins siéger à l'Assemblée actuelle.</p>
+
+<p>Ma position n'y était pas facile, ni agréable. D'un côté, je
+voyais une majorité composée de divers éléments, tous d'origine
+monarchiste, opposés par conséquent à mon principe,
+mais soutenant, quoiqu'en l'égarant, suivant moi, le pouvoir
+exécutif. De l'autre, une minorité, formée aussi de nuances
+diverses, moins hétérogènes, il est vrai; minorité républicaine,
+révolutionnaire, réformatrice, humanitaire, demandant de
+grandes entreprises, mais ayant des chefs qui considéraient
+Louis-Napoléon comme un antagoniste, et qui eussent été
+contre lui, c'est mon opinion, quoi qu'il eût fait. Sans doute,
+je me sentais instinctivement entraîné vers la Montagne; mais,
+à part ses antipathies individuelles, je pensais sincèrement
+qu'elle dépassait le but, et qu'elle compromettait la République,
+notamment en se rapprochant des hommes qui approuvaient
+le 15 mai et les journées de juin. Restait le tiers-parti,
+et je dois l'avouer franchement ici: si la Montagne avait parfois
+les entraînements de mon coeur, les élans de ma raison
+me rapprochaient du tiers-parti. Mais qu'est-il, où est-il, que
+peut-il? sinon attendre, pour sauvegarder le principe démocratique,
+en apportant, suivant les circonstances, son faible
+contingent contre la réaction ou les excès. Du reste, les mêmes
+antipathies que j'ai signalées, moins violentes, mais non moins
+intenses, existaient, qui peut en douter? dans son sein.</p>
+
+<p>Ces considérations, que je ne dois qu'effleurer (et c'est peut-être
+trop de hardiesse), m'inspiraient tous les jours davantage
+le regret de n'avoir pu lever l'obstacle qui m'avait fait préférer
+mon mandat au service actif. En vérité, la direction donnée à
+nos armes en Italie me prouvait que le nouveau gouvernement
+pouvait ordonner des opérations militaires auxquelles, à aucun
+prix, je n'eusse voulu prendre part. Mais on parlait aussi d'expéditions
+prochaines en Afrique, cette terre où se sont formés
+tant de bons officiers. Le président, mes autres parents, des
+amis plus ou moins clairvoyants m'engageaient fortement à
+faire à mon corps <i>un acte de présence</i> qui facilitât, disaient-ils,
+la régularisation de ma position. On peut penser de moi
+ce que l'on voudra; mais tous ceux qui connaissent un peu
+mes inclinations, mes habitudes et mes antécédents, croiront
+sans peine qu'il n'aurait pas fallu me prier longtemps pour
+me décider à faire une campagne, sans mon inconvenante
+condition d'officier au titre étranger. Blessé que le gouvernement
+d'un homme, à qui notre nom avait valu la première magistrature
+de la République, me marchandât tant mon épaulette,
+je déclinai toute proposition, et la prorogation de la
+Législative étant arrivée, je retournai dans les montagnes des
+Ardennes belges, où j'avais fait un long et tranquille séjour
+avant la révolution. Ce qui me navrait surtout, c'était de voir
+des gens qui avaient eu leur place au soleil de la monarchie,
+tandis que nous traînions dans l'exil une vie agitée ou misérable;
+ce qui me navrait, dis-je, c'était de voir ces courtisans
+obtenir les plus hautes faveurs, les emplois les plus lucratifs,
+tandis qu'on me refusait, à moi, de servir modestement le
+pays suivant mon aptitude, chose que j'ai toujours crue franchement
+aussi naturelle que juste et méritée.</p>
+
+<p>Mon séjour dans mon ancienne retraite ne fut pas long: de
+nouvelles et plus vives instances vinrent m'y relancer, et j'eus
+le tort de céder et de revenir presque aussitôt à Paris. Elles y
+furent encore renouvelées, et un jour même, à Saint-Cloud,
+on me témoigna tant de mécontentement de mon hésitation
+que je dus croire vraiment qu'on n'attendait que cet <i>acte de
+présence</i> à mon corps pour réaliser le mirage de la miraculeuse
+épaulette que je poursuivais depuis si longtemps. J'avais
+protesté à satiété que je ne monterais pas une garde tant que
+je ne compterais dans l'armée qu'au titre étranger; j'aurais
+dû, pour tous ces motifs, maintenir ma résolution; mais ce
+qui enfin l'ébranla, ce fut la perspective de la campagne qui
+se préparait dans le sud de la province de Constantine. Il fut
+décidé que je serais envoyé en mission temporaire auprès du
+gouverneur général de l'Algérie, et que d'Alger j'irais rejoindre
+la colonne expéditionnaire aux ordres du général Herbillon.
+Toujours mécontent de ma position exceptionnelle,
+j'avais, quoi qu'on ait pu en dire, bien et dûment stipulé avec
+tout le monde, président, ministres, intermédiaires officiels
+ou officieux, que j'allais en Afrique pour n'y rester que le
+temps que je voudrais, pour en revenir quand je le jugerais
+convenable, et pour n'y faire, au besoin, que l'<i>acte de présence</i>
+qu'on paraissait croire indispensable à la régularisation
+de mon état militaire. J'étais loin de croire qu'on contesterait
+un jour ces conventions, sans lesquelles je me serais gardé
+d'accepter ma mission; mais si des preuves matérielles étaient
+nécessaires, je pourrais produire des lettres que j'écrivis de
+Lyon, de Marseille et de Toulon, à plusieurs de mes amis,
+avant de m'embarquer, lettres dans lesquelles je leur parlais
+de mon retour à l'Assemblée pour le 15 novembre, au plus
+tard.</p>
+
+<p>Le 1er octobre, jour de la reprise des travaux législatifs,
+j'assistai à la séance, j'obtins un congé, et le lendemain, de
+bonne heure, je quittai Paris par le rail-way de Tonnerre.
+Le 3, au soir, j'étais à Lyon, le 4 à Avignon, le 5 à Marseille.
+Je partis presque immédiatement pour Toulon, où j'arrivai
+pendant la nuit. Cette jolie ville était dans la consternation,
+le choléra décimait les habitants, les hôtels avaient été abandonnés
+par leurs propriétaires; à la <i>Croix de Malte</i>, je
+fus reçu par le seul domestique qui restât dans la maison.
+Je passai la journée du 6 à Toulon, et le 7, après midi, nous
+appareillâmes pour Alger, à bord du <i>Cacique</i>, frégate à vapeur
+de l'État.</p>
+
+<p>Nous arrivâmes le 9 au soir. Je me rendis immédiatement
+chez le gouverneur général, à qui je remis une lettre du président
+de la République. Je reçus de M. le général Charon le
+plus gracieux accueil; il voulut bien me retenir à dîner pour
+le soir même, et le jour suivant. Le lendemain, avec le capitaine
+Dubost, aide-de-camp du gouverneur, je visitai le
+magnifique jardin d'essai, où, entre autres merveilles, on
+voit de grands massifs d'orangers; et la jolie campagne du
+brave général Jusuf qui, malgré ses glorieux services,
+n'a pu obtenir son assimilation à nos autres généraux.</p>
+
+<p>Le soir, j'assistai à une danse de ravissantes Moresques
+comme on n'en voit qu'à Alger, et à une cérémonie religieuse
+très originale des nègres de la ville, qui sont de vrais convulsionnaires.
+Je pris congé du gouverneur, et le lendemain, au
+matin, je partis pour Philippeville, à bord d'un petit pyroscaphe
+côtier, affecté au service des dépêches. Nous côtoyâmes
+assez près de terre les montagnes encore verdoyantes de la
+Kabylie; nous relâchâmes à Dellys, Bougie, Djidjeli, et le
+lendemain, 12 octobre, nous étions à Stora. C'est une belle
+baie, où l'on trouve un port sûr et spacieux, à une demi-heure
+de marche de Philippeville. Notre pyroscaphe fut aussitôt entouré
+de plusieurs bateaux montés par de nombreux marins.
+A leur costume, à leurs acclamations sympathiques, aux coups
+de fusil et de pistolet dont ils me saluaient, je reconnus de
+suite nos intrépides et habiles caboteurs d'Ajaccio qui, sur de
+frêles embarcations non pontées, se hasardent à aborder aux
+côtes d'Afrique, pour y mener la vie laborieuse qui leur permet
+de rapporter quelques économies à leurs familles. J'allai à
+terre avec ces rudes et chers enfants du peuple, et je me mis
+en route pour Philippeville, en compagnie du capitaine Gautier,
+commandant la gendarmerie de la province. Le chemin,
+taillé dans la montagne, suit les bords de la mer; la vigoureuse
+végétation du sol d'alentour, couvert d'épais arbustes,
+me frappa par son extrême ressemblance avec la Corse. A peu
+près à moitié route, on trouve une magnifique batterie parfaitement
+entretenue.</p>
+
+<p>A Philippeville, où je passai la journée du 12, je me présentai
+chez le commandant supérieur, M. Cartier, major du
+deuxième régiment de la Légion étrangère, et je fis la connaissance
+du commandant Vaillant, frère de nos deux généraux
+de ce nom, et savant naturaliste. Une distance de vingt-deux
+lieues que parcourt une excellente route, exploitée quotidiennement,
+comme en Europe, par un service de messageries,
+sépare Philippeville de Constantine. Toutes les places ayant
+été retenues, je louai une voiture et je partis le lendemain de
+grand matin, avec l'excellent capitaine Gautier qui avait voulu
+m'accompagner. Nous traversâmes les nouveaux villages de
+Saint-Antoine et Gastonville, ce dernier peuplé de pauvres
+prolétaires parisiens qui sont venus chercher un meilleur sort
+dans la colonisation, tache difficile pour laquelle, malgré leur
+courage, ils n'ont ni la force, ni l'aptitude nécessaires. Au
+camp d'El-Arrouch, je fus retenu à déjeuner, de la manière
+la plus aimable, par MM. les officiers du 38e. Ils étaient
+tristes de voir la garnison décimée par le choléra qui sévissait
+contre elle, plus cruellement qu'à Philippeville et que sur aucun
+autre point de la division territoriale. Après avoir relayé au
+camp de Smendou, nous arrivâmes fort tard à Constantine.</p>
+
+<p>En l'absence du général Herbillon, parti à la tête de la colonne
+expéditionnaire, M. le général de Salles, gendre de
+l'illustre maréchal Valée, me reçut le soir même, avec cette
+parfaite et cordiale urbanité qui le fait aimer de tous ceux qui
+l'approchent. Le lendemain, 14, grâce à l'obligeant empressement
+de M. le capitaine de Neveu, chef du bureau arabe, tous
+mes préparatifs de campagne, tentes, cantines, etc., étaient terminés.
+Je fus vivement contrarié, et on le concevra sans peine
+dans une telle circonstance, de n'avoir pu, malgré mes recherches,
+réussir à me monter convenablement. Ce que je
+trouvai de moins mauvais, ce fut un petit cheval indigène,
+vif, mal dressé, peu maniable et peu vigoureux, dont je dus
+pourtant me contenter.</p>
+
+<p>Le 15 octobre, au point du jour, je quittai Constantine,
+pour rejoindre la colonne. Mon escorte se composait du maréchal-des-logis
+Bussy et de quatre cavaliers du troisième
+régiment de spahis, deux chasseurs d'Afrique, Rouxel et
+Valette, un soldat du train des équipages, et Gérard, mon
+fidèle domestique ardennais.</p>
+
+<p>Avant d'aller plus loin, il n'est peut-être pas inutile de
+donner ici un rapide aperçu des causes qui avaient amené
+l'expédition à laquelle j'allais prendre part, et des faits qui
+avaient précédé mon arrivée.</p>
+
+<p>Dans l'origine, la politique du gouvernement était de maintenir
+un calme, au moins apparent, dans la province, en
+pesant le moins possible sur les indigènes. Ce système, qui
+avait d'abord réussi, permettait d'occuper avec le gros de nos
+forces les autres points du pays plus agités. L'établissement
+de colonies agricoles sur la route de Constantine à Philippeville
+vint tout à coup changer cet état de choses. De tout
+temps, les communications entre ces deux villes avaient été
+inquiétées par les kabyles; mais quelques attentats sur des
+hommes isolés, et un surcroît d'activité pour notre cavalerie
+étaient considérés comme des inconvénients de peu d'importance
+par l'autorité, qui avait à dessein fermé les yeux, afin
+d'éviter de plus graves complications.</p>
+
+<p>Lorsque nous eûmes nos colons à protéger, on voulut en
+finir avec la Kabylie. Ce n'était point facile, et on paraissait
+oublier qu'une des choses qui ont fait le plus de mal à l'Algérie,
+c'est ce penchant à s'étendre continuellement et à occuper
+un trop grand nombre de points, fût-ce avec des moyens
+insuffisants. Pour former les deux colonnes qui, au mois de
+mai de l'année dernière, sous les ordres de MM. Herbillon et
+de Salles, ont agi vers Bougie et Djidjeli, il avait fallu affaiblir
+les garnisons du sud, au point qu'on m'a assuré que
+Batna était resté avec 500 hommes et Biscara avec 250. Les
+meilleurs officiers furent appelés à faire partie de l'expédition;
+le brave et infortuné commandant de Saint-Germain fut du
+nombre, et en son absence le commandement supérieur de
+Biscara dut être confié à un capitaine. De ces mesures, dit-on,
+est sortie la guerre que les dernières opérations de M. le colonel
+Canrobert, aujourd'hui général, viennent de terminer.</p>
+
+<p>Une des causes principales des derniers troubles a été, sans
+aucun doute, la trop grande multiplication des bureaux arabes
+destinés à administrer les indigènes. Il y a inconvénient à intervenir
+de trop près dans les phases intestines de l'existence
+des tribus. Dans le Hodna, par exemple, la guerre a toujours
+existé, même du temps des Turcs. En pleine hostilité aujourd'hui,
+demain les diverses tribus de ce territoire sont réconciliées
+par leurs marabouts. Que nous importent ces dissensions,
+surtout si l'expérience a prouvé qu'elles s'enveniment d'autant
+plus que nous nous en mêlons davantage? Si, comme on
+l'annonçait, un nouveau bureau arabe est établi à Bouçada,
+la neutralité cesse d'être possible; l'officier français, appelé à
+se prononcer entre les deux partis, tranche le différend ou le
+fait décider par ses chefs, et si une soumission complète ne
+s'ensuit pas, en avant les colonnes! une expédition devient indispensable.</p>
+
+<p>Gouverner l'Algérie, y exercer le commandement suprême,
+mais n'administrer que les points qui jamais ne pourront se
+soustraire à notre domination, telle est, en résumé, la politique
+que nous aurions dû toujours suivre, si j'en crois mes
+impressions, et l'opinion des hommes véritablement compétents.
+De puissants chefs arabes, même nous servant mal quant
+à la rentrée de l'impôt, mais faisant respecter nos routes et
+nos voyageurs, n'assureront-ils pas notre empire mieux que
+certains caïds relevant plus directement de nous, mais qui
+révoltent à chaque instant les populations par les concussions
+dont ils les accablent en notre nom? Il serait d'une haute politique
+d'entourer de la plus grande considération les chefs à
+notre service, et de les relever aux yeux de leurs administrés,
+en leur laissant ce prestige de nationalité indigène qui leur
+donne l'air de ne céder qu'à notre force invincible, tout en
+nous aimant quand nous faisons le bien. Surtout, il ne faudrait
+pas perdre de vue que quelque temps de paix consolide
+notre pouvoir mieux que l'expédition la plus heureuse, et que
+si une longue période de tranquillité générale était donnée à
+la colonie, l'Arabe, qui est fataliste, commencerait à croire à
+la perpétuité de notre domination, et se soumettrait définitivement
+en disant: Dieu le veut!</p>
+
+<p>Jetons maintenant un coup d'oeil sur l'état de la subdivision
+de Batna, lors des derniers événements.</p>
+
+<p>En octobre 1848, M. le colonel Carbuccia, d'une des meilleures
+familles de Bastia, avait succédé, dans le commandement
+de cette subdivision, à M. le colonel Canrobert. Ce dernier
+venait de rendre un immense service, en s'emparant, par
+un coup de main hardi, comme il sait en faire, du dernier bey
+de Constantine, Ahmed. Cependant, nos ressources étaient
+bien faibles pour maintenir, dans une si grande étendue de
+territoire, tant de populations diverses. En effet, la subdivision
+de Batna comprend ces montagnards de l'Aurès, toujours
+turbulents, le massif des Ouled-Sultan, les Ouled-Sellem, les
+Ouled-Bouanoun, le Hodna, le Sahara ou Désert, où se trouve
+la région des oasis, ou Zab, au pluriel Ziban. Les Aurès venaient
+de massacrer ou de chasser les caïds nommés par nous;
+la plupart des autres points du pays n'étaient soumis que de
+nom; l'échec essuyé par nos armes en 1844 n'avait pas été
+vengé, et si une révolte ouverte avait éclaté, les plus fâcheuses
+complications étaient à prévoir. Dès lors, le colonel Carbuccia
+avait senti les difficultés de cette situation et les avait fait
+connaître à son chef immédiat, M. le général Herbillon, commandant
+de la province. En avril et mai 1849, le colonel
+s'était vu contraint de parcourir le Hodna, à la tête d'une colonne
+expéditionnaire, pour maintenir notre caïd Si-Mokran,
+dont les Arabes avaient voulu se débarrasser. Notre autorité
+en fut momentanément raffermie, une réconciliation apparente
+eut lieu, et des otages furent, suivant la coutume, amenés à
+Batna.</p>
+
+<p>Dans le Sahara, par des circonstances favorables et fortuites,
+ou peut-être à cause même de notre éloignement, les oasis le
+plus au sud, Tuggurt et Souf, étaient dans les meilleures dispositions
+à notre égard. Aussi, quand le kalifat d'Abd-el-Kader,
+Ahmed-bel-Hadj, a voulu, en dernier lieu, traverser ce pays,
+pour se mettre à la tête de l'insurrection, il a été repoussé avec
+perte par nos fidèles alliés Ben-Djellal et Ben-Chenouf.</p>
+
+<p>Les habitants du groupe d'oasis qu'on appelle le Zab-Dahri,
+et dans lequel est situé Zaatcha, ne vivaient, il y a peu de
+temps encore, que de la culture du palmier, qui suffisait à leur
+nourriture et aux échanges. Menacés sans cesse par les nomades,
+qui les pillaient et les rendaient tributaires, leur sort
+était exceptionnellement malheureux. En 1845, sous le commandement
+de M. de Saint-Germain, ils commencèrent à
+jouir d'une administration régulière et uniforme. Grâce aux
+encouragements de cet officier supérieur, ils produisirent d'abondantes
+céréales, et l'on peut dire que, quatre ans après,
+la misère avait complètement disparu de leur territoire. Le
+but de M. de Saint-Germain, qui voulait gouverner directement
+le pays, était de soustraire le Sahara à la dépendance
+du Tell, dont il tire ses grains. Louable en lui-même, sous le
+rapport de la civilisation, au point de vue politique ce plan
+ne pouvait produire que de fâcheux résultats chez un peuple
+qui nous sera encore longtemps et peut-être toujours hostile.</p>
+
+<p>Les Turcs connaissaient les Arabes au moins aussi bien que
+nous, et certes ils se seraient gardés de rendre le désert indépendant
+du Tell. La nécessité où sont les tribus sahariennes de
+venir, tous les ans, s'approvisionner dans la région des céréales,
+est la meilleure garantie de leur obéissance. Si elles
+nous mécontentent, leur compte est bientôt réglé, et en cas
+de rébellion armée, nous pouvons leur fermer complètement
+le Tell, et les obliger à recourir à des intermédiaires, ce qui
+décuple pour eux le prix des denrées. Ce n'est d'ailleurs que
+dans le Tell que ces tribus peuvent rencontrer, pour leurs dromadaires
+et leurs moutons, des pâturages d'été, saison où le
+manque absolu d'eau serait mortel aux troupeaux dans le désert.
+Cette dépendance du Sahara envers la région des céréales
+est un fait tellement important qu'aucune intrigue ou
+sédition de la part des nomades ne peut nous préoccuper
+longtemps, placés qu'ils sont sans cesse sous l'inévitable coup
+d'une répression pécuniaire, et même plus terrible, au besoin.
+Quatre passages à travers une chaîne de montagnes qui court
+parallèlement à la mer, conduisent du désert au Tell; à l'est,
+celui de Kinchila; à l'ouest, celui de Soubila; ceux de Megaous
+et de Batna, au centre. Les deux premiers sont en
+dehors de la direction que suivent les tribus. Batna est fortement
+occupé par nous; quant à Megaous, notre caïd des
+Ouled-Sultan y est établi et peut en défendre l'accès à tout
+venant qui se serait attiré notre colère. Tout cela prouve encore
+une fois que nous pouvons gouverner de loin les Arabes
+du Désert et abandonner cette administration directe qui les
+avait enrichis, mais qui nous a créé des obstacles tellement
+graves qu'il nous a fallu, pour les surmonter, tout l'héroïsme
+de nos troupes. Voyons comment ils avaient surgi.</p>
+
+<p>La base de la gestion de M. de Saint-Germain, c'était l'égalité
+devant l'impôt, et il n'avait voulu tenir aucun compte
+des privilèges des marabouts, dans un pays pourtant où cette
+caste est aussi nombreuse qu'influente. Il n'en fallait pas davantage
+pour nous faire des ennemis irréconciliables de gens qui
+n'auraient pas mieux demandé que de nous servir, si, comme
+les Turcs l'avaient fait avant nous, nous eussions ménagé leur
+suprématie. En 1848, la contribution des palmiers qui n'avait
+été, dans l'origine, que de 15 à 20 centimes le pied, fut
+tout à coup portée, sans transition, à 50, soit que ces précieux
+végétaux rapportassent leurs dattes ou qu'ils n'en
+eussent pas. Une mesure financière aussi vexatoire était justifiée
+jusqu'à un certain point par la nécessité où l'on était de
+fournir aux frais de fortifications de Biscara, frais que le gouvernement
+central n'avait pas voulu couvrir; et en effet,
+120,000 francs, produit du nouvel impôt, furent affectés à la
+construction de la casbah de cette oasis. Quoi qu'il en soit, un
+prétexte d'insurrection était trouvé pour les marabouts que
+nous nous étions maladroitement aliénés. Tous affiliés à la
+secte religieuse dite des frères de Sidi-Ab-er-Rahmann,
+qui a de nombreuses ramifications dans les Ziban, ils fomentèrent
+sourdement la révolte, à laquelle il ne manqua désormais
+qu'un fait déterminant.</p>
+
+<p>L'administration directe de nos autorités militaires, et le
+nivellement de l'impôt au préjudice des anciennes prérogatives
+des marabouts et des familles nobles, voilà donc les
+causes principales de la dernière guerre. Deux autres motifs,
+bien que secondaires, méritent d'être mentionnés. D'une part,
+nos malheureuses discordes civiles avaient porté leur fruit
+jusqu'au fond de la province de Constantine; de nombreux
+naturels des oasis, connus sous le nom de Biskris, établis à
+Alger, où la plupart font le métier d'hommes de peine, ne cessaient
+de mander aux leurs, depuis la Révolution de Février,
+que chaque jour nos régiments rentraient en France, que
+nous allions quitter l'Afrique, que nous nous battions entre
+nous, et mille choses semblables.</p>
+
+<p>D'autre part, une des conséquences de notre administration
+directe était d'annihiler complètement l'autorité du
+scheick El-Arab, qui avait été jusqu'alors un sûr moyen
+de domination dans le désert. Deux familles s'étaient trouvées,
+tour à tour, en possession de cette dignité, espèce de grand
+vasselage, les Ben-Gannah et les Ben-Saïd. Les Turcs, suivant
+les exigences de leur politique, les avaient alternativement
+élevées, et il faut le dire, de leur temps le scheick El-Arab
+était réellement le suzerain du Sahara, percevait les
+contributions, payait au bey de Constantine la redevance exigée,
+administrait comme il l'entendait, et garantissait ainsi
+de tout embarras le gouvernement suprême. En 1837, après
+la prise de Constantine, les Ben-Saïd, dont le chef a été tué à
+notre service, étaient en fonctions. En 1844, M. le duc d'Aumale
+leur substitua les Ben-Gannah qui y sont encore; mais le
+titulaire actuel, que je connais, et qui est décoré de la Légion
+d'honneur, a vu son autorité tellement amoindrie que, pour
+ne citer qu'un exemple, il n'a pu, lors de la dernière campagne
+et bien qu'il fût dans notre camp, procurer au général
+Herbillon un seul espion à qui accorder créance. Cependant,
+la part d'impôt, que ce scheick prélève annuellement à son
+bénéfice, est de plus de 100,000 francs.</p>
+
+<p>Telle était la situation des choses, lorsque le départ de
+M. de Saint-Germain et les détachements considérables exigés
+par l'expédition de Kabylie décidèrent les mécontents à se prononcer.
+Bou-Zian, ancien scheick de l'oasis de Zaatcha, annonça
+que le prophète, qu'il prétendit avoir vu en songe, lui
+avait ordonné de réunir les croyants et de les convier à la
+guerre sainte. Aussitôt, il sacrifie le cabalistique mouton noir,
+et invite de nombreux affidés au banquet sacré, où il donne le
+signal de l'insurrection. M. Séroka, jeune et vaillant officier
+du bureau arabe de Biscara, se porte à Zaatcha, avec quelques
+cavaliers, pour arrêter Bou-Zian et ses fils. Déjà ce fanatique
+était entre ses mains, quand, attaqué à l'improviste,
+M. Séroka se voit contraint de battre précipitamment en retraite,
+ramené à coups de fusil par toute la population ameutée.
+Le lendemain, un détachement beaucoup plus fort est
+repoussé à son tour, et la révolte gagne des proportions inquiétantes.
+Bou-Zian en est le chef; c'est un homme de quarante
+ans, énergique, intelligent, courageux, fameux tireur.
+Il n'était pas marabout; mais depuis ses prétendus entretiens
+avec Mahomet, il avait joué le personnage religieux, et il jouissait
+d'une réputation de sainteté bien établie.</p>
+
+<p>Tout porte à croire que si M. de Saint-Germain avait pu
+rentrer immédiatement à son poste, et diriger de suite un bataillon
+sur Zaatcha, il aurait eu beau jeu de cette levée de
+boucliers. Malheureusement, l'expédition de Kabylie obligea
+le général Herbillon à le retenir, avec mille hommes placés
+sous ses ordres, et lorsque, avec ces troupes, il fut de retour
+à Batna, le 5 juillet, l'insurrection avait fait de grands progrès.
+Le Sahara tout entier s'agitait à la voix de ses marabouts;
+les montagnards des Aurès étaient en pleine rébellion; notre
+caïd des Ouled-Sultan avait trouvé la mort en défendant notre
+souveraineté ébranlée; enfin, les Ouled-Denadj, révoltés contre
+leur chef Si-Mokran, avaient enlevé sa <i>smala</i> et blessé dangereusement
+son fils Si-Ahmed. Ce brave et intéressant jeune
+homme, doué de la figure la plus distinguée, est notre grand
+partisan, il a visité Paris, parle un peu français, et se trouve
+heureux, dit-il, d'avoir pu sceller de son sang sa fidélité à
+notre drapeau. Sur sa poitrine la croix de la Légion d'honneur
+serait bien placée.</p>
+
+<p>Pour avoir raison des insurgés qui jetaient le trouble dans
+la subdivision territoriale placée sous ses ordres, M. le colonel
+Carbuccia prit lui-même le commandement de la colonne de
+1,500 hommes qui, le 6 juillet, quitta enfin le chef-lieu, avec
+six obusiers de douze centimètres. Le 9, avant le jour, une
+tribu redoutée, les Ouled-Sahnoun, nos ennemis irréconciliables,
+étaient rasés de fond en comble. Le 15, la
+colonne arrivait à Biscara, où l'on pensait généralement
+que l'apparition seule de nos forces et, tout au plus, la
+menace de détruire les palmiers suffiraient à réduire l'ennemi.</p>
+
+<p>Sous l'impression de ces données inexactes, le colonel Carbuccia
+se présenta devant Zaatcha, dans la nuit du 15 au 16.
+Il reconnut en personne les abords de la place et put se convaincre
+des graves difficultés de son entreprise. Cet excellent
+officier eut raison de ne pas s'exposer aux énormes inconvénients
+d'une retraite sans combat, et ne consultant que son
+courage, il ordonna l'attaque.</p>
+
+<p>Deux colonnes de 450 hommes chacune abordèrent vigoureusement
+les Arabes, et au bout de deux heures de lutte
+très vive, par une chaleur de 59°, ils les avaient refoulés, de
+jardin en jardin, jusque dans l'enceinte crénelée du village.
+Là, nos bons soldats furent arrêtés par un obstacle matériel,
+un fossé de cinq mètres de large, qu'on ne put franchir sous
+le feu d'un ennemi invisible. Les obusiers de douze centimètres
+ayant été insuffisants pour entamer un mur à soubassement en
+pierres cyclopéennes du temps des Romains, il fallut se retirer,
+après de longs efforts proclamés héroïques par l'armée
+d'Afrique tout entière.</p>
+
+<p>Dès lors, la révolte gagna de proche en proche, même en
+dehors des Ziban, et la défection de Sidi-Abd-el-Afid, chef
+de la redoutable secte religieuse des Ghouans, vint mettre le
+comble aux dangers de la situation. Heureusement, en apprenant
+cette nouvelle, le colonel Carbuccia, revenu à
+Batna, se hâta d'en faire partir pour Biscara le seul bataillon
+qu'il eût de disponible. Bien que ce bataillon fût d'un faible
+effectif et n'amenât qu'une pièce d'artillerie, il permit à M. de
+Saint-Germain, resté au commandement de Biscara, d'entreprendre
+la brillante affaire du 17 septembre, dont tous les
+journaux ont retenti, et où ce vaillant officier trouva une mort
+glorieuse.</p>
+
+<p>Les choses étaient dans cet état, lorsque M. le général Herbillon
+quitta Constantine, pour commander en chef l'expédition
+à laquelle j'allais prendre part. Arrivé le 7 octobre
+devant Zaatcha, il livrait le 20 un premier assaut, soutenu
+avec succès par les Arabes, malgré l'invariable bravoure de
+nos soldats.</p>
+
+<p>On a vu que le 15, de bon matin, j'étais parti de Constantine.
+Après quelques heures de marche, nous fîmes halte à la
+fontaine du Bey. Dès la veille, j'avais fait connaissance avec
+le sirocco, une des conditions les plus incommodes de la
+guerre d'Afrique. Nous nous rafraîchîmes copieusement à une
+belle source d'eau vive, et tandis que nos chevaux mangeaient
+l'orge, qu'on déchargeait les mulets, et qu'on retirait des
+cantines notre frugal déjeuner, je m'amusai à chasser des
+bandes nombreuses de gangas, que je trouvai très farouches,
+pour une contrée aussi déserte.</p>
+
+<p>Nous arrivâmes de bonne heure à l'étape d'Aïn-Mélilla, où
+ma tente fut bientôt dressée près de la fontaine. Les eaux
+abondantes qui en découlent, forment un long marais qui
+s'étend de l'est à l'ouest et qui, par sa végétation et les oiseaux
+aquatiques qui le peuplent, égaie un peu la triste vallée où
+nous nous trouvions. Elle est surplombée de deux montagnes
+arides qui semblent s'observer, et les Arabes de la tribu
+voisine nous assurèrent, sans perdre leur sérieux, qu'à certains
+jours, les deux colosses de granit s'avancent l'un vers
+l'autre dans la plaine et s'entrechoquent dans une lutte fantastique.
+Ces braves gens à imagination poétique s'appellent
+les Smouls, et comptent parmi nos plus sûrs alliés. Un de
+leurs chefs, à figure biblique encadrée dans un bournous blanc
+comme neige, vint me saluer et m'offrir la <i>diffa</i>. Elle consistait
+dans un grand plat de bois, à pied, comblé de <i>couscous</i> et
+de viandes. Ce chef me dit qu'il savait que j'étais non-seulement
+le frère du sultan des Français, mais le fils d'un prophète, et
+qu'il n'avait rien à me refuser. J'usai de son hospitalité, en lui
+demandant du lait qu'il nous procura aussitôt, et que l'ardeur
+produite par le sirocco nous rendit extrêmement agréable avec
+du thé. La nuit, des voleurs de chevaux vinrent rôder autour
+de nos tentes; mais les chiens des <i>douairs</i> voisins firent un tel
+vacarme qu'ils les éloignèrent. Réveillés par leurs aboiements,
+nous entendîmes dans le lointain le rugissement d'un lion.
+Cette première étape, par son originalité romanesque, ne fut
+pas sans charme; de Constantine à Aïn-Mélilla il y a quarante-deux
+kilomètres.</p>
+
+<p>Dès que le jour parut, nous pliâmes bagage, et après quelques
+heures de marche assez vive, nous fîmes notre grande
+halte sur les bords du marais d'Aïn-Feurchie. Le gibier, dans
+cet endroit, foisonne, mais il est très défiant; le pays, tout à
+fait découvert, ne permet pas qu'on l'approche; je poursuivis
+inutilement deux grands et magnifiques oiseaux du genre des
+outardes. Continuant notre route, nous passâmes entre deux
+lacs salés qu'on appelle la <i>Sebka</i>. Dans cette saison, l'eau qui
+s'en était entièrement retirée, laissait à découvert une vaste
+plaine de sel, dont le blanc bleuâtre, sillonné de sentiers
+frayés par les indigènes, rappelait ces contrées septentrionales
+couvertes de neige, et où le soleil brille après une forte gelée.
+Nous rencontrions souvent des bandes d'Arabes, parmi lesquels
+des Sahariens qui, poussant devant eux leurs dromadaires
+chargés de sacs de grains, regagnaient le désert. Nous remarquâmes
+une femme qui, sur un cheval, entourée jusqu'à
+la ceinture de paquets de toutes sortes, se voila le visage
+quand nous parûmes. Trois autres femmes très laides la suivaient
+à pied. Le soin qu'avait pris la première de se cacher
+la figure à notre approche fait présumer, contrairement à ce
+qu'on croirait en Europe, qu'elle était jolie; ses yeux l'étaient
+certainement, car tout en se dérobant à notre curiosité, elle
+avait soin de nous darder des oeillades assassines. Je la saluai
+en passant auprès d'elle, mais je n'en obtins qu'un dédaigneux
+silence. Avant le coucher du soleil, nous étions à l'étape
+d'Aïn-Yagout, distante de soixante-seize kilomètres de Constantine.</p>
+
+<p>L'administration militaire a fait ici bâtir un bel abreuvoir
+et une grande maison de plain-pied qui sert, en même temps,
+d'auberge et de poste retranché. Je fus reçu par un sergent allemand
+de la Légion étrangère, à qui en était confiée la garde.
+Les Arabes, pour lesquels l'abreuvoir est d'une grande utilité,
+l'entouraient, en foule, hommes et femmes de différents
+<i>douairs</i>. Je me mêlai un instant à eux, et je pus remarquer
+que les événements qui s'accomplissaient avaient leur influence
+sur ces populations, et qu'une partie, du moins, était déjà
+ouvertement hostile à notre domination.</p>
+
+<p>Le lendemain, nous étant mis en marche sous un soleil
+ardent, nous fîmes notre halte et notre déjeuner à l'ombre de
+rochers gigantesques; après quoi, nous quittâmes enfin la
+zone brûlée et sans bois que nous suivions depuis Constantine,
+pour entrer dans celle couverte d'une végétation vivace qui
+entoure Batna. A peu de distance de ce chef-lieu, nous nous
+arrêtâmes à un beau moulin qui fournit les farines de la garnison,
+et qui était gardé par un détachement du 5me bataillon
+de chasseurs à pied. Au moment où nous reprenions
+notre marche, je vis accourir à ma rencontre un groupe d'officiers
+du 2me régiment de la Légion étrangère qui, M. le lieutenant-colonel
+de Caprez en tête, me firent le meilleur accueil.
+Avec eux, je retrouvai M. Pichon, lieutenant aux chasseurs
+d'Afrique, que j'avais connu à Paris, où nous eûmes ensemble
+le bonheur de rendre moins graves les suites d'un duel inévitable
+entre deux vaillants officiers, porteurs de deux des plus
+beaux noms de l'époque impériale.</p>
+
+<p>En causant avec ces braves, je fus bientôt rendu à Batna,
+création de nos soldats, qui prend déjà les proportions d'une petite
+ville. Un simulacre d'enceinte, inachevée, et qui n'offrirait
+pas grande résistance en Europe, paraît devoir suffire à la garantir,
+au besoin, de toute attaque de la part des Arabes. Par
+ordre de M. le colonel Carbuccia, en ce moment à la colonne
+expéditionnaire, son logement fut mis à ma disposition par
+M. le lieutenant-colonel de Caprez, qui m'en fit les honneurs
+avec une charmante cordialité. Je commençai, dès lors, à sentir
+les effets de l'hospitalité, vraiment corse, du colonel Carbuccia
+et de sa vive amitié, qui ne s'est point démentie, et qui a
+été pour moi une consolation, au milieu des avanies que j'ai
+essuyées.</p>
+
+<p>J'eusse voulu poursuivre ma route le lendemain, mais M. de
+Caprez, commandant intérimaire, ne crut pas devoir me laisser
+partir avec une aussi faible escorte, et il me prescrivit d'attendre
+au surlendemain, 19 octobre, le départ d'un convoi,
+dont il m'accorda le commandement. Cette précaution était
+bien loin d'être superflue. La province tout entière se trouvait
+dans une agitation extrême. Non-seulement des meurtres
+sur des hommes isolés avaient eu lieu, même sur la route de
+Constantine que nous venions de parcourir, mais les montagnards
+des Aurès, dont le territoire s'étend presque aux portes
+de Batna, s'étaient montrés en force dans la vallée de Lambesa,
+à une très petite distance de la place. Lambesa est une
+ancienne ville romaine, dont les ruines sont d'un grand intérêt
+pour les archéologues. Dans des fouilles dirigées par le colonel
+Carbuccia, on y a trouvé des objets extrêmement intéressants,
+et particulièrement des statues d'un très beau style
+que j'ai vues à Batna. C'est sur les débris de cette vieille résidence
+des maîtres du monde que le gouvernement se propose
+de fonder la colonie où doivent être transportés les malheureux
+combattants de juin. Ni les matériaux, pierres et bois, ni des
+eaux abondantes, ni un sol fertile sous un climat sain, ne
+manqueront aux nouveaux colons. Puissent ces avantages
+adoucir leur sort, et leur rendre moins cuisants les regrets de
+l'exil!</p>
+
+<p>J'employai la journée du 18 à visiter tout ce que Batna
+renferme de remarquable. La population civile m'a paru commerçante,
+industrieuse et prospère. Des boutiques bien assorties,
+un établissement de bains, des plantations très productives,
+dénotent les progrès qu'en persévérant dans son travail
+elle est appelée à faire tous les jours. Les établissements militaires,
+magasins, casernes, hôpitaux, sont dignes d'attention.
+Les charpentes de ces divers bâtiments sont toutes en bois de
+cèdre, que l'on retire d'une belle forêt qui couronne la cime
+d'une montagne voisine. Le cèdre ne justifie pas, du reste, sa
+réputation, et, en Algérie du moins, il paraît qu'il se détériore
+en peu de temps.</p>
+
+<p>Dans la visite que je fis aux hôpitaux, je m'entretins avec
+plusieurs de nos blessés qui revenaient de la colonne du général
+Herbillon, et ce ne fut pas sans émotion que je reconnus
+parmi eux un garde mobile, jeune Parisien engagé depuis peu
+dans la Légion étrangère. Il avait reçu toute la décharge d'un
+tromblon; couvert de blessures, il ne s'inquiétait que de son
+frère, volontaire comme lui, et qu'il avait laissé dans les
+Ziban; heureusement, l'officier de santé répondait de sa
+guérison.</p>
+
+<p>Le 19 octobre, après avoir pris les ordres de mon lieutenant-colonel,
+je dis mon lieutenant-colonel, puisque je
+savais déjà que j'étais destiné au commandement du 3e bataillon
+du 2e régiment de la Légion étrangère; après avoir pris
+les ordres de ce vieux serviteur de la France, je partis avec la
+cavalerie du convoi. M. le lieutenant-colonel de Caprez est
+Suisse de naissance, et il tient de sa nation tout ce qu'elle a
+d'éminemment militaire dans son généreux dévouement. Il
+me fit l'honneur de m'accompagner jusqu'à une certaine distance
+de la place. L'infanterie nous avait précédés, sous le
+commandement d'un jeune lieutenant normand du 8e de ligne,
+M. Wolf, relevant à peine d'une blessure, et mort d'une belle
+mort, peu après, à la prise de Nara par M. le colonel Canrobert.</p>
+
+<p>Le convoi se composait de trois cents mulets de charge,
+accompagnés d'autant de conducteurs arabes, et portant
+soixante-dix mille rations, outre quelques munitions de
+guerre. L'escorte placée sous mes ordres n'était que de vingt-huit
+fantassins de la Légion et trente-sept cavaliers, chasseurs
+d'Afrique et spahis. MM. Conseillant, sous-intendant militaire,
+et Dubarry, officier de santé, voyageaient avec nous.
+Malgré le voisinage des monts Aurès, la route de Batna à El-Ksour,
+première étape vers Biscara, n'avait pas encore été
+inquiétée; nous y arrivâmes sans encombre. C'était un poste
+en maçonnerie, encore en construction, et situé près d'une
+source qui ne tarit point. Un petit détachement de la Légion,
+commandé par le lieutenant Sarazin, y tenait garnison. Nous
+plantâmes le piquet; je pris quelques précautions pour la nuit,
+et le lendemain, à quatre heures du matin, je fis battre <i>le premier</i>.
+Les tentes furent bientôt abattues, et le café pris. La distribution
+de café est une excellente innovation, qui plaît
+beaucoup au soldat et qui, sous ce climat, parait être très
+favorable à son hygiène; elle est due, si je ne me trompe, à
+M. le général Lamoricière. Chaque homme a dans son sac sa
+petite provision de café moulu et mêlé au sucre en poudre;
+instantanément, dans une gamelle ou dans le premier récipient
+venu, la boisson est préparée, souvent même à froid.
+Cela ne devrait pas empêcher, ce me semble, de distribuer
+journellement aux soldats une ration d'eau-de-vie; versée
+dans leurs bidons, elle en corrigerait l'eau qui, la plupart du
+temps, saumâtre et malsaine, occasionne des diarrhées qui
+dégénèrent fréquemment en dysenteries, affaiblissent et démoralisent
+un grand nombre d'hommes dans toute colonne en
+marche. A ce sujet, qu'il me soit permis de signaler une économie
+mal entendue, un fait condamnable et pernicieux que
+j'ai observé. En Afrique, le vin qu'on peut se procurer en
+campagne, chez les cantiniers et même dans les places de second
+ordre, est cher et détestable; le vin bleu des barrières
+de Paris est un nectar en comparaison; cependant, personne,
+à quelques rares exceptions près, n'en a de meilleur, et vraiment
+c'est pénible de voir tant de braves gens, qui n'épargnent
+ni leurs sueurs ni leur sang, s'empoisonner, lorsqu'il serait si
+facile à l'administration de leur fournir du bon vin à un prix
+raisonnable. Il lui suffirait d'avoir, comme cela se pratique
+pour les ambulances, du vin de distribution dont la qualité
+serait garantie dans l'adjudication au fournisseur; on le céderait
+aux hommes au prix de revient.</p>
+
+<p>Le <i>rappel</i> battu, nous partîmes en nous éclairant, bien
+qu'il n'y eût pas de probabilité que nous fussions attaqués ce
+jour-là. Deux spahis ouvraient la marche, suivis, à peu de
+distance, d'un brigadier et quatre cavaliers; cent cinquante
+pas derrière ceux-ci, venaient la moitié de l'infanterie, le
+convoi, sur un grand front, quand le passage des lits desséchés
+des torrents n'obligeait pas à le réduire, le reste des
+fantassins, la cavalerie, et un peu plus loin, en arrière-garde,
+un sous-officier et quatre cavaliers; enfin, deux autres spahis
+fermaient la marche, et quatre chasseurs à droite et à
+gauche la flanquaient. Cette petite colonne était très originale
+et pittoresque, dans une plaine sauvage jalonnée de
+ruines d'anciens postes romains. Pour l'empêcher de s'allonger,
+nous faisions, toutes les heures, une halte de
+cinq minutes, et malgré les prescriptions réglementaires, je
+permis aux fantassins de déposer les sacs sur des mulets
+haut le pied, attention à laquelle nos soldats sont très sensibles.</p>
+
+<p>Nous arrivâmes de bonne heure à la rivière des Tamaris, où
+nous fîmes notre grande halte. Ce lieu est célèbre par les fréquentes
+embuscades des Arabes. Tandis que nous déjeunions,
+nous vîmes arriver une évacuation de nos blessés, parmi lesquels
+étaient MM. Marinier et Thomas, capitaines dont l'état
+nous inspira, pour leur vie, de vives inquiétudes. Ils venaient
+de Biscara, sous l'escorte d'un détachement de chasseurs
+d'Afrique. M. Hamme, officier commandant, portait l'ordre
+de faire rétrograder, avec les blessés, les troupes que j'amenais
+de Batna. Je renvoyai donc mon escorte, hormis M. Bussy,
+les deux chasseurs et deux des spahis que j'avais pris à Constantine,
+les deux autres étant restés malades à Batna, et je
+me remis en route avec M. Hamme, dont le détachement faisait
+partie de l'escadron du capitaine Vivensang, qui nous attendait
+à El-Kantara.</p>
+
+<p>En quittant la rivière des Tamaris, et à mesure qu'on
+avance vers le sud, le pays, d'abord ondulé et encore couvert de
+quelque végétation, se montre tout à coup abrupte, stérile et
+montagneux. On arrive ensuite à un défilé rocailleux qui aboutit
+au passage d'El-Kantara, où une petite rivière torrentielle
+s'ouvre une étroite issue entre deux hautes montagnes d'une
+pierre rougeâtre, sombres, dépouillées et taillées à pic. C'est
+sur ce cours d'eau, au lit profondément encaissé, qu'est jeté
+un pont de construction romaine, dont la solidité a bravé le
+temps et les crues, et donné un nom à la localité, car El-Kantara
+en arabe veut dire le pont. A la sortie de ce passage, le
+regard, fatigué de s'arrêter sur les roches décharnées qui l'enserrent,
+est frappé d'un spectacle magique; un vaste horizon
+apparaît sans transition, et au débouché même du défilé,
+une verte oasis de palmiers offre ses ombrages et ses fruits,
+tandis qu'au delà, comme en deçà, le sol est infertile et
+escarpé.</p>
+
+<p>Ici, je dus remarquer que, malgré leur bravoure et leur fanatisme,
+les Arabes ne savent pas toujours profiter des avantages
+du terrain. Il est certain que, dans tout autre pays de
+montagnes, en Corse, en Grèce, en Catalogne ou dans le
+Tyrol, une poignée de tireurs eût suffi pour disputer le
+passage même à des forces considérables, et sans convoi,
+dans une gorge aussi bien disposée pour la guerre de chicane.</p>
+
+<p>M. le capitaine Vivensang, qui était venu à notre rencontre,
+nous conduisit où campaient ses chasseurs. Les deux détachements
+réunis, nous disposions d'une soixantaine de sabres,
+qui, en rase campagne, valaient au moins, comme on sait, et
+comme on verra par la suite, un nombre décuple d'Arabes.
+Sans doute, nous avons en France de beaux et bons régiments,
+mais il n'en est point qui satisfassent autant que cette admirable
+cavalerie de chasseurs d'Afrique l'observateur consciencieux
+qui aime à voir les agents de guerre véritablement appropriés
+à leur destination. Le soir, dans la tente du capitaine, je soupai
+gaiement avec les officiers, MM. Hamme, Chabout et Lermina.
+La soupe à l'oignon ni le vin bleu ne furent dédaignés. Du
+reste, le caïd de l'endroit, revêtu d'un bournous d'investiture,
+c'est-à-dire rouge, donné par nos autorités, nous fit apporter
+des poules, des oeufs et des oranges amères.</p>
+
+<p>Le 21, au lever du soleil, nous pliâmes bagage et nous fîmes
+filer aussi lestement qu'on put nos mulets arabes et leurs conducteurs.
+La route ne nous offrit rien de particulièrement remarquable,
+si ce n'est une roche de l'aspect le plus bizarre,
+imitant à s'y méprendre, même à une faible distance, les
+ruines d'un château féodal. A la grande halte, nous chassâmes,
+le capitaine et moi, aux bords d'une rivière couverts de lauriers roses,
+et, malgré l'avis qu'on nous avait donné que nous
+rencontrerions l'ennemi avant d'être à El-Outaïa, nous arrivâmes
+sans encombre, après quelques heures de marche, à
+cette misérable oasis, dont les plantations ont été complètement
+détruites par Ahmed, bey de Constantine. Nous nous
+trouvions à environ deux cents kilomètres de cette ville, et à
+trente seulement de Biscara.</p>
+
+<p>Le caïd et le maréchal-des-logis des spahis bleus du Désert,
+cavaliers irréguliers qui font pour nous le service de la correspondance, vinrent nous recevoir. Ce maréchal-des-logis,
+qui s'appelle Déna, est un ancien chef de parti, autrefois la
+terreur du pays, qu'il parcourait en rançonnant, à la manière
+des Bédouins, les voyageurs; au demeurant, brave et fidèle à
+ses engagements, il nous a été très utile, et je devais en avoir
+bientôt la preuve.</p>
+
+<p>Pendant que les chasseurs dressaient les tentes et rangeaient
+les chevaux, je pris mon fusil et je me mis à poursuivre des ramiers,
+dont nous voyions de toute part d'innombrables volées.
+Ces oiseaux n'ont rien perdu en Afrique de la ruse qui les caractérise
+en Europe; aussi, ennuyé de ne pouvoir en approcher,
+je m'arrêtai à une source où les femmes de l'oasis venaient
+remplir leurs cruches. Une seule, parmi ces Rébecca, justifiait
+la réputation de beauté qu'on accorde indûment au sexe
+d'El-Outaïa. C'était une jeune fille presque blanche, légèrement
+tatouée, aux yeux de jais, aux dents de perles, aux formes
+sveltes et arrondies, qu'un <i>haïk</i> couvrait à peine. Sans doute,
+le sentiment qu'elle paraissait avoir de ses charmes la rendait
+moins sauvage; car, tandis que ses laides compagnes me faisaient
+des yeux d'hyène, elle sourit doucement à mon salut,
+tant il est vrai que l'instinct de la coquetterie n'abandonne
+jamais complètement les femmes d'aucun pays.</p>
+
+<p>Mon brave et excellent compagnon, M. Bussy, qui parle la
+langue du pays comme un Arabe, et qui, avec son activité
+accoutumée, avait été aux renseignements, m'avertit qu'on
+avait connaissance de l'ennemi. Évidemment, la journée du
+lendemain ne se passerait pas sans le voir. Le soir, en soupant
+avec les officiers, il fut convenu de commander quelques cavaliers
+de Déna, qui, par la connaissance qu'ils ont des moindres
+plis du terrain et des ruses de leurs compatriotes, sont de précieux
+éclaireurs, qui devaient nous prévenir en cas d'embuscade.</p>
+
+<p>Le <i>boute-charge</i> des chasseurs nous réveilla à la pointe du
+jour. Une heure après, on sonna à cheval, et avec la moitié de
+notre monde en tête et le reste en queue du convoi, nous nous
+avançâmes dans la plaine, précédés de nos spahis bleus. Le
+chemin suit cette plaine, ou plutôt cette vallée, jusqu'au col
+de Spha, gorge étroite où l'on traverse la dernière chaîne de
+l'Atlas, limite du Désert, au-delà de laquelle, à une petite distance,
+se trouve Biscara. Le sol, généralement uni, d'un aspect
+sauvage et dominé au loin par des montagnes de sel, est
+relevé par-ci, par-là, de quelques mamelons isolés, et coupé de
+ravins ou de lits de torrents desséchés, très propres aux embuscades.
+Nous savions à n'en pas douter que Si-Abd-el-Afid,
+ce marabout influent des monts Aurès, qui, au mois de septembre
+dernier, avait été frotté d'importance par l'infortuné
+commandant Saint-Germain, était aux aguets avec un <i>goum</i>
+nombreux. Deux ou trois jours avant, ces partisans avaient
+assassiné un chasseur et deux spahis à l'entrée du col de Spha,
+où nous vîmes le sol encore rougi de leur sang. On prétendait
+aussi que nous aurions affaire à des fantassins qu'on avait vus,
+disait-on, postés dans le défilé, ce qui nous aurait embarrassés
+quelque peu, attendu que nous n'avions pas nous-mêmes une
+seule baïonnette; mais dans la plaine, quel que fût le nombre
+des ennemis, la valeur éprouvée de nos bons chasseurs et le
+prestige de leur uniforme nous garantissaient, de gré ou de
+force, le passage du convoi. On va voir si nous nous trompions.</p>
+
+<p>Le manque absolu d'eau ne nous avait pas permis de faire
+de grande halte. Une harde de gazelles venait de partir, et je
+faisais remarquer à un de mes voisins que, dans un autre
+moment, la nature du terrain nous eût invités à les poursuivre,
+lorsque je fus frappé de l'aspect singulier de deux mamelons
+isolés et rapprochés qui, à l'endroit où nous étions, masquaient
+le débouché du col, situé à un petit intervalle derrière eux.
+J'observai que, suivant toutes les probabilités, là devait être
+l'embuscade. Elle y était, en effet; mais, en nous voyant
+avancer, l'ennemi avait filé doucement par la droite, et gagné
+le lit d'un torrent à notre gauche. Nos spahis bleus, s'en étant
+approchés avec précaution, le fusil haut, firent tout à coup
+demi-tour et revinrent vers nous au galop. Le premier arrivé
+nous dit en arabe, en montrant du doigt le lit du torrent: le
+goum de Si-Abd-el-Afid est là. Nous n'aperçûmes rien d'abord.
+Cependant, ayant fait filer l'avant-garde et le convoi, ce qui
+ne fut pas fait sans peine, je restai avec M. Vivensang et deux
+autres officiers à l'arrière-garde. Nous n'avions, en définitive,
+qu'une trentaine de chevaux, et bientôt nous vîmes, à quelques
+cents mètres de nous, sortir successivement d'embuscade un
+grand nombre de cavaliers ennemis, qui se rangèrent en assez
+bon ordre <i>de l'autre côté du ravin</i>. Cette circonstance me fit
+penser de suite qu'ils n'étaient pas décidés à nous aborder, et
+qu'ils nous redoutaient, bien qu'ils fussent au moins deux
+cents. Quelques chefs, plus hardis ou mieux montés que les
+autres, caracolaient sur nos flancs, et venaient faire la <i>fantasia</i>
+un peu plus près de nous; mais lorsque, avec le capitaine
+et Bussy, je m'avançai pour les reconnaître, plusieurs groupes
+se détachèrent du gros de la troupe et fuirent vers les montagnes.
+Nos chasseurs, qui ne comptent jamais leurs ennemis,
+voulaient les charger, et je ne doute pas que ce n'eût été avec
+succès; mais le soin du convoi confié à notre garde nous
+prescrivait impérieusement de le rallier; d'autant plus que
+nous ne savions pas jusqu'à quel point il pouvait être vrai
+qu'une embuscade de fantassins nous attendait au col. Nous
+serrâmes donc sur le convoi; les Arabes nous suivirent, mais
+à une distance respectueuse.</p>
+
+<p>Déjà l'avant-garde, les mulets et leurs conducteurs étaient
+engagés dans le défilé. C'était curieux de voir l'empressement
+de nos Arabes, à qui la peur d'avoir le cou coupé par les
+Aurès faisait faire des prodiges de diligence, qu'avec la meilleure
+volonté du monde il nous aurait été impossible d'obtenir
+d'eux dans un autre moment. Quoi qu'il en soit, nous effectuâmes
+le passage sans autre accident; seulement, une heure
+ou deux après, l'ennemi massacra et mutila horriblement de
+pauvres colons qui avaient commis l'imprudence de s'aventurer
+seuls sur ce chemin. Les fantassins qu'on avait aperçus sur la
+hauteur n'étaient pas des partisans de Si-Abd-el-Afid, mais un
+petit poste de nos auxiliaires, que le commandant supérieur de
+Biscara y avait établi, pour signaler ce qui se passait au-delà
+du col.</p>
+
+<p>Trente chasseurs avaient tenu en respect deux cents cavaliers
+arabes! Ce fait me parut d'autant plus frappant que les
+adversaires, à qui nous avions eu à tenir tête, sont bien loin
+d'être des lâches. Il prouverait une fois de plus, s'il en était
+besoin, l'avantage d'avoir des corps d'élite, aguerris, redoutés
+de l'ennemi, et sans lesquels, j'en suis convaincu, il
+n'est point d'organisation militaire parfaite.</p>
+
+<p>A la sortie du défilé, nous trouvâmes un détachement de
+cavalerie qui venait à notre rencontre, et qui aurait pu nous
+être d'un grand secours, si le combat s'était engagé. Nous gagnâmes
+bientôt le nouveau camp retranché de Raz-Elma,
+construction remarquable qui commande la source d'où jaillissent
+les eaux de l'oasis de Biscara, ce qui nous donnerait,
+en cas de révolte, la faculté de les détourner et de ramener
+ainsi les habitants à l'obéissance. C'est à travers un bois de
+palmiers chargés de leurs régimes dorés, que nous atteignîmes
+le village et la casbah, résidence du commandant supérieur.
+De nombreux Arabes des deux sexes cueillaient paisiblement
+les dattes, sans avoir l'air de songer à la lutte mortelle dont le
+bruit pouvait retentir jusqu'à eux, engagée qu'elle était à
+quelques lieues de là, entre leurs coreligionnaires et nous.
+C'est le caractère de ce peuple de ne se prononcer qu'au moment
+d'agir, et ce n'est pas un mince avantage pour lui, dans
+la condition d'infériorité où il se trouve.</p>
+
+<p>Grâce toujours à la prévenante courtoisie de M. le colonel
+Carbuccia, le logement qu'habitait de son vivant M. de Saint-Germain
+fut mis à ma disposition. La casbah était remplie de
+blessés et de malades, à qui le capitaine Bouvrit, commandant
+supérieur, et nos officiers de santé prodiguaient les soins
+les mieux entendus. J'allai porter à ces braves l'expression de
+ma sympathie, et comme représentant du Peuple, celle du
+pays tout entier. Parmi eux, je serrai la main, avec une profonde
+émotion, au commandant Guyot du 43e de ligne, fils du
+général comte Guyot, et filleul de l'empereur. Ma présence
+parut produire sur lui une vive impression; bien qu'il fût
+dangereusement blessé, je ne prévoyais pas alors la catastrophe
+qui devait terminer sa noble existence et replonger
+dans le deuil une famille qui a si largement payé sa dette à la
+patrie.</p>
+
+<p>A Biscara, je rencontrai également M. Séroka, jeune officier
+de la Légion, dont j'ai déjà parlé, et qu'un bonheur inespéré
+me faisait trouver en pleine convalescence, bien qu'il
+eût eu le cou traversé d'une balle, de la même balle qui avait
+frappé le colonel du génie Petit, dont toute l'armée déplore la
+perte.</p>
+
+<p>Le lendemain au matin, avec une escorte d'une vingtaine
+de chasseurs, je partis pour le camp du général Herbillon.
+Désormais, nous voyagions dans le Sahara. Le sable, où nos
+chevaux enfonçaient parfois jusqu'au genou, nous l'aurait dit
+assez, à défaut de l'aspect tout différent du pays. Zaatcha se
+trouve à sept ou huit lieues de Biscara. Nous avions tourné à
+l'ouest; à gauche nous apercevions le désert, dont la monotonie
+n'est interrompue que par les palmiers des oasis se montrant
+de temps en temps à l'horizon. A droite, l'extrême Atlas
+élève, comme une enceinte continue du Tell, sa croupe décharnée
+et dépourvue de toute végétation, étayée, en guise de
+contre-forts, par d'énormes masses de sable que le sirocco y
+amoncelle.</p>
+
+<p>A une lieue du camp, je piquai des deux, et je ne fus pas
+longtemps sans l'apercevoir. M. le colonel Carbuccia, venu à
+ma rencontre avec quelques officiers de son régiment, me
+conduisit à sa tente, et de là à celle du général qui m'accueillit
+très bien. Celui-ci me confirma qu'il me destinait au commandement
+d'un bataillon de la Légion, ce qui n'était pas
+absolument ce qu'on m'avait promis à Paris. Le 1er régiment
+de la Légion étrangère, auquel j'appartenais, était dans la
+province d'Oran; il n'y avait devant Zaatcha que deux faibles
+bataillons du 2e, dont M. Carbuccia est colonel. Je me félicitais
+d'ailleurs de servir sous les ordres d'un Corse qui déjà
+m'avait donné des marques de sympathie. Le soir même, devant
+le régiment assemblé, il me fit reconnaître en qualité de
+chef du 3e bataillon, dont l'effectif était de trois cent quarante-huit
+hommes, non compris les officiers. Le 1er bataillon, aux
+ordres de M. le capitaine Souville, était encore plus faible; il
+ne comptait que deux cent quatre-vingt-quinze hommes, et
+je ne m'éloigne pas de la vérité en disant que nous n'avions,
+en tout, qu'un officier, à peu près, par compagnie.</p>
+
+<p>La colonne campait sur plusieurs lignes, dans un terrain
+sablonneux et ondulé, dont l'état-major et l'ambulance occupaient
+les points culminants. Leurs tentes étaient adossées à
+de grands rochers. A quatre cents mètres environ du front de
+bandière coulait un ruisseau aux eaux saumâtres, mais abondantes;
+deux cents mètres plus loin, étaient la lisière de l'oasis
+et la <i>Zaouïa</i>, espèce de petite mosquée à minaret, entourée
+de quelques maisons désertes.</p>
+
+<p>Mon régiment était établi en première ligne. On dressa ma
+tente non loin de celle du colonel, qui voulut bien me conduire
+lui-même chez tous les officiers supérieurs, et à l'ambulance,
+où nous visitâmes les blessés, que j'eus la satisfaction
+de voir entourés de tous les soins possibles par M. le docteur
+Malapert et ses aides.</p>
+
+<p>Cette nuit, je fus réveillé par une fusillade assez vive. Un
+parti ennemi, à la faveur de l'obscurité, s'était glissé près du
+camp et brûlait sa poudre sans résultat; cependant, les balles
+sifflaient autour de nos tentes et un cheval même en fut atteint.
+Le feu de nos grand'gardes fit bientôt taire celui des Arabes,
+et le colonel dit en riant qu'ils étaient très bien élevés, puisque,
+ayant appris l'arrivée d'un représentant du Peuple, ils
+le saluaient d'une salve de bienvenue. Tout rentra dans le silence,
+sauf quelques coups de fusil qu'on entendait dans la
+direction de la tranchée, à de rares intervalles, et je me
+rendormis jusqu'à la diane, <i>cette voix de l'aurore</i>, comme dit
+Victor Hugo, si agréable au soldat.</p>
+
+<p>Certes, il y avait un charme indéfinissable pour moi à me
+réveiller ainsi, sous une tente française, en face de l'ennemi,
+au bruit de la musique guerrière de nos fameux régiments.
+Que d'idées et de sentiments, que de souvenirs et de traditions
+se pressaient dans mon esprit et dans mon coeur! Mais,
+hélas! ils étaient bientôt, sinon refoulés, du moins amoindris,
+paralysés par une amère réflexion que mon estime pour
+mes bons camarades de la Légion ne parvenait pas à détourner.
+Je me disais que, représentant du Peuple, et un des plus
+proches parents du plus grand de nos capitaines; au point de
+vue militaire, c'est-à-dire à celui qui m'importait le plus,
+j'étais encore une espèce de paria, puisque cette fatale
+qualification: <i>au titre étranger</i>, me ravalait encore au rang des
+proscrits, moi proscrit de la veille, moi une des victimes de
+l'invasion étrangère, et des persécutions dont l'étranger, oppresseur
+de la France, avait poursuivi ma famille, même dans
+l'exil! Et songer que c'était à l'avènement d'un Bonaparte que
+je devais la continuité de cette situation anormale, et penser
+que le 10 décembre, le 10 décembre! m'avait fermé la porte
+qu'un autre que Louis-Napoléon m'eût ouverte, ou du moins
+qu'il ne m'eût pas barrée, n'était-ce pas désespérant? Je sentais
+alors qu'après tout j'avais eu tort de permettre qu'un
+membre de ma famille fût nommé au titre étranger; mais
+bientôt le soleil du Désert resplendissait sur les armes, mon
+colonel se montrait avec sa voix sympathique et son énergique
+gaieté; les coups de feu se faisaient entendre à la tranchée,
+et les réflexions pénibles s'évanouissaient.</p>
+
+<p>Comme il n'y avait pas à la colonne d'autre général que le
+commandant en chef, chaque colonel d'infanterie remplissait,
+à son tour, pendant vingt-quatre heures, les fonctions de
+général de tranchée. Ce jour-là, le colonel Carbuccia et notre
+régiment étaient commandés. Vers midi, je formai mon bataillon
+devant le front de bandière, je fis rompre par section
+à droite, et nous marchâmes, musique en tête, sur la Zaouïa,
+où était l'entrée des travaux. En nous voyant venir, l'ennemi,
+embusqué dans plusieurs jardins que nos troupes n'occupaient
+pas, dirigea sur nous son feu, qui nous blessa un sous-officier
+et un clairon. En arrivant à la tranchée, un sergent du bataillon
+mit sa tête à un créneau et, à l'instant même, il reçut
+une des plus singulières blessures qu'on ait jamais vues. Il fut
+atteint, immédiatement au-dessus de l'oeil gauche, par deux
+balles de petit calibre, faisant probablement partie de la charge
+d'un de ces tromblons dont les assiégés avaient une certaine
+quantité. Ces armes, fort dangereuses de près, n'impriment
+pas une très grande vitesse à leurs projectiles; c'est ce qui
+sauva notre sergent, car, au lieu de lui briser la tête, les
+balles lui contournèrent le crâne, et vinrent s'arrêter près de
+l'oreille. On le crut perdu; me trouvant près de lui, je lui dis,
+sans le croire: ce n'est rien, sergent, vous en reviendrez bien
+vite. Heureusement, le fait me donna raison; le chirurgien
+sonda la plaie, trouva les balles, à la surprise des assistants, et
+n'eut pas de peine à les extraire. Deux ou trois jours après, je
+vis le blessé; il était debout, et en pleine convalescence.</p>
+
+<p>Ceux qui ne les ont pas vus se feront difficilement une idée
+du village de Zaatcha, et de la nature des travaux du siège,
+si siège il y a sans investissement. En effet, cette place, ou
+plutôt cette bicoque, n'avait pu être investie, et de nombreux
+contingents y entraient et en sortaient à volonté, relevant les
+défenseurs, et les approvisionnant de vivres et de munitions.
+Situé dans la forêt de palmiers qui forme l'oasis, entièrement
+construit en terre sèche et compacte, Zaatcha n'est, en définitive,
+qu'un mauvais village à peine fortifié. Il est entouré
+d'un mur de pierre, flanqué, à ses saillants, par des tours
+ou maisons hautes et carrées. Un fossé large et profond en
+défend absolument l'approche, si ce n'est, je crois, du côté
+de l'ouest, où, pour des motifs que j'ignore, on n'avait pas
+encore dirigé d'attaque. Le pâté de maisons en face de la
+tranchée m'a paru beaucoup plus élevé que le reste du village,
+qui, si je ne me trompe, devait en être défilé. Les assiégés n'avaient
+point d'artillerie. Leur feu, quand il ne venait pas des
+tours, partait des créneaux percés au-dessus du fossé, souvent
+au ras du sol, dans le mur d'enceinte ou dans celui des maisons,
+et nous frappait avec tant de précision et d'à-propos, qu'on ne
+pouvait douter qu'une communication continue et facile, en
+guise de chemin couvert, n'existât sur tout le front d'attaque.</p>
+
+<p>Quand j'ai parlé de tranchée, ce n'est pas qu'on eût eu à en
+ouvrir une proprement dite. La surface de l'oasis est coupée,
+en tout sens, de murs en pisé, d'environ deux mètres de
+haut, servant de clôture et de séparation à d'innombrables
+petits jardins, qui sont autant de propriétés particulières. Nos
+officiers du génie avaient profité de ces obstacles, abattant
+ceux qui gênaient, bouchant les brèches qui présentaient une
+solution de continuité, élevant ceux qui étaient insuffisants
+au défilement, et décrivant, en somme, une espèce de parallèle
+qui resserrait à l'est et au nord, c'est-à-dire du coté
+du camp, la moitié du développement du village, à une distance
+qui pouvait varier de quarante à cent mètres. Par les
+nombreux créneaux pratiqués dans les murs qui remplaçaient
+pour nous l'épaulement de tranchée, notre mousqueterie répondait
+à celle des Arabes.</p>
+
+<p>Pour ces travaux et ceux de construction des batteries, nos
+soldats avaient su tirer un très bon parti du tronc des
+palmiers, et ils n'avaient presque pas eu de terre à remuer, si ce
+n'est pour les deux cheminements de droite et de gauche. Des
+troupes occupaient les jardins jusqu'à la lisière de l'oasis, et
+assuraient les flancs, les derrières, et les communications
+avec le camp.</p>
+
+<p>Deux batteries de canons de 8 et d'obusiers de montagne
+étaient établies au centre et à la droite de la tranchée. La première
+portait le nom du colonel Petit, en l'honneur de cet
+officier supérieur qui y avait été mortellement atteint; la seconde
+s'appelait la batterie Besse, en mémoire d'un vaillant
+capitaine d'artillerie, tué raide d'une balle au front, au moment
+où il pointait une pièce.</p>
+
+<p>Après avoir fait, avec le colonel, la visité de nos lignes, et
+fourni notre contingent de travailleurs aux armes spéciales,
+j'essayai de tirer quelques balles par les créneaux. Ceux des
+Arabes étaient si petits qu'il fallait beaucoup de soins et
+quelque adresse pour les emboucher, mais on ne pouvait voir
+le résultat des coups. Aucun ennemi ne se montrait à découvert;
+tout ce qu'on apercevait entre la place et la tranchée se
+réduisait à quelques débris de murailles battues en brêche par
+notre artillerie, et aux cadavres des nôtres qu'on n'avait pu
+enlever, et qui infectaient l'air. Près de la sape de gauche,
+on voyait les ruines d'une tour qui s'était écroulée, le 20 octobre,
+sur les grenadiers de la Légion; un grand nombre de
+ces braves avaient péri sous les décombres, et j'en remarquai
+un, homme magnifique, dont le corps nu, enflé, noirci,
+était écrasé sous un énorme madrier.</p>
+
+<p>Parfois, les projectiles des assiégés embouchaient nos créneaux,
+écrêtaient le mur ou arrivaient aux points qui n'étaient
+pas bien défilés. Il est certain que l'ennemi avait d'habiles
+tireurs, particulièrement les domestiques noirs, que les chefs
+emploient à la chasse des autruches. Nos soldats les avaient
+entrevus visant nos officiers, et, avec cette vivacité d'imagination
+qui les caractérise, ils en avaient fait un être idéal et
+unique, qui, sous le nom du <i>Nègro</i>, était censé avoir porté les
+plus mauvais coups.</p>
+
+<p>Indépendamment du feu des batteries, nous lancions d'heure
+en heure une bombe de seize centimètres. Nous n'avions qu'un
+mortier, et le défaut de projectiles nous empêchait de l'employer
+plus souvent. On n'aura pas de peine à comprendre
+qu'un tir aussi rare ne pouvait être efficace. Il nous aurait
+fallu, d'ailleurs, des bombes de vingt-deux centimètres, et non
+de seize; celles-ci portaient admirablement, mais, de l'avis de
+chacun, leur pénétration était insuffisante. Quant aux canons,
+par une circonstance locale, ils ne produisaient pas non plus
+tout l'effet désirable. Les maisons de Zaatcha avaient toutes des
+rez-de-chaussée au-dessous du niveau du sol, qui n'étaient
+qu'une espèce de caves où les boulets ne pouvaient atteindre;
+les étages supérieurs ruinés, les habitants se réfugiaient dans
+ces souterrains, et la résistance continuait de plus belle.</p>
+
+<p>Malgré le courage et l'activité du génie, les deux sapes à
+droite et à gauche cheminaient très lentement. On s'était vu
+contraint d'en faire les épaulements en sacs à terre, et de les
+blinder, tant bien que mal, avec des branchages de palmier,
+pour mettre les hommes à l'abri des pierres que les Arabes ne
+cessaient d'y lancer. La tête de sape était continuellement en
+butte à leur fusillade, et les sapeurs qui se montraient à découvert
+étaient aussitôt tués ou blessés. Une espèce de mantelet
+en planches et en tôle, qu'ils poussaient devant eux en guise
+de gabion farci, ne se trouva pas à l'épreuve des balles, ce qui
+était d'autant plus fâcheux qu'on n'avait ni cuirasses, ni pots-en-tête.
+Mais aussi qui eût pu croire qu'un misérable village
+du Sahara nous obligerait à l'assiéger de la sorte?</p>
+
+<p>Vers le soir, le général vint faire la visite de la tranchée et
+donner des ordres pour la nuit. Il est bienveillant, ferme et
+sympathique; officier sous l'empire, il fut blessé à Waterloo.
+J'observai qu'il s'exposait beaucoup et sans ostentation. A sa
+suite, comme porte-fanion de l'état-major-général, se trouvait
+le fameux tueur de lions, Gérard, maréchal-des-logis aux
+spahis, aujourd'hui sous-lieutenant. Je causai quelque temps
+avec cet intrépide chasseur, qui est de plus un excellent soldat.
+C'est à l'affût, à la chute du jour, et souvent à nuit close,
+qu'il attend ses dangereux adversaires et qu'il les tue, de fort
+près, avec une carabine à deux coups, chargée de balles ogivales
+à pointe d'acier. Cette précaution lui a paru nécessaire
+depuis que, malgré son sang-froid et la précision de son tir,
+il lui est arrivé qu'on lion, dont il s'approchait croyant l'avoir
+tué, se releva, la balle qui s'était aplatie sur l'os frontal, dont
+la dureté est extrême, n'ayant fait que l'étourdir; Gérard
+l'acheva, mais non sans peine.</p>
+
+<p>Le général parti, l'heure de la soupe approchait, et je m'attendais
+à une de ces réfections frugales comme on peut en faire
+à la tranchée. MM. les officiers de la Légion en avaient décidé
+autrement, et ils avaient eu la charmante idée de me donner
+là, sous le feu de l'ennemi, un dîner de bienvenue, qui,
+certes, a été le plus original que j'aie fait de ma vie. Devant
+la <i>gourbie</i> du colonel (hutte en feuilles de palmier), on étendit
+une nappe sur un tapis, on y dressa le couvert, et nous nous
+assîmes à l'entour, les jambes croisées. Le repas fut bon, copieux
+et surtout gai; le colonel en fit les honneurs avec cet
+entrain de bon goût qui est le propre des hommes d'esprit.
+La musique du régiment, placée non loin de nous, joua des
+airs patriotiques, et même le caustique <i>drin, drin</i> de Lafon,
+qui acquérait du prix à cinq cents lieues de Paris. Au dessert,
+le colonel porta la santé du président de la République, qui
+fut accueillie avec une cordialité toute militaire. Alors la musique
+joua la <i>Marseillaise</i>, tandis que les Arabes, inquiets de
+ce bruit, redoublaient le feu de leurs fusils, et de leurs tromblons
+dont l'explosion plus retentissante était accompagnée
+d'une grêle de petites balles qui venaient frapper les palmiers
+à l'entour. On but une dernière rasade, dont les musiciens et
+les factionnaires qui se trouvaient près de nous, eurent leur part,
+et, à un signal de notre chef, chacun retourna à son poste.</p>
+
+<p>Après avoir fait la ronde de la tranchée, des postes et des
+sapes, j'allai me reposer auprès du colonel, qui avait bien
+voulu m'admettre dans sa <i>gourbie</i>. Par son ordre, un clairon
+était chargé de sonner les heures par autant de vibrations détachées
+qu'il en fallait pour en marquer le nombre; et comme
+il lui était prescrit de monter sur une petite élévation de
+terrain, les Arabes l'avaient aperçu, et un coup de fusil ou
+de tromblon lui répondait régulièrement. A cela ne se bornaient
+pas leurs taquineries. Ils rôdaient autour de la tranchée,
+en poussant des cris lugubres, et en appelant par son nom le
+colonel Carbuccia qu'ils connaissaient particulièrement, comme
+ses anciens administrés. Parfois ils engageaient la conversation
+avec nous, au moyen de l'interprète du colonel, et il y
+avait peu de temps que celui-ci avait failli être victime d'une
+de leurs ruses. Un Arabe, dont la voix tout à fait reconnaissable
+se faisait entendre chaque nuit, demanda à lui parler. Le
+colonel s'approcha du mur de la tranchée et ordonna à l'interprète
+de dire qu'il était présent et qu'il écoutait. Un long intervalle
+s'écoula sans réponse, et le colonel, fatigué d'attendre,
+s'éloignait, lorsque, de la cime des palmiers, plusieurs coups
+de feu furent dirigés sur la place qu'il venait de quitter. Les
+factionnaires préposés à la surveillance de nos créneaux ripostèrent,
+mais la surprise et l'obscurité nuisirent à la justesse
+de leurs coups, bien qu'il eût fallu un certain temps aux
+Arabes pour se glisser à terre le long des palmiers.</p>
+
+<p>Les nuits sont magnifiques au mois d'octobre, sous cette
+latitude, et malgré l'odeur exécrable des cadavres, je m'étais
+endormi, quand mon sommeil fut brusquement interrompu par
+une forte fusillade qui éclatait à notre gauche. Nous courûmes
+à la sape de ce côté; elle était attaquée, et l'ennemi, qu'on
+ne pouvait apercevoir, paraissait si rapproché, que dans
+l'idée qu'il voulût tenter d'escalader la tranchée, nous nous
+apprêtâmes à le recevoir sur les baïonnettes. Par ordre du général,
+les armes de nos hommes avaient été chargées avec
+deux balles, dont l'une coupée en quatre; quelques coups de
+fusil et la décharge à mitraille d'un obusier suffirent pour
+éloigner momentanément ces chicaneurs d'Arabes.</p>
+
+<p>Du reste, il n'est pas de tour qu'ils ne fissent pour attirer
+les nôtres dans leurs embûches. Quelques nuits auparavant,
+ils avaient imaginé de lâcher des bourriquets, et de les pousser
+vers les jardins occupés par nos troupes, dans l'espoir
+que les soldats sortiraient pour les prendre, et tomberaient
+dans l'embuscade qu'on leur avaient dressée. Nos gens se
+contentèrent de tuer les bourriquets par les créneaux, et les
+Arabes en furent pour leurs frais.</p>
+
+<p>Un autre stratagème dont les cavaliers du Scheik-el-Arab,
+qui était au camp, nous menacèrent, mais qui ne fut pas
+employé, leur réussit, à ce qu'ils prétendent, dans leurs
+guerres intestines, et il est trop curieux pour ne pas être
+rapporté. Il consiste à enduire de goudron, auquel on met le
+feu, des dromadaires qu'on chasse alors sur la tribu hostile;
+une espèce de rage s'empare de ces animaux, ils ruent, ils
+mordent, ils portent le désordre dans les rangs de l'ennemi,
+mais surtout, je pense, dans ses troupeaux. Quant aux
+Zaatcha, j'ignore s'ils étaient assez lettrés pour avoir pensé
+que nous aurions, au moins, aussi bon marché de leurs dromadaires
+enflammés que les Romains des éléphants de Pyrrhus
+à Bénévent; le fait est que malgré les pronostics des cavaliers
+de Ben-Gannah, ils ne tentèrent pas l'aventure.</p>
+
+<p>Peut-être ces détails paraîtront puérils, mais ils aideront à
+prouver que les assiégés ne négligeaient rien, et que leur défense,
+suivant l'expression de M. le général Charon, était
+intelligente et énergique.</p>
+
+<p>L'alerte passée, nous retournâmes, le colonel et moi, à sa
+<i>gourbie</i>, mais à peine avions-nous fermé l'oeil, que de nouvelles
+fusillades réclamaient notre présence aux sapes menacées.
+Ce manège continua toute la nuit, et notamment mon
+excellent adjudant sous-officier, Trentinian, n'eut pas une
+minute de repos.</p>
+
+<p>Le 25 octobre au matin, le général vint à la tranchée, et
+ordonna à mon colonel de m'envoyer avec 400 hommes, dont
+200 de mon régiment, et 200 du 3e bataillon d'infanterie légère
+d'Afrique, couper des palmiers près du village de Lichana,
+que les contingents ennemis occupaient en force. Cette mesure
+d'abattre les palmiers était nécessaire et bien entendue,
+quoi qu'en aient dit certains critiques en gants jaunes, qui
+s'arrogent le droit de juger, au coin de leur feu, à Paris, les
+opérations d'une guerre réputée très difficile par les hommes
+les plus compétents. Il s'agissait non-seulement de faire des
+éclaircies pour faciliter l'investissement, mais aussi de ruiner
+l'ennemi et de fomenter ainsi, à notre profit, des récriminations
+et des discordes entre les diverses fractions de la
+population de l'oasis. En effet, les gens de Lichana, par
+exemple, ne manquèrent pas d'imputer à la résistance de
+Zaatcha la dévastation des plantations, leur principale ressource,
+et j'ai appris depuis que, comme on l'avait prévu,
+ils en furent touchés au vif, et que, malgré leur fanatisme,
+leur solidarité s'en trouva ébranlée.</p>
+
+<p>On n'avait pu faire de lever du terrain. Le général nous
+indiqua, comme point de direction, un bouquet de palmiers à
+l'horizon, et je m'y portai, au pas de course, avec une compagnie
+d'infanterie légère d'Afrique. Suivaient les hommes de
+la Légion, et les travailleurs des deux corps avec des haches.
+J'étais prévenu que, sur la lisière de la forêt, M. le colonel de
+Barral appuierait le mouvement.</p>
+
+<p>Après avoir escaladé plusieurs clôtures de jardins en terre
+sèche, longé et traversé dans l'eau un fossé large et peu profond,
+nous établîmes notre ligne de tirailleurs, le centre à
+environ trois cents mètres de la plaine, contre un mur crénelé
+par les Arabes, et dans un petit jardin encaissé et très propre
+à la défensive. Entre le mur et le jardin, et au niveau du premier,
+il y avait un terrain nu d'environ vingt mètres de large,
+où notre ligne formait un angle saillant. Je plaçai en réserve,
+à portée de couvrir ce point, un petit détachement de mes
+grenadiers, aux ordres de leur capitaine, M. Nyko, réfugié
+polonais, parent de l'infortuné comte Dunin, tué à Boulogne
+à côté de mon cousin. Cet officier avait déjà été dangereusement
+blessé devant Zaatcha, lors de l'expédition du mois de
+juillet dernier.</p>
+
+<p>Le colonel, sans escorte et sans armes, avec cette intrépidité
+vraiment corse qui le caractérise, vint voir nos dispositions,
+et je crus comprendre qu'il les approuvait, à la
+manière flatteuse dont il répondit à l'assurance que je lui
+donnai, que le diable lui-même ne nous délogerait pas de
+là. Je prie le lecteur de remarquer que ce n'était pas une
+rodomontade, et que je tins la position jusqu'à ce que le général
+m'eut envoyé l'ordre d'effectuer ma retraite.</p>
+
+<p>Derrière nous, nos travailleurs s'occupaient déjà, avec
+une grande activité, de l'abattage des palmiers. Je ne sais
+plus dans quel journal j'ai lu cette assertion mirobolante, que
+<i>la hache rebondit sur l'écorce élastique du palmier</i>. Au contraire,
+rien n'est plus facile que de le couper, et nos hommes
+y allaient grand train. Vraiment, c'était pitié de voir ces
+précieux végétaux, la plupart centenaires, s'abattre avec
+fracas, et couvrir le sol de leurs dattes. Toutes ne furent
+pas perdues, comme on pense bien, et nos soldats s'en régalèrent
+à tire-larigot.</p>
+
+<p>Les Arabes, d'abord en petit nombre, exaspérés de cette
+exécution, et craignant peut-être une attaque sur Lichana,
+dont nous étions tout près, engagèrent le combat sur notre
+droite. A l'extrémité du mur crénelé, derrière un amas de
+décombres, un groupe de chasseurs du bataillon d'Afrique
+soutenait vaillamment l'attaque. Un caporal, étendu sur le
+ventre, se distinguait par la précision avec laquelle il dirigeait
+ses coups. Il avait placé une grosse pierre devant lui
+peur se garantir; une balle arrive, touche la pierre et la lui
+lance à la tête; le caporal se frotte le front, prend la pierre,
+la replace où elle était d'abord, et continue son feu; une autre
+balle arrive, le frappe à la tête et le tue raide.</p>
+
+<p>Au-delà du mur était une espèce de ravin, par où l'ennemi
+aurait pu arriver inaperçu. J'ordonnai aux hommes qui
+gardaient les créneaux de redoubler d'attention; mais nos
+adversaires, guidés par la connaissance des lieux, furent plus
+rusés que nous. Au lieu de nous aborder de front, un certain
+sombre d'entre eux gagnèrent sur notre gauche, et se baissant
+au-dessous des créneaux, à la file l'un de l'autre, ils arrivèrent,
+pour ainsi dire en rampant, à garnir le mur du côté
+opposé au nôtre. Nous n'étions séparés d'eux que par cet
+obstacle, haut de deux mètres à peu près. Le reste, c'est-à-dire
+la masse, était resté dans le ravin, et à un signal donné,
+ils se levèrent tous, avec des cris sauvages, tandis que d'autres
+encore, dispersés en tirailleurs en face du jardin encaissé
+et du terrain nu dont j'ai parlé, nous fusillaient à l'angle ou
+crochet formé par notre ligne.<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> Je n'ai pas la prétention de faire de la tactique à propos d'une
+si petite affaire; mais si quelqu'un objectait que ce crochet était un
+oubli des principes, je lui répondrais qu'il s'agissait de protéger des
+travailleurs placés dans une circonférence irrégulière, et qu'une ligne
+droite était impossible. Dans un combat de cette nature, il était indiqué,
+d'ailleurs, de profiter des abris qu'offrait le terrain.</blockquote>
+
+
+<p>En un instant, plusieurs des nôtres furent couchés par
+terre, ou contusionnés par des nuées de pierres qu'on nous
+lançait par dessus le mur. Cette manière de préluder à un engagement
+plus sérieux est familière aux Arabes. Bientôt une
+haie serrée de leurs fusils parut à la crête du mur, et nos
+soldats, sans attendre qu'ils parussent eux-mêmes, et quoi que
+pussent faire les officiers, le couronnèrent de leur feu.</p>
+
+<p>A l'angle de la ligne, un soldat venait de tomber mortellement
+atteint. Deux de ses camarades le traînaient en arrière,
+poursuivis par les Arabes qui voulaient s'en emparer pour lui
+couper la tête. J'allai à leur rencontre et les tins en échec avec
+mon fusil de chasse. Nyko et ses grenadiers étaient à cent pas
+de là; je leur fis signe d'accourir, et il était temps, car l'engagement
+devenait de plus en plus vif. En un instant, le capitaine
+Touchet, après avoir tué de sa main un ennemi, tomba
+frappé d'un coup de feu en pleine poitrine; le capitaine Butet
+reçut une balle à travers la cuisse; Nyko fut blessé à la tête;
+moi-même je fus atteint d'un gros caillou, qui ayant rebondi
+sur ma <i>carghera</i> corse (ceinture à cartouches), ne me fit pas
+grand mal. Je restai seul d'officier.</p>
+
+<p>L'oeil au guet, le doigt sur la détente, j'attendais que quelque
+Arabe se montrât au-dessus du mur. Il en vint un qui,
+coiffé d'un turban, brandissait un pistolet de la main droite,
+s'appuyait sur la gauche, et se découvrait audacieusement
+jusqu'à la ceinture. En apercevant un officier qui le tenait en
+joue presque à bout portant, il dut penser que son heure était
+arrivée; il voulut se rejeter en arrière, mais il n'en eut pas
+le temps; je lui lâchai dans le cou, au-dessous du menton,
+mon coup droit chargé d'une balle et cinq chevrotines; son
+coup du pistolet porta à faux sur ma gauche, sa tête frappa le
+mur qui fut baigné de son sang, et derrière lequel il disparut
+en tombant.</p>
+
+<p>Presque en même temps, à quelques pas de là, un autre, à
+barbe grise, armé d'un long fusil garni d'argent, faisait basculer
+son arme sur le haut du mur, pour nous mieux viser.
+Se voyant visé à son tour, il se retira; mais aussitôt, élevant
+les bras et son fusil, il allait tirer dans notre direction, quand
+je lui lâchai mon second coup, chargé à deux balles qui, écrêtant
+le mur, l'atteignirent à la tête dont on ne voyait que le
+sommet. Comme son camarade, il tomba de l'autre côté,
+ainsi que son fusil qui paraissait fort beau, et que nous ne
+pûmes prendre. Les tirailleurs applaudirent, et ils m'assurèrent
+que c'étaient des chefs.</p>
+
+<p>Tout cela se passa, pour ainsi dire, en un clin d'oeil, et
+beaucoup plus vite qu'on ne peut l'écrire. Cependant, le feu, au
+lieu de discontinuer, prenait une nouvelle intensité. En voyant
+tomber leurs officiers et leurs camarades, beaucoup de soldats
+s'empressèrent autour d'eux, et les transportèrent sur les derrières;
+d'autres, comme cela arrive souvent en pareil cas,<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>
+les accompagnèrent, sans doute pour les escorter; les travailleurs
+avaient suspendu la coupe des palmiers, mais n'étaient pas
+venus en ligne; en un mot, je restai avec le quart environ de
+mon monde, c'est-à-dire une vingtaine de grenadiers de la
+Légion et quatre-vingts hommes, à peu près, du bataillon
+d'Afrique. Le brave sergent-major Marinot, de ce dernier
+corps, me seconda avec cette sévérité et cette énergie qui
+n'admettent point d'hésitation.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a> L'ordonnance du 3 mai 1832 prescrit, avec raison, de ne pas s'occuper
+des morts, ni même des blessés, pendant l'action; mais, en
+Afrique, il a fallu adopter le système contraire, à cause de la cruauté
+des Arabes et de l'inconvénient qu'il y aurait à leur laisser mutiler
+les corps dont ils font de sanglants trophées qui surexcitent le fanatisme
+des populations.</blockquote>
+
+<p>Mes grenadiers, ou plutôt cette poignée de mes grenadiers,
+restaient sous le commandement immédiat du sergent anglais
+Smitters, dont la valeur héroïque était digne d'une action
+plus importante.</p>
+
+<p>Quoique, au même moment, les assiégés de Zaatcha eussent
+fait une sortie et attaqué vigoureusement la sape de droite à
+la tranchée, le colonel dont la sollicitude paternelle et touchante
+ne nous oubliait pas, le colonel, toujours partout,
+infatigable et dédaigneux du danger, arrivait encore auprès
+de nous. Sa présence ranima le combat. Debout sur un petit
+monticule où pleuvaient les balles, exactement à la même
+place où Smitters fut tué un instant après, il criait: Tenez
+bon, grenadiers! et ne voulut point se défiler. Un groupe
+d'Arabes, à demi couverts par le mur, tiraient sur nous à
+soixante pas, et semblaient avoir reconnu des officiers, si bien
+que je crus utile de leur envoyer moi-même un nouveau coup
+de fusil. Tous ceux qui ont assisté à cette affaire conviendront
+que je n'exagère rien en disant que nous étions attaqués par
+plus de mille adversaires, et sans la bonté de notre position
+défensive, je ne sais vraiment ce que nous serions devenus,
+surtout sans les renforts qui nous arrivèrent.</p>
+
+<p>Je conviens que j'en demandai au colonel. Non-seulement il
+m'approuva, mais rappelé à la tranchée par le bruit du combat
+qui continuait à s'y livrer, il se chargea de les faire demander
+lui-même au général. En attendant, nous avions à
+faire un nouvel effort, et, je dois le dire, aucun des braves
+qui m'entouraient ne faillit à cette tâche. Un lieutenant du
+bataillon d'Afrique, dont je regrette vivement de ne pas
+avoir retenu le nom, était venu remplacer un des capitaines
+blessés; Marinot, et leurs soldats, défendaient le jardin encaissé;
+Smitters et nos grenadiers, le mur et le terrain nu à
+côté.</p>
+
+<p>La conduite de Smitters est de celles qui honoreront le genre
+humain tant qu'un coeur de soldat battra sous le harnais! Je
+déplore de n'avoir que ce faible écrit pour en conserver la
+mémoire. En évidence sur la petite butte que venait de quitter
+le colonel, il animait ses hommes, et ajustait ses coups avec
+un imperturbable sang-froid. Derrière un large créneau, un
+Arabe se montrait à demi et se cachait tour à tour. Le sergent
+le tenait enjoué, et épiait, pour tirer, le moment favorable,
+mais l'ennemi le prévint; foudroyé, Smitters bondit en l'air,
+tomba à la renverse, et son sang généreux rejaillit sur les grenadiers.
+Avant de lui percer le coeur, la balle avait fait un long
+éclat à la monture de son fusil. Effet fréquent de la mort par
+les armes à feu, on aurait dit qu'il dormait d'un bon sommeil,
+tant sa figure paraissait sereine et presque rayonnante.</p>
+
+<p>Cet intrépide sous-officier était un homme de trente à trente-cinq
+ans, d'une taille moyenne, bien pris, brun, sans barbe
+ni moustaches, comme les soldats de son pays. Pauvre Anglais!
+dont le sort était de venir mourir dans une oasis du Sahara,
+à côté d'un neveu du plus grand ennemi de sa grande nation!</p>
+
+<p>Sa fin produisit une pénible impression, et l'ennemi ne
+semblait pas se ralentir. Mais, sur la lisière de la forêt, M. le
+colonel de Barral opérait une puissante diversion. Ses obus,
+longeant notre ligne et sifflant à travers les palmiers, tombaient
+et éclataient parmi les Arabes. Dans la plaine, un de ses échelons,
+formé du bataillon de zouaves du commandant de Laurencez,
+était arrivé à trois cents mètres de nous. Les ennemis
+nous pressant toujours, je me décidai à aller lui demander
+quelques hommes, pour appuyer mes grenadiers, qui continuaient
+bravement la défense de la butte où leur sergent venait
+d'être tué. Avec une courtoisie dont je lui suis redevable,
+M. de Laurencez<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a> s'empressa de me donner quinze hommes
+avec un lieutenant, M. Sentupery. Ce jeune officier s'écria:
+En avant, c'est le poste d'honneur! et nous courûmes renforcer
+ma ligne, où l'arrivée des zouaves produisit visiblement
+le meilleur effet. Sur mon indication, ces braves rejoignirent
+les grenadiers à l'éminence où était tombé Smitters, et un
+d'eux, nommé Goise, qui avait été prisonnier des Arabes et
+parlait leur langue, se mit à les défier et à les plaisanter de la
+façon la plus originale. C'est encore une preuve de l'ascendant
+des corps d'élite, que, dès ce moment, l'attaque se ralentit;
+l'uniforme des zouaves est redouté de leurs adversaires à l'égal
+des vestes bleu de ciel des chasseurs, et nos troupes elles-mêmes
+savent, par expérience, ce que vaut le concours de ces
+triaires de l'armée d'Afrique.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a> M. de Laurencez, blessé à l'assaut de Zaatcha, est aujourd'hui
+lieutenant-colonel.</blockquote>
+
+<p>La voix du colonel se fit entendre de loin, annonçant des
+renforts. En effet, sur notre droite, le commandant Bourbaki
+avec les tirailleurs indigènes, et le lieutenant-colonel Pariset,
+de l'artillerie, en personne, avec deux obusiers, refoulaient
+l'ennemi, qui ne tarda pas à rentrer à Lichana. Arrivé près
+de nous, le colonel me communiqua l'ordre du général de
+battre en retraite. Je me permis d'observer que les Arabes
+rétrogradaient, et que le moment était propice pour continuer
+l'abattage des dattiers; mais il me répondit que l'ordre était
+formel, et qu'il n'y avait qu'à obéir. Sur ce, nous quittâmes
+une position que nous avions gardée quatre heures, on sait à
+quel prix; nous gagnâmes la plaine sans aucune opposition,
+et de là la tranchée. Nous avions eu six morts et vingt-deux
+blessés, dont trois officiers;<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a> les Arabes durent avoir un
+nombre infiniment plus considérable des leurs hors de
+Combat.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a> Voyez les états nominatifs aux Pièces justificatives.</blockquote>
+
+<p>Je trouvai le général près de la Zaouïa. Il parut regretter
+de nous avoir engagés si loin, à cause des pertes que nous
+avions essuyées; cependant, il me dit avec une grande cordialité:
+Je vous remercie de tout ce que vous avez fait. J'ai
+été peiné de ne pas reconnaître ces remerciements dans son
+rapport d'ensemble publié au <i>Moniteur universel</i> du 4 janvier
+1850, où il ne m'a même pas accordé une mention honorable,
+et je dus être d'autant plus sensible à cet oubli qu'on
+venait de me remercier de la manière que l'on sait.<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a> En revanche,
+je conserve précieusement les lettres d'éloge et de sympathie
+que M. le général Charon, gouverneur général de l'Algérie,
+le colonel Carbuccia, et une foule d'autres officiers
+moins élevés en grade, mais très bons juges aussi, ont bien
+voulu m'écrire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a> Voyez aux Pièces justificatives ma lettre à la <i>Patrie</i>, du 5 janvier
+1850.</blockquote>
+
+<p>A l'égard du combat que je viens de raconter, le rapport
+de M. le général Herbillon s'exprime ainsi:</p>
+
+<p>«Le 25 octobre, les habitants firent une sortie si vive sur
+les hommes employés à la coupe des palmiers que nous laissâmes
+une caisse de tambour et des outils entre leurs mains.
+Je fus obligé d'appeler les troupes du camp pour assurer la
+retraite.»</p>
+
+<p>Comme on l'a vu, nous avions été attaqués par les gens de
+Lichana, qui n'étaient nullement assiégés; il n'y avait donc
+pas eu de sortie proprement dite. La retraite fut ordonnée par
+le général, et le général, ce me semble, aurait pu le dire,
+d'autant mieux qu'il pouvait avoir d'excellentes raisons de la
+prescrire, entr'autres le peu d'importance du résultat que
+nous aurions obtenu en prolongeant le combat. Ce résultat
+n'aurait pas été en rapport avec le nombre des troupes employées,
+que les soutiens, à la fin de l'engagement, avaient
+porté à un chiffre très considérable. Je ne sache pas qu'il y
+ait en de caisse ni d'outils tombés aux mains des Arabes;
+mais il n'est pas impossible qu'il en soit resté sur le terrain,
+ce qui n'est certes pas la même chose. Quant à la caisse, les
+états nominatifs des morts et des blessés, qu'on peut voir aux
+Pièces justificatives, constatent qu'aucun tambour ne fut atteint,
+et, si je me souviens bien, on disait au camp qu'elle
+avait été abandonnée par un tambour du bataillon d'Afrique,
+qui grappillait des dattes. Maintenant, les travailleurs ont-ils
+abandonné des haches? s'ils l'ont fait, ils sont inexcusables,
+car nos tirailleurs les ont constamment couverts, et les Arabes,
+contenus par nous, n'ont pu arriver jusqu'à eux. Qu'on me
+passe ces particularités; elles paraîtront insignifiantes, mais
+on comprendra ma surprise (si quelque chose pouvait étonner
+dans ce bas monde) de voir que pas le moindre éloge ne m'a
+été décerné, et que l'occasion d'une espèce de blâme semble
+avoir été cherchée dans des détails peu dignes de figurer dans
+un rapport général.</p>
+
+<p>Pendant que nous combattions du côté de Lichana, la sape
+de droite, comme je l'ai dit, était audacieusement assaillie à
+la tranchée. Les Arabes, sortis de Zaatcha, suivis par des
+femmes qui les excitaient, et bravaient héroïquement la mort,
+avaient mis tant d'acharnement dans leur attaque, qu'on en
+tua plusieurs à deux pas de nos créneaux, qu'ils cherchaient à
+prendre. Un, surtout, vint tomber si près, que les voltigeurs du
+38ème se saisirent de son sabre au moyen d'un tire-bourre de
+canon, et me l'envoyèrent par le plus ancien soldat de la compagnie.
+Je le conserve précieusement en souvenir de ces braves
+et du courageux Arabe mort pour son pays.</p>
+
+<p>On sait que la garde et les travailleurs de tranchée sont relevés
+toutes les vingt-quatre heures. Sur la demande de mon
+colonel, notre tour fut prolongé jusqu'au soir, ce qui me
+donna l'occasion de compléter la journée; car le général étant
+venu à la <i>gourbie</i>, où nous déjeunions, il m'ordonna d'abattre
+encore des palmiers, cette fois à proximité de la tranchée.
+Après avoir garni de tirailleurs les murs de deux grands jardins,
+je les fis complètement raser, sans forte opposition de
+la part des Arabes, soit qu'ils en eussent assez du combat du
+matin, soit que le voisinage de nos travaux les tint en respect.
+Ils se contentèrent de nous envoyer de loin quelques
+balles qui ne nous firent pas grand mal; un soldat cependant
+en fut atteint, et un autre fut blessé par la chute d'un palmier.</p>
+
+<p>Le soir, vers cinq heures, nous retournâmes au camp. Nos
+tentes et nos lits de cantines nous parurent des palais et
+des édredons après la tranchée. Les vivres étaient abondants
+à la colonne; le pain seulement, qu'on faisait venir de
+Biscara, commençait à manquer, mais du biscuit trempé le
+remplace, au besoin. L'eau était désagréable, malsaine, et
+tellement chargée de sels, qu'en ayant passé un litre environ
+à travers un mouchoir de toile, j'en obtins un résidu qui,
+séché et approché du feu, crépitait comme du nitre. Le sable,
+d'une finesse imperceptible, s'infiltrait partout; quelque précaution
+que l'on prit, tout ce qu'on préparait pour manger en
+était tellement saupoudré, qu'à chaque morceau on le sentait
+craquer sous la dent. Je fis l'expérience de placer du papier
+sur la tablette de ma tente, et bien que j'en eusse bouclé les
+contre-sanglons pour la fermer complètement, deux heures
+après le papier était tout couvert de sable. Ces petits inconvénients
+n'étaient qu'un sujet d'observations; mais la mauvaise
+qualité de l'eau incommodait tout le monde, et engendrait
+même des maladies.</p>
+
+<p>Le lendemain, nos pertes furent douloureusement augmentées
+par la mort du capitaine Graillet, commandant du génie.
+Par le plus malheureux des hasards, tandis qu'il dirigeait les
+travaux à la sape de droite, il fut tué d'une balle qui passa
+dans l'interstice de deux troncs de palmiers placés en épaulement.
+C'était un officier jeune, très distingué, et à jamais
+regrettable; la veille, j'avais bu avec lui un verre d'eau-de-vie,
+et dans la conversation que nous eûmes ensemble sur les
+opérations du siége, je remarquai qu'il était pour les partis
+les plus vigoureux.</p>
+
+<p>Le 27 se passa sans événement remarquable. Les travaux
+continuèrent sur le même pied à la tranchée. Les Arabes tiraillèrent
+plus ou moins toute la journée, et se montrèrent
+parfois à la lisière de l'oasis, d'où leurs balles arrivaient jusqu'à
+notre front de bandière. Les carabines à tige de quelques
+hommes du 5e bataillon de chasseurs à pied, placés derrière
+des ondulations de terrain, les leur rendaient avec
+usure.</p>
+
+<p>Un fait remarquable et qui, en ma qualité de nouvel arrivé,
+m'avait surpris, c'est que notre camp était littéralement encombré
+d'Arabes; j'en avais deux, conducteurs du bagage,
+qui bivouaquaient à la porte de ma tente, si bien que la toile
+seule m'en séparait. Le scheick El-Arab, je l'ai déjà dit,
+campait avec nous; ses cavaliers, assez nombreux, l'avaient
+suivi, et ne cessaient de rendre des services, quoique leurs
+sympathies pussent bien être ailleurs. Plusieurs fois, ils étaient
+allés parlementer avec les tirailleurs ennemis; mais les renseignements
+qu'ils rapportaient à l'état-major-général devaient
+lui paraître suspects; le fait est qu'à aucun prix on ne pouvait
+se procurer des émissaires sûrs, et telle était, au point de
+vue arabe, la nationalité et surtout la sainteté de la cause de
+Zaatcha, que le peu d'intelligences qu'on avait pu établir chez
+l'ennemi ne pouvaient, tout au plus, être considérées que
+comme servant aux deux partis.</p>
+
+<p>Nous étions sans nouvelles d'Alger. Le courrier qui portait
+les dépêches du gouverneur, et qui devait avoir mes lettres de
+Paris, venait d'être enlevé par les Arabes. Nous approchions
+à grands pas de l'époque qu'avant de quitter Paris j'avais fixée
+pour mon retour à l'Assemblée législative, et il n'y avait pas
+de probabilité que nous touchassions au dénouement de l'expédition.
+Le général, fermement résolu à ne lever le camp
+qu'après avoir eu raison de Zaatcha, semblait décidé à ne
+plus livrer d'assaut, et à attendre des renforts, pour compléter
+l'investissement de la place et la réduire par le feu de l'artillerie.
+Chacun comprendra que ce plan, sans doute le meilleur,
+pouvait nous mener fort loin, et bien qu'il ait été modifié,
+Zaatcha ayant été pris d'assaut, cet événement final n'a pu
+avoir lieu que le 26 novembre, sans compter que les opérations
+successives et secondaires ont prolongé la campagne
+jusqu'au mois de janvier.</p>
+
+<p>On a vu à quelles conditions j'avais consenti à y prendre
+part, conditions tellement nettes et incontestées jusqu'alors,
+que l'idée ne me vint seulement pas qu'on pourrait me
+disputer le droit de revenir siéger au palais législatif quand je
+le jugerais convenable. Plusieurs sujets de juste mécontentement
+et de profond dégoût me maintenaient dans ma résolution.
+D'une part, on avait failli à la promesse dont l'accomplissement
+eût compensé, pour moi, l'inconvénient de servir
+au titre étranger. Je veux parler du commandement de compagnies
+d'élite, qu'on m'avait assuré à Paris, et au sujet duquel
+aucun ordre n'avait été transmis ni à Alger, ni à la colonne.
+D'autre part, des bruits offensants, universellement
+répandus au camp, et dont on pourrait trouver la source dans
+les lettres de personnes occupant de hautes positions, me désignaient
+comme <i>envoyé en punition en Afrique</i> (je dis le mot
+comme on me l'a répété, quelque impertinent et stupide qu'il
+soit). Sans doute, c'était le dernier degré de l'absurdité que
+de supposer qu'un homme honoré d'un mandat souverain et
+inviolable pût être envoyé en punition par qui que ce soit;
+mais, si on réfléchit bien, on comprendra la créance que jusqu'à
+un certain point pouvaient obtenir des inventions par
+lesquelles on me représentait comme l'objet d'une sorte de
+disgrâce domestique, fondée sur mes opinions peu gouvernementales.
+Ce qui me paraissait ajouter du poids à ces manoeuvres,
+c'était la nouvelle que, sans doute, on ne se serait pas
+amusé à répandre gratuitement, qu'après la campagne on me
+destinait au commandement du cercle de Biscara, comme si
+dans l'état actuel des choses ces fonctions permanentes avaient
+pu me convenir, et comme s'il avait dépendu de quelqu'un,
+sous quelque prétexte que ce fût, de me reléguer, sans me consulter,
+au fond du Désert, en échange du poste législatif que la
+sympathie et la confiance de deux départements m'ont assigné.</p>
+
+<p>Indigné d'être ainsi traité par ceux-là mêmes à qui j'étais
+le plus disposé à me dévouer, rebuté par d'aussi nauséabondes
+menées, la cordialité de mes chefs militaires, et en général de
+tous les officiers du camp, ne modifia point mon projet primitif.
+Décidé à partir, j'en avais parlé à mon colonel et au général,
+lorsque celui-ci voulut bien me charger, pour M. le
+général Charon, d'une mission indiquée dans une dépêche
+qu'il me fit l'honneur de me communiquer, et qu'il me confia,
+le 29 au soir, avec l'ordre qu'on peut voir aux Pièces justificatives.
+Le but principal de cette mission était de hâter l'arrivée
+des renforts qu'il attendait, et qui, demandés par la
+voie de terre au moment où les communications n'étaient
+rien moins que sûres, auraient pu tarder encore longtemps à
+le rejoindre, sans la diligente prévoyance de M. le gouverneur
+général.</p>
+
+<p>M. le général Herbillon, aux éminentes qualités duquel je
+serai toujours heureux de rendre hommage, malgré l'oubli
+où il m'a laissé dans son rapport d'ensemble, a été, pour moi,
+spontanément bienveillant; je ne doute pas qu'il me rendra la
+justice de rappeler, au besoin, la résolution que je lui manifestai
+de ne pas partir, malgré les graves et nombreux motifs
+que je lui exposai, dans le cas où, contrairement à ce qu'il
+avait décidé pour lors, un assaut eût été à prévoir dans un
+délai rapproché. C'est ici l'endroit de répondre à certaines
+gens qui auraient dû s'informer au moins des faits, des distances,
+des dates, avant d'insinuer cette outrageante assertion
+que j'aurais quitté la colonne la veille d'un assaut. D'assaut
+il n'était pas question alors; il a été livré un mois après, et il
+est à présumer que je ne m'y fusse pas trouvé, quand même
+j'aurais été encore en Afrique, mon régiment ayant été dirigé
+sur Biscara quinze jours avant la prise de Zaatcha.</p>
+
+<p>Un autre propos infâme, dont personne n'a osé prendre
+vis-à-vis de moi la responsabilité, mais que j'ai appris avoir
+été tenu tout bas, un de ces propos qui ne seraient que ridicules,
+s'ils n'étaient odieux, c'est celui qui attribuait mon
+départ <i>à ma crainte du choléra</i>. En vérité, on rougit de
+s'arrêter à des accusations anonymes aussi saugrenues, et
+c'est se ravaler que d'y répondre, mais il n'est peut-être pas
+superflu que mes charitables Basiles sachent:</p>
+
+<p>D'abord, que, devant Zaatcha, quand j'en suis parti, il n'y
+avait point de choléra, et on était si loin de le craindre, que
+l'on considérait le camp comme un refuge pour les troupes, à
+cet égard. Le choléra y fut apporté par la colonne de M. le colonel
+Canrobert; à mon départ, non-seulement on ne savait pas qu'elle
+en fut attaquée, mais on ignorait même sa prochaine arrivée.
+A Marseille, à Toulon où le choléra faisait des ravages réels
+et où je m'arrêtai deux jours; à Alger, à Philippeville, à El-Arrouch,
+je ne sache pas que cette maladie, qui d'ailleurs
+est rarement contagieuse, ait modifié un instant mes plans
+de voyage. Et si les actions d'un proscrit n'étaient pas naturellement
+peu connues, on saurait qu'aux États-Unis, à
+Malte et ailleurs, on se souvient de mes visites aux cholériques;
+et à Paris même, si la haine aveugle ne repoussait pas toute
+information, on trouverait d'honorables citoyens qui ont vu
+mourir dans mes bras, il n'y a pas encore bien longtemps, un
+de mes amis, M. Piebault d'Ajaccio, enlevé en quelques heures
+par le choléra.</p>
+
+<p>Mais assez de ces dégoûtantes et viles calomnies, qu'un soldat
+et un homme de coeur préférerait avoir à relever autrement
+qu'avec la plume.</p>
+
+<p>Le paquebot d'Alger devant appareiller de Philippeville le
+6 novembre, mon départ de Zaatcha fut fixé au 30 octobre.
+Le 28 et le 29, mon régiment fut encore de service à la tranchée;
+mais comme nous nous y rendîmes sans musique, suivant
+les prescriptions réglementaires,<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a> nous y arrivâmes sans
+avoir personne hors de combat. Le commandant de Laurencez
+et son bataillon étaient de garde avec nous. Ce sont d'excellents
+compagnons, aussi braves que gais. Goise, le zouave
+qui s'était fait remarquer le 25, demanda au colonel la permission
+de <i>vexer l'Arabe</i>, et montant sur le terre-plein de la
+batterie Petit, il se mit à parodier les chants du pays de la
+façon la plus amusante.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a> Article 202 de l'ordonnance du 3 mai 1832.</blockquote>
+
+<p>Les mêmes circonstances que j'ai déjà décrites se renouvelèrent
+ce jour-là et le lendemain. Les cheminements avançaient,
+quoique lentement; l'artillerie s'occupait de mettre
+deux nouvelles pièces en batterie à l'extrême droite; son feu
+fit s'écrouler avec fracas, dans un nuage de poussière, une
+des tours de Zaatcha; les coups de fusil et de tromblon des
+défenseurs continuaient, et nos soldats, mieux défilés à mesure
+que les travaux avançaient, les leur revalaient.</p>
+
+<p>La nuit, nous eûmes une alerte plus vive que la dernière
+fois. L'officier de garde à la sape de gauche vint nous avertir
+que le léger blindage qui la recouvrait paraissait céder sous
+les pierres que les Arabes, abrités par un renfoncement du
+sol, à quelques pas de nous, ne cessaient de lancer. La fusillade
+éclata; nous accourûmes, le colonel, M. de Laurencez
+et moi, mais, même de la tête de la sape, il nous fut impossible
+d'apercevoir un seul des ennemis, que nous entendions
+cependant parler entre eux à voix basse. L'endroit où nous étions
+était, comme toute la tranchée, dominé par des palmiers, mais
+les Arabes ne s'avisèrent point de renouveler la ruse, dont mon
+colonel avait failli être victime. Du reste, nous étions sur nos
+gardes; nos factionnaires, collés contre l'épaulement, le genou
+en terre, la baïonnette au canon, le doigt sur la détente,
+auraient bien reçu les audacieux qui se fussent offerts à eux.
+Un coup d'obusier à balles fut tiré, mais je crois qu'il passa
+au-dessus de la tête des Arabes. Aucun ne se montra, et pour
+ne pas rester inactifs, nous leur renvoyâmes quelques-unes
+de leurs pierres. Nous sentîmes alors combien des grenades
+nous eussent été utiles, mais il n'en existait pas une seule à
+la tranchée, ni au camp. Tout ce que nous pûmes faire, ce
+fut de placer quelques zouaves à la batterie Petit, d'où l'on
+pouvait, en tirant obliquement, flanquer jusqu'à un certain
+point la tête de la sape, non sans risquer de blesser nos sapeurs.
+Pour obvier à cet inconvénient, et pour toucher
+l'ennemi dans l'obscurité, on choisit les hommes les plus
+adroits. De retour à la <i>gourbie</i> du colonel, il ne se passa pas
+longtemps sans que j'entendisse les cris d'un Arabe, qui,
+atteint par nos balles, se plaignait d'une voix lamentable. Je
+demandai la signification de ses paroles à l'interprète du colonel,
+qui me les traduisit ainsi: «<i>Roumis</i> (chrétiens), disait le
+malheureux blessé, que vous avais-je fait pour me traiter ainsi?
+mon sang coule, mais je suis content de mourir pour ma patrie
+et pour ma religion!» Pourquoi la nature de cette guerre impitoyable
+nous empêchait-elle de tendre une main sympathique
+et secourable au brave qui, sous l'étreinte de la mort, proclamait
+de si hauts sentiments!</p>
+
+<p>Cet usage de se plaindre ou de nous menacer semblait familier
+aux défenseurs de Zaatcha. On a vu que parmi eux se
+trouvaient des hommes qui avaient fait à Alger le métier de
+portefaix, et souvent, c'est en baragouinant notre langue, qu'ils
+s'efforçaient de nous adresser des injures ou de nous railler.
+Comme pour eux tout ce qui n'est pas Arabe ou Français est
+Juif, ils gratifiaient la Légion étrangère du titre de <i>bataillon
+di Jouifs</i>. Parfois, appelant nos soldats: <i>couchons, Jouifs,</i>
+criaient-ils, <i>oun caporal et quatre hommes en factionne; va te
+coucher!</i> Cette dernière injonction était accompagnée d'un
+coup de feu qui dénotait le genre de couche qu'ils nous
+souhaitaient.</p>
+
+<p>Relevé le 29 au soir, j'allai, dès que je fus de retour au
+camp, prendre congé du général et de son chef d'état-major,
+M. le colonel Borel. En présence des attaques dont j'ai été
+l'objet, il est bon de rappeler que dans cette entrevue, il fut
+constaté qu'il y avait, pour lors, beaucoup plus de risques à
+courir en quittant le camp qu'en y restant. Le chemin de Batna
+était journellement inquiété et parfois intercepté par de nombreux
+coureurs ennemis, qui venaient d'y commettre maints assassinats,
+et le général s'était vu dans la nécessité d'envoyer à
+Biscara M. le colonel de Mirbeck, avec de la cavalerie, pour
+maintenir les communications. Du camp à Biscara, j'avais un
+convoi de blessés et de malades à conduire, avec une escorte
+suffisante, mais de cette place à Batna, on ne pouvait me
+donner que quelques cavaliers. Le colonel Borel doutait que je
+pusse arriver à ma destination, et je me séparai de lui et du
+général, en leur promettant que je passerais à tout prix.</p>
+
+<p>Le lendemain, de bonne heure, je fis mes adieux, non sans
+émotion, à mon excellent colonel et à MM. les officiers de la
+Légion, et je partis à la tête du convoi, avec mon adjudant-major,
+M. Bataille, aujourd'hui chef de bataillon, qui se rendait
+à Batna. Notre allié le marabout Si-Mokran, dont j'ai
+déjà parlé, se joignit à nous avec une douzaine de cavaliers.
+Nous marchions lentement, à cause de la longue file de mulets
+d'ambulance qui portaient nos blessés et nos malades dans
+des cacolets, ou bien dans des lits parfaitement adaptés aux
+bâts, pour ceux à qui leur état ne permettait pas de garder
+une position perpendiculaire. Ce système de transports est
+admirablement entendu; il est toujours praticable dans toute
+espèce de terrain, et il peut devenir rapide en cas de nécessité
+absolue. Les lits, il est vrai, ont l'inconvénient de prendre,
+suivant la pente du sol, des inclinaisons diverses, qui, parfois,
+laissent la tête du blessé beaucoup plus bas que les pieds. Cela
+doit être douloureux et d'autant plus dangereux qu'on ne
+place dans les lits que les hommes gravement atteints; mais
+on pourrait, je crois, remédier à cette imperfection par un
+système de bascule, au moyen duquel le lit serait toujours
+maintenu dans la même direction. Quoi qu'il en soit, ce mode
+de locomotion, pour les ambulances, est le plus militaire, le
+plus expéditif et le plus universellement applicable qu'on
+puisse imaginer.</p>
+
+<p>Nous fîmes halte aux deux tiers du chemin, et nous arrivâmes
+de bonne heure à Biscara, où je trouvai M. le colonel
+de Mirbeck, qui me retint à dîner. J'allai voir les blessés
+alités à la casbah, parmi lesquels étaient les capitaines Butet
+et Touchet, blessés sous mes ordres le 25. Le premier allait
+déjà beaucoup mieux, et je l'ai revu depuis à Paris. La blessure
+du second était plus grave, et l'on m'a assuré qu'il en
+souffre encore. Je revis également le brave commandant Gujot,
+filleul de l'empereur, mais, hélas! dans quel état! La plaie
+suppurait abondamment par la bouche et répandait une odeur
+corrompue qui me fit craindre pour sa vie. Je quittai, les larmes
+aux yeux, cet intrépide officier, pour qui la parité de
+grade et les autres raisons que j'ai signalées m'inspiraient le
+plus vif intérêt. En lui serrant la main, je fis des voeux pour
+que ce ne fût pas la dernière fois; mais il était écrit qu'ils
+demeureraient stériles, et que l'armée regretterait un de ses
+plus nobles enfants.</p>
+
+<p>Le 31, dès que le jour commença à poindre, je me mis en
+route avec un détachement de chasseurs et spahis, aux ordres
+de MM. d'Yanville et Lermina. Pour arriver à temps à Philippeville,
+y prendre le bateau à vapeur d'Alger, et afin de dérouter
+les partis ennemis, nous doublâmes l'étape. A El-Outaïa, où
+nous fîmes halte, Déna et quelques-uns de ses spahis bleus,
+dont j'avais déjà eu lieu de reconnaître l'utile intelligence,
+accrurent mon escorte. Le soir, nous étions à El-Kantara,
+après avoir fait cinquante-huit kilomètres dans la journée.
+Nous reçûmes l'hospitalité du caïd, et nous passâmes la nuit
+sous la sauvegarde de sa fidélité.</p>
+
+<p>Le lendemain, même journée. Notre halte se fit à El-Ksour,
+où Déna nous quitta. Je lui donnai en souvenir un pistolet à
+deux coups dans le même canon, dont il avait remarqué la
+justesse en me voyant tirer un corbeau pendant la marche.
+Nous arrivâmes à Batna fort avant dans la nuit; nous avions
+parcouru une double étape de soixante-onze kilomètres.</p>
+
+<p>M. le lieutenant-colonel de Caprez me reçut avec sa cordialité
+accoutumée, et m'installa dans le quartier de M. le colonel
+Carbuccia. Il m'apprit que je rencontrerais, avant d'arriver
+à Constantine, une partie des renforts attendus à la colonne.
+Le lendemain, avec M. Osman, jeune lieutenant indigène, et
+quelques-uns de ses spahis, j'allai coucher à Aïn-Yagout.</p>
+
+<p>Le surlendemain, 3 novembre, près du lac salé dont j'ai
+parlé, nous fîmes une chasse fort singulière. M. Osman ayant
+aperçu, fort loin dans la plaine, une hyène qui se dirigeait
+vers les montagnes à droite, deux ou trois de nos spahis se
+mirent à sa poursuite. Ils la rejoignirent bientôt et lui tirèrent,
+sans l'atteindre, plusieurs coups de fusil. Mettant le sabre à la
+main, un de ces cavaliers lui porta alors un coup de pointe,
+qui la blessa très légèrement; mais le cheval de cet homme
+s'étant abattu en même temps, il se trouva sur l'hyène, qu'il
+maîtrisa sans en être mordu. Nous accourûmes tous; à l'aide
+de ses camarades, qui avaient mis pied à terre, il la musela
+avec des cordes. Attachée par le cou à une courroie de charge,
+elle marcha quelque temps devant lui, et comme elle nous
+embarrassait, on la tua avec un couteau. Quoiqu'elle fût
+énorme, elle paraissait saisie de terreur, elle ne poussa pas un
+cri, et n'opposa pas la moindre résistance. Je savais que ces
+animaux ne sont pas très dangereux; mais je fus étonné et
+presque touché de la mansuétude de notre capture. Sa fourrure
+était fort belle, mais, usée par les cordes qui nous avaient
+servi à la fixer sur le bât d'un mulet, je ne pus la conserver. Les
+spahis, à ma surprise, mangèrent la viande au bivouac du soir.</p>
+
+<p>Après cette chasse, nous rencontrâmes une colonne de renforts
+qui allait rejoindre le général Herbillon. A sa tête étaient
+M. le lieutenant-colonel de Lourmel et d'autres officiers supérieurs,
+circonstance bonne à retenir pour le moment où il
+sera question de la réponse que me fit M. le ministre de la
+guerre à la tribune de l'Assemblée.</p>
+
+<p>Arrivés à Aïn-Mélilla, où nous passâmes la nuit, nos spahis
+nous donnèrent le spectacle de quelques jeux du pays. D'abord,
+ce fut une espèce de danse, pour laquelle des couples se forment,
+en se donnant le bras; un des deux partenaires se voile
+le visage et représente une fiancée, l'autre le prétendu; les
+couples défilent devant le spectateur, en se dandinant et en
+chantant à la moresque sur un air monotone. Un second jeu
+consiste à placer un homme, accroupi et entortillé dans son
+bournous, sous la protection d'un autre qui se tient debout
+derrière lui, et lui appuie les mains sur les épaules, prêt à
+lancer des coups de pied à ceux qui l'attaquent. Le premier
+est <i>le mouton</i>, le second <i>le chien</i>, les autres joueurs sont <i>les
+chacals</i>, et il leur est permis de porter force coups au mouton,
+ou de le tirer par son bournous pour le faire tomber, mais ils
+ont à se garer du chien, contre lequel ils n'ont d'autre recours
+que de lui saisir le pied avant qu'il les frappe. Ces
+exercices paraissaient égayer beaucoup nos spahis, et pour
+moi, il n'était pas sans intérêt de voir la naïveté de ces braves
+gens qui s'amusent comme des enfants et se battent comme
+des hommes.</p>
+
+<p>Le 4, M. Osman retourna avec eux à Batna, et je continuai
+ma route. A peu de distance d'Aïn-Mélilla, je rencontrai de
+nouveaux renforts. A Constantine, où je fus rendu avant la
+soir, M. le général de Salles m'apprit que M. le colonel Canrobert
+devait, sous peu, effectuer sa jonction avec la colonne
+de Zaatcha, et que le 8e bataillon de chasseurs à pied, campé
+aux portes de la ville, allait aussi se mettre en marche pour
+les Ziban, ce qui portait à plus de 3,000 hommes la totalité
+des renforts envoyés au général Herbillon. Celui-ci n'en
+demandait pas davantage pour terminer ses opérations.</p>
+
+<p>Je reçus à Constantine, dans la maison de M. le docteur
+Ceccaldi d'Evisa, chirurgien principal, l'hospitalité la plus
+affectueuse, et le 5 au matin, je partis pour Philippeville.
+Le bateau à vapeur d'Alger partait le lendemain; un autre
+était attendu qui devait appareiller le 8, directement pour
+Marseille. Les renforts assurés, le but principal de ma mission
+étant de hâter leur arrivée, elle se trouvait remplie, et il devenait
+inutile de faire une double traversée, et de passer par
+Alger. Je résolus donc de partir par le bateau du 8; j'écrivis,
+dans ce sens, au gouverneur général, et je lui expédiai immédiatement
+mon ordonnance, avec ma lettre et la dépêche
+du général Herbillon. La réponse que j'ai reçue, loin d'exprimer
+aucun blâme, est très aimable et honorable pour moi. On ne
+comprendrait pas, en effet, qu'on se soit plu à dénaturer une
+chose aussi simple, si depuis longtemps l'esprit de parti n'était
+pas en guerre ouverte avec l'impartialité et la bonne foi.<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a> Voyez aux Pièces justificatives mes interpellations au ministre de la guerre.</blockquote>
+
+<p>Le 7, les Corses résidant à Philippeville m'offrirent un
+banquet. C'étaient des soldats, des négociants, des marins;
+réunion touchante qui, sur le sol d'Afrique, me rappelait
+l'accueil sympathique de l'île paternelle, à qui ma famille
+doit tant!</p>
+
+<p>Le 8, je m'embarquai sur le <i>Sphinx</i>, pyroscaphe de la
+compagnie Bazin, commandant Bonnefoi. Le temps était gros
+et le vent contraire; mais, grâce à l'habileté et à la vieille
+expérience de notre bon capitaine, nous touchâmes à Marseille
+dans la nuit du 10 au 11.</p>
+
+<p>A Paris, où j'arrivais très irrité de la position que l'on
+m'avait faite en Afrique, contrairement aux promesses que
+j'avais reçues, on avait déjà répandu, sur mon retour, les
+interprétations les plus malveillantes. Un journal ministériel
+avait publié un article injurieux, et d'autres, sans même s'enquérir
+des faits, ne m'avaient pas épargné. Cependant, comme
+le ministère qui avait présidé à mon départ n'était plus en
+fonctions, je crus devoir une visite au ministre de la guerre,
+pour lui offrir un rapport circonstancié que j'avais préparé
+sur la situation de la province de Constantine. M. d'Hautpoul
+se montra très affable, et comme il m'interrogeait sur mon
+retour, et qu'il paraissait ignorer dans quels termes j'avais
+consenti à faire acte de présence en Algérie, j'entrai dans
+quelques développements, et je lui parlai incidemment de
+l'ordre du général Herbillon, prescrivant mon départ de
+Zaatcha pour Alger. Il demanda à le voir. Voulant maintenir
+intact mon droit de représentant du Peuple, je lui déclarai
+d'abord que je ne m'y croyais pas obligé; mais comme il y
+mettait une certaine insistance affectueuse et parfaitement
+convenable, je consentis à le lui communiquer. En le voyant,
+il s'écria, à plusieurs reprises, non pas comme il l'a dit à la
+tribune: <i>Cet ordre vous couvre</i>, mais: <i>Vous êtes parfaitement</i>
+<i>en règle</i>; et il me pria de le lui laisser, pour le montrer au
+président de la République, qu'il m'engageait fortement à
+aller voir. Sous l'impression de mon juste ressentiment de
+la manière dont j'avais été traité, il ne pouvait entrer dans
+mes vues de me présenter à l'Elysée, et c'est probablement ce
+qui a rendu possible un scandale que je déplore et que j'ai la
+conscience de ne pas avoir provoqué. Ma lettre à <i>la Patrie</i><a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a>
+<a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>,
+dont a parlé M. d'Hautpoul, n'était qu'une réponse aux
+attaques dont j'avais été l'objet, et dont certains organes de la
+presse gouvernementale ne s'étaient pas fait faute. La conviction
+qui résulte pour moi de mon entrevue avec le ministre
+de la guerre, c'est que, bien qu'il ait assumé la responsabilité
+de l'affront public qui m'a été fait, c'est à d'autres qu'il doit
+être attribué. Des informations ultérieures m'ont prouvé que
+je ne m'étais pas trompé.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a> Voyez aux Pièces justificatives.</blockquote>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, je reçus, le lendemain, avec une lettre
+du général Bertrand, directeur du personnel, le décret qui
+parut le surlendemain au <i>Moniteur</i>, signé Louis-Napoléon
+Bonaparte, et portant en tête la devise: Fraternité! Sa légalité,
+de l'avis de bien des personnes compétentes, aurait pu
+être contestée sous plus d'un rapport, mais ayant, en tout cas,
+l'intention de donner au gouvernement ma démission, je ne
+crus pas devoir lui disputer mon épaulette <i>au titre étranger</i>.
+On peut voir, aux Pièces justificatives, ces divers documents,
+ainsi que ma réponse au général Bertrand, que plusieurs journaux
+ont reproduite.</p>
+
+<p>On y trouvera aussi le texte, d'après le <i>Moniteur</i>, de mes
+interpellations qui eurent lieu à l'Assemblée nationale, le 22
+novembre, et celui de la réponse de M. d'Hautpoul.</p>
+
+<p>En terminant, on me permettra quelques courtes observations
+au sujet de ce discours du ministre de la guerre. N'était-il
+pas, au moins, étrange de venir dire sérieusement à l'Assemblée,
+qu'à ma place, ayant rencontré les renforts, il se
+serait mis à leur tête, il serait parti avec eux, et, le lendemain,
+il serait monté à l'assaut de Zaatcha!! Je transcris littéralement
+ses expressions, mais c'est à ne pas y croire! Comment,
+moi, officier au titre étranger, j'aurais donné des
+ordres à des troupes ayant à leur tête des lieutenants-colonels
+et des chefs de bataillon au titre français? Mais ils m'auraient
+<i>envoyé promener</i>, et ils auraient bien fait! M. d'Hautpoul,
+ce jour-là, semblait avoir oublié les rudiments de la
+hiérarchie militaire, et les droits au commandement que,
+même à parité de grade, un officier étranger ne peut exercer
+vis-à-vis d'un officier au titre français.<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a>
+<a href="#footnote12"><sup>12</sup></a></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a> Article 3 de l'ordonnance du 3 mai 1832.</blockquote>
+
+<p>Et que dire de cette prétention de monter à l'assaut le lendemain?
+D'abord, les renforts étant séparés de Zaatcha par
+une distance de plusieurs journées de marche, le plus grand
+foudre de guerre, à moins d'être Josué, n'aurait pu accomplir
+le miracle dont parlait l'honorable général. Laissant de côté
+cette légère erreur géographique, qu'aurait dit le général en
+chef si, m'arrogeant ses prérogatives, j'étais venu lui prescrire
+un plan, ou tenter une opération quelconque sans prendre ses
+ordres? Et avec quoi l'aurais-je tentée, qui m'aurait obéi, ou
+plutôt <i>ne m'aurait-on pas pris pour fou!</i> C'est dommage
+d'entendre un homme respectable débiter de pareilles excentricités,
+et n'a-t-il pas fallu que les esprits fussent bien prévenus,
+pour les écouter sans sourciller? D'ailleurs, l'ordre
+formel de mon général n'était-il pas de me rendre à Alger, et
+si j'eusse désobéi, fût-ce pour retourner à Zaatcha plutôt qu'à
+l'Assemblée nationale, M. d'Hautpoul <i>ne m'eût-il pas traduit
+devant un conseil de guerre, ou, tout au moins, révoqué de
+mon grade, et, qui plus est, de mon emploi, quand même je
+n'en aurais pas eu?</i></p>
+
+<p>M. d'Hautpoul, dans son discours, accordait beaucoup à
+mon nom, et il venait déclarer, en même temps, que ce nom
+et les longues persécutions qu'il a attirées, ne valaient pas la
+peine de naturaliser mon épaulette, ni d'arrêter une mesure
+qui certes n'était pas empreinte d'aucun esprit de famille.</p>
+
+<p>Enfin, lorsque, tout en commettant de si singulières méprises,
+il me reprochait de ne pas avoir <i>consulté mon coeur de
+soldat</i>, on comprendra que si j'avais voulu descendre à des
+personnalités, rien ne m'eût été plus facile; mais je crus, et
+je crois encore, que cela ne m'eût pas convenu envers un ministre
+et un vieux général.</p>
+
+<p>Quoi qu'en dise le <i>Moniteur</i>, il n'est pas exact que l'Assemblée
+presque entière se soit levée contre l'ordre du jour
+que je présentai.<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a>
+<a href="#footnote13"><sup>13</sup></a> Au contraire, la gauche presque entière,
+et cela m'importe beaucoup, s'abstint de prendre part au vote,
+malgré la position délicate que ma susceptibilité à l'endroit
+de Louis-Napoléon m'avait faite dans l'opinion de la plupart
+de ses honorables membres.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> (retour) </a> Voyez aux Pièces justificatives.</blockquote>
+
+<p>Quant à mes autres collègues, je prendrai la liberté de leur
+exposer avec le profond respect que je dois à une fraction si
+importante de la souveraineté nationale, que mon mandat je
+ne le tiens pas d'eux, mais des citoyens des départements qui
+m'ont élu, et que je ne me crois nullement tenu de conformer
+mon opinion à celle de la majorité. Cette opinion, fût-elle individuelle,
+elle pèse dans la balance, du poids d'un vote libre,
+consciencieux et sans contrôle.</p>
+
+<p>Nulle part, je n'ai vu dans la Constitution, ni même dans
+la loi électorale, qu'en acceptant une mission temporaire, un
+représentant abdique l'indépendance de son caractère, et perde
+le droit de revenir prendre part aux délibérations législatives
+quand il le juge nécessaire ou seulement opportun. J'y vois,
+plutôt, comme je l'ai fait remarquer à la tribune, que s'il n'est
+pas revenu avant l'expiration du délai de six mois fixé par la
+loi, son mandat de représentant est périmé de droit. Ainsi
+donc, si, en Algérie, ou même plus loin, il était obligé d'attendre
+le bon plaisir du gouvernement, celui-ci pourrait lui
+faire perdre à dessein sa haute qualité, soit en lui refusant
+l'autorisation de retour, soit en tardant simplement à l'envoyer.<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a>
+<a href="#footnote14"><sup>14</sup></a></p>
+
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> (retour) </a> L'article 28 de la Constitution dit: «Toute fonction publique rétribuée
+est incompatible avec le mandat de représentant du peuple. Les
+exceptions seront déterminées par la loi électorale organique.» L'article
+85 de cette loi dit: «Sont exceptés de l'incompatibilité les
+citoyens chargés temporairement d'un commandement ou d'une mission
+extraordinaire, soit à l'intérieur, soit à l'extérieur. Toute mission
+qui aura duré six mois cessera d'être réputée temporaire.»</blockquote>
+
+<p>On a dit qu'un représentant était libre d'accepter ou non
+une mission du gouvernement. Sans doute, et ce n'est pas
+bien profond; mais, sous les phases variées de notre politique,
+ce qui convient aujourd'hui peut fort bien ne pas convenir
+dans quinze jours, ou même demain. Il ne faudrait pas
+chercher bien loin pour trouver deux honorables représentants
+qui avaient accepté de hautes missions sous le ministère
+Barrot-Dufaure, et qui les ont résignées à l'avènement du
+ministère <i>d'action</i>.</p>
+
+<p>Je ne disconviens pas que l'alternative résultant des dispositions
+que je viens de citer ne soit un argument péremptoire
+en faveur des incompatibilités, et, pour ma part, je les ai votées
+presque toutes. Je comprends encore que ceux qui ne veulent
+pas que ces incompatibilités soient inscrites dans la loi repoussent
+mon argumentation; mais je maintiens que l'esprit de
+notre pacte fondamental est, qu'en droit et en thèse générale,
+un représentant du Peuple reste toujours libre de reprendre
+une position qui, en définitive, ne relève que de la nation; et
+je ne voudrais pas affirmer qu'une révision même de la loi
+électorale pourrait faire disparaître, dans le sens de la majorité,
+une lacune qu'on ne peut combler ainsi, sans porter
+atteinte aux principes.</p>
+
+<p>Pour moi, après le coup que Louis-Napoléon a porté à un
+de ses plus proches parents, à un neveu de l'empereur, au fils
+de Lucien, au représentant de la Corse, je n'aurais pas osé
+paraître à la tribune nationale, si je n'avais été fort de ma
+<i>conscience</i> et de mon <i>droit</i>. De ma <i>conscience</i>, parce que, tant
+que j'ai été en Afrique, j'ai fait mon devoir non-seulement
+d'officier, mais de soldat; de mon droit, parce qu'en toute
+sincérité, je ne puis reconnaître à personne la faculté de
+prescrire les fonctions suprêmes que les membres du Pouvoir
+Législatif tiennent du Peuple.</p>
+
+
+
+
+<h3>PIÈCES JUSTIFICATIVES.</h3><br><br>
+
+<p>N° 1.&mdash;Lettre de Louis Blanc.</p>
+
+<p>RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.<br>
+
+LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ.</p>
+
+<p>Palais national du Luxembourg.</p>
+
+<p><i>A Pierre-Napoléon Bonaparte.</i></p>
+
+<p>Citoyen,</p>
+
+<p>C'est avec un plaisir extrême que je vous fais part de la décision
+prise à votre égard par le Gouvernement provisoire. Nous
+venons de vous nommer chef de bataillon dans la Légion étrangère,
+bien convaincus que votre intention formelle est de mettre
+au service exclusif de la République les fonctions confiées à
+votre loyauté par le gouvernement républicain.</p>
+
+<p>Faire servir à l'établissement, à la consolidation, au triomphe
+complet de la liberté, le prestige attaché au grand nom de Napoléon,
+c'est se montrer digne de porter un tel nom et bien mériter
+de la patrie. Le temps des prétentions dynastiques est passé
+à jamais. La glorieuse révolution qui vient de s'accomplir a définitivement
+coupé court au régime de la royauté et de tout ce
+qui lui ressemble.</p>
+
+<p>C'est parce qu'il vous sait pénétré de cette conviction, imbu
+de ces sentiments, que le gouvernement provisoire vient de
+vous donner une marque de confiance qu'en ma qualité de Corse
+je suis heureux de vous annoncer.</p>
+
+<p>Salut et fraternité,</p>
+
+<p>Le 15 avril 1848.</p>
+
+<p>LOUIS BLANC,<br>
+
+Membre du Gouvernement provisoire.</p>
+
+<br><br>
+
+<p>N° 2.&mdash;Pétition à la Constituante</p>
+
+<p>Citoyens Représentants du peuple,</p>
+
+<p>Le lendemain de Février, accouru de l'exil pour offrir mes
+services à mon pays, j'ai accepté avec une profonde reconnaissance,
+des mains des fondateurs de la République, le grade de
+chef de bataillon au 1er régiment de la Légion étrangère. J'étais
+autorisé à le regarder comme un état transitoire devant amener
+ma mutation dans un régiment français.</p>
+
+<p>L'intention de M. de Lamartine, et après lui, celle de M. le
+général Cavaignac, était de demander à l'Assemblée nationale
+une décision à cet égard. Elle était nécessaire, en présence de la
+loi du 14 avril 1832 sur l'avancement. A part toute autre considération,
+ces hauts fonctionnaires de la République avaient
+pensé qu'une exception paraîtrait fondée en ma faveur, puisque
+l'exil dont ma famille était frappée m'avait seul empêché soit de
+satisfaire à la loi de recrutement, soit d'entrer dans une école
+militaire. Ce qui corroborait encore ces considérations, c'étaient
+les demandes réitérées de servir dans l'armée d'Afrique, que,
+depuis douze ans, je n'avais cessé d'adresser au gouvernement
+déchu, et que les maréchaux Soult et Sébastiani m'ont offert
+d'attester au besoin.</p>
+
+<p>Après l'élection de mon cousin à la présidence de la République,
+et sans parler de ses intentions fraternelles, je pouvais
+croire que le gouvernement issu de l'élection du 10 décembre
+ferait pour moi la proposition favorable que Lamartine ou le
+général Cavaignac eussent faite. Le gouvernement n'a pas cru
+devoir prendre cette initiative; et si je ne pouvais avoir recours
+à vous, citoyens représentants, je me verrais frappé, j'en conviens,
+dans mes espérances les plus chères, espérances que je
+n'avais pas abandonnées, même dans l'exil; car un soldat de
+mon nom ne renonce pas facilement à servir dans les rangs de
+l'armée française.</p>
+
+<p>La Légion étrangère, je le sais, a glorieusement conquis une
+haute réputation militaire. Je m'honorerai toujours d'avoir
+appartenu au corps de ses braves officiers; mais peut-être n'est-ce
+pas une prétention exorbitante de ma part que d'espérer d'être
+enfin admis autrement qu'à titre d'officier étranger. Je m'étais
+dit qu'un neveu de notre grand capitaine, un fils de Lucien
+Bonaparte, un proscrit des Bourbons, n'avait pas à craindre
+que le coup dont une loi de proscription l'a frappé ricochât,
+pour l'atteindre encore, sur le terrain de la République.</p>
+
+<p>L'élévation d'un autre neveu de l'empereur Napoléon à la
+magistrature suprême de l'État semblait m'assurer de plus en
+plus qu'on ne me refuserait pas une simple mutation qui ne ferait
+de tort à personne, puisque mon emploi actuel peut être
+rempli par un chef de bataillon au titre français.</p>
+
+<p>Pour sortir de la position anormale où je me trouve, je fais
+un respectueux appel, citoyens représentants, aux mandataires du
+Peuple Souverain. Je demande de passer, avec mon grade,
+dans un de nos régiments français d'infanterie; et, quelle que soit
+votre décision, croyez que si jamais la République était attaquée,
+je me réserve bien de combattre pour elle, fût-ce même comme
+simple volontaire.</p>
+
+<p>Salut et fraternité,</p>
+
+<p>Paris, le 17 mars 1849,</p>
+
+<p>PIERRE-NAPOLÉON BONAPARTE.</p>
+
+<br><br>
+
+<p>N° 3.&mdash;États nominatifs des hommes de la Légion
+étrangère, et du 2e bataillon d'Infanterie légère
+d'Afrique, tués ou blessés le 25 octobre 1849.</p>
+
+
+<p>3e bataillon d'infanterie légère d'Afrique.</p>
+
+<p><i>ÉTAT nominatif des hommes tués ou blessés le 25 octobre 1849.</i></p>
+
+<table cellpadding="0" cellspacing="0" border="0" summary="hommes tués ou blessés le 25 octobre 1849"
+ style="text-align: left; width: 740px;">
+ <tbody>
+ <tr>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 15%; text-align: left;">
+Numéros<br>
+des<br>
+compagnies<br><br>
+2e<br>
+4e<br>
+2e<br>
+Id.<br>
+Id.<br>
+Id.<br>
+3e<br>
+Id.<br>
+4e<br>
+Id.<br>
+Id.<br>
+8e<br>
+Id.<br>
+Id.<br>
+Id.<br>
+Id.<br>
+Id.<br>
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 15%; text-align: left;">
+<br>NOMS<br><br><br>
+Butet<br>
+Touchet,<br>
+Termeuf,<br>
+Prudhom,<br>
+Luyat,<br>
+Raynard,<br>
+Doucet,<br>
+Favry,<br>
+Genet,<br>
+Kerdavid,<br>
+Jacquemin,<br>
+Consigny,<br>
+Tulpin,<br>
+Dorez,<br>
+Bay,<br>
+Charmier,<br>
+Leroux,<br>
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 15%; text-align: left;">
+<br>GRADES<br><br><br>
+capitaine.<br>
+capitaine.<br>
+caporal.<br>
+chasseur.<br>
+chasseur.<br>
+chasseur.<br>
+chasseur.<br>
+chasseur.<br>
+caporal.<br>
+chasseur.<br>
+chasseur.<br>
+caporal.<br>
+caporal.<br>
+chasseur.<br>
+chasseur.<br>
+chasseur.<br>
+chasseur.<br>
+
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 55%; text-align: left;">
+<br>OBSERVATIONS<br><br><br>
+Blessé d'un coup de feu à la cuisse droite.<br>
+Blessé d'un coup de feu à la poitrine.<br>
+Blessé d'un coup de feu au poignet gauche.<br>
+Tué d'un coup de feu.<br>
+Tué d'un coup de feu.<br>
+Blessé d'un coup de feu à la cuisse.<br>
+Blessé d'un coup de feu à l'épaule droite.<br>
+Blessé d'un coup de feu au sourcil droit.<br>
+Tué d'un coup de feu à la tête.<br>
+Tué d'un coup de feu à la tête.<br>
+Blessé d'un coup de feu à la fesse.<br>
+Blessé d'un coup de feu au flanc gauche.<br>
+Blessé d'un coup de feu au bras droit.<br>
+Blessé d'un coup de feu à la joue gauche.<br>
+Blessé d'un coup de feu à la fesse droite.<br>
+Blessé d'un coup de feu à l'abdomen.<br>
+Blessé d'un coup de feu à la jambe droite.<br>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<p>Au bivouac, le 25 octobre, 1849.<br>
+
+Le capitaine commandant le bataillon, DE GOLDBERG.<br>
+2e régiment de la Légion étrangère.</p><br>
+
+
+<p><i>ÉTAT nominatif des hommes tués ou blessés le 25 octobre 1849.</i></p>
+
+<table cellpadding="0" cellspacing="0" border="0" summary="hommes tués ou blessés le 25 octobre 1849"
+ style="text-align: left; width: 740px;">
+ <tbody>
+ <tr>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: left;">
+DESIGNATION<br>
+des<br>
+compagnies<br><br>
+Grenadiers du<br>
+3e bataillon<br><br><br>
+
+3e du 1er<br>
+bataillon.<br><br>
+
+Grenadiers du<br>
+3e bataillon.<br><br>
+
+Idem.<br><br><br>
+Idem.<br><br><br>
+Idem.<br><br>
+Idem.<br><br>
+Idem.<br><br>
+
+1re du 3e<br>
+bataillon.<br><br>
+
+2e du 3e<br>
+bataillon<br><br>
+
+Idem.<br><br>
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 15%; text-align: left;">
+<br>NOMS<br><br><br>
+Nyko<br><br><br><br>
+Smitters,<br><br><br>
+Vigneur,<br><br><br>
+Oehme,<br><br><br>
+Martin,<br><br><br>
+Schildwaeser,<br><br>
+Vraiden,<br><br>
+Selinger,<br><br>
+Got,<br><br><br>
+Vialet,<br><br><br>
+Pensa,<br><br>
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 15%; text-align: left;">
+<br>GRADES<br><br><br>
+capitaine<br><br><br><br>
+sergeant.<br><br><br>
+caporal.<br><br><br>
+grenadier.<br><br><br>
+grenadier.<br><br><br>
+grenadier.<br><br>
+grenadier.<br><br>
+grenadier.<br><br>
+sergent-major.<br><br><br>
+sergent.<br><br><br>
+fusilier.<br><br>
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: left;">
+<br>OBSERVATIONS<br><br><br>
+Blessé d'un coup de<br>
+feu et d'un coup de<br>
+pierre.<br><br>
+
+Tué d'un coup de feu<br>
+au coeur.<br><br>
+
+Blessé d'un coup de<br>
+feu.<br><br>
+
+Tué d'un coup de feu<br>
+à la tête.<br><br>
+
+Blessé d'un coup de<br>
+feu.<br><br>
+
+Idem.<br><br>
+Idem.<br><br>
+Idem.<br><br>
+Idem.<br><br><br>
+Idem.<br><br><br>
+Idem.<br><br>
+
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+<br>
+
+
+
+<p>Au bivouac sous Zaatcha, le 25 octobre 1849.<br>
+
+Le chef de bataillon hors cadre, commandant temporaire<br>
+du 5e bataillon, P.-N. BONAPARTE.</p>
+<br>
+
+
+
+
+
+
+<p>N° 4.&mdash;Rapport du commandant Bonaparte.</p>
+
+<p>Au camp devant Zaatcha, 25 octobre 1849.</p>
+
+<p><i>Deuxième régiment de la Légion étrangère.</i></p>
+
+<p>Mon colonel,</p>
+
+<p>Chargé du commandement de deux cents hommes de la Légion,
+et de deux cents du 5e d'infanterie légère d'Afrique, désignés
+pour abattre des palmiers et protéger ce travail, je me
+suis porté ce matin, à huit heures, vers la position qui m'avait
+été indiquée par M. le général Herbillon, commandant en chef.
+Nous avons, en arrivant, occupé un mur faiblement crénelé
+par les Arabes, et de là nous les avons tenus en respect, tandis
+que nos travailleurs abattaient avec une grande activité bon nombre
+de palmiers que j'évalue, au moins, à deux cent cinquante.</p>
+
+<p>Les Arabes finirent cependant par se concentrer au saillant
+formé par le mur avec le reste de notre ligne qui s'étendait jusqu'à
+la plaine. J'avais, à plusieurs reprises, chargé le capitaine
+Butet, du 3e d'infanterie légère d'Afrique, de l'observation de
+ce point important, et il m'en avait répondu, lorsque ce brave
+et intelligent officier fut atteint d'un coup de feu. Un chasseur
+de son corps fut tué au même instant. Les Arabes se jetèrent sur
+le mur, limite de notre ligne, qu'ils n'ont point franchie, malgré
+les diverses phases du combat. Ils étaient en grand nombre. Ils
+nous assaillirent avec une grêle de pierres qu'ils lançaient pardessus
+le mur, et ils finirent par se montrer audacieusement à la
+crête, d'où ils firent feu de leurs fusils et de leurs pistolets.
+Nous les reçûmes à coups de fusil. Une réserve de vingt grenadiers
+de la Légion, sous la conduite du capitaine Nyko, vint,
+à ma voix, soutenir l'infanterie légère, et assurer la position
+meilleure, que nous occupâmes immédiatement dans un jardin
+encaissé, à environ 20 mètres du mur occupé d'abord, position
+d'où nous n'avons cessé de tenir l'ennemi à distance.</p>
+
+<p>Le point d'appui de la droite de notre nouvelle ligne était,
+comme vous l'avez pu voir, mon colonel, un petit mamelon où
+huit à dix grenadiers de votre régiment, électrisés par votre
+voix et l'exemple du brave sergent Smitters, héroïquement tué
+dans cette affaire, ont si vaillamment combattu.</p>
+
+<p>Je tous rendis compte de l'utilité d'un renfort qui nous permît
+de ne pas suspendre l'abattage des palmiers, et ce fut alors
+que vous fites avancer les réserves dont le concours fut si efficace.
+Pendant ce temps, les grenadiers postés au mamelon susdit,
+et l'infanterie légère d'Afrique, soutinrent, avec une rare
+bravoure, les attaques réitérées et acharnées des Arabes. Je ne
+dois pas oublier de tous dire la gratitude que nous devons à
+M. le commandant des zouaves qui, au plus fort de l'action,
+me donna, avec le lieutenant Sentupery, quinze hommes qui
+vinrent soutenir mes grenadiers. Tous ces braves soldats sont
+au-dessus de tout éloge. Je dois néanmoins vous signaler les intrépides
+capitaines Butet et Touchet, du 5e d'infanterie légère
+d'Afrique, blessés grièvement tous deux, et le capitaine Nyko,
+des grenadiers de la Légion, atteint d'une balle et d'une pierre à
+la tête. Nous avons, outre le sergent Smitters, cinq morts, dont
+un de la Légion, et quatre de l'infanterie légère d'Afrique.
+Les blessés, sans compter les trois capitaines que j'ai eu
+l'honneur de tous signaler, sont au nombre de vingt, dont
+neuf appartiennent à la Légion. Je joins ici l'état nominatif.</p>
+
+<p>Sur l'ordre du général, que vous m'avez transmis vous-même,
+mon colonel, dans le jardin encaissé où nous combattions, soutenus
+par l'énergique et habile concours de M. le colonel de
+Barral à notre gauche, sur votre ordre, dis-je, la retraite s'est
+effectuée avec une grande régularité par la plaine, et elle était
+accomplie à midi.</p>
+
+<p>Outre l'abattage des palmiers, notre opération peut être considérée
+comme étant une attaque très vive sur Lichana, et, sans
+pouvoir évaluer exactement le mal que nous avons fait à l'ennemi,
+j'estime qu'il est très considérable et au moins décuple
+de celui qu'il nous a fait éprouver.</p>
+
+<p>Veuillez agréer, je vous prie, mon colonel, l'expression de
+mon respect.</p>
+
+<p>Le chef de bataillon temporaire du 3e bataillon du 2e régiment
+de la Légion étrangère,</p>
+
+<p>P.-N. BONAPARTE.</p>
+
+<p>Vu et approuvé le rapport de M. le commandant P.-N.Bonaparte,
+qui est complet.<br>
+
+Tranchée, le 26 octobre 1849.<br>
+
+Le colonel faisant fonctions de général de tranchée.<br>
+
+CARBUCCIA.</p>
+
+
+<br><br>
+
+<p>N° 5.&mdash;Rapport du colonel Carbuccia.</p>
+
+<p>Sous Zaatcha, le 25 octobre 1849.</p>
+
+<p><i>A M. le général Herbillon, commandant la colonne
+expéditionnaire du Zab.</i></p>
+
+<p>Mon général,</p>
+
+<p>Vous m'avez, ce matin, envoyé l'ordre, à la tranchée, par
+M. le capitaine d'état-major Regnault, de vous faire connaître
+les dispositions prises pour assurer la coupe des palmiers pendant
+la journée.</p>
+
+<p>Je vous ai fait répondre par lui que j'avais confié à M. le
+commandant Pierre Bonaparte, du 2e régiment de la Légion
+étrangère, la mission de procéder à cette opération importante,
+à la tête de quatre cents hommes, dont deux cents de la
+Légion et deux cents du 3e bataillon d'Afrique.</p>
+
+<p>Ci-joint, sur les événements importants accomplis dans cette
+journée, le rapport de cet officier supérieur, dont je suis heureux
+d'avoir à vous signaler la bravoure téméraire, et le coup
+d'oeil militaire digne du nom qu'il porte. Atteint violemment
+d'un énorme pavé sur la poitrine, il est resté à son poste, et il
+a tué de sa main deux chefs arabes, au plus fort de la mêlée,
+aux applaudissements de la ligne de tirailleurs.</p>
+
+<p>Lorsque M. le commandant Bonaparte m'a rendu compte des
+difficultés qu'il éprouvait à continuer son opération, je suis part
+de la tranchée à la tête d'une troupe de soutien et après avoir
+reçu son rapport verbal, je vous ai fait demander un bataillon
+de renfort.</p>
+
+<p>M. le commandant Bourtaki, du bataillon de tirailleurs de
+Constantine, est arrivé sans délai; une de ses compagnies a pris
+part au feu de la première ligne; le reste a été, sous vos yeux,
+placé en réserve, et lorsque les Arabes ont eu abandonné leur
+position pour rentrer à Lichana, nous avons effectué notre retraite,
+qui a été terminée à midi et effectuée avec le plus
+grand ordre, sans opposition de l'ennemi.</p>
+
+<p>Le mouvement a été facilité par votre ordre par le feu de
+deux obusiers amenés sur place par M. le colonel Pariset en personne.</p>
+
+<p>La disposition prise par vous (en faisant coopérer la colonne
+de M. le colonel de Barral au mouvement de la journée) a été des
+plus utiles. Les troupes, sous les ordres directs de leur chef qui
+ne s'est pas épargné dans cette journée et que j'ai vu partout où
+il y avait du danger, ont empêché le commandant Bonaparte
+d'être débordé sur sa gauche, et lui ont permis de conserver,
+aussi longtemps que vous l'avez voulu, des positions aussi difficiles.</p>
+
+<p>Pendant ce temps-là, la sape de droite, gardée dans la tranchée
+par une compagnie de voltigeurs du 38e, a été vivement
+assaillie par un nouveau contingent arrivé dans Zaatcha pendant
+le combat. Les voltigeurs, avec sang-froid et énergie, ont attendu
+les Arabes à bout portant; ils en ont tué cinq et ont mis
+le reste en fuite.</p>
+
+<p>La conduite des troupes a été admirable de dévouement et
+d'énergie, aujourd'hui comme toujours, et elle continue à leur
+mériter l'estime et la reconnaissance de la France et de son président.</p>
+
+<p>Veuillez agréer, mon général, l'hommage de mon respectueux
+dévouement.</p>
+
+<p>Le colonel du 2e régiment de la Légion étrangère, commandant<br>
+la subdivision de Batna, faisant fonctions de général de tranchée,<br>
+
+Signé: CARBUCCIA.</p>
+
+
+<br><br>
+
+<p>N° 6.&mdash;Ordre du général Herbillon.</p>
+
+<p><i>Ordre.</i></p>
+
+<p>M. le commandant Pierre Bonaparte, chef de bataillon hors
+cadre, se rendra immédiatement à Alger, auprès de M. le gouverneur
+général, pour remplir une mission concernant l'expédition
+de Zaatcha.</p>
+
+<p>Camp de Zaatcha, le 29 octobre 1849.</p>
+
+<p>Le général de brigade, commandant la<br>
+division de Constantine,<br>
+
+HERBILLON.</p>
+
+
+<br><br>
+
+<p>N° 7.&mdash;Lettre à la Patrie.</p>
+
+<p>Paris, 18 novembre 1849.</p>
+
+<p>Monsieur le Rédacteur,</p>
+
+<p>Les commentaires plus ou moins injustes ou malveillants que
+mon retour d'Afrique inspire à quelques journaux m'engagent à
+vous prier d'insérer ce qui suit:</p>
+
+<p>Sans parler des convois que j'ai escortés à travers les partis
+ennemis, je n'ai quitté le camp de Zaatcha, où je suis resté huit
+jours, qu'après avoir commandé l'attaque du 25 octobre, et
+avoir été de tranchée le 24, le 25, le 28 et le 29.</p>
+
+<p>Le général Herbillon ayant décidé qu'on ne donnerait plus
+d'assaut, et qu'on attendrait des renforts pour investir la place,
+et la réduire par le feu de l'artillerie, l'adoption de ce plan prolongeait
+les opérations bien au-delà du terme que, même avant
+mon départ de Paris, j'avais fixé pour ma rentrée à l'Assemblée
+nationale. Comme représentant du Peuple, j'étais seul juge de
+l'opportunité de mon retour à mon poste, et je ne dois, à cet
+égard, aucun compte à personne. Les phases politiques qui
+viennent de s'accomplir prouvent que je n'avais pas trop mal
+jugé de cette opportunité.</p>
+
+<p>Au surplus, j'avais tout lieu d'être mécontent de la position
+que l'absence complète de tout ordre convenable m'avait faite en
+Afrique. Je n'ai d'ailleurs quitté Zaatcha qu'avec l'ordre formel
+du général Herbillon de me rendre auprès du gouverneur général,
+pour presser l'arrivée des renforts qu'il attendait, et c'est parce
+que je les ai rencontrés en route que je suis revenu directement
+de Philippeville, au lieu de passer par Alger.</p>
+
+<p>Veuillez agréer, je vous prie, Monsieur le Rédacteur, l'expression
+de mes sentiments affectueux et distingués.</p>
+
+<p>P.-N. BONAPARTE,<br>
+
+Représentant du Peuple.</p>
+
+
+<br><br>
+
+
+<p>N° 8.&mdash;Lettre du général Bertrand, et décret du
+Président de la République.</p>
+
+<p>(<i>Ministère de la Guerre</i>.)<br>
+
+RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.<br>
+LIBERTÉ, EGALITÉ, FRATERNITÉ.</p>
+
+<br>
+
+<p>Paris, le 19 novembre 1849, à 9 heures du soir.</p>
+
+<p>Monsieur le Représentant,</p>
+
+<p>Par ordre du Ministre de la guerre, j'ai l'honneur de vous
+transmettre la copie d'un décret du Président de la République,
+prononçant votre radiation des cadres de l'armée; ainsi que la
+pièce signée du général Herbillon, remise par vous au Ministre à
+votre arrivée à Paris.</p>
+
+<p>Veuillez agréer, Monsieur le Représentant, l'assurance de ma
+haute considération.</p>
+
+<p>Le général de brigade, directeur général du personnel,<br>
+
+BERTRAND.</p><br>
+
+<p>RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.<br>
+
+LIBERTÉ, EGALITÉ, FRATERNITÉ.</p>
+
+<p><i>Au nom du Peuple français</i>,</p>
+
+<p>Le Président de la République,</p>
+
+<p>Considérant que M. Pierre-Napoléon Bonaparte, nommé, au
+titre étranger, chef de bataillon dans le 1er régiment de la Légion
+étrangère, par arrêté du 19 avril 1848, a reçu, sur sa demande,
+un ordre de service, le 19 septembre 1849, pour se rendre en
+Algérie;</p>
+
+<p>Considérant qu'après avoir pris part aux événements de guerre
+dont la province de Constantine est en ce moment le théâtre,
+il a reçu du général commandant la division de Constantine
+l'ordre de se rendre auprès du gouverneur-général de l'Algérie
+pour remplir une mission concernant l'expédition de Zaatcha;</p>
+
+<p>Considérant qu'il n'a pas rempli cette mission; qu'il ne s'est
+pas rendu auprès du gouverneur général, mais qu'il s'est embarqué
+à Philippeville pour revenir à Paris;</p>
+
+<p>Considérant qu'un officier servant en France, au titre étranger,
+se trouve en dehors de la législation commune aux militaires
+français, mais qu'il est tenu d'accomplir le service auquel il s'est
+engagé;</p>
+
+<p>Considérant que M. Pierre-Napoléon Bonaparte, en sa dite
+qualité, n'était ni le maître de quitter son poste sans autorisation,
+ni le juge de l'opportunité de son retour à Paris;</p>
+
+<p>Sur le rapport du ministre de la guerre,</p>
+
+<p>Décrète:</p>
+
+<p>Article 1er. M. Pierre-Napoléon Bonaparte est révoqué du
+grade et de l'emploi de chef de bataillon à la Légion étrangère.</p>
+
+<p>Art. 2. Le ministre de la guerre est chargé de l'exécution du
+présent décret.</p>
+
+<p>Fait à Paris, à l'Élysée-National, le 19 novembre 1849.</p>
+
+<p>LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE.<br>
+
+Le ministre de la guerre,<br>
+
+D'HAUTPOUL</p>
+
+<br><br>
+
+<p>N° 9.&mdash;Réponse au général Bertrand.</p>
+
+<p>Paris, 19 novembre 1849.</p>
+
+<p>Monsieur le général,</p>
+
+<p>Je reçois votre lettre qui me transmet la copie d'un décret du
+président de la République prononçant, dites-vous, ma radiation
+des cadres de l'armée (<i>sic</i>). Je vous observerai d'abord que
+ne faisant pas partie de ces cadres, je ne puis en être radié, mais
+seulement révoqué du grade, que je ne devais, d'ailleurs, qu'au
+Gouvernement Provisoire de la République, qui me l'avait conféré
+avant que je fusse représentant du Peuple à la Constituante,
+et par conséquent avant l'abrogation de la loi qui privait les
+membres de ma famille de leurs droits de citoyen.</p>
+
+<p>Je rappellerai que ne m'accommodant nullement, comme représentant
+du peuple, comme neveu de l'empereur Napoléon, et
+comme fils de Lucien Bonaparte, de cet état d'officier <i>au titre
+étranger</i>, il y a déjà longtemps qu'à deux reprises différentes
+j'avais donné ma démission, et que ce n'est que pour céder aux
+instances réitérées et pressantes du président de là République que
+je l'avais retirée. Arrivé avant hier à Paris, je me suis rendu
+hier chez le ministre de la guerre, et je lui ai déclaré que si je
+ne donnais pas encore, définitivement, ma démission, c'était pour
+ne point faire de scandale. Il parait que d'autres n'ont point été
+arrêtés par cette considération, et si je regrette ma bonhomie qui
+leur a permis de me prévenir, je ne leur en veux pas autrement,
+car je suis débarrassé d'une position qui n'était ni normale, ni
+convenable, et que, sous aucun prétexte, je n'aurais plus gardée
+longtemps.</p>
+
+<p>Un mot maintenant du décret présidentiel:</p>
+
+<p>Il n'est pas vrai, et cela importe peu, que ce soit sur ma demande
+qu'une mission en Algérie m'a été donnée. Elle m'a été
+instamment proposée par le président de la République, comme
+le prouve la lettre qu'il me faisait écrire par M. Ferdinand
+Barrot dans les Ardennes, où j'avais été passer le temps de prorogation
+de l'Assemblée.</p>
+
+<p>En second lieu, il n'est pas vrai que je me sois engagé à
+remplir un service, dont la durée aurait pu être fixée par le
+gouvernement. Ma mission qui, d'après la loi électorale organique,
+n'aurait pu, en tous cas, durer plus de six mois, était temporaire,
+indéterminée, gratuite et dépendante de ma volonté. On
+concevrait même difficilement qu'il eût pu en être autrement.</p>
+
+<p>D'un autre côté, mon grade de chef de bataillon au titre
+étranger ne me dépouillait pas apparemment de mon caractère
+de membre du pouvoir législatif; et quoi qu'en dise le président
+de la République, dont les décrets, grâce à Dieu, n'ont pas
+encore force de loi, j'étais parfaitement le maître de revenir,
+sans l'autorisation de personne, siéger à mon poste le plus
+important, à l'Assemblée nationale, et j'étais seul juge de l'opportunité
+de mon retour. Du reste, le but de la mission que
+m'avait donnée le général Herbillon était rempli, du moment
+que les renforts qu'il attendait, et que j'avais rencontrés en
+marche, étaient assurés.</p>
+
+<p>Enfin, si nos gouvernants avaient nos lois organiques un peu
+plus présentes à l'esprit, ils sauraient que tout officier, représentant
+du Peuple, est en non-activité hors cadre, et que la
+révocation qu'ils décrètent ne peut porter que sur le grade, et
+non sur l'emploi, puisque je n'en ai pas.</p>
+
+<p>Agréez, Monsieur le général, l'assurance de ma parfaite
+considération.</p>
+
+<p>PIERRE-NAPOLEON BONAPARTE,<br>
+
+Représentant du Peuple.</p>
+
+<br><br>
+
+
+<p>N° 10.&mdash;Extrait du compte-rendu de la séance de
+l'Assemblée législative de 22 novembre 1849,
+d'après le <i>Moniteur</i>.</p>
+
+<p><i>Interpellations de M. Pierre Bonaparte.</i></p>
+
+<p><i>M. le Président.</i>&mdash;M. Pierre Bonaparte demande l'autorisation
+d'adresser des interpellations à M. le ministre de la guerre,
+sur un décret qui a paru dans le <i>Moniteur</i>, et qui révoque
+M. Pierre Bonaparte du grade militaire qui lui avait été conféré
+par le Gouvernement provisoire.</p>
+
+<p>Je demande à M. le ministre de la guerre à quel jour il veut
+que les interpellations soient fixées.</p>
+
+<p><i>M. le général d'Hautpoul, ministre de la guerre.</i>&mdash;Je suis
+prêt à répondre à l'instant.</p>
+
+<p><i>M. le Président.</i>&mdash;L'Assemblée veut-elle entendre immédiatement
+les interpellations?</p>
+
+<p><i>De toutes parts.</i>&mdash;Oui! oui!</p>
+
+<p><i>M. le Président.</i>&mdash;La parole est à M. Pierre Bonaparte.</p>
+
+<p><i>M. Pierre Bonaparte.</i>&mdash;Citoyens représentants du Peuple,
+je n'ai que quelques mots à dire sur la question que ce décret
+soulève en général, et sur ce qui me regarde en particulier, si
+l'Assemblée veut bien m'entendre.</p>
+
+<p>En principe, je soutiens avec une profonde conviction et avec
+indignation, quand je pense qu'on ose soutenir le contraire <i>dans
+cette enceinte</i>, qu'un membre du pouvoir législatif, quelle que
+soit la mission temporaire qui ait pu lui être confiée, en vertu de
+l'article 85 de la loi électorale organique, ne peut être retenu
+malgré lui loin du sanctuaire national, où s'accomplit son mandat.
+(Mouvements divers.) Jaloux de vos droits, qui sont ceux
+du pays, il importe que vous fassiez intervenir à cet égard une
+décision souveraine qui réprime les outrecuidantes prétentions
+d'un gouvernement trop disposé à faire bon marché du grand
+caractère dont les représentants du peuple français sont revêtus.
+J'aurai l'honneur, dans ce but, de vous proposer un ordre du
+jour motivé, à la fin de la discussion.</p>
+
+<p>Passant à ce qui me regarde, l'exercice du droit imprescriptible
+que je viens de dire m'a paru d'autant plus opportun que,
+dans ma conviction, nos institutions républicaines, auxquelles je
+suis voué corps et âme, sont sur le point de courir des dangers
+(Mouvement.)</p>
+
+<p>Je désire, citoyens représentants, qu'on ne se méprenne pas
+sur la portée de mes paroles. L'indigne manière dont j'ai été
+traité, l'injustice et l'ingratitude dont j'ai à me plaindre, ont pu
+modifier mes sentiments envers mon parent, Louis-Napoléon
+Bonaparte, mais non envers le président de la République. Tant
+qu'il saura maintenir la constitution, ou que la majorité de l'Assemblée
+déclarera qu'il l'a maintenue, je le soutiendrai vigoureusement,
+tout en conservant, bien entendu, ma liberté d'appréciation
+parlementaire.</p>
+
+<p>Mais c'est de ses conseillers, ministres ou autres, de ses familiers
+surtout que je me défie. Leur persistance à éloigner tout ce
+qui naturellement était intéressé à l'éclat du drapeau populaire
+relevé le 10 décembre suffit pour justifier mes défiances. A mon
+cousin et collègue, Napoléon Bonaparte, comme à moi, ils ont
+fait donner une mission, dont ils se sont ensuite subrepticement
+efforcés de rendre l'accomplissement impossible.</p>
+
+<p><i>Et si vous exigez que je vous nomme celui à qui l'on doit
+attribuer principalement tout ce que le président fait de déplorable,
+je le nommerai.</i></p>
+
+<p><i>De toutes parts.</i>&mdash;Oui! oui! Nommez!</p>
+
+<p><i>M. Pierre Bonaparte.</i>&mdash;Eh bien! c'est M. Fialin, <i>dit</i> de
+Persigny!</p>
+
+<p><i>M. le Président.</i>&mdash;J'arrête ici l'orateur en lui rappelant
+qu'aux termes de l'article 79 du règlement, les interpellations
+de représentant à représentant sont interdites. Il a demandé
+l'autorisation d'interpeller le ministre de la guerre sur un acte
+qu'il a déterminé, et sur lequel il demande des explications; je
+l'invite à se renfermer dans les termes de ses interpellations; il
+ne peut interpeller un représentant, le règlement est formel.</p>
+
+<p><i>M. Pierre Bonaparte.</i>&mdash;Je m'y renfermerai, monsieur le président; mais je prends la liberté de vous faire observer que ce
+n'est pas une interpellation, mais une désignation.</p>
+
+<p><i>M. le Président.</i>&mdash;C'est une véritable interpellation.</p>
+
+<p><i>M. Pierre Bonaparte.</i>&mdash;C'est une désignation.</p>
+
+<p>Au point de vue militaire, et abstraction faite de ma qualité
+de membre de cette Assemblée, on dirait vraiment que l'acharnement
+des partis se plaît à dénaturer les choses les plus simples.</p>
+
+<p>Du camp de Zaatcha à Philippeville il y a onze étapes. Je suis
+parti de Zaatcha, escortant un convoi, et avec l'ordre, que voici,
+du général Herbillon de me rendre à Alger. La seule partie de
+cet ordre que je n'ai point exécutée, c'est la traversée de Philippeville
+à Alger. Apparemment, elle n'offrait aucun danger, et,
+par conséquent, il ne pouvait y avoir aucun mérite à la faire,
+puisque le but de ma mission auprès du gouverneur général
+était rempli par l'envoi des renforts que j'avais rencontrés en
+marche.</p>
+
+<p>D'Alger, en tout cas, je fusse revenu en France. Le général
+Herbillon le savait. Le président de la République et le Gouvernement
+savent parfaitement aussi qu'à part mon droit de représentant, que je n'ai jamais aliéné et que je n'aliénerai jamais, il
+était convenu, lorsque j'ai quitté Paris, que je reviendrais d'Afrique
+quand je le jugerais convenable, et sans qu'ils pussent y
+trouver à redire. (Rumeurs.)</p>
+
+<p>Sans cela, il est évident que je ne serais pas parti, puisque
+j'aurais sacrifié l'indépendance de mon mandat, à laquelle je
+tiens par-dessus tout.</p>
+
+<p>Je termine en demandant à M. le ministre de la guerre comment
+il se fait qu'à mon arrivée à Paris, lorsque, sur sa demande
+(car je ne m'y croyais nullement obligé), je lui ai communiqué
+l'ordre du général Herbillon, prescrivant mon départ de Zaatcha
+pour Philippeville et Alger, il avait répété à satiété que, sous le
+rapport militaire, les renforts étant assurés, il me trouvait parfaitement
+en règle? Vous m'avez dit, monsieur le ministre, que j'étais
+parfaitement en règle. Si je ne me trompe, l'opinion du gouverneur
+général de l'Algérie était exprimée d'une manière analogue
+dans une dépêche que M. le ministre de la guerre doit avoir
+entre les mains. Et comment se fait-il alors qu'il ait apposé son
+contre-seing à la révocation qui a paru au <i>Moniteur!</i></p>
+
+<p>Ou M. le ministre de la guerre a changé d'avis à mon égard
+avec une étrange soudaineté, ou il a validé une mesure qu'il
+savait être une injustice, une indignité, et qui, à part l'effet moral,
+me touche fort peu, car je ne tenais nullement à ma qualité
+d'officier au <i>titre étranger</i>.</p>
+
+<p>Vous comprendrez, citoyens représentants, le sentiment qui
+m'a fait entrer dans ces développements, bien que, au point de
+vue du droit, ils soient tout à fait superflus.</p>
+
+<p>Le principe qui domine tout le reste, c'est celui de l'indépendance
+de notre caractère. Il est bon, en tout cas, que les droits
+de ceux d'entre nous qui sont ou qui seraient, à l'avenir, envoyés
+en mission, soient fixés; et c'est pour cela que j'aurai
+l'honneur, après la discussion, de présenter à l'Assemblée un
+ordre du jour motivé.</p>
+
+<p><i>M. le Président.</i>&mdash;La parole est à M. le ministre de la
+guerre.</p>
+
+<p><i>M. d'Hautpoul, ministre de la guerre.</i>&mdash;Messieurs, l'interpellation
+qui m'est faite a deux caractères bien distincts; je
+les traiterai l'un après l'autre.</p>
+
+<p>Il s'agit d'abord de savoir si un membre de cette Assemblée,
+qui a demandé ou accepté un mandat, soit dans l'ordre militaire,
+soit dans l'ordre diplomatique (ce sont ordinairement les missions
+qui sont le plus communément confiées aux représentants), et qui a
+accepté dans toute leur teneur les instructions qui lui ont été données
+librement, volontairement, et souvent après sollicitations,
+il s'agit de savoir, dis-je, si, une fois rendu à son poste, il est
+libre d'oublier ce même mandat, ce même engagement; s'il est
+juge, juge souverain, d'après la théorie de l'honorable préopinant, de l'opportunité de son retour.</p>
+
+<p>Eh bien! je commence par déclarer que non. (Très bien! très
+bien!)</p>
+
+<p>Le Gouvernement seul a été juge du mérite du mandat; celui
+qui l'a accepté en est convenu par le fait seul de l'acceptation;
+une fois rendu à son poste, il doit consulter ses instructions;
+s'il est militaire, il doit se renfermer dans l'obéissance due à ses
+chefs militaires; il n'est plus, là, représentant du Peuple. (Marques
+d'assentiment.)</p>
+
+<p><i>M. Pierre Bonaparte.</i>&mdash;Alors, pourquoi m'avez-vous
+trouvé en règle?</p>
+
+<p><i>M. le Président.</i>&mdash;Monsieur Pierre Bonaparte, n'interrompez
+pas! On vous a écouté; laissez M. le ministre vous répondre.</p>
+
+<p><i>M. le Ministre.</i>&mdash;Je le répète, il n'est plus, là, le représentant
+du Peuple; il est impossible de trouver une analogie entre
+le représentant du Peuple, ayant mission de la convention du
+Gouvernement, en se plaçant au-dessus de toutes les positions
+dans les armées, et ce qui se passe aujourd'hui. Quelques journaux
+ont voulu la rencontrer; ils sont tombés dans une erreur
+complète. Je ne pense pas qu'il y ait ici un seul membre qui
+partage une pareille doctrine. (Non! non!&mdash;Approbation.)</p>
+
+<p>Du reste, l'Assemblée législative, dans l'espèce qui nous occupe,
+n'avait donné aucun mandat à M. Pierre Bonaparte. Le
+mandat émane essentiellement du Gouvernement, de l'initiative
+du Pouvoir exécutif. Ainsi, laissons de côté le caractère de représentant,
+qui ne doit pas occuper l'Assemblée. (Très bien!)</p>
+
+<p>Voilà ma réponse à la première partie de la discussion. (Marques
+prolongées d'approbation.)</p>
+
+<p>Maintenant, en abordant les faits particuliers, que s'est-il
+passé? M. Pierre Bonaparte est chef de bataillon à la Légion
+étrangère, au titre étranger; et remarquez, messieurs, que ce
+titre n'a rien de blessant. M. Pierre Bonaparte ne peut pas être
+chef de bataillon à d'autre titre, car la loi de 1834, sur l'état des
+officiers, nous est connue; c'est le Code militaire, un code qu'on
+ne peut pas enfreindre, que j'ai appelé; dans une autre circonstance,
+l'arche sainte. D'après cette loi, quand on n'a pas suivi
+la hiérarchie, quand on n'appartient pas à l'armée avec le grade
+de capitaine, et quand on ne remplit pas les conditions voulues
+pour l'avancement, conditions qui consistent dans un fait de
+guerre sur le champ de bataille ou dans une proposition régulière
+de candidature sur le tableau d'avancement, on ne peut pas devenir
+chef de bataillon. M. Pierre Bonaparte n'était ni dans l'une
+ni dans l'autre de ces conditions. On lui a conféré, c'est le Gouvernement
+provisoire, je crois, on lui a conféré le titre de chef
+de bataillon dans la Légion étrangère, à titre étranger; lui, n'est
+pas étranger, mais son titre est étranger; c'est ce qu'il faut bien
+distinguer. (Très bien! très bien!) Voilà en quoi M. Pierre
+Bonaparte ne peut pas être blessé: il est Français et bon Français,
+c'est un hommage que je lui remis; mais son titre dans la
+Légion étrangère est titre étranger. Il faut bien faire attention à
+cette distinction. (Très bien! très bien!)</p>
+
+<p>M. Pierre Bonaparte part de Paris avec une mission pour l'Algérie.
+Cette mission disait qu'à son arrivée à Alger il serait à la
+disposition du gouverneur général. Que fait le gouverneur
+général? Il se rappelle le nom de Bonaparte, et il donne à
+M. Pierre Bonaparte le poste d'honneur, le poste le plus périlleux;
+c'est là qu'un Bonaparte doit être heureux de se trouver;
+c'est le meilleur de tous les postes. (Marques unanimes d'approbation.)</p>
+
+<p><i>M. Pierre Bonaparte</i>.&mdash;Je vous prie de croire que je n'ai
+pas boudé.</p>
+
+<p><i>M. le Ministre.</i>&mdash;Je dis cette phrase à dessein. Dans la
+lettre que M. Pierre Bonaparte a cru devoir publier, il s'est plaint
+qu'on lui avait fait une condition qui n'était pas convenable;
+c'est à cela que réponds.</p>
+
+<p>Je n'accuse en rien, Dieu m'en préserve, la bravoure de
+M. Pierre Bonaparte; je le crois aussi brave que tous nos soldats.
+Mais il ne s'agit pas de cela; il s'agit d'une expression que je
+crois devoir relever, et je déclare que le poste qu'on a donné à
+M. Pierre Bonaparte était un poste de choix, de faveur, qu'il
+devait en être content, puisqu'on l'envoyait à l'ennemi, et que,
+quand on porte son nom, on doit être enchanté de se trouver
+dans une pareille position. (Très bien! très bien!)</p>
+
+<p>Qu'est-il arrivé? M. Pierre Bonaparte a reçu un commandement
+de son grade, on lui a donné le commandement de quatre
+cents hommes. Il s'est avancé en tirailleur sur l'ennemi: je ne
+juge pas le mérite du mouvement, s'il était plus ou moins rationnel,
+ceci est un fait purement militaire; vous me permettrez
+de le passer sous silence. L'engagement qui eut lieu a été vif;
+la ligne des tirailleurs a dû se retirer. M. Pierre Bonaparte a
+montré beaucoup de courage; il a été presque appréhendé au
+corps par un Arabe. Il l'a tué de sa main, c'était tout naturel;
+on ne devait pas attendre moins d'un homme qui porte son nom.
+Plus tard, un bataillon de renfort est arrivé; l'affaire a été
+reprise; chaque troupe est restée dans sa position respective.</p>
+
+<p>Le lendemain, M. Pierre Bonaparte, qui la veille avait oublié
+qu'il était représentant, qui n'en parlait pas, le lendemain,
+M. Pierre Bonaparte s'en est souvenu.</p>
+
+<p><i>M. Pierre Bonaparte.</i>&mdash;Pas le lendemain!</p>
+
+<p><i>M. le Ministre.</i>&mdash;Peu importe! je n'épilogue pas sur les
+heures ou sur le jour. Bref, M. Bonaparte, quelque temps après,
+a trouvé qu'étant représentant du Peuple, il devait revenir dans
+cette enceinte. C'est fort bien; mais il aurait dû y penser avant
+de partir. En ce moment, il était devant l'ennemi; il aurait dû
+s'en souvenir. (Très bien! très bien!)</p>
+
+<p>Qu'il me permette de lui dire qu'à sa place, en présence de
+l'ennemi, j'aurais parfaitement oublié que j'étais représentant.
+(Très bien! très bien!)</p>
+
+<p><i>M. Pierre Bonaparte.</i>&mdash;Je suis revenu pour affaire de
+service.</p>
+
+<p><i>M. le Président.</i>&mdash;N'interrompez pas; vous répondrez!</p>
+
+<p><i>M. le Ministre de la guerre.</i>&mdash;M. le général Herbillon,
+commandant militaire de la province de Constantine et des
+troupes qui font le siége de Zaatcha, a donné, il est vrai, à
+M. Pierre Bonaparte un ordre qu'il m'a remis entre les mains. Je
+lui ai dit: «Cet ordre vous couvre». C'était tout simple, et
+s'il ne vous avait pas couvert, savez-vous ce que j'aurais fait?
+Je serais venu ici; j'aurais demandé à l'Assemblée l'autorisation
+de vous poursuivre; je vous aurais fait arrêter et conduire par
+la gendarmerie à Constantine, et là, vous auriez été traduit devant
+un conseil de guerre. (Marques générales d'approbation.)</p>
+
+<p>Je n'ai pas agi ainsi, parce que je ne devais pas le faire. Il ne
+restait aux yeux du ministre de la guerre qu'une faute, une faute
+grave; c'était de ne pas avoir accompli un mandat reçu. Ce
+mandat était important; il disait à M. Pierre Bonaparte d'aller
+à Alger; pourquoi faire? C'était une chose à peu près inusitée
+qu'un officier commandant une troupe, et une troupe devant
+l'ennemi, en fût détaché pour aller devant le gouverneur d'Alger
+demander des secours. Mais enfin j'accepte cette mission tout
+étrange qu'elle puisse paraître. Du moins fallait-il l'accomplir.
+Or, que se passe-t-il?</p>
+
+<p>En arrivant à Philippeville, M. Pierre Bonaparte trouve des
+troupes qui débarquaient. C'était une chose toute simple. En ne
+consultant que mon coeur de soldat, je me serais mis à la tête de
+ces troupes, je serais parti avec elles, et le lendemain je serais
+monté à l'assaut de Zaatcha. (Très bien! très bien!)</p>
+
+<p><i>M. Pierre Bonaparte.</i>&mdash;Un officier au titre étranger ne
+peut pas commander! D'ailleurs, il y avait des lieutenants-colonels.</p>
+
+<p><i>M. le Ministre.</i>&mdash;M. Pierre Bonaparte en a jugé autrement.
+Il arrive à Philippeville; un paquebot partait pour la France: il
+prend passage à bord de ce paquebot; il arrive à Marseille, puis
+à Paris. Arrivé à Paris, il se présente chez le ministre de la guerre.
+Je fus assez étonné de le voir: je connaissais son arrivée, du
+reste; je la connaissais par un rapport du préfet de police, et
+je devais la connaître, parce que, dans toute hypothèse, il m'importait
+beaucoup de savoir où était M. Pierre Bonaparte.</p>
+
+<p>M. Bonaparte se présente chez moi. Je lui demande par quel
+hasard il est à Paris. Il me montre son ordre. Je lui dis: Cet
+ordre vous couvre par rapport à Zaatcha, par rapport à l'abandon
+d'un poste militaire. S'il en eût été autrement, c'eût été un
+déshonneur; un Bonaparte ne peut pas se déshonorer, c'est impossible.</p>
+
+<p>M. Pierre Bonaparte me montre ensuite un projet de lettre
+contenant des doctrines que je ne pouvais pas accepter et que j'ai
+combattues, doctrines que vous avez entendues et qui auraient
+pour conséquence de mettre le Gouvernement dans l'impossibilité
+absolue de donner quelque mandat que ce puisse être à des
+membres de cette Assemblée. (Très bien!)</p>
+
+<p>Nonobstant mes observations, M. Pierre Bonaparte a fait insérer
+dans les journaux la lettre que vous avez lue, et il l'a signée.
+Le Gouvernement était mis en demeure de répondre; il l'a fait
+par le décret que vous connaissez. (Bruit.) Je répète ma phrase.
+Le Gouvernement était mis en demeure de répondre à la lettre
+de M. Pierre Bonaparte; c'était une espèce de défi; le Gouvernement
+a répondu par le décret que vous avez vu.</p>
+
+<p><i>M. Pierre Bonaparte.</i>&mdash;Par dépit!</p>
+
+<p><i>M. le Ministre.</i>&mdash;Il était dans son droit, dans son droit
+absolu, et s'il ne l'avait pas fait, vous auriez eu grandement
+raison de l'en blâmer. (Très bien!)</p>
+
+<p>Je ne touche pas aux questions de famille, elles ne sont pas
+de ma compétence.</p>
+
+<p>Quant aux influences du Gouvernement, je déclare très haut
+que M. le président de la République n'a pour conseillers que
+ses ministres; nous n'en connaissons pas d'autres, nous ne subissons
+l'influence de qui que ce soit. (Très bien!)</p>
+
+<p>Nous venons ici franchement, loyalement, vous apporter des
+projets de lois, les mesures que le Gouvernement croit bonnes;
+nous nous inspirons des votes de la majorité de cette Assemblée;
+nous nous conformons à ce qu'elle décide, et nous serons toujours
+heureux de marcher avec elle. (Approbation vive et prolongée.)</p>
+
+<p><i>M. le Président.</i>&mdash;La parole est à M. Pierre Bonaparte.</p>
+
+<p><i>M. Pierre Bonaparte.</i>&mdash;Citoyens représentants, je tiens
+seulement à vous soumettre mon opinion sur un point du discours
+de M. le ministre.</p>
+
+<p>Il a dit que si je n'avais pas eu un ordre du général Herbillon
+m'envoyant de Philippeville à Alger, il aurait demandé à l'Assemblée
+nationale l'autorisation de me poursuivre devant un
+conseil de guerre. Mon opinion est que, si l'Assemblée avait
+accordé une pareille autorisation, elle aurait abdiqué son droit
+et ses prérogatives les plus essentielles (Murmures et dénégations);
+car, s'il plaisait, par exemple, à MM. les ministres d'éloigner de
+l'Assemblée un membre quelconque; si, par suite de promesses,
+de séductions, je ne sais quoi.... (Nouveaux murmures.)</p>
+
+<p><i>Un membre.</i>&mdash;On est libre d'accepter.</p>
+
+<p><i>M. Pierre Bonaparte.</i>&mdash;... Ils n'avaient qu'à l'envoyer en
+Algérie, au Sénégal, n'importe où, alors les membres dont la
+présence pourrait être incommode seraient éloignés au moins
+pendant six mois. (Dénégations.) Et notez bien une chose, c'est
+que, les six mois expirés, si le représentant n'est pas revenu à
+son poste, sa qualité, son caractère est perdu de droit. Je voulais
+seulement vous soumettre cette observation.</p>
+
+<p><i>M. le Président.</i>&mdash;L'incident me paraît vidé.</p>
+
+<p><i>M. Pierre Bonaparte.</i>&mdash;Je propose un ordre du jour
+motivé.</p>
+
+<p><i>M. le Président.</i>&mdash;Voici l'ordre du jour motivé que M. Pierre
+Bonaparte propose à l'Assemblée:</p>
+
+<p>«Considérant que les missions ou commandements temporaires
+dont les représentants du Peuple peuvent être investis,
+conformément à l'article 85 de la loi électorale organique, ne
+peuvent leur enlever leur droit d'initiative parlementaire, ni
+l'indépendance de leur caractère législatif;</p>
+
+<p>«Considérant qu'il ne peut appartenir à personne d'empêcher
+ou d'interdire, par quelque raison que ce soit, l'accomplissement
+de leur mandat,</p>
+
+<p>«L'Assemblée passe à l'ordre du jour.»</p>
+
+<p><i>M. le Ministre de la guerre.</i>&mdash;Je demande l'ordre du jour
+pur et simple.</p>
+
+<p><i>Voix nombreuses.</i>&mdash;Non! non!&mdash;Aux voix l'ordre du jour
+motivé!</p>
+
+<p><i>M. le Président.</i>&mdash;On a demandé l'ordre du jour pur et
+simple. (Non! non! On n'insiste pas!)</p>
+
+<p><i>Nombre de voix.</i>&mdash;L'ordre du jour motivé!</p>
+
+<p><i>M. le Président.</i>&mdash;Je mets aux voix l'ordre du jour motivé
+présenté par M. Pierre Bonaparte.</p>
+
+<p>(Personne ne se lève à l'épreuve; l'Assemblée presque entière
+se lève à la contre-épreuve.)</p>
+
+<p><i>M. le Président.</i>&mdash;L'Assemblée n'adopte pas l'ordre du jour
+motivé.</p>
+
+<p>(Un grand nombre de membres viennent féliciter M. le ministre
+de la guerre.&mdash;La séance reste suspendue quelques instants; les
+représentants descendus dans l'hémicycle se livrent à des conversations
+animées.)</p>
+
+
+<br><br>
+
+
+
+<p>N° 11.&mdash;Extrait du compte-rendu de la séance de
+l'Assemblée législative du 22 décembre 1849,
+d'après le <i>Moniteur</i>, et Amendement de
+M. Pierre Bonaparte.</p>
+
+<p><i>Discussion du projet de loi relatif à la création d'un quatrième
+bataillon dans le 1er régiment de la Légion étrangère, pour y
+recevoir une partie des hommes de la garde nationale mobile
+de Paris.</i></p>
+
+<p><i>M. le Président.</i>&mdash;L'ordre du jour appelle la discussion du
+projet de loi relatif à la création d'un quatrième bataillon dans la
+Légion étrangère, pour y recevoir une partie des hommes de la
+garde nationale mobile de Paris.</p>
+
+<p>Je dois d'abord consulter l'Assemblée sur l'urgence, qui est
+demandée par le Gouvernement et proposée par la commission.</p>
+
+<p>(L'urgence, mise aux voix, est déclarée.)</p>
+
+<p><i>M. le Président.</i>&mdash;M. Pierre Bonaparte a la parole sur la
+discussion générale.</p>
+
+<p><i>M. Pierre Bonaparte.</i>&mdash;Citoyens représentants du Peuple,
+je m'associe de grand coeur aux intentions équitables que le projet
+du Gouvernement nous annonce en faveur des débris de notre
+jeune et héroïque garde mobile. Mais pour savoir si la position
+qu'on veut faire à ceux de ces jeunes soldats qui resteront sous
+les drapeaux est convenable, il faut examiner celle du corps où
+l'on propose de les faire entrer. Pour moi, je pense que nous devons
+nous refuser à assigner à des citoyens français (qui ont bien
+mérité de la patrie, qu'on ne l'oublie pas) une position qui,
+même pour les militaires étrangers qui nous servent, n'est pas
+en rapport avec la justice et la générosité de notre caractère national.
+Aussi, je repousse le projet, si les conditions actuelles
+d'existence de la Légion étrangère ne sont pas modifiées.</p>
+
+<p>J'ai remarqué que bien des personnes, même appartenant à
+l'armée, sont loin de se faire une idée bien nette des différentes
+catégories militaires qui composent ce corps. Il faut avouer que
+cela s'explique par l'étrangeté même de ces conditions diverses;
+mais si l'Assemblée le permet, je les rappellerai succinctement.</p>
+
+<p>Il y a d'abord, dans la Légion étrangère, des officiers comme
+dans les autres régiments, c'est-à-dire français servant <i>au titre
+français</i>, et jouissant, par conséquent, des mêmes droits et des
+mêmes garanties que tous les autres officiers de l'armée.</p>
+
+<p>Il y a des officiers étrangers, naturalisés civilement, ou non ,
+et servant tous également <i>au titre étranger</i>.</p>
+
+<p>Il y a des officiers français sortis du service étranger et servant
+au titre étranger.</p>
+
+<p>Il y a enfin des officiers démissionnaires du service français,
+et réintégrés au titre étranger.</p>
+
+<p>Lorsque les officiers étrangers ont été placés dans la Légion,
+en conformité de la loi du 9 mars 1831, leurs lettres de service
+étaient conçues comme celles des corps français. Ils croyaient
+donc n'être soumis qu'à la condition de ne pas servir en France.
+Leur erreur était bien naturelle, car les lois organiques du 11
+avril 1831, 14 avril 1832, 19 mai 1834, sont muettes à leur
+sujet; et si l'article 3 de l'ordonnance du 5 mai 1832 les frappait
+(très justement au point de vue national) d'une exclusion pour
+le commandement, du moins leur offrait-elle la voie de la naturalisation
+civile, pour rentrer dans le droit commun et obtenir
+la naturalisation militaire.</p>
+
+<p>Tel était, en effet, le sens de l'article 3 de l'ordonnance du
+5 mai 1832, abrogé depuis par l'ordonnance du 18 février 1844.
+S'il eût pu rester quelque doute dans l'esprit des officiers de la
+Légion à cet égard, ce doute aurait disparu devant les explications
+données par le ministre de la guerre en maintes circonstances,
+et devant les autorisations de permutation accordées
+entre des officiers étrangers naturalisés servant dans la Légion et
+des officiers des régiments français.</p>
+
+<p>J'ai eu sous les yeux:</p>
+
+<p>1° Une lettre du 3 décembre 1834 (postérieure ainsi à la
+promulgation de la loi sur l'état des officiers), dans laquelle il
+est dit: «Direction du personnel et des opérations militaires.... Ce
+n'est donc que lorsque M. de Caprez aura été naturalisé Français
+qu'il sera en position de demandera permuter; mais, tant qu'il
+conservera la qualité d'étranger, sa réclamation à cet égard ne
+saurait être accueillie. <i>Signé</i>: Miot.»</p>
+
+<p>2° Une liste des officiers étrangers, provenant notamment des
+régiments suisses, qui servent maintenant dans des corps français,
+et qui sont sortis de la Légion par permutation. Parmi eux figurent
+un lieutenant-colonel et un chef de bataillon.</p>
+
+<p>Cette position n'a été changée qu'à l'organisation de la deuxième
+Légion étrangère, en 1837. Depuis lors les brevets des officiers
+au titre étranger contiennent l'annotation suivante: <i>Cette
+nomination étant faite en vertu de la loi du 9 mars 1831 ne
+donne pas à M.N. les droits conférés aux officiers français
+par la loi sur l'avancement et celle sur l'état des officiers</i>.</p>
+
+<p>Puis est survenue l'ordonnance du 16 mars 1838, qui, par
+les articles 195 à 203, règle l'avancement, dans la Légion, pour
+les grades supérieurs. Ces articles, dans leurs dispositions favorables
+à l'ancienneté, ne sont pas applicables en Algérie, par
+suite de l'application qui est faite à l'année de l'article 20 de la
+loi du 14 avril 1832.</p>
+
+<p>Enfin a paru l'ordonnance du 18 février 1844, qui a, pour
+la première fois, décidé que la naturalisation civile n'ajoute aucun
+droit au commandement pour les officiers étrangers, et que
+les officiers français servant au titre étranger n'ont que les droits
+des officiers étrangers pour le commandement.</p>
+
+<p>Aussi, peu à peu, les officiers étrangers se sont trouvés dans
+la position peu honorable et très blessante: 1° d'être révocables
+à volonté; 2° d'être, quel que soit leur grade, sous les ordres de
+l'officier français qui commande; 3° d'être privés à jamais, à un
+tour d'ancienneté, de devenir officiers supérieurs. On ne leur a
+conservé que les bénéfices de la loi du 11 avril 1831!</p>
+
+<p>J'ajoute qu'en campagne, lorsqu'il a dû être fait application
+de la décision de 1844, cette décision a été violemment mise de
+côté par les généraux en chef de notre armée, comme nuisible
+au service de l'Etat et à la dignité de tous les officiers, étrangers
+ou non. Des officiers qui sont le type de l'honneur militaire
+ont obéi à un commandant de colonne au titre étranger,
+bien que connaissant l'incapacité dont le frappait l'ordonnance.</p>
+
+<p>Quant aux officiers français sortis du service étranger, et admis
+avec un grade dans la Légion, leur position est prévue et définie
+par l'article 197 de l'ordonnance du 16 mars 1838. Il
+serait juste, indispensable même, d'améliorer leur sort; mais,
+pour éviter les abus, on est d'accord, en général, que ce mode
+d'admission aux emplois militaires devrait être supprimé pour
+l'avenir.</p>
+
+<p>Restent les officiers démissionnaires du service français et replacés
+au titre étranger.</p>
+
+<p>Constatons d'abord que ce n'est qu'en fraude de la loi, par
+suite d'une fiction, que les officiers en question ont pu être placés
+dans la Légion. Mais peut-on exciper de cette illégalité pour repousser
+leurs demandes sans examen? Non, sans doute; et leurs
+droits, s'ils en ont, restent intacts. Mon opinion, basée sur
+l'examen des lois et règlements qui régissent l'armée, me porte
+à défendre la position des officiers démissionnaires, et à penser
+que le conseil d'Etat leur serait favorable, s'ils s'adressaient à lui
+pour régulariser leur position actuelle.</p>
+
+<p>Il semble que c'est à tort que le Gouvernement a renoncé aux
+prérogatives auxquelles n'avaient pas porté de restriction les lois
+de 1818 et de 1832; et que, notamment pour les officiers démissionnaires, c'est à tort qu'il n'a pas soutenu, avec la loi et
+le droit, qu'il était permis au Pouvoir exécutif de replacer ces
+officiers dans les rangs de l'armée française.</p>
+
+<p>En effet, avant la loi du 1er avril 1848, la volonté du chef
+de l'Etat faisait d'un simple soldat un caporal ou un général.
+La loi de 1818 est la première restriction apportée à la toute-puissance
+du roi en fait d'avancement. C'est elle qui, en consacrant
+les droits de l'ancienneté, a fait participer l'armée à l'édit
+de 1789, portant que <i>tous les Français seront admissibles à tous
+les emplois</i>.</p>
+
+<p>La loi du 14 avril 1832 n'a pas créé un seul principe nouveau
+en fait d'avancement; <i>elle a seulement</i>, disait le rapporteur devant
+la chambre des députés, <i>élargi les droits du pouvoir nouveau,
+en supprimant de la législation de 1818 les prescriptions
+incompatibles avec le bien du service, et provenant des défiances
+outrées</i>, disait toujours le rapporteur, <i>que l'on avait éprouvées
+contre l'ancien gouvernement</i>.</p>
+
+<p>Il est très remarquable qu'aucune de ces deux lois, la dernière
+surtout, n'ait pas résolu la question de légalité concernant la
+réintégration des officiers démissionnaires, et que, dans les discussions
+auxquelles elles ont donné lien dans le parlement, pas
+une voix ne se soit élevée pour provoquer à ce sujet une solution
+désirable.</p>
+
+<p>On conçoit que la loi du 1er avril 1818 se taise à cet égard;
+mais, après la controverse qui s'est élevée, à propos de cette
+réintégration, à la fin de 1828, il est vivement à regretter que
+le doute, au moins, soit encore permis.</p>
+
+<p>Sous l'empire de la loi de 1818, le roi croyait avoir conservé
+le droit de rappeler au service les officiers démissionnaires. Il
+résulte de la dernière décision insérée au journal militaire officiel,
+premier semestre 1827, page 192, qu'il n'a jamais abandonné
+cette prérogative. Le gouvernement de juillet s'en est servi
+longtemps sans opposition; puis il y a renoncé <i>de fait</i>, mais en
+soutenant son <i>droit</i> à cet égard. Le gouvernement de février a
+relevé des officiers soit de la retraite, soit de la réforme, soit de la
+démission, en consultant seulement les intérêts de la République.</p>
+
+<p>Il résulte de là qu'il n'existe aucune décision législative défavorable
+aux officiers démissionnaires. Il est à désirer qu'elle soit
+rendue, car ces officiers abandonnent généralement l'armée pour
+suivre une carrière plus avantageuse en temps de paix, et ils
+ne devraient pas pouvoir reprendre leur rang, par exemple,
+en temps de guerre, au préjudice de leurs camarades qui ont
+continué à suivre les bonnes et mauvaises chances de la carrière;
+mais enfin des décisions royales non rapportées existent, et elles
+établissent les droits des officiers démissionnaires.</p>
+
+<p>Les officiers démissionnaires qui servent dans la Légion m'ont
+communiqué une liste de leurs camarades qui, plus heureux
+qu'eux, ont obtenu de la bienveillance du Gouvernement soit
+d'être réintégrés directement dans un régiment français, soit de
+permuter pour passer dans un de ces régiments, après avoir été
+nommés à la Légion et avant de rejoindre, soit enfin de sortir de
+la Légion avec un emploi dans l'état-major des places, que les
+officiers servant au titre français seuls peuvent obtenir.</p>
+
+<p>On m'a cité, au 2e régiment de la Légion, un fait assez curieux
+qui prouve que la législation est encore indécise à ce sujet. Deux
+officiers démissionnaires se rencontrent chez le directeur du personnel, demandant du service. Le premier, plus favorisé, est
+envoyé dans la Légion comme officier au titre étranger. Le
+deuxième, moins heureux et ayant moins de services, est envoyé
+aussi dans la Légion, mais en qualité de sergent, sans contracter
+d'engagement; et, ayant été nommé sous-lieutenant, il compte
+aujourd'hui au titre français. Cependant, aux termes de la loi
+d'avancement, et surtout de l'article 24 de l'ordonnance du
+16 mars 1838, ce dernier ne pouvait légalement être réintégré
+au titre français, même comme sous-officier. Plusieurs officiers
+de la Légion, jadis démissionnaires, sont ainsi redevenus officiers
+au titre français.</p>
+
+<p>Je ne terminerai pas sans mentionner la difficulté qui croit
+chaque jour, de faire faire un service actif aux vieux officiers,
+sous-officiers et soldats qui, après avoir rendu des services dans
+la Légion, ont acquis des droits à une position sédentaire. Les
+modifications que j'ai eu l'honneur de vous proposer par l'amendement
+qui a été distribué hier, permettraient d'avoir de l'humanité
+envers ces braves. Et c'est bien peu que de ne demander
+pour eux que de l'humanité; car en consultant la statistique au
+hasard, sur <i>soixante</i> officiers polonais, par exemple, arrivés à
+la Légion en 1832, <i>cinquante-quatre</i> sont morts, tués à l'ennemi
+ou succombant aux intempéries du climat. N'est-il pas évident
+que la mort atteint les étrangers avant qu'ils aient rempli le
+temps voulu par la loi pour la retraite, et ne serait-ce pas répudier
+toutes nos traditions que de condamner plus longtemps à
+de si dures conditions ces fidèles et intrépides défenseurs de notre
+drapeau?</p>
+
+<p>Quant à la garde nationale mobile que le Gouvernement propose
+d'incorporer dans la Légion, au titre étranger, si des modifications
+équitables sont apportées à l'état des militaires servant
+à ce titre, elle y trouvera un champ digne de la noble et patriotique
+ardeur dont, au point de vue militaire, nous avons
+admiré le brillant essor aux jours néfastes de juin.</p>
+
+<p>Souhaitons, en tout cas, que le nouveau triage qu'indique
+l'article 1er du projet ne soit point arbitraire, et surtout qu'il
+n'ait point pour base les opinions politiques.</p>
+
+<p>J'aurai l'honneur de proposer à l'Assemblée de vouloir bien
+renvoyer mon amendement à l'examen de le commission.</p>
+
+<p><i>Amendement.</i></p>
+
+<p>Articles 1, 2 et 3.</p>
+
+<p>Comme au projet du Gouvernement.</p>
+
+<p>Art. 4.</p>
+
+<p>Nonobstant le 5e paragraphe de l'art. 20 de la loi du 14 avril
+1832, l'art. 200 de l'ordonnance du 16 mars 1838 sera applicable
+aux officiers étrangers, naturalisés on non.</p>
+
+<p>Art. 5.</p>
+
+<p>La réforme de ces officiers pourra être prononcée par le président
+de la République, sur la proposition du ministre de la
+guerre.</p>
+
+<p>Le 5e paragraphe de l'art. 18 de la loi du 19 ai 1834 est applicable
+à la Légion étrangère.</p>
+
+<p>Art. 6.</p>
+
+<p>Les officiers étrangers naturalisés français seront aptes, après
+dix ans au moins de service dans la Légion, à être naturalisés militairement,
+par décision du pouvoir exécutif, rendue sur la proposition
+du chef de corps, faite à l'inspection générale.</p>
+
+<p>La naturalisation militaire fait entrer l'officier dans le droit
+commun, et lui confère tous les droits de l'officier français.</p>
+
+<p>L'article 5 de l'ordonnance du 3 mai 1832, modifié par
+celle du 18 février 1844, sera définitivement arrêté de manière
+que ce ne soit qu'à grade égal que les officiers étrangers naturalisés
+français soient sous les ordres des officiers français, et
+qu'ils commandent, à leur tour, ces derniers à supériorité de
+grade.</p>
+
+<p>Art. 7.</p>
+
+<p>Les officiers français sortis du service étranger, et actuellement
+pourvus d'un grade dans la Légion, sont déclarés aptes à être
+naturalisés militairement, après dix ans au moins de services
+effectifs.</p>
+
+<p>Toutefois, l'art. 197 de l'ordonnance du 16 mars 1838 est
+supprimé, et aucun Français ne pourra, à l'avenir, être admis
+avec un grade dans la Légion, s'il ne remplit les conditions voulues
+par la loi, pour l'admission aux emplois et l'avancement
+dans les autres corps.</p>
+
+<p>Art. 8.</p>
+
+<p>Les officiers démissionnaires du service français, actuellement
+pourvus, dans la Légion, d'un grade au titre étranger, pourront:</p>
+
+<p>Être réintégrés directement dans un des corps français;</p>
+
+<p>Ou permuter, pour passer dans un de ces corps;</p>
+
+<p>Ou sortir de la Légion avec un emploi dans l'état-major des
+places.</p>
+
+<p>Toutefois, aucun officier démissionnaire ne pourra, à l'avenir,
+être réintégré, à aucun titre, dans l'armée.</p>
+
+<br><br>
+
+
+<p>N° 12.&mdash;Autre Lettre à la Patrie.</p>
+
+<p>Paris, 5 janvier 1849.</p>
+
+<p><i>A M. le rédacteur de la</i> Patrie.</p>
+
+<p>Monsieur le rédacteur,</p>
+
+<p>Le rapport général du siége de Zaatcha a paru au <i>Moniteur</i>.</p>
+
+<p>M. le général Herbillon, en parlant de l'affaire du 25 octobre,
+dit:</p>
+
+<p>«Les assiégés firent une sortie si vive que nous laissâmes
+entre leurs mains une caisse et des outils, et que je dus faire
+venir des troupes du camp pour assurer la retraite.»</p>
+
+<p>Je ne disconviens pas que ces troupes du camp soient arrivées
+fort à propos.</p>
+
+<p>Je ne parlerai pas de mes trois pauvres capitaines, Tonchet,
+Butet et Nyko, blessés grièvement tous trois, ni de ce que j'ai
+pu faire moi-même.</p>
+
+<p>Mais un fait qu'il était bon de constater, c'est que l'ordre de
+battre en retraite, <i>donné par le général Herbillon</i>, m'a été
+transmis par mon colonel, et que, jusqu'à l'arrivée de cet ordre,
+j'ai tenu la position <i>sans reculer d'une semelle</i>.</p>
+
+<p>La colonne expéditionnaire tout entière le sait.</p>
+
+<p>Agréez, etc.</p>
+
+<p>P.-N. BONAPARTE.</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Un mois en Afrique, by Pierre-Napoléon Bonaparte
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN MOIS EN AFRIQUE ***
+
+***** This file should be named 11769-h.htm or 11769-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/1/7/6/11769/
+
+Produced by Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed
+Proofreaders. This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr.
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
+download any of these eBooks directly, rather than using the regular
+search system you may utilize the following addresses and just
+download by the etext year. For example:
+
+ https://www.gutenberg.org/etext06
+
+ (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
+
+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
+
+
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
diff --git a/old/11769.txt b/old/11769.txt
new file mode 100644
index 0000000..6896ac7
--- /dev/null
+++ b/old/11769.txt
@@ -0,0 +1,4024 @@
+Project Gutenberg's Un mois en Afrique, by Pierre-Napoleon Bonaparte
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Un mois en Afrique
+
+Author: Pierre-Napoleon Bonaparte
+
+Release Date: April 3, 2004 [EBook #11769]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN MOIS EN AFRIQUE ***
+
+
+
+
+Produced by Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed
+Proofreaders. This file was produced from images generously made
+available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+
+UN MOIS
+
+EN AFRIQUE
+
+PAR
+
+PIERRE-NAPOLEON BONAPARTE
+
+Je ne m'abaisse pas a une justification, je raconte; la verite est
+l'unique abri contre le _venticello_ de Basile.
+
+
+AUX CITOYENS
+DE LA CORSE ET DE L'ARDECHE.
+
+
+
+UN MOIS EN AFRIQUE.
+
+
+La France, la Republique, les Armes, voila les aspirations de toute ma
+vie de proscrit. Mes idees, mes etudes, mes exercices avaient suivi,
+des longtemps, cette direction. En vain, depuis dix ans, je m'etais
+reiterativement adresse au roi Louis-Philippe, a ses ministres, aux
+vieux compagnons de l'empereur; meme une place a la gamelle, meme un sac
+et un mousquet en Afrique, m'avaient ete refuses. Vainement, ne pouvant
+pas servir mon pays, je frappai a toutes les portes, pour acquerir,
+au moins, quelque experience militaire, en attendant l'avenir. Ni la
+Belgique, ni la Suisse, ni Espartero, ni Mehemet-Ali, ni le Czar, de qui
+j'avais sollicite la faveur de faire une campagne au Caucase, ne purent
+ou ne voulurent pas accueillir mes souhaits. A l'age de dix-sept ans, il
+est vrai, j'avais suivi en Colombie le general Santander, president de
+la Republique de la Nouvelle-Grenade, et j'en avais obtenu la nomination
+de chef d'escadron, qui m'escala depuis le grade _au titre etranger_ que
+notre Gouvernement provisoire m'avait confere.
+
+Ce fut peu de jours apres Fevrier que, nomme chef de bataillon au
+premier regiment de la legion etrangere, je vis, bien que d'une facon
+incomplete, exaucer mes voeux. J'etais en France, la Republique etait
+proclamee, et je pouvais la servir par les armes. Sans doute, la nature
+exceptionnelle de mon etat militaire, et la non-abrogation de l'article
+VI de la loi du 40 avril 1832, relative au bannissement de ma famille,
+apportaient des restrictions penibles a mon joyeux enthousiasme; mais
+l'un de ces faits expliquait l'autre. Sans rapporter implicitement cette
+loi, le gouvernement de la Republique ne pouvait m'admettre dans un
+regiment francais. Faire cesser decidement notre exil, cela n'entrait
+pas encore dans ses vues; je ne discuterai pas le merite politique de
+son appreciation, mais je dois loyalement reconnaitre que tout esprit
+de haine ou d'antipathie etait bien loin de la pensee de ses honorables
+membres a cet egard. Le jour ou Louis Blanc m'annonca ma nomination[l]
+fut un des plus beaux jours de ma vie; j'allai le remercier avec
+effusion, ainsi que ses collegues, et quels qu'ils soient maintenant,
+membres de l'Assemblee Nationale, simples citoyens, proscrits, helas! ou
+captifs, ils ont en moi un coeur ami et reconnaissant.
+
+[Note 1: Voyez sa lettre aux Pieces justificatives.]
+
+Bien avant la revolution, j'avais eu l'honneur de connaitre
+particulierement Marrast, Cremieux, et Lamartine, dont la famille est
+alliee de celle de ma mere. Pouvais-je douter de l'amitie de Cremieux,
+dont la voix eloquente et genereuse s'etait elevee si souvent en faveur
+des proscrits de mon nom? Flocon et Arago m'avaient accueilli avec une
+bienveillance toute fraternelle. Ledru-Rollin m'a exprime cordialement,
+en termes flatteurs, le regret de n'avoir pu me faire entrer au service
+d'une maniere plus complete. Et si des considerations etrangeres a ma
+personne ne les avaient arretes, il est certain que le Gouvernement
+provisoire ou la Commission executive n'eut pas tarde a naturaliser mon
+grade.
+
+Je sais que des adversaires de ma famille, ou personnels, ont parle de
+la loi du 14 avril 1832, dont la prescription principale est qu'on ne
+peut obtenir d'emploi dans l'armee, si on n'a satisfait a la loi de
+recrutement, ou si on ne sort pas d'une ecole militaire. Mais, de bonne
+foi, cette these etait-elle soutenable a mon sujet? Comment aurais-je pu
+remplir les conditions de la loi, si j'etais dans l'exil? Sans doute,
+et a part la periode d'omnipotence dictatoriale, ou le Gouvernement
+provisoire concentrait dans ses mains tous les pouvoirs, un decret de
+l'Assemblee eut ete rigoureusement necessaire. Mais si, dans un moment
+opportun, le gouvernement, quel qu'il fut, l'avait propose, peut-on
+supposer que les representants du grand peuple qui, en rappelant les
+proscrits, a place l'un d'eux a sa tete, ne l'eussent pas rendu?
+Supposons que la Legion etrangere n'existat pas, la consequence de
+la stricte application des lois qui regissent l'armee aurait ete de
+m'interdire absolument le service militaire, fut-ce comme simple soldat.
+En effet, pas plus comme simple soldat que comme chef de bataillon, je
+n'eusse pu etre admis, car l'article 1re de l'ordonnance du 28 avril
+1832, explicative de la loi du 21 mars, porte qu'on n'est pas recu a
+contracter un engagement, si on est age de plus de trente ans. Or, en
+Fevrier 1848, j'en avais trente-deux. Si je puis m'exprimer ainsi,
+c'est, apres un long exil, qu'on me permette de le dire, une nouvelle
+proscription dans l'etat; car comment appeler autrement une disposition
+qui vous defend sans retour, dans votre patrie, la carriere a laquelle
+vous vous etiez exclusivement voue, ou qui ne vous permet de la suivre
+que dans des conditions anormales et intolerables?[2]
+
+[Note 2: Voyez, pour le mode d'admission aux emplois des officiers
+au titre etranger, et pour les conditions de leur etat militaire, le
+chapitre VI du titre IX de l'ordonnance du 16 mars 1838, et, aux pieces
+justificatives, le discours que j'ai prononce a la seance de l'Assemblee
+legislative, le 22 decembre 1849.]
+
+Qu'on ne m'accuse pas de presomption, parce que j'ai suppose qu'une
+auguste assemblee aurait pu etre appelee a se prononcer sur un interet
+individuel et aussi secondaire. Non, car non-seulement il est de
+l'essence des institutions democratiques que les grands pouvoirs de
+l'Etat ne dedaignent pas les reclamations des plus humbles citoyens,
+mais les precedents parlementaires n'auraient pas manque dans l'espece.
+
+Sous la monarchie de Juillet, les fils de l'immortel marechal Ney
+passerent ainsi, avec leurs grades, des rangs etrangers dans ceux dont
+leur pere avait ete un des plus glorieux luminaires. Les services des
+parents sont entres plus d'une fois en ligne de compte, et pour ne citer
+qu'une circonstance recente, n'avons-nous pas, a la Constituante
+de 1848, vote par acclamation, et comme recompense nationale, la
+nomination, en dehors des regles ordinaires, du jeune fils de l'illustre
+general Negrier, qu'un plomb fratricide enleva si cruellement aux
+travaux legislatifs et a l'armee?
+
+Quoi qu'il en soit, nomme, au titre etranger, par le Gouvernement
+provisoire, je me preparais a rejoindre mon regiment, lorsque un grand
+nombre de Corses residant a Paris m'offrirent la candidature de notre
+departement a l'Assemblee Nationale. La vivacite des sympathies de nos
+braves insulaires pour ma famille, leur culte enthousiaste pour la
+memoire de l'empereur, rendaient probable ma nomination. Devant l'espoir
+fonde d'etre au nombre des elus du Peuple, appeles a constituer
+definitivement la Republique, on comprendra que le service d'Afrique, en
+temps de paix, et surtout dans un corps etranger, dut me paraitre
+une condition secondaire. M. le lieutenant-colonel Charras, alors
+sous-secretaire d'Etat au ministere de la guerre, voulut bien
+m'autoriser a suspendre mon depart jusqu'a nouvel ordre. En effet, le
+4 mai 1848, j'eus l'insigne honneur d'inaugurer avec mes collegues, en
+presence de la population parisienne, l'ere parlementaire de notre jeune
+Republique, et d'apporter a cette forme de gouvernement, qui avait ete
+le reve de toute ma vie, la premiere sanction du suffrage universel.
+
+Le coupable attentat du 15 mai, les funebres journees de juin, vinrent
+nous attrister des les premiers travaux d'une assemblee, qui fut, quoi
+qu'on ait pu en dire, une des plus dignes, et qu'on me passe le mot, une
+des plus honnetes qui aient jamais honore le regime representatif. Le
+23 juin, pendant la seance, Lamartine quitta l'Assemblee, pour faire
+enlever une redoutable barricade qu'on avait etablie au-dela du canal
+Saint-Martin, dans la rue du Faubourg-du-Temple. Il me permit de le
+suivre, et comme je n'aurais pas eu le temps d'aller chercher mon
+cheval, ou de le faire venir, il m'offrit un des deux qui l'attendaient
+a la porte du palais legislatif. En compagnie du ministre des finances,
+et de notre collegue Treveneuc, des Cotes-du-Nord, nous longeames les
+boulevards, ou quelques rares piquets de gardes nationaux etaient sous
+les armes. Au-dela de la porte Saint-Martin, nous fumes entoures d'une
+foule de citoyens appartenant a la classe ouvriere, et dont la plupart,
+j'en ai la conviction, etaient le lendemain derriere les barricades.
+L'accueil qu'ils nous firent, les poignees de main cordiales qu'ils nous
+donnerent, leurs propos vifs et patriotiques, m'ont douloureusement
+prouve une fois de plus que les meilleurs instincts peuvent etre egares,
+et que la guerre civile est le plus horrible des fleaux.
+
+Les projectiles des insurges arrivaient jusque sur le boulevard.
+Lamartine tourna resolument a gauche, et nous le suivimes dans la rue du
+Faubourg-du-Temple, sous le feu de la barricade et des maisons occupees
+par nos adversaires. Arrives sur les quais, nous vimes un detachement de
+gardes mobiles et quelques compagnies d'infanterie repousses avec perte
+jusqu'a la rue Bichat. Ce fut la, pres du pont, que le cheval que
+je montais fut atteint d'une balle, a quelques pas de Lamartine,
+circonstance qui parut fixer favorablement l'attention de ce grand et
+courageux citoyen. Et certes, si le soir meme il n'avait resigne ses
+pouvoirs, j'ai tout lieu de croire qu'il n'en aurait pas fallu davantage
+pour le porter a provoquer une decision touchant mon assimilation aux
+officiers qui servent _au titre francais_.
+
+Lamartine est un grand caractere; je n'en veux pour preuve que les
+belles paroles que j'ai recueillies de sa bouche, le jour ou nous
+nommames la Commission executive. "Si je voulais me separer de
+Ledru-Rollin, nous dit-il, j'aurais deux cent mille hommes derriere moi;
+_mais je craint la reaction et la guerre civile._" Quoi qu'il en soit,
+n'est-il pas profondement triste, apres tant de vicissitudes, que ce que
+j'eusse obtenu de Lamartine, ou peut-etre meme du general Cavaignac,
+m'ait ete denie, malgre bien des promesses anterieures, par mon propre
+cousin, sous pretexte d'une opposition sincere et moderee, que je
+n'aurais pu cesser sans abjurer ma religion politique, et abdiquer toute
+dignite et toute independance?
+
+Mais procedons par ordre.
+
+A le Commission executive succeda le general Cavaignac. Le decret du 11
+octobre 1848 abrogea formellement, en ce qui touchait ma famille, la loi
+du 10 avril 1832, qui, confondant les proscripteurs et les proscrits,
+avait banni la branche ainee des Bourbons, et maintenu, moins la
+sanction penale, l'exil dont ils nous avaient frappes, par la loi du
+12 janvier 1816. La candidature de Louis-Napoleon fut produite, et une
+immense acclamation repondit qu'il etait reste dans le coeur du peuple
+le souvenir de l'homme qui avait porte a son plus haut degre le
+sentiment de notre nationalite. Le dix decembre, comme je le dis alors,
+est la derniere page de l'histoire de l'empereur, et pour l'ecrire, pres
+de six millions de Francais ont dechire les traites de 1815, et proclame
+que la sainte-alliance nous doit une revanche de Waterloo.
+
+Malgre les efforts des republicains et de quelques hommes bien
+intentionnes qui tenterent d'arriver a la seule conciliation
+veritablement utile et durable, celle des deux grands pouvoirs de
+la Republique, la Constituante, battue en breche par le nouveau
+gouvernement, vit adopter la motion Rateau, modifiee, il est vrai, par
+Lanjuinais, et fixer a un court delai sa dissolution. Durant cette
+session d'une annee, j'ose le dire, un grand nombre de mes collegues
+d'opinions diverses m'avaient accorde quelque sympathie, et si jamais
+j'ai pu esperer avec raison la regularisation de mon etat militaire,
+c'est bien des l'avenement de Louis-Napoleon a la presidence jusqu'a
+l'installation de la Legislative. A part les dispositions bienveillantes
+dont je viens de parler, l'amitie de mon cousin, nos relations qui
+dataient de loin, les promesses qu'il m'avait faites, tout m'autorisait
+a penser que l'opportunite ne serait pas perdue. Je dois aussi ajouter
+la confiance que j'avais lieu de placer, a cet egard, dans le chef
+du cabinet, M. Odilon Barrot, qui plus d'une fois avait blame les
+administrations precedentes de ne m'avoir pas fait admettre dans
+un regiment francais. Bref, un mecontentement injuste de mes votes
+consciencieux, et consequents avec la voie que j'avais suivie avant meme
+que Louis-Napoleon fut representant du peuple, des influences exclusives
+et que je ne signalerai pas davantage[3]; enfin, des menees qui se
+resument dans le vieil adage: _divide et impera_, m'enleverent le
+modeste succes que j'ambitionnais comme ma part, pour ainsi dire, dans
+le grand triomphe du dix decembre.
+
+[Note 3: Il m'est permis de croire que le president de la
+Republique, laisse a lui-meme, m'aurait appuye. Peu de jours avant son
+election, je causais avec lui, lorsqu'il m'exprima l'intention de me
+donner le commandement d'un corps. Je lui fis sentir les difficultes
+qu'il rencontrerait chez des hommes toujours prets a crier au privilege,
+et dans les susceptibilites de quelques-uns des honorables officiers qui
+siegeaient a l'Assemblee. Il me repondit: "Si le peuple me nomme, il
+approuvera ce que je ferai pour ma famille qui a tant souffert."]
+
+L'indifference du ministere, qui, dans ce cas, etait de l'hostilite,
+l'intention de me sacrifier par le silence, etaient flagrantes. Au fond,
+je desesperais de reussir; deux fois deja j'avais donne ma demission;
+elle avait ete refusee avec insistance par le president et par le
+ministre de la guerre. Je resolus de tenter un dernier effort. Il y
+avait trop longtemps que je poursuivais mon but, il etait trop pres, j'y
+tenais trop, pour me decourager completement. Quoique a regret, j'etais
+decide a me retirer de la carriere, plutot que de servir au titre
+etranger. Je desirais surtout vivement obtenir la naturalisation de
+mon grade de la Constituante. Au moment de nous separer, j'aurais ete
+heureux que l'acces de nos rangs me fut ouvert par les collegues qui
+avaient brise la loi de mon exil. Il me semblait qu'une decision
+favorable eut ete comme une accolade fraternelle, et qu'aucun effort ne
+m'aurait coute pour la justifier.
+
+Sous l'empire de ces pensees, je resolus de presenter une petition a
+l'Assemblee. Elle fut deposee le 17 mars 1849. M. Armand Marrast, notre
+president, voulut bien la renvoyer immediatement au comite de la guerre.
+Elle y fut examinee; le ministre de la guerre s'abstint d'y paraitre;
+deux membres, amis de mon cousin, ne vinrent pas, et cependant j'obtins
+quatorze voix sur vingt-huit. Que ceux de mes honorables collegues qui
+se prononcerent en ma faveur me permettent de leur exprimer ma profonde
+reconnaissance. J'en dois surtout au brave et venerable general Laidet,
+a MM. Avond et de Barbancois, qui voulurent bien plaider ma cause avec
+une veritable et chaleureuse fraternite. Quant a ceux qui crurent devoir
+repousser ma requete, s'il en est parmi eux pour qui mon nom ait ete un
+motif de defiance, qu'ils me permettent, aujourd'hui que mon epee a ete
+brisee, de leur dire avec desinteressement qu'ils se sont trompes; dans
+aucun cas, la Republique n'aurait eu un soldat plus fidele, comme elle
+l'aura encore, si elle etait attaquee, bien que ce ne puisse plus etre
+dans les rangs de l'armee.
+
+M. le general Leflo avait ete nomme rapporteur de ma petition, mais nos
+nombreux travaux et les graves preoccupations du moment empecherent de
+la porter a l'ordre du jour. La Constituante fit place a la Legislative,
+et ma position militaire resta la meme. Ce moment, il faut en convenir,
+a ete decisif dans ma vie, car si j'etais entre dans un regiment
+francais, au lieu de me presenter aux nouvelles elections, j'aurais
+suivi mes penchants et je me serais exclusivement consacre a la carriere
+des armes. Quoi qu'il en soit, nomme dans l'Ardeche et en Corse, je
+revins sieger a l'Assemblee actuelle.
+
+Ma position n'y etait pas facile, ni agreable. D'un cote, je voyais
+une majorite composee de divers elements, tous d'origine monarchiste,
+opposes par consequent a mon principe, mais soutenant, quoiqu'en
+l'egarant, suivant moi, le pouvoir executif. De l'autre, une minorite,
+formee aussi de nuances diverses, moins heterogenes, il est vrai;
+minorite republicaine, revolutionnaire, reformatrice, humanitaire,
+demandant de grandes entreprises, mais ayant des chefs qui consideraient
+Louis-Napoleon comme un antagoniste, et qui eussent ete contre lui,
+c'est mon opinion, quoi qu'il eut fait. Sans doute, je me sentais
+instinctivement entraine vers la Montagne; mais, a part ses antipathies
+individuelles, je pensais sincerement qu'elle depassait le but, et
+qu'elle compromettait la Republique, notamment en se rapprochant des
+hommes qui approuvaient le 15 mai et les journees de juin. Restait le
+tiers-parti, et je dois l'avouer franchement ici: si la Montagne avait
+parfois les entrainements de mon coeur, les elans de ma raison me
+rapprochaient du tiers-parti. Mais qu'est-il, ou est-il, que peut-il?
+sinon attendre, pour sauvegarder le principe democratique, en apportant,
+suivant les circonstances, son faible contingent contre la reaction ou
+les exces. Du reste, les memes antipathies que j'ai signalees, moins
+violentes, mais non moins intenses, existaient, qui peut en douter? dans
+son sein.
+
+Ces considerations, que je ne dois qu'effleurer (et c'est peut-etre
+trop de hardiesse), m'inspiraient tous les jours davantage le regret
+de n'avoir pu lever l'obstacle qui m'avait fait preferer mon mandat au
+service actif. En verite, la direction donnee a nos armes en Italie me
+prouvait que le nouveau gouvernement pouvait ordonner des operations
+militaires auxquelles, a aucun prix, je n'eusse voulu prendre part. Mais
+on parlait aussi d'expeditions prochaines en Afrique, cette terre ou se
+sont formes tant de bons officiers. Le president, mes autres parents,
+des amis plus ou moins clairvoyants m'engageaient fortement a faire
+a mon corps _un acte de presence_ qui facilitat, disaient-ils, la
+regularisation de ma position. On peut penser de moi ce que l'on voudra;
+mais tous ceux qui connaissent un peu mes inclinations, mes habitudes et
+mes antecedents, croiront sans peine qu'il n'aurait pas fallu me prier
+longtemps pour me decider a faire une campagne, sans mon inconvenante
+condition d'officier au titre etranger. Blesse que le gouvernement
+d'un homme, a qui notre nom avait valu la premiere magistrature de
+la Republique, me marchandat tant mon epaulette, je declinai toute
+proposition, et la prorogation de la Legislative etant arrivee, je
+retournai dans les montagnes des Ardennes belges, ou j'avais fait
+un long et tranquille sejour avant la revolution. Ce qui me navrait
+surtout, c'etait de voir des gens qui avaient eu leur place au soleil de
+la monarchie, tandis que nous trainions dans l'exil une vie agitee ou
+miserable; ce qui me navrait, dis-je, c'etait de voir ces courtisans
+obtenir les plus hautes faveurs, les emplois les plus lucratifs, tandis
+qu'on me refusait, a moi, de servir modestement le pays suivant mon
+aptitude, chose que j'ai toujours crue franchement aussi naturelle que
+juste et meritee.
+
+Mon sejour dans mon ancienne retraite ne fut pas long: de nouvelles et
+plus vives instances vinrent m'y relancer, et j'eus le tort de ceder et
+de revenir presque aussitot a Paris. Elles y furent encore renouvelees,
+et un jour meme, a Saint-Cloud, on me temoigna tant de mecontentement
+de mon hesitation que je dus croire vraiment qu'on n'attendait que cet
+_acte de presence_ a mon corps pour realiser le mirage de la miraculeuse
+epaulette que je poursuivais depuis si longtemps. J'avais proteste a
+satiete que je ne monterais pas une garde tant que je ne compterais
+dans l'armee qu'au titre etranger; j'aurais du, pour tous ces motifs,
+maintenir ma resolution; mais ce qui enfin l'ebranla, ce fut la
+perspective de la campagne qui se preparait dans le sud de la province
+de Constantine. Il fut decide que je serais envoye en mission temporaire
+aupres du gouverneur general de l'Algerie, et que d'Alger j'irais
+rejoindre la colonne expeditionnaire aux ordres du general Herbillon.
+Toujours mecontent de ma position exceptionnelle, j'avais, quoi qu'on
+ait pu en dire, bien et dument stipule avec tout le monde, president,
+ministres, intermediaires officiels ou officieux, que j'allais en
+Afrique pour n'y rester que le temps que je voudrais, pour en revenir
+quand je le jugerais convenable, et pour n'y faire, au besoin, que
+l'_acte de presence_ qu'on paraissait croire indispensable a la
+regularisation de mon etat militaire. J'etais loin de croire qu'on
+contesterait un jour ces conventions, sans lesquelles je me serais
+garde d'accepter ma mission; mais si des preuves materielles etaient
+necessaires, je pourrais produire des lettres que j'ecrivis de Lyon, de
+Marseille et de Toulon, a plusieurs de mes amis, avant de m'embarquer,
+lettres dans lesquelles je leur parlais de mon retour a l'Assemblee pour
+le 15 novembre, au plus tard.
+
+Le 1er octobre, jour de la reprise des travaux legislatifs, j'assistai
+a la seance, j'obtins un conge, et le lendemain, de bonne heure, je
+quittai Paris par le rail-way de Tonnerre. Le 3, au soir, j'etais a
+Lyon, le 4 a Avignon, le 5 a Marseille. Je partis presque immediatement
+pour Toulon, ou j'arrivai pendant la nuit. Cette jolie ville etait dans
+la consternation, le cholera decimait les habitants, les hotels avaient
+ete abandonnes par leurs proprietaires; a la _Croix de Malte_, je fus
+recu par le seul domestique qui restat dans la maison. Je passai la
+journee du 6 a Toulon, et le 7, apres midi, nous appareillames pour
+Alger, a bord du _Cacique_, fregate a vapeur de l'Etat.
+
+Nous arrivames le 9 au soir. Je me rendis immediatement chez le
+gouverneur general, a qui je remis une lettre du president de la
+Republique. Je recus de M. le general Charon le plus gracieux accueil;
+il voulut bien me retenir a diner pour le soir meme, et le jour suivant.
+Le lendemain, avec le capitaine Dubost, aide-de-camp du gouverneur, je
+visitai le magnifique jardin d'essai, ou, entre autres merveilles, on
+voit de grands massifs d'orangers; et la jolie campagne du brave general
+Jusuf qui, malgre ses glorieux services, n'a pu obtenir son assimilation
+a nos autres generaux.
+
+Le soir, j'assistai a une danse de ravissantes Moresques comme on n'en
+voit qu'a Alger, et a une ceremonie religieuse tres originale des negres
+de la ville, qui sont de vrais convulsionnaires. Je pris conge du
+gouverneur, et le lendemain, au matin, je partis pour Philippeville, a
+bord d'un petit pyroscaphe cotier, affecte au service des depeches. Nous
+cotoyames assez pres de terre les montagnes encore verdoyantes de la
+Kabylie; nous relachames a Dellys, Bougie, Djidjeli, et le lendemain, 12
+octobre, nous etions a Stora. C'est une belle baie, ou l'on trouve un
+port sur et spacieux, a une demi-heure de marche de Philippeville. Notre
+pyroscaphe fut aussitot entoure de plusieurs bateaux montes par de
+nombreux marins. A leur costume, a leurs acclamations sympathiques, aux
+coups de fusil et de pistolet dont ils me saluaient, je reconnus de
+suite nos intrepides et habiles caboteurs d'Ajaccio qui, sur de freles
+embarcations non pontees, se hasardent a aborder aux cotes d'Afrique,
+pour y mener la vie laborieuse qui leur permet de rapporter quelques
+economies a leurs familles. J'allai a terre avec ces rudes et chers
+enfants du peuple, et je me mis en route pour Philippeville, en
+compagnie du capitaine Gautier, commandant la gendarmerie de la
+province. Le chemin, taille dans la montagne, suit les bords de la mer;
+la vigoureuse vegetation du sol d'alentour, couvert d'epais arbustes, me
+frappa par son extreme ressemblance avec la Corse. A peu pres a moitie
+route, on trouve une magnifique batterie parfaitement entretenue.
+
+A Philippeville, ou je passai la journee du 12, je me presentai chez
+le commandant superieur, M. Cartier, major du deuxieme regiment de la
+Legion etrangere, et je fis la connaissance du commandant Vaillant,
+frere de nos deux generaux de ce nom, et savant naturaliste. Une
+distance de vingt-deux lieues que parcourt une excellente route,
+exploitee quotidiennement, comme en Europe, par un service de
+messageries, separe Philippeville de Constantine. Toutes les places
+ayant ete retenues, je louai une voiture et je partis le lendemain
+de grand matin, avec l'excellent capitaine Gautier qui avait voulu
+m'accompagner. Nous traversames les nouveaux villages de Saint-Antoine
+et Gastonville, ce dernier peuple de pauvres proletaires parisiens
+qui sont venus chercher un meilleur sort dans la colonisation, tache
+difficile pour laquelle, malgre leur courage, ils n'ont ni la force, ni
+l'aptitude necessaires. Au camp d'El-Arrouch, je fus retenu a dejeuner,
+de la maniere la plus aimable, par MM. les officiers du 38e. Ils etaient
+tristes de voir la garnison decimee par le cholera qui sevissait contre
+elle, plus cruellement qu'a Philippeville et que sur aucun autre point
+de la division territoriale. Apres avoir relaye au camp de Smendou, nous
+arrivames fort tard a Constantine.
+
+En l'absence du general Herbillon, parti a la tete de la colonne
+expeditionnaire, M. le general de Salles, gendre de l'illustre marechal
+Valee, me recut le soir meme, avec cette parfaite et cordiale urbanite
+qui le fait aimer de tous ceux qui l'approchent. Le lendemain, 14, grace
+a l'obligeant empressement de M. le capitaine de Neveu, chef du bureau
+arabe, tous mes preparatifs de campagne, tentes, cantines, etc., etaient
+termines. Je fus vivement contrarie, et on le concevra sans peine dans
+une telle circonstance, de n'avoir pu, malgre mes recherches, reussir a
+me monter convenablement. Ce que je trouvai de moins mauvais, ce fut un
+petit cheval indigene, vif, mal dresse, peu maniable et peu vigoureux,
+dont je dus pourtant me contenter.
+
+Le 15 octobre, au point du jour, je quittai Constantine, pour rejoindre
+la colonne. Mon escorte se composait du marechal-des-logis Bussy et
+de quatre cavaliers du troisieme regiment de spahis, deux chasseurs
+d'Afrique, Rouxel et Valette, un soldat du train des equipages, et
+Gerard, mon fidele domestique ardennais.
+
+Avant d'aller plus loin, il n'est peut-etre pas inutile de donner ici
+un rapide apercu des causes qui avaient amene l'expedition a laquelle
+j'allais prendre part, et des faits qui avaient precede mon arrivee.
+
+Dans l'origine, la politique du gouvernement etait de maintenir un
+calme, au moins apparent, dans la province, en pesant le moins possible
+sur les indigenes. Ce systeme, qui avait d'abord reussi, permettait
+d'occuper avec le gros de nos forces les autres points du pays
+plus agites. L'etablissement de colonies agricoles sur la route de
+Constantine a Philippeville vint tout a coup changer cet etat de choses.
+De tout temps, les communications entre ces deux villes avaient ete
+inquietees par les kabyles; mais quelques attentats sur des hommes
+isoles, et un surcroit d'activite pour notre cavalerie etaient
+consideres comme des inconvenients de peu d'importance par l'autorite,
+qui avait a dessein ferme les yeux, afin d'eviter de plus graves
+complications.
+
+Lorsque nous eumes nos colons a proteger, on voulut en finir avec la
+Kabylie. Ce n'etait point facile, et on paraissait oublier qu'une des
+choses qui ont fait le plus de mal a l'Algerie, c'est ce penchant a
+s'etendre continuellement et a occuper un trop grand nombre de points,
+fut-ce avec des moyens insuffisants. Pour former les deux colonnes qui,
+au mois de mai de l'annee derniere, sous les ordres de MM. Herbillon et
+de Salles, ont agi vers Bougie et Djidjeli, il avait fallu affaiblir les
+garnisons du sud, au point qu'on m'a assure que Batna etait reste avec
+500 hommes et Biscara avec 250. Les meilleurs officiers furent appeles
+a faire partie de l'expedition; le brave et infortune commandant de
+Saint-Germain fut du nombre, et en son absence le commandement superieur
+de Biscara dut etre confie a un capitaine. De ces mesures, dit-on,
+est sortie la guerre que les dernieres operations de M. le colonel
+Canrobert, aujourd'hui general, viennent de terminer.
+
+Une des causes principales des derniers troubles a ete, sans aucun
+doute, la trop grande multiplication des bureaux arabes destines a
+administrer les indigenes. Il y a inconvenient a intervenir de trop pres
+dans les phases intestines de l'existence des tribus. Dans le Hodna, par
+exemple, la guerre a toujours existe, meme du temps des Turcs. En pleine
+hostilite aujourd'hui, demain les diverses tribus de ce territoire sont
+reconciliees par leurs marabouts. Que nous importent ces dissensions,
+surtout si l'experience a prouve qu'elles s'enveniment d'autant plus
+que nous nous en melons davantage? Si, comme on l'annoncait, un nouveau
+bureau arabe est etabli a Boucada, la neutralite cesse d'etre possible;
+l'officier francais, appele a se prononcer entre les deux partis,
+tranche le differend ou le fait decider par ses chefs, et si une
+soumission complete ne s'ensuit pas, en avant les colonnes! une
+expedition devient indispensable.
+
+Gouverner l'Algerie, y exercer le commandement supreme, mais
+n'administrer que les points qui jamais ne pourront se soustraire a
+notre domination, telle est, en resume, la politique que nous aurions du
+toujours suivre, si j'en crois mes impressions, et l'opinion des hommes
+veritablement competents. De puissants chefs arabes, meme nous servant
+mal quant a la rentree de l'impot, mais faisant respecter nos routes
+et nos voyageurs, n'assureront-ils pas notre empire mieux que certains
+caids relevant plus directement de nous, mais qui revoltent a chaque
+instant les populations par les concussions dont ils les accablent en
+notre nom? Il serait d'une haute politique d'entourer de la plus grande
+consideration les chefs a notre service, et de les relever aux yeux de
+leurs administres, en leur laissant ce prestige de nationalite indigene
+qui leur donne l'air de ne ceder qu'a notre force invincible, tout en
+nous aimant quand nous faisons le bien. Surtout, il ne faudrait pas
+perdre de vue que quelque temps de paix consolide notre pouvoir mieux
+que l'expedition la plus heureuse, et que si une longue periode de
+tranquillite generale etait donnee a la colonie, l'Arabe, qui est
+fataliste, commencerait a croire a la perpetuite de notre domination, et
+se soumettrait definitivement en disant: Dieu le veut!
+
+Jetons maintenant un coup d'oeil sur l'etat de la subdivision de Batna,
+lors des derniers evenements.
+
+En octobre 1848, M. le colonel Carbuccia, d'une des meilleures familles
+de Bastia, avait succede, dans le commandement de cette subdivision, a
+M. le colonel Canrobert. Ce dernier venait de rendre un immense service,
+en s'emparant, par un coup de main hardi, comme il sait en faire, du
+dernier bey de Constantine, Ahmed. Cependant, nos ressources etaient
+bien faibles pour maintenir, dans une si grande etendue de territoire,
+tant de populations diverses. En effet, la subdivision de Batna
+comprend ces montagnards de l'Aures, toujours turbulents, le massif des
+Ouled-Sultan, les Ouled-Sellem, les Ouled-Bouanoun, le Hodna, le Sahara
+ou Desert, ou se trouve la region des oasis, ou Zab, au pluriel Ziban.
+Les Aures venaient de massacrer ou de chasser les caids nommes par
+nous; la plupart des autres points du pays n'etaient soumis que de nom;
+l'echec essuye par nos armes en 1844 n'avait pas ete venge, et si une
+revolte ouverte avait eclate, les plus facheuses complications etaient a
+prevoir. Des lors, le colonel Carbuccia avait senti les difficultes de
+cette situation et les avait fait connaitre a son chef immediat, M. le
+general Herbillon, commandant de la province. En avril et mai 1849, le
+colonel s'etait vu contraint de parcourir le Hodna, a la tete d'une
+colonne expeditionnaire, pour maintenir notre caid Si-Mokran, dont les
+Arabes avaient voulu se debarrasser. Notre autorite en fut momentanement
+raffermie, une reconciliation apparente eut lieu, et des otages furent,
+suivant la coutume, amenes a Batna.
+
+Dans le Sahara, par des circonstances favorables et fortuites, ou
+peut-etre a cause meme de notre eloignement, les oasis le plus au sud,
+Tuggurt et Souf, etaient dans les meilleures dispositions a notre egard.
+Aussi, quand le kalifat d'Abd-el-Kader, Ahmed-bel-Hadj, a voulu,
+en dernier lieu, traverser ce pays, pour se mettre a la tete de
+l'insurrection, il a ete repousse avec perte par nos fideles allies
+Ben-Djellal et Ben-Chenouf.
+
+Les habitants du groupe d'oasis qu'on appelle le Zab-Dahri, et dans
+lequel est situe Zaatcha, ne vivaient, il y a peu de temps encore,
+que de la culture du palmier, qui suffisait a leur nourriture et aux
+echanges. Menaces sans cesse par les nomades, qui les pillaient et les
+rendaient tributaires, leur sort etait exceptionnellement malheureux. En
+1845, sous le commandement de M. de Saint-Germain, ils commencerent
+a jouir d'une administration reguliere et uniforme. Grace aux
+encouragements de cet officier superieur, ils produisirent d'abondantes
+cereales, et l'on peut dire que, quatre ans apres, la misere avait
+completement disparu de leur territoire. Le but de M. de Saint-Germain,
+qui voulait gouverner directement le pays, etait de soustraire le Sahara
+a la dependance du Tell, dont il tire ses grains. Louable en lui-meme,
+sous le rapport de la civilisation, au point de vue politique ce plan ne
+pouvait produire que de facheux resultats chez un peuple qui nous sera
+encore longtemps et peut-etre toujours hostile.
+
+Les Turcs connaissaient les Arabes au moins aussi bien que nous, et
+certes ils se seraient gardes de rendre le desert independant du Tell.
+La necessite ou sont les tribus sahariennes de venir, tous les ans,
+s'approvisionner dans la region des cereales, est la meilleure garantie
+de leur obeissance. Si elles nous mecontentent, leur compte est
+bientot regle, et en cas de rebellion armee, nous pouvons leur fermer
+completement le Tell, et les obliger a recourir a des intermediaires, ce
+qui decuple pour eux le prix des denrees. Ce n'est d'ailleurs que dans
+le Tell que ces tribus peuvent rencontrer, pour leurs dromadaires et
+leurs moutons, des paturages d'ete, saison ou le manque absolu d'eau
+serait mortel aux troupeaux dans le desert. Cette dependance du Sahara
+envers la region des cereales est un fait tellement important qu'aucune
+intrigue ou sedition de la part des nomades ne peut nous preoccuper
+longtemps, places qu'ils sont sans cesse sous l'inevitable coup d'une
+repression pecuniaire, et meme plus terrible, au besoin. Quatre passages
+a travers une chaine de montagnes qui court parallelement a la mer,
+conduisent du desert au Tell; a l'est, celui de Kinchila; a l'ouest,
+celui de Soubila; ceux de Megaous et de Batna, au centre. Les deux
+premiers sont en dehors de la direction que suivent les tribus.
+Batna est fortement occupe par nous; quant a Megaous, notre caid des
+Ouled-Sultan y est etabli et peut en defendre l'acces a tout venant qui
+se serait attire notre colere. Tout cela prouve encore une fois que
+nous pouvons gouverner de loin les Arabes du Desert et abandonner cette
+administration directe qui les avait enrichis, mais qui nous a cree des
+obstacles tellement graves qu'il nous a fallu, pour les surmonter, tout
+l'heroisme de nos troupes. Voyons comment ils avaient surgi.
+
+La base de la gestion de M. de Saint-Germain, c'etait l'egalite devant
+l'impot, et il n'avait voulu tenir aucun compte des privileges des
+marabouts, dans un pays pourtant ou cette caste est aussi nombreuse
+qu'influente. Il n'en fallait pas davantage pour nous faire des ennemis
+irreconciliables de gens qui n'auraient pas mieux demande que de nous
+servir, si, comme les Turcs l'avaient fait avant nous, nous eussions
+menage leur suprematie. En 1848, la contribution des palmiers qui
+n'avait ete, dans l'origine, que de 15 a 20 centimes le pied, fut tout
+a coup portee, sans transition, a 50, soit que ces precieux vegetaux
+rapportassent leurs dattes ou qu'ils n'en eussent pas. Une mesure
+financiere aussi vexatoire etait justifiee jusqu'a un certain point par
+la necessite ou l'on etait de fournir aux frais de fortifications de
+Biscara, frais que le gouvernement central n'avait pas voulu couvrir; et
+en effet, 120,000 francs, produit du nouvel impot, furent affectes a
+la construction de la casbah de cette oasis. Quoi qu'il en soit, un
+pretexte d'insurrection etait trouve pour les marabouts que nous nous
+etions maladroitement alienes. Tous affilies a la secte religieuse dite
+des freres de Sidi-Ab-er-Rahmann, qui a de nombreuses ramifications
+dans les Ziban, ils fomenterent sourdement la revolte, a laquelle il ne
+manqua desormais qu'un fait determinant.
+
+L'administration directe de nos autorites militaires, et le nivellement
+de l'impot au prejudice des anciennes prerogatives des marabouts et
+des familles nobles, voila donc les causes principales de la derniere
+guerre. Deux autres motifs, bien que secondaires, meritent d'etre
+mentionnes. D'une part, nos malheureuses discordes civiles avaient porte
+leur fruit jusqu'au fond de la province de Constantine; de nombreux
+naturels des oasis, connus sous le nom de Biskris, etablis a Alger, ou
+la plupart font le metier d'hommes de peine, ne cessaient de mander aux
+leurs, depuis la Revolution de Fevrier, que chaque jour nos regiments
+rentraient en France, que nous allions quitter l'Afrique, que nous nous
+battions entre nous, et mille choses semblables.
+
+D'autre part, une des consequences de notre administration directe etait
+d'annihiler completement l'autorite du scheick El-Arab, qui avait ete
+jusqu'alors un sur moyen de domination dans le desert. Deux familles
+s'etaient trouvees, tour a tour, en possession de cette dignite, espece
+de grand vasselage, les Ben-Gannah et les Ben-Said. Les Turcs, suivant
+les exigences de leur politique, les avaient alternativement elevees, et
+il faut le dire, de leur temps le scheick El-Arab etait reellement
+le suzerain du Sahara, percevait les contributions, payait au bey de
+Constantine la redevance exigee, administrait comme il l'entendait, et
+garantissait ainsi de tout embarras le gouvernement supreme. En 1837,
+apres la prise de Constantine, les Ben-Said, dont le chef a ete tue a
+notre service, etaient en fonctions. En 1844, M. le duc d'Aumale leur
+substitua les Ben-Gannah qui y sont encore; mais le titulaire actuel,
+que je connais, et qui est decore de la Legion d'honneur, a vu son
+autorite tellement amoindrie que, pour ne citer qu'un exemple, il n'a
+pu, lors de la derniere campagne et bien qu'il fut dans notre camp,
+procurer au general Herbillon un seul espion a qui accorder creance.
+Cependant, la part d'impot, que ce scheick preleve annuellement a son
+benefice, est de plus de 100,000 francs.
+
+Telle etait la situation des choses, lorsque le depart de M. de
+Saint-Germain et les detachements considerables exiges par l'expedition
+de Kabylie deciderent les mecontents a se prononcer. Bou-Zian, ancien
+scheick de l'oasis de Zaatcha, annonca que le prophete, qu'il pretendit
+avoir vu en songe, lui avait ordonne de reunir les croyants et de les
+convier a la guerre sainte. Aussitot, il sacrifie le cabalistique mouton
+noir, et invite de nombreux affides au banquet sacre, ou il donne le
+signal de l'insurrection. M. Seroka, jeune et vaillant officier du
+bureau arabe de Biscara, se porte a Zaatcha, avec quelques cavaliers,
+pour arreter Bou-Zian et ses fils. Deja ce fanatique etait entre ses
+mains, quand, attaque a l'improviste, M. Seroka se voit contraint de
+battre precipitamment en retraite, ramene a coups de fusil par toute la
+population ameutee. Le lendemain, un detachement beaucoup plus fort est
+repousse a son tour, et la revolte gagne des proportions inquietantes.
+Bou-Zian en est le chef; c'est un homme de quarante ans, energique,
+intelligent, courageux, fameux tireur. Il n'etait pas marabout;
+mais depuis ses pretendus entretiens avec Mahomet, il avait joue le
+personnage religieux, et il jouissait d'une reputation de saintete bien
+etablie.
+
+Tout porte a croire que si M. de Saint-Germain avait pu rentrer
+immediatement a son poste, et diriger de suite un bataillon sur Zaatcha,
+il aurait eu beau jeu de cette levee de boucliers. Malheureusement,
+l'expedition de Kabylie obligea le general Herbillon a le retenir, avec
+mille hommes places sous ses ordres, et lorsque, avec ces troupes, il
+fut de retour a Batna, le 5 juillet, l'insurrection avait fait de grands
+progres. Le Sahara tout entier s'agitait a la voix de ses marabouts;
+les montagnards des Aures etaient en pleine rebellion; notre caid des
+Ouled-Sultan avait trouve la mort en defendant notre souverainete
+ebranlee; enfin, les Ouled-Denadj, revoltes contre leur chef Si-Mokran,
+avaient enleve sa _smala_ et blesse dangereusement son fils Si-Ahmed. Ce
+brave et interessant jeune homme, doue de la figure la plus distinguee,
+est notre grand partisan, il a visite Paris, parle un peu francais, et
+se trouve heureux, dit-il, d'avoir pu sceller de son sang sa fidelite a
+notre drapeau. Sur sa poitrine la croix de la Legion d'honneur serait
+bien placee.
+
+Pour avoir raison des insurges qui jetaient le trouble dans la
+subdivision territoriale placee sous ses ordres, M. le colonel Carbuccia
+prit lui-meme le commandement de la colonne de 1,500 hommes qui, le
+6 juillet, quitta enfin le chef-lieu, avec six obusiers de douze
+centimetres. Le 9, avant le jour, une tribu redoutee, les Ouled-Sahnoun,
+nos ennemis irreconciliables, etaient rases de fond en comble. Le 15,
+la colonne arrivait a Biscara, ou l'on pensait generalement que
+l'apparition seule de nos forces et, tout au plus, la menace de detruire
+les palmiers suffiraient a reduire l'ennemi.
+
+Sous l'impression de ces donnees inexactes, le colonel Carbuccia se
+presenta devant Zaatcha, dans la nuit du 15 au 16. Il reconnut en
+personne les abords de la place et put se convaincre des graves
+difficultes de son entreprise. Cet excellent officier eut raison de ne
+pas s'exposer aux enormes inconvenients d'une retraite sans combat, et
+ne consultant que son courage, il ordonna l'attaque.
+
+Deux colonnes de 450 hommes chacune aborderent vigoureusement les
+Arabes, et au bout de deux heures de lutte tres vive, par une chaleur
+de 59 deg., ils les avaient refoules, de jardin en jardin, jusque dans
+l'enceinte crenelee du village. La, nos bons soldats furent arretes par
+un obstacle materiel, un fosse de cinq metres de large, qu'on ne put
+franchir sous le feu d'un ennemi invisible. Les obusiers de douze
+centimetres ayant ete insuffisants pour entamer un mur a soubassement en
+pierres cyclopeennes du temps des Romains, il fallut se retirer, apres
+de longs efforts proclames heroiques par l'armee d'Afrique tout entiere.
+
+Des lors, la revolte gagna de proche en proche, meme en dehors des
+Ziban, et la defection de Sidi-Abd-el-Afid, chef de la redoutable
+secte religieuse des Ghouans, vint mettre le comble aux dangers de
+la situation. Heureusement, en apprenant cette nouvelle, le colonel
+Carbuccia, revenu a Batna, se hata d'en faire partir pour Biscara le
+seul bataillon qu'il eut de disponible. Bien que ce bataillon fut d'un
+faible effectif et n'amenat qu'une piece d'artillerie, il permit a M.
+de Saint-Germain, reste au commandement de Biscara, d'entreprendre la
+brillante affaire du 17 septembre, dont tous les journaux ont retenti,
+et ou ce vaillant officier trouva une mort glorieuse.
+
+Les choses etaient dans cet etat, lorsque M. le general Herbillon quitta
+Constantine, pour commander en chef l'expedition a laquelle j'allais
+prendre part. Arrive le 7 octobre devant Zaatcha, il livrait le 20 un
+premier assaut, soutenu avec succes par les Arabes, malgre l'invariable
+bravoure de nos soldats.
+
+On a vu que le 15, de bon matin, j'etais parti de Constantine. Apres
+quelques heures de marche, nous fimes halte a la fontaine du Bey. Des la
+veille, j'avais fait connaissance avec le sirocco, une des conditions
+les plus incommodes de la guerre d'Afrique. Nous nous rafraichimes
+copieusement a une belle source d'eau vive, et tandis que nos chevaux
+mangeaient l'orge, qu'on dechargeait les mulets, et qu'on retirait
+des cantines notre frugal dejeuner, je m'amusai a chasser des bandes
+nombreuses de gangas, que je trouvai tres farouches, pour une contree
+aussi deserte.
+
+Nous arrivames de bonne heure a l'etape d'Ain-Melilla, ou ma tente
+fut bientot dressee pres de la fontaine. Les eaux abondantes qui en
+decoulent, forment un long marais qui s'etend de l'est a l'ouest et qui,
+par sa vegetation et les oiseaux aquatiques qui le peuplent, egaie un
+peu la triste vallee ou nous nous trouvions. Elle est surplombee de deux
+montagnes arides qui semblent s'observer, et les Arabes de la tribu
+voisine nous assurerent, sans perdre leur serieux, qu'a certains jours,
+les deux colosses de granit s'avancent l'un vers l'autre dans la plaine
+et s'entrechoquent dans une lutte fantastique. Ces braves gens a
+imagination poetique s'appellent les Smouls, et comptent parmi nos plus
+surs allies. Un de leurs chefs, a figure biblique encadree dans un
+bournous blanc comme neige, vint me saluer et m'offrir la _diffa_. Elle
+consistait dans un grand plat de bois, a pied, comble de _couscous_ et
+de viandes. Ce chef me dit qu'il savait que j'etais non-seulement le
+frere du sultan des Francais, mais le fils d'un prophete, et qu'il
+n'avait rien a me refuser. J'usai de son hospitalite, en lui demandant
+du lait qu'il nous procura aussitot, et que l'ardeur produite par le
+sirocco nous rendit extremement agreable avec du the. La nuit, des
+voleurs de chevaux vinrent roder autour de nos tentes; mais les chiens
+des _douairs_ voisins firent un tel vacarme qu'ils les eloignerent.
+Reveilles par leurs aboiements, nous entendimes dans le lointain le
+rugissement d'un lion. Cette premiere etape, par son originalite
+romanesque, ne fut pas sans charme; de Constantine a Ain-Melilla il y a
+quarante-deux kilometres.
+
+Des que le jour parut, nous pliames bagage, et apres quelques heures de
+marche assez vive, nous fimes notre grande halte sur les bords du marais
+d'Ain-Feurchie. Le gibier, dans cet endroit, foisonne, mais il est tres
+defiant; le pays, tout a fait decouvert, ne permet pas qu'on l'approche;
+je poursuivis inutilement deux grands et magnifiques oiseaux du genre
+des outardes. Continuant notre route, nous passames entre deux lacs
+sales qu'on appelle la _Sebka_. Dans cette saison, l'eau qui s'en etait
+entierement retiree, laissait a decouvert une vaste plaine de sel,
+dont le blanc bleuatre, sillonne de sentiers frayes par les indigenes,
+rappelait ces contrees septentrionales couvertes de neige, et ou le
+soleil brille apres une forte gelee. Nous rencontrions souvent des
+bandes d'Arabes, parmi lesquels des Sahariens qui, poussant devant eux
+leurs dromadaires charges de sacs de grains, regagnaient le desert. Nous
+remarquames une femme qui, sur un cheval, entouree jusqu'a la ceinture
+de paquets de toutes sortes, se voila le visage quand nous parumes.
+Trois autres femmes tres laides la suivaient a pied. Le soin qu'avait
+pris la premiere de se cacher la figure a notre approche fait presumer,
+contrairement a ce qu'on croirait en Europe, qu'elle etait jolie; ses
+yeux l'etaient certainement, car tout en se derobant a notre curiosite,
+elle avait soin de nous darder des oeillades assassines. Je la saluai
+en passant aupres d'elle, mais je n'en obtins qu'un dedaigneux silence.
+Avant le coucher du soleil, nous etions a l'etape d'Ain-Yagout, distante
+de soixante-seize kilometres de Constantine.
+
+L'administration militaire a fait ici batir un bel abreuvoir et une
+grande maison de plain-pied qui sert, en meme temps, d'auberge et de
+poste retranche. Je fus recu par un sergent allemand de la Legion
+etrangere, a qui en etait confiee la garde. Les Arabes, pour lesquels
+l'abreuvoir est d'une grande utilite, l'entouraient, en foule, hommes et
+femmes de differents _douairs_. Je me melai un instant a eux, et je
+pus remarquer que les evenements qui s'accomplissaient avaient leur
+influence sur ces populations, et qu'une partie, du moins, etait deja
+ouvertement hostile a notre domination.
+
+Le lendemain, nous etant mis en marche sous un soleil ardent, nous fimes
+notre halte et notre dejeuner a l'ombre de rochers gigantesques; apres
+quoi, nous quittames enfin la zone brulee et sans bois que nous suivions
+depuis Constantine, pour entrer dans celle couverte d'une vegetation
+vivace qui entoure Batna. A peu de distance de ce chef-lieu, nous nous
+arretames a un beau moulin qui fournit les farines de la garnison, et
+qui etait garde par un detachement du 5me bataillon de chasseurs a
+pied. Au moment ou nous reprenions notre marche, je vis accourir a ma
+rencontre un groupe d'officiers du 2me regiment de la Legion etrangere
+qui, M. le lieutenant-colonel de Caprez en tete, me firent le meilleur
+accueil. Avec eux, je retrouvai M. Pichon, lieutenant aux chasseurs
+d'Afrique, que j'avais connu a Paris, ou nous eumes ensemble le bonheur
+de rendre moins graves les suites d'un duel inevitable entre deux
+vaillants officiers, porteurs de deux des plus beaux noms de l'epoque
+imperiale.
+
+En causant avec ces braves, je fus bientot rendu a Batna, creation de
+nos soldats, qui prend deja les proportions d'une petite ville.
+Un simulacre d'enceinte, inachevee, et qui n'offrirait pas grande
+resistance en Europe, parait devoir suffire a la garantir, au besoin,
+de toute attaque de la part des Arabes. Par ordre de M. le colonel
+Carbuccia, en ce moment a la colonne expeditionnaire, son logement fut
+mis a ma disposition par M. le lieutenant-colonel de Caprez, qui m'en
+fit les honneurs avec une charmante cordialite. Je commencai, des
+lors, a sentir les effets de l'hospitalite, vraiment corse, du colonel
+Carbuccia et de sa vive amitie, qui ne s'est point dementie, et qui a
+ete pour moi une consolation, au milieu des avanies que j'ai essuyees.
+
+J'eusse voulu poursuivre ma route le lendemain, mais M. de Caprez,
+commandant interimaire, ne crut pas devoir me laisser partir avec une
+aussi faible escorte, et il me prescrivit d'attendre au surlendemain, 19
+octobre, le depart d'un convoi, dont il m'accorda le commandement. Cette
+precaution etait bien loin d'etre superflue. La province tout entiere se
+trouvait dans une agitation extreme. Non-seulement des meurtres sur des
+hommes isoles avaient eu lieu, meme sur la route de Constantine que nous
+venions de parcourir, mais les montagnards des Aures, dont le territoire
+s'etend presque aux portes de Batna, s'etaient montres en force dans la
+vallee de Lambesa, a une tres petite distance de la place. Lambesa est
+une ancienne ville romaine, dont les ruines sont d'un grand interet pour
+les archeologues. Dans des fouilles dirigees par le colonel Carbuccia,
+on y a trouve des objets extremement interessants, et particulierement
+des statues d'un tres beau style que j'ai vues a Batna. C'est sur
+les debris de cette vieille residence des maitres du monde que le
+gouvernement se propose de fonder la colonie ou doivent etre transportes
+les malheureux combattants de juin. Ni les materiaux, pierres et bois,
+ni des eaux abondantes, ni un sol fertile sous un climat sain, ne
+manqueront aux nouveaux colons. Puissent ces avantages adoucir leur
+sort, et leur rendre moins cuisants les regrets de l'exil!
+
+J'employai la journee du 18 a visiter tout ce que Batna renferme de
+remarquable. La population civile m'a paru commercante, industrieuse et
+prospere. Des boutiques bien assorties, un etablissement de bains, des
+plantations tres productives, denotent les progres qu'en perseverant
+dans son travail elle est appelee a faire tous les jours. Les
+etablissements militaires, magasins, casernes, hopitaux, sont dignes
+d'attention. Les charpentes de ces divers batiments sont toutes en bois
+de cedre, que l'on retire d'une belle foret qui couronne la cime d'une
+montagne voisine. Le cedre ne justifie pas, du reste, sa reputation, et,
+en Algerie du moins, il parait qu'il se deteriore en peu de temps.
+
+Dans la visite que je fis aux hopitaux, je m'entretins avec plusieurs de
+nos blesses qui revenaient de la colonne du general Herbillon, et ce ne
+fut pas sans emotion que je reconnus parmi eux un garde mobile, jeune
+Parisien engage depuis peu dans la Legion etrangere. Il avait recu toute
+la decharge d'un tromblon; couvert de blessures, il ne s'inquietait
+que de son frere, volontaire comme lui, et qu'il avait laisse dans les
+Ziban; heureusement, l'officier de sante repondait de sa guerison.
+
+Le 19 octobre, apres avoir pris les ordres de mon lieutenant-colonel, je
+dis mon lieutenant-colonel, puisque je savais deja que j'etais destine
+au commandement du 3e bataillon du 2e regiment de la Legion etrangere;
+apres avoir pris les ordres de ce vieux serviteur de la France, je
+partis avec la cavalerie du convoi. M. le lieutenant-colonel de Caprez
+est Suisse de naissance, et il tient de sa nation tout ce qu'elle a
+d'eminemment militaire dans son genereux devouement. Il me fit l'honneur
+de m'accompagner jusqu'a une certaine distance de la place. L'infanterie
+nous avait precedes, sous le commandement d'un jeune lieutenant normand
+du 8e de ligne, M. Wolf, relevant a peine d'une blessure, et mort d'une
+belle mort, peu apres, a la prise de Nara par M. le colonel Canrobert.
+
+Le convoi se composait de trois cents mulets de charge, accompagnes
+d'autant de conducteurs arabes, et portant soixante-dix mille rations,
+outre quelques munitions de guerre. L'escorte placee sous mes ordres
+n'etait que de vingt-huit fantassins de la Legion et trente-sept
+cavaliers, chasseurs d'Afrique et spahis. MM. Conseillant,
+sous-intendant militaire, et Dubarry, officier de sante, voyageaient
+avec nous. Malgre le voisinage des monts Aures, la route de Batna a
+El-Ksour, premiere etape vers Biscara, n'avait pas encore ete inquietee;
+nous y arrivames sans encombre. C'etait un poste en maconnerie, encore
+en construction, et situe pres d'une source qui ne tarit point. Un petit
+detachement de la Legion, commande par le lieutenant Sarazin, y tenait
+garnison. Nous plantames le piquet; je pris quelques precautions pour
+la nuit, et le lendemain, a quatre heures du matin, je fis battre _le
+premier_. Les tentes furent bientot abattues, et le cafe pris. La
+distribution de cafe est une excellente innovation, qui plait beaucoup
+au soldat et qui, sous ce climat, parait etre tres favorable a son
+hygiene; elle est due, si je ne me trompe, a M. le general Lamoriciere.
+Chaque homme a dans son sac sa petite provision de cafe moulu et mele
+au sucre en poudre; instantanement, dans une gamelle ou dans le premier
+recipient venu, la boisson est preparee, souvent meme a froid. Cela ne
+devrait pas empecher, ce me semble, de distribuer journellement aux
+soldats une ration d'eau-de-vie; versee dans leurs bidons, elle en
+corrigerait l'eau qui, la plupart du temps, saumatre et malsaine,
+occasionne des diarrhees qui degenerent frequemment en dysenteries,
+affaiblissent et demoralisent un grand nombre d'hommes dans toute
+colonne en marche. A ce sujet, qu'il me soit permis de signaler une
+economie mal entendue, un fait condamnable et pernicieux que j'ai
+observe. En Afrique, le vin qu'on peut se procurer en campagne, chez
+les cantiniers et meme dans les places de second ordre, est cher
+et detestable; le vin bleu des barrieres de Paris est un nectar en
+comparaison; cependant, personne, a quelques rares exceptions pres, n'en
+a de meilleur, et vraiment c'est penible de voir tant de braves gens,
+qui n'epargnent ni leurs sueurs ni leur sang, s'empoisonner, lorsqu'il
+serait si facile a l'administration de leur fournir du bon vin a un prix
+raisonnable. Il lui suffirait d'avoir, comme cela se pratique pour les
+ambulances, du vin de distribution dont la qualite serait garantie dans
+l'adjudication au fournisseur; on le cederait aux hommes au prix de
+revient.
+
+Le _rappel_ battu, nous partimes en nous eclairant, bien qu'il n'y eut
+pas de probabilite que nous fussions attaques ce jour-la. Deux spahis
+ouvraient la marche, suivis, a peu de distance, d'un brigadier et quatre
+cavaliers; cent cinquante pas derriere ceux-ci, venaient la moitie de
+l'infanterie, le convoi, sur un grand front, quand le passage des lits
+desseches des torrents n'obligeait pas a le reduire, le reste des
+fantassins, la cavalerie, et un peu plus loin, en arriere-garde, un
+sous-officier et quatre cavaliers; enfin, deux autres spahis fermaient
+la marche, et quatre chasseurs a droite et a gauche la flanquaient.
+Cette petite colonne etait tres originale et pittoresque, dans une
+plaine sauvage jalonnee de ruines d'anciens postes romains. Pour
+l'empecher de s'allonger, nous faisions, toutes les heures, une halte de
+cinq minutes, et malgre les prescriptions reglementaires, je permis aux
+fantassins de deposer les sacs sur des mulets haut le pied, attention a
+laquelle nos soldats sont tres sensibles.
+
+Nous arrivames de bonne heure a la riviere des Tamaris, ou nous fimes
+notre grande halte. Ce lieu est celebre par les frequentes embuscades
+des Arabes. Tandis que nous dejeunions, nous vimes arriver une
+evacuation de nos blesses, parmi lesquels etaient MM. Marinier et
+Thomas, capitaines dont l'etat nous inspira, pour leur vie, de vives
+inquietudes. Ils venaient de Biscara, sous l'escorte d'un detachement de
+chasseurs d'Afrique. M. Hamme, officier commandant, portait l'ordre de
+faire retrograder, avec les blesses, les troupes que j'amenais de Batna.
+Je renvoyai donc mon escorte, hormis M. Bussy, les deux chasseurs et
+deux des spahis que j'avais pris a Constantine, les deux autres etant
+restes malades a Batna, et je me remis en route avec M. Hamme, dont le
+detachement faisait partie de l'escadron du capitaine Vivensang, qui
+nous attendait a El-Kantara.
+
+En quittant la riviere des Tamaris, et a mesure qu'on avance vers le
+sud, le pays, d'abord ondule et encore couvert de quelque vegetation, se
+montre tout a coup abrupte, sterile et montagneux. On arrive ensuite a
+un defile rocailleux qui aboutit au passage d'El-Kantara, ou une petite
+riviere torrentielle s'ouvre une etroite issue entre deux hautes
+montagnes d'une pierre rougeatre, sombres, depouillees et taillees a
+pic. C'est sur ce cours d'eau, au lit profondement encaisse, qu'est jete
+un pont de construction romaine, dont la solidite a brave le temps et
+les crues, et donne un nom a la localite, car El-Kantara en arabe veut
+dire le pont. A la sortie de ce passage, le regard, fatigue de s'arreter
+sur les roches decharnees qui l'enserrent, est frappe d'un spectacle
+magique; un vaste horizon apparait sans transition, et au debouche meme
+du defile, une verte oasis de palmiers offre ses ombrages et ses fruits,
+tandis qu'au dela, comme en deca, le sol est infertile et escarpe.
+
+Ici, je dus remarquer que, malgre leur bravoure et leur fanatisme, les
+Arabes ne savent pas toujours profiter des avantages du terrain. Il est
+certain que, dans tout autre pays de montagnes, en Corse, en Grece,
+en Catalogne ou dans le Tyrol, une poignee de tireurs eut suffi pour
+disputer le passage meme a des forces considerables, et sans convoi,
+dans une gorge aussi bien disposee pour la guerre de chicane.
+
+M. le capitaine Vivensang, qui etait venu a notre rencontre, nous
+conduisit ou campaient ses chasseurs. Les deux detachements reunis, nous
+disposions d'une soixantaine de sabres, qui, en rase campagne, valaient
+au moins, comme on sait, et comme on verra par la suite, un nombre
+decuple d'Arabes. Sans doute, nous avons en France de beaux et bons
+regiments, mais il n'en est point qui satisfassent autant que cette
+admirable cavalerie de chasseurs d'Afrique l'observateur consciencieux
+qui aime a voir les agents de guerre veritablement appropries a leur
+destination. Le soir, dans la tente du capitaine, je soupai gaiement
+avec les officiers, MM. Hamme, Chabout et Lermina. La soupe a l'oignon
+ni le vin bleu ne furent dedaignes. Du reste, le caid de l'endroit,
+revetu d'un bournous d'investiture, c'est-a-dire rouge, donne par nos
+autorites, nous fit apporter des poules, des oeufs et des oranges
+ameres.
+
+Le 21, au lever du soleil, nous pliames bagage et nous fimes filer aussi
+lestement qu'on put nos mulets arabes et leurs conducteurs. La route ne
+nous offrit rien de particulierement remarquable, si ce n'est une roche
+de l'aspect le plus bizarre, imitant a s'y meprendre, meme a une faible
+distance, les ruines d'un chateau feodal. A la grande halte, nous
+chassames, le capitaine et moi, aux bords d'une riviere couverts de
+lauriers roses, et, malgre l'avis qu'on nous avait donne que nous
+rencontrerions l'ennemi avant d'etre a El-Outaia, nous arrivames sans
+encombre, apres quelques heures de marche, a cette miserable oasis,
+dont les plantations ont ete completement detruites par Ahmed, bey de
+Constantine. Nous nous trouvions a environ deux cents kilometres de
+cette ville, et a trente seulement de Biscara.
+
+Le caid et le marechal-des-logis des spahis bleus du Desert, cavaliers
+irreguliers qui font pour nous le service de la correspondance, vinrent
+nous recevoir. Ce marechal-des-logis, qui s'appelle Dena, est un ancien
+chef de parti, autrefois la terreur du pays, qu'il parcourait en
+ranconnant, a la maniere des Bedouins, les voyageurs; au demeurant,
+brave et fidele a ses engagements, il nous a ete tres utile, et je
+devais en avoir bientot la preuve.
+
+Pendant que les chasseurs dressaient les tentes et rangeaient les
+chevaux, je pris mon fusil et je me mis a poursuivre des ramiers, dont
+nous voyions de toute part d'innombrables volees. Ces oiseaux n'ont rien
+perdu en Afrique de la ruse qui les caracterise en Europe; aussi, ennuye
+de ne pouvoir en approcher, je m'arretai a une source ou les femmes de
+l'oasis venaient remplir leurs cruches. Une seule, parmi ces Rebecca,
+justifiait la reputation de beaute qu'on accorde indument au sexe
+d'El-Outaia. C'etait une jeune fille presque blanche, legerement
+tatouee, aux yeux de jais, aux dents de perles, aux formes sveltes et
+arrondies, qu'un _haik_ couvrait a peine. Sans doute, le sentiment
+qu'elle paraissait avoir de ses charmes la rendait moins sauvage; car,
+tandis que ses laides compagnes me faisaient des yeux d'hyene, elle
+sourit doucement a mon salut, tant il est vrai que l'instinct de la
+coquetterie n'abandonne jamais completement les femmes d'aucun pays.
+
+Mon brave et excellent compagnon, M. Bussy, qui parle la langue du pays
+comme un Arabe, et qui, avec son activite accoutumee, avait ete aux
+renseignements, m'avertit qu'on avait connaissance de l'ennemi.
+Evidemment, la journee du lendemain ne se passerait pas sans le voir.
+Le soir, en soupant avec les officiers, il fut convenu de commander
+quelques cavaliers de Dena, qui, par la connaissance qu'ils ont des
+moindres plis du terrain et des ruses de leurs compatriotes, sont de
+precieux eclaireurs, qui devaient nous prevenir en cas d'embuscade.
+
+Le _boute-charge_ des chasseurs nous reveilla a la pointe du jour. Une
+heure apres, on sonna a cheval, et avec la moitie de notre monde en tete
+et le reste en queue du convoi, nous nous avancames dans la plaine,
+precedes de nos spahis bleus. Le chemin suit cette plaine, ou plutot
+cette vallee, jusqu'au col de Spha, gorge etroite ou l'on traverse la
+derniere chaine de l'Atlas, limite du Desert, au-dela de laquelle, a
+une petite distance, se trouve Biscara. Le sol, generalement uni, d'un
+aspect sauvage et domine au loin par des montagnes de sel, est releve
+par-ci, par-la, de quelques mamelons isoles, et coupe de ravins ou de
+lits de torrents desseches, tres propres aux embuscades. Nous savions
+a n'en pas douter que Si-Abd-el-Afid, ce marabout influent des monts
+Aures, qui, au mois de septembre dernier, avait ete frotte d'importance
+par l'infortune commandant Saint-Germain, etait aux aguets avec un
+_goum_ nombreux. Deux ou trois jours avant, ces partisans avaient
+assassine un chasseur et deux spahis a l'entree du col de Spha, ou nous
+vimes le sol encore rougi de leur sang. On pretendait aussi que nous
+aurions affaire a des fantassins qu'on avait vus, disait-on, postes dans
+le defile, ce qui nous aurait embarrasses quelque peu, attendu que nous
+n'avions pas nous-memes une seule baionnette; mais dans la plaine, quel
+que fut le nombre des ennemis, la valeur eprouvee de nos bons chasseurs
+et le prestige de leur uniforme nous garantissaient, de gre ou de force,
+le passage du convoi. On va voir si nous nous trompions.
+
+Le manque absolu d'eau ne nous avait pas permis de faire de grande
+halte. Une harde de gazelles venait de partir, et je faisais remarquer a
+un de mes voisins que, dans un autre moment, la nature du terrain
+nous eut invites a les poursuivre, lorsque je fus frappe de l'aspect
+singulier de deux mamelons isoles et rapproches qui, a l'endroit ou
+nous etions, masquaient le debouche du col, situe a un petit intervalle
+derriere eux. J'observai que, suivant toutes les probabilites, la devait
+etre l'embuscade. Elle y etait, en effet; mais, en nous voyant avancer,
+l'ennemi avait file doucement par la droite, et gagne le lit d'un
+torrent a notre gauche. Nos spahis bleus, s'en etant approches avec
+precaution, le fusil haut, firent tout a coup demi-tour et revinrent
+vers nous au galop. Le premier arrive nous dit en arabe, en montrant
+du doigt le lit du torrent: le goum de Si-Abd-el-Afid est la. Nous
+n'apercumes rien d'abord. Cependant, ayant fait filer l'avant-garde
+et le convoi, ce qui ne fut pas fait sans peine, je restai avec M.
+Vivensang et deux autres officiers a l'arriere-garde. Nous n'avions,
+en definitive, qu'une trentaine de chevaux, et bientot nous vimes, a
+quelques cents metres de nous, sortir successivement d'embuscade un
+grand nombre de cavaliers ennemis, qui se rangerent en assez bon ordre
+_de l'autre cote du ravin_. Cette circonstance me fit penser de suite
+qu'ils n'etaient pas decides a nous aborder, et qu'ils nous redoutaient,
+bien qu'ils fussent au moins deux cents. Quelques chefs, plus hardis ou
+mieux montes que les autres, caracolaient sur nos flancs, et venaient
+faire la _fantasia_ un peu plus pres de nous; mais lorsque, avec le
+capitaine et Bussy, je m'avancai pour les reconnaitre, plusieurs groupes
+se detacherent du gros de la troupe et fuirent vers les montagnes. Nos
+chasseurs, qui ne comptent jamais leurs ennemis, voulaient les charger,
+et je ne doute pas que ce n'eut ete avec succes; mais le soin du convoi
+confie a notre garde nous prescrivait imperieusement de le rallier;
+d'autant plus que nous ne savions pas jusqu'a quel point il pouvait etre
+vrai qu'une embuscade de fantassins nous attendait au col. Nous serrames
+donc sur le convoi; les Arabes nous suivirent, mais a une distance
+respectueuse.
+
+Deja l'avant-garde, les mulets et leurs conducteurs etaient engages dans
+le defile. C'etait curieux de voir l'empressement de nos Arabes, a qui
+la peur d'avoir le cou coupe par les Aures faisait faire des prodiges
+de diligence, qu'avec la meilleure volonte du monde il nous aurait ete
+impossible d'obtenir d'eux dans un autre moment. Quoi qu'il en soit,
+nous effectuames le passage sans autre accident; seulement, une heure ou
+deux apres, l'ennemi massacra et mutila horriblement de pauvres colons
+qui avaient commis l'imprudence de s'aventurer seuls sur ce chemin.
+Les fantassins qu'on avait apercus sur la hauteur n'etaient pas des
+partisans de Si-Abd-el-Afid, mais un petit poste de nos auxiliaires, que
+le commandant superieur de Biscara y avait etabli, pour signaler ce qui
+se passait au-dela du col.
+
+Trente chasseurs avaient tenu en respect deux cents cavaliers arabes!
+Ce fait me parut d'autant plus frappant que les adversaires, a qui nous
+avions eu a tenir tete, sont bien loin d'etre des laches. Il prouverait
+une fois de plus, s'il en etait besoin, l'avantage d'avoir des corps
+d'elite, aguerris, redoutes de l'ennemi, et sans lesquels, j'en suis
+convaincu, il n'est point d'organisation militaire parfaite.
+
+A la sortie du defile, nous trouvames un detachement de cavalerie qui
+venait a notre rencontre, et qui aurait pu nous etre d'un grand secours,
+si le combat s'etait engage. Nous gagnames bientot le nouveau camp
+retranche de Raz-Elma, construction remarquable qui commande la source
+d'ou jaillissent les eaux de l'oasis de Biscara, ce qui nous donnerait,
+en cas de revolte, la faculte de les detourner et de ramener ainsi les
+habitants a l'obeissance. C'est a travers un bois de palmiers charges
+de leurs regimes dores, que nous atteignimes le village et la casbah,
+residence du commandant superieur. De nombreux Arabes des deux sexes
+cueillaient paisiblement les dattes, sans avoir l'air de songer a la
+lutte mortelle dont le bruit pouvait retentir jusqu'a eux, engagee
+qu'elle etait a quelques lieues de la, entre leurs coreligionnaires et
+nous. C'est le caractere de ce peuple de ne se prononcer qu'au moment
+d'agir, et ce n'est pas un mince avantage pour lui, dans la condition
+d'inferiorite ou il se trouve.
+
+Grace toujours a la prevenante courtoisie de M. le colonel Carbuccia,
+le logement qu'habitait de son vivant M. de Saint-Germain fut mis a ma
+disposition. La casbah etait remplie de blesses et de malades, a qui
+le capitaine Bouvrit, commandant superieur, et nos officiers de sante
+prodiguaient les soins les mieux entendus. J'allai porter a ces braves
+l'expression de ma sympathie, et comme representant du Peuple, celle
+du pays tout entier. Parmi eux, je serrai la main, avec une profonde
+emotion, au commandant Guyot du 43e de ligne, fils du general comte
+Guyot, et filleul de l'empereur. Ma presence parut produire sur lui une
+vive impression; bien qu'il fut dangereusement blesse, je ne prevoyais
+pas alors la catastrophe qui devait terminer sa noble existence et
+replonger dans le deuil une famille qui a si largement paye sa dette a
+la patrie.
+
+A Biscara, je rencontrai egalement M. Seroka, jeune officier de la
+Legion, dont j'ai deja parle, et qu'un bonheur inespere me faisait
+trouver en pleine convalescence, bien qu'il eut eu le cou traverse d'une
+balle, de la meme balle qui avait frappe le colonel du genie Petit, dont
+toute l'armee deplore la perte.
+
+Le lendemain au matin, avec une escorte d'une vingtaine de chasseurs, je
+partis pour le camp du general Herbillon. Desormais, nous voyagions dans
+le Sahara. Le sable, ou nos chevaux enfoncaient parfois jusqu'au genou,
+nous l'aurait dit assez, a defaut de l'aspect tout different du pays.
+Zaatcha se trouve a sept ou huit lieues de Biscara. Nous avions tourne
+a l'ouest; a gauche nous apercevions le desert, dont la monotonie n'est
+interrompue que par les palmiers des oasis se montrant de temps en
+temps a l'horizon. A droite, l'extreme Atlas eleve, comme une enceinte
+continue du Tell, sa croupe decharnee et depourvue de toute vegetation,
+etayee, en guise de contre-forts, par d'enormes masses de sable que le
+sirocco y amoncelle.
+
+A une lieue du camp, je piquai des deux, et je ne fus pas longtemps sans
+l'apercevoir. M. le colonel Carbuccia, venu a ma rencontre avec quelques
+officiers de son regiment, me conduisit a sa tente, et de la a celle
+du general qui m'accueillit tres bien. Celui-ci me confirma qu'il me
+destinait au commandement d'un bataillon de la Legion, ce qui n'etait
+pas absolument ce qu'on m'avait promis a Paris. Le 1er regiment de la
+Legion etrangere, auquel j'appartenais, etait dans la province d'Oran;
+il n'y avait devant Zaatcha que deux faibles bataillons du 2e, dont M.
+Carbuccia est colonel. Je me felicitais d'ailleurs de servir sous les
+ordres d'un Corse qui deja m'avait donne des marques de sympathie. Le
+soir meme, devant le regiment assemble, il me fit reconnaitre en
+qualite de chef du 3e bataillon, dont l'effectif etait de trois cent
+quarante-huit hommes, non compris les officiers. Le 1er bataillon, aux
+ordres de M. le capitaine Souville, etait encore plus faible; il ne
+comptait que deux cent quatre-vingt-quinze hommes, et je ne m'eloigne
+pas de la verite en disant que nous n'avions, en tout, qu'un officier, a
+peu pres, par compagnie.
+
+La colonne campait sur plusieurs lignes, dans un terrain sablonneux
+et ondule, dont l'etat-major et l'ambulance occupaient les points
+culminants. Leurs tentes etaient adossees a de grands rochers. A quatre
+cents metres environ du front de bandiere coulait un ruisseau aux eaux
+saumatres, mais abondantes; deux cents metres plus loin, etaient la
+lisiere de l'oasis et la _Zaouia_, espece de petite mosquee a minaret,
+entouree de quelques maisons desertes.
+
+Mon regiment etait etabli en premiere ligne. On dressa ma tente non loin
+de celle du colonel, qui voulut bien me conduire lui-meme chez tous les
+officiers superieurs, et a l'ambulance, ou nous visitames les blesses,
+que j'eus la satisfaction de voir entoures de tous les soins possibles
+par M. le docteur Malapert et ses aides.
+
+Cette nuit, je fus reveille par une fusillade assez vive. Un parti
+ennemi, a la faveur de l'obscurite, s'etait glisse pres du camp et
+brulait sa poudre sans resultat; cependant, les balles sifflaient
+autour de nos tentes et un cheval meme en fut atteint. Le feu de nos
+grand'gardes fit bientot taire celui des Arabes, et le colonel dit en
+riant qu'ils etaient tres bien eleves, puisque, ayant appris l'arrivee
+d'un representant du Peuple, ils le saluaient d'une salve de bienvenue.
+Tout rentra dans le silence, sauf quelques coups de fusil qu'on
+entendait dans la direction de la tranchee, a de rares intervalles, et
+je me rendormis jusqu'a la diane, _cette voix de l'aurore_, comme dit
+Victor Hugo, si agreable au soldat.
+
+Certes, il y avait un charme indefinissable pour moi a me reveiller
+ainsi, sous une tente francaise, en face de l'ennemi, au bruit de la
+musique guerriere de nos fameux regiments. Que d'idees et de sentiments,
+que de souvenirs et de traditions se pressaient dans mon esprit et dans
+mon coeur! Mais, helas! ils etaient bientot, sinon refoules, du moins
+amoindris, paralyses par une amere reflexion que mon estime pour mes
+bons camarades de la Legion ne parvenait pas a detourner. Je me disais
+que, representant du Peuple, et un des plus proches parents du plus
+grand de nos capitaines; au point de vue militaire, c'est-a-dire a celui
+qui m'importait le plus, j'etais encore une espece de paria, puisque
+cette fatale qualification: _au titre etranger_, me ravalait encore au
+rang des proscrits, moi proscrit de la veille, moi une des victimes de
+l'invasion etrangere, et des persecutions dont l'etranger, oppresseur de
+la France, avait poursuivi ma famille, meme dans l'exil! Et songer que
+c'etait a l'avenement d'un Bonaparte que je devais la continuite de
+cette situation anormale, et penser que le 10 decembre, le 10 decembre!
+m'avait ferme la porte qu'un autre que Louis-Napoleon m'eut ouverte,
+ou du moins qu'il ne m'eut pas barree, n'etait-ce pas desesperant? Je
+sentais alors qu'apres tout j'avais eu tort de permettre qu'un membre de
+ma famille fut nomme au titre etranger; mais bientot le soleil du Desert
+resplendissait sur les armes, mon colonel se montrait avec sa voix
+sympathique et son energique gaiete; les coups de feu se faisaient
+entendre a la tranchee, et les reflexions penibles s'evanouissaient.
+
+Comme il n'y avait pas a la colonne d'autre general que le commandant
+en chef, chaque colonel d'infanterie remplissait, a son tour, pendant
+vingt-quatre heures, les fonctions de general de tranchee. Ce jour-la,
+le colonel Carbuccia et notre regiment etaient commandes. Vers midi,
+je formai mon bataillon devant le front de bandiere, je fis rompre par
+section a droite, et nous marchames, musique en tete, sur la Zaouia, ou
+etait l'entree des travaux. En nous voyant venir, l'ennemi, embusque
+dans plusieurs jardins que nos troupes n'occupaient pas, dirigea sur
+nous son feu, qui nous blessa un sous-officier et un clairon. En
+arrivant a la tranchee, un sergent du bataillon mit sa tete a un creneau
+et, a l'instant meme, il recut une des plus singulieres blessures qu'on
+ait jamais vues. Il fut atteint, immediatement au-dessus de l'oeil
+gauche, par deux balles de petit calibre, faisant probablement partie de
+la charge d'un de ces tromblons dont les assieges avaient une certaine
+quantite. Ces armes, fort dangereuses de pres, n'impriment pas une tres
+grande vitesse a leurs projectiles; c'est ce qui sauva notre sergent,
+car, au lieu de lui briser la tete, les balles lui contournerent le
+crane, et vinrent s'arreter pres de l'oreille. On le crut perdu; me
+trouvant pres de lui, je lui dis, sans le croire: ce n'est rien,
+sergent, vous en reviendrez bien vite. Heureusement, le fait me donna
+raison; le chirurgien sonda la plaie, trouva les balles, a la surprise
+des assistants, et n'eut pas de peine a les extraire. Deux ou
+trois jours apres, je vis le blesse; il etait debout, et en pleine
+convalescence.
+
+Ceux qui ne les ont pas vus se feront difficilement une idee du village
+de Zaatcha, et de la nature des travaux du siege, si siege il y a sans
+investissement. En effet, cette place, ou plutot cette bicoque, n'avait
+pu etre investie, et de nombreux contingents y entraient et en sortaient
+a volonte, relevant les defenseurs, et les approvisionnant de vivres
+et de munitions. Situe dans la foret de palmiers qui forme l'oasis,
+entierement construit en terre seche et compacte, Zaatcha n'est, en
+definitive, qu'un mauvais village a peine fortifie. Il est entoure d'un
+mur de pierre, flanque, a ses saillants, par des tours ou maisons hautes
+et carrees. Un fosse large et profond en defend absolument l'approche,
+si ce n'est, je crois, du cote de l'ouest, ou, pour des motifs que
+j'ignore, on n'avait pas encore dirige d'attaque. Le pate de maisons
+en face de la tranchee m'a paru beaucoup plus eleve que le reste du
+village, qui, si je ne me trompe, devait en etre defile. Les assieges
+n'avaient point d'artillerie. Leur feu, quand il ne venait pas des
+tours, partait des creneaux perces au-dessus du fosse, souvent au ras du
+sol, dans le mur d'enceinte ou dans celui des maisons, et nous frappait
+avec tant de precision et d'a-propos, qu'on ne pouvait douter qu'une
+communication continue et facile, en guise de chemin couvert, n'existat
+sur tout le front d'attaque.
+
+Quand j'ai parle de tranchee, ce n'est pas qu'on eut eu a en ouvrir une
+proprement dite. La surface de l'oasis est coupee, en tout sens, de
+murs en pise, d'environ deux metres de haut, servant de cloture et
+de separation a d'innombrables petits jardins, qui sont autant de
+proprietes particulieres. Nos officiers du genie avaient profite de
+ces obstacles, abattant ceux qui genaient, bouchant les breches qui
+presentaient une solution de continuite, elevant ceux qui etaient
+insuffisants au defilement, et decrivant, en somme, une espece de
+parallele qui resserrait a l'est et au nord, c'est-a-dire du cote du
+camp, la moitie du developpement du village, a une distance qui pouvait
+varier de quarante a cent metres. Par les nombreux creneaux pratiques
+dans les murs qui remplacaient pour nous l'epaulement de tranchee, notre
+mousqueterie repondait a celle des Arabes.
+
+Pour ces travaux et ceux de construction des batteries, nos soldats
+avaient su tirer un tres bon parti du tronc des palmiers, et ils
+n'avaient presque pas eu de terre a remuer, si ce n'est pour les deux
+cheminements de droite et de gauche. Des troupes occupaient les jardins
+jusqu'a la lisiere de l'oasis, et assuraient les flancs, les derrieres,
+et les communications avec le camp.
+
+Deux batteries de canons de 8 et d'obusiers de montagne etaient etablies
+au centre et a la droite de la tranchee. La premiere portait le nom du
+colonel Petit, en l'honneur de cet officier superieur qui y avait ete
+mortellement atteint; la seconde s'appelait la batterie Besse, en
+memoire d'un vaillant capitaine d'artillerie, tue raide d'une balle au
+front, au moment ou il pointait une piece.
+
+Apres avoir fait, avec le colonel, la visite de nos lignes, et fourni
+notre contingent de travailleurs aux armes speciales, j'essayai de tirer
+quelques balles par les creneaux. Ceux des Arabes etaient si petits
+qu'il fallait beaucoup de soins et quelque adresse pour les emboucher,
+mais on ne pouvait voir le resultat des coups. Aucun ennemi ne se
+montrait a decouvert; tout ce qu'on apercevait entre la place et la
+tranchee se reduisait a quelques debris de murailles battues en breche
+par notre artillerie, et aux cadavres des notres qu'on n'avait pu
+enlever, et qui infectaient l'air. Pres de la sape de gauche, on voyait
+les ruines d'une tour qui s'etait ecroulee, le 20 octobre, sur les
+grenadiers de la Legion; un grand nombre de ces braves avaient peri sous
+les decombres, et j'en remarquai un, homme magnifique, dont le corps nu,
+enfle, noirci, etait ecrase sous un enorme madrier.
+
+Parfois, les projectiles des assieges embouchaient nos creneaux,
+ecretaient le mur ou arrivaient aux points qui n'etaient pas bien
+defiles. Il est certain que l'ennemi avait d'habiles tireurs,
+particulierement les domestiques noirs, que les chefs emploient a la
+chasse des autruches. Nos soldats les avaient entrevus visant nos
+officiers, et, avec cette vivacite d'imagination qui les caracterise,
+ils en avaient fait un etre ideal et unique, qui, sous le nom du
+_Negro_, etait cense avoir porte les plus mauvais coups.
+
+Independamment du feu des batteries, nous lancions d'heure en heure une
+bombe de seize centimetres. Nous n'avions qu'un mortier, et le defaut de
+projectiles nous empechait de l'employer plus souvent. On n'aura pas de
+peine a comprendre qu'un tir aussi rare ne pouvait etre efficace. Il
+nous aurait fallu, d'ailleurs, des bombes de vingt-deux centimetres,
+et non de seize; celles-ci portaient admirablement, mais, de l'avis de
+chacun, leur penetration etait insuffisante. Quant aux canons, par une
+circonstance locale, ils ne produisaient pas non plus tout l'effet
+desirable. Les maisons de Zaatcha avaient toutes des rez-de-chaussee
+au-dessous du niveau du sol, qui n'etaient qu'une espece de caves ou
+les boulets ne pouvaient atteindre; les etages superieurs ruines,
+les habitants se refugiaient dans ces souterrains, et la resistance
+continuait de plus belle.
+
+Malgre le courage et l'activite du genie, les deux sapes a droite et a
+gauche cheminaient tres lentement. On s'etait vu contraint d'en faire
+les epaulements en sacs a terre, et de les blinder, tant bien que mal,
+avec des branchages de palmier, pour mettre les hommes a l'abri des
+pierres que les Arabes ne cessaient d'y lancer. La tete de sape etait
+continuellement en butte a leur fusillade, et les sapeurs qui se
+montraient a decouvert etaient aussitot tues ou blesses. Une espece de
+mantelet en planches et en tole, qu'ils poussaient devant eux en guise
+de gabion farci, ne se trouva pas a l'epreuve des balles, ce qui etait
+d'autant plus facheux qu'on n'avait ni cuirasses, ni pots-en-tete.
+Mais aussi qui eut pu croire qu'un miserable village du Sahara nous
+obligerait a l'assieger de la sorte?
+
+Vers le soir, le general vint faire la visite de la tranchee et donner
+des ordres pour la nuit. Il est bienveillant, ferme et sympathique;
+officier sous l'empire, il fut blesse a Waterloo. J'observai qu'il
+s'exposait beaucoup et sans ostentation. A sa suite, comme porte-fanion
+de l'etat-major-general, se trouvait le fameux tueur de lions, Gerard,
+marechal-des-logis aux spahis, aujourd'hui sous-lieutenant. Je causai
+quelque temps avec cet intrepide chasseur, qui est de plus un excellent
+soldat. C'est a l'affut, a la chute du jour, et souvent a nuit close,
+qu'il attend ses dangereux adversaires et qu'il les tue, de fort pres,
+avec une carabine a deux coups, chargee de balles ogivales a pointe
+d'acier. Cette precaution lui a paru necessaire depuis que, malgre son
+sang-froid et la precision de son tir, il lui est arrive qu'on lion,
+dont il s'approchait croyant l'avoir tue, se releva, la balle qui
+s'etait aplatie sur l'os frontal, dont la durete est extreme, n'ayant
+fait que l'etourdir; Gerard l'acheva, mais non sans peine.
+
+Le general parti, l'heure de la soupe approchait, et je m'attendais a
+une de ces refections frugales comme on peut en faire a la tranchee. MM.
+les officiers de la Legion en avaient decide autrement, et ils avaient
+eu la charmante idee de me donner la, sous le feu de l'ennemi, un diner
+de bienvenue, qui, certes, a ete le plus original que j'aie fait de ma
+vie. Devant la _gourbie_ du colonel (hutte en feuilles de palmier), on
+etendit une nappe sur un tapis, on y dressa le couvert, et nous nous
+assimes a l'entour, les jambes croisees. Le repas fut bon, copieux et
+surtout gai; le colonel en fit les honneurs avec cet entrain de bon gout
+qui est le propre des hommes d'esprit. La musique du regiment, placee
+non loin de nous, joua des airs patriotiques, et meme le caustique
+_drin, drin_ de Lafon, qui acquerait du prix a cinq cents lieues
+de Paris. Au dessert, le colonel porta la sante du president de la
+Republique, qui fut accueillie avec une cordialite toute militaire.
+Alors la musique joua la _Marseillaise_, tandis que les Arabes, inquiets
+de ce bruit, redoublaient le feu de leurs fusils, et de leurs tromblons
+dont l'explosion plus retentissante etait accompagnee d'une grele de
+petites balles qui venaient frapper les palmiers a l'entour. On but
+une derniere rasade, dont les musiciens et les factionnaires qui se
+trouvaient pres de nous, eurent leur part, et, a un signal de notre
+chef, chacun retourna a son poste.
+
+Apres avoir fait la ronde de la tranchee, des postes et des sapes,
+j'allai me reposer aupres du colonel, qui avait bien voulu m'admettre
+dans sa _gourbie_. Par son ordre, un clairon etait charge de sonner
+les heures par autant de vibrations detachees qu'il en fallait pour en
+marquer le nombre; et comme il lui etait prescrit de monter sur une
+petite elevation de terrain, les Arabes l'avaient apercu, et un coup de
+fusil ou de tromblon lui repondait regulierement. A cela ne se bornaient
+pas leurs taquineries. Ils rodaient autour de la tranchee, en poussant
+des cris lugubres, et en appelant par son nom le colonel Carbuccia
+qu'ils connaissaient particulierement, comme ses anciens administres.
+Parfois ils engageaient la conversation avec nous, au moyen de
+l'interprete du colonel, et il y avait peu de temps que celui-ci avait
+failli etre victime d'une de leurs ruses. Un Arabe, dont la voix tout
+a fait reconnaissable se faisait entendre chaque nuit, demanda a lui
+parler. Le colonel s'approcha du mur de la tranchee et ordonna a
+l'interprete de dire qu'il etait present et qu'il ecoutait. Un long
+intervalle s'ecoula sans reponse, et le colonel, fatigue d'attendre,
+s'eloignait, lorsque, de la cime des palmiers, plusieurs coups de feu
+furent diriges sur la place qu'il venait de quitter. Les factionnaires
+preposes a la surveillance de nos creneaux riposterent, mais la surprise
+et l'obscurite nuisirent a la justesse de leurs coups, bien qu'il eut
+fallu un certain temps aux Arabes pour se glisser a terre le long des
+palmiers.
+
+Les nuits sont magnifiques au mois d'octobre, sous cette latitude, et
+malgre l'odeur execrable des cadavres, je m'etais endormi, quand mon
+sommeil fut brusquement interrompu par une forte fusillade qui eclatait
+a notre gauche. Nous courumes a la sape de ce cote; elle etait attaquee,
+et l'ennemi, qu'on ne pouvait apercevoir, paraissait si rapproche, que
+dans l'idee qu'il voulut tenter d'escalader la tranchee, nous nous
+appretames a le recevoir sur les baionnettes. Par ordre du general, les
+armes de nos hommes avaient ete chargees avec deux balles, dont l'une
+coupee en quatre; quelques coups de fusil et la decharge a mitraille
+d'un obusier suffirent pour eloigner momentanement ces chicaneurs
+d'Arabes.
+
+Du reste, il n'est pas de tour qu'ils ne fissent pour attirer les notres
+dans leurs embuches. Quelques nuits auparavant, ils avaient imagine de
+lacher des bourriquets, et de les pousser vers les jardins occupes par
+nos troupes, dans l'espoir que les soldats sortiraient pour les prendre,
+et tomberaient dans l'embuscade qu'on leur avaient dressee. Nos gens se
+contenterent de tuer les bourriquets par les creneaux, et les Arabes en
+furent pour leurs frais.
+
+Un autre stratageme dont les cavaliers du Scheik-el-Arab, qui etait au
+camp, nous menacerent, mais qui ne fut pas employe, leur reussit, a ce
+qu'ils pretendent, dans leurs guerres intestines, et il est trop curieux
+pour ne pas etre rapporte. Il consiste a enduire de goudron, auquel on
+met le feu, des dromadaires qu'on chasse alors sur la tribu hostile;
+une espece de rage s'empare de ces animaux, ils ruent, ils mordent, ils
+portent le desordre dans les rangs de l'ennemi, mais surtout, je pense,
+dans ses troupeaux. Quant aux Zaatcha, j'ignore s'ils etaient assez
+lettres pour avoir pense que nous aurions, au moins, aussi bon marche de
+leurs dromadaires enflammes que les Romains des elephants de Pyrrhus
+a Benevent; le fait est que malgre les pronostics des cavaliers de
+Ben-Gannah, ils ne tenterent pas l'aventure.
+
+Peut-etre ces details paraitront puerils, mais ils aideront a prouver
+que les assieges ne negligeaient rien, et que leur defense, suivant
+l'expression de M. le general Charon, etait intelligente et energique.
+
+L'alerte passee, nous retournames, le colonel et moi, a sa _gourbie_,
+mais a peine avions-nous ferme l'oeil, que de nouvelles fusillades
+reclamaient notre presence aux sapes menacees. Ce manege continua toute
+la nuit, et notamment mon excellent adjudant sous-officier, Trentinian,
+n'eut pas une minute de repos.
+
+Le 25 octobre au matin, le general vint a la tranchee, et ordonna a mon
+colonel de m'envoyer avec 400 hommes, dont 200 de mon regiment, et 200
+du 3e bataillon d'infanterie legere d'Afrique, couper des palmiers pres
+du village de Lichana, que les contingents ennemis occupaient en force.
+Cette mesure d'abattre les palmiers etait necessaire et bien entendue,
+quoi qu'en aient dit certains critiques en gants jaunes, qui s'arrogent
+le droit de juger, au coin de leur feu, a Paris, les operations d'une
+guerre reputee tres difficile par les hommes les plus competents.
+Il s'agissait non-seulement de faire des eclaircies pour faciliter
+l'investissement, mais aussi de ruiner l'ennemi et de fomenter ainsi,
+a notre profit, des recriminations et des discordes entre les diverses
+fractions de la population de l'oasis. En effet, les gens de Lichana,
+par exemple, ne manquerent pas d'imputer a la resistance de Zaatcha la
+devastation des plantations, leur principale ressource, et j'ai appris
+depuis que, comme on l'avait prevu, ils en furent touches au vif, et
+que, malgre leur fanatisme, leur solidarite s'en trouva ebranlee.
+
+On n'avait pu faire de lever du terrain. Le general nous indiqua, comme
+point de direction, un bouquet de palmiers a l'horizon, et je m'y
+portai, au pas de course, avec une compagnie d'infanterie legere
+d'Afrique. Suivaient les hommes de la Legion, et les travailleurs des
+deux corps avec des haches. J'etais prevenu que, sur la lisiere de la
+foret, M. le colonel de Barral appuierait le mouvement.
+
+Apres avoir escalade plusieurs clotures de jardins en terre seche, longe
+et traverse dans l'eau un fosse large et peu profond, nous etablimes
+notre ligne de tirailleurs, le centre a environ trois cents metres de la
+plaine, contre un mur crenele par les Arabes, et dans un petit jardin
+encaisse et tres propre a la defensive. Entre le mur et le jardin, et au
+niveau du premier, il y avait un terrain nu d'environ vingt metres de
+large, ou notre ligne formait un angle saillant. Je placai en reserve, a
+portee de couvrir ce point, un petit detachement de mes grenadiers,
+aux ordres de leur capitaine, M. Nyko, refugie polonais, parent de
+l'infortune comte Dunin, tue a Boulogne a cote de mon cousin. Cet
+officier avait deja ete dangereusement blesse devant Zaatcha, lors de
+l'expedition du mois de juillet dernier.
+
+Le colonel, sans escorte et sans armes, avec cette intrepidite vraiment
+corse qui le caracterise, vint voir nos dispositions, et je crus
+comprendre qu'il les approuvait, a la maniere flatteuse dont il repondit
+a l'assurance que je lui donnai, que le diable lui-meme ne nous
+delogerait pas de la. Je prie le lecteur de remarquer que ce n'etait pas
+une rodomontade, et que je tins la position jusqu'a ce que le general
+m'eut envoye l'ordre d'effectuer ma retraite.
+
+Derriere nous, nos travailleurs s'occupaient deja, avec une grande
+activite, de l'abattage des palmiers. Je ne sais plus dans quel journal
+j'ai lu cette assertion mirobolante, que _la hache rebondit sur l'ecorce
+elastique du palmier_. Au contraire, rien n'est plus facile que de le
+couper, et nos hommes y allaient grand train. Vraiment, c'etait pitie
+de voir ces precieux vegetaux, la plupart centenaires, s'abattre avec
+fracas, et couvrir le sol de leurs dattes. Toutes ne furent pas perdues,
+comme on pense bien, et nos soldats s'en regalerent a tire-larigot.
+
+Les Arabes, d'abord en petit nombre, exasperes de cette execution, et
+craignant peut-etre une attaque sur Lichana, dont nous etions tout pres,
+engagerent le combat sur notre droite. A l'extremite du mur crenele,
+derriere un amas de decombres, un groupe de chasseurs du bataillon
+d'Afrique soutenait vaillamment l'attaque. Un caporal, etendu sur le
+ventre, se distinguait par la precision avec laquelle il dirigeait ses
+coups. Il avait place une grosse pierre devant lui peur se garantir; une
+balle arrive, touche la pierre et la lui lance a la tete; le caporal se
+frotte le front, prend la pierre, la replace ou elle etait d'abord, et
+continue son feu; une autre balle arrive, le frappe a la tete et le tue
+raide.
+
+Au-dela du mur etait une espece de ravin, par ou l'ennemi aurait pu
+arriver inapercu. J'ordonnai aux hommes qui gardaient les creneaux de
+redoubler d'attention; mais nos adversaires, guides par la connaissance
+des lieux, furent plus ruses que nous. Au lieu de nous aborder de front,
+un certain sombre d'entre eux gagnerent sur notre gauche, et se baissant
+au-dessous des creneaux, a la file l'un de l'autre, ils arriverent, pour
+ainsi dire en rampant, a garnir le mur du cote oppose au notre. Nous
+n'etions separes d'eux que par cet obstacle, haut de deux metres a peu
+pres. Le reste, c'est-a-dire la masse, etait reste dans le ravin, et a
+un signal donne, ils se leverent tous, avec des cris sauvages, tandis
+que d'autres encore, disperses en tirailleurs en face du jardin encaisse
+et du terrain nu dont j'ai parle, nous fusillaient a l'angle ou crochet
+forme par notre ligne.[4]
+
+[Note 4: Je n'ai pas la pretention de faire de la tactique a propos
+d'une si petite affaire; mais si quelqu'un objectait que ce crochet
+etait un oubli des principes, je lui repondrais qu'il s'agissait de
+proteger des travailleurs places dans une circonference irreguliere, et
+qu'une ligne droite etait impossible. Dans un combat de cette nature, il
+etait indique, d'ailleurs, de profiter des abris qu'offrait le terrain.]
+
+En un instant, plusieurs des notres furent couches par terre, ou
+contusionnes par des nuees de pierres qu'on nous lancait par dessus
+le mur. Cette maniere de preluder a un engagement plus serieux est
+familiere aux Arabes. Bientot une haie serree de leurs fusils parut a la
+crete du mur, et nos soldats, sans attendre qu'ils parussent eux-memes,
+et quoi que pussent faire les officiers, le couronnerent de leur feu.
+
+A l'angle de la ligne, un soldat venait de tomber mortellement atteint.
+Deux de ses camarades le trainaient en arriere, poursuivis par les
+Arabes qui voulaient s'en emparer pour lui couper la tete. J'allai a
+leur rencontre et les tins en echec avec mon fusil de chasse. Nyko et
+ses grenadiers etaient a cent pas de la; je leur fis signe d'accourir,
+et il etait temps, car l'engagement devenait de plus en plus vif. En un
+instant, le capitaine Touchet, apres avoir tue de sa main un ennemi,
+tomba frappe d'un coup de feu en pleine poitrine; le capitaine Butet
+recut une balle a travers la cuisse; Nyko fut blesse a la tete; moi-meme
+je fus atteint d'un gros caillou, qui ayant rebondi sur ma _carghera_
+corse (ceinture a cartouches), ne me fit pas grand mal. Je restai seul
+d'officier.
+
+L'oeil au guet, le doigt sur la detente, j'attendais que quelque Arabe
+se montrat au-dessus du mur. Il en vint un qui, coiffe d'un turban,
+brandissait un pistolet de la main droite, s'appuyait sur la gauche,
+et se decouvrait audacieusement jusqu'a la ceinture. En apercevant un
+officier qui le tenait en joue presque a bout portant, il dut penser que
+son heure etait arrivee; il voulut se rejeter en arriere, mais il n'en
+eut pas le temps; je lui lachai dans le cou, au-dessous du menton, mon
+coup droit charge d'une balle et cinq chevrotines; son coup du pistolet
+porta a faux sur ma gauche, sa tete frappa le mur qui fut baigne de son
+sang, et derriere lequel il disparut en tombant.
+
+Presque en meme temps, a quelques pas de la, un autre, a barbe grise,
+arme d'un long fusil garni d'argent, faisait basculer son arme sur le
+haut du mur, pour nous mieux viser. Se voyant vise a son tour, il se
+retira; mais aussitot, elevant les bras et son fusil, il allait tirer
+dans notre direction, quand je lui lachai mon second coup, charge a deux
+balles qui, ecretant le mur, l'atteignirent a la tete dont on ne voyait
+que le sommet. Comme son camarade, il tomba de l'autre cote, ainsi que
+son fusil qui paraissait fort beau, et que nous ne pumes prendre. Les
+tirailleurs applaudirent, et ils m'assurerent que c'etaient des chefs.
+
+Tout cela se passa, pour ainsi dire, en un clin d'oeil, et beaucoup plus
+vite qu'on ne peut l'ecrire. Cependant, le feu, au lieu de discontinuer,
+prenait une nouvelle intensite. En voyant tomber leurs officiers et
+leurs camarades, beaucoup de soldats s'empresserent autour d'eux, et les
+transporterent sur les derrieres; d'autres, comme cela arrive souvent
+en pareil cas,[5] les accompagnerent, sans doute pour les escorter; les
+travailleurs avaient suspendu la coupe des palmiers, mais n'etaient pas
+venus en ligne; en un mot, je restai avec le quart environ de mon monde,
+c'est-a-dire une vingtaine de grenadiers de la Legion et quatre-vingts
+hommes, a peu pres, du bataillon d'Afrique. Le brave sergent-major
+Marinot, de ce dernier corps, me seconda avec cette severite et cette
+energie qui n'admettent point d'hesitation.
+
+[Note 5: L'ordonnance du 3 mai 1832 prescrit, avec raison, de ne pas
+s'occuper des morts, ni meme des blesses, pendant l'action; mais, en
+Afrique, il a fallu adopter le systeme contraire, a cause de la cruaute
+des Arabes et de l'inconvenient qu'il y aurait a leur laisser mutiler
+les corps dont ils font de sanglants trophees qui surexcitent le
+fanatisme des populations.]
+
+Mes grenadiers, ou plutot cette poignee de mes grenadiers, restaient
+sous le commandement immediat du sergent anglais Smitters, dont la
+valeur heroique etait digne d'une action plus importante.
+
+Quoique, au meme moment, les assieges de Zaatcha eussent fait une sortie
+et attaque vigoureusement la sape de droite a la tranchee, le colonel
+dont la sollicitude paternelle et touchante ne nous oubliait pas, le
+colonel, toujours partout, infatigable et dedaigneux du danger, arrivait
+encore aupres de nous. Sa presence ranima le combat. Debout sur un
+petit monticule ou pleuvaient les balles, exactement a la meme place ou
+Smitters fut tue un instant apres, il criait: Tenez bon, grenadiers! et
+ne voulut point se defiler. Un groupe d'Arabes, a demi couverts par le
+mur, tiraient sur nous a soixante pas, et semblaient avoir reconnu des
+officiers, si bien que je crus utile de leur envoyer moi-meme un nouveau
+coup de fusil. Tous ceux qui ont assiste a cette affaire conviendront
+que je n'exagere rien en disant que nous etions attaques par plus de
+mille adversaires, et sans la bonte de notre position defensive, je ne
+sais vraiment ce que nous serions devenus, surtout sans les renforts qui
+nous arriverent.
+
+Je conviens que j'en demandai au colonel. Non-seulement il m'approuva,
+mais rappele a la tranchee par le bruit du combat qui continuait a s'y
+livrer, il se chargea de les faire demander lui-meme au general. En
+attendant, nous avions a faire un nouvel effort, et, je dois le dire,
+aucun des braves qui m'entouraient ne faillit a cette tache. Un
+lieutenant du bataillon d'Afrique, dont je regrette vivement de ne pas
+avoir retenu le nom, etait venu remplacer un des capitaines blesses;
+Marinot, et leurs soldats, defendaient le jardin encaisse; Smitters et
+nos grenadiers, le mur et le terrain nu a cote.
+
+La conduite de Smitters est de celles qui honoreront le genre humain
+tant qu'un coeur de soldat battra sous le harnais! Je deplore de n'avoir
+que ce faible ecrit pour en conserver la memoire. En evidence sur la
+petite butte que venait de quitter le colonel, il animait ses hommes, et
+ajustait ses coups avec un imperturbable sang-froid. Derriere un large
+creneau, un Arabe se montrait a demi et se cachait tour a tour. Le
+sergent le tenait enjoue, et epiait, pour tirer, le moment favorable,
+mais l'ennemi le prevint; foudroye, Smitters bondit en l'air, tomba a la
+renverse, et son sang genereux rejaillit sur les grenadiers. Avant de
+lui percer le coeur, la balle avait fait un long eclat a la monture de
+son fusil. Effet frequent de la mort par les armes a feu, on aurait dit
+qu'il dormait d'un bon sommeil, tant sa figure paraissait sereine et
+presque rayonnante.
+
+Cet intrepide sous-officier etait un homme de trente a trente-cinq ans,
+d'une taille moyenne, bien pris, brun, sans barbe ni moustaches, comme
+les soldats de son pays. Pauvre Anglais! dont le sort etait de venir
+mourir dans une oasis du Sahara, a cote d'un neveu du plus grand ennemi
+de sa grande nation!
+
+Sa fin produisit une penible impression, et l'ennemi ne semblait pas
+se ralentir. Mais, sur la lisiere de la foret, M. le colonel de Barral
+operait une puissante diversion. Ses obus, longeant notre ligne et
+sifflant a travers les palmiers, tombaient et eclataient parmi les
+Arabes. Dans la plaine, un de ses echelons, forme du bataillon de
+zouaves du commandant de Laurencez, etait arrive a trois cents metres
+de nous. Les ennemis nous pressant toujours, je me decidai a aller lui
+demander quelques hommes, pour appuyer mes grenadiers, qui continuaient
+bravement la defense de la butte ou leur sergent venait d'etre tue. Avec
+une courtoisie dont je lui suis redevable, M. de Laurencez[6] s'empressa
+de me donner quinze hommes avec un lieutenant, M. Sentupery. Ce jeune
+officier s'ecria: En avant, c'est le poste d'honneur! et nous courumes
+renforcer ma ligne, ou l'arrivee des zouaves produisit visiblement
+le meilleur effet. Sur mon indication, ces braves rejoignirent les
+grenadiers a l'eminence ou etait tombe Smitters, et un d'eux, nomme
+Goise, qui avait ete prisonnier des Arabes et parlait leur langue, se
+mit a les defier et a les plaisanter de la facon la plus originale.
+C'est encore une preuve de l'ascendant des corps d'elite, que, des ce
+moment, l'attaque se ralentit; l'uniforme des zouaves est redoute de
+leurs adversaires a l'egal des vestes bleu de ciel des chasseurs, et nos
+troupes elles-memes savent, par experience, ce que vaut le concours de
+ces triaires de l'armee d'Afrique.
+
+[Note 6: M. de Laurencez, blesse a l'assaut de Zaatcha, est
+aujourd'hui lieutenant-colonel.]
+
+La voix du colonel se fit entendre de loin, annoncant des renforts. En
+effet, sur notre droite, le commandant Bourbaki avec les tirailleurs
+indigenes, et le lieutenant-colonel Pariset, de l'artillerie, en
+personne, avec deux obusiers, refoulaient l'ennemi, qui ne tarda pas a
+rentrer a Lichana. Arrive pres de nous, le colonel me communiqua l'ordre
+du general de battre en retraite. Je me permis d'observer que les Arabes
+retrogradaient, et que le moment etait propice pour continuer l'abattage
+des dattiers; mais il me repondit que l'ordre etait formel, et qu'il n'y
+avait qu'a obeir. Sur ce, nous quittames une position que nous avions
+gardee quatre heures, on sait a quel prix; nous gagnames la plaine sans
+aucune opposition, et de la la tranchee. Nous avions eu six morts et
+vingt-deux blesses, dont trois officiers;[7] les Arabes durent avoir un
+nombre infiniment plus considerable des leurs hors de Combat.
+
+[Note 7: Voyez les etats nominatifs aux Pieces justificatives.]
+
+Je trouvai le general pres de la Zaouia. Il parut regretter de nous
+avoir engages si loin, a cause des pertes que nous avions essuyees;
+cependant, il me dit avec une grande cordialite: Je vous remercie de
+tout ce que vous avez fait. J'ai ete peine de ne pas reconnaitre ces
+remerciements dans son rapport d'ensemble publie au _Moniteur universel_
+du 4 janvier 1850, ou il ne m'a meme pas accorde une mention honorable,
+et je dus etre d'autant plus sensible a cet oubli qu'on venait de me
+remercier de la maniere que l'on sait.[8] En revanche, je conserve
+precieusement les lettres d'eloge et de sympathie que M. le general
+Charon, gouverneur general de l'Algerie, le colonel Carbuccia, et une
+foule d'autres officiers moins eleves en grade, mais tres bons juges
+aussi, ont bien voulu m'ecrire.
+
+[Note 8: Voyez aux Pieces justificatives ma lettre a la _Patrie_, du
+5 janvier 1850.]
+
+A l'egard du combat que je viens de raconter, le rapport de M. le
+general Herbillon s'exprime ainsi:
+
+"Le 25 octobre, les habitants firent une sortie si vive sur les hommes
+employes a la coupe des palmiers que nous laissames une caisse de
+tambour et des outils entre leurs mains. Je fus oblige d'appeler les
+troupes du camp pour assurer la retraite."
+
+Comme on l'a vu, nous avions ete attaques par les gens de Lichana,
+qui n'etaient nullement assieges; il n'y avait donc pas eu de sortie
+proprement dite. La retraite fut ordonnee par le general, et le general,
+ce me semble, aurait pu le dire, d'autant mieux qu'il pouvait avoir
+d'excellentes raisons de la prescrire, entr'autres le peu d'importance
+du resultat que nous aurions obtenu en prolongeant le combat. Ce
+resultat n'aurait pas ete en rapport avec le nombre des troupes
+employees, que les soutiens, a la fin de l'engagement, avaient porte a
+un chiffre tres considerable. Je ne sache pas qu'il y ait en de caisse
+ni d'outils tombes aux mains des Arabes; mais il n'est pas impossible
+qu'il en soit reste sur le terrain, ce qui n'est certes pas la meme
+chose. Quant a la caisse, les etats nominatifs des morts et des blesses,
+qu'on peut voir aux Pieces justificatives, constatent qu'aucun tambour
+ne fut atteint, et, si je me souviens bien, on disait au camp qu'elle
+avait ete abandonnee par un tambour du bataillon d'Afrique, qui
+grappillait des dattes. Maintenant, les travailleurs ont-ils abandonne
+des haches? s'ils l'ont fait, ils sont inexcusables, car nos tirailleurs
+les ont constamment couverts, et les Arabes, contenus par nous, n'ont pu
+arriver jusqu'a eux. Qu'on me passe ces particularites; elles paraitront
+insignifiantes, mais on comprendra ma surprise (si quelque chose pouvait
+etonner dans ce bas monde) de voir que pas le moindre eloge ne m'a
+ete decerne, et que l'occasion d'une espece de blame semble avoir ete
+cherchee dans des details peu dignes de figurer dans un rapport general.
+
+Pendant que nous combattions du cote de Lichana, la sape de droite,
+comme je l'ai dit, etait audacieusement assaillie a la tranchee. Les
+Arabes, sortis de Zaatcha, suivis par des femmes qui les excitaient, et
+bravaient heroiquement la mort, avaient mis tant d'acharnement dans
+leur attaque, qu'on en tua plusieurs a deux pas de nos creneaux, qu'ils
+cherchaient a prendre. Un, surtout, vint tomber si pres, que les
+voltigeurs du 38eme se saisirent de son sabre au moyen d'un tire-bourre
+de canon, et me l'envoyerent par le plus ancien soldat de la compagnie.
+Je le conserve precieusement en souvenir de ces braves et du courageux
+Arabe mort pour son pays.
+
+On sait que la garde et les travailleurs de tranchee sont releves toutes
+les vingt-quatre heures. Sur la demande de mon colonel, notre tour fut
+prolonge jusqu'au soir, ce qui me donna l'occasion de completer la
+journee; car le general etant venu a la _gourbie_, ou nous dejeunions,
+il m'ordonna d'abattre encore des palmiers, cette fois a proximite de
+la tranchee. Apres avoir garni de tirailleurs les murs de deux grands
+jardins, je les fis completement raser, sans forte opposition de la part
+des Arabes, soit qu'ils en eussent assez du combat du matin, soit que
+le voisinage de nos travaux les tint en respect. Ils se contenterent de
+nous envoyer de loin quelques balles qui ne nous firent pas grand mal;
+un soldat cependant en fut atteint, et un autre fut blesse par la chute
+d'un palmier.
+
+Le soir, vers cinq heures, nous retournames au camp. Nos tentes et nos
+lits de cantines nous parurent des palais et des edredons apres la
+tranchee. Les vivres etaient abondants a la colonne; le pain seulement,
+qu'on faisait venir de Biscara, commencait a manquer, mais du biscuit
+trempe le remplace, au besoin. L'eau etait desagreable, malsaine, et
+tellement chargee de sels, qu'en ayant passe un litre environ a travers
+un mouchoir de toile, j'en obtins un residu qui, seche et approche du
+feu, crepitait comme du nitre. Le sable, d'une finesse imperceptible,
+s'infiltrait partout; quelque precaution que l'on prit, tout ce qu'on
+preparait pour manger en etait tellement saupoudre, qu'a chaque morceau
+on le sentait craquer sous la dent. Je fis l'experience de placer du
+papier sur la tablette de ma tente, et bien que j'en eusse boucle les
+contre-sanglons pour la fermer completement, deux heures apres le papier
+etait tout couvert de sable. Ces petits inconvenients n'etaient qu'un
+sujet d'observations; mais la mauvaise qualite de l'eau incommodait tout
+le monde, et engendrait meme des maladies.
+
+Le lendemain, nos pertes furent douloureusement augmentees par la mort
+du capitaine Graillet, commandant du genie. Par le plus malheureux des
+hasards, tandis qu'il dirigeait les travaux a la sape de droite, il fut
+tue d'une balle qui passa dans l'interstice de deux troncs de palmiers
+places en epaulement. C'etait un officier jeune, tres distingue, et
+a jamais regrettable; la veille, j'avais bu avec lui un verre
+d'eau-de-vie, et dans la conversation que nous eumes ensemble sur les
+operations du siege, je remarquai qu'il etait pour les partis les plus
+vigoureux.
+
+Le 27 se passa sans evenement remarquable. Les travaux continuerent sur
+le meme pied a la tranchee. Les Arabes tiraillerent plus ou moins toute
+la journee, et se montrerent parfois a la lisiere de l'oasis, d'ou leurs
+balles arrivaient jusqu'a notre front de bandiere. Les carabines a tige
+de quelques hommes du 5e bataillon de chasseurs a pied, places derriere
+des ondulations de terrain, les leur rendaient avec usure.
+
+Un fait remarquable et qui, en ma qualite de nouvel arrive, m'avait
+surpris, c'est que notre camp etait litteralement encombre d'Arabes;
+j'en avais deux, conducteurs du bagage, qui bivouaquaient a la porte de
+ma tente, si bien que la toile seule m'en separait. Le scheick El-Arab,
+je l'ai deja dit, campait avec nous; ses cavaliers, assez nombreux,
+l'avaient suivi, et ne cessaient de rendre des services, quoique leurs
+sympathies pussent bien etre ailleurs. Plusieurs fois, ils etaient alles
+parlementer avec les tirailleurs ennemis; mais les renseignements qu'ils
+rapportaient a l'etat-major-general devaient lui paraitre suspects; le
+fait est qu'a aucun prix on ne pouvait se procurer des emissaires surs,
+et telle etait, au point de vue arabe, la nationalite et surtout la
+saintete de la cause de Zaatcha, que le peu d'intelligences qu'on avait
+pu etablir chez l'ennemi ne pouvaient, tout au plus, etre considerees
+que comme servant aux deux partis.
+
+Nous etions sans nouvelles d'Alger. Le courrier qui portait les depeches
+du gouverneur, et qui devait avoir mes lettres de Paris, venait d'etre
+enleve par les Arabes. Nous approchions a grands pas de l'epoque
+qu'avant de quitter Paris j'avais fixee pour mon retour a l'Assemblee
+legislative, et il n'y avait pas de probabilite que nous touchassions au
+denouement de l'expedition. Le general, fermement resolu a ne lever le
+camp qu'apres avoir eu raison de Zaatcha, semblait decide a ne
+plus livrer d'assaut, et a attendre des renforts, pour completer
+l'investissement de la place et la reduire par le feu de l'artillerie.
+Chacun comprendra que ce plan, sans doute le meilleur, pouvait nous
+mener fort loin, et bien qu'il ait ete modifie, Zaatcha ayant ete pris
+d'assaut, cet evenement final n'a pu avoir lieu que le 26 novembre, sans
+compter que les operations successives et secondaires ont prolonge la
+campagne jusqu'au mois de janvier.
+
+On a vu a quelles conditions j'avais consenti a y prendre part,
+conditions tellement nettes et incontestees jusqu'alors, que l'idee ne
+me vint seulement pas qu'on pourrait me disputer le droit de revenir
+sieger au palais legislatif quand je le jugerais convenable. Plusieurs
+sujets de juste mecontentement et de profond degout me maintenaient
+dans ma resolution. D'une part, on avait failli a la promesse dont
+l'accomplissement eut compense, pour moi, l'inconvenient de servir au
+titre etranger. Je veux parler du commandement de compagnies d'elite,
+qu'on m'avait assure a Paris, et au sujet duquel aucun ordre n'avait
+ete transmis ni a Alger, ni a la colonne. D'autre part, des bruits
+offensants, universellement repandus au camp, et dont on pourrait
+trouver la source dans les lettres de personnes occupant de hautes
+positions, me designaient comme _envoye en punition en Afrique_ (je dis
+le mot comme on me l'a repete, quelque impertinent et stupide qu'il
+soit). Sans doute, c'etait le dernier degre de l'absurdite que de
+supposer qu'un homme honore d'un mandat souverain et inviolable put etre
+envoye en punition par qui que ce soit; mais, si on reflechit bien, on
+comprendra la creance que jusqu'a un certain point pouvaient obtenir des
+inventions par lesquelles on me representait comme l'objet d'une sorte
+de disgrace domestique, fondee sur mes opinions peu gouvernementales. Ce
+qui me paraissait ajouter du poids a ces manoeuvres, c'etait la nouvelle
+que, sans doute, on ne se serait pas amuse a repandre gratuitement,
+qu'apres la campagne on me destinait au commandement du cercle
+de Biscara, comme si dans l'etat actuel des choses ces fonctions
+permanentes avaient pu me convenir, et comme s'il avait dependu de
+quelqu'un, sous quelque pretexte que ce fut, de me releguer, sans me
+consulter, au fond du Desert, en echange du poste legislatif que la
+sympathie et la confiance de deux departements m'ont assigne.
+
+Indigne d'etre ainsi traite par ceux-la memes a qui j'etais le plus
+dispose a me devouer, rebute par d'aussi nauseabondes menees, la
+cordialite de mes chefs militaires, et en general de tous les officiers
+du camp, ne modifia point mon projet primitif. Decide a partir, j'en
+avais parle a mon colonel et au general, lorsque celui-ci voulut bien
+me charger, pour M. le general Charon, d'une mission indiquee dans une
+depeche qu'il me fit l'honneur de me communiquer, et qu'il me confia, le
+29 au soir, avec l'ordre qu'on peut voir aux Pieces justificatives. Le
+but principal de cette mission etait de hater l'arrivee des renforts
+qu'il attendait, et qui, demandes par la voie de terre au moment ou les
+communications n'etaient rien moins que sures, auraient pu tarder
+encore longtemps a le rejoindre, sans la diligente prevoyance de M. le
+gouverneur general.
+
+M. le general Herbillon, aux eminentes qualites duquel je serai toujours
+heureux de rendre hommage, malgre l'oubli ou il m'a laisse dans son
+rapport d'ensemble, a ete, pour moi, spontanement bienveillant; je
+ne doute pas qu'il me rendra la justice de rappeler, au besoin, la
+resolution que je lui manifestai de ne pas partir, malgre les graves et
+nombreux motifs que je lui exposai, dans le cas ou, contrairement a ce
+qu'il avait decide pour lors, un assaut eut ete a prevoir dans un delai
+rapproche. C'est ici l'endroit de repondre a certaines gens qui auraient
+du s'informer au moins des faits, des distances, des dates, avant
+d'insinuer cette outrageante assertion que j'aurais quitte la colonne
+la veille d'un assaut. D'assaut il n'etait pas question alors; il a
+ete livre un mois apres, et il est a presumer que je ne m'y fusse pas
+trouve, quand meme j'aurais ete encore en Afrique, mon regiment ayant
+ete dirige sur Biscara quinze jours avant la prise de Zaatcha.
+
+Un autre propos infame, dont personne n'a ose prendre vis-a-vis de moi
+la responsabilite, mais que j'ai appris avoir ete tenu tout bas, un de
+ces propos qui ne seraient que ridicules, s'ils n'etaient odieux, c'est
+celui qui attribuait mon depart _a ma crainte du cholera_. En verite,
+on rougit de s'arreter a des accusations anonymes aussi saugrenues, et
+c'est se ravaler que d'y repondre, mais il n'est peut-etre pas superflu
+que mes charitables Basiles sachent:
+
+D'abord, que, devant Zaatcha, quand j'en suis parti, il n'y avait point
+de cholera, et on etait si loin de le craindre, que l'on considerait le
+camp comme un refuge pour les troupes, a cet egard. Le cholera y fut
+apporte par la colonne de M. le colonel Canrobert; a mon depart,
+non-seulement on ne savait pas qu'elle en fut attaquee, mais on ignorait
+meme sa prochaine arrivee. A Marseille, a Toulon ou le cholera
+faisait des ravages reels et ou je m'arretai deux jours; a Alger, a
+Philippeville, a El-Arrouch, je ne sache pas que cette maladie, qui
+d'ailleurs est rarement contagieuse, ait modifie un instant mes plans de
+voyage. Et si les actions d'un proscrit n'etaient pas naturellement
+peu connues, on saurait qu'aux Etats-Unis, a Malte et ailleurs, on se
+souvient de mes visites aux choleriques; et a Paris meme, si la haine
+aveugle ne repoussait pas toute information, on trouverait d'honorables
+citoyens qui ont vu mourir dans mes bras, il n'y a pas encore bien
+longtemps, un de mes amis, M. Piebault d'Ajaccio, enleve en quelques
+heures par le cholera.
+
+Mais assez de ces degoutantes et viles calomnies, qu'un soldat et un
+homme de coeur prefererait avoir a relever autrement qu'avec la plume.
+
+Le paquebot d'Alger devant appareiller de Philippeville le 6 novembre,
+mon depart de Zaatcha fut fixe au 30 octobre. Le 28 et le 29, mon
+regiment fut encore de service a la tranchee; mais comme nous nous y
+rendimes sans musique, suivant les prescriptions reglementaires,[9]
+nous y arrivames sans avoir personne hors de combat. Le commandant
+de Laurencez et son bataillon etaient de garde avec nous. Ce sont
+d'excellents compagnons, aussi braves que gais. Goise, le zouave qui
+s'etait fait remarquer le 25, demanda au colonel la permission de _vexer
+l'Arabe_, et montant sur le terre-plein de la batterie Petit, il se mit
+a parodier les chants du pays de la facon la plus amusante.
+
+[Note 9: Article 202 de l'ordonnance du 3 mai 1832.]
+
+Les memes circonstances que j'ai deja decrites se renouvelerent ce
+jour-la et le lendemain. Les cheminements avancaient, quoique lentement;
+l'artillerie s'occupait de mettre deux nouvelles pieces en batterie a
+l'extreme droite; son feu fit s'ecrouler avec fracas, dans un nuage de
+poussiere, une des tours de Zaatcha; les coups de fusil et de tromblon
+des defenseurs continuaient, et nos soldats, mieux defiles a mesure que
+les travaux avancaient, les leur revalaient.
+
+La nuit, nous eumes une alerte plus vive que la derniere fois.
+L'officier de garde a la sape de gauche vint nous avertir que le leger
+blindage qui la recouvrait paraissait ceder sous les pierres que les
+Arabes, abrites par un renfoncement du sol, a quelques pas de nous, ne
+cessaient de lancer. La fusillade eclata; nous accourumes, le colonel,
+M. de Laurencez et moi, mais, meme de la tete de la sape, il nous
+fut impossible d'apercevoir un seul des ennemis, que nous entendions
+cependant parler entre eux a voix basse. L'endroit ou nous etions etait,
+comme toute la tranchee, domine par des palmiers, mais les Arabes ne
+s'aviserent point de renouveler la ruse, dont mon colonel avait failli
+etre victime. Du reste, nous etions sur nos gardes; nos factionnaires,
+colles contre l'epaulement, le genou en terre, la baionnette au canon,
+le doigt sur la detente, auraient bien recu les audacieux qui se fussent
+offerts a eux. Un coup d'obusier a balles fut tire, mais je crois qu'il
+passa au-dessus de la tete des Arabes. Aucun ne se montra, et pour
+ne pas rester inactifs, nous leur renvoyames quelques-unes de leurs
+pierres. Nous sentimes alors combien des grenades nous eussent ete
+utiles, mais il n'en existait pas une seule a la tranchee, ni au camp.
+Tout ce que nous pumes faire, ce fut de placer quelques zouaves a la
+batterie Petit, d'ou l'on pouvait, en tirant obliquement, flanquer
+jusqu'a un certain point la tete de la sape, non sans risquer de blesser
+nos sapeurs. Pour obvier a cet inconvenient, et pour toucher l'ennemi
+dans l'obscurite, on choisit les hommes les plus adroits. De retour a la
+_gourbie_ du colonel, il ne se passa pas longtemps sans que j'entendisse
+les cris d'un Arabe, qui, atteint par nos balles, se plaignait d'une
+voix lamentable. Je demandai la signification de ses paroles a
+l'interprete du colonel, qui me les traduisit ainsi: "_Roumis_
+(chretiens), disait le malheureux blesse, que vous avais-je fait pour me
+traiter ainsi? mon sang coule, mais je suis content de mourir pour
+ma patrie et pour ma religion!" Pourquoi la nature de cette guerre
+impitoyable nous empechait-elle de tendre une main sympathique et
+secourable au brave qui, sous l'etreinte de la mort, proclamait de si
+hauts sentiments!
+
+Cet usage de se plaindre ou de nous menacer semblait familier aux
+defenseurs de Zaatcha. On a vu que parmi eux se trouvaient des hommes
+qui avaient fait a Alger le metier de portefaix, et souvent, c'est en
+baragouinant notre langue, qu'ils s'efforcaient de nous adresser des
+injures ou de nous railler. Comme pour eux tout ce qui n'est pas Arabe
+ou Francais est Juif, ils gratifiaient la Legion etrangere du titre
+de _bataillon di Jouifs_. Parfois, appelant nos soldats: _couchons,
+Jouifs,_ criaient-ils, _oun caporal et quatre hommes en factionne; va te
+coucher!_ Cette derniere injonction etait accompagnee d'un coup de feu
+qui denotait le genre de couche qu'ils nous souhaitaient.
+
+Releve le 29 au soir, j'allai, des que je fus de retour au camp, prendre
+conge du general et de son chef d'etat-major, M. le colonel Borel. En
+presence des attaques dont j'ai ete l'objet, il est bon de rappeler que
+dans cette entrevue, il fut constate qu'il y avait, pour lors, beaucoup
+plus de risques a courir en quittant le camp qu'en y restant. Le chemin
+de Batna etait journellement inquiete et parfois intercepte par
+de nombreux coureurs ennemis, qui venaient d'y commettre maints
+assassinats, et le general s'etait vu dans la necessite d'envoyer a
+Biscara M. le colonel de Mirbeck, avec de la cavalerie, pour maintenir
+les communications. Du camp a Biscara, j'avais un convoi de blesses et
+de malades a conduire, avec une escorte suffisante, mais de cette place
+a Batna, on ne pouvait me donner que quelques cavaliers. Le colonel
+Borel doutait que je pusse arriver a ma destination, et je me separai de
+lui et du general, en leur promettant que je passerais a tout prix.
+
+Le lendemain, de bonne heure, je fis mes adieux, non sans emotion, a mon
+excellent colonel et a MM. les officiers de la Legion, et je partis a la
+tete du convoi, avec mon adjudant-major, M. Bataille, aujourd'hui chef
+de bataillon, qui se rendait a Batna. Notre allie le marabout Si-Mokran,
+dont j'ai deja parle, se joignit a nous avec une douzaine de cavaliers.
+Nous marchions lentement, a cause de la longue file de mulets
+d'ambulance qui portaient nos blesses et nos malades dans des cacolets,
+ou bien dans des lits parfaitement adaptes aux bats, pour ceux a qui
+leur etat ne permettait pas de garder une position perpendiculaire.
+Ce systeme de transports est admirablement entendu; il est toujours
+praticable dans toute espece de terrain, et il peut devenir rapide en
+cas de necessite absolue. Les lits, il est vrai, ont l'inconvenient
+de prendre, suivant la pente du sol, des inclinaisons diverses, qui,
+parfois, laissent la tete du blesse beaucoup plus bas que les pieds.
+Cela doit etre douloureux et d'autant plus dangereux qu'on ne place dans
+les lits que les hommes gravement atteints; mais on pourrait, je crois,
+remedier a cette imperfection par un systeme de bascule, au moyen duquel
+le lit serait toujours maintenu dans la meme direction. Quoi qu'il en
+soit, ce mode de locomotion, pour les ambulances, est le plus militaire,
+le plus expeditif et le plus universellement applicable qu'on puisse
+imaginer.
+
+Nous fimes halte aux deux tiers du chemin, et nous arrivames de bonne
+heure a Biscara, ou je trouvai M. le colonel de Mirbeck, qui me retint
+a diner. J'allai voir les blesses alites a la casbah, parmi lesquels
+etaient les capitaines Butet et Touchet, blesses sous mes ordres le 25.
+Le premier allait deja beaucoup mieux, et je l'ai revu depuis a Paris.
+La blessure du second etait plus grave, et l'on m'a assure qu'il en
+souffre encore. Je revis egalement le brave commandant Gujot, filleul de
+l'empereur, mais, helas! dans quel etat! La plaie suppurait abondamment
+par la bouche et repandait une odeur corrompue qui me fit craindre pour
+sa vie. Je quittai, les larmes aux yeux, cet intrepide officier,
+pour qui la parite de grade et les autres raisons que j'ai signalees
+m'inspiraient le plus vif interet. En lui serrant la main, je fis des
+voeux pour que ce ne fut pas la derniere fois; mais il etait ecrit
+qu'ils demeureraient steriles, et que l'armee regretterait un de ses
+plus nobles enfants.
+
+Le 31, des que le jour commenca a poindre, je me mis en route avec un
+detachement de chasseurs et spahis, aux ordres de MM. d'Yanville et
+Lermina. Pour arriver a temps a Philippeville, y prendre le bateau a
+vapeur d'Alger, et afin de derouter les partis ennemis, nous doublames
+l'etape. A El-Outaia, ou nous fimes halte, Dena et quelques-uns de
+ses spahis bleus, dont j'avais deja eu lieu de reconnaitre l'utile
+intelligence, accrurent mon escorte. Le soir, nous etions a El-Kantara,
+apres avoir fait cinquante-huit kilometres dans la journee. Nous recumes
+l'hospitalite du caid, et nous passames la nuit sous la sauvegarde de sa
+fidelite.
+
+Le lendemain, meme journee. Notre halte se fit a El-Ksour, ou Dena nous
+quitta. Je lui donnai en souvenir un pistolet a deux coups dans le meme
+canon, dont il avait remarque la justesse en me voyant tirer un corbeau
+pendant la marche. Nous arrivames a Batna fort avant dans la nuit; nous
+avions parcouru une double etape de soixante-onze kilometres.
+
+M. le lieutenant-colonel de Caprez me recut avec sa cordialite
+accoutumee, et m'installa dans le quartier de M. le colonel Carbuccia.
+Il m'apprit que je rencontrerais, avant d'arriver a Constantine, une
+partie des renforts attendus a la colonne. Le lendemain, avec M. Osman,
+jeune lieutenant indigene, et quelques-uns de ses spahis, j'allai
+coucher a Ain-Yagout.
+
+Le surlendemain, 3 novembre, pres du lac sale dont j'ai parle, nous
+fimes une chasse fort singuliere. M. Osman ayant apercu, fort loin dans
+la plaine, une hyene qui se dirigeait vers les montagnes a droite, deux
+ou trois de nos spahis se mirent a sa poursuite. Ils la rejoignirent
+bientot et lui tirerent, sans l'atteindre, plusieurs coups de fusil.
+Mettant le sabre a la main, un de ces cavaliers lui porta alors un coup
+de pointe, qui la blessa tres legerement; mais le cheval de cet homme
+s'etant abattu en meme temps, il se trouva sur l'hyene, qu'il maitrisa
+sans en etre mordu. Nous accourumes tous; a l'aide de ses camarades, qui
+avaient mis pied a terre, il la musela avec des cordes. Attachee par le
+cou a une courroie de charge, elle marcha quelque temps devant lui, et
+comme elle nous embarrassait, on la tua avec un couteau. Quoiqu'elle fut
+enorme, elle paraissait saisie de terreur, elle ne poussa pas un cri, et
+n'opposa pas la moindre resistance. Je savais que ces animaux ne
+sont pas tres dangereux; mais je fus etonne et presque touche de la
+mansuetude de notre capture. Sa fourrure etait fort belle, mais, usee
+par les cordes qui nous avaient servi a la fixer sur le bat d'un mulet,
+je ne pus la conserver. Les spahis, a ma surprise, mangerent la viande
+au bivouac du soir.
+
+Apres cette chasse, nous rencontrames une colonne de renforts qui
+allait rejoindre le general Herbillon. A sa tete etaient M. le
+lieutenant-colonel de Lourmel et d'autres officiers superieurs,
+circonstance bonne a retenir pour le moment ou il sera question de
+la reponse que me fit M. le ministre de la guerre a la tribune de
+l'Assemblee.
+
+Arrives a Ain-Melilla, ou nous passames la nuit, nos spahis nous
+donnerent le spectacle de quelques jeux du pays. D'abord, ce fut une
+espece de danse, pour laquelle des couples se forment, en se donnant
+le bras; un des deux partenaires se voile le visage et represente une
+fiancee, l'autre le pretendu; les couples defilent devant le spectateur,
+en se dandinant et en chantant a la moresque sur un air monotone. Un
+second jeu consiste a placer un homme, accroupi et entortille dans son
+bournous, sous la protection d'un autre qui se tient debout derriere
+lui, et lui appuie les mains sur les epaules, pret a lancer des coups de
+pied a ceux qui l'attaquent. Le premier est _le mouton_, le second _le
+chien_, les autres joueurs sont _les chacals_, et il leur est permis de
+porter force coups au mouton, ou de le tirer par son bournous pour le
+faire tomber, mais ils ont a se garer du chien, contre lequel ils n'ont
+d'autre recours que de lui saisir le pied avant qu'il les frappe. Ces
+exercices paraissaient egayer beaucoup nos spahis, et pour moi, il
+n'etait pas sans interet de voir la naivete de ces braves gens qui
+s'amusent comme des enfants et se battent comme des hommes.
+
+Le 4, M. Osman retourna avec eux a Batna, et je continuai ma route. A
+peu de distance d'Ain-Melilla, je rencontrai de nouveaux renforts. A
+Constantine, ou je fus rendu avant la soir, M. le general de Salles
+m'apprit que M. le colonel Canrobert devait, sous peu, effectuer sa
+jonction avec la colonne de Zaatcha, et que le 8e bataillon de chasseurs
+a pied, campe aux portes de la ville, allait aussi se mettre en marche
+pour les Ziban, ce qui portait a plus de 3,000 hommes la totalite des
+renforts envoyes au general Herbillon. Celui-ci n'en demandait pas
+davantage pour terminer ses operations.
+
+Je recus a Constantine, dans la maison de M. le docteur Ceccaldi
+d'Evisa, chirurgien principal, l'hospitalite la plus affectueuse, et le
+5 au matin, je partis pour Philippeville. Le bateau a vapeur d'Alger
+partait le lendemain; un autre etait attendu qui devait appareiller le
+8, directement pour Marseille. Les renforts assures, le but principal de
+ma mission etant de hater leur arrivee, elle se trouvait remplie, et il
+devenait inutile de faire une double traversee, et de passer par Alger.
+Je resolus donc de partir par le bateau du 8; j'ecrivis, dans ce sens,
+au gouverneur general, et je lui expediai immediatement mon ordonnance,
+avec ma lettre et la depeche du general Herbillon. La reponse que j'ai
+recue, loin d'exprimer aucun blame, est tres aimable et honorable pour
+moi. On ne comprendrait pas, en effet, qu'on se soit plu a denaturer une
+chose aussi simple, si depuis longtemps l'esprit de parti n'etait pas en
+guerre ouverte avec l'impartialite et la bonne foi.[10]
+
+[Note 10: Voyez aux Pieces justificatives mes interpellations au
+ministre de la guerre.]
+
+Le 7, les Corses residant a Philippeville m'offrirent un banquet.
+C'etaient des soldats, des negociants, des marins; reunion touchante
+qui, sur le sol d'Afrique, me rappelait l'accueil sympathique de l'ile
+paternelle, a qui ma famille doit tant!
+
+Le 8, je m'embarquai sur le _Sphinx_, pyroscaphe de la compagnie Bazin,
+commandant Bonnefoi. Le temps etait gros et le vent contraire; mais,
+grace a l'habilete et a la vieille experience de notre bon capitaine,
+nous touchames a Marseille dans la nuit du 10 au 11.
+
+A Paris, ou j'arrivais tres irrite de la position que l'on m'avait faite
+en Afrique, contrairement aux promesses que j'avais recues, on
+avait deja repandu, sur mon retour, les interpretations les plus
+malveillantes. Un journal ministeriel avait publie un article injurieux,
+et d'autres, sans meme s'enquerir des faits, ne m'avaient pas epargne.
+Cependant, comme le ministere qui avait preside a mon depart n'etait
+plus en fonctions, je crus devoir une visite au ministre de la guerre,
+pour lui offrir un rapport circonstancie que j'avais prepare sur la
+situation de la province de Constantine. M. d'Hautpoul se montra tres
+affable, et comme il m'interrogeait sur mon retour, et qu'il paraissait
+ignorer dans quels termes j'avais consenti a faire acte de presence
+en Algerie, j'entrai dans quelques developpements, et je lui parlai
+incidemment de l'ordre du general Herbillon, prescrivant mon depart de
+Zaatcha pour Alger. Il demanda a le voir. Voulant maintenir intact mon
+droit de representant du Peuple, je lui declarai d'abord que je ne m'y
+croyais pas oblige; mais comme il y mettait une certaine insistance
+affectueuse et parfaitement convenable, je consentis a le lui
+communiquer. En le voyant, il s'ecria, a plusieurs reprises, non pas
+comme il l'a dit a la tribune: _Cet ordre vous couvre_, mais: _Vous
+etes parfaitement_ _en regle_; et il me pria de le lui laisser, pour le
+montrer au president de la Republique, qu'il m'engageait fortement a
+aller voir. Sous l'impression de mon juste ressentiment de la maniere
+dont j'avais ete traite, il ne pouvait entrer dans mes vues de me
+presenter a l'Elysee, et c'est probablement ce qui a rendu possible
+un scandale que je deplore et que j'ai la conscience de ne pas avoir
+provoque. Ma lettre a _la Patrie_[11], dont a parle M. d'Hautpoul,
+n'etait qu'une reponse aux attaques dont j'avais ete l'objet, et dont
+certains organes de la presse gouvernementale ne s'etaient pas fait
+faute. La conviction qui resulte pour moi de mon entrevue avec
+le ministre de la guerre, c'est que, bien qu'il ait assume la
+responsabilite de l'affront public qui m'a ete fait, c'est a d'autres
+qu'il doit etre attribue. Des informations ulterieures m'ont prouve que
+je ne m'etais pas trompe.
+
+[Note 11: Voyez aux Pieces justificatives.]
+
+Quoi qu'il en soit, je recus, le lendemain, avec une lettre du general
+Bertrand, directeur du personnel, le decret qui parut le surlendemain
+au _Moniteur_, signe Louis-Napoleon Bonaparte, et portant en tete
+la devise: Fraternite! Sa legalite, de l'avis de bien des personnes
+competentes, aurait pu etre contestee sous plus d'un rapport, mais
+ayant, en tout cas, l'intention de donner au gouvernement ma demission,
+je ne crus pas devoir lui disputer mon epaulette _au titre etranger_. On
+peut voir, aux Pieces justificatives, ces divers documents, ainsi que ma
+reponse au general Bertrand, que plusieurs journaux ont reproduite.
+
+On y trouvera aussi le texte, d'apres le _Moniteur_, de mes
+interpellations qui eurent lieu a l'Assemblee nationale, le 22 novembre,
+et celui de la reponse de M. d'Hautpoul.
+
+En terminant, on me permettra quelques courtes observations au sujet de
+ce discours du ministre de la guerre. N'etait-il pas, au moins, etrange
+de venir dire serieusement a l'Assemblee, qu'a ma place, ayant rencontre
+les renforts, il se serait mis a leur tete, il serait parti avec eux,
+et, le lendemain, il serait monte a l'assaut de Zaatcha!! Je transcris
+litteralement ses expressions, mais c'est a ne pas y croire! Comment,
+moi, officier au titre etranger, j'aurais donne des ordres a des troupes
+ayant a leur tete des lieutenants-colonels et des chefs de bataillon au
+titre francais? Mais ils m'auraient _envoye promener_, et ils auraient
+bien fait! M. d'Hautpoul, ce jour-la, semblait avoir oublie les
+rudiments de la hierarchie militaire, et les droits au commandement que,
+meme a parite de grade, un officier etranger ne peut exercer vis-a-vis
+d'un officier au titre francais.[12]
+
+[Note 12: Article 3 de l'ordonnance du 3 mai 1832.]
+
+Et que dire de cette pretention de monter a l'assaut le lendemain?
+D'abord, les renforts etant separes de Zaatcha par une distance de
+plusieurs journees de marche, le plus grand foudre de guerre, a moins
+d'etre Josue, n'aurait pu accomplir le miracle dont parlait l'honorable
+general. Laissant de cote cette legere erreur geographique, qu'aurait
+dit le general en chef si, m'arrogeant ses prerogatives, j'etais venu
+lui prescrire un plan, ou tenter une operation quelconque sans prendre
+ses ordres? Et avec quoi l'aurais-je tentee, qui m'aurait obei, ou
+plutot _ne m'aurait-on pas pris pour fou!_ C'est dommage d'entendre un
+homme respectable debiter de pareilles excentricites, et n'a-t-il pas
+fallu que les esprits fussent bien prevenus, pour les ecouter sans
+sourciller? D'ailleurs, l'ordre formel de mon general n'etait-il pas
+de me rendre a Alger, et si j'eusse desobei, fut-ce pour retourner a
+Zaatcha plutot qu'a l'Assemblee nationale, M. d'Hautpoul _ne m'eut-il
+pas traduit devant un conseil de guerre, ou, tout au moins, revoque de
+mon grade, et, qui plus est, de mon emploi, quand meme je n'en aurais
+pas eu?_
+
+M. d'Hautpoul, dans son discours, accordait beaucoup a mon nom, et il
+venait declarer, en meme temps, que ce nom et les longues persecutions
+qu'il a attirees, ne valaient pas la peine de naturaliser mon epaulette,
+ni d'arreter une mesure qui certes n'etait pas empreinte d'aucun esprit
+de famille.
+
+Enfin, lorsque, tout en commettant de si singulieres meprises, il me
+reprochait de ne pas avoir _consulte mon coeur de soldat_, on comprendra
+que si j'avais voulu descendre a des personnalites, rien ne m'eut ete
+plus facile; mais je crus, et je crois encore, que cela ne m'eut pas
+convenu envers un ministre et un vieux general.
+
+Quoi qu'en dise le _Moniteur_, il n'est pas exact que l'Assemblee
+presque entiere se soit levee contre l'ordre du jour que je
+presentai.[13] Au contraire, la gauche presque entiere, et cela m'importe
+beaucoup, s'abstint de prendre part au vote, malgre la position delicate
+que ma susceptibilite a l'endroit de Louis-Napoleon m'avait faite dans
+l'opinion de la plupart de ses honorables membres.
+
+[Note 13: Voyez aux Pieces justificatives.]
+
+Quant a mes autres collegues, je prendrai la liberte de leur exposer
+avec le profond respect que je dois a une fraction si importante de la
+souverainete nationale, que mon mandat je ne le tiens pas d'eux, mais
+des citoyens des departements qui m'ont elu, et que je ne me crois
+nullement tenu de conformer mon opinion a celle de la majorite. Cette
+opinion, fut-elle individuelle, elle pese dans la balance, du poids d'un
+vote libre, consciencieux et sans controle.
+
+Nulle part, je n'ai vu dans la Constitution, ni meme dans la loi
+electorale, qu'en acceptant une mission temporaire, un representant
+abdique l'independance de son caractere, et perde le droit de revenir
+prendre part aux deliberations legislatives quand il le juge necessaire
+ou seulement opportun. J'y vois, plutot, comme je l'ai fait remarquer a
+la tribune, que s'il n'est pas revenu avant l'expiration du delai de six
+mois fixe par la loi, son mandat de representant est perime de droit.
+Ainsi donc, si, en Algerie, ou meme plus loin, il etait oblige
+d'attendre le bon plaisir du gouvernement, celui-ci pourrait lui faire
+perdre a dessein sa haute qualite, soit en lui refusant l'autorisation
+de retour, soit en tardant simplement a l'envoyer.[14]
+
+[Note 14: L'article 28 de la Constitution dit: "Toute fonction
+publique retribuee est incompatible avec le mandat de representant
+du peuple. Les exceptions seront determinees par la loi electorale
+organique." L'article 85 de cette loi dit: "Sont exceptes de
+l'incompatibilite les citoyens charges temporairement d'un commandement
+ou d'une mission extraordinaire, soit a l'interieur, soit a l'exterieur.
+Toute mission qui aura dure six mois cessera d'etre reputee
+temporaire."]
+
+On a dit qu'un representant etait libre d'accepter ou non une mission du
+gouvernement. Sans doute, et ce n'est pas bien profond; mais, sous les
+phases variees de notre politique, ce qui convient aujourd'hui peut fort
+bien ne pas convenir dans quinze jours, ou meme demain. Il ne faudrait
+pas chercher bien loin pour trouver deux honorables representants qui
+avaient accepte de hautes missions sous le ministere Barrot-Dufaure, et
+qui les ont resignees a l'avenement du ministere _d'action_.
+
+Je ne disconviens pas que l'alternative resultant des dispositions
+que je viens de citer ne soit un argument peremptoire en faveur des
+incompatibilites, et, pour ma part, je les ai votees presque toutes. Je
+comprends encore que ceux qui ne veulent pas que ces incompatibilites
+soient inscrites dans la loi repoussent mon argumentation; mais je
+maintiens que l'esprit de notre pacte fondamental est, qu'en droit et
+en these generale, un representant du Peuple reste toujours libre de
+reprendre une position qui, en definitive, ne releve que de la nation;
+et je ne voudrais pas affirmer qu'une revision meme de la loi electorale
+pourrait faire disparaitre, dans le sens de la majorite, une lacune
+qu'on ne peut combler ainsi, sans porter atteinte aux principes.
+
+Pour moi, apres le coup que Louis-Napoleon a porte a un de ses plus
+proches parents, a un neveu de l'empereur, au fils de Lucien, au
+representant de la Corse, je n'aurais pas ose paraitre a la tribune
+nationale, si je n'avais ete fort de ma _conscience_ et de mon _droit_.
+De ma _conscience_, parce que, tant que j'ai ete en Afrique, j'ai fait
+mon devoir non-seulement d'officier, mais de soldat; de mon droit, parce
+qu'en toute sincerite, je ne puis reconnaitre a personne la faculte de
+prescrire les fonctions supremes que les membres du Pouvoir Legislatif
+tiennent du Peuple.
+
+
+
+
+PIECES JUSTIFICATIVES.
+
+
+
+No 1.--Lettre de Louis Blanc.
+
+REPUBLIQUE FRANCAISE.
+
+LIBERTE, EGALITE, FRATERNITE.
+
+Palais national du Luxembourg.
+
+_A Pierre-Napoleon Bonaparte._
+
+Citoyen,
+
+C'est avec un plaisir extreme que je vous fais part de la decision prise
+a votre egard par le Gouvernement provisoire. Nous venons de vous nommer
+chef de bataillon dans la Legion etrangere, bien convaincus que votre
+intention formelle est de mettre au service exclusif de la Republique
+les fonctions confiees a votre loyaute par le gouvernement republicain.
+
+Faire servir a l'etablissement, a la consolidation, au triomphe complet
+de la liberte, le prestige attache au grand nom de Napoleon, c'est se
+montrer digne de porter un tel nom et bien meriter de la patrie. Le
+temps des pretentions dynastiques est passe a jamais. La glorieuse
+revolution qui vient de s'accomplir a definitivement coupe court au
+regime de la royaute et de tout ce qui lui ressemble.
+
+C'est parce qu'il vous sait penetre de cette conviction, imbu de ces
+sentiments, que le gouvernement provisoire vient de vous donner une
+marque de confiance qu'en ma qualite de Corse je suis heureux de vous
+annoncer.
+
+Salut et fraternite,
+
+Le 15 avril 1848.
+
+LOUIS BLANC,
+
+Membre du Gouvernement provisoire.
+
+
+
+No 2.--Petition a la Constituante
+
+Citoyens Representants du peuple,
+
+Le lendemain de Fevrier, accouru de l'exil pour offrir mes services a
+mon pays, j'ai accepte avec une profonde reconnaissance, des mains
+des fondateurs de la Republique, le grade de chef de bataillon au 1er
+regiment de la Legion etrangere. J'etais autorise a le regarder comme un
+etat transitoire devant amener ma mutation dans un regiment francais.
+
+L'intention de M. de Lamartine, et apres lui, celle de M. le general
+Cavaignac, etait de demander a l'Assemblee nationale une decision a cet
+egard. Elle etait necessaire, en presence de la loi du 14 avril 1832 sur
+l'avancement. A part toute autre consideration, ces hauts fonctionnaires
+de la Republique avaient pense qu'une exception paraitrait fondee en
+ma faveur, puisque l'exil dont ma famille etait frappee m'avait seul
+empeche soit de satisfaire a la loi de recrutement, soit d'entrer dans
+une ecole militaire. Ce qui corroborait encore ces considerations,
+c'etaient les demandes reiterees de servir dans l'armee d'Afrique, que,
+depuis douze ans, je n'avais cesse d'adresser au gouvernement dechu, et
+que les marechaux Soult et Sebastiani m'ont offert d'attester au besoin.
+
+Apres l'election de mon cousin a la presidence de la Republique, et
+sans parler de ses intentions fraternelles, je pouvais croire que le
+gouvernement issu de l'election du 10 decembre ferait pour moi la
+proposition favorable que Lamartine ou le general Cavaignac eussent
+faite. Le gouvernement n'a pas cru devoir prendre cette initiative; et
+si je ne pouvais avoir recours a vous, citoyens representants, je me
+verrais frappe, j'en conviens, dans mes esperances les plus cheres,
+esperances que je n'avais pas abandonnees, meme dans l'exil; car un
+soldat de mon nom ne renonce pas facilement a servir dans les rangs de
+l'armee francaise.
+
+La Legion etrangere, je le sais, a glorieusement conquis une haute
+reputation militaire. Je m'honorerai toujours d'avoir appartenu au corps
+de ses braves officiers; mais peut-etre n'est-ce pas une pretention
+exorbitante de ma part que d'esperer d'etre enfin admis autrement qu'a
+titre d'officier etranger. Je m'etais dit qu'un neveu de notre grand
+capitaine, un fils de Lucien Bonaparte, un proscrit des Bourbons,
+n'avait pas a craindre que le coup dont une loi de proscription
+l'a frappe ricochat, pour l'atteindre encore, sur le terrain de la
+Republique.
+
+L'elevation d'un autre neveu de l'empereur Napoleon a la magistrature
+supreme de l'Etat semblait m'assurer de plus en plus qu'on ne me
+refuserait pas une simple mutation qui ne ferait de tort a personne,
+puisque mon emploi actuel peut etre rempli par un chef de bataillon au
+titre francais.
+
+Pour sortir de la position anormale ou je me trouve, je fais un
+respectueux appel, citoyens representants, aux mandataires du Peuple
+Souverain. Je demande de passer, avec mon grade, dans un de nos
+regiments francais d'infanterie; et, quelle que soit votre decision,
+croyez que si jamais la Republique etait attaquee, je me reserve bien de
+combattre pour elle, fut-ce meme comme simple volontaire.
+
+Salut et fraternite,
+
+Paris, le 17 mars 1849,
+
+PIERRE-NAPOLEON BONAPARTE.
+
+
+
+No 3.--Etats nominatifs des hommes de la Legion etrangere, et du 2e
+bataillon d'Infanterie legere d'Afrique, tues ou blesses le 25 octobre
+1849.
+
+3e bataillon d'infanterie legere d'Afrique.
+
+_ETAT nominatif des hommes tues ou blesses le 25 octobre 1849._
+
+ Numeros NOMS. GRADES. OBSERVATIONS.
+ des
+ compagnies.
+
+ 2e Butet, capitaine. Blesse d'un coup de feu a la cuisse droite.
+ 4e Touchet, capitaine. Blesse d'un coup de feu a la poitrine.
+ 2e Termeuf, caporal. Blesse d'un coup de feu au poignet gauche.
+ Id. Prudhom, chasseur. Tue d'un coup de feu.
+ Id. Luyat, chasseur. Tue d'un coup de feu.
+ Id. Raynard, chasseur. Blesse d'un coup de feu a la cuisse.
+ 3e Doucet, chasseur. Blesse d'un coup de feu a l'epaule droite.
+ Id. Favry, chasseur. Blesse d'un coup de feu au sourcil droit.
+ 4e Genet, caporal. Tue d'un coup de feu a la tete.
+ Id. Kerdavid, chasseur. Tue d'un coup de feu a la tete.
+ Id. Jacquemin, chasseur. Blesse d'un coup de feu a la fesse.
+ 8e. Consigny, caporal. Blesse d'un coup de feu au flanc gauche.
+ Id. Tulpin, caporal. Blesse d'un coup de feu au bras droit.
+ Id. Dorez, chasseur. Blesse d'un coup de feu a la joue gauche.
+ Id. Bay, chasseur. Blesse d'un coup de feu a la fesse droite.
+ Id. Charmier, chasseur. Blesse d'un coup de feu a l'abdomen.
+ Id. Leroux, chasseur. Blesse d'un coup de feu a la jambe droite.
+
+Au bivouac, le 25 octobre, 1849.
+
+Le capitaine commandant le bataillon, DE GOLDBERG. 2e regiment de la
+Legion etrangere.
+
+ _ETAT nominatif des hommes tues ou blesses le 25 octobre 1849._
+
+ DESIGNATION | NOMS | GRADES | OBSERVATIONS
+ des compagnies | | |
+ ----------------------------------------------------------------------
+ Grenadiers du | Nyko, | capitaine. | Blesse d'un coup de
+ 3e bataillon. | | | feu et d'un coup de
+ | | | pierre.
+ | | |
+ 3e du 1er | Smitters, | sergeant. | Tue d'un coup de feu
+ bataillon. | | | au coeur.
+ | | |
+ Grenadiers du | Vigneur, | caporal. | Blesse d'un coup de
+ 3e bataillon. | | | feu.
+ | | |
+ Idem. | Oehme, | grenadier. | Tue d'un coup de feu
+ | | | a la tete.
+ | | |
+ Idem. | Martin, | grenadier. | Blesse d'un coup de
+ | | | feu.
+ | | |
+ Idem. | Schildwaeser, | grenadier. | Idem.
+ | | |
+ Idem. | Vraiden, | grenadier. | Idem.
+ | | |
+ Idem. | Selinger, | grenadier. | Idem.
+ | | |
+ 1re du 3e | Got, | sergent-major. | Idem.
+ bataillon. | | |
+ | | |
+ 2e du 3e | Vialet, | sergent. | Idem.
+ bataillon. | | |
+ | | |
+ Idem. | Pensa, | fusilier. | Idem.
+
+Au bivouac sous Zaatcha, le 25 octobre 1849.
+
+Le chef de bataillon hors cadre, commandant temporaire du 5e bataillon,
+P.-N. BONAPARTE.
+
+
+
+N deg. 4.--Rapport du commandant Bonaparte.
+
+Au camp devant Zaatcha, 25 octobre 1849.
+
+_Deuxieme regiment de la Legion etrangere._
+
+Mon colonel,
+
+Charge du commandement de deux cents hommes de la Legion, et de deux
+cents du 5e d'infanterie legere d'Afrique, designes pour abattre des
+palmiers et proteger ce travail, je me suis porte ce matin, a huit
+heures, vers la position qui m'avait ete indiquee par M. le general
+Herbillon, commandant en chef. Nous avons, en arrivant, occupe un mur
+faiblement crenele par les Arabes, et de la nous les avons tenus en
+respect, tandis que nos travailleurs abattaient avec une grande activite
+bon nombre de palmiers que j'evalue, au moins, a deux cent cinquante.
+
+Les Arabes finirent cependant par se concentrer au saillant forme par
+le mur avec le reste de notre ligne qui s'etendait jusqu'a la plaine.
+J'avais, a plusieurs reprises, charge le capitaine Butet, du 3e
+d'infanterie legere d'Afrique, de l'observation de ce point important,
+et il m'en avait repondu, lorsque ce brave et intelligent officier fut
+atteint d'un coup de feu. Un chasseur de son corps fut tue au meme
+instant. Les Arabes se jeterent sur le mur, limite de notre ligne,
+qu'ils n'ont point franchie, malgre les diverses phases du combat. Ils
+etaient en grand nombre. Ils nous assaillirent avec une grele de pierres
+qu'ils lancaient pardessus le mur, et ils finirent par se montrer
+audacieusement a la crete, d'ou ils firent feu de leurs fusils et de
+leurs pistolets. Nous les recumes a coups de fusil. Une reserve de vingt
+grenadiers de la Legion, sous la conduite du capitaine Nyko, vint, a ma
+voix, soutenir l'infanterie legere, et assurer la position meilleure,
+que nous occupames immediatement dans un jardin encaisse, a environ 20
+metres du mur occupe d'abord, position d'ou nous n'avons cesse de tenir
+l'ennemi a distance.
+
+Le point d'appui de la droite de notre nouvelle ligne etait, comme vous
+l'avez pu voir, mon colonel, un petit mamelon ou huit a dix grenadiers
+de votre regiment, electrises par votre voix et l'exemple du brave
+sergent Smitters, heroiquement tue dans cette affaire, ont si
+vaillamment combattu.
+
+Je tous rendis compte de l'utilite d'un renfort qui nous permit de ne
+pas suspendre l'abattage des palmiers, et ce fut alors que vous fites
+avancer les reserves dont le concours fut si efficace. Pendant ce
+temps, les grenadiers postes au mamelon susdit, et l'infanterie legere
+d'Afrique, soutinrent, avec une rare bravoure, les attaques reiterees et
+acharnees des Arabes. Je ne dois pas oublier de tous dire la gratitude
+que nous devons a M. le commandant des zouaves qui, au plus fort de
+l'action, me donna, avec le lieutenant Sentupery, quinze hommes qui
+vinrent soutenir mes grenadiers. Tous ces braves soldats sont au-dessus
+de tout eloge. Je dois neanmoins vous signaler les intrepides capitaines
+Butet et Touchet, du 5e d'infanterie legere d'Afrique, blesses
+grievement tous deux, et le capitaine Nyko, des grenadiers de la Legion,
+atteint d'une balle et d'une pierre a la tete. Nous avons, outre le
+sergent Smitters, cinq morts, dont un de la Legion, et quatre de
+l'infanterie legere d'Afrique. Les blesses, sans compter les trois
+capitaines que j'ai eu l'honneur de tous signaler, sont au nombre
+de vingt, dont neuf appartiennent a la Legion. Je joins ici l'etat
+nominatif.
+
+Sur l'ordre du general, que vous m'avez transmis vous-meme, mon colonel,
+dans le jardin encaisse ou nous combattions, soutenus par l'energique
+et habile concours de M. le colonel de Barral a notre gauche, sur votre
+ordre, dis-je, la retraite s'est effectuee avec une grande regularite
+par la plaine, et elle etait accomplie a midi.
+
+Outre l'abattage des palmiers, notre operation peut etre consideree
+comme etant une attaque tres vive sur Lichana, et, sans pouvoir evaluer
+exactement le mal que nous avons fait a l'ennemi, j'estime qu'il est
+tres considerable et au moins decuple de celui qu'il nous a fait
+eprouver.
+
+Veuillez agreer, je vous prie, mon colonel, l'expression de mon respect.
+
+Le chef de bataillon temporaire du 3e bataillon du 2e regiment de la
+Legion etrangere,
+
+P.-N. BONAPARTE.
+
+Vu et approuve le rapport de M. le commandant P.-N. Bonaparte, qui est
+complet.
+
+Tranchee, le 26 octobre 1849.
+
+Le colonel faisant fonctions de general de tranchee.
+
+CARBUCCIA.
+
+
+
+No 5.--Rapport du colonel Carbuccia.
+
+Sous Zaatcha, le 25 octobre 1849.
+
+_A M. le general Herbillon, commandant la colonne expeditionnaire du
+Zab._
+
+Mon general,
+
+Vous m'avez, ce matin, envoye l'ordre, a la tranchee, par M. le
+capitaine d'etat-major Regnault, de vous faire connaitre les
+dispositions prises pour assurer la coupe des palmiers pendant la
+journee.
+
+Je vous ai fait repondre par lui que j'avais confie a M. le commandant
+Pierre Bonaparte, du 2e regiment de la Legion etrangere, la mission de
+proceder a cette operation importante, a la tete de quatre cents hommes,
+dont deux cents de la Legion et deux cents du 3e bataillon d'Afrique.
+
+Ci-joint, sur les evenements importants accomplis dans cette journee, le
+rapport de cet officier superieur, dont je suis heureux d'avoir a vous
+signaler la bravoure temeraire, et le coup d'oeil militaire digne du nom
+qu'il porte. Atteint violemment d'un enorme pave sur la poitrine, il est
+reste a son poste, et il a tue de sa main deux chefs arabes, au plus
+fort de la melee, aux applaudissements de la ligne de tirailleurs.
+
+Lorsque M. le commandant Bonaparte m'a rendu compte des difficultes
+qu'il eprouvait a continuer son operation, je suis part de la tranchee a
+la tete d'une troupe de soutien et apres avoir recu son rapport verbal,
+je vous ai fait demander un bataillon de renfort.
+
+M. le commandant Bourtaki, du bataillon de tirailleurs de Constantine,
+est arrive sans delai; une de ses compagnies a pris part au feu de la
+premiere ligne; le reste a ete, sous vos yeux, place en reserve, et
+lorsque les Arabes ont eu abandonne leur position pour rentrer a
+Lichana, nous avons effectue notre retraite, qui a ete terminee a midi
+et effectuee avec le plus grand ordre, sans opposition de l'ennemi.
+
+Le mouvement a ete facilite par votre ordre par le feu de deux obusiers
+amenes sur place par M. le colonel Pariset en personne.
+
+La disposition prise par vous (en faisant cooperer la colonne de M. le
+colonel de Barral au mouvement de la journee) a ete des plus utiles. Les
+troupes, sous les ordres directs de leur chef qui ne s'est pas epargne
+dans cette journee et que j'ai vu partout ou il y avait du danger, ont
+empeche le commandant Bonaparte d'etre deborde sur sa gauche, et lui
+ont permis de conserver, aussi longtemps que vous l'avez voulu, des
+positions aussi difficiles.
+
+Pendant ce temps-la, la sape de droite, gardee dans la tranchee par une
+compagnie de voltigeurs du 38e, a ete vivement assaillie par un nouveau
+contingent arrive dans Zaatcha pendant le combat. Les voltigeurs, avec
+sang-froid et energie, ont attendu les Arabes a bout portant; ils en ont
+tue cinq et ont mis le reste en fuite.
+
+La conduite des troupes a ete admirable de devouement et d'energie,
+aujourd'hui comme toujours, et elle continue a leur meriter l'estime et
+la reconnaissance de la France et de son president.
+
+Veuillez agreer, mon general, l'hommage de mon respectueux devouement.
+
+Le colonel du 2e regiment de la Legion etrangere, commandant la
+subdivision de Batna, faisant fonctions de general de tranchee,
+
+Signe: CARBUCCIA.
+
+
+
+N deg. 6.--Ordre du general Herbillon.
+
+_Ordre._
+
+M. le commandant Pierre Bonaparte, chef de bataillon hors cadre, se
+rendra immediatement a Alger, aupres de M. le gouverneur general, pour
+remplir une mission concernant l'expedition de Zaatcha.
+
+Camp de Zaatcha, le 29 octobre 1849.
+
+Le general de brigade, commandant la division de Constantine,
+
+HERBILLON.
+
+
+
+No 7.--Lettre a la Patrie.
+
+Paris, 18 novembre 1849.
+
+Monsieur le Redacteur,
+
+Les commentaires plus ou moins injustes ou malveillants que mon retour
+d'Afrique inspire a quelques journaux m'engagent a vous prier d'inserer
+ce qui suit:
+
+Sans parler des convois que j'ai escortes a travers les partis ennemis,
+je n'ai quitte le camp de Zaatcha, ou je suis reste huit jours, qu'apres
+avoir commande l'attaque du 25 octobre, et avoir ete de tranchee le 24,
+le 25, le 28 et le 29.
+
+Le general Herbillon ayant decide qu'on ne donnerait plus d'assaut, et
+qu'on attendrait des renforts pour investir la place, et la reduire par
+le feu de l'artillerie, l'adoption de ce plan prolongeait les operations
+bien au-dela du terme que, meme avant mon depart de Paris, j'avais fixe
+pour ma rentree a l'Assemblee nationale. Comme representant du Peuple,
+j'etais seul juge de l'opportunite de mon retour a mon poste, et je ne
+dois, a cet egard, aucun compte a personne. Les phases politiques qui
+viennent de s'accomplir prouvent que je n'avais pas trop mal juge de
+cette opportunite.
+
+Au surplus, j'avais tout lieu d'etre mecontent de la position que
+l'absence complete de tout ordre convenable m'avait faite en Afrique.
+Je n'ai d'ailleurs quitte Zaatcha qu'avec l'ordre formel du general
+Herbillon de me rendre aupres du gouverneur general, pour presser
+l'arrivee des renforts qu'il attendait, et c'est parce que je les ai
+rencontres en route que je suis revenu directement de Philippeville, au
+lieu de passer par Alger.
+
+Veuillez agreer, je vous prie, Monsieur le Redacteur, l'expression de
+mes sentiments affectueux et distingues.
+
+P.-N. BONAPARTE,
+
+Representant du Peuple.
+
+
+
+No 8.--Lettre du general Bertrand, et decret du President de la
+Republique.
+
+(_Ministere de la Guerre_.)
+
+REPUBLIQUE FRANCAISE.
+
+LIBERTE, EGALITE, FRATERNITE.
+
+Paris, le 19 novembre 1849, a 9 heures du soir.
+
+Monsieur le Representant,
+
+Par ordre du Ministre de la guerre, j'ai l'honneur de vous transmettre
+la copie d'un decret du President de la Republique, prononcant votre
+radiation des cadres de l'armee; ainsi que la piece signee du general
+Herbillon, remise par vous au Ministre a votre arrivee a Paris.
+
+Veuillez agreer, Monsieur le Representant, l'assurance de ma haute
+consideration.
+
+Le general de brigade, directeur general du personnel,
+
+BERTRAND.
+
+REPUBLIQUE FRANCAISE.
+
+LIBERTE, EGALITE, FRATERNITE.
+
+
+
+_Au nom du Peuple francais_,
+
+Le President de la Republique,
+
+Considerant que M. Pierre-Napoleon Bonaparte, nomme, au titre etranger,
+chef de bataillon dans le 1er regiment de la Legion etrangere, par
+arrete du 19 avril 1848, a recu, sur sa demande, un ordre de service, le
+19 septembre 1849, pour se rendre en Algerie;
+
+Considerant qu'apres avoir pris part aux evenements de guerre dont
+la province de Constantine est en ce moment le theatre, il a recu du
+general commandant la division de Constantine l'ordre de se rendre
+aupres du gouverneur-general de l'Algerie pour remplir une mission
+concernant l'expedition de Zaatcha;
+
+Considerant qu'il n'a pas rempli cette mission; qu'il ne s'est pas rendu
+aupres du gouverneur general, mais qu'il s'est embarque a Philippeville
+pour revenir a Paris;
+
+Considerant qu'un officier servant en France, au titre etranger, se
+trouve en dehors de la legislation commune aux militaires francais, mais
+qu'il est tenu d'accomplir le service auquel il s'est engage;
+
+Considerant que M. Pierre-Napoleon Bonaparte, en sa dite qualite,
+n'etait ni le maitre de quitter son poste sans autorisation, ni le juge
+de l'opportunite de son retour a Paris;
+
+Sur le rapport du ministre de la guerre,
+
+Decrete:
+
+Article 1er. M. Pierre-Napoleon Bonaparte est revoque du grade et de
+l'emploi de chef de bataillon a la Legion etrangere.
+
+Art. 2. Le ministre de la guerre est charge de l'execution du present
+decret.
+
+Fait a Paris, a l'Elysee-National, le 19 novembre 1849.
+
+LOUIS-NAPOLEON BONAPARTE.
+
+Le ministre de la guerre,
+
+D'HAUTPOUL
+
+
+
+N deg. 9.--Reponse au general Bertrand.
+
+Paris, 19 novembre 1849.
+
+Monsieur le general,
+
+Je recois votre lettre qui me transmet la copie d'un decret du president
+de la Republique prononcant, dites-vous, ma radiation des cadres de
+l'armee (_sic_). Je vous observerai d'abord que ne faisant pas partie de
+ces cadres, je ne puis en etre radie, mais seulement revoque du grade,
+que je ne devais, d'ailleurs, qu'au Gouvernement Provisoire de la
+Republique, qui me l'avait confere avant que je fusse representant du
+Peuple a la Constituante, et par consequent avant l'abrogation de la loi
+qui privait les membres de ma famille de leurs droits de citoyen.
+
+Je rappellerai que ne m'accommodant nullement, comme representant du
+peuple, comme neveu de l'empereur Napoleon, et comme fils de Lucien
+Bonaparte, de cet etat d'officier _au titre etranger_, il y a deja
+longtemps qu'a deux reprises differentes j'avais donne ma demission, et
+que ce n'est que pour ceder aux instances reiterees et pressantes du
+president de la Republique que je l'avais retiree. Arrive avant hier a
+Paris, je me suis rendu hier chez le ministre de la guerre, et je lui ai
+declare que si je ne donnais pas encore, definitivement, ma demission,
+c'etait pour ne point faire de scandale. Il parait que d'autres n'ont
+point ete arretes par cette consideration, et si je regrette ma bonhomie
+qui leur a permis de me prevenir, je ne leur en veux pas autrement, car
+je suis debarrasse d'une position qui n'etait ni normale, ni convenable,
+et que, sous aucun pretexte, je n'aurais plus gardee longtemps.
+
+Un mot maintenant du decret presidentiel:
+
+Il n'est pas vrai, et cela importe peu, que ce soit sur ma demande
+qu'une mission en Algerie m'a ete donnee. Elle m'a ete instamment
+proposee par le president de la Republique, comme le prouve la lettre
+qu'il me faisait ecrire par M. Ferdinand Barrot dans les Ardennes, ou
+j'avais ete passer le temps de prorogation de l'Assemblee.
+
+En second lieu, il n'est pas vrai que je me sois engage a remplir un
+service, dont la duree aurait pu etre fixee par le gouvernement. Ma
+mission qui, d'apres la loi electorale organique, n'aurait pu, en tous
+cas, durer plus de six mois, etait temporaire, indeterminee, gratuite et
+dependante de ma volonte. On concevrait meme difficilement qu'il eut pu
+en etre autrement.
+
+D'un autre cote, mon grade de chef de bataillon au titre etranger ne
+me depouillait pas apparemment de mon caractere de membre du pouvoir
+legislatif; et quoi qu'en dise le president de la Republique, dont
+les decrets, grace a Dieu, n'ont pas encore force de loi, j'etais
+parfaitement le maitre de revenir, sans l'autorisation de personne,
+sieger a mon poste le plus important, a l'Assemblee nationale, et
+j'etais seul juge de l'opportunite de mon retour. Du reste, le but de la
+mission que m'avait donnee le general Herbillon etait rempli, du moment
+que les renforts qu'il attendait, et que j'avais rencontres en marche,
+etaient assures.
+
+Enfin, si nos gouvernants avaient nos lois organiques un peu plus
+presentes a l'esprit, ils sauraient que tout officier, representant du
+Peuple, est en non-activite hors cadre, et que la revocation qu'ils
+decretent ne peut porter que sur le grade, et non sur l'emploi, puisque
+je n'en ai pas.
+
+Agreez, Monsieur le general, l'assurance de ma parfaite consideration.
+
+PIERRE-NAPOLEON BONAPARTE,
+
+Representant du Peuple.
+
+
+
+N deg. 10.--Extrait du compte-rendu de la seance de l'Assemblee legislative
+de 22 novembre 1849, d'apres le _Moniteur_.
+
+_Interpellations de M. Pierre Bonaparte._
+
+_M. le President._--M. Pierre Bonaparte demande l'autorisation
+d'adresser des interpellations a M. le ministre de la guerre, sur un
+decret qui a paru dans le _Moniteur_, et qui revoque M. Pierre Bonaparte
+du grade militaire qui lui avait ete confere par le Gouvernement
+provisoire.
+
+Je demande a M. le ministre de la guerre a quel jour il veut que les
+interpellations soient fixees.
+
+_M. le general d'Hautpoul, ministre de la guerre._--Je suis pret a
+repondre a l'instant.
+
+_M. le President._--L'Assemblee veut-elle entendre immediatement les
+interpellations?
+
+_De toutes parts._--Oui! oui!
+
+_M. le President._--La parole est a M. Pierre Bonaparte.
+
+_M. Pierre Bonaparte._--Citoyens representants du Peuple, je n'ai que
+quelques mots a dire sur la question que ce decret souleve en general,
+et sur ce qui me regarde en particulier, si l'Assemblee veut bien
+m'entendre.
+
+En principe, je soutiens avec une profonde conviction et avec
+indignation, quand je pense qu'on ose soutenir le contraire _dans cette
+enceinte_, qu'un membre du pouvoir legislatif, quelle que soit la
+mission temporaire qui ait pu lui etre confiee, en vertu de l'article 85
+de la loi electorale organique, ne peut etre retenu malgre lui loin du
+sanctuaire national, ou s'accomplit son mandat. (Mouvements divers.)
+Jaloux de vos droits, qui sont ceux du pays, il importe que vous
+fassiez intervenir a cet egard une decision souveraine qui reprime les
+outrecuidantes pretentions d'un gouvernement trop dispose a faire bon
+marche du grand caractere dont les representants du peuple francais sont
+revetus. J'aurai l'honneur, dans ce but, de vous proposer un ordre du
+jour motive, a la fin de la discussion.
+
+Passant a ce qui me regarde, l'exercice du droit imprescriptible que je
+viens de dire m'a paru d'autant plus opportun que, dans ma conviction,
+nos institutions republicaines, auxquelles je suis voue corps et ame,
+sont sur le point de courir des dangers (Mouvement.)
+
+Je desire, citoyens representants, qu'on ne se meprenne pas sur
+la portee de mes paroles. L'indigne maniere dont j'ai ete traite,
+l'injustice et l'ingratitude dont j'ai a me plaindre, ont pu modifier
+mes sentiments envers mon parent, Louis-Napoleon Bonaparte, mais non
+envers le president de la Republique. Tant qu'il saura maintenir la
+constitution, ou que la majorite de l'Assemblee declarera qu'il l'a
+maintenue, je le soutiendrai vigoureusement, tout en conservant, bien
+entendu, ma liberte d'appreciation parlementaire.
+
+Mais c'est de ses conseillers, ministres ou autres, de ses familiers
+surtout que je me defie. Leur persistance a eloigner tout ce qui
+naturellement etait interesse a l'eclat du drapeau populaire releve
+le 10 decembre suffit pour justifier mes defiances. A mon cousin et
+collegue, Napoleon Bonaparte, comme a moi, ils ont fait donner une
+mission, dont ils se sont ensuite subrepticement efforces de rendre
+l'accomplissement impossible.
+
+_Et si vous exigez que je vous nomme celui a qui l'on doit attribuer
+principalement tout ce que le president fait de deplorable, je le
+nommerai._
+
+_De toutes parts._--Oui! oui! Nommez!
+
+_M. Pierre Bonaparte._--Eh bien! c'est M. Fialin, _dit_ de Persigny!
+
+_M. le President._--J'arrete ici l'orateur en lui rappelant qu'aux
+termes de l'article 79 du reglement, les interpellations de representant
+a representant sont interdites. Il a demande l'autorisation
+d'interpeller le ministre de la guerre sur un acte qu'il a determine, et
+sur lequel il demande des explications; je l'invite a se renfermer
+dans les termes de ses interpellations; il ne peut interpeller un
+representant, le reglement est formel.
+
+_M. Pierre Bonaparte._--Je m'y renfermerai, monsieur le president;
+mais je prends la liberte de vous faire observer que ce n'est pas une
+interpellation, mais une designation.
+
+_M. le President._--C'est une veritable interpellation.
+
+_M. Pierre Bonaparte._--C'est une designation.
+
+Au point de vue militaire, et abstraction faite de ma qualite de membre
+de cette Assemblee, on dirait vraiment que l'acharnement des partis se
+plait a denaturer les choses les plus simples.
+
+Du camp de Zaatcha a Philippeville il y a onze etapes. Je suis parti de
+Zaatcha, escortant un convoi, et avec l'ordre, que voici, du general
+Herbillon de me rendre a Alger. La seule partie de cet ordre que je
+n'ai point executee, c'est la traversee de Philippeville a Alger.
+Apparemment, elle n'offrait aucun danger, et, par consequent, il ne
+pouvait y avoir aucun merite a la faire, puisque le but de ma mission
+aupres du gouverneur general etait rempli par l'envoi des renforts que
+j'avais rencontres en marche.
+
+D'Alger, en tout cas, je fusse revenu en France. Le general Herbillon
+le savait. Le president de la Republique et le Gouvernement savent
+parfaitement aussi qu'a part mon droit de representant, que je n'ai
+jamais aliene et que je n'alienerai jamais, il etait convenu, lorsque
+j'ai quitte Paris, que je reviendrais d'Afrique quand je le jugerais
+convenable, et sans qu'ils pussent y trouver a redire. (Rumeurs.)
+
+Sans cela, il est evident que je ne serais pas parti, puisque j'aurais
+sacrifie l'independance de mon mandat, a laquelle je tiens par-dessus
+tout.
+
+Je termine en demandant a M. le ministre de la guerre comment il se fait
+qu'a mon arrivee a Paris, lorsque, sur sa demande (car je ne m'y croyais
+nullement oblige), je lui ai communique l'ordre du general Herbillon,
+prescrivant mon depart de Zaatcha pour Philippeville et Alger, il avait
+repete a satiete que, sous le rapport militaire, les renforts etant
+assures, il me trouvait parfaitement en regle? Vous m'avez dit, monsieur
+le ministre, que j'etais parfaitement en regle. Si je ne me trompe,
+l'opinion du gouverneur general de l'Algerie etait exprimee d'une
+maniere analogue dans une depeche que M. le ministre de la guerre doit
+avoir entre les mains. Et comment se fait-il alors qu'il ait appose son
+contre-seing a la revocation qui a paru au _Moniteur!_
+
+Ou M. le ministre de la guerre a change d'avis a mon egard avec une
+etrange soudainete, ou il a valide une mesure qu'il savait etre une
+injustice, une indignite, et qui, a part l'effet moral, me touche fort
+peu, car je ne tenais nullement a ma qualite d'officier au _titre
+etranger_.
+
+Vous comprendrez, citoyens representants, le sentiment qui m'a fait
+entrer dans ces developpements, bien que, au point de vue du droit, ils
+soient tout a fait superflus.
+
+Le principe qui domine tout le reste, c'est celui de l'independance de
+notre caractere. Il est bon, en tout cas, que les droits de ceux d'entre
+nous qui sont ou qui seraient, a l'avenir, envoyes en mission, soient
+fixes; et c'est pour cela que j'aurai l'honneur, apres la discussion, de
+presenter a l'Assemblee un ordre du jour motive.
+
+_M. le President._--La parole est a M. le ministre de la guerre.
+
+_M. d'Hautpoul, ministre de la guerre._--Messieurs, l'interpellation
+qui m'est faite a deux caracteres bien distincts; je les traiterai l'un
+apres l'autre.
+
+Il s'agit d'abord de savoir si un membre de cette Assemblee, qui a
+demande ou accepte un mandat, soit dans l'ordre militaire, soit dans
+l'ordre diplomatique (ce sont ordinairement les missions qui sont le
+plus communement confiees aux representants), et qui a accepte dans
+toute leur teneur les instructions qui lui ont ete donnees librement,
+volontairement, et souvent apres sollicitations, il s'agit de savoir,
+dis-je, si, une fois rendu a son poste, il est libre d'oublier ce meme
+mandat, ce meme engagement; s'il est juge, juge souverain, d'apres la
+theorie de l'honorable preopinant, de l'opportunite de son retour.
+
+Eh bien! je commence par declarer que non. (Tres bien! tres bien!)
+
+Le Gouvernement seul a ete juge du merite du mandat; celui qui l'a
+accepte en est convenu par le fait seul de l'acceptation; une fois rendu
+a son poste, il doit consulter ses instructions; s'il est militaire, il
+doit se renfermer dans l'obeissance due a ses chefs militaires; il n'est
+plus, la, representant du Peuple. (Marques d'assentiment.)
+
+_M. Pierre Bonaparte._--Alors, pourquoi m'avez-vous trouve en regle?
+
+_M. le President._--Monsieur Pierre Bonaparte, n'interrompez pas! On
+vous a ecoute; laissez M. le ministre vous repondre.
+
+_M. le Ministre._--Je le repete, il n'est plus, la, le representant du
+Peuple; il est impossible de trouver une analogie entre le representant
+du Peuple, ayant mission de la convention du Gouvernement, en se placant
+au-dessus de toutes les positions dans les armees, et ce qui se passe
+aujourd'hui. Quelques journaux ont voulu la rencontrer; ils sont tombes
+dans une erreur complete. Je ne pense pas qu'il y ait ici un seul membre
+qui partage une pareille doctrine. (Non! non!--Approbation.)
+
+Du reste, l'Assemblee legislative, dans l'espece qui nous occupe,
+n'avait donne aucun mandat a M. Pierre Bonaparte. Le mandat emane
+essentiellement du Gouvernement, de l'initiative du Pouvoir executif.
+Ainsi, laissons de cote le caractere de representant, qui ne doit pas
+occuper l'Assemblee. (Tres bien!)
+
+Voila ma reponse a la premiere partie de la discussion. (Marques
+prolongees d'approbation.)
+
+Maintenant, en abordant les faits particuliers, que s'est-il passe? M.
+Pierre Bonaparte est chef de bataillon a la Legion etrangere, au titre
+etranger; et remarquez, messieurs, que ce titre n'a rien de blessant. M.
+Pierre Bonaparte ne peut pas etre chef de bataillon a d'autre titre, car
+la loi de 1834, sur l'etat des officiers, nous est connue; c'est le Code
+militaire, un code qu'on ne peut pas enfreindre, que j'ai appele; dans
+une autre circonstance, l'arche sainte. D'apres cette loi, quand on n'a
+pas suivi la hierarchie, quand on n'appartient pas a l'armee avec le
+grade de capitaine, et quand on ne remplit pas les conditions voulues
+pour l'avancement, conditions qui consistent dans un fait de guerre sur
+le champ de bataille ou dans une proposition reguliere de candidature
+sur le tableau d'avancement, on ne peut pas devenir chef de bataillon.
+M. Pierre Bonaparte n'etait ni dans l'une ni dans l'autre de ces
+conditions. On lui a confere, c'est le Gouvernement provisoire, je
+crois, on lui a confere le titre de chef de bataillon dans la Legion
+etrangere, a titre etranger; lui, n'est pas etranger, mais son titre est
+etranger; c'est ce qu'il faut bien distinguer. (Tres bien! tres bien!)
+Voila en quoi M. Pierre Bonaparte ne peut pas etre blesse: il est
+Francais et bon Francais, c'est un hommage que je lui remis; mais son
+titre dans la Legion etrangere est titre etranger. Il faut bien faire
+attention a cette distinction. (Tres bien! tres bien!)
+
+M. Pierre Bonaparte part de Paris avec une mission pour l'Algerie. Cette
+mission disait qu'a son arrivee a Alger il serait a la disposition du
+gouverneur general. Que fait le gouverneur general? Il se rappelle le
+nom de Bonaparte, et il donne a M. Pierre Bonaparte le poste d'honneur,
+le poste le plus perilleux; c'est la qu'un Bonaparte doit etre heureux
+de se trouver; c'est le meilleur de tous les postes. (Marques unanimes
+d'approbation.)
+
+_M. Pierre Bonaparte_.--Je vous prie de croire que je n'ai pas boude.
+
+_M. le Ministre._--Je dis cette phrase a dessein. Dans la lettre que M.
+Pierre Bonaparte a cru devoir publier, il s'est plaint qu'on lui avait
+fait une condition qui n'etait pas convenable; c'est a cela que reponds.
+
+Je n'accuse en rien, Dieu m'en preserve, la bravoure de M. Pierre
+Bonaparte; je le crois aussi brave que tous nos soldats. Mais il ne
+s'agit pas de cela; il s'agit d'une expression que je crois devoir
+relever, et je declare que le poste qu'on a donne a M. Pierre Bonaparte
+etait un poste de choix, de faveur, qu'il devait en etre content,
+puisqu'on l'envoyait a l'ennemi, et que, quand on porte son nom, on doit
+etre enchante de se trouver dans une pareille position. (Tres bien! tres
+bien!)
+
+Qu'est-il arrive? M. Pierre Bonaparte a recu un commandement de son
+grade, on lui a donne le commandement de quatre cents hommes. Il
+s'est avance en tirailleur sur l'ennemi: je ne juge pas le merite du
+mouvement, s'il etait plus ou moins rationnel, ceci est un fait purement
+militaire; vous me permettrez de le passer sous silence. L'engagement
+qui eut lieu a ete vif; la ligne des tirailleurs a du se retirer.
+M. Pierre Bonaparte a montre beaucoup de courage; il a ete presque
+apprehende au corps par un Arabe. Il l'a tue de sa main, c'etait tout
+naturel; on ne devait pas attendre moins d'un homme qui porte son nom.
+Plus tard, un bataillon de renfort est arrive; l'affaire a ete reprise;
+chaque troupe est restee dans sa position respective.
+
+Le lendemain, M. Pierre Bonaparte, qui la veille avait oublie qu'il
+etait representant, qui n'en parlait pas, le lendemain, M. Pierre
+Bonaparte s'en est souvenu.
+
+_M. Pierre Bonaparte._--Pas le lendemain!
+
+_M. le Ministre._--Peu importe! je n'epilogue pas sur les heures ou sur
+le jour. Bref, M. Bonaparte, quelque temps apres, a trouve qu'etant
+representant du Peuple, il devait revenir dans cette enceinte. C'est
+fort bien; mais il aurait du y penser avant de partir. En ce moment,
+il etait devant l'ennemi; il aurait du s'en souvenir. (Tres bien! tres
+bien!)
+
+Qu'il me permette de lui dire qu'a sa place, en presence de l'ennemi,
+j'aurais parfaitement oublie que j'etais representant. (Tres bien! tres
+bien!)
+
+_M. Pierre Bonaparte._--Je suis revenu pour affaire de service.
+
+_M. le President._--N'interrompez pas; vous repondrez!
+
+_M. le Ministre de la guerre._--M. le general Herbillon, commandant
+militaire de la province de Constantine et des troupes qui font le siege
+de Zaatcha, a donne, il est vrai, a M. Pierre Bonaparte un ordre qu'il
+m'a remis entre les mains. Je lui ai dit: "Cet ordre vous couvre".
+C'etait tout simple, et s'il ne vous avait pas couvert, savez-vous ce
+que j'aurais fait? Je serais venu ici; j'aurais demande a l'Assemblee
+l'autorisation de vous poursuivre; je vous aurais fait arreter et
+conduire par la gendarmerie a Constantine, et la, vous auriez ete
+traduit devant un conseil de guerre. (Marques generales d'approbation.)
+
+Je n'ai pas agi ainsi, parce que je ne devais pas le faire. Il ne
+restait aux yeux du ministre de la guerre qu'une faute, une faute
+grave; c'etait de ne pas avoir accompli un mandat recu. Ce mandat etait
+important; il disait a M. Pierre Bonaparte d'aller a Alger; pourquoi
+faire? C'etait une chose a peu pres inusitee qu'un officier commandant
+une troupe, et une troupe devant l'ennemi, en fut detache pour aller
+devant le gouverneur d'Alger demander des secours. Mais enfin j'accepte
+cette mission tout etrange qu'elle puisse paraitre. Du moins fallait-il
+l'accomplir. Or, que se passe-t-il?
+
+En arrivant a Philippeville, M. Pierre Bonaparte trouve des troupes qui
+debarquaient. C'etait une chose toute simple. En ne consultant que mon
+coeur de soldat, je me serais mis a la tete de ces troupes, je serais
+parti avec elles, et le lendemain je serais monte a l'assaut de Zaatcha.
+(Tres bien! tres bien!)
+
+_M. Pierre Bonaparte._--Un officier au titre etranger ne peut pas
+commander! D'ailleurs, il y avait des lieutenants-colonels.
+
+_M. le Ministre._--M. Pierre Bonaparte en a juge autrement. Il arrive a
+Philippeville; un paquebot partait pour la France: il prend passage
+a bord de ce paquebot; il arrive a Marseille, puis a Paris. Arrive a
+Paris, il se presente chez le ministre de la guerre. Je fus assez etonne
+de le voir: je connaissais son arrivee, du reste; je la connaissais par
+un rapport du prefet de police, et je devais la connaitre, parce que,
+dans toute hypothese, il m'importait beaucoup de savoir ou etait M.
+Pierre Bonaparte.
+
+M. Bonaparte se presente chez moi. Je lui demande par quel hasard il est
+a Paris. Il me montre son ordre. Je lui dis: Cet ordre vous couvre par
+rapport a Zaatcha, par rapport a l'abandon d'un poste militaire. S'il en
+eut ete autrement, c'eut ete un deshonneur; un Bonaparte ne peut pas se
+deshonorer, c'est impossible.
+
+M. Pierre Bonaparte me montre ensuite un projet de lettre contenant
+des doctrines que je ne pouvais pas accepter et que j'ai combattues,
+doctrines que vous avez entendues et qui auraient pour consequence de
+mettre le Gouvernement dans l'impossibilite absolue de donner quelque
+mandat que ce puisse etre a des membres de cette Assemblee. (Tres bien!)
+
+Nonobstant mes observations, M. Pierre Bonaparte a fait inserer dans les
+journaux la lettre que vous avez lue, et il l'a signee. Le Gouvernement
+etait mis en demeure de repondre; il l'a fait par le decret que vous
+connaissez. (Bruit.) Je repete ma phrase. Le Gouvernement etait mis en
+demeure de repondre a la lettre de M. Pierre Bonaparte; c'etait une
+espece de defi; le Gouvernement a repondu par le decret que vous avez
+vu.
+
+_M. Pierre Bonaparte._--Par depit!
+
+_M. le Ministre._--Il etait dans son droit, dans son droit absolu, et
+s'il ne l'avait pas fait, vous auriez eu grandement raison de l'en
+blamer. (Tres bien!)
+
+Je ne touche pas aux questions de famille, elles ne sont pas de ma
+competence.
+
+Quant aux influences du Gouvernement, je declare tres haut que M. le
+president de la Republique n'a pour conseillers que ses ministres; nous
+n'en connaissons pas d'autres, nous ne subissons l'influence de qui que
+ce soit. (Tres bien!)
+
+Nous venons ici franchement, loyalement, vous apporter des projets de
+lois, les mesures que le Gouvernement croit bonnes; nous nous inspirons
+des votes de la majorite de cette Assemblee; nous nous conformons a ce
+qu'elle decide, et nous serons toujours heureux de marcher avec elle.
+(Approbation vive et prolongee.)
+
+_M. le President._--La parole est a M. Pierre Bonaparte.
+
+_M. Pierre Bonaparte._--Citoyens representants, je tiens seulement a
+vous soumettre mon opinion sur un point du discours de M. le ministre.
+
+Il a dit que si je n'avais pas eu un ordre du general Herbillon
+m'envoyant de Philippeville a Alger, il aurait demande a l'Assemblee
+nationale l'autorisation de me poursuivre devant un conseil de guerre.
+Mon opinion est que, si l'Assemblee avait accorde une pareille
+autorisation, elle aurait abdique son droit et ses prerogatives les plus
+essentielles (Murmures et denegations); car, s'il plaisait, par exemple,
+a MM. les ministres d'eloigner de l'Assemblee un membre quelconque; si,
+par suite de promesses, de seductions, je ne sais quoi.... (Nouveaux
+murmures.)
+
+_Un membre._--On est libre d'accepter.
+
+_M. Pierre Bonaparte._--... Ils n'avaient qu'a l'envoyer en Algerie, au
+Senegal, n'importe ou, alors les membres dont la presence pourrait etre
+incommode seraient eloignes au moins pendant six mois. (Denegations.)
+Et notez bien une chose, c'est que, les six mois expires, si le
+representant n'est pas revenu a son poste, sa qualite, son caractere est
+perdu de droit. Je voulais seulement vous soumettre cette observation.
+
+_M. le President._--L'incident me parait vide.
+
+_M. Pierre Bonaparte._--Je propose un ordre du jour motive.
+
+_M. le President._--Voici l'ordre du jour motive que M. Pierre Bonaparte
+propose a l'Assemblee:
+
+"Considerant que les missions ou commandements temporaires dont les
+representants du Peuple peuvent etre investis, conformement a l'article
+85 de la loi electorale organique, ne peuvent leur enlever leur droit
+d'initiative parlementaire, ni l'independance de leur caractere
+legislatif;
+
+"Considerant qu'il ne peut appartenir a personne d'empecher ou
+d'interdire, par quelque raison que ce soit, l'accomplissement de leur
+mandat,
+
+"L'Assemblee passe a l'ordre du jour."
+
+_M. le Ministre de la guerre._--Je demande l'ordre du jour pur et
+simple.
+
+_Voix nombreuses._--Non! non!--Aux voix l'ordre du jour motive!
+
+_M. le President._--On a demande l'ordre du jour pur et simple. (Non!
+non! On n'insiste pas!)
+
+_Nombre de voix._--L'ordre du jour motive!
+
+_M. le President._--Je mets aux voix l'ordre du jour motive presente par
+M. Pierre Bonaparte.
+
+(Personne ne se leve a l'epreuve; l'Assemblee presque entiere se leve a
+la contre-epreuve.)
+
+_M. le President._--L'Assemblee n'adopte pas l'ordre du jour motive.
+
+(Un grand nombre de membres viennent feliciter M. le ministre de la
+guerre.--La seance reste suspendue quelques instants; les representants
+descendus dans l'hemicycle se livrent a des conversations animees.)
+
+
+
+No 11.--Extrait du compte-rendu de la seance de l'Assemblee legislative
+du 22 decembre 1849, d'apres le _Moniteur_, et Amendement de M. Pierre
+Bonaparte.
+
+_Discussion du projet de loi relatif a la creation d'un quatrieme
+bataillon dans le 1er regiment de la Legion etrangere, pour y recevoir
+une partie des hommes de la garde nationale mobile de Paris._
+
+_M. le President._--L'ordre du jour appelle la discussion du projet
+de loi relatif a la creation d'un quatrieme bataillon dans la Legion
+etrangere, pour y recevoir une partie des hommes de la garde nationale
+mobile de Paris.
+
+Je dois d'abord consulter l'Assemblee sur l'urgence, qui est demandee
+par le Gouvernement et proposee par la commission.
+
+(L'urgence, mise aux voix, est declaree.)
+
+_M. le President._--M. Pierre Bonaparte a la parole sur la discussion
+generale.
+
+_M. Pierre Bonaparte._--Citoyens representants du Peuple, je m'associe
+de grand coeur aux intentions equitables que le projet du Gouvernement
+nous annonce en faveur des debris de notre jeune et heroique garde
+mobile. Mais pour savoir si la position qu'on veut faire a ceux de ces
+jeunes soldats qui resteront sous les drapeaux est convenable, il faut
+examiner celle du corps ou l'on propose de les faire entrer. Pour moi,
+je pense que nous devons nous refuser a assigner a des citoyens francais
+(qui ont bien merite de la patrie, qu'on ne l'oublie pas) une position
+qui, meme pour les militaires etrangers qui nous servent, n'est pas en
+rapport avec la justice et la generosite de notre caractere national.
+Aussi, je repousse le projet, si les conditions actuelles d'existence de
+la Legion etrangere ne sont pas modifiees.
+
+J'ai remarque que bien des personnes, meme appartenant a l'armee,
+sont loin de se faire une idee bien nette des differentes categories
+militaires qui composent ce corps. Il faut avouer que cela s'explique
+par l'etrangete meme de ces conditions diverses; mais si l'Assemblee le
+permet, je les rappellerai succinctement.
+
+Il y a d'abord, dans la Legion etrangere, des officiers comme dans les
+autres regiments, c'est-a-dire francais servant _au titre francais_, et
+jouissant, par consequent, des memes droits et des memes garanties que
+tous les autres officiers de l'armee.
+
+Il y a des officiers etrangers, naturalises civilement, ou non, et
+servant tous egalement _au titre etranger_.
+
+Il y a des officiers francais sortis du service etranger et servant au
+titre etranger.
+
+Il y a enfin des officiers demissionnaires du service francais, et
+reintegres au titre etranger.
+
+Lorsque les officiers etrangers ont ete places dans la Legion, en
+conformite de la loi du 9 mars 1831, leurs lettres de service etaient
+concues comme celles des corps francais. Ils croyaient donc n'etre
+soumis qu'a la condition de ne pas servir en France. Leur erreur etait
+bien naturelle, car les lois organiques du 11 avril 1831, 14 avril
+1832, 19 mai 1834, sont muettes a leur sujet; et si l'article 3 de
+l'ordonnance du 5 mai 1832 les frappait (tres justement au point de
+vue national) d'une exclusion pour le commandement, du moins leur
+offrait-elle la voie de la naturalisation civile, pour rentrer dans le
+droit commun et obtenir la naturalisation militaire.
+
+Tel etait, en effet, le sens de l'article 3 de l'ordonnance du 5 mai
+1832, abroge depuis par l'ordonnance du 18 fevrier 1844. S'il eut pu
+rester quelque doute dans l'esprit des officiers de la Legion a cet
+egard, ce doute aurait disparu devant les explications donnees par
+le ministre de la guerre en maintes circonstances, et devant les
+autorisations de permutation accordees entre des officiers etrangers
+naturalises servant dans la Legion et des officiers des regiments
+francais.
+
+J'ai eu sous les yeux:
+
+1 deg. Une lettre du 3 decembre 1834 (posterieure ainsi a la promulgation de
+la loi sur l'etat des officiers), dans laquelle il est dit: "Direction
+du personnel et des operations militaires.... Ce n'est donc que lorsque
+M. de Caprez aura ete naturalise Francais qu'il sera en position de
+demandera permuter; mais, tant qu'il conservera la qualite d'etranger,
+sa reclamation a cet egard ne saurait etre accueillie. _Signe_: Miot."
+
+2 deg. Une liste des officiers etrangers, provenant notamment des regiments
+suisses, qui servent maintenant dans des corps francais, et qui
+sont sortis de la Legion par permutation. Parmi eux figurent un
+lieutenant-colonel et un chef de bataillon.
+
+Cette position n'a ete changee qu'a l'organisation de la deuxieme Legion
+etrangere, en 1837. Depuis lors les brevets des officiers au titre
+etranger contiennent l'annotation suivante: _Cette nomination etant
+faite en vertu de la loi du 9 mars 1831 ne donne pas a M.N. les droits
+conferes aux officiers francais par la loi sur l'avancement et celle sur
+l'etat des officiers_.
+
+Puis est survenue l'ordonnance du 16 mars 1838, qui, par les articles
+195 a 203, regle l'avancement, dans la Legion, pour les grades
+superieurs. Ces articles, dans leurs dispositions favorables a
+l'anciennete, ne sont pas applicables en Algerie, par suite de
+l'application qui est faite a l'annee de l'article 20 de la loi du 14
+avril 1832.
+
+Enfin a paru l'ordonnance du 18 fevrier 1844, qui a, pour la premiere
+fois, decide que la naturalisation civile n'ajoute aucun droit au
+commandement pour les officiers etrangers, et que les officiers francais
+servant au titre etranger n'ont que les droits des officiers etrangers
+pour le commandement.
+
+Aussi, peu a peu, les officiers etrangers se sont trouves dans la
+position peu honorable et tres blessante: 1 deg. d'etre revocables a
+volonte; 2 deg. d'etre, quel que soit leur grade, sous les ordres de
+l'officier francais qui commande; 3 deg. d'etre prives a jamais, a un tour
+d'anciennete, de devenir officiers superieurs. On ne leur a conserve que
+les benefices de la loi du 11 avril 1831!
+
+J'ajoute qu'en campagne, lorsqu'il a du etre fait application de la
+decision de 1844, cette decision a ete violemment mise de cote par les
+generaux en chef de notre armee, comme nuisible au service de l'Etat et
+a la dignite de tous les officiers, etrangers ou non. Des officiers qui
+sont le type de l'honneur militaire ont obei a un commandant de colonne
+au titre etranger, bien que connaissant l'incapacite dont le frappait
+l'ordonnance.
+
+Quant aux officiers francais sortis du service etranger, et admis
+avec un grade dans la Legion, leur position est prevue et definie
+par l'article 197 de l'ordonnance du 16 mars 1838. Il serait juste,
+indispensable meme, d'ameliorer leur sort; mais, pour eviter les abus,
+on est d'accord, en general, que ce mode d'admission aux emplois
+militaires devrait etre supprime pour l'avenir.
+
+Restent les officiers demissionnaires du service francais et replaces au
+titre etranger.
+
+Constatons d'abord que ce n'est qu'en fraude de la loi, par suite d'une
+fiction, que les officiers en question ont pu etre places dans la
+Legion. Mais peut-on exciper de cette illegalite pour repousser leurs
+demandes sans examen? Non, sans doute; et leurs droits, s'ils en ont,
+restent intacts. Mon opinion, basee sur l'examen des lois et reglements
+qui regissent l'armee, me porte a defendre la position des officiers
+demissionnaires, et a penser que le conseil d'Etat leur serait
+favorable, s'ils s'adressaient a lui pour regulariser leur position
+actuelle.
+
+Il semble que c'est a tort que le Gouvernement a renonce aux
+prerogatives auxquelles n'avaient pas porte de restriction les lois de
+1818 et de 1832; et que, notamment pour les officiers demissionnaires,
+c'est a tort qu'il n'a pas soutenu, avec la loi et le droit, qu'il etait
+permis au Pouvoir executif de replacer ces officiers dans les rangs de
+l'armee francaise.
+
+En effet, avant la loi du 1er avril 1848, la volonte du chef de l'Etat
+faisait d'un simple soldat un caporal ou un general. La loi de 1818 est
+la premiere restriction apportee a la toute-puissance du roi en fait
+d'avancement. C'est elle qui, en consacrant les droits de l'anciennete,
+a fait participer l'armee a l'edit de 1789, portant que _tous les
+Francais seront admissibles a tous les emplois_.
+
+La loi du 14 avril 1832 n'a pas cree un seul principe nouveau en fait
+d'avancement; _elle a seulement_, disait le rapporteur devant la chambre
+des deputes, _elargi les droits du pouvoir nouveau, en supprimant de
+la legislation de 1818 les prescriptions incompatibles avec le bien
+du service, et provenant des defiances outrees_, disait toujours le
+rapporteur, _que l'on avait eprouvees contre l'ancien gouvernement_.
+
+Il est tres remarquable qu'aucune de ces deux lois, la derniere surtout,
+n'ait pas resolu la question de legalite concernant la reintegration des
+officiers demissionnaires, et que, dans les discussions auxquelles elles
+ont donne lien dans le parlement, pas une voix ne se soit elevee pour
+provoquer a ce sujet une solution desirable.
+
+On concoit que la loi du 1er avril 1818 se taise a cet egard; mais,
+apres la controverse qui s'est elevee, a propos de cette reintegration,
+a la fin de 1828, il est vivement a regretter que le doute, au moins,
+soit encore permis.
+
+Sous l'empire de la loi de 1818, le roi croyait avoir conserve le droit
+de rappeler au service les officiers demissionnaires. Il resulte de
+la derniere decision inseree au journal militaire officiel, premier
+semestre 1827, page 192, qu'il n'a jamais abandonne cette prerogative.
+Le gouvernement de juillet s'en est servi longtemps sans opposition;
+puis il y a renonce _de fait_, mais en soutenant son _droit_ a cet
+egard. Le gouvernement de fevrier a releve des officiers soit de la
+retraite, soit de la reforme, soit de la demission, en consultant
+seulement les interets de la Republique.
+
+Il resulte de la qu'il n'existe aucune decision legislative defavorable
+aux officiers demissionnaires. Il est a desirer qu'elle soit rendue, car
+ces officiers abandonnent generalement l'armee pour suivre une carriere
+plus avantageuse en temps de paix, et ils ne devraient pas pouvoir
+reprendre leur rang, par exemple, en temps de guerre, au prejudice
+de leurs camarades qui ont continue a suivre les bonnes et mauvaises
+chances de la carriere; mais enfin des decisions royales non rapportees
+existent, et elles etablissent les droits des officiers demissionnaires.
+
+Les officiers demissionnaires qui servent dans la Legion m'ont
+communique une liste de leurs camarades qui, plus heureux qu'eux, ont
+obtenu de la bienveillance du Gouvernement soit d'etre reintegres
+directement dans un regiment francais, soit de permuter pour passer dans
+un de ces regiments, apres avoir ete nommes a la Legion et avant de
+rejoindre, soit enfin de sortir de la Legion avec un emploi dans
+l'etat-major des places, que les officiers servant au titre francais
+seuls peuvent obtenir.
+
+On m'a cite, au 2e regiment de la Legion, un fait assez curieux qui
+prouve que la legislation est encore indecise a ce sujet. Deux officiers
+demissionnaires se rencontrent chez le directeur du personnel, demandant
+du service. Le premier, plus favorise, est envoye dans la Legion comme
+officier au titre etranger. Le deuxieme, moins heureux et ayant moins de
+services, est envoye aussi dans la Legion, mais en qualite de sergent,
+sans contracter d'engagement; et, ayant ete nomme sous-lieutenant, il
+compte aujourd'hui au titre francais. Cependant, aux termes de la loi
+d'avancement, et surtout de l'article 24 de l'ordonnance du 16 mars
+1838, ce dernier ne pouvait legalement etre reintegre au titre francais,
+meme comme sous-officier. Plusieurs officiers de la Legion, jadis
+demissionnaires, sont ainsi redevenus officiers au titre francais.
+
+Je ne terminerai pas sans mentionner la difficulte qui croit
+chaque jour, de faire faire un service actif aux vieux officiers,
+sous-officiers et soldats qui, apres avoir rendu des services dans
+la Legion, ont acquis des droits a une position sedentaire. Les
+modifications que j'ai eu l'honneur de vous proposer par l'amendement
+qui a ete distribue hier, permettraient d'avoir de l'humanite envers ces
+braves. Et c'est bien peu que de ne demander pour eux que de l'humanite;
+car en consultant la statistique au hasard, sur _soixante_ officiers
+polonais, par exemple, arrives a la Legion en 1832, _cinquante-quatre_
+sont morts, tues a l'ennemi ou succombant aux intemperies du climat.
+N'est-il pas evident que la mort atteint les etrangers avant qu'ils
+aient rempli le temps voulu par la loi pour la retraite, et ne serait-ce
+pas repudier toutes nos traditions que de condamner plus longtemps a
+de si dures conditions ces fideles et intrepides defenseurs de notre
+drapeau?
+
+Quant a la garde nationale mobile que le Gouvernement propose
+d'incorporer dans la Legion, au titre etranger, si des modifications
+equitables sont apportees a l'etat des militaires servant a ce titre,
+elle y trouvera un champ digne de la noble et patriotique ardeur dont,
+au point de vue militaire, nous avons admire le brillant essor aux jours
+nefastes de juin.
+
+Souhaitons, en tout cas, que le nouveau triage qu'indique l'article 1er
+du projet ne soit point arbitraire, et surtout qu'il n'ait point pour
+base les opinions politiques.
+
+J'aurai l'honneur de proposer a l'Assemblee de vouloir bien renvoyer mon
+amendement a l'examen de le commission.
+
+_Amendement._
+
+Articles 1, 2 et 3.
+
+Comme au projet du Gouvernement.
+
+Art. 4.
+
+Nonobstant le 5e paragraphe de l'art. 20 de la loi du 14 avril 1832,
+l'art. 200 de l'ordonnance du 16 mars 1838 sera applicable aux officiers
+etrangers, naturalises on non.
+
+Art. 5.
+
+La reforme de ces officiers pourra etre prononcee par le president de la
+Republique, sur la proposition du ministre de la guerre.
+
+Le 5e paragraphe de l'art. 18 de la loi du 19 ai 1834 est applicable a
+la Legion etrangere.
+
+Art. 6.
+
+Les officiers etrangers naturalises francais seront aptes, apres dix ans
+au moins de service dans la Legion, a etre naturalises militairement,
+par decision du pouvoir executif, rendue sur la proposition du chef de
+corps, faite a l'inspection generale.
+
+La naturalisation militaire fait entrer l'officier dans le droit commun,
+et lui confere tous les droits de l'officier francais.
+
+L'article 5 de l'ordonnance du 3 mai 1832, modifie par celle du 18
+fevrier 1844, sera definitivement arrete de maniere que ce ne soit qu'a
+grade egal que les officiers etrangers naturalises francais soient sous
+les ordres des officiers francais, et qu'ils commandent, a leur tour,
+ces derniers a superiorite de grade.
+
+Art. 7.
+
+Les officiers francais sortis du service etranger, et actuellement
+pourvus d'un grade dans la Legion, sont declares aptes a etre
+naturalises militairement, apres dix ans au moins de services effectifs.
+
+Toutefois, l'art. 197 de l'ordonnance du 16 mars 1838 est supprime, et
+aucun Francais ne pourra, a l'avenir, etre admis avec un grade dans
+la Legion, s'il ne remplit les conditions voulues par la loi, pour
+l'admission aux emplois et l'avancement dans les autres corps.
+
+Art. 8.
+
+Les officiers demissionnaires du service francais, actuellement pourvus,
+dans la Legion, d'un grade au titre etranger, pourront:
+
+Etre reintegres directement dans un des corps francais;
+
+Ou permuter, pour passer dans un de ces corps;
+
+Ou sortir de la Legion avec un emploi dans l'etat-major des places.
+
+Toutefois, aucun officier demissionnaire ne pourra, a l'avenir, etre
+reintegre, a aucun titre, dans l'armee.
+
+
+
+No 12.--Autre Lettre a la Patrie.
+
+Paris, 5 janvier 1849.
+
+_A M. le redacteur de la_ Patrie.
+
+Monsieur le redacteur,
+
+Le rapport general du siege de Zaatcha a paru au _Moniteur_.
+
+M. le general Herbillon, en parlant de l'affaire du 25 octobre, dit:
+
+"Les assieges firent une sortie si vive que nous laissames entre leurs
+mains une caisse et des outils, et que je dus faire venir des troupes du
+camp pour assurer la retraite."
+
+Je ne disconviens pas que ces troupes du camp soient arrivees fort a
+propos.
+
+Je ne parlerai pas de mes trois pauvres capitaines, Tonchet, Butet
+et Nyko, blesses grievement tous trois, ni de ce que j'ai pu faire
+moi-meme.
+
+Mais un fait qu'il etait bon de constater, c'est que l'ordre de battre
+en retraite, _donne par le general Herbillon_, m'a ete transmis par mon
+colonel, et que, jusqu'a l'arrivee de cet ordre, j'ai tenu la position
+_sans reculer d'une semelle_.
+
+La colonne expeditionnaire tout entiere le sait.
+
+Agreez, etc.
+
+P.-N. BONAPARTE.
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Un mois en Afrique, by Pierre-Napoleon Bonaparte
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN MOIS EN AFRIQUE ***
+
+***** This file should be named 11769.txt or 11769.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/1/7/6/11769/
+
+Produced by Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed
+Proofreaders. This file was produced from images generously made
+available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr.
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
+download any of these eBooks directly, rather than using the regular
+search system you may utilize the following addresses and just
+download by the etext year. For example:
+
+ https://www.gutenberg.org/etext06
+
+ (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
+
+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
+
+
diff --git a/old/11769.zip b/old/11769.zip
new file mode 100644
index 0000000..969e6b4
--- /dev/null
+++ b/old/11769.zip
Binary files differ