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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:37:46 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Contes bruns
+by Honoré de Balzac, Philarète Chasles et Charles Rabou
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Contes bruns
+
+Author: Honoré de Balzac, Philarète Chasles et Charles Rabou
+
+Release Date: April 3, 2004 [EBook #11766]
+[Date last updated: September 15, 2004]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES BRUNS ***
+
+
+
+
+Produced by Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders
+
+
+
+
+
+
+CONTES BRUNS.
+
+Par
+
+Honoré de Balzac, Philarète Chasles et Charles Rabou.
+
+
+
+
+PARIS.
+
+MDCCCXXXII.
+
+
+
+[Note du transcripteur: Ce text utilise l'orthographe du XIXe siècle:
+siège = siége, complètement = complétement, âme = ame, savants = savans,
+documents = documens, etc.]
+
+
+
+UNE CONVERSATION
+
+ENTRE ONZE HEURES ET MINUIT.
+
+
+Je fréquentais l'hiver dernier une maison, la seule peut-être où
+maintenant, le soir, la conversation échappe à la politique et aux
+niaiseries de salon. Là viennent des artistes, des poètes, des hommes
+d'état, des savans, des jeunes gens occupés de chasse, de chevaux, de
+femmes, de jeu, ailleurs, de toilette, mais qui, dans cette réunion,
+prennent sur eux de dépenser leur esprit, comme ils prodiguent ailleurs
+leur argent ou leurs fatuités.
+
+Ce salon est le dernier asile où se soit réfugié l'esprit français
+d'autrefois, avec sa profondeur cachée, ses mille détours, sa politesse
+exquise. Là vous trouverez encore quelque spontanéité dans les coeurs,
+de l'abandon, de la générosité dans les idées. Nul ne pense à garder sa
+pensée pour un drame, ne voit des livres dans un récit. Personne ne vous
+apporte le hideux squelette de la littérature, à propos d'une saillie
+heureuse ou d'un sujet intéressant.
+
+Pendant la soirée que je vais raconter, le hasard, ou plutôt l'habitude,
+avait réuni plusieurs personnes auxquelles d'incontestables mérites
+ont valu des réputations européennes. Ceci n'est point une flatterie
+adressée à la France; plusieurs étrangers étaient parmi nous; et, par
+cas fortuit, les hommes qui brillèrent le plus n'étaient pas les
+plus célèbres. Ingénieuses réparties, observations fines, railleries
+excellentes, peintures dessinées avec une netteté brillante, pétillèrent
+et se pressèrent sans apprêt, se prodiguèrent sans dédain comme sans
+recherche, mais furent délicieusement senties, délicatement savourées.
+Les gens du monde se firent surtout remarquer par une grâce, par une
+verve tout artistiques.
+
+Vous trouverez ailleurs, en Europe, d'élégantes manières, de la
+cordialité, de la bonhomie, de la science; mais à Paris seulement,
+dans ce salon et dans quelques autres encore, se rencontre l'esprit
+particulier qui donne à toutes ces qualités sociales un agréable
+et capricieux ensemble, je ne sais quelle allure fluviale qui fait
+facilement serpenter cette profusion de pensées, de formules, de contes,
+de documens historiques. Paris, capitale du goût, connaît seul cette
+science qui change une conversation en une joute, où chaque nature
+d'esprit se condense par un trait, où chacun dit sa phrase et jette
+son expérience dans un mot, où tout le monde s'amuse, se délasse et
+s'exerce.
+
+Aussi, là seulement, vous échangerez vos idées, là vous ne porterez pas,
+comme le dauphin de la fable, quelque singe sur vos épaules; là vous
+serez compris, et vous ne risquerez pas de mettre au jeu des pièces d'or
+contre du billon; là, des secrets bien trahis; là, des causeries légères
+et profondes ondoyent, tournent, changent d'aspect et de couleurs à
+chaque phrase. Les critiques vives, les récits pressés abondent; les
+yeux écoutent; les gestes interrogent; la physionomie répond; tout est
+esprit et pensée.
+
+Jamais le phénomène oral qui, bien étudié, bien manié, fait la puissance
+de l'acteur et du conteur, ne m'avait si complétement ensorcelé; je ne
+fus pas seul soumis à ces doux prestiges; nous passâmes tous une soirée
+délicieuse.
+
+Entre onze heures et minuit, la conversation, jusque là brillante,
+antithétique, devint conteuse, elle entraîna dans son cours précipité de
+curieuses confidences, plusieurs portraits, mille folies.
+
+Un savant, avec lequel je fis de conserve la route de la rue
+Saint-Germain-des-Prés à l'Observatoire royal, regarda cette ravissante
+improvisation comme intraduisible; mais, dans ma témérité de disputeur,
+je m'engageai presque à reproduire les plaisirs de cette soirée, moins
+pour soutenir mon opinion que pour donner à mes émotions la vie factice
+du souvenir, la distance qui se trouve entre la parole et l'écrit. Mais
+en voulant tâcher de laisser à ces choses leur verdeur, leur abrupte
+naturel, leurs fallacieuses sinuosités, j'ai pris la conversation à
+l'heure où chaque récit nous attacha vivement. S'il fallait peindre le
+moment où tous les esprits luttèrent, où toutes les opinions brûlèrent,
+où la pensée imita les gerbes éblouissantes d'un feu d'artifice, cette
+entreprise serait une folie, et une folie ennuyeuse peut-être.
+
+Donc, représentez-vous assises autour d'une cheminée, dans un salon
+élégant, une douzaine de personnes dont toutes les physionomies, plus ou
+moins tourmentées, plus ou moins belles, expriment des passions ou des
+pensées. Trois femmes aimables, bien mises, gracieuses, dont la voix
+était douce, présidaient cette scène, à laquelle aucune séduction ne
+manqua, pour moi, du moins. A la lueur des lampes, quelques artistes
+dessinaient en écoutant, et souvent je vis la sépia se sécher dans leurs
+pinceaux oisifs. Le salon était déjà par lui-même un tableau tout fait,
+et plus d'un peintre se trouvait là, capable de le bien exécuter.
+
+Nous fûmes redevables à un vieux militaire de la tournure que prit la
+conversation. Il venait d'achever une partie dans un salon voisin, et
+lorsqu'il se planta tout droit devant la cheminée, en relevant les deux
+pans de son habit bleu, l'une des dames lui dit:
+
+--Eh bien! général, avez-vous gagné?...
+
+--Oh! mon Dieu non... Je ne puis pas toucher une carte...
+
+Même question faite à quelques joueurs qui songeaient sans doute à
+s'évader, il se trouva, comme toujours, que tout le monde avait à se
+plaindre du jeu.
+
+Récapitulation savamment faite, il advint qu'un sculpteur qui, à ma
+connaissance, avait perdu vingt-cinq louis, fut atteint et convaincu
+d'avoir gagné six cents francs.
+
+--Bah! les plaies d'argent ne sont pas mortelles... dit mon savant, et
+tant qu'un homme n'a pas perdu ses deux oreilles...
+
+--Un homme peut-il perdre ses deux oreilles? demanda la dame.
+
+--Pour les perdre il faut les jouer... répondit un médecin.
+
+--Mais les joue-t-on?...
+
+--Je le crois bien!... s'écria le général en levant un de ses pieds pour
+en présenter la plante au feu.
+
+J'ai connu en Espagne, reprit-il, un nommé Bianchi, capitaine au 6e de
+ligne,--il a été tué au siége de Tarragone,--qui joua ses oreilles pour
+mille écus. Il ne les joua pas, pardieu, il les paria bel et bien; mais
+le pari est un jeu. Son adversaire était un autre capitaine du même régiment,
+Italien comme lui, comme lui mauvais garnement, deux vrais diables ensemble,
+mais bons officiers, excellens militaires.
+
+Nous étions donc au bivouac, en Espagne. Bianchi avait besoin de mille
+écus pour le lendemain matin, et comme il ne possédait que quinze cents
+francs, il se mit à jouer aux dés sur un tambour avec son camarade,
+pendant que leurs compagnies préparaient le souper.
+
+Il y avait, ma foi, trois beaux quartiers de chèvre qui cuisaient dans
+une marmite, près de nous; et nous autres officiers nous regardions
+alternativement et le jeu et la chèvre qui frissonnait fort agréablement
+à nos oreilles; car nous n'avions rien mangé depuis le matin. Nos
+soldats revenaient un à un de la chasse, apportant du vin et des fruits.
+Nous avions un bon repas en perspective. La marmite était suspendue
+au-dessus du feu par trois perches arrangées en faisceau, et assez
+éloignées du foyer pour ne pas brûler; mais d'ailleurs les soldats, avec
+cet instinct merveilleux qui les caractérise, avaient fait un petit
+rempart de terre autour du feu--Bianchi perdit tout; il ne dit pas un
+mot; il resta comme il était, accroupi; mais il se croisa les bras sur
+la poitrine, regarda le feu, le ciel, et par momens son adversaire.
+Alors j'avais peur qu'il ne fît quelque mauvais coup; il semblait
+vouloir lui manger les entrailles. Enfin il se leva brusquement, comme
+pour fuir une tentation. En se levant, il renversa l'une des trois
+perches qui soutenaient la marmite, et--voilà la chèvre et notre souper
+à tous les diables!... Nous restâmes silencieux; et, quoique ventre
+affamé ne porte guère de respect aux passions, nous n'osâmes rien lui
+dire, tant il nous faisait peine à voir... L'autre comptait son argent.
+Alors Bianchi se mit à rire. Il regarda la marmite vide, et pensa
+peut-être alors qu'il n'avait pas plus de souper que d'argent. Il se
+tourna vers son camarade, puis avec un sourire d'Italien:
+
+--Veux-tu parier mille écus, lui dit-il en montrant une sentinelle
+espagnole postée à cent cinquante pas environ de notre front de
+bandière, et dont nous apercevions la baïonnette au clair de la lune,
+veux-tu parier tes mille écus que, sans autre arme que le briquet de
+ton caporal,--et il prit le sabre d'un nommé _Garde-à-Pied_,--je vais
+à cette sentinelle, j'en apporte le coeur, je le fais cuire et le
+mange...
+
+--Cela va!... dit l'autre; mais--si tu ne réussis pas...
+
+--Eh bien! _corro di Baccho_--il jura un peu mieux que cela; mais il
+faut gazer le mot pour ces dames,--tu me couperas les deux oreilles...
+
+--Convenu!... dit l'autre.
+
+--Vous êtes témoins du pari!... s'écria Bianchi d'un air triomphant, en
+se tournant vers nous...
+
+Et il partit.
+
+Nous n'avions plus envie de manger, nous autres. Cependant, nous nous
+levâmes tous pour voir comment il s'y prendrait, mais nous ne vîmes rien
+du tout. En effet, il tourna par un sentier, rampa comme un serpent;
+bref, nous n'entendîmes pas seulement le bruit que peut faire une
+feuille en tombant. Nos yeux ne quittaient pas de vue la sentinelle.
+Tout à coup, un petit gémissement de rien, un--_heu_!... profond et
+sourd nous fit tressaillir. Quelque chose tomba... Paoud!--Et nous ne
+vîmes plus la sacrée--excusez-moi, mesdames!--baïonnette.
+
+Cinq minutes après, ce farceur de Bianchi galopait dans le lointain
+comme un cheval, et revint tout pâle, tout haletant. Il tenait à la main
+le coeur de l'Espagnol, et le montra en riant à son adversaire.
+
+Celui-ci lui dit d'un air sérieux:
+
+--Ce n'est pas tout!...
+
+--Je le sais bien!... répliqua Bianchi.
+
+Alors, sans laver le sang de ses mains, il releva les perches, rajusta
+la marmite, attisa le feu, fit cuire le coeur et le mangea sans en être
+incommodé. Il empocha les mille écus...
+
+--Il avait donc bien besoin de cet argent-là?... demanda la maîtresse du
+logis.
+
+Il les avait promis à une petite vivandière parisienne dont il était
+amoureux...
+
+--Oh! madame, reprit le général, après une petite pause, tous ces
+Italiens-là étaient de vrais cannibales, et des chiens finis...--Ce
+Bianchi venait de l'hôpital de Como, où tous les enfans trouvés
+reçoivent le même nom, ils sont tous des Bianchi: c'est une coutume
+italienne. L'empereur avait fait déporter à l'île d'Elbe les mauvais
+sujets de l'Italie, les fils de famille incorrigibles, les malfaiteurs
+de la bonne société qu'il ne voulait pas tout-à-fait flétrir. Aussi,
+plus tard, il les enrégimenta, il en fit la _légion italienne_; puis il
+les incorpora dans ses armées et en composa le 6e de ligne, auquel
+il donna pour colonel un Corse, nommé Eugène. C'était un régiment de
+démons. Il fallait les voir à un assaut, ou dans une mêlée!... Comme ils
+étaient presque tous décorés pour des actions d'éclat, ce colonel leur
+criait naïvement, en les menant au plus fort du feu:
+
+--_Avanti, avanti, signori ladroni, cavalieri ladri_... En avant,
+chevaliers voleurs, en avant, seigneurs brigands!...
+
+Pour un coup de main, il n'y avait pas de meilleures troupes dans
+l'armée; mais c'étaient des chenapans à voler le bon Dieu. Un jour,
+ils buvaient l'eau-de-vie des pansemens; un autre, ils tiraient, sans
+scrupule, un coup de fusil à un payeur, et mettaient le vol sur le
+compte des Espagnols. Et, cependant, ils avaient de bons momens!... A
+je ne sais quelle bataille, un de ces hommes-là tua dans la mêlée un
+capitaine anglais qui, en mourant, lui recommanda sa femme et son
+enfant. La veuve et l'orphelin se trouvaient dans un village voisin.
+L'Italien y alla sur-le-champ, à travers la mêlée, et les prit avec
+lui. La jeune dame était, ma foi, fort jolie. Les mauvaises langues du
+régiment prétendirent qu'il consola la veuve; mais le fait est qu'il
+partagea sa solde avec l'enfant jusqu'en 1814. Dans la déroute de
+Moscou, l'un de ces garnemens, ayant un camarade attaqué de la poitrine,
+eut pour lui des soins inimaginables depuis Moscou jusqu'à Wilna. Il le
+mettait à cheval, l'en descendait, lui donnait à manger, le défendait
+contre les cosaques, l'enveloppait de son mieux avec les haillons qu'il
+pouvait trouver, le couchait comme une mère couche son enfant, et
+veillait à tous ses besoins. Un soir, le diable de malade alla, malgré
+la défense de son ami, se chauffer à un feu de cosaques, et lorsque
+celui-ci vint pour l'y reprendre, un cosaque croyant qu'on voulait leur
+chercher chicane tua le pauvre Italien...
+
+--Napoléon avait des idées bien philosophiques! s'écria une dame. Ne
+faut-il pas avoir réfléchi bien profondément sur la nature humaine,
+pour oser chercher ce qu'il peut y avoir de héros dans une troupe de
+malfaiteurs?...
+
+--Oh! Napoléon, Napoléon! répondit un de nos grands poètes en levant
+les bras vers le plafond, par un mouvement théâtral. Qui pourra jamais
+expliquer, peindre ou comprendre Napoléon!... Un homme qu'on représente
+les bras croisés, et qui a tout fait; qui a été le plus beau pouvoir
+connu, le pouvoir le plus concentré, le plus mordant, le plus acide
+de tous les pouvoirs; singulier génie, qui a promené partout la
+civilisation armée sans la fixer nulle part; un homme qui pouvait
+tout faire parce qu'il voulait tout; prodigieux phénomène de volonté,
+domptant une maladie par une bataille, et cependant il devait mourir
+de maladie dans son lit après avoir vécu au milieu des balles et des
+boulets; un homme qui avait dans la tête un code et une épée, la parole
+et l'action; esprit perspicace qui a tout deviné, excepté sa chute;
+politique bizarre qui jouait les hommes à poignées, par économie, et qui
+respecta deux têtes, celles de Talleyrand et de Metternich, diplomates
+dont la mort eût évité la combustion de la France, et qui lui
+paraissaient peser plus que des milliers de soldats; homme auquel, par
+un rare privilége, la nature avait laissé un coeur dans son corps de
+bronze; homme, rieur et bon à minuit entre des femmes, et, le matin,
+maniant l'Europe comme une jeune fille fouette l'eau de son bain!...
+Hypocrite, généreux, aimant le clinquant, sans goût, et malgré cela
+grand en tout, par instinct ou par organisation; César à vingt-deux ans,
+Cromwell à trente; puis, comme un épicier du Père La Chaise, bon père et
+bon époux. Enfin, il a improvisé des monumens, des empires, des rois,
+des codes, des vers, un roman, et le tout avec plus de portée que de
+justesse. N'a-t-il pas fait de l'Europe la France? Et, après nous avoir
+fait peser sur la terre de manière à changer les lois de la gravitation,
+il nous a laissés plus pauvres que le jour où il avait mis la main sur
+nous. Et lui, qui avait pris un empire avec son nom, perdit son nom au
+bord de son empire, dans une mer de sang et de soldats. Homme qui, toute
+pensée et toute action, comprenait Desaix et Fouché... Tout arbitraire
+et toute justice!--le vrai roi!...
+
+--J'aurais bien voulu qu'il fut un peu moins roi... dit en riant un
+de mes amis, je n'aurais point passé six ans dans la forteresse où sa
+police m'a jeté, comme tant d'autres.
+
+--Mais ne vous êtes-vous pas singulièrement évadé?... demanda une dame.
+
+--Non, ce n'est pas moi, répondit-il.
+
+--Racontez donc cette aventure-là, dit la maîtresse du logis, il n'y a
+que nous deux ici qui la connaissions...
+
+--Volontiers, répliqua-t-il, et chacun d'écouter.
+
+Peu de temps après le 18 brumaire, dit le meilleur de nos philologues
+et le plus aimable des bibliophiles, il y eut une levée de boucliers en
+Bretagne et dans la Vendée. Le premier consul, empressé de pacifier la
+France, entama comme vous le savez des négociations avec les principaux
+chefs, déploya les plus vigoureuses mesures militaires; et, tout en
+combinant des plans de séduction, mit en jeu les ressorts machiavéliques
+de la police, alors confiée à Fouché. Rien de tout cela ne fut inutile,
+et il réussit à étouffer la guerre de l'Ouest.
+
+A cette époque, un jeune homme appartenant à la famille de Maillé
+fut envoyé par les chouans, de Bretagne à Saumur, afin d'établir des
+intelligences entre certaines personnes de la ville ou des environs
+et les chefs de l'insurrection royaliste. Instruite de son voyage, la
+police de Paris avait dépêché des agens chargés de s'emparer du jeune
+émissaire à son arrivée à Saumur. Effectivement, il fut arrêté le jour
+même de son débarquement, car il vint en bateau, sous un déguisement de
+maître marinier; mais c'était un homme d'exécution!... Il avait calculé
+toutes les chances de son entreprise, et son passe-port, ses papiers
+étaient si bien en règle, que les gens envoyés pour se saisir de lui
+craignirent de s'être trompés.
+
+Le chevalier de Beauvoir,--je me rappelle maintenant son nom,--avait
+bien médité son rôle. Il cita sa famille d'emprunt, son faux domicile,
+et soutint si hardiment son interrogatoire, qu'il aurait été mis en
+liberté sans l'espèce de croyance aveugle que les espions eurent en
+leurs instructions; elles étaient trop précises; dans le doute, ils
+aimèrent mieux commettre un acte arbitraire que de laisser échapper un
+homme à la capture duquel le premier consul paraissait attacher une
+grande importance. Dans ces temps de liberté, les agens du pouvoir
+national se souciaient fort peu de ce que nous nommons aujourd'hui la
+_légalité_. Le chevalier fut donc provisoirement emprisonné, jusqu'à ce
+que les autorités supérieures eussent pris une décision à son égard.
+Cette sentence bureaucratique ne se fit pas attendre, et la police
+ordonna de garder très-étroitement le prisonnier, malgré toutes ses
+dénégations.
+
+Alors le chevalier de Beauvoir fut transféré, suivant de nouveaux
+ordres, au château de l'Escarpe. Ce nom indique assez la situation de la
+forteresse: assise sur des rochers d'une grande élévation, elle a pour
+fossés des précipices; et l'on n'y peut arriver que par une pente rapide
+et dangereuse, aboutissant, comme dans tous les anciens châteaux, à la
+porte principale, qui est défendue par un fossé sur lequel s'abaisse un
+pont-levis.
+
+Le commandant de cette prison, charmé d'avoir un homme de distinction,
+dont les manières étaient fort agréables, qui s'exprimait à merveille,
+et paraissait instruit, qualités assez rares à cette époque, accepta le
+chevalier comme un bienfait de la Providence. Il lui proposa d'être à
+l'Escarpe sur parole, et de faire cause commune avec lui contre l'ennui.
+Beauvoir ne demanda pas mieux. C'était un loyal gentilhomme; mais
+c'était aussi, par malheur, un fort joli garçon. Il avait une figure
+attrayante, l'air résolu, la parole engageante, une force prodigieuse.
+C'eût été un excellent chef de parti. Il était surtout leste et bien
+découplé. Le commandant lui assigna le plus commode des appartemens
+du château, l'admit à sa table; et, d'abord, n'eut qu'à se louer du
+Vendéen.
+
+Ce commandant était un officier corse; il était marié, et très-jaloux,
+parce que sa femme, assez jolie, lui semblait peut-être difficile à
+garder. Il paraît que Beauvoir plut à la dame, et qu'il la trouva fort à
+son goût. Ils s'aimèrent sans doute. Commirent-ils quelque imprudence?
+Le sentiment qu'ils eurent l'un pour l'autre dépassa-t-il les bornes de
+cette galanterie superficielle qui est presque un de nos devoirs envers
+les femmes? Beauvoir ne s'est jamais franchement expliqué sur ce point
+assez obscur de son histoire; mais toujours est-il constant que le
+commandant se crut en droit d'exercer des rigueurs extraordinaires sur
+son prisonnier.
+
+Beauvoir, mis au donjon, fut nourri de pain noir, abreuvé d'eau claire,
+et enchaîné suivant le perpétuel programme des divertissemens prodigués
+aux captifs. Sa cellule, située sous la plate-forme du donjon, était
+voûtée en pierre dure; les murailles avaient une épaisseur désespérante;
+la tour donnait vraisemblablement sur un précipice; il n'y avait pas la
+moindre chance de salut.
+
+Lorsque le pauvre Beauvoir eut reconnu l'impossibilité d'une évasion,
+il tomba dans ces rêveries qui sont tout ensemble le désespoir et la
+consolation des prisonniers. Il s'occupa de ces riens qui deviennent
+de grandes affaires. Il compta les heures, les jours; il fit
+l'apprentissage du triste _état de prisonnier_. Il reçut le baptême des
+douleurs. Il se replia sur lui-même, et sut ce que c'étaient que l'air
+et le soleil; puis, après une quinzaine de jours, il eut cette maladie
+terrible, cette fièvre de liberté qui pousse les prisonniers à ces
+entreprises sublimes dont nous ne pouvons expliquer les prodigieux
+résultats que par des forces inconnues, par des concentrations de
+volonté qui font le désespoir de notre analyse physiologique, mystères
+dont les savans craignent presque de sonder les profondeurs. Mais il se
+rongeait le coeur; car il n'y avait que la mort qui pût le rendre libre.
+
+Un matin, le porte-clefs chargé d'apporter la nourriture de Beauvoir, au
+lieu de s'en aller après lui avoir donné sa maigre pitance, resta devant
+lui les bras croisés, et le regarda singulièrement. Leur conversation
+se réduisait de coutume à peu de chose; et jamais son gardien ne
+l'entamait. Aussi le chevalier fut-il très-étonné lorsque cet homme lui
+dit:
+
+--Monsieur, vous avez sans doute votre idée en vous faisant toujours
+appeler M. Lebrun ou citoyen Lebrun. Cela ne me regarde pas; mon affaire
+n'est point de vérifier votre nom: que vous vous nommiez Pierre ou Paul,
+cela m'est bien égal; mais je sais, dit-il en clignant de l'oeil, que
+vous êtes M. Charles-Félix-Théodore, chevalier de Beauvoir et cousin de
+Mme la duchesse de Maillé...
+
+--Hein?... ajouta-t-il d'un air de triomphe, après un moment de silence
+en regardant son prisonnier.
+
+Beauvoir, se voyant incarcéré fort et ferme, ne crut pas que sa position
+pût s'empirer par l'aveu de son véritable nom; et alors il répondit:
+
+--Eh bien! quand je serais le chevalier de Beauvoir, qu'y
+gagnerais-tu?...
+
+--Oh! tout est gagné!... répliqua le porte-clefs à voix basse.
+Écoutez-moi. J'ai reçu de l'argent pour faciliter votre évasion; mais un
+instant!... Comme on me fusillerait tout bellement si j'étais soupçonné
+de la moindre chose, j'ai dit que je ne tremperais dans cette affaire-là
+que juste l'histoire de gagner mon argent. Tenez, monsieur, voilà une
+clef...
+
+Et il sortit de sa poche une petite lime.
+
+--Avec cela, reprit-il, vous scierez un de vos barreaux. Dam! ce ne sera
+pas commode.
+
+Et il montra l'ouverture étroite par laquelle le jour entrait dans
+le cachot. C'était une espèce de baie pratiquée entre le cordon qui
+couronnait extérieurement le donjon et ces grossières saillies en pierre
+destinées à figurer les supports des créneaux.
+
+--Dam, monsieur, dit le geôlier, il faudra scier le fer assez près pour
+que vous puissiez passer.
+
+--Oh! sois tranquille!--je passerai...
+
+--Et assez haut pour qu'il vous reste de quoi attacher votre corde...
+
+--Où est-elle?
+
+--La voici, répondit le guichetier en lui jetant une corde à noeuds.
+Elle a été fabriquée avec du linge, afin de faire supposer que vous
+l'avez confectionnée vous-même. Elle est de longueur suffisante. Quand
+vous serez au dernier noeud, laissez-vous couler tout doucement; le
+reste est votre affaire. Vous trouverez probablement dans les environs
+une voiture tout attelée et des amis qui vous attendent... De cela, je
+n'ai rien voulu savoir. Je n'ai pas besoin de vous dire qu'il y a une
+sentinelle au _dret_ de la tour... Vous saurez ben choisir une nuit
+noire, et guetter le moment où le soldat de faction dormira. Vous
+risquera peut-être d'attraper un coup de fusil; mais...
+
+--C'est bon! c'est bon!... je ne pourrirai pas ici... s'écria le
+chevalier.
+
+--Ah! ça se pourrait ben tout de même!... répliqua le geôlier d'un air
+bête.
+
+Beauvoir prit cela pour une de ces réflexions niaises que font ces
+gens-là. L'espoir d'être bientôt libre le rendait si joyeux qu'il ne
+pouvait guère s'arrêter aux discours de cet homme, espèce de paysan
+renforcé. Il se mit à l'ouvrage aussitôt, et la journée lui suffit pour
+scier les barreaux.
+
+Craignant une visite du commandant, il cacha son travail, en bouchant
+les fentes avec de la mie de pain roulée dans de la rouille, afin de lui
+donner la couleur du fer; puis ayant serré sa corde, il épia quelque
+nuit favorable, avec cette impatience concentrée et cette profonde
+agitation d'ame qui font vivre si poétiquement les prisonniers.
+
+Enfin, par une nuit grise, une nuit d'automne, il acheva de scier les
+barreaux, attacha solidement sa corde, s'accroupit à l'extérieur sur
+le support de pierre, en se cramponnant d'une main au bout de fer qui
+restait dans la baie; et, là, il attendit le moment le plus obscur de la
+nuit et l'heure à laquelle les sentinelles doivent dormir... C'est vers
+le matin, à peu près...
+
+Connaissant la durée des factions, l'instant des rondes, toutes choses
+dont s'occupent les prisonniers, même involontairement, il épia le
+moment où l'une des sentinelles serait aux deux tiers de sa faction et
+retirée dans sa guérite, à cause du brouillard; puis, certain d'avoir
+réuni le plus de chances favorables à son évasion, il se mit à
+descendre, noeud à noeud, suspendu entre le ciel et la terre, mais
+tenant sa corde avec une force de géant.
+
+Tout alla bien. Il était arrivé à l'avant-dernier noeud, lorsque près
+de se laisser couler à terre, il s'avisa, par une pensée prudente, de
+chercher le sol avec ses pieds, et--il ne trouva pas de sol... Diable!
+c'était un cas assez embarrassant. Il était en sueur, fatigué, perplexe,
+et dans cette situation où l'on joue sa vie à pair ou non. Il allait
+s'élancer par une raison frivole; son chapeau venait de tomber.
+Heureusement il écouta le bruit que la chute devait produire, et
+n'entendant rien, il conçut de vagues soupçons sur sa situation; et
+commença à croire qu'on pouvait lui avoir tendu quelque piége; mais dans
+quel intérêt?...
+
+En proie à ces incertitudes, il songea presque à remettre la partie à
+une autre nuit; et provisoirement, il résolut d'attendre les clartés
+indécises du crépuscule, heure qui ne serait peut-être pas tout-à-fait
+défavorable à sa fuite. Sa force prodigieuse lui permit de grimper vers
+le donjon; mais il était presque épuisé au moment où il se remit sur
+le support extérieur, guettant tout comme un chat sur le bord de sa
+gouttière.
+
+Bientôt, à la faible clarté de l'aurore, il aperçut, en faisant flotter
+sa corde, une petite distance de cent cinquante pieds entre le dernier
+noeud et les rochers pointus du précipice.
+
+--Merci, commandant! dit-il avec le sang froid qui le caractérisait.
+
+Puis, après avoir quelque peu réfléchi à cette habile vengeance, il
+jugea nécessaire de rentrer dans son cachot. Il mit toute sa défroque en
+évidence sur son lit, laissa la corde en dehors pour faire croire à sa
+chute; et, tranquillement tapi derrière la porte, il attendit l'arrivée
+du perfide guichetier, en tenant à la main une des barres de fer qu'il
+avait sciées.
+
+Le guichetier ne manqua pas de venir, et plus tôt qu'à l'ordinaire, pour
+recueillir la succession du mort; il ouvrit la porte en sifflant; mais
+quand il fut à une distance convenable, Beauvoir lui asséna sur le crâne
+un si furieux coup de barre que le traître tomba comme une masse, sans
+jeter un cri; la barre lui avait brisé la tête. Le chevalier déshabilla
+promptement le mort, prit ses habits, imita son allure, et, grâces à
+l'heure matinale et au peu de défiance des sentinelles de la porte
+principale, il s'évada.
+
+--Il faut des guerres civiles pour faire éclore des caractères
+semblables!... s'écria un avocat célèbre. Ces aventures où l'ame se
+déploie dans toute sa vigueur ne se rencontrent jamais dans la vie
+tranquille telle que la constitue notre civilisation actuelle, si pâle,
+si décrépite.
+
+--Encore la civilisation!... répliqua un médecin, votre mot est
+placé!... Depuis quelque temps, poètes, écrivains, peintres, tout le
+monde est possédé d'une singulière manie. Notre société, selon ces
+gens-là, nos moeurs, tout se décompose et rend le dernier soupir. Nous
+vivons morts; nous nous portons à merveille dans une agonie perpétuelle,
+et sans nous apercevoir que nous sommes en putréfaction. Enfin, à les
+entendre, nous n'avons ni lois, ni moeurs, ni physionomie, parce que
+nous sommes sans croyances. Il me semble cependant que, d'abord, nous
+avons tous foi en l'argent, et depuis que les hommes se sont attroupés
+en nations, l'argent a été une religion universelle, un culte éternel;
+ensuite, le monde actuel ne va pas mal du tout. Pour quelques gens
+blasés qui regrettent de ne pas avoir tué une femme ou deux, il se
+rencontre bon nombre de gens passionnés qui aiment sincèrement. Pour
+n'être pas scandaleux, l'amour se continue assez bien, et ne laisse
+guère chômer que les vieilles filles... encore!... Bref! les existences
+sont tout aussi dramatiques en temps de paix qu'en temps de troubles...
+Je vous remercie de votre guerre civile. Moi! j'ai précisément assez de
+rentes sur le grand-livre pour aimer cette vie étroite, l'existence avec
+les soies, les cachemires, les tilburys, les peintures sur verres,
+les porcelaines, et toutes ces petites merveilles qui annoncent la
+dégénérescence d'une civilisation...
+
+--Le docteur a raison.... dit une dame. Il y a des situations secrètes
+de la vie la plus vulgaire en apparence qui peuvent comporter des
+aventures tout aussi intéressantes que celles de l'évasion.
+
+--Certes, reprit le docteur. Et, si je vous racontais une des premières
+consultations que...
+
+--Racontez!...
+
+--Racontez!...
+
+Ce fut un cri général, dont le docteur fut très flatté.
+
+--Je n'ai pas la prétention de vous intéresser autant que monsieur...
+
+--Connu!... dit un peintre.
+
+--Assez... Dites, cria-t-on de toutes parts.
+
+--Un soir, dit-il, après avoir laissé échapper un geste de modestie et
+un sourire, j'allais me coucher, fatigué de ces courses énormes que nous
+autres, pauvres médecins, faisons à pied, presque pour l'amour de
+Dieu, pendant les premiers jours de notre carrière, lorsque ma vieille
+servante vint me dire qu'une dame désirait me parler. Je répondis par
+un signe, et sur-le-champ l'inconnue entra dans mon cabinet. Je la fis
+asseoir au coin de ma cheminée, et restai vis-à-vis d'elle, à l'autre
+coin, en l'examinant avec cette curiosité physiologique particulière aux
+gens de notre profession, quand ils prennent la science en amour. Je
+n'ai pas souvenance d'avoir rencontré dans le cours de ma vie une femme
+qui m'ait aussi fortement impressionné que je le fus par cette dame.
+Elle était jeune, simplement mise, médiocrement belle cependant, mais
+admirablement bien faite. Elle avait une taille très cambrée, un teint
+à éblouir et des cheveux noirs très-abondans. C'était une figure
+méridionale, tout empreinte de passions, dont les traits avaient peu de
+régularité, beaucoup de bizarrerie même, et qui tirait son plus
+grand charme de la physionomie; néanmoins, ses yeux vifs avaient une
+expression de tristesse, qui en détruisait l'éclat.
+
+Elle me regardait avec une sorte d'inquiétude, et je fus extrêmement
+intéressé par l'hésitation que trahirent ses premières paroles et ses
+manières. Elle allait faire violence à sa pudeur, et j'attendais une de
+ces confidences vulgaires, auxquelles nous sommes habitués, mais qui
+n'en sont pas moins honteuses pour les malades, lorsque, se levant avec
+brusquerie, elle me dit:
+
+--Monsieur, il est fort inutile que je vous instruise du hasard auquel
+j'ai du de connaître votre nom, votre caractère et votre talent.
+
+A son accent, je reconnus une Marseillaise.
+
+--Je suis, reprit-elle, mariée depuis trois mois à Monsieur de... chef
+d'escadron dans les grenadiers de la garde; c'est un homme violent et
+d'une jalousie de tigre. Depuis six mois je suis grosse...
+
+En prononçant cette phrase à voix basse, elle eut peine à dissimuler une
+contraction nerveuse qui crispa son larynx.
+
+--J'appartiens, reprit-elle en continuant, à l'une des premières
+familles de Marseille; ma mère est madame de...
+
+--Vous comprenez, dit le docteur en s'interrompant et nous regardant à
+la ronde, que je ne puis pas vous dire les noms...
+
+--J'ai dix-huit ans, monsieur, dit-elle; j'étais promise depuis deux
+ans à l'un de mes cousins, jeune homme riche et fort aimable, mais
+appartenant à une famille exclusivement commerçante, la famille de ma
+mère. Nous nous aimions beaucoup... Il y a huit mois, M. de... mon
+mari, vint à Marseille; il est neveu de l'ancienne duchesse de... et,
+favori de l'empereur, il est promis à quelque haute fortune militaire:
+tout cela séduisit mon père. Malgré mon inclination connue, mon mariage
+avec le comte de... fut décidé. Ce manque de foi brouilla les deux
+familles. Mon père redoutant la violence du caractère marseillais,
+craignit quelque malheur; il voulut conclure cette affaire à Paris, où
+se trouvait la famille de M. de... Nous partîmes.
+
+A la seconde couchée, au milieu de la nuit, je fus réveillée par la
+voix de mon cousin, et--je vis sa tête près de la mienne... Le lit où
+couchaient mon père et mère était à trois pas du mien; rien ne
+l'avait arrêté. Si mon père s'était réveillé, il lui aurait brûlé la
+cervelle... Je l'aimais...--c'est tout vous dire.
+
+Elle baissa les yeux et soupira. J'ai souvent entendu les sons creux
+qui sortent de la poitrine des agonisans; mais j'avoue que ce soupir
+de femmes, ce repentir poignant, mêlé de résignation, cette terreur
+produite par un moment de plaisir, dont le souvenir semblait briller
+dans les yeux de la jeune Marseillaise, m'ont pour ainsi dire aguerri
+tout à coup aux expressions les plus vives de la souffrance. Il y a
+des jours où j'entends encore ce soupir, et il me donne toujours une
+sensation de froid intérieur, lorsque ma mémoire est fidèle.
+
+--Dans trois jours, reprit-elle en levant les yeux sur moi, mon mari
+revient d'Allemagne. Il me sera impossible de lui cacher l'état dans
+lequel je suis, et il me tuera, monsieur; il n'hésitera même pas. Mon
+cousin se brûlera la cervelle ou provoquera mon mari. Je suis dans
+l'enfer...
+
+Elle dit cette phrase avec un calme effrayant.
+
+--Adolphe est tenu fort sévèrement; son père et sa mère lui donnent
+peu d'argent pour son entretien; ma mère n'a pas la disposition de sa
+fortune; de mon côté, moi, je ne possède rien; cependant, entre nous
+trois, nous avons trouvé 4,000 francs...
+
+--Les voici, dit-elle en tirant de son corset des billets de banque et
+me les présentant.
+
+--Eh bien! madame?... lui demandai-je.
+
+--Eh bien! monsieur, reprit-elle en paraissant étonnée de ma question,
+je viens vous supplier de sauver l'honneur de deux familles, la vie
+de trois personnes et celle de ma mère, aux dépens de mon malheureux
+enfant...
+
+--N'achevez pas, lui dis-je avec sang froid.
+
+J'allai prendre le Code.
+
+--Voyez, madame, repris-je en montrant une page qu'elle n'avait sans
+doute pas lue, vous m'enverriez à l'échafaud. Vous me proposez un crime
+que la loi punit de mort, et vous seriez vous-même condamnée à une peine
+plus terrible peut-être que ne l'est la mienne... Mais, la justice ne
+serait pas si sévère, que je ne pratiquerais pas une opération de ce
+genre; elle est presque toujours un double assassinat; car il est rare
+que la mère ne périsse pas aussi. Vous pouvez prendre un meilleur
+parti... Pourquoi ne fuyez-vous pas?... Allez en pays étranger.
+
+--Je serais déshonorée...
+
+Elle me fit encore quelques instances, mais doucement et avec un sourd
+accent de désespoir. Je la renvoyai...
+
+Le surlendemain, vers huit heures du matin, elle revint. En la
+voyant entrer dans mon cabinet, je lui fis un signe de dénégation
+très-péremptoire; mais elle se jeta si vivement à mes genoux que je ne
+pus l'en empêcher.
+
+--Tenez!... s'écria-t-elle, voici dix mille francs!...
+
+--Hé! madame, répondis-je, cent mille, un million même, ne me
+convertiraient pas au crime... Si je vous promettais mon secours dans
+un moment de faiblesse, plus tard, au moment d'agir, la raison me
+reviendrait, et je manquerais à ma parole. Ainsi retirez-vous.
+
+Elle se releva, s'assit, et fondit en larmes.
+
+--Je suis morte!... s'écria-t-elle. Mon mari revient demain...
+
+Elle tomba dans une espèce d'engourdissement; et puis, après sept ou
+huit minutes de silence, elle me jeta un regard suppliant; je détournai
+les yeux; elle me dit:
+
+--Adieu, monsieur!...
+
+Et disparut.
+
+Cet horrible poème de mélancolie m'oppressa pendant toute la journée...
+J'avais toujours devant moi cette femme pâle, et je lisais toujours les
+pensées écrites dans son dernier regard.
+
+Le soir, au moment où j'allais me coucher, une vieille femme en
+haillons, et qui sentait la boue des rues, me remit une lettre écrite
+sur une feuille de papier gras et jaune; les caractères, mal tracés, se
+lisaient à peine, et il y avait de l'horreur et dans ce message et dans
+la messagère.
+
+«J'ai été massacrée par le chirurgien malhabile d'une maison de
+prostitution, car je n'ai trouvé de pitié que là; mais je suis perdue.
+Une hémorragie affreuse a été la suite de cet acte de désespoir. Je
+suis, sous le nom de Mme Lebrun, à l'hôtel de Picardie, rue de Seine. Le
+mal est fait. Aurez-vous maintenant le courage de venir me visiter, et
+de voir s'il y a pour moi quelque chance de conserver la vie?...
+
+Écouterez-vous mieux une mourante?...
+
+Un frisson de fièvre passa sur ma colonne vertébrale. Je jetai la lettre
+au feu, puis me couchai; mais je ne dormis pas; je répétai vingt fois et
+presque mécaniquement:
+
+--Ah! la malheureuse...
+
+Le lendemain, après avoir fait toutes mes visites, j'allai, conduit par
+une sorte de fascination, jusqu'à l'hôtel que la jeune femme m'avait
+indiqué. Sous prétexte de chercher quelqu'un dont je ne savais pas
+exactement l'adresse, je pris avec prudence des informations, et le
+portier me dit:
+
+--Non, monsieur, nous n'avons personne de ce nom-là. Hier il est bien
+venu une jeune femme; mais elle ne restera pas longtemps ici... Elle
+est morte ce matin à midi...
+
+Je sortis avec précipitation, et j'emportai dans mon coeur un souvenir
+éternel de tristesse et de terreur. Je vois passer peu de corbillards
+seuls et sans parens à travers Paris sans penser à cette aventure, et
+chaque fois j'y découvre de nouvelles sources d'intérêt. C'est un drame
+à cinq personnages, dont, pour moi, les destinées inconnues se dénouent
+de mille manières, et qui m'occupent souvent pendant des heures
+entières...
+
+Nous restâmes silencieux. Le docteur avait conté cette histoire avec un
+accent si pénétrant, ses gestes furent si pittoresques et sa diction si
+vive, que nous vîmes successivement et l'héroïne et le char des pauvres
+conduit par les croque-morts, allant au trot vers le cimetière.
+
+--Pendant la campagne de 1812, nous dit alors un colonel d'artillerie,
+j'ai été, comme le docteur, le témoin ou plutôt la cause involontaire
+d'un malheur qui a beaucoup d'analogie avec celui dont il vient de nous
+parler. Il s'agit aussi d'une femme mariée; mais si le résultat est
+à peu près le même, il y existe entre les deux faits de notables
+différences.
+
+Lorsque nous arrivâmes à la Bérésina, il n'y avait plus, comme vous le
+savez, ni discipline ni obéissance militaire. Tous les rangs étaient
+confondus à l'armée; l'armée n'était même plus qu'un ramas d'hommes
+de toutes nations, qui allait instinctivement du nord au midi... Les
+soldats chassaient de leurs foyers un général en haillons et pieds
+nus, quand il n'apportait ni bois ni vivres. Après le passage de cette
+célèbre rivière, le désordre ne fut pas moindre.
+
+Je sortais tranquillement, tout seul, sans vivres, sans argent, des
+marais de Zembin, et j'allais cherchant une maison où l'on voulût bien
+me recevoir. N'en trouvant pas, ou chassé de celles que je rencontrais,
+j'aperçus heureusement vers le soir une mauvaise petite ferme de
+Pologne, dont rien ne pourrait vous donner une idée, à moins que vous
+n'ayez vu les maisons de bois de la Basse-Normandie ou les plus pauvres
+métairies de la Bretagne. Ces habitations consistent en une seule
+chambre partagée dans un bout par une cloison en planches, et la plus
+petite pièce sert de magasin à fourrages. L'obscurité du crépuscule me
+permettait de voir de loin une légère fumée qui s'échappait de cette
+maison.
+
+Espérant y trouver des camarades plus compatissans que ceux auxquels je
+m'étais adressé jusqu'alors, je marchai courageusement jusqu'à la ferme.
+En y entrant, je trouvai la table mise. Plusieurs officiers, parmi
+lesquels une femme, spectacle assez ordinaire, mangeaient des pommes de
+terre, de la chair de cheval grillée sur des charbons et des betteraves
+gelées. Je reconnus parmi les convives deux ou trois capitaines
+d'artillerie du premier régiment, dans lequel j'avais servi.
+
+Je fus accueilli par un hourra d'acclamations qui m'aurait fort étonné
+de l'autre côté de la Bérésina; mais en ce moment le froid était moins
+intense; mes camarades se reposaient, ils avaient chaud, ils mangeaient;
+et la salle, jonchée de bottes de paille, leur offrait la perspective
+d'un bon coucher, d'une nuit de délices. Nous n'en demandions pas tant
+alors. Ils pouvaient être philanthropes sans danger. Je me mis à manger
+en m'asseyant sur une botte de fourrage.
+
+Au bout de la table, du côté de la porte par laquelle on communiquait
+avec la petite pièce pleine de paille et de foin, se trouvait mon
+ancien colonel, un des hommes les plus extraordinaires que j'aie jamais
+rencontrés dans tout le ramassis d'hommes qu'il m'a été permis de voir.
+Il était Italien. Or toutes les fois que la nature humaine est belle
+dans les contrées méridionales, alors elle est sublime. Je ne sais si
+vous avez remarqué la singulière blancheur des Italiens quand ils sont
+blancs...
+
+--Cela est bien vrai, s'écria une dame; les cheveux noirs et bouclés
+d'une tête italienne en font valoir le teint, et il y a dans le
+caractère de la beauté transalpine je ne sais quelle perfection
+inexplicable...
+
+--Bien, ma chère, dit la maîtresse du logis; allez, allez...
+
+L'imprudente interlocutrice rougit et se tut.
+
+Il y avait toute une révélation dans ce peu de paroles, dites avec une
+vivacité décente qui peignait les profondes observations de l'amour.
+Nous regardâmes tous la jeune étourdie avec une malice douce, la malice
+d'artistes très indulgens de leur nature.
+
+Pour la tirer de peine, le narrateur reprit vivement:
+
+Lorsque je lus le fantastique portrait que Charles Nodier nous a tracé
+du colonel Oudet, j'ai retrouvé mes propres sensations dans chacune de
+ses phrases élégantes et passionnées. Italien, comme la plupart des
+officiers qui composaient son régiment, emprunté, du reste, par
+l'empereur à l'armée d'Eugène, mon colonel était un homme de haute
+taille;--il avait bien huit à neuf pouces,--admirablement proportionné,
+un peu gros peut-être, mais d'une vigueur prodigieuse, et leste,
+découplé comme un lévrier. Il avait des cheveux noirs à profusion, un
+teint blanc comme celui d'une femme, de petites mains, un joli pied, une
+bouche gracieuse, un nez aquilin, dont les lignes étaient minces et
+dont le bout se pinçait naturellement et blanchissait quand il était en
+colère, ce qui arrivait souvent, car il était d'une irascibilité qui
+passe toute croyance.
+
+Personne ne restait calme près de lui. Moi, je ne le craignais pas, mais
+uniquement parce qu'il m'avait pris dans une singulière amitié, et que,
+de moi, il prenait tout en gré. Je l'ai vu dans des colères dont rien
+ne saurait donner l'idée. Alors, son front se crispait et ses muscles
+dessinaient au milieu de son front un _delta_, ou, pour mieux dire, le
+fer à cheval de Redgauntlet, qui tous terrifiait encore plus peut-être
+que les éclairs magnétiques de ses yeux bleus; tout son corps
+tressaillait; et sa force, déjà si grande à l'état normal, devenait
+presque sans bornes. Il grasseyait beaucoup; et sa voix, au moins aussi
+puissante que celle d'Oudet, jetait une incroyable richesse de son dans
+la syllabe ou dans la consonne sur laquelle tombait ce grasseyement. Si
+ce vice de prononciation était une grâce chez lui dans certains momens,
+lorsqu'il commandait la manoeuvre ou qu'il était ému, vous ne sauriez
+imaginer quelle sécurité de puissance exprimait cette accentuation si
+vulgaire à Paris; il faudrait l'avoir entendu.
+
+Lorsque le colonel était tranquille, ses yeux bleus peignaient une
+douceur angélique; son front pur avait une expression pleine de charme.
+A une parade il n'y avait pas à l'armée d'Italie d'homme qui pût lutter
+avec lui; d'Orsay lui-même, le beau d'Orsay fut vaincu par notre colonel
+lors de la dernière revue passée par Napoléon avant d'entrer en Russie.
+
+Tout était opposition chez cet homme privilégié. La passion vit par les
+contrastes: aussi ne me demandez pas s'il exerçait sur les femmes ces
+irrésistibles influences auxquelles leur nature se plie comme la matière
+vitrifiable sous la canne du souffleur; mais, par une singulière
+fatalité, un observateur se rendrait peut-être compte de ce phénomène,
+il avait peu de femmes, ou négligeait d'en avoir.
+
+Pour vous donner une idée de sa violence, je vais vous dire en deux mots
+ce que je lui ai vu faire dans un paroxisme de colère.
+
+Nous montions avec nos canons un chemin très-étroit, bordé d'un côté par
+un talus assez haut, et de l'autre par des bois. Au milieu du chemin,
+nous nous rencontrâmes avec un autre régiment d'artillerie, à la tête
+duquel était le colonel. Ce colonel veut faire reculer le capitaine
+de notre régiment, qui se trouvait en tête de la première batterie;
+celui-ci s'y refuse; l'autre fait signe à sa première batterie
+d'avancer; et malgré le soin que le conducteur mit à se jeter sur le
+bois, la roue du premier canon prit la jambe droite de notre capitaine
+et la lui brisa, en le renversant de l'autre côté de son cheval. Tout
+cela fut l'affaire d'un moment. Notre colonel se trouvait à une faible
+distance, il devina la querelle, accourut au grand galop en passant à
+travers les pièces et le bois au risque de se jeter les quatre fers en
+l'air, et arriva sur le terrain, en face de l'autre colonel, au moment
+où notre capitaine criait:--A moi!... en tombant.
+
+Non, notre colonel italien n'était plus un homme!... Il avait de l'écume
+à la bouche; il grondait comme un lion; hors d'état de prononcer une
+parole et même un cri, il fit un signe effroyable à son antagoniste,
+en lui montrant le bois et tirant son sabre. Ils y entrèrent. En deux
+secondes, nous vîmes son adversaire à terre, la tête fendue en deux. Les
+autres reculèrent, ah! fistre! et bon train!...
+
+Il faut vous dire que le capitaine que l'on avait manqué de tuer, et qui
+jappait dans le bourbier, où la roue du canon l'avait jeté, avait pour
+femme une ravissante Italienne de Messine, qui était la maîtresse de
+notre colonel. Cette circonstance avait augmenté sa fureur; car ce mari
+lui appartenait, faisait partie de son bagage, et il devait le défendre
+comme une chose à lui.
+
+Or ce capitaine était en face de moi, dans la cabane où je reçus un si
+favorable accueil; et sa femme se trouvait à l'autre bout de la table,
+vis-à-vis le colonel. Elle se nommait Rosina. C'était une petite femme,
+fort brune, mais portant, dans ses yeux noirs et fendus en amande,
+toutes les ardeurs du soleil de la Sicile. Quoiqu'elle fût en ce moment
+dans un déplorable état de maigreur; qu'elle eût les joues couvertes
+de poussière comme un fruit exposé aux intempéries d'un grand chemin;
+qu'elle fût vêtue de haillons, fatiguée par les marches; que ses cheveux
+en désordre et collés ensemble fussent entièrement cachés sous un
+morceau de châle en marmotte, il y avait encore de la femme chez elle;
+ses mouvemens étaient jolis; sa bouche rose et chiffonnée, ses dents
+blanches, les formes de sa figure, sa gorge, attraits que la misère, le
+froid, l'incurie, n'avaient pas tout-à-fait dénaturés, parlaient encore
+d'amour à qui pouvait penser à une femme. C'était, du reste, une de
+ces natures frêles en apparence, mais nerveuses, pleines de force et
+construites pour la passion.
+
+Le mari, gentilhomme piémontais, était petit; sa figure annonçait une
+bonhomie goguenarde, s'il est permis d'allier ces deux mots. Courageux,
+instruit, il paraissait ignorer les liaisons qui existaient entre
+sa femme et le colonel depuis environ deux ans. J'attribuais ce
+laisser-aller aux moeurs italiennes ou à quelque secret de ménage; mais
+il y avait dans la physionomie de cet homme un trait qui m'inspirait
+toujours une involontaire défiance. Sa lèvre inférieure était mince
+et s'abaissait aux deux extrémités, au lieu de se relever, ce qui me
+semblait trahir un fonds de cruauté dans ce caractère, en apparence
+flegmatique et paresseux.
+
+Vous devez bien imaginer que la conversation n'était pas très-brillante
+lorsque j'arrivai. Mes camarades, fatigués, mangeaient en silence.
+Naturellement ils me firent quelques questions, et nous nous racontâmes
+nos malheurs, tout en les entremêlant de réflexions sur la campagne, sur
+les généraux, sur leurs fautes, sur les Russes et le froid.
+
+Un moment après mon arrivée, le colonel, ayant fini son maigre repas,
+s'essuya les moustaches, nous souhaita le bonsoir, et jetant son regard
+à l'Italienne:
+
+--Rosina?... lui dit-il.
+
+Puis, sans attendre sa réponse, il alla se coucher dans la petite grange
+aux fourrages.
+
+Le sens de l'interpellation du colonel était facile à saisir; aussi la
+jeune femme laissa-t-elle échapper un geste indescriptible qui peignait
+tout à la fois, et la contrariété qu'elle devait éprouver à voir sa
+dépendance affichée, sans aucun respect humain, et l'offense faite à sa
+dignité de femme, ou à son mari; puis, il y eut aussi dans la crispation
+rapide des traits, de son visage, dans le rapprochement violent de ses
+sourcils, une sorte de pressentiment: elle eut peut-être une prévision
+de sa destinée. Rosina resta tranquillement à table; mais un instant
+après, et vraisemblablement lorsque le colonel fut couché dans son lit
+de foin ou de paille, il répéta:
+
+--Rosina?...
+
+L'accent de ce second appel fut encore plus brutalement interrogatif que
+ne l'avait été l'autre. Le grasseyement du colonel et le nombre que
+la langue italienne permet de donner aux voyelles et aux finales,
+peignirent tout le despotisme, l'impatience, la volonté de cet homme.
+
+Rosina pâlit, mais elle se leva, passa derrière nous, et rejoignit le
+colonel.
+
+Tous mes camarades gardèrent un profond silence; mais moi,
+malheureusement, je me mis à rire après les avoir tous regardés, et mon
+rire se répéta de bouche en bouche.
+
+--_Tu ridi?..._ dit le mari.
+
+--Ma foi, mon camarade, lui répondisse en redevenant sérieux, j'avoue
+que j'ai eu tort... Je te demande mille fois pardon, et si tu n'es pas
+content des excuses que je te fais, je suis prêt à te rendre raison...
+
+--Ce n'est pas toi qui as tort, c'est moi!... reprit-il froidement.
+
+Là-dessus, nous nous couchâmes dans la salle; et bientôt nous nous
+endormîmes tous d'un profond sommeil.
+
+Le lendemain, chacun, sans éveiller son voisin, sans chercher un
+compagnon de voyage, se mit en route à sa fantaisie, avec cette espèce
+d'égoïsme qui a fait de notre déroute un des plus horribles drames de
+personnalité, de tristesse et d'horreur, qui jamais se soit passé sous
+le ciel.
+
+Cependant, à sept ou huit cents pas de notre gîte, nous nous retrouvâmes
+presque tous, et nous marchâmes ensemble, comme des oies conduites en
+troupe par le despotisme aveugle d'un enfant: une même nécessité nous
+poussait.
+
+Arrivés à un petit monticule d'où l'on pouvait encore apercevoir la
+ferme où nous avions passé la nuit, nous entendîmes des cris qui
+ressemblaient au rugissement des lions dans le désert, au mugissement
+des taureaux; mais non, cette clameur ne pouvait se comparer à rien de
+connu. Néanmoins nous distinguâmes un faible cri de femme mêlé à cette
+horrible et sinistre râle. Nous nous retournâmes tous, en proie à je ne
+sais quel sentiment de frayeur; alors nous ne vîmes plus la maison; mais
+un vaste bûcher. L'habitation était tout en flammes, et des tourbillons
+de fumée, enlevés par le vent, nous apportaient et les sons rauques et
+je ne sais quelle vapeur forte.
+
+A quelques pas de nous marchait le capitaine; il venait tranquillement
+se joindre à notre caravane...
+
+Nous le contemplâmes tous en silence, car nul n'osa l'interroger; mais
+lui, devinant notre curiosité, tourna sur sa poitrine l'index de la main
+droite; et, de la gauche, montrant l'incendie:
+
+--_Son'io!_ dit-il... Ç'est moi!...
+
+Nous continuâmes à marcher, sans lui faire une seule observation.
+
+--Toutes vos histoires sont épouvantables!... dit la maîtresse du logis,
+et vous me causerez cette nuit des cauchemars affreux. Vous devriez
+bien dissiper les impressions qu'elles nous laissent en nous racontant
+quelque histoire gaie, ajouta-t-elle en se tournant vers un homme gros
+et gras, homme de beaucoup d'esprit et qui devait partir pour l'Italie,
+où l'appelaient des fonctions diplomatiques.
+
+--Volontiers, répondit-il.
+
+--Madame de... reprit-il en souriant, la femme d'un ancien ministre de
+la marine sous Louis XVI, se trouvait au château de... où j'avais été
+passer les vacances de l'année 180... Elle était encore belle, malgré
+trente-huit ans avoués, et en dépit des malheurs qu'elle avait essuyés
+pendant la révolution. Appartenant à l'une des meilleures maisons de
+France, elle avait été élevée dans un couvent. Ses manières, pleines de
+noblesse et d'affabilité, étaient empreintes d'une grâce indéfinissable.
+Je n'ai connu qu'à elle une certaine manière de marcher qui imprimait
+autant de respect qu'elle inspirait de désirs. Elle était grande,
+bien faite et pieuse. Il est facile d'imaginer l'effet qu'elle devait
+produire sur un petit garçon de treize ans: c'était alors mon âge. Sans
+avoir précisément peur d'elle, je la regardais avec une inquiétude
+désireuse et avec de vagues émotions qui ressemblaient aux
+tressaillemens de la crainte.
+
+Un soir, par un de ces hasards dont il est difficile de rendre compte,
+sept ou huit des dames qui habitaient le château se trouvèrent seules,
+sur les onze heures du soir, devant un de ces feux qui ne sont ni
+pétillans ni éteints, mais dont la chaleur moite dispose peut-être à
+une causerie plus intime, en communiquant aux fibres une sorte
+d'épanouissement qui les béatifie.
+
+Madame de... jeta un regard d'espion sur les hauts lambris et les
+vieilles tapisseries de l'immense salon. Ses grands yeux noirs tombèrent
+sur un coin passablement obscur où j'étais tapi derrière une duchesse
+aux pieds contournés: ce fut comme un regard de feu; mais elle ne me vit
+pas. J'étais resté coi en entendant ces dames raconter, _sotto voce_,
+des histoires auxquelles je ne comprenais rien; mais les rires de
+bon aloi qui terminaient chaque narration avaient piqué ma curiosité
+d'enfant.
+
+A votre tour, avaient dit en choeur les châtelaines à madame de...
+allons, contez-nous comment...
+
+Elle conservait peut-être une vague inquiétude de m'avoir vu jouant
+auprès d'elle; elle se leva, comme pour faire le tour du meuble énorme
+derrière lequel j'étais tapi; mais une vieille dame, plus impatiente que
+les autres, lui prit la main en lui disant:
+
+--Le petit est couché, ma chère; d'ailleurs, voudriez-vous paraître plus
+prude que nous...
+
+Alors la belle dame de... toussa, ses yeux se baissèrent souvent, et
+elle commença ainsi:
+
+«J'étais au couvent de... et je devais en sortir au bout de trois jours
+pour épouser M. le comte de F... mon mari. Mon bonheur futur, envié par
+quelques unes de mes compagnes, donnait lieu pour la vingtième fois à
+des conjectures que je vous épargne, puisque d'après vos récits vous
+vous en êtes toutes occupées en temps et lieu.
+
+»Trois jeunes personnes de mon âge et moi, qui ne pouvions pas faire
+ensemble soixante-dix ans, étions groupées devant la fenêtre d'un
+corridor, d'où l'on voyait ce qui se passait dans la cour du couvent.
+Depuis une heure environ, nos jeunes imaginations avaient cultivé le
+champ des suppositions d'une manière si folle et si innocente, je vous
+jure, qu'il nous était impossible de déterminer en quoi consistait le
+mariage; mes idées étaient même devenues si vagues que je ne savais plus
+sur quoi les fixer.
+
+»Une soeur de trente à quarante ans, qui nous avait prises en amitié,
+vint à passer; c'était, autant que je me le rappelle, la fille d'un
+campagnard fort riche: elle avait été mise au couvent dès sa jeunesse,
+soit pour avantager son frère, soit à cause d'une aventure qu'elle ne
+racontait qu'à son honneur et gloire. Mademoiselle de Langeac, qui était
+plus libre qu'aucune de nous avec elle, l'arrêta et lui exposa assez
+[Note du transcripteur: mot illisible] ment le danger qu'il pouvait y
+avoir pour moi d'ignorer les conditions de la nature humaine.
+
+La religieuse avisa dans la cour un maudit animal qui revenait du
+marché, et qui dans le moment, par la fierté de son allure, la puissance
+de développement de tout son être, formait la plus brillante définition
+du mariage que l'on pût donner.
+
+Là, le groupe féminin se rapprocha, madame de... parla à voix basse, les
+dames chuchotèrent et tous les yeux brillèrent comme des étoiles; mais
+je ne pus entendre de la réponse de la religieuse que deux mots latins,
+employés par la belle dame, et qui étaient, je crois: _Ecce homo!..._
+
+A cet aspect, reprit madame de... dont la voix remonta insensiblement au
+diapason doux et clair qui avait donné le ton aux juvéniles confidences
+de ces dames, je manquai de me trouver mal. Je pâlis en regardant
+mademoiselle de Fiennes que j'aimais beaucoup, et la terreur que j'ai
+ressentie depuis en pensant au jour où je devais monter sur l'échafaud
+n'est pas comparable à celle dont je fus la proie en songeant à la
+première nuit de mes noces. Je croyais être faite autrement que toutes
+les femmes. Je n'osais parler à ma mère; je regardais le comte avec un
+curieux effroi, sans en être plus instruite. Je ne vous dirai pas toutes
+les pensées martyrisantes dont je fus assaillie; l'idée d'un pareil
+supplice a été jusqu'à me faire rester, la veille de mon mariage, à
+tenir pendant environ une heure le bouton doré qui servait à ouvrir
+la porte de la chambre où dormait ma mère, sans pouvoir me décider à
+entrer, à la réveiller et à lui faire part de l'impossibilité où me
+mettait la nature d'être femme un jour.
+
+»Bref! je fus menée plus morte que vive dans la chambre nuptiale...»
+
+Ici madame de... ne put s'empêcher de sourire, et elle ajouta, non sans
+quelque mine de sainte ni-touche:
+
+«Mais j'ai vu que tout ce que Dieu a fait est bien fait, et que la
+pauvre bécasse de religieuse avait essayé, comme Garo, de mettre des
+citrouilles à un chêne.»
+
+--Monsieur, dit une jeune dame, si vos histoires gaies commencent ainsi,
+comment finiront-elles?...
+
+--Oh! monsieur n'a jamais pu rien conter sans y mettre un trait un peu
+trop vif, et vraiment je le redoute. J'espère toujours qu'il s'est
+corrigé...
+
+--Mais où est le mal?... demanda naïvement le narrateur. Aujourd'hui
+vous voulez rire, et vous nous interdisez toutes les sources de la gaîté
+franche qui faisait les délices de nos ancêtres. Otez les tromperies de
+femmes, les ruses de moines, les aventures un peu breneuses de Verville
+et de Rabelais, où sera le rire?... Vous avez remplacé cette poétique
+par celle des calembours d'Odry!... Est-ce un progrès?... Aujourd'hui
+nous n'osons plus rien!... A peine une honnête femme permettrait-elle à
+son amant de lui raconter la bonne histoire du cocher de fiacre disant à
+une dame: _Voulez-vous trinquer?_... Il n'y a rien de possible avec des
+moeurs aussi tacitement libertines; car je trouve vos pièces de théâtre
+et vos romans plus gravement indécens que la crudité de Brantôme, chez
+lequel il n'y a ni arrière-pensée ni préméditation. Le jour où nous
+avons donné de la chasteté au langage, les moeurs avaient perdu la leur.
+
+--La philanthropie a ruiné le conte!... reprit un vieillard.
+
+--Comment?... dit la femme d'un peintre.
+
+--Pour qu'un conte soit bon, il faut toujours qu'il vous fasse rire d'un
+malheur, répondit-il.
+
+--Paradoxe!... s'écria un journaliste.
+
+--Aujourd'hui, reprit le vieillard en souriant, les sots se servent trop
+souvent de ce mot-là, quand ils ne peuvent pas répondre, pour qu'un
+homme d'esprit l'emploie.
+
+Il y eut un moment de silence.
+
+--Autrefois, dit le vieillard, les gens riches se faisaient enterrer
+dans les églises. Alors il y avait un intervalle entre l'enterrement
+réel et le convoi, parce que la tombe n'était pas toujours prête à
+recevoir le mort. Cet inconvénient avait obligé les curés de Paris à
+faire garder pendant un certain laps de temps les cercueils dans une
+chapelle où se trouvait un sépulcre postiche. C'était en quelque sorte
+un vestibule où les morts attendaient. Il y avait un prêtre de garde
+près de la chapelle mortuaire, et les familles payaient les prières de
+surérogation qui se disaient pendant la nuit ou pendant le jour qui
+s'écoulait entre l'enterrement factice et l'inhumation définitive.
+Excusez-moi de vous donner ces détails; mais aujourd'hui, pour beaucoup
+de personnes, ils sont de l'histoire...
+
+Un pauvre prêtre, nouveau venu à Saint-Sulpice, débuta dans l'emploi de
+garder les morts... Un vieux maître des requêtes de l'hôtel avait été
+enterré la matin. Au commencement de la nuit, le prêtre de province fut
+installé dans la chapelle, et chargé de dire les prières à la lueur des
+cierges. Le voilà seul, au coin d'un pilier, dans cette grande église.
+Il dit un psaume, et quand le psaume est fini:
+
+--Pan! pan!...
+
+Il entend trois petits coups frappés faiblement.
+
+Les oreilles lui tintent; il regarde la voûte, les dalles, les
+piliers... et finit par croire que ses confrères veulent lui jouer
+quelque tour, comme cela se fait dans les couvens pour les novices.
+Alors il se remet à dépêcher un autre psaume; et de verset en verset:
+
+--Pan! pan! pan!
+
+La prêtre répondit:
+
+--Oui! oui! frappe!... Je t'en casse!...
+
+Enfin les coups diminuèrent, et ne se firent plus entendre que de loin à
+loin.
+
+Vers le matin, un vieux prêtre vint relever de faction le débutant.
+Celui-ci lui donne le livre, la chaise, et s'en va.
+
+--Pan! pan! pan!
+
+--Qu'est-ce que c'est que ça?... demanda le vieux prêtre.
+
+--Oh! ce n'est rien, répondit le nouveau; c'est le mort qui a un tic...
+
+--Je croirais volontiers que ce mot est vrai... dit un professeur
+d'histoire. Il est saturé de cet esprit rustique si précieux chez les
+vieux auteurs, et qui se retrouve souvent peut-être chez le paysan.
+Ce prêtre venait d'en-deçà la Loire... Le villageois est une nature
+admirable. Quand il est bête, il va de pair avec l'animal; mais quand
+il a des qualités, elles sont exquises; malheureusement personne ne
+l'observe. Il a fallu je ne sais quel hasard pour que Goldsmith ait fait
+_le Vicaire de Vakefield_. Aussi la vie campagnarde et paysanne attend
+un historien.
+
+--Votre observation me rappelle, dit un ancien fonctionnaire impérial,
+un trait qui peut servir de preuve à votre opinion. Il donne tout-à-fait
+l'idée d'un homme trempé comme devait l'être le paysan du Danube.
+
+En 1813, lors des dernières levées d'hommes dont Napoléon eut besoin,
+et que les préfets firent avec une rigueur qui contribua peut-être à la
+première chute de l'empire, le fils d'un pauvre métayer des environs
+d'une ville que je ne vous nommerai pas, car ce serait vous désigner le
+préfet, refusa de partir, et disparut.
+
+Les premières sommations exécutées, l'on en vint aux mesures de rigueur
+contre le père et la mère. Enfin un matin, le préfet, ennuyé de voir
+cette affaire traîner en longueur, mande le père devant lui.
+
+Le paysan vint à la préfecture; et là, le secrétaire général d'abord,
+puis le préfet lui-même, essayèrent par des paroles de persuasion de
+convertir à l'évangile impérial le père du réfractaire, et de lui
+arracher le secret de la retraite où son fils était caché.
+
+Ils échouèrent contre le système de dénégation dans lesquels les paysans
+se renferment avec l'instinct de l'huître, qui défie ses agresseurs à
+l'abri de sa rude écaille. Des douceurs, le préfet et son secrétaire
+passèrent aux menaces, et ils se mirent très-sérieusement en colère, et
+rudoyèrent le pauvre homme, qui les regardait avec un grand flegme, en
+tortillant son chapeau à bords rabattus.
+
+--Nous saurons bien te faire retrouver ton fils, disait le secrétaire.
+
+--Je le voudrais bien, monseigneur, répondait le paysan.
+
+--Il me le faut mort ou vif, s'écria le préfet, en forme de conclusion.
+
+Là dessus le père s'en revint désolé chez lui; car il ne savait
+réellement pas où était son fils et se doutait bien de ce qui allait
+arriver.
+
+En effet, le lendemain, il vit dès le matin, en allant aux champs, le
+chapeau bordé d'un gendarme qui galopait le long des haies, et que le
+préfet envoyait loger chez lui, jusqu'à ce que le réfractaire se fût
+retrouvé.
+
+Il fallut donc chauffer, blanchir, éclairer le garnisaire et le nourrir
+son cheval et lui. Le paysan y mangea ses économies, vendit la croix
+d'or, les boucles d'oreilles, de souliers, les agrafes d'argent et les
+hardes de sa femme; puis un champ qu'il avait, et enfin sa maison.
+
+Avant de vendre la maison et le morceau de terre dont elle était
+environnée, il y eut une horrible dispute entre la femme et le mari,
+celui-ci prétendait qu'elle savait où était son fils... Le gendarme fut
+obligé de mettre le holà, au moment où le paysan s'emporta, car il avait
+pris son sabot pour le jeter à la tête de sa femme.
+
+Depuis cette soirée, le garnisaire ayant pitié de ces deux malheureux
+menait son cheval paître le long des chemins et dans les prés communaux.
+Quelques voisins se cotisèrent pour lui fournir de l'avoine et de la
+paille; la plupart du temps le gendarme achetait de la viande, et l'on
+s'entendait pour soutenir ce pauvre ménage. Le paysan avait parlé de se
+pendre.
+
+Enfin, un jour qu'il fallait du bois pour cuire le dîner du gendarme, le
+père du réfractaire était allé dès le matin dans une forêt voisine pour
+ramasser des branches mortes et faire provision de bois.
+
+A la nuit, il aperçut dans un fourré, près des habitations, une masse
+blanche, et ayant été voir ce que cela pouvait être, il reconnut son
+fils. Il était mort de faim, et avait encore entre les dents l'herbe
+qu'il avait essayé de manger.
+
+Le paysan chargea son enfant sur ses épaules, et, sans le montrer à
+personne, sans rien dire, il le porta pendant trois lieues; il arriva à
+la préfecture, s'enquit où était le préfet, et, apprenant qu'il était
+au bal, il l'attendit; et quand celui-ci rentra, sur les deux heures du
+matin, il trouva le paysan à sa porte, qui lui dit:
+
+--Vous avez voulu mon fils, monsieur le préfet, le voilà!
+
+Il mit le cadavre contre le mur et s'enfuit.
+
+Maintenant, lui et sa femme mendient leur pain.
+
+--Ceci est tout bonnement sublime, reprit le médecin; mais je crois que
+si les actions des paysans sont si complètes, si simplement belles,
+c'est que, chez eux, tout est naturel et sans art; ils obéissent
+toujours au cri de la nature; leur ruse même, leur astuce, si célèbres
+et si formidables, sont un développement de l'instinct humain. Ils sont
+cauteleux dans les affaires, et dissimulés, comme tous les gens faibles,
+en présence d'un ennemi puissant; et, ne faisant pas abus de la pensée,
+ils la trouvent comme la foi, très-robuste dans leur ame, au moment où
+ils en font usage. La foi du charbonnier est un proverbe.
+
+Ce qui m'étonne le plus en eux, ajouta-t-il, c'est leur détachement de
+la vie, et je ne comprends pas qu'en estimant si peu une existence si
+chargée de peines et de travail, ils soient si peu vindicatifs, et ne la
+risquent pas plus souvent, par calcul. Ils n'ont pas le temps peut-être
+de réfléchir ou de combiner de grandes choses.
+
+--C'est ce qui sauve la civilisation de leurs entreprises, dit
+quelqu'un.
+
+--Encore la civilisation!... répéta le médecin d'un air comi-tragique.
+
+--Mais, docteur, lui dis-je, je vous assure que je connais un petit pays
+de Touraine où les gens de la campagne font mentir vos observations. Du
+côté de Chinon, les naturels de notre pays sont possédés d'une fureur
+courte et vive qui leur donne l'énergie de se livrer à leurs passions,
+puis ils rentrent soudain dans cette douceur spirituelle et railleuse
+qui distingue le caractère tourangeau. Serait-ce que Caïn aurait peuplé
+les environs de Chinon, dont les habitans sont nommés _Caïnones_
+dans les cartulaires, ou faut-il attribuer ce sentiment de vengeance
+immédiate à la vie sauvage que mènent les habitans des campagnes? Le
+docteur Gall aurait bien dû venir visiter le Chinonnais, où, du reste,
+il y a de fort honnêtes gens. Un des avocats les plus distingués de ce
+pays me disait en riant que cet arrondissement devrait lui constituer
+une rente, parce que la plupart des procès civils et criminels étaient
+issus de ce pays si célébré par Rabelais. Quant à moi, j'ai vu de mes
+yeux un exemple frappant de cette observation, dont je ne voudrais pas
+cependant garantir la vérité psycologique.
+
+Voici le fait:
+
+--Je revenais, en 181..., d'Azai à Tours par la voiture de Chinon. En
+prenant ma place, je vis, sur la banquette de derrière deux gendarmes,
+entre lesquels était un gars d'environ vingt-deux ans.
+
+--Qu'a-t-il donc fait celui-là?... dis-je au brigadier, croyant qu'il
+s'agissait de quelque délit forestier ou autre.
+
+--Presque rien... répondit le gendarme; il s'est permis de rompre avec
+une barre de fer l'échine de son maître, et il l'a tué, pas plus tard
+qu'hier...
+
+Là-dessus, grand silence. Je voyageais en compagnie d'un assassin.
+Celui-ci se tenait coi dans la carriole, regardant avec assez
+d'insouciance les arbres du chemin, qui fuyaient avec autant de rapidité
+que sa vie promise à l'échafaud. Il avait une figure douce, quoique
+brune et fortement colorée.
+
+--Pourquoi donc a-t-il assommé son maître?... dis-je au brigadier.
+
+--Pour une misère... répondit le gendarme. En allant à la foire de
+Tours, son bourgeois, qui était un fort métayer, avait promis de
+rapporter les cadeaux d'usage à la fille de basse-cour et à ce
+gars-là... Pour lors, il s'agissait d'un tablier pour elle, et d'un
+gilet rouge pour lui. Au retour, il paraît que le fermier eut quelque
+motif de mécontentement contre lui. Il donna bien le tablier à la fille,
+mais il garda le gilet. Assoupi par la chaleur, et fatigué, vu qu'il
+avait fait la route sans arrêt et à cheval, il s'endormit sur le coin de
+sa table, dans la salle. Alors le gars prit la barre de fer, et lui en
+asséna un grand coup sur la nuque; le métayer a encore eu la force de se
+relever et de lui dire:
+
+--Malheureux!...
+
+Et il lui a donné un second coup, qui finalement l'a tué raide. Et
+après il a été se cacher dans l'écurie avec le gilet; mais il n'a pas
+seulement pris un liard de l'argent que son maître rapportait de Tours,
+et il s'est laissé empoigner sans résistance.
+
+--Comment, lui dis-je, en me tournant vers le paysan, as-tu pu tuer un
+homme pour un gilet?...
+
+--Dam!... j'avais compté là-dessus pour aller à la danse.
+
+Ce fut tout ce que je tirai de ce garçon... qui ne paraissait point
+méchant du tout. Les gendarmes ne lui avaient seulement pas lié les
+mains. La voiture vint à verser au-dessus de Bellon.--Mais non, elle ne
+versa pas. L'un des brancards s'était cassé. Nous en sortîmes tous;
+les gendarmes se mirent de chaque côté de ce malheureux en le laissant
+libre; néanmoins ils avaient l'oeil sur lui. Ce gaillard-là, voyant le
+conducteur s'y prendre assez mal pour relever la patache, l'aida, lia
+lui-même une perche pour remplacer le brancard; et quand tout fut fini:
+
+--Ah! ça ira!... maintenant, dit-il en achevant de serrer le dernier
+noeud d'une corde, et il remonta dans cette voiture qui le menait pour
+ainsi dire au supplice. Il fut exécuté à Tours.
+
+--Bah! ce sang froid n'a rien de bien extraordinaire, dit un jeune homme
+qui était venu du salon du jeu, au milieu de ma narration, et n'avait
+pas assisté aux prémisses de mon argumentation. Il existe une foule
+d'anecdotes sur les derniers momens des criminels; et, si je vous cite à
+ce propos un fait de ce genre, bien autrement curieux, c'est parce
+que je le crois peu connu; je l'ai entendu raconter à l'auteur des
+_Souvenirs de la Révolution_. Le syndic du tribunal de Brest se nommait
+Vignes, et le président Vigneron. Ils furent condamnés à mort. En se
+trouvant sur l'échafaud, l'un d'eux, M. Vignes, dit à l'autre en lui
+montrant la foule:
+
+--Hein! ils vont se trouver bien embarrassés sans vignes ni vigneron.
+
+M. Vignes passa le premier; mais au moment où le couteau lui tranchait
+la tête, les deux montans de la guillotine se désunirent; enfin il se
+dérangea quelque chose dans l'instrument du supplice, et comme il
+était fort tard, l'exécuteur des hautes-oeuvres républicaines dit au
+président:
+
+--Ma foi, monsieur, vous voilà sauvé; car c'est quelque chose que
+vingt-quatre heures par ce temps-ci.
+
+--Il faut que tu sois un grand lâche, répondit M. Vigneron. Comment,
+parce que tes planches ont un peu joué, tu vas me faire attendre? Le
+jugement ne m'a pas condamné à vivre vingt-quatre heures de plus...
+
+Il prit lui-même le marteau, les clous, et raccommoda la guillotine;
+puis, quand elle fut jugée solide, il se coucha sur la planche, et fut
+exécuté.
+
+Ceci est autre chose que de mettre une perche à un brancard, et c'est du
+sang froid argent comptant...
+
+--Docteur, dit une dame, vous qui devez voir beaucoup de mourans,
+avez-vous rencontré souvent des exemples de cette singulière
+tranquillité?...
+
+--Madame, dit-il, les criminels sont ordinairement des gens doués d'une
+organisation très-puissante, en sorte qu'ils ont plus de chances que les
+malades affaiblis par de longues agonies pour dire de jolies choses. On
+les tue vivans, tandis que les malades meurent tués. Puis, chez certains
+hommes, l'ame est fortement excitée par l'attente du supplice, et
+ils rassemblent toutes leurs forces pour soutenir cet assaut. Il y a
+exaltation. Cependant j'ai vu de belles morts particulières... Pour
+moi, la plus belle a été celle de la femme d'un célèbre médecin
+allemand, auquel j'étais fort attaché. Le tableau que cette scène nous
+offrit est toujours vif et coloré comme au moment où j'en fus témoin.
+
+Nous avions passé la nuit au chevet de la mourante; elle était attaquée
+de la poitrine, et la pulmonie, arrivée au dernier degré, ne laissait
+aucun espoir. Mon maître s'était endormi; sa femme, s'étant réveillée
+vers quatre heures du matin, me fit, de la manière la plus touchante
+et en souriant, un signe amical pour me dire de la laisser reposer,
+et cependant elle allait mourir. Elle était arrivée à une maigreur
+extraordinaire; mais son visage avait conservé ses traits et ses formes,
+qui étaient belles. Sa pâleur faisait ressembler sa peau à de la
+porcelaine derrière laquelle il y a une lumière. Ses yeux vifs et ses
+couleurs tranchaient sur ce teint plein d'une molle élégance, et il y
+avait dans sa physionomie une sorte de sublimité qui imposait. Elle
+paraissait plaindre son mari, auquel sa vie avait été vouée; mais ce
+sentiment prenait sa source dans une tendresse élevée, qui semblait ne
+plus connaître de bornes aux approches de la mort. Le silence était
+profond; la chambre, doucement éclairée par une lampe, avait l'aspect de
+toutes les chambres de malades au moment de la mort. C'était un désordre
+pittoresque... En ce moment, la pendule sonna, et le docteur,
+au désespoir d'avoir dormi, se réveilla. Je ne vis pas le geste
+d'impatience par lequel il peignit le regret qu'il éprouvait d'avoir
+perdu de vue sa femme pendant un des derniers momens qui lui étaient
+accordés; mais il est sûr qu'une personne autre que la mourante aurait
+pu s'y tromper. Ce médecin, homme d'un grand talent, avait mille de ces
+bizarreries apparentes qui font prendre les gens de génie pour des
+fous, mais dont l'explication se trouve dans la nature exquise et les
+exigences de leur esprit. Il vint se mettre dans un fauteuil, près du
+lit de sa femme, et la regarda fixement. Alors elle avança un peu la
+main, prit celle de son mari, la serra faiblement, et d'une voix douce,
+mais émue, elle lui dit:
+
+--Mon pauvre ami, qui donc maintenant te comprendra?...
+
+Puis elle mourut en le regardant.
+
+--Les histoires que conte le docteur, reprit une dame après un moment de
+silence, me font des impressions bien profondes.
+
+Le médecin salua gravement.
+
+--Oui, elles sont douces et intéressantes; il nous émeut sans employer
+les atrocités si fort à la mode aujourd'hui...
+
+--Ma réserve, dit-il, n'est certes pas de l'impuissance, et je vous prie
+de croire, madame, que j'ai ma provision d'horrible tout comme un autre.
+
+--Eh bien! s'écria la maîtresse de la maison, racontez-nous un peu
+quelque chose d'affreux. Je voudrais voir la couleur de votre tragique,
+quand ce ne serait que pour le comparer avec celui qui a présentement
+cours à la bourse littéraire.
+
+--Malheureusement, madame, je ne parle que de ce que j'ai vu.
+
+--Eh bien!
+
+--Mais je dois avoir le dessous avec les gens qui ont sur moi tous les
+avantages que donne l'imagination. Je ne puis pas vous mettre en scène
+deux frères nageant en pleine mer et se disputant une planche... ou un
+homme qui a entrepris de manger un régiment à la croque-au-sel. Je ne
+puis être que vrai.
+
+--Eh bien! nous nous contenterons de la vérité.
+
+--Je ne veux pas me faire prier, reprit-il, et il se moucha.
+
+--Le hasard, dit-il, me mit autrefois en relation avec un homme qui
+avait roulé dans les années de Napoléon, et dont alors la position était
+assez brillante pour un militaire de son grade. Il était capitaine, et
+occupait à l'état-major de Paris, je crois, une place qui lui valait de
+quatre à cinq mille francs; en outre il possédait quelque fortune. Où
+l'avait-il prise, je ne sais. Il était de basse extraction, et pour
+n'avoir pas d'avancement sous l'empire, il fallait être un traînard,
+un niais, un ignorant ou un lâche. Cependant il y a aussi des gens
+malheureux. Mon homme n'était rien de tout cela; c'était le type
+des mauvais soudards, débauché, buveur, fumeur, vantard, plein
+d'amour-propre, voulant primer partout, ne trouvant d'inférieurs que
+dans la mauvaise compagnie et s'y plaisant, racontant ses exploits à
+tous ceux qui ne savaient pas si une demi-lune est quelquefois entière,
+enfin un vrai _chenapan,_ comme il s'en est tant rencontré dans les
+armées; ne croyant ni à Dieu ni au diable; bref pour achever de vous le
+peindre, il suffira de vous dire ce qui m'arriva un jour que je l'avais
+rencontré du côté de la Bastille. Nous allions l'un et l'autre au
+Palais-Royal. Nous cheminâmes par les boulevards. Au premier estaminet
+qui se trouva:
+
+--Permettez-moi, dit-il, d'entrer là un petit moment; j'ai un restant de
+tabac à y prendre et un verre d'eau-de-vie.
+
+Il avala le petit verre d'eau-de-vie, et reprit en effet une pipe
+chargée et un peu de tabac à lui.
+
+Au second estaminet il avait achevé de fumer son restant de tabac, et
+recommença son antienne. Ce diable d'homme avait des restans de tabac
+dans tous les estaminets, et c'étaient comme autant de relais pour
+des pipes et son gosier. Il avait établi dans Paris ses lignes de
+communication. Je ne vous parlerai pas de ses moustaches grises, de ses
+vêtemens caractéristiques, de son idiome et de ses tics, ce serait vous
+en entretenir jusqu'à demain. Je crois qu'il ne s'était jamais peigné
+les cheveux qu'avec les cinq doigts de la main. J'ai toujours vu à
+son col de chemise la même teinte blonde. Eh bien! cet homme-là, ce
+chenapan, avait une assez belle figure, figure militaire, de grands
+traits, une expression de calme; mais j'ai toujours cru lire au fond de
+ses yeux verts de mer et tachetés de points orangés quelques-unes de ces
+aventures où il y a de la fange et du sang. Ses mains ressemblaient à
+des éclanches. Il était d'une taille médiocre, mais large des épaules et
+de la poitrine, un vrai corsaire. Par-dessus tout cela il se disait un
+des vainqueurs de la Bastille. Cet homme rencontra une jeune fille assez
+folle pour s'amouracher de lui. C'était une grisette, mais un amour de
+feu. Elle avait nom Clarisse, et travaillait chez une fleuriste. Elle
+avait tout joli, la taille, les pieds, les cheveux, les mains, les
+formes, les manières. Son teint était blanc, sa peau satinée. Il n'y
+a vraiment qu'à Paris que se trouvent ces espèces de produits et ces
+sortes de passions. Jamais je n'ai vu de contraste aussi tranché que
+l'opposition présentée par ce singulier couple. Clarisse était toujours
+mignonne, propre et bien mise. Par amour-propre, le capitaine lui
+donnait tout ce qu'elle lui demandait, et la pauvre enfant lui demandait
+peu de choses: c'étaient la partie de spectacle, quelques robes, des
+bijoux. Jamais elle ne voulut être épousée, et s'il la logea, s'il
+meubla son appartement, ce fut par vanité. Cette jeune fille était le
+dévouement même. J'ai souvent pensé que ces pauvres créatures obéissent
+à je ne sais quelle charitable mission en se donnant à ces hommes si
+rebutans, si rebutés, aux mauvais sujets. Il y a dans ces actes du coeur
+un phénomène qu'il serait intéressant d'analyser.
+
+Clarisse tomba malade, elle eut une fièvre putride, à laquelle se
+mêlèrent de graves accidens, et le cerveau fut entrepris. Le capitaine
+vint me chercher; je trouvai Clarisse en danger de mort, et, prenant son
+protecteur à part, je lui fis part de mes craintes.
+
+--Il faut, lui dis-je, avoir une bonne garde-malade au plus tôt; car
+cette nuit sera très-critique.
+
+En effet, j'avais ordonné de mettre à une certaine heure des sinapismes
+aux pieds, puis d'appliquer, une demi-heure après l'effet du topique,
+de la glace sur la tête, et lorsqu'elle serait fondue, de placer un
+cataplasme sur l'estomac... Il y avait d'autres prescriptions dont je
+ne me souviens plus.
+
+--Oh! me répondit-il, je ne me fierais point à une garde; elles dorment,
+elles font les cent coups, tourmentent les malades. Je veillerai
+moi-même, et j'exécuterai vos ordonnances comme si c'était une consigne.
+
+A huit heures du matin, je revins, fort inquiet de Clarisse; mais en
+ouvrant la porte, je fus suffoqué par les nuages de fumée de tabac qui
+s'exhalèrent, et au milieu de cette atmosphère brumeuse, je vis à peine,
+à la lueur de deux chandelles, mon homme fumant sa pipe et achevant un
+énorme bol de punch. Non, je n'oublierai jamais ce spectacle. Auprès de
+lui Clarisse râlait et se tordait; il la regardait tranquillement.
+Il avait consciencieusement appliqué les sinapismes, la glace, les
+cataplasmes; mais aussi le misérable, en faisant son office de
+garde-malade, trouvant Clarisse admirablement belle dans l'agonie, avait
+sans doute voulu lui dire adieu; du moins le désordre du lit me fit
+comprendre les événemens de la nuit. Je m'enfuis, saisi d'horreur:
+Clarisse mourait.
+
+--L'horrible vrai est toujours plus horrible encore!... dit le
+sculpteur.
+
+--Il y a de quoi frémir quand on songe aux malheurs, aux crimes qui sont
+commis à l'armée, à la suite des batailles, quand la méchanceté de tant
+de caractères méchans peut se déployer impunément!... reprit une dame.
+
+--Oh! dit un officier qui n'avait pas encore parlé de la soirée, les
+scènes de la vie militaire pourraient fournir des milliers de drames.
+Pour ma part, je connais cent aventures plus curieuses les unes que les
+autres; mais en m'en tenant à ce qui m'est personnel, voici ce qui m'est
+arrivé...
+
+Il se leva, se mit devant nous, au milieu de la cheminée, et commença
+ainsi:
+
+--C'était vers la fin d'octobre; mais non, ma foi, c'était bien dans les
+premiers jours de novembre 1809, je fus détaché d'un corps d'armée qui
+revenait en France, pour aller dans les gorges du Tyrol bavarois. En ce
+moment nous avions à soumettre, pour le compte du roi de Bavière,
+notre allié, cette partie de ses états que l'Autriche avait réussi
+à révolutionner. Le général Chatler s'avançait même avec un ou deux
+régimens allemands, dans le dessein d'appuyer les insurgés, qui étaient
+tous gens de la campagne.
+
+Cette petite expédition avait été confiée par l'empereur à un certain
+général d'infanterie nommé Rusca, qui se trouvait alors à Clagenfurth, à
+la tête d'une avant-garde d'environ quatre mille hommes. Comme Rusca
+était sans artillerie, le maréchal Marmont... avait donné l'ordre de
+lui envoyer une batterie, et je fus désigné pour la commander.
+
+C'était la première fois, depuis ma promotion au grade de lieutenant,
+que je me voyais, au milieu d'une brigade, le seul officier de mon
+corps, ayant à conduire des hommes qui n'obéissaient qu'à moi, et obligé
+de m'entendre, comme chef d'une arme, avec un officier général.
+
+--C'est bon, me dis-je en moi-même, il y a un commencement à tout, et
+c'est comme cela qu'on devient général.
+
+--Vous allez avec Rusca?... me dit mon capitaine, prenez garde à vous,
+c'est un malin singe, un vaurien fini. Son plus grand plaisir est de
+_mettre dedans_ tous ceux qui ont affaire à lui. Pour vous apprendre ce
+que c'est que ce chrétien-là, il suffira peut-être de vous dire qu'il
+s'est amusé dernièrement à baptiser du vin blanc avec de l'eau-de-vie,
+afin de renvoyer à l'empereur un aide-de-camp soûl comme une grive...
+Si vous vous comportez de manière à éviter ses algarades, vous vous en
+ferez un ennemi mortel... Voilà le pèlerin... Ainsi, attention!
+
+--Hé bien, répliquai-je à mon capitaine, nous nous amuserons; car il ne
+sera pas dit qu'un pousse-cailloux _embêtera_ un officier d'artillerie.
+
+Dans ce temps-là, voyez-vous, l'artillerie était quelque chose, parce
+que le corps avait fourni l'empereur...
+
+Me voilà donc parti, moi et mes canonniers, et nous gagnons Clagenfurth.
+J'arrive le soir; et, aussitôt que mes hommes sont gîtés, je me mets en
+grande tenue et je me rends chez le Rusca. Point de Rusca.
+
+--Où est le général, demandais-je à une manière d'aide-de-camp qui
+baragouinait un français mêlé d'italien.
+
+--Le zénéral est à la zouziété, dans oun chercle, au café, à boire de
+la bière sou la piazza.
+
+Je regarde mon homme en face, et je m'aperçois qu'il n'est pas ivre
+comme ses incohérences me le faisaient supposer.
+
+--Vous êtes étonné... reprit l'aide-de-camp. Ma s'il est là de si bonne
+houre, c'est pour oune petite difficoulté quél zénéral il a ou avec les
+habitanti. Par ché i son di oumor pauco contrariente les Tedesques. Ces
+chiens-là né se sont-ils pas avisés dé né piou audare boire de la bière
+all chercle per ché lè zénéral y était...
+
+En ce moment, nous fûmes interrompus par un roulement de tambour, après
+quoi le crieur de la ville lut en français d'abord, puis en allemand et
+en italien, une proclamation de Rusca, en vertu de laquelle il était
+enjoint à tous les négocians et notables habitans de Clagenfurth
+d'aller, comme par le passé, au cercle, pendant toutes les soirées, sous
+peine d'être taxés à un contribution extraordinaire.
+
+--Et comment le paieront-ils donc?... dit le colonel du 20e qui se
+trouvait auprès de moi, car je m'étais avancé pour écouter; ce serait
+la quatrième qu'il lèverait sur ces pauvres diables. Ce compère-là est
+capable de les faire révolter, pour se donner le plaisir de mitrailler
+une sédition populaire...
+
+--Pourquoi n'allaient-ils plus au café?... mon colonel, lui
+demandais-je.
+
+Le colonel me regarda.
+
+--Vous arrivez... à ce que je vois, me répondit-il. Eh bien! voilà le
+fait. Ce diable de Rusca ne s'amusait-il pas, le soir, à allumer sa
+pipe, au cercle, devant ces pauvres gens, avec les billets de florins
+qu'il leur arrachait le matin!... Il faut que ce soit encore un bien bon
+peuple, ces Allemands, pour qu'aucun d'eux ne lui ait tiré un coup de
+pistolet... Heureusement, nous partirons demain; nous n'attendions que
+vous...
+
+--Il paraît, lui dis-je, que votre général n'est pas commode?...
+
+--C'est un excellent militaire... répliqua-t-il, et il entend
+particulièrement la guerre que nous allons faire. Il a été médecin dans
+la partie de l'Italie qui avoisine les montagnes du Tyrol, et il en
+connaît les routes, les sentiers, les habitans. Il est d'une bravoure
+exemplaire; mais c'est bien le plus malicieux animal que j'aie jamais
+connu. S'il ne brûle pas les paysans dans leurs villages, il faudra
+qu'il soit dans ses bons jours...
+
+Le colonel s'éloigna en voyant un officier venir à nous.
+
+Je fus assez embarrassé de ma personne en me trouvant seul. Je pensai
+qu'il n'était pas convenable que j'allasse voir Rusca au cercle; et,
+alors, je revins à l'aide-de-camp, qui était toujours resté immobile
+sur le seuil de la porte, occupé à fumer son cigare. J'avais toujours
+rencontré son regard, quand je jetais par hasard les yeux sur lui en
+causant avec le colonel; et, quoique ce regard me parût aussi railleur
+que perfide, je le priai d'annoncer à son général ma visite pour la fin
+de la soirée, objectant la nécessité dans laquelle j'étais de prendre
+quelque chose; car je n'avais rien mangé depuis le matin... mais un
+officier n'est pas aussi heureux que la mule du pape; en campagne,
+il n'a pas d'heures pour ses repas; il se nourrit comme il peut, et
+quelquefois pas du tout. Au moment où j'allais retourner à mon logement,
+j'entendis une grande rumeur dans le faubourg par lequel j'étais entré.
+Je demande à un soldat qui me parut en venir la raison de ce tumulte, et
+il me dit que l'un de mes canonniers en était cause; alors je fus forcé
+de me rendre sur les lieux pour savoir ce qui se passait. Il y avait
+des attroupemens composés de femmes principalement, qui paraissaient en
+colère, criaient et parlaient toutes ensemble; c'était comme dans
+une basse-cour, quand les poules se mettent à piailler. Au milieu
+du faubourg, je vis une grande et belle fille autour de laquelle on
+s'attroupait; quand elle m'aperçut, elle fendit la presse et vint à moi.
+Elle était furieuse, elle parlait avec une volubilité convulsive; elle
+avait des couleurs, les bras nus, la gorge haletante, les cheveux en
+désordre, les yeux enflammés, la peau mate; elle gesticulait avec feu,
+elle était superbe; c'est une des plus belles colères que j'ai vues dans
+ma vie. Là, je sus la cause de cette émeute. Mon fourrier était logé
+chez le père de cette fille; et il paraît que, la trouvant à son goût,
+il avait voulu la cajoler; mais qu'elle s'était brutalement défendue;
+alors mon diable de canonnier, un provençal, il se nommait Lobbé,
+c'était un petit homme, à cheveux noirs, bien frisés, qu'on avait appelé
+dans la compagnie _la Perruque_. La Perruque donc, par vengeance, se
+faisait servir par le père et la mère de cette fille; et, comme il était
+assis sur un fauteuil très-élevé, il avait mis chacun de ses pieds sur
+un escabeau de chaque côté de la table, et, pendant son repas, il avait
+forcé la mère et le père, qui était un homme à cheveux blancs, de
+tourner les étoiles de ses éperons. Il dînait gravement, ayant à ses
+pieds les deux vieillards agenouillés, occupés à faire aller les
+molettes. Cette fille, ne pouvant pas digérer cet affront, essayait
+d'ameuter le quartier contre les Français.
+
+Lorsque j'eus compris le sujet de ses plaintes, je m'empressai d'aller
+au logement de la Perruque, et je le vis en effet assis comme un
+pacha, regardant les deux vieillards, bons Allemands, qui faisaient
+consciencieusement aller les éperons. Je n'oublierai jamais le geste de
+la fille quand, en entrant avec moi, elle me montra ses parens. Elle
+avait les larmes aux yeux, et me dit d'un son de voix guttural en
+allemand:
+
+--_Sieht!..._ Voyez!...
+
+--Allons donc, Lobbé, finissez, dis-je à mon canonnier. Que diable, vous
+mériteriez d'être puni... Cela ne se fait pas...
+
+Les deux vieillards continuaient toujours.
+
+--Mais, mon lieutenant, me dit la Perruque, tenez, regardez-les!... Ça
+ne les contrarie pas... ça les amuse.
+
+Je faillis rire.
+
+En ce moment, un gros homme bourgeonné, la face rouge et le nez bulbeux,
+entra. A l'uniforme, je reconnus le général Rusca.
+
+--Bien, bien, canonnier!... s'écria-t-il. Voilà dix florins pour
+t'encourager à établir la domination française sur ces chiens-là...
+
+Et il lui jeta des florins.
+
+--Il me semble, mon général, lui dis-je avec fermeté, quand nous
+sortîmes, que si vous m'avez entendu, la discipline militaire est
+compromise. Il m'est fort indifférent, si cela vous plaît, que mon
+fourrier fasse tourner ses molettes, mais puisque je lui avais ordonné
+de cesser, et qu'il est sous mes ordres...
+
+--Ah! dit-il en m'interrompant, tu es sorti de cette école où l'on
+raisonne?... Je vais t'apprendre à clocher avec les boiteux...
+
+--Quels sont vos ordres, lui demandais-je?
+
+--Viens les prendre ce soir à huit heures!...
+
+Et nous nous quittâmes. Ce commencement de relations ne promettait rien
+de bon.
+
+A huit heures, après avoir dîné, je me présentai chez le général que je
+trouvai buvant et fumant en compagnie de son aide-de-camp, du colonel et
+d'un Allemand qui paraissait être un personnage de Clagenfurth. Rusca me
+reçut civilement, mais il y avait toujours une teinte d'ironie dans son
+discours. Il m'invita fort courtoisement à boire et à fumer; je ne bus
+guère que deux verres de punch et fumai trois cigares.
+
+--Demain nous partirons à sept heures, et devrons être en vue de Brixen
+dans la journée, il faut entamer ces gens-là vivement.
+
+Je me retirai. Le lendemain, je crus m'éveiller à six heures, il était
+neuf heures passées. Rusca m'avait sans doute mis quelque drogue dans
+mon verre, et je fus au désespoir en apprenant qu'il s'était mis en
+bataille à six heures du matin, et qu'il avait trois heures de marche en
+avance. Mon hôte, comprenant que j'en voulais à Rusca, me proposa de
+me donner les moyens d'arriver à Brixen avant lui. La tentative était
+audacieuse, car il fallait m'embarquer dans des chemins de traverse où
+je pouvais rester; mais, jeune et dépité comme je l'étais, je fis mon
+va-tout. Cependant je ne voulus rien négliger: je communiquai mon
+entreprise à mes sous-officiers, qui crurent leur honneur aussi bien
+engagé que le mien, nous mêlâmes du vin à l'avoine de nos chevaux, et
+les bons Allemands, apprenant que nous voulions jouer un tour au Rusca,
+nous fournirent quatre guides chargés de nous préserver de tout malheur.
+Effectivement, Rusca nous trouva reposés et en bataille en avant de
+Brixen, l'attendant avec insouciance.
+
+--Comment, messieurs les b..., vous êtes partis avant nous?... dit
+le général. Vous me paierez cela, lieutenant... ajouta-t-il en me
+regardant.
+
+--Mon général, lui dis-je, vous ne m'avez pas ordonné de vous
+accompagner; si vous vous en souvenez, votre ordre a été de regarder
+Brixen comme le point de notre ralliement. Il ne souffla pas mot; mais
+je vis qu'il faudrait jouer serré avec ce vieux singe-là. Nous entrâmes
+en campagne au-delà de Brixen, j'avoue que je n'avais jamais vu faire la
+guerre ainsi. Nous battions la campagne en visitant tous les villages,
+les chemins, les champs. Vous eussiez dit une chasse, les soldats
+rabattaient les paysans comme du gibier sur la principale route suivie
+par le général, et quand il s'en trouvait en quantité suffisante, Rusca
+passait tous ces malheureux en revue, en leur ordonnant de tendre leur
+main gauche; puis, au seul aspect de la paume de cette main, il faisait
+signe, remuant la tête, d'en séparer certains des autres, et il laissait
+le reste libre de retourner à leurs affaires: puis aussitôt, sans autre
+forme de procès, il fusillait ceux qu'il avait ainsi triés. La première
+fois que j'assistai à cette singulière enquête, je priai Rusca de
+m'expliquer ce mode de procéder. Alors, à quelques pas de l'endroit où
+nous étions, il aperçut dans un buisson je ne sais quels vestiges, et
+il le fit cerner. Le buisson fouillé, les soldats trouvèrent dans une
+espèce de trou deux hommes armés de carabines, qui attendaient sans
+doute que nous fussions passés afin de tuer nos traînards. Avant de les
+faire fusiller, Rusca me montra leurs mains gauches. Dans ce pays, les
+chasseurs ont l'habitude de verser la poudre nécessaire pour la charge
+de leurs carabines dans le creux de leurs mains, et la poudre y laisse
+une empreinte assez difficile à distinguer, mais que l'oeil de Rusca
+savait y voir avec une grande dextérité. Dès l'enfance, il avait observé
+ce singulier diagnostic, et il lui suffisait de voir les mains des
+paysans pour deviner s'ils avaient récemment fait le coup de fusil. Le
+second jour, nous rencontrâmes un vieillard, septuagénaire au moins,
+perché sur un arbre et occupé à l'émonder. Rusca le fit descendre et
+lui examina la main gauche; par malheur, il crut y apercevoir le signe
+fatal, et, quoique le pauvre homme parût bien innocent, il ordonna de
+l'attacher à l'affût d'un canon. Ce malheureux fut obligé de suivre, et
+nous allions au petit trot. De temps en temps il gémissait; les cordes
+lui enflaient les mains; il se trouva bientôt dans un état pitoyable;
+ses pieds saignaient; il avait perdu ses sabots, et j'ai vu tomber de
+grosses larmes de sang de ses yeux. Nos canonniers, qui avaient commencé
+par rire, en eurent compassion, et vraiment il y avait de quoi, à voir
+ce vieillard en cheveux blancs, traîné pendant les dernières lieues
+comme un cheval mort. On finit par le jeter sur le canon, et comme il ne
+pouvait pas parler, il remercia les soldats par un regard à tirer des
+larmes. Le soir, lorsque nous bivouaquâmes, je demandai à Rusca ses
+ordres relativement à ce vieillard.
+
+--Fusillez-le... me dit-il.
+
+--Mon général, répondis-je, vous êtes le maître de sa vie; mais si je
+commande à mes canonniers de tuer cet homme, ils me diront que ce n'est
+pas leur métier...
+
+--C'est bon!... répliqua-t-il en m'interrompant. Gardez-le jusqu'à
+demain matin, et nous verrons...
+
+--Je ne me refuserai pas à le garder, dis-je; mais je ne veux pas en
+répondre.
+
+Et je sortis de la maison où était Rusca, sans entendre sa réplique;
+mais je sus plus tard qu'il m'avait cruellement menacé...
+
+En ce moment je partis, malgré tout l'intérêt que promettait ce
+début. La pendule marquait minuit et demi. J'étais près de
+Saint-Germain-des-Prés et je demeure à l'Observatoire.--Un jour j'aurai
+la suite de Rusca; le nom me fait pressentir quelque drame; car je
+partage, relativement aux noms, la superstition de M. Gautier Shaudy.
+Je n'aimerais certes pas une demoiselle qui s'appellerait Pétronille ou
+Sacontala, fût-elle jolie...
+
+--Ma femme se nomme Rose-Vertu... me dit l'officier de l'Université qui
+faisait route avec moi.
+
+--Je le crois bien!... répliquai-je; Mlle Mars a nom Hippolyte... Et
+vous, monsieur? lui demandai-je.
+
+--Moi!... Sébastien!...
+
+--C'est un martyr... et vous êtes sans doute très-heureux en ménage?
+
+--Mais oui... Nous étions arrivés.
+
+Ce fragment de conversation est sincère et véritable. Je puis affirmer
+que, sauf de légères inexactitudes, bien pardonnables, et qui n'ont
+adultéré ni le sens ni la pensée, tout ceci a été dit par des hommes
+d'un haut mérite. N'est-ce pas un problème intéressant à résoudre pour
+l'art en lui-même, que de savoir si la nature, textuellement copiée, est
+belle en elle-même? Nous avons tous été fortement émus, un lecteur le
+sera-t-il?... Nous allons voir la Marguerite de Scheffer; et nous ne
+faisons pas attention à des créatures qui fourmillent dans les rues de
+Paris, bien autrement poétiques, belles de misère, belles d'expression,
+sublimes créations, mais en guenilles... Aujourd'hui nous hésitons
+entre l'idéalisation et la traduction littérale des faits, des hommes,
+des événemens. Choisissez... Voici une aventure où l'art essaie de
+jouer le naturel.
+
+
+
+L'OEIL SANS PAUPIÈRE.
+
+
+_Hallowe'en, Hallowe'en!_ criaient-ils tous, c'est ce soir la nuit
+sainte, la belle nuit des skelpies[1] et des fairies[2]! Carrick! et
+toi, Colean, venez-vous? Tous les paysans de Carrick-Border[3] sont là,
+nos Megs et nos Jeannies y viendront aussi. Nous apporterons de bon
+whiskey dans des brocs d'étain, de l'ale fumeuse, le parritch[4]
+savoureux. Le temps est beau; la lune doit briller; camarades, les
+ruines de Cassilis-Downaus n'auront jamais vu d'assemblée plus joyeuse!»
+
+[Note 1: Démons des eaux.]
+
+[Note 2: Fées.]
+
+[Note 3: Nom de canton.]
+
+[Note 4: Pudding d'Écosse.]
+
+Ainsi parlait Jock Muirlaud, fermier, veuf et jeune encore. Il était,
+comme la plupart des paysans d'Écosse, théologien, un peu poète, grand
+buveur, et cependant fort économe. Murdock, Will Lapraik, Tom Duckat,
+l'entouraient. La conversation avait lieu près du village de Cassilis.
+
+Vous ne savez sans doute pas ce que c'est que l'Hallowe'en: c'est la
+nuit des fées; elle a lieu vers le milieu d'août. Alors on va consulter
+le sorcier du village; alors tous les esprits follets dansent sur les
+bruyères, traversent les champs, à cheval sur les pâles rayons de la
+lune. C'est le carnaval des génies et des gnomes. Alors il n'y a pas de
+grotte ni de rocher qui n'ait son bal et sa fête, pas de fleur qui ne
+tressaille sous le souffle d'une sylphide, pas de ménagère qui ne ferme
+soigneusement sa porte, de peur que le spunkie[5] n'enlève le déjeuner
+du lendemain, et ne sacrifie à ses espiègleries le repas des enfans qui
+dorment enlacés dans le même berceau.
+
+[Note 5: Lutin.]
+
+Telle était la nuit solennelle, mêlée de caprice fantastique et d'une
+secrète terreur, qui allait s'élever sur les collines de Cassilis.
+Imaginez un terrain montagneux, qui ondule comme une mer, et dont les
+nombreuses collines se tapissent d'une mousse verte et brillante; au
+loin, sur un pic escarpé, les murs crénelés du château détruit, dont la
+chapelle, privée de sa toiture, s'est conservée presque intacte, et
+fait jaillir dans l'éther pur ses pilastres minces, sveltes comme des
+branchages en hiver et dépouillés de leur feuillage. La terre est
+inféconde dans ce canton. Le genêt doré y sert de retraite au lièvre; la
+roche paraît à nu de distance à distance. L'homme qui ne reconnaît
+un pouvoir suprême que dans la désolation et la terreur regarde ces
+terrains stériles comme frappés du sceau même de la Divinité. La
+bienfaisance féconde et immense du Très-Haut nous inspire peu de
+gratitude: c'est son châtiment et sa rigueur que nous adorons.
+
+Les spunkies dansaient donc sur le gazon menu de Cassilis, et la lune,
+qui s'était levée, paraissait large et rouge à travers le vitrage cassé
+du grand portail de la chapelle. Elle semblait suspendue là comme une
+grande rosace amarante, sur laquelle se dessinait un débris de trèfle de
+pierre mutilé. Les spunkies dansaient.
+
+Le spunkie! C'est une tête de femme, blanche comme la neige, avec de
+longs cheveux ardeus. De belles ailes, draperies soutenues par des
+fibres minces et élastiques, s'attachent, non pas à l'épaule, mais
+au bras blanc et mince dont elles suivent le contour. Le spunkie est
+hermaphrodite; à un visage féminin il joint cette élégance svelte et
+frêle de la première adolescence virile. Le spunkie n'a de vêtement que
+ses ailes, tissu fin et délié, souple et serré, impénétrable et léger,
+comme l'aile de la chauve-souris. Une nuance brunâtre, fondue dans une
+pourpre azurée, chatoie sur cette robe naturelle qui se reploie autour
+du spunkie en repos, comme les plis de l'étendard autour du bâton qui
+le porte. De longs filamens, qui ressemblent à de l'acier bruni,
+soutiennent ces longs voiles dont le spunkie se drape; des griffes
+d'acier en arment l'extrémité. Malheur à la ménagère qui s'aventure le
+soir près du marais où se tient blotti le spunkie, ou dans la forêt
+qu'il parcourt!
+
+La ronde des spunkies commençait sur les bords de la Doon, quand
+l'assemblée joyeuse, femmes, enfans, jeunes filles, s'en approcha. Les
+lutins disparurent aussitôt. Toutes ces grandes ailes, se déployant à la
+fois, obscurcissent l'air. Vous eussiez dit une nuée d'oiseaux s'élevant
+tout à coup du milieu des roseaux bruissans. La clarté de la lune se
+voila un moment; Muirland et ses compagnons s'arrêtèrent.
+
+--J'ai peur! s'écria une jeune fille.
+
+--Bah! reprit le fermier, ce sont des canards sauvages qui s'envolent!
+
+--Muirland, lui dit le jeune Colean d'un air de reproche, tu finiras
+mal; tu ne crois à rien.
+
+--Brûlons nos noix, cassons nos noisettes, reprit Muirland, sans faire
+attention à la réprimande de son camarade; asseyons-nous ici, et vidons
+nos paniers. Voici un beau petit abri; la roche nous couvre; le gazon
+nous offre un lit douillet. Le grand diable ne me troublerait pas dans
+mes méditations, qui vont sortir de ces brocs et de ces bouteilles.
+
+--Mais les bogillies[6] et les brownillies[7] peuvent nous trouver ici,
+dit timidement une jeune femme.
+
+[Note 6: Esprits des bois.]
+
+[Note 7: Esprits des bruyères.]
+
+--Le cranreuch[8] les emporte! interrompit Muirland. Vite, Lapraik,
+allume ici, près du roc, un foyer de feuilles mortes et de branchages;
+nous chaufferons le whiskey; et si les filles veulent savoir quel mari
+le bon Dieu ou le diable leur réserve, nous avons ici de quoi les
+satisfaire. Bome Lesley nous a apporté des miroirs, des noisettes, de la
+graine de lin, des assiettes et du beurre. Lasses[9], n'est-ce pas là
+tout ce qu'il vous faut pour vos cérémonies?
+
+[Note 8: Vent du Nord.]
+
+[Note 9: Jeunes filles.]
+
+--Oui, oui, répondirent les lasses.
+
+--Mais d'abord buvons, reprit le fermier, qui, par son caractère
+dominateur, sa fortune, son cellier bien garni, son grenier plein de blé
+et ses connaissances agricoles, avait acquis une certaine autorité dans
+le canton.
+
+Or, mes amis, vous saurez que de tous les pays du monde, celui où les
+classes inférieures ont le plus d'instruction et le plus de
+superstitions à la fois, c'est l'Écosse. Demandez à Walter Scott, ce
+sublime paysan écossais, qui ne doit sa grandeur qu'à cette faculté
+qu'il a reçue de Dieu de représenter symboliquement tout le génie
+national. En Écosse on croit à tous les gnomes, et on discute, dans les
+cabanes, des sujets d'abstraite philosophie. La nuit d'Hallowe'en
+est consacrée spécialement à la superstition. L'on se réunit alors pour
+pénétrer dans l'avenir. Les rites nécessaires pour obtenir ce résultat
+sont connus et inviolables. Point de religion plus stricte dans ses
+observances. C'était surtout cette cérémonie pleine d'intérêt, où chacun
+est à la fois prêtre et sorcier, que les habitans de Cassilis
+regardaient comme le but de leur excursion et le délassement de leur
+nuit. Cette magie rustique a un charme inexprimable. On s'arrête, pour
+ainsi dire, sur le point limitrophe de la poésie et de la réalité; on
+communique avec les puissances infernales, sans renier Dieu tout-à-fait;
+on transmute en objets sacrés et magiques les objets les plus vulgaires;
+on se crée avec un épi de blé et une feuille de saule des espérances et
+des terreurs.
+
+La coutume veut que l'on ne commence les incantations d'Hallowe'en qu'à
+minuit sonnant, à l'heure où toute l'atmosphère est envahie par les
+êtres surhumains, et où non-seulement les spunkies, premiers acteurs
+du drame, mais tous les bataillons de la féerie écossaise, viennent
+s'emparer de leur domaine. Nos paysans, réunis à neuf heures, passèrent
+le temps à boire, à chanter ces vieilles et délicieuses ballades où leur
+langage mélancolique et naïf s'allie si bien à un rhythme saccadé, à une
+mélodie qui descend de quarte en quarte par des intervalles bizarres, à
+un emploi singulier du genre chromatique. Les jeunes filles, avec leurs
+plaids bariolés et leurs robes de serge, d'une admirable propreté; les
+femmes, le sourire sur les lèvres; les enfans, ornés de ce beau ruban
+rouge, noué sur le genou, qui leur sert de jarretières et de parure;
+les jeunes gens dont le coeur battait plus vite à l'approche du moment
+mystérieux où la destinée allait être consultée; un ou deux vieillards
+que l'ale savoureuse rendait à la joie de leurs jeunes ans, formaient un
+groupe plein d'intérêt, que Wilkie aurait voulu peindre, et qui aurait
+fait en Europe les délices de toutes les ames accessibles encore, parmi
+tant d'émotions fébriles, aux délices d'un sentiment vrai et profond.
+
+Muirland surtout se livrait tout entier à la gaieté bruyante qui
+pétillait avec la mousse épaisse de la bière, et se communiquait à tous
+les auditeurs.
+
+C'était un de ces caractères que la vie ne dompte pas; un de ces hommes
+d'intelligence vigoureuse qui luttent contre la bise et l'orage. Une
+jeune fille du canton, qui avait uni sa destinée à celle de Muirland,
+était morte en couches après deux ans de mariage; et Muirland avait juré
+de ne se remarier jamais. Personne n'ignorait dans le voisinage la
+cause de la mort de Tuilzie; c'était la jalousie de Muirland. Tuilzie,
+délicate enfant, comptait à peine seize années quand elle épousa le
+fermier. Elle l'aimait et ne connaissait pas la violence de cette ame,
+la fureur dont elle pouvait s'animer, le tourment journalier qu'elle
+pouvait infliger à elle-même et aux autres. Jock Muirland était jaloux;
+la tendresse ingénue de sa jeune compagne ne le rassurait pas. Un jour,
+au coeur de l'hiver, il lui fit faire un voyage à Edinburgh, pour
+l'arracher aux séductions prétendues d'un jeune laird qui avait eu la
+fantaisie de passer la mauvaise saison à sa campagne.
+
+Tous les camarades du fermier, et même le curé, ne lui épargnaient
+pas les remontrances; il ne répondait rien, si ce n'est qu'il aimait
+ardemment Tuilzie, et qu'il était le meilleur juge de ce qui pouvait
+contribuer au bonheur de son ménage. Sous le toit rustique de Jock, il y
+avait souvent des plaintes, des cris, des sanglots qui retentissaient au
+dehors; le frère de Tuilzie était venu représenter à son beau-frère que
+sa conduite était inexcusable; une querelle véhémente avait été la suite
+de cette démarche; la jeune femme dépérissait par degrés. Enfin le
+chagrin qui la consumait l'emporta. Muirland tomba dans un profond
+désespoir, qui dura plusieurs années; mais, comme tout est passager
+dans ce monde, il avait, en jurant de rester veuf, oublié peu à peu
+le souvenir de celle dont il avait été le bourreau involontaire. Les
+femmes, qui pendant plusieurs années l'avaient vu avec horreur, lui
+avaient enfin pardonné; et la nuit d'Hallowe'en le retrouvait tel qu'il
+avait été autrefois, joyeux, caustique, amusant, buvant sec et fécond en
+excellens contes, en plaisanteries rustiques, en refrains bruyans,
+qui mettaient en train l'assemblée nocturne et entretenaient sa bonne
+humeur.
+
+On avait déjà épuisé la plupart des vieilles romances de fondation,
+quand les douze coups de minuit sonnèrent et propagèrent au loin l'écho
+de leurs vibrations. Ils avaient bu largement. Voici venir le moment des
+superstitions accoutumées. Tout le monde, excepté Muirland, se leva.
+
+«Cherchons le kail[10], cherchons le kail s'écrièrent-ils!...»
+
+[Note 10: Ces usages sont encore populaires en Écosse.]
+
+Jeunes gens et jeunes filles se répandirent dans les champs, et
+revinrent tour à tour apportant chacun une racine détachée du sol:
+c'était le kail. Il faut déraciner la première plante qui se présente
+sous vos pas; si la racine est droite, votre femme ou votre mari seront
+bien faits et de bonne grâce; si la racine est tortue, vous épouserez
+une personne contrefaite. S'il reste de la terre suspendue aux filamens,
+votre ménage sera fécond et heureux; si votre racine est polie et mince,
+vous ne serez pas long-temps en ménage. Imaginez les éclats de rire,
+le tumulte joyeux, les plaisanteries villageoises auxquelles cette
+recherche conjugale donnait lieu; on se poussait, on se pressait; on
+comparait les résultats de son investigation; jusqu'aux petits enfans
+avaient leur kail.
+
+«Pauvre Will Haverel! s'écria Muirlaud, jetant les yeux sur la racine
+que tenait en main un jeune garçon, ta femme sera tortue; ton kail
+ressemble à la queue de mon porc.»
+
+Puis, ils s'assirent en rond, et l'on se mit à expérimenter la saveur
+de chaque racine; une racine amère désigne un méchant mari; une racine
+sucrée, un mari imbécile; une racine odorante, un époux de bonne humeur.
+A cette grande cérémonie succéda celle du tap-pickle. Les jeunes filles
+vont, les yeux bandés, cueillir chacune trois épis de blé. Si le grain
+qui couronne l'épi se trouve manquer à l'un d'entre eux, on ne doute pas
+que le mari futur de la villageoise n'ait à lui pardonner une faiblesse
+commise avant l'heure nuptiale. O Nelly! Nelly! tes trois épis étaient
+à la fois privés de leur tap-pickle, et l'on ne t'épargna pas les
+railleries. Il est vrai que la veille même le fause-house, ou grenier de
+réserve, avait été témoin d'une causerie bien longue entre toi et Robert
+Luath.
+
+Muirland les regardait sans se mêler activement à leurs jeux.
+
+«Les noisettes! les noisettes!» s'écrièrent-ils.
+
+On tire du panier un sac plein de noisettes, et l'on se rapprocha du
+feu, que l'on n'avait pas cessé d'entretenir. La lune brillait pure et
+presque radieuse. Chacun prit sa noisette. Ce charme est célèbre et
+venéré. On se distribue par couples; on donne à la noisette que l'on a
+choisie son propre nom; et l'on place à la fois dans le feu la noisette
+baptisée du nom de sa fiancée, et la sienne propre. Si les deux
+noisettes brûlent paisiblement côte à côte, l'union sera longue et
+paisible; si les noisettes éclatent et se séparent en brûlant, trouble
+et séparation dans le ménage. Souvent c'est la jeune fille qui se
+charge de disposer dans le foyer le double symbole auquel toute son ame
+s'attache; et quel est son chagrin quand ce divorce s'opère, et que son
+mari futur s'élance en pétillant loin de sa compagne!
+
+Une heure sonnait, et les paysans n'étaient point las de consulter
+leurs oracles mystiques. La terreur et la foi qui se mêlaient à
+ces incantations leur prêtaient un charme nouveau. Les spunkies
+recommençaient à se mouvoir au milieu des joncs agités. Les jeunes
+filles tremblaient. La lune, qui avait monté dans le ciel, se couvrait
+d'un nuage. On fit la cérémonie du pot de terre, celle de la chandelle
+soufflée, celle de la pomme, grandes conjurations que je ne dévoilerai
+pas. Willie Maillie, une des plus belles entre ces jeunes filles,
+plongea trois fois son bras dans l'eau de la Doon, en s'écriant: «Mon
+époux futur, mon mari qui n'es pas encore, où es-tu? Voici ma main.»
+Trois fois le charme avait été répété, lorsqu'on l'entendit pousser un
+grand cri.
+
+«Ah! bon Dieu! le spunkie a saisi ma main, s'écria-t-elle.» On
+s'empressa près d'elle, et tout le monde frémit, excepté Muirland.
+Maillie montra sa main tout ensanglantée; les juges des deux sexes,
+qu'une longue expérience rendait habiles dans l'interprétation de ces
+oracles, convinrent sans hésiter que l'égratignure n'était pas causée,
+comme le prétendait Muirland, par les pointes d'un jonc épineux, mais
+que le bras de la jeune fille portait réellement l'empreinte de la
+griffe aiguë du spunkie. On reconnut aussi d'une seule voix que Maillie
+était menacée par cette expérience d'avoir plus tard un mari jaloux. Le
+fermier veuf avait bu, je crois, un peu plus que de raison.
+
+«Jaloux! jaloux!» s'écria-t-il.
+
+Il croyait voir dans cette déclaration de ses camarades une allusion
+malveillante à sa propre histoire.
+
+«Moi, continua Muirland en vidant un pot d'étain rempli de whiskey qui
+en couvrait les bords, j'aimerais mieux cent fois épouser le spunkie
+que de me marier une seconde fois. J'ai su ce que c'était que de vivre
+enchaîné; autant vaudrait rester emprisonné dans une bouteille fermée
+hermétiquement, avec un singe, un chat ou le bourreau pour compagnons.
+J'ai été jaloux de ma pauvre Tuilzie: j'avais tort peut-être; mais
+comment, je vous le demande, n'être pas jaloux? Quelle est la femme qui
+ne demande pas une continuelle surveillance? Je ne dormais pas la nuit,
+je ne la quittais pas pendant le jour entier; je ne fermais pas l'oeil
+un instant. Les affaires de ma ferme allaient mal; tout dépérissait.
+Tuilzie elle-même languissait sous mes yeux. A cinq millions de diables
+le mariage!»
+
+Les uns riaient, les autres, scandalisés, se taisaient. La dernière
+et la plus redoutable des incantations restait à essayer: c'est la
+cérémonie du miroir. On se place, une chandelle à la main, en face d'une
+petite glace; on souffle trois fois sur le verre, et on l'essuie en
+répétant trois fois: _Parais, mon mari_, ou: _Parais, ma femme!_ Alors,
+au-dessus de l'épaule gauche de la personne qui consulte le destin, se
+montre distinctement une figure qui se reflète dans le miroir; c'est
+celle de la compagne ou du mari que l'on invoquait.
+
+Personne n'osait, après l'exemple de Maillie, braver encore les
+puissances surnaturelles. Le miroir et la chandelle étaient là par terre
+sans que l'on pensât à les mettre en usage. La Doon frémissait dans
+les roseaux; une longue traînée d'argent, qui tremblait sur ses vagues
+lointaines, était aux yeux des villageois la trace étincelante des
+skelpies ou esprits des eaux; la jument de Muirland, sa petite jument
+des Highlands, à la queue noire et au blanc poitrail, hennissait de
+toute sa force, ce qui est toujours signe qu'un mauvais esprit est
+voisin. Le vent fraîchissait; les tiges des joncs balancés rendaient
+un triste et long murmure. Toutes les femmes commençaient à parler du
+retour; elles avaient d'excellentes raisons, des réprimandes pour leurs
+maris et leurs frères, des conseils de santé pour leurs pères, et une
+éloquence de ménage à laquelle, hélas! nous autres rois de la nature et
+du monde, nous résistons bien rarement.
+
+«Eh bien! qui de vous se présentera devant le miroir?» s'écria Muirland.
+
+On ne répondait pas...
+
+«Vous avez bien peu de coeur, continua-t-il. Le souffle du vent vous
+fait trembler comme le saule. Quant à moi qui ne veux plus prendre de
+femme, comme vous savez, parce que je veux dormir, et que mes paupières
+refusent de se fermer dès que je suis mari, il m'est impossible de
+commencer le charme. C'est ce que vous sentez aussi bien que moi.»
+
+A la fin, personne ne voulant saisir le miroir, Jock Muirland s'en
+empara. «Je vais vous donner l'exemple.» Alors il prit sans hésiter
+la glace fatale; la chandelle fut allumée, et il répéta bravement
+l'incantation.
+
+«Parais donc, ma femme,» s'écria Muirland.
+
+Aussitôt une figure pâle, couverte de cheveux d'un blond fauve, se
+montra sur l'épaule de Muirland. Il tressaillit, se retourna pour
+s'assurer que l'une des jeunes filles du canton n'était pas derrière lui
+pour imiter l'apparition. Mais personne n'avait osé parodier le spectre;
+et quoique le miroir se fût brisé sur la terre en échappant de la main
+du fermier, toujours au-dessus de son épaule la même tête blanche, la
+même chevelure ardente se présentaient: Muirland pousse un grand cri, et
+tombe la face contre terre.
+
+Vous eussiez vu alors tous les habitans du village fuir çà et là, comme
+les feuilles enlevées par le vent; il ne resta plus dans cet endroit où
+ils s'étaient livrés naguère à leurs amusemens rustiques que les débris
+de la fête, le foyer à demi éteint, les pots et les cruches vides, et
+Muirland couché sur le gazon. Les spunkies et leurs acolytes revenaient
+en foule, et l'orage qui se préparait dans l'air mêlait à leur
+chant surnaturel ce long sifflement que les Écossais désignent si
+pittoresquement sous le nom de _Sugh_. Muirland, en se relevant, regarda
+encore par-dessus son épaule: toujours la même figure. Elle souriait au
+paysan, mais ne prononçait pas un mot, et Muirland ne pouvait deviner si
+cette tête appartenait à un corps humain; car elle ne se montrait à lui
+que lorsqu'il se détournait. Sa langue se glaçait et restait attachée
+à son palais. Il essaya de lier conversation avec l'être infernal, et
+rappela en vain tout son courage; dès qu'il apercevait ces traits pâles
+et ces boucles ardentes, il frémissait de tout son corps. Il se mit à
+fuir, dans l'espoir de se délivrer de son acolyte. Il avait détaché sa
+petite jument blanche et allait mettre le pied à l'étrier, quand il
+tenta encore une dernière expérience. Terreur! toujours cette tête,
+devenue son inséparable compagne. Elle était attachée sur son épaule,
+comme ces têtes isolées dont les sculpteurs gothiques jetaient
+quelquefois le profil au sommet d'un pilastre ou à l'angle d'un
+entablement. La pauvre Meg, la jument du fermier, hennissait avec une
+force terrible; et par des ruades fréquentes elle annonçait la part
+qu'elle prenait à la terreur de son pauvre maître. Le spunkie (ce
+devait être un de ces habitans des joncs de la Doon qui persécutait le
+fermier), toutes les fois que Muirland se retournait, fixait sur lui
+deux yeux flamboyans, d'un bleu profond, sur lesquels aucun cil ne
+dessinait son ombre, et dont nulle paupière ne voilait l'insupportable
+clarté. Il piqua des deux; la même curiosité le poussait toujours à
+savoir si sa persécutrice était là; elle ne le quittait pas; en vain
+lançait-il sa jument au galop, en vain les bruyères et les montagnes
+disparaissaient et fuyaient sous les pas de l'animal, Muirland ne savait
+plus ni quelle route il suivait, ni vers quel but il conduisait la
+pauvre Meg. Il n'avait qu'une idée, le spunkie, son compagnon de route,
+ou plutôt sa compagne, car cette figure féminine avait toute la malice
+et toute la délicatesse qui conviennent à une jeune fille de dix-huit
+ans.
+
+La voûte du ciel se couvrait de nuées épaisses qui le rétrécissaient par
+degrés. Jamais pauvre pécheur ne se trouva lancé seul au milieu de la
+campagne dans une plus satanique obscurité. Le vent soufflait comme s'il
+eût voulu éveiller les morts; la pluie tombait, emportée diagonalement
+par la violence de l'orage. Les lueurs rapides de l'éclair
+disparaissaient, dévorées par les nues ténébreuses qui se refermaient
+sur elles: de longs, profonds et lourds mugissemens en sortaient. Pauvre
+Muirland! ton bonnet bleu écossais, bariolé de rouge, tomba, et tu
+n'osas pas te retourner pour le ramasser. La tempête redoublait de
+fureur; la Doon débordait sur ses rivages; et Muirland, après avoir
+galopé pendant une heure, reconnut douloureusement qu'il revenait au
+même lieu d'où il était parti. L'église ruinée de Cassilis était sous
+ses yeux; on eût dit que l'incendie embrasait les restes de ses vieux
+pilastres; des flammes jaillissaient de toutes les ouvertures inégales;
+les sculptures apparaissaient dans toute leur délicatesse sur un fond
+de clartés lugubres: Meg refusait d'avancer; mais le fermier, dont
+la raison ne guidait plus les démarches, et qui croyait sentir cette
+redoutable tête appuyée sur son épaule, enfonçait si vigoureusement son
+éperon dans les flancs de la pauvre bête qu'elle céda malgré elle à la
+violence qu'on lui imposait.
+
+«Jock, dit une voix douce, épouse-moi, tu cesseras d'avoir peur.»
+
+Vous imaginez la profonde terreur du malheureux Muirland.
+
+«Épouse-moi,» répétait le spunkie.
+
+Cependant ils fuyaient vers la cathédrale enflammée. Muirland, arrêté
+dans sa course par les pilastres mutilés et les saints de pierre
+renversés, mit pied à terre; il avait, pendant cette nuit, bu tant de
+vin, de bière et d'eau-de-vie, galopé si étrangement, éprouvé tant
+de surprise, qu'il finit par s'accoutumer à cet état d'excitation
+surnaturelle: notre fermier entra d'un pied ferme dans la nef sans voûte
+d'où jaillissaient ces feux infernaux.
+
+Le spectacle qui le frappa était nouveau pour lui. Un personnage
+accroupi au milieu de la nef soutenait, sur son dos courbé, un vase
+octangulaire où brûlait une flamme verte et rouge. Le maître-autel était
+chargé de ses vieux ornemens catholiques. Des démons à la chevelure
+ardente qui se hérissait sur leur tête étaient debout sur l'autel, et
+tenaient lieu de cierges. Toutes les formes grotesques et infernales
+que l'imagination du peintre et du poète ont rêvées se pressaient,
+couraient, volaient, se balançaient, se traînaient, se contournaient en
+mille étranges façons. Les stalles des chanoines étaient remplies de
+personnages graves qui avaient conservé les costumes de leur état. Mais
+sur leurs aumusses on voyait se dessiner des mains de squelettes, et de
+leurs yeux caves aucune clarté n'émanait.
+
+Je ne dirai pas, car le langage humain ne peut y atteindre, quel encens
+on brûlait dans cette église, ni quelle abominable parodie des saints
+mystères y était jouée par les démons. Quarante de ces lutins, perchés
+sur l'ancienne galerie qui avait soutenu autrefois l'orgue de la
+cathédrale, tenaient en main des cornemuses écossaises de dimensions
+différentes. Un énorme chat noir, assis sur un trône composé d'une
+douzaine de ces messieurs, donnait la mesure par un miaulement prolongé.
+La symphonie infernale faisait trembler ce qui restait encore des voûtes
+à demi détruites, et tomber de temps en temps quelques fragmens de
+pierres ruineuses. Il y avait parmi ce tumulte de jolies skelpies à
+genoux; vous les eussiez prises pour des vierges charmantes, si la queue
+démoniaque n'avait pas soulevé le coin de leur robe blanche; et plus de
+cinquante spunkies, les ailes étendues ou repliées, dansant ou en repos.
+Dans les niches des saints symétriquement rangées autour de la nef
+étaient des cercueils ouverts, où le mort, sur son linceul blanc,
+apparaissait tenant en main le cierge funéraire. Quant aux reliques
+suspendues au parvis, je ne m'arrêterai pas à les décrire. Tous les
+crimes connus en Écosse depuis vingt ans avaient concouru à parer
+l'église livrée aux démons.
+
+Vous y eussiez vu la corde du pendu, le couteau de l'assassin, le débris
+épouvantable de l'avortement et la trace de l'inceste. Vous y eussiez
+vu des coeurs de scélérats noircis dans le vice, et des cheveux blancs
+paternels suspendus encore à la lame du poignard parricide. Muirland
+s'arrêta, se détourna; la figure compagne de sa route n'avait pas quitté
+son poste. Un des monstres chargés du service infernal le prit par la
+main; il se laissa faire. On le conduisit à l'autel; il suivit son
+guide. Il était dompté. Sa force l'avait abandonné. On s'agenouilla, il
+s'agenouilla; on chanta des hymnes bizarres, il n'écouta rien; et il
+resta là, stupéfait, pétrifié, attendant son sort. Cependant les chants
+infernaux devenaient plus bruyans; les spunkies chargés du corps de
+ballet tournaient plus rapidement dans leur ronde infernale; les
+cornemuses criaient, beuglaient, hurlaient et sifflaient avec une
+véhémence nouvelle. Muirland détourna la tête pour examiner cette fatale
+épaule sur laquelle un hôte incommode avait fait élection de domicile.
+
+«Ah!» s'écria-t-il, poussant un long soupir de satisfaction.
+
+La tête avait disparu.
+
+Mais quand ses regards éblouis et égarés se reportèrent sur les objets
+qui l'environnaient, il fut bien étonné de trouver près de lui, à genoux
+sur un cercueil, une jeune fille dont le visage était celui même du
+fantôme qui l'avait poursuivi. Une petite chemisette écossaise de
+fin lin gris descendait à peine jusqu'à mi-cuisse. On apercevait une
+poitrine charmante, de blanches épaules, sur lesquelles roulaient des
+cheveux blonds, un sein virginal, dont la légèreté du costume relevait
+toute la beauté. Muirland fut ému; ces formes si gracieuses et si
+délicates contrastaient avec toutes les hideuses apparitions qui
+l'entouraient. Le squelette qui parodiait la messe prit de ses doigts
+crochus la main de Muirland et l'unit à celle de la jeune fille.
+Muirland crut sentir alors dans l'étreinte de cette bizarre fiancée la
+froide morsure que le peuple attribue aux griffes d'acier du spunkie.
+C'en était trop pour lui; il ferma les yeux et défaillit. A demi vaincu
+par un évanouissement qu'il combattait, il crut deviner que des mains
+infernales le replaçaient sur la jument fidèle qui l'avait attendu à
+la porte de la cathédrale; mais ses perceptions étaient obscures, ses
+sensations indistinctes.
+
+Une telle nuit, comme on le pense bien, laissa des traces chez notre
+fermier; il se réveilla comme on se réveille après une léthargie, et fut
+fort étonné d'apprendre que depuis quelques jours il avait pris femme,
+que depuis la nuit d'Hallowe'en il avait fait un voyage dans les
+montagnes, et qu'il en avait ramené une jeune épouse, laquelle, en
+effet, se trouvait placée près de lui dans le lit héréditaire de sa
+ferme.
+
+Il se frotta les yeux et crut qu'il rêvait, puis il voulut contempler
+celle qu'il avait choisie sans s'en douter, et qui était devenue
+mistriss Muirlaud. C'était le matin. Qu'elle était jolie! quelle douce
+lumière nageait dans ces regards prolongés! quel éclat dans ces yeux!
+Cependant Muirland était frappé de la lueur bizarre qui émanait de ces
+regards mêmes. Il s'approcha; chose étrange! sa femme, à ce qu'il pensa
+du moins, n'avait pas de paupière; de grands orbes d'un bleu foncé
+se dessinaient sous l'arc noir d'un sourcil dont la courbe était
+admirablement légère. Muirland soupira; le souvenir vague du spunkie,
+de sa course nocturne et de sa terrible noce dans la cathédrale, se
+représenta tout à coup devant lui.
+
+En examinant de plus près sa nouvelle épouse, il crut observer en elle
+tous les traits caractéristiques de cet être surnaturel, modifiés
+seulement et comme adoucis. Les doigts de la jeune femme étaient longs
+et minces, ses ongles blancs et effilés; sa chevelure blonde tombait
+jusqu'à terre. Il resta comme absorbé par une profonde rêverie;
+cependant tous ses voisins lui dirent que la famille de sa femme
+résidait dans les Highlands; qu'aussitôt après la noce il avait été
+saisi par une fièvre ardente; qu'il n'était pas étonnant que tout
+souvenir de la cérémonie se fût effacé de son esprit malade, mais que
+bientôt il se conduirait mieux avec sa femme, car elle était jolie,
+douce et bonne ménagère.
+
+«Mais elle n'a pas de paupières!» s'écriait Muirland.
+
+On lui riait au nez, on prétendait que la fièvre le poursuivait encore;
+personne, si ce n'est le fermier, ne s'apercevait de cette étrange
+particularité.
+
+La nuit vint: c'était pour Muirland la nuit des noces, car jusqu'à ce
+moment il n'avait été mari que de nom. La beauté de sa femme l'avait
+ému, bien que selon lui elle n'eût pas de paupières. Il se promenait
+donc de braver résolument sa propre terreur, et de profiter au moins de
+la faveur singulière que le ciel ou l'enfer lui envoyait. Nous demandons
+ici au lecteur de nous concéder tous les priviléges du roman et de
+l'histoire, et de passer rapidement sur les premiers événemens de cette
+nuit; nous ne dirons pas combien la belle Spellie (c'était son nom)
+paraissait plus belle encore dans ses nocturnes atours.
+
+Muirland s'éveilla, rêvant qu'une clarté subite du soleil illuminait
+tout à coup la chambre basse où était placé le lit nuptial. Ébloui par
+ces rayons ardens, il se lève en sursaut et voit les yeux éclatans de sa
+femme tendrement fixés sur lui.
+
+«Diable! s'écria-t-il, mon sommeil, en effet, est une injure à sa
+beauté! Il chassa donc le sommeil, et dit à Spellie mille choses
+aimables et tendres auxquelles la jeune fille des montagnes répondit de
+son mieux.
+
+Jusqu'au matin, Spellie n'avait pas dormi.
+
+«Comment dormirait-elle, en effet, se demandait Muirland, elle n'a pas
+de paupière?»
+
+Et son pauvre esprit retombait dans un abîme de méditations et de
+craintes. Le soleil se leva. Muirland était pâle et abattu; la fermière
+avait les yeux plus étincelans que jamais. Ils passèrent la matinée à se
+promener sur les bords de la Doon. La jeune épouse était si jolie que
+son mari, malgré sa surprise et la fièvre à laquelle il était en proie,
+ne put la contempler sans admiration.
+
+«Jock, lui dit-elle, je vous aime autant que vous aimiez Tuilzie; toutes
+les jeunes filles des environs me portent envie: aussi prenez-y garde,
+mon ami, je serai jalouse, je vous surveillerai de près.» Les baisers de
+Muirland arrêtèrent ces paroles; cependant les nuits se succédèrent, et
+au milieu de chaque nuit les yeux éclatans de Spellie arrachaient le
+fermier à son sommeil; la force du fermier y succombait.
+
+«Mais, ma chère amie, demanda Jock à sa femme, est-ce que vous ne dormez
+jamais?
+
+--Dormir, moi!
+
+--Oui, dormir! il me semble que depuis que nous sommes mariés vous
+n'avez pas dormi un moment.
+
+--Dans ma famille, on ne dort jamais.»
+
+Les orbes azurés de la jeune femme versaient des rayons plus ardens.
+
+«Elle ne dort pas! s'écria avec désespoir le fermier, elle ne dort pas!»
+
+Il retomba épuisé et terrifié sur l'oreiller.
+
+«Elle n'a pas de paupières, elle ne dort pas! répéta-t-il.
+
+--Je ne me lasse pas de te voir, reprit Spellie, et je te surveillerai
+de plus près.»
+
+Pauvre Muirland! les beaux yeux de sa femme ne lui laissaient pas de
+repos; c'étaient, comme disent les poètes, des astres éternellement
+allumés pour l'éblouir. On fit dans le canton plus de trente ballades
+adressées aux beaux yeux de Spellie. Quant à Muirland, un beau jour il
+disparut. Trois mois s'étaient écoulés; le supplice qu'avait éprouvé le
+fermier avait épuisé sa vie, dévoré son sang; il lui semblait que ce
+regard de feu le brûlait. S'il revenait des champs, s'il restait à la
+maison, s'il allait à l'église, toujours ce rayon terrible dont la
+présence et l'éclat pénétraient jusqu'au fond de son être et le
+faisaient tressaillir d'horreur. Il finit par détester le soleil, par
+fuir le jour.
+
+Le même supplice que la pauvre Tuilzie avait souffert était devenu le
+sien; au lieu de l'inquiétude morale qui, pendant son premier mariage,
+l'avait transformé en bourreau de la jeune fille, et que les hommes
+appellent du nom de jalousie, il se trouvait placé sous l'inquisition
+physique et inéluctable d'un oeil qui ne se fermait jamais: c'était
+encore la jalousie, mais transformée en image palpable, l'inquisition
+devenue type. Il laissa sa ferme, quitta ses domaines, passa la mer et
+s'enfonça dans les forêts de l'Amérique septentrionale, où beaucoup de
+gens de son pays ont été fonder des habitations et bâtir leur hutte
+paisible. Les savanes de l'Ohio lui offraient un asile assuré à ce qu'il
+croyait; il préférait sa pauvreté, la vie du colon, le serpent
+caché dans les buissons épais, une nourriture sauvage, grossière et
+incertaine, à son toit écossais, sous lequel l'oeil jaloux et toujours
+ouvert reluisait pour son tourment. Après avoir passé un an dans cette
+solitude, il finit par bénir son sort: au moins il trouvait le repos au
+sein de cette nature féconde. Il n'entretenait aucune correspondance
+avec la Grande-Bretagne, de peur d'avoir des nouvelles de sa femme;
+quelquefois dans ses rêves il voyait encore cet oeil ouvert, cet oeil
+sans paupières, et se réveillait en sursaut; mais c'était tout ce qu'il
+avait à souffrir; il s'assurait bien que la vigilante et redoutable
+prunelle n'était plus auprès de lui, ne le pénétrait, ne le dévorait pas
+de ses clartés insupportables, et il se rendormait heureux.
+
+Les Narraghansetts, tribu voisine de son habitation, avaient pris pour
+sachem ou pour chef Massasoit, vieillard maladif, dont le caractère
+était pacifique, et dont Jock Muirland se concilia aisément la
+bienveillance en lui donnant de l'eau-de-vie de grain qu'il savait
+distiller. Massasoit tomba malade; son ami Muirland vint le visiter dans
+sa hutte.
+
+Imaginez un wigwam indien, cabane pointue, avec un trou pour laisser
+échapper la fumée; au milieu de ce pauvre palais, un foyer embrasé; sur
+des peaux de buffle, étendues par terre, le vieux chef malade; autour
+de lui les principaux sagamores du canton, hurlant, criant, pleurant et
+faisant un tapage qui, loin de guérir le malade, eût rendu malade un
+homme en bonne santé. Un powam ou médecin indien conduisait le choeur et
+la danse lugubres; les échos voisins retentissaient du bruit que faisait
+cette étrange cérémonie: c'étaient là les prières publiques offertes aux
+divinités du pays.
+
+Six jeunes filles étaient occupées à masser les membres nus et froids
+du vieillard: l'une d'elles, fort jolie, âgée à peine de seize ans,
+pleurait en s'acquittant de cet office. Le bon sens de l'Écossais lui
+fit bientôt reconnaître que tout cet appareil médical n'aboutirait qu'au
+meurtre de Massasoit; en sa qualité d'Européen et de blanc il passait
+pour médecin inné. Il profita de l'autorité que ce titre lui donnait,
+fit sortir tous les hurleurs et s'approcha du sachem.
+
+«Qui vient près de moi? demanda le vieillard.
+
+--Jock, l'homme blanc!
+
+--Oh! reprit le sachem en lui tendant sa main desséchée, nous ne nous
+verrons plus, Jock!»
+
+Jock, bien qu'il eût peu de connaissances en médecine, s'aperçut sans
+peine que notre sachem avait tout simplement une indigestion; il le
+secourut, ordonna que l'on se tût autour de lui, le mit à la diète, puis
+lui fit un excellent potage écossais que le vieillard avala en guise
+de médecine. Bref, en trois jours Massasoit était revenu à la vie; les
+hurlemens de nos Indiens et leurs danses recommencèrent, mais ces hymnes
+sauvages n'exprimaient plus que la gratitude et la joie. Massasoit
+fit asseoir Jock sur sa hutte, lui donna son calumet à fumer, et lui
+présenta sa fille, Anauket, la plus jeune et la plus jolie de celles que
+Muirland avait vues dans la cabane.
+
+«Tu n'as pas de squaw[11], lui dit le vieux guerrier; prends ma fille et
+honore ma tête blanchie.»
+
+[Note 11: Femme]
+
+Jock tressaillit; il se rappela le souvenir de Tuilzie et de Spellie, le
+mariage lui avait si mal réussi.
+
+Cependant la jeune Squaw était douce, naïve, obéissante. Un mariage
+dans les déserts s'environne de bien peu de cérémonies; il a peu de
+conséquences funestes pour un Européen. Jock se résigna, et la belle
+Anauket ne lui donna aucun sujet de se repentir de son choix.
+
+Un jour, c'était le huitième jour de leur union, tous deux, par une
+belle matinée d'automne, s'étaient embarqués sur l'Ohio. Jock avait
+emporté son fusil de chasse. Anauket, habituée à ces expéditions qui
+composent toute la vie sauvage, aidait et servait son mari. Le temps
+était magnifique; les rives de ce beau fleuve offraient aux amans des
+points de vue enchanteurs.
+
+Jock avait fait bonne chasse. Une pintade aux ailes éclatantes frappa
+ses regards; il l'ajusta, la blessa, et l'oiseau, frappé de mort, alla
+tomber, en gémissant, sous d'épais halliers. Muirland ne voulait pas
+perdre une proie aussi belle; il amarra son bateau, et courut à la
+recherche du résultat de sa conquête. Il avait battu inutilement
+plusieurs buissons, et son obstination d'Écossais le plongeait et
+l'enfonçait de plus en plus dans l'épaisseur du bois. Il se trouva
+bientôt environné d'arbres de haute futaie et placé au centre d'une
+de ces salles de verdure naturelles que l'on trouve dans les forêts
+d'Amérique, quand une clarté traversa le feuillage et pénétra jusqu'à
+lui. Il tressaillit: ce rayon le brûlait; cette lumière insupportable le
+contraignait à baisser les yeux.
+
+L'oeil sans paupière était là, vigilant et éternel.
+
+Spellie avait passé la mer; elle avait trouvé la trace de son mari,
+elle le suivait à la piste; elle avait tenu sa parole, et sa redoutable
+jalousie accablait déjà Muirland de justes reproches. Il courut vers le
+rivage, poursuivi par l'oeil sans paupière, vit l'onde claire et pure
+de l'Ohio, et s'y précipita dans sa terreur. Telle fut la fin de Jock
+Muirland; elle se retrouve consacrée dans une légende écossaise, les
+bonnes femmes l'expliquent à leur manière. Elles affirment que c'est une
+allégorie, et que _l'Oeil sans paupière_, c'est l'oeil toujours ouvert
+de la femme jalouse, le plus terrible des supplices.
+
+
+
+SARA LA DANSEUSE.
+
+
+Non, s'écriait, un soir de sabbat, le juif Fleischmann en frappant
+vivement de son poing la table sur laquelle il venait de souper; non,
+jamais je ne souffrirai que ma fille monte sur un théâtre pour amuser
+par ses pirouettes les oisifs de Berlin! Danseuse! Par Abraham, ma fille
+danseuse, quand le jeune Aaron la demande en mariage, et que demain
+elle pourrait être la première marchande de chevaux de tout le
+Mecklembourg!--Je ne dis pas non, reprenait sa femme; mais si pourtant
+elle devait faire fortune dans cet état, on peut très-bien y vivre
+honnêtement, quoique les dames de théâtre ne soient pas toutes en
+possession d'une excellente réputation.--Taisez-vous, reprenait
+Fleischmann, vous en savez, vous, des danseuses qui ne soient pas des
+Babylones vivantes? J'aimerais mieux, comme notre grand patriarche, être
+obligé de la sacrifier moi-même, de mes propres mains, que de la
+laisser entrer dans une pareille vie. La fille de Fleischmann sauteuse
+publique!!--Mais enfin, mon ami, reprenait la mère, David a dansé devant
+l'arche.--Il y dansait, répondit solennellement le vieux juif, pour
+célébrer les louanges du Seigneur, et sa danse ne ressemblait en aucune
+manière à celle que votre Sara voudrait pratiquer. C'était une danse
+grave, mesurée...--Pour cela, mon ami, c'est ce que vous ne savez pas.
+Le livre de Samuel, que les chrétiens appellent le livre des _Rois_,
+ne dit pas du tout une danse plutôt qu'une autre.--Langue de l'enfer,
+s'écria Fleischmann avec une voix retentissante, que ne prends-tu avec
+toi ta fille, et ne la mènes-tu par les rues, comme je l'ai vu faire à
+d'honnêtes mères lors de mon voyage à Paris?» Cette brillante apostrophe
+ferma la bouche de Mme Fleischmann, qui, sans plus rien ajouter, se mit
+à ôter le couvert; et elle ne reparla plus que pour rappeler à son mari,
+absorbé dans ses pensées, qu'il était temps de se coucher, car dix
+heures venaient de sonner à l'horloge de Saint-Cyprien.
+
+Trois mois après cette conversation, la salle du grand théâtre de Berlin
+était pleine comme depuis long-temps elle ne l'avait pas été, et dans
+une des loges de l'avant-scène, occupée par l'ambassadeur de France et
+l'un des secrétaires de légation, avant que la toile ne fût levée, avait
+lieu la conversation suivante.
+
+«Une juive pour maîtresse, disait le jeune secrétaire, a toujours été
+dans ma pensée l'idéal du bonheur, et si votre excellence ne la prend
+dans sa maison, je compte bien me mettre en diplomatie pour arriver
+jusqu'à son coeur. Sara! monseigneur; comprenez-vous ce que doit être
+dans les bras de son amant une femme qui s'appelle Sara?--Sans doute,
+reprenait l'ambassadeur. A ce nom seul revivent tous les souvenirs de
+la vie patriarcale, et pour peu que la petite ait le pied bien et les
+formes gracieuses, je pourrais bien faire quelque chose pour elle. Aussi
+bien la Ripiena vieillit beaucoup. Je ne sache rien dans le monde dont
+on se lasse aussi vite que d'un contr'alto.--Et puis, ajoutait le
+secrétaire, il n'est pas jusqu'aux circonstances de son début qui
+donnent à ce _sujet_ un attrait tout-à-fait piquant et romanesque. Son
+père est un juif à principes, qui voulait la marier à un marchand de
+chevaux, plutôt que de la laisser devenir la Terpsichore de l'Allemagne.
+Elle procède de par une vocation. Avant de monter sur la scène, elle
+a bravement rompu avec toute sa famille; aussi jurerais-je sur mon
+ambassade à venir qu'elle ira plus loin qu'aucune des célébrités
+dansantes de la chrétienté...--Silence! interrompit l'ambassadeur; je
+vois là-bas le chargé d'Espagne qui cause avec le conseiller intime.
+Laissez-moi observer leurs figures; j'ai dans l'idée qu'ils trament
+quelque chose.» Un peu après, l'ouverture commença, la toile fut levée,
+et des nymphes et des amours firent l'exposition de la pièce, en dansant
+avec des guirlandes, ce qui laissa comprendre aux spectateurs que
+c'étaient des nymphes et des amours qui dansaient avec des guirlandes.
+A la troisième scène parut Sara. C'était une grande fille, aux cheveux
+noirs, aux formes élégantes et élancées, comme la Sulamite du _Cantique
+des Cantiques_. Depuis un siècle peut-être rien d'aussi voluptueux
+n'avait paru sur la scène du grand théâtre. En un moment toutes les
+puissances européennes, dans la personne de leurs représentans, furent
+embrasées pour elle des feux les plus vifs. Il y aurait eu de quoi
+rompre à jamais l'équilibre et la paix de l'Europe, sans un incident qui
+se présenta.
+
+Au moment où la jeune débutante, après s'être long-temps dérobée aux
+poursuites d'un Zéphyr, tombait comme épuisée dans ses bras et lui
+laissait prendre un baiser au vol, un homme dont le costume n'avait rien
+de mythologique, portant une longue barbe et un chapeau à larges bords,
+sort vivement de la coulisse, court à la débutante, la saisit par sa
+robe qu'il froisse et qu'il déchire. «Malheureuse! s'écrie-t-il, rien
+n'a pu t'arrêter, il a fallu que tu vinsses te prostituer à la face de
+tout Berlin! Eh bien! aussi à la face de tout Berlin je te maudis, et je
+demande au ciel qu'il te fasse mourir dans la honte et dans la misère;
+je te maudis!» répéta-t-il. Et bien qu'il ne fût pas le moindrement du
+monde comédien, jamais au théâtre malédiction paternelle n'avait produit
+un pareil effet.
+
+A cette terrible apparition, Sara se trouva mal; deux soldats de
+la garde du roi, en faction dans les coulisses, s'emparèrent du
+perturbateur et le mirent à la porte de la scène, où sa qualité de père
+au désespoir ne lui donnait point entrée. Le directeur du théâtre ne
+pouvait comprendre la colère de cet homme, quand il avait fait à sa
+fille l'engagement le plus avantageux qui depuis dix ans peut-être eut
+été signé. Les puissances européennes furent un peu dérangées dans leur
+plan respectif par cette intervention qu'elles n'avaient pas prévue;
+parmi les femmes il n'y avait qu'une voix: la débutante était passable,
+mais il fallait qu'elle fût une fille bien perdue et bien abandonnée
+pour donner à un père si respectable un chagrin si cruel. Quant aux gens
+du parterre, qui d'abord avaient paru touchés de cette scène, revenus de
+leur première émotion, ils demandèrent qu'on leur rendît leur argent ou
+la danseuse, attendu que l'affiche n'avait pas prévenu qu'elle eût un
+père, et qu'ils étaient venus pour assister à un ballet et non à un
+drame bourgeois; les choses ne se fussent point passées autrement si
+l'on fût venu annoncer que le premier ténor était surpris tout à coup
+par un enrouement, ou que le premier sujet de la danse venait de se
+donner une entorse.
+
+En rentrant chez eux (depuis plusieurs mois ils ne demeuraient plus sous
+le même toit), le père et la fille furent saisis tous les deux d'une
+fièvre violente, résultat de l'émotion à laquelle ils avaient été
+soumis. Mais la fille avait dix-sept ans, et la vie chez elle achevait
+à peine de se compléter; chez le vieux père, au contraire, la nature en
+décadence depuis long-temps menaçait ruine; elle s'en fut du coup. On le
+porta au cimetière des juifs, qui est placé en dehors de la porte de la
+ville, sur le chemin de France; en sorte que, deux mois après, lorsque
+Sara passa par cette route dans la voiture de l'ambassadeur, elle ne put
+s'empêcher de penser au vieux Fleischmann et à sa malédiction.
+
+C'est une chose étrange que la malédiction d'un père. Ce n'est pas une
+force, comme disent les mathématiciens; ce n'est pas un corps, une
+substance, une chose matérielle, avec laquelle vous puissiez toucher
+celui auquel vous l'adressez; trois mots: _Je te maudis_; ce n'est autre
+chose que l'expression d'un voeu pour son malheur, lequel ne devait pas
+avoir plus de portée que cette autre forme, bien plus usuelle et bien
+plus arrêtée: _Que le diable t'emporte!_ Et cependant, d'ordinaire, la
+vie d'un homme s'en trouve flétrie, et il est rare qu'il mène à bien son
+existence, lorsqu'il en marche chargé.
+
+Pour Sara, moins d'un quart de lieue après le cimetière, dont, au reste,
+aucune voix n'était sortie pour répéter l'anathème, elle avait cessé d'y
+songer. Elle trouvait une profonde volupté à se sentir emportée d'un
+train rapide vers Paris, où les danseuses sont en honneur comme jadis la
+vertu à Rome; elle était fière, autant toutefois qu'on peut l'être de
+supporter un poids assez gênant, de soutenir la tête de l'ambassadeur de
+France endormi, et reposant avec toute sa politique sur son épaule. De
+temps en temps ses grands yeux noirs de danseuse rencontraient ceux
+du jeune secrétaire qui aimait tant les jeunes filles de Sion, et ils
+augmentaient chez lui la langueur voluptueuse qui vient visiter le
+voyageur glissant dans une berline bien suspendue, sur une route bien
+unie, lorsqu'aucune pensée triste ne le tourmente, qu'aucun cahos ne le
+réveille, et qu'il n'a pas trop hâte d'arriver.
+
+Au milieu de cette douce extase, les voyageurs croient s'apercevoir
+que le train de la voiture redouble de vitesse. Bientôt les cris du
+postillon et le mouvement de plus en plus rapide des roues leur font
+comprendre que les chevaux s'emportent, et qu'ils sont, pour le moins,
+exposés au danger de verser. Si la chose se fût passée en France, où,
+grâce à l'état des routes, les voitures de voyage en ont une sorte
+d'habitude, le péril eût été moins sérieux; mais, en Allemagne, rien ne
+se fait qu'en conscience, et quand une chaise vient à être brisée, il
+est rare que le malencontreux propriétaire s'en tire à moins de quelque
+côte enfoncée. L'événement ne fut que trop conséquent à cet usage;
+la voiture, entraînée par les chevaux, roula dans un fossé profond;
+l'ambassadeur eut une cuisse cassée; le jeune homme, la moitié des dents
+brisées. Pour la jeune juive, tirée du ravin dans un état à faire pitié,
+on la transporta au plus prochain village. Le chirurgien de l'endroit
+s'empara d'elle, et, sous le prétexte qu'il voulait lui sauver la
+vie, il lui travailla les chairs en tout sens, et la fit cruellement
+souffrir. Durant la nuit qui suivit cette torture, elle entra dans le
+délire, parla de son père, de Berlin, de Paris, de diplomatie, de pas de
+deux; sur le matin elle rendit le dernier soupir. Le lendemain, Sara
+la danseuse était étendue entre deux lits de terre, et les vers
+commençaient leur travail.
+
+Voilà qui était bien pour ce monde-ci, reste à savoir ce qui allait se
+passer dans l'autre.
+
+Aussitôt que l'ame de Sara se fut séparée de son corps, elle commença à
+s'avancer à travers des régions infinies et solitaires où elle eut peur
+de sa solitude.
+
+A la fin elle arriva devant son juge, qu'elle n'osa jamais contempler
+face à face, et son jugement commença.
+
+«Ame que j'avais faite à mon image, d'où viens-tu?»
+
+L'ame répondit: «Je reviens d'en bas.
+
+--Le temps que je t'avais donné à y passer, qu'en as-tu fait?
+
+--Il fut bien court, reprit l'ame.
+
+--Raison de plus pour le bien employer. As-tu souvent fait l'aumône?
+
+--Quelquefois.
+
+--Oui, trente fois en tout: dix fois par charité, vingt fois par
+orgueil et par respect humain; tout compensé, l'aumône ne te sera point
+comptée.--As-tu souvent pensé au Seigneur ton Dieu?
+
+--Oh! oui, souvent.
+
+--Oui souvent, jusqu'à l'âge de douze ans, quand ta mère te disait de
+faire tes prières; mais plus tard, aux parures, aux bals, aux beaux
+cheveux des jeunes gens. As-tu respecté ton père et ta mère, à l'égal du
+Seigneur ton Dieu?
+
+--Je les aimais, reprit l'ame.
+
+--Et jamais tu ne leur as désobéi?
+
+L'ame se tint dans le silence.
+
+--Sara, tu as dansé?»
+
+L'ame commença à être agitée comme une feuille tremblant sous le vent.
+
+--«Sara! ton père est mort, et son ame est avec moi.»
+
+L'ame trembla plus fort.
+
+--«Sara! aux ténèbres éternelles!
+
+--Hélas! hélas! reprit-elle, pour avoir dansé!
+
+--Non point pour avoir dansé, répondit le juge, car j'ai avec moi
+des danseurs dans la félicité éternelle; mais parce que ton père t'a
+maudite, et qu'il est mort sans avoir repris sa malédiction. Adieu,
+Sara, adieu, ma fille, chante maintenant.»
+
+Aussitôt les esprits de ténèbres se ruèrent sur elle, en riant aux
+éclats; et, l'entraînant vers les régions de leur éternité, ils la
+faisaient horriblement souffrir en se l'arrachant entre eux, pour savoir
+qui aurait l'honneur de la présenter à leur illustre seigneur et roi.
+
+Or Satan était assis dans toute sa gloire sur un trône emblématique,
+dans lequel il avait pris plaisir à parodier tous les trônes de la
+terre; sa forme était, j'en demande humblement pardon à l'honorable
+lecteur, celle d'une chaise percée. Son front, jaune et cuivré, était
+sans cesse agité par un tic nerveux, et sa bouche, qui s'entrouvrait
+pour sourire, laissait voir dans une profondeur infinie deux rangées de
+dents blanches qui ne ressemblaient pas mal aux longues colonnades d'un
+temple antique.
+
+--Une ame? dit Satan.
+
+--Oui, maître, répondirent les suppôts.
+
+--Ame, qu'as-tu fait? reprit le grand monarque.
+
+--J'ai dansé, répondit l'ame, si bien que mon père en est mort, et le
+Seigneur mon Dieu (ici Satan fit une horrible contorsion) m'envoie vers
+vous pour que vous fassiez de moi ce qu'il vous plaira.»
+
+Et l'ame aurait voulu mentir qu'elle ne l'aurait pas pu, car son arrêt
+la condamnait à se dénoncer elle-même, et il fallait que son arrêt fût
+accompli.
+
+Lors Satan, dans un jour de familiarité, daigna consulter les démons qui
+avaient amené l'ame de Sara, et il leur dit: «Qu'en ferons-nous?
+
+--Pendons-la par les pieds! dit le premier; ainsi elle sera punie par où
+elle a péché.
+
+--Commun! dit le maître, et il passa à un autre avis.
+
+--Moi, dit le second, je propose ma fameuse mixture: huile bouillante,
+un baril ordinaire, bonne partie de soufre et de plomb, argent et bronze
+en fusion, servez chaud et faites infuser la coupable...»
+
+La pauvre ame en délibération eut une mortelle frayeur en entendant
+parler de cette cuisine effroyable.
+
+Mais Satan, donnant un coup de pied à l'opinant: «Arrière! lui dit-il,
+misérable classique! avec tes vieilles méthodes. J'ai une idée»; et se
+levant pour en faire aussitôt l'essai, il ordonne que dans un coin de
+son empire on élève rapidement une vaste salle de spectacle capable de
+contenir quelques cent milliers de spectateurs.
+
+Ni peintures, ni dorures, ni candélabres, ni lustres, ni girandoles
+ne sont épargnés. Dans l'orchestre, ce sont trompettes déchirantes,
+clarinettes criardes, tam-tams à la voix d'airain et au bruissement
+lugubre, basses ronflantes et continues, avec des fifres pour les
+dessus.
+
+Puis pour une heure de l'éternité les chaudières et les chevalets se
+reposent, et le beau monde des damnés est invité, sous bonne escorte,
+à venir honorer de sa présence l'ouverture de l'Académie royale de
+l'enfer.
+
+Industrie de bourreaux! les voilà qui rendent à ces femmes, à ces femmes
+qui depuis le temps qu'elles brûlent dans la géhenne éternelle avaient
+presque oublié les joies de la terre, les voilà qui leur rendent et
+leurs frais chapeaux de fleurs, et leurs plumes, et leurs cachemires, et
+leurs satins brochés, et leurs riches fourrures; puis tout à l'heure ils
+les dépouilleront de tout cela, et avec un désespérant souvenir tout
+fraîchement renouvelé, ils les renverront reprendre leur nudité et
+leur supplice. Cependant derrière les dames, au second rang des loges,
+l'habit bien empesé et la cravate savamment jetée, se placent les
+ministres, les banquiers, les diplomates et les dilettanti; la corne
+dorée, la fourche au poing, grave et imposant comme un sergent de garde
+bourgeoise, un démon veille à chaque issue; mais ce que vous n'auriez
+pas vu sur la terre, aux stalles réservées pour les hauts dignitaires,
+ce ne sont qu'évêques, cardinaux, archevêques, revêtus de leurs plus
+beaux atours, et ne tenant compte de la canaille du parterre qui,
+parquée derrière cette forêt de houlettes et de coiffures épiscopales,
+ne cesse de crier: _A bas le chapeau rouge! à bas la crosse! à bas la
+mitre!_
+
+Après cela, dans une loge restée vide, et richement drapée, voyez venir
+sa majesté Satan; il est accompagné de ses hauts dignitaires et de
+madame la Mort, reine des royaumes infernaux, de la terre, du monde, et
+autres lieux circonvoisins; sur quoi la pièce commença, dont nous ne
+saurions au juste donner l'analyse. Nous pouvons dire cependant que deux
+scènes furent merveilleusement applaudies. Dans l'une, le poète et
+le musicien avaient agréablement tourné en raillerie la félicité des
+justes, _condamnés_, disaient-ils, pour toute réjouissance, à chanter
+éternellement l'_Hosanna in excelsis_ devant la face du Très-Haut. On
+laisse à penser du succès que cette parodie dut avoir devant un pareil
+auditoire.
+
+La donnée de l'autre scène, quoique plus fine et plus délicate, ne fut
+pas moins goûtée. Dans une langoureuse cavatine, un bienheureux se
+plaignait de n'avoir plus retrouvé dans le ciel ses amitiés de la terre;
+il ne pouvait se consoler d'avoir vu toutes les forces aimantes de son
+ame aller se résumer dans le mystique amour des perfections divines, et
+il demandait qu'on lui rendît ses amours grossières de la création et
+les yeux de sa bien-aimée.
+
+Ensuite ce fut le ballet.
+
+Plusieurs danseuses vinrent successivement rivaliser de graces et de
+molles attitudes. A chaque pas brillant, à chaque pirouette hardie,
+le roi donnait lui-même le signal, et des tonnerres d'applaudissemens
+retentissaient; mais quand ce fut le tour de Sara, il affecta, car
+cela était dans son plan, une froide indifférence, que le reste des
+spectateurs partagea avec lui. La pauvre fille avait beau se dépenser en
+efforts, un désespérant silence l'accueillit jusqu'à la fin de la scène;
+aussi, en rentrant dans les coulisses, d'où ses compagnes avaient vu sa
+mésaventure, elle fut saisie d'une violente attaque de nerfs. Alors le
+roi Satan, qui avait voulu faire cet essai, tint pour certain que le
+plus grand supplice à infliger à une ame d'artiste, c'est la supériorité
+de ses rivales: assuré de l'excellence de ce nouveau mode de torture, et
+ayant autre chose à faire que d'assister jusqu'au bout à l'intrigue d'un
+ballet, il se leva, et aussitôt les gardiens, à grands coups de fouet,
+firent évacuer la salle par l'honorable assistance.
+
+Depuis ce temps, dans cette salle déserte, dont une petite lampe, à la
+lumière tremblotante, ne sert qu'à sonder l'incommensurable solitude,
+la pauvre Sara, ayant toujours à l'oreille le bruit des applaudissemens
+donnés à ses compagnes, est là, qui danse sans relâche; et il n'y a pas
+d'orchestre pour lui marquer la mesure, pas d'yeux pour contempler ses
+grâces et sa beauté, pas de prince russe pour s'en éprendre, et lui
+escompter son admiration.
+
+
+
+UNE BONNE FORTUNE.
+
+
+C'est chose curieuse qu'une soirée de Palerme, au bord de la mer
+murmurante, sous les flots du soleil d'été, au milieu de cette
+population grimaçante et mobile, plus originale mille fois et moins
+connue que la race classique des abbés, des courtisanes et des lazzaroni
+napolitains. Grâce aux romans et à la scène, Naples est vieux pour moi:
+on me l'a gâté; on m'a usé ce ciel et cette mer pleins de prestiges.
+La Sicile est neuve et inconnue; il y a là un double reflet venu de
+l'Arabie et de l'Espagne. Des murailles sarrazines s'élèvent autour de
+vous; des costumes espagnols flottent aux fenêtres et étincellent sur
+les quais. C'est une féerie comique et fantastique! Et l'air est si
+doux, la brise apporte tant de parfums avec sa fraîcheur, la chanson du
+pâtre lointain a quelque chose de si sauvage et de si tendre! Vous ne
+respirez que fleurs, vous ne voyez que débris de marbres et fragmens
+de temples. C'est encore un fragment de grotesque comédie que cette
+aristocratie en guenilles, et sur ces guenilles de l'or; ces femmes
+belles comme dans l'ancienne Syracuse, et vêtues comme on l'était il y
+a quarante ans; puis au milieu des chanteurs et des promeneurs, un gros
+moine rebondi qui vous offre un crâne de mort au bout d'une croix noire,
+et vous demande l'aumône en riant, son urne sépulcrale toujours brandie
+et vacillante sous votre menton; puis des carrosses découverts roulant
+doucement sur la Marina[12], chargés d'abbés qui rient, qui s'éventent
+avec des plumes, qui se parfument, qui prennent du tabac, qui savourent
+des sorbets. Auprès des abbés sont des princes écrasés de noms propres
+et d'ennui, traînant de leur mieux leur gloire séculaire, leur obscurité
+profonde et leur pauvreté incurable. Quelques-uns d'entre eux se jettent
+dans la dévotion, d'autres dans la débauche, d'autres dans les arts.
+J'ai connu un prince palermitain qui s'est ruiné en sculptures d'un
+genre inouï; il faisait exécuter des bouteilles hautes de trente pieds
+et taillées dans le marbre; des pions d'échecs de dimensions colossales,
+et dont le régiment garnissait une vaste cour de son palais; un
+polichinel grand comme Atlas, en agathe et en onyx; au milieu de
+l'étoile du parc une longue marotte d'ébène s'élevait en forme de
+pyramide. Toutes ces inventions fantasques coûtèrent sa fortune au
+prince de ***, et l'envoyèrent mourir à l'hôpital. Ce que c'est que
+l'oisiveté entée sur la sottise et la richesse!
+
+[Note 12: _La Marina_, quai de Palerme]
+
+Vous qui avez de belles couleurs sous votre pinceau, mes amis,
+donnez-nous la copie du tumulte de la Marina, reproduisez ce bruit d'un
+peuple indigent qui jouit de se sentir vivre, ces baise-mains jetés au
+vent et rendus de toutes parts: _bonjour! bonsoir!_ lancés de carrosse
+en carrosse, avec plus de verve que de bon ton; et la cloche de
+l'_Angélus_ retentissant sous ce beau ciel dont l'azur noir se fond dans
+une teinte d'émeraudes: belle et ravissante scène en vérité! On l'a
+très-peu admirée et rarement décrite. Il est à la mode d'aller à Rome et
+à Naples; la Sicile n'est pas encore _fashionable_.
+
+J'admirais ce spectacle, et je m'étais appuyé, pour en mieux jouir,
+contre la muraille basse ornée de petits pilastres d'architecture
+sarrazine qui suit le rivage de la mer, et présente aux promeneurs
+fatigués une longue et commode banquette de marbre _fruste_ et usée
+depuis des siècles. Je m'assis sur ce banc. L'air maritime soufflait
+dans mes cheveux; la mobile scène passait devant moi.
+
+Un capucin à longue barbe vint prendre place à mes côtés. Il avait l'air
+souffrant, son extérieur était plutôt triste et simple que dévot et
+humble. On lui aurait donné cinquante ans, et on l'aurait pris pour un
+ancien militaire. Sa physionomie n'était pas sicilienne. Au lieu de se
+contracter avec une mobilité presque convulsive, elle était froide,
+sévère, résignée. Vous avez rencontré dans votre vie de ces traits
+heureux qui appellent la confiance et la fixent; vous vous intéressez
+involontairement à cette physionomie inconnue; ce n'est pas de la beauté
+ni même de la grâce; vous vous dites: «La souffrance a passé par là;
+elle a passé, non sans se faire sentir; elle n'a point rencontré un
+corps d'airain, une ame de bronze, mais un être faible, tendre, mais une
+organisation délicate; la lutte a été cruelle. Et voici cet être, il n'a
+pas été brisé; approchons pour en toucher les restes. C'est en lui
+qu'a eu lieu le combat, c'est lui qui a été le théâtre, la victime et
+l'athlète.»
+
+Je voulais lier conversation avec le capucin; je lui demandai l'heure.
+Il me regarda fixement, reconnut sans doute à mon accent que j'étais
+étranger à Palerme, et me répondit en anglais:
+
+«Il est huit heures.»
+
+Puis il se leva et partit.
+
+Je sais l'anglais; la prononciation du capucin était toute nationale et
+franchement britannique; je ne pouvais m'y tromper. Mais comment cet
+Anglais était-il venu à Palerme? Un homme de cette nation en Sicile et
+sous la robe de capucin! Il y avait là quelque mystère que je voulais
+approfondir. Je revins le lendemain à la même place dans l'espérance de
+l'y retrouver; en effet il y était. Les jours suivans même manége. Peu à
+peu sa farouche humeur s'adoucit; je parlais anglais avec lui, cela lui
+gagna le coeur. Il vit que je désirais me lier avec lui, et s'y prêta
+sans peine; il avait de l'instruction et une connaissance pratique assez
+étendue des hommes et des choses: quinze jours après notre première
+entrevue il me raconta sa vie.
+
+Rien n'est plus touchant qu'une douleur vraie qui se juge, se condamne
+et se contraint. La voix du moine était ferme, son oeil restait sec,
+mais on voyait que ce calme lui coûtait. Il faisait l'histoire de son
+malheur comme un brave invalide raconte la campagne où il a perdu un
+de ses membres. La conversation n'était point encore tombée sur cette
+matière, et il ne m'avait parlé ni de ses antécédens, ni de ses
+malheurs, lorsque je m'avisai de lui demander depuis combien de temps il
+portait cette robe.
+
+«Ne me jugez pas d'après elle. Vous ne me connaissez pas, me
+répondit-il. J'ai adopté le couvent comme un lieu de paix et de
+retraite, et cette robe comme une égide commode contre la vie et ses
+tourmens; je ne suis pas de l'ordre de Saint-François. Les moines de
+ce pays, classe d'hommes dont on dit tant de mal, sont d'une admirable
+tolérance; ils me laissent porter leur costume, partager leur vie, et ne
+m'imposent pas leurs croyances; ils me souffrent et m'aiment. Je suis
+protestant. Que cela ne vous étonne pas: nous autres philosophes de
+France et d'Angleterre nous ne savons pas ce que les couvens d'Italie et
+d'Espagne renferment de lumières et de bon sens. Jamais nos moines ne me
+font subir l'ennui d'aucune controverse; je vis avec eux, et j'y vis...
+tranquille.»
+
+A ce dernier mot il hésita, il s'arrêta, il n'osait pas dire _heureux_.
+Une rêverie plus sombre nuagea ce front pensif; des idées tristes
+l'assiégeaient. Il garda quelques momens le silence, appuya sa tête
+rasée entre ses mains, et me dit:
+
+«Je suis du comté de Herford. Quand notre armée revint d'Alexandrie, le
+vaisseau de transport sur lequel je me trouvais avec plusieurs autres
+officiers fut incapable de tenir la mer, et nous relâchâmes à Messine.
+Fatigués des incommodités sans nombre de l'existence orientale, des
+détestables appartemens du Caire et de la vie de vaisseau, nous
+descendîmes au lazaret; nous le trouvâmes commode et de bon goût. Vous
+savez ce que c'est que ce lazaret: une mauvaise cour carrée avec un
+cimetière au milieu. On est là, isolé des vivans, sans communication
+avec la terre, et sans autre récréation que l'espérance d'en sortir
+bientôt. Mes camarades supportaient fort bien leur position; les
+journaux anglais que l'on nous envoyait fournissaient un aliment à leur
+curiosité et à leur gaieté. Ils jouaient, ils chantaient; j'étais triste
+et j'ignorais la cause de cette tristesse. Un indicible pressentiment
+pesait sur moi; dans nos journaux je ne trouvais rien qui se rapportât
+à ma famille ou à mes amis; les journaux stériles comme cette mer
+aux flots plats et tristes, comme ces murs jaunes et lugubres qui
+m'environnaient. Mes camarades me raillaient; je ne savais que leur
+répondre. Enfin notre quarantaine s'acheva.
+
+»Vous connaissez sans doute la disposition des théâtres de Messine: ils
+sont distribués en stalles où chacun trouve la place que le hasard lui
+assigne, de sorte que trois ou quatre rangs d'auditeurs peuvent vous
+séparer des personnes de votre société. C'est ce qui m'arriva le soir
+même où la liberté nous fut rendue. Toutes les loges étaient pleines;
+nous allâmes prendre place au parterre, mes camarades et moi; nous fûmes
+obligés de nous asseoir à de grandes distances les uns des autres. Dans
+un entr'acte plusieurs Siciliens assis près de moi se levèrent, et
+d'autres officiers anglais accompagnés d'un jeune homme en costume de
+ville prirent leur place. Ils parlaient très-haut, et j'appris que
+le dernier interlocuteur était arrivé le soir même à Messine par le
+paquebot.
+
+»C'était un homme de taille moyenne, l'oeil bleu et fixe, le regard
+attentif, pour ne pas dire insolent; un véritable Anglais de l'école
+moderne. La secte était nouvelle alors, le Caire et Alexandrie ne
+m'avaient rien offert de tel: aussi l'examinais-je avec curiosité et
+l'écoutais-je avec attention. L'officier auquel il s'adressait, et qui
+semblait fort intime avec lui, avait été son condisciple au collége
+d'Éton. La cravate du nouveau venu l'emprisonnait si étroitement, ses
+grandes joues étaient d'une si belle couleur safranée, son affectation
+d'austérité sourcilleuse contrastait si ridiculement avec la fatuité
+de ses paroles, que j'oubliais le spectacle pour le contempler et pour
+l'entendre.
+
+»Il m'est arrivé bien des choses, mon cher, disait-il à son camarade,
+depuis nos vieilles folies d'Éton. Vous me direz, vous, combien de
+villes nouvelles vous avez visitées, et à combien de batailles vous avez
+assisté: cela est très-héroïque et très-beau; moi, je vous dirai, en
+revanche, combien de chevaux j'ai tué à la chasse, et combien de maris
+désolés m'ont envoyé à tous les diables. La liste en est longue, par
+Dieu! et je ne vous en ferai pas grâce. Ce qui m'amène à Messine
+aujourd'hui, et me force d'assister à ce spectacle que Dieu damne, c'est
+l'éclat de ma dernière affaire de ce genre. Il s'agissait d'une femme
+mariée, jolie, intrigante, et dont la rouerie profonde eût aisément
+servi de modèle à tout ce que la France et l'Espagne possèdent de plus
+consommé en ce genre. Vous sentez que la délicatesse m'empêche de la
+nommer. Tout nous ordonnait une conduite prudente; eh bien! malgré notre
+habileté mutuelle, nous fûmes trahis. Une femme, une aubergiste de la
+route de Bath, que j'avais daigné dans le temps honorer de quelques
+regards, éventa notre complot anti-conjugal, et me menaça de l'ébruiter.
+C'eût été dangereux de toute manière: la dame a des parens qui ne
+plaisantent jamais, et nos tribunaux font payer cher les maladresses
+amoureuses. J'achetai le silence de notre hôtesse, et me voici à
+Messine, où je compte passer quelque temps loin de celle dont mon
+absence protégera sans doute la réputation.»
+
+»Cette conversation fit peu d'impression sur moi dans le premier moment.
+Je ne remarquai que deux choses: la corruption froidement frivole du
+jeune dandy, et la dépravation de sa complice. Je rentrai chez moi. Un
+paquet de lettres et de journaux se trouvait sur ma table. Je reconnus
+l'écriture de ma femme, et je me hâtai de décacheter sa lettre. On ne
+peut être attaché à une amante, à une soeur, à une épouse, par des liens
+plus doux que ceux qui m'unissaient à Marie. Sa lettre respirait toute
+la tendresse d'une ame pure et dévouée. Depuis que j'avais épousé Marie,
+elle ne m'avait pas causé un seul chagrin. Jeune fille élevée dans un
+des comtés les plus sauvages de l'Angleterre, appartenant à une des
+familles les plus illustres de la pairie, elle unissait à la grâce et
+à la dignité aristocratique la rare magie de l'ingénuité la plus
+touchante.»
+
+Le capucin se leva; le soleil baissait, nous nous dirigeâmes vers son
+couvent. Il me fit entrer dans sa cellule, et pendant que la nuit
+commençait à tout obscurcir, il continua en ces mots:
+
+«Dans la lettre de ma femme elle faisait mention d'un voyage à Bath et
+d'un retour subit à Londres, retour causé par la mauvaise santé de sa
+mère. Je reconnaissais dans ces lignes, pleines de sensibilité, toute
+son ame angélique, et je me félicitais d'avoir rencontré une telle
+épouse, lorsqu'en portant la main sur le paquet de journaux une
+singulière réflexion m'occupa. Le mot Bath, si souvent reproduit dans la
+conversation du dandy, se montrait aussi dans la lettre de ma femme; ce
+rapprochement frappa mon esprit d'une étrange terreur. Ce n'était pas un
+doute, ce n'était pas un soupçon, c'était comme une vague, une lugubre
+et lointaine clarté. Une angoisse jalouse me saisit le coeur, et je
+tremblai un moment comme la feuille. Je me rappelai toute la vie passée
+de ma femme, son amour pour ses devoirs, la profondeur simple et naïve
+de ses affections, je m'accusai moi-même: mais je ne pouvais échapper à
+ce tourment. Entre sa vertu et ma confiance, il me semblait qu'un démon
+gigantesque s'élevait pour en éclipser la clarté et me plonger dans des
+ténèbres profondes.
+
+»Comment vous peindre, monsieur, ce supplice d'une jalousie fondée sur
+la plus légère hypothèse, conçue dans un pays étranger, sans aucun moyen
+d'en vérifier la réalité ou l'injustice? Tous mes raisonnemens étaient
+inutiles, le dard envenimé restait là enfoncé dans mon sein. Je ne
+pouvais le secouer ni l'arracher. L'horreur de la même pensée me
+poursuivait sans relâche. Je me levai, me promenai à travers la chambre
+et ne retrouvai un peu de calme que vers une heure du matin, après avoir
+respiré à longs traits l'air embaumé de la nuit sicilienne. Le portrait
+de Marie se trouvait dans l'intérieur d'un de mes portefeuilles; je
+l'ouvris, je contemplai cette image qui s'offrit à moi pure, naïve,
+candide; c'étaient bien ces traits si modestes dont l'expression
+semblait me reprocher mes soupçons outrageux et se plaindre de ma
+défiance. Un sentiment amer et brûlant comme le remords s'empara de moi;
+j'étais prêt à demander pardon à ce portrait. Je me calmai ensuite; et,
+rallumant ma lampe que le vent venait d'éteindre, je repris le paquet de
+journaux que j'avais négligé d'ouvrir.
+
+»Après avoir parcouru négligemment plusieurs paragraphes politiques et
+littéraires, je me mis à lire cette partie de nos feuilles publiques
+où, sous le titre de _Bruits de la ville et de la cour_, on accumule
+hardiment tous les scandales semés dans les salons et dans les tavernes.
+Voici le passage étrange qui frappa mes regards, et que je relus
+plusieurs fois avec une anxiété que vous n'aurez pas de peine à deviner:
+
+«Il n'est bruit dans le monde que de la piété filiale de la belle et
+jeune mistriss Os... qui a quitté tout à coup les plaisirs de Bath pour
+suivre sa mère souffrante. On dit que la réputation de la fille est
+aussi invalide que la santé de la mère.»
+
+»Je laissai tomber le journal. Mon nom est Osprey. L'initiale dont le
+journaliste s'était servi était précisément celle du nom de ma femme et
+du mien.
+
+»Vingt balles eussent frappé et déchiré ma poitrine à la fois que je
+n'eusse pas souffert davantage. Ces lignes du journal ajoutaient à mes
+soupçons un venin mortel et une hideuse probabilité. Je n'essaierai pas
+de décrire l'état dans lequel je tombai; le temps s'écoula, l'horloge
+d'un couvent voisin sonna quatre heures. Je repris machinalement un
+autre numéro du même journal, où, sous la même rubrique dont j'ai déjà
+parlé, se trouvait le paragraphe suivant:
+
+«Les insinuations scandaleuses et injustes dont lady O... et sa famille
+ont été l'objet sont formellement démenties par des personnes dignes de
+foi.»
+
+»Je méditai long-temps ces paroles, et j'y vis non une attestation de
+l'innocence de la dame accusée, mais seulement une réponse adroite, et
+la preuve irréfragable d'une réputation déjà flétrie. D'ailleurs le
+dandy n'avait-il pas répété que sa maîtresse était ingénieuse dans le
+vice, spirituelle dans ses excès, féconde en ressources pour les voiler,
+d'une dissimulation profonde, d'une adresse sans égale, d'une perfidie
+qui eût fait bonté aux plus habiles. Plus je rêvais, plus mon anxiété
+augmentait; la fièvre s'emparait de mon cerveau. Tourment insupportable!
+Le matin je me jetai sur mon lit, où je restai étendu et pleurant.
+Tantôt ma femme m'apparaissait comme l'ange de nos premières amours,
+tantôt comme un monstre odieux. Dans le flux et le reflux de mes pensées
+je ne savais à quoi me fixer; je ne pouvais aller demander raison à
+l'homme dont les paroles avaient soulevé dans mon sein cette affreuse
+tempête. Le mot Bath retentissait à mon oreille comme un glas funèbre.
+
+»Il était onze heures quand je sortis au hasard; et bientôt, par
+un mouvement presque machinal, je m'acheminai vers un couvent de
+bénédictins où demeurait un homme que j'avais remarqué pendant le séjour
+que j'avais fait précédemment à Messine. Il se nommait le père Anselme;
+sa sagacité était rare et puissante; il donnait un démenti formel à
+l'opinion vulgaire, mais ridicule et fausse, qui peuple les couvens
+d'une race ignorante, oisive et inutile.
+
+»Ne croyez pas que toute l'intuition du coeur humain appartienne aux
+gens du monde: la solitude donne des leçons. Un moine qui a l'instinct
+de l'observation en sait plus sur vous et sur moi que le favori des
+salons et des boudoirs n'en saura jamais. Ce dernier se dissipe, sa
+sagacité se perd sur une surface plane; son esprit de détail s'applique
+à des riens. Le solitaire, s'il a l'esprit droit, creuse à une
+profondeur inouïe, découvre des rapports ignorés des autres hommes,
+étudie le monde sans le voir, devine les secrets des coeurs sans se
+confondre dans la tourbe sociale, pénètre le ciel et l'enfer, invente
+dans sa cellule tout ce qui doit changer le globe: c'est Roger Bacon
+devinant la machine à vapeur et la circulation du sang; c'est Abeilard
+et Occam préludant au scepticisme de Voltaire; il n'y a que les esprits
+sans portée qui se moquent des cénobites. Le cénobitisme est le
+nourricier du génie; la cellule en est le berceau. Croyez-vous que
+ces jésuites qui émouvaient le monde et pétrissaient les ames royales
+eussent acquis dans le tumulte d'une société bruyante leur génie si
+fécond et si dangereux? Non. Même le talent de l'intrigue peut émaner de
+la cellule: là, dans la solitude, en face du ciel, loin du mouvement des
+pensées tumultueuses, qui nous enlèvent à nous, germent et grandissent
+tous les bons et mauvais génies.
+
+»Le père Anselme, Vénitien de naissance, était un remarquable exemple
+de sagacité et de finesse mondaines, chez un prêtre enfermé dans le
+cloître.
+
+»J'avais beaucoup de confiance en lui et je crois qu'il m'aimait. Les
+prêtres siciliens forment, vous ne l'ignorez pas, une classe à part.
+L'hérésie ne leur fait pas peur, combien de fois ai-je entendu le père
+Anselme me dire:
+
+«Vous autres Anglais, vous êtes une grande nation, et Dieu ne voudra pas
+damner des hérétiques tels que vous.»
+
+»Je lui appris tout ce qui m'agitait, je ne lui cachai pas la moindre
+particularité des événemens de ma vie, pas un des détails que je viens
+de vous donner. Il m'écouta paisiblement, et me répondit:
+
+»--Retournez chez vous, ce soir vous reviendrez au couvent après vêpres.
+Peut-être alors serai-je en état de vous donner quelques conseils.
+
+»J'allai m'enfermer dans ma chambre. Mes camarades s'étaient absentés,
+et sous la conduite d'un cicérone ils visitaient les ruines dont cette
+partie de la Sicile est semée. Je fus heureux de pouvoir rester seul et
+triste dans mon appartement. J'attendis avec impatience le moment de
+notre entrevue. Le jour baissait; à la porte du couvent un religieux
+appartenant aux ordres mendians causait avec Anselme; quand ils me
+virent, leurs regards semblèrent se fixer sur moi avec une expression
+de pitié. En Sicile, comme dans tout le reste de l'Italie, la police
+secrète se trouve entre les mains des prêtres. Je ne sais si le père
+Anselme avait consulté ce moine sur ce qui m'intéressait si vivement;
+mais quand il eut fait ses adieux, il me prit par la main et me dit:
+
+»--Venez.
+
+»Sa figure était plus grave qu'à l'ordinaire. Nous entrâmes dans
+l'église; elle était déserte. Qu'elles sont belles, monsieur, nos
+églises siciliennes, où le génie de la mosquée d'orient s'allie au
+génie du catholicisme occidental! Vous aimez sans doute ces mosaïques
+incrustées, ces saints de couleurs tranchantes, ce mélange d'éclat et de
+ténèbres, ces nombreux monumens, un ciel éthéré apparaissant à travers
+les dentelures et les trèfles des hautes voûtes; l'or et la pourpre
+resplendissant dans les chapelles, et les versets du Coran qui se lisent
+encore au bas des corniches noircies par la fumée des cierges chrétiens?
+Malgré cette pompe, il y avait autour de moi, dans cette solitude du
+temple, une tranquillité pour ainsi dire palpable qui m'enlaça, me
+saisit, pesa sur moi comme un manteau de plomb, et dit à la fièvre de
+mes passions: _Fais silence_.
+
+»Le père Anselme me conduisit vers le fond de l'église, s'arrêta
+derrière le maître-autel, et là il me dit:
+
+»--Mon fils, quoique nous soyons de communion différente,
+agenouillez-vous ici. Je suis prêtre et vieux, vous recevrez mes
+conseils d'homme et de pasteur, vous plierez le genou, non devant moi,
+mais devant Dieu qui nous frappe et nous sauve. Nous prierons ensemble.
+
+»J'étais troublé, je fis ce qu'il me disait. Après quelques prières
+communes, il reprit:
+
+»--Votre soupçon est fondé.
+
+»Un long soupir s'échappa de mon sein, et je ne pus rien répondre.
+
+»--Partez pour l'Angleterre, écrivez à votre femme sans lui témoigner
+aucun soupçon; passez par Bath où demeure la femme dont on a acheté le
+silence; payée pour se taire, elle parlera si vous lui offrez un
+meilleur prix. Que rien ne trahisse votre intention avant que vos
+soupçons soient éclaircis; quand vous connaîtrez toute la vérité, vous
+vous conduisez comme un homme d'honneur doit le faire, et vous
+abandonnerez la coupable à ses remords, ou vous rendrez votre confiance
+à l'épouse fidèle.
+
+»En ce moment quelques personnes entraient dans l'église; nous étions
+placés de manière à ce que je pusse les voir sans être aperçu d'eux.
+
+»--C'est lui! m'écriai-je.
+
+«En effet le jeune Anglais, dont le nom était sir Ormond Mondeville,
+venait d'entrer dans l'église, accompagné d'un de ses amis. Il n'était
+pas étonnant que, nouvellement arrivé à Messine, il s'empressât de
+visiter l'intérieur de cette nef remarquable, l'une des curiosités les
+plus pittoresques de la contrée. Le père Anselme vit mon mouvement et me
+retint.
+
+»--Je suis plus calme que vous, me dit-il, je vais lui parler; vous
+devez vous taire. Le moine salua sir Ormond et lui fit remarquer une
+belle et vieille statue de bronze placée à droite du maître-autel.
+J'essayai de lier conversation avec l'un des officiers qui se trouvaient
+là; je ne sais ce que je lui dis, mais, incapable de lier deux paroles
+et deux idées, je suis persuadé qu'il me regarda comme un fou ou comme
+un idiot.
+
+»Anselme s'exprimait avec facilité, avec élégance; sa courtoisie envers
+sir Ormond me surprenait. Malgré l'état d'irritation fébrile où je
+me trouvais, j'étais frappé de la singularité de sa conduite. Il me
+semblait qu'il s'agissait pour lui d'une expérience à faire. Sa froideur
+se communiqua, pénétra jusqu'à moi: je le suivis en silence et beaucoup
+plus calme, plus recueilli, plus attentif.
+
+»J'avais donné à ce moine des renseignemens exacts qu'il m'avait
+demandés, sur ma femme, sur son caractère, sur ses traits, le son de sa
+voix, la couleur de ses cheveux, la forme de son visage et l'expression
+de sa physionomie. Il causait vivement avec sir Ormond et arrêtait son
+attention sur les portraits des saints pères, qui peuplaient le temple,
+profitant de la liberté italienne pour commenter ces tableaux, demander
+au jeune homme son opinion sur leur beauté relative, et déduire des
+conséquences morales de leur extérieur mélancolique ou sévère. Lorsque
+sir Ormond parlait, le long regard noir d'Anselme descendait dans l'ame
+de son interlocuteur; mais mon compatriote restait indifférent et calme,
+et toute cette investigation métaphysique, chef-d'oeuvre de pénétration
+intuitive et d'inquisition intellectuelle, n'aboutit qu'à nous montrer
+un coeur froid, des sens blasés, un faux goût pour les arts, et un
+coeur incapable de véritable passion dans aucun genre. En vain Anselme
+éveillait tout ce que le fond d'une ame humaine peut renfermer
+d'associations et de souvenirs tendres et délicats, rien ne vibrait à
+l'unisson chez notre dandy. Il développait par saillies un épicurisme
+facile et sans choix, mêlé d'une vanité de fat: puis, sans savoir qu'il
+avait placé dans les mains de l'étranger une clef qui découvrait le
+triste trésor de ses secrètes pensées, il remercia Anselme de sa
+complaisance et s'en alla.
+
+»--Vous voyez cet homme, me dit le moine; la femme qui aura cédé à ses
+instances ne mérite pas un regret, car il n'a pas un remords. L'intrigue
+dont il vous a fait involontairement confidence n'est qu'une folie de
+jeune homme; si malheureusement votre femme est coupable vous devez
+l'oublier à jamais.
+
+»--Elle mourra! lui dis-je.
+
+»Il me regarda sévèrement.
+
+»--Une erreur de ce genre ne mérite pas votre colère et vous dégage de
+toute affection. L'épreuve à laquelle j'ai soumis ce jeune homme est
+certaine; il n'a pas aimé, il n'aime pas, il n'est pas aimé. Un amour
+profond, même quand on ne le partage pas, laisse son empreinte chez
+la personne aimée. Croyez-moi, mon fils, ces gens ont péché sans vous
+offenser. Dans le cas où le crime que vous soupçonnez serait réel,
+bénissez le ciel; il vous délivre d'une compagne qui vous aurait
+déshonoré tôt ou tard.
+
+»Ces paroles d'Anselme me semblaient oraculaires; je ne cherchais pas
+à les comprendre ou à les discuter. Il me fallait un guide, ma main le
+suivait sans réflexion.
+
+»Mais essayer de bannir l'image de Marie était inutile; je ne pouvais
+déraciner ainsi mon premier et mon seul amour. Tout rappelait à mon
+esprit sa beauté, sa simplicité, sa piété, surtout cette délicatesse
+du sens moral qui s'accordait si peu avec la grossière erreur et
+l'entraînement sans excuse que l'on attribuait à la maîtresse de sir
+Ormond. Cependant la première rage était passée. A ma fureur succéda
+une douleur plus calme, et, si je puis me servir de cette expression,
+plus exquise. Oh! l'angoisse de ces journées! Oh! la douleur de perdre
+une telle consolation, un tel soutien, un tel amour, tout l'espoir
+de ma vie!
+
+»Deux jours après je m'embarquai pour l'Angleterre, et aussitôt après
+mon arrivée à Falmouth, je partis pour Bath. C'était là qu'étaient
+restées les traces du crime, et que m'attendaient les seuls
+renseignemens que je pusse espérer. Me voilà en face de l'auberge que
+sir Ormond avait désignée; j'entre, tout mon corps frémit de crainte.
+Une femme de moyen âge et assez jolie se présente à moi, c'est la
+maîtresse de la maison. On me sert du thé. Sous prétexte que j'ai quitté
+depuis long-temps l'Angleterre et que je désire m'instruire de quelques
+particularités relatives à l'état de mon pays, je prie la servante de
+demander à sa maîtresse si elle peut venir prendre le thé avec moi.
+
+»J'étais arrivé à mon but, et j'allais causer avec celle qui connaissait
+le secret fatal. Elle monta dans ma chambre, et les discours que je tins
+furent si incohérens qu'elle s'en étonna. J'étais trop préoccupé du
+seul sujet qui m'intéressât, pour que mes autres paroles ne fussent pas
+obscures et confuses. Je passais d'un sujet à l'autre, et j'essayais
+vainement de donner à ma conversation l'ordre et la suite nécessaires
+pour inspirer de la confiance à l'hôtesse. Quand je vis que ses regards
+surpris se fixaient sur moi:
+
+»--Pardon, lui dis-je, madame, vous vous apercevez de mon inquiétude;
+j'ai des sujets de chagrin profonds, des soupçons cruels à éclaircir;
+je suis jaloux d'une femme que j'adore, et l'anxiété où je suis doit se
+peindre dans tous mes discours.
+
+»Je vis que son coeur de femme s'intéressait à mon chagrin et que sa
+curiosité était excitée.
+
+»--Hélas! repris-je, le lieu même où je suis ne fait qu'accroître mon
+émotion. S'il faut en croire au scandale qui est venu jusqu'à moi dans
+un pays étranger, c'est à Bath même que s'est formée l'intrigue qui me
+désespère.»
+
+»A mesure que je parlais j'examinais à la dérobée les traits de
+l'aubergiste dont l'émotion et le trouble s'accroissaient pendant mon
+récit.
+
+»--Je ne connais pas assez la ville de Bath, continuai-je d'un ton assez
+indifférent, pour trouver sur un sujet qui m'occupe si cruellement des
+informations exactes. Je sais seulement que l'homme auquel on prétend
+que je dois mon déshonneur est sir Ormond Mondeville.
+
+»L'hôtesse pâlit; je n'eus pas l'air de m'en apercevoir.
+
+»--Je servais à l'étranger: ma femme et sa mère vinrent passer quelque
+temps à Bath. Voici, madame, comment on m'a fait le cruel récit de ma
+honte et de mon malheur: sir Ormond les attendait dans une auberge de
+Bath ou des environs...
+
+»L'hôtesse, qui tenait une tasse de thé à la main, trembla et en
+répandit le contenu sur la table.--La jeune femme quelle qu'elle soit,
+sous prétexte d'une indisposition grave, demanda une chambre séparée. Au
+milieu de la nuit, l'hôtesse entendant du bruit dans la chambre de
+cette dernière y entra; sir Ormond Mondeville s'y trouvait: cent livres
+sterling furent offertes par sir Ormond à cette femme, qui lui promit le
+silence.
+
+»Je crus que l'hôtesse allait se trouver mal.
+
+»Les renseignemens que m'avait donnés le père Anselme étaient si précis,
+j'affectais une si complète ignorance du rôle important que l'hôtesse
+avait joué dans l'aventure, enfin j'étais si bien instruit qu'elle fut
+obligée de convenir que tout était vrai et que son auberge avait été le
+théâtre de l'aventure. Je ne voulus pas pousser plus loin mon enquête,
+et le lendemain je partis pour Londres sans vouloir lui dire mon nom. Il
+me restait une dernière et faible espérance, la possibilité de quelque
+méprise qui aurait disculpé Marie, et m'aurait rendu le bonheur. Qu'on
+imagine avec quelles palpitations de coeur je retrouvai le foyer
+domestique!
+
+»Marie, en me voyant, se jeta dans mes bras avec une effusion
+de sensibilité qui me toucha d'abord; puis songeant à sa
+perfidie, je crus sentir les étreintes d'un serpent, et je fus près de
+la repousser: je me contraignis. Avec quelle admiration maternelle elle
+me parla de la beauté de nos enfans, de leurs grâces enfantines et de
+ses espérances! Comme je souffrais, monsieur, de tout ce qui, sans cette
+fatale circonstance, m'eût pénétré de bonheur! Chaque battement de mes
+veines était une douleur; chacune de ses paroles me frappait comme une
+blessure. Elle pleurait, tout agitée encore de la joie de mon retour, et
+comme je l'observais d'un air sombre, je crus découvrir dans son regard
+je ne sais quelle lueur étrange; cet indice excepté, tout en elle
+respirait la tendresse et la candeur. Pour moi, je n'y voyais que ruse
+et déception. Elle m'amena ses enfans avec une allégresse et un triomphe
+de mère: il était impossible de conserver l'ombre d'un soupçon en la
+regardant; mais elle se détourna, je l'épiai, et je la vis essuyer
+furtivement des larmes qui coulaient de ses yeux. C'était pour moi la
+preuve d'un remords qui se trahissait involontairement, le témoignage
+d'une angoisse secrète infligée par le repentir à cette ame qui n'était
+point encore entièrement corrompue.
+
+»Je ne sais si ma femme s'aperçut de la contrainte et du tourment que
+j'éprouvais, il y eut entre nous un moment d'embarras et de silence,
+puis je pris tout à coup ma résolution.
+
+»--Emmenez les enfans dans la chambre de leur nourrice.
+
+»On les emmena, je restai en silence: Marie les vit partir sans leur
+adresser un mot, sans leur faire une caresse; sa stupeur acheva de me
+convaincre. Quand la porte fut fermée je la regardai, elle était pâle;
+elle arrêtait sur moi un oeil hagard, et restait muette devant moi.
+
+»--Madame, veuillez répondre à quelques questions.
+
+»Elle se tut.
+
+»--Quand avez-vous fait connaissance avec sir Ormond Mondeville?
+
+»Point de réponse.
+
+»--Est-ce dans votre voyage de Londres à Bath?
+
+»Même silence.
+
+»--Répondez-moi, malheureuse femme; je voudrais pour tout au monde vous
+arracher au coup de l'infamie qui vous flétrit. Répondez!
+
+»A ces mots je me levai; elle se leva aussi, étendit ses bras vers moi,
+puis laissa échapper un éclat de rire convulsif, mouvement si terrible,
+si hideux à voir, et accompagné d'un cri si aigu que vous auriez frémi,
+que je tremble encore d'horreur en me le rappelant. Puis elle me
+contempla un instant d'un air solennel, et tomba par terre. Je commandai
+au domestique de la porter dans sa chambre. Un reste de tendresse me
+parlait pour elle; je pris soin d'elle, et aussitôt qu'elle eut repris
+l'usage de ses sens, je sortis pour me rendre chez son père. C'est un
+plus des vénérables vieillards de la pairie anglaise; homme froid, d'une
+probité à toute épreuve, et d'une rare hauteur de raison. J'étais si
+douloureusement ému que, lorsque je le vis, les larmes jaillirent de mes
+yeux.
+
+»Sa froideur m'étonna. Elle contrastait avec mon émotion et semblait
+me la reprocher. D'un air de réserve et de hauteur cérémoniale, il me
+demanda ce que je venais faire en Angleterre, depuis combien du temps
+j'y étais, et si je comptais y rester long-temps. Je me persuadai qu'il
+savait d'avance les torts de sa fille, et que sa froideur avec moi
+n'était qu'un moyen d'éloigner les reproches que j'avais à lui faire.
+Dans tous les temps, il est vrai, je l'avais vu froid, posé, et ses
+ennemis taxaient de morgue et d'insolence aristocratique la réserve de
+ses manières. Mais bouleversé comme je l'étais, il me semblait que cette
+froideur était une insulte à mon émotion. Je m'armai de courage,
+mes larmes se tarirent, et je lui fis à mon tour, d'un ton calme et
+concentré, le récit de mon aventure à Messine et de ma visite à Bath. Je
+ne lui cachai aucune particularité, ni la lecture de ce fatal article
+de journal, ni les conseils du père Anselme, ni ma conversation avec
+l'hôtesse.
+
+»Il m'écouta en silence. Sa fille avait paru consternée, lui n'était
+qu'attentif. Il fit plusieurs tours dans sa galerie d'un air méditatif,
+passant souvent sa main sur son front, mais sans trahir aucune émotion
+par ses gestes ou ses paroles.
+
+»--Cela n'est pas impossible, me dit-il ensuite en croisant les bras et
+s'arrêtant devant moi.
+
+»C'était un caractère profond, parfaitement maître de lui-même dans
+toutes les circonstances, qui exprimait toujours une pensée par une
+parole et cachait la plus grande partie de ses pensées. Il continua
+cependant:
+
+»--Ce que vous me dites est étrange; nous verrons.
+
+»Une larme roulait dans ses yeux, il se hâta de l'essuyer. La douleur de
+cet homme vénérable, cette double souffrance de l'orgueil et de l'amour
+paternel, cette larme arrachée à un vieillard toujours calme et maître
+de lui, m'ébranlèrent jusqu'au fond de l'ame. Je me levai brusquement.
+Tout semblait confirmer nos soupçons.
+
+»--Je partirai bientôt, lui dis-je; d'ici à mon départ, j'habiterai la
+maison de ma mère, où je vais faire conduire mes enfans.
+
+»--Vous n'avez pas perdu de temps, monsieur, et vous allez bien vite: au
+surplus, je passerai chez vous dans la journée.
+
+»Nous nous quittâmes froidement. J'étais déterminé à faire avec la plus
+grande promptitude les démarches nécessaires pour hâter le divorce,
+et je ne doutai pas un moment de la justesse de nos soupçons. Si
+les preuves légales du crime manquaient, toutes les preuves morales
+concouraient à le prouver: la consternation de Marie, le long silence de
+son père, le trouble et l'aveu de l'aubergiste, ces fatales initiales
+employées par le journaliste, ce voyage de Bath qui se trouvait à la
+fois dans le récit du jeune homme, dans la lettre de ma femme et dans
+l'article du journal. Ma tête brûlait, mon corps chancelait quand
+j'arrivai chez ma mère. Les caresses de mes enfans, que j'envoyai
+chercher, ne me touchèrent pas. Ma mère, à qui l'on avait appris l'état
+où se trouvait ma femme et mon départ précipité, était sortie. Je sus
+plus tard qu'elle s'était rendue chez moi; mais dans le premier moment,
+son absence me surprit. Craint-elle, me dis-je, de retrouver un fils
+malheureux, et a-t-elle à se reprocher de n'avoir pas prévenu ma douleur
+par des conseils assez sévères et une surveillance assez attentive?
+Hélas! j'étais injuste, et j'oubliais que le premier mouvement d'une
+mère est de s'élancer chez un fils souffrant.
+
+»Je m'étendis sur un sofa, et j'attendis avec angoisses. A l'instant
+où je me levais pour aller à sa recherche, ma mère entra, et quelques
+minutes après on annonça lord Barndale, père de Marie. Ma mère n'avait
+eu que le temps de prononcer ces paroles:
+
+»--Je viens de chez vous: votre femme est partie dans une voiture de
+louage, sans dire où elle allait.
+
+»Lord Barndale venait aussi de ma maison; il y avait sur sa figure une
+expression de résolution et de douleur.
+
+--»J'ai pensé, monsieur, me dit-il, à tout ce que vous m'avez appris;
+ne jouons pas notre bonheur et notre repos. Il peut y avoir erreur dans
+tout cela. Nous allons monter dans la même chaise de poste, et nous
+irons à l'instant trouver cette femme qui n'imposera pas à notre
+crédulité. Nous la paierons, mais pour nous faire des révélations
+complètes. Venez, monsieur.
+
+»Ses mains se serraient convulsivement. Je pris mon chapeau. Nous
+partîmes, et pendant toute la route nous ne prononçâmes pas un mot.
+Nous arrivâmes le soir même de bonne heure à l'auberge. Quel fut mon
+étonnement ou plutôt mon indignation quand je vis Marie dans le parloir!
+Elle était donc venue s'assurer de la discrétion de l'hôtesse, et sa
+présence seule dans ce lieu était une preuve de sa faute.
+
+»--Vous ici, madame, lui dis-je! comment y êtes-vous venue? pourquoi?...
+Qui vous a donc appris que je fusse venu ici avant vous?... N'espérez
+pas...
+
+»Elle m'interrompit en tirant vivement le cordon de la sonnette;
+l'hôtesse se présenta. Marie voulut parler, je lui imposai silence, et
+je dit à la maîtresse de l'hôtel:
+
+»--Lady Osprey n'a-t-elle point passé une nuit dans votre auberge, dans
+le même lit que sir Ormond Mondeville?
+
+»L'hôtesse pâle hésita un moment.
+
+»--Vous me l'avez dit, repris-je; n'en êtes-vous pas convenue?
+
+»--Oui, monsieur.
+
+»--Quel nom? Répondez. Quel est le nom de cette femme?
+
+»--Vous venez de le prononcer.
+
+»--Lady Osprey?
+
+»--Oui.
+
+»--Je vais parler à madame, disait d'une voix entrecoupée Marie, qui,
+depuis son enfance sujette à des palpitations violentes, avait appuyé sa
+main sur son coeur et avait peine à prononcer ce peu de mots. Elle se
+leva en tremblant, et regardant l'hôtesse, elle lui dit:
+
+»--Suis-je lady Osprey?
+
+»L'hôtesse se tut quelques momens, parut incertaine, et dit enfin:
+
+»--Non, madame.
+
+»--Ces ruses ne me tromperont pas, Marie; c'est une adresse inutile.
+Combien avez-vous donné à cette femme? Sir Ormond Mondeville lui a donné
+cent guinées.
+
+»Marie me regarda. Au nom de sir Ormond, l'hôtesse tressaillit, et je me
+tournai vers lord Barndale.
+
+»--Croyez-vous, lui demandai-je, que l'on puisse trop payer cette femme
+pour savoir d'elle la vérité?
+
+»--Non certes, dit le père.
+
+»Son énergie était vaincue.
+
+»--Marie, disait-il, vous que j'ai élevée, vous que j'aimais! est-il
+possible? répondez, vous être livrée à cet homme!
+
+»--Vous n'êtes pas convaincu? dit Marie; eh bien! voici ce que j'exige:
+allons à Bath. Faites ce que je désire; il faut que cette femme vienne
+avec nous. Et vous, mon père, prenez-moi sous votre protection.
+
+»Elle avait l'air de souffrir beaucoup en parlant.
+
+»--Faisons ce qu'elle demande, dit lord Barndale, nous déciderons après.
+
+»L'aubergiste se refusait d'abord à nous accompagner mais Marie lui dit
+d'un ton impératif et avec une énergie qui m'étonna:
+
+»--Il le faut!
+
+«Le changement subit qui venait de s'opérer chez Marie me blessa.
+Était-ce donc cette femme si délicate et si faible qui prenait tout à
+coup une attitude arrogante, et un ton auquel la convenance semblait
+manquer? Nous partîmes.
+
+»Lord Barndale était avec sa fille dans une chaise de poste; je me
+trouvais avec l'aubergiste dans une autre. Trois fois il fallut
+s'arrêter pour secourir Marie, dont les évanouissemens nous
+affligeaient; l'hôtesse paraissait très-émue et à peu près incapable de
+répondre à mes questions.
+
+»Lorsque nous descendions de voiture, Marie semblait affecter de ne
+faire aucune attention à moi. Je ne sais quelle résolution violente
+paraissait l'animer. Arrivée à Bath, elle fit dire au postillon de se
+diriger vers un hôtel de la rue Pultney qu'elle indiqua très-exactement.
+Quand nos voitures s'arrêtèrent, Marie descendit la première, frappa,
+dit au domestique de prier sa maîtresse de descendre un moment, et nous
+fit signe de la suivre. Nous étions tous debout dans le parloir de cette
+maison inconnue quand la dame du logis se présenta devant nous; à peine
+avait-elle mis le pied dans la chambre que l'hôtesse, s'avançant d'un
+pas et la regardant fixement, s'écria:
+
+»--Voici lady Osprey!
+
+»La dame pâlit, recula vers la porte et eut l'air de reconnaître
+l'aubergiste.
+
+»--Vous vous trompez, lui dit-elle, je suis lady Heathstone.
+
+»--Non, non, s'écria l'hôtesse avec beaucoup d'émotion et de violence,
+c'est vous qui m'avez dit votre nom, vous-même, cette nuit où vous êtes
+venue dans mon auberge avec lord Mondeville, et où je vous ai surprise!
+Cette jeune dame, ajouta-t-elle en montrant Marie qui se trouvait mal
+pendant cette explication, logeait aussi chez moi, et elle vous a
+vue; elle vous a même saluée le matin lorsque vous partîtes avec sir
+Mondeville.
+
+»--Il y a ici quelque erreur, reprit lady Heathstone; que voulez-vous
+dire?
+
+»Je m'avançai vers lady Heathstone, en priant lord Barndale d'avoir
+soin de sa fille.
+
+»--Sir Ormond, que j'ai eu le plaisir de voir à Messine, dis-je à cette
+dame, avait raison de faire l'éloge de votre politique et de votre
+adresse, cependant elles échouent aujourd'hui. Rendez son nom et son
+honneur à lady Osprey, madame.
+
+»Elle se jeta sur le sofa, et couvrant son visage de ses mains, elle
+s'écria:
+
+»--Quoi! vous l'avez vu à Messine?
+
+»--Quittons cette femme, dit d'une voix sombre lord Barndale, qui ne
+pouvait parvenir à rendre à sa fille l'usage de ses sens.
+
+»Nous la replaçâmes dans la chaise de poste, mourante, presque inanimée,
+incapable de ressentir la joie que devait lui causer son innocence, si
+hautement reconnue. Hélas! monsieur, que puis-je vous dire de plus,
+pendant deux mois elle languit; elle me pardonna et mourut d'un
+anévrisme au coeur, déterminé par tant de secousses et d'émotions.
+
+»Le père indigné déclara qu'il ne me reverrait jamais. J'eus le malheur
+de perdre mes deux enfans. Je n'avais plus rien à faire au monde,
+monsieur, je revins en Sicile, où j'espérais trouver encore lord
+Mondeville, à qui je voulais demander vengeance de tous les maux que sa
+fatuité avait fait tomber sur moi, et de l'indigne supposition de nom
+qui avait flétri l'honneur de ma femme: il était parti pour les Indes
+avec une commission du gouvernement. Le père Anselme me facilita
+l'entrée de ce cloître, où je trouve un asile. Hélas! tous les lieux me
+sont indifférens! Une seule pensée de haine me reste, au milieu de
+tant de pensées douloureuses! J'ai de l'aversion pour ces institutions
+sociales qui me condamnent au malheur. Ah! le mariage, monsieur, le
+mariage! posséder une femme, l'aimer, la croire à soi et trembler
+toujours; et ne jamais savoir si un autre ne reçoit pas en pur don ce
+que la loi nous accorde et ce que le coeur peut nous refuser; n'être
+jamais certain que les désirs et les voeux d'une épouse sont pour vous,
+sont à vous; conserver pour un autre et élever pour les menus plaisirs
+d'un ami ces créatures si frêles, si délicates, que nous pouvons briser
+en les adorant, et que nous couvrons de nos hommages immérités, après
+les avoir accablées de nos injustices.»
+
+
+
+TOBIAS GUARNERIUS.
+
+
+Par une soirée bien brumeuse d'hiver, mon arrière-grand-père, retenu
+pour quelques affaires à Brème en Saxe, se promenait dans une petite
+rue écartée, derrière la cathédrale. Ce qu'il faisait là, vous le
+comprendrez de reste quand je vous aurai appris qu'il avait alors vingt
+ans, et qu'il est peu de villes en Allemagne où les grisettes soient
+plus gracieuses et plus agaçantes. Ceci soit dit sans altérer en rien la
+bonne opinion que par avance vous auriez pu prendre de son mérite. Mais
+depuis plus de vingt minutes l'heure du rendez-vous était sonnée à
+toutes les horloges, sans que celle qui l'avait donné eût songé à s'y
+rendre, et mon arrière-grand-père attendait toujours.
+
+Le gouvernement représentatif nous a trop bien guéris, hélas! de ces
+merveilleuses patiences d'amour: bien admirable pour moi serait l'homme
+qui s'en rencontrerait encore capable aujourd'hui.
+
+Pendant les longs tours et retours de sa faction, mon arrière-grand-père
+avait remarqué une petite boutique placée à l'angle de la rue qu'il
+arpentait. Aux deux côtés de la devanture, deux planchettes peintes en
+rouge et taillées en forme de violons indiquaient le commerce qui s'y
+faisait, ou, pour parler plus juste, le commerce qui ne s'y faisait
+point; car, à moins que l'on ne compte pour quelque chose un mauvais
+basson pendu au mur, une contre-basse sans cordes, quelques archets et
+une quinte que le propriétaire du lieu était occupé à raccommoder, sa
+boutique était complétement dégarnie, et, nonobstant l'inscription
+placée au-dessus de la porte, ressemblait plutôt à un corps de garde de
+milice bourgeoise qu'à un _magasin d'instrumens à cordes et à vent_.
+
+Une mauvaise chandelle, haletant sous une mèche effroyablement longue,
+qui lui faisait jeter des lueurs sinistres, éclairait à peine l'homme
+qui travaillait dans cette misérable échoppe. Il ne paraissait pas
+d'ailleurs tenir autrement à la perfection de l'ouvrage dont il
+s'occupait, car, de trois minutes en trois minutes, il se levait,
+laissait là sa quinte, et se promenait à grands pas, avec un regard fixe
+et des gestes brusques et précipités, indiquant un homme qu'une pensée
+profonde était venue visiter.
+
+Moitié curiosité, moitié pour échapper à une neige abondante qui était
+venue compliquer son rendez-vous, mon arrière-grand-père, qui n'avait pu
+encore se décider à quitter la place, entre dans la boutique du luthier,
+et bien que de sa vie il n'eût su une note de musique, il le prie de lui
+montrer des violons à acheter.
+
+«Des violons! répondit brusquement le luthier, vous voyez bien que je
+n'en ai pas et que je n'en vends pas, à moins que tous ne vouliez
+vous arranger de cette contre-basse, que j'ai été forcé de prendre
+en paiement pour les raccommodages que j'ai faits pendant plus d'un
+trimestre aux instrumens de l'orchestre des _Chiens savans_, qui ont eu
+dans cette ville un si grand succès, et qui ont travaillé devant MM. les
+membres du grand-conseil. La voulez-vous, ma contre-basse? je vous
+la laisse pour dix écus; pour cinquante livres, tenez, sans plus
+marchander.»
+
+Mon arrière-grand-père eût été un million de fois plus musicien qu'il
+n'était réellement, il eût eu encore une peine infinie à se prêter à
+l'arrangement qu'on lui proposait, lequel consistait à s'accommoder
+d'une contre-basse lorsqu'il était censé avoir besoin d'un violon.
+
+S'étant permis de faire, avec une grande force de logique, cette
+observation à l'honnête luthier, il en reçut je ne sais quelle répartie
+si étrange qu'il lui vint aussitôt à l'esprit qu'il avait affaire à une
+manière de monomane. La chose lui fut prouvée quand en sa présence ce
+singulier personnage recommença à se promener et à gesticuler, et quand
+une vieille femme, ouvrant la porte de l'arrière-boutique, lui fit signe
+en haussant les épaules que la tête du pauvre homme n'y était plus.
+
+Mon arrière-grand-père sortit alors de chez le luthier, et le lendemain
+il partit de la ville, sans s'être autrement occupé de lui.
+
+Trois ans après, durant un nouveau séjour qu'il fit à Brème, ayant eu
+occasion de repasser dans la même rue, il remarqua que la boutique du
+luthier était fermée; sur les volets, qui en plus d'un endroit portaient
+des traces d'effraction, de grandes croix rouges avaient été tracées.
+Cette circonstance ayant attiré son attention, le soir, à souper, il en
+parla à son hôte, qui était l'un des magistrats de haute police de la
+ville, et lui raconta, sans dire toutefois son rendez-vous manqué,
+l'étrange accueil qu'il avait reçu dans cette même boutique, trois ans
+auparavant. A son tour, le magistrat lui conta l'histoire que l'on va
+lire.
+
+L'homme auquel vous avez eu affaire, lui dit-il, s'appelait Tobias
+Guarnerius; à grande peine il faisait vivre de son travail la vieille
+femme que vous avez vue: c'était sa mère, avec laquelle il vivait depuis
+la mort de sa femme.
+
+Comme il était dans la ville le seul ouvrier de son état, et qu'elle
+contient un nombre assez considérable d'artistes et d'amateurs, qui sans
+cesse lui donnaient des instrumens à réparer, il aurait pu, ce semble,
+vivre passablement à l'aise. Mais dix ans environ avant l'époque dont
+nous parlons, une insigne calamité était venue le visiter. Un beau
+matin il s'était trouvé en proie à une idée fixe, et depuis ce temps il
+n'avait cessé de la poursuivre, quelque sacrifice qu'elle lui eût coûté.
+
+Sa femme, qui était morte en partie du chagrin qu'elle avait eu à le
+voir dissiper ainsi tout le fruit de son travail, avait eu beau lui
+représenter la folie de sa persévérance, le conjurer de ne pas la
+réduire à la misère, il n'en avait tenu compte. D'abord ses économies,
+plus tard l'argent de quelques emprunts qu'il avait faits, ensuite ses
+meubles, ses marchandises, une partie de sa garde-robe, étaient venus se
+perdre dans ce gouffre qui s'était ouvert à côté de lui, sans que tant
+d'inutiles essais fussent parvenus à l'éclairer. A l'époque où, faute
+d'argent, il avait été forcé de mettre un terme à ses expériences, il
+n'en avait pas moins conservé l'espérance de réaliser sa pensée, qui
+tôt ou tard devait, selon lui, le mener à une grande gloire, et le
+récompenser largement de toutes ses avances.
+
+Il est, au reste, vrai de dire que s'il fût arrivé au but qu'il se
+proposait, il eût réellement mis la main sur une excellente spéculation.
+Ayant en sa possession un violon de Stradivarius, dont quelques
+amateurs, à plusieurs reprises, lui avaient offert un haut prix, l'idée
+lui était venue d'imiter le faire de cet auteur. Il avait pensé qu'en
+reproduisant avec une rigueur mathématique les formes et les dimensions
+de ses instrumens, en employant un bois semblable à celui qui avait
+servi à les établir, en arrivant à imiter rigoureusement le vernis et la
+couleur dont ils avaient été primitivement enduits, il parviendrait à
+se procurer une qualité de son exactement pareil. Malgré tous les soins
+qu'il mettait à ses contre-façons, toujours il s'y rencontrait une
+légère différence avec le modèle; or des nuances infiniment subtiles
+constituant, selon toute apparence, la supériorité qui faisait son
+désespoir, il pensait pouvoir logiquement expliquer l'infériorité de ses
+copies par les imperfections presque insaisissables qu'il y découvrait,
+en sorte que l'oeuvre était toujours à reprendre; c'était une manière de
+cercle vicieux tournant à l'infini, dans lequel une fortune de prince se
+fût elle-même engouffrée.
+
+Après bien des essais, cependant, une modification s'était faite dans
+son idée primitive; il était un jour arrivé si près d'une imitation
+irréprochable, et ce jour-là précisément l'instrument sorti de ses mains
+s'était trouvé si loin au-dessous de son stradivarius, qu'il avait fini
+par soupçonner dans la création de ce chef-d'oeuvre un élément d'une
+nature supérieure et non encore sollicité par lui. «--Qui sait,
+disait-il fort gravement à un physicien qui prétendait le faire arriver
+à la solution de son problème instrumental par des applications
+nouvelles de la théorie du son, qui sait plutôt si ce n'est pas hors du
+monde matériel que je dois chercher. Les mots représentent des idées,
+n'est-il pas vrai? eh bien! quand je dis l'ame de mon violon, peut-être,
+sans y songer, frappé-je à la porte que je cherche depuis si long-temps.
+Que vous en semble, monsieur?» Et le physicien de se mettre à rire, et
+le pauvre Tobias Guarnerius de s'enfoncer plus profondément dans l'abîme
+de ses recherches.
+
+Un jour une de ses pratiques venant lui apporter un archet à réparer
+laissa chez lui un livre que pendant plusieurs jours elle oublia de
+venir reprendre. A ses heures de loisir, lesquelles étaient rares, car
+lorsqu'il ne travaillait pas de ses mains il travaillait de sa pauvre
+tête, qui ne reposait guère, Tobias Guarnerius parcourut ce livre:
+c'était un de ces respectables monumens de la patience et de l'érudition
+germaniques, où l'auteur vous annonce, sans y mettre d'ailleurs
+autrement de prétentions, qu'il traitera _de omni re scibili_ et de
+quelques autres sujets. En effet on y voyait, à côté d'un chapitre _sur
+la meilleure forme de gouvernement_, un chapitre _sur la manière de
+gratter le dos de sa femme quand il la démange_; une _recette pour faire
+du vin de Chypre_ était suivie d'une _dissertation sur la virginité
+des onze mille vierges_, et d'un _discours sur les avantages de la
+calvitie_; un ton de bonhomie singulière avait présidé à la rédaction de
+cet ouvrage informe, et donnait à sa lecture un charme particulier, qui
+avait fini par dominer notre monomane jusqu'à détourner de lui pendant
+une demi-journée l'obsession de sa pensée ordinaire.
+
+Tout-à-coup, au détour d'une page, un chapitre se présente à lui avec
+ce titre: _De la Transfusion des ames_. A la lecture de ces mots,
+comme s'il eût soudain entrevu que la révélation du grand secret qu'il
+cherchait depuis si long-temps allait lui être faite, il sauta d'un bond
+prodigieux, appela sa mère, qu'il chargea de garder la boutique, et
+de dire, si on venait le demander, qu'il était sorti; puis courant
+s'enfermer dans sa chambre, pour ne pas être interrompu, il commença la
+lecture du chapitre qui, dans sa pensée, ne pouvait manquer d'être le
+plus merveilleux que jamais plume de philosophe eût enfanté.
+
+Ce n'est pas seulement dans les livres, c'est dans toutes les choses de
+la vie, dans ses amitiés, dans ses espérances dans les prospectus, dans
+les amours de femme surtout qu'il faut craindre des désappointemens
+semblables à celui qui attendait Tobias Guarnerius. Le chapitre, dont un
+instant avant il eût payé la lecture au prix d'une livre de sa chair,
+était une misérable rapsodie, lardée de citations des Pères de l'église,
+d'Aristote, de Platon et de l'Écriture. Après force divagations,
+abstractions et conversations, l'auteur se résumait à cette découverte
+toute nouvelle, que l'ame était immortelle: sans contredit les vingt
+pages les plus pauvres de cet immense in-folio étaient comprises sous le
+titre si magnifique que je vous ai dit.
+
+Mais l'heure de Tobias Guarnerius n'en était pas moins venue; étreignant
+avec une singulière puissance les trois mots qui tout à coup lui étaient
+apparus, pour en faire jaillir un sens logique aux _entrevisions_ qu'il
+avait eues précédemment, il commença à se représenter l'ame humaine
+comme une substance locomobile, transportable, avec sa puissance
+d'animation, d'un lieu dans un autre. En Allemagne, où il y a de la
+philosophie dans l'air, un artisan, tout aussi bien qu'en France un prix
+d'honneur de rhétorique, avait entendu parler de la métempsycose; et ce
+système, pour peu que l'on pesât dessus, pouvait bien s'élargir jusqu'à
+admettre la donnée du philosophe luthier. Trois heures de réflexions
+passant par-dessus cette illumination achevèrent de lui donner dans
+l'esprit de Tobias une créance indélébile, et désormais il ne s'occupa
+plus que du procédé matériel à l'aide duquel il appliquerait à son art
+le bénéfice de sa découverte psycologique.
+
+A trois mois de là, c'était durant la nuit, la veille de la
+Saint-Joseph, depuis long-temps une heure était sonnée à toutes les
+horloges, et la ville de Brème tout entière reposait dans le sommeil;
+l'atelier de Tobias Guarnerius était soigneusement fermé; et de peur
+qu'en passant on ne pût voir par les fentes des volets la lumière qui
+brillait dans son arrière-boutique, il avait eu soin d'étendre devant
+la porte vitrée qui communiquait de cette pièce à son magasin un épais
+rideau de serge verte replié deux fois sur lui-même.
+
+Certes, ces précautions n'étaient point inutiles, car c'était une oeuvre
+étrange que celle à laquelle le luthier s'occupait.
+
+Dans le grand lit de damas rouge sur lequel, il y avait bientôt quarante
+ans, elle l'avait mis au monde, sa vieille mère Brigitta Guarnerius, en
+proie aux angoisses de l'agonie, achevait de mourir d'un cancer qui
+la minait depuis long-temps. Penché sur sa poitrine, qui râlait d'une
+manière horrible, sans qu'une larme brillât dans ses yeux, sans qu'un
+seul des muscles de son visage exprimât la moindre sympathie pour les
+atroces souffrances dont il était témoin, Tobias paraissait plongé dans
+le pressentiment d'un moment solennel et fatal, dont l'attente absorbait
+toutes ses facultés. Sans doute, en vue de quelque produit étrange à
+recueillir, un appareil bizarre, que n'avait ni décrit ni prévu aucune
+science humaine, mettait en rapport le lit de l'agonisante et une table
+sur laquelle reposait un instrument inachevé. Un tube, qui paraissait
+formé de l'alliage de plusieurs métaux, s'évasant par le bout en forme
+d'entonnoir, avait été placé au-devant de la bouche de la vieille femme,
+et recevait le souffle de son haleine qui, à chaque expiration, s'y
+engouffrait avec un bruit lugubre. A l'autre extrémité, ce tube
+s'emboîtait à une cheville de bois, pareille à celle qui se place debout
+entre le fond et la table de tous les instrumens à chevalet; seulement
+celle-ci était d'un diamètre un peu supérieur au diamètre ordinaire,
+et au lieu d'être en bois plein, elle était creuse et devait se fermer
+hermétiquement, au moyen d'un petit couvercle à vis merveilleusement
+travaillé, lorsque l'embouchure du tube viendrait à en être retirée.
+Précisément au-dessus du point de jonction provisoire du bois et du
+métal, et comme pour empêcher l'évaporation au moment où se ferait leur
+séparation, avait été disposée une manière de boîte ou de guérite en
+bois de sapin; les planches, humides et vermoulues, exhalaient une odeur
+terreuse et nauséabonde, et un grand clou rouillé, pendant encore après,
+indiquait qu'elles avaient du antérieurement faire partie d'un objet de
+plus grande dimension.
+
+A une heure cinquante-deux minutes et quelques secondes, la respiration
+de la malade s'étant arrêtée, son pouls et son coeur ayant cessé de
+battre, tout à coup on entendit dans le tube, qui fut agité comme par un
+mouvement galvanique, un long soupir, suivi d'un frémissement qui courut
+tout le long du métal, et vint bondir au fond de l'étui qui y adhérait.
+A ce bruit, Tobias Guarnerius se précipita; les yeux égarés et la
+poitrine haletante, il repoussa le tube conducteur, et d'une main
+forcenée, malgré une force incroyable de résistance qui répondait à sa
+pression, malgré une sorte de crépitation douloureuse et plaintive qui
+s'agitait sous ses doigts, il vissa le couvercle à l'extrémité de la
+cheville. Maintenant il faut vous le dire, quoique jamais la preuve
+matérielle de cette monstruosité n'ait été acquise, il paraît que ce que
+Tobias Guarnerius venait d'enfermer dans ce bois creux, c'était l'ame
+de sa mère, la première qui se fût trouvée pour réaliser son abominable
+découverte.
+
+Au moment où avait été rompu le lien par lequel elle était unie à
+l'enveloppe mortelle qui venait de finir son temps, l'ame s'était
+élancée pour retourner en haut; forcée de suivre l'étroit conduit qui la
+cernait à sa sortie, elle avait couru pleine de détresse jusqu'au fond
+de l'espace qu'elle avait devant elle: elle se fût sans doute évadée
+dans le peu de temps que son bourreau avait mis à fermer sur elle le
+couvercle; mais une effroyable industrie avait tout prévu. Les planches
+de sapin qui ombrageaient l'espace sur lequel s'accomplissait l'odieux
+mystère étaient les planches d'un cercueil fraîchement enlevé à la terre
+du cimetière. Quand l'ame s'était pressée pour sortir, elle avait eu
+horreur de cette atmosphère de mort qu'il lui fallait traverser, et
+elle s'était retirée en arrière; alors Tobias était venu et il l'avait
+scellée dans sa prison, et il la tenait là pour s'en servir à ses
+volontés.
+
+Il ne faut pas croire pourtant que ces épouvantables audaces puissent
+s'exécuter sans qu'il en coûte quelque chose à leurs auteurs; car au
+moment où tout avait été accompli, Tobias était tombé à la renverse,
+frappé comme d'une puissante commotion électrique, et il était resté
+étendu à terre, sans connaissance, plusieurs heures encore après que le
+soleil se fût levé.
+
+Au moment où il se réveilla de ce long évanouissement, il commença par
+sentir une vive fatigue dans tous ses membres, comme s'il avait fait une
+longue route; puis il eut grand peine à recueillir ses idées, afin de se
+rendre compte de ce qui lui était arrivé. A la fin cependant un souvenir
+lucide de toutes les choses de la nuit se dessina devant lui. La main
+agitée d'un tremblement qui ne le quitta plus, il s'approcha du lit, où
+le corps de sa mère était déjà froid et raidi. Il abaissa la paupière de
+ses yeux, en ayant soin que leur regard fixe ne rencontrât pas le sien;
+puis, ayant couvert le visage, il eut peur; car il lui sembla que
+l'angle facial qui se dessinait sous le drap blanc avait un air de
+reproche et le menaçait.
+
+Depuis deux semaines environ, les restes mortels de Brigitta avaient été
+déposés dans la tombe, et même il s'était passé d'étranges choses lors
+de son enterrement; car à chaque fois que, dans les prières, le prêtre
+avait eu à parler de l'ame de la défunte, les cierges qui brûlaient
+autour du corps s'étaient éteints d'eux-mêmes; et bien des choses
+s'étaient dites touchant cette circonstance et plusieurs autres que l'on
+racontait. Témoin de ce phénomène, et tourmenté, dans son ame, par le
+remords, bien que la joie d'avoir réalisé la pensée de toute sa vie fût
+encore la plus forte, Tobias n'avait pas encore osé faire l'essai de
+l'instrument qu'il avait achevé, et pourtant une merveilleuse harmonie
+y était cachée; car lorsque l'air seulement venait à passer dessus, des
+soupirs d'une incroyable douceur s'en exhalaient. Le bruit à la fin
+commença à se répandre que Tobias avait découvert son grand secret; et
+chaque jour tout ce qu'il y avait de musiciens dans la ville venait
+savoir, les uns pour se rire du rêveur, les autres avec une curiosité
+plus sérieuse, à quand l'audition du violon-miracle, et Tobias reculait
+toujours, sous prétexte que son oeuvre n'était point finie.
+
+Il advint pourtant que l'héritier présomptif d'une petite principauté de
+l'Allemagne passa par la ville. La Providence, qui apparemment avait eu
+ses raisons pour cet arrangement, le destinant à régner un jour, lui
+avait donné toutes les qualités requises pour être un excellent violon
+solo. Sa réputation de virtuose s'était répandue dans toute l'Europe,
+à peu près comme la renommée militaire du grand Frédéric, et il ne
+s'arrêtait guère en un pays qu'on n'organisât pour lui un concert, où
+souvent il ne dédaignait pas de se faire entendre. Le gouverneur
+de Brème, ayant toute raison de vouloir être agréable à l'illustre
+exécutant, se hâta de préparer une soirée musicale, et il ne laissa pas
+ignorer à Tobias Guarnerius qu'il lui serait agréable d'y voir faire
+l'essai de son invention.
+
+Au moment où ce désir lui fut intimé, Tobias commençait à entrer en
+composition avec sa conscience. L'impression de terreur qu'il avait
+subie à la suite de son larcin, comme le souvenir de toutes les autres
+émotions humaines, s'effaçait peu à peu sous les jours qui passaient.
+D'étranges raisonnemens étaient ensuite venus à son secours. «On ne sait
+jamais, se disait-il, avec cette jurisprudence céleste, qui vous absout
+_in extremis_ pour un bon sentiment, qui vous punit pour une pensée
+mauvaise, ni qui sera condamné ni qui sera sauvé. Ma mère Brigitta eut à
+nos yeux une vie honnête: en est-il de même pour le jugement d'en haut;
+et qui peut assurer qu'en la retenant ici-bas je ne lui sauve pas
+plusieurs jours de l'éternité des douleurs? D'ailleurs je suis bon fils,
+ajoutait-il avec une sublime sophistiquerie digne d'un avocat de nos
+jours. D'autres conservent précieusement les ossemens de leurs proches;
+moi je conserve l'ame de ma mère; moi je ne veux pas m'en séparer.
+N'y a-t-il pas entre le double mérite de nos piétés filiales tout
+l'intervalle qui sépare l'esprit de la matière?» Avec ces pensées, qu'il
+habillait des plus belles paroles qu'il pouvait, il parvenait à émousser
+son remords.
+
+Quand fut venu le soir où devait avoir lieu la grande épreuve, Tobias
+fut tout à coup saisi d'une autre inquiétude. La préoccupation de
+l'artiste dominant toute autre pensée, il eut des doutes sur la
+sincérité des résultats que devait lui donner son expérience. L'ame
+avait-elle, en effet, été transfusée? Par une évaporation subtile, en
+supposant qu'elle eût un instant séjourné là où il l'avait retenue,
+n'avait-elle point pu s'échapper pour obéir à la loi céleste
+d'attraction qui la rappelait? Et alors voyez un peu la belle confusion,
+si, en présence de toute la ville assemblée, sa création surhumaine
+allait tout à coup se résumer en quelque misérable instrument, criard
+comme ceux que tant de fois déjà il avait réalisés. Il n'y avait dans
+cette appréhension rien que de raisonnable, et plutôt que de s'exposer à
+un si mortel désappointement, surmontant enfin la religieuse terreur qui
+jusque là l'avait empêché d'interroger son oeuvre, il l'eût essayée de
+ses mains s'il l'eût eue à sa disposition; mais, en homme qui savait son
+monde, il l'avait, dans la journée, envoyée à l'hôtel du gouvernement,
+enfermée dans un riche étui, dont il avait gardé la clef. Le sort en
+était donc jeté, et il n'y avait plus à revenir sur ses pas; dans un
+quart d'heure il aurait effacé la gloire de Stradivarius et celle de
+tous les maîtres de l'art, ou il serait devenu l'objet d'une inexorable
+dérision. Après tout, ce sont là, à vrai dire, les deux termes du marché
+auquel se soumet quiconque dans cette vie essaie de penser ou de vouloir
+de la première main.
+
+A l'heure où tous les convives du grand banquet musical furent
+rassemblés, Tobias Guarnerius fut introduit dans le salon du gouverneur,
+où, pour cette fois, il avait entrée. L'aspect général de sa toilette
+presque antédiluvienne, et accusant un délabrement de vieille date,
+malgré tous les soins extraordinaires qu'il y avait donnés, quelque
+chose de gauche et d'endimanché répandu dans toute l'habitude de son
+corps faisait de lui un personnage assez burlesque. Toutefois, au
+moment où on le vit assis dans un coin, le visage empreint d'une pâleur
+mortelle, l'oeil fixe et plongeant avec une indicible anxiété sur
+le virtuose qui, pour la première fois, allait donner une voix à sa
+création, il ne parut plus grotesque à personne, et chacun eut peur et
+fut ému avec lui.
+
+Il faudrait avoir des paroles exprès, pour faire comprendre l'étrange
+impression dont fut agitée l'assistance quand l'archet venant à mettre
+la corde en vibration, l'ame prisonnière commença à être tourmentée
+d'une affreuse souffrance et à se lamenter misérablement; plusieurs ont
+assuré que, dès les premières notes, il leur avait semblé qu'ils étaient
+soulevés de terre et qu'ils demeuraient suspendus dans l'espace au
+milieu d'une angoisse indéfinissable, pour d'autres, la perception du
+son fut si vive et si pénétrante qu'ils crurent en subir le contact
+immédiat sur leurs nerfs, dont un moment ils eurent le sentiment
+distinct et absolu, comme si la chair se fût retirée et les eût laissés
+à nu. Mais ce qu'aucune parole humaine ne saurait peindre, c'est
+l'ineffable sympathie de toutes ces ames reconnaissant, quoique sans
+pouvoir se rendre compte du prestige, la voix d'une ame qui appelait
+à elle, et à ses accens douloureux se plongeant avec elle jusqu'aux
+larmes, dans un abîme de tristesse inconsolable. Ni la douleur de la
+mère pleurant sur son premier né, ni celle de l'amante au premier soir
+de son délaissement, ni celle de l'artiste s'éteignant avant son oeuvre
+achevée, ne peuvent donner une idée de la plainte amère de cette fille
+du ciel traîtreusement retenue au-delà de son temps, et demandant à se
+replonger dans le repos de l'infini. Personne, pas même l'homme qui
+conduisait l'archet sur la corde, n'aurait pu se rappeler une seule
+note de l'air que le violon de Tobias Guarnerius avait joué; personne
+n'aurait pu dire si ce qu'il avait entendu était un chant mélodieux
+ou quelque merveilleuse histoire racontée par un poète sublime, et
+où aurait été résumé avec un art admirable le tableau de toutes les
+souffrances, de toutes les anxiétés, de toutes les tristesses de la
+vie, depuis le vague de la mélancolie qui regrette et désire sans but,
+jusqu'aux plus positifs et aux plus cruels mécomptes; mais personne
+aussi n'aurait pu dire qu'en aucun temps et en aucun lieu de la terre,
+une harmonie aussi profondément émouvante fût parvenue à son oreille.
+
+Aussitôt que le chant eut cessé, et quand chaque auditeur fut revenu de
+l'espèce d'extase et de contemplation intérieure dans laquelle il avait
+été plongé, les regards se tournèrent vers Tobias Guarnerius. A ce
+moment, l'artiste en lui dominait tellement l'homme, qu'il n'avait point
+entendu ce cri de douleur qui avait retenti dans le coeur de tous les
+assistans, et qui aurait dû si profondément l'émouvoir; car pour lui ce
+n'était point seulement une plainte, mais un atroce reproche; il n'avait
+perçu que des sons d'une merveilleuse harmonie, supérieurs à tout ce que
+les maîtres de son art avaient jamais réalisés; et en voyant enfin le
+problème de toute sa vie résolu, il s'était laissé tomber à genoux, les
+mains jointes et étendues vers le ciel, et des larmes coulaient sur son
+visage, rayonnant d'une expression de joie indicible. Ce ne fut qu'au
+bout de quelques minutes qu'il aperçut le prince allemand le secouant
+vivement par le bras pour le réveiller de son _à parte_ de bonheur, et
+lui demandant s'il voulait lui donner son violon pour 1,000 écus.
+
+«Mon violon! pour 1,000 écus? répondit-il en regardant le prince avec un
+rire qui n'annonçait pas un homme dans son bon sens, c'est-à-dire que
+vous mettez un prix à ce qui n'était pas et à ce qui existe; vous
+achetez la création, monsieur, à ce que je vois! Combien payeriez-vous
+le soleil, s'il vous plaît, à supposer qu'un beau matin on le mît dans
+le commerce?»
+
+Que signifiaient ces orgueilleuses paroles du pauvre luthier? Sa
+piété filiale s'indignait-elle du marché qu'on lui proposait, ou son
+amour-propre d'auteur se révoltait-il de la mesquine estimation faite
+de son oeuvre? L'acquéreur interpréta l'apostrophe dans ce sens, et il
+donna aussitôt la somme; mais Tobias répondit de nouveau que son violon
+n'était pas à vendre, que sa gloire était désormais immortelle (comme
+celle de tous les poètes de nos jours apparemment) et que cela lui
+suffisait. Malheureusement pour lui, il avait à faire à un vouloir de
+prince qui ne s'étonnait pas facilement des obstacles. Tirant de sa
+poche un portefeuille qui pouvait bien contenir 12,000 livres en billets
+de banque, lesquels furent étalés sur une table, plus une bourse pleine
+d'or, pour le moins aussi bien garnie que celle des séducteurs de
+comédie: «Pour ceci votre violon!» s'écria le royal dilettante. A la vue
+de ces richesses, l'orgueil du pauvre Tobias, qui, de sa vie peut-être,
+n'avait possédé bien ronde une somme de 1,000 livres, sa piété filiale,
+ses prétentions marchandes, tout ce qui le retenait, en un mot, lâcha
+pied brusquement: de l'oeil il compta les billets épars sur la table,
+fit une rapide et amiable estimation du contenu de la bourse; puis, avec
+l'air d'un homme qui voudrait qu'on le crût en proie à une insupportable
+contrainte. «Puisque vous le voulez, dit-il, j'accepte le marché, je
+vous donne même (sublime magnificence) l'étui et sa clef pardessus
+le marché. Seulement prenez bien garde que je ne réponds pas de ma
+marchandise; si vous n'en avez pas soin, et que quelque chose se
+dérange, je ne me charge point des réparations.» Le prince avait une
+envie si profondément éveillée qu'il ne lui parut pas même possible que
+jamais la chance d'une avarie pût se présenter. Faisant aussitôt mettre
+son acquisition dans la boîte qui lui avait été si généreusement
+superoctroyée, il ordonna à son valet de chambre de la porter en son
+logis; presqu'aussitôt il faussa compagnie au gouverneur et à son monde
+pour aller se mettre en jouissance, et pendant la nuit entière qui
+suivit, il n'y eut pas à cinquante toises à la ronde un voisin qui pût
+fermer l'oeil, tant fut bruyante et prolongée la prise de possession.
+
+Quant à Tobias, pendant une partie de la nuit il ne cessa de se redire
+à lui-même ce qu'il avait déjà proclamé dans le salon du gouverneur,
+à savoir que sa gloire était immortelle. Pendant une autre portion du
+temps, il se roula avec délices dans cette pensée qu'il était riche.
+15,000 et quelques cents livres, tout bien compté; c'était sa fortune,
+il pensa que cela faisait beaucoup. Pour mieux s'en assurer, il promena
+son esprit à travers toutes les fractions dans lesquelles ce chiffre
+était divisible; il compta une à une ses pièces d'or, et comme il avait
+éteint sa lampe et qu'il ne pouvait plus les voir, il se plaisait à les
+rouler dans ses doigts, à en sentir le coin, et ensuite il les ramassait
+dans sa bourse, afin de les peser et de les tenir toutes ensemble dans
+sa main; cela le mena jusque vers les trois heures du matin: à ce moment
+il s'endormit.
+
+Le lendemain, il se réveilla de bonne heure, et en se réveillant il fut
+comme un homme qui la veille ayant été pris du sommeil au milieu des
+pensées joyeuses du vin et de l'ivresse, se retrouve le matin la tête
+pesante, l'esprit lourd et fatigué et le coeur mal content. Une idée
+commença à l'obséder; non-seulement il avait dérobé, non-seulement il
+avait retenu prisonnière, mais encore il avait vendu l'ame de sa mère.
+A toutes les heures où cela lui plairait, un homme qui avait payé pour
+cela pourrait la réveiller, la forcer de chanter; cet homme pourrait la
+revendre à un autre; lorsqu'il voyagerait il remmènerait avec lui,
+et, comme dit le premier psaume des vêpres, il pourrait en faire
+_l'escabelle de ses pieds_. Tandis qu'il se débattait dans cette
+pensée poignante, quelqu'un entra dans sa boutique: c'était l'un des
+domestiques du gouverneur qu'il connaissait bien, car autrefois cet
+homme, dans sa jeunesse, avait été le fiancé de la vieille Brigitta,
+et il l'aurait épousé s'il ne fût parti pour la guerre. Quand bien des
+années après il était revenu et l'avait trouvée mariée, il n'en avait
+pas moins continué à l'aimer d'amitié, et le mari de Brigitta lui-même,
+qui avait bonne confiance en sa femme, l'avait engagé à venir les voir
+quand il le voudrait; en sorte qu'il avait fait sauter plus d'une fois
+Tobias sur ses genoux. La veille au soir, de l'antichambre il avait
+entendu le violon dans lequel soupirait l'ame de Brigitta, et il avait
+aussitôt reconnu sa voix, car les souvenirs d'amour, si vieux que soient
+les os d'un homme, ne se perdent pas dans sa mémoire, et c'était ainsi
+que Brigitte s'était lamentée à un jour de sa vie qu'il n'avait jamais
+oublié, celui de leurs adieux. D'avoir ainsi cru entendre l'ame de sa
+maîtresse l'avait jeté durant la nuit dans des perplexités incroyables,
+et dès le matin il venait demander à Tobias Guarnerius de lui expliquer
+comment cela avait pu se faire. Aux premiers mots que lui en dit le
+vieillard, Tobias se troubla, balbutia quelques paroles embarrassées:
+à la fin pourtant il se remit et il essaya de tourner la chose en
+plaisanterie; mais l'amant de Brigitte ne fut pas sa dupe, et il
+s'éloigna en hochant la tête, en disant entre ses dents qu'il y avait
+la-dessous quelque méchant mystère.
+
+Si Tobias souffrait déjà cruellement de sa faute, au moment où il la
+croyait entre le ciel et lui, ce fut bien autre chose quand il entrevit
+la pensée d'autrui sur la trace de son crime, et quand il put redouter
+que ce larcin ne devînt une affaire de justice humaine. Pendant quelques
+heures encore il lutta contre ses craintes et ses remords, mais à la
+fin, dominé par eux, il prit avec lui le prix qu'il avait reçu la
+veille, et courut chez l'acquéreur, pour le prier de revenir sur le
+marché, son intention étant, dès que le violon serait rentré dans ses
+mains, de rompre la charme, et de rendre l'ame à sa liberté. Mais les
+hommes, qui ont toute commodité pour se jeter dans les voies du mal,
+n'ont pas de même la route facile quand ils veulent revenir sur leurs
+pas. Le prince était parti avant le jour, et au moment où Tobias
+frappait à sa porte, il était déjà bien loin. Décidé qu'il était à ne
+pas porter plus long-temps volontairement le poids de sa faute, Tobias
+n'hésita pas, il courut fermer sa boutique, alla hors de la ville
+attendre la voiture publique, et se jeta dedans pour se rendre à la
+résidence du prince. Mais, quand il fut arrivé, deux jours se passèrent
+avant qu'il pût approcher de son altesse; et, au moment où l'abord lui
+fut permis, quelqu'un lui apprit que le violon avait déjà changé de
+main. Le prince n'avait pu en jouer plus de huit jours sans que tout
+le système nerveux ne devint, chez lui, en proie à une insupportable
+irritation. Son médecin, consulté, avait déclaré que le son pénétrant
+de l'instrument dont il avait fait nouvellement l'acquisition était la
+cause de cet accident, et dans la journée, comme on fait d'un cheval
+vicieux, le prince avait vendu le violon à un artiste italien qui allait
+faire son tour d'Europe, et qui comptait donner des concerts à Paris.
+
+Aussitôt Tobias se remit en route; en arrivant dans la capitale de la
+France, sans se mettre en peine des merveilles de civilisation qu'elle
+renferme, et qu'à une autre époque il eût explorées avec un si vif
+empressement, il n'eut qu'une préoccupation, celle de savoir l'adresse
+del signor Ballondini. Il l'apprit sans beaucoup de peine, car, grâce à
+son violon, el signor Ballondini s'était fait, dès son premier concert,
+une réputation colossale, et toutes les feuilles publiques ne parlaient
+que de son talent et de la merveilleuse qualité de son qu'il tirait de
+son instrument.
+
+Tobias eut bien un instant la volonté de se mettre en colère contre le
+virtuose italien, qui prenait pour lui toute la gloire, quand le
+luthier en avait une si bonne part à revendiquer; mais il pensa que son
+amour-propre devait boire ce calice, en expiation de sa faute, et il
+s'imposa l'obligation de ne point se plaindre de ce qu'on lui dérobait,
+trop heureux s'il pouvait rentrer en possession de sa fatale création.
+Aussitôt qu'il sut où demeurait le signor Ballondini, afin de le joindre
+plus vite, il monta dans un fiacre, en sorte qu'il arriva à son logement
+un quart d'heure après son départ pour l'Italie, où le signor Ballondini
+allait encore donner des concerts. Tobias Guarnerius le suivit.
+
+On ne finirait pas si on voulait raconter tous les lieux et toutes les
+mains par lesquelles passa le fatal violon. Jamais les nerfs les plus
+robustes ne purent le garder au-delà de quinze jours; et cependant,
+aussitôt qu'un acquéreur songeait à s'en défaire, un autre se trouvait
+pour lui succéder, sans que l'instrument perdit de son prix. Pendant
+plus de deux ans, le malheureux Tobias le poursuivit en Italie, en
+Angleterre, aux Indes orientales où il passa, en Espagne, et enfin en
+Allemagne, où il revint, en traversant de nouveau la France.
+
+Après des fatigues inouïes, Tobias Guarnerius arriva à Leipzig, où il
+avait appris qu'un riche libraire en était détenteur. Cette fois il ne
+venait pas trop tard, et l'instrument était bien entre les mains de
+l'homme qu'on lui avait indiqué. Mais, depuis le temps qu'il voyageait,
+quelque rigoureuse économie qu'il eût mise dans ses dépenses, il n'en
+avait pas moins épuisé sa bourse, et au moment de traiter d'un objet
+dont le cours s'était constamment maintenu entre douze et quinze mille
+livres, il lui restait à peine quelques louis par devers lui. Il tint
+alors conseil avec lui-même, et, toutes choses considérées, ayant cru
+reconnaître que de tous les larcins que pouvait commettre un homme,
+celui d'une ame était, sans contredit, le plus odieux; étant en outre
+prouvé pour lui que la seule manière qui fût en son pouvoir de réparer
+son crime, c'était d'en commettre, dans un ordre inférieur, un second;
+avec l'argent qui lui restait, il tenta la fidélité d'un domestique,
+et obtint de lui d'être introduit, durant la nuit, dans la maison du
+libraire, afin de lui dérober le violon.
+
+Mais la malédiction avait frappé tellement à plein sur le misérable, que
+même une mauvaise pensée ne lui réussissait pas. Le domestique qui avait
+reçu son argent se trouva être un honnête fripon, qui, ayant calculé le
+bénéfice qu'il y avait à recevoir le prix d'une méchante action et à ne
+pas la commettre, le dénonça à son maître. Pris en flagrant délit, au
+moment où il venait de commettre son vol, Tobias fut jeté en prison, et
+se vit menacé de voir couronner toutes ses tribulations par un arrêt
+infamant. L'effroi de cet avenir acheva de compléter chez lui un mal que
+d'abord la violence de ses désirs long-temps trompés et éconduits, et
+durant ces dernières années les agitations inquiètes de sa vie, avaient
+lentement développé. Atteint d'un anévrisme au coeur, il fut transporté
+à l'hôpital.
+
+Là, minute à minute il se sentait mourir, et la médecine, qui le
+traitait cavalièrement parce que, de toute façon, elle n'attendait rien
+de lui, ne lui avait pas laissé ignoré qu'elle ne pouvait rien pour
+sa guérison. Ceci pouvait bien lui donner l'espérance d'échapper aux
+atteintes de la justice humaine, mais le menait droit aux mains de la
+justice divine, avec laquelle il sentait bien qu'il aurait un long
+compte à régler, et cependant il n'osait demander des consolations et
+des espérances au sacrement de la pénitence, effrayé qu'il était de la
+monstruosité de l'aveu qu'il aurait à faire à son tribunal.
+
+Un jour, c'était par une belle matinée d'automne, un rayon de soleil
+était venu se reposer sur son lit, dont il ne sortait plus, et donnait
+à tout ce qui l'entourait un air de fête; un vent frais balançait
+la verdure des arbres sous sa fenêtre, et les oiseaux chantaient
+joyeusement dans le feuillage; il y avait dans l'air tant de repos et
+de bonheur que vous eussiez juré que par un si beau jour on ne pouvait
+mourir. L'aspect de cette nature en joie avait élevé son esprit vers le
+Créateur, et son coeur s'était tourné avec amour vers l'espérance de
+l'infinie miséricorde. Dans cet instant il se sentit quelque courage
+pour confier son secret à un prêtre, afin d'obtenir l'absolution;
+et, sur sa demande, l'aumônier de l'hôpital vint pour recevoir sa
+confession. Elle fut longue cette confession, parce qu'il lui semblait
+que son aveu, étendu en beaucoup de paroles, lui coûterait moins à
+faire; et quand à la fin sa confidence fut achevée l'émotion qu'elle lui
+avait donnée l'avait fort affaibli, et le prêtre qui l'écoutait aurait
+bien fait de se hâter; mais, en sa qualité de ministre de la parole de
+Dieu, il était dans l'usage de ne jamais donner une absolution sans la
+faire précéder à tout le moins d'un fragment étendu de l'un des sept
+discours qu'il avait écrits autrefois et prêchés sur les sept péchés
+capitaux. Dans le cas particulier, aucun point ne s'appliquant d'une
+manière directe à la situation de son pénitent, il fut obligé de faire
+une combinaison de plusieurs passages empruntés à des sermons différens,
+ce qui compliqua et allongea outre mesure son opération oratoire, et
+laissa au malade, que ses forces abandonnaient à vue d'oeil, le temps
+d'entrer en pleine agonie. Depuis quelques minutes il paraissait avoir
+perdu le sentiment de tout ce qui l'entourait, et le bon prêtre était
+sur le point d'achever sa péroraison quand le son criard et lointain
+d'un violon qui jouait une tyrolienne retentit à leurs oreilles. Ce
+bruit, comme on peut le penser, n'émut pas autrement le prédicateur, qui
+continua de finir son discours; mais le malade en parut pénétré jusque
+dans la moelle des os. Il se releva droit sur son séant; ses cheveux
+se hérissèrent; une contraction nerveuse parcourut sa face; il prêta
+l'oreille avec une horrible angoisse, saisit le bras du confesseur, et,
+le serrant violemment: «Entendez-vous, dit-il d'une voix lamentable,
+entendez-vous l'ame de ma mère qui se plaint de moi?» A cette parole il
+fut saisi d'une convulsion qui dura quelques minutes; puis, sans avoir
+reçu l'absolution, il expira; et franchement le pauvre Tobias avait eu
+tort de s'émouvoir ainsi, car ce qu'il avait entendu, c'était le violon
+d'un infirmier qui, à ses momens perdus, une fois ses plaies pansées et
+ses morts ensevelis, pratiquait les beaux-arts, auxquels les gens de son
+état sont en général fort enclins.
+
+Au moment même où Tobias Guarnerius cessa de vivre, le libraire chez
+lequel était alors déposé son violon entendit dans l'intérieur de
+l'étui une forte vibration, comme celle d'une corde qu'on aurait pincée
+vivement: l'ayant ouvert pour voir ce que cela pouvait être, il sentit
+un petit vent qui lui passa devant la face: toutes les cordes s'étaient
+brisées d'un même coup; le chevalet, ainsi que la cheville que les
+luthiers appellent l'_ame_, étaient tombés, et on l'entendait rouler
+dans l'intérieur de l'instrument, qui d'ailleurs n'avait aucun autre
+dommage. Un luthier fut chargé de réparer ce désordre. En sortant de ses
+mains, le violon avait tout-à-fait perdu sa qualité de son. Ce qu'on n'y
+retrouvait plus surtout, c'était cette puissance d'excitation nerveuse
+qu'on y remarquait autrefois. Tel qu'il était cependant, il restait
+encore un des remarquables ouvrages connus dans le commerce de lutherie
+européenne.
+
+Quelques mois après, le bruit de la mort de Tobias Guarnerius s'étant
+répandu dans sa ville natale, le vieux domestique du gouverneur, qui
+jusque là avait gardé le silence, parla de ses soupçons; et comme
+la disparition subite de Tobias avait déjà fort excité l'attention
+publique, il n'eut pas grand'peine à leur donner créance. Le peuple
+s'ameuta devant la boutique, qui était fermée depuis près de trois
+années, en brisa la clôture, et pénétra dans l'intérieur. Plusieurs
+objets suspects, entre autres les pièces de l'appareil transfusoire dont
+j'ai parlé, quelques livres écrits en caractères étrangers, y furent
+trouvés, et contribuèrent à mettre en mauvaise renommée la mémoire du
+luthier, qui heureusement ne laissait après lui aucun parent. Pendant
+plus de deux mois le clergé ne fut occupé qu'à dire des messes que les
+ames dévotes commandaient pour le repos de celle de Brigitta Guarnerius.
+Le lendemain du jour où la visite domiciliaire avait eu lieu, les croix
+rouges que vous avez vues sur les volets s'y trouvèrent marquées
+sans qu'on pût savoir qui les y avait faites. Depuis ce temps, le
+propriétaire de la boutique, qui avait déjà essayé inutilement de la
+louer à bas prix, avant la mort de Tobias, a dû renoncer à l'espoir d'en
+tirer parti d'aucune façon. Il se propose, à ce qu'on assure, de la
+faire démolir incessamment, et les gens du quartier s'en réjouissent
+fort; car on dit que souvent, durant la nuit, on y entend de mauvais
+bruits. Je crois cependant que ce sont des contes de vieilles femmes,
+auxquels les esprits sensés ne doivent point ajouter foi; car on ne
+saurait trop se défier de ces sottes superstitions auxquelles le peuple
+se livre si facilement.
+
+On remarquera que ceci était la morale du conte que le magistrat avait
+raconté à mon arrière-grand-père.
+
+
+
+LA FOSSE DE L'AVARE.
+
+
+(Lieu de la scène: un village près Badajoz, le cimetière.--Sept heures
+du soir.)
+
+GARCIAS, FOSSOYEUR, JOSÉ, SON VALET.
+
+JOSÉ.
+
+Maître, creuserons-nous long-temps encore? Voici dix pieds de terre que
+nous remuons depuis deux jours! Saint Jacques de Galice m'ait en aide!
+Ouf! je suis las!
+
+GARCIAS.
+
+Un peu de courage, garçon; tu seras payé de ta peine: va toujours, José,
+va toujours. Il faut gagner son argent, mon fils! Nous avons encore cinq
+bons pieds de terre à jeter dehors. Corps du Christ! Garcias, fossoyeur
+depuis trente-et-un ans, ne va pas manquer à sa parole, ni attraper une
+vieille pratique. Mon marché est bon, et j'y tiens. Il faut remplir ses
+engagemens en honnête chrétien.
+
+JOSÉ.
+
+Bah! c'est bien assez profond comme cela! Pourquoi descendrions-nous
+si bas ce pauvre cadavre? Que craignez-vous, maître? Il a voulu quinze
+pieds de fosse: va-t-il donc revenir, la toise en main, pour mesurer si
+vous lui avez donné son compte? Allez, vous ne courez pas risque d'être
+cité devant le corrégidor.
+
+GARCIAS.
+
+C'est pourtant vrai, José, qu'il a voulu, le vieil avare, être enterré
+aussi loin des hommes que possible.
+
+JOSÉ.
+
+Craint-il qu'on ne lui vole son vieux corps?
+
+GARCIAS.
+
+Ou espère-t-il, quand viendra le jour du jugement, que l'ange de la
+résurrection n'aura pas la pioche assez longue et le bras assez fort
+pour l'atteindre?
+
+JOSÉ.
+
+C'est peut-être son idée... peut-être qu'il a raison.
+
+GARCIAS.
+
+Pauvre niais! tu crois que l'ange de la résurrection est fossoyeur.
+
+JOSÉ.
+
+Je penserai à cela... ou je le demanderai au curé.
+
+GARCIAS.
+
+Creuse, creuse, José; tu n'es bon qu'à ton métier. Creuse, tu ne
+trouveras pas le bon sens que tu as perdu.
+
+JOSÉ.
+
+Du bon sens, maître! mais dites donc, en avait-il plus que moi celui
+dont nous préparons le domicile? A propos, maître, pendant que nous
+sommes en train de jaser, si vous me contiez l'histoire de cet homme-ci?
+pourquoi il a voulu quinze pieds de fosse? quelle raison il vous a
+donnée? Cela me taquine. Cette histoire doit être drôle; notre homme
+était assurément un imbécile.
+
+GARCIAS.
+
+Oui, José.
+
+JOSÉ.
+
+J'aime les contes d'imbéciles; ils m'amusent plus que tous les autres.
+Et celui-là en était un, comme vous dites. Avare, avare! que c'est bête
+d'être avare! n'est-ce pas, maître? Avoir de l'argent et ne pas manger;
+être riche et se faire pâtir! c'est plus niais que moi.
+
+GARCIAS.
+
+Tu as trop d'esprit aujourd'hui, José. Mais, tiens, nous sommes las;
+apporte le bissac; soupons ensemble. Laisse un moment ta pioche et viens
+t'asseoir près de moi; là. Je vais te dire l'histoire d'un homme comme
+le bon Dieu n'en a jamais créé qu'un seul.
+
+JOSÉ.
+
+Diable!
+
+GARCIAS.
+
+Mets-toi sur le bord de la fosse, les jambes pendantes, bien à ton aise,
+et écoute.
+
+JOSÉ.
+
+Oui, maître.
+
+GARCIAS, d'un ton de prédicateur.
+
+Aucune des créatures que Dieu a faites à son image ne ressemblait à don
+Ferrero.
+
+JOSÉ.
+
+Maître, permettez que je vous arrête ici. Le diable a-t-il donc été fait
+à l'image de Dieu?
+
+GARCIAS.
+
+Oui... non...--Tu es un sot, José.
+
+JOSÉ.
+
+En attendant, vous ne me répondez pas.
+
+GARCIAS.
+
+Je ne te dirai pas l'histoire d'Andréa Ferrero, dont le cercueil est là,
+tout à côté de nous.
+
+JOSÉ.
+
+Si fait, si fait; je vais me taire. J'écoute de toutes mes oreilles.
+C'est demain dimanche; je leur conterai cela, le soir à la veillée, et
+je commencerai par leur dire: Écoutez, mes camarades, la grande, la
+nouvelle histoire de _la Fosse de l'avare_. C'est un beau commencement.
+
+GARCIAS.
+
+Écoute donc et profite.
+
+JOSÉ.
+
+J'écoute, maître.
+
+GARCIAS, toujours d'un ton solennel.
+
+C'est une grande leçon, mon enfant, que celle que renferme le cercueil
+dont nous allons confier le dépôt à la terre. Le maigre squelette qui
+bientôt va reposer dans le trou profond que nous venons de lui préparer
+n'avait pas d'autre Dieu sur terre, pas d'autre espoir, pas d'autre
+avenir que l'argent. Il en vivait, il s'en rassasiait sans pouvoir
+jamais s'en assouvir. Je l'ai vu, au milieu du marché de notre ville,
+jeter un regard avide sur tout l'argent qui circulait autour de lui;
+quelque chose de démoniaque émanait de ce regard. Je m'étonnais qu'il
+pût s'abstenir de voler et d'assassiner, mais Andréa Ferrero était
+timide. La cupidité jointe au courage fait le brigand; jointe à la
+lâcheté, elle fait l'avare.
+
+JOSÉ.
+
+Maître fossoyeur, vous parlez comme le vicaire; vous dites presque aussi
+bien que le curé.
+
+GARCIAS.
+
+Les morts instruisent. Tu as dû remarquer cet oeil d'un gris
+verdâtre qui faisait peur aux marchands et aux marchandes, quand ils
+s'approchaient de Ferrero, et ces mains crochues qui s'allongeaient
+comme des griffes; alors même que leur étreinte ne saisissait que l'air
+et le vide, vous eussiez dit qu'elles se contractaient encore pour
+enserrer leur métal chéri. Etait-il obligé de changer une pièce, il
+semblait vous dévorer de l'oeil, vous et votre argent; vous reculiez
+effrayé. Pas un sentiment de bienveillance, pas un éclair de générosité
+dans cette ame. Il ne parlait jamais aux enfans, dédaignait les femmes,
+et ne s'est jamais marié. Il ne s'intéressait à personne qu'à lui-même
+et au monceau de doublons, bien trébuchans, qu'il avait entassés. Il
+restait enfermé en lui, occupé à contempler l'image intérieure de sa
+fortune, et à ronger son propre coeur, tourmenté par la crainte du vol
+et le chagrin de ne pas accroître plus rapidement ses gains. Dans ce
+coeur en proie à une souffrance de tous les momens, le ver rongeur de
+l'avarice continuait jour et nuit ses morsures.
+
+Il y a quinze jours, ou à peu près, Ferrera vint chez moi. Il commença
+par se plaindre de la cupidité des hommes, de la difficulté de gagner sa
+vie, et du malheur des temps: ainsi font tous les avares. Je ne savais à
+quoi il en voulait venir. Puis il me dit: «Garcias, tu es honnête homme,
+autant qu'on peut l'être aujourd'hui; dis-moi donc un peu, la main sur
+la conscience, combien me prendras-tu pour me creuser une fosse de
+quinze pieds de profondeur?
+
+--Nous en parlerons, mon bon monsieur, lui répondis-je, quand vous en
+aurez besoin.
+
+--Non, non, reprit-il; je veux arranger cela moi-même avant de mourir;
+autrement mes pauvres héritiers seraient dupes. On leur demanderait une
+somme d'argent énorme; c'est ce que je veux empêcher. C'est par pitié
+pour eux.
+
+--Mais, mon cher monsieur, si nous faisons votre fosse aujourd'hui, et
+que vous viviez long-temps, il ne se passera pas d'hiver qui ne détruise
+votre ouvrage, songez-y bien. Il faudra recommencer le même travail, ce
+qui vous coûtera bien davantage.
+
+--Tout le monde veut tromper. Non-seulement ce maudit fossoyeur prétend
+m'attraper, mais le temps se met de la partie, et me demande mon argent.
+Je ne le donnerai pas à toi, vieux squelette! ajouta-t-il en se mettant
+en colère, et ta main décharnée ne recevra pas mes écus. Fossoyeur,
+voici comment nous allons arranger cette affaire; je te paierai d'avance
+le prix convenu, et tu t'engageras par un acte légal à creuser, quand
+j'en aurai besoin, ma tombe, selon mes intentions. Voyons, sois
+raisonnable, que me demandes-tu? Il te faut, pour cette oeuvre, deux
+hommes, pas davantage. Deux journées suffisent, et le travail n'est pas
+cher aujourd'hui: on trouve plutôt des hommes que de l'ouvrage. Parle,
+j'ai besoin d'être tranquille là-dessus.
+
+Je trouvai sa proposition si bizarre que j'eus de la peine à m'empêcher
+de rire.
+
+«Très-volontiers, lui dis-je, mon maître; j'ai besoin d'argent comptant;
+et personne, je vous assure, ne fera votre affaire à aussi bon marché
+que moi. Je ne vous demanderai en tout qu'un quart de maravédis par
+pied cube. Seulement nous doublerons la somme à mesure que la pioche
+descendra en terre.
+
+--Doubler à mesure que la pioche descendra en terre?
+
+Il réfléchit un moment et reprit:
+
+--Très-volontiers; mais je ne veux pas donner à boire ni à manger aux
+travailleurs. Pas un sou de nourriture, entends-tu, Garcias? tiendras-tu
+ton marché? J'y tope, moi.
+
+--Eh bien! j'accepte, répondis-je.
+
+Si tu avais vu, José, avec quelle joie l'avare fit tomber sa main
+desséchée dans la mienne, et comme il me força de quitter nos
+occupations pour aller chez l'escribano[13]. Le contrat fut fait double
+et signé de nous deux, ainsi que de l'homme de loi. Ferrero tira sa
+bourse, et attendit que le notaire eût fini son calcul et stipulé le
+montant total de la somme convenue. L'escribano n'en finissait pas.
+
+[Note 13: notaire.]
+
+«Diable! s'écria Ferrero, vous êtes bien long, notaire, mon ami; que de
+chiffres pour une si petite somme! C'est trois ou quatre dollars; rien
+de plus facile à compter.
+
+--Mais, interrompit le notaire, c'est quelque chose de plus; voyez
+plutôt. Cela fait juste 200 dollars.»
+
+Ferrero saisit d'une main tremblante le compte qui lui était offert, et
+le parcourut d'un air d'épouvante. L'agonie était sur son visage; vous
+l'eussiez pris pour le symbole de la mort. Son menton desséché
+retomba sur sa poitrine; il essaya de parler, mais en vain. Ses dents
+claquèrent, ses genoux frémissans s'entre-choquèrent; il pleura, pria,
+maugréa, et refusa de payer. J'ai encore entre les mains le traité que
+nous avons conclu, et que je ferai solder assurément. Quant à lui, il
+s'enferma dans sa maison, cessa de manger, et se laissa dépérir. Le
+désespoir d'avoir accédé à ma proposition le dévorait. Ces 200 dollars
+le tuaient; cette fosse qui n'était pas encore faite, et qu'il fallait
+payer si cher, absorbait sa vie.
+
+JOSÉ, riant.
+
+Ah! ah! maître, la voilà cette fosse! nous remettons-nous à l'oeuvre!
+Allons, terminons. Finissons-en avec ce vieux ladre!
+
+GARCIAS.
+
+Tout à l'heure; mon histoire n'est pas finie. Bref, il passa trois ou
+quatre jours à soupirer, à languir, à déplorer sa faute, et expira.
+
+JOSÉ.
+
+Maître, vous l'avez assassiné, le pauvre homme. Je connais la loi, moi,
+je sais ce qui vous pend à l'oreille; vous serez pendu, et c'est moi qui
+aurai l'honneur de vous enterrer; car je serai maître fossoyeur.
+
+GARCIAS.
+
+Silence! Il y avait plus de vingt ans que Ferrero avait commandé au
+menuisier de la grande rue des Carmes un beau cercueil pour son usage.
+C'était une vaste boîte bien plus profonde que ne sont les cercueils
+ordinaires. Il avait placé ce cercueil au pied de son lit. Un double
+cadenas le protégeait et le fermait; il ne cessait de contempler cette
+lourde boîte. Quelquefois, pendant l'hiver, lorsque le vent soufflait
+à travers les fissures de ses fenêtres disjointes, lorsque la vieille
+porte criait, que la bise hurlait dans la cheminée antique, que
+le sifflet aigu de l'ouragan épouvantait les vieilles femmes, il
+s'enveloppait d'un grand drap blanc, s'asseyait auprès de l'âtre sans
+feu, et regardait fixement le cercueil, sur lequel il finissait par
+aller s'asseoir. Là, il restait en contemplation pendant des journées.
+Les vieilles femmes disaient que c'était un homme pieux, et elles se
+trompaient. On croyait qu'assis sur ce cercueil il finirait par se
+repentir de ses péchés, et qu'il laisserait aux pauvres tant de
+richesses dont il n'avait fait aucun usage.
+
+Hier sur le midi deux hommes prirent le cercueil dans lequel était le
+cadavre, et se mirent en devoir de l'emporter. Ils le remuèrent avec
+peine, et à force de le secouer dans tous les sens le fond se détacha.
+Devine, José, ce qui se trouvait dans le double fond du cercueil. De
+l'or, des dollars sans nombre, des écus de toutes les espèces, de quoi
+faire la dot de la fille d'un vice-roi d'Amérique. Il avait tout emporté
+avec lui.
+
+JOSÉ.
+
+Ah! ah! ah! s'il revenait maintenant, qu'il serait attrapé.
+
+GARCIAS.
+
+Il voulait que ses dollars couchassent avec lui dans l'éternité. C'était
+son paradis. Il avait une pauvre vieille tante et une nièce fort jolie,
+ma foi, qui ne se trouve pas mal de l'aventure, et qui est devenue
+riche tout à coup. Honnête José, je t'ai dit que c'était une leçon,
+profite-s-en. Tu vois bien ce cadavre-là, dans cette boîte à côté de
+nous: il a vécu plus riche qu'un banquier de Madrid et plus pauvre qu'un
+nègre d'Afrique. Car il s'est privé de tout et n'a joui de rien. Quel
+homme! gourmand et dépensier aux dépens des autres, avare de tout ce qui
+était à lui! Le plus misérable de tous les cadavres que j'ai ensevelis;
+lâche, et qui aurait mérité le gibet s'il n'avait pas été si lâche.
+
+JOSÉ.
+
+Maître, dites donc, ne parlez pas si haut; si cette mauvaise ame allait
+revenir?
+
+GARCIAS.
+
+Est-ce que tu aurais peur aussi, toi?
+
+JOSÉ.
+
+Non, maître: ce que je méprise le plus c'est un poltron.
+
+GARCIAS.
+
+Eh bien! descends vite dans cette fosse, tu m'aideras.
+
+JOSÉ.
+
+Maître, la fosse est déjà bien profonde, et si elle allait s'écrouler
+sur nous et nous ensevelir?
+
+GARCIAS.
+
+Mais tu n'es pas poltron?
+
+JOSÉ.
+
+Non, maître, je descends.
+
+UNE VOIX sortant du cercueil.
+
+Ah! j'étouffe; ouvrez-moi! Mon or...
+
+GARCIAS.
+
+José! as-tu entendu?
+
+JOSÉ, se sauvant.
+
+Maître, sauvez-vous, c'est l'ame.
+
+(_Les deux fossoyeurs tombent dans la fosse en se culbutant._)
+
+FERRERO, brisant le cercueil et se soulevant avec peine.
+
+Où étais-je? Ah! mon Dieu! et d'où viens-je? ils m'ont enterré. Voici le
+cercueil. Ah! mon Dieu! ce n'est plus mon beau cercueil de bois de chêne
+que j'avais payé quinze écus au menuisier Tolèdo. Et mes beaux dollars
+qui remplissaient le fond! Ah! mon Dieu, je suis perdu! mon cercueil,
+mes dollars, le double fond où ils étaient, je suis volé, volé!
+
+(_Il fuit vers le village enveloppé de son linceul._)
+
+
+
+LES TROIS SOEURS.
+
+
+Je ne sais s'il me sera possible de faire passer dans le récit suivant
+l'intérêt que m'ont inspiré trois jeunes filles que j'ai vues mourir
+dans le Rutlandshire, en Angleterre. On veut aujourd'hui des émotions
+terribles, variées, et la simple narration des derniers momens de trois
+infortunées condamnées à succomber jeunes à un mal héréditaire offre
+peu d'incidens et de contrastes. Nous prétendons aussi maintenant nous
+rapprocher du _vrai_ en littérature; et quand le vrai se présente sans
+parure, nous lui demandons encore le trivial, le bizarre et le niais
+pour relever sa faiblesse et assaisonner sa fadeur. Je n'offrirai donc
+ces souvenirs que comme une réalité triste que j'ai vue et qui m'a
+touché: qu'on prenne ce récit, non pour _mien_, mais pour _vrai_, comme
+dit Montaigne.
+
+Leur père, resté veuf de bonne heure, était un de ces gentilshommes de
+campagne (_country gentlemen_) qui réunissent dans leurs manoirs demi
+champêtres, demi seigneuriaux, à peu près tout ce qui peut contribuer au
+bonheur réel de l'homme, et faire passer doucement la vie: considération
+publique, bien-être, richesse, le moyen et la fréquente occasion de
+faire le bien. C'est une existence dont ne peuvent donner l'idée, ni les
+villes d'Italie, ni nos anciens châteaux, ni l'opulente élégance de nos
+habitations de campagne. Plus domestique, plus agreste, elle réunit
+l'ordre, l'aisance, un luxe qui n'est pas de la magnificence, une
+certaine élégance chaste, qui ne semble destinée qu'à augmenter le
+bien-être du possesseur, et n'est cependant privée ni d'agrément ni
+même de poésie. Des plantations vastes et bien dirigées, une chasse
+abondante, de bonnes meutes, d'excellens chevaux; enfin, s'il faut
+tout dire, cette position à la fois aristocratique et rurale, que
+le philosophe spéculatif peut blâmer, mais qui donne à chaque petit
+seigneur une importance idéale en même temps qu'une influence réelle;
+tout cela compose une douce vie qui contraste singulièrement avec
+l'existence agitée des riches du continent; une vie dont on peut jouir
+avec délices, pour peu que l'on ait de ressources en soi-même et que la
+solitude n'effraie pas.
+
+Malheureusement ce dont l'homme est le moins capable de jouir, c'est ce
+qu'il possède. Le seigneur châtelain dont je parle ne se doutait pas
+qu'il y eût dans tout cela une seule source de bonheur; c'était un des
+humains les plus rapprochés de l'espèce animale qu'il soit possible de
+rencontrer. On regrettera sans doute que je n'introduise pas à sa place
+un père sentimental, qui eût attendri mes pages, et augmenté l'effet
+pathétique de ce qui va suivre; mais la vie, mais la réalité, mais le
+monde comme il est, ne se prêtent pas à des combinaisons aussi savantes.
+Le père des trois jeunes filles, ainsi que la plupart de ses confrères,
+était un intrépide chasseur; grâce à un long exercice, presque toujours
+ivre encore du vin de la veille, il revenait cependant sain et sauf à
+six heures du soir de ses excursions périlleuses. Le lendemain matin
+à cinq heures il recommençait, et sa vie se passait ainsi. Ses filles
+étaient pour lui comme si elles n'eussent pas existé; une de ses soeurs
+en prenait soin, ou plutôt, depuis qu'elles avaient perdu leur mère,
+enlevée à vingt-trois ans par la phthisie, elles étaient absolument
+livrées à elles-mêmes et au pressentiment du sort qui les attendait.
+
+Caroline devait mourir la première.
+
+Elle ne ressemblait en rien à ses deux soeurs, toutes deux plus âgées
+qu'elle; elle avait près de dix-sept ans. Plus jolie que belle et plus
+gracieuse que jolie, ses grands yeux bleus étincelaient d'un feu vif,
+dont l'éclat attristait: c'était la lampe prête à finir. La légèreté de
+sa course, la promptitude de ses réparties, l'abandon de ses jeux naïfs;
+une gaieté vive qui se mêlait à la précision de sa fin prochaine,
+contrastaient étrangement avec la douceur résignée d'Emma et
+l'expression ardente et passionnée de Marie.
+
+Quand les trois soeurs étaient ensemble, c'était la plus jeune qui
+dominait les autres. Une nuance de son caractère se communiquait à ses
+deux soeurs, et ces caractères si différens s'harmonisaient, si je peux
+employer ce mot, avec un charme qu'il est également difficile d'exprimer
+et d'oublier.
+
+A mesure que le mal faisait des progrès chez Caroline, sa vivacité, sa
+gaieté, augmentaient. La destruction intérieure, qui s'opérait peu à
+peu, semblait embellir sa victime. Vers la fin de l'hiver de 1816, il
+était facile de prévoir que le printemps, aussi fatal aux poitrinaires
+que l'automne, ne se passerait pas sans achever le sacrifice commencé.
+Je voyais avec terreur s'accomplir ce phénomène moral et physique, et
+les lentes approches de la mort, semblables à celles d'une mer calme
+et paisible, qui, dans son flux insensible, envahit lentement sa proie
+réservée. Alors il semble que toute l'ame, effrayée de voir de près le
+sort qui la menace, recule, se ramasse en elle-même, et double sa force
+et son énergie. Le visage de la pauvre enfant se colorait d'une teinte
+plus rosée chaque jour, comme le ciel s'anime et s'enflamme avant la
+nuit. A observer l'ardeur de ses yeux, l'agilité de ses mouvemens, vous
+eussiez dit que la santé tout à coup renaissante animait d'une sève
+nouvelle cette existence délicate, et que la vie, avec ses plaisirs et
+ses espérances, commençait à déployer pour elle des trésors dont la
+révélation l'enivrait. L'effet produit par ce mélange et cette lutte de
+la vie et de la joie avec la mort inévitable me rappelait un tableau
+assez peu connu de je ne sais quel maître de l'école hollandaise; ce
+peintre, plus philosophe que ses patiens rivaux, a représenté un tout
+petit enfant, qui sourit et qui se joue avec des hochets: étendu sur un
+blanc linceul, il est entouré de tous les emblèmes de la destruction: un
+crâne desséché soutient sa petite tête blonde; un osselet de mort roule
+entre ses jolis doigts. Le même contraste se trouvait entre cette jeune
+et naïve innocence et le tombeau qui la réclamait. Rien n'était plus
+triste ni plus touchant.
+
+Jusqu'aux derniers instans de sa vie, la gaieté de la jeune fille se
+soutint. Personne ne la vit mourir. Un jour, vers la fin du mois de mai,
+elle se leva de très-bonne heure et descendit doucement dans le parloir
+où sa harpe était placée; ses deux soeurs n'étaient point levées. Sur
+les dix heures, elles trouvèrent Caroline, souriant encore; appuyée sur
+une ottomane, la tête penchée pour ne se relever jamais; ses doigts
+étaient glacés, et s'étendaient, comme pour ressaisir l'instrument
+qu'ils avaient quitté.
+
+Je l'ai dit plus haut, ce récit est bien simple; il n'a ni incidens
+ni péripétie, et, pour toute catastrophe, une seule, la dernière. Je
+voudrais pourtant rappeler et faire revivre le souvenir de ces jeunes
+filles, qui ont traversé le monde sans y laisser de trace, comme le
+chant d'un oiseau traverse la feuillée. Je voudrais redire qu'elles ont
+vécu, redire comment elles ont péri. Je voudrais que leur nom inconnu ne
+fût pas perdu tout-à-fait. Je serais heureux si les diverses nuances de
+leur vie si passagère et si pure intéressaient quelques ames.
+
+Emma Beatoun, plus âgée d'un an que Caroline, la suivit de près; c'était
+une personne supérieure et dont la raison avait mûri avant l'âge. Il
+y avait quelque chose de singulièrement profond dans sa pensée, de
+réfléchi et de noble dans sa conduite; sa figure était pâle; ses cheveux
+étaient blonds, et ses traits d'une régularité frappante. Dénuée de tout
+pédantisme, mais douée de talens d'un ordre peu commun, d'une facilité
+de compréhension et d'une justesse d'esprit dont j'ai vu peu d'exemples,
+elle voulait, comme sa soeur, et comme la plupart des personnes que
+cette cruelle maladie a marquées du sceau funèbre, vivre beaucoup en
+peu de temps. L'étude et les arts occupaient toutes ses journées: elle
+vivait de cette flamme intellectuelle dont l'intensité et l'éclat
+augmentaient chaque jour. Ces progrès, auxquels la vie allait bientôt
+manquer, causaient plus d'effroi encore que d'admiration. Elle n'avait
+pas vu le monde, mais elle le devinait. Un remarquable instinct
+d'observation, d'ailleurs si commun aux femmes, s'était développé chez
+elle dans la solitude où elle avait vécu; et, comme il arrive souvent
+aux solitaires, ses idées sur toutes choses étaient d'autant plus
+singulières et plus profondes qu'elle ignorait leur nouveauté: c'était
+de naïfs paradoxes.
+
+Il nous arrivait assez souvent de parler d'ouvrages récemment publiés,
+et même du théâtre, qu'elle ne connaissait que par ses lectures.
+
+«Voyez-vous, me disait-elle, il y a dans la plupart de ces livres mille
+choses que je ne puis souffrir; je sens que ce n'est pas _vrai_. Le faux
+me déplaît comme mensonge; dans les actions, dans les écrits, dans les
+arts, il me semble que le faux c'est le mal. Apprenez-moi pourquoi je le
+retrouve partout. Celui-ci affecte la simplicité; tel autre la grandeur.
+Votre Diderot, dont vous m'avez prié de lire une tragi-comédie, avec son
+amour prétendu pour la vérité, est le plus faux des hommes; chacun de
+ses personnages a un sermon dans la bouche; il est imposteur comme un
+chef de secte. D'autres sont faux et serviles comme des esclaves. Depuis
+que Walter Scott a écrit des romans gothiques, tout le monde l'imite,
+c'est insupportable. L'affectation est si déplaisante! c'est encore un
+mensonge. Dans tous ces efforts de littérateurs, la conscience manque;
+ils écrivent, non comme ils sentent, mais selon la manière qui doit,
+suivant eux, flatter le public: ce sont des courtisans et des acteurs;
+ils jouent un rôle, ils n'ont pas de personnage qui leur appartienne.
+Je crois quelquefois, quand je les lis, voir un homme monté sur des
+échasses; d'autres fois, ce sont des orgueilleux qui font les pauvres,
+et, dans leur simplicité prétendue, se revêtent de haillons pour qu'on
+les remarque. N'est-ce pas un Français qui a dit le premier que _le
+langage humain fut donné à l'homme pour déguiser sa pensée_? La plupart
+des écrivains ont apparemment choisi cette phrase pour mot d'ordre.
+Je conçois que vous, messieurs, qui avez été élevés dans des colléges
+latins et grecs, et qui vous préparez à pérorer dans les parlemens et
+dans les salons, vous trouviez tout cela fort beau; mais, nous autres
+femmes, nous ne comprenons guère ce travestissement universel que vous
+appelez littérature; ce que nous aimons, ce qui me plaît, du moins,
+c'est un trait de vérité, non affectée, comme il y en a tant chez
+Sterne, mais franche comme chez votre Molière, de ces mots qui abondent
+dans Shakespeare; de ces peintures qui se reconnaissent tout de suite,
+et dont on dit: _C'est cela_; de ces échappés de vue qui vous éclairent
+tout à coup, sans que l'auteur soit devant vous, la plume à la main,
+un masque sur le visage, tantôt comme un professeur prêt à vous
+endoctriner, tantôt comme un bouffon ou un comédien, pour vous redire ce
+que d'autres ont pensé, et détruire par là votre plaisir.»
+
+Ainsi une jeune fille qui n'avait vu que les beaux gazons de son parc
+et les murs de briques du manor-house avait deviné la grande et seule
+division qui existe réellement dans les arts et dans les ouvrages de
+l'esprit; ainsi, dans la simplicité de ses vues profondes, elle avait
+dépassé de bien loin La Harpe et le docteur Blair. On s'étonnera de
+cette bizarrerie apparente. Cependant oublier combien il y a de rapports
+entre la vraie critique et l'observation de la nature humaine, c'est
+oublier combien ce qui est vraiment simple est nécessairement profond.
+Par leur instinctive connaissance du coeur, par leurs réflexions de tous
+les jours, ou plutôt par leurs émotions, qui se transforment en pensées,
+les femmes sont constamment plus rapprochées de la vérité que nous; et
+ces idées justes et sagaces, ces aperçus d'une finesse extrême, dont
+la source pure ne se mêle ni des préjugés de collége, ni de passions
+d'école, de coterie, de secte, de parti, de corporation, de profession,
+meurent presque toujours avec celles qui en ont été dotées. L'homme a
+mille carrières où il peut laisser une trace de sa vie, imprimer son
+passage et prouver qu'il a vécu. Pour les femmes, il n'en est pas ainsi;
+la réserve imposée à leur vie s'étend à leurs pensées. Rarement des
+circonstances spéciales viennent donner de la publicité et de l'avenir à
+ces sentimens, à ces opinions, à ces observations; soit que leurs jours
+s'écoulent au milieu des occupations, des plaisirs et des peines de la
+vie domestique, soit que leur tombeau s'ouvre avant la vieillesse, et
+que tout s'évanouisse à la fois, beauté, grâces, intelligence, faculté
+d'aimer, de sentir et de penser.
+
+Ainsi disparut Emma Beatoun. Le seul peut-être entre tous les hommes
+qui ait pu entrevoir les éclairs de génie, les trésors de naïve et de
+modeste sagesse que cet esprit supérieur renfermait, j'ose à peine
+inscrire ici quelques-uns de mes souvenirs à cet égard, de peur qu'une
+légèreté trop commune n'élève un doute sur la véracité de ces souvenirs
+même. Tous les jugemens qu'elle portait émanant d'une pensée vierge
+et forte, et n'ayant rien d'emprunté ni de factice, étaient cependant
+précieux à recueillir. Je ne citerai qu'une de ses opinions, qui me
+paraît faite pour frapper les esprits, dans un temps où l'on s'occupe
+beaucoup de littérature étrangère. On sait qu'aux yeux de la plupart des
+critiques, le _Roméo et Juliette_ de Shakspeare a semblé une brillante
+apothéose de l'amour, un chant élégiaque, une sorte de _Bérénice_
+anglaise. Dans cette supposition, ils se sont fatigués pour expliquer
+le style étrange, les concettis bizarres, les métaphores fantasques
+de Roméo; et Johnson, incapable d'expliquer l'énigme, s'est contenté
+d'accuser l'auteur, mais ce qu'un philologue et un lexicographe ne
+découvrent pas dans un poète, une jeune fille peut l'apercevoir.
+
+«Il me semble (me disait un soir Emma Beatoun) qu'il y a quelque chose
+d'ironique dans _Roméo_, et que Shakspeare s'est un peu moqué de
+l'amour. Le jeune homme est un aimable garçon, plein de légèreté,
+d'étourderie, de tendresse et d'inconstance; son amour est de fantaisie
+et de caprice, et son langage est fantastique comme sa passion. Il
+aimait Rosalinde qui repoussait son hommage. Juliette se présente et
+reçoit ses voeux inconstans; tout entier à l'impulsion nouvelle qui le
+domine, Roméo ignore combien sa conduite est plaisante et insensée.
+C'est Mercutio, placé à côté de lui, qui se charge d'exprimer les
+intentions de Shakspeare, et qui passe son temps à railler l'amour et
+l'amoureux. Aussi quand ce rêve bizarre, cette fantaisie, ce songe
+vaporeux, se terminent par le meurtre, la douleur et le désespoir,
+Mercutio, dont la gaieté devient inutile ou déplacée, disparaît; le
+poète le tue et s'en débarrasse. Vous voyez bien qu'au lieu de chanter
+un hymne à l'amour, comme vous le prétendez, Shakspeare le montre,
+selon moi, comme un caprice né du moment, facile à détruire, fertile en
+douleurs, aussi périlleux dans ses suites que léger dans ses causes,
+comme un souffle passager qui enivre et qui empoisonne, qui exalte et
+qui tue.» C'est, je l'avoue, la meilleure critique que j'aie jamais
+entendue ou lue sur ce singulier ouvrage de Shakspeare.
+
+Le mal avait pris chez Caroline une forme brillante et gaie qui semblait
+se moquer de sa victime. Pour Emma, les trois derniers mois de sa vie
+furent singulièrement pénibles: elle passait d'une langueur accablante
+à des angoisses insupportables; ce n'était plus qu'un fantôme. Sa soeur
+Marie la soignait, et rien ne paraissait l'attrister comme la présence
+de cette soeur, aussi condamnée, qui oubliait son propre destin pour
+adoucir les derniers momens de sa soeur. J'avais remarqué chez Emma un
+penchant assez vif pour l'exaltation religieuse; ses souffrances et
+l'aspect de la mort accrurent cette disposition qui prit vers la fin de
+sa vie un caractère d'enthousiasme très-prononcé. Sa soeur Marie, assise
+auprès de son chevet, écrivait sous sa dictée des hymnes ou chants
+religieux qu'elle composait quand elle se trouvait mieux. On sait que
+la versification anglaise offre peu d'obstacles, se charge de peu
+d'entraves, et que le sentiment poétique se meut librement dans le
+rhythme qu'il veut choisir. Ces hymnes de la mourante sont magnifiques;
+mais pour les reproduire dans leur énergie, le talent de Lamartine
+serait nécessaire. Un soir la vieille tante s'aperçut que les doigts
+blancs et amaigris d'Emma ne remuaient plus et restaient croisés sur sa
+poitrine; tout était fini!
+
+Marie restait seule; c'était la plus âgée et la plus délicate des trois
+soeurs. Dans l'isolement où elle se trouvait, et douée d'un caractère
+passionné, qui sait si la mort ne fut pas un asile pour elle? Du moins
+elle la contempla sous cet aspect. Des symptômes assez légers, mais
+heureux, nous donnaient une lueur d'espérance. Son pouls était faible;
+mais le médecin s'applaudissait de ne pas y trouver le mouvement
+irrégulier de la fièvre. Ses joues ne se teignaient pas de cette rougeur
+pourprée qui apparaît ordinairement et fait tache au milieu de la livide
+pâleur des poitrinaires. Nous nous efforcions de lui communiquer nos
+espérances, et son père lui-même, que la mort de ses deux filles avait
+frappé d'une sorte de terreur, était plus assidu auprès de Marie; mais
+si on cherchait à lui persuader qu'elle devait vivre, elle secouait la
+tête et gardait le silence. Elle semblait nous dire: «Il y a des secrets
+que les mourans savent seuls.»
+
+Bientôt une lassitude profonde s'empara d'elle; elle ne pouvait plus se
+lever dès qu'elle était assise. La mort paraissait vivre en elle. Quand
+nous l'avions placée sur le siége d'osier qui faisait face à la pelouse
+du château, ses membres fatigués, ses jointures sans ressort, ses nerfs
+détendus refusaient d'exécuter le moindre mouvement: il fallait la
+reporter dans son lit.
+
+Le père avait repoussé, une année auparavant, les propositions d'un
+jeune étudiant d'Oxford, qui avait demandé Marie en mariage. C'était le
+fils d'un tory, et par conséquent un objet de haine pour le _country
+gentleman_, whig sans savoir pourquoi, et d'autant plus invincible dans
+ses décisions, une fois prises, que son intelligence était plus courte
+et plus bornée. Marie, dont l'ame ardente avait cru entrevoir le bonheur
+dans cette union, avait ressenti un profond chagrin en voyant son espoir
+détruit. On conseilla au père, qui voyait dépérir sa fille, maintenant
+unique, de sacrifier enfin sa vieille haine de whig à l'espérance de
+sauver Marie. Il se résolut, non sans peine, à écrire au jeune homme,
+qui malheureusement était parti pour l'Italie. Quatre mois s'écoulèrent,
+pendant lesquels la jeune fille s'éteignit lentement.
+
+Lorsqu'il arriva, il était trop tard. Elle vivait encore, mais quelle
+existence! On voulut lui persuader qu'un voyage en Italie la ranimerait.
+«Non, disait-elle, je mourrai près de mes deux soeurs, et je serai
+ensevelie près d'elles. Nos trois tombeaux seront réunis dans le petit
+cimetière du village de Blantyre. Je veux que les arbres dont j'ai
+respiré l'odeur et écouté le murmure soient là, près de moi, près de
+nous. Ce sont, je le sens bien, des illusions et des chimères, les
+caprices d'un enfant; mais ne me les ôtez pas; ils me consolent.»
+
+La vie fuyait lentement de son sein, comme un léger filet d'eau se perd
+en été, et disparaît dans le sable. La dernière scène de cette tragédie
+domestique fut déchirante. Le lieu de sépulture des habitans du village
+et de ceux du château est situé sur une colline asses élevée, près de
+l'église. Marie souffrait beaucoup, elle n'ignorait pas que la vivacité
+de l'air qu'on respire sur les hauteurs hâte les progrès de la phthisie;
+et plusieurs fois on s'était opposé à ce qu'elle allât visiter les
+tombeaux de Caroline et d'Emma. Parvenue au terme extrême de la maladie,
+et au moment où le dernier souffle, prêt à la quitter, vacillait,
+annonçant la venue de la mort par de nouvelles souffrances, elle voulut
+qu'on la portât auprès de ses deux soeurs, sur le siége d'osier de la
+pelouse.
+
+On dut lui obéir; toute espérance était détruite, et résister à ses
+vives instances eût été une cruauté inutile. Henri et son père la
+suivirent. Quand elle fut arrivée au lieu qu'elle avait désigné, elle
+dit:
+
+«Je me souviens d'avoir été là dimanche; on me soutenait, mais je
+pouvais encore marcher... Maintenant...
+
+Henri cachait sa figure entre ses mains et pleurait.
+
+«Mon ami, lui dit-elle, je vais là où sont mes soeurs, là où nous nous
+reverrons tous, là où nous nous retrouverons. Adieu... embrassez-moi une
+fois avant de mourir.»
+
+Il se baissa; à peine eut-elle la force de l'entourer de ses bras... un
+long soupir s'échappa... c'était le dernier.
+
+J'ai assisté aux funérailles de la dernière de ces infortunées; je l'ai
+vue descendre dans l'étroit et dernier séjour où elle repose. La stupide
+et muette douleur du père me pénétra. L'ame de cet homme était elle-même
+ébranlée. Quant à moi, le souvenir des trois soeurs ne m'a plus quitté.
+Que sont les grandes infortunes dont on nous parle, les angoisses des
+ambitions trompées qui remplissent l'histoire, les malheurs bruyans, les
+catastrophes éclatantes qui nous émeuvent parce qu'elles nous effraient,
+auprès de cette vie, de cette mort, de ce long supplice, de ce mouvement
+continuel, sensible, vers le terme fatal, de cette longue souffrance
+suivie d'un long oubli!
+
+Nées avec tout ce qui donne le bonheur et le fait partager aux autres,
+faites pour aimer, pour être aimées, pour sentir toutes les affections
+du coeur, quelles traces ont-elles laissées au monde? Trois pierres
+funéraires dans le Rutlandshire. Souffrances du martyr, malheurs du
+génie, revers du héros, ont leur consolation et leur récompense; mais
+ici tant d'obscurité et tant de douleur! se voir mourir, se sentir
+s'éteindre! Non, dans la longue liste des douleurs humaines, il n'en est
+pas de plus dénuée de compensation et d'allégement que le sort de ces
+trois soeurs, cette existence qui ne fut qu'un sacrifice à la mort, une
+consécration de trois victimes.
+
+
+
+LES REGRETS.
+
+AVERTISSEMENT DES ÉDITEURS.
+
+
+On nous fera remarquer, nous nous y attendons bien, que la composition
+dramatique que l'on va lire n'est pas conséquente au titre de ce livre,
+qui promet des _contes_ et non des proverbes; mais le moyen d'obtenir
+que l'imagination capricieuse à laquelle est dû ce recueil gardât,
+l'espace d'un volume, l'unité d'une forme littéraire? Dans ses habitudes
+fantasques, avoir conté pendant deux cents pages devenait une raison
+toute concluante pour quitter la forme du récit, et se jeter brusquement
+dans celle du drame; bien heureux le lecteur qu'elle n'ait pas eu l'idée
+de _prendre sa lyre_, pour formuler, sous le titre _d'Inondations_, de
+_Stupéfactions_, ou de _Dévastations_, deux ou trois confidences de
+poésie rêveuse.
+
+Mais une chose bien autrement difficile à excuser, c'est l'atroce
+calomnie dirigée contre la nature humaine, dans une suite de scènes où
+l'on semble avoir voulu nier la religion des morts. Nous avons eu beau
+nous récrier sur la crudité de ce tableau, protester contre sa vérité,
+la mégère avec laquelle nous avions traité nous a répondu que nous
+étions d'honnêtes coeurs, simples et naïfs, qui n'avions rien observé,
+et qui prenions plaisir à nous leurrer d'agréables mensonges; elle nous
+a soutenu, par exemple, qu'un mari, venant à perdre sa femme, était
+quelquefois capable, non seulement de dîner, mais aussi de l'oublier le
+jour même de son enterrement. Elle s'est jetée dans une métaphysique
+incroyable pour nous prouver que les enfans, à l'exception de
+quelques-uns d'entre eux, chez lesquels la sensibilité se développait
+prématurément, n'avaient que l'intelligence de la douleur physique.
+Enfin elle a été jusqu'à prétendre qu'ordinairement les domestiques se
+souciaient fort peu de la mort de leurs maîtres, et qu'ils n'y voyaient
+guère que l'occasion d'un habit neuf, dans le cas où on leur faisait
+prendre le deuil.
+
+Nous n'avons pas besoin de dire l'indignation profonde que nous a causée
+le développement de ces principes subversifs. Tout le monde sait, de
+reste, qu'un homme tombant dans le veuvage reste toujours de huit à
+quinze jours sans manger; que des enfans à la mamelle ont été vus
+pleurant à chaudes larmes le jour de la mort de leur mère, surtout quand
+la nourrice oubliait de leur donner à téter, et que, chez les anciens,
+des esclaves se précipitaient souvent au milieu du bûcher de leurs
+maîtres, afin de ne pas leur survivre. Obligés d'éditer, dans toute son
+atrocité, une conception immorale, nous nous empressons de faire ici
+nos réserves, en priant le public de croire qu'il n'a pas tenu à nous
+qu'elle ne fût pas publiée.
+
+_P.S._ Nous déclarons en outre ne pas nous associer aux insinuations
+qu'on paraît avoir voulu diriger contre deux classes de femmes
+recommandables par les soins qu'elles rendent à l'humanité souffrante:
+celle des garde-malades, et celle des femmes dites _entretenues_.
+
+
+PERSONNAGES.
+
+Mme LAROCHE, garde-malade.
+
+SOPHIE, ouvrière en linge.
+
+ROYER, chef de division au ministère des affaires ecclésiastiques,
+officier de la légion-d'honneur.
+
+BOISSEL, premier expéditionnaire de son cabinet.
+
+UN APPRENTI IMPRIMEUR.
+
+ERNEST ROYER, fils de Royer, âgé de cinq ans et quelques mois.
+
+CHARLES, son ami, âgé de six ans.
+
+MARGUERITE, cuisinière de Royer.
+
+PICARD, dit COEUR-VOLANT, croque-mort.
+
+DEUX PROCHES PARENS DE ROYER, DU CÔTÉ DE SA FEMME.
+
+DEUX AMIS ET CONNAISSANCES.
+
+UN GARÇON DE RESTAURANT.
+
+Mme SAINT-LÉON, rentière.
+
+JULIE, sa femme de chambre.
+
+GUSTAVE, clerc de notaire.
+
+Mme SAGOT, marbrière.
+
+JEAN, ouvrier chez Mme Sagot.
+
+
+
+LES REGRETS.
+
+
+SCÈNE 1re.
+
+
+(LUNDI SOIR SEPT HEURES.--Une chambre à coucher en désordre.--Sur la
+cheminée plusieurs fioles ayant contenu des potions.)
+
+MADAME LAROCHE, versant dans une cuiller un restant de bouteille.
+
+Pauvre chère femme! elle n'a pas eu le temps seulement de finir son
+looch. (_Buvant._) Il était fameux pourtant. Faudra que j'en fasse
+compliment à M. Cadet. (_S'approchant du lit où Sophie est occupée à
+coudre._) Ah ben! par exemple, vas-tu pas me coudre ça à points-arrière?
+
+SOPHIE.
+
+Mais il me semble, mame Laroche, qu'il faut que ça soye solide: c'est
+pas pour un jour que je l'ourle.
+
+MADAME LAROCHE.
+
+Sois donc tranquille, ça tiendra toujours assez bien pour jusqu'au
+cimetière; après ça c'est l'affaire aux vers.
+
+SOPHIE.
+
+Saprestie! êtes-vous philosophe! Elle vous parle de ça comme d'une
+demi-tasse à avaler.
+
+MADAME LAROCHE.
+
+Tu sens bien, chère petite, qu'on n'est pas venu jusqu'à mon âge, ayant
+gardé quantité de malades que beaucoup me sont passés dans les bras,
+sans se familiariser avec eux sur la chose de mourir. Car enfin
+qu'est-ce que la mort? c'est le terme, c'est déménager, c'est finir.
+Aujourd'hui pour demain, ça peut être notre tour.
+
+SOPHIE.
+
+S'entend, mère Laroche, que le vôtre est plus près que le mien.
+
+MADAME LAROCHE.
+
+Ah! mon Dieu, pauvre bichonne, j'ai vu encore périr plus d'une jeunesse.
+Tiens donc, la petite Leroy, qui allait sur ses dix ans, et qui vous a
+été troussée en trois jours de temps, la semaine passée.
+
+SOPHIE.
+
+Oui, mais d'abord les enfans sont bien plus susceptibles à mourir que
+les jeunes personnes.--Quel âge qu'elle avait, cette pauvre dame que je
+tiens là?
+
+MADAME LAROCHE.
+
+Vingt-neuf ans, à ce qu'elle disait. Moi je lui en aurais bien donné
+trente-trois ou trente-quatre.
+
+SOPHIE.
+
+C'est tout de même mourir jeune.
+
+MADAME LAROCHE.
+
+Je crois bien, c'est la fleur de notre âge; d'autant plus que si
+cette femme avait eu de la santé, il n'y avait rien de si heureux
+qu'elle.--Allonge donc tes points.--Adorée de son mari, qui a une
+très-jolie place...
+
+SOPHIE.
+
+Est-ce qu'il n'est pas pour les récompenses des mémorables journées?
+
+MADAME LAROCHE.
+
+Non, ça c'est à la mairerie; mais son bureau est rue de Grenelle. C'est
+lui qui fait payer les suminaires.
+
+SOPHIE, d'un air dédaigneux.
+
+Ah! un fanatique.
+
+MADAME LAROCHE.
+
+Eh bien! magine-toi qu'elle avait trois cachemires, deux français et un
+vrai des Indes...
+
+SOPHIE.
+
+Trois châles pour lors?
+
+MADAME LAROCHE.
+
+Une paire de boucles d'oreilles en diamans, des bagues l'impossible;
+montée en robes, en linge; que son mari ne la contrariait jamais,
+qu'elle ordonnait tout dans la maison; même que son fils qui est gentil
+tout plein est très-fort et très-grand pour son âge; avec tout ça
+fallait qu'elle fût pomonique.
+
+SOPHIE.
+
+C'est terrible, ça!
+
+MADAME LAROCHE, d'un air capable.
+
+Mais vois-tu ben, je l'ai dit quand j'ai vu son médecin: C't'homme-là ne
+la réchappera pas.
+
+SOPHIE.
+
+Taisez-vous donc; vos médecins c'est tous des faiseurs d'embarras.--V'là
+qu'est fait, mère Laroche.
+
+MADAME LAROCHE.
+
+En te remerciant, ma fille.--Maintenant c'n'est pas le tout: faut que
+tu me sortes adroitement le petit paquet d'hardes, parce que moi, la
+portière a toujours l'habitude de m'appeler quand je passe, de manière
+que si je n'entrais pas pour jaser un peu dans sa loge, ça ferait un
+mauvais effet.--Tu fileras vite; alors toi t'auras le canezou.
+
+SOPHIE.
+
+Convenu.--Et vous, comme ça, vous allez rester toute la nuit auprès
+d'elle?
+
+MADAME LAROCHE.
+
+Pauvre chère femme, c'est le dernier service.
+
+SOPHIE.
+
+Je n'oserais jamais, moi.
+
+MADAME LAROCHE.
+
+Ah ben! par exemple, as-tu pas peur qu'elle vienne te tirer par les
+pieds? Comme dit l'auteur, va, les morts sont morts; laissons en paix
+leur cendre.
+
+SOPHIE.
+
+Bonsoir, mère Laroche.
+
+MADAME LAROCHE.
+
+Bonsoir, ma fille.--Ne t'amuse pas en route, que la mère serait
+inquiète. Vois-tu, le canezou qui est peut-être un peu élégant pour toi,
+tu pourrais ôter un rang; ça te ferait une jolie garniture de bonnet.
+
+SOPHIE.
+
+Oui, mame Laroche.
+
+MADAME LAROCHE.
+
+Attends, je descends avec toi. Je vais dire à la cuisine qu'on me fasse
+un peu de vin sacré! L'air de la nuit est mauvaise, il faut se tenir
+l'estomac chaud.
+
+(_Elles sortent_.)
+
+
+
+SCÈNE II.
+
+(LUNDI SOIR HUIT HEURES.--Le cabinet de Royer.)
+
+ROYER, BOISSEL.
+
+BOISSEL, entrant.
+
+Monsieur le directeur m'a fait demander?
+
+ROYER.
+
+Oui, mon cher Boissel. Entrez, vous savez le malheur qui m'est arrivé?
+
+BOISSEL.
+
+Hélas! oui, monsieur. Le garçon de bureau, en venant ce matin ici pour
+prendre le porte-feuille, a appris le décès de madame votre épouse, il
+nous l'a transmis.--Les bureaux sont dans la consternation.
+
+ROYER, avec un soupir.
+
+Que voulez-vous, mon ami?--Il n'y a rien de nouveau là-bas?
+
+BOISSEL.
+
+Nous avons eu la visite du secrétaire général; il a parcouru tous les
+bureaux.
+
+ROYER.
+
+Qui était avec lui?
+
+BOISSEL.
+
+M. Certain le chef.
+
+ROYER, à part.
+
+Petit intrigant! (_Haut_.) C'est incroyable qu'on ne puisse pas
+s'absenter un jour, et pour un motif aussi légitime, sans s'exposer à
+des désagrémens.
+
+BOISSEL.
+
+Je vous assure, monsieur, que monsieur le secrétaire général n'a pas du
+tout paru piqué de votre absence.
+
+ROYER.
+
+Piqué de mon absence! Il s'agit bien qu'il soit piqué ou non. Ne
+voyez-vous pas qu'il est de la dernière inconvenance, quand il y a un
+chef de service, de se faire accompagner par un de ses subalternes? Du
+moment que monsieur le secrétaire-général voulait faire sa visite ce
+jour-là, il devait me prévenir; j'aurais surmonté la préoccupation de
+ma juste douleur, je me serais arraché aux derniers embrassemens d'une
+épouse chérie, afin de me trouver à mon poste.
+
+BOISSEL.
+
+Moi, je sais bien que pour mon compte j'ai trouvé très-étonnante la
+conduite de M. Certain.
+
+ROYER.
+
+Du reste, je sais ce que j'ai à faire.--Dites-moi, mon cher
+Boissel.--Asseyez-vous donc.--Je veux vous demander un service...
+
+BOISSEL.
+
+Deux, monsieur le directeur.
+
+ROYER.
+
+Qu'est-ce que vous faites le soir?
+
+BOISSEL.
+
+Mon Dieu, nous sommes une société, des employés, un médecin, quelques
+avocats, il y a même là un homme, un ancien magistrat, je voudrais que
+vous le connussiez, un homme du premier mérite. Nous nous réunissons
+dans un café près de chez moi, on jase politique, on fait sa partie de
+dames ou de dominos; quand on est célibataire...
+
+ROYER.
+
+Voyez-vous, j'ai là une liste des personnes de ma connaissance
+auxquelles je veux envoyer des billets de faire-part. J'ai marqué aussi
+dans l'_Almanach royal_ les différens fonctionnaires de l'ordre civil et
+militaire auxquels je compte en adresser...
+
+BOISSEL.
+
+Oui, monsieur.
+
+ROYER.
+
+Il faudrait me prendre cette liste et l'Almanach, avoir bien soin de
+n'oublier personne, et de votre belle écriture...
+
+BOISSEL, riant.
+
+Ah! monsieur le directeur.
+
+ROYER.
+
+Non, vraiment, vous avez une main superbe. Vous auriez donc la bonté de
+plier les lettres, de mettre les adresses, et à mesure qu'il y en aura
+un paquet de prêt, Cumilhac mon garçon de bureau viendra les prendre
+pour les porter. Avant minuit vous pouvez avoir fini tout cela.
+
+BOISSEL.
+
+Oui, monsieur.
+
+ROYER.
+
+Ça ne vous contrarie pas de manquer votre partie ce soir?
+
+BOISSEL.
+
+Comment donc, monsieur le directeur!
+
+ROYER.
+
+Tenez, voilà précisément qu'on vient de l'imprimerie.
+
+(_Entre un apprenti._)
+
+L'APPRENTI.
+
+Bonsoir, monsieur la compagnie; v'la les billets de votre épouse.
+
+ROYER.
+
+Vous venez bien tard!
+
+L'APPRENTI.
+
+Ah! monsieur, dame c'est de l'ouvrage soigné qu'est long à tirer.
+
+ROYER.
+
+Comment, c'est là ce que M. Éverat a de mieux?
+
+L'APPRENTI.
+
+Monsieur ne les trouve pas bien?
+
+ROYER.
+
+Du tout. Ce papier est horrible, la vignette et d'un goût détestable.
+(_Ayant lu._) Ah! et puis voilà qu'ils me mettent chevalier de la
+légion-d'honneur au lieu d'officier.
+
+L'APPRENTI.
+
+C'est ces animaux de compositeurs qui n'aura pas fait attention.
+
+ROYER.
+
+Remportez-moi ces lettres; je n'en veux pas.
+
+BOISSEL.
+
+J'observerai à monsieur le directeur que si la cérémonie est pour demain
+matin, il est bien tard pour que nous en fassions faire d'autres.
+
+ROYER.
+
+Mais, mon cher, voyez vous-même si l'on peut se servir de pareilles
+horreurs.
+
+BOISSEL.
+
+Je sais bien que c'est désagréable, mais des billets d'enterrement ne
+sont pas absolument pour faire trophée.
+
+ROYER.
+
+Dans six lignes une faute énorme!
+
+BOISSEL.
+
+Monsieur, je corrigerai à la main, et même comme ça le titre d'officier
+sera plus visible.
+
+ROYER.
+
+Allons, voyons, laissez ces lettres.
+
+L'APPRENTI.
+
+V'là, monsieur.
+
+ROYER.
+
+Vous direz à votre maître que je suis excessivement mécontent.
+
+L'APPRENTI.
+
+Oui, 'sieur.
+
+(_Il sort._)
+
+ROYER
+
+Vous avez perdu quelque chose?
+
+BOISSEL.
+
+C'est mon canif que je cherche. Je l'ai sur moi ordinairement, mais
+précisément aujourd'hui...
+
+ROYER.
+
+Tenez, en voilà un et dépêchons-nous, car il faut absolument que nous
+ayons fini ce soir. (_Se promenant à grands pas._) Certain avait-il
+l'air à son aise avec le secrétaire général?
+
+BOISSEL.
+
+Comme ça, monsieur.
+
+ROYER.
+
+Que lui disait-il?
+
+BOISSEL.
+
+Ah! je n'ai pas pu entendre. (_Avec intention._) Mais j'ai bien regretté
+que vous ne fussiez pas là.
+
+ROYER, vivement.
+
+Pourquoi? Est-ce que vous pensez qu'il se soit passé quelque chose?
+
+BOISSEL.
+
+Non, monsieur; mais c'est que j'aurais fait ma demande d'augmentation,
+et j'ose croire que vous n'auriez pas dédaigné de l'appuyer. C'est bien
+de l'indiscrétion à moi; mais puis-je espérer...
+
+ROYER.
+
+Ah! mon pauvre Boissel, j'ai si peu le coeur a m'occuper d'affaires de
+bureaux.--Je vous laisse; je vous empêche de travailler; je vais tâcher
+de dormir un peu; toute la nuit dernière j'ai été sur pied, et j'ai un
+fils pour lequel il faut me conserver.
+
+(_Il sort._)
+
+
+
+SCÈNE III.
+
+
+(MARDI MIDI.)--La cour de la maison mortuaire.
+
+ERNEST ROYER _à une fenêtre, son chapeau sur la tête._
+
+ERNEST.
+
+Eh! dis-donc, Charles? bonjour!
+
+CHARLES, _paraissant à une fenêtre en face._
+
+Tiens! t'es donc pas à ta pension?
+
+ERNEST.
+
+Non.
+
+CHARLES.
+
+Pourquoi donc?
+
+ERNEST.
+
+Je vais à l'enterrement de maman. Il s'ra j'ment beau, va; y aura trois
+voitures noires; je serai dans une.
+
+CHARLES.
+
+Oh! je voudrais-t'y y aller avec toi.
+
+ERNEST.
+
+Tu ne peux pas, tu n'es pas invité; si tu savais tout c'monde qu'il y a
+dans le salon!
+
+CHARLES.
+
+Mais, dis-donc, tu ne pleures pas?
+
+ERNEST.
+
+J'peux pas; j'ai pas envie.
+
+CHARLES.
+
+Moi j'ai j'ment pleuré quand ma grand'maman est morte.
+
+ERNEST.
+
+Elle t'grondait toujours.
+
+CHARLES.
+
+Je sais bien; mais papa et maman pleuraient, moi je pleurais aussi.
+
+ERNEST.
+
+Oh bien oui! mais papa ne pleure pas.
+
+CHARLES.
+
+Dis-donc: en revenant, tu viendras jouer?
+
+ERNEST.
+
+Si ma bonne veut.
+
+CHARLES.
+
+Nous jouerons à la garde nationale.
+
+ERNEST.
+
+Oui; mais alors je veux être Lafayette.
+
+CHARLES.
+
+Tu le seras: moi je serai artilleur.
+
+ERNEST.
+
+Nous ferons l'émeute.
+
+CHARLES.
+
+Ça y est.
+
+ERNEST.
+
+Otons-nous de la fenêtre, voilà un croque-mort qui se promène dans la
+cour; ma bonne m'a dit que ces hommes-là étaient très-méchans.
+
+
+
+SCÈNE IV.
+
+(MIDI ET DEMI.)
+
+
+MARGUERITE, _cuisinière de M. Royer_, PICARD, _dit_ Coeur-Volant,
+_croque-mort._
+
+
+PICARD, s'approchant de la porte de la cuisine.
+
+Vous effondrez là, mademoiselle, une bien belle volaille; combien ça
+peut-il revenir une pièce comme ça?
+
+MARGUERITE.
+
+3 francs 10 sous, 4 francs.
+
+PICARD.
+
+Je vous demande ça, parce que dernièrement, à un repas de corps que nous
+fîmes, on nous compta une poularde beaucoup moins belle que celle-ci au
+prix de 6 francs.
+
+MARGUERITE.
+
+Oh! par exemple, on vous a joliment écorchés!
+
+PICARD.
+
+Eh bien! voyez, ma femme me soutenait que non.
+
+MARGUERITE.
+
+Votre femme? Vous êtes donc marié?
+
+PICARD.
+
+Comment donc? mais sans doute; ça vous étonne?
+
+MARGUERITE.
+
+Dam! il me semblait que vous deviez-t'-être célibataire.
+
+PICARD.
+
+Le monde est drôle: mais nous sommes presque tous mariés. Tel que vous
+me voyez, j'en suis à ma seconde femme; une grosse mère, bien fraîche,
+bien réjouie, qui tient une jolie boutique de fruiterie près de la
+Halle, et qui avait plus d'un soupirant encore. Mais je n'ai eu qu'à me
+présenter pour obtenir la préférence.
+
+MARGUERITE.
+
+Ça vous rapporte donc bien votre place?
+
+PICARD.
+
+Ce n'est pas l'intérêt qui l'a décidée; c'est mon humeur, mon caractère
+franc et gai, mon physique: ensuite l'état n'est pas mauvais;--d'abord,
+nous, nous ne connaissons pas de morte saison.
+
+MARGUERITE.
+
+Ah! bien, dans nos pays c'est rien du tout que les _sacquards_[14].
+
+[Note 14: Nom des croque-morts en Bourgogne.]
+
+PICARD.
+
+Je crois bien. (_Avec importance._) On porte à bras chez vous?
+
+MARGUERITE.
+
+Oui, monsieur.
+
+PICARD.
+
+C'est ça; mais ici vous voyez que nous sommes sur un autre pied. Les
+plus pauvres gens ne meurent qu'en voiture. Si je vous disais que ce
+convoi-là va coûter plus de 25 louis à la famille de la défunte!
+
+MARGUERITE.
+
+Comment! 25 louis pour enterrer madame?
+
+PICARD.
+
+Ah! c'était votre maîtresse? Je parie que vous ne la regrettez pas?
+
+MARGUERITE.
+
+Ma foi, pas trop.
+
+PICARD.
+
+Il paraît qu'elle n'était pas commode?
+
+MARGUERITE.
+
+Oh! d'abord, avant sa maladie, elle était très-regardante sur la
+dépense; et puis, après ça, depuis qu'elle était indisposée, fallait
+faire trente-six tisanes, se relever la nuit.
+
+PICARD.
+
+Ces malades sont si exigeans!
+
+MARGUERITE.
+
+Avec ça que la femme de chambre est très-paresseuse, tout me retombait
+sur les bras.
+
+PICARD.
+
+Il y a seulement huit jours, j'aurais pu vous indiquer une bien
+excellente place! une très-forte maison!
+
+MARGUERITE.
+
+Je ne quitterais toujours pas, maintenant, parce que un homme seul, je
+veux voir, ça peut devenir bon, et puis il va nous faire faire, à la
+femme de chambre et à moi, chacune deux robes pour deuil.
+
+PICARD.
+
+Alors, il ne serait pas délicat de sortir maintenant.
+
+UNE VOIX.
+
+Picard, ohé! Picard!
+
+PICARD.
+
+Pardon, mademoiselle, voilà qu'on enlève le corps, il faut que j'aille
+donner un coup de main. Au plaisir de vous revoir.
+
+(_Il sort._)
+
+MARGUERITE.
+
+Bonjour, monsieur. Il est aimable!
+
+
+
+SCÈNE V.
+
+
+(TROIS HEURES APRÈS MIDI.)--L'intérieur d'une voiture de deuil.
+
+LE BEAU-FRÈRE de la défunte, SON COUSIN, DEUX ÉTRANGERS.
+
+
+LE BEAU-FRÈRE.
+
+Elle devait avoir de trente à trente-deux ans.
+
+PREMIER ÉTRANGER.
+
+C'est bien cela, l'âge critique pour les poitrinaires.
+
+PREMIER ÉTRANGER.
+
+Monsieur, sans indiscrétion, qu'avait-elle apportée en dot à Royer?
+
+LE BEAU-FRÈRE.
+
+60,000 francs.
+
+DEUXIÈME ÉTRANGER.
+
+J'aurais cru que c'était davantage. Mais, est-ce qu'il ne va pas être
+forcé de restituer cette somme?
+
+LE BEAU-FRÈRE.
+
+Du tout, monsieur, du tout; il y a un enfant.
+
+DEUXIÈME ÉTRANGER.
+
+Ah! fort bien.
+
+(_Moment de silence._)
+
+PREMIER ÉTRANGER.
+
+Ce sont toujours de fort tristes cérémonies que celles auxquelles nous
+allons assister.
+
+LE BEAU-FRÈRE.
+
+Sans doute.
+
+PREMIER ÉTRANGER.
+
+Avec ça, moi, qui vais immensément dans le monde, je connais tout Paris.
+En sorte que continuellement je me vois forcé de remplir de ces sortes
+de devoirs, qui sont très-pénibles.
+
+LE COUSIN.
+
+Mais en effet, monsieur, j'ai eu l'honneur de vous rencontrer dans
+plusieurs maisons, à ce qu'il me semble.
+
+PREMIER ÉTRANGER.
+
+Cela est possible; je vais partout.
+
+LE COUSIN.
+
+Par exemple! l'autre semaine n'ai-je pas eu l'honneur de dîner avec vous
+chez Mme d'Angremont?
+
+PREMIER ÉTRANGER.
+
+En effet, monsieur, j'y étais. Un dîner bien remarquable!
+
+LE COUSIN.
+
+Ah! tout-à-fait. Des truffes à profusion, des vins, tout ce qu'il y a de
+mieux; et puis, une maîtresse de maison faisant ses honneurs!...
+
+PREMIER ÉTRANGER.
+
+Admirablement.
+
+LE COUSIN.
+
+Monsieur, autant que je me rappelle, vous n'êtes pas resté la soirée?
+
+PREMIER ÉTRANGER.
+
+Non, monsieur; ma femme était à l'Opéra, et je fus la chercher.
+
+LE COUSIN.
+
+Vous avez beaucoup perdu: il y avait immensément de jolies femmes: on
+a joué un proverbe de Théodore Leclercq; Mme d'Angremont y a été
+charmante.
+
+LE BEAU-FRÈRE.
+
+C'est un homme qui a bien de l'esprit, ce Théodore Leclercq!
+
+PREMIER ÉTRANGER.
+
+Excessivement d'esprit, monsieur; et puis véritablement une gaieté,--à
+faire rire des morts.
+
+DEUXIÈME ÉTRANGER.
+
+Nous voilà, je crois, au cimetière.
+
+LE COUSIN.
+
+Oui, où par parenthèse nous allons avoir de la boue jusqu'à la cheville.
+
+LE BEAU-FRÈRE, au cousin.
+
+Ah ça! Adolphe, ne nous perdons pas. Tu sais que nous avons un
+rendez-vous chez Véry à six heures moins un quart. Les voitures vous
+ramenant chez vous, nous nous ferons jeter par le cocher au Perron.
+
+(_Ils sortent de la voiture et entrent au cimetière._)
+
+
+
+SCÈNE VI.
+
+
+(MARDI, SEPT HEURES.)--Un salon de restaurateur.
+
+
+ROYER.
+
+Garçon, la carte et un bol.
+
+LE GARÇON.
+
+V'là, m'sieur. (_Dictant, au comptoir._) Bouteille de bordeaux,
+julienne, filet sauté aux truffes, saumon sauce câpres, pâté de foie
+gras, cardons au jus, salade, gelée d'orange, café. (_Apportant la
+carte._) V'là, m'sieur.
+
+ROYER, à part.
+
+Ce restaurant n'est pas mauvais.--Mon chapeau, garçon.
+
+(_Il sort._)
+
+
+
+SCÈNE VII.
+
+
+(MARDI, HUIT HEURES).--Un salon.
+
+Mme SAINT-LÉON, GUSTAVE.
+
+
+MADAME SAINT-LÉON.
+
+Mon Dieu, tu sais bien, Gustave, que je t'aime et que j'aime le
+spectacle; mais je ne puis pas y aller ce soir: il viendra, j'en suis
+sûre.
+
+GUSTAVE.
+
+Allons donc, aujourd'hui qu'il a enterré sa femme?
+
+MADAME SAINT-LÉON.
+
+Raison de plus, puisqu'il vient tous les soirs. Aujourd'hui il aura
+besoin de se distraire, alors il me tombera sur les bras.
+
+GUSTAVE, d'un air boudeur.
+
+C'est bien gai?
+
+MADAME SAINT-LÉON.
+
+Il me semble, monsieur, que je suis ici la première victime; vous n'avez
+pas de raison.
+
+GUSTAVE.
+
+Mais au moins tâche d'être libre pour notre partie de campagne.
+
+MADAME SAINT-LÉON.
+
+Sois tranquille.
+
+JULIE, accourant.
+
+Vite, vite, monsieur Gustave, partez; voilà monsieur qui est en bas.
+
+MADAME SAINT-LÉON
+
+Là, qu'est-ce que je te disais?
+
+GUSTAVE, prenant son chapeau.
+
+Le ciel le confonde. Je vais monter un étage, j'aurai l'air de venir du
+troisième. A demain.
+
+(_Il sort._)
+
+MADAME SAINT-LÉON, arrangeant ses cheveux et ajustant sa collerette.
+
+Cela va faire une petite soirée bien amusante! Il faudra qu'il la
+paie. Il a eu l'air de ne pas m'entendre l'autre jour, mais je vais
+aujourd'hui, positivement, lui demander le cachemire de sa femme.
+
+
+
+SCÈNE VIII.
+
+
+(HUIT HEURES UN QUART.)
+
+Mme SAINT-LÉON, ROYER, _d'un front soucieux._
+
+MADAME SAINT-LÉON, d'un air affectueux.
+
+Ah! vous voilà, mon ami; j'avais peur que vous ne vinssiez pas ce soir;
+je n'ai fait que penser à vous toute la matinée. Vont avez dû être bien
+ennuyé! Comment allez-vous?
+
+ROYER, avec un soupir.
+
+Je suis tout malingre.
+
+MADAME SAINT-LÉON.
+
+Je conçois cela. (_Avec hésitation._) Est-ce que vous avez été au
+cimetière?
+
+ROYER.
+
+Non, ce n'est pas l'usage... J'ai été à mon bureau.
+
+MADAME SAINT-LÉON.
+
+Comment, aujourd'hui?
+
+ROYER.
+
+Oui, ils sont là deux ou trois intrigans toujours prêts, quand on
+s'absente, à entamer votre position; d'ailleurs j'avais un travail
+pressé qui ne pouvait guère se remettre, une circulaire très-délicate
+sur l'enseignement primaire. Eh bien! je m'en suis encore tiré; je
+crois qu'elle sera remarquée; je vous l'apporterai demain soir dans _le
+Messager_.
+
+MADAME SAINT-LÉON.
+
+Je la lirai avec plaisir. (_A part._) Avec beaucoup de plaisir.
+
+(_Moment de silence._)
+
+ROYER.
+
+Voulez-vous sonner Julie, qu'elle m'apporte un peu de rhum; j'ai mal à
+l'estomac.
+
+MADAME SAINT-LÉON.
+
+La cave est sur la console.--Vous n'avez peut-être pas dîné?
+
+ROYER.
+
+Si fait; j'ai essayé de manger quelques cuillerées de potage et une aile
+de volaille, ça ne m'a pas passé. (_Il boit un verre de rhum._)--Le
+ministre a été fort content de mon dernier rapport.
+
+MADAME SAINT-LÉON.
+
+Ah!
+
+ROYER.
+
+Il en a fait presque tout l'exposé des motifs de son projet de loi.
+
+MADAME SAINT-LÉON.
+
+C'est très-affable.--(_Moment de silence._) J'ai vu Mme Saint-Phal
+aujourd'hui, elle m'a fort demandé de vos nouvelles.
+
+ROYER.
+
+A propos, je l'ai rencontrée l'autre soir, elle ne m'a pas vu; elle
+était avec un grand jeune homme blond.
+
+MADAME SAINT-LÉON.
+
+Ah! tout de suite de mauvaises idées!
+
+ROYER.
+
+Non; mais cette femme-là est très-légère, et je ne me soucie pas que
+vous la voyiez beaucoup.
+
+MADAME SAINT-LÉON.
+
+Mon Dieu! je ne la reçois presque jamais. Elle est venue aujourd'hui,
+parce qu'elle avait un grand bonheur à me conter.
+
+ROYER.
+
+Qu'est-ce que c'est que ce bonheur?
+
+MADAME SAINT-LÉON
+
+Ah! mon Dieu, elle venait me dire que le général était en marché de
+quelque chose pour elle qu'elle désirait depuis long-temps.
+
+ROYER.
+
+Quelque chose qu'elle désirait depuis long-temps?
+
+MADAME SAINT-LÉON, négligemment.
+
+Oui, un châle!--un cachemire!
+
+ROYER.
+
+Ah!
+
+MADAME SAINT-LÉON.
+
+Du reste, ce n'est pas un cachemire neuf, c'est une Anglaise qui veut se
+défaire d'un.
+
+ROYER.
+
+Vos lampes vont bien mal, ma chère!
+
+MADAME SAINT-LÉON
+
+Mais non, c'est que la mèche n'est pas assez levée.--Il paraît que
+cette Anglaise en a six.
+
+ROYER.
+
+Eh bien! je suis sûr qu'elle ne les met pas.
+
+MADAME SAINT-LÉON.
+
+C'est possible, lorsqu'on en a tant; mais celles qui n'en ont qu'un...
+
+ROYER.
+
+S'en lassent tout aussi bien!
+
+MADAME SAINT-LÉON.
+
+Mais, mon ami, il faut toujours un châle.
+
+ROYER.
+
+Sans doute; mais les châles français, comme celui que je vous ai donné,
+valent bien les châles étrangers, dont les dessins sont horribles.
+D'ailleurs, qu'est-ce que ça prouve, un cachemire?
+
+MADAME SAINT-LÉON
+
+Qu'est-ce que prouve la croix de la légion-d'honneur que vous voulez
+tous avoir? Jouissance d'amour-propre; au moins on n'a pas l'air d'une
+grisette.
+
+ROYER.
+
+On peut très-bien avoir l'air distingué sans cela.
+
+MADAME SAINT-LÉON
+
+Alors pourquoi en aviez-vous acheté un des Indes à votre femme?
+
+ROYER.
+
+Parce qu'avec la dot qu'elle m'apportait, j'étais tenu à une corbeille
+convenable, et que dans une corbeille convenable il y a toujours au
+moins quelques diamans et un cachemire.
+
+MADAME SAINT-LÉON
+
+Je suis sûre qu'elle le portait, elle!
+
+ROYER.
+
+Très-peu.
+
+MADAME SAINT-LÉON
+
+Tant pis; parce que s'il avait été un peu fané, je vous l'aurait repris.
+
+ROYER.
+
+Je ne vous l'aurais pas vendu.
+
+MADAME SAINT-LÉON, souriant.
+
+Vous aimeriez mieux me le donner?
+
+ROYER.
+
+Pas davantage!
+
+MADAME SAINT-LÉON.
+
+Qu'est-ce que vous comptez donc en faire?
+
+ROYER.
+
+Rien; mais il n'est pas convenable qu'une chose que ma femme a
+portée...
+
+MADAME SAINT-LÉON, avec ironie.
+
+Passe aux mains de la femme que vous aimez?
+
+ROYER.
+
+Je ne dis pas cela.
+
+MADAME SAINT LÉON.
+
+Mon Dieu si, monsieur, c'est votre pensée, et c'est précisément pour
+cela que j'avais envie de ce châle. Je voulais voir si vous ne mettiez
+pas de différence entre votre femme et moi, si vous me croyez digne des
+mêmes égards que vous aviez pour elle...
+
+ROYER.
+
+Pourquoi ne me demandez-vous pas aussi ses diamans?
+
+MADAME SAINT LÉON, avec dignité.
+
+Des diamans, monsieur, sont comme de l'argent; ils ont une valeur
+réelle, tandis qu'un objet de toilette, qui a été porté...
+
+ROYER.
+
+Sais-tu que tu plaides bien?
+
+MADAME SAINT LÉON.
+
+Eh bien! écoute, Alfred, prête-le-moi pour quelques mois; je te le
+rendrai après. (_S'approchant de lui, et arrangeant le noeud de sa
+cravate._) Si tu savais, ça m'irait si bien!
+
+ROYER.
+
+Non, je le donnerai à ma belle-soeur.
+
+MADAME SAINT LÉON, allant s'asseoir sur un sofa à l'autre bout du salon.
+
+C'est vrai, ce sera plus convenable.
+
+ROYER.
+
+Tu vas bouder?
+
+MADAME SAINT LÉON.
+
+Non, monsieur; vous êtes bien libre de me préférer les personnes de
+votre famille.
+
+ROYER.
+
+Allons! des folies maintenant.
+
+MADAME SAINT LÉON.
+
+J'ai un malheur; je ne sais pas, comme Mme Saint-Phal, donner des
+inquiétudes. Ce sont celles-là qu'on aime!
+
+ROYER, assis auprès d'elle.
+
+Voyons, Irma, ne pleure pas, et embrasse-moi.
+
+MADAME SAINT LÉON.
+
+Non, monsieur.
+
+ROYER.
+
+Comment tu ne veux pas m'embrasser, moi qui suis aujourd'hui si triste,
+si à plaindre? Voyons, nous arrangerons tout cela.
+
+MADAME SAINT LÉON.
+
+Nous n'arrangerons rien, car je ne veux rien de vous.
+
+ROYER.
+
+Irma!
+
+MADAME SAINT-LÉON, le repoussant.
+
+Laissez-moi, monsieur.
+
+ROYER.
+
+Ma petite Irma!
+
+MADAME SAINT-LÉON.
+
+Du tout, monsieur; non, je ne veux pas; laissez-moi.
+
+
+
+SCÈNE IX.
+
+
+(NEUF HEURES.)--L'atelier de M. Sagot, marbrier près le cimetière
+Mont-Parnasse.
+
+MADAME SAGOT.
+
+Tenez, Jean, voilà une épitaphe qu'il faudra graver le plus tôt possible
+sur cette pierre-là. On a bien recommandé de ne pas faire attendre.
+
+JEAN, lisant.
+
+_Ci-gît Jeanne-Marie Perrault, femme de M. Royer, chef de division aux
+affaires ecclésiastiques, officier de la Légion-d'Honneur, morte à l'âge
+de trente-deux ans. Elle fut bonne mère, bonne épouse. Son époux et son
+fils inconsolables lui ont élevé ce monument.
+
+De profundis._
+
+C'est bien, madame, je ferai ça demain.
+
+MADAME SAGOT.
+
+Dès que vous aurez fini votre pierre, vous irez la poser, et vous
+mettrez au-dessus une couronne d'immortelles.
+
+JEAN.
+
+Oui, madame; bonsoir.
+
+MADAME SAGOT.
+
+Bonsoir, Jean.
+
+
+
+SCÈNE X.
+
+
+(NEUF HEURES UNE MINUTE.)--Le salon de Mme Saint-Léon.
+
+MADAME SAINT-LÉON, arrangeant ses cheveux et ajustant sa collerette.
+
+Vous êtes insupportable.--Eh bien! vous vous en allez?
+
+ROYER.
+
+Oui, je suis fatigué; j'ai eu tant d'émotions aujourd'hui! J'ai besoin
+de repos. Je vous apporterai le châle demain; mais vous ne le mettrez
+pas de quelque temps. Qu'on n'aille pas le reconnaître sur vos épaules.
+
+MADAME SAINT-LÉON.
+
+Oui, mon ami.
+
+ROYER.
+
+Adieu, petite.
+
+MADAME SAINT-LÉON.
+
+Vous ne m'embrassez pas? (_Il l'embrasse et sort._)
+
+
+
+SCÈNE XI.
+
+
+(NEUF HEURES CINQ MINUTES.)
+
+MADAME SAINT-LÉON.
+
+Julie, Julie, je l'aurai demain.
+
+JULIE.
+
+Quoi donc, madame?
+
+MADAME SAINT-LÉON.
+
+Le cachemire.
+
+JULIE, se jetant à son cou.
+
+Oh! madame, que je suis contente! Comme ça va vous aller!
+
+MADAME SAINT-LÉON.
+
+Tu n'as qu'à aller chercher demain mon petit châle rayé, chez le
+dégraisseur; je te le donne.
+
+JULIE.
+
+Que vous êtes bonne; mais c'est le cachemire que je voudrais vous voir.
+
+MADAME SAINT-LÉON.
+
+Dis donc? Mme Saint-Phal qui n'a jamais pu en avoir un, depuis deux ans
+qu'elle intrigue auprès du général.
+
+JULIE.
+
+Elle va être désolée.
+
+MADAME SAINT-LÉON.
+
+Tu ne sais pas? j'ai une idée. Il est de très-bonne heure encore; si
+nous allions chez elle pour lui conter la nouvelle?
+
+JULIE.
+
+Ah! oui, madame; il y a de quoi l'empêcher de dormir cette nuit.
+
+MADAME SAINT-LÉON.
+
+Eh bien! cours t'arranger; moi je vais mettre mon chapeau.
+
+(_Elles sortent toutes deux._)
+
+
+
+SCÈNE XII
+
+
+(MARDI SOIR, DIX HEURES.)--La chambre à coucher de Royer. Sur un panneau
+auprès de la cheminée le portrait de sa femme.
+
+ROYER, COIFFÉ DE NUIT, EN CALEÇON, PRÊT A SE METTRE AU LIT; MARGUERITE.
+
+ROYER.
+
+...Comme du temps de ma femme, un livre de compte que
+j'arrêterai.--Avez-vous eu le soin de mettre le lit à l'air?
+
+MARGUERITE.
+
+Oui, monsieur; il y est resté toute la journée.
+
+ROYER.
+
+Il ne faudrait pas le laisser cette nuit, il n'y aurait qu'à pleuvoir.
+
+MARGUERITE.
+
+Je l'ai ôté, monsieur.
+
+ROYER, prenant sa montre pour la monter.
+
+Quelle heure est-il à la pendule?
+
+MARGUERITE.
+
+Il est, il est... Elle est arrêtée.
+
+ROYER.
+
+C'est juste; dans tout ce tracas d'hier j'ai oublié de la monter. Voyez
+l'heure qu'il est au salon.
+
+MARGUERITE.
+
+Dix heures dix minutes.
+
+ROYER, près de la pendule.
+
+Voyons, tenez la cage, et prenez garde de la laisser tomber.
+
+(_Il monte la pendule, et fait sonner les heures._)
+
+MARGUERITE.
+
+Ah! mon Dieu, que j'ai eu peur!
+
+ROYER.
+
+Qu'est-ce que c'est donc?
+
+MARGUERITE.
+
+C'est le portrait de madame; imaginez-vous, monsieur, il m'a semblé
+qu'il me regardait.
+
+ROYER.
+
+Allons, sotte que vous êtes.--Vous dites qu'il était dix heures...
+
+MARGUERITE.
+
+Dix minutes, monsieur.
+
+ROYER.
+
+Mettons dix minutes et demie.--Donnez-moi la cage.--Là, je suis bien
+aise d'avoir fait cette opération; je n'aime pas à ne point entendre
+sonner l'heure la nuit quand je me réveille.
+
+MARGUERITE.
+
+Monsieur n'a plus rien à me commander?
+
+ROYER.
+
+Non. (_La rappelant._) Ayez-moi demain des sardines fraîches pour mon
+déjeuner, et réveillez-moi à huit heures.
+
+MARGUERITE.
+
+Oui, monsieur.--Monsieur, je voulais vous dire pour la couturière...
+
+ROYER.
+
+C'est bien, c'est bien, nous reparlerons de ça. Bonsoir.
+
+(_Marguerite sort._)
+
+ROYER, lisant le journal du soir.
+
+Diable! la loi a passé à une grande majorité: allons, bravo, monsieur
+le ministre; avec votre permission, je m'en vais remettre la lecture de
+notre discours à demain; je tombe de sommeil.
+
+(_Il éteint sa bougie et s'endort._)
+
+
+
+
+
+LE MINISTÈRE PUBLIC.
+
+ Le Français né malin créa la guillotine.
+
+
+Pierre Leroux était un pauvre charretier des environs de Beaugency.
+
+Après avoir passé sa journée à conduire à travers les champs les trois
+chevaux qui formaient l'attelage ordinaire de sa charrette, quand venait
+le soir, il rentrait à la ferme où il servait, soupait sans grandes
+paroles avec les autres valets, allumait une lanterne, puis allait se
+coucher dans une manière de soupente pratiquée en un coin de l'écurie.
+
+Ses rêves en général étaient peu compliqués et sans grande couleur; ses
+chevaux, la plupart du temps, en faisaient tous les frais. Une fois
+il se réveillait en sursaut au milieu des efforts qu'il faisait pour
+relever le limonier qui s'était abattu; une autre fois _la Grisa_
+s'était pris les pieds dans la corde de l'attelage. Une nuit il songea
+qu'il venait de mettre à son fouet une belle mèche toute neuve, et que
+son fouet refusait obstinément de claquer; cette vision l'émut si fort,
+qu'étant venu à se réveiller, il saisit celui qu'il avait l'habitude de
+placer chaque soir à côté de lui, et pour bien s'assurer qu'il n'était
+pas frappé d'impuissance et privé de la plus belle prérogative qui
+appartienne au charretier, il se mit à le faire résonner au milieu
+du silence. A ce bruit, la chambrée entière fut en émoi, les chevaux
+effrayés se levèrent en confusion, se ruèrent en hennissant les uns sur
+les autres, et manquèrent de briser leurs longes; mais avec quelques
+paroles calmantes, Pierre Leroux apaisa tout ce tumulte, et chacun se
+rendormit; c'était là un des événemens marquans de sa vie qu'il ne
+manquait guère de raconter chaque fois qu'un verre de vin l'avait mis en
+éloquence, et qu'il se trouvait là un auditeur en humeur de l'écouter.
+
+Dans le même temps, des rêves d'une tout autre forme préoccupaient
+M. Desalleux, substitut du procureur général près la cour criminelle
+d'Orléans. Ayant débuté avec éclat dans les fonctions du ministère
+public quelque mois avant l'époque dont nous parlons, il n'était pas de
+haute position de la magistrature à laquelle il ne se crût appelé, et
+la simarre du garde-des-sceaux était une des visions courantes de ses
+nuits. Mais c'était surtout pour les enivremens des triomphes oratoires
+que sa pensée veillait durant le sommeil, lorsqu'une journée entière
+avait été par lui courageusement dépensée aux études mortellement
+graves du barreau. La gloire des d'Aguesseau, celle des autres grandes
+renommées des beaux temps de la magistrature parlementaire, ne suffisait
+pas aux étreintes de son impatient avenir; c'était jusque dans le passé
+le plus lointain, jusqu'aux temps des merveilles de l'éloquence de
+Démosthène, que son ame s'élançait; pouvoir par la parole, c'était là
+l'espérance, le résumé pour ainsi dire du vouloir de toute sa vie,
+concentrée dans cette passion, et s'étant déshéritée pour elle de tous
+les plaisirs, de toutes les pensées de la jeunesse.
+
+Un jour ces deux natures, celle de Pierre Leroux s'élevant d'un degré
+à peine au-dessus de la portée de la brute, et celle de M. Desalleux,
+abstraite et rectifiée jusqu'au spiritualisme de la plus haute pression,
+se trouvèrent face à face. Il s'agissait entre eux d'un mince débat:
+M. Desalleux, siégeant en son tribunal, demandait sur quelques indices
+assez insignifians la tête de Pierre Leroux accusé d'un meurtre, et
+Pierre Leroux défendait sa tête contre les empressemens de M. Desalleux.
+
+Malgré la remarquable disproportion de forces que la Providence avait
+mise dans ce duel entre les deux combattans, malgré l'intervention de
+l'institution humaine, venant encore déranger la juste répartition
+des chances dans le pair ou non qu'allait prononcer le jury; faute de
+preuves concluantes, l'accusé, selon toute apparence, aurait échappé
+aux mains du bourreau; mais de cette indigence même de l'accusation
+résultait pour elle l'occasion de faire un placement extraordinaire
+d'éloquence, lequel devait devenir singulièrement utile à la réalisation
+des belles espérances de M. Desalleux. En bon administrateur de son
+avenir, il ne pouvait guère prendre sur lui de ne point en profiter.
+
+Après cela, une circonstance fâcheuse se présentait pour le pauvre
+Pierre Leroux. Quelques jours avant le commencement du procès, en
+présence de plusieurs femmes aimables qui se faisaient fête d'y
+assister, le jeune substitut avait laissé entrevoir la ferme confiance
+d'obtenir du jury un verdict de condamnation; il n'est personne qui ne
+comprenne la situation fausse dans laquelle il allait se trouver si
+cette condamnation lui manquait, et si Pierre Leroux, demeurant intact,
+venait la tête sur ses épaules donner un démenti à l'omnipotence de sa
+parole accusatrice. Aussi ne le blâmez pas, l'officier du ministère
+public; s'il ne fut pas absolument convaincu, il n'en eut que plus de
+mérite à le paraître, que plus de mérite à se montrer éloquent, comme
+depuis plus d'un siècle on ne l'avait point été au barreau d'Orléans.
+Oh! que n'étiez-vous là pour voir comme ils furent émus ces pauvres
+messieurs les jurés, jusqu'au plus profond de leurs entrailles, quand,
+dans une belle péroraison sonore, on leur fit l'effrayant tableau de la
+société ébranlée jusque dans ses fondemens, de la société prête à entrer
+en dissolution, le cas échéant de l'acquittement de Pierre Leroux!
+Que n'assistiez-vous aux courtois éloges échangés entre la défense et
+l'accusation, quand l'avocat de l'accusé, prenant la parole, commença
+par déclarer qu'il ne pouvait se dispenser de rendre hommage au brillant
+talent oratoire déployé par le ministère public! Que n'entendiez-vous
+le président de la cour faisant des mêmes félicitations le texte de
+son exorde, si bien que rien ne vous aurait défendu de croire qu'il
+s'agissait académiquement de décerner un prix d'éloquence, et point du
+tout d'ôter la vie à un homme! Vous auriez pu voir aussi au milieu d'une
+foule de _dames élégamment parées_, comme dit un récit de journal, la
+soeur de M. Desalleux recevant les complimens de toutes les femmes de sa
+société, tandis qu'un peu plus loin son vieux père pleurait de bonheur
+en voyant le fils et l'orateur incomparable qu'il avait mis au monde.
+
+Six semaines environ après toute cette joie de famille, Pierre Leroux
+monta avec l'exécuteur des hautes-oeuvres sur une charrette qui
+l'attendait à la porte de la prison criminelle d'Orléans. Ils se
+rendirent à la place du Martroie, qui est le lieu où se font les
+exécutions; il y trouvèrent un échafaud qui avait été dressé pour
+eux, et beaucoup de monde qui les attendait. Pierre Leroux, avec la
+résignation que met à Paris un sac de farine à se hisser, au moyen d'une
+poulie, dans le grenier d'un boulanger, monta l'escalier de l'échafaud.
+Comme il arrivait aux derniers degrés, un rayon de soleil, qui se jouait
+sur l'acier brillant et poli du glaive de la justice, lui donna dans
+les yeux, il parut prêt à chanceler; mais l'exécuteur, avec le courtois
+empressement d'un hôte qui sait faire les honneurs de chez lui,
+le soutint par-dessous les bras, et le posa sur le plancher de la
+guillotine; là Pierre Leroux trouva M. le greffier criminel qui était
+venu pour formuler le procès-verbal de l'exécution, MM. les gendarmes
+chargés de veiller à ce que l'ordre public ne fut pas troublé dans le
+compte qu'il allait régler, et MM. les valets du bourreau, qui, loin de
+justifier le proverbe dont ils sont l'objet, lui montrèrent avec une
+complaisance pleine d'égards comment il devait se placer sous le
+couteau. Une minute après, Pierre Leroux fit divorce avec sa tête; cela
+fut pratiqué avec une telle dextérité que plusieurs de ceux qui étaient
+venus pour assister à un spectacle furent obligés de demander à leurs
+voisins si la chose était déjà faite, et alors ils jurèrent bien qu'on
+ne les prendrait plus à se déranger pour si peu.
+
+Trois mois s'étaient écoulés depuis que la tête et le corps de Pierre
+Leroux avaient été jetés dans un coin du cimetière, et, selon toute
+apparence, la fosse ne recélait plus que ses ossemens, quand une
+nouvelle session des assises s'étant ouverte, M. Desalleux eut encore à
+soutenir une accusation capitale.
+
+Le veille du jour où il devait porter la parole, il quitta de bonne
+heure un bal auquel il avait été invité avec toute sa famille, dans un
+château des environs, et revint seul à la ville, afin de préparer sa
+cause pour le lendemain.
+
+La nuit était sombre; un vent chaud du midi sifflait tristement dans la
+plaine, cependant que les bourdonnemens de la fête dansaient encore à
+son oreille.
+
+Aussi il ne tarda pas à être saisi d'une grande mélancolie. Le souvenir
+de bien des gens qu'il avait connus, et qui étaient morts, lui revenait;
+et, sans trop savoir pourquoi, il se mit à songer à Pierre Leroux.
+
+Néanmoins, quand il approcha de la ville, et que les premières
+lumières du faubourg commencèrent à briller, toutes ces sombres idées
+s'évanouirent; et quand il fut une fois devant son bureau, entouré de
+ses livres et de ses procédures, il ne pensa plus qu'à son plaidoyer,
+qu'il aurait voulu faire plus éloquent qu'aucun de ceux qu'il avait
+encore prononcés.
+
+Déjà son système d'accusation était à peu près arrangé. Pour le
+remarquer en passant, c'est chose assez étrange que l'on puisse dire en
+langage social un système d'accusation, c'est-à-dire une manière absolue
+de grouper un ensemble de faits et de preuves en vertu duquel on
+s'approprie la tête d'un homme, comme on dit un système de philosophie,
+c'est-à-dire un ensemble de raisonnemens ou de sophismes à l'aide
+duquel on fait triompher quelque innocente vérité, théorie ou rêverie
+morale.--Son système d'accusation commençait donc à venir à bien,
+quand la déposition d'un témoin, qu'il n'avait pas encore examinée,
+se présenta à lui sous un aspect à renverser tout l'édifice de sa
+certitude. Il eut bien quelques momens d'hésitation, mais, ainsi que
+nous l'avons vu, M. Desalleux, dans ses fonctions du ministère public,
+comptait pour le moins aussi souvent avec son amour-propre qu'avec sa
+conscience. Appelant à lui toute sa puissance de logique et toutes les
+roueries de la parole, se prenant corps à corps avec ce malencontreux
+témoignage, il ne désespéra pas de l'enrégimenter au nombre de ses
+meilleurs argumens; seulement le travail était pénible, et la nuit
+s'avançait.
+
+Trois heures venaient de sonner, et les bougies placées sur son bureau,
+prêtes à s'éteindre, ne jetaient plus qu'une pâle lueur.
+
+Après les avoir renouvelées, comme le travail l'avait fortement
+échauffé, il fit quelques tours dans la chambre, vint se rasseoir
+dans son fauteuil, sur le dos duquel il se renversa, puis, dans cette
+attitude, suspendant sa pensée, à travers une fenêtre placée vis-à-vis
+de lui, il contemplait les étoiles qui brillaient dans le ciel. Tout à
+coup ses yeux, en descendant le long du vitrage, rencontrèrent deux yeux
+fixes qui le regardaient; il crut que le reflet de ses bougies, en se
+jouant sur le verre, lui produisait cette vision, et il les changea de
+place; mais la vision ne lui apparut que plus distincte. Comme il ne
+manquait point de coeur, s'armant d'une canne, la seule arme qu'il
+eût sous la main, il alla ouvrir sa croisée, pour voir quel était
+l'indiscret qui venait ainsi l'observer à une pareille heure. La chambre
+qu'il occupait était élevée de plusieurs étages; au-dessus et au-dessous
+de lui, le mur était à pic et ne présentait aucun accident au moyen
+duquel on pût descendre ou monter; dans l'espace étroit qui régnait
+entre la fenêtre et le balcon, aucun objet ne pouvait se dérober à son
+regard, et cependant il ne vit rien. Il pensa de nouveau qu'il avait été
+en proie à une de ces fantaisies qu'enfante l'erreur des sens durant la
+nuit, et il se remit en riant à son travail. Mais il n'avait pas écrit
+vingt lignes que, dans un coin obscur de sa chambre, il entendit remuer
+quelque chose: cela commença à l'émouvoir, car il n'était pas naturel
+que ses sens ainsi l'un après l'autre conspirassent pour le tromper.
+Ayant regardé cette fois avec attention pour découvrir d'où venait ce
+frôlement, il vit un objet noirâtre, qui s'avançait en sautillant par
+bonds inégaux, comme aurait fait une pie. A mesure que l'apparition se
+rapprochait de lui, son aspect devenait de plus en plus hideux, car elle
+prenait, à ne pas s'y méprendre, la forme d'une tête humaine séparée du
+tronc, et dégouttante de sang; et quand, par un lourd élan, elle vint
+s'abattre entre ses deux bougies, sur les papiers épars de son dossier,
+M. Desalleux reconnut les traits de Pierre Leroux, qui sans doute était
+venu pour lui apprendre que dans un magistrat conscience vaut mieux
+qu'éloquence. Succombant sous une indicible impression de terreur, il
+s'évanouit; le lendemain, on le trouva étendu sans connaissance au
+milieu de ce sang, qui avait coulé dans la chambre, sur son bureau, et
+jusque sur les feuilles de son plaidoyer; on pensa, et il n'eut garde de
+dire le contraire, qu'il avait été surpris par une hémorragie. Il est
+inutile d'ajouter qu'il ne fut pas en état de porter la parole, et que
+tous ses préparatifs oratoires furent perdus.
+
+Bien des jours se passèrent avant que le souvenir de cette terrible nuit
+sortit de sa mémoire, bien des jours avant qu'il pût supporter sans
+terreur les ténèbres et la solitude. Au bout de quelques mois cependant,
+l'apparition ne s'étant pas renouvelée, l'orgueil de l'esprit commença à
+contrebalancer le témoignage des sens, et il se demanda de nouveau s'il
+n'avait pas été dupé par eux. Afin de mieux infirmer cette autorité,
+dont tous ses raisonnemens ne l'affranchissaient pas complétement, il
+appela à son aide l'opinion de son médecin, en lui faisant la confidence
+de son aventure. Le docteur, qui, à force de regarder dans les cerveaux
+sans découvrir la moindre trace de quelque chose qui ressemblât à une
+ame, était arrivé à une savante conviction de matérialisme, ne manqua
+pas de rire aux éclats en écoutant le récit de la vision nocturne.
+C'était peut-être la meilleure manière de guérir son malade; car, de
+cette façon, en ayant l'air de prendre en dérision sa préoccupation, il
+forçait, pour ainsi dire, son amour-propre à prendre parti dans la
+cure. Il ne fut pas d'ailleurs, comme on s'en doute, fort embarrassé
+d'expliquer à M. Desalleux son hallucination par un excès de tension
+de la fibre cérébrale, suivie d'une congestion et d'une évacuation
+sanguine, qui avait fait justement qu'il avait vu ce qu'il n'avait pas
+vu. Puissamment rassuré par cette consultation, dont aucun accident ne
+vint contredire la sagesse, M. Desalleux reprit peu à peu sa sérénité
+d'esprit, et presque toutes ses habitudes; il les modifia seulement en
+ce sens, qu'il travailla avec une application moins opiniâtre, et se
+livra par les conseils du docteur à quelques distractions de monde qu'il
+avait fort évitées jusque là.
+
+Pour un homme d'étude, que sa santé exile dans les salons, la seule
+manière de rendre sa situation supportable, c'est de l'accepter
+loyalement et sans nulle réserve; c'est de se faire franchement, quoi
+qu'il puisse lui en coûter, tout d'abord homme de plaisir. Il y a aux
+choses que l'on fait avec conscience, même aux moins avenantes, je ne
+sais quel entraînement et quelle consolation; et puis, après tout, il
+n'est peut-être pas d'homme d'une nature si complétement supérieure,
+qu'une occupation à laquelle se plaît ce qu'on appelle la société,
+c'est-à-dire tout le monde, ne puisse le distraire à son tour, s'il ne
+prend pas trop conseil de sa morgue intellectuelle.
+
+Employées avec précaution, les femmes, dans ces sortes de cas, peuvent
+devenir une excellente diversion; et aussi bien que personne, M.
+Desalleux était en position de s'en assurer; car sans parler de quelques
+avantages extérieurs, le retentissement de ses succès oratoires, et,
+peut-être plus encore, le peu d'empressement qu'il montrait pour
+d'autres succès, l'avaient rendu l'objet de plus d'une fantaisie
+féminine. Mais il y avait dans la donnée de sa vie quelque chose de trop
+positif pour qu'il consentit à ce que même l'amour d'une femme y trouvât
+place sans condition. Entre les coeurs qui paraissaient vouloir se
+donner à lui, il calcula quel était celui dont la bonne volonté
+s'escompterait le plus convenablement, sous la forme d'un mariage, en
+argent, utiles relations et autres avantages sociaux. La première partie
+de son roman ainsi arrêtée, il vit sans déplaisir que la fiancée qui
+lui procurerait tout cela était une jeune fille gracieuse, élégante et
+spirituelle, et alors il se mit à l'aimer de toute la fureur dont il
+était capable, avec approbation et privilége de ses père et mère,
+jusqu'à ce que mariage s'ensuivit.
+
+Depuis long-temps Orléans n'avait pas vu une plus jolie fiancée que
+celle de M. Desalleux; depuis longtemps Orléans n'avait pas vu de
+famille plus heureuse que celle de M. Desalleux; depuis long-temps
+Orléans n'avait pas vu un bal de noces aussi joyeux et aussi brillant
+que celui de M. Desalleux.
+
+Aussi, ce soir-là, pour un moment il avait laissé en paix son avenir, et
+il vivait dans le présent. Fait prisonnier dans un coin du salon par
+un plaideur qui avait pris ce temps pour lui recommander un procès, il
+regardait de temps en temps la pendule qui marquait une heure trois
+quarts; il avait aussi remarqué que deux fois depuis minuit la mère de
+la mariée était venue lui parler bas, que celle-ci avait répondu avec un
+visage boudeur, et qu'elle ne dansait plus que d'un air préoccupé. Tout
+à coup, à la suite d'une contredanse, il crut s'apercevoir, à un certain
+chuchotement qui courait dans l'assemblée, qu'il venait de se passer
+quelque chose. Ayant jeté les yeux, pendant que le plaideur plaidait
+toujours, sur les places que sa femme et les demoiselles d'honneur
+avaient occupées pendant toute la soirée, il ne les vit plus. Alors le
+grave magistrat fit comme tous les autres hommes; faussant tout court
+compagnie à l'argumentation de son solliciteur, il s'avança, par
+d'habiles manoeuvres, vers la porte de l'appartement, et au moment où
+des domestiques passaient chargés de rafraîchissemens, il s'esquiva,
+croyant n'avoir été remarqué par personne; ce qui était une grande
+prétention, car, depuis le moment où la mariée avait quitté le bal,
+toutes les demoiselles de dix-huit à vingt-cinq n'avaient plus perdu de
+vue le marié.
+
+Au moment où il allait entrer dans la chambre nuptiale, il trouva sa
+belle-mère, qui en sortait avec les dignitaires dont la présence avait
+été nécessaire au coucher de la mariée, et quelques matrones qui
+s'étaient jointes d'office au cortége. D'un ton ému, et en lui serrant
+vivement la main, sa belle-mère lui dit à voix basse quelques paroles;
+on voyait qu'elle lui recommandait sa fille. M. Desalleux répondit par
+quelques mots affectueux et par un sourire, et certes à cet instant il
+ne songeait pas à Pierre Leroux.
+
+Au moment où il ferma la porte de la chambre, sa fiancée était déjà
+couchée; par un arrangement qui lui parut étrange, les rideaux du lit
+avaient été tirés sur elle; pas un bruit ne se faisait entendre.
+
+La solennité de ce silence, l'obstacle inattendu de ce rideau, dont
+l'ouverture allait nécessiter une certaine diplomatie, redoublèrent chez
+le marié un embarras d'autant plus facile à comprendre qu'il s'était
+rarement donné l'occasion de s'aguerrir, de manière à mener lestement de
+pareilles rencontres. Son coeur battait violemment, et un frisson lui
+courait par tous les membres, en regardant la robe et les parures de
+noces, jetées autour de lui dans un gracieux désordre. D'une voix mal
+assurée il appela sa fiancée. N'ayant pas reçu de réponse, il retourna,
+peut-être pour gagner du temps, vers la porte, s'assura de nouveau
+qu'elle était bien fermée, puis s'approchant du lit, il écarta doucement
+le rideau.
+
+A la lumière incertaine de la lampe de nuit qui éclairait la chambre,
+une singulière vision lui apparut.
+
+Près de sa fiancée, dormant d'un profond sommeil, une chevelure noire,
+et qui n'était pas celle d'une femme, se dessinait sur la blancheur
+de l'oreiller, où elle occupait sa place. Etait-il la victime de
+quelques-unes de ces mystifications destinées à troubler les mystères
+de la nuit nuptiale? ou bien un audacieux usurpateur était-il venu le
+détrôner, même avant son couronnement? Dans tous les cas, son substitut
+prenait assez peu de souci de lui; car, ainsi que sa femme, il était
+endormi d'un profond sommeil, et avait le visage tourné vers le fond
+de l'alcôve. Au moment où M. Desalleux se penchait sur le lit pour
+reconnaître les traits de cet hôte étrange, un long soupir, comme celui
+d'un homme qui se réveille, traversa le silence; en même temps la face
+de l'inconnu, se retournant vers lui, lui offrit une épouvantable
+ressemblance, celle de Pierre Leroux.
+
+En se voyant pour la seconde fois en proie à cette horrible vision,
+le magistrat aurait dû comprendre qu'il y avait dans sa vie quelque
+méchante action dont il lui était demandé compte: sa conscience, s'il
+eût voulu prendre le soin de l'interroger, n'eût point été en peine de
+lui apprendre quel était son crime; la chose une fois bien expliquée,
+ce qu'il aurait eu de mieux à faire, c'eût été de se mettre en prières
+jusqu'au matin, puis, le jour venu, d'aller à sa paroisse faire dire
+une messe pour le repos de l'ame de Pierre Leroux: au moyen de ces
+expiations et de quelques aumônes faites aux pauvres prisonniers,
+peut-être eût-il recouvré le repos de sa vie, et se fût-il pour jamais
+dérobé à l'obsession dont il était l'objet.
+
+La pensée de sa nuit de noces, qui l'occupait alors, ne lui permit pas
+de songer à ce pieux recours. Le coeur chaud de désirs, il se sentit
+le courage d'entrer en lutte ouverte avec le fantôme qui venait lui
+disputer sa fiancée, et il essaya de le saisir par sa chevelure pour
+le jeter hors de l'appartement. Au mouvement qu'il fit, la tête ayant
+compris son intention commença à grincer des dents, et comme il avançait
+la main sans précaution, elle lui fit une morsure profonde: mais cette
+blessure augmenta encore la rage du valeureux époux, il regarda autour
+de lui pour chercher une arme, alla ramasser dans la cheminée la barre
+de fer qui servait à retenir les tisons, et, en déchargeant de toutes
+ses forces plusieurs coups sur le lit, il essayait de donner la mort à
+la mort, et d'écraser son hideux ennemi. Mais les choses se passaient
+comme aux théâtres de marionnettes en plein vent, où Polichinelle
+esquive, en faisant le plongeon, les coups de bâton qu'on lui destine. A
+chaque fois que la barre de fer se levait, la tête faisait adroitement
+un saut de côté et laissait frapper l'arme à vide. Cela dura quelques
+minutes jusqu'à ce que, s'élançant par un bond prodigieux par-dessus
+l'épaule de son adversaire, elle disparut derrière lui, sans qu'il pût
+la retrouver dans aucun coin de l'appartement et deviner par où elle
+s'était échappée.
+
+Après une perquisition scrupuleuse, une fois qu'il lui fut prouvé qu'il
+était bien maître du champ de bataille, il retourna auprès de sa femme
+qui, pendant le combat, avait miraculeusement continué son sommeil, et,
+malgré le désordre _de la couche hyménée_ sur laquelle la tête avait
+laissé quelques traces sanglantes, il se disposait à en prendre
+possession; mais, au moment où il soulevait le drap pour se glisser
+dessous, il s'aperçut avec horreur qu'une vaste mare de sang chaud,
+conséquence du séjour qu'y avait fait son odieux rival, occupait sa
+place et baignait les reins de sa fiancée. Plus d'une heure se passa
+sans qu'il fût parvenu à étancher ce sang, qui, malgré tous ses efforts,
+ne tarissait point. Un malheur n'arrive jamais seul. En tracassant dans
+la chambre, il renversa la lampe qui l'éclairait et demeura dans une
+obscurité qui augmenta son embarras. Cependant la nuit s'écoulait; et,
+malgré toutes les entraves que le ciel et la terre pourraient y mettre,
+le magistrat avait juré que son mariage serait consommé! Après avoir
+étendu sur le drap humide deux ou trois couches de linge sec, qui ne
+lui paraissaient pas devoir être de long-temps traversées, il se coucha
+bravement dessus; et, commençant à appeler sa fiancée des noms les plus
+tendres, il essayait de la réveiller. Celle-ci dormait toujours. Alors
+il l'attira à lui, l'enlaça dans ses bras et la couvrit de baisers; elle
+continua son sommeil et parut insensible à toutes ses caresses. Que
+signifiait cela? était-ce une feinte de jeune fille qui donnait pour
+n'avoir point à faire les honneurs de sa virginité mourante? Dans cette
+nuit de sabbat, un sommeil surnaturel s'était-il abattu sur ses yeux?
+Dans ce moment, le jour devait commencer à poindre; espérant que ses
+premiers rayons achèveraient de rompre tous les enchantemens odieux
+auxquels il avait été en proie, M. Desalleux se leva et alla ouvrir les
+persiennes et les rideaux de ses fenêtres, pour laisser pénétrer dans
+l'appartement la clarté matinale; alors le malheureux vit pourquoi ce
+sang ne tarissait point. Emporté par son fougueux courage, dans son duel
+avec la tête de Pierre Leroux, lorsqu'il croyait frapper sur elle, il
+avait frappé sur la tête de sa bien-aimée: le coup avait été si rudement
+porté qu'elle était morte sans même laisser échapper un soupir; et, à
+l'heure où il la contemplait, son sang n'avait pas encore fini de couler
+par une profonde ouverture qu'il lui avait faite à la tempe gauche.
+
+Nous laissons aux physiologistes à expliquer ce phénomène: mais en
+voyant qu'il avait tué sa femme, il fut saisi d'un accès de rire
+inextinguible, qui durait encore au moment où sa belle-mère vint frapper
+à la porte de la chambre, pour savoir comment les époux avaient passé la
+nuit. Son effroyable gaieté redoubla lorsqu'il entendit la voix de la
+mère de la défunte. Courant lui ouvrir, il la saisit par le bras; et, la
+traînant en face du lit pour qu'elle contemplât bien ce beau spectacle,
+il fut atteint d'un redoublement de rire qui ne se calma que quand il
+vint à haleter sous un hoquet furieux.
+
+Accourus au cri terrible qu'avait jeté la pauvre mère avant de
+s'évanouir, tous les habitans de la maison furent témoins de cette
+horrible scène, dont le bruit ne tarda pas à se répandre dans la ville.
+Le matin même, sur un mandat du procureur-général, M. Desalleux fut
+conduit dans la prison criminelle d'Orléans, et on a remarqué depuis que
+la chambre où il fut déposé était celle qu'avait habitée Pierre Leroux
+jusqu'au moment de son exécution.
+
+La fin du magistrat fut un peu moins tragique.
+
+Déclaré, sur l'avis unanime des médecins, atteint de monomanie et de
+folie furieuse, celui qui s'était cru destiné à remuer le monde par sa
+parole fut conduit à l'hôpital des fous, et, durant plus de six mois, on
+le tint enchaîné dans une cellule obscure. Au bout de ce temps, comme il
+n'avait donné aucun signe de férocité, on lui ôta sa chaîne et il fut
+mis à un régime plus doux.
+
+Aussitôt qu'il eut la liberté de ses mouvemens, une étrange folie,
+qui ne le quitta plus, se déclara chez lui; il croyait être artiste
+funambule, et, du matin au soir, il dansait avec les gestes et tout
+les mouvemens d'un homme qui tient un balancier et qui marche sure une
+corde.
+
+Un libraire d'Orléans a eu l'idée de recueillir en un volume les
+plaidoyers qu'il avait prononcés durant sa courte carrière oratoire.
+Trois éditions successives en ont été enlevées. L'éditeur en prépare une
+quatrième en ce moment.
+
+
+
+LE GRAND D'ESPAGNE.
+
+
+Lors de l'expédition entreprise en 1823-4, par le roi Louis XVIII, pour
+sauver Ferdinand VII du régime constitutionnel, je me trouvais, par
+hasard, à Tours, sur la route d'Espagne.
+
+La veille de mon départ, j'allai au bal chez une des plus aimables
+femmes de cette ville où l'on sait s'amusait mieux que dans aucune autre
+capitale de province; et, peu de temps avant le souper, car on soupe
+encore à Tours, je me joignis à un groupe de causeurs au milieu duquel
+un monsieur qui m'était inconnu racontait une aventure.
+
+L'orateur, venu fort tard au bal, avait, je crois, dîné chez le receveur
+général. En entrant, il s'était mis à une table d'écarté; puis, après
+avoir _passé_ plusieurs fois, au grand contentement de ses parieurs,
+dont le _côté_ perdait, il s'était levé, vaincu par un sous-lieutenant
+de carabiniers; et, pour se consoler, il avait pris part à une
+conversation sur l'Espagne, sujet habituel de mille dissertations
+inutiles.
+
+Pendant le récit, j'examinais avec un intérêt involontaire la figure et
+la personne du narrateur. C'était un de ces êtres à mille faces qui ont
+des ressemblances avec tant de types que l'observateur reste indécis, et
+ne sait s'il faut les classer parmi les gens de génie obscurs ou parmi
+les intrigans subalternes.
+
+D'abord il était décoré d'un ruban rouge; or ce symbole trop prodigué ne
+préjuge plus rien en faveur de personne; il avait un habit vert, et je
+n'aime pas les habits verts au bal, lorsque la mode ordonne à tout le
+monde d'y porter un habit noir; puis il avait de petites boucles d'acier
+à ses souliers, au lieu d'un noeud de ruban; sa culotte était d'un
+casimir horriblement usé, sa cravate mal mise; bref, je vis bien qu'il
+ne tenait pas beaucoup au costume: ce pouvait être un artiste!
+
+Ses manières et sa voix avaient je ne sais quoi de commun, et sa figure,
+en proie aux rougeurs que les travaux de la digestion y imprimaient, ne
+rehaussait par aucun trait saillant l'ensemble de sa personne; il avait
+le front découvert et peu de cheveux sur la tête. D'après tous ces
+diagnostics, j'hésitais à en faire, soit un conseiller de préfecture,
+soit un ancien commissaire des guerres; lorsque, lui voyant poser la
+main sur la manche de son voisin d'une manière magistrale, je le jetai
+dans la classe des plumitifs, des bureaucrates et consorts.
+
+Enfin je fus tout-à-fait convaincu de la vérité de mon observation en
+remarquant qu'il n'était écouté que pour son histoire; aucun de ses
+auditeurs ne lui accordait cette attention soumise et ces regards
+complaisans qui sont le privilége des gens hautement considérés.
+
+Je ne sais si vous voyez bien l'homme, se bourrant le nez de prises
+de tabac, parlant avec la prestesse des gens empressés de finir leur
+discours, de peur qu'on ne les abandonne; du reste s'exprimant avec une
+grande facilité, contant bien, peignant d'un trait, et jovial comme un
+loustic de régiment.
+
+Pour vous sauver l'ennui des digressions, je me permets de traduire
+son histoire en style de conteur, et d'y donner cette façon didactique
+nécessaire aux récits qui, de la causerie familière, passent à l'état
+typographique.
+
+Quelque temps après son entrée à Madrid, le grand-duc de Berg invita les
+principaux personnages de cette ville à une fête française offerte par
+l'armée à la capitale nouvellement conquise. Malgré la splendeur du
+gala, les Espagnols n'y furent pas très-rieurs; leurs femmes dansèrent
+peu; en somme, les conviés jouèrent, et perdirent ou gagnèrent beaucoup.
+
+Les jardins du palais étaient illuminés assez splendidement pour que les
+dames pussent s'y promener avec autant de sécurité qu'elles l'eussent
+fait en plein jour... La fête était impérialement belle, et rien ne
+fut épargné dans le but de donner aux Espagnols une haute idée de
+l'empereur, s'ils voulaient le juger d'après ses lieutenans.
+
+Dans un bosquet assez voisin du palais, entre une heure et deux du
+matin, plusieurs militaires français s'entretenaient des chances de la
+guerre, et de l'avenir peu rassurant que pronostiquait l'attitude même
+des Espagnols présens à cette pompeuse fête.
+
+--Ma foi, dit un Français dont le costume indiquait le chirurgien en
+chef de quelque corps d'armée, hier j'ai formellement demandé mon rappel
+au prince Murat. Sans avoir précisément peur de laisser mes os dans la
+Péninsule, je préfère aller panser les blessures faites par nos bons
+voisins les Allemands; leurs armes ne vont pas si avant dans le torse
+que les poignards castillans... Puis, la crainte de l'Espagne est,
+chez moi, comme une superstition... Dès mon enfance j'ai lu des livres
+espagnols, un tas d'aventures sombres et mille histoires de ce pays, qui
+m'ont vivement prévenu contre les moeurs de ses habitans... Eh bien!
+depuis notre entrée à Madrid, il m'est arrivé d'être déjà, sinon le
+héros, du moins le complice de quelque périlleuse intrigue, aussi noire,
+aussi obscure que peut l'être un roman de lady Radcliffe... Or comme
+j'écoute assez mes pressentimens, dès demain je détale... Murat ne me
+refusera certes pas mon congé; car, nous autres, grâces aux services
+secrets que nous rendons, nous avons des protections toujours
+efficaces...
+
+--Puisque tu tires ta crampe, dis-nous ton événement!... s'écria un
+colonel, vieux républicain qui du beau langage et des courtisaneries
+impériales ne se souciait guère.
+
+Là-dessus le chirurgien en chef regarda soigneusement autour de lui,
+parut chercher à reconnaître les figures de ceux qui l'environnaient;
+et, sûr qu'aucun Espagnol n'était dans le voisinage, il dit:
+
+--Puisque nous sommes tous Français!... volontiers, colonel Charrin...
+
+--Il y a six jours, reprit-il, je revenais tranquillement à mon logis,
+vers onze heures du soir, après avoir quitté le général Latour, dont
+l'hôtel se trouve à quelques pas du mien, dans ma rue; nous sortions
+tous deux de chez l'ordonnateur en chef, où nous avions fait une
+bouillotte assez animée... Tout à coup, au coin d'une petite rue, deux
+inconnus, ou plutôt deux diables, se jettent sur moi, et m'entortillent
+la tête et les bras dans un grand manteau... Je criai, vous devez me
+croire, comme un chien fouetté; mais le drap étouffa ma voix, puis je
+fus transporté dans une voiture avec une rapidité merveilleuse; et,
+quand mes deux compagnons me débarrassèrent du sacré manteau, j'entendis
+une voix de femme et ces désolantes paroles dites en mauvais français:
+
+--Si vous criez ou si vous faites mine de vous échapper, si vous vous
+permettez le moindre geste équivoque, le monsieur qui est devant
+vous est capable de vous poignarder sans scrupule. Ainsi tenez-vous
+tranquille. Maintenant je vais vous apprendre la cause de votre
+enlèvement... Si vous voulez vous donner la peine d'étendre votre main
+vers moi, vous trouverez entre nous deux vos instrumens de chirurgie que
+nous avons envoyé chercher chez vous de votre part; ils vous seront sans
+doute nécessaires. Nous vous emmenons dans une maison où votre présence
+est indispensable... Il s'agit de sauver l'honneur d'une dame. Elle est
+en ce moment sur le point d'accoucher d'un enfant dont elle fait présent
+à son amant à l'insu de son mari. Quoique celui-ci quitte peu sa femme
+dont il est toujours passionnément épris, et qu'il la surveille avec
+toute l'attention de la jalousie espagnole, elle a su lui cacher
+sa grossesse. Il la croit malade. Nous vous emmenons pour faire
+l'accouchement. Ainsi vous voyez que les dangers de l'entreprise ne vous
+concernent pas: seulement obéissez-nous; autrement l'ami de cette dame,
+qui est en face de vous dans la voiture, et qui ne sait pas un mot de
+français, vous poignarderait à la moindre imprudence...
+
+--Et qui êtes-vous, lui dis-je en cherchant la main de mon
+interlocutrice, dont le bras était enveloppé dans la manche d'un habit
+d'uniforme...
+
+--Je suis la camariste de madame, sa confidente, et toute prête à vous
+récompenser par moi-même, si vous vous prêtez galamment aux exigences de
+notre situation.
+
+--Volontiers!... dis-je en me voyant embarqué de force dans une aventure
+dangereuse.
+
+Alors, à la faveur de l'ombre, je vérifiai si la figure et les formes
+de la camariste étaient en harmonie avec toutes les idées que les sons
+riches et gutturaux de sa voix m'avaient inspirées...
+
+La camariste s'était sans doute soumise par avance à tous les hasards de
+ce singulier enlèvement, car elle garda le plus complaisant de tous les
+silences, et la voiture n'eut pas roulé pendant plus de dix minutes dans
+Madrid qu'elle reçut et me rendit un baiser très-passionné.
+
+Le monsieur que j'avais en vis-a-vis ne s'offensa point de quelques
+coups de pied dont je le gratifiai fort involontairement; mais comme il
+n'entendait pas le français, je présume qu'il n'y fit pas attention.
+
+--Je ne puis être votre maîtresse qu'à une seule condition, me dit la
+camariste en réponse aux bêtises que je lui débitais, emporté par la
+chaleur d'une passion improvisée, à laquelle tout faisait obstacle.
+
+--Et laquelle?...
+
+--Vous ne chercherez jamais à savoir à qui j'appartiens... Si je viens
+chez vous, ce sera de nuit, et vous me recevrez sans lumière.
+
+Notre conversation en était là quand la voiture arriva près d'un mur de
+jardin.
+
+--Laissez-moi vous bander les yeux!... me dit la camariste; mais vous
+vous appuyerez sur mon bras, et je vous conduirai moi-même.
+
+Puis la camariste me serra sur les yeux et noua fortement derrière ma
+tête un mouchoir très-épais.
+
+J'entendis le bruit d'une clef mise avec précaution dans la serrure
+d'une petite porte sans doute par le silencieux amant que j'avais eu
+pour vis-à-vis; et bientôt la femme de chambre, au corps cambré, et qui
+avait du _meneho_ dans son allure, me conduisit, à travers les allées
+sablées d'un grand jardin, jusqu'à un certain endroit, où elle s'arrêta.
+
+Par le bruit que nos pas firent dans l'air, je présumai que nous étions
+devant la maison.
+
+--Silence, maintenant!... me dit-elle à l'oreille, et veillez bien sur
+vous-même!... Ne perdez pas de vue un seul de mes signes, car je ne
+pourrai plus vous parler sans danger pour nous deux, et il s'agit en ce
+moment de vous sauver la vie.
+
+Puis, elle ajouta, mais à haute voix:
+
+--Madame est dans une chambre au rez-de-chaussée; pour y arriver, il
+nous faudra passer dans la chambre et devant le lit de son mari; ainsi
+ne toussez pas, marchez doucement, et suivez-moi bien, de peur de
+heurter quelques meubles, ou de mettre les pieds hors du tapis que j'ai
+disposé sous nos pas...
+
+Ici l'amant grogna sourdement, comme un homme impatienté de tant de
+retards. La camariste se tut; j'entendis ouvrir une porte, je sentis
+l'air chaud d'un appartement, et nous allâmes à pas de loup, comme des
+voleurs en expédition.
+
+Enfin la douce main de la camariste m'ôta mon bandeau.
+
+Je me trouvai dans une grande chambre, haute d'étage, et mal éclairée
+par une seule lampe fumeuse. La fenêtre était ouverte, mais elle avait
+été garnie de gros barreaux de fer par le jaloux mari; j'étais jeté là
+comme au fond d'un sac.
+
+Il y avait à terre, sur une natte, une femme magnifique, dont la tête
+était couverte d'un voile de mousseline, mais à travers lequel ses yeux
+pleins de larmes brillaient de tout l'éclat des étoiles. Elle serrait
+avec force sur sa bouche un mouchoir de batiste, et le mordait si
+vigoureusement que ses dents l'avaient déchiré et y étaient entrées à
+moitié... Jamais je n'ai vu si beau corps, mais ce corps se tordait
+sous la douleur comme se tord une corde de harpe jetée au feu. La
+malheureuse avait fait deux arcs-boutans de ses jambes, en les appuyant
+sur une espèce de commode; et, de ses deux mains, elle se tenait aux
+bâtons d'une chaise en tendant ses bras, dont toutes les veines étaient
+horriblement gonflées. Elle ressemblait ainsi à un criminel dans les
+angoisses de la question...
+
+Du reste, pas un cri, pas d'autre bruit que le sourd craquement de ses
+os, et nous étions là, tous trois, muets, immobiles...
+
+Les ronflemens du mari retentissaient avec une constante régularité...
+
+Je voulus examiner la camariste, mais elle avait remis le masque dont
+elle s'était sans doute débarrassée pendant la route, et je ne pus
+voir que deux yeux noirs et des formes bien prononcées qui bombaient
+fortement son uniforme. L'amant était également masqué. Quand il arriva,
+il jeta sur-le-champ des serviettes sur les jambes de sa maîtresse, et
+replia en double sur la figure le voile de mousseline.
+
+Lorsque j'eus soigneusement observé cette femme, je reconnus, à certains
+symptômes jadis remarqués dans une bien triste circonstance de ma vie,
+que l'enfant était mort; alors je me penchai vers la camariste pour
+l'instruire de cet événement.
+
+En ce moment, le défiant inconnu tira son poignard; mais j'eus le temps
+de tout dire à la femme-de-chambre, qui lui cria deux mots à voix basse.
+
+En entendant mon arrêt, l'amant eut un léger frisson qui passa sur
+lui de pied à la tête comme un éclair, et il me sembla voir pâlir sa
+physionomie sous son masque de velours noir.
+
+La camariste, saisissant un moment où cet homme au désespoir regardait
+la mourante qui devenait violette, me montra, par un geste, des verres
+de limonade tout préparés sur une table, en me faisant un signe négatif.
+
+Je compris qu'il fallait m'abstenir de boire, malgré l'horrible chaleur
+qui me mettait en nage.
+
+Tout à coup l'amant ayant soif prit un de ces verres, et but environ la
+moitié de la limonade qu'il contenait.
+
+En ce moment, la dame eut une convulsion violente qui m'annonça l'heure
+favorable à la crise; et, prenant ma lancette, je la saignai, de force,
+au bras droit avec assez de bonheur. La camariste reçut dans des
+serviettes le sang qui jaillissait abondamment; puis l'inconnue tomba
+dans un abattement propice à mon opération... Je m'armai de courage, et
+je pus, après une heure de travail, extraire l'enfant par morceaux.
+
+L'Espagnol, ne pensant plus à m'empoisonner, en comprenant que je venais
+de sauver sa maîtresse, pleurait sous son masque, et de grosses larmes
+roulaient, par instans, sur son manteau.
+
+Du reste, la femme ne jeta pas un cri, mais elle mordait son mouchoir,
+tressaillait comme une bête fauve surprise, et suait à grosses gouttes.
+
+Dans un instant horriblement critique, elle fit un geste pour montrer la
+chambre de son mari; le mari venait de se retourner; et, de nous quatre,
+elle seule avait entendu le froissement des draps, le bruissement du lit
+ou des rideaux.
+
+Nous nous arrêtâmes, et à travers les trous de leurs masques, la
+camariste et l'amant se jetèrent des regards de feu...
+
+Profitant de cette espèce de relâche, j'étendis la main pour prendre
+le verre de limonade que l'inconnu avait entamé; mais lui, croyant que
+j'allais boire un des verres pleins, bondit aussi légèrement qu'un chat,
+et posa son long poignard sur les deux verres empoisonnés. Il me laissa
+le sien, en me faisant un signe de tête pour me dire d'en boire le
+reste. Il y avait tant de choses, d'idées, de sentiment, dans ce signe
+et dans son vif mouvement, que je lui pardonnai presque les atroces
+combinaisons médités pour tuer et ensevelir toute mémoire de ces
+événemens.
+
+Il me serra la main lorsque j'eus achevé de boire; puis, après
+avoir laissé échapper un mouvement convulsif, il enveloppa lui-même
+soigneusement les débris de son enfant; et quand, après deux heures
+de soins et de craintes, nous eûmes, la camariste et moi, recouché sa
+maîtresse, il me serra de nouveau les mains, et mit à mon insu, dans ma
+poche, des diamans sur papier. Mais, par parenthèse, comme j'ignorais
+le somptueux cadeau de l'Espagnol, mon domestique me vola ce trésor le
+surlendemain, et s'est enfui nanti d'une vraie fortune.
+
+Je dis à l'oreille de la femme-de-chambre, et bien bas, les précautions
+qui restaient à prendre; puis je manifestai l'intention d'être libre. La
+camariste resta près de sa maîtresse, circonstance qui ne me rassura pas
+excessivement; mais je résolus de me tenir sur mes gardes. L'amant fit
+un paquet de l'enfant mort et des linges teints du sang de sa maîtresse;
+puis il le serra fortement, le cacha sous son manteau; et, me passant
+la main sur les yeux comme pour me dire de les fermer, il sortit le
+premier, en m'invitant par un geste à tenir le pan de son habit; ce que
+je fis, non sans donner un dernier regard à la camariste. Elle arracha
+son masque en voyant l'Espagnol dehors, et me montra la plus délicieuse
+figure du monde.
+
+Je traversai les appartemens à la suite de l'amant; et quand je me
+trouvai dans le jardin, en plein air, j'avoue que je respirai comme si
+l'on m'eût ôté un poids énorme de dessus la poitrine. Je marchais à
+une distance respectueuse de mon guide, en veillant sur ses moindres
+mouvemens avec la plus grande attention.
+
+Arrivés à la petite porte, il me prit par la main, et m'appuya sur les
+lèvres un cachet, monté en bague, que je lui avais vu à un doigt de la
+main gauche. Je compris toute la valeur de ce signe éloquent. Nous nous
+trouvâmes dans la rue; et, au lieu de la voiture, deux chevaux nous
+attendaient. Nous montâmes chacun sur une des deux bêtes; mon Espagnol
+s'empara de ma bride, la tint dans sa main gauche, prit entre ses dents
+les guides de sa monture, car il avait son paquet sanglant dans sa
+main droite, et nous partîmes avec la rapidité de l'éclair. Il me fut
+impossible de remarquer le moindre objet qui pût servir à me faire
+reconnaître la route que nous parcourûmes. Au petit jour, je me trouvai
+près de ma porte, et l'Espagnol s'enfuit, en se dirigeant vers la porte
+d'Atocha...
+
+--Et vous n'avez rien aperçu qui puisse vous faire soupçonner à quelle
+femme vous aviez affaire?... dit un officier au chirurgien.
+
+--Une seule chose... reprit-il. Quand je saignai l'inconnue, je
+remarquai sur son bras, à peu près au milieu, une petite envie, grosse
+comme une lentille, et environnée de poils bruns... Puis le palais m'a
+paru magnifique, immense; la façade ne finissait pas...
+
+En ce moment, l'indiscret chirurgien s'arrêta, pâlit. Tous les yeux
+fixés sur les siens en suivirent la direction; et les Français virent
+un Espagnol enveloppé d'un manteau, dont le regard de feu brillait dans
+l'ombre, au milieu d'une touffe d'orangers où il se tenait debout.
+
+L'écouteur disparut aussitôt avec une légèreté de sylphe, quand un jeune
+sous-lieutenant s'élança vivement sur lui.
+
+--Sarpéjeu! mes amis, s'écria le chirurgien, cet oeil de basilic m'a
+glacé. J'entends sonner des cloches dans mes oreilles; et je vous fais
+mes adieux... vous m'enterrez ici!...
+
+--Es-tu bête!... dit le colonel Charrin. Lecamus s'est mis à la piste
+l'espion, il saura bien nous en rendre raison.
+
+--Hé bien! Lecamus?... s'écrièrent les officiers, en voyant revenir le
+sous-lieutenant tout essoufflé.
+
+--Au diable!... répondit Lecamus. Il a passé, je crois, à travers les
+murailles; et, comme je ne pense pas qu'il soit sorcier, il est sans
+doute de la maison! il en connaît les passages, les détours, et m'a
+facilement échappé.
+
+--Je suis perdu!... dit le chirurgien d'une voix sombre.
+
+--Allons, sois calme!... répondirent les officiers; nous nous mettrons
+à tour de rôle chez toi, jusqu'à ton départ... et, pour ce soir, nous
+t'accompagnerons.
+
+En effet, trois jeunes officiers, qui ayant perdu leur argent au jeu ne
+savaient plus que faire, reconduisirent le chirurgien à son logement, et
+s'offrirent à rester chez lui, ce qu'il accepta.
+
+Le surlendemain, il avait obtenu son renvoi en France, et faisait tous
+ses préparatifs pour partir avec une dame à laquelle Murat donnait une
+forte escorte. Il achevait de dîner en compagnie de ses amis, lorsque
+son domestique vint le prévenir qu'une jeune dame voulait lui parler. Le
+chirurgien et les trois officiers descendirent aussitôt; mais l'inconnue
+ne put que dire à son amant:
+
+--Prenez garde!...
+
+Elle tomba morte.
+
+C'était la camariste qui, se sentant empoisonnée, espérait arriver à
+temps pour sauver le chirurgien.
+
+Le poison la défigura complétement.
+
+--Diable! diable!... s'écria Lecamus, voilà ce qui s'appelle aimer!...
+il n'y a qu'une Espagnole au monde qui puisse trotter avec un monstre de
+poison dans son bocal!...
+
+Le chirurgien restait singulièrement pensif. Enfin, pour noyer les
+sinistres pressentimens qui le tourmentaient, il se remit à table et but
+immodérément, ainsi que ses compagnons; puis tous, à moitié ivres, se
+couchèrent de bonne heure.
+
+Au milieu de la nuit, le chirurgien fut réveillé par le bruit aigu que
+firent les anneaux de ses rideaux violemment tirés sur les tringles. Il
+se mit sur son séant, en proie à cette trépidation mécanique de toutes
+les fibres qui nous saisit au moment d'un semblable réveil. Alors
+il vit, debout devant lui, un Espagnol enveloppé dans son manteau.
+L'inconnu lui jetait le même regard brûlant, parti du buisson pendant la
+fête, et par lequel il avait déjà été si fatalement saisi.
+
+Le chirurgien cria: Au secours!... A moi, mes amis!
+
+Mais, à ce cri de détresse, l'Espagnol répondit d'abord par un rire
+amer:
+
+--L'opium croît pour tout le monde!... dit-il.
+
+Puis, après cette espèce de sentence, il lui montra ses trois amis
+profondément endormis; et, tirant avec brusquerie de dessous son manteau
+un bras de femme récemment coupé, il le présenta vivement au chirurgien,
+en lui montrant un signe semblable à celui qu'il avait si imprudemment
+décrit:
+
+--Est-ce bien le même?... demanda-t-il.
+
+A la lueur d'une lanterne posée sur le lit, le chirurgien, glacé
+d'effroi, répondit par un signe de tête; et, sans plus ample
+information, le mari de l'inconnu lui plongea son poignard dans le
+coeur!...
+
+--Le conte est furieusement brun, dit un des auditeurs, mais il est
+encore plus invraisemblable; car pourriez-vous m'expliquer qui, du mort
+ou de l'Espagnol, vous a raconté cela?...
+
+--Monsieur, répondit le narrateur, piqué de l'observation, comme fort
+heureusement le coup de poignard que j'ai reçu a glissé à droite au
+lieu d'aller à gauche, vous me permettrez de savoir un peu ma propre
+histoire... Je vous jure qu'il y a encore des nuits où je vois en rêve
+les deux sacrés yeux...
+
+L'ancien chirurgien en chef s'arrêta, pâlit, et resta, la bouche
+ouverte, dans un véritable état d'épilepsie.
+
+Nous nous retournâmes tous du côté du salon. A la porte était un grand
+d'Espagne, un _afrancesados_ en exil, et arrivé depuis quinze jours en
+Touraine, avec sa famille. Il apparaissait pour la première fois dans
+le monde; et, venu fort tard, il visitait les salons, accompagné de sa
+femme dont le bras droit restait immobile.
+
+Nous nous séparâmes en silence pour laisser passer ce couple, que nous
+ne vîmes pas sans une émotion profonde.
+
+C'était un vrai tableau de Murillo! Le mari avait, sous des orbites
+creusés et noircis, des yeux de feu. Sa face était desséchée, son crâne
+sans cheveux, et son corps d'une maigreur effroyable.--La femme!...
+imaginez-la?--non!--vous ne la feriez pas vraie.--Elle avait une
+admirable taille; elle était pâle, mais belle encore; son teint, par un
+privilége inouï pour une Espagnole, était éclatant de blancheur; mais
+son regard tombait sur vous comme un jet de plomb fondu... son beau
+front, orné de perles, et blanc, ressemblait au marbre d'une tombe; il y
+avait un mort enseveli dans son coeur!... C'était la douleur espagnole
+dans tout son lustre.
+
+Inutile de dire que le chirurgien avait disparu.
+
+--Madame, demandai-je à la comtesse vers la fin de la soirée, par quel
+événement avez-vous donc perdu le bras?
+
+--Dans la guerre de l'indépendance... dit-elle.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Contes bruns
+by Honoré de Balzac, Philarète Chasles et Charles Rabou
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES BRUNS ***
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+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
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+ <title>Contes Bruns</title>
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+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Contes bruns
+by Honoré de Balzac, Philarète Chasles et Charles Rabou
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Contes bruns
+
+Author: Honoré de Balzac, Philarète Chasles et Charles Rabou
+
+Release Date: April 3, 2004 [EBook #11766]
+[Date last updated: September 15, 2004]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES BRUNS ***
+
+
+
+
+Produced by Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+
+
+<h1>CONTES BRUNS.</h1>
+
+<h4>Par</h4>
+<h3>Honoré de Balzac,<br> Philarète Chasles<br> et Charles Rabou</h3>
+
+
+
+<h4>MDCCCXXXII.</h4><br><br>
+
+<p>
+[Note du transcripteur: Ce text utilise l'orthographe du XIXe siècle: siège = siége, complètement = complétement, âme = ame, savants = savans, documents = documens, etc.]
+</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>UNE CONVERSATION</h2>
+
+<h3>ENTRE ONZE HEURES ET MINUIT.</h3><br><br>
+
+<p>Je fréquentais l'hiver dernier une maison,
+la seule peut-être où maintenant, le soir,
+la conversation échappe à la politique et aux niaiseries
+de salon. Là viennent des artistes, des poètes,
+des hommes d'état, des savans, des jeunes gens occupés
+de chasse, de chevaux, de femmes, de jeu,
+ailleurs, de toilette, mais qui, dans cette réunion,
+prennent sur eux de dépenser leur esprit, comme
+ils prodiguent ailleurs leur argent ou leurs fatuités.</p>
+
+<p>Ce salon est le dernier asile où se soit réfugié l'esprit
+français d'autrefois, avec sa profondeur cachée,
+ses mille détours, sa politesse exquise. Là vous trouverez
+encore quelque spontanéité dans les coeurs, de
+l'abandon, de la générosité dans les idées. Nul ne
+pense à garder sa pensée pour un drame, ne voit des
+livres dans un récit. Personne ne vous apporte le hideux
+squelette de la littérature, à propos d'une saillie
+heureuse ou d'un sujet intéressant.</p>
+
+<p>Pendant la soirée que je vais raconter, le hasard, ou
+plutôt l'habitude, avait réuni plusieurs personnes auxquelles
+d'incontestables mérites ont valu des réputations
+européennes. Ceci n'est point une flatterie adressée à la
+France; plusieurs étrangers étaient parmi nous; et,
+par cas fortuit, les hommes qui brillèrent le plus n'étaient
+pas les plus célèbres. Ingénieuses réparties,
+observations fines, railleries excellentes, peintures
+dessinées avec une netteté brillante, pétillèrent et se
+pressèrent sans apprêt, se prodiguèrent sans dédain
+comme sans recherche, mais furent délicieusement
+senties, délicatement savourées. Les gens du monde se
+firent surtout remarquer par une grâce, par une verve
+tout artistiques.</p>
+
+<p>Vous trouverez ailleurs, en Europe, d'élégantes
+manières, de la cordialité, de la bonhomie, de la
+science; mais à Paris seulement, dans ce salon et
+dans quelques autres encore, se rencontre l'esprit particulier
+qui donne à toutes ces qualités sociales un
+agréable et capricieux ensemble, je ne sais quelle allure
+fluviale qui fait facilement serpenter cette profusion
+de pensées, de formules, de contes, de documens
+historiques. Paris, capitale du goût, connaît seul cette
+science qui change une conversation en une joute, où
+chaque nature d'esprit se condense par un trait, où
+chacun dit sa phrase et jette son expérience dans un
+mot, où tout le monde s'amuse, se délasse et s'exerce.</p>
+
+<p>Aussi, là seulement, vous échangerez vos idées, là
+vous ne porterez pas, comme le dauphin de la fable,
+quelque singe sur vos épaules; là vous serez compris,
+et vous ne risquerez pas de mettre au jeu des pièces
+d'or contre du billon; là, des secrets bien trahis; là,
+des causeries légères et profondes ondoyent, tournent,
+changent d'aspect et de couleurs à chaque phrase.
+Les critiques vives, les récits pressés abondent; les
+yeux écoutent; les gestes interrogent; la physionomie
+répond; tout est esprit et pensée.</p>
+
+<p>Jamais le phénomène oral qui, bien étudié, bien
+manié, fait la puissance de l'acteur et du conteur, ne
+m'avait si complétement ensorcelé; je ne fus pas seul
+soumis à ces doux prestiges; nous passâmes tous une
+soirée délicieuse.</p>
+
+<p>Entre onze heures et minuit, la conversation, jusque
+là brillante, antithétique, devint conteuse, elle entraîna
+dans son cours précipité de curieuses confidences,
+plusieurs portraits, mille folies.</p>
+
+<p>Un savant, avec lequel je fis de conserve la route
+de la rue Saint-Germain-des-Prés à l'Observatoire
+royal, regarda cette ravissante improvisation comme
+intraduisible; mais, dans ma témérité de disputeur,
+je m'engageai presque à reproduire les plaisirs de
+cette soirée, moins pour soutenir mon opinion que
+pour donner à mes émotions la vie factice du souvenir,
+la distance qui se trouve entre la parole
+et l'écrit. Mais en voulant tâcher de laisser à ces
+choses leur verdeur, leur abrupte naturel, leurs fallacieuses
+sinuosités, j'ai pris la conversation à l'heure
+où chaque récit nous attacha vivement. S'il fallait
+peindre le moment où tous les esprits luttèrent, où
+toutes les opinions brûlèrent, où la pensée imita les
+gerbes éblouissantes d'un feu d'artifice, cette entreprise
+serait une folie, et une folie ennuyeuse peut-être.</p>
+
+<p>Donc, représentez-vous assises autour d'une cheminée,
+dans un salon élégant, une douzaine de personnes
+dont toutes les physionomies, plus ou moins
+tourmentées, plus ou moins belles, expriment des
+passions ou des pensées. Trois femmes aimables, bien
+mises, gracieuses, dont la voix était douce, présidaient
+cette scène, à laquelle aucune séduction ne manqua,
+pour moi, du moins. A la lueur des lampes, quelques
+artistes dessinaient en écoutant, et souvent je vis la
+sépia se sécher dans leurs pinceaux oisifs. Le salon
+était déjà par lui-même un tableau tout fait, et plus
+d'un peintre se trouvait là, capable de le bien exécuter.</p>
+
+<p>Nous fûmes redevables à un vieux militaire de la
+tournure que prit la conversation. Il venait d'achever
+une partie dans un salon voisin, et lorsqu'il se planta
+tout droit devant la cheminée, en relevant les deux
+pans de son habit bleu, l'une des dames lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! général, avez-vous gagné?...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu non... Je ne puis pas toucher
+une carte...</p>
+
+<p>Même question faite à quelques joueurs qui songeaient
+sans doute à s'évader, il se trouva, comme
+toujours, que tout le monde avait à se plaindre du
+jeu.</p>
+
+<p>Récapitulation savamment faite, il advint qu'un
+sculpteur qui, à ma connaissance, avait perdu vingt-cinq
+louis, fut atteint et convaincu d'avoir gagné six
+cents francs.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! les plaies d'argent ne sont pas mortelles...
+dit mon savant, et tant qu'un homme n'a pas perdu
+ses deux oreilles...</p>
+
+<p>&mdash;Un homme peut-il perdre ses deux oreilles? demanda
+la dame.</p>
+
+<p>&mdash;Pour les perdre il faut les jouer... répondit un
+médecin.</p>
+
+<p>&mdash;Mais les joue-t-on?...</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois bien!... s'écria le général en levant
+un de ses pieds pour en présenter la plante au feu.</p>
+
+<p>J'ai connu en Espagne, reprit-il, un nommé Bianchi,
+capitaine au 6e de ligne,&mdash;il a été tué au siége
+de Tarragone,&mdash;qui joua ses oreilles pour mille écus.
+Il ne les joua pas, pardieu, il les paria bel et bien;
+mais le pari est un jeu. Son adversaire était un autre
+capitaine du même régiment, Italien comme lui,
+comme lui mauvais garnement, deux vrais diables ensemble,
+mais bons officiers, excellens militaires.</p>
+
+<p>Nous étions donc au bivouac, en Espagne. Bianchi
+avait besoin de mille écus pour le lendemain matin,
+et comme il ne possédait que quinze cents francs, il
+se mit à jouer aux dés sur un tambour avec son camarade,
+pendant que leurs compagnies préparaient le
+souper.</p>
+
+<p>Il y avait, ma foi, trois beaux quartiers de chèvre
+qui cuisaient dans une marmite, près de nous; et nous
+autres officiers nous regardions alternativement et le jeu
+et la chèvre qui frissonnait fort agréablement à nos
+oreilles; car nous n'avions rien mangé depuis le matin.
+Nos soldats revenaient un à un de la chasse, apportant
+du vin et des fruits. Nous avions un bon repas
+en perspective. La marmite était suspendue au-dessus
+du feu par trois perches arrangées en faisceau, et
+assez éloignées du foyer pour ne pas brûler; mais
+d'ailleurs les soldats, avec cet instinct merveilleux
+qui les caractérise, avaient fait un petit rempart de
+terre autour du feu&mdash;Bianchi perdit tout; il ne dit
+pas un mot; il resta comme il était, accroupi; mais il
+se croisa les bras sur la poitrine, regarda le feu, le
+ciel, et par momens son adversaire. Alors j'avais peur
+qu'il ne fît quelque mauvais coup; il semblait vouloir
+lui manger les entrailles. Enfin il se leva brusquement,
+comme pour fuir une tentation. En se levant, il renversa
+l'une des trois perches qui soutenaient la marmite,
+et&mdash;voilà la chèvre et notre souper à tous les
+diables!... Nous restâmes silencieux; et, quoique ventre
+affamé ne porte guère de respect aux passions, nous
+n'osâmes rien lui dire, tant il nous faisait peine à
+voir... L'autre comptait son argent. Alors Bianchi
+se mit à rire. Il regarda la marmite vide, et pensa peut-être
+alors qu'il n'avait pas plus de souper que d'argent.
+Il se tourna vers son camarade, puis avec un
+sourire d'Italien:</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu parier mille écus, lui dit-il en montrant
+une sentinelle espagnole postée à cent cinquante
+pas environ de notre front de bandière, et dont nous
+apercevions la baïonnette au clair de la lune, veux-tu
+parier tes mille écus que, sans autre arme que le briquet
+de ton caporal,&mdash;et il prit le sabre d'un nommé
+<i>Garde-à-Pied</i>,&mdash;je vais à cette sentinelle, j'en apporte
+le coeur, je le fais cuire et le mange...</p>
+
+<p>&mdash;Cela va!... dit l'autre; mais&mdash;si tu ne réussis
+pas...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! <i>corro di Baccho</i>&mdash;il jura un peu
+mieux que cela; mais il faut gazer le mot pour ces
+dames,&mdash;tu me couperas les deux oreilles...</p>
+
+<p>&mdash;Convenu!... dit l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes témoins du pari!... s'écria Bianchi
+d'un air triomphant, en se tournant vers nous...</p>
+
+<p>Et il partit.</p>
+
+<p>Nous n'avions plus envie de manger, nous autres.
+Cependant, nous nous levâmes tous pour voir comment
+il s'y prendrait, mais nous ne vîmes rien du tout.
+En effet, il tourna par un sentier, rampa comme un
+serpent; bref, nous n'entendîmes pas seulement le
+bruit que peut faire une feuille en tombant. Nos yeux
+ne quittaient pas de vue la sentinelle. Tout à coup, un
+petit gémissement de rien, un&mdash;<i>heu</i>!... profond et
+sourd nous fit tressaillir. Quelque chose tomba...
+Paoud!&mdash;Et nous ne vîmes plus la sacrée&mdash;excusez-moi,
+mesdames!&mdash;baïonnette.</p>
+
+<p>Cinq minutes après, ce farceur de Bianchi galopait
+dans le lointain comme un cheval, et revint tout pâle,
+tout haletant. Il tenait à la main le coeur de l'Espagnol,
+et le montra en riant à son adversaire.</p>
+
+<p>Celui-ci lui dit d'un air sérieux:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas tout!...</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais bien!... répliqua Bianchi.</p>
+
+<p>Alors, sans laver le sang de ses mains, il releva les
+perches, rajusta la marmite, attisa le feu, fit cuire le
+coeur et le mangea sans en être incommodé. Il empocha
+les mille écus...</p>
+
+<p>&mdash;Il avait donc bien besoin de cet argent-là?...
+demanda la maîtresse du logis.</p>
+
+<p>Il les avait promis à une petite vivandière parisienne
+dont il était amoureux...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! madame, reprit le général, après une petite
+pause, tous ces Italiens-là étaient de vrais cannibales,
+et des chiens finis...&mdash;Ce Bianchi venait de l'hôpital
+de Como, où tous les enfans trouvés reçoivent le même
+nom, ils sont tous des Bianchi: c'est une coutume
+italienne. L'empereur avait fait déporter à l'île d'Elbe
+les mauvais sujets de l'Italie, les fils de famille incorrigibles,
+les malfaiteurs de la bonne société qu'il ne
+voulait pas tout-à-fait flétrir. Aussi, plus tard, il les
+enrégimenta, il en fit la <i>légion italienne</i>; puis il les incorpora
+dans ses armées et en composa le 6e de ligne,
+auquel il donna pour colonel un Corse, nommé Eugène.
+C'était un régiment de démons. Il fallait les voir
+à un assaut, ou dans une mêlée!... Comme ils étaient
+presque tous décorés pour des actions d'éclat, ce colonel
+leur criait naïvement, en les menant au plus fort
+du feu:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Avanti, avanti, signori ladroni, cavalieri ladri</i>...
+En avant, chevaliers voleurs, en avant, seigneurs
+brigands!...</p>
+
+<p>Pour un coup de main, il n'y avait pas de meilleures
+troupes dans l'armée; mais c'étaient des chenapans
+à voler le bon Dieu. Un jour, ils buvaient l'eau-de-vie
+des pansemens; un autre, ils tiraient, sans
+scrupule, un coup de fusil à un payeur, et mettaient
+le vol sur le compte des Espagnols. Et, cependant,
+ils avaient de bons momens!... A je ne sais quelle bataille,
+un de ces hommes-là tua dans la mêlée un capitaine
+anglais qui, en mourant, lui recommanda sa
+femme et son enfant. La veuve et l'orphelin se trouvaient
+dans un village voisin. L'Italien y alla sur-le-champ,
+à travers la mêlée, et les prit avec lui. La
+jeune dame était, ma foi, fort jolie. Les mauvaises
+langues du régiment prétendirent qu'il consola la veuve;
+mais le fait est qu'il partagea sa solde avec l'enfant jusqu'en
+1814. Dans la déroute de Moscou, l'un de ces
+garnemens, ayant un camarade attaqué de la poitrine,
+eut pour lui des soins inimaginables depuis Moscou
+jusqu'à Wilna. Il le mettait à cheval, l'en descendait,
+lui donnait à manger, le défendait contre les cosaques,
+l'enveloppait de son mieux avec les haillons qu'il pouvait
+trouver, le couchait comme une mère couche
+son enfant, et veillait à tous ses besoins. Un soir, le
+diable de malade alla, malgré la défense de son ami,
+se chauffer à un feu de cosaques, et lorsque celui-ci
+vint pour l'y reprendre, un cosaque croyant qu'on voulait
+leur chercher chicane tua le pauvre Italien...</p>
+
+<p>&mdash;Napoléon avait des idées bien philosophiques!
+s'écria une dame. Ne faut-il pas avoir réfléchi bien profondément
+sur la nature humaine, pour oser chercher
+ce qu'il peut y avoir de héros dans une troupe de malfaiteurs?...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Napoléon, Napoléon! répondit un de nos
+grands poètes en levant les bras vers le plafond, par
+un mouvement théâtral. Qui pourra jamais expliquer,
+peindre ou comprendre Napoléon!... Un homme qu'on
+représente les bras croisés, et qui a tout fait; qui a été
+le plus beau pouvoir connu, le pouvoir le plus concentré,
+le plus mordant, le plus acide de tous les pouvoirs;
+singulier génie, qui a promené partout la civilisation
+armée sans la fixer nulle part; un homme qui
+pouvait tout faire parce qu'il voulait tout; prodigieux
+phénomène de volonté, domptant une maladie par une
+bataille, et cependant il devait mourir de maladie dans
+son lit après avoir vécu au milieu des balles et des
+boulets; un homme qui avait dans la tête un code et
+une épée, la parole et l'action; esprit perspicace qui a
+tout deviné, excepté sa chute; politique bizarre qui
+jouait les hommes à poignées, par économie, et qui
+respecta deux têtes, celles de Talleyrand et de Metternich,
+diplomates dont la mort eût évité la combustion
+de la France, et qui lui paraissaient peser plus
+que des milliers de soldats; homme auquel, par un
+rare privilége, la nature avait laissé un coeur dans son
+corps de bronze; homme, rieur et bon à minuit entre
+des femmes, et, le matin, maniant l'Europe comme
+une jeune fille fouette l'eau de son bain!... Hypocrite,
+généreux, aimant le clinquant, sans goût, et malgré
+cela grand en tout, par instinct ou par organisation;
+César à vingt-deux ans, Cromwell à trente; puis,
+comme un épicier du Père La Chaise, bon père et bon
+époux. Enfin, il a improvisé des monumens, des empires,
+des rois, des codes, des vers, un roman, et le
+tout avec plus de portée que de justesse. N'a-t-il pas fait
+de l'Europe la France? Et, après nous avoir fait peser
+sur la terre de manière à changer les lois de la gravitation,
+il nous a laissés plus pauvres que le jour où il
+avait mis la main sur nous. Et lui, qui avait pris un
+empire avec son nom, perdit son nom au bord de son
+empire, dans une mer de sang et de soldats. Homme
+qui, toute pensée et toute action, comprenait Desaix
+et Fouché... Tout arbitraire et toute justice!&mdash;le vrai
+roi!...</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais bien voulu qu'il fut un peu moins roi...
+dit en riant un de mes amis, je n'aurais point passé
+six ans dans la forteresse où sa police m'a jeté, comme
+tant d'autres.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ne vous êtes-vous pas singulièrement
+évadé?... demanda une dame.</p>
+
+<p>&mdash;Non, ce n'est pas moi, répondit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Racontez donc cette aventure-là, dit la maîtresse
+du logis, il n'y a que nous deux ici qui la connaissions...</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers, répliqua-t-il, et chacun d'écouter.</p>
+
+<p>Peu de temps après le 18 brumaire, dit le meilleur
+de nos philologues et le plus aimable des bibliophiles,
+il y eut une levée de boucliers en Bretagne et
+dans la Vendée. Le premier consul, empressé de
+pacifier la France, entama comme vous le savez
+des négociations avec les principaux chefs, déploya
+les plus vigoureuses mesures militaires; et, tout en
+combinant des plans de séduction, mit en jeu les ressorts
+machiavéliques de la police, alors confiée à Fouché.
+Rien de tout cela ne fut inutile, et il réussit à
+étouffer la guerre de l'Ouest.</p>
+
+<p>A cette époque, un jeune homme appartenant à la
+famille de Maillé fut envoyé par les chouans, de Bretagne
+à Saumur, afin d'établir des intelligences entre
+certaines personnes de la ville ou des environs et les
+chefs de l'insurrection royaliste. Instruite de son
+voyage, la police de Paris avait dépêché des agens
+chargés de s'emparer du jeune émissaire à son arrivée
+à Saumur. Effectivement, il fut arrêté le jour même
+de son débarquement, car il vint en bateau, sous un
+déguisement de maître marinier; mais c'était un homme
+d'exécution!... Il avait calculé toutes les chances de son
+entreprise, et son passe-port, ses papiers étaient si bien
+en règle, que les gens envoyés pour se saisir de lui
+craignirent de s'être trompés.</p>
+
+<p>Le chevalier de Beauvoir,&mdash;je me rappelle maintenant
+son nom,&mdash;avait bien médité son rôle. Il
+cita sa famille d'emprunt, son faux domicile, et soutint
+si hardiment son interrogatoire, qu'il aurait été mis
+en liberté sans l'espèce de croyance aveugle que les
+espions eurent en leurs instructions; elles étaient trop
+précises; dans le doute, ils aimèrent mieux commettre
+un acte arbitraire que de laisser échapper
+un homme à la capture duquel le premier consul
+paraissait attacher une grande importance. Dans ces
+temps de liberté, les agens du pouvoir national se
+souciaient fort peu de ce que nous nommons aujourd'hui
+la <i>légalité</i>. Le chevalier fut donc provisoirement
+emprisonné, jusqu'à ce que les autorités supérieures
+eussent pris une décision à son égard. Cette sentence
+bureaucratique ne se fit pas attendre, et la police
+ordonna de garder très-étroitement le prisonnier, malgré
+toutes ses dénégations.</p>
+
+<p>Alors le chevalier de Beauvoir fut transféré, suivant
+de nouveaux ordres, au château de l'Escarpe. Ce nom
+indique assez la situation de la forteresse: assise sur
+des rochers d'une grande élévation, elle a pour
+fossés des précipices; et l'on n'y peut arriver que par
+une pente rapide et dangereuse, aboutissant, comme
+dans tous les anciens châteaux, à la porte principale,
+qui est défendue par un fossé sur lequel s'abaisse un
+pont-levis.</p>
+
+<p>Le commandant de cette prison, charmé d'avoir
+un homme de distinction, dont les manières étaient
+fort agréables, qui s'exprimait à merveille, et paraissait
+instruit, qualités assez rares à cette époque, accepta
+le chevalier comme un bienfait de la Providence.
+Il lui proposa d'être à l'Escarpe sur parole, et de
+faire cause commune avec lui contre l'ennui. Beauvoir
+ne demanda pas mieux. C'était un loyal gentilhomme;
+mais c'était aussi, par malheur, un fort joli
+garçon. Il avait une figure attrayante, l'air résolu, la
+parole engageante, une force prodigieuse. C'eût été
+un excellent chef de parti. Il était surtout leste et bien
+découplé. Le commandant lui assigna le plus commode
+des appartemens du château, l'admit à sa table;
+et, d'abord, n'eut qu'à se louer du Vendéen.</p>
+
+<p>Ce commandant était un officier corse; il était marié,
+et très-jaloux, parce que sa femme, assez
+jolie, lui semblait peut-être difficile à garder. Il paraît
+que Beauvoir plut à la dame, et qu'il la trouva fort à
+son goût. Ils s'aimèrent sans doute. Commirent-ils
+quelque imprudence? Le sentiment qu'ils eurent l'un
+pour l'autre dépassa-t-il les bornes de cette galanterie superficielle
+qui est presque un de nos devoirs envers les
+femmes? Beauvoir ne s'est jamais franchement expliqué
+sur ce point assez obscur de son histoire; mais toujours
+est-il constant que le commandant se crut en
+droit d'exercer des rigueurs extraordinaires sur son
+prisonnier.</p>
+
+<p>Beauvoir, mis au donjon, fut nourri de pain noir,
+abreuvé d'eau claire, et enchaîné suivant le perpétuel
+programme des divertissemens prodigués aux captifs.
+Sa cellule, située sous la plate-forme du donjon, était
+voûtée en pierre dure; les murailles avaient une épaisseur
+désespérante; la tour donnait vraisemblablement
+sur un précipice; il n'y avait pas la moindre chance
+de salut.</p>
+
+<p>Lorsque le pauvre Beauvoir eut reconnu l'impossibilité
+d'une évasion, il tomba dans ces rêveries qui sont
+tout ensemble le désespoir et la consolation des prisonniers.
+Il s'occupa de ces riens qui deviennent de grandes
+affaires. Il compta les heures, les jours; il fit l'apprentissage
+du triste <i>état de prisonnier</i>. Il reçut le baptême
+des douleurs. Il se replia sur lui-même, et sut ce que
+c'étaient que l'air et le soleil; puis, après une quinzaine
+de jours, il eut cette maladie terrible, cette fièvre de
+liberté qui pousse les prisonniers à ces entreprises sublimes
+dont nous ne pouvons expliquer les prodigieux
+résultats que par des forces inconnues, par des concentrations
+de volonté qui font le désespoir de notre
+analyse physiologique, mystères dont les savans craignent
+presque de sonder les profondeurs. Mais il se
+rongeait le coeur; car il n'y avait que la mort qui
+pût le rendre libre.</p>
+
+<p>Un matin, le porte-clefs chargé d'apporter la nourriture
+de Beauvoir, au lieu de s'en aller après lui avoir
+donné sa maigre pitance, resta devant lui les bras
+croisés, et le regarda singulièrement. Leur conversation
+se réduisait de coutume à peu de chose; et jamais
+son gardien ne l'entamait. Aussi le chevalier fut-il très-étonné
+lorsque cet homme lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, vous avez sans doute votre idée en
+vous faisant toujours appeler M. Lebrun ou citoyen
+Lebrun. Cela ne me regarde pas; mon affaire n'est
+point de vérifier votre nom: que vous vous nommiez
+Pierre ou Paul, cela m'est bien égal; mais je sais, dit-il
+en clignant de l'oeil, que vous êtes M. Charles-Félix-Théodore,
+chevalier de Beauvoir et cousin de
+Mme la duchesse de Maillé...</p>
+
+<p>&mdash;Hein?... ajouta-t-il d'un air de triomphe,
+après un moment de silence en regardant son prisonnier.</p>
+
+<p>Beauvoir, se voyant incarcéré fort et ferme, ne
+crut pas que sa position pût s'empirer par l'aveu de son
+véritable nom; et alors il répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! quand je serais le chevalier de Beauvoir,
+qu'y gagnerais-tu?...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! tout est gagné!... répliqua le porte-clefs
+à voix basse. Écoutez-moi. J'ai reçu de l'argent pour
+faciliter votre évasion; mais un instant!... Comme
+on me fusillerait tout bellement si j'étais soupçonné de
+la moindre chose, j'ai dit que je ne tremperais dans
+cette affaire-là que juste l'histoire de gagner mon argent.
+Tenez, monsieur, voilà une clef...</p>
+
+<p>Et il sortit de sa poche une petite lime.</p>
+
+<p>&mdash;Avec cela, reprit-il, vous scierez un de vos
+barreaux. Dam! ce ne sera pas commode.</p>
+
+<p>Et il montra l'ouverture étroite par laquelle le jour
+entrait dans le cachot. C'était une espèce de baie pratiquée
+entre le cordon qui couronnait extérieurement
+le donjon et ces grossières saillies en pierre destinées
+à figurer les supports des créneaux.</p>
+
+<p>&mdash;Dam, monsieur, dit le geôlier, il faudra scier le
+fer assez près pour que vous puissiez passer.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! sois tranquille!&mdash;je passerai...</p>
+
+<p>&mdash;Et assez haut pour qu'il vous reste de quoi attacher
+votre corde...</p>
+
+<p>&mdash;Où est-elle?</p>
+
+<p>&mdash;La voici, répondit le guichetier en lui jetant
+une corde à noeuds. Elle a été fabriquée avec du linge,
+afin de faire supposer que vous l'avez confectionnée
+vous-même. Elle est de longueur suffisante. Quand
+vous serez au dernier noeud, laissez-vous couler tout
+doucement; le reste est votre affaire. Vous trouverez
+probablement dans les environs une voiture tout attelée
+et des amis qui vous attendent... De cela, je n'ai
+rien voulu savoir. Je n'ai pas besoin de vous dire qu'il
+y a une sentinelle au <i>dret</i> de la tour... Vous saurez
+ben choisir une nuit noire, et guetter le moment où
+le soldat de faction dormira. Vous risquera peut-être
+d'attraper un coup de fusil; mais...</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon! c'est bon!... je ne pourrirai pas ici...
+s'écria le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ça se pourrait ben tout de même!... répliqua
+le geôlier d'un air bête.</p>
+
+<p>Beauvoir prit cela pour une de ces réflexions niaises
+que font ces gens-là. L'espoir d'être bientôt libre le
+rendait si joyeux qu'il ne pouvait guère s'arrêter aux
+discours de cet homme, espèce de paysan renforcé. Il
+se mit à l'ouvrage aussitôt, et la journée lui suffit pour
+scier les barreaux.</p>
+
+<p>Craignant une visite du commandant, il cacha son
+travail, en bouchant les fentes avec de la mie de pain
+roulée dans de la rouille, afin de lui donner la couleur
+du fer; puis ayant serré sa corde, il épia quelque nuit
+favorable, avec cette impatience concentrée et cette
+profonde agitation d'ame qui font vivre si poétiquement
+les prisonniers.</p>
+
+<p>Enfin, par une nuit grise, une nuit d'automne, il
+acheva de scier les barreaux, attacha solidement sa
+corde, s'accroupit à l'extérieur sur le support de pierre,
+en se cramponnant d'une main au bout de fer qui restait
+dans la baie; et, là, il attendit le moment le plus
+obscur de la nuit et l'heure à laquelle les sentinelles
+doivent dormir... C'est vers le matin, à peu près...</p>
+
+<p>Connaissant la durée des factions, l'instant des rondes,
+toutes choses dont s'occupent les prisonniers,
+même involontairement, il épia le moment où l'une des
+sentinelles serait aux deux tiers de sa faction et retirée
+dans sa guérite, à cause du brouillard; puis, certain
+d'avoir réuni le plus de chances favorables à son évasion,
+il se mit à descendre, noeud à noeud, suspendu
+entre le ciel et la terre, mais tenant sa corde avec une
+force de géant.</p>
+
+<p>Tout alla bien. Il était arrivé à l'avant-dernier noeud,
+lorsque près de se laisser couler à terre, il s'avisa, par
+une pensée prudente, de chercher le sol avec ses pieds,
+et&mdash;il ne trouva pas de sol... Diable! c'était un
+cas assez embarrassant. Il était en sueur, fatigué, perplexe,
+et dans cette situation où l'on joue sa vie à pair
+ou non. Il allait s'élancer par une raison frivole; son
+chapeau venait de tomber. Heureusement il écouta le
+bruit que la chute devait produire, et n'entendant
+rien, il conçut de vagues soupçons sur sa situation;
+et commença à croire qu'on pouvait lui avoir tendu
+quelque piége; mais dans quel intérêt?...</p>
+
+<p>En proie à ces incertitudes, il songea presque à
+remettre la partie à une autre nuit; et provisoirement,
+il résolut d'attendre les clartés indécises du crépuscule,
+heure qui ne serait peut-être pas tout-à-fait défavorable
+à sa fuite. Sa force prodigieuse lui permit de grimper
+vers le donjon; mais il était presque épuisé au moment
+où il se remit sur le support extérieur, guettant tout
+comme un chat sur le bord de sa gouttière.</p>
+
+<p>Bientôt, à la faible clarté de l'aurore, il aperçut, en
+faisant flotter sa corde, une petite distance de cent
+cinquante pieds entre le dernier noeud et les rochers
+pointus du précipice.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, commandant! dit-il avec le sang froid
+qui le caractérisait.</p>
+
+<p>Puis, après avoir quelque peu réfléchi à cette habile
+vengeance, il jugea nécessaire de rentrer dans son
+cachot. Il mit toute sa défroque en évidence sur son
+lit, laissa la corde en dehors pour faire croire à sa
+chute; et, tranquillement tapi derrière la porte, il attendit
+l'arrivée du perfide guichetier, en tenant à la
+main une des barres de fer qu'il avait sciées.</p>
+
+<p>Le guichetier ne manqua pas de venir, et plus tôt
+qu'à l'ordinaire, pour recueillir la succession du mort;
+il ouvrit la porte en sifflant; mais quand il fut à une
+distance convenable, Beauvoir lui asséna sur le crâne
+un si furieux coup de barre que le traître tomba comme
+une masse, sans jeter un cri; la barre lui avait brisé la
+tête. Le chevalier déshabilla promptement le mort,
+prit ses habits, imita son allure, et, grâces à l'heure
+matinale et au peu de défiance des sentinelles de la
+porte principale, il s'évada.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut des guerres civiles pour faire éclore des
+caractères semblables!... s'écria un avocat célèbre.
+Ces aventures où l'ame se déploie dans toute sa vigueur
+ne se rencontrent jamais dans la vie tranquille
+telle que la constitue notre civilisation actuelle, si pâle,
+si décrépite.</p>
+
+<p>&mdash;Encore la civilisation!... répliqua un médecin,
+votre mot est placé!... Depuis quelque temps, poètes,
+écrivains, peintres, tout le monde est possédé d'une
+singulière manie. Notre société, selon ces gens-là,
+nos moeurs, tout se décompose et rend le dernier soupir.
+Nous vivons morts; nous nous portons à merveille
+dans une agonie perpétuelle, et sans nous apercevoir
+que nous sommes en putréfaction. Enfin, à les
+entendre, nous n'avons ni lois, ni moeurs, ni physionomie,
+parce que nous sommes sans croyances. Il me
+semble cependant que, d'abord, nous avons tous foi
+en l'argent, et depuis que les hommes se sont attroupés
+en nations, l'argent a été une religion universelle,
+un culte éternel; ensuite, le monde actuel ne va pas
+mal du tout. Pour quelques gens blasés qui regrettent
+de ne pas avoir tué une femme ou deux, il se rencontre
+bon nombre de gens passionnés qui aiment sincèrement.
+Pour n'être pas scandaleux, l'amour se continue
+assez bien, et ne laisse guère chômer que les vieilles
+filles... encore!... Bref! les existences sont tout aussi
+dramatiques en temps de paix qu'en temps de troubles...
+Je vous remercie de votre guerre civile. Moi!
+j'ai précisément assez de rentes sur le grand-livre
+pour aimer cette vie étroite, l'existence avec les soies,
+les cachemires, les tilburys, les peintures sur verres,
+les porcelaines, et toutes ces petites merveilles qui annoncent
+la dégénérescence d'une civilisation...</p>
+
+<p>&mdash;Le docteur a raison.... dit une dame. Il y a
+des situations secrètes de la vie la plus vulgaire en
+apparence qui peuvent comporter des aventures tout
+aussi intéressantes que celles de l'évasion.</p>
+
+<p>&mdash;Certes, reprit le docteur. Et, si je vous racontais
+une des premières consultations que...</p>
+
+<p>&mdash;Racontez!...</p>
+
+<p>&mdash;Racontez!...</p>
+
+<p>Ce fut un cri général, dont le docteur fut très
+flatté.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas la prétention de vous intéresser autant
+que monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;Connu!... dit un peintre.</p>
+
+<p>&mdash;Assez... Dites, cria-t-on de toutes parts.</p>
+
+<p>&mdash;Un soir, dit-il, après avoir laissé échapper un
+geste de modestie et un sourire, j'allais me coucher,
+fatigué de ces courses énormes que nous autres, pauvres
+médecins, faisons à pied, presque pour l'amour de
+Dieu, pendant les premiers jours de notre carrière,
+lorsque ma vieille servante vint me dire qu'une dame
+désirait me parler. Je répondis par un signe, et sur-le-champ
+l'inconnue entra dans mon cabinet. Je la fis
+asseoir au coin de ma cheminée, et restai vis-à-vis
+d'elle, à l'autre coin, en l'examinant avec cette curiosité
+physiologique particulière aux gens de notre
+profession, quand ils prennent la science en amour.
+Je n'ai pas souvenance d'avoir rencontré dans le cours
+de ma vie une femme qui m'ait aussi fortement impressionné
+que je le fus par cette dame. Elle était jeune,
+simplement mise, médiocrement belle cependant, mais
+admirablement bien faite. Elle avait une taille très
+cambrée, un teint à éblouir et des cheveux noirs
+très-abondans. C'était une figure méridionale, tout
+empreinte de passions, dont les traits avaient peu de
+régularité, beaucoup de bizarrerie même, et qui tirait
+son plus grand charme de la physionomie; néanmoins,
+ses yeux vifs avaient une expression de tristesse, qui
+en détruisait l'éclat.</p>
+
+<p>Elle me regardait avec une sorte d'inquiétude, et
+je fus extrêmement intéressé par l'hésitation que trahirent
+ses premières paroles et ses manières. Elle allait
+faire violence à sa pudeur, et j'attendais une de ces
+confidences vulgaires, auxquelles nous sommes habitués,
+mais qui n'en sont pas moins honteuses pour les
+malades, lorsque, se levant avec brusquerie, elle me
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, il est fort inutile que je vous instruise
+du hasard auquel j'ai du de connaître votre nom,
+votre caractère et votre talent.</p>
+
+<p>A son accent, je reconnus une Marseillaise.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis, reprit-elle, mariée depuis trois mois à
+Monsieur de... chef d'escadron dans les grenadiers
+de la garde; c'est un homme violent et d'une jalousie
+de tigre. Depuis six mois je suis grosse...</p>
+
+<p>En prononçant cette phrase à voix basse, elle eut
+peine à dissimuler une contraction nerveuse qui crispa
+son larynx.</p>
+
+<p>&mdash;J'appartiens, reprit-elle en continuant, à l'une
+des premières familles de Marseille; ma mère est madame
+de...</p>
+
+<p>&mdash;Vous comprenez, dit le docteur en s'interrompant
+et nous regardant à la ronde, que je ne puis pas
+vous dire les noms...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dix-huit ans, monsieur, dit-elle; j'étais
+promise depuis deux ans à l'un de mes cousins, jeune
+homme riche et fort aimable, mais appartenant à une
+famille exclusivement commerçante, la famille de ma
+mère. Nous nous aimions beaucoup... Il y a huit
+mois, M. de... mon mari, vint à Marseille; il est
+neveu de l'ancienne duchesse de... et, favori de l'empereur,
+il est promis à quelque haute fortune militaire:
+tout cela séduisit mon père. Malgré mon inclination
+connue, mon mariage avec le comte de... fut décidé.
+Ce manque de foi brouilla les deux familles. Mon père
+redoutant la violence du caractère marseillais, craignit
+quelque malheur; il voulut conclure cette affaire
+à Paris, où se trouvait la famille de M. de... Nous
+partîmes.</p>
+
+<p>A la seconde couchée, au milieu de la nuit, je fus
+réveillée par la voix de mon cousin, et&mdash;je vis sa tête
+près de la mienne... Le lit où couchaient mon père et
+mère était à trois pas du mien; rien ne l'avait
+arrêté. Si mon père s'était réveillé, il lui aurait brûlé
+la cervelle... Je l'aimais...&mdash;c'est tout vous dire.</p>
+
+<p>Elle baissa les yeux et soupira. J'ai souvent entendu
+les sons creux qui sortent de la poitrine des agonisans;
+mais j'avoue que ce soupir de femmes, ce repentir
+poignant, mêlé de résignation, cette terreur produite
+par un moment de plaisir, dont le souvenir semblait
+briller dans les yeux de la jeune Marseillaise, m'ont
+pour ainsi dire aguerri tout à coup aux expressions les
+plus vives de la souffrance. Il y a des jours où j'entends
+encore ce soupir, et il me donne toujours une
+sensation de froid intérieur, lorsque ma mémoire est
+fidèle.</p>
+
+<p>&mdash;Dans trois jours, reprit-elle en levant les yeux
+sur moi, mon mari revient d'Allemagne. Il me sera
+impossible de lui cacher l'état dans lequel je suis, et
+il me tuera, monsieur; il n'hésitera même pas. Mon
+cousin se brûlera la cervelle ou provoquera mon mari.
+Je suis dans l'enfer...</p>
+
+<p>Elle dit cette phrase avec un calme effrayant.</p>
+
+<p>&mdash;Adolphe est tenu fort sévèrement; son père
+et sa mère lui donnent peu d'argent pour son entretien;
+ma mère n'a pas la disposition de sa fortune;
+de mon côté, moi, je ne possède rien; cependant,
+entre nous trois, nous avons trouvé 4,000 francs...</p>
+
+<p>&mdash;Les voici, dit-elle en tirant de son corset des billets
+de banque et me les présentant.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! madame?... lui demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! monsieur, reprit-elle en paraissant
+étonnée de ma question, je viens vous supplier de
+sauver l'honneur de deux familles, la vie de trois personnes
+et celle de ma mère, aux dépens de mon malheureux
+enfant...</p>
+
+<p>&mdash;N'achevez pas, lui dis-je avec sang froid.</p>
+
+<p>J'allai prendre le Code.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez, madame, repris-je en montrant une
+page qu'elle n'avait sans doute pas lue, vous m'enverriez
+à l'échafaud. Vous me proposez un crime que
+la loi punit de mort, et vous seriez vous-même condamnée
+à une peine plus terrible peut-être que ne
+l'est la mienne... Mais, la justice ne serait pas si sévère,
+que je ne pratiquerais pas une opération de ce
+genre; elle est presque toujours un double assassinat;
+car il est rare que la mère ne périsse pas aussi. Vous
+pouvez prendre un meilleur parti... Pourquoi ne fuyez-vous
+pas?... Allez en pays étranger.</p>
+
+<p>&mdash;Je serais déshonorée...</p>
+
+<p>Elle me fit encore quelques instances, mais doucement
+et avec un sourd accent de désespoir. Je la renvoyai...</p>
+
+<p>Le surlendemain, vers huit heures du matin, elle
+revint. En la voyant entrer dans mon cabinet, je lui
+fis un signe de dénégation très-péremptoire; mais elle
+se jeta si vivement à mes genoux que je ne pus l'en
+empêcher.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez!... s'écria-t-elle, voici dix mille francs!...</p>
+
+<p>&mdash;Hé! madame, répondis-je, cent mille, un million
+même, ne me convertiraient pas au crime... Si je
+vous promettais mon secours dans un moment de faiblesse,
+plus tard, au moment d'agir, la raison me reviendrait,
+et je manquerais à ma parole. Ainsi retirez-vous.</p>
+
+<p>Elle se releva, s'assit, et fondit en larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis morte!... s'écria-t-elle. Mon mari revient
+demain...</p>
+
+<p>Elle tomba dans une espèce d'engourdissement; et
+puis, après sept ou huit minutes de silence, elle me
+jeta un regard suppliant; je détournai les yeux; elle
+me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, monsieur!...</p>
+
+<p>Et disparut.</p>
+
+<p>Cet horrible poème de mélancolie m'oppressa pendant
+toute la journée... J'avais toujours devant moi
+cette femme pâle, et je lisais toujours les pensées
+écrites dans son dernier regard.</p>
+
+<p>Le soir, au moment où j'allais me coucher, une
+vieille femme en haillons, et qui sentait la boue des
+rues, me remit une lettre écrite sur une feuille de
+papier gras et jaune; les caractères, mal tracés, se lisaient
+à peine, et il y avait de l'horreur et dans ce
+message et dans la messagère.</p>
+
+<p>«J'ai été massacrée par le chirurgien malhabile
+d'une maison de prostitution, car je n'ai trouvé de
+pitié que là; mais je suis perdue. Une hémorragie affreuse
+a été la suite de cet acte de désespoir. Je suis,
+sous le nom de Mme Lebrun, à l'hôtel de Picardie,
+rue de Seine. Le mal est fait. Aurez-vous maintenant
+le courage de venir me visiter, et de voir s'il y a
+pour moi quelque chance de conserver la vie?...</p>
+
+<p>Écouterez-vous mieux une mourante?...</p>
+
+<p>Un frisson de fièvre passa sur ma colonne vertébrale.
+Je jetai la lettre au feu, puis me couchai; mais
+je ne dormis pas; je répétai vingt fois et presque mécaniquement:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! la malheureuse...</p>
+
+<p>Le lendemain, après avoir fait toutes mes visites,
+j'allai, conduit par une sorte de fascination, jusqu'à
+l'hôtel que la jeune femme m'avait indiqué. Sous prétexte
+de chercher quelqu'un dont je ne savais pas
+exactement l'adresse, je pris avec prudence des informations,
+et le portier me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur, nous n'avons personne de ce
+nom-là. Hier il est bien venu une jeune femme; mais
+elle ne restera pas longtemps ici... Elle est morte ce
+matin à midi...</p>
+
+<p>Je sortis avec précipitation, et j'emportai dans mon
+coeur un souvenir éternel de tristesse et de terreur. Je
+vois passer peu de corbillards seuls et sans parens à
+travers Paris sans penser à cette aventure, et chaque
+fois j'y découvre de nouvelles sources d'intérêt. C'est
+un drame à cinq personnages, dont, pour moi, les
+destinées inconnues se dénouent de mille manières,
+et qui m'occupent souvent pendant des heures entières...</p>
+
+<p>Nous restâmes silencieux. Le docteur avait conté
+cette histoire avec un accent si pénétrant, ses gestes
+furent si pittoresques et sa diction si vive, que nous
+vîmes successivement et l'héroïne et le char des pauvres
+conduit par les croque-morts, allant au trot vers
+le cimetière.</p>
+
+<p>&mdash;Pendant la campagne de 1812, nous dit alors
+un colonel d'artillerie, j'ai été, comme le docteur, le
+témoin ou plutôt la cause involontaire d'un malheur
+qui a beaucoup d'analogie avec celui dont il vient de
+nous parler. Il s'agit aussi d'une femme mariée; mais
+si le résultat est à peu près le même, il y existe entre
+les deux faits de notables différences.</p>
+
+
+
+<p>Lorsque nous arrivâmes à la Bérésina, il n'y avait
+plus, comme vous le savez, ni discipline ni obéissance
+militaire. Tous les rangs étaient confondus à
+l'armée; l'armée n'était même plus qu'un ramas
+d'hommes de toutes nations, qui allait instinctivement
+du nord au midi... Les soldats chassaient de leurs
+foyers un général en haillons et pieds nus, quand il
+n'apportait ni bois ni vivres. Après le passage de cette
+célèbre rivière, le désordre ne fut pas moindre.</p>
+
+<p>Je sortais tranquillement, tout seul, sans vivres,
+sans argent, des marais de Zembin, et j'allais cherchant
+une maison où l'on voulût bien me recevoir.
+N'en trouvant pas, ou chassé de celles que je rencontrais,
+j'aperçus heureusement vers le soir une mauvaise
+petite ferme de Pologne, dont rien ne pourrait
+vous donner une idée, à moins que vous n'ayez vu
+les maisons de bois de la Basse-Normandie ou les
+plus pauvres métairies de la Bretagne. Ces habitations
+consistent en une seule chambre partagée dans un
+bout par une cloison en planches, et la plus petite
+pièce sert de magasin à fourrages. L'obscurité du crépuscule
+me permettait de voir de loin une légère fumée
+qui s'échappait de cette maison.</p>
+
+<p>Espérant y trouver des camarades plus compatissans
+que ceux auxquels je m'étais adressé jusqu'alors,
+je marchai courageusement jusqu'à la ferme. En y
+entrant, je trouvai la table mise. Plusieurs officiers,
+parmi lesquels une femme, spectacle assez ordinaire,
+mangeaient des pommes de terre, de la chair de
+cheval grillée sur des charbons et des betteraves gelées.
+Je reconnus parmi les convives deux ou trois capitaines
+d'artillerie du premier régiment, dans lequel
+j'avais servi.</p>
+
+<p>Je fus accueilli par un hourra d'acclamations qui
+m'aurait fort étonné de l'autre côté de la Bérésina;
+mais en ce moment le froid était moins intense; mes
+camarades se reposaient, ils avaient chaud, ils mangeaient;
+et la salle, jonchée de bottes de paille, leur
+offrait la perspective d'un bon coucher, d'une nuit de
+délices. Nous n'en demandions pas tant alors. Ils
+pouvaient être philanthropes sans danger. Je me mis à
+manger en m'asseyant sur une botte de fourrage.</p>
+
+<p>Au bout de la table, du côté de la porte par laquelle
+on communiquait avec la petite pièce pleine de
+paille et de foin, se trouvait mon ancien colonel,
+un des hommes les plus extraordinaires que j'aie jamais
+rencontrés dans tout le ramassis d'hommes qu'il
+m'a été permis de voir. Il était Italien. Or toutes les
+fois que la nature humaine est belle dans les contrées
+méridionales, alors elle est sublime. Je ne sais si vous
+avez remarqué la singulière blancheur des Italiens
+quand ils sont blancs...</p>
+
+<p>&mdash;Cela est bien vrai, s'écria une dame; les cheveux
+noirs et bouclés d'une tête italienne en font valoir
+le teint, et il y a dans le caractère de la beauté
+transalpine je ne sais quelle perfection inexplicable...</p>
+
+<p>&mdash;Bien, ma chère, dit la maîtresse du logis; allez,
+allez...</p>
+
+<p>L'imprudente interlocutrice rougit et se tut.</p>
+
+<p>Il y avait toute une révélation dans ce peu de paroles,
+dites avec une vivacité décente qui peignait les
+profondes observations de l'amour. Nous regardâmes
+tous la jeune étourdie avec une malice douce, la malice d'artistes très indulgens de leur nature.</p>
+
+<p>Pour la tirer de peine, le narrateur reprit vivement:</p>
+
+<p>Lorsque je lus le fantastique portrait que Charles
+Nodier nous a tracé du colonel Oudet, j'ai retrouvé
+mes propres sensations dans chacune de ses phrases élégantes
+et passionnées. Italien, comme la plupart des
+officiers qui composaient son régiment, emprunté, du
+reste, par l'empereur à l'armée d'Eugène, mon colonel
+était un homme de haute taille;&mdash;il avait bien
+huit à neuf pouces,&mdash;admirablement proportionné,
+un peu gros peut-être, mais d'une vigueur prodigieuse,
+et leste, découplé comme un lévrier. Il avait des cheveux
+noirs à profusion, un teint blanc comme celui
+d'une femme, de petites mains, un joli pied, une
+bouche gracieuse, un nez aquilin, dont les lignes
+étaient minces et dont le bout se pinçait naturellement
+et blanchissait quand il était en colère, ce qui
+arrivait souvent, car il était d'une irascibilité qui
+passe toute croyance.</p>
+
+<p>Personne ne restait calme près de lui. Moi, je ne
+le craignais pas, mais uniquement parce qu'il m'avait
+pris dans une singulière amitié, et que, de moi, il
+prenait tout en gré. Je l'ai vu dans des colères dont
+rien ne saurait donner l'idée. Alors, son front se
+crispait et ses muscles dessinaient au milieu de son
+front un <i>delta</i>, ou, pour mieux dire, le fer à cheval
+de Redgauntlet, qui tous terrifiait encore plus peut-être
+que les éclairs magnétiques de ses yeux bleus;
+tout son corps tressaillait; et sa force, déjà si grande
+à l'état normal, devenait presque sans bornes. Il
+grasseyait beaucoup; et sa voix, au moins aussi puissante
+que celle d'Oudet, jetait une incroyable richesse
+de son dans la syllabe ou dans la consonne sur laquelle
+tombait ce grasseyement. Si ce vice de prononciation
+était une grâce chez lui dans certains momens, lorsqu'il
+commandait la manoeuvre ou qu'il était ému,
+vous ne sauriez imaginer quelle sécurité de puissance
+exprimait cette accentuation si vulgaire à Paris; il
+faudrait l'avoir entendu.</p>
+
+<p>Lorsque le colonel était tranquille, ses yeux bleus
+peignaient une douceur angélique; son front pur avait
+une expression pleine de charme. A une parade il n'y
+avait pas à l'armée d'Italie d'homme qui pût lutter
+avec lui; d'Orsay lui-même, le beau d'Orsay fut
+vaincu par notre colonel lors de la dernière revue passée
+par Napoléon avant d'entrer en Russie.</p>
+
+<p>Tout était opposition chez cet homme privilégié.
+La passion vit par les contrastes: aussi ne me demandez
+pas s'il exerçait sur les femmes ces irrésistibles influences
+auxquelles leur nature se plie comme la matière
+vitrifiable sous la canne du souffleur; mais, par
+une singulière fatalité, un observateur se rendrait
+peut-être compte de ce phénomène, il avait peu de
+femmes, ou négligeait d'en avoir.</p>
+
+<p>Pour vous donner une idée de sa violence, je vais
+vous dire en deux mots ce que je lui ai vu faire dans
+un paroxisme de colère.</p>
+
+<p>Nous montions avec nos canons un chemin très-étroit,
+bordé d'un côté par un talus assez haut, et de
+l'autre par des bois. Au milieu du chemin, nous
+nous rencontrâmes avec un autre régiment d'artillerie,
+à la tête duquel était le colonel. Ce colonel veut
+faire reculer le capitaine de notre régiment, qui se
+trouvait en tête de la première batterie; celui-ci s'y
+refuse; l'autre fait signe à sa première batterie d'avancer;
+et malgré le soin que le conducteur mit à se
+jeter sur le bois, la roue du premier canon prit la
+jambe droite de notre capitaine et la lui brisa, en le
+renversant de l'autre côté de son cheval. Tout cela fut
+l'affaire d'un moment. Notre colonel se trouvait à une
+faible distance, il devina la querelle, accourut au
+grand galop en passant à travers les pièces et le bois
+au risque de se jeter les quatre fers en l'air, et arriva
+sur le terrain, en face de l'autre colonel, au moment
+où notre capitaine criait:&mdash;A moi!... en tombant.</p>
+
+<p>Non, notre colonel italien n'était plus un homme!... Il
+avait de l'écume à la bouche; il grondait comme
+un lion; hors d'état de prononcer une parole et même
+un cri, il fit un signe effroyable à son antagoniste,
+en lui montrant le bois et tirant son sabre. Ils y entrèrent.
+En deux secondes, nous vîmes son adversaire
+à terre, la tête fendue en deux. Les autres reculèrent,
+ah! fistre! et bon train!...</p>
+
+<p>Il faut vous dire que le capitaine que l'on avait
+manqué de tuer, et qui jappait dans le bourbier, où
+la roue du canon l'avait jeté, avait pour femme une
+ravissante Italienne de Messine, qui était la maîtresse
+de notre colonel. Cette circonstance avait augmenté
+sa fureur; car ce mari lui appartenait, faisait partie
+de son bagage, et il devait le défendre comme une
+chose à lui.</p>
+
+<p>Or ce capitaine était en face de moi, dans la cabane
+où je reçus un si favorable accueil; et sa femme
+se trouvait à l'autre bout de la table, vis-à-vis le colonel.
+Elle se nommait Rosina. C'était une petite
+femme, fort brune, mais portant, dans ses yeux noirs
+et fendus en amande, toutes les ardeurs du soleil de
+la Sicile. Quoiqu'elle fût en ce moment dans un déplorable
+état de maigreur; qu'elle eût les joues couvertes
+de poussière comme un fruit exposé aux intempéries
+d'un grand chemin; qu'elle fût vêtue de
+haillons, fatiguée par les marches; que ses cheveux
+en désordre et collés ensemble fussent entièrement cachés
+sous un morceau de châle en marmotte, il y avait
+encore de la femme chez elle; ses mouvemens étaient
+jolis; sa bouche rose et chiffonnée, ses dents blanches,
+les formes de sa figure, sa gorge, attraits que la
+misère, le froid, l'incurie, n'avaient pas tout-à-fait dénaturés,
+parlaient encore d'amour à qui pouvait penser
+à une femme. C'était, du reste, une de ces natures
+frêles en apparence, mais nerveuses, pleines de force
+et construites pour la passion.</p>
+
+<p>Le mari, gentilhomme piémontais, était petit; sa
+figure annonçait une bonhomie goguenarde, s'il est
+permis d'allier ces deux mots. Courageux, instruit, il
+paraissait ignorer les liaisons qui existaient entre sa
+femme et le colonel depuis environ deux ans. J'attribuais
+ce laisser-aller aux moeurs italiennes ou à quelque
+secret de ménage; mais il y avait dans la physionomie
+de cet homme un trait qui m'inspirait toujours une involontaire
+défiance. Sa lèvre inférieure était mince et
+s'abaissait aux deux extrémités, au lieu de se relever,
+ce qui me semblait trahir un fonds de cruauté dans ce
+caractère, en apparence flegmatique et paresseux.</p>
+
+<p>Vous devez bien imaginer que la conversation n'était
+pas très-brillante lorsque j'arrivai. Mes camarades,
+fatigués, mangeaient en silence. Naturellement
+ils me firent quelques questions, et nous nous racontâmes
+nos malheurs, tout en les entremêlant de réflexions
+sur la campagne, sur les généraux, sur leurs
+fautes, sur les Russes et le froid.</p>
+
+<p>Un moment après mon arrivée, le colonel, ayant
+fini son maigre repas, s'essuya les moustaches, nous
+souhaita le bonsoir, et jetant son regard à l'Italienne:</p>
+
+<p>&mdash;Rosina?... lui dit-il.</p>
+
+<p>Puis, sans attendre sa réponse, il alla se coucher
+dans la petite grange aux fourrages.</p>
+
+<p>Le sens de l'interpellation du colonel était facile à
+saisir; aussi la jeune femme laissa-t-elle échapper un
+geste indescriptible qui peignait tout à la fois, et la
+contrariété qu'elle devait éprouver à voir sa dépendance
+affichée, sans aucun respect humain, et l'offense
+faite à sa dignité de femme, ou à son mari; puis, il y
+eut aussi dans la crispation rapide des traits, de son
+visage, dans le rapprochement violent de ses sourcils,
+une sorte de pressentiment: elle eut peut-être une
+prévision de sa destinée. Rosina resta tranquillement à
+table; mais un instant après, et vraisemblablement
+lorsque le colonel fut couché dans son lit de foin ou
+de paille, il répéta:</p>
+
+<p>&mdash;Rosina?...</p>
+
+<p>L'accent de ce second appel fut encore plus brutalement
+interrogatif que ne l'avait été l'autre. Le grasseyement
+du colonel et le nombre que la langue italienne
+permet de donner aux voyelles et aux finales,
+peignirent tout le despotisme, l'impatience, la volonté
+de cet homme.</p>
+
+<p>Rosina pâlit, mais elle se leva, passa derrière nous,
+et rejoignit le colonel.</p>
+
+<p>Tous mes camarades gardèrent un profond silence;
+mais moi, malheureusement, je me mis à rire après
+les avoir tous regardés, et mon rire se répéta de bouche
+en bouche.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Tu ridi?...</i> dit le mari.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, mon camarade, lui répondisse en redevenant
+sérieux, j'avoue que j'ai eu tort... Je te demande
+mille fois pardon, et si tu n'es pas content des
+excuses que je te fais, je suis prêt à te rendre raison...</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas toi qui as tort, c'est moi!... reprit-il
+froidement.</p>
+
+<p>Là-dessus, nous nous couchâmes dans la salle; et
+bientôt nous nous endormîmes tous d'un profond
+sommeil.</p>
+
+<p>Le lendemain, chacun, sans éveiller son voisin, sans
+chercher un compagnon de voyage, se mit en route à sa
+fantaisie, avec cette espèce d'égoïsme qui a fait de
+notre déroute un des plus horribles drames de personnalité,
+de tristesse et d'horreur, qui jamais se soit
+passé sous le ciel.</p>
+
+<p>Cependant, à sept ou huit cents pas de notre gîte,
+nous nous retrouvâmes presque tous, et nous marchâmes
+ensemble, comme des oies conduites en troupe
+par le despotisme aveugle d'un enfant: une même nécessité
+nous poussait.</p>
+
+<p>Arrivés à un petit monticule d'où l'on pouvait encore
+apercevoir la ferme où nous avions passé la nuit,
+nous entendîmes des cris qui ressemblaient au rugissement
+des lions dans le désert, au mugissement des
+taureaux; mais non, cette clameur ne pouvait se comparer
+à rien de connu. Néanmoins nous distinguâmes
+un faible cri de femme mêlé à cette horrible
+et sinistre râle. Nous nous retournâmes tous, en proie
+à je ne sais quel sentiment de frayeur; alors nous
+ne vîmes plus la maison; mais un vaste bûcher. L'habitation
+était tout en flammes, et des tourbillons de fumée,
+enlevés par le vent, nous apportaient et les sons
+rauques et je ne sais quelle vapeur forte.</p>
+
+<p>A quelques pas de nous marchait le capitaine; il venait
+tranquillement se joindre à notre caravane...</p>
+
+<p>Nous le contemplâmes tous en silence, car nul n'osa
+l'interroger; mais lui, devinant notre curiosité, tourna
+sur sa poitrine l'index de la main droite; et, de la
+gauche, montrant l'incendie:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Son'io!</i> dit-il... Ç'est moi!...</p>
+
+<p>Nous continuâmes à marcher, sans lui faire une
+seule observation.</p>
+
+<p>&mdash;Toutes vos histoires sont épouvantables!... dit
+la maîtresse du logis, et vous me causerez cette nuit
+des cauchemars affreux. Vous devriez bien dissiper
+les impressions qu'elles nous laissent en nous racontant
+quelque histoire gaie, ajouta-t-elle en se tournant
+vers un homme gros et gras, homme de beaucoup
+d'esprit et qui devait partir pour l'Italie, où l'appelaient
+des fonctions diplomatiques.</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers, répondit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Madame de... reprit-il en souriant, la femme
+d'un ancien ministre de la marine sous Louis XVI, se
+trouvait au château de... où j'avais été passer les vacances
+de l'année 180... Elle était encore belle, malgré
+trente-huit ans avoués, et en dépit des malheurs
+qu'elle avait essuyés pendant la révolution. Appartenant
+à l'une des meilleures maisons de France, elle
+avait été élevée dans un couvent. Ses manières, pleines
+de noblesse et d'affabilité, étaient empreintes d'une
+grâce indéfinissable. Je n'ai connu qu'à elle une certaine manière
+de marcher qui imprimait autant de
+respect qu'elle inspirait de désirs. Elle était grande,
+bien faite et pieuse. Il est facile d'imaginer l'effet
+qu'elle devait produire sur un petit garçon de treize
+ans: c'était alors mon âge. Sans avoir précisément
+peur d'elle, je la regardais avec une inquiétude désireuse
+et avec de vagues émotions qui ressemblaient aux
+tressaillemens de la crainte.</p>
+
+<p>Un soir, par un de ces hasards dont il est difficile
+de rendre compte, sept ou huit des dames qui habitaient
+le château se trouvèrent seules, sur les onze
+heures du soir, devant un de ces feux qui ne sont ni
+pétillans ni éteints, mais dont la chaleur moite dispose
+peut-être à une causerie plus intime, en communiquant
+aux fibres une sorte d'épanouissement qui les
+béatifie.</p>
+
+<p>Madame de... jeta un regard d'espion sur les hauts
+lambris et les vieilles tapisseries de l'immense salon.
+Ses grands yeux noirs tombèrent sur un coin passablement
+obscur où j'étais tapi derrière une duchesse
+aux pieds contournés: ce fut comme un regard de
+feu; mais elle ne me vit pas. J'étais resté coi en entendant
+ces dames raconter, <i>sotto voce</i>, des histoires
+auxquelles je ne comprenais rien; mais les rires de
+bon aloi qui terminaient chaque narration avaient piqué
+ma curiosité d'enfant.</p>
+
+<p>A votre tour, avaient dit en choeur les châtelaines
+à madame de... allons, contez-nous comment...</p>
+
+<p>Elle conservait peut-être une vague inquiétude de
+m'avoir vu jouant auprès d'elle; elle se leva, comme
+pour faire le tour du meuble énorme derrière lequel
+j'étais tapi; mais une vieille dame, plus impatiente
+que les autres, lui prit la main en lui disant:</p>
+
+<p>&mdash;Le petit est couché, ma chère; d'ailleurs,
+voudriez-vous paraître plus prude que nous...</p>
+
+<p>Alors la belle dame de... toussa, ses yeux se baissèrent
+souvent, et elle commença ainsi:</p>
+
+<p>«J'étais au couvent de... et je devais en sortir au
+bout de trois jours pour épouser M. le comte de F...
+mon mari. Mon bonheur futur, envié par quelques
+unes de mes compagnes, donnait lieu pour la
+vingtième fois à des conjectures que je vous épargne,
+puisque d'après vos récits vous vous en êtes toutes
+occupées en temps et lieu.</p>
+
+<p>»Trois jeunes personnes de mon âge et moi, qui
+ne pouvions pas faire ensemble soixante-dix ans,
+étions groupées devant la fenêtre d'un corridor, d'où
+l'on voyait ce qui se passait dans la cour du couvent.
+Depuis une heure environ, nos jeunes imaginations
+avaient cultivé le champ des suppositions d'une manière
+si folle et si innocente, je vous jure, qu'il nous
+était impossible de déterminer en quoi consistait le
+mariage; mes idées étaient même devenues si vagues
+que je ne savais plus sur quoi les fixer.</p>
+
+<p>»Une soeur de trente à quarante ans, qui nous
+avait prises en amitié, vint à passer; c'était, autant
+que je me le rappelle, la fille d'un campagnard fort
+riche: elle avait été mise au couvent dès sa jeunesse,
+soit pour avantager son frère, soit à cause d'une aventure
+qu'elle ne racontait qu'à son honneur et gloire.
+Mademoiselle de Langeac, qui était plus libre qu'aucune
+de nous avec elle, l'arrêta et lui exposa assez
+[Note du transcripteur: mot illisible] ment le danger qu'il pouvait y avoir pour
+moi d'ignorer les conditions de la nature humaine.</p>
+
+<p>La religieuse avisa dans la cour un maudit animal
+qui revenait du marché, et qui dans le moment,
+par la fierté de son allure, la puissance de développement
+de tout son être, formait la plus brillante définition
+du mariage que l'on pût donner.</p>
+
+<p>Là, le groupe féminin se rapprocha, madame de...
+parla à voix basse, les dames chuchotèrent et tous les
+yeux brillèrent comme des étoiles; mais je ne pus entendre
+de la réponse de la religieuse que deux mots latins,
+employés par la belle dame, et qui étaient, je
+crois: <i>Ecce homo!...</i></p>
+
+<p>A cet aspect, reprit madame de... dont la voix
+remonta insensiblement au diapason doux et clair qui
+avait donné le ton aux juvéniles confidences de ces
+dames, je manquai de me trouver mal. Je pâlis en regardant
+mademoiselle de Fiennes que j'aimais beaucoup,
+et la terreur que j'ai ressentie depuis en pensant
+au jour où je devais monter sur l'échafaud n'est
+pas comparable à celle dont je fus la proie en songeant
+à la première nuit de mes noces. Je croyais être
+faite autrement que toutes les femmes. Je n'osais
+parler à ma mère; je regardais le comte avec un curieux
+effroi, sans en être plus instruite. Je ne vous dirai
+pas toutes les pensées martyrisantes dont je fus assaillie;
+l'idée d'un pareil supplice a été jusqu'à me
+faire rester, la veille de mon mariage, à tenir pendant
+environ une heure le bouton doré qui servait à ouvrir
+la porte de la chambre où dormait ma mère, sans pouvoir
+me décider à entrer, à la réveiller et à lui faire
+part de l'impossibilité où me mettait la nature d'être
+femme un jour.</p>
+
+<p>»Bref! je fus menée plus morte que vive dans la
+chambre nuptiale...»</p>
+
+<p>Ici madame de... ne put s'empêcher de sourire, et
+elle ajouta, non sans quelque mine de sainte ni-touche:</p>
+
+<p>«Mais j'ai vu que tout ce que Dieu a fait est bien
+fait, et que la pauvre bécasse de religieuse avait essayé,
+comme Garo, de mettre des citrouilles à un
+chêne.»</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit une jeune dame, si vos histoires
+gaies commencent ainsi, comment finiront-elles?...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur n'a jamais pu rien conter sans y
+mettre un trait un peu trop vif, et vraiment je le redoute.
+J'espère toujours qu'il s'est corrigé...</p>
+
+<p>&mdash;Mais où est le mal?... demanda naïvement le narrateur.
+Aujourd'hui vous voulez rire, et vous nous
+interdisez toutes les sources de la gaîté franche qui
+faisait les délices de nos ancêtres. Otez les tromperies
+de femmes, les ruses de moines, les aventures un peu
+breneuses de Verville et de Rabelais, où sera le rire?...
+Vous avez remplacé cette poétique par celle des calembours
+d'Odry!... Est-ce un progrès?... Aujourd'hui
+nous n'osons plus rien!... A peine une honnête
+femme permettrait-elle à son amant de lui raconter la
+bonne histoire du cocher de fiacre disant à une dame:
+<i>Voulez-vous trinquer?</i>... Il n'y a rien de possible
+avec des moeurs aussi tacitement libertines; car je
+trouve vos pièces de théâtre et vos romans plus gravement
+indécens que la crudité de Brantôme, chez lequel
+il n'y a ni arrière-pensée ni préméditation. Le
+jour où nous avons donné de la chasteté au langage,
+les moeurs avaient perdu la leur.</p>
+
+<p>&mdash;La philanthropie a ruiné le conte!... reprit un
+vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;Comment?... dit la femme d'un peintre.</p>
+
+<p>&mdash;Pour qu'un conte soit bon, il faut toujours qu'il
+vous fasse rire d'un malheur, répondit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Paradoxe!... s'écria un journaliste.</p>
+
+<p>&mdash;Aujourd'hui, reprit le vieillard en souriant, les
+sots se servent trop souvent de ce mot-là, quand ils
+ne peuvent pas répondre, pour qu'un homme d'esprit
+l'emploie.</p>
+
+<p>Il y eut un moment de silence.</p>
+
+<p>&mdash;Autrefois, dit le vieillard, les gens riches se faisaient
+enterrer dans les églises. Alors il y avait un intervalle
+entre l'enterrement réel et le convoi, parce
+que la tombe n'était pas toujours prête à recevoir le
+mort. Cet inconvénient avait obligé les curés de Paris
+à faire garder pendant un certain laps de temps les
+cercueils dans une chapelle où se trouvait un sépulcre
+postiche. C'était en quelque sorte un vestibule où les
+morts attendaient. Il y avait un prêtre de garde près
+de la chapelle mortuaire, et les familles payaient les
+prières de surérogation qui se disaient pendant la nuit
+ou pendant le jour qui s'écoulait entre l'enterrement
+factice et l'inhumation définitive. Excusez-moi de
+vous donner ces détails; mais aujourd'hui, pour beaucoup
+de personnes, ils sont de l'histoire...</p>
+
+<p>Un pauvre prêtre, nouveau venu à Saint-Sulpice,
+débuta dans l'emploi de garder les morts... Un vieux
+maître des requêtes de l'hôtel avait été enterré la matin.
+Au commencement de la nuit, le prêtre de province
+fut installé dans la chapelle, et chargé de dire
+les prières à la lueur des cierges. Le voilà seul, au
+coin d'un pilier, dans cette grande église. Il dit un
+psaume, et quand le psaume est fini:</p>
+
+<p>&mdash;Pan! pan!...</p>
+
+<p>Il entend trois petits coups frappés faiblement.</p>
+
+<p>Les oreilles lui tintent; il regarde la voûte, les dalles,
+les piliers... et finit par croire que ses confrères veulent
+lui jouer quelque tour, comme cela se fait dans les
+couvens pour les novices. Alors il se remet à dépêcher
+un autre psaume; et de verset en verset:</p>
+
+<p>&mdash;Pan! pan! pan!</p>
+
+<p>La prêtre répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Oui! oui! frappe!... Je t'en casse!...</p>
+
+<p>Enfin les coups diminuèrent, et ne se firent plus
+entendre que de loin à loin.</p>
+
+<p>Vers le matin, un vieux prêtre vint relever de faction
+le débutant. Celui-ci lui donne le livre, la chaise,
+et s'en va.</p>
+
+<p>&mdash;Pan! pan! pan!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que ça?... demanda le vieux
+prêtre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ce n'est rien, répondit le nouveau; c'est le
+mort qui a un tic...</p>
+
+<p>&mdash;Je croirais volontiers que ce mot est vrai... dit
+un professeur d'histoire. Il est saturé de cet esprit rustique
+si précieux chez les vieux auteurs, et qui se retrouve
+souvent peut-être chez le paysan. Ce prêtre
+venait d'en-deçà la Loire... Le villageois est une nature
+admirable. Quand il est bête, il va de pair avec l'animal;
+mais quand il a des qualités, elles sont exquises;
+malheureusement personne ne l'observe. Il a
+fallu je ne sais quel hasard pour que Goldsmith ait fait
+<i>le Vicaire de Vakefield</i>. Aussi la vie campagnarde
+et paysanne attend un historien.</p>
+
+<p>&mdash;Votre observation me rappelle, dit un ancien
+fonctionnaire impérial, un trait qui peut servir de
+preuve à votre opinion. Il donne tout-à-fait l'idée
+d'un homme trempé comme devait l'être le paysan
+du Danube.</p>
+
+<p>En 1813, lors des dernières levées d'hommes dont
+Napoléon eut besoin, et que les préfets firent avec une
+rigueur qui contribua peut-être à la première chute de
+l'empire, le fils d'un pauvre métayer des environs
+d'une ville que je ne vous nommerai pas, car ce serait
+vous désigner le préfet, refusa de partir, et disparut.</p>
+
+<p>Les premières sommations exécutées, l'on en vint
+aux mesures de rigueur contre le père et la mère. Enfin
+un matin, le préfet, ennuyé de voir cette affaire
+traîner en longueur, mande le père devant lui.</p>
+
+<p>Le paysan vint à la préfecture; et là, le secrétaire
+général d'abord, puis le préfet lui-même, essayèrent
+par des paroles de persuasion de convertir à l'évangile
+impérial le père du réfractaire, et de lui arracher le
+secret de la retraite où son fils était caché.</p>
+
+<p>Ils échouèrent contre le système de dénégation dans
+lesquels les paysans se renferment avec l'instinct de
+l'huître, qui défie ses agresseurs à l'abri de sa rude
+écaille. Des douceurs, le préfet et son secrétaire passèrent
+aux menaces, et ils se mirent très-sérieusement
+en colère, et rudoyèrent le pauvre homme, qui les regardait
+avec un grand flegme, en tortillant son chapeau
+à bords rabattus.</p>
+
+<p>&mdash;Nous saurons bien te faire retrouver ton fils, disait
+le secrétaire.</p>
+
+<p>&mdash;Je le voudrais bien, monseigneur, répondait le
+paysan.</p>
+
+<p>&mdash;Il me le faut mort ou vif, s'écria le préfet, en
+forme de conclusion.</p>
+
+<p>Là dessus le père s'en revint désolé chez lui; car il
+ne savait réellement pas où était son fils et se doutait
+bien de ce qui allait arriver.</p>
+
+<p>En effet, le lendemain, il vit dès le matin, en allant
+aux champs, le chapeau bordé d'un gendarme qui galopait
+le long des haies, et que le préfet envoyait loger
+chez lui, jusqu'à ce que le réfractaire se fût retrouvé.</p>
+
+<p>Il fallut donc chauffer, blanchir, éclairer le garnisaire
+et le nourrir son cheval et lui. Le paysan y mangea
+ses économies, vendit la croix d'or, les boucles
+d'oreilles, de souliers, les agrafes d'argent et les hardes
+de sa femme; puis un champ qu'il avait, et enfin sa
+maison.</p>
+
+<p>Avant de vendre la maison et le morceau de terre
+dont elle était environnée, il y eut une horrible dispute
+entre la femme et le mari, celui-ci prétendait
+qu'elle savait où était son fils... Le gendarme fut
+obligé de mettre le holà, au moment où le paysan
+s'emporta, car il avait pris son sabot pour le jeter à la
+tête de sa femme.</p>
+
+<p>Depuis cette soirée, le garnisaire ayant pitié de ces
+deux malheureux menait son cheval paître le long des
+chemins et dans les prés communaux. Quelques voisins
+se cotisèrent pour lui fournir de l'avoine et de la
+paille; la plupart du temps le gendarme achetait de la
+viande, et l'on s'entendait pour soutenir ce pauvre
+ménage. Le paysan avait parlé de se pendre.</p>
+
+<p>Enfin, un jour qu'il fallait du bois pour cuire le
+dîner du gendarme, le père du réfractaire était allé
+dès le matin dans une forêt voisine pour ramasser des
+branches mortes et faire provision de bois.</p>
+
+<p>A la nuit, il aperçut dans un fourré, près des habitations,
+une masse blanche, et ayant été voir ce que
+cela pouvait être, il reconnut son fils. Il était mort de
+faim, et avait encore entre les dents l'herbe qu'il avait
+essayé de manger.</p>
+
+<p>Le paysan chargea son enfant sur ses épaules, et,
+sans le montrer à personne, sans rien dire, il le porta
+pendant trois lieues; il arriva à la préfecture, s'enquit
+où était le préfet, et, apprenant qu'il était au bal,
+il l'attendit; et quand celui-ci rentra, sur les deux
+heures du matin, il trouva le paysan à sa porte, qui
+lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez voulu mon fils, monsieur le préfet,
+le voilà!</p>
+
+<p>Il mit le cadavre contre le mur et s'enfuit.</p>
+
+<p>Maintenant, lui et sa femme mendient leur pain.</p>
+
+<p>&mdash;Ceci est tout bonnement sublime, reprit le médecin;
+mais je crois que si les actions des paysans sont
+si complètes, si simplement belles, c'est que, chez
+eux, tout est naturel et sans art; ils obéissent toujours
+au cri de la nature; leur ruse même, leur astuce, si
+célèbres et si formidables, sont un développement de
+l'instinct humain. Ils sont cauteleux dans les affaires,
+et dissimulés, comme tous les gens faibles, en présence
+d'un ennemi puissant; et, ne faisant pas abus
+de la pensée, ils la trouvent comme la foi, très-robuste
+dans leur ame, au moment où ils en font
+usage. La foi du charbonnier est un proverbe.</p>
+
+<p>Ce qui m'étonne le plus en eux, ajouta-t-il, c'est leur
+détachement de la vie, et je ne comprends pas qu'en
+estimant si peu une existence si chargée de peines et
+de travail, ils soient si peu vindicatifs, et ne la risquent
+pas plus souvent, par calcul. Ils n'ont pas le temps
+peut-être de réfléchir ou de combiner de grandes
+choses.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce qui sauve la civilisation de leurs entreprises,
+dit quelqu'un.</p>
+
+<p>&mdash;Encore la civilisation!... répéta le médecin d'un
+air comi-tragique.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, docteur, lui dis-je, je vous assure que je
+connais un petit pays de Touraine où les gens de la
+campagne font mentir vos observations. Du côté de
+Chinon, les naturels de notre pays sont possédés d'une
+fureur courte et vive qui leur donne l'énergie de se
+livrer à leurs passions, puis ils rentrent soudain dans
+cette douceur spirituelle et railleuse qui distingue le
+caractère tourangeau. Serait-ce que Caïn aurait peuplé
+les environs de Chinon, dont les habitans sont
+nommés <i>Caïnones</i> dans les cartulaires, ou faut-il attribuer
+ce sentiment de vengeance immédiate à la vie
+sauvage que mènent les habitans des campagnes? Le
+docteur Gall aurait bien dû venir visiter le Chinonnais,
+où, du reste, il y a de fort honnêtes gens. Un des
+avocats les plus distingués de ce pays me disait en
+riant que cet arrondissement devrait lui constituer une
+rente, parce que la plupart des procès civils et criminels
+étaient issus de ce pays si célébré par Rabelais.
+Quant à moi, j'ai vu de mes yeux un exemple frappant
+de cette observation, dont je ne voudrais pas cependant
+garantir la vérité psycologique.</p>
+
+<p>Voici le fait:</p>
+
+<p>&mdash;Je revenais, en 181..., d'Azai à Tours par la
+voiture de Chinon. En prenant ma place, je vis, sur
+la banquette de derrière deux gendarmes, entre lesquels
+était un gars d'environ vingt-deux ans.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'a-t-il donc fait celui-là?... dis-je au brigadier,
+croyant qu'il s'agissait de quelque délit forestier
+ou autre.</p>
+
+<p>&mdash;Presque rien... répondit le gendarme; il s'est
+permis de rompre avec une barre de fer l'échine de
+son maître, et il l'a tué, pas plus tard qu'hier...</p>
+
+<p>Là-dessus, grand silence. Je voyageais en compagnie
+d'un assassin. Celui-ci se tenait coi dans la carriole,
+regardant avec assez d'insouciance les arbres du
+chemin, qui fuyaient avec autant de rapidité que sa
+vie promise à l'échafaud. Il avait une figure douce,
+quoique brune et fortement colorée.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc a-t-il assommé son maître?...
+dis-je au brigadier.</p>
+
+<p>&mdash;Pour une misère... répondit le gendarme. En
+allant à la foire de Tours, son bourgeois, qui était un
+fort métayer, avait promis de rapporter les cadeaux
+d'usage à la fille de basse-cour et à ce gars-là... Pour
+lors, il s'agissait d'un tablier pour elle, et d'un gilet
+rouge pour lui. Au retour, il paraît que le fermier
+eut quelque motif de mécontentement contre lui. Il
+donna bien le tablier à la fille, mais il garda le gilet.
+Assoupi par la chaleur, et fatigué, vu qu'il avait fait
+la route sans arrêt et à cheval, il s'endormit sur le
+coin de sa table, dans la salle. Alors le gars prit la
+barre de fer, et lui en asséna un grand coup sur la
+nuque; le métayer a encore eu la force de se relever
+et de lui dire:</p>
+
+<p>&mdash;Malheureux!...</p>
+
+<p>Et il lui a donné un second coup, qui finalement
+l'a tué raide. Et après il a été se cacher dans l'écurie
+avec le gilet; mais il n'a pas seulement pris un liard
+de l'argent que son maître rapportait de Tours, et il
+s'est laissé empoigner sans résistance.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, lui dis-je, en me tournant vers le
+paysan, as-tu pu tuer un homme pour un gilet?...</p>
+
+<p>&mdash;Dam!... j'avais compté là-dessus pour aller à la
+danse.</p>
+
+<p>Ce fut tout ce que je tirai de ce garçon... qui ne
+paraissait point méchant du tout. Les gendarmes ne lui
+avaient seulement pas lié les mains. La voiture vint
+à verser au-dessus de Bellon.&mdash;Mais non, elle ne
+versa pas. L'un des brancards s'était cassé. Nous en
+sortîmes tous; les gendarmes se mirent de chaque côté
+de ce malheureux en le laissant libre; néanmoins ils
+avaient l'oeil sur lui. Ce gaillard-là, voyant le conducteur
+s'y prendre assez mal pour relever la patache,
+l'aida, lia lui-même une perche pour remplacer le
+brancard; et quand tout fut fini:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ça ira!... maintenant, dit-il en achevant
+de serrer le dernier noeud d'une corde, et il remonta
+dans cette voiture qui le menait pour ainsi dire au
+supplice. Il fut exécuté à Tours.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! ce sang froid n'a rien de bien extraordinaire,
+dit un jeune homme qui était venu du salon
+du jeu, au milieu de ma narration, et n'avait pas assisté
+aux prémisses de mon argumentation. Il existe
+une foule d'anecdotes sur les derniers momens des
+criminels; et, si je vous cite à ce propos un fait de ce
+genre, bien autrement curieux, c'est parce que je le
+crois peu connu; je l'ai entendu raconter à l'auteur
+des <i>Souvenirs de la Révolution</i>. Le syndic du tribunal
+de Brest se nommait Vignes, et le président Vigneron.
+Ils furent condamnés à mort. En se trouvant
+sur l'échafaud, l'un d'eux, M. Vignes, dit à l'autre
+en lui montrant la foule:</p>
+
+<p>&mdash;Hein! ils vont se trouver bien embarrassés sans
+vignes ni vigneron.</p>
+
+<p>M. Vignes passa le premier; mais au moment où le
+couteau lui tranchait la tête, les deux montans de la
+guillotine se désunirent; enfin il se dérangea quelque
+chose dans l'instrument du supplice, et comme il était
+fort tard, l'exécuteur des hautes-oeuvres républicaines
+dit au président:</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, monsieur, vous voilà sauvé; car c'est
+quelque chose que vingt-quatre heures par ce temps-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que tu sois un grand lâche, répondit
+M. Vigneron. Comment, parce que tes planches ont
+un peu joué, tu vas me faire attendre? Le jugement
+ne m'a pas condamné à vivre vingt-quatre heures de
+plus...</p>
+
+<p>Il prit lui-même le marteau, les clous, et raccommoda
+la guillotine; puis, quand elle fut jugée solide,
+il se coucha sur la planche, et fut exécuté.</p>
+
+<p>Ceci est autre chose que de mettre une perche à un
+brancard, et c'est du sang froid argent comptant...</p>
+
+<p>&mdash;Docteur, dit une dame, vous qui devez voir
+beaucoup de mourans, avez-vous rencontré souvent
+des exemples de cette singulière tranquillité?...</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit-il, les criminels sont ordinairement
+des gens doués d'une organisation très-puissante,
+en sorte qu'ils ont plus de chances que les malades
+affaiblis par de longues agonies pour dire de
+jolies choses. On les tue vivans, tandis que les malades
+meurent tués. Puis, chez certains hommes, l'ame
+est fortement excitée par l'attente du supplice, et ils
+rassemblent toutes leurs forces pour soutenir cet assaut.
+Il y a exaltation. Cependant j'ai vu de belles
+morts particulières... Pour moi, la plus belle a été
+celle de la femme d'un célèbre médecin allemand, auquel
+j'étais fort attaché. Le tableau que cette scène
+nous offrit est toujours vif et coloré comme au moment
+où j'en fus témoin.</p>
+
+<p>Nous avions passé la nuit au chevet de la mourante;
+elle était attaquée de la poitrine, et la pulmonie,
+arrivée au dernier degré, ne laissait aucun espoir. Mon
+maître s'était endormi; sa femme, s'étant réveillée vers
+quatre heures du matin, me fit, de la manière la
+plus touchante et en souriant, un signe amical
+pour me dire de la laisser reposer, et cependant elle
+allait mourir. Elle était arrivée à une maigreur extraordinaire;
+mais son visage avait conservé ses traits
+et ses formes, qui étaient belles. Sa pâleur faisait ressembler
+sa peau à de la porcelaine derrière laquelle il
+y a une lumière. Ses yeux vifs et ses couleurs tranchaient
+sur ce teint plein d'une molle élégance, et il
+y avait dans sa physionomie une sorte de sublimité
+qui imposait. Elle paraissait plaindre son mari, auquel
+sa vie avait été vouée; mais ce sentiment prenait
+sa source dans une tendresse élevée, qui semblait ne
+plus connaître de bornes aux approches de la mort.
+Le silence était profond; la chambre, doucement éclairée
+par une lampe, avait l'aspect de toutes les chambres
+de malades au moment de la mort. C'était un
+désordre pittoresque... En ce moment, la pendule
+sonna, et le docteur, au désespoir d'avoir dormi,
+se réveilla. Je ne vis pas le geste d'impatience par lequel
+il peignit le regret qu'il éprouvait d'avoir perdu
+de vue sa femme pendant un des derniers momens qui
+lui étaient accordés; mais il est sûr qu'une personne
+autre que la mourante aurait pu s'y tromper. Ce médecin,
+homme d'un grand talent, avait mille de ces
+bizarreries apparentes qui font prendre les gens de génie
+pour des fous, mais dont l'explication se trouve
+dans la nature exquise et les exigences de leur esprit.
+Il vint se mettre dans un fauteuil, près du lit de sa
+femme, et la regarda fixement. Alors elle avança un
+peu la main, prit celle de son mari, la serra faiblement,
+et d'une voix douce, mais émue, elle lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mon pauvre ami, qui donc maintenant te comprendra?...</p>
+
+<p>Puis elle mourut en le regardant.</p>
+
+<p>&mdash;Les histoires que conte le docteur, reprit une
+dame après un moment de silence, me font des impressions
+bien profondes.</p>
+
+<p>Le médecin salua gravement.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, elles sont douces et intéressantes; il nous
+émeut sans employer les atrocités si fort à la mode aujourd'hui...</p>
+
+<p>&mdash;Ma réserve, dit-il, n'est certes pas de l'impuissance,
+et je vous prie de croire, madame, que j'ai ma
+provision d'horrible tout comme un autre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! s'écria la maîtresse de la maison, racontez-nous
+un peu quelque chose d'affreux. Je voudrais
+voir la couleur de votre tragique, quand ce ne
+serait que pour le comparer avec celui qui a présentement
+cours à la bourse littéraire.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureusement, madame, je ne parle que de
+ce que j'ai vu.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!</p>
+
+<p>&mdash;Mais je dois avoir le dessous avec les gens qui
+ont sur moi tous les avantages que donne l'imagination.
+Je ne puis pas vous mettre en scène deux frères
+nageant en pleine mer et se disputant une planche...
+ou un homme qui a entrepris de manger un régiment
+à la croque-au-sel. Je ne puis être que vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! nous nous contenterons de la vérité.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas me faire prier, reprit-il, et il se
+moucha.</p>
+
+<p>&mdash;Le hasard, dit-il, me mit autrefois en relation
+avec un homme qui avait roulé dans les années de
+Napoléon, et dont alors la position était assez brillante
+pour un militaire de son grade. Il était capitaine,
+et occupait à l'état-major de Paris, je crois, une place
+qui lui valait de quatre à cinq mille francs; en outre
+il possédait quelque fortune. Où l'avait-il prise, je ne
+sais. Il était de basse extraction, et pour n'avoir pas
+d'avancement sous l'empire, il fallait être un traînard,
+un niais, un ignorant ou un lâche. Cependant il y a
+aussi des gens malheureux. Mon homme n'était rien
+de tout cela; c'était le type des mauvais soudards, débauché,
+buveur, fumeur, vantard, plein d'amour-propre,
+voulant primer partout, ne trouvant d'inférieurs
+que dans la mauvaise compagnie et s'y plaisant,
+racontant ses exploits à tous ceux qui ne savaient
+pas si une demi-lune est quelquefois entière, enfin un
+vrai <i>chenapan,</i> comme il s'en est tant rencontré dans
+les armées; ne croyant ni à Dieu ni au diable; bref
+pour achever de vous le peindre, il suffira de vous
+dire ce qui m'arriva un jour que je l'avais rencontré
+du côté de la Bastille. Nous allions l'un et l'autre au
+Palais-Royal. Nous cheminâmes par les boulevards.
+Au premier estaminet qui se trouva:</p>
+
+<p>&mdash;Permettez-moi, dit-il, d'entrer là un petit moment;
+j'ai un restant de tabac à y prendre et un verre
+d'eau-de-vie.</p>
+
+<p>Il avala le petit verre d'eau-de-vie, et reprit en effet
+une pipe chargée et un peu de tabac à lui.</p>
+
+<p>Au second estaminet il avait achevé de fumer son
+restant de tabac, et recommença son antienne. Ce
+diable d'homme avait des restans de tabac dans tous
+les estaminets, et c'étaient comme autant de relais
+pour des pipes et son gosier. Il avait établi dans Paris
+ses lignes de communication. Je ne vous parlerai pas
+de ses moustaches grises, de ses vêtemens caractéristiques,
+de son idiome et de ses tics, ce serait vous en
+entretenir jusqu'à demain. Je crois qu'il ne s'était jamais
+peigné les cheveux qu'avec les cinq doigts de la
+main. J'ai toujours vu à son col de chemise la même
+teinte blonde. Eh bien! cet homme-là, ce chenapan,
+avait une assez belle figure, figure militaire, de grands
+traits, une expression de calme; mais j'ai toujours cru
+lire au fond de ses yeux verts de mer et tachetés de
+points orangés quelques-unes de ces aventures où il y
+a de la fange et du sang. Ses mains ressemblaient à
+des éclanches. Il était d'une taille médiocre, mais large
+des épaules et de la poitrine, un vrai corsaire. Par-dessus
+tout cela il se disait un des vainqueurs de la
+Bastille. Cet homme rencontra une jeune fille assez
+folle pour s'amouracher de lui. C'était une grisette,
+mais un amour de feu. Elle avait nom Clarisse, et travaillait
+chez une fleuriste. Elle avait tout joli, la taille,
+les pieds, les cheveux, les mains, les formes, les manières.
+Son teint était blanc, sa peau satinée. Il n'y a
+vraiment qu'à Paris que se trouvent ces espèces de
+produits et ces sortes de passions. Jamais je n'ai vu de
+contraste aussi tranché que l'opposition présentée par
+ce singulier couple. Clarisse était toujours mignonne,
+propre et bien mise. Par amour-propre, le capitaine lui
+donnait tout ce qu'elle lui demandait, et la pauvre enfant
+lui demandait peu de choses: c'étaient la partie
+de spectacle, quelques robes, des bijoux. Jamais elle
+ne voulut être épousée, et s'il la logea, s'il meubla son
+appartement, ce fut par vanité. Cette jeune fille était
+le dévouement même. J'ai souvent pensé que ces pauvres
+créatures obéissent à je ne sais quelle charitable
+mission en se donnant à ces hommes si rebutans, si
+rebutés, aux mauvais sujets. Il y a dans ces actes du
+coeur un phénomène qu'il serait intéressant d'analyser.</p>
+
+<p>Clarisse tomba malade, elle eut une fièvre putride,
+à laquelle se mêlèrent de graves accidens, et le cerveau
+fut entrepris. Le capitaine vint me chercher; je
+trouvai Clarisse en danger de mort, et, prenant son
+protecteur à part, je lui fis part de mes craintes.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut, lui dis-je, avoir une bonne garde-malade
+au plus tôt; car cette nuit sera très-critique.</p>
+
+<p>En effet, j'avais ordonné de mettre à une certaine
+heure des sinapismes aux pieds, puis d'appliquer, une
+demi-heure après l'effet du topique, de la glace sur
+la tête, et lorsqu'elle serait fondue, de placer un cataplasme
+sur l'estomac... Il y avait d'autres prescriptions
+dont je ne me souviens plus.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! me répondit-il, je ne me fierais point à une
+garde; elles dorment, elles font les cent coups, tourmentent
+les malades. Je veillerai moi-même, et j'exécuterai
+vos ordonnances comme si c'était une consigne.</p>
+
+<p>A huit heures du matin, je revins, fort inquiet de
+Clarisse; mais en ouvrant la porte, je fus suffoqué par
+les nuages de fumée de tabac qui s'exhalèrent, et au
+milieu de cette atmosphère brumeuse, je vis à peine, à
+la lueur de deux chandelles, mon homme fumant sa
+pipe et achevant un énorme bol de punch. Non, je
+n'oublierai jamais ce spectacle. Auprès de lui Clarisse
+râlait et se tordait; il la regardait tranquillement. Il
+avait consciencieusement appliqué les sinapismes, la
+glace, les cataplasmes; mais aussi le misérable, en faisant
+son office de garde-malade, trouvant Clarisse admirablement
+belle dans l'agonie, avait sans doute
+voulu lui dire adieu; du moins le désordre du lit me
+fit comprendre les événemens de la nuit. Je m'enfuis,
+saisi d'horreur: Clarisse mourait.</p>
+
+<p>&mdash;L'horrible vrai est toujours plus horrible encore!...
+dit le sculpteur.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a de quoi frémir quand on songe aux malheurs,
+aux crimes qui sont commis à l'armée, à la
+suite des batailles, quand la méchanceté de tant de
+caractères méchans peut se déployer impunément!...
+reprit une dame.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit un officier qui n'avait pas encore parlé
+de la soirée, les scènes de la vie militaire pourraient
+fournir des milliers de drames. Pour ma part, je connais
+cent aventures plus curieuses les unes que les
+autres; mais en m'en tenant à ce qui m'est personnel,
+voici ce qui m'est arrivé...</p>
+
+<p>Il se leva, se mit devant nous, au milieu de la cheminée,
+et commença ainsi:</p>
+
+<p>&mdash;C'était vers la fin d'octobre; mais non, ma foi,
+c'était bien dans les premiers jours de novembre 1809,
+je fus détaché d'un corps d'armée qui revenait en
+France, pour aller dans les gorges du Tyrol bavarois.
+En ce moment nous avions à soumettre, pour le compte
+du roi de Bavière, notre allié, cette partie de ses états
+que l'Autriche avait réussi à révolutionner. Le général
+Chatler s'avançait même avec un ou deux régimens
+allemands, dans le dessein d'appuyer les insurgés,
+qui étaient tous gens de la campagne.</p>
+
+<p>Cette petite expédition avait été confiée par l'empereur
+à un certain général d'infanterie nommé Rusca,
+qui se trouvait alors à Clagenfurth, à la tête d'une avant-garde
+d'environ quatre mille hommes. Comme Rusca
+était sans artillerie, le maréchal Marmont... avait
+donné l'ordre de lui envoyer une batterie, et je fus
+désigné pour la commander.</p>
+
+<p>C'était la première fois, depuis ma promotion au
+grade de lieutenant, que je me voyais, au milieu d'une
+brigade, le seul officier de mon corps, ayant à conduire
+des hommes qui n'obéissaient qu'à moi, et obligé
+de m'entendre, comme chef d'une arme, avec un officier
+général.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, me dis-je en moi-même, il y a un
+commencement à tout, et c'est comme cela qu'on devient
+général.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez avec Rusca?... me dit mon capitaine,
+prenez garde à vous, c'est un malin singe, un vaurien
+fini. Son plus grand plaisir est de <i>mettre dedans</i>
+tous ceux qui ont affaire à lui. Pour vous apprendre
+ce que c'est que ce chrétien-là, il suffira peut-être de
+vous dire qu'il s'est amusé dernièrement à baptiser du
+vin blanc avec de l'eau-de-vie, afin de renvoyer à
+l'empereur un aide-de-camp soûl comme une grive...
+Si vous vous comportez de manière à éviter ses algarades,
+vous vous en ferez un ennemi mortel... Voilà
+le pèlerin... Ainsi, attention!</p>
+
+<p>&mdash;Hé bien, répliquai-je à mon capitaine, nous
+nous amuserons; car il ne sera pas dit qu'un pousse-cailloux
+<i>embêtera</i> un officier d'artillerie.</p>
+
+<p>Dans ce temps-là, voyez-vous, l'artillerie était
+quelque chose, parce que le corps avait fourni l'empereur...</p>
+
+<p>Me voilà donc parti, moi et mes canonniers, et
+nous gagnons Clagenfurth. J'arrive le soir; et, aussitôt
+que mes hommes sont gîtés, je me mets en grande
+tenue et je me rends chez le Rusca. Point de Rusca.</p>
+
+<p>&mdash;Où est le général, demandais-je à une manière
+d'aide-de-camp qui baragouinait un français mêlé d'italien.</p>
+
+
+<p>&mdash;Le zénéral est à la zouziété, dans oun chercle,
+au café, à boire de la bière sou la piazza.</p>
+
+<p>Je regarde mon homme en face, et je m'aperçois
+qu'il n'est pas ivre comme ses incohérences me le faisaient
+supposer.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes étonné... reprit l'aide-de-camp. Ma
+s'il est là de si bonne houre, c'est pour oune petite
+difficoulté quél zénéral il a ou avec les habitanti. Par
+ché i son di oumor pauco contrariente les Tedesques.
+Ces chiens-là né se sont-ils pas avisés dé né piou audare
+boire de la bière all chercle per ché lè zénéral y
+était...</p>
+
+<p>En ce moment, nous fûmes interrompus par un
+roulement de tambour, après quoi le crieur de la ville
+lut en français d'abord, puis en allemand et en italien,
+une proclamation de Rusca, en vertu de laquelle il
+était enjoint à tous les négocians et notables habitans
+de Clagenfurth d'aller, comme par le passé, au
+cercle, pendant toutes les soirées, sous peine d'être
+taxés à un contribution extraordinaire.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment le paieront-ils donc?... dit le colonel
+du 20e qui se trouvait auprès de moi, car je m'étais
+avancé pour écouter; ce serait la quatrième qu'il
+lèverait sur ces pauvres diables. Ce compère-là est capable
+de les faire révolter, pour se donner le plaisir
+de mitrailler une sédition populaire...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi n'allaient-ils plus au café?... mon colonel,
+lui demandais-je.</p>
+
+<p>Le colonel me regarda.</p>
+
+<p>&mdash;Vous arrivez... à ce que je vois, me répondit-il.
+Eh bien! voilà le fait. Ce diable de Rusca ne s'amusait-il
+pas, le soir, à allumer sa pipe, au cercle,
+devant ces pauvres gens, avec les billets de florins qu'il
+leur arrachait le matin!... Il faut que ce soit encore un
+bien bon peuple, ces Allemands, pour qu'aucun d'eux
+ne lui ait tiré un coup de pistolet... Heureusement,
+nous partirons demain; nous n'attendions que vous...</p>
+
+<p>&mdash;Il paraît, lui dis-je, que votre général n'est pas
+commode?...</p>
+
+<p>&mdash;C'est un excellent militaire... répliqua-t-il, et il
+entend particulièrement la guerre que nous allons faire.
+Il a été médecin dans la partie de l'Italie qui avoisine
+les montagnes du Tyrol, et il en connaît les
+routes, les sentiers, les habitans. Il est d'une bravoure
+exemplaire; mais c'est bien le plus malicieux animal
+que j'aie jamais connu. S'il ne brûle pas les paysans
+dans leurs villages, il faudra qu'il soit dans ses bons
+jours...</p>
+
+<p>Le colonel s'éloigna en voyant un officier venir
+à nous.</p>
+
+<p>Je fus assez embarrassé de ma personne en me
+trouvant seul. Je pensai qu'il n'était pas convenable
+que j'allasse voir Rusca au cercle; et, alors, je revins
+à l'aide-de-camp, qui était toujours resté immobile sur
+le seuil de la porte, occupé à fumer son cigare. J'avais
+toujours rencontré son regard, quand je jetais par
+hasard les yeux sur lui en causant avec le colonel; et,
+quoique ce regard me parût aussi railleur que perfide,
+je le priai d'annoncer à son général ma visite pour la
+fin de la soirée, objectant la nécessité dans laquelle
+j'étais de prendre quelque chose; car je n'avais
+rien mangé depuis le matin... mais un officier n'est
+pas aussi heureux que la mule du pape; en campagne,
+il n'a pas d'heures pour ses repas; il se nourrit comme
+il peut, et quelquefois pas du tout. Au moment où
+j'allais retourner à mon logement, j'entendis une grande
+rumeur dans le faubourg par lequel j'étais entré. Je
+demande à un soldat qui me parut en venir la raison
+de ce tumulte, et il me dit que l'un de mes canonniers
+en était cause; alors je fus forcé de me rendre sur les
+lieux pour savoir ce qui se passait. Il y avait des attroupemens
+composés de femmes principalement, qui
+paraissaient en colère, criaient et parlaient toutes ensemble;
+c'était comme dans une basse-cour, quand les
+poules se mettent à piailler. Au milieu du faubourg, je
+vis une grande et belle fille autour de laquelle on s'attroupait;
+quand elle m'aperçut, elle fendit la presse
+et vint à moi. Elle était furieuse, elle parlait avec une
+volubilité convulsive; elle avait des couleurs, les bras
+nus, la gorge haletante, les cheveux en désordre, les
+yeux enflammés, la peau mate; elle gesticulait avec
+feu, elle était superbe; c'est une des plus belles colères
+que j'ai vues dans ma vie. Là, je sus la cause de cette
+émeute. Mon fourrier était logé chez le père de cette
+fille; et il paraît que, la trouvant à son goût, il avait
+voulu la cajoler; mais qu'elle s'était brutalement défendue;
+alors mon diable de canonnier, un provençal,
+il se nommait Lobbé, c'était un petit homme, à cheveux
+noirs, bien frisés, qu'on avait appelé dans la
+compagnie <i>la Perruque</i>. La Perruque donc, par vengeance,
+se faisait servir par le père et la mère de cette
+fille; et, comme il était assis sur un fauteuil très-élevé,
+il avait mis chacun de ses pieds sur un escabeau de
+chaque côté de la table, et, pendant son repas, il avait
+forcé la mère et le père, qui était un homme à cheveux
+blancs, de tourner les étoiles de ses éperons. Il dînait
+gravement, ayant à ses pieds les deux vieillards agenouillés,
+occupés à faire aller les molettes. Cette fille,
+ne pouvant pas digérer cet affront, essayait d'ameuter
+le quartier contre les Français.</p>
+
+<p>Lorsque j'eus compris le sujet de ses plaintes, je
+m'empressai d'aller au logement de la Perruque, et je
+le vis en effet assis comme un pacha, regardant les
+deux vieillards, bons Allemands, qui faisaient consciencieusement
+aller les éperons. Je n'oublierai jamais
+le geste de la fille quand, en entrant avec moi, elle me
+montra ses parens. Elle avait les larmes aux yeux, et
+me dit d'un son de voix guttural en allemand:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Sieht!...</i> Voyez!...</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc, Lobbé, finissez, dis-je à mon canonnier.
+Que diable, vous mériteriez d'être puni...
+Cela ne se fait pas...</p>
+
+<p>Les deux vieillards continuaient toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon lieutenant, me dit la Perruque, tenez,
+regardez-les!... Ça ne les contrarie pas... ça les
+amuse.</p>
+
+<p>Je faillis rire.</p>
+
+<p>En ce moment, un gros homme bourgeonné, la
+face rouge et le nez bulbeux, entra. A l'uniforme, je
+reconnus le général Rusca.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, bien, canonnier!... s'écria-t-il. Voilà dix
+florins pour t'encourager à établir la domination française
+sur ces chiens-là...</p>
+
+<p>Et il lui jeta des florins.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble, mon général, lui dis-je avec fermeté,
+quand nous sortîmes, que si vous m'avez entendu,
+la discipline militaire est compromise. Il m'est
+fort indifférent, si cela vous plaît, que mon fourrier
+fasse tourner ses molettes, mais puisque je lui avais
+ordonné de cesser, et qu'il est sous mes ordres...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit-il en m'interrompant, tu es sorti de cette
+école où l'on raisonne?... Je vais t'apprendre à clocher
+avec les boiteux...</p>
+
+<p>&mdash;Quels sont vos ordres, lui demandais-je?</p>
+
+<p>&mdash;Viens les prendre ce soir à huit heures!...</p>
+
+<p>Et nous nous quittâmes. Ce commencement de relations
+ne promettait rien de bon.</p>
+
+<p>A huit heures, après avoir dîné, je me présentai
+chez le général que je trouvai buvant et fumant en
+compagnie de son aide-de-camp, du colonel et d'un
+Allemand qui paraissait être un personnage de Clagenfurth.
+Rusca me reçut civilement, mais il y avait toujours
+une teinte d'ironie dans son discours. Il m'invita
+fort courtoisement à boire et à fumer; je ne bus guère
+que deux verres de punch et fumai trois cigares.</p>
+
+<p>&mdash;Demain nous partirons à sept heures, et devrons
+être en vue de Brixen dans la journée, il faut entamer
+ces gens-là vivement.</p>
+
+<p>Je me retirai. Le lendemain, je crus m'éveiller à six
+heures, il était neuf heures passées. Rusca m'avait
+sans doute mis quelque drogue dans mon verre, et je
+fus au désespoir en apprenant qu'il s'était mis en bataille
+à six heures du matin, et qu'il avait trois heures
+de marche en avance. Mon hôte, comprenant que j'en
+voulais à Rusca, me proposa de me donner les moyens
+d'arriver à Brixen avant lui. La tentative était audacieuse,
+car il fallait m'embarquer dans des chemins de
+traverse où je pouvais rester; mais, jeune et dépité
+comme je l'étais, je fis mon va-tout. Cependant je ne
+voulus rien négliger: je communiquai mon entreprise
+à mes sous-officiers, qui crurent leur honneur aussi
+bien engagé que le mien, nous mêlâmes du vin à l'avoine
+de nos chevaux, et les bons Allemands, apprenant
+que nous voulions jouer un tour au Rusca, nous
+fournirent quatre guides chargés de nous préserver de
+tout malheur. Effectivement, Rusca nous trouva reposés
+et en bataille en avant de Brixen, l'attendant
+avec insouciance.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, messieurs les b..., vous êtes partis
+avant nous?... dit le général. Vous me paierez cela,
+lieutenant... ajouta-t-il en me regardant.</p>
+
+<p>&mdash;Mon général, lui dis-je, vous ne m'avez pas ordonné
+de vous accompagner; si vous vous en souvenez,
+votre ordre a été de regarder Brixen comme le
+point de notre ralliement. Il ne souffla pas mot; mais
+je vis qu'il faudrait jouer serré avec ce vieux singe-là.
+Nous entrâmes en campagne au-delà de Brixen,
+j'avoue que je n'avais jamais vu faire la guerre ainsi.
+Nous battions la campagne en visitant tous les villages,
+les chemins, les champs. Vous eussiez dit une
+chasse, les soldats rabattaient les paysans comme du
+gibier sur la principale route suivie par le général, et
+quand il s'en trouvait en quantité suffisante, Rusca
+passait tous ces malheureux en revue, en leur ordonnant
+de tendre leur main gauche; puis, au seul aspect
+de la paume de cette main, il faisait signe, remuant
+la tête, d'en séparer certains des autres, et il laissait le
+reste libre de retourner à leurs affaires: puis aussitôt,
+sans autre forme de procès, il fusillait ceux qu'il avait
+ainsi triés. La première fois que j'assistai à cette singulière
+enquête, je priai Rusca de m'expliquer ce mode
+de procéder. Alors, à quelques pas de l'endroit où
+nous étions, il aperçut dans un buisson je ne sais
+quels vestiges, et il le fit cerner. Le buisson fouillé,
+les soldats trouvèrent dans une espèce de trou deux
+hommes armés de carabines, qui attendaient sans
+doute que nous fussions passés afin de tuer nos traînards.
+Avant de les faire fusiller, Rusca me montra
+leurs mains gauches. Dans ce pays, les chasseurs ont
+l'habitude de verser la poudre nécessaire pour la charge
+de leurs carabines dans le creux de leurs mains,
+et la poudre y laisse une empreinte assez difficile à
+distinguer, mais que l'oeil de Rusca savait y voir avec
+une grande dextérité. Dès l'enfance, il avait observé
+ce singulier diagnostic, et il lui suffisait de voir les
+mains des paysans pour deviner s'ils avaient récemment
+fait le coup de fusil. Le second jour, nous rencontrâmes
+un vieillard, septuagénaire au moins, perché
+sur un arbre et occupé à l'émonder. Rusca le fit descendre
+et lui examina la main gauche; par malheur,
+il crut y apercevoir le signe fatal, et, quoique le pauvre
+homme parût bien innocent, il ordonna de l'attacher
+à l'affût d'un canon. Ce malheureux fut obligé de
+suivre, et nous allions au petit trot. De temps en temps
+il gémissait; les cordes lui enflaient les mains; il se
+trouva bientôt dans un état pitoyable; ses pieds saignaient;
+il avait perdu ses sabots, et j'ai vu tomber
+de grosses larmes de sang de ses yeux. Nos canonniers,
+qui avaient commencé par rire, en eurent compassion,
+et vraiment il y avait de quoi, à voir ce vieillard en
+cheveux blancs, traîné pendant les dernières lieues
+comme un cheval mort. On finit par le jeter sur le
+canon, et comme il ne pouvait pas parler, il remercia
+les soldats par un regard à tirer des larmes. Le soir,
+lorsque nous bivouaquâmes, je demandai à Rusca ses
+ordres relativement à ce vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;Fusillez-le... me dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Mon général, répondis-je, vous êtes le maître
+de sa vie; mais si je commande à mes canonniers de
+tuer cet homme, ils me diront que ce n'est pas leur
+métier...</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon!... répliqua-t-il en m'interrompant.
+Gardez-le jusqu'à demain matin, et nous verrons...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me refuserai pas à le garder, dis-je; mais
+je ne veux pas en répondre.</p>
+
+<p>Et je sortis de la maison où était Rusca, sans entendre
+sa réplique; mais je sus plus tard qu'il m'avait
+cruellement menacé...</p>
+
+<p>En ce moment je partis, malgré tout l'intérêt que
+promettait ce début. La pendule marquait minuit et
+demi. J'étais près de Saint-Germain-des-Prés et je demeure
+à l'Observatoire.&mdash;Un jour j'aurai la suite de
+Rusca; le nom me fait pressentir quelque drame; car
+je partage, relativement aux noms, la superstition de
+M. Gautier Shaudy. Je n'aimerais certes pas une demoiselle
+qui s'appellerait Pétronille ou Sacontala, fût-elle
+jolie...</p>
+
+<p>&mdash;Ma femme se nomme Rose-Vertu... me dit l'officier
+de l'Université qui faisait route avec moi.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois bien!... répliquai-je; Mlle Mars a
+nom Hippolyte... Et vous, monsieur? lui demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Moi!... Sébastien!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est un martyr... et vous êtes sans doute très-heureux
+en ménage?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui... Nous étions arrivés.</p>
+
+<p>Ce fragment de conversation est sincère et véritable.
+Je puis affirmer que, sauf de légères inexactitudes,
+bien pardonnables, et qui n'ont adultéré ni le sens
+ni la pensée, tout ceci a été dit par des hommes d'un
+haut mérite. N'est-ce pas un problème intéressant à
+résoudre pour l'art en lui-même, que de savoir si la
+nature, textuellement copiée, est belle en elle-même?
+Nous avons tous été fortement émus, un lecteur le
+sera-t-il?... Nous allons voir la Marguerite de Scheffer;
+et nous ne faisons pas attention à des créatures
+qui fourmillent dans les rues de Paris, bien autrement
+poétiques, belles de misère, belles d'expression, sublimes
+créations, mais en guenilles... Aujourd'hui
+nous hésitons entre l'idéalisation et la traduction littérale
+des faits, des hommes, des événemens. Choisissez...
+Voici une aventure où l'art essaie de jouer
+le naturel.</p>
+
+<br><br>
+
+
+<h3>L'OEIL SANS PAUPIÈRE.</h3>
+<br>
+
+
+<p><i>Hallowe'en, Hallowe'en!</i> criaient-ils tous,
+c'est ce soir la nuit sainte, la belle nuit
+des skelpies<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a> et des fairies<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>! Carrick! et toi,
+Colean, venez-vous? Tous les paysans de Carrick-Border<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>
+sont là, nos Megs et nos Jeannies y viendront
+aussi. Nous apporterons de bon whiskey dans
+des brocs d'étain, de l'ale fumeuse, le parritch<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a> savoureux. Le temps est beau; la lune doit briller;
+camarades, les ruines de Cassilis-Downaus n'auront
+jamais vu d'assemblée plus joyeuse!»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a>Démons des eaux.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> Fées.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> Nom de canton.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> Pudding d'Écosse.</blockquote>
+
+
+
+<p>Ainsi parlait Jock Muirlaud, fermier, veuf et jeune
+encore. Il était, comme la plupart des paysans d'Écosse,
+théologien, un peu poète, grand buveur, et
+cependant fort économe. Murdock, Will Lapraik,
+Tom Duckat, l'entouraient. La conversation avait
+lieu près du village de Cassilis.</p>
+
+<p>Vous ne savez sans doute pas ce que c'est que l'Hallowe'en:
+c'est la nuit des fées; elle a lieu vers le milieu
+d'août. Alors on va consulter le sorcier du village;
+alors tous les esprits follets dansent sur les
+bruyères, traversent les champs, à cheval sur les
+pâles rayons de la lune. C'est le carnaval des génies
+et des gnomes. Alors il n'y a pas de grotte ni de rocher
+qui n'ait son bal et sa fête, pas de fleur qui ne tressaille
+sous le souffle d'une sylphide, pas de ménagère
+qui ne ferme soigneusement sa porte, de peur que le
+spunkie<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a> n'enlève le déjeuner du lendemain, et ne sacrifie à ses espiègleries le repas des enfans qui dorment
+enlacés dans le même berceau.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a> Lutin.</blockquote>
+
+
+
+<p>Telle était la nuit solennelle, mêlée de caprice fantastique
+et d'une secrète terreur, qui allait s'élever sur
+les collines de Cassilis. Imaginez un terrain montagneux,
+qui ondule comme une mer, et dont les nombreuses
+collines se tapissent d'une mousse verte et
+brillante; au loin, sur un pic escarpé, les murs crénelés
+du château détruit, dont la chapelle, privée de
+sa toiture, s'est conservée presque intacte, et fait jaillir
+dans l'éther pur ses pilastres minces, sveltes comme
+des branchages en hiver et dépouillés de leur feuillage.
+La terre est inféconde dans ce canton. Le genêt
+doré y sert de retraite au lièvre; la roche paraît à nu
+de distance à distance. L'homme qui ne reconnaît un
+pouvoir suprême que dans la désolation et la terreur
+regarde ces terrains stériles comme frappés du sceau
+même de la Divinité. La bienfaisance féconde et immense
+du Très-Haut nous inspire peu de gratitude:
+c'est son châtiment et sa rigueur que nous adorons.</p>
+
+<p>Les spunkies dansaient donc sur le gazon menu de
+Cassilis, et la lune, qui s'était levée, paraissait large et
+rouge à travers le vitrage cassé du grand portail de la
+chapelle. Elle semblait suspendue là comme une grande
+rosace amarante, sur laquelle se dessinait un débris de
+trèfle de pierre mutilé. Les spunkies dansaient.</p>
+
+<p>Le spunkie! C'est une tête de femme, blanche
+comme la neige, avec de longs cheveux ardeus. De
+belles ailes, draperies soutenues par des fibres minces
+et élastiques, s'attachent, non pas à l'épaule, mais au
+bras blanc et mince dont elles suivent le contour. Le
+spunkie est hermaphrodite; à un visage féminin il
+joint cette élégance svelte et frêle de la première adolescence
+virile. Le spunkie n'a de vêtement que ses
+ailes, tissu fin et délié, souple et serré, impénétrable
+et léger, comme l'aile de la chauve-souris. Une
+nuance brunâtre, fondue dans une pourpre azurée,
+chatoie sur cette robe naturelle qui se reploie autour
+du spunkie en repos, comme les plis de l'étendard autour
+du bâton qui le porte. De longs filamens, qui
+ressemblent à de l'acier bruni, soutiennent ces longs
+voiles dont le spunkie se drape; des griffes d'acier en
+arment l'extrémité. Malheur à la ménagère qui s'aventure
+le soir près du marais où se tient blotti le spunkie,
+ou dans la forêt qu'il parcourt!</p>
+
+<p>La ronde des spunkies commençait sur les bords de
+la Doon, quand l'assemblée joyeuse, femmes, enfans,
+jeunes filles, s'en approcha. Les lutins disparurent
+aussitôt. Toutes ces grandes ailes, se déployant à la
+fois, obscurcissent l'air. Vous eussiez dit une nuée
+d'oiseaux s'élevant tout à coup du milieu des roseaux
+bruissans. La clarté de la lune se voila un moment;
+Muirland et ses compagnons s'arrêtèrent.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai peur! s'écria une jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! reprit le fermier, ce sont des canards sauvages
+qui s'envolent!</p>
+
+<p>&mdash;Muirland, lui dit le jeune Colean d'un air de
+reproche, tu finiras mal; tu ne crois à rien.</p>
+
+<p>&mdash;Brûlons nos noix, cassons nos noisettes, reprit
+Muirland, sans faire attention à la réprimande de son
+camarade; asseyons-nous ici, et vidons nos paniers.
+Voici un beau petit abri; la roche nous couvre; le
+gazon nous offre un lit douillet. Le grand diable ne me
+troublerait pas dans mes méditations, qui vont sortir
+de ces brocs et de ces bouteilles.</p>
+
+<p>&mdash;Mais les bogillies<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a> et les brownillies<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a> peuvent
+nous trouver ici, dit timidement une jeune
+femme.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a> Esprits des bois.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a> Esprits des bruyères.</blockquote>
+
+<p>&mdash;Le cranreuch<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a> les emporte! interrompit Muirland.
+Vite, Lapraik, allume ici, près du roc, un foyer
+de feuilles mortes et de branchages; nous chaufferons
+le whiskey; et si les filles veulent savoir quel mari le
+bon Dieu ou le diable leur réserve, nous avons ici de
+quoi les satisfaire. Bome Lesley nous a apporté des
+miroirs, des noisettes, de la graine de lin, des assiettes
+et du beurre. Lasses<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>, n'est-ce pas là tout ce
+qu'il vous faut pour vos cérémonies?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a> Vent du Nord.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a> Jeunes filles.</blockquote>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, répondirent les lasses.</p>
+
+<p>&mdash;Mais d'abord buvons, reprit le fermier, qui,
+par son caractère dominateur, sa fortune, son cellier
+bien garni, son grenier plein de blé et ses connaissances
+agricoles, avait acquis une certaine autorité
+dans le canton.</p>
+
+<p>Or, mes amis, vous saurez que de tous les pays du
+monde, celui où les classes inférieures ont le plus
+d'instruction et le plus de superstitions à la fois, c'est
+l'Écosse. Demandez à Walter Scott, ce sublime paysan
+écossais, qui ne doit sa grandeur qu'à cette faculté
+qu'il a reçue de Dieu de représenter symboliquement
+tout le génie national. En Écosse on croit
+à tous les gnomes, et on discute, dans les cabanes,
+des sujets d'abstraite philosophie. La nuit d'Hallowe'en
+est consacrée spécialement à la superstition.
+L'on se réunit alors pour pénétrer dans l'avenir. Les
+rites nécessaires pour obtenir ce résultat sont connus
+et inviolables. Point de religion plus stricte dans ses
+observances. C'était surtout cette cérémonie pleine
+d'intérêt, où chacun est à la fois prêtre et sorcier, que
+les habitans de Cassilis regardaient comme le but de
+leur excursion et le délassement de leur nuit. Cette
+magie rustique a un charme inexprimable. On s'arrête,
+pour ainsi dire, sur le point limitrophe de la
+poésie et de la réalité; on communique avec les puissances
+infernales, sans renier Dieu tout-à-fait; on
+transmute en objets sacrés et magiques les objets les
+plus vulgaires; on se crée avec un épi de blé et une
+feuille de saule des espérances et des terreurs.</p>
+
+<p>La coutume veut que l'on ne commence les incantations
+d'Hallowe'en qu'à minuit sonnant, à l'heure
+où toute l'atmosphère est envahie par les êtres surhumains,
+et où non-seulement les spunkies, premiers
+acteurs du drame, mais tous les bataillons de la féerie
+écossaise, viennent s'emparer de leur domaine. Nos
+paysans, réunis à neuf heures, passèrent le temps à
+boire, à chanter ces vieilles et délicieuses ballades où
+leur langage mélancolique et naïf s'allie si bien à
+un rhythme saccadé, à une mélodie qui descend de
+quarte en quarte par des intervalles bizarres, à un
+emploi singulier du genre chromatique. Les jeunes
+filles, avec leurs plaids bariolés et leurs robes de
+serge, d'une admirable propreté; les femmes, le
+sourire sur les lèvres; les enfans, ornés de ce
+beau ruban rouge, noué sur le genou, qui leur sert
+de jarretières et de parure; les jeunes gens dont le
+coeur battait plus vite à l'approche du moment mystérieux
+où la destinée allait être consultée; un ou deux
+vieillards que l'ale savoureuse rendait à la joie de
+leurs jeunes ans, formaient un groupe plein d'intérêt,
+que Wilkie aurait voulu peindre, et qui aurait fait
+en Europe les délices de toutes les ames accessibles
+encore, parmi tant d'émotions fébriles, aux délices
+d'un sentiment vrai et profond.</p>
+
+<p>Muirland surtout se livrait tout entier à la gaieté
+bruyante qui pétillait avec la mousse épaisse de la
+bière, et se communiquait à tous les auditeurs.</p>
+
+<p>C'était un de ces caractères que la vie ne dompte
+pas; un de ces hommes d'intelligence vigoureuse qui luttent
+contre la bise et l'orage. Une jeune fille du canton,
+qui avait uni sa destinée à celle de Muirland, était
+morte en couches après deux ans de mariage; et Muirland
+avait juré de ne se remarier jamais. Personne n'ignorait
+dans le voisinage la cause de la mort de Tuilzie;
+c'était la jalousie de Muirland. Tuilzie, délicate
+enfant, comptait à peine seize années quand elle
+épousa le fermier. Elle l'aimait et ne connaissait pas
+la violence de cette ame, la fureur dont elle pouvait
+s'animer, le tourment journalier qu'elle pouvait infliger
+à elle-même et aux autres. Jock Muirland était
+jaloux; la tendresse ingénue de sa jeune compagne ne
+le rassurait pas. Un jour, au coeur de l'hiver, il lui
+fit faire un voyage à Edinburgh, pour l'arracher aux
+séductions prétendues d'un jeune laird qui avait eu la
+fantaisie de passer la mauvaise saison à sa campagne.</p>
+
+<p>Tous les camarades du fermier, et même le curé, ne
+lui épargnaient pas les remontrances; il ne répondait
+rien, si ce n'est qu'il aimait ardemment Tuilzie, et
+qu'il était le meilleur juge de ce qui pouvait contribuer
+au bonheur de son ménage. Sous le toit rustique
+de Jock, il y avait souvent des plaintes, des cris, des
+sanglots qui retentissaient au dehors; le frère de Tuilzie
+était venu représenter à son beau-frère que sa conduite
+était inexcusable; une querelle véhémente avait
+été la suite de cette démarche; la jeune femme dépérissait
+par degrés. Enfin le chagrin qui la consumait
+l'emporta. Muirland tomba dans un profond désespoir,
+qui dura plusieurs années; mais, comme tout est passager
+dans ce monde, il avait, en jurant de rester
+veuf, oublié peu à peu le souvenir de celle dont il
+avait été le bourreau involontaire. Les femmes, qui
+pendant plusieurs années l'avaient vu avec horreur,
+lui avaient enfin pardonné; et la nuit d'Hallowe'en le
+retrouvait tel qu'il avait été autrefois, joyeux, caustique,
+amusant, buvant sec et fécond en excellens
+contes, en plaisanteries rustiques, en refrains
+bruyans, qui mettaient en train l'assemblée nocturne
+et entretenaient sa bonne humeur.</p>
+
+<p>On avait déjà épuisé la plupart des vieilles romances
+de fondation, quand les douze coups de minuit
+sonnèrent et propagèrent au loin l'écho de leurs vibrations.
+Ils avaient bu largement. Voici venir le moment
+des superstitions accoutumées. Tout le monde,
+excepté Muirland, se leva.</p>
+
+<p>«Cherchons le kail<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>, cherchons le kail s'écrièrent-ils!...»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a> Ces usages sont encore populaires en Écosse.</blockquote>
+
+<p>Jeunes gens et jeunes filles se répandirent dans
+les champs, et revinrent tour à tour apportant chacun
+une racine détachée du sol: c'était le kail. Il faut déraciner
+la première plante qui se présente sous vos
+pas; si la racine est droite, votre femme ou votre
+mari seront bien faits et de bonne grâce; si la racine
+est tortue, vous épouserez une personne contrefaite.
+S'il reste de la terre suspendue aux filamens, votre
+ménage sera fécond et heureux; si votre racine est
+polie et mince, vous ne serez pas long-temps en ménage.
+Imaginez les éclats de rire, le tumulte joyeux,
+les plaisanteries villageoises auxquelles cette recherche
+conjugale donnait lieu; on se poussait, on se pressait;
+on comparait les résultats de son investigation; jusqu'aux
+petits enfans avaient leur kail.</p>
+
+<p>«Pauvre Will Haverel! s'écria Muirlaud, jetant
+les yeux sur la racine que tenait en main un jeune garçon,
+ta femme sera tortue; ton kail ressemble à la
+queue de mon porc.»</p>
+
+<p>Puis, ils s'assirent en rond, et l'on se mit à expérimenter
+la saveur de chaque racine; une racine amère
+désigne un méchant mari; une racine sucrée, un mari
+imbécile; une racine odorante, un époux de bonne
+humeur. A cette grande cérémonie succéda celle du
+tap-pickle. Les jeunes filles vont, les yeux bandés,
+cueillir chacune trois épis de blé. Si le grain qui couronne
+l'épi se trouve manquer à l'un d'entre eux, on
+ne doute pas que le mari futur de la villageoise n'ait
+à lui pardonner une faiblesse commise avant l'heure
+nuptiale. O Nelly! Nelly! tes trois épis étaient à la
+fois privés de leur tap-pickle, et l'on ne t'épargna pas
+les railleries. Il est vrai que la veille même le fause-house,
+ou grenier de réserve, avait été témoin d'une
+causerie bien longue entre toi et Robert Luath.</p>
+
+<p>Muirland les regardait sans se mêler activement à
+leurs jeux.</p>
+
+<p>«Les noisettes! les noisettes!» s'écrièrent-ils.</p>
+
+<p>On tire du panier un sac plein de noisettes, et l'on
+se rapprocha du feu, que l'on n'avait pas cessé d'entretenir.
+La lune brillait pure et presque radieuse.
+Chacun prit sa noisette. Ce charme est célèbre et venéré.
+On se distribue par couples; on donne à la noisette
+que l'on a choisie son propre nom; et l'on place
+à la fois dans le feu la noisette baptisée du nom de sa
+fiancée, et la sienne propre. Si les deux noisettes
+brûlent paisiblement côte à côte, l'union sera longue
+et paisible; si les noisettes éclatent et se séparent en
+brûlant, trouble et séparation dans le ménage. Souvent
+c'est la jeune fille qui se charge de disposer
+dans le foyer le double symbole auquel toute son ame
+s'attache; et quel est son chagrin quand ce divorce
+s'opère, et que son mari futur s'élance en pétillant loin
+de sa compagne!</p>
+
+<p>Une heure sonnait, et les paysans n'étaient point las
+de consulter leurs oracles mystiques. La terreur et la
+foi qui se mêlaient à ces incantations leur prêtaient un
+charme nouveau. Les spunkies recommençaient à se
+mouvoir au milieu des joncs agités. Les jeunes filles
+tremblaient. La lune, qui avait monté dans le ciel, se
+couvrait d'un nuage. On fit la cérémonie du pot de
+terre, celle de la chandelle soufflée, celle de la pomme,
+grandes conjurations que je ne dévoilerai pas. Willie
+Maillie, une des plus belles entre ces jeunes filles,
+plongea trois fois son bras dans l'eau de la Doon, en
+s'écriant: «Mon époux futur, mon mari qui n'es pas
+encore, où es-tu? Voici ma main.» Trois fois le
+charme avait été répété, lorsqu'on l'entendit pousser
+un grand cri.</p>
+
+<p>«Ah! bon Dieu! le spunkie a saisi ma main, s'écria-t-elle.»
+On s'empressa près d'elle, et tout le
+monde frémit, excepté Muirland. Maillie montra sa
+main tout ensanglantée; les juges des deux sexes,
+qu'une longue expérience rendait habiles dans l'interprétation
+de ces oracles, convinrent sans hésiter que
+l'égratignure n'était pas causée, comme le prétendait
+Muirland, par les pointes d'un jonc épineux, mais
+que le bras de la jeune fille portait réellement l'empreinte
+de la griffe aiguë du spunkie. On reconnut
+aussi d'une seule voix que Maillie était menacée par
+cette expérience d'avoir plus tard un mari jaloux. Le
+fermier veuf avait bu, je crois, un peu plus que de
+raison.</p>
+
+<p>«Jaloux! jaloux!» s'écria-t-il.</p>
+
+<p>Il croyait voir dans cette déclaration de ses camarades
+une allusion malveillante à sa propre histoire.</p>
+
+<p>«Moi, continua Muirland en vidant un pot d'étain
+rempli de whiskey qui en couvrait les bords, j'aimerais
+mieux cent fois épouser le spunkie que de me
+marier une seconde fois. J'ai su ce que c'était que de
+vivre enchaîné; autant vaudrait rester emprisonné dans
+une bouteille fermée hermétiquement, avec un singe, un
+chat ou le bourreau pour compagnons. J'ai été jaloux
+de ma pauvre Tuilzie: j'avais tort peut-être; mais
+comment, je vous le demande, n'être pas jaloux?
+Quelle est la femme qui ne demande pas une continuelle
+surveillance? Je ne dormais pas la nuit, je ne la
+quittais pas pendant le jour entier; je ne fermais pas
+l'oeil un instant. Les affaires de ma ferme allaient mal;
+tout dépérissait. Tuilzie elle-même languissait sous
+mes yeux. A cinq millions de diables le mariage!»</p>
+
+<p>Les uns riaient, les autres, scandalisés, se taisaient.
+La dernière et la plus redoutable des incantations
+restait à essayer: c'est la cérémonie du miroir. On
+se place, une chandelle à la main, en face d'une
+petite glace; on souffle trois fois sur le verre, et on
+l'essuie en répétant trois fois: <i>Parais, mon mari</i>, ou:
+<i>Parais, ma femme!</i> Alors, au-dessus de l'épaule gauche
+de la personne qui consulte le destin, se montre distinctement
+une figure qui se reflète dans le miroir;
+c'est celle de la compagne ou du mari que l'on invoquait.</p>
+
+<p>Personne n'osait, après l'exemple de Maillie, braver
+encore les puissances surnaturelles. Le miroir et
+la chandelle étaient là par terre sans que l'on pensât à
+les mettre en usage. La Doon frémissait dans les roseaux;
+une longue traînée d'argent, qui tremblait sur
+ses vagues lointaines, était aux yeux des villageois la
+trace étincelante des skelpies ou esprits des eaux; la
+jument de Muirland, sa petite jument des Highlands,
+à la queue noire et au blanc poitrail, hennissait de
+toute sa force, ce qui est toujours signe qu'un mauvais
+esprit est voisin. Le vent fraîchissait; les tiges des
+joncs balancés rendaient un triste et long murmure.
+Toutes les femmes commençaient à parler du retour;
+elles avaient d'excellentes raisons, des réprimandes
+pour leurs maris et leurs frères, des conseils de santé
+pour leurs pères, et une éloquence de ménage à laquelle,
+hélas! nous autres rois de la nature et du
+monde, nous résistons bien rarement.</p>
+
+<p>«Eh bien! qui de vous se présentera devant le miroir?»
+s'écria Muirland.</p>
+
+<p>On ne répondait pas...</p>
+
+<p>«Vous avez bien peu de coeur, continua-t-il. Le
+souffle du vent vous fait trembler comme le saule.
+Quant à moi qui ne veux plus prendre de femme,
+comme vous savez, parce que je veux dormir, et que
+mes paupières refusent de se fermer dès que je suis
+mari, il m'est impossible de commencer le charme.
+C'est ce que vous sentez aussi bien que moi.»</p>
+
+<p>A la fin, personne ne voulant saisir le miroir, Jock
+Muirland s'en empara. «Je vais vous donner l'exemple.»
+Alors il prit sans hésiter la glace fatale; la chandelle
+fut allumée, et il répéta bravement l'incantation.</p>
+
+<p>«Parais donc, ma femme,» s'écria Muirland.</p>
+
+<p>Aussitôt une figure pâle, couverte de cheveux d'un
+blond fauve, se montra sur l'épaule de Muirland. Il
+tressaillit, se retourna pour s'assurer que l'une des
+jeunes filles du canton n'était pas derrière lui pour
+imiter l'apparition. Mais personne n'avait osé parodier
+le spectre; et quoique le miroir se fût brisé sur la
+terre en échappant de la main du fermier, toujours au-dessus
+de son épaule la même tête blanche, la même
+chevelure ardente se présentaient: Muirland pousse un
+grand cri, et tombe la face contre terre.</p>
+
+<p>Vous eussiez vu alors tous les habitans du village
+fuir çà et là, comme les feuilles enlevées par le
+vent; il ne resta plus dans cet endroit où ils s'étaient
+livrés naguère à leurs amusemens rustiques que les
+débris de la fête, le foyer à demi éteint, les pots et les
+cruches vides, et Muirland couché sur le gazon. Les
+spunkies et leurs acolytes revenaient en foule, et l'orage
+qui se préparait dans l'air mêlait à leur chant surnaturel
+ce long sifflement que les Écossais désignent
+si pittoresquement sous le nom de <i>Sugh</i>. Muirland, en
+se relevant, regarda encore par-dessus son épaule:
+toujours la même figure. Elle souriait au paysan, mais
+ne prononçait pas un mot, et Muirland ne pouvait
+deviner si cette tête appartenait à un corps humain;
+car elle ne se montrait à lui que lorsqu'il se détournait.
+Sa langue se glaçait et restait attachée à son palais. Il
+essaya de lier conversation avec l'être infernal, et rappela
+en vain tout son courage; dès qu'il apercevait ces
+traits pâles et ces boucles ardentes, il frémissait de tout
+son corps. Il se mit à fuir, dans l'espoir de se délivrer
+de son acolyte. Il avait détaché sa petite jument blanche
+et allait mettre le pied à l'étrier, quand il tenta encore
+une dernière expérience. Terreur! toujours cette
+tête, devenue son inséparable compagne. Elle était
+attachée sur son épaule, comme ces têtes isolées
+dont les sculpteurs gothiques jetaient quelquefois le
+profil au sommet d'un pilastre ou à l'angle d'un entablement.
+La pauvre Meg, la jument du fermier, hennissait
+avec une force terrible; et par des ruades fréquentes
+elle annonçait la part qu'elle prenait à la terreur
+de son pauvre maître. Le spunkie (ce devait être
+un de ces habitans des joncs de la Doon qui persécutait
+le fermier), toutes les fois que Muirland se retournait,
+fixait sur lui deux yeux flamboyans, d'un bleu
+profond, sur lesquels aucun cil ne dessinait son ombre,
+et dont nulle paupière ne voilait l'insupportable clarté.
+Il piqua des deux; la même curiosité le poussait toujours
+à savoir si sa persécutrice était là; elle ne
+le quittait pas; en vain lançait-il sa jument au galop,
+en vain les bruyères et les montagnes disparaissaient et
+fuyaient sous les pas de l'animal, Muirland ne savait
+plus ni quelle route il suivait, ni vers quel but il conduisait
+la pauvre Meg. Il n'avait qu'une idée, le spunkie,
+son compagnon de route, ou plutôt sa compagne,
+car cette figure féminine avait toute la malice et toute
+la délicatesse qui conviennent à une jeune fille de
+dix-huit ans.</p>
+
+<p>La voûte du ciel se couvrait de nuées épaisses qui
+le rétrécissaient par degrés. Jamais pauvre pécheur
+ne se trouva lancé seul au milieu de la campagne dans
+une plus satanique obscurité. Le vent soufflait comme
+s'il eût voulu éveiller les morts; la pluie tombait, emportée
+diagonalement par la violence de l'orage. Les
+lueurs rapides de l'éclair disparaissaient, dévorées par
+les nues ténébreuses qui se refermaient sur elles: de
+longs, profonds et lourds mugissemens en sortaient.
+Pauvre Muirland! ton bonnet bleu écossais, bariolé
+de rouge, tomba, et tu n'osas pas te retourner pour le
+ramasser. La tempête redoublait de fureur; la Doon
+débordait sur ses rivages; et Muirland, après avoir
+galopé pendant une heure, reconnut douloureusement
+qu'il revenait au même lieu d'où il était parti. L'église
+ruinée de Cassilis était sous ses yeux; on eût dit que
+l'incendie embrasait les restes de ses vieux pilastres;
+des flammes jaillissaient de toutes les ouvertures inégales;
+les sculptures apparaissaient dans toute leur délicatesse
+sur un fond de clartés lugubres: Meg refusait
+d'avancer; mais le fermier, dont la raison ne guidait
+plus les démarches, et qui croyait sentir cette redoutable
+tête appuyée sur son épaule, enfonçait si vigoureusement
+son éperon dans les flancs de la pauvre
+bête qu'elle céda malgré elle à la violence qu'on lui
+imposait.</p>
+
+<p>«Jock, dit une voix douce, épouse-moi, tu cesseras
+d'avoir peur.»</p>
+
+<p>Vous imaginez la profonde terreur du malheureux
+Muirland.</p>
+
+<p>«Épouse-moi,» répétait le spunkie.</p>
+
+<p>Cependant ils fuyaient vers la cathédrale enflammée.
+Muirland, arrêté dans sa course par les pilastres
+mutilés et les saints de pierre renversés, mit pied à
+terre; il avait, pendant cette nuit, bu tant de vin, de
+bière et d'eau-de-vie, galopé si étrangement, éprouvé
+tant de surprise, qu'il finit par s'accoutumer à cet
+état d'excitation surnaturelle: notre fermier entra
+d'un pied ferme dans la nef sans voûte d'où jaillissaient
+ces feux infernaux.</p>
+
+<p>Le spectacle qui le frappa était nouveau pour
+lui. Un personnage accroupi au milieu de la nef
+soutenait, sur son dos courbé, un vase octangulaire
+où brûlait une flamme verte et rouge. Le maître-autel
+était chargé de ses vieux ornemens catholiques.
+Des démons à la chevelure ardente qui se
+hérissait sur leur tête étaient debout sur l'autel, et tenaient
+lieu de cierges. Toutes les formes grotesques et
+infernales que l'imagination du peintre et du poète ont
+rêvées se pressaient, couraient, volaient, se balançaient,
+se traînaient, se contournaient en mille étranges
+façons. Les stalles des chanoines étaient remplies de
+personnages graves qui avaient conservé les costumes
+de leur état. Mais sur leurs aumusses on voyait se
+dessiner des mains de squelettes, et de leurs yeux
+caves aucune clarté n'émanait.</p>
+
+<p>Je ne dirai pas, car le langage humain ne peut y
+atteindre, quel encens on brûlait dans cette église, ni
+quelle abominable parodie des saints mystères y était
+jouée par les démons. Quarante de ces lutins, perchés
+sur l'ancienne galerie qui avait soutenu autrefois
+l'orgue de la cathédrale, tenaient en main des
+cornemuses écossaises de dimensions différentes. Un
+énorme chat noir, assis sur un trône composé d'une
+douzaine de ces messieurs, donnait la mesure par un
+miaulement prolongé. La symphonie infernale faisait
+trembler ce qui restait encore des voûtes à demi
+détruites, et tomber de temps en temps quelques fragmens
+de pierres ruineuses. Il y avait parmi ce tumulte
+de jolies skelpies à genoux; vous les eussiez prises
+pour des vierges charmantes, si la queue démoniaque
+n'avait pas soulevé le coin de leur robe blanche; et
+plus de cinquante spunkies, les ailes étendues ou repliées,
+dansant ou en repos. Dans les niches des saints
+symétriquement rangées autour de la nef étaient des
+cercueils ouverts, où le mort, sur son linceul blanc,
+apparaissait tenant en main le cierge funéraire. Quant
+aux reliques suspendues au parvis, je ne m'arrêterai
+pas à les décrire. Tous les crimes connus en Écosse
+depuis vingt ans avaient concouru à parer l'église livrée
+aux démons.</p>
+
+<p>Vous y eussiez vu la corde du pendu, le couteau
+de l'assassin, le débris épouvantable de l'avortement
+et la trace de l'inceste. Vous y eussiez vu des coeurs
+de scélérats noircis dans le vice, et des cheveux blancs
+paternels suspendus encore à la lame du poignard
+parricide. Muirland s'arrêta, se détourna; la figure
+compagne de sa route n'avait pas quitté son poste. Un
+des monstres chargés du service infernal le prit par la
+main; il se laissa faire. On le conduisit à l'autel; il
+suivit son guide. Il était dompté. Sa force l'avait
+abandonné. On s'agenouilla, il s'agenouilla; on chanta
+des hymnes bizarres, il n'écouta rien; et il resta là,
+stupéfait, pétrifié, attendant son sort. Cependant les
+chants infernaux devenaient plus bruyans; les spunkies
+chargés du corps de ballet tournaient plus rapidement
+dans leur ronde infernale; les cornemuses criaient,
+beuglaient, hurlaient et sifflaient avec une véhémence
+nouvelle. Muirland détourna la tête pour examiner
+cette fatale épaule sur laquelle un hôte incommode
+avait fait élection de domicile.</p>
+
+<p>«Ah!» s'écria-t-il, poussant un long soupir de satisfaction.</p>
+
+<p>La tête avait disparu.</p>
+
+<p>Mais quand ses regards éblouis et égarés se reportèrent
+sur les objets qui l'environnaient, il fut bien
+étonné de trouver près de lui, à genoux sur un cercueil,
+une jeune fille dont le visage était celui même
+du fantôme qui l'avait poursuivi. Une petite chemisette
+écossaise de fin lin gris descendait à peine jusqu'à
+mi-cuisse. On apercevait une poitrine charmante,
+de blanches épaules, sur lesquelles roulaient des cheveux
+blonds, un sein virginal, dont la légèreté du
+costume relevait toute la beauté. Muirland fut ému;
+ces formes si gracieuses et si délicates contrastaient avec
+toutes les hideuses apparitions qui l'entouraient. Le
+squelette qui parodiait la messe prit de ses doigts
+crochus la main de Muirland et l'unit à celle de la
+jeune fille. Muirland crut sentir alors dans l'étreinte
+de cette bizarre fiancée la froide morsure que le peuple
+attribue aux griffes d'acier du spunkie. C'en était trop
+pour lui; il ferma les yeux et défaillit. A demi vaincu
+par un évanouissement qu'il combattait, il crut deviner
+que des mains infernales le replaçaient sur la jument
+fidèle qui l'avait attendu à la porte de la cathédrale;
+mais ses perceptions étaient obscures, ses sensations
+indistinctes.</p>
+
+<p>Une telle nuit, comme on le pense bien, laissa des
+traces chez notre fermier; il se réveilla comme on se
+réveille après une léthargie, et fut fort étonné d'apprendre
+que depuis quelques jours il avait pris femme,
+que depuis la nuit d'Hallowe'en il avait fait un voyage
+dans les montagnes, et qu'il en avait ramené une jeune
+épouse, laquelle, en effet, se trouvait placée près de
+lui dans le lit héréditaire de sa ferme.</p>
+
+<p>Il se frotta les yeux et crut qu'il rêvait, puis il voulut
+contempler celle qu'il avait choisie sans s'en douter,
+et qui était devenue mistriss Muirlaud. C'était le
+matin. Qu'elle était jolie! quelle douce lumière nageait
+dans ces regards prolongés! quel éclat dans ces
+yeux! Cependant Muirland était frappé de la lueur
+bizarre qui émanait de ces regards mêmes. Il s'approcha;
+chose étrange! sa femme, à ce qu'il pensa du
+moins, n'avait pas de paupière; de grands orbes d'un
+bleu foncé se dessinaient sous l'arc noir d'un sourcil
+dont la courbe était admirablement légère. Muirland
+soupira; le souvenir vague du spunkie, de sa course
+nocturne et de sa terrible noce dans la cathédrale, se
+représenta tout à coup devant lui.</p>
+
+<p>En examinant de plus près sa nouvelle épouse, il
+crut observer en elle tous les traits caractéristiques de
+cet être surnaturel, modifiés seulement et comme
+adoucis. Les doigts de la jeune femme étaient longs et
+minces, ses ongles blancs et effilés; sa chevelure
+blonde tombait jusqu'à terre. Il resta comme absorbé
+par une profonde rêverie; cependant tous ses voisins
+lui dirent que la famille de sa femme résidait dans les
+Highlands; qu'aussitôt après la noce il avait été
+saisi par une fièvre ardente; qu'il n'était pas étonnant
+que tout souvenir de la cérémonie se fût effacé de son
+esprit malade, mais que bientôt il se conduirait mieux
+avec sa femme, car elle était jolie, douce et bonne
+ménagère.</p>
+
+<p>«Mais elle n'a pas de paupières!» s'écriait Muirland.</p>
+
+<p>On lui riait au nez, on prétendait que la fièvre le
+poursuivait encore; personne, si ce n'est le fermier,
+ne s'apercevait de cette étrange particularité.</p>
+
+<p>La nuit vint: c'était pour Muirland la nuit des
+noces, car jusqu'à ce moment il n'avait été mari que
+de nom. La beauté de sa femme l'avait ému, bien que
+selon lui elle n'eût pas de paupières. Il se promenait
+donc de braver résolument sa propre terreur, et de
+profiter au moins de la faveur singulière que le ciel
+ou l'enfer lui envoyait. Nous demandons ici au lecteur
+de nous concéder tous les priviléges du roman et de
+l'histoire, et de passer rapidement sur les premiers
+événemens de cette nuit; nous ne dirons pas combien
+la belle Spellie (c'était son nom) paraissait plus belle
+encore dans ses nocturnes atours.</p>
+
+<p>Muirland s'éveilla, rêvant qu'une clarté subite du
+soleil illuminait tout à coup la chambre basse où était
+placé le lit nuptial. Ébloui par ces rayons ardens, il
+se lève en sursaut et voit les yeux éclatans de sa
+femme tendrement fixés sur lui.</p>
+
+<p>«Diable! s'écria-t-il, mon sommeil, en effet, est
+une injure à sa beauté! Il chassa donc le sommeil,
+et dit à Spellie mille choses aimables et tendres auxquelles
+la jeune fille des montagnes répondit de son
+mieux.</p>
+
+<p>Jusqu'au matin, Spellie n'avait pas dormi.</p>
+
+<p>«Comment dormirait-elle, en effet, se demandait
+Muirland, elle n'a pas de paupière?»</p>
+
+<p>Et son pauvre esprit retombait dans un abîme de
+méditations et de craintes. Le soleil se leva. Muirland
+était pâle et abattu; la fermière avait les yeux plus
+étincelans que jamais. Ils passèrent la matinée à se promener
+sur les bords de la Doon. La jeune épouse était
+si jolie que son mari, malgré sa surprise et la fièvre
+à laquelle il était en proie, ne put la contempler sans
+admiration.</p>
+
+<p>«Jock, lui dit-elle, je vous aime autant que vous
+aimiez Tuilzie; toutes les jeunes filles des environs
+me portent envie: aussi prenez-y garde, mon ami,
+je serai jalouse, je vous surveillerai de près.»
+Les baisers de Muirland arrêtèrent ces paroles; cependant
+les nuits se succédèrent, et au milieu de chaque
+nuit les yeux éclatans de Spellie arrachaient le
+fermier à son sommeil; la force du fermier y succombait.</p>
+
+<p>«Mais, ma chère amie, demanda Jock à sa femme,
+est-ce que vous ne dormez jamais?</p>
+
+<p>&mdash;Dormir, moi!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dormir! il me semble que depuis que
+nous sommes mariés vous n'avez pas dormi un moment.</p>
+
+<p>&mdash;Dans ma famille, on ne dort jamais.»</p>
+
+<p>Les orbes azurés de la jeune femme versaient des
+rayons plus ardens.</p>
+
+<p>«Elle ne dort pas! s'écria avec désespoir le fermier,
+elle ne dort pas!»</p>
+
+<p>Il retomba épuisé et terrifié sur l'oreiller.</p>
+
+<p>«Elle n'a pas de paupières, elle ne dort pas! répéta-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me lasse pas de te voir, reprit Spellie, et
+je te surveillerai de plus près.»</p>
+
+<p>Pauvre Muirland! les beaux yeux de sa femme ne
+lui laissaient pas de repos; c'étaient, comme disent les
+poètes, des astres éternellement allumés pour l'éblouir.
+On fit dans le canton plus de trente ballades adressées
+aux beaux yeux de Spellie. Quant à Muirland, un
+beau jour il disparut. Trois mois s'étaient écoulés; le
+supplice qu'avait éprouvé le fermier avait épuisé sa
+vie, dévoré son sang; il lui semblait que ce regard de
+feu le brûlait. S'il revenait des champs, s'il restait à
+la maison, s'il allait à l'église, toujours ce rayon terrible
+dont la présence et l'éclat pénétraient jusqu'au
+fond de son être et le faisaient tressaillir d'horreur. Il
+finit par détester le soleil, par fuir le jour.</p>
+
+<p>Le même supplice que la pauvre Tuilzie avait souffert
+était devenu le sien; au lieu de l'inquiétude morale
+qui, pendant son premier mariage, l'avait transformé
+en bourreau de la jeune fille, et que les
+hommes appellent du nom de jalousie, il se trouvait
+placé sous l'inquisition physique et inéluctable d'un
+oeil qui ne se fermait jamais: c'était encore la jalousie,
+mais transformée en image palpable, l'inquisition devenue
+type. Il laissa sa ferme, quitta ses domaines,
+passa la mer et s'enfonça dans les forêts de l'Amérique
+septentrionale, où beaucoup de gens de son pays
+ont été fonder des habitations et bâtir leur hutte paisible.
+Les savanes de l'Ohio lui offraient un asile assuré
+à ce qu'il croyait; il préférait sa pauvreté, la vie du
+colon, le serpent caché dans les buissons épais, une
+nourriture sauvage, grossière et incertaine, à son toit
+écossais, sous lequel l'oeil jaloux et toujours ouvert reluisait
+pour son tourment. Après avoir passé un an
+dans cette solitude, il finit par bénir son sort: au
+moins il trouvait le repos au sein de cette nature féconde.
+Il n'entretenait aucune correspondance avec la
+Grande-Bretagne, de peur d'avoir des nouvelles de sa
+femme; quelquefois dans ses rêves il voyait encore
+cet oeil ouvert, cet oeil sans paupières, et se réveillait
+en sursaut; mais c'était tout ce qu'il avait à souffrir;
+il s'assurait bien que la vigilante et redoutable prunelle
+n'était plus auprès de lui, ne le pénétrait, ne
+le dévorait pas de ses clartés insupportables, et il se
+rendormait heureux.</p>
+
+<p>Les Narraghansetts, tribu voisine de son habitation,
+avaient pris pour sachem ou pour chef Massasoit,
+vieillard maladif, dont le caractère était pacifique, et
+dont Jock Muirland se concilia aisément la bienveillance
+en lui donnant de l'eau-de-vie de grain qu'il
+savait distiller. Massasoit tomba malade; son ami
+Muirland vint le visiter dans sa hutte.</p>
+
+<p>Imaginez un wigwam indien, cabane pointue, avec
+un trou pour laisser échapper la fumée; au milieu de
+ce pauvre palais, un foyer embrasé; sur des peaux
+de buffle, étendues par terre, le vieux chef malade;
+autour de lui les principaux sagamores du canton, hurlant,
+criant, pleurant et faisant un tapage qui, loin de
+guérir le malade, eût rendu malade un homme en
+bonne santé. Un powam ou médecin indien conduisait
+le choeur et la danse lugubres; les échos voisins
+retentissaient du bruit que faisait cette étrange cérémonie:
+c'étaient là les prières publiques offertes aux
+divinités du pays.</p>
+
+<p>Six jeunes filles étaient occupées à masser les membres
+nus et froids du vieillard: l'une d'elles, fort jolie,
+âgée à peine de seize ans, pleurait en s'acquittant
+de cet office. Le bon sens de l'Écossais lui fit bientôt
+reconnaître que tout cet appareil médical n'aboutirait
+qu'au meurtre de Massasoit; en sa qualité d'Européen
+et de blanc il passait pour médecin inné. Il profita
+de l'autorité que ce titre lui donnait, fit sortir tous
+les hurleurs et s'approcha du sachem.</p>
+
+<p>«Qui vient près de moi? demanda le vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;Jock, l'homme blanc!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! reprit le sachem en lui tendant sa main
+desséchée, nous ne nous verrons plus, Jock!»</p>
+
+<p>Jock, bien qu'il eût peu de connaissances en médecine,
+s'aperçut sans peine que notre sachem avait tout
+simplement une indigestion; il le secourut, ordonna
+que l'on se tût autour de lui, le mit à la diète, puis
+lui fit un excellent potage écossais que le vieillard
+avala en guise de médecine. Bref, en trois jours Massasoit
+était revenu à la vie; les hurlemens de nos Indiens
+et leurs danses recommencèrent, mais ces hymnes
+sauvages n'exprimaient plus que la gratitude et la
+joie. Massasoit fit asseoir Jock sur sa hutte, lui donna
+son calumet à fumer, et lui présenta sa fille, Anauket,
+la plus jeune et la plus jolie de celles que Muirland
+avait vues dans la cabane.</p>
+
+<p>«Tu n'as pas de squaw<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>, lui dit le vieux guerrier;
+prends ma fille et honore ma tête blanchie.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a> Femme</blockquote>
+
+<p>Jock tressaillit; il se rappela le souvenir de Tuilzie
+et de Spellie, le mariage lui avait si mal réussi.</p>
+
+<p>Cependant la jeune Squaw était douce, naïve, obéissante.
+Un mariage dans les déserts s'environne de
+bien peu de cérémonies; il a peu de conséquences
+funestes pour un Européen. Jock se résigna, et la
+belle Anauket ne lui donna aucun sujet de se repentir
+de son choix.</p>
+
+<p>Un jour, c'était le huitième jour de leur union,
+tous deux, par une belle matinée d'automne, s'étaient
+embarqués sur l'Ohio. Jock avait emporté son fusil de
+chasse. Anauket, habituée à ces expéditions qui composent
+toute la vie sauvage, aidait et servait son mari.
+Le temps était magnifique; les rives de ce beau fleuve
+offraient aux amans des points de vue enchanteurs.</p>
+
+<p>Jock avait fait bonne chasse. Une pintade aux ailes
+éclatantes frappa ses regards; il l'ajusta, la blessa, et
+l'oiseau, frappé de mort, alla tomber, en gémissant,
+sous d'épais halliers. Muirland ne voulait pas perdre
+une proie aussi belle; il amarra son bateau, et courut
+à la recherche du résultat de sa conquête. Il avait
+battu inutilement plusieurs buissons, et son obstination
+d'Écossais le plongeait et l'enfonçait de plus en
+plus dans l'épaisseur du bois. Il se trouva bientôt environné
+d'arbres de haute futaie et placé au centre
+d'une de ces salles de verdure naturelles que l'on trouve
+dans les forêts d'Amérique, quand une clarté traversa
+le feuillage et pénétra jusqu'à lui. Il tressaillit: ce
+rayon le brûlait; cette lumière insupportable le contraignait
+à baisser les yeux.</p>
+
+<p>L'oeil sans paupière était là, vigilant et éternel.</p>
+
+<p>Spellie avait passé la mer; elle avait trouvé la trace
+de son mari, elle le suivait à la piste; elle avait tenu sa
+parole, et sa redoutable jalousie accablait déjà Muirland
+de justes reproches. Il courut vers le rivage, poursuivi
+par l'oeil sans paupière, vit l'onde claire et pure de
+l'Ohio, et s'y précipita dans sa terreur. Telle fut la fin
+de Jock Muirland; elle se retrouve consacrée dans une
+légende écossaise, les bonnes femmes l'expliquent à
+leur manière. Elles affirment que c'est une allégorie,
+et que <i>l'Oeil sans paupière</i>, c'est l'oeil toujours ouvert
+de la femme jalouse, le plus terrible des supplices.</p>
+
+<br><br>
+<h3>SARA LA DANSEUSE.</h3>
+<br>
+
+<p>Non, s'écriait, un soir de sabbat, le juif
+Fleischmann en frappant vivement de son
+poing la table sur laquelle il venait de souper; non, jamais
+je ne souffrirai que ma fille monte sur un théâtre
+pour amuser par ses pirouettes les oisifs de Berlin!
+Danseuse! Par Abraham, ma fille danseuse, quand le
+jeune Aaron la demande en mariage, et que demain
+elle pourrait être la première marchande de chevaux
+de tout le Mecklembourg!&mdash;Je ne dis pas non, reprenait
+sa femme; mais si pourtant elle devait faire fortune
+dans cet état, on peut très-bien y vivre honnêtement,
+quoique les dames de théâtre ne soient pas
+toutes en possession d'une excellente réputation.&mdash;Taisez-vous,
+reprenait Fleischmann, vous en savez,
+vous, des danseuses qui ne soient pas des Babylones
+vivantes? J'aimerais mieux, comme notre grand patriarche,
+être obligé de la sacrifier moi-même, de
+mes propres mains, que de la laisser entrer dans une
+pareille vie. La fille de Fleischmann sauteuse publique!!&mdash;Mais
+enfin, mon ami, reprenait la mère,
+David a dansé devant l'arche.&mdash;Il y dansait, répondit
+solennellement le vieux juif, pour célébrer les
+louanges du Seigneur, et sa danse ne ressemblait en
+aucune manière à celle que votre Sara voudrait pratiquer.
+C'était une danse grave, mesurée...&mdash;Pour cela,
+mon ami, c'est ce que vous ne savez pas. Le livre de
+Samuel, que les chrétiens appellent le livre des <i>Rois</i>, ne
+dit pas du tout une danse plutôt qu'une autre.&mdash;Langue
+de l'enfer, s'écria Fleischmann avec une voix retentissante,
+que ne prends-tu avec toi ta fille, et ne
+la mènes-tu par les rues, comme je l'ai vu faire à d'honnêtes
+mères lors de mon voyage à Paris?» Cette brillante
+apostrophe ferma la bouche de Mme Fleischmann,
+qui, sans plus rien ajouter, se mit à ôter le couvert;
+et elle ne reparla plus que pour rappeler à son mari,
+absorbé dans ses pensées, qu'il était temps de se coucher,
+car dix heures venaient de sonner à l'horloge
+de Saint-Cyprien.</p>
+
+<p>Trois mois après cette conversation, la salle du
+grand théâtre de Berlin était pleine comme depuis
+long-temps elle ne l'avait pas été, et dans une des
+loges de l'avant-scène, occupée par l'ambassadeur de
+France et l'un des secrétaires de légation, avant que
+la toile ne fût levée, avait lieu la conversation suivante.</p>
+
+<p>«Une juive pour maîtresse, disait le jeune secrétaire,
+a toujours été dans ma pensée l'idéal du bonheur,
+et si votre excellence ne la prend dans sa
+maison, je compte bien me mettre en diplomatie pour
+arriver jusqu'à son coeur. Sara! monseigneur; comprenez-vous
+ce que doit être dans les bras de son amant
+une femme qui s'appelle Sara?&mdash;Sans doute, reprenait
+l'ambassadeur. A ce nom seul revivent tous les
+souvenirs de la vie patriarcale, et pour peu que la petite
+ait le pied bien et les formes gracieuses, je pourrais
+bien faire quelque chose pour elle. Aussi bien la
+Ripiena vieillit beaucoup. Je ne sache rien dans le
+monde dont on se lasse aussi vite que d'un contr'alto.&mdash;Et
+puis, ajoutait le secrétaire, il n'est pas jusqu'aux
+circonstances de son début qui donnent à ce <i>sujet</i> un
+attrait tout-à-fait piquant et romanesque. Son père est
+un juif à principes, qui voulait la marier à un marchand
+de chevaux, plutôt que de la laisser devenir la
+Terpsichore de l'Allemagne. Elle procède de par une
+vocation. Avant de monter sur la scène, elle a bravement
+rompu avec toute sa famille; aussi jurerais-je
+sur mon ambassade à venir qu'elle ira plus loin qu'aucune
+des célébrités dansantes de la chrétienté...&mdash;Silence!
+interrompit l'ambassadeur; je vois là-bas le
+chargé d'Espagne qui cause avec le conseiller intime.
+Laissez-moi observer leurs figures; j'ai dans l'idée
+qu'ils trament quelque chose.» Un peu après, l'ouverture
+commença, la toile fut levée, et des nymphes et
+des amours firent l'exposition de la pièce, en dansant
+avec des guirlandes, ce qui laissa comprendre aux
+spectateurs que c'étaient des nymphes et des amours qui
+dansaient avec des guirlandes. A la troisième scène
+parut Sara. C'était une grande fille, aux cheveux
+noirs, aux formes élégantes et élancées, comme la Sulamite
+du <i>Cantique des Cantiques</i>. Depuis un siècle
+peut-être rien d'aussi voluptueux n'avait paru sur la
+scène du grand théâtre. En un moment toutes les puissances
+européennes, dans la personne de leurs représentans,
+furent embrasées pour elle des feux les plus
+vifs. Il y aurait eu de quoi rompre à jamais l'équilibre
+et la paix de l'Europe, sans un incident qui se présenta.</p>
+
+<p>Au moment où la jeune débutante, après s'être
+long-temps dérobée aux poursuites d'un Zéphyr, tombait
+comme épuisée dans ses bras et lui laissait prendre
+un baiser au vol, un homme dont le costume n'avait
+rien de mythologique, portant une longue barbe
+et un chapeau à larges bords, sort vivement de la coulisse,
+court à la débutante, la saisit par sa robe qu'il
+froisse et qu'il déchire. «Malheureuse! s'écrie-t-il,
+rien n'a pu t'arrêter, il a fallu que tu vinsses te
+prostituer à la face de tout Berlin! Eh bien! aussi
+à la face de tout Berlin je te maudis, et je demande
+au ciel qu'il te fasse mourir dans la honte et dans la
+misère; je te maudis!» répéta-t-il. Et bien qu'il ne
+fût pas le moindrement du monde comédien, jamais
+au théâtre malédiction paternelle n'avait produit un
+pareil effet.</p>
+
+<p>A cette terrible apparition, Sara se trouva mal;
+deux soldats de la garde du roi, en faction dans les
+coulisses, s'emparèrent du perturbateur et le mirent à
+la porte de la scène, où sa qualité de père au désespoir
+ne lui donnait point entrée. Le directeur du théâtre ne
+pouvait comprendre la colère de cet homme, quand il
+avait fait à sa fille l'engagement le plus avantageux qui
+depuis dix ans peut-être eut été signé. Les puissances
+européennes furent un peu dérangées dans leur plan
+respectif par cette intervention qu'elles n'avaient pas
+prévue; parmi les femmes il n'y avait qu'une voix: la
+débutante était passable, mais il fallait qu'elle fût une
+fille bien perdue et bien abandonnée pour donner à
+un père si respectable un chagrin si cruel. Quant aux
+gens du parterre, qui d'abord avaient paru touchés de
+cette scène, revenus de leur première émotion, ils demandèrent
+qu'on leur rendît leur argent ou la danseuse,
+attendu que l'affiche n'avait pas prévenu qu'elle
+eût un père, et qu'ils étaient venus pour assister à un
+ballet et non à un drame bourgeois; les choses ne
+se fussent point passées autrement si l'on fût venu annoncer
+que le premier ténor était surpris tout à coup
+par un enrouement, ou que le premier sujet de la
+danse venait de se donner une entorse.</p>
+
+<p>En rentrant chez eux (depuis plusieurs mois ils ne
+demeuraient plus sous le même toit), le père et la fille
+furent saisis tous les deux d'une fièvre violente, résultat
+de l'émotion à laquelle ils avaient été soumis.
+Mais la fille avait dix-sept ans, et la vie chez elle achevait
+à peine de se compléter; chez le vieux père, au
+contraire, la nature en décadence depuis long-temps
+menaçait ruine; elle s'en fut du coup. On le porta au
+cimetière des juifs, qui est placé en dehors de la
+porte de la ville, sur le chemin de France; en sorte
+que, deux mois après, lorsque Sara passa par cette
+route dans la voiture de l'ambassadeur, elle ne put
+s'empêcher de penser au vieux Fleischmann et à sa
+malédiction.</p>
+
+<p>C'est une chose étrange que la malédiction d'un
+père. Ce n'est pas une force, comme disent les mathématiciens;
+ce n'est pas un corps, une substance, une
+chose matérielle, avec laquelle vous puissiez toucher
+celui auquel vous l'adressez; trois mots: <i>Je te maudis</i>;
+ce n'est autre chose que l'expression d'un voeu pour
+son malheur, lequel ne devait pas avoir plus de portée
+que cette autre forme, bien plus usuelle et bien
+plus arrêtée: <i>Que le diable t'emporte!</i> Et cependant,
+d'ordinaire, la vie d'un homme s'en trouve flétrie, et
+il est rare qu'il mène à bien son existence, lorsqu'il
+en marche chargé.</p>
+
+<p>Pour Sara, moins d'un quart de lieue après le cimetière,
+dont, au reste, aucune voix n'était sortie
+pour répéter l'anathème, elle avait cessé d'y songer.
+Elle trouvait une profonde volupté à se sentir emportée
+d'un train rapide vers Paris, où les danseuses sont
+en honneur comme jadis la vertu à Rome; elle était
+fière, autant toutefois qu'on peut l'être de supporter
+un poids assez gênant, de soutenir la tête de l'ambassadeur
+de France endormi, et reposant avec toute sa
+politique sur son épaule. De temps en temps ses grands
+yeux noirs de danseuse rencontraient ceux du jeune
+secrétaire qui aimait tant les jeunes filles de Sion, et
+ils augmentaient chez lui la langueur voluptueuse qui
+vient visiter le voyageur glissant dans une berline bien
+suspendue, sur une route bien unie, lorsqu'aucune
+pensée triste ne le tourmente, qu'aucun cahos ne le réveille,
+et qu'il n'a pas trop hâte d'arriver.</p>
+
+<p>Au milieu de cette douce extase, les voyageurs
+croient s'apercevoir que le train de la voiture redouble
+de vitesse. Bientôt les cris du postillon et le mouvement
+de plus en plus rapide des roues leur font comprendre
+que les chevaux s'emportent, et qu'ils sont, pour le
+moins, exposés au danger de verser. Si la chose se fût
+passée en France, où, grâce à l'état des routes, les
+voitures de voyage en ont une sorte d'habitude, le
+péril eût été moins sérieux; mais, en Allemagne, rien
+ne se fait qu'en conscience, et quand une chaise vient
+à être brisée, il est rare que le malencontreux propriétaire
+s'en tire à moins de quelque côte enfoncée. L'événement
+ne fut que trop conséquent à cet usage; la
+voiture, entraînée par les chevaux, roula dans un fossé
+profond; l'ambassadeur eut une cuisse cassée; le jeune
+homme, la moitié des dents brisées. Pour la jeune juive,
+tirée du ravin dans un état à faire pitié, on la transporta
+au plus prochain village. Le chirurgien de l'endroit
+s'empara d'elle, et, sous le prétexte qu'il voulait
+lui sauver la vie, il lui travailla les chairs en tout
+sens, et la fit cruellement souffrir. Durant la nuit qui
+suivit cette torture, elle entra dans le délire, parla
+de son père, de Berlin, de Paris, de diplomatie, de
+pas de deux; sur le matin elle rendit le dernier soupir.
+Le lendemain, Sara la danseuse était étendue entre
+deux lits de terre, et les vers commençaient leur
+travail.</p>
+
+<p>Voilà qui était bien pour ce monde-ci, reste à savoir
+ce qui allait se passer dans l'autre.</p>
+
+
+
+<p>Aussitôt que l'ame de Sara se fut séparée de son
+corps, elle commença à s'avancer à travers des régions
+infinies et solitaires où elle eut peur de sa solitude.</p>
+
+<p>A la fin elle arriva devant son juge, qu'elle n'osa
+jamais contempler face à face, et son jugement commença.</p>
+
+<p>«Ame que j'avais faite à mon image, d'où viens-tu?»</p>
+
+<p>L'ame répondit: «Je reviens d'en bas.</p>
+
+<p>&mdash;Le temps que je t'avais donné à y passer, qu'en
+as-tu fait?</p>
+
+<p>&mdash;Il fut bien court, reprit l'ame.</p>
+
+<p>&mdash;Raison de plus pour le bien employer. As-tu
+souvent fait l'aumône?</p>
+
+<p>&mdash;Quelquefois.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, trente fois en tout: dix fois par charité,
+vingt fois par orgueil et par respect humain; tout
+compensé, l'aumône ne te sera point comptée.&mdash;As-tu
+souvent pensé au Seigneur ton Dieu?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, souvent.</p>
+
+<p>&mdash;Oui souvent, jusqu'à l'âge de douze ans, quand
+ta mère te disait de faire tes prières; mais plus tard,
+aux parures, aux bals, aux beaux cheveux des jeunes
+gens. As-tu respecté ton père et ta mère, à l'égal du Seigneur
+ton Dieu?</p>
+
+<p>&mdash;Je les aimais, reprit l'ame.</p>
+
+<p>&mdash;Et jamais tu ne leur as désobéi?</p>
+
+<p>L'ame se tint dans le silence.</p>
+
+<p>&mdash;Sara, tu as dansé?»</p>
+
+<p>L'ame commença à être agitée comme une feuille
+tremblant sous le vent.</p>
+
+<p>&mdash;«Sara! ton père est mort, et son ame est avec
+moi.»</p>
+
+<p>L'ame trembla plus fort.</p>
+
+<p>&mdash;«Sara! aux ténèbres éternelles!</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! hélas! reprit-elle, pour avoir dansé!</p>
+
+<p>&mdash;Non point pour avoir dansé, répondit le juge,
+car j'ai avec moi des danseurs dans la félicité éternelle;
+mais parce que ton père t'a maudite, et qu'il est mort
+sans avoir repris sa malédiction. Adieu, Sara, adieu,
+ma fille, chante maintenant.»</p>
+
+<p>Aussitôt les esprits de ténèbres se ruèrent sur elle,
+en riant aux éclats; et, l'entraînant vers les régions
+de leur éternité, ils la faisaient horriblement souffrir
+en se l'arrachant entre eux, pour savoir qui aurait
+l'honneur de la présenter à leur illustre seigneur et
+roi.</p>
+
+<p>Or Satan était assis dans toute sa gloire sur un
+trône emblématique, dans lequel il avait pris plaisir
+à parodier tous les trônes de la terre; sa forme était,
+j'en demande humblement pardon à l'honorable lecteur,
+celle d'une chaise percée. Son front, jaune et
+cuivré, était sans cesse agité par un tic nerveux, et sa
+bouche, qui s'entrouvrait pour sourire, laissait voir
+dans une profondeur infinie deux rangées de dents
+blanches qui ne ressemblaient pas mal aux longues colonnades
+d'un temple antique.</p>
+
+<p>&mdash;Une ame? dit Satan.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, maître, répondirent les suppôts.</p>
+
+<p>&mdash;Ame, qu'as-tu fait? reprit le grand monarque.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dansé, répondit l'ame, si bien que mon
+père en est mort, et le Seigneur mon Dieu (ici Satan
+fit une horrible contorsion) m'envoie vers vous pour
+que vous fassiez de moi ce qu'il vous plaira.»</p>
+
+<p>Et l'ame aurait voulu mentir qu'elle ne l'aurait pas
+pu, car son arrêt la condamnait à se dénoncer elle-même,
+et il fallait que son arrêt fût accompli.</p>
+
+<p>Lors Satan, dans un jour de familiarité, daigna
+consulter les démons qui avaient amené l'ame de Sara,
+et il leur dit: «Qu'en ferons-nous?</p>
+
+<p>&mdash;Pendons-la par les pieds! dit le premier; ainsi
+elle sera punie par où elle a péché.</p>
+
+<p>&mdash;Commun! dit le maître, et il passa à un autre
+avis.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, dit le second, je propose ma fameuse
+mixture: huile bouillante, un baril ordinaire, bonne
+partie de soufre et de plomb, argent et bronze en fusion,
+servez chaud et faites infuser la coupable...»</p>
+
+<p>La pauvre ame en délibération eut une mortelle
+frayeur en entendant parler de cette cuisine effroyable.</p>
+
+<p>Mais Satan, donnant un coup de pied à l'opinant:
+«Arrière! lui dit-il, misérable classique! avec tes
+vieilles méthodes. J'ai une idée»; et se levant pour
+en faire aussitôt l'essai, il ordonne que dans un coin de
+son empire on élève rapidement une vaste salle de spectacle
+capable de contenir quelques cent milliers de
+spectateurs.</p>
+
+<p>Ni peintures, ni dorures, ni candélabres, ni lustres,
+ni girandoles ne sont épargnés. Dans l'orchestre, ce
+sont trompettes déchirantes, clarinettes criardes, tam-tams
+à la voix d'airain et au bruissement lugubre,
+basses ronflantes et continues, avec des fifres pour les
+dessus.</p>
+
+<p>Puis pour une heure de l'éternité les chaudières et
+les chevalets se reposent, et le beau monde des damnés
+est invité, sous bonne escorte, à venir honorer de
+sa présence l'ouverture de l'Académie royale de
+l'enfer.</p>
+
+<p>Industrie de bourreaux! les voilà qui rendent à ces
+femmes, à ces femmes qui depuis le temps qu'elles
+brûlent dans la géhenne éternelle avaient presque oublié
+les joies de la terre, les voilà qui leur rendent et
+leurs frais chapeaux de fleurs, et leurs plumes, et
+leurs cachemires, et leurs satins brochés, et leurs riches
+fourrures; puis tout à l'heure ils les dépouilleront de
+tout cela, et avec un désespérant souvenir tout fraîchement
+renouvelé, ils les renverront reprendre leur nudité
+et leur supplice. Cependant derrière les dames, au
+second rang des loges, l'habit bien empesé et la cravate
+savamment jetée, se placent les ministres, les banquiers,
+les diplomates et les dilettanti; la corne dorée,
+la fourche au poing, grave et imposant comme un sergent
+de garde bourgeoise, un démon veille à chaque
+issue; mais ce que vous n'auriez pas vu sur la terre,
+aux stalles réservées pour les hauts dignitaires, ce ne
+sont qu'évêques, cardinaux, archevêques, revêtus de
+leurs plus beaux atours, et ne tenant compte de la canaille
+du parterre qui, parquée derrière cette forêt de
+houlettes et de coiffures épiscopales, ne cesse de crier:
+<i>A bas le chapeau rouge! à bas la crosse! à bas la
+mitre!</i></p>
+
+<p>Après cela, dans une loge restée vide, et richement
+drapée, voyez venir sa majesté Satan; il est accompagné
+de ses hauts dignitaires et de madame la Mort,
+reine des royaumes infernaux, de la terre, du monde,
+et autres lieux circonvoisins; sur quoi la pièce commença,
+dont nous ne saurions au juste donner l'analyse.
+Nous pouvons dire cependant que deux scènes
+furent merveilleusement applaudies. Dans l'une, le
+poète et le musicien avaient agréablement tourné en
+raillerie la félicité des justes, <i>condamnés</i>, disaient-ils,
+pour toute réjouissance, à chanter éternellement
+l'<i>Hosanna in excelsis</i> devant la face du Très-Haut.
+On laisse à penser du succès que cette parodie dut
+avoir devant un pareil auditoire.</p>
+
+<p>La donnée de l'autre scène, quoique plus fine et
+plus délicate, ne fut pas moins goûtée. Dans une langoureuse
+cavatine, un bienheureux se plaignait de
+n'avoir plus retrouvé dans le ciel ses amitiés de la
+terre; il ne pouvait se consoler d'avoir vu toutes les
+forces aimantes de son ame aller se résumer dans le
+mystique amour des perfections divines, et il demandait
+qu'on lui rendît ses amours grossières de la
+création et les yeux de sa bien-aimée.</p>
+
+<p>Ensuite ce fut le ballet.</p>
+
+<p>Plusieurs danseuses vinrent successivement rivaliser
+de graces et de molles attitudes. A chaque pas brillant,
+à chaque pirouette hardie, le roi donnait lui-même
+le signal, et des tonnerres d'applaudissemens
+retentissaient; mais quand ce fut le tour de Sara, il
+affecta, car cela était dans son plan, une froide indifférence,
+que le reste des spectateurs partagea avec lui.
+La pauvre fille avait beau se dépenser en efforts, un
+désespérant silence l'accueillit jusqu'à la fin de la scène;
+aussi, en rentrant dans les coulisses, d'où ses compagnes
+avaient vu sa mésaventure, elle fut saisie d'une
+violente attaque de nerfs. Alors le roi Satan, qui avait
+voulu faire cet essai, tint pour certain que le plus
+grand supplice à infliger à une ame d'artiste, c'est la
+supériorité de ses rivales: assuré de l'excellence de ce
+nouveau mode de torture, et ayant autre chose à faire
+que d'assister jusqu'au bout à l'intrigue d'un ballet, il
+se leva, et aussitôt les gardiens, à grands coups de
+fouet, firent évacuer la salle par l'honorable assistance.</p>
+
+<p>Depuis ce temps, dans cette salle déserte, dont une
+petite lampe, à la lumière tremblotante, ne sert qu'à
+sonder l'incommensurable solitude, la pauvre Sara,
+ayant toujours à l'oreille le bruit des applaudissemens
+donnés à ses compagnes, est là, qui danse sans
+relâche; et il n'y a pas d'orchestre pour lui marquer la
+mesure, pas d'yeux pour contempler ses grâces et sa
+beauté, pas de prince russe pour s'en éprendre, et lui
+escompter son admiration.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>UNE BONNE FORTUNE.</h3>
+<br>
+
+<p>C'est chose curieuse qu'une soirée de Palerme,
+au bord de la mer murmurante,
+sous les flots du soleil d'été, au milieu de cette population
+grimaçante et mobile, plus originale mille fois
+et moins connue que la race classique des abbés,
+des courtisanes et des lazzaroni napolitains. Grâce
+aux romans et à la scène, Naples est vieux pour moi:
+on me l'a gâté; on m'a usé ce ciel et cette mer pleins
+de prestiges. La Sicile est neuve et inconnue; il y a
+là un double reflet venu de l'Arabie et de l'Espagne.
+Des murailles sarrazines s'élèvent autour de vous; des
+costumes espagnols flottent aux fenêtres et étincellent
+sur les quais. C'est une féerie comique et fantastique!
+Et l'air est si doux, la brise apporte tant de parfums
+avec sa fraîcheur, la chanson du pâtre lointain a quelque
+chose de si sauvage et de si tendre! Vous ne respirez
+que fleurs, vous ne voyez que débris de marbres
+et fragmens de temples. C'est encore un fragment de
+grotesque comédie que cette aristocratie en guenilles,
+et sur ces guenilles de l'or; ces femmes belles comme
+dans l'ancienne Syracuse, et vêtues comme on l'était
+il y a quarante ans; puis au milieu des chanteurs et
+des promeneurs, un gros moine rebondi qui vous
+offre un crâne de mort au bout d'une croix noire, et
+vous demande l'aumône en riant, son urne sépulcrale
+toujours brandie et vacillante sous votre menton; puis
+des carrosses découverts roulant doucement sur la
+Marina<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>, chargés d'abbés qui rient, qui s'éventent</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a> <i>La Marina</i>, quai de Palerme</blockquote>
+
+<p>avec des plumes, qui se parfument, qui prennent du
+tabac, qui savourent des sorbets. Auprès des abbés sont
+des princes écrasés de noms propres et d'ennui, traînant
+de leur mieux leur gloire séculaire, leur obscurité profonde
+et leur pauvreté incurable. Quelques-uns d'entre
+eux se jettent dans la dévotion, d'autres dans la débauche,
+d'autres dans les arts. J'ai connu un prince
+palermitain qui s'est ruiné en sculptures d'un genre
+inouï; il faisait exécuter des bouteilles hautes de
+trente pieds et taillées dans le marbre; des pions d'échecs
+de dimensions colossales, et dont le régiment
+garnissait une vaste cour de son palais; un polichinel
+grand comme Atlas, en agathe et en onyx; au milieu
+de l'étoile du parc une longue marotte d'ébène s'élevait
+en forme de pyramide. Toutes ces inventions fantasques
+coûtèrent sa fortune au prince de ***, et l'envoyèrent
+mourir à l'hôpital. Ce que c'est que l'oisiveté
+entée sur la sottise et la richesse!</p>
+
+<p>Vous qui avez de belles couleurs sous votre pinceau,
+mes amis, donnez-nous la copie du tumulte de la Marina,
+reproduisez ce bruit d'un peuple indigent qui jouit
+de se sentir vivre, ces baise-mains jetés au vent et
+rendus de toutes parts: <i>bonjour! bonsoir!</i> lancés de
+carrosse en carrosse, avec plus de verve que de bon ton;
+et la cloche de l'<i>Angélus</i> retentissant sous ce beau ciel
+dont l'azur noir se fond dans une teinte d'émeraudes:
+belle et ravissante scène en vérité! On l'a très-peu admirée
+et rarement décrite. Il est à la mode d'aller à
+Rome et à Naples; la Sicile n'est pas encore <i>fashionable</i>.</p>
+
+<p>J'admirais ce spectacle, et je m'étais appuyé, pour en
+mieux jouir, contre la muraille basse ornée de petits
+pilastres d'architecture sarrazine qui suit le rivage de
+la mer, et présente aux promeneurs fatigués une longue
+et commode banquette de marbre <i>fruste</i> et usée depuis
+des siècles. Je m'assis sur ce banc. L'air maritime
+soufflait dans mes cheveux; la mobile scène passait devant
+moi.</p>
+
+<p>Un capucin à longue barbe vint prendre place
+à mes côtés. Il avait l'air souffrant, son extérieur était
+plutôt triste et simple que dévot et humble. On lui aurait
+donné cinquante ans, et on l'aurait pris pour un ancien
+militaire. Sa physionomie n'était pas sicilienne. Au lieu
+de se contracter avec une mobilité presque convulsive,
+elle était froide, sévère, résignée. Vous avez rencontré
+dans votre vie de ces traits heureux qui appellent
+la confiance et la fixent; vous vous intéressez
+involontairement à cette physionomie inconnue; ce
+n'est pas de la beauté ni même de la grâce; vous vous
+dites: «La souffrance a passé par là; elle a passé, non
+sans se faire sentir; elle n'a point rencontré un corps
+d'airain, une ame de bronze, mais un être faible,
+tendre, mais une organisation délicate; la lutte a été
+cruelle. Et voici cet être, il n'a pas été brisé; approchons
+pour en toucher les restes. C'est en lui qu'a eu
+lieu le combat, c'est lui qui a été le théâtre, la victime
+et l'athlète.»</p>
+
+<p>Je voulais lier conversation avec le capucin; je lui
+demandai l'heure. Il me regarda fixement, reconnut
+sans doute à mon accent que j'étais étranger à Palerme,
+et me répondit en anglais:</p>
+
+<p>«Il est huit heures.»</p>
+
+<p>Puis il se leva et partit.</p>
+
+<p>Je sais l'anglais; la prononciation du capucin était
+toute nationale et franchement britannique; je ne pouvais
+m'y tromper. Mais comment cet Anglais était-il
+venu à Palerme? Un homme de cette nation en Sicile
+et sous la robe de capucin! Il y avait là quelque mystère
+que je voulais approfondir. Je revins le lendemain
+à la même place dans l'espérance de l'y retrouver; en
+effet il y était. Les jours suivans même manége. Peu à
+peu sa farouche humeur s'adoucit; je parlais anglais
+avec lui, cela lui gagna le coeur. Il vit que je désirais
+me lier avec lui, et s'y prêta sans peine; il avait
+de l'instruction et une connaissance pratique assez
+étendue des hommes et des choses: quinze jours après
+notre première entrevue il me raconta sa vie.</p>
+
+<p>Rien n'est plus touchant qu'une douleur vraie
+qui se juge, se condamne et se contraint. La voix
+du moine était ferme, son oeil restait sec, mais on
+voyait que ce calme lui coûtait. Il faisait l'histoire
+de son malheur comme un brave invalide raconte la
+campagne où il a perdu un de ses membres. La conversation
+n'était point encore tombée sur cette matière,
+et il ne m'avait parlé ni de ses antécédens, ni de ses
+malheurs, lorsque je m'avisai de lui demander depuis
+combien de temps il portait cette robe.</p>
+
+<p>«Ne me jugez pas d'après elle. Vous ne me connaissez
+pas, me répondit-il. J'ai adopté le couvent
+comme un lieu de paix et de retraite, et cette robe comme
+une égide commode contre la vie et ses tourmens; je
+ne suis pas de l'ordre de Saint-François. Les moines
+de ce pays, classe d'hommes dont on dit tant de mal,
+sont d'une admirable tolérance; ils me laissent porter
+leur costume, partager leur vie, et ne m'imposent pas
+leurs croyances; ils me souffrent et m'aiment. Je suis
+protestant. Que cela ne vous étonne pas: nous autres
+philosophes de France et d'Angleterre nous ne savons
+pas ce que les couvens d'Italie et d'Espagne renferment
+de lumières et de bon sens. Jamais nos moines ne me
+font subir l'ennui d'aucune controverse; je vis avec
+eux, et j'y vis... tranquille.»</p>
+
+<p>A ce dernier mot il hésita, il s'arrêta, il n'osait pas
+dire <i>heureux</i>. Une rêverie plus sombre nuagea ce front
+pensif; des idées tristes l'assiégeaient. Il garda quelques
+momens le silence, appuya sa tête rasée entre ses
+mains, et me dit:</p>
+
+<p>«Je suis du comté de Herford. Quand notre armée
+revint d'Alexandrie, le vaisseau de transport sur lequel
+je me trouvais avec plusieurs autres officiers fut
+incapable de tenir la mer, et nous relâchâmes à Messine.
+Fatigués des incommodités sans nombre de l'existence
+orientale, des détestables appartemens du Caire
+et de la vie de vaisseau, nous descendîmes au lazaret;
+nous le trouvâmes commode et de bon goût. Vous savez
+ce que c'est que ce lazaret: une mauvaise cour
+carrée avec un cimetière au milieu. On est là, isolé des
+vivans, sans communication avec la terre, et sans
+autre récréation que l'espérance d'en sortir bientôt.
+Mes camarades supportaient fort bien leur position;
+les journaux anglais que l'on nous envoyait fournissaient
+un aliment à leur curiosité et à leur gaieté. Ils
+jouaient, ils chantaient; j'étais triste et j'ignorais la
+cause de cette tristesse. Un indicible pressentiment pesait
+sur moi; dans nos journaux je ne trouvais rien qui
+se rapportât à ma famille ou à mes amis; les journaux
+stériles comme cette mer aux flots plats et tristes,
+comme ces murs jaunes et lugubres qui m'environnaient.
+Mes camarades me raillaient; je ne savais que
+leur répondre. Enfin notre quarantaine s'acheva.</p>
+
+<p>»Vous connaissez sans doute la disposition des
+théâtres de Messine: ils sont distribués en stalles où
+chacun trouve la place que le hasard lui assigne, de
+sorte que trois ou quatre rangs d'auditeurs peuvent vous
+séparer des personnes de votre société. C'est ce qui
+m'arriva le soir même où la liberté nous fut rendue.
+Toutes les loges étaient pleines; nous allâmes prendre
+place au parterre, mes camarades et moi; nous
+fûmes obligés de nous asseoir à de grandes distances
+les uns des autres. Dans un entr'acte plusieurs Siciliens
+assis près de moi se levèrent, et d'autres officiers anglais
+accompagnés d'un jeune homme en costume de ville
+prirent leur place. Ils parlaient très-haut, et j'appris
+que le dernier interlocuteur était arrivé le soir même
+à Messine par le paquebot.</p>
+
+<p>»C'était un homme de taille moyenne, l'oeil bleu et
+fixe, le regard attentif, pour ne pas dire insolent; un
+véritable Anglais de l'école moderne. La secte était
+nouvelle alors, le Caire et Alexandrie ne m'avaient
+rien offert de tel: aussi l'examinais-je avec curiosité
+et l'écoutais-je avec attention. L'officier auquel il s'adressait,
+et qui semblait fort intime avec lui, avait
+été son condisciple au collége d'Éton. La cravate du
+nouveau venu l'emprisonnait si étroitement, ses
+grandes joues étaient d'une si belle couleur safranée,
+son affectation d'austérité sourcilleuse contrastait si ridiculement
+avec la fatuité de ses paroles, que j'oubliais
+le spectacle pour le contempler et pour l'entendre.</p>
+
+<p>»Il m'est arrivé bien des choses, mon cher, disait-il
+à son camarade, depuis nos vieilles folies d'Éton.
+Vous me direz, vous, combien de villes nouvelles
+vous avez visitées, et à combien de batailles vous avez
+assisté: cela est très-héroïque et très-beau; moi, je
+vous dirai, en revanche, combien de chevaux j'ai tué
+à la chasse, et combien de maris désolés m'ont envoyé
+à tous les diables. La liste en est longue, par Dieu! et
+je ne vous en ferai pas grâce. Ce qui m'amène à
+Messine aujourd'hui, et me force d'assister à ce spectacle
+que Dieu damne, c'est l'éclat de ma dernière
+affaire de ce genre. Il s'agissait d'une femme mariée,
+jolie, intrigante, et dont la rouerie profonde eût aisément
+servi de modèle à tout ce que la France et l'Espagne
+possèdent de plus consommé en ce genre. Vous
+sentez que la délicatesse m'empêche de la nommer.
+Tout nous ordonnait une conduite prudente; eh bien!
+malgré notre habileté mutuelle, nous fûmes trahis.
+Une femme, une aubergiste de la route de Bath,
+que j'avais daigné dans le temps honorer de quelques
+regards, éventa notre complot anti-conjugal,
+et me menaça de l'ébruiter. C'eût été dangereux de
+toute manière: la dame a des parens qui ne plaisantent
+jamais, et nos tribunaux font payer cher les maladresses
+amoureuses. J'achetai le silence de notre hôtesse, et
+me voici à Messine, où je compte passer quelque
+temps loin de celle dont mon absence protégera sans
+doute la réputation.»</p>
+
+<p>»Cette conversation fit peu d'impression sur moi dans
+le premier moment. Je ne remarquai que deux choses:
+la corruption froidement frivole du jeune dandy, et la
+dépravation de sa complice. Je rentrai chez moi. Un
+paquet de lettres et de journaux se trouvait sur ma
+table. Je reconnus l'écriture de ma femme, et je me
+hâtai de décacheter sa lettre. On ne peut être attaché
+à une amante, à une soeur, à une épouse, par des
+liens plus doux que ceux qui m'unissaient à Marie.
+Sa lettre respirait toute la tendresse d'une ame pure et
+dévouée. Depuis que j'avais épousé Marie, elle ne
+m'avait pas causé un seul chagrin. Jeune fille élevée
+dans un des comtés les plus sauvages de l'Angleterre,
+appartenant à une des familles les plus illustres de la
+pairie, elle unissait à la grâce et à la dignité aristocratique
+la rare magie de l'ingénuité la plus touchante.»</p>
+
+<p>Le capucin se leva; le soleil baissait, nous nous dirigeâmes
+vers son couvent. Il me fit entrer dans sa
+cellule, et pendant que la nuit commençait à tout
+obscurcir, il continua en ces mots:</p>
+
+<p>«Dans la lettre de ma femme elle faisait mention
+d'un voyage à Bath et d'un retour subit à Londres,
+retour causé par la mauvaise santé de sa mère. Je reconnaissais
+dans ces lignes, pleines de sensibilité,
+toute son ame angélique, et je me félicitais d'avoir rencontré
+une telle épouse, lorsqu'en portant la main sur
+le paquet de journaux une singulière réflexion m'occupa.
+Le mot Bath, si souvent reproduit dans la conversation
+du dandy, se montrait aussi dans la lettre de
+ma femme; ce rapprochement frappa mon esprit d'une
+étrange terreur. Ce n'était pas un doute, ce n'était pas
+un soupçon, c'était comme une vague, une lugubre
+et lointaine clarté. Une angoisse jalouse me saisit le
+coeur, et je tremblai un moment comme la feuille. Je
+me rappelai toute la vie passée de ma femme, son
+amour pour ses devoirs, la profondeur simple et naïve
+de ses affections, je m'accusai moi-même: mais je ne
+pouvais échapper à ce tourment. Entre sa vertu et ma
+confiance, il me semblait qu'un démon gigantesque
+s'élevait pour en éclipser la clarté et me plonger dans
+des ténèbres profondes.</p>
+
+<p>»Comment vous peindre, monsieur, ce supplice
+d'une jalousie fondée sur la plus légère hypothèse,
+conçue dans un pays étranger, sans aucun moyen
+d'en vérifier la réalité ou l'injustice? Tous mes
+raisonnemens étaient inutiles, le dard envenimé restait
+là enfoncé dans mon sein. Je ne pouvais le secouer
+ni l'arracher. L'horreur de la même pensée me
+poursuivait sans relâche. Je me levai, me promenai
+à travers la chambre et ne retrouvai un peu de calme
+que vers une heure du matin, après avoir respiré à
+longs traits l'air embaumé de la nuit sicilienne. Le portrait
+de Marie se trouvait dans l'intérieur d'un de
+mes portefeuilles; je l'ouvris, je contemplai cette
+image qui s'offrit à moi pure, naïve, candide; c'étaient
+bien ces traits si modestes dont l'expression
+semblait me reprocher mes soupçons outrageux et se
+plaindre de ma défiance. Un sentiment amer et brûlant
+comme le remords s'empara de moi; j'étais prêt à
+demander pardon à ce portrait. Je me calmai ensuite;
+et, rallumant ma lampe que le vent venait d'éteindre,
+je repris le paquet de journaux que j'avais négligé
+d'ouvrir.</p>
+
+<p>»Après avoir parcouru négligemment plusieurs paragraphes
+politiques et littéraires, je me mis à lire cette
+partie de nos feuilles publiques où, sous le titre de
+<i>Bruits de la ville et de la cour</i>, on accumule hardiment
+tous les scandales semés dans les salons et dans
+les tavernes. Voici le passage étrange qui frappa
+mes regards, et que je relus plusieurs fois avec une
+anxiété que vous n'aurez pas de peine à deviner:</p>
+
+<p>«Il n'est bruit dans le monde que de la piété
+filiale de la belle et jeune mistriss Os... qui a quitté
+tout à coup les plaisirs de Bath pour suivre sa mère
+souffrante. On dit que la réputation de la fille est
+aussi invalide que la santé de la mère.»</p>
+
+<p>»Je laissai tomber le journal. Mon nom est Osprey.
+L'initiale dont le journaliste s'était servi était précisément
+celle du nom de ma femme et du mien.</p>
+
+<p>»Vingt balles eussent frappé et déchiré ma poitrine
+à la fois que je n'eusse pas souffert davantage. Ces
+lignes du journal ajoutaient à mes soupçons un venin
+mortel et une hideuse probabilité. Je n'essaierai pas
+de décrire l'état dans lequel je tombai; le temps s'écoula,
+l'horloge d'un couvent voisin sonna quatre
+heures. Je repris machinalement un autre numéro du
+même journal, où, sous la même rubrique dont j'ai
+déjà parlé, se trouvait le paragraphe suivant:</p>
+
+<p>«Les insinuations scandaleuses et injustes dont
+lady O... et sa famille ont été l'objet sont formellement
+démenties par des personnes dignes de foi.»</p>
+
+<p>»Je méditai long-temps ces paroles, et j'y vis non
+une attestation de l'innocence de la dame accusée,
+mais seulement une réponse adroite, et la preuve irréfragable
+d'une réputation
+déjà flétrie. D'ailleurs le dandy
+n'avait-il pas répété que sa maîtresse était ingénieuse
+dans le vice, spirituelle dans ses excès, féconde en
+ressources pour les voiler, d'une dissimulation profonde,
+d'une adresse sans égale, d'une perfidie qui eût
+fait bonté aux plus habiles. Plus je rêvais, plus mon
+anxiété augmentait; la fièvre s'emparait de mon cerveau.
+Tourment insupportable! Le matin je me jetai sur mon
+lit, où je restai étendu et pleurant. Tantôt ma femme
+m'apparaissait comme l'ange de nos premières amours,
+tantôt comme un monstre odieux. Dans le flux et le
+reflux de mes pensées je ne savais à quoi me fixer; je
+ne pouvais aller demander raison à l'homme dont les paroles
+avaient soulevé dans mon sein cette affreuse tempête.
+Le mot Bath retentissait à mon oreille comme un
+glas funèbre.</p>
+
+<p>»Il était onze heures quand je sortis au hasard; et
+bientôt, par un mouvement presque machinal, je m'acheminai
+vers un couvent de bénédictins où demeurait
+un homme que j'avais remarqué pendant le séjour que
+j'avais fait précédemment à Messine. Il se nommait le
+père Anselme; sa sagacité était rare et puissante; il
+donnait un démenti formel à l'opinion vulgaire, mais
+ridicule et fausse, qui peuple les couvens d'une race
+ignorante, oisive et inutile.</p>
+
+<p>»Ne croyez pas que toute l'intuition du coeur humain
+appartienne aux gens du monde: la solitude donne
+des leçons. Un moine qui a l'instinct de l'observation
+en sait plus sur vous et sur moi que le favori des salons
+et des boudoirs n'en saura jamais. Ce dernier se dissipe,
+sa sagacité se perd sur une surface plane; son esprit de
+détail s'applique à des riens. Le solitaire, s'il a l'esprit
+droit, creuse à une profondeur inouïe, découvre des
+rapports ignorés des autres hommes, étudie le monde
+sans le voir, devine les secrets des coeurs sans se confondre
+dans la tourbe sociale, pénètre le ciel et l'enfer,
+invente dans sa cellule tout ce qui doit changer le
+globe: c'est Roger Bacon devinant la machine à vapeur
+et la circulation du sang; c'est Abeilard et Occam
+préludant au scepticisme de Voltaire; il n'y a que
+les esprits sans portée qui se moquent des cénobites.
+Le cénobitisme est le nourricier du génie; la cellule en
+est le berceau. Croyez-vous que ces jésuites qui émouvaient
+le monde et pétrissaient les ames royales eussent
+acquis dans le tumulte d'une société bruyante leur
+génie si fécond et si dangereux? Non. Même le talent
+de l'intrigue peut émaner de la cellule: là, dans la
+solitude, en face du ciel, loin du mouvement des pensées
+tumultueuses, qui nous enlèvent à nous, germent
+et grandissent tous les bons et mauvais génies.</p>
+
+<p>»Le père Anselme, Vénitien de naissance, était un
+remarquable exemple de sagacité et de finesse mondaines,
+chez un prêtre enfermé dans le cloître.</p>
+
+<p>»J'avais beaucoup de confiance en lui et je crois qu'il
+m'aimait. Les prêtres siciliens forment, vous ne l'ignorez
+pas, une classe à part. L'hérésie ne leur fait pas
+peur, combien de fois ai-je entendu le père Anselme
+me dire:</p>
+
+<p>«Vous autres Anglais, vous êtes une grande nation,
+et Dieu ne voudra pas damner des hérétiques tels
+que vous.»</p>
+
+<p>»Je lui appris tout ce qui m'agitait, je ne lui cachai
+pas la moindre particularité des événemens de ma vie,
+pas un des détails que je viens de vous donner. Il m'écouta
+paisiblement, et me répondit:</p>
+
+<p>»&mdash;Retournez chez vous, ce soir vous reviendrez
+au couvent après vêpres. Peut-être alors serai-je en état
+de vous donner quelques conseils.</p>
+
+<p>»J'allai m'enfermer dans ma chambre. Mes camarades
+s'étaient absentés, et sous la conduite d'un cicérone ils
+visitaient les ruines dont cette partie de la Sicile est
+semée. Je fus heureux de pouvoir rester seul et triste
+dans mon appartement. J'attendis avec impatience le
+moment de notre entrevue. Le jour baissait; à la porte
+du couvent un religieux appartenant aux ordres mendians
+causait avec Anselme; quand ils me virent,
+leurs regards semblèrent se fixer sur moi avec une expression
+de pitié. En Sicile, comme dans tout le reste
+de l'Italie, la police secrète se trouve entre les mains
+des prêtres. Je ne sais si le père Anselme avait consulté
+ce moine sur ce qui m'intéressait si vivement; mais
+quand il eut fait ses adieux, il me prit par la main et
+me dit:</p>
+
+<p>»&mdash;Venez.</p>
+
+<p>»Sa figure était plus grave qu'à l'ordinaire. Nous entrâmes
+dans l'église; elle était déserte. Qu'elles sont
+belles, monsieur, nos églises siciliennes, où le génie
+de la mosquée d'orient s'allie au génie du catholicisme
+occidental! Vous aimez sans doute ces mosaïques incrustées,
+ces saints de couleurs tranchantes, ce mélange
+d'éclat et de ténèbres, ces nombreux monumens,
+un ciel éthéré apparaissant à travers les dentelures et
+les trèfles des hautes voûtes; l'or et la pourpre resplendissant
+dans les chapelles, et les versets du Coran qui
+se lisent encore au bas des corniches noircies par la
+fumée des cierges chrétiens? Malgré cette pompe, il y
+avait autour de moi, dans cette solitude du temple, une
+tranquillité pour ainsi dire palpable qui m'enlaça,
+me saisit, pesa sur moi comme un manteau de plomb,
+et dit à la fièvre de mes passions: <i>Fais silence</i>.</p>
+
+<p>»Le père Anselme me conduisit vers le fond de l'église,
+s'arrêta derrière le maître-autel, et là il me dit:</p>
+
+<p>»&mdash;Mon fils, quoique nous soyons de communion
+différente, agenouillez-vous ici. Je suis prêtre et vieux,
+vous recevrez mes conseils d'homme et de pasteur,
+vous plierez le genou, non devant moi, mais devant
+Dieu qui nous frappe et nous sauve. Nous prierons
+ensemble.</p>
+
+<p>»J'étais troublé, je fis ce qu'il me disait. Après quelques
+prières communes, il reprit:</p>
+
+<p>»&mdash;Votre soupçon est fondé.</p>
+
+<p>»Un long soupir s'échappa de mon sein, et je ne
+pus rien répondre.</p>
+
+<p>»&mdash;Partez pour l'Angleterre, écrivez à votre femme
+sans lui témoigner aucun soupçon; passez par Bath où
+demeure la femme dont on a acheté le silence; payée
+pour se taire, elle parlera si vous lui offrez un meilleur
+prix. Que rien ne trahisse votre intention avant que
+vos soupçons soient éclaircis; quand vous connaîtrez
+toute la vérité, vous vous conduisez comme un homme
+d'honneur doit le faire, et vous abandonnerez la coupable
+à ses remords, ou vous rendrez votre confiance
+à l'épouse fidèle.</p>
+
+<p>»En ce moment quelques personnes entraient dans
+l'église; nous étions placés de manière à ce que je pusse
+les voir sans être aperçu d'eux.</p>
+
+<p>»&mdash;C'est lui! m'écriai-je.</p>
+
+<p>«En effet le jeune Anglais, dont le nom était sir Ormond
+Mondeville,
+venait d'entrer dans l'église, accompagné
+d'un de ses amis. Il n'était pas étonnant que,
+nouvellement arrivé à Messine, il s'empressât de visiter
+l'intérieur de cette nef remarquable, l'une des curiosités
+les plus pittoresques de la contrée. Le père Anselme
+vit mon mouvement et me retint.</p>
+
+<p>»&mdash;Je suis plus calme que vous, me dit-il, je vais lui
+parler; vous devez vous taire. Le moine salua sir
+Ormond et lui fit remarquer une belle et vieille statue
+de bronze placée à droite du maître-autel. J'essayai de
+lier conversation avec l'un des officiers qui se trouvaient
+là; je ne sais ce que je lui dis, mais, incapable de lier
+deux paroles et deux idées, je suis persuadé qu'il me
+regarda comme un fou ou comme un idiot.</p>
+
+<p>»Anselme s'exprimait avec facilité, avec élégance;
+sa courtoisie envers sir Ormond me surprenait. Malgré
+l'état d'irritation fébrile où je me trouvais, j'étais
+frappé de la singularité de sa conduite. Il me semblait
+qu'il s'agissait pour lui d'une expérience à faire.
+Sa froideur se communiqua, pénétra jusqu'à moi: je
+le suivis en silence et beaucoup plus calme, plus recueilli,
+plus attentif.</p>
+
+<p>»J'avais donné à ce moine des renseignemens
+exacts qu'il m'avait demandés, sur ma femme, sur son
+caractère, sur ses traits, le son de sa voix, la couleur de
+ses cheveux, la forme de son visage et l'expression de
+sa physionomie. Il causait vivement avec sir Ormond
+et arrêtait son attention sur les portraits des saints pères,
+qui peuplaient le temple, profitant de la liberté italienne
+pour commenter ces tableaux, demander au
+jeune homme son opinion sur leur beauté relative, et
+déduire des conséquences morales de leur extérieur
+mélancolique ou sévère. Lorsque sir Ormond parlait,
+le long regard noir d'Anselme descendait dans l'ame
+de son interlocuteur; mais mon compatriote restait indifférent
+et calme, et toute cette investigation métaphysique,
+chef-d'oeuvre de pénétration intuitive et
+d'inquisition intellectuelle, n'aboutit qu'à nous montrer
+un coeur froid, des sens blasés, un faux goût
+pour les arts, et un coeur incapable de véritable passion
+dans aucun genre. En vain Anselme éveillait tout ce
+que le fond d'une ame humaine peut renfermer d'associations
+et de souvenirs tendres et délicats, rien ne
+vibrait à l'unisson chez notre dandy. Il développait
+par saillies un épicurisme facile et sans choix, mêlé
+d'une vanité de fat: puis, sans savoir qu'il avait placé
+dans les mains de l'étranger une clef qui découvrait
+le triste trésor de ses secrètes pensées, il remercia Anselme
+de sa complaisance et s'en alla.</p>
+
+<p>»&mdash;Vous voyez cet homme, me dit le moine; la femme
+qui aura cédé à ses instances ne mérite pas un regret,
+car il n'a pas un remords. L'intrigue dont il vous a fait
+involontairement confidence n'est qu'une folie de jeune
+homme; si malheureusement votre femme est coupable
+vous devez l'oublier à jamais.</p>
+
+<p>»&mdash;Elle mourra! lui dis-je.</p>
+
+<p>»Il me regarda sévèrement.</p>
+
+<p>»&mdash;Une erreur de ce genre ne mérite pas votre colère
+et vous dégage de toute affection. L'épreuve à laquelle
+j'ai soumis ce jeune homme est certaine; il n'a pas
+aimé, il n'aime pas, il n'est pas aimé. Un amour profond,
+même quand on ne le partage pas, laisse son
+empreinte chez la personne aimée. Croyez-moi, mon
+fils, ces gens ont péché sans vous offenser. Dans le cas
+où le crime que vous soupçonnez serait réel, bénissez
+le ciel; il vous délivre d'une compagne qui vous aurait
+déshonoré tôt ou tard.</p>
+
+<p>»Ces paroles d'Anselme me semblaient oraculaires;
+je ne cherchais pas à les comprendre ou à les discuter.
+Il me fallait un guide, ma main le suivait sans réflexion.</p>
+
+<p>»Mais essayer de bannir l'image de Marie était inutile;
+je ne pouvais déraciner ainsi mon premier et mon
+seul amour. Tout rappelait à mon esprit sa beauté, sa
+simplicité, sa piété, surtout cette délicatesse du sens
+moral qui s'accordait si peu avec la grossière erreur et
+l'entraînement sans excuse que l'on attribuait à la maîtresse
+de sir Ormond. Cependant la première rage était
+passée. A ma fureur succéda une douleur plus calme,
+et, si je puis me servir de cette expression, plus exquise.
+Oh! l'angoisse de ces journées! Oh! la douleur de
+perdre une telle consolation, un tel soutien, un tel
+amour, tout l'espoir de ma vie!</p>
+
+<p>»Deux jours après je m'embarquai pour l'Angleterre,
+et aussitôt après mon arrivée à Falmouth, je partis
+pour Bath. C'était là qu'étaient restées les traces du
+crime, et que m'attendaient les seuls renseignemens
+que je pusse espérer. Me voilà en face de l'auberge que
+sir Ormond avait désignée; j'entre, tout mon corps
+frémit de crainte. Une femme de moyen âge et assez
+jolie se présente à moi, c'est la maîtresse de la maison.
+On me sert du thé. Sous prétexte que j'ai quitté depuis
+long-temps l'Angleterre et que je désire m'instruire de
+quelques particularités relatives à l'état de mon pays,
+je prie la servante de demander à sa maîtresse si elle
+peut venir prendre le thé avec moi.</p>
+
+<p>»J'étais arrivé à mon but, et j'allais causer avec celle
+qui connaissait le secret fatal. Elle monta dans ma
+chambre, et les discours que je tins furent si incohérens
+qu'elle s'en étonna. J'étais trop préoccupé du
+seul sujet qui m'intéressât, pour que mes autres paroles
+ne fussent pas obscures et confuses. Je passais d'un
+sujet à l'autre, et j'essayais vainement de donner à ma
+conversation l'ordre et la suite nécessaires pour inspirer
+de la confiance à l'hôtesse. Quand je vis que ses
+regards surpris se fixaient sur moi:</p>
+
+<p>»&mdash;Pardon, lui dis-je, madame, vous vous apercevez
+de mon inquiétude; j'ai des sujets de chagrin profonds,
+des soupçons cruels à éclaircir; je suis jaloux
+d'une femme que j'adore, et l'anxiété où je suis doit se
+peindre dans tous mes discours.</p>
+
+<p>»Je vis que son coeur de femme s'intéressait à mon
+chagrin et que sa curiosité était excitée.</p>
+
+<p>»&mdash;Hélas! repris-je, le lieu même où je suis ne fait
+qu'accroître mon émotion. S'il faut en croire au scandale
+qui est venu jusqu'à moi dans un pays étranger,
+c'est à Bath même que s'est formée l'intrigue qui me
+désespère.»</p>
+
+<p>»A mesure que je parlais j'examinais à la dérobée
+les traits de l'aubergiste dont l'émotion et le trouble
+s'accroissaient pendant mon récit.</p>
+
+<p>»&mdash;Je ne connais pas assez la ville de Bath, continuai-je
+d'un ton assez indifférent, pour trouver sur un
+sujet qui m'occupe si cruellement des informations
+exactes. Je sais seulement que l'homme auquel on prétend
+que je dois mon déshonneur est sir Ormond
+Mondeville.</p>
+
+<p>»L'hôtesse pâlit; je n'eus pas l'air de m'en apercevoir.</p>
+
+<p>»&mdash;Je servais à l'étranger: ma femme et sa mère
+vinrent passer quelque temps à Bath. Voici, madame,
+comment on m'a fait le cruel récit de ma honte et de
+mon malheur: sir Ormond les attendait dans une auberge
+de Bath ou des environs...</p>
+
+<p>»L'hôtesse, qui tenait une tasse de thé à la main, trembla
+et en répandit le contenu sur la table.&mdash;La jeune
+femme quelle qu'elle soit, sous prétexte d'une indisposition
+grave, demanda une chambre séparée. Au
+milieu de la nuit, l'hôtesse entendant du bruit dans la
+chambre de cette dernière y entra; sir Ormond Mondeville
+s'y trouvait: cent livres sterling furent offertes
+par sir Ormond à cette femme, qui lui promit le silence.</p>
+
+<p>»Je crus que l'hôtesse allait se trouver mal.</p>
+
+<p>»Les renseignemens que m'avait donnés le père Anselme
+étaient si précis, j'affectais une si complète ignorance
+du rôle important que l'hôtesse avait joué dans
+l'aventure, enfin j'étais si bien instruit qu'elle fut obligée
+de convenir que tout était vrai et que son auberge
+avait été le théâtre de l'aventure. Je ne voulus pas
+pousser plus loin mon enquête, et le lendemain je
+partis pour Londres sans vouloir lui dire mon nom. Il
+me restait une dernière et faible espérance, la possibilité
+de quelque méprise qui aurait disculpé Marie,
+et m'aurait rendu le bonheur. Qu'on imagine avec
+quelles palpitations de coeur je retrouvai le foyer domestique!</p>
+
+<p>»Marie, en me voyant, se jeta dans mes bras avec
+une effusion de sensibilité qui me toucha d'abord;
+puis songeant à sa perfidie, je crus sentir les étreintes
+d'un serpent, et je fus près de la repousser: je me contraignis.
+Avec quelle admiration maternelle elle me
+parla de la beauté de nos enfans, de leurs grâces enfantines
+et de ses espérances! Comme je souffrais,
+monsieur, de tout ce qui, sans cette fatale circonstance,
+m'eût pénétré de bonheur! Chaque battement de mes
+veines était une douleur; chacune de ses paroles me
+frappait comme une blessure. Elle pleurait, tout
+agitée encore de la joie de mon retour, et comme je
+l'observais d'un air sombre, je crus découvrir dans son
+regard je ne sais quelle lueur étrange; cet indice excepté,
+tout en elle respirait la tendresse et la candeur.
+Pour moi, je n'y voyais que ruse et déception. Elle
+m'amena ses enfans avec une allégresse et un triomphe
+de mère: il était impossible de conserver l'ombre
+d'un soupçon en la regardant; mais elle se détourna,
+je l'épiai, et je la vis essuyer furtivement des larmes
+qui coulaient de ses yeux. C'était pour moi la preuve
+d'un remords qui se trahissait involontairement, le
+témoignage d'une angoisse secrète infligée par le repentir
+à cette ame qui n'était point encore entièrement
+corrompue.</p>
+
+<p>»Je ne sais si ma femme s'aperçut de la contrainte
+et du tourment que j'éprouvais, il y eut entre nous un
+moment d'embarras et de silence, puis je pris tout à
+coup ma résolution.</p>
+
+<p>»&mdash;Emmenez les enfans dans la chambre de leur
+nourrice.</p>
+
+<p>»On les emmena, je restai en silence: Marie les
+vit partir sans leur adresser un mot, sans leur faire
+une caresse; sa stupeur acheva de me convaincre.
+Quand la porte fut fermée je la regardai, elle était
+pâle; elle arrêtait sur moi un oeil hagard, et restait
+muette devant moi.</p>
+
+<p>»&mdash;Madame, veuillez répondre à quelques questions.</p>
+
+<p>»Elle se tut.</p>
+
+<p>»&mdash;Quand avez-vous fait connaissance avec sir Ormond
+Mondeville?</p>
+
+<p>»Point de réponse.</p>
+
+<p>»&mdash;Est-ce dans votre voyage de Londres à Bath?</p>
+
+<p>»Même silence.</p>
+
+<p>»&mdash;Répondez-moi, malheureuse femme; je voudrais
+pour tout au monde vous arracher au coup de
+l'infamie qui vous flétrit. Répondez!</p>
+
+<p>»A ces mots je me levai; elle se leva aussi, étendit
+ses bras vers moi, puis laissa échapper un éclat de rire
+convulsif, mouvement si terrible, si hideux à voir, et
+accompagné d'un cri si aigu que vous auriez frémi,
+que je tremble encore d'horreur en me le rappelant.
+Puis elle me contempla un instant d'un air solennel,
+et tomba par terre. Je commandai au domestique de
+la porter dans sa chambre. Un reste de tendresse me
+parlait pour elle; je pris soin d'elle, et aussitôt qu'elle
+eut repris l'usage de ses sens, je sortis pour me rendre
+chez son père. C'est un plus des vénérables vieillards de
+la pairie anglaise; homme froid, d'une probité à toute
+épreuve, et d'une rare hauteur de raison. J'étais si
+douloureusement ému que, lorsque je le vis, les larmes
+jaillirent de mes yeux.</p>
+
+<p>»Sa froideur m'étonna. Elle contrastait avec mon
+émotion et semblait me la reprocher. D'un air de réserve
+et de hauteur cérémoniale, il me demanda ce
+que je venais faire en Angleterre, depuis combien du
+temps j'y étais, et si je comptais y rester long-temps.
+Je me persuadai qu'il savait d'avance les torts de
+sa fille, et que sa froideur avec moi n'était qu'un
+moyen d'éloigner les reproches que j'avais à lui faire.
+Dans tous les temps, il est vrai, je l'avais vu froid,
+posé, et ses ennemis taxaient de morgue et d'insolence
+aristocratique la réserve de ses manières. Mais
+bouleversé comme je l'étais, il me semblait que cette
+froideur était une insulte à mon émotion. Je m'armai
+de courage, mes larmes se tarirent, et je lui fis à mon
+tour, d'un ton calme et concentré, le récit de mon
+aventure à Messine et de ma visite à Bath. Je ne lui
+cachai aucune particularité, ni la lecture de ce fatal
+article de journal, ni les conseils du père Anselme,
+ni ma conversation avec l'hôtesse.</p>
+
+<p>»Il m'écouta en silence. Sa fille avait paru consternée,
+lui n'était qu'attentif. Il fit plusieurs tours dans
+sa galerie d'un air méditatif, passant souvent sa main
+sur son front, mais sans trahir aucune émotion par ses
+gestes ou ses paroles.</p>
+
+<p>»&mdash;Cela n'est pas impossible, me dit-il ensuite en
+croisant les bras et s'arrêtant devant moi.</p>
+
+<p>»C'était un caractère profond, parfaitement maître
+de lui-même dans toutes les circonstances, qui exprimait
+toujours une pensée par une parole et cachait la
+plus grande partie de ses pensées. Il continua cependant:</p>
+
+<p>»&mdash;Ce que vous me dites est étrange; nous verrons.</p>
+
+<p>»Une larme roulait dans ses yeux, il se hâta de l'essuyer.
+La douleur de cet homme vénérable, cette
+double souffrance de l'orgueil et de l'amour paternel,
+cette larme arrachée à un vieillard toujours calme et
+maître de lui, m'ébranlèrent jusqu'au fond de l'ame.
+Je me levai brusquement. Tout semblait confirmer
+nos soupçons.</p>
+
+<p>»&mdash;Je partirai bientôt, lui dis-je; d'ici à mon départ,
+j'habiterai la maison de ma mère, où je vais faire conduire
+mes enfans.</p>
+
+<p>»&mdash;Vous n'avez pas perdu de temps, monsieur, et
+vous allez bien vite: au surplus, je passerai chez
+vous dans la journée.</p>
+
+<p>»Nous nous quittâmes froidement. J'étais déterminé
+à faire avec la plus grande promptitude les démarches
+nécessaires pour hâter le divorce, et je ne doutai pas
+un moment de la justesse de nos soupçons. Si les
+preuves légales du crime manquaient, toutes les
+preuves morales concouraient à le prouver: la consternation
+de Marie, le long silence de son père, le
+trouble et l'aveu de l'aubergiste, ces fatales initiales
+employées par le journaliste, ce voyage de Bath qui se
+trouvait à la fois dans le récit du jeune homme, dans
+la lettre de ma femme et dans l'article du journal. Ma
+tête brûlait, mon corps chancelait quand j'arrivai chez
+ma mère. Les caresses de mes enfans, que j'envoyai
+chercher, ne me touchèrent pas. Ma mère, à qui l'on
+avait appris l'état où se trouvait ma femme et mon
+départ précipité, était sortie. Je sus plus tard qu'elle
+s'était rendue chez moi; mais dans le premier moment,
+son absence me surprit. Craint-elle, me dis-je, de retrouver
+un fils malheureux, et a-t-elle à se reprocher
+de n'avoir pas prévenu ma douleur par des conseils
+assez sévères et une surveillance assez attentive? Hélas!
+j'étais injuste, et j'oubliais que le premier mouvement
+d'une mère est de s'élancer chez un fils souffrant.</p>
+
+<p>»Je m'étendis sur un sofa, et j'attendis avec angoisses.
+A l'instant où je me levais pour aller à sa recherche,
+ma mère entra, et quelques minutes après on
+annonça lord Barndale, père de Marie. Ma mère n'avait
+eu que le temps de prononcer ces paroles:</p>
+
+<p>»&mdash;Je viens de chez vous: votre femme est partie
+dans une voiture de louage, sans dire où elle allait.</p>
+
+<p>»Lord Barndale venait aussi de ma maison; il y
+avait sur sa figure une expression de résolution et de
+douleur.</p>
+
+<p>&mdash;»J'ai pensé, monsieur, me dit-il, à tout ce que
+vous m'avez appris; ne jouons pas notre bonheur et
+notre repos. Il peut y avoir erreur dans tout cela.
+Nous allons monter dans la même chaise de poste, et
+nous irons à l'instant trouver cette femme qui n'imposera
+pas à notre crédulité. Nous la paierons, mais
+pour nous faire des révélations complètes. Venez, monsieur.</p>
+
+<p>»Ses mains se serraient convulsivement. Je pris
+mon chapeau. Nous partîmes, et pendant toute la
+route nous ne prononçâmes pas un mot. Nous arrivâmes
+le soir même de bonne heure à l'auberge.
+Quel fut mon étonnement ou plutôt mon indignation
+quand je vis Marie dans le parloir! Elle était donc
+venue s'assurer de la discrétion de l'hôtesse, et sa présence
+seule dans ce lieu était une preuve de sa faute.</p>
+
+<p>»&mdash;Vous ici, madame, lui dis-je! comment y êtes-vous
+venue? pourquoi?... Qui vous a donc appris que
+je fusse venu ici avant vous?... N'espérez pas...</p>
+
+<p>»Elle m'interrompit en tirant vivement le cordon de
+la sonnette; l'hôtesse se présenta. Marie voulut parler,
+je lui imposai silence, et je dit à la maîtresse de
+l'hôtel:</p>
+
+<p>»&mdash;Lady Osprey n'a-t-elle point passé une nuit
+dans votre auberge, dans le même lit que sir Ormond
+Mondeville?</p>
+
+<p>»L'hôtesse pâle hésita un moment.</p>
+
+<p>»&mdash;Vous me l'avez dit, repris-je; n'en êtes-vous
+pas convenue?</p>
+
+<p>»&mdash;Oui, monsieur.</p>
+
+<p>»&mdash;Quel nom? Répondez. Quel est le nom de
+cette femme?</p>
+
+<p>»&mdash;Vous venez de le prononcer.</p>
+
+<p>»&mdash;Lady Osprey?</p>
+
+<p>»&mdash;Oui.</p>
+
+<p>»&mdash;Je vais parler à madame, disait d'une voix entrecoupée
+Marie, qui, depuis son enfance sujette à
+des palpitations violentes, avait appuyé sa main sur
+son coeur et avait peine à prononcer ce peu de mots.
+Elle se leva en tremblant, et regardant l'hôtesse, elle
+lui dit:</p>
+
+<p>»&mdash;Suis-je lady Osprey?</p>
+
+<p>»L'hôtesse se tut quelques momens, parut incertaine,
+et dit enfin:</p>
+
+<p>»&mdash;Non, madame.</p>
+
+<p>»&mdash;Ces ruses ne me tromperont pas, Marie; c'est
+une adresse inutile. Combien avez-vous donné à cette
+femme? Sir Ormond Mondeville lui a donné cent guinées.</p>
+
+<p>»Marie me regarda. Au nom de sir Ormond, l'hôtesse
+tressaillit, et je me tournai vers lord Barndale.</p>
+
+<p>»&mdash;Croyez-vous, lui demandai-je, que l'on puisse
+trop payer cette femme pour savoir d'elle la vérité?</p>
+
+<p>»&mdash;Non certes, dit le père.</p>
+
+<p>»Son énergie était vaincue.</p>
+
+<p>»&mdash;Marie, disait-il, vous que j'ai élevée, vous que
+j'aimais! est-il possible? répondez, vous être livrée à
+cet homme!</p>
+
+<p>»&mdash;Vous n'êtes pas convaincu? dit Marie; eh bien!
+voici ce que j'exige: allons à Bath. Faites ce que je
+désire; il faut que cette femme vienne avec nous. Et
+vous, mon père, prenez-moi sous votre protection.</p>
+
+<p>»Elle avait l'air de souffrir beaucoup en parlant.</p>
+
+<p>»&mdash;Faisons ce qu'elle demande, dit lord Barndale,
+nous déciderons après.</p>
+
+<p>»L'aubergiste se refusait d'abord à nous accompagner
+mais Marie lui dit d'un ton impératif et avec une
+énergie qui m'étonna:</p>
+
+<p>»&mdash;Il le faut!</p>
+
+<p>«Le changement subit qui venait de s'opérer chez
+Marie me blessa. Était-ce donc cette femme si délicate
+et si faible qui prenait tout à coup une attitude arrogante,
+et un ton auquel la convenance semblait manquer?
+Nous partîmes.</p>
+
+<p>»Lord Barndale était avec sa fille dans une chaise de
+poste; je me trouvais avec l'aubergiste dans une autre.
+Trois fois il fallut s'arrêter pour secourir Marie, dont
+les évanouissemens nous affligeaient; l'hôtesse paraissait
+très-émue et à peu près incapable de répondre à
+mes questions.</p>
+
+<p>»Lorsque nous descendions de voiture, Marie semblait
+affecter de ne faire aucune attention à moi. Je ne
+sais quelle résolution violente paraissait l'animer. Arrivée
+à Bath, elle fit dire au postillon de se diriger
+vers un hôtel de la rue Pultney qu'elle indiqua très-exactement.
+Quand nos voitures s'arrêtèrent, Marie
+descendit la première, frappa, dit au domestique de
+prier sa maîtresse de descendre un moment, et nous
+fit signe de la suivre. Nous étions tous debout dans le
+parloir de cette maison inconnue quand la dame du
+logis se présenta devant nous; à peine avait-elle mis
+le pied dans la chambre que l'hôtesse, s'avançant d'un
+pas et la regardant fixement, s'écria:</p>
+
+<p>»&mdash;Voici lady Osprey!</p>
+
+<p>»La dame pâlit, recula vers la porte et eut l'air de
+reconnaître l'aubergiste.</p>
+
+<p>»&mdash;Vous vous trompez, lui dit-elle, je suis lady
+Heathstone.</p>
+
+<p>»&mdash;Non, non, s'écria l'hôtesse avec beaucoup d'émotion
+et de violence, c'est vous qui m'avez dit votre
+nom, vous-même, cette nuit où vous êtes venue dans
+mon auberge avec lord Mondeville, et où je vous ai
+surprise! Cette jeune dame, ajouta-t-elle en montrant
+Marie qui se trouvait mal pendant cette explication,
+logeait aussi chez moi, et elle vous a vue; elle vous
+a même saluée le matin lorsque vous partîtes avec sir
+Mondeville.</p>
+
+<p>»&mdash;Il y a ici quelque erreur, reprit lady Heathstone;
+que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>»Je m'avançai vers lady Heathstone, en priant lord
+Barndale d'avoir soin de sa fille.</p>
+
+<p>»&mdash;Sir Ormond, que j'ai eu le plaisir de voir à
+Messine, dis-je à cette dame, avait raison de faire l'éloge
+de votre politique et de votre adresse, cependant elles
+échouent aujourd'hui. Rendez son nom et son honneur
+à lady Osprey, madame.</p>
+
+<p>»Elle se jeta sur le sofa, et couvrant son visage
+de ses mains, elle s'écria:</p>
+
+<p>»&mdash;Quoi! vous l'avez vu à Messine?</p>
+
+<p>»&mdash;Quittons cette femme, dit d'une voix sombre
+lord Barndale, qui ne pouvait parvenir à rendre à sa
+fille l'usage de ses sens.</p>
+
+<p>»Nous la replaçâmes dans la chaise de poste, mourante,
+presque inanimée, incapable de ressentir la joie
+que devait lui causer son innocence, si hautement reconnue.
+Hélas! monsieur, que puis-je vous dire de
+plus, pendant deux mois elle languit; elle me pardonna
+et mourut d'un anévrisme au coeur, déterminé
+par tant de secousses et d'émotions.</p>
+
+<p>»Le père indigné déclara qu'il ne me reverrait jamais.
+J'eus le malheur de perdre mes deux enfans. Je
+n'avais plus rien à faire au monde, monsieur, je revins
+en Sicile, où j'espérais trouver encore lord Mondeville,
+à qui je voulais demander vengeance de tous
+les maux que sa fatuité avait fait tomber sur moi, et
+de l'indigne supposition de nom qui avait flétri l'honneur
+de ma femme: il était parti pour les Indes avec
+une commission du gouvernement. Le père Anselme
+me facilita l'entrée de ce cloître, où je trouve un asile.
+Hélas! tous les lieux me sont indifférens! Une seule
+pensée de haine me reste, au milieu de tant de pensées
+douloureuses! J'ai de l'aversion pour ces institutions
+sociales qui me condamnent au malheur. Ah! le mariage,
+monsieur, le mariage! posséder une femme,
+l'aimer, la croire à soi et trembler toujours; et ne jamais
+savoir si un autre ne reçoit pas en pur don ce que
+la loi nous accorde et ce que le coeur peut nous refuser;
+n'être jamais certain que les désirs et les voeux
+d'une épouse sont pour vous, sont à vous; conserver
+pour un autre et élever pour les menus plaisirs d'un
+ami ces créatures si frêles, si délicates, que nous pouvons
+briser en les adorant, et que nous couvrons de
+nos hommages immérités, après les avoir accablées de
+nos injustices.»</p>
+
+
+
+<br><br>
+<h3>TOBIAS GUARNERIUS.</h3>
+<br>
+
+<p>Par une soirée bien brumeuse d'hiver, mon
+arrière-grand-père, retenu pour quelques
+affaires à Brème en Saxe, se promenait dans une petite
+rue écartée, derrière la cathédrale. Ce qu'il faisait là,
+vous le comprendrez de reste quand je vous aurai appris
+qu'il avait alors vingt ans, et qu'il est peu de villes
+en Allemagne où les grisettes soient plus gracieuses et
+plus agaçantes. Ceci soit dit sans altérer en rien la
+bonne opinion que par avance vous auriez pu prendre
+de son mérite. Mais depuis plus de vingt minutes l'heure
+du rendez-vous était sonnée à toutes les horloges, sans
+que celle qui l'avait donné eût songé à s'y rendre, et
+mon arrière-grand-père attendait toujours.</p>
+
+<p>Le gouvernement représentatif nous a trop bien
+guéris, hélas! de ces merveilleuses patiences d'amour:
+bien admirable pour moi serait l'homme qui s'en rencontrerait
+encore capable aujourd'hui.</p>
+
+<p>Pendant les longs tours et retours de sa faction, mon
+arrière-grand-père avait remarqué une petite boutique
+placée à l'angle de la rue qu'il arpentait. Aux deux
+côtés de la devanture, deux planchettes peintes en
+rouge et taillées en forme de violons indiquaient le
+commerce qui s'y faisait, ou, pour parler plus juste,
+le commerce qui ne s'y faisait point; car, à moins que
+l'on ne compte pour quelque chose un mauvais basson
+pendu au mur, une contre-basse sans cordes, quelques
+archets et une quinte que le propriétaire du lieu était
+occupé à raccommoder, sa boutique était complétement
+dégarnie, et, nonobstant l'inscription placée au-dessus
+de la porte, ressemblait plutôt à un corps de garde
+de milice bourgeoise qu'à un <i>magasin d'instrumens
+à cordes et à vent</i>.</p>
+
+<p>Une mauvaise chandelle, haletant sous une mèche
+effroyablement longue, qui lui faisait jeter des lueurs
+sinistres, éclairait à peine l'homme qui travaillait dans
+cette misérable échoppe. Il ne paraissait pas d'ailleurs
+tenir autrement à la perfection de l'ouvrage dont il
+s'occupait, car, de trois minutes en trois minutes, il
+se levait, laissait là sa quinte, et se promenait à grands
+pas, avec un regard fixe et des gestes brusques et précipités,
+indiquant un homme qu'une pensée profonde
+était venue visiter.</p>
+
+<p>Moitié curiosité, moitié pour échapper à une neige
+abondante qui était venue compliquer son rendez-vous,
+mon arrière-grand-père, qui n'avait pu encore se décider
+à quitter la place, entre dans la boutique du
+luthier, et bien que de sa vie il n'eût su une note de
+musique, il le prie de lui montrer des violons à acheter.</p>
+
+<p>«Des violons! répondit brusquement le luthier,
+vous voyez bien que je n'en ai pas et que je n'en vends
+pas, à moins que tous ne vouliez vous arranger de
+cette contre-basse, que j'ai été forcé de prendre en
+paiement pour les raccommodages que j'ai faits pendant
+plus d'un trimestre aux instrumens de l'orchestre
+des <i>Chiens savans</i>, qui ont eu dans cette ville un si
+grand succès, et qui ont travaillé devant MM. les membres
+du grand-conseil. La voulez-vous, ma contre-basse?
+je vous la laisse pour dix écus; pour cinquante
+livres, tenez, sans plus marchander.»</p>
+
+<p>Mon arrière-grand-père eût été un million de fois plus
+musicien qu'il n'était réellement, il eût eu encore
+une peine infinie à se prêter à l'arrangement qu'on lui
+proposait, lequel consistait à s'accommoder d'une
+contre-basse lorsqu'il était censé avoir besoin d'un
+violon.</p>
+
+<p>S'étant permis de faire, avec une grande force de
+logique, cette observation à l'honnête luthier, il en
+reçut je ne sais quelle répartie si étrange qu'il lui vint
+aussitôt à l'esprit qu'il avait affaire à une manière de
+monomane. La chose lui fut prouvée quand en sa présence
+ce singulier personnage recommença à se promener
+et à gesticuler, et quand une vieille femme, ouvrant
+la porte de l'arrière-boutique, lui fit signe en haussant
+les épaules que la tête du pauvre homme n'y était plus.</p>
+
+<p>Mon arrière-grand-père sortit alors de chez le luthier,
+et le lendemain il partit de la ville, sans s'être autrement
+occupé de lui.</p>
+
+<p>Trois ans après, durant un nouveau séjour qu'il fit
+à Brème, ayant eu occasion de repasser dans la même
+rue, il remarqua que la boutique du luthier était fermée;
+sur les volets, qui en plus d'un endroit portaient
+des traces d'effraction, de grandes croix rouges avaient
+été tracées. Cette circonstance ayant attiré son attention,
+le soir, à souper, il en parla à son hôte, qui était l'un
+des magistrats de haute police de la ville, et lui raconta,
+sans dire toutefois son rendez-vous manqué,
+l'étrange accueil qu'il avait reçu dans cette même boutique,
+trois ans auparavant. A son tour, le magistrat
+lui conta l'histoire que l'on va lire.</p>
+
+<p>L'homme auquel vous avez eu affaire, lui dit-il,
+s'appelait Tobias Guarnerius; à grande peine il faisait
+vivre de son travail la vieille femme que vous avez
+vue: c'était sa mère, avec laquelle il vivait depuis la
+mort de sa femme.</p>
+
+<p>Comme il était dans la ville le seul ouvrier de son
+état, et qu'elle contient un nombre assez considérable
+d'artistes et d'amateurs, qui sans cesse lui donnaient des
+instrumens à réparer, il aurait pu, ce semble, vivre
+passablement à l'aise. Mais dix ans environ avant l'époque
+dont nous parlons, une insigne calamité était
+venue le visiter. Un beau matin il s'était trouvé en proie
+à une idée fixe, et depuis ce temps il n'avait cessé de
+la poursuivre, quelque sacrifice qu'elle lui eût coûté.</p>
+
+<p>Sa femme, qui était morte en partie du chagrin
+qu'elle avait eu à le voir dissiper ainsi tout le fruit de
+son travail, avait eu beau lui représenter la folie de
+sa persévérance, le conjurer de ne pas la réduire à la
+misère, il n'en avait tenu compte. D'abord ses économies,
+plus tard l'argent de quelques emprunts qu'il
+avait faits, ensuite ses meubles, ses marchandises,
+une partie de sa garde-robe, étaient venus se perdre
+dans ce gouffre qui s'était ouvert à côté de lui, sans
+que tant d'inutiles essais fussent parvenus à l'éclairer.
+A l'époque où, faute d'argent, il avait été forcé de
+mettre un terme à ses expériences, il n'en avait pas
+moins conservé l'espérance de réaliser sa pensée, qui
+tôt ou tard devait, selon lui, le mener à une grande
+gloire, et le récompenser largement de toutes ses
+avances.</p>
+
+<p>Il est, au reste, vrai de dire que s'il fût arrivé au but
+qu'il se proposait, il eût réellement mis la main sur
+une excellente spéculation. Ayant en sa possession un
+violon de Stradivarius, dont quelques amateurs, à
+plusieurs reprises, lui avaient offert un haut prix, l'idée
+lui était venue d'imiter le faire de cet auteur. Il
+avait pensé qu'en reproduisant avec une rigueur mathématique
+les formes et les dimensions de ses instrumens,
+en employant un bois semblable à celui qui
+avait servi à les établir, en arrivant à imiter rigoureusement
+le vernis et la couleur dont ils avaient été
+primitivement enduits, il parviendrait à se procurer
+une qualité de son exactement pareil. Malgré tous les
+soins qu'il mettait à ses contre-façons, toujours il s'y
+rencontrait une légère différence avec le modèle; or
+des nuances infiniment subtiles constituant, selon
+toute apparence, la supériorité qui faisait son désespoir,
+il pensait pouvoir logiquement expliquer l'infériorité
+de ses copies par les imperfections presque insaisissables
+qu'il y découvrait, en sorte que l'oeuvre était
+toujours à reprendre; c'était une manière de cercle
+vicieux tournant à l'infini, dans lequel une fortune
+de prince se fût elle-même engouffrée.</p>
+
+<p>Après bien des essais, cependant, une modification
+s'était faite dans son idée primitive; il était un jour
+arrivé si près d'une imitation irréprochable, et ce jour-là
+précisément l'instrument sorti de ses mains s'était
+trouvé si loin au-dessous de son stradivarius, qu'il
+avait fini par soupçonner dans la création de ce chef-d'oeuvre
+un élément d'une nature supérieure et non
+encore sollicité par lui. «&mdash;Qui sait, disait-il fort
+gravement à un physicien qui prétendait le faire arriver
+à la solution de son problème instrumental par
+des applications nouvelles de la théorie du son, qui
+sait plutôt si ce n'est pas hors du monde matériel que
+je dois chercher. Les mots représentent des idées, n'est-il
+pas vrai? eh bien! quand je dis l'ame de mon violon,
+peut-être, sans y songer, frappé-je à la porte que
+je cherche depuis si long-temps. Que vous en semble,
+monsieur?» Et le physicien de se mettre à rire, et le
+pauvre Tobias Guarnerius de s'enfoncer plus profondément
+dans l'abîme de ses recherches.</p>
+
+<p>Un jour une de ses pratiques venant lui apporter
+un archet à réparer laissa chez lui un livre que pendant
+plusieurs jours elle oublia de venir reprendre. A
+ses heures de loisir, lesquelles étaient rares, car lorsqu'il
+ne travaillait pas de ses mains il travaillait de sa
+pauvre tête, qui ne reposait guère, Tobias Guarnerius
+parcourut ce livre: c'était un de ces respectables monumens
+de la patience et de l'érudition germaniques,
+où l'auteur vous annonce, sans y mettre d'ailleurs autrement
+de prétentions, qu'il traitera <i>de omni re scibili</i>
+et de quelques autres sujets. En effet on y voyait, à côté
+d'un chapitre <i>sur la meilleure forme de gouvernement</i>,
+un chapitre <i>sur la manière de gratter le dos de sa
+femme quand il la démange</i>; une <i>recette pour faire du
+vin de Chypre</i> était suivie d'une <i>dissertation sur la
+virginité des onze mille vierges</i>, et d'un <i>discours sur les
+avantages de la calvitie</i>; un ton de bonhomie singulière
+avait présidé à la rédaction de cet ouvrage
+informe, et donnait à sa lecture un charme particulier,
+qui avait fini par dominer notre monomane jusqu'à
+détourner de lui pendant une demi-journée l'obsession
+de sa pensée ordinaire.</p>
+
+<p>Tout-à-coup, au détour d'une page, un chapitre se
+présente à lui avec ce titre: <i>De la Transfusion des
+ames</i>. A la lecture de ces mots, comme s'il eût soudain
+entrevu que la révélation du grand secret qu'il cherchait
+depuis si long-temps allait lui être faite, il sauta
+d'un bond prodigieux, appela sa mère, qu'il chargea
+de garder la boutique, et de dire, si on venait le demander,
+qu'il était sorti; puis courant s'enfermer dans
+sa chambre, pour ne pas être interrompu, il commença
+la lecture du chapitre qui, dans sa pensée, ne pouvait
+manquer d'être le plus merveilleux que jamais plume
+de philosophe eût enfanté.</p>
+
+<p>Ce n'est pas seulement dans les livres, c'est dans
+toutes les choses de la vie, dans ses amitiés, dans ses
+espérances dans les prospectus, dans les amours de
+femme surtout qu'il faut craindre des désappointemens
+semblables à celui qui attendait Tobias Guarnerius.
+Le chapitre, dont un instant avant il eût payé
+la lecture au prix d'une livre de sa chair, était une
+misérable rapsodie, lardée de citations des Pères de l'église,
+d'Aristote, de Platon et de l'Écriture. Après
+force divagations, abstractions et conversations, l'auteur
+se résumait à cette découverte toute nouvelle,
+que l'ame était immortelle: sans contredit les vingt
+pages les plus pauvres de cet immense in-folio étaient
+comprises sous le titre si magnifique que je vous ai dit.</p>
+
+<p>Mais l'heure de Tobias Guarnerius n'en était pas
+moins venue; étreignant avec une singulière puissance
+les trois mots qui tout à coup lui étaient apparus, pour
+en faire jaillir un sens logique aux <i>entrevisions</i> qu'il avait
+eues précédemment, il commença à se représenter l'ame
+humaine comme une substance locomobile, transportable,
+avec sa puissance d'animation, d'un lieu dans
+un autre. En Allemagne, où il y a de la philosophie
+dans l'air, un artisan, tout aussi bien qu'en France
+un prix d'honneur de rhétorique, avait entendu
+parler de la métempsycose; et ce système, pour peu
+que l'on pesât dessus, pouvait bien s'élargir jusqu'à
+admettre la donnée du philosophe luthier. Trois
+heures de réflexions passant par-dessus cette illumination
+achevèrent de lui donner dans l'esprit de Tobias
+une créance indélébile, et désormais il ne s'occupa
+plus que du procédé matériel à l'aide duquel il appliquerait
+à son art le bénéfice de sa découverte psycologique.</p>
+
+
+
+<p>A trois mois de là, c'était durant la nuit, la veille
+de la Saint-Joseph, depuis long-temps une heure était
+sonnée à toutes les horloges, et la ville de Brème
+tout entière reposait dans le sommeil; l'atelier de
+Tobias Guarnerius était soigneusement fermé; et de
+peur qu'en passant on ne pût voir par les fentes des
+volets la lumière qui brillait dans son arrière-boutique,
+il avait eu soin d'étendre devant la porte vitrée qui
+communiquait de cette pièce à son magasin un épais
+rideau de serge verte replié deux fois sur lui-même.</p>
+
+<p>Certes, ces précautions n'étaient point inutiles, car
+c'était une oeuvre étrange que celle à laquelle le luthier
+s'occupait.</p>
+
+<p>Dans le grand lit de damas rouge sur lequel, il y
+avait bientôt quarante ans, elle l'avait mis au monde,
+sa vieille mère Brigitta Guarnerius, en proie aux angoisses
+de l'agonie, achevait de mourir d'un cancer
+qui la minait depuis long-temps. Penché sur sa poitrine,
+qui râlait d'une manière horrible, sans qu'une
+larme brillât dans ses yeux, sans qu'un seul des muscles
+de son visage exprimât la moindre sympathie pour
+les atroces souffrances dont il était témoin, Tobias paraissait
+plongé dans le pressentiment d'un moment solennel
+et fatal, dont l'attente absorbait toutes ses facultés.
+Sans doute, en vue de quelque produit étrange
+à recueillir, un appareil bizarre, que n'avait ni décrit
+ni prévu aucune science humaine, mettait en rapport
+le lit de l'agonisante et une table sur laquelle reposait
+un instrument inachevé. Un tube, qui paraissait formé
+de l'alliage de plusieurs métaux, s'évasant par le
+bout en forme d'entonnoir, avait été placé au-devant
+de la bouche de la vieille femme, et recevait le souffle
+de son haleine qui, à chaque expiration, s'y engouffrait
+avec un bruit lugubre. A l'autre extrémité, ce
+tube s'emboîtait à une cheville de bois, pareille
+à celle qui se place debout entre le fond et la table de
+tous les instrumens à chevalet; seulement celle-ci
+était d'un diamètre un peu supérieur au diamètre ordinaire,
+et au lieu d'être en bois plein, elle était
+creuse et devait se fermer hermétiquement, au moyen
+d'un petit couvercle à vis merveilleusement travaillé,
+lorsque l'embouchure du tube viendrait à en être retirée.
+Précisément au-dessus du point de jonction
+provisoire du bois et du métal, et comme pour empêcher
+l'évaporation au moment où se ferait leur
+séparation, avait été disposée une manière de boîte ou
+de guérite en bois de sapin; les planches, humides et
+vermoulues, exhalaient une odeur terreuse et nauséabonde,
+et un grand clou rouillé, pendant encore
+après, indiquait qu'elles avaient du antérieurement
+faire partie d'un objet de plus grande dimension.</p>
+
+<p>A une heure cinquante-deux minutes et quelques secondes,
+la respiration de la malade s'étant arrêtée, son
+pouls et son coeur ayant cessé de battre, tout à coup
+on entendit dans le tube, qui fut agité comme par un
+mouvement galvanique, un long soupir, suivi d'un
+frémissement qui courut tout le long du métal, et vint
+bondir au fond de l'étui qui y adhérait. A ce bruit,
+Tobias Guarnerius se précipita; les yeux égarés et la
+poitrine haletante, il repoussa le tube conducteur, et
+d'une main forcenée, malgré une force incroyable de
+résistance qui répondait à sa pression, malgré une
+sorte de crépitation douloureuse et plaintive qui s'agitait
+sous ses doigts, il vissa le couvercle à l'extrémité
+de la cheville. Maintenant il faut vous le dire,
+quoique jamais la preuve matérielle de cette monstruosité
+n'ait été acquise, il paraît que ce que Tobias
+Guarnerius venait d'enfermer dans ce bois creux,
+c'était l'ame de sa mère, la première qui se fût trouvée
+pour réaliser son abominable découverte.</p>
+
+<p>Au moment où avait été rompu le lien par lequel
+elle était unie à l'enveloppe mortelle qui venait de
+finir son temps, l'ame s'était élancée pour retourner en
+haut; forcée de suivre l'étroit conduit qui la cernait à sa
+sortie, elle avait couru pleine de détresse jusqu'au fond
+de l'espace qu'elle avait devant elle: elle se fût sans
+doute évadée dans le peu de temps que son bourreau avait
+mis à fermer sur elle le couvercle; mais une effroyable
+industrie avait tout prévu. Les planches de
+sapin qui ombrageaient l'espace sur lequel s'accomplissait
+l'odieux mystère étaient les planches d'un
+cercueil fraîchement enlevé à la terre du cimetière.
+Quand l'ame s'était pressée pour sortir, elle avait eu
+horreur de cette atmosphère de mort qu'il lui fallait
+traverser, et elle s'était retirée en arrière; alors Tobias
+était venu et il l'avait scellée dans sa prison, et il
+la tenait là pour s'en servir à ses volontés.</p>
+
+<p>Il ne faut pas croire pourtant que ces épouvantables
+audaces puissent s'exécuter sans qu'il en coûte
+quelque chose à leurs auteurs; car au moment où tout
+avait été accompli, Tobias était tombé à la renverse,
+frappé comme d'une puissante commotion électrique,
+et il était resté étendu à terre, sans connaissance, plusieurs
+heures encore après que le soleil se fût levé.</p>
+
+<p>Au moment où il se réveilla de ce long évanouissement,
+il commença par sentir une vive fatigue dans
+tous ses membres, comme s'il avait fait une longue
+route; puis il eut grand peine à recueillir ses idées, afin
+de se rendre compte de ce qui lui était arrivé. A la fin
+cependant un souvenir lucide de toutes les choses de
+la nuit se dessina devant lui. La main agitée d'un
+tremblement qui ne le quitta plus, il s'approcha du lit,
+où le corps de sa mère était déjà froid et raidi. Il
+abaissa la paupière de ses yeux, en ayant soin que leur
+regard fixe ne rencontrât pas le sien; puis, ayant couvert
+le visage, il eut peur; car il lui sembla que l'angle
+facial qui se dessinait sous le drap blanc avait un air
+de reproche et le menaçait.</p>
+
+<p>Depuis deux semaines environ, les restes mortels de
+Brigitta avaient été déposés dans la tombe, et même il
+s'était passé d'étranges choses lors de son enterrement;
+car à chaque fois que, dans les prières, le prêtre avait
+eu à parler de l'ame de la défunte, les cierges qui brûlaient
+autour du corps s'étaient éteints d'eux-mêmes;
+et bien des choses s'étaient dites touchant cette circonstance
+et plusieurs autres que l'on racontait. Témoin
+de ce phénomène, et tourmenté, dans son ame,
+par le remords, bien que la joie d'avoir réalisé la pensée
+de toute sa vie fût encore la plus forte, Tobias
+n'avait pas encore osé faire l'essai de l'instrument
+qu'il avait achevé, et pourtant une merveilleuse harmonie
+y était cachée; car lorsque l'air seulement venait à
+passer dessus, des soupirs d'une incroyable douceur
+s'en exhalaient. Le bruit à la fin commença à
+se répandre que Tobias avait découvert son grand secret;
+et chaque jour tout ce qu'il y avait de musiciens
+dans la ville venait savoir, les uns pour se rire du rêveur,
+les autres avec une curiosité plus sérieuse, à
+quand l'audition du violon-miracle, et Tobias reculait
+toujours, sous prétexte que son oeuvre n'était point
+finie.</p>
+
+<p>Il advint pourtant que l'héritier présomptif d'une
+petite principauté de l'Allemagne passa par la ville.
+La Providence, qui apparemment avait eu ses raisons
+pour cet arrangement, le destinant à régner un jour,
+lui avait donné toutes les qualités requises pour être
+un excellent violon solo. Sa réputation de virtuose
+s'était répandue dans toute l'Europe, à peu près
+comme la renommée militaire du grand Frédéric, et
+il ne s'arrêtait guère en un pays qu'on n'organisât
+pour lui un concert, où souvent il ne dédaignait pas
+de se faire entendre. Le gouverneur de Brème, ayant
+toute raison de vouloir être agréable à l'illustre exécutant,
+se hâta de préparer une soirée musicale, et il
+ne laissa pas ignorer à Tobias Guarnerius qu'il lui serait
+agréable d'y voir faire l'essai de son invention.</p>
+
+<p>Au moment où ce désir lui fut intimé, Tobias commençait
+à entrer en composition avec sa conscience.
+L'impression de terreur qu'il avait subie à la suite de
+son larcin, comme le souvenir de toutes les autres
+émotions humaines, s'effaçait peu à peu sous les
+jours qui passaient. D'étranges raisonnemens étaient
+ensuite venus à son secours. «On ne sait jamais, se
+disait-il, avec cette jurisprudence céleste, qui vous
+absout <i>in extremis</i> pour un bon sentiment, qui vous
+punit pour une pensée mauvaise, ni qui sera condamné
+ni qui sera sauvé. Ma mère Brigitta eut à nos
+yeux une vie honnête: en est-il de même pour le jugement
+d'en haut; et qui peut assurer qu'en la retenant
+ici-bas je ne lui sauve pas plusieurs jours de l'éternité
+des douleurs? D'ailleurs je suis bon fils, ajoutait-il
+avec une sublime sophistiquerie digne d'un avocat
+de nos jours. D'autres conservent précieusement
+les ossemens de leurs proches; moi je conserve l'ame
+de ma mère; moi je ne veux pas m'en séparer. N'y a-t-il
+pas entre le double mérite de nos piétés filiales
+tout l'intervalle qui sépare l'esprit de la matière?»
+Avec ces pensées, qu'il habillait des plus belles paroles
+qu'il pouvait, il parvenait à émousser son remords.</p>
+
+<p>Quand fut venu le soir où devait avoir lieu la grande
+épreuve, Tobias fut tout à coup saisi d'une autre inquiétude.
+La préoccupation de l'artiste dominant toute
+autre pensée, il eut des doutes sur la sincérité des résultats
+que devait lui donner son expérience. L'ame
+avait-elle, en effet, été transfusée? Par une évaporation
+subtile, en supposant qu'elle eût un instant séjourné
+là où il l'avait retenue, n'avait-elle point pu
+s'échapper pour obéir à la loi céleste d'attraction qui
+la rappelait? Et alors voyez un peu la belle confusion,
+si, en présence de toute la ville assemblée, sa création
+surhumaine allait tout à coup se résumer en quelque
+misérable instrument, criard comme ceux que tant
+de fois déjà il avait réalisés. Il n'y avait dans cette appréhension
+rien que de raisonnable, et plutôt que de
+s'exposer à un si mortel désappointement, surmontant
+enfin la religieuse terreur qui jusque là l'avait empêché
+d'interroger son oeuvre, il l'eût essayée de ses mains
+s'il l'eût eue à sa disposition; mais, en homme qui savait
+son monde, il l'avait, dans la journée, envoyée à
+l'hôtel du gouvernement, enfermée dans un riche étui,
+dont il avait gardé la clef. Le sort en était donc jeté,
+et il n'y avait plus à revenir sur ses pas; dans un quart
+d'heure il aurait effacé la gloire de Stradivarius et celle
+de tous les maîtres de l'art, ou il serait devenu l'objet
+d'une inexorable dérision. Après tout, ce sont là, à
+vrai dire, les deux termes du marché auquel se soumet
+quiconque dans cette vie essaie de penser ou de
+vouloir de la première main.</p>
+
+<p>A l'heure où tous les convives du grand banquet
+musical furent rassemblés, Tobias Guarnerius fut introduit
+dans le salon du gouverneur, où, pour cette
+fois, il avait entrée. L'aspect général de sa toilette
+presque antédiluvienne, et accusant un délabrement
+de vieille date, malgré tous les soins extraordinaires
+qu'il y avait donnés, quelque chose de gauche et
+d'endimanché répandu dans toute l'habitude de son
+corps faisait de lui un personnage assez burlesque.
+Toutefois, au moment où on le vit assis dans un coin,
+le visage empreint d'une pâleur mortelle, l'oeil fixe et
+plongeant avec une indicible anxiété sur le virtuose
+qui, pour la première fois, allait donner une voix à
+sa création, il ne parut plus grotesque à personne,
+et chacun eut peur et fut ému avec lui.</p>
+
+<p>Il faudrait avoir des paroles exprès, pour faire comprendre
+l'étrange impression dont fut agitée l'assistance
+quand l'archet venant à mettre la corde en vibration,
+l'ame prisonnière commença à être tourmentée d'une affreuse
+souffrance et à se lamenter misérablement; plusieurs
+ont assuré que, dès les premières notes, il leur
+avait semblé qu'ils étaient soulevés de terre et qu'ils
+demeuraient suspendus dans l'espace au milieu d'une
+angoisse indéfinissable, pour d'autres, la perception
+du son fut si vive et si pénétrante qu'ils crurent en
+subir le contact immédiat sur leurs nerfs, dont un
+moment ils eurent le sentiment distinct et absolu,
+comme si la chair se fût retirée et les eût laissés à nu.
+Mais ce qu'aucune parole humaine ne saurait peindre,
+c'est l'ineffable sympathie de toutes ces ames reconnaissant,
+quoique sans pouvoir se rendre compte du
+prestige, la voix d'une ame qui appelait à elle, et à
+ses accens douloureux se plongeant avec elle jusqu'aux
+larmes, dans un abîme de tristesse inconsolable. Ni la
+douleur de la mère pleurant sur son premier né, ni
+celle de l'amante au premier soir de son délaissement,
+ni celle de l'artiste s'éteignant avant son oeuvre achevée,
+ne peuvent donner une idée de la plainte amère
+de cette fille du ciel traîtreusement retenue au-delà
+de son temps, et demandant à se replonger dans le
+repos de l'infini. Personne, pas même l'homme qui
+conduisait l'archet sur la corde, n'aurait pu se rappeler
+une seule note de l'air que le violon de Tobias
+Guarnerius avait joué; personne n'aurait pu dire si ce
+qu'il avait entendu était un chant mélodieux ou quelque
+merveilleuse histoire racontée par un poète sublime,
+et où aurait été résumé avec un art admirable
+le tableau de toutes les souffrances, de toutes les
+anxiétés, de toutes les tristesses de la vie, depuis le
+vague de la mélancolie qui regrette et désire sans but,
+jusqu'aux plus positifs et aux plus cruels mécomptes;
+mais personne aussi n'aurait pu dire qu'en aucun
+temps et en aucun lieu de la terre, une harmonie aussi
+profondément émouvante fût parvenue à son oreille.</p>
+
+<p>Aussitôt que le chant eut cessé, et quand chaque
+auditeur fut revenu de l'espèce d'extase et de contemplation
+intérieure dans laquelle il avait été plongé, les
+regards se tournèrent vers Tobias Guarnerius. A ce
+moment, l'artiste en lui dominait tellement l'homme,
+qu'il n'avait point entendu ce cri de douleur qui avait
+retenti dans le coeur de tous les assistans, et qui aurait
+dû si profondément l'émouvoir; car pour lui ce n'était
+point seulement une plainte, mais un atroce reproche;
+il n'avait perçu que des sons d'une merveilleuse
+harmonie, supérieurs à tout ce que les maîtres
+de son art avaient jamais réalisés; et en voyant enfin le
+problème de toute sa vie résolu, il s'était laissé tomber à
+genoux, les mains jointes et étendues vers le ciel, et
+des larmes coulaient sur son visage, rayonnant d'une
+expression de joie indicible. Ce ne fut qu'au bout de
+quelques minutes qu'il aperçut le prince allemand le
+secouant vivement par le bras pour le réveiller de son
+<i>à parte</i> de bonheur, et lui demandant s'il voulait lui
+donner son violon pour 1,000 écus.</p>
+
+<p>«Mon violon! pour 1,000 écus? répondit-il en regardant
+le prince avec un rire qui n'annonçait pas un
+homme dans son bon sens, c'est-à-dire que vous mettez
+un prix à ce qui n'était pas et à ce qui existe; vous
+achetez la création, monsieur, à ce que je vois! Combien
+payeriez-vous le soleil, s'il vous plaît, à supposer
+qu'un beau matin on le mît dans le commerce?»</p>
+
+<p>Que signifiaient ces orgueilleuses paroles du pauvre
+luthier? Sa piété filiale s'indignait-elle du marché
+qu'on lui proposait, ou son amour-propre d'auteur se
+révoltait-il de la mesquine estimation faite de son
+oeuvre? L'acquéreur interpréta l'apostrophe dans ce
+sens, et il donna aussitôt la somme; mais Tobias répondit
+de nouveau que son violon n'était pas à
+vendre, que sa gloire était désormais immortelle
+(comme celle de tous les poètes de nos jours apparemment)
+et que cela lui suffisait. Malheureusement
+pour lui, il avait à faire à un vouloir de prince qui
+ne s'étonnait pas facilement des obstacles. Tirant de
+sa poche un portefeuille qui pouvait bien contenir
+12,000 livres en billets de banque, lesquels furent
+étalés sur une table, plus une bourse pleine d'or, pour
+le moins aussi bien garnie que celle des séducteurs de
+comédie: «Pour ceci votre violon!» s'écria le royal
+dilettante. A la vue de ces richesses, l'orgueil du
+pauvre Tobias, qui, de sa vie peut-être, n'avait
+possédé bien ronde une somme de 1,000 livres,
+sa piété filiale, ses prétentions marchandes, tout ce
+qui le retenait, en un mot, lâcha pied brusquement:
+de l'oeil il compta les billets épars sur la table, fit une
+rapide et amiable estimation du contenu de la bourse;
+puis, avec l'air d'un homme qui voudrait qu'on le crût
+en proie à une insupportable contrainte. «Puisque
+vous le voulez, dit-il, j'accepte le marché, je vous
+donne même (sublime magnificence) l'étui et sa clef pardessus
+le marché. Seulement prenez bien garde que je
+ne réponds pas de ma marchandise; si vous n'en avez
+pas soin, et que quelque chose se dérange, je ne me
+charge point des réparations.» Le prince avait une
+envie si profondément éveillée qu'il ne lui parut pas
+même possible que jamais la chance d'une avarie pût
+se présenter. Faisant aussitôt mettre son acquisition
+dans la boîte qui lui avait été si généreusement superoctroyée,
+il ordonna à son valet de chambre de la
+porter en son logis; presqu'aussitôt il faussa compagnie
+au gouverneur et à son monde pour aller se
+mettre en jouissance, et pendant la nuit entière qui
+suivit, il n'y eut pas à cinquante toises à la ronde un
+voisin qui pût fermer l'oeil, tant fut bruyante et prolongée
+la prise de possession.</p>
+
+<p>Quant à Tobias, pendant une partie de la nuit il
+ne cessa de se redire à lui-même ce qu'il avait déjà
+proclamé dans le salon du gouverneur, à savoir que
+sa gloire était immortelle. Pendant une autre portion
+du temps, il se roula avec délices dans cette pensée
+qu'il était riche. 15,000 et quelques cents livres, tout
+bien compté; c'était sa fortune, il pensa que cela faisait
+beaucoup. Pour mieux s'en assurer, il promena son
+esprit à travers toutes les fractions dans lesquelles ce
+chiffre était divisible; il compta une à une ses pièces
+d'or, et comme il avait éteint sa lampe et qu'il ne pouvait
+plus les voir, il se plaisait à les rouler dans ses
+doigts, à en sentir le coin, et ensuite il les ramassait
+dans sa bourse, afin de les peser et de les tenir toutes
+ensemble dans sa main; cela le mena jusque vers les
+trois heures du matin: à ce moment il s'endormit.</p>
+
+<p>Le lendemain, il se réveilla de bonne heure, et en
+se réveillant il fut comme un homme qui la veille ayant
+été pris du sommeil au milieu des pensées joyeuses du
+vin et de l'ivresse, se retrouve le matin la tête pesante,
+l'esprit lourd et fatigué et le coeur mal content. Une idée
+commença à l'obséder; non-seulement il avait dérobé,
+non-seulement il avait retenu prisonnière, mais encore
+il avait vendu l'ame de sa mère. A toutes les
+heures où cela lui plairait, un homme qui avait payé
+pour cela pourrait la réveiller, la forcer de chanter;
+cet homme pourrait la revendre à un autre; lorsqu'il
+voyagerait il remmènerait avec lui, et, comme dit le
+premier psaume des vêpres, il pourrait en faire <i>l'escabelle
+de ses pieds</i>. Tandis qu'il se débattait dans
+cette pensée poignante, quelqu'un entra dans sa boutique:
+c'était l'un des domestiques du gouverneur
+qu'il connaissait bien, car autrefois cet homme, dans
+sa jeunesse, avait été le fiancé de la vieille Brigitta, et
+il l'aurait épousé s'il ne fût parti pour la guerre.
+Quand bien des années après il était revenu et l'avait
+trouvée mariée, il n'en avait pas moins continué à l'aimer
+d'amitié, et le mari de Brigitta lui-même, qui
+avait bonne confiance en sa femme, l'avait engagé à
+venir les voir quand il le voudrait; en sorte qu'il
+avait fait sauter plus d'une fois Tobias sur ses genoux.
+La veille au soir, de l'antichambre il avait
+entendu le violon dans lequel soupirait l'ame de Brigitta,
+et il avait aussitôt reconnu sa voix, car les
+souvenirs d'amour, si vieux que soient les os d'un
+homme, ne se perdent pas dans sa mémoire, et c'était
+ainsi que Brigitte s'était lamentée à un jour de sa
+vie qu'il n'avait jamais oublié, celui de leurs adieux.
+D'avoir ainsi cru entendre l'ame de sa maîtresse l'avait
+jeté durant la nuit dans des perplexités incroyables,
+et dès le matin il venait demander à Tobias
+Guarnerius de lui expliquer comment cela avait pu se
+faire. Aux premiers mots que lui en dit le vieillard,
+Tobias se troubla, balbutia quelques paroles embarrassées:
+à la fin pourtant il se remit et il essaya de
+tourner la chose en plaisanterie; mais l'amant de Brigitte
+ne fut pas sa dupe, et il s'éloigna en hochant la
+tête, en disant entre ses dents qu'il y avait la-dessous
+quelque méchant mystère.</p>
+
+<p>Si Tobias souffrait déjà cruellement de sa faute, au
+moment où il la croyait entre le ciel et lui, ce fut bien
+autre chose quand il entrevit la pensée d'autrui sur la
+trace de son crime, et quand il put redouter que ce larcin
+ne devînt une affaire de justice humaine. Pendant
+quelques heures encore il lutta contre ses craintes et ses
+remords, mais à la fin, dominé par eux, il prit avec
+lui le prix qu'il avait reçu la veille, et courut chez
+l'acquéreur, pour le prier de revenir sur le marché,
+son intention étant, dès que le violon serait rentré
+dans ses mains, de rompre la charme, et de
+rendre l'ame à sa liberté. Mais les hommes, qui
+ont toute commodité pour se jeter dans les voies du
+mal, n'ont pas de même la route facile quand ils veulent
+revenir sur leurs pas. Le prince était parti avant
+le jour, et au moment où Tobias frappait à sa porte,
+il était déjà bien loin. Décidé qu'il était à ne pas porter
+plus long-temps volontairement le poids de sa faute,
+Tobias n'hésita pas, il courut fermer sa boutique, alla
+hors de la ville attendre la voiture publique, et se jeta
+dedans pour se rendre à la résidence du prince. Mais,
+quand il fut arrivé, deux jours se passèrent avant qu'il
+pût approcher de son altesse; et, au moment où l'abord
+lui fut permis, quelqu'un lui apprit que le violon
+avait déjà changé de main. Le prince n'avait pu en
+jouer plus de huit jours sans que tout le système nerveux
+ne devint, chez lui, en proie à une insupportable
+irritation. Son médecin, consulté, avait déclaré que le
+son pénétrant de l'instrument dont il avait fait nouvellement
+l'acquisition était la cause de cet accident,
+et dans la journée, comme on fait d'un cheval vicieux,
+le prince avait vendu le violon à un artiste italien qui
+allait faire son tour d'Europe, et qui comptait donner
+des concerts à Paris.</p>
+
+<p>Aussitôt Tobias se remit en route; en arrivant dans
+la capitale de la France, sans se mettre en peine des
+merveilles de civilisation qu'elle renferme, et qu'à
+une autre époque il eût explorées avec un si vif empressement,
+il n'eut qu'une préoccupation, celle de
+savoir l'adresse del signor Ballondini. Il l'apprit sans
+beaucoup de peine, car, grâce à son violon, el signor
+Ballondini s'était fait, dès son premier concert, une réputation
+colossale, et toutes les feuilles publiques ne
+parlaient que de son talent et de la merveilleuse qualité
+de son qu'il tirait de son instrument.</p>
+
+<p>Tobias eut bien un instant la volonté de se mettre en
+colère contre le virtuose italien, qui prenait pour lui
+toute la gloire, quand le luthier en avait une si bonne
+part à revendiquer; mais il pensa que son amour-propre
+devait boire ce calice, en expiation de sa faute, et il
+s'imposa l'obligation de ne point se plaindre de ce qu'on
+lui dérobait, trop heureux s'il pouvait rentrer en possession
+de sa fatale création. Aussitôt qu'il sut où demeurait
+le signor Ballondini, afin de le joindre plus
+vite, il monta dans un fiacre, en sorte qu'il arriva à
+son logement un quart d'heure après son départ pour
+l'Italie, où le signor Ballondini allait encore donner
+des concerts. Tobias Guarnerius le suivit.</p>
+
+<p>On ne finirait pas si on voulait raconter tous les
+lieux et toutes les mains par lesquelles passa le fatal
+violon. Jamais les nerfs les plus robustes ne purent le
+garder au-delà de quinze jours; et cependant, aussitôt
+qu'un acquéreur songeait à s'en défaire, un autre se
+trouvait pour lui succéder, sans que l'instrument perdit
+de son prix. Pendant plus de deux ans, le malheureux
+Tobias le poursuivit en Italie, en Angleterre,
+aux Indes orientales où il passa, en Espagne, et enfin
+en Allemagne, où il revint, en traversant de nouveau
+la France.</p>
+
+<p>Après des fatigues inouïes, Tobias Guarnerius arriva
+à Leipzig, où il avait appris qu'un riche libraire
+en était détenteur. Cette fois il ne venait pas trop tard,
+et l'instrument était bien entre les mains de l'homme
+qu'on lui avait indiqué. Mais, depuis le temps qu'il voyageait,
+quelque rigoureuse économie qu'il eût mise dans
+ses dépenses, il n'en avait pas moins épuisé sa bourse,
+et au moment de traiter d'un objet dont le cours s'était
+constamment maintenu entre douze et quinze mille
+livres, il lui restait à peine quelques louis par devers
+lui. Il tint alors conseil avec lui-même, et, toutes
+choses considérées, ayant cru reconnaître que de tous
+les larcins que pouvait commettre un homme, celui
+d'une ame était, sans contredit, le plus odieux; étant
+en outre prouvé pour lui que la seule manière qui fût
+en son pouvoir de réparer son crime, c'était d'en commettre,
+dans un ordre inférieur, un second; avec l'argent
+qui lui restait, il tenta la fidélité d'un domestique,
+et obtint de lui d'être introduit, durant la nuit, dans
+la maison du libraire, afin de lui dérober le violon.</p>
+
+<p>Mais la malédiction avait frappé tellement à plein sur
+le misérable, que même une mauvaise pensée ne lui
+réussissait pas. Le domestique qui avait reçu son argent
+se trouva être un honnête fripon, qui, ayant
+calculé le bénéfice qu'il y avait à recevoir le prix d'une
+méchante action et à ne pas la commettre, le dénonça
+à son maître. Pris en flagrant délit, au moment où il
+venait de commettre son vol, Tobias fut jeté en prison,
+et se vit menacé de voir couronner toutes ses tribulations
+par un arrêt infamant. L'effroi de cet avenir acheva
+de compléter chez lui un mal que d'abord la violence
+de ses désirs long-temps trompés et éconduits, et durant
+ces dernières années les agitations inquiètes de sa
+vie, avaient lentement développé. Atteint d'un anévrisme
+au coeur, il fut transporté à l'hôpital.</p>
+
+<p>Là, minute à minute il se sentait mourir, et la médecine,
+qui le traitait cavalièrement parce que, de
+toute façon, elle n'attendait rien de lui, ne lui avait
+pas laissé ignoré qu'elle ne pouvait rien pour sa guérison.
+Ceci pouvait bien lui donner l'espérance d'échapper
+aux atteintes de la justice humaine, mais le
+menait droit aux mains de la justice divine, avec laquelle
+il sentait bien qu'il aurait un long compte à
+régler, et cependant il n'osait demander des consolations
+et des espérances au sacrement de la pénitence,
+effrayé qu'il était de la monstruosité de l'aveu qu'il
+aurait à faire à son tribunal.</p>
+
+<p>Un jour, c'était par une belle matinée d'automne,
+un rayon de soleil était venu se reposer sur son lit,
+dont il ne sortait plus, et donnait à tout ce qui l'entourait
+un air de fête; un vent frais balançait la verdure
+des arbres sous sa fenêtre, et les oiseaux chantaient
+joyeusement dans le feuillage; il y avait dans
+l'air tant de repos et de bonheur que vous eussiez juré
+que par un si beau jour on ne pouvait mourir. L'aspect
+de cette nature en joie avait élevé son esprit vers
+le Créateur, et son coeur s'était tourné avec amour
+vers l'espérance de l'infinie miséricorde. Dans cet
+instant il se sentit quelque courage pour confier
+son secret à un prêtre, afin d'obtenir l'absolution;
+et, sur sa demande, l'aumônier de l'hôpital vint
+pour recevoir sa confession. Elle fut longue cette
+confession, parce qu'il lui semblait que son aveu,
+étendu en beaucoup de paroles, lui coûterait moins
+à faire; et quand à la fin sa confidence fut achevée
+l'émotion qu'elle lui avait donnée l'avait fort affaibli,
+et le prêtre qui l'écoutait aurait bien fait de se
+hâter; mais, en sa qualité de ministre de la parole de
+Dieu, il était dans l'usage de ne jamais donner une
+absolution sans la faire précéder à tout le moins d'un
+fragment étendu de l'un des sept discours qu'il avait
+écrits autrefois et prêchés sur les sept péchés capitaux.
+Dans le cas particulier, aucun point ne s'appliquant
+d'une manière directe à la situation de son pénitent,
+il fut obligé de faire une combinaison de plusieurs passages
+empruntés à des sermons différens, ce qui compliqua
+et allongea outre mesure son opération oratoire,
+et laissa au malade, que ses forces abandonnaient à
+vue d'oeil, le temps d'entrer en pleine agonie. Depuis
+quelques minutes il paraissait avoir perdu le sentiment
+de tout ce qui l'entourait, et le bon prêtre était sur le
+point d'achever sa péroraison quand le son criard et
+lointain d'un violon qui jouait une tyrolienne retentit
+à leurs oreilles. Ce bruit, comme on peut le penser,
+n'émut pas autrement le prédicateur, qui continua de
+finir son discours; mais le malade en parut pénétré
+jusque dans la moelle des os. Il se releva droit sur son
+séant; ses cheveux se hérissèrent; une contraction
+nerveuse parcourut sa face; il prêta l'oreille avec une
+horrible angoisse, saisit le bras du confesseur, et,
+le serrant violemment: «Entendez-vous, dit-il d'une
+voix lamentable, entendez-vous l'ame de ma mère qui
+se plaint de moi?» A cette parole il fut saisi d'une
+convulsion qui dura quelques minutes; puis, sans
+avoir reçu l'absolution, il expira; et franchement le
+pauvre Tobias avait eu tort de s'émouvoir ainsi, car
+ce qu'il avait entendu, c'était le violon d'un infirmier
+qui, à ses momens perdus, une fois ses plaies pansées
+et ses morts ensevelis, pratiquait les beaux-arts, auxquels
+les gens de son état sont en général fort enclins.</p>
+
+<p>Au moment même où Tobias Guarnerius cessa de
+vivre, le libraire chez lequel était alors déposé son violon
+entendit dans l'intérieur de l'étui une forte vibration,
+comme celle d'une corde qu'on aurait pincée vivement:
+l'ayant ouvert pour voir ce que cela pouvait
+être, il sentit un petit vent qui lui passa devant la face:
+toutes les cordes s'étaient brisées d'un même coup; le
+chevalet, ainsi que la cheville que les luthiers appellent
+l'<i>ame</i>, étaient tombés, et on l'entendait rouler
+dans l'intérieur de l'instrument, qui d'ailleurs n'avait
+aucun autre dommage. Un luthier fut chargé de réparer
+ce désordre. En sortant de ses mains, le violon
+avait tout-à-fait perdu sa qualité de son. Ce qu'on n'y
+retrouvait plus surtout, c'était cette puissance d'excitation
+nerveuse qu'on y remarquait autrefois. Tel qu'il
+était cependant, il restait encore un des remarquables
+ouvrages connus dans le commerce de lutherie européenne.</p>
+
+<p>Quelques mois après, le bruit de la mort de Tobias
+Guarnerius s'étant répandu dans sa ville natale, le
+vieux domestique du gouverneur, qui jusque là avait
+gardé le silence, parla de ses soupçons; et comme la
+disparition subite de Tobias avait déjà fort excité l'attention
+publique, il n'eut pas grand'peine à leur donner
+créance. Le peuple s'ameuta devant la boutique,
+qui était fermée depuis près de trois années, en brisa la
+clôture, et pénétra dans l'intérieur. Plusieurs objets
+suspects, entre autres les pièces de l'appareil transfusoire
+dont j'ai parlé, quelques livres écrits en caractères
+étrangers, y furent trouvés, et contribuèrent à
+mettre en mauvaise renommée la mémoire du luthier,
+qui heureusement ne laissait après lui aucun parent.
+Pendant plus de deux mois le clergé ne fut occupé
+qu'à dire des messes que les ames dévotes commandaient
+pour le repos de celle de Brigitta Guarnerius.
+Le lendemain du jour où la visite domiciliaire avait
+eu lieu, les croix rouges que vous avez vues sur les
+volets s'y trouvèrent marquées sans qu'on pût savoir
+qui les y avait faites. Depuis ce temps, le propriétaire
+de la boutique, qui avait déjà essayé inutilement de
+la louer à bas prix, avant la mort de Tobias, a dû renoncer
+à l'espoir d'en tirer parti d'aucune façon. Il se
+propose, à ce qu'on assure, de la faire démolir incessamment,
+et les gens du quartier s'en réjouissent fort;
+car on dit que souvent, durant la nuit, on y entend de
+mauvais bruits. Je crois cependant que ce sont des
+contes de vieilles femmes, auxquels les esprits sensés
+ne doivent point ajouter foi; car on ne saurait trop se
+défier de ces sottes superstitions auxquelles le peuple
+se livre si facilement.</p>
+
+<p>On remarquera que ceci était la morale du conte
+que le magistrat avait raconté à mon arrière-grand-père.</p>
+
+
+
+<br><br>
+
+<h3>LA FOSSE DE L'AVARE.</h3>
+<br>
+
+<p>(Lieu de la scène: un village près Badajoz, le cimetière.&mdash;Sept
+heures du soir.)</p>
+
+<p>GARCIAS, FOSSOYEUR, JOSÉ, SON VALET.</p>
+
+<p>JOSÉ.</p>
+
+<p>Maître, creuserons-nous long-temps encore?
+Voici dix pieds de terre que nous remuons
+depuis deux jours! Saint Jacques de Galice
+m'ait en aide! Ouf! je suis las!</p>
+
+<p>GARCIAS.</p>
+
+<p>Un peu de courage, garçon; tu seras payé de ta
+peine: va toujours, José, va toujours. Il faut gagner
+son argent, mon fils! Nous avons encore cinq bons
+pieds de terre à jeter dehors. Corps du Christ! Garcias,
+fossoyeur depuis trente-et-un ans, ne va pas manquer
+à sa parole, ni attraper une vieille pratique. Mon marché
+est bon, et j'y tiens. Il faut remplir ses engagemens
+en honnête chrétien.</p>
+
+<p>JOSÉ.</p>
+
+<p>Bah! c'est bien assez profond comme cela! Pourquoi
+descendrions-nous si bas ce pauvre cadavre?
+Que craignez-vous, maître? Il a voulu quinze pieds
+de fosse: va-t-il donc revenir, la toise en main, pour
+mesurer si vous lui avez donné son compte? Allez,
+vous ne courez pas risque d'être cité devant le corrégidor.</p>
+
+<p>GARCIAS.</p>
+
+<p>C'est pourtant vrai, José, qu'il a voulu, le vieil
+avare, être enterré aussi loin des hommes que possible.</p>
+
+<p>JOSÉ.</p>
+
+<p>Craint-il qu'on ne lui vole son vieux corps?</p>
+
+<p>GARCIAS.</p>
+
+<p>Ou espère-t-il, quand viendra le jour du jugement,
+que l'ange de la résurrection n'aura pas la pioche
+assez longue et le bras assez fort pour l'atteindre?</p>
+
+<p>JOSÉ.</p>
+
+<p>C'est peut-être son idée... peut-être qu'il a raison.</p>
+
+<p>GARCIAS.</p>
+
+<p>Pauvre niais! tu crois que l'ange de la résurrection
+est fossoyeur.</p>
+
+<p>JOSÉ.</p>
+
+<p>Je penserai à cela... ou je le demanderai au curé.</p>
+
+<p>GARCIAS.</p>
+
+<p>Creuse, creuse, José; tu n'es bon qu'à ton métier.
+Creuse, tu ne trouveras pas le bon sens que tu as perdu.</p>
+
+<p>JOSÉ.</p>
+
+<p>Du bon sens, maître! mais dites donc, en avait-il
+plus que moi celui dont nous préparons le domicile?
+A propos, maître, pendant que nous sommes
+en train de jaser, si vous me contiez l'histoire de
+cet homme-ci? pourquoi il a voulu quinze pieds de
+fosse? quelle raison il vous a donnée? Cela me taquine.
+Cette histoire doit être drôle; notre homme était assurément
+un imbécile.</p>
+
+<p>GARCIAS.</p>
+
+<p>Oui, José.</p>
+
+<p>JOSÉ.</p>
+
+<p>J'aime les contes d'imbéciles; ils m'amusent plus
+que tous les autres. Et celui-là en était un, comme
+vous dites. Avare, avare! que c'est bête d'être avare!
+n'est-ce pas, maître? Avoir de l'argent et ne pas manger;
+être riche et se faire pâtir! c'est plus niais que
+moi.</p>
+
+<p>GARCIAS.</p>
+
+<p>Tu as trop d'esprit aujourd'hui, José. Mais, tiens,
+nous sommes las; apporte le bissac; soupons ensemble.
+Laisse un moment ta pioche et viens t'asseoir
+près de moi; là. Je vais te dire l'histoire d'un
+homme comme le bon Dieu n'en a jamais créé qu'un
+seul.</p>
+
+<p>JOSÉ.</p>
+
+<p>Diable!</p>
+
+<p>GARCIAS.</p>
+
+<p>Mets-toi sur le bord de la fosse, les jambes pendantes,
+bien à ton aise, et écoute.</p>
+
+<p>JOSÉ.</p>
+
+<p>Oui, maître.</p>
+
+<p>GARCIAS, d'un ton de prédicateur.</p>
+
+<p>Aucune des créatures que Dieu a faites à son image
+ne ressemblait à don Ferrero.</p>
+
+<p>JOSÉ.</p>
+
+<p>Maître, permettez que je vous arrête ici. Le diable
+a-t-il donc été fait à l'image de Dieu?</p>
+
+<p>GARCIAS.</p>
+
+<p>Oui... non...&mdash;Tu es un sot, José.</p>
+
+<p>JOSÉ.</p>
+
+<p>En attendant, vous ne me répondez pas.</p>
+
+<p>GARCIAS.</p>
+
+<p>Je ne te dirai pas l'histoire d'Andréa Ferrero, dont
+le cercueil est là, tout à côté de nous.</p>
+
+<p>JOSÉ.</p>
+
+<p>Si fait, si fait; je vais me taire. J'écoute de toutes
+mes oreilles. C'est demain dimanche; je leur conterai
+cela, le soir à la veillée, et je commencerai par leur
+dire: Écoutez, mes camarades, la grande, la nouvelle
+histoire de <i>la Fosse de l'avare</i>. C'est un beau commencement.</p>
+
+<p>GARCIAS.</p>
+
+<p>Écoute donc et profite.</p>
+
+<p>JOSÉ.</p>
+
+<p>J'écoute, maître.</p>
+
+<p>GARCIAS, toujours d'un ton solennel.</p>
+
+<p>C'est une grande leçon, mon enfant, que celle que
+renferme le cercueil dont nous allons confier le dépôt
+à la terre. Le maigre squelette qui bientôt va reposer
+dans le trou profond que nous venons de lui préparer
+n'avait pas d'autre Dieu sur terre, pas d'autre espoir,
+pas d'autre avenir que l'argent. Il en vivait, il s'en
+rassasiait sans pouvoir jamais s'en assouvir. Je l'ai vu,
+au milieu du marché de notre ville, jeter un regard
+avide sur tout l'argent qui circulait autour de lui;
+quelque chose de démoniaque émanait de ce regard.
+Je m'étonnais qu'il pût s'abstenir de voler et d'assassiner,
+mais Andréa Ferrero était timide. La cupidité
+jointe au courage fait le brigand; jointe à la lâcheté,
+elle fait l'avare.</p>
+
+<p>JOSÉ.</p>
+
+<p>Maître fossoyeur, vous parlez comme le vicaire;
+vous dites presque aussi bien que le curé.</p>
+
+<p>GARCIAS.</p>
+
+<p>Les morts instruisent. Tu as dû remarquer cet oeil
+d'un gris verdâtre qui faisait peur aux marchands et
+aux marchandes, quand ils s'approchaient de Ferrero,
+et ces mains crochues qui s'allongeaient comme des
+griffes; alors même que leur étreinte ne saisissait que
+l'air et le vide, vous eussiez dit qu'elles se contractaient
+encore pour enserrer leur métal chéri. Etait-il obligé
+de changer une pièce, il semblait vous dévorer de
+l'oeil, vous et votre argent; vous reculiez effrayé. Pas
+un sentiment de bienveillance, pas un éclair de générosité
+dans cette ame. Il ne parlait jamais aux enfans,
+dédaignait les femmes, et ne s'est jamais marié. Il ne
+s'intéressait à personne qu'à lui-même et au monceau
+de doublons, bien trébuchans, qu'il avait entassés.
+Il restait enfermé en lui, occupé à contempler
+l'image intérieure de sa fortune, et à ronger son propre
+coeur, tourmenté par la crainte du vol et le chagrin
+de ne pas accroître plus rapidement ses gains. Dans ce
+coeur en proie à une souffrance de tous les momens,
+le ver rongeur de l'avarice continuait jour et nuit ses
+morsures.</p>
+
+<p>Il y a quinze jours, ou à peu près, Ferrera vint
+chez moi. Il commença par se plaindre de la cupidité
+des hommes, de la difficulté de gagner sa vie, et du
+malheur des temps: ainsi font tous les avares. Je
+ne savais à quoi il en voulait venir. Puis il me dit:
+«Garcias, tu es honnête homme, autant qu'on peut
+l'être aujourd'hui; dis-moi donc un peu, la main sur
+la conscience, combien me prendras-tu pour me creuser
+une fosse de quinze pieds de profondeur?</p>
+
+<p>&mdash;Nous en parlerons, mon bon monsieur, lui répondis-je,
+quand vous en aurez besoin.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, reprit-il; je veux arranger cela moi-même
+avant de mourir; autrement mes pauvres héritiers
+seraient dupes. On leur demanderait une somme
+d'argent énorme; c'est ce que je veux empêcher. C'est
+par pitié pour eux.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon cher monsieur, si nous faisons votre
+fosse aujourd'hui, et que vous viviez long-temps, il
+ne se passera pas d'hiver qui ne détruise votre ouvrage,
+songez-y bien. Il faudra recommencer le même travail,
+ce qui vous coûtera bien davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Tout le monde veut tromper. Non-seulement
+ce maudit fossoyeur prétend m'attraper, mais le temps
+se met de la partie, et me demande mon argent. Je ne
+le donnerai pas à toi, vieux squelette! ajouta-t-il en
+se mettant en colère, et ta main décharnée ne recevra
+pas mes écus. Fossoyeur, voici comment nous allons
+arranger cette affaire; je te paierai d'avance le prix
+convenu, et tu t'engageras par un acte légal à creuser,
+quand j'en aurai besoin, ma tombe, selon mes intentions.
+Voyons, sois raisonnable, que me demandes-tu?
+Il te faut, pour cette oeuvre, deux hommes, pas
+davantage. Deux journées suffisent, et le travail n'est
+pas cher aujourd'hui: on trouve plutôt des hommes
+que de l'ouvrage. Parle, j'ai besoin d'être tranquille
+là-dessus.</p>
+
+<p>Je trouvai sa proposition si bizarre que j'eus de la
+peine à m'empêcher de rire.</p>
+
+<p>«Très-volontiers, lui dis-je, mon maître; j'ai besoin
+d'argent comptant; et personne, je vous assure,
+ne fera votre affaire à aussi bon marché que moi. Je
+ne vous demanderai en tout qu'un quart de maravédis
+par pied cube. Seulement nous doublerons la somme
+à mesure que la pioche descendra en terre.</p>
+
+<p>&mdash;Doubler à mesure que la pioche descendra en
+terre?</p>
+
+<p>Il réfléchit un moment et reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Très-volontiers; mais je ne veux pas donner à
+boire ni à manger aux travailleurs. Pas un sou de nourriture,
+entends-tu, Garcias? tiendras-tu ton marché?
+J'y tope, moi.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! j'accepte, répondis-je.</p>
+
+<p>Si tu avais vu, José, avec quelle joie l'avare fit
+tomber sa main desséchée dans la mienne, et comme
+il me força de quitter nos occupations pour aller chez
+l'escribano<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>. Le contrat fut fait double et signé de
+nous deux, ainsi que de l'homme de loi. Ferrero tira
+sa bourse, et attendit que le notaire eût fini son calcul
+et stipulé le montant total de la somme convenue.
+L'escribano n'en finissait pas.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> (retour) </a> notaire.</blockquote>
+
+<p>«Diable! s'écria Ferrero, vous êtes bien long, notaire,
+mon ami; que de chiffres pour une si petite
+somme! C'est trois ou quatre dollars; rien de plus facile
+à compter.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, interrompit le notaire, c'est quelque chose
+de plus; voyez plutôt. Cela fait juste 200 dollars.»</p>
+
+<p>Ferrero saisit d'une main tremblante le compte qui
+lui était offert, et le parcourut d'un air d'épouvante.
+L'agonie était sur son visage; vous l'eussiez pris pour
+le symbole de la mort. Son menton desséché retomba
+sur sa poitrine; il essaya de parler, mais en vain. Ses
+dents claquèrent, ses genoux frémissans s'entre-choquèrent;
+il pleura, pria, maugréa, et refusa de payer.
+J'ai encore entre les mains le traité que nous avons
+conclu, et que je ferai solder assurément. Quant à lui,
+il s'enferma dans sa maison, cessa de manger, et se
+laissa dépérir. Le désespoir d'avoir accédé à ma proposition
+le dévorait. Ces 200 dollars le tuaient; cette
+fosse qui n'était pas encore faite, et qu'il fallait payer
+si cher, absorbait sa vie.</p>
+
+<p>JOSÉ, riant.</p>
+
+<p>Ah! ah! maître, la voilà cette fosse! nous remettons-nous
+à l'oeuvre! Allons, terminons. Finissons-en
+avec ce vieux ladre!</p>
+
+<p>GARCIAS.</p>
+
+<p>Tout à l'heure; mon histoire n'est pas finie. Bref,
+il passa trois ou quatre jours à soupirer, à languir, à
+déplorer sa faute, et expira.</p>
+
+<p>JOSÉ.</p>
+
+<p>Maître, vous l'avez assassiné, le pauvre homme.
+Je connais la loi, moi, je sais ce qui vous pend à l'oreille;
+vous serez pendu, et c'est moi qui aurai l'honneur
+de vous enterrer; car je serai maître fossoyeur.</p>
+
+<p>GARCIAS.</p>
+
+<p>Silence! Il y avait plus de vingt ans que Ferrero
+avait commandé au menuisier de la grande rue des
+Carmes un beau cercueil pour son usage. C'était une
+vaste boîte bien plus profonde que ne sont les cercueils
+ordinaires. Il avait placé ce cercueil au pied de
+son lit. Un double cadenas le protégeait et le fermait;
+il ne cessait de contempler cette lourde boîte. Quelquefois,
+pendant l'hiver, lorsque le vent soufflait à travers
+les fissures de ses fenêtres disjointes, lorsque la
+vieille porte criait, que la bise hurlait dans la cheminée
+antique, que le sifflet aigu de l'ouragan épouvantait
+les vieilles femmes, il s'enveloppait d'un grand
+drap blanc, s'asseyait auprès de l'âtre sans feu, et regardait
+fixement le cercueil, sur lequel il finissait par
+aller s'asseoir. Là, il restait en contemplation pendant
+des journées. Les vieilles femmes disaient que c'était
+un homme pieux, et elles se trompaient. On croyait
+qu'assis sur ce cercueil il finirait par se repentir de ses
+péchés, et qu'il laisserait aux pauvres tant de richesses
+dont il n'avait fait aucun usage.</p>
+
+<p>Hier sur le midi deux hommes prirent le cercueil
+dans lequel était le cadavre, et se mirent en devoir de
+l'emporter. Ils le remuèrent avec peine, et à force de
+le secouer dans tous les sens le fond se détacha. Devine,
+José, ce qui se trouvait dans le double fond du
+cercueil. De l'or, des dollars sans nombre, des écus de
+toutes les espèces, de quoi faire la dot de la fille d'un
+vice-roi d'Amérique. Il avait tout emporté avec lui.</p>
+
+<p>JOSÉ.</p>
+
+<p>Ah! ah! ah! s'il revenait maintenant, qu'il serait
+attrapé.</p>
+
+<p>GARCIAS.</p>
+
+<p>Il voulait que ses dollars couchassent avec lui dans
+l'éternité. C'était son paradis. Il avait une pauvre
+vieille tante et une nièce fort jolie, ma foi, qui ne se
+trouve pas mal de l'aventure, et qui est devenue riche
+tout à coup. Honnête José, je t'ai dit que c'était une
+leçon, profite-s-en. Tu vois bien ce cadavre-là, dans
+cette boîte à côté de nous: il a vécu plus riche qu'un
+banquier de Madrid et plus pauvre qu'un nègre d'Afrique.
+Car il s'est privé de tout et n'a joui de rien.
+Quel homme! gourmand et dépensier aux dépens des
+autres, avare de tout ce qui était à lui! Le plus misérable
+de tous les cadavres que j'ai ensevelis; lâche, et
+qui aurait mérité le gibet s'il n'avait pas été si lâche.</p>
+
+<p>JOSÉ.</p>
+
+<p>Maître, dites donc, ne parlez pas si haut; si cette
+mauvaise ame allait revenir?</p>
+
+<p>GARCIAS.</p>
+
+<p>Est-ce que tu aurais peur aussi, toi?</p>
+
+<p>JOSÉ.</p>
+
+<p>Non, maître: ce que je méprise le plus c'est un
+poltron.</p>
+
+<p>GARCIAS.</p>
+
+<p>Eh bien! descends vite dans cette fosse, tu m'aideras.</p>
+
+<p>JOSÉ.</p>
+
+<p>Maître, la fosse est déjà bien profonde, et si elle
+allait s'écrouler sur nous et nous ensevelir?</p>
+
+<p>GARCIAS.</p>
+
+<p>Mais tu n'es pas poltron?</p>
+
+<p>JOSÉ.</p>
+
+<p>Non, maître, je descends.</p>
+
+<p>UNE VOIX sortant du cercueil.</p>
+
+<p>Ah! j'étouffe; ouvrez-moi! Mon or...</p>
+
+<p>GARCIAS.</p>
+
+<p>José! as-tu entendu?</p>
+
+<p>JOSÉ, se sauvant.</p>
+
+<p>Maître, sauvez-vous, c'est l'ame.</p>
+
+<p>(<i>Les deux fossoyeurs tombent dans la fosse
+en se culbutant.</i>)</p>
+
+<p>FERRERO, brisant le cercueil et se soulevant avec peine.</p>
+
+<p>Où étais-je? Ah! mon Dieu! et d'où viens-je? ils
+m'ont enterré. Voici le cercueil. Ah! mon Dieu! ce
+n'est plus mon beau cercueil de bois de chêne que j'avais
+payé quinze écus au menuisier Tolèdo. Et mes
+beaux dollars qui remplissaient le fond! Ah! mon
+Dieu, je suis perdu! mon cercueil, mes dollars, le
+double fond où ils étaient, je suis volé, volé!</p>
+
+<p>(<i>Il fuit vers le village enveloppé de son
+linceul.</i>)</p>
+
+
+
+
+
+<br><br>
+
+<h3>LES TROIS SOEURS.</h3>
+<br>
+
+<p>Je ne sais s'il me sera possible de faire passer
+dans le récit suivant l'intérêt que m'ont
+inspiré trois jeunes filles que j'ai vues mourir dans le
+Rutlandshire, en Angleterre. On veut aujourd'hui des
+émotions terribles, variées, et la simple narration des
+derniers momens de trois infortunées condamnées à
+succomber jeunes à un mal héréditaire offre peu d'incidens
+et de contrastes. Nous prétendons aussi maintenant
+nous rapprocher du <i>vrai</i> en littérature; et quand
+le vrai se présente sans parure, nous lui demandons
+encore le trivial, le bizarre et le niais pour relever sa
+faiblesse et assaisonner sa fadeur. Je n'offrirai donc
+ces souvenirs que comme une réalité triste que j'ai vue
+et qui m'a touché: qu'on prenne ce récit, non pour
+<i>mien</i>, mais pour <i>vrai</i>, comme dit Montaigne.</p>
+
+<p>Leur père, resté veuf de bonne heure, était un de
+ces gentilshommes de campagne (<i>country gentlemen</i>)
+qui réunissent dans leurs manoirs demi champêtres,
+demi seigneuriaux, à peu près tout ce qui peut contribuer
+au bonheur réel de l'homme, et faire passer doucement
+la vie: considération publique, bien-être, richesse,
+le moyen et la fréquente occasion de faire le bien. C'est
+une existence dont ne peuvent donner l'idée, ni les
+villes d'Italie, ni nos anciens châteaux, ni l'opulente
+élégance de nos habitations de campagne. Plus domestique,
+plus agreste, elle réunit l'ordre, l'aisance, un
+luxe qui n'est pas de la magnificence, une certaine élégance
+chaste, qui ne semble destinée qu'à augmenter
+le bien-être du possesseur, et n'est cependant privée
+ni d'agrément ni même de poésie. Des plantations
+vastes et bien dirigées, une chasse abondante, de
+bonnes meutes, d'excellens chevaux; enfin, s'il faut
+tout dire, cette position à la fois aristocratique et rurale,
+que le philosophe spéculatif peut blâmer, mais qui
+donne à chaque petit seigneur une importance idéale
+en même temps qu'une influence réelle; tout cela
+compose une douce vie qui contraste singulièrement
+avec l'existence agitée des riches du continent; une
+vie dont on peut jouir avec délices, pour peu que l'on
+ait de ressources en soi-même et que la solitude n'effraie
+pas.</p>
+
+<p>Malheureusement ce dont l'homme est le moins
+capable de jouir, c'est ce qu'il possède. Le seigneur
+châtelain dont je parle ne se doutait pas qu'il y eût
+dans tout cela une seule source de bonheur; c'était un des
+humains les plus rapprochés de l'espèce animale qu'il
+soit possible de rencontrer. On regrettera sans doute que
+je n'introduise pas à sa place un père sentimental, qui
+eût attendri mes pages, et augmenté l'effet pathétique
+de ce qui va suivre; mais la vie, mais la réalité, mais
+le monde comme il est, ne se prêtent pas à des combinaisons
+aussi savantes. Le père des trois jeunes filles,
+ainsi que la plupart de ses confrères, était un intrépide
+chasseur; grâce à un long exercice, presque toujours ivre
+encore du vin de la veille, il revenait cependant sain et
+sauf à six heures du soir de ses excursions périlleuses. Le
+lendemain matin à cinq heures il recommençait, et
+sa vie se passait ainsi. Ses filles étaient pour lui comme
+si elles n'eussent pas existé; une de ses soeurs en prenait
+soin, ou plutôt, depuis qu'elles avaient perdu
+leur mère, enlevée à vingt-trois ans par la phthisie,
+elles étaient absolument livrées à elles-mêmes et au
+pressentiment du sort qui les attendait.</p>
+
+<p>Caroline devait mourir la première.</p>
+
+<p>Elle ne ressemblait en rien à ses deux soeurs, toutes
+deux plus âgées qu'elle; elle avait près de dix-sept ans.
+Plus jolie que belle et plus gracieuse que jolie, ses grands
+yeux bleus étincelaient d'un feu vif, dont l'éclat attristait:
+c'était la lampe prête à finir. La légèreté de
+sa course, la promptitude de ses réparties, l'abandon
+de ses jeux naïfs; une gaieté vive qui se mêlait à la
+précision de sa fin prochaine, contrastaient étrangement
+avec la douceur résignée d'Emma et l'expression
+ardente et passionnée de Marie.</p>
+
+<p>Quand les trois soeurs étaient ensemble, c'était la
+plus jeune qui dominait les autres. Une nuance de
+son caractère se communiquait à ses deux soeurs, et
+ces caractères si différens s'harmonisaient, si je peux
+employer ce mot, avec un charme qu'il est également
+difficile d'exprimer et d'oublier.</p>
+
+<p>A mesure que le mal faisait des progrès chez Caroline,
+sa vivacité, sa gaieté, augmentaient. La destruction
+intérieure, qui s'opérait peu à peu, semblait
+embellir sa victime. Vers la fin de l'hiver
+de 1816, il était facile de prévoir que le printemps,
+aussi fatal aux poitrinaires que l'automne, ne se passerait
+pas sans achever le sacrifice commencé. Je voyais
+avec terreur s'accomplir ce phénomène moral et physique,
+et les lentes approches de la mort, semblables à
+celles d'une mer calme et paisible, qui, dans son flux
+insensible, envahit lentement sa proie réservée. Alors
+il semble que toute l'ame, effrayée de voir de près le
+sort qui la menace, recule, se ramasse en elle-même,
+et double sa force et son énergie. Le visage de la
+pauvre enfant se colorait d'une teinte plus rosée chaque
+jour, comme le ciel s'anime et s'enflamme avant la
+nuit. A observer l'ardeur de ses yeux, l'agilité de ses
+mouvemens, vous eussiez dit que la santé tout à coup
+renaissante animait d'une sève nouvelle cette existence
+délicate, et que la vie, avec ses plaisirs et ses espérances,
+commençait à déployer pour elle des trésors dont la
+révélation l'enivrait. L'effet produit par ce mélange
+et cette lutte de la vie et de la joie avec la mort inévitable
+me rappelait un tableau assez peu connu de je ne
+sais quel maître de l'école hollandaise; ce peintre,
+plus philosophe que ses patiens rivaux, a représenté
+un tout petit enfant, qui sourit et qui se joue avec
+des hochets: étendu sur un blanc linceul, il est entouré
+de tous les emblèmes de la destruction: un crâne
+desséché soutient sa petite tête blonde; un osselet de
+mort roule entre ses jolis doigts. Le même contraste
+se trouvait entre cette jeune et naïve innocence et le
+tombeau qui la réclamait. Rien n'était plus triste ni
+plus touchant.</p>
+
+<p>Jusqu'aux derniers instans de sa vie, la gaieté de
+la jeune fille se soutint. Personne ne la vit mourir.
+Un jour, vers la fin du mois de mai, elle se leva de
+très-bonne heure et descendit doucement dans le parloir
+où sa harpe était placée; ses deux soeurs n'étaient
+point levées. Sur les dix heures, elles trouvèrent Caroline,
+souriant encore; appuyée sur une ottomane,
+la tête penchée pour ne se relever jamais; ses doigts
+étaient glacés, et s'étendaient, comme pour ressaisir
+l'instrument qu'ils avaient quitté.</p>
+
+
+<p>Je l'ai dit plus haut, ce récit est bien simple; il n'a
+ni incidens ni péripétie, et, pour toute catastrophe,
+une seule, la dernière. Je voudrais pourtant rappeler
+et faire revivre le souvenir de ces jeunes filles, qui ont
+traversé le monde sans y laisser de trace, comme le
+chant d'un oiseau traverse la feuillée. Je voudrais redire
+qu'elles ont vécu, redire comment elles ont péri.
+Je voudrais que leur nom inconnu ne fût pas perdu
+tout-à-fait. Je serais heureux si les diverses nuances
+de leur vie si passagère et si pure intéressaient quelques
+ames.</p>
+
+<p>Emma Beatoun, plus âgée d'un an que Caroline,
+la suivit de près; c'était une personne supérieure et
+dont la raison avait mûri avant l'âge. Il y avait quelque
+chose de singulièrement profond dans sa pensée,
+de réfléchi et de noble dans sa conduite; sa figure
+était pâle; ses cheveux étaient blonds, et ses traits
+d'une régularité frappante. Dénuée de tout pédantisme,
+mais douée de talens d'un ordre peu commun,
+d'une facilité de compréhension et d'une justesse d'esprit
+dont j'ai vu peu d'exemples, elle voulait, comme
+sa soeur, et comme la plupart des personnes que cette
+cruelle maladie a marquées du sceau funèbre, vivre
+beaucoup en peu de temps. L'étude et les arts occupaient
+toutes ses journées: elle vivait de cette flamme
+intellectuelle dont l'intensité et l'éclat augmentaient
+chaque jour. Ces progrès, auxquels la vie allait bientôt
+manquer, causaient plus d'effroi encore que d'admiration.
+Elle n'avait pas vu le monde, mais elle le devinait.
+Un remarquable instinct d'observation, d'ailleurs
+si commun aux femmes, s'était développé chez elle dans
+la solitude où elle avait vécu; et, comme il arrive
+souvent aux solitaires, ses idées sur toutes choses
+étaient d'autant plus singulières et plus profondes
+qu'elle ignorait leur nouveauté: c'était de naïfs paradoxes.</p>
+
+<p>Il nous arrivait assez souvent de parler d'ouvrages
+récemment publiés, et même du théâtre, qu'elle ne
+connaissait que par ses lectures.</p>
+
+<p>«Voyez-vous, me disait-elle, il y a dans la plupart
+de ces livres mille choses que je ne puis souffrir; je
+sens que ce n'est pas <i>vrai</i>. Le faux me déplaît comme
+mensonge; dans les actions, dans les écrits, dans les
+arts, il me semble que le faux c'est le mal. Apprenez-moi
+pourquoi je le retrouve partout. Celui-ci affecte
+la simplicité; tel autre la grandeur. Votre Diderot,
+dont vous m'avez prié de lire une tragi-comédie, avec
+son amour prétendu pour la vérité, est le plus faux des
+hommes; chacun de ses personnages a un sermon dans
+la bouche; il est imposteur comme un chef de secte.
+D'autres sont faux et serviles comme des esclaves.
+Depuis que Walter Scott a écrit des romans gothiques,
+tout le monde l'imite, c'est insupportable.
+L'affectation est si déplaisante! c'est encore un mensonge.
+Dans tous ces efforts de littérateurs, la conscience
+manque; ils écrivent, non comme ils sentent,
+mais selon la manière qui doit, suivant eux,
+flatter le public: ce sont des courtisans et des acteurs;
+ils jouent un rôle, ils n'ont pas de personnage
+qui leur appartienne. Je crois quelquefois,
+quand je les lis, voir un homme monté sur des échasses;
+d'autres fois, ce sont des orgueilleux qui font les
+pauvres, et, dans leur simplicité prétendue, se revêtent
+de haillons pour qu'on les remarque. N'est-ce pas un
+Français qui a dit le premier que <i>le langage humain fut
+donné à l'homme pour déguiser sa pensée</i>? La plupart
+des écrivains ont apparemment choisi cette phrase pour
+mot d'ordre. Je conçois que vous, messieurs, qui
+avez été élevés dans des colléges latins et grecs, et qui
+vous préparez à pérorer dans les parlemens et dans les
+salons, vous trouviez tout cela fort beau; mais, nous
+autres femmes, nous ne comprenons guère ce travestissement
+universel que vous appelez littérature; ce
+que nous aimons, ce qui me plaît, du moins, c'est un
+trait de vérité, non affectée, comme il y en a tant
+chez Sterne, mais franche comme chez votre Molière,
+de ces mots qui abondent dans Shakespeare; de ces
+peintures qui se reconnaissent tout de suite, et dont
+on dit: <i>C'est cela</i>; de ces échappés de vue qui vous
+éclairent tout à coup, sans que l'auteur soit devant
+vous, la plume à la main, un masque sur le visage,
+tantôt comme un professeur prêt à vous endoctriner,
+tantôt comme un bouffon ou un comédien, pour vous
+redire ce que d'autres ont pensé, et détruire par là
+votre plaisir.»</p>
+
+<p>Ainsi une jeune fille qui n'avait vu que les beaux
+gazons de son parc et les murs de briques du manor-house
+avait deviné la grande et seule division qui
+existe réellement dans les arts et dans les ouvrages de
+l'esprit; ainsi, dans la simplicité de ses vues profondes,
+elle avait dépassé de bien loin La Harpe et le
+docteur Blair. On s'étonnera de cette bizarrerie apparente.
+Cependant oublier combien il y a de rapports
+entre la vraie critique et l'observation de la nature humaine,
+c'est oublier combien ce qui est vraiment simple
+est nécessairement profond. Par leur instinctive connaissance
+du coeur, par leurs réflexions de tous les
+jours, ou plutôt par leurs émotions, qui se transforment
+en pensées, les femmes sont constamment plus rapprochées
+de la vérité que nous; et ces idées justes et sagaces,
+ces aperçus d'une finesse extrême, dont la
+source pure ne se mêle ni des préjugés de collége, ni
+de passions d'école, de coterie, de secte, de parti,
+de corporation, de profession, meurent presque toujours
+avec celles qui en ont été dotées. L'homme a
+mille carrières où il peut laisser une trace de sa vie,
+imprimer son passage et prouver qu'il a vécu. Pour
+les femmes, il n'en est pas ainsi; la réserve imposée à
+leur vie s'étend à leurs pensées. Rarement des circonstances
+spéciales viennent donner de la publicité et
+de l'avenir à ces sentimens, à ces opinions, à ces observations;
+soit que leurs jours s'écoulent au milieu
+des occupations, des plaisirs et des peines de la vie
+domestique, soit que leur tombeau s'ouvre avant la
+vieillesse, et que tout s'évanouisse à la fois, beauté,
+grâces, intelligence, faculté d'aimer, de sentir et de
+penser.</p>
+
+<p>Ainsi disparut Emma Beatoun. Le seul peut-être
+entre tous les hommes qui ait pu entrevoir les éclairs
+de génie, les trésors de naïve et de modeste sagesse
+que cet esprit supérieur renfermait, j'ose à peine
+inscrire ici quelques-uns de mes souvenirs à cet
+égard, de peur qu'une légèreté trop commune n'élève
+un doute sur la véracité de ces souvenirs même.
+Tous les jugemens qu'elle portait émanant d'une
+pensée vierge et forte, et n'ayant rien d'emprunté
+ni de factice, étaient cependant précieux à recueillir.
+Je ne citerai qu'une de ses opinions, qui me paraît
+faite pour frapper les esprits, dans un temps où l'on
+s'occupe beaucoup de littérature étrangère. On sait
+qu'aux yeux de la plupart des critiques, le <i>Roméo
+et Juliette</i> de Shakspeare a semblé une brillante
+apothéose de l'amour, un chant élégiaque,
+une sorte de <i>Bérénice</i> anglaise. Dans cette supposition,
+ils se sont fatigués pour expliquer le style
+étrange, les concettis bizarres, les métaphores fantasques
+de Roméo; et Johnson, incapable d'expliquer
+l'énigme, s'est contenté d'accuser l'auteur, mais ce
+qu'un philologue et un lexicographe ne découvrent
+pas dans un poète, une jeune fille peut l'apercevoir.</p>
+
+<p>«Il me semble (me disait un soir Emma Beatoun)
+qu'il y a quelque chose d'ironique dans <i>Roméo</i>, et que
+Shakspeare s'est un peu moqué de l'amour. Le jeune
+homme est un aimable garçon, plein de légèreté, d'étourderie,
+de tendresse et d'inconstance; son amour
+est de fantaisie et de caprice, et son langage est fantastique
+comme sa passion. Il aimait Rosalinde qui
+repoussait son hommage. Juliette se présente et reçoit
+ses voeux inconstans; tout entier à l'impulsion nouvelle
+qui le domine, Roméo ignore combien sa conduite
+est plaisante et insensée. C'est Mercutio, placé
+à côté de lui, qui se charge d'exprimer les intentions
+de Shakspeare, et qui passe son temps à railler l'amour
+et l'amoureux. Aussi quand ce rêve bizarre,
+cette fantaisie, ce songe vaporeux, se terminent par le
+meurtre, la douleur et le désespoir, Mercutio, dont la
+gaieté devient inutile ou déplacée, disparaît; le
+poète le tue et s'en débarrasse. Vous voyez bien qu'au
+lieu de chanter un hymne à l'amour, comme vous le
+prétendez, Shakspeare le montre, selon moi, comme
+un caprice né du moment, facile à détruire, fertile
+en douleurs, aussi périlleux dans ses suites que léger
+dans ses causes, comme un souffle passager qui enivre
+et qui empoisonne, qui exalte et qui tue.» C'est, je
+l'avoue, la meilleure critique que j'aie jamais entendue
+ou lue sur ce singulier ouvrage de Shakspeare.</p>
+
+<p>Le mal avait pris chez Caroline une forme brillante
+et gaie qui semblait se moquer de sa victime. Pour
+Emma, les trois derniers mois de sa vie furent singulièrement
+pénibles: elle passait d'une langueur accablante
+à des angoisses insupportables; ce n'était plus
+qu'un fantôme. Sa soeur Marie la soignait, et rien ne
+paraissait l'attrister comme la présence de cette soeur,
+aussi condamnée, qui oubliait son propre destin
+pour adoucir les derniers momens de sa soeur. J'avais
+remarqué chez Emma un penchant assez vif pour
+l'exaltation religieuse; ses souffrances et l'aspect de la
+mort accrurent cette disposition qui prit vers la fin de
+sa vie un caractère d'enthousiasme très-prononcé. Sa
+soeur Marie, assise auprès de son chevet, écrivait sous
+sa dictée des hymnes ou chants religieux qu'elle composait
+quand elle se trouvait mieux. On sait que la
+versification anglaise offre peu d'obstacles, se charge
+de peu d'entraves, et que le sentiment poétique se
+meut librement dans le rhythme qu'il veut choisir.
+Ces hymnes de la mourante sont magnifiques; mais
+pour les reproduire dans leur énergie, le talent de Lamartine
+serait nécessaire. Un soir la vieille tante s'aperçut
+que les doigts blancs et amaigris d'Emma
+ne remuaient plus et restaient croisés sur sa poitrine;
+tout était fini!</p>
+
+<p>Marie restait seule; c'était la plus âgée et la plus
+délicate des trois soeurs. Dans l'isolement où elle se
+trouvait, et douée d'un caractère passionné, qui sait
+si la mort ne fut pas un asile pour elle? Du moins elle
+la contempla sous cet aspect. Des symptômes assez légers, mais heureux, nous donnaient une lueur d'espérance.
+Son pouls était faible; mais le médecin s'applaudissait
+de ne pas y trouver le mouvement irrégulier
+de la fièvre. Ses joues ne se teignaient pas de cette
+rougeur pourprée qui apparaît ordinairement et fait
+tache au milieu de la livide pâleur des poitrinaires.
+Nous nous efforcions de lui communiquer nos espérances,
+et son père lui-même, que la mort de ses
+deux filles avait frappé d'une sorte de terreur, était
+plus assidu auprès de Marie; mais si on cherchait à
+lui persuader qu'elle devait vivre, elle secouait la
+tête et gardait le silence. Elle semblait nous dire:
+«Il y a des secrets que les mourans savent seuls.»</p>
+
+<p>Bientôt une lassitude profonde s'empara d'elle;
+elle ne pouvait plus se lever dès qu'elle était assise.
+La mort paraissait vivre en elle. Quand nous l'avions
+placée sur le siége d'osier qui faisait face à la pelouse
+du château, ses membres fatigués, ses jointures sans
+ressort, ses nerfs détendus refusaient d'exécuter le
+moindre mouvement: il fallait la reporter dans son lit.</p>
+
+<p>Le père avait repoussé, une année auparavant, les
+propositions d'un jeune étudiant d'Oxford, qui avait demandé
+Marie en mariage. C'était le fils d'un tory, et
+par conséquent un objet de haine pour le <i>country
+gentleman</i>, whig sans savoir pourquoi, et d'autant
+plus invincible dans ses décisions, une fois prises, que
+son intelligence était plus courte et plus bornée. Marie,
+dont l'ame ardente avait cru entrevoir le bonheur
+dans cette union, avait ressenti un profond chagrin
+en voyant son espoir détruit. On conseilla au père,
+qui voyait dépérir sa fille, maintenant unique, de sacrifier
+enfin sa vieille haine de whig à l'espérance de
+sauver Marie. Il se résolut, non sans peine, à écrire
+au jeune homme, qui malheureusement était parti pour
+l'Italie. Quatre mois s'écoulèrent, pendant lesquels la
+jeune fille s'éteignit lentement.</p>
+
+<p>Lorsqu'il arriva, il était trop tard. Elle vivait encore,
+mais quelle existence! On voulut lui persuader
+qu'un voyage en Italie la ranimerait. «Non, disait-elle,
+je mourrai près de mes deux soeurs, et je serai
+ensevelie près d'elles. Nos trois tombeaux seront réunis
+dans le petit cimetière du village de Blantyre. Je
+veux que les arbres dont j'ai respiré l'odeur et écouté
+le murmure soient là, près de moi, près de nous. Ce
+sont, je le sens bien, des illusions et des chimères,
+les caprices d'un enfant; mais ne me les ôtez pas;
+ils me consolent.»</p>
+
+<p>La vie fuyait lentement de son sein, comme un léger
+filet d'eau se perd en été, et disparaît dans le
+sable. La dernière scène de cette tragédie domestique
+fut déchirante. Le lieu de sépulture des habitans
+du village et de ceux du château est situé sur
+une colline asses élevée, près de l'église. Marie souffrait
+beaucoup, elle n'ignorait pas que la vivacité de
+l'air qu'on respire sur les hauteurs hâte les progrès de
+la phthisie; et plusieurs fois on s'était opposé à ce
+qu'elle allât visiter les tombeaux de Caroline et d'Emma.
+Parvenue au terme extrême de la maladie, et au moment
+où le dernier souffle, prêt à la quitter, vacillait,
+annonçant la venue de la mort par de nouvelles
+souffrances, elle voulut qu'on la portât auprès de ses
+deux soeurs, sur le siége d'osier de la pelouse.</p>
+
+<p>On dut lui obéir; toute espérance était détruite, et
+résister à ses vives instances eût été une cruauté inutile.
+Henri et son père la suivirent. Quand elle fut arrivée
+au lieu qu'elle avait désigné, elle dit:</p>
+
+<p>«Je me souviens d'avoir été là dimanche; on me
+soutenait, mais je pouvais encore marcher... Maintenant...</p>
+
+<p>Henri cachait sa figure entre ses mains et pleurait.</p>
+
+<p>«Mon ami, lui dit-elle, je vais là où sont mes
+soeurs, là où nous nous reverrons tous, là où nous
+nous retrouverons. Adieu... embrassez-moi une
+fois avant de mourir.»</p>
+
+<p>Il se baissa; à peine eut-elle la force de l'entourer
+de ses bras... un long soupir s'échappa... c'était
+le dernier.</p>
+
+<p>J'ai assisté aux funérailles de la dernière de ces infortunées;
+je l'ai vue descendre dans l'étroit et dernier
+séjour où elle repose. La stupide et muette douleur
+du père me pénétra. L'ame de cet homme était elle-même
+ébranlée. Quant à moi, le souvenir des trois
+soeurs ne m'a plus quitté. Que sont les grandes infortunes
+dont on nous parle, les angoisses des ambitions
+trompées qui remplissent l'histoire, les malheurs
+bruyans, les catastrophes éclatantes qui nous émeuvent
+parce qu'elles nous effraient, auprès de cette
+vie, de cette mort, de ce long supplice, de ce mouvement
+continuel, sensible, vers le terme fatal, de
+cette longue souffrance suivie d'un long oubli!</p>
+
+<p>Nées avec tout ce qui donne le bonheur et le fait partager
+aux autres, faites pour aimer, pour être aimées,
+pour sentir toutes les affections du coeur, quelles traces
+ont-elles laissées au monde? Trois pierres funéraires
+dans le Rutlandshire. Souffrances du martyr, malheurs
+du génie, revers du héros, ont leur consolation et
+leur récompense; mais ici tant d'obscurité et tant de
+douleur! se voir mourir, se sentir s'éteindre! Non,
+dans la longue liste des douleurs humaines, il n'en est
+pas de plus dénuée de compensation et d'allégement
+que le sort de ces trois soeurs, cette existence qui ne
+fut qu'un sacrifice à la mort, une consécration de
+trois victimes.</p>
+
+
+
+<br><br>
+<h3>LES REGRETS.</h3>
+<br>
+
+<p>AVERTISSEMENT
+DES ÉDITEURS.</p>
+
+
+<p>On nous fera remarquer, nous nous y attendons
+bien, que la composition dramatique que
+l'on va lire n'est pas conséquente au titre de ce
+livre, qui promet des <i>contes</i> et non des proverbes;
+mais le moyen d'obtenir que l'imagination
+capricieuse à laquelle est dû ce recueil gardât,
+l'espace d'un volume, l'unité d'une forme
+littéraire? Dans ses habitudes fantasques, avoir
+conté pendant deux cents pages devenait une raison
+toute concluante pour quitter la forme du
+récit, et se jeter brusquement dans celle du
+drame; bien heureux le lecteur qu'elle n'ait
+pas eu l'idée de <i>prendre sa lyre</i>, pour formuler,
+sous le titre <i>d'Inondations</i>, de <i>Stupéfactions</i>,
+ou de <i>Dévastations</i>, deux ou trois confidences
+de poésie rêveuse.</p>
+
+<p>Mais une chose bien autrement difficile à
+excuser, c'est l'atroce calomnie dirigée contre
+la nature humaine, dans une suite de scènes
+où l'on semble avoir voulu nier la religion des
+morts. Nous avons eu beau nous récrier sur
+la crudité de ce tableau, protester contre sa
+vérité, la mégère avec laquelle nous avions
+traité nous a répondu que nous étions d'honnêtes
+coeurs, simples et naïfs, qui n'avions
+rien observé, et qui prenions plaisir
+à nous leurrer d'agréables mensonges; elle
+nous a soutenu, par exemple, qu'un mari,
+venant à perdre sa femme, était quelquefois
+capable, non seulement de dîner, mais aussi
+de l'oublier le jour même de son enterrement.
+Elle s'est jetée dans une métaphysique
+incroyable pour nous prouver que les enfans,
+à l'exception de quelques-uns d'entre eux, chez
+lesquels la sensibilité se développait prématurément,
+n'avaient que l'intelligence de la douleur
+physique. Enfin elle a été jusqu'à prétendre
+qu'ordinairement les domestiques se souciaient
+fort peu de la mort de leurs maîtres, et qu'ils n'y
+voyaient guère que l'occasion d'un habit neuf,
+dans le cas où on leur faisait prendre le deuil.</p>
+
+<p>Nous n'avons pas besoin de dire l'indignation
+profonde que nous a causée le développement
+de ces principes subversifs. Tout le monde sait,
+de reste, qu'un homme tombant dans le veuvage
+reste toujours de huit à quinze jours sans
+manger; que des enfans à la mamelle ont été
+vus pleurant à chaudes larmes le jour de la
+mort de leur mère, surtout quand la nourrice
+oubliait de leur donner à téter, et que, chez
+les anciens, des esclaves se précipitaient souvent
+au milieu du bûcher de leurs maîtres,
+afin de ne pas leur survivre. Obligés d'éditer,
+dans toute son atrocité, une conception immorale,
+nous nous empressons de faire ici
+nos réserves, en priant le public de croire
+qu'il n'a pas tenu à nous qu'elle ne fût pas
+publiée.</p>
+
+<p><i>P.S.</i> Nous déclarons en outre ne pas nous
+associer aux insinuations qu'on paraît avoir
+voulu diriger contre deux classes de femmes
+recommandables par les soins qu'elles rendent
+à l'humanité souffrante: celle des garde-malades,
+et celle des femmes dites <i>entretenues</i>.</p>
+
+<p>PERSONNAGES.</p>
+
+<p>Mme LAROCHE, garde-malade.</p>
+
+<p>SOPHIE, ouvrière en linge.</p>
+
+<p>ROYER, chef de division au ministère des affaires ecclésiastiques,
+officier de la légion-d'honneur.</p>
+
+<p>BOISSEL, premier expéditionnaire de son cabinet.</p>
+
+<p>UN APPRENTI IMPRIMEUR.</p>
+
+<p>ERNEST ROYER, fils de Royer, âgé de cinq ans et quelques
+mois.</p>
+
+<p>CHARLES, son ami, âgé de six ans.</p>
+
+<p>MARGUERITE, cuisinière de Royer.</p>
+
+<p>PICARD, dit COEUR-VOLANT, croque-mort.</p>
+
+<p>DEUX PROCHES PARENS DE ROYER, DU CÔTÉ DE SA FEMME.</p>
+
+<p>DEUX AMIS ET CONNAISSANCES.</p>
+
+<p>UN GARÇON DE RESTAURANT.</p>
+
+<p>Mme SAINT-LÉON, rentière.</p>
+
+<p>JULIE, sa femme de chambre.</p>
+
+<p>GUSTAVE, clerc de notaire.</p>
+
+<p>Mme SAGOT, marbrière.</p>
+
+<p>JEAN, ouvrier chez Mme Sagot.</p>
+
+<p>LES REGRETS.</p>
+
+
+
+
+<p>SCÈNE 1re.</p>
+
+
+<p>(LUNDI SOIR SEPT HEURES.&mdash;Une chambre à coucher en
+désordre.&mdash;Sur la cheminée plusieurs fioles ayant contenu des
+potions.)</p>
+
+<p>MADAME LAROCHE, versant dans une cuiller un restant de bouteille.</p>
+
+<p>Pauvre chère femme! elle n'a pas eu le
+temps seulement de finir son looch. (<i>Buvant.</i>)
+Il était fameux pourtant. Faudra que j'en fasse
+compliment à M. Cadet. (<i>S'approchant du lit où Sophie
+est occupée à coudre.</i>) Ah ben! par exemple,
+vas-tu pas me coudre ça à points-arrière?</p>
+
+<p>SOPHIE.</p>
+
+<p>Mais il me semble, mame Laroche, qu'il faut que
+ça soye solide: c'est pas pour un jour que je l'ourle.</p>
+
+<p>MADAME LAROCHE.</p>
+
+<p>Sois donc tranquille, ça tiendra toujours assez bien
+pour jusqu'au cimetière; après ça c'est l'affaire aux
+vers.</p>
+
+<p>SOPHIE.</p>
+
+<p>Saprestie! êtes-vous philosophe! Elle vous parle
+de ça comme d'une demi-tasse à avaler.</p>
+
+<p>MADAME LAROCHE.</p>
+
+<p>Tu sens bien, chère petite, qu'on n'est pas venu
+jusqu'à mon âge, ayant gardé quantité de malades
+que beaucoup me sont passés dans les bras, sans se
+familiariser avec eux sur la chose de mourir. Car enfin
+qu'est-ce que la mort? c'est le terme, c'est déménager,
+c'est finir. Aujourd'hui pour demain, ça peut
+être notre tour.</p>
+
+<p>SOPHIE.</p>
+
+<p>S'entend, mère Laroche, que le vôtre est plus près
+que le mien.</p>
+
+<p>MADAME LAROCHE.</p>
+
+<p>Ah! mon Dieu, pauvre bichonne, j'ai vu encore
+périr plus d'une jeunesse. Tiens donc, la petite Leroy,
+qui allait sur ses dix ans, et qui vous a été troussée
+en trois jours de temps, la semaine passée.</p>
+
+<p>SOPHIE.</p>
+
+<p>Oui, mais d'abord les enfans sont bien plus susceptibles
+à mourir que les jeunes personnes.&mdash;Quel âge
+qu'elle avait, cette pauvre dame que je tiens là?</p>
+
+<p>MADAME LAROCHE.</p>
+
+<p>Vingt-neuf ans, à ce qu'elle disait. Moi je lui en
+aurais bien donné trente-trois ou trente-quatre.</p>
+
+<p>SOPHIE.</p>
+
+<p>C'est tout de même mourir jeune.</p>
+
+<p>MADAME LAROCHE.</p>
+
+<p>Je crois bien, c'est la fleur de notre âge; d'autant
+plus que si cette femme avait eu de la santé, il n'y
+avait rien de si heureux qu'elle.&mdash;Allonge donc tes
+points.&mdash;Adorée de son mari, qui a une très-jolie
+place...</p>
+
+<p>SOPHIE.</p>
+
+<p>Est-ce qu'il n'est pas pour les récompenses des mémorables
+journées?</p>
+
+<p>MADAME LAROCHE.</p>
+
+<p>Non, ça c'est à la mairerie; mais son bureau est
+rue de Grenelle. C'est lui qui fait payer les suminaires.</p>
+
+<p>SOPHIE, d'un air dédaigneux.</p>
+
+<p>Ah! un fanatique.</p>
+
+<p>MADAME LAROCHE.</p>
+
+<p>Eh bien! magine-toi qu'elle avait trois cachemires,
+deux français et un vrai des Indes...</p>
+
+<p>SOPHIE.</p>
+
+<p>Trois châles pour lors?</p>
+
+<p>MADAME LAROCHE.</p>
+
+<p>Une paire de boucles d'oreilles en diamans, des bagues
+l'impossible; montée en robes, en linge; que son
+mari ne la contrariait jamais, qu'elle ordonnait tout
+dans la maison; même que son fils qui est gentil tout
+plein est très-fort et très-grand pour son âge; avec
+tout ça fallait qu'elle fût pomonique.</p>
+
+<p>SOPHIE.</p>
+
+<p>C'est terrible, ça!</p>
+
+<p>MADAME LAROCHE, d'un air capable.</p>
+
+<p>Mais vois-tu ben, je l'ai dit quand j'ai vu son médecin:
+C't'homme-là ne la réchappera pas.</p>
+
+<p>SOPHIE.</p>
+
+<p>Taisez-vous donc; vos médecins c'est tous des faiseurs
+d'embarras.&mdash;V'là qu'est fait, mère Laroche.</p>
+
+<p>MADAME LAROCHE.</p>
+
+<p>En te remerciant, ma fille.&mdash;Maintenant c'n'est pas
+le tout: faut que tu me sortes adroitement le petit paquet
+d'hardes, parce que moi, la portière a toujours
+l'habitude de m'appeler quand je passe, de manière
+que si je n'entrais pas pour jaser un peu dans sa loge,
+ça ferait un mauvais effet.&mdash;Tu fileras vite; alors toi
+t'auras le canezou.</p>
+
+<p>SOPHIE.</p>
+
+<p>Convenu.&mdash;Et vous, comme ça, vous allez rester
+toute la nuit auprès d'elle?</p>
+
+<p>MADAME LAROCHE.</p>
+
+<p>Pauvre chère femme, c'est le dernier service.</p>
+
+<p>SOPHIE.</p>
+
+<p>Je n'oserais jamais, moi.</p>
+
+<p>MADAME LAROCHE.</p>
+
+<p>Ah ben! par exemple, as-tu pas peur qu'elle vienne
+te tirer par les pieds? Comme dit l'auteur, va, les
+morts sont morts; laissons en paix leur cendre.</p>
+
+<p>SOPHIE.</p>
+
+<p>Bonsoir, mère Laroche.</p>
+
+<p>MADAME LAROCHE.</p>
+
+<p>Bonsoir, ma fille.&mdash;Ne t'amuse pas en route, que
+la mère serait inquiète. Vois-tu, le canezou qui est
+peut-être un peu élégant pour toi, tu pourrais ôter un
+rang; ça te ferait une jolie garniture de bonnet.</p>
+
+<p>SOPHIE.</p>
+
+<p>Oui, mame Laroche.</p>
+
+<p>MADAME LAROCHE.</p>
+
+<p>Attends, je descends avec toi. Je vais dire à la cuisine
+qu'on me fasse un peu de vin sacré! L'air de la
+nuit est mauvaise, il faut se tenir l'estomac chaud.</p>
+
+<p>(<i>Elles sortent</i>.)</p>
+
+
+
+<p>SCÈNE II.</p>
+
+<p>(LUNDI SOIR HUIT HEURES.&mdash;Le cabinet de Royer.)</p>
+
+<p>ROYER, BOISSEL.</p>
+
+<p>BOISSEL, entrant.</p>
+
+<p>Monsieur le directeur m'a fait demander?</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Oui, mon cher Boissel. Entrez, vous savez le malheur
+qui m'est arrivé?</p>
+
+<p>BOISSEL.</p>
+
+<p>Hélas! oui, monsieur. Le garçon de bureau, en venant
+ce matin ici pour prendre le porte-feuille, a appris
+le décès de madame votre épouse, il nous l'a
+transmis.&mdash;Les bureaux sont dans la consternation.</p>
+
+<p>ROYER, avec un soupir.</p>
+
+<p>Que voulez-vous, mon ami?&mdash;Il n'y a rien de
+nouveau là-bas?</p>
+
+<p>BOISSEL.</p>
+
+<p>Nous avons eu la visite du secrétaire général; il a
+parcouru tous les bureaux.</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Qui était avec lui?</p>
+
+<p>BOISSEL.</p>
+
+<p>M. Certain le chef.</p>
+
+<p>ROYER, à part.</p>
+
+<p>Petit intrigant! (<i>Haut</i>.) C'est incroyable qu'on ne
+puisse pas s'absenter un jour, et pour un motif aussi
+légitime, sans s'exposer à des désagrémens.</p>
+
+<p>BOISSEL.</p>
+
+<p>Je vous assure, monsieur, que monsieur le secrétaire
+général n'a pas du tout paru piqué de votre absence.</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Piqué de mon absence! Il s'agit bien qu'il soit piqué
+ou non. Ne voyez-vous pas qu'il est de la dernière
+inconvenance, quand il y a un chef de service, de se
+faire accompagner par un de ses subalternes? Du moment
+que monsieur le secrétaire-général voulait faire
+sa visite ce jour-là, il devait me prévenir; j'aurais surmonté
+la préoccupation de ma juste douleur, je me
+serais arraché aux derniers embrassemens d'une épouse
+chérie, afin de me trouver à mon poste.</p>
+
+<p>BOISSEL.</p>
+
+<p>Moi, je sais bien que pour mon compte j'ai trouvé
+très-étonnante la conduite de M. Certain.</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Du reste, je sais ce que j'ai à faire.&mdash;Dites-moi,
+mon cher Boissel.&mdash;Asseyez-vous donc.&mdash;Je veux
+vous demander un service...</p>
+
+<p>BOISSEL.</p>
+
+<p>Deux, monsieur le directeur.</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que vous faites le soir?</p>
+
+<p>BOISSEL.</p>
+
+<p>Mon Dieu, nous sommes une société, des employés,
+un médecin, quelques avocats, il y a même
+là un homme, un ancien magistrat, je voudrais que
+vous le connussiez, un homme du premier mérite. Nous
+nous réunissons dans un café près de chez moi, on
+jase politique, on fait sa partie de dames ou de dominos;
+quand on est célibataire...</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Voyez-vous, j'ai là une liste des personnes de ma
+connaissance auxquelles je veux envoyer des billets de
+faire-part. J'ai marqué aussi dans l'<i>Almanach royal</i>
+les différens fonctionnaires de l'ordre civil et militaire
+auxquels je compte en adresser...</p>
+
+<p>BOISSEL.</p>
+
+<p>Oui, monsieur.</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Il faudrait me prendre cette liste et l'Almanach,
+avoir bien soin de n'oublier personne, et de votre belle
+écriture...</p>
+
+<p>BOISSEL, riant.</p>
+
+<p>Ah! monsieur le directeur.</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Non, vraiment, vous avez une main superbe. Vous
+auriez donc la bonté de plier les lettres, de mettre les
+adresses, et à mesure qu'il y en aura un paquet de
+prêt, Cumilhac mon garçon de bureau viendra les
+prendre pour les porter. Avant minuit vous pouvez
+avoir fini tout cela.</p>
+
+<p>BOISSEL.</p>
+
+<p>Oui, monsieur.</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Ça ne vous contrarie pas de manquer votre partie
+ce soir?</p>
+
+<p>BOISSEL.</p>
+
+<p>Comment donc, monsieur le directeur!</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Tenez, voilà précisément qu'on vient de l'imprimerie.</p>
+
+<p>(<i>Entre un apprenti.</i>)</p>
+
+<p>L'APPRENTI.</p>
+
+<p>Bonsoir, monsieur la compagnie; v'la les billets de
+votre épouse.</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Vous venez bien tard!</p>
+
+<p>L'APPRENTI.</p>
+
+<p>Ah! monsieur, dame c'est de l'ouvrage soigné
+qu'est long à tirer.</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Comment, c'est là ce que M. Éverat a de mieux?</p>
+
+<p>L'APPRENTI.</p>
+
+<p>Monsieur ne les trouve pas bien?</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Du tout. Ce papier est horrible, la vignette et d'un
+goût détestable. (<i>Ayant lu.</i>) Ah! et puis voilà qu'ils
+me mettent chevalier de la légion-d'honneur au lieu
+d'officier.</p>
+
+<p>L'APPRENTI.</p>
+
+<p>C'est ces animaux de compositeurs qui n'aura pas
+fait attention.</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Remportez-moi ces lettres; je n'en veux pas.</p>
+
+<p>BOISSEL.</p>
+
+<p>J'observerai à monsieur le directeur que si la cérémonie
+est pour demain matin, il est bien tard pour
+que nous en fassions faire d'autres.</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Mais, mon cher, voyez vous-même si l'on peut se
+servir de pareilles horreurs.</p>
+
+<p>BOISSEL.</p>
+
+<p>Je sais bien que c'est désagréable, mais des billets
+d'enterrement ne sont pas absolument pour faire trophée.</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Dans six lignes une faute énorme!</p>
+
+<p>BOISSEL.</p>
+
+<p>Monsieur, je corrigerai à la main, et même comme
+ça le titre d'officier sera plus visible.</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Allons, voyons, laissez ces lettres.</p>
+
+<p>L'APPRENTI.</p>
+
+<p>V'là, monsieur.</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Vous direz à votre maître que je suis excessivement
+mécontent.</p>
+
+<p>L'APPRENTI.</p>
+
+<p>Oui, 'sieur.</p>
+
+<p>(<i>Il sort.</i>)</p>
+
+<p>ROYER</p>
+
+<p>Vous avez perdu quelque chose?</p>
+
+<p>BOISSEL.</p>
+
+<p>C'est mon canif que je cherche. Je l'ai sur moi ordinairement,
+mais précisément aujourd'hui...</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Tenez, en voilà un et dépêchons-nous, car il faut
+absolument que nous ayons fini ce soir. (<i>Se promenant
+à grands pas.</i>) Certain avait-il l'air à son aise avec le
+secrétaire général?</p>
+
+<p>BOISSEL.</p>
+
+<p>Comme ça, monsieur.</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Que lui disait-il?</p>
+
+<p>BOISSEL.</p>
+
+<p>Ah! je n'ai pas pu entendre. (<i>Avec intention.</i>) Mais
+j'ai bien regretté que vous ne fussiez pas là.</p>
+
+<p>ROYER, vivement.</p>
+
+<p>Pourquoi? Est-ce que vous pensez qu'il se soit passé
+quelque chose?</p>
+
+<p>BOISSEL.</p>
+
+<p>Non, monsieur; mais c'est que j'aurais fait ma demande
+d'augmentation, et j'ose croire que vous n'auriez
+pas dédaigné de l'appuyer. C'est bien de l'indiscrétion
+à moi; mais puis-je espérer...</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Ah! mon pauvre Boissel, j'ai si peu le coeur a m'occuper
+d'affaires de bureaux.&mdash;Je vous laisse; je vous
+empêche de travailler; je vais tâcher de dormir un
+peu; toute la nuit dernière j'ai été sur pied, et j'ai un
+fils pour lequel il faut me conserver.</p>
+
+<p>(<i>Il sort.</i>)</p>
+
+
+
+
+<p>SCÈNE III.</p>
+
+
+<p>(MARDI MIDI.)&mdash;La cour de la maison mortuaire.</p>
+
+<p>ERNEST ROYER <i>à une fenêtre, son chapeau sur
+la tête.</i></p>
+
+<p>ERNEST.</p>
+
+<p>Eh! dis-donc, Charles? bonjour!</p>
+
+<p>CHARLES, <i>paraissant à une fenêtre en face.</i></p>
+
+<p>Tiens! t'es donc pas à ta pension?</p>
+
+<p>ERNEST.</p>
+
+<p>Non.</p>
+
+<p>CHARLES.</p>
+
+<p>Pourquoi donc?</p>
+
+<p>ERNEST.</p>
+
+<p>Je vais à l'enterrement de maman. Il s'ra j'ment
+beau, va; y aura trois voitures noires; je serai dans
+une.</p>
+
+<p>CHARLES.</p>
+
+<p>Oh! je voudrais-t'y y aller avec toi.</p>
+
+<p>ERNEST.</p>
+
+<p>Tu ne peux pas, tu n'es pas invité; si tu savais
+tout c'monde qu'il y a dans le salon!</p>
+
+<p>CHARLES.</p>
+
+<p>Mais, dis-donc, tu ne pleures pas?</p>
+
+<p>ERNEST.</p>
+
+<p>J'peux pas; j'ai pas envie.</p>
+
+<p>CHARLES.</p>
+
+<p>Moi j'ai j'ment pleuré quand ma grand'maman est
+morte.</p>
+
+<p>ERNEST.</p>
+
+<p>Elle t'grondait toujours.</p>
+
+<p>CHARLES.</p>
+
+<p>Je sais bien; mais papa et maman pleuraient, moi
+je pleurais aussi.</p>
+
+<p>ERNEST.</p>
+
+<p>Oh bien oui! mais papa ne pleure pas.</p>
+
+<p>CHARLES.</p>
+
+<p>Dis-donc: en revenant, tu viendras jouer?</p>
+
+<p>ERNEST.</p>
+
+<p>Si ma bonne veut.</p>
+
+<p>CHARLES.</p>
+
+<p>Nous jouerons à la garde nationale.</p>
+
+<p>ERNEST.</p>
+
+<p>Oui; mais alors je veux être Lafayette.</p>
+
+<p>CHARLES.</p>
+
+<p>Tu le seras: moi je serai artilleur.</p>
+
+<p>ERNEST.</p>
+
+<p>Nous ferons l'émeute.</p>
+
+<p>CHARLES.</p>
+
+<p>Ça y est.</p>
+
+<p>ERNEST.</p>
+
+<p>Otons-nous de la fenêtre, voilà un croque-mort
+qui se promène dans la cour; ma bonne m'a dit
+que ces hommes-là étaient très-méchans.</p>
+
+<p>SCÈNE IV.</p>
+
+<p>(MIDI ET DEMI.)</p>
+
+
+<p>MARGUERITE, <i>cuisinière de M. Royer</i>, PICARD,
+<i>dit</i> Coeur-Volant, <i>croque-mort.</i></p>
+
+
+<p>PICARD, s'approchant de la porte de la cuisine.</p>
+
+<p>Vous effondrez là, mademoiselle, une bien belle
+volaille; combien ça peut-il revenir une pièce
+comme ça?</p>
+
+<p>MARGUERITE.</p>
+
+<p>3 francs 10 sous, 4 francs.</p>
+
+<p>PICARD.</p>
+
+<p>Je vous demande ça, parce que dernièrement, à
+un repas de corps que nous fîmes, on nous compta
+une poularde beaucoup moins belle que celle-ci au
+prix de 6 francs.</p>
+
+<p>MARGUERITE.</p>
+
+<p>Oh! par exemple, on vous a joliment écorchés!</p>
+
+<p>PICARD.</p>
+
+<p>Eh bien! voyez, ma femme me soutenait que non.</p>
+
+<p>MARGUERITE.</p>
+
+<p>Votre femme? Vous êtes donc marié?</p>
+
+<p>PICARD.</p>
+
+<p>Comment donc? mais sans doute; ça vous étonne?</p>
+
+<p>MARGUERITE.</p>
+
+<p>Dam! il me semblait que vous deviez-t'-être célibataire.</p>
+
+<p>PICARD.</p>
+
+<p>Le monde est drôle: mais nous sommes presque
+tous mariés. Tel que vous me voyez, j'en suis à ma
+seconde femme; une grosse mère, bien fraîche, bien
+réjouie, qui tient une jolie boutique de fruiterie près
+de la Halle, et qui avait plus d'un soupirant encore.
+Mais je n'ai eu qu'à me présenter pour obtenir la préférence.</p>
+
+<p>MARGUERITE.</p>
+
+<p>Ça vous rapporte donc bien votre place?</p>
+
+<p>PICARD.</p>
+
+<p>Ce n'est pas l'intérêt qui l'a décidée; c'est mon humeur,
+mon caractère franc et gai, mon physique: ensuite
+l'état n'est pas mauvais;&mdash;d'abord, nous, nous
+ne connaissons pas de morte saison.</p>
+
+<p>MARGUERITE.</p>
+
+<p>Ah! bien, dans nos pays c'est rien du tout que les
+<i>sacquards</i><a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> (retour) </a>Nom des croque-morts en Bourgogne.</blockquote>
+
+<p>PICARD.</p>
+
+<p>Je crois bien. (<i>Avec importance.</i>) On porte à bras
+chez vous?</p>
+
+<p>MARGUERITE.</p>
+
+<p>Oui, monsieur.</p>
+
+<p>PICARD.</p>
+
+<p>C'est ça; mais ici vous voyez que nous sommes sur
+un autre pied. Les plus pauvres gens ne meurent qu'en
+voiture. Si je vous disais que ce convoi-là va coûter
+plus de 25 louis à la famille de la défunte!</p>
+
+
+<p>MARGUERITE.</p>
+
+<p>Comment! 25 louis pour enterrer madame?</p>
+
+<p>PICARD.</p>
+
+<p>Ah! c'était votre maîtresse? Je parie que vous ne la
+regrettez pas?</p>
+
+<p>MARGUERITE.</p>
+
+<p>Ma foi, pas trop.</p>
+
+<p>PICARD.</p>
+
+<p>Il paraît qu'elle n'était pas commode?</p>
+
+<p>MARGUERITE.</p>
+
+<p>Oh! d'abord, avant sa maladie, elle était très-regardante
+sur la dépense; et puis, après ça, depuis
+qu'elle était indisposée, fallait faire trente-six tisanes,
+se relever la nuit.</p>
+
+<p>PICARD.</p>
+
+<p>Ces malades sont si exigeans!</p>
+
+<p>MARGUERITE.</p>
+
+<p>Avec ça que la femme de chambre est très-paresseuse,
+tout me retombait sur les bras.</p>
+
+<p>PICARD.</p>
+
+<p>Il y a seulement huit jours, j'aurais pu vous indiquer
+une bien excellente place! une très-forte maison!</p>
+
+<p>MARGUERITE.</p>
+
+<p>Je ne quitterais toujours pas, maintenant, parce que
+un homme seul, je veux voir, ça peut devenir bon, et
+puis il va nous faire faire, à la femme de chambre et
+à moi, chacune deux robes pour deuil.</p>
+
+<p>PICARD.</p>
+
+<p>Alors, il ne serait pas délicat de sortir maintenant.</p>
+
+<p>UNE VOIX.</p>
+
+<p>Picard, ohé! Picard!</p>
+
+<p>PICARD.</p>
+
+<p>Pardon, mademoiselle, voilà qu'on enlève le corps,
+il faut que j'aille donner un coup de main. Au plaisir
+de vous revoir.</p>
+
+<p>(<i>Il sort.</i>)</p>
+
+<p>MARGUERITE.</p>
+
+<p>Bonjour, monsieur. Il est aimable!</p>
+
+
+
+
+<p>SCÈNE V.</p>
+
+<p>(TROIS HEURES APRÈS MIDI.)&mdash;L'intérieur d'une voiture
+de deuil.</p>
+
+<p>LE BEAU-FRÈRE de la défunte, SON COUSIN,
+DEUX ÉTRANGERS.</p>
+
+
+<p>LE BEAU-FRÈRE.</p>
+
+<p>Elle devait avoir de trente à trente-deux ans.</p>
+
+<p>PREMIER ÉTRANGER.</p>
+
+<p>C'est bien cela, l'âge critique pour les poitrinaires.</p>
+
+<p>PREMIER ÉTRANGER.</p>
+
+<p>Monsieur, sans indiscrétion, qu'avait-elle apportée
+en dot à Royer?</p>
+
+<p>LE BEAU-FRÈRE.</p>
+
+<p>60,000 francs.</p>
+
+<p>DEUXIÈME ÉTRANGER.</p>
+
+<p>J'aurais cru que c'était davantage. Mais, est-ce qu'il
+ne va pas être forcé de restituer cette somme?</p>
+
+<p>LE BEAU-FRÈRE.</p>
+
+<p>Du tout, monsieur, du tout; il y a un enfant.</p>
+
+<p>DEUXIÈME ÉTRANGER.</p>
+
+<p>Ah! fort bien.</p>
+
+<p>(<i>Moment de silence.</i>)</p>
+
+<p>PREMIER ÉTRANGER.</p>
+
+<p>Ce sont toujours de fort tristes cérémonies que celles
+auxquelles nous allons assister.</p>
+
+<p>LE BEAU-FRÈRE.</p>
+
+<p>Sans doute.</p>
+
+<p>PREMIER ÉTRANGER.</p>
+
+<p>Avec ça, moi, qui vais immensément dans le
+monde, je connais tout Paris. En sorte que continuellement
+je me vois forcé de remplir de ces sortes de
+devoirs, qui sont très-pénibles.</p>
+
+<p>LE COUSIN.</p>
+
+<p>Mais en effet, monsieur, j'ai eu l'honneur de vous
+rencontrer dans plusieurs maisons, à ce qu'il me
+semble.</p>
+
+<p>PREMIER ÉTRANGER.</p>
+
+<p>Cela est possible; je vais partout.</p>
+
+<p>LE COUSIN.</p>
+
+<p>Par exemple! l'autre semaine n'ai-je pas eu l'honneur
+de dîner avec vous chez Mme d'Angremont?</p>
+
+<p>PREMIER ÉTRANGER.</p>
+
+<p>En effet, monsieur, j'y étais. Un dîner bien remarquable!</p>
+
+<p>LE COUSIN.</p>
+
+<p>Ah! tout-à-fait. Des truffes à profusion, des vins,
+tout ce qu'il y a de mieux; et puis, une maîtresse de
+maison faisant ses honneurs!...</p>
+
+<p>PREMIER ÉTRANGER.</p>
+
+<p>Admirablement.</p>
+
+<p>LE COUSIN.</p>
+
+<p>Monsieur, autant que je me rappelle, vous n'êtes
+pas resté la soirée?</p>
+
+<p>PREMIER ÉTRANGER.</p>
+
+<p>Non, monsieur; ma femme était à l'Opéra, et je fus
+la chercher.</p>
+
+<p>LE COUSIN.</p>
+
+<p>Vous avez beaucoup perdu: il y avait immensément
+de jolies femmes: on a joué un proverbe de Théodore
+Leclercq; Mme d'Angremont y a été charmante.</p>
+
+<p>LE BEAU-FRÈRE.</p>
+
+<p>C'est un homme qui a bien de l'esprit, ce Théodore
+Leclercq!</p>
+
+<p>PREMIER ÉTRANGER.</p>
+
+<p>Excessivement d'esprit, monsieur; et puis véritablement
+une gaieté,&mdash;à faire rire des morts.</p>
+
+<p>DEUXIÈME ÉTRANGER.</p>
+
+<p>Nous voilà, je crois, au cimetière.</p>
+
+<p>LE COUSIN.</p>
+
+<p>Oui, où par parenthèse nous allons avoir de la
+boue jusqu'à la cheville.</p>
+
+<p>LE BEAU-FRÈRE, au cousin.</p>
+
+<p>Ah ça! Adolphe, ne nous perdons pas. Tu sais
+que nous avons un rendez-vous chez Véry à six heures
+moins un quart. Les voitures vous ramenant chez
+vous, nous nous ferons jeter par le cocher au Perron.</p>
+
+<p>(<i>Ils sortent de la voiture et entrent au cimetière.</i>)</p>
+
+
+
+
+<p>SCÈNE VI.</p>
+
+<p>(MARDI, SEPT HEURES.)&mdash;Un salon de restaurateur.</p>
+
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Garçon, la carte et un bol.</p>
+
+<p>LE GARÇON.</p>
+
+<p>V'là, m'sieur. (<i>Dictant, au comptoir.</i>) Bouteille
+de bordeaux, julienne, filet sauté aux truffes, saumon
+sauce câpres, pâté de foie gras, cardons au jus,
+salade, gelée d'orange, café. (<i>Apportant la carte.</i>)
+V'là, m'sieur.</p>
+
+<p>ROYER, à part.</p>
+
+<p>Ce restaurant n'est pas mauvais.&mdash;Mon chapeau,
+garçon.</p>
+
+<p>(<i>Il sort.</i>)</p>
+
+
+
+
+<p>SCÈNE VII.</p>
+
+<p>(MARDI, HUIT HEURES).&mdash;Un salon.</p>
+
+<p>Mme SAINT-LÉON, GUSTAVE.</p>
+
+
+<p>MADAME SAINT-LÉON.</p>
+
+<p>Mon Dieu, tu sais bien, Gustave, que je t'aime
+et que j'aime le spectacle; mais je ne puis pas y aller
+ce soir: il viendra, j'en suis sûre.</p>
+
+<p>GUSTAVE.</p>
+
+<p>Allons donc, aujourd'hui qu'il a enterré sa femme?</p>
+
+<p>MADAME SAINT-LÉON.</p>
+
+<p>Raison de plus, puisqu'il vient tous les soirs. Aujourd'hui
+il aura besoin de se distraire, alors il me
+tombera sur les bras.</p>
+
+<p>GUSTAVE, d'un air boudeur.</p>
+
+<p>C'est bien gai?</p>
+
+<p>MADAME SAINT-LÉON.</p>
+
+<p>Il me semble, monsieur, que je suis ici la première
+victime; vous n'avez pas de raison.</p>
+
+<p>GUSTAVE.</p>
+
+<p>Mais au moins tâche d'être libre pour notre partie
+de campagne.</p>
+
+<p>MADAME SAINT-LÉON.</p>
+
+<p>Sois tranquille.</p>
+
+<p>JULIE, accourant.</p>
+
+<p>Vite, vite, monsieur Gustave, partez; voilà monsieur
+qui est en bas.</p>
+
+<p>MADAME SAINT-LÉON</p>
+
+<p>Là, qu'est-ce que je te disais?</p>
+
+<p>GUSTAVE, prenant son chapeau.</p>
+
+<p>Le ciel le confonde. Je vais monter un étage, j'aurai
+l'air de venir du troisième. A demain.</p>
+
+<p>(<i>Il sort.</i>)</p>
+
+<p>MADAME SAINT-LÉON, arrangeant ses cheveux et ajustant sa collerette.</p>
+
+<p>Cela va faire une petite soirée bien amusante! Il
+faudra qu'il la paie. Il a eu l'air de ne pas m'entendre
+l'autre jour, mais je vais aujourd'hui, positivement, lui
+demander le cachemire de sa femme.</p>
+
+
+
+
+<p>SCÈNE VIII.</p>
+
+<p>(HUIT HEURES UN QUART.)</p>
+
+<p>Mme SAINT-LÉON, ROYER, <i>d'un front soucieux.</i></p>
+
+
+<p>MADAME SAINT-LÉON, d'un air affectueux.</p>
+
+<p>Ah! vous voilà, mon ami; j'avais peur que vous
+ne vinssiez pas ce soir; je n'ai fait que penser à vous
+toute la matinée. Vont avez dû être bien ennuyé!
+Comment allez-vous?</p>
+
+<p>ROYER, avec un soupir.</p>
+
+<p>Je suis tout malingre.</p>
+
+<p>MADAME SAINT-LÉON.</p>
+
+<p>Je conçois cela. (<i>Avec hésitation.</i>) Est-ce que
+vous avez été au cimetière?</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Non, ce n'est pas l'usage... J'ai été à mon bureau.</p>
+
+<p>MADAME SAINT-LÉON.</p>
+
+<p>Comment, aujourd'hui?</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Oui, ils sont là deux ou trois intrigans toujours
+prêts, quand on s'absente, à entamer votre position;
+d'ailleurs j'avais un travail pressé qui ne pouvait
+guère se remettre, une circulaire très-délicate sur l'enseignement
+primaire. Eh bien! je m'en suis encore
+tiré; je crois qu'elle sera remarquée; je vous l'apporterai
+demain soir dans <i>le Messager</i>.</p>
+
+<p>MADAME SAINT-LÉON.</p>
+
+<p>Je la lirai avec plaisir. (<i>A part.</i>) Avec beaucoup de
+plaisir.</p>
+
+<p>(<i>Moment de silence.</i>)</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Voulez-vous sonner Julie, qu'elle m'apporte un
+peu de rhum; j'ai mal à l'estomac.</p>
+
+<p>MADAME SAINT-LÉON.</p>
+
+<p>La cave est sur la console.&mdash;Vous n'avez peut-être
+pas dîné?</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Si fait; j'ai essayé de manger quelques cuillerées
+de potage et une aile de volaille, ça ne m'a pas passé.
+(<i>Il boit un verre de rhum.</i>)&mdash;Le ministre a été fort
+content de mon dernier rapport.</p>
+
+<p>MADAME SAINT-LÉON.</p>
+
+<p>Ah!</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Il en a fait presque tout l'exposé des motifs de son
+projet de loi.</p>
+
+<p>MADAME SAINT-LÉON.</p>
+
+<p>C'est très-affable.&mdash;(<i>Moment de silence.</i>) J'ai vu
+Mme Saint-Phal aujourd'hui, elle m'a fort demandé
+de vos nouvelles.</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>A propos, je l'ai rencontrée l'autre soir, elle ne m'a
+pas vu; elle était avec un grand jeune homme blond.</p>
+
+<p>MADAME SAINT-LÉON.</p>
+
+<p>Ah! tout de suite de mauvaises idées!</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Non; mais cette femme-là est très-légère, et je ne
+me soucie pas que vous la voyiez beaucoup.</p>
+
+<p>MADAME SAINT-LÉON.</p>
+
+<p>Mon Dieu! je ne la reçois presque jamais. Elle est
+venue aujourd'hui, parce qu'elle avait un grand bonheur
+à me conter.</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que c'est que ce bonheur?</p>
+
+<p>MADAME SAINT-LÉON</p>
+
+<p>Ah! mon Dieu, elle venait me dire que le général
+était en marché de quelque chose pour elle qu'elle désirait
+depuis long-temps.</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Quelque chose qu'elle désirait depuis long-temps?</p>
+
+<p>MADAME SAINT-LÉON, négligemment.</p>
+
+<p>Oui, un châle!&mdash;un cachemire!</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Ah!</p>
+
+<p>MADAME SAINT-LÉON.</p>
+
+<p>Du reste, ce n'est pas un cachemire neuf, c'est une
+Anglaise qui veut se défaire d'un.</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Vos lampes vont bien mal, ma chère!</p>
+
+<p>MADAME SAINT-LÉON</p>
+
+<p>Mais non, c'est que la mèche n'est pas assez levée.
+&mdash;Il paraît que cette Anglaise en a six.</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Eh bien! je suis sûr qu'elle ne les met pas.</p>
+
+<p>MADAME SAINT-LÉON.</p>
+
+<p>C'est possible, lorsqu'on en a tant; mais celles qui
+n'en ont qu'un...</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>S'en lassent tout aussi bien!</p>
+
+<p>MADAME SAINT-LÉON.</p>
+
+<p>Mais, mon ami, il faut toujours un châle.</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Sans doute; mais les châles français, comme celui
+que je vous ai donné, valent bien les châles étrangers,
+dont les dessins sont horribles. D'ailleurs,
+qu'est-ce que ça prouve, un cachemire?</p>
+
+<p>MADAME SAINT-LÉON</p>
+
+<p>Qu'est-ce que prouve la croix de la légion-d'honneur
+que vous voulez tous avoir? Jouissance d'amour-propre;
+au moins on n'a pas l'air d'une grisette.</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>On peut très-bien avoir l'air distingué sans cela.</p>
+
+<p>MADAME SAINT-LÉON</p>
+
+<p>Alors pourquoi en aviez-vous acheté un des Indes
+à votre femme?</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Parce qu'avec la dot qu'elle m'apportait, j'étais
+tenu à une corbeille convenable, et que dans une corbeille
+convenable il y a toujours au moins quelques
+diamans et un cachemire.</p>
+
+<p>MADAME SAINT-LÉON</p>
+
+<p>Je suis sûre qu'elle le portait, elle!</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Très-peu.</p>
+
+<p>MADAME SAINT-LÉON</p>
+
+<p>Tant pis; parce que s'il avait été un peu fané, je
+vous l'aurait repris.</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Je ne vous l'aurais pas vendu.</p>
+
+<p>MADAME SAINT-LÉON, souriant.</p>
+
+<p>Vous aimeriez mieux me le donner?</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Pas davantage!</p>
+
+<p>MADAME SAINT-LÉON.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que vous comptez donc en faire?</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Rien; mais il n'est pas convenable qu'une chose
+que ma femme a portée...</p>
+
+<p>MADAME SAINT-LÉON, avec ironie.</p>
+
+<p>Passe aux mains de la femme que vous aimez?</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Je ne dis pas cela.</p>
+
+<p>MADAME SAINT LÉON.</p>
+
+<p>Mon Dieu si, monsieur, c'est votre pensée, et c'est
+précisément pour cela que j'avais envie de ce châle.
+Je voulais voir si vous ne mettiez pas de différence
+entre votre femme et moi, si vous me croyez digne
+des mêmes égards que vous aviez pour elle...</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Pourquoi ne me demandez-vous pas aussi ses diamans?</p>
+
+<p>MADAME SAINT LÉON, avec dignité.</p>
+
+<p>Des diamans, monsieur, sont comme de l'argent;
+ils ont une valeur réelle, tandis qu'un objet de toilette,
+qui a été porté...</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Sais-tu que tu plaides bien?</p>
+
+<p>MADAME SAINT LÉON.</p>
+
+<p>Eh bien! écoute, Alfred, prête-le-moi pour quelques
+mois; je te le rendrai après. (<i>S'approchant de
+lui, et arrangeant le noeud de sa cravate.</i>) Si tu savais,
+ça m'irait si bien!</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Non, je le donnerai à ma belle-soeur.</p>
+
+<p>MADAME SAINT LÉON, allant s'asseoir sur un sofa à l'autre bout du
+salon.</p>
+
+<p>C'est vrai, ce sera plus convenable.</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Tu vas bouder?</p>
+
+<p>MADAME SAINT LÉON.</p>
+
+<p>Non, monsieur; vous êtes bien libre de me préférer
+les personnes de votre famille.</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Allons! des folies maintenant.</p>
+
+<p>MADAME SAINT LÉON.</p>
+
+<p>J'ai un malheur; je ne sais pas, comme Mme Saint-Phal,
+donner des inquiétudes. Ce sont celles-là qu'on
+aime!</p>
+
+<p>ROYER, assis auprès d'elle.</p>
+
+<p>Voyons, Irma, ne pleure pas, et embrasse-moi.</p>
+
+<p>MADAME SAINT LÉON.</p>
+
+<p>Non, monsieur.</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Comment tu ne veux pas m'embrasser, moi qui suis
+aujourd'hui si triste, si à plaindre? Voyons, nous arrangerons
+tout cela.</p>
+
+<p>MADAME SAINT LÉON.</p>
+
+<p>Nous n'arrangerons rien, car je ne veux rien de
+vous.</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Irma!</p>
+
+<p>MADAME SAINT-LÉON, le repoussant.</p>
+
+<p>Laissez-moi, monsieur.</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Ma petite Irma!</p>
+
+<p>MADAME SAINT-LÉON.</p>
+
+<p>Du tout, monsieur; non, je ne veux pas; laissez-moi.</p>
+
+
+<p>SCÈNE IX.</p>
+
+
+<p>(NEUF HEURES.)&mdash;L'atelier de M. Sagot, marbrier près le cimetière
+Mont-Parnasse.</p>
+
+<p>MADAME SAGOT.</p>
+
+<p>Tenez, Jean, voilà une épitaphe qu'il faudra graver
+le plus tôt possible sur cette pierre-là. On a bien
+recommandé de ne pas faire attendre.</p>
+
+<p>JEAN, lisant.</p>
+
+<p><i>Ci-gît Jeanne-Marie Perrault, femme de M. Royer,
+chef de division aux affaires ecclésiastiques, officier
+de la Légion-d'Honneur, morte à l'âge de trente-deux
+ans. Elle fut bonne mère, bonne épouse. Son époux et
+son fils inconsolables lui ont élevé ce monument.<br><br>
+
+De profundis.</i></p>
+
+<p>C'est bien, madame, je ferai ça demain.</p>
+
+<p>MADAME SAGOT.</p>
+
+<p>Dès que vous aurez fini votre pierre, vous irez la
+poser, et vous mettrez au-dessus une couronne d'immortelles.</p>
+
+<p>JEAN.</p>
+
+<p>Oui, madame; bonsoir.</p>
+
+<p>MADAME SAGOT.</p>
+
+<p>Bonsoir, Jean.</p>
+
+
+
+
+<p>SCÈNE X.</p>
+
+
+<p>(NEUF HEURES UNE MINUTE.)&mdash;Le salon de Mme Saint-Léon.</p>
+
+<p>MADAME SAINT-LÉON, arrangeant ses cheveux et ajustant sa collerette.</p>
+
+<p>Vous êtes insupportable.&mdash;Eh bien! vous vous en
+allez?</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Oui, je suis fatigué; j'ai eu tant d'émotions aujourd'hui!
+J'ai besoin de repos. Je vous apporterai le châle
+demain; mais vous ne le mettrez pas de quelque temps.
+Qu'on n'aille pas le reconnaître sur vos épaules.</p>
+
+<p>MADAME SAINT-LÉON.</p>
+
+<p>Oui, mon ami.</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Adieu, petite.</p>
+
+<p>MADAME SAINT-LÉON.</p>
+
+<p>Vous ne m'embrassez pas? (<i>Il l'embrasse et sort.</i>)</p>
+
+
+
+
+<p>SCÈNE XI.</p>
+
+
+<p>(NEUF HEURES CINQ MINUTES.)</p>
+
+<p>MADAME SAINT-LÉON.</p>
+
+<p>Julie, Julie, je l'aurai demain.</p>
+
+<p>JULIE.</p>
+
+<p>Quoi donc, madame?</p>
+
+<p>MADAME SAINT-LÉON.</p>
+
+<p>Le cachemire.</p>
+
+<p>JULIE, se jetant à son cou.</p>
+
+<p>Oh! madame, que je suis contente! Comme ça va
+vous aller!</p>
+
+<p>MADAME SAINT-LÉON.</p>
+
+<p>Tu n'as qu'à aller chercher demain mon petit châle
+rayé, chez le dégraisseur; je te le donne.</p>
+
+<p>JULIE.</p>
+
+<p>Que vous êtes bonne; mais c'est le cachemire que
+je voudrais vous voir.</p>
+
+<p>MADAME SAINT-LÉON.</p>
+
+<p>Dis donc? Mme Saint-Phal qui n'a jamais pu en
+avoir un, depuis deux ans qu'elle intrigue auprès du
+général.</p>
+
+<p>JULIE.</p>
+
+<p>Elle va être désolée.</p>
+
+<p>MADAME SAINT-LÉON.</p>
+
+<p>Tu ne sais pas? j'ai une idée. Il est de très-bonne
+heure encore; si nous allions chez elle pour lui conter
+la nouvelle?</p>
+
+<p>JULIE.</p>
+
+<p>Ah! oui, madame; il y a de quoi l'empêcher de
+dormir cette nuit.</p>
+
+<p>MADAME SAINT-LÉON.</p>
+
+<p>Eh bien! cours t'arranger; moi je vais mettre mon
+chapeau.</p>
+
+<p>(<i>Elles sortent toutes deux.</i>)</p>
+
+
+
+
+<p>SCÈNE XII</p>
+
+
+<p>(MARDI SOIR, DIX HEURES.)&mdash;La chambre à coucher de Royer.
+Sur un panneau auprès de la cheminée le portrait de sa femme.</p>
+
+<p>ROYER, COIFFÉ DE NUIT, EN CALEÇON, PRÊT A SE
+METTRE AU LIT; MARGUERITE.</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>...Comme du temps de ma femme, un livre de compte
+que j'arrêterai.&mdash;Avez-vous eu le soin de mettre le
+lit à l'air?</p>
+
+<p>MARGUERITE.</p>
+
+<p>Oui, monsieur; il y est resté toute la journée.</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Il ne faudrait pas le laisser cette nuit, il n'y aurait
+qu'à pleuvoir.</p>
+
+<p>MARGUERITE.</p>
+
+<p>Je l'ai ôté, monsieur.</p>
+
+<p>ROYER, prenant sa montre pour la monter.</p>
+
+<p>Quelle heure est-il à la pendule?</p>
+
+<p>MARGUERITE.</p>
+
+<p>Il est, il est... Elle est arrêtée.</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>C'est juste; dans tout ce tracas d'hier j'ai oublié de la
+monter. Voyez l'heure qu'il est au salon.</p>
+
+<p>MARGUERITE.</p>
+
+<p>Dix heures dix minutes.</p>
+
+<p>ROYER, près de la pendule.</p>
+
+<p>Voyons, tenez la cage, et prenez garde de la laisser
+tomber.</p>
+
+<p>(<i>Il monte la pendule, et fait sonner les
+heures.</i>)</p>
+
+<p>MARGUERITE.</p>
+
+<p>Ah! mon Dieu, que j'ai eu peur!</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que c'est donc?</p>
+
+<p>MARGUERITE.</p>
+
+<p>C'est le portrait de madame; imaginez-vous, monsieur,
+il m'a semblé qu'il me regardait.</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Allons, sotte que vous êtes.&mdash;Vous dites qu'il
+était dix heures...</p>
+
+<p>MARGUERITE.</p>
+
+<p>Dix minutes, monsieur.</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Mettons dix minutes et demie.&mdash;Donnez-moi la
+cage.&mdash;Là, je suis bien aise d'avoir fait cette opération;
+je n'aime pas à ne point entendre sonner l'heure
+la nuit quand je me réveille.</p>
+
+<p>MARGUERITE.</p>
+
+<p>Monsieur n'a plus rien à me commander?</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>Non. (<i>La rappelant.</i>) Ayez-moi demain des sardines
+fraîches pour mon déjeuner, et réveillez-moi à
+huit heures.</p>
+
+<p>MARGUERITE.</p>
+
+<p>Oui, monsieur.&mdash;Monsieur, je voulais vous dire
+pour la couturière...</p>
+
+<p>ROYER.</p>
+
+<p>C'est bien, c'est bien, nous reparlerons de ça. Bonsoir.</p>
+
+<p>(<i>Marguerite sort.</i>)</p>
+
+<p>ROYER, lisant le journal du soir.</p>
+
+<p>Diable! la loi a passé à une grande majorité: allons,
+bravo, monsieur le ministre; avec votre permission,
+je m'en vais remettre la lecture de notre discours à demain;
+je tombe de sommeil.</p>
+
+<p>(<i>Il éteint sa bougie et s'endort.</i>)</p>
+
+
+
+<br><br>
+
+<h3>LE MINISTÈRE PUBLIC.</h3>
+<br>
+
+
+<p><i>Le Français né malin créa la guillotine.</i></p>
+
+<p>Pierre Leroux était un pauvre charretier
+des environs de Beaugency.</p>
+
+<p>Après avoir passé sa journée à conduire à travers
+les champs les trois chevaux qui formaient l'attelage
+ordinaire de sa charrette, quand venait le soir, il rentrait
+à la ferme où il servait, soupait sans grandes paroles
+avec les autres valets, allumait une lanterne,
+puis allait se coucher dans une manière de soupente
+pratiquée en un coin de l'écurie.</p>
+
+<p>Ses rêves en général étaient peu compliqués et sans
+grande couleur; ses chevaux, la plupart du temps, en
+faisaient tous les frais. Une fois il se réveillait en sursaut
+au milieu des efforts qu'il faisait pour relever le
+limonier qui s'était abattu; une autre fois <i>la Grisa</i> s'était
+pris les pieds dans la corde de l'attelage. Une nuit
+il songea qu'il venait de mettre à son fouet une belle
+mèche toute neuve, et que son fouet refusait obstinément
+de claquer; cette vision l'émut si fort, qu'étant
+venu à se réveiller, il saisit celui qu'il avait l'habitude
+de placer chaque soir à côté de lui, et pour bien
+s'assurer qu'il n'était pas frappé d'impuissance et
+privé de la plus belle prérogative qui appartienne au
+charretier, il se mit à le faire résonner au milieu du
+silence. A ce bruit, la chambrée entière fut en émoi,
+les chevaux effrayés se levèrent en confusion, se ruèrent
+en hennissant les uns sur les autres, et manquèrent
+de briser leurs longes; mais avec quelques paroles
+calmantes, Pierre Leroux apaisa tout ce tumulte, et
+chacun se rendormit; c'était là un des événemens
+marquans de sa vie qu'il ne manquait guère de raconter
+chaque fois qu'un verre de vin l'avait mis en éloquence,
+et qu'il se trouvait là un auditeur en humeur
+de l'écouter.</p>
+
+<p>Dans le même temps, des rêves d'une tout
+autre forme préoccupaient M. Desalleux, substitut
+du procureur général près la cour criminelle d'Orléans.
+Ayant débuté avec éclat dans les fonctions du
+ministère public quelque mois avant l'époque dont
+nous parlons, il n'était pas de haute position de la
+magistrature à laquelle il ne se crût appelé, et la simarre
+du garde-des-sceaux était une des visions courantes
+de ses nuits. Mais c'était surtout pour les enivremens
+des triomphes oratoires que sa pensée veillait
+durant le sommeil, lorsqu'une journée entière avait
+été par lui courageusement dépensée aux études mortellement
+graves du barreau. La gloire des d'Aguesseau,
+celle des autres grandes renommées des beaux
+temps de la magistrature parlementaire, ne suffisait
+pas aux étreintes de son impatient avenir; c'était jusque
+dans le passé le plus lointain, jusqu'aux temps
+des merveilles de l'éloquence de Démosthène, que
+son ame s'élançait; pouvoir par la parole, c'était
+là l'espérance, le résumé pour ainsi dire du vouloir
+de toute sa vie, concentrée dans cette passion, et s'étant
+déshéritée pour elle de tous les plaisirs, de toutes
+les pensées de la jeunesse.</p>
+
+<p>Un jour ces deux natures, celle de Pierre Leroux
+s'élevant d'un degré à peine au-dessus de la portée de
+la brute, et celle de M. Desalleux, abstraite et rectifiée
+jusqu'au spiritualisme de la plus haute pression,
+se trouvèrent face à face. Il s'agissait entre eux d'un
+mince débat: M. Desalleux, siégeant en son tribunal,
+demandait sur quelques indices assez insignifians
+la tête de Pierre Leroux accusé d'un meurtre, et Pierre
+Leroux défendait sa tête contre les empressemens de
+M. Desalleux.</p>
+
+<p>Malgré la remarquable disproportion de forces que la
+Providence avait mise dans ce duel entre les deux combattans,
+malgré l'intervention de l'institution humaine,
+venant encore déranger la juste répartition des chances
+dans le pair ou non qu'allait prononcer le jury; faute de
+preuves concluantes, l'accusé, selon toute apparence,
+aurait échappé aux mains du bourreau; mais de cette
+indigence même de l'accusation résultait pour elle
+l'occasion de faire un placement extraordinaire d'éloquence,
+lequel devait devenir singulièrement utile à
+la réalisation des belles espérances de M. Desalleux.
+En bon administrateur de son avenir, il ne pouvait
+guère prendre sur lui de ne point en profiter.</p>
+
+<p>Après cela, une circonstance fâcheuse se présentait
+pour le pauvre Pierre Leroux. Quelques jours avant le
+commencement du procès, en présence de plusieurs femmes
+aimables qui se faisaient fête d'y assister, le jeune
+substitut avait laissé entrevoir la ferme confiance d'obtenir
+du jury un verdict de condamnation; il n'est
+personne qui ne comprenne la situation fausse dans
+laquelle il allait se trouver si cette condamnation lui
+manquait, et si Pierre Leroux, demeurant intact,
+venait la tête sur ses épaules donner un démenti
+à l'omnipotence de sa parole accusatrice. Aussi ne
+le blâmez pas, l'officier du ministère public; s'il ne
+fut pas absolument convaincu, il n'en eut que plus
+de mérite à le paraître, que plus de mérite à se
+montrer éloquent, comme depuis plus d'un siècle on
+ne l'avait point été au barreau d'Orléans. Oh! que n'étiez-vous
+là pour voir comme ils furent émus ces pauvres
+messieurs les jurés, jusqu'au plus profond de leurs
+entrailles, quand, dans une belle péroraison sonore,
+on leur fit l'effrayant tableau de la société ébranlée
+jusque dans ses fondemens, de la société prête à entrer
+en dissolution, le cas échéant de l'acquittement
+de Pierre Leroux! Que n'assistiez-vous aux courtois
+éloges échangés entre la défense et l'accusation, quand
+l'avocat de l'accusé, prenant la parole, commença par
+déclarer qu'il ne pouvait se dispenser de rendre hommage
+au brillant talent oratoire déployé par le ministère
+public! Que n'entendiez-vous le président de la
+cour faisant des mêmes félicitations le texte de son
+exorde, si bien que rien ne vous aurait défendu de
+croire qu'il s'agissait académiquement de décerner un
+prix d'éloquence, et point du tout d'ôter la vie à un
+homme! Vous auriez pu voir aussi au milieu d'une foule
+de <i>dames élégamment parées</i>, comme dit un récit de
+journal, la soeur de M. Desalleux recevant les complimens
+de toutes les femmes de sa société, tandis
+qu'un peu plus loin son vieux père pleurait de bonheur
+en voyant le fils et l'orateur incomparable qu'il
+avait mis au monde.</p>
+
+<p>Six semaines environ après toute cette joie de famille,
+Pierre Leroux monta avec l'exécuteur des
+hautes-oeuvres sur une charrette qui l'attendait à la
+porte de la prison criminelle d'Orléans. Ils se rendirent
+à la place du Martroie, qui est le lieu où se
+font les exécutions; il y trouvèrent un échafaud qui
+avait été dressé pour eux, et beaucoup de monde qui
+les attendait. Pierre Leroux, avec la résignation que
+met à Paris un sac de farine à se hisser, au moyen d'une
+poulie, dans le grenier d'un boulanger, monta l'escalier
+de l'échafaud. Comme il arrivait aux derniers degrés,
+un rayon de soleil, qui se jouait sur l'acier brillant
+et poli du glaive de la justice, lui donna dans
+les yeux, il parut prêt à chanceler; mais l'exécuteur,
+avec le courtois empressement d'un hôte qui sait faire
+les honneurs de chez lui, le soutint par-dessous les
+bras, et le posa sur le plancher de la guillotine; là
+Pierre Leroux trouva M. le greffier criminel qui était
+venu pour formuler le procès-verbal de l'exécution,
+MM. les gendarmes chargés de veiller à ce que l'ordre
+public ne fut pas troublé dans le compte qu'il allait
+régler, et MM. les valets du bourreau, qui, loin de
+justifier le proverbe dont ils sont l'objet, lui montrèrent
+avec une complaisance pleine d'égards comment
+il devait se placer sous le couteau. Une minute
+après, Pierre Leroux fit divorce avec sa tête;
+cela fut pratiqué avec une telle dextérité que plusieurs
+de ceux qui étaient venus pour assister à un spectacle
+furent obligés de demander à leurs voisins si la chose
+était déjà faite, et alors ils jurèrent bien qu'on ne les
+prendrait plus à se déranger pour si peu.</p>
+
+<p>Trois mois s'étaient écoulés depuis que la tête et le
+corps de Pierre Leroux avaient été jetés dans un coin
+du cimetière, et, selon toute apparence, la fosse ne
+recélait plus que ses ossemens, quand une nouvelle
+session des assises s'étant ouverte, M. Desalleux eut
+encore à soutenir une accusation capitale.</p>
+
+<p>Le veille du jour où il devait porter la parole, il
+quitta de bonne heure un bal auquel il avait été invité
+avec toute sa famille, dans un château des environs,
+et revint seul à la ville, afin de préparer sa
+cause pour le lendemain.</p>
+
+<p>La nuit était sombre; un vent chaud du midi sifflait
+tristement dans la plaine, cependant que les bourdonnemens
+de la fête dansaient encore à son oreille.</p>
+
+<p>Aussi il ne tarda pas à être saisi d'une grande mélancolie.
+Le souvenir de bien des gens qu'il avait
+connus, et qui étaient morts, lui revenait; et, sans
+trop savoir pourquoi, il se mit à songer à Pierre Leroux.</p>
+
+<p>Néanmoins, quand il approcha de la ville, et que
+les premières lumières du faubourg commencèrent à
+briller, toutes ces sombres idées s'évanouirent; et
+quand il fut une fois devant son bureau, entouré de
+ses livres et de ses procédures, il ne pensa plus qu'à
+son plaidoyer, qu'il aurait voulu faire plus éloquent
+qu'aucun de ceux qu'il avait encore prononcés.</p>
+
+<p>Déjà son système d'accusation était à peu près arrangé.
+Pour le remarquer en passant, c'est chose
+assez étrange que l'on puisse dire en langage social
+un système d'accusation, c'est-à-dire une manière
+absolue de grouper un ensemble de faits et de
+preuves en vertu duquel on s'approprie la tête d'un
+homme, comme on dit un système de philosophie,
+c'est-à-dire un ensemble de raisonnemens ou de sophismes
+à l'aide duquel on fait triompher quelque
+innocente vérité, théorie ou rêverie morale.&mdash;Son
+système d'accusation commençait donc à venir à bien,
+quand la déposition d'un témoin, qu'il n'avait pas
+encore examinée, se présenta à lui sous un aspect à
+renverser tout l'édifice de sa certitude. Il eut bien
+quelques momens d'hésitation, mais, ainsi que nous
+l'avons vu, M. Desalleux, dans ses fonctions du
+ministère public, comptait pour le moins aussi souvent
+avec son amour-propre qu'avec sa conscience. Appelant
+à lui toute sa puissance de logique et toutes les
+roueries de la parole, se prenant corps à corps avec
+ce malencontreux témoignage, il ne désespéra pas de
+l'enrégimenter au nombre de ses meilleurs argumens;
+seulement le travail était pénible, et la nuit s'avançait.</p>
+
+<p>Trois heures venaient de sonner, et les bougies
+placées sur son bureau, prêtes à s'éteindre, ne jetaient
+plus qu'une pâle lueur.</p>
+
+<p>Après les avoir renouvelées, comme le travail l'avait
+fortement échauffé, il fit quelques tours dans la
+chambre, vint se rasseoir dans son fauteuil, sur le
+dos duquel il se renversa, puis, dans cette attitude,
+suspendant sa pensée, à travers une fenêtre placée vis-à-vis
+de lui, il contemplait les étoiles qui brillaient
+dans le ciel. Tout à coup ses yeux, en descendant le
+long du vitrage, rencontrèrent deux yeux fixes qui le
+regardaient; il crut que le reflet de ses bougies, en se
+jouant sur le verre, lui produisait cette vision, et il les
+changea de place; mais la vision ne lui apparut que
+plus distincte. Comme il ne manquait point de coeur,
+s'armant d'une canne, la seule arme qu'il eût sous la
+main, il alla ouvrir sa croisée, pour voir quel était
+l'indiscret qui venait ainsi l'observer à une pareille
+heure. La chambre qu'il occupait était élevée de plusieurs
+étages; au-dessus et au-dessous de lui, le mur
+était à pic et ne présentait aucun accident au moyen
+duquel on pût descendre ou monter; dans l'espace
+étroit qui régnait entre la fenêtre et le balcon, aucun
+objet ne pouvait se dérober à son regard, et cependant
+il ne vit rien. Il pensa de nouveau qu'il avait été en
+proie à une de ces fantaisies qu'enfante l'erreur des sens
+durant la nuit, et il se remit en riant à son travail. Mais
+il n'avait pas écrit vingt lignes que, dans un coin obscur
+de sa chambre, il entendit remuer quelque chose:
+cela commença à l'émouvoir, car il n'était pas naturel
+que ses sens ainsi l'un après l'autre conspirassent
+pour le tromper. Ayant regardé cette fois avec attention
+pour découvrir d'où venait ce frôlement, il vit un objet
+noirâtre, qui s'avançait en sautillant par bonds inégaux,
+comme aurait fait une pie. A mesure que l'apparition
+se rapprochait de lui, son aspect devenait de plus en plus
+hideux, car elle prenait, à ne pas s'y méprendre, la
+forme d'une tête humaine séparée du tronc, et dégouttante
+de sang; et quand, par un lourd élan, elle
+vint s'abattre entre ses deux bougies, sur les papiers
+épars de son dossier, M. Desalleux reconnut les traits
+de Pierre Leroux, qui sans doute était venu pour lui
+apprendre que dans un magistrat conscience vaut
+mieux qu'éloquence. Succombant sous une indicible
+impression de terreur, il s'évanouit; le lendemain, on
+le trouva étendu sans connaissance au milieu de ce
+sang, qui avait coulé dans la chambre, sur son bureau,
+et jusque sur les feuilles de son plaidoyer; on
+pensa, et il n'eut garde de dire le contraire, qu'il avait
+été surpris par une hémorragie. Il est inutile d'ajouter
+qu'il ne fut pas en état de porter la parole, et que
+tous ses préparatifs oratoires furent perdus.</p>
+
+<p>Bien des jours se passèrent avant que le souvenir
+de cette terrible nuit sortit de sa mémoire, bien des
+jours avant qu'il pût supporter sans terreur les ténèbres
+et la solitude. Au bout de quelques mois cependant,
+l'apparition ne s'étant pas renouvelée, l'orgueil de
+l'esprit commença à contrebalancer le témoignage des
+sens, et il se demanda de nouveau s'il n'avait pas été
+dupé par eux. Afin de mieux infirmer cette autorité,
+dont tous ses raisonnemens ne l'affranchissaient pas
+complétement, il appela à son aide l'opinion de son
+médecin, en lui faisant la confidence de son aventure.
+Le docteur, qui, à force de regarder dans les cerveaux
+sans découvrir la moindre trace de quelque chose qui
+ressemblât à une ame, était arrivé à une savante conviction
+de matérialisme, ne manqua pas de rire aux éclats
+en écoutant le récit de la vision nocturne. C'était peut-être
+la meilleure manière de guérir son malade; car,
+de cette façon, en ayant l'air de prendre en dérision sa
+préoccupation, il forçait, pour ainsi dire, son amour-propre
+à prendre parti dans la cure. Il ne fut pas
+d'ailleurs, comme on s'en doute, fort embarrassé d'expliquer
+à M. Desalleux son hallucination par un
+excès de tension de la fibre cérébrale, suivie d'une
+congestion et d'une évacuation sanguine, qui avait fait
+justement qu'il avait vu ce qu'il n'avait pas vu. Puissamment
+rassuré par cette consultation, dont aucun
+accident ne vint contredire la sagesse, M. Desalleux
+reprit peu à peu sa sérénité d'esprit, et presque toutes
+ses habitudes; il les modifia seulement en ce sens,
+qu'il travailla avec une application moins opiniâtre,
+et se livra par les conseils du docteur à quelques
+distractions de monde qu'il avait fort évitées jusque
+là.</p>
+
+<p>Pour un homme d'étude, que sa santé exile dans
+les salons, la seule manière de rendre sa situation supportable,
+c'est de l'accepter loyalement et sans nulle
+réserve; c'est de se faire franchement, quoi qu'il
+puisse lui en coûter, tout d'abord homme de plaisir.
+Il y a aux choses que l'on fait avec conscience, même
+aux moins avenantes, je ne sais quel entraînement et
+quelle consolation; et puis, après tout, il n'est peut-être
+pas d'homme d'une nature si complétement supérieure,
+qu'une occupation à laquelle se plaît ce qu'on
+appelle la société, c'est-à-dire tout le monde, ne
+puisse le distraire à son tour, s'il ne prend pas trop
+conseil de sa morgue intellectuelle.</p>
+
+<p>Employées avec précaution, les femmes, dans ces
+sortes de cas, peuvent devenir une excellente diversion;
+et aussi bien que personne, M. Desalleux était en position
+de s'en assurer; car sans parler de quelques
+avantages extérieurs, le retentissement de ses succès
+oratoires, et, peut-être plus encore, le peu d'empressement qu'il
+montrait pour d'autres succès, l'avaient rendu
+l'objet de plus d'une fantaisie féminine. Mais il y avait
+dans la donnée de sa vie quelque chose de trop positif
+pour qu'il consentit à ce que même l'amour d'une
+femme y trouvât place sans condition. Entre les coeurs
+qui paraissaient vouloir se donner à lui, il calcula quel
+était celui dont la bonne volonté s'escompterait le plus
+convenablement, sous la forme d'un mariage, en argent,
+utiles relations et autres avantages sociaux. La première
+partie de son roman ainsi arrêtée, il vit sans déplaisir
+que la fiancée qui lui procurerait tout cela était une
+jeune fille gracieuse, élégante et spirituelle, et alors
+il se mit à l'aimer de toute la fureur dont il était capable,
+avec approbation et privilége de ses père et
+mère, jusqu'à ce que mariage s'ensuivit.</p>
+
+<p>Depuis long-temps Orléans n'avait pas vu une plus
+jolie fiancée que celle de M. Desalleux; depuis longtemps
+Orléans n'avait pas vu de famille plus heureuse
+que celle de M. Desalleux; depuis long-temps Orléans
+n'avait pas vu un bal de noces aussi joyeux et aussi
+brillant que celui de M. Desalleux.</p>
+
+<p>Aussi, ce soir-là, pour un moment il avait laissé
+en paix son avenir, et il vivait dans le présent. Fait
+prisonnier dans un coin du salon par un plaideur qui
+avait pris ce temps pour lui recommander un procès,
+il regardait de temps en temps la pendule qui marquait
+une heure trois quarts; il avait aussi remarqué que
+deux fois depuis minuit la mère de la mariée était venue
+lui parler bas, que celle-ci avait répondu avec un
+visage boudeur, et qu'elle ne dansait plus que d'un air
+préoccupé. Tout à coup, à la suite d'une contredanse,
+il crut s'apercevoir, à un certain chuchotement qui
+courait dans l'assemblée, qu'il venait de se passer
+quelque chose. Ayant jeté les yeux, pendant que
+le plaideur plaidait toujours, sur les places que
+sa femme et les demoiselles d'honneur avaient occupées
+pendant toute la soirée, il ne les vit plus. Alors
+le grave magistrat fit comme tous les autres hommes;
+faussant tout court compagnie à l'argumentation de
+son solliciteur, il s'avança, par d'habiles manoeuvres,
+vers la porte de l'appartement, et au moment où des
+domestiques passaient chargés de rafraîchissemens, il
+s'esquiva, croyant n'avoir été remarqué par personne;
+ce qui était une grande prétention, car, depuis le moment
+où la mariée avait quitté le bal, toutes les demoiselles
+de dix-huit à vingt-cinq n'avaient plus perdu
+de vue le marié.</p>
+
+<p>Au moment où il allait entrer dans la chambre
+nuptiale, il trouva sa belle-mère, qui en sortait avec
+les dignitaires dont la présence avait été nécessaire au
+coucher de la mariée, et quelques matrones qui s'étaient
+jointes d'office au cortége. D'un ton ému, et en lui
+serrant vivement la main, sa belle-mère lui dit à voix
+basse quelques paroles; on voyait qu'elle lui recommandait
+sa fille. M. Desalleux répondit par quelques
+mots affectueux et par un sourire, et certes à cet instant
+il ne songeait pas à Pierre Leroux.</p>
+
+<p>Au moment où il ferma la porte de la chambre, sa
+fiancée était déjà couchée; par un arrangement qui lui
+parut étrange, les rideaux du lit avaient été tirés sur
+elle; pas un bruit ne se faisait entendre.</p>
+
+<p>La solennité de ce silence, l'obstacle inattendu
+de ce rideau, dont l'ouverture allait nécessiter une
+certaine diplomatie, redoublèrent chez le marié un
+embarras d'autant plus facile à comprendre qu'il s'était
+rarement donné l'occasion de s'aguerrir, de manière
+à mener lestement de pareilles rencontres. Son coeur
+battait violemment, et un frisson lui courait par tous
+les membres, en regardant la robe et les parures de
+noces, jetées autour de lui dans un gracieux désordre.
+D'une voix mal assurée il appela sa fiancée. N'ayant
+pas reçu de réponse, il retourna, peut-être pour gagner
+du temps, vers la porte, s'assura de nouveau
+qu'elle était bien fermée, puis s'approchant du lit, il
+écarta doucement le rideau.</p>
+
+<p>A la lumière incertaine de la lampe de nuit qui éclairait
+la chambre, une singulière vision lui apparut.</p>
+
+<p>Près de sa fiancée, dormant d'un profond sommeil,
+une chevelure noire, et qui n'était pas celle d'une
+femme, se dessinait sur la blancheur de l'oreiller, où elle
+occupait sa place. Etait-il la victime de quelques-unes
+de ces mystifications destinées à troubler les mystères de
+la nuit nuptiale? ou bien un audacieux usurpateur était-il
+venu le détrôner, même avant son couronnement?
+Dans tous les cas, son substitut prenait assez peu de
+souci de lui; car, ainsi que sa femme, il était endormi
+d'un profond sommeil, et avait le visage tourné vers
+le fond de l'alcôve. Au moment où M. Desalleux se
+penchait sur le lit pour reconnaître les traits de cet hôte
+étrange, un long soupir, comme celui d'un homme
+qui se réveille, traversa le silence; en même temps la
+face de l'inconnu, se retournant vers lui, lui offrit une
+épouvantable ressemblance, celle de Pierre Leroux.</p>
+
+<p>En se voyant pour la seconde fois en proie à cette
+horrible vision, le magistrat aurait dû comprendre
+qu'il y avait dans sa vie quelque méchante action dont
+il lui était demandé compte: sa conscience, s'il eût
+voulu prendre le soin de l'interroger, n'eût point été
+en peine de lui apprendre quel était son crime; la
+chose une fois bien expliquée, ce qu'il aurait eu de
+mieux à faire, c'eût été de se mettre en prières jusqu'au
+matin, puis, le jour venu, d'aller à sa paroisse
+faire dire une messe pour le repos de l'ame de
+Pierre Leroux: au moyen de ces expiations et de
+quelques aumônes faites aux pauvres prisonniers, peut-être
+eût-il recouvré le repos de sa vie, et se fût-il
+pour jamais dérobé à l'obsession dont il était l'objet.</p>
+
+<p>La pensée de sa nuit de noces, qui l'occupait alors,
+ne lui permit pas de songer à ce pieux recours. Le
+coeur chaud de désirs, il se sentit le courage d'entrer
+en lutte ouverte avec le fantôme qui venait lui disputer
+sa fiancée, et il essaya de le saisir par sa chevelure
+pour le jeter hors de l'appartement. Au mouvement
+qu'il fit, la tête ayant compris son intention commença
+à grincer des dents, et comme il avançait la main
+sans précaution, elle lui fit une morsure profonde:
+mais cette blessure augmenta encore la rage du valeureux
+époux, il regarda autour de lui pour chercher
+une arme, alla ramasser dans la cheminée la barre de
+fer qui servait à retenir les tisons, et, en déchargeant
+de toutes ses forces plusieurs coups sur le lit, il essayait
+de donner la mort à la mort, et d'écraser son
+hideux ennemi. Mais les choses se passaient comme
+aux théâtres de marionnettes en plein vent, où Polichinelle
+esquive, en faisant le plongeon, les coups de
+bâton qu'on lui destine. A chaque fois que la barre de
+fer se levait, la tête faisait adroitement un saut de côté
+et laissait frapper l'arme à vide. Cela dura quelques
+minutes jusqu'à ce que, s'élançant par un bond prodigieux
+par-dessus l'épaule de son adversaire, elle disparut
+derrière lui, sans qu'il pût la retrouver dans aucun
+coin de l'appartement et deviner par où elle s'était
+échappée.</p>
+
+<p>Après une perquisition scrupuleuse, une fois qu'il
+lui fut prouvé qu'il était bien maître du champ de bataille,
+il retourna auprès de sa femme qui, pendant le
+combat, avait miraculeusement continué son sommeil,
+et, malgré le désordre <i>de la couche hyménée</i> sur laquelle
+la tête avait laissé quelques traces sanglantes,
+il se disposait à en prendre possession; mais, au moment
+où il soulevait le drap pour se glisser dessous,
+il s'aperçut avec horreur qu'une vaste mare de sang
+chaud, conséquence du séjour qu'y avait fait son
+odieux rival, occupait sa place et baignait les reins de
+sa fiancée. Plus d'une heure se passa sans qu'il fût parvenu
+à étancher ce sang, qui, malgré tous ses efforts,
+ne tarissait point. Un malheur n'arrive jamais seul.
+En tracassant dans la chambre, il renversa la lampe
+qui l'éclairait et demeura dans une obscurité qui augmenta
+son embarras. Cependant la nuit s'écoulait; et,
+malgré toutes les entraves que le ciel et la terre pourraient
+y mettre, le magistrat avait juré que son mariage
+serait consommé! Après avoir étendu sur le drap humide
+deux ou trois couches de linge sec, qui ne lui
+paraissaient pas devoir être de long-temps traversées,
+il se coucha bravement dessus; et, commençant à appeler
+sa fiancée des noms les plus tendres, il essayait
+de la réveiller. Celle-ci dormait toujours. Alors il l'attira
+à lui, l'enlaça dans ses bras et la couvrit de baisers;
+elle continua son sommeil et parut insensible à
+toutes ses caresses. Que signifiait cela? était-ce une
+feinte de jeune fille qui donnait pour n'avoir point à
+faire les honneurs de sa virginité mourante? Dans cette
+nuit de sabbat, un sommeil surnaturel s'était-il abattu
+sur ses yeux? Dans ce moment, le jour devait commencer
+à poindre; espérant que ses premiers rayons
+achèveraient de rompre tous les enchantemens odieux
+auxquels il avait été en proie, M. Desalleux se leva et
+alla ouvrir les persiennes et les rideaux de ses fenêtres,
+pour laisser pénétrer dans l'appartement la
+clarté matinale; alors le malheureux vit pourquoi ce
+sang ne tarissait point. Emporté par son fougueux
+courage, dans son duel avec la tête de Pierre Leroux,
+lorsqu'il croyait frapper sur elle, il avait frappé sur
+la tête de sa bien-aimée: le coup avait été si rudement
+porté qu'elle était morte sans même laisser échapper
+un soupir; et, à l'heure où il la contemplait, son sang
+n'avait pas encore fini de couler par une profonde ouverture
+qu'il lui avait faite à la tempe gauche.</p>
+
+<p>Nous laissons aux physiologistes à expliquer ce phénomène:
+mais en voyant qu'il avait tué sa femme, il
+fut saisi d'un accès de rire inextinguible, qui durait
+encore au moment où sa belle-mère vint frapper à la
+porte de la chambre, pour savoir comment les époux
+avaient passé la nuit. Son effroyable gaieté redoubla
+lorsqu'il entendit la voix de la mère de la défunte.
+Courant lui ouvrir, il la saisit par le bras; et, la traînant
+en face du lit pour qu'elle contemplât bien ce
+beau spectacle, il fut atteint d'un redoublement de rire
+qui ne se calma que quand il vint à haleter sous un
+hoquet furieux.</p>
+
+<p>Accourus au cri terrible qu'avait jeté la pauvre mère
+avant de s'évanouir, tous les habitans de la maison
+furent témoins de cette horrible scène, dont le bruit
+ne tarda pas à se répandre dans la ville. Le matin
+même, sur un mandat du procureur-général, M. Desalleux
+fut conduit dans la prison criminelle d'Orléans,
+et on a remarqué depuis que la chambre où il fut déposé
+était celle qu'avait habitée Pierre Leroux jusqu'au
+moment de son exécution.</p>
+
+<p>La fin du magistrat fut un peu moins tragique.</p>
+
+<p>Déclaré, sur l'avis unanime des médecins, atteint
+de monomanie et de folie furieuse, celui qui s'était
+cru destiné à remuer le monde par sa parole fut conduit
+à l'hôpital des fous, et, durant plus de six mois,
+on le tint enchaîné dans une cellule obscure. Au bout
+de ce temps, comme il n'avait donné aucun signe de
+férocité, on lui ôta sa chaîne et il fut mis à un régime
+plus doux.</p>
+
+<p>Aussitôt qu'il eut la liberté de ses mouvemens, une
+étrange folie, qui ne le quitta plus, se déclara chez
+lui; il croyait être artiste funambule, et, du matin au
+soir, il dansait avec les gestes et tout les mouvemens
+d'un homme qui tient un balancier et qui marche sure
+une corde.</p>
+
+<p>Un libraire d'Orléans a eu l'idée de recueillir en
+un volume les plaidoyers qu'il avait prononcés durant
+sa courte carrière oratoire. Trois éditions successives
+en ont été enlevées. L'éditeur en prépare une
+quatrième en ce moment.</p>
+
+<br><br>
+
+
+
+
+
+<h3>LE GRAND D'ESPAGNE.</h3>
+<br>
+
+<p>Lors de l'expédition entreprise en 1823-4,
+par le roi Louis XVIII, pour sauver Ferdinand
+VII du régime constitutionnel, je me trouvais,
+par hasard, à Tours, sur la route d'Espagne.</p>
+
+<p>La veille de mon départ, j'allai au bal chez une des
+plus aimables femmes de cette ville où l'on sait s'amusait
+mieux que dans aucune autre capitale de province;
+et, peu de temps avant le souper, car on soupe
+encore à Tours, je me joignis à un groupe de causeurs
+au milieu duquel un monsieur qui m'était inconnu
+racontait une aventure.</p>
+
+<p>L'orateur, venu fort tard au bal, avait, je crois,
+dîné chez le receveur général. En entrant, il s'était
+mis à une table d'écarté; puis, après avoir <i>passé</i> plusieurs
+fois, au grand contentement de ses parieurs,
+dont le <i>côté</i> perdait, il s'était levé, vaincu par un
+sous-lieutenant de carabiniers; et, pour se consoler,
+il avait pris part à une conversation sur l'Espagne,
+sujet habituel de mille dissertations inutiles.</p>
+
+<p>Pendant le récit, j'examinais avec un intérêt involontaire
+la figure et la personne du narrateur. C'était
+un de ces êtres à mille faces qui ont des ressemblances
+avec tant de types que l'observateur reste indécis, et
+ne sait s'il faut les classer parmi les gens de génie
+obscurs ou parmi les intrigans subalternes.</p>
+
+<p>D'abord il était décoré d'un ruban rouge; or ce
+symbole trop prodigué ne préjuge plus rien en faveur
+de personne; il avait un habit vert, et je n'aime pas
+les habits verts au bal, lorsque la mode ordonne à
+tout le monde d'y porter un habit noir; puis il avait
+de petites boucles d'acier à ses souliers, au lieu d'un
+noeud de ruban; sa culotte était d'un casimir horriblement
+usé, sa cravate mal mise; bref, je vis bien qu'il
+ne tenait pas beaucoup au costume: ce pouvait être un
+artiste!</p>
+
+<p>Ses manières et sa voix avaient je ne sais quoi de
+commun, et sa figure, en proie aux rougeurs que les
+travaux de la digestion y imprimaient, ne rehaussait
+par aucun trait saillant l'ensemble de sa personne; il
+avait le front découvert et peu de cheveux sur la tête.
+D'après tous ces diagnostics, j'hésitais à en faire, soit
+un conseiller de préfecture, soit un ancien commissaire
+des guerres; lorsque, lui voyant poser la main
+sur la manche de son voisin d'une manière magistrale,
+je le jetai dans la classe des plumitifs, des bureaucrates
+et consorts.</p>
+
+<p>Enfin je fus tout-à-fait convaincu de la vérité de
+mon observation en remarquant qu'il n'était écouté
+que pour son histoire; aucun de ses auditeurs ne lui
+accordait cette attention soumise et ces regards complaisans
+qui sont le privilége des gens hautement considérés.</p>
+
+<p>Je ne sais si vous voyez bien l'homme, se bourrant
+le nez de prises de tabac, parlant avec la prestesse
+des gens empressés de finir leur discours, de peur
+qu'on ne les abandonne; du reste s'exprimant avec
+une grande facilité, contant bien, peignant d'un trait,
+et jovial comme un loustic de régiment.</p>
+
+<p>Pour vous sauver l'ennui des digressions, je me
+permets de traduire son histoire en style de conteur,
+et d'y donner cette façon didactique nécessaire aux
+récits qui, de la causerie familière, passent à l'état
+typographique.</p>
+
+
+
+<p>Quelque temps après son entrée à Madrid, le grand-duc
+de Berg invita les principaux personnages de cette
+ville à une fête française offerte par l'armée à la capitale
+nouvellement conquise. Malgré la splendeur du
+gala, les Espagnols n'y furent pas très-rieurs; leurs
+femmes dansèrent peu; en somme, les conviés jouèrent,
+et perdirent ou gagnèrent beaucoup.</p>
+
+<p>Les jardins du palais étaient illuminés assez splendidement
+pour que les dames pussent s'y promener avec
+autant de sécurité qu'elles l'eussent fait en plein jour...
+La fête était impérialement belle, et rien ne fut épargné
+dans le but de donner aux Espagnols une haute
+idée de l'empereur, s'ils voulaient le juger d'après
+ses lieutenans.</p>
+
+<p>Dans un bosquet assez voisin du palais, entre une
+heure et deux du matin, plusieurs militaires français
+s'entretenaient des chances de la guerre, et de l'avenir
+peu rassurant que pronostiquait l'attitude même des
+Espagnols présens à cette pompeuse fête.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, dit un Français dont le costume indiquait
+le chirurgien en chef de quelque corps d'armée,
+hier j'ai formellement demandé mon rappel au prince
+Murat. Sans avoir précisément peur de laisser mes
+os dans la Péninsule, je préfère aller panser les blessures
+faites par nos bons voisins les Allemands; leurs
+armes ne vont pas si avant dans le torse que les poignards
+castillans... Puis, la crainte de l'Espagne est,
+chez moi, comme une superstition... Dès mon enfance
+j'ai lu des livres espagnols, un tas d'aventures
+sombres et mille histoires de ce pays, qui m'ont vivement
+prévenu contre les moeurs de ses habitans... Eh
+bien! depuis notre entrée à Madrid, il m'est arrivé
+d'être déjà, sinon le héros, du moins le complice de
+quelque périlleuse intrigue, aussi noire, aussi obscure
+que peut l'être un roman de lady Radcliffe... Or comme
+j'écoute assez mes pressentimens, dès demain je détale...
+Murat ne me refusera certes pas mon congé;
+car, nous autres, grâces aux services secrets que nous
+rendons, nous avons des protections toujours efficaces...</p>
+
+<p>&mdash;Puisque tu tires ta crampe, dis-nous ton événement!...
+s'écria un colonel, vieux républicain qui du
+beau langage et des courtisaneries impériales ne se
+souciait guère.</p>
+
+<p>Là-dessus le chirurgien en chef regarda soigneusement
+autour de lui, parut chercher à reconnaître les
+figures de ceux qui l'environnaient; et, sûr qu'aucun
+Espagnol n'était dans le voisinage, il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Puisque nous sommes tous Français!... volontiers,
+colonel Charrin...</p>
+
+<p>&mdash;Il y a six jours, reprit-il, je revenais tranquillement
+à mon logis, vers onze heures du soir,
+après avoir quitté le général Latour, dont l'hôtel se
+trouve à quelques pas du mien, dans ma rue; nous
+sortions tous deux de chez l'ordonnateur en chef, où
+nous avions fait une bouillotte assez animée... Tout
+à coup, au coin d'une petite rue, deux inconnus, ou
+plutôt deux diables, se jettent sur moi, et m'entortillent
+la tête et les bras dans un grand manteau...
+Je criai, vous devez me croire, comme un chien
+fouetté; mais le drap étouffa ma voix, puis je fus
+transporté dans une voiture avec une rapidité merveilleuse;
+et, quand mes deux compagnons me débarrassèrent
+du sacré manteau, j'entendis une voix de femme
+et ces désolantes paroles dites en mauvais français:</p>
+
+<p>&mdash;Si vous criez ou si vous faites mine de vous
+échapper, si vous vous permettez le moindre geste
+équivoque, le monsieur qui est devant vous est capable
+de vous poignarder sans scrupule. Ainsi tenez-vous
+tranquille. Maintenant je vais vous apprendre
+la cause de votre enlèvement... Si vous voulez vous
+donner la peine d'étendre votre main vers moi, vous
+trouverez entre nous deux vos instrumens de chirurgie
+que nous avons envoyé chercher chez vous de votre
+part; ils vous seront sans doute nécessaires. Nous vous
+emmenons dans une maison où votre présence est indispensable...
+Il s'agit de sauver l'honneur d'une dame.
+Elle est en ce moment sur le point d'accoucher d'un
+enfant dont elle fait présent à son amant à l'insu de son
+mari. Quoique celui-ci quitte peu sa femme dont il
+est toujours passionnément épris, et qu'il la surveille
+avec toute l'attention de la jalousie espagnole, elle a
+su lui cacher sa grossesse. Il la croit malade. Nous vous
+emmenons pour faire l'accouchement. Ainsi vous voyez
+que les dangers de l'entreprise ne vous concernent
+pas: seulement obéissez-nous; autrement l'ami de
+cette dame, qui est en face de vous dans la voiture,
+et qui ne sait pas un mot de français, vous poignarderait
+à la moindre imprudence...</p>
+
+<p>&mdash;Et qui êtes-vous, lui dis-je en cherchant la
+main de mon interlocutrice, dont le bras était enveloppé
+dans la manche d'un habit d'uniforme...</p>
+
+<p>&mdash;Je suis la camariste de madame, sa confidente,
+et toute prête à vous récompenser par moi-même, si
+vous vous prêtez galamment aux exigences de notre
+situation.</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers!... dis-je en me voyant embarqué de
+force dans une aventure dangereuse.</p>
+
+<p>Alors, à la faveur de l'ombre, je vérifiai si la figure
+et les formes de la camariste étaient en harmonie avec
+toutes les idées que les sons riches et gutturaux de sa
+voix m'avaient inspirées...</p>
+
+<p>La camariste s'était sans doute soumise par avance
+à tous les hasards de ce singulier enlèvement, car elle
+garda le plus complaisant de tous les silences, et la
+voiture n'eut pas roulé pendant plus de dix minutes
+dans Madrid qu'elle reçut et me rendit un baiser
+très-passionné.</p>
+
+<p>Le monsieur que j'avais en vis-a-vis ne s'offensa
+point de quelques coups de pied dont je le gratifiai
+fort involontairement; mais comme il n'entendait pas
+le français, je présume qu'il n'y fit pas attention.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis être votre maîtresse qu'à une seule
+condition, me dit la camariste en réponse aux bêtises
+que je lui débitais, emporté par la chaleur d'une passion
+improvisée, à laquelle tout faisait obstacle.</p>
+
+<p>&mdash;Et laquelle?...</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne chercherez jamais à savoir à qui j'appartiens...
+Si je viens chez vous, ce sera de nuit, et
+vous me recevrez sans lumière.</p>
+
+<p>Notre conversation en était là quand la voiture
+arriva près d'un mur de jardin.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi vous bander les yeux!... me dit la
+camariste; mais vous vous appuyerez sur mon bras, et
+je vous conduirai moi-même.</p>
+
+<p>Puis la camariste me serra sur les yeux et noua fortement
+derrière ma tête un mouchoir très-épais.</p>
+
+<p>J'entendis le bruit d'une clef mise avec précaution
+dans la serrure d'une petite porte sans doute par le
+silencieux amant que j'avais eu pour vis-à-vis; et bientôt
+la femme de chambre, au corps cambré, et qui
+avait du <i>meneho</i> dans son allure, me conduisit, à travers
+les allées sablées d'un grand jardin, jusqu'à un
+certain endroit, où elle s'arrêta.</p>
+
+<p>Par le bruit que nos pas firent dans l'air, je présumai
+que nous étions devant la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Silence, maintenant!... me dit-elle à l'oreille,
+et veillez bien sur vous-même!... Ne perdez pas de
+vue un seul de mes signes, car je ne pourrai plus
+vous parler sans danger pour nous deux, et il s'agit
+en ce moment de vous sauver la vie.</p>
+
+<p>Puis, elle ajouta, mais à haute voix:</p>
+
+<p>&mdash;Madame est dans une chambre au rez-de-chaussée;
+pour y arriver, il nous faudra passer dans la
+chambre et devant le lit de son mari; ainsi ne
+toussez pas, marchez doucement, et suivez-moi bien,
+de peur de heurter quelques meubles, ou de mettre les
+pieds hors du tapis que j'ai disposé sous nos pas...</p>
+
+<p>Ici l'amant grogna sourdement, comme un homme
+impatienté de tant de retards. La camariste se tut;
+j'entendis ouvrir une porte, je sentis l'air chaud d'un
+appartement, et nous allâmes à pas de loup, comme
+des voleurs en expédition.</p>
+
+<p>Enfin la douce main de la camariste m'ôta mon
+bandeau.</p>
+
+<p>Je me trouvai dans une grande chambre, haute
+d'étage, et mal éclairée par une seule lampe fumeuse.
+La fenêtre était ouverte, mais elle avait été garnie de
+gros barreaux de fer par le jaloux mari; j'étais jeté
+là comme au fond d'un sac.</p>
+
+<p>Il y avait à terre, sur une natte, une femme magnifique,
+dont la tête était couverte d'un voile de mousseline,
+mais à travers lequel ses yeux pleins de larmes
+brillaient de tout l'éclat des étoiles. Elle serrait avec
+force sur sa bouche un mouchoir de batiste, et le
+mordait si vigoureusement que ses dents l'avaient
+déchiré et y étaient entrées à moitié... Jamais je n'ai
+vu si beau corps, mais ce corps se tordait sous la
+douleur comme se tord une corde de harpe jetée au
+feu. La malheureuse avait fait deux arcs-boutans de
+ses jambes, en les appuyant sur une espèce de commode;
+et, de ses deux mains, elle se tenait aux bâtons
+d'une chaise en tendant ses bras, dont toutes les veines
+étaient horriblement gonflées. Elle ressemblait ainsi
+à un criminel dans les angoisses de la question...</p>
+
+<p>Du reste, pas un cri, pas d'autre bruit que le sourd
+craquement de ses os, et nous étions là, tous trois,
+muets, immobiles...</p>
+
+<p>Les ronflemens du mari retentissaient avec une
+constante régularité...</p>
+
+<p>Je voulus examiner la camariste, mais elle avait
+remis le masque dont elle s'était sans doute débarrassée
+pendant la route, et je ne pus voir que deux yeux noirs
+et des formes bien prononcées qui bombaient fortement
+son uniforme. L'amant était également masqué. Quand
+il arriva, il jeta sur-le-champ des serviettes sur les
+jambes de sa maîtresse, et replia en double sur la figure
+le voile de mousseline.</p>
+
+<p>Lorsque j'eus soigneusement observé cette femme,
+je reconnus, à certains symptômes jadis remarqués dans
+une bien triste circonstance de ma vie, que l'enfant
+était mort; alors je me penchai vers la camariste pour
+l'instruire de cet événement.</p>
+
+<p>En ce moment, le défiant inconnu tira son poignard;
+mais j'eus le temps de tout dire à la femme-de-chambre,
+qui lui cria deux mots à voix basse.</p>
+
+<p>En entendant mon arrêt, l'amant eut un léger frisson
+qui passa sur lui de pied à la tête comme un
+éclair, et il me sembla voir pâlir sa physionomie sous
+son masque de velours noir.</p>
+
+<p>La camariste, saisissant un moment où cet homme
+au désespoir regardait la mourante qui devenait violette,
+me montra, par un geste, des verres de limonade
+tout préparés sur une table, en me faisant un
+signe négatif.</p>
+
+<p>Je compris qu'il fallait m'abstenir de boire, malgré
+l'horrible chaleur qui me mettait en nage.</p>
+
+<p>Tout à coup l'amant ayant soif prit un de ces
+verres, et but environ la moitié de la limonade qu'il
+contenait.</p>
+
+<p>En ce moment, la dame eut une convulsion violente
+qui m'annonça l'heure favorable à la crise; et,
+prenant ma lancette, je la saignai, de force, au bras
+droit avec assez de bonheur. La camariste reçut dans
+des serviettes le sang qui jaillissait abondamment;
+puis l'inconnue tomba dans un abattement propice à
+mon opération... Je m'armai de courage, et je pus,
+après une heure de travail, extraire l'enfant par morceaux.</p>
+
+<p>L'Espagnol, ne pensant plus à m'empoisonner, en
+comprenant que je venais de sauver sa maîtresse,
+pleurait sous son masque, et de grosses larmes roulaient,
+par instans, sur son manteau.</p>
+
+<p>Du reste, la femme ne jeta pas un cri, mais elle
+mordait son mouchoir, tressaillait comme une bête
+fauve surprise, et suait à grosses gouttes.</p>
+
+<p>Dans un instant horriblement critique, elle fit un
+geste pour montrer la chambre de son mari; le mari
+venait de se retourner; et, de nous quatre, elle seule
+avait entendu le froissement des draps, le bruissement
+du lit ou des rideaux.</p>
+
+<p>Nous nous arrêtâmes, et à travers les trous de leurs
+masques, la camariste et l'amant se jetèrent des regards
+de feu...</p>
+
+<p>Profitant de cette espèce de relâche, j'étendis la
+main pour prendre le verre de limonade que l'inconnu
+avait entamé; mais lui, croyant que j'allais boire un
+des verres pleins, bondit aussi légèrement qu'un chat,
+et posa son long poignard sur les deux verres empoisonnés.
+Il me laissa le sien, en me faisant un signe de
+tête pour me dire d'en boire le reste. Il y avait tant de
+choses, d'idées, de sentiment, dans ce signe et dans
+son vif mouvement, que je lui pardonnai presque les
+atroces combinaisons médités pour tuer et ensevelir
+toute mémoire de ces événemens.</p>
+
+<p>Il me serra la main lorsque j'eus achevé de boire;
+puis, après avoir laissé échapper un mouvement convulsif,
+il enveloppa lui-même soigneusement les débris
+de son enfant; et quand, après deux heures
+de soins et de craintes, nous eûmes, la camariste
+et moi, recouché sa maîtresse, il me serra de nouveau
+les mains, et mit à mon insu, dans ma poche,
+des diamans sur papier. Mais, par parenthèse, comme
+j'ignorais le somptueux cadeau de l'Espagnol, mon
+domestique me vola ce trésor le surlendemain, et s'est
+enfui nanti d'une vraie fortune.</p>
+
+<p>Je dis à l'oreille de la femme-de-chambre, et bien
+bas, les précautions qui restaient à prendre; puis je
+manifestai l'intention d'être libre. La camariste resta
+près de sa maîtresse, circonstance qui ne me rassura
+pas excessivement; mais je résolus de me tenir sur mes
+gardes. L'amant fit un paquet de l'enfant mort et des
+linges teints du sang de sa maîtresse; puis il le serra
+fortement, le cacha sous son manteau; et, me passant
+la main sur les yeux comme pour me dire de les fermer,
+il sortit le premier, en m'invitant par un geste à
+tenir le pan de son habit; ce que je fis, non sans
+donner un dernier regard à la camariste. Elle arracha
+son masque en voyant l'Espagnol dehors, et me montra
+la plus délicieuse figure du monde.</p>
+
+<p>Je traversai les appartemens à la suite de l'amant;
+et quand je me trouvai dans le jardin, en plein air,
+j'avoue que je respirai comme si l'on m'eût ôté un poids
+énorme de dessus la poitrine. Je marchais à une distance
+respectueuse de mon guide, en veillant sur ses
+moindres mouvemens avec la plus grande attention.</p>
+
+<p>Arrivés à la petite porte, il me prit par la main, et
+m'appuya sur les lèvres un cachet, monté en bague, que
+je lui avais vu à un doigt de la main gauche. Je compris
+toute la valeur de ce signe éloquent. Nous nous
+trouvâmes dans la rue; et, au lieu de la voiture, deux
+chevaux nous attendaient. Nous montâmes chacun sur
+une des deux bêtes; mon Espagnol s'empara de ma
+bride, la tint dans sa main gauche, prit entre ses
+dents les guides de sa monture, car il avait son paquet
+sanglant dans sa main droite, et nous partîmes
+avec la rapidité de l'éclair. Il me fut impossible de
+remarquer le moindre objet qui pût servir à me faire
+reconnaître la route que nous parcourûmes. Au petit
+jour, je me trouvai près de ma porte, et l'Espagnol
+s'enfuit, en se dirigeant vers la porte d'Atocha...</p>
+
+<p>&mdash;Et vous n'avez rien aperçu qui puisse vous faire
+soupçonner à quelle femme vous aviez affaire?... dit
+un officier au chirurgien.</p>
+
+<p>&mdash;Une seule chose... reprit-il. Quand je saignai
+l'inconnue, je remarquai sur son bras, à peu près
+au milieu, une petite envie, grosse comme une lentille,
+et environnée de poils bruns... Puis le palais m'a paru
+magnifique, immense; la façade ne finissait pas...</p>
+
+<p>En ce moment, l'indiscret chirurgien s'arrêta, pâlit.
+Tous les yeux fixés sur les siens en suivirent la direction;
+et les Français virent un Espagnol enveloppé
+d'un manteau, dont le regard de feu brillait dans
+l'ombre, au milieu d'une touffe d'orangers où il se tenait
+debout.</p>
+
+<p>L'écouteur disparut aussitôt avec une légèreté de
+sylphe, quand un jeune sous-lieutenant s'élança vivement
+sur lui.</p>
+
+<p>&mdash;Sarpéjeu! mes amis, s'écria le chirurgien, cet
+oeil de basilic m'a glacé. J'entends sonner des cloches
+dans mes oreilles; et je vous fais mes adieux... vous
+m'enterrez ici!...</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu bête!... dit le colonel Charrin. Lecamus
+s'est mis à la piste l'espion, il saura bien nous en
+rendre raison.</p>
+
+<p>&mdash;Hé bien! Lecamus?... s'écrièrent les officiers,
+en voyant revenir le sous-lieutenant tout essoufflé.</p>
+
+<p>&mdash;Au diable!... répondit Lecamus. Il a passé, je
+crois, à travers les murailles; et, comme je ne pense
+pas qu'il soit sorcier, il est sans doute de la maison!
+il en connaît les passages, les détours, et m'a facilement
+échappé.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis perdu!... dit le chirurgien d'une voix
+sombre.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, sois calme!... répondirent les officiers;
+nous nous mettrons à tour de rôle chez toi, jusqu'à
+ton départ... et, pour ce soir, nous t'accompagnerons.</p>
+
+
+
+<p>En effet, trois jeunes officiers, qui ayant perdu
+leur argent au jeu ne savaient plus que faire, reconduisirent
+le chirurgien à son logement, et s'offrirent
+à rester chez lui, ce qu'il accepta.</p>
+
+<p>Le surlendemain, il avait obtenu son renvoi en
+France, et faisait tous ses préparatifs pour partir avec
+une dame à laquelle Murat donnait une forte escorte.
+Il achevait de dîner en compagnie de ses amis, lorsque
+son domestique vint le prévenir qu'une jeune
+dame voulait lui parler. Le chirurgien et les trois officiers
+descendirent aussitôt; mais l'inconnue ne put
+que dire à son amant:</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde!...</p>
+
+<p>Elle tomba morte.</p>
+
+<p>C'était la camariste qui, se sentant empoisonnée,
+espérait arriver à temps pour sauver le chirurgien.</p>
+
+<p>Le poison la défigura complétement.</p>
+
+
+
+<p>&mdash;Diable! diable!... s'écria Lecamus, voilà ce qui
+s'appelle aimer!... il n'y a qu'une Espagnole au monde
+qui puisse trotter avec un monstre de poison dans son
+bocal!...</p>
+
+
+
+<p>Le chirurgien restait singulièrement pensif. Enfin,
+pour noyer les sinistres pressentimens qui le tourmentaient,
+il se remit à table et but immodérément, ainsi
+que ses compagnons; puis tous, à moitié ivres, se couchèrent
+de bonne heure.</p>
+
+<p>Au milieu de la nuit, le chirurgien fut réveillé par
+le bruit aigu que firent les anneaux de ses rideaux violemment
+tirés sur les tringles. Il se mit sur son séant,
+en proie à cette trépidation mécanique de toutes les
+fibres qui nous saisit au moment d'un semblable réveil.
+Alors il vit, debout devant lui, un Espagnol
+enveloppé dans son manteau. L'inconnu lui jetait le
+même regard brûlant, parti du buisson pendant la
+fête, et par lequel il avait déjà été si fatalement saisi.</p>
+
+<p>Le chirurgien cria: Au secours!... A moi, mes amis!</p>
+
+<p>Mais, à ce cri de détresse, l'Espagnol répondit
+d'abord par un rire amer:</p>
+
+<p>&mdash;L'opium croît pour tout le monde!... dit-il.</p>
+
+<p>Puis, après cette espèce de sentence, il lui montra ses
+trois amis profondément endormis; et, tirant avec
+brusquerie de dessous son manteau un bras de femme
+récemment coupé, il le présenta vivement au chirurgien,
+en lui montrant un signe semblable à celui qu'il
+avait si imprudemment décrit:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce bien le même?... demanda-t-il.</p>
+
+<p>A la lueur d'une lanterne posée sur le lit, le chirurgien,
+glacé d'effroi, répondit par un signe de tête; et,
+sans plus ample information, le mari de l'inconnu lui
+plongea son poignard dans le coeur!...</p>
+
+<p>&mdash;Le conte est furieusement brun, dit un des auditeurs,
+mais il est encore plus invraisemblable; car
+pourriez-vous m'expliquer qui, du mort ou de l'Espagnol,
+vous a raconté cela?...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, répondit le narrateur, piqué de l'observation,
+comme fort heureusement le coup de poignard
+que j'ai reçu a glissé à droite au lieu d'aller à
+gauche, vous me permettrez de savoir un peu ma
+propre histoire... Je vous jure qu'il y a encore des nuits
+où je vois en rêve les deux sacrés yeux...</p>
+
+<p>L'ancien chirurgien en chef s'arrêta, pâlit, et resta,
+la bouche ouverte, dans un véritable état d'épilepsie.</p>
+
+<p>Nous nous retournâmes tous du côté du salon. A la
+porte était un grand d'Espagne, un <i>afrancesados</i>
+en exil, et arrivé depuis quinze jours en Touraine,
+avec sa famille. Il apparaissait pour la première fois
+dans le monde; et, venu fort tard, il visitait les salons,
+accompagné de sa femme dont le bras droit
+restait immobile.</p>
+
+<p>Nous nous séparâmes en silence pour laisser passer
+ce couple, que nous ne vîmes pas sans une émotion
+profonde.</p>
+
+<p>C'était un vrai tableau de Murillo! Le mari avait,
+sous des orbites creusés et noircis, des yeux de feu.
+Sa face était desséchée, son crâne sans cheveux, et son
+corps d'une maigreur effroyable.&mdash;La femme!...
+imaginez-la?&mdash;non!&mdash;vous ne la feriez pas vraie.&mdash;Elle
+avait une admirable taille; elle était pâle, mais
+belle encore; son teint, par un privilége inouï pour
+une Espagnole, était éclatant de blancheur; mais
+son regard tombait sur vous comme un jet de plomb
+fondu... son beau front, orné de perles, et blanc,
+ressemblait au marbre d'une tombe; il y avait un
+mort enseveli dans son coeur!... C'était la douleur
+espagnole dans tout son lustre.</p>
+
+<p>Inutile de dire que le chirurgien avait disparu.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, demandai-je à la comtesse vers la fin
+de la soirée, par quel événement avez-vous donc perdu
+le bras?</p>
+
+&mdash;Dans la guerre de l'indépendance... dit-elle.
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Contes bruns
+by Honoré de Balzac, Philarète Chasles et Charles Rabou
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES BRUNS ***
+
+***** This file should be named 11766-h.htm or 11766-h.zip *****
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+Produced by Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders
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+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
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+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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+works.
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+The Project Gutenberg EBook of Contes bruns
+by Honore de Balzac, Philarete Chasles et Charles Rabou
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Contes bruns
+
+Author: Honore de Balzac, Philarete Chasles et Charles Rabou
+
+Release Date: April 3, 2004 [EBook #11766]
+[Date last updated: September 15, 2004]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES BRUNS ***
+
+
+
+
+Produced by Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders
+
+
+
+
+
+
+CONTES BRUNS.
+
+Par
+
+Honore de Balzac, Philarete Chasles et Charles Rabou.
+
+
+
+
+PARIS.
+
+MDCCCXXXII.
+
+
+
+[Note du transcripteur: Ce text utilise l'orthographe du XIXe siècle:
+savants = savans, documents = documens, etc.]
+
+
+
+UNE CONVERSATION
+
+ENTRE ONZE HEURES ET MINUIT.
+
+
+Je frequentais l'hiver dernier une maison, la seule peut-etre ou
+maintenant, le soir, la conversation echappe a la politique et aux
+niaiseries de salon. La viennent des artistes, des poetes, des hommes
+d'etat, des savans, des jeunes gens occupes de chasse, de chevaux, de
+femmes, de jeu, ailleurs, de toilette, mais qui, dans cette reunion,
+prennent sur eux de depenser leur esprit, comme ils prodiguent ailleurs
+leur argent ou leurs fatuites.
+
+Ce salon est le dernier asile ou se soit refugie l'esprit francais
+d'autrefois, avec sa profondeur cachee, ses mille detours, sa politesse
+exquise. La vous trouverez encore quelque spontaneite dans les coeurs,
+de l'abandon, de la generosite dans les idees. Nul ne pense a garder sa
+pensee pour un drame, ne voit des livres dans un recit. Personne ne vous
+apporte le hideux squelette de la litterature, a propos d'une saillie
+heureuse ou d'un sujet interessant.
+
+Pendant la soiree que je vais raconter, le hasard, ou plutot l'habitude,
+avait reuni plusieurs personnes auxquelles d'incontestables merites
+ont valu des reputations europeennes. Ceci n'est point une flatterie
+adressee a la France; plusieurs etrangers etaient parmi nous; et, par
+cas fortuit, les hommes qui brillerent le plus n'etaient pas les
+plus celebres. Ingenieuses reparties, observations fines, railleries
+excellentes, peintures dessinees avec une nettete brillante, petillerent
+et se presserent sans appret, se prodiguerent sans dedain comme sans
+recherche, mais furent delicieusement senties, delicatement savourees.
+Les gens du monde se firent surtout remarquer par une grace, par une
+verve tout artistiques.
+
+Vous trouverez ailleurs, en Europe, d'elegantes manieres, de la
+cordialite, de la bonhomie, de la science; mais a Paris seulement,
+dans ce salon et dans quelques autres encore, se rencontre l'esprit
+particulier qui donne a toutes ces qualites sociales un agreable
+et capricieux ensemble, je ne sais quelle allure fluviale qui fait
+facilement serpenter cette profusion de pensees, de formules, de contes,
+de documens historiques. Paris, capitale du gout, connait seul cette
+science qui change une conversation en une joute, ou chaque nature
+d'esprit se condense par un trait, ou chacun dit sa phrase et jette
+son experience dans un mot, ou tout le monde s'amuse, se delasse et
+s'exerce.
+
+Aussi, la seulement, vous echangerez vos idees, la vous ne porterez pas,
+comme le dauphin de la fable, quelque singe sur vos epaules; la vous
+serez compris, et vous ne risquerez pas de mettre au jeu des pieces d'or
+contre du billon; la, des secrets bien trahis; la, des causeries legeres
+et profondes ondoyent, tournent, changent d'aspect et de couleurs a
+chaque phrase. Les critiques vives, les recits presses abondent; les
+yeux ecoutent; les gestes interrogent; la physionomie repond; tout est
+esprit et pensee.
+
+Jamais le phenomene oral qui, bien etudie, bien manie, fait la puissance
+de l'acteur et du conteur, ne m'avait si completement ensorcele; je ne
+fus pas seul soumis a ces doux prestiges; nous passames tous une soiree
+delicieuse.
+
+Entre onze heures et minuit, la conversation, jusque la brillante,
+antithetique, devint conteuse, elle entraina dans son cours precipite de
+curieuses confidences, plusieurs portraits, mille folies.
+
+Un savant, avec lequel je fis de conserve la route de la rue
+Saint-Germain-des-Pres a l'Observatoire royal, regarda cette ravissante
+improvisation comme intraduisible; mais, dans ma temerite de disputeur,
+je m'engageai presque a reproduire les plaisirs de cette soiree, moins
+pour soutenir mon opinion que pour donner a mes emotions la vie factice
+du souvenir, la distance qui se trouve entre la parole et l'ecrit. Mais
+en voulant tacher de laisser a ces choses leur verdeur, leur abrupte
+naturel, leurs fallacieuses sinuosites, j'ai pris la conversation a
+l'heure ou chaque recit nous attacha vivement. S'il fallait peindre le
+moment ou tous les esprits lutterent, ou toutes les opinions brulerent,
+ou la pensee imita les gerbes eblouissantes d'un feu d'artifice, cette
+entreprise serait une folie, et une folie ennuyeuse peut-etre.
+
+Donc, representez-vous assises autour d'une cheminee, dans un salon
+elegant, une douzaine de personnes dont toutes les physionomies, plus ou
+moins tourmentees, plus ou moins belles, expriment des passions ou des
+pensees. Trois femmes aimables, bien mises, gracieuses, dont la voix
+etait douce, presidaient cette scene, a laquelle aucune seduction ne
+manqua, pour moi, du moins. A la lueur des lampes, quelques artistes
+dessinaient en ecoutant, et souvent je vis la sepia se secher dans leurs
+pinceaux oisifs. Le salon etait deja par lui-meme un tableau tout fait,
+et plus d'un peintre se trouvait la, capable de le bien executer.
+
+Nous fumes redevables a un vieux militaire de la tournure que prit la
+conversation. Il venait d'achever une partie dans un salon voisin, et
+lorsqu'il se planta tout droit devant la cheminee, en relevant les deux
+pans de son habit bleu, l'une des dames lui dit:
+
+--Eh bien! general, avez-vous gagne?...
+
+--Oh! mon Dieu non... Je ne puis pas toucher une carte...
+
+Meme question faite a quelques joueurs qui songeaient sans doute a
+s'evader, il se trouva, comme toujours, que tout le monde avait a se
+plaindre du jeu.
+
+Recapitulation savamment faite, il advint qu'un sculpteur qui, a ma
+connaissance, avait perdu vingt-cinq louis, fut atteint et convaincu
+d'avoir gagne six cents francs.
+
+--Bah! les plaies d'argent ne sont pas mortelles... dit mon savant, et
+tant qu'un homme n'a pas perdu ses deux oreilles...
+
+--Un homme peut-il perdre ses deux oreilles? demanda la dame.
+
+--Pour les perdre il faut les jouer... repondit un medecin.
+
+--Mais les joue-t-on?...
+
+--Je le crois bien!... s'ecria le general en levant un de ses pieds pour
+en presenter la plante au feu.
+
+J'ai connu en Espagne, reprit-il, un nomme Bianchi, capitaine au 6e de
+ligne,--il a ete tue au siege de Tarragone,--qui joua ses oreilles pour
+mille ecus. Il ne les joua pas, pardieu, il les paria bel et bien; mais
+le pari est un jeu. Son adversaire etait un autre capitaine du meme regiment,
+Italien comme lui, comme lui mauvais garnement, deux vrais diables ensemble,
+mais bons officiers, excellens militaires.
+
+Nous etions donc au bivouac, en Espagne. Bianchi avait besoin de mille
+ecus pour le lendemain matin, et comme il ne possedait que quinze cents
+francs, il se mit a jouer aux des sur un tambour avec son camarade,
+pendant que leurs compagnies preparaient le souper.
+
+Il y avait, ma foi, trois beaux quartiers de chevre qui cuisaient dans
+une marmite, pres de nous; et nous autres officiers nous regardions
+alternativement et le jeu et la chevre qui frissonnait fort agreablement
+a nos oreilles; car nous n'avions rien mange depuis le matin. Nos
+soldats revenaient un a un de la chasse, apportant du vin et des fruits.
+Nous avions un bon repas en perspective. La marmite etait suspendue
+au-dessus du feu par trois perches arrangees en faisceau, et assez
+eloignees du foyer pour ne pas bruler; mais d'ailleurs les soldats, avec
+cet instinct merveilleux qui les caracterise, avaient fait un petit
+rempart de terre autour du feu--Bianchi perdit tout; il ne dit pas un
+mot; il resta comme il etait, accroupi; mais il se croisa les bras sur
+la poitrine, regarda le feu, le ciel, et par momens son adversaire.
+Alors j'avais peur qu'il ne fit quelque mauvais coup; il semblait
+vouloir lui manger les entrailles. Enfin il se leva brusquement, comme
+pour fuir une tentation. En se levant, il renversa l'une des trois
+perches qui soutenaient la marmite, et--voila la chevre et notre souper
+a tous les diables!... Nous restames silencieux; et, quoique ventre
+affame ne porte guere de respect aux passions, nous n'osames rien lui
+dire, tant il nous faisait peine a voir... L'autre comptait son argent.
+Alors Bianchi se mit a rire. Il regarda la marmite vide, et pensa
+peut-etre alors qu'il n'avait pas plus de souper que d'argent. Il se
+tourna vers son camarade, puis avec un sourire d'Italien:
+
+--Veux-tu parier mille ecus, lui dit-il en montrant une sentinelle
+espagnole postee a cent cinquante pas environ de notre front de
+bandiere, et dont nous apercevions la baionnette au clair de la lune,
+veux-tu parier tes mille ecus que, sans autre arme que le briquet de
+ton caporal,--et il prit le sabre d'un nomme _Garde-a-Pied_,--je vais
+a cette sentinelle, j'en apporte le coeur, je le fais cuire et le
+mange...
+
+--Cela va!... dit l'autre; mais--si tu ne reussis pas...
+
+--Eh bien! _corro di Baccho_--il jura un peu mieux que cela; mais il
+faut gazer le mot pour ces dames,--tu me couperas les deux oreilles...
+
+--Convenu!... dit l'autre.
+
+--Vous etes temoins du pari!... s'ecria Bianchi d'un air triomphant, en
+se tournant vers nous...
+
+Et il partit.
+
+Nous n'avions plus envie de manger, nous autres. Cependant, nous nous
+levames tous pour voir comment il s'y prendrait, mais nous ne vimes rien
+du tout. En effet, il tourna par un sentier, rampa comme un serpent;
+bref, nous n'entendimes pas seulement le bruit que peut faire une
+feuille en tombant. Nos yeux ne quittaient pas de vue la sentinelle.
+Tout a coup, un petit gemissement de rien, un--_heu_!... profond et
+sourd nous fit tressaillir. Quelque chose tomba... Paoud!--Et nous ne
+vimes plus la sacree--excusez-moi, mesdames!--baionnette.
+
+Cinq minutes apres, ce farceur de Bianchi galopait dans le lointain
+comme un cheval, et revint tout pale, tout haletant. Il tenait a la main
+le coeur de l'Espagnol, et le montra en riant a son adversaire.
+
+Celui-ci lui dit d'un air serieux:
+
+--Ce n'est pas tout!...
+
+--Je le sais bien!... repliqua Bianchi.
+
+Alors, sans laver le sang de ses mains, il releva les perches, rajusta
+la marmite, attisa le feu, fit cuire le coeur et le mangea sans en etre
+incommode. Il empocha les mille ecus...
+
+--Il avait donc bien besoin de cet argent-la?... demanda la maitresse du
+logis.
+
+Il les avait promis a une petite vivandiere parisienne dont il etait
+amoureux...
+
+--Oh! madame, reprit le general, apres une petite pause, tous ces
+Italiens-la etaient de vrais cannibales, et des chiens finis...--Ce
+Bianchi venait de l'hopital de Como, ou tous les enfans trouves
+recoivent le meme nom, ils sont tous des Bianchi: c'est une coutume
+italienne. L'empereur avait fait deporter a l'ile d'Elbe les mauvais
+sujets de l'Italie, les fils de famille incorrigibles, les malfaiteurs
+de la bonne societe qu'il ne voulait pas tout-a-fait fletrir. Aussi,
+plus tard, il les enregimenta, il en fit la _legion italienne_; puis il
+les incorpora dans ses armees et en composa le 6e de ligne, auquel
+il donna pour colonel un Corse, nomme Eugene. C'etait un regiment de
+demons. Il fallait les voir a un assaut, ou dans une melee!... Comme ils
+etaient presque tous decores pour des actions d'eclat, ce colonel leur
+criait naivement, en les menant au plus fort du feu:
+
+--_Avanti, avanti, signori ladroni, cavalieri ladri_... En avant,
+chevaliers voleurs, en avant, seigneurs brigands!...
+
+Pour un coup de main, il n'y avait pas de meilleures troupes dans
+l'armee; mais c'etaient des chenapans a voler le bon Dieu. Un jour,
+ils buvaient l'eau-de-vie des pansemens; un autre, ils tiraient, sans
+scrupule, un coup de fusil a un payeur, et mettaient le vol sur le
+compte des Espagnols. Et, cependant, ils avaient de bons momens!... A
+je ne sais quelle bataille, un de ces hommes-la tua dans la melee un
+capitaine anglais qui, en mourant, lui recommanda sa femme et son
+enfant. La veuve et l'orphelin se trouvaient dans un village voisin.
+L'Italien y alla sur-le-champ, a travers la melee, et les prit avec
+lui. La jeune dame etait, ma foi, fort jolie. Les mauvaises langues du
+regiment pretendirent qu'il consola la veuve; mais le fait est qu'il
+partagea sa solde avec l'enfant jusqu'en 1814. Dans la deroute de
+Moscou, l'un de ces garnemens, ayant un camarade attaque de la poitrine,
+eut pour lui des soins inimaginables depuis Moscou jusqu'a Wilna. Il le
+mettait a cheval, l'en descendait, lui donnait a manger, le defendait
+contre les cosaques, l'enveloppait de son mieux avec les haillons qu'il
+pouvait trouver, le couchait comme une mere couche son enfant, et
+veillait a tous ses besoins. Un soir, le diable de malade alla, malgre
+la defense de son ami, se chauffer a un feu de cosaques, et lorsque
+celui-ci vint pour l'y reprendre, un cosaque croyant qu'on voulait leur
+chercher chicane tua le pauvre Italien...
+
+--Napoleon avait des idees bien philosophiques! s'ecria une dame. Ne
+faut-il pas avoir reflechi bien profondement sur la nature humaine,
+pour oser chercher ce qu'il peut y avoir de heros dans une troupe de
+malfaiteurs?...
+
+--Oh! Napoleon, Napoleon! repondit un de nos grands poetes en levant
+les bras vers le plafond, par un mouvement theatral. Qui pourra jamais
+expliquer, peindre ou comprendre Napoleon!... Un homme qu'on represente
+les bras croises, et qui a tout fait; qui a ete le plus beau pouvoir
+connu, le pouvoir le plus concentre, le plus mordant, le plus acide
+de tous les pouvoirs; singulier genie, qui a promene partout la
+civilisation armee sans la fixer nulle part; un homme qui pouvait
+tout faire parce qu'il voulait tout; prodigieux phenomene de volonte,
+domptant une maladie par une bataille, et cependant il devait mourir
+de maladie dans son lit apres avoir vecu au milieu des balles et des
+boulets; un homme qui avait dans la tete un code et une epee, la parole
+et l'action; esprit perspicace qui a tout devine, excepte sa chute;
+politique bizarre qui jouait les hommes a poignees, par economie, et qui
+respecta deux tetes, celles de Talleyrand et de Metternich, diplomates
+dont la mort eut evite la combustion de la France, et qui lui
+paraissaient peser plus que des milliers de soldats; homme auquel, par
+un rare privilege, la nature avait laisse un coeur dans son corps de
+bronze; homme, rieur et bon a minuit entre des femmes, et, le matin,
+maniant l'Europe comme une jeune fille fouette l'eau de son bain!...
+Hypocrite, genereux, aimant le clinquant, sans gout, et malgre cela
+grand en tout, par instinct ou par organisation; Cesar a vingt-deux ans,
+Cromwell a trente; puis, comme un epicier du Pere La Chaise, bon pere et
+bon epoux. Enfin, il a improvise des monumens, des empires, des rois,
+des codes, des vers, un roman, et le tout avec plus de portee que de
+justesse. N'a-t-il pas fait de l'Europe la France? Et, apres nous avoir
+fait peser sur la terre de maniere a changer les lois de la gravitation,
+il nous a laisses plus pauvres que le jour ou il avait mis la main sur
+nous. Et lui, qui avait pris un empire avec son nom, perdit son nom au
+bord de son empire, dans une mer de sang et de soldats. Homme qui, toute
+pensee et toute action, comprenait Desaix et Fouche... Tout arbitraire
+et toute justice!--le vrai roi!...
+
+--J'aurais bien voulu qu'il fut un peu moins roi... dit en riant un
+de mes amis, je n'aurais point passe six ans dans la forteresse ou sa
+police m'a jete, comme tant d'autres.
+
+--Mais ne vous etes-vous pas singulierement evade?... demanda une dame.
+
+--Non, ce n'est pas moi, repondit-il.
+
+--Racontez donc cette aventure-la, dit la maitresse du logis, il n'y a
+que nous deux ici qui la connaissions...
+
+--Volontiers, repliqua-t-il, et chacun d'ecouter.
+
+Peu de temps apres le 18 brumaire, dit le meilleur de nos philologues
+et le plus aimable des bibliophiles, il y eut une levee de boucliers en
+Bretagne et dans la Vendee. Le premier consul, empresse de pacifier la
+France, entama comme vous le savez des negociations avec les principaux
+chefs, deploya les plus vigoureuses mesures militaires; et, tout en
+combinant des plans de seduction, mit en jeu les ressorts machiaveliques
+de la police, alors confiee a Fouche. Rien de tout cela ne fut inutile,
+et il reussit a etouffer la guerre de l'Ouest.
+
+A cette epoque, un jeune homme appartenant a la famille de Maille
+fut envoye par les chouans, de Bretagne a Saumur, afin d'etablir des
+intelligences entre certaines personnes de la ville ou des environs
+et les chefs de l'insurrection royaliste. Instruite de son voyage, la
+police de Paris avait depeche des agens charges de s'emparer du jeune
+emissaire a son arrivee a Saumur. Effectivement, il fut arrete le jour
+meme de son debarquement, car il vint en bateau, sous un deguisement de
+maitre marinier; mais c'etait un homme d'execution!... Il avait calcule
+toutes les chances de son entreprise, et son passe-port, ses papiers
+etaient si bien en regle, que les gens envoyes pour se saisir de lui
+craignirent de s'etre trompes.
+
+Le chevalier de Beauvoir,--je me rappelle maintenant son nom,--avait
+bien medite son role. Il cita sa famille d'emprunt, son faux domicile,
+et soutint si hardiment son interrogatoire, qu'il aurait ete mis en
+liberte sans l'espece de croyance aveugle que les espions eurent en
+leurs instructions; elles etaient trop precises; dans le doute, ils
+aimerent mieux commettre un acte arbitraire que de laisser echapper un
+homme a la capture duquel le premier consul paraissait attacher une
+grande importance. Dans ces temps de liberte, les agens du pouvoir
+national se souciaient fort peu de ce que nous nommons aujourd'hui la
+_legalite_. Le chevalier fut donc provisoirement emprisonne, jusqu'a ce
+que les autorites superieures eussent pris une decision a son egard.
+Cette sentence bureaucratique ne se fit pas attendre, et la police
+ordonna de garder tres-etroitement le prisonnier, malgre toutes ses
+denegations.
+
+Alors le chevalier de Beauvoir fut transfere, suivant de nouveaux
+ordres, au chateau de l'Escarpe. Ce nom indique assez la situation de la
+forteresse: assise sur des rochers d'une grande elevation, elle a pour
+fosses des precipices; et l'on n'y peut arriver que par une pente rapide
+et dangereuse, aboutissant, comme dans tous les anciens chateaux, a la
+porte principale, qui est defendue par un fosse sur lequel s'abaisse un
+pont-levis.
+
+Le commandant de cette prison, charme d'avoir un homme de distinction,
+dont les manieres etaient fort agreables, qui s'exprimait a merveille,
+et paraissait instruit, qualites assez rares a cette epoque, accepta le
+chevalier comme un bienfait de la Providence. Il lui proposa d'etre a
+l'Escarpe sur parole, et de faire cause commune avec lui contre l'ennui.
+Beauvoir ne demanda pas mieux. C'etait un loyal gentilhomme; mais
+c'etait aussi, par malheur, un fort joli garcon. Il avait une figure
+attrayante, l'air resolu, la parole engageante, une force prodigieuse.
+C'eut ete un excellent chef de parti. Il etait surtout leste et bien
+decouple. Le commandant lui assigna le plus commode des appartemens
+du chateau, l'admit a sa table; et, d'abord, n'eut qu'a se louer du
+Vendeen.
+
+Ce commandant etait un officier corse; il etait marie, et tres-jaloux,
+parce que sa femme, assez jolie, lui semblait peut-etre difficile a
+garder. Il parait que Beauvoir plut a la dame, et qu'il la trouva fort a
+son gout. Ils s'aimerent sans doute. Commirent-ils quelque imprudence?
+Le sentiment qu'ils eurent l'un pour l'autre depassa-t-il les bornes de
+cette galanterie superficielle qui est presque un de nos devoirs envers
+les femmes? Beauvoir ne s'est jamais franchement explique sur ce point
+assez obscur de son histoire; mais toujours est-il constant que le
+commandant se crut en droit d'exercer des rigueurs extraordinaires sur
+son prisonnier.
+
+Beauvoir, mis au donjon, fut nourri de pain noir, abreuve d'eau claire,
+et enchaine suivant le perpetuel programme des divertissemens prodigues
+aux captifs. Sa cellule, situee sous la plate-forme du donjon, etait
+voutee en pierre dure; les murailles avaient une epaisseur desesperante;
+la tour donnait vraisemblablement sur un precipice; il n'y avait pas la
+moindre chance de salut.
+
+Lorsque le pauvre Beauvoir eut reconnu l'impossibilite d'une evasion,
+il tomba dans ces reveries qui sont tout ensemble le desespoir et la
+consolation des prisonniers. Il s'occupa de ces riens qui deviennent
+de grandes affaires. Il compta les heures, les jours; il fit
+l'apprentissage du triste _etat de prisonnier_. Il recut le bapteme des
+douleurs. Il se replia sur lui-meme, et sut ce que c'etaient que l'air
+et le soleil; puis, apres une quinzaine de jours, il eut cette maladie
+terrible, cette fievre de liberte qui pousse les prisonniers a ces
+entreprises sublimes dont nous ne pouvons expliquer les prodigieux
+resultats que par des forces inconnues, par des concentrations de
+volonte qui font le desespoir de notre analyse physiologique, mysteres
+dont les savans craignent presque de sonder les profondeurs. Mais il se
+rongeait le coeur; car il n'y avait que la mort qui put le rendre libre.
+
+Un matin, le porte-clefs charge d'apporter la nourriture de Beauvoir, au
+lieu de s'en aller apres lui avoir donne sa maigre pitance, resta devant
+lui les bras croises, et le regarda singulierement. Leur conversation
+se reduisait de coutume a peu de chose; et jamais son gardien ne
+l'entamait. Aussi le chevalier fut-il tres-etonne lorsque cet homme lui
+dit:
+
+--Monsieur, vous avez sans doute votre idee en vous faisant toujours
+appeler M. Lebrun ou citoyen Lebrun. Cela ne me regarde pas; mon affaire
+n'est point de verifier votre nom: que vous vous nommiez Pierre ou Paul,
+cela m'est bien egal; mais je sais, dit-il en clignant de l'oeil, que
+vous etes M. Charles-Felix-Theodore, chevalier de Beauvoir et cousin de
+Mme la duchesse de Maille...
+
+--Hein?... ajouta-t-il d'un air de triomphe, apres un moment de silence
+en regardant son prisonnier.
+
+Beauvoir, se voyant incarcere fort et ferme, ne crut pas que sa position
+put s'empirer par l'aveu de son veritable nom; et alors il repondit:
+
+--Eh bien! quand je serais le chevalier de Beauvoir, qu'y
+gagnerais-tu?...
+
+--Oh! tout est gagne!... repliqua le porte-clefs a voix basse.
+Ecoutez-moi. J'ai recu de l'argent pour faciliter votre evasion; mais un
+instant!... Comme on me fusillerait tout bellement si j'etais soupconne
+de la moindre chose, j'ai dit que je ne tremperais dans cette affaire-la
+que juste l'histoire de gagner mon argent. Tenez, monsieur, voila une
+clef...
+
+Et il sortit de sa poche une petite lime.
+
+--Avec cela, reprit-il, vous scierez un de vos barreaux. Dam! ce ne sera
+pas commode.
+
+Et il montra l'ouverture etroite par laquelle le jour entrait dans
+le cachot. C'etait une espece de baie pratiquee entre le cordon qui
+couronnait exterieurement le donjon et ces grossieres saillies en pierre
+destinees a figurer les supports des creneaux.
+
+--Dam, monsieur, dit le geolier, il faudra scier le fer assez pres pour
+que vous puissiez passer.
+
+--Oh! sois tranquille!--je passerai...
+
+--Et assez haut pour qu'il vous reste de quoi attacher votre corde...
+
+--Ou est-elle?
+
+--La voici, repondit le guichetier en lui jetant une corde a noeuds.
+Elle a ete fabriquee avec du linge, afin de faire supposer que vous
+l'avez confectionnee vous-meme. Elle est de longueur suffisante. Quand
+vous serez au dernier noeud, laissez-vous couler tout doucement; le
+reste est votre affaire. Vous trouverez probablement dans les environs
+une voiture tout attelee et des amis qui vous attendent... De cela, je
+n'ai rien voulu savoir. Je n'ai pas besoin de vous dire qu'il y a une
+sentinelle au _dret_ de la tour... Vous saurez ben choisir une nuit
+noire, et guetter le moment ou le soldat de faction dormira. Vous
+risquera peut-etre d'attraper un coup de fusil; mais...
+
+--C'est bon! c'est bon!... je ne pourrirai pas ici... s'ecria le
+chevalier.
+
+--Ah! ca se pourrait ben tout de meme!... repliqua le geolier d'un air
+bete.
+
+Beauvoir prit cela pour une de ces reflexions niaises que font ces
+gens-la. L'espoir d'etre bientot libre le rendait si joyeux qu'il ne
+pouvait guere s'arreter aux discours de cet homme, espece de paysan
+renforce. Il se mit a l'ouvrage aussitot, et la journee lui suffit pour
+scier les barreaux.
+
+Craignant une visite du commandant, il cacha son travail, en bouchant
+les fentes avec de la mie de pain roulee dans de la rouille, afin de lui
+donner la couleur du fer; puis ayant serre sa corde, il epia quelque
+nuit favorable, avec cette impatience concentree et cette profonde
+agitation d'ame qui font vivre si poetiquement les prisonniers.
+
+Enfin, par une nuit grise, une nuit d'automne, il acheva de scier les
+barreaux, attacha solidement sa corde, s'accroupit a l'exterieur sur
+le support de pierre, en se cramponnant d'une main au bout de fer qui
+restait dans la baie; et, la, il attendit le moment le plus obscur de la
+nuit et l'heure a laquelle les sentinelles doivent dormir... C'est vers
+le matin, a peu pres...
+
+Connaissant la duree des factions, l'instant des rondes, toutes choses
+dont s'occupent les prisonniers, meme involontairement, il epia le
+moment ou l'une des sentinelles serait aux deux tiers de sa faction et
+retiree dans sa guerite, a cause du brouillard; puis, certain d'avoir
+reuni le plus de chances favorables a son evasion, il se mit a
+descendre, noeud a noeud, suspendu entre le ciel et la terre, mais
+tenant sa corde avec une force de geant.
+
+Tout alla bien. Il etait arrive a l'avant-dernier noeud, lorsque pres
+de se laisser couler a terre, il s'avisa, par une pensee prudente, de
+chercher le sol avec ses pieds, et--il ne trouva pas de sol... Diable!
+c'etait un cas assez embarrassant. Il etait en sueur, fatigue, perplexe,
+et dans cette situation ou l'on joue sa vie a pair ou non. Il allait
+s'elancer par une raison frivole; son chapeau venait de tomber.
+Heureusement il ecouta le bruit que la chute devait produire, et
+n'entendant rien, il concut de vagues soupcons sur sa situation; et
+commenca a croire qu'on pouvait lui avoir tendu quelque piege; mais dans
+quel interet?...
+
+En proie a ces incertitudes, il songea presque a remettre la partie a
+une autre nuit; et provisoirement, il resolut d'attendre les clartes
+indecises du crepuscule, heure qui ne serait peut-etre pas tout-a-fait
+defavorable a sa fuite. Sa force prodigieuse lui permit de grimper vers
+le donjon; mais il etait presque epuise au moment ou il se remit sur
+le support exterieur, guettant tout comme un chat sur le bord de sa
+gouttiere.
+
+Bientot, a la faible clarte de l'aurore, il apercut, en faisant flotter
+sa corde, une petite distance de cent cinquante pieds entre le dernier
+noeud et les rochers pointus du precipice.
+
+--Merci, commandant! dit-il avec le sang froid qui le caracterisait.
+
+Puis, apres avoir quelque peu reflechi a cette habile vengeance, il
+jugea necessaire de rentrer dans son cachot. Il mit toute sa defroque en
+evidence sur son lit, laissa la corde en dehors pour faire croire a sa
+chute; et, tranquillement tapi derriere la porte, il attendit l'arrivee
+du perfide guichetier, en tenant a la main une des barres de fer qu'il
+avait sciees.
+
+Le guichetier ne manqua pas de venir, et plus tot qu'a l'ordinaire, pour
+recueillir la succession du mort; il ouvrit la porte en sifflant; mais
+quand il fut a une distance convenable, Beauvoir lui assena sur le crane
+un si furieux coup de barre que le traitre tomba comme une masse, sans
+jeter un cri; la barre lui avait brise la tete. Le chevalier deshabilla
+promptement le mort, prit ses habits, imita son allure, et, graces a
+l'heure matinale et au peu de defiance des sentinelles de la porte
+principale, il s'evada.
+
+--Il faut des guerres civiles pour faire eclore des caracteres
+semblables!... s'ecria un avocat celebre. Ces aventures ou l'ame se
+deploie dans toute sa vigueur ne se rencontrent jamais dans la vie
+tranquille telle que la constitue notre civilisation actuelle, si pale,
+si decrepite.
+
+--Encore la civilisation!... repliqua un medecin, votre mot est
+place!... Depuis quelque temps, poetes, ecrivains, peintres, tout le
+monde est possede d'une singuliere manie. Notre societe, selon ces
+gens-la, nos moeurs, tout se decompose et rend le dernier soupir. Nous
+vivons morts; nous nous portons a merveille dans une agonie perpetuelle,
+et sans nous apercevoir que nous sommes en putrefaction. Enfin, a les
+entendre, nous n'avons ni lois, ni moeurs, ni physionomie, parce que
+nous sommes sans croyances. Il me semble cependant que, d'abord, nous
+avons tous foi en l'argent, et depuis que les hommes se sont attroupes
+en nations, l'argent a ete une religion universelle, un culte eternel;
+ensuite, le monde actuel ne va pas mal du tout. Pour quelques gens
+blases qui regrettent de ne pas avoir tue une femme ou deux, il se
+rencontre bon nombre de gens passionnes qui aiment sincerement. Pour
+n'etre pas scandaleux, l'amour se continue assez bien, et ne laisse
+guere chomer que les vieilles filles... encore!... Bref! les existences
+sont tout aussi dramatiques en temps de paix qu'en temps de troubles...
+Je vous remercie de votre guerre civile. Moi! j'ai precisement assez de
+rentes sur le grand-livre pour aimer cette vie etroite, l'existence avec
+les soies, les cachemires, les tilburys, les peintures sur verres,
+les porcelaines, et toutes ces petites merveilles qui annoncent la
+degenerescence d'une civilisation...
+
+--Le docteur a raison.... dit une dame. Il y a des situations secretes
+de la vie la plus vulgaire en apparence qui peuvent comporter des
+aventures tout aussi interessantes que celles de l'evasion.
+
+--Certes, reprit le docteur. Et, si je vous racontais une des premieres
+consultations que...
+
+--Racontez!...
+
+--Racontez!...
+
+Ce fut un cri general, dont le docteur fut tres flatte.
+
+--Je n'ai pas la pretention de vous interesser autant que monsieur...
+
+--Connu!... dit un peintre.
+
+--Assez... Dites, cria-t-on de toutes parts.
+
+--Un soir, dit-il, apres avoir laisse echapper un geste de modestie et
+un sourire, j'allais me coucher, fatigue de ces courses enormes que nous
+autres, pauvres medecins, faisons a pied, presque pour l'amour de
+Dieu, pendant les premiers jours de notre carriere, lorsque ma vieille
+servante vint me dire qu'une dame desirait me parler. Je repondis par
+un signe, et sur-le-champ l'inconnue entra dans mon cabinet. Je la fis
+asseoir au coin de ma cheminee, et restai vis-a-vis d'elle, a l'autre
+coin, en l'examinant avec cette curiosite physiologique particuliere aux
+gens de notre profession, quand ils prennent la science en amour. Je
+n'ai pas souvenance d'avoir rencontre dans le cours de ma vie une femme
+qui m'ait aussi fortement impressionne que je le fus par cette dame.
+Elle etait jeune, simplement mise, mediocrement belle cependant, mais
+admirablement bien faite. Elle avait une taille tres cambree, un teint
+a eblouir et des cheveux noirs tres-abondans. C'etait une figure
+meridionale, tout empreinte de passions, dont les traits avaient peu de
+regularite, beaucoup de bizarrerie meme, et qui tirait son plus
+grand charme de la physionomie; neanmoins, ses yeux vifs avaient une
+expression de tristesse, qui en detruisait l'eclat.
+
+Elle me regardait avec une sorte d'inquietude, et je fus extremement
+interesse par l'hesitation que trahirent ses premieres paroles et ses
+manieres. Elle allait faire violence a sa pudeur, et j'attendais une de
+ces confidences vulgaires, auxquelles nous sommes habitues, mais qui
+n'en sont pas moins honteuses pour les malades, lorsque, se levant avec
+brusquerie, elle me dit:
+
+--Monsieur, il est fort inutile que je vous instruise du hasard auquel
+j'ai du de connaitre votre nom, votre caractere et votre talent.
+
+A son accent, je reconnus une Marseillaise.
+
+--Je suis, reprit-elle, mariee depuis trois mois a Monsieur de... chef
+d'escadron dans les grenadiers de la garde; c'est un homme violent et
+d'une jalousie de tigre. Depuis six mois je suis grosse...
+
+En prononcant cette phrase a voix basse, elle eut peine a dissimuler une
+contraction nerveuse qui crispa son larynx.
+
+--J'appartiens, reprit-elle en continuant, a l'une des premieres
+familles de Marseille; ma mere est madame de...
+
+--Vous comprenez, dit le docteur en s'interrompant et nous regardant a
+la ronde, que je ne puis pas vous dire les noms...
+
+--J'ai dix-huit ans, monsieur, dit-elle; j'etais promise depuis deux
+ans a l'un de mes cousins, jeune homme riche et fort aimable, mais
+appartenant a une famille exclusivement commercante, la famille de ma
+mere. Nous nous aimions beaucoup... Il y a huit mois, M. de... mon
+mari, vint a Marseille; il est neveu de l'ancienne duchesse de... et,
+favori de l'empereur, il est promis a quelque haute fortune militaire:
+tout cela seduisit mon pere. Malgre mon inclination connue, mon mariage
+avec le comte de... fut decide. Ce manque de foi brouilla les deux
+familles. Mon pere redoutant la violence du caractere marseillais,
+craignit quelque malheur; il voulut conclure cette affaire a Paris, ou
+se trouvait la famille de M. de... Nous partimes.
+
+A la seconde couchee, au milieu de la nuit, je fus reveillee par la
+voix de mon cousin, et--je vis sa tete pres de la mienne... Le lit ou
+couchaient mon pere et mere etait a trois pas du mien; rien ne
+l'avait arrete. Si mon pere s'etait reveille, il lui aurait brule la
+cervelle... Je l'aimais...--c'est tout vous dire.
+
+Elle baissa les yeux et soupira. J'ai souvent entendu les sons creux
+qui sortent de la poitrine des agonisans; mais j'avoue que ce soupir
+de femmes, ce repentir poignant, mele de resignation, cette terreur
+produite par un moment de plaisir, dont le souvenir semblait briller
+dans les yeux de la jeune Marseillaise, m'ont pour ainsi dire aguerri
+tout a coup aux expressions les plus vives de la souffrance. Il y a
+des jours ou j'entends encore ce soupir, et il me donne toujours une
+sensation de froid interieur, lorsque ma memoire est fidele.
+
+--Dans trois jours, reprit-elle en levant les yeux sur moi, mon mari
+revient d'Allemagne. Il me sera impossible de lui cacher l'etat dans
+lequel je suis, et il me tuera, monsieur; il n'hesitera meme pas. Mon
+cousin se brulera la cervelle ou provoquera mon mari. Je suis dans
+l'enfer...
+
+Elle dit cette phrase avec un calme effrayant.
+
+--Adolphe est tenu fort severement; son pere et sa mere lui donnent
+peu d'argent pour son entretien; ma mere n'a pas la disposition de sa
+fortune; de mon cote, moi, je ne possede rien; cependant, entre nous
+trois, nous avons trouve 4,000 francs...
+
+--Les voici, dit-elle en tirant de son corset des billets de banque et
+me les presentant.
+
+--Eh bien! madame?... lui demandai-je.
+
+--Eh bien! monsieur, reprit-elle en paraissant etonnee de ma question,
+je viens vous supplier de sauver l'honneur de deux familles, la vie
+de trois personnes et celle de ma mere, aux depens de mon malheureux
+enfant...
+
+--N'achevez pas, lui dis-je avec sang froid.
+
+J'allai prendre le Code.
+
+--Voyez, madame, repris-je en montrant une page qu'elle n'avait sans
+doute pas lue, vous m'enverriez a l'echafaud. Vous me proposez un crime
+que la loi punit de mort, et vous seriez vous-meme condamnee a une peine
+plus terrible peut-etre que ne l'est la mienne... Mais, la justice ne
+serait pas si severe, que je ne pratiquerais pas une operation de ce
+genre; elle est presque toujours un double assassinat; car il est rare
+que la mere ne perisse pas aussi. Vous pouvez prendre un meilleur
+parti... Pourquoi ne fuyez-vous pas?... Allez en pays etranger.
+
+--Je serais deshonoree...
+
+Elle me fit encore quelques instances, mais doucement et avec un sourd
+accent de desespoir. Je la renvoyai...
+
+Le surlendemain, vers huit heures du matin, elle revint. En la
+voyant entrer dans mon cabinet, je lui fis un signe de denegation
+tres-peremptoire; mais elle se jeta si vivement a mes genoux que je ne
+pus l'en empecher.
+
+--Tenez!... s'ecria-t-elle, voici dix mille francs!...
+
+--He! madame, repondis-je, cent mille, un million meme, ne me
+convertiraient pas au crime... Si je vous promettais mon secours dans
+un moment de faiblesse, plus tard, au moment d'agir, la raison me
+reviendrait, et je manquerais a ma parole. Ainsi retirez-vous.
+
+Elle se releva, s'assit, et fondit en larmes.
+
+--Je suis morte!... s'ecria-t-elle. Mon mari revient demain...
+
+Elle tomba dans une espece d'engourdissement; et puis, apres sept ou
+huit minutes de silence, elle me jeta un regard suppliant; je detournai
+les yeux; elle me dit:
+
+--Adieu, monsieur!...
+
+Et disparut.
+
+Cet horrible poeme de melancolie m'oppressa pendant toute la journee...
+J'avais toujours devant moi cette femme pale, et je lisais toujours les
+pensees ecrites dans son dernier regard.
+
+Le soir, au moment ou j'allais me coucher, une vieille femme en
+haillons, et qui sentait la boue des rues, me remit une lettre ecrite
+sur une feuille de papier gras et jaune; les caracteres, mal traces, se
+lisaient a peine, et il y avait de l'horreur et dans ce message et dans
+la messagere.
+
+"J'ai ete massacree par le chirurgien malhabile d'une maison de
+prostitution, car je n'ai trouve de pitie que la; mais je suis perdue.
+Une hemorragie affreuse a ete la suite de cet acte de desespoir. Je
+suis, sous le nom de Mme Lebrun, a l'hotel de Picardie, rue de Seine. Le
+mal est fait. Aurez-vous maintenant le courage de venir me visiter, et
+de voir s'il y a pour moi quelque chance de conserver la vie?...
+
+Ecouterez-vous mieux une mourante?...
+
+Un frisson de fievre passa sur ma colonne vertebrale. Je jetai la lettre
+au feu, puis me couchai; mais je ne dormis pas; je repetai vingt fois et
+presque mecaniquement:
+
+--Ah! la malheureuse...
+
+Le lendemain, apres avoir fait toutes mes visites, j'allai, conduit par
+une sorte de fascination, jusqu'a l'hotel que la jeune femme m'avait
+indique. Sous pretexte de chercher quelqu'un dont je ne savais pas
+exactement l'adresse, je pris avec prudence des informations, et le
+portier me dit:
+
+--Non, monsieur, nous n'avons personne de ce nom-la. Hier il est bien
+venu une jeune femme; mais elle ne restera pas longtemps ici... Elle
+est morte ce matin a midi...
+
+Je sortis avec precipitation, et j'emportai dans mon coeur un souvenir
+eternel de tristesse et de terreur. Je vois passer peu de corbillards
+seuls et sans parens a travers Paris sans penser a cette aventure, et
+chaque fois j'y decouvre de nouvelles sources d'interet. C'est un drame
+a cinq personnages, dont, pour moi, les destinees inconnues se denouent
+de mille manieres, et qui m'occupent souvent pendant des heures
+entieres...
+
+Nous restames silencieux. Le docteur avait conte cette histoire avec un
+accent si penetrant, ses gestes furent si pittoresques et sa diction si
+vive, que nous vimes successivement et l'heroine et le char des pauvres
+conduit par les croque-morts, allant au trot vers le cimetiere.
+
+--Pendant la campagne de 1812, nous dit alors un colonel d'artillerie,
+j'ai ete, comme le docteur, le temoin ou plutot la cause involontaire
+d'un malheur qui a beaucoup d'analogie avec celui dont il vient de nous
+parler. Il s'agit aussi d'une femme mariee; mais si le resultat est
+a peu pres le meme, il y existe entre les deux faits de notables
+differences.
+
+Lorsque nous arrivames a la Beresina, il n'y avait plus, comme vous le
+savez, ni discipline ni obeissance militaire. Tous les rangs etaient
+confondus a l'armee; l'armee n'etait meme plus qu'un ramas d'hommes
+de toutes nations, qui allait instinctivement du nord au midi... Les
+soldats chassaient de leurs foyers un general en haillons et pieds
+nus, quand il n'apportait ni bois ni vivres. Apres le passage de cette
+celebre riviere, le desordre ne fut pas moindre.
+
+Je sortais tranquillement, tout seul, sans vivres, sans argent, des
+marais de Zembin, et j'allais cherchant une maison ou l'on voulut bien
+me recevoir. N'en trouvant pas, ou chasse de celles que je rencontrais,
+j'apercus heureusement vers le soir une mauvaise petite ferme de
+Pologne, dont rien ne pourrait vous donner une idee, a moins que vous
+n'ayez vu les maisons de bois de la Basse-Normandie ou les plus pauvres
+metairies de la Bretagne. Ces habitations consistent en une seule
+chambre partagee dans un bout par une cloison en planches, et la plus
+petite piece sert de magasin a fourrages. L'obscurite du crepuscule me
+permettait de voir de loin une legere fumee qui s'echappait de cette
+maison.
+
+Esperant y trouver des camarades plus compatissans que ceux auxquels je
+m'etais adresse jusqu'alors, je marchai courageusement jusqu'a la ferme.
+En y entrant, je trouvai la table mise. Plusieurs officiers, parmi
+lesquels une femme, spectacle assez ordinaire, mangeaient des pommes de
+terre, de la chair de cheval grillee sur des charbons et des betteraves
+gelees. Je reconnus parmi les convives deux ou trois capitaines
+d'artillerie du premier regiment, dans lequel j'avais servi.
+
+Je fus accueilli par un hourra d'acclamations qui m'aurait fort etonne
+de l'autre cote de la Beresina; mais en ce moment le froid etait moins
+intense; mes camarades se reposaient, ils avaient chaud, ils mangeaient;
+et la salle, jonchee de bottes de paille, leur offrait la perspective
+d'un bon coucher, d'une nuit de delices. Nous n'en demandions pas tant
+alors. Ils pouvaient etre philanthropes sans danger. Je me mis a manger
+en m'asseyant sur une botte de fourrage.
+
+Au bout de la table, du cote de la porte par laquelle on communiquait
+avec la petite piece pleine de paille et de foin, se trouvait mon
+ancien colonel, un des hommes les plus extraordinaires que j'aie jamais
+rencontres dans tout le ramassis d'hommes qu'il m'a ete permis de voir.
+Il etait Italien. Or toutes les fois que la nature humaine est belle
+dans les contrees meridionales, alors elle est sublime. Je ne sais si
+vous avez remarque la singuliere blancheur des Italiens quand ils sont
+blancs...
+
+--Cela est bien vrai, s'ecria une dame; les cheveux noirs et boucles
+d'une tete italienne en font valoir le teint, et il y a dans le
+caractere de la beaute transalpine je ne sais quelle perfection
+inexplicable...
+
+--Bien, ma chere, dit la maitresse du logis; allez, allez...
+
+L'imprudente interlocutrice rougit et se tut.
+
+Il y avait toute une revelation dans ce peu de paroles, dites avec une
+vivacite decente qui peignait les profondes observations de l'amour.
+Nous regardames tous la jeune etourdie avec une malice douce, la malice
+d'artistes tres indulgens de leur nature.
+
+Pour la tirer de peine, le narrateur reprit vivement:
+
+Lorsque je lus le fantastique portrait que Charles Nodier nous a trace
+du colonel Oudet, j'ai retrouve mes propres sensations dans chacune de
+ses phrases elegantes et passionnees. Italien, comme la plupart des
+officiers qui composaient son regiment, emprunte, du reste, par
+l'empereur a l'armee d'Eugene, mon colonel etait un homme de haute
+taille;--il avait bien huit a neuf pouces,--admirablement proportionne,
+un peu gros peut-etre, mais d'une vigueur prodigieuse, et leste,
+decouple comme un levrier. Il avait des cheveux noirs a profusion, un
+teint blanc comme celui d'une femme, de petites mains, un joli pied, une
+bouche gracieuse, un nez aquilin, dont les lignes etaient minces et
+dont le bout se pincait naturellement et blanchissait quand il etait en
+colere, ce qui arrivait souvent, car il etait d'une irascibilite qui
+passe toute croyance.
+
+Personne ne restait calme pres de lui. Moi, je ne le craignais pas, mais
+uniquement parce qu'il m'avait pris dans une singuliere amitie, et que,
+de moi, il prenait tout en gre. Je l'ai vu dans des coleres dont rien
+ne saurait donner l'idee. Alors, son front se crispait et ses muscles
+dessinaient au milieu de son front un _delta_, ou, pour mieux dire, le
+fer a cheval de Redgauntlet, qui tous terrifiait encore plus peut-etre
+que les eclairs magnetiques de ses yeux bleus; tout son corps
+tressaillait; et sa force, deja si grande a l'etat normal, devenait
+presque sans bornes. Il grasseyait beaucoup; et sa voix, au moins aussi
+puissante que celle d'Oudet, jetait une incroyable richesse de son dans
+la syllabe ou dans la consonne sur laquelle tombait ce grasseyement. Si
+ce vice de prononciation etait une grace chez lui dans certains momens,
+lorsqu'il commandait la manoeuvre ou qu'il etait emu, vous ne sauriez
+imaginer quelle securite de puissance exprimait cette accentuation si
+vulgaire a Paris; il faudrait l'avoir entendu.
+
+Lorsque le colonel etait tranquille, ses yeux bleus peignaient une
+douceur angelique; son front pur avait une expression pleine de charme.
+A une parade il n'y avait pas a l'armee d'Italie d'homme qui put lutter
+avec lui; d'Orsay lui-meme, le beau d'Orsay fut vaincu par notre colonel
+lors de la derniere revue passee par Napoleon avant d'entrer en Russie.
+
+Tout etait opposition chez cet homme privilegie. La passion vit par les
+contrastes: aussi ne me demandez pas s'il exercait sur les femmes ces
+irresistibles influences auxquelles leur nature se plie comme la matiere
+vitrifiable sous la canne du souffleur; mais, par une singuliere
+fatalite, un observateur se rendrait peut-etre compte de ce phenomene,
+il avait peu de femmes, ou negligeait d'en avoir.
+
+Pour vous donner une idee de sa violence, je vais vous dire en deux mots
+ce que je lui ai vu faire dans un paroxisme de colere.
+
+Nous montions avec nos canons un chemin tres-etroit, borde d'un cote par
+un talus assez haut, et de l'autre par des bois. Au milieu du chemin,
+nous nous rencontrames avec un autre regiment d'artillerie, a la tete
+duquel etait le colonel. Ce colonel veut faire reculer le capitaine
+de notre regiment, qui se trouvait en tete de la premiere batterie;
+celui-ci s'y refuse; l'autre fait signe a sa premiere batterie
+d'avancer; et malgre le soin que le conducteur mit a se jeter sur le
+bois, la roue du premier canon prit la jambe droite de notre capitaine
+et la lui brisa, en le renversant de l'autre cote de son cheval. Tout
+cela fut l'affaire d'un moment. Notre colonel se trouvait a une faible
+distance, il devina la querelle, accourut au grand galop en passant a
+travers les pieces et le bois au risque de se jeter les quatre fers en
+l'air, et arriva sur le terrain, en face de l'autre colonel, au moment
+ou notre capitaine criait:--A moi!... en tombant.
+
+Non, notre colonel italien n'etait plus un homme!... Il avait de l'ecume
+a la bouche; il grondait comme un lion; hors d'etat de prononcer une
+parole et meme un cri, il fit un signe effroyable a son antagoniste,
+en lui montrant le bois et tirant son sabre. Ils y entrerent. En deux
+secondes, nous vimes son adversaire a terre, la tete fendue en deux. Les
+autres reculerent, ah! fistre! et bon train!...
+
+Il faut vous dire que le capitaine que l'on avait manque de tuer, et qui
+jappait dans le bourbier, ou la roue du canon l'avait jete, avait pour
+femme une ravissante Italienne de Messine, qui etait la maitresse de
+notre colonel. Cette circonstance avait augmente sa fureur; car ce mari
+lui appartenait, faisait partie de son bagage, et il devait le defendre
+comme une chose a lui.
+
+Or ce capitaine etait en face de moi, dans la cabane ou je recus un si
+favorable accueil; et sa femme se trouvait a l'autre bout de la table,
+vis-a-vis le colonel. Elle se nommait Rosina. C'etait une petite femme,
+fort brune, mais portant, dans ses yeux noirs et fendus en amande,
+toutes les ardeurs du soleil de la Sicile. Quoiqu'elle fut en ce moment
+dans un deplorable etat de maigreur; qu'elle eut les joues couvertes
+de poussiere comme un fruit expose aux intemperies d'un grand chemin;
+qu'elle fut vetue de haillons, fatiguee par les marches; que ses cheveux
+en desordre et colles ensemble fussent entierement caches sous un
+morceau de chale en marmotte, il y avait encore de la femme chez elle;
+ses mouvemens etaient jolis; sa bouche rose et chiffonnee, ses dents
+blanches, les formes de sa figure, sa gorge, attraits que la misere, le
+froid, l'incurie, n'avaient pas tout-a-fait denatures, parlaient encore
+d'amour a qui pouvait penser a une femme. C'etait, du reste, une de
+ces natures freles en apparence, mais nerveuses, pleines de force et
+construites pour la passion.
+
+Le mari, gentilhomme piemontais, etait petit; sa figure annoncait une
+bonhomie goguenarde, s'il est permis d'allier ces deux mots. Courageux,
+instruit, il paraissait ignorer les liaisons qui existaient entre
+sa femme et le colonel depuis environ deux ans. J'attribuais ce
+laisser-aller aux moeurs italiennes ou a quelque secret de menage; mais
+il y avait dans la physionomie de cet homme un trait qui m'inspirait
+toujours une involontaire defiance. Sa levre inferieure etait mince
+et s'abaissait aux deux extremites, au lieu de se relever, ce qui me
+semblait trahir un fonds de cruaute dans ce caractere, en apparence
+flegmatique et paresseux.
+
+Vous devez bien imaginer que la conversation n'etait pas tres-brillante
+lorsque j'arrivai. Mes camarades, fatigues, mangeaient en silence.
+Naturellement ils me firent quelques questions, et nous nous racontames
+nos malheurs, tout en les entremelant de reflexions sur la campagne, sur
+les generaux, sur leurs fautes, sur les Russes et le froid.
+
+Un moment apres mon arrivee, le colonel, ayant fini son maigre repas,
+s'essuya les moustaches, nous souhaita le bonsoir, et jetant son regard
+a l'Italienne:
+
+--Rosina?... lui dit-il.
+
+Puis, sans attendre sa reponse, il alla se coucher dans la petite grange
+aux fourrages.
+
+Le sens de l'interpellation du colonel etait facile a saisir; aussi la
+jeune femme laissa-t-elle echapper un geste indescriptible qui peignait
+tout a la fois, et la contrariete qu'elle devait eprouver a voir sa
+dependance affichee, sans aucun respect humain, et l'offense faite a sa
+dignite de femme, ou a son mari; puis, il y eut aussi dans la crispation
+rapide des traits, de son visage, dans le rapprochement violent de ses
+sourcils, une sorte de pressentiment: elle eut peut-etre une prevision
+de sa destinee. Rosina resta tranquillement a table; mais un instant
+apres, et vraisemblablement lorsque le colonel fut couche dans son lit
+de foin ou de paille, il repeta:
+
+--Rosina?...
+
+L'accent de ce second appel fut encore plus brutalement interrogatif que
+ne l'avait ete l'autre. Le grasseyement du colonel et le nombre que
+la langue italienne permet de donner aux voyelles et aux finales,
+peignirent tout le despotisme, l'impatience, la volonte de cet homme.
+
+Rosina palit, mais elle se leva, passa derriere nous, et rejoignit le
+colonel.
+
+Tous mes camarades garderent un profond silence; mais moi,
+malheureusement, je me mis a rire apres les avoir tous regardes, et mon
+rire se repeta de bouche en bouche.
+
+--_Tu ridi?..._ dit le mari.
+
+--Ma foi, mon camarade, lui repondisse en redevenant serieux, j'avoue
+que j'ai eu tort... Je te demande mille fois pardon, et si tu n'es pas
+content des excuses que je te fais, je suis pret a te rendre raison...
+
+--Ce n'est pas toi qui as tort, c'est moi!... reprit-il froidement.
+
+La-dessus, nous nous couchames dans la salle; et bientot nous nous
+endormimes tous d'un profond sommeil.
+
+Le lendemain, chacun, sans eveiller son voisin, sans chercher un
+compagnon de voyage, se mit en route a sa fantaisie, avec cette espece
+d'egoisme qui a fait de notre deroute un des plus horribles drames de
+personnalite, de tristesse et d'horreur, qui jamais se soit passe sous
+le ciel.
+
+Cependant, a sept ou huit cents pas de notre gite, nous nous retrouvames
+presque tous, et nous marchames ensemble, comme des oies conduites en
+troupe par le despotisme aveugle d'un enfant: une meme necessite nous
+poussait.
+
+Arrives a un petit monticule d'ou l'on pouvait encore apercevoir la
+ferme ou nous avions passe la nuit, nous entendimes des cris qui
+ressemblaient au rugissement des lions dans le desert, au mugissement
+des taureaux; mais non, cette clameur ne pouvait se comparer a rien de
+connu. Neanmoins nous distinguames un faible cri de femme mele a cette
+horrible et sinistre rale. Nous nous retournames tous, en proie a je ne
+sais quel sentiment de frayeur; alors nous ne vimes plus la maison; mais
+un vaste bucher. L'habitation etait tout en flammes, et des tourbillons
+de fumee, enleves par le vent, nous apportaient et les sons rauques et
+je ne sais quelle vapeur forte.
+
+A quelques pas de nous marchait le capitaine; il venait tranquillement
+se joindre a notre caravane...
+
+Nous le contemplames tous en silence, car nul n'osa l'interroger; mais
+lui, devinant notre curiosite, tourna sur sa poitrine l'index de la main
+droite; et, de la gauche, montrant l'incendie:
+
+--_Son'io!_ dit-il... C'est moi!...
+
+Nous continuames a marcher, sans lui faire une seule observation.
+
+--Toutes vos histoires sont epouvantables!... dit la maitresse du logis,
+et vous me causerez cette nuit des cauchemars affreux. Vous devriez
+bien dissiper les impressions qu'elles nous laissent en nous racontant
+quelque histoire gaie, ajouta-t-elle en se tournant vers un homme gros
+et gras, homme de beaucoup d'esprit et qui devait partir pour l'Italie,
+ou l'appelaient des fonctions diplomatiques.
+
+--Volontiers, repondit-il.
+
+--Madame de... reprit-il en souriant, la femme d'un ancien ministre de
+la marine sous Louis XVI, se trouvait au chateau de... ou j'avais ete
+passer les vacances de l'annee 180... Elle etait encore belle, malgre
+trente-huit ans avoues, et en depit des malheurs qu'elle avait essuyes
+pendant la revolution. Appartenant a l'une des meilleures maisons de
+France, elle avait ete elevee dans un couvent. Ses manieres, pleines de
+noblesse et d'affabilite, etaient empreintes d'une grace indefinissable.
+Je n'ai connu qu'a elle une certaine maniere de marcher qui imprimait
+autant de respect qu'elle inspirait de desirs. Elle etait grande,
+bien faite et pieuse. Il est facile d'imaginer l'effet qu'elle devait
+produire sur un petit garcon de treize ans: c'etait alors mon age. Sans
+avoir precisement peur d'elle, je la regardais avec une inquietude
+desireuse et avec de vagues emotions qui ressemblaient aux
+tressaillemens de la crainte.
+
+Un soir, par un de ces hasards dont il est difficile de rendre compte,
+sept ou huit des dames qui habitaient le chateau se trouverent seules,
+sur les onze heures du soir, devant un de ces feux qui ne sont ni
+petillans ni eteints, mais dont la chaleur moite dispose peut-etre a
+une causerie plus intime, en communiquant aux fibres une sorte
+d'epanouissement qui les beatifie.
+
+Madame de... jeta un regard d'espion sur les hauts lambris et les
+vieilles tapisseries de l'immense salon. Ses grands yeux noirs tomberent
+sur un coin passablement obscur ou j'etais tapi derriere une duchesse
+aux pieds contournes: ce fut comme un regard de feu; mais elle ne me vit
+pas. J'etais reste coi en entendant ces dames raconter, _sotto voce_,
+des histoires auxquelles je ne comprenais rien; mais les rires de
+bon aloi qui terminaient chaque narration avaient pique ma curiosite
+d'enfant.
+
+A votre tour, avaient dit en choeur les chatelaines a madame de...
+allons, contez-nous comment...
+
+Elle conservait peut-etre une vague inquietude de m'avoir vu jouant
+aupres d'elle; elle se leva, comme pour faire le tour du meuble enorme
+derriere lequel j'etais tapi; mais une vieille dame, plus impatiente que
+les autres, lui prit la main en lui disant:
+
+--Le petit est couche, ma chere; d'ailleurs, voudriez-vous paraitre plus
+prude que nous...
+
+Alors la belle dame de... toussa, ses yeux se baisserent souvent, et
+elle commenca ainsi:
+
+"J'etais au couvent de... et je devais en sortir au bout de trois jours
+pour epouser M. le comte de F... mon mari. Mon bonheur futur, envie par
+quelques unes de mes compagnes, donnait lieu pour la vingtieme fois a
+des conjectures que je vous epargne, puisque d'apres vos recits vous
+vous en etes toutes occupees en temps et lieu.
+
+"Trois jeunes personnes de mon age et moi, qui ne pouvions pas faire
+ensemble soixante-dix ans, etions groupees devant la fenetre d'un
+corridor, d'ou l'on voyait ce qui se passait dans la cour du couvent.
+Depuis une heure environ, nos jeunes imaginations avaient cultive le
+champ des suppositions d'une maniere si folle et si innocente, je vous
+jure, qu'il nous etait impossible de determiner en quoi consistait le
+mariage; mes idees etaient meme devenues si vagues que je ne savais plus
+sur quoi les fixer.
+
+"Une soeur de trente a quarante ans, qui nous avait prises en amitie,
+vint a passer; c'etait, autant que je me le rappelle, la fille d'un
+campagnard fort riche: elle avait ete mise au couvent des sa jeunesse,
+soit pour avantager son frere, soit a cause d'une aventure qu'elle ne
+racontait qu'a son honneur et gloire. Mademoiselle de Langeac, qui etait
+plus libre qu'aucune de nous avec elle, l'arreta et lui exposa assez
+[Note du transcripteur: mot illisible] ment le danger qu'il pouvait
+y avoir pour moi d'ignorer les conditions de la nature humaine.
+
+La religieuse avisa dans la cour un maudit animal qui revenait du
+marche, et qui dans le moment, par la fierte de son allure, la puissance
+de developpement de tout son etre, formait la plus brillante definition
+du mariage que l'on put donner.
+
+La, le groupe feminin se rapprocha, madame de... parla a voix basse, les
+dames chuchoterent et tous les yeux brillerent comme des etoiles; mais
+je ne pus entendre de la reponse de la religieuse que deux mots latins,
+employes par la belle dame, et qui etaient, je crois: _Ecce homo!..._
+
+A cet aspect, reprit madame de... dont la voix remonta insensiblement au
+diapason doux et clair qui avait donne le ton aux juveniles confidences
+de ces dames, je manquai de me trouver mal. Je palis en regardant
+mademoiselle de Fiennes que j'aimais beaucoup, et la terreur que j'ai
+ressentie depuis en pensant au jour ou je devais monter sur l'echafaud
+n'est pas comparable a celle dont je fus la proie en songeant a la
+premiere nuit de mes noces. Je croyais etre faite autrement que toutes
+les femmes. Je n'osais parler a ma mere; je regardais le comte avec un
+curieux effroi, sans en etre plus instruite. Je ne vous dirai pas toutes
+les pensees martyrisantes dont je fus assaillie; l'idee d'un pareil
+supplice a ete jusqu'a me faire rester, la veille de mon mariage, a
+tenir pendant environ une heure le bouton dore qui servait a ouvrir
+la porte de la chambre ou dormait ma mere, sans pouvoir me decider a
+entrer, a la reveiller et a lui faire part de l'impossibilite ou me
+mettait la nature d'etre femme un jour.
+
+"Bref! je fus menee plus morte que vive dans la chambre nuptiale..."
+
+Ici madame de... ne put s'empecher de sourire, et elle ajouta, non sans
+quelque mine de sainte ni-touche:
+
+"Mais j'ai vu que tout ce que Dieu a fait est bien fait, et que la
+pauvre becasse de religieuse avait essaye, comme Garo, de mettre des
+citrouilles a un chene."
+
+--Monsieur, dit une jeune dame, si vos histoires gaies commencent ainsi,
+comment finiront-elles?...
+
+--Oh! monsieur n'a jamais pu rien conter sans y mettre un trait un peu
+trop vif, et vraiment je le redoute. J'espere toujours qu'il s'est
+corrige...
+
+--Mais ou est le mal?... demanda naivement le narrateur. Aujourd'hui
+vous voulez rire, et vous nous interdisez toutes les sources de la gaite
+franche qui faisait les delices de nos ancetres. Otez les tromperies de
+femmes, les ruses de moines, les aventures un peu breneuses de Verville
+et de Rabelais, ou sera le rire?... Vous avez remplace cette poetique
+par celle des calembours d'Odry!... Est-ce un progres?... Aujourd'hui
+nous n'osons plus rien!... A peine une honnete femme permettrait-elle a
+son amant de lui raconter la bonne histoire du cocher de fiacre disant a
+une dame: _Voulez-vous trinquer?_... Il n'y a rien de possible avec des
+moeurs aussi tacitement libertines; car je trouve vos pieces de theatre
+et vos romans plus gravement indecens que la crudite de Brantome, chez
+lequel il n'y a ni arriere-pensee ni premeditation. Le jour ou nous
+avons donne de la chastete au langage, les moeurs avaient perdu la leur.
+
+--La philanthropie a ruine le conte!... reprit un vieillard.
+
+--Comment?... dit la femme d'un peintre.
+
+--Pour qu'un conte soit bon, il faut toujours qu'il vous fasse rire d'un
+malheur, repondit-il.
+
+--Paradoxe!... s'ecria un journaliste.
+
+--Aujourd'hui, reprit le vieillard en souriant, les sots se servent trop
+souvent de ce mot-la, quand ils ne peuvent pas repondre, pour qu'un
+homme d'esprit l'emploie.
+
+Il y eut un moment de silence.
+
+--Autrefois, dit le vieillard, les gens riches se faisaient enterrer
+dans les eglises. Alors il y avait un intervalle entre l'enterrement
+reel et le convoi, parce que la tombe n'etait pas toujours prete a
+recevoir le mort. Cet inconvenient avait oblige les cures de Paris a
+faire garder pendant un certain laps de temps les cercueils dans une
+chapelle ou se trouvait un sepulcre postiche. C'etait en quelque sorte
+un vestibule ou les morts attendaient. Il y avait un pretre de garde
+pres de la chapelle mortuaire, et les familles payaient les prieres de
+surerogation qui se disaient pendant la nuit ou pendant le jour qui
+s'ecoulait entre l'enterrement factice et l'inhumation definitive.
+Excusez-moi de vous donner ces details; mais aujourd'hui, pour beaucoup
+de personnes, ils sont de l'histoire...
+
+Un pauvre pretre, nouveau venu a Saint-Sulpice, debuta dans l'emploi de
+garder les morts... Un vieux maitre des requetes de l'hotel avait ete
+enterre la matin. Au commencement de la nuit, le pretre de province fut
+installe dans la chapelle, et charge de dire les prieres a la lueur des
+cierges. Le voila seul, au coin d'un pilier, dans cette grande eglise.
+Il dit un psaume, et quand le psaume est fini:
+
+--Pan! pan!...
+
+Il entend trois petits coups frappes faiblement.
+
+Les oreilles lui tintent; il regarde la voute, les dalles, les
+piliers... et finit par croire que ses confreres veulent lui jouer
+quelque tour, comme cela se fait dans les couvens pour les novices.
+Alors il se remet a depecher un autre psaume; et de verset en verset:
+
+--Pan! pan! pan!
+
+La pretre repondit:
+
+--Oui! oui! frappe!... Je t'en casse!...
+
+Enfin les coups diminuerent, et ne se firent plus entendre que de loin a
+loin.
+
+Vers le matin, un vieux pretre vint relever de faction le debutant.
+Celui-ci lui donne le livre, la chaise, et s'en va.
+
+--Pan! pan! pan!
+
+--Qu'est-ce que c'est que ca?... demanda le vieux pretre.
+
+--Oh! ce n'est rien, repondit le nouveau; c'est le mort qui a un tic...
+
+--Je croirais volontiers que ce mot est vrai... dit un professeur
+d'histoire. Il est sature de cet esprit rustique si precieux chez les
+vieux auteurs, et qui se retrouve souvent peut-etre chez le paysan.
+Ce pretre venait d'en-deca la Loire... Le villageois est une nature
+admirable. Quand il est bete, il va de pair avec l'animal; mais quand
+il a des qualites, elles sont exquises; malheureusement personne ne
+l'observe. Il a fallu je ne sais quel hasard pour que Goldsmith ait fait
+_le Vicaire de Vakefield_. Aussi la vie campagnarde et paysanne attend
+un historien.
+
+--Votre observation me rappelle, dit un ancien fonctionnaire imperial,
+un trait qui peut servir de preuve a votre opinion. Il donne tout-a-fait
+l'idee d'un homme trempe comme devait l'etre le paysan du Danube.
+
+En 1813, lors des dernieres levees d'hommes dont Napoleon eut besoin,
+et que les prefets firent avec une rigueur qui contribua peut-etre a la
+premiere chute de l'empire, le fils d'un pauvre metayer des environs
+d'une ville que je ne vous nommerai pas, car ce serait vous designer le
+prefet, refusa de partir, et disparut.
+
+Les premieres sommations executees, l'on en vint aux mesures de rigueur
+contre le pere et la mere. Enfin un matin, le prefet, ennuye de voir
+cette affaire trainer en longueur, mande le pere devant lui.
+
+Le paysan vint a la prefecture; et la, le secretaire general d'abord,
+puis le prefet lui-meme, essayerent par des paroles de persuasion de
+convertir a l'evangile imperial le pere du refractaire, et de lui
+arracher le secret de la retraite ou son fils etait cache.
+
+Ils echouerent contre le systeme de denegation dans lesquels les paysans
+se renferment avec l'instinct de l'huitre, qui defie ses agresseurs a
+l'abri de sa rude ecaille. Des douceurs, le prefet et son secretaire
+passerent aux menaces, et ils se mirent tres-serieusement en colere, et
+rudoyerent le pauvre homme, qui les regardait avec un grand flegme, en
+tortillant son chapeau a bords rabattus.
+
+--Nous saurons bien te faire retrouver ton fils, disait le secretaire.
+
+--Je le voudrais bien, monseigneur, repondait le paysan.
+
+--Il me le faut mort ou vif, s'ecria le prefet, en forme de conclusion.
+
+La dessus le pere s'en revint desole chez lui; car il ne savait
+reellement pas ou etait son fils et se doutait bien de ce qui allait
+arriver.
+
+En effet, le lendemain, il vit des le matin, en allant aux champs, le
+chapeau borde d'un gendarme qui galopait le long des haies, et que le
+prefet envoyait loger chez lui, jusqu'a ce que le refractaire se fut
+retrouve.
+
+Il fallut donc chauffer, blanchir, eclairer le garnisaire et le nourrir
+son cheval et lui. Le paysan y mangea ses economies, vendit la croix
+d'or, les boucles d'oreilles, de souliers, les agrafes d'argent et les
+hardes de sa femme; puis un champ qu'il avait, et enfin sa maison.
+
+Avant de vendre la maison et le morceau de terre dont elle etait
+environnee, il y eut une horrible dispute entre la femme et le mari,
+celui-ci pretendait qu'elle savait ou etait son fils... Le gendarme fut
+oblige de mettre le hola, au moment ou le paysan s'emporta, car il avait
+pris son sabot pour le jeter a la tete de sa femme.
+
+Depuis cette soiree, le garnisaire ayant pitie de ces deux malheureux
+menait son cheval paitre le long des chemins et dans les pres communaux.
+Quelques voisins se cotiserent pour lui fournir de l'avoine et de la
+paille; la plupart du temps le gendarme achetait de la viande, et l'on
+s'entendait pour soutenir ce pauvre menage. Le paysan avait parle de se
+pendre.
+
+Enfin, un jour qu'il fallait du bois pour cuire le diner du gendarme, le
+pere du refractaire etait alle des le matin dans une foret voisine pour
+ramasser des branches mortes et faire provision de bois.
+
+A la nuit, il apercut dans un fourre, pres des habitations, une masse
+blanche, et ayant ete voir ce que cela pouvait etre, il reconnut son
+fils. Il etait mort de faim, et avait encore entre les dents l'herbe
+qu'il avait essaye de manger.
+
+Le paysan chargea son enfant sur ses epaules, et, sans le montrer a
+personne, sans rien dire, il le porta pendant trois lieues; il arriva a
+la prefecture, s'enquit ou etait le prefet, et, apprenant qu'il etait
+au bal, il l'attendit; et quand celui-ci rentra, sur les deux heures du
+matin, il trouva le paysan a sa porte, qui lui dit:
+
+--Vous avez voulu mon fils, monsieur le prefet, le voila!
+
+Il mit le cadavre contre le mur et s'enfuit.
+
+Maintenant, lui et sa femme mendient leur pain.
+
+--Ceci est tout bonnement sublime, reprit le medecin; mais je crois que
+si les actions des paysans sont si completes, si simplement belles,
+c'est que, chez eux, tout est naturel et sans art; ils obeissent
+toujours au cri de la nature; leur ruse meme, leur astuce, si celebres
+et si formidables, sont un developpement de l'instinct humain. Ils sont
+cauteleux dans les affaires, et dissimules, comme tous les gens faibles,
+en presence d'un ennemi puissant; et, ne faisant pas abus de la pensee,
+ils la trouvent comme la foi, tres-robuste dans leur ame, au moment ou
+ils en font usage. La foi du charbonnier est un proverbe.
+
+Ce qui m'etonne le plus en eux, ajouta-t-il, c'est leur detachement de
+la vie, et je ne comprends pas qu'en estimant si peu une existence si
+chargee de peines et de travail, ils soient si peu vindicatifs, et ne la
+risquent pas plus souvent, par calcul. Ils n'ont pas le temps peut-etre
+de reflechir ou de combiner de grandes choses.
+
+--C'est ce qui sauve la civilisation de leurs entreprises, dit
+quelqu'un.
+
+--Encore la civilisation!... repeta le medecin d'un air comi-tragique.
+
+--Mais, docteur, lui dis-je, je vous assure que je connais un petit pays
+de Touraine ou les gens de la campagne font mentir vos observations. Du
+cote de Chinon, les naturels de notre pays sont possedes d'une fureur
+courte et vive qui leur donne l'energie de se livrer a leurs passions,
+puis ils rentrent soudain dans cette douceur spirituelle et railleuse
+qui distingue le caractere tourangeau. Serait-ce que Cain aurait peuple
+les environs de Chinon, dont les habitans sont nommes _Cainones_
+dans les cartulaires, ou faut-il attribuer ce sentiment de vengeance
+immediate a la vie sauvage que menent les habitans des campagnes? Le
+docteur Gall aurait bien du venir visiter le Chinonnais, ou, du reste,
+il y a de fort honnetes gens. Un des avocats les plus distingues de ce
+pays me disait en riant que cet arrondissement devrait lui constituer
+une rente, parce que la plupart des proces civils et criminels etaient
+issus de ce pays si celebre par Rabelais. Quant a moi, j'ai vu de mes
+yeux un exemple frappant de cette observation, dont je ne voudrais pas
+cependant garantir la verite psycologique.
+
+Voici le fait:
+
+--Je revenais, en 181..., d'Azai a Tours par la voiture de Chinon. En
+prenant ma place, je vis, sur la banquette de derriere deux gendarmes,
+entre lesquels etait un gars d'environ vingt-deux ans.
+
+--Qu'a-t-il donc fait celui-la?... dis-je au brigadier, croyant qu'il
+s'agissait de quelque delit forestier ou autre.
+
+--Presque rien... repondit le gendarme; il s'est permis de rompre avec
+une barre de fer l'echine de son maitre, et il l'a tue, pas plus tard
+qu'hier...
+
+La-dessus, grand silence. Je voyageais en compagnie d'un assassin.
+Celui-ci se tenait coi dans la carriole, regardant avec assez
+d'insouciance les arbres du chemin, qui fuyaient avec autant de rapidite
+que sa vie promise a l'echafaud. Il avait une figure douce, quoique
+brune et fortement coloree.
+
+--Pourquoi donc a-t-il assomme son maitre?... dis-je au brigadier.
+
+--Pour une misere... repondit le gendarme. En allant a la foire de
+Tours, son bourgeois, qui etait un fort metayer, avait promis de
+rapporter les cadeaux d'usage a la fille de basse-cour et a ce
+gars-la... Pour lors, il s'agissait d'un tablier pour elle, et d'un
+gilet rouge pour lui. Au retour, il parait que le fermier eut quelque
+motif de mecontentement contre lui. Il donna bien le tablier a la fille,
+mais il garda le gilet. Assoupi par la chaleur, et fatigue, vu qu'il
+avait fait la route sans arret et a cheval, il s'endormit sur le coin de
+sa table, dans la salle. Alors le gars prit la barre de fer, et lui en
+assena un grand coup sur la nuque; le metayer a encore eu la force de se
+relever et de lui dire:
+
+--Malheureux!...
+
+Et il lui a donne un second coup, qui finalement l'a tue raide. Et
+apres il a ete se cacher dans l'ecurie avec le gilet; mais il n'a pas
+seulement pris un liard de l'argent que son maitre rapportait de Tours,
+et il s'est laisse empoigner sans resistance.
+
+--Comment, lui dis-je, en me tournant vers le paysan, as-tu pu tuer un
+homme pour un gilet?...
+
+--Dam!... j'avais compte la-dessus pour aller a la danse.
+
+Ce fut tout ce que je tirai de ce garcon... qui ne paraissait point
+mechant du tout. Les gendarmes ne lui avaient seulement pas lie les
+mains. La voiture vint a verser au-dessus de Bellon.--Mais non, elle ne
+versa pas. L'un des brancards s'etait casse. Nous en sortimes tous;
+les gendarmes se mirent de chaque cote de ce malheureux en le laissant
+libre; neanmoins ils avaient l'oeil sur lui. Ce gaillard-la, voyant le
+conducteur s'y prendre assez mal pour relever la patache, l'aida, lia
+lui-meme une perche pour remplacer le brancard; et quand tout fut fini:
+
+--Ah! ca ira!... maintenant, dit-il en achevant de serrer le dernier
+noeud d'une corde, et il remonta dans cette voiture qui le menait pour
+ainsi dire au supplice. Il fut execute a Tours.
+
+--Bah! ce sang froid n'a rien de bien extraordinaire, dit un jeune homme
+qui etait venu du salon du jeu, au milieu de ma narration, et n'avait
+pas assiste aux premisses de mon argumentation. Il existe une foule
+d'anecdotes sur les derniers momens des criminels; et, si je vous cite a
+ce propos un fait de ce genre, bien autrement curieux, c'est parce
+que je le crois peu connu; je l'ai entendu raconter a l'auteur des
+_Souvenirs de la Revolution_. Le syndic du tribunal de Brest se nommait
+Vignes, et le president Vigneron. Ils furent condamnes a mort. En se
+trouvant sur l'echafaud, l'un d'eux, M. Vignes, dit a l'autre en lui
+montrant la foule:
+
+--Hein! ils vont se trouver bien embarrasses sans vignes ni vigneron.
+
+M. Vignes passa le premier; mais au moment ou le couteau lui tranchait
+la tete, les deux montans de la guillotine se desunirent; enfin il se
+derangea quelque chose dans l'instrument du supplice, et comme il
+etait fort tard, l'executeur des hautes-oeuvres republicaines dit au
+president:
+
+--Ma foi, monsieur, vous voila sauve; car c'est quelque chose que
+vingt-quatre heures par ce temps-ci.
+
+--Il faut que tu sois un grand lache, repondit M. Vigneron. Comment,
+parce que tes planches ont un peu joue, tu vas me faire attendre? Le
+jugement ne m'a pas condamne a vivre vingt-quatre heures de plus...
+
+Il prit lui-meme le marteau, les clous, et raccommoda la guillotine;
+puis, quand elle fut jugee solide, il se coucha sur la planche, et fut
+execute.
+
+Ceci est autre chose que de mettre une perche a un brancard, et c'est du
+sang froid argent comptant...
+
+--Docteur, dit une dame, vous qui devez voir beaucoup de mourans,
+avez-vous rencontre souvent des exemples de cette singuliere
+tranquillite?...
+
+--Madame, dit-il, les criminels sont ordinairement des gens doues d'une
+organisation tres-puissante, en sorte qu'ils ont plus de chances que les
+malades affaiblis par de longues agonies pour dire de jolies choses. On
+les tue vivans, tandis que les malades meurent tues. Puis, chez certains
+hommes, l'ame est fortement excitee par l'attente du supplice, et
+ils rassemblent toutes leurs forces pour soutenir cet assaut. Il y a
+exaltation. Cependant j'ai vu de belles morts particulieres... Pour
+moi, la plus belle a ete celle de la femme d'un celebre medecin
+allemand, auquel j'etais fort attache. Le tableau que cette scene nous
+offrit est toujours vif et colore comme au moment ou j'en fus temoin.
+
+Nous avions passe la nuit au chevet de la mourante; elle etait attaquee
+de la poitrine, et la pulmonie, arrivee au dernier degre, ne laissait
+aucun espoir. Mon maitre s'etait endormi; sa femme, s'etant reveillee
+vers quatre heures du matin, me fit, de la maniere la plus touchante
+et en souriant, un signe amical pour me dire de la laisser reposer,
+et cependant elle allait mourir. Elle etait arrivee a une maigreur
+extraordinaire; mais son visage avait conserve ses traits et ses formes,
+qui etaient belles. Sa paleur faisait ressembler sa peau a de la
+porcelaine derriere laquelle il y a une lumiere. Ses yeux vifs et ses
+couleurs tranchaient sur ce teint plein d'une molle elegance, et il y
+avait dans sa physionomie une sorte de sublimite qui imposait. Elle
+paraissait plaindre son mari, auquel sa vie avait ete vouee; mais ce
+sentiment prenait sa source dans une tendresse elevee, qui semblait ne
+plus connaitre de bornes aux approches de la mort. Le silence etait
+profond; la chambre, doucement eclairee par une lampe, avait l'aspect de
+toutes les chambres de malades au moment de la mort. C'etait un desordre
+pittoresque... En ce moment, la pendule sonna, et le docteur,
+au desespoir d'avoir dormi, se reveilla. Je ne vis pas le geste
+d'impatience par lequel il peignit le regret qu'il eprouvait d'avoir
+perdu de vue sa femme pendant un des derniers momens qui lui etaient
+accordes; mais il est sur qu'une personne autre que la mourante aurait
+pu s'y tromper. Ce medecin, homme d'un grand talent, avait mille de ces
+bizarreries apparentes qui font prendre les gens de genie pour des
+fous, mais dont l'explication se trouve dans la nature exquise et les
+exigences de leur esprit. Il vint se mettre dans un fauteuil, pres du
+lit de sa femme, et la regarda fixement. Alors elle avanca un peu la
+main, prit celle de son mari, la serra faiblement, et d'une voix douce,
+mais emue, elle lui dit:
+
+--Mon pauvre ami, qui donc maintenant te comprendra?...
+
+Puis elle mourut en le regardant.
+
+--Les histoires que conte le docteur, reprit une dame apres un moment de
+silence, me font des impressions bien profondes.
+
+Le medecin salua gravement.
+
+--Oui, elles sont douces et interessantes; il nous emeut sans employer
+les atrocites si fort a la mode aujourd'hui...
+
+--Ma reserve, dit-il, n'est certes pas de l'impuissance, et je vous prie
+de croire, madame, que j'ai ma provision d'horrible tout comme un autre.
+
+--Eh bien! s'ecria la maitresse de la maison, racontez-nous un peu
+quelque chose d'affreux. Je voudrais voir la couleur de votre tragique,
+quand ce ne serait que pour le comparer avec celui qui a presentement
+cours a la bourse litteraire.
+
+--Malheureusement, madame, je ne parle que de ce que j'ai vu.
+
+--Eh bien!
+
+--Mais je dois avoir le dessous avec les gens qui ont sur moi tous les
+avantages que donne l'imagination. Je ne puis pas vous mettre en scene
+deux freres nageant en pleine mer et se disputant une planche... ou un
+homme qui a entrepris de manger un regiment a la croque-au-sel. Je ne
+puis etre que vrai.
+
+--Eh bien! nous nous contenterons de la verite.
+
+--Je ne veux pas me faire prier, reprit-il, et il se moucha.
+
+--Le hasard, dit-il, me mit autrefois en relation avec un homme qui
+avait roule dans les annees de Napoleon, et dont alors la position etait
+assez brillante pour un militaire de son grade. Il etait capitaine, et
+occupait a l'etat-major de Paris, je crois, une place qui lui valait de
+quatre a cinq mille francs; en outre il possedait quelque fortune. Ou
+l'avait-il prise, je ne sais. Il etait de basse extraction, et pour
+n'avoir pas d'avancement sous l'empire, il fallait etre un trainard,
+un niais, un ignorant ou un lache. Cependant il y a aussi des gens
+malheureux. Mon homme n'etait rien de tout cela; c'etait le type
+des mauvais soudards, debauche, buveur, fumeur, vantard, plein
+d'amour-propre, voulant primer partout, ne trouvant d'inferieurs que
+dans la mauvaise compagnie et s'y plaisant, racontant ses exploits a
+tous ceux qui ne savaient pas si une demi-lune est quelquefois entiere,
+enfin un vrai _chenapan,_ comme il s'en est tant rencontre dans les
+armees; ne croyant ni a Dieu ni au diable; bref pour achever de vous le
+peindre, il suffira de vous dire ce qui m'arriva un jour que je l'avais
+rencontre du cote de la Bastille. Nous allions l'un et l'autre au
+Palais-Royal. Nous cheminames par les boulevards. Au premier estaminet
+qui se trouva:
+
+--Permettez-moi, dit-il, d'entrer la un petit moment; j'ai un restant de
+tabac a y prendre et un verre d'eau-de-vie.
+
+Il avala le petit verre d'eau-de-vie, et reprit en effet une pipe
+chargee et un peu de tabac a lui.
+
+Au second estaminet il avait acheve de fumer son restant de tabac, et
+recommenca son antienne. Ce diable d'homme avait des restans de tabac
+dans tous les estaminets, et c'etaient comme autant de relais pour
+des pipes et son gosier. Il avait etabli dans Paris ses lignes de
+communication. Je ne vous parlerai pas de ses moustaches grises, de ses
+vetemens caracteristiques, de son idiome et de ses tics, ce serait vous
+en entretenir jusqu'a demain. Je crois qu'il ne s'etait jamais peigne
+les cheveux qu'avec les cinq doigts de la main. J'ai toujours vu a
+son col de chemise la meme teinte blonde. Eh bien! cet homme-la, ce
+chenapan, avait une assez belle figure, figure militaire, de grands
+traits, une expression de calme; mais j'ai toujours cru lire au fond de
+ses yeux verts de mer et tachetes de points oranges quelques-unes de ces
+aventures ou il y a de la fange et du sang. Ses mains ressemblaient a
+des eclanches. Il etait d'une taille mediocre, mais large des epaules et
+de la poitrine, un vrai corsaire. Par-dessus tout cela il se disait un
+des vainqueurs de la Bastille. Cet homme rencontra une jeune fille assez
+folle pour s'amouracher de lui. C'etait une grisette, mais un amour de
+feu. Elle avait nom Clarisse, et travaillait chez une fleuriste. Elle
+avait tout joli, la taille, les pieds, les cheveux, les mains, les
+formes, les manieres. Son teint etait blanc, sa peau satinee. Il n'y
+a vraiment qu'a Paris que se trouvent ces especes de produits et ces
+sortes de passions. Jamais je n'ai vu de contraste aussi tranche que
+l'opposition presentee par ce singulier couple. Clarisse etait toujours
+mignonne, propre et bien mise. Par amour-propre, le capitaine lui
+donnait tout ce qu'elle lui demandait, et la pauvre enfant lui demandait
+peu de choses: c'etaient la partie de spectacle, quelques robes, des
+bijoux. Jamais elle ne voulut etre epousee, et s'il la logea, s'il
+meubla son appartement, ce fut par vanite. Cette jeune fille etait le
+devouement meme. J'ai souvent pense que ces pauvres creatures obeissent
+a je ne sais quelle charitable mission en se donnant a ces hommes si
+rebutans, si rebutes, aux mauvais sujets. Il y a dans ces actes du coeur
+un phenomene qu'il serait interessant d'analyser.
+
+Clarisse tomba malade, elle eut une fievre putride, a laquelle se
+melerent de graves accidens, et le cerveau fut entrepris. Le capitaine
+vint me chercher; je trouvai Clarisse en danger de mort, et, prenant son
+protecteur a part, je lui fis part de mes craintes.
+
+--Il faut, lui dis-je, avoir une bonne garde-malade au plus tot; car
+cette nuit sera tres-critique.
+
+En effet, j'avais ordonne de mettre a une certaine heure des sinapismes
+aux pieds, puis d'appliquer, une demi-heure apres l'effet du topique,
+de la glace sur la tete, et lorsqu'elle serait fondue, de placer un
+cataplasme sur l'estomac... Il y avait d'autres prescriptions dont je
+ne me souviens plus.
+
+--Oh! me repondit-il, je ne me fierais point a une garde; elles dorment,
+elles font les cent coups, tourmentent les malades. Je veillerai
+moi-meme, et j'executerai vos ordonnances comme si c'etait une consigne.
+
+A huit heures du matin, je revins, fort inquiet de Clarisse; mais en
+ouvrant la porte, je fus suffoque par les nuages de fumee de tabac qui
+s'exhalerent, et au milieu de cette atmosphere brumeuse, je vis a peine,
+a la lueur de deux chandelles, mon homme fumant sa pipe et achevant un
+enorme bol de punch. Non, je n'oublierai jamais ce spectacle. Aupres de
+lui Clarisse ralait et se tordait; il la regardait tranquillement.
+Il avait consciencieusement applique les sinapismes, la glace, les
+cataplasmes; mais aussi le miserable, en faisant son office de
+garde-malade, trouvant Clarisse admirablement belle dans l'agonie, avait
+sans doute voulu lui dire adieu; du moins le desordre du lit me fit
+comprendre les evenemens de la nuit. Je m'enfuis, saisi d'horreur:
+Clarisse mourait.
+
+--L'horrible vrai est toujours plus horrible encore!... dit le
+sculpteur.
+
+--Il y a de quoi fremir quand on songe aux malheurs, aux crimes qui sont
+commis a l'armee, a la suite des batailles, quand la mechancete de tant
+de caracteres mechans peut se deployer impunement!... reprit une dame.
+
+--Oh! dit un officier qui n'avait pas encore parle de la soiree, les
+scenes de la vie militaire pourraient fournir des milliers de drames.
+Pour ma part, je connais cent aventures plus curieuses les unes que les
+autres; mais en m'en tenant a ce qui m'est personnel, voici ce qui m'est
+arrive...
+
+Il se leva, se mit devant nous, au milieu de la cheminee, et commenca
+ainsi:
+
+--C'etait vers la fin d'octobre; mais non, ma foi, c'etait bien dans les
+premiers jours de novembre 1809, je fus detache d'un corps d'armee qui
+revenait en France, pour aller dans les gorges du Tyrol bavarois. En ce
+moment nous avions a soumettre, pour le compte du roi de Baviere,
+notre allie, cette partie de ses etats que l'Autriche avait reussi
+a revolutionner. Le general Chatler s'avancait meme avec un ou deux
+regimens allemands, dans le dessein d'appuyer les insurges, qui etaient
+tous gens de la campagne.
+
+Cette petite expedition avait ete confiee par l'empereur a un certain
+general d'infanterie nomme Rusca, qui se trouvait alors a Clagenfurth, a
+la tete d'une avant-garde d'environ quatre mille hommes. Comme Rusca
+etait sans artillerie, le marechal Marmont... avait donne l'ordre de
+lui envoyer une batterie, et je fus designe pour la commander.
+
+C'etait la premiere fois, depuis ma promotion au grade de lieutenant,
+que je me voyais, au milieu d'une brigade, le seul officier de mon
+corps, ayant a conduire des hommes qui n'obeissaient qu'a moi, et oblige
+de m'entendre, comme chef d'une arme, avec un officier general.
+
+--C'est bon, me dis-je en moi-meme, il y a un commencement a tout, et
+c'est comme cela qu'on devient general.
+
+--Vous allez avec Rusca?... me dit mon capitaine, prenez garde a vous,
+c'est un malin singe, un vaurien fini. Son plus grand plaisir est de
+_mettre dedans_ tous ceux qui ont affaire a lui. Pour vous apprendre ce
+que c'est que ce chretien-la, il suffira peut-etre de vous dire qu'il
+s'est amuse dernierement a baptiser du vin blanc avec de l'eau-de-vie,
+afin de renvoyer a l'empereur un aide-de-camp soul comme une grive...
+Si vous vous comportez de maniere a eviter ses algarades, vous vous en
+ferez un ennemi mortel... Voila le pelerin... Ainsi, attention!
+
+--He bien, repliquai-je a mon capitaine, nous nous amuserons; car il ne
+sera pas dit qu'un pousse-cailloux _embetera_ un officier d'artillerie.
+
+Dans ce temps-la, voyez-vous, l'artillerie etait quelque chose, parce
+que le corps avait fourni l'empereur...
+
+Me voila donc parti, moi et mes canonniers, et nous gagnons Clagenfurth.
+J'arrive le soir; et, aussitot que mes hommes sont gites, je me mets en
+grande tenue et je me rends chez le Rusca. Point de Rusca.
+
+--Ou est le general, demandais-je a une maniere d'aide-de-camp qui
+baragouinait un francais mele d'italien.
+
+--Le zeneral est a la zouziete, dans oun chercle, au cafe, a boire de
+la biere sou la piazza.
+
+Je regarde mon homme en face, et je m'apercois qu'il n'est pas ivre
+comme ses incoherences me le faisaient supposer.
+
+--Vous etes etonne... reprit l'aide-de-camp. Ma s'il est la de si bonne
+houre, c'est pour oune petite difficoulte quel zeneral il a ou avec les
+habitanti. Par che i son di oumor pauco contrariente les Tedesques. Ces
+chiens-la ne se sont-ils pas avises de ne piou audare boire de la biere
+all chercle per che le zeneral y etait...
+
+En ce moment, nous fumes interrompus par un roulement de tambour, apres
+quoi le crieur de la ville lut en francais d'abord, puis en allemand et
+en italien, une proclamation de Rusca, en vertu de laquelle il etait
+enjoint a tous les negocians et notables habitans de Clagenfurth
+d'aller, comme par le passe, au cercle, pendant toutes les soirees, sous
+peine d'etre taxes a un contribution extraordinaire.
+
+--Et comment le paieront-ils donc?... dit le colonel du 20e qui se
+trouvait aupres de moi, car je m'etais avance pour ecouter; ce serait
+la quatrieme qu'il leverait sur ces pauvres diables. Ce compere-la est
+capable de les faire revolter, pour se donner le plaisir de mitrailler
+une sedition populaire...
+
+--Pourquoi n'allaient-ils plus au cafe?... mon colonel, lui
+demandais-je.
+
+Le colonel me regarda.
+
+--Vous arrivez... a ce que je vois, me repondit-il. Eh bien! voila le
+fait. Ce diable de Rusca ne s'amusait-il pas, le soir, a allumer sa
+pipe, au cercle, devant ces pauvres gens, avec les billets de florins
+qu'il leur arrachait le matin!... Il faut que ce soit encore un bien bon
+peuple, ces Allemands, pour qu'aucun d'eux ne lui ait tire un coup de
+pistolet... Heureusement, nous partirons demain; nous n'attendions que
+vous...
+
+--Il parait, lui dis-je, que votre general n'est pas commode?...
+
+--C'est un excellent militaire... repliqua-t-il, et il entend
+particulierement la guerre que nous allons faire. Il a ete medecin dans
+la partie de l'Italie qui avoisine les montagnes du Tyrol, et il en
+connait les routes, les sentiers, les habitans. Il est d'une bravoure
+exemplaire; mais c'est bien le plus malicieux animal que j'aie jamais
+connu. S'il ne brule pas les paysans dans leurs villages, il faudra
+qu'il soit dans ses bons jours...
+
+Le colonel s'eloigna en voyant un officier venir a nous.
+
+Je fus assez embarrasse de ma personne en me trouvant seul. Je pensai
+qu'il n'etait pas convenable que j'allasse voir Rusca au cercle; et,
+alors, je revins a l'aide-de-camp, qui etait toujours reste immobile
+sur le seuil de la porte, occupe a fumer son cigare. J'avais toujours
+rencontre son regard, quand je jetais par hasard les yeux sur lui en
+causant avec le colonel; et, quoique ce regard me parut aussi railleur
+que perfide, je le priai d'annoncer a son general ma visite pour la fin
+de la soiree, objectant la necessite dans laquelle j'etais de prendre
+quelque chose; car je n'avais rien mange depuis le matin... mais un
+officier n'est pas aussi heureux que la mule du pape; en campagne,
+il n'a pas d'heures pour ses repas; il se nourrit comme il peut, et
+quelquefois pas du tout. Au moment ou j'allais retourner a mon logement,
+j'entendis une grande rumeur dans le faubourg par lequel j'etais entre.
+Je demande a un soldat qui me parut en venir la raison de ce tumulte, et
+il me dit que l'un de mes canonniers en etait cause; alors je fus force
+de me rendre sur les lieux pour savoir ce qui se passait. Il y avait
+des attroupemens composes de femmes principalement, qui paraissaient en
+colere, criaient et parlaient toutes ensemble; c'etait comme dans
+une basse-cour, quand les poules se mettent a piailler. Au milieu
+du faubourg, je vis une grande et belle fille autour de laquelle on
+s'attroupait; quand elle m'apercut, elle fendit la presse et vint a moi.
+Elle etait furieuse, elle parlait avec une volubilite convulsive; elle
+avait des couleurs, les bras nus, la gorge haletante, les cheveux en
+desordre, les yeux enflammes, la peau mate; elle gesticulait avec feu,
+elle etait superbe; c'est une des plus belles coleres que j'ai vues dans
+ma vie. La, je sus la cause de cette emeute. Mon fourrier etait loge
+chez le pere de cette fille; et il parait que, la trouvant a son gout,
+il avait voulu la cajoler; mais qu'elle s'etait brutalement defendue;
+alors mon diable de canonnier, un provencal, il se nommait Lobbe,
+c'etait un petit homme, a cheveux noirs, bien frises, qu'on avait appele
+dans la compagnie _la Perruque_. La Perruque donc, par vengeance, se
+faisait servir par le pere et la mere de cette fille; et, comme il etait
+assis sur un fauteuil tres-eleve, il avait mis chacun de ses pieds sur
+un escabeau de chaque cote de la table, et, pendant son repas, il avait
+force la mere et le pere, qui etait un homme a cheveux blancs, de
+tourner les etoiles de ses eperons. Il dinait gravement, ayant a ses
+pieds les deux vieillards agenouilles, occupes a faire aller les
+molettes. Cette fille, ne pouvant pas digerer cet affront, essayait
+d'ameuter le quartier contre les Francais.
+
+Lorsque j'eus compris le sujet de ses plaintes, je m'empressai d'aller
+au logement de la Perruque, et je le vis en effet assis comme un
+pacha, regardant les deux vieillards, bons Allemands, qui faisaient
+consciencieusement aller les eperons. Je n'oublierai jamais le geste de
+la fille quand, en entrant avec moi, elle me montra ses parens. Elle
+avait les larmes aux yeux, et me dit d'un son de voix guttural en
+allemand:
+
+--_Sieht!..._ Voyez!...
+
+--Allons donc, Lobbe, finissez, dis-je a mon canonnier. Que diable, vous
+meriteriez d'etre puni... Cela ne se fait pas...
+
+Les deux vieillards continuaient toujours.
+
+--Mais, mon lieutenant, me dit la Perruque, tenez, regardez-les!... Ca
+ne les contrarie pas... ca les amuse.
+
+Je faillis rire.
+
+En ce moment, un gros homme bourgeonne, la face rouge et le nez bulbeux,
+entra. A l'uniforme, je reconnus le general Rusca.
+
+--Bien, bien, canonnier!... s'ecria-t-il. Voila dix florins pour
+t'encourager a etablir la domination francaise sur ces chiens-la...
+
+Et il lui jeta des florins.
+
+--Il me semble, mon general, lui dis-je avec fermete, quand nous
+sortimes, que si vous m'avez entendu, la discipline militaire est
+compromise. Il m'est fort indifferent, si cela vous plait, que mon
+fourrier fasse tourner ses molettes, mais puisque je lui avais ordonne
+de cesser, et qu'il est sous mes ordres...
+
+--Ah! dit-il en m'interrompant, tu es sorti de cette ecole ou l'on
+raisonne?... Je vais t'apprendre a clocher avec les boiteux...
+
+--Quels sont vos ordres, lui demandais-je?
+
+--Viens les prendre ce soir a huit heures!...
+
+Et nous nous quittames. Ce commencement de relations ne promettait rien
+de bon.
+
+A huit heures, apres avoir dine, je me presentai chez le general que je
+trouvai buvant et fumant en compagnie de son aide-de-camp, du colonel et
+d'un Allemand qui paraissait etre un personnage de Clagenfurth. Rusca me
+recut civilement, mais il y avait toujours une teinte d'ironie dans son
+discours. Il m'invita fort courtoisement a boire et a fumer; je ne bus
+guere que deux verres de punch et fumai trois cigares.
+
+--Demain nous partirons a sept heures, et devrons etre en vue de Brixen
+dans la journee, il faut entamer ces gens-la vivement.
+
+Je me retirai. Le lendemain, je crus m'eveiller a six heures, il etait
+neuf heures passees. Rusca m'avait sans doute mis quelque drogue dans
+mon verre, et je fus au desespoir en apprenant qu'il s'etait mis en
+bataille a six heures du matin, et qu'il avait trois heures de marche en
+avance. Mon hote, comprenant que j'en voulais a Rusca, me proposa de
+me donner les moyens d'arriver a Brixen avant lui. La tentative etait
+audacieuse, car il fallait m'embarquer dans des chemins de traverse ou
+je pouvais rester; mais, jeune et depite comme je l'etais, je fis mon
+va-tout. Cependant je ne voulus rien negliger: je communiquai mon
+entreprise a mes sous-officiers, qui crurent leur honneur aussi bien
+engage que le mien, nous melames du vin a l'avoine de nos chevaux, et
+les bons Allemands, apprenant que nous voulions jouer un tour au Rusca,
+nous fournirent quatre guides charges de nous preserver de tout malheur.
+Effectivement, Rusca nous trouva reposes et en bataille en avant de
+Brixen, l'attendant avec insouciance.
+
+--Comment, messieurs les b..., vous etes partis avant nous?... dit
+le general. Vous me paierez cela, lieutenant... ajouta-t-il en me
+regardant.
+
+--Mon general, lui dis-je, vous ne m'avez pas ordonne de vous
+accompagner; si vous vous en souvenez, votre ordre a ete de regarder
+Brixen comme le point de notre ralliement. Il ne souffla pas mot; mais
+je vis qu'il faudrait jouer serre avec ce vieux singe-la. Nous entrames
+en campagne au-dela de Brixen, j'avoue que je n'avais jamais vu faire la
+guerre ainsi. Nous battions la campagne en visitant tous les villages,
+les chemins, les champs. Vous eussiez dit une chasse, les soldats
+rabattaient les paysans comme du gibier sur la principale route suivie
+par le general, et quand il s'en trouvait en quantite suffisante, Rusca
+passait tous ces malheureux en revue, en leur ordonnant de tendre leur
+main gauche; puis, au seul aspect de la paume de cette main, il faisait
+signe, remuant la tete, d'en separer certains des autres, et il laissait
+le reste libre de retourner a leurs affaires: puis aussitot, sans autre
+forme de proces, il fusillait ceux qu'il avait ainsi tries. La premiere
+fois que j'assistai a cette singuliere enquete, je priai Rusca de
+m'expliquer ce mode de proceder. Alors, a quelques pas de l'endroit ou
+nous etions, il apercut dans un buisson je ne sais quels vestiges, et
+il le fit cerner. Le buisson fouille, les soldats trouverent dans une
+espece de trou deux hommes armes de carabines, qui attendaient sans
+doute que nous fussions passes afin de tuer nos trainards. Avant de les
+faire fusiller, Rusca me montra leurs mains gauches. Dans ce pays, les
+chasseurs ont l'habitude de verser la poudre necessaire pour la charge
+de leurs carabines dans le creux de leurs mains, et la poudre y laisse
+une empreinte assez difficile a distinguer, mais que l'oeil de Rusca
+savait y voir avec une grande dexterite. Des l'enfance, il avait observe
+ce singulier diagnostic, et il lui suffisait de voir les mains des
+paysans pour deviner s'ils avaient recemment fait le coup de fusil. Le
+second jour, nous rencontrames un vieillard, septuagenaire au moins,
+perche sur un arbre et occupe a l'emonder. Rusca le fit descendre et
+lui examina la main gauche; par malheur, il crut y apercevoir le signe
+fatal, et, quoique le pauvre homme parut bien innocent, il ordonna de
+l'attacher a l'affut d'un canon. Ce malheureux fut oblige de suivre, et
+nous allions au petit trot. De temps en temps il gemissait; les cordes
+lui enflaient les mains; il se trouva bientot dans un etat pitoyable;
+ses pieds saignaient; il avait perdu ses sabots, et j'ai vu tomber de
+grosses larmes de sang de ses yeux. Nos canonniers, qui avaient commence
+par rire, en eurent compassion, et vraiment il y avait de quoi, a voir
+ce vieillard en cheveux blancs, traine pendant les dernieres lieues
+comme un cheval mort. On finit par le jeter sur le canon, et comme il ne
+pouvait pas parler, il remercia les soldats par un regard a tirer des
+larmes. Le soir, lorsque nous bivouaquames, je demandai a Rusca ses
+ordres relativement a ce vieillard.
+
+--Fusillez-le... me dit-il.
+
+--Mon general, repondis-je, vous etes le maitre de sa vie; mais si je
+commande a mes canonniers de tuer cet homme, ils me diront que ce n'est
+pas leur metier...
+
+--C'est bon!... repliqua-t-il en m'interrompant. Gardez-le jusqu'a
+demain matin, et nous verrons...
+
+--Je ne me refuserai pas a le garder, dis-je; mais je ne veux pas en
+repondre.
+
+Et je sortis de la maison ou etait Rusca, sans entendre sa replique;
+mais je sus plus tard qu'il m'avait cruellement menace...
+
+En ce moment je partis, malgre tout l'interet que promettait ce
+debut. La pendule marquait minuit et demi. J'etais pres de
+Saint-Germain-des-Pres et je demeure a l'Observatoire.--Un jour j'aurai
+la suite de Rusca; le nom me fait pressentir quelque drame; car je
+partage, relativement aux noms, la superstition de M. Gautier Shaudy.
+Je n'aimerais certes pas une demoiselle qui s'appellerait Petronille ou
+Sacontala, fut-elle jolie...
+
+--Ma femme se nomme Rose-Vertu... me dit l'officier de l'Universite qui
+faisait route avec moi.
+
+--Je le crois bien!... repliquai-je; Mlle Mars a nom Hippolyte... Et
+vous, monsieur? lui demandai-je.
+
+--Moi!... Sebastien!...
+
+--C'est un martyr... et vous etes sans doute tres-heureux en menage?
+
+--Mais oui... Nous etions arrives.
+
+Ce fragment de conversation est sincere et veritable. Je puis affirmer
+que, sauf de legeres inexactitudes, bien pardonnables, et qui n'ont
+adultere ni le sens ni la pensee, tout ceci a ete dit par des hommes
+d'un haut merite. N'est-ce pas un probleme interessant a resoudre pour
+l'art en lui-meme, que de savoir si la nature, textuellement copiee, est
+belle en elle-meme? Nous avons tous ete fortement emus, un lecteur le
+sera-t-il?... Nous allons voir la Marguerite de Scheffer; et nous ne
+faisons pas attention a des creatures qui fourmillent dans les rues de
+Paris, bien autrement poetiques, belles de misere, belles d'expression,
+sublimes creations, mais en guenilles... Aujourd'hui nous hesitons
+entre l'idealisation et la traduction litterale des faits, des hommes,
+des evenemens. Choisissez... Voici une aventure ou l'art essaie de
+jouer le naturel.
+
+
+
+L'OEIL SANS PAUPIERE.
+
+
+_Hallowe'en, Hallowe'en!_ criaient-ils tous, c'est ce soir la nuit
+sainte, la belle nuit des skelpies[1] et des fairies[2]! Carrick! et
+toi, Colean, venez-vous? Tous les paysans de Carrick-Border[3] sont la,
+nos Megs et nos Jeannies y viendront aussi. Nous apporterons de bon
+whiskey dans des brocs d'etain, de l'ale fumeuse, le parritch[4]
+savoureux. Le temps est beau; la lune doit briller; camarades, les
+ruines de Cassilis-Downaus n'auront jamais vu d'assemblee plus joyeuse!"
+
+[Note 1: Demons des eaux.]
+
+[Note 2: Fees.]
+
+[Note 3: Nom de canton.]
+
+[Note 4: Pudding d'Ecosse.]
+
+Ainsi parlait Jock Muirlaud, fermier, veuf et jeune encore. Il etait,
+comme la plupart des paysans d'Ecosse, theologien, un peu poete, grand
+buveur, et cependant fort econome. Murdock, Will Lapraik, Tom Duckat,
+l'entouraient. La conversation avait lieu pres du village de Cassilis.
+
+Vous ne savez sans doute pas ce que c'est que l'Hallowe'en: c'est la
+nuit des fees; elle a lieu vers le milieu d'aout. Alors on va consulter
+le sorcier du village; alors tous les esprits follets dansent sur les
+bruyeres, traversent les champs, a cheval sur les pales rayons de la
+lune. C'est le carnaval des genies et des gnomes. Alors il n'y a pas de
+grotte ni de rocher qui n'ait son bal et sa fete, pas de fleur qui ne
+tressaille sous le souffle d'une sylphide, pas de menagere qui ne ferme
+soigneusement sa porte, de peur que le spunkie[5] n'enleve le dejeuner
+du lendemain, et ne sacrifie a ses espiegleries le repas des enfans qui
+dorment enlaces dans le meme berceau.
+
+[Note 5: Lutin.]
+
+Telle etait la nuit solennelle, melee de caprice fantastique et d'une
+secrete terreur, qui allait s'elever sur les collines de Cassilis.
+Imaginez un terrain montagneux, qui ondule comme une mer, et dont les
+nombreuses collines se tapissent d'une mousse verte et brillante; au
+loin, sur un pic escarpe, les murs creneles du chateau detruit, dont la
+chapelle, privee de sa toiture, s'est conservee presque intacte, et
+fait jaillir dans l'ether pur ses pilastres minces, sveltes comme des
+branchages en hiver et depouilles de leur feuillage. La terre est
+infeconde dans ce canton. Le genet dore y sert de retraite au lievre; la
+roche parait a nu de distance a distance. L'homme qui ne reconnait
+un pouvoir supreme que dans la desolation et la terreur regarde ces
+terrains steriles comme frappes du sceau meme de la Divinite. La
+bienfaisance feconde et immense du Tres-Haut nous inspire peu de
+gratitude: c'est son chatiment et sa rigueur que nous adorons.
+
+Les spunkies dansaient donc sur le gazon menu de Cassilis, et la lune,
+qui s'etait levee, paraissait large et rouge a travers le vitrage casse
+du grand portail de la chapelle. Elle semblait suspendue la comme une
+grande rosace amarante, sur laquelle se dessinait un debris de trefle de
+pierre mutile. Les spunkies dansaient.
+
+Le spunkie! C'est une tete de femme, blanche comme la neige, avec de
+longs cheveux ardeus. De belles ailes, draperies soutenues par des
+fibres minces et elastiques, s'attachent, non pas a l'epaule, mais
+au bras blanc et mince dont elles suivent le contour. Le spunkie est
+hermaphrodite; a un visage feminin il joint cette elegance svelte et
+frele de la premiere adolescence virile. Le spunkie n'a de vetement que
+ses ailes, tissu fin et delie, souple et serre, impenetrable et leger,
+comme l'aile de la chauve-souris. Une nuance brunatre, fondue dans une
+pourpre azuree, chatoie sur cette robe naturelle qui se reploie autour
+du spunkie en repos, comme les plis de l'etendard autour du baton qui
+le porte. De longs filamens, qui ressemblent a de l'acier bruni,
+soutiennent ces longs voiles dont le spunkie se drape; des griffes
+d'acier en arment l'extremite. Malheur a la menagere qui s'aventure le
+soir pres du marais ou se tient blotti le spunkie, ou dans la foret
+qu'il parcourt!
+
+La ronde des spunkies commencait sur les bords de la Doon, quand
+l'assemblee joyeuse, femmes, enfans, jeunes filles, s'en approcha. Les
+lutins disparurent aussitot. Toutes ces grandes ailes, se deployant a la
+fois, obscurcissent l'air. Vous eussiez dit une nuee d'oiseaux s'elevant
+tout a coup du milieu des roseaux bruissans. La clarte de la lune se
+voila un moment; Muirland et ses compagnons s'arreterent.
+
+--J'ai peur! s'ecria une jeune fille.
+
+--Bah! reprit le fermier, ce sont des canards sauvages qui s'envolent!
+
+--Muirland, lui dit le jeune Colean d'un air de reproche, tu finiras
+mal; tu ne crois a rien.
+
+--Brulons nos noix, cassons nos noisettes, reprit Muirland, sans faire
+attention a la reprimande de son camarade; asseyons-nous ici, et vidons
+nos paniers. Voici un beau petit abri; la roche nous couvre; le gazon
+nous offre un lit douillet. Le grand diable ne me troublerait pas dans
+mes meditations, qui vont sortir de ces brocs et de ces bouteilles.
+
+--Mais les bogillies[6] et les brownillies[7] peuvent nous trouver ici,
+dit timidement une jeune femme.
+
+[Note 6: Esprits des bois.]
+
+[Note 7: Esprits des bruyeres.]
+
+--Le cranreuch[8] les emporte! interrompit Muirland. Vite, Lapraik,
+allume ici, pres du roc, un foyer de feuilles mortes et de branchages;
+nous chaufferons le whiskey; et si les filles veulent savoir quel mari
+le bon Dieu ou le diable leur reserve, nous avons ici de quoi les
+satisfaire. Bome Lesley nous a apporte des miroirs, des noisettes, de la
+graine de lin, des assiettes et du beurre. Lasses[9], n'est-ce pas la
+tout ce qu'il vous faut pour vos ceremonies?
+
+[Note 8: Vent du Nord.]
+
+[Note 9: Jeunes filles.]
+
+--Oui, oui, repondirent les lasses.
+
+--Mais d'abord buvons, reprit le fermier, qui, par son caractere
+dominateur, sa fortune, son cellier bien garni, son grenier plein de ble
+et ses connaissances agricoles, avait acquis une certaine autorite dans
+le canton.
+
+Or, mes amis, vous saurez que de tous les pays du monde, celui ou les
+classes inferieures ont le plus d'instruction et le plus de
+superstitions a la fois, c'est l'Ecosse. Demandez a Walter Scott, ce
+sublime paysan ecossais, qui ne doit sa grandeur qu'a cette faculte
+qu'il a recue de Dieu de representer symboliquement tout le genie
+national. En Ecosse on croit a tous les gnomes, et on discute, dans les
+cabanes, des sujets d'abstraite philosophie. La nuit d'Hallowe'en
+est consacree specialement a la superstition. L'on se reunit alors pour
+penetrer dans l'avenir. Les rites necessaires pour obtenir ce resultat
+sont connus et inviolables. Point de religion plus stricte dans ses
+observances. C'etait surtout cette ceremonie pleine d'interet, ou chacun
+est a la fois pretre et sorcier, que les habitans de Cassilis
+regardaient comme le but de leur excursion et le delassement de leur
+nuit. Cette magie rustique a un charme inexprimable. On s'arrete, pour
+ainsi dire, sur le point limitrophe de la poesie et de la realite; on
+communique avec les puissances infernales, sans renier Dieu tout-a-fait;
+on transmute en objets sacres et magiques les objets les plus vulgaires;
+on se cree avec un epi de ble et une feuille de saule des esperances et
+des terreurs.
+
+La coutume veut que l'on ne commence les incantations d'Hallowe'en qu'a
+minuit sonnant, a l'heure ou toute l'atmosphere est envahie par les
+etres surhumains, et ou non-seulement les spunkies, premiers acteurs
+du drame, mais tous les bataillons de la feerie ecossaise, viennent
+s'emparer de leur domaine. Nos paysans, reunis a neuf heures, passerent
+le temps a boire, a chanter ces vieilles et delicieuses ballades ou leur
+langage melancolique et naif s'allie si bien a un rhythme saccade, a une
+melodie qui descend de quarte en quarte par des intervalles bizarres, a
+un emploi singulier du genre chromatique. Les jeunes filles, avec leurs
+plaids barioles et leurs robes de serge, d'une admirable proprete; les
+femmes, le sourire sur les levres; les enfans, ornes de ce beau ruban
+rouge, noue sur le genou, qui leur sert de jarretieres et de parure;
+les jeunes gens dont le coeur battait plus vite a l'approche du moment
+mysterieux ou la destinee allait etre consultee; un ou deux vieillards
+que l'ale savoureuse rendait a la joie de leurs jeunes ans, formaient un
+groupe plein d'interet, que Wilkie aurait voulu peindre, et qui aurait
+fait en Europe les delices de toutes les ames accessibles encore, parmi
+tant d'emotions febriles, aux delices d'un sentiment vrai et profond.
+
+Muirland surtout se livrait tout entier a la gaiete bruyante qui
+petillait avec la mousse epaisse de la biere, et se communiquait a tous
+les auditeurs.
+
+C'etait un de ces caracteres que la vie ne dompte pas; un de ces hommes
+d'intelligence vigoureuse qui luttent contre la bise et l'orage. Une
+jeune fille du canton, qui avait uni sa destinee a celle de Muirland,
+etait morte en couches apres deux ans de mariage; et Muirland avait jure
+de ne se remarier jamais. Personne n'ignorait dans le voisinage la
+cause de la mort de Tuilzie; c'etait la jalousie de Muirland. Tuilzie,
+delicate enfant, comptait a peine seize annees quand elle epousa le
+fermier. Elle l'aimait et ne connaissait pas la violence de cette ame,
+la fureur dont elle pouvait s'animer, le tourment journalier qu'elle
+pouvait infliger a elle-meme et aux autres. Jock Muirland etait jaloux;
+la tendresse ingenue de sa jeune compagne ne le rassurait pas. Un jour,
+au coeur de l'hiver, il lui fit faire un voyage a Edinburgh, pour
+l'arracher aux seductions pretendues d'un jeune laird qui avait eu la
+fantaisie de passer la mauvaise saison a sa campagne.
+
+Tous les camarades du fermier, et meme le cure, ne lui epargnaient
+pas les remontrances; il ne repondait rien, si ce n'est qu'il aimait
+ardemment Tuilzie, et qu'il etait le meilleur juge de ce qui pouvait
+contribuer au bonheur de son menage. Sous le toit rustique de Jock, il y
+avait souvent des plaintes, des cris, des sanglots qui retentissaient au
+dehors; le frere de Tuilzie etait venu representer a son beau-frere que
+sa conduite etait inexcusable; une querelle vehemente avait ete la suite
+de cette demarche; la jeune femme deperissait par degres. Enfin le
+chagrin qui la consumait l'emporta. Muirland tomba dans un profond
+desespoir, qui dura plusieurs annees; mais, comme tout est passager
+dans ce monde, il avait, en jurant de rester veuf, oublie peu a peu
+le souvenir de celle dont il avait ete le bourreau involontaire. Les
+femmes, qui pendant plusieurs annees l'avaient vu avec horreur, lui
+avaient enfin pardonne; et la nuit d'Hallowe'en le retrouvait tel qu'il
+avait ete autrefois, joyeux, caustique, amusant, buvant sec et fecond en
+excellens contes, en plaisanteries rustiques, en refrains bruyans,
+qui mettaient en train l'assemblee nocturne et entretenaient sa bonne
+humeur.
+
+On avait deja epuise la plupart des vieilles romances de fondation,
+quand les douze coups de minuit sonnerent et propagerent au loin l'echo
+de leurs vibrations. Ils avaient bu largement. Voici venir le moment des
+superstitions accoutumees. Tout le monde, excepte Muirland, se leva.
+
+"Cherchons le kail[10], cherchons le kail s'ecrierent-ils!..."
+
+[Note 10: Ces usages sont encore populaires en Ecosse.]
+
+Jeunes gens et jeunes filles se repandirent dans les champs, et
+revinrent tour a tour apportant chacun une racine detachee du sol:
+c'etait le kail. Il faut deraciner la premiere plante qui se presente
+sous vos pas; si la racine est droite, votre femme ou votre mari seront
+bien faits et de bonne grace; si la racine est tortue, vous epouserez
+une personne contrefaite. S'il reste de la terre suspendue aux filamens,
+votre menage sera fecond et heureux; si votre racine est polie et mince,
+vous ne serez pas long-temps en menage. Imaginez les eclats de rire,
+le tumulte joyeux, les plaisanteries villageoises auxquelles cette
+recherche conjugale donnait lieu; on se poussait, on se pressait; on
+comparait les resultats de son investigation; jusqu'aux petits enfans
+avaient leur kail.
+
+"Pauvre Will Haverel! s'ecria Muirlaud, jetant les yeux sur la racine
+que tenait en main un jeune garcon, ta femme sera tortue; ton kail
+ressemble a la queue de mon porc."
+
+Puis, ils s'assirent en rond, et l'on se mit a experimenter la saveur
+de chaque racine; une racine amere designe un mechant mari; une racine
+sucree, un mari imbecile; une racine odorante, un epoux de bonne humeur.
+A cette grande ceremonie succeda celle du tap-pickle. Les jeunes filles
+vont, les yeux bandes, cueillir chacune trois epis de ble. Si le grain
+qui couronne l'epi se trouve manquer a l'un d'entre eux, on ne doute pas
+que le mari futur de la villageoise n'ait a lui pardonner une faiblesse
+commise avant l'heure nuptiale. O Nelly! Nelly! tes trois epis etaient
+a la fois prives de leur tap-pickle, et l'on ne t'epargna pas les
+railleries. Il est vrai que la veille meme le fause-house, ou grenier de
+reserve, avait ete temoin d'une causerie bien longue entre toi et Robert
+Luath.
+
+Muirland les regardait sans se meler activement a leurs jeux.
+
+"Les noisettes! les noisettes!" s'ecrierent-ils.
+
+On tire du panier un sac plein de noisettes, et l'on se rapprocha du
+feu, que l'on n'avait pas cesse d'entretenir. La lune brillait pure et
+presque radieuse. Chacun prit sa noisette. Ce charme est celebre et
+venere. On se distribue par couples; on donne a la noisette que l'on a
+choisie son propre nom; et l'on place a la fois dans le feu la noisette
+baptisee du nom de sa fiancee, et la sienne propre. Si les deux
+noisettes brulent paisiblement cote a cote, l'union sera longue et
+paisible; si les noisettes eclatent et se separent en brulant, trouble
+et separation dans le menage. Souvent c'est la jeune fille qui se
+charge de disposer dans le foyer le double symbole auquel toute son ame
+s'attache; et quel est son chagrin quand ce divorce s'opere, et que son
+mari futur s'elance en petillant loin de sa compagne!
+
+Une heure sonnait, et les paysans n'etaient point las de consulter
+leurs oracles mystiques. La terreur et la foi qui se melaient a
+ces incantations leur pretaient un charme nouveau. Les spunkies
+recommencaient a se mouvoir au milieu des joncs agites. Les jeunes
+filles tremblaient. La lune, qui avait monte dans le ciel, se couvrait
+d'un nuage. On fit la ceremonie du pot de terre, celle de la chandelle
+soufflee, celle de la pomme, grandes conjurations que je ne devoilerai
+pas. Willie Maillie, une des plus belles entre ces jeunes filles,
+plongea trois fois son bras dans l'eau de la Doon, en s'ecriant: "Mon
+epoux futur, mon mari qui n'es pas encore, ou es-tu? Voici ma main."
+Trois fois le charme avait ete repete, lorsqu'on l'entendit pousser un
+grand cri.
+
+"Ah! bon Dieu! le spunkie a saisi ma main, s'ecria-t-elle." On
+s'empressa pres d'elle, et tout le monde fremit, excepte Muirland.
+Maillie montra sa main tout ensanglantee; les juges des deux sexes,
+qu'une longue experience rendait habiles dans l'interpretation de ces
+oracles, convinrent sans hesiter que l'egratignure n'etait pas causee,
+comme le pretendait Muirland, par les pointes d'un jonc epineux, mais
+que le bras de la jeune fille portait reellement l'empreinte de la
+griffe aigue du spunkie. On reconnut aussi d'une seule voix que Maillie
+etait menacee par cette experience d'avoir plus tard un mari jaloux. Le
+fermier veuf avait bu, je crois, un peu plus que de raison.
+
+"Jaloux! jaloux!" s'ecria-t-il.
+
+Il croyait voir dans cette declaration de ses camarades une allusion
+malveillante a sa propre histoire.
+
+"Moi, continua Muirland en vidant un pot d'etain rempli de whiskey qui
+en couvrait les bords, j'aimerais mieux cent fois epouser le spunkie
+que de me marier une seconde fois. J'ai su ce que c'etait que de vivre
+enchaine; autant vaudrait rester emprisonne dans une bouteille fermee
+hermetiquement, avec un singe, un chat ou le bourreau pour compagnons.
+J'ai ete jaloux de ma pauvre Tuilzie: j'avais tort peut-etre; mais
+comment, je vous le demande, n'etre pas jaloux? Quelle est la femme qui
+ne demande pas une continuelle surveillance? Je ne dormais pas la nuit,
+je ne la quittais pas pendant le jour entier; je ne fermais pas l'oeil
+un instant. Les affaires de ma ferme allaient mal; tout deperissait.
+Tuilzie elle-meme languissait sous mes yeux. A cinq millions de diables
+le mariage!"
+
+Les uns riaient, les autres, scandalises, se taisaient. La derniere
+et la plus redoutable des incantations restait a essayer: c'est la
+ceremonie du miroir. On se place, une chandelle a la main, en face d'une
+petite glace; on souffle trois fois sur le verre, et on l'essuie en
+repetant trois fois: _Parais, mon mari_, ou: _Parais, ma femme!_ Alors,
+au-dessus de l'epaule gauche de la personne qui consulte le destin, se
+montre distinctement une figure qui se reflete dans le miroir; c'est
+celle de la compagne ou du mari que l'on invoquait.
+
+Personne n'osait, apres l'exemple de Maillie, braver encore les
+puissances surnaturelles. Le miroir et la chandelle etaient la par terre
+sans que l'on pensat a les mettre en usage. La Doon fremissait dans
+les roseaux; une longue trainee d'argent, qui tremblait sur ses vagues
+lointaines, etait aux yeux des villageois la trace etincelante des
+skelpies ou esprits des eaux; la jument de Muirland, sa petite jument
+des Highlands, a la queue noire et au blanc poitrail, hennissait de
+toute sa force, ce qui est toujours signe qu'un mauvais esprit est
+voisin. Le vent fraichissait; les tiges des joncs balances rendaient
+un triste et long murmure. Toutes les femmes commencaient a parler du
+retour; elles avaient d'excellentes raisons, des reprimandes pour leurs
+maris et leurs freres, des conseils de sante pour leurs peres, et une
+eloquence de menage a laquelle, helas! nous autres rois de la nature et
+du monde, nous resistons bien rarement.
+
+"Eh bien! qui de vous se presentera devant le miroir?" s'ecria Muirland.
+
+On ne repondait pas...
+
+"Vous avez bien peu de coeur, continua-t-il. Le souffle du vent vous
+fait trembler comme le saule. Quant a moi qui ne veux plus prendre de
+femme, comme vous savez, parce que je veux dormir, et que mes paupieres
+refusent de se fermer des que je suis mari, il m'est impossible de
+commencer le charme. C'est ce que vous sentez aussi bien que moi."
+
+A la fin, personne ne voulant saisir le miroir, Jock Muirland s'en
+empara. "Je vais vous donner l'exemple." Alors il prit sans hesiter
+la glace fatale; la chandelle fut allumee, et il repeta bravement
+l'incantation.
+
+"Parais donc, ma femme," s'ecria Muirland.
+
+Aussitot une figure pale, couverte de cheveux d'un blond fauve, se
+montra sur l'epaule de Muirland. Il tressaillit, se retourna pour
+s'assurer que l'une des jeunes filles du canton n'etait pas derriere lui
+pour imiter l'apparition. Mais personne n'avait ose parodier le spectre;
+et quoique le miroir se fut brise sur la terre en echappant de la main
+du fermier, toujours au-dessus de son epaule la meme tete blanche, la
+meme chevelure ardente se presentaient: Muirland pousse un grand cri, et
+tombe la face contre terre.
+
+Vous eussiez vu alors tous les habitans du village fuir ca et la, comme
+les feuilles enlevees par le vent; il ne resta plus dans cet endroit ou
+ils s'etaient livres naguere a leurs amusemens rustiques que les debris
+de la fete, le foyer a demi eteint, les pots et les cruches vides, et
+Muirland couche sur le gazon. Les spunkies et leurs acolytes revenaient
+en foule, et l'orage qui se preparait dans l'air melait a leur
+chant surnaturel ce long sifflement que les Ecossais designent si
+pittoresquement sous le nom de _Sugh_. Muirland, en se relevant, regarda
+encore par-dessus son epaule: toujours la meme figure. Elle souriait au
+paysan, mais ne prononcait pas un mot, et Muirland ne pouvait deviner si
+cette tete appartenait a un corps humain; car elle ne se montrait a lui
+que lorsqu'il se detournait. Sa langue se glacait et restait attachee
+a son palais. Il essaya de lier conversation avec l'etre infernal, et
+rappela en vain tout son courage; des qu'il apercevait ces traits pales
+et ces boucles ardentes, il fremissait de tout son corps. Il se mit a
+fuir, dans l'espoir de se delivrer de son acolyte. Il avait detache sa
+petite jument blanche et allait mettre le pied a l'etrier, quand il
+tenta encore une derniere experience. Terreur! toujours cette tete,
+devenue son inseparable compagne. Elle etait attachee sur son epaule,
+comme ces tetes isolees dont les sculpteurs gothiques jetaient
+quelquefois le profil au sommet d'un pilastre ou a l'angle d'un
+entablement. La pauvre Meg, la jument du fermier, hennissait avec une
+force terrible; et par des ruades frequentes elle annoncait la part
+qu'elle prenait a la terreur de son pauvre maitre. Le spunkie (ce
+devait etre un de ces habitans des joncs de la Doon qui persecutait le
+fermier), toutes les fois que Muirland se retournait, fixait sur lui
+deux yeux flamboyans, d'un bleu profond, sur lesquels aucun cil ne
+dessinait son ombre, et dont nulle paupiere ne voilait l'insupportable
+clarte. Il piqua des deux; la meme curiosite le poussait toujours a
+savoir si sa persecutrice etait la; elle ne le quittait pas; en vain
+lancait-il sa jument au galop, en vain les bruyeres et les montagnes
+disparaissaient et fuyaient sous les pas de l'animal, Muirland ne savait
+plus ni quelle route il suivait, ni vers quel but il conduisait la
+pauvre Meg. Il n'avait qu'une idee, le spunkie, son compagnon de route,
+ou plutot sa compagne, car cette figure feminine avait toute la malice
+et toute la delicatesse qui conviennent a une jeune fille de dix-huit
+ans.
+
+La voute du ciel se couvrait de nuees epaisses qui le retrecissaient par
+degres. Jamais pauvre pecheur ne se trouva lance seul au milieu de la
+campagne dans une plus satanique obscurite. Le vent soufflait comme s'il
+eut voulu eveiller les morts; la pluie tombait, emportee diagonalement
+par la violence de l'orage. Les lueurs rapides de l'eclair
+disparaissaient, devorees par les nues tenebreuses qui se refermaient
+sur elles: de longs, profonds et lourds mugissemens en sortaient. Pauvre
+Muirland! ton bonnet bleu ecossais, bariole de rouge, tomba, et tu
+n'osas pas te retourner pour le ramasser. La tempete redoublait de
+fureur; la Doon debordait sur ses rivages; et Muirland, apres avoir
+galope pendant une heure, reconnut douloureusement qu'il revenait au
+meme lieu d'ou il etait parti. L'eglise ruinee de Cassilis etait sous
+ses yeux; on eut dit que l'incendie embrasait les restes de ses vieux
+pilastres; des flammes jaillissaient de toutes les ouvertures inegales;
+les sculptures apparaissaient dans toute leur delicatesse sur un fond
+de clartes lugubres: Meg refusait d'avancer; mais le fermier, dont
+la raison ne guidait plus les demarches, et qui croyait sentir cette
+redoutable tete appuyee sur son epaule, enfoncait si vigoureusement son
+eperon dans les flancs de la pauvre bete qu'elle ceda malgre elle a la
+violence qu'on lui imposait.
+
+"Jock, dit une voix douce, epouse-moi, tu cesseras d'avoir peur."
+
+Vous imaginez la profonde terreur du malheureux Muirland.
+
+"Epouse-moi," repetait le spunkie.
+
+Cependant ils fuyaient vers la cathedrale enflammee. Muirland, arrete
+dans sa course par les pilastres mutiles et les saints de pierre
+renverses, mit pied a terre; il avait, pendant cette nuit, bu tant de
+vin, de biere et d'eau-de-vie, galope si etrangement, eprouve tant
+de surprise, qu'il finit par s'accoutumer a cet etat d'excitation
+surnaturelle: notre fermier entra d'un pied ferme dans la nef sans voute
+d'ou jaillissaient ces feux infernaux.
+
+Le spectacle qui le frappa etait nouveau pour lui. Un personnage
+accroupi au milieu de la nef soutenait, sur son dos courbe, un vase
+octangulaire ou brulait une flamme verte et rouge. Le maitre-autel etait
+charge de ses vieux ornemens catholiques. Des demons a la chevelure
+ardente qui se herissait sur leur tete etaient debout sur l'autel, et
+tenaient lieu de cierges. Toutes les formes grotesques et infernales
+que l'imagination du peintre et du poete ont revees se pressaient,
+couraient, volaient, se balancaient, se trainaient, se contournaient en
+mille etranges facons. Les stalles des chanoines etaient remplies de
+personnages graves qui avaient conserve les costumes de leur etat. Mais
+sur leurs aumusses on voyait se dessiner des mains de squelettes, et de
+leurs yeux caves aucune clarte n'emanait.
+
+Je ne dirai pas, car le langage humain ne peut y atteindre, quel encens
+on brulait dans cette eglise, ni quelle abominable parodie des saints
+mysteres y etait jouee par les demons. Quarante de ces lutins, perches
+sur l'ancienne galerie qui avait soutenu autrefois l'orgue de la
+cathedrale, tenaient en main des cornemuses ecossaises de dimensions
+differentes. Un enorme chat noir, assis sur un trone compose d'une
+douzaine de ces messieurs, donnait la mesure par un miaulement prolonge.
+La symphonie infernale faisait trembler ce qui restait encore des voutes
+a demi detruites, et tomber de temps en temps quelques fragmens de
+pierres ruineuses. Il y avait parmi ce tumulte de jolies skelpies a
+genoux; vous les eussiez prises pour des vierges charmantes, si la queue
+demoniaque n'avait pas souleve le coin de leur robe blanche; et plus de
+cinquante spunkies, les ailes etendues ou repliees, dansant ou en repos.
+Dans les niches des saints symetriquement rangees autour de la nef
+etaient des cercueils ouverts, ou le mort, sur son linceul blanc,
+apparaissait tenant en main le cierge funeraire. Quant aux reliques
+suspendues au parvis, je ne m'arreterai pas a les decrire. Tous les
+crimes connus en Ecosse depuis vingt ans avaient concouru a parer
+l'eglise livree aux demons.
+
+Vous y eussiez vu la corde du pendu, le couteau de l'assassin, le debris
+epouvantable de l'avortement et la trace de l'inceste. Vous y eussiez
+vu des coeurs de scelerats noircis dans le vice, et des cheveux blancs
+paternels suspendus encore a la lame du poignard parricide. Muirland
+s'arreta, se detourna; la figure compagne de sa route n'avait pas quitte
+son poste. Un des monstres charges du service infernal le prit par la
+main; il se laissa faire. On le conduisit a l'autel; il suivit son
+guide. Il etait dompte. Sa force l'avait abandonne. On s'agenouilla, il
+s'agenouilla; on chanta des hymnes bizarres, il n'ecouta rien; et il
+resta la, stupefait, petrifie, attendant son sort. Cependant les chants
+infernaux devenaient plus bruyans; les spunkies charges du corps de
+ballet tournaient plus rapidement dans leur ronde infernale; les
+cornemuses criaient, beuglaient, hurlaient et sifflaient avec une
+vehemence nouvelle. Muirland detourna la tete pour examiner cette fatale
+epaule sur laquelle un hote incommode avait fait election de domicile.
+
+"Ah!" s'ecria-t-il, poussant un long soupir de satisfaction.
+
+La tete avait disparu.
+
+Mais quand ses regards eblouis et egares se reporterent sur les objets
+qui l'environnaient, il fut bien etonne de trouver pres de lui, a genoux
+sur un cercueil, une jeune fille dont le visage etait celui meme du
+fantome qui l'avait poursuivi. Une petite chemisette ecossaise de
+fin lin gris descendait a peine jusqu'a mi-cuisse. On apercevait une
+poitrine charmante, de blanches epaules, sur lesquelles roulaient des
+cheveux blonds, un sein virginal, dont la legerete du costume relevait
+toute la beaute. Muirland fut emu; ces formes si gracieuses et si
+delicates contrastaient avec toutes les hideuses apparitions qui
+l'entouraient. Le squelette qui parodiait la messe prit de ses doigts
+crochus la main de Muirland et l'unit a celle de la jeune fille.
+Muirland crut sentir alors dans l'etreinte de cette bizarre fiancee la
+froide morsure que le peuple attribue aux griffes d'acier du spunkie.
+C'en etait trop pour lui; il ferma les yeux et defaillit. A demi vaincu
+par un evanouissement qu'il combattait, il crut deviner que des mains
+infernales le replacaient sur la jument fidele qui l'avait attendu a
+la porte de la cathedrale; mais ses perceptions etaient obscures, ses
+sensations indistinctes.
+
+Une telle nuit, comme on le pense bien, laissa des traces chez notre
+fermier; il se reveilla comme on se reveille apres une lethargie, et fut
+fort etonne d'apprendre que depuis quelques jours il avait pris femme,
+que depuis la nuit d'Hallowe'en il avait fait un voyage dans les
+montagnes, et qu'il en avait ramene une jeune epouse, laquelle, en
+effet, se trouvait placee pres de lui dans le lit hereditaire de sa
+ferme.
+
+Il se frotta les yeux et crut qu'il revait, puis il voulut contempler
+celle qu'il avait choisie sans s'en douter, et qui etait devenue
+mistriss Muirlaud. C'etait le matin. Qu'elle etait jolie! quelle douce
+lumiere nageait dans ces regards prolonges! quel eclat dans ces yeux!
+Cependant Muirland etait frappe de la lueur bizarre qui emanait de ces
+regards memes. Il s'approcha; chose etrange! sa femme, a ce qu'il pensa
+du moins, n'avait pas de paupiere; de grands orbes d'un bleu fonce
+se dessinaient sous l'arc noir d'un sourcil dont la courbe etait
+admirablement legere. Muirland soupira; le souvenir vague du spunkie,
+de sa course nocturne et de sa terrible noce dans la cathedrale, se
+representa tout a coup devant lui.
+
+En examinant de plus pres sa nouvelle epouse, il crut observer en elle
+tous les traits caracteristiques de cet etre surnaturel, modifies
+seulement et comme adoucis. Les doigts de la jeune femme etaient longs
+et minces, ses ongles blancs et effiles; sa chevelure blonde tombait
+jusqu'a terre. Il resta comme absorbe par une profonde reverie;
+cependant tous ses voisins lui dirent que la famille de sa femme
+residait dans les Highlands; qu'aussitot apres la noce il avait ete
+saisi par une fievre ardente; qu'il n'etait pas etonnant que tout
+souvenir de la ceremonie se fut efface de son esprit malade, mais que
+bientot il se conduirait mieux avec sa femme, car elle etait jolie,
+douce et bonne menagere.
+
+"Mais elle n'a pas de paupieres!" s'ecriait Muirland.
+
+On lui riait au nez, on pretendait que la fievre le poursuivait encore;
+personne, si ce n'est le fermier, ne s'apercevait de cette etrange
+particularite.
+
+La nuit vint: c'etait pour Muirland la nuit des noces, car jusqu'a ce
+moment il n'avait ete mari que de nom. La beaute de sa femme l'avait
+emu, bien que selon lui elle n'eut pas de paupieres. Il se promenait
+donc de braver resolument sa propre terreur, et de profiter au moins de
+la faveur singuliere que le ciel ou l'enfer lui envoyait. Nous demandons
+ici au lecteur de nous conceder tous les privileges du roman et de
+l'histoire, et de passer rapidement sur les premiers evenemens de cette
+nuit; nous ne dirons pas combien la belle Spellie (c'etait son nom)
+paraissait plus belle encore dans ses nocturnes atours.
+
+Muirland s'eveilla, revant qu'une clarte subite du soleil illuminait
+tout a coup la chambre basse ou etait place le lit nuptial. Ebloui par
+ces rayons ardens, il se leve en sursaut et voit les yeux eclatans de sa
+femme tendrement fixes sur lui.
+
+"Diable! s'ecria-t-il, mon sommeil, en effet, est une injure a sa
+beaute! Il chassa donc le sommeil, et dit a Spellie mille choses
+aimables et tendres auxquelles la jeune fille des montagnes repondit de
+son mieux.
+
+Jusqu'au matin, Spellie n'avait pas dormi.
+
+"Comment dormirait-elle, en effet, se demandait Muirland, elle n'a pas
+de paupiere?"
+
+Et son pauvre esprit retombait dans un abime de meditations et de
+craintes. Le soleil se leva. Muirland etait pale et abattu; la fermiere
+avait les yeux plus etincelans que jamais. Ils passerent la matinee a se
+promener sur les bords de la Doon. La jeune epouse etait si jolie que
+son mari, malgre sa surprise et la fievre a laquelle il etait en proie,
+ne put la contempler sans admiration.
+
+"Jock, lui dit-elle, je vous aime autant que vous aimiez Tuilzie; toutes
+les jeunes filles des environs me portent envie: aussi prenez-y garde,
+mon ami, je serai jalouse, je vous surveillerai de pres." Les baisers de
+Muirland arreterent ces paroles; cependant les nuits se succederent, et
+au milieu de chaque nuit les yeux eclatans de Spellie arrachaient le
+fermier a son sommeil; la force du fermier y succombait.
+
+"Mais, ma chere amie, demanda Jock a sa femme, est-ce que vous ne dormez
+jamais?
+
+--Dormir, moi!
+
+--Oui, dormir! il me semble que depuis que nous sommes maries vous
+n'avez pas dormi un moment.
+
+--Dans ma famille, on ne dort jamais."
+
+Les orbes azures de la jeune femme versaient des rayons plus ardens.
+
+"Elle ne dort pas! s'ecria avec desespoir le fermier, elle ne dort pas!"
+
+Il retomba epuise et terrifie sur l'oreiller.
+
+"Elle n'a pas de paupieres, elle ne dort pas! repeta-t-il.
+
+--Je ne me lasse pas de te voir, reprit Spellie, et je te surveillerai
+de plus pres."
+
+Pauvre Muirland! les beaux yeux de sa femme ne lui laissaient pas de
+repos; c'etaient, comme disent les poetes, des astres eternellement
+allumes pour l'eblouir. On fit dans le canton plus de trente ballades
+adressees aux beaux yeux de Spellie. Quant a Muirland, un beau jour il
+disparut. Trois mois s'etaient ecoules; le supplice qu'avait eprouve le
+fermier avait epuise sa vie, devore son sang; il lui semblait que ce
+regard de feu le brulait. S'il revenait des champs, s'il restait a la
+maison, s'il allait a l'eglise, toujours ce rayon terrible dont la
+presence et l'eclat penetraient jusqu'au fond de son etre et le
+faisaient tressaillir d'horreur. Il finit par detester le soleil, par
+fuir le jour.
+
+Le meme supplice que la pauvre Tuilzie avait souffert etait devenu le
+sien; au lieu de l'inquietude morale qui, pendant son premier mariage,
+l'avait transforme en bourreau de la jeune fille, et que les hommes
+appellent du nom de jalousie, il se trouvait place sous l'inquisition
+physique et ineluctable d'un oeil qui ne se fermait jamais: c'etait
+encore la jalousie, mais transformee en image palpable, l'inquisition
+devenue type. Il laissa sa ferme, quitta ses domaines, passa la mer et
+s'enfonca dans les forets de l'Amerique septentrionale, ou beaucoup de
+gens de son pays ont ete fonder des habitations et batir leur hutte
+paisible. Les savanes de l'Ohio lui offraient un asile assure a ce qu'il
+croyait; il preferait sa pauvrete, la vie du colon, le serpent
+cache dans les buissons epais, une nourriture sauvage, grossiere et
+incertaine, a son toit ecossais, sous lequel l'oeil jaloux et toujours
+ouvert reluisait pour son tourment. Apres avoir passe un an dans cette
+solitude, il finit par benir son sort: au moins il trouvait le repos au
+sein de cette nature feconde. Il n'entretenait aucune correspondance
+avec la Grande-Bretagne, de peur d'avoir des nouvelles de sa femme;
+quelquefois dans ses reves il voyait encore cet oeil ouvert, cet oeil
+sans paupieres, et se reveillait en sursaut; mais c'etait tout ce qu'il
+avait a souffrir; il s'assurait bien que la vigilante et redoutable
+prunelle n'etait plus aupres de lui, ne le penetrait, ne le devorait pas
+de ses clartes insupportables, et il se rendormait heureux.
+
+Les Narraghansetts, tribu voisine de son habitation, avaient pris pour
+sachem ou pour chef Massasoit, vieillard maladif, dont le caractere
+etait pacifique, et dont Jock Muirland se concilia aisement la
+bienveillance en lui donnant de l'eau-de-vie de grain qu'il savait
+distiller. Massasoit tomba malade; son ami Muirland vint le visiter dans
+sa hutte.
+
+Imaginez un wigwam indien, cabane pointue, avec un trou pour laisser
+echapper la fumee; au milieu de ce pauvre palais, un foyer embrase; sur
+des peaux de buffle, etendues par terre, le vieux chef malade; autour
+de lui les principaux sagamores du canton, hurlant, criant, pleurant et
+faisant un tapage qui, loin de guerir le malade, eut rendu malade un
+homme en bonne sante. Un powam ou medecin indien conduisait le choeur et
+la danse lugubres; les echos voisins retentissaient du bruit que faisait
+cette etrange ceremonie: c'etaient la les prieres publiques offertes aux
+divinites du pays.
+
+Six jeunes filles etaient occupees a masser les membres nus et froids
+du vieillard: l'une d'elles, fort jolie, agee a peine de seize ans,
+pleurait en s'acquittant de cet office. Le bon sens de l'Ecossais lui
+fit bientot reconnaitre que tout cet appareil medical n'aboutirait qu'au
+meurtre de Massasoit; en sa qualite d'Europeen et de blanc il passait
+pour medecin inne. Il profita de l'autorite que ce titre lui donnait,
+fit sortir tous les hurleurs et s'approcha du sachem.
+
+"Qui vient pres de moi? demanda le vieillard.
+
+--Jock, l'homme blanc!
+
+--Oh! reprit le sachem en lui tendant sa main dessechee, nous ne nous
+verrons plus, Jock!"
+
+Jock, bien qu'il eut peu de connaissances en medecine, s'apercut sans
+peine que notre sachem avait tout simplement une indigestion; il le
+secourut, ordonna que l'on se tut autour de lui, le mit a la diete, puis
+lui fit un excellent potage ecossais que le vieillard avala en guise
+de medecine. Bref, en trois jours Massasoit etait revenu a la vie; les
+hurlemens de nos Indiens et leurs danses recommencerent, mais ces hymnes
+sauvages n'exprimaient plus que la gratitude et la joie. Massasoit
+fit asseoir Jock sur sa hutte, lui donna son calumet a fumer, et lui
+presenta sa fille, Anauket, la plus jeune et la plus jolie de celles que
+Muirland avait vues dans la cabane.
+
+"Tu n'as pas de squaw[11], lui dit le vieux guerrier; prends ma fille et
+honore ma tete blanchie."
+
+[Note 11: Femme]
+
+Jock tressaillit; il se rappela le souvenir de Tuilzie et de Spellie, le
+mariage lui avait si mal reussi.
+
+Cependant la jeune Squaw etait douce, naive, obeissante. Un mariage
+dans les deserts s'environne de bien peu de ceremonies; il a peu de
+consequences funestes pour un Europeen. Jock se resigna, et la belle
+Anauket ne lui donna aucun sujet de se repentir de son choix.
+
+Un jour, c'etait le huitieme jour de leur union, tous deux, par une
+belle matinee d'automne, s'etaient embarques sur l'Ohio. Jock avait
+emporte son fusil de chasse. Anauket, habituee a ces expeditions qui
+composent toute la vie sauvage, aidait et servait son mari. Le temps
+etait magnifique; les rives de ce beau fleuve offraient aux amans des
+points de vue enchanteurs.
+
+Jock avait fait bonne chasse. Une pintade aux ailes eclatantes frappa
+ses regards; il l'ajusta, la blessa, et l'oiseau, frappe de mort, alla
+tomber, en gemissant, sous d'epais halliers. Muirland ne voulait pas
+perdre une proie aussi belle; il amarra son bateau, et courut a la
+recherche du resultat de sa conquete. Il avait battu inutilement
+plusieurs buissons, et son obstination d'Ecossais le plongeait et
+l'enfoncait de plus en plus dans l'epaisseur du bois. Il se trouva
+bientot environne d'arbres de haute futaie et place au centre d'une
+de ces salles de verdure naturelles que l'on trouve dans les forets
+d'Amerique, quand une clarte traversa le feuillage et penetra jusqu'a
+lui. Il tressaillit: ce rayon le brulait; cette lumiere insupportable le
+contraignait a baisser les yeux.
+
+L'oeil sans paupiere etait la, vigilant et eternel.
+
+Spellie avait passe la mer; elle avait trouve la trace de son mari,
+elle le suivait a la piste; elle avait tenu sa parole, et sa redoutable
+jalousie accablait deja Muirland de justes reproches. Il courut vers le
+rivage, poursuivi par l'oeil sans paupiere, vit l'onde claire et pure
+de l'Ohio, et s'y precipita dans sa terreur. Telle fut la fin de Jock
+Muirland; elle se retrouve consacree dans une legende ecossaise, les
+bonnes femmes l'expliquent a leur maniere. Elles affirment que c'est une
+allegorie, et que _l'Oeil sans paupiere_, c'est l'oeil toujours ouvert
+de la femme jalouse, le plus terrible des supplices.
+
+
+
+SARA LA DANSEUSE.
+
+
+Non, s'ecriait, un soir de sabbat, le juif Fleischmann en frappant
+vivement de son poing la table sur laquelle il venait de souper; non,
+jamais je ne souffrirai que ma fille monte sur un theatre pour amuser
+par ses pirouettes les oisifs de Berlin! Danseuse! Par Abraham, ma fille
+danseuse, quand le jeune Aaron la demande en mariage, et que demain
+elle pourrait etre la premiere marchande de chevaux de tout le
+Mecklembourg!--Je ne dis pas non, reprenait sa femme; mais si pourtant
+elle devait faire fortune dans cet etat, on peut tres-bien y vivre
+honnetement, quoique les dames de theatre ne soient pas toutes en
+possession d'une excellente reputation.--Taisez-vous, reprenait
+Fleischmann, vous en savez, vous, des danseuses qui ne soient pas des
+Babylones vivantes? J'aimerais mieux, comme notre grand patriarche, etre
+oblige de la sacrifier moi-meme, de mes propres mains, que de la
+laisser entrer dans une pareille vie. La fille de Fleischmann sauteuse
+publique!!--Mais enfin, mon ami, reprenait la mere, David a danse devant
+l'arche.--Il y dansait, repondit solennellement le vieux juif, pour
+celebrer les louanges du Seigneur, et sa danse ne ressemblait en aucune
+maniere a celle que votre Sara voudrait pratiquer. C'etait une danse
+grave, mesuree...--Pour cela, mon ami, c'est ce que vous ne savez pas.
+Le livre de Samuel, que les chretiens appellent le livre des _Rois_,
+ne dit pas du tout une danse plutot qu'une autre.--Langue de l'enfer,
+s'ecria Fleischmann avec une voix retentissante, que ne prends-tu avec
+toi ta fille, et ne la menes-tu par les rues, comme je l'ai vu faire a
+d'honnetes meres lors de mon voyage a Paris?" Cette brillante apostrophe
+ferma la bouche de Mme Fleischmann, qui, sans plus rien ajouter, se mit
+a oter le couvert; et elle ne reparla plus que pour rappeler a son mari,
+absorbe dans ses pensees, qu'il etait temps de se coucher, car dix
+heures venaient de sonner a l'horloge de Saint-Cyprien.
+
+Trois mois apres cette conversation, la salle du grand theatre de Berlin
+etait pleine comme depuis long-temps elle ne l'avait pas ete, et dans
+une des loges de l'avant-scene, occupee par l'ambassadeur de France et
+l'un des secretaires de legation, avant que la toile ne fut levee, avait
+lieu la conversation suivante.
+
+"Une juive pour maitresse, disait le jeune secretaire, a toujours ete
+dans ma pensee l'ideal du bonheur, et si votre excellence ne la prend
+dans sa maison, je compte bien me mettre en diplomatie pour arriver
+jusqu'a son coeur. Sara! monseigneur; comprenez-vous ce que doit etre
+dans les bras de son amant une femme qui s'appelle Sara?--Sans doute,
+reprenait l'ambassadeur. A ce nom seul revivent tous les souvenirs de
+la vie patriarcale, et pour peu que la petite ait le pied bien et les
+formes gracieuses, je pourrais bien faire quelque chose pour elle. Aussi
+bien la Ripiena vieillit beaucoup. Je ne sache rien dans le monde dont
+on se lasse aussi vite que d'un contr'alto.--Et puis, ajoutait le
+secretaire, il n'est pas jusqu'aux circonstances de son debut qui
+donnent a ce _sujet_ un attrait tout-a-fait piquant et romanesque. Son
+pere est un juif a principes, qui voulait la marier a un marchand de
+chevaux, plutot que de la laisser devenir la Terpsichore de l'Allemagne.
+Elle procede de par une vocation. Avant de monter sur la scene, elle
+a bravement rompu avec toute sa famille; aussi jurerais-je sur mon
+ambassade a venir qu'elle ira plus loin qu'aucune des celebrites
+dansantes de la chretiente...--Silence! interrompit l'ambassadeur; je
+vois la-bas le charge d'Espagne qui cause avec le conseiller intime.
+Laissez-moi observer leurs figures; j'ai dans l'idee qu'ils trament
+quelque chose." Un peu apres, l'ouverture commenca, la toile fut levee,
+et des nymphes et des amours firent l'exposition de la piece, en dansant
+avec des guirlandes, ce qui laissa comprendre aux spectateurs que
+c'etaient des nymphes et des amours qui dansaient avec des guirlandes.
+A la troisieme scene parut Sara. C'etait une grande fille, aux cheveux
+noirs, aux formes elegantes et elancees, comme la Sulamite du _Cantique
+des Cantiques_. Depuis un siecle peut-etre rien d'aussi voluptueux
+n'avait paru sur la scene du grand theatre. En un moment toutes les
+puissances europeennes, dans la personne de leurs representans, furent
+embrasees pour elle des feux les plus vifs. Il y aurait eu de quoi
+rompre a jamais l'equilibre et la paix de l'Europe, sans un incident qui
+se presenta.
+
+Au moment ou la jeune debutante, apres s'etre long-temps derobee aux
+poursuites d'un Zephyr, tombait comme epuisee dans ses bras et lui
+laissait prendre un baiser au vol, un homme dont le costume n'avait rien
+de mythologique, portant une longue barbe et un chapeau a larges bords,
+sort vivement de la coulisse, court a la debutante, la saisit par sa
+robe qu'il froisse et qu'il dechire. "Malheureuse! s'ecrie-t-il, rien
+n'a pu t'arreter, il a fallu que tu vinsses te prostituer a la face de
+tout Berlin! Eh bien! aussi a la face de tout Berlin je te maudis, et je
+demande au ciel qu'il te fasse mourir dans la honte et dans la misere;
+je te maudis!" repeta-t-il. Et bien qu'il ne fut pas le moindrement du
+monde comedien, jamais au theatre malediction paternelle n'avait produit
+un pareil effet.
+
+A cette terrible apparition, Sara se trouva mal; deux soldats de
+la garde du roi, en faction dans les coulisses, s'emparerent du
+perturbateur et le mirent a la porte de la scene, ou sa qualite de pere
+au desespoir ne lui donnait point entree. Le directeur du theatre ne
+pouvait comprendre la colere de cet homme, quand il avait fait a sa
+fille l'engagement le plus avantageux qui depuis dix ans peut-etre eut
+ete signe. Les puissances europeennes furent un peu derangees dans leur
+plan respectif par cette intervention qu'elles n'avaient pas prevue;
+parmi les femmes il n'y avait qu'une voix: la debutante etait passable,
+mais il fallait qu'elle fut une fille bien perdue et bien abandonnee
+pour donner a un pere si respectable un chagrin si cruel. Quant aux gens
+du parterre, qui d'abord avaient paru touches de cette scene, revenus de
+leur premiere emotion, ils demanderent qu'on leur rendit leur argent ou
+la danseuse, attendu que l'affiche n'avait pas prevenu qu'elle eut un
+pere, et qu'ils etaient venus pour assister a un ballet et non a un
+drame bourgeois; les choses ne se fussent point passees autrement si
+l'on fut venu annoncer que le premier tenor etait surpris tout a coup
+par un enrouement, ou que le premier sujet de la danse venait de se
+donner une entorse.
+
+En rentrant chez eux (depuis plusieurs mois ils ne demeuraient plus sous
+le meme toit), le pere et la fille furent saisis tous les deux d'une
+fievre violente, resultat de l'emotion a laquelle ils avaient ete
+soumis. Mais la fille avait dix-sept ans, et la vie chez elle achevait
+a peine de se completer; chez le vieux pere, au contraire, la nature en
+decadence depuis long-temps menacait ruine; elle s'en fut du coup. On le
+porta au cimetiere des juifs, qui est place en dehors de la porte de la
+ville, sur le chemin de France; en sorte que, deux mois apres, lorsque
+Sara passa par cette route dans la voiture de l'ambassadeur, elle ne put
+s'empecher de penser au vieux Fleischmann et a sa malediction.
+
+C'est une chose etrange que la malediction d'un pere. Ce n'est pas une
+force, comme disent les mathematiciens; ce n'est pas un corps, une
+substance, une chose materielle, avec laquelle vous puissiez toucher
+celui auquel vous l'adressez; trois mots: _Je te maudis_; ce n'est autre
+chose que l'expression d'un voeu pour son malheur, lequel ne devait pas
+avoir plus de portee que cette autre forme, bien plus usuelle et bien
+plus arretee: _Que le diable t'emporte!_ Et cependant, d'ordinaire, la
+vie d'un homme s'en trouve fletrie, et il est rare qu'il mene a bien son
+existence, lorsqu'il en marche charge.
+
+Pour Sara, moins d'un quart de lieue apres le cimetiere, dont, au reste,
+aucune voix n'etait sortie pour repeter l'anatheme, elle avait cesse d'y
+songer. Elle trouvait une profonde volupte a se sentir emportee d'un
+train rapide vers Paris, ou les danseuses sont en honneur comme jadis la
+vertu a Rome; elle etait fiere, autant toutefois qu'on peut l'etre de
+supporter un poids assez genant, de soutenir la tete de l'ambassadeur de
+France endormi, et reposant avec toute sa politique sur son epaule. De
+temps en temps ses grands yeux noirs de danseuse rencontraient ceux
+du jeune secretaire qui aimait tant les jeunes filles de Sion, et ils
+augmentaient chez lui la langueur voluptueuse qui vient visiter le
+voyageur glissant dans une berline bien suspendue, sur une route bien
+unie, lorsqu'aucune pensee triste ne le tourmente, qu'aucun cahos ne le
+reveille, et qu'il n'a pas trop hate d'arriver.
+
+Au milieu de cette douce extase, les voyageurs croient s'apercevoir
+que le train de la voiture redouble de vitesse. Bientot les cris du
+postillon et le mouvement de plus en plus rapide des roues leur font
+comprendre que les chevaux s'emportent, et qu'ils sont, pour le moins,
+exposes au danger de verser. Si la chose se fut passee en France, ou,
+grace a l'etat des routes, les voitures de voyage en ont une sorte
+d'habitude, le peril eut ete moins serieux; mais, en Allemagne, rien ne
+se fait qu'en conscience, et quand une chaise vient a etre brisee, il
+est rare que le malencontreux proprietaire s'en tire a moins de quelque
+cote enfoncee. L'evenement ne fut que trop consequent a cet usage;
+la voiture, entrainee par les chevaux, roula dans un fosse profond;
+l'ambassadeur eut une cuisse cassee; le jeune homme, la moitie des dents
+brisees. Pour la jeune juive, tiree du ravin dans un etat a faire pitie,
+on la transporta au plus prochain village. Le chirurgien de l'endroit
+s'empara d'elle, et, sous le pretexte qu'il voulait lui sauver la
+vie, il lui travailla les chairs en tout sens, et la fit cruellement
+souffrir. Durant la nuit qui suivit cette torture, elle entra dans le
+delire, parla de son pere, de Berlin, de Paris, de diplomatie, de pas de
+deux; sur le matin elle rendit le dernier soupir. Le lendemain, Sara
+la danseuse etait etendue entre deux lits de terre, et les vers
+commencaient leur travail.
+
+Voila qui etait bien pour ce monde-ci, reste a savoir ce qui allait se
+passer dans l'autre.
+
+Aussitot que l'ame de Sara se fut separee de son corps, elle commenca a
+s'avancer a travers des regions infinies et solitaires ou elle eut peur
+de sa solitude.
+
+A la fin elle arriva devant son juge, qu'elle n'osa jamais contempler
+face a face, et son jugement commenca.
+
+"Ame que j'avais faite a mon image, d'ou viens-tu?"
+
+L'ame repondit: "Je reviens d'en bas.
+
+--Le temps que je t'avais donne a y passer, qu'en as-tu fait?
+
+--Il fut bien court, reprit l'ame.
+
+--Raison de plus pour le bien employer. As-tu souvent fait l'aumone?
+
+--Quelquefois.
+
+--Oui, trente fois en tout: dix fois par charite, vingt fois par
+orgueil et par respect humain; tout compense, l'aumone ne te sera point
+comptee.--As-tu souvent pense au Seigneur ton Dieu?
+
+--Oh! oui, souvent.
+
+--Oui souvent, jusqu'a l'age de douze ans, quand ta mere te disait de
+faire tes prieres; mais plus tard, aux parures, aux bals, aux beaux
+cheveux des jeunes gens. As-tu respecte ton pere et ta mere, a l'egal du
+Seigneur ton Dieu?
+
+--Je les aimais, reprit l'ame.
+
+--Et jamais tu ne leur as desobei?
+
+L'ame se tint dans le silence.
+
+--Sara, tu as danse?"
+
+L'ame commenca a etre agitee comme une feuille tremblant sous le vent.
+
+--"Sara! ton pere est mort, et son ame est avec moi."
+
+L'ame trembla plus fort.
+
+--"Sara! aux tenebres eternelles!
+
+--Helas! helas! reprit-elle, pour avoir danse!
+
+--Non point pour avoir danse, repondit le juge, car j'ai avec moi
+des danseurs dans la felicite eternelle; mais parce que ton pere t'a
+maudite, et qu'il est mort sans avoir repris sa malediction. Adieu,
+Sara, adieu, ma fille, chante maintenant."
+
+Aussitot les esprits de tenebres se ruerent sur elle, en riant aux
+eclats; et, l'entrainant vers les regions de leur eternite, ils la
+faisaient horriblement souffrir en se l'arrachant entre eux, pour savoir
+qui aurait l'honneur de la presenter a leur illustre seigneur et roi.
+
+Or Satan etait assis dans toute sa gloire sur un trone emblematique,
+dans lequel il avait pris plaisir a parodier tous les trones de la
+terre; sa forme etait, j'en demande humblement pardon a l'honorable
+lecteur, celle d'une chaise percee. Son front, jaune et cuivre, etait
+sans cesse agite par un tic nerveux, et sa bouche, qui s'entrouvrait
+pour sourire, laissait voir dans une profondeur infinie deux rangees de
+dents blanches qui ne ressemblaient pas mal aux longues colonnades d'un
+temple antique.
+
+--Une ame? dit Satan.
+
+--Oui, maitre, repondirent les suppots.
+
+--Ame, qu'as-tu fait? reprit le grand monarque.
+
+--J'ai danse, repondit l'ame, si bien que mon pere en est mort, et le
+Seigneur mon Dieu (ici Satan fit une horrible contorsion) m'envoie vers
+vous pour que vous fassiez de moi ce qu'il vous plaira."
+
+Et l'ame aurait voulu mentir qu'elle ne l'aurait pas pu, car son arret
+la condamnait a se denoncer elle-meme, et il fallait que son arret fut
+accompli.
+
+Lors Satan, dans un jour de familiarite, daigna consulter les demons qui
+avaient amene l'ame de Sara, et il leur dit: "Qu'en ferons-nous?
+
+--Pendons-la par les pieds! dit le premier; ainsi elle sera punie par ou
+elle a peche.
+
+--Commun! dit le maitre, et il passa a un autre avis.
+
+--Moi, dit le second, je propose ma fameuse mixture: huile bouillante,
+un baril ordinaire, bonne partie de soufre et de plomb, argent et bronze
+en fusion, servez chaud et faites infuser la coupable..."
+
+La pauvre ame en deliberation eut une mortelle frayeur en entendant
+parler de cette cuisine effroyable.
+
+Mais Satan, donnant un coup de pied a l'opinant: "Arriere! lui dit-il,
+miserable classique! avec tes vieilles methodes. J'ai une idee"; et se
+levant pour en faire aussitot l'essai, il ordonne que dans un coin de
+son empire on eleve rapidement une vaste salle de spectacle capable de
+contenir quelques cent milliers de spectateurs.
+
+Ni peintures, ni dorures, ni candelabres, ni lustres, ni girandoles
+ne sont epargnes. Dans l'orchestre, ce sont trompettes dechirantes,
+clarinettes criardes, tam-tams a la voix d'airain et au bruissement
+lugubre, basses ronflantes et continues, avec des fifres pour les
+dessus.
+
+Puis pour une heure de l'eternite les chaudieres et les chevalets se
+reposent, et le beau monde des damnes est invite, sous bonne escorte,
+a venir honorer de sa presence l'ouverture de l'Academie royale de
+l'enfer.
+
+Industrie de bourreaux! les voila qui rendent a ces femmes, a ces femmes
+qui depuis le temps qu'elles brulent dans la gehenne eternelle avaient
+presque oublie les joies de la terre, les voila qui leur rendent et
+leurs frais chapeaux de fleurs, et leurs plumes, et leurs cachemires, et
+leurs satins broches, et leurs riches fourrures; puis tout a l'heure ils
+les depouilleront de tout cela, et avec un desesperant souvenir tout
+fraichement renouvele, ils les renverront reprendre leur nudite et
+leur supplice. Cependant derriere les dames, au second rang des loges,
+l'habit bien empese et la cravate savamment jetee, se placent les
+ministres, les banquiers, les diplomates et les dilettanti; la corne
+doree, la fourche au poing, grave et imposant comme un sergent de garde
+bourgeoise, un demon veille a chaque issue; mais ce que vous n'auriez
+pas vu sur la terre, aux stalles reservees pour les hauts dignitaires,
+ce ne sont qu'eveques, cardinaux, archeveques, revetus de leurs plus
+beaux atours, et ne tenant compte de la canaille du parterre qui,
+parquee derriere cette foret de houlettes et de coiffures episcopales,
+ne cesse de crier: _A bas le chapeau rouge! a bas la crosse! a bas la
+mitre!_
+
+Apres cela, dans une loge restee vide, et richement drapee, voyez venir
+sa majeste Satan; il est accompagne de ses hauts dignitaires et de
+madame la Mort, reine des royaumes infernaux, de la terre, du monde, et
+autres lieux circonvoisins; sur quoi la piece commenca, dont nous ne
+saurions au juste donner l'analyse. Nous pouvons dire cependant que deux
+scenes furent merveilleusement applaudies. Dans l'une, le poete et
+le musicien avaient agreablement tourne en raillerie la felicite des
+justes, _condamnes_, disaient-ils, pour toute rejouissance, a chanter
+eternellement l'_Hosanna in excelsis_ devant la face du Tres-Haut. On
+laisse a penser du succes que cette parodie dut avoir devant un pareil
+auditoire.
+
+La donnee de l'autre scene, quoique plus fine et plus delicate, ne fut
+pas moins goutee. Dans une langoureuse cavatine, un bienheureux se
+plaignait de n'avoir plus retrouve dans le ciel ses amities de la terre;
+il ne pouvait se consoler d'avoir vu toutes les forces aimantes de son
+ame aller se resumer dans le mystique amour des perfections divines, et
+il demandait qu'on lui rendit ses amours grossieres de la creation et
+les yeux de sa bien-aimee.
+
+Ensuite ce fut le ballet.
+
+Plusieurs danseuses vinrent successivement rivaliser de graces et de
+molles attitudes. A chaque pas brillant, a chaque pirouette hardie,
+le roi donnait lui-meme le signal, et des tonnerres d'applaudissemens
+retentissaient; mais quand ce fut le tour de Sara, il affecta, car
+cela etait dans son plan, une froide indifference, que le reste des
+spectateurs partagea avec lui. La pauvre fille avait beau se depenser en
+efforts, un desesperant silence l'accueillit jusqu'a la fin de la scene;
+aussi, en rentrant dans les coulisses, d'ou ses compagnes avaient vu sa
+mesaventure, elle fut saisie d'une violente attaque de nerfs. Alors le
+roi Satan, qui avait voulu faire cet essai, tint pour certain que le
+plus grand supplice a infliger a une ame d'artiste, c'est la superiorite
+de ses rivales: assure de l'excellence de ce nouveau mode de torture, et
+ayant autre chose a faire que d'assister jusqu'au bout a l'intrigue d'un
+ballet, il se leva, et aussitot les gardiens, a grands coups de fouet,
+firent evacuer la salle par l'honorable assistance.
+
+Depuis ce temps, dans cette salle deserte, dont une petite lampe, a la
+lumiere tremblotante, ne sert qu'a sonder l'incommensurable solitude,
+la pauvre Sara, ayant toujours a l'oreille le bruit des applaudissemens
+donnes a ses compagnes, est la, qui danse sans relache; et il n'y a pas
+d'orchestre pour lui marquer la mesure, pas d'yeux pour contempler ses
+graces et sa beaute, pas de prince russe pour s'en eprendre, et lui
+escompter son admiration.
+
+
+
+UNE BONNE FORTUNE.
+
+
+C'est chose curieuse qu'une soiree de Palerme, au bord de la mer
+murmurante, sous les flots du soleil d'ete, au milieu de cette
+population grimacante et mobile, plus originale mille fois et moins
+connue que la race classique des abbes, des courtisanes et des lazzaroni
+napolitains. Grace aux romans et a la scene, Naples est vieux pour moi:
+on me l'a gate; on m'a use ce ciel et cette mer pleins de prestiges.
+La Sicile est neuve et inconnue; il y a la un double reflet venu de
+l'Arabie et de l'Espagne. Des murailles sarrazines s'elevent autour de
+vous; des costumes espagnols flottent aux fenetres et etincellent sur
+les quais. C'est une feerie comique et fantastique! Et l'air est si
+doux, la brise apporte tant de parfums avec sa fraicheur, la chanson du
+patre lointain a quelque chose de si sauvage et de si tendre! Vous ne
+respirez que fleurs, vous ne voyez que debris de marbres et fragmens
+de temples. C'est encore un fragment de grotesque comedie que cette
+aristocratie en guenilles, et sur ces guenilles de l'or; ces femmes
+belles comme dans l'ancienne Syracuse, et vetues comme on l'etait il y
+a quarante ans; puis au milieu des chanteurs et des promeneurs, un gros
+moine rebondi qui vous offre un crane de mort au bout d'une croix noire,
+et vous demande l'aumone en riant, son urne sepulcrale toujours brandie
+et vacillante sous votre menton; puis des carrosses decouverts roulant
+doucement sur la Marina[12], charges d'abbes qui rient, qui s'eventent
+avec des plumes, qui se parfument, qui prennent du tabac, qui savourent
+des sorbets. Aupres des abbes sont des princes ecrases de noms propres
+et d'ennui, trainant de leur mieux leur gloire seculaire, leur obscurite
+profonde et leur pauvrete incurable. Quelques-uns d'entre eux se jettent
+dans la devotion, d'autres dans la debauche, d'autres dans les arts.
+J'ai connu un prince palermitain qui s'est ruine en sculptures d'un
+genre inoui; il faisait executer des bouteilles hautes de trente pieds
+et taillees dans le marbre; des pions d'echecs de dimensions colossales,
+et dont le regiment garnissait une vaste cour de son palais; un
+polichinel grand comme Atlas, en agathe et en onyx; au milieu de
+l'etoile du parc une longue marotte d'ebene s'elevait en forme de
+pyramide. Toutes ces inventions fantasques couterent sa fortune au
+prince de ***, et l'envoyerent mourir a l'hopital. Ce que c'est que
+l'oisivete entee sur la sottise et la richesse!
+
+[Note 12: _La Marina_, quai de Palerme]
+
+Vous qui avez de belles couleurs sous votre pinceau, mes amis,
+donnez-nous la copie du tumulte de la Marina, reproduisez ce bruit d'un
+peuple indigent qui jouit de se sentir vivre, ces baise-mains jetes au
+vent et rendus de toutes parts: _bonjour! bonsoir!_ lances de carrosse
+en carrosse, avec plus de verve que de bon ton; et la cloche de
+l'_Angelus_ retentissant sous ce beau ciel dont l'azur noir se fond dans
+une teinte d'emeraudes: belle et ravissante scene en verite! On l'a
+tres-peu admiree et rarement decrite. Il est a la mode d'aller a Rome et
+a Naples; la Sicile n'est pas encore _fashionable_.
+
+J'admirais ce spectacle, et je m'etais appuye, pour en mieux jouir,
+contre la muraille basse ornee de petits pilastres d'architecture
+sarrazine qui suit le rivage de la mer, et presente aux promeneurs
+fatigues une longue et commode banquette de marbre _fruste_ et usee
+depuis des siecles. Je m'assis sur ce banc. L'air maritime soufflait
+dans mes cheveux; la mobile scene passait devant moi.
+
+Un capucin a longue barbe vint prendre place a mes cotes. Il avait l'air
+souffrant, son exterieur etait plutot triste et simple que devot et
+humble. On lui aurait donne cinquante ans, et on l'aurait pris pour un
+ancien militaire. Sa physionomie n'etait pas sicilienne. Au lieu de se
+contracter avec une mobilite presque convulsive, elle etait froide,
+severe, resignee. Vous avez rencontre dans votre vie de ces traits
+heureux qui appellent la confiance et la fixent; vous vous interessez
+involontairement a cette physionomie inconnue; ce n'est pas de la beaute
+ni meme de la grace; vous vous dites: "La souffrance a passe par la;
+elle a passe, non sans se faire sentir; elle n'a point rencontre un
+corps d'airain, une ame de bronze, mais un etre faible, tendre, mais une
+organisation delicate; la lutte a ete cruelle. Et voici cet etre, il n'a
+pas ete brise; approchons pour en toucher les restes. C'est en lui
+qu'a eu lieu le combat, c'est lui qui a ete le theatre, la victime et
+l'athlete."
+
+Je voulais lier conversation avec le capucin; je lui demandai l'heure.
+Il me regarda fixement, reconnut sans doute a mon accent que j'etais
+etranger a Palerme, et me repondit en anglais:
+
+"Il est huit heures."
+
+Puis il se leva et partit.
+
+Je sais l'anglais; la prononciation du capucin etait toute nationale et
+franchement britannique; je ne pouvais m'y tromper. Mais comment cet
+Anglais etait-il venu a Palerme? Un homme de cette nation en Sicile et
+sous la robe de capucin! Il y avait la quelque mystere que je voulais
+approfondir. Je revins le lendemain a la meme place dans l'esperance de
+l'y retrouver; en effet il y etait. Les jours suivans meme manege. Peu a
+peu sa farouche humeur s'adoucit; je parlais anglais avec lui, cela lui
+gagna le coeur. Il vit que je desirais me lier avec lui, et s'y preta
+sans peine; il avait de l'instruction et une connaissance pratique assez
+etendue des hommes et des choses: quinze jours apres notre premiere
+entrevue il me raconta sa vie.
+
+Rien n'est plus touchant qu'une douleur vraie qui se juge, se condamne
+et se contraint. La voix du moine etait ferme, son oeil restait sec,
+mais on voyait que ce calme lui coutait. Il faisait l'histoire de son
+malheur comme un brave invalide raconte la campagne ou il a perdu un
+de ses membres. La conversation n'etait point encore tombee sur cette
+matiere, et il ne m'avait parle ni de ses antecedens, ni de ses
+malheurs, lorsque je m'avisai de lui demander depuis combien de temps il
+portait cette robe.
+
+"Ne me jugez pas d'apres elle. Vous ne me connaissez pas, me
+repondit-il. J'ai adopte le couvent comme un lieu de paix et de
+retraite, et cette robe comme une egide commode contre la vie et ses
+tourmens; je ne suis pas de l'ordre de Saint-Francois. Les moines de
+ce pays, classe d'hommes dont on dit tant de mal, sont d'une admirable
+tolerance; ils me laissent porter leur costume, partager leur vie, et ne
+m'imposent pas leurs croyances; ils me souffrent et m'aiment. Je suis
+protestant. Que cela ne vous etonne pas: nous autres philosophes de
+France et d'Angleterre nous ne savons pas ce que les couvens d'Italie et
+d'Espagne renferment de lumieres et de bon sens. Jamais nos moines ne me
+font subir l'ennui d'aucune controverse; je vis avec eux, et j'y vis...
+tranquille."
+
+A ce dernier mot il hesita, il s'arreta, il n'osait pas dire _heureux_.
+Une reverie plus sombre nuagea ce front pensif; des idees tristes
+l'assiegeaient. Il garda quelques momens le silence, appuya sa tete
+rasee entre ses mains, et me dit:
+
+"Je suis du comte de Herford. Quand notre armee revint d'Alexandrie, le
+vaisseau de transport sur lequel je me trouvais avec plusieurs autres
+officiers fut incapable de tenir la mer, et nous relachames a Messine.
+Fatigues des incommodites sans nombre de l'existence orientale, des
+detestables appartemens du Caire et de la vie de vaisseau, nous
+descendimes au lazaret; nous le trouvames commode et de bon gout. Vous
+savez ce que c'est que ce lazaret: une mauvaise cour carree avec un
+cimetiere au milieu. On est la, isole des vivans, sans communication
+avec la terre, et sans autre recreation que l'esperance d'en sortir
+bientot. Mes camarades supportaient fort bien leur position; les
+journaux anglais que l'on nous envoyait fournissaient un aliment a leur
+curiosite et a leur gaiete. Ils jouaient, ils chantaient; j'etais triste
+et j'ignorais la cause de cette tristesse. Un indicible pressentiment
+pesait sur moi; dans nos journaux je ne trouvais rien qui se rapportat
+a ma famille ou a mes amis; les journaux steriles comme cette mer
+aux flots plats et tristes, comme ces murs jaunes et lugubres qui
+m'environnaient. Mes camarades me raillaient; je ne savais que leur
+repondre. Enfin notre quarantaine s'acheva.
+
+"Vous connaissez sans doute la disposition des theatres de Messine: ils
+sont distribues en stalles ou chacun trouve la place que le hasard lui
+assigne, de sorte que trois ou quatre rangs d'auditeurs peuvent vous
+separer des personnes de votre societe. C'est ce qui m'arriva le soir
+meme ou la liberte nous fut rendue. Toutes les loges etaient pleines;
+nous allames prendre place au parterre, mes camarades et moi; nous fumes
+obliges de nous asseoir a de grandes distances les uns des autres. Dans
+un entr'acte plusieurs Siciliens assis pres de moi se leverent, et
+d'autres officiers anglais accompagnes d'un jeune homme en costume de
+ville prirent leur place. Ils parlaient tres-haut, et j'appris que
+le dernier interlocuteur etait arrive le soir meme a Messine par le
+paquebot.
+
+"C'etait un homme de taille moyenne, l'oeil bleu et fixe, le regard
+attentif, pour ne pas dire insolent; un veritable Anglais de l'ecole
+moderne. La secte etait nouvelle alors, le Caire et Alexandrie ne
+m'avaient rien offert de tel: aussi l'examinais-je avec curiosite et
+l'ecoutais-je avec attention. L'officier auquel il s'adressait, et qui
+semblait fort intime avec lui, avait ete son condisciple au college
+d'Eton. La cravate du nouveau venu l'emprisonnait si etroitement, ses
+grandes joues etaient d'une si belle couleur safranee, son affectation
+d'austerite sourcilleuse contrastait si ridiculement avec la fatuite
+de ses paroles, que j'oubliais le spectacle pour le contempler et pour
+l'entendre.
+
+"Il m'est arrive bien des choses, mon cher, disait-il a son camarade,
+depuis nos vieilles folies d'Eton. Vous me direz, vous, combien de
+villes nouvelles vous avez visitees, et a combien de batailles vous avez
+assiste: cela est tres-heroique et tres-beau; moi, je vous dirai, en
+revanche, combien de chevaux j'ai tue a la chasse, et combien de maris
+desoles m'ont envoye a tous les diables. La liste en est longue, par
+Dieu! et je ne vous en ferai pas grace. Ce qui m'amene a Messine
+aujourd'hui, et me force d'assister a ce spectacle que Dieu damne, c'est
+l'eclat de ma derniere affaire de ce genre. Il s'agissait d'une femme
+mariee, jolie, intrigante, et dont la rouerie profonde eut aisement
+servi de modele a tout ce que la France et l'Espagne possedent de plus
+consomme en ce genre. Vous sentez que la delicatesse m'empeche de la
+nommer. Tout nous ordonnait une conduite prudente; eh bien! malgre notre
+habilete mutuelle, nous fumes trahis. Une femme, une aubergiste de la
+route de Bath, que j'avais daigne dans le temps honorer de quelques
+regards, eventa notre complot anti-conjugal, et me menaca de l'ebruiter.
+C'eut ete dangereux de toute maniere: la dame a des parens qui ne
+plaisantent jamais, et nos tribunaux font payer cher les maladresses
+amoureuses. J'achetai le silence de notre hotesse, et me voici a
+Messine, ou je compte passer quelque temps loin de celle dont mon
+absence protegera sans doute la reputation."
+
+"Cette conversation fit peu d'impression sur moi dans le premier moment.
+Je ne remarquai que deux choses: la corruption froidement frivole du
+jeune dandy, et la depravation de sa complice. Je rentrai chez moi. Un
+paquet de lettres et de journaux se trouvait sur ma table. Je reconnus
+l'ecriture de ma femme, et je me hatai de decacheter sa lettre. On ne
+peut etre attache a une amante, a une soeur, a une epouse, par des liens
+plus doux que ceux qui m'unissaient a Marie. Sa lettre respirait toute
+la tendresse d'une ame pure et devouee. Depuis que j'avais epouse Marie,
+elle ne m'avait pas cause un seul chagrin. Jeune fille elevee dans un
+des comtes les plus sauvages de l'Angleterre, appartenant a une des
+familles les plus illustres de la pairie, elle unissait a la grace et
+a la dignite aristocratique la rare magie de l'ingenuite la plus
+touchante."
+
+Le capucin se leva; le soleil baissait, nous nous dirigeames vers son
+couvent. Il me fit entrer dans sa cellule, et pendant que la nuit
+commencait a tout obscurcir, il continua en ces mots:
+
+"Dans la lettre de ma femme elle faisait mention d'un voyage a Bath et
+d'un retour subit a Londres, retour cause par la mauvaise sante de sa
+mere. Je reconnaissais dans ces lignes, pleines de sensibilite, toute
+son ame angelique, et je me felicitais d'avoir rencontre une telle
+epouse, lorsqu'en portant la main sur le paquet de journaux une
+singuliere reflexion m'occupa. Le mot Bath, si souvent reproduit dans la
+conversation du dandy, se montrait aussi dans la lettre de ma femme; ce
+rapprochement frappa mon esprit d'une etrange terreur. Ce n'etait pas un
+doute, ce n'etait pas un soupcon, c'etait comme une vague, une lugubre
+et lointaine clarte. Une angoisse jalouse me saisit le coeur, et je
+tremblai un moment comme la feuille. Je me rappelai toute la vie passee
+de ma femme, son amour pour ses devoirs, la profondeur simple et naive
+de ses affections, je m'accusai moi-meme: mais je ne pouvais echapper a
+ce tourment. Entre sa vertu et ma confiance, il me semblait qu'un demon
+gigantesque s'elevait pour en eclipser la clarte et me plonger dans des
+tenebres profondes.
+
+"Comment vous peindre, monsieur, ce supplice d'une jalousie fondee sur
+la plus legere hypothese, concue dans un pays etranger, sans aucun moyen
+d'en verifier la realite ou l'injustice? Tous mes raisonnemens etaient
+inutiles, le dard envenime restait la enfonce dans mon sein. Je ne
+pouvais le secouer ni l'arracher. L'horreur de la meme pensee me
+poursuivait sans relache. Je me levai, me promenai a travers la chambre
+et ne retrouvai un peu de calme que vers une heure du matin, apres avoir
+respire a longs traits l'air embaume de la nuit sicilienne. Le portrait
+de Marie se trouvait dans l'interieur d'un de mes portefeuilles; je
+l'ouvris, je contemplai cette image qui s'offrit a moi pure, naive,
+candide; c'etaient bien ces traits si modestes dont l'expression
+semblait me reprocher mes soupcons outrageux et se plaindre de ma
+defiance. Un sentiment amer et brulant comme le remords s'empara de moi;
+j'etais pret a demander pardon a ce portrait. Je me calmai ensuite; et,
+rallumant ma lampe que le vent venait d'eteindre, je repris le paquet de
+journaux que j'avais neglige d'ouvrir.
+
+"Apres avoir parcouru negligemment plusieurs paragraphes politiques et
+litteraires, je me mis a lire cette partie de nos feuilles publiques
+ou, sous le titre de _Bruits de la ville et de la cour_, on accumule
+hardiment tous les scandales semes dans les salons et dans les tavernes.
+Voici le passage etrange qui frappa mes regards, et que je relus
+plusieurs fois avec une anxiete que vous n'aurez pas de peine a deviner:
+
+"Il n'est bruit dans le monde que de la piete filiale de la belle et
+jeune mistriss Os... qui a quitte tout a coup les plaisirs de Bath pour
+suivre sa mere souffrante. On dit que la reputation de la fille est
+aussi invalide que la sante de la mere."
+
+"Je laissai tomber le journal. Mon nom est Osprey. L'initiale dont le
+journaliste s'etait servi etait precisement celle du nom de ma femme et
+du mien.
+
+"Vingt balles eussent frappe et dechire ma poitrine a la fois que je
+n'eusse pas souffert davantage. Ces lignes du journal ajoutaient a mes
+soupcons un venin mortel et une hideuse probabilite. Je n'essaierai pas
+de decrire l'etat dans lequel je tombai; le temps s'ecoula, l'horloge
+d'un couvent voisin sonna quatre heures. Je repris machinalement un
+autre numero du meme journal, ou, sous la meme rubrique dont j'ai deja
+parle, se trouvait le paragraphe suivant:
+
+"Les insinuations scandaleuses et injustes dont lady O... et sa famille
+ont ete l'objet sont formellement dementies par des personnes dignes de
+foi."
+
+"Je meditai long-temps ces paroles, et j'y vis non une attestation de
+l'innocence de la dame accusee, mais seulement une reponse adroite, et
+la preuve irrefragable d'une reputation deja fletrie. D'ailleurs le
+dandy n'avait-il pas repete que sa maitresse etait ingenieuse dans le
+vice, spirituelle dans ses exces, feconde en ressources pour les voiler,
+d'une dissimulation profonde, d'une adresse sans egale, d'une perfidie
+qui eut fait bonte aux plus habiles. Plus je revais, plus mon anxiete
+augmentait; la fievre s'emparait de mon cerveau. Tourment insupportable!
+Le matin je me jetai sur mon lit, ou je restai etendu et pleurant.
+Tantot ma femme m'apparaissait comme l'ange de nos premieres amours,
+tantot comme un monstre odieux. Dans le flux et le reflux de mes pensees
+je ne savais a quoi me fixer; je ne pouvais aller demander raison a
+l'homme dont les paroles avaient souleve dans mon sein cette affreuse
+tempete. Le mot Bath retentissait a mon oreille comme un glas funebre.
+
+"Il etait onze heures quand je sortis au hasard; et bientot, par
+un mouvement presque machinal, je m'acheminai vers un couvent de
+benedictins ou demeurait un homme que j'avais remarque pendant le sejour
+que j'avais fait precedemment a Messine. Il se nommait le pere Anselme;
+sa sagacite etait rare et puissante; il donnait un dementi formel a
+l'opinion vulgaire, mais ridicule et fausse, qui peuple les couvens
+d'une race ignorante, oisive et inutile.
+
+"Ne croyez pas que toute l'intuition du coeur humain appartienne aux
+gens du monde: la solitude donne des lecons. Un moine qui a l'instinct
+de l'observation en sait plus sur vous et sur moi que le favori des
+salons et des boudoirs n'en saura jamais. Ce dernier se dissipe, sa
+sagacite se perd sur une surface plane; son esprit de detail s'applique
+a des riens. Le solitaire, s'il a l'esprit droit, creuse a une
+profondeur inouie, decouvre des rapports ignores des autres hommes,
+etudie le monde sans le voir, devine les secrets des coeurs sans se
+confondre dans la tourbe sociale, penetre le ciel et l'enfer, invente
+dans sa cellule tout ce qui doit changer le globe: c'est Roger Bacon
+devinant la machine a vapeur et la circulation du sang; c'est Abeilard
+et Occam preludant au scepticisme de Voltaire; il n'y a que les esprits
+sans portee qui se moquent des cenobites. Le cenobitisme est le
+nourricier du genie; la cellule en est le berceau. Croyez-vous que
+ces jesuites qui emouvaient le monde et petrissaient les ames royales
+eussent acquis dans le tumulte d'une societe bruyante leur genie si
+fecond et si dangereux? Non. Meme le talent de l'intrigue peut emaner de
+la cellule: la, dans la solitude, en face du ciel, loin du mouvement des
+pensees tumultueuses, qui nous enlevent a nous, germent et grandissent
+tous les bons et mauvais genies.
+
+"Le pere Anselme, Venitien de naissance, etait un remarquable exemple
+de sagacite et de finesse mondaines, chez un pretre enferme dans le
+cloitre.
+
+"J'avais beaucoup de confiance en lui et je crois qu'il m'aimait. Les
+pretres siciliens forment, vous ne l'ignorez pas, une classe a part.
+L'heresie ne leur fait pas peur, combien de fois ai-je entendu le pere
+Anselme me dire:
+
+"Vous autres Anglais, vous etes une grande nation, et Dieu ne voudra pas
+damner des heretiques tels que vous."
+
+"Je lui appris tout ce qui m'agitait, je ne lui cachai pas la moindre
+particularite des evenemens de ma vie, pas un des details que je viens
+de vous donner. Il m'ecouta paisiblement, et me repondit:
+
+"--Retournez chez vous, ce soir vous reviendrez au couvent apres vepres.
+Peut-etre alors serai-je en etat de vous donner quelques conseils.
+
+"J'allai m'enfermer dans ma chambre. Mes camarades s'etaient absentes,
+et sous la conduite d'un cicerone ils visitaient les ruines dont cette
+partie de la Sicile est semee. Je fus heureux de pouvoir rester seul et
+triste dans mon appartement. J'attendis avec impatience le moment de
+notre entrevue. Le jour baissait; a la porte du couvent un religieux
+appartenant aux ordres mendians causait avec Anselme; quand ils me
+virent, leurs regards semblerent se fixer sur moi avec une expression
+de pitie. En Sicile, comme dans tout le reste de l'Italie, la police
+secrete se trouve entre les mains des pretres. Je ne sais si le pere
+Anselme avait consulte ce moine sur ce qui m'interessait si vivement;
+mais quand il eut fait ses adieux, il me prit par la main et me dit:
+
+"--Venez.
+
+"Sa figure etait plus grave qu'a l'ordinaire. Nous entrames dans
+l'eglise; elle etait deserte. Qu'elles sont belles, monsieur, nos
+eglises siciliennes, ou le genie de la mosquee d'orient s'allie au
+genie du catholicisme occidental! Vous aimez sans doute ces mosaiques
+incrustees, ces saints de couleurs tranchantes, ce melange d'eclat et de
+tenebres, ces nombreux monumens, un ciel ethere apparaissant a travers
+les dentelures et les trefles des hautes voutes; l'or et la pourpre
+resplendissant dans les chapelles, et les versets du Coran qui se lisent
+encore au bas des corniches noircies par la fumee des cierges chretiens?
+Malgre cette pompe, il y avait autour de moi, dans cette solitude du
+temple, une tranquillite pour ainsi dire palpable qui m'enlaca, me
+saisit, pesa sur moi comme un manteau de plomb, et dit a la fievre de
+mes passions: _Fais silence_.
+
+"Le pere Anselme me conduisit vers le fond de l'eglise, s'arreta
+derriere le maitre-autel, et la il me dit:
+
+"--Mon fils, quoique nous soyons de communion differente,
+agenouillez-vous ici. Je suis pretre et vieux, vous recevrez mes
+conseils d'homme et de pasteur, vous plierez le genou, non devant moi,
+mais devant Dieu qui nous frappe et nous sauve. Nous prierons ensemble.
+
+"J'etais trouble, je fis ce qu'il me disait. Apres quelques prieres
+communes, il reprit:
+
+"--Votre soupcon est fonde.
+
+"Un long soupir s'echappa de mon sein, et je ne pus rien repondre.
+
+"--Partez pour l'Angleterre, ecrivez a votre femme sans lui temoigner
+aucun soupcon; passez par Bath ou demeure la femme dont on a achete le
+silence; payee pour se taire, elle parlera si vous lui offrez un
+meilleur prix. Que rien ne trahisse votre intention avant que vos
+soupcons soient eclaircis; quand vous connaitrez toute la verite, vous
+vous conduisez comme un homme d'honneur doit le faire, et vous
+abandonnerez la coupable a ses remords, ou vous rendrez votre confiance
+a l'epouse fidele.
+
+"En ce moment quelques personnes entraient dans l'eglise; nous etions
+places de maniere a ce que je pusse les voir sans etre apercu d'eux.
+
+"--C'est lui! m'ecriai-je.
+
+"En effet le jeune Anglais, dont le nom etait sir Ormond Mondeville,
+venait d'entrer dans l'eglise, accompagne d'un de ses amis. Il n'etait
+pas etonnant que, nouvellement arrive a Messine, il s'empressat de
+visiter l'interieur de cette nef remarquable, l'une des curiosites les
+plus pittoresques de la contree. Le pere Anselme vit mon mouvement et me
+retint.
+
+"--Je suis plus calme que vous, me dit-il, je vais lui parler; vous
+devez vous taire. Le moine salua sir Ormond et lui fit remarquer une
+belle et vieille statue de bronze placee a droite du maitre-autel.
+J'essayai de lier conversation avec l'un des officiers qui se trouvaient
+la; je ne sais ce que je lui dis, mais, incapable de lier deux paroles
+et deux idees, je suis persuade qu'il me regarda comme un fou ou comme
+un idiot.
+
+"Anselme s'exprimait avec facilite, avec elegance; sa courtoisie envers
+sir Ormond me surprenait. Malgre l'etat d'irritation febrile ou je
+me trouvais, j'etais frappe de la singularite de sa conduite. Il me
+semblait qu'il s'agissait pour lui d'une experience a faire. Sa froideur
+se communiqua, penetra jusqu'a moi: je le suivis en silence et beaucoup
+plus calme, plus recueilli, plus attentif.
+
+"J'avais donne a ce moine des renseignemens exacts qu'il m'avait
+demandes, sur ma femme, sur son caractere, sur ses traits, le son de sa
+voix, la couleur de ses cheveux, la forme de son visage et l'expression
+de sa physionomie. Il causait vivement avec sir Ormond et arretait son
+attention sur les portraits des saints peres, qui peuplaient le temple,
+profitant de la liberte italienne pour commenter ces tableaux, demander
+au jeune homme son opinion sur leur beaute relative, et deduire des
+consequences morales de leur exterieur melancolique ou severe. Lorsque
+sir Ormond parlait, le long regard noir d'Anselme descendait dans l'ame
+de son interlocuteur; mais mon compatriote restait indifferent et calme,
+et toute cette investigation metaphysique, chef-d'oeuvre de penetration
+intuitive et d'inquisition intellectuelle, n'aboutit qu'a nous montrer
+un coeur froid, des sens blases, un faux gout pour les arts, et un
+coeur incapable de veritable passion dans aucun genre. En vain Anselme
+eveillait tout ce que le fond d'une ame humaine peut renfermer
+d'associations et de souvenirs tendres et delicats, rien ne vibrait a
+l'unisson chez notre dandy. Il developpait par saillies un epicurisme
+facile et sans choix, mele d'une vanite de fat: puis, sans savoir qu'il
+avait place dans les mains de l'etranger une clef qui decouvrait le
+triste tresor de ses secretes pensees, il remercia Anselme de sa
+complaisance et s'en alla.
+
+"--Vous voyez cet homme, me dit le moine; la femme qui aura cede a ses
+instances ne merite pas un regret, car il n'a pas un remords. L'intrigue
+dont il vous a fait involontairement confidence n'est qu'une folie de
+jeune homme; si malheureusement votre femme est coupable vous devez
+l'oublier a jamais.
+
+"--Elle mourra! lui dis-je.
+
+"Il me regarda severement.
+
+"--Une erreur de ce genre ne merite pas votre colere et vous degage de
+toute affection. L'epreuve a laquelle j'ai soumis ce jeune homme est
+certaine; il n'a pas aime, il n'aime pas, il n'est pas aime. Un amour
+profond, meme quand on ne le partage pas, laisse son empreinte chez
+la personne aimee. Croyez-moi, mon fils, ces gens ont peche sans vous
+offenser. Dans le cas ou le crime que vous soupconnez serait reel,
+benissez le ciel; il vous delivre d'une compagne qui vous aurait
+deshonore tot ou tard.
+
+"Ces paroles d'Anselme me semblaient oraculaires; je ne cherchais pas
+a les comprendre ou a les discuter. Il me fallait un guide, ma main le
+suivait sans reflexion.
+
+"Mais essayer de bannir l'image de Marie etait inutile; je ne pouvais
+deraciner ainsi mon premier et mon seul amour. Tout rappelait a mon
+esprit sa beaute, sa simplicite, sa piete, surtout cette delicatesse
+du sens moral qui s'accordait si peu avec la grossiere erreur et
+l'entrainement sans excuse que l'on attribuait a la maitresse de sir
+Ormond. Cependant la premiere rage etait passee. A ma fureur succeda
+une douleur plus calme, et, si je puis me servir de cette expression,
+plus exquise. Oh! l'angoisse de ces journees! Oh! la douleur de perdre
+une telle consolation, un tel soutien, un tel amour, tout l'espoir
+de ma vie!
+
+"Deux jours apres je m'embarquai pour l'Angleterre, et aussitot apres
+mon arrivee a Falmouth, je partis pour Bath. C'etait la qu'etaient
+restees les traces du crime, et que m'attendaient les seuls
+renseignemens que je pusse esperer. Me voila en face de l'auberge que
+sir Ormond avait designee; j'entre, tout mon corps fremit de crainte.
+Une femme de moyen age et assez jolie se presente a moi, c'est la
+maitresse de la maison. On me sert du the. Sous pretexte que j'ai quitte
+depuis long-temps l'Angleterre et que je desire m'instruire de quelques
+particularites relatives a l'etat de mon pays, je prie la servante de
+demander a sa maitresse si elle peut venir prendre le the avec moi.
+
+"J'etais arrive a mon but, et j'allais causer avec celle qui connaissait
+le secret fatal. Elle monta dans ma chambre, et les discours que je tins
+furent si incoherens qu'elle s'en etonna. J'etais trop preoccupe du
+seul sujet qui m'interessat, pour que mes autres paroles ne fussent pas
+obscures et confuses. Je passais d'un sujet a l'autre, et j'essayais
+vainement de donner a ma conversation l'ordre et la suite necessaires
+pour inspirer de la confiance a l'hotesse. Quand je vis que ses regards
+surpris se fixaient sur moi:
+
+"--Pardon, lui dis-je, madame, vous vous apercevez de mon inquietude;
+j'ai des sujets de chagrin profonds, des soupcons cruels a eclaircir;
+je suis jaloux d'une femme que j'adore, et l'anxiete ou je suis doit se
+peindre dans tous mes discours.
+
+"Je vis que son coeur de femme s'interessait a mon chagrin et que sa
+curiosite etait excitee.
+
+"--Helas! repris-je, le lieu meme ou je suis ne fait qu'accroitre mon
+emotion. S'il faut en croire au scandale qui est venu jusqu'a moi dans
+un pays etranger, c'est a Bath meme que s'est formee l'intrigue qui me
+desespere."
+
+"A mesure que je parlais j'examinais a la derobee les traits de
+l'aubergiste dont l'emotion et le trouble s'accroissaient pendant mon
+recit.
+
+"--Je ne connais pas assez la ville de Bath, continuai-je d'un ton assez
+indifferent, pour trouver sur un sujet qui m'occupe si cruellement des
+informations exactes. Je sais seulement que l'homme auquel on pretend
+que je dois mon deshonneur est sir Ormond Mondeville.
+
+"L'hotesse palit; je n'eus pas l'air de m'en apercevoir.
+
+"--Je servais a l'etranger: ma femme et sa mere vinrent passer quelque
+temps a Bath. Voici, madame, comment on m'a fait le cruel recit de ma
+honte et de mon malheur: sir Ormond les attendait dans une auberge de
+Bath ou des environs...
+
+"L'hotesse, qui tenait une tasse de the a la main, trembla et en
+repandit le contenu sur la table.--La jeune femme quelle qu'elle soit,
+sous pretexte d'une indisposition grave, demanda une chambre separee. Au
+milieu de la nuit, l'hotesse entendant du bruit dans la chambre de
+cette derniere y entra; sir Ormond Mondeville s'y trouvait: cent livres
+sterling furent offertes par sir Ormond a cette femme, qui lui promit le
+silence.
+
+"Je crus que l'hotesse allait se trouver mal.
+
+"Les renseignemens que m'avait donnes le pere Anselme etaient si precis,
+j'affectais une si complete ignorance du role important que l'hotesse
+avait joue dans l'aventure, enfin j'etais si bien instruit qu'elle fut
+obligee de convenir que tout etait vrai et que son auberge avait ete le
+theatre de l'aventure. Je ne voulus pas pousser plus loin mon enquete,
+et le lendemain je partis pour Londres sans vouloir lui dire mon nom. Il
+me restait une derniere et faible esperance, la possibilite de quelque
+meprise qui aurait disculpe Marie, et m'aurait rendu le bonheur. Qu'on
+imagine avec quelles palpitations de coeur je retrouvai le foyer
+domestique!
+
+"Marie, en me voyant, se jeta dans mes bras avec une effusion
+de sensibilite qui me toucha d'abord; puis songeant a sa
+perfidie, je crus sentir les etreintes d'un serpent, et je fus pres de
+la repousser: je me contraignis. Avec quelle admiration maternelle elle
+me parla de la beaute de nos enfans, de leurs graces enfantines et de
+ses esperances! Comme je souffrais, monsieur, de tout ce qui, sans cette
+fatale circonstance, m'eut penetre de bonheur! Chaque battement de mes
+veines etait une douleur; chacune de ses paroles me frappait comme une
+blessure. Elle pleurait, tout agitee encore de la joie de mon retour, et
+comme je l'observais d'un air sombre, je crus decouvrir dans son regard
+je ne sais quelle lueur etrange; cet indice excepte, tout en elle
+respirait la tendresse et la candeur. Pour moi, je n'y voyais que ruse
+et deception. Elle m'amena ses enfans avec une allegresse et un triomphe
+de mere: il etait impossible de conserver l'ombre d'un soupcon en la
+regardant; mais elle se detourna, je l'epiai, et je la vis essuyer
+furtivement des larmes qui coulaient de ses yeux. C'etait pour moi la
+preuve d'un remords qui se trahissait involontairement, le temoignage
+d'une angoisse secrete infligee par le repentir a cette ame qui n'etait
+point encore entierement corrompue.
+
+"Je ne sais si ma femme s'apercut de la contrainte et du tourment que
+j'eprouvais, il y eut entre nous un moment d'embarras et de silence,
+puis je pris tout a coup ma resolution.
+
+"--Emmenez les enfans dans la chambre de leur nourrice.
+
+"On les emmena, je restai en silence: Marie les vit partir sans leur
+adresser un mot, sans leur faire une caresse; sa stupeur acheva de me
+convaincre. Quand la porte fut fermee je la regardai, elle etait pale;
+elle arretait sur moi un oeil hagard, et restait muette devant moi.
+
+"--Madame, veuillez repondre a quelques questions.
+
+"Elle se tut.
+
+"--Quand avez-vous fait connaissance avec sir Ormond Mondeville?
+
+"Point de reponse.
+
+"--Est-ce dans votre voyage de Londres a Bath?
+
+"Meme silence.
+
+"--Repondez-moi, malheureuse femme; je voudrais pour tout au monde vous
+arracher au coup de l'infamie qui vous fletrit. Repondez!
+
+"A ces mots je me levai; elle se leva aussi, etendit ses bras vers moi,
+puis laissa echapper un eclat de rire convulsif, mouvement si terrible,
+si hideux a voir, et accompagne d'un cri si aigu que vous auriez fremi,
+que je tremble encore d'horreur en me le rappelant. Puis elle me
+contempla un instant d'un air solennel, et tomba par terre. Je commandai
+au domestique de la porter dans sa chambre. Un reste de tendresse me
+parlait pour elle; je pris soin d'elle, et aussitot qu'elle eut repris
+l'usage de ses sens, je sortis pour me rendre chez son pere. C'est un
+plus des venerables vieillards de la pairie anglaise; homme froid, d'une
+probite a toute epreuve, et d'une rare hauteur de raison. J'etais si
+douloureusement emu que, lorsque je le vis, les larmes jaillirent de mes
+yeux.
+
+"Sa froideur m'etonna. Elle contrastait avec mon emotion et semblait
+me la reprocher. D'un air de reserve et de hauteur ceremoniale, il me
+demanda ce que je venais faire en Angleterre, depuis combien du temps
+j'y etais, et si je comptais y rester long-temps. Je me persuadai qu'il
+savait d'avance les torts de sa fille, et que sa froideur avec moi
+n'etait qu'un moyen d'eloigner les reproches que j'avais a lui faire.
+Dans tous les temps, il est vrai, je l'avais vu froid, pose, et ses
+ennemis taxaient de morgue et d'insolence aristocratique la reserve de
+ses manieres. Mais bouleverse comme je l'etais, il me semblait que cette
+froideur etait une insulte a mon emotion. Je m'armai de courage,
+mes larmes se tarirent, et je lui fis a mon tour, d'un ton calme et
+concentre, le recit de mon aventure a Messine et de ma visite a Bath. Je
+ne lui cachai aucune particularite, ni la lecture de ce fatal article
+de journal, ni les conseils du pere Anselme, ni ma conversation avec
+l'hotesse.
+
+"Il m'ecouta en silence. Sa fille avait paru consternee, lui n'etait
+qu'attentif. Il fit plusieurs tours dans sa galerie d'un air meditatif,
+passant souvent sa main sur son front, mais sans trahir aucune emotion
+par ses gestes ou ses paroles.
+
+"--Cela n'est pas impossible, me dit-il ensuite en croisant les bras et
+s'arretant devant moi.
+
+"C'etait un caractere profond, parfaitement maitre de lui-meme dans
+toutes les circonstances, qui exprimait toujours une pensee par une
+parole et cachait la plus grande partie de ses pensees. Il continua
+cependant:
+
+"--Ce que vous me dites est etrange; nous verrons.
+
+"Une larme roulait dans ses yeux, il se hata de l'essuyer. La douleur de
+cet homme venerable, cette double souffrance de l'orgueil et de l'amour
+paternel, cette larme arrachee a un vieillard toujours calme et maitre
+de lui, m'ebranlerent jusqu'au fond de l'ame. Je me levai brusquement.
+Tout semblait confirmer nos soupcons.
+
+"--Je partirai bientot, lui dis-je; d'ici a mon depart, j'habiterai la
+maison de ma mere, ou je vais faire conduire mes enfans.
+
+"--Vous n'avez pas perdu de temps, monsieur, et vous allez bien vite: au
+surplus, je passerai chez vous dans la journee.
+
+"Nous nous quittames froidement. J'etais determine a faire avec la plus
+grande promptitude les demarches necessaires pour hater le divorce,
+et je ne doutai pas un moment de la justesse de nos soupcons. Si
+les preuves legales du crime manquaient, toutes les preuves morales
+concouraient a le prouver: la consternation de Marie, le long silence de
+son pere, le trouble et l'aveu de l'aubergiste, ces fatales initiales
+employees par le journaliste, ce voyage de Bath qui se trouvait a la
+fois dans le recit du jeune homme, dans la lettre de ma femme et dans
+l'article du journal. Ma tete brulait, mon corps chancelait quand
+j'arrivai chez ma mere. Les caresses de mes enfans, que j'envoyai
+chercher, ne me toucherent pas. Ma mere, a qui l'on avait appris l'etat
+ou se trouvait ma femme et mon depart precipite, etait sortie. Je sus
+plus tard qu'elle s'etait rendue chez moi; mais dans le premier moment,
+son absence me surprit. Craint-elle, me dis-je, de retrouver un fils
+malheureux, et a-t-elle a se reprocher de n'avoir pas prevenu ma douleur
+par des conseils assez severes et une surveillance assez attentive?
+Helas! j'etais injuste, et j'oubliais que le premier mouvement d'une
+mere est de s'elancer chez un fils souffrant.
+
+"Je m'etendis sur un sofa, et j'attendis avec angoisses. A l'instant
+ou je me levais pour aller a sa recherche, ma mere entra, et quelques
+minutes apres on annonca lord Barndale, pere de Marie. Ma mere n'avait
+eu que le temps de prononcer ces paroles:
+
+"--Je viens de chez vous: votre femme est partie dans une voiture de
+louage, sans dire ou elle allait.
+
+"Lord Barndale venait aussi de ma maison; il y avait sur sa figure une
+expression de resolution et de douleur.
+
+--"J'ai pense, monsieur, me dit-il, a tout ce que vous m'avez appris;
+ne jouons pas notre bonheur et notre repos. Il peut y avoir erreur dans
+tout cela. Nous allons monter dans la meme chaise de poste, et nous
+irons a l'instant trouver cette femme qui n'imposera pas a notre
+credulite. Nous la paierons, mais pour nous faire des revelations
+completes. Venez, monsieur.
+
+"Ses mains se serraient convulsivement. Je pris mon chapeau. Nous
+partimes, et pendant toute la route nous ne prononcames pas un mot.
+Nous arrivames le soir meme de bonne heure a l'auberge. Quel fut mon
+etonnement ou plutot mon indignation quand je vis Marie dans le parloir!
+Elle etait donc venue s'assurer de la discretion de l'hotesse, et sa
+presence seule dans ce lieu etait une preuve de sa faute.
+
+"--Vous ici, madame, lui dis-je! comment y etes-vous venue? pourquoi?...
+Qui vous a donc appris que je fusse venu ici avant vous?... N'esperez
+pas...
+
+"Elle m'interrompit en tirant vivement le cordon de la sonnette;
+l'hotesse se presenta. Marie voulut parler, je lui imposai silence, et
+je dit a la maitresse de l'hotel:
+
+"--Lady Osprey n'a-t-elle point passe une nuit dans votre auberge, dans
+le meme lit que sir Ormond Mondeville?
+
+"L'hotesse pale hesita un moment.
+
+"--Vous me l'avez dit, repris-je; n'en etes-vous pas convenue?
+
+"--Oui, monsieur.
+
+"--Quel nom? Repondez. Quel est le nom de cette femme?
+
+"--Vous venez de le prononcer.
+
+"--Lady Osprey?
+
+"--Oui.
+
+"--Je vais parler a madame, disait d'une voix entrecoupee Marie, qui,
+depuis son enfance sujette a des palpitations violentes, avait appuye sa
+main sur son coeur et avait peine a prononcer ce peu de mots. Elle se
+leva en tremblant, et regardant l'hotesse, elle lui dit:
+
+"--Suis-je lady Osprey?
+
+"L'hotesse se tut quelques momens, parut incertaine, et dit enfin:
+
+"--Non, madame.
+
+"--Ces ruses ne me tromperont pas, Marie; c'est une adresse inutile.
+Combien avez-vous donne a cette femme? Sir Ormond Mondeville lui a donne
+cent guinees.
+
+"Marie me regarda. Au nom de sir Ormond, l'hotesse tressaillit, et je me
+tournai vers lord Barndale.
+
+"--Croyez-vous, lui demandai-je, que l'on puisse trop payer cette femme
+pour savoir d'elle la verite?
+
+"--Non certes, dit le pere.
+
+"Son energie etait vaincue.
+
+"--Marie, disait-il, vous que j'ai elevee, vous que j'aimais! est-il
+possible? repondez, vous etre livree a cet homme!
+
+"--Vous n'etes pas convaincu? dit Marie; eh bien! voici ce que j'exige:
+allons a Bath. Faites ce que je desire; il faut que cette femme vienne
+avec nous. Et vous, mon pere, prenez-moi sous votre protection.
+
+"Elle avait l'air de souffrir beaucoup en parlant.
+
+"--Faisons ce qu'elle demande, dit lord Barndale, nous deciderons apres.
+
+"L'aubergiste se refusait d'abord a nous accompagner mais Marie lui dit
+d'un ton imperatif et avec une energie qui m'etonna:
+
+"--Il le faut!
+
+"Le changement subit qui venait de s'operer chez Marie me blessa.
+Etait-ce donc cette femme si delicate et si faible qui prenait tout a
+coup une attitude arrogante, et un ton auquel la convenance semblait
+manquer? Nous partimes.
+
+"Lord Barndale etait avec sa fille dans une chaise de poste; je me
+trouvais avec l'aubergiste dans une autre. Trois fois il fallut
+s'arreter pour secourir Marie, dont les evanouissemens nous
+affligeaient; l'hotesse paraissait tres-emue et a peu pres incapable de
+repondre a mes questions.
+
+"Lorsque nous descendions de voiture, Marie semblait affecter de ne
+faire aucune attention a moi. Je ne sais quelle resolution violente
+paraissait l'animer. Arrivee a Bath, elle fit dire au postillon de se
+diriger vers un hotel de la rue Pultney qu'elle indiqua tres-exactement.
+Quand nos voitures s'arreterent, Marie descendit la premiere, frappa,
+dit au domestique de prier sa maitresse de descendre un moment, et nous
+fit signe de la suivre. Nous etions tous debout dans le parloir de cette
+maison inconnue quand la dame du logis se presenta devant nous; a peine
+avait-elle mis le pied dans la chambre que l'hotesse, s'avancant d'un
+pas et la regardant fixement, s'ecria:
+
+"--Voici lady Osprey!
+
+"La dame palit, recula vers la porte et eut l'air de reconnaitre
+l'aubergiste.
+
+"--Vous vous trompez, lui dit-elle, je suis lady Heathstone.
+
+"--Non, non, s'ecria l'hotesse avec beaucoup d'emotion et de violence,
+c'est vous qui m'avez dit votre nom, vous-meme, cette nuit ou vous etes
+venue dans mon auberge avec lord Mondeville, et ou je vous ai surprise!
+Cette jeune dame, ajouta-t-elle en montrant Marie qui se trouvait mal
+pendant cette explication, logeait aussi chez moi, et elle vous a
+vue; elle vous a meme saluee le matin lorsque vous partites avec sir
+Mondeville.
+
+"--Il y a ici quelque erreur, reprit lady Heathstone; que voulez-vous
+dire?
+
+"Je m'avancai vers lady Heathstone, en priant lord Barndale d'avoir
+soin de sa fille.
+
+"--Sir Ormond, que j'ai eu le plaisir de voir a Messine, dis-je a cette
+dame, avait raison de faire l'eloge de votre politique et de votre
+adresse, cependant elles echouent aujourd'hui. Rendez son nom et son
+honneur a lady Osprey, madame.
+
+"Elle se jeta sur le sofa, et couvrant son visage de ses mains, elle
+s'ecria:
+
+"--Quoi! vous l'avez vu a Messine?
+
+"--Quittons cette femme, dit d'une voix sombre lord Barndale, qui ne
+pouvait parvenir a rendre a sa fille l'usage de ses sens.
+
+"Nous la replacames dans la chaise de poste, mourante, presque inanimee,
+incapable de ressentir la joie que devait lui causer son innocence, si
+hautement reconnue. Helas! monsieur, que puis-je vous dire de plus,
+pendant deux mois elle languit; elle me pardonna et mourut d'un
+anevrisme au coeur, determine par tant de secousses et d'emotions.
+
+"Le pere indigne declara qu'il ne me reverrait jamais. J'eus le malheur
+de perdre mes deux enfans. Je n'avais plus rien a faire au monde,
+monsieur, je revins en Sicile, ou j'esperais trouver encore lord
+Mondeville, a qui je voulais demander vengeance de tous les maux que sa
+fatuite avait fait tomber sur moi, et de l'indigne supposition de nom
+qui avait fletri l'honneur de ma femme: il etait parti pour les Indes
+avec une commission du gouvernement. Le pere Anselme me facilita
+l'entree de ce cloitre, ou je trouve un asile. Helas! tous les lieux me
+sont indifferens! Une seule pensee de haine me reste, au milieu de
+tant de pensees douloureuses! J'ai de l'aversion pour ces institutions
+sociales qui me condamnent au malheur. Ah! le mariage, monsieur, le
+mariage! posseder une femme, l'aimer, la croire a soi et trembler
+toujours; et ne jamais savoir si un autre ne recoit pas en pur don ce
+que la loi nous accorde et ce que le coeur peut nous refuser; n'etre
+jamais certain que les desirs et les voeux d'une epouse sont pour vous,
+sont a vous; conserver pour un autre et elever pour les menus plaisirs
+d'un ami ces creatures si freles, si delicates, que nous pouvons briser
+en les adorant, et que nous couvrons de nos hommages immerites, apres
+les avoir accablees de nos injustices."
+
+
+
+TOBIAS GUARNERIUS.
+
+
+Par une soiree bien brumeuse d'hiver, mon arriere-grand-pere, retenu
+pour quelques affaires a Breme en Saxe, se promenait dans une petite
+rue ecartee, derriere la cathedrale. Ce qu'il faisait la, vous le
+comprendrez de reste quand je vous aurai appris qu'il avait alors vingt
+ans, et qu'il est peu de villes en Allemagne ou les grisettes soient
+plus gracieuses et plus agacantes. Ceci soit dit sans alterer en rien la
+bonne opinion que par avance vous auriez pu prendre de son merite. Mais
+depuis plus de vingt minutes l'heure du rendez-vous etait sonnee a
+toutes les horloges, sans que celle qui l'avait donne eut songe a s'y
+rendre, et mon arriere-grand-pere attendait toujours.
+
+Le gouvernement representatif nous a trop bien gueris, helas! de ces
+merveilleuses patiences d'amour: bien admirable pour moi serait l'homme
+qui s'en rencontrerait encore capable aujourd'hui.
+
+Pendant les longs tours et retours de sa faction, mon arriere-grand-pere
+avait remarque une petite boutique placee a l'angle de la rue qu'il
+arpentait. Aux deux cotes de la devanture, deux planchettes peintes en
+rouge et taillees en forme de violons indiquaient le commerce qui s'y
+faisait, ou, pour parler plus juste, le commerce qui ne s'y faisait
+point; car, a moins que l'on ne compte pour quelque chose un mauvais
+basson pendu au mur, une contre-basse sans cordes, quelques archets et
+une quinte que le proprietaire du lieu etait occupe a raccommoder, sa
+boutique etait completement degarnie, et, nonobstant l'inscription
+placee au-dessus de la porte, ressemblait plutot a un corps de garde de
+milice bourgeoise qu'a un _magasin d'instrumens a cordes et a vent_.
+
+Une mauvaise chandelle, haletant sous une meche effroyablement longue,
+qui lui faisait jeter des lueurs sinistres, eclairait a peine l'homme
+qui travaillait dans cette miserable echoppe. Il ne paraissait pas
+d'ailleurs tenir autrement a la perfection de l'ouvrage dont il
+s'occupait, car, de trois minutes en trois minutes, il se levait,
+laissait la sa quinte, et se promenait a grands pas, avec un regard fixe
+et des gestes brusques et precipites, indiquant un homme qu'une pensee
+profonde etait venue visiter.
+
+Moitie curiosite, moitie pour echapper a une neige abondante qui etait
+venue compliquer son rendez-vous, mon arriere-grand-pere, qui n'avait pu
+encore se decider a quitter la place, entre dans la boutique du luthier,
+et bien que de sa vie il n'eut su une note de musique, il le prie de lui
+montrer des violons a acheter.
+
+"Des violons! repondit brusquement le luthier, vous voyez bien que je
+n'en ai pas et que je n'en vends pas, a moins que tous ne vouliez
+vous arranger de cette contre-basse, que j'ai ete force de prendre
+en paiement pour les raccommodages que j'ai faits pendant plus d'un
+trimestre aux instrumens de l'orchestre des _Chiens savans_, qui ont eu
+dans cette ville un si grand succes, et qui ont travaille devant MM. les
+membres du grand-conseil. La voulez-vous, ma contre-basse? je vous
+la laisse pour dix ecus; pour cinquante livres, tenez, sans plus
+marchander."
+
+Mon arriere-grand-pere eut ete un million de fois plus musicien qu'il
+n'etait reellement, il eut eu encore une peine infinie a se preter a
+l'arrangement qu'on lui proposait, lequel consistait a s'accommoder
+d'une contre-basse lorsqu'il etait cense avoir besoin d'un violon.
+
+S'etant permis de faire, avec une grande force de logique, cette
+observation a l'honnete luthier, il en recut je ne sais quelle repartie
+si etrange qu'il lui vint aussitot a l'esprit qu'il avait affaire a une
+maniere de monomane. La chose lui fut prouvee quand en sa presence ce
+singulier personnage recommenca a se promener et a gesticuler, et quand
+une vieille femme, ouvrant la porte de l'arriere-boutique, lui fit signe
+en haussant les epaules que la tete du pauvre homme n'y etait plus.
+
+Mon arriere-grand-pere sortit alors de chez le luthier, et le lendemain
+il partit de la ville, sans s'etre autrement occupe de lui.
+
+Trois ans apres, durant un nouveau sejour qu'il fit a Breme, ayant eu
+occasion de repasser dans la meme rue, il remarqua que la boutique du
+luthier etait fermee; sur les volets, qui en plus d'un endroit portaient
+des traces d'effraction, de grandes croix rouges avaient ete tracees.
+Cette circonstance ayant attire son attention, le soir, a souper, il en
+parla a son hote, qui etait l'un des magistrats de haute police de la
+ville, et lui raconta, sans dire toutefois son rendez-vous manque,
+l'etrange accueil qu'il avait recu dans cette meme boutique, trois ans
+auparavant. A son tour, le magistrat lui conta l'histoire que l'on va
+lire.
+
+L'homme auquel vous avez eu affaire, lui dit-il, s'appelait Tobias
+Guarnerius; a grande peine il faisait vivre de son travail la vieille
+femme que vous avez vue: c'etait sa mere, avec laquelle il vivait depuis
+la mort de sa femme.
+
+Comme il etait dans la ville le seul ouvrier de son etat, et qu'elle
+contient un nombre assez considerable d'artistes et d'amateurs, qui sans
+cesse lui donnaient des instrumens a reparer, il aurait pu, ce semble,
+vivre passablement a l'aise. Mais dix ans environ avant l'epoque dont
+nous parlons, une insigne calamite etait venue le visiter. Un beau
+matin il s'etait trouve en proie a une idee fixe, et depuis ce temps il
+n'avait cesse de la poursuivre, quelque sacrifice qu'elle lui eut coute.
+
+Sa femme, qui etait morte en partie du chagrin qu'elle avait eu a le
+voir dissiper ainsi tout le fruit de son travail, avait eu beau lui
+representer la folie de sa perseverance, le conjurer de ne pas la
+reduire a la misere, il n'en avait tenu compte. D'abord ses economies,
+plus tard l'argent de quelques emprunts qu'il avait faits, ensuite ses
+meubles, ses marchandises, une partie de sa garde-robe, etaient venus se
+perdre dans ce gouffre qui s'etait ouvert a cote de lui, sans que tant
+d'inutiles essais fussent parvenus a l'eclairer. A l'epoque ou, faute
+d'argent, il avait ete force de mettre un terme a ses experiences, il
+n'en avait pas moins conserve l'esperance de realiser sa pensee, qui
+tot ou tard devait, selon lui, le mener a une grande gloire, et le
+recompenser largement de toutes ses avances.
+
+Il est, au reste, vrai de dire que s'il fut arrive au but qu'il se
+proposait, il eut reellement mis la main sur une excellente speculation.
+Ayant en sa possession un violon de Stradivarius, dont quelques
+amateurs, a plusieurs reprises, lui avaient offert un haut prix, l'idee
+lui etait venue d'imiter le faire de cet auteur. Il avait pense qu'en
+reproduisant avec une rigueur mathematique les formes et les dimensions
+de ses instrumens, en employant un bois semblable a celui qui avait
+servi a les etablir, en arrivant a imiter rigoureusement le vernis et la
+couleur dont ils avaient ete primitivement enduits, il parviendrait a
+se procurer une qualite de son exactement pareil. Malgre tous les soins
+qu'il mettait a ses contre-facons, toujours il s'y rencontrait une
+legere difference avec le modele; or des nuances infiniment subtiles
+constituant, selon toute apparence, la superiorite qui faisait son
+desespoir, il pensait pouvoir logiquement expliquer l'inferiorite de ses
+copies par les imperfections presque insaisissables qu'il y decouvrait,
+en sorte que l'oeuvre etait toujours a reprendre; c'etait une maniere de
+cercle vicieux tournant a l'infini, dans lequel une fortune de prince se
+fut elle-meme engouffree.
+
+Apres bien des essais, cependant, une modification s'etait faite dans
+son idee primitive; il etait un jour arrive si pres d'une imitation
+irreprochable, et ce jour-la precisement l'instrument sorti de ses mains
+s'etait trouve si loin au-dessous de son stradivarius, qu'il avait fini
+par soupconner dans la creation de ce chef-d'oeuvre un element d'une
+nature superieure et non encore sollicite par lui. "--Qui sait,
+disait-il fort gravement a un physicien qui pretendait le faire arriver
+a la solution de son probleme instrumental par des applications
+nouvelles de la theorie du son, qui sait plutot si ce n'est pas hors du
+monde materiel que je dois chercher. Les mots representent des idees,
+n'est-il pas vrai? eh bien! quand je dis l'ame de mon violon, peut-etre,
+sans y songer, frappe-je a la porte que je cherche depuis si long-temps.
+Que vous en semble, monsieur?" Et le physicien de se mettre a rire, et
+le pauvre Tobias Guarnerius de s'enfoncer plus profondement dans l'abime
+de ses recherches.
+
+Un jour une de ses pratiques venant lui apporter un archet a reparer
+laissa chez lui un livre que pendant plusieurs jours elle oublia de
+venir reprendre. A ses heures de loisir, lesquelles etaient rares, car
+lorsqu'il ne travaillait pas de ses mains il travaillait de sa pauvre
+tete, qui ne reposait guere, Tobias Guarnerius parcourut ce livre:
+c'etait un de ces respectables monumens de la patience et de l'erudition
+germaniques, ou l'auteur vous annonce, sans y mettre d'ailleurs
+autrement de pretentions, qu'il traitera _de omni re scibili_ et de
+quelques autres sujets. En effet on y voyait, a cote d'un chapitre _sur
+la meilleure forme de gouvernement_, un chapitre _sur la maniere de
+gratter le dos de sa femme quand il la demange_; une _recette pour faire
+du vin de Chypre_ etait suivie d'une _dissertation sur la virginite
+des onze mille vierges_, et d'un _discours sur les avantages de la
+calvitie_; un ton de bonhomie singuliere avait preside a la redaction de
+cet ouvrage informe, et donnait a sa lecture un charme particulier, qui
+avait fini par dominer notre monomane jusqu'a detourner de lui pendant
+une demi-journee l'obsession de sa pensee ordinaire.
+
+Tout-a-coup, au detour d'une page, un chapitre se presente a lui avec
+ce titre: _De la Transfusion des ames_. A la lecture de ces mots,
+comme s'il eut soudain entrevu que la revelation du grand secret qu'il
+cherchait depuis si long-temps allait lui etre faite, il sauta d'un bond
+prodigieux, appela sa mere, qu'il chargea de garder la boutique, et
+de dire, si on venait le demander, qu'il etait sorti; puis courant
+s'enfermer dans sa chambre, pour ne pas etre interrompu, il commenca la
+lecture du chapitre qui, dans sa pensee, ne pouvait manquer d'etre le
+plus merveilleux que jamais plume de philosophe eut enfante.
+
+Ce n'est pas seulement dans les livres, c'est dans toutes les choses de
+la vie, dans ses amities, dans ses esperances dans les prospectus, dans
+les amours de femme surtout qu'il faut craindre des desappointemens
+semblables a celui qui attendait Tobias Guarnerius. Le chapitre, dont un
+instant avant il eut paye la lecture au prix d'une livre de sa chair,
+etait une miserable rapsodie, lardee de citations des Peres de l'eglise,
+d'Aristote, de Platon et de l'Ecriture. Apres force divagations,
+abstractions et conversations, l'auteur se resumait a cette decouverte
+toute nouvelle, que l'ame etait immortelle: sans contredit les vingt
+pages les plus pauvres de cet immense in-folio etaient comprises sous le
+titre si magnifique que je vous ai dit.
+
+Mais l'heure de Tobias Guarnerius n'en etait pas moins venue; etreignant
+avec une singuliere puissance les trois mots qui tout a coup lui etaient
+apparus, pour en faire jaillir un sens logique aux _entrevisions_ qu'il
+avait eues precedemment, il commenca a se representer l'ame humaine
+comme une substance locomobile, transportable, avec sa puissance
+d'animation, d'un lieu dans un autre. En Allemagne, ou il y a de la
+philosophie dans l'air, un artisan, tout aussi bien qu'en France un prix
+d'honneur de rhetorique, avait entendu parler de la metempsycose; et ce
+systeme, pour peu que l'on pesat dessus, pouvait bien s'elargir jusqu'a
+admettre la donnee du philosophe luthier. Trois heures de reflexions
+passant par-dessus cette illumination acheverent de lui donner dans
+l'esprit de Tobias une creance indelebile, et desormais il ne s'occupa
+plus que du procede materiel a l'aide duquel il appliquerait a son art
+le benefice de sa decouverte psycologique.
+
+A trois mois de la, c'etait durant la nuit, la veille de la
+Saint-Joseph, depuis long-temps une heure etait sonnee a toutes les
+horloges, et la ville de Breme tout entiere reposait dans le sommeil;
+l'atelier de Tobias Guarnerius etait soigneusement ferme; et de peur
+qu'en passant on ne put voir par les fentes des volets la lumiere qui
+brillait dans son arriere-boutique, il avait eu soin d'etendre devant
+la porte vitree qui communiquait de cette piece a son magasin un epais
+rideau de serge verte replie deux fois sur lui-meme.
+
+Certes, ces precautions n'etaient point inutiles, car c'etait une oeuvre
+etrange que celle a laquelle le luthier s'occupait.
+
+Dans le grand lit de damas rouge sur lequel, il y avait bientot quarante
+ans, elle l'avait mis au monde, sa vieille mere Brigitta Guarnerius, en
+proie aux angoisses de l'agonie, achevait de mourir d'un cancer qui
+la minait depuis long-temps. Penche sur sa poitrine, qui ralait d'une
+maniere horrible, sans qu'une larme brillat dans ses yeux, sans qu'un
+seul des muscles de son visage exprimat la moindre sympathie pour les
+atroces souffrances dont il etait temoin, Tobias paraissait plonge dans
+le pressentiment d'un moment solennel et fatal, dont l'attente absorbait
+toutes ses facultes. Sans doute, en vue de quelque produit etrange a
+recueillir, un appareil bizarre, que n'avait ni decrit ni prevu aucune
+science humaine, mettait en rapport le lit de l'agonisante et une table
+sur laquelle reposait un instrument inacheve. Un tube, qui paraissait
+forme de l'alliage de plusieurs metaux, s'evasant par le bout en forme
+d'entonnoir, avait ete place au-devant de la bouche de la vieille femme,
+et recevait le souffle de son haleine qui, a chaque expiration, s'y
+engouffrait avec un bruit lugubre. A l'autre extremite, ce tube
+s'emboitait a une cheville de bois, pareille a celle qui se place debout
+entre le fond et la table de tous les instrumens a chevalet; seulement
+celle-ci etait d'un diametre un peu superieur au diametre ordinaire,
+et au lieu d'etre en bois plein, elle etait creuse et devait se fermer
+hermetiquement, au moyen d'un petit couvercle a vis merveilleusement
+travaille, lorsque l'embouchure du tube viendrait a en etre retiree.
+Precisement au-dessus du point de jonction provisoire du bois et du
+metal, et comme pour empecher l'evaporation au moment ou se ferait leur
+separation, avait ete disposee une maniere de boite ou de guerite en
+bois de sapin; les planches, humides et vermoulues, exhalaient une odeur
+terreuse et nauseabonde, et un grand clou rouille, pendant encore apres,
+indiquait qu'elles avaient du anterieurement faire partie d'un objet de
+plus grande dimension.
+
+A une heure cinquante-deux minutes et quelques secondes, la respiration
+de la malade s'etant arretee, son pouls et son coeur ayant cesse de
+battre, tout a coup on entendit dans le tube, qui fut agite comme par un
+mouvement galvanique, un long soupir, suivi d'un fremissement qui courut
+tout le long du metal, et vint bondir au fond de l'etui qui y adherait.
+A ce bruit, Tobias Guarnerius se precipita; les yeux egares et la
+poitrine haletante, il repoussa le tube conducteur, et d'une main
+forcenee, malgre une force incroyable de resistance qui repondait a sa
+pression, malgre une sorte de crepitation douloureuse et plaintive qui
+s'agitait sous ses doigts, il vissa le couvercle a l'extremite de la
+cheville. Maintenant il faut vous le dire, quoique jamais la preuve
+materielle de cette monstruosite n'ait ete acquise, il parait que ce que
+Tobias Guarnerius venait d'enfermer dans ce bois creux, c'etait l'ame
+de sa mere, la premiere qui se fut trouvee pour realiser son abominable
+decouverte.
+
+Au moment ou avait ete rompu le lien par lequel elle etait unie a
+l'enveloppe mortelle qui venait de finir son temps, l'ame s'etait
+elancee pour retourner en haut; forcee de suivre l'etroit conduit qui la
+cernait a sa sortie, elle avait couru pleine de detresse jusqu'au fond
+de l'espace qu'elle avait devant elle: elle se fut sans doute evadee
+dans le peu de temps que son bourreau avait mis a fermer sur elle le
+couvercle; mais une effroyable industrie avait tout prevu. Les planches
+de sapin qui ombrageaient l'espace sur lequel s'accomplissait l'odieux
+mystere etaient les planches d'un cercueil fraichement enleve a la terre
+du cimetiere. Quand l'ame s'etait pressee pour sortir, elle avait eu
+horreur de cette atmosphere de mort qu'il lui fallait traverser, et
+elle s'etait retiree en arriere; alors Tobias etait venu et il l'avait
+scellee dans sa prison, et il la tenait la pour s'en servir a ses
+volontes.
+
+Il ne faut pas croire pourtant que ces epouvantables audaces puissent
+s'executer sans qu'il en coute quelque chose a leurs auteurs; car au
+moment ou tout avait ete accompli, Tobias etait tombe a la renverse,
+frappe comme d'une puissante commotion electrique, et il etait reste
+etendu a terre, sans connaissance, plusieurs heures encore apres que le
+soleil se fut leve.
+
+Au moment ou il se reveilla de ce long evanouissement, il commenca par
+sentir une vive fatigue dans tous ses membres, comme s'il avait fait une
+longue route; puis il eut grand peine a recueillir ses idees, afin de se
+rendre compte de ce qui lui etait arrive. A la fin cependant un souvenir
+lucide de toutes les choses de la nuit se dessina devant lui. La main
+agitee d'un tremblement qui ne le quitta plus, il s'approcha du lit, ou
+le corps de sa mere etait deja froid et raidi. Il abaissa la paupiere de
+ses yeux, en ayant soin que leur regard fixe ne rencontrat pas le sien;
+puis, ayant couvert le visage, il eut peur; car il lui sembla que
+l'angle facial qui se dessinait sous le drap blanc avait un air de
+reproche et le menacait.
+
+Depuis deux semaines environ, les restes mortels de Brigitta avaient ete
+deposes dans la tombe, et meme il s'etait passe d'etranges choses lors
+de son enterrement; car a chaque fois que, dans les prieres, le pretre
+avait eu a parler de l'ame de la defunte, les cierges qui brulaient
+autour du corps s'etaient eteints d'eux-memes; et bien des choses
+s'etaient dites touchant cette circonstance et plusieurs autres que l'on
+racontait. Temoin de ce phenomene, et tourmente, dans son ame, par le
+remords, bien que la joie d'avoir realise la pensee de toute sa vie fut
+encore la plus forte, Tobias n'avait pas encore ose faire l'essai de
+l'instrument qu'il avait acheve, et pourtant une merveilleuse harmonie
+y etait cachee; car lorsque l'air seulement venait a passer dessus, des
+soupirs d'une incroyable douceur s'en exhalaient. Le bruit a la fin
+commenca a se repandre que Tobias avait decouvert son grand secret; et
+chaque jour tout ce qu'il y avait de musiciens dans la ville venait
+savoir, les uns pour se rire du reveur, les autres avec une curiosite
+plus serieuse, a quand l'audition du violon-miracle, et Tobias reculait
+toujours, sous pretexte que son oeuvre n'etait point finie.
+
+Il advint pourtant que l'heritier presomptif d'une petite principaute de
+l'Allemagne passa par la ville. La Providence, qui apparemment avait eu
+ses raisons pour cet arrangement, le destinant a regner un jour, lui
+avait donne toutes les qualites requises pour etre un excellent violon
+solo. Sa reputation de virtuose s'etait repandue dans toute l'Europe,
+a peu pres comme la renommee militaire du grand Frederic, et il ne
+s'arretait guere en un pays qu'on n'organisat pour lui un concert, ou
+souvent il ne dedaignait pas de se faire entendre. Le gouverneur
+de Breme, ayant toute raison de vouloir etre agreable a l'illustre
+executant, se hata de preparer une soiree musicale, et il ne laissa pas
+ignorer a Tobias Guarnerius qu'il lui serait agreable d'y voir faire
+l'essai de son invention.
+
+Au moment ou ce desir lui fut intime, Tobias commencait a entrer en
+composition avec sa conscience. L'impression de terreur qu'il avait
+subie a la suite de son larcin, comme le souvenir de toutes les autres
+emotions humaines, s'effacait peu a peu sous les jours qui passaient.
+D'etranges raisonnemens etaient ensuite venus a son secours. "On ne sait
+jamais, se disait-il, avec cette jurisprudence celeste, qui vous absout
+_in extremis_ pour un bon sentiment, qui vous punit pour une pensee
+mauvaise, ni qui sera condamne ni qui sera sauve. Ma mere Brigitta eut a
+nos yeux une vie honnete: en est-il de meme pour le jugement d'en haut;
+et qui peut assurer qu'en la retenant ici-bas je ne lui sauve pas
+plusieurs jours de l'eternite des douleurs? D'ailleurs je suis bon fils,
+ajoutait-il avec une sublime sophistiquerie digne d'un avocat de nos
+jours. D'autres conservent precieusement les ossemens de leurs proches;
+moi je conserve l'ame de ma mere; moi je ne veux pas m'en separer.
+N'y a-t-il pas entre le double merite de nos pietes filiales tout
+l'intervalle qui separe l'esprit de la matiere?" Avec ces pensees, qu'il
+habillait des plus belles paroles qu'il pouvait, il parvenait a emousser
+son remords.
+
+Quand fut venu le soir ou devait avoir lieu la grande epreuve, Tobias
+fut tout a coup saisi d'une autre inquietude. La preoccupation de
+l'artiste dominant toute autre pensee, il eut des doutes sur la
+sincerite des resultats que devait lui donner son experience. L'ame
+avait-elle, en effet, ete transfusee? Par une evaporation subtile, en
+supposant qu'elle eut un instant sejourne la ou il l'avait retenue,
+n'avait-elle point pu s'echapper pour obeir a la loi celeste
+d'attraction qui la rappelait? Et alors voyez un peu la belle confusion,
+si, en presence de toute la ville assemblee, sa creation surhumaine
+allait tout a coup se resumer en quelque miserable instrument, criard
+comme ceux que tant de fois deja il avait realises. Il n'y avait dans
+cette apprehension rien que de raisonnable, et plutot que de s'exposer a
+un si mortel desappointement, surmontant enfin la religieuse terreur qui
+jusque la l'avait empeche d'interroger son oeuvre, il l'eut essayee de
+ses mains s'il l'eut eue a sa disposition; mais, en homme qui savait son
+monde, il l'avait, dans la journee, envoyee a l'hotel du gouvernement,
+enfermee dans un riche etui, dont il avait garde la clef. Le sort en
+etait donc jete, et il n'y avait plus a revenir sur ses pas; dans un
+quart d'heure il aurait efface la gloire de Stradivarius et celle de
+tous les maitres de l'art, ou il serait devenu l'objet d'une inexorable
+derision. Apres tout, ce sont la, a vrai dire, les deux termes du marche
+auquel se soumet quiconque dans cette vie essaie de penser ou de vouloir
+de la premiere main.
+
+A l'heure ou tous les convives du grand banquet musical furent
+rassembles, Tobias Guarnerius fut introduit dans le salon du gouverneur,
+ou, pour cette fois, il avait entree. L'aspect general de sa toilette
+presque antediluvienne, et accusant un delabrement de vieille date,
+malgre tous les soins extraordinaires qu'il y avait donnes, quelque
+chose de gauche et d'endimanche repandu dans toute l'habitude de son
+corps faisait de lui un personnage assez burlesque. Toutefois, au
+moment ou on le vit assis dans un coin, le visage empreint d'une paleur
+mortelle, l'oeil fixe et plongeant avec une indicible anxiete sur
+le virtuose qui, pour la premiere fois, allait donner une voix a sa
+creation, il ne parut plus grotesque a personne, et chacun eut peur et
+fut emu avec lui.
+
+Il faudrait avoir des paroles expres, pour faire comprendre l'etrange
+impression dont fut agitee l'assistance quand l'archet venant a mettre
+la corde en vibration, l'ame prisonniere commenca a etre tourmentee
+d'une affreuse souffrance et a se lamenter miserablement; plusieurs ont
+assure que, des les premieres notes, il leur avait semble qu'ils etaient
+souleves de terre et qu'ils demeuraient suspendus dans l'espace au
+milieu d'une angoisse indefinissable, pour d'autres, la perception du
+son fut si vive et si penetrante qu'ils crurent en subir le contact
+immediat sur leurs nerfs, dont un moment ils eurent le sentiment
+distinct et absolu, comme si la chair se fut retiree et les eut laisses
+a nu. Mais ce qu'aucune parole humaine ne saurait peindre, c'est
+l'ineffable sympathie de toutes ces ames reconnaissant, quoique sans
+pouvoir se rendre compte du prestige, la voix d'une ame qui appelait
+a elle, et a ses accens douloureux se plongeant avec elle jusqu'aux
+larmes, dans un abime de tristesse inconsolable. Ni la douleur de la
+mere pleurant sur son premier ne, ni celle de l'amante au premier soir
+de son delaissement, ni celle de l'artiste s'eteignant avant son oeuvre
+achevee, ne peuvent donner une idee de la plainte amere de cette fille
+du ciel traitreusement retenue au-dela de son temps, et demandant a se
+replonger dans le repos de l'infini. Personne, pas meme l'homme qui
+conduisait l'archet sur la corde, n'aurait pu se rappeler une seule
+note de l'air que le violon de Tobias Guarnerius avait joue; personne
+n'aurait pu dire si ce qu'il avait entendu etait un chant melodieux
+ou quelque merveilleuse histoire racontee par un poete sublime, et
+ou aurait ete resume avec un art admirable le tableau de toutes les
+souffrances, de toutes les anxietes, de toutes les tristesses de la
+vie, depuis le vague de la melancolie qui regrette et desire sans but,
+jusqu'aux plus positifs et aux plus cruels mecomptes; mais personne
+aussi n'aurait pu dire qu'en aucun temps et en aucun lieu de la terre,
+une harmonie aussi profondement emouvante fut parvenue a son oreille.
+
+Aussitot que le chant eut cesse, et quand chaque auditeur fut revenu de
+l'espece d'extase et de contemplation interieure dans laquelle il avait
+ete plonge, les regards se tournerent vers Tobias Guarnerius. A ce
+moment, l'artiste en lui dominait tellement l'homme, qu'il n'avait point
+entendu ce cri de douleur qui avait retenti dans le coeur de tous les
+assistans, et qui aurait du si profondement l'emouvoir; car pour lui ce
+n'etait point seulement une plainte, mais un atroce reproche; il n'avait
+percu que des sons d'une merveilleuse harmonie, superieurs a tout ce que
+les maitres de son art avaient jamais realises; et en voyant enfin le
+probleme de toute sa vie resolu, il s'etait laisse tomber a genoux, les
+mains jointes et etendues vers le ciel, et des larmes coulaient sur son
+visage, rayonnant d'une expression de joie indicible. Ce ne fut qu'au
+bout de quelques minutes qu'il apercut le prince allemand le secouant
+vivement par le bras pour le reveiller de son _a parte_ de bonheur, et
+lui demandant s'il voulait lui donner son violon pour 1,000 ecus.
+
+"Mon violon! pour 1,000 ecus? repondit-il en regardant le prince avec un
+rire qui n'annoncait pas un homme dans son bon sens, c'est-a-dire que
+vous mettez un prix a ce qui n'etait pas et a ce qui existe; vous
+achetez la creation, monsieur, a ce que je vois! Combien payeriez-vous
+le soleil, s'il vous plait, a supposer qu'un beau matin on le mit dans
+le commerce?"
+
+Que signifiaient ces orgueilleuses paroles du pauvre luthier? Sa
+piete filiale s'indignait-elle du marche qu'on lui proposait, ou son
+amour-propre d'auteur se revoltait-il de la mesquine estimation faite
+de son oeuvre? L'acquereur interpreta l'apostrophe dans ce sens, et il
+donna aussitot la somme; mais Tobias repondit de nouveau que son violon
+n'etait pas a vendre, que sa gloire etait desormais immortelle (comme
+celle de tous les poetes de nos jours apparemment) et que cela lui
+suffisait. Malheureusement pour lui, il avait a faire a un vouloir de
+prince qui ne s'etonnait pas facilement des obstacles. Tirant de sa
+poche un portefeuille qui pouvait bien contenir 12,000 livres en billets
+de banque, lesquels furent etales sur une table, plus une bourse pleine
+d'or, pour le moins aussi bien garnie que celle des seducteurs de
+comedie: "Pour ceci votre violon!" s'ecria le royal dilettante. A la vue
+de ces richesses, l'orgueil du pauvre Tobias, qui, de sa vie peut-etre,
+n'avait possede bien ronde une somme de 1,000 livres, sa piete filiale,
+ses pretentions marchandes, tout ce qui le retenait, en un mot, lacha
+pied brusquement: de l'oeil il compta les billets epars sur la table,
+fit une rapide et amiable estimation du contenu de la bourse; puis, avec
+l'air d'un homme qui voudrait qu'on le crut en proie a une insupportable
+contrainte. "Puisque vous le voulez, dit-il, j'accepte le marche, je
+vous donne meme (sublime magnificence) l'etui et sa clef pardessus
+le marche. Seulement prenez bien garde que je ne reponds pas de ma
+marchandise; si vous n'en avez pas soin, et que quelque chose se
+derange, je ne me charge point des reparations." Le prince avait une
+envie si profondement eveillee qu'il ne lui parut pas meme possible que
+jamais la chance d'une avarie put se presenter. Faisant aussitot mettre
+son acquisition dans la boite qui lui avait ete si genereusement
+superoctroyee, il ordonna a son valet de chambre de la porter en son
+logis; presqu'aussitot il faussa compagnie au gouverneur et a son monde
+pour aller se mettre en jouissance, et pendant la nuit entiere qui
+suivit, il n'y eut pas a cinquante toises a la ronde un voisin qui put
+fermer l'oeil, tant fut bruyante et prolongee la prise de possession.
+
+Quant a Tobias, pendant une partie de la nuit il ne cessa de se redire
+a lui-meme ce qu'il avait deja proclame dans le salon du gouverneur,
+a savoir que sa gloire etait immortelle. Pendant une autre portion du
+temps, il se roula avec delices dans cette pensee qu'il etait riche.
+15,000 et quelques cents livres, tout bien compte; c'etait sa fortune,
+il pensa que cela faisait beaucoup. Pour mieux s'en assurer, il promena
+son esprit a travers toutes les fractions dans lesquelles ce chiffre
+etait divisible; il compta une a une ses pieces d'or, et comme il avait
+eteint sa lampe et qu'il ne pouvait plus les voir, il se plaisait a les
+rouler dans ses doigts, a en sentir le coin, et ensuite il les ramassait
+dans sa bourse, afin de les peser et de les tenir toutes ensemble dans
+sa main; cela le mena jusque vers les trois heures du matin: a ce moment
+il s'endormit.
+
+Le lendemain, il se reveilla de bonne heure, et en se reveillant il fut
+comme un homme qui la veille ayant ete pris du sommeil au milieu des
+pensees joyeuses du vin et de l'ivresse, se retrouve le matin la tete
+pesante, l'esprit lourd et fatigue et le coeur mal content. Une idee
+commenca a l'obseder; non-seulement il avait derobe, non-seulement il
+avait retenu prisonniere, mais encore il avait vendu l'ame de sa mere.
+A toutes les heures ou cela lui plairait, un homme qui avait paye pour
+cela pourrait la reveiller, la forcer de chanter; cet homme pourrait la
+revendre a un autre; lorsqu'il voyagerait il remmenerait avec lui,
+et, comme dit le premier psaume des vepres, il pourrait en faire
+_l'escabelle de ses pieds_. Tandis qu'il se debattait dans cette
+pensee poignante, quelqu'un entra dans sa boutique: c'etait l'un des
+domestiques du gouverneur qu'il connaissait bien, car autrefois cet
+homme, dans sa jeunesse, avait ete le fiance de la vieille Brigitta,
+et il l'aurait epouse s'il ne fut parti pour la guerre. Quand bien des
+annees apres il etait revenu et l'avait trouvee mariee, il n'en avait
+pas moins continue a l'aimer d'amitie, et le mari de Brigitta lui-meme,
+qui avait bonne confiance en sa femme, l'avait engage a venir les voir
+quand il le voudrait; en sorte qu'il avait fait sauter plus d'une fois
+Tobias sur ses genoux. La veille au soir, de l'antichambre il avait
+entendu le violon dans lequel soupirait l'ame de Brigitta, et il avait
+aussitot reconnu sa voix, car les souvenirs d'amour, si vieux que soient
+les os d'un homme, ne se perdent pas dans sa memoire, et c'etait ainsi
+que Brigitte s'etait lamentee a un jour de sa vie qu'il n'avait jamais
+oublie, celui de leurs adieux. D'avoir ainsi cru entendre l'ame de sa
+maitresse l'avait jete durant la nuit dans des perplexites incroyables,
+et des le matin il venait demander a Tobias Guarnerius de lui expliquer
+comment cela avait pu se faire. Aux premiers mots que lui en dit le
+vieillard, Tobias se troubla, balbutia quelques paroles embarrassees:
+a la fin pourtant il se remit et il essaya de tourner la chose en
+plaisanterie; mais l'amant de Brigitte ne fut pas sa dupe, et il
+s'eloigna en hochant la tete, en disant entre ses dents qu'il y avait
+la-dessous quelque mechant mystere.
+
+Si Tobias souffrait deja cruellement de sa faute, au moment ou il la
+croyait entre le ciel et lui, ce fut bien autre chose quand il entrevit
+la pensee d'autrui sur la trace de son crime, et quand il put redouter
+que ce larcin ne devint une affaire de justice humaine. Pendant quelques
+heures encore il lutta contre ses craintes et ses remords, mais a la
+fin, domine par eux, il prit avec lui le prix qu'il avait recu la
+veille, et courut chez l'acquereur, pour le prier de revenir sur le
+marche, son intention etant, des que le violon serait rentre dans ses
+mains, de rompre la charme, et de rendre l'ame a sa liberte. Mais les
+hommes, qui ont toute commodite pour se jeter dans les voies du mal,
+n'ont pas de meme la route facile quand ils veulent revenir sur leurs
+pas. Le prince etait parti avant le jour, et au moment ou Tobias
+frappait a sa porte, il etait deja bien loin. Decide qu'il etait a ne
+pas porter plus long-temps volontairement le poids de sa faute, Tobias
+n'hesita pas, il courut fermer sa boutique, alla hors de la ville
+attendre la voiture publique, et se jeta dedans pour se rendre a la
+residence du prince. Mais, quand il fut arrive, deux jours se passerent
+avant qu'il put approcher de son altesse; et, au moment ou l'abord lui
+fut permis, quelqu'un lui apprit que le violon avait deja change de
+main. Le prince n'avait pu en jouer plus de huit jours sans que tout
+le systeme nerveux ne devint, chez lui, en proie a une insupportable
+irritation. Son medecin, consulte, avait declare que le son penetrant
+de l'instrument dont il avait fait nouvellement l'acquisition etait la
+cause de cet accident, et dans la journee, comme on fait d'un cheval
+vicieux, le prince avait vendu le violon a un artiste italien qui allait
+faire son tour d'Europe, et qui comptait donner des concerts a Paris.
+
+Aussitot Tobias se remit en route; en arrivant dans la capitale de la
+France, sans se mettre en peine des merveilles de civilisation qu'elle
+renferme, et qu'a une autre epoque il eut explorees avec un si vif
+empressement, il n'eut qu'une preoccupation, celle de savoir l'adresse
+del signor Ballondini. Il l'apprit sans beaucoup de peine, car, grace a
+son violon, el signor Ballondini s'etait fait, des son premier concert,
+une reputation colossale, et toutes les feuilles publiques ne parlaient
+que de son talent et de la merveilleuse qualite de son qu'il tirait de
+son instrument.
+
+Tobias eut bien un instant la volonte de se mettre en colere contre le
+virtuose italien, qui prenait pour lui toute la gloire, quand le
+luthier en avait une si bonne part a revendiquer; mais il pensa que son
+amour-propre devait boire ce calice, en expiation de sa faute, et il
+s'imposa l'obligation de ne point se plaindre de ce qu'on lui derobait,
+trop heureux s'il pouvait rentrer en possession de sa fatale creation.
+Aussitot qu'il sut ou demeurait le signor Ballondini, afin de le joindre
+plus vite, il monta dans un fiacre, en sorte qu'il arriva a son logement
+un quart d'heure apres son depart pour l'Italie, ou le signor Ballondini
+allait encore donner des concerts. Tobias Guarnerius le suivit.
+
+On ne finirait pas si on voulait raconter tous les lieux et toutes les
+mains par lesquelles passa le fatal violon. Jamais les nerfs les plus
+robustes ne purent le garder au-dela de quinze jours; et cependant,
+aussitot qu'un acquereur songeait a s'en defaire, un autre se trouvait
+pour lui succeder, sans que l'instrument perdit de son prix. Pendant
+plus de deux ans, le malheureux Tobias le poursuivit en Italie, en
+Angleterre, aux Indes orientales ou il passa, en Espagne, et enfin en
+Allemagne, ou il revint, en traversant de nouveau la France.
+
+Apres des fatigues inouies, Tobias Guarnerius arriva a Leipzig, ou il
+avait appris qu'un riche libraire en etait detenteur. Cette fois il ne
+venait pas trop tard, et l'instrument etait bien entre les mains de
+l'homme qu'on lui avait indique. Mais, depuis le temps qu'il voyageait,
+quelque rigoureuse economie qu'il eut mise dans ses depenses, il n'en
+avait pas moins epuise sa bourse, et au moment de traiter d'un objet
+dont le cours s'etait constamment maintenu entre douze et quinze mille
+livres, il lui restait a peine quelques louis par devers lui. Il tint
+alors conseil avec lui-meme, et, toutes choses considerees, ayant cru
+reconnaitre que de tous les larcins que pouvait commettre un homme,
+celui d'une ame etait, sans contredit, le plus odieux; etant en outre
+prouve pour lui que la seule maniere qui fut en son pouvoir de reparer
+son crime, c'etait d'en commettre, dans un ordre inferieur, un second;
+avec l'argent qui lui restait, il tenta la fidelite d'un domestique,
+et obtint de lui d'etre introduit, durant la nuit, dans la maison du
+libraire, afin de lui derober le violon.
+
+Mais la malediction avait frappe tellement a plein sur le miserable, que
+meme une mauvaise pensee ne lui reussissait pas. Le domestique qui avait
+recu son argent se trouva etre un honnete fripon, qui, ayant calcule le
+benefice qu'il y avait a recevoir le prix d'une mechante action et a ne
+pas la commettre, le denonca a son maitre. Pris en flagrant delit, au
+moment ou il venait de commettre son vol, Tobias fut jete en prison, et
+se vit menace de voir couronner toutes ses tribulations par un arret
+infamant. L'effroi de cet avenir acheva de completer chez lui un mal que
+d'abord la violence de ses desirs long-temps trompes et econduits, et
+durant ces dernieres annees les agitations inquietes de sa vie, avaient
+lentement developpe. Atteint d'un anevrisme au coeur, il fut transporte
+a l'hopital.
+
+La, minute a minute il se sentait mourir, et la medecine, qui le
+traitait cavalierement parce que, de toute facon, elle n'attendait rien
+de lui, ne lui avait pas laisse ignore qu'elle ne pouvait rien pour
+sa guerison. Ceci pouvait bien lui donner l'esperance d'echapper aux
+atteintes de la justice humaine, mais le menait droit aux mains de la
+justice divine, avec laquelle il sentait bien qu'il aurait un long
+compte a regler, et cependant il n'osait demander des consolations et
+des esperances au sacrement de la penitence, effraye qu'il etait de la
+monstruosite de l'aveu qu'il aurait a faire a son tribunal.
+
+Un jour, c'etait par une belle matinee d'automne, un rayon de soleil
+etait venu se reposer sur son lit, dont il ne sortait plus, et donnait
+a tout ce qui l'entourait un air de fete; un vent frais balancait
+la verdure des arbres sous sa fenetre, et les oiseaux chantaient
+joyeusement dans le feuillage; il y avait dans l'air tant de repos et
+de bonheur que vous eussiez jure que par un si beau jour on ne pouvait
+mourir. L'aspect de cette nature en joie avait eleve son esprit vers le
+Createur, et son coeur s'etait tourne avec amour vers l'esperance de
+l'infinie misericorde. Dans cet instant il se sentit quelque courage
+pour confier son secret a un pretre, afin d'obtenir l'absolution;
+et, sur sa demande, l'aumonier de l'hopital vint pour recevoir sa
+confession. Elle fut longue cette confession, parce qu'il lui semblait
+que son aveu, etendu en beaucoup de paroles, lui couterait moins a
+faire; et quand a la fin sa confidence fut achevee l'emotion qu'elle lui
+avait donnee l'avait fort affaibli, et le pretre qui l'ecoutait aurait
+bien fait de se hater; mais, en sa qualite de ministre de la parole de
+Dieu, il etait dans l'usage de ne jamais donner une absolution sans la
+faire preceder a tout le moins d'un fragment etendu de l'un des sept
+discours qu'il avait ecrits autrefois et preches sur les sept peches
+capitaux. Dans le cas particulier, aucun point ne s'appliquant d'une
+maniere directe a la situation de son penitent, il fut oblige de faire
+une combinaison de plusieurs passages empruntes a des sermons differens,
+ce qui compliqua et allongea outre mesure son operation oratoire, et
+laissa au malade, que ses forces abandonnaient a vue d'oeil, le temps
+d'entrer en pleine agonie. Depuis quelques minutes il paraissait avoir
+perdu le sentiment de tout ce qui l'entourait, et le bon pretre etait
+sur le point d'achever sa peroraison quand le son criard et lointain
+d'un violon qui jouait une tyrolienne retentit a leurs oreilles. Ce
+bruit, comme on peut le penser, n'emut pas autrement le predicateur, qui
+continua de finir son discours; mais le malade en parut penetre jusque
+dans la moelle des os. Il se releva droit sur son seant; ses cheveux
+se herisserent; une contraction nerveuse parcourut sa face; il preta
+l'oreille avec une horrible angoisse, saisit le bras du confesseur, et,
+le serrant violemment: "Entendez-vous, dit-il d'une voix lamentable,
+entendez-vous l'ame de ma mere qui se plaint de moi?" A cette parole il
+fut saisi d'une convulsion qui dura quelques minutes; puis, sans avoir
+recu l'absolution, il expira; et franchement le pauvre Tobias avait eu
+tort de s'emouvoir ainsi, car ce qu'il avait entendu, c'etait le violon
+d'un infirmier qui, a ses momens perdus, une fois ses plaies pansees et
+ses morts ensevelis, pratiquait les beaux-arts, auxquels les gens de son
+etat sont en general fort enclins.
+
+Au moment meme ou Tobias Guarnerius cessa de vivre, le libraire chez
+lequel etait alors depose son violon entendit dans l'interieur de
+l'etui une forte vibration, comme celle d'une corde qu'on aurait pincee
+vivement: l'ayant ouvert pour voir ce que cela pouvait etre, il sentit
+un petit vent qui lui passa devant la face: toutes les cordes s'etaient
+brisees d'un meme coup; le chevalet, ainsi que la cheville que les
+luthiers appellent l'_ame_, etaient tombes, et on l'entendait rouler
+dans l'interieur de l'instrument, qui d'ailleurs n'avait aucun autre
+dommage. Un luthier fut charge de reparer ce desordre. En sortant de ses
+mains, le violon avait tout-a-fait perdu sa qualite de son. Ce qu'on n'y
+retrouvait plus surtout, c'etait cette puissance d'excitation nerveuse
+qu'on y remarquait autrefois. Tel qu'il etait cependant, il restait
+encore un des remarquables ouvrages connus dans le commerce de lutherie
+europeenne.
+
+Quelques mois apres, le bruit de la mort de Tobias Guarnerius s'etant
+repandu dans sa ville natale, le vieux domestique du gouverneur, qui
+jusque la avait garde le silence, parla de ses soupcons; et comme
+la disparition subite de Tobias avait deja fort excite l'attention
+publique, il n'eut pas grand'peine a leur donner creance. Le peuple
+s'ameuta devant la boutique, qui etait fermee depuis pres de trois
+annees, en brisa la cloture, et penetra dans l'interieur. Plusieurs
+objets suspects, entre autres les pieces de l'appareil transfusoire dont
+j'ai parle, quelques livres ecrits en caracteres etrangers, y furent
+trouves, et contribuerent a mettre en mauvaise renommee la memoire du
+luthier, qui heureusement ne laissait apres lui aucun parent. Pendant
+plus de deux mois le clerge ne fut occupe qu'a dire des messes que les
+ames devotes commandaient pour le repos de celle de Brigitta Guarnerius.
+Le lendemain du jour ou la visite domiciliaire avait eu lieu, les croix
+rouges que vous avez vues sur les volets s'y trouverent marquees
+sans qu'on put savoir qui les y avait faites. Depuis ce temps, le
+proprietaire de la boutique, qui avait deja essaye inutilement de la
+louer a bas prix, avant la mort de Tobias, a du renoncer a l'espoir d'en
+tirer parti d'aucune facon. Il se propose, a ce qu'on assure, de la
+faire demolir incessamment, et les gens du quartier s'en rejouissent
+fort; car on dit que souvent, durant la nuit, on y entend de mauvais
+bruits. Je crois cependant que ce sont des contes de vieilles femmes,
+auxquels les esprits senses ne doivent point ajouter foi; car on ne
+saurait trop se defier de ces sottes superstitions auxquelles le peuple
+se livre si facilement.
+
+On remarquera que ceci etait la morale du conte que le magistrat avait
+raconte a mon arriere-grand-pere.
+
+
+
+LA FOSSE DE L'AVARE.
+
+
+(Lieu de la scene: un village pres Badajoz, le cimetiere.--Sept heures
+du soir.)
+
+GARCIAS, FOSSOYEUR, JOSE, SON VALET.
+
+JOSE.
+
+Maitre, creuserons-nous long-temps encore? Voici dix pieds de terre que
+nous remuons depuis deux jours! Saint Jacques de Galice m'ait en aide!
+Ouf! je suis las!
+
+GARCIAS.
+
+Un peu de courage, garcon; tu seras paye de ta peine: va toujours, Jose,
+va toujours. Il faut gagner son argent, mon fils! Nous avons encore cinq
+bons pieds de terre a jeter dehors. Corps du Christ! Garcias, fossoyeur
+depuis trente-et-un ans, ne va pas manquer a sa parole, ni attraper une
+vieille pratique. Mon marche est bon, et j'y tiens. Il faut remplir ses
+engagemens en honnete chretien.
+
+JOSE.
+
+Bah! c'est bien assez profond comme cela! Pourquoi descendrions-nous
+si bas ce pauvre cadavre? Que craignez-vous, maitre? Il a voulu quinze
+pieds de fosse: va-t-il donc revenir, la toise en main, pour mesurer si
+vous lui avez donne son compte? Allez, vous ne courez pas risque d'etre
+cite devant le corregidor.
+
+GARCIAS.
+
+C'est pourtant vrai, Jose, qu'il a voulu, le vieil avare, etre enterre
+aussi loin des hommes que possible.
+
+JOSE.
+
+Craint-il qu'on ne lui vole son vieux corps?
+
+GARCIAS.
+
+Ou espere-t-il, quand viendra le jour du jugement, que l'ange de la
+resurrection n'aura pas la pioche assez longue et le bras assez fort
+pour l'atteindre?
+
+JOSE.
+
+C'est peut-etre son idee... peut-etre qu'il a raison.
+
+GARCIAS.
+
+Pauvre niais! tu crois que l'ange de la resurrection est fossoyeur.
+
+JOSE.
+
+Je penserai a cela... ou je le demanderai au cure.
+
+GARCIAS.
+
+Creuse, creuse, Jose; tu n'es bon qu'a ton metier. Creuse, tu ne
+trouveras pas le bon sens que tu as perdu.
+
+JOSE.
+
+Du bon sens, maitre! mais dites donc, en avait-il plus que moi celui
+dont nous preparons le domicile? A propos, maitre, pendant que nous
+sommes en train de jaser, si vous me contiez l'histoire de cet homme-ci?
+pourquoi il a voulu quinze pieds de fosse? quelle raison il vous a
+donnee? Cela me taquine. Cette histoire doit etre drole; notre homme
+etait assurement un imbecile.
+
+GARCIAS.
+
+Oui, Jose.
+
+JOSE.
+
+J'aime les contes d'imbeciles; ils m'amusent plus que tous les autres.
+Et celui-la en etait un, comme vous dites. Avare, avare! que c'est bete
+d'etre avare! n'est-ce pas, maitre? Avoir de l'argent et ne pas manger;
+etre riche et se faire patir! c'est plus niais que moi.
+
+GARCIAS.
+
+Tu as trop d'esprit aujourd'hui, Jose. Mais, tiens, nous sommes las;
+apporte le bissac; soupons ensemble. Laisse un moment ta pioche et viens
+t'asseoir pres de moi; la. Je vais te dire l'histoire d'un homme comme
+le bon Dieu n'en a jamais cree qu'un seul.
+
+JOSE.
+
+Diable!
+
+GARCIAS.
+
+Mets-toi sur le bord de la fosse, les jambes pendantes, bien a ton aise,
+et ecoute.
+
+JOSE.
+
+Oui, maitre.
+
+GARCIAS, d'un ton de predicateur.
+
+Aucune des creatures que Dieu a faites a son image ne ressemblait a don
+Ferrero.
+
+JOSE.
+
+Maitre, permettez que je vous arrete ici. Le diable a-t-il donc ete fait
+a l'image de Dieu?
+
+GARCIAS.
+
+Oui... non...--Tu es un sot, Jose.
+
+JOSE.
+
+En attendant, vous ne me repondez pas.
+
+GARCIAS.
+
+Je ne te dirai pas l'histoire d'Andrea Ferrero, dont le cercueil est la,
+tout a cote de nous.
+
+JOSE.
+
+Si fait, si fait; je vais me taire. J'ecoute de toutes mes oreilles.
+C'est demain dimanche; je leur conterai cela, le soir a la veillee, et
+je commencerai par leur dire: Ecoutez, mes camarades, la grande, la
+nouvelle histoire de _la Fosse de l'avare_. C'est un beau commencement.
+
+GARCIAS.
+
+Ecoute donc et profite.
+
+JOSE.
+
+J'ecoute, maitre.
+
+GARCIAS, toujours d'un ton solennel.
+
+C'est une grande lecon, mon enfant, que celle que renferme le cercueil
+dont nous allons confier le depot a la terre. Le maigre squelette qui
+bientot va reposer dans le trou profond que nous venons de lui preparer
+n'avait pas d'autre Dieu sur terre, pas d'autre espoir, pas d'autre
+avenir que l'argent. Il en vivait, il s'en rassasiait sans pouvoir
+jamais s'en assouvir. Je l'ai vu, au milieu du marche de notre ville,
+jeter un regard avide sur tout l'argent qui circulait autour de lui;
+quelque chose de demoniaque emanait de ce regard. Je m'etonnais qu'il
+put s'abstenir de voler et d'assassiner, mais Andrea Ferrero etait
+timide. La cupidite jointe au courage fait le brigand; jointe a la
+lachete, elle fait l'avare.
+
+JOSE.
+
+Maitre fossoyeur, vous parlez comme le vicaire; vous dites presque aussi
+bien que le cure.
+
+GARCIAS.
+
+Les morts instruisent. Tu as du remarquer cet oeil d'un gris
+verdatre qui faisait peur aux marchands et aux marchandes, quand ils
+s'approchaient de Ferrero, et ces mains crochues qui s'allongeaient
+comme des griffes; alors meme que leur etreinte ne saisissait que l'air
+et le vide, vous eussiez dit qu'elles se contractaient encore pour
+enserrer leur metal cheri. Etait-il oblige de changer une piece, il
+semblait vous devorer de l'oeil, vous et votre argent; vous reculiez
+effraye. Pas un sentiment de bienveillance, pas un eclair de generosite
+dans cette ame. Il ne parlait jamais aux enfans, dedaignait les femmes,
+et ne s'est jamais marie. Il ne s'interessait a personne qu'a lui-meme
+et au monceau de doublons, bien trebuchans, qu'il avait entasses. Il
+restait enferme en lui, occupe a contempler l'image interieure de sa
+fortune, et a ronger son propre coeur, tourmente par la crainte du vol
+et le chagrin de ne pas accroitre plus rapidement ses gains. Dans ce
+coeur en proie a une souffrance de tous les momens, le ver rongeur de
+l'avarice continuait jour et nuit ses morsures.
+
+Il y a quinze jours, ou a peu pres, Ferrera vint chez moi. Il commenca
+par se plaindre de la cupidite des hommes, de la difficulte de gagner sa
+vie, et du malheur des temps: ainsi font tous les avares. Je ne savais a
+quoi il en voulait venir. Puis il me dit: "Garcias, tu es honnete homme,
+autant qu'on peut l'etre aujourd'hui; dis-moi donc un peu, la main sur
+la conscience, combien me prendras-tu pour me creuser une fosse de
+quinze pieds de profondeur?
+
+--Nous en parlerons, mon bon monsieur, lui repondis-je, quand vous en
+aurez besoin.
+
+--Non, non, reprit-il; je veux arranger cela moi-meme avant de mourir;
+autrement mes pauvres heritiers seraient dupes. On leur demanderait une
+somme d'argent enorme; c'est ce que je veux empecher. C'est par pitie
+pour eux.
+
+--Mais, mon cher monsieur, si nous faisons votre fosse aujourd'hui, et
+que vous viviez long-temps, il ne se passera pas d'hiver qui ne detruise
+votre ouvrage, songez-y bien. Il faudra recommencer le meme travail, ce
+qui vous coutera bien davantage.
+
+--Tout le monde veut tromper. Non-seulement ce maudit fossoyeur pretend
+m'attraper, mais le temps se met de la partie, et me demande mon argent.
+Je ne le donnerai pas a toi, vieux squelette! ajouta-t-il en se mettant
+en colere, et ta main decharnee ne recevra pas mes ecus. Fossoyeur,
+voici comment nous allons arranger cette affaire; je te paierai d'avance
+le prix convenu, et tu t'engageras par un acte legal a creuser, quand
+j'en aurai besoin, ma tombe, selon mes intentions. Voyons, sois
+raisonnable, que me demandes-tu? Il te faut, pour cette oeuvre, deux
+hommes, pas davantage. Deux journees suffisent, et le travail n'est pas
+cher aujourd'hui: on trouve plutot des hommes que de l'ouvrage. Parle,
+j'ai besoin d'etre tranquille la-dessus.
+
+Je trouvai sa proposition si bizarre que j'eus de la peine a m'empecher
+de rire.
+
+"Tres-volontiers, lui dis-je, mon maitre; j'ai besoin d'argent comptant;
+et personne, je vous assure, ne fera votre affaire a aussi bon marche
+que moi. Je ne vous demanderai en tout qu'un quart de maravedis par
+pied cube. Seulement nous doublerons la somme a mesure que la pioche
+descendra en terre.
+
+--Doubler a mesure que la pioche descendra en terre?
+
+Il reflechit un moment et reprit:
+
+--Tres-volontiers; mais je ne veux pas donner a boire ni a manger aux
+travailleurs. Pas un sou de nourriture, entends-tu, Garcias? tiendras-tu
+ton marche? J'y tope, moi.
+
+--Eh bien! j'accepte, repondis-je.
+
+Si tu avais vu, Jose, avec quelle joie l'avare fit tomber sa main
+dessechee dans la mienne, et comme il me forca de quitter nos
+occupations pour aller chez l'escribano[13]. Le contrat fut fait double
+et signe de nous deux, ainsi que de l'homme de loi. Ferrero tira sa
+bourse, et attendit que le notaire eut fini son calcul et stipule le
+montant total de la somme convenue. L'escribano n'en finissait pas.
+
+[Note 13: notaire.]
+
+"Diable! s'ecria Ferrero, vous etes bien long, notaire, mon ami; que de
+chiffres pour une si petite somme! C'est trois ou quatre dollars; rien
+de plus facile a compter.
+
+--Mais, interrompit le notaire, c'est quelque chose de plus; voyez
+plutot. Cela fait juste 200 dollars."
+
+Ferrero saisit d'une main tremblante le compte qui lui etait offert, et
+le parcourut d'un air d'epouvante. L'agonie etait sur son visage; vous
+l'eussiez pris pour le symbole de la mort. Son menton desseche
+retomba sur sa poitrine; il essaya de parler, mais en vain. Ses dents
+claquerent, ses genoux fremissans s'entre-choquerent; il pleura, pria,
+maugrea, et refusa de payer. J'ai encore entre les mains le traite que
+nous avons conclu, et que je ferai solder assurement. Quant a lui, il
+s'enferma dans sa maison, cessa de manger, et se laissa deperir. Le
+desespoir d'avoir accede a ma proposition le devorait. Ces 200 dollars
+le tuaient; cette fosse qui n'etait pas encore faite, et qu'il fallait
+payer si cher, absorbait sa vie.
+
+JOSE, riant.
+
+Ah! ah! maitre, la voila cette fosse! nous remettons-nous a l'oeuvre!
+Allons, terminons. Finissons-en avec ce vieux ladre!
+
+GARCIAS.
+
+Tout a l'heure; mon histoire n'est pas finie. Bref, il passa trois ou
+quatre jours a soupirer, a languir, a deplorer sa faute, et expira.
+
+JOSE.
+
+Maitre, vous l'avez assassine, le pauvre homme. Je connais la loi, moi,
+je sais ce qui vous pend a l'oreille; vous serez pendu, et c'est moi qui
+aurai l'honneur de vous enterrer; car je serai maitre fossoyeur.
+
+GARCIAS.
+
+Silence! Il y avait plus de vingt ans que Ferrero avait commande au
+menuisier de la grande rue des Carmes un beau cercueil pour son usage.
+C'etait une vaste boite bien plus profonde que ne sont les cercueils
+ordinaires. Il avait place ce cercueil au pied de son lit. Un double
+cadenas le protegeait et le fermait; il ne cessait de contempler cette
+lourde boite. Quelquefois, pendant l'hiver, lorsque le vent soufflait
+a travers les fissures de ses fenetres disjointes, lorsque la vieille
+porte criait, que la bise hurlait dans la cheminee antique, que
+le sifflet aigu de l'ouragan epouvantait les vieilles femmes, il
+s'enveloppait d'un grand drap blanc, s'asseyait aupres de l'atre sans
+feu, et regardait fixement le cercueil, sur lequel il finissait par
+aller s'asseoir. La, il restait en contemplation pendant des journees.
+Les vieilles femmes disaient que c'etait un homme pieux, et elles se
+trompaient. On croyait qu'assis sur ce cercueil il finirait par se
+repentir de ses peches, et qu'il laisserait aux pauvres tant de
+richesses dont il n'avait fait aucun usage.
+
+Hier sur le midi deux hommes prirent le cercueil dans lequel etait le
+cadavre, et se mirent en devoir de l'emporter. Ils le remuerent avec
+peine, et a force de le secouer dans tous les sens le fond se detacha.
+Devine, Jose, ce qui se trouvait dans le double fond du cercueil. De
+l'or, des dollars sans nombre, des ecus de toutes les especes, de quoi
+faire la dot de la fille d'un vice-roi d'Amerique. Il avait tout emporte
+avec lui.
+
+JOSE.
+
+Ah! ah! ah! s'il revenait maintenant, qu'il serait attrape.
+
+GARCIAS.
+
+Il voulait que ses dollars couchassent avec lui dans l'eternite. C'etait
+son paradis. Il avait une pauvre vieille tante et une niece fort jolie,
+ma foi, qui ne se trouve pas mal de l'aventure, et qui est devenue
+riche tout a coup. Honnete Jose, je t'ai dit que c'etait une lecon,
+profite-s-en. Tu vois bien ce cadavre-la, dans cette boite a cote de
+nous: il a vecu plus riche qu'un banquier de Madrid et plus pauvre qu'un
+negre d'Afrique. Car il s'est prive de tout et n'a joui de rien. Quel
+homme! gourmand et depensier aux depens des autres, avare de tout ce qui
+etait a lui! Le plus miserable de tous les cadavres que j'ai ensevelis;
+lache, et qui aurait merite le gibet s'il n'avait pas ete si lache.
+
+JOSE.
+
+Maitre, dites donc, ne parlez pas si haut; si cette mauvaise ame allait
+revenir?
+
+GARCIAS.
+
+Est-ce que tu aurais peur aussi, toi?
+
+JOSE.
+
+Non, maitre: ce que je meprise le plus c'est un poltron.
+
+GARCIAS.
+
+Eh bien! descends vite dans cette fosse, tu m'aideras.
+
+JOSE.
+
+Maitre, la fosse est deja bien profonde, et si elle allait s'ecrouler
+sur nous et nous ensevelir?
+
+GARCIAS.
+
+Mais tu n'es pas poltron?
+
+JOSE.
+
+Non, maitre, je descends.
+
+UNE VOIX sortant du cercueil.
+
+Ah! j'etouffe; ouvrez-moi! Mon or...
+
+GARCIAS.
+
+Jose! as-tu entendu?
+
+JOSE, se sauvant.
+
+Maitre, sauvez-vous, c'est l'ame.
+
+(_Les deux fossoyeurs tombent dans la fosse en se culbutant._)
+
+FERRERO, brisant le cercueil et se soulevant avec peine.
+
+Ou etais-je? Ah! mon Dieu! et d'ou viens-je? ils m'ont enterre. Voici le
+cercueil. Ah! mon Dieu! ce n'est plus mon beau cercueil de bois de chene
+que j'avais paye quinze ecus au menuisier Toledo. Et mes beaux dollars
+qui remplissaient le fond! Ah! mon Dieu, je suis perdu! mon cercueil,
+mes dollars, le double fond ou ils etaient, je suis vole, vole!
+
+(_Il fuit vers le village enveloppe de son linceul._)
+
+
+
+LES TROIS SOEURS.
+
+
+Je ne sais s'il me sera possible de faire passer dans le recit suivant
+l'interet que m'ont inspire trois jeunes filles que j'ai vues mourir
+dans le Rutlandshire, en Angleterre. On veut aujourd'hui des emotions
+terribles, variees, et la simple narration des derniers momens de trois
+infortunees condamnees a succomber jeunes a un mal hereditaire offre
+peu d'incidens et de contrastes. Nous pretendons aussi maintenant nous
+rapprocher du _vrai_ en litterature; et quand le vrai se presente sans
+parure, nous lui demandons encore le trivial, le bizarre et le niais
+pour relever sa faiblesse et assaisonner sa fadeur. Je n'offrirai donc
+ces souvenirs que comme une realite triste que j'ai vue et qui m'a
+touche: qu'on prenne ce recit, non pour _mien_, mais pour _vrai_, comme
+dit Montaigne.
+
+Leur pere, reste veuf de bonne heure, etait un de ces gentilshommes de
+campagne (_country gentlemen_) qui reunissent dans leurs manoirs demi
+champetres, demi seigneuriaux, a peu pres tout ce qui peut contribuer au
+bonheur reel de l'homme, et faire passer doucement la vie: consideration
+publique, bien-etre, richesse, le moyen et la frequente occasion de
+faire le bien. C'est une existence dont ne peuvent donner l'idee, ni les
+villes d'Italie, ni nos anciens chateaux, ni l'opulente elegance de nos
+habitations de campagne. Plus domestique, plus agreste, elle reunit
+l'ordre, l'aisance, un luxe qui n'est pas de la magnificence, une
+certaine elegance chaste, qui ne semble destinee qu'a augmenter le
+bien-etre du possesseur, et n'est cependant privee ni d'agrement ni
+meme de poesie. Des plantations vastes et bien dirigees, une chasse
+abondante, de bonnes meutes, d'excellens chevaux; enfin, s'il faut
+tout dire, cette position a la fois aristocratique et rurale, que
+le philosophe speculatif peut blamer, mais qui donne a chaque petit
+seigneur une importance ideale en meme temps qu'une influence reelle;
+tout cela compose une douce vie qui contraste singulierement avec
+l'existence agitee des riches du continent; une vie dont on peut jouir
+avec delices, pour peu que l'on ait de ressources en soi-meme et que la
+solitude n'effraie pas.
+
+Malheureusement ce dont l'homme est le moins capable de jouir, c'est ce
+qu'il possede. Le seigneur chatelain dont je parle ne se doutait pas
+qu'il y eut dans tout cela une seule source de bonheur; c'etait un des
+humains les plus rapproches de l'espece animale qu'il soit possible de
+rencontrer. On regrettera sans doute que je n'introduise pas a sa place
+un pere sentimental, qui eut attendri mes pages, et augmente l'effet
+pathetique de ce qui va suivre; mais la vie, mais la realite, mais le
+monde comme il est, ne se pretent pas a des combinaisons aussi savantes.
+Le pere des trois jeunes filles, ainsi que la plupart de ses confreres,
+etait un intrepide chasseur; grace a un long exercice, presque toujours
+ivre encore du vin de la veille, il revenait cependant sain et sauf a
+six heures du soir de ses excursions perilleuses. Le lendemain matin
+a cinq heures il recommencait, et sa vie se passait ainsi. Ses filles
+etaient pour lui comme si elles n'eussent pas existe; une de ses soeurs
+en prenait soin, ou plutot, depuis qu'elles avaient perdu leur mere,
+enlevee a vingt-trois ans par la phthisie, elles etaient absolument
+livrees a elles-memes et au pressentiment du sort qui les attendait.
+
+Caroline devait mourir la premiere.
+
+Elle ne ressemblait en rien a ses deux soeurs, toutes deux plus agees
+qu'elle; elle avait pres de dix-sept ans. Plus jolie que belle et plus
+gracieuse que jolie, ses grands yeux bleus etincelaient d'un feu vif,
+dont l'eclat attristait: c'etait la lampe prete a finir. La legerete de
+sa course, la promptitude de ses reparties, l'abandon de ses jeux naifs;
+une gaiete vive qui se melait a la precision de sa fin prochaine,
+contrastaient etrangement avec la douceur resignee d'Emma et
+l'expression ardente et passionnee de Marie.
+
+Quand les trois soeurs etaient ensemble, c'etait la plus jeune qui
+dominait les autres. Une nuance de son caractere se communiquait a ses
+deux soeurs, et ces caracteres si differens s'harmonisaient, si je peux
+employer ce mot, avec un charme qu'il est egalement difficile d'exprimer
+et d'oublier.
+
+A mesure que le mal faisait des progres chez Caroline, sa vivacite, sa
+gaiete, augmentaient. La destruction interieure, qui s'operait peu a
+peu, semblait embellir sa victime. Vers la fin de l'hiver de 1816, il
+etait facile de prevoir que le printemps, aussi fatal aux poitrinaires
+que l'automne, ne se passerait pas sans achever le sacrifice commence.
+Je voyais avec terreur s'accomplir ce phenomene moral et physique, et
+les lentes approches de la mort, semblables a celles d'une mer calme
+et paisible, qui, dans son flux insensible, envahit lentement sa proie
+reservee. Alors il semble que toute l'ame, effrayee de voir de pres le
+sort qui la menace, recule, se ramasse en elle-meme, et double sa force
+et son energie. Le visage de la pauvre enfant se colorait d'une teinte
+plus rosee chaque jour, comme le ciel s'anime et s'enflamme avant la
+nuit. A observer l'ardeur de ses yeux, l'agilite de ses mouvemens, vous
+eussiez dit que la sante tout a coup renaissante animait d'une seve
+nouvelle cette existence delicate, et que la vie, avec ses plaisirs et
+ses esperances, commencait a deployer pour elle des tresors dont la
+revelation l'enivrait. L'effet produit par ce melange et cette lutte de
+la vie et de la joie avec la mort inevitable me rappelait un tableau
+assez peu connu de je ne sais quel maitre de l'ecole hollandaise; ce
+peintre, plus philosophe que ses patiens rivaux, a represente un tout
+petit enfant, qui sourit et qui se joue avec des hochets: etendu sur un
+blanc linceul, il est entoure de tous les emblemes de la destruction: un
+crane desseche soutient sa petite tete blonde; un osselet de mort roule
+entre ses jolis doigts. Le meme contraste se trouvait entre cette jeune
+et naive innocence et le tombeau qui la reclamait. Rien n'etait plus
+triste ni plus touchant.
+
+Jusqu'aux derniers instans de sa vie, la gaiete de la jeune fille se
+soutint. Personne ne la vit mourir. Un jour, vers la fin du mois de mai,
+elle se leva de tres-bonne heure et descendit doucement dans le parloir
+ou sa harpe etait placee; ses deux soeurs n'etaient point levees. Sur
+les dix heures, elles trouverent Caroline, souriant encore; appuyee sur
+une ottomane, la tete penchee pour ne se relever jamais; ses doigts
+etaient glaces, et s'etendaient, comme pour ressaisir l'instrument
+qu'ils avaient quitte.
+
+Je l'ai dit plus haut, ce recit est bien simple; il n'a ni incidens
+ni peripetie, et, pour toute catastrophe, une seule, la derniere. Je
+voudrais pourtant rappeler et faire revivre le souvenir de ces jeunes
+filles, qui ont traverse le monde sans y laisser de trace, comme le
+chant d'un oiseau traverse la feuillee. Je voudrais redire qu'elles ont
+vecu, redire comment elles ont peri. Je voudrais que leur nom inconnu ne
+fut pas perdu tout-a-fait. Je serais heureux si les diverses nuances de
+leur vie si passagere et si pure interessaient quelques ames.
+
+Emma Beatoun, plus agee d'un an que Caroline, la suivit de pres; c'etait
+une personne superieure et dont la raison avait muri avant l'age. Il
+y avait quelque chose de singulierement profond dans sa pensee, de
+reflechi et de noble dans sa conduite; sa figure etait pale; ses cheveux
+etaient blonds, et ses traits d'une regularite frappante. Denuee de tout
+pedantisme, mais douee de talens d'un ordre peu commun, d'une facilite
+de comprehension et d'une justesse d'esprit dont j'ai vu peu d'exemples,
+elle voulait, comme sa soeur, et comme la plupart des personnes que
+cette cruelle maladie a marquees du sceau funebre, vivre beaucoup en
+peu de temps. L'etude et les arts occupaient toutes ses journees: elle
+vivait de cette flamme intellectuelle dont l'intensite et l'eclat
+augmentaient chaque jour. Ces progres, auxquels la vie allait bientot
+manquer, causaient plus d'effroi encore que d'admiration. Elle n'avait
+pas vu le monde, mais elle le devinait. Un remarquable instinct
+d'observation, d'ailleurs si commun aux femmes, s'etait developpe chez
+elle dans la solitude ou elle avait vecu; et, comme il arrive souvent
+aux solitaires, ses idees sur toutes choses etaient d'autant plus
+singulieres et plus profondes qu'elle ignorait leur nouveaute: c'etait
+de naifs paradoxes.
+
+Il nous arrivait assez souvent de parler d'ouvrages recemment publies,
+et meme du theatre, qu'elle ne connaissait que par ses lectures.
+
+"Voyez-vous, me disait-elle, il y a dans la plupart de ces livres mille
+choses que je ne puis souffrir; je sens que ce n'est pas _vrai_. Le faux
+me deplait comme mensonge; dans les actions, dans les ecrits, dans les
+arts, il me semble que le faux c'est le mal. Apprenez-moi pourquoi je le
+retrouve partout. Celui-ci affecte la simplicite; tel autre la grandeur.
+Votre Diderot, dont vous m'avez prie de lire une tragi-comedie, avec son
+amour pretendu pour la verite, est le plus faux des hommes; chacun de
+ses personnages a un sermon dans la bouche; il est imposteur comme un
+chef de secte. D'autres sont faux et serviles comme des esclaves. Depuis
+que Walter Scott a ecrit des romans gothiques, tout le monde l'imite,
+c'est insupportable. L'affectation est si deplaisante! c'est encore un
+mensonge. Dans tous ces efforts de litterateurs, la conscience manque;
+ils ecrivent, non comme ils sentent, mais selon la maniere qui doit,
+suivant eux, flatter le public: ce sont des courtisans et des acteurs;
+ils jouent un role, ils n'ont pas de personnage qui leur appartienne.
+Je crois quelquefois, quand je les lis, voir un homme monte sur des
+echasses; d'autres fois, ce sont des orgueilleux qui font les pauvres,
+et, dans leur simplicite pretendue, se revetent de haillons pour qu'on
+les remarque. N'est-ce pas un Francais qui a dit le premier que _le
+langage humain fut donne a l'homme pour deguiser sa pensee_? La plupart
+des ecrivains ont apparemment choisi cette phrase pour mot d'ordre.
+Je concois que vous, messieurs, qui avez ete eleves dans des colleges
+latins et grecs, et qui vous preparez a perorer dans les parlemens et
+dans les salons, vous trouviez tout cela fort beau; mais, nous autres
+femmes, nous ne comprenons guere ce travestissement universel que vous
+appelez litterature; ce que nous aimons, ce qui me plait, du moins,
+c'est un trait de verite, non affectee, comme il y en a tant chez
+Sterne, mais franche comme chez votre Moliere, de ces mots qui abondent
+dans Shakespeare; de ces peintures qui se reconnaissent tout de suite,
+et dont on dit: _C'est cela_; de ces echappes de vue qui vous eclairent
+tout a coup, sans que l'auteur soit devant vous, la plume a la main,
+un masque sur le visage, tantot comme un professeur pret a vous
+endoctriner, tantot comme un bouffon ou un comedien, pour vous redire ce
+que d'autres ont pense, et detruire par la votre plaisir."
+
+Ainsi une jeune fille qui n'avait vu que les beaux gazons de son parc
+et les murs de briques du manor-house avait devine la grande et seule
+division qui existe reellement dans les arts et dans les ouvrages de
+l'esprit; ainsi, dans la simplicite de ses vues profondes, elle avait
+depasse de bien loin La Harpe et le docteur Blair. On s'etonnera de
+cette bizarrerie apparente. Cependant oublier combien il y a de rapports
+entre la vraie critique et l'observation de la nature humaine, c'est
+oublier combien ce qui est vraiment simple est necessairement profond.
+Par leur instinctive connaissance du coeur, par leurs reflexions de tous
+les jours, ou plutot par leurs emotions, qui se transforment en pensees,
+les femmes sont constamment plus rapprochees de la verite que nous; et
+ces idees justes et sagaces, ces apercus d'une finesse extreme, dont
+la source pure ne se mele ni des prejuges de college, ni de passions
+d'ecole, de coterie, de secte, de parti, de corporation, de profession,
+meurent presque toujours avec celles qui en ont ete dotees. L'homme a
+mille carrieres ou il peut laisser une trace de sa vie, imprimer son
+passage et prouver qu'il a vecu. Pour les femmes, il n'en est pas ainsi;
+la reserve imposee a leur vie s'etend a leurs pensees. Rarement des
+circonstances speciales viennent donner de la publicite et de l'avenir a
+ces sentimens, a ces opinions, a ces observations; soit que leurs jours
+s'ecoulent au milieu des occupations, des plaisirs et des peines de la
+vie domestique, soit que leur tombeau s'ouvre avant la vieillesse, et
+que tout s'evanouisse a la fois, beaute, graces, intelligence, faculte
+d'aimer, de sentir et de penser.
+
+Ainsi disparut Emma Beatoun. Le seul peut-etre entre tous les hommes
+qui ait pu entrevoir les eclairs de genie, les tresors de naive et de
+modeste sagesse que cet esprit superieur renfermait, j'ose a peine
+inscrire ici quelques-uns de mes souvenirs a cet egard, de peur qu'une
+legerete trop commune n'eleve un doute sur la veracite de ces souvenirs
+meme. Tous les jugemens qu'elle portait emanant d'une pensee vierge
+et forte, et n'ayant rien d'emprunte ni de factice, etaient cependant
+precieux a recueillir. Je ne citerai qu'une de ses opinions, qui me
+parait faite pour frapper les esprits, dans un temps ou l'on s'occupe
+beaucoup de litterature etrangere. On sait qu'aux yeux de la plupart des
+critiques, le _Romeo et Juliette_ de Shakspeare a semble une brillante
+apotheose de l'amour, un chant elegiaque, une sorte de _Berenice_
+anglaise. Dans cette supposition, ils se sont fatigues pour expliquer
+le style etrange, les concettis bizarres, les metaphores fantasques
+de Romeo; et Johnson, incapable d'expliquer l'enigme, s'est contente
+d'accuser l'auteur, mais ce qu'un philologue et un lexicographe ne
+decouvrent pas dans un poete, une jeune fille peut l'apercevoir.
+
+"Il me semble (me disait un soir Emma Beatoun) qu'il y a quelque chose
+d'ironique dans _Romeo_, et que Shakspeare s'est un peu moque de
+l'amour. Le jeune homme est un aimable garcon, plein de legerete,
+d'etourderie, de tendresse et d'inconstance; son amour est de fantaisie
+et de caprice, et son langage est fantastique comme sa passion. Il
+aimait Rosalinde qui repoussait son hommage. Juliette se presente et
+recoit ses voeux inconstans; tout entier a l'impulsion nouvelle qui le
+domine, Romeo ignore combien sa conduite est plaisante et insensee.
+C'est Mercutio, place a cote de lui, qui se charge d'exprimer les
+intentions de Shakspeare, et qui passe son temps a railler l'amour et
+l'amoureux. Aussi quand ce reve bizarre, cette fantaisie, ce songe
+vaporeux, se terminent par le meurtre, la douleur et le desespoir,
+Mercutio, dont la gaiete devient inutile ou deplacee, disparait; le
+poete le tue et s'en debarrasse. Vous voyez bien qu'au lieu de chanter
+un hymne a l'amour, comme vous le pretendez, Shakspeare le montre,
+selon moi, comme un caprice ne du moment, facile a detruire, fertile en
+douleurs, aussi perilleux dans ses suites que leger dans ses causes,
+comme un souffle passager qui enivre et qui empoisonne, qui exalte et
+qui tue." C'est, je l'avoue, la meilleure critique que j'aie jamais
+entendue ou lue sur ce singulier ouvrage de Shakspeare.
+
+Le mal avait pris chez Caroline une forme brillante et gaie qui semblait
+se moquer de sa victime. Pour Emma, les trois derniers mois de sa vie
+furent singulierement penibles: elle passait d'une langueur accablante
+a des angoisses insupportables; ce n'etait plus qu'un fantome. Sa soeur
+Marie la soignait, et rien ne paraissait l'attrister comme la presence
+de cette soeur, aussi condamnee, qui oubliait son propre destin pour
+adoucir les derniers momens de sa soeur. J'avais remarque chez Emma un
+penchant assez vif pour l'exaltation religieuse; ses souffrances et
+l'aspect de la mort accrurent cette disposition qui prit vers la fin de
+sa vie un caractere d'enthousiasme tres-prononce. Sa soeur Marie, assise
+aupres de son chevet, ecrivait sous sa dictee des hymnes ou chants
+religieux qu'elle composait quand elle se trouvait mieux. On sait que
+la versification anglaise offre peu d'obstacles, se charge de peu
+d'entraves, et que le sentiment poetique se meut librement dans le
+rhythme qu'il veut choisir. Ces hymnes de la mourante sont magnifiques;
+mais pour les reproduire dans leur energie, le talent de Lamartine
+serait necessaire. Un soir la vieille tante s'apercut que les doigts
+blancs et amaigris d'Emma ne remuaient plus et restaient croises sur sa
+poitrine; tout etait fini!
+
+Marie restait seule; c'etait la plus agee et la plus delicate des trois
+soeurs. Dans l'isolement ou elle se trouvait, et douee d'un caractere
+passionne, qui sait si la mort ne fut pas un asile pour elle? Du moins
+elle la contempla sous cet aspect. Des symptomes assez legers, mais
+heureux, nous donnaient une lueur d'esperance. Son pouls etait faible;
+mais le medecin s'applaudissait de ne pas y trouver le mouvement
+irregulier de la fievre. Ses joues ne se teignaient pas de cette rougeur
+pourpree qui apparait ordinairement et fait tache au milieu de la livide
+paleur des poitrinaires. Nous nous efforcions de lui communiquer nos
+esperances, et son pere lui-meme, que la mort de ses deux filles avait
+frappe d'une sorte de terreur, etait plus assidu aupres de Marie; mais
+si on cherchait a lui persuader qu'elle devait vivre, elle secouait la
+tete et gardait le silence. Elle semblait nous dire: "Il y a des secrets
+que les mourans savent seuls."
+
+Bientot une lassitude profonde s'empara d'elle; elle ne pouvait plus se
+lever des qu'elle etait assise. La mort paraissait vivre en elle. Quand
+nous l'avions placee sur le siege d'osier qui faisait face a la pelouse
+du chateau, ses membres fatigues, ses jointures sans ressort, ses nerfs
+detendus refusaient d'executer le moindre mouvement: il fallait la
+reporter dans son lit.
+
+Le pere avait repousse, une annee auparavant, les propositions d'un
+jeune etudiant d'Oxford, qui avait demande Marie en mariage. C'etait le
+fils d'un tory, et par consequent un objet de haine pour le _country
+gentleman_, whig sans savoir pourquoi, et d'autant plus invincible dans
+ses decisions, une fois prises, que son intelligence etait plus courte
+et plus bornee. Marie, dont l'ame ardente avait cru entrevoir le bonheur
+dans cette union, avait ressenti un profond chagrin en voyant son espoir
+detruit. On conseilla au pere, qui voyait deperir sa fille, maintenant
+unique, de sacrifier enfin sa vieille haine de whig a l'esperance de
+sauver Marie. Il se resolut, non sans peine, a ecrire au jeune homme,
+qui malheureusement etait parti pour l'Italie. Quatre mois s'ecoulerent,
+pendant lesquels la jeune fille s'eteignit lentement.
+
+Lorsqu'il arriva, il etait trop tard. Elle vivait encore, mais quelle
+existence! On voulut lui persuader qu'un voyage en Italie la ranimerait.
+"Non, disait-elle, je mourrai pres de mes deux soeurs, et je serai
+ensevelie pres d'elles. Nos trois tombeaux seront reunis dans le petit
+cimetiere du village de Blantyre. Je veux que les arbres dont j'ai
+respire l'odeur et ecoute le murmure soient la, pres de moi, pres de
+nous. Ce sont, je le sens bien, des illusions et des chimeres, les
+caprices d'un enfant; mais ne me les otez pas; ils me consolent."
+
+La vie fuyait lentement de son sein, comme un leger filet d'eau se perd
+en ete, et disparait dans le sable. La derniere scene de cette tragedie
+domestique fut dechirante. Le lieu de sepulture des habitans du village
+et de ceux du chateau est situe sur une colline asses elevee, pres de
+l'eglise. Marie souffrait beaucoup, elle n'ignorait pas que la vivacite
+de l'air qu'on respire sur les hauteurs hate les progres de la phthisie;
+et plusieurs fois on s'etait oppose a ce qu'elle allat visiter les
+tombeaux de Caroline et d'Emma. Parvenue au terme extreme de la maladie,
+et au moment ou le dernier souffle, pret a la quitter, vacillait,
+annoncant la venue de la mort par de nouvelles souffrances, elle voulut
+qu'on la portat aupres de ses deux soeurs, sur le siege d'osier de la
+pelouse.
+
+On dut lui obeir; toute esperance etait detruite, et resister a ses
+vives instances eut ete une cruaute inutile. Henri et son pere la
+suivirent. Quand elle fut arrivee au lieu qu'elle avait designe, elle
+dit:
+
+"Je me souviens d'avoir ete la dimanche; on me soutenait, mais je
+pouvais encore marcher... Maintenant...
+
+Henri cachait sa figure entre ses mains et pleurait.
+
+"Mon ami, lui dit-elle, je vais la ou sont mes soeurs, la ou nous nous
+reverrons tous, la ou nous nous retrouverons. Adieu... embrassez-moi une
+fois avant de mourir."
+
+Il se baissa; a peine eut-elle la force de l'entourer de ses bras... un
+long soupir s'echappa... c'etait le dernier.
+
+J'ai assiste aux funerailles de la derniere de ces infortunees; je l'ai
+vue descendre dans l'etroit et dernier sejour ou elle repose. La stupide
+et muette douleur du pere me penetra. L'ame de cet homme etait elle-meme
+ebranlee. Quant a moi, le souvenir des trois soeurs ne m'a plus quitte.
+Que sont les grandes infortunes dont on nous parle, les angoisses des
+ambitions trompees qui remplissent l'histoire, les malheurs bruyans, les
+catastrophes eclatantes qui nous emeuvent parce qu'elles nous effraient,
+aupres de cette vie, de cette mort, de ce long supplice, de ce mouvement
+continuel, sensible, vers le terme fatal, de cette longue souffrance
+suivie d'un long oubli!
+
+Nees avec tout ce qui donne le bonheur et le fait partager aux autres,
+faites pour aimer, pour etre aimees, pour sentir toutes les affections
+du coeur, quelles traces ont-elles laissees au monde? Trois pierres
+funeraires dans le Rutlandshire. Souffrances du martyr, malheurs du
+genie, revers du heros, ont leur consolation et leur recompense; mais
+ici tant d'obscurite et tant de douleur! se voir mourir, se sentir
+s'eteindre! Non, dans la longue liste des douleurs humaines, il n'en est
+pas de plus denuee de compensation et d'allegement que le sort de ces
+trois soeurs, cette existence qui ne fut qu'un sacrifice a la mort, une
+consecration de trois victimes.
+
+
+
+LES REGRETS.
+
+AVERTISSEMENT DES EDITEURS.
+
+
+On nous fera remarquer, nous nous y attendons bien, que la composition
+dramatique que l'on va lire n'est pas consequente au titre de ce livre,
+qui promet des _contes_ et non des proverbes; mais le moyen d'obtenir
+que l'imagination capricieuse a laquelle est du ce recueil gardat,
+l'espace d'un volume, l'unite d'une forme litteraire? Dans ses habitudes
+fantasques, avoir conte pendant deux cents pages devenait une raison
+toute concluante pour quitter la forme du recit, et se jeter brusquement
+dans celle du drame; bien heureux le lecteur qu'elle n'ait pas eu l'idee
+de _prendre sa lyre_, pour formuler, sous le titre _d'Inondations_, de
+_Stupefactions_, ou de _Devastations_, deux ou trois confidences de
+poesie reveuse.
+
+Mais une chose bien autrement difficile a excuser, c'est l'atroce
+calomnie dirigee contre la nature humaine, dans une suite de scenes ou
+l'on semble avoir voulu nier la religion des morts. Nous avons eu beau
+nous recrier sur la crudite de ce tableau, protester contre sa verite,
+la megere avec laquelle nous avions traite nous a repondu que nous
+etions d'honnetes coeurs, simples et naifs, qui n'avions rien observe,
+et qui prenions plaisir a nous leurrer d'agreables mensonges; elle nous
+a soutenu, par exemple, qu'un mari, venant a perdre sa femme, etait
+quelquefois capable, non seulement de diner, mais aussi de l'oublier le
+jour meme de son enterrement. Elle s'est jetee dans une metaphysique
+incroyable pour nous prouver que les enfans, a l'exception de
+quelques-uns d'entre eux, chez lesquels la sensibilite se developpait
+prematurement, n'avaient que l'intelligence de la douleur physique.
+Enfin elle a ete jusqu'a pretendre qu'ordinairement les domestiques se
+souciaient fort peu de la mort de leurs maitres, et qu'ils n'y voyaient
+guere que l'occasion d'un habit neuf, dans le cas ou on leur faisait
+prendre le deuil.
+
+Nous n'avons pas besoin de dire l'indignation profonde que nous a causee
+le developpement de ces principes subversifs. Tout le monde sait, de
+reste, qu'un homme tombant dans le veuvage reste toujours de huit a
+quinze jours sans manger; que des enfans a la mamelle ont ete vus
+pleurant a chaudes larmes le jour de la mort de leur mere, surtout quand
+la nourrice oubliait de leur donner a teter, et que, chez les anciens,
+des esclaves se precipitaient souvent au milieu du bucher de leurs
+maitres, afin de ne pas leur survivre. Obliges d'editer, dans toute son
+atrocite, une conception immorale, nous nous empressons de faire ici
+nos reserves, en priant le public de croire qu'il n'a pas tenu a nous
+qu'elle ne fut pas publiee.
+
+_P.S._ Nous declarons en outre ne pas nous associer aux insinuations
+qu'on parait avoir voulu diriger contre deux classes de femmes
+recommandables par les soins qu'elles rendent a l'humanite souffrante:
+celle des garde-malades, et celle des femmes dites _entretenues_.
+
+
+PERSONNAGES.
+
+Mme LAROCHE, garde-malade.
+
+SOPHIE, ouvriere en linge.
+
+ROYER, chef de division au ministere des affaires ecclesiastiques,
+officier de la legion-d'honneur.
+
+BOISSEL, premier expeditionnaire de son cabinet.
+
+UN APPRENTI IMPRIMEUR.
+
+ERNEST ROYER, fils de Royer, age de cinq ans et quelques mois.
+
+CHARLES, son ami, age de six ans.
+
+MARGUERITE, cuisiniere de Royer.
+
+PICARD, dit COEUR-VOLANT, croque-mort.
+
+DEUX PROCHES PARENS DE ROYER, DU COTE DE SA FEMME.
+
+DEUX AMIS ET CONNAISSANCES.
+
+UN GARCON DE RESTAURANT.
+
+Mme SAINT-LEON, rentiere.
+
+JULIE, sa femme de chambre.
+
+GUSTAVE, clerc de notaire.
+
+Mme SAGOT, marbriere.
+
+JEAN, ouvrier chez Mme Sagot.
+
+
+
+LES REGRETS.
+
+
+SCENE 1re.
+
+
+(LUNDI SOIR SEPT HEURES.--Une chambre a coucher en desordre.--Sur la
+cheminee plusieurs fioles ayant contenu des potions.)
+
+MADAME LAROCHE, versant dans une cuiller un restant de bouteille.
+
+Pauvre chere femme! elle n'a pas eu le temps seulement de finir son
+looch. (_Buvant._) Il etait fameux pourtant. Faudra que j'en fasse
+compliment a M. Cadet. (_S'approchant du lit ou Sophie est occupee a
+coudre._) Ah ben! par exemple, vas-tu pas me coudre ca a points-arriere?
+
+SOPHIE.
+
+Mais il me semble, mame Laroche, qu'il faut que ca soye solide: c'est
+pas pour un jour que je l'ourle.
+
+MADAME LAROCHE.
+
+Sois donc tranquille, ca tiendra toujours assez bien pour jusqu'au
+cimetiere; apres ca c'est l'affaire aux vers.
+
+SOPHIE.
+
+Saprestie! etes-vous philosophe! Elle vous parle de ca comme d'une
+demi-tasse a avaler.
+
+MADAME LAROCHE.
+
+Tu sens bien, chere petite, qu'on n'est pas venu jusqu'a mon age, ayant
+garde quantite de malades que beaucoup me sont passes dans les bras,
+sans se familiariser avec eux sur la chose de mourir. Car enfin
+qu'est-ce que la mort? c'est le terme, c'est demenager, c'est finir.
+Aujourd'hui pour demain, ca peut etre notre tour.
+
+SOPHIE.
+
+S'entend, mere Laroche, que le votre est plus pres que le mien.
+
+MADAME LAROCHE.
+
+Ah! mon Dieu, pauvre bichonne, j'ai vu encore perir plus d'une jeunesse.
+Tiens donc, la petite Leroy, qui allait sur ses dix ans, et qui vous a
+ete troussee en trois jours de temps, la semaine passee.
+
+SOPHIE.
+
+Oui, mais d'abord les enfans sont bien plus susceptibles a mourir que
+les jeunes personnes.--Quel age qu'elle avait, cette pauvre dame que je
+tiens la?
+
+MADAME LAROCHE.
+
+Vingt-neuf ans, a ce qu'elle disait. Moi je lui en aurais bien donne
+trente-trois ou trente-quatre.
+
+SOPHIE.
+
+C'est tout de meme mourir jeune.
+
+MADAME LAROCHE.
+
+Je crois bien, c'est la fleur de notre age; d'autant plus que si
+cette femme avait eu de la sante, il n'y avait rien de si heureux
+qu'elle.--Allonge donc tes points.--Adoree de son mari, qui a une
+tres-jolie place...
+
+SOPHIE.
+
+Est-ce qu'il n'est pas pour les recompenses des memorables journees?
+
+MADAME LAROCHE.
+
+Non, ca c'est a la mairerie; mais son bureau est rue de Grenelle. C'est
+lui qui fait payer les suminaires.
+
+SOPHIE, d'un air dedaigneux.
+
+Ah! un fanatique.
+
+MADAME LAROCHE.
+
+Eh bien! magine-toi qu'elle avait trois cachemires, deux francais et un
+vrai des Indes...
+
+SOPHIE.
+
+Trois chales pour lors?
+
+MADAME LAROCHE.
+
+Une paire de boucles d'oreilles en diamans, des bagues l'impossible;
+montee en robes, en linge; que son mari ne la contrariait jamais,
+qu'elle ordonnait tout dans la maison; meme que son fils qui est gentil
+tout plein est tres-fort et tres-grand pour son age; avec tout ca
+fallait qu'elle fut pomonique.
+
+SOPHIE.
+
+C'est terrible, ca!
+
+MADAME LAROCHE, d'un air capable.
+
+Mais vois-tu ben, je l'ai dit quand j'ai vu son medecin: C't'homme-la ne
+la rechappera pas.
+
+SOPHIE.
+
+Taisez-vous donc; vos medecins c'est tous des faiseurs d'embarras.--V'la
+qu'est fait, mere Laroche.
+
+MADAME LAROCHE.
+
+En te remerciant, ma fille.--Maintenant c'n'est pas le tout: faut que
+tu me sortes adroitement le petit paquet d'hardes, parce que moi, la
+portiere a toujours l'habitude de m'appeler quand je passe, de maniere
+que si je n'entrais pas pour jaser un peu dans sa loge, ca ferait un
+mauvais effet.--Tu fileras vite; alors toi t'auras le canezou.
+
+SOPHIE.
+
+Convenu.--Et vous, comme ca, vous allez rester toute la nuit aupres
+d'elle?
+
+MADAME LAROCHE.
+
+Pauvre chere femme, c'est le dernier service.
+
+SOPHIE.
+
+Je n'oserais jamais, moi.
+
+MADAME LAROCHE.
+
+Ah ben! par exemple, as-tu pas peur qu'elle vienne te tirer par les
+pieds? Comme dit l'auteur, va, les morts sont morts; laissons en paix
+leur cendre.
+
+SOPHIE.
+
+Bonsoir, mere Laroche.
+
+MADAME LAROCHE.
+
+Bonsoir, ma fille.--Ne t'amuse pas en route, que la mere serait
+inquiete. Vois-tu, le canezou qui est peut-etre un peu elegant pour toi,
+tu pourrais oter un rang; ca te ferait une jolie garniture de bonnet.
+
+SOPHIE.
+
+Oui, mame Laroche.
+
+MADAME LAROCHE.
+
+Attends, je descends avec toi. Je vais dire a la cuisine qu'on me fasse
+un peu de vin sacre! L'air de la nuit est mauvaise, il faut se tenir
+l'estomac chaud.
+
+(_Elles sortent_.)
+
+
+
+SCENE II.
+
+(LUNDI SOIR HUIT HEURES.--Le cabinet de Royer.)
+
+ROYER, BOISSEL.
+
+BOISSEL, entrant.
+
+Monsieur le directeur m'a fait demander?
+
+ROYER.
+
+Oui, mon cher Boissel. Entrez, vous savez le malheur qui m'est arrive?
+
+BOISSEL.
+
+Helas! oui, monsieur. Le garcon de bureau, en venant ce matin ici pour
+prendre le porte-feuille, a appris le deces de madame votre epouse, il
+nous l'a transmis.--Les bureaux sont dans la consternation.
+
+ROYER, avec un soupir.
+
+Que voulez-vous, mon ami?--Il n'y a rien de nouveau la-bas?
+
+BOISSEL.
+
+Nous avons eu la visite du secretaire general; il a parcouru tous les
+bureaux.
+
+ROYER.
+
+Qui etait avec lui?
+
+BOISSEL.
+
+M. Certain le chef.
+
+ROYER, a part.
+
+Petit intrigant! (_Haut_.) C'est incroyable qu'on ne puisse pas
+s'absenter un jour, et pour un motif aussi legitime, sans s'exposer a
+des desagremens.
+
+BOISSEL.
+
+Je vous assure, monsieur, que monsieur le secretaire general n'a pas du
+tout paru pique de votre absence.
+
+ROYER.
+
+Pique de mon absence! Il s'agit bien qu'il soit pique ou non. Ne
+voyez-vous pas qu'il est de la derniere inconvenance, quand il y a un
+chef de service, de se faire accompagner par un de ses subalternes? Du
+moment que monsieur le secretaire-general voulait faire sa visite ce
+jour-la, il devait me prevenir; j'aurais surmonte la preoccupation de
+ma juste douleur, je me serais arrache aux derniers embrassemens d'une
+epouse cherie, afin de me trouver a mon poste.
+
+BOISSEL.
+
+Moi, je sais bien que pour mon compte j'ai trouve tres-etonnante la
+conduite de M. Certain.
+
+ROYER.
+
+Du reste, je sais ce que j'ai a faire.--Dites-moi, mon cher
+Boissel.--Asseyez-vous donc.--Je veux vous demander un service...
+
+BOISSEL.
+
+Deux, monsieur le directeur.
+
+ROYER.
+
+Qu'est-ce que vous faites le soir?
+
+BOISSEL.
+
+Mon Dieu, nous sommes une societe, des employes, un medecin, quelques
+avocats, il y a meme la un homme, un ancien magistrat, je voudrais que
+vous le connussiez, un homme du premier merite. Nous nous reunissons
+dans un cafe pres de chez moi, on jase politique, on fait sa partie de
+dames ou de dominos; quand on est celibataire...
+
+ROYER.
+
+Voyez-vous, j'ai la une liste des personnes de ma connaissance
+auxquelles je veux envoyer des billets de faire-part. J'ai marque aussi
+dans l'_Almanach royal_ les differens fonctionnaires de l'ordre civil et
+militaire auxquels je compte en adresser...
+
+BOISSEL.
+
+Oui, monsieur.
+
+ROYER.
+
+Il faudrait me prendre cette liste et l'Almanach, avoir bien soin de
+n'oublier personne, et de votre belle ecriture...
+
+BOISSEL, riant.
+
+Ah! monsieur le directeur.
+
+ROYER.
+
+Non, vraiment, vous avez une main superbe. Vous auriez donc la bonte de
+plier les lettres, de mettre les adresses, et a mesure qu'il y en aura
+un paquet de pret, Cumilhac mon garcon de bureau viendra les prendre
+pour les porter. Avant minuit vous pouvez avoir fini tout cela.
+
+BOISSEL.
+
+Oui, monsieur.
+
+ROYER.
+
+Ca ne vous contrarie pas de manquer votre partie ce soir?
+
+BOISSEL.
+
+Comment donc, monsieur le directeur!
+
+ROYER.
+
+Tenez, voila precisement qu'on vient de l'imprimerie.
+
+(_Entre un apprenti._)
+
+L'APPRENTI.
+
+Bonsoir, monsieur la compagnie; v'la les billets de votre epouse.
+
+ROYER.
+
+Vous venez bien tard!
+
+L'APPRENTI.
+
+Ah! monsieur, dame c'est de l'ouvrage soigne qu'est long a tirer.
+
+ROYER.
+
+Comment, c'est la ce que M. Everat a de mieux?
+
+L'APPRENTI.
+
+Monsieur ne les trouve pas bien?
+
+ROYER.
+
+Du tout. Ce papier est horrible, la vignette et d'un gout detestable.
+(_Ayant lu._) Ah! et puis voila qu'ils me mettent chevalier de la
+legion-d'honneur au lieu d'officier.
+
+L'APPRENTI.
+
+C'est ces animaux de compositeurs qui n'aura pas fait attention.
+
+ROYER.
+
+Remportez-moi ces lettres; je n'en veux pas.
+
+BOISSEL.
+
+J'observerai a monsieur le directeur que si la ceremonie est pour demain
+matin, il est bien tard pour que nous en fassions faire d'autres.
+
+ROYER.
+
+Mais, mon cher, voyez vous-meme si l'on peut se servir de pareilles
+horreurs.
+
+BOISSEL.
+
+Je sais bien que c'est desagreable, mais des billets d'enterrement ne
+sont pas absolument pour faire trophee.
+
+ROYER.
+
+Dans six lignes une faute enorme!
+
+BOISSEL.
+
+Monsieur, je corrigerai a la main, et meme comme ca le titre d'officier
+sera plus visible.
+
+ROYER.
+
+Allons, voyons, laissez ces lettres.
+
+L'APPRENTI.
+
+V'la, monsieur.
+
+ROYER.
+
+Vous direz a votre maitre que je suis excessivement mecontent.
+
+L'APPRENTI.
+
+Oui, 'sieur.
+
+(_Il sort._)
+
+ROYER
+
+Vous avez perdu quelque chose?
+
+BOISSEL.
+
+C'est mon canif que je cherche. Je l'ai sur moi ordinairement, mais
+precisement aujourd'hui...
+
+ROYER.
+
+Tenez, en voila un et depechons-nous, car il faut absolument que nous
+ayons fini ce soir. (_Se promenant a grands pas._) Certain avait-il
+l'air a son aise avec le secretaire general?
+
+BOISSEL.
+
+Comme ca, monsieur.
+
+ROYER.
+
+Que lui disait-il?
+
+BOISSEL.
+
+Ah! je n'ai pas pu entendre. (_Avec intention._) Mais j'ai bien regrette
+que vous ne fussiez pas la.
+
+ROYER, vivement.
+
+Pourquoi? Est-ce que vous pensez qu'il se soit passe quelque chose?
+
+BOISSEL.
+
+Non, monsieur; mais c'est que j'aurais fait ma demande d'augmentation,
+et j'ose croire que vous n'auriez pas dedaigne de l'appuyer. C'est bien
+de l'indiscretion a moi; mais puis-je esperer...
+
+ROYER.
+
+Ah! mon pauvre Boissel, j'ai si peu le coeur a m'occuper d'affaires de
+bureaux.--Je vous laisse; je vous empeche de travailler; je vais tacher
+de dormir un peu; toute la nuit derniere j'ai ete sur pied, et j'ai un
+fils pour lequel il faut me conserver.
+
+(_Il sort._)
+
+
+
+SCENE III.
+
+
+(MARDI MIDI.)--La cour de la maison mortuaire.
+
+ERNEST ROYER _a une fenetre, son chapeau sur la tete._
+
+ERNEST.
+
+Eh! dis-donc, Charles? bonjour!
+
+CHARLES, _paraissant a une fenetre en face._
+
+Tiens! t'es donc pas a ta pension?
+
+ERNEST.
+
+Non.
+
+CHARLES.
+
+Pourquoi donc?
+
+ERNEST.
+
+Je vais a l'enterrement de maman. Il s'ra j'ment beau, va; y aura trois
+voitures noires; je serai dans une.
+
+CHARLES.
+
+Oh! je voudrais-t'y y aller avec toi.
+
+ERNEST.
+
+Tu ne peux pas, tu n'es pas invite; si tu savais tout c'monde qu'il y a
+dans le salon!
+
+CHARLES.
+
+Mais, dis-donc, tu ne pleures pas?
+
+ERNEST.
+
+J'peux pas; j'ai pas envie.
+
+CHARLES.
+
+Moi j'ai j'ment pleure quand ma grand'maman est morte.
+
+ERNEST.
+
+Elle t'grondait toujours.
+
+CHARLES.
+
+Je sais bien; mais papa et maman pleuraient, moi je pleurais aussi.
+
+ERNEST.
+
+Oh bien oui! mais papa ne pleure pas.
+
+CHARLES.
+
+Dis-donc: en revenant, tu viendras jouer?
+
+ERNEST.
+
+Si ma bonne veut.
+
+CHARLES.
+
+Nous jouerons a la garde nationale.
+
+ERNEST.
+
+Oui; mais alors je veux etre Lafayette.
+
+CHARLES.
+
+Tu le seras: moi je serai artilleur.
+
+ERNEST.
+
+Nous ferons l'emeute.
+
+CHARLES.
+
+Ca y est.
+
+ERNEST.
+
+Otons-nous de la fenetre, voila un croque-mort qui se promene dans la
+cour; ma bonne m'a dit que ces hommes-la etaient tres-mechans.
+
+
+
+SCENE IV.
+
+(MIDI ET DEMI.)
+
+
+MARGUERITE, _cuisiniere de M. Royer_, PICARD, _dit_ Coeur-Volant,
+_croque-mort._
+
+
+PICARD, s'approchant de la porte de la cuisine.
+
+Vous effondrez la, mademoiselle, une bien belle volaille; combien ca
+peut-il revenir une piece comme ca?
+
+MARGUERITE.
+
+3 francs 10 sous, 4 francs.
+
+PICARD.
+
+Je vous demande ca, parce que dernierement, a un repas de corps que nous
+fimes, on nous compta une poularde beaucoup moins belle que celle-ci au
+prix de 6 francs.
+
+MARGUERITE.
+
+Oh! par exemple, on vous a joliment ecorches!
+
+PICARD.
+
+Eh bien! voyez, ma femme me soutenait que non.
+
+MARGUERITE.
+
+Votre femme? Vous etes donc marie?
+
+PICARD.
+
+Comment donc? mais sans doute; ca vous etonne?
+
+MARGUERITE.
+
+Dam! il me semblait que vous deviez-t'-etre celibataire.
+
+PICARD.
+
+Le monde est drole: mais nous sommes presque tous maries. Tel que vous
+me voyez, j'en suis a ma seconde femme; une grosse mere, bien fraiche,
+bien rejouie, qui tient une jolie boutique de fruiterie pres de la
+Halle, et qui avait plus d'un soupirant encore. Mais je n'ai eu qu'a me
+presenter pour obtenir la preference.
+
+MARGUERITE.
+
+Ca vous rapporte donc bien votre place?
+
+PICARD.
+
+Ce n'est pas l'interet qui l'a decidee; c'est mon humeur, mon caractere
+franc et gai, mon physique: ensuite l'etat n'est pas mauvais;--d'abord,
+nous, nous ne connaissons pas de morte saison.
+
+MARGUERITE.
+
+Ah! bien, dans nos pays c'est rien du tout que les _sacquards_[14].
+
+[Note 14: Nom des croque-morts en Bourgogne.]
+
+PICARD.
+
+Je crois bien. (_Avec importance._) On porte a bras chez vous?
+
+MARGUERITE.
+
+Oui, monsieur.
+
+PICARD.
+
+C'est ca; mais ici vous voyez que nous sommes sur un autre pied. Les
+plus pauvres gens ne meurent qu'en voiture. Si je vous disais que ce
+convoi-la va couter plus de 25 louis a la famille de la defunte!
+
+MARGUERITE.
+
+Comment! 25 louis pour enterrer madame?
+
+PICARD.
+
+Ah! c'etait votre maitresse? Je parie que vous ne la regrettez pas?
+
+MARGUERITE.
+
+Ma foi, pas trop.
+
+PICARD.
+
+Il parait qu'elle n'etait pas commode?
+
+MARGUERITE.
+
+Oh! d'abord, avant sa maladie, elle etait tres-regardante sur la
+depense; et puis, apres ca, depuis qu'elle etait indisposee, fallait
+faire trente-six tisanes, se relever la nuit.
+
+PICARD.
+
+Ces malades sont si exigeans!
+
+MARGUERITE.
+
+Avec ca que la femme de chambre est tres-paresseuse, tout me retombait
+sur les bras.
+
+PICARD.
+
+Il y a seulement huit jours, j'aurais pu vous indiquer une bien
+excellente place! une tres-forte maison!
+
+MARGUERITE.
+
+Je ne quitterais toujours pas, maintenant, parce que un homme seul, je
+veux voir, ca peut devenir bon, et puis il va nous faire faire, a la
+femme de chambre et a moi, chacune deux robes pour deuil.
+
+PICARD.
+
+Alors, il ne serait pas delicat de sortir maintenant.
+
+UNE VOIX.
+
+Picard, ohe! Picard!
+
+PICARD.
+
+Pardon, mademoiselle, voila qu'on enleve le corps, il faut que j'aille
+donner un coup de main. Au plaisir de vous revoir.
+
+(_Il sort._)
+
+MARGUERITE.
+
+Bonjour, monsieur. Il est aimable!
+
+
+
+SCENE V.
+
+
+(TROIS HEURES APRES MIDI.)--L'interieur d'une voiture de deuil.
+
+LE BEAU-FRERE de la defunte, SON COUSIN, DEUX ETRANGERS.
+
+
+LE BEAU-FRERE.
+
+Elle devait avoir de trente a trente-deux ans.
+
+PREMIER ETRANGER.
+
+C'est bien cela, l'age critique pour les poitrinaires.
+
+PREMIER ETRANGER.
+
+Monsieur, sans indiscretion, qu'avait-elle apportee en dot a Royer?
+
+LE BEAU-FRERE.
+
+60,000 francs.
+
+DEUXIEME ETRANGER.
+
+J'aurais cru que c'etait davantage. Mais, est-ce qu'il ne va pas etre
+force de restituer cette somme?
+
+LE BEAU-FRERE.
+
+Du tout, monsieur, du tout; il y a un enfant.
+
+DEUXIEME ETRANGER.
+
+Ah! fort bien.
+
+(_Moment de silence._)
+
+PREMIER ETRANGER.
+
+Ce sont toujours de fort tristes ceremonies que celles auxquelles nous
+allons assister.
+
+LE BEAU-FRERE.
+
+Sans doute.
+
+PREMIER ETRANGER.
+
+Avec ca, moi, qui vais immensement dans le monde, je connais tout Paris.
+En sorte que continuellement je me vois force de remplir de ces sortes
+de devoirs, qui sont tres-penibles.
+
+LE COUSIN.
+
+Mais en effet, monsieur, j'ai eu l'honneur de vous rencontrer dans
+plusieurs maisons, a ce qu'il me semble.
+
+PREMIER ETRANGER.
+
+Cela est possible; je vais partout.
+
+LE COUSIN.
+
+Par exemple! l'autre semaine n'ai-je pas eu l'honneur de diner avec vous
+chez Mme d'Angremont?
+
+PREMIER ETRANGER.
+
+En effet, monsieur, j'y etais. Un diner bien remarquable!
+
+LE COUSIN.
+
+Ah! tout-a-fait. Des truffes a profusion, des vins, tout ce qu'il y a de
+mieux; et puis, une maitresse de maison faisant ses honneurs!...
+
+PREMIER ETRANGER.
+
+Admirablement.
+
+LE COUSIN.
+
+Monsieur, autant que je me rappelle, vous n'etes pas reste la soiree?
+
+PREMIER ETRANGER.
+
+Non, monsieur; ma femme etait a l'Opera, et je fus la chercher.
+
+LE COUSIN.
+
+Vous avez beaucoup perdu: il y avait immensement de jolies femmes: on
+a joue un proverbe de Theodore Leclercq; Mme d'Angremont y a ete
+charmante.
+
+LE BEAU-FRERE.
+
+C'est un homme qui a bien de l'esprit, ce Theodore Leclercq!
+
+PREMIER ETRANGER.
+
+Excessivement d'esprit, monsieur; et puis veritablement une gaiete,--a
+faire rire des morts.
+
+DEUXIEME ETRANGER.
+
+Nous voila, je crois, au cimetiere.
+
+LE COUSIN.
+
+Oui, ou par parenthese nous allons avoir de la boue jusqu'a la cheville.
+
+LE BEAU-FRERE, au cousin.
+
+Ah ca! Adolphe, ne nous perdons pas. Tu sais que nous avons un
+rendez-vous chez Very a six heures moins un quart. Les voitures vous
+ramenant chez vous, nous nous ferons jeter par le cocher au Perron.
+
+(_Ils sortent de la voiture et entrent au cimetiere._)
+
+
+
+SCENE VI.
+
+
+(MARDI, SEPT HEURES.)--Un salon de restaurateur.
+
+
+ROYER.
+
+Garcon, la carte et un bol.
+
+LE GARCON.
+
+V'la, m'sieur. (_Dictant, au comptoir._) Bouteille de bordeaux,
+julienne, filet saute aux truffes, saumon sauce capres, pate de foie
+gras, cardons au jus, salade, gelee d'orange, cafe. (_Apportant la
+carte._) V'la, m'sieur.
+
+ROYER, a part.
+
+Ce restaurant n'est pas mauvais.--Mon chapeau, garcon.
+
+(_Il sort._)
+
+
+
+SCENE VII.
+
+
+(MARDI, HUIT HEURES).--Un salon.
+
+Mme SAINT-LEON, GUSTAVE.
+
+
+MADAME SAINT-LEON.
+
+Mon Dieu, tu sais bien, Gustave, que je t'aime et que j'aime le
+spectacle; mais je ne puis pas y aller ce soir: il viendra, j'en suis
+sure.
+
+GUSTAVE.
+
+Allons donc, aujourd'hui qu'il a enterre sa femme?
+
+MADAME SAINT-LEON.
+
+Raison de plus, puisqu'il vient tous les soirs. Aujourd'hui il aura
+besoin de se distraire, alors il me tombera sur les bras.
+
+GUSTAVE, d'un air boudeur.
+
+C'est bien gai?
+
+MADAME SAINT-LEON.
+
+Il me semble, monsieur, que je suis ici la premiere victime; vous n'avez
+pas de raison.
+
+GUSTAVE.
+
+Mais au moins tache d'etre libre pour notre partie de campagne.
+
+MADAME SAINT-LEON.
+
+Sois tranquille.
+
+JULIE, accourant.
+
+Vite, vite, monsieur Gustave, partez; voila monsieur qui est en bas.
+
+MADAME SAINT-LEON
+
+La, qu'est-ce que je te disais?
+
+GUSTAVE, prenant son chapeau.
+
+Le ciel le confonde. Je vais monter un etage, j'aurai l'air de venir du
+troisieme. A demain.
+
+(_Il sort._)
+
+MADAME SAINT-LEON, arrangeant ses cheveux et ajustant sa collerette.
+
+Cela va faire une petite soiree bien amusante! Il faudra qu'il la
+paie. Il a eu l'air de ne pas m'entendre l'autre jour, mais je vais
+aujourd'hui, positivement, lui demander le cachemire de sa femme.
+
+
+
+SCENE VIII.
+
+
+(HUIT HEURES UN QUART.)
+
+Mme SAINT-LEON, ROYER, _d'un front soucieux._
+
+MADAME SAINT-LEON, d'un air affectueux.
+
+Ah! vous voila, mon ami; j'avais peur que vous ne vinssiez pas ce soir;
+je n'ai fait que penser a vous toute la matinee. Vont avez du etre bien
+ennuye! Comment allez-vous?
+
+ROYER, avec un soupir.
+
+Je suis tout malingre.
+
+MADAME SAINT-LEON.
+
+Je concois cela. (_Avec hesitation._) Est-ce que vous avez ete au
+cimetiere?
+
+ROYER.
+
+Non, ce n'est pas l'usage... J'ai ete a mon bureau.
+
+MADAME SAINT-LEON.
+
+Comment, aujourd'hui?
+
+ROYER.
+
+Oui, ils sont la deux ou trois intrigans toujours prets, quand on
+s'absente, a entamer votre position; d'ailleurs j'avais un travail
+presse qui ne pouvait guere se remettre, une circulaire tres-delicate
+sur l'enseignement primaire. Eh bien! je m'en suis encore tire; je
+crois qu'elle sera remarquee; je vous l'apporterai demain soir dans _le
+Messager_.
+
+MADAME SAINT-LEON.
+
+Je la lirai avec plaisir. (_A part._) Avec beaucoup de plaisir.
+
+(_Moment de silence._)
+
+ROYER.
+
+Voulez-vous sonner Julie, qu'elle m'apporte un peu de rhum; j'ai mal a
+l'estomac.
+
+MADAME SAINT-LEON.
+
+La cave est sur la console.--Vous n'avez peut-etre pas dine?
+
+ROYER.
+
+Si fait; j'ai essaye de manger quelques cuillerees de potage et une aile
+de volaille, ca ne m'a pas passe. (_Il boit un verre de rhum._)--Le
+ministre a ete fort content de mon dernier rapport.
+
+MADAME SAINT-LEON.
+
+Ah!
+
+ROYER.
+
+Il en a fait presque tout l'expose des motifs de son projet de loi.
+
+MADAME SAINT-LEON.
+
+C'est tres-affable.--(_Moment de silence._) J'ai vu Mme Saint-Phal
+aujourd'hui, elle m'a fort demande de vos nouvelles.
+
+ROYER.
+
+A propos, je l'ai rencontree l'autre soir, elle ne m'a pas vu; elle
+etait avec un grand jeune homme blond.
+
+MADAME SAINT-LEON.
+
+Ah! tout de suite de mauvaises idees!
+
+ROYER.
+
+Non; mais cette femme-la est tres-legere, et je ne me soucie pas que
+vous la voyiez beaucoup.
+
+MADAME SAINT-LEON.
+
+Mon Dieu! je ne la recois presque jamais. Elle est venue aujourd'hui,
+parce qu'elle avait un grand bonheur a me conter.
+
+ROYER.
+
+Qu'est-ce que c'est que ce bonheur?
+
+MADAME SAINT-LEON
+
+Ah! mon Dieu, elle venait me dire que le general etait en marche de
+quelque chose pour elle qu'elle desirait depuis long-temps.
+
+ROYER.
+
+Quelque chose qu'elle desirait depuis long-temps?
+
+MADAME SAINT-LEON, negligemment.
+
+Oui, un chale!--un cachemire!
+
+ROYER.
+
+Ah!
+
+MADAME SAINT-LEON.
+
+Du reste, ce n'est pas un cachemire neuf, c'est une Anglaise qui veut se
+defaire d'un.
+
+ROYER.
+
+Vos lampes vont bien mal, ma chere!
+
+MADAME SAINT-LEON
+
+Mais non, c'est que la meche n'est pas assez levee.--Il parait que
+cette Anglaise en a six.
+
+ROYER.
+
+Eh bien! je suis sur qu'elle ne les met pas.
+
+MADAME SAINT-LEON.
+
+C'est possible, lorsqu'on en a tant; mais celles qui n'en ont qu'un...
+
+ROYER.
+
+S'en lassent tout aussi bien!
+
+MADAME SAINT-LEON.
+
+Mais, mon ami, il faut toujours un chale.
+
+ROYER.
+
+Sans doute; mais les chales francais, comme celui que je vous ai donne,
+valent bien les chales etrangers, dont les dessins sont horribles.
+D'ailleurs, qu'est-ce que ca prouve, un cachemire?
+
+MADAME SAINT-LEON
+
+Qu'est-ce que prouve la croix de la legion-d'honneur que vous voulez
+tous avoir? Jouissance d'amour-propre; au moins on n'a pas l'air d'une
+grisette.
+
+ROYER.
+
+On peut tres-bien avoir l'air distingue sans cela.
+
+MADAME SAINT-LEON
+
+Alors pourquoi en aviez-vous achete un des Indes a votre femme?
+
+ROYER.
+
+Parce qu'avec la dot qu'elle m'apportait, j'etais tenu a une corbeille
+convenable, et que dans une corbeille convenable il y a toujours au
+moins quelques diamans et un cachemire.
+
+MADAME SAINT-LEON
+
+Je suis sure qu'elle le portait, elle!
+
+ROYER.
+
+Tres-peu.
+
+MADAME SAINT-LEON
+
+Tant pis; parce que s'il avait ete un peu fane, je vous l'aurait repris.
+
+ROYER.
+
+Je ne vous l'aurais pas vendu.
+
+MADAME SAINT-LEON, souriant.
+
+Vous aimeriez mieux me le donner?
+
+ROYER.
+
+Pas davantage!
+
+MADAME SAINT-LEON.
+
+Qu'est-ce que vous comptez donc en faire?
+
+ROYER.
+
+Rien; mais il n'est pas convenable qu'une chose que ma femme a
+portee...
+
+MADAME SAINT-LEON, avec ironie.
+
+Passe aux mains de la femme que vous aimez?
+
+ROYER.
+
+Je ne dis pas cela.
+
+MADAME SAINT LEON.
+
+Mon Dieu si, monsieur, c'est votre pensee, et c'est precisement pour
+cela que j'avais envie de ce chale. Je voulais voir si vous ne mettiez
+pas de difference entre votre femme et moi, si vous me croyez digne des
+memes egards que vous aviez pour elle...
+
+ROYER.
+
+Pourquoi ne me demandez-vous pas aussi ses diamans?
+
+MADAME SAINT LEON, avec dignite.
+
+Des diamans, monsieur, sont comme de l'argent; ils ont une valeur
+reelle, tandis qu'un objet de toilette, qui a ete porte...
+
+ROYER.
+
+Sais-tu que tu plaides bien?
+
+MADAME SAINT LEON.
+
+Eh bien! ecoute, Alfred, prete-le-moi pour quelques mois; je te le
+rendrai apres. (_S'approchant de lui, et arrangeant le noeud de sa
+cravate._) Si tu savais, ca m'irait si bien!
+
+ROYER.
+
+Non, je le donnerai a ma belle-soeur.
+
+MADAME SAINT LEON, allant s'asseoir sur un sofa a l'autre bout du salon.
+
+C'est vrai, ce sera plus convenable.
+
+ROYER.
+
+Tu vas bouder?
+
+MADAME SAINT LEON.
+
+Non, monsieur; vous etes bien libre de me preferer les personnes de
+votre famille.
+
+ROYER.
+
+Allons! des folies maintenant.
+
+MADAME SAINT LEON.
+
+J'ai un malheur; je ne sais pas, comme Mme Saint-Phal, donner des
+inquietudes. Ce sont celles-la qu'on aime!
+
+ROYER, assis aupres d'elle.
+
+Voyons, Irma, ne pleure pas, et embrasse-moi.
+
+MADAME SAINT LEON.
+
+Non, monsieur.
+
+ROYER.
+
+Comment tu ne veux pas m'embrasser, moi qui suis aujourd'hui si triste,
+si a plaindre? Voyons, nous arrangerons tout cela.
+
+MADAME SAINT LEON.
+
+Nous n'arrangerons rien, car je ne veux rien de vous.
+
+ROYER.
+
+Irma!
+
+MADAME SAINT-LEON, le repoussant.
+
+Laissez-moi, monsieur.
+
+ROYER.
+
+Ma petite Irma!
+
+MADAME SAINT-LEON.
+
+Du tout, monsieur; non, je ne veux pas; laissez-moi.
+
+
+
+SCENE IX.
+
+
+(NEUF HEURES.)--L'atelier de M. Sagot, marbrier pres le cimetiere
+Mont-Parnasse.
+
+MADAME SAGOT.
+
+Tenez, Jean, voila une epitaphe qu'il faudra graver le plus tot possible
+sur cette pierre-la. On a bien recommande de ne pas faire attendre.
+
+JEAN, lisant.
+
+_Ci-git Jeanne-Marie Perrault, femme de M. Royer, chef de division aux
+affaires ecclesiastiques, officier de la Legion-d'Honneur, morte a l'age
+de trente-deux ans. Elle fut bonne mere, bonne epouse. Son epoux et son
+fils inconsolables lui ont eleve ce monument.
+
+De profundis._
+
+C'est bien, madame, je ferai ca demain.
+
+MADAME SAGOT.
+
+Des que vous aurez fini votre pierre, vous irez la poser, et vous
+mettrez au-dessus une couronne d'immortelles.
+
+JEAN.
+
+Oui, madame; bonsoir.
+
+MADAME SAGOT.
+
+Bonsoir, Jean.
+
+
+
+SCENE X.
+
+
+(NEUF HEURES UNE MINUTE.)--Le salon de Mme Saint-Leon.
+
+MADAME SAINT-LEON, arrangeant ses cheveux et ajustant sa collerette.
+
+Vous etes insupportable.--Eh bien! vous vous en allez?
+
+ROYER.
+
+Oui, je suis fatigue; j'ai eu tant d'emotions aujourd'hui! J'ai besoin
+de repos. Je vous apporterai le chale demain; mais vous ne le mettrez
+pas de quelque temps. Qu'on n'aille pas le reconnaitre sur vos epaules.
+
+MADAME SAINT-LEON.
+
+Oui, mon ami.
+
+ROYER.
+
+Adieu, petite.
+
+MADAME SAINT-LEON.
+
+Vous ne m'embrassez pas? (_Il l'embrasse et sort._)
+
+
+
+SCENE XI.
+
+
+(NEUF HEURES CINQ MINUTES.)
+
+MADAME SAINT-LEON.
+
+Julie, Julie, je l'aurai demain.
+
+JULIE.
+
+Quoi donc, madame?
+
+MADAME SAINT-LEON.
+
+Le cachemire.
+
+JULIE, se jetant a son cou.
+
+Oh! madame, que je suis contente! Comme ca va vous aller!
+
+MADAME SAINT-LEON.
+
+Tu n'as qu'a aller chercher demain mon petit chale raye, chez le
+degraisseur; je te le donne.
+
+JULIE.
+
+Que vous etes bonne; mais c'est le cachemire que je voudrais vous voir.
+
+MADAME SAINT-LEON.
+
+Dis donc? Mme Saint-Phal qui n'a jamais pu en avoir un, depuis deux ans
+qu'elle intrigue aupres du general.
+
+JULIE.
+
+Elle va etre desolee.
+
+MADAME SAINT-LEON.
+
+Tu ne sais pas? j'ai une idee. Il est de tres-bonne heure encore; si
+nous allions chez elle pour lui conter la nouvelle?
+
+JULIE.
+
+Ah! oui, madame; il y a de quoi l'empecher de dormir cette nuit.
+
+MADAME SAINT-LEON.
+
+Eh bien! cours t'arranger; moi je vais mettre mon chapeau.
+
+(_Elles sortent toutes deux._)
+
+
+
+SCENE XII
+
+
+(MARDI SOIR, DIX HEURES.)--La chambre a coucher de Royer. Sur un panneau
+aupres de la cheminee le portrait de sa femme.
+
+ROYER, COIFFE DE NUIT, EN CALECON, PRET A SE METTRE AU LIT; MARGUERITE.
+
+ROYER.
+
+...Comme du temps de ma femme, un livre de compte que
+j'arreterai.--Avez-vous eu le soin de mettre le lit a l'air?
+
+MARGUERITE.
+
+Oui, monsieur; il y est reste toute la journee.
+
+ROYER.
+
+Il ne faudrait pas le laisser cette nuit, il n'y aurait qu'a pleuvoir.
+
+MARGUERITE.
+
+Je l'ai ote, monsieur.
+
+ROYER, prenant sa montre pour la monter.
+
+Quelle heure est-il a la pendule?
+
+MARGUERITE.
+
+Il est, il est... Elle est arretee.
+
+ROYER.
+
+C'est juste; dans tout ce tracas d'hier j'ai oublie de la monter. Voyez
+l'heure qu'il est au salon.
+
+MARGUERITE.
+
+Dix heures dix minutes.
+
+ROYER, pres de la pendule.
+
+Voyons, tenez la cage, et prenez garde de la laisser tomber.
+
+(_Il monte la pendule, et fait sonner les heures._)
+
+MARGUERITE.
+
+Ah! mon Dieu, que j'ai eu peur!
+
+ROYER.
+
+Qu'est-ce que c'est donc?
+
+MARGUERITE.
+
+C'est le portrait de madame; imaginez-vous, monsieur, il m'a semble
+qu'il me regardait.
+
+ROYER.
+
+Allons, sotte que vous etes.--Vous dites qu'il etait dix heures...
+
+MARGUERITE.
+
+Dix minutes, monsieur.
+
+ROYER.
+
+Mettons dix minutes et demie.--Donnez-moi la cage.--La, je suis bien
+aise d'avoir fait cette operation; je n'aime pas a ne point entendre
+sonner l'heure la nuit quand je me reveille.
+
+MARGUERITE.
+
+Monsieur n'a plus rien a me commander?
+
+ROYER.
+
+Non. (_La rappelant._) Ayez-moi demain des sardines fraiches pour mon
+dejeuner, et reveillez-moi a huit heures.
+
+MARGUERITE.
+
+Oui, monsieur.--Monsieur, je voulais vous dire pour la couturiere...
+
+ROYER.
+
+C'est bien, c'est bien, nous reparlerons de ca. Bonsoir.
+
+(_Marguerite sort._)
+
+ROYER, lisant le journal du soir.
+
+Diable! la loi a passe a une grande majorite: allons, bravo, monsieur
+le ministre; avec votre permission, je m'en vais remettre la lecture de
+notre discours a demain; je tombe de sommeil.
+
+(_Il eteint sa bougie et s'endort._)
+
+
+
+
+
+LE MINISTERE PUBLIC.
+
+ Le Francais ne malin crea la guillotine.
+
+
+Pierre Leroux etait un pauvre charretier des environs de Beaugency.
+
+Apres avoir passe sa journee a conduire a travers les champs les trois
+chevaux qui formaient l'attelage ordinaire de sa charrette, quand venait
+le soir, il rentrait a la ferme ou il servait, soupait sans grandes
+paroles avec les autres valets, allumait une lanterne, puis allait se
+coucher dans une maniere de soupente pratiquee en un coin de l'ecurie.
+
+Ses reves en general etaient peu compliques et sans grande couleur; ses
+chevaux, la plupart du temps, en faisaient tous les frais. Une fois
+il se reveillait en sursaut au milieu des efforts qu'il faisait pour
+relever le limonier qui s'etait abattu; une autre fois _la Grisa_
+s'etait pris les pieds dans la corde de l'attelage. Une nuit il songea
+qu'il venait de mettre a son fouet une belle meche toute neuve, et que
+son fouet refusait obstinement de claquer; cette vision l'emut si fort,
+qu'etant venu a se reveiller, il saisit celui qu'il avait l'habitude de
+placer chaque soir a cote de lui, et pour bien s'assurer qu'il n'etait
+pas frappe d'impuissance et prive de la plus belle prerogative qui
+appartienne au charretier, il se mit a le faire resonner au milieu
+du silence. A ce bruit, la chambree entiere fut en emoi, les chevaux
+effrayes se leverent en confusion, se ruerent en hennissant les uns sur
+les autres, et manquerent de briser leurs longes; mais avec quelques
+paroles calmantes, Pierre Leroux apaisa tout ce tumulte, et chacun se
+rendormit; c'etait la un des evenemens marquans de sa vie qu'il ne
+manquait guere de raconter chaque fois qu'un verre de vin l'avait mis en
+eloquence, et qu'il se trouvait la un auditeur en humeur de l'ecouter.
+
+Dans le meme temps, des reves d'une tout autre forme preoccupaient
+M. Desalleux, substitut du procureur general pres la cour criminelle
+d'Orleans. Ayant debute avec eclat dans les fonctions du ministere
+public quelque mois avant l'epoque dont nous parlons, il n'etait pas de
+haute position de la magistrature a laquelle il ne se crut appele, et
+la simarre du garde-des-sceaux etait une des visions courantes de ses
+nuits. Mais c'etait surtout pour les enivremens des triomphes oratoires
+que sa pensee veillait durant le sommeil, lorsqu'une journee entiere
+avait ete par lui courageusement depensee aux etudes mortellement
+graves du barreau. La gloire des d'Aguesseau, celle des autres grandes
+renommees des beaux temps de la magistrature parlementaire, ne suffisait
+pas aux etreintes de son impatient avenir; c'etait jusque dans le passe
+le plus lointain, jusqu'aux temps des merveilles de l'eloquence de
+Demosthene, que son ame s'elancait; pouvoir par la parole, c'etait la
+l'esperance, le resume pour ainsi dire du vouloir de toute sa vie,
+concentree dans cette passion, et s'etant desheritee pour elle de tous
+les plaisirs, de toutes les pensees de la jeunesse.
+
+Un jour ces deux natures, celle de Pierre Leroux s'elevant d'un degre
+a peine au-dessus de la portee de la brute, et celle de M. Desalleux,
+abstraite et rectifiee jusqu'au spiritualisme de la plus haute pression,
+se trouverent face a face. Il s'agissait entre eux d'un mince debat:
+M. Desalleux, siegeant en son tribunal, demandait sur quelques indices
+assez insignifians la tete de Pierre Leroux accuse d'un meurtre, et
+Pierre Leroux defendait sa tete contre les empressemens de M. Desalleux.
+
+Malgre la remarquable disproportion de forces que la Providence avait
+mise dans ce duel entre les deux combattans, malgre l'intervention de
+l'institution humaine, venant encore deranger la juste repartition
+des chances dans le pair ou non qu'allait prononcer le jury; faute de
+preuves concluantes, l'accuse, selon toute apparence, aurait echappe
+aux mains du bourreau; mais de cette indigence meme de l'accusation
+resultait pour elle l'occasion de faire un placement extraordinaire
+d'eloquence, lequel devait devenir singulierement utile a la realisation
+des belles esperances de M. Desalleux. En bon administrateur de son
+avenir, il ne pouvait guere prendre sur lui de ne point en profiter.
+
+Apres cela, une circonstance facheuse se presentait pour le pauvre
+Pierre Leroux. Quelques jours avant le commencement du proces, en
+presence de plusieurs femmes aimables qui se faisaient fete d'y
+assister, le jeune substitut avait laisse entrevoir la ferme confiance
+d'obtenir du jury un verdict de condamnation; il n'est personne qui ne
+comprenne la situation fausse dans laquelle il allait se trouver si
+cette condamnation lui manquait, et si Pierre Leroux, demeurant intact,
+venait la tete sur ses epaules donner un dementi a l'omnipotence de sa
+parole accusatrice. Aussi ne le blamez pas, l'officier du ministere
+public; s'il ne fut pas absolument convaincu, il n'en eut que plus de
+merite a le paraitre, que plus de merite a se montrer eloquent, comme
+depuis plus d'un siecle on ne l'avait point ete au barreau d'Orleans.
+Oh! que n'etiez-vous la pour voir comme ils furent emus ces pauvres
+messieurs les jures, jusqu'au plus profond de leurs entrailles, quand,
+dans une belle peroraison sonore, on leur fit l'effrayant tableau de la
+societe ebranlee jusque dans ses fondemens, de la societe prete a entrer
+en dissolution, le cas echeant de l'acquittement de Pierre Leroux!
+Que n'assistiez-vous aux courtois eloges echanges entre la defense et
+l'accusation, quand l'avocat de l'accuse, prenant la parole, commenca
+par declarer qu'il ne pouvait se dispenser de rendre hommage au brillant
+talent oratoire deploye par le ministere public! Que n'entendiez-vous
+le president de la cour faisant des memes felicitations le texte de
+son exorde, si bien que rien ne vous aurait defendu de croire qu'il
+s'agissait academiquement de decerner un prix d'eloquence, et point du
+tout d'oter la vie a un homme! Vous auriez pu voir aussi au milieu d'une
+foule de _dames elegamment parees_, comme dit un recit de journal, la
+soeur de M. Desalleux recevant les complimens de toutes les femmes de sa
+societe, tandis qu'un peu plus loin son vieux pere pleurait de bonheur
+en voyant le fils et l'orateur incomparable qu'il avait mis au monde.
+
+Six semaines environ apres toute cette joie de famille, Pierre Leroux
+monta avec l'executeur des hautes-oeuvres sur une charrette qui
+l'attendait a la porte de la prison criminelle d'Orleans. Ils se
+rendirent a la place du Martroie, qui est le lieu ou se font les
+executions; il y trouverent un echafaud qui avait ete dresse pour
+eux, et beaucoup de monde qui les attendait. Pierre Leroux, avec la
+resignation que met a Paris un sac de farine a se hisser, au moyen d'une
+poulie, dans le grenier d'un boulanger, monta l'escalier de l'echafaud.
+Comme il arrivait aux derniers degres, un rayon de soleil, qui se jouait
+sur l'acier brillant et poli du glaive de la justice, lui donna dans
+les yeux, il parut pret a chanceler; mais l'executeur, avec le courtois
+empressement d'un hote qui sait faire les honneurs de chez lui,
+le soutint par-dessous les bras, et le posa sur le plancher de la
+guillotine; la Pierre Leroux trouva M. le greffier criminel qui etait
+venu pour formuler le proces-verbal de l'execution, MM. les gendarmes
+charges de veiller a ce que l'ordre public ne fut pas trouble dans le
+compte qu'il allait regler, et MM. les valets du bourreau, qui, loin de
+justifier le proverbe dont ils sont l'objet, lui montrerent avec une
+complaisance pleine d'egards comment il devait se placer sous le
+couteau. Une minute apres, Pierre Leroux fit divorce avec sa tete; cela
+fut pratique avec une telle dexterite que plusieurs de ceux qui etaient
+venus pour assister a un spectacle furent obliges de demander a leurs
+voisins si la chose etait deja faite, et alors ils jurerent bien qu'on
+ne les prendrait plus a se deranger pour si peu.
+
+Trois mois s'etaient ecoules depuis que la tete et le corps de Pierre
+Leroux avaient ete jetes dans un coin du cimetiere, et, selon toute
+apparence, la fosse ne recelait plus que ses ossemens, quand une
+nouvelle session des assises s'etant ouverte, M. Desalleux eut encore a
+soutenir une accusation capitale.
+
+Le veille du jour ou il devait porter la parole, il quitta de bonne
+heure un bal auquel il avait ete invite avec toute sa famille, dans un
+chateau des environs, et revint seul a la ville, afin de preparer sa
+cause pour le lendemain.
+
+La nuit etait sombre; un vent chaud du midi sifflait tristement dans la
+plaine, cependant que les bourdonnemens de la fete dansaient encore a
+son oreille.
+
+Aussi il ne tarda pas a etre saisi d'une grande melancolie. Le souvenir
+de bien des gens qu'il avait connus, et qui etaient morts, lui revenait;
+et, sans trop savoir pourquoi, il se mit a songer a Pierre Leroux.
+
+Neanmoins, quand il approcha de la ville, et que les premieres
+lumieres du faubourg commencerent a briller, toutes ces sombres idees
+s'evanouirent; et quand il fut une fois devant son bureau, entoure de
+ses livres et de ses procedures, il ne pensa plus qu'a son plaidoyer,
+qu'il aurait voulu faire plus eloquent qu'aucun de ceux qu'il avait
+encore prononces.
+
+Deja son systeme d'accusation etait a peu pres arrange. Pour le
+remarquer en passant, c'est chose assez etrange que l'on puisse dire en
+langage social un systeme d'accusation, c'est-a-dire une maniere absolue
+de grouper un ensemble de faits et de preuves en vertu duquel on
+s'approprie la tete d'un homme, comme on dit un systeme de philosophie,
+c'est-a-dire un ensemble de raisonnemens ou de sophismes a l'aide
+duquel on fait triompher quelque innocente verite, theorie ou reverie
+morale.--Son systeme d'accusation commencait donc a venir a bien,
+quand la deposition d'un temoin, qu'il n'avait pas encore examinee,
+se presenta a lui sous un aspect a renverser tout l'edifice de sa
+certitude. Il eut bien quelques momens d'hesitation, mais, ainsi que
+nous l'avons vu, M. Desalleux, dans ses fonctions du ministere public,
+comptait pour le moins aussi souvent avec son amour-propre qu'avec sa
+conscience. Appelant a lui toute sa puissance de logique et toutes les
+roueries de la parole, se prenant corps a corps avec ce malencontreux
+temoignage, il ne desespera pas de l'enregimenter au nombre de ses
+meilleurs argumens; seulement le travail etait penible, et la nuit
+s'avancait.
+
+Trois heures venaient de sonner, et les bougies placees sur son bureau,
+pretes a s'eteindre, ne jetaient plus qu'une pale lueur.
+
+Apres les avoir renouvelees, comme le travail l'avait fortement
+echauffe, il fit quelques tours dans la chambre, vint se rasseoir
+dans son fauteuil, sur le dos duquel il se renversa, puis, dans cette
+attitude, suspendant sa pensee, a travers une fenetre placee vis-a-vis
+de lui, il contemplait les etoiles qui brillaient dans le ciel. Tout a
+coup ses yeux, en descendant le long du vitrage, rencontrerent deux yeux
+fixes qui le regardaient; il crut que le reflet de ses bougies, en se
+jouant sur le verre, lui produisait cette vision, et il les changea de
+place; mais la vision ne lui apparut que plus distincte. Comme il ne
+manquait point de coeur, s'armant d'une canne, la seule arme qu'il
+eut sous la main, il alla ouvrir sa croisee, pour voir quel etait
+l'indiscret qui venait ainsi l'observer a une pareille heure. La chambre
+qu'il occupait etait elevee de plusieurs etages; au-dessus et au-dessous
+de lui, le mur etait a pic et ne presentait aucun accident au moyen
+duquel on put descendre ou monter; dans l'espace etroit qui regnait
+entre la fenetre et le balcon, aucun objet ne pouvait se derober a son
+regard, et cependant il ne vit rien. Il pensa de nouveau qu'il avait ete
+en proie a une de ces fantaisies qu'enfante l'erreur des sens durant la
+nuit, et il se remit en riant a son travail. Mais il n'avait pas ecrit
+vingt lignes que, dans un coin obscur de sa chambre, il entendit remuer
+quelque chose: cela commenca a l'emouvoir, car il n'etait pas naturel
+que ses sens ainsi l'un apres l'autre conspirassent pour le tromper.
+Ayant regarde cette fois avec attention pour decouvrir d'ou venait ce
+frolement, il vit un objet noiratre, qui s'avancait en sautillant par
+bonds inegaux, comme aurait fait une pie. A mesure que l'apparition se
+rapprochait de lui, son aspect devenait de plus en plus hideux, car elle
+prenait, a ne pas s'y meprendre, la forme d'une tete humaine separee du
+tronc, et degouttante de sang; et quand, par un lourd elan, elle vint
+s'abattre entre ses deux bougies, sur les papiers epars de son dossier,
+M. Desalleux reconnut les traits de Pierre Leroux, qui sans doute etait
+venu pour lui apprendre que dans un magistrat conscience vaut mieux
+qu'eloquence. Succombant sous une indicible impression de terreur, il
+s'evanouit; le lendemain, on le trouva etendu sans connaissance au
+milieu de ce sang, qui avait coule dans la chambre, sur son bureau, et
+jusque sur les feuilles de son plaidoyer; on pensa, et il n'eut garde de
+dire le contraire, qu'il avait ete surpris par une hemorragie. Il est
+inutile d'ajouter qu'il ne fut pas en etat de porter la parole, et que
+tous ses preparatifs oratoires furent perdus.
+
+Bien des jours se passerent avant que le souvenir de cette terrible nuit
+sortit de sa memoire, bien des jours avant qu'il put supporter sans
+terreur les tenebres et la solitude. Au bout de quelques mois cependant,
+l'apparition ne s'etant pas renouvelee, l'orgueil de l'esprit commenca a
+contrebalancer le temoignage des sens, et il se demanda de nouveau s'il
+n'avait pas ete dupe par eux. Afin de mieux infirmer cette autorite,
+dont tous ses raisonnemens ne l'affranchissaient pas completement, il
+appela a son aide l'opinion de son medecin, en lui faisant la confidence
+de son aventure. Le docteur, qui, a force de regarder dans les cerveaux
+sans decouvrir la moindre trace de quelque chose qui ressemblat a une
+ame, etait arrive a une savante conviction de materialisme, ne manqua
+pas de rire aux eclats en ecoutant le recit de la vision nocturne.
+C'etait peut-etre la meilleure maniere de guerir son malade; car, de
+cette facon, en ayant l'air de prendre en derision sa preoccupation, il
+forcait, pour ainsi dire, son amour-propre a prendre parti dans la
+cure. Il ne fut pas d'ailleurs, comme on s'en doute, fort embarrasse
+d'expliquer a M. Desalleux son hallucination par un exces de tension
+de la fibre cerebrale, suivie d'une congestion et d'une evacuation
+sanguine, qui avait fait justement qu'il avait vu ce qu'il n'avait pas
+vu. Puissamment rassure par cette consultation, dont aucun accident ne
+vint contredire la sagesse, M. Desalleux reprit peu a peu sa serenite
+d'esprit, et presque toutes ses habitudes; il les modifia seulement en
+ce sens, qu'il travailla avec une application moins opiniatre, et se
+livra par les conseils du docteur a quelques distractions de monde qu'il
+avait fort evitees jusque la.
+
+Pour un homme d'etude, que sa sante exile dans les salons, la seule
+maniere de rendre sa situation supportable, c'est de l'accepter
+loyalement et sans nulle reserve; c'est de se faire franchement, quoi
+qu'il puisse lui en couter, tout d'abord homme de plaisir. Il y a aux
+choses que l'on fait avec conscience, meme aux moins avenantes, je ne
+sais quel entrainement et quelle consolation; et puis, apres tout, il
+n'est peut-etre pas d'homme d'une nature si completement superieure,
+qu'une occupation a laquelle se plait ce qu'on appelle la societe,
+c'est-a-dire tout le monde, ne puisse le distraire a son tour, s'il ne
+prend pas trop conseil de sa morgue intellectuelle.
+
+Employees avec precaution, les femmes, dans ces sortes de cas, peuvent
+devenir une excellente diversion; et aussi bien que personne, M.
+Desalleux etait en position de s'en assurer; car sans parler de quelques
+avantages exterieurs, le retentissement de ses succes oratoires, et,
+peut-etre plus encore, le peu d'empressement qu'il montrait pour
+d'autres succes, l'avaient rendu l'objet de plus d'une fantaisie
+feminine. Mais il y avait dans la donnee de sa vie quelque chose de trop
+positif pour qu'il consentit a ce que meme l'amour d'une femme y trouvat
+place sans condition. Entre les coeurs qui paraissaient vouloir se
+donner a lui, il calcula quel etait celui dont la bonne volonte
+s'escompterait le plus convenablement, sous la forme d'un mariage, en
+argent, utiles relations et autres avantages sociaux. La premiere partie
+de son roman ainsi arretee, il vit sans deplaisir que la fiancee qui
+lui procurerait tout cela etait une jeune fille gracieuse, elegante et
+spirituelle, et alors il se mit a l'aimer de toute la fureur dont il
+etait capable, avec approbation et privilege de ses pere et mere,
+jusqu'a ce que mariage s'ensuivit.
+
+Depuis long-temps Orleans n'avait pas vu une plus jolie fiancee que
+celle de M. Desalleux; depuis longtemps Orleans n'avait pas vu de
+famille plus heureuse que celle de M. Desalleux; depuis long-temps
+Orleans n'avait pas vu un bal de noces aussi joyeux et aussi brillant
+que celui de M. Desalleux.
+
+Aussi, ce soir-la, pour un moment il avait laisse en paix son avenir, et
+il vivait dans le present. Fait prisonnier dans un coin du salon par
+un plaideur qui avait pris ce temps pour lui recommander un proces, il
+regardait de temps en temps la pendule qui marquait une heure trois
+quarts; il avait aussi remarque que deux fois depuis minuit la mere de
+la mariee etait venue lui parler bas, que celle-ci avait repondu avec un
+visage boudeur, et qu'elle ne dansait plus que d'un air preoccupe. Tout
+a coup, a la suite d'une contredanse, il crut s'apercevoir, a un certain
+chuchotement qui courait dans l'assemblee, qu'il venait de se passer
+quelque chose. Ayant jete les yeux, pendant que le plaideur plaidait
+toujours, sur les places que sa femme et les demoiselles d'honneur
+avaient occupees pendant toute la soiree, il ne les vit plus. Alors le
+grave magistrat fit comme tous les autres hommes; faussant tout court
+compagnie a l'argumentation de son solliciteur, il s'avanca, par
+d'habiles manoeuvres, vers la porte de l'appartement, et au moment ou
+des domestiques passaient charges de rafraichissemens, il s'esquiva,
+croyant n'avoir ete remarque par personne; ce qui etait une grande
+pretention, car, depuis le moment ou la mariee avait quitte le bal,
+toutes les demoiselles de dix-huit a vingt-cinq n'avaient plus perdu de
+vue le marie.
+
+Au moment ou il allait entrer dans la chambre nuptiale, il trouva sa
+belle-mere, qui en sortait avec les dignitaires dont la presence avait
+ete necessaire au coucher de la mariee, et quelques matrones qui
+s'etaient jointes d'office au cortege. D'un ton emu, et en lui serrant
+vivement la main, sa belle-mere lui dit a voix basse quelques paroles;
+on voyait qu'elle lui recommandait sa fille. M. Desalleux repondit par
+quelques mots affectueux et par un sourire, et certes a cet instant il
+ne songeait pas a Pierre Leroux.
+
+Au moment ou il ferma la porte de la chambre, sa fiancee etait deja
+couchee; par un arrangement qui lui parut etrange, les rideaux du lit
+avaient ete tires sur elle; pas un bruit ne se faisait entendre.
+
+La solennite de ce silence, l'obstacle inattendu de ce rideau, dont
+l'ouverture allait necessiter une certaine diplomatie, redoublerent chez
+le marie un embarras d'autant plus facile a comprendre qu'il s'etait
+rarement donne l'occasion de s'aguerrir, de maniere a mener lestement de
+pareilles rencontres. Son coeur battait violemment, et un frisson lui
+courait par tous les membres, en regardant la robe et les parures de
+noces, jetees autour de lui dans un gracieux desordre. D'une voix mal
+assuree il appela sa fiancee. N'ayant pas recu de reponse, il retourna,
+peut-etre pour gagner du temps, vers la porte, s'assura de nouveau
+qu'elle etait bien fermee, puis s'approchant du lit, il ecarta doucement
+le rideau.
+
+A la lumiere incertaine de la lampe de nuit qui eclairait la chambre,
+une singuliere vision lui apparut.
+
+Pres de sa fiancee, dormant d'un profond sommeil, une chevelure noire,
+et qui n'etait pas celle d'une femme, se dessinait sur la blancheur
+de l'oreiller, ou elle occupait sa place. Etait-il la victime de
+quelques-unes de ces mystifications destinees a troubler les mysteres
+de la nuit nuptiale? ou bien un audacieux usurpateur etait-il venu le
+detroner, meme avant son couronnement? Dans tous les cas, son substitut
+prenait assez peu de souci de lui; car, ainsi que sa femme, il etait
+endormi d'un profond sommeil, et avait le visage tourne vers le fond
+de l'alcove. Au moment ou M. Desalleux se penchait sur le lit pour
+reconnaitre les traits de cet hote etrange, un long soupir, comme celui
+d'un homme qui se reveille, traversa le silence; en meme temps la face
+de l'inconnu, se retournant vers lui, lui offrit une epouvantable
+ressemblance, celle de Pierre Leroux.
+
+En se voyant pour la seconde fois en proie a cette horrible vision,
+le magistrat aurait du comprendre qu'il y avait dans sa vie quelque
+mechante action dont il lui etait demande compte: sa conscience, s'il
+eut voulu prendre le soin de l'interroger, n'eut point ete en peine de
+lui apprendre quel etait son crime; la chose une fois bien expliquee,
+ce qu'il aurait eu de mieux a faire, c'eut ete de se mettre en prieres
+jusqu'au matin, puis, le jour venu, d'aller a sa paroisse faire dire
+une messe pour le repos de l'ame de Pierre Leroux: au moyen de ces
+expiations et de quelques aumones faites aux pauvres prisonniers,
+peut-etre eut-il recouvre le repos de sa vie, et se fut-il pour jamais
+derobe a l'obsession dont il etait l'objet.
+
+La pensee de sa nuit de noces, qui l'occupait alors, ne lui permit pas
+de songer a ce pieux recours. Le coeur chaud de desirs, il se sentit
+le courage d'entrer en lutte ouverte avec le fantome qui venait lui
+disputer sa fiancee, et il essaya de le saisir par sa chevelure pour
+le jeter hors de l'appartement. Au mouvement qu'il fit, la tete ayant
+compris son intention commenca a grincer des dents, et comme il avancait
+la main sans precaution, elle lui fit une morsure profonde: mais cette
+blessure augmenta encore la rage du valeureux epoux, il regarda autour
+de lui pour chercher une arme, alla ramasser dans la cheminee la barre
+de fer qui servait a retenir les tisons, et, en dechargeant de toutes
+ses forces plusieurs coups sur le lit, il essayait de donner la mort a
+la mort, et d'ecraser son hideux ennemi. Mais les choses se passaient
+comme aux theatres de marionnettes en plein vent, ou Polichinelle
+esquive, en faisant le plongeon, les coups de baton qu'on lui destine. A
+chaque fois que la barre de fer se levait, la tete faisait adroitement
+un saut de cote et laissait frapper l'arme a vide. Cela dura quelques
+minutes jusqu'a ce que, s'elancant par un bond prodigieux par-dessus
+l'epaule de son adversaire, elle disparut derriere lui, sans qu'il put
+la retrouver dans aucun coin de l'appartement et deviner par ou elle
+s'etait echappee.
+
+Apres une perquisition scrupuleuse, une fois qu'il lui fut prouve qu'il
+etait bien maitre du champ de bataille, il retourna aupres de sa femme
+qui, pendant le combat, avait miraculeusement continue son sommeil, et,
+malgre le desordre _de la couche hymenee_ sur laquelle la tete avait
+laisse quelques traces sanglantes, il se disposait a en prendre
+possession; mais, au moment ou il soulevait le drap pour se glisser
+dessous, il s'apercut avec horreur qu'une vaste mare de sang chaud,
+consequence du sejour qu'y avait fait son odieux rival, occupait sa
+place et baignait les reins de sa fiancee. Plus d'une heure se passa
+sans qu'il fut parvenu a etancher ce sang, qui, malgre tous ses efforts,
+ne tarissait point. Un malheur n'arrive jamais seul. En tracassant dans
+la chambre, il renversa la lampe qui l'eclairait et demeura dans une
+obscurite qui augmenta son embarras. Cependant la nuit s'ecoulait; et,
+malgre toutes les entraves que le ciel et la terre pourraient y mettre,
+le magistrat avait jure que son mariage serait consomme! Apres avoir
+etendu sur le drap humide deux ou trois couches de linge sec, qui ne
+lui paraissaient pas devoir etre de long-temps traversees, il se coucha
+bravement dessus; et, commencant a appeler sa fiancee des noms les plus
+tendres, il essayait de la reveiller. Celle-ci dormait toujours. Alors
+il l'attira a lui, l'enlaca dans ses bras et la couvrit de baisers; elle
+continua son sommeil et parut insensible a toutes ses caresses. Que
+signifiait cela? etait-ce une feinte de jeune fille qui donnait pour
+n'avoir point a faire les honneurs de sa virginite mourante? Dans cette
+nuit de sabbat, un sommeil surnaturel s'etait-il abattu sur ses yeux?
+Dans ce moment, le jour devait commencer a poindre; esperant que ses
+premiers rayons acheveraient de rompre tous les enchantemens odieux
+auxquels il avait ete en proie, M. Desalleux se leva et alla ouvrir les
+persiennes et les rideaux de ses fenetres, pour laisser penetrer dans
+l'appartement la clarte matinale; alors le malheureux vit pourquoi ce
+sang ne tarissait point. Emporte par son fougueux courage, dans son duel
+avec la tete de Pierre Leroux, lorsqu'il croyait frapper sur elle, il
+avait frappe sur la tete de sa bien-aimee: le coup avait ete si rudement
+porte qu'elle etait morte sans meme laisser echapper un soupir; et, a
+l'heure ou il la contemplait, son sang n'avait pas encore fini de couler
+par une profonde ouverture qu'il lui avait faite a la tempe gauche.
+
+Nous laissons aux physiologistes a expliquer ce phenomene: mais en
+voyant qu'il avait tue sa femme, il fut saisi d'un acces de rire
+inextinguible, qui durait encore au moment ou sa belle-mere vint frapper
+a la porte de la chambre, pour savoir comment les epoux avaient passe la
+nuit. Son effroyable gaiete redoubla lorsqu'il entendit la voix de la
+mere de la defunte. Courant lui ouvrir, il la saisit par le bras; et, la
+trainant en face du lit pour qu'elle contemplat bien ce beau spectacle,
+il fut atteint d'un redoublement de rire qui ne se calma que quand il
+vint a haleter sous un hoquet furieux.
+
+Accourus au cri terrible qu'avait jete la pauvre mere avant de
+s'evanouir, tous les habitans de la maison furent temoins de cette
+horrible scene, dont le bruit ne tarda pas a se repandre dans la ville.
+Le matin meme, sur un mandat du procureur-general, M. Desalleux fut
+conduit dans la prison criminelle d'Orleans, et on a remarque depuis que
+la chambre ou il fut depose etait celle qu'avait habitee Pierre Leroux
+jusqu'au moment de son execution.
+
+La fin du magistrat fut un peu moins tragique.
+
+Declare, sur l'avis unanime des medecins, atteint de monomanie et de
+folie furieuse, celui qui s'etait cru destine a remuer le monde par sa
+parole fut conduit a l'hopital des fous, et, durant plus de six mois, on
+le tint enchaine dans une cellule obscure. Au bout de ce temps, comme il
+n'avait donne aucun signe de ferocite, on lui ota sa chaine et il fut
+mis a un regime plus doux.
+
+Aussitot qu'il eut la liberte de ses mouvemens, une etrange folie,
+qui ne le quitta plus, se declara chez lui; il croyait etre artiste
+funambule, et, du matin au soir, il dansait avec les gestes et tout
+les mouvemens d'un homme qui tient un balancier et qui marche sure une
+corde.
+
+Un libraire d'Orleans a eu l'idee de recueillir en un volume les
+plaidoyers qu'il avait prononces durant sa courte carriere oratoire.
+Trois editions successives en ont ete enlevees. L'editeur en prepare une
+quatrieme en ce moment.
+
+
+
+LE GRAND D'ESPAGNE.
+
+
+Lors de l'expedition entreprise en 1823-4, par le roi Louis XVIII, pour
+sauver Ferdinand VII du regime constitutionnel, je me trouvais, par
+hasard, a Tours, sur la route d'Espagne.
+
+La veille de mon depart, j'allai au bal chez une des plus aimables
+femmes de cette ville ou l'on sait s'amusait mieux que dans aucune autre
+capitale de province; et, peu de temps avant le souper, car on soupe
+encore a Tours, je me joignis a un groupe de causeurs au milieu duquel
+un monsieur qui m'etait inconnu racontait une aventure.
+
+L'orateur, venu fort tard au bal, avait, je crois, dine chez le receveur
+general. En entrant, il s'etait mis a une table d'ecarte; puis, apres
+avoir _passe_ plusieurs fois, au grand contentement de ses parieurs,
+dont le _cote_ perdait, il s'etait leve, vaincu par un sous-lieutenant
+de carabiniers; et, pour se consoler, il avait pris part a une
+conversation sur l'Espagne, sujet habituel de mille dissertations
+inutiles.
+
+Pendant le recit, j'examinais avec un interet involontaire la figure et
+la personne du narrateur. C'etait un de ces etres a mille faces qui ont
+des ressemblances avec tant de types que l'observateur reste indecis, et
+ne sait s'il faut les classer parmi les gens de genie obscurs ou parmi
+les intrigans subalternes.
+
+D'abord il etait decore d'un ruban rouge; or ce symbole trop prodigue ne
+prejuge plus rien en faveur de personne; il avait un habit vert, et je
+n'aime pas les habits verts au bal, lorsque la mode ordonne a tout le
+monde d'y porter un habit noir; puis il avait de petites boucles d'acier
+a ses souliers, au lieu d'un noeud de ruban; sa culotte etait d'un
+casimir horriblement use, sa cravate mal mise; bref, je vis bien qu'il
+ne tenait pas beaucoup au costume: ce pouvait etre un artiste!
+
+Ses manieres et sa voix avaient je ne sais quoi de commun, et sa figure,
+en proie aux rougeurs que les travaux de la digestion y imprimaient, ne
+rehaussait par aucun trait saillant l'ensemble de sa personne; il avait
+le front decouvert et peu de cheveux sur la tete. D'apres tous ces
+diagnostics, j'hesitais a en faire, soit un conseiller de prefecture,
+soit un ancien commissaire des guerres; lorsque, lui voyant poser la
+main sur la manche de son voisin d'une maniere magistrale, je le jetai
+dans la classe des plumitifs, des bureaucrates et consorts.
+
+Enfin je fus tout-a-fait convaincu de la verite de mon observation en
+remarquant qu'il n'etait ecoute que pour son histoire; aucun de ses
+auditeurs ne lui accordait cette attention soumise et ces regards
+complaisans qui sont le privilege des gens hautement consideres.
+
+Je ne sais si vous voyez bien l'homme, se bourrant le nez de prises
+de tabac, parlant avec la prestesse des gens empresses de finir leur
+discours, de peur qu'on ne les abandonne; du reste s'exprimant avec une
+grande facilite, contant bien, peignant d'un trait, et jovial comme un
+loustic de regiment.
+
+Pour vous sauver l'ennui des digressions, je me permets de traduire
+son histoire en style de conteur, et d'y donner cette facon didactique
+necessaire aux recits qui, de la causerie familiere, passent a l'etat
+typographique.
+
+Quelque temps apres son entree a Madrid, le grand-duc de Berg invita les
+principaux personnages de cette ville a une fete francaise offerte par
+l'armee a la capitale nouvellement conquise. Malgre la splendeur du
+gala, les Espagnols n'y furent pas tres-rieurs; leurs femmes danserent
+peu; en somme, les convies jouerent, et perdirent ou gagnerent beaucoup.
+
+Les jardins du palais etaient illumines assez splendidement pour que les
+dames pussent s'y promener avec autant de securite qu'elles l'eussent
+fait en plein jour... La fete etait imperialement belle, et rien ne
+fut epargne dans le but de donner aux Espagnols une haute idee de
+l'empereur, s'ils voulaient le juger d'apres ses lieutenans.
+
+Dans un bosquet assez voisin du palais, entre une heure et deux du
+matin, plusieurs militaires francais s'entretenaient des chances de la
+guerre, et de l'avenir peu rassurant que pronostiquait l'attitude meme
+des Espagnols presens a cette pompeuse fete.
+
+--Ma foi, dit un Francais dont le costume indiquait le chirurgien en
+chef de quelque corps d'armee, hier j'ai formellement demande mon rappel
+au prince Murat. Sans avoir precisement peur de laisser mes os dans la
+Peninsule, je prefere aller panser les blessures faites par nos bons
+voisins les Allemands; leurs armes ne vont pas si avant dans le torse
+que les poignards castillans... Puis, la crainte de l'Espagne est,
+chez moi, comme une superstition... Des mon enfance j'ai lu des livres
+espagnols, un tas d'aventures sombres et mille histoires de ce pays, qui
+m'ont vivement prevenu contre les moeurs de ses habitans... Eh bien!
+depuis notre entree a Madrid, il m'est arrive d'etre deja, sinon le
+heros, du moins le complice de quelque perilleuse intrigue, aussi noire,
+aussi obscure que peut l'etre un roman de lady Radcliffe... Or comme
+j'ecoute assez mes pressentimens, des demain je detale... Murat ne me
+refusera certes pas mon conge; car, nous autres, graces aux services
+secrets que nous rendons, nous avons des protections toujours
+efficaces...
+
+--Puisque tu tires ta crampe, dis-nous ton evenement!... s'ecria un
+colonel, vieux republicain qui du beau langage et des courtisaneries
+imperiales ne se souciait guere.
+
+La-dessus le chirurgien en chef regarda soigneusement autour de lui,
+parut chercher a reconnaitre les figures de ceux qui l'environnaient;
+et, sur qu'aucun Espagnol n'etait dans le voisinage, il dit:
+
+--Puisque nous sommes tous Francais!... volontiers, colonel Charrin...
+
+--Il y a six jours, reprit-il, je revenais tranquillement a mon logis,
+vers onze heures du soir, apres avoir quitte le general Latour, dont
+l'hotel se trouve a quelques pas du mien, dans ma rue; nous sortions
+tous deux de chez l'ordonnateur en chef, ou nous avions fait une
+bouillotte assez animee... Tout a coup, au coin d'une petite rue, deux
+inconnus, ou plutot deux diables, se jettent sur moi, et m'entortillent
+la tete et les bras dans un grand manteau... Je criai, vous devez me
+croire, comme un chien fouette; mais le drap etouffa ma voix, puis je
+fus transporte dans une voiture avec une rapidite merveilleuse; et,
+quand mes deux compagnons me debarrasserent du sacre manteau, j'entendis
+une voix de femme et ces desolantes paroles dites en mauvais francais:
+
+--Si vous criez ou si vous faites mine de vous echapper, si vous vous
+permettez le moindre geste equivoque, le monsieur qui est devant
+vous est capable de vous poignarder sans scrupule. Ainsi tenez-vous
+tranquille. Maintenant je vais vous apprendre la cause de votre
+enlevement... Si vous voulez vous donner la peine d'etendre votre main
+vers moi, vous trouverez entre nous deux vos instrumens de chirurgie que
+nous avons envoye chercher chez vous de votre part; ils vous seront sans
+doute necessaires. Nous vous emmenons dans une maison ou votre presence
+est indispensable... Il s'agit de sauver l'honneur d'une dame. Elle est
+en ce moment sur le point d'accoucher d'un enfant dont elle fait present
+a son amant a l'insu de son mari. Quoique celui-ci quitte peu sa femme
+dont il est toujours passionnement epris, et qu'il la surveille avec
+toute l'attention de la jalousie espagnole, elle a su lui cacher
+sa grossesse. Il la croit malade. Nous vous emmenons pour faire
+l'accouchement. Ainsi vous voyez que les dangers de l'entreprise ne vous
+concernent pas: seulement obeissez-nous; autrement l'ami de cette dame,
+qui est en face de vous dans la voiture, et qui ne sait pas un mot de
+francais, vous poignarderait a la moindre imprudence...
+
+--Et qui etes-vous, lui dis-je en cherchant la main de mon
+interlocutrice, dont le bras etait enveloppe dans la manche d'un habit
+d'uniforme...
+
+--Je suis la camariste de madame, sa confidente, et toute prete a vous
+recompenser par moi-meme, si vous vous pretez galamment aux exigences de
+notre situation.
+
+--Volontiers!... dis-je en me voyant embarque de force dans une aventure
+dangereuse.
+
+Alors, a la faveur de l'ombre, je verifiai si la figure et les formes
+de la camariste etaient en harmonie avec toutes les idees que les sons
+riches et gutturaux de sa voix m'avaient inspirees...
+
+La camariste s'etait sans doute soumise par avance a tous les hasards de
+ce singulier enlevement, car elle garda le plus complaisant de tous les
+silences, et la voiture n'eut pas roule pendant plus de dix minutes dans
+Madrid qu'elle recut et me rendit un baiser tres-passionne.
+
+Le monsieur que j'avais en vis-a-vis ne s'offensa point de quelques
+coups de pied dont je le gratifiai fort involontairement; mais comme il
+n'entendait pas le francais, je presume qu'il n'y fit pas attention.
+
+--Je ne puis etre votre maitresse qu'a une seule condition, me dit la
+camariste en reponse aux betises que je lui debitais, emporte par la
+chaleur d'une passion improvisee, a laquelle tout faisait obstacle.
+
+--Et laquelle?...
+
+--Vous ne chercherez jamais a savoir a qui j'appartiens... Si je viens
+chez vous, ce sera de nuit, et vous me recevrez sans lumiere.
+
+Notre conversation en etait la quand la voiture arriva pres d'un mur de
+jardin.
+
+--Laissez-moi vous bander les yeux!... me dit la camariste; mais vous
+vous appuyerez sur mon bras, et je vous conduirai moi-meme.
+
+Puis la camariste me serra sur les yeux et noua fortement derriere ma
+tete un mouchoir tres-epais.
+
+J'entendis le bruit d'une clef mise avec precaution dans la serrure
+d'une petite porte sans doute par le silencieux amant que j'avais eu
+pour vis-a-vis; et bientot la femme de chambre, au corps cambre, et qui
+avait du _meneho_ dans son allure, me conduisit, a travers les allees
+sablees d'un grand jardin, jusqu'a un certain endroit, ou elle s'arreta.
+
+Par le bruit que nos pas firent dans l'air, je presumai que nous etions
+devant la maison.
+
+--Silence, maintenant!... me dit-elle a l'oreille, et veillez bien sur
+vous-meme!... Ne perdez pas de vue un seul de mes signes, car je ne
+pourrai plus vous parler sans danger pour nous deux, et il s'agit en ce
+moment de vous sauver la vie.
+
+Puis, elle ajouta, mais a haute voix:
+
+--Madame est dans une chambre au rez-de-chaussee; pour y arriver, il
+nous faudra passer dans la chambre et devant le lit de son mari; ainsi
+ne toussez pas, marchez doucement, et suivez-moi bien, de peur de
+heurter quelques meubles, ou de mettre les pieds hors du tapis que j'ai
+dispose sous nos pas...
+
+Ici l'amant grogna sourdement, comme un homme impatiente de tant de
+retards. La camariste se tut; j'entendis ouvrir une porte, je sentis
+l'air chaud d'un appartement, et nous allames a pas de loup, comme des
+voleurs en expedition.
+
+Enfin la douce main de la camariste m'ota mon bandeau.
+
+Je me trouvai dans une grande chambre, haute d'etage, et mal eclairee
+par une seule lampe fumeuse. La fenetre etait ouverte, mais elle avait
+ete garnie de gros barreaux de fer par le jaloux mari; j'etais jete la
+comme au fond d'un sac.
+
+Il y avait a terre, sur une natte, une femme magnifique, dont la tete
+etait couverte d'un voile de mousseline, mais a travers lequel ses yeux
+pleins de larmes brillaient de tout l'eclat des etoiles. Elle serrait
+avec force sur sa bouche un mouchoir de batiste, et le mordait si
+vigoureusement que ses dents l'avaient dechire et y etaient entrees a
+moitie... Jamais je n'ai vu si beau corps, mais ce corps se tordait
+sous la douleur comme se tord une corde de harpe jetee au feu. La
+malheureuse avait fait deux arcs-boutans de ses jambes, en les appuyant
+sur une espece de commode; et, de ses deux mains, elle se tenait aux
+batons d'une chaise en tendant ses bras, dont toutes les veines etaient
+horriblement gonflees. Elle ressemblait ainsi a un criminel dans les
+angoisses de la question...
+
+Du reste, pas un cri, pas d'autre bruit que le sourd craquement de ses
+os, et nous etions la, tous trois, muets, immobiles...
+
+Les ronflemens du mari retentissaient avec une constante regularite...
+
+Je voulus examiner la camariste, mais elle avait remis le masque dont
+elle s'etait sans doute debarrassee pendant la route, et je ne pus
+voir que deux yeux noirs et des formes bien prononcees qui bombaient
+fortement son uniforme. L'amant etait egalement masque. Quand il arriva,
+il jeta sur-le-champ des serviettes sur les jambes de sa maitresse, et
+replia en double sur la figure le voile de mousseline.
+
+Lorsque j'eus soigneusement observe cette femme, je reconnus, a certains
+symptomes jadis remarques dans une bien triste circonstance de ma vie,
+que l'enfant etait mort; alors je me penchai vers la camariste pour
+l'instruire de cet evenement.
+
+En ce moment, le defiant inconnu tira son poignard; mais j'eus le temps
+de tout dire a la femme-de-chambre, qui lui cria deux mots a voix basse.
+
+En entendant mon arret, l'amant eut un leger frisson qui passa sur
+lui de pied a la tete comme un eclair, et il me sembla voir palir sa
+physionomie sous son masque de velours noir.
+
+La camariste, saisissant un moment ou cet homme au desespoir regardait
+la mourante qui devenait violette, me montra, par un geste, des verres
+de limonade tout prepares sur une table, en me faisant un signe negatif.
+
+Je compris qu'il fallait m'abstenir de boire, malgre l'horrible chaleur
+qui me mettait en nage.
+
+Tout a coup l'amant ayant soif prit un de ces verres, et but environ la
+moitie de la limonade qu'il contenait.
+
+En ce moment, la dame eut une convulsion violente qui m'annonca l'heure
+favorable a la crise; et, prenant ma lancette, je la saignai, de force,
+au bras droit avec assez de bonheur. La camariste recut dans des
+serviettes le sang qui jaillissait abondamment; puis l'inconnue tomba
+dans un abattement propice a mon operation... Je m'armai de courage, et
+je pus, apres une heure de travail, extraire l'enfant par morceaux.
+
+L'Espagnol, ne pensant plus a m'empoisonner, en comprenant que je venais
+de sauver sa maitresse, pleurait sous son masque, et de grosses larmes
+roulaient, par instans, sur son manteau.
+
+Du reste, la femme ne jeta pas un cri, mais elle mordait son mouchoir,
+tressaillait comme une bete fauve surprise, et suait a grosses gouttes.
+
+Dans un instant horriblement critique, elle fit un geste pour montrer la
+chambre de son mari; le mari venait de se retourner; et, de nous quatre,
+elle seule avait entendu le froissement des draps, le bruissement du lit
+ou des rideaux.
+
+Nous nous arretames, et a travers les trous de leurs masques, la
+camariste et l'amant se jeterent des regards de feu...
+
+Profitant de cette espece de relache, j'etendis la main pour prendre
+le verre de limonade que l'inconnu avait entame; mais lui, croyant que
+j'allais boire un des verres pleins, bondit aussi legerement qu'un chat,
+et posa son long poignard sur les deux verres empoisonnes. Il me laissa
+le sien, en me faisant un signe de tete pour me dire d'en boire le
+reste. Il y avait tant de choses, d'idees, de sentiment, dans ce signe
+et dans son vif mouvement, que je lui pardonnai presque les atroces
+combinaisons medites pour tuer et ensevelir toute memoire de ces
+evenemens.
+
+Il me serra la main lorsque j'eus acheve de boire; puis, apres
+avoir laisse echapper un mouvement convulsif, il enveloppa lui-meme
+soigneusement les debris de son enfant; et quand, apres deux heures
+de soins et de craintes, nous eumes, la camariste et moi, recouche sa
+maitresse, il me serra de nouveau les mains, et mit a mon insu, dans ma
+poche, des diamans sur papier. Mais, par parenthese, comme j'ignorais
+le somptueux cadeau de l'Espagnol, mon domestique me vola ce tresor le
+surlendemain, et s'est enfui nanti d'une vraie fortune.
+
+Je dis a l'oreille de la femme-de-chambre, et bien bas, les precautions
+qui restaient a prendre; puis je manifestai l'intention d'etre libre. La
+camariste resta pres de sa maitresse, circonstance qui ne me rassura pas
+excessivement; mais je resolus de me tenir sur mes gardes. L'amant fit
+un paquet de l'enfant mort et des linges teints du sang de sa maitresse;
+puis il le serra fortement, le cacha sous son manteau; et, me passant
+la main sur les yeux comme pour me dire de les fermer, il sortit le
+premier, en m'invitant par un geste a tenir le pan de son habit; ce que
+je fis, non sans donner un dernier regard a la camariste. Elle arracha
+son masque en voyant l'Espagnol dehors, et me montra la plus delicieuse
+figure du monde.
+
+Je traversai les appartemens a la suite de l'amant; et quand je me
+trouvai dans le jardin, en plein air, j'avoue que je respirai comme si
+l'on m'eut ote un poids enorme de dessus la poitrine. Je marchais a
+une distance respectueuse de mon guide, en veillant sur ses moindres
+mouvemens avec la plus grande attention.
+
+Arrives a la petite porte, il me prit par la main, et m'appuya sur les
+levres un cachet, monte en bague, que je lui avais vu a un doigt de la
+main gauche. Je compris toute la valeur de ce signe eloquent. Nous nous
+trouvames dans la rue; et, au lieu de la voiture, deux chevaux nous
+attendaient. Nous montames chacun sur une des deux betes; mon Espagnol
+s'empara de ma bride, la tint dans sa main gauche, prit entre ses dents
+les guides de sa monture, car il avait son paquet sanglant dans sa
+main droite, et nous partimes avec la rapidite de l'eclair. Il me fut
+impossible de remarquer le moindre objet qui put servir a me faire
+reconnaitre la route que nous parcourumes. Au petit jour, je me trouvai
+pres de ma porte, et l'Espagnol s'enfuit, en se dirigeant vers la porte
+d'Atocha...
+
+--Et vous n'avez rien apercu qui puisse vous faire soupconner a quelle
+femme vous aviez affaire?... dit un officier au chirurgien.
+
+--Une seule chose... reprit-il. Quand je saignai l'inconnue, je
+remarquai sur son bras, a peu pres au milieu, une petite envie, grosse
+comme une lentille, et environnee de poils bruns... Puis le palais m'a
+paru magnifique, immense; la facade ne finissait pas...
+
+En ce moment, l'indiscret chirurgien s'arreta, palit. Tous les yeux
+fixes sur les siens en suivirent la direction; et les Francais virent
+un Espagnol enveloppe d'un manteau, dont le regard de feu brillait dans
+l'ombre, au milieu d'une touffe d'orangers ou il se tenait debout.
+
+L'ecouteur disparut aussitot avec une legerete de sylphe, quand un jeune
+sous-lieutenant s'elanca vivement sur lui.
+
+--Sarpejeu! mes amis, s'ecria le chirurgien, cet oeil de basilic m'a
+glace. J'entends sonner des cloches dans mes oreilles; et je vous fais
+mes adieux... vous m'enterrez ici!...
+
+--Es-tu bete!... dit le colonel Charrin. Lecamus s'est mis a la piste
+l'espion, il saura bien nous en rendre raison.
+
+--He bien! Lecamus?... s'ecrierent les officiers, en voyant revenir le
+sous-lieutenant tout essouffle.
+
+--Au diable!... repondit Lecamus. Il a passe, je crois, a travers les
+murailles; et, comme je ne pense pas qu'il soit sorcier, il est sans
+doute de la maison! il en connait les passages, les detours, et m'a
+facilement echappe.
+
+--Je suis perdu!... dit le chirurgien d'une voix sombre.
+
+--Allons, sois calme!... repondirent les officiers; nous nous mettrons
+a tour de role chez toi, jusqu'a ton depart... et, pour ce soir, nous
+t'accompagnerons.
+
+En effet, trois jeunes officiers, qui ayant perdu leur argent au jeu ne
+savaient plus que faire, reconduisirent le chirurgien a son logement, et
+s'offrirent a rester chez lui, ce qu'il accepta.
+
+Le surlendemain, il avait obtenu son renvoi en France, et faisait tous
+ses preparatifs pour partir avec une dame a laquelle Murat donnait une
+forte escorte. Il achevait de diner en compagnie de ses amis, lorsque
+son domestique vint le prevenir qu'une jeune dame voulait lui parler. Le
+chirurgien et les trois officiers descendirent aussitot; mais l'inconnue
+ne put que dire a son amant:
+
+--Prenez garde!...
+
+Elle tomba morte.
+
+C'etait la camariste qui, se sentant empoisonnee, esperait arriver a
+temps pour sauver le chirurgien.
+
+Le poison la defigura completement.
+
+--Diable! diable!... s'ecria Lecamus, voila ce qui s'appelle aimer!...
+il n'y a qu'une Espagnole au monde qui puisse trotter avec un monstre de
+poison dans son bocal!...
+
+Le chirurgien restait singulierement pensif. Enfin, pour noyer les
+sinistres pressentimens qui le tourmentaient, il se remit a table et but
+immoderement, ainsi que ses compagnons; puis tous, a moitie ivres, se
+coucherent de bonne heure.
+
+Au milieu de la nuit, le chirurgien fut reveille par le bruit aigu que
+firent les anneaux de ses rideaux violemment tires sur les tringles. Il
+se mit sur son seant, en proie a cette trepidation mecanique de toutes
+les fibres qui nous saisit au moment d'un semblable reveil. Alors
+il vit, debout devant lui, un Espagnol enveloppe dans son manteau.
+L'inconnu lui jetait le meme regard brulant, parti du buisson pendant la
+fete, et par lequel il avait deja ete si fatalement saisi.
+
+Le chirurgien cria: Au secours!... A moi, mes amis!
+
+Mais, a ce cri de detresse, l'Espagnol repondit d'abord par un rire
+amer:
+
+--L'opium croit pour tout le monde!... dit-il.
+
+Puis, apres cette espece de sentence, il lui montra ses trois amis
+profondement endormis; et, tirant avec brusquerie de dessous son manteau
+un bras de femme recemment coupe, il le presenta vivement au chirurgien,
+en lui montrant un signe semblable a celui qu'il avait si imprudemment
+decrit:
+
+--Est-ce bien le meme?... demanda-t-il.
+
+A la lueur d'une lanterne posee sur le lit, le chirurgien, glace
+d'effroi, repondit par un signe de tete; et, sans plus ample
+information, le mari de l'inconnu lui plongea son poignard dans le
+coeur!...
+
+--Le conte est furieusement brun, dit un des auditeurs, mais il est
+encore plus invraisemblable; car pourriez-vous m'expliquer qui, du mort
+ou de l'Espagnol, vous a raconte cela?...
+
+--Monsieur, repondit le narrateur, pique de l'observation, comme fort
+heureusement le coup de poignard que j'ai recu a glisse a droite au
+lieu d'aller a gauche, vous me permettrez de savoir un peu ma propre
+histoire... Je vous jure qu'il y a encore des nuits ou je vois en reve
+les deux sacres yeux...
+
+L'ancien chirurgien en chef s'arreta, palit, et resta, la bouche
+ouverte, dans un veritable etat d'epilepsie.
+
+Nous nous retournames tous du cote du salon. A la porte etait un grand
+d'Espagne, un _afrancesados_ en exil, et arrive depuis quinze jours en
+Touraine, avec sa famille. Il apparaissait pour la premiere fois dans
+le monde; et, venu fort tard, il visitait les salons, accompagne de sa
+femme dont le bras droit restait immobile.
+
+Nous nous separames en silence pour laisser passer ce couple, que nous
+ne vimes pas sans une emotion profonde.
+
+C'etait un vrai tableau de Murillo! Le mari avait, sous des orbites
+creuses et noircis, des yeux de feu. Sa face etait dessechee, son crane
+sans cheveux, et son corps d'une maigreur effroyable.--La femme!...
+imaginez-la?--non!--vous ne la feriez pas vraie.--Elle avait une
+admirable taille; elle etait pale, mais belle encore; son teint, par un
+privilege inoui pour une Espagnole, etait eclatant de blancheur; mais
+son regard tombait sur vous comme un jet de plomb fondu... son beau
+front, orne de perles, et blanc, ressemblait au marbre d'une tombe; il y
+avait un mort enseveli dans son coeur!... C'etait la douleur espagnole
+dans tout son lustre.
+
+Inutile de dire que le chirurgien avait disparu.
+
+--Madame, demandai-je a la comtesse vers la fin de la soiree, par quel
+evenement avez-vous donc perdu le bras?
+
+--Dans la guerre de l'independance... dit-elle.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Contes bruns
+by Honore de Balzac, Philarete Chasles et Charles Rabou
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES BRUNS ***
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+Produced by Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders
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+will be renamed.
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+works. See paragraph 1.E below.
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+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
+download any of these eBooks directly, rather than using the regular
+search system you may utilize the following addresses and just
+download by the etext year. For example:
+
+ https://www.gutenberg.org/etext06
+
+ (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
+
+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
+
+
diff --git a/old/11766.zip b/old/11766.zip
new file mode 100644
index 0000000..60f2d8c
--- /dev/null
+++ b/old/11766.zip
Binary files differ