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This file was produced from images generously made +available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + + + + +GUY DE MAUPASSANT + +La Main Gauche + +1889 + + + + +ALLOUMA + + +I + + +Un de mes amis m'avait dit: Si tu passes par hasard aux environs de +Bordj-Ebbaba, pendant ton voyage en Algerie, va donc voir mon ancien +camarade Auballe, qui est colon la-bas. + +J'avais oublie le nom d'Auballe et le nom d'Ebbaba et je ne songeais +guere a ce colon, quand j'arrivai chez lui, par pur hasard. Depuis un +mois je rodais a pied par toute cette region magnifique qui s'etend +d'Alger a Cherchell, Orleansville et Tiaret. Elle est en meme temps +boisee et nue, grande et intime. On rencontre, entre deux monts, des +forets de pins profondes en des vallees etroites ou roulent des torrents +en hiver. Des arbres enormes tombes sur le ravin servent de pont aux +Arabes, et aussi aux lianes qui s'enroulent aux troncs morts et les +parent d'une vie nouvelle. Il y a des creux, et des plis inconnus de +montagne, d'une beaute terrifiante, et des bords de ruisselets, plats et +couverts de lauriers-roses, d'une inimaginable grace. + +Mais ce qui m'a laisse au coeur les plus chers souvenirs en cette +excursion, ce sont les marches de l'apres-midi le long des chemins un +peu boises sur ces ondulations des cotes d'ou l'on domine un immense +pays onduleux et roux depuis la mer bleuatre jusqu'a la chaine +de l'Ouarsenis qui porte sur ses faites la foret de cedres de +Teniet-el-Haad. + +Ce jour-la je m'egarai. Je venais de gravir un sommet, d'ou j'avais +apercu, au-dessus d'une serie de collines, la longue plaine de la +Mitidja, puis par derriere, sur la crete d'une autre chaine, dans un +lointain presque invisible, l'etrange monument qu'on nomme le Tombeau de +la Chretienne, sepulture d'une famille de rois de Mauritanie, dit-on. Je +redescendais, allant vers le Sud, decouvrant devant moi jusqu'aux cimes +dressees sur le ciel clair, au seuil du desert, une contree bosselee, +soulevee et fauve, fauve comme si toutes ces collines etaient +recouvertes de peaux de lion cousues ensemble. Quelquefois, au milieu +d'elles, une bosse plus haute se dressait, pointue et jaune, pareille au +dos broussailleux d'un chameau. + +J'allais a pas rapides, leger, comme on l'est en suivant les sentiers +tortueux sur les pentes d'une montagne. Rien ne pese, en ces courses +alertes dans l'air vif des hauteurs, rien ne pese, ni le corps, ni le +coeur, ni les pensees, ni meme les soucis. Je n'avais plus rien en moi, +ce jour-la, de tout ce qui ecrase et torture notre vie, rien que la joie +de cette descente. Au loin, j'apercevais des campements arabes, tentes +brunes, pointues, accrochees au sol comme les coquilles de mer sur les +rochers, ou bien des gourbis, huttes de branches d'ou sortait une fumee +grise. Des formes blanches, hommes ou femmes, erraient autour a pas +lents; et les clochettes des troupeaux tintaient vaguement dans l'air du +soir. + +Les arbousiers sur ma route se penchaient, etrangement charges de leurs +fruits de pourpre qu'ils repandaient dans le chemin. Ils avaient l'air +d'arbres martyrs d'ou coulait une sueur sanglante, car au bout de chaque +branchette pendait une graine rouge comme une goutte de sang. + +Le sol, autour d'eux, etait couvert de cette pluie suppliciale, et le +pied ecrasant les arbouses laissait par terre des traces de meurtre. +Parfois, d'un bond, en passant, je cueillais les plus mures pour les +manger. + +Tous les vallons a present se remplissaient d'une vapeur blonde qui +s'elevait lentement comme la buee des flancs d'un boeuf; et sur la +chaine des monts qui fermaient l'horizon, a la frontiere du Sahara +flamboyait un ciel de Missel. De longues trainees d'or alternaient +avec des trainees de sang--encore du sang! du sang et de l'or, toute +l'histoire humaine--et parfois entre elles s'ouvrait une trouee mince +sur un azur verdatre, infiniment lointain comme le reve. + +Oh! que j'etais loin, que j'etais loin de toutes les choses et de toutes +les gens dont on s'occupe autour des boulevards, loin de moi-meme aussi, +devenu une sorte d'etre errant, sans conscience, et sans pensee, un oeil +qui passe, qui voit, qui aime voir, loin encore de ma route a laquelle +je ne songeais plus, car aux approches de la nuit je m'apercus que +j'etais perdu. + +L'ombre tombait sur la terre comme une averse de tenebres, et je ne +decouvrais rien devant moi que la montagne a perte de vue. Des tentes +apparurent dans un vallon, j'y descendis et j'essayai de faire +comprendre au premier Arabe rencontre la direction que je cherchais. + +M'a-t-il devine? je l'ignore; mais il me repondit longtemps, et moi je +ne compris rien. J'allais, par desespoir, me, decider a passer la nuit, +roule dans un tapis, aupres du campement, quand je crus reconnaitre, +parmi les mots bizarres qui sortaient de sa bouche, celui de +Bordj-Ebbaba. + +Je repetai:--Bordj-Ebbaba.--Oui, oui. + +Et je lui montrai deux francs, une fortune. Il se mit a marcher, je le +suivis. Oh! je suivis longtemps, dans la nuit profonde, ce fantome +pale qui courait pieds nus devant moi par les sentiers pierreux ou je +trebuchais sans cesse. + +Soudain une lumiere brilla. Nous arrivions devant la porte d'une maison +blanche, sorte de fortin aux murs droits et sans fenetres exterieures. +Je frappai, des chiens hurlerent au dedans. Une voix francaise demanda: +"Qui est la!" + +Je repondis: + +--Est-ce ici que demeure M. Auballe? + +--Oui. + +On m'ouvrit, j'etais en face de M. Auballe lui-meme, un grand garcon +blond, en savates, pipe a la bouche, avec l'air d'un hercule bon enfant. + +Je me nommai; il tendit ses deux mains en disant: "Vous etes chez vous, +monsieur." + +Un quart d'heure plus tard je dinais avidement en face de mon hote qui +continuait a fumer. + +Je savais son histoire. Apres avoir mange beaucoup d'argent avec les +femmes, il avait place son reste en terres algeriennes, et plante des +vignes. + +Les vignes marchaient bien; il etait heureux, et il avait en effet +l'air calme d'un homme satisfait. Je ne pouvais comprendre comment ce +Parisien, ce feteur, avait pu s'accoutumer a cette vie monotone, dans +cette solitude, et je l'interrogeai. + +--Depuis combien de temps etes-vous ici? + +--Depuis neuf ans. + +--Et vous n'avez pas d'atroces tristesses? + +--Non, on se fait a ce pays, et puis on finit par l'aimer. Vous ne +sauriez croire comme il prend les gens par un tas de petits instincts +animaux que nous ignorons en nous. Nous nous y attachons d'abord par nos +organes a qui il donne des satisfactions secretes que nous ne raisonnons +pas. L'air et le climat font la conquete de notre chair, malgre nous, et +la lumiere gaie dont il est inonde tient l'esprit clair et content, a +peu de frais. Elle entre en nous a flots, sans cesse, par les yeux, et +on dirait vraiment qu'elle lave tous les coins sombres de l'ame. + +--Mais les femmes? + +--Ah!... ca manque un peu! + +--Un peu seulement? + +--Mon Dieu, oui... un peu. Car on trouve toujours, meme dans les tribus, +des indigenes complaisants qui pensent aux nuits du Roumi. + +Il se tourna vers l'Arabe qui me servait, un grand garcon brun dont +l'oeil noir luisait sous le turban, et il lui dit: + +--Va-t'en, Mohammed, je t'appellerai quand j'aurai besoin de toi. + +Puis, a moi: + +--Il comprend le francais et je vais vous conter une histoire ou il joue +un grand role. + +L'homme etant parti, il commenca: + +--J'etais ici depuis quatre ans environ, encore peu installe, a tous +egards, dans ce pays dont je commencais a balbutier la langue, et oblige +pour ne pas rompre tout a fait avec des passions qui m'ont ete fatales +d'ailleurs, de faire a Alger un voyage de quelques jours, de temps en +temps. + +J'avais achete cette ferme, ce bordj, ancien poste fortifie, a quelques +centaines de metres du campement indigene dont j'emploie les hommes a +mes cultures. Dans cette tribu, fraction des Oulad-Taadja, je choisis en +arrivant, pour mon service particulier, un grand garcon, celui que vous +venez de voir, Mohammed ben Lam'har, qui me fut bientot extremement +devoue. Comme il ne voulait pas coucher dans une maison dont il n'avait +point l'habitude, il dressa sa tente a quelques pas de la porte, afin +que je pusse l'appeler de ma fenetre. + +Ma vie, vous la devinez? Tout le jour, je suivais les defrichements et +les plantations, je chassais un peu, j'allais diner avec les officiers +des postes voisins, ou bien ils venaient diner chez moi. + +Quant aux... plaisirs--je vous les ai dits. Alger m'offrait les plus +raffines; et de temps en temps, un arabe complaisant et compatissant +m'arretait au milieu d'une promenade pour me proposer d'amener chez moi, +a la nuit, une femme de tribu. J'acceptais quelquefois, mais, le plus +souvent, je refusais, par crainte des ennuis que cela pouvait me creer. + +Et, un soir, en rentrant d'une tournee dans les terres, au commencement +de l'ete, ayant besoin de Mohammed, j'entrai dans sa tente sans +l'appeler. Cela m'arrivait a tout moment. + +Sur un de ces grands tapis rouges en haute laine du Djebel-Amour, epais +et doux comme des matelas, une femme, une fille, presque nue, dormait, +les bras croises sur ses yeux. Son corps blanc, d'une blancheur luisante +sous le jet de lumiere de la toile soulevee, m'apparut comme un des plus +parfaits echantillons de la race humaine que j'eusse vus. Les femmes +sont belles par ici, grandes, et d'une rare harmonie de traits et de +lignes. + +Un peu confus, je laissai retomber le bord de la tente et je rentrai +chez moi. + +J'aime les femmes! L'eclair de cette vision m'avait traverse et brule, +ranimant en mes veines la vieille ardeur redoutable a qui je dois d'etre +ici. Il faisait chaud, c'etait en juillet, et je passai presque toute la +nuit a ma fenetre, les yeux sur la tache sombre que faisait a terre la +tente de Mohammed. + +Quand il entra dans ma chambre, le lendemain, je le regardai bien en +face, et il baissa la tete comme un homme confus, coupable. Devinait-il +ce que je savais? + +Je lui demandai brusquement. + +--Tu es donc marie, Mohammed? Je le vis rougir, et il balbutia: + +--Non, moussie! + +Je le forcais a parler francais et a me donner des lecons d'arabe, ce +qui produisait souvent une langue intermediaire des plus incoherentes. + +Je repris: + +--Alors, pourquoi y a-t-il une femme chez toi. + +Il murmura: + +--Il est du Sud. + +--Ah! elle est du Sud. Cela ne m'explique pas comment elle se trouve +sous ta tente. + +Sans repondre a ma question, il reprit: + +--Il est tres joli. + +--Ah! vraiment. Eh bien, une autre fois, quand tu recevras comme ca +une tres jolie femme du Sud, tu auras soin de la faire entrer dans mon +gourbi et non dans le tien. Tu entends, Mohammed? + +Il repondit avec un grand serieux: + +--Oui, moussie. + +J'avoue que pendant toute la journee je demeurai sous l'emotion +agressive du souvenir de cette fille arabe etendue sur un tapis rouge; +et, en rentrant, a l'heure du diner, j'eus une forte envie de traverser +de nouveau la tente de Mohammed. Durant la soiree, il fit son service +comme toujours, tournant autour de moi avec sa figure impassible, et je +faillis plusieurs fois lui demander s'il allait garder longtemps sous +son toit de poil de chameau cette demoiselle du Sud, qui etait tres +jolie. + +Vers neuf heures, toujours hante par ce gout de la femme, qui est tenace +comme l'instinct de chasse chez les chiens, je sortis pour prendre l'air +et pour roder un peu dans les environs du cone de toile brune a travers +laquelle j'apercevais le point brillant d'une lumiere. + +Puis je m'eloignai, pour n'etre pas surpris par Mohammed dans les +environs de son logis. + +En rentrant, une heure plus tard, je vis nettement son profil a lui, +sous sa tente. Puis ayant tire ma clef de ma poche, je penetrai dans le +bordj ou couchaient, comme moi, mon intendant, deux laboureurs de France +et une vieille cuisiniere cueillie a Alger. + +Je montai mon escalier et je fus surpris en remarquant un filet de +clarte sous ma porte. Je l'ouvris, et j'apercus en face de moi, assise +sur une chaise de paille a cote de la table ou brulait une bougie, une +fille au visage d'idole, qui semblait m'attendre avec tranquillite, +paree de tous les bibelots d'argent que les femmes du Sud portent +aux jambes, aux bras, sur la gorge et jusque sur le ventre. Ses yeux +agrandis par le khol jetaient sur moi un large regard; et quatre petits +signes bleus finement tatoues sur la chair etoilaient son front, ses +joues et son menton. Ses bras, charges d'anneaux, reposaient sur ses +cuisses que recouvrait, tombant des epaules, une sorte de gebba de soie +rouge dont elle etait vetue. + +En me voyant entrer, elle se leva et resta devant moi, debout, couverte +de ses bijoux sauvages, dans une attitude de fiere soumission. + +--Que fais-tu ici, lui dis-je en arabe. + +--J'y suis parce qu'on m'a ordonne de venir. + +--Qui te l'a ordonne? + +--Mohammed. + +--C'est bon. Assieds-toi. + +Elle s'assit, baissa les yeux, et je demeurai devant elle, l'examinant. + +La figure etait etrange, reguliere, fine et un peu bestiale, mais +mystique comme celle d'un Boudha. Les levres, fortes et colorees d'une +sorte de floraison rouge qu'on retrouvait ailleurs sur son corps, +indiquaient un leger melange de sang noir, bien que les mains et les +bras fussent d'une blancheur irreprochable. + +J'hesitais sur ce que je devais faire, trouble, tente et confus. Pour +gagner du temps et me donner le loisir de la reflexion, je lui posai +d'autres questions, sur son origine, son arrivee dans ce pays et +ses rapports avec Mohammed. Mais elle ne repondit qu'a celles qui +m'interessaient le moins et il me fut impossible de savoir pourquoi elle +etait venue, dans quelle intention, sur quel ordre, depuis quand, ni ce +qui s'etait passe entre elle et mon serviteur. + +Comme j'allais lui dire: "Retourne sous la tente de Mohammed", elle +me devina peut-etre, se dressa brusquement et levant ses deux bras +decouverts dont tous les bracelets sonores glisserent ensemble vers ses +epaules, elle croisa ses mains derriere mon cou en m'attirant avec un +air de volonte suppliante et irresistible. + +Ses yeux, allumes par le desir de seduire, par ce besoin de vaincre +l'homme qui rend fascinant comme celui des felins le regard impur +des femmes, m'appelaient, m'enchainaient, m'otaient toute force de +resistance, me soulevaient d'une ardeur impetueuse. Ce fut une lutte +courte, sans paroles, violente, entre les prunelles seules, l'eternelle +lutte entre les deux brutes humaines, le male et la femelle, ou le male +est toujours vaincu. + +Ses mains, derriere ma tete m'attiraient d'une pression lente, +grandissante, irresistible comme une force mecanique, vers le sourire +animal de ses levres rouges ou je collai soudain les miennes en enlacant +ce corps presque nu et charge d'anneaux d'argent qui tinterent, de la +gorge aux pieds, sous mon etreinte. + +Elle etait nerveuse, souple et saine comme une bete, avec des airs, des +mouvements, des graces et une sorte d'odeur de gazelle, qui me firent +trouver a ses baisers une rare saveur inconnue, etrangere a mes sens +comme un gout de fruit des tropiques. + +Bientot... je dis bientot, ce fut peut-etre aux approches du matin, +je la voulus renvoyer, pensant qu'elle s'en irait ainsi qu'elle etait +venue, et ne me demandant pas encore ce que je ferais d'elle; ou ce +qu'elle ferait de moi. + +Mais des qu'elle eut compris mon intention, elle murmura: + +--Si tu me chasses, ou veux-tu que j'aille maintenant? I1 faudra que je +dorme sur la terre, dans la nuit. Laisse-moi me coucher sur le tapis, au +pied de ton lit. + +Que pouvais-je repondre? Que pouvais-je faire? Je pensai que Mohammed, +sans doute, regardait a son tour la fenetre eclairee de ma chambre; et +des questions de toute nature, que je ne m'etais point posees dans le +trouble des premiers instants, se formulerent nettement. + +--Reste ici, dis-je, nous allons causer. + +Ma resolution fut prise en une seconde. Puisque cette fille avait ete +jetee ainsi dans mes bras, je la garderais, j'en ferais une sorte de +maitresse esclave, cachee dans le fond de ma maison, a la facon des +femmes des harems. Le jour ou elle ne me plairait plus, il serait +toujours facile de m'en defaire d'une facon quelconque, car ces +creatures-la, sur le sol africain, nous appartenaient presque corps et +ame. + +Je lui dis: + +--Je veux bien etre bon pour toi. Je te traiterai de facon a ce que tu +ne sois pas malheureuse, mais je veux savoir ce que tu es, et d'ou tu +viens. + +Elle comprit qu'il fallait parler et me conta son histoire, ou plutot +une histoire, car elle dut mentir d'un bout a l'autre, comme mentent +tous les Arabes, toujours, avec ou sans motifs. + +C'est la un des signes les plus surprenants et les plus +incomprehensibles du caractere indigene: le mensonge. Ces hommes en qui +l'islamisme s'est incarne jusqu'a faire partie d'eux, jusqu'a modeler +leurs instincts, jusqu'a modifier la race entiere et a la differencier +des autres au moral autant que la couleur de la peau differencie le +negre du blanc, sont menteurs dans les moelles au point que jamais on ne +peut se fier a leurs dires. Est-ce a leur religion qu'ils doivent +cela? Je l'ignore. Il faut avoir vecu parmi eux pour savoir combien +le mensonge fait partie de leur etre, de leur coeur, de leur ame, est +devenu chez eux une sorte de seconde nature, une necessite de la vie. + +Elle me raconta donc qu'elle etait fille d'un caid des Ouled Sidi Cheik +et d'une femme enlevee par lui dans une razzia sur les Touaregs. Cette +femme devait etre une esclave noire, ou du moins provenir d'un premier +croisement de sang arabe et de sang negre. Les negresses, on le +sait, sont fort prisees dans les harems ou elles jouent le role +d'aphrodisiaques. + +Rien de cette origine d'ailleurs n'apparaissait hors cette couleur +empourpree des levres et les fraises sombres de ses seins allonges, +pointus et souples comme si des ressorts les eussent dresses. A cela, un +regard attentif ne se pouvait tromper. Mais tout le reste appartenait a +la belle race du Sud, blanche, svelte, dont la figure fine est faite de +lignes droites et simples comme une tete d'image indienne. Les yeux +tres ecartes augmentaient encore l'air un peu divin de cette rodeuse du +desert. + +De son existence veritable, je ne sus rien de precis. Elle me la conta +par details incoherents qui semblaient surgir au hasard dans une memoire +en desordre; et elle y melait des observations delicieusement pueriles, +toute une vision du monde nomade nee dans une cervelle d'ecureuil qui a +saute de tente en tente, de campement en campement, de tribu en tribu. + +Et cela etait debite avec l'air severe que garde toujours ce peuple +drape, avec des mines d'idole qui potine et une gravite un peu comique. + +Quand elle eut fini, je m'apercus que je n'avais rien retenu de cette +longue histoire pleine d'evenements insignifiants, emmagasines en sa +legere cervelle, et je me demandai si elle ne m'avait pas berne tres +simplement par ce bavardage vide et serieux qui ne m'apprenait rien sur +elle ou sur aucun fait de sa vie. + +Et je pensais a ce peuple vaincu au milieu duquel nous campons ou plutot +qui campe au milieu de nous, dont nous commencons a parler la langue, +que nous voyons vivre chaque jour sous la toile transparente de ses +tentes, a qui nous imposons nos lois, nos reglements et nos coutumes, +et dont nous ignorons tout, mais tout, entendez-vous, comme si nous +n'etions pas la, uniquement occupes a le regarder depuis bientot +soixante ans. Nous ne savons pas davantage ce qui se passe sous cette +hutte de branches et sous ce petit cone d'etoffe cloue sur la terre avec +des pieux, a vingt metres de nos portes, que nous ne savons encore ce +que font, ce que pensent, ce que sont les Arabes dits civilises des +maisons mauresques d'Alger. Derriere le mur peint a la chaux de leur +demeure des villes, derriere la cloison de branches de leur gourbi, ou +derriere ce mince rideau brun de poil de chameau que secoue le vent, ils +vivent pres de nous, inconnus, mysterieux, menteurs, sournois, soumis, +souriants, impenetrables. Si je vous disais qu'en regardant de loin, +avec ma jumelle, le campement voisin, je devine qu'ils ont des +superstitions, des ceremonies, mille usages encore ignores de nous, pas +meme soupconnes! Jamais peut-etre un peuple conquis par la force n'a +su echapper aussi completement a la domination reelle, a l'influence +morale, et a l'investigation acharnee, mais inutile du vainqueur. + +Or, cette infranchissable et secrete barriere que la nature +incomprehensible a verrouillee entre les races, je la sentais soudain, +comme je ne l'avais jamais sentie, dressee entre cette fille arabe et +moi, entre cette femme qui venait de se donner, de se livrer, d'offrir +son corps a ma caresse et moi qui l'avait possedee. + +Je lui demandai y songeant pour la premiere fois: + +--Comment t'appelles-tu? + +Elle etait demeuree quelques instants sans parler et je la vis +tressaillir comme si elle venait d'oublier que j'etais la, tout contre +elle. Alors, dans ses yeux leves sur moi, je devinai que cette minute +avait suffi pour que le sommeil tombat sur elle, un sommeil irresistible +et brusque, presque foudroyant, comme tout ce qui s'empare des sens +mobiles des femmes. + +Elle repondit nonchalamment avec un baillement arrete dans la bouche: + +--Allouma. + +Je repris: + +--Tu as envie de dormir? + +--Oui, dit-elle. + +--Eh bien! dors. + +Elle s'allongea tranquillement a mon cote, etendue sur le ventre, le +front pose sur ses bras croises, et je sentis presque tout de suite que +sa fuyante pensee de sauvage s'etait eteinte dans le repos. + +Moi, je me mis a rever, couche pres d'elle, cherchant a comprendre? +Pourquoi Mohammed me l'avait-il donnee? Avait-il agi en serviteur +magnanime qui se sacrifie pour son maitre jusqu'a lui ceder la femme +attiree en sa tente pour lui-meme, ou bien avait-il obei a une pensee +plus complexe, plus pratique, moins genereuse en jetant dans mon lit +cette fille qui m'avait plu? L'Arabe, quand il s'agit de femmes, a +toutes les rigueurs pudibondes et toutes les complaisances inavouables; +et on ne comprend guere plus sa morale rigoureuse et facile que tout le +reste de ses sentiments. Peut-etre avais-je devance, en penetrant par +hasard sous sa tente, les intentions bienveillantes de ce prevoyant +domestique qui m'avait destine cette femme, son amie, sa complice, sa +maitresse aussi peut-etre. + +Toutes ces suppositions m'assaillirent et me fatiguerent si bien que +tout doucement je glissai a mon tour dans un sommeil profond. + +Je fus reveille par le grincement de ma porte; Mohammed entrait comme +tous les matins pour m'eveiller. Il ouvrit la fenetre par ou un flot +de jour s'engouffrant eclaira sur le lit le corps d'Allouma toujours +endormie, puis il ramassa sur le tapis mon pantalon, mon gilet et ma +jaquette afin de les brosser. Il ne jeta pas un regard sur la femme +couchee a mon cote, ne parut pas savoir ou remarquer qu'elle etait la, +et il avait sa gravite ordinaire, la meme allure, le meme visage. Mais +la lumiere, le mouvement, le leger bruit des pieds nus de l'homme, la +sensation de l'air pur sur la peau et dans les poumons tirerent Allouma +de son engourdissement. Elle allongea les bras, se retourna, ouvrit les +yeux, me regarda, regarda Mohammed avec la meme indifference et s'assit. +Puis elle murmura. + +--J'ai faim, aujourd'hui. + +--Que veux-tu manger? demandai-je. + +--Kahoua. + +--Du cafe et du pain avec du beurre? + +--Oui. + +Mohammed, debout pres de notre couche, mes vetements sur les bras, +attendait les ordres. + +--Apporte a dejeuner pour Allouma et pour moi, lui dis-je. + +Et il sortit sans que sa figure revelat le moindre etonnement ou le +moindre ennui. + +Quand il fut parti, je demandai a la jeune Arabe: + +--Veux-tu habiter dans ma maison? + +--Oui, je le veux bien. + +--Je te donnerai un appartement pour toi seule et une femme pour te +servir. + +--Tu es genereux, et je te suis reconnaissante. + +--Mais si ta conduite n'est pas bonne, je te chasserai d'ici. + +--Je ferai ce que tu exigeras de moi. + +Elle prit ma main et la baisa, en signe de soumission. + +Mohammed rentrait, portant un plateau avec le dejeuner. Je lui dis: + +--Allouma va demeurer dans la maison. Tu etaleras des tapis dans la +chambre, au bout du couloir, et tu feras venir ici pour la servir la +femme d'Abd-el-Kader-el-Hadara. + +--Oui, moussie. + +Ce fut tout. + +Une heure plus tard, ma belle Arabe etait installee dans une grande +chambre claire; et comme je venais m'assurer que tout allait bien, elle +me demanda, d'un ton suppliant, de lui faire cadeau d'une armoire +a glace. Je promis, puis je la laissai accroupie sur un tapis du +Djebel-Amour, une cigarette a la bouche, et bavardant avec la vieille +Arabe que j'avais envoye chercher, comme si elles se connaissaient +depuis des annees. + + + +II + + +Pendant un mois, je fus tres heureux avec elle et je m'attachai d'une +facon bizarre a cette creature d'une autre race, qui me semblait presque +d'une autre espece, nee sur une planete voisine. + +Je ne l'aimais pas--non--on n'aime point les filles de ce continent +primitif. Entre elles et nous, meme entre elles et leurs males naturels, +les Arabes, jamais n'eclot la petite fleur bleue des pays du Nord. +Elles sont trop pres de l'animalite humaine, elles ont un coeur trop +rudimentaire, une sensibilite trop peu affinee, pour eveiller dans +nos ames l'exaltation sentimentale qui est la poesie de l'amour. Rien +d'intellectuel, aucune ivresse de la pensee ne se mele a l'ivresse +sensuelle que provoquent en nous ces etres charmants et nuls. + +Elles nous tiennent pourtant, elles nous prennent, comme les autres, +mais d'une facon differente, moins tenace, moins cruelle, moins +douloureuse. + +Ce que j'eprouvai pour celle-ci, je ne saurais encore l'expliquer d'une +facon precise. Je vous disais tout a l'heure que ce pays, cette Afrique +nue, sans arts, vide de toutes les joies intelligentes, fait peu a peu +la conquete de notre chair par un charme inconnaissable et sur, par la +caresse de l'air, par la douceur constante des aurores et des soirs, par +sa lumiere delicieuse, par le bien-etre discret dont elle baigne tous +nos organes! Eh bien! Allouma me prit de la meme facon, par mille +attraits caches, captivants et physiques, par la seduction penetrante +non point de ses embrassements, car elle etait d'une nonchalance toute +orientale, mais de ses doux abandons. + +Je la laissais absolument libre d'aller et de venir a sa guise et elle +passait au moins une apres-midi sur deux dans le campement voisin, au +milieu des femmes de mes agriculteurs indigenes. Souvent aussi, elle +demeurait durant une journee presque entiere, a se mirer dans l'armoire +a glace en acajou que j'avais fait venir de Miliana. Elle s'admirait +en toute conscience, debout, devant la grande porte de verre ou elle +suivait ses mouvements avec une attention profonde et grave. Elle +marchait la tete un peu penchee en arriere, pour juger ses hanches et +ses reins, tournait, s'eloignait, se rapprochait, puis, fatiguee enfin +de se mouvoir, elle s'asseyait sur un coussin et demeurait en face +d'elle-meme, les yeux dans ses yeux, le visage severe, l'ame noyee dans +cette contemplation. + +Bientot, je m'apercus qu'elle sortait presque chaque jour apres le +dejeuner, et qu'elle disparaissait completement jusqu'au soir. + +Un peu inquiet, je demandai a Mohammed s'il savait ce qu'elle +pouvait faire pendant ces longues heures d'absence. Il repondit avec +tranquillite: + +--Ne te tourmente pas, c'est bientot le Ramadan. Elle doit aller a ses +devotions. + +Lui aussi semblait ravi de la presence d'Allouma dans la maison; mais +pas une fois je ne surpris entre eux le moindre signe un peu suspect, +pas une fois, ils n'eurent l'air de se cacher de moi, de s'entendre, de +me dissimuler quelque chose. + +J'acceptais donc la situation telle quelle sans la comprendre, laissant +agir le temps, le hasard et la vie. + +Souvent, apres l'inspection de mes terres, de mes vignes, de mes +defrichements, je faisais a pied de grandes promenades. Vous connaissez +les superbes forets de cette partie de l'Algerie, ces ravins presque +impenetrables ou les sapins abattus barrent les torrents, et ces petits +vallons de lauriers-roses qui, du haut des montagnes, semblent des tapis +d'Orient etendus le long des cours d'eau. Vous savez qu'a tout moment, +dans ces bois et sur ces cotes, ou on croirait que personne jamais +n'a penetre, on rencontre tout a coup le dome de neige d'une koubba +renfermant les os d'un humble marabout, d'un marabout isole, a peine +visite de temps en temps par quelques fideles obstines, venus du douar +voisin avec une bougie dans leur poche pour l'allumer sur le tombeau du +saint. + +Or, un soir, comme je rentrais, je passai aupres d'une de ces chapelles +mahometanes, et ayant jete un regard par la porte toujours ouverte, je +vis qu'une femme priait devant la relique. C'etait un tableau charmant, +cette Arabe assise par terre, dans cette chambre delabree, ou le vent +entrait a son gre et amassait dans les coins, en tas jaunes, les fines +aiguilles seches tombees des pins. Je m'approchai pour mieux regarder, +et je reconnus Allouma. Elle ne me vit pas, ne m'entendit point, +absorbee tout entiere par le souci du saint; et elle parlait, a mi-voix, +elle lui parlait, se croyant bien seule avec lui, racontant au serviteur +de Dieu toutes ses preoccupations. Parfois elle se taisait un peu pour +mediter, pour chercher ce qu'elle avait encore a dire, pour ne rien +oublier de sa provision de confidences; et parfois aussi elle s'animait +comme s'il lui eut repondu, comme s'il lui eut conseille une chose +qu'elle ne voulait point faire et qu'elle combattait avec des +raisonnements. + +Je m'eloignai, sans bruit, ainsi que j'etais venu, et je rentrai pour +diner. + +Le soir, je la fis venir et je la vis entrer avec un air soucieux +qu'elle n'avait point d'ordinaire. + +--Assieds-toi la, lui dis-je en lui montrant sa place sur le divan, a +mon cote. + +Elle s'assit et comme je me penchais vers elle pour l'embrasser elle +eloigna sa tete avec vivacite. + +Je fus stupefait et je demandai: + +--Eh bien, qu'y a-t-il? + +--C'est Ramadan, dit-elle. + +Je me mis a rire. + +--Et le Marabout t'a defendu de te laisser embrasser pendant le Ramadan? + +--Oh oui, je suis une Arabe et tu es un Roumi! + +--Ce serait un gros peche? + +--Oh oui! + +--Alors tu n'as rien mange de la journee, jusqu'au coucher du soleil? + +--Non, rien. + +--Mais au soleil couche tu as mange? + +--Oui. + +--Eh bien, puisqu'il fait nuit tout a fait tu ne peux pas etre plus +severe pour le reste que pour la bouche. + +Elle semblait crispee, froissee, blessee et elle reprit avec une hauteur +que je ne lui connaissais pas. + +--Si une fille arabe se laissait toucher par un Roumi pendant le +Ramadan, elle serait maudite pour toujours. + +--Et cela va durer tout le mois. + +Elle repondit avec conviction: + +--Oui, tout le mois de Ramadan. + +Je pris un air irrite et je lui dis: + +--Eh bien, tu peux aller le passer dans ta famille, le Ramadan. + +Elle saisit mes mains et les portant sur son coeur: + +--Oh! je te prie, ne sois pas mechant, tu verras comme je serai +gentille. Nous ferons Ramadan ensemble, veux-tu? Je te soignerai, je te +gaterai, mais ne sois pas mechant. + +Je ne pus m'empecher de sourire tant elle etait drole et desolee, et je +l'envoyai coucher chez elle. + +Une heure plus tard, comme j'allais me mettre au lit, deux petits coups +furent frappes a ma porte, si legers que je les entendis a peine. + +Je criai: "Entrez" et je vis apparaitre Allouma portant devant elle un +grand plateau charge de friandises arabes, de croquettes sucrees, frites +et sautees, de toute une patisserie bizarre de nomade. + +Elle riait, montrant ses belles dents, et elle repeta: + +--Nous allons faire Ramadan ensemble. + +Vous savez que le jeune, commence a l'aurore et termine au crepuscule, +au moment ou l'oeil ne distingue plus un fil blanc d'un fil noir, est +suivi chaque soir de petites fetes intimes ou on mange jusqu'au matin. +Il en resulte que, pour les indigenes peu scrupuleux, le Ramadan +consiste a faire du jour la nuit, et de la nuit le jour. Mais Allouma +poussait plus loin la delicatesse de conscience. Elle installa son +plateau entre nous deux, sur le divan, et prenant avec ses longs doigts +minces une petite boulette poudree, elle me la mit dans la bouche en +murmurant: + +--C'est bon, mange. + +Je croquai, le leger gateau qui etait excellent en effet, et je lui +demandai: + +--C'est toi qui as fait ca? + +--Oui, c'est moi? + +--Pour moi? + +--Oui, pour toi. + +--Pour me faire supporter le Ramadan. + +--Oui, ne sois pas mechant! Je t'en apporterai tous les jours. + +Oh! le terrible mois que je passai la! un mois sucre, douceatre, +enrageant, un mois de gateries et de tentations, de coleres et d'efforts +vains contre une invincible resistance. + +Puis, quand arriverent les trois jours du Beiram, je les celebrai a ma +facon et le Ramadan fut oublie. + +L'ete s'ecoula, il fut tres chaud. Vers les premiers jours de l'automne, +Allouma me parut preoccupee, distraite, desinteressee de tout. + +Or, un soir, comme je la faisais appeler, on ne la trouva point dans sa +chambre. Je pensai qu'elle rodait dans la maison et j'ordonnai qu'on la +cherchat. Elle n'etait pas rentree; j'ouvris la fenetre et je criai: + +--Mohammed. + +La voix de l'homme couche sous sa tente repondit: + +--Oui, moussie. + +--Sais-tu ou est Allouma? + +--Non, moussie--pas possible--Allouma perdu? + +Quelques secondes apres, mon Arabe entrait chez moi, tellement emu qu'il +ne maitrisait point son trouble. Il demanda: + +--Allouma perdu? + +--Mais oui, Allouma perdu. + +--Pas possible? + +--Cherche, lui dis-je? + +Il restait debout, songeant, cherchant, ne comprenant pas. Puis, il +entra dans la chambre vide ou les vetements d'Allouma trainaient, dans +un desordre oriental. Il regarda tout comme un policier, ou plutot il +flaira comme un chien, puis, incapable d'un long effort, il murmura avec +resignation: + +--Parti, il est parti! + +Moi je craignais un accident, une chute, une entorse au fond d'un ravin, +et je fis mettre sur pied tous les hommes du campement avec ordre de la +chercher jusqu'a ce qu'on l'eut retrouvee. + +On la chercha toute la nuit, on la chercha le lendemain, on la chercha +toute la semaine. Aucune trace ne fut decouverte pouvant mettre sur la +piste. Moi je souffrais; elle me manquait; ma maison me semblait vide +et mon existence deserte. Puis des idees inquietantes me passaient par +l'esprit. Je craignais qu'ont l'eut enlevee, ou assassinee peut-etre. +Mais comme j'essayais toujours d'interroger Mohammed et de lui +communiquer mes apprehensions, il repondait sans varier: + +--Non, parti. + +Puis il ajoutait le mot arabe "r'ezale" qui veut dire "gazelle," comme +pour exprimer qu'elle courait vite et qu'elle etait loin. + +Trois semaines se passerent et je n'esperais plus revoir jamais ma +maitresse arabe, quand un matin, Mohammed, les traits eclaires par la +joie, entra chez moi et me dit: + +--Moussie, Allouma il est revenu. + +Je sautai du lit et je demandai: + +--Ou est-elle? + +--N'ose pas venir! La-bas, sous l'arbre! Et de son bras tendu, il me +montrait par la fenetre une tache blanchatre au pied d'un olivier. + +Je me levai et je sortis. Comme j'approchais de ce paquet de linge +qui semblait jete contre le tronc tordu, je reconnus les grands yeux +sombres, les etoiles tatouees, la figure longue et reguliere de la +fille sauvage qui m'avait seduit. A mesure que j'avancais une colere me +soulevait, une envie de frapper, de la faire souffrir, de me venger. + +Je criai de loin: + +--D'ou viens-tu? + +Elle ne repondit pas et demeurait immobile, inerte, comme si elle ne +vivait plus qu'a peine, resignee a mes violences, prete aux coups. + +J'etais maintenant debout tout pres d'elle, contemplant avec stupeur les +haillons qui la couvraient, ces loques de soie et de laine, grises de +poussiere, dechiquetees, sordides. + +Je repetai, la main levee comme sur un chien. + +--D'ou viens-tu? + +Elle murmura: + +--De la-bas! + +--D'ou? + +--De la tribu! + +--De quelle tribu? + +--De la mienne. + +--Pourquoi es-tu partie? + +Voyant que je ne la battais point, elle s'enhardit un peu, et, a voix +basse: + +--Il fallait... il fallait... je ne pouvais plus vivre dans la maison. + +Je vis des larmes dans ses yeux, et tout de suite, je fus attendri comme +une bete. Je me penchai vers elle, et j'apercus, en me retournant pour +m'asseoir, Mohammed qui nous epiait, de loin. + +Je repris, tres doucement: + +--Voyons, dis-moi pourquoi tu es partie? + +Alors elle me conta que depuis longtemps deja elle eprouvait en son +coeur de nomade, l'irresistible envie de retourner sous les tentes, +de coucher, de courir, de se rouler sur le sable, d'errer, avec les +troupeaux, de plaine en plaine, de ne plus sentir sur sa tete, entre les +etoiles jaunes du ciel et les etoiles bleues de sa face, autre chose que +le mince rideau de toile usee et recousue a travers lequel on apercoit +des grains de feu quand on se reveille dans la nuit. + +Elle me fit comprendre cela en termes naifs et puissants, si justes, que +je sentis bien qu'elle ne mentait pas, que j'eus pitie d'elle, et que je +lui demandai: + +--Pourquoi ne m'as-tu pas dit que tu desirais t'en aller pendant quelque +temps? + +--Parce que tu n'aurais pas voulu... + +--Tu m'aurais promis de revenir et j'aurais consenti. + +--Tu n'aurais pas cru. + +Voyant que je n'etais pas fache, elle riait, et elle ajouta: + +--Tu vois, c'est fini, je suis retournee chez moi et me voici. Il me +fallait seulement quelques jours de la-bas. J'ai assez maintenant, c'est +fini, c'est passe, c'est gueri. Je suis revenue, je n'ai plus mal. Je +suis tres contente. Tu n'es pas mechant. + +--Viens a la maison, lui dis-je. + +Elle se leva. Je pris sa main, sa main fine aux doigts minces; et +triomphante en ses loques, sous la sonnerie de ses anneaux, de ses +bracelets, de ses colliers et de ses plaques, elle marcha gravement vers +ma demeure, ou nous attendait Mohammed. + +Avant d'entrer, je repris: + +--Allouma, toutes les fois que tu voudras retourner chez toi, tu me +previendras et je te le permettrai. + +Elle demanda, mefiante: + +--Tu promets? + +--Oui, je promets. + +--Moi aussi, je promets. Quand j'aurai mal--et elle posa ses deux mains +sur son front avec un geste magnifique--je te dirai: "Il faut que +j'aille la-bas" et tu me laisseras partir. + +Je l'accompagnai dans sa chambre, suivi de Mohammed qui portait +de l'eau, car on n'avait pu prevenir encore la femme +d'Abd-el-Kader-el-Hadara du retour de sa maitresse. + +Elle entra, apercut l'armoire a glace et, la figure illuminee, courut +vers elle comme on s'elance vers une mere retrouvee. Elle se regarda +quelques secondes, fit la moue, puis d'une voix un peu fachee, dit au +miroir: + +--Attends, j'ai des vetements de soie dans l'armoire. Je serai belle +tout a l'heure. + +Et je la laissai seule, faire la coquette devant elle-meme. + +Notre vie recommenca comme auparavant et, de plus en plus, je subissais +l'attrait bizarre, tout physique, de cette fille pour qui j'eprouvais en +meme temps une sorte de dedain paternel. + +Pendant six mois tout alla bien, puis je sentis qu'elle redevenait +nerveuse, agitee, un peu triste. Je lui dis, un jour: + +--Est-ce que tu veux retourner chez toi? + +--Oui, je veux. + +--Tu n'osais pas me le dire? + +--Je n'osais pas. + +--Va, je permets. + +Elle saisit mes mains et les baisa comme elle faisait en tous ses elans +de reconnaissance, et, le lendemain, elle avait disparu. + +Elle revint, comme la premiere fois, au bout de trois semaines environ, +toujours deguenillee, noire de poussiere et de soleil, rassasiee de vie +nomade, de sable et de liberte. En deux ans elle retourna ainsi quatre +fois chez elle. + +Je la reprenais gaiment, sans jalousie, car pour moi la jalousie ne +petit naitre que de l'amour, tel que nous le comprenons chez nous. +Certes, j'aurais fort bien pu la tuer si je l'avais surprise me +trompant, mais je l'aurais tuee un peu comme on assomme, par pure +violence, un chien qui desobeit. Je n'aurais pas senti ces tourments, ce +feu rongeur, ce mal horrible, la jalousie du Nord. Je viens de dire que +j'aurais pu la tuer comme on assomme un chien qui desobeit! Je l'aimais +en effet, un peu comme on aime un animal tres rare, chien ou cheval, +impossible a remplacer. C'etait une bete admirable, une bete sensuelle, +une bete a plaisir, qui avait un corps de femme. + +Je ne saurais vous exprimer quelles distances incommensurables +separaient nos ames, bien que nos coeurs, peut-etre, se fussent froles, +echauffes l'un l'autre, par moments. Elle etait quelque chose de ma +maison, de ma vie, une habitude fort agreable a laquelle je tenais et +qu'aimait en moi l'homme charnel, celui qui n'a que des yeux et des +sens. + +Or, un matin Mohammed entra chez moi avec une figure singuliere, ce +regard inquiet des arabes qui ressemble au regard fuyant d'un chat en +face d'un chien. + +Je lui dis, en apercevant cette figure. + +--Hein? qu'y a-t-il? + +--Allouma il est parti. + +Je me mis a rire. + +--Parti, ou ca? + +--Parti tout a fait, moussie! + +--Comment, parti tout a fait? + +--Oui, moussie. + +--Tu es fou, mon garcon? + +--Non, moussie. + +--Pourquoi ca parti? Comment? Voyons? Explique-toi! + +Il demeurait immobile, ne voulant pas parler; puis, soudain il eut une +de ces explosions de colere arabe qui nous arretent dans les rues des +villes devant deux energumenes, dont le silence et la gravite orientales +font place brusquement aux plus extremes gesticulations et aux +vociferations les plus feroces. + +Et je compris au milieu de ces cris qu'Allouma s'etait enfuie avec mon +berger. + +Je dus calmer Mohammed et tirer de lui, un a un, des details. + +Ce fut long, j'appris enfin que depuis huit jours il epiait ma maitresse +qui avait des rendez-vous, derriere les bois de cactus voisins ou dans +le ravin de lauriers-roses, avec une sorte de vagabond, engage comme +berger par mon intendant, a la fin du mois precedent. + +La nuit derniere, Mohammed l'avait vue sortir sans la voir rentrer; et +il repetait, d'un air exaspere. + +--Parti, moussie, il est parti! + +Je ne sais pourquoi, mais sa conviction, la conviction de cette +fuite avec ce rodeur, etait entree en moi, en une seconde, absolue, +irresistible. Cela etait absurde, invraisemblable et certain en vertu de +l'irraisonnable qui est la seule logique des femmes. + +Le coeur serre, une colere dans le sang, je cherchais a me rappeler les +traits de cet homme, et je me souvint tout a coup que je l'avais vu, +l'autre semaine, debout sur une butte de terre, au milieu de son +troupeau, et me regardant. C'etait une sorte de grand bedouin dont la +couleur des membres nus se confondait avec celle des haillons, un type +de brute barbare aux pommettes saillantes, au nez crochu, au menton +fuyant, aux jambes seches, une haute carcasse en guenilles avec des yeux +faux de chacal. + +Je ne doutais point--oui--elle avait fui avec ce gueux. Pourquoi? Parce +qu'elle etait Allouma, une fille du sable. Une autre, a Paris, fille du +trottoir aurait fui avec mon cocher ou avec un rodeur de barriere. + +--C'est bon, dis-je a Mohammed. Si elle est partie, tant pis pour elle. +J'ai des lettres a ecrire. Laisse-moi seul. + +Il s'en alla, surpris de mon calme. Moi, je me levai, j'ouvris ma +fenetre et je me mis a respirer par grands souffles qui m'entraient +au fond de la poitrine, l'air etouffant venu du Sud, car le sirocco +soufflait. + +Puis je pensai: "Mon Dieu, c'est une... une femme, comme bien d'autres. +Sait-on... sait-on ce qui les fait agir, ce qui les fait aimer, suivre +ou lacher un homme?" + +Oui, on sait quelquefois--souvent, on ne sait pas. Par moments, on +doute? + +Pourquoi a-t-elle disparu avec cette brute repugnante? Pourquoi? +Peut-etre parce que depuis un mois le vent vient du Sud presque +regulierement. + +Cela suffit! un souffle! Sait-elle, savent-elles, le plus souvent, meme +les plus fines et les plus compliquees, pourquoi elles agissent? Pas +plus qu'une girouette qui tourne au vent. Une brise insensible fait +pivoter la fleche de fer, de cuivre, de tole ou de bois, de meme qu'une +influence imperceptible, une impression insaisissable remue, et pousse, +aux resolutions le coeur changeant des femmes, qu'elles soient des +villes, des champs, des faubourgs ou du desert. + +Elle peuvent sentir, ensuite; si elles raisonnent et comprennent, +pourquoi elles ont fait ceci plutot que cela; mais sur le moment elles +l'ignorent, car elles sont les jouets de leur sensibilite a surprises, +les esclaves etourdies des evenements, des milieux, des emotions, des +rencontres et de tous les effleurements dont tressaille leur ame et leur +chair! + +M. Auballe, s'etait leve. Il fit quelques pas, me regarda, et dit en +souriant: + +--Voila un amour dans le desert! + +Je demandai. + +--Si elle revenait? + +Il murmura. + +--Sale fille!... Cela me ferait plaisir tout de meme. + +--Et vous pardonneriez le berger? + +--Mon Dieu, oui. Avec les femmes, il faut toujours pardonner... ou +ignorer. + + + + +HAUTOT PERE ET FILS + +Devant la porte de la maison, demi-ferme, demi-manoir, une de ces +habitations rurales mixtes qui furent presque seigneuriales et +qu'occupent a present de gros cultivateurs, les chiens, attaches aux +pommiers de la cour, aboyaient et hurlaient a la vue des carnassieres +portees par le garde et des gamins. Dans la grande salle a +manger-cuisine, Hautot pere, Hautot fils, M. Bermont, le percepteur, et +M. Mondaru, le notaire, cassaient une croute et buvaient un verre avant +de se mettre en chasse, car c'etait jour d'ouverture. + +Hautot pere, fier de tout ce qu'il possedait, vantait d'avance le gibier +que ses invites allaient trouver sur ses terres. C'etait un grand +Normand, un de ces hommes puissants, sanguins, osseux, qui levent sur +leurs epaules des voitures de pommes. Demi-paysan, demi-monsieur, riche, +respecte, influent, autoritaire, il avait fait suivre ses classes, +jusqu'en troisieme, a son fils Hautot Cesar, afin qu'il eut de +l'instruction, et il avait arrete la ses etudes de peur qu'il devint un +monsieur indifferent a la terre. + +Hautot Cesar, presque aussi haut que son pere, mais plus maigre, etait +un bon garcon de fils, docile, content de tout, plein d'admiration, de +respect et de deference pour les volontes et les opinions de Hautot +pere. + +M. Bermont, le percepteur, un petit gros qui montrait sur ses joues +rouges de minces reseaux de veines violettes pareils aux affluents et au +cours tortueux des fleuves sur les cartes de geographie, demandait: + +--Et du lievre--y en a-t-il, du lievre?... + +Hautot pere, repondit: + +--Tant que vous en voudrez, surtout dans les fonds du Puysatier. + +--Par ou commencons-nous?--interrogea le notaire, un bon vivant de +notaire gras et pale, bedonnant aussi et sangle dans un costume de +chasse tout neuf, achete a Rouen l'autre semaine. + +--Eh bien, par la, par les fonds. Nous jetterons les perdrix dans la +plaine et nous nous rabattrons dessus. + +Et Hautot pere se leva. Tous l'imiterent, prirent leurs fusils dans les +coins, examinerent les batteries, taperent du pied pour s'affermir dans +leurs chaussures un peu dures, pas encore assouplies par la chaleur du +sang; puis ils sortirent; et les chiens se dressant au bout des attaches +pousserent des hurlements aigus en battant l'air de leurs pattes. + +On se mit en route vers les fonds. C'etait un petit vallon, ou plutot +une grande ondulation de terres de mauvaise qualite, demeurees incultes +pour cette raison, sillonnees de ravines, couvertes de fougeres, +excellente reserve de gibier. + +Les chasseurs s'espacerent, Hautot pere tenant la droite, Hautot fils +tenant la gauche, et les deux invites au milieu. Le garde et les +porteurs de carniers suivaient. C'etait l'instant solennel ou on attend, +le premier coup de fusil, ou le coeur bat un peu, tandis que le doigt +nerveux tate a tout instant les gachettes. + +Soudain, il partit, ce coup! Hautot pere avait tire. Tous s'arreterent +et virent une perdrix, se detachant d'une compagnie qui fuyait a +tire-d'aile, tomber dans un ravin sous une broussaille epaisse. Le +chasseur excite se mit a courir, enjambant, arrachant les ronces qui le +retenaient, et il disparut a son tour dans le fourre, a la recherche de +sa piece. + +Presque aussitot, un second coup de feu retentit. + +--Ah! ah! le gredin, cria M. Bermont, il aura deniche un lievre +la-dessous. + +Tous attendaient, les yeux sur ce tas de branches impenetrables au +regard. + +Le notaire, faisant un porte-voix de ses mains, hurla: "Les avez-vous?" +Hautot pere ne repondit pas; alors, Cesar, se tournant vers le garde, +lui dit: "Va donc l'aider, Joseph. Il faut marcher en ligne. Nous +attendrons". + +Et Joseph, un vieux tronc d'homme sec, noueux, dont toutes les +articulations faisaient des bosses, partit d'un pas tranquille et +descendit dans le ravin, en cherchant les trous praticables avec des +precautions de renard. Puis, tout de suite, il cria: + +--Oh! v'nez! v'nez! y a un malheur d'arrive. + +Tous accoururent et plongerent dans les ronces. Hautot pere, tombe sur +le flanc, evanoui, tenait a deux mains son ventre d'ou coulait a travers +sa veste de toile dechiree par le plomb de longs filets de sang sur +l'herbe. Lachant son fusil pour saisir la perdrix morte a portee de sa +main, il avait laisse tomber l'arme dont le second coup, partant au +choc, lui avait creve les entrailles. On le tira du fosse, on le +devetit, et on vit une plaie affreuse par ou les intestins sortaient. +Alors, apres qu'on l'eut ligature tant bien que mal, on le reporta chez +lui et on attendit le medecin qu'on avait ete querir, avec un pretre. + +Quand le docteur arriva, il remua la tete gravement, et se tournant vers +Hautot fils qui sanglotait sur une chaise: + +--Mon pauvre garcon, dit-il, ca n'a pas bonne tournure. + +Mais quand le pansement fut fini, le blesse remua les doigts, ouvrit la +bouche, puis les yeux, jeta devant lui des regards troubles, hagards, +puis parut chercher dans sa memoire, se souvenir, comprendre, et il +murmura: + +--Nom d'un nom, ca y est! + +Le medecin lui tenait la main. + +--Mais non, mais non, quelques jours de repos seulement, ca ne sera +rien. + +Hautot reprit: + +--Ca y est! j'ai l'ventre creve! Je le sais bien. + +Puis soudain: + +--J'veux parler au fils, si j'ai le temps. + +Hautot fils, malgre lui, larmoyait et repetait comme un petit garcon: + +--P'pa, p'pa, pauv'e p'pa! + +Mais le pere, d'un ton plus ferme:. + +--Allons pleure pu, c'est pas le moment. J'ai a te parler. Mets-toi la, +tout pres, ca sera vite fait, et je serai plus tranquille. Vous autres, +une minute s'il vous plait. + +Tous sortirent laissant le fils en face du pere. + +Des qu'ils furent seuls: + +--Ecoute, fils, tu as vingt-quatre ans, on peut te dire les choses. Et +puis il n'y a pas tant de mystere a ca que nous en mettons. Tu sais bien +que ta mere est morte depuis sept ans, pas vrai, et que je n'ai pas plus +de quarante-cinq ans moi, vu que je me suis marie a dix-neuf. Pas vrai? + +Le fils balbutia: + +--Oui, c'est vrai. + +---Donc ta mere est morte depuis sept ans, et moi je suis reste veuf. Eh +bien! ce n'est pas un homme comme moi qui peut rester veuf a trente-sept +ans, pas vrai? + +Le fils repondit: + +--Oui, c'est vrai. + +Le pere, haletant, tout pale et la face crispee continua: + +--Dieu que j'ai mal! Eh bien, tu comprends. L'homme n'est pas fait pour +vivre seul, mais je ne voulais pas donner une suivante a ta mere, vu que +je lui avais promis ca. Alors... tu comprends? + +--Oui, pere. + +--Donc, j'ai pris une petite a Rouen, rue de l'Eperlan, 18, au +troisieme, la seconde porte--je te dis tout ca, n'oublie pas,--mais une +petite qui a ete gentille tout plein pour moi, aimante, devouee, une +vraie femme, quoi? Tu saisis, mon gars? + +--Oui, pere. + +--Alors, si je m'en vas, je lui dois quelque chose, mais quelque chose +de serieux qui la mettra a l'abri. Tu comprends? + +--Oui, pere. + +--Je te dis que c'est une brave fille, mais la, une brave, et que, sans +toi, et sans le souvenir de ta mere, et puis sans la maison ou nous +avons vecu tous trois, je l'aurais amenee ici, et puis epousee, pour +sur... ecoute... ecoute... mon gars... j'aurais pu faire un testament... +je n'en ai point fait! Je n'ai pas voulu... car il ne faut point ecrire +les choses... ces choses-la... ca nuit trop aux legitimes... et puis ca +embrouille tout... ca ruine tout le monde! Vois-tu, le papier timbre, +n'en faut pas, n'en fais jamais usage. Si je suis riche, c'est que je ne +m'en suis point servi de ma vie. Tu comprends, mon fils! + +--Oui, pere. + +--Ecoute encore... Ecoute bien... Donc, je n'ai pas fait de testament... +je n'ai pas voulu..., et puis je te connais, tu as bon coeur, tu n'es +pas ladre, pas regardant, quoi. Je me suis dit que, sur ma fin, je +te conterais les choses et que je te prierais de ne pas oublier la +petite:--Caroline Donet, rue de l'Eperlan, 18, au troisieme, la seconde +porte, n'oublie pas.--Et puis, ecoute encore. Vas-y tout de suite quand +je serai parti--et puis arrange-toi pour qu'elle ne se plaigne pas de ma +memoire.--Tu as de quoi.--Tu le peux,--je te laisse assez... Ecoute... +En semaine on ne la trouve pas. Elle travaille chez Mme Moreau, rue +Beauvoisine. Vas-y le jeudi. Ce jour-la elle m'attend. C'est mon jour, +depuis six ans. Pauvre p'tite, va-t-elle pleurer!... Je te dis tout ca, +parce que je te connais bien, mon fils. Ces choses-la on ne les conte +pas au public, ni au notaire, ni au cure. Ca se fait, tout le monde le +sait, mais ca ne se dit pas, sauf necessite. Alors personne d'etranger +dans le secret, personne que la famille, parce que la famille, c'est +tous en un seul. Tu comprends? + +--Oui, pere. + +--Tu promets? + +--Oui, pere. + +--Tu jures? + +--Oui, pere + +--Je t'en prie, je t'en supplie, fils, n'oublie pas. J'y tiens. + +--Non, pere. + +--Tu iras toi-meme. Je veux que tu t'assures de tout. + +--Oui, pere. + +--Et puis, tu verras... tu verras ce qu'elle t'expliquera. Moi je ne +peux pas te dire plus. C'est jure. + +--Oui, pere. + +--C'est bon, mon fils. Embrasse-moi. Adieu. Je vas claquer, j'en suis +sur. Dis-leur qu'ils entrent. + +Hautot fils embrassa son pere en gemissant, puis, toujours docile, +ouvrit la porte, et le pretre parut, en surplis blanc, portant les +saintes huiles. + +Mais le moribond avait ferme les yeux, et il refusa de les rouvrir, +il refusa de repondre, il refusa de montrer, meme par un signe, qu'il +comprenait. + +Il avait assez parle, cet homme, il n'en pouvait plus. Il se sentait +d'ailleurs a present le coeur tranquille, il voulait mourir en paix. +Qu'avait-il besoin de se confesser au delegue de Dieu, puisqu'il venait +de se confesser a son fils, qui etait de la famille, lui. + +Il fut administre, purifie, absous, au milieu de ses amis et de ses +serviteurs agenouilles, sans qu'un seul mouvement de son visage revelat +qu'il vivait encore. + +Il mourut vers minuit, apres quatre heures de tressaillements indiquant +d'atroces souffrances. + + +II + + +Ce fut le mardi qu'on l'enterra, la chasse ayant ouvert le dimanche. +Rentre chez lui, apres avoir conduit son pere au cimetiere, Cesar Hautot +passa le reste du jour a pleurer. Il dormit a peine la nuit suivante +et il se sentit si triste en s'eveillant qu'il se demandait comment il +pourrait continuer a vivre. + +Jusqu'au soir cependant il songea que, pour obeir a la derniere volonte +paternelle, il devait se rendre a Rouen le lendemain, et voir cette +fille Caroline Donet qui demeurait rue de l'Eperlan, 18, au troisieme +etage, la seconde porte. Il avait repete, tout bas, comme on marmotte +une priere, ce nom et cette adresse, un nombre incalculable de +fois, afin de ne pas les oublier, et il finissait par les balbutier +indefiniment, sans pouvoir s'arreter ou penser a quoi que ce fut, tant +sa langue et son esprit etaient possedes par cette phrase. + +Donc le lendemain, vers huit heures, il ordonna d'atteler Graindorge +au tilbury et partit au grand trot du lourd cheval normand sur la +grand'route d'Ainville a Rouen. Il portait sur le dos sa redingote +noire, sur la tete son grand chapeau de soie et sur les jambes sa +culotte a sous-pieds, et il n'avait pas voulu, vu la circonstance, +passer par-dessus son beau costume, la blouse bleue qui se gonfle au +vent, garantit le drap de la poussiere et des taches, et qu'on ote +prestement a l'arrivee, des qu'on a saute de voiture. + +Il entra dans Rouen alors que dix heures sonnaient, s'arreta comme +toujours a l'hotel des Bons-Enfants, rue des Trois-Mares, subit les +embrassades du patron, de la patronne et de ses cinq fils, car on +connaissait la triste nouvelle; puis, il dut donner des details sur +l'accident, ce qui le fit pleurer, repousser les services de toutes ces +gens, empressees parce qu'ils le savaient riche, et refuser meme leur +dejeuner, ce qui les froissa. + +Ayant donc epoussete son chapeau, brosse sa redingote et essuye ses +bottines, il se mit a la recherche de la rue de l'Eperlan, sans oser +prendre de renseignements pres de personne, de crainte d'etre reconnu et +d'eveiller les soupcons. + +A la fin, ne trouvant pas, il apercut un pretre, et se fiant a la +discretion professionnelle des hommes d'eglise, il s'informa aupres de +lui. + +Il n'avait que cent pas a faire, c'etait justement la deuxieme rue a +droite. + +Alors, il hesita. Jusqu'a ce moment, il avait obei comme une brute a la +volonte du mort. Maintenant il se sentait tout remue, confus, humilie a +l'idee de se trouver, lui, le fils, en face de cette femme qui avait ete +la maitresse de son pere. Toute la morale qui git en nous, tassee au +fond de nos sentiments par des siecles d'enseignement hereditaire, tout +ce qu'il avait appris depuis le catechisme sur les creatures de mauvaise +vie, le mepris instinctif que tout homme porte en lui contre elles, meme +s'il en epouse une, toute son honnetete bornee de paysan, tout cela +s'agitait en lui, le retenait, le rendait honteux et rougissant. + +Mais il pensa:--"J'ai promis au pere. Faut pas y manquer." Alors il +poussa la porte entre-baillee de la maison marquee du numero 18, +decouvrit un escalier sombre, monta trois etages, apercut une porte, +puis une seconde, trouva une ficelle de sonnette et tira dessus. + +Le din-din qui retentit dans la chambre voisine lui fit passer un +frisson dans le corps. La porte s'ouvrit et il se trouva en face d'une +jeune dame tres bien habillee, brune, au teint colore, qui le regardait +avec des yeux stupefaits. + +Il ne savait que lui dire, et, elle, qui ne se doutait de rien, et qui +attendait l'autre, ne l'invitait pas a entrer. Ils se contemplerent +ainsi pendant pres d'une demi-minute. A la fin elle demanda: + +--Vous desirez, monsieur? + +Il murmura: + +--Je suis Hautot fils. + +Elle eut un sursaut, devint pale, et balbutia comme si elle le +connaissait depuis longtemps: + +--Monsieur Cesar? + +--Oui. + +--Et alors? + +--J'ai a vous parler de la part du pere. + +Elle fit--Oh! mon Dieu!--et recula pour qu'il entrat. Il ferma la porte +et la suivit. + +Alors il apercut un petit garcon de quatre ou cinq ans, qui jouait avec +un chat, assis par terre devant un fourneau d'ou montait une fumee de +plats tenus au chaud. + +--Asseyez-vous, disait-elle. + +Il s'assit.... Elle demanda: + +--Eh bien? + +Il n'osait plus parler, les yeux fixes sur la table dressee au milieu de +l'appartement, et portant trois couverts, dont un d'enfant. Il regardait +la chaise tournee dos au feu, l'assiette, la serviette, les verres, la +bouteille de vin ronge entamee et la bouteille de vin blanc intacte. +C'etait la place de son pere, dos au feu! On l'attendait. C'etait son +pain qu'il voyait, qu'il reconnaissait pres de la fourchette, car la +croute etait enlevee a cause des mauvaises dents d'Hautot. Puis, levant +les yeux, il apercut, sur le mur, son portrait, la grande photographie +faite a Paris l'annee de l'Exposition, la meme qui etait clouee +au-dessus du lit dans la chambre a coucher d'Ainville. + +La jeune femme reprit: + +--Eh bien, monsieur Cesar? + +Il la regarda. Une angoisse l'avait rendue livide et elle attendait, les +mains tremblantes de peur. + +Alors il osa. + +--Eh bien, mam'zelle, papa est mort dimanche, en ouvrant la chasse. + +Elle fut si bouleversee qu'elle ne remua pas. Apres quelques instants de +silence, elle murmura d'une voix presque insaisissable: + +--Oh! pas possible! + +Puis, soudain, des larmes parurent dans ses yeux, et levant ses mains +elle se couvrit la figure en se mettant a sangloter. Alors, le petit +tourna la tete, et voyant sa mere en pleurs, hurla. Puis, comprenant +que ce chagrin subit venait de cet inconnu, il se rua sur Cesar, saisit +d'une main sa culotte et de l'autre il lui tapait la cuisse de toute +sa force. Et Cesar demeurait eperdu, attendri, entre cette femme qui +pleurait son pere et cet enfant qui defendait sa mere. Il se sentait +lui-meme gagne par l'emotion, les yeux enfles par le chagrin; et, pour +reprendre contenance, il se mit a parler. + +--Oui, disait-il, le malheur est arrive dimanche matin, sur les huit +heures.... Et il contait, comme si elle l'eut ecoute, n'oubliant aucun +detail, disant les plus petites choses avec une minutie de paysan. Et le +petit tapait toujours, lui lancant a present des coups de pied dans les +chevilles. + +Quand il arriva au moment ou Hautot pere avait parle d'elle, elle +entendit son nom, decouvrit sa figure et demanda: + +--Pardon, je ne vous suivais pas, je voudrais bien savoir.... Si ca ne +vous contrariait pas de recommencer. + +Il recommenca dans les memes termes: "Le malheur est arrive dimanche +matin sur les huit heures...." + +Il dit tout, longuement, avec des arrets, des points, des reflexions +venues de lui, de temps en temps. Elle l'ecoutait avidement, percevant +avec sa sensibilite nerveuse de femme toutes les peripeties qu'il +racontait, et tressaillant d'horreur, faisant: "Oh mon Dieu!" parfois. +Le petit, la croyant calmee, avait cesse de battre Cesar pour prendre la +main de sa mere, et il ecoutait aussi, comme s'il eut compris. + +Quand le recit fut termine, Hautot fils reprit: + +--Maintenant, nous allons nous arranger ensemble suivant son desir. +Ecoutez, je suis a mon aise, il m'a laisse du bien. Je ne veux pas que +vous ayez a vous plaindre.... + +Mais elle l'interrompit vivement. + +--Oh! monsieur Cesar, monsieur Cesar, pas aujourd'hui. J'ai le coeur +coupe.... Une autre fois, un autre jour.... Non, pas aujourd'hui.... Si +j'accepte, ecoutez... ce n'est pas pour moi... non, non, non, je vous le +jure. C'est pour le petit. D'ailleurs, on mettra ce bien sur sa tete. + +Alors Cesar, effare, devina, et balbutiant: + +--Donc... c'est a lui... le p'tit? + +--Mais oui, dit-elle. + +Et Hautot fils regarda son frere avec une emotion confuse, forte et +penible. + +Apres un long silence, car elle pleurait de nouveau, Cesar, tout a fait +gene, reprit: + +--Eh bien, alors, mam'zelle Donet, je vas m'en aller. Quand voulez-vous +que nous parlions de ca? + +Elle s'ecria: + +--Oh! non, ne partez pas, ne partez pas, ne me laissez pas toute seule +avec Emile! Je mourrais de chagrin. Je n'ai plus personne, personne que +mon petit. Oh! quelle misere, quelle misere, monsieur Cesar. Tenez, +asseyez-vous. Vous allez encore me parler. Vous me direz ce qu'il +faisait, la-bas, toute la semaine. + +Et Cesar s'assit, habitue a obeir. + +Elle approcha, pour elle, une autre chaise de la sienne, devant le +fourneau ou les plats mijotaient toujours, prit Emile sur ses genoux, et +elle demanda a Cesar mille choses sur son pere, des choses intimes ou +l'on voyait, ou il sentait sans raisonner qu'elle avait aime Hautot de +tout son pauvre coeur de femme. + +Et, par l'enchainement naturel de ses idees, peu nombreuses, il en +revint a l'accident et se remit a le raconter avec tous les memes +details. + +Quand il dit: "Il avait un trou dans le ventre, on y aurait mis les deux +poings", elle poussa une sorte de cri, et les sanglots jaillirent de +nouveau de ses yeux. Alors, saisi par la contagion, Cesar se mit aussi a +pleurer, et comme les larmes attendrissent toujours les fibres du coeur, +il se pencha vers Emile dont le front se trouvait a portee de sa bouche +et l'embrassa. + +La mere, reprenant haleine, murmurait: + +--Pauvre gars, le voila orphelin. + +--Moi aussi, dit Cesar. + +Et ils ne parlerent plus. + +Mais soudain, l'instinct pratique de menagere, habituee a songer a tout, +se reveilla chez la jeune femme. + +--Vous n'avez peut-etre rien pris de la matinee, monsieur Cesar? + +--Non, mam'zelle. + +--Oh! vous devez avoir faim. Vous allez manger un morceau. + +--Merci, dit-il, je n'ai pas faim, j'ai eu trop de tourment. + +Elle repondit: + +--Malgre la peine, faut bien vivre, vous ne me refuserez pas ca! Et puis +vous resterez un peu plus. Quand vous serez parti, je ne sais pas ce que +je deviendrai. + +Il ceda, apres quelque resistance encore, et s'asseyant dos au feu, en +face d'elle, il mangea une assiette de tripes qui crepitaient dans le +fourneau et but un verre de vin rouge. Mais il ne permit point qu'elle +debouchat le vin blanc. + +Plusieurs fois il essuya la bouche du petit qui avait barbouille de +sauce tout son menton. + +Comme il se levait pour partir, il demanda: + +--Quand est-ce voulez-vous que je revienne pour parler de l'affaire, +mam'zelle Donet? + +--Si ca ne vous faisait rien, jeudi prochain, monsieur Cesar. Comme ca +je ne perdrais pas de temps. J'ai toujours mes jeudis libres. + +--Ca me va, jeudi prochain. + +--Vous viendrez dejeuner, n'est-ce pas? + +--Oh! quant a ca, je ne peux pas le promettre. + +--C'est qu'on cause mieux en mangeant. On a plus de temps aussi. + +--Eh bien, soit. Midi alors. + +Et il s'en alla apres avoir encore embrasse le petit Emile, et serre la +main de Mlle Donet. + + + +III + + +La semaine parut longue a Cesar Hautot. Jamais il ne s'etait trouve seul +et l'isolement lui semblait insupportable. Jusqu'alors, il vivait a +cote de son pere, comme son ombre, le suivait aux champs, surveillait +l'execution de ses ordres, et quand il l'avait quitte pendant quelque +temps le retrouvait au diner. Ils passaient les soirs a fumer leurs +pipes en face l'un de l'autre, en causant chevaux, vaches ou moutons; +et la poignee de main qu'ils se donnaient au reveil semblait l'echange +d'une affection familiale et profonde. + +Maintenant Cesar etait seul. Il errait par les labours d'automne, +s'attendant toujours a voir se dresser au bout d'une plaine la grande +silhouette gesticulante du pere. Pour tuer les heures, il entrait chez +les voisins, racontait l'accident a tous ceux qui ne l'avaient pas +entendu, le repetait quelquefois aux autres. Puis, a bout d'occupations +et de pensees, il s'asseyait au bord d'une route en se demandant si +cette vie-la allait durer longtemps. + +Souvent il songea a Mlle Donet. Elle lui avait plu. Il l'avait trouvee +comme il faut, douce et brave fille, comme avait dit le pere. Oui, pour +une brave fille, c'etait assurement une brave fille. Il etait resolu a +faire les choses grandement et a lui donner deux mille francs de rente +en assurant le capital a l'enfant. Il eprouvait meme un certain plaisir +a penser qu'il allait la revoir le jeudi suivant, et arranger cela avec +elle. Et puis l'idee de ce frere, de ce petit bonhomme de cinq ans, +qui etait le fils de son pere, le tracassait, l'ennuyait un peu et +l'echauffait en meme temps. C'etait une espece de famille qu'il avait +la dans ce mioche clandestin qui ne s'appellerait jamais Hautot, une +famille qu'il pouvait prendre ou laisser a sa guise, mais qui lui +rappelait le pere. + +Aussi quand il se vit sur la route de Rouen, le jeudi matin, emporte +par le trot sonore de Graindorge, il sentit son coeur plus leger, plus +repose qu'il ne l'avait encore eu depuis son malheur. + +En entrant dans l'appartement de Mlle Donet, il vit la table mise comme +le jeudi precedent, avec cette seule difference que la croute du pain +n'etait pas otee. + +Il serra la main de la jeune femme, baisa Emile sur les joues et +s'assit, un peu comme chez lui, le coeur gros tout de meme. Mlle Donet +lui parut un peu maigrie, un peu palie. Elle avait du rudement pleurer. +Elle avait maintenant un air gene devant lui comme si elle eut compris +ce qu'elle n'avait pas senti l'autre semaine sous le premier coup de son +malheur, et elle le traitait avec des egards excessifs, une humilite +douloureuse, et des soins touchants comme pour lui payer en attention +et en devouement les bontes qu'il avait pour elle. Ils dejeunerent +longuement, en parlant de l'affaire qui l'amenait. Elle ne voulait pas +tant d'argent. C'etait trop, beaucoup trop. Elle gagnait assez pour +vivre, elle, mais elle desirait seulement qu'Emile trouvat quelques sous +devant lui quand il serait grand. Cesar tint bon, et ajouta meme un +cadeau de mille francs pour elle, pour son deuil. + +Comme il avait pris son cafe, elle demanda: + +--Vous fumez? + +--Oui... J'ai ma pipe. + +Il tata sa poche. Nom d'un nom, il l'avait oubliee! Il allait se desoler +quand elle lui offrit une pipe du pere, enfermee dans une armoire. Il +accepta, la prit, la reconnut, la flaira, proclama sa qualite avec une +emotion dans la voix, l'emplit de tabac et l'alluma. Puis il mit Emile +a cheval sur sa jambe et le fit jouer au cavalier pendant qu'elle +desservait la table et enfermait, dans le bas du buffet, la vaisselle +sale pour la laver, quand il serait sorti. + +Vers trois heures, il se leva a regret, tout ennuye a l'idee de partir. + +--Eh bien! mam'zelle Donet, dit-il, je vous souhaite le bonsoir et +charme de vous avoir trouvee comme ca. + +Elle restait devant lui, rouge, bien emue, et le regardait en songeant a +l'autre. + +--Est-ce que nous ne nous reverrons plus? dit-elle. + +Il repondit simplement: + +--Mais oui, mam'zelle, si ca vous fait plaisir. + +--Certainement, monsieur Cesar. Alors, jeudi prochain, ca vous irait-il? + +--Oui, mam'zelle Donet. + +--Vous venez dejeuner, bien sur? + +--Mais..., si vous voulez bien, je ne refuse pas. + +--C'est entendu, monsieur Cesar, jeudi prochain, midi, comme +aujourd'hui. + +--Jeudi midi, mam'zelle Donet! + + + + +BOITELLE + +A _Robert Pinchon_ + + +Le pere Boitelle (Antoine) avait dans tout le pays la specialite des +besognes malpropres. Toutes les fois qu'on avait a faire nettoyer +une fosse, un fumier, un puisard, a curer un egout, un trou de fange +quelconque, c'etait lui qu'on allait chercher. + +Il s'en venait avec ses instruments de vidangeur et ses sabots enduits +de crasse, et se mettait a sa besogne en geignant sans cesse sur son +metier. Quand on lui demandait alors pourquoi il faisait cet ouvrage +repugnant, il repondait avec resignation: + +--Pardi, c'est pour mes enfants qu'il faut nourrir. Ca rapporte plus +qu'autre chose. + +Il avait, en effet, quatorze enfants. Si on s'informait de ce qu'ils +etaient devenus, il disait avec un air d'indifference: + +--N'en reste huit a la maison. Y en a un au service et cinq maries. + +Quand on voulait savoir s'ils etaient bien maries, il reprenait avec +vivacite: + +--Je les ai pas opposes. Je les ai opposes en rien. Ils ont marie comme +ils ont voulu. Faut pas opposer les gouts, ca tourne mal. Si je suis +ordureux, me, c'est que mes parents m'ont oppose dans mes gouts. Sans +ca, j'aurais devenu un ouvrier comme les autres. + +Voici en quoi ses parents l'avaient contrarie dans ses gouts. + +Il etait alors soldat, faisant son temps au Havre, pas plus bete qu'un +autre, pas plus degourdi non plus, un peu simple pourtant. Pendant les +heures de liberte, son plus grand plaisir etait de se promener sur le +quai, ou sont reunis les marchands d'oiseaux. Tantot seul, tantot avec +un pays, il s'en allait lentement le long des cages ou les perroquets a +dos vert et a tete jaune des Amazones, les perroquets a dos gris et a +tete rouge du Senegal, les aras enormes qui ont l'air d'oiseaux cultives +en serre, avec leurs plumes fleuries, leurs panaches et leurs aigrettes, +les perruches de toute taille, qui semblent coloriees avec un soin +minutieux par un bon Dieu miniaturiste, et les petits, tout petits +oisillons sautillants, rouges, jaunes, bleus et barioles, melant leurs +cris au bruit du quai, apportent dans le fracas des navires decharges, +des passants et des voitures, une rumeur violente, aigue, piaillarde, +assourdissante, de foret lointaine et surnaturelle. + +Boitelle s'arretait, les yeux ouverts, la bouche ouverte, riant et ravi, +montrant ses dents aux kakatoes prisonniers qui saluaient de leur huppe +blanche ou jaune le rouge eclatant de sa culotte et le cuivre de son +ceinturon. Quand il rencontrait un oiseau parleur, il lui posait des +questions; et si la bete se trouvait ce jour-la disposee a repondre et +dialoguait avec lui, il emportait pour jusqu'au soir de la gaiete et du +contentement. A regarder les singes aussi il se faisait des bosses de +plaisir, et il n'imaginait point de plus grand luxe pour un homme riche +que de posseder ces animaux ainsi qu'on a des chats et des chiens. Ce +gout-la, ce gout de l'exotique, il l'avait dans le sang comme on a +celui de la chasse, de la medecine ou de la pretrise. Il ne pouvait +s'empecher, chaque fois que s'ouvraient les portes de la caserne, de +s'en revenir au quai comme s'il s'etait senti tire par une envie. + +Or une fois, s'etant arrete presque en extase devant un araraca +monstrueux qui gonflait ses plumes, s'inclinait, se redressait, semblait +faire les reverences de cour du pays des perroquets, il vit s'ouvrir la +porte d'un petit cafe attenant a la boutique du marchand d'oiseaux, et +une jeune negresse, coiffee d'un foulard rouge, apparut, qui balayait +vers la rue les bouchons et le sable de l'etablissement. + +L'attention de Boitelle fut aussitot partagee entre l'animal et la +femme, et il n'aurait su dire vraiment lequel de ces deux etres il +contemplait avec le plus d'etonnement et de plaisir. + +La negresse, ayant pousse dehors les ordures du cabaret, leva les yeux, +et demeura a son tour eblouie devant l'uniforme du soldat. Elle restait +debout, en face de lui, son balai dans les mains comme si elle lui eut +porte les armes, tandis que l'araraca continuait a s'incliner. Or le +troupier au bout de quelques instants fut gene par cette attention, +et il s'en alla a petits pas, pour n'avoir point l'air de battre en +retraite. + +Mais il revint. Presque chaque jour il passa devant le cafe des +Colonies, et souvent il apercut a travers les vitres la petite bonne +a peau noire qui servait des bocks ou de l'eau-de-vie aux matelots du +port. Souvent aussi elle sortait en l'apercevant; bientot, meme, sans +s'etre jamais parle, ils se sourirent comme des connaissances; et +Boitelle se sentait le coeur remue, en voyant luire, tout a coup, entre +les levres sombres de la fille, la ligne eclatante de ses dents. Un +jour enfin il entra, et fut tout surpris en constatant qu'elle parlait +francais comme tout le monde. La bouteille de limonade, dont elle +accepta de boire un verre, demeura, dans le souvenir du troupier, +memorablement delicieuse; et il prit l'habitude de venir absorber, en ce +petit cabaret du port, toutes les douceurs liquides que lui permettait +sa bourse. + +C'etait pour lui une fete, un bonheur auquel il pensait sans cesse, de +regarder la main noire de la petite bonne verser quelque chose dans son +verre, tandis que les dents riaient, plus claires que les yeux. Au bout +de deux mois de frequentation, ils devinrent tout a fait bons amis, et +Boitelle, apres le premier etonnement de voir que les idees de cette +negresse etaient pareilles aux bonnes idees des filles du pays, qu'elle +respectait l'economie, le travail, la religion et la conduite, l'en aima +davantage, s'eprit d'elle au point de vouloir l'epouser. + +Il lui dit ce projet qui la fit danser de joie. Elle avait d'ailleurs +quelque argent, laisse par une marchande d'huitres, qui l'avait +recueillie quand elle fut deposee sur le quai du Havre par un capitaine +americain. Ce capitaine l'avait trouvee agee d'environ six ans, blottie +sur des balles de coton dans la calle de son navire, quelques heures +apres son depart de New-York. Venant au Havre, il y abandonna aux soins +de cette ecaillere apitoyee ce petit animal noir cache a son bord, il ne +savait par qui ni comment. La vendeuse d'huitres etant morte, la jeune +negresse devint bonne au cafe des Colonies. + +Antoine Boitelle ajouta: + +--Ca se fera si les parents n'y opposent point. J'irai jamais contre +eux, t'entends ben, jamais! Je vas leur en toucher deux mots a la +premiere fois que je retourne au pays. + +La semaine suivante en effet, ayant obtenu vingt-quatre heures de +permission, il se rendit dans sa famille qui cultivait une petite ferme +a Tourteville, pres d'Yvetot. + +Il attendit la fin du repas, l'heure ou le cafe baptise d'eau-de-vie +rendait les coeurs plus ouverts, pour informer ses ascendants Qu'il +avait trouve une fille repondant si bien a ses gouts, a tous ses gouts, +qu'il ne devait pas en exister une autre sur la terre pour lui convenir +aussi parfaitement. + +Les vieux, a ce propos, devinrent aussitot circonspects, et demanderent +des explications. Il ne cacha rien d'ailleurs que la couleur de son +teint. + +C'etait une bonne, sans grand avoir, mais vaillante, econome, propre, de +conduite, et de bon conseil. Toutes ces choses-la valaient mieux que de +l'argent aux mains d'une mauvaise menagere. Elle avait quelques sous +d'ailleurs, laisses par une femme qui l'avait elevee, quelques gros +sous, presque une petite dot, quinze cents francs a la caisse d'epargne. +Les vieux, conquis par ses discours, confiants d'ailleurs dans son +jugement, cedaient peu a peu, quand il arriva au point delicat. Riant +d'un rire un peu contraint: + +--Il n'y a qu'une chose, dit-il, qui pourra vous contrarier. Elle n'est +brin blanche. + +Ils ne comprenaient pas et il dut expliquer longuement avec beaucoup de +precautions, pour ne les point rebuter, qu'elle appartenait a la race +sombre dont ils n'avaient vu d'echantillons que sur les images d'Epinal. + +Alors ils furent inquiets, perplexes, craintifs, comme s'il leur avait +propose une union avec le Diable. + +La mere disait:--Noire? Combien qu'elle l'est. C'est-il partout? + +Il repondait:--Pour sur: Partout, comme t'es blanche partout, te! + +Le pere reprenait:--Noire? C'est-il noir autant que le chaudron? + +Le fils repondait:--Pt'etre ben un p'tieu moins! C'est noire, mais point +noire a degouter. La robe a m'sieu l'cure est ben noire, et alle n'est +pas pu laide qu'un surplis qu'est blanc. + +Le pere disait:--Y en a-t-il de pu noires qu'elle dans son pays? + +Et le fils, convaincu, s'ecriait: + +--Pour sur! + +Mais le bonhomme remuait la tete. + +--Ca doit etre deplaisant? + +Et le fils: + +--C'est point pu deplaisant qu'aut'chose, vu qu'on s'y fait en rin de +temps. + +La mere demandait: + +--Ca ne salit point le linge plus que d'autres, ces piaux-la? + +--Pas plus que la tienne, vu que c'est sa couleur. + +Donc, apres beaucoup de questions encore, il fut convenu que les parents +verraient cette fille avant de rien decider et que le garcon, dont le +service allait finir l'autre mois, l'amenerait a la maison afin qu'on +put l'examiner et decider en causant si elle n'etait pas trop foncee +pour rentrer dans la famille Boitelle. + +Antoine alors annonca que le dimanche 22 mai, jour de sa liberation, il +partirait pour Tourteville avec sa bonne amie. + +Elle avait mis pour ce voyage chez les parents de son amoureux ses +vetements les plus beaux et les plus voyants, ou dominaient le jaune, le +rouge et le bleu, de sorte qu'elle avait l'air pavoisee pour une fete +nationale. + +Dans la gare, au depart du Havre, on la regarda beaucoup, et Boitelle +etait fier de donner le bras, a une personne qui commandait ainsi +l'attention. Puis, dans le wagon de troisieme classe ou elle prit place +a cote de lui, elle imposa une telle surprise aux paysans que ceux des +compartiments voisins monterent sur leurs banquettes pour l'examiner +par-dessus la cloison de bois qui divisait la caisse roulante. Un +enfant, a son aspect, se mit a crier de peur, un autre cacha sa figure +dans le tablier de sa mere. + +Tout alla bien cependant jusqu'a la gare d'arrivee. Mais lorsque le +train ralentit sa marche en approchant d'Yvetot, Antoine se sentit mal +a l'aise, comme au moment d'une inspection quand il ne savait pas sa +theorie. Puis, s'etant penche a la portiere, il reconnut de loin son +pere qui tenait la bride du cheval attele a la carriole, et sa mere +venue jusqu'au treillage qui maintenait les curieux. + +Il descendit le premier, tendit la main a sa bonne amie, et, droit, +comme s'il escortait un general, il se dirigea vers sa famille. + +La mere, en voyant venir cette dame noire et bariolee en compagnie de +son garcon, demeurait tellement stupefaite qu'elle n'en pouvait ouvrir +la bouche, et le pere avait peine a maintenir le cheval que faisait +cabrer coup sur coup la locomotive ou la negresse. Mais Antoine, saisi +soudain par la joie sans melange de revoir ses vieux, se precipita, les +bras ouverts, becota la mere, becota le pere malgre l'effroi du bidet, +puis se tournant vers sa compagne que les passants ebaubis consideraient +en s'arretant, il s'expliqua. + +--La v'la! J'vous avais ben dit qu'a premiere vue alle est un brin +detournante, mais sitot qu'on la connait, vrai de vrai, y a rien de plus +plaisant sur la terre. Dites-y bonjour qu'a ne s'emeuve point. + +Alors la mere Boitelle, intimidee elle-meme a perdre la raison, fit une +espece de reverence, tandis que le pere otait sa casquette en murmurant: +"J'vous la souhaite a vot' desir". Puis sans s'attarder on grimpa dans +la carriole, les deux femmes au fond sur des chaises qui les faisaient +sauter en l'air a chaque cahot de la route, et les deux hommes par +devant, sur la banquette. + +Personne ne parlait. Antoine inquiet sifflotait un air de caserne, le +pere fouettait le bidet, et la mere regardait de coin, en glissant des +coups d'oeil de fouine, la negresse dont le front et les pommettes +reluisaient sous le soleil comme des chaussures bien cirees. + +Voulant rompre la glace, Antoine se retourna. + +--Eh bien, dit-il, on ne cause pas? + +--Faut le temps; repondit la vieille. + +Il reprit: + +--Allons, raconte a la p'tite l'histoire des huit oeufs de ta poule. + +C'etait une farce celebre dans la famille. Mais comme sa mere se taisait +toujours, paralysee par l'emotion, il prit lui-meme la parole et narra, +en riant beaucoup, cette memorable aventure. Le pere, qui la savait par +coeur, se derida aux premiers mots; sa femme bientot suivit l'exemple, +et la negresse elle-meme, au passage le plus drole, partit tout a coup +d'un tel rire, d'un rire si bruyant, roulant, torrentiel, que le cheval +excite fit un petit temps de galop. + +La connaissance etait faite. On causa. + +A peine arrives, quand tout le monde fut descendu, apres qu'il eut +conduit sa bonne amie dans la chambre pour oter sa robe qu'elle aurait +pu tacher en faisant un bon plat de sa facon destine a prendre les vieux +par le ventre, il attira ses parents devant la porte, et demanda, le +coeur battant. + +--Eh ben, queque vous dites? + +Le pere se tut. La mere plus hardie declara: + +--Alle est trop noire! Non, vrai, c'est trop. J'en ai eu les sangs +tournes. + +--Vous vous y ferez, dit Antoine. + +--Possible, mais pas pour le moment. Ils entrerent et la bonne femme +fut emue en voyant la negresse cuisiner. Alors elle l'aida, la jupe +retroussee, active malgre son age. + +Le repas fut bon, fut long, fut gai. Quand on fit un tour ensuite, +Antoine prit son pere a part. + +--Eh ben, pe, queque t'en dis? + +Le paysan ne se compromettait jamais. + +--J'ai point d'avis. D'mande a ta me. + +Alors Antoine rejoignit sa mere et la retenant en arriere. + +--Eh ben, ma me, queque t'en dis? + +--Mon pauv'e gars, vrai, alle est trop noire. Seulement un p'tieu moins +je ne m'opposerais pas, mais c'est trop. On dirait Satan! + +Il n'insista point, sachant que la vieille s'obstinait toujours, mais il +sentait en son coeur entrer un orage de chagrin. Il cherchait ce qu'il +fallait faire, ce qu'il pourrait inventer, surpris d'ailleurs qu'elle ne +les eut pas conquis deja comme elle l'avait seduit lui-meme. Et ils s'en +allaient tous les quatre a pas lents a travers les bles, redevenus peu +a peu silencieux. Quand on longeait une cloture les fermiers +apparaissaient a la barriere, les gamins grimpaient sur les talus, tout +le monde se precipitait au chemin pour voir passer la "noire" que +le fils Boitelle avait ramenee. On apercevait au loin des gens qui +couraient a travers les champs comme on accourt quand bat le tambour des +annonces de phenomenes vivants. Le pere et la mere Boitelle effares de +cette curiosite semee par la campagne a leur approche, hataient le pas, +cote a cote, precedant de loin leur fils a qui sa compagne demandait ce +que les parents pensaient d'elle. + +Il repondit en hesitant qu'ils n'etaient pas encore decides. + +Mais sur la place du village ce fut une sortie en masse de toutes +les maisons en emoi, et devant l'attroupement grossissant, les vieux +Boitelle prirent la fuite et regagnerent leur logis, tandis qu'Antoine +souleve de colere, sa bonne amie au bras, s'avancait avec majeste sous +les yeux elargis par l'ebahissement. + +Il comprenait que c'etait fini, qu'il n'y avait plus d'espoir, qu'il +n'epouserait pas sa negresse; elle aussi le comprenait; et ils se mirent +a pleurer tous les deux en approchant de la ferme. Des qu'ils y furent +revenus, elle ota de nouveau sa robe pour aider la mere a faire +sa besogne; elle la suivit partout, a la laiterie, a l'etable, +au poulailler, prenant la plus grosse part, repetant sans cesse: +"Laissez-moi faire, madame Boitelle", si bien que le soir venu, la +vieille, touchee et inexorable, dit a son fils: "C'est une brave fille +tout de meme. C'est dommage qu'elle soit si noire, mais vrai, alle l'est +trop. J'pourrais pas m'y faire, faut qu'alle r'tourne, alle est trop +noire!" + +Et le fils Boitelle dit a sa bonne amie: + +--Alle n'veut point, alle te trouve trop noire. Faut r'tourner. Je +t'aconduirai jusqu'au chemin de fer. N'importe, t'eluge point. J'vas +leur y parler quand tu seras partie. + +Il la conduisit donc a la gare en lui donnant encore bon espoir, et +apres l'avoir embrassee, la fit monter dans le convoi qu'il regarda +s'eloigner avec des yeux bouffis par les pleurs. + +Il eut beau implorer les vieux, ils ne consentirent jamais. + +Et quand il avait conte cette histoire que tout le pays connaissait, +Antoine Boitelle ajoutait toujours: + +--A partir de ca, j'ai eu de coeur a rien, a rien. Aucun metier ne +m'allait pu, et j'sieus devenu ce que j'sieus, un ordureux. + +On lui disait: + +--Vous vous etes marie pourtant. + +--Oui, et j'peux pas dire que ma femme m'a deplu pisque j'y ai fait +quatorze efants, mais c'n'est point l'autre, oh non pour sur, oh non! +L'autre, voyez-vous, ma negresse, alle n'avait qu'a me regarder, je me +sentais comme transporte... + + + + +L'ORDONNANCE + + +Le cimetiere plein d'officiers avait l'air d'un champ fleuri. Les kepis +et les culottes rouges, les galons et les boutons d'or, les sabres, les +aiguillettes de l'etat-major, les brandebourgs des chasseurs et des +hussards passaient au milieu des tombes dont les croix blanches ou +noires ouvraient leurs bras lamentables, leurs bras de fer, de marbre ou +de bois sur le peuple disparu des morts. + +On venait d'enterrer la femme du colonel de Limousin. Elle s'etait noyee +deux jours auparavant, en prenant un bain. + +C'etait fini, le clerge etait parti, mais le colonel, soutenu par deux +officiers, restait debout devant le trou au fond duquel il voyait encore +le coffre de bois qui cachait, decompose deja, le corps de sa jeune +femme. + +C'etait presque un vieillard, un grand maigre a moustaches blanches +qui avait epouse, trois ans plus tot, la fille d'un camarade, demeuree +orpheline apres la mort de son pere, le colonel Sortis. + +Le capitaine et le lieutenant sur qui s'appuyait leur chef essayaient +de l'emmener. Il resistait, les yeux pleins de larmes qu'il ne laissait +point couler, par heroisme, et, murmurant, tout bas: "Non, non, encore +un peu", il s'obstinait a rester la, les jambes flechissantes, au bord +de ce trou, qui lui paraissait sans fond, un abime ou etaient tombes son +coeur et sa vie, tout ce qui lui restait sur terre. + +Tout a coup le general Ormont s'approcha, saisit par le bras le colonel, +et l'entrainant presque de force: "Allons, allons, mon vieux camarade, +il ne faut pas demeurer la." Le colonel obeit alors, et rentra chez lui. + +Comme il ouvrait la porte de son cabinet, il apercut une lettre sur +sa table de travail. L'ayant prise, il faillit tomber de surprise et +d'emotion, il avait reconnu l'ecriture de sa femme. Et la lettre portait +le timbre de la poste avec la date du jour meme. Il dechira l'enveloppe +et lut. + +"PERE, + +Permettez-moi de vous appeler encore pere, comme autrefois. Quand vous +recevrez cette lettre, je serai morte, et sous la terre. Alors peut-etre +pourrez-vous me pardonner. + +Je ne veux pas chercher a vous emouvoir ni a attenuer ma faute. Je veux +dire seulement, avec toute la sincerite d'une femme qui va se tuer dans +une heure, la verite entiere et complete. + +Quand vous m'avez epousee, par generosite, je me suis donnee a vous, par +reconnaissance et je vous ai aime de tout mon coeur de petite fille. Je +vous ai aime ainsi que j'aimais papa, presque autant; et un jour, comme +j'etais sur vos genoux, et comme vous m'embrassiez, je vous ai appele: +"Pere", malgre moi. Ce fut un cri du coeur, instinctif, spontane. Vrai, +vous etiez pour moi un pere, rien qu'un pere. Vous avez ri, et vous +m'avez dit: "Appelle-moi toujours comme ca, mon enfant, ca me fait +plaisir." + +Nous sommes venus dans cette ville et--pardonnez-moi, pere--je suis +devenue amoureuse. Oh! j'ai resiste longtemps, presque deux ans, vous +lisez bien, presque deux ans, et puis j'ai cede, je suis devenue +coupable, je suis devenue une femme perdue. + +Quant a lui?--Vous ne devinerez pas qui. Je suis bien tranquille +la-dessus, puisqu'ils etaient douze officiers, toujours autour de moi et +avec moi, que vous appeliez mes douze constellations. + +Pere, ne cherchez pas a le connaitre et ne le haissez pas, lui. Il a +fait ce que n'importe qui aurait fait a sa place, et puis, je suis sure +qu'il m'aimait aussi de tout son coeur. + +Mais, ecoutez--un jour, nous avions rendez-vous dans l'ile des Becasses, +vous savez la petite ile, apres le moulin. Moi, je devais y aborder en +nageant, et lui devait m'attendre dans les buissons, et puis rester +la jusqu'au soir pour qu'on ne le vit pas partir. Je venais de le +rejoindre, quand les branches s'ouvrent et nous apercevons Philippe, +votre ordonnance, qui nous avait surpris. J'ai senti que nous etions +perdus et j'ai pousse un grand cri; alors il m'a dit--lui, mon +ami!--Allez-vous-en a la nage, tout doucement, ma chere, et laissez-moi +avec cet homme. + +Je suis partie, si emue que j'ai failli me noyer, et je suis rentree +chez vous, m'attendant a quelque chose d'epouvantable. + +Une heure apres, Philippe me disait, a voix basse, dans le corridor du +salon ou je l'ai rencontre. "Je suis aux ordres de madame, si elle avait +quelque lettre a me donner". Alors je compris qu'il s'etait vendu, et +que mon ami l'avait achete. + +Je lui ai donne des lettres, en effet,--toutes mes lettres.--Il les +portait et me rapportait les reponses. + +Cela a dure deux mois environ. Nous avions confiance en lui, comme vous +aviez confiance en lui, vous aussi. + +Or, pere, voici ce qui arriva. Un jour, dans la meme ile ou j'etais +venue a la nage, mais, seule, cette fois, j'ai retrouve votre +ordonnance. Cet homme m'attendait et il m'a prevenue qu'il allait nous +denoncer a vous et vous livrer des lettres gardees par lui, volees, si +je ne cedais point a ses desirs. + +Oh! pere, mon pere, j'ai eu peur, une peur lache, indigne, peur de vous +surtout, de vous si bon, et trompe par moi, peur pour lui encore,--vous +l'auriez tue--pour moi aussi, peut-etre, est-ce que je sais, j'etais +affolee, eperdue, j'ai cru l'acheter encore une fois ce miserable qui +m'aimait aussi, quelle honte! + +Nous sommes si faibles, nous autres, que nous perdons la tete bien plus +que vous. Et puis, quand on est tombe, on tombe toujours plus bas, plus +bas. Est-ce que je sais ce que j'ai fait? J'ai compris seulement qu'un +de vous deux et moi allions mourir--et je me suis donnee a cette brute. + +Vous voyez, pere, que je ne cherche pas a m'excuser. + +Alors, alors--alors, ce que j'aurais du prevoir est arrive--il m'a prise +et reprise quand il a voulu en me terrifiant. Il a ete aussi mon amant, +comme l'autre, tous les jours. Est-ce pas abominable? Et quel chatiment, +pere? + +Alors, moi, je me suis dit. Il faut mourir. Vivante, je n'aurais pu vous +confesser un pareil crime. Morte, j'ose tout. Je ne pouvais plus faire +autrement que de mourir, rien ne m'aurait lavee, j'etais trop tachee. Je +ne pouvais plus aimer, ni etre aimee; il me semblait que je salissais +tout le monde, rien qu'en donnant la main. + +Tout a l'heure, je vais aller prendre mon bain et je ne reviendrai pas. + +Cette lettre pour vous ira chez mon amant. Il la recevra apres ma mort, +et sans rien comprendre, vous la fera tenir, accomplissant mon dernier +voeu. Et vous la lirez, vous, en revenant du cimetiere. + +Adieu, pere, je n'ai plus rien a vous dire. Faites ce que vous voudrez, +et pardonnez-moi." + +Le colonel s'essuya le front couvert de sueur. Son sang-froid, le +sang-froid des jours de bataille lui etait revenu tout a coup. + +Il sonna. + +Un domestique parut. + +--Envoyez-moi Philippe, dit-il. + +Puis, il entr'ouvrit le tiroir de sa table. + +L'homme entra presque aussitot, un grand soldat a moustaches rousses, +l'air malin, l'oeil sournois. + +Le colonel le regarda tout droit. + +--Tu vas me dire le nom de l'amant de ma femme. + +--Mais, mon colonel... + +L'officier prit son revolver dans le tiroir entr'ouvert. + +--Allons, et vite, tu sais que je ne plaisante pas. + +--Eh bien!... mon colonel..., c'est le capitaine Saint-Albert. + +A peine avait-il prononce ce nom, qu'une flamme lui brula les yeux, et +il s'abattit sur la face, une balle au milieu du front. + + + + +LE LAPIN + + +Maitre Lecacheur apparut sur la porte de sa maison, a l'heure ordinaire, +entre cinq heures et cinq heures un quart du matin, pour surveiller ses +gens qui se mettaient au travail. + +Rouge, mal eveille, l'oeil droit ouvert, l'oeil gauche presque ferme, +il boutonnait avec peine ses bretelles sur son gros ventre, tout en +surveillant, d'un regard entendu et circulaire, tous les coins connus de +sa ferme. Le soleil coulait ses rayons obliques a travers les hetres du +fosse et les pommiers ronds de la cour, faisait chanter les coqs sur +le fumier et roucouler les pigeons sur le toit. La senteur de l'etable +s'envolait par la porte ouverte et se melait, dans l'air frais du matin, +a l'odeur acre de l'ecurie ou hennissaient les chevaux, la tete tournee +vers la lumiere. + +Des que son pantalon fut soutenu solidement, maitre Lecacheur se mit +en route, allant d'abord vers le poulailler, pour compter les oeufs du +matin, car il craignait des maraudes depuis quelque temps. + +Mais la fille de ferme accourut vers lui en levant les bras et criant: +"Mait' Cacheux, mait' Cacheux, on a vole un lapin, c'te nuit." + +--Un lapin? + +--Oui, mait'Cacheux, l'gros gris, celui de la cage a draite. + +Le fermier ouvrit tout a fait l'oeil gauche et dit simplement: + +--Faut ve ca. + +Et il alla voir. + +La cage avait ete brisee, et le lapin etait parti. + +Alors l'homme devint soucieux, referma son oeil droit et se gratta le +nez. Puis, apres avoir reflechi, il ordonna a la servante effaree, qui +demeurait stupide devant son maitre: + +--Va queri les gendarmes. Dis que j'les attends sur l'heure. + +Maitre Lecacheur etait maire de sa commune, Pavigny-le-Gras, et +commandait en maitre, vu son argent et sa position. + +Des que la bonne eut disparu, en courant vers le village, distant d'un +demi-kilometre, le paysan rentra chez lui, pour boire son cafe et causer +de la chose avec sa femme. + +Il la trouva soufflant le feu avec sa bouche, a genoux devant le foyer. + +Il dit des la porte: + +--V'la qu'on a vole un lapin, l'gros gris. + +Elle se retourna si vite qu'elle se trouva assise par terre, et +regardant son mari avec des yeux desoles: + +--Que qu'tu dis, Cacheux! qu'on a vole un lapin? + +--L'gros gris. + +--L'gros gris? + +Elle soupira. + +--Que misere! que qu'a pu l'vole, cu lapin. + +C'etait une petite femme maigre et vive, propre, entendue a tous les +soins de l'exploitation. + +Lecacheur avait son idee. + +--Ca doit etre cu gars de Polyte. + +La fermiere se leva brusquement, et d'une voix furieuse: + +--C'est li! c'est li! faut pas en tracher d'autre. C'est li! Tu l'as +dit, Cacheux! + +Sur sa maigre figure irritee, toute sa fureur paysanne, toute son +avarice, toute sa rage de femme econome contre le valet toujours +soupconne, contre la servante toujours suspectee, apparaissaient dans la +contraction de la bouche, dans les rides des joues et du front. + +--Et que que t'as fait? demanda-t-elle. + +--J'ai enveye queri les gendarmes. + +Ce Polyte etait un homme de peine employe pendant quelques jours dans +la ferme et congedie par Lecacheur apres une reponse insolente. Ancien +soldat, il passait pour avoir garde de ses campagnes en Afrique des +habitudes de maraude et de libertinage. Il faisait, pour vivre, tous les +metiers. Macon, terrassier, charretier, faucheur, casseur de pierres, +ebrancheur, il etait surtout faineant; aussi ne le gardait-on nulle +part et devait-il par moments changer de canton pour trouver encore du +travail. + +Des le premier jour de son entree a la ferme, la femme de Lecacheur +l'avait deteste; et maintenant elle etait sure que le vol avait ete +commis par lui. + +Au bout d'une demi-heure environ, les deux gendarmes arriverent. Le +brigadier Senateur etait tres haut et maigre, le gendarme Lenient, gros +et court. + +Lecacheur les fit asseoir, et leur raconta la chose. Puis on alla +voir le lieu du mefait afin de constater le bris de la cabine et de +recueillir toutes les preuves. Lorsqu'on fut rentre dans la cuisine, la +maitresse apporta du vin, emplit les verres et demanda avec un defi dans +l'oeil: + +--L'prendrez-vous, c'ti-la? + +Le brigadier, son sabre entre les jambes, semblait soucieux. Certes, il +etait sur de le prendre si on voulait bien le lui designer. Dans le cas +contraire, il ne repondait point de le decouvrir lui-meme. Apres avoir +longtemps reflechi, il posa cette simple question: + +--Le connaissez-vous, le voleur? + +Un pli de malice normande rida la grosse bouche de Lecacheur qui +repondit: + +--Pour l'connaitre, non, je l'connais point, vu que j'l'ai pas vu voler. +Si j'l'avais vu, j'y aurais fait manger tout cru, poil et chair, sans +un coup d'cidre pour l'faire passer. Pour lors, pour dire qui c'est, +je l'dirai point, nonobstant, que j'crais qu'c'est cu propre a rien de +Polyte. + +Alors il expliqua longuement ses histoires avec Polyte, le depart de ce +valet, son mauvais regard, des propos rapportes, accumulant des preuves +insignifiantes et minutieuses. + +Le brigadier, qui avait ecoute avec grande attention tout en vidant son +verre de vin et en le remplissant ensuite, d'un geste indifferent, se +tourna vers son gendarme: + +--Faudra voir chez la femme au berque Severin, dit-il. + +Le gendarme sourit et repondit par trois signes de tete. + +Alors, Mme Lecacheur se rapprocha, et tout doucement, avec des ruses +de paysanne, interrogea a son tour le brigadier. Ce berger Severin, un +simple, une sorte de brute, eleve dans un parc a moutons, ayant grandi +sur les cotes au milieu de ses betes trottantes et belantes, ne +connaissant guere qu'elles au monde, avait cependant conserve au fond +de l'ame l'instinct d'epargne du paysan. Certes, il avait du cacher, +pendant des annees et des annees, dans des creux d'arbre ou des trous de +rocher tout ce qu'il gagnait d'argent, soit en gardant les troupeaux, +soit en guerissant, par des attouchements et des paroles, les entorses +des animaux (car le secret des rebouteux lui avait ete transmis par un +vieux berger qu'il avait remplace). Or, un jour, il acheta, en vente +publique, un petit bien, masure et champ, d'une valeur de trois mille +francs. + +Quelques mois plus tard, on apprit qu'il se mariait. Il epousait une +servante connue pour ses mauvaises moeurs, la bonne du cabaretier. Les +gars racontaient que cette fille, le sachant aise, l'avait ete trouver +chaque nuit, dans sa hutte, et l'avait pris, l'avait conquis, l'avait +conduit au mariage, peu a peu, de soir en soir. + +Puis, ayant passe par la mairie et par l'eglise, elle habitait +maintenant la maison achetee par son homme, tandis qu'il continuait a +garder ses troupeaux, nuit et jour, a travers les plaines. + +Et le brigadier ajouta: + +--V'la trois s'maines que Polyte couche avec elle, vu qu'il n'a pas +d'abri, ce maraudeur. + +Le gendarme se permit un mot: + +--Il prend la couverture au berger. + +Madame Lecacheur, saisie d'une rage nouvelle, d'une rage accrue par une +colere de femme mariee contre le devergondage, s'ecria: + +--C'est elle, j'en suis sure. Allez-y. Ah! les bougres de voleux! + +Mais le brigadier ne s'emut pas: + +--Minute, dit-il. Attendons midi, vu qu'il y vient diner chaque jour. Je +les pincerai le nez dessus. + +Et le gendarme souriait, seduit par l'idee de son chef; et Lecacheur +aussi souriait maintenant, car l'aventure du berger lui semblait +comique, les maris trompes etant toujours plaisants. + +Midi venait de sonner, quand le brigadier Senateur, suivi de son homme, +frappa trois coups legers a la porte d'une petite maison isolee, plantee +au coin d'un bois, a cinq cents metres du village. + +Ils s'etaient colles contre le mur afin de n'etre pas vus du dedans; +et ils attendirent. Au bout d'une minute ou deux, comme personne ne +repondait, le brigadier frappa de nouveau. Le logis semblait inhabite +tant il etait silencieux, mais le gendarme Lenient, qui avait l'oreille +fine, annonca qu'on remuait a l'interieur. + +Alors Senateur se facha. Il n'admettait point qu'on resistat une seconde +a l'autorite et, heurtant le mur du pommeau de son sabre, il cria: + +--Ouvrez, au nom de la loi! + +Cet ordre demeurant toujours inutile, il hurla: + +--Si vous n'obeissez pas, je fais sauter la serrure. Je suis le +brigadier de gendarmerie, nom de Dieu! Attention, Lenient. + +Il n'avait point fini de parler que la porte etait ouverte, et Senateur +avait devant lui une grosse fille tres rouge, joufflue, depoitraillee, +ventrue, large des hanches, une sorte de femelle sanguine et bestiale, +la femme du berger Severin. + +Il entra. + +--Je viens vous rendre visite, rapport a une petite enquete, dit-il. + +Et il regardait autour de lui. Sur la table une assiette, un pot a +cidre, un verre a moitie plein annoncaient un repas commence. Deux +couteaux trainaient cote a cote. Et le gendarme malin cligna de l'oeil a +son chef. + +--Ca sent bon, dit celui-ci. + +--On jurerait du lapin saute, ajouta Lenient tres gai. + +--Voulez-vous un verre de fine? demanda la paysanne. + +--Non, merci. Je voudrais seulement la peau du lapin que vous mangez. + +Elle fit l'idiote; mais elle tremblait. + +--Que lapin? + +Le brigadier s'etait assis et s'essuyait le front avec serenite. + +--Allons, allons, la patronne, vous ne nous ferez pas accroire que vous +vous nourrissiez de chiendent. Que mangiez-vous, la, toute seule, pour +votre diner? + +--Me, rien de rien, j'vous jure. Un p'tieu d'beurre su l'pain. + +--Mazette, la bourgeoise, un p'tieu d'beurre su l'pain... vous faites +erreur. C'est un p'tieu d'beurre sur le lapin qu'il faut dire. Bougre! +il sent bon vot'beurre, nom de Dieu! c'est du beurre de choix, du beurre +d'extra, du beurre de noce, du beurre a poil, pour sur, c'est pas du +beurre de menage, cu beurre-la! + +Le gendarme se tordait et repetait: + +--Pour sur, c'est pas du beurre de menage. + +Le brigadier Senateur etant farceur, toute la gendarmerie etait devenue +facetieuse. + +Il reprit: + +--Ous'qu'il est vot'beurre? + +--Mon beurre? + +--Oui, vot'beurre. + +--Mais dans l'pot. + +--Alors, ous'qu'il est l'pot? + +--Que pot? + +--L'pot a beurre, pardi! + +--Le v'la. + +Elle alla chercher une vieille tasse au fond de laquelle gisait une +couche de beurre rance et sale. + +Le brigadier le flaira et, remuant le front: + +---C'est pas l'meme. Il me faut l'beurre qui sent le lapin saute. +Allons, Lenient, ouvrons l'oeil; vois su l'buffet, mon garcon; me j'vas +guetter sous le lit. + +Ayant donc ferme la porte, il s'approcha du lit et le voulut tirer; +mais le lit tenait au mur, n'ayant pas ete deplace depuis plus d'un +demi-siecle apparemment. Alors le brigadier se pencha, et fit craquer +son uniforme. Un bouton venait de sauter. + +--Lenient, dit-il. + +--Mon brigadier? + +--Viens, mon garcon, viens au lit, moi je suis trop long pour voir +dessous. Je me charge du buffet. + +Donc, il se releva, et attendit, debout, que son homme eut execute +l'ordre. + +Lenient, court et rond, ota son kepi, se jeta sur le ventre, et collant +son front par terre, regarda longtemps le creux noir sous la couche. +Puis, soudain, il s'ecria: + +--Je l'tiens! Je l'tiens! + +Le brigadier Senateur se pencha sur son homme. + +--Que que tu tiens, le lapin? + +--Non, l'voleux! + +--L'voleux! Amene, amene! + +Les deux bras du gendarme allonges sous le lit avaient apprehende +quelque chose, et il tirait de toute sa force. Un pied, chausse d'un +gros soulier, parut enfin, qu'il tenait de sa main droite. + +Le brigadier le saisit: "Hardi! hardi! tire!" + +Lenient, a genoux maintenant, tirait sur l'autre jambe. Mais la besogne +etait rude, car le captif gigotait ferme, ruait et faisait gros dos, +s'arc-boutant de la croupe a la traverse du lit. + +--Hardi! hardi! tire, criait Senateur. + +Et ils tiraient de toute leur force, si bien que la barre de bois +ceda et l'homme sortit jusqu'a la tete, dont il se servit encore pour +s'accrocher a sa cachette. + +La figure parut enfin, la figure furieuse et consternee de Polyte dont +les bras demeuraient etendus sous le lit. + +--Tire! criait toujours le brigadier. + +Alors un bruit bizarre se fit entendre; et, comme les bras s'en venaient +a la suite des epaules, les mains se montrerent a la suite des bras et, +dans les mains, la queue d'une casserole, et, au bout de la queue, la +casserole elle-meme, qui contenait un lapin saute. + +--Nom de Dieu, de Dieu, de Dieu, de Dieu! hurlait le brigadier fou de +joie, tandis que Lenient s'assurait de l'homme. + +Et la peau du lapin, preuve accablante, derniere et terrible piece a +conviction, fut decouverte dans la paillasse. + +Alors les gendarmes rentrerent en triomphe au village avec le prisonnier +et leurs trouvailles. + +Huit jours plus tard, la chose ayant fait grand bruit, maitre Lecacheur, +en entrant a la mairie pour y conferer avec le maitre d'ecole, apprit +que le berger Severin l'y attendait depuis une heure. + +L'homme etait assis sur une chaise, dans un coin, son baton entre les +jambes. En apercevant le maire, il se leva, ota son bonnet, salua d'un: + +--Bonjou, mait'Cacheux. + +Puis demeura debout, craintif, gene. + +--Qu'est-ce que vous demandez? dit le fermier. + +--V'la, mait'Cacheux. C'est-i veridique qu'on a vole un lapin cheux +vous, l'aut'semaine? + +--Mais oui, c'est vrai, Severin. + +--Ah! ben, pour lors c'est veridique. + +--Oui, mon brave. + +--Que qui l'a vole, cu lapin? + +--C'est Polyte Ancas, l'journalier. + +--Ben, ben. C'est-i veridique itou qu'on l'a trouve sous mon lit? + +--Qui ca, le lapin? + +--Le lapin et pi Polyte, l'un au bout d'l'autre. + +--Oui, mon pauv'e Severin. C'est vrai. + +--Pour lors, c'est veridique? + +--Oui. Qu'est-ce qui vous a donc conte c't'histoire-la? + +--Un p'tieu tout l'monde. Je m'entends. Et pi, et pi, vous n'en savez +long su l'mariage, vu qu'vous les faites, vous qu'etes maire. + +--Comment sur le mariage? + +--Oui, rapport au drait. + +--Comment rapport au droit? + +--Rapport au drait d'l'homme et pi au drait d'la femme. + +--Mais, oui. + +--Eh! ben, dites-me, mait'Cacheux, ma femme a-t-i l'drait de coucher ave +Polyte? + +--Comment, de coucher avec Polyte? + +--Oui, c'est-i son drait, vu la loi, et pi vu qu'alle est ma femme, de +coucher avec Polyte? + +--Mais non, mais non, c'est pas son droit. + +--Si je l'y r'prends, j'ai-t-i l'drait de li fout' des coups, me, a elle +et pi a li itou? + +--Mais... mais... mais oui. + +--C'est ben, pour lors. J'vas vous dire. Eune nuit, vu qu'j'avais +d'z'idees, j'rentrai, l'aute semaine, et j'les y trouvai, qu'i n'etaient +point dos a dos. J'foutis Polyte coucher dehors; mais c'est tout, vu que +je savais point mon drait. C'te fois-ci, j'les vis point. Je l'sais par +l's autres. C'est fini, n'en parlons pu. Mais si j'les r'pince... nom +d'un nom, si j'les r'pince. Je leur ferai passer l'gout d'la rigolade, +mait'Cacheux, aussi vrai que je m'nomme Severin... + + + + +UN SOIR + + +Le _Kleber_ avait stoppe, et je regardais de mes yeux ravis l'admirable +golfe de Bougie qui s'ouvrait devant nous. Les forets kabyles couvraient +les hautes montagnes; les sables jaunes, au loin, faisaient, a la mer +une rive de poudre d'or, et le soleil tombait en torrents de feu sur les +maisons blanches de la petite ville. + +La brise chaude, la brise d'Afrique, apportait a mon coeur joyeux, +l'odeur du desert, l'odeur du grand continent mysterieux ou l'homme du +Nord ne penetre guere. Depuis trois mois, j'errai sur le bord de ce +monde profond et inconnu, sur le rivage de cette terre fantastique de +l'autruche, du chameau, de la gazelle, de l'hippopotame, du gorille, de +l'elephant et du negre. J'avais vu l'arabe galoper dans le vent, comme +un drapeau qui flotte et vole et passe, j'avais couche sous la tente +brune, dans la demeure vagabonde de ces oiseaux blancs du desert. +J'etais ivre de lumiere, de fantaisie et d'espace. + +Maintenant, apres cette derniere excursion, il faudrait partir, +retourner en France, revoir Paris, la ville du bavardage inutile, des +soucis mediocres et des poignees de mains sans nombre. Je dirais adieu +aux choses aimees, si nouvelles, a peine entrevues, tant regrettees. + +Une flotte de barques entourait le paquebot. Je sautai dans l'une +d'elles ou ramait un negrillon, et je fus bientot sur le quai, pres de +la vieille porte sarrazine, dont la ruine grise, a l'entree de la cite +kabyle, semble un ecusson de noblesse antique. + +Comme je demeurais debout sur le port, a cote de ma valise, regardant +sur la rade le gros navire a l'ancre, et stupefait d'admiration devant +cette cote unique, devant ce cirque de montagnes baignees par les flots +bleus, plus beau que celui de Naples, aussi beau que ceux d'Ajaccio et +de Porto, en Corse, une lourde main me tomba sur l'epaule. + +Je me retournai et je vis un grand homme a barbe longue, coiffe d'un +chapeau de paille, vetu de flanelle blanche, debout a cote de moi, et me +devisageant de ses yeux bleus. + +--N'etes-vous pas mon ancien camarade de pension? dit-il. + +--C'est possible. Comment vous appelez-vous? + +--Tremoulin. + +--Parbleu! Tu etais mon voisin d'etudes. + +--Ah! vieux, je t'ai reconnu du premier coup, moi. + +Et la longue barbe se frotta sur mes joues. + +Il semblait si content, si gai, si heureux de me voir, que, par un elan +d'amical egoisme, je serrai fortement les deux mains de ce camarade de +jadis, et que je me sentis moi-meme tres satisfait de l'avoir ainsi +retrouve. + +Tremoulin avait ete pour moi pendant quatre ans le plus intime, le +meilleur de ces compagnons d'etudes que nous oublions si vite a peine +sortis du college. C'etait alors un grand corps mince, qui semblait +porter une tete trop lourde, une grosse tete ronde, pesante, inclinant +le cou tantot a droite, tantot a gauche, et ecrasant la poitrine etroite +de ce haut collegien a longues jambes. + +Tres intelligent, doue d'une facilite merveilleuse, d'une rare souplesse +d'esprit, d'une sorte d'intuition instinctive pour toutes les etudes +litteraires, Tremoulin etait le grand decrocheur de prix de notre +classe. + +On demeurait convaincu au college qu'il deviendrait un homme illustre, +un poete sans doute, car il faisait des vers et il etait plein d'idees +ingenieusement sentimentales. Son pere, pharmacien dans le quartier du +Pantheon, ne passait pas pour riche. + +Aussitot apres le baccalaureat, je l'avais perdu de vue. + +--Qu'est-ce que tu fais ici? m'ecriai-je. + +Il repondit en souriant: + +--Je suis colon. + +--Bah! Tu plantes? + +--Et je recolte. + +--Quoi? + +--Du raisin, dont je fais du vin. + +--Et ca va? + +--Ca va tres bien. + +--Tant mieux, mon vieux. + +--Tu allais a l'hotel? + +--Mais, oui. + +--Eh bien, tu iras chez moi. + +--Mais!... + +--C'est entendu. + +Et il dit au negrillon qui surveillait nos mouvements: + +--Chez moi, Ali. + +Ali repondit: + +--Foui, moussi. + +Puis se mit a courir, ma valise sur l'epaule, ses pieds noirs battant la +poussiere. + +Tremoulin me saisit le bras, et m'emmena. D'abord il me posa des +questions sur mon voyage, sur mes impressions, et, voyant mon +enthousiasme, parut m'en aimer davantage. + +Sa demeure etait une vieille maison mauresque a cour interieure, sans +fenetres sur la rue, et dominee par une terrasse qui dominait elle-meme +celles des maisons voisines, et le golfe et les forets, les montagnes, +la mer. + +Je m'ecriai: + +--Ah! voila ce que j'aime, tout l'Orient m'entre dans le coeur en ce +logis. Cristi! que tu es heureux de vivre ici! Quelles nuits tu dois +passer sur cette terrasse! Tu y couches? + +--Oui, j'y dors pendant l'ete. Nous y monterons ce soir. Aimes-tu la +peche? + +--Quelle peche? + +--La peche au flambeau. + +--Mais oui, je l'adore. + +--Eh bien, nous irons, apres diner. Puis nous reviendrons prendre des +sorbets sur mon toit. + +Apres que je me fus baigne, il me fit visiter la ravissante ville +kabyle, une vraie cascade de maisons blanches degringolant a la mer, +puis nous rentrames comme le soir venait, et apres un exquis diner nous +descendimes vers le quai. + +On ne voyait plus rien que les feux des rues et les etoiles, ces larges +etoiles luisantes, scintillantes, du ciel d'Afrique. + +Dans un coin du port, une barque attendait Des que nous fumes dedans, un +homme dont je n'avais point distingue le visage se mit a ramer pendant +que mon ami preparait le brasier qu'il allumerait tout a l'heure. Il me +dit: + +--Tu sais, c'est moi qui manie la fouine. Personne n'est plus fort que +moi. + +--Mes compliments. + +Nous avions contourne une sorte de mole et nous etions, maintenant, dans +une petite baie pleine de hauts rochers dont les ombres avaient l'air de +tours baties dans l'eau, et je m'apercus, tout a coup, que la mer +etait phosphorescente. Les avirons qui la battaient lentement, a coups +reguliers, allumaient dedans, a chaque tombee, une lueur mouvante et +bizarre qui trainait ensuite au loin derriere nous, en s'eteignant. Je +regardais, penche, cette coulee de clarte pale, emiettee par les rames, +cet inexprimable feu de la mer, ce feu froid qu'un mouvement allume et +qui meurt des que le flot se calme. Nous allions dans le noir, glissant +sur cette lueur, tous les trois. + +Ou allions-nous? Je ne voyais point mes voisins, je ne voyais rien que +ce remous lumineux et les etincelles d'eau projetees par les avirons. Il +faisait chaud, tres chaud. L'ombre semblait chauffee dans un four, et +mon coeur se troublait de ce voyage mysterieux avec ces deux hommes dans +cette barque silencieuse. + +Des chiens, les maigres chiens arabes au poil roux, au nez pointu, aux +yeux luisants, aboyaient au loin, comme ils aboient toutes les nuits +sur cette terre demesuree, depuis les rives de la mer jusqu'au fond du +desert ou campent les tribus errantes. Les renards, les chacals, les +hyenes, repondaient; et non loin de la, sans doute, quelque lion +solitaire devait grogner dans une gorge de l'Atlas. + +Soudain, le rameur s'arreta. Ou etions-nous? Un petit bruit grinca pres +de moi. Une flamme d'allumette apparut, et je vis une main, rien qu'une +main, portant cette flamme legere vers la grille de fer suspendue a +l'avant du bateau et chargee de bois comme un bucher flottant. + +Je regardais, surpris, comme si cette vue eut ete troublante et +nouvelle, et je suivis avec emotion la petite flamme touchant au bord de +ce foyer une poignee de bruyeres seches qui se mirent a crepiter. + +Alors, dans la nuit endormie, dans la lourde nuit brulante, un grand feu +clair jaillit, illuminant, sous un dais de tenebres pesant sur nous, la +barque et deux hommes, un vieux matelot maigre, blanc et ride, coiffe +d'un mouchoir noue sur la tete, et Tremoulin, dont la barbe blonde +luisait. + +--Avant! dit-il. + +L'autre rama, nous remettant en marche, au milieu d'un meteore, sous +le dome d'ombre mobile qui se promenait avec nous. Tremoulin, d'un +mouvement continu, jetait du bois sur le brasier qui flambait, eclatant +et rouge. + +Je me penchai de nouveau et j'apercus le fond de la mer. A quelques +pieds sous le bateau il se deroulait lentement, a mesure que nous +passions, l'etrange pays de l'eau, de l'eau qui vivifie, comme l'air du +ciel, des plantes et des betes. Le brasier enfoncant jusqu'aux rochers +sa vive lumiere, nous glissions sur des forets surprenantes d'herbes +rousses, roses, vertes, jaunes. Entre elles et nous une glace +admirablement transparente, une glace liquide, presque invisible, les +rendait feeriques, les reculait dans un reve, dans le reve qu'eveillent +les oceans profonds. Cette onde claire si limpide qu'on ne distinguait +point, qu'on devinait plutot, mettait entre ces etranges vegetations +et nous quelque chose de troublant comme le doute de la realite, les +faisait mysterieuses comme les paysages des songes. + +Quelquefois les herbes venaient jusqu'a la surface, pareilles a des +cheveux, a peine remuees par le lent passage de la barque. + +Au milieu d'elles, de minces poissons d'argent filaient, fuyaient, vus +une seconde et disparus. D'autres, endormis encore, flottaient suspendus +au milieu de ces broussailles d'eau, luisants et fluets, insaisissables. +Souvent un crabe courait vers un trou pour se cacher, ou bien une meduse +bleuatre et transparente, a peine visible, fleur d'azur pale, vraie +fleur de mer, laissait trainer son corps liquide dans notre leger +remous; puis, soudain, le fond disparaissait, tombe plus bas, tres loin, +dans un brouillard de verre epaissi. On voyait vaguement alors de gros +rochers et des varechs sombres, a peine eclaires par le brasier. + +Tremoulin, debout a l'avant, le corps penche, tenant aux mains le long +trident aux pointes aigues qu'on nomme la fouine, guettait les rochers, +les herbes, le fond changeant de la mer, avec un oeil ardent de bete qui +chasse. + +Tout a coup, il laissa glisser dans l'eau, d'un mouvement vif et doux, +la tete fourchue de son arme, puis il la lanca comme on lance une +fleche, avec une telle promptitude qu'elle saisit a la course un grand +poisson fuyant devant nous. + +Je n'avais rien vu que le geste de Tremoulin, mais je l'entendis grogner +de joie, et, comme il levait sa fouine dans la clarte du brasier, +j'apercus une bete qui se tordait traversee par les dents de fer. +C'etait un congre. Apres l'avoir contemple et me l'avoir montre en +le promenant au-dessus de la flamme, mon ami le jeta dans le fond du +bateau. Le serpent de mer, le corps perce de cinq plaies, glissa, rampa, +frolant mes pieds, cherchant un trou pour fuir, et, ayant trouve entre +les membrures du bateau une flaque d'eau saumatre, il s'y blottit, s'y +roula presque mort deja. + +Alors, de minute en minute, Tremoulin cueillit, avec une adresse +surprenante, avec une rapidite foudroyante, avec une surete miraculeuse, +tous les etranges vivants de l'eau salee. Je voyais tour a tour passer +au-dessus du feu, avec des convulsions d'agonie, des loups argentes, des +murenes sombres tachetees de sang, des rascasses herissees de dards, et +des seches, animaux bizarres qui crachaient de l'encre et faisaient la +mer toute noire pendant quelques instants, autour du bateau. + +Cependant je croyais sans cesse entendre des cris d'oiseaux autour +de nous, dans la nuit, et je levais la tete m'efforcant de voir d'ou +venaient ces sifflements aigus, proches ou lointains, courts ou +prolonges. Ils etaient innombrables, incessants, comme si une nuee +d'ailes eut plane sur nous, attirees sans doute par la flamme. Parfois +ces bruits semblaient tromper l'oreille et sortir de i'eau. + +Je demandai: + +--Qui est-ce qui siffle ainsi? + +--Mais ce sont les charbons qui tombent. + +C'etait en effet le brasier semant sur la mer une pluie de brindilles en +feu. Elles tombaient rouges ou flambant encore et s'eteignaient avec une +plainte douce, penetrante, bizarre, tantot un vrai gazouillement, tantot +un appel court d'emigrant qui passe. Des gouttes de resine ronflaient +comme des balles ou comme des frelons et mouraient brusquement en +plongeant. On eut dit vraiment des voix d'etres, une inexprimable et +frele rumeur de vie errant dans l'ombre tout pres de nous. + +Tremoulin cria soudain: + +--Ah... la gueuse! + +Il lanca sa fouine, et, quand il la releva, je vis, enveloppant les +dents de la fourchette, et collee au bois, une sorte de grande loque de +chair rouge qui palpitait, remuait, enroulant et deroulant de longues +et molles et fortes lanieres couvertes de sucoirs autour du manche du +trident. C'etait une pieuvre. + +Il approcha de moi cette proie, et je distinguai les deux gros yeux du +monstre qui me regardaient, des yeux saillants, troubles et terribles, +emergeant d'une sorte de poche qui ressemblait a une tumeur. Se croyant +libre, la bete allongea lentement un de ses membres dont je vis les +ventouses blanches ramper vers moi. La pointe en etait fine comme un +fil, et des que cette jambe devorante se fut accrochee au banc, une +autre se souleva, se deploya pour la suivre. On sentait la-dedans, dans +ce corps musculeux et mou, dans cette ventouse vivante, rougeatre et +flasque, une irresistible force. Tremoulin avait ouvert son couteau, et +d'un coup brusque, il le plongea entre les yeux. + +On entendit un soupir, un bruit d'air qui s'echappe; et le poulpe cessa +d'avancer. + +Il n'etait pas mort cependant, car la vie est tenace en ces corps +nerveux, mais sa vigueur etait detruite, sa pompe crevee, il ne pouvait +plus boire le sang, sucer et vider la carapace des crabes. + +Tremoulin, maintenant, detachait du bordage, comme pour jouer avec cet +agonisant, ses ventouses impuissantes, et, saisi soudain par une etrange +colere, il cria: + +--Attends, je vas te chauffer les pieds. + +D'un coup de trident il le reprit et, l'elevant de nouveau, il fit +passer contre la flamme, en les frottant aux grilles de fer rougies du +brasier, les fines pointes de chair des membres de la pieuvre. + +Elles crepiterent en se tordant, rougies, raccourcies par le feu; et +j'eus mal jusqu'au bout des doigts de la souffrance de l'affreuse bete. + +--Oh! ne fais pas ca, criai-je. + +Il repondit avec calme: + +--Bah! c'est assez bon pour elle. + +Puis il rejeta dans le bateau la pieuvre crevee et mutilee qui se traina +entre mes jambes, jusqu'au trou plein d'eau saumatre, ou elle se blottit +pour mourir au milieu des poissons morts. + +Et la peche continua longtemps, jusqu'a ce que le bois vint a manquer. + +Quand il n'y en eut plus assez pour entretenir le feu, Tremoulin +precipita dans l'eau le brasier tout entier, et la nuit, suspendue sur +nos tetes par la flamme eclatante, tomba sur nous, nous ensevelit de +nouveau dans ses tenebres. + +Le vieux se remit a ramer, lentement, a coups reguliers. Ou etait le +port, ou etait la terre? ou etait l'entree du golfe et la large mer? +Je n'en savais rien. Le poulpe remuait encore pres de mes pieds, et je +souffrais dans les ongles comme si on me les eut brules aussi. Soudain, +j'apercus des lumieres; on rentrait au port. + +--Est-ce que tu as sommeil? demanda mon ami. + +--Non, pas du tout. + +--Alors, nous allons bavarder un peu sur mon toit. + +--Bien volontiers. + +Au moment ou nous arrivions sur cette terrasse, j'apercus le croissant +de la lune qui se levait derriere les montagnes. Le vent chaud glissait +par souffles lents, plein d'odeurs legeres, presque imperceptibles, +comme s'il eut balaye sur son passage la saveur des jardins et des +villes de tous les pays brules du soleil. + +Autour de nous, les maisons blanches aux toits carres descendaient vers +la mer, et sur ces toits on voyait des formes humaines couchees ou +debout, qui dormaient ou qui revaient sous les etoiles, des familles +entieres roulees en de longs vetements de flanelle et se reposant, dans +la nuit calme, de la chaleur du jour. + +Il me sembla tout a coup que l'ame orientale entrait en moi, l'ame +poetique et legendaire des peuples simples aux pensees fleuries. J'avais +le coeur plein de la Bible et des Mille et une Nuits; j'entendais des +prophetes annoncer des miracles et je voyais sur les terrasses de palais +passer des princesses en pantalons de soie, tandis que brulaient, en des +rechauds d'argent, des essences fines dont la fumee prenait des formes +de genies. + +Je dis a Tremoulin: + +--Tu as de la chance d'habiter ici. + +Il repondit: + +--C'est le hasard qui m'y a conduit. + +--Le hasard? + +--Oui, le hasard et le malheur. + +--Tu as ete malheureux? + +--Tres malheureux. + +Il etait debout, devant moi, enveloppe de son burnous, et sa voix me fit +passer un frisson sur la peau, tant elle me sembla douloureuse. + +Il reprit apres un moment de silence: + +--Je peux te raconter mon chagrin. Cela me fera peut-etre du bien d'en +parler. + +--Raconte. + +--Tu le veux? + +--Oui. + +--Voila. Tu te rappelles bien ce que j'etais au college: une maniere +de poete eleve dans une pharmacie. Je revais de faire des livres, et +j'essayai, apres mon baccalaureat. Cela ne me reussit pas. Je publiai un +volume de vers, puis un roman, sans vendre davantage l'un que l'autre, +puis une piece de theatre qui ne fut pas jouee. + +Alors, je devins amoureux. Je ne te raconterai pas ma passion. A cote +de la boutique de papa, il y avait un tailleur, lequel etait pere d'une +fille. Je l'aimai. Elle etait intelligente, ayant conquis ses diplomes +d'instruction superieure, et avait un esprit vif, sautillant, tres en +harmonie, d'ailleurs, avec sa personne. On lui eut donne quinze ans bien +qu'elle en eut plus de vingt-deux. C'etait une toute petite femme, fine +de traits, de lignes, de ton, comme une aquarelle delicate. Son nez, sa +bouche, ses yeux bleus, ses cheveux blonds, son sourire, sa taille, ses +mains, tout cela semblait fait pour une vitrine et non pour la vie a +l'air. Pourtant elle etait vive, souple et active incroyablement. J'en +fus tres amoureux. Je me rappelle deux ou trois promenades au jardin du +Luxembourg, aupres de la fontaine de Medicis, qui demeureront assurement +les meilleures heures de ma vie. Tu connais, n'est-ce pas, cet etat +bizarre de folie tendre qui fait que nous n'avons plus de pensee que +pour des actes d'adoration? On devient veritablement un possede que +hante une femme, et rien n'existe plus pour nous a cote d'elle. + +Nous fumes bientot fiances. Je lui communiquai mes projets d'avenir +qu'elle blama. Elle ne me croyait ni poete, ni romancier, ni auteur +dramatique, et pensait que le commerce, quand il prospere, peut donner +le bonheur parfait. + +Renoncant donc a composer des livres, je me resignai a en vendre, et +j'achetai, a Marseille, la Librairie Universelle, dont le proprietaire +etait mort. + +J'eus la trois bonnes annees. Nous avions fait de notre magasin une +sorte de salon litteraire ou tous les lettres de la ville venaient +causer. On entrait chez nous comme on entre au cercle, et on echangeait +des idees sur les livres, sur les poetes, sur la politique surtout. Ma +femme, qui dirigeait la vente, jouissait d'une vraie notoriete dans +la ville. Quant a moi, pendant qu'on bavardait au rez-de-chaussee, +je travaillais dans mon cabinet du premier qui communiquait avec la +librairie par un escalier tournant. J'entendais les voix, les rires, les +discussions, et je cessais d'ecrire parfois, pour ecouter. Je m'etais +mis en secret a composer un roman--que je n'ai pas fini. + +Les habitues les plus assidus etaient M. Montina, un rentier, un grand +garcon, un beau garcon, un beau du Midi, a poil noir, avec des yeux +complimenteurs, M. Barbet, un magistrat, deux commercants, MM. Faucil et +Labarregue, et le general marquis de Fleche, le chef du parti royaliste, +le plus gros personnage de la province, un vieux de soixante-six ans. + +Les affaires marchaient bien. J'etais heureux, tres heureux. + +Voila qu'un jour, vers trois heures, en faisant des courses, je passai +par la rue Saint-Ferreol et je vis sortir soudain d'une porte une femme +dont la tournure ressemblait si fort a celle de la mienne que je me +serais dit: "C'est elle!" si je ne l'avais laissee, un peu souffrante, +a la boutique une heure plus tot. Elle marchait devant moi, d'un pas +rapide, sans se retourner. Et je me mis a la suivre presque malgre moi, +surpris, inquiet. + +Je me disais: "Ce n'est pas elle. Non. C'est impossible, puisqu'elle +avait la migraine. Et puis qu'aurait-elle ete faire dans cette maison?" + +Je voulus cependant en avoir le coeur net, et je me hatai pour la +rejoindre. M'a-t-elle senti ou devine ou reconnu a mon pas, je n'en sais +rien, mais elle se retourna brusquement. C'etait elle! En me voyant elle +rougit beaucoup et s'arreta, puis, souriant: + +--Tiens, te voila? + +J'avais le coeur serre. + +--Oui. Tu es donc sortie? Et ta migraine? + +--Ca allait mieux, j'ai ete faire une course. + +--Ou donc? + +--Chez Lacaussade, rue Cassinelli, pour une commande de crayons. + +Elle me regardait bien en face. Elle n'etait plus rouge, mais plutot +un peu pale. Ses yeux clairs et limpides,--ah! les yeux des +femmes!--semblaient pleins de verite, mais je sentis vaguement, +douloureusement, qu'ils etaient pleins de mensonge. Je restais devant +elle plus confus, plus embarrasse, plus saisi qu'elle-meme, sans oser +rien soupconner, mais sur qu'elle mentait. Pourquoi? je n'en savais +rien. + +Je dis seulement: + +--Tu as bien fait de sortir si ta migraine va mieux. + +--Oui, beaucoup mieux. + +--Tu rentres? + +--Mais oui. + +Je la quittai, et m'en allai seul, par les rues. Que se passait-il? +J'avais eu, en face d'elle, l'intuition de sa faussete. Maintenant +je n'y pouvais croire; et quand je rentrai pour diner, je m'accusais +d'avoir suspecte, meme une seconde, sa sincerite. + +As-tu ete jaloux, toi? oui ou non, qu'importe! La premiere goutte de +jalousie etait tombee sur mon coeur. Ce sont des gouttes de feu. Je ne +formulais rien, je ne croyais rien. Je savais seulement qu'elle avait +menti. Songe que tous les soirs, quand nous restions en tete a tete, +apres le depart des clients et des commis, soit qu'on allat flaner +jusqu'au port, quand il faisait beau, soit qu'on demeurat a bavarder +dans mon bureau, s'il faisait mauvais, je laissais s'ouvrir mon coeur +devant elle avec un abandon sans reserve, car je l'aimais. Elle etait +une part de ma vie, la plus grande, et toute ma joie. Elle tenait dans +ses petites mains ma pauvre ame captive, confiante et fidele. + +Pendant les premiers jours, ces premiers jours de doute et de detresse +avant que le soupcon se precise et grandisse, je me sentis abattu et +glace comme lorsqu'une maladie couve en nous. J'avais froid sans cesse, +vraiment froid, je ne mangeais plus, je ne dormais pas. + +Pourquoi avait-elle menti? Que faisait-elle dans cette maison? J'y etais +entre pour tacher de decouvrir quelque chose. Je n'avais rien trouve. +Le locataire du premier, un tapissier, m'avait renseigne sur tous ses +voisins, sans que rien me jetat sur une piste. Au second habitait une +sage-femme, au troisieme une couturiere et une manicure, dans les +combles deux cochers avec leurs familles. + +Pourquoi avait-elle menti? Il lui aurait ete si facile de me dire +qu'elle venait de chez la couturiere ou de chez la manicure. Oh! quel +desir j'ai eu de les interroger aussi! Je ne l'ai pas fait de peur +qu'elle en fut prevenue et qu'elle connut mes soupcons. + +Donc, elle etait entree dans cette maison et me l'avait cache. Il y +avait un mystere. Lequel? Tantot j'imaginais des raisons louables, une +bonne oeuvre dissimulee, un renseignement a chercher, je m'accusais de +la suspecter. Chacun de nous n'a-t-il pas le droit d'avoir ses petits +secrets innocents, une sorte de seconde vie interieure dont on ne doit +compte a personne? Un homme, parce qu'on lui a donne pour compagne une +jeune fille, peut-il exiger qu'elle ne pense et ne fasse plus rien sans +l'en prevenir avant ou apres? Le mot mariage veut-il dire renoncement +a toute independance, a toute liberte? Ne se pouvait-il faire qu'elle +allat chez une couturiere sans me le dire ou qu'elle secourut la famille +d'un des cochers? Ne se pouvait-il aussi que sa visite dans cette +maison, sans etre coupable, fut de nature a etre, non pas blamee, mais +critiquee par moi? Elle me connaissait jusque dans mes manies les +plus ignorees et craignait peut-etre, sinon un reproche, du moins une +discussion. Ses mains etaient fort jolies, et je finis par supposer +qu'elle les faisait soigner en cachette par la manicure du logis suspect +et qu'elle ne l'avouait point pour ne pas paraitre dissipatrice. Elle +avait de l'ordre, de l'epargne, mille precautions de femme econome et +entendue aux affaires. En confessant cette petite depense de coquetterie +elle se serait sans doute jugee amoindrie a mes yeux. Les femmes ont +tant de subtilites et de roueries natives dans l'ame. + +Mais tous mes raisonnements ne me rassuraient point. J'etais jaloux. Le +soupcon me travaillait, me dechirait, me devorait. Ce n'etait pas encore +un soupcon, mais le soupcon. Je portais en moi une douleur, une angoisse +affreuse, une pensee encore voilee--oui, une pensee avec un voile +dessus--ce voile, je n'osais pas le soulever, car, dessous, je +trouverais un horrible doute... Un amant!... N'avait-elle pas un +amant?... Songe! songe! Cela etait invraisemblable, impossible... et +pourtant?... + +La figure de Montina passait sans cesse devant mes yeux. Je le voyais, +ce grand bellatre aux cheveux luisants, lui sourire dans le visage, et +je me disais: "C'est lui." + +Je me faisais l'histoire de leur liaison. Ils avaient parle d'un livre +ensemble, discute l'aventure d'amour, trouve quelque chose qui leur +ressemblait, et de cette analogie avaient fait une realite. + +Et je les surveillais, en proie au plus abominable supplice que puisse +endurer un homme. J'avais achete des chaussures a semelles de caoutchouc +afin de circuler sans bruit, et je passais ma vie maintenant a monter et +a descendre mon petit escalier en limacon pour les surprendre. Souvent, +meme, je me laissais glisser sur les mains, la tete la premiere, le long +des marches, afin de voir ce qu'ils faisaient. Puis je devais remonter +a reculons, avec des efforts et une peine infinis, apres avoir constate +que le commis etait en tiers. + +Je ne vivais plus, je souffrais. Je ne pouvais plus penser a rien, ni +travailler, ni m'occuper de mes affaires. Des que je sortais, des que +j'avais fait cent pas dans la rue, je me disais: "Il est la", et je +rentrais. Il n'y etait pas. Je repartais! Mais a peine m'etais-je +eloigne de nouveau, je pensais: "Il est venu, maintenant", et je +retournais. + +Cela durait tout le long des jours. + +La nuit, c'etait plus affreux encore, car je la sentais a cote de +moi, dans mon lit. Elle etait la, dormant ou feignant, de dormir! +Dormait-elle? Non, sans doute. C'etait encore un mensonge? + +Je restais immobile, sur le dos, brule par la chaleur de son corps, +haletant et torture. Oh! quelle envie, une envie ignoble et puissante, +de me lever, de prendre une bougie et un marteau, et, d'un seul coup, de +lui fendre la tete, pour voir dedans! J'aurais vu, je le sais bien, +une bouillie de cervelle et de sang, rien de plus. Je n'aurais pas su! +Impossible de savoir! Et ses yeux! Quand elle me regardait, j'etais +souleve par des rages folles. On la regarde--elle vous regarde! Ses yeux +sont transparents, candides--et faux, faux, faux! et on ne peut deviner +ce qu'elle pense, derriere. J'avais envie d'enfoncer des aiguilles +dedans, de crever ces glaces de faussete. + +Ah! comme je comprends l'inquisition! Je lui aurais tordu les poignets +dans des manchettes de fer.--Parle... avoue!... Tu ne veux pas?... +attends!...--Je lui aurais serre la gorge doucement...--Parle, avoue!... +tu ne veux pas?...,--et j'aurais serre, serre, jusqu'a la voir raler, +suffoquer, mourir... Ou bien je lui aurais brule les doigts sur le +feu... Oh! cela, avec quel bonheur je l'aurais fait!... + +--Parle... parle donc... Tu ne veux pas? + +--Je les aurais tenus sur les charbons, ils auraient ete grilles, par le +bout... et elle aurait parle... certes!... elle aurait parle... + +Tremoulin, dresse, les poings fermes, criait. Autour de nous, sur les +toits voisins, les ombres se soulevaient, se reveillaient, ecoutaient, +troublees dans leur repos. + +Et moi, emu, capte par un interet puissant, je voyais devant moi, dans +la nuit, comme si je l'avais connue, cette petite femme, ce petit etre +blond, vif et ruse. Je la voyais vendre ses livres, causer avec les +hommes que son air d'enfant troublait, et je voyais dans sa fine tete de +poupee les petites idees sournoises, les folles idees empanachees, les +reves de modistes parfumees au musc s'attachant a tous les heros des +romans d'aventures. Comme lui je la suspectais, je la detestais, je la +haissais, je lui aurais aussi brule les doigts pour qu'elle avouat. + +Il reprit, d'un ton plus calme: + +--Je ne sais pas pourquoi je te raconte cela. Je n'en ai jamais parle a +personne. Oui, mais je n'ai vu personne depuis deux ans. Je n'ai cause +avec personne, avec personne! Et cela me bouillonnait dans le coeur +comme une boue qui fermente. Je la vide. Tant pis pour toi. + +Eh bien, je m'etais trompe, c'etait pis que ce que j'avais cru, pis que +tout. Ecoute. J'usai du moyen qu'on emploie toujours, je simulai des +absences. Chaque fois que je m'eloignais, ma femme dejeunait dehors. Je +ne te raconterai pas comment j'achetai un garcon de restaurant pour la +surprendre. + +La porte de leur cabinet devait m'etre ouverte, et j'arrivai, a l'heure +convenue, avec la resolution formelle de les tuer. Depuis la veille je +voyais la scene comme si elle avait deja eu lieu! J'entrais! Une petite +table couverte de verres, de bouteilles et d'assiettes, la separait de +Montina. Leur surprise etait telle en m'apercevant qu'ils demeuraient +immobiles. Moi, sans dire un mot, j'abattais sur la tete de l'homme +la canne plombee dont j'etais arme. Assomme d'un seul coup, il +s'affaissait, la figure sur la nappe! Alors je me tournais vers elle, et +je lui laissais le temps--quelques secondes--de comprendre et de tordre +ses bras vers moi, folle d'epouvante, avant de mourir a son tour. Oh! +j'etais pret, fort, resolu et content, content jusqu'a l'ivresse. L'idee +du regard eperdu qu'elle me jetterait sous ma canne levee, de ses mains +tendues en avant, du cri de sa gorge, de sa figure soudain livide et +convulsee, me vengeait d'avance. Je ne l'abattrais pas du premier coup, +elle! Tu me trouves feroce, n'est-ce pas? Tu ne sais pas ce qu'on +souffre. Penser qu'une femme, epouse ou maitresse, qu'on aime, se donne +a un autre, se livre a lui comme a vous, et recoit ses levres comme les +votres! C'est une chose atroce, epouvantable. Quand on a connu un jour +cette torture, on est capable de tout. Oh! je m'etonne qu'on ne tue pas +plus souvent, car tous ceux qui ont ete trahis, tous, ont desire tuer, +ont joui de cette mort revee, ont fait, seuls dans leur chambre, ou +sur une route deserte, hantes par l'hallucination de la vengeance +satisfaite, le geste d'etrangler ou d'assommer. + +Moi, j'arrivai a ce restaurant. Je demandai: "Ils sont la?" Le garcon +vendu repondit: "Oui, monsieur", me fit monter un escalier, et me +montrant une porte: "Ici!" dit-il. Je serrais ma canne comme si mes +doigts eussent ete de fer. J'entrai. + +J'avais bien choisi l'instant. Ils s'embrassaient, mais ce n'etait pas +Montina. C'etait le general de Fleche, le general qui avait soixante-six +ans! + +Je m'attendais si bien a trouver l'autre, que je demeurai perclus +d'etonnement. + +Et puis... et puis... je ne sais pas encore ce qui se passa en moi... +non... je ne sais pas? Devant l'autre, j'aurais ete convulse de +fureur!... Devant celui-la, devant ce vieil homme ventru, aux joues +tombantes, je fus suffoque par le degout. Elle, la petite, qui semblait +avoir quinze ans, s'etait donnee, livree a ce gros homme presque gateux, +parce qu'il etait marquis, general, l'ami et le representant des rois +detrones. Non, je ne sais pas ce que je sentis, ni ce que je pensai. Ma +main n'aurait pas pu frapper ce vieux! Quelle honte! Non, je n'avais +plus envie de tuer ma femme, mais toutes les femmes qui peuvent faire +des choses pareilles! Je n'etais plus jaloux, j'etais eperdu comme si +j'avais vu l'horreur des horreurs! + +Qu'on dise ce qu'on voudra des hommes, ils ne sont point si vils que +cela! Quand on en rencontre un qui s'est livre de cette facon, on le +montre au doigt. L'epoux ou l'amant d'une vieille femme est plus meprise +qu'un voleur. Nous sommes propres, mon cher. Mais elles, elles, des +filles, dont le coeur est sale! Elles sont a tous, jeunes ou vieux, pour +des raisons meprisables et differentes, parce que c'est leur profession, +leur vocation et leur fonction. Ce sont les eternelles, inconscientes et +sereines prostituees qui livrent leur corps sans degout, parce qu'il +est marchandise d'amour, qu'elles le vendent ou qu'elles le donnent, au +vieillard qui hante les trottoirs avec de l'or dans sa poche, ou bien, +pour la gloire, au vieux souverain lubrique, au vieil homme celebre et +repugnant!... + +Il vociferait comme un prophete antique, d'une voix furieuse, sous le +ciel etoile, criant, avec une rage de desespere, la honte glorifiee de +toutes les maitresses des vieux monarques, la honte respectee de toutes +les vierges qui acceptent de vieux epoux, la honte toleree de toutes les +jeunes femmes qui cueillent, souriantes, de vieux baisers. + +Je les voyais, depuis la naissance du monde, evoquees, appelees par lui, +surgissant autour de nous dans cette nuit d'Orient, les filles, les +belles filles a l'ame vile qui, comme les betes ignorant l'age du male, +furent dociles a des desirs seniles. Elles se levaient, servantes des +patriarches chantees par la Bible, Agar, Ruth, les filles de Loth, la +brune Abigail, la vierge de Sunnam qui, de ses caresses, ranimait David +agonisant, et toutes les autres, jeunes, grasses, blanches, patriciennes +ou plebeiennes, irresponsables femelles d'un maitre, chair d'esclave +soumise, eblouie ou payee! + +Je demandai: + +---Qu'as-tu fait? + +Il repondit simplement: + +--Je suis parti. Et me voici. + +Alors nous restames l'un pres de l'autre, longtemps, sans parler, +revant!... + +J'ai garde de ce soir-la une impression inoubliable. Tout ce que j'avais +vu, senti, entendu, devine, la peche, la pieuvre aussi peut-etre, et ce +recit poignant, au milieu des fantomes blancs, sur les toits voisins, +tout semblait concourir a une emotion unique. Certaines rencontres, +certaines inexplicables combinaisons de choses, contiennent assurement, +sans que rien d'exceptionnel y apparaisse, une plus grande quantite de +secrete quintessence de vie que celle dispersee dans l'ordinaire des +jours. + + + + +LES EPINGLES + + +--Ah! mon cher, quelles rosses, les femmes! + +--Pourquoi dis-tu ca? + +--C'est qu'elles m'ont joue un tour abominable. + +--A toi? + +--Oui, a moi. + +--Les femmes, ou une femme? + +--Deux femmes. + +--Deux femmes en meme temps? + +--Oui. + +--Quel tour? + +Les deux jeunes gens etaient assis devant un grand cafe du boulevard +et buvaient des liqueurs melangees d'eau, ces aperitifs qui ont l'air +d'infusions faites avec toutes les nuances d'une boite d'aquarelle. + +Ils avaient a peu pres le meme age: vingt-cinq a trente ans. L'un etait +blond et l'autre brun. Ils avaient la demi-elegance des coulissiers, des +hommes qui vont a la Bourse et dans les salons, qui frequentent partout, +vivent partout, aiment partout. Le brun reprit: + +--Je t'ai dit ma liaison, n'est-ce pas, avec cette petite bourgeoise +rencontree sur la plage de Dieppe? + +--Oui. + +--Mon cher, tu sais ce que c'est. J'avais une maitresse a Paris, une que +j'aime infiniment, une vieille amie, une bonne amie, une habitude enfin, +et j'y tiens. + +--A ton habitude? + +--Oui, a mon habitude et a elle. Elle est mariee aussi avec un brave +homme, que j'aime beaucoup egalement, un bon garcon tres cordial, un +vrai camarade! Enfin c'est une maison ou j'avais loge ma vie. + +--Eh bien? + +--Eh bien! ils ne peuvent pas quitter Paris, ceux-la, et je me suis +trouve veuf a Dieppe. + +--Pourquoi allais-tu a Dieppe? + +--Pour changer d'air. On ne peut pas rester tout le temps sur le +boulevard. + +--Alors? + +--Alors, j'ai rencontre sur la plage la petite dont je t'ai parle. + +--La femme du chef de bureau? + +--Oui. Elle s'ennuyait beaucoup. Son mari, d'ailleurs, ne venait que +tous les dimanches, et il est affreux. Je la comprends joliment. Donc, +nous avons ri et danse ensemble. + +--Et le reste? + +--Oui, plus tard. Enfin, nous nous sommes rencontres, nous nous sommes +plu, je le lui ai dit, elle me l'a fait repeter pour mieux comprendre, +et elle n'y a pas mis d'obstacle. + +--L'aimais-tu? + +--Oui, un peu; elle est tres gentille. + +--Et l'autre? + +--L'autre etait a Paris! Enfin, pendant six semaines, c'a ete tres bien +et nous sommes rentres ici dans les meilleurs termes. Est-ce que tu sais +rompre avec une femme, toi, quand cette femme n'a pas un tort a ton +egard? + +--Oui, tres bien. + +--Comment fais-tu? + +--Je la lache. + +--Mais comment t'y prends-tu pour la lacher? + +--Je ne vais plus chez elle. + +--Mais si elle vient chez toi? + +--Je... n'y suis pas. + +--Et si elle revient? + +--Je lui dis que je suis indispose. + +--Si elle te soigne? + +--Je... je lui fais une crasse. + +--Si elle l'accepte? + +--J'ecris des lettres anonymes a son mari pour qu'il la surveille les +jours ou je l'attends. + +--Ca c'est grave! Moi je n'ai pas de resistance. Je ne sais pas rompre. +Je les collectionne. Il y en a que je ne vois plus qu'une fois par an, +d'autres tous les dix mois, d'autres au moment du terme, d'autres les +jours ou elles ont envie de diner au cabaret. Celles que j'ai espacees +ne me genent pas, mais j'ai souvent bien du mal avec les nouvelles pour +les distancer un peu. + +--Alors... + +--Alors, mon cher, la petite ministere etait tout feu, tout flamme, sans +un tort, comme je te l'ai dit! Comme son mari passe tous ses jours au +bureau, elle se mettait sur le pied d'arriver chez moi a l'improviste. +Deux fois elle a failli rencontrer mon habitude. + +--Diable! + +--Oui. Donc j'ai donne a chacune ses jours, des jours fixes pour eviter +les confusions. Lundi et samedi a l'ancienne. Mardi, jeudi et dimanche a +la nouvelle. + +--Pourquoi cette preference? + +--Ah! mon cher, elle est plus jeune. + +--Ca ne te faisait que deux jours de repos par semaine. + +--Ca me suffit. + +--Mes compliments! + +--Or, figure-toi qu'il m'est arrive l'histoire la plus ridicule du monde +et la plus embetante. Depuis quatre mois tout allait parfaitement; je +dormais sur mes deux oreilles et j'etais vraiment tres heureux quand +soudain, lundi dernier, tout craque. + +J'attendais mon habitude a l'heure dite, une heure un quart, en fumant +un bon cigare. + +Je revassais, tres satisfait de moi, quand je m'apercus que l'heure +etait passee. Je fus surpris car elle est tres exacte. Mais je crus a +un petit retard accidentel. Cependant une demi-heure se passe, puis une +heure, une heure et demie et je compris qu'elle avait ete retenue par +une cause quelconque, une migraine peut-etre ou un importun. C'est tres +ennuyeux ces choses-la, ces attentes... inutiles, tres ennuyeux et tres +enervant. Enfin, j'en pris mon parti, puis je sortis et, ne sachant que +faire, j'allai chez elle. + +Je la trouvai en train de lire un roman. + +--Eh bien, lui dis-je? + +Elle repondit tranquillement: + +--Mon cher, je n'ai pas pu, j'ai ete empechee. + +--Par quoi? + +--Par... des occupations. + +--Mais... quelles occupations? + +--Une visite tres ennuyeuse. + +Je pensai qu'elle ne voulait pas me dire la vraie raison, et, comme elle +etait tres calme, je ne m'en inquietai pas davantage. + +Je comptais rattraper le temps perdu, le lendemain, avec l'autre. + +Le mardi donc, j'etais tres... tres emu et tres amoureux en expectative, +de la petite ministere, et meme etonne qu'elle ne devancat pas l'heure +convenue. Je regardais la pendule a tout moment suivant l'aiguille avec +impatience. + +Je la vis passer le quart, puis la demie, puis deux heures... Je ne +tenais plus en place, traversant a grandes enjambees ma chambre, collant +mon front a la fenetre et mon oreille contre la porte pour ecouter si +elle ne montait pas l'escalier. + +Voici deux heures et demie, puis trois heures! Je saisis mon chapeau et +je cours chez elle. Elle lisait, mon cher, un roman! + +--Eh bien? lui dis-je avec anxiete. + +Elle repondit, aussi tranquillement que mon habitude: + +--Mon cher, je n'ai pas pu, j'ai ete empechee. + +--Par quoi? + +--Par... des occupations. + +--Mais... quelles occupations? + +--Une visite ennuyeuse. + +Certes, je supposai immediatement qu'elles savaient tout; mais elle +semblait pourtant si placide, si paisible que je finis par rejeter mon +soupcon, par croire a une coincidence bizarre, ne pouvant imaginer +une pareille dissimulation de sa part. Et apres une heure de causerie +amicale, coupee d'ailleurs par vingt entrees de sa petite fille, je dus +m'en aller fort embete. + +Et figure-toi que le lendemain... + +--C'a a ete la meme chose? + +--Oui... et le lendemain encore. Et ca a dure ainsi trois semaines, sans +une explication, sans que rien me revelat cette conduite bizarre dont +cependant je soupconnais le secret. + +--Elles savaient tout? + +--Parbleu. Mais comment? Ah! j'en ai eu du tourment avant de +l'apprendre. + +--Comment l'as-tu su enfin? + +--Par lettres. Elles m'ont donne, le meme jour, dans les memes termes, +mon conge definitif. + +--Et? + +--Et voici... Tu sais, mon cher, que les femmes ont toujours sur elles +une armee d'epingles. Les epingles a cheveux, je les connais, je m'en +mefie, et j'y veille, mais les autres sont bien plus perfides, ces +sacrees petites epingles a tete noire qui nous semblent toutes +pareilles, a nous grosse betes que nous sommes, mais qu'elles +distinguent, elles, comme nous distinguons un cheval d'un chien. + +Or, il parait qu'un jour ma petite ministere avait laisse une de ces +machines revelatrices piquee dans ma tenture, pres de ma glace. + +Mon habitude, du premier coup, avait apercu sur l'etoffe ce petit point +noir gros comme une puce, et sans rien dire l'avait cueilli, puis avait +laisse a la meme place une de ses epingles a elle, noire aussi, mais +d'un modele different. + +Le lendemain, la ministere voulut reprendre son bien, et reconnut +aussitot la substitution; alors un soupcon lui vint, et elle en mit +deux, en les croisant. + +L'habitude repondit a ce signe telegraphique par trois boules noires, +l'une sur l'autre. + +Une fois ce commerce commence, elles continuerent a communiquer, sans se +rien dire, seulement pour s'epier. Puis il parait que l'habitude, plus +hardie, enroula le long de la petite pointe d'acier un mince papier ou +elle avait ecrit: "Poste restante, boulevard Malesherbes, C. D." + +Alors elles s'ecrivirent. J'etais perdu. Tu comprends que ca n'a pas +ete tout seul entre elles. Elles y allaient avec precaution, avec mille +ruses, avec toute la prudence qu'il faut en pareil cas. Mais l'habitude +fit un coup d'audace et donna un rendez-vous a l'autre. + +Ce qu'elles se sont dit, je l'ignore! Je sais seulement que j'ai fait +les frais de leur entretien. Et voila! + +--C'est tout. + +--Oui. + +--Tu ne les vois plus. + +--Pardon, je les vois encore comme ami; nous n'avons pas rompu tout a +fait. + +--Et elles, se sont-elles revues? + +--Oui, mon cher, elles sont devenues intimes. + +--Tiens, tiens. Et ca ne te donne pas une idee, ca? + +--Non, quoi? + +--Grand serin, l'idee de leur faire repiquer des epingles doubles? + + + + +DUCHOUX + + +En descendant le grand escalier du cercle chauffe comme une serre par +le calorifere, le baron de Mordiane avait laisse ouverte sa fourrure; +aussi, lorsque la grande porte de la rue se fut refermee sur lui, +eprouva-t-il un frisson de froid profond, un de ces frissons brusques +et penibles qui rendent triste comme un chagrin. Il avait perdu quelque +argent, d'ailleurs, et son estomac, depuis quelque temps, le faisait +souffrir, ne lui permettait plus de manger a son gre. + +Il allait rentrer chez lui, et soudain la pensee de son grand +appartement vide, du valet de pied dormant dans l'antichambre, du +cabinet ou l'eau tiedie pour la toilette du soir chantait doucement sur +le rechaud a gaz, du lit large, antique et solennel comme une couche +mortuaire, lui fit entrer jusqu'au fond du coeur, jusqu'au fond de la +chair, un autre froid plus douloureux encore que celui de l'air glace. + +Depuis quelques annees il sentait s'appesantir sur lui ce poids de la +solitude qui ecrase quelquefois les vieux garcons. Jadis, il etait fort, +alerte et gai, donnant tous ses jours au sport et toutes ses nuits +aux fetes. Maintenant, il s'alourdissait et ne prenait plus plaisir +a grand'chose. Les exercices le fatiguaient, les soupers et meme les +diners lui faisaient mal, les femmes l'ennuyaient autant qu'elles +l'avaient autrefois amuse. + +La monotonie des soirs pareils, des memes amis retrouves au meme lieu, +au cercle, de la meme partie avec des chances et des deveines balancees, +des memes propos sur les memes choses, du meme esprit dans les memes +bouches, des memes plaisanteries sur les memes sujets, des memes +medisances sur les memes femmes, l'ecoeurait au point de lui donner, par +moments, de veritables desirs de suicide. Il ne pouvait plus mener cette +vie reguliere et vide, si banale, si legere et si lourde en meme temps, +et il desirait quelque chose de tranquille, de reposant, de confortable, +sans savoir quoi. + +Certes, il ne songeait pas a se marier, car il ne se sentait pas le +courage de se condamner a la melancolie, a la servitude conjugale, +a cette odieuse existence de deux etres, qui, toujours ensemble, se +connaissaient jusqu'a ne plus dire un mot qui ne soit prevu par l'autre, +a ne plus faire un geste qui ne soit attendu, a ne plus avoir une +pensee, un desir, un jugement qui ne soient devines. Il estimait qu'une +personne ne peut etre agreable a voir encore que lorsqu'on la connait +peu, lorsqu'il reste en elle du mystere, de l'inexplore, lorsqu'elle +demeure un peu inquietante et voilee. Donc il lui aurait fallu une +famille qui n'en fut pas une, ou il aurait pu passer une partie +seulement de sa vie; et, de nouveau, le souvenir de son fils le hanta. + +Depuis un an, il y songeait sans cesse, sentant croitre en lui l'envie +irritante de le voir, de le connaitre. Il l'avait eu dans sa jeunesse, +au milieu de circonstances dramatiques et tendres. L'enfant, envoye dans +le Midi, avait ete eleve pres de Marseille, sans jamais connaitre le nom +de son pere. + +Celui-ci avait paye d'abord les mois de nourrice, puis les mois de +college, puis les mois de fete, puis la dot pour un mariage raisonnable. +Un notaire discret avait servi d'intermediaire sans jamais rien reveler. + +Le baron de Mordiane savait donc seulement qu'un enfant de son sang +vivait quelque part, aux environs de Marseille, qu'il passait pour +intelligent et bien eleve, qu'il avait epouse la fille d'un architecte +entrepreneur, dont il avait pris la suite. Il passait aussi pour gagner +beaucoup d'argent. + +Pourquoi n'irait-il pas voir ce fils inconnu, sans se nommer, pour +l'etudier d'abord et s'assurer qu'il pourrait au besoin trouver un +refuge agreable dans cette famille? + +Il avait fait grandement les choses, donne une belle dot acceptee avec +reconnaissance. Il etait donc certain de ne pas se heurter contre un +orgueil excessif; et cette pensee, ce desir, reparus tous les jours, de +partir pour le Midi, devenaient en lui irritants comme une demangeaison. +Un bizarre attendrissement d'egoiste le sollicitait aussi, a l'idee de +cette maison riante et chaude, au bord de la mer, ou il trouverait sa +belle-fille jeune et jolie, ses petits-enfants aux bras ouverts, et son +fils qui lui rappellerait l'aventure charmante et courte des lointaines +annees. Il regrettait seulement d'avoir donne tant d'argent, et que +cet argent eut prospere entre les mains du jeune homme, ce qui ne lui +permettait plus de se presenter en bienfaiteur. + +Il allait, songeant a tout cela, la tete enfoncee dans son col de +fourrure; et sa resolution fut prise brusquement. Un fiacre passait; +il l'appela, se fit conduire chez lui; et quand son valet de chambre, +reveille, eut ouvert la porte: + +--Louis, dit-il, nous partons demain soir pour Marseille. Nous y +resterons peut-etre une quinzaine de jours. Vous allez faire tous les +preparatifs necessaires. + +Le train roulait, longeant le Rhone sablonneux, puis traversait des +plaines jaunes, des villages clairs, un grand pays ferme au loin par des +montagnes nues. + +Le baron de Mordiane, reveille apres une nuit en sleeping, se regardait +avec melancolie dans la petite glace de son necessaire. Le jour cru du +Midi lui montrait des rides qu'il ne se connaissait pas encore: un etat +de decrepitude ignore dans la demi-ombre des appartements parisiens. + +Il pensait, en examinant le coin des yeux, les paupieres fripees, les +tempes, le front degarnis: + +---Bigre, je ne suis pas seulement defraichi. Je suis avance. + +Et son desir de repos grandit soudain, avec une vague envie, nee en lui +pour la premiere fois, de tenir sur ses genoux ses petits-enfants. + +Vers une heure de l'apres-midi, il arriva, dans un landau loue a +Marseille, devant une de ces maisons de campagne meridionales si +blanches, au bout de leur avenue de platanes, qu'elles eblouissent et +font baisser les yeux. Il souriait en suivant l'allee et pensait: + +--Bigre, c'est gentil! + +Soudain, un galopin de cinq a six ans apparut, sortant d'un arbuste, et +demeura debout au bord du chemin, regardant le monsieur avec ses yeux +ronds. + +Mordiane s'approcha: + +--Bonjour, mon garcon. + +Le gamin ne repondit pas. + +Le baron, alors, s'etant penche, le prit dans ses bras pour l'embrasser, +puis, suffoque par une odeur d'ail dont l'enfant tout entier semblait +impregne, il le remit brusquement a terre en murmurant: + +--Oh! c'est l'enfant du jardinier. + +Et il marcha vers la demeure. + +Le linge sechait sur une corde devant la porte, chemises, serviettes, +torchons, tabliers et draps, tandis qu'une garniture de chaussettes +alignees sur des ficelles superposees emplissait une fenetre entiere, +pareille aux etalages de saucisses devant les boutiques de charcutiers. + +Le baron appela. + +Une servante apparut, vraie servante du Midi, sale et depeignee, dont +les cheveux, par meches, lui tombaient sur la face, dont la jupe, sous +l'accumulation des taches qui l'avaient assombrie, gardait de sa couleur +ancienne quelque chose de tapageur, un air de foire champetre et de robe +de saltimbanque. + +Il demanda: + +--M. Duchoux est-il chez lui? + +Il avait donne, jadis, par plaisanterie de viveur sceptique, ce nom a +l'enfant perdu afin qu'on n'ignorat point qu'il avait ete trouve sous un +chou. + +La servante repeta: + +--Vous demandez M. Duchouxe? + +--Oui. + +--Te, il est dans la salle, qui tire ses plans. + +--Dites-lui que M. Merlin demande a lui parler. + +Elle reprit, etonnee: + +--He! donc, entrez, si vous voulez le voir. Et elle cria: + +--Mosieu Duchouxe, une visite! + +Le baron entra, et, dans une grande salle, assombrie par les volets a +moitie clos, il apercut indistinctement des gens et des choses qui lui +parurent malpropres. + +Debout devant une table surchargee d'objets de toute sorte, un petit +homme chauve tracait des lignes sur un large papier. + +Il interrompit son travail et fit deux pas. + +Son gilet ouvert, sa culotte deboutonnee, les poignets de sa chemise +releves, indiquaient qu'il avait fort chaud, et il etait chausse de +souliers boueux revelant qu'il avait plu quelques jours auparavant. + +Il demanda, avec un fort accent meridional: + +--A qui ai-je l'honneur?... + +--Monsieur Merlin... Je viens vous consulter pour un achat de terrain a +batir. + +--Ah! ah! tres bien! + +Et Duchoux, se tournant vers sa femme, qui tricotait dans l'ombre: + +--Debarrasse une chaise, Josephine. + +Mordiane vit alors une femme jeune, qui semblait deja vieille, comme +on est vieux a vingt-cinq ans en province, faute de soins, de lavages +repetes, de tous les petits soucis, de toutes les petites propretes, de +toutes les petites attentions de la toilette feminine qui immobilisent +la fraicheur et conservent, jusqu'a pres de cinquante ans, le charme et +la beaute. Un fichu sur les epaules, les cheveux noues a la diable, de +beaux cheveux epais et noirs, mais qu'on devinait peu brosses, elle +allongea vers une chaise des mains de bonne et enleva une robe d'enfant, +un couteau, un bout de ficelle, un pot a fleurs vide et une assiette +grasse demeures sur le siege qu'elle tendit ensuite au visiteur. + +Il s'assit et s'apercut alors que la table de travail de Duchoux +portait, outre les livres et les papiers, deux salades fraichement +cueillies, une cuvette, une brosse a cheveux, une serviette, un revolver +et plusieurs tasses non nettoyees. + +L'architecte vit ce regard et dit en souriant: + +--Excusez! il y a un peu de desordre dans le salon; ca tient aux +enfants. + +Et il approcha sa chaise pour causer avec le client. + +--Donc, vous cherchez un terrain aux environs de Marseille? + +Son haleine, bien que venue de loin, apporta au baron ce souffle d'ail +qu'exhalent les gens du Midi ainsi que des fleurs leur parfum. + +Mordiane demanda: + +--C'est votre fils que j'ai rencontre sous les platanes? + +--Oui. Oui, le second. + +--Vous en avez deux? + +--Trois, monsieur, un par an. + +Et Duchoux semblait plein d'orgueil. + +Le baron pensait: "S'ils fleurent tous le meme bouquet, leur chambre +doit etre une vraie serre." + +Il reprit: + +--Oui, je voudrais un joli terrain pres de la mer, sur une petite plage +deserte... + +Alors Duchoux s'expliqua. Il en avait dix, vingt, cinquante, cent et +plus, de terrains dans ces conditions, a tous les prix, pour tous les +gouts. Il parlait comme coule une fontaine, souriant, content de lui, +remuant sa tete chauve et ronde. + +Et Mordiane se rappelait une petite femme blonde, mince, un peu +melancolique et disant si tendrement: "Mon cher aime" que le souvenir +seul avivait le sang de ses veines. Elle l'avait aime avec passion, avec +folie, pendant trois mois; puis, devenue enceinte en l'absence de son +mari qui etait gouverneur d'une colonie, elle s'etait sauvee, s'etait +cachee, eperdue de desespoir et de terreur, jusqu'a la naissance de +l'enfant que Mordiane avait emporte, un soir d'ete et qu'ils n'avaient +jamais revu. + +Elle etait morte de la poitrine trois ans plus tard, la-bas, dans la +colonie de son mari qu'elle etait alle rejoindre. Il avait devant lui +leur fils; qui disait, en faisant sonner les finales comme des notes de +metal: + +--Ce terrain-la, monsieur, c'est une occasion unique... + +Et Mordiane se rappelait l'autre voix, legere comme un effleurement de +brise, murmurant: + +--Mon cher aime, nous ne nous separerons jamais... + +Et il se rappelait ce regard bleu, doux, profond, devoue, en contemplant +l'oeil rond, bleu aussi, mais vide de ce petit homme ridicule qui +ressemblait a sa mere, pourtant... + +Oui, il lui ressemblait de plus en plus de seconde en seconde; il lui +ressemblait par l'intonation, par le geste, par toute l'allure; il lui +ressemblait comme un singe ressemble a l'homme; mais il etait d'elle, il +avait d'elle mille traits deformes irrecusables, irritants, revoltants. +Le baron souffrait, hante soudain par cette ressemblance horrible, +grandissant toujours, exasperante, affolante, torturante comme un +cauchemar, comme un remords! + +Il balbutia: + +--Quand pourrons-nous voir ensemble ce terrain? + +--Mais, demain, si vous voulez. + +--Oui, demain. Quelle heure? + +--Une heure. + +--Ca va. + +L'enfant rencontre sous l'avenue apparut dans la porte ouverte et cria: + +--Paire! + +On ne lui repondit pas. + +Mordiane etait debout avec une envie de se sauver, de courir, qui lui +faisait fremir les jambes. Ce "Paire" l'avait frappe comme une balle. +C'etait a lui qu'il s'adressait, c'etait pour lui, ce paire a l'ail, ce +paire du Midi. + +Oh! qu'elle sentait bon, l'amie d'autrefois! + +Duchoux le reconduisait. + +--C'est a vous, cette maison? dit le baron. + +--Oui monsieur, je l'ai achetee dernierement. Et j'en suis fier. Je suis +enfant du hasard, moi, monsieur, et je ne m'en cache pas; j'en suis +fier. Je ne dois rien a personne, je suis le fils de mes oeuvres; je me +dois tout a moi-meme. + +L'enfant, reste sur le seuil, criait de nouveau, mais de loin: + +--Paire! + +Mordiane, secoue de frissons, saisi de panique, fuyait comme on fuit +devant un grand danger. + +--Il va me deviner, me reconnaitre, pensait-il. Il va me prendre dans +ses bras et me crier aussi: "Paire", en me donnant par le visage un +baiser parfume d'ail. + +--A demain, monsieur. + +--A demain, une heure. + + +Le landau roulait sur la route blanche. + +--Cocher, a la gare! + +Et il entendait deux voix, une lointaine et douce, la voix affaiblie +et triste des morts, qui disait: "Mon cher aime". Et l'autre sonore, +chantante, effrayante, qui criait: "Paire", comme on crie: "Arretez-le", +quand un voleur fuit dans les rues. + +Le lendemain soir, en entrant au cercle, le comte d'Etreillis lui dit: + +--On ne vous a pas vu depuis trois jours. Avez-vous ete malade? + +--Oui, un peu souffrant. J'ai des migraines, de temps en temps. + + + + +LE RENDEZ-VOUS + + +Son chapeau sur la tete, son manteau sur le dos, un voile noir sur le +nez, un autre dans sa poche dont elle doublerait le premier quand elle +serait montee dans le fiacre coupable, elle battait du bout de son +ombrelle la pointe de sa bottine, et demeurait assise dans sa chambre, +ne pouvant se decider a sortir, pour aller a ce rendez-vous. + +Combien de fois, pourtant, depuis deux ans, elle s'etait habillee ainsi, +pendant les heures de Bourse de son mari, un agent de change tres +mondain, pour rejoindre dans son logis de garcon le beau vicomte de +Martelet, son amant. + +La pendule derriere son dos battait les secondes vivement; un livre +a moitie lu baillait sur le petit bureau de bois de rose, entre les +fenetres, et un fort parfum de violette, exhale par deux petits bouquets +baignant en deux mignons vases de Saxe sur la cheminee, se melait a une +vague odeur de verveine soufflee sournoisement par la porte du cabinet +de toilette demeuree entr'ouverte. + +L'heure sonna--trois heures--et la mit debout. Elle se retourna pour +regarder le cadran, puis sourit, songeant:--"Il m'attend deja. Il va +s'enerver". Alors, elle sortit, prevint le valet de chambre qu'elle +serait rentree dans une heure au plus tard--un mensonge--descendit +l'escalier et s'aventura dans la rue, a pied. + +On etait aux derniers jours de mai, a cette saison delicieuse ou le +printemps de la campagne semble faire le siege de Paris et le conquerir +par-dessus les toits, envahir les maisons, a travers les murs, faire +fleurir la ville, y repandre une gaiete sur la pierre des facades, +l'asphalte des trottoirs et le pave des chaussees, la baigner, la griser +de seve comme un bois qui verdit. + +Madame Haggan fit quelques pas a droite avec l'intention de suivre, +comme toujours, la rue de Provence ou elle helerait un fiacre, mais la +douceur de l'air; cette emotion de l'ete qui nous entre dans la gorge en +certains jours, la penetra si brusquement, que, changeant d'idee, elle +prit la rue de la Chaussee-d'Antin, sans savoir pourquoi, obscurement +attiree par le desir de voir des arbres dans le square de la Trinite. +Elle pensait: "Bah! il m'attendra dix minutes de plus." Cette idee, de +nouveau, la rejouissait, et, tout en marchant a petits pas, dans la +foule, elle croyait le voir s'impatienter, regarder l'heure, ouvrir la +fenetre, ecouter a la porte, s'asseoir quelques instants, se relever, +et, n'osant pas fumer, car elle le lui avait defendu les jours de +rendez-vous, jeter sur la boite aux cigarettes des regards desesperes. + +Elle allait doucement, distraite par tout ce qu'elle rencontrait, par +les figures et les boutiques, ralentissant le pas de plus en plus et si +peu desireuse d'arriver qu'elle cherchait, aux devantures, des pretextes +pour s'arreter. + +Au bout de la rue, devant l'eglise, la verdure du petit square l'attira +si fortement qu'elle traversa la place, entra dans le jardin, cette cage +a enfants, et fit deux fois le tour de l'etroit gazon, au milieu des +nounous enrubannees, epanouies, bariolees, fleuries. Puis elle prit une +chaise, s'assit, et levant les yeux vers le cadran rond comme une lune +dans le clocher, elle regarda marcher l'aiguille. + +Juste a ce moment la demie sonna, et son coeur tressaillit d'aise en +entendant tinter les cloches du carillon. Une demi-heure de gagnee, plus +un quart d'heure pour atteindre la rue Miromesnil, et quelques minutes +encore de flanerie,--une heure! une heure volee au rendez-vous! Elle y +resterait quarante minutes a peine, et ce serait fini encore une fois. + +Dieu! comme ca l'ennuyait d'aller la-bas! Ainsi qu'un patient montant +chez le dentiste, elle portait en son coeur le souvenir intolerable de +tous les rendez-vous passes, un par semaine en moyenne depuis deux ans, +et la pensee qu'un autre allait avoir lieu, tout a l'heure, la crispait +d'angoisse de la tete aux pieds. Non pas que ce fut bien douloureux, +douloureux comme une visite au dentiste, mais c'etait si ennuyeux, si +ennuyeux, si complique, si long, si penible que tout, tout, meme une +operation, lui aurait paru preferable. Elle y allait pourtant, tres +lentement, a tous petits pas, en s'arretant, en s'asseyant, en flanant +partout, mais elle y allait. Oh! elle aurait bien voulu manquer encore +celui-la, mais elle avait fait poser ce pauvre vicomte, deux fois +de suite le mois dernier, et elle n'osait point recommencer si tot. +Pourquoi y retournait-elle? Ah! pourquoi? Parce qu'elle en avait pris +l'habitude, et qu'elle n'avait aucune raison a donner a ce malheureux +Martelet quand il voudrait connaitre ce pourquoi! Pourquoi avait-elle +commence? Pourquoi? Elle ne le savait plus! L'avait-elle aime? C'etait +possible! Pas bien fort, mais un peu, voila si longtemps! Il etait bien, +recherche, elegant, galant, et representait strictement, au premier coup +d'oeil, l'amant parfait d'une femme du monde. La cour avait dure trois +mois,--temps normal, lutte honorable, resistance suffisante--puis elle +avait consenti, avec quelle emotion, quelle crispation, quelle peur +horrible et charmante a ce premier rendez-vous, suivi de tant d'autres, +dans ce petit entresol de garcon, rue de Miromesnil. Son coeur? +Qu'eprouvait alors son petit coeur de femme seduite, vaincue, conquise, +en passant pour la premiere fois la porte de cette maison de cauchemar? +Vrai, elle ne le savait plus! Elle l'avait oublie! On se souvient d'un +fait, d'une date, d'une chose, mais on ne se souvient guere, deux ans +plus tard, d'une emotion qui s'est envolee tres vite, parce qu'elle +etait tres legere. Oh! par exemple, elle n'avait pas oublie les autres, +ce chapelet de rendez-vous, ce chemin de la croix de l'amour, aux +stations si fatigantes, si monotones, si pareilles, que la nausee lui +montait aux levres en prevision de ce que ce serait tout a l'heure. + +Dieu! ces fiacres qu'il fallait appeler pour aller la, ils ne +ressemblaient pas aux autres fiacres, dont on se sert pour les courses +ordinaires! Certes, les cochers devinaient. Elle le sentait rien qu'a +la facon dont ils la regardaient, et ces yeux des cochers de Paris sont +terribles! Quand on songe qu'a tout moment, devant le tribunal, ils +reconnaissent, au bout de plusieurs annees, des criminels qu'ils ont +conduits une seule fois, en pleine nuit, d'une rue quelconque a une +gare, et qu'ils ont affaire a presque autant de voyageurs qu'il y a +d'heures dans la journee, et que leur memoire est assez sure pour qu'ils +affirment: "Voila bien l'homme que j'ai charge rue des Martyrs, et +depose gare de Lyon, a minuit quarante, le 10 juillet de l'an dernier!" +n'y a-t-il pas de quoi fremir, lorsqu'on risque ce que risque une jeune +femme allant a un rendez-vous, en confiant sa reputation au premier venu +de ces cochers! Depuis deux ans elle en avait employe, pour ce voyage +de la rue Miromesnil, au moins cent a cent vingt, en comptant un par +semaine. C'etaient autant de temoins qui pouvaient deposer contre elle +dans un moment critique. + +Aussitot dans le fiacre, elle tirait de sa poche l'autre voile, epais +et noir comme un loup, et se l'appliquait sur les yeux. Cela cachait +le visage, oui, mais le reste, la robe, le chapeau, l'ombrelle, ne +pouvait-on pas les remarquer, les avoir vus deja? Oh! dans cette rue de +Miromesnil, quel supplice! Elle croyait reconnaitre tous les passants, +tous les domestiques, tout le monde. A peine la voiture arretee, elle +sautait et passait en courant devant le concierge toujours debout sur +le seuil de sa loge. En voila un qui devait tout savoir, tout,--son +adresse,--son nom,--la profession de son mari,--tout,--car ces +concierges sont les plus subtils des policiers! Depuis deux ans elle +voulait l'acheter, lui donner, lui jeter, un jour ou l'autre, un billet +de cent francs en passant devant lui. Pas une fois elle n'avait ose +faire ce petit mouvement de lui lancer aux pieds ce bout de papier +roule! Elle avait peur.--De quoi?--Elle ne savait pas!--D'etre rappelee, +s'il ne comprenait point? D'un scandale? d'un rassemblement dans +l'escalier? d'une arrestation peut-etre? Pour arriver a la porte du +vicomte, il n'y avait guere qu'un demi-etage a monter, et il lui +paraissait haut comme la tour Saint-Jacques! A peine engagee dans le +vestibule, elle se sentait prise dans une trappe, et le moindre bruit +devant ou derriere elle, lui donnait une suffocation. Impossible de +reculer, avec ce concierge et la rue qui lui fermaient la retraite; et +si quelqu'un descendait juste a ce moment, elle n'osait pas sonner chez +Martelet et passait devant la porte comme si elle allait ailleurs! Elle +montait, montait, montait! Elle aurait monte quarante etages! Puis, +quand tout semblait redevenu tranquille dans la cage de l'escalier, elle +redescendait en courant avec l'angoisse dans l'ame de ne pas reconnaitre +l'entresol! + +Il etait la, attendant dans un costume galant en velours double de soie, +tres coquet, mais un peu ridicule, et depuis deux ans, il n'avait rien +change a sa maniere de l'accueillir, mais rien, pas un geste! + +Des qu'il avait referme la porte, il lui disait: "Laissez-moi baiser vos +mains, ma chere, chere amie!" Puis il la suivait dans la chambre, ou +volets clos et lumieres allumees, hiver comme ete, par chic sans doute, +il s'agenouillait devant elle en la regardant de bas en haut avec un air +d'adoration. Le premier jour ca avait ete tres gentil, tres reussi, ce +mouvement-la! Maintenant elle croyait voir M. Delaunay jouant pour la +cent vingtieme fois le cinquieme acte d'une piece a succes. Il fallait +changer ses effets. + +Et puis apres, oh! mon Dieu! apres! c'etait le plus dur! Non, il ne +changeait pas ses effets, le pauvre garcon! Quel bon garcon, mais +banal!... + +Dieu que c'etait difficile de se deshabiller sans femme de chambre! Pour +une fois, passe encore, mais toutes les semaines cela devenait odieux! +Non, vrai, un homme ne devrait pas exiger d'une femme une pareille +corvee! Mais s'il etait difficile de se deshabiller, se rhabiller +devenait presque impossible et enervant a crier, exasperant a gifler +le monsieur qui disait, tournant autour d'elle d'un air +gauche:--"Voulez-vous que je vous aide."--L'aider! Ah oui! a quoi? De +quoi etait-il capable? Il suffisait de lui voir une epingle entre les +doigts pour le savoir. + +C'est a ce moment-la peut-etre qu'elle avait commence a le prendre en +grippe. Quand il disait: "Voulez-vous que je vous aide!" Elle l'aurait +tue. Et puis etait-il possible qu'une femme ne finit point par detester +un homme qui, depuis deux ans, l'avait forcee plus de cent vingt fois a +se rhabiller sans femme de chambre? + +Certes il n'y avait pas beaucoup d'hommes aussi maladroits que lui, +aussi peu degourdis, aussi monotones. Ce n'etait pas le petit baron de +Grimbal qui aurait demande de cet air niais: "Voulez-vous que je vous +aide?" Il aurait aide, lui, si vif, si drole, si spirituel. Voila! +C'etait un diplomate; il avait couru le monde, rode partout, deshabille +et rhabille sans doute des femmes vetues suivant toutes les modes de la +terre, celui-la!... + +L'horloge de l'eglise sonna les trois quarts. Elle se dressa, regarda le +cadran, se mit a rire en murmurant "Oh! doit-il etre agite!" puis elle +partit d'une marche plus vive, et sortit du square. + +Elle n'avait point fait dix pas sur la place quand elle se trouva nez a +nez avec un monsieur qui la salua profondement. + +--Tiens, vous, baron?--dit-elle, surprise. Elle venait justement de +penser a lui. + +--Oui, madame. + +Et il s'informa de sa sante, puis, apres quelques vagues propos, il +reprit: + +--Vous savez que vous etes la seule--vous permettez que je dise de +mes amies, n'est-ce pas?--qui ne soit point encore venue visiter mes +collections japonaises. + +--Mais, mon cher baron, une femme ne peut aller ainsi chez un garcon? + +--Comment! comment! en voila une erreur quand il s'agit de visiter une +collection rare! + +--En tout cas, elle ne peut y aller seule. + +--Et pourquoi pas? mais j'en ai recu des multitudes de femmes seules, +rien que pour ma galerie! J'en recois tous les jours. Voulez-vous que +je vous les nomme--non--je ne le ferai point. Il faut etre discret +meme pour ce qui n'est pas coupable. En principe, il n'est inconvenant +d'entrer chez un homme serieux, connu, dans une certaine situation, que +lorsqu'on y va pour une cause inavouable! + +--Au fond, c'est assez juste ce que vous dites-la. + +--Alors vous venez voir ma collection. + +--Quand? + +--Mais tout de suite. + +--Impossible, je suis pressee. + +--Allons donc. Voila une demi-heure que vous etes assise dans le square. + +--Vous m'espionniez? + +--Je vous regardais. + +--Vrai, je suis pressee. + +--Je suis sur que non. Avouez que vous n'etes pas tres pressee. + +Madame Haggan se mit a rire, et avoua: + +--Non... non... pas... tres... + +Un fiacre passait a les toucher. Le petit baron cria: "Cocher!" et la +voiture s'arreta. Puis, ouvrant la portiere: + +--Montez, madame. + +--Mais, baron, non, c'est impossible, je ne peux pas aujourd'hui. + +--Madame, ce que vous faites est imprudent, montez! On commence a nous +regarder, vous allez former un attroupement; on va croire que je vous +enleve et nous arreter tous les deux, montez, je vous en prie! + +Elle monta, effaree, abasourdie. Alors il s'assit aupres d'elle en +disant au cocher: "rue de Provence". + +Mais soudain elle s'ecria: + +--Oh! mon Dieu, j'oubliais une depeche tres pressee, voulez-vous me +conduire, d'abord, au premier bureau telegraphique? + +Le fiacre s'arreta un peu plus loin, rue de Chateaudun, et elle dit au +baron: + +--Pouvez-vous me prendre une carte de cinquante centimes? J'ai promis +a mon mari d'inviter Martelet a diner pour demain, et j'ai oublie +completement. + +Quand le baron fut revenu, sa carte bleue a la main, elle ecrivit au +crayon: + +--"Mon cher ami, je suis tres souffrante; j'ai une nevralgie atroce qui +me tient au lit. Impossible sortir. Venez diner demain soir pour que je +me fasse pardonner. + +"JEANNE." + +Elle mouilla la colle, ferma soigneusement, mit l'adresse: "Vicomte de +Martelet, 240, rue Miromesnil," puis, rendant la carte au baron: + +--Maintenant, voulez-vous avoir la complaisance de jeter ceci dans la +boite aux telegrammes. + + + + +LE PORT + + +I + + +Sorti du Havre le 3 mai 1882, pour un voyage dans les mers de Chine, le +trois-mats carre _Notre-Dame-des-Vents,_ rentra au port de Marseille le +8 aout 1886, apres quatre ans de voyages. Son premier chargement depose +dans le port chinois ou il se rendait, il avait trouve sur-le-champ un +fret nouveau pour Buenos-Ayres, et de la, avait pris des marchandises +pour le Bresil. + +D'autres traversees, encore des avaries, des reparations, les calmes de +plusieurs mois, les coups de vent qui jettent hors la route, tous les +accidents, aventures et mesaventures de mer, enfin, avaient tenu loin de +sa patrie ce trois-mats normand qui revenait a Marseille le ventre plein +de boites de fer-blanc contenant des conserves d'Amerique. + +Au depart il avait a bord, outre le capitaine et le second, quatorze +matelots, huit normands et six bretons. Au retour il ne lui restait plus +que cinq bretons et quatre normands, le breton etait mort en route, +les quatre normands disparus en des circonstances diverses avaient ete +remplaces par deux americains, un negre et un norvegien racole, un soir, +dans un cabaret de Singapour. + +Le gros bateau, les voiles carguees, vergues en croix sur sa mature, +traine par un remorqueur marseillais qui haletait devant lui, roulant +sur un reste de houle que le calme survenu laissait mourir tout +doucement, passa devant le chateau d'If, puis sous tous les rochers gris +de la rade que le soleil couchant couvrait d'une buee d'or, et il entra +dans le vieux port ou sont entasses, flanc contre flanc, le long des +quais, tous les navires du monde, pele-mele, grands et petits, de toute +forme et de tout greement, trempant comme une bouillabaisse de bateaux +en ce bassin trop restreint, plein d'eau putride ou les coques se +frolent, se frottent, semblent marinees dans un jus de flotte. + +_Notre-Dame-des-Vents_ prit sa place, entre un brick italien et une +goelette anglaise qui s'ecarterent pour laisser passer ce camarade; +puis, quand toutes les formalites de la douane et du port eurent ete +remplies, le capitaine autorisa les deux tiers de son equipage a passer +la soiree dehors. + +La nuit etait venue. Marseille s'eclairait. Dans la chaleur de ce soir +d'ete, un fumet de cuisine a l'ail flottait sur la cite bruyante, pleine +de voix, de roulements, de claquements, de gaiete meridionale. + +Des qu'ils se sentirent sur le port, les dix hommes que la mer roulait +depuis des mois se mirent en marche tout doucement, avec une hesitation +d'etres depayses, desaccoutumes des villes, deux par deux, en +procession. + +Ils se balancaient, s'orientaient, flairant les ruelles qui aboutissent +au port, enfievres par un appetit d'amour qui avait grandi dans leurs +corps pendant leurs derniers soixante-six jours de mer. Les normands +marchaient en tete, conduits par Celestin Duclos, un grand gars fort et +malin qui servait de capitaine aux autres chaque fois qu'ils mettaient +pied a terre. Il devinait les bons endroits, inventait des tours de sa +facon et ne s'aventurait pas trop dans les bagarres si frequentes entre +matelots dans les ports. Mais quand il y etait pris il ne redoutait +personne. + +Apres quelque hesitation entre toutes les rues obscures qui descendent +vers la mer comme des egouts et dont sortent des odeurs lourdes, une +sorte d'haleine de bouges, Celestin se decida pour une espece de +couloir, tortueux ou brillaient, au-dessus des portes, des lanternes en +saillie portant des numeros enormes sur leurs verres depolis et colores. +Sous la voute etroite des entrees, des femmes en tablier, pareilles a +des bonnes, assises sur des chaises de paille, se levaient en les voyant +venir, faisant trois pas jusqu'au ruisseau qui separait la rue en deux +et coupaient la route a cette file d'hommes qui s'avancaient lentement, +en chantonnant et en ricanant, allumes deja par le voisinage de ces +prisons de prostituees. + +Quelquefois, au fond d'un vestibule, apparaissait, derriere une seconde +porte ouverte soudain et capitonnee de cuir brun, une grosse fille +devetue, dont les cuisses lourdes et les mollets gras se dessinaient +brusquement sous un grossier maillot de coton blanc. Sa jupe courte +avait l'air d'une ceinture bouffante; et la chair molle de sa poitrine, +de ses epaules et de ses bras, faisait une tache rose sur un corsage de +velours noir borde d'un galon d'or. Elle appelait de loin: "Venez-vous, +jolis garcons?" et parfois sortait elle-meme pour s'accrocher a l'un +d'eux et l'attirer vers sa porte, de toute sa force, cramponnee a lui +comme une araignee qui traine une bete plus grosse qu'elle. L'homme, +souleve par ce contact, resistait mollement, et les autres s'arretaient +pour regarder, hesitants entre l'envie d'entrer tout de suite et celle +de prolonger encore cette promenade appetissante. Puis, quand la femme +apres des efforts acharnes avait attire le matelot jusqu'au seuil de +son logis, ou toute la bande allait s'engouffrer derriere lui, Celestin +Duclos, qui s'y connaissait en maisons, criait soudain: "Entre pas la, +Marchand, c'est pas l'endroit." + +L'homme alors obeissant a cette voix se degageait d'une secousse brutale +et les amis se reformaient en bande, poursuivis par les injures immondes +de la fille exasperee, tandis que d'autres femmes, tout le long de la +ruelle, devant eux, sortaient de leurs portes, attirees par le bruit, +et lancaient avec des voix enrouees des appels pleins de promesses. +Ils allaient donc de plus en plus allumes, entre les cajoleries et les +seductions annoncees par le choeur des portieres d'amour de tout le haut +de la rue, et les maledictions ignobles lancees contre eux par le choeur +d'en bas, par le choeur meprise des filles desappointees. De temps en +temps ils rencontraient une autre bande, des soldats qui marchaient avec +un battement de fer sur la jambe, des matelots encore, des bourgeois +isoles, des employes de commerce. Partout, s'ouvraient de nouvelles rues +etroites, etoilees de fanaux louches. Ils allaient toujours dans +ce labyrinthe de bouges, sur ces paves gras ou suintaient des eaux +putrides, entre ces murs pleins de chair de femme. + +Enfin Duclos se decida et s'arretant devant une maison d'assez belle +apparence, il y fit entrer tout son monde. + + +II + + +La fete fut complete! Quatre heures durant, les dix matelots se +gorgerent d'amour et de vin. Six mois de solde y passerent. + +Dans la grande salle du cafe, ils etaient installes en maitres, +regardant d'un oeil malveillant les habitues ordinaires qui +s'installaient aux petites tables, dans les coins, ou une des filles +demeurees libres, vetue en gros baby ou en chanteuse de cafe-concert, +courait les servir, puis s'asseyait pres d'eux. + +Chaque homme, en arrivant, avait choisi sa compagne qu'il garda toute la +soiree, car le populaire n'est pas changeant. On avait rapproche trois +tables et, apres la premiere rasade, la procession dedoublee, accrue +d'autant de femmes qu'il y avait de mathurins, s'etait reformee dans +l'escalier. Sur les marches de bois, les quatre pieds de chaque couple +sonnerent longtemps, pendant que s'engouffrait, dans la porte etroite +qui menait aux chambres, ce long defile d'amoureux. + +Puis on redescendit pour boire, puis on remonta de nouveau, puis on +redescendit encore. + +Maintenant, presque gris, ils gueulaient! Chacun d'eux, les yeux rouges, +sa preferee sur les genoux, chantait ou criait, tapait a coups de poings +la table, s'entonnait du vin dans la gorge, lachait en liberte la brute +humaine. Au milieu d'eux, Celestin Duclos, serrant contre lui une grande +fille aux joues rouges, a cheval sur ses jambes, la regardait avec +ardeur. Moins ivre que les autres, non qu'il eut moins bu, il avait +encore d'autres pensees, et, plus tendre, cherchait a causer. Ses idees +le fuyaient un peu, s'en allaient, revenaient et disparaissaient sans +qu'il put se souvenir au juste de ce qu'il avait voulu dire. + +Il riait, repetant: + +--Pour lors, pour lors... v'la longtemps que t'es ici. + +--Six mois, repondit la fille. + +Il eut l'air content pour elle, comme si c'eut ete une preuve de bonne +conduite, et il reprit: + +--Aimes-tu c'te vie-la? + +Elle hesita, puis resignee: + +--On s'y fait. C'est pas plus embetant qu'autre chose. Etre servante ou +bien rouleuse, c'est toujours des sales metiers. + +Il eut l'air d'approuver encore cette verite. + +--T'es pas d'ici? dit-il. + +Elle fit "Non" de la tete, sans repondre. + +--T'es de loin? + +Elle fit "Oui" de la meme facon. + +--D'ou ca? + +Elle parut chercher, rassembler des souvenirs, puis murmura: + +--De Perpignan. + +Il fut de nouveau tres satisfait et dit: + +--Ah oui! + +A son tour elle demanda: + +--Toi, t'es marin? + +--Oui, ma belle. + +--Tu viens de loin? + +--Ah oui! J'en ai vu des pays, des ports et de tout. + +--T'as fait le tour du monde, peut-etre? + +--Je te crois, plutot deux fois qu'une. + +De nouveau elle parut hesiter, chercher en sa tete une chose oubliee, +puis, d'une voix un peu differente, plus serieuse. + +--T'as rencontre beaucoup de navires dans tes voyages? + +--Je te crois, ma belle. + +--T'aurais pas vu _Notre-Dame-des-Vents_, par hasard? + +Il ricana: + +--Pas plus tard que l'autre semaine. + +Elle palit, tout le sang quittant ses joues, et demanda: + +--Vrai, bien vrai? + +--Vrai, comme je te parle. + +--Tu ments pas, au moins? + +Il leva la main. + +--D'vant l'bon Dieu! dit-il. + +--Alors, sais-tu si Celestin Duclos est toujours dessus? + +Il fut surpris, inquiet, voulut avant de repondre en savoir davantage. + +--Tu l'connais? + +A son tour elle devint mefiante. + +--Oh, pas moi! c'est une femme qui l'connait. + +--Une femme d'ici? + +--Non, d'a cote. + +--Dans la rue? + +--Non, dans l'autre. + +--Que femme? + +--Mais, une femme donc, une femme comme moi. + +--Que que l'y veut, c'te femme? + +--Je sais-t'y me, queque payse? + +Ils se regarderent au fond des yeux, pour s'epier, sentant, devinant que +quelque chose de grave allait surgir entre eux. + +Il reprit. + +--Je peux t'y la voir, c'te femme? + +--Quoi que tu l'y dirais? + +--J'y dirais... j'y dirais... que j'ai vu Celestin Duclos. + +--Il se portait ben, au moins? + +--Comme toi et moi, c'est un gars? + +Elle se tut encore rassemblant ses idees, puis, avec lenteur. + +--Ous qu'elle allait, _Notre-Dame-des-Vents?_ + +--Mais, a Marseille, donc. + +--Elle ne put reprimer un sursaut. + +--Ben vrai? + +--Ben vrai! + +--Tu l'connais Duclos? + +--Oui je l'connais. + +Elle hesita encore, puis tout doucement. + +--Ben. C'est ben! + +--Que que tu l'y veux? + +--Ecoute, tu y diras... non rien! + +Il la regardait toujours de plus en plus gene. Enfin il voulut savoir. + +--Tu l'connais itou, te? + +--Non, dit-elle. + +--Alors que que tu l'y veux? + +Elle prit brusquement une resolution, se leva, courut au comptoir ou +tronait la patronne, saisit un citron qu'elle ouvrit et dont elle fit +couler le jus dans un verre, puis elle emplit d'eau pure ce verre, et, +le rapportant. + +--Bois ca! + +--Pourquoi? + +--Pour faire passer le vin. Je te parlerai d'ensuite. + +Il but docilement, essuya ses levres d'un revers de main, puis annonca. + +--Ca y est, je t'ecoute. + +--Tu vas me promettre de ne pas l'y conter que tu m'as vue, ni de qui tu +sais ce que je te dirai. Faut jurer. + +Il leva la main, sournois. + +--Ca, je le jure. + +--Su l'bon Dieu? + +--Su l'bon Dieu. + +--Eh ben tu l'y diras que son pere est mort, que sa mere est morte, +que son frere est mort, tous trois en un mois, de fievre typhoide, en +janvier 1883, v'la trois ans et demi. + +A son tour, il sentit que tout son sang lui remuait dans le corps, et il +demeura pendant quelques instants tellement saisi qu'il ne trouvait rien +a repondre; puis il douta et demanda. + +--T'es sure? + +--Je suis sure. + +--Que qui te l'a dit? + +Elle posa les mains sur ses epaules, et le regardant au fond des yeux. + +--Tu jures de ne pas bavarder. + +--Je le jure. + +--Je suis sa soeur! + +Il jeta ce nom, malgre lui. + +--Francoise? + +Elle le contempla de nouveau fixement, puis, soulevee par une epouvante +folle, par une horreur profonde, elle murmura tout bas, presque dans sa +bouche. + +--Oh! oh! c'est toi, Celestin? + +Ils ne bougerent plus, les yeux dans les yeux. + +Autour d'eux, les camarades hurlaient toujours! Le bruit des verres, des +poings, des talons scandant les refrains et les cris aigus des femmes se +melaient au vacarme des chants. + +Il la sentait sur lui, enlacee a lui, chaude et terrifiee, sa soeur! +Alors, tout bas, de peur que quelqu'un l'ecoutat, si bas qu'elle meme +l'entendit a peine. + +--Malheur! j'avons fait de la belle besogne! + +Elle eut, en une seconde, les yeux pleins de larmes et balbutia. + +--C'est-il de ma faute? + +Mais, lui soudain. + +--Alors ils sont morts? + +--Ils sont morts. + +--Le pe, la me, et le fre? + +--Les trois en un mois, comme je t'ai dit. J'ai reste seule, sans +rien que mes hardes, vu que je devions le pharmacien, l'medecin et +l'enterrement des trois defunts, que j'ai paye avec les meubles. + +J'entrai pour lors comme servante chez mait'e Cacheux, tu sais bien, +l'boiteux. J'avais quinze ans tout juste a cu moment-la pisque t'es +parti quand j'en avais point quatorze. J'ai fait une faute avec li. On +est si bete quand on est jeune. Pi j'allai comme bonne du notaire qui +m'a aussi debauchee et qui me conduisit au Havre dans une chambre. +Bientot il n'est point r'venu; j'ai passe trois jours sans manger et +pi ne trouvant pas d'ouvrage, je suis entree en maison, comme bien +d'autres. J'en ai vu aussi du pays, moi! ah! et du sale pays! Rouen, +Evreux, Lille, Bordeaux, Perpignan, Nice, et pi Marseille, ou me v'la! + +Les larmes lui sortaient des yeux et du nez, mouillaient ses joues, +coulaient dans sa bouche. + +Elle reprit: + +--Je te croyais mort aussi, te? mon pauv'e Celestin. + +Il dit: + +--Je t'aurais point r'connue, me, t'etais si p'tite alors, et te v'la si +forte! mais comment que tu ne m'as point reconnu, te? + +Elle eut un geste desespere. + +--Je vois tant d'hommes qu'ils me semblent tous pareils! + +Il la regardait toujours au fond des yeux, etreint par une emotion +confuse et si forte qu'il avait envie de crier comme un petit enfant +qu'on bat. Il la tenait encore dans ses bras, a cheval sur lui, les +mains ouvertes dans le dos de la fille, et voila qu'a force de la +regarder il la reconnut enfin, la petite soeur laissee au pays avec tous +ceux qu'elle avait vus mourir, elle, pendant qu'il roulait sur les +mers. Alors prenant soudain dans ses grosses pattes de marin cette +tete retrouvee, il se mit a l'embrasser comme on embrasse de la chair +fraternelle. Puis des sanglots, de grands sanglots d'homme, longs comme +des vagues, monterent dans sa gorge pareils a des hoquets d'ivresse. + +Il balbutiait: + +--Te v'la, te r'voila, Francoise, ma p'tite Francoise... + +Puis tout a coup il se leva, se mit a jurer d'une voix formidable en +tapant sur la table un tel coup de poing que les verres culbutes se +briserent. Puis il fit trois pas, chancela, etendit les bras, tomba sur +la face. Et il se roulait par terre en criant, en battant le sol de ses +quatre membres, et en poussant de tels gemissements qu'ils semblaient +des rales d'agonie. + +Tous ces camarades le regardaient en riant. + +--Il est rien saoul, dit l'un. + +--Faut le coucher, dit un autre, s'il sort on va le fiche au bloc. + +Alors comme il avait de l'argent dans ses poches, la patronne offrit +un lit, et les camarades, ivres eux-memes a ne pas tenir debout, le +hisserent par l'etroit escalier jusqu'a la chambre de la femme qui +l'avait recu tout a l'heure, et qui demeura sur une chaise, au pied de +la couche criminelle, en pleurant autant que lui, jusqu'au matin. + + + + +LA MORTE + + +Je l'avais aimee eperdument! Pourquoi aime-t-on? Est-ce bizarre de ne +plus voir dans le monde qu'un etre, de n'avoir plus dans l'esprit qu'une +pensee, dans le coeur qu'un desir, et dans la bouche qu'un nom: un +nom qui inonde incessamment, qui monte, comme l'eau d'une source, des +profondeurs de l'ame, qui monte aux levres, et qu'on dit, qu'on redit, +qu'on murmure sans cesse, partout, ainsi qu'une priere. + +Je ne conterai point notre histoire. L'amour n'en a qu'une; toujours +la meme. Je l'avais rencontree et aimee. Voila tout. Et j'avais vecu +pendant un an dans sa tendresse, dans ses bras, dans sa caresse, dans +son regard, dans ses robes, dans sa parole, enveloppe, lie, emprisonne +dans tout ce qui venait d'elle, d'une facon si complete que je ne savais +plus s'il faisait jour ou nuit, si j'etais mort ou vivant, sur la +vieille terre ou ailleurs. + +Et voila qu'elle mourut. Comment? Je ne sais pas, je ne sais plus. + +Elle rentra mouillee, un soir de pluie, et le lendemain, elle toussait. +Elle toussa pendant une semaine environ et prit le lit. + +Que s'est-il passe. Je ne sais plus. + +Des medecins venaient, ecrivaient, s'en allaient. On apportait des +remedes; une femme les lui faisait boire. Ses mains etaient chaudes, son +front brulant et humide, son regard brillant et triste. Je lui parlais, +elle me repondait. Que nous sommes-nous dit? Je ne sais plus. J'ai tout +oublie, tout, tout! Elle mourut, je me rappelle tres bien son petit +soupir, son petit soupir si faible, le dernier. La garde dit: "Ah!" Je +compris, je compris! + +Je n'ai plus rien su. Rien. Je vis un pretre qui prononca ce mot: "Votre +maitresse". Il me sembla qu'il l'insultait. Puisqu'elle etait morte on +n'avait plus le droit de savoir cela. Je le chassai. Un autre vint qui +fut tres bon, tres doux. Je pleurai quand il me parla d'elle. + +On me consulta sur mille choses pour l'enterrement. Je ne sais plus. +Je me rappelle cependant tres bien le cercueil, le bruit des coups de +marteau quand on la cloua dedans. Ah! mon Dieu! + +Elle fut enterree! Enterree! Elle! dans ce trou! Quelques personnes +etaient venues, des amies. Je me sauvai. Je courus. Je marchai longtemps +a travers des rues. Puis je rentrai chez moi. Le lendemain je partis +pour un voyage. + +Hier, je suis rentre a Paris. + +Quand je revis ma chambre, notre chambre, notre lit, nos meubles, toute +cette maison ou etait reste tout ce qui reste de la vie d'un etre apres +sa mort, je fus saisi par un retour de chagrin si violent que je faillis +ouvrir la fenetre et me jeter dans la rue. Ne pouvant plus demeurer au +milieu de ces choses, de ces murs qui l'avaient enfermee, abritee, et +qui devaient garder dans leurs imperceptibles fissures mille atomes +d'elle, de sa chair et de son souffle, je pris mon chapeau, afin de me +sauver. + +Tout a coup, au moment d'atteindre la porte, je passai devant la grande +glace du vestibule qu'elle avait fait poser la pour se voir, des pieds a +la tete, chaque jour, en sortant, pour voir si toute sa toilette allait +bien, etait correcte et jolie, des bottines a la coiffure. + +Et je m'arretai net en face de ce miroir qui l'avait si souvent +refletee. Si souvent, si souvent, qu'il avait du garder aussi son image. + +J'etais la debout, fremissant, les yeux fixes sur le verre, sur le verre +plat, profond, vide, mais qui l'avait contenue tout entiere, possedee +autant que moi, autant que mon regard passionne. Il me sembla que +j'aimais cette glace,--je la touchai,--elle etait froide! Oh! le +souvenir! le souvenir! miroir douloureux, miroir brulant, miroir vivant, +miroir horrible, qui fait souffrir toutes les tortures! Heureux les +hommes dont le coeur, comme une glace ou glissent et s'effacent les +reflets, oublie tout ce qu'il a contenu, tout ce qui a passe devant lui, +tout ce qui s'est contemple, mire, dans son affection, dans son amour! +Comme je souffre! + +Je sortis et, malgre moi, sans savoir, sans le vouloir, j'allai vers le +cimetiere. Je trouvai sa tombe toute simple, une croix de marbre avec +ces quelques mots: "Elle aima, fut aimee, et mourut". + +Elle etait la, la-dessous, pourrie! Quelle horreur! Je sanglotais, le +front sur le sol. + +J'y restai longtemps, longtemps. Puis je m'apercus que le soir venait. +Alors un desir bizarre, fou, un desir d'amant desespere s'empara de moi. +Je voulus passer la nuit pres d'elle, derniere nuit, a pleurer sur sa +tombe. Mais on me verrait, on me chasserait. Comment faire? Je fus ruse. +Je me levai et me mis a errer dans cette ville des disparus. J'allais, +j'allais. Comme elle est petite cette ville a cote de l'autre, celle ou +l'on vit! Et pourtant comme ils sont plus nombreux que les vivants, ces +morts. Il nous faut de hautes maisons, des rues, tant de place, pour les +quatre generations qui regardent le jour en meme temps, boivent l'eau +des sources, le vin des vignes et mangent le pain des plaines. + +Et pour toutes les generations des morts, pour toute l'echelle de +l'humanite descendue jusqu'a nous, presque rien, un champ, presque rien! +La terre les reprend, l'oubli les efface. Adieu! + +Au bout du cimetiere habite, j'apercus tout a coup le cimetiere +abandonne, celui ou les vieux defunts achevent de se meler au sol, ou +les croix elles-memes pourrissent, ou l'on mettra demain les derniers +venus. Il est plein de roses libres, de cypres vigoureux et noirs, un +jardin triste et superbe, nourri de chair humaine. + +J'etais seul, bien seul. Je me blottis dans un arbre vert. Je m'y cachai +tout entier, entre ces branches grasses et sombres. + +Et j'attendis, cramponne au tronc comme un naufrage sur une epave. + +Quand la nuit fut noire, tres noire, je quittai mon refuge et me mis a +marcher doucement, a pas lents, a pas sourds, sur cette terre pleine de +morts. + +J'errai longtemps, longtemps, longtemps. Je ne la retrouvais pas. Les +bras etendus, les yeux ouverts, heurtant des tombes avec mes mains, avec +mes pieds, avec mes genoux, avec ma poitrine, avec ma tete elle-meme, +j'allais sans la trouver. Je touchais, je palpais comme un aveugle qui +cherche sa route, je palpais des pierres, des croix, des grilles de fer, +des couronnes de verre, des couronnes de fleurs fanees! Je lisais les +noms avec mes doigts, en les promenant sur les lettres. Quelle nuit! +quelle nuit! Je ne la retrouvais pas! + +Pas de lune! Quelle nuit! j'avais peur, une peur affreuse dans ces +etroits sentiers, entre deux lignes de tombes! Des tombes! des tombes! +des tombes! Toujours des tombes! A droite, a gauche, devant moi, autour +de moi, partout, des tombes! Je m'assis sur une d'elles, car je ne +pouvais plus marcher tant mes genoux flechissaient. J'entendais battre +mon coeur! Et j'entendais autre chose aussi! Quoi? un bruit confus +innommable! Etait-ce dans ma tete affolee, dans la nuit impenetrable, ou +sous la terre mysterieuse, sous la terre ensemencee de cadavres humains, +ce bruit? Je regardais autour de moi! + +Combien de temps suis-je reste la? Je ne sais pas. J'etais paralyse par +la terreur, j'etais ivre d'epouvante, pret a hurler, pret a mourir. + +Et soudain il me sembla que la dalle de marbre sur laquelle j'etais +assis remuait. Certes, elle remuait, comme si on l'eut soulevee. D'un +bond je me jetai sur le tombeau voisin, et je vis, oui, je vis la pierre +que je venais de quitter se dresser toute droite; et le mort apparut, un +squelette nu qui, de son dos courbe la rejetait. Je voyais, je voyais +tres bien, quoique la nuit fut profonde. Sur la croix je pus lire: + +"Ici repose Jacques Olivant, decede a l'age de cinquante et un ans. +Il aimait les siens, fut honnete et bon, et mourut dans la paix du +Seigneur." + +Maintenant le mort aussi lisait les choses ecrites sur son tombeau. Puis +il ramassa une pierre dans le chemin, une petite pierre aigue, et se +mit a les gratter avec soin, ces choses. Il les effaca tout a fait, +lentement, regardant de ses yeux vides la place ou tout a l'heure elles +etaient gravees; et, du bout de l'os qui avait ete son index, il ecrivit +en lettres lumineuses comme ces lignes qu'on trace aux murs avec le bout +d'une allumette: + +"Ici repose Jacques Olivant, decede a l'age de cinquante et un ans. Il +hata par ses duretes la mort de son pere dont il desirait heriter, il +tortura sa femme, tourmenta ses enfants, trompa ses voisins, vola quand +il le put et mourut miserable." + +Quand il eut acheve d'ecrire, le mort immobile contempla son oeuvre. Et +je m'apercus, on me retournant, que toutes les tombes etaient ouvertes, +que tous les cadavres en etaient sortis, que tous avaient efface les +mensonges inscrits par les parents sur la pierre funeraire, pour y +retablir la verite. + +Et je voyais que tous avaient ete les bourreaux de leurs proches, +haineux, deshonnetes, hypocrites, menteurs, fourbes, calomniateurs, +envieux, qu'ils avaient vole, trompe, accompli tous les actes honteux, +tous les actes abominables, ces bons peres, ces epouses fideles, ces +fils devoues, ces jeunes filles chastes, ces commercants probes, ces +hommes et ces femmes dits irreprochables. + +Ils ecrivaient tous en meme temps, sur le seuil de leur demeure +eternelle, la cruelle, terrible et sainte verite que tout le monde +ignore ou feint d'ignorer sur la terre. + +Je pensai qu'_elle_ aussi avait du la tracer sur sa tombe. Et sans peur +maintenant, courant au milieu des cercueils entr'ouverts, au milieu des +cadavres, au milieu des squelettes, j'allai vers elle, sur que je la +trouverais aussitot. + +Je la reconnus de loin, sans voir le visage enveloppe du suaire. + +Et sur la croix de marbre ou tout a l'heure j'avais lu: + +"Elle aima, fut aimee, et mourut." + +J'apercus. + +"Etant sortie un jour pour tromper son amant, elle eut froid sous la +pluie, et mourut." + +Il parait qu'on, me ramassa, inanime, au jour levant, aupres d'une +tombe. + + + + +TABLE DES MATIERES + + +ALLOUMA + +HAUTOT PERE ET FILS + +BOITELLE + +L'ORDONNANCE + +LE LAPIN + +UN SOIR + +LES EPINGLES + +DUCROUX + +LE RENDEZ-VOUS + +LE PORT + +LA MORTE + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La Main Gauche, by Guy de Maupassant + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MAIN GAUCHE *** + +***** This file should be named 11495.txt or 11495.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/1/4/9/11495/ + +Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and PG Distributed +Proofreaders. This file was produced from images generously made +available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's +eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII, +compressed (zipped), HTML and others. + +Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over +the old filename and etext number. 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