diff options
Diffstat (limited to 'old/11766.txt')
| -rw-r--r-- | old/11766.txt | 8064 |
1 files changed, 8064 insertions, 0 deletions
diff --git a/old/11766.txt b/old/11766.txt new file mode 100644 index 0000000..c138b9c --- /dev/null +++ b/old/11766.txt @@ -0,0 +1,8064 @@ +The Project Gutenberg EBook of Contes bruns +by Honore de Balzac, Philarete Chasles et Charles Rabou + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Contes bruns + +Author: Honore de Balzac, Philarete Chasles et Charles Rabou + +Release Date: April 3, 2004 [EBook #11766] +[Date last updated: September 15, 2004] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES BRUNS *** + + + + +Produced by Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders + + + + + + +CONTES BRUNS. + +Par + +Honore de Balzac, Philarete Chasles et Charles Rabou. + + + + +PARIS. + +MDCCCXXXII. + + + +[Note du transcripteur: Ce text utilise l'orthographe du XIXe siècle: +savants = savans, documents = documens, etc.] + + + +UNE CONVERSATION + +ENTRE ONZE HEURES ET MINUIT. + + +Je frequentais l'hiver dernier une maison, la seule peut-etre ou +maintenant, le soir, la conversation echappe a la politique et aux +niaiseries de salon. La viennent des artistes, des poetes, des hommes +d'etat, des savans, des jeunes gens occupes de chasse, de chevaux, de +femmes, de jeu, ailleurs, de toilette, mais qui, dans cette reunion, +prennent sur eux de depenser leur esprit, comme ils prodiguent ailleurs +leur argent ou leurs fatuites. + +Ce salon est le dernier asile ou se soit refugie l'esprit francais +d'autrefois, avec sa profondeur cachee, ses mille detours, sa politesse +exquise. La vous trouverez encore quelque spontaneite dans les coeurs, +de l'abandon, de la generosite dans les idees. Nul ne pense a garder sa +pensee pour un drame, ne voit des livres dans un recit. Personne ne vous +apporte le hideux squelette de la litterature, a propos d'une saillie +heureuse ou d'un sujet interessant. + +Pendant la soiree que je vais raconter, le hasard, ou plutot l'habitude, +avait reuni plusieurs personnes auxquelles d'incontestables merites +ont valu des reputations europeennes. Ceci n'est point une flatterie +adressee a la France; plusieurs etrangers etaient parmi nous; et, par +cas fortuit, les hommes qui brillerent le plus n'etaient pas les +plus celebres. Ingenieuses reparties, observations fines, railleries +excellentes, peintures dessinees avec une nettete brillante, petillerent +et se presserent sans appret, se prodiguerent sans dedain comme sans +recherche, mais furent delicieusement senties, delicatement savourees. +Les gens du monde se firent surtout remarquer par une grace, par une +verve tout artistiques. + +Vous trouverez ailleurs, en Europe, d'elegantes manieres, de la +cordialite, de la bonhomie, de la science; mais a Paris seulement, +dans ce salon et dans quelques autres encore, se rencontre l'esprit +particulier qui donne a toutes ces qualites sociales un agreable +et capricieux ensemble, je ne sais quelle allure fluviale qui fait +facilement serpenter cette profusion de pensees, de formules, de contes, +de documens historiques. Paris, capitale du gout, connait seul cette +science qui change une conversation en une joute, ou chaque nature +d'esprit se condense par un trait, ou chacun dit sa phrase et jette +son experience dans un mot, ou tout le monde s'amuse, se delasse et +s'exerce. + +Aussi, la seulement, vous echangerez vos idees, la vous ne porterez pas, +comme le dauphin de la fable, quelque singe sur vos epaules; la vous +serez compris, et vous ne risquerez pas de mettre au jeu des pieces d'or +contre du billon; la, des secrets bien trahis; la, des causeries legeres +et profondes ondoyent, tournent, changent d'aspect et de couleurs a +chaque phrase. Les critiques vives, les recits presses abondent; les +yeux ecoutent; les gestes interrogent; la physionomie repond; tout est +esprit et pensee. + +Jamais le phenomene oral qui, bien etudie, bien manie, fait la puissance +de l'acteur et du conteur, ne m'avait si completement ensorcele; je ne +fus pas seul soumis a ces doux prestiges; nous passames tous une soiree +delicieuse. + +Entre onze heures et minuit, la conversation, jusque la brillante, +antithetique, devint conteuse, elle entraina dans son cours precipite de +curieuses confidences, plusieurs portraits, mille folies. + +Un savant, avec lequel je fis de conserve la route de la rue +Saint-Germain-des-Pres a l'Observatoire royal, regarda cette ravissante +improvisation comme intraduisible; mais, dans ma temerite de disputeur, +je m'engageai presque a reproduire les plaisirs de cette soiree, moins +pour soutenir mon opinion que pour donner a mes emotions la vie factice +du souvenir, la distance qui se trouve entre la parole et l'ecrit. Mais +en voulant tacher de laisser a ces choses leur verdeur, leur abrupte +naturel, leurs fallacieuses sinuosites, j'ai pris la conversation a +l'heure ou chaque recit nous attacha vivement. S'il fallait peindre le +moment ou tous les esprits lutterent, ou toutes les opinions brulerent, +ou la pensee imita les gerbes eblouissantes d'un feu d'artifice, cette +entreprise serait une folie, et une folie ennuyeuse peut-etre. + +Donc, representez-vous assises autour d'une cheminee, dans un salon +elegant, une douzaine de personnes dont toutes les physionomies, plus ou +moins tourmentees, plus ou moins belles, expriment des passions ou des +pensees. Trois femmes aimables, bien mises, gracieuses, dont la voix +etait douce, presidaient cette scene, a laquelle aucune seduction ne +manqua, pour moi, du moins. A la lueur des lampes, quelques artistes +dessinaient en ecoutant, et souvent je vis la sepia se secher dans leurs +pinceaux oisifs. Le salon etait deja par lui-meme un tableau tout fait, +et plus d'un peintre se trouvait la, capable de le bien executer. + +Nous fumes redevables a un vieux militaire de la tournure que prit la +conversation. Il venait d'achever une partie dans un salon voisin, et +lorsqu'il se planta tout droit devant la cheminee, en relevant les deux +pans de son habit bleu, l'une des dames lui dit: + +--Eh bien! general, avez-vous gagne?... + +--Oh! mon Dieu non... Je ne puis pas toucher une carte... + +Meme question faite a quelques joueurs qui songeaient sans doute a +s'evader, il se trouva, comme toujours, que tout le monde avait a se +plaindre du jeu. + +Recapitulation savamment faite, il advint qu'un sculpteur qui, a ma +connaissance, avait perdu vingt-cinq louis, fut atteint et convaincu +d'avoir gagne six cents francs. + +--Bah! les plaies d'argent ne sont pas mortelles... dit mon savant, et +tant qu'un homme n'a pas perdu ses deux oreilles... + +--Un homme peut-il perdre ses deux oreilles? demanda la dame. + +--Pour les perdre il faut les jouer... repondit un medecin. + +--Mais les joue-t-on?... + +--Je le crois bien!... s'ecria le general en levant un de ses pieds pour +en presenter la plante au feu. + +J'ai connu en Espagne, reprit-il, un nomme Bianchi, capitaine au 6e de +ligne,--il a ete tue au siege de Tarragone,--qui joua ses oreilles pour +mille ecus. Il ne les joua pas, pardieu, il les paria bel et bien; mais +le pari est un jeu. Son adversaire etait un autre capitaine du meme regiment, +Italien comme lui, comme lui mauvais garnement, deux vrais diables ensemble, +mais bons officiers, excellens militaires. + +Nous etions donc au bivouac, en Espagne. Bianchi avait besoin de mille +ecus pour le lendemain matin, et comme il ne possedait que quinze cents +francs, il se mit a jouer aux des sur un tambour avec son camarade, +pendant que leurs compagnies preparaient le souper. + +Il y avait, ma foi, trois beaux quartiers de chevre qui cuisaient dans +une marmite, pres de nous; et nous autres officiers nous regardions +alternativement et le jeu et la chevre qui frissonnait fort agreablement +a nos oreilles; car nous n'avions rien mange depuis le matin. Nos +soldats revenaient un a un de la chasse, apportant du vin et des fruits. +Nous avions un bon repas en perspective. La marmite etait suspendue +au-dessus du feu par trois perches arrangees en faisceau, et assez +eloignees du foyer pour ne pas bruler; mais d'ailleurs les soldats, avec +cet instinct merveilleux qui les caracterise, avaient fait un petit +rempart de terre autour du feu--Bianchi perdit tout; il ne dit pas un +mot; il resta comme il etait, accroupi; mais il se croisa les bras sur +la poitrine, regarda le feu, le ciel, et par momens son adversaire. +Alors j'avais peur qu'il ne fit quelque mauvais coup; il semblait +vouloir lui manger les entrailles. Enfin il se leva brusquement, comme +pour fuir une tentation. En se levant, il renversa l'une des trois +perches qui soutenaient la marmite, et--voila la chevre et notre souper +a tous les diables!... Nous restames silencieux; et, quoique ventre +affame ne porte guere de respect aux passions, nous n'osames rien lui +dire, tant il nous faisait peine a voir... L'autre comptait son argent. +Alors Bianchi se mit a rire. Il regarda la marmite vide, et pensa +peut-etre alors qu'il n'avait pas plus de souper que d'argent. Il se +tourna vers son camarade, puis avec un sourire d'Italien: + +--Veux-tu parier mille ecus, lui dit-il en montrant une sentinelle +espagnole postee a cent cinquante pas environ de notre front de +bandiere, et dont nous apercevions la baionnette au clair de la lune, +veux-tu parier tes mille ecus que, sans autre arme que le briquet de +ton caporal,--et il prit le sabre d'un nomme _Garde-a-Pied_,--je vais +a cette sentinelle, j'en apporte le coeur, je le fais cuire et le +mange... + +--Cela va!... dit l'autre; mais--si tu ne reussis pas... + +--Eh bien! _corro di Baccho_--il jura un peu mieux que cela; mais il +faut gazer le mot pour ces dames,--tu me couperas les deux oreilles... + +--Convenu!... dit l'autre. + +--Vous etes temoins du pari!... s'ecria Bianchi d'un air triomphant, en +se tournant vers nous... + +Et il partit. + +Nous n'avions plus envie de manger, nous autres. Cependant, nous nous +levames tous pour voir comment il s'y prendrait, mais nous ne vimes rien +du tout. En effet, il tourna par un sentier, rampa comme un serpent; +bref, nous n'entendimes pas seulement le bruit que peut faire une +feuille en tombant. Nos yeux ne quittaient pas de vue la sentinelle. +Tout a coup, un petit gemissement de rien, un--_heu_!... profond et +sourd nous fit tressaillir. Quelque chose tomba... Paoud!--Et nous ne +vimes plus la sacree--excusez-moi, mesdames!--baionnette. + +Cinq minutes apres, ce farceur de Bianchi galopait dans le lointain +comme un cheval, et revint tout pale, tout haletant. Il tenait a la main +le coeur de l'Espagnol, et le montra en riant a son adversaire. + +Celui-ci lui dit d'un air serieux: + +--Ce n'est pas tout!... + +--Je le sais bien!... repliqua Bianchi. + +Alors, sans laver le sang de ses mains, il releva les perches, rajusta +la marmite, attisa le feu, fit cuire le coeur et le mangea sans en etre +incommode. Il empocha les mille ecus... + +--Il avait donc bien besoin de cet argent-la?... demanda la maitresse du +logis. + +Il les avait promis a une petite vivandiere parisienne dont il etait +amoureux... + +--Oh! madame, reprit le general, apres une petite pause, tous ces +Italiens-la etaient de vrais cannibales, et des chiens finis...--Ce +Bianchi venait de l'hopital de Como, ou tous les enfans trouves +recoivent le meme nom, ils sont tous des Bianchi: c'est une coutume +italienne. L'empereur avait fait deporter a l'ile d'Elbe les mauvais +sujets de l'Italie, les fils de famille incorrigibles, les malfaiteurs +de la bonne societe qu'il ne voulait pas tout-a-fait fletrir. Aussi, +plus tard, il les enregimenta, il en fit la _legion italienne_; puis il +les incorpora dans ses armees et en composa le 6e de ligne, auquel +il donna pour colonel un Corse, nomme Eugene. C'etait un regiment de +demons. Il fallait les voir a un assaut, ou dans une melee!... Comme ils +etaient presque tous decores pour des actions d'eclat, ce colonel leur +criait naivement, en les menant au plus fort du feu: + +--_Avanti, avanti, signori ladroni, cavalieri ladri_... En avant, +chevaliers voleurs, en avant, seigneurs brigands!... + +Pour un coup de main, il n'y avait pas de meilleures troupes dans +l'armee; mais c'etaient des chenapans a voler le bon Dieu. Un jour, +ils buvaient l'eau-de-vie des pansemens; un autre, ils tiraient, sans +scrupule, un coup de fusil a un payeur, et mettaient le vol sur le +compte des Espagnols. Et, cependant, ils avaient de bons momens!... A +je ne sais quelle bataille, un de ces hommes-la tua dans la melee un +capitaine anglais qui, en mourant, lui recommanda sa femme et son +enfant. La veuve et l'orphelin se trouvaient dans un village voisin. +L'Italien y alla sur-le-champ, a travers la melee, et les prit avec +lui. La jeune dame etait, ma foi, fort jolie. Les mauvaises langues du +regiment pretendirent qu'il consola la veuve; mais le fait est qu'il +partagea sa solde avec l'enfant jusqu'en 1814. Dans la deroute de +Moscou, l'un de ces garnemens, ayant un camarade attaque de la poitrine, +eut pour lui des soins inimaginables depuis Moscou jusqu'a Wilna. Il le +mettait a cheval, l'en descendait, lui donnait a manger, le defendait +contre les cosaques, l'enveloppait de son mieux avec les haillons qu'il +pouvait trouver, le couchait comme une mere couche son enfant, et +veillait a tous ses besoins. Un soir, le diable de malade alla, malgre +la defense de son ami, se chauffer a un feu de cosaques, et lorsque +celui-ci vint pour l'y reprendre, un cosaque croyant qu'on voulait leur +chercher chicane tua le pauvre Italien... + +--Napoleon avait des idees bien philosophiques! s'ecria une dame. Ne +faut-il pas avoir reflechi bien profondement sur la nature humaine, +pour oser chercher ce qu'il peut y avoir de heros dans une troupe de +malfaiteurs?... + +--Oh! Napoleon, Napoleon! repondit un de nos grands poetes en levant +les bras vers le plafond, par un mouvement theatral. Qui pourra jamais +expliquer, peindre ou comprendre Napoleon!... Un homme qu'on represente +les bras croises, et qui a tout fait; qui a ete le plus beau pouvoir +connu, le pouvoir le plus concentre, le plus mordant, le plus acide +de tous les pouvoirs; singulier genie, qui a promene partout la +civilisation armee sans la fixer nulle part; un homme qui pouvait +tout faire parce qu'il voulait tout; prodigieux phenomene de volonte, +domptant une maladie par une bataille, et cependant il devait mourir +de maladie dans son lit apres avoir vecu au milieu des balles et des +boulets; un homme qui avait dans la tete un code et une epee, la parole +et l'action; esprit perspicace qui a tout devine, excepte sa chute; +politique bizarre qui jouait les hommes a poignees, par economie, et qui +respecta deux tetes, celles de Talleyrand et de Metternich, diplomates +dont la mort eut evite la combustion de la France, et qui lui +paraissaient peser plus que des milliers de soldats; homme auquel, par +un rare privilege, la nature avait laisse un coeur dans son corps de +bronze; homme, rieur et bon a minuit entre des femmes, et, le matin, +maniant l'Europe comme une jeune fille fouette l'eau de son bain!... +Hypocrite, genereux, aimant le clinquant, sans gout, et malgre cela +grand en tout, par instinct ou par organisation; Cesar a vingt-deux ans, +Cromwell a trente; puis, comme un epicier du Pere La Chaise, bon pere et +bon epoux. Enfin, il a improvise des monumens, des empires, des rois, +des codes, des vers, un roman, et le tout avec plus de portee que de +justesse. N'a-t-il pas fait de l'Europe la France? Et, apres nous avoir +fait peser sur la terre de maniere a changer les lois de la gravitation, +il nous a laisses plus pauvres que le jour ou il avait mis la main sur +nous. Et lui, qui avait pris un empire avec son nom, perdit son nom au +bord de son empire, dans une mer de sang et de soldats. Homme qui, toute +pensee et toute action, comprenait Desaix et Fouche... Tout arbitraire +et toute justice!--le vrai roi!... + +--J'aurais bien voulu qu'il fut un peu moins roi... dit en riant un +de mes amis, je n'aurais point passe six ans dans la forteresse ou sa +police m'a jete, comme tant d'autres. + +--Mais ne vous etes-vous pas singulierement evade?... demanda une dame. + +--Non, ce n'est pas moi, repondit-il. + +--Racontez donc cette aventure-la, dit la maitresse du logis, il n'y a +que nous deux ici qui la connaissions... + +--Volontiers, repliqua-t-il, et chacun d'ecouter. + +Peu de temps apres le 18 brumaire, dit le meilleur de nos philologues +et le plus aimable des bibliophiles, il y eut une levee de boucliers en +Bretagne et dans la Vendee. Le premier consul, empresse de pacifier la +France, entama comme vous le savez des negociations avec les principaux +chefs, deploya les plus vigoureuses mesures militaires; et, tout en +combinant des plans de seduction, mit en jeu les ressorts machiaveliques +de la police, alors confiee a Fouche. Rien de tout cela ne fut inutile, +et il reussit a etouffer la guerre de l'Ouest. + +A cette epoque, un jeune homme appartenant a la famille de Maille +fut envoye par les chouans, de Bretagne a Saumur, afin d'etablir des +intelligences entre certaines personnes de la ville ou des environs +et les chefs de l'insurrection royaliste. Instruite de son voyage, la +police de Paris avait depeche des agens charges de s'emparer du jeune +emissaire a son arrivee a Saumur. Effectivement, il fut arrete le jour +meme de son debarquement, car il vint en bateau, sous un deguisement de +maitre marinier; mais c'etait un homme d'execution!... Il avait calcule +toutes les chances de son entreprise, et son passe-port, ses papiers +etaient si bien en regle, que les gens envoyes pour se saisir de lui +craignirent de s'etre trompes. + +Le chevalier de Beauvoir,--je me rappelle maintenant son nom,--avait +bien medite son role. Il cita sa famille d'emprunt, son faux domicile, +et soutint si hardiment son interrogatoire, qu'il aurait ete mis en +liberte sans l'espece de croyance aveugle que les espions eurent en +leurs instructions; elles etaient trop precises; dans le doute, ils +aimerent mieux commettre un acte arbitraire que de laisser echapper un +homme a la capture duquel le premier consul paraissait attacher une +grande importance. Dans ces temps de liberte, les agens du pouvoir +national se souciaient fort peu de ce que nous nommons aujourd'hui la +_legalite_. Le chevalier fut donc provisoirement emprisonne, jusqu'a ce +que les autorites superieures eussent pris une decision a son egard. +Cette sentence bureaucratique ne se fit pas attendre, et la police +ordonna de garder tres-etroitement le prisonnier, malgre toutes ses +denegations. + +Alors le chevalier de Beauvoir fut transfere, suivant de nouveaux +ordres, au chateau de l'Escarpe. Ce nom indique assez la situation de la +forteresse: assise sur des rochers d'une grande elevation, elle a pour +fosses des precipices; et l'on n'y peut arriver que par une pente rapide +et dangereuse, aboutissant, comme dans tous les anciens chateaux, a la +porte principale, qui est defendue par un fosse sur lequel s'abaisse un +pont-levis. + +Le commandant de cette prison, charme d'avoir un homme de distinction, +dont les manieres etaient fort agreables, qui s'exprimait a merveille, +et paraissait instruit, qualites assez rares a cette epoque, accepta le +chevalier comme un bienfait de la Providence. Il lui proposa d'etre a +l'Escarpe sur parole, et de faire cause commune avec lui contre l'ennui. +Beauvoir ne demanda pas mieux. C'etait un loyal gentilhomme; mais +c'etait aussi, par malheur, un fort joli garcon. Il avait une figure +attrayante, l'air resolu, la parole engageante, une force prodigieuse. +C'eut ete un excellent chef de parti. Il etait surtout leste et bien +decouple. Le commandant lui assigna le plus commode des appartemens +du chateau, l'admit a sa table; et, d'abord, n'eut qu'a se louer du +Vendeen. + +Ce commandant etait un officier corse; il etait marie, et tres-jaloux, +parce que sa femme, assez jolie, lui semblait peut-etre difficile a +garder. Il parait que Beauvoir plut a la dame, et qu'il la trouva fort a +son gout. Ils s'aimerent sans doute. Commirent-ils quelque imprudence? +Le sentiment qu'ils eurent l'un pour l'autre depassa-t-il les bornes de +cette galanterie superficielle qui est presque un de nos devoirs envers +les femmes? Beauvoir ne s'est jamais franchement explique sur ce point +assez obscur de son histoire; mais toujours est-il constant que le +commandant se crut en droit d'exercer des rigueurs extraordinaires sur +son prisonnier. + +Beauvoir, mis au donjon, fut nourri de pain noir, abreuve d'eau claire, +et enchaine suivant le perpetuel programme des divertissemens prodigues +aux captifs. Sa cellule, situee sous la plate-forme du donjon, etait +voutee en pierre dure; les murailles avaient une epaisseur desesperante; +la tour donnait vraisemblablement sur un precipice; il n'y avait pas la +moindre chance de salut. + +Lorsque le pauvre Beauvoir eut reconnu l'impossibilite d'une evasion, +il tomba dans ces reveries qui sont tout ensemble le desespoir et la +consolation des prisonniers. Il s'occupa de ces riens qui deviennent +de grandes affaires. Il compta les heures, les jours; il fit +l'apprentissage du triste _etat de prisonnier_. Il recut le bapteme des +douleurs. Il se replia sur lui-meme, et sut ce que c'etaient que l'air +et le soleil; puis, apres une quinzaine de jours, il eut cette maladie +terrible, cette fievre de liberte qui pousse les prisonniers a ces +entreprises sublimes dont nous ne pouvons expliquer les prodigieux +resultats que par des forces inconnues, par des concentrations de +volonte qui font le desespoir de notre analyse physiologique, mysteres +dont les savans craignent presque de sonder les profondeurs. Mais il se +rongeait le coeur; car il n'y avait que la mort qui put le rendre libre. + +Un matin, le porte-clefs charge d'apporter la nourriture de Beauvoir, au +lieu de s'en aller apres lui avoir donne sa maigre pitance, resta devant +lui les bras croises, et le regarda singulierement. Leur conversation +se reduisait de coutume a peu de chose; et jamais son gardien ne +l'entamait. Aussi le chevalier fut-il tres-etonne lorsque cet homme lui +dit: + +--Monsieur, vous avez sans doute votre idee en vous faisant toujours +appeler M. Lebrun ou citoyen Lebrun. Cela ne me regarde pas; mon affaire +n'est point de verifier votre nom: que vous vous nommiez Pierre ou Paul, +cela m'est bien egal; mais je sais, dit-il en clignant de l'oeil, que +vous etes M. Charles-Felix-Theodore, chevalier de Beauvoir et cousin de +Mme la duchesse de Maille... + +--Hein?... ajouta-t-il d'un air de triomphe, apres un moment de silence +en regardant son prisonnier. + +Beauvoir, se voyant incarcere fort et ferme, ne crut pas que sa position +put s'empirer par l'aveu de son veritable nom; et alors il repondit: + +--Eh bien! quand je serais le chevalier de Beauvoir, qu'y +gagnerais-tu?... + +--Oh! tout est gagne!... repliqua le porte-clefs a voix basse. +Ecoutez-moi. J'ai recu de l'argent pour faciliter votre evasion; mais un +instant!... Comme on me fusillerait tout bellement si j'etais soupconne +de la moindre chose, j'ai dit que je ne tremperais dans cette affaire-la +que juste l'histoire de gagner mon argent. Tenez, monsieur, voila une +clef... + +Et il sortit de sa poche une petite lime. + +--Avec cela, reprit-il, vous scierez un de vos barreaux. Dam! ce ne sera +pas commode. + +Et il montra l'ouverture etroite par laquelle le jour entrait dans +le cachot. C'etait une espece de baie pratiquee entre le cordon qui +couronnait exterieurement le donjon et ces grossieres saillies en pierre +destinees a figurer les supports des creneaux. + +--Dam, monsieur, dit le geolier, il faudra scier le fer assez pres pour +que vous puissiez passer. + +--Oh! sois tranquille!--je passerai... + +--Et assez haut pour qu'il vous reste de quoi attacher votre corde... + +--Ou est-elle? + +--La voici, repondit le guichetier en lui jetant une corde a noeuds. +Elle a ete fabriquee avec du linge, afin de faire supposer que vous +l'avez confectionnee vous-meme. Elle est de longueur suffisante. Quand +vous serez au dernier noeud, laissez-vous couler tout doucement; le +reste est votre affaire. Vous trouverez probablement dans les environs +une voiture tout attelee et des amis qui vous attendent... De cela, je +n'ai rien voulu savoir. Je n'ai pas besoin de vous dire qu'il y a une +sentinelle au _dret_ de la tour... Vous saurez ben choisir une nuit +noire, et guetter le moment ou le soldat de faction dormira. Vous +risquera peut-etre d'attraper un coup de fusil; mais... + +--C'est bon! c'est bon!... je ne pourrirai pas ici... s'ecria le +chevalier. + +--Ah! ca se pourrait ben tout de meme!... repliqua le geolier d'un air +bete. + +Beauvoir prit cela pour une de ces reflexions niaises que font ces +gens-la. L'espoir d'etre bientot libre le rendait si joyeux qu'il ne +pouvait guere s'arreter aux discours de cet homme, espece de paysan +renforce. Il se mit a l'ouvrage aussitot, et la journee lui suffit pour +scier les barreaux. + +Craignant une visite du commandant, il cacha son travail, en bouchant +les fentes avec de la mie de pain roulee dans de la rouille, afin de lui +donner la couleur du fer; puis ayant serre sa corde, il epia quelque +nuit favorable, avec cette impatience concentree et cette profonde +agitation d'ame qui font vivre si poetiquement les prisonniers. + +Enfin, par une nuit grise, une nuit d'automne, il acheva de scier les +barreaux, attacha solidement sa corde, s'accroupit a l'exterieur sur +le support de pierre, en se cramponnant d'une main au bout de fer qui +restait dans la baie; et, la, il attendit le moment le plus obscur de la +nuit et l'heure a laquelle les sentinelles doivent dormir... C'est vers +le matin, a peu pres... + +Connaissant la duree des factions, l'instant des rondes, toutes choses +dont s'occupent les prisonniers, meme involontairement, il epia le +moment ou l'une des sentinelles serait aux deux tiers de sa faction et +retiree dans sa guerite, a cause du brouillard; puis, certain d'avoir +reuni le plus de chances favorables a son evasion, il se mit a +descendre, noeud a noeud, suspendu entre le ciel et la terre, mais +tenant sa corde avec une force de geant. + +Tout alla bien. Il etait arrive a l'avant-dernier noeud, lorsque pres +de se laisser couler a terre, il s'avisa, par une pensee prudente, de +chercher le sol avec ses pieds, et--il ne trouva pas de sol... Diable! +c'etait un cas assez embarrassant. Il etait en sueur, fatigue, perplexe, +et dans cette situation ou l'on joue sa vie a pair ou non. Il allait +s'elancer par une raison frivole; son chapeau venait de tomber. +Heureusement il ecouta le bruit que la chute devait produire, et +n'entendant rien, il concut de vagues soupcons sur sa situation; et +commenca a croire qu'on pouvait lui avoir tendu quelque piege; mais dans +quel interet?... + +En proie a ces incertitudes, il songea presque a remettre la partie a +une autre nuit; et provisoirement, il resolut d'attendre les clartes +indecises du crepuscule, heure qui ne serait peut-etre pas tout-a-fait +defavorable a sa fuite. Sa force prodigieuse lui permit de grimper vers +le donjon; mais il etait presque epuise au moment ou il se remit sur +le support exterieur, guettant tout comme un chat sur le bord de sa +gouttiere. + +Bientot, a la faible clarte de l'aurore, il apercut, en faisant flotter +sa corde, une petite distance de cent cinquante pieds entre le dernier +noeud et les rochers pointus du precipice. + +--Merci, commandant! dit-il avec le sang froid qui le caracterisait. + +Puis, apres avoir quelque peu reflechi a cette habile vengeance, il +jugea necessaire de rentrer dans son cachot. Il mit toute sa defroque en +evidence sur son lit, laissa la corde en dehors pour faire croire a sa +chute; et, tranquillement tapi derriere la porte, il attendit l'arrivee +du perfide guichetier, en tenant a la main une des barres de fer qu'il +avait sciees. + +Le guichetier ne manqua pas de venir, et plus tot qu'a l'ordinaire, pour +recueillir la succession du mort; il ouvrit la porte en sifflant; mais +quand il fut a une distance convenable, Beauvoir lui assena sur le crane +un si furieux coup de barre que le traitre tomba comme une masse, sans +jeter un cri; la barre lui avait brise la tete. Le chevalier deshabilla +promptement le mort, prit ses habits, imita son allure, et, graces a +l'heure matinale et au peu de defiance des sentinelles de la porte +principale, il s'evada. + +--Il faut des guerres civiles pour faire eclore des caracteres +semblables!... s'ecria un avocat celebre. Ces aventures ou l'ame se +deploie dans toute sa vigueur ne se rencontrent jamais dans la vie +tranquille telle que la constitue notre civilisation actuelle, si pale, +si decrepite. + +--Encore la civilisation!... repliqua un medecin, votre mot est +place!... Depuis quelque temps, poetes, ecrivains, peintres, tout le +monde est possede d'une singuliere manie. Notre societe, selon ces +gens-la, nos moeurs, tout se decompose et rend le dernier soupir. Nous +vivons morts; nous nous portons a merveille dans une agonie perpetuelle, +et sans nous apercevoir que nous sommes en putrefaction. Enfin, a les +entendre, nous n'avons ni lois, ni moeurs, ni physionomie, parce que +nous sommes sans croyances. Il me semble cependant que, d'abord, nous +avons tous foi en l'argent, et depuis que les hommes se sont attroupes +en nations, l'argent a ete une religion universelle, un culte eternel; +ensuite, le monde actuel ne va pas mal du tout. Pour quelques gens +blases qui regrettent de ne pas avoir tue une femme ou deux, il se +rencontre bon nombre de gens passionnes qui aiment sincerement. Pour +n'etre pas scandaleux, l'amour se continue assez bien, et ne laisse +guere chomer que les vieilles filles... encore!... Bref! les existences +sont tout aussi dramatiques en temps de paix qu'en temps de troubles... +Je vous remercie de votre guerre civile. Moi! j'ai precisement assez de +rentes sur le grand-livre pour aimer cette vie etroite, l'existence avec +les soies, les cachemires, les tilburys, les peintures sur verres, +les porcelaines, et toutes ces petites merveilles qui annoncent la +degenerescence d'une civilisation... + +--Le docteur a raison.... dit une dame. Il y a des situations secretes +de la vie la plus vulgaire en apparence qui peuvent comporter des +aventures tout aussi interessantes que celles de l'evasion. + +--Certes, reprit le docteur. Et, si je vous racontais une des premieres +consultations que... + +--Racontez!... + +--Racontez!... + +Ce fut un cri general, dont le docteur fut tres flatte. + +--Je n'ai pas la pretention de vous interesser autant que monsieur... + +--Connu!... dit un peintre. + +--Assez... Dites, cria-t-on de toutes parts. + +--Un soir, dit-il, apres avoir laisse echapper un geste de modestie et +un sourire, j'allais me coucher, fatigue de ces courses enormes que nous +autres, pauvres medecins, faisons a pied, presque pour l'amour de +Dieu, pendant les premiers jours de notre carriere, lorsque ma vieille +servante vint me dire qu'une dame desirait me parler. Je repondis par +un signe, et sur-le-champ l'inconnue entra dans mon cabinet. Je la fis +asseoir au coin de ma cheminee, et restai vis-a-vis d'elle, a l'autre +coin, en l'examinant avec cette curiosite physiologique particuliere aux +gens de notre profession, quand ils prennent la science en amour. Je +n'ai pas souvenance d'avoir rencontre dans le cours de ma vie une femme +qui m'ait aussi fortement impressionne que je le fus par cette dame. +Elle etait jeune, simplement mise, mediocrement belle cependant, mais +admirablement bien faite. Elle avait une taille tres cambree, un teint +a eblouir et des cheveux noirs tres-abondans. C'etait une figure +meridionale, tout empreinte de passions, dont les traits avaient peu de +regularite, beaucoup de bizarrerie meme, et qui tirait son plus +grand charme de la physionomie; neanmoins, ses yeux vifs avaient une +expression de tristesse, qui en detruisait l'eclat. + +Elle me regardait avec une sorte d'inquietude, et je fus extremement +interesse par l'hesitation que trahirent ses premieres paroles et ses +manieres. Elle allait faire violence a sa pudeur, et j'attendais une de +ces confidences vulgaires, auxquelles nous sommes habitues, mais qui +n'en sont pas moins honteuses pour les malades, lorsque, se levant avec +brusquerie, elle me dit: + +--Monsieur, il est fort inutile que je vous instruise du hasard auquel +j'ai du de connaitre votre nom, votre caractere et votre talent. + +A son accent, je reconnus une Marseillaise. + +--Je suis, reprit-elle, mariee depuis trois mois a Monsieur de... chef +d'escadron dans les grenadiers de la garde; c'est un homme violent et +d'une jalousie de tigre. Depuis six mois je suis grosse... + +En prononcant cette phrase a voix basse, elle eut peine a dissimuler une +contraction nerveuse qui crispa son larynx. + +--J'appartiens, reprit-elle en continuant, a l'une des premieres +familles de Marseille; ma mere est madame de... + +--Vous comprenez, dit le docteur en s'interrompant et nous regardant a +la ronde, que je ne puis pas vous dire les noms... + +--J'ai dix-huit ans, monsieur, dit-elle; j'etais promise depuis deux +ans a l'un de mes cousins, jeune homme riche et fort aimable, mais +appartenant a une famille exclusivement commercante, la famille de ma +mere. Nous nous aimions beaucoup... Il y a huit mois, M. de... mon +mari, vint a Marseille; il est neveu de l'ancienne duchesse de... et, +favori de l'empereur, il est promis a quelque haute fortune militaire: +tout cela seduisit mon pere. Malgre mon inclination connue, mon mariage +avec le comte de... fut decide. Ce manque de foi brouilla les deux +familles. Mon pere redoutant la violence du caractere marseillais, +craignit quelque malheur; il voulut conclure cette affaire a Paris, ou +se trouvait la famille de M. de... Nous partimes. + +A la seconde couchee, au milieu de la nuit, je fus reveillee par la +voix de mon cousin, et--je vis sa tete pres de la mienne... Le lit ou +couchaient mon pere et mere etait a trois pas du mien; rien ne +l'avait arrete. Si mon pere s'etait reveille, il lui aurait brule la +cervelle... Je l'aimais...--c'est tout vous dire. + +Elle baissa les yeux et soupira. J'ai souvent entendu les sons creux +qui sortent de la poitrine des agonisans; mais j'avoue que ce soupir +de femmes, ce repentir poignant, mele de resignation, cette terreur +produite par un moment de plaisir, dont le souvenir semblait briller +dans les yeux de la jeune Marseillaise, m'ont pour ainsi dire aguerri +tout a coup aux expressions les plus vives de la souffrance. Il y a +des jours ou j'entends encore ce soupir, et il me donne toujours une +sensation de froid interieur, lorsque ma memoire est fidele. + +--Dans trois jours, reprit-elle en levant les yeux sur moi, mon mari +revient d'Allemagne. Il me sera impossible de lui cacher l'etat dans +lequel je suis, et il me tuera, monsieur; il n'hesitera meme pas. Mon +cousin se brulera la cervelle ou provoquera mon mari. Je suis dans +l'enfer... + +Elle dit cette phrase avec un calme effrayant. + +--Adolphe est tenu fort severement; son pere et sa mere lui donnent +peu d'argent pour son entretien; ma mere n'a pas la disposition de sa +fortune; de mon cote, moi, je ne possede rien; cependant, entre nous +trois, nous avons trouve 4,000 francs... + +--Les voici, dit-elle en tirant de son corset des billets de banque et +me les presentant. + +--Eh bien! madame?... lui demandai-je. + +--Eh bien! monsieur, reprit-elle en paraissant etonnee de ma question, +je viens vous supplier de sauver l'honneur de deux familles, la vie +de trois personnes et celle de ma mere, aux depens de mon malheureux +enfant... + +--N'achevez pas, lui dis-je avec sang froid. + +J'allai prendre le Code. + +--Voyez, madame, repris-je en montrant une page qu'elle n'avait sans +doute pas lue, vous m'enverriez a l'echafaud. Vous me proposez un crime +que la loi punit de mort, et vous seriez vous-meme condamnee a une peine +plus terrible peut-etre que ne l'est la mienne... Mais, la justice ne +serait pas si severe, que je ne pratiquerais pas une operation de ce +genre; elle est presque toujours un double assassinat; car il est rare +que la mere ne perisse pas aussi. Vous pouvez prendre un meilleur +parti... Pourquoi ne fuyez-vous pas?... Allez en pays etranger. + +--Je serais deshonoree... + +Elle me fit encore quelques instances, mais doucement et avec un sourd +accent de desespoir. Je la renvoyai... + +Le surlendemain, vers huit heures du matin, elle revint. En la +voyant entrer dans mon cabinet, je lui fis un signe de denegation +tres-peremptoire; mais elle se jeta si vivement a mes genoux que je ne +pus l'en empecher. + +--Tenez!... s'ecria-t-elle, voici dix mille francs!... + +--He! madame, repondis-je, cent mille, un million meme, ne me +convertiraient pas au crime... Si je vous promettais mon secours dans +un moment de faiblesse, plus tard, au moment d'agir, la raison me +reviendrait, et je manquerais a ma parole. Ainsi retirez-vous. + +Elle se releva, s'assit, et fondit en larmes. + +--Je suis morte!... s'ecria-t-elle. Mon mari revient demain... + +Elle tomba dans une espece d'engourdissement; et puis, apres sept ou +huit minutes de silence, elle me jeta un regard suppliant; je detournai +les yeux; elle me dit: + +--Adieu, monsieur!... + +Et disparut. + +Cet horrible poeme de melancolie m'oppressa pendant toute la journee... +J'avais toujours devant moi cette femme pale, et je lisais toujours les +pensees ecrites dans son dernier regard. + +Le soir, au moment ou j'allais me coucher, une vieille femme en +haillons, et qui sentait la boue des rues, me remit une lettre ecrite +sur une feuille de papier gras et jaune; les caracteres, mal traces, se +lisaient a peine, et il y avait de l'horreur et dans ce message et dans +la messagere. + +"J'ai ete massacree par le chirurgien malhabile d'une maison de +prostitution, car je n'ai trouve de pitie que la; mais je suis perdue. +Une hemorragie affreuse a ete la suite de cet acte de desespoir. Je +suis, sous le nom de Mme Lebrun, a l'hotel de Picardie, rue de Seine. Le +mal est fait. Aurez-vous maintenant le courage de venir me visiter, et +de voir s'il y a pour moi quelque chance de conserver la vie?... + +Ecouterez-vous mieux une mourante?... + +Un frisson de fievre passa sur ma colonne vertebrale. Je jetai la lettre +au feu, puis me couchai; mais je ne dormis pas; je repetai vingt fois et +presque mecaniquement: + +--Ah! la malheureuse... + +Le lendemain, apres avoir fait toutes mes visites, j'allai, conduit par +une sorte de fascination, jusqu'a l'hotel que la jeune femme m'avait +indique. Sous pretexte de chercher quelqu'un dont je ne savais pas +exactement l'adresse, je pris avec prudence des informations, et le +portier me dit: + +--Non, monsieur, nous n'avons personne de ce nom-la. Hier il est bien +venu une jeune femme; mais elle ne restera pas longtemps ici... Elle +est morte ce matin a midi... + +Je sortis avec precipitation, et j'emportai dans mon coeur un souvenir +eternel de tristesse et de terreur. Je vois passer peu de corbillards +seuls et sans parens a travers Paris sans penser a cette aventure, et +chaque fois j'y decouvre de nouvelles sources d'interet. C'est un drame +a cinq personnages, dont, pour moi, les destinees inconnues se denouent +de mille manieres, et qui m'occupent souvent pendant des heures +entieres... + +Nous restames silencieux. Le docteur avait conte cette histoire avec un +accent si penetrant, ses gestes furent si pittoresques et sa diction si +vive, que nous vimes successivement et l'heroine et le char des pauvres +conduit par les croque-morts, allant au trot vers le cimetiere. + +--Pendant la campagne de 1812, nous dit alors un colonel d'artillerie, +j'ai ete, comme le docteur, le temoin ou plutot la cause involontaire +d'un malheur qui a beaucoup d'analogie avec celui dont il vient de nous +parler. Il s'agit aussi d'une femme mariee; mais si le resultat est +a peu pres le meme, il y existe entre les deux faits de notables +differences. + +Lorsque nous arrivames a la Beresina, il n'y avait plus, comme vous le +savez, ni discipline ni obeissance militaire. Tous les rangs etaient +confondus a l'armee; l'armee n'etait meme plus qu'un ramas d'hommes +de toutes nations, qui allait instinctivement du nord au midi... Les +soldats chassaient de leurs foyers un general en haillons et pieds +nus, quand il n'apportait ni bois ni vivres. Apres le passage de cette +celebre riviere, le desordre ne fut pas moindre. + +Je sortais tranquillement, tout seul, sans vivres, sans argent, des +marais de Zembin, et j'allais cherchant une maison ou l'on voulut bien +me recevoir. N'en trouvant pas, ou chasse de celles que je rencontrais, +j'apercus heureusement vers le soir une mauvaise petite ferme de +Pologne, dont rien ne pourrait vous donner une idee, a moins que vous +n'ayez vu les maisons de bois de la Basse-Normandie ou les plus pauvres +metairies de la Bretagne. Ces habitations consistent en une seule +chambre partagee dans un bout par une cloison en planches, et la plus +petite piece sert de magasin a fourrages. L'obscurite du crepuscule me +permettait de voir de loin une legere fumee qui s'echappait de cette +maison. + +Esperant y trouver des camarades plus compatissans que ceux auxquels je +m'etais adresse jusqu'alors, je marchai courageusement jusqu'a la ferme. +En y entrant, je trouvai la table mise. Plusieurs officiers, parmi +lesquels une femme, spectacle assez ordinaire, mangeaient des pommes de +terre, de la chair de cheval grillee sur des charbons et des betteraves +gelees. Je reconnus parmi les convives deux ou trois capitaines +d'artillerie du premier regiment, dans lequel j'avais servi. + +Je fus accueilli par un hourra d'acclamations qui m'aurait fort etonne +de l'autre cote de la Beresina; mais en ce moment le froid etait moins +intense; mes camarades se reposaient, ils avaient chaud, ils mangeaient; +et la salle, jonchee de bottes de paille, leur offrait la perspective +d'un bon coucher, d'une nuit de delices. Nous n'en demandions pas tant +alors. Ils pouvaient etre philanthropes sans danger. Je me mis a manger +en m'asseyant sur une botte de fourrage. + +Au bout de la table, du cote de la porte par laquelle on communiquait +avec la petite piece pleine de paille et de foin, se trouvait mon +ancien colonel, un des hommes les plus extraordinaires que j'aie jamais +rencontres dans tout le ramassis d'hommes qu'il m'a ete permis de voir. +Il etait Italien. Or toutes les fois que la nature humaine est belle +dans les contrees meridionales, alors elle est sublime. Je ne sais si +vous avez remarque la singuliere blancheur des Italiens quand ils sont +blancs... + +--Cela est bien vrai, s'ecria une dame; les cheveux noirs et boucles +d'une tete italienne en font valoir le teint, et il y a dans le +caractere de la beaute transalpine je ne sais quelle perfection +inexplicable... + +--Bien, ma chere, dit la maitresse du logis; allez, allez... + +L'imprudente interlocutrice rougit et se tut. + +Il y avait toute une revelation dans ce peu de paroles, dites avec une +vivacite decente qui peignait les profondes observations de l'amour. +Nous regardames tous la jeune etourdie avec une malice douce, la malice +d'artistes tres indulgens de leur nature. + +Pour la tirer de peine, le narrateur reprit vivement: + +Lorsque je lus le fantastique portrait que Charles Nodier nous a trace +du colonel Oudet, j'ai retrouve mes propres sensations dans chacune de +ses phrases elegantes et passionnees. Italien, comme la plupart des +officiers qui composaient son regiment, emprunte, du reste, par +l'empereur a l'armee d'Eugene, mon colonel etait un homme de haute +taille;--il avait bien huit a neuf pouces,--admirablement proportionne, +un peu gros peut-etre, mais d'une vigueur prodigieuse, et leste, +decouple comme un levrier. Il avait des cheveux noirs a profusion, un +teint blanc comme celui d'une femme, de petites mains, un joli pied, une +bouche gracieuse, un nez aquilin, dont les lignes etaient minces et +dont le bout se pincait naturellement et blanchissait quand il etait en +colere, ce qui arrivait souvent, car il etait d'une irascibilite qui +passe toute croyance. + +Personne ne restait calme pres de lui. Moi, je ne le craignais pas, mais +uniquement parce qu'il m'avait pris dans une singuliere amitie, et que, +de moi, il prenait tout en gre. Je l'ai vu dans des coleres dont rien +ne saurait donner l'idee. Alors, son front se crispait et ses muscles +dessinaient au milieu de son front un _delta_, ou, pour mieux dire, le +fer a cheval de Redgauntlet, qui tous terrifiait encore plus peut-etre +que les eclairs magnetiques de ses yeux bleus; tout son corps +tressaillait; et sa force, deja si grande a l'etat normal, devenait +presque sans bornes. Il grasseyait beaucoup; et sa voix, au moins aussi +puissante que celle d'Oudet, jetait une incroyable richesse de son dans +la syllabe ou dans la consonne sur laquelle tombait ce grasseyement. Si +ce vice de prononciation etait une grace chez lui dans certains momens, +lorsqu'il commandait la manoeuvre ou qu'il etait emu, vous ne sauriez +imaginer quelle securite de puissance exprimait cette accentuation si +vulgaire a Paris; il faudrait l'avoir entendu. + +Lorsque le colonel etait tranquille, ses yeux bleus peignaient une +douceur angelique; son front pur avait une expression pleine de charme. +A une parade il n'y avait pas a l'armee d'Italie d'homme qui put lutter +avec lui; d'Orsay lui-meme, le beau d'Orsay fut vaincu par notre colonel +lors de la derniere revue passee par Napoleon avant d'entrer en Russie. + +Tout etait opposition chez cet homme privilegie. La passion vit par les +contrastes: aussi ne me demandez pas s'il exercait sur les femmes ces +irresistibles influences auxquelles leur nature se plie comme la matiere +vitrifiable sous la canne du souffleur; mais, par une singuliere +fatalite, un observateur se rendrait peut-etre compte de ce phenomene, +il avait peu de femmes, ou negligeait d'en avoir. + +Pour vous donner une idee de sa violence, je vais vous dire en deux mots +ce que je lui ai vu faire dans un paroxisme de colere. + +Nous montions avec nos canons un chemin tres-etroit, borde d'un cote par +un talus assez haut, et de l'autre par des bois. Au milieu du chemin, +nous nous rencontrames avec un autre regiment d'artillerie, a la tete +duquel etait le colonel. Ce colonel veut faire reculer le capitaine +de notre regiment, qui se trouvait en tete de la premiere batterie; +celui-ci s'y refuse; l'autre fait signe a sa premiere batterie +d'avancer; et malgre le soin que le conducteur mit a se jeter sur le +bois, la roue du premier canon prit la jambe droite de notre capitaine +et la lui brisa, en le renversant de l'autre cote de son cheval. Tout +cela fut l'affaire d'un moment. Notre colonel se trouvait a une faible +distance, il devina la querelle, accourut au grand galop en passant a +travers les pieces et le bois au risque de se jeter les quatre fers en +l'air, et arriva sur le terrain, en face de l'autre colonel, au moment +ou notre capitaine criait:--A moi!... en tombant. + +Non, notre colonel italien n'etait plus un homme!... Il avait de l'ecume +a la bouche; il grondait comme un lion; hors d'etat de prononcer une +parole et meme un cri, il fit un signe effroyable a son antagoniste, +en lui montrant le bois et tirant son sabre. Ils y entrerent. En deux +secondes, nous vimes son adversaire a terre, la tete fendue en deux. Les +autres reculerent, ah! fistre! et bon train!... + +Il faut vous dire que le capitaine que l'on avait manque de tuer, et qui +jappait dans le bourbier, ou la roue du canon l'avait jete, avait pour +femme une ravissante Italienne de Messine, qui etait la maitresse de +notre colonel. Cette circonstance avait augmente sa fureur; car ce mari +lui appartenait, faisait partie de son bagage, et il devait le defendre +comme une chose a lui. + +Or ce capitaine etait en face de moi, dans la cabane ou je recus un si +favorable accueil; et sa femme se trouvait a l'autre bout de la table, +vis-a-vis le colonel. Elle se nommait Rosina. C'etait une petite femme, +fort brune, mais portant, dans ses yeux noirs et fendus en amande, +toutes les ardeurs du soleil de la Sicile. Quoiqu'elle fut en ce moment +dans un deplorable etat de maigreur; qu'elle eut les joues couvertes +de poussiere comme un fruit expose aux intemperies d'un grand chemin; +qu'elle fut vetue de haillons, fatiguee par les marches; que ses cheveux +en desordre et colles ensemble fussent entierement caches sous un +morceau de chale en marmotte, il y avait encore de la femme chez elle; +ses mouvemens etaient jolis; sa bouche rose et chiffonnee, ses dents +blanches, les formes de sa figure, sa gorge, attraits que la misere, le +froid, l'incurie, n'avaient pas tout-a-fait denatures, parlaient encore +d'amour a qui pouvait penser a une femme. C'etait, du reste, une de +ces natures freles en apparence, mais nerveuses, pleines de force et +construites pour la passion. + +Le mari, gentilhomme piemontais, etait petit; sa figure annoncait une +bonhomie goguenarde, s'il est permis d'allier ces deux mots. Courageux, +instruit, il paraissait ignorer les liaisons qui existaient entre +sa femme et le colonel depuis environ deux ans. J'attribuais ce +laisser-aller aux moeurs italiennes ou a quelque secret de menage; mais +il y avait dans la physionomie de cet homme un trait qui m'inspirait +toujours une involontaire defiance. Sa levre inferieure etait mince +et s'abaissait aux deux extremites, au lieu de se relever, ce qui me +semblait trahir un fonds de cruaute dans ce caractere, en apparence +flegmatique et paresseux. + +Vous devez bien imaginer que la conversation n'etait pas tres-brillante +lorsque j'arrivai. Mes camarades, fatigues, mangeaient en silence. +Naturellement ils me firent quelques questions, et nous nous racontames +nos malheurs, tout en les entremelant de reflexions sur la campagne, sur +les generaux, sur leurs fautes, sur les Russes et le froid. + +Un moment apres mon arrivee, le colonel, ayant fini son maigre repas, +s'essuya les moustaches, nous souhaita le bonsoir, et jetant son regard +a l'Italienne: + +--Rosina?... lui dit-il. + +Puis, sans attendre sa reponse, il alla se coucher dans la petite grange +aux fourrages. + +Le sens de l'interpellation du colonel etait facile a saisir; aussi la +jeune femme laissa-t-elle echapper un geste indescriptible qui peignait +tout a la fois, et la contrariete qu'elle devait eprouver a voir sa +dependance affichee, sans aucun respect humain, et l'offense faite a sa +dignite de femme, ou a son mari; puis, il y eut aussi dans la crispation +rapide des traits, de son visage, dans le rapprochement violent de ses +sourcils, une sorte de pressentiment: elle eut peut-etre une prevision +de sa destinee. Rosina resta tranquillement a table; mais un instant +apres, et vraisemblablement lorsque le colonel fut couche dans son lit +de foin ou de paille, il repeta: + +--Rosina?... + +L'accent de ce second appel fut encore plus brutalement interrogatif que +ne l'avait ete l'autre. Le grasseyement du colonel et le nombre que +la langue italienne permet de donner aux voyelles et aux finales, +peignirent tout le despotisme, l'impatience, la volonte de cet homme. + +Rosina palit, mais elle se leva, passa derriere nous, et rejoignit le +colonel. + +Tous mes camarades garderent un profond silence; mais moi, +malheureusement, je me mis a rire apres les avoir tous regardes, et mon +rire se repeta de bouche en bouche. + +--_Tu ridi?..._ dit le mari. + +--Ma foi, mon camarade, lui repondisse en redevenant serieux, j'avoue +que j'ai eu tort... Je te demande mille fois pardon, et si tu n'es pas +content des excuses que je te fais, je suis pret a te rendre raison... + +--Ce n'est pas toi qui as tort, c'est moi!... reprit-il froidement. + +La-dessus, nous nous couchames dans la salle; et bientot nous nous +endormimes tous d'un profond sommeil. + +Le lendemain, chacun, sans eveiller son voisin, sans chercher un +compagnon de voyage, se mit en route a sa fantaisie, avec cette espece +d'egoisme qui a fait de notre deroute un des plus horribles drames de +personnalite, de tristesse et d'horreur, qui jamais se soit passe sous +le ciel. + +Cependant, a sept ou huit cents pas de notre gite, nous nous retrouvames +presque tous, et nous marchames ensemble, comme des oies conduites en +troupe par le despotisme aveugle d'un enfant: une meme necessite nous +poussait. + +Arrives a un petit monticule d'ou l'on pouvait encore apercevoir la +ferme ou nous avions passe la nuit, nous entendimes des cris qui +ressemblaient au rugissement des lions dans le desert, au mugissement +des taureaux; mais non, cette clameur ne pouvait se comparer a rien de +connu. Neanmoins nous distinguames un faible cri de femme mele a cette +horrible et sinistre rale. Nous nous retournames tous, en proie a je ne +sais quel sentiment de frayeur; alors nous ne vimes plus la maison; mais +un vaste bucher. L'habitation etait tout en flammes, et des tourbillons +de fumee, enleves par le vent, nous apportaient et les sons rauques et +je ne sais quelle vapeur forte. + +A quelques pas de nous marchait le capitaine; il venait tranquillement +se joindre a notre caravane... + +Nous le contemplames tous en silence, car nul n'osa l'interroger; mais +lui, devinant notre curiosite, tourna sur sa poitrine l'index de la main +droite; et, de la gauche, montrant l'incendie: + +--_Son'io!_ dit-il... C'est moi!... + +Nous continuames a marcher, sans lui faire une seule observation. + +--Toutes vos histoires sont epouvantables!... dit la maitresse du logis, +et vous me causerez cette nuit des cauchemars affreux. Vous devriez +bien dissiper les impressions qu'elles nous laissent en nous racontant +quelque histoire gaie, ajouta-t-elle en se tournant vers un homme gros +et gras, homme de beaucoup d'esprit et qui devait partir pour l'Italie, +ou l'appelaient des fonctions diplomatiques. + +--Volontiers, repondit-il. + +--Madame de... reprit-il en souriant, la femme d'un ancien ministre de +la marine sous Louis XVI, se trouvait au chateau de... ou j'avais ete +passer les vacances de l'annee 180... Elle etait encore belle, malgre +trente-huit ans avoues, et en depit des malheurs qu'elle avait essuyes +pendant la revolution. Appartenant a l'une des meilleures maisons de +France, elle avait ete elevee dans un couvent. Ses manieres, pleines de +noblesse et d'affabilite, etaient empreintes d'une grace indefinissable. +Je n'ai connu qu'a elle une certaine maniere de marcher qui imprimait +autant de respect qu'elle inspirait de desirs. Elle etait grande, +bien faite et pieuse. Il est facile d'imaginer l'effet qu'elle devait +produire sur un petit garcon de treize ans: c'etait alors mon age. Sans +avoir precisement peur d'elle, je la regardais avec une inquietude +desireuse et avec de vagues emotions qui ressemblaient aux +tressaillemens de la crainte. + +Un soir, par un de ces hasards dont il est difficile de rendre compte, +sept ou huit des dames qui habitaient le chateau se trouverent seules, +sur les onze heures du soir, devant un de ces feux qui ne sont ni +petillans ni eteints, mais dont la chaleur moite dispose peut-etre a +une causerie plus intime, en communiquant aux fibres une sorte +d'epanouissement qui les beatifie. + +Madame de... jeta un regard d'espion sur les hauts lambris et les +vieilles tapisseries de l'immense salon. Ses grands yeux noirs tomberent +sur un coin passablement obscur ou j'etais tapi derriere une duchesse +aux pieds contournes: ce fut comme un regard de feu; mais elle ne me vit +pas. J'etais reste coi en entendant ces dames raconter, _sotto voce_, +des histoires auxquelles je ne comprenais rien; mais les rires de +bon aloi qui terminaient chaque narration avaient pique ma curiosite +d'enfant. + +A votre tour, avaient dit en choeur les chatelaines a madame de... +allons, contez-nous comment... + +Elle conservait peut-etre une vague inquietude de m'avoir vu jouant +aupres d'elle; elle se leva, comme pour faire le tour du meuble enorme +derriere lequel j'etais tapi; mais une vieille dame, plus impatiente que +les autres, lui prit la main en lui disant: + +--Le petit est couche, ma chere; d'ailleurs, voudriez-vous paraitre plus +prude que nous... + +Alors la belle dame de... toussa, ses yeux se baisserent souvent, et +elle commenca ainsi: + +"J'etais au couvent de... et je devais en sortir au bout de trois jours +pour epouser M. le comte de F... mon mari. Mon bonheur futur, envie par +quelques unes de mes compagnes, donnait lieu pour la vingtieme fois a +des conjectures que je vous epargne, puisque d'apres vos recits vous +vous en etes toutes occupees en temps et lieu. + +"Trois jeunes personnes de mon age et moi, qui ne pouvions pas faire +ensemble soixante-dix ans, etions groupees devant la fenetre d'un +corridor, d'ou l'on voyait ce qui se passait dans la cour du couvent. +Depuis une heure environ, nos jeunes imaginations avaient cultive le +champ des suppositions d'une maniere si folle et si innocente, je vous +jure, qu'il nous etait impossible de determiner en quoi consistait le +mariage; mes idees etaient meme devenues si vagues que je ne savais plus +sur quoi les fixer. + +"Une soeur de trente a quarante ans, qui nous avait prises en amitie, +vint a passer; c'etait, autant que je me le rappelle, la fille d'un +campagnard fort riche: elle avait ete mise au couvent des sa jeunesse, +soit pour avantager son frere, soit a cause d'une aventure qu'elle ne +racontait qu'a son honneur et gloire. Mademoiselle de Langeac, qui etait +plus libre qu'aucune de nous avec elle, l'arreta et lui exposa assez +[Note du transcripteur: mot illisible] ment le danger qu'il pouvait +y avoir pour moi d'ignorer les conditions de la nature humaine. + +La religieuse avisa dans la cour un maudit animal qui revenait du +marche, et qui dans le moment, par la fierte de son allure, la puissance +de developpement de tout son etre, formait la plus brillante definition +du mariage que l'on put donner. + +La, le groupe feminin se rapprocha, madame de... parla a voix basse, les +dames chuchoterent et tous les yeux brillerent comme des etoiles; mais +je ne pus entendre de la reponse de la religieuse que deux mots latins, +employes par la belle dame, et qui etaient, je crois: _Ecce homo!..._ + +A cet aspect, reprit madame de... dont la voix remonta insensiblement au +diapason doux et clair qui avait donne le ton aux juveniles confidences +de ces dames, je manquai de me trouver mal. Je palis en regardant +mademoiselle de Fiennes que j'aimais beaucoup, et la terreur que j'ai +ressentie depuis en pensant au jour ou je devais monter sur l'echafaud +n'est pas comparable a celle dont je fus la proie en songeant a la +premiere nuit de mes noces. Je croyais etre faite autrement que toutes +les femmes. Je n'osais parler a ma mere; je regardais le comte avec un +curieux effroi, sans en etre plus instruite. Je ne vous dirai pas toutes +les pensees martyrisantes dont je fus assaillie; l'idee d'un pareil +supplice a ete jusqu'a me faire rester, la veille de mon mariage, a +tenir pendant environ une heure le bouton dore qui servait a ouvrir +la porte de la chambre ou dormait ma mere, sans pouvoir me decider a +entrer, a la reveiller et a lui faire part de l'impossibilite ou me +mettait la nature d'etre femme un jour. + +"Bref! je fus menee plus morte que vive dans la chambre nuptiale..." + +Ici madame de... ne put s'empecher de sourire, et elle ajouta, non sans +quelque mine de sainte ni-touche: + +"Mais j'ai vu que tout ce que Dieu a fait est bien fait, et que la +pauvre becasse de religieuse avait essaye, comme Garo, de mettre des +citrouilles a un chene." + +--Monsieur, dit une jeune dame, si vos histoires gaies commencent ainsi, +comment finiront-elles?... + +--Oh! monsieur n'a jamais pu rien conter sans y mettre un trait un peu +trop vif, et vraiment je le redoute. J'espere toujours qu'il s'est +corrige... + +--Mais ou est le mal?... demanda naivement le narrateur. Aujourd'hui +vous voulez rire, et vous nous interdisez toutes les sources de la gaite +franche qui faisait les delices de nos ancetres. Otez les tromperies de +femmes, les ruses de moines, les aventures un peu breneuses de Verville +et de Rabelais, ou sera le rire?... Vous avez remplace cette poetique +par celle des calembours d'Odry!... Est-ce un progres?... Aujourd'hui +nous n'osons plus rien!... A peine une honnete femme permettrait-elle a +son amant de lui raconter la bonne histoire du cocher de fiacre disant a +une dame: _Voulez-vous trinquer?_... Il n'y a rien de possible avec des +moeurs aussi tacitement libertines; car je trouve vos pieces de theatre +et vos romans plus gravement indecens que la crudite de Brantome, chez +lequel il n'y a ni arriere-pensee ni premeditation. Le jour ou nous +avons donne de la chastete au langage, les moeurs avaient perdu la leur. + +--La philanthropie a ruine le conte!... reprit un vieillard. + +--Comment?... dit la femme d'un peintre. + +--Pour qu'un conte soit bon, il faut toujours qu'il vous fasse rire d'un +malheur, repondit-il. + +--Paradoxe!... s'ecria un journaliste. + +--Aujourd'hui, reprit le vieillard en souriant, les sots se servent trop +souvent de ce mot-la, quand ils ne peuvent pas repondre, pour qu'un +homme d'esprit l'emploie. + +Il y eut un moment de silence. + +--Autrefois, dit le vieillard, les gens riches se faisaient enterrer +dans les eglises. Alors il y avait un intervalle entre l'enterrement +reel et le convoi, parce que la tombe n'etait pas toujours prete a +recevoir le mort. Cet inconvenient avait oblige les cures de Paris a +faire garder pendant un certain laps de temps les cercueils dans une +chapelle ou se trouvait un sepulcre postiche. C'etait en quelque sorte +un vestibule ou les morts attendaient. Il y avait un pretre de garde +pres de la chapelle mortuaire, et les familles payaient les prieres de +surerogation qui se disaient pendant la nuit ou pendant le jour qui +s'ecoulait entre l'enterrement factice et l'inhumation definitive. +Excusez-moi de vous donner ces details; mais aujourd'hui, pour beaucoup +de personnes, ils sont de l'histoire... + +Un pauvre pretre, nouveau venu a Saint-Sulpice, debuta dans l'emploi de +garder les morts... Un vieux maitre des requetes de l'hotel avait ete +enterre la matin. Au commencement de la nuit, le pretre de province fut +installe dans la chapelle, et charge de dire les prieres a la lueur des +cierges. Le voila seul, au coin d'un pilier, dans cette grande eglise. +Il dit un psaume, et quand le psaume est fini: + +--Pan! pan!... + +Il entend trois petits coups frappes faiblement. + +Les oreilles lui tintent; il regarde la voute, les dalles, les +piliers... et finit par croire que ses confreres veulent lui jouer +quelque tour, comme cela se fait dans les couvens pour les novices. +Alors il se remet a depecher un autre psaume; et de verset en verset: + +--Pan! pan! pan! + +La pretre repondit: + +--Oui! oui! frappe!... Je t'en casse!... + +Enfin les coups diminuerent, et ne se firent plus entendre que de loin a +loin. + +Vers le matin, un vieux pretre vint relever de faction le debutant. +Celui-ci lui donne le livre, la chaise, et s'en va. + +--Pan! pan! pan! + +--Qu'est-ce que c'est que ca?... demanda le vieux pretre. + +--Oh! ce n'est rien, repondit le nouveau; c'est le mort qui a un tic... + +--Je croirais volontiers que ce mot est vrai... dit un professeur +d'histoire. Il est sature de cet esprit rustique si precieux chez les +vieux auteurs, et qui se retrouve souvent peut-etre chez le paysan. +Ce pretre venait d'en-deca la Loire... Le villageois est une nature +admirable. Quand il est bete, il va de pair avec l'animal; mais quand +il a des qualites, elles sont exquises; malheureusement personne ne +l'observe. Il a fallu je ne sais quel hasard pour que Goldsmith ait fait +_le Vicaire de Vakefield_. Aussi la vie campagnarde et paysanne attend +un historien. + +--Votre observation me rappelle, dit un ancien fonctionnaire imperial, +un trait qui peut servir de preuve a votre opinion. Il donne tout-a-fait +l'idee d'un homme trempe comme devait l'etre le paysan du Danube. + +En 1813, lors des dernieres levees d'hommes dont Napoleon eut besoin, +et que les prefets firent avec une rigueur qui contribua peut-etre a la +premiere chute de l'empire, le fils d'un pauvre metayer des environs +d'une ville que je ne vous nommerai pas, car ce serait vous designer le +prefet, refusa de partir, et disparut. + +Les premieres sommations executees, l'on en vint aux mesures de rigueur +contre le pere et la mere. Enfin un matin, le prefet, ennuye de voir +cette affaire trainer en longueur, mande le pere devant lui. + +Le paysan vint a la prefecture; et la, le secretaire general d'abord, +puis le prefet lui-meme, essayerent par des paroles de persuasion de +convertir a l'evangile imperial le pere du refractaire, et de lui +arracher le secret de la retraite ou son fils etait cache. + +Ils echouerent contre le systeme de denegation dans lesquels les paysans +se renferment avec l'instinct de l'huitre, qui defie ses agresseurs a +l'abri de sa rude ecaille. Des douceurs, le prefet et son secretaire +passerent aux menaces, et ils se mirent tres-serieusement en colere, et +rudoyerent le pauvre homme, qui les regardait avec un grand flegme, en +tortillant son chapeau a bords rabattus. + +--Nous saurons bien te faire retrouver ton fils, disait le secretaire. + +--Je le voudrais bien, monseigneur, repondait le paysan. + +--Il me le faut mort ou vif, s'ecria le prefet, en forme de conclusion. + +La dessus le pere s'en revint desole chez lui; car il ne savait +reellement pas ou etait son fils et se doutait bien de ce qui allait +arriver. + +En effet, le lendemain, il vit des le matin, en allant aux champs, le +chapeau borde d'un gendarme qui galopait le long des haies, et que le +prefet envoyait loger chez lui, jusqu'a ce que le refractaire se fut +retrouve. + +Il fallut donc chauffer, blanchir, eclairer le garnisaire et le nourrir +son cheval et lui. Le paysan y mangea ses economies, vendit la croix +d'or, les boucles d'oreilles, de souliers, les agrafes d'argent et les +hardes de sa femme; puis un champ qu'il avait, et enfin sa maison. + +Avant de vendre la maison et le morceau de terre dont elle etait +environnee, il y eut une horrible dispute entre la femme et le mari, +celui-ci pretendait qu'elle savait ou etait son fils... Le gendarme fut +oblige de mettre le hola, au moment ou le paysan s'emporta, car il avait +pris son sabot pour le jeter a la tete de sa femme. + +Depuis cette soiree, le garnisaire ayant pitie de ces deux malheureux +menait son cheval paitre le long des chemins et dans les pres communaux. +Quelques voisins se cotiserent pour lui fournir de l'avoine et de la +paille; la plupart du temps le gendarme achetait de la viande, et l'on +s'entendait pour soutenir ce pauvre menage. Le paysan avait parle de se +pendre. + +Enfin, un jour qu'il fallait du bois pour cuire le diner du gendarme, le +pere du refractaire etait alle des le matin dans une foret voisine pour +ramasser des branches mortes et faire provision de bois. + +A la nuit, il apercut dans un fourre, pres des habitations, une masse +blanche, et ayant ete voir ce que cela pouvait etre, il reconnut son +fils. Il etait mort de faim, et avait encore entre les dents l'herbe +qu'il avait essaye de manger. + +Le paysan chargea son enfant sur ses epaules, et, sans le montrer a +personne, sans rien dire, il le porta pendant trois lieues; il arriva a +la prefecture, s'enquit ou etait le prefet, et, apprenant qu'il etait +au bal, il l'attendit; et quand celui-ci rentra, sur les deux heures du +matin, il trouva le paysan a sa porte, qui lui dit: + +--Vous avez voulu mon fils, monsieur le prefet, le voila! + +Il mit le cadavre contre le mur et s'enfuit. + +Maintenant, lui et sa femme mendient leur pain. + +--Ceci est tout bonnement sublime, reprit le medecin; mais je crois que +si les actions des paysans sont si completes, si simplement belles, +c'est que, chez eux, tout est naturel et sans art; ils obeissent +toujours au cri de la nature; leur ruse meme, leur astuce, si celebres +et si formidables, sont un developpement de l'instinct humain. Ils sont +cauteleux dans les affaires, et dissimules, comme tous les gens faibles, +en presence d'un ennemi puissant; et, ne faisant pas abus de la pensee, +ils la trouvent comme la foi, tres-robuste dans leur ame, au moment ou +ils en font usage. La foi du charbonnier est un proverbe. + +Ce qui m'etonne le plus en eux, ajouta-t-il, c'est leur detachement de +la vie, et je ne comprends pas qu'en estimant si peu une existence si +chargee de peines et de travail, ils soient si peu vindicatifs, et ne la +risquent pas plus souvent, par calcul. Ils n'ont pas le temps peut-etre +de reflechir ou de combiner de grandes choses. + +--C'est ce qui sauve la civilisation de leurs entreprises, dit +quelqu'un. + +--Encore la civilisation!... repeta le medecin d'un air comi-tragique. + +--Mais, docteur, lui dis-je, je vous assure que je connais un petit pays +de Touraine ou les gens de la campagne font mentir vos observations. Du +cote de Chinon, les naturels de notre pays sont possedes d'une fureur +courte et vive qui leur donne l'energie de se livrer a leurs passions, +puis ils rentrent soudain dans cette douceur spirituelle et railleuse +qui distingue le caractere tourangeau. Serait-ce que Cain aurait peuple +les environs de Chinon, dont les habitans sont nommes _Cainones_ +dans les cartulaires, ou faut-il attribuer ce sentiment de vengeance +immediate a la vie sauvage que menent les habitans des campagnes? Le +docteur Gall aurait bien du venir visiter le Chinonnais, ou, du reste, +il y a de fort honnetes gens. Un des avocats les plus distingues de ce +pays me disait en riant que cet arrondissement devrait lui constituer +une rente, parce que la plupart des proces civils et criminels etaient +issus de ce pays si celebre par Rabelais. Quant a moi, j'ai vu de mes +yeux un exemple frappant de cette observation, dont je ne voudrais pas +cependant garantir la verite psycologique. + +Voici le fait: + +--Je revenais, en 181..., d'Azai a Tours par la voiture de Chinon. En +prenant ma place, je vis, sur la banquette de derriere deux gendarmes, +entre lesquels etait un gars d'environ vingt-deux ans. + +--Qu'a-t-il donc fait celui-la?... dis-je au brigadier, croyant qu'il +s'agissait de quelque delit forestier ou autre. + +--Presque rien... repondit le gendarme; il s'est permis de rompre avec +une barre de fer l'echine de son maitre, et il l'a tue, pas plus tard +qu'hier... + +La-dessus, grand silence. Je voyageais en compagnie d'un assassin. +Celui-ci se tenait coi dans la carriole, regardant avec assez +d'insouciance les arbres du chemin, qui fuyaient avec autant de rapidite +que sa vie promise a l'echafaud. Il avait une figure douce, quoique +brune et fortement coloree. + +--Pourquoi donc a-t-il assomme son maitre?... dis-je au brigadier. + +--Pour une misere... repondit le gendarme. En allant a la foire de +Tours, son bourgeois, qui etait un fort metayer, avait promis de +rapporter les cadeaux d'usage a la fille de basse-cour et a ce +gars-la... Pour lors, il s'agissait d'un tablier pour elle, et d'un +gilet rouge pour lui. Au retour, il parait que le fermier eut quelque +motif de mecontentement contre lui. Il donna bien le tablier a la fille, +mais il garda le gilet. Assoupi par la chaleur, et fatigue, vu qu'il +avait fait la route sans arret et a cheval, il s'endormit sur le coin de +sa table, dans la salle. Alors le gars prit la barre de fer, et lui en +assena un grand coup sur la nuque; le metayer a encore eu la force de se +relever et de lui dire: + +--Malheureux!... + +Et il lui a donne un second coup, qui finalement l'a tue raide. Et +apres il a ete se cacher dans l'ecurie avec le gilet; mais il n'a pas +seulement pris un liard de l'argent que son maitre rapportait de Tours, +et il s'est laisse empoigner sans resistance. + +--Comment, lui dis-je, en me tournant vers le paysan, as-tu pu tuer un +homme pour un gilet?... + +--Dam!... j'avais compte la-dessus pour aller a la danse. + +Ce fut tout ce que je tirai de ce garcon... qui ne paraissait point +mechant du tout. Les gendarmes ne lui avaient seulement pas lie les +mains. La voiture vint a verser au-dessus de Bellon.--Mais non, elle ne +versa pas. L'un des brancards s'etait casse. Nous en sortimes tous; +les gendarmes se mirent de chaque cote de ce malheureux en le laissant +libre; neanmoins ils avaient l'oeil sur lui. Ce gaillard-la, voyant le +conducteur s'y prendre assez mal pour relever la patache, l'aida, lia +lui-meme une perche pour remplacer le brancard; et quand tout fut fini: + +--Ah! ca ira!... maintenant, dit-il en achevant de serrer le dernier +noeud d'une corde, et il remonta dans cette voiture qui le menait pour +ainsi dire au supplice. Il fut execute a Tours. + +--Bah! ce sang froid n'a rien de bien extraordinaire, dit un jeune homme +qui etait venu du salon du jeu, au milieu de ma narration, et n'avait +pas assiste aux premisses de mon argumentation. Il existe une foule +d'anecdotes sur les derniers momens des criminels; et, si je vous cite a +ce propos un fait de ce genre, bien autrement curieux, c'est parce +que je le crois peu connu; je l'ai entendu raconter a l'auteur des +_Souvenirs de la Revolution_. Le syndic du tribunal de Brest se nommait +Vignes, et le president Vigneron. Ils furent condamnes a mort. En se +trouvant sur l'echafaud, l'un d'eux, M. Vignes, dit a l'autre en lui +montrant la foule: + +--Hein! ils vont se trouver bien embarrasses sans vignes ni vigneron. + +M. Vignes passa le premier; mais au moment ou le couteau lui tranchait +la tete, les deux montans de la guillotine se desunirent; enfin il se +derangea quelque chose dans l'instrument du supplice, et comme il +etait fort tard, l'executeur des hautes-oeuvres republicaines dit au +president: + +--Ma foi, monsieur, vous voila sauve; car c'est quelque chose que +vingt-quatre heures par ce temps-ci. + +--Il faut que tu sois un grand lache, repondit M. Vigneron. Comment, +parce que tes planches ont un peu joue, tu vas me faire attendre? Le +jugement ne m'a pas condamne a vivre vingt-quatre heures de plus... + +Il prit lui-meme le marteau, les clous, et raccommoda la guillotine; +puis, quand elle fut jugee solide, il se coucha sur la planche, et fut +execute. + +Ceci est autre chose que de mettre une perche a un brancard, et c'est du +sang froid argent comptant... + +--Docteur, dit une dame, vous qui devez voir beaucoup de mourans, +avez-vous rencontre souvent des exemples de cette singuliere +tranquillite?... + +--Madame, dit-il, les criminels sont ordinairement des gens doues d'une +organisation tres-puissante, en sorte qu'ils ont plus de chances que les +malades affaiblis par de longues agonies pour dire de jolies choses. On +les tue vivans, tandis que les malades meurent tues. Puis, chez certains +hommes, l'ame est fortement excitee par l'attente du supplice, et +ils rassemblent toutes leurs forces pour soutenir cet assaut. Il y a +exaltation. Cependant j'ai vu de belles morts particulieres... Pour +moi, la plus belle a ete celle de la femme d'un celebre medecin +allemand, auquel j'etais fort attache. Le tableau que cette scene nous +offrit est toujours vif et colore comme au moment ou j'en fus temoin. + +Nous avions passe la nuit au chevet de la mourante; elle etait attaquee +de la poitrine, et la pulmonie, arrivee au dernier degre, ne laissait +aucun espoir. Mon maitre s'etait endormi; sa femme, s'etant reveillee +vers quatre heures du matin, me fit, de la maniere la plus touchante +et en souriant, un signe amical pour me dire de la laisser reposer, +et cependant elle allait mourir. Elle etait arrivee a une maigreur +extraordinaire; mais son visage avait conserve ses traits et ses formes, +qui etaient belles. Sa paleur faisait ressembler sa peau a de la +porcelaine derriere laquelle il y a une lumiere. Ses yeux vifs et ses +couleurs tranchaient sur ce teint plein d'une molle elegance, et il y +avait dans sa physionomie une sorte de sublimite qui imposait. Elle +paraissait plaindre son mari, auquel sa vie avait ete vouee; mais ce +sentiment prenait sa source dans une tendresse elevee, qui semblait ne +plus connaitre de bornes aux approches de la mort. Le silence etait +profond; la chambre, doucement eclairee par une lampe, avait l'aspect de +toutes les chambres de malades au moment de la mort. C'etait un desordre +pittoresque... En ce moment, la pendule sonna, et le docteur, +au desespoir d'avoir dormi, se reveilla. Je ne vis pas le geste +d'impatience par lequel il peignit le regret qu'il eprouvait d'avoir +perdu de vue sa femme pendant un des derniers momens qui lui etaient +accordes; mais il est sur qu'une personne autre que la mourante aurait +pu s'y tromper. Ce medecin, homme d'un grand talent, avait mille de ces +bizarreries apparentes qui font prendre les gens de genie pour des +fous, mais dont l'explication se trouve dans la nature exquise et les +exigences de leur esprit. Il vint se mettre dans un fauteuil, pres du +lit de sa femme, et la regarda fixement. Alors elle avanca un peu la +main, prit celle de son mari, la serra faiblement, et d'une voix douce, +mais emue, elle lui dit: + +--Mon pauvre ami, qui donc maintenant te comprendra?... + +Puis elle mourut en le regardant. + +--Les histoires que conte le docteur, reprit une dame apres un moment de +silence, me font des impressions bien profondes. + +Le medecin salua gravement. + +--Oui, elles sont douces et interessantes; il nous emeut sans employer +les atrocites si fort a la mode aujourd'hui... + +--Ma reserve, dit-il, n'est certes pas de l'impuissance, et je vous prie +de croire, madame, que j'ai ma provision d'horrible tout comme un autre. + +--Eh bien! s'ecria la maitresse de la maison, racontez-nous un peu +quelque chose d'affreux. Je voudrais voir la couleur de votre tragique, +quand ce ne serait que pour le comparer avec celui qui a presentement +cours a la bourse litteraire. + +--Malheureusement, madame, je ne parle que de ce que j'ai vu. + +--Eh bien! + +--Mais je dois avoir le dessous avec les gens qui ont sur moi tous les +avantages que donne l'imagination. Je ne puis pas vous mettre en scene +deux freres nageant en pleine mer et se disputant une planche... ou un +homme qui a entrepris de manger un regiment a la croque-au-sel. Je ne +puis etre que vrai. + +--Eh bien! nous nous contenterons de la verite. + +--Je ne veux pas me faire prier, reprit-il, et il se moucha. + +--Le hasard, dit-il, me mit autrefois en relation avec un homme qui +avait roule dans les annees de Napoleon, et dont alors la position etait +assez brillante pour un militaire de son grade. Il etait capitaine, et +occupait a l'etat-major de Paris, je crois, une place qui lui valait de +quatre a cinq mille francs; en outre il possedait quelque fortune. Ou +l'avait-il prise, je ne sais. Il etait de basse extraction, et pour +n'avoir pas d'avancement sous l'empire, il fallait etre un trainard, +un niais, un ignorant ou un lache. Cependant il y a aussi des gens +malheureux. Mon homme n'etait rien de tout cela; c'etait le type +des mauvais soudards, debauche, buveur, fumeur, vantard, plein +d'amour-propre, voulant primer partout, ne trouvant d'inferieurs que +dans la mauvaise compagnie et s'y plaisant, racontant ses exploits a +tous ceux qui ne savaient pas si une demi-lune est quelquefois entiere, +enfin un vrai _chenapan,_ comme il s'en est tant rencontre dans les +armees; ne croyant ni a Dieu ni au diable; bref pour achever de vous le +peindre, il suffira de vous dire ce qui m'arriva un jour que je l'avais +rencontre du cote de la Bastille. Nous allions l'un et l'autre au +Palais-Royal. Nous cheminames par les boulevards. Au premier estaminet +qui se trouva: + +--Permettez-moi, dit-il, d'entrer la un petit moment; j'ai un restant de +tabac a y prendre et un verre d'eau-de-vie. + +Il avala le petit verre d'eau-de-vie, et reprit en effet une pipe +chargee et un peu de tabac a lui. + +Au second estaminet il avait acheve de fumer son restant de tabac, et +recommenca son antienne. Ce diable d'homme avait des restans de tabac +dans tous les estaminets, et c'etaient comme autant de relais pour +des pipes et son gosier. Il avait etabli dans Paris ses lignes de +communication. Je ne vous parlerai pas de ses moustaches grises, de ses +vetemens caracteristiques, de son idiome et de ses tics, ce serait vous +en entretenir jusqu'a demain. Je crois qu'il ne s'etait jamais peigne +les cheveux qu'avec les cinq doigts de la main. J'ai toujours vu a +son col de chemise la meme teinte blonde. Eh bien! cet homme-la, ce +chenapan, avait une assez belle figure, figure militaire, de grands +traits, une expression de calme; mais j'ai toujours cru lire au fond de +ses yeux verts de mer et tachetes de points oranges quelques-unes de ces +aventures ou il y a de la fange et du sang. Ses mains ressemblaient a +des eclanches. Il etait d'une taille mediocre, mais large des epaules et +de la poitrine, un vrai corsaire. Par-dessus tout cela il se disait un +des vainqueurs de la Bastille. Cet homme rencontra une jeune fille assez +folle pour s'amouracher de lui. C'etait une grisette, mais un amour de +feu. Elle avait nom Clarisse, et travaillait chez une fleuriste. Elle +avait tout joli, la taille, les pieds, les cheveux, les mains, les +formes, les manieres. Son teint etait blanc, sa peau satinee. Il n'y +a vraiment qu'a Paris que se trouvent ces especes de produits et ces +sortes de passions. Jamais je n'ai vu de contraste aussi tranche que +l'opposition presentee par ce singulier couple. Clarisse etait toujours +mignonne, propre et bien mise. Par amour-propre, le capitaine lui +donnait tout ce qu'elle lui demandait, et la pauvre enfant lui demandait +peu de choses: c'etaient la partie de spectacle, quelques robes, des +bijoux. Jamais elle ne voulut etre epousee, et s'il la logea, s'il +meubla son appartement, ce fut par vanite. Cette jeune fille etait le +devouement meme. J'ai souvent pense que ces pauvres creatures obeissent +a je ne sais quelle charitable mission en se donnant a ces hommes si +rebutans, si rebutes, aux mauvais sujets. Il y a dans ces actes du coeur +un phenomene qu'il serait interessant d'analyser. + +Clarisse tomba malade, elle eut une fievre putride, a laquelle se +melerent de graves accidens, et le cerveau fut entrepris. Le capitaine +vint me chercher; je trouvai Clarisse en danger de mort, et, prenant son +protecteur a part, je lui fis part de mes craintes. + +--Il faut, lui dis-je, avoir une bonne garde-malade au plus tot; car +cette nuit sera tres-critique. + +En effet, j'avais ordonne de mettre a une certaine heure des sinapismes +aux pieds, puis d'appliquer, une demi-heure apres l'effet du topique, +de la glace sur la tete, et lorsqu'elle serait fondue, de placer un +cataplasme sur l'estomac... Il y avait d'autres prescriptions dont je +ne me souviens plus. + +--Oh! me repondit-il, je ne me fierais point a une garde; elles dorment, +elles font les cent coups, tourmentent les malades. Je veillerai +moi-meme, et j'executerai vos ordonnances comme si c'etait une consigne. + +A huit heures du matin, je revins, fort inquiet de Clarisse; mais en +ouvrant la porte, je fus suffoque par les nuages de fumee de tabac qui +s'exhalerent, et au milieu de cette atmosphere brumeuse, je vis a peine, +a la lueur de deux chandelles, mon homme fumant sa pipe et achevant un +enorme bol de punch. Non, je n'oublierai jamais ce spectacle. Aupres de +lui Clarisse ralait et se tordait; il la regardait tranquillement. +Il avait consciencieusement applique les sinapismes, la glace, les +cataplasmes; mais aussi le miserable, en faisant son office de +garde-malade, trouvant Clarisse admirablement belle dans l'agonie, avait +sans doute voulu lui dire adieu; du moins le desordre du lit me fit +comprendre les evenemens de la nuit. Je m'enfuis, saisi d'horreur: +Clarisse mourait. + +--L'horrible vrai est toujours plus horrible encore!... dit le +sculpteur. + +--Il y a de quoi fremir quand on songe aux malheurs, aux crimes qui sont +commis a l'armee, a la suite des batailles, quand la mechancete de tant +de caracteres mechans peut se deployer impunement!... reprit une dame. + +--Oh! dit un officier qui n'avait pas encore parle de la soiree, les +scenes de la vie militaire pourraient fournir des milliers de drames. +Pour ma part, je connais cent aventures plus curieuses les unes que les +autres; mais en m'en tenant a ce qui m'est personnel, voici ce qui m'est +arrive... + +Il se leva, se mit devant nous, au milieu de la cheminee, et commenca +ainsi: + +--C'etait vers la fin d'octobre; mais non, ma foi, c'etait bien dans les +premiers jours de novembre 1809, je fus detache d'un corps d'armee qui +revenait en France, pour aller dans les gorges du Tyrol bavarois. En ce +moment nous avions a soumettre, pour le compte du roi de Baviere, +notre allie, cette partie de ses etats que l'Autriche avait reussi +a revolutionner. Le general Chatler s'avancait meme avec un ou deux +regimens allemands, dans le dessein d'appuyer les insurges, qui etaient +tous gens de la campagne. + +Cette petite expedition avait ete confiee par l'empereur a un certain +general d'infanterie nomme Rusca, qui se trouvait alors a Clagenfurth, a +la tete d'une avant-garde d'environ quatre mille hommes. Comme Rusca +etait sans artillerie, le marechal Marmont... avait donne l'ordre de +lui envoyer une batterie, et je fus designe pour la commander. + +C'etait la premiere fois, depuis ma promotion au grade de lieutenant, +que je me voyais, au milieu d'une brigade, le seul officier de mon +corps, ayant a conduire des hommes qui n'obeissaient qu'a moi, et oblige +de m'entendre, comme chef d'une arme, avec un officier general. + +--C'est bon, me dis-je en moi-meme, il y a un commencement a tout, et +c'est comme cela qu'on devient general. + +--Vous allez avec Rusca?... me dit mon capitaine, prenez garde a vous, +c'est un malin singe, un vaurien fini. Son plus grand plaisir est de +_mettre dedans_ tous ceux qui ont affaire a lui. Pour vous apprendre ce +que c'est que ce chretien-la, il suffira peut-etre de vous dire qu'il +s'est amuse dernierement a baptiser du vin blanc avec de l'eau-de-vie, +afin de renvoyer a l'empereur un aide-de-camp soul comme une grive... +Si vous vous comportez de maniere a eviter ses algarades, vous vous en +ferez un ennemi mortel... Voila le pelerin... Ainsi, attention! + +--He bien, repliquai-je a mon capitaine, nous nous amuserons; car il ne +sera pas dit qu'un pousse-cailloux _embetera_ un officier d'artillerie. + +Dans ce temps-la, voyez-vous, l'artillerie etait quelque chose, parce +que le corps avait fourni l'empereur... + +Me voila donc parti, moi et mes canonniers, et nous gagnons Clagenfurth. +J'arrive le soir; et, aussitot que mes hommes sont gites, je me mets en +grande tenue et je me rends chez le Rusca. Point de Rusca. + +--Ou est le general, demandais-je a une maniere d'aide-de-camp qui +baragouinait un francais mele d'italien. + +--Le zeneral est a la zouziete, dans oun chercle, au cafe, a boire de +la biere sou la piazza. + +Je regarde mon homme en face, et je m'apercois qu'il n'est pas ivre +comme ses incoherences me le faisaient supposer. + +--Vous etes etonne... reprit l'aide-de-camp. Ma s'il est la de si bonne +houre, c'est pour oune petite difficoulte quel zeneral il a ou avec les +habitanti. Par che i son di oumor pauco contrariente les Tedesques. Ces +chiens-la ne se sont-ils pas avises de ne piou audare boire de la biere +all chercle per che le zeneral y etait... + +En ce moment, nous fumes interrompus par un roulement de tambour, apres +quoi le crieur de la ville lut en francais d'abord, puis en allemand et +en italien, une proclamation de Rusca, en vertu de laquelle il etait +enjoint a tous les negocians et notables habitans de Clagenfurth +d'aller, comme par le passe, au cercle, pendant toutes les soirees, sous +peine d'etre taxes a un contribution extraordinaire. + +--Et comment le paieront-ils donc?... dit le colonel du 20e qui se +trouvait aupres de moi, car je m'etais avance pour ecouter; ce serait +la quatrieme qu'il leverait sur ces pauvres diables. Ce compere-la est +capable de les faire revolter, pour se donner le plaisir de mitrailler +une sedition populaire... + +--Pourquoi n'allaient-ils plus au cafe?... mon colonel, lui +demandais-je. + +Le colonel me regarda. + +--Vous arrivez... a ce que je vois, me repondit-il. Eh bien! voila le +fait. Ce diable de Rusca ne s'amusait-il pas, le soir, a allumer sa +pipe, au cercle, devant ces pauvres gens, avec les billets de florins +qu'il leur arrachait le matin!... Il faut que ce soit encore un bien bon +peuple, ces Allemands, pour qu'aucun d'eux ne lui ait tire un coup de +pistolet... Heureusement, nous partirons demain; nous n'attendions que +vous... + +--Il parait, lui dis-je, que votre general n'est pas commode?... + +--C'est un excellent militaire... repliqua-t-il, et il entend +particulierement la guerre que nous allons faire. Il a ete medecin dans +la partie de l'Italie qui avoisine les montagnes du Tyrol, et il en +connait les routes, les sentiers, les habitans. Il est d'une bravoure +exemplaire; mais c'est bien le plus malicieux animal que j'aie jamais +connu. S'il ne brule pas les paysans dans leurs villages, il faudra +qu'il soit dans ses bons jours... + +Le colonel s'eloigna en voyant un officier venir a nous. + +Je fus assez embarrasse de ma personne en me trouvant seul. Je pensai +qu'il n'etait pas convenable que j'allasse voir Rusca au cercle; et, +alors, je revins a l'aide-de-camp, qui etait toujours reste immobile +sur le seuil de la porte, occupe a fumer son cigare. J'avais toujours +rencontre son regard, quand je jetais par hasard les yeux sur lui en +causant avec le colonel; et, quoique ce regard me parut aussi railleur +que perfide, je le priai d'annoncer a son general ma visite pour la fin +de la soiree, objectant la necessite dans laquelle j'etais de prendre +quelque chose; car je n'avais rien mange depuis le matin... mais un +officier n'est pas aussi heureux que la mule du pape; en campagne, +il n'a pas d'heures pour ses repas; il se nourrit comme il peut, et +quelquefois pas du tout. Au moment ou j'allais retourner a mon logement, +j'entendis une grande rumeur dans le faubourg par lequel j'etais entre. +Je demande a un soldat qui me parut en venir la raison de ce tumulte, et +il me dit que l'un de mes canonniers en etait cause; alors je fus force +de me rendre sur les lieux pour savoir ce qui se passait. Il y avait +des attroupemens composes de femmes principalement, qui paraissaient en +colere, criaient et parlaient toutes ensemble; c'etait comme dans +une basse-cour, quand les poules se mettent a piailler. Au milieu +du faubourg, je vis une grande et belle fille autour de laquelle on +s'attroupait; quand elle m'apercut, elle fendit la presse et vint a moi. +Elle etait furieuse, elle parlait avec une volubilite convulsive; elle +avait des couleurs, les bras nus, la gorge haletante, les cheveux en +desordre, les yeux enflammes, la peau mate; elle gesticulait avec feu, +elle etait superbe; c'est une des plus belles coleres que j'ai vues dans +ma vie. La, je sus la cause de cette emeute. Mon fourrier etait loge +chez le pere de cette fille; et il parait que, la trouvant a son gout, +il avait voulu la cajoler; mais qu'elle s'etait brutalement defendue; +alors mon diable de canonnier, un provencal, il se nommait Lobbe, +c'etait un petit homme, a cheveux noirs, bien frises, qu'on avait appele +dans la compagnie _la Perruque_. La Perruque donc, par vengeance, se +faisait servir par le pere et la mere de cette fille; et, comme il etait +assis sur un fauteuil tres-eleve, il avait mis chacun de ses pieds sur +un escabeau de chaque cote de la table, et, pendant son repas, il avait +force la mere et le pere, qui etait un homme a cheveux blancs, de +tourner les etoiles de ses eperons. Il dinait gravement, ayant a ses +pieds les deux vieillards agenouilles, occupes a faire aller les +molettes. Cette fille, ne pouvant pas digerer cet affront, essayait +d'ameuter le quartier contre les Francais. + +Lorsque j'eus compris le sujet de ses plaintes, je m'empressai d'aller +au logement de la Perruque, et je le vis en effet assis comme un +pacha, regardant les deux vieillards, bons Allemands, qui faisaient +consciencieusement aller les eperons. Je n'oublierai jamais le geste de +la fille quand, en entrant avec moi, elle me montra ses parens. Elle +avait les larmes aux yeux, et me dit d'un son de voix guttural en +allemand: + +--_Sieht!..._ Voyez!... + +--Allons donc, Lobbe, finissez, dis-je a mon canonnier. Que diable, vous +meriteriez d'etre puni... Cela ne se fait pas... + +Les deux vieillards continuaient toujours. + +--Mais, mon lieutenant, me dit la Perruque, tenez, regardez-les!... Ca +ne les contrarie pas... ca les amuse. + +Je faillis rire. + +En ce moment, un gros homme bourgeonne, la face rouge et le nez bulbeux, +entra. A l'uniforme, je reconnus le general Rusca. + +--Bien, bien, canonnier!... s'ecria-t-il. Voila dix florins pour +t'encourager a etablir la domination francaise sur ces chiens-la... + +Et il lui jeta des florins. + +--Il me semble, mon general, lui dis-je avec fermete, quand nous +sortimes, que si vous m'avez entendu, la discipline militaire est +compromise. Il m'est fort indifferent, si cela vous plait, que mon +fourrier fasse tourner ses molettes, mais puisque je lui avais ordonne +de cesser, et qu'il est sous mes ordres... + +--Ah! dit-il en m'interrompant, tu es sorti de cette ecole ou l'on +raisonne?... Je vais t'apprendre a clocher avec les boiteux... + +--Quels sont vos ordres, lui demandais-je? + +--Viens les prendre ce soir a huit heures!... + +Et nous nous quittames. Ce commencement de relations ne promettait rien +de bon. + +A huit heures, apres avoir dine, je me presentai chez le general que je +trouvai buvant et fumant en compagnie de son aide-de-camp, du colonel et +d'un Allemand qui paraissait etre un personnage de Clagenfurth. Rusca me +recut civilement, mais il y avait toujours une teinte d'ironie dans son +discours. Il m'invita fort courtoisement a boire et a fumer; je ne bus +guere que deux verres de punch et fumai trois cigares. + +--Demain nous partirons a sept heures, et devrons etre en vue de Brixen +dans la journee, il faut entamer ces gens-la vivement. + +Je me retirai. Le lendemain, je crus m'eveiller a six heures, il etait +neuf heures passees. Rusca m'avait sans doute mis quelque drogue dans +mon verre, et je fus au desespoir en apprenant qu'il s'etait mis en +bataille a six heures du matin, et qu'il avait trois heures de marche en +avance. Mon hote, comprenant que j'en voulais a Rusca, me proposa de +me donner les moyens d'arriver a Brixen avant lui. La tentative etait +audacieuse, car il fallait m'embarquer dans des chemins de traverse ou +je pouvais rester; mais, jeune et depite comme je l'etais, je fis mon +va-tout. Cependant je ne voulus rien negliger: je communiquai mon +entreprise a mes sous-officiers, qui crurent leur honneur aussi bien +engage que le mien, nous melames du vin a l'avoine de nos chevaux, et +les bons Allemands, apprenant que nous voulions jouer un tour au Rusca, +nous fournirent quatre guides charges de nous preserver de tout malheur. +Effectivement, Rusca nous trouva reposes et en bataille en avant de +Brixen, l'attendant avec insouciance. + +--Comment, messieurs les b..., vous etes partis avant nous?... dit +le general. Vous me paierez cela, lieutenant... ajouta-t-il en me +regardant. + +--Mon general, lui dis-je, vous ne m'avez pas ordonne de vous +accompagner; si vous vous en souvenez, votre ordre a ete de regarder +Brixen comme le point de notre ralliement. Il ne souffla pas mot; mais +je vis qu'il faudrait jouer serre avec ce vieux singe-la. Nous entrames +en campagne au-dela de Brixen, j'avoue que je n'avais jamais vu faire la +guerre ainsi. Nous battions la campagne en visitant tous les villages, +les chemins, les champs. Vous eussiez dit une chasse, les soldats +rabattaient les paysans comme du gibier sur la principale route suivie +par le general, et quand il s'en trouvait en quantite suffisante, Rusca +passait tous ces malheureux en revue, en leur ordonnant de tendre leur +main gauche; puis, au seul aspect de la paume de cette main, il faisait +signe, remuant la tete, d'en separer certains des autres, et il laissait +le reste libre de retourner a leurs affaires: puis aussitot, sans autre +forme de proces, il fusillait ceux qu'il avait ainsi tries. La premiere +fois que j'assistai a cette singuliere enquete, je priai Rusca de +m'expliquer ce mode de proceder. Alors, a quelques pas de l'endroit ou +nous etions, il apercut dans un buisson je ne sais quels vestiges, et +il le fit cerner. Le buisson fouille, les soldats trouverent dans une +espece de trou deux hommes armes de carabines, qui attendaient sans +doute que nous fussions passes afin de tuer nos trainards. Avant de les +faire fusiller, Rusca me montra leurs mains gauches. Dans ce pays, les +chasseurs ont l'habitude de verser la poudre necessaire pour la charge +de leurs carabines dans le creux de leurs mains, et la poudre y laisse +une empreinte assez difficile a distinguer, mais que l'oeil de Rusca +savait y voir avec une grande dexterite. Des l'enfance, il avait observe +ce singulier diagnostic, et il lui suffisait de voir les mains des +paysans pour deviner s'ils avaient recemment fait le coup de fusil. Le +second jour, nous rencontrames un vieillard, septuagenaire au moins, +perche sur un arbre et occupe a l'emonder. Rusca le fit descendre et +lui examina la main gauche; par malheur, il crut y apercevoir le signe +fatal, et, quoique le pauvre homme parut bien innocent, il ordonna de +l'attacher a l'affut d'un canon. Ce malheureux fut oblige de suivre, et +nous allions au petit trot. De temps en temps il gemissait; les cordes +lui enflaient les mains; il se trouva bientot dans un etat pitoyable; +ses pieds saignaient; il avait perdu ses sabots, et j'ai vu tomber de +grosses larmes de sang de ses yeux. Nos canonniers, qui avaient commence +par rire, en eurent compassion, et vraiment il y avait de quoi, a voir +ce vieillard en cheveux blancs, traine pendant les dernieres lieues +comme un cheval mort. On finit par le jeter sur le canon, et comme il ne +pouvait pas parler, il remercia les soldats par un regard a tirer des +larmes. Le soir, lorsque nous bivouaquames, je demandai a Rusca ses +ordres relativement a ce vieillard. + +--Fusillez-le... me dit-il. + +--Mon general, repondis-je, vous etes le maitre de sa vie; mais si je +commande a mes canonniers de tuer cet homme, ils me diront que ce n'est +pas leur metier... + +--C'est bon!... repliqua-t-il en m'interrompant. Gardez-le jusqu'a +demain matin, et nous verrons... + +--Je ne me refuserai pas a le garder, dis-je; mais je ne veux pas en +repondre. + +Et je sortis de la maison ou etait Rusca, sans entendre sa replique; +mais je sus plus tard qu'il m'avait cruellement menace... + +En ce moment je partis, malgre tout l'interet que promettait ce +debut. La pendule marquait minuit et demi. J'etais pres de +Saint-Germain-des-Pres et je demeure a l'Observatoire.--Un jour j'aurai +la suite de Rusca; le nom me fait pressentir quelque drame; car je +partage, relativement aux noms, la superstition de M. Gautier Shaudy. +Je n'aimerais certes pas une demoiselle qui s'appellerait Petronille ou +Sacontala, fut-elle jolie... + +--Ma femme se nomme Rose-Vertu... me dit l'officier de l'Universite qui +faisait route avec moi. + +--Je le crois bien!... repliquai-je; Mlle Mars a nom Hippolyte... Et +vous, monsieur? lui demandai-je. + +--Moi!... Sebastien!... + +--C'est un martyr... et vous etes sans doute tres-heureux en menage? + +--Mais oui... Nous etions arrives. + +Ce fragment de conversation est sincere et veritable. Je puis affirmer +que, sauf de legeres inexactitudes, bien pardonnables, et qui n'ont +adultere ni le sens ni la pensee, tout ceci a ete dit par des hommes +d'un haut merite. N'est-ce pas un probleme interessant a resoudre pour +l'art en lui-meme, que de savoir si la nature, textuellement copiee, est +belle en elle-meme? Nous avons tous ete fortement emus, un lecteur le +sera-t-il?... Nous allons voir la Marguerite de Scheffer; et nous ne +faisons pas attention a des creatures qui fourmillent dans les rues de +Paris, bien autrement poetiques, belles de misere, belles d'expression, +sublimes creations, mais en guenilles... Aujourd'hui nous hesitons +entre l'idealisation et la traduction litterale des faits, des hommes, +des evenemens. Choisissez... Voici une aventure ou l'art essaie de +jouer le naturel. + + + +L'OEIL SANS PAUPIERE. + + +_Hallowe'en, Hallowe'en!_ criaient-ils tous, c'est ce soir la nuit +sainte, la belle nuit des skelpies[1] et des fairies[2]! Carrick! et +toi, Colean, venez-vous? Tous les paysans de Carrick-Border[3] sont la, +nos Megs et nos Jeannies y viendront aussi. Nous apporterons de bon +whiskey dans des brocs d'etain, de l'ale fumeuse, le parritch[4] +savoureux. Le temps est beau; la lune doit briller; camarades, les +ruines de Cassilis-Downaus n'auront jamais vu d'assemblee plus joyeuse!" + +[Note 1: Demons des eaux.] + +[Note 2: Fees.] + +[Note 3: Nom de canton.] + +[Note 4: Pudding d'Ecosse.] + +Ainsi parlait Jock Muirlaud, fermier, veuf et jeune encore. Il etait, +comme la plupart des paysans d'Ecosse, theologien, un peu poete, grand +buveur, et cependant fort econome. Murdock, Will Lapraik, Tom Duckat, +l'entouraient. La conversation avait lieu pres du village de Cassilis. + +Vous ne savez sans doute pas ce que c'est que l'Hallowe'en: c'est la +nuit des fees; elle a lieu vers le milieu d'aout. Alors on va consulter +le sorcier du village; alors tous les esprits follets dansent sur les +bruyeres, traversent les champs, a cheval sur les pales rayons de la +lune. C'est le carnaval des genies et des gnomes. Alors il n'y a pas de +grotte ni de rocher qui n'ait son bal et sa fete, pas de fleur qui ne +tressaille sous le souffle d'une sylphide, pas de menagere qui ne ferme +soigneusement sa porte, de peur que le spunkie[5] n'enleve le dejeuner +du lendemain, et ne sacrifie a ses espiegleries le repas des enfans qui +dorment enlaces dans le meme berceau. + +[Note 5: Lutin.] + +Telle etait la nuit solennelle, melee de caprice fantastique et d'une +secrete terreur, qui allait s'elever sur les collines de Cassilis. +Imaginez un terrain montagneux, qui ondule comme une mer, et dont les +nombreuses collines se tapissent d'une mousse verte et brillante; au +loin, sur un pic escarpe, les murs creneles du chateau detruit, dont la +chapelle, privee de sa toiture, s'est conservee presque intacte, et +fait jaillir dans l'ether pur ses pilastres minces, sveltes comme des +branchages en hiver et depouilles de leur feuillage. La terre est +infeconde dans ce canton. Le genet dore y sert de retraite au lievre; la +roche parait a nu de distance a distance. L'homme qui ne reconnait +un pouvoir supreme que dans la desolation et la terreur regarde ces +terrains steriles comme frappes du sceau meme de la Divinite. La +bienfaisance feconde et immense du Tres-Haut nous inspire peu de +gratitude: c'est son chatiment et sa rigueur que nous adorons. + +Les spunkies dansaient donc sur le gazon menu de Cassilis, et la lune, +qui s'etait levee, paraissait large et rouge a travers le vitrage casse +du grand portail de la chapelle. Elle semblait suspendue la comme une +grande rosace amarante, sur laquelle se dessinait un debris de trefle de +pierre mutile. Les spunkies dansaient. + +Le spunkie! C'est une tete de femme, blanche comme la neige, avec de +longs cheveux ardeus. De belles ailes, draperies soutenues par des +fibres minces et elastiques, s'attachent, non pas a l'epaule, mais +au bras blanc et mince dont elles suivent le contour. Le spunkie est +hermaphrodite; a un visage feminin il joint cette elegance svelte et +frele de la premiere adolescence virile. Le spunkie n'a de vetement que +ses ailes, tissu fin et delie, souple et serre, impenetrable et leger, +comme l'aile de la chauve-souris. Une nuance brunatre, fondue dans une +pourpre azuree, chatoie sur cette robe naturelle qui se reploie autour +du spunkie en repos, comme les plis de l'etendard autour du baton qui +le porte. De longs filamens, qui ressemblent a de l'acier bruni, +soutiennent ces longs voiles dont le spunkie se drape; des griffes +d'acier en arment l'extremite. Malheur a la menagere qui s'aventure le +soir pres du marais ou se tient blotti le spunkie, ou dans la foret +qu'il parcourt! + +La ronde des spunkies commencait sur les bords de la Doon, quand +l'assemblee joyeuse, femmes, enfans, jeunes filles, s'en approcha. Les +lutins disparurent aussitot. Toutes ces grandes ailes, se deployant a la +fois, obscurcissent l'air. Vous eussiez dit une nuee d'oiseaux s'elevant +tout a coup du milieu des roseaux bruissans. La clarte de la lune se +voila un moment; Muirland et ses compagnons s'arreterent. + +--J'ai peur! s'ecria une jeune fille. + +--Bah! reprit le fermier, ce sont des canards sauvages qui s'envolent! + +--Muirland, lui dit le jeune Colean d'un air de reproche, tu finiras +mal; tu ne crois a rien. + +--Brulons nos noix, cassons nos noisettes, reprit Muirland, sans faire +attention a la reprimande de son camarade; asseyons-nous ici, et vidons +nos paniers. Voici un beau petit abri; la roche nous couvre; le gazon +nous offre un lit douillet. Le grand diable ne me troublerait pas dans +mes meditations, qui vont sortir de ces brocs et de ces bouteilles. + +--Mais les bogillies[6] et les brownillies[7] peuvent nous trouver ici, +dit timidement une jeune femme. + +[Note 6: Esprits des bois.] + +[Note 7: Esprits des bruyeres.] + +--Le cranreuch[8] les emporte! interrompit Muirland. Vite, Lapraik, +allume ici, pres du roc, un foyer de feuilles mortes et de branchages; +nous chaufferons le whiskey; et si les filles veulent savoir quel mari +le bon Dieu ou le diable leur reserve, nous avons ici de quoi les +satisfaire. Bome Lesley nous a apporte des miroirs, des noisettes, de la +graine de lin, des assiettes et du beurre. Lasses[9], n'est-ce pas la +tout ce qu'il vous faut pour vos ceremonies? + +[Note 8: Vent du Nord.] + +[Note 9: Jeunes filles.] + +--Oui, oui, repondirent les lasses. + +--Mais d'abord buvons, reprit le fermier, qui, par son caractere +dominateur, sa fortune, son cellier bien garni, son grenier plein de ble +et ses connaissances agricoles, avait acquis une certaine autorite dans +le canton. + +Or, mes amis, vous saurez que de tous les pays du monde, celui ou les +classes inferieures ont le plus d'instruction et le plus de +superstitions a la fois, c'est l'Ecosse. Demandez a Walter Scott, ce +sublime paysan ecossais, qui ne doit sa grandeur qu'a cette faculte +qu'il a recue de Dieu de representer symboliquement tout le genie +national. En Ecosse on croit a tous les gnomes, et on discute, dans les +cabanes, des sujets d'abstraite philosophie. La nuit d'Hallowe'en +est consacree specialement a la superstition. L'on se reunit alors pour +penetrer dans l'avenir. Les rites necessaires pour obtenir ce resultat +sont connus et inviolables. Point de religion plus stricte dans ses +observances. C'etait surtout cette ceremonie pleine d'interet, ou chacun +est a la fois pretre et sorcier, que les habitans de Cassilis +regardaient comme le but de leur excursion et le delassement de leur +nuit. Cette magie rustique a un charme inexprimable. On s'arrete, pour +ainsi dire, sur le point limitrophe de la poesie et de la realite; on +communique avec les puissances infernales, sans renier Dieu tout-a-fait; +on transmute en objets sacres et magiques les objets les plus vulgaires; +on se cree avec un epi de ble et une feuille de saule des esperances et +des terreurs. + +La coutume veut que l'on ne commence les incantations d'Hallowe'en qu'a +minuit sonnant, a l'heure ou toute l'atmosphere est envahie par les +etres surhumains, et ou non-seulement les spunkies, premiers acteurs +du drame, mais tous les bataillons de la feerie ecossaise, viennent +s'emparer de leur domaine. Nos paysans, reunis a neuf heures, passerent +le temps a boire, a chanter ces vieilles et delicieuses ballades ou leur +langage melancolique et naif s'allie si bien a un rhythme saccade, a une +melodie qui descend de quarte en quarte par des intervalles bizarres, a +un emploi singulier du genre chromatique. Les jeunes filles, avec leurs +plaids barioles et leurs robes de serge, d'une admirable proprete; les +femmes, le sourire sur les levres; les enfans, ornes de ce beau ruban +rouge, noue sur le genou, qui leur sert de jarretieres et de parure; +les jeunes gens dont le coeur battait plus vite a l'approche du moment +mysterieux ou la destinee allait etre consultee; un ou deux vieillards +que l'ale savoureuse rendait a la joie de leurs jeunes ans, formaient un +groupe plein d'interet, que Wilkie aurait voulu peindre, et qui aurait +fait en Europe les delices de toutes les ames accessibles encore, parmi +tant d'emotions febriles, aux delices d'un sentiment vrai et profond. + +Muirland surtout se livrait tout entier a la gaiete bruyante qui +petillait avec la mousse epaisse de la biere, et se communiquait a tous +les auditeurs. + +C'etait un de ces caracteres que la vie ne dompte pas; un de ces hommes +d'intelligence vigoureuse qui luttent contre la bise et l'orage. Une +jeune fille du canton, qui avait uni sa destinee a celle de Muirland, +etait morte en couches apres deux ans de mariage; et Muirland avait jure +de ne se remarier jamais. Personne n'ignorait dans le voisinage la +cause de la mort de Tuilzie; c'etait la jalousie de Muirland. Tuilzie, +delicate enfant, comptait a peine seize annees quand elle epousa le +fermier. Elle l'aimait et ne connaissait pas la violence de cette ame, +la fureur dont elle pouvait s'animer, le tourment journalier qu'elle +pouvait infliger a elle-meme et aux autres. Jock Muirland etait jaloux; +la tendresse ingenue de sa jeune compagne ne le rassurait pas. Un jour, +au coeur de l'hiver, il lui fit faire un voyage a Edinburgh, pour +l'arracher aux seductions pretendues d'un jeune laird qui avait eu la +fantaisie de passer la mauvaise saison a sa campagne. + +Tous les camarades du fermier, et meme le cure, ne lui epargnaient +pas les remontrances; il ne repondait rien, si ce n'est qu'il aimait +ardemment Tuilzie, et qu'il etait le meilleur juge de ce qui pouvait +contribuer au bonheur de son menage. Sous le toit rustique de Jock, il y +avait souvent des plaintes, des cris, des sanglots qui retentissaient au +dehors; le frere de Tuilzie etait venu representer a son beau-frere que +sa conduite etait inexcusable; une querelle vehemente avait ete la suite +de cette demarche; la jeune femme deperissait par degres. Enfin le +chagrin qui la consumait l'emporta. Muirland tomba dans un profond +desespoir, qui dura plusieurs annees; mais, comme tout est passager +dans ce monde, il avait, en jurant de rester veuf, oublie peu a peu +le souvenir de celle dont il avait ete le bourreau involontaire. Les +femmes, qui pendant plusieurs annees l'avaient vu avec horreur, lui +avaient enfin pardonne; et la nuit d'Hallowe'en le retrouvait tel qu'il +avait ete autrefois, joyeux, caustique, amusant, buvant sec et fecond en +excellens contes, en plaisanteries rustiques, en refrains bruyans, +qui mettaient en train l'assemblee nocturne et entretenaient sa bonne +humeur. + +On avait deja epuise la plupart des vieilles romances de fondation, +quand les douze coups de minuit sonnerent et propagerent au loin l'echo +de leurs vibrations. Ils avaient bu largement. Voici venir le moment des +superstitions accoutumees. Tout le monde, excepte Muirland, se leva. + +"Cherchons le kail[10], cherchons le kail s'ecrierent-ils!..." + +[Note 10: Ces usages sont encore populaires en Ecosse.] + +Jeunes gens et jeunes filles se repandirent dans les champs, et +revinrent tour a tour apportant chacun une racine detachee du sol: +c'etait le kail. Il faut deraciner la premiere plante qui se presente +sous vos pas; si la racine est droite, votre femme ou votre mari seront +bien faits et de bonne grace; si la racine est tortue, vous epouserez +une personne contrefaite. S'il reste de la terre suspendue aux filamens, +votre menage sera fecond et heureux; si votre racine est polie et mince, +vous ne serez pas long-temps en menage. Imaginez les eclats de rire, +le tumulte joyeux, les plaisanteries villageoises auxquelles cette +recherche conjugale donnait lieu; on se poussait, on se pressait; on +comparait les resultats de son investigation; jusqu'aux petits enfans +avaient leur kail. + +"Pauvre Will Haverel! s'ecria Muirlaud, jetant les yeux sur la racine +que tenait en main un jeune garcon, ta femme sera tortue; ton kail +ressemble a la queue de mon porc." + +Puis, ils s'assirent en rond, et l'on se mit a experimenter la saveur +de chaque racine; une racine amere designe un mechant mari; une racine +sucree, un mari imbecile; une racine odorante, un epoux de bonne humeur. +A cette grande ceremonie succeda celle du tap-pickle. Les jeunes filles +vont, les yeux bandes, cueillir chacune trois epis de ble. Si le grain +qui couronne l'epi se trouve manquer a l'un d'entre eux, on ne doute pas +que le mari futur de la villageoise n'ait a lui pardonner une faiblesse +commise avant l'heure nuptiale. O Nelly! Nelly! tes trois epis etaient +a la fois prives de leur tap-pickle, et l'on ne t'epargna pas les +railleries. Il est vrai que la veille meme le fause-house, ou grenier de +reserve, avait ete temoin d'une causerie bien longue entre toi et Robert +Luath. + +Muirland les regardait sans se meler activement a leurs jeux. + +"Les noisettes! les noisettes!" s'ecrierent-ils. + +On tire du panier un sac plein de noisettes, et l'on se rapprocha du +feu, que l'on n'avait pas cesse d'entretenir. La lune brillait pure et +presque radieuse. Chacun prit sa noisette. Ce charme est celebre et +venere. On se distribue par couples; on donne a la noisette que l'on a +choisie son propre nom; et l'on place a la fois dans le feu la noisette +baptisee du nom de sa fiancee, et la sienne propre. Si les deux +noisettes brulent paisiblement cote a cote, l'union sera longue et +paisible; si les noisettes eclatent et se separent en brulant, trouble +et separation dans le menage. Souvent c'est la jeune fille qui se +charge de disposer dans le foyer le double symbole auquel toute son ame +s'attache; et quel est son chagrin quand ce divorce s'opere, et que son +mari futur s'elance en petillant loin de sa compagne! + +Une heure sonnait, et les paysans n'etaient point las de consulter +leurs oracles mystiques. La terreur et la foi qui se melaient a +ces incantations leur pretaient un charme nouveau. Les spunkies +recommencaient a se mouvoir au milieu des joncs agites. Les jeunes +filles tremblaient. La lune, qui avait monte dans le ciel, se couvrait +d'un nuage. On fit la ceremonie du pot de terre, celle de la chandelle +soufflee, celle de la pomme, grandes conjurations que je ne devoilerai +pas. Willie Maillie, une des plus belles entre ces jeunes filles, +plongea trois fois son bras dans l'eau de la Doon, en s'ecriant: "Mon +epoux futur, mon mari qui n'es pas encore, ou es-tu? Voici ma main." +Trois fois le charme avait ete repete, lorsqu'on l'entendit pousser un +grand cri. + +"Ah! bon Dieu! le spunkie a saisi ma main, s'ecria-t-elle." On +s'empressa pres d'elle, et tout le monde fremit, excepte Muirland. +Maillie montra sa main tout ensanglantee; les juges des deux sexes, +qu'une longue experience rendait habiles dans l'interpretation de ces +oracles, convinrent sans hesiter que l'egratignure n'etait pas causee, +comme le pretendait Muirland, par les pointes d'un jonc epineux, mais +que le bras de la jeune fille portait reellement l'empreinte de la +griffe aigue du spunkie. On reconnut aussi d'une seule voix que Maillie +etait menacee par cette experience d'avoir plus tard un mari jaloux. Le +fermier veuf avait bu, je crois, un peu plus que de raison. + +"Jaloux! jaloux!" s'ecria-t-il. + +Il croyait voir dans cette declaration de ses camarades une allusion +malveillante a sa propre histoire. + +"Moi, continua Muirland en vidant un pot d'etain rempli de whiskey qui +en couvrait les bords, j'aimerais mieux cent fois epouser le spunkie +que de me marier une seconde fois. J'ai su ce que c'etait que de vivre +enchaine; autant vaudrait rester emprisonne dans une bouteille fermee +hermetiquement, avec un singe, un chat ou le bourreau pour compagnons. +J'ai ete jaloux de ma pauvre Tuilzie: j'avais tort peut-etre; mais +comment, je vous le demande, n'etre pas jaloux? Quelle est la femme qui +ne demande pas une continuelle surveillance? Je ne dormais pas la nuit, +je ne la quittais pas pendant le jour entier; je ne fermais pas l'oeil +un instant. Les affaires de ma ferme allaient mal; tout deperissait. +Tuilzie elle-meme languissait sous mes yeux. A cinq millions de diables +le mariage!" + +Les uns riaient, les autres, scandalises, se taisaient. La derniere +et la plus redoutable des incantations restait a essayer: c'est la +ceremonie du miroir. On se place, une chandelle a la main, en face d'une +petite glace; on souffle trois fois sur le verre, et on l'essuie en +repetant trois fois: _Parais, mon mari_, ou: _Parais, ma femme!_ Alors, +au-dessus de l'epaule gauche de la personne qui consulte le destin, se +montre distinctement une figure qui se reflete dans le miroir; c'est +celle de la compagne ou du mari que l'on invoquait. + +Personne n'osait, apres l'exemple de Maillie, braver encore les +puissances surnaturelles. Le miroir et la chandelle etaient la par terre +sans que l'on pensat a les mettre en usage. La Doon fremissait dans +les roseaux; une longue trainee d'argent, qui tremblait sur ses vagues +lointaines, etait aux yeux des villageois la trace etincelante des +skelpies ou esprits des eaux; la jument de Muirland, sa petite jument +des Highlands, a la queue noire et au blanc poitrail, hennissait de +toute sa force, ce qui est toujours signe qu'un mauvais esprit est +voisin. Le vent fraichissait; les tiges des joncs balances rendaient +un triste et long murmure. Toutes les femmes commencaient a parler du +retour; elles avaient d'excellentes raisons, des reprimandes pour leurs +maris et leurs freres, des conseils de sante pour leurs peres, et une +eloquence de menage a laquelle, helas! nous autres rois de la nature et +du monde, nous resistons bien rarement. + +"Eh bien! qui de vous se presentera devant le miroir?" s'ecria Muirland. + +On ne repondait pas... + +"Vous avez bien peu de coeur, continua-t-il. Le souffle du vent vous +fait trembler comme le saule. Quant a moi qui ne veux plus prendre de +femme, comme vous savez, parce que je veux dormir, et que mes paupieres +refusent de se fermer des que je suis mari, il m'est impossible de +commencer le charme. C'est ce que vous sentez aussi bien que moi." + +A la fin, personne ne voulant saisir le miroir, Jock Muirland s'en +empara. "Je vais vous donner l'exemple." Alors il prit sans hesiter +la glace fatale; la chandelle fut allumee, et il repeta bravement +l'incantation. + +"Parais donc, ma femme," s'ecria Muirland. + +Aussitot une figure pale, couverte de cheveux d'un blond fauve, se +montra sur l'epaule de Muirland. Il tressaillit, se retourna pour +s'assurer que l'une des jeunes filles du canton n'etait pas derriere lui +pour imiter l'apparition. Mais personne n'avait ose parodier le spectre; +et quoique le miroir se fut brise sur la terre en echappant de la main +du fermier, toujours au-dessus de son epaule la meme tete blanche, la +meme chevelure ardente se presentaient: Muirland pousse un grand cri, et +tombe la face contre terre. + +Vous eussiez vu alors tous les habitans du village fuir ca et la, comme +les feuilles enlevees par le vent; il ne resta plus dans cet endroit ou +ils s'etaient livres naguere a leurs amusemens rustiques que les debris +de la fete, le foyer a demi eteint, les pots et les cruches vides, et +Muirland couche sur le gazon. Les spunkies et leurs acolytes revenaient +en foule, et l'orage qui se preparait dans l'air melait a leur +chant surnaturel ce long sifflement que les Ecossais designent si +pittoresquement sous le nom de _Sugh_. Muirland, en se relevant, regarda +encore par-dessus son epaule: toujours la meme figure. Elle souriait au +paysan, mais ne prononcait pas un mot, et Muirland ne pouvait deviner si +cette tete appartenait a un corps humain; car elle ne se montrait a lui +que lorsqu'il se detournait. Sa langue se glacait et restait attachee +a son palais. Il essaya de lier conversation avec l'etre infernal, et +rappela en vain tout son courage; des qu'il apercevait ces traits pales +et ces boucles ardentes, il fremissait de tout son corps. Il se mit a +fuir, dans l'espoir de se delivrer de son acolyte. Il avait detache sa +petite jument blanche et allait mettre le pied a l'etrier, quand il +tenta encore une derniere experience. Terreur! toujours cette tete, +devenue son inseparable compagne. Elle etait attachee sur son epaule, +comme ces tetes isolees dont les sculpteurs gothiques jetaient +quelquefois le profil au sommet d'un pilastre ou a l'angle d'un +entablement. La pauvre Meg, la jument du fermier, hennissait avec une +force terrible; et par des ruades frequentes elle annoncait la part +qu'elle prenait a la terreur de son pauvre maitre. Le spunkie (ce +devait etre un de ces habitans des joncs de la Doon qui persecutait le +fermier), toutes les fois que Muirland se retournait, fixait sur lui +deux yeux flamboyans, d'un bleu profond, sur lesquels aucun cil ne +dessinait son ombre, et dont nulle paupiere ne voilait l'insupportable +clarte. Il piqua des deux; la meme curiosite le poussait toujours a +savoir si sa persecutrice etait la; elle ne le quittait pas; en vain +lancait-il sa jument au galop, en vain les bruyeres et les montagnes +disparaissaient et fuyaient sous les pas de l'animal, Muirland ne savait +plus ni quelle route il suivait, ni vers quel but il conduisait la +pauvre Meg. Il n'avait qu'une idee, le spunkie, son compagnon de route, +ou plutot sa compagne, car cette figure feminine avait toute la malice +et toute la delicatesse qui conviennent a une jeune fille de dix-huit +ans. + +La voute du ciel se couvrait de nuees epaisses qui le retrecissaient par +degres. Jamais pauvre pecheur ne se trouva lance seul au milieu de la +campagne dans une plus satanique obscurite. Le vent soufflait comme s'il +eut voulu eveiller les morts; la pluie tombait, emportee diagonalement +par la violence de l'orage. Les lueurs rapides de l'eclair +disparaissaient, devorees par les nues tenebreuses qui se refermaient +sur elles: de longs, profonds et lourds mugissemens en sortaient. Pauvre +Muirland! ton bonnet bleu ecossais, bariole de rouge, tomba, et tu +n'osas pas te retourner pour le ramasser. La tempete redoublait de +fureur; la Doon debordait sur ses rivages; et Muirland, apres avoir +galope pendant une heure, reconnut douloureusement qu'il revenait au +meme lieu d'ou il etait parti. L'eglise ruinee de Cassilis etait sous +ses yeux; on eut dit que l'incendie embrasait les restes de ses vieux +pilastres; des flammes jaillissaient de toutes les ouvertures inegales; +les sculptures apparaissaient dans toute leur delicatesse sur un fond +de clartes lugubres: Meg refusait d'avancer; mais le fermier, dont +la raison ne guidait plus les demarches, et qui croyait sentir cette +redoutable tete appuyee sur son epaule, enfoncait si vigoureusement son +eperon dans les flancs de la pauvre bete qu'elle ceda malgre elle a la +violence qu'on lui imposait. + +"Jock, dit une voix douce, epouse-moi, tu cesseras d'avoir peur." + +Vous imaginez la profonde terreur du malheureux Muirland. + +"Epouse-moi," repetait le spunkie. + +Cependant ils fuyaient vers la cathedrale enflammee. Muirland, arrete +dans sa course par les pilastres mutiles et les saints de pierre +renverses, mit pied a terre; il avait, pendant cette nuit, bu tant de +vin, de biere et d'eau-de-vie, galope si etrangement, eprouve tant +de surprise, qu'il finit par s'accoutumer a cet etat d'excitation +surnaturelle: notre fermier entra d'un pied ferme dans la nef sans voute +d'ou jaillissaient ces feux infernaux. + +Le spectacle qui le frappa etait nouveau pour lui. Un personnage +accroupi au milieu de la nef soutenait, sur son dos courbe, un vase +octangulaire ou brulait une flamme verte et rouge. Le maitre-autel etait +charge de ses vieux ornemens catholiques. Des demons a la chevelure +ardente qui se herissait sur leur tete etaient debout sur l'autel, et +tenaient lieu de cierges. Toutes les formes grotesques et infernales +que l'imagination du peintre et du poete ont revees se pressaient, +couraient, volaient, se balancaient, se trainaient, se contournaient en +mille etranges facons. Les stalles des chanoines etaient remplies de +personnages graves qui avaient conserve les costumes de leur etat. Mais +sur leurs aumusses on voyait se dessiner des mains de squelettes, et de +leurs yeux caves aucune clarte n'emanait. + +Je ne dirai pas, car le langage humain ne peut y atteindre, quel encens +on brulait dans cette eglise, ni quelle abominable parodie des saints +mysteres y etait jouee par les demons. Quarante de ces lutins, perches +sur l'ancienne galerie qui avait soutenu autrefois l'orgue de la +cathedrale, tenaient en main des cornemuses ecossaises de dimensions +differentes. Un enorme chat noir, assis sur un trone compose d'une +douzaine de ces messieurs, donnait la mesure par un miaulement prolonge. +La symphonie infernale faisait trembler ce qui restait encore des voutes +a demi detruites, et tomber de temps en temps quelques fragmens de +pierres ruineuses. Il y avait parmi ce tumulte de jolies skelpies a +genoux; vous les eussiez prises pour des vierges charmantes, si la queue +demoniaque n'avait pas souleve le coin de leur robe blanche; et plus de +cinquante spunkies, les ailes etendues ou repliees, dansant ou en repos. +Dans les niches des saints symetriquement rangees autour de la nef +etaient des cercueils ouverts, ou le mort, sur son linceul blanc, +apparaissait tenant en main le cierge funeraire. Quant aux reliques +suspendues au parvis, je ne m'arreterai pas a les decrire. Tous les +crimes connus en Ecosse depuis vingt ans avaient concouru a parer +l'eglise livree aux demons. + +Vous y eussiez vu la corde du pendu, le couteau de l'assassin, le debris +epouvantable de l'avortement et la trace de l'inceste. Vous y eussiez +vu des coeurs de scelerats noircis dans le vice, et des cheveux blancs +paternels suspendus encore a la lame du poignard parricide. Muirland +s'arreta, se detourna; la figure compagne de sa route n'avait pas quitte +son poste. Un des monstres charges du service infernal le prit par la +main; il se laissa faire. On le conduisit a l'autel; il suivit son +guide. Il etait dompte. Sa force l'avait abandonne. On s'agenouilla, il +s'agenouilla; on chanta des hymnes bizarres, il n'ecouta rien; et il +resta la, stupefait, petrifie, attendant son sort. Cependant les chants +infernaux devenaient plus bruyans; les spunkies charges du corps de +ballet tournaient plus rapidement dans leur ronde infernale; les +cornemuses criaient, beuglaient, hurlaient et sifflaient avec une +vehemence nouvelle. Muirland detourna la tete pour examiner cette fatale +epaule sur laquelle un hote incommode avait fait election de domicile. + +"Ah!" s'ecria-t-il, poussant un long soupir de satisfaction. + +La tete avait disparu. + +Mais quand ses regards eblouis et egares se reporterent sur les objets +qui l'environnaient, il fut bien etonne de trouver pres de lui, a genoux +sur un cercueil, une jeune fille dont le visage etait celui meme du +fantome qui l'avait poursuivi. Une petite chemisette ecossaise de +fin lin gris descendait a peine jusqu'a mi-cuisse. On apercevait une +poitrine charmante, de blanches epaules, sur lesquelles roulaient des +cheveux blonds, un sein virginal, dont la legerete du costume relevait +toute la beaute. Muirland fut emu; ces formes si gracieuses et si +delicates contrastaient avec toutes les hideuses apparitions qui +l'entouraient. Le squelette qui parodiait la messe prit de ses doigts +crochus la main de Muirland et l'unit a celle de la jeune fille. +Muirland crut sentir alors dans l'etreinte de cette bizarre fiancee la +froide morsure que le peuple attribue aux griffes d'acier du spunkie. +C'en etait trop pour lui; il ferma les yeux et defaillit. A demi vaincu +par un evanouissement qu'il combattait, il crut deviner que des mains +infernales le replacaient sur la jument fidele qui l'avait attendu a +la porte de la cathedrale; mais ses perceptions etaient obscures, ses +sensations indistinctes. + +Une telle nuit, comme on le pense bien, laissa des traces chez notre +fermier; il se reveilla comme on se reveille apres une lethargie, et fut +fort etonne d'apprendre que depuis quelques jours il avait pris femme, +que depuis la nuit d'Hallowe'en il avait fait un voyage dans les +montagnes, et qu'il en avait ramene une jeune epouse, laquelle, en +effet, se trouvait placee pres de lui dans le lit hereditaire de sa +ferme. + +Il se frotta les yeux et crut qu'il revait, puis il voulut contempler +celle qu'il avait choisie sans s'en douter, et qui etait devenue +mistriss Muirlaud. C'etait le matin. Qu'elle etait jolie! quelle douce +lumiere nageait dans ces regards prolonges! quel eclat dans ces yeux! +Cependant Muirland etait frappe de la lueur bizarre qui emanait de ces +regards memes. Il s'approcha; chose etrange! sa femme, a ce qu'il pensa +du moins, n'avait pas de paupiere; de grands orbes d'un bleu fonce +se dessinaient sous l'arc noir d'un sourcil dont la courbe etait +admirablement legere. Muirland soupira; le souvenir vague du spunkie, +de sa course nocturne et de sa terrible noce dans la cathedrale, se +representa tout a coup devant lui. + +En examinant de plus pres sa nouvelle epouse, il crut observer en elle +tous les traits caracteristiques de cet etre surnaturel, modifies +seulement et comme adoucis. Les doigts de la jeune femme etaient longs +et minces, ses ongles blancs et effiles; sa chevelure blonde tombait +jusqu'a terre. Il resta comme absorbe par une profonde reverie; +cependant tous ses voisins lui dirent que la famille de sa femme +residait dans les Highlands; qu'aussitot apres la noce il avait ete +saisi par une fievre ardente; qu'il n'etait pas etonnant que tout +souvenir de la ceremonie se fut efface de son esprit malade, mais que +bientot il se conduirait mieux avec sa femme, car elle etait jolie, +douce et bonne menagere. + +"Mais elle n'a pas de paupieres!" s'ecriait Muirland. + +On lui riait au nez, on pretendait que la fievre le poursuivait encore; +personne, si ce n'est le fermier, ne s'apercevait de cette etrange +particularite. + +La nuit vint: c'etait pour Muirland la nuit des noces, car jusqu'a ce +moment il n'avait ete mari que de nom. La beaute de sa femme l'avait +emu, bien que selon lui elle n'eut pas de paupieres. Il se promenait +donc de braver resolument sa propre terreur, et de profiter au moins de +la faveur singuliere que le ciel ou l'enfer lui envoyait. Nous demandons +ici au lecteur de nous conceder tous les privileges du roman et de +l'histoire, et de passer rapidement sur les premiers evenemens de cette +nuit; nous ne dirons pas combien la belle Spellie (c'etait son nom) +paraissait plus belle encore dans ses nocturnes atours. + +Muirland s'eveilla, revant qu'une clarte subite du soleil illuminait +tout a coup la chambre basse ou etait place le lit nuptial. Ebloui par +ces rayons ardens, il se leve en sursaut et voit les yeux eclatans de sa +femme tendrement fixes sur lui. + +"Diable! s'ecria-t-il, mon sommeil, en effet, est une injure a sa +beaute! Il chassa donc le sommeil, et dit a Spellie mille choses +aimables et tendres auxquelles la jeune fille des montagnes repondit de +son mieux. + +Jusqu'au matin, Spellie n'avait pas dormi. + +"Comment dormirait-elle, en effet, se demandait Muirland, elle n'a pas +de paupiere?" + +Et son pauvre esprit retombait dans un abime de meditations et de +craintes. Le soleil se leva. Muirland etait pale et abattu; la fermiere +avait les yeux plus etincelans que jamais. Ils passerent la matinee a se +promener sur les bords de la Doon. La jeune epouse etait si jolie que +son mari, malgre sa surprise et la fievre a laquelle il etait en proie, +ne put la contempler sans admiration. + +"Jock, lui dit-elle, je vous aime autant que vous aimiez Tuilzie; toutes +les jeunes filles des environs me portent envie: aussi prenez-y garde, +mon ami, je serai jalouse, je vous surveillerai de pres." Les baisers de +Muirland arreterent ces paroles; cependant les nuits se succederent, et +au milieu de chaque nuit les yeux eclatans de Spellie arrachaient le +fermier a son sommeil; la force du fermier y succombait. + +"Mais, ma chere amie, demanda Jock a sa femme, est-ce que vous ne dormez +jamais? + +--Dormir, moi! + +--Oui, dormir! il me semble que depuis que nous sommes maries vous +n'avez pas dormi un moment. + +--Dans ma famille, on ne dort jamais." + +Les orbes azures de la jeune femme versaient des rayons plus ardens. + +"Elle ne dort pas! s'ecria avec desespoir le fermier, elle ne dort pas!" + +Il retomba epuise et terrifie sur l'oreiller. + +"Elle n'a pas de paupieres, elle ne dort pas! repeta-t-il. + +--Je ne me lasse pas de te voir, reprit Spellie, et je te surveillerai +de plus pres." + +Pauvre Muirland! les beaux yeux de sa femme ne lui laissaient pas de +repos; c'etaient, comme disent les poetes, des astres eternellement +allumes pour l'eblouir. On fit dans le canton plus de trente ballades +adressees aux beaux yeux de Spellie. Quant a Muirland, un beau jour il +disparut. Trois mois s'etaient ecoules; le supplice qu'avait eprouve le +fermier avait epuise sa vie, devore son sang; il lui semblait que ce +regard de feu le brulait. S'il revenait des champs, s'il restait a la +maison, s'il allait a l'eglise, toujours ce rayon terrible dont la +presence et l'eclat penetraient jusqu'au fond de son etre et le +faisaient tressaillir d'horreur. Il finit par detester le soleil, par +fuir le jour. + +Le meme supplice que la pauvre Tuilzie avait souffert etait devenu le +sien; au lieu de l'inquietude morale qui, pendant son premier mariage, +l'avait transforme en bourreau de la jeune fille, et que les hommes +appellent du nom de jalousie, il se trouvait place sous l'inquisition +physique et ineluctable d'un oeil qui ne se fermait jamais: c'etait +encore la jalousie, mais transformee en image palpable, l'inquisition +devenue type. Il laissa sa ferme, quitta ses domaines, passa la mer et +s'enfonca dans les forets de l'Amerique septentrionale, ou beaucoup de +gens de son pays ont ete fonder des habitations et batir leur hutte +paisible. Les savanes de l'Ohio lui offraient un asile assure a ce qu'il +croyait; il preferait sa pauvrete, la vie du colon, le serpent +cache dans les buissons epais, une nourriture sauvage, grossiere et +incertaine, a son toit ecossais, sous lequel l'oeil jaloux et toujours +ouvert reluisait pour son tourment. Apres avoir passe un an dans cette +solitude, il finit par benir son sort: au moins il trouvait le repos au +sein de cette nature feconde. Il n'entretenait aucune correspondance +avec la Grande-Bretagne, de peur d'avoir des nouvelles de sa femme; +quelquefois dans ses reves il voyait encore cet oeil ouvert, cet oeil +sans paupieres, et se reveillait en sursaut; mais c'etait tout ce qu'il +avait a souffrir; il s'assurait bien que la vigilante et redoutable +prunelle n'etait plus aupres de lui, ne le penetrait, ne le devorait pas +de ses clartes insupportables, et il se rendormait heureux. + +Les Narraghansetts, tribu voisine de son habitation, avaient pris pour +sachem ou pour chef Massasoit, vieillard maladif, dont le caractere +etait pacifique, et dont Jock Muirland se concilia aisement la +bienveillance en lui donnant de l'eau-de-vie de grain qu'il savait +distiller. Massasoit tomba malade; son ami Muirland vint le visiter dans +sa hutte. + +Imaginez un wigwam indien, cabane pointue, avec un trou pour laisser +echapper la fumee; au milieu de ce pauvre palais, un foyer embrase; sur +des peaux de buffle, etendues par terre, le vieux chef malade; autour +de lui les principaux sagamores du canton, hurlant, criant, pleurant et +faisant un tapage qui, loin de guerir le malade, eut rendu malade un +homme en bonne sante. Un powam ou medecin indien conduisait le choeur et +la danse lugubres; les echos voisins retentissaient du bruit que faisait +cette etrange ceremonie: c'etaient la les prieres publiques offertes aux +divinites du pays. + +Six jeunes filles etaient occupees a masser les membres nus et froids +du vieillard: l'une d'elles, fort jolie, agee a peine de seize ans, +pleurait en s'acquittant de cet office. Le bon sens de l'Ecossais lui +fit bientot reconnaitre que tout cet appareil medical n'aboutirait qu'au +meurtre de Massasoit; en sa qualite d'Europeen et de blanc il passait +pour medecin inne. Il profita de l'autorite que ce titre lui donnait, +fit sortir tous les hurleurs et s'approcha du sachem. + +"Qui vient pres de moi? demanda le vieillard. + +--Jock, l'homme blanc! + +--Oh! reprit le sachem en lui tendant sa main dessechee, nous ne nous +verrons plus, Jock!" + +Jock, bien qu'il eut peu de connaissances en medecine, s'apercut sans +peine que notre sachem avait tout simplement une indigestion; il le +secourut, ordonna que l'on se tut autour de lui, le mit a la diete, puis +lui fit un excellent potage ecossais que le vieillard avala en guise +de medecine. Bref, en trois jours Massasoit etait revenu a la vie; les +hurlemens de nos Indiens et leurs danses recommencerent, mais ces hymnes +sauvages n'exprimaient plus que la gratitude et la joie. Massasoit +fit asseoir Jock sur sa hutte, lui donna son calumet a fumer, et lui +presenta sa fille, Anauket, la plus jeune et la plus jolie de celles que +Muirland avait vues dans la cabane. + +"Tu n'as pas de squaw[11], lui dit le vieux guerrier; prends ma fille et +honore ma tete blanchie." + +[Note 11: Femme] + +Jock tressaillit; il se rappela le souvenir de Tuilzie et de Spellie, le +mariage lui avait si mal reussi. + +Cependant la jeune Squaw etait douce, naive, obeissante. Un mariage +dans les deserts s'environne de bien peu de ceremonies; il a peu de +consequences funestes pour un Europeen. Jock se resigna, et la belle +Anauket ne lui donna aucun sujet de se repentir de son choix. + +Un jour, c'etait le huitieme jour de leur union, tous deux, par une +belle matinee d'automne, s'etaient embarques sur l'Ohio. Jock avait +emporte son fusil de chasse. Anauket, habituee a ces expeditions qui +composent toute la vie sauvage, aidait et servait son mari. Le temps +etait magnifique; les rives de ce beau fleuve offraient aux amans des +points de vue enchanteurs. + +Jock avait fait bonne chasse. Une pintade aux ailes eclatantes frappa +ses regards; il l'ajusta, la blessa, et l'oiseau, frappe de mort, alla +tomber, en gemissant, sous d'epais halliers. Muirland ne voulait pas +perdre une proie aussi belle; il amarra son bateau, et courut a la +recherche du resultat de sa conquete. Il avait battu inutilement +plusieurs buissons, et son obstination d'Ecossais le plongeait et +l'enfoncait de plus en plus dans l'epaisseur du bois. Il se trouva +bientot environne d'arbres de haute futaie et place au centre d'une +de ces salles de verdure naturelles que l'on trouve dans les forets +d'Amerique, quand une clarte traversa le feuillage et penetra jusqu'a +lui. Il tressaillit: ce rayon le brulait; cette lumiere insupportable le +contraignait a baisser les yeux. + +L'oeil sans paupiere etait la, vigilant et eternel. + +Spellie avait passe la mer; elle avait trouve la trace de son mari, +elle le suivait a la piste; elle avait tenu sa parole, et sa redoutable +jalousie accablait deja Muirland de justes reproches. Il courut vers le +rivage, poursuivi par l'oeil sans paupiere, vit l'onde claire et pure +de l'Ohio, et s'y precipita dans sa terreur. Telle fut la fin de Jock +Muirland; elle se retrouve consacree dans une legende ecossaise, les +bonnes femmes l'expliquent a leur maniere. Elles affirment que c'est une +allegorie, et que _l'Oeil sans paupiere_, c'est l'oeil toujours ouvert +de la femme jalouse, le plus terrible des supplices. + + + +SARA LA DANSEUSE. + + +Non, s'ecriait, un soir de sabbat, le juif Fleischmann en frappant +vivement de son poing la table sur laquelle il venait de souper; non, +jamais je ne souffrirai que ma fille monte sur un theatre pour amuser +par ses pirouettes les oisifs de Berlin! Danseuse! Par Abraham, ma fille +danseuse, quand le jeune Aaron la demande en mariage, et que demain +elle pourrait etre la premiere marchande de chevaux de tout le +Mecklembourg!--Je ne dis pas non, reprenait sa femme; mais si pourtant +elle devait faire fortune dans cet etat, on peut tres-bien y vivre +honnetement, quoique les dames de theatre ne soient pas toutes en +possession d'une excellente reputation.--Taisez-vous, reprenait +Fleischmann, vous en savez, vous, des danseuses qui ne soient pas des +Babylones vivantes? J'aimerais mieux, comme notre grand patriarche, etre +oblige de la sacrifier moi-meme, de mes propres mains, que de la +laisser entrer dans une pareille vie. La fille de Fleischmann sauteuse +publique!!--Mais enfin, mon ami, reprenait la mere, David a danse devant +l'arche.--Il y dansait, repondit solennellement le vieux juif, pour +celebrer les louanges du Seigneur, et sa danse ne ressemblait en aucune +maniere a celle que votre Sara voudrait pratiquer. C'etait une danse +grave, mesuree...--Pour cela, mon ami, c'est ce que vous ne savez pas. +Le livre de Samuel, que les chretiens appellent le livre des _Rois_, +ne dit pas du tout une danse plutot qu'une autre.--Langue de l'enfer, +s'ecria Fleischmann avec une voix retentissante, que ne prends-tu avec +toi ta fille, et ne la menes-tu par les rues, comme je l'ai vu faire a +d'honnetes meres lors de mon voyage a Paris?" Cette brillante apostrophe +ferma la bouche de Mme Fleischmann, qui, sans plus rien ajouter, se mit +a oter le couvert; et elle ne reparla plus que pour rappeler a son mari, +absorbe dans ses pensees, qu'il etait temps de se coucher, car dix +heures venaient de sonner a l'horloge de Saint-Cyprien. + +Trois mois apres cette conversation, la salle du grand theatre de Berlin +etait pleine comme depuis long-temps elle ne l'avait pas ete, et dans +une des loges de l'avant-scene, occupee par l'ambassadeur de France et +l'un des secretaires de legation, avant que la toile ne fut levee, avait +lieu la conversation suivante. + +"Une juive pour maitresse, disait le jeune secretaire, a toujours ete +dans ma pensee l'ideal du bonheur, et si votre excellence ne la prend +dans sa maison, je compte bien me mettre en diplomatie pour arriver +jusqu'a son coeur. Sara! monseigneur; comprenez-vous ce que doit etre +dans les bras de son amant une femme qui s'appelle Sara?--Sans doute, +reprenait l'ambassadeur. A ce nom seul revivent tous les souvenirs de +la vie patriarcale, et pour peu que la petite ait le pied bien et les +formes gracieuses, je pourrais bien faire quelque chose pour elle. Aussi +bien la Ripiena vieillit beaucoup. Je ne sache rien dans le monde dont +on se lasse aussi vite que d'un contr'alto.--Et puis, ajoutait le +secretaire, il n'est pas jusqu'aux circonstances de son debut qui +donnent a ce _sujet_ un attrait tout-a-fait piquant et romanesque. Son +pere est un juif a principes, qui voulait la marier a un marchand de +chevaux, plutot que de la laisser devenir la Terpsichore de l'Allemagne. +Elle procede de par une vocation. Avant de monter sur la scene, elle +a bravement rompu avec toute sa famille; aussi jurerais-je sur mon +ambassade a venir qu'elle ira plus loin qu'aucune des celebrites +dansantes de la chretiente...--Silence! interrompit l'ambassadeur; je +vois la-bas le charge d'Espagne qui cause avec le conseiller intime. +Laissez-moi observer leurs figures; j'ai dans l'idee qu'ils trament +quelque chose." Un peu apres, l'ouverture commenca, la toile fut levee, +et des nymphes et des amours firent l'exposition de la piece, en dansant +avec des guirlandes, ce qui laissa comprendre aux spectateurs que +c'etaient des nymphes et des amours qui dansaient avec des guirlandes. +A la troisieme scene parut Sara. C'etait une grande fille, aux cheveux +noirs, aux formes elegantes et elancees, comme la Sulamite du _Cantique +des Cantiques_. Depuis un siecle peut-etre rien d'aussi voluptueux +n'avait paru sur la scene du grand theatre. En un moment toutes les +puissances europeennes, dans la personne de leurs representans, furent +embrasees pour elle des feux les plus vifs. Il y aurait eu de quoi +rompre a jamais l'equilibre et la paix de l'Europe, sans un incident qui +se presenta. + +Au moment ou la jeune debutante, apres s'etre long-temps derobee aux +poursuites d'un Zephyr, tombait comme epuisee dans ses bras et lui +laissait prendre un baiser au vol, un homme dont le costume n'avait rien +de mythologique, portant une longue barbe et un chapeau a larges bords, +sort vivement de la coulisse, court a la debutante, la saisit par sa +robe qu'il froisse et qu'il dechire. "Malheureuse! s'ecrie-t-il, rien +n'a pu t'arreter, il a fallu que tu vinsses te prostituer a la face de +tout Berlin! Eh bien! aussi a la face de tout Berlin je te maudis, et je +demande au ciel qu'il te fasse mourir dans la honte et dans la misere; +je te maudis!" repeta-t-il. Et bien qu'il ne fut pas le moindrement du +monde comedien, jamais au theatre malediction paternelle n'avait produit +un pareil effet. + +A cette terrible apparition, Sara se trouva mal; deux soldats de +la garde du roi, en faction dans les coulisses, s'emparerent du +perturbateur et le mirent a la porte de la scene, ou sa qualite de pere +au desespoir ne lui donnait point entree. Le directeur du theatre ne +pouvait comprendre la colere de cet homme, quand il avait fait a sa +fille l'engagement le plus avantageux qui depuis dix ans peut-etre eut +ete signe. Les puissances europeennes furent un peu derangees dans leur +plan respectif par cette intervention qu'elles n'avaient pas prevue; +parmi les femmes il n'y avait qu'une voix: la debutante etait passable, +mais il fallait qu'elle fut une fille bien perdue et bien abandonnee +pour donner a un pere si respectable un chagrin si cruel. Quant aux gens +du parterre, qui d'abord avaient paru touches de cette scene, revenus de +leur premiere emotion, ils demanderent qu'on leur rendit leur argent ou +la danseuse, attendu que l'affiche n'avait pas prevenu qu'elle eut un +pere, et qu'ils etaient venus pour assister a un ballet et non a un +drame bourgeois; les choses ne se fussent point passees autrement si +l'on fut venu annoncer que le premier tenor etait surpris tout a coup +par un enrouement, ou que le premier sujet de la danse venait de se +donner une entorse. + +En rentrant chez eux (depuis plusieurs mois ils ne demeuraient plus sous +le meme toit), le pere et la fille furent saisis tous les deux d'une +fievre violente, resultat de l'emotion a laquelle ils avaient ete +soumis. Mais la fille avait dix-sept ans, et la vie chez elle achevait +a peine de se completer; chez le vieux pere, au contraire, la nature en +decadence depuis long-temps menacait ruine; elle s'en fut du coup. On le +porta au cimetiere des juifs, qui est place en dehors de la porte de la +ville, sur le chemin de France; en sorte que, deux mois apres, lorsque +Sara passa par cette route dans la voiture de l'ambassadeur, elle ne put +s'empecher de penser au vieux Fleischmann et a sa malediction. + +C'est une chose etrange que la malediction d'un pere. Ce n'est pas une +force, comme disent les mathematiciens; ce n'est pas un corps, une +substance, une chose materielle, avec laquelle vous puissiez toucher +celui auquel vous l'adressez; trois mots: _Je te maudis_; ce n'est autre +chose que l'expression d'un voeu pour son malheur, lequel ne devait pas +avoir plus de portee que cette autre forme, bien plus usuelle et bien +plus arretee: _Que le diable t'emporte!_ Et cependant, d'ordinaire, la +vie d'un homme s'en trouve fletrie, et il est rare qu'il mene a bien son +existence, lorsqu'il en marche charge. + +Pour Sara, moins d'un quart de lieue apres le cimetiere, dont, au reste, +aucune voix n'etait sortie pour repeter l'anatheme, elle avait cesse d'y +songer. Elle trouvait une profonde volupte a se sentir emportee d'un +train rapide vers Paris, ou les danseuses sont en honneur comme jadis la +vertu a Rome; elle etait fiere, autant toutefois qu'on peut l'etre de +supporter un poids assez genant, de soutenir la tete de l'ambassadeur de +France endormi, et reposant avec toute sa politique sur son epaule. De +temps en temps ses grands yeux noirs de danseuse rencontraient ceux +du jeune secretaire qui aimait tant les jeunes filles de Sion, et ils +augmentaient chez lui la langueur voluptueuse qui vient visiter le +voyageur glissant dans une berline bien suspendue, sur une route bien +unie, lorsqu'aucune pensee triste ne le tourmente, qu'aucun cahos ne le +reveille, et qu'il n'a pas trop hate d'arriver. + +Au milieu de cette douce extase, les voyageurs croient s'apercevoir +que le train de la voiture redouble de vitesse. Bientot les cris du +postillon et le mouvement de plus en plus rapide des roues leur font +comprendre que les chevaux s'emportent, et qu'ils sont, pour le moins, +exposes au danger de verser. Si la chose se fut passee en France, ou, +grace a l'etat des routes, les voitures de voyage en ont une sorte +d'habitude, le peril eut ete moins serieux; mais, en Allemagne, rien ne +se fait qu'en conscience, et quand une chaise vient a etre brisee, il +est rare que le malencontreux proprietaire s'en tire a moins de quelque +cote enfoncee. L'evenement ne fut que trop consequent a cet usage; +la voiture, entrainee par les chevaux, roula dans un fosse profond; +l'ambassadeur eut une cuisse cassee; le jeune homme, la moitie des dents +brisees. Pour la jeune juive, tiree du ravin dans un etat a faire pitie, +on la transporta au plus prochain village. Le chirurgien de l'endroit +s'empara d'elle, et, sous le pretexte qu'il voulait lui sauver la +vie, il lui travailla les chairs en tout sens, et la fit cruellement +souffrir. Durant la nuit qui suivit cette torture, elle entra dans le +delire, parla de son pere, de Berlin, de Paris, de diplomatie, de pas de +deux; sur le matin elle rendit le dernier soupir. Le lendemain, Sara +la danseuse etait etendue entre deux lits de terre, et les vers +commencaient leur travail. + +Voila qui etait bien pour ce monde-ci, reste a savoir ce qui allait se +passer dans l'autre. + +Aussitot que l'ame de Sara se fut separee de son corps, elle commenca a +s'avancer a travers des regions infinies et solitaires ou elle eut peur +de sa solitude. + +A la fin elle arriva devant son juge, qu'elle n'osa jamais contempler +face a face, et son jugement commenca. + +"Ame que j'avais faite a mon image, d'ou viens-tu?" + +L'ame repondit: "Je reviens d'en bas. + +--Le temps que je t'avais donne a y passer, qu'en as-tu fait? + +--Il fut bien court, reprit l'ame. + +--Raison de plus pour le bien employer. As-tu souvent fait l'aumone? + +--Quelquefois. + +--Oui, trente fois en tout: dix fois par charite, vingt fois par +orgueil et par respect humain; tout compense, l'aumone ne te sera point +comptee.--As-tu souvent pense au Seigneur ton Dieu? + +--Oh! oui, souvent. + +--Oui souvent, jusqu'a l'age de douze ans, quand ta mere te disait de +faire tes prieres; mais plus tard, aux parures, aux bals, aux beaux +cheveux des jeunes gens. As-tu respecte ton pere et ta mere, a l'egal du +Seigneur ton Dieu? + +--Je les aimais, reprit l'ame. + +--Et jamais tu ne leur as desobei? + +L'ame se tint dans le silence. + +--Sara, tu as danse?" + +L'ame commenca a etre agitee comme une feuille tremblant sous le vent. + +--"Sara! ton pere est mort, et son ame est avec moi." + +L'ame trembla plus fort. + +--"Sara! aux tenebres eternelles! + +--Helas! helas! reprit-elle, pour avoir danse! + +--Non point pour avoir danse, repondit le juge, car j'ai avec moi +des danseurs dans la felicite eternelle; mais parce que ton pere t'a +maudite, et qu'il est mort sans avoir repris sa malediction. Adieu, +Sara, adieu, ma fille, chante maintenant." + +Aussitot les esprits de tenebres se ruerent sur elle, en riant aux +eclats; et, l'entrainant vers les regions de leur eternite, ils la +faisaient horriblement souffrir en se l'arrachant entre eux, pour savoir +qui aurait l'honneur de la presenter a leur illustre seigneur et roi. + +Or Satan etait assis dans toute sa gloire sur un trone emblematique, +dans lequel il avait pris plaisir a parodier tous les trones de la +terre; sa forme etait, j'en demande humblement pardon a l'honorable +lecteur, celle d'une chaise percee. Son front, jaune et cuivre, etait +sans cesse agite par un tic nerveux, et sa bouche, qui s'entrouvrait +pour sourire, laissait voir dans une profondeur infinie deux rangees de +dents blanches qui ne ressemblaient pas mal aux longues colonnades d'un +temple antique. + +--Une ame? dit Satan. + +--Oui, maitre, repondirent les suppots. + +--Ame, qu'as-tu fait? reprit le grand monarque. + +--J'ai danse, repondit l'ame, si bien que mon pere en est mort, et le +Seigneur mon Dieu (ici Satan fit une horrible contorsion) m'envoie vers +vous pour que vous fassiez de moi ce qu'il vous plaira." + +Et l'ame aurait voulu mentir qu'elle ne l'aurait pas pu, car son arret +la condamnait a se denoncer elle-meme, et il fallait que son arret fut +accompli. + +Lors Satan, dans un jour de familiarite, daigna consulter les demons qui +avaient amene l'ame de Sara, et il leur dit: "Qu'en ferons-nous? + +--Pendons-la par les pieds! dit le premier; ainsi elle sera punie par ou +elle a peche. + +--Commun! dit le maitre, et il passa a un autre avis. + +--Moi, dit le second, je propose ma fameuse mixture: huile bouillante, +un baril ordinaire, bonne partie de soufre et de plomb, argent et bronze +en fusion, servez chaud et faites infuser la coupable..." + +La pauvre ame en deliberation eut une mortelle frayeur en entendant +parler de cette cuisine effroyable. + +Mais Satan, donnant un coup de pied a l'opinant: "Arriere! lui dit-il, +miserable classique! avec tes vieilles methodes. J'ai une idee"; et se +levant pour en faire aussitot l'essai, il ordonne que dans un coin de +son empire on eleve rapidement une vaste salle de spectacle capable de +contenir quelques cent milliers de spectateurs. + +Ni peintures, ni dorures, ni candelabres, ni lustres, ni girandoles +ne sont epargnes. Dans l'orchestre, ce sont trompettes dechirantes, +clarinettes criardes, tam-tams a la voix d'airain et au bruissement +lugubre, basses ronflantes et continues, avec des fifres pour les +dessus. + +Puis pour une heure de l'eternite les chaudieres et les chevalets se +reposent, et le beau monde des damnes est invite, sous bonne escorte, +a venir honorer de sa presence l'ouverture de l'Academie royale de +l'enfer. + +Industrie de bourreaux! les voila qui rendent a ces femmes, a ces femmes +qui depuis le temps qu'elles brulent dans la gehenne eternelle avaient +presque oublie les joies de la terre, les voila qui leur rendent et +leurs frais chapeaux de fleurs, et leurs plumes, et leurs cachemires, et +leurs satins broches, et leurs riches fourrures; puis tout a l'heure ils +les depouilleront de tout cela, et avec un desesperant souvenir tout +fraichement renouvele, ils les renverront reprendre leur nudite et +leur supplice. Cependant derriere les dames, au second rang des loges, +l'habit bien empese et la cravate savamment jetee, se placent les +ministres, les banquiers, les diplomates et les dilettanti; la corne +doree, la fourche au poing, grave et imposant comme un sergent de garde +bourgeoise, un demon veille a chaque issue; mais ce que vous n'auriez +pas vu sur la terre, aux stalles reservees pour les hauts dignitaires, +ce ne sont qu'eveques, cardinaux, archeveques, revetus de leurs plus +beaux atours, et ne tenant compte de la canaille du parterre qui, +parquee derriere cette foret de houlettes et de coiffures episcopales, +ne cesse de crier: _A bas le chapeau rouge! a bas la crosse! a bas la +mitre!_ + +Apres cela, dans une loge restee vide, et richement drapee, voyez venir +sa majeste Satan; il est accompagne de ses hauts dignitaires et de +madame la Mort, reine des royaumes infernaux, de la terre, du monde, et +autres lieux circonvoisins; sur quoi la piece commenca, dont nous ne +saurions au juste donner l'analyse. Nous pouvons dire cependant que deux +scenes furent merveilleusement applaudies. Dans l'une, le poete et +le musicien avaient agreablement tourne en raillerie la felicite des +justes, _condamnes_, disaient-ils, pour toute rejouissance, a chanter +eternellement l'_Hosanna in excelsis_ devant la face du Tres-Haut. On +laisse a penser du succes que cette parodie dut avoir devant un pareil +auditoire. + +La donnee de l'autre scene, quoique plus fine et plus delicate, ne fut +pas moins goutee. Dans une langoureuse cavatine, un bienheureux se +plaignait de n'avoir plus retrouve dans le ciel ses amities de la terre; +il ne pouvait se consoler d'avoir vu toutes les forces aimantes de son +ame aller se resumer dans le mystique amour des perfections divines, et +il demandait qu'on lui rendit ses amours grossieres de la creation et +les yeux de sa bien-aimee. + +Ensuite ce fut le ballet. + +Plusieurs danseuses vinrent successivement rivaliser de graces et de +molles attitudes. A chaque pas brillant, a chaque pirouette hardie, +le roi donnait lui-meme le signal, et des tonnerres d'applaudissemens +retentissaient; mais quand ce fut le tour de Sara, il affecta, car +cela etait dans son plan, une froide indifference, que le reste des +spectateurs partagea avec lui. La pauvre fille avait beau se depenser en +efforts, un desesperant silence l'accueillit jusqu'a la fin de la scene; +aussi, en rentrant dans les coulisses, d'ou ses compagnes avaient vu sa +mesaventure, elle fut saisie d'une violente attaque de nerfs. Alors le +roi Satan, qui avait voulu faire cet essai, tint pour certain que le +plus grand supplice a infliger a une ame d'artiste, c'est la superiorite +de ses rivales: assure de l'excellence de ce nouveau mode de torture, et +ayant autre chose a faire que d'assister jusqu'au bout a l'intrigue d'un +ballet, il se leva, et aussitot les gardiens, a grands coups de fouet, +firent evacuer la salle par l'honorable assistance. + +Depuis ce temps, dans cette salle deserte, dont une petite lampe, a la +lumiere tremblotante, ne sert qu'a sonder l'incommensurable solitude, +la pauvre Sara, ayant toujours a l'oreille le bruit des applaudissemens +donnes a ses compagnes, est la, qui danse sans relache; et il n'y a pas +d'orchestre pour lui marquer la mesure, pas d'yeux pour contempler ses +graces et sa beaute, pas de prince russe pour s'en eprendre, et lui +escompter son admiration. + + + +UNE BONNE FORTUNE. + + +C'est chose curieuse qu'une soiree de Palerme, au bord de la mer +murmurante, sous les flots du soleil d'ete, au milieu de cette +population grimacante et mobile, plus originale mille fois et moins +connue que la race classique des abbes, des courtisanes et des lazzaroni +napolitains. Grace aux romans et a la scene, Naples est vieux pour moi: +on me l'a gate; on m'a use ce ciel et cette mer pleins de prestiges. +La Sicile est neuve et inconnue; il y a la un double reflet venu de +l'Arabie et de l'Espagne. Des murailles sarrazines s'elevent autour de +vous; des costumes espagnols flottent aux fenetres et etincellent sur +les quais. C'est une feerie comique et fantastique! Et l'air est si +doux, la brise apporte tant de parfums avec sa fraicheur, la chanson du +patre lointain a quelque chose de si sauvage et de si tendre! Vous ne +respirez que fleurs, vous ne voyez que debris de marbres et fragmens +de temples. C'est encore un fragment de grotesque comedie que cette +aristocratie en guenilles, et sur ces guenilles de l'or; ces femmes +belles comme dans l'ancienne Syracuse, et vetues comme on l'etait il y +a quarante ans; puis au milieu des chanteurs et des promeneurs, un gros +moine rebondi qui vous offre un crane de mort au bout d'une croix noire, +et vous demande l'aumone en riant, son urne sepulcrale toujours brandie +et vacillante sous votre menton; puis des carrosses decouverts roulant +doucement sur la Marina[12], charges d'abbes qui rient, qui s'eventent +avec des plumes, qui se parfument, qui prennent du tabac, qui savourent +des sorbets. Aupres des abbes sont des princes ecrases de noms propres +et d'ennui, trainant de leur mieux leur gloire seculaire, leur obscurite +profonde et leur pauvrete incurable. Quelques-uns d'entre eux se jettent +dans la devotion, d'autres dans la debauche, d'autres dans les arts. +J'ai connu un prince palermitain qui s'est ruine en sculptures d'un +genre inoui; il faisait executer des bouteilles hautes de trente pieds +et taillees dans le marbre; des pions d'echecs de dimensions colossales, +et dont le regiment garnissait une vaste cour de son palais; un +polichinel grand comme Atlas, en agathe et en onyx; au milieu de +l'etoile du parc une longue marotte d'ebene s'elevait en forme de +pyramide. Toutes ces inventions fantasques couterent sa fortune au +prince de ***, et l'envoyerent mourir a l'hopital. Ce que c'est que +l'oisivete entee sur la sottise et la richesse! + +[Note 12: _La Marina_, quai de Palerme] + +Vous qui avez de belles couleurs sous votre pinceau, mes amis, +donnez-nous la copie du tumulte de la Marina, reproduisez ce bruit d'un +peuple indigent qui jouit de se sentir vivre, ces baise-mains jetes au +vent et rendus de toutes parts: _bonjour! bonsoir!_ lances de carrosse +en carrosse, avec plus de verve que de bon ton; et la cloche de +l'_Angelus_ retentissant sous ce beau ciel dont l'azur noir se fond dans +une teinte d'emeraudes: belle et ravissante scene en verite! On l'a +tres-peu admiree et rarement decrite. Il est a la mode d'aller a Rome et +a Naples; la Sicile n'est pas encore _fashionable_. + +J'admirais ce spectacle, et je m'etais appuye, pour en mieux jouir, +contre la muraille basse ornee de petits pilastres d'architecture +sarrazine qui suit le rivage de la mer, et presente aux promeneurs +fatigues une longue et commode banquette de marbre _fruste_ et usee +depuis des siecles. Je m'assis sur ce banc. L'air maritime soufflait +dans mes cheveux; la mobile scene passait devant moi. + +Un capucin a longue barbe vint prendre place a mes cotes. Il avait l'air +souffrant, son exterieur etait plutot triste et simple que devot et +humble. On lui aurait donne cinquante ans, et on l'aurait pris pour un +ancien militaire. Sa physionomie n'etait pas sicilienne. Au lieu de se +contracter avec une mobilite presque convulsive, elle etait froide, +severe, resignee. Vous avez rencontre dans votre vie de ces traits +heureux qui appellent la confiance et la fixent; vous vous interessez +involontairement a cette physionomie inconnue; ce n'est pas de la beaute +ni meme de la grace; vous vous dites: "La souffrance a passe par la; +elle a passe, non sans se faire sentir; elle n'a point rencontre un +corps d'airain, une ame de bronze, mais un etre faible, tendre, mais une +organisation delicate; la lutte a ete cruelle. Et voici cet etre, il n'a +pas ete brise; approchons pour en toucher les restes. C'est en lui +qu'a eu lieu le combat, c'est lui qui a ete le theatre, la victime et +l'athlete." + +Je voulais lier conversation avec le capucin; je lui demandai l'heure. +Il me regarda fixement, reconnut sans doute a mon accent que j'etais +etranger a Palerme, et me repondit en anglais: + +"Il est huit heures." + +Puis il se leva et partit. + +Je sais l'anglais; la prononciation du capucin etait toute nationale et +franchement britannique; je ne pouvais m'y tromper. Mais comment cet +Anglais etait-il venu a Palerme? Un homme de cette nation en Sicile et +sous la robe de capucin! Il y avait la quelque mystere que je voulais +approfondir. Je revins le lendemain a la meme place dans l'esperance de +l'y retrouver; en effet il y etait. Les jours suivans meme manege. Peu a +peu sa farouche humeur s'adoucit; je parlais anglais avec lui, cela lui +gagna le coeur. Il vit que je desirais me lier avec lui, et s'y preta +sans peine; il avait de l'instruction et une connaissance pratique assez +etendue des hommes et des choses: quinze jours apres notre premiere +entrevue il me raconta sa vie. + +Rien n'est plus touchant qu'une douleur vraie qui se juge, se condamne +et se contraint. La voix du moine etait ferme, son oeil restait sec, +mais on voyait que ce calme lui coutait. Il faisait l'histoire de son +malheur comme un brave invalide raconte la campagne ou il a perdu un +de ses membres. La conversation n'etait point encore tombee sur cette +matiere, et il ne m'avait parle ni de ses antecedens, ni de ses +malheurs, lorsque je m'avisai de lui demander depuis combien de temps il +portait cette robe. + +"Ne me jugez pas d'apres elle. Vous ne me connaissez pas, me +repondit-il. J'ai adopte le couvent comme un lieu de paix et de +retraite, et cette robe comme une egide commode contre la vie et ses +tourmens; je ne suis pas de l'ordre de Saint-Francois. Les moines de +ce pays, classe d'hommes dont on dit tant de mal, sont d'une admirable +tolerance; ils me laissent porter leur costume, partager leur vie, et ne +m'imposent pas leurs croyances; ils me souffrent et m'aiment. Je suis +protestant. Que cela ne vous etonne pas: nous autres philosophes de +France et d'Angleterre nous ne savons pas ce que les couvens d'Italie et +d'Espagne renferment de lumieres et de bon sens. Jamais nos moines ne me +font subir l'ennui d'aucune controverse; je vis avec eux, et j'y vis... +tranquille." + +A ce dernier mot il hesita, il s'arreta, il n'osait pas dire _heureux_. +Une reverie plus sombre nuagea ce front pensif; des idees tristes +l'assiegeaient. Il garda quelques momens le silence, appuya sa tete +rasee entre ses mains, et me dit: + +"Je suis du comte de Herford. Quand notre armee revint d'Alexandrie, le +vaisseau de transport sur lequel je me trouvais avec plusieurs autres +officiers fut incapable de tenir la mer, et nous relachames a Messine. +Fatigues des incommodites sans nombre de l'existence orientale, des +detestables appartemens du Caire et de la vie de vaisseau, nous +descendimes au lazaret; nous le trouvames commode et de bon gout. Vous +savez ce que c'est que ce lazaret: une mauvaise cour carree avec un +cimetiere au milieu. On est la, isole des vivans, sans communication +avec la terre, et sans autre recreation que l'esperance d'en sortir +bientot. Mes camarades supportaient fort bien leur position; les +journaux anglais que l'on nous envoyait fournissaient un aliment a leur +curiosite et a leur gaiete. Ils jouaient, ils chantaient; j'etais triste +et j'ignorais la cause de cette tristesse. Un indicible pressentiment +pesait sur moi; dans nos journaux je ne trouvais rien qui se rapportat +a ma famille ou a mes amis; les journaux steriles comme cette mer +aux flots plats et tristes, comme ces murs jaunes et lugubres qui +m'environnaient. Mes camarades me raillaient; je ne savais que leur +repondre. Enfin notre quarantaine s'acheva. + +"Vous connaissez sans doute la disposition des theatres de Messine: ils +sont distribues en stalles ou chacun trouve la place que le hasard lui +assigne, de sorte que trois ou quatre rangs d'auditeurs peuvent vous +separer des personnes de votre societe. C'est ce qui m'arriva le soir +meme ou la liberte nous fut rendue. Toutes les loges etaient pleines; +nous allames prendre place au parterre, mes camarades et moi; nous fumes +obliges de nous asseoir a de grandes distances les uns des autres. Dans +un entr'acte plusieurs Siciliens assis pres de moi se leverent, et +d'autres officiers anglais accompagnes d'un jeune homme en costume de +ville prirent leur place. Ils parlaient tres-haut, et j'appris que +le dernier interlocuteur etait arrive le soir meme a Messine par le +paquebot. + +"C'etait un homme de taille moyenne, l'oeil bleu et fixe, le regard +attentif, pour ne pas dire insolent; un veritable Anglais de l'ecole +moderne. La secte etait nouvelle alors, le Caire et Alexandrie ne +m'avaient rien offert de tel: aussi l'examinais-je avec curiosite et +l'ecoutais-je avec attention. L'officier auquel il s'adressait, et qui +semblait fort intime avec lui, avait ete son condisciple au college +d'Eton. La cravate du nouveau venu l'emprisonnait si etroitement, ses +grandes joues etaient d'une si belle couleur safranee, son affectation +d'austerite sourcilleuse contrastait si ridiculement avec la fatuite +de ses paroles, que j'oubliais le spectacle pour le contempler et pour +l'entendre. + +"Il m'est arrive bien des choses, mon cher, disait-il a son camarade, +depuis nos vieilles folies d'Eton. Vous me direz, vous, combien de +villes nouvelles vous avez visitees, et a combien de batailles vous avez +assiste: cela est tres-heroique et tres-beau; moi, je vous dirai, en +revanche, combien de chevaux j'ai tue a la chasse, et combien de maris +desoles m'ont envoye a tous les diables. La liste en est longue, par +Dieu! et je ne vous en ferai pas grace. Ce qui m'amene a Messine +aujourd'hui, et me force d'assister a ce spectacle que Dieu damne, c'est +l'eclat de ma derniere affaire de ce genre. Il s'agissait d'une femme +mariee, jolie, intrigante, et dont la rouerie profonde eut aisement +servi de modele a tout ce que la France et l'Espagne possedent de plus +consomme en ce genre. Vous sentez que la delicatesse m'empeche de la +nommer. Tout nous ordonnait une conduite prudente; eh bien! malgre notre +habilete mutuelle, nous fumes trahis. Une femme, une aubergiste de la +route de Bath, que j'avais daigne dans le temps honorer de quelques +regards, eventa notre complot anti-conjugal, et me menaca de l'ebruiter. +C'eut ete dangereux de toute maniere: la dame a des parens qui ne +plaisantent jamais, et nos tribunaux font payer cher les maladresses +amoureuses. J'achetai le silence de notre hotesse, et me voici a +Messine, ou je compte passer quelque temps loin de celle dont mon +absence protegera sans doute la reputation." + +"Cette conversation fit peu d'impression sur moi dans le premier moment. +Je ne remarquai que deux choses: la corruption froidement frivole du +jeune dandy, et la depravation de sa complice. Je rentrai chez moi. Un +paquet de lettres et de journaux se trouvait sur ma table. Je reconnus +l'ecriture de ma femme, et je me hatai de decacheter sa lettre. On ne +peut etre attache a une amante, a une soeur, a une epouse, par des liens +plus doux que ceux qui m'unissaient a Marie. Sa lettre respirait toute +la tendresse d'une ame pure et devouee. Depuis que j'avais epouse Marie, +elle ne m'avait pas cause un seul chagrin. Jeune fille elevee dans un +des comtes les plus sauvages de l'Angleterre, appartenant a une des +familles les plus illustres de la pairie, elle unissait a la grace et +a la dignite aristocratique la rare magie de l'ingenuite la plus +touchante." + +Le capucin se leva; le soleil baissait, nous nous dirigeames vers son +couvent. Il me fit entrer dans sa cellule, et pendant que la nuit +commencait a tout obscurcir, il continua en ces mots: + +"Dans la lettre de ma femme elle faisait mention d'un voyage a Bath et +d'un retour subit a Londres, retour cause par la mauvaise sante de sa +mere. Je reconnaissais dans ces lignes, pleines de sensibilite, toute +son ame angelique, et je me felicitais d'avoir rencontre une telle +epouse, lorsqu'en portant la main sur le paquet de journaux une +singuliere reflexion m'occupa. Le mot Bath, si souvent reproduit dans la +conversation du dandy, se montrait aussi dans la lettre de ma femme; ce +rapprochement frappa mon esprit d'une etrange terreur. Ce n'etait pas un +doute, ce n'etait pas un soupcon, c'etait comme une vague, une lugubre +et lointaine clarte. Une angoisse jalouse me saisit le coeur, et je +tremblai un moment comme la feuille. Je me rappelai toute la vie passee +de ma femme, son amour pour ses devoirs, la profondeur simple et naive +de ses affections, je m'accusai moi-meme: mais je ne pouvais echapper a +ce tourment. Entre sa vertu et ma confiance, il me semblait qu'un demon +gigantesque s'elevait pour en eclipser la clarte et me plonger dans des +tenebres profondes. + +"Comment vous peindre, monsieur, ce supplice d'une jalousie fondee sur +la plus legere hypothese, concue dans un pays etranger, sans aucun moyen +d'en verifier la realite ou l'injustice? Tous mes raisonnemens etaient +inutiles, le dard envenime restait la enfonce dans mon sein. Je ne +pouvais le secouer ni l'arracher. L'horreur de la meme pensee me +poursuivait sans relache. Je me levai, me promenai a travers la chambre +et ne retrouvai un peu de calme que vers une heure du matin, apres avoir +respire a longs traits l'air embaume de la nuit sicilienne. Le portrait +de Marie se trouvait dans l'interieur d'un de mes portefeuilles; je +l'ouvris, je contemplai cette image qui s'offrit a moi pure, naive, +candide; c'etaient bien ces traits si modestes dont l'expression +semblait me reprocher mes soupcons outrageux et se plaindre de ma +defiance. Un sentiment amer et brulant comme le remords s'empara de moi; +j'etais pret a demander pardon a ce portrait. Je me calmai ensuite; et, +rallumant ma lampe que le vent venait d'eteindre, je repris le paquet de +journaux que j'avais neglige d'ouvrir. + +"Apres avoir parcouru negligemment plusieurs paragraphes politiques et +litteraires, je me mis a lire cette partie de nos feuilles publiques +ou, sous le titre de _Bruits de la ville et de la cour_, on accumule +hardiment tous les scandales semes dans les salons et dans les tavernes. +Voici le passage etrange qui frappa mes regards, et que je relus +plusieurs fois avec une anxiete que vous n'aurez pas de peine a deviner: + +"Il n'est bruit dans le monde que de la piete filiale de la belle et +jeune mistriss Os... qui a quitte tout a coup les plaisirs de Bath pour +suivre sa mere souffrante. On dit que la reputation de la fille est +aussi invalide que la sante de la mere." + +"Je laissai tomber le journal. Mon nom est Osprey. L'initiale dont le +journaliste s'etait servi etait precisement celle du nom de ma femme et +du mien. + +"Vingt balles eussent frappe et dechire ma poitrine a la fois que je +n'eusse pas souffert davantage. Ces lignes du journal ajoutaient a mes +soupcons un venin mortel et une hideuse probabilite. Je n'essaierai pas +de decrire l'etat dans lequel je tombai; le temps s'ecoula, l'horloge +d'un couvent voisin sonna quatre heures. Je repris machinalement un +autre numero du meme journal, ou, sous la meme rubrique dont j'ai deja +parle, se trouvait le paragraphe suivant: + +"Les insinuations scandaleuses et injustes dont lady O... et sa famille +ont ete l'objet sont formellement dementies par des personnes dignes de +foi." + +"Je meditai long-temps ces paroles, et j'y vis non une attestation de +l'innocence de la dame accusee, mais seulement une reponse adroite, et +la preuve irrefragable d'une reputation deja fletrie. D'ailleurs le +dandy n'avait-il pas repete que sa maitresse etait ingenieuse dans le +vice, spirituelle dans ses exces, feconde en ressources pour les voiler, +d'une dissimulation profonde, d'une adresse sans egale, d'une perfidie +qui eut fait bonte aux plus habiles. Plus je revais, plus mon anxiete +augmentait; la fievre s'emparait de mon cerveau. Tourment insupportable! +Le matin je me jetai sur mon lit, ou je restai etendu et pleurant. +Tantot ma femme m'apparaissait comme l'ange de nos premieres amours, +tantot comme un monstre odieux. Dans le flux et le reflux de mes pensees +je ne savais a quoi me fixer; je ne pouvais aller demander raison a +l'homme dont les paroles avaient souleve dans mon sein cette affreuse +tempete. Le mot Bath retentissait a mon oreille comme un glas funebre. + +"Il etait onze heures quand je sortis au hasard; et bientot, par +un mouvement presque machinal, je m'acheminai vers un couvent de +benedictins ou demeurait un homme que j'avais remarque pendant le sejour +que j'avais fait precedemment a Messine. Il se nommait le pere Anselme; +sa sagacite etait rare et puissante; il donnait un dementi formel a +l'opinion vulgaire, mais ridicule et fausse, qui peuple les couvens +d'une race ignorante, oisive et inutile. + +"Ne croyez pas que toute l'intuition du coeur humain appartienne aux +gens du monde: la solitude donne des lecons. Un moine qui a l'instinct +de l'observation en sait plus sur vous et sur moi que le favori des +salons et des boudoirs n'en saura jamais. Ce dernier se dissipe, sa +sagacite se perd sur une surface plane; son esprit de detail s'applique +a des riens. Le solitaire, s'il a l'esprit droit, creuse a une +profondeur inouie, decouvre des rapports ignores des autres hommes, +etudie le monde sans le voir, devine les secrets des coeurs sans se +confondre dans la tourbe sociale, penetre le ciel et l'enfer, invente +dans sa cellule tout ce qui doit changer le globe: c'est Roger Bacon +devinant la machine a vapeur et la circulation du sang; c'est Abeilard +et Occam preludant au scepticisme de Voltaire; il n'y a que les esprits +sans portee qui se moquent des cenobites. Le cenobitisme est le +nourricier du genie; la cellule en est le berceau. Croyez-vous que +ces jesuites qui emouvaient le monde et petrissaient les ames royales +eussent acquis dans le tumulte d'une societe bruyante leur genie si +fecond et si dangereux? Non. Meme le talent de l'intrigue peut emaner de +la cellule: la, dans la solitude, en face du ciel, loin du mouvement des +pensees tumultueuses, qui nous enlevent a nous, germent et grandissent +tous les bons et mauvais genies. + +"Le pere Anselme, Venitien de naissance, etait un remarquable exemple +de sagacite et de finesse mondaines, chez un pretre enferme dans le +cloitre. + +"J'avais beaucoup de confiance en lui et je crois qu'il m'aimait. Les +pretres siciliens forment, vous ne l'ignorez pas, une classe a part. +L'heresie ne leur fait pas peur, combien de fois ai-je entendu le pere +Anselme me dire: + +"Vous autres Anglais, vous etes une grande nation, et Dieu ne voudra pas +damner des heretiques tels que vous." + +"Je lui appris tout ce qui m'agitait, je ne lui cachai pas la moindre +particularite des evenemens de ma vie, pas un des details que je viens +de vous donner. Il m'ecouta paisiblement, et me repondit: + +"--Retournez chez vous, ce soir vous reviendrez au couvent apres vepres. +Peut-etre alors serai-je en etat de vous donner quelques conseils. + +"J'allai m'enfermer dans ma chambre. Mes camarades s'etaient absentes, +et sous la conduite d'un cicerone ils visitaient les ruines dont cette +partie de la Sicile est semee. Je fus heureux de pouvoir rester seul et +triste dans mon appartement. J'attendis avec impatience le moment de +notre entrevue. Le jour baissait; a la porte du couvent un religieux +appartenant aux ordres mendians causait avec Anselme; quand ils me +virent, leurs regards semblerent se fixer sur moi avec une expression +de pitie. En Sicile, comme dans tout le reste de l'Italie, la police +secrete se trouve entre les mains des pretres. Je ne sais si le pere +Anselme avait consulte ce moine sur ce qui m'interessait si vivement; +mais quand il eut fait ses adieux, il me prit par la main et me dit: + +"--Venez. + +"Sa figure etait plus grave qu'a l'ordinaire. Nous entrames dans +l'eglise; elle etait deserte. Qu'elles sont belles, monsieur, nos +eglises siciliennes, ou le genie de la mosquee d'orient s'allie au +genie du catholicisme occidental! Vous aimez sans doute ces mosaiques +incrustees, ces saints de couleurs tranchantes, ce melange d'eclat et de +tenebres, ces nombreux monumens, un ciel ethere apparaissant a travers +les dentelures et les trefles des hautes voutes; l'or et la pourpre +resplendissant dans les chapelles, et les versets du Coran qui se lisent +encore au bas des corniches noircies par la fumee des cierges chretiens? +Malgre cette pompe, il y avait autour de moi, dans cette solitude du +temple, une tranquillite pour ainsi dire palpable qui m'enlaca, me +saisit, pesa sur moi comme un manteau de plomb, et dit a la fievre de +mes passions: _Fais silence_. + +"Le pere Anselme me conduisit vers le fond de l'eglise, s'arreta +derriere le maitre-autel, et la il me dit: + +"--Mon fils, quoique nous soyons de communion differente, +agenouillez-vous ici. Je suis pretre et vieux, vous recevrez mes +conseils d'homme et de pasteur, vous plierez le genou, non devant moi, +mais devant Dieu qui nous frappe et nous sauve. Nous prierons ensemble. + +"J'etais trouble, je fis ce qu'il me disait. Apres quelques prieres +communes, il reprit: + +"--Votre soupcon est fonde. + +"Un long soupir s'echappa de mon sein, et je ne pus rien repondre. + +"--Partez pour l'Angleterre, ecrivez a votre femme sans lui temoigner +aucun soupcon; passez par Bath ou demeure la femme dont on a achete le +silence; payee pour se taire, elle parlera si vous lui offrez un +meilleur prix. Que rien ne trahisse votre intention avant que vos +soupcons soient eclaircis; quand vous connaitrez toute la verite, vous +vous conduisez comme un homme d'honneur doit le faire, et vous +abandonnerez la coupable a ses remords, ou vous rendrez votre confiance +a l'epouse fidele. + +"En ce moment quelques personnes entraient dans l'eglise; nous etions +places de maniere a ce que je pusse les voir sans etre apercu d'eux. + +"--C'est lui! m'ecriai-je. + +"En effet le jeune Anglais, dont le nom etait sir Ormond Mondeville, +venait d'entrer dans l'eglise, accompagne d'un de ses amis. Il n'etait +pas etonnant que, nouvellement arrive a Messine, il s'empressat de +visiter l'interieur de cette nef remarquable, l'une des curiosites les +plus pittoresques de la contree. Le pere Anselme vit mon mouvement et me +retint. + +"--Je suis plus calme que vous, me dit-il, je vais lui parler; vous +devez vous taire. Le moine salua sir Ormond et lui fit remarquer une +belle et vieille statue de bronze placee a droite du maitre-autel. +J'essayai de lier conversation avec l'un des officiers qui se trouvaient +la; je ne sais ce que je lui dis, mais, incapable de lier deux paroles +et deux idees, je suis persuade qu'il me regarda comme un fou ou comme +un idiot. + +"Anselme s'exprimait avec facilite, avec elegance; sa courtoisie envers +sir Ormond me surprenait. Malgre l'etat d'irritation febrile ou je +me trouvais, j'etais frappe de la singularite de sa conduite. Il me +semblait qu'il s'agissait pour lui d'une experience a faire. Sa froideur +se communiqua, penetra jusqu'a moi: je le suivis en silence et beaucoup +plus calme, plus recueilli, plus attentif. + +"J'avais donne a ce moine des renseignemens exacts qu'il m'avait +demandes, sur ma femme, sur son caractere, sur ses traits, le son de sa +voix, la couleur de ses cheveux, la forme de son visage et l'expression +de sa physionomie. Il causait vivement avec sir Ormond et arretait son +attention sur les portraits des saints peres, qui peuplaient le temple, +profitant de la liberte italienne pour commenter ces tableaux, demander +au jeune homme son opinion sur leur beaute relative, et deduire des +consequences morales de leur exterieur melancolique ou severe. Lorsque +sir Ormond parlait, le long regard noir d'Anselme descendait dans l'ame +de son interlocuteur; mais mon compatriote restait indifferent et calme, +et toute cette investigation metaphysique, chef-d'oeuvre de penetration +intuitive et d'inquisition intellectuelle, n'aboutit qu'a nous montrer +un coeur froid, des sens blases, un faux gout pour les arts, et un +coeur incapable de veritable passion dans aucun genre. En vain Anselme +eveillait tout ce que le fond d'une ame humaine peut renfermer +d'associations et de souvenirs tendres et delicats, rien ne vibrait a +l'unisson chez notre dandy. Il developpait par saillies un epicurisme +facile et sans choix, mele d'une vanite de fat: puis, sans savoir qu'il +avait place dans les mains de l'etranger une clef qui decouvrait le +triste tresor de ses secretes pensees, il remercia Anselme de sa +complaisance et s'en alla. + +"--Vous voyez cet homme, me dit le moine; la femme qui aura cede a ses +instances ne merite pas un regret, car il n'a pas un remords. L'intrigue +dont il vous a fait involontairement confidence n'est qu'une folie de +jeune homme; si malheureusement votre femme est coupable vous devez +l'oublier a jamais. + +"--Elle mourra! lui dis-je. + +"Il me regarda severement. + +"--Une erreur de ce genre ne merite pas votre colere et vous degage de +toute affection. L'epreuve a laquelle j'ai soumis ce jeune homme est +certaine; il n'a pas aime, il n'aime pas, il n'est pas aime. Un amour +profond, meme quand on ne le partage pas, laisse son empreinte chez +la personne aimee. Croyez-moi, mon fils, ces gens ont peche sans vous +offenser. Dans le cas ou le crime que vous soupconnez serait reel, +benissez le ciel; il vous delivre d'une compagne qui vous aurait +deshonore tot ou tard. + +"Ces paroles d'Anselme me semblaient oraculaires; je ne cherchais pas +a les comprendre ou a les discuter. Il me fallait un guide, ma main le +suivait sans reflexion. + +"Mais essayer de bannir l'image de Marie etait inutile; je ne pouvais +deraciner ainsi mon premier et mon seul amour. Tout rappelait a mon +esprit sa beaute, sa simplicite, sa piete, surtout cette delicatesse +du sens moral qui s'accordait si peu avec la grossiere erreur et +l'entrainement sans excuse que l'on attribuait a la maitresse de sir +Ormond. Cependant la premiere rage etait passee. A ma fureur succeda +une douleur plus calme, et, si je puis me servir de cette expression, +plus exquise. Oh! l'angoisse de ces journees! Oh! la douleur de perdre +une telle consolation, un tel soutien, un tel amour, tout l'espoir +de ma vie! + +"Deux jours apres je m'embarquai pour l'Angleterre, et aussitot apres +mon arrivee a Falmouth, je partis pour Bath. C'etait la qu'etaient +restees les traces du crime, et que m'attendaient les seuls +renseignemens que je pusse esperer. Me voila en face de l'auberge que +sir Ormond avait designee; j'entre, tout mon corps fremit de crainte. +Une femme de moyen age et assez jolie se presente a moi, c'est la +maitresse de la maison. On me sert du the. Sous pretexte que j'ai quitte +depuis long-temps l'Angleterre et que je desire m'instruire de quelques +particularites relatives a l'etat de mon pays, je prie la servante de +demander a sa maitresse si elle peut venir prendre le the avec moi. + +"J'etais arrive a mon but, et j'allais causer avec celle qui connaissait +le secret fatal. Elle monta dans ma chambre, et les discours que je tins +furent si incoherens qu'elle s'en etonna. J'etais trop preoccupe du +seul sujet qui m'interessat, pour que mes autres paroles ne fussent pas +obscures et confuses. Je passais d'un sujet a l'autre, et j'essayais +vainement de donner a ma conversation l'ordre et la suite necessaires +pour inspirer de la confiance a l'hotesse. Quand je vis que ses regards +surpris se fixaient sur moi: + +"--Pardon, lui dis-je, madame, vous vous apercevez de mon inquietude; +j'ai des sujets de chagrin profonds, des soupcons cruels a eclaircir; +je suis jaloux d'une femme que j'adore, et l'anxiete ou je suis doit se +peindre dans tous mes discours. + +"Je vis que son coeur de femme s'interessait a mon chagrin et que sa +curiosite etait excitee. + +"--Helas! repris-je, le lieu meme ou je suis ne fait qu'accroitre mon +emotion. S'il faut en croire au scandale qui est venu jusqu'a moi dans +un pays etranger, c'est a Bath meme que s'est formee l'intrigue qui me +desespere." + +"A mesure que je parlais j'examinais a la derobee les traits de +l'aubergiste dont l'emotion et le trouble s'accroissaient pendant mon +recit. + +"--Je ne connais pas assez la ville de Bath, continuai-je d'un ton assez +indifferent, pour trouver sur un sujet qui m'occupe si cruellement des +informations exactes. Je sais seulement que l'homme auquel on pretend +que je dois mon deshonneur est sir Ormond Mondeville. + +"L'hotesse palit; je n'eus pas l'air de m'en apercevoir. + +"--Je servais a l'etranger: ma femme et sa mere vinrent passer quelque +temps a Bath. Voici, madame, comment on m'a fait le cruel recit de ma +honte et de mon malheur: sir Ormond les attendait dans une auberge de +Bath ou des environs... + +"L'hotesse, qui tenait une tasse de the a la main, trembla et en +repandit le contenu sur la table.--La jeune femme quelle qu'elle soit, +sous pretexte d'une indisposition grave, demanda une chambre separee. Au +milieu de la nuit, l'hotesse entendant du bruit dans la chambre de +cette derniere y entra; sir Ormond Mondeville s'y trouvait: cent livres +sterling furent offertes par sir Ormond a cette femme, qui lui promit le +silence. + +"Je crus que l'hotesse allait se trouver mal. + +"Les renseignemens que m'avait donnes le pere Anselme etaient si precis, +j'affectais une si complete ignorance du role important que l'hotesse +avait joue dans l'aventure, enfin j'etais si bien instruit qu'elle fut +obligee de convenir que tout etait vrai et que son auberge avait ete le +theatre de l'aventure. Je ne voulus pas pousser plus loin mon enquete, +et le lendemain je partis pour Londres sans vouloir lui dire mon nom. Il +me restait une derniere et faible esperance, la possibilite de quelque +meprise qui aurait disculpe Marie, et m'aurait rendu le bonheur. Qu'on +imagine avec quelles palpitations de coeur je retrouvai le foyer +domestique! + +"Marie, en me voyant, se jeta dans mes bras avec une effusion +de sensibilite qui me toucha d'abord; puis songeant a sa +perfidie, je crus sentir les etreintes d'un serpent, et je fus pres de +la repousser: je me contraignis. Avec quelle admiration maternelle elle +me parla de la beaute de nos enfans, de leurs graces enfantines et de +ses esperances! Comme je souffrais, monsieur, de tout ce qui, sans cette +fatale circonstance, m'eut penetre de bonheur! Chaque battement de mes +veines etait une douleur; chacune de ses paroles me frappait comme une +blessure. Elle pleurait, tout agitee encore de la joie de mon retour, et +comme je l'observais d'un air sombre, je crus decouvrir dans son regard +je ne sais quelle lueur etrange; cet indice excepte, tout en elle +respirait la tendresse et la candeur. Pour moi, je n'y voyais que ruse +et deception. Elle m'amena ses enfans avec une allegresse et un triomphe +de mere: il etait impossible de conserver l'ombre d'un soupcon en la +regardant; mais elle se detourna, je l'epiai, et je la vis essuyer +furtivement des larmes qui coulaient de ses yeux. C'etait pour moi la +preuve d'un remords qui se trahissait involontairement, le temoignage +d'une angoisse secrete infligee par le repentir a cette ame qui n'etait +point encore entierement corrompue. + +"Je ne sais si ma femme s'apercut de la contrainte et du tourment que +j'eprouvais, il y eut entre nous un moment d'embarras et de silence, +puis je pris tout a coup ma resolution. + +"--Emmenez les enfans dans la chambre de leur nourrice. + +"On les emmena, je restai en silence: Marie les vit partir sans leur +adresser un mot, sans leur faire une caresse; sa stupeur acheva de me +convaincre. Quand la porte fut fermee je la regardai, elle etait pale; +elle arretait sur moi un oeil hagard, et restait muette devant moi. + +"--Madame, veuillez repondre a quelques questions. + +"Elle se tut. + +"--Quand avez-vous fait connaissance avec sir Ormond Mondeville? + +"Point de reponse. + +"--Est-ce dans votre voyage de Londres a Bath? + +"Meme silence. + +"--Repondez-moi, malheureuse femme; je voudrais pour tout au monde vous +arracher au coup de l'infamie qui vous fletrit. Repondez! + +"A ces mots je me levai; elle se leva aussi, etendit ses bras vers moi, +puis laissa echapper un eclat de rire convulsif, mouvement si terrible, +si hideux a voir, et accompagne d'un cri si aigu que vous auriez fremi, +que je tremble encore d'horreur en me le rappelant. Puis elle me +contempla un instant d'un air solennel, et tomba par terre. Je commandai +au domestique de la porter dans sa chambre. Un reste de tendresse me +parlait pour elle; je pris soin d'elle, et aussitot qu'elle eut repris +l'usage de ses sens, je sortis pour me rendre chez son pere. C'est un +plus des venerables vieillards de la pairie anglaise; homme froid, d'une +probite a toute epreuve, et d'une rare hauteur de raison. J'etais si +douloureusement emu que, lorsque je le vis, les larmes jaillirent de mes +yeux. + +"Sa froideur m'etonna. Elle contrastait avec mon emotion et semblait +me la reprocher. D'un air de reserve et de hauteur ceremoniale, il me +demanda ce que je venais faire en Angleterre, depuis combien du temps +j'y etais, et si je comptais y rester long-temps. Je me persuadai qu'il +savait d'avance les torts de sa fille, et que sa froideur avec moi +n'etait qu'un moyen d'eloigner les reproches que j'avais a lui faire. +Dans tous les temps, il est vrai, je l'avais vu froid, pose, et ses +ennemis taxaient de morgue et d'insolence aristocratique la reserve de +ses manieres. Mais bouleverse comme je l'etais, il me semblait que cette +froideur etait une insulte a mon emotion. Je m'armai de courage, +mes larmes se tarirent, et je lui fis a mon tour, d'un ton calme et +concentre, le recit de mon aventure a Messine et de ma visite a Bath. Je +ne lui cachai aucune particularite, ni la lecture de ce fatal article +de journal, ni les conseils du pere Anselme, ni ma conversation avec +l'hotesse. + +"Il m'ecouta en silence. Sa fille avait paru consternee, lui n'etait +qu'attentif. Il fit plusieurs tours dans sa galerie d'un air meditatif, +passant souvent sa main sur son front, mais sans trahir aucune emotion +par ses gestes ou ses paroles. + +"--Cela n'est pas impossible, me dit-il ensuite en croisant les bras et +s'arretant devant moi. + +"C'etait un caractere profond, parfaitement maitre de lui-meme dans +toutes les circonstances, qui exprimait toujours une pensee par une +parole et cachait la plus grande partie de ses pensees. Il continua +cependant: + +"--Ce que vous me dites est etrange; nous verrons. + +"Une larme roulait dans ses yeux, il se hata de l'essuyer. La douleur de +cet homme venerable, cette double souffrance de l'orgueil et de l'amour +paternel, cette larme arrachee a un vieillard toujours calme et maitre +de lui, m'ebranlerent jusqu'au fond de l'ame. Je me levai brusquement. +Tout semblait confirmer nos soupcons. + +"--Je partirai bientot, lui dis-je; d'ici a mon depart, j'habiterai la +maison de ma mere, ou je vais faire conduire mes enfans. + +"--Vous n'avez pas perdu de temps, monsieur, et vous allez bien vite: au +surplus, je passerai chez vous dans la journee. + +"Nous nous quittames froidement. J'etais determine a faire avec la plus +grande promptitude les demarches necessaires pour hater le divorce, +et je ne doutai pas un moment de la justesse de nos soupcons. Si +les preuves legales du crime manquaient, toutes les preuves morales +concouraient a le prouver: la consternation de Marie, le long silence de +son pere, le trouble et l'aveu de l'aubergiste, ces fatales initiales +employees par le journaliste, ce voyage de Bath qui se trouvait a la +fois dans le recit du jeune homme, dans la lettre de ma femme et dans +l'article du journal. Ma tete brulait, mon corps chancelait quand +j'arrivai chez ma mere. Les caresses de mes enfans, que j'envoyai +chercher, ne me toucherent pas. Ma mere, a qui l'on avait appris l'etat +ou se trouvait ma femme et mon depart precipite, etait sortie. Je sus +plus tard qu'elle s'etait rendue chez moi; mais dans le premier moment, +son absence me surprit. Craint-elle, me dis-je, de retrouver un fils +malheureux, et a-t-elle a se reprocher de n'avoir pas prevenu ma douleur +par des conseils assez severes et une surveillance assez attentive? +Helas! j'etais injuste, et j'oubliais que le premier mouvement d'une +mere est de s'elancer chez un fils souffrant. + +"Je m'etendis sur un sofa, et j'attendis avec angoisses. A l'instant +ou je me levais pour aller a sa recherche, ma mere entra, et quelques +minutes apres on annonca lord Barndale, pere de Marie. Ma mere n'avait +eu que le temps de prononcer ces paroles: + +"--Je viens de chez vous: votre femme est partie dans une voiture de +louage, sans dire ou elle allait. + +"Lord Barndale venait aussi de ma maison; il y avait sur sa figure une +expression de resolution et de douleur. + +--"J'ai pense, monsieur, me dit-il, a tout ce que vous m'avez appris; +ne jouons pas notre bonheur et notre repos. Il peut y avoir erreur dans +tout cela. Nous allons monter dans la meme chaise de poste, et nous +irons a l'instant trouver cette femme qui n'imposera pas a notre +credulite. Nous la paierons, mais pour nous faire des revelations +completes. Venez, monsieur. + +"Ses mains se serraient convulsivement. Je pris mon chapeau. Nous +partimes, et pendant toute la route nous ne prononcames pas un mot. +Nous arrivames le soir meme de bonne heure a l'auberge. Quel fut mon +etonnement ou plutot mon indignation quand je vis Marie dans le parloir! +Elle etait donc venue s'assurer de la discretion de l'hotesse, et sa +presence seule dans ce lieu etait une preuve de sa faute. + +"--Vous ici, madame, lui dis-je! comment y etes-vous venue? pourquoi?... +Qui vous a donc appris que je fusse venu ici avant vous?... N'esperez +pas... + +"Elle m'interrompit en tirant vivement le cordon de la sonnette; +l'hotesse se presenta. Marie voulut parler, je lui imposai silence, et +je dit a la maitresse de l'hotel: + +"--Lady Osprey n'a-t-elle point passe une nuit dans votre auberge, dans +le meme lit que sir Ormond Mondeville? + +"L'hotesse pale hesita un moment. + +"--Vous me l'avez dit, repris-je; n'en etes-vous pas convenue? + +"--Oui, monsieur. + +"--Quel nom? Repondez. Quel est le nom de cette femme? + +"--Vous venez de le prononcer. + +"--Lady Osprey? + +"--Oui. + +"--Je vais parler a madame, disait d'une voix entrecoupee Marie, qui, +depuis son enfance sujette a des palpitations violentes, avait appuye sa +main sur son coeur et avait peine a prononcer ce peu de mots. Elle se +leva en tremblant, et regardant l'hotesse, elle lui dit: + +"--Suis-je lady Osprey? + +"L'hotesse se tut quelques momens, parut incertaine, et dit enfin: + +"--Non, madame. + +"--Ces ruses ne me tromperont pas, Marie; c'est une adresse inutile. +Combien avez-vous donne a cette femme? Sir Ormond Mondeville lui a donne +cent guinees. + +"Marie me regarda. Au nom de sir Ormond, l'hotesse tressaillit, et je me +tournai vers lord Barndale. + +"--Croyez-vous, lui demandai-je, que l'on puisse trop payer cette femme +pour savoir d'elle la verite? + +"--Non certes, dit le pere. + +"Son energie etait vaincue. + +"--Marie, disait-il, vous que j'ai elevee, vous que j'aimais! est-il +possible? repondez, vous etre livree a cet homme! + +"--Vous n'etes pas convaincu? dit Marie; eh bien! voici ce que j'exige: +allons a Bath. Faites ce que je desire; il faut que cette femme vienne +avec nous. Et vous, mon pere, prenez-moi sous votre protection. + +"Elle avait l'air de souffrir beaucoup en parlant. + +"--Faisons ce qu'elle demande, dit lord Barndale, nous deciderons apres. + +"L'aubergiste se refusait d'abord a nous accompagner mais Marie lui dit +d'un ton imperatif et avec une energie qui m'etonna: + +"--Il le faut! + +"Le changement subit qui venait de s'operer chez Marie me blessa. +Etait-ce donc cette femme si delicate et si faible qui prenait tout a +coup une attitude arrogante, et un ton auquel la convenance semblait +manquer? Nous partimes. + +"Lord Barndale etait avec sa fille dans une chaise de poste; je me +trouvais avec l'aubergiste dans une autre. Trois fois il fallut +s'arreter pour secourir Marie, dont les evanouissemens nous +affligeaient; l'hotesse paraissait tres-emue et a peu pres incapable de +repondre a mes questions. + +"Lorsque nous descendions de voiture, Marie semblait affecter de ne +faire aucune attention a moi. Je ne sais quelle resolution violente +paraissait l'animer. Arrivee a Bath, elle fit dire au postillon de se +diriger vers un hotel de la rue Pultney qu'elle indiqua tres-exactement. +Quand nos voitures s'arreterent, Marie descendit la premiere, frappa, +dit au domestique de prier sa maitresse de descendre un moment, et nous +fit signe de la suivre. Nous etions tous debout dans le parloir de cette +maison inconnue quand la dame du logis se presenta devant nous; a peine +avait-elle mis le pied dans la chambre que l'hotesse, s'avancant d'un +pas et la regardant fixement, s'ecria: + +"--Voici lady Osprey! + +"La dame palit, recula vers la porte et eut l'air de reconnaitre +l'aubergiste. + +"--Vous vous trompez, lui dit-elle, je suis lady Heathstone. + +"--Non, non, s'ecria l'hotesse avec beaucoup d'emotion et de violence, +c'est vous qui m'avez dit votre nom, vous-meme, cette nuit ou vous etes +venue dans mon auberge avec lord Mondeville, et ou je vous ai surprise! +Cette jeune dame, ajouta-t-elle en montrant Marie qui se trouvait mal +pendant cette explication, logeait aussi chez moi, et elle vous a +vue; elle vous a meme saluee le matin lorsque vous partites avec sir +Mondeville. + +"--Il y a ici quelque erreur, reprit lady Heathstone; que voulez-vous +dire? + +"Je m'avancai vers lady Heathstone, en priant lord Barndale d'avoir +soin de sa fille. + +"--Sir Ormond, que j'ai eu le plaisir de voir a Messine, dis-je a cette +dame, avait raison de faire l'eloge de votre politique et de votre +adresse, cependant elles echouent aujourd'hui. Rendez son nom et son +honneur a lady Osprey, madame. + +"Elle se jeta sur le sofa, et couvrant son visage de ses mains, elle +s'ecria: + +"--Quoi! vous l'avez vu a Messine? + +"--Quittons cette femme, dit d'une voix sombre lord Barndale, qui ne +pouvait parvenir a rendre a sa fille l'usage de ses sens. + +"Nous la replacames dans la chaise de poste, mourante, presque inanimee, +incapable de ressentir la joie que devait lui causer son innocence, si +hautement reconnue. Helas! monsieur, que puis-je vous dire de plus, +pendant deux mois elle languit; elle me pardonna et mourut d'un +anevrisme au coeur, determine par tant de secousses et d'emotions. + +"Le pere indigne declara qu'il ne me reverrait jamais. J'eus le malheur +de perdre mes deux enfans. Je n'avais plus rien a faire au monde, +monsieur, je revins en Sicile, ou j'esperais trouver encore lord +Mondeville, a qui je voulais demander vengeance de tous les maux que sa +fatuite avait fait tomber sur moi, et de l'indigne supposition de nom +qui avait fletri l'honneur de ma femme: il etait parti pour les Indes +avec une commission du gouvernement. Le pere Anselme me facilita +l'entree de ce cloitre, ou je trouve un asile. Helas! tous les lieux me +sont indifferens! Une seule pensee de haine me reste, au milieu de +tant de pensees douloureuses! J'ai de l'aversion pour ces institutions +sociales qui me condamnent au malheur. Ah! le mariage, monsieur, le +mariage! posseder une femme, l'aimer, la croire a soi et trembler +toujours; et ne jamais savoir si un autre ne recoit pas en pur don ce +que la loi nous accorde et ce que le coeur peut nous refuser; n'etre +jamais certain que les desirs et les voeux d'une epouse sont pour vous, +sont a vous; conserver pour un autre et elever pour les menus plaisirs +d'un ami ces creatures si freles, si delicates, que nous pouvons briser +en les adorant, et que nous couvrons de nos hommages immerites, apres +les avoir accablees de nos injustices." + + + +TOBIAS GUARNERIUS. + + +Par une soiree bien brumeuse d'hiver, mon arriere-grand-pere, retenu +pour quelques affaires a Breme en Saxe, se promenait dans une petite +rue ecartee, derriere la cathedrale. Ce qu'il faisait la, vous le +comprendrez de reste quand je vous aurai appris qu'il avait alors vingt +ans, et qu'il est peu de villes en Allemagne ou les grisettes soient +plus gracieuses et plus agacantes. Ceci soit dit sans alterer en rien la +bonne opinion que par avance vous auriez pu prendre de son merite. Mais +depuis plus de vingt minutes l'heure du rendez-vous etait sonnee a +toutes les horloges, sans que celle qui l'avait donne eut songe a s'y +rendre, et mon arriere-grand-pere attendait toujours. + +Le gouvernement representatif nous a trop bien gueris, helas! de ces +merveilleuses patiences d'amour: bien admirable pour moi serait l'homme +qui s'en rencontrerait encore capable aujourd'hui. + +Pendant les longs tours et retours de sa faction, mon arriere-grand-pere +avait remarque une petite boutique placee a l'angle de la rue qu'il +arpentait. Aux deux cotes de la devanture, deux planchettes peintes en +rouge et taillees en forme de violons indiquaient le commerce qui s'y +faisait, ou, pour parler plus juste, le commerce qui ne s'y faisait +point; car, a moins que l'on ne compte pour quelque chose un mauvais +basson pendu au mur, une contre-basse sans cordes, quelques archets et +une quinte que le proprietaire du lieu etait occupe a raccommoder, sa +boutique etait completement degarnie, et, nonobstant l'inscription +placee au-dessus de la porte, ressemblait plutot a un corps de garde de +milice bourgeoise qu'a un _magasin d'instrumens a cordes et a vent_. + +Une mauvaise chandelle, haletant sous une meche effroyablement longue, +qui lui faisait jeter des lueurs sinistres, eclairait a peine l'homme +qui travaillait dans cette miserable echoppe. Il ne paraissait pas +d'ailleurs tenir autrement a la perfection de l'ouvrage dont il +s'occupait, car, de trois minutes en trois minutes, il se levait, +laissait la sa quinte, et se promenait a grands pas, avec un regard fixe +et des gestes brusques et precipites, indiquant un homme qu'une pensee +profonde etait venue visiter. + +Moitie curiosite, moitie pour echapper a une neige abondante qui etait +venue compliquer son rendez-vous, mon arriere-grand-pere, qui n'avait pu +encore se decider a quitter la place, entre dans la boutique du luthier, +et bien que de sa vie il n'eut su une note de musique, il le prie de lui +montrer des violons a acheter. + +"Des violons! repondit brusquement le luthier, vous voyez bien que je +n'en ai pas et que je n'en vends pas, a moins que tous ne vouliez +vous arranger de cette contre-basse, que j'ai ete force de prendre +en paiement pour les raccommodages que j'ai faits pendant plus d'un +trimestre aux instrumens de l'orchestre des _Chiens savans_, qui ont eu +dans cette ville un si grand succes, et qui ont travaille devant MM. les +membres du grand-conseil. La voulez-vous, ma contre-basse? je vous +la laisse pour dix ecus; pour cinquante livres, tenez, sans plus +marchander." + +Mon arriere-grand-pere eut ete un million de fois plus musicien qu'il +n'etait reellement, il eut eu encore une peine infinie a se preter a +l'arrangement qu'on lui proposait, lequel consistait a s'accommoder +d'une contre-basse lorsqu'il etait cense avoir besoin d'un violon. + +S'etant permis de faire, avec une grande force de logique, cette +observation a l'honnete luthier, il en recut je ne sais quelle repartie +si etrange qu'il lui vint aussitot a l'esprit qu'il avait affaire a une +maniere de monomane. La chose lui fut prouvee quand en sa presence ce +singulier personnage recommenca a se promener et a gesticuler, et quand +une vieille femme, ouvrant la porte de l'arriere-boutique, lui fit signe +en haussant les epaules que la tete du pauvre homme n'y etait plus. + +Mon arriere-grand-pere sortit alors de chez le luthier, et le lendemain +il partit de la ville, sans s'etre autrement occupe de lui. + +Trois ans apres, durant un nouveau sejour qu'il fit a Breme, ayant eu +occasion de repasser dans la meme rue, il remarqua que la boutique du +luthier etait fermee; sur les volets, qui en plus d'un endroit portaient +des traces d'effraction, de grandes croix rouges avaient ete tracees. +Cette circonstance ayant attire son attention, le soir, a souper, il en +parla a son hote, qui etait l'un des magistrats de haute police de la +ville, et lui raconta, sans dire toutefois son rendez-vous manque, +l'etrange accueil qu'il avait recu dans cette meme boutique, trois ans +auparavant. A son tour, le magistrat lui conta l'histoire que l'on va +lire. + +L'homme auquel vous avez eu affaire, lui dit-il, s'appelait Tobias +Guarnerius; a grande peine il faisait vivre de son travail la vieille +femme que vous avez vue: c'etait sa mere, avec laquelle il vivait depuis +la mort de sa femme. + +Comme il etait dans la ville le seul ouvrier de son etat, et qu'elle +contient un nombre assez considerable d'artistes et d'amateurs, qui sans +cesse lui donnaient des instrumens a reparer, il aurait pu, ce semble, +vivre passablement a l'aise. Mais dix ans environ avant l'epoque dont +nous parlons, une insigne calamite etait venue le visiter. Un beau +matin il s'etait trouve en proie a une idee fixe, et depuis ce temps il +n'avait cesse de la poursuivre, quelque sacrifice qu'elle lui eut coute. + +Sa femme, qui etait morte en partie du chagrin qu'elle avait eu a le +voir dissiper ainsi tout le fruit de son travail, avait eu beau lui +representer la folie de sa perseverance, le conjurer de ne pas la +reduire a la misere, il n'en avait tenu compte. D'abord ses economies, +plus tard l'argent de quelques emprunts qu'il avait faits, ensuite ses +meubles, ses marchandises, une partie de sa garde-robe, etaient venus se +perdre dans ce gouffre qui s'etait ouvert a cote de lui, sans que tant +d'inutiles essais fussent parvenus a l'eclairer. A l'epoque ou, faute +d'argent, il avait ete force de mettre un terme a ses experiences, il +n'en avait pas moins conserve l'esperance de realiser sa pensee, qui +tot ou tard devait, selon lui, le mener a une grande gloire, et le +recompenser largement de toutes ses avances. + +Il est, au reste, vrai de dire que s'il fut arrive au but qu'il se +proposait, il eut reellement mis la main sur une excellente speculation. +Ayant en sa possession un violon de Stradivarius, dont quelques +amateurs, a plusieurs reprises, lui avaient offert un haut prix, l'idee +lui etait venue d'imiter le faire de cet auteur. Il avait pense qu'en +reproduisant avec une rigueur mathematique les formes et les dimensions +de ses instrumens, en employant un bois semblable a celui qui avait +servi a les etablir, en arrivant a imiter rigoureusement le vernis et la +couleur dont ils avaient ete primitivement enduits, il parviendrait a +se procurer une qualite de son exactement pareil. Malgre tous les soins +qu'il mettait a ses contre-facons, toujours il s'y rencontrait une +legere difference avec le modele; or des nuances infiniment subtiles +constituant, selon toute apparence, la superiorite qui faisait son +desespoir, il pensait pouvoir logiquement expliquer l'inferiorite de ses +copies par les imperfections presque insaisissables qu'il y decouvrait, +en sorte que l'oeuvre etait toujours a reprendre; c'etait une maniere de +cercle vicieux tournant a l'infini, dans lequel une fortune de prince se +fut elle-meme engouffree. + +Apres bien des essais, cependant, une modification s'etait faite dans +son idee primitive; il etait un jour arrive si pres d'une imitation +irreprochable, et ce jour-la precisement l'instrument sorti de ses mains +s'etait trouve si loin au-dessous de son stradivarius, qu'il avait fini +par soupconner dans la creation de ce chef-d'oeuvre un element d'une +nature superieure et non encore sollicite par lui. "--Qui sait, +disait-il fort gravement a un physicien qui pretendait le faire arriver +a la solution de son probleme instrumental par des applications +nouvelles de la theorie du son, qui sait plutot si ce n'est pas hors du +monde materiel que je dois chercher. Les mots representent des idees, +n'est-il pas vrai? eh bien! quand je dis l'ame de mon violon, peut-etre, +sans y songer, frappe-je a la porte que je cherche depuis si long-temps. +Que vous en semble, monsieur?" Et le physicien de se mettre a rire, et +le pauvre Tobias Guarnerius de s'enfoncer plus profondement dans l'abime +de ses recherches. + +Un jour une de ses pratiques venant lui apporter un archet a reparer +laissa chez lui un livre que pendant plusieurs jours elle oublia de +venir reprendre. A ses heures de loisir, lesquelles etaient rares, car +lorsqu'il ne travaillait pas de ses mains il travaillait de sa pauvre +tete, qui ne reposait guere, Tobias Guarnerius parcourut ce livre: +c'etait un de ces respectables monumens de la patience et de l'erudition +germaniques, ou l'auteur vous annonce, sans y mettre d'ailleurs +autrement de pretentions, qu'il traitera _de omni re scibili_ et de +quelques autres sujets. En effet on y voyait, a cote d'un chapitre _sur +la meilleure forme de gouvernement_, un chapitre _sur la maniere de +gratter le dos de sa femme quand il la demange_; une _recette pour faire +du vin de Chypre_ etait suivie d'une _dissertation sur la virginite +des onze mille vierges_, et d'un _discours sur les avantages de la +calvitie_; un ton de bonhomie singuliere avait preside a la redaction de +cet ouvrage informe, et donnait a sa lecture un charme particulier, qui +avait fini par dominer notre monomane jusqu'a detourner de lui pendant +une demi-journee l'obsession de sa pensee ordinaire. + +Tout-a-coup, au detour d'une page, un chapitre se presente a lui avec +ce titre: _De la Transfusion des ames_. A la lecture de ces mots, +comme s'il eut soudain entrevu que la revelation du grand secret qu'il +cherchait depuis si long-temps allait lui etre faite, il sauta d'un bond +prodigieux, appela sa mere, qu'il chargea de garder la boutique, et +de dire, si on venait le demander, qu'il etait sorti; puis courant +s'enfermer dans sa chambre, pour ne pas etre interrompu, il commenca la +lecture du chapitre qui, dans sa pensee, ne pouvait manquer d'etre le +plus merveilleux que jamais plume de philosophe eut enfante. + +Ce n'est pas seulement dans les livres, c'est dans toutes les choses de +la vie, dans ses amities, dans ses esperances dans les prospectus, dans +les amours de femme surtout qu'il faut craindre des desappointemens +semblables a celui qui attendait Tobias Guarnerius. Le chapitre, dont un +instant avant il eut paye la lecture au prix d'une livre de sa chair, +etait une miserable rapsodie, lardee de citations des Peres de l'eglise, +d'Aristote, de Platon et de l'Ecriture. Apres force divagations, +abstractions et conversations, l'auteur se resumait a cette decouverte +toute nouvelle, que l'ame etait immortelle: sans contredit les vingt +pages les plus pauvres de cet immense in-folio etaient comprises sous le +titre si magnifique que je vous ai dit. + +Mais l'heure de Tobias Guarnerius n'en etait pas moins venue; etreignant +avec une singuliere puissance les trois mots qui tout a coup lui etaient +apparus, pour en faire jaillir un sens logique aux _entrevisions_ qu'il +avait eues precedemment, il commenca a se representer l'ame humaine +comme une substance locomobile, transportable, avec sa puissance +d'animation, d'un lieu dans un autre. En Allemagne, ou il y a de la +philosophie dans l'air, un artisan, tout aussi bien qu'en France un prix +d'honneur de rhetorique, avait entendu parler de la metempsycose; et ce +systeme, pour peu que l'on pesat dessus, pouvait bien s'elargir jusqu'a +admettre la donnee du philosophe luthier. Trois heures de reflexions +passant par-dessus cette illumination acheverent de lui donner dans +l'esprit de Tobias une creance indelebile, et desormais il ne s'occupa +plus que du procede materiel a l'aide duquel il appliquerait a son art +le benefice de sa decouverte psycologique. + +A trois mois de la, c'etait durant la nuit, la veille de la +Saint-Joseph, depuis long-temps une heure etait sonnee a toutes les +horloges, et la ville de Breme tout entiere reposait dans le sommeil; +l'atelier de Tobias Guarnerius etait soigneusement ferme; et de peur +qu'en passant on ne put voir par les fentes des volets la lumiere qui +brillait dans son arriere-boutique, il avait eu soin d'etendre devant +la porte vitree qui communiquait de cette piece a son magasin un epais +rideau de serge verte replie deux fois sur lui-meme. + +Certes, ces precautions n'etaient point inutiles, car c'etait une oeuvre +etrange que celle a laquelle le luthier s'occupait. + +Dans le grand lit de damas rouge sur lequel, il y avait bientot quarante +ans, elle l'avait mis au monde, sa vieille mere Brigitta Guarnerius, en +proie aux angoisses de l'agonie, achevait de mourir d'un cancer qui +la minait depuis long-temps. Penche sur sa poitrine, qui ralait d'une +maniere horrible, sans qu'une larme brillat dans ses yeux, sans qu'un +seul des muscles de son visage exprimat la moindre sympathie pour les +atroces souffrances dont il etait temoin, Tobias paraissait plonge dans +le pressentiment d'un moment solennel et fatal, dont l'attente absorbait +toutes ses facultes. Sans doute, en vue de quelque produit etrange a +recueillir, un appareil bizarre, que n'avait ni decrit ni prevu aucune +science humaine, mettait en rapport le lit de l'agonisante et une table +sur laquelle reposait un instrument inacheve. Un tube, qui paraissait +forme de l'alliage de plusieurs metaux, s'evasant par le bout en forme +d'entonnoir, avait ete place au-devant de la bouche de la vieille femme, +et recevait le souffle de son haleine qui, a chaque expiration, s'y +engouffrait avec un bruit lugubre. A l'autre extremite, ce tube +s'emboitait a une cheville de bois, pareille a celle qui se place debout +entre le fond et la table de tous les instrumens a chevalet; seulement +celle-ci etait d'un diametre un peu superieur au diametre ordinaire, +et au lieu d'etre en bois plein, elle etait creuse et devait se fermer +hermetiquement, au moyen d'un petit couvercle a vis merveilleusement +travaille, lorsque l'embouchure du tube viendrait a en etre retiree. +Precisement au-dessus du point de jonction provisoire du bois et du +metal, et comme pour empecher l'evaporation au moment ou se ferait leur +separation, avait ete disposee une maniere de boite ou de guerite en +bois de sapin; les planches, humides et vermoulues, exhalaient une odeur +terreuse et nauseabonde, et un grand clou rouille, pendant encore apres, +indiquait qu'elles avaient du anterieurement faire partie d'un objet de +plus grande dimension. + +A une heure cinquante-deux minutes et quelques secondes, la respiration +de la malade s'etant arretee, son pouls et son coeur ayant cesse de +battre, tout a coup on entendit dans le tube, qui fut agite comme par un +mouvement galvanique, un long soupir, suivi d'un fremissement qui courut +tout le long du metal, et vint bondir au fond de l'etui qui y adherait. +A ce bruit, Tobias Guarnerius se precipita; les yeux egares et la +poitrine haletante, il repoussa le tube conducteur, et d'une main +forcenee, malgre une force incroyable de resistance qui repondait a sa +pression, malgre une sorte de crepitation douloureuse et plaintive qui +s'agitait sous ses doigts, il vissa le couvercle a l'extremite de la +cheville. Maintenant il faut vous le dire, quoique jamais la preuve +materielle de cette monstruosite n'ait ete acquise, il parait que ce que +Tobias Guarnerius venait d'enfermer dans ce bois creux, c'etait l'ame +de sa mere, la premiere qui se fut trouvee pour realiser son abominable +decouverte. + +Au moment ou avait ete rompu le lien par lequel elle etait unie a +l'enveloppe mortelle qui venait de finir son temps, l'ame s'etait +elancee pour retourner en haut; forcee de suivre l'etroit conduit qui la +cernait a sa sortie, elle avait couru pleine de detresse jusqu'au fond +de l'espace qu'elle avait devant elle: elle se fut sans doute evadee +dans le peu de temps que son bourreau avait mis a fermer sur elle le +couvercle; mais une effroyable industrie avait tout prevu. Les planches +de sapin qui ombrageaient l'espace sur lequel s'accomplissait l'odieux +mystere etaient les planches d'un cercueil fraichement enleve a la terre +du cimetiere. Quand l'ame s'etait pressee pour sortir, elle avait eu +horreur de cette atmosphere de mort qu'il lui fallait traverser, et +elle s'etait retiree en arriere; alors Tobias etait venu et il l'avait +scellee dans sa prison, et il la tenait la pour s'en servir a ses +volontes. + +Il ne faut pas croire pourtant que ces epouvantables audaces puissent +s'executer sans qu'il en coute quelque chose a leurs auteurs; car au +moment ou tout avait ete accompli, Tobias etait tombe a la renverse, +frappe comme d'une puissante commotion electrique, et il etait reste +etendu a terre, sans connaissance, plusieurs heures encore apres que le +soleil se fut leve. + +Au moment ou il se reveilla de ce long evanouissement, il commenca par +sentir une vive fatigue dans tous ses membres, comme s'il avait fait une +longue route; puis il eut grand peine a recueillir ses idees, afin de se +rendre compte de ce qui lui etait arrive. A la fin cependant un souvenir +lucide de toutes les choses de la nuit se dessina devant lui. La main +agitee d'un tremblement qui ne le quitta plus, il s'approcha du lit, ou +le corps de sa mere etait deja froid et raidi. Il abaissa la paupiere de +ses yeux, en ayant soin que leur regard fixe ne rencontrat pas le sien; +puis, ayant couvert le visage, il eut peur; car il lui sembla que +l'angle facial qui se dessinait sous le drap blanc avait un air de +reproche et le menacait. + +Depuis deux semaines environ, les restes mortels de Brigitta avaient ete +deposes dans la tombe, et meme il s'etait passe d'etranges choses lors +de son enterrement; car a chaque fois que, dans les prieres, le pretre +avait eu a parler de l'ame de la defunte, les cierges qui brulaient +autour du corps s'etaient eteints d'eux-memes; et bien des choses +s'etaient dites touchant cette circonstance et plusieurs autres que l'on +racontait. Temoin de ce phenomene, et tourmente, dans son ame, par le +remords, bien que la joie d'avoir realise la pensee de toute sa vie fut +encore la plus forte, Tobias n'avait pas encore ose faire l'essai de +l'instrument qu'il avait acheve, et pourtant une merveilleuse harmonie +y etait cachee; car lorsque l'air seulement venait a passer dessus, des +soupirs d'une incroyable douceur s'en exhalaient. Le bruit a la fin +commenca a se repandre que Tobias avait decouvert son grand secret; et +chaque jour tout ce qu'il y avait de musiciens dans la ville venait +savoir, les uns pour se rire du reveur, les autres avec une curiosite +plus serieuse, a quand l'audition du violon-miracle, et Tobias reculait +toujours, sous pretexte que son oeuvre n'etait point finie. + +Il advint pourtant que l'heritier presomptif d'une petite principaute de +l'Allemagne passa par la ville. La Providence, qui apparemment avait eu +ses raisons pour cet arrangement, le destinant a regner un jour, lui +avait donne toutes les qualites requises pour etre un excellent violon +solo. Sa reputation de virtuose s'etait repandue dans toute l'Europe, +a peu pres comme la renommee militaire du grand Frederic, et il ne +s'arretait guere en un pays qu'on n'organisat pour lui un concert, ou +souvent il ne dedaignait pas de se faire entendre. Le gouverneur +de Breme, ayant toute raison de vouloir etre agreable a l'illustre +executant, se hata de preparer une soiree musicale, et il ne laissa pas +ignorer a Tobias Guarnerius qu'il lui serait agreable d'y voir faire +l'essai de son invention. + +Au moment ou ce desir lui fut intime, Tobias commencait a entrer en +composition avec sa conscience. L'impression de terreur qu'il avait +subie a la suite de son larcin, comme le souvenir de toutes les autres +emotions humaines, s'effacait peu a peu sous les jours qui passaient. +D'etranges raisonnemens etaient ensuite venus a son secours. "On ne sait +jamais, se disait-il, avec cette jurisprudence celeste, qui vous absout +_in extremis_ pour un bon sentiment, qui vous punit pour une pensee +mauvaise, ni qui sera condamne ni qui sera sauve. Ma mere Brigitta eut a +nos yeux une vie honnete: en est-il de meme pour le jugement d'en haut; +et qui peut assurer qu'en la retenant ici-bas je ne lui sauve pas +plusieurs jours de l'eternite des douleurs? D'ailleurs je suis bon fils, +ajoutait-il avec une sublime sophistiquerie digne d'un avocat de nos +jours. D'autres conservent precieusement les ossemens de leurs proches; +moi je conserve l'ame de ma mere; moi je ne veux pas m'en separer. +N'y a-t-il pas entre le double merite de nos pietes filiales tout +l'intervalle qui separe l'esprit de la matiere?" Avec ces pensees, qu'il +habillait des plus belles paroles qu'il pouvait, il parvenait a emousser +son remords. + +Quand fut venu le soir ou devait avoir lieu la grande epreuve, Tobias +fut tout a coup saisi d'une autre inquietude. La preoccupation de +l'artiste dominant toute autre pensee, il eut des doutes sur la +sincerite des resultats que devait lui donner son experience. L'ame +avait-elle, en effet, ete transfusee? Par une evaporation subtile, en +supposant qu'elle eut un instant sejourne la ou il l'avait retenue, +n'avait-elle point pu s'echapper pour obeir a la loi celeste +d'attraction qui la rappelait? Et alors voyez un peu la belle confusion, +si, en presence de toute la ville assemblee, sa creation surhumaine +allait tout a coup se resumer en quelque miserable instrument, criard +comme ceux que tant de fois deja il avait realises. Il n'y avait dans +cette apprehension rien que de raisonnable, et plutot que de s'exposer a +un si mortel desappointement, surmontant enfin la religieuse terreur qui +jusque la l'avait empeche d'interroger son oeuvre, il l'eut essayee de +ses mains s'il l'eut eue a sa disposition; mais, en homme qui savait son +monde, il l'avait, dans la journee, envoyee a l'hotel du gouvernement, +enfermee dans un riche etui, dont il avait garde la clef. Le sort en +etait donc jete, et il n'y avait plus a revenir sur ses pas; dans un +quart d'heure il aurait efface la gloire de Stradivarius et celle de +tous les maitres de l'art, ou il serait devenu l'objet d'une inexorable +derision. Apres tout, ce sont la, a vrai dire, les deux termes du marche +auquel se soumet quiconque dans cette vie essaie de penser ou de vouloir +de la premiere main. + +A l'heure ou tous les convives du grand banquet musical furent +rassembles, Tobias Guarnerius fut introduit dans le salon du gouverneur, +ou, pour cette fois, il avait entree. L'aspect general de sa toilette +presque antediluvienne, et accusant un delabrement de vieille date, +malgre tous les soins extraordinaires qu'il y avait donnes, quelque +chose de gauche et d'endimanche repandu dans toute l'habitude de son +corps faisait de lui un personnage assez burlesque. Toutefois, au +moment ou on le vit assis dans un coin, le visage empreint d'une paleur +mortelle, l'oeil fixe et plongeant avec une indicible anxiete sur +le virtuose qui, pour la premiere fois, allait donner une voix a sa +creation, il ne parut plus grotesque a personne, et chacun eut peur et +fut emu avec lui. + +Il faudrait avoir des paroles expres, pour faire comprendre l'etrange +impression dont fut agitee l'assistance quand l'archet venant a mettre +la corde en vibration, l'ame prisonniere commenca a etre tourmentee +d'une affreuse souffrance et a se lamenter miserablement; plusieurs ont +assure que, des les premieres notes, il leur avait semble qu'ils etaient +souleves de terre et qu'ils demeuraient suspendus dans l'espace au +milieu d'une angoisse indefinissable, pour d'autres, la perception du +son fut si vive et si penetrante qu'ils crurent en subir le contact +immediat sur leurs nerfs, dont un moment ils eurent le sentiment +distinct et absolu, comme si la chair se fut retiree et les eut laisses +a nu. Mais ce qu'aucune parole humaine ne saurait peindre, c'est +l'ineffable sympathie de toutes ces ames reconnaissant, quoique sans +pouvoir se rendre compte du prestige, la voix d'une ame qui appelait +a elle, et a ses accens douloureux se plongeant avec elle jusqu'aux +larmes, dans un abime de tristesse inconsolable. Ni la douleur de la +mere pleurant sur son premier ne, ni celle de l'amante au premier soir +de son delaissement, ni celle de l'artiste s'eteignant avant son oeuvre +achevee, ne peuvent donner une idee de la plainte amere de cette fille +du ciel traitreusement retenue au-dela de son temps, et demandant a se +replonger dans le repos de l'infini. Personne, pas meme l'homme qui +conduisait l'archet sur la corde, n'aurait pu se rappeler une seule +note de l'air que le violon de Tobias Guarnerius avait joue; personne +n'aurait pu dire si ce qu'il avait entendu etait un chant melodieux +ou quelque merveilleuse histoire racontee par un poete sublime, et +ou aurait ete resume avec un art admirable le tableau de toutes les +souffrances, de toutes les anxietes, de toutes les tristesses de la +vie, depuis le vague de la melancolie qui regrette et desire sans but, +jusqu'aux plus positifs et aux plus cruels mecomptes; mais personne +aussi n'aurait pu dire qu'en aucun temps et en aucun lieu de la terre, +une harmonie aussi profondement emouvante fut parvenue a son oreille. + +Aussitot que le chant eut cesse, et quand chaque auditeur fut revenu de +l'espece d'extase et de contemplation interieure dans laquelle il avait +ete plonge, les regards se tournerent vers Tobias Guarnerius. A ce +moment, l'artiste en lui dominait tellement l'homme, qu'il n'avait point +entendu ce cri de douleur qui avait retenti dans le coeur de tous les +assistans, et qui aurait du si profondement l'emouvoir; car pour lui ce +n'etait point seulement une plainte, mais un atroce reproche; il n'avait +percu que des sons d'une merveilleuse harmonie, superieurs a tout ce que +les maitres de son art avaient jamais realises; et en voyant enfin le +probleme de toute sa vie resolu, il s'etait laisse tomber a genoux, les +mains jointes et etendues vers le ciel, et des larmes coulaient sur son +visage, rayonnant d'une expression de joie indicible. Ce ne fut qu'au +bout de quelques minutes qu'il apercut le prince allemand le secouant +vivement par le bras pour le reveiller de son _a parte_ de bonheur, et +lui demandant s'il voulait lui donner son violon pour 1,000 ecus. + +"Mon violon! pour 1,000 ecus? repondit-il en regardant le prince avec un +rire qui n'annoncait pas un homme dans son bon sens, c'est-a-dire que +vous mettez un prix a ce qui n'etait pas et a ce qui existe; vous +achetez la creation, monsieur, a ce que je vois! Combien payeriez-vous +le soleil, s'il vous plait, a supposer qu'un beau matin on le mit dans +le commerce?" + +Que signifiaient ces orgueilleuses paroles du pauvre luthier? Sa +piete filiale s'indignait-elle du marche qu'on lui proposait, ou son +amour-propre d'auteur se revoltait-il de la mesquine estimation faite +de son oeuvre? L'acquereur interpreta l'apostrophe dans ce sens, et il +donna aussitot la somme; mais Tobias repondit de nouveau que son violon +n'etait pas a vendre, que sa gloire etait desormais immortelle (comme +celle de tous les poetes de nos jours apparemment) et que cela lui +suffisait. Malheureusement pour lui, il avait a faire a un vouloir de +prince qui ne s'etonnait pas facilement des obstacles. Tirant de sa +poche un portefeuille qui pouvait bien contenir 12,000 livres en billets +de banque, lesquels furent etales sur une table, plus une bourse pleine +d'or, pour le moins aussi bien garnie que celle des seducteurs de +comedie: "Pour ceci votre violon!" s'ecria le royal dilettante. A la vue +de ces richesses, l'orgueil du pauvre Tobias, qui, de sa vie peut-etre, +n'avait possede bien ronde une somme de 1,000 livres, sa piete filiale, +ses pretentions marchandes, tout ce qui le retenait, en un mot, lacha +pied brusquement: de l'oeil il compta les billets epars sur la table, +fit une rapide et amiable estimation du contenu de la bourse; puis, avec +l'air d'un homme qui voudrait qu'on le crut en proie a une insupportable +contrainte. "Puisque vous le voulez, dit-il, j'accepte le marche, je +vous donne meme (sublime magnificence) l'etui et sa clef pardessus +le marche. Seulement prenez bien garde que je ne reponds pas de ma +marchandise; si vous n'en avez pas soin, et que quelque chose se +derange, je ne me charge point des reparations." Le prince avait une +envie si profondement eveillee qu'il ne lui parut pas meme possible que +jamais la chance d'une avarie put se presenter. Faisant aussitot mettre +son acquisition dans la boite qui lui avait ete si genereusement +superoctroyee, il ordonna a son valet de chambre de la porter en son +logis; presqu'aussitot il faussa compagnie au gouverneur et a son monde +pour aller se mettre en jouissance, et pendant la nuit entiere qui +suivit, il n'y eut pas a cinquante toises a la ronde un voisin qui put +fermer l'oeil, tant fut bruyante et prolongee la prise de possession. + +Quant a Tobias, pendant une partie de la nuit il ne cessa de se redire +a lui-meme ce qu'il avait deja proclame dans le salon du gouverneur, +a savoir que sa gloire etait immortelle. Pendant une autre portion du +temps, il se roula avec delices dans cette pensee qu'il etait riche. +15,000 et quelques cents livres, tout bien compte; c'etait sa fortune, +il pensa que cela faisait beaucoup. Pour mieux s'en assurer, il promena +son esprit a travers toutes les fractions dans lesquelles ce chiffre +etait divisible; il compta une a une ses pieces d'or, et comme il avait +eteint sa lampe et qu'il ne pouvait plus les voir, il se plaisait a les +rouler dans ses doigts, a en sentir le coin, et ensuite il les ramassait +dans sa bourse, afin de les peser et de les tenir toutes ensemble dans +sa main; cela le mena jusque vers les trois heures du matin: a ce moment +il s'endormit. + +Le lendemain, il se reveilla de bonne heure, et en se reveillant il fut +comme un homme qui la veille ayant ete pris du sommeil au milieu des +pensees joyeuses du vin et de l'ivresse, se retrouve le matin la tete +pesante, l'esprit lourd et fatigue et le coeur mal content. Une idee +commenca a l'obseder; non-seulement il avait derobe, non-seulement il +avait retenu prisonniere, mais encore il avait vendu l'ame de sa mere. +A toutes les heures ou cela lui plairait, un homme qui avait paye pour +cela pourrait la reveiller, la forcer de chanter; cet homme pourrait la +revendre a un autre; lorsqu'il voyagerait il remmenerait avec lui, +et, comme dit le premier psaume des vepres, il pourrait en faire +_l'escabelle de ses pieds_. Tandis qu'il se debattait dans cette +pensee poignante, quelqu'un entra dans sa boutique: c'etait l'un des +domestiques du gouverneur qu'il connaissait bien, car autrefois cet +homme, dans sa jeunesse, avait ete le fiance de la vieille Brigitta, +et il l'aurait epouse s'il ne fut parti pour la guerre. Quand bien des +annees apres il etait revenu et l'avait trouvee mariee, il n'en avait +pas moins continue a l'aimer d'amitie, et le mari de Brigitta lui-meme, +qui avait bonne confiance en sa femme, l'avait engage a venir les voir +quand il le voudrait; en sorte qu'il avait fait sauter plus d'une fois +Tobias sur ses genoux. La veille au soir, de l'antichambre il avait +entendu le violon dans lequel soupirait l'ame de Brigitta, et il avait +aussitot reconnu sa voix, car les souvenirs d'amour, si vieux que soient +les os d'un homme, ne se perdent pas dans sa memoire, et c'etait ainsi +que Brigitte s'etait lamentee a un jour de sa vie qu'il n'avait jamais +oublie, celui de leurs adieux. D'avoir ainsi cru entendre l'ame de sa +maitresse l'avait jete durant la nuit dans des perplexites incroyables, +et des le matin il venait demander a Tobias Guarnerius de lui expliquer +comment cela avait pu se faire. Aux premiers mots que lui en dit le +vieillard, Tobias se troubla, balbutia quelques paroles embarrassees: +a la fin pourtant il se remit et il essaya de tourner la chose en +plaisanterie; mais l'amant de Brigitte ne fut pas sa dupe, et il +s'eloigna en hochant la tete, en disant entre ses dents qu'il y avait +la-dessous quelque mechant mystere. + +Si Tobias souffrait deja cruellement de sa faute, au moment ou il la +croyait entre le ciel et lui, ce fut bien autre chose quand il entrevit +la pensee d'autrui sur la trace de son crime, et quand il put redouter +que ce larcin ne devint une affaire de justice humaine. Pendant quelques +heures encore il lutta contre ses craintes et ses remords, mais a la +fin, domine par eux, il prit avec lui le prix qu'il avait recu la +veille, et courut chez l'acquereur, pour le prier de revenir sur le +marche, son intention etant, des que le violon serait rentre dans ses +mains, de rompre la charme, et de rendre l'ame a sa liberte. Mais les +hommes, qui ont toute commodite pour se jeter dans les voies du mal, +n'ont pas de meme la route facile quand ils veulent revenir sur leurs +pas. Le prince etait parti avant le jour, et au moment ou Tobias +frappait a sa porte, il etait deja bien loin. Decide qu'il etait a ne +pas porter plus long-temps volontairement le poids de sa faute, Tobias +n'hesita pas, il courut fermer sa boutique, alla hors de la ville +attendre la voiture publique, et se jeta dedans pour se rendre a la +residence du prince. Mais, quand il fut arrive, deux jours se passerent +avant qu'il put approcher de son altesse; et, au moment ou l'abord lui +fut permis, quelqu'un lui apprit que le violon avait deja change de +main. Le prince n'avait pu en jouer plus de huit jours sans que tout +le systeme nerveux ne devint, chez lui, en proie a une insupportable +irritation. Son medecin, consulte, avait declare que le son penetrant +de l'instrument dont il avait fait nouvellement l'acquisition etait la +cause de cet accident, et dans la journee, comme on fait d'un cheval +vicieux, le prince avait vendu le violon a un artiste italien qui allait +faire son tour d'Europe, et qui comptait donner des concerts a Paris. + +Aussitot Tobias se remit en route; en arrivant dans la capitale de la +France, sans se mettre en peine des merveilles de civilisation qu'elle +renferme, et qu'a une autre epoque il eut explorees avec un si vif +empressement, il n'eut qu'une preoccupation, celle de savoir l'adresse +del signor Ballondini. Il l'apprit sans beaucoup de peine, car, grace a +son violon, el signor Ballondini s'etait fait, des son premier concert, +une reputation colossale, et toutes les feuilles publiques ne parlaient +que de son talent et de la merveilleuse qualite de son qu'il tirait de +son instrument. + +Tobias eut bien un instant la volonte de se mettre en colere contre le +virtuose italien, qui prenait pour lui toute la gloire, quand le +luthier en avait une si bonne part a revendiquer; mais il pensa que son +amour-propre devait boire ce calice, en expiation de sa faute, et il +s'imposa l'obligation de ne point se plaindre de ce qu'on lui derobait, +trop heureux s'il pouvait rentrer en possession de sa fatale creation. +Aussitot qu'il sut ou demeurait le signor Ballondini, afin de le joindre +plus vite, il monta dans un fiacre, en sorte qu'il arriva a son logement +un quart d'heure apres son depart pour l'Italie, ou le signor Ballondini +allait encore donner des concerts. Tobias Guarnerius le suivit. + +On ne finirait pas si on voulait raconter tous les lieux et toutes les +mains par lesquelles passa le fatal violon. Jamais les nerfs les plus +robustes ne purent le garder au-dela de quinze jours; et cependant, +aussitot qu'un acquereur songeait a s'en defaire, un autre se trouvait +pour lui succeder, sans que l'instrument perdit de son prix. Pendant +plus de deux ans, le malheureux Tobias le poursuivit en Italie, en +Angleterre, aux Indes orientales ou il passa, en Espagne, et enfin en +Allemagne, ou il revint, en traversant de nouveau la France. + +Apres des fatigues inouies, Tobias Guarnerius arriva a Leipzig, ou il +avait appris qu'un riche libraire en etait detenteur. Cette fois il ne +venait pas trop tard, et l'instrument etait bien entre les mains de +l'homme qu'on lui avait indique. Mais, depuis le temps qu'il voyageait, +quelque rigoureuse economie qu'il eut mise dans ses depenses, il n'en +avait pas moins epuise sa bourse, et au moment de traiter d'un objet +dont le cours s'etait constamment maintenu entre douze et quinze mille +livres, il lui restait a peine quelques louis par devers lui. Il tint +alors conseil avec lui-meme, et, toutes choses considerees, ayant cru +reconnaitre que de tous les larcins que pouvait commettre un homme, +celui d'une ame etait, sans contredit, le plus odieux; etant en outre +prouve pour lui que la seule maniere qui fut en son pouvoir de reparer +son crime, c'etait d'en commettre, dans un ordre inferieur, un second; +avec l'argent qui lui restait, il tenta la fidelite d'un domestique, +et obtint de lui d'etre introduit, durant la nuit, dans la maison du +libraire, afin de lui derober le violon. + +Mais la malediction avait frappe tellement a plein sur le miserable, que +meme une mauvaise pensee ne lui reussissait pas. Le domestique qui avait +recu son argent se trouva etre un honnete fripon, qui, ayant calcule le +benefice qu'il y avait a recevoir le prix d'une mechante action et a ne +pas la commettre, le denonca a son maitre. Pris en flagrant delit, au +moment ou il venait de commettre son vol, Tobias fut jete en prison, et +se vit menace de voir couronner toutes ses tribulations par un arret +infamant. L'effroi de cet avenir acheva de completer chez lui un mal que +d'abord la violence de ses desirs long-temps trompes et econduits, et +durant ces dernieres annees les agitations inquietes de sa vie, avaient +lentement developpe. Atteint d'un anevrisme au coeur, il fut transporte +a l'hopital. + +La, minute a minute il se sentait mourir, et la medecine, qui le +traitait cavalierement parce que, de toute facon, elle n'attendait rien +de lui, ne lui avait pas laisse ignore qu'elle ne pouvait rien pour +sa guerison. Ceci pouvait bien lui donner l'esperance d'echapper aux +atteintes de la justice humaine, mais le menait droit aux mains de la +justice divine, avec laquelle il sentait bien qu'il aurait un long +compte a regler, et cependant il n'osait demander des consolations et +des esperances au sacrement de la penitence, effraye qu'il etait de la +monstruosite de l'aveu qu'il aurait a faire a son tribunal. + +Un jour, c'etait par une belle matinee d'automne, un rayon de soleil +etait venu se reposer sur son lit, dont il ne sortait plus, et donnait +a tout ce qui l'entourait un air de fete; un vent frais balancait +la verdure des arbres sous sa fenetre, et les oiseaux chantaient +joyeusement dans le feuillage; il y avait dans l'air tant de repos et +de bonheur que vous eussiez jure que par un si beau jour on ne pouvait +mourir. L'aspect de cette nature en joie avait eleve son esprit vers le +Createur, et son coeur s'etait tourne avec amour vers l'esperance de +l'infinie misericorde. Dans cet instant il se sentit quelque courage +pour confier son secret a un pretre, afin d'obtenir l'absolution; +et, sur sa demande, l'aumonier de l'hopital vint pour recevoir sa +confession. Elle fut longue cette confession, parce qu'il lui semblait +que son aveu, etendu en beaucoup de paroles, lui couterait moins a +faire; et quand a la fin sa confidence fut achevee l'emotion qu'elle lui +avait donnee l'avait fort affaibli, et le pretre qui l'ecoutait aurait +bien fait de se hater; mais, en sa qualite de ministre de la parole de +Dieu, il etait dans l'usage de ne jamais donner une absolution sans la +faire preceder a tout le moins d'un fragment etendu de l'un des sept +discours qu'il avait ecrits autrefois et preches sur les sept peches +capitaux. Dans le cas particulier, aucun point ne s'appliquant d'une +maniere directe a la situation de son penitent, il fut oblige de faire +une combinaison de plusieurs passages empruntes a des sermons differens, +ce qui compliqua et allongea outre mesure son operation oratoire, et +laissa au malade, que ses forces abandonnaient a vue d'oeil, le temps +d'entrer en pleine agonie. Depuis quelques minutes il paraissait avoir +perdu le sentiment de tout ce qui l'entourait, et le bon pretre etait +sur le point d'achever sa peroraison quand le son criard et lointain +d'un violon qui jouait une tyrolienne retentit a leurs oreilles. Ce +bruit, comme on peut le penser, n'emut pas autrement le predicateur, qui +continua de finir son discours; mais le malade en parut penetre jusque +dans la moelle des os. Il se releva droit sur son seant; ses cheveux +se herisserent; une contraction nerveuse parcourut sa face; il preta +l'oreille avec une horrible angoisse, saisit le bras du confesseur, et, +le serrant violemment: "Entendez-vous, dit-il d'une voix lamentable, +entendez-vous l'ame de ma mere qui se plaint de moi?" A cette parole il +fut saisi d'une convulsion qui dura quelques minutes; puis, sans avoir +recu l'absolution, il expira; et franchement le pauvre Tobias avait eu +tort de s'emouvoir ainsi, car ce qu'il avait entendu, c'etait le violon +d'un infirmier qui, a ses momens perdus, une fois ses plaies pansees et +ses morts ensevelis, pratiquait les beaux-arts, auxquels les gens de son +etat sont en general fort enclins. + +Au moment meme ou Tobias Guarnerius cessa de vivre, le libraire chez +lequel etait alors depose son violon entendit dans l'interieur de +l'etui une forte vibration, comme celle d'une corde qu'on aurait pincee +vivement: l'ayant ouvert pour voir ce que cela pouvait etre, il sentit +un petit vent qui lui passa devant la face: toutes les cordes s'etaient +brisees d'un meme coup; le chevalet, ainsi que la cheville que les +luthiers appellent l'_ame_, etaient tombes, et on l'entendait rouler +dans l'interieur de l'instrument, qui d'ailleurs n'avait aucun autre +dommage. Un luthier fut charge de reparer ce desordre. En sortant de ses +mains, le violon avait tout-a-fait perdu sa qualite de son. Ce qu'on n'y +retrouvait plus surtout, c'etait cette puissance d'excitation nerveuse +qu'on y remarquait autrefois. Tel qu'il etait cependant, il restait +encore un des remarquables ouvrages connus dans le commerce de lutherie +europeenne. + +Quelques mois apres, le bruit de la mort de Tobias Guarnerius s'etant +repandu dans sa ville natale, le vieux domestique du gouverneur, qui +jusque la avait garde le silence, parla de ses soupcons; et comme +la disparition subite de Tobias avait deja fort excite l'attention +publique, il n'eut pas grand'peine a leur donner creance. Le peuple +s'ameuta devant la boutique, qui etait fermee depuis pres de trois +annees, en brisa la cloture, et penetra dans l'interieur. Plusieurs +objets suspects, entre autres les pieces de l'appareil transfusoire dont +j'ai parle, quelques livres ecrits en caracteres etrangers, y furent +trouves, et contribuerent a mettre en mauvaise renommee la memoire du +luthier, qui heureusement ne laissait apres lui aucun parent. Pendant +plus de deux mois le clerge ne fut occupe qu'a dire des messes que les +ames devotes commandaient pour le repos de celle de Brigitta Guarnerius. +Le lendemain du jour ou la visite domiciliaire avait eu lieu, les croix +rouges que vous avez vues sur les volets s'y trouverent marquees +sans qu'on put savoir qui les y avait faites. Depuis ce temps, le +proprietaire de la boutique, qui avait deja essaye inutilement de la +louer a bas prix, avant la mort de Tobias, a du renoncer a l'espoir d'en +tirer parti d'aucune facon. Il se propose, a ce qu'on assure, de la +faire demolir incessamment, et les gens du quartier s'en rejouissent +fort; car on dit que souvent, durant la nuit, on y entend de mauvais +bruits. Je crois cependant que ce sont des contes de vieilles femmes, +auxquels les esprits senses ne doivent point ajouter foi; car on ne +saurait trop se defier de ces sottes superstitions auxquelles le peuple +se livre si facilement. + +On remarquera que ceci etait la morale du conte que le magistrat avait +raconte a mon arriere-grand-pere. + + + +LA FOSSE DE L'AVARE. + + +(Lieu de la scene: un village pres Badajoz, le cimetiere.--Sept heures +du soir.) + +GARCIAS, FOSSOYEUR, JOSE, SON VALET. + +JOSE. + +Maitre, creuserons-nous long-temps encore? Voici dix pieds de terre que +nous remuons depuis deux jours! Saint Jacques de Galice m'ait en aide! +Ouf! je suis las! + +GARCIAS. + +Un peu de courage, garcon; tu seras paye de ta peine: va toujours, Jose, +va toujours. Il faut gagner son argent, mon fils! Nous avons encore cinq +bons pieds de terre a jeter dehors. Corps du Christ! Garcias, fossoyeur +depuis trente-et-un ans, ne va pas manquer a sa parole, ni attraper une +vieille pratique. Mon marche est bon, et j'y tiens. Il faut remplir ses +engagemens en honnete chretien. + +JOSE. + +Bah! c'est bien assez profond comme cela! Pourquoi descendrions-nous +si bas ce pauvre cadavre? Que craignez-vous, maitre? Il a voulu quinze +pieds de fosse: va-t-il donc revenir, la toise en main, pour mesurer si +vous lui avez donne son compte? Allez, vous ne courez pas risque d'etre +cite devant le corregidor. + +GARCIAS. + +C'est pourtant vrai, Jose, qu'il a voulu, le vieil avare, etre enterre +aussi loin des hommes que possible. + +JOSE. + +Craint-il qu'on ne lui vole son vieux corps? + +GARCIAS. + +Ou espere-t-il, quand viendra le jour du jugement, que l'ange de la +resurrection n'aura pas la pioche assez longue et le bras assez fort +pour l'atteindre? + +JOSE. + +C'est peut-etre son idee... peut-etre qu'il a raison. + +GARCIAS. + +Pauvre niais! tu crois que l'ange de la resurrection est fossoyeur. + +JOSE. + +Je penserai a cela... ou je le demanderai au cure. + +GARCIAS. + +Creuse, creuse, Jose; tu n'es bon qu'a ton metier. Creuse, tu ne +trouveras pas le bon sens que tu as perdu. + +JOSE. + +Du bon sens, maitre! mais dites donc, en avait-il plus que moi celui +dont nous preparons le domicile? A propos, maitre, pendant que nous +sommes en train de jaser, si vous me contiez l'histoire de cet homme-ci? +pourquoi il a voulu quinze pieds de fosse? quelle raison il vous a +donnee? Cela me taquine. Cette histoire doit etre drole; notre homme +etait assurement un imbecile. + +GARCIAS. + +Oui, Jose. + +JOSE. + +J'aime les contes d'imbeciles; ils m'amusent plus que tous les autres. +Et celui-la en etait un, comme vous dites. Avare, avare! que c'est bete +d'etre avare! n'est-ce pas, maitre? Avoir de l'argent et ne pas manger; +etre riche et se faire patir! c'est plus niais que moi. + +GARCIAS. + +Tu as trop d'esprit aujourd'hui, Jose. Mais, tiens, nous sommes las; +apporte le bissac; soupons ensemble. Laisse un moment ta pioche et viens +t'asseoir pres de moi; la. Je vais te dire l'histoire d'un homme comme +le bon Dieu n'en a jamais cree qu'un seul. + +JOSE. + +Diable! + +GARCIAS. + +Mets-toi sur le bord de la fosse, les jambes pendantes, bien a ton aise, +et ecoute. + +JOSE. + +Oui, maitre. + +GARCIAS, d'un ton de predicateur. + +Aucune des creatures que Dieu a faites a son image ne ressemblait a don +Ferrero. + +JOSE. + +Maitre, permettez que je vous arrete ici. Le diable a-t-il donc ete fait +a l'image de Dieu? + +GARCIAS. + +Oui... non...--Tu es un sot, Jose. + +JOSE. + +En attendant, vous ne me repondez pas. + +GARCIAS. + +Je ne te dirai pas l'histoire d'Andrea Ferrero, dont le cercueil est la, +tout a cote de nous. + +JOSE. + +Si fait, si fait; je vais me taire. J'ecoute de toutes mes oreilles. +C'est demain dimanche; je leur conterai cela, le soir a la veillee, et +je commencerai par leur dire: Ecoutez, mes camarades, la grande, la +nouvelle histoire de _la Fosse de l'avare_. C'est un beau commencement. + +GARCIAS. + +Ecoute donc et profite. + +JOSE. + +J'ecoute, maitre. + +GARCIAS, toujours d'un ton solennel. + +C'est une grande lecon, mon enfant, que celle que renferme le cercueil +dont nous allons confier le depot a la terre. Le maigre squelette qui +bientot va reposer dans le trou profond que nous venons de lui preparer +n'avait pas d'autre Dieu sur terre, pas d'autre espoir, pas d'autre +avenir que l'argent. Il en vivait, il s'en rassasiait sans pouvoir +jamais s'en assouvir. Je l'ai vu, au milieu du marche de notre ville, +jeter un regard avide sur tout l'argent qui circulait autour de lui; +quelque chose de demoniaque emanait de ce regard. Je m'etonnais qu'il +put s'abstenir de voler et d'assassiner, mais Andrea Ferrero etait +timide. La cupidite jointe au courage fait le brigand; jointe a la +lachete, elle fait l'avare. + +JOSE. + +Maitre fossoyeur, vous parlez comme le vicaire; vous dites presque aussi +bien que le cure. + +GARCIAS. + +Les morts instruisent. Tu as du remarquer cet oeil d'un gris +verdatre qui faisait peur aux marchands et aux marchandes, quand ils +s'approchaient de Ferrero, et ces mains crochues qui s'allongeaient +comme des griffes; alors meme que leur etreinte ne saisissait que l'air +et le vide, vous eussiez dit qu'elles se contractaient encore pour +enserrer leur metal cheri. Etait-il oblige de changer une piece, il +semblait vous devorer de l'oeil, vous et votre argent; vous reculiez +effraye. Pas un sentiment de bienveillance, pas un eclair de generosite +dans cette ame. Il ne parlait jamais aux enfans, dedaignait les femmes, +et ne s'est jamais marie. Il ne s'interessait a personne qu'a lui-meme +et au monceau de doublons, bien trebuchans, qu'il avait entasses. Il +restait enferme en lui, occupe a contempler l'image interieure de sa +fortune, et a ronger son propre coeur, tourmente par la crainte du vol +et le chagrin de ne pas accroitre plus rapidement ses gains. Dans ce +coeur en proie a une souffrance de tous les momens, le ver rongeur de +l'avarice continuait jour et nuit ses morsures. + +Il y a quinze jours, ou a peu pres, Ferrera vint chez moi. Il commenca +par se plaindre de la cupidite des hommes, de la difficulte de gagner sa +vie, et du malheur des temps: ainsi font tous les avares. Je ne savais a +quoi il en voulait venir. Puis il me dit: "Garcias, tu es honnete homme, +autant qu'on peut l'etre aujourd'hui; dis-moi donc un peu, la main sur +la conscience, combien me prendras-tu pour me creuser une fosse de +quinze pieds de profondeur? + +--Nous en parlerons, mon bon monsieur, lui repondis-je, quand vous en +aurez besoin. + +--Non, non, reprit-il; je veux arranger cela moi-meme avant de mourir; +autrement mes pauvres heritiers seraient dupes. On leur demanderait une +somme d'argent enorme; c'est ce que je veux empecher. C'est par pitie +pour eux. + +--Mais, mon cher monsieur, si nous faisons votre fosse aujourd'hui, et +que vous viviez long-temps, il ne se passera pas d'hiver qui ne detruise +votre ouvrage, songez-y bien. Il faudra recommencer le meme travail, ce +qui vous coutera bien davantage. + +--Tout le monde veut tromper. Non-seulement ce maudit fossoyeur pretend +m'attraper, mais le temps se met de la partie, et me demande mon argent. +Je ne le donnerai pas a toi, vieux squelette! ajouta-t-il en se mettant +en colere, et ta main decharnee ne recevra pas mes ecus. Fossoyeur, +voici comment nous allons arranger cette affaire; je te paierai d'avance +le prix convenu, et tu t'engageras par un acte legal a creuser, quand +j'en aurai besoin, ma tombe, selon mes intentions. Voyons, sois +raisonnable, que me demandes-tu? Il te faut, pour cette oeuvre, deux +hommes, pas davantage. Deux journees suffisent, et le travail n'est pas +cher aujourd'hui: on trouve plutot des hommes que de l'ouvrage. Parle, +j'ai besoin d'etre tranquille la-dessus. + +Je trouvai sa proposition si bizarre que j'eus de la peine a m'empecher +de rire. + +"Tres-volontiers, lui dis-je, mon maitre; j'ai besoin d'argent comptant; +et personne, je vous assure, ne fera votre affaire a aussi bon marche +que moi. Je ne vous demanderai en tout qu'un quart de maravedis par +pied cube. Seulement nous doublerons la somme a mesure que la pioche +descendra en terre. + +--Doubler a mesure que la pioche descendra en terre? + +Il reflechit un moment et reprit: + +--Tres-volontiers; mais je ne veux pas donner a boire ni a manger aux +travailleurs. Pas un sou de nourriture, entends-tu, Garcias? tiendras-tu +ton marche? J'y tope, moi. + +--Eh bien! j'accepte, repondis-je. + +Si tu avais vu, Jose, avec quelle joie l'avare fit tomber sa main +dessechee dans la mienne, et comme il me forca de quitter nos +occupations pour aller chez l'escribano[13]. Le contrat fut fait double +et signe de nous deux, ainsi que de l'homme de loi. Ferrero tira sa +bourse, et attendit que le notaire eut fini son calcul et stipule le +montant total de la somme convenue. L'escribano n'en finissait pas. + +[Note 13: notaire.] + +"Diable! s'ecria Ferrero, vous etes bien long, notaire, mon ami; que de +chiffres pour une si petite somme! C'est trois ou quatre dollars; rien +de plus facile a compter. + +--Mais, interrompit le notaire, c'est quelque chose de plus; voyez +plutot. Cela fait juste 200 dollars." + +Ferrero saisit d'une main tremblante le compte qui lui etait offert, et +le parcourut d'un air d'epouvante. L'agonie etait sur son visage; vous +l'eussiez pris pour le symbole de la mort. Son menton desseche +retomba sur sa poitrine; il essaya de parler, mais en vain. Ses dents +claquerent, ses genoux fremissans s'entre-choquerent; il pleura, pria, +maugrea, et refusa de payer. J'ai encore entre les mains le traite que +nous avons conclu, et que je ferai solder assurement. Quant a lui, il +s'enferma dans sa maison, cessa de manger, et se laissa deperir. Le +desespoir d'avoir accede a ma proposition le devorait. Ces 200 dollars +le tuaient; cette fosse qui n'etait pas encore faite, et qu'il fallait +payer si cher, absorbait sa vie. + +JOSE, riant. + +Ah! ah! maitre, la voila cette fosse! nous remettons-nous a l'oeuvre! +Allons, terminons. Finissons-en avec ce vieux ladre! + +GARCIAS. + +Tout a l'heure; mon histoire n'est pas finie. Bref, il passa trois ou +quatre jours a soupirer, a languir, a deplorer sa faute, et expira. + +JOSE. + +Maitre, vous l'avez assassine, le pauvre homme. Je connais la loi, moi, +je sais ce qui vous pend a l'oreille; vous serez pendu, et c'est moi qui +aurai l'honneur de vous enterrer; car je serai maitre fossoyeur. + +GARCIAS. + +Silence! Il y avait plus de vingt ans que Ferrero avait commande au +menuisier de la grande rue des Carmes un beau cercueil pour son usage. +C'etait une vaste boite bien plus profonde que ne sont les cercueils +ordinaires. Il avait place ce cercueil au pied de son lit. Un double +cadenas le protegeait et le fermait; il ne cessait de contempler cette +lourde boite. Quelquefois, pendant l'hiver, lorsque le vent soufflait +a travers les fissures de ses fenetres disjointes, lorsque la vieille +porte criait, que la bise hurlait dans la cheminee antique, que +le sifflet aigu de l'ouragan epouvantait les vieilles femmes, il +s'enveloppait d'un grand drap blanc, s'asseyait aupres de l'atre sans +feu, et regardait fixement le cercueil, sur lequel il finissait par +aller s'asseoir. La, il restait en contemplation pendant des journees. +Les vieilles femmes disaient que c'etait un homme pieux, et elles se +trompaient. On croyait qu'assis sur ce cercueil il finirait par se +repentir de ses peches, et qu'il laisserait aux pauvres tant de +richesses dont il n'avait fait aucun usage. + +Hier sur le midi deux hommes prirent le cercueil dans lequel etait le +cadavre, et se mirent en devoir de l'emporter. Ils le remuerent avec +peine, et a force de le secouer dans tous les sens le fond se detacha. +Devine, Jose, ce qui se trouvait dans le double fond du cercueil. De +l'or, des dollars sans nombre, des ecus de toutes les especes, de quoi +faire la dot de la fille d'un vice-roi d'Amerique. Il avait tout emporte +avec lui. + +JOSE. + +Ah! ah! ah! s'il revenait maintenant, qu'il serait attrape. + +GARCIAS. + +Il voulait que ses dollars couchassent avec lui dans l'eternite. C'etait +son paradis. Il avait une pauvre vieille tante et une niece fort jolie, +ma foi, qui ne se trouve pas mal de l'aventure, et qui est devenue +riche tout a coup. Honnete Jose, je t'ai dit que c'etait une lecon, +profite-s-en. Tu vois bien ce cadavre-la, dans cette boite a cote de +nous: il a vecu plus riche qu'un banquier de Madrid et plus pauvre qu'un +negre d'Afrique. Car il s'est prive de tout et n'a joui de rien. Quel +homme! gourmand et depensier aux depens des autres, avare de tout ce qui +etait a lui! Le plus miserable de tous les cadavres que j'ai ensevelis; +lache, et qui aurait merite le gibet s'il n'avait pas ete si lache. + +JOSE. + +Maitre, dites donc, ne parlez pas si haut; si cette mauvaise ame allait +revenir? + +GARCIAS. + +Est-ce que tu aurais peur aussi, toi? + +JOSE. + +Non, maitre: ce que je meprise le plus c'est un poltron. + +GARCIAS. + +Eh bien! descends vite dans cette fosse, tu m'aideras. + +JOSE. + +Maitre, la fosse est deja bien profonde, et si elle allait s'ecrouler +sur nous et nous ensevelir? + +GARCIAS. + +Mais tu n'es pas poltron? + +JOSE. + +Non, maitre, je descends. + +UNE VOIX sortant du cercueil. + +Ah! j'etouffe; ouvrez-moi! Mon or... + +GARCIAS. + +Jose! as-tu entendu? + +JOSE, se sauvant. + +Maitre, sauvez-vous, c'est l'ame. + +(_Les deux fossoyeurs tombent dans la fosse en se culbutant._) + +FERRERO, brisant le cercueil et se soulevant avec peine. + +Ou etais-je? Ah! mon Dieu! et d'ou viens-je? ils m'ont enterre. Voici le +cercueil. Ah! mon Dieu! ce n'est plus mon beau cercueil de bois de chene +que j'avais paye quinze ecus au menuisier Toledo. Et mes beaux dollars +qui remplissaient le fond! Ah! mon Dieu, je suis perdu! mon cercueil, +mes dollars, le double fond ou ils etaient, je suis vole, vole! + +(_Il fuit vers le village enveloppe de son linceul._) + + + +LES TROIS SOEURS. + + +Je ne sais s'il me sera possible de faire passer dans le recit suivant +l'interet que m'ont inspire trois jeunes filles que j'ai vues mourir +dans le Rutlandshire, en Angleterre. On veut aujourd'hui des emotions +terribles, variees, et la simple narration des derniers momens de trois +infortunees condamnees a succomber jeunes a un mal hereditaire offre +peu d'incidens et de contrastes. Nous pretendons aussi maintenant nous +rapprocher du _vrai_ en litterature; et quand le vrai se presente sans +parure, nous lui demandons encore le trivial, le bizarre et le niais +pour relever sa faiblesse et assaisonner sa fadeur. Je n'offrirai donc +ces souvenirs que comme une realite triste que j'ai vue et qui m'a +touche: qu'on prenne ce recit, non pour _mien_, mais pour _vrai_, comme +dit Montaigne. + +Leur pere, reste veuf de bonne heure, etait un de ces gentilshommes de +campagne (_country gentlemen_) qui reunissent dans leurs manoirs demi +champetres, demi seigneuriaux, a peu pres tout ce qui peut contribuer au +bonheur reel de l'homme, et faire passer doucement la vie: consideration +publique, bien-etre, richesse, le moyen et la frequente occasion de +faire le bien. C'est une existence dont ne peuvent donner l'idee, ni les +villes d'Italie, ni nos anciens chateaux, ni l'opulente elegance de nos +habitations de campagne. Plus domestique, plus agreste, elle reunit +l'ordre, l'aisance, un luxe qui n'est pas de la magnificence, une +certaine elegance chaste, qui ne semble destinee qu'a augmenter le +bien-etre du possesseur, et n'est cependant privee ni d'agrement ni +meme de poesie. Des plantations vastes et bien dirigees, une chasse +abondante, de bonnes meutes, d'excellens chevaux; enfin, s'il faut +tout dire, cette position a la fois aristocratique et rurale, que +le philosophe speculatif peut blamer, mais qui donne a chaque petit +seigneur une importance ideale en meme temps qu'une influence reelle; +tout cela compose une douce vie qui contraste singulierement avec +l'existence agitee des riches du continent; une vie dont on peut jouir +avec delices, pour peu que l'on ait de ressources en soi-meme et que la +solitude n'effraie pas. + +Malheureusement ce dont l'homme est le moins capable de jouir, c'est ce +qu'il possede. Le seigneur chatelain dont je parle ne se doutait pas +qu'il y eut dans tout cela une seule source de bonheur; c'etait un des +humains les plus rapproches de l'espece animale qu'il soit possible de +rencontrer. On regrettera sans doute que je n'introduise pas a sa place +un pere sentimental, qui eut attendri mes pages, et augmente l'effet +pathetique de ce qui va suivre; mais la vie, mais la realite, mais le +monde comme il est, ne se pretent pas a des combinaisons aussi savantes. +Le pere des trois jeunes filles, ainsi que la plupart de ses confreres, +etait un intrepide chasseur; grace a un long exercice, presque toujours +ivre encore du vin de la veille, il revenait cependant sain et sauf a +six heures du soir de ses excursions perilleuses. Le lendemain matin +a cinq heures il recommencait, et sa vie se passait ainsi. Ses filles +etaient pour lui comme si elles n'eussent pas existe; une de ses soeurs +en prenait soin, ou plutot, depuis qu'elles avaient perdu leur mere, +enlevee a vingt-trois ans par la phthisie, elles etaient absolument +livrees a elles-memes et au pressentiment du sort qui les attendait. + +Caroline devait mourir la premiere. + +Elle ne ressemblait en rien a ses deux soeurs, toutes deux plus agees +qu'elle; elle avait pres de dix-sept ans. Plus jolie que belle et plus +gracieuse que jolie, ses grands yeux bleus etincelaient d'un feu vif, +dont l'eclat attristait: c'etait la lampe prete a finir. La legerete de +sa course, la promptitude de ses reparties, l'abandon de ses jeux naifs; +une gaiete vive qui se melait a la precision de sa fin prochaine, +contrastaient etrangement avec la douceur resignee d'Emma et +l'expression ardente et passionnee de Marie. + +Quand les trois soeurs etaient ensemble, c'etait la plus jeune qui +dominait les autres. Une nuance de son caractere se communiquait a ses +deux soeurs, et ces caracteres si differens s'harmonisaient, si je peux +employer ce mot, avec un charme qu'il est egalement difficile d'exprimer +et d'oublier. + +A mesure que le mal faisait des progres chez Caroline, sa vivacite, sa +gaiete, augmentaient. La destruction interieure, qui s'operait peu a +peu, semblait embellir sa victime. Vers la fin de l'hiver de 1816, il +etait facile de prevoir que le printemps, aussi fatal aux poitrinaires +que l'automne, ne se passerait pas sans achever le sacrifice commence. +Je voyais avec terreur s'accomplir ce phenomene moral et physique, et +les lentes approches de la mort, semblables a celles d'une mer calme +et paisible, qui, dans son flux insensible, envahit lentement sa proie +reservee. Alors il semble que toute l'ame, effrayee de voir de pres le +sort qui la menace, recule, se ramasse en elle-meme, et double sa force +et son energie. Le visage de la pauvre enfant se colorait d'une teinte +plus rosee chaque jour, comme le ciel s'anime et s'enflamme avant la +nuit. A observer l'ardeur de ses yeux, l'agilite de ses mouvemens, vous +eussiez dit que la sante tout a coup renaissante animait d'une seve +nouvelle cette existence delicate, et que la vie, avec ses plaisirs et +ses esperances, commencait a deployer pour elle des tresors dont la +revelation l'enivrait. L'effet produit par ce melange et cette lutte de +la vie et de la joie avec la mort inevitable me rappelait un tableau +assez peu connu de je ne sais quel maitre de l'ecole hollandaise; ce +peintre, plus philosophe que ses patiens rivaux, a represente un tout +petit enfant, qui sourit et qui se joue avec des hochets: etendu sur un +blanc linceul, il est entoure de tous les emblemes de la destruction: un +crane desseche soutient sa petite tete blonde; un osselet de mort roule +entre ses jolis doigts. Le meme contraste se trouvait entre cette jeune +et naive innocence et le tombeau qui la reclamait. Rien n'etait plus +triste ni plus touchant. + +Jusqu'aux derniers instans de sa vie, la gaiete de la jeune fille se +soutint. Personne ne la vit mourir. Un jour, vers la fin du mois de mai, +elle se leva de tres-bonne heure et descendit doucement dans le parloir +ou sa harpe etait placee; ses deux soeurs n'etaient point levees. Sur +les dix heures, elles trouverent Caroline, souriant encore; appuyee sur +une ottomane, la tete penchee pour ne se relever jamais; ses doigts +etaient glaces, et s'etendaient, comme pour ressaisir l'instrument +qu'ils avaient quitte. + +Je l'ai dit plus haut, ce recit est bien simple; il n'a ni incidens +ni peripetie, et, pour toute catastrophe, une seule, la derniere. Je +voudrais pourtant rappeler et faire revivre le souvenir de ces jeunes +filles, qui ont traverse le monde sans y laisser de trace, comme le +chant d'un oiseau traverse la feuillee. Je voudrais redire qu'elles ont +vecu, redire comment elles ont peri. Je voudrais que leur nom inconnu ne +fut pas perdu tout-a-fait. Je serais heureux si les diverses nuances de +leur vie si passagere et si pure interessaient quelques ames. + +Emma Beatoun, plus agee d'un an que Caroline, la suivit de pres; c'etait +une personne superieure et dont la raison avait muri avant l'age. Il +y avait quelque chose de singulierement profond dans sa pensee, de +reflechi et de noble dans sa conduite; sa figure etait pale; ses cheveux +etaient blonds, et ses traits d'une regularite frappante. Denuee de tout +pedantisme, mais douee de talens d'un ordre peu commun, d'une facilite +de comprehension et d'une justesse d'esprit dont j'ai vu peu d'exemples, +elle voulait, comme sa soeur, et comme la plupart des personnes que +cette cruelle maladie a marquees du sceau funebre, vivre beaucoup en +peu de temps. L'etude et les arts occupaient toutes ses journees: elle +vivait de cette flamme intellectuelle dont l'intensite et l'eclat +augmentaient chaque jour. Ces progres, auxquels la vie allait bientot +manquer, causaient plus d'effroi encore que d'admiration. Elle n'avait +pas vu le monde, mais elle le devinait. Un remarquable instinct +d'observation, d'ailleurs si commun aux femmes, s'etait developpe chez +elle dans la solitude ou elle avait vecu; et, comme il arrive souvent +aux solitaires, ses idees sur toutes choses etaient d'autant plus +singulieres et plus profondes qu'elle ignorait leur nouveaute: c'etait +de naifs paradoxes. + +Il nous arrivait assez souvent de parler d'ouvrages recemment publies, +et meme du theatre, qu'elle ne connaissait que par ses lectures. + +"Voyez-vous, me disait-elle, il y a dans la plupart de ces livres mille +choses que je ne puis souffrir; je sens que ce n'est pas _vrai_. Le faux +me deplait comme mensonge; dans les actions, dans les ecrits, dans les +arts, il me semble que le faux c'est le mal. Apprenez-moi pourquoi je le +retrouve partout. Celui-ci affecte la simplicite; tel autre la grandeur. +Votre Diderot, dont vous m'avez prie de lire une tragi-comedie, avec son +amour pretendu pour la verite, est le plus faux des hommes; chacun de +ses personnages a un sermon dans la bouche; il est imposteur comme un +chef de secte. D'autres sont faux et serviles comme des esclaves. Depuis +que Walter Scott a ecrit des romans gothiques, tout le monde l'imite, +c'est insupportable. L'affectation est si deplaisante! c'est encore un +mensonge. Dans tous ces efforts de litterateurs, la conscience manque; +ils ecrivent, non comme ils sentent, mais selon la maniere qui doit, +suivant eux, flatter le public: ce sont des courtisans et des acteurs; +ils jouent un role, ils n'ont pas de personnage qui leur appartienne. +Je crois quelquefois, quand je les lis, voir un homme monte sur des +echasses; d'autres fois, ce sont des orgueilleux qui font les pauvres, +et, dans leur simplicite pretendue, se revetent de haillons pour qu'on +les remarque. N'est-ce pas un Francais qui a dit le premier que _le +langage humain fut donne a l'homme pour deguiser sa pensee_? La plupart +des ecrivains ont apparemment choisi cette phrase pour mot d'ordre. +Je concois que vous, messieurs, qui avez ete eleves dans des colleges +latins et grecs, et qui vous preparez a perorer dans les parlemens et +dans les salons, vous trouviez tout cela fort beau; mais, nous autres +femmes, nous ne comprenons guere ce travestissement universel que vous +appelez litterature; ce que nous aimons, ce qui me plait, du moins, +c'est un trait de verite, non affectee, comme il y en a tant chez +Sterne, mais franche comme chez votre Moliere, de ces mots qui abondent +dans Shakespeare; de ces peintures qui se reconnaissent tout de suite, +et dont on dit: _C'est cela_; de ces echappes de vue qui vous eclairent +tout a coup, sans que l'auteur soit devant vous, la plume a la main, +un masque sur le visage, tantot comme un professeur pret a vous +endoctriner, tantot comme un bouffon ou un comedien, pour vous redire ce +que d'autres ont pense, et detruire par la votre plaisir." + +Ainsi une jeune fille qui n'avait vu que les beaux gazons de son parc +et les murs de briques du manor-house avait devine la grande et seule +division qui existe reellement dans les arts et dans les ouvrages de +l'esprit; ainsi, dans la simplicite de ses vues profondes, elle avait +depasse de bien loin La Harpe et le docteur Blair. On s'etonnera de +cette bizarrerie apparente. Cependant oublier combien il y a de rapports +entre la vraie critique et l'observation de la nature humaine, c'est +oublier combien ce qui est vraiment simple est necessairement profond. +Par leur instinctive connaissance du coeur, par leurs reflexions de tous +les jours, ou plutot par leurs emotions, qui se transforment en pensees, +les femmes sont constamment plus rapprochees de la verite que nous; et +ces idees justes et sagaces, ces apercus d'une finesse extreme, dont +la source pure ne se mele ni des prejuges de college, ni de passions +d'ecole, de coterie, de secte, de parti, de corporation, de profession, +meurent presque toujours avec celles qui en ont ete dotees. L'homme a +mille carrieres ou il peut laisser une trace de sa vie, imprimer son +passage et prouver qu'il a vecu. Pour les femmes, il n'en est pas ainsi; +la reserve imposee a leur vie s'etend a leurs pensees. Rarement des +circonstances speciales viennent donner de la publicite et de l'avenir a +ces sentimens, a ces opinions, a ces observations; soit que leurs jours +s'ecoulent au milieu des occupations, des plaisirs et des peines de la +vie domestique, soit que leur tombeau s'ouvre avant la vieillesse, et +que tout s'evanouisse a la fois, beaute, graces, intelligence, faculte +d'aimer, de sentir et de penser. + +Ainsi disparut Emma Beatoun. Le seul peut-etre entre tous les hommes +qui ait pu entrevoir les eclairs de genie, les tresors de naive et de +modeste sagesse que cet esprit superieur renfermait, j'ose a peine +inscrire ici quelques-uns de mes souvenirs a cet egard, de peur qu'une +legerete trop commune n'eleve un doute sur la veracite de ces souvenirs +meme. Tous les jugemens qu'elle portait emanant d'une pensee vierge +et forte, et n'ayant rien d'emprunte ni de factice, etaient cependant +precieux a recueillir. Je ne citerai qu'une de ses opinions, qui me +parait faite pour frapper les esprits, dans un temps ou l'on s'occupe +beaucoup de litterature etrangere. On sait qu'aux yeux de la plupart des +critiques, le _Romeo et Juliette_ de Shakspeare a semble une brillante +apotheose de l'amour, un chant elegiaque, une sorte de _Berenice_ +anglaise. Dans cette supposition, ils se sont fatigues pour expliquer +le style etrange, les concettis bizarres, les metaphores fantasques +de Romeo; et Johnson, incapable d'expliquer l'enigme, s'est contente +d'accuser l'auteur, mais ce qu'un philologue et un lexicographe ne +decouvrent pas dans un poete, une jeune fille peut l'apercevoir. + +"Il me semble (me disait un soir Emma Beatoun) qu'il y a quelque chose +d'ironique dans _Romeo_, et que Shakspeare s'est un peu moque de +l'amour. Le jeune homme est un aimable garcon, plein de legerete, +d'etourderie, de tendresse et d'inconstance; son amour est de fantaisie +et de caprice, et son langage est fantastique comme sa passion. Il +aimait Rosalinde qui repoussait son hommage. Juliette se presente et +recoit ses voeux inconstans; tout entier a l'impulsion nouvelle qui le +domine, Romeo ignore combien sa conduite est plaisante et insensee. +C'est Mercutio, place a cote de lui, qui se charge d'exprimer les +intentions de Shakspeare, et qui passe son temps a railler l'amour et +l'amoureux. Aussi quand ce reve bizarre, cette fantaisie, ce songe +vaporeux, se terminent par le meurtre, la douleur et le desespoir, +Mercutio, dont la gaiete devient inutile ou deplacee, disparait; le +poete le tue et s'en debarrasse. Vous voyez bien qu'au lieu de chanter +un hymne a l'amour, comme vous le pretendez, Shakspeare le montre, +selon moi, comme un caprice ne du moment, facile a detruire, fertile en +douleurs, aussi perilleux dans ses suites que leger dans ses causes, +comme un souffle passager qui enivre et qui empoisonne, qui exalte et +qui tue." C'est, je l'avoue, la meilleure critique que j'aie jamais +entendue ou lue sur ce singulier ouvrage de Shakspeare. + +Le mal avait pris chez Caroline une forme brillante et gaie qui semblait +se moquer de sa victime. Pour Emma, les trois derniers mois de sa vie +furent singulierement penibles: elle passait d'une langueur accablante +a des angoisses insupportables; ce n'etait plus qu'un fantome. Sa soeur +Marie la soignait, et rien ne paraissait l'attrister comme la presence +de cette soeur, aussi condamnee, qui oubliait son propre destin pour +adoucir les derniers momens de sa soeur. J'avais remarque chez Emma un +penchant assez vif pour l'exaltation religieuse; ses souffrances et +l'aspect de la mort accrurent cette disposition qui prit vers la fin de +sa vie un caractere d'enthousiasme tres-prononce. Sa soeur Marie, assise +aupres de son chevet, ecrivait sous sa dictee des hymnes ou chants +religieux qu'elle composait quand elle se trouvait mieux. On sait que +la versification anglaise offre peu d'obstacles, se charge de peu +d'entraves, et que le sentiment poetique se meut librement dans le +rhythme qu'il veut choisir. Ces hymnes de la mourante sont magnifiques; +mais pour les reproduire dans leur energie, le talent de Lamartine +serait necessaire. Un soir la vieille tante s'apercut que les doigts +blancs et amaigris d'Emma ne remuaient plus et restaient croises sur sa +poitrine; tout etait fini! + +Marie restait seule; c'etait la plus agee et la plus delicate des trois +soeurs. Dans l'isolement ou elle se trouvait, et douee d'un caractere +passionne, qui sait si la mort ne fut pas un asile pour elle? Du moins +elle la contempla sous cet aspect. Des symptomes assez legers, mais +heureux, nous donnaient une lueur d'esperance. Son pouls etait faible; +mais le medecin s'applaudissait de ne pas y trouver le mouvement +irregulier de la fievre. Ses joues ne se teignaient pas de cette rougeur +pourpree qui apparait ordinairement et fait tache au milieu de la livide +paleur des poitrinaires. Nous nous efforcions de lui communiquer nos +esperances, et son pere lui-meme, que la mort de ses deux filles avait +frappe d'une sorte de terreur, etait plus assidu aupres de Marie; mais +si on cherchait a lui persuader qu'elle devait vivre, elle secouait la +tete et gardait le silence. Elle semblait nous dire: "Il y a des secrets +que les mourans savent seuls." + +Bientot une lassitude profonde s'empara d'elle; elle ne pouvait plus se +lever des qu'elle etait assise. La mort paraissait vivre en elle. Quand +nous l'avions placee sur le siege d'osier qui faisait face a la pelouse +du chateau, ses membres fatigues, ses jointures sans ressort, ses nerfs +detendus refusaient d'executer le moindre mouvement: il fallait la +reporter dans son lit. + +Le pere avait repousse, une annee auparavant, les propositions d'un +jeune etudiant d'Oxford, qui avait demande Marie en mariage. C'etait le +fils d'un tory, et par consequent un objet de haine pour le _country +gentleman_, whig sans savoir pourquoi, et d'autant plus invincible dans +ses decisions, une fois prises, que son intelligence etait plus courte +et plus bornee. Marie, dont l'ame ardente avait cru entrevoir le bonheur +dans cette union, avait ressenti un profond chagrin en voyant son espoir +detruit. On conseilla au pere, qui voyait deperir sa fille, maintenant +unique, de sacrifier enfin sa vieille haine de whig a l'esperance de +sauver Marie. Il se resolut, non sans peine, a ecrire au jeune homme, +qui malheureusement etait parti pour l'Italie. Quatre mois s'ecoulerent, +pendant lesquels la jeune fille s'eteignit lentement. + +Lorsqu'il arriva, il etait trop tard. Elle vivait encore, mais quelle +existence! On voulut lui persuader qu'un voyage en Italie la ranimerait. +"Non, disait-elle, je mourrai pres de mes deux soeurs, et je serai +ensevelie pres d'elles. Nos trois tombeaux seront reunis dans le petit +cimetiere du village de Blantyre. Je veux que les arbres dont j'ai +respire l'odeur et ecoute le murmure soient la, pres de moi, pres de +nous. Ce sont, je le sens bien, des illusions et des chimeres, les +caprices d'un enfant; mais ne me les otez pas; ils me consolent." + +La vie fuyait lentement de son sein, comme un leger filet d'eau se perd +en ete, et disparait dans le sable. La derniere scene de cette tragedie +domestique fut dechirante. Le lieu de sepulture des habitans du village +et de ceux du chateau est situe sur une colline asses elevee, pres de +l'eglise. Marie souffrait beaucoup, elle n'ignorait pas que la vivacite +de l'air qu'on respire sur les hauteurs hate les progres de la phthisie; +et plusieurs fois on s'etait oppose a ce qu'elle allat visiter les +tombeaux de Caroline et d'Emma. Parvenue au terme extreme de la maladie, +et au moment ou le dernier souffle, pret a la quitter, vacillait, +annoncant la venue de la mort par de nouvelles souffrances, elle voulut +qu'on la portat aupres de ses deux soeurs, sur le siege d'osier de la +pelouse. + +On dut lui obeir; toute esperance etait detruite, et resister a ses +vives instances eut ete une cruaute inutile. Henri et son pere la +suivirent. Quand elle fut arrivee au lieu qu'elle avait designe, elle +dit: + +"Je me souviens d'avoir ete la dimanche; on me soutenait, mais je +pouvais encore marcher... Maintenant... + +Henri cachait sa figure entre ses mains et pleurait. + +"Mon ami, lui dit-elle, je vais la ou sont mes soeurs, la ou nous nous +reverrons tous, la ou nous nous retrouverons. Adieu... embrassez-moi une +fois avant de mourir." + +Il se baissa; a peine eut-elle la force de l'entourer de ses bras... un +long soupir s'echappa... c'etait le dernier. + +J'ai assiste aux funerailles de la derniere de ces infortunees; je l'ai +vue descendre dans l'etroit et dernier sejour ou elle repose. La stupide +et muette douleur du pere me penetra. L'ame de cet homme etait elle-meme +ebranlee. Quant a moi, le souvenir des trois soeurs ne m'a plus quitte. +Que sont les grandes infortunes dont on nous parle, les angoisses des +ambitions trompees qui remplissent l'histoire, les malheurs bruyans, les +catastrophes eclatantes qui nous emeuvent parce qu'elles nous effraient, +aupres de cette vie, de cette mort, de ce long supplice, de ce mouvement +continuel, sensible, vers le terme fatal, de cette longue souffrance +suivie d'un long oubli! + +Nees avec tout ce qui donne le bonheur et le fait partager aux autres, +faites pour aimer, pour etre aimees, pour sentir toutes les affections +du coeur, quelles traces ont-elles laissees au monde? Trois pierres +funeraires dans le Rutlandshire. Souffrances du martyr, malheurs du +genie, revers du heros, ont leur consolation et leur recompense; mais +ici tant d'obscurite et tant de douleur! se voir mourir, se sentir +s'eteindre! Non, dans la longue liste des douleurs humaines, il n'en est +pas de plus denuee de compensation et d'allegement que le sort de ces +trois soeurs, cette existence qui ne fut qu'un sacrifice a la mort, une +consecration de trois victimes. + + + +LES REGRETS. + +AVERTISSEMENT DES EDITEURS. + + +On nous fera remarquer, nous nous y attendons bien, que la composition +dramatique que l'on va lire n'est pas consequente au titre de ce livre, +qui promet des _contes_ et non des proverbes; mais le moyen d'obtenir +que l'imagination capricieuse a laquelle est du ce recueil gardat, +l'espace d'un volume, l'unite d'une forme litteraire? Dans ses habitudes +fantasques, avoir conte pendant deux cents pages devenait une raison +toute concluante pour quitter la forme du recit, et se jeter brusquement +dans celle du drame; bien heureux le lecteur qu'elle n'ait pas eu l'idee +de _prendre sa lyre_, pour formuler, sous le titre _d'Inondations_, de +_Stupefactions_, ou de _Devastations_, deux ou trois confidences de +poesie reveuse. + +Mais une chose bien autrement difficile a excuser, c'est l'atroce +calomnie dirigee contre la nature humaine, dans une suite de scenes ou +l'on semble avoir voulu nier la religion des morts. Nous avons eu beau +nous recrier sur la crudite de ce tableau, protester contre sa verite, +la megere avec laquelle nous avions traite nous a repondu que nous +etions d'honnetes coeurs, simples et naifs, qui n'avions rien observe, +et qui prenions plaisir a nous leurrer d'agreables mensonges; elle nous +a soutenu, par exemple, qu'un mari, venant a perdre sa femme, etait +quelquefois capable, non seulement de diner, mais aussi de l'oublier le +jour meme de son enterrement. Elle s'est jetee dans une metaphysique +incroyable pour nous prouver que les enfans, a l'exception de +quelques-uns d'entre eux, chez lesquels la sensibilite se developpait +prematurement, n'avaient que l'intelligence de la douleur physique. +Enfin elle a ete jusqu'a pretendre qu'ordinairement les domestiques se +souciaient fort peu de la mort de leurs maitres, et qu'ils n'y voyaient +guere que l'occasion d'un habit neuf, dans le cas ou on leur faisait +prendre le deuil. + +Nous n'avons pas besoin de dire l'indignation profonde que nous a causee +le developpement de ces principes subversifs. Tout le monde sait, de +reste, qu'un homme tombant dans le veuvage reste toujours de huit a +quinze jours sans manger; que des enfans a la mamelle ont ete vus +pleurant a chaudes larmes le jour de la mort de leur mere, surtout quand +la nourrice oubliait de leur donner a teter, et que, chez les anciens, +des esclaves se precipitaient souvent au milieu du bucher de leurs +maitres, afin de ne pas leur survivre. Obliges d'editer, dans toute son +atrocite, une conception immorale, nous nous empressons de faire ici +nos reserves, en priant le public de croire qu'il n'a pas tenu a nous +qu'elle ne fut pas publiee. + +_P.S._ Nous declarons en outre ne pas nous associer aux insinuations +qu'on parait avoir voulu diriger contre deux classes de femmes +recommandables par les soins qu'elles rendent a l'humanite souffrante: +celle des garde-malades, et celle des femmes dites _entretenues_. + + +PERSONNAGES. + +Mme LAROCHE, garde-malade. + +SOPHIE, ouvriere en linge. + +ROYER, chef de division au ministere des affaires ecclesiastiques, +officier de la legion-d'honneur. + +BOISSEL, premier expeditionnaire de son cabinet. + +UN APPRENTI IMPRIMEUR. + +ERNEST ROYER, fils de Royer, age de cinq ans et quelques mois. + +CHARLES, son ami, age de six ans. + +MARGUERITE, cuisiniere de Royer. + +PICARD, dit COEUR-VOLANT, croque-mort. + +DEUX PROCHES PARENS DE ROYER, DU COTE DE SA FEMME. + +DEUX AMIS ET CONNAISSANCES. + +UN GARCON DE RESTAURANT. + +Mme SAINT-LEON, rentiere. + +JULIE, sa femme de chambre. + +GUSTAVE, clerc de notaire. + +Mme SAGOT, marbriere. + +JEAN, ouvrier chez Mme Sagot. + + + +LES REGRETS. + + +SCENE 1re. + + +(LUNDI SOIR SEPT HEURES.--Une chambre a coucher en desordre.--Sur la +cheminee plusieurs fioles ayant contenu des potions.) + +MADAME LAROCHE, versant dans une cuiller un restant de bouteille. + +Pauvre chere femme! elle n'a pas eu le temps seulement de finir son +looch. (_Buvant._) Il etait fameux pourtant. Faudra que j'en fasse +compliment a M. Cadet. (_S'approchant du lit ou Sophie est occupee a +coudre._) Ah ben! par exemple, vas-tu pas me coudre ca a points-arriere? + +SOPHIE. + +Mais il me semble, mame Laroche, qu'il faut que ca soye solide: c'est +pas pour un jour que je l'ourle. + +MADAME LAROCHE. + +Sois donc tranquille, ca tiendra toujours assez bien pour jusqu'au +cimetiere; apres ca c'est l'affaire aux vers. + +SOPHIE. + +Saprestie! etes-vous philosophe! Elle vous parle de ca comme d'une +demi-tasse a avaler. + +MADAME LAROCHE. + +Tu sens bien, chere petite, qu'on n'est pas venu jusqu'a mon age, ayant +garde quantite de malades que beaucoup me sont passes dans les bras, +sans se familiariser avec eux sur la chose de mourir. Car enfin +qu'est-ce que la mort? c'est le terme, c'est demenager, c'est finir. +Aujourd'hui pour demain, ca peut etre notre tour. + +SOPHIE. + +S'entend, mere Laroche, que le votre est plus pres que le mien. + +MADAME LAROCHE. + +Ah! mon Dieu, pauvre bichonne, j'ai vu encore perir plus d'une jeunesse. +Tiens donc, la petite Leroy, qui allait sur ses dix ans, et qui vous a +ete troussee en trois jours de temps, la semaine passee. + +SOPHIE. + +Oui, mais d'abord les enfans sont bien plus susceptibles a mourir que +les jeunes personnes.--Quel age qu'elle avait, cette pauvre dame que je +tiens la? + +MADAME LAROCHE. + +Vingt-neuf ans, a ce qu'elle disait. Moi je lui en aurais bien donne +trente-trois ou trente-quatre. + +SOPHIE. + +C'est tout de meme mourir jeune. + +MADAME LAROCHE. + +Je crois bien, c'est la fleur de notre age; d'autant plus que si +cette femme avait eu de la sante, il n'y avait rien de si heureux +qu'elle.--Allonge donc tes points.--Adoree de son mari, qui a une +tres-jolie place... + +SOPHIE. + +Est-ce qu'il n'est pas pour les recompenses des memorables journees? + +MADAME LAROCHE. + +Non, ca c'est a la mairerie; mais son bureau est rue de Grenelle. C'est +lui qui fait payer les suminaires. + +SOPHIE, d'un air dedaigneux. + +Ah! un fanatique. + +MADAME LAROCHE. + +Eh bien! magine-toi qu'elle avait trois cachemires, deux francais et un +vrai des Indes... + +SOPHIE. + +Trois chales pour lors? + +MADAME LAROCHE. + +Une paire de boucles d'oreilles en diamans, des bagues l'impossible; +montee en robes, en linge; que son mari ne la contrariait jamais, +qu'elle ordonnait tout dans la maison; meme que son fils qui est gentil +tout plein est tres-fort et tres-grand pour son age; avec tout ca +fallait qu'elle fut pomonique. + +SOPHIE. + +C'est terrible, ca! + +MADAME LAROCHE, d'un air capable. + +Mais vois-tu ben, je l'ai dit quand j'ai vu son medecin: C't'homme-la ne +la rechappera pas. + +SOPHIE. + +Taisez-vous donc; vos medecins c'est tous des faiseurs d'embarras.--V'la +qu'est fait, mere Laroche. + +MADAME LAROCHE. + +En te remerciant, ma fille.--Maintenant c'n'est pas le tout: faut que +tu me sortes adroitement le petit paquet d'hardes, parce que moi, la +portiere a toujours l'habitude de m'appeler quand je passe, de maniere +que si je n'entrais pas pour jaser un peu dans sa loge, ca ferait un +mauvais effet.--Tu fileras vite; alors toi t'auras le canezou. + +SOPHIE. + +Convenu.--Et vous, comme ca, vous allez rester toute la nuit aupres +d'elle? + +MADAME LAROCHE. + +Pauvre chere femme, c'est le dernier service. + +SOPHIE. + +Je n'oserais jamais, moi. + +MADAME LAROCHE. + +Ah ben! par exemple, as-tu pas peur qu'elle vienne te tirer par les +pieds? Comme dit l'auteur, va, les morts sont morts; laissons en paix +leur cendre. + +SOPHIE. + +Bonsoir, mere Laroche. + +MADAME LAROCHE. + +Bonsoir, ma fille.--Ne t'amuse pas en route, que la mere serait +inquiete. Vois-tu, le canezou qui est peut-etre un peu elegant pour toi, +tu pourrais oter un rang; ca te ferait une jolie garniture de bonnet. + +SOPHIE. + +Oui, mame Laroche. + +MADAME LAROCHE. + +Attends, je descends avec toi. Je vais dire a la cuisine qu'on me fasse +un peu de vin sacre! L'air de la nuit est mauvaise, il faut se tenir +l'estomac chaud. + +(_Elles sortent_.) + + + +SCENE II. + +(LUNDI SOIR HUIT HEURES.--Le cabinet de Royer.) + +ROYER, BOISSEL. + +BOISSEL, entrant. + +Monsieur le directeur m'a fait demander? + +ROYER. + +Oui, mon cher Boissel. Entrez, vous savez le malheur qui m'est arrive? + +BOISSEL. + +Helas! oui, monsieur. Le garcon de bureau, en venant ce matin ici pour +prendre le porte-feuille, a appris le deces de madame votre epouse, il +nous l'a transmis.--Les bureaux sont dans la consternation. + +ROYER, avec un soupir. + +Que voulez-vous, mon ami?--Il n'y a rien de nouveau la-bas? + +BOISSEL. + +Nous avons eu la visite du secretaire general; il a parcouru tous les +bureaux. + +ROYER. + +Qui etait avec lui? + +BOISSEL. + +M. Certain le chef. + +ROYER, a part. + +Petit intrigant! (_Haut_.) C'est incroyable qu'on ne puisse pas +s'absenter un jour, et pour un motif aussi legitime, sans s'exposer a +des desagremens. + +BOISSEL. + +Je vous assure, monsieur, que monsieur le secretaire general n'a pas du +tout paru pique de votre absence. + +ROYER. + +Pique de mon absence! Il s'agit bien qu'il soit pique ou non. Ne +voyez-vous pas qu'il est de la derniere inconvenance, quand il y a un +chef de service, de se faire accompagner par un de ses subalternes? Du +moment que monsieur le secretaire-general voulait faire sa visite ce +jour-la, il devait me prevenir; j'aurais surmonte la preoccupation de +ma juste douleur, je me serais arrache aux derniers embrassemens d'une +epouse cherie, afin de me trouver a mon poste. + +BOISSEL. + +Moi, je sais bien que pour mon compte j'ai trouve tres-etonnante la +conduite de M. Certain. + +ROYER. + +Du reste, je sais ce que j'ai a faire.--Dites-moi, mon cher +Boissel.--Asseyez-vous donc.--Je veux vous demander un service... + +BOISSEL. + +Deux, monsieur le directeur. + +ROYER. + +Qu'est-ce que vous faites le soir? + +BOISSEL. + +Mon Dieu, nous sommes une societe, des employes, un medecin, quelques +avocats, il y a meme la un homme, un ancien magistrat, je voudrais que +vous le connussiez, un homme du premier merite. Nous nous reunissons +dans un cafe pres de chez moi, on jase politique, on fait sa partie de +dames ou de dominos; quand on est celibataire... + +ROYER. + +Voyez-vous, j'ai la une liste des personnes de ma connaissance +auxquelles je veux envoyer des billets de faire-part. J'ai marque aussi +dans l'_Almanach royal_ les differens fonctionnaires de l'ordre civil et +militaire auxquels je compte en adresser... + +BOISSEL. + +Oui, monsieur. + +ROYER. + +Il faudrait me prendre cette liste et l'Almanach, avoir bien soin de +n'oublier personne, et de votre belle ecriture... + +BOISSEL, riant. + +Ah! monsieur le directeur. + +ROYER. + +Non, vraiment, vous avez une main superbe. Vous auriez donc la bonte de +plier les lettres, de mettre les adresses, et a mesure qu'il y en aura +un paquet de pret, Cumilhac mon garcon de bureau viendra les prendre +pour les porter. Avant minuit vous pouvez avoir fini tout cela. + +BOISSEL. + +Oui, monsieur. + +ROYER. + +Ca ne vous contrarie pas de manquer votre partie ce soir? + +BOISSEL. + +Comment donc, monsieur le directeur! + +ROYER. + +Tenez, voila precisement qu'on vient de l'imprimerie. + +(_Entre un apprenti._) + +L'APPRENTI. + +Bonsoir, monsieur la compagnie; v'la les billets de votre epouse. + +ROYER. + +Vous venez bien tard! + +L'APPRENTI. + +Ah! monsieur, dame c'est de l'ouvrage soigne qu'est long a tirer. + +ROYER. + +Comment, c'est la ce que M. Everat a de mieux? + +L'APPRENTI. + +Monsieur ne les trouve pas bien? + +ROYER. + +Du tout. Ce papier est horrible, la vignette et d'un gout detestable. +(_Ayant lu._) Ah! et puis voila qu'ils me mettent chevalier de la +legion-d'honneur au lieu d'officier. + +L'APPRENTI. + +C'est ces animaux de compositeurs qui n'aura pas fait attention. + +ROYER. + +Remportez-moi ces lettres; je n'en veux pas. + +BOISSEL. + +J'observerai a monsieur le directeur que si la ceremonie est pour demain +matin, il est bien tard pour que nous en fassions faire d'autres. + +ROYER. + +Mais, mon cher, voyez vous-meme si l'on peut se servir de pareilles +horreurs. + +BOISSEL. + +Je sais bien que c'est desagreable, mais des billets d'enterrement ne +sont pas absolument pour faire trophee. + +ROYER. + +Dans six lignes une faute enorme! + +BOISSEL. + +Monsieur, je corrigerai a la main, et meme comme ca le titre d'officier +sera plus visible. + +ROYER. + +Allons, voyons, laissez ces lettres. + +L'APPRENTI. + +V'la, monsieur. + +ROYER. + +Vous direz a votre maitre que je suis excessivement mecontent. + +L'APPRENTI. + +Oui, 'sieur. + +(_Il sort._) + +ROYER + +Vous avez perdu quelque chose? + +BOISSEL. + +C'est mon canif que je cherche. Je l'ai sur moi ordinairement, mais +precisement aujourd'hui... + +ROYER. + +Tenez, en voila un et depechons-nous, car il faut absolument que nous +ayons fini ce soir. (_Se promenant a grands pas._) Certain avait-il +l'air a son aise avec le secretaire general? + +BOISSEL. + +Comme ca, monsieur. + +ROYER. + +Que lui disait-il? + +BOISSEL. + +Ah! je n'ai pas pu entendre. (_Avec intention._) Mais j'ai bien regrette +que vous ne fussiez pas la. + +ROYER, vivement. + +Pourquoi? Est-ce que vous pensez qu'il se soit passe quelque chose? + +BOISSEL. + +Non, monsieur; mais c'est que j'aurais fait ma demande d'augmentation, +et j'ose croire que vous n'auriez pas dedaigne de l'appuyer. C'est bien +de l'indiscretion a moi; mais puis-je esperer... + +ROYER. + +Ah! mon pauvre Boissel, j'ai si peu le coeur a m'occuper d'affaires de +bureaux.--Je vous laisse; je vous empeche de travailler; je vais tacher +de dormir un peu; toute la nuit derniere j'ai ete sur pied, et j'ai un +fils pour lequel il faut me conserver. + +(_Il sort._) + + + +SCENE III. + + +(MARDI MIDI.)--La cour de la maison mortuaire. + +ERNEST ROYER _a une fenetre, son chapeau sur la tete._ + +ERNEST. + +Eh! dis-donc, Charles? bonjour! + +CHARLES, _paraissant a une fenetre en face._ + +Tiens! t'es donc pas a ta pension? + +ERNEST. + +Non. + +CHARLES. + +Pourquoi donc? + +ERNEST. + +Je vais a l'enterrement de maman. Il s'ra j'ment beau, va; y aura trois +voitures noires; je serai dans une. + +CHARLES. + +Oh! je voudrais-t'y y aller avec toi. + +ERNEST. + +Tu ne peux pas, tu n'es pas invite; si tu savais tout c'monde qu'il y a +dans le salon! + +CHARLES. + +Mais, dis-donc, tu ne pleures pas? + +ERNEST. + +J'peux pas; j'ai pas envie. + +CHARLES. + +Moi j'ai j'ment pleure quand ma grand'maman est morte. + +ERNEST. + +Elle t'grondait toujours. + +CHARLES. + +Je sais bien; mais papa et maman pleuraient, moi je pleurais aussi. + +ERNEST. + +Oh bien oui! mais papa ne pleure pas. + +CHARLES. + +Dis-donc: en revenant, tu viendras jouer? + +ERNEST. + +Si ma bonne veut. + +CHARLES. + +Nous jouerons a la garde nationale. + +ERNEST. + +Oui; mais alors je veux etre Lafayette. + +CHARLES. + +Tu le seras: moi je serai artilleur. + +ERNEST. + +Nous ferons l'emeute. + +CHARLES. + +Ca y est. + +ERNEST. + +Otons-nous de la fenetre, voila un croque-mort qui se promene dans la +cour; ma bonne m'a dit que ces hommes-la etaient tres-mechans. + + + +SCENE IV. + +(MIDI ET DEMI.) + + +MARGUERITE, _cuisiniere de M. Royer_, PICARD, _dit_ Coeur-Volant, +_croque-mort._ + + +PICARD, s'approchant de la porte de la cuisine. + +Vous effondrez la, mademoiselle, une bien belle volaille; combien ca +peut-il revenir une piece comme ca? + +MARGUERITE. + +3 francs 10 sous, 4 francs. + +PICARD. + +Je vous demande ca, parce que dernierement, a un repas de corps que nous +fimes, on nous compta une poularde beaucoup moins belle que celle-ci au +prix de 6 francs. + +MARGUERITE. + +Oh! par exemple, on vous a joliment ecorches! + +PICARD. + +Eh bien! voyez, ma femme me soutenait que non. + +MARGUERITE. + +Votre femme? Vous etes donc marie? + +PICARD. + +Comment donc? mais sans doute; ca vous etonne? + +MARGUERITE. + +Dam! il me semblait que vous deviez-t'-etre celibataire. + +PICARD. + +Le monde est drole: mais nous sommes presque tous maries. Tel que vous +me voyez, j'en suis a ma seconde femme; une grosse mere, bien fraiche, +bien rejouie, qui tient une jolie boutique de fruiterie pres de la +Halle, et qui avait plus d'un soupirant encore. Mais je n'ai eu qu'a me +presenter pour obtenir la preference. + +MARGUERITE. + +Ca vous rapporte donc bien votre place? + +PICARD. + +Ce n'est pas l'interet qui l'a decidee; c'est mon humeur, mon caractere +franc et gai, mon physique: ensuite l'etat n'est pas mauvais;--d'abord, +nous, nous ne connaissons pas de morte saison. + +MARGUERITE. + +Ah! bien, dans nos pays c'est rien du tout que les _sacquards_[14]. + +[Note 14: Nom des croque-morts en Bourgogne.] + +PICARD. + +Je crois bien. (_Avec importance._) On porte a bras chez vous? + +MARGUERITE. + +Oui, monsieur. + +PICARD. + +C'est ca; mais ici vous voyez que nous sommes sur un autre pied. Les +plus pauvres gens ne meurent qu'en voiture. Si je vous disais que ce +convoi-la va couter plus de 25 louis a la famille de la defunte! + +MARGUERITE. + +Comment! 25 louis pour enterrer madame? + +PICARD. + +Ah! c'etait votre maitresse? Je parie que vous ne la regrettez pas? + +MARGUERITE. + +Ma foi, pas trop. + +PICARD. + +Il parait qu'elle n'etait pas commode? + +MARGUERITE. + +Oh! d'abord, avant sa maladie, elle etait tres-regardante sur la +depense; et puis, apres ca, depuis qu'elle etait indisposee, fallait +faire trente-six tisanes, se relever la nuit. + +PICARD. + +Ces malades sont si exigeans! + +MARGUERITE. + +Avec ca que la femme de chambre est tres-paresseuse, tout me retombait +sur les bras. + +PICARD. + +Il y a seulement huit jours, j'aurais pu vous indiquer une bien +excellente place! une tres-forte maison! + +MARGUERITE. + +Je ne quitterais toujours pas, maintenant, parce que un homme seul, je +veux voir, ca peut devenir bon, et puis il va nous faire faire, a la +femme de chambre et a moi, chacune deux robes pour deuil. + +PICARD. + +Alors, il ne serait pas delicat de sortir maintenant. + +UNE VOIX. + +Picard, ohe! Picard! + +PICARD. + +Pardon, mademoiselle, voila qu'on enleve le corps, il faut que j'aille +donner un coup de main. Au plaisir de vous revoir. + +(_Il sort._) + +MARGUERITE. + +Bonjour, monsieur. Il est aimable! + + + +SCENE V. + + +(TROIS HEURES APRES MIDI.)--L'interieur d'une voiture de deuil. + +LE BEAU-FRERE de la defunte, SON COUSIN, DEUX ETRANGERS. + + +LE BEAU-FRERE. + +Elle devait avoir de trente a trente-deux ans. + +PREMIER ETRANGER. + +C'est bien cela, l'age critique pour les poitrinaires. + +PREMIER ETRANGER. + +Monsieur, sans indiscretion, qu'avait-elle apportee en dot a Royer? + +LE BEAU-FRERE. + +60,000 francs. + +DEUXIEME ETRANGER. + +J'aurais cru que c'etait davantage. Mais, est-ce qu'il ne va pas etre +force de restituer cette somme? + +LE BEAU-FRERE. + +Du tout, monsieur, du tout; il y a un enfant. + +DEUXIEME ETRANGER. + +Ah! fort bien. + +(_Moment de silence._) + +PREMIER ETRANGER. + +Ce sont toujours de fort tristes ceremonies que celles auxquelles nous +allons assister. + +LE BEAU-FRERE. + +Sans doute. + +PREMIER ETRANGER. + +Avec ca, moi, qui vais immensement dans le monde, je connais tout Paris. +En sorte que continuellement je me vois force de remplir de ces sortes +de devoirs, qui sont tres-penibles. + +LE COUSIN. + +Mais en effet, monsieur, j'ai eu l'honneur de vous rencontrer dans +plusieurs maisons, a ce qu'il me semble. + +PREMIER ETRANGER. + +Cela est possible; je vais partout. + +LE COUSIN. + +Par exemple! l'autre semaine n'ai-je pas eu l'honneur de diner avec vous +chez Mme d'Angremont? + +PREMIER ETRANGER. + +En effet, monsieur, j'y etais. Un diner bien remarquable! + +LE COUSIN. + +Ah! tout-a-fait. Des truffes a profusion, des vins, tout ce qu'il y a de +mieux; et puis, une maitresse de maison faisant ses honneurs!... + +PREMIER ETRANGER. + +Admirablement. + +LE COUSIN. + +Monsieur, autant que je me rappelle, vous n'etes pas reste la soiree? + +PREMIER ETRANGER. + +Non, monsieur; ma femme etait a l'Opera, et je fus la chercher. + +LE COUSIN. + +Vous avez beaucoup perdu: il y avait immensement de jolies femmes: on +a joue un proverbe de Theodore Leclercq; Mme d'Angremont y a ete +charmante. + +LE BEAU-FRERE. + +C'est un homme qui a bien de l'esprit, ce Theodore Leclercq! + +PREMIER ETRANGER. + +Excessivement d'esprit, monsieur; et puis veritablement une gaiete,--a +faire rire des morts. + +DEUXIEME ETRANGER. + +Nous voila, je crois, au cimetiere. + +LE COUSIN. + +Oui, ou par parenthese nous allons avoir de la boue jusqu'a la cheville. + +LE BEAU-FRERE, au cousin. + +Ah ca! Adolphe, ne nous perdons pas. Tu sais que nous avons un +rendez-vous chez Very a six heures moins un quart. Les voitures vous +ramenant chez vous, nous nous ferons jeter par le cocher au Perron. + +(_Ils sortent de la voiture et entrent au cimetiere._) + + + +SCENE VI. + + +(MARDI, SEPT HEURES.)--Un salon de restaurateur. + + +ROYER. + +Garcon, la carte et un bol. + +LE GARCON. + +V'la, m'sieur. (_Dictant, au comptoir._) Bouteille de bordeaux, +julienne, filet saute aux truffes, saumon sauce capres, pate de foie +gras, cardons au jus, salade, gelee d'orange, cafe. (_Apportant la +carte._) V'la, m'sieur. + +ROYER, a part. + +Ce restaurant n'est pas mauvais.--Mon chapeau, garcon. + +(_Il sort._) + + + +SCENE VII. + + +(MARDI, HUIT HEURES).--Un salon. + +Mme SAINT-LEON, GUSTAVE. + + +MADAME SAINT-LEON. + +Mon Dieu, tu sais bien, Gustave, que je t'aime et que j'aime le +spectacle; mais je ne puis pas y aller ce soir: il viendra, j'en suis +sure. + +GUSTAVE. + +Allons donc, aujourd'hui qu'il a enterre sa femme? + +MADAME SAINT-LEON. + +Raison de plus, puisqu'il vient tous les soirs. Aujourd'hui il aura +besoin de se distraire, alors il me tombera sur les bras. + +GUSTAVE, d'un air boudeur. + +C'est bien gai? + +MADAME SAINT-LEON. + +Il me semble, monsieur, que je suis ici la premiere victime; vous n'avez +pas de raison. + +GUSTAVE. + +Mais au moins tache d'etre libre pour notre partie de campagne. + +MADAME SAINT-LEON. + +Sois tranquille. + +JULIE, accourant. + +Vite, vite, monsieur Gustave, partez; voila monsieur qui est en bas. + +MADAME SAINT-LEON + +La, qu'est-ce que je te disais? + +GUSTAVE, prenant son chapeau. + +Le ciel le confonde. Je vais monter un etage, j'aurai l'air de venir du +troisieme. A demain. + +(_Il sort._) + +MADAME SAINT-LEON, arrangeant ses cheveux et ajustant sa collerette. + +Cela va faire une petite soiree bien amusante! Il faudra qu'il la +paie. Il a eu l'air de ne pas m'entendre l'autre jour, mais je vais +aujourd'hui, positivement, lui demander le cachemire de sa femme. + + + +SCENE VIII. + + +(HUIT HEURES UN QUART.) + +Mme SAINT-LEON, ROYER, _d'un front soucieux._ + +MADAME SAINT-LEON, d'un air affectueux. + +Ah! vous voila, mon ami; j'avais peur que vous ne vinssiez pas ce soir; +je n'ai fait que penser a vous toute la matinee. Vont avez du etre bien +ennuye! Comment allez-vous? + +ROYER, avec un soupir. + +Je suis tout malingre. + +MADAME SAINT-LEON. + +Je concois cela. (_Avec hesitation._) Est-ce que vous avez ete au +cimetiere? + +ROYER. + +Non, ce n'est pas l'usage... J'ai ete a mon bureau. + +MADAME SAINT-LEON. + +Comment, aujourd'hui? + +ROYER. + +Oui, ils sont la deux ou trois intrigans toujours prets, quand on +s'absente, a entamer votre position; d'ailleurs j'avais un travail +presse qui ne pouvait guere se remettre, une circulaire tres-delicate +sur l'enseignement primaire. Eh bien! je m'en suis encore tire; je +crois qu'elle sera remarquee; je vous l'apporterai demain soir dans _le +Messager_. + +MADAME SAINT-LEON. + +Je la lirai avec plaisir. (_A part._) Avec beaucoup de plaisir. + +(_Moment de silence._) + +ROYER. + +Voulez-vous sonner Julie, qu'elle m'apporte un peu de rhum; j'ai mal a +l'estomac. + +MADAME SAINT-LEON. + +La cave est sur la console.--Vous n'avez peut-etre pas dine? + +ROYER. + +Si fait; j'ai essaye de manger quelques cuillerees de potage et une aile +de volaille, ca ne m'a pas passe. (_Il boit un verre de rhum._)--Le +ministre a ete fort content de mon dernier rapport. + +MADAME SAINT-LEON. + +Ah! + +ROYER. + +Il en a fait presque tout l'expose des motifs de son projet de loi. + +MADAME SAINT-LEON. + +C'est tres-affable.--(_Moment de silence._) J'ai vu Mme Saint-Phal +aujourd'hui, elle m'a fort demande de vos nouvelles. + +ROYER. + +A propos, je l'ai rencontree l'autre soir, elle ne m'a pas vu; elle +etait avec un grand jeune homme blond. + +MADAME SAINT-LEON. + +Ah! tout de suite de mauvaises idees! + +ROYER. + +Non; mais cette femme-la est tres-legere, et je ne me soucie pas que +vous la voyiez beaucoup. + +MADAME SAINT-LEON. + +Mon Dieu! je ne la recois presque jamais. Elle est venue aujourd'hui, +parce qu'elle avait un grand bonheur a me conter. + +ROYER. + +Qu'est-ce que c'est que ce bonheur? + +MADAME SAINT-LEON + +Ah! mon Dieu, elle venait me dire que le general etait en marche de +quelque chose pour elle qu'elle desirait depuis long-temps. + +ROYER. + +Quelque chose qu'elle desirait depuis long-temps? + +MADAME SAINT-LEON, negligemment. + +Oui, un chale!--un cachemire! + +ROYER. + +Ah! + +MADAME SAINT-LEON. + +Du reste, ce n'est pas un cachemire neuf, c'est une Anglaise qui veut se +defaire d'un. + +ROYER. + +Vos lampes vont bien mal, ma chere! + +MADAME SAINT-LEON + +Mais non, c'est que la meche n'est pas assez levee.--Il parait que +cette Anglaise en a six. + +ROYER. + +Eh bien! je suis sur qu'elle ne les met pas. + +MADAME SAINT-LEON. + +C'est possible, lorsqu'on en a tant; mais celles qui n'en ont qu'un... + +ROYER. + +S'en lassent tout aussi bien! + +MADAME SAINT-LEON. + +Mais, mon ami, il faut toujours un chale. + +ROYER. + +Sans doute; mais les chales francais, comme celui que je vous ai donne, +valent bien les chales etrangers, dont les dessins sont horribles. +D'ailleurs, qu'est-ce que ca prouve, un cachemire? + +MADAME SAINT-LEON + +Qu'est-ce que prouve la croix de la legion-d'honneur que vous voulez +tous avoir? Jouissance d'amour-propre; au moins on n'a pas l'air d'une +grisette. + +ROYER. + +On peut tres-bien avoir l'air distingue sans cela. + +MADAME SAINT-LEON + +Alors pourquoi en aviez-vous achete un des Indes a votre femme? + +ROYER. + +Parce qu'avec la dot qu'elle m'apportait, j'etais tenu a une corbeille +convenable, et que dans une corbeille convenable il y a toujours au +moins quelques diamans et un cachemire. + +MADAME SAINT-LEON + +Je suis sure qu'elle le portait, elle! + +ROYER. + +Tres-peu. + +MADAME SAINT-LEON + +Tant pis; parce que s'il avait ete un peu fane, je vous l'aurait repris. + +ROYER. + +Je ne vous l'aurais pas vendu. + +MADAME SAINT-LEON, souriant. + +Vous aimeriez mieux me le donner? + +ROYER. + +Pas davantage! + +MADAME SAINT-LEON. + +Qu'est-ce que vous comptez donc en faire? + +ROYER. + +Rien; mais il n'est pas convenable qu'une chose que ma femme a +portee... + +MADAME SAINT-LEON, avec ironie. + +Passe aux mains de la femme que vous aimez? + +ROYER. + +Je ne dis pas cela. + +MADAME SAINT LEON. + +Mon Dieu si, monsieur, c'est votre pensee, et c'est precisement pour +cela que j'avais envie de ce chale. Je voulais voir si vous ne mettiez +pas de difference entre votre femme et moi, si vous me croyez digne des +memes egards que vous aviez pour elle... + +ROYER. + +Pourquoi ne me demandez-vous pas aussi ses diamans? + +MADAME SAINT LEON, avec dignite. + +Des diamans, monsieur, sont comme de l'argent; ils ont une valeur +reelle, tandis qu'un objet de toilette, qui a ete porte... + +ROYER. + +Sais-tu que tu plaides bien? + +MADAME SAINT LEON. + +Eh bien! ecoute, Alfred, prete-le-moi pour quelques mois; je te le +rendrai apres. (_S'approchant de lui, et arrangeant le noeud de sa +cravate._) Si tu savais, ca m'irait si bien! + +ROYER. + +Non, je le donnerai a ma belle-soeur. + +MADAME SAINT LEON, allant s'asseoir sur un sofa a l'autre bout du salon. + +C'est vrai, ce sera plus convenable. + +ROYER. + +Tu vas bouder? + +MADAME SAINT LEON. + +Non, monsieur; vous etes bien libre de me preferer les personnes de +votre famille. + +ROYER. + +Allons! des folies maintenant. + +MADAME SAINT LEON. + +J'ai un malheur; je ne sais pas, comme Mme Saint-Phal, donner des +inquietudes. Ce sont celles-la qu'on aime! + +ROYER, assis aupres d'elle. + +Voyons, Irma, ne pleure pas, et embrasse-moi. + +MADAME SAINT LEON. + +Non, monsieur. + +ROYER. + +Comment tu ne veux pas m'embrasser, moi qui suis aujourd'hui si triste, +si a plaindre? Voyons, nous arrangerons tout cela. + +MADAME SAINT LEON. + +Nous n'arrangerons rien, car je ne veux rien de vous. + +ROYER. + +Irma! + +MADAME SAINT-LEON, le repoussant. + +Laissez-moi, monsieur. + +ROYER. + +Ma petite Irma! + +MADAME SAINT-LEON. + +Du tout, monsieur; non, je ne veux pas; laissez-moi. + + + +SCENE IX. + + +(NEUF HEURES.)--L'atelier de M. Sagot, marbrier pres le cimetiere +Mont-Parnasse. + +MADAME SAGOT. + +Tenez, Jean, voila une epitaphe qu'il faudra graver le plus tot possible +sur cette pierre-la. On a bien recommande de ne pas faire attendre. + +JEAN, lisant. + +_Ci-git Jeanne-Marie Perrault, femme de M. Royer, chef de division aux +affaires ecclesiastiques, officier de la Legion-d'Honneur, morte a l'age +de trente-deux ans. Elle fut bonne mere, bonne epouse. Son epoux et son +fils inconsolables lui ont eleve ce monument. + +De profundis._ + +C'est bien, madame, je ferai ca demain. + +MADAME SAGOT. + +Des que vous aurez fini votre pierre, vous irez la poser, et vous +mettrez au-dessus une couronne d'immortelles. + +JEAN. + +Oui, madame; bonsoir. + +MADAME SAGOT. + +Bonsoir, Jean. + + + +SCENE X. + + +(NEUF HEURES UNE MINUTE.)--Le salon de Mme Saint-Leon. + +MADAME SAINT-LEON, arrangeant ses cheveux et ajustant sa collerette. + +Vous etes insupportable.--Eh bien! vous vous en allez? + +ROYER. + +Oui, je suis fatigue; j'ai eu tant d'emotions aujourd'hui! J'ai besoin +de repos. Je vous apporterai le chale demain; mais vous ne le mettrez +pas de quelque temps. Qu'on n'aille pas le reconnaitre sur vos epaules. + +MADAME SAINT-LEON. + +Oui, mon ami. + +ROYER. + +Adieu, petite. + +MADAME SAINT-LEON. + +Vous ne m'embrassez pas? (_Il l'embrasse et sort._) + + + +SCENE XI. + + +(NEUF HEURES CINQ MINUTES.) + +MADAME SAINT-LEON. + +Julie, Julie, je l'aurai demain. + +JULIE. + +Quoi donc, madame? + +MADAME SAINT-LEON. + +Le cachemire. + +JULIE, se jetant a son cou. + +Oh! madame, que je suis contente! Comme ca va vous aller! + +MADAME SAINT-LEON. + +Tu n'as qu'a aller chercher demain mon petit chale raye, chez le +degraisseur; je te le donne. + +JULIE. + +Que vous etes bonne; mais c'est le cachemire que je voudrais vous voir. + +MADAME SAINT-LEON. + +Dis donc? Mme Saint-Phal qui n'a jamais pu en avoir un, depuis deux ans +qu'elle intrigue aupres du general. + +JULIE. + +Elle va etre desolee. + +MADAME SAINT-LEON. + +Tu ne sais pas? j'ai une idee. Il est de tres-bonne heure encore; si +nous allions chez elle pour lui conter la nouvelle? + +JULIE. + +Ah! oui, madame; il y a de quoi l'empecher de dormir cette nuit. + +MADAME SAINT-LEON. + +Eh bien! cours t'arranger; moi je vais mettre mon chapeau. + +(_Elles sortent toutes deux._) + + + +SCENE XII + + +(MARDI SOIR, DIX HEURES.)--La chambre a coucher de Royer. Sur un panneau +aupres de la cheminee le portrait de sa femme. + +ROYER, COIFFE DE NUIT, EN CALECON, PRET A SE METTRE AU LIT; MARGUERITE. + +ROYER. + +...Comme du temps de ma femme, un livre de compte que +j'arreterai.--Avez-vous eu le soin de mettre le lit a l'air? + +MARGUERITE. + +Oui, monsieur; il y est reste toute la journee. + +ROYER. + +Il ne faudrait pas le laisser cette nuit, il n'y aurait qu'a pleuvoir. + +MARGUERITE. + +Je l'ai ote, monsieur. + +ROYER, prenant sa montre pour la monter. + +Quelle heure est-il a la pendule? + +MARGUERITE. + +Il est, il est... Elle est arretee. + +ROYER. + +C'est juste; dans tout ce tracas d'hier j'ai oublie de la monter. Voyez +l'heure qu'il est au salon. + +MARGUERITE. + +Dix heures dix minutes. + +ROYER, pres de la pendule. + +Voyons, tenez la cage, et prenez garde de la laisser tomber. + +(_Il monte la pendule, et fait sonner les heures._) + +MARGUERITE. + +Ah! mon Dieu, que j'ai eu peur! + +ROYER. + +Qu'est-ce que c'est donc? + +MARGUERITE. + +C'est le portrait de madame; imaginez-vous, monsieur, il m'a semble +qu'il me regardait. + +ROYER. + +Allons, sotte que vous etes.--Vous dites qu'il etait dix heures... + +MARGUERITE. + +Dix minutes, monsieur. + +ROYER. + +Mettons dix minutes et demie.--Donnez-moi la cage.--La, je suis bien +aise d'avoir fait cette operation; je n'aime pas a ne point entendre +sonner l'heure la nuit quand je me reveille. + +MARGUERITE. + +Monsieur n'a plus rien a me commander? + +ROYER. + +Non. (_La rappelant._) Ayez-moi demain des sardines fraiches pour mon +dejeuner, et reveillez-moi a huit heures. + +MARGUERITE. + +Oui, monsieur.--Monsieur, je voulais vous dire pour la couturiere... + +ROYER. + +C'est bien, c'est bien, nous reparlerons de ca. Bonsoir. + +(_Marguerite sort._) + +ROYER, lisant le journal du soir. + +Diable! la loi a passe a une grande majorite: allons, bravo, monsieur +le ministre; avec votre permission, je m'en vais remettre la lecture de +notre discours a demain; je tombe de sommeil. + +(_Il eteint sa bougie et s'endort._) + + + + + +LE MINISTERE PUBLIC. + + Le Francais ne malin crea la guillotine. + + +Pierre Leroux etait un pauvre charretier des environs de Beaugency. + +Apres avoir passe sa journee a conduire a travers les champs les trois +chevaux qui formaient l'attelage ordinaire de sa charrette, quand venait +le soir, il rentrait a la ferme ou il servait, soupait sans grandes +paroles avec les autres valets, allumait une lanterne, puis allait se +coucher dans une maniere de soupente pratiquee en un coin de l'ecurie. + +Ses reves en general etaient peu compliques et sans grande couleur; ses +chevaux, la plupart du temps, en faisaient tous les frais. Une fois +il se reveillait en sursaut au milieu des efforts qu'il faisait pour +relever le limonier qui s'etait abattu; une autre fois _la Grisa_ +s'etait pris les pieds dans la corde de l'attelage. Une nuit il songea +qu'il venait de mettre a son fouet une belle meche toute neuve, et que +son fouet refusait obstinement de claquer; cette vision l'emut si fort, +qu'etant venu a se reveiller, il saisit celui qu'il avait l'habitude de +placer chaque soir a cote de lui, et pour bien s'assurer qu'il n'etait +pas frappe d'impuissance et prive de la plus belle prerogative qui +appartienne au charretier, il se mit a le faire resonner au milieu +du silence. A ce bruit, la chambree entiere fut en emoi, les chevaux +effrayes se leverent en confusion, se ruerent en hennissant les uns sur +les autres, et manquerent de briser leurs longes; mais avec quelques +paroles calmantes, Pierre Leroux apaisa tout ce tumulte, et chacun se +rendormit; c'etait la un des evenemens marquans de sa vie qu'il ne +manquait guere de raconter chaque fois qu'un verre de vin l'avait mis en +eloquence, et qu'il se trouvait la un auditeur en humeur de l'ecouter. + +Dans le meme temps, des reves d'une tout autre forme preoccupaient +M. Desalleux, substitut du procureur general pres la cour criminelle +d'Orleans. Ayant debute avec eclat dans les fonctions du ministere +public quelque mois avant l'epoque dont nous parlons, il n'etait pas de +haute position de la magistrature a laquelle il ne se crut appele, et +la simarre du garde-des-sceaux etait une des visions courantes de ses +nuits. Mais c'etait surtout pour les enivremens des triomphes oratoires +que sa pensee veillait durant le sommeil, lorsqu'une journee entiere +avait ete par lui courageusement depensee aux etudes mortellement +graves du barreau. La gloire des d'Aguesseau, celle des autres grandes +renommees des beaux temps de la magistrature parlementaire, ne suffisait +pas aux etreintes de son impatient avenir; c'etait jusque dans le passe +le plus lointain, jusqu'aux temps des merveilles de l'eloquence de +Demosthene, que son ame s'elancait; pouvoir par la parole, c'etait la +l'esperance, le resume pour ainsi dire du vouloir de toute sa vie, +concentree dans cette passion, et s'etant desheritee pour elle de tous +les plaisirs, de toutes les pensees de la jeunesse. + +Un jour ces deux natures, celle de Pierre Leroux s'elevant d'un degre +a peine au-dessus de la portee de la brute, et celle de M. Desalleux, +abstraite et rectifiee jusqu'au spiritualisme de la plus haute pression, +se trouverent face a face. Il s'agissait entre eux d'un mince debat: +M. Desalleux, siegeant en son tribunal, demandait sur quelques indices +assez insignifians la tete de Pierre Leroux accuse d'un meurtre, et +Pierre Leroux defendait sa tete contre les empressemens de M. Desalleux. + +Malgre la remarquable disproportion de forces que la Providence avait +mise dans ce duel entre les deux combattans, malgre l'intervention de +l'institution humaine, venant encore deranger la juste repartition +des chances dans le pair ou non qu'allait prononcer le jury; faute de +preuves concluantes, l'accuse, selon toute apparence, aurait echappe +aux mains du bourreau; mais de cette indigence meme de l'accusation +resultait pour elle l'occasion de faire un placement extraordinaire +d'eloquence, lequel devait devenir singulierement utile a la realisation +des belles esperances de M. Desalleux. En bon administrateur de son +avenir, il ne pouvait guere prendre sur lui de ne point en profiter. + +Apres cela, une circonstance facheuse se presentait pour le pauvre +Pierre Leroux. Quelques jours avant le commencement du proces, en +presence de plusieurs femmes aimables qui se faisaient fete d'y +assister, le jeune substitut avait laisse entrevoir la ferme confiance +d'obtenir du jury un verdict de condamnation; il n'est personne qui ne +comprenne la situation fausse dans laquelle il allait se trouver si +cette condamnation lui manquait, et si Pierre Leroux, demeurant intact, +venait la tete sur ses epaules donner un dementi a l'omnipotence de sa +parole accusatrice. Aussi ne le blamez pas, l'officier du ministere +public; s'il ne fut pas absolument convaincu, il n'en eut que plus de +merite a le paraitre, que plus de merite a se montrer eloquent, comme +depuis plus d'un siecle on ne l'avait point ete au barreau d'Orleans. +Oh! que n'etiez-vous la pour voir comme ils furent emus ces pauvres +messieurs les jures, jusqu'au plus profond de leurs entrailles, quand, +dans une belle peroraison sonore, on leur fit l'effrayant tableau de la +societe ebranlee jusque dans ses fondemens, de la societe prete a entrer +en dissolution, le cas echeant de l'acquittement de Pierre Leroux! +Que n'assistiez-vous aux courtois eloges echanges entre la defense et +l'accusation, quand l'avocat de l'accuse, prenant la parole, commenca +par declarer qu'il ne pouvait se dispenser de rendre hommage au brillant +talent oratoire deploye par le ministere public! Que n'entendiez-vous +le president de la cour faisant des memes felicitations le texte de +son exorde, si bien que rien ne vous aurait defendu de croire qu'il +s'agissait academiquement de decerner un prix d'eloquence, et point du +tout d'oter la vie a un homme! Vous auriez pu voir aussi au milieu d'une +foule de _dames elegamment parees_, comme dit un recit de journal, la +soeur de M. Desalleux recevant les complimens de toutes les femmes de sa +societe, tandis qu'un peu plus loin son vieux pere pleurait de bonheur +en voyant le fils et l'orateur incomparable qu'il avait mis au monde. + +Six semaines environ apres toute cette joie de famille, Pierre Leroux +monta avec l'executeur des hautes-oeuvres sur une charrette qui +l'attendait a la porte de la prison criminelle d'Orleans. Ils se +rendirent a la place du Martroie, qui est le lieu ou se font les +executions; il y trouverent un echafaud qui avait ete dresse pour +eux, et beaucoup de monde qui les attendait. Pierre Leroux, avec la +resignation que met a Paris un sac de farine a se hisser, au moyen d'une +poulie, dans le grenier d'un boulanger, monta l'escalier de l'echafaud. +Comme il arrivait aux derniers degres, un rayon de soleil, qui se jouait +sur l'acier brillant et poli du glaive de la justice, lui donna dans +les yeux, il parut pret a chanceler; mais l'executeur, avec le courtois +empressement d'un hote qui sait faire les honneurs de chez lui, +le soutint par-dessous les bras, et le posa sur le plancher de la +guillotine; la Pierre Leroux trouva M. le greffier criminel qui etait +venu pour formuler le proces-verbal de l'execution, MM. les gendarmes +charges de veiller a ce que l'ordre public ne fut pas trouble dans le +compte qu'il allait regler, et MM. les valets du bourreau, qui, loin de +justifier le proverbe dont ils sont l'objet, lui montrerent avec une +complaisance pleine d'egards comment il devait se placer sous le +couteau. Une minute apres, Pierre Leroux fit divorce avec sa tete; cela +fut pratique avec une telle dexterite que plusieurs de ceux qui etaient +venus pour assister a un spectacle furent obliges de demander a leurs +voisins si la chose etait deja faite, et alors ils jurerent bien qu'on +ne les prendrait plus a se deranger pour si peu. + +Trois mois s'etaient ecoules depuis que la tete et le corps de Pierre +Leroux avaient ete jetes dans un coin du cimetiere, et, selon toute +apparence, la fosse ne recelait plus que ses ossemens, quand une +nouvelle session des assises s'etant ouverte, M. Desalleux eut encore a +soutenir une accusation capitale. + +Le veille du jour ou il devait porter la parole, il quitta de bonne +heure un bal auquel il avait ete invite avec toute sa famille, dans un +chateau des environs, et revint seul a la ville, afin de preparer sa +cause pour le lendemain. + +La nuit etait sombre; un vent chaud du midi sifflait tristement dans la +plaine, cependant que les bourdonnemens de la fete dansaient encore a +son oreille. + +Aussi il ne tarda pas a etre saisi d'une grande melancolie. Le souvenir +de bien des gens qu'il avait connus, et qui etaient morts, lui revenait; +et, sans trop savoir pourquoi, il se mit a songer a Pierre Leroux. + +Neanmoins, quand il approcha de la ville, et que les premieres +lumieres du faubourg commencerent a briller, toutes ces sombres idees +s'evanouirent; et quand il fut une fois devant son bureau, entoure de +ses livres et de ses procedures, il ne pensa plus qu'a son plaidoyer, +qu'il aurait voulu faire plus eloquent qu'aucun de ceux qu'il avait +encore prononces. + +Deja son systeme d'accusation etait a peu pres arrange. Pour le +remarquer en passant, c'est chose assez etrange que l'on puisse dire en +langage social un systeme d'accusation, c'est-a-dire une maniere absolue +de grouper un ensemble de faits et de preuves en vertu duquel on +s'approprie la tete d'un homme, comme on dit un systeme de philosophie, +c'est-a-dire un ensemble de raisonnemens ou de sophismes a l'aide +duquel on fait triompher quelque innocente verite, theorie ou reverie +morale.--Son systeme d'accusation commencait donc a venir a bien, +quand la deposition d'un temoin, qu'il n'avait pas encore examinee, +se presenta a lui sous un aspect a renverser tout l'edifice de sa +certitude. Il eut bien quelques momens d'hesitation, mais, ainsi que +nous l'avons vu, M. Desalleux, dans ses fonctions du ministere public, +comptait pour le moins aussi souvent avec son amour-propre qu'avec sa +conscience. Appelant a lui toute sa puissance de logique et toutes les +roueries de la parole, se prenant corps a corps avec ce malencontreux +temoignage, il ne desespera pas de l'enregimenter au nombre de ses +meilleurs argumens; seulement le travail etait penible, et la nuit +s'avancait. + +Trois heures venaient de sonner, et les bougies placees sur son bureau, +pretes a s'eteindre, ne jetaient plus qu'une pale lueur. + +Apres les avoir renouvelees, comme le travail l'avait fortement +echauffe, il fit quelques tours dans la chambre, vint se rasseoir +dans son fauteuil, sur le dos duquel il se renversa, puis, dans cette +attitude, suspendant sa pensee, a travers une fenetre placee vis-a-vis +de lui, il contemplait les etoiles qui brillaient dans le ciel. Tout a +coup ses yeux, en descendant le long du vitrage, rencontrerent deux yeux +fixes qui le regardaient; il crut que le reflet de ses bougies, en se +jouant sur le verre, lui produisait cette vision, et il les changea de +place; mais la vision ne lui apparut que plus distincte. Comme il ne +manquait point de coeur, s'armant d'une canne, la seule arme qu'il +eut sous la main, il alla ouvrir sa croisee, pour voir quel etait +l'indiscret qui venait ainsi l'observer a une pareille heure. La chambre +qu'il occupait etait elevee de plusieurs etages; au-dessus et au-dessous +de lui, le mur etait a pic et ne presentait aucun accident au moyen +duquel on put descendre ou monter; dans l'espace etroit qui regnait +entre la fenetre et le balcon, aucun objet ne pouvait se derober a son +regard, et cependant il ne vit rien. Il pensa de nouveau qu'il avait ete +en proie a une de ces fantaisies qu'enfante l'erreur des sens durant la +nuit, et il se remit en riant a son travail. Mais il n'avait pas ecrit +vingt lignes que, dans un coin obscur de sa chambre, il entendit remuer +quelque chose: cela commenca a l'emouvoir, car il n'etait pas naturel +que ses sens ainsi l'un apres l'autre conspirassent pour le tromper. +Ayant regarde cette fois avec attention pour decouvrir d'ou venait ce +frolement, il vit un objet noiratre, qui s'avancait en sautillant par +bonds inegaux, comme aurait fait une pie. A mesure que l'apparition se +rapprochait de lui, son aspect devenait de plus en plus hideux, car elle +prenait, a ne pas s'y meprendre, la forme d'une tete humaine separee du +tronc, et degouttante de sang; et quand, par un lourd elan, elle vint +s'abattre entre ses deux bougies, sur les papiers epars de son dossier, +M. Desalleux reconnut les traits de Pierre Leroux, qui sans doute etait +venu pour lui apprendre que dans un magistrat conscience vaut mieux +qu'eloquence. Succombant sous une indicible impression de terreur, il +s'evanouit; le lendemain, on le trouva etendu sans connaissance au +milieu de ce sang, qui avait coule dans la chambre, sur son bureau, et +jusque sur les feuilles de son plaidoyer; on pensa, et il n'eut garde de +dire le contraire, qu'il avait ete surpris par une hemorragie. Il est +inutile d'ajouter qu'il ne fut pas en etat de porter la parole, et que +tous ses preparatifs oratoires furent perdus. + +Bien des jours se passerent avant que le souvenir de cette terrible nuit +sortit de sa memoire, bien des jours avant qu'il put supporter sans +terreur les tenebres et la solitude. Au bout de quelques mois cependant, +l'apparition ne s'etant pas renouvelee, l'orgueil de l'esprit commenca a +contrebalancer le temoignage des sens, et il se demanda de nouveau s'il +n'avait pas ete dupe par eux. Afin de mieux infirmer cette autorite, +dont tous ses raisonnemens ne l'affranchissaient pas completement, il +appela a son aide l'opinion de son medecin, en lui faisant la confidence +de son aventure. Le docteur, qui, a force de regarder dans les cerveaux +sans decouvrir la moindre trace de quelque chose qui ressemblat a une +ame, etait arrive a une savante conviction de materialisme, ne manqua +pas de rire aux eclats en ecoutant le recit de la vision nocturne. +C'etait peut-etre la meilleure maniere de guerir son malade; car, de +cette facon, en ayant l'air de prendre en derision sa preoccupation, il +forcait, pour ainsi dire, son amour-propre a prendre parti dans la +cure. Il ne fut pas d'ailleurs, comme on s'en doute, fort embarrasse +d'expliquer a M. Desalleux son hallucination par un exces de tension +de la fibre cerebrale, suivie d'une congestion et d'une evacuation +sanguine, qui avait fait justement qu'il avait vu ce qu'il n'avait pas +vu. Puissamment rassure par cette consultation, dont aucun accident ne +vint contredire la sagesse, M. Desalleux reprit peu a peu sa serenite +d'esprit, et presque toutes ses habitudes; il les modifia seulement en +ce sens, qu'il travailla avec une application moins opiniatre, et se +livra par les conseils du docteur a quelques distractions de monde qu'il +avait fort evitees jusque la. + +Pour un homme d'etude, que sa sante exile dans les salons, la seule +maniere de rendre sa situation supportable, c'est de l'accepter +loyalement et sans nulle reserve; c'est de se faire franchement, quoi +qu'il puisse lui en couter, tout d'abord homme de plaisir. Il y a aux +choses que l'on fait avec conscience, meme aux moins avenantes, je ne +sais quel entrainement et quelle consolation; et puis, apres tout, il +n'est peut-etre pas d'homme d'une nature si completement superieure, +qu'une occupation a laquelle se plait ce qu'on appelle la societe, +c'est-a-dire tout le monde, ne puisse le distraire a son tour, s'il ne +prend pas trop conseil de sa morgue intellectuelle. + +Employees avec precaution, les femmes, dans ces sortes de cas, peuvent +devenir une excellente diversion; et aussi bien que personne, M. +Desalleux etait en position de s'en assurer; car sans parler de quelques +avantages exterieurs, le retentissement de ses succes oratoires, et, +peut-etre plus encore, le peu d'empressement qu'il montrait pour +d'autres succes, l'avaient rendu l'objet de plus d'une fantaisie +feminine. Mais il y avait dans la donnee de sa vie quelque chose de trop +positif pour qu'il consentit a ce que meme l'amour d'une femme y trouvat +place sans condition. Entre les coeurs qui paraissaient vouloir se +donner a lui, il calcula quel etait celui dont la bonne volonte +s'escompterait le plus convenablement, sous la forme d'un mariage, en +argent, utiles relations et autres avantages sociaux. La premiere partie +de son roman ainsi arretee, il vit sans deplaisir que la fiancee qui +lui procurerait tout cela etait une jeune fille gracieuse, elegante et +spirituelle, et alors il se mit a l'aimer de toute la fureur dont il +etait capable, avec approbation et privilege de ses pere et mere, +jusqu'a ce que mariage s'ensuivit. + +Depuis long-temps Orleans n'avait pas vu une plus jolie fiancee que +celle de M. Desalleux; depuis longtemps Orleans n'avait pas vu de +famille plus heureuse que celle de M. Desalleux; depuis long-temps +Orleans n'avait pas vu un bal de noces aussi joyeux et aussi brillant +que celui de M. Desalleux. + +Aussi, ce soir-la, pour un moment il avait laisse en paix son avenir, et +il vivait dans le present. Fait prisonnier dans un coin du salon par +un plaideur qui avait pris ce temps pour lui recommander un proces, il +regardait de temps en temps la pendule qui marquait une heure trois +quarts; il avait aussi remarque que deux fois depuis minuit la mere de +la mariee etait venue lui parler bas, que celle-ci avait repondu avec un +visage boudeur, et qu'elle ne dansait plus que d'un air preoccupe. Tout +a coup, a la suite d'une contredanse, il crut s'apercevoir, a un certain +chuchotement qui courait dans l'assemblee, qu'il venait de se passer +quelque chose. Ayant jete les yeux, pendant que le plaideur plaidait +toujours, sur les places que sa femme et les demoiselles d'honneur +avaient occupees pendant toute la soiree, il ne les vit plus. Alors le +grave magistrat fit comme tous les autres hommes; faussant tout court +compagnie a l'argumentation de son solliciteur, il s'avanca, par +d'habiles manoeuvres, vers la porte de l'appartement, et au moment ou +des domestiques passaient charges de rafraichissemens, il s'esquiva, +croyant n'avoir ete remarque par personne; ce qui etait une grande +pretention, car, depuis le moment ou la mariee avait quitte le bal, +toutes les demoiselles de dix-huit a vingt-cinq n'avaient plus perdu de +vue le marie. + +Au moment ou il allait entrer dans la chambre nuptiale, il trouva sa +belle-mere, qui en sortait avec les dignitaires dont la presence avait +ete necessaire au coucher de la mariee, et quelques matrones qui +s'etaient jointes d'office au cortege. D'un ton emu, et en lui serrant +vivement la main, sa belle-mere lui dit a voix basse quelques paroles; +on voyait qu'elle lui recommandait sa fille. M. Desalleux repondit par +quelques mots affectueux et par un sourire, et certes a cet instant il +ne songeait pas a Pierre Leroux. + +Au moment ou il ferma la porte de la chambre, sa fiancee etait deja +couchee; par un arrangement qui lui parut etrange, les rideaux du lit +avaient ete tires sur elle; pas un bruit ne se faisait entendre. + +La solennite de ce silence, l'obstacle inattendu de ce rideau, dont +l'ouverture allait necessiter une certaine diplomatie, redoublerent chez +le marie un embarras d'autant plus facile a comprendre qu'il s'etait +rarement donne l'occasion de s'aguerrir, de maniere a mener lestement de +pareilles rencontres. Son coeur battait violemment, et un frisson lui +courait par tous les membres, en regardant la robe et les parures de +noces, jetees autour de lui dans un gracieux desordre. D'une voix mal +assuree il appela sa fiancee. N'ayant pas recu de reponse, il retourna, +peut-etre pour gagner du temps, vers la porte, s'assura de nouveau +qu'elle etait bien fermee, puis s'approchant du lit, il ecarta doucement +le rideau. + +A la lumiere incertaine de la lampe de nuit qui eclairait la chambre, +une singuliere vision lui apparut. + +Pres de sa fiancee, dormant d'un profond sommeil, une chevelure noire, +et qui n'etait pas celle d'une femme, se dessinait sur la blancheur +de l'oreiller, ou elle occupait sa place. Etait-il la victime de +quelques-unes de ces mystifications destinees a troubler les mysteres +de la nuit nuptiale? ou bien un audacieux usurpateur etait-il venu le +detroner, meme avant son couronnement? Dans tous les cas, son substitut +prenait assez peu de souci de lui; car, ainsi que sa femme, il etait +endormi d'un profond sommeil, et avait le visage tourne vers le fond +de l'alcove. Au moment ou M. Desalleux se penchait sur le lit pour +reconnaitre les traits de cet hote etrange, un long soupir, comme celui +d'un homme qui se reveille, traversa le silence; en meme temps la face +de l'inconnu, se retournant vers lui, lui offrit une epouvantable +ressemblance, celle de Pierre Leroux. + +En se voyant pour la seconde fois en proie a cette horrible vision, +le magistrat aurait du comprendre qu'il y avait dans sa vie quelque +mechante action dont il lui etait demande compte: sa conscience, s'il +eut voulu prendre le soin de l'interroger, n'eut point ete en peine de +lui apprendre quel etait son crime; la chose une fois bien expliquee, +ce qu'il aurait eu de mieux a faire, c'eut ete de se mettre en prieres +jusqu'au matin, puis, le jour venu, d'aller a sa paroisse faire dire +une messe pour le repos de l'ame de Pierre Leroux: au moyen de ces +expiations et de quelques aumones faites aux pauvres prisonniers, +peut-etre eut-il recouvre le repos de sa vie, et se fut-il pour jamais +derobe a l'obsession dont il etait l'objet. + +La pensee de sa nuit de noces, qui l'occupait alors, ne lui permit pas +de songer a ce pieux recours. Le coeur chaud de desirs, il se sentit +le courage d'entrer en lutte ouverte avec le fantome qui venait lui +disputer sa fiancee, et il essaya de le saisir par sa chevelure pour +le jeter hors de l'appartement. Au mouvement qu'il fit, la tete ayant +compris son intention commenca a grincer des dents, et comme il avancait +la main sans precaution, elle lui fit une morsure profonde: mais cette +blessure augmenta encore la rage du valeureux epoux, il regarda autour +de lui pour chercher une arme, alla ramasser dans la cheminee la barre +de fer qui servait a retenir les tisons, et, en dechargeant de toutes +ses forces plusieurs coups sur le lit, il essayait de donner la mort a +la mort, et d'ecraser son hideux ennemi. Mais les choses se passaient +comme aux theatres de marionnettes en plein vent, ou Polichinelle +esquive, en faisant le plongeon, les coups de baton qu'on lui destine. A +chaque fois que la barre de fer se levait, la tete faisait adroitement +un saut de cote et laissait frapper l'arme a vide. Cela dura quelques +minutes jusqu'a ce que, s'elancant par un bond prodigieux par-dessus +l'epaule de son adversaire, elle disparut derriere lui, sans qu'il put +la retrouver dans aucun coin de l'appartement et deviner par ou elle +s'etait echappee. + +Apres une perquisition scrupuleuse, une fois qu'il lui fut prouve qu'il +etait bien maitre du champ de bataille, il retourna aupres de sa femme +qui, pendant le combat, avait miraculeusement continue son sommeil, et, +malgre le desordre _de la couche hymenee_ sur laquelle la tete avait +laisse quelques traces sanglantes, il se disposait a en prendre +possession; mais, au moment ou il soulevait le drap pour se glisser +dessous, il s'apercut avec horreur qu'une vaste mare de sang chaud, +consequence du sejour qu'y avait fait son odieux rival, occupait sa +place et baignait les reins de sa fiancee. Plus d'une heure se passa +sans qu'il fut parvenu a etancher ce sang, qui, malgre tous ses efforts, +ne tarissait point. Un malheur n'arrive jamais seul. En tracassant dans +la chambre, il renversa la lampe qui l'eclairait et demeura dans une +obscurite qui augmenta son embarras. Cependant la nuit s'ecoulait; et, +malgre toutes les entraves que le ciel et la terre pourraient y mettre, +le magistrat avait jure que son mariage serait consomme! Apres avoir +etendu sur le drap humide deux ou trois couches de linge sec, qui ne +lui paraissaient pas devoir etre de long-temps traversees, il se coucha +bravement dessus; et, commencant a appeler sa fiancee des noms les plus +tendres, il essayait de la reveiller. Celle-ci dormait toujours. Alors +il l'attira a lui, l'enlaca dans ses bras et la couvrit de baisers; elle +continua son sommeil et parut insensible a toutes ses caresses. Que +signifiait cela? etait-ce une feinte de jeune fille qui donnait pour +n'avoir point a faire les honneurs de sa virginite mourante? Dans cette +nuit de sabbat, un sommeil surnaturel s'etait-il abattu sur ses yeux? +Dans ce moment, le jour devait commencer a poindre; esperant que ses +premiers rayons acheveraient de rompre tous les enchantemens odieux +auxquels il avait ete en proie, M. Desalleux se leva et alla ouvrir les +persiennes et les rideaux de ses fenetres, pour laisser penetrer dans +l'appartement la clarte matinale; alors le malheureux vit pourquoi ce +sang ne tarissait point. Emporte par son fougueux courage, dans son duel +avec la tete de Pierre Leroux, lorsqu'il croyait frapper sur elle, il +avait frappe sur la tete de sa bien-aimee: le coup avait ete si rudement +porte qu'elle etait morte sans meme laisser echapper un soupir; et, a +l'heure ou il la contemplait, son sang n'avait pas encore fini de couler +par une profonde ouverture qu'il lui avait faite a la tempe gauche. + +Nous laissons aux physiologistes a expliquer ce phenomene: mais en +voyant qu'il avait tue sa femme, il fut saisi d'un acces de rire +inextinguible, qui durait encore au moment ou sa belle-mere vint frapper +a la porte de la chambre, pour savoir comment les epoux avaient passe la +nuit. Son effroyable gaiete redoubla lorsqu'il entendit la voix de la +mere de la defunte. Courant lui ouvrir, il la saisit par le bras; et, la +trainant en face du lit pour qu'elle contemplat bien ce beau spectacle, +il fut atteint d'un redoublement de rire qui ne se calma que quand il +vint a haleter sous un hoquet furieux. + +Accourus au cri terrible qu'avait jete la pauvre mere avant de +s'evanouir, tous les habitans de la maison furent temoins de cette +horrible scene, dont le bruit ne tarda pas a se repandre dans la ville. +Le matin meme, sur un mandat du procureur-general, M. Desalleux fut +conduit dans la prison criminelle d'Orleans, et on a remarque depuis que +la chambre ou il fut depose etait celle qu'avait habitee Pierre Leroux +jusqu'au moment de son execution. + +La fin du magistrat fut un peu moins tragique. + +Declare, sur l'avis unanime des medecins, atteint de monomanie et de +folie furieuse, celui qui s'etait cru destine a remuer le monde par sa +parole fut conduit a l'hopital des fous, et, durant plus de six mois, on +le tint enchaine dans une cellule obscure. Au bout de ce temps, comme il +n'avait donne aucun signe de ferocite, on lui ota sa chaine et il fut +mis a un regime plus doux. + +Aussitot qu'il eut la liberte de ses mouvemens, une etrange folie, +qui ne le quitta plus, se declara chez lui; il croyait etre artiste +funambule, et, du matin au soir, il dansait avec les gestes et tout +les mouvemens d'un homme qui tient un balancier et qui marche sure une +corde. + +Un libraire d'Orleans a eu l'idee de recueillir en un volume les +plaidoyers qu'il avait prononces durant sa courte carriere oratoire. +Trois editions successives en ont ete enlevees. L'editeur en prepare une +quatrieme en ce moment. + + + +LE GRAND D'ESPAGNE. + + +Lors de l'expedition entreprise en 1823-4, par le roi Louis XVIII, pour +sauver Ferdinand VII du regime constitutionnel, je me trouvais, par +hasard, a Tours, sur la route d'Espagne. + +La veille de mon depart, j'allai au bal chez une des plus aimables +femmes de cette ville ou l'on sait s'amusait mieux que dans aucune autre +capitale de province; et, peu de temps avant le souper, car on soupe +encore a Tours, je me joignis a un groupe de causeurs au milieu duquel +un monsieur qui m'etait inconnu racontait une aventure. + +L'orateur, venu fort tard au bal, avait, je crois, dine chez le receveur +general. En entrant, il s'etait mis a une table d'ecarte; puis, apres +avoir _passe_ plusieurs fois, au grand contentement de ses parieurs, +dont le _cote_ perdait, il s'etait leve, vaincu par un sous-lieutenant +de carabiniers; et, pour se consoler, il avait pris part a une +conversation sur l'Espagne, sujet habituel de mille dissertations +inutiles. + +Pendant le recit, j'examinais avec un interet involontaire la figure et +la personne du narrateur. C'etait un de ces etres a mille faces qui ont +des ressemblances avec tant de types que l'observateur reste indecis, et +ne sait s'il faut les classer parmi les gens de genie obscurs ou parmi +les intrigans subalternes. + +D'abord il etait decore d'un ruban rouge; or ce symbole trop prodigue ne +prejuge plus rien en faveur de personne; il avait un habit vert, et je +n'aime pas les habits verts au bal, lorsque la mode ordonne a tout le +monde d'y porter un habit noir; puis il avait de petites boucles d'acier +a ses souliers, au lieu d'un noeud de ruban; sa culotte etait d'un +casimir horriblement use, sa cravate mal mise; bref, je vis bien qu'il +ne tenait pas beaucoup au costume: ce pouvait etre un artiste! + +Ses manieres et sa voix avaient je ne sais quoi de commun, et sa figure, +en proie aux rougeurs que les travaux de la digestion y imprimaient, ne +rehaussait par aucun trait saillant l'ensemble de sa personne; il avait +le front decouvert et peu de cheveux sur la tete. D'apres tous ces +diagnostics, j'hesitais a en faire, soit un conseiller de prefecture, +soit un ancien commissaire des guerres; lorsque, lui voyant poser la +main sur la manche de son voisin d'une maniere magistrale, je le jetai +dans la classe des plumitifs, des bureaucrates et consorts. + +Enfin je fus tout-a-fait convaincu de la verite de mon observation en +remarquant qu'il n'etait ecoute que pour son histoire; aucun de ses +auditeurs ne lui accordait cette attention soumise et ces regards +complaisans qui sont le privilege des gens hautement consideres. + +Je ne sais si vous voyez bien l'homme, se bourrant le nez de prises +de tabac, parlant avec la prestesse des gens empresses de finir leur +discours, de peur qu'on ne les abandonne; du reste s'exprimant avec une +grande facilite, contant bien, peignant d'un trait, et jovial comme un +loustic de regiment. + +Pour vous sauver l'ennui des digressions, je me permets de traduire +son histoire en style de conteur, et d'y donner cette facon didactique +necessaire aux recits qui, de la causerie familiere, passent a l'etat +typographique. + +Quelque temps apres son entree a Madrid, le grand-duc de Berg invita les +principaux personnages de cette ville a une fete francaise offerte par +l'armee a la capitale nouvellement conquise. Malgre la splendeur du +gala, les Espagnols n'y furent pas tres-rieurs; leurs femmes danserent +peu; en somme, les convies jouerent, et perdirent ou gagnerent beaucoup. + +Les jardins du palais etaient illumines assez splendidement pour que les +dames pussent s'y promener avec autant de securite qu'elles l'eussent +fait en plein jour... La fete etait imperialement belle, et rien ne +fut epargne dans le but de donner aux Espagnols une haute idee de +l'empereur, s'ils voulaient le juger d'apres ses lieutenans. + +Dans un bosquet assez voisin du palais, entre une heure et deux du +matin, plusieurs militaires francais s'entretenaient des chances de la +guerre, et de l'avenir peu rassurant que pronostiquait l'attitude meme +des Espagnols presens a cette pompeuse fete. + +--Ma foi, dit un Francais dont le costume indiquait le chirurgien en +chef de quelque corps d'armee, hier j'ai formellement demande mon rappel +au prince Murat. Sans avoir precisement peur de laisser mes os dans la +Peninsule, je prefere aller panser les blessures faites par nos bons +voisins les Allemands; leurs armes ne vont pas si avant dans le torse +que les poignards castillans... Puis, la crainte de l'Espagne est, +chez moi, comme une superstition... Des mon enfance j'ai lu des livres +espagnols, un tas d'aventures sombres et mille histoires de ce pays, qui +m'ont vivement prevenu contre les moeurs de ses habitans... Eh bien! +depuis notre entree a Madrid, il m'est arrive d'etre deja, sinon le +heros, du moins le complice de quelque perilleuse intrigue, aussi noire, +aussi obscure que peut l'etre un roman de lady Radcliffe... Or comme +j'ecoute assez mes pressentimens, des demain je detale... Murat ne me +refusera certes pas mon conge; car, nous autres, graces aux services +secrets que nous rendons, nous avons des protections toujours +efficaces... + +--Puisque tu tires ta crampe, dis-nous ton evenement!... s'ecria un +colonel, vieux republicain qui du beau langage et des courtisaneries +imperiales ne se souciait guere. + +La-dessus le chirurgien en chef regarda soigneusement autour de lui, +parut chercher a reconnaitre les figures de ceux qui l'environnaient; +et, sur qu'aucun Espagnol n'etait dans le voisinage, il dit: + +--Puisque nous sommes tous Francais!... volontiers, colonel Charrin... + +--Il y a six jours, reprit-il, je revenais tranquillement a mon logis, +vers onze heures du soir, apres avoir quitte le general Latour, dont +l'hotel se trouve a quelques pas du mien, dans ma rue; nous sortions +tous deux de chez l'ordonnateur en chef, ou nous avions fait une +bouillotte assez animee... Tout a coup, au coin d'une petite rue, deux +inconnus, ou plutot deux diables, se jettent sur moi, et m'entortillent +la tete et les bras dans un grand manteau... Je criai, vous devez me +croire, comme un chien fouette; mais le drap etouffa ma voix, puis je +fus transporte dans une voiture avec une rapidite merveilleuse; et, +quand mes deux compagnons me debarrasserent du sacre manteau, j'entendis +une voix de femme et ces desolantes paroles dites en mauvais francais: + +--Si vous criez ou si vous faites mine de vous echapper, si vous vous +permettez le moindre geste equivoque, le monsieur qui est devant +vous est capable de vous poignarder sans scrupule. Ainsi tenez-vous +tranquille. Maintenant je vais vous apprendre la cause de votre +enlevement... Si vous voulez vous donner la peine d'etendre votre main +vers moi, vous trouverez entre nous deux vos instrumens de chirurgie que +nous avons envoye chercher chez vous de votre part; ils vous seront sans +doute necessaires. Nous vous emmenons dans une maison ou votre presence +est indispensable... Il s'agit de sauver l'honneur d'une dame. Elle est +en ce moment sur le point d'accoucher d'un enfant dont elle fait present +a son amant a l'insu de son mari. Quoique celui-ci quitte peu sa femme +dont il est toujours passionnement epris, et qu'il la surveille avec +toute l'attention de la jalousie espagnole, elle a su lui cacher +sa grossesse. Il la croit malade. Nous vous emmenons pour faire +l'accouchement. Ainsi vous voyez que les dangers de l'entreprise ne vous +concernent pas: seulement obeissez-nous; autrement l'ami de cette dame, +qui est en face de vous dans la voiture, et qui ne sait pas un mot de +francais, vous poignarderait a la moindre imprudence... + +--Et qui etes-vous, lui dis-je en cherchant la main de mon +interlocutrice, dont le bras etait enveloppe dans la manche d'un habit +d'uniforme... + +--Je suis la camariste de madame, sa confidente, et toute prete a vous +recompenser par moi-meme, si vous vous pretez galamment aux exigences de +notre situation. + +--Volontiers!... dis-je en me voyant embarque de force dans une aventure +dangereuse. + +Alors, a la faveur de l'ombre, je verifiai si la figure et les formes +de la camariste etaient en harmonie avec toutes les idees que les sons +riches et gutturaux de sa voix m'avaient inspirees... + +La camariste s'etait sans doute soumise par avance a tous les hasards de +ce singulier enlevement, car elle garda le plus complaisant de tous les +silences, et la voiture n'eut pas roule pendant plus de dix minutes dans +Madrid qu'elle recut et me rendit un baiser tres-passionne. + +Le monsieur que j'avais en vis-a-vis ne s'offensa point de quelques +coups de pied dont je le gratifiai fort involontairement; mais comme il +n'entendait pas le francais, je presume qu'il n'y fit pas attention. + +--Je ne puis etre votre maitresse qu'a une seule condition, me dit la +camariste en reponse aux betises que je lui debitais, emporte par la +chaleur d'une passion improvisee, a laquelle tout faisait obstacle. + +--Et laquelle?... + +--Vous ne chercherez jamais a savoir a qui j'appartiens... Si je viens +chez vous, ce sera de nuit, et vous me recevrez sans lumiere. + +Notre conversation en etait la quand la voiture arriva pres d'un mur de +jardin. + +--Laissez-moi vous bander les yeux!... me dit la camariste; mais vous +vous appuyerez sur mon bras, et je vous conduirai moi-meme. + +Puis la camariste me serra sur les yeux et noua fortement derriere ma +tete un mouchoir tres-epais. + +J'entendis le bruit d'une clef mise avec precaution dans la serrure +d'une petite porte sans doute par le silencieux amant que j'avais eu +pour vis-a-vis; et bientot la femme de chambre, au corps cambre, et qui +avait du _meneho_ dans son allure, me conduisit, a travers les allees +sablees d'un grand jardin, jusqu'a un certain endroit, ou elle s'arreta. + +Par le bruit que nos pas firent dans l'air, je presumai que nous etions +devant la maison. + +--Silence, maintenant!... me dit-elle a l'oreille, et veillez bien sur +vous-meme!... Ne perdez pas de vue un seul de mes signes, car je ne +pourrai plus vous parler sans danger pour nous deux, et il s'agit en ce +moment de vous sauver la vie. + +Puis, elle ajouta, mais a haute voix: + +--Madame est dans une chambre au rez-de-chaussee; pour y arriver, il +nous faudra passer dans la chambre et devant le lit de son mari; ainsi +ne toussez pas, marchez doucement, et suivez-moi bien, de peur de +heurter quelques meubles, ou de mettre les pieds hors du tapis que j'ai +dispose sous nos pas... + +Ici l'amant grogna sourdement, comme un homme impatiente de tant de +retards. La camariste se tut; j'entendis ouvrir une porte, je sentis +l'air chaud d'un appartement, et nous allames a pas de loup, comme des +voleurs en expedition. + +Enfin la douce main de la camariste m'ota mon bandeau. + +Je me trouvai dans une grande chambre, haute d'etage, et mal eclairee +par une seule lampe fumeuse. La fenetre etait ouverte, mais elle avait +ete garnie de gros barreaux de fer par le jaloux mari; j'etais jete la +comme au fond d'un sac. + +Il y avait a terre, sur une natte, une femme magnifique, dont la tete +etait couverte d'un voile de mousseline, mais a travers lequel ses yeux +pleins de larmes brillaient de tout l'eclat des etoiles. Elle serrait +avec force sur sa bouche un mouchoir de batiste, et le mordait si +vigoureusement que ses dents l'avaient dechire et y etaient entrees a +moitie... Jamais je n'ai vu si beau corps, mais ce corps se tordait +sous la douleur comme se tord une corde de harpe jetee au feu. La +malheureuse avait fait deux arcs-boutans de ses jambes, en les appuyant +sur une espece de commode; et, de ses deux mains, elle se tenait aux +batons d'une chaise en tendant ses bras, dont toutes les veines etaient +horriblement gonflees. Elle ressemblait ainsi a un criminel dans les +angoisses de la question... + +Du reste, pas un cri, pas d'autre bruit que le sourd craquement de ses +os, et nous etions la, tous trois, muets, immobiles... + +Les ronflemens du mari retentissaient avec une constante regularite... + +Je voulus examiner la camariste, mais elle avait remis le masque dont +elle s'etait sans doute debarrassee pendant la route, et je ne pus +voir que deux yeux noirs et des formes bien prononcees qui bombaient +fortement son uniforme. L'amant etait egalement masque. Quand il arriva, +il jeta sur-le-champ des serviettes sur les jambes de sa maitresse, et +replia en double sur la figure le voile de mousseline. + +Lorsque j'eus soigneusement observe cette femme, je reconnus, a certains +symptomes jadis remarques dans une bien triste circonstance de ma vie, +que l'enfant etait mort; alors je me penchai vers la camariste pour +l'instruire de cet evenement. + +En ce moment, le defiant inconnu tira son poignard; mais j'eus le temps +de tout dire a la femme-de-chambre, qui lui cria deux mots a voix basse. + +En entendant mon arret, l'amant eut un leger frisson qui passa sur +lui de pied a la tete comme un eclair, et il me sembla voir palir sa +physionomie sous son masque de velours noir. + +La camariste, saisissant un moment ou cet homme au desespoir regardait +la mourante qui devenait violette, me montra, par un geste, des verres +de limonade tout prepares sur une table, en me faisant un signe negatif. + +Je compris qu'il fallait m'abstenir de boire, malgre l'horrible chaleur +qui me mettait en nage. + +Tout a coup l'amant ayant soif prit un de ces verres, et but environ la +moitie de la limonade qu'il contenait. + +En ce moment, la dame eut une convulsion violente qui m'annonca l'heure +favorable a la crise; et, prenant ma lancette, je la saignai, de force, +au bras droit avec assez de bonheur. La camariste recut dans des +serviettes le sang qui jaillissait abondamment; puis l'inconnue tomba +dans un abattement propice a mon operation... Je m'armai de courage, et +je pus, apres une heure de travail, extraire l'enfant par morceaux. + +L'Espagnol, ne pensant plus a m'empoisonner, en comprenant que je venais +de sauver sa maitresse, pleurait sous son masque, et de grosses larmes +roulaient, par instans, sur son manteau. + +Du reste, la femme ne jeta pas un cri, mais elle mordait son mouchoir, +tressaillait comme une bete fauve surprise, et suait a grosses gouttes. + +Dans un instant horriblement critique, elle fit un geste pour montrer la +chambre de son mari; le mari venait de se retourner; et, de nous quatre, +elle seule avait entendu le froissement des draps, le bruissement du lit +ou des rideaux. + +Nous nous arretames, et a travers les trous de leurs masques, la +camariste et l'amant se jeterent des regards de feu... + +Profitant de cette espece de relache, j'etendis la main pour prendre +le verre de limonade que l'inconnu avait entame; mais lui, croyant que +j'allais boire un des verres pleins, bondit aussi legerement qu'un chat, +et posa son long poignard sur les deux verres empoisonnes. Il me laissa +le sien, en me faisant un signe de tete pour me dire d'en boire le +reste. Il y avait tant de choses, d'idees, de sentiment, dans ce signe +et dans son vif mouvement, que je lui pardonnai presque les atroces +combinaisons medites pour tuer et ensevelir toute memoire de ces +evenemens. + +Il me serra la main lorsque j'eus acheve de boire; puis, apres +avoir laisse echapper un mouvement convulsif, il enveloppa lui-meme +soigneusement les debris de son enfant; et quand, apres deux heures +de soins et de craintes, nous eumes, la camariste et moi, recouche sa +maitresse, il me serra de nouveau les mains, et mit a mon insu, dans ma +poche, des diamans sur papier. Mais, par parenthese, comme j'ignorais +le somptueux cadeau de l'Espagnol, mon domestique me vola ce tresor le +surlendemain, et s'est enfui nanti d'une vraie fortune. + +Je dis a l'oreille de la femme-de-chambre, et bien bas, les precautions +qui restaient a prendre; puis je manifestai l'intention d'etre libre. La +camariste resta pres de sa maitresse, circonstance qui ne me rassura pas +excessivement; mais je resolus de me tenir sur mes gardes. L'amant fit +un paquet de l'enfant mort et des linges teints du sang de sa maitresse; +puis il le serra fortement, le cacha sous son manteau; et, me passant +la main sur les yeux comme pour me dire de les fermer, il sortit le +premier, en m'invitant par un geste a tenir le pan de son habit; ce que +je fis, non sans donner un dernier regard a la camariste. Elle arracha +son masque en voyant l'Espagnol dehors, et me montra la plus delicieuse +figure du monde. + +Je traversai les appartemens a la suite de l'amant; et quand je me +trouvai dans le jardin, en plein air, j'avoue que je respirai comme si +l'on m'eut ote un poids enorme de dessus la poitrine. Je marchais a +une distance respectueuse de mon guide, en veillant sur ses moindres +mouvemens avec la plus grande attention. + +Arrives a la petite porte, il me prit par la main, et m'appuya sur les +levres un cachet, monte en bague, que je lui avais vu a un doigt de la +main gauche. Je compris toute la valeur de ce signe eloquent. Nous nous +trouvames dans la rue; et, au lieu de la voiture, deux chevaux nous +attendaient. Nous montames chacun sur une des deux betes; mon Espagnol +s'empara de ma bride, la tint dans sa main gauche, prit entre ses dents +les guides de sa monture, car il avait son paquet sanglant dans sa +main droite, et nous partimes avec la rapidite de l'eclair. Il me fut +impossible de remarquer le moindre objet qui put servir a me faire +reconnaitre la route que nous parcourumes. Au petit jour, je me trouvai +pres de ma porte, et l'Espagnol s'enfuit, en se dirigeant vers la porte +d'Atocha... + +--Et vous n'avez rien apercu qui puisse vous faire soupconner a quelle +femme vous aviez affaire?... dit un officier au chirurgien. + +--Une seule chose... reprit-il. Quand je saignai l'inconnue, je +remarquai sur son bras, a peu pres au milieu, une petite envie, grosse +comme une lentille, et environnee de poils bruns... Puis le palais m'a +paru magnifique, immense; la facade ne finissait pas... + +En ce moment, l'indiscret chirurgien s'arreta, palit. Tous les yeux +fixes sur les siens en suivirent la direction; et les Francais virent +un Espagnol enveloppe d'un manteau, dont le regard de feu brillait dans +l'ombre, au milieu d'une touffe d'orangers ou il se tenait debout. + +L'ecouteur disparut aussitot avec une legerete de sylphe, quand un jeune +sous-lieutenant s'elanca vivement sur lui. + +--Sarpejeu! mes amis, s'ecria le chirurgien, cet oeil de basilic m'a +glace. J'entends sonner des cloches dans mes oreilles; et je vous fais +mes adieux... vous m'enterrez ici!... + +--Es-tu bete!... dit le colonel Charrin. Lecamus s'est mis a la piste +l'espion, il saura bien nous en rendre raison. + +--He bien! Lecamus?... s'ecrierent les officiers, en voyant revenir le +sous-lieutenant tout essouffle. + +--Au diable!... repondit Lecamus. Il a passe, je crois, a travers les +murailles; et, comme je ne pense pas qu'il soit sorcier, il est sans +doute de la maison! il en connait les passages, les detours, et m'a +facilement echappe. + +--Je suis perdu!... dit le chirurgien d'une voix sombre. + +--Allons, sois calme!... repondirent les officiers; nous nous mettrons +a tour de role chez toi, jusqu'a ton depart... et, pour ce soir, nous +t'accompagnerons. + +En effet, trois jeunes officiers, qui ayant perdu leur argent au jeu ne +savaient plus que faire, reconduisirent le chirurgien a son logement, et +s'offrirent a rester chez lui, ce qu'il accepta. + +Le surlendemain, il avait obtenu son renvoi en France, et faisait tous +ses preparatifs pour partir avec une dame a laquelle Murat donnait une +forte escorte. Il achevait de diner en compagnie de ses amis, lorsque +son domestique vint le prevenir qu'une jeune dame voulait lui parler. Le +chirurgien et les trois officiers descendirent aussitot; mais l'inconnue +ne put que dire a son amant: + +--Prenez garde!... + +Elle tomba morte. + +C'etait la camariste qui, se sentant empoisonnee, esperait arriver a +temps pour sauver le chirurgien. + +Le poison la defigura completement. + +--Diable! diable!... s'ecria Lecamus, voila ce qui s'appelle aimer!... +il n'y a qu'une Espagnole au monde qui puisse trotter avec un monstre de +poison dans son bocal!... + +Le chirurgien restait singulierement pensif. Enfin, pour noyer les +sinistres pressentimens qui le tourmentaient, il se remit a table et but +immoderement, ainsi que ses compagnons; puis tous, a moitie ivres, se +coucherent de bonne heure. + +Au milieu de la nuit, le chirurgien fut reveille par le bruit aigu que +firent les anneaux de ses rideaux violemment tires sur les tringles. Il +se mit sur son seant, en proie a cette trepidation mecanique de toutes +les fibres qui nous saisit au moment d'un semblable reveil. Alors +il vit, debout devant lui, un Espagnol enveloppe dans son manteau. +L'inconnu lui jetait le meme regard brulant, parti du buisson pendant la +fete, et par lequel il avait deja ete si fatalement saisi. + +Le chirurgien cria: Au secours!... A moi, mes amis! + +Mais, a ce cri de detresse, l'Espagnol repondit d'abord par un rire +amer: + +--L'opium croit pour tout le monde!... dit-il. + +Puis, apres cette espece de sentence, il lui montra ses trois amis +profondement endormis; et, tirant avec brusquerie de dessous son manteau +un bras de femme recemment coupe, il le presenta vivement au chirurgien, +en lui montrant un signe semblable a celui qu'il avait si imprudemment +decrit: + +--Est-ce bien le meme?... demanda-t-il. + +A la lueur d'une lanterne posee sur le lit, le chirurgien, glace +d'effroi, repondit par un signe de tete; et, sans plus ample +information, le mari de l'inconnu lui plongea son poignard dans le +coeur!... + +--Le conte est furieusement brun, dit un des auditeurs, mais il est +encore plus invraisemblable; car pourriez-vous m'expliquer qui, du mort +ou de l'Espagnol, vous a raconte cela?... + +--Monsieur, repondit le narrateur, pique de l'observation, comme fort +heureusement le coup de poignard que j'ai recu a glisse a droite au +lieu d'aller a gauche, vous me permettrez de savoir un peu ma propre +histoire... Je vous jure qu'il y a encore des nuits ou je vois en reve +les deux sacres yeux... + +L'ancien chirurgien en chef s'arreta, palit, et resta, la bouche +ouverte, dans un veritable etat d'epilepsie. + +Nous nous retournames tous du cote du salon. A la porte etait un grand +d'Espagne, un _afrancesados_ en exil, et arrive depuis quinze jours en +Touraine, avec sa famille. Il apparaissait pour la premiere fois dans +le monde; et, venu fort tard, il visitait les salons, accompagne de sa +femme dont le bras droit restait immobile. + +Nous nous separames en silence pour laisser passer ce couple, que nous +ne vimes pas sans une emotion profonde. + +C'etait un vrai tableau de Murillo! Le mari avait, sous des orbites +creuses et noircis, des yeux de feu. Sa face etait dessechee, son crane +sans cheveux, et son corps d'une maigreur effroyable.--La femme!... +imaginez-la?--non!--vous ne la feriez pas vraie.--Elle avait une +admirable taille; elle etait pale, mais belle encore; son teint, par un +privilege inoui pour une Espagnole, etait eclatant de blancheur; mais +son regard tombait sur vous comme un jet de plomb fondu... son beau +front, orne de perles, et blanc, ressemblait au marbre d'une tombe; il y +avait un mort enseveli dans son coeur!... C'etait la douleur espagnole +dans tout son lustre. + +Inutile de dire que le chirurgien avait disparu. + +--Madame, demandai-je a la comtesse vers la fin de la soiree, par quel +evenement avez-vous donc perdu le bras? + +--Dans la guerre de l'independance... dit-elle. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Contes bruns +by Honore de Balzac, Philarete Chasles et Charles Rabou + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES BRUNS *** + +***** This file should be named 11766.txt or 11766.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/1/7/6/11766/ + +Produced by Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's +eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII, +compressed (zipped), HTML and others. + +Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over +the old filename and etext number. The replaced older file is renamed. +VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving +new filenames and etext numbers. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000, +are filed in directories based on their release date. If you want to +download any of these eBooks directly, rather than using the regular +search system you may utilize the following addresses and just +download by the etext year. For example: + + https://www.gutenberg.org/etext06 + + (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99, + 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90) + +EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are +filed in a different way. The year of a release date is no longer part +of the directory path. The path is based on the etext number (which is +identical to the filename). The path to the file is made up of single +digits corresponding to all but the last digit in the filename. For +example an eBook of filename 10234 would be found at: + + https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234 + +or filename 24689 would be found at: + https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689 + +An alternative method of locating eBooks: + https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL + + |
