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diff --git a/old/11495-8.txt b/old/11495-8.txt new file mode 100644 index 0000000..a857001 --- /dev/null +++ b/old/11495-8.txt @@ -0,0 +1,5436 @@ +The Project Gutenberg EBook of La Main Gauche, by Guy de Maupassant + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La Main Gauche + +Author: Guy de Maupassant + +Release Date: March 7, 2004 [EBook #11495] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MAIN GAUCHE *** + + + + +Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and PG Distributed +Proofreaders. This file was produced from images generously made +available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + + + + +GUY DE MAUPASSANT + +La Main Gauche + +1889 + + + + +ALLOUMA + + +I + + +Un de mes amis m'avait dit: Si tu passes par hasard aux environs de +Bordj-Ebbaba, pendant ton voyage en Algérie, va donc voir mon ancien +camarade Auballe, qui est colon là-bas. + +J'avais oublié le nom d'Auballe et le nom d'Ebbaba et je ne songeais +guère à ce colon, quand j'arrivai chez lui, par pur hasard. Depuis un +mois je rôdais à pied par toute cette région magnifique qui s'étend +d'Alger à Cherchell, Orléansville et Tiaret. Elle est en même temps +boisée et nue, grande et intime. On rencontre, entre deux monts, des +forêts de pins profondes en des vallées étroites où roulent des torrents +en hiver. Des arbres énormes tombés sur le ravin servent de pont aux +Arabes, et aussi aux lianes qui s'enroulent aux troncs morts et les +parent d'une vie nouvelle. Il y a des creux, et des plis inconnus de +montagne, d'une beauté terrifiante, et des bords de ruisselets, plats et +couverts de lauriers-roses, d'une inimaginable grâce. + +Mais ce qui m'a laissé au coeur les plus chers souvenirs en cette +excursion, ce sont les marches de l'après-midi le long des chemins un +peu boisés sur ces ondulations des côtes d'où l'on domine un immense +pays onduleux et roux depuis la mer bleuâtre jusqu'à la chaîne +de l'Ouarsenis qui porte sur ses faîtes la forêt de cèdres de +Teniet-el-Haad. + +Ce jour-là je m'égarai. Je venais de gravir un sommet, d'où j'avais +aperçu, au-dessus d'une série de collines, la longue plaine de la +Mitidja, puis par derrière, sur la crête d'une autre chaîne, dans un +lointain presque invisible, l'étrange monument qu'on nomme le Tombeau de +la Chrétienne, sépulture d'une famille de rois de Mauritanie, dit-on. Je +redescendais, allant vers le Sud, découvrant devant moi jusqu'aux cimes +dressées sur le ciel clair, au seuil du désert, une contrée bosselée, +soulevée et fauve, fauve comme si toutes ces collines étaient +recouvertes de peaux de lion cousues ensemble. Quelquefois, au milieu +d'elles, une bosse plus haute se dressait, pointue et jaune, pareille au +dos broussailleux d'un chameau. + +J'allais à pas rapides, léger, comme on l'est en suivant les sentiers +tortueux sur les pentes d'une montagne. Rien ne pèse, en ces courses +alertes dans l'air vif des hauteurs, rien ne pèse, ni le corps, ni le +coeur, ni les pensées, ni même les soucis. Je n'avais plus rien en moi, +ce jour-là, de tout ce qui écrase et torture notre vie, rien que la joie +de cette descente. Au loin, j'apercevais des campements arabes, tentes +brunes, pointues, accrochées au sol comme les coquilles de mer sur les +rochers, ou bien des gourbis, huttes de branches d'où sortait une fumée +grise. Des formes blanches, hommes ou femmes, erraient autour à pas +lents; et les clochettes des troupeaux tintaient vaguement dans l'air du +soir. + +Les arbousiers sur ma route se penchaient, étrangement chargés de leurs +fruits de pourpre qu'ils répandaient dans le chemin. Ils avaient l'air +d'arbres martyrs d'où coulait une sueur sanglante, car au bout de chaque +branchette pendait une graine rouge comme une goutte de sang. + +Le sol, autour d'eux, était couvert de cette pluie suppliciale, et le +pied écrasant les arbouses laissait par terre des traces de meurtre. +Parfois, d'un bond, en passant, je cueillais les plus mûres pour les +manger. + +Tous les vallons à présent se remplissaient d'une vapeur blonde qui +s'élevait lentement comme la buée des flancs d'un boeuf; et sur la +chaîne des monts qui fermaient l'horizon, à la frontière du Sahara +flamboyait un ciel de Missel. De longues traînées d'or alternaient +avec des traînées de sang--encore du sang! du sang et de l'or, toute +l'histoire humaine--et parfois entre elles s'ouvrait une trouée mince +sur un azur verdâtre, infiniment lointain comme le rêve. + +Oh! que j'étais loin, que j'étais loin de toutes les choses et de toutes +les gens dont on s'occupe autour des boulevards, loin de moi-même aussi, +devenu une sorte d'être errant, sans conscience, et sans pensée, un oeil +qui passe, qui voit, qui aime voir, loin encore de ma route à laquelle +je ne songeais plus, car aux approches de la nuit je m'aperçus que +j'étais perdu. + +L'ombre tombait sur là terre comme une averse de ténèbres, et je ne +découvrais rien devant moi que la montagne à perte de vue. Des tentes +apparurent dans un vallon, j'y descendis et j'essayai de faire +comprendre au premier Arabe rencontré la direction que je cherchais. + +M'a-t-il deviné? je l'ignore; mais il me répondit longtemps, et moi je +ne compris rien. J'allais, par désespoir, me, décider à passer la nuit, +roulé dans un tapis, auprès du campement, quand je crus reconnaître, +parmi les mots bizarres qui sortaient de sa bouche, celui de +Bordj-Ebbaba. + +Je répétai:--Bordj-Ebbaba.--Oui, oui. + +Et je lui montrai deux francs, une fortune. Il se mit à marcher, je le +suivis. Oh! je suivis longtemps, dans la nuit profonde, ce fantôme +pâle qui courait pieds nus devant moi par les sentiers pierreux où je +trébuchais sans cesse. + +Soudain une lumière brilla. Nous arrivions devant la porte d'une maison +blanche, sorte de fortin aux murs droits et sans fenêtres extérieures. +Je frappai, des chiens hurlèrent au dedans. Une voix française demanda: +«Qui est là!» + +Je répondis: + +--Est-ce ici que demeure M. Auballe? + +--Oui. + +On m'ouvrit, j'étais en face de M. Auballe lui-même, un grand garçon +blond, en savates, pipe à la bouche, avec l'air d'un hercule bon enfant. + +Je me nommai; il tendit ses deux mains en disant: «Vous êtes chez vous, +monsieur.» + +Un quart d'heure plus tard je dînais avidement en face de mon hôte qui +continuait à fumer. + +Je savais son histoire. Après avoir mangé beaucoup d'argent avec les +femmes, il avait placé son reste en terres algériennes, et planté des +vignes. + +Les vignes marchaient bien; il était heureux, et il avait en effet +l'air calme d'un homme satisfait. Je ne pouvais comprendre comment ce +Parisien, ce fêteur, avait pu s'accoutumer à cette vie monotone, dans +cette solitude, et je l'interrogeai. + +--Depuis combien de temps êtes-vous ici? + +--Depuis neuf ans. + +--Et vous n'avez pas d'atroces tristesses? + +--Non, on se fait à ce pays, et puis on finit par l'aimer. Vous ne +sauriez croire comme il prend les gens par un tas de petits instincts +animaux que nous ignorons en nous. Nous nous y attachons d'abord par nos +organes à qui il donne des satisfactions secrètes que nous ne raisonnons +pas. L'air et le climat font la conquête de notre chair, malgré nous, et +la lumière gaie dont il est inondé tient l'esprit clair et content, à +peu de frais. Elle entre en nous à flots, sans cesse, par les yeux, et +on dirait vraiment qu'elle lave tous les coins sombres de l'âme. + +--Mais les femmes? + +--Ah!... ça manque un peu! + +--Un peu seulement? + +--Mon Dieu, oui... un peu. Car on trouve toujours, même dans les tribus, +des indigènes complaisants qui pensent aux nuits du Roumi. + +Il se tourna vers l'Arabe qui me servait, un grand garçon brun dont +l'oeil noir luisait sous le turban, et il lui dit: + +--Va-t'en, Mohammed, je t'appellerai quand j'aurai besoin de toi. + +Puis, à moi: + +--Il comprend le français et je vais vous conter une histoire où il joue +un grand rôle. + +L'homme étant parti, il commença: + +--J'étais ici depuis quatre ans environ, encore peu installé, à tous +égards, dans ce pays dont je commençais à balbutier la langue, et obligé +pour ne pas rompre tout à fait avec des passions qui m'ont été fatales +d'ailleurs, de faire à Alger un voyage de quelques jours, de temps en +temps. + +J'avais acheté cette ferme, ce bordj, ancien poste fortifié, à quelques +centaines de mètres du campement indigène dont j'emploie les hommes à +mes cultures. Dans cette tribu, fraction des Oulad-Taadja, je choisis en +arrivant, pour mon service particulier, un grand garçon, celui que vous +venez de voir, Mohammed ben Lam'har, qui me fut bientôt extrêmement +dévoué. Comme il ne voulait pas coucher dans une maison dont il n'avait +point l'habitude, il dressa sa tente à quelques pas de la porte, afin +que je pusse l'appeler de ma fenêtre. + +Ma vie, vous la devinez? Tout le jour, je suivais les défrichements et +les plantations, je chassais un peu, j'allais dîner avec les officiers +des postes voisins, ou bien ils venaient dîner chez moi. + +Quant aux... plaisirs--je vous les ai dits. Alger m'offrait les plus +raffinés; et de temps en temps, un arabe complaisant et compatissant +m'arrêtait au milieu d'une promenade pour me proposer d'amener chez moi, +à la nuit, une femme de tribu. J'acceptais quelquefois, mais, le plus +souvent, je refusais, par crainte des ennuis que cela pouvait me créer. + +Et, un soir, en rentrant d'une tournée dans les terres, au commencement +de l'été, ayant besoin de Mohammed, j'entrai dans sa tente sans +l'appeler. Cela m'arrivait à tout moment. + +Sur un de ces grands tapis rouges en haute laine du Djebel-Amour, épais +et doux comme des matelas, une femme, une fille, presque nue, dormait, +les bras croisés sur ses yeux. Son corps blanc, d'une blancheur luisante +sous le jet de lumière de la toile soulevée, m'apparut comme un des plus +parfaits échantillons de la race humaine que j'eusse vus. Les femmes +sont belles par ici, grandes, et d'une rare harmonie de traits et de +lignes. + +Un peu confus, je laissai retomber le bord de la tente et je rentrai +chez moi. + +J'aime les femmes! L'éclair de cette vision m'avait traversé et brûlé, +ranimant en mes veines la vieille ardeur redoutable à qui je dois d'être +ici. Il faisait chaud, c'était en juillet, et je passai presque toute la +nuit à ma fenêtre, les yeux sur la tache sombre que faisait à terre la +tente de Mohammed. + +Quand il entra dans ma chambre, le lendemain, je le regardai bien en +face, et il baissa la tête comme un homme confus, coupable. Devinait-il +ce que je savais? + +Je lui demandai brusquement. + +--Tu es donc marié, Mohammed? Je le vis rougir, et il balbutia: + +--Non, moussié! + +Je le forçais à parler français et à me donner des leçons d'arabe, ce +qui produisait souvent une langue intermédiaire des plus incohérentes. + +Je repris: + +--Alors, pourquoi y a-t-il une femme chez toi. + +Il murmura: + +--Il est du Sud. + +--Ah! elle est du Sud. Cela ne m'explique pas comment elle se trouve +sous ta tente. + +Sans répondre à ma question, il reprit: + +--Il est très joli. + +--Ah! vraiment. Eh bien, une autre fois, quand tu recevras comme ça +une très jolie femme du Sud, tu auras soin de la faire entrer dans mon +gourbi et non dans le tien. Tu entends, Mohammed? + +Il répondit avec un grand sérieux: + +--Oui, moussié. + +J'avoue que pendant toute la journée je demeurai sous l'émotion +agressive du souvenir de cette fille arabe étendue sur un tapis rouge; +et, en rentrant, à l'heure du dîner, j'eus une forte envie de traverser +de nouveau la tente de Mohammed. Durant la soirée, il fit son service +comme toujours, tournant autour de moi avec sa figure impassible, et je +faillis plusieurs fois lui demander s'il allait garder longtemps sous +son toit de poil de chameau cette demoiselle du Sud, qui était très +jolie. + +Vers neuf heures, toujours hanté par ce goût de la femme, qui est tenace +comme l'instinct de chasse chez les chiens, je sortis pour prendre l'air +et pour rôder un peu dans les environs du cône de toile brune à travers +laquelle j'apercevais le point brillant d'une lumière. + +Puis je m'éloignai, pour n'être pas surpris par Mohammed dans les +environs de son logis. + +En rentrant, une heure plus tard, je vis nettement son profil à lui, +sous sa tente. Puis ayant tiré ma clef de ma poche, je pénétrai dans le +bordj où couchaient, comme moi, mon intendant, deux laboureurs de France +et une vieille cuisinière cueillie à Alger. + +Je montai mon escalier et je fus surpris en remarquant un filet de +clarté sous ma porte. Je l'ouvris, et j'aperçus en face de moi, assise +sur une chaise de paille à côté de la table où brûlait une bougie, une +fille au visage d'idole, qui semblait m'attendre avec tranquillité, +parée de tous les bibelots d'argent que les femmes du Sud portent +aux jambes, aux bras, sur la gorge et jusque sur le ventre. Ses yeux +agrandis par le khol jetaient sur moi un large regard; et quatre petits +signes bleus finement tatoués sur la chair étoilaient son front, ses +joues et son menton. Ses bras, chargés d'anneaux, reposaient sur ses +cuisses que recouvrait, tombant des épaules, une sorte de gebba de soie +rouge dont elle était vêtue. + +En me voyant entrer, elle se leva et resta devant moi, debout, couverte +de ses bijoux sauvages, dans une attitude de fière soumission. + +--Que fais-tu ici, lui dis-je en arabe. + +--J'y suis parce qu'on m'a ordonné de venir. + +--Qui te l'a ordonné? + +--Mohammed. + +--C'est bon. Assieds-toi. + +Elle s'assit, baissa les yeux, et je demeurai devant elle, l'examinant. + +La figure était étrange, régulière, fine et un peu bestiale, mais +mystique comme celle d'un Boudha. Les lèvres, fortes et colorées d'une +sorte de floraison rouge qu'on retrouvait ailleurs sur son corps, +indiquaient un léger mélange de sang noir, bien que les mains et les +bras fussent d'une blancheur irréprochable. + +J'hésitais sur ce que je devais faire, troublé, tenté et confus. Pour +gagner du temps et me donner le loisir de la réflexion, je lui posai +d'autres questions, sur son origine, son arrivée dans ce pays et +ses rapports avec Mohammed. Mais elle ne répondit qu'à celles qui +m'intéressaient le moins et il me fut impossible de savoir pourquoi elle +était venue, dans quelle intention, sur quel ordre, depuis quand, ni ce +qui s'était passé entre elle et mon serviteur. + +Comme j'allais lui dire: «Retourne sous la tente de Mohammed», elle +me devina peut-être, se dressa brusquement et levant ses deux bras +découverts dont tous les bracelets sonores glissèrent ensemble vers ses +épaules, elle croisa ses mains derrière mon cou en m'attirant avec un +air de volonté suppliante et irrésistible. + +Ses yeux, allumés par le désir de séduire, par ce besoin de vaincre +l'homme qui rend fascinant comme celui des félins le regard impur +des femmes, m'appelaient, m'enchaînaient, m'ôtaient toute force de +résistance, me soulevaient d'une ardeur impétueuse. Ce fut une lutte +courte, sans paroles, violente, entre les prunelles seules, l'éternelle +lutte entre les deux brutes humaines, le mâle et la femelle, où le mâle +est toujours vaincu. + +Ses mains, derrière ma tête m'attiraient d'une pression lente, +grandissante, irrésistible comme une force mécanique, vers le sourire +animal de ses lèvres rouges où je collai soudain les miennes en enlaçant +ce corps presque nu et chargé d'anneaux d'argent qui tintèrent, de la +gorge aux pieds, sous mon étreinte. + +Elle était nerveuse, souple et saine comme une bête, avec des airs, des +mouvements, des grâces et une sorte d'odeur de gazelle, qui me firent +trouver à ses baisers une rare saveur inconnue, étrangère à mes sens +comme un goût de fruit des tropiques. + +Bientôt... je dis bientôt, ce fut peut-être aux approches du matin, +je la voulus renvoyer, pensant qu'elle s'en irait ainsi qu'elle était +venue, et ne me demandant pas encore ce que je ferais d'elle; ou ce +qu'elle ferait de moi. + +Mais dès qu'elle eut compris mon intention, elle murmura: + +--Si tu me chasses, où veux-tu que j'aille maintenant? I1 faudra que je +dorme sur la terre, dans la nuit. Laisse-moi me coucher sur le tapis, au +pied de ton lit. + +Que pouvais-je répondre? Que pouvais-je faire? Je pensai que Mohammed, +sans doute, regardait à son tour la fenêtre éclairée de ma chambre; et +des questions de toute nature, que je ne m'étais point posées dans le +trouble des premiers instants, se formulèrent nettement. + +--Reste ici, dis-je, nous allons causer. + +Ma résolution fut prise en une seconde. Puisque cette fille avait été +jetée ainsi dans mes bras, je la garderais, j'en ferais une sorte de +maîtresse esclave, cachée dans le fond de ma maison, à la façon des +femmes des harems. Le jour où elle ne me plairait plus, il serait +toujours facile de m'en défaire d'une façon quelconque, car ces +créatures-là, sur le sol africain, nous appartenaient presque corps et +âme. + +Je lui dis: + +--Je veux bien être bon pour toi. Je te traiterai de façon à ce que tu +ne sois pas malheureuse, mais je veux savoir ce que tu es, et d'où tu +viens. + +Elle comprit qu'il fallait parler et me conta son histoire, ou plutôt +une histoire, car elle dut mentir d'un bout à l'autre, comme mentent +tous les Arabes, toujours, avec ou sans motifs. + +C'est là un des signes les plus surprenants et les plus +incompréhensibles du caractère indigène: le mensonge. Ces hommes en qui +l'islamisme s'est incarné jusqu'à faire partie d'eux, jusqu'à modeler +leurs instincts, jusqu'à modifier la race entière et à la différencier +des autres au moral autant que la couleur de la peau différencie le +nègre du blanc, sont menteurs dans les moelles au point que jamais on ne +peut se fier à leurs dires. Est-ce à leur religion qu'ils doivent +cela? Je l'ignore. Il faut avoir vécu parmi eux pour savoir combien +le mensonge fait partie de leur être, de leur coeur, de leur âme, est +devenu chez eux une sorte de seconde nature, une nécessité de la vie. + +Elle me raconta donc qu'elle était fille d'un caïd des Ouled Sidi Cheik +et d'une femme enlevée par lui dans une razzia sur les Touaregs. Cette +femme devait être une esclave noire, ou du moins provenir d'un premier +croisement de sang arabe et de sang nègre. Les négresses, on le +sait, sont fort prisées dans les harems où elles jouent le rôle +d'aphrodisiaques. + +Rien de cette origine d'ailleurs n'apparaissait hors cette couleur +empourprée des lèvres et les fraises sombres de ses seins allongés, +pointus et souples comme si des ressorts les eussent dressés. A cela, un +regard attentif ne se pouvait tromper. Mais tout le reste appartenait à +la belle race du Sud, blanche, svelte, dont la figure fine est faite de +lignes droites et simples comme une tête d'image indienne. Les yeux +très écartés augmentaient encore l'air un peu divin de cette rôdeuse du +désert. + +De son existence véritable, je ne sus rien de précis. Elle me la conta +par détails incohérents qui semblaient surgir au hasard dans une mémoire +en désordre; et elle y mêlait des observations délicieusement puériles, +toute une vision du monde nomade née dans une cervelle d'écureuil qui a +sauté de tente en tente, de campement en campement, de tribu en tribu. + +Et cela était débité avec l'air sévère que garde toujours ce peuple +drapé, avec des mines d'idole qui potine et une gravité un peu comique. + +Quand elle eut fini, je m'aperçus que je n'avais rien retenu de cette +longue histoire pleine d'événements insignifiants, emmagasinés en sa +légère cervelle, et je me demandai si elle ne m'avait pas berné très +simplement par ce bavardage vide et sérieux qui ne m'apprenait rien sur +elle ou sur aucun fait de sa vie. + +Et je pensais à ce peuple vaincu au milieu duquel nous campons ou plutôt +qui campe au milieu de nous, dont nous commençons à parler la langue, +que nous voyons vivre chaque jour sous la toile transparente de ses +tentes, à qui nous imposons nos lois, nos règlements et nos coutumes, +et dont nous ignorons tout, mais tout, entendez-vous, comme si nous +n'étions pas là, uniquement occupés à le regarder depuis bientôt +soixante ans. Nous ne savons pas davantage ce qui se passe sous cette +hutte de branches et sous ce petit cône d'étoffe cloué sur la terre avec +des pieux, à vingt mètres de nos portes, que nous ne savons encore ce +que font, ce que pensent, ce que sont les Arabes dits civilisés des +maisons mauresques d'Alger. Derrière le mur peint à la chaux de leur +demeure des villes, derrière la cloison de branches de leur gourbi, ou +derrière ce mince rideau brun de poil de chameau que secoue le vent, ils +vivent près de nous, inconnus, mystérieux, menteurs, sournois, soumis, +souriants, impénétrables. Si je vous disais qu'en regardant de loin, +avec ma jumelle, le campement voisin, je devine qu'ils ont des +superstitions, des cérémonies, mille usages encore ignorés de nous, pas +même soupçonnés! Jamais peut-être un peuple conquis par la force n'a +su échapper aussi complètement à la domination réelle, à l'influence +morale, et à l'investigation acharnée, mais inutile du vainqueur. + +Or, cette infranchissable et secrète barrière que la nature +incompréhensible a verrouillée entre les races, je la sentais soudain, +comme je ne l'avais jamais sentie, dressée entre cette fille arabe et +moi, entre cette femme qui venait de se donner, de se livrer, d'offrir +son corps à ma caresse et moi qui l'avait possédée. + +Je lui demandai y songeant pour la première fois: + +--Comment t'appelles-tu? + +Elle était demeurée quelques instants sans parler et je la vis +tressaillir comme si elle venait d'oublier que j'étais là, tout contre +elle. Alors, dans ses yeux levés sur moi, je devinai que cette minute +avait suffi pour que le sommeil tombât sur elle, un sommeil irrésistible +et brusque, presque foudroyant, comme tout ce qui s'empare des sens +mobiles des femmes. + +Elle répondit nonchalamment avec un bâillement arrêté dans la bouche: + +--Allouma. + +Je repris: + +--Tu as envie de dormir? + +--Oui, dit-elle. + +--Eh bien! dors. + +Elle s'allongea tranquillement à mon côté, étendue sur le ventre, le +front posé sur ses bras croisés, et je sentis presque tout de suite que +sa fuyante pensée de sauvage s'était éteinte dans le repos. + +Moi, je me mis à rêver, couché près d'elle, cherchant à comprendre? +Pourquoi Mohammed me l'avait-il donnée? Avait-il agi en serviteur +magnanime qui se sacrifie pour son maître jusqu'à lui céder la femme +attirée en sa tente pour lui-même, ou bien avait-il obéi à une pensée +plus complexe, plus pratique, moins généreuse en jetant dans mon lit +cette fille qui m'avait plu? L'Arabe, quand il s'agit de femmes, a +toutes les rigueurs pudibondes et toutes les complaisances inavouables; +et on ne comprend guère plus sa morale rigoureuse et facile que tout le +reste de ses sentiments. Peut-être avais-je devancé, en pénétrant par +hasard sous sa tente, les intentions bienveillantes de ce prévoyant +domestique qui m'avait destiné cette femme, son amie, sa complice, sa +maîtresse aussi peut-être. + +Toutes ces suppositions m'assaillirent et me fatiguèrent si bien que +tout doucement je glissai à mon tour dans un sommeil profond. + +Je fus réveillé par le grincement de ma porte; Mohammed entrait comme +tous les matins pour m'éveiller. Il ouvrit la fenêtre par où un flot +de jour s'engouffrant éclaira sur le lit le corps d'Allouma toujours +endormie, puis il ramassa sur le tapis mon pantalon, mon gilet et ma +jaquette afin de les brosser. Il ne jeta pas un regard sur la femme +couchée à mon côté, ne parut pas savoir ou remarquer qu'elle était là, +et il avait sa gravité ordinaire, la même allure, le même visage. Mais +la lumière, le mouvement, le léger bruit des pieds nus de l'homme, la +sensation de l'air pur sur la peau et dans les poumons tirèrent Allouma +de son engourdissement. Elle allongea les bras, se retourna, ouvrit les +yeux, me regarda, regarda Mohammed avec la même indifférence et s'assit. +Puis elle murmura. + +--J'ai faim, aujourd'hui. + +--Que veux-tu manger? demandai-je. + +--Kahoua. + +--Du café et du pain avec du beurre? + +--Oui. + +Mohammed, debout près de notre couche, mes vêtements sur les bras, +attendait les ordres. + +--Apporte à déjeuner pour Allouma et pour moi, lui dis-je. + +Et il sortit sans que sa figure révélât le moindre étonnement ou le +moindre ennui. + +Quand il fut parti, je demandai à la jeune Arabe: + +--Veux-tu habiter dans ma maison? + +--Oui, je le veux bien. + +--Je te donnerai un appartement pour toi seule et une femme pour te +servir. + +--Tu es généreux, et je te suis reconnaissante. + +--Mais si ta conduite n'est pas bonne, je te chasserai d'ici. + +--Je ferai ce que tu exigeras de moi. + +Elle prit ma main et la baisa, en signe de soumission. + +Mohammed rentrait, portant un plateau avec le déjeuner. Je lui dis: + +--Allouma va demeurer dans la maison. Tu étaleras des tapis dans la +chambre, au bout du couloir, et tu feras venir ici pour la servir la +femme d'Abd-el-Kader-el-Hadara. + +--Oui, moussié. + +Ce fut tout. + +Une heure plus tard, ma belle Arabe était installée dans une grande +chambre claire; et comme je venais m'assurer que tout allait bien, elle +me demanda, d'un ton suppliant, de lui faire cadeau d'une armoire +à glace. Je promis, puis je la laissai accroupie sur un tapis du +Djebel-Amour, une cigarette à la bouche, et bavardant avec la vieille +Arabe que j'avais envoyé chercher, comme si elles se connaissaient +depuis des années. + + + +II + + +Pendant un mois, je fus très heureux avec elle et je m'attachai d'une +façon bizarre à cette créature d'une autre race, qui me semblait presque +d'une autre espèce, née sur une planète voisine. + +Je ne l'aimais pas--non--on n'aime point les filles de ce continent +primitif. Entre elles et nous, même entre elles et leurs mâles naturels, +les Arabes, jamais n'éclôt la petite fleur bleue des pays du Nord. +Elles sont trop près de l'animalité humaine, elles ont un coeur trop +rudimentaire, une sensibilité trop peu affinée, pour éveiller dans +nos âmes l'exaltation sentimentale qui est la poésie de l'amour. Rien +d'intellectuel, aucune ivresse de la pensée ne se mêle à l'ivresse +sensuelle que provoquent en nous ces êtres charmants et nuls. + +Elles nous tiennent pourtant, elles nous prennent, comme les autres, +mais d'une façon différente, moins tenace, moins cruelle, moins +douloureuse. + +Ce que j'éprouvai pour celle-ci, je ne saurais encore l'expliquer d'une +façon précise. Je vous disais tout à l'heure que ce pays, cette Afrique +nue, sans arts, vide de toutes les joies intelligentes, fait peu à peu +la conquête de notre chair par un charme inconnaissable et sûr, par la +caresse de l'air, par la douceur constante des aurores et des soirs, par +sa lumière délicieuse, par le bien-être discret dont elle baigne tous +nos organes! Eh bien! Allouma me prit de la même façon, par mille +attraits cachés, captivants et physiques, par la séduction pénétrante +non point de ses embrassements, car elle était d'une nonchalance toute +orientale, mais de ses doux abandons. + +Je la laissais absolument libre d'aller et de venir à sa guise et elle +passait au moins une après-midi sur deux dans le campement voisin, au +milieu des femmes de mes agriculteurs indigènes. Souvent aussi, elle +demeurait durant une journée presque entière, à se mirer dans l'armoire +à glace en acajou que j'avais fait venir de Miliana. Elle s'admirait +en toute conscience, debout, devant la grande porte de verre où elle +suivait ses mouvements avec une attention profonde et grave. Elle +marchait la tête un peu penchée en arrière, pour juger ses hanches et +ses reins, tournait, s'éloignait, se rapprochait, puis, fatiguée enfin +de se mouvoir, elle s'asseyait sur un coussin et demeurait en face +d'elle-même, les yeux dans ses yeux, le visage sévère, l'âme noyée dans +cette contemplation. + +Bientôt, je m'aperçus qu'elle sortait presque chaque jour après le +déjeuner, et qu'elle disparaissait complètement jusqu'au soir. + +Un peu inquiet, je demandai à Mohammed s'il savait ce qu'elle +pouvait faire pendant ces longues heures d'absence. Il répondit avec +tranquillité: + +--Ne te tourmente pas, c'est bientôt le Ramadan. Elle doit aller à ses +dévotions. + +Lui aussi semblait ravi de la présence d'Allouma dans la maison; mais +pas une fois je ne surpris entre eux le moindre signe un peu suspect, +pas une fois, ils n'eurent l'air de se cacher de moi, de s'entendre, de +me dissimuler quelque chose. + +J'acceptais donc la situation telle quelle sans la comprendre, laissant +agir le temps, le hasard et la vie. + +Souvent, après l'inspection de mes terres, de mes vignes, de mes +défrichements, je faisais à pied de grandes promenades. Vous connaissez +les superbes forêts de cette partie de l'Algérie, ces ravins presque +impénétrables où les sapins abattus barrent les torrents, et ces petits +vallons de lauriers-roses qui, du haut des montagnes, semblent des tapis +d'Orient étendus le long des cours d'eau. Vous savez qu'à tout moment, +dans ces bois et sur ces côtes, où on croirait que personne jamais +n'a pénétré, on rencontre tout à coup le dôme de neige d'une koubba +renfermant les os d'un humble marabout, d'un marabout isolé, à peine +visité de temps en temps par quelques fidèles obstinés, venus du douar +voisin avec une bougie dans leur poche pour l'allumer sur le tombeau du +saint. + +Or, un soir, comme je rentrais, je passai auprès d'une de ces chapelles +mahométanes, et ayant jeté un regard par la porte toujours ouverte, je +vis qu'une femme priait devant la relique. C'était un tableau charmant, +cette Arabe assise par terre, dans cette chambre délabrée, où le vent +entrait à son gré et amassait dans les coins, en tas jaunes, les fines +aiguilles sèches tombées des pins. Je m'approchai pour mieux regarder, +et je reconnus Allouma. Elle ne me vit pas, ne m'entendit point, +absorbée tout entière par le souci du saint; et elle parlait, à mi-voix, +elle lui parlait, se croyant bien seule avec lui, racontant au serviteur +de Dieu toutes ses préoccupations. Parfois elle se taisait un peu pour +méditer, pour chercher ce qu'elle avait encore à dire, pour ne rien +oublier de sa provision de confidences; et parfois aussi elle s'animait +comme s'il lui eût répondu, comme s'il lui eût conseillé une chose +qu'elle ne voulait point faire et qu'elle combattait avec des +raisonnements. + +Je m'éloignai, sans bruit, ainsi que j'étais venu, et je rentrai pour +dîner. + +Le soir, je la fis venir et je la vis entrer avec un air soucieux +qu'elle n'avait point d'ordinaire. + +--Assieds-toi là, lui dis-je en lui montrant sa place sur le divan, à +mon côté. + +Elle s'assit et comme je me penchais vers elle pour l'embrasser elle +éloigna sa tête avec vivacité. + +Je fus stupéfait et je demandai: + +--Eh bien, qu'y a-t-il? + +--C'est Ramadan, dit-elle. + +Je me mis à rire. + +--Et le Marabout t'a défendu de te laisser embrasser pendant le Ramadan? + +--Oh oui, je suis une Arabe et tu es un Roumi! + +--Ce serait un gros péché? + +--Oh oui! + +--Alors tu n'as rien mangé de la journée, jusqu'au coucher du soleil? + +--Non, rien. + +--Mais au soleil couché tu as mangé? + +--Oui. + +--Eh bien, puisqu'il fait nuit tout à fait tu ne peux pas être plus +sévère pour le reste que pour la bouche. + +Elle semblait crispée, froissée, blessée et elle reprit avec une hauteur +que je ne lui connaissais pas. + +--Si une fille arabe se laissait toucher par un Roumi pendant le +Ramadan, elle serait maudite pour toujours. + +--Et cela va durer tout le mois. + +Elle répondit avec conviction: + +--Oui, tout le mois de Ramadan. + +Je pris un air irrité et je lui dis: + +--Eh bien, tu peux aller le passer dans ta famille, le Ramadan. + +Elle saisit mes mains et les portant sur son coeur: + +--Oh! je te prie, ne sois pas méchant, tu verras comme je serai +gentille. Nous ferons Ramadan ensemble, veux-tu? Je te soignerai, je te +gâterai, mais ne sois pas méchant. + +Je ne pus m'empêcher de sourire tant elle était drôle et désolée, et je +l'envoyai coucher chez elle. + +Une heure plus tard, comme j'allais me mettre au lit, deux petits coups +furent frappés à ma porte, si légers que je les entendis à peine. + +Je criai: «Entrez» et je vis apparaître Allouma portant devant elle un +grand plateau chargé de friandises arabes, de croquettes sucrées, frites +et sautées, de toute une pâtisserie bizarre de nomade. + +Elle riait, montrant ses belles dents, et elle répéta: + +--Nous allons faire Ramadan ensemble. + +Vous savez que le jeûne, commencé à l'aurore et terminé au crépuscule, +au moment où l'oeil ne distingue plus un fil blanc d'un fil noir, est +suivi chaque soir de petites fêtes intimes où on mange jusqu'au matin. +Il en résulte que, pour les indigènes peu scrupuleux, le Ramadan +consiste à faire du jour la nuit, et de la nuit le jour. Mais Allouma +poussait plus loin la délicatesse de conscience. Elle installa son +plateau entre nous deux, sur le divan, et prenant avec ses longs doigts +minces une petite boulette poudrée, elle me la mit dans la bouche en +murmurant: + +--C'est bon, mange. + +Je croquai, le léger gâteau qui était excellent en effet, et je lui +demandai: + +--C'est toi qui as fait ça? + +--Oui, c'est moi? + +--Pour moi? + +--Oui, pour toi. + +--Pour me faire supporter le Ramadan. + +--Oui, ne sois pas méchant! Je t'en apporterai tous les jours. + +Oh! le terrible mois que je passai là! un mois sucré, douceâtre, +enrageant, un mois de gâteries et de tentations, de colères et d'efforts +vains contre une invincible résistance. + +Puis, quand arrivèrent les trois jours du Beïram, je les célébrai à ma +façon et le Ramadan fut oublié. + +L'été s'écoula, il fut très chaud. Vers les premiers jours de l'automne, +Allouma me parut préoccupée, distraite, désintéressée de tout. + +Or, un soir, comme je la faisais appeler, on ne la trouva point dans sa +chambre. Je pensai qu'elle rôdait dans la maison et j'ordonnai qu'on la +cherchât. Elle n'était pas rentrée; j'ouvris la fenêtre et je criai: + +--Mohammed. + +La voix de l'homme couché sous sa tente répondit: + +--Oui, moussié. + +--Sais-tu où est Allouma? + +--Non, moussié--pas possible--Allouma perdu? + +Quelques secondes après, mon Arabe entrait chez moi, tellement ému qu'il +ne maîtrisait point son trouble. Il demanda: + +--Allouma perdu? + +--Mais oui, Allouma perdu. + +--Pas possible? + +--Cherche, lui dis-je? + +Il restait debout, songeant, cherchant, ne comprenant pas. Puis, il +entra dans la chambre vide où les vêtements d'Allouma traînaient, dans +un désordre oriental. Il regarda tout comme un policier, ou plutôt il +flaira comme un chien, puis, incapable d'un long effort, il murmura avec +résignation: + +--Parti, il est parti! + +Moi je craignais un accident, une chute, une entorse au fond d'un ravin, +et je fis mettre sur pied tous les hommes du campement avec ordre de la +chercher jusqu'à ce qu'on l'eût retrouvée. + +On la chercha toute la nuit, on la chercha le lendemain, on la chercha +toute la semaine. Aucune trace ne fut découverte pouvant mettre sur la +piste. Moi je souffrais; elle me manquait; ma maison me semblait vide +et mon existence déserte. Puis des idées inquiétantes me passaient par +l'esprit. Je craignais qu'ont l'eût enlevée, ou assassinée peut-être. +Mais comme j'essayais toujours d'interroger Mohammed et de lui +communiquer mes appréhensions, il répondait sans varier: + +--Non, parti. + +Puis il ajoutait le mot arabe «r'ézale» qui veut dire «gazelle,» comme +pour exprimer qu'elle courait vite et qu'elle était loin. + +Trois semaines se passèrent et je n'espérais plus revoir jamais ma +maîtresse arabe, quand un matin, Mohammed, les traits éclairés par la +joie, entra chez moi et me dit: + +--Moussié, Allouma il est revenu. + +Je sautai du lit et je demandai: + +--Où est-elle? + +--N'ose pas venir! Là-bas, sous l'arbre! Et de son bras tendu, il me +montrait par la fenêtre une tache blanchâtre au pied d'un olivier. + +Je me levai et je sortis. Comme j'approchais de ce paquet de linge +qui semblait jeté contre le tronc tordu, je reconnus les grands yeux +sombres, les étoiles tatouées, la figure longue et régulière de la +fille sauvage qui m'avait séduit. A mesure que j'avançais une colère me +soulevait, une envie de frapper, de la faire souffrir, de me venger. + +Je criai de loin: + +--D'où viens-tu? + +Elle ne répondit pas et demeurait immobile, inerte, comme si elle ne +vivait plus qu'à peine, résignée à mes violences, prête aux coups. + +J'étais maintenant debout tout près d'elle, contemplant avec stupeur les +haillons qui la couvraient, ces loques de soie et de laine, grises de +poussière, déchiquetées, sordides. + +Je répétai, la main levée comme sur un chien. + +--D'où viens-tu? + +Elle murmura: + +--De là-bas! + +--D'où? + +--De la tribu! + +--De quelle tribu? + +--De la mienne. + +--Pourquoi es-tu partie? + +Voyant que je ne la battais point, elle s'enhardit un peu, et, à voix +basse: + +--Il fallait... il fallait... je ne pouvais plus vivre dans la maison. + +Je vis des larmes dans ses yeux, et tout de suite, je fus attendri comme +une bête. Je me penchai vers elle, et j'aperçus, en me retournant pour +m'asseoir, Mohammed qui nous épiait, de loin. + +Je repris, très doucement: + +--Voyons, dis-moi pourquoi tu es partie? + +Alors elle me conta que depuis longtemps déjà elle éprouvait en son +coeur de nomade, l'irrésistible envie de retourner sous les tentes, +de coucher, de courir, de se rouler sur le sable, d'errer, avec les +troupeaux, de plaine en plaine, de ne plus sentir sur sa tête, entre les +étoiles jaunes du ciel et les étoiles bleues de sa face, autre chose que +le mince rideau de toile usée et recousue à travers lequel on aperçoit +des grains de feu quand on se réveille dans la nuit. + +Elle me fit comprendre cela en termes naïfs et puissants, si justes, que +je sentis bien qu'elle ne mentait pas, que j'eus pitié d'elle, et que je +lui demandai: + +--Pourquoi ne m'as-tu pas dit que tu désirais t'en aller pendant quelque +temps? + +--Parce que tu n'aurais pas voulu... + +--Tu m'aurais promis de revenir et j'aurais consenti. + +--Tu n'aurais pas cru. + +Voyant que je n'étais pas fâché, elle riait, et elle ajouta: + +--Tu vois, c'est fini, je suis retournée chez moi et me voici. Il me +fallait seulement quelques jours de là-bas. J'ai assez maintenant, c'est +fini, c'est passé, c'est guéri. Je suis revenue, je n'ai plus mal. Je +suis très contente. Tu n'es pas méchant. + +--Viens à la maison, lui dis-je. + +Elle se leva. Je pris sa main, sa main fine aux doigts minces; et +triomphante en ses loques, sous la sonnerie de ses anneaux, de ses +bracelets, de ses colliers et de ses plaques, elle marcha gravement vers +ma demeure, où nous attendait Mohammed. + +Avant d'entrer, je repris: + +--Allouma, toutes les fois que tu voudras retourner chez toi, tu me +préviendras et je te le permettrai. + +Elle demanda, méfiante: + +--Tu promets? + +--Oui, je promets. + +--Moi aussi, je promets. Quand j'aurai mal--et elle posa ses deux mains +sur son front avec un geste magnifique--je te dirai: «Il faut que +j'aille là-bas» et tu me laisseras partir. + +Je l'accompagnai dans sa chambre, suivi de Mohammed qui portait +de l'eau, car on n'avait pu prévenir encore la femme +d'Abd-el-Kader-el-Hadara du retour de sa maîtresse. + +Elle entra, aperçut l'armoire à glace et, la figure illuminée, courut +vers elle comme on s'élance vers une mère retrouvée. Elle se regarda +quelques secondes, fit la moue, puis d'une voix un peu fâchée, dit au +miroir: + +--Attends, j'ai des vêtements de soie dans l'armoire. Je serai belle +tout à l'heure. + +Et je la laissai seule, faire la coquette devant elle-même. + +Notre vie recommença comme auparavant et, de plus en plus, je subissais +l'attrait bizarre, tout physique, de cette fille pour qui j'éprouvais en +même temps une sorte de dédain paternel. + +Pendant six mois tout alla bien, puis je sentis qu'elle redevenait +nerveuse, agitée, un peu triste. Je lui dis, un jour: + +--Est-ce que tu veux retourner chez toi? + +--Oui, je veux. + +--Tu n'osais pas me le dire? + +--Je n'osais pas. + +--Va, je permets. + +Elle saisit mes mains et les baisa comme elle faisait en tous ses élans +de reconnaissance, et, le lendemain, elle avait disparu. + +Elle revint, comme la première fois, au bout de trois semaines environ, +toujours déguenillée, noire de poussière et de soleil, rassasiée de vie +nomade, de sable et de liberté. En deux ans elle retourna ainsi quatre +fois chez elle. + +Je la reprenais gaîment, sans jalousie, car pour moi la jalousie ne +petit naître que de l'amour, tel que nous le comprenons chez nous. +Certes, j'aurais fort bien pu la tuer si je l'avais surprise me +trompant, mais je l'aurais tuée un peu comme on assomme, par pure +violence, un chien qui désobéit. Je n'aurais pas senti ces tourments, ce +feu rongeur, ce mal horrible, la jalousie du Nord. Je viens de dire que +j'aurais pu la tuer comme on assomme un chien qui désobéit! Je l'aimais +en effet, un peu comme on aime un animal très rare, chien ou cheval, +impossible à remplacer. C'était une bête admirable, une bête sensuelle, +une bête à plaisir, qui avait un corps de femme. + +Je ne saurais vous exprimer quelles distances incommensurables +séparaient nos âmes, bien que nos coeurs, peut-être, se fussent frôlés, +échauffés l'un l'autre, par moments. Elle était quelque chose de ma +maison, de ma vie, une habitude fort agréable à laquelle je tenais et +qu'aimait en moi l'homme charnel, celui qui n'a que des yeux et des +sens. + +Or, un matin Mohammed entra chez moi avec une figure singulière, ce +regard inquiet des arabes qui ressemble au regard fuyant d'un chat en +face d'un chien. + +Je lui dis, en apercevant cette figure. + +--Hein? qu'y a-t-il? + +--Allouma il est parti. + +Je me mis à rire. + +--Parti, où ça? + +--Parti tout à fait, moussié! + +--Comment, parti tout à fait? + +--Oui, moussié. + +--Tu es fou, mon garçon? + +--Non, moussié. + +--Pourquoi ça parti? Comment? Voyons? Explique-toi! + +Il demeurait immobile, ne voulant pas parler; puis, soudain il eut une +de ces explosions de colère arabe qui nous arrêtent dans les rues des +villes devant deux énergumènes, dont le silence et la gravité orientales +font place brusquement aux plus extrêmes gesticulations et aux +vociférations les plus féroces. + +Et je compris au milieu de ces cris qu'Allouma s'était enfuie avec mon +berger. + +Je dus calmer Mohammed et tirer de lui, un à un, des détails. + +Ce fut long, j'appris enfin que depuis huit jours il épiait ma maîtresse +qui avait des rendez-vous, derrière les bois de cactus voisins ou dans +le ravin de lauriers-roses, avec une sorte de vagabond, engagé comme +berger par mon intendant, à la fin du mois précédent. + +La nuit dernière, Mohammed l'avait vue sortir sans la voir rentrer; et +il répétait, d'un air exaspéré. + +--Parti, moussié, il est parti! + +Je ne sais pourquoi, mais sa conviction, la conviction de cette +fuite avec ce rôdeur, était entrée en moi, en une seconde, absolue, +irrésistible. Cela était absurde, invraisemblable et certain en vertu de +l'irraisonnable qui est la seule logique des femmes. + +Le coeur serré, une colère dans le sang, je cherchais à me rappeler les +traits de cet homme, et je me souvint tout à coup que je l'avais vu, +l'autre semaine, debout sur une butte de terre, au milieu de son +troupeau, et me regardant. C'était une sorte de grand bédouin dont la +couleur des membres nus se confondait avec celle des haillons, un type +de brute barbare aux pommettes saillantes, au nez crochu, au menton +fuyant, aux jambes sèches, une haute carcasse en guenilles avec des yeux +faux de chacal. + +Je ne doutais point--oui--elle avait fui avec ce gueux. Pourquoi? Parce +qu'elle était Allouma, une fille du sable. Une autre, à Paris, fille du +trottoir aurait fui avec mon cocher ou avec un rôdeur de barrière. + +--C'est bon, dis-je à Mohammed. Si elle est partie, tant pis pour elle. +J'ai des lettres à écrire. Laisse-moi seul. + +Il s'en alla, surpris de mon calme. Moi, je me levai, j'ouvris ma +fenêtre et je me mis à respirer par grands souffles qui m'entraient +au fond de la poitrine, l'air étouffant venu du Sud, car le sirocco +soufflait. + +Puis je pensai: «Mon Dieu, c'est une... une femme, comme bien d'autres. +Sait-on... sait-on ce qui les fait agir, ce qui les fait aimer, suivre +ou lâcher un homme?» + +Oui, on sait quelquefois--souvent, on ne sait pas. Par moments, on +doute? + +Pourquoi a-t-elle disparu avec cette brute répugnante? Pourquoi? +Peut-être parce que depuis un mois le vent vient du Sud presque +régulièrement. + +Cela suffit! un souffle! Sait-elle, savent-elles, le plus souvent, même +les plus fines et les plus compliquées, pourquoi elles agissent? Pas +plus qu'une girouette qui tourne au vent. Une brise insensible fait +pivoter la flèche de fer, de cuivre, de tôle ou de bois, de même qu'une +influence imperceptible, une impression insaisissable remue, et pousse, +aux résolutions le coeur changeant des femmes, qu'elles soient des +villes, des champs, des faubourgs ou du désert. + +Elle peuvent sentir, ensuite; si elles raisonnent et comprennent, +pourquoi elles ont fait ceci plutôt que cela; mais sur le moment elles +l'ignorent, car elles sont les jouets de leur sensibilité à surprises, +les esclaves étourdies des événements, des milieux, des émotions, des +rencontres et de tous les effleurements dont tressaille leur âme et leur +chair! + +M. Auballe, s'était levé. Il fit quelques pas, me regarda, et dit en +souriant: + +--Voilà un amour dans le désert! + +Je demandai. + +--Si elle revenait? + +Il murmura. + +--Sale fille!... Cela me ferait plaisir tout de même. + +--Et vous pardonneriez le berger? + +--Mon Dieu, oui. Avec les femmes, il faut toujours pardonner... ou +ignorer. + + + + +HAUTOT PÈRE ET FILS + +Devant la porte de la maison, demi-ferme, demi-manoir, une de ces +habitations rurales mixtes qui furent presque seigneuriales et +qu'occupent à présent de gros cultivateurs, les chiens, attachés aux +pommiers de la cour, aboyaient et hurlaient à la vue des carnassières +portées par le garde et des gamins. Dans la grande salle à +manger-cuisine, Hautot père, Hautot fils, M. Bermont, le percepteur, et +M. Mondaru, le notaire, cassaient une croûte et buvaient un verre avant +de se mettre en chasse, car c'était jour d'ouverture. + +Hautot père, fier de tout ce qu'il possédait, vantait d'avance le gibier +que ses invités allaient trouver sur ses terres. C'était un grand +Normand, un de ces hommes puissants, sanguins, osseux, qui lèvent sur +leurs épaules des voitures de pommes. Demi-paysan, demi-monsieur, riche, +respecté, influent, autoritaire, il avait fait suivre ses classes, +jusqu'en troisième, à son fils Hautot César, afin qu'il eût de +l'instruction, et il avait arrêté là ses études de peur qu'il devînt un +monsieur indifférent à la terre. + +Hautot César, presque aussi haut que son père, mais plus maigre, était +un bon garçon de fils, docile, content de tout, plein d'admiration, de +respect et de déférence pour les volontés et les opinions de Hautot +père. + +M. Bermont, le percepteur, un petit gros qui montrait sur ses joues +rouges de minces réseaux de veines violettes pareils aux affluents et au +cours tortueux des fleuves sur les cartes de géographie, demandait: + +--Et du lièvre--y en a-t-il, du lièvre?... + +Hautot père, répondit: + +--Tant que vous en voudrez, surtout dans les fonds du Puysatier. + +--Par où commençons-nous?--interrogea le notaire, un bon vivant de +notaire gras et pâle, bedonnant aussi et sanglé dans un costume de +chasse tout neuf, acheté à Rouen l'autre semaine. + +--Eh bien, par là, par les fonds. Nous jetterons les perdrix dans la +plaine et nous nous rabattrons dessus. + +Et Hautot père se leva. Tous l'imitèrent, prirent leurs fusils dans les +coins, examinèrent les batteries, tapèrent du pied pour s'affermir dans +leurs chaussures un peu dures, pas encore assouplies par la chaleur du +sang; puis ils sortirent; et les chiens se dressant au bout des attaches +poussèrent des hurlements aigus en battant l'air de leurs pattes. + +On se mit en route vers les fonds. C'était un petit vallon, ou plutôt +une grande ondulation de terres de mauvaise qualité, demeurées incultes +pour cette raison, sillonnées de ravines, couvertes de fougères, +excellente réserve de gibier. + +Les chasseurs s'espacèrent, Hautot père tenant la droite, Hautot fils +tenant la gauche, et les deux invités au milieu. Le garde et les +porteurs de carniers suivaient. C'était l'instant solennel où on attend, +le premier coup de fusil, où le coeur bat un peu, tandis que le doigt +nerveux tâte à tout instant les gâchettes. + +Soudain, il partit, ce coup! Hautot père avait tiré. Tous s'arrêtèrent +et virent une perdrix, se détachant d'une compagnie qui fuyait à +tire-d'aile, tomber dans un ravin sous une broussaille épaisse. Le +chasseur excité se mit à courir, enjambant, arrachant les ronces qui le +retenaient, et il disparut à son tour dans le fourré, à la recherche de +sa pièce. + +Presque aussitôt, un second coup de feu retentit. + +--Ah! ah! le gredin, cria M. Bermont, il aura déniché un lièvre +là-dessous. + +Tous attendaient, les yeux sur ce tas de branches impénétrables au +regard. + +Le notaire, faisant un porte-voix de ses mains, hurla: «Les avez-vous?» +Hautot père ne répondit pas; alors, César, se tournant vers le garde, +lui dit: «Va donc l'aider, Joseph. Il faut marcher en ligne. Nous +attendrons». + +Et Joseph, un vieux tronc d'homme sec, noueux, dont toutes les +articulations faisaient des bosses, partit d'un pas tranquille et +descendit dans le ravin, en cherchant les trous praticables avec des +précautions de renard. Puis, tout de suite, il cria: + +--Oh! v'nez! v'nez! y a un malheur d'arrivé. + +Tous accoururent et plongèrent dans les ronces. Hautot père, tombé sur +le flanc, évanoui, tenait à deux mains son ventre d'où coulait à travers +sa veste de toile déchirée par le plomb de longs filets de sang sur +l'herbe. Lâchant son fusil pour saisir la perdrix morte à portée de sa +main, il avait laissé tomber l'arme dont le second coup, partant au +choc, lui avait crevé les entrailles. On le tira du fossé, on le +dévêtit, et on vit une plaie affreuse par où les intestins sortaient. +Alors, après qu'on l'eut ligaturé tant bien que mal, on le reporta chez +lui et on attendit le médecin qu'on avait été quérir, avec un prêtre. + +Quand le docteur arriva, il remua la tête gravement, et se tournant vers +Hautot fils qui sanglotait sur une chaise: + +--Mon pauvre garçon, dit-il, ça n'a pas bonne tournure. + +Mais quand le pansement fut fini, le blessé remua les doigts, ouvrit la +bouche, puis les yeux, jeta devant lui des regards troubles, hagards, +puis parut chercher dans sa mémoire, se souvenir, comprendre, et il +murmura: + +--Nom d'un nom, ça y est! + +Le médecin lui tenait la main. + +--Mais non, mais non, quelques jours de repos seulement, ça ne sera +rien. + +Hautot reprit: + +--Ça y est! j'ai l'ventre crevé! Je le sais bien. + +Puis soudain: + +--J'veux parler au fils, si j'ai le temps. + +Hautot fils, malgré lui, larmoyait et répétait comme un petit garçon: + +--P'pa, p'pa, pauv'e p'pa! + +Mais le père, d'un ton plus ferme:. + +--Allons pleure pu, c'est pas le moment. J'ai à te parler. Mets-toi là, +tout près, ça sera vite fait, et je serai plus tranquille. Vous autres, +une minute s'il vous plaît. + +Tous sortirent laissant le fils en face du père. + +Dès qu'ils furent seuls: + +--Écoute, fils, tu as vingt-quatre ans, on peut te dire les choses. Et +puis il n'y a pas tant de mystère à ça que nous en mettons. Tu sais bien +que ta mère est morte depuis sept ans, pas vrai, et que je n'ai pas plus +de quarante-cinq ans moi, vu que je me suis marié à dix-neuf. Pas vrai? + +Le fils balbutia: + +--Oui, c'est vrai. + +---Donc ta mère est morte depuis sept ans, et moi je suis resté veuf. Eh +bien! ce n'est pas un homme comme moi qui peut rester veuf à trente-sept +ans, pas vrai? + +Le fils répondit: + +--Oui, c'est vrai. + +Le père, haletant, tout pâle et la face crispée continua: + +--Dieu que j'ai mal! Eh bien, tu comprends. L'homme n'est pas fait pour +vivre seul, mais je ne voulais pas donner une suivante à ta mère, vu que +je lui avais promis ça. Alors... tu comprends? + +--Oui, père. + +--Donc, j'ai pris une petite à Rouen, rue de l'Éperlan, 18, au +troisième, la seconde porte--je te dis tout ça, n'oublie pas,--mais une +petite qui a été gentille tout plein pour moi, aimante, dévouée, une +vraie femme, quoi? Tu saisis, mon gars? + +--Oui, père. + +--Alors, si je m'en vas, je lui dois quelque chose, mais quelque chose +de sérieux qui la mettra à l'abri. Tu comprends? + +--Oui, père. + +--Je te dis que c'est une brave fille, mais là, une brave, et que, sans +toi, et sans le souvenir de ta mère, et puis sans la maison où nous +avons vécu tous trois, je l'aurais amenée ici, et puis épousée, pour +sûr... écoute... écoute... mon gars... j'aurais pu faire un testament... +je n'en ai point fait! Je n'ai pas voulu... car il ne faut point écrire +les choses... ces choses-là... ça nuit trop aux légitimes... et puis ça +embrouille tout... ça ruine tout le monde! Vois-tu, le papier timbré, +n'en faut pas, n'en fais jamais usage. Si je suis riche, c'est que je ne +m'en suis point servi de ma vie. Tu comprends, mon fils! + +--Oui, père. + +--Écoute encore... Écoute bien... Donc, je n'ai pas fait de testament... +je n'ai pas voulu..., et puis je te connais, tu as bon coeur, tu n'es +pas ladre, pas regardant, quoi. Je me suis dit que, sur ma fin, je +te conterais les choses et que je te prierais de ne pas oublier la +petite:--Caroline Donet, rue de l'Éperlan, 18, au troisième, la seconde +porte, n'oublie pas.--Et puis, écoute encore. Vas-y tout de suite quand +je serai parti--et puis arrange-toi pour qu'elle ne se plaigne pas de ma +mémoire.--Tu as de quoi.--Tu le peux,--je te laisse assez... Écoute... +En semaine on ne la trouve pas. Elle travaille chez Mme Moreau, rue +Beauvoisine. Vas-y le jeudi. Ce jour-là elle m'attend. C'est mon jour, +depuis six ans. Pauvre p'tite, va-t-elle pleurer!... Je te dis tout ça, +parce que je te connais bien, mon fils. Ces choses-là on ne les conte +pas au public, ni au notaire, ni au curé. Ça se fait, tout le monde le +sait, mais ça ne se dit pas, sauf nécessité. Alors personne d'étranger +dans le secret, personne que la famille, parce que la famille, c'est +tous en un seul. Tu comprends? + +--Oui, père. + +--Tu promets? + +--Oui, père. + +--Tu jures? + +--Oui, père + +--Je t'en prie, je t'en supplie, fils, n'oublie pas. J'y tiens. + +--Non, père. + +--Tu iras toi-même. Je veux que tu t'assures de tout. + +--Oui, père. + +--Et puis, tu verras... tu verras ce qu'elle t'expliquera. Moi je ne +peux pas te dire plus. C'est juré. + +--Oui, père. + +--C'est bon, mon fils. Embrasse-moi. Adieu. Je vas claquer, j'en suis +sûr. Dis-leur qu'ils entrent. + +Hautot fils embrassa son père en gémissant, puis, toujours docile, +ouvrit la porte, et le prêtre parut, en surplis blanc, portant les +saintes huiles. + +Mais le moribond avait fermé les yeux, et il refusa de les rouvrir, +il refusa de répondre, il refusa de montrer, même par un signe, qu'il +comprenait. + +Il avait assez parlé, cet homme, il n'en pouvait plus. Il se sentait +d'ailleurs à présent le coeur tranquille, il voulait mourir en paix. +Qu'avait-il besoin de se confesser au délégué de Dieu, puisqu'il venait +de se confesser à son fils, qui était de la famille, lui. + +Il fut administré, purifié, absous, au milieu de ses amis et de ses +serviteurs agenouillés, sans qu'un seul mouvement de son visage révélât +qu'il vivait encore. + +Il mourut vers minuit, après quatre heures de tressaillements indiquant +d'atroces souffrances. + + +II + + +Ce fut le mardi qu'on l'enterra, la chasse ayant ouvert le dimanche. +Rentré chez lui, après avoir conduit son père au cimetière, César Hautot +passa le reste du jour à pleurer. Il dormit à peine la nuit suivante +et il se sentit si triste en s'éveillant qu'il se demandait comment il +pourrait continuer à vivre. + +Jusqu'au soir cependant il songea que, pour obéir à là dernière volonté +paternelle, il devait se rendre à Rouen le lendemain, et voir cette +fille Caroline Donet qui demeurait rue de l'Éperlan, 18, au troisième +étage, la seconde porte. Il avait répété, tout bas, comme on marmotte +une prière, ce nom et cette adresse, un nombre incalculable de +fois, afin de ne pas les oublier, et il finissait par les balbutier +indéfiniment, sans pouvoir s'arrêter ou penser à quoi que ce fût, tant +sa langue et son esprit étaient possédés par cette phrase. + +Donc le lendemain, vers huit heures, il ordonna d'atteler Graindorge +au tilbury et partit au grand trot du lourd cheval normand sur la +grand'route d'Ainville à Rouen. Il portait sur le dos sa redingote +noire, sur la tête son grand chapeau de soie et sur les jambes sa +culotte à sous-pieds, et il n'avait pas voulu, vu la circonstance, +passer par-dessus son beau costume, la blouse bleue qui se gonfle au +vent, garantit le drap de la poussière et des taches, et qu'on ôte +prestement à l'arrivée, dès qu'on a sauté de voiture. + +Il entra dans Rouen alors que dix heures sonnaient, s'arrêta comme +toujours à l'hôtel des Bons-Enfants, rue des Trois-Mares, subit les +embrassades du patron, de la patronne et de ses cinq fils, car on +connaissait la triste nouvelle; puis, il dut donner des détails sur +l'accident, ce qui le fit pleurer, repousser les services de toutes ces +gens, empressées parce qu'ils le savaient riche, et refuser même leur +déjeuner, ce qui les froissa. + +Ayant donc épousseté son chapeau, brossé sa redingote et essuyé ses +bottines, il se mit à la recherche de la rue de l'Éperlan, sans oser +prendre de renseignements près de personne, de crainte d'être reconnu et +d'éveiller les soupçons. + +À la fin, ne trouvant pas, il aperçut un prêtre, et se fiant à la +discrétion professionnelle des hommes d'église, il s'informa auprès de +lui. + +Il n'avait que cent pas à faire, c'était justement la deuxième rue à +droite. + +Alors, il hésita. Jusqu'à ce moment, il avait obéi comme une brute à la +volonté du mort. Maintenant il se sentait tout remué, confus, humilié à +l'idée de se trouver, lui, le fils, en face de cette femme qui avait été +la maîtresse de son père. Toute la morale qui gît en nous, tassée au +fond de nos sentiments par des siècles d'enseignement héréditaire, tout +ce qu'il avait appris depuis le catéchisme sur les créatures de mauvaise +vie, le mépris instinctif que tout homme porte en lui contre elles, même +s'il en épouse une, toute son honnêteté bornée de paysan, tout cela +s'agitait en lui, le retenait, le rendait honteux et rougissant. + +Mais il pensa:--«J'ai promis au père. Faut pas y manquer.» Alors il +poussa la porte entre-bâillée de la maison marquée du numéro 18, +découvrit un escalier sombre, monta trois étages, aperçut une porte, +puis une seconde, trouva une ficelle de sonnette et tira dessus. + +Le din-din qui retentit dans la chambre voisine lui fit passer un +frisson dans le corps. La porte s'ouvrit et il se trouva en face d'une +jeune dame très bien habillée, brune, au teint coloré, qui le regardait +avec des yeux stupéfaits. + +Il ne savait que lui dire, et, elle, qui ne se doutait de rien, et qui +attendait l'autre, ne l'invitait pas à entrer. Ils se contemplèrent +ainsi pendant près d'une demi-minute. À la fin elle demanda: + +--Vous désirez, monsieur? + +Il murmura: + +--Je suis Hautot fils. + +Elle eut un sursaut, devint pâle, et balbutia comme si elle le +connaissait depuis longtemps: + +--Monsieur César? + +--Oui. + +--Et alors? + +--J'ai à vous parler de la part du père. + +Elle fit--Oh! mon Dieu!--et recula pour qu'il entrât. Il ferma la porte +et la suivit. + +Alors il aperçut un petit garçon de quatre ou cinq ans, qui jouait avec +un chat, assis par terre devant un fourneau d'où montait une fumée de +plats tenus au chaud. + +--Asseyez-vous, disait-elle. + +Il s'assit.... Elle demanda: + +--Eh bien? + +Il n'osait plus parler, les yeux fixés sur la table dressée au milieu de +l'appartement, et portant trois couverts, dont un d'enfant. Il regardait +la chaise tournée dos au feu, l'assiette, la serviette, les verres, la +bouteille de vin ronge entamée et la bouteille de vin blanc intacte. +C'était la place de son père, dos au feu! On l'attendait. C'était son +pain qu'il voyait, qu'il reconnaissait près de la fourchette, car la +croûte était enlevée à cause des mauvaises dents d'Hautot. Puis, levant +les yeux, il aperçut, sur le mur, son portrait, la grande photographie +faite à Paris l'année de l'Exposition, la même qui était clouée +au-dessus du lit dans la chambre à coucher d'Ainville. + +La jeune femme reprit: + +--Eh bien, monsieur César? + +Il la regarda. Une angoisse l'avait rendue livide et elle attendait, les +mains tremblantes de peur. + +Alors il osa. + +--Eh bien, mam'zelle, papa est mort dimanche, en ouvrant la chasse. + +Elle fut si bouleversée qu'elle ne remua pas. Après quelques instants de +silence, elle murmura d'une voix presque insaisissable: + +--Oh! pas possible! + +Puis, soudain, des larmes parurent dans ses yeux, et levant ses mains +elle se couvrit la figure en se mettant à sangloter. Alors, le petit +tourna la tête, et voyant sa mère en pleurs, hurla. Puis, comprenant +que ce chagrin subit venait de cet inconnu, il se rua sur César, saisit +d'une main sa culotte et de l'autre il lui tapait la cuisse de toute +sa force. Et César demeurait éperdu, attendri, entre cette femme qui +pleurait son père et cet enfant qui défendait sa mère. Il se sentait +lui-même gagné par l'émotion, les yeux enflés par le chagrin; et, pour +reprendre contenance, il se mit à parler. + +--Oui, disait-il, le malheur est arrivé dimanche matin, sur les huit +heures.... Et il contait, comme si elle l'eût écouté, n'oubliant aucun +détail, disant les plus petites choses avec une minutie de paysan. Et le +petit tapait toujours, lui lançant à présent des coups de pied dans les +chevilles. + +Quand il arriva au moment où Hautot père avait parlé d'elle, elle +entendit son nom, découvrit sa figure et demanda: + +--Pardon, je ne vous suivais pas, je voudrais bien savoir.... Si ça ne +vous contrariait pas de recommencer. + +Il recommença dans les mêmes termes: «Le malheur est arrivé dimanche +matin sur les huit heures....» + +Il dit tout, longuement, avec des arrêts, des points, des réflexions +venues de lui, de temps en temps. Elle l'écoutait avidement, percevant +avec sa sensibilité nerveuse de femme toutes les péripéties qu'il +racontait, et tressaillant d'horreur, faisant: «Oh mon Dieu!» parfois. +Le petit, la croyant calmée, avait cessé de battre César pour prendre la +main de sa mère, et il écoutait aussi, comme s'il eût compris. + +Quand le récit fut terminé, Hautot fils reprit: + +--Maintenant, nous allons nous arranger ensemble suivant son désir. +Écoutez, je suis à mon aise, il m'a laissé du bien. Je ne veux pas que +vous ayez à vous plaindre.... + +Mais elle l'interrompit vivement. + +--Oh! monsieur César, monsieur César, pas aujourd'hui. J'ai le coeur +coupé.... Une autre fois, un autre jour.... Non, pas aujourd'hui.... Si +j'accepte, écoutez... ce n'est pas pour moi... non, non, non, je vous le +jure. C'est pour le petit. D'ailleurs, on mettra ce bien sur sa tête. + +Alors César, effaré, devina, et balbutiant: + +--Donc... c'est à lui... le p'tit? + +--Mais oui, dit-elle. + +Et Hautot fils regarda son frère avec une émotion confuse, forte et +pénible. + +Après un long silence, car elle pleurait de nouveau, César, tout à fait +gêné, reprit: + +--Eh bien, alors, mam'zelle Donet, je vas m'en aller. Quand voulez-vous +que nous parlions de ça? + +Elle s'écria: + +--Oh! non, ne partez pas, ne partez pas, ne me laissez pas toute seule +avec Émile! Je mourrais de chagrin. Je n'ai plus personne, personne que +mon petit. Oh! quelle misère, quelle misère, monsieur César. Tenez, +asseyez-vous. Vous allez encore me parler. Vous me direz ce qu'il +faisait, là-bas, toute la semaine. + +Et César s'assit, habitué à obéir. + +Elle approcha, pour elle, une autre chaise de la sienne, devant le +fourneau où les plats mijotaient toujours, prit Émile sur ses genoux, et +elle demanda à César mille choses sur son père, des choses intimes où +l'on voyait, où il sentait sans raisonner qu'elle avait aimé Hautot de +tout son pauvre coeur de femme. + +Et, par l'enchaînement naturel de ses idées, peu nombreuses, il en +revint à l'accident et se remit à le raconter avec tous les mêmes +détails. + +Quand il dit: «Il avait un trou dans le ventre, on y aurait mis les deux +poings», elle poussa une sorte de cri, et les sanglots jaillirent de +nouveau de ses yeux. Alors, saisi par la contagion, César se mit aussi à +pleurer, et comme les larmes attendrissent toujours les fibres du coeur, +il se pencha vers Émile dont le front se trouvait à portée de sa bouche +et l'embrassa. + +La mère, reprenant haleine, murmurait: + +--Pauvre gars, le voilà orphelin. + +--Moi aussi, dit César. + +Et ils ne parlèrent plus. + +Mais soudain, l'instinct pratique de ménagère, habituée à songer à tout, +se réveilla chez la jeune femme. + +--Vous n'avez peut-être rien pris de la matinée, monsieur César? + +--Non, mam'zelle. + +--Oh! vous devez avoir faim. Vous allez manger un morceau. + +--Merci, dit-il, je n'ai pas faim, j'ai eu trop de tourment. + +Elle répondit: + +--Malgré la peine, faut bien vivre, vous ne me refuserez pas ça! Et puis +vous resterez un peu plus. Quand vous serez parti, je ne sais pas ce que +je deviendrai. + +Il céda, après quelque résistance encore, et s'asseyant dos au feu, en +face d'elle, il mangea une assiette de tripes qui crépitaient dans le +fourneau et but un verre de vin rouge. Mais il ne permit point qu'elle +débouchât le vin blanc. + +Plusieurs fois il essuya la bouche du petit qui avait barbouillé de +sauce tout son menton. + +Comme il se levait pour partir, il demanda: + +--Quand est-ce voulez-vous que je revienne pour parler de l'affaire, +mam'zelle Donet? + +--Si ça ne vous faisait rien, jeudi prochain, monsieur César. Comme ça +je ne perdrais pas de temps. J'ai toujours mes jeudis libres. + +--Ça me va, jeudi prochain. + +--Vous viendrez déjeuner, n'est-ce pas? + +--Oh! quant à ça, je ne peux pas le promettre. + +--C'est qu'on cause mieux en mangeant. On a plus de temps aussi. + +--Eh bien, soit. Midi alors. + +Et il s'en alla après avoir encore embrassé le petit Émile, et serré la +main de Mlle Donet. + + + +III + + +La semaine parut longue à César Hautot. Jamais il ne s'était trouvé seul +et l'isolement lui semblait insupportable. Jusqu'alors, il vivait à +côté de son père, comme son ombre, le suivait aux champs, surveillait +l'exécution de ses ordres, et quand il l'avait quitté pendant quelque +temps le retrouvait au dîner. Ils passaient les soirs à fumer leurs +pipes en face l'un de l'autre, en causant chevaux, vaches ou moutons; +et la poignée de main qu'ils se donnaient au réveil semblait l'échange +d'une affection familiale et profonde. + +Maintenant César était seul. Il errait par les labours d'automne, +s'attendant toujours à voir se dresser au bout d'une plaine la grande +silhouette gesticulante du père. Pour tuer les heures, il entrait chez +les voisins, racontait l'accident à tous ceux qui ne l'avaient pas +entendu, le répétait quelquefois aux autres. Puis, à bout d'occupations +et de pensées, il s'asseyait au bord d'une route en se demandant si +cette vie-là allait durer longtemps. + +Souvent il songea à Mlle Donet. Elle lui avait plu. Il l'avait trouvée +comme il faut, douce et brave fille, comme avait dit le père. Oui, pour +une brave fille, c'était assurément une brave fille. Il était résolu à +faire les choses grandement et à lui donner deux mille francs de rente +en assurant le capital à l'enfant. Il éprouvait même un certain plaisir +à penser qu'il allait la revoir le jeudi suivant, et arranger cela avec +elle. Et puis l'idée de ce frère, de ce petit bonhomme de cinq ans, +qui était le fils de son père, le tracassait, l'ennuyait un peu et +l'échauffait en même temps. C'était une espèce de famille qu'il avait +là dans ce mioche clandestin qui ne s'appellerait jamais Hautot, une +famille qu'il pouvait prendre ou laisser à sa guise, mais qui lui +rappelait le père. + +Aussi quand il se vit sur la route de Rouen, le jeudi matin, emporté +par le trot sonore de Graindorge, il sentit son coeur plus léger, plus +reposé qu'il ne l'avait encore eu depuis son malheur. + +En entrant dans l'appartement de Mlle Donet, il vit la table mise comme +le jeudi précédent, avec cette seule différence que la croûte du pain +n'était pas ôtée. + +Il serra la main de la jeune femme, baisa Émile sur les joues et +s'assit, un peu comme chez lui, le coeur gros tout de même. Mlle Donet +lui parut un peu maigrie, un peu pâlie. Elle avait dû rudement pleurer. +Elle avait maintenant un air gêné devant lui comme si elle eût compris +ce qu'elle n'avait pas senti l'autre semaine sous le premier coup de son +malheur, et elle le traitait avec des égards excessifs, une humilité +douloureuse, et des soins touchants comme pour lui payer en attention +et en dévouement les bontés qu'il avait pour elle. Ils déjeunèrent +longuement, en parlant de l'affaire qui l'amenait. Elle ne voulait pas +tant d'argent. C'était trop, beaucoup trop. Elle gagnait assez pour +vivre, elle, mais elle désirait seulement qu'Émile trouvât quelques sous +devant lui quand il serait grand. César tint bon, et ajouta même un +cadeau de mille francs pour elle, pour son deuil. + +Comme il avait pris son café, elle demanda: + +--Vous fumez? + +--Oui... J'ai ma pipe. + +Il tâta sa poche. Nom d'un nom, il l'avait oubliée! Il allait se désoler +quand elle lui offrit une pipe du père, enfermée dans une armoire. Il +accepta, la prit, la reconnut, la flaira, proclama sa qualité avec une +émotion dans la voix, l'emplit de tabac et l'alluma. Puis il mit Émile +à cheval sur sa jambe et le fit jouer au cavalier pendant qu'elle +desservait la table et enfermait, dans le bas du buffet, la vaisselle +sale pour la laver, quand il serait sorti. + +Vers trois heures, il se leva à regret, tout ennuyé à l'idée de partir. + +--Eh bien! mam'zelle Donet, dit-il, je vous souhaite le bonsoir et +charmé de vous avoir trouvée comme ça. + +Elle restait devant lui, rouge, bien émue, et le regardait en songeant à +l'autre. + +--Est-ce que nous ne nous reverrons plus? dit-elle. + +Il répondit simplement: + +--Mais oui, mam'zelle, si ça vous fait plaisir. + +--Certainement, monsieur César. Alors, jeudi prochain, ça vous irait-il? + +--Oui, mam'zelle Donet. + +--Vous venez déjeuner, bien sûr? + +--Mais..., si vous voulez bien, je ne refuse pas. + +--C'est entendu, monsieur César, jeudi prochain, midi, comme +aujourd'hui. + +--Jeudi midi, mam'zelle Donet! + + + + +BOITELLE + +A _Robert Pinchon_ + + +Le père Boitelle (Antoine) avait dans tout le pays la spécialité des +besognes malpropres. Toutes les fois qu'on avait à faire nettoyer +une fosse, un fumier, un puisard, à curer un égout, un trou de fange +quelconque, c'était lui qu'on allait chercher. + +Il s'en venait avec ses instruments de vidangeur et ses sabots enduits +de crasse, et se mettait à sa besogne en geignant sans cesse sur son +métier. Quand on lui demandait alors pourquoi il faisait cet ouvrage +répugnant, il répondait avec résignation: + +--Pardi, c'est pour mes enfants qu'il faut nourrir. Ça rapporte plus +qu'autre chose. + +Il avait, en effet, quatorze enfants. Si on s'informait de ce qu'ils +étaient devenus, il disait avec un air d'indifférence: + +--N'en reste huit à la maison. Y en a un au service et cinq mariés. + +Quand on voulait savoir s'ils étaient bien mariés, il reprenait avec +vivacité: + +--Je les ai pas opposés. Je les ai opposés en rien. Ils ont marié comme +ils ont voulu. Faut pas opposer les goûts, ça tourne mal. Si je suis +ordureux, mé, c'est que mes parents m'ont opposé dans mes goûts. Sans +ça, j'aurais devenu un ouvrier comme les autres. + +Voici en quoi ses parents l'avaient contrarié dans ses goûts. + +Il était alors soldat, faisant son temps au Havre, pas plus bête qu'un +autre, pas plus dégourdi non plus, un peu simple pourtant. Pendant les +heures de liberté, son plus grand plaisir était de se promener sur le +quai, où sont réunis les marchands d'oiseaux. Tantôt seul, tantôt avec +un pays, il s'en allait lentement le long des cages où les perroquets à +dos vert et à tête jaune des Amazones, les perroquets à dos gris et à +tête rouge du Sénégal, les aras énormes qui ont l'air d'oiseaux cultivés +en serre, avec leurs plumes fleuries, leurs panaches et leurs aigrettes, +les perruches de toute taille, qui semblent coloriées avec un soin +minutieux par un bon Dieu miniaturiste, et les petits, tout petits +oisillons sautillants, rouges, jaunes, bleus et bariolés, mêlant leurs +cris au bruit du quai, apportent dans le fracas des navires déchargés, +des passants et des voitures, une rumeur violente, aiguë, piaillarde, +assourdissante, de forêt lointaine et surnaturelle. + +Boitelle s'arrêtait, les yeux ouverts, la bouche ouverte, riant et ravi, +montrant ses dents aux kakatoès prisonniers qui saluaient de leur huppe +blanche ou jaune le rouge éclatant de sa culotte et le cuivre de son +ceinturon. Quand il rencontrait un oiseau parleur, il lui posait des +questions; et si la bête se trouvait ce jour-là disposée à répondre et +dialoguait avec lui, il emportait pour jusqu'au soir de la gaieté et du +contentement. A regarder les singes aussi il se faisait des bosses de +plaisir, et il n'imaginait point de plus grand luxe pour un homme riche +que de posséder ces animaux ainsi qu'on a des chats et des chiens. Ce +goût-là, ce goût de l'exotique, il l'avait dans le sang comme on a +celui de la chasse, de la médecine ou de la prêtrise. Il ne pouvait +s'empêcher, chaque fois que s'ouvraient les portes de la caserne, de +s'en revenir au quai comme s'il s'était senti tiré par une envie. + +Or une fois, s'étant arrêté presque en extase devant un araraca +monstrueux qui gonflait ses plumes, s'inclinait, se redressait, semblait +faire les révérences de cour du pays des perroquets, il vit s'ouvrir la +porte d'un petit café attenant à la boutique du marchand d'oiseaux, et +une jeune négresse, coiffée d'un foulard rouge, apparut, qui balayait +vers la rue les bouchons et le sable de l'établissement. + +L'attention de Boitelle fut aussitôt partagée entre l'animal et la +femme, et il n'aurait su dire vraiment lequel de ces deux êtres il +contemplait avec le plus d'étonnement et de plaisir. + +La négresse, ayant poussé dehors les ordures du cabaret, leva les yeux, +et demeura à son tour éblouie devant l'uniforme du soldat. Elle restait +debout, en face de lui, son balai dans les mains comme si elle lui eût +porté les armes, tandis que l'araraca continuait à s'incliner. Or le +troupier au bout de quelques instants fut gêné par cette attention, +et il s'en alla à petits pas, pour n'avoir point l'air de battre en +retraite. + +Mais il revint. Presque chaque jour il passa devant le café des +Colonies, et souvent il aperçut à travers les vitres la petite bonne +à peau noire qui servait des bocks ou de l'eau-de-vie aux matelots du +port. Souvent aussi elle sortait en l'apercevant; bientôt, même, sans +s'être jamais parlé, ils se sourirent comme des connaissances; et +Boitelle se sentait le coeur remué, en voyant luire, tout à coup, entre +les lèvres sombres de la fille, la ligne éclatante de ses dents. Un +jour enfin il entra, et fut tout surpris en constatant qu'elle parlait +français comme tout le monde. La bouteille de limonade, dont elle +accepta de boire un verre, demeura, dans le souvenir du troupier, +mémorablement délicieuse; et il prit l'habitude de venir absorber, en ce +petit cabaret du port, toutes les douceurs liquides que lui permettait +sa bourse. + +C'était pour lui une fête, un bonheur auquel il pensait sans cesse, de +regarder la main noire de la petite bonne verser quelque chose dans son +verre, tandis que les dents riaient, plus claires que les yeux. Au bout +de deux mois de fréquentation, ils devinrent tout à fait bons amis, et +Boitelle, après le premier étonnement de voir que les idées de cette +négresse étaient pareilles aux bonnes idées des filles du pays, qu'elle +respectait l'économie, le travail, la religion et la conduite, l'en aima +davantage, s'éprit d'elle au point de vouloir l'épouser. + +Il lui dit ce projet qui la fit danser de joie. Elle avait d'ailleurs +quelque argent, laissé par une marchande d'huîtres, qui l'avait +recueillie quand elle fut déposée sur le quai du Havre par un capitaine +américain. Ce capitaine l'avait trouvée âgée d'environ six ans, blottie +sur des balles de coton dans la calle de son navire, quelques heures +après son départ de New-York. Venant au Havre, il y abandonna aux soins +de cette écaillère apitoyée ce petit animal noir caché à son bord, il ne +savait par qui ni comment. La vendeuse d'huîtres étant morte, la jeune +négresse devint bonne au café des Colonies. + +Antoine Boitelle ajouta: + +--Ça se fera si les parents n'y opposent point. J'irai jamais contre +eux, t'entends ben, jamais! Je vas leur en toucher deux mots à la +première fois que je retourne au pays. + +La semaine suivante en effet, ayant obtenu vingt-quatre heures de +permission, il se rendit dans sa famille qui cultivait une petite ferme +à Tourteville, près d'Yvetot. + +Il attendit la fin du repas, l'heure où le café baptisé d'eau-de-vie +rendait les coeurs plus ouverts, pour informer ses ascendants Qu'il +avait trouvé une fille répondant si bien à ses goûts, à tous ses goûts, +qu'il ne devait pas en exister une autre sur la terre pour lui convenir +aussi parfaitement. + +Les vieux, à ce propos, devinrent aussitôt circonspects, et demandèrent +des explications. Il ne cacha rien d'ailleurs que la couleur de son +teint. + +C'était une bonne, sans grand avoir, mais vaillante, économe, propre, de +conduite, et de bon conseil. Toutes ces choses-là valaient mieux que de +l'argent aux mains d'une mauvaise ménagère. Elle avait quelques sous +d'ailleurs, laissés par une femme qui l'avait élevée, quelques gros +sous, presque une petite dot, quinze cents francs à la caisse d'épargne. +Les vieux, conquis par ses discours, confiants d'ailleurs dans son +jugement, cédaient peu à peu, quand il arriva au point délicat. Riant +d'un rire un peu contraint: + +--Il n'y a qu'une chose, dit-il, qui pourra vous contrarier. Elle n'est +brin blanche. + +Ils ne comprenaient pas et il dut expliquer longuement avec beaucoup de +précautions, pour ne les point rebuter, qu'elle appartenait à la race +sombre dont ils n'avaient vu d'échantillons que sur les images d'Épinal. + +Alors ils furent inquiets, perplexes, craintifs, comme s'il leur avait +proposé une union avec le Diable. + +La mère disait:--Noire? Combien qu'elle l'est. C'est-il partout? + +Il répondait:--Pour sûr: Partout, comme t'es blanche partout, té! + +Le père reprenait:--Noire? C'est-il noir autant que le chaudron? + +Le fils répondait:--Pt'être ben un p'tieu moins! C'est noire, mais point +noire à dégoûter. La robe à m'sieu l'curé est ben noire, et alle n'est +pas pu laide qu'un surplis qu'est blanc. + +Le père disait:--Y en a-t-il de pu noires qu'elle dans son pays? + +Et le fils, convaincu, s'écriait: + +--Pour sûr! + +Mais le bonhomme remuait la tête. + +--Ça doit être déplaisant? + +Et le fils: + +--C'est point pu déplaisant qu'aut'chose, vu qu'on s'y fait en rin de +temps. + +La mère demandait: + +--Ça ne salit point le linge plus que d'autres, ces piaux-là? + +--Pas plus que la tienne, vu que c'est sa couleur. + +Donc, après beaucoup de questions encore, il fut convenu que les parents +verraient cette fille avant de rien décider et que le garçon, dont le +service allait finir l'autre mois, l'amènerait à la maison afin qu'on +pût l'examiner et décider en causant si elle n'était pas trop foncée +pour rentrer dans la famille Boitelle. + +Antoine alors annonça que le dimanche 22 mai, jour de sa libération, il +partirait pour Tourteville avec sa bonne amie. + +Elle avait mis pour ce voyage chez les parents de son amoureux ses +vêtements les plus beaux et les plus voyants, où dominaient le jaune, le +rouge et le bleu, de sorte qu'elle avait l'air pavoisée pour une fête +nationale. + +Dans la gare, au départ du Havre, on la regarda beaucoup, et Boitelle +était fier de donner le bras, à une personne qui commandait ainsi +l'attention. Puis, dans le wagon de troisième classe où elle prit place +à côté de lui, elle imposa une telle surprise aux paysans que ceux des +compartiments voisins montèrent sur leurs banquettes pour l'examiner +par-dessus la cloison de bois qui divisait la caisse roulante. Un +enfant, à son aspect, se mit à crier de peur, un autre cacha sa figure +dans le tablier de sa mère. + +Tout alla bien cependant jusqu'à la gare d'arrivée. Mais lorsque le +train ralentit sa marche en approchant d'Yvetot, Antoine se sentit mal +à l'aise, comme au moment d'une inspection quand il ne savait pas sa +théorie. Puis, s'étant penché à la portière, il reconnut de loin son +père qui tenait la bride du cheval attelé à la carriole, et sa mère +venue jusqu'au treillage qui maintenait les curieux. + +Il descendit le premier, tendit la main à sa bonne amie, et, droit, +comme s'il escortait un général, il se dirigea vers sa famille. + +La mère, en voyant venir cette dame noire et bariolée en compagnie de +son garçon, demeurait tellement stupéfaite qu'elle n'en pouvait ouvrir +la bouche, et le père avait peine à maintenir le cheval que faisait +cabrer coup sur coup la locomotive ou la négresse. Mais Antoine, saisi +soudain par la joie sans mélange de revoir ses vieux, se précipita, les +bras ouverts, bécota la mère, bécota le père malgré l'effroi du bidet, +puis se tournant vers sa compagne que les passants ébaubis considéraient +en s'arrêtant, il s'expliqua. + +--La v'là! J'vous avais ben dit qu'à première vue alle est un brin +détournante, mais sitôt qu'on la connaît, vrai de vrai, y a rien de plus +plaisant sur la terre. Dites-y bonjour qu'à ne s'émeuve point. + +Alors la mère Boitelle, intimidée elle-même à perdre la raison, fit une +espèce de révérence, tandis que le père ôtait sa casquette en murmurant: +«J'vous la souhaite à vot' désir». Puis sans s'attarder on grimpa dans +la carriole, les deux femmes au fond sur des chaises qui les faisaient +sauter en l'air à chaque cahot de la route, et les deux hommes par +devant, sur la banquette. + +Personne ne parlait. Antoine inquiet sifflotait un air de caserne, le +père fouettait le bidet, et la mère regardait de coin, en glissant des +coups d'oeil de fouine, la négresse dont le front et les pommettes +reluisaient sous le soleil comme des chaussures bien cirées. + +Voulant rompre la glace, Antoine se retourna. + +--Eh bien, dit-il, on ne cause pas? + +--Faut le temps; répondit la vieille. + +Il reprit: + +--Allons, raconte à la p'tite l'histoire des huit oeufs de ta poule. + +C'était une farce célèbre dans la famille. Mais comme sa mère se taisait +toujours, paralysée par l'émotion, il prit lui-même la parole et narra, +en riant beaucoup, cette mémorable aventure. Le père, qui la savait par +coeur, se dérida aux premiers mots; sa femme bientôt suivit l'exemple, +et la négresse elle-même, au passage le plus drôle, partit tout à coup +d'un tel rire, d'un rire si bruyant, roulant, torrentiel, que le cheval +excité fit un petit temps de galop. + +La connaissance était faite. On causa. + +A peine arrivés, quand tout le monde fut descendu, après qu'il eut +conduit sa bonne amie dans la chambre pour ôter sa robe qu'elle aurait +pu tacher en faisant un bon plat de sa façon destiné à prendre les vieux +par le ventre, il attira ses parents devant la porte, et demanda, le +coeur battant. + +--Eh ben, quéque vous dites? + +Le père se tut. La mère plus hardie déclara: + +--Alle est trop noire! Non, vrai, c'est trop. J'en ai eu les sangs +tournés. + +--Vous vous y ferez, dit Antoine. + +--Possible, mais pas pour le moment. Ils entrèrent et la bonne femme +fut émue en voyant la négresse cuisiner. Alors elle l'aida, la jupe +retroussée, active malgré son âge. + +Le repas fut bon, fut long, fut gai. Quand on fit un tour ensuite, +Antoine prit son père à part. + +--Eh ben, pé, quéque t'en dis? + +Le paysan ne se compromettait jamais. + +--J'ai point d'avis. D'mande à ta mé. + +Alors Antoine rejoignit sa mère et la retenant en arrière. + +--Eh ben, ma mé, quéque t'en dis? + +--Mon pauv'e gars, vrai, alle est trop noire. Seulement un p'tieu moins +je ne m'opposerais pas, mais c'est trop. On dirait Satan! + +Il n'insista point, sachant que la vieille s'obstinait toujours, mais il +sentait en son coeur entrer un orage de chagrin. Il cherchait ce qu'il +fallait faire, ce qu'il pourrait inventer, surpris d'ailleurs qu'elle ne +les eût pas conquis déjà comme elle l'avait séduit lui-même. Et ils s'en +allaient tous les quatre à pas lents à travers les blés, redevenus peu +à peu silencieux. Quand on longeait une clôture les fermiers +apparaissaient à la barrière, les gamins grimpaient sur les talus, tout +le monde se précipitait au chemin pour voir passer la «noire» que +le fils Boitelle avait ramenée. On apercevait au loin des gens qui +couraient à travers les champs comme on accourt quand bat le tambour des +annonces de phénomènes vivants. Le père et la mère Boitelle effarés de +cette curiosité semée par la campagne à leur approche, hâtaient le pas, +côte à côte, précédant de loin leur fils à qui sa compagne demandait ce +que les parents pensaient d'elle. + +Il répondit en hésitant qu'ils n'étaient pas encore décidés. + +Mais sur la place du village ce fut une sortie en masse de toutes +les maisons en émoi, et devant l'attroupement grossissant, les vieux +Boitelle prirent la fuite et regagnèrent leur logis, tandis qu'Antoine +soulevé de colère, sa bonne amie au bras, s'avançait avec majesté sous +les yeux élargis par l'ébahissement. + +Il comprenait que c'était fini, qu'il n'y avait plus d'espoir, qu'il +n'épouserait pas sa négresse; elle aussi le comprenait; et ils se mirent +à pleurer tous les deux en approchant de la ferme. Dès qu'ils y furent +revenus, elle ôta de nouveau sa robe pour aider la mère à faire +sa besogne; elle la suivit partout, à la laiterie, à l'étable, +au poulailler, prenant la plus grosse part, répétant sans cesse: +«Laissez-moi faire, madame Boitelle», si bien que le soir venu, la +vieille, touchée et inexorable, dit à son fils: «C'est une brave fille +tout de même. C'est dommage qu'elle soit si noire, mais vrai, alle l'est +trop. J'pourrais pas m'y faire, faut qu'alle r'tourne, alle est trop +noire!» + +Et le fils Boitelle dit à sa bonne amie: + +--Alle n'veut point, alle te trouve trop noire. Faut r'tourner. Je +t'aconduirai jusqu'au chemin de fer. N'importe, t'éluge point. J'vas +leur y parler quand tu seras partie. + +Il la conduisit donc à la gare en lui donnant encore bon espoir, et +après l'avoir embrassée, la fit monter dans le convoi qu'il regarda +s'éloigner avec des yeux bouffis par les pleurs. + +Il eut beau implorer les vieux, ils ne consentirent jamais. + +Et quand il avait conté cette histoire que tout le pays connaissait, +Antoine Boitelle ajoutait toujours: + +--A partir de ça, j'ai eu de coeur à rien, à rien. Aucun métier ne +m'allait pu, et j'sieus devenu ce que j'sieus, un ordureux. + +On lui disait: + +--Vous vous êtes marié pourtant. + +--Oui, et j'peux pas dire que ma femme m'a déplu pisque j'y ai fait +quatorze éfants, mais c'n'est point l'autre, oh non pour sûr, oh non! +L'autre, voyez-vous, ma négresse, alle n'avait qu'à me regarder, je me +sentais comme transporté... + + + + +L'ORDONNANCE + + +Le cimetière plein d'officiers avait l'air d'un champ fleuri. Les képis +et les culottes rouges, les galons et les boutons d'or, les sabres, les +aiguillettes de l'état-major, les brandebourgs des chasseurs et des +hussards passaient au milieu des tombes dont les croix blanches ou +noires ouvraient leurs bras lamentables, leurs bras de fer, de marbre ou +de bois sur le peuple disparu des morts. + +On venait d'enterrer la femme du colonel de Limousin. Elle s'était noyée +deux jours auparavant, en prenant un bain. + +C'était fini, le clergé était parti, mais le colonel, soutenu par deux +officiers, restait debout devant le trou au fond duquel il voyait encore +le coffre de bois qui cachait, décomposé déjà, le corps de sa jeune +femme. + +C'était presque un vieillard, un grand maigre à moustaches blanches +qui avait épousé, trois ans plus tôt, la fille d'un camarade, demeurée +orpheline après la mort de son père, le colonel Sortis. + +Le capitaine et le lieutenant sur qui s'appuyait leur chef essayaient +de l'emmener. Il résistait, les yeux pleins de larmes qu'il ne laissait +point couler, par héroïsme, et, murmurant, tout bas: «Non, non, encore +un peu», il s'obstinait à rester là, les jambes fléchissantes, au bord +de ce trou, qui lui paraissait sans fond, un abîme où étaient tombés son +coeur et sa vie, tout ce qui lui restait sur terre. + +Tout à coup le général Ormont s'approcha, saisit par le bras le colonel, +et l'entraînant presque de force: «Allons, allons, mon vieux camarade, +il ne faut pas demeurer là.» Le colonel obéit alors, et rentra chez lui. + +Comme il ouvrait la porte de son cabinet, il aperçut une lettre sur +sa table de travail. L'ayant prise, il faillit tomber de surprise et +d'émotion, il avait reconnu l'écriture de sa femme. Et la lettre portait +le timbre de la poste avec la date du jour même. Il déchira l'enveloppe +et lut. + +«PÈRE, + +Permettez-moi de vous appeler encore père, comme autrefois. Quand vous +recevrez cette lettre, je serai morte, et sous la terre. Alors peut-être +pourrez-vous me pardonner. + +Je ne veux pas chercher à vous émouvoir ni à atténuer ma faute. Je veux +dire seulement, avec toute la sincérité d'une femme qui va se tuer dans +une heure, la vérité entière et complète. + +Quand vous m'avez épousée, par générosité, je me suis donnée à vous, par +reconnaissance et je vous ai aimé de tout mon coeur de petite fille. Je +vous ai aimé ainsi que j'aimais papa, presque autant; et un jour, comme +j'étais sur vos genoux, et comme vous m'embrassiez, je vous ai appelé: +«Père», malgré moi. Ce fut un cri du coeur, instinctif, spontané. Vrai, +vous étiez pour moi un père, rien qu'un père. Vous avez ri, et vous +m'avez dit: «Appelle-moi toujours comme ça, mon enfant, ça me fait +plaisir.» + +Nous sommes venus dans cette ville et--pardonnez-moi, père--je suis +devenue amoureuse. Oh! j'ai résisté longtemps, presque deux ans, vous +lisez bien, presque deux ans, et puis j'ai cédé, je suis devenue +coupable, je suis devenue une femme perdue. + +Quant à lui?--Vous ne devinerez pas qui. Je suis bien tranquille +là-dessus, puisqu'ils étaient douze officiers, toujours autour de moi et +avec moi, que vous appeliez mes douze constellations. + +Père, ne cherchez pas à le connaître et ne le haïssez pas, lui. Il a +fait ce que n'importe qui aurait fait à sa place, et puis, je suis sûre +qu'il m'aimait aussi de tout son coeur. + +Mais, écoutez--un jour, nous avions rendez-vous dans l'île des Bécasses, +vous savez la petite île, après le moulin. Moi, je devais y aborder en +nageant, et lui devait m'attendre dans les buissons, et puis rester +là jusqu'au soir pour qu'on ne le vît pas partir. Je venais de le +rejoindre, quand les branches s'ouvrent et nous apercevons Philippe, +votre ordonnance, qui nous avait surpris. J'ai senti que nous étions +perdus et j'ai poussé un grand cri; alors il m'a dit--lui, mon +ami!--Allez-vous-en à la nage, tout doucement, ma chère, et laissez-moi +avec cet homme. + +Je suis partie, si émue que j'ai failli me noyer, et je suis rentrée +chez vous, m'attendant à quelque chose d'épouvantable. + +Une heure après, Philippe me disait, à voix basse, dans le corridor du +salon où je l'ai rencontré. «Je suis aux ordres de madame, si elle avait +quelque lettre à me donner». Alors je compris qu'il s'était vendu, et +que mon ami l'avait acheté. + +Je lui ai donné des lettres, en effet,--toutes mes lettres.--Il les +portait et me rapportait les réponses. + +Cela a duré deux mois environ. Nous avions confiance en lui, comme vous +aviez confiance en lui, vous aussi. + +Or, père, voici ce qui arriva. Un jour, dans la même île où j'étais +venue à la nage, mais, seule, cette fois, j'ai retrouvé votre +ordonnance. Cet homme m'attendait et il m'a prévenue qu'il allait nous +dénoncer à vous et vous livrer des lettres gardées par lui, volées, si +je ne cédais point à ses désirs. + +Oh! père, mon père, j'ai eu peur, une peur lâche, indigne, peur de vous +surtout, de vous si bon, et trompé par moi, peur pour lui encore,--vous +l'auriez tué--pour moi aussi, peut-être, est-ce que je sais, j'étais +affolée, éperdue, j'ai cru l'acheter encore une fois ce misérable qui +m'aimait aussi, quelle honte! + +Nous sommes si faibles, nous autres, que nous perdons la tête bien plus +que vous. Et puis, quand on est tombé, on tombe toujours plus bas, plus +bas. Est-ce que je sais ce que j'ai fait? J'ai compris seulement qu'un +de vous deux et moi allions mourir--et je me suis donnée à cette brute. + +Vous voyez, père, que je ne cherche pas à m'excuser. + +Alors, alors--alors, ce que j'aurais dû prévoir est arrivé--il m'a prise +et reprise quand il a voulu en me terrifiant. Il a été aussi mon amant, +comme l'autre, tous les jours. Est-ce pas abominable? Et quel châtiment, +père? + +Alors, moi, je me suis dit. Il faut mourir. Vivante, je n'aurais pu vous +confesser un pareil crime. Morte, j'ose tout. Je ne pouvais plus faire +autrement que de mourir, rien ne m'aurait lavée, j'étais trop tachée. Je +ne pouvais plus aimer, ni être aimée; il me semblait que je salissais +tout le monde, rien qu'en donnant la main. + +Tout à l'heure, je vais aller prendre mon bain et je ne reviendrai pas. + +Cette lettre pour vous ira chez mon amant. Il la recevra après ma mort, +et sans rien comprendre, vous la fera tenir, accomplissant mon dernier +voeu. Et vous la lirez, vous, en revenant du cimetière. + +Adieu, père, je n'ai plus rien à vous dire. Faites ce que vous voudrez, +et pardonnez-moi.» + +Le colonel s'essuya le front couvert de sueur. Son sang-froid, le +sang-froid des jours de bataille lui était revenu tout à coup. + +Il sonna. + +Un domestique parut. + +--Envoyez-moi Philippe, dit-il. + +Puis, il entr'ouvrit le tiroir de sa table. + +L'homme entra presque aussitôt, un grand soldat à moustaches rousses, +l'air malin, l'oeil sournois. + +Le colonel le regarda tout droit. + +--Tu vas me dire le nom de l'amant de ma femme. + +--Mais, mon colonel... + +L'officier prit son revolver dans le tiroir entr'ouvert. + +--Allons, et vite, tu sais que je ne plaisante pas. + +--Eh bien!... mon colonel..., c'est le capitaine Saint-Albert. + +A peine avait-il prononcé ce nom, qu'une flamme lui brûla les yeux, et +il s'abattit sur la face, une balle au milieu du front. + + + + +LE LAPIN + + +Maître Lecacheur apparut sur la porte de sa maison, à l'heure ordinaire, +entre cinq heures et cinq heures un quart du matin, pour surveiller ses +gens qui se mettaient au travail. + +Rouge, mal éveillé, l'oeil droit ouvert, l'oeil gauche presque fermé, +il boutonnait avec peine ses bretelles sur son gros ventre, tout en +surveillant, d'un regard entendu et circulaire, tous les coins connus de +sa ferme. Le soleil coulait ses rayons obliques à travers les hêtres du +fossé et les pommiers ronds de la cour, faisait chanter les coqs sur +le fumier et roucouler les pigeons sur le toit. La senteur de l'étable +s'envolait par la porte ouverte et se mêlait, dans l'air frais du matin, +à l'odeur âcre de l'écurie où hennissaient les chevaux, la tête tournée +vers la lumière. + +Dès que son pantalon fut soutenu solidement, maître Lecacheur se mit +en route, allant d'abord vers le poulailler, pour compter les oeufs du +matin, car il craignait des maraudes depuis quelque temps. + +Mais la fille de ferme accourut vers lui en levant les bras et criant: +«Maît' Cacheux, maît' Cacheux, on a volé un lapin, c'te nuit.» + +--Un lapin? + +--Oui, maît'Cacheux, l'gros gris, celui de la cage à draite. + +Le fermier ouvrit tout à fait l'oeil gauche et dit simplement: + +--Faut vé ça. + +Et il alla voir. + +La cage avait été brisée, et le lapin était parti. + +Alors l'homme devint soucieux, referma son oeil droit et se gratta le +nez. Puis, après avoir réfléchi, il ordonna à la servante effarée, qui +demeurait stupide devant son maître: + +--Va quéri les gendarmes. Dis que j'les attends sur l'heure. + +Maître Lecacheur était maire de sa commune, Pavigny-le-Gras, et +commandait en maître, vu son argent et sa position. + +Dès que la bonne eut disparu, en courant vers le village, distant d'un +demi-kilomètre, le paysan rentra chez lui, pour boire son café et causer +de la chose avec sa femme. + +Il la trouva soufflant le feu avec sa bouche, à genoux devant le foyer. + +Il dit dès la porte: + +--V'là qu'on a volé un lapin, l'gros gris. + +Elle se retourna si vite qu'elle se trouva assise par terre, et +regardant son mari avec des yeux désolés: + +--Qué qu'tu dis, Cacheux! qu'on a volé un lapin? + +--L'gros gris. + +--L'gros gris? + +Elle soupira. + +--Qué misère! qué qu'a pu l'vôlé, çu lapin. + +C'était une petite femme maigre et vive, propre, entendue à tous les +soins de l'exploitation. + +Lecacheur avait son idée. + +--Ça doit être çu gars de Polyte. + +La fermière se leva brusquement, et d'une voix furieuse: + +--C'est li! c'est li! faut pas en trâcher d'autre. C'est li! Tu l'as +dit, Cacheux! + +Sur sa maigre figure irritée, toute sa fureur paysanne, toute son +avarice, toute sa rage de femme économe contre le valet toujours +soupçonné, contre la servante toujours suspectée, apparaissaient dans la +contraction de la bouche, dans les rides des joues et du front. + +--Et qué que t'as fait? demanda-t-elle. + +--J'ai envéyé quéri les gendarmes. + +Ce Polyte était un homme de peine employé pendant quelques jours dans +la ferme et congédié par Lecacheur après une réponse insolente. Ancien +soldat, il passait pour avoir gardé de ses campagnes en Afrique des +habitudes de maraude et de libertinage. Il faisait, pour vivre, tous les +métiers. Maçon, terrassier, charretier, faucheur, casseur de pierres, +ébrancheur, il était surtout fainéant; aussi ne le gardait-on nulle +part et devait-il par moments changer de canton pour trouver encore du +travail. + +Dès le premier jour de son entrée à la ferme, la femme de Lecacheur +l'avait détesté; et maintenant elle était sûre que le vol avait été +commis par lui. + +Au bout d'une demi-heure environ, les deux gendarmes arrivèrent. Le +brigadier Sénateur était très haut et maigre, le gendarme Lenient, gros +et court. + +Lecacheur les fit asseoir, et leur raconta la chose. Puis on alla +voir le lieu du méfait afin de constater le bris de la cabine et de +recueillir toutes les preuves. Lorsqu'on fut rentré dans la cuisine, la +maîtresse apporta du vin, emplit les verres et demanda avec un défi dans +l'oeil: + +--L'prendrez-vous, c'ti-là? + +Le brigadier, son sabre entre les jambes, semblait soucieux. Certes, il +était sûr de le prendre si on voulait bien le lui désigner. Dans le cas +contraire, il ne répondait point de le découvrir lui-même. Après avoir +longtemps réfléchi, il posa cette simple question: + +--Le connaissez-vous, le voleur? + +Un pli de malice normande rida la grosse bouche de Lecacheur qui +répondit: + +--Pour l'connaître, non, je l'connais point, vu que j'l'ai pas vu vôler. +Si j'l'avais vu, j'y aurais fait manger tout cru, poil et chair, sans +un coup d'cidre pour l'faire passer. Pour lors, pour dire qui c'est, +je l'dirai point, nonobstant, que j'crais qu'c'est çu propre à rien de +Polyte. + +Alors il expliqua longuement ses histoires avec Polyte, le départ de ce +valet, son mauvais regard, des propos rapportés, accumulant des preuves +insignifiantes et minutieuses. + +Le brigadier, qui avait écouté avec grande attention tout en vidant son +verre de vin et en le remplissant ensuite, d'un geste indifférent, se +tourna vers son gendarme: + +--Faudra voir chez la femme au berqué Severin, dit-il. + +Le gendarme sourit et répondit par trois signes de tête. + +Alors, Mme Lecacheur se rapprocha, et tout doucement, avec des ruses +de paysanne, interrogea à son tour le brigadier. Ce berger Severin, un +simple, une sorte de brute, élevé dans un parc à moutons, ayant grandi +sur les côtes au milieu de ses bêtes trottantes et bêlantes, ne +connaissant guère qu'elles au monde, avait cependant conservé au fond +de l'âme l'instinct d'épargne du paysan. Certes, il avait dû cacher, +pendant des années et des années, dans des creux d'arbre ou des trous de +rocher tout ce qu'il gagnait d'argent, soit en gardant les troupeaux, +soit en guérissant, par des attouchements et des paroles, les entorses +des animaux (car le secret des rebouteux lui avait été transmis par un +vieux berger qu'il avait remplacé). Or, un jour, il acheta, en vente +publique, un petit bien, masure et champ, d'une valeur de trois mille +francs. + +Quelques mois plus tard, on apprit qu'il se mariait. Il épousait une +servante connue pour ses mauvaises moeurs, la bonne du cabaretier. Les +gars racontaient que cette fille, le sachant aisé, l'avait été trouver +chaque nuit, dans sa hutte, et l'avait pris, l'avait conquis, l'avait +conduit au mariage, peu à peu, de soir en soir. + +Puis, ayant passé par la mairie et par l'église, elle habitait +maintenant la maison achetée par son homme, tandis qu'il continuait à +garder ses troupeaux, nuit et jour, à travers les plaines. + +Et le brigadier ajouta: + +--V'là trois s'maines que Polyte couche avec elle, vu qu'il n'a pas +d'abri, ce maraudeur. + +Le gendarme se permit un mot: + +--Il prend la couverture au berger. + +Madame Lecacheur, saisie d'une rage nouvelle, d'une rage accrue par une +colère de femme mariée contre le dévergondage, s'écria: + +--C'est elle, j'en suis sûre. Allez-y. Ah! les bougres de voleux! + +Mais le brigadier ne s'émut pas: + +--Minute, dit-il. Attendons midi, vu qu'il y vient dîner chaque jour. Je +les pincerai le nez dessus. + +Et le gendarme souriait, séduit par l'idée de son chef; et Lecacheur +aussi souriait maintenant, car l'aventure du berger lui semblait +comique, les maris trompés étant toujours plaisants. + +Midi venait de sonner, quand le brigadier Sénateur, suivi de son homme, +frappa trois coups légers à la porte d'une petite maison isolée, plantée +au coin d'un bois, à cinq cents mètres du village. + +Ils s'étaient collés contre le mur afin de n'être pas vus du dedans; +et ils attendirent. Au bout d'une minute ou deux, comme personne ne +répondait, le brigadier frappa de nouveau. Le logis semblait inhabité +tant il était silencieux, mais le gendarme Lenient, qui avait l'oreille +fine, annonça qu'on remuait à l'intérieur. + +Alors Sénateur se fâcha. Il n'admettait point qu'on résistât une seconde +à l'autorité et, heurtant le mur du pommeau de son sabre, il cria: + +--Ouvrez, au nom de la loi! + +Cet ordre demeurant toujours inutile, il hurla: + +--Si vous n'obéissez pas, je fais sauter la serrure. Je suis le +brigadier de gendarmerie, nom de Dieu! Attention, Lenient. + +Il n'avait point fini de parler que la porte était ouverte, et Sénateur +avait devant lui une grosse fille très rouge, joufflue, dépoitraillée, +ventrue, large des hanches, une sorte de femelle sanguine et bestiale, +la femme du berger Severin. + +Il entra. + +--Je viens vous rendre visite, rapport à une petite enquête, dit-il. + +Et il regardait autour de lui. Sur la table une assiette, un pot à +cidre, un verre à moitié plein annonçaient un repas commencé. Deux +couteaux traînaient côte à côte. Et le gendarme malin cligna de l'oeil à +son chef. + +--Ça sent bon, dit celui-ci. + +--On jurerait du lapin sauté, ajouta Lenient très gai. + +--Voulez-vous un verre de fine? demanda la paysanne. + +--Non, merci. Je voudrais seulement la peau du lapin que vous mangez. + +Elle fit l'idiote; mais elle tremblait. + +--Qué lapin? + +Le brigadier s'était assis et s'essuyait le front avec sérénité. + +--Allons, allons, la patronne, vous ne nous ferez pas accroire que vous +vous nourrissiez de chiendent. Que mangiez-vous, là, toute seule, pour +votre dîner? + +--Mé, rien de rien, j'vous jure. Un p'tieu d'beurre su l'pain. + +--Mazette, la bourgeoise, un p'tieu d'beurre su l'pain... vous faites +erreur. C'est un p'tieu d'beurre sur le lapin qu'il faut dire. Bougre! +il sent bon vot'beurre, nom de Dieu! c'est du beurre de choix, du beurre +d'extra, du beurre de noce, du beurre à poil, pour sûr, c'est pas du +beurre de ménage, çu beurre-là! + +Le gendarme se tordait et répétait: + +--Pour sûr, c'est pas du beurre de ménage. + +Le brigadier Sénateur étant farceur, toute la gendarmerie était devenue +facétieuse. + +Il reprit: + +--Ous'qu'il est vot'beurre? + +--Mon beurre? + +--Oui, vot'beurre. + +--Mais dans l'pot. + +--Alors, ous'qu'il est l'pot? + +--Qué pot? + +--L'pot à beurre, pardi! + +--Le v'là. + +Elle alla chercher une vieille tasse au fond de laquelle gisait une +couche de beurre rance et salé. + +Le brigadier le flaira et, remuant le front: + +---C'est pas l'même. Il me faut l'beurre qui sent le lapin sauté. +Allons, Lenient, ouvrons l'oeil; vois su l'buffet, mon garçon; mé j'vas +guetter sous le lit. + +Ayant donc fermé la porte, il s'approcha du lit et le voulut tirer; +mais le lit tenait au mur, n'ayant pas été déplacé depuis plus d'un +demi-siècle apparemment. Alors le brigadier se pencha, et fit craquer +son uniforme. Un bouton venait de sauter. + +--Lenient, dit-il. + +--Mon brigadier? + +--Viens, mon garçon, viens au lit, moi je suis trop long pour voir +dessous. Je me charge du buffet. + +Donc, il se releva, et attendit, debout, que son homme eût exécuté +l'ordre. + +Lenient, court et rond, ôta son képi, se jeta sur le ventre, et collant +son front par terre, regarda longtemps le creux noir sous la couche. +Puis, soudain, il s'écria: + +--Je l'tiens! Je l'tiens! + +Le brigadier Sénateur se pencha sur son homme. + +--Qué que tu tiens, le lapin? + +--Non, l'voleux! + +--L'voleux! Amène, amène! + +Les deux bras du gendarme allongés sous le lit avaient appréhendé +quelque chose, et il tirait de toute sa force. Un pied, chaussé d'un +gros soulier, parut enfin, qu'il tenait de sa main droite. + +Le brigadier le saisit: «Hardi! hardi! tire!» + +Lenient, à genoux maintenant, tirait sur l'autre jambe. Mais la besogne +était rude, car le captif gigotait ferme, ruait et faisait gros dos, +s'arc-boutant de la croupe à la traverse du lit. + +--Hardi! hardi! tire, criait Sénateur. + +Et ils tiraient de toute leur force, si bien que la barre de bois +céda et l'homme sortit jusqu'à la tête, dont il se servit encore pour +s'accrocher à sa cachette. + +La figure parut enfin, la figure furieuse et consternée de Polyte dont +les bras demeuraient étendus sous le lit. + +--Tire! criait toujours le brigadier. + +Alors un bruit bizarre se fît entendre; et, comme les bras s'en venaient +à la suite des épaules, les mains se montrèrent à la suite des bras et, +dans les mains, la queue d'une casserole, et, au bout de la queue, la +casserole elle-même, qui contenait un lapin sauté. + +--Nom de Dieu, de Dieu, de Dieu, de Dieu! hurlait le brigadier fou de +joie, tandis que Lenient s'assurait de l'homme. + +Et la peau du lapin, preuve accablante, dernière et terrible pièce à +conviction, fut découverte dans la paillasse. + +Alors les gendarmes rentrèrent en triomphe au village avec le prisonnier +et leurs trouvailles. + +Huit jours plus tard, la chose ayant fait grand bruit, maître Lecacheur, +en entrant à la mairie pour y conférer avec le maître d'école, apprit +que le berger Severin l'y attendait depuis une heure. + +L'homme était assis sur une chaise, dans un coin, son bâton entre les +jambes. En apercevant le maire, il se leva, ôta son bonnet, salua d'un: + +--Bonjou, maît'Cacheux. + +Puis demeura debout, craintif, gêné. + +--Qu'est-ce que vous demandez? dit le fermier. + +--V'là, maît'Cacheux. C'est-i véridique qu'on a volé un lapin cheux +vous, l'aut'semaine? + +--Mais oui, c'est vrai, Severin. + +--Ah! ben, pour lors c'est véridique. + +--Oui, mon brave. + +--Qué qui l'a volé, çu lapin? + +--C'est Polyte Ancas, l'journalier. + +--Ben, ben. C'est-i véridique itou qu'on l'a trouvé sous mon lit? + +--Qui ça, le lapin? + +--Le lapin et pi Polyte, l'un au bout d'l'autre. + +--Oui, mon pauv'e Severin. C'est vrai. + +--Pour lors, c'est véridique? + +--Oui. Qu'est-ce qui vous a donc conté c't'histoire-là? + +--Un p'tieu tout l'monde. Je m'entends. Et pi, et pi, vous n'en savez +long su l'mariage, vu qu'vous les faites, vous qu'êtes maire. + +--Comment sur le mariage? + +--Oui, rapport au drait. + +--Comment rapport au droit? + +--Rapport au drait d'l'homme et pi au drait d'la femme. + +--Mais, oui. + +--Eh! ben, dites-mé, maît'Cacheux, ma femme a-t-i l'drait de coucher avé +Polyte? + +--Comment, de coucher avec Polyte? + +--Oui, c'est-i son drait, vu la loi, et pi vu qu'alle est ma femme, de +coucher avec Polyte? + +--Mais non, mais non, c'est pas son droit. + +--Si je l'y r'prends, j'ai-t-i l'drait de li fout' des coups, mé, à elle +et pi à li itou? + +--Mais... mais... mais oui. + +--C'est ben, pour lors. J'vas vous dire. Eune nuit, vu qu'j'avais +d'z'idées, j'rentrai, l'aute semaine, et j'les y trouvai, qu'i n'étaient +point dos à dos. J'foutis Polyte coucher dehors; mais c'est tout, vu que +je savais point mon drait. C'te fois-ci, j'les vis point. Je l'sais par +l's autres. C'est fini, n'en parlons pu. Mais si j'les r'pince... nom +d'un nom, si j'les r'pince. Je leur ferai passer l'goût d'la rigolade, +maît'Cacheux, aussi vrai que je m'nomme Severin... + + + + +UN SOIR + + +Le _Kléber_ avait stoppé, et je regardais de mes yeux ravis l'admirable +golfe de Bougie qui s'ouvrait devant nous. Les forêts kabyles couvraient +les hautes montagnes; les sables jaunes, au loin, faisaient, à la mer +une rive de poudre d'or, et le soleil tombait en torrents de feu sur les +maisons blanches de la petite ville. + +La brise chaude, la brise d'Afrique, apportait à mon coeur joyeux, +l'odeur du désert, l'odeur du grand continent mystérieux où l'homme du +Nord ne pénètre guère. Depuis trois mois, j'errai sur le bord de ce +monde profond et inconnu, sur le rivage de cette terre fantastique de +l'autruche, du chameau, de la gazelle, de l'hippopotame, du gorille, de +l'éléphant et du nègre. J'avais vu l'arabe galoper dans le vent, comme +un drapeau qui flotte et vole et passe, j'avais couché sous la tente +brune, dans la demeure vagabonde de ces oiseaux blancs du désert. +J'étais ivre de lumière, de fantaisie et d'espace. + +Maintenant, après cette dernière excursion, il faudrait partir, +retourner en France, revoir Paris, la ville du bavardage inutile, des +soucis médiocres et des poignées de mains sans nombre. Je dirais adieu +aux choses aimées, si nouvelles, à peine entrevues, tant regrettées. + +Une flotte de barques entourait le paquebot. Je sautai dans l'une +d'elles où ramait un négrillon, et je fus bientôt sur le quai, près de +la vieille porte sarrazine, dont la ruine grise, à l'entrée de la cité +kabyle, semble un écusson de noblesse antique. + +Comme je demeurais debout sur le port, à côté de ma valise, regardant +sur la rade le gros navire à l'ancre, et stupéfait d'admiration devant +cette côte unique, devant ce cirque de montagnes baignées par les flots +bleus, plus beau que celui de Naples, aussi beau que ceux d'Ajaccio et +de Porto, en Corse, une lourde main me tomba sur l'épaule. + +Je me retournai et je vis un grand homme à barbe longue, coiffé d'un +chapeau de paille, vêtu de flanelle blanche, debout à côté de moi, et me +dévisageant de ses yeux bleus. + +--N'êtes-vous pas mon ancien camarade de pension? dit-il. + +--C'est possible. Comment vous appelez-vous? + +--Trémoulin. + +--Parbleu! Tu étais mon voisin d'études. + +--Ah! vieux, je t'ai reconnu du premier coup, moi. + +Et la longue barbe se frotta sur mes joues. + +Il semblait si content, si gai, si heureux de me voir, que, par un élan +d'amical égoïsme, je serrai fortement les deux mains de ce camarade de +jadis, et que je me sentis moi-même très satisfait de l'avoir ainsi +retrouvé. + +Trémoulin avait été pour moi pendant quatre ans le plus intime, le +meilleur de ces compagnons d'études que nous oublions si vite à peine +sortis du collège. C'était alors un grand corps mince, qui semblait +porter une tête trop lourde, une grosse tête ronde, pesante, inclinant +le cou tantôt à droite, tantôt à gauche, et écrasant la poitrine étroite +de ce haut collégien à longues jambes. + +Très intelligent, doué d'une facilité merveilleuse, d'une rare souplesse +d'esprit, d'une sorte d'intuition instinctive pour toutes les études +littéraires, Trémoulin était le grand décrocheur de prix de notre +classe. + +On demeurait convaincu au collège qu'il deviendrait un homme illustre, +un poète sans doute, car il faisait des vers et il était plein d'idées +ingénieusement sentimentales. Son père, pharmacien dans le quartier du +Panthéon, ne passait pas pour riche. + +Aussitôt après le baccalauréat, je l'avais perdu de vue. + +--Qu'est-ce que tu fais ici? m'écriai-je. + +Il répondit en souriant: + +--Je suis colon. + +--Bah! Tu plantes? + +--Et je récolte. + +--Quoi? + +--Du raisin, dont je fais du vin. + +--Et ça va? + +--Ça va très bien. + +--Tant mieux, mon vieux. + +--Tu allais à l'hôtel? + +--Mais, oui. + +--Eh bien, tu iras chez moi. + +--Mais!... + +--C'est entendu. + +Et il dit au négrillon qui surveillait nos mouvements: + +--Chez moi, Ali. + +Ali répondit: + +--Foui, moussi. + +Puis se mit à courir, ma valise sur l'épaule, ses pieds noirs battant la +poussière. + +Trémoulin me saisit le bras, et m'emmena. D'abord il me posa des +questions sur mon voyage, sur mes impressions, et, voyant mon +enthousiasme, parut m'en aimer davantage. + +Sa demeure était une vieille maison mauresque à cour intérieure, sans +fenêtres sur la rue, et dominée par une terrasse qui dominait elle-même +celles des maisons voisines, et le golfe et les forêts, les montagnes, +la mer. + +Je m'écriai: + +--Ah! voilà ce que j'aime, tout l'Orient m'entre dans le coeur en ce +logis. Cristi! que tu es heureux de vivre ici! Quelles nuits tu dois +passer sur cette terrasse! Tu y couches? + +--Oui, j'y dors pendant l'été. Nous y monterons ce soir. Aimes-tu la +pêche? + +--Quelle pêche? + +--La pêche au flambeau. + +--Mais oui, je l'adore. + +--Eh bien, nous irons, après dîner. Puis nous reviendrons prendre des +sorbets sur mon toit. + +Après que je me fus baigné, il me fit visiter la ravissante ville +kabyle, une vraie cascade de maisons blanches dégringolant à la mer, +puis nous rentrâmes comme le soir venait, et après un exquis dîner nous +descendîmes vers le quai. + +On ne voyait plus rien que les feux des rues et les étoiles, ces larges +étoiles luisantes, scintillantes, du ciel d'Afrique. + +Dans un coin du port, une barque attendait Dès que nous fûmes dedans, un +homme dont je n'avais point distingué le visage se mit à ramer pendant +que mon ami préparait le brasier qu'il allumerait tout à l'heure. Il me +dit: + +--Tu sais, c'est moi qui manie la fouine. Personne n'est plus fort que +moi. + +--Mes compliments. + +Nous avions contourné une sorte de môle et nous étions, maintenant, dans +une petite baie pleine de hauts rochers dont les ombres avaient l'air de +tours bâties dans l'eau, et je m'aperçus, tout à coup, que la mer +était phosphorescente. Les avirons qui la battaient lentement, à coups +réguliers, allumaient dedans, à chaque tombée, une lueur mouvante et +bizarre qui traînait ensuite au loin derrière nous, en s'éteignant. Je +regardais, penché, cette coulée de clarté pâle, émiettée par les rames, +cet inexprimable feu de la mer, ce feu froid qu'un mouvement allume et +qui meurt dès que le flot se calme. Nous allions dans le noir, glissant +sur cette lueur, tous les trois. + +Où allions-nous? Je ne voyais point mes voisins, je ne voyais rien que +ce remous lumineux et les étincelles d'eau projetées par les avirons. Il +faisait chaud, très chaud. L'ombre semblait chauffée dans un four, et +mon coeur se troublait de ce voyage mystérieux avec ces deux hommes dans +cette barque silencieuse. + +Des chiens, les maigres chiens arabes au poil roux, au nez pointu, aux +yeux luisants, aboyaient au loin, comme ils aboient toutes les nuits +sur cette terre démesurée, depuis les rives de la mer jusqu'au fond du +désert où campent les tribus errantes. Les renards, les chacals, les +hyènes, répondaient; et non loin de là, sans doute, quelque lion +solitaire devait grogner dans une gorge de l'Atlas. + +Soudain, le rameur s'arrêta. Où étions-nous? Un petit bruit grinça près +de moi. Une flamme d'allumette apparut, et je vis une main, rien qu'une +main, portant cette flamme légère vers la grille de fer suspendue à +l'avant du bateau et chargée de bois comme un bûcher flottant. + +Je regardais, surpris, comme si cette vue eût été troublante et +nouvelle, et je suivis avec émotion la petite flamme touchant au bord de +ce foyer une poignée de bruyères sèches qui se mirent à crépiter. + +Alors, dans la nuit endormie, dans la lourde nuit brûlante, un grand feu +clair jaillit, illuminant, sous un dais de ténèbres pesant sur nous, la +barque et deux hommes, un vieux matelot maigre, blanc et ridé, coiffé +d'un mouchoir noué sur la tête, et Trémoulin, dont la barbe blonde +luisait. + +--Avant! dit-il. + +L'autre rama, nous remettant en marche, au milieu d'un météore, sous +le dôme d'ombre mobile qui se promenait avec nous. Trémoulin, d'un +mouvement continu, jetait du bois sur le brasier qui flambait, éclatant +et rouge. + +Je me penchai de nouveau et j'aperçus le fond de la mer. A quelques +pieds sous le bateau il se déroulait lentement, à mesure que nous +passions, l'étrange pays de l'eau, de l'eau qui vivifie, comme l'air du +ciel, des plantes et des bêtes. Le brasier enfonçant jusqu'aux rochers +sa vive lumière, nous glissions sur des forêts surprenantes d'herbes +rousses, rosés, vertes, jaunes. Entre elles et nous une glace +admirablement transparente, une glace liquide, presque invisible, les +rendait féeriques, les reculait dans un rêve, dans le rêve qu'éveillent +les océans profonds. Cette onde claire si limpide qu'on ne distinguait +point, qu'on devinait plutôt, mettait entre ces étranges végétations +et nous quelque chose de troublant comme le doute de la réalité, les +faisait mystérieuses comme les paysages des songes. + +Quelquefois les herbes venaient jusqu'à la surface, pareilles à des +cheveux, à peine remuées par le lent passage de la barque. + +Au milieu d'elles, de minces poissons d'argent filaient, fuyaient, vus +une seconde et disparus. D'autres, endormis encore, flottaient suspendus +au milieu de ces broussailles d'eau, luisants et fluets, insaisissables. +Souvent un crabe courait vers un trou pour se cacher, ou bien une méduse +bleuâtre et transparente, à peine visible, fleur d'azur pâle, vraie +fleur de mer, laissait traîner son corps liquide dans notre léger +remous; puis, soudain, le fond disparaissait, tombé plus bas, très loin, +dans un brouillard de verre épaissi. On voyait vaguement alors de gros +rochers et des varechs sombres, à peine éclairés par le brasier. + +Trémoulin, debout à l'avant, le corps penché, tenant aux mains le long +trident aux pointes aiguës qu'on nomme la fouine, guettait les rochers, +les herbes, le fond changeant de la mer, avec un oeil ardent de bête qui +chasse. + +Tout à coup, il laissa glisser dans l'eau, d'un mouvement vif et doux, +la tête fourchue de son arme, puis il la lança comme on lance une +flèche, avec une telle promptitude qu'elle saisit à la course un grand +poisson fuyant devant nous. + +Je n'avais rien vu que le geste de Trémoulin, mais je l'entendis grogner +de joie, et, comme il levait sa fouine dans la clarté du brasier, +j'aperçus une bête qui se tordait traversée par les dents de fer. +C'était un congre. Après l'avoir contemplé et me l'avoir montré en +le promenant au-dessus de la flamme, mon ami le jeta dans le fond du +bateau. Le serpent de mer, le corps percé de cinq plaies, glissa, rampa, +frôlant mes pieds, cherchant un trou pour fuir, et, ayant trouvé entre +les membrures du bateau une flaque d'eau saumâtre, il s'y blottit, s'y +roula presque mort déjà. + +Alors, de minute en minute, Trémoulin cueillit, avec une adresse +surprenante, avec une rapidité foudroyante, avec une sûreté miraculeuse, +tous les étranges vivants de l'eau salée. Je voyais tour à tour passer +au-dessus du feu, avec des convulsions d'agonie, des loups argentés, des +murènes sombres tachetées de sang, des rascasses hérissées de dards, et +des sèches, animaux bizarres qui crachaient de l'encre et faisaient la +mer toute noire pendant quelques instants, autour du bateau. + +Cependant je croyais sans cesse entendre des cris d'oiseaux autour +de nous, dans la nuit, et je levais la tête m'efforçant de voir d'où +venaient ces sifflements aigus, proches ou lointains, courts ou +prolongés. Ils étaient innombrables, incessants, comme si une nuée +d'ailes eût plané sur nous, attirées sans doute par la flamme. Parfois +ces bruits semblaient tromper l'oreille et sortir de î'eau. + +Je demandai: + +--Qui est-ce qui siffle ainsi? + +--Mais ce sont les charbons qui tombent. + +C'était en effet le brasier semant sur la mer une pluie de brindilles en +feu. Elles tombaient rouges ou flambant encore et s'éteignaient avec une +plainte douce, pénétrante, bizarre, tantôt un vrai gazouillement, tantôt +un appel court d'émigrant qui passe. Des gouttes de résine ronflaient +comme des balles ou comme des frelons et mouraient brusquement en +plongeant. On eût dit vraiment des voix d'êtres, une inexprimable et +frêle rumeur de vie errant dans l'ombre tout près de nous. + +Trémoulin cria soudain: + +--Ah... la gueuse! + +Il lança sa fouine, et, quand il la releva, je vis, enveloppant les +dents de la fourchette, et collée au bois, une sorte de grande loque de +chair rouge qui palpitait, remuait, enroulant et déroulant de longues +et molles et fortes lanières couvertes de suçoirs autour du manche du +trident. C'était une pieuvre. + +Il approcha de moi cette proie, et je distinguai les deux gros yeux du +monstre qui me regardaient, des yeux saillants, troubles et terribles, +émergeant d'une sorte de poche qui ressemblait à une tumeur. Se croyant +libre, la bête allongea lentement un de ses membres dont je vis les +ventouses blanches ramper vers moi. La pointe en était fine comme un +fil, et dès que cette jambe dévorante se fut accrochée au banc, une +autre se souleva, se déploya pour la suivre. On sentait là-dedans, dans +ce corps musculeux et mou, dans cette ventouse vivante, rougeâtre et +flasque, une irrésistible force. Trémoulin avait ouvert son couteau, et +d'un coup brusque, il le plongea entre les yeux. + +On entendit un soupir, un bruit d'air qui s'échappe; et le poulpe cessa +d'avancer. + +Il n'était pas mort cependant, car la vie est tenace en ces corps +nerveux, mais sa vigueur était détruite, sa pompe crevée, il ne pouvait +plus boire le sang, sucer et vider la carapace des crabes. + +Trémoulin, maintenant, détachait du bordage, comme pour jouer avec cet +agonisant, ses ventouses impuissantes, et, saisi soudain par une étrange +colère, il cria: + +--Attends, je vas te chauffer les pieds. + +D'un coup de trident il le reprit et, l'élevant de nouveau, il fit +passer contre la flamme, en les frottant aux grilles de fer rougies du +brasier, les fines pointes de chair des membres de la pieuvre. + +Elles crépitèrent en se tordant, rougies, raccourcies par le feu; et +j'eus mal jusqu'au bout des doigts de la souffrance de l'affreuse bête. + +--Oh! ne fais pas ça, criai-je. + +Il répondit avec calme: + +--Bah! c'est assez bon pour elle. + +Puis il rejeta dans le bateau la pieuvre crevée et mutilée qui se traîna +entre mes jambes, jusqu'au trou plein d'eau saumâtre, où elle se blottit +pour mourir au milieu des poissons morts. + +Et la pêche continua longtemps, jusqu'à ce que le bois vint à manquer. + +Quand il n'y en eut plus assez pour entretenir le feu, Trémoulin +précipita dans l'eau le brasier tout entier, et la nuit, suspendue sur +nos têtes par la flamme éclatante, tomba sur nous, nous ensevelit de +nouveau dans ses ténèbres. + +Le vieux se remit à ramer, lentement, à coups réguliers. Où était le +port, où était la terre? où était l'entrée du golfe et la large mer? +Je n'en savais rien. Le poulpe remuait encore près de mes pieds, et je +souffrais dans les ongles comme si on me les eût brûlés aussi. Soudain, +j'aperçus des lumières; on rentrait au port. + +--Est-ce que tu as sommeil? demanda mon ami. + +--Non, pas du tout. + +--Alors, nous allons bavarder un peu sur mon toit. + +--Bien volontiers. + +Au moment où nous arrivions sur cette terrasse, j'aperçus le croissant +de la lune qui se levait derrière les montagnes. Le vent chaud glissait +par souffles lents, plein d'odeurs légères, presque imperceptibles, +comme s'il eût balayé sur son passage la saveur des jardins et des +villes de tous les pays brûlés du soleil. + +Autour de nous, les maisons blanches aux toits carrés descendaient vers +la mer, et sur ces toits on voyait des formes humaines couchées ou +debout, qui dormaient ou qui rêvaient sous les étoiles, des familles +entières roulées en de longs vêtements de flanelle et se reposant, dans +la nuit calme, de la chaleur du jour. + +Il me sembla tout à coup que l'âme orientale entrait en moi, l'âme +poétique et légendaire des peuples simples aux pensées fleuries. J'avais +le coeur plein de la Bible et des Mille et une Nuits; j'entendais des +prophètes annoncer des miracles et je voyais sur les terrasses de palais +passer des princesses en pantalons de soie, tandis que brûlaient, en des +réchauds d'argent, des essences fines dont la fumée prenait des formes +de génies. + +Je dis à Trémoulin: + +--Tu as de la chance d'habiter ici. + +Il répondit: + +--C'est le hasard qui m'y a conduit. + +--Le hasard? + +--Oui, le hasard et le malheur. + +--Tu as été malheureux? + +--Très malheureux. + +Il était debout, devant moi, enveloppé de son burnous, et sa voix me fit +passer un frisson sur la peau, tant elle me sembla douloureuse. + +Il reprit après un moment de silence: + +--Je peux te raconter mon chagrin. Cela me fera peut-être du bien d'en +parler. + +--Raconte. + +--Tu le veux? + +--Oui. + +--Voilà. Tu te rappelles bien ce que j'étais au collège: une manière +de poète élevé dans une pharmacie. Je rêvais de faire des livres, et +j'essayai, après mon baccalauréat. Cela ne me réussit pas. Je publiai un +volume de vers, puis un roman, sans vendre davantage l'un que l'autre, +puis une pièce de théâtre qui ne fut pas jouée. + +Alors, je devins amoureux. Je ne te raconterai pas ma passion. A côté +de la boutique de papa, il y avait un tailleur, lequel était père d'une +fille. Je l'aimai. Elle était intelligente, ayant conquis ses diplômes +d'instruction supérieure, et avait un esprit vif, sautillant, très en +harmonie, d'ailleurs, avec sa personne. On lui eût donné quinze ans bien +qu'elle en eût plus de vingt-deux. C'était une toute petite femme, fine +de traits, de lignes, de ton, comme une aquarelle délicate. Son nez, sa +bouche, ses yeux bleus, ses cheveux blonds, son sourire, sa taille, ses +mains, tout cela semblait fait pour une vitrine et non pour la vie à +l'air. Pourtant elle était vive, souple et active incroyablement. J'en +fus très amoureux. Je me rappelle deux ou trois promenades au jardin du +Luxembourg, auprès de la fontaine de Médicis, qui demeureront assurément +les meilleures heures de ma vie. Tu connais, n'est-ce pas, cet état +bizarre de folie tendre qui fait que nous n'avons plus de pensée que +pour des actes d'adoration? On devient véritablement un possédé que +hante une femme, et rien n'existe plus pour nous à côté d'elle. + +Nous fûmes bientôt fiancés. Je lui communiquai mes projets d'avenir +qu'elle blâma. Elle ne me croyait ni poète, ni romancier, ni auteur +dramatique, et pensait que le commerce, quand il prospère, peut donner +le bonheur parfait. + +Renonçant donc à composer des livres, je me résignai à en vendre, et +j'achetai, à Marseille, la Librairie Universelle, dont le propriétaire +était mort. + +J'eus là trois bonnes années. Nous avions fait de notre magasin une +sorte de salon littéraire où tous les lettrés de la ville venaient +causer. On entrait chez nous comme on entre au cercle, et on échangeait +des idées sur les livres, sur les poètes, sur la politique surtout. Ma +femme, qui dirigeait la vente, jouissait d'une vraie notoriété dans +la ville. Quant à moi, pendant qu'on bavardait au rez-de-chaussée, +je travaillais dans mon cabinet du premier qui communiquait avec la +librairie par un escalier tournant. J'entendais les voix, les rires, les +discussions, et je cessais d'écrire parfois, pour écouter. Je m'étais +mis en secret à composer un roman--que je n'ai pas fini. + +Les habitués les plus assidus étaient M. Montina, un rentier, un grand +garçon, un beau garçon, un beau du Midi, à poil noir, avec des yeux +complimenteurs, M. Barbet, un magistrat, deux commerçants, MM. Faucil et +Labarrègue, et le général marquis de Flèche, le chef du parti royaliste, +le plus gros personnage de la province, un vieux de soixante-six ans. + +Les affaires marchaient bien. J'étais heureux, très heureux. + +Voilà qu'un jour, vers trois heures, en faisant des courses, je passai +par la rue Saint-Ferréol et je vis sortir soudain d'une porte une femme +dont la tournure ressemblait si fort à celle de la mienne que je me +serais dit: «C'est elle!» si je ne l'avais laissée, un peu souffrante, +à la boutique une heure plus tôt. Elle marchait devant moi, d'un pas +rapide, sans se retourner. Et je me mis à la suivre presque malgré moi, +surpris, inquiet. + +Je me disais: «Ce n'est pas elle. Non. C'est impossible, puisqu'elle +avait la migraine. Et puis qu'aurait-elle été faire dans cette maison?» + +Je voulus cependant en avoir le coeur net, et je me hâtai pour la +rejoindre. M'a-t-elle senti ou deviné ou reconnu à mon pas, je n'en sais +rien, mais elle se retourna brusquement. C'était elle! En me voyant elle +rougit beaucoup et s'arrêta, puis, souriant: + +--Tiens, te voilà? + +J'avais le coeur serré. + +--Oui. Tu es donc sortie? Et ta migraine? + +--Ça allait mieux, j'ai été faire une course. + +--Où donc? + +--Chez Lacaussade, rue Cassinelli, pour une commande de crayons. + +Elle me regardait bien en face. Elle n'était plus rouge, mais plutôt +un peu pâle. Ses yeux clairs et limpides,--ah! les yeux des +femmes!--semblaient pleins de vérité, mais je sentis vaguement, +douloureusement, qu'ils étaient pleins de mensonge. Je restais devant +elle plus confus, plus embarrassé, plus saisi qu'elle-même, sans oser +rien soupçonner, mais sûr qu'elle mentait. Pourquoi? je n'en savais +rien. + +Je dis seulement: + +--Tu as bien fait de sortir si ta migraine va mieux. + +--Oui, beaucoup mieux. + +--Tu rentres? + +--Mais oui. + +Je la quittai, et m'en allai seul, par les rues. Que se passait-il? +J'avais eu, en face d'elle, l'intuition de sa fausseté. Maintenant +je n'y pouvais croire; et quand je rentrai pour dîner, je m'accusais +d'avoir suspecté, même une seconde, sa sincérité. + +As-tu été jaloux, toi? oui ou non, qu'importe! La première goutte de +jalousie était tombée sur mon coeur. Ce sont des gouttes de feu. Je ne +formulais rien, je ne croyais rien. Je savais seulement qu'elle avait +menti. Songe que tous les soirs, quand nous restions en tête à tête, +après le départ des clients et des commis, soit qu'on allât flâner +jusqu'au port, quand il faisait beau, soit qu'on demeurât à bavarder +dans mon bureau, s'il faisait mauvais, je laissais s'ouvrir mon coeur +devant elle avec un abandon sans réserve, car je l'aimais. Elle était +une part de ma vie, la plus grande, et toute ma joie. Elle tenait dans +ses petites mains ma pauvre âme captive, confiante et fidèle. + +Pendant les premiers jours, ces premiers jours de doute et de détresse +avant que le soupçon se précise et grandisse, je me sentis abattu et +glacé comme lorsqu'une maladie couve en nous. J'avais froid sans cesse, +vraiment froid, je ne mangeais plus, je ne dormais pas. + +Pourquoi avait-elle menti? Que faisait-elle dans cette maison? J'y étais +entré pour tâcher de découvrir quelque chose. Je n'avais rien trouvé. +Le locataire du premier, un tapissier, m'avait renseigné sur tous ses +voisins, sans que rien me jetât sur une piste. Au second habitait une +sage-femme, au troisième une couturière et une manicure, dans les +combles deux cochers avec leurs familles. + +Pourquoi avait-elle menti? Il lui aurait été si facile de me dire +qu'elle venait de chez la couturière ou de chez la manicure. Oh! quel +désir j'ai eu de les interroger aussi! Je ne l'ai pas fait de peur +qu'elle en fût prévenue et qu'elle connût mes soupçons. + +Donc, elle était entrée dans cette maison et me l'avait caché. Il y +avait un mystère. Lequel? Tantôt j'imaginais des raisons louables, une +bonne oeuvre dissimulée, un renseignement à chercher, je m'accusais de +la suspecter. Chacun de nous n'a-t-il pas le droit d'avoir ses petits +secrets innocents, une sorte de seconde vie intérieure dont on ne doit +compte à personne? Un homme, parce qu'on lui a donné pour compagne une +jeune fille, peut-il exiger qu'elle ne pense et ne fasse plus rien sans +l'en prévenir avant ou après? Le mot mariage veut-il dire renoncement +à toute indépendance, à toute liberté? Ne se pouvait-il faire qu'elle +allât chez une couturière sans me le dire ou qu'elle secourût la famille +d'un des cochers? Ne se pouvait-il aussi que sa visite dans cette +maison, sans être coupable, fût de nature à être, non pas blâmée, mais +critiquée par moi? Elle me connaissait jusque dans mes manies les +plus ignorées et craignait peut-être, sinon un reproche, du moins une +discussion. Ses mains étaient fort jolies, et je finis par supposer +qu'elle les faisait soigner en cachette par la manicure du logis suspect +et qu'elle ne l'avouait point pour ne pas paraître dissipatrice. Elle +avait de l'ordre, de l'épargne, mille précautions de femme économe et +entendue aux affaires. En confessant cette petite dépense de coquetterie +elle se serait sans doute jugée amoindrie à mes yeux. Les femmes ont +tant de subtilités et de roueries natives dans l'âme. + +Mais tous mes raisonnements ne me rassuraient point. J'étais jaloux. Le +soupçon me travaillait, me déchirait, me dévorait. Ce n'était pas encore +un soupçon, mais le soupçon. Je portais en moi une douleur, une angoisse +affreuse, une pensée encore voilée--oui, une pensée avec un voile +dessus--ce voile, je n'osais pas le soulever, car, dessous, je +trouverais un horrible doute... Un amant!... N'avait-elle pas un +amant?... Songe! songe! Cela était invraisemblable, impossible... et +pourtant?... + +La figure de Montina passait sans cesse devant mes yeux. Je le voyais, +ce grand bellâtre aux cheveux luisants, lui sourire dans le visage, et +je me disais: «C'est lui.» + +Je me faisais l'histoire de leur liaison. Ils avaient parlé d'un livre +ensemble, discuté l'aventure d'amour, trouvé quelque chose qui leur +ressemblait, et de cette analogie avaient fait une réalité. + +Et je les surveillais, en proie au plus abominable supplice que puisse +endurer un homme. J'avais acheté des chaussures à semelles de caoutchouc +afin de circuler sans bruit, et je passais ma vie maintenant à monter et +à descendre mon petit escalier en limaçon pour les surprendre. Souvent, +même, je me laissais glisser sur les mains, la tête la première, le long +des marches, afin de voir ce qu'ils faisaient. Puis je devais remonter +à reculons, avec des efforts et une peine infinis, après avoir constaté +que le commis était en tiers. + +Je ne vivais plus, je souffrais. Je ne pouvais plus penser à rien, ni +travailler, ni m'occuper de mes affaires. Dès que je sortais, dès que +j'avais fait cent pas dans la rue, je me disais: «Il est là», et je +rentrais. Il n'y était pas. Je repartais! Mais à peine m'étais-je +éloigné de nouveau, je pensais: «Il est venu, maintenant», et je +retournais. + +Cela durait tout le long des jours. + +La nuit, c'était plus affreux encore, car je la sentais à côté de +moi, dans mon lit. Elle était là, dormant ou feignant, de dormir! +Dormait-elle? Non, sans doute. C'était encore un mensonge? + +Je restais immobile, sur le dos, brûlé par la chaleur de son corps, +haletant et torturé. Oh! quelle envie, une envie ignoble et puissante, +de me lever, de prendre une bougie et un marteau, et, d'un seul coup, de +lui fendre la tête, pour voir dedans! J'aurais vu, je le sais bien, +une bouillie de cervelle et de sang, rien de plus. Je n'aurais pas su! +Impossible de savoir! Et ses yeux! Quand elle me regardait, j'étais +soulevé par des rages folles. On la regarde--elle vous regarde! Ses yeux +sont transparents, candides--et faux, faux, faux! et on ne peut deviner +ce qu'elle pense, derrière. J'avais envie d'enfoncer des aiguilles +dedans, de crever ces glaces de fausseté. + +Ah! comme je comprends l'inquisition! Je lui aurais tordu les poignets +dans des manchettes de fer.--Parle... avoue!... Tu ne veux pas?... +attends!...--Je lui aurais serré la gorge doucement...--Parle, avoue!... +tu ne veux pas?...,--et j'aurais serré, serré, jusqu'à la voir râler, +suffoquer, mourir... Ou bien je lui aurais brûlé les doigts sur le +feu... Oh! cela, avec quel bonheur je l'aurais fait!... + +--Parle... parle donc... Tu ne veux pas? + +--Je les aurais tenus sur les charbons, ils auraient été grillés, par le +bout... et elle aurait parlé... certes!... elle aurait parlé... + +Trémoulin, dressé, les poings fermés, criait. Autour de nous, sur les +toits voisins, les ombres se soulevaient, se réveillaient, écoutaient, +troublées dans leur repos. + +Et moi, ému, capté par un intérêt puissant, je voyais devant moi, dans +la nuit, comme si je l'avais connue, cette petite femme, ce petit être +blond, vif et rusé. Je la voyais vendre ses livres, causer avec les +hommes que son air d'enfant troublait, et je voyais dans sa fine tête de +poupée les petites idées sournoises, les folles idées empanachées, les +rêves de modistes parfumées au musc s'attachant à tous les héros des +romans d'aventures. Comme lui je la suspectais, je la détestais, je la +haïssais, je lui aurais aussi brûlé les doigts pour qu'elle avouât. + +Il reprit, d'un ton plus calme: + +--Je ne sais pas pourquoi je te raconte cela. Je n'en ai jamais parlé à +personne. Oui, mais je n'ai vu personne depuis deux ans. Je n'ai causé +avec personne, avec personne! Et cela me bouillonnait dans le coeur +comme une boue qui fermente. Je la vide. Tant pis pour toi. + +Eh bien, je m'étais trompé, c'était pis que ce que j'avais cru, pis que +tout. Écoute. J'usai du moyen qu'on emploie toujours, je simulai des +absences. Chaque fois que je m'éloignais, ma femme déjeunait dehors. Je +ne te raconterai pas comment j'achetai un garçon de restaurant pour la +surprendre. + +La porte de leur cabinet devait m'être ouverte, et j'arrivai, à l'heure +convenue, avec la résolution formelle de les tuer. Depuis la veille je +voyais la scène comme si elle avait déjà eu lieu! J'entrais! Une petite +table couverte de verres, de bouteilles et d'assiettes, la séparait de +Montina. Leur surprise était telle en m'apercevant qu'ils demeuraient +immobiles. Moi, sans dire un mot, j'abattais sur la tête de l'homme +la canne plombée dont j'étais armé. Assommé d'un seul coup, il +s'affaissait, la figure sur la nappe! Alors je me tournais vers elle, et +je lui laissais le temps--quelques secondes--de comprendre et de tordre +ses bras vers moi, folle d'épouvante, avant de mourir à son tour. Oh! +j'étais prêt, fort, résolu et content, content jusqu'à l'ivresse. L'idée +du regard éperdu qu'elle me jetterait sous ma canne levée, de ses mains +tendues en avant, du cri de sa gorge, de sa figure soudain livide et +convulsée, me vengeait d'avance. Je ne l'abattrais pas du premier coup, +elle! Tu me trouves féroce, n'est-ce pas? Tu ne sais pas ce qu'on +souffre. Penser qu'une femme, épouse ou maîtresse, qu'on aime, se donne +à un autre, se livre à lui comme à vous, et reçoit ses lèvres comme les +vôtres! C'est une chose atroce, épouvantable. Quand on a connu un jour +cette torture, on est capable de tout. Oh! je m'étonne qu'on ne tue pas +plus souvent, car tous ceux qui ont été trahis, tous, ont désiré tuer, +ont joui de cette mort rêvée, ont fait, seuls dans leur chambre, ou +sur une route déserte, hantés par l'hallucination de la vengeance +satisfaite, le geste d'étrangler ou d'assommer. + +Moi, j'arrivai à ce restaurant. Je demandai: «Ils sont là?» Le garçon +vendu répondit: «Oui, monsieur», me fit monter un escalier, et me +montrant une porte: «Ici!» dit-il. Je serrais ma canne comme si mes +doigts eussent été de fer. J'entrai. + +J'avais bien choisi l'instant. Ils s'embrassaient, mais ce n'était pas +Montina. C'était le général de Flèche, le général qui avait soixante-six +ans! + +Je m'attendais si bien à trouver l'autre, que je demeurai perclus +d'étonnement. + +Et puis... et puis... je ne sais pas encore ce qui se passa en moi... +non... je ne sais pas? Devant l'autre, j'aurais été convulsé de +fureur!... Devant celui-là, devant ce vieil homme ventru, aux joues +tombantes, je fus suffoqué par le dégoût. Elle, la petite, qui semblait +avoir quinze ans, s'était donnée, livrée à ce gros homme presque gâteux, +parce qu'il était marquis, général, l'ami et le représentant des rois +détrônés. Non, je ne sais pas ce que je sentis, ni ce que je pensai. Ma +main n'aurait pas pu frapper ce vieux! Quelle honte! Non, je n'avais +plus envie de tuer ma femme, mais toutes les femmes qui peuvent faire +des choses pareilles! Je n'étais plus jaloux, j'étais éperdu comme si +j'avais vu l'horreur des horreurs! + +Qu'on dise ce qu'on voudra des hommes, ils ne sont point si vils que +cela! Quand on en rencontre un qui s'est livré de cette façon, on le +montre au doigt. L'époux ou l'amant d'une vieille femme est plus méprisé +qu'un voleur. Nous sommes propres, mon cher. Mais elles, elles, des +filles, dont le coeur est sale! Elles sont à tous, jeunes ou vieux, pour +des raisons méprisables et différentes, parce que c'est leur profession, +leur vocation et leur fonction. Ce sont les éternelles, inconscientes et +sereines prostituées qui livrent leur corps sans dégoût, parce qu'il +est marchandise d'amour, qu'elles le vendent ou qu'elles le donnent, au +vieillard qui hante les trottoirs avec de l'or dans sa poche, ou bien, +pour la gloire, au vieux souverain lubrique, au vieil homme célèbre et +répugnant!... + +Il vociférait comme un prophète antique, d'une voix furieuse, sous le +ciel étoilé, criant, avec une rage de désespéré, la honte glorifiée de +toutes les maîtresses des vieux monarques, la honte respectée de toutes +les vierges qui acceptent de vieux époux, la honte tolérée de toutes les +jeunes femmes qui cueillent, souriantes, de vieux baisers. + +Je les voyais, depuis la naissance du monde, évoquées, appelées par lui, +surgissant autour de nous dans cette nuit d'Orient, les filles, les +belles filles à l'âme vile qui, comme les bêtes ignorant l'âge du mâle, +furent dociles à des désirs séniles. Elles se levaient, servantes des +patriarches chantées par la Bible, Agar, Ruth, les filles de Loth, la +brune Abigaïl, la vierge de Sunnam qui, de ses caresses, ranimait David +agonisant, et toutes les autres, jeunes, grasses, blanches, patriciennes +ou plébéiennes, irresponsables femelles d'un maître, chair d'esclave +soumise, éblouie ou payée! + +Je demandai: + +---Qu'as-tu fait? + +Il répondit simplement: + +--Je suis parti. Et me voici. + +Alors nous restâmes l'un près de l'autre, longtemps, sans parler, +rêvant!... + +J'ai gardé de ce soir-là une impression inoubliable. Tout ce que j'avais +vu, senti, entendu, deviné, la pêche, la pieuvre aussi peut-être, et ce +récit poignant, au milieu des fantômes blancs, sur les toits voisins, +tout semblait concourir à une émotion unique. Certaines rencontres, +certaines inexplicables combinaisons de choses, contiennent assurément, +sans que rien d'exceptionnel y apparaisse, une plus grande quantité de +secrète quintessence de vie que celle dispersée dans l'ordinaire des +jours. + + + + +LES ÉPINGLES + + +--Ah! mon cher, quelles rosses, les femmes! + +--Pourquoi dis-tu ça? + +--C'est qu'elles m'ont joué un tour abominable. + +--A toi? + +--Oui, à moi. + +--Les femmes, ou une femme? + +--Deux femmes. + +--Deux femmes en même temps? + +--Oui. + +--Quel tour? + +Les deux jeunes gens étaient assis devant un grand café du boulevard +et buvaient des liqueurs mélangées d'eau, ces apéritifs qui ont l'air +d'infusions faites avec toutes les nuances d'une boîte d'aquarelle. + +Ils avaient à peu près le même âge: vingt-cinq à trente ans. L'un était +blond et l'autre brun. Ils avaient la demi-élégance des coulissiers, des +hommes qui vont à la Bourse et dans les salons, qui fréquentent partout, +vivent partout, aiment partout. Le brun reprit: + +--Je t'ai dit ma liaison, n'est-ce pas, avec cette petite bourgeoise +rencontrée sur la plage de Dieppe? + +--Oui. + +--Mon cher, tu sais ce que c'est. J'avais une maîtresse à Paris, une que +j'aime infiniment, une vieille amie, une bonne amie, une habitude enfin, +et j'y tiens. + +--A ton habitude? + +--Oui, à mon habitude et à elle. Elle est mariée aussi avec un brave +homme, que j'aime beaucoup également, un bon garçon très cordial, un +vrai camarade! Enfin c'est une maison où j'avais logé ma vie. + +--Eh bien? + +--Eh bien! ils ne peuvent pas quitter Paris, ceux-là, et je me suis +trouvé veuf à Dieppe. + +--Pourquoi allais-tu à Dieppe? + +--Pour changer d'air. On ne peut pas rester tout le temps sur le +boulevard. + +--Alors? + +--Alors, j'ai rencontré sur la plage la petite dont je t'ai parlé. + +--La femme du chef de bureau? + +--Oui. Elle s'ennuyait beaucoup. Son mari, d'ailleurs, ne venait que +tous les dimanches, et il est affreux. Je la comprends joliment. Donc, +nous avons ri et dansé ensemble. + +--Et le reste? + +--Oui, plus tard. Enfin, nous nous sommes rencontrés, nous nous sommes +plu, je le lui ai dit, elle me l'a fait répéter pour mieux comprendre, +et elle n'y a pas mis d'obstacle. + +--L'aimais-tu? + +--Oui, un peu; elle est très gentille. + +--Et l'autre? + +--L'autre était à Paris! Enfin, pendant six semaines, ç'a été très bien +et nous sommes rentrés ici dans les meilleurs termes. Est-ce que tu sais +rompre avec une femme, toi, quand cette femme n'a pas un tort à ton +égard? + +--Oui, très bien. + +--Comment fais-tu? + +--Je la lâche. + +--Mais comment t'y prends-tu pour la lâcher? + +--Je ne vais plus chez elle. + +--Mais si elle vient chez toi? + +--Je... n'y suis pas. + +--Et si elle revient? + +--Je lui dis que je suis indisposé. + +--Si elle te soigne? + +--Je... je lui fais une crasse. + +--Si elle l'accepte? + +--J'écris des lettres anonymes à son mari pour qu'il la surveille les +jours où je l'attends. + +--Ça c'est grave! Moi je n'ai pas de résistance. Je ne sais pas rompre. +Je les collectionne. Il y en a que je ne vois plus qu'une fois par an, +d'autres tous les dix mois, d'autres au moment du terme, d'autres les +jours où elles ont envie de dîner au cabaret. Celles que j'ai espacées +ne me gênent pas, mais j'ai souvent bien du mal avec les nouvelles pour +les distancer un peu. + +--Alors... + +--Alors, mon cher, la petite ministère était tout feu, tout flamme, sans +un tort, comme je te l'ai dit! Comme son mari passe tous ses jours au +bureau, elle se mettait sur le pied d'arriver chez moi à l'improviste. +Deux fois elle a failli rencontrer mon habitude. + +--Diable! + +--Oui. Donc j'ai donné à chacune ses jours, des jours fixes pour éviter +les confusions. Lundi et samedi à l'ancienne. Mardi, jeudi et dimanche à +la nouvelle. + +--Pourquoi cette préférence? + +--Ah! mon cher, elle est plus jeune. + +--Ça ne te faisait que deux jours de repos par semaine. + +--Ça me suffit. + +--Mes compliments! + +--Or, figure-toi qu'il m'est arrivé l'histoire la plus ridicule du monde +et la plus embêtante. Depuis quatre mois tout allait parfaitement; je +dormais sur mes deux oreilles et j'étais vraiment très heureux quand +soudain, lundi dernier, tout craque. + +J'attendais mon habitude à l'heure dite, une heure un quart, en fumant +un bon cigare. + +Je rêvassais, très satisfait de moi, quand je m'aperçus que l'heure +était passée. Je fus surpris car elle est très exacte. Mais je crus à +un petit retard accidentel. Cependant une demi-heure se passe, puis une +heure, une heure et demie et je compris qu'elle avait été retenue par +une cause quelconque, une migraine peut-être ou un importun. C'est très +ennuyeux ces choses-là, ces attentes... inutiles, très ennuyeux et très +énervant. Enfin, j'en pris mon parti, puis je sortis et, ne sachant que +faire, j'allai chez elle. + +Je la trouvai en train de lire un roman. + +--Eh bien, lui dis-je? + +Elle répondit tranquillement: + +--Mon cher, je n'ai pas pu, j'ai été empêchée. + +--Par quoi? + +--Par... des occupations. + +--Mais... quelles occupations? + +--Une visite très ennuyeuse. + +Je pensai qu'elle ne voulait pas me dire la vraie raison, et, comme elle +était très calme, je ne m'en inquiétai pas davantage. + +Je comptais rattraper le temps perdu, le lendemain, avec l'autre. + +Le mardi donc, j'étais très... très ému et très amoureux en expectative, +de la petite ministère, et même étonné qu'elle ne devançât pas l'heure +convenue. Je regardais la pendule à tout moment suivant l'aiguille avec +impatience. + +Je la vis passer le quart, puis la demie, puis deux heures... Je ne +tenais plus en place, traversant à grandes enjambées ma chambre, collant +mon front à la fenêtre et mon oreille contre la porte pour écouter si +elle ne montait pas l'escalier. + +Voici deux heures et demie, puis trois heures! Je saisis mon chapeau et +je cours chez elle. Elle lisait, mon cher, un roman! + +--Eh bien? lui dis-je avec anxiété. + +Elle répondit, aussi tranquillement que mon habitude: + +--Mon cher, je n'ai pas pu, j'ai été empêchée. + +--Par quoi? + +--Par... des occupations. + +--Mais... quelles occupations? + +--Une visite ennuyeuse. + +Certes, je supposai immédiatement qu'elles savaient tout; mais elle +semblait pourtant si placide, si paisible que je finis par rejeter mon +soupçon, par croire à une coïncidence bizarre, ne pouvant imaginer +une pareille dissimulation de sa part. Et après une heure de causerie +amicale, coupée d'ailleurs par vingt entrées de sa petite fille, je dus +m'en aller fort embêté. + +Et figure-toi que le lendemain... + +--Ç'a a été la même chose? + +--Oui... et le lendemain encore. Et ça a duré ainsi trois semaines, sans +une explication, sans que rien me révélât cette conduite bizarre dont +cependant je soupçonnais le secret. + +--Elles savaient tout? + +--Parbleu. Mais comment? Ah! j'en ai eu du tourment avant de +l'apprendre. + +--Comment l'as-tu su enfin? + +--Par lettres. Elles m'ont donné, le même jour, dans les mêmes termes, +mon congé définitif. + +--Et? + +--Et voici... Tu sais, mon cher, que les femmes ont toujours sur elles +une armée d'épingles. Les épingles à cheveux, je les connais, je m'en +méfie, et j'y veille, mais les autres sont bien plus perfides, ces +sacrées petites épingles à tête noire qui nous semblent toutes +pareilles, à nous grosse bêtes que nous sommes, mais qu'elles +distinguent, elles, comme nous distinguons un cheval d'un chien. + +Or, il paraît qu'un jour ma petite ministère avait laissé une de ces +machines révélatrices piquée dans ma tenture, près de ma glace. + +Mon habitude, du premier coup, avait aperçu sur l'étoffe ce petit point +noir gros comme une puce, et sans rien dire l'avait cueilli, puis avait +laissé à la même place une de ses épingles à elle, noire aussi, mais +d'un modèle différent. + +Le lendemain, la ministère voulut reprendre son bien, et reconnut +aussitôt la substitution; alors un soupçon lui vint, et elle en mit +deux, en les croisant. + +L'habitude répondit à ce signe télégraphique par trois boules noires, +l'une sur l'autre. + +Une fois ce commerce commencé, elles continuèrent à communiquer, sans se +rien dire, seulement pour s'épier. Puis il paraît que l'habitude, plus +hardie, enroula le long de la petite pointe d'acier un mince papier où +elle avait écrit: «Poste restante, boulevard Malesherbes, C. D.» + +Alors elles s'écrivirent. J'étais perdu. Tu comprends que ça n'a pas +été tout seul entre elles. Elles y allaient avec précaution, avec mille +ruses, avec toute la prudence qu'il faut en pareil cas. Mais l'habitude +fît un coup d'audace et donna un rendez-vous à l'autre. + +Ce qu'elles se sont dit, je l'ignore! Je sais seulement que j'ai fait +les frais de leur entretien. Et voilà! + +--C'est tout. + +--Oui. + +--Tu ne les vois plus. + +--Pardon, je les vois encore comme ami; nous n'avons pas rompu tout à +fait. + +--Et elles, se sont-elles revues? + +--Oui, mon cher, elles sont devenues intimes. + +--Tiens, tiens. Et ça ne te donne pas une idée, ça? + +--Non, quoi? + +--Grand serin, l'idée de leur faire repiquer des épingles doubles? + + + + +DUCHOUX + + +En descendant le grand escalier du cercle chauffé comme une serre par +le calorifère, le baron de Mordiane avait laissé ouverte sa fourrure; +aussi, lorsque la grande porte de la rue se fut refermée sur lui, +éprouva-t-il un frisson de froid profond, un de ces frissons brusques +et pénibles qui rendent triste comme un chagrin. Il avait perdu quelque +argent, d'ailleurs, et son estomac, depuis quelque temps, le faisait +souffrir, ne lui permettait plus de manger à son gré. + +Il allait rentrer chez lui, et soudain la pensée de son grand +appartement vide, du valet de pied dormant dans l'antichambre, du +cabinet où l'eau tiédie pour la toilette du soir chantait doucement sur +le réchaud à gaz, du lit large, antique et solennel comme une couche +mortuaire, lui fit entrer jusqu'au fond du coeur, jusqu'au fond de la +chair, un autre froid plus douloureux encore que celui de l'air glacé. + +Depuis quelques années il sentait s'appesantir sur lui ce poids de la +solitude qui écrase quelquefois les vieux garçons. Jadis, il était fort, +alerte et gai, donnant tous ses jours au sport et toutes ses nuits +aux fêtes. Maintenant, il s'alourdissait et ne prenait plus plaisir +à grand'chose. Les exercices le fatiguaient, les soupers et même les +dîners lui faisaient mal, les femmes l'ennuyaient autant qu'elles +l'avaient autrefois amusé. + +La monotonie des soirs pareils, des mêmes amis retrouvés au même lieu, +au cercle, de la même partie avec des chances et des déveines balancées, +des mêmes propos sur les mêmes choses, du même esprit dans les mêmes +bouches, des mêmes plaisanteries sur les mêmes sujets, des mêmes +médisances sur les mêmes femmes, l'écoeurait au point de lui donner, par +moments, de véritables désirs de suicide. Il ne pouvait plus mener cette +vie régulière et vide, si banale, si légère et si lourde en même temps, +et il désirait quelque chose de tranquille, de reposant, de confortable, +sans savoir quoi. + +Certes, il ne songeait pas à se marier, car il ne se sentait pas le +courage de se condamner à la mélancolie, à la servitude conjugale, +à cette odieuse existence de deux êtres, qui, toujours ensemble, se +connaissaient jusqu'à ne plus dire un mot qui ne soit prévu par l'autre, +à ne plus faire un geste qui ne soit attendu, à ne plus avoir une +pensée, un désir, un jugement qui ne soient devinés. Il estimait qu'une +personne ne peut être agréable à voir encore que lorsqu'on la connaît +peu, lorsqu'il reste en elle du mystère, de l'inexploré, lorsqu'elle +demeure un peu inquiétante et voilée. Donc il lui aurait fallu une +famille qui n'en fût pas une, où il aurait pu passer une partie +seulement de sa vie; et, de nouveau, le souvenir de son fils le hanta. + +Depuis un an, il y songeait sans cesse, sentant croître en lui l'envie +irritante de le voir, de le connaître. Il l'avait eu dans sa jeunesse, +au milieu de circonstances dramatiques et tendres. L'enfant, envoyé dans +le Midi, avait été élevé près de Marseille, sans jamais connaître le nom +de son père. + +Celui-ci avait payé d'abord les mois de nourrice, puis les mois de +collège, puis les mois de fête, puis la dot pour un mariage raisonnable. +Un notaire discret avait servi d'intermédiaire sans jamais rien révéler. + +Le baron de Mordiane savait donc seulement qu'un enfant de son sang +vivait quelque part, aux environs de Marseille, qu'il passait pour +intelligent et bien élevé, qu'il avait épousé la fille d'un architecte +entrepreneur, dont il avait pris la suite. Il passait aussi pour gagner +beaucoup d'argent. + +Pourquoi n'irait-il pas voir ce fils inconnu, sans se nommer, pour +l'étudier d'abord et s'assurer qu'il pourrait au besoin trouver un +refuge agréable dans cette famille? + +Il avait fait grandement les choses, donné une belle dot acceptée avec +reconnaissance. Il était donc certain de ne pas se heurter contre un +orgueil excessif; et cette pensée, ce désir, reparus tous les jours, de +partir pour le Midi, devenaient en lui irritants comme une démangeaison. +Un bizarre attendrissement d'égoïste le sollicitait aussi, à l'idée de +cette maison riante et chaude, au bord de la mer, où il trouverait sa +belle-fille jeune et jolie, ses petits-enfants aux bras ouverts, et son +fils qui lui rappellerait l'aventure charmante et courte des lointaines +années. Il regrettait seulement d'avoir donné tant d'argent, et que +cet argent eût prospéré entre les mains du jeune homme, ce qui ne lui +permettait plus de se présenter en bienfaiteur. + +Il allait, songeant à tout cela, la tête enfoncée dans son col de +fourrure; et sa résolution fut prise brusquement. Un fiacre passait; +il l'appela, se fit conduire chez lui; et quand son valet de chambre, +réveillé, eut ouvert la porte: + +--Louis, dit-il, nous partons demain soir pour Marseille. Nous y +resterons peut-être une quinzaine de jours. Vous allez faire tous les +préparatifs nécessaires. + +Le train roulait, longeant le Rhône sablonneux, puis traversait des +plaines jaunes, des villages clairs, un grand pays fermé au loin par des +montagnes nues. + +Le baron de Mordiane, réveillé après une nuit en sleeping, se regardait +avec mélancolie dans la petite glace de son nécessaire. Le jour cru du +Midi lui montrait des rides qu'il ne se connaissait pas encore: un état +de décrépitude ignoré dans la demi-ombre des appartements parisiens. + +Il pensait, en examinant le coin des yeux, les paupières fripées, les +tempes, le front dégarnis: + +---Bigre, je ne suis pas seulement défraîchi. Je suis avancé. + +Et son désir de repos grandit soudain, avec une vague envie, née en lui +pour la première fois, de tenir sur ses genoux ses petits-enfants. + +Vers une heure de l'après-midi, il arriva, dans un landau loué à +Marseille, devant une de ces maisons de campagne méridionales si +blanches, au bout de leur avenue de platanes, qu'elles éblouissent et +font baisser les yeux. Il souriait en suivant l'allée et pensait: + +--Bigre, c'est gentil! + +Soudain, un galopin de cinq à six ans apparut, sortant d'un arbuste, et +demeura debout au bord du chemin, regardant le monsieur avec ses yeux +ronds. + +Mordiane s'approcha: + +--Bonjour, mon garçon. + +Le gamin ne répondit pas. + +Le baron, alors, s'étant penché, le prit dans ses bras pour l'embrasser, +puis, suffoqué par une odeur d'ail dont l'enfant tout entier semblait +imprégné, il le remit brusquement à terre en murmurant: + +--Oh! c'est l'enfant du jardinier. + +Et il marcha vers la demeure. + +Le linge séchait sur une corde devant la porte, chemises, serviettes, +torchons, tabliers et draps, tandis qu'une garniture de chaussettes +alignées sur des ficelles superposées emplissait une fenêtre entière, +pareille aux étalages de saucisses devant les boutiques de charcutiers. + +Le baron appela. + +Une servante apparut, vraie servante du Midi, sale et dépeignée, dont +les cheveux, par mèches, lui tombaient sur la face, dont la jupe, sous +l'accumulation des taches qui l'avaient assombrie, gardait de sa couleur +ancienne quelque chose de tapageur, un air de foire champêtre et de robe +de saltimbanque. + +Il demanda: + +--M. Duchoux est-il chez lui? + +Il avait donné, jadis, par plaisanterie de viveur sceptique, ce nom à +l'enfant perdu afin qu'on n'ignorât point qu'il avait été trouvé sous un +chou. + +La servante répéta: + +--Vous demandez M. Duchouxe? + +--Oui. + +--Té, il est dans la salle, qui tire ses plans. + +--Dites-lui que M. Merlin demande à lui parler. + +Elle reprit, étonnée: + +--Hé! donc, entrez, si vous voulez le voir. Et elle cria: + +--Mosieu Duchouxe, une visite! + +Le baron entra, et, dans une grande salle, assombrie par les volets à +moitié clos, il aperçut indistinctement des gens et des choses qui lui +parurent malpropres. + +Debout devant une table surchargée d'objets de toute sorte, un petit +homme chauve traçait des lignes sur un large papier. + +Il interrompit son travail et fit deux pas. + +Son gilet ouvert, sa culotte déboutonnée, les poignets de sa chemise +relevés, indiquaient qu'il avait fort chaud, et il était chaussé de +souliers boueux révélant qu'il avait plu quelques jours auparavant. + +Il demanda, avec un fort accent méridional: + +--À qui ai-je l'honneur?... + +--Monsieur Merlin... Je viens vous consulter pour un achat de terrain à +bâtir. + +--Ah! ah! très bien! + +Et Duchoux, se tournant vers sa femme, qui tricotait dans l'ombre: + +--Débarrasse une chaise, Joséphine. + +Mordiane vit alors une femme jeune, qui semblait déjà vieille, comme +on est vieux à vingt-cinq ans en province, faute de soins, de lavages +répétés, de tous les petits soucis, de toutes les petites propretés, de +toutes les petites attentions de la toilette féminine qui immobilisent +la fraîcheur et conservent, jusqu'à près de cinquante ans, le charme et +la beauté. Un fichu sur les épaules, les cheveux noués à la diable, de +beaux cheveux épais et noirs, mais qu'on devinait peu brossés, elle +allongea vers une chaise des mains de bonne et enleva une robe d'enfant, +un couteau, un bout de ficelle, un pot à fleurs vide et une assiette +grasse demeurés sur le siège qu'elle tendit ensuite au visiteur. + +Il s'assit et s'aperçut alors que la table de travail de Duchoux +portait, outre les livres et les papiers, deux salades fraîchement +cueillies, une cuvette, une brosse à cheveux, une serviette, un revolver +et plusieurs tasses non nettoyées. + +L'architecte vit ce regard et dit en souriant: + +--Excusez! il y a un peu de désordre dans le salon; ça tient aux +enfants. + +Et il approcha sa chaise pour causer avec le client. + +--Donc, vous cherchez un terrain aux environs de Marseille? + +Son haleine, bien que venue de loin, apporta au baron ce souffle d'ail +qu'exhalent les gens du Midi ainsi que des fleurs leur parfum. + +Mordiane demanda: + +--C'est votre fils que j'ai rencontré sous les platanes? + +--Oui. Oui, le second. + +--Vous en avez deux? + +--Trois, monsieur, un par an. + +Et Duchoux semblait plein d'orgueil. + +Le baron pensait: «S'ils fleurent tous le même bouquet, leur chambre +doit être une vraie serre.» + +Il reprit: + +--Oui, je voudrais un joli terrain près de la mer, sur une petite plage +déserte... + +Alors Duchoux s'expliqua. Il en avait dix, vingt, cinquante, cent et +plus, de terrains dans ces conditions, à tous les prix, pour tous les +goûts. Il parlait comme coule une fontaine, souriant, content de lui, +remuant sa tête chauve et ronde. + +Et Mordiane se rappelait une petite femme blonde, mince, un peu +mélancolique et disant si tendrement: «Mon cher aimé» que le souvenir +seul avivait le sang de ses veines. Elle l'avait aimé avec passion, avec +folie, pendant trois mois; puis, devenue enceinte en l'absence de son +mari qui était gouverneur d'une colonie, elle s'était sauvée, s'était +cachée, éperdue de désespoir et de terreur, jusqu'à la naissance de +l'enfant que Mordiane avait emporté, un soir d'été et qu'ils n'avaient +jamais revu. + +Elle était morte de la poitrine trois ans plus tard, là-bas, dans la +colonie de son mari qu'elle était allé rejoindre. Il avait devant lui +leur fils; qui disait, en faisant sonner les finales comme des notes de +métal: + +--Ce terrain-là, monsieur, c'est une occasion unique... + +Et Mordiane se rappelait l'autre voix, légère comme un effleurement de +brise, murmurant: + +--Mon cher aimé, nous ne nous séparerons jamais... + +Et il se rappelait ce regard bleu, doux, profond, dévoué, en contemplant +l'oeil rond, bleu aussi, mais vide de ce petit homme ridicule qui +ressemblait à sa mère, pourtant... + +Oui, il lui ressemblait de plus en plus de seconde en seconde; il lui +ressemblait par l'intonation, par le geste, par toute l'allure; il lui +ressemblait comme un singe ressemble à l'homme; mais il était d'elle, il +avait d'elle mille traits déformés irrécusables, irritants, révoltants. +Le baron souffrait, hanté soudain par cette ressemblance horrible, +grandissant toujours, exaspérante, affolante, torturante comme un +cauchemar, comme un remords! + +Il balbutia: + +--Quand pourrons-nous voir ensemble ce terrain? + +--Mais, demain, si vous voulez. + +--Oui, demain. Quelle heure? + +--Une heure. + +--Ça va. + +L'enfant rencontré sous l'avenue apparut dans la porte ouverte et cria: + +--Païré! + +On ne lui répondit pas. + +Mordiane était debout avec une envie de se sauver, de courir, qui lui +faisait frémir les jambes. Ce «Païré» l'avait frappé comme une balle. +C'était à lui qu'il s'adressait, c'était pour lui, ce païré à l'ail, ce +païré du Midi. + +Oh! qu'elle sentait bon, l'amie d'autrefois! + +Duchoux le reconduisait. + +--C'est à vous, cette maison? dit le baron. + +--Oui monsieur, je l'ai achetée dernièrement. Et j'en suis fier. Je suis +enfant du hasard, moi, monsieur, et je ne m'en cache pas; j'en suis +fier. Je ne dois rien à personne, je suis le fils de mes oeuvres; je me +dois tout à moi-même. + +L'enfant, resté sur le seuil, criait de nouveau, mais de loin: + +--Païré! + +Mordiane, secoué de frissons, saisi de panique, fuyait comme on fuit +devant un grand danger. + +--Il va me deviner, me reconnaître, pensait-il. Il va me prendre dans +ses bras et me crier aussi: «Païré», en me donnant par le visage un +baiser parfumé d'ail. + +--A demain, monsieur. + +--A demain, une heure. + + +Le landau roulait sur la route blanche. + +--Cocher, à la gare! + +Et il entendait deux voix, une lointaine et douce, la voix affaiblie +et triste des morts, qui disait: «Mon cher aimé». Et l'autre sonore, +chantante, effrayante, qui criait: «Païré», comme on crie: «Arrêtez-le», +quand un voleur fuit dans les rues. + +Le lendemain soir, en entrant au cercle, le comte d'Etreillis lui dit: + +--On ne vous a pas vu depuis trois jours. Avez-vous été malade? + +--Oui, un peu souffrant. J'ai des migraines, de temps en temps. + + + + +LE RENDEZ-VOUS + + +Son chapeau sur la tête, son manteau sur le dos, un voile noir sur le +nez, un autre dans sa poche dont elle doublerait le premier quand elle +serait montée dans le fiacre coupable, elle battait du bout de son +ombrelle la pointe de sa bottine, et demeurait assise dans sa chambre, +ne pouvant se décider à sortir, pour aller à ce rendez-vous. + +Combien de fois, pourtant, depuis deux ans, elle s'était habillée ainsi, +pendant les heures de Bourse de son mari, un agent de change très +mondain, pour rejoindre dans son logis de garçon le beau vicomte de +Martelet, son amant. + +La pendule derrière son dos battait les secondes vivement; un livre +à moitié lu bâillait sur le petit bureau de bois de rose, entre les +fenêtres, et un fort parfum de violette, exhalé par deux petits bouquets +baignant en deux mignons vases de Saxe sur la cheminée, se mêlait à une +vague odeur de verveine soufflée sournoisement par la porte du cabinet +de toilette demeurée entr'ouverte. + +L'heure sonna--trois heures--et la mit debout. Elle se retourna pour +regarder le cadran, puis sourit, songeant:--«Il m'attend déjà. Il va +s'énerver». Alors, elle sortit, prévint le valet de chambre qu'elle +serait rentrée dans une heure au plus tard--un mensonge--descendit +l'escalier et s'aventura dans la rue, à pied. + +On était aux derniers jours de mai, à cette saison délicieuse où le +printemps de la campagne semble faire le siège de Paris et le conquérir +par-dessus les toits, envahir les maisons, à travers les murs, faire +fleurir la ville, y répandre une gaieté sur la pierre des façades, +l'asphalte des trottoirs et le pavé des chaussées, la baigner, la griser +de sève comme un bois qui verdit. + +Madame Haggan fit quelques pas à droite avec l'intention de suivre, +comme toujours, la rue de Provence où elle hélerait un fiacre, mais la +douceur de l'air; cette émotion de l'été qui nous entre dans la gorge en +certains jours, la pénétra si brusquement, que, changeant d'idée, elle +prit la rue de la Chaussée-d'Antin, sans savoir pourquoi, obscurément +attirée par le désir de voir des arbres dans le square de la Trinité. +Elle pensait: «Bah! il m'attendra dix minutes de plus.» Cette idée, de +nouveau, la réjouissait, et, tout en marchant à petits pas, dans la +foule, elle croyait le voir s'impatienter, regarder l'heure, ouvrir la +fenêtre, écouter à la porte, s'asseoir quelques instants, se relever, +et, n'osant pas fumer, car elle le lui avait défendu les jours de +rendez-vous, jeter sur la boîte aux cigarettes des regards désespérés. + +Elle allait doucement, distraite par tout ce qu'elle rencontrait, par +les figures et les boutiques, ralentissant le pas de plus en plus et si +peu désireuse d'arriver qu'elle cherchait, aux devantures, des prétextes +pour s'arrêter. + +Au bout de la rue, devant l'église, la verdure du petit square l'attira +si fortement qu'elle traversa la place, entra dans le jardin, cette cage +à enfants, et fit deux fois le tour de l'étroit gazon, au milieu des +nounous enrubannées, épanouies, bariolées, fleuries. Puis elle prit une +chaise, s'assit, et levant les yeux vers le cadran rond comme une lune +dans le clocher, elle regarda marcher l'aiguille. + +Juste à ce moment la demie sonna, et son coeur tressaillit d'aise en +entendant tinter les cloches du carillon. Une demi-heure de gagnée, plus +un quart d'heure pour atteindre la rue Miromesnil, et quelques minutes +encore de flânerie,--une heure! une heure volée au rendez-vous! Elle y +resterait quarante minutes à peine, et ce serait fini encore une fois. + +Dieu! comme ça l'ennuyait d'aller là-bas! Ainsi qu'un patient montant +chez le dentiste, elle portait en son coeur le souvenir intolérable de +tous les rendez-vous passés, un par semaine en moyenne depuis deux ans, +et la pensée qu'un autre allait avoir lieu, tout à l'heure, la crispait +d'angoisse de la tête aux pieds. Non pas que ce fût bien douloureux, +douloureux comme une visite au dentiste, mais c'était si ennuyeux, si +ennuyeux, si compliqué, si long, si pénible que tout, tout, même une +opération, lui aurait paru préférable. Elle y allait pourtant, très +lentement, à tous petits pas, en s'arrêtant, en s'asseyant, en flânant +partout, mais elle y allait. Oh! elle aurait bien voulu manquer encore +celui-là, mais elle avait fait poser ce pauvre vicomte, deux fois +de suite le mois dernier, et elle n'osait point recommencer si tôt. +Pourquoi y retournait-elle? Ah! pourquoi? Parce qu'elle en avait pris +l'habitude, et qu'elle n'avait aucune raison à donner à ce malheureux +Martelet quand il voudrait connaître ce pourquoi! Pourquoi avait-elle +commencé? Pourquoi? Elle ne le savait plus! L'avait-elle aimé? C'était +possible! Pas bien fort, mais un peu, voilà si longtemps! Il était bien, +recherché, élégant, galant, et représentait strictement, au premier coup +d'oeil, l'amant parfait d'une femme du monde. La cour avait duré trois +mois,--temps normal, lutte honorable, résistance suffisante--puis elle +avait consenti, avec quelle émotion, quelle crispation, quelle peur +horrible et charmante à ce premier rendez-vous, suivi de tant d'autres, +dans ce petit entresol de garçon, rue de Miromesnil. Son coeur? +Qu'éprouvait alors son petit coeur de femme séduite, vaincue, conquise, +en passant pour la première fois la porte de cette maison de cauchemar? +Vrai, elle ne le savait plus! Elle l'avait oublié! On se souvient d'un +fait, d'une date, d'une chose, mais on ne se souvient guère, deux ans +plus tard, d'une émotion qui s'est envolée très vite, parce qu'elle +était très légère. Oh! par exemple, elle n'avait pas oublié les autres, +ce chapelet de rendez-vous, ce chemin de la croix de l'amour, aux +stations si fatigantes, si monotones, si pareilles, que la nausée lui +montait aux lèvres en prévision de ce que ce serait tout à l'heure. + +Dieu! ces fiacres qu'il fallait appeler pour aller là, ils ne +ressemblaient pas aux autres fiacres, dont on se sert pour les courses +ordinaires! Certes, les cochers devinaient. Elle le sentait rien qu'à +la façon dont ils la regardaient, et ces yeux des cochers de Paris sont +terribles! Quand on songe qu'à tout moment, devant le tribunal, ils +reconnaissent, au bout de plusieurs années, des criminels qu'ils ont +conduits une seule fois, en pleine nuit, d'une rue quelconque à une +gare, et qu'ils ont affaire à presque autant de voyageurs qu'il y a +d'heures dans la journée, et que leur mémoire est assez sûre pour qu'ils +affirment: «Voilà bien l'homme que j'ai chargé rue des Martyrs, et +déposé gare de Lyon, à minuit quarante, le 10 juillet de l'an dernier!» +n'y a-t-il pas de quoi frémir, lorsqu'on risque ce que risque une jeune +femme allant à un rendez-vous, en confiant sa réputation au premier venu +de ces cochers! Depuis deux ans elle en avait employé, pour ce voyage +de la rue Miromesnil, au moins cent à cent vingt, en comptant un par +semaine. C'étaient autant de témoins qui pouvaient déposer contre elle +dans un moment critique. + +Aussitôt dans le fiacre, elle tirait de sa poche l'autre voile, épais +et noir comme un loup, et se l'appliquait sur les yeux. Cela cachait +le visage, oui, mais le reste, la robe, le chapeau, l'ombrelle, ne +pouvait-on pas les remarquer, les avoir vus déjà? Oh! dans cette rue de +Miromesnil, quel supplice! Elle croyait reconnaître tous les passants, +tous les domestiques, tout le monde. A peine la voiture arrêtée, elle +sautait et passait en courant devant le concierge toujours debout sur +le seuil de sa loge. En voilà un qui devait tout savoir, tout,--son +adresse,--son nom,--la profession de son mari,--tout,--car ces +concierges sont les plus subtils des policiers! Depuis deux ans elle +voulait l'acheter, lui donner, lui jeter, un jour ou l'autre, un billet +de cent francs en passant devant lui. Pas une fois elle n'avait osé +faire ce petit mouvement de lui lancer aux pieds ce bout de papier +roulé! Elle avait peur.--De quoi?--Elle ne savait pas!--D'être rappelée, +s'il ne comprenait point? D'un scandale? d'un rassemblement dans +l'escalier? d'une arrestation peut-être? Pour arriver à la porte du +vicomte, il n'y avait guère qu'un demi-étage à monter, et il lui +paraissait haut comme la tour Saint-Jacques! A peine engagée dans le +vestibule, elle se sentait prise dans une trappe, et le moindre bruit +devant ou derrière elle, lui donnait une suffocation. Impossible de +reculer, avec ce concierge et la rue qui lui fermaient la retraite; et +si quelqu'un descendait juste à ce moment, elle n'osait pas sonner chez +Martelet et passait devant la porte comme si elle allait ailleurs! Elle +montait, montait, montait! Elle aurait monté quarante étages! Puis, +quand tout semblait redevenu tranquille dans la cage de l'escalier, elle +redescendait en courant avec l'angoisse dans l'âme de ne pas reconnaître +l'entresol! + +Il était là, attendant dans un costume galant en velours doublé de soie, +très coquet, mais un peu ridicule, et depuis deux ans, il n'avait rien +changé à sa manière de l'accueillir, mais rien, pas un geste! + +Dès qu'il avait refermé la porte, il lui disait: «Laissez-moi baiser vos +mains, ma chère, chère amie!» Puis il la suivait dans la chambre, où +volets clos et lumières allumées, hiver comme été, par chic sans doute, +il s'agenouillait devant elle en la regardant de bas en haut avec un air +d'adoration. Le premier jour ça avait été très gentil, très réussi, ce +mouvement-là! Maintenant elle croyait voir M. Delaunay jouant pour la +cent vingtième fois le cinquième acte d'une pièce à succès. Il fallait +changer ses effets. + +Et puis après, oh! mon Dieu! après! c'était le plus dur! Non, il ne +changeait pas ses effets, le pauvre garçon! Quel bon garçon, mais +banal!... + +Dieu que c'était difficile de se déshabiller sans femme de chambre! Pour +une fois, passe encore, mais toutes les semaines cela devenait odieux! +Non, vrai, un homme ne devrait pas exiger d'une femme une pareille +corvée! Mais s'il était difficile de se déshabiller, se rhabiller +devenait presque impossible et énervant à crier, exaspérant à gifler +le monsieur qui disait, tournant autour d'elle d'un air +gauche:--«Voulez-vous que je vous aide.»--L'aider! Ah oui! à quoi? De +quoi était-il capable? Il suffisait de lui voir une épingle entre les +doigts pour le savoir. + +C'est à ce moment-là peut-être qu'elle avait commencé à le prendre en +grippe. Quand il disait: «Voulez-vous que je vous aide!» Elle l'aurait +tué. Et puis était-il possible qu'une femme ne finît point par détester +un homme qui, depuis deux ans, l'avait forcée plus de cent vingt fois à +se rhabiller sans femme de chambre? + +Certes il n'y avait pas beaucoup d'hommes aussi maladroits que lui, +aussi peu dégourdis, aussi monotones. Ce n'était pas le petit baron de +Grimbal qui aurait demandé de cet air niais: «Voulez-vous que je vous +aide?» Il aurait aidé, lui, si vif, si drôle, si spirituel. Voilà! +C'était un diplomate; il avait couru le monde, rôdé partout, déshabillé +et rhabillé sans doute des femmes vêtues suivant toutes les modes de la +terre, celui-là!... + +L'horloge de l'église sonna les trois quarts. Elle se dressa, regarda le +cadran, se mit à rire en murmurant «Oh! doit-il être agité!» puis elle +partit d'une marche plus vive, et sortit du square. + +Elle n'avait point fait dix pas sur la place quand elle se trouva nez à +nez avec un monsieur qui la salua profondément. + +--Tiens, vous, baron?--dit-elle, surprise. Elle venait justement de +penser à lui. + +--Oui, madame. + +Et il s'informa de sa santé, puis, après quelques vagues propos, il +reprit: + +--Vous savez que vous êtes la seule--vous permettez que je dise de +mes amies, n'est-ce pas?--qui ne soit point encore venue visiter mes +collections japonaises. + +--Mais, mon cher baron, une femme ne peut aller ainsi chez un garçon? + +--Comment! comment! en voilà une erreur quand il s'agit de visiter une +collection rare! + +--En tout cas, elle ne peut y aller seule. + +--Et pourquoi pas? mais j'en ai reçu des multitudes de femmes seules, +rien que pour ma galerie! J'en reçois tous les jours. Voulez-vous que +je vous les nomme--non--je ne le ferai point. Il faut être discret +même pour ce qui n'est pas coupable. En principe, il n'est inconvenant +d'entrer chez un homme sérieux, connu, dans une certaine situation, que +lorsqu'on y va pour une cause inavouable! + +--Au fond, c'est assez juste ce que vous dites-la. + +--Alors vous venez voir ma collection. + +--Quand? + +--Mais tout de suite. + +--Impossible, je suis pressée. + +--Allons donc. Voilà une demi-heure que vous êtes assise dans le square. + +--Vous m'espionniez? + +--Je vous regardais. + +--Vrai, je suis pressée. + +--Je suis sûr que non. Avouez que vous n'êtes pas très pressée. + +Madame Haggan se mit à rire, et avoua: + +--Non... non... pas... très... + +Un fiacre passait à les toucher. Le petit baron cria: «Cocher!» et la +voiture s'arrêta. Puis, ouvrant la portière: + +--Montez, madame. + +--Mais, baron, non, c'est impossible, je ne peux pas aujourd'hui. + +--Madame, ce que vous faites est imprudent, montez! On commence à nous +regarder, vous allez former un attroupement; on va croire que je vous +enlève et nous arrêter tous les deux, montez, je vous en prie! + +Elle monta, effarée, abasourdie. Alors il s'assit auprès d'elle en +disant au cocher: «rue de Provence». + +Mais soudain elle s'écria: + +--Oh! mon Dieu, j'oubliais une dépêche très pressée, voulez-vous me +conduire, d'abord, au premier bureau télégraphique? + +Le fiacre s'arrêta un peu plus loin, rue de Châteaudun, et elle dit au +baron: + +--Pouvez-vous me prendre une carte de cinquante centimes? J'ai promis +à mon mari d'inviter Martelet à dîner pour demain, et j'ai oublié +complètement. + +Quand le baron fut revenu, sa carte bleue à la main, elle écrivit au +crayon: + +--«Mon cher ami, je suis très souffrante; j'ai une névralgie atroce qui +me tient au lit. Impossible sortir. Venez dîner demain soir pour que je +me fasse pardonner. + +«JEANNE.» + +Elle mouilla la colle, ferma soigneusement, mit l'adresse: «Vicomte de +Martelet, 240, rue Miromesnil,» puis, rendant la carte au baron: + +--Maintenant, voulez-vous avoir la complaisance de jeter ceci dans la +boîte aux télégrammes. + + + + +LE PORT + + +I + + +Sorti du Havre le 3 mai 1882, pour un voyage dans les mers de Chine, le +trois-mâts carré _Notre-Dame-des-Vents,_ rentra au port de Marseille le +8 août 1886, après quatre ans de voyages. Son premier chargement déposé +dans le port chinois où il se rendait, il avait trouvé sur-le-champ un +fret nouveau pour Buenos-Ayres, et de là, avait pris des marchandises +pour le Brésil. + +D'autres traversées, encore des avaries, des réparations, les calmes de +plusieurs mois, les coups de vent qui jettent hors la route, tous les +accidents, aventures et mésaventures de mer, enfin, avaient tenu loin de +sa patrie ce trois-mâts normand qui revenait à Marseille le ventre plein +de boîtes de fer-blanc contenant des conserves d'Amérique. + +Au départ il avait à bord, outre le capitaine et le second, quatorze +matelots, huit normands et six bretons. Au retour il ne lui restait plus +que cinq bretons et quatre normands, le breton était mort en route, +les quatre normands disparus en des circonstances diverses avaient été +remplacés par deux américains, un nègre et un norvégien racolé, un soir, +dans un cabaret de Singapour. + +Le gros bateau, les voiles carguées, vergues en croix sur sa mâture, +traîné par un remorqueur marseillais qui haletait devant lui, roulant +sur un reste de houle que le calme survenu laissait mourir tout +doucement, passa devant le château d'If, puis sous tous les rochers gris +de la rade que le soleil couchant couvrait d'une buée d'or, et il entra +dans le vieux port où sont entassés, flanc contre flanc, le long des +quais, tous les navires du monde, pêle-mêle, grands et petits, de toute +forme et de tout gréement, trempant comme une bouillabaisse de bateaux +en ce bassin trop restreint, plein d'eau putride où les coques se +frôlent, se frottent, semblent marinées dans un jus de flotte. + +_Notre-Dame-des-Vents_ prit sa place, entre un brick italien et une +goélette anglaise qui s'écartèrent pour laisser passer ce camarade; +puis, quand toutes les formalités de la douane et du port eurent été +remplies, le capitaine autorisa les deux tiers de son équipage à passer +la soirée dehors. + +La nuit était venue. Marseille s'éclairait. Dans la chaleur de ce soir +d'été, un fumet de cuisine à l'ail flottait sur la cité bruyante, pleine +de voix, de roulements, de claquements, de gaieté méridionale. + +Dès qu'ils se sentirent sur le port, les dix hommes que la mer roulait +depuis des mois se mirent en marche tout doucement, avec une hésitation +d'êtres dépaysés, désaccoutumés des villes, deux par deux, en +procession. + +Ils se balançaient, s'orientaient, flairant les ruelles qui aboutissent +au port, enfiévrés par un appétit d'amour qui avait grandi dans leurs +corps pendant leurs derniers soixante-six jours de mer. Les normands +marchaient en tête, conduits par Célestin Duclos, un grand gars fort et +malin qui servait de capitaine aux autres chaque fois qu'ils mettaient +pied à terre. Il devinait les bons endroits, inventait des tours de sa +façon et ne s'aventurait pas trop dans les bagarres si fréquentes entre +matelots dans les ports. Mais quand il y était pris il ne redoutait +personne. + +Après quelque hésitation entre toutes les rues obscures qui descendent +vers la mer comme des égouts et dont sortent des odeurs lourdes, une +sorte d'haleine de bouges, Célestin se décida pour une espèce de +couloir, tortueux où brillaient, au-dessus des portes, des lanternes en +saillie portant des numéros énormes sur leurs verres dépolis et colorés. +Sous la voûte étroite des entrées, des femmes en tablier, pareilles à +des bonnes, assises sur des chaises de paille, se levaient en les voyant +venir, faisant trois pas jusqu'au ruisseau qui séparait la rue en deux +et coupaient la route à cette file d'hommes qui s'avançaient lentement, +en chantonnant et en ricanant, allumés déjà par le voisinage de ces +prisons de prostituées. + +Quelquefois, au fond d'un vestibule, apparaissait, derrière une seconde +porte ouverte soudain et capitonnée de cuir brun, une grosse fille +dévêtue, dont les cuisses lourdes et les mollets gras se dessinaient +brusquement sous un grossier maillot de coton blanc. Sa jupe courte +avait l'air d'une ceinture bouffante; et la chair molle de sa poitrine, +de ses épaules et de ses bras, faisait une tache rose sur un corsage de +velours noir bordé d'un galon d'or. Elle appelait de loin: «Venez-vous, +jolis garçons?» et parfois sortait elle-même pour s'accrocher à l'un +d'eux et l'attirer vers sa porte, de toute sa force, cramponnée à lui +comme une araignée qui traîne une bête plus grosse qu'elle. L'homme, +soulevé par ce contact, résistait mollement, et les autres s'arrêtaient +pour regarder, hésitants entre l'envie d'entrer tout de suite et celle +de prolonger encore cette promenade appétissante. Puis, quand la femme +après des efforts acharnés avait attiré le matelot jusqu'au seuil de +son logis, où toute la bande allait s'engouffrer derrière lui, Célestin +Duclos, qui s'y connaissait en maisons, criait soudain: «Entre pas là, +Marchand, c'est pas l'endroit.» + +L'homme alors obéissant à cette voix se dégageait d'une secousse brutale +et les amis se reformaient en bande, poursuivis par les injures immondes +de la fille exaspérée, tandis que d'autres femmes, tout le long de la +ruelle, devant eux, sortaient de leurs portes, attirées par le bruit, +et lançaient avec des voix enrouées des appels pleins de promesses. +Ils allaient donc de plus en plus allumés, entre les cajoleries et les +séductions annoncées par le choeur des portières d'amour de tout le haut +de la rue, et les malédictions ignobles lancées contre eux par le choeur +d'en bas, par le choeur méprisé des filles désappointées. De temps en +temps ils rencontraient une autre bande, des soldats qui marchaient avec +un battement de fer sur la jambe, des matelots encore, des bourgeois +isolés, des employés de commerce. Partout, s'ouvraient de nouvelles rues +étroites, étoilées de fanaux louches. Ils allaient toujours dans +ce labyrinthe de bouges, sur ces pavés gras où suintaient des eaux +putrides, entre ces murs pleins de chair de femme. + +Enfin Duclos se décida et s'arrêtant devant une maison d'assez belle +apparence, il y fit entrer tout son monde. + + +II + + +La fête fut complète! Quatre heures durant, les dix matelots se +gorgèrent d'amour et de vin. Six mois de solde y passèrent. + +Dans la grande salle du café, ils étaient installés en maîtres, +regardant d'un oeil malveillant les habitués ordinaires qui +s'installaient aux petites tables, dans les coins, où une des filles +demeurées libres, vêtue en gros baby ou en chanteuse de café-concert, +courait les servir, puis s'asseyait près d'eux. + +Chaque homme, en arrivant, avait choisi sa compagne qu'il garda toute la +soirée, car le populaire n'est pas changeant. On avait rapproché trois +tables et, après la première rasade, la procession dédoublée, accrue +d'autant de femmes qu'il y avait de mathurins, s'était reformée dans +l'escalier. Sur les marches de bois, les quatre pieds de chaque couple +sonnèrent longtemps, pendant que s'engouffrait, dans la porte étroite +qui menait aux chambres, ce long défilé d'amoureux. + +Puis on redescendit pour boire, puis on remonta de nouveau, puis on +redescendit encore. + +Maintenant, presque gris, ils gueulaient! Chacun d'eux, les yeux rouges, +sa préférée sur les genoux, chantait ou criait, tapait à coups de poings +la table, s'entonnait du vin dans la gorge, lâchait en liberté la brute +humaine. Au milieu d'eux, Célestin Duclos, serrant contre lui une grande +fille aux joues rouges, à cheval sur ses jambes, la regardait avec +ardeur. Moins ivre que les autres, non qu'il eût moins bu, il avait +encore d'autres pensées, et, plus tendre, cherchait à causer. Ses idées +le fuyaient un peu, s'en allaient, revenaient et disparaissaient sans +qu'il pût se souvenir au juste de ce qu'il avait voulu dire. + +Il riait, répétant: + +--Pour lors, pour lors... v'là longtemps que t'es ici. + +--Six mois, répondit la fille. + +Il eut l'air content pour elle, comme si c'eût été une preuve de bonne +conduite, et il reprit: + +--Aimes-tu c'te vie-là? + +Elle hésita, puis résignée: + +--On s'y fait. C'est pas plus embêtant qu'autre chose. Être servante ou +bien rouleuse, c'est toujours des sales métiers. + +Il eut l'air d'approuver encore cette vérité. + +--T'es pas d'ici? dit-il. + +Elle fit «Non» de la tête, sans répondre. + +--T'es de loin? + +Elle fit «Oui» de la même façon. + +--D'où ça? + +Elle parut chercher, rassembler des souvenirs, puis murmura: + +--De Perpignan. + +Il fut de nouveau très satisfait et dit: + +--Ah oui! + +A son tour elle demanda: + +--Toi, t'es marin? + +--Oui, ma belle. + +--Tu viens de loin? + +--Ah oui! J'en ai vu des pays, des ports et de tout. + +--T'as fait le tour du monde, peut-être? + +--Je te crois, plutôt deux fois qu'une. + +De nouveau elle parut hésiter, chercher en sa tête une chose oubliée, +puis, d'une voix un peu différente, plus sérieuse. + +--T'as rencontré beaucoup de navires dans tes voyages? + +--Je te crois, ma belle. + +--T'aurais pas vu _Notre-Dame-des-Vents_, par hasard? + +Il ricana: + +--Pas plus tard que l'autre semaine. + +Elle pâlit, tout le sang quittant ses joues, et demanda: + +--Vrai, bien vrai? + +--Vrai, comme je te parle. + +--Tu ments pas, au moins? + +Il leva la main. + +--D'vant l'bon Dieu! dit-il. + +--Alors, sais-tu si Célestin Duclos est toujours dessus? + +Il fut surpris, inquiet, voulut avant de répondre en savoir davantage. + +--Tu l'connais? + +A son tour elle devint méfiante. + +--Oh, pas moi! c'est une femme qui l'connaît. + +--Une femme d'ici? + +--Non, d'à côté. + +--Dans la rue? + +--Non, dans l'autre. + +--Qué femme? + +--Mais, une femme donc, une femme comme moi. + +--Qué qué l'y veut, c'te femme? + +--Je sais-t'y mé, quéque payse? + +Ils se regardèrent au fond des yeux, pour s'épier, sentant, devinant que +quelque chose de grave allait surgir entre eux. + +Il reprit. + +--Je peux t'y la voir, c'te femme? + +--Quoi que tu l'y dirais? + +--J'y dirais... j'y dirais... que j'ai vu Célestin Duclos. + +--Il se portait ben, au moins? + +--Comme toi et moi, c'est un gars? + +Elle se tut encore rassemblant ses idées, puis, avec lenteur. + +--Ous qu'elle allait, _Notre-Dame-des-Vents?_ + +--Mais, à Marseille, donc. + +--Elle ne put réprimer un sursaut. + +--Ben vrai? + +--Ben vrai! + +--Tu l'connais Duclos? + +--Oui je l'connais. + +Elle hésita encore, puis tout doucement. + +--Ben. C'est ben! + +--Qué que tu l'y veux? + +--Écoute, tu y diras... non rien! + +Il la regardait toujours de plus en plus gêné. Enfin il voulut savoir. + +--Tu l'connais itou, té? + +--Non, dit-elle. + +--Alors qué que tu l'y veux? + +Elle prit brusquement une résolution, se leva, courut au comptoir où +trônait la patronne, saisit un citron qu'elle ouvrit et dont elle fit +couler le jus dans un verre, puis elle emplit d'eau pure ce verre, et, +le rapportant. + +--Bois ça! + +--Pourquoi? + +--Pour faire passer le vin. Je te parlerai d'ensuite. + +Il but docilement, essuya ses lèvres d'un revers de main, puis annonça. + +--Ça y est, je t'écoute. + +--Tu vas me promettre de ne pas l'y conter que tu m'as vue, ni de qui tu +sais ce que je te dirai. Faut jurer. + +Il leva la main, sournois. + +--Ça, je le jure. + +--Su l'bon Dieu? + +--Su l'bon Dieu. + +--Eh ben tu l'y diras que son père est mort, que sa mère est morte, +que son frère est mort, tous trois en un mois, de fièvre typhoïde, en +janvier 1883, v'là trois ans et demi. + +A son tour, il sentit que tout son sang lui remuait dans le corps, et il +demeura pendant quelques instants tellement saisi qu'il ne trouvait rien +à répondre; puis il douta et demanda. + +--T'es sûre? + +--Je suis sûre. + +--Qué qui te l'a dit? + +Elle posa les mains sur ses épaules, et le regardant au fond des yeux. + +--Tu jures de ne pas bavarder. + +--Je le jure. + +--Je suis sa soeur! + +Il jeta ce nom, malgré lui. + +--Françoise? + +Elle le contempla de nouveau fixement, puis, soulevée par une épouvante +folle, par une horreur profonde, elle murmura tout bas, presque dans sa +bouche. + +--Oh! oh! c'est toi, Célestin? + +Ils ne bougèrent plus, les yeux dans les yeux. + +Autour d'eux, les camarades hurlaient toujours! Le bruit des verres, des +poings, des talons scandant les refrains et les cris aigus des femmes se +mêlaient au vacarme des chants. + +Il la sentait sur lui, enlacée à lui, chaude et terrifiée, sa soeur! +Alors, tout bas, de peur que quelqu'un l'écoutât, si bas qu'elle même +l'entendit à peine. + +--Malheur! j'avons fait de la belle besogne! + +Elle eut, en une seconde, les yeux pleins de larmes et balbutia. + +--C'est-il de ma faute? + +Mais, lui soudain. + +--Alors ils sont morts? + +--Ils sont morts. + +--Le pé, la mé, et le fré? + +--Les trois en un mois, comme je t'ai dit. J'ai resté seule, sans +rien que mes hardes, vu que je devions le pharmacien, l'médecin et +l'enterrement des trois défunts, que j'ai payé avec les meubles. + +J'entrai pour lors comme servante chez maît'e Cacheux, tu sais bien, +l'boiteux. J'avais quinze ans tout juste à çu moment-là pisque t'es +parti quand j'en avais point quatorze. J'ai fait une faute avec li. On +est si bête quand on est jeune. Pi j'allai comme bonne du notaire qui +m'a aussi débauchée et qui me conduisit au Havre dans une chambre. +Bientôt il n'est point r'venu; j'ai passé trois jours sans manger et +pi ne trouvant pas d'ouvrage, je suis entrée en maison, comme bien +d'autres. J'en ai vu aussi du pays, moi! ah! et du sale pays! Rouen, +Évreux, Lille, Bordeaux, Perpignan, Nice, et pi Marseille, où me v'là! + +Les larmes lui sortaient des yeux et du nez, mouillaient ses joues, +coulaient dans sa bouche. + +Elle reprit: + +--Je te croyais mort aussi, té? mon pauv'e Célestin. + +Il dit: + +--Je t'aurais point r'connue, mé, t'étais si p'tite alors, et te v'là si +forte! mais comment que tu ne m'as point reconnu, té? + +Elle eut un geste désespéré. + +--Je vois tant d'hommes qu'ils me semblent tous pareils! + +Il la regardait toujours au fond des yeux, étreint par une émotion +confuse et si forte qu'il avait envie de crier comme un petit enfant +qu'on bat. Il la tenait encore dans ses bras, à cheval sur lui, les +mains ouvertes dans le dos de la fille, et voilà qu'à force de la +regarder il la reconnut enfin, la petite soeur laissée au pays avec tous +ceux qu'elle avait vus mourir, elle, pendant qu'il roulait sur les +mers. Alors prenant soudain dans ses grosses pattes de marin cette +tête retrouvée, il se mit à l'embrasser comme on embrasse de la chair +fraternelle. Puis des sanglots, de grands sanglots d'homme, longs comme +des vagues, montèrent dans sa gorge pareils à des hoquets d'ivresse. + +Il balbutiait: + +--Te v'là, te r'voilà, Françoise, ma p'tite Françoise... + +Puis tout à coup il se leva, se mit à jurer d'une voix formidable en +tapant sur la table un tel coup de poing que les verres culbutés se +brisèrent. Puis il fit trois pas, chancela, étendit les bras, tomba sur +la face. Et il se roulait par terre en criant, en battant le sol de ses +quatre membres, et en poussant de tels gémissements qu'ils semblaient +des râles d'agonie. + +Tous ces camarades le regardaient en riant. + +--Il est rien saoul, dit l'un. + +--Faut le coucher, dit un autre, s'il sort on va le fiche au bloc. + +Alors comme il avait de l'argent dans ses poches, la patronne offrit +un lit, et les camarades, ivres eux-mêmes à ne pas tenir debout, le +hissèrent par l'étroit escalier jusqu'à la chambre de la femme qui +l'avait reçu tout à l'heure, et qui demeura sur une chaise, au pied de +la couche criminelle, en pleurant autant que lui, jusqu'au matin. + + + + +LA MORTE + + +Je l'avais aimée éperdument! Pourquoi aime-t-on? Est-ce bizarre de ne +plus voir dans le monde qu'un être, de n'avoir plus dans l'esprit qu'une +pensée, dans le coeur qu'un désir, et dans la bouche qu'un nom: un +nom qui inonde incessamment, qui monte, comme l'eau d'une source, des +profondeurs de l'âme, qui monte aux lèvres, et qu'on dit, qu'on redit, +qu'on murmure sans cesse, partout, ainsi qu'une prière. + +Je ne conterai point notre histoire. L'amour n'en a qu'une; toujours +la même. Je l'avais rencontrée et aimée. Voilà tout. Et j'avais vécu +pendant un an dans sa tendresse, dans ses bras, dans sa caresse, dans +son regard, dans ses robes, dans sa parole, enveloppé, lié, emprisonné +dans tout ce qui venait d'elle, d'une façon si complète que je ne savais +plus s'il faisait jour ou nuit, si j'étais mort ou vivant, sur la +vieille terre ou ailleurs. + +Et voilà qu'elle mourut. Comment? Je ne sais pas, je ne sais plus. + +Elle rentra mouillée, un soir de pluie, et le lendemain, elle toussait. +Elle toussa pendant une semaine environ et prit le lit. + +Que s'est-il passé. Je ne sais plus. + +Des médecins venaient, écrivaient, s'en allaient. On apportait des +remèdes; une femme les lui faisait boire. Ses mains étaient chaudes, son +front brûlant et humide, son regard brillant et triste. Je lui parlais, +elle me répondait. Que nous sommes-nous dit? Je ne sais plus. J'ai tout +oublié, tout, tout! Elle mourut, je me rappelle très bien son petit +soupir, son petit soupir si faible, le dernier. La garde dit: «Ah!» Je +compris, je compris! + +Je n'ai plus rien su. Rien. Je vis un prêtre qui prononça ce mot: «Votre +maîtresse». Il me sembla qu'il l'insultait. Puisqu'elle était morte on +n'avait plus le droit de savoir cela. Je le chassai. Un autre vint qui +fut très bon, très doux. Je pleurai quand il me parla d'elle. + +On me consulta sur mille choses pour l'enterrement. Je ne sais plus. +Je me rappelle cependant très bien le cercueil, le bruit des coups de +marteau quand on la cloua dedans. Ah! mon Dieu! + +Elle fut enterrée! Enterrée! Elle! dans ce trou! Quelques personnes +étaient venues, des amies. Je me sauvai. Je courus. Je marchai longtemps +à travers des rues. Puis je rentrai chez moi. Le lendemain je partis +pour un voyage. + +Hier, je suis rentré à Paris. + +Quand je revis ma chambre, notre chambre, notre lit, nos meubles, toute +cette maison où était resté tout ce qui reste de la vie d'un être après +sa mort, je fus saisi par un retour de chagrin si violent que je faillis +ouvrir la fenêtre et me jeter dans la rue. Ne pouvant plus demeurer au +milieu de ces choses, de ces murs qui l'avaient enfermée, abritée, et +qui devaient garder dans leurs imperceptibles fissures mille atomes +d'elle, de sa chair et de son souffle, je pris mon chapeau, afin de me +sauver. + +Tout à coup, au moment d'atteindre la porte, je passai devant la grande +glace du vestibule qu'elle avait fait poser là pour se voir, des pieds à +la tête, chaque jour, en sortant, pour voir si toute sa toilette allait +bien, était correcte et jolie, des bottines à la coiffure. + +Et je m'arrêtai net en face de ce miroir qui l'avait si souvent +reflétée. Si souvent, si souvent, qu'il avait dû garder aussi son image. + +J'étais là debout, frémissant, les yeux fixés sur le verre, sur le verre +plat, profond, vide, mais qui l'avait contenue tout entière, possédée +autant que moi, autant que mon regard passionné. Il me sembla que +j'aimais cette glace,--je la touchai,--elle était froide! Oh! le +souvenir! le souvenir! miroir douloureux, miroir brûlant, miroir vivant, +miroir horrible, qui fait souffrir toutes les tortures! Heureux les +hommes dont le coeur, comme une glace où glissent et s'effacent les +reflets, oublie tout ce qu'il a contenu, tout ce qui a passé devant lui, +tout ce qui s'est contemplé, miré, dans son affection, dans son amour! +Comme je souffre! + +Je sortis et, malgré moi, sans savoir, sans le vouloir, j'allai vers le +cimetière. Je trouvai sa tombe toute simple, une croix de marbre avec +ces quelques mots: «Elle aima, fut aimée, et mourut». + +Elle était là, là-dessous, pourrie! Quelle horreur! Je sanglotais, le +front sur le sol. + +J'y restai longtemps, longtemps. Puis je m'aperçus que le soir venait. +Alors un désir bizarre, fou, un désir d'amant désespéré s'empara de moi. +Je voulus passer la nuit près d'elle, dernière nuit, à pleurer sur sa +tombe. Mais on me verrait, on me chasserait. Comment faire? Je fus rusé. +Je me levai et me mis à errer dans cette ville des disparus. J'allais, +j'allais. Comme elle est petite cette ville à côté de l'autre, celle où +l'on vit! Et pourtant comme ils sont plus nombreux que les vivants, ces +morts. Il nous faut de hautes maisons, des rues, tant de place, pour les +quatre générations qui regardent le jour en même temps, boivent l'eau +des sources, le vin des vignes et mangent le pain des plaines. + +Et pour toutes les générations des morts, pour toute l'échelle de +l'humanité descendue jusqu'à nous, presque rien, un champ, presque rien! +La terre les reprend, l'oubli les efface. Adieu! + +Au bout du cimetière habité, j'aperçus tout à coup le cimetière +abandonné, celui où les vieux défunts achèvent de se mêler au sol, où +les croix elles-mêmes pourrissent, où l'on mettra demain les derniers +venus. Il est plein de roses libres, de cyprès vigoureux et noirs, un +jardin triste et superbe, nourri de chair humaine. + +J'étais seul, bien seul. Je me blottis dans un arbre vert. Je m'y cachai +tout entier, entre ces branches grasses et sombres. + +Et j'attendis, cramponné au tronc comme un naufragé sur une épave. + +Quand la nuit fut noire, très noire, je quittai mon refuge et me mis à +marcher doucement, à pas lents, à pas sourds, sur cette terre pleine de +morts. + +J'errai longtemps, longtemps, longtemps. Je ne la retrouvais pas. Les +bras étendus, les yeux ouverts, heurtant des tombes avec mes mains, avec +mes pieds, avec mes genoux, avec ma poitrine, avec ma tête elle-même, +j'allais sans la trouver. Je touchais, je palpais comme un aveugle qui +cherche sa route, je palpais des pierres, des croix, des grilles de fer, +des couronnes de verre, des couronnes de fleurs fanées! Je lisais les +noms avec mes doigts, en les promenant sur les lettres. Quelle nuit! +quelle nuit! Je ne la retrouvais pas! + +Pas de lune! Quelle nuit! j'avais peur, une peur affreuse dans ces +étroits sentiers, entre deux lignes de tombes! Des tombes! des tombes! +des tombes! Toujours des tombes! A droite, à gauche, devant moi, autour +de moi, partout, des tombes! Je m'assis sur une d'elles, car je ne +pouvais plus marcher tant mes genoux fléchissaient. J'entendais battre +mon coeur! Et j'entendais autre chose aussi! Quoi? un bruit confus +innommable! Était-ce dans ma tête affolée, dans la nuit impénétrable, ou +sous la terre mystérieuse, sous la terre ensemencée de cadavres humains, +ce bruit? Je regardais autour de moi! + +Combien de temps suis-je resté là? Je ne sais pas. J'étais paralysé par +la terreur, j'étais ivre d'épouvante, prêt à hurler, prêt à mourir. + +Et soudain il me sembla que la dalle de marbre sur laquelle j'étais +assis remuait. Certes, elle remuait, comme si on l'eût soulevée. D'un +bond je me jetai sur le tombeau voisin, et je vis, oui, je vis la pierre +que je venais de quitter se dresser toute droite; et le mort apparut, un +squelette nu qui, de son dos courbé la rejetait. Je voyais, je voyais +très bien, quoique la nuit fût profonde. Sur la croix je pus lire: + +«Ici repose Jacques Olivant, décédé à l'âge de cinquante et un ans. +Il aimait les siens, fut honnête et bon, et mourut dans la paix du +Seigneur.» + +Maintenant le mort aussi lisait les choses écrites sur son tombeau. Puis +il ramassa une pierre dans le chemin, une petite pierre aiguë, et se +mit à les gratter avec soin, ces choses. Il les effaça tout à fait, +lentement, regardant de ses yeux vides la place où tout à l'heure elles +étaient gravées; et, du bout de l'os qui avait été son index, il écrivit +en lettres lumineuses comme ces lignes qu'on trace aux murs avec le bout +d'une allumette: + +«Ici repose Jacques Olivant, décédé à l'âge de cinquante et un ans. Il +hâta par ses duretés la mort de son père dont il désirait hériter, il +tortura sa femme, tourmenta ses enfants, trompa ses voisins, vola quand +il le put et mourut misérable.» + +Quand il eût achevé d'écrire, le mort immobile contempla son oeuvre. Et +je m'aperçus, on me retournant, que toutes les tombes étaient ouvertes, +que tous les cadavres en étaient sortis, que tous avaient effacé les +mensonges inscrits par les parents sur la pierre funéraire, pour y +rétablir la vérité. + +Et je voyais que tous avaient été les bourreaux de leurs proches, +haineux, déshonnêtes, hypocrites, menteurs, fourbes, calomniateurs, +envieux, qu'ils avaient volé, trompé, accompli tous les actes honteux, +tous les actes abominables, ces bons pères, ces épouses fidèles, ces +fils dévoués, ces jeunes filles chastes, ces commerçants probes, ces +hommes et ces femmes dits irréprochables. + +Ils écrivaient tous en même temps, sur le seuil de leur demeure +éternelle, la cruelle, terrible et sainte vérité que tout le monde +ignore ou feint d'ignorer sur la terre. + +Je pensai qu'_elle_ aussi avait dû la tracer sur sa tombe. Et sans peur +maintenant, courant au milieu des cercueils entr'ouverts, au milieu des +cadavres, au milieu des squelettes, j'allai vers elle, sûr que je la +trouverais aussitôt. + +Je la reconnus de loin, sans voir le visage enveloppé du suaire. + +Et sur la croix de marbre où tout à l'heure j'avais lu: + +«Elle aima, fut aimée, et mourut.» + +J'aperçus. + +«Étant sortie un jour pour tromper son amant, elle eut froid sous la +pluie, et mourut.» + +Il paraît qu'on, me ramassa, inanimé, au jour levant, auprès d'une +tombe. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +ALLOUMA + +HAUTOT PÈRE ET FILS + +BOITELLE + +L'ORDONNANCE + +LE LAPIN + +UN SOIR + +LES ÉPINGLES + +DUCROUX + +LE RENDEZ-VOUS + +LE PORT + +LA MORTE + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La Main Gauche, by Guy de Maupassant + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MAIN GAUCHE *** + +***** This file should be named 11495-8.txt or 11495-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/1/4/9/11495/ + +Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and PG Distributed +Proofreaders. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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For +example an eBook of filename 10234 would be found at: + + https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234 + +or filename 24689 would be found at: + https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689 + +An alternative method of locating eBooks: + https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL + + diff --git a/old/11495-8.zip b/old/11495-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..4197c9b --- /dev/null +++ b/old/11495-8.zip diff --git a/old/11495-h.zip b/old/11495-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..53e334b --- /dev/null +++ b/old/11495-h.zip diff --git a/old/11495-h/11495-h.htm b/old/11495-h/11495-h.htm new file mode 100644 index 0000000..aa3b7f7 --- /dev/null +++ b/old/11495-h/11495-h.htm @@ -0,0 +1,7347 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" + content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>The Book Name</title> + <meta name="author" content="Author and translator"> + +<STYLE TYPE="text/css"> +H1 {font-size: 24pt; font-family: serif; text-align: center;} +H2 {font-size: 18pt; font-family: serif; text-align: center;} +H3 {font size:16pt; font-family: serif; text-align: center;} +p {font size:14pt; font-family: serif; text-align: justify} +H4 {font size:12pt; font-family: serif; text-align: center;} + +</STYLE> + +</head> + +<body style="color: rgb(0, 0, 0); background-color: rgb(255, 255, 255);" link="#0000ff" alink="#000088" vlink="#0000ff"> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of La Main Gauche, by Guy de Maupassant + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La Main Gauche + +Author: Guy de Maupassant + +Release Date: March 7, 2004 [EBook #11495] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MAIN GAUCHE *** + + + + +Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and PG Distributed +Proofreaders. This file was produced from images generously made +available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + + + + + +</pre> + + +<a name="top"></a> +<h2>GUY DE MAUPASSANT</h2><br><br> + +<h1>La Main Gauche</h1> + +<h3>1889</h3> + +<h4><b>Histoires Courtes</b></h4> + +<h4><a href="#Hist1">ALLOUMA</a><br> +<a href="#Hist2">HAUTOT PÈRE ET FILS</a><br> +<a href="#Hist3">BOITELLE</a><br> +<a href="#Hist4">L'ORDONNANCE</a><br> +<a href="#Hist5">LE LAPIN</a><br> +<a href="#Hist6">UN SOIR</a><br> +<a href="#Hist7">LES ÉPINGLES</a><br> +<a href="#Hist8">DUCHOUX</a><br> +<a href="#Hist9">LE RENDEZ-VOUS</a><br> +<a href="#Hist10">LE PORT</a><br> +<a href="#Hist11">LA MORTE</a></h4> +<br><br><br><br> + +<a name="Hist1"></a> +<h2>ALLOUMA</h2> +<a href="#top" style="font size:12pt; font-family: serif;">Retour à l'index</a> + + +<h3>I</h3> + + +<p>Un de mes amis m'avait dit: Si tu passes +par hasard aux environs de Bordj-Ebbaba, +pendant ton voyage en Algérie, va donc +voir mon ancien camarade Auballe, qui +est colon là-bas.</p> + +<p>J'avais oublié le nom d'Auballe et le nom +d'Ebbaba et je ne songeais guère à ce colon, +quand j'arrivai chez lui, par pur hasard. +Depuis un mois je rôdais à pied par +toute cette région magnifique qui s'étend +d'Alger à Cherchell, Orléansville et Tiaret. +Elle est en même temps boisée et nue, +grande et intime. On rencontre, entre deux +monts, des forêts de pins profondes en +des vallées étroites où roulent des torrents +en hiver. Des arbres énormes tombés sur +le ravin servent de pont aux Arabes, et +aussi aux lianes qui s'enroulent aux troncs +morts et les parent d'une vie nouvelle. Il +y a des creux, et des plis inconnus de +montagne, d'une beauté terrifiante, et des +bords de ruisselets, plats et couverts de +lauriers-roses, d'une inimaginable grâce.</p> + +<p>Mais ce qui m'a laissé au coeur les plus +chers souvenirs en cette excursion, ce +sont les marches de l'après-midi le long +des chemins un peu boisés sur ces ondulations +des côtes d'où l'on domine un immense +pays onduleux et roux depuis la +mer bleuâtre jusqu'à la chaîne de l'Ouarsenis +qui porte sur ses faîtes la forêt de +cèdres de Teniet-el-Haad.</p> + +<p>Ce jour-là je m'égarai. Je venais de +gravir un sommet, d'où j'avais aperçu, +au-dessus d'une série de collines, la longue +plaine de la Mitidja, puis par derrière, +sur la crête d'une autre chaîne, dans un +lointain presque invisible, l'étrange monument +qu'on nomme le Tombeau de la +Chrétienne, sépulture d'une famille de rois +de Mauritanie, dit-on. Je redescendais, +allant vers le Sud, découvrant devant moi +jusqu'aux cimes dressées sur le ciel clair, +au seuil du désert, une contrée bosselée, +soulevée et fauve, fauve comme si toutes +ces collines étaient recouvertes de peaux +de lion cousues ensemble. Quelquefois, au +milieu d'elles, une bosse plus haute se dressait, +pointue et jaune, pareille au dos +broussailleux d'un chameau.</p> + +<p>J'allais à pas rapides, léger, comme on +l'est en suivant les sentiers tortueux sur +les pentes d'une montagne. Rien ne pèse, +en ces courses alertes dans l'air vif des +hauteurs, rien ne pèse, ni le corps, ni le +coeur, ni les pensées, ni même les soucis. +Je n'avais plus rien en moi, ce jour-là, de +tout ce qui écrase et torture notre vie, +rien que la joie de cette descente. Au loin, +j'apercevais des campements arabes, tentes +brunes, pointues, accrochées au sol comme +les coquilles de mer sur les rochers, ou +bien des gourbis, huttes de branches d'où +sortait une fumée grise. Des formes blanches, +hommes ou femmes, erraient autour +à pas lents; et les clochettes des troupeaux +tintaient vaguement dans l'air du +soir.</p> + +<p>Les arbousiers sur ma route se penchaient, +étrangement chargés de leurs +fruits de pourpre qu'ils répandaient dans +le chemin. Ils avaient l'air d'arbres martyrs +d'où coulait une sueur sanglante, car +au bout de chaque branchette pendait une +graine rouge comme une goutte de sang.</p> + +<p>Le sol, autour d'eux, était couvert de +cette pluie suppliciale, et le pied écrasant +les arbouses laissait par terre des traces de +meurtre. Parfois, d'un bond, en passant, +je cueillais les plus mûres pour les manger.</p> + +<p>Tous les vallons à présent se remplissaient +d'une vapeur blonde qui s'élevait +lentement comme la buée des flancs d'un +boeuf; et sur la chaîne des monts qui fermaient +l'horizon, à la frontière du Sahara +flamboyait un ciel de Missel. De longues +traînées d'or alternaient avec des traînées +de sang—encore du sang! du sang et de +l'or, toute l'histoire humaine—et parfois +entre elles s'ouvrait une trouée mince sur +un azur verdâtre, infiniment lointain +comme le rêve.</p> + +<p>Oh! que j'étais loin, que j'étais loin de +toutes les choses et de toutes les gens dont +on s'occupe autour des boulevards, loin +de moi-même aussi, devenu une sorte +d'être errant, sans conscience, et sans +pensée, un oeil qui passe, qui voit, qui aime +voir, loin encore de ma route à laquelle je +ne songeais plus, car aux approches de la +nuit je m'aperçus que j'étais perdu.</p> + +<p>L'ombre tombait sur là terre comme +une averse de ténèbres, et je ne découvrais +rien devant moi que la montagne à perte +de vue. Des tentes apparurent dans un +vallon, j'y descendis et j'essayai de faire +comprendre au premier Arabe rencontré +la direction que je cherchais.</p> + +<p>M'a-t-il deviné? je l'ignore; mais il me +répondit longtemps, et moi je ne compris +rien. J'allais, par désespoir, me, décider à +passer la nuit, roulé dans un tapis, auprès +du campement, quand je crus reconnaître, +parmi les mots bizarres qui sortaient de sa +bouche, celui de Bordj-Ebbaba.</p> + +<p>Je répétai:—Bordj-Ebbaba.—Oui, oui.</p> + +<p>Et je lui montrai deux francs, une fortune. +Il se mit à marcher, je le suivis. Oh! +je suivis longtemps, dans la nuit profonde, +ce fantôme pâle qui courait pieds nus +devant moi par les sentiers pierreux où je +trébuchais sans cesse.</p> + +<p>Soudain une lumière brilla. Nous arrivions +devant la porte d'une maison blanche, +sorte de fortin aux murs droits et +sans fenêtres extérieures. Je frappai, des +chiens hurlèrent au dedans. Une voix +française demanda: «Qui est là!»</p> + +<p>Je répondis:</p> + +<p>—Est-ce ici que demeure M. Auballe?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>On m'ouvrit, j'étais en face de M. Auballe +lui-même, un grand garçon blond, en savates, +pipe à la bouche, avec l'air d'un +hercule bon enfant.</p> + +<p>Je me nommai; il tendit ses deux mains +en disant: «Vous êtes chez vous, monsieur.»</p> + +<p>Un quart d'heure plus tard je dînais avidement +en face de mon hôte qui continuait +à fumer.</p> + +<p>Je savais son histoire. Après avoir mangé +beaucoup d'argent avec les femmes, il avait +placé son reste en terres algériennes, et +planté des vignes.</p> + +<p>Les vignes marchaient bien; il était heureux, +et il avait en effet l'air calme d'un +homme satisfait. Je ne pouvais comprendre +comment ce Parisien, ce fêteur, avait pu +s'accoutumer à cette vie monotone, dans +cette solitude, et je l'interrogeai.</p> + +<p>—Depuis combien de temps êtes-vous +ici?</p> + +<p>—Depuis neuf ans.</p> + +<p>—Et vous n'avez pas d'atroces tristesses?</p> + +<p>—Non, on se fait à ce pays, et puis on +finit par l'aimer. Vous ne sauriez croire +comme il prend les gens par un tas de petits +instincts animaux que nous ignorons +en nous. Nous nous y attachons d'abord par +nos organes à qui il donne des satisfactions +secrètes que nous ne raisonnons pas. +L'air et le climat font la conquête de notre +chair, malgré nous, et la lumière gaie dont +il est inondé tient l'esprit clair et content, à +peu de frais. Elle entre en nous à flots, sans +cesse, par les yeux, et on dirait vraiment +qu'elle lave tous les coins sombres de l'âme.</p> + +<p>—Mais les femmes?</p> + +<p>—Ah!... ça manque un peu!</p> + +<p>—Un peu seulement?</p> + +<p>—Mon Dieu, oui... un peu. Car on +trouve toujours, même dans les tribus, des +indigènes complaisants qui pensent aux +nuits du Roumi.</p> + +<p>Il se tourna vers l'Arabe qui me servait, +un grand garçon brun dont l'oeil noir luisait +sous le turban, et il lui dit:</p> + +<p>—Va-t'en, Mohammed, je t'appellerai +quand j'aurai besoin de toi.</p> + +<p>Puis, à moi:</p> + +<p>—Il comprend le français et je vais vous +conter une histoire où il joue un grand +rôle.</p> + +<p>L'homme étant parti, il commença:</p> + +<p>—J'étais ici depuis quatre ans environ, +encore peu installé, à tous égards, dans +ce pays dont je commençais à balbutier la +langue, et obligé pour ne pas rompre tout +à fait avec des passions qui m'ont été fatales +d'ailleurs, de faire à Alger un voyage +de quelques jours, de temps en temps.</p> + +<p>J'avais acheté cette ferme, ce bordj, ancien +poste fortifié, à quelques centaines de +mètres du campement indigène dont j'emploie +les hommes à mes cultures. Dans +cette tribu, fraction des Oulad-Taadja, je +choisis en arrivant, pour mon service particulier, +un grand garçon, celui que vous +venez de voir, Mohammed ben Lam'har, +qui me fut bientôt extrêmement dévoué. +Comme il ne voulait pas coucher dans une +maison dont il n'avait point l'habitude, il +dressa sa tente à quelques pas de la porte, +afin que je pusse l'appeler de ma fenêtre.</p> + +<p>Ma vie, vous la devinez? Tout le jour, je +suivais les défrichements et les plantations, +je chassais un peu, j'allais dîner avec les +officiers des postes voisins, ou bien ils +venaient dîner chez moi.</p> + +<p>Quant aux... plaisirs—je vous les ai +dits. Alger m'offrait les plus raffinés; et de +temps en temps, un arabe complaisant et +compatissant m'arrêtait au milieu d'une +promenade pour me proposer d'amener +chez moi, à la nuit, une femme de tribu. +J'acceptais quelquefois, mais, le plus souvent, +je refusais, par crainte des ennuis que +cela pouvait me créer.</p> + +<p>Et, un soir, en rentrant d'une tournée +dans les terres, au commencement de l'été, +ayant besoin de Mohammed, j'entrai dans +sa tente sans l'appeler. Cela m'arrivait à +tout moment.</p> + +<p>Sur un de ces grands tapis rouges en +haute laine du Djebel-Amour, épais et doux +comme des matelas, une femme, une fille, +presque nue, dormait, les bras croisés +sur ses yeux. Son corps blanc, d'une +blancheur luisante sous le jet de lumière +de la toile soulevée, m'apparut comme un +des plus parfaits échantillons de la race +humaine que j'eusse vus. Les femmes sont +belles par ici, grandes, et d'une rare harmonie +de traits et de lignes.</p> + +<p>Un peu confus, je laissai retomber le +bord de la tente et je rentrai chez moi.</p> + +<p>J'aime les femmes! L'éclair de cette vision +m'avait traversé et brûlé, ranimant en +mes veines la vieille ardeur redoutable à +qui je dois d'être ici. Il faisait chaud, c'était +en juillet, et je passai presque toute la nuit +à ma fenêtre, les yeux sur la tache sombre +que faisait à terre la tente de Mohammed.</p> + +<p>Quand il entra dans ma chambre, le +lendemain, je le regardai bien en face, et +il baissa la tête comme un homme confus, +coupable. Devinait-il ce que je savais?</p> + +<p>Je lui demandai brusquement.</p> + +<p>—Tu es donc marié, Mohammed? +Je le vis rougir, et il balbutia:</p> + +<p>—Non, moussié!</p> + +<p>Je le forçais à parler français et à me +donner des leçons d'arabe, ce qui produisait +souvent une langue intermédiaire des +plus incohérentes.</p> + +<p>Je repris:</p> + +<p>—Alors, pourquoi y a-t-il une femme +chez toi.</p> + +<p>Il murmura:</p> + +<p>—Il est du Sud.</p> + +<p>—Ah! elle est du Sud. Cela ne m'explique +pas comment elle se trouve sous ta +tente.</p> + +<p>Sans répondre à ma question, il reprit:</p> + +<p>—Il est très joli.</p> + +<p>—Ah! vraiment. Eh bien, une autre fois, +quand tu recevras comme ça une très jolie +femme du Sud, tu auras soin de la faire +entrer dans mon gourbi et non dans le +tien. Tu entends, Mohammed?</p> + +<p>Il répondit avec un grand sérieux:</p> + +<p>—Oui, moussié.</p> + +<p>J'avoue que pendant toute la journée je +demeurai sous l'émotion agressive du souvenir +de cette fille arabe étendue sur un +tapis rouge; et, en rentrant, à l'heure du +dîner, j'eus une forte envie de traverser de +nouveau la tente de Mohammed. Durant +la soirée, il fit son service comme toujours, +tournant autour de moi avec sa figure impassible, +et je faillis plusieurs fois lui demander +s'il allait garder longtemps sous +son toit de poil de chameau cette demoiselle +du Sud, qui était très jolie.</p> + +<p>Vers neuf heures, toujours hanté par ce +goût de la femme, qui est tenace comme +l'instinct de chasse chez les chiens, je sortis +pour prendre l'air et pour rôder un peu +dans les environs du cône de toile brune +à travers laquelle j'apercevais le point +brillant d'une lumière.</p> + +<p>Puis je m'éloignai, pour n'être pas surpris +par Mohammed dans les environs de +son logis.</p> + +<p>En rentrant, une heure plus tard, je vis +nettement son profil à lui, sous sa tente. +Puis ayant tiré ma clef de ma poche, je +pénétrai dans le bordj où couchaient, +comme moi, mon intendant, deux laboureurs +de France et une vieille cuisinière +cueillie à Alger.</p> + +<p>Je montai mon escalier et je fus surpris +en remarquant un filet de clarté sous ma +porte. Je l'ouvris, et j'aperçus en face de +moi, assise sur une chaise de paille à côté +de la table où brûlait une bougie, une fille +au visage d'idole, qui semblait m'attendre +avec tranquillité, parée de tous les bibelots +d'argent que les femmes du Sud portent +aux jambes, aux bras, sur la gorge +et jusque sur le ventre. Ses yeux agrandis +par le khol jetaient sur moi un large regard; +et quatre petits signes bleus finement +tatoués sur la chair étoilaient son front, ses +joues et son menton. Ses bras, chargés +d'anneaux, reposaient sur ses cuisses que +recouvrait, tombant des épaules, une sorte +de gebba de soie rouge dont elle était vêtue.</p> + +<p>En me voyant entrer, elle se leva et resta +devant moi, debout, couverte de ses bijoux +sauvages, dans une attitude de fière soumission.</p> + +<p>—Que fais-tu ici, lui dis-je en arabe.</p> + +<p>—J'y suis parce qu'on m'a ordonné de +venir.</p> + +<p>—Qui te l'a ordonné?</p> + +<p>—Mohammed.</p> + +<p>—C'est bon. Assieds-toi.</p> + +<p>Elle s'assit, baissa les yeux, et je demeurai +devant elle, l'examinant.</p> + +<p>La figure était étrange, régulière, fine +et un peu bestiale, mais mystique comme +celle d'un Boudha. Les lèvres, fortes et +colorées d'une sorte de floraison rouge +qu'on retrouvait ailleurs sur son corps, +indiquaient un léger mélange de sang noir, +bien que les mains et les bras fussent +d'une blancheur irréprochable.</p> + +<p>J'hésitais sur ce que je devais faire, +troublé, tenté et confus. Pour gagner du +temps et me donner le loisir de la réflexion, +je lui posai d'autres questions, sur son +origine, son arrivée dans ce pays et ses +rapports avec Mohammed. Mais elle ne +répondit qu'à celles qui m'intéressaient le +moins et il me fut impossible de savoir +pourquoi elle était venue, dans quelle intention, +sur quel ordre, depuis quand, ni +ce qui s'était passé entre elle et mon serviteur.</p> + +<p>Comme j'allais lui dire: "Retourne +sous la tente de Mohammed", elle me devina +peut-être, se dressa brusquement et +levant ses deux bras découverts dont tous +les bracelets sonores glissèrent ensemble +vers ses épaules, elle croisa ses mains derrière +mon cou en m'attirant avec un air +de volonté suppliante et irrésistible.</p> + +<p>Ses yeux, allumés par le désir de séduire, +par ce besoin de vaincre l'homme +qui rend fascinant comme celui des félins +le regard impur des femmes, m'appelaient, +m'enchaînaient, m'ôtaient toute +force de résistance, me soulevaient d'une +ardeur impétueuse. Ce fut une lutte courte, +sans paroles, violente, entre les prunelles +seules, l'éternelle lutte entre les deux +brutes humaines, le mâle et la femelle, où +le mâle est toujours vaincu.</p> + +<p>Ses mains, derrière ma tête m'attiraient +d'une pression lente, grandissante, irrésistible +comme une force mécanique, vers +le sourire animal de ses lèvres rouges où +je collai soudain les miennes en enlaçant +ce corps presque nu et chargé d'anneaux +d'argent qui tintèrent, de la gorge aux +pieds, sous mon étreinte.</p> + +<p>Elle était nerveuse, souple et saine +comme une bête, avec des airs, des mouvements, +des grâces et une sorte d'odeur +de gazelle, qui me firent trouver à ses baisers +une rare saveur inconnue, étrangère +à mes sens comme un goût de fruit des +tropiques.</p> + +<p>Bientôt... je dis bientôt, ce fut peut-être +aux approches du matin, je la voulus renvoyer, +pensant qu'elle s'en irait ainsi +qu'elle était venue, et ne me demandant +pas encore ce que je ferais d'elle; ou ce +qu'elle ferait de moi.</p> + +<p>Mais dès qu'elle eut compris mon intention, +elle murmura:</p> + +<p>—Si tu me chasses, où veux-tu que +j'aille maintenant? I1 faudra que je dorme +sur la terre, dans la nuit. Laisse-moi me +coucher sur le tapis, au pied de ton lit.</p> + +<p>Que pouvais-je répondre? Que pouvais-je +faire? Je pensai que Mohammed, +sans doute, regardait à son tour la fenêtre +éclairée de ma chambre; et des questions +de toute nature, que je ne m'étais point +posées dans le trouble des premiers instants, +se formulèrent nettement.</p> + +<p>—Reste ici, dis-je, nous allons causer.</p> + +<p>Ma résolution fut prise en une seconde. +Puisque cette fille avait été jetée ainsi dans +mes bras, je la garderais, j'en ferais une +sorte de maîtresse esclave, cachée dans le +fond de ma maison, à la façon des femmes +des harems. Le jour où elle ne me plairait +plus, il serait toujours facile de m'en défaire +d'une façon quelconque, car ces créatures-là, +sur le sol africain, nous appartenaient +presque corps et âme.</p> + +<p>Je lui dis:</p> + +<p>—Je veux bien être bon pour toi. Je te +traiterai de façon à ce que tu ne sois pas +malheureuse, mais je veux savoir ce que +tu es, et d'où tu viens.</p> + +<p>Elle comprit qu'il fallait parler et me +conta son histoire, ou plutôt une histoire, +car elle dut mentir d'un bout à l'autre, +comme mentent tous les Arabes, toujours, +avec ou sans motifs.</p> + +<p>C'est là un des signes les plus surprenants +et les plus incompréhensibles du caractère +indigène: le mensonge. Ces hommes en qui +l'islamisme s'est incarné jusqu'à +faire partie d'eux, jusqu'à modeler +leurs instincts, jusqu'à modifier la race +entière et à la différencier des autres au +moral autant que la couleur de la peau +différencie le nègre du blanc, sont menteurs +dans les moelles au point que jamais +on ne peut se fier à leurs dires. Est-ce à +leur religion qu'ils doivent cela? Je l'ignore. +Il faut avoir vécu parmi eux pour savoir +combien le mensonge fait partie de leur +être, de leur coeur, de leur âme, est devenu +chez eux une sorte de seconde nature, une +nécessité de la vie.</p> + +<p>Elle me raconta donc qu'elle était fille +d'un caïd des Ouled Sidi Cheik et d'une +femme enlevée par lui dans une razzia sur +les Touaregs. Cette femme devait être une +esclave noire, ou du moins provenir d'un +premier croisement de sang arabe et de +sang nègre. Les négresses, on le sait, sont +fort prisées dans les harems où elles jouent +le rôle d'aphrodisiaques.</p> + +<p>Rien de cette origine d'ailleurs n'apparaissait +hors cette couleur empourprée des +lèvres et les fraises sombres de ses seins +allongés, pointus et souples comme si des +ressorts les eussent dressés. A cela, un +regard attentif ne se pouvait tromper. Mais +tout le reste appartenait à la belle race +du Sud, blanche, svelte, dont la figure fine +est faite de lignes droites et simples comme +une tête d'image indienne. Les yeux très +écartés augmentaient encore l'air un peu +divin de cette rôdeuse du désert.</p> + +<p>De son existence véritable, je ne sus rien +de précis. Elle me la conta par détails incohérents +qui semblaient surgir au hasard +dans une mémoire en désordre; et elle y +mêlait des observations délicieusement +puériles, toute une vision du monde nomade +née dans une cervelle d'écureuil qui +a sauté de tente en tente, de campement +en campement, de tribu en tribu.</p> + +<p>Et cela était débité avec l'air sévère que +garde toujours ce peuple drapé, avec des +mines d'idole qui potine et une gravité un +peu comique.</p> + +<p>Quand elle eut fini, je m'aperçus que je +n'avais rien retenu de cette longue histoire +pleine d'événements insignifiants, emmagasinés +en sa légère cervelle, et je me demandai +si elle ne m'avait pas berné très simplement +par ce bavardage vide et sérieux +qui ne m'apprenait rien sur elle ou sur aucun +fait de sa vie.</p> + +<p>Et je pensais à ce peuple vaincu au milieu +duquel nous campons ou plutôt qui +campe au milieu de nous, dont nous commençons +à parler la langue, que nous +voyons vivre chaque jour sous la toile +transparente de ses tentes, à qui nous +imposons nos lois, nos règlements et +nos coutumes, et dont nous ignorons +tout, mais tout, entendez-vous, comme si +nous n'étions pas là, uniquement occupés +à le regarder depuis bientôt soixante ans. +Nous ne savons pas davantage ce qui se +passe sous cette hutte de branches et sous +ce petit cône d'étoffe cloué sur la terre +avec des pieux, à vingt mètres de nos +portes, que nous ne savons encore ce que +font, ce que pensent, ce que sont les +Arabes dits civilisés des maisons mauresques +d'Alger. Derrière le mur peint à +la chaux de leur demeure des villes, derrière +la cloison de branches de leur gourbi, +ou derrière ce mince rideau brun de poil +de chameau que secoue le vent, ils vivent +près de nous, inconnus, mystérieux, menteurs, +sournois, soumis, souriants, impénétrables. +Si je vous disais qu'en regardant de +loin, avec ma jumelle, le campement voisin, +je devine qu'ils ont des superstitions, des +cérémonies, mille usages encore ignorés de +nous, pas même soupçonnés! Jamais peut-être +un peuple conquis par la force n'a su +échapper aussi complètement à la domination +réelle, à l'influence morale, et à l'investigation +acharnée, mais inutile du vainqueur.</p> + +<p>Or, cette infranchissable et secrète barrière +que la nature incompréhensible a +verrouillée entre les races, je la sentais +soudain, comme je ne l'avais jamais sentie, +dressée entre cette fille arabe et moi, entre +cette femme qui venait de se donner, de +se livrer, d'offrir son corps à ma caresse +et moi qui l'avait possédée.</p> + +<p>Je lui demandai y songeant pour la première +fois:</p> + +<p>—Comment t'appelles-tu?</p> + +<p>Elle était demeurée quelques instants +sans parler et je la vis tressaillir comme +si elle venait d'oublier que j'étais là, tout +contre elle. Alors, dans ses yeux levés sur +moi, je devinai que cette minute avait +suffi pour que le sommeil tombât sur elle, +un sommeil irrésistible et brusque, presque +foudroyant, comme tout ce qui s'empare +des sens mobiles des femmes.</p> + +<p>Elle répondit nonchalamment avec un +bâillement arrêté dans la bouche:</p> + +<p>—Allouma.</p> + +<p>Je repris:</p> + +<p>—Tu as envie de dormir?</p> + +<p>—Oui, dit-elle.</p> + +<p>—Eh bien! dors.</p> + +<p>Elle s'allongea tranquillement à mon +côté, étendue sur le ventre, le front posé +sur ses bras croisés, et je sentis presque +tout de suite que sa fuyante pensée de +sauvage s'était éteinte dans le repos.</p> + +<p>Moi, je me mis à rêver, couché près +d'elle, cherchant à comprendre? Pourquoi +Mohammed me l'avait-il donnée? Avait-il +agi en serviteur magnanime qui se sacrifie +pour son maître jusqu'à lui céder +la femme attirée en sa tente pour lui-même, +ou bien avait-il obéi à une pensée +plus complexe, plus pratique, moins généreuse +en jetant dans mon lit cette fille +qui m'avait plu? L'Arabe, quand il s'agit +de femmes, a toutes les rigueurs pudibondes +et toutes les complaisances inavouables; +et on ne comprend guère plus +sa morale rigoureuse et facile que tout le +reste de ses sentiments. Peut-être avais-je +devancé, en pénétrant par hasard sous sa +tente, les intentions bienveillantes de ce +prévoyant domestique qui m'avait destiné +cette femme, son amie, sa complice, sa +maîtresse aussi peut-être.</p> + +<p>Toutes ces suppositions m'assaillirent +et me fatiguèrent si bien que tout doucement +je glissai à mon tour dans un sommeil +profond.</p> + +<p>Je fus réveillé par le grincement de +ma porte; Mohammed entrait comme tous +les matins pour m'éveiller. Il ouvrit la +fenêtre par où un flot de jour s'engouffrant +éclaira sur le lit le corps d'Allouma toujours +endormie, puis il ramassa sur le +tapis mon pantalon, mon gilet et ma jaquette +afin de les brosser. Il ne jeta pas +un regard sur la femme couchée à mon +côté, ne parut pas savoir ou remarquer +qu'elle était là, et il avait sa gravité ordinaire, +la même allure, le même visage. +Mais la lumière, le mouvement, le léger +bruit des pieds nus de l'homme, la sensation +de l'air pur sur la peau et dans les +poumons tirèrent Allouma de son engourdissement. +Elle allongea les bras, se retourna, +ouvrit les yeux, me regarda, +regarda Mohammed avec la même indifférence +et s'assit. Puis elle murmura.</p> + +<p>—J'ai faim, aujourd'hui.</p> + +<p>—Que veux-tu manger? demandai-je.</p> + +<p>—Kahoua.</p> + +<p>—Du café et du pain avec du beurre?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>Mohammed, debout près de notre couche, +mes vêtements sur les bras, attendait +les ordres.</p> + +<p>—Apporte à déjeuner pour Allouma et +pour moi, lui dis-je.</p> + +<p>Et il sortit sans que sa figure révélât le +moindre étonnement ou le moindre ennui.</p> + +<p>Quand il fut parti, je demandai à la jeune +Arabe:</p> + +<p>—Veux-tu habiter dans ma maison?</p> + +<p>—Oui, je le veux bien.</p> + +<p>—Je te donnerai un appartement pour +toi seule et une femme pour te servir.</p> + +<p>—Tu es généreux, et je te suis reconnaissante.</p> + +<p>—Mais si ta conduite n'est pas bonne, +je te chasserai d'ici.</p> + +<p>—Je ferai ce que tu exigeras de moi.</p> + +<p>Elle prit ma main et la baisa, en signe +de soumission.</p> + +<p>Mohammed rentrait, portant un plateau +avec le déjeuner. Je lui dis:</p> + +<p>—Allouma va demeurer dans la maison. +Tu étaleras des tapis dans la chambre, +au bout du couloir, et tu feras venir +ici pour la servir la femme d'Abd-el-Kader-el-Hadara.</p> + +<p>—Oui, moussié.</p> + +<p>Ce fut tout.</p> + +<p>Une heure plus tard, ma belle Arabe +était installée dans une grande chambre +claire; et comme je venais m'assurer que +tout allait bien, elle me demanda, d'un ton +suppliant, de lui faire cadeau d'une armoire +à glace. Je promis, puis je la laissai accroupie +sur un tapis du Djebel-Amour, une +cigarette à la bouche, et bavardant avec la +vieille Arabe que j'avais envoyé chercher, +comme si elles se connaissaient depuis des +années.</p> + + + +<h3>II</h3> + + +<p>Pendant un mois, je fus très heureux +avec elle et je m'attachai d'une façon bizarre +à cette créature d'une autre race, qui +me semblait presque d'une autre espèce, +née sur une planète voisine.</p> + +<p>Je ne l'aimais pas—non—on n'aime +point les filles de ce continent primitif. +Entre elles et nous, même entre elles et +leurs mâles naturels, les Arabes, jamais +n'éclôt la petite fleur bleue des pays du +Nord. Elles sont trop près de l'animalité +humaine, elles ont un coeur trop rudimentaire, +une sensibilité trop peu affinée, pour +éveiller dans nos âmes l'exaltation sentimentale +qui est la poésie de l'amour. Rien +d'intellectuel, aucune ivresse de la pensée +ne se mêle à l'ivresse sensuelle que provoquent +en nous ces êtres charmants et +nuls.</p> + +<p>Elles nous tiennent pourtant, elles nous +prennent, comme les autres, mais d'une +façon différente, moins tenace, moins +cruelle, moins douloureuse.</p> + +<p>Ce que j'éprouvai pour celle-ci, je ne +saurais encore l'expliquer d'une façon précise. +Je vous disais tout à l'heure que ce +pays, cette Afrique nue, sans arts, vide de +toutes les joies intelligentes, fait peu à peu +la conquête de notre chair par un charme +inconnaissable et sûr, par la caresse de +l'air, par la douceur constante des aurores +et des soirs, par sa lumière délicieuse, par +le bien-être discret dont elle baigne tous +nos organes! Eh bien! Allouma me prit de +la même façon, par mille attraits cachés, +captivants et physiques, par la séduction +pénétrante non point de ses embrassements, +car elle était d'une nonchalance +toute orientale, mais de ses doux abandons.</p> + +<p>Je la laissais absolument libre d'aller et +de venir à sa guise et elle passait au moins +une après-midi sur deux dans le campement +voisin, au milieu des femmes de mes +agriculteurs indigènes. Souvent aussi, elle +demeurait durant une journée presque +entière, à se mirer dans l'armoire à glace +en acajou que j'avais fait venir de Miliana. +Elle s'admirait en toute conscience, debout, +devant la grande porte de verre où +elle suivait ses mouvements avec une attention +profonde et grave. Elle marchait +la tête un peu penchée en arrière, pour +juger ses hanches et ses reins, tournait, +s'éloignait, se rapprochait, puis, fatiguée +enfin de se mouvoir, elle s'asseyait +sur un coussin et demeurait en face d'elle-même, +les yeux dans ses yeux, le visage +sévère, l'âme noyée dans cette contemplation.</p> + +<p>Bientôt, je m'aperçus qu'elle sortait +presque chaque jour après le déjeuner, et +qu'elle disparaissait complètement jusqu'au +soir.</p> + +<p>Un peu inquiet, je demandai à Mohammed +s'il savait ce qu'elle pouvait faire +pendant ces longues heures d'absence. +Il répondit avec tranquillité:</p> + +<p>—Ne te tourmente pas, c'est bientôt le +Ramadan. Elle doit aller à ses dévotions.</p> + +<p>Lui aussi semblait ravi de la présence +d'Allouma dans la maison; mais pas une +fois je ne surpris entre eux le moindre +signe un peu suspect, pas une fois, ils +n'eurent l'air de se cacher de moi, de s'entendre, +de me dissimuler quelque chose.</p> + +<p>J'acceptais donc la situation telle quelle +sans la comprendre, laissant agir le temps, +le hasard et la vie.</p> + +<p>Souvent, après l'inspection de mes terres, +de mes vignes, de mes défrichements, +je faisais à pied de grandes promenades. +Vous connaissez les superbes forêts de +cette partie de l'Algérie, ces ravins presque +impénétrables où les sapins abattus barrent +les torrents, et ces petits vallons de +lauriers-roses qui, du haut des montagnes, +semblent des tapis d'Orient étendus le +long des cours d'eau. Vous savez qu'à tout +moment, dans ces bois et sur ces côtes, +où on croirait que personne jamais n'a +pénétré, on rencontre tout à coup le dôme +de neige d'une koubba renfermant les os +d'un humble marabout, d'un marabout +isolé, à peine visité de temps en temps +par quelques fidèles obstinés, venus du +douar voisin avec une bougie dans leur +poche pour l'allumer sur le tombeau du +saint.</p> + +<p>Or, un soir, comme je rentrais, je passai +auprès d'une de ces chapelles mahométanes, +et ayant jeté un regard par la +porte toujours ouverte, je vis qu'une +femme priait devant la relique. C'était un +tableau charmant, cette Arabe assise par +terre, dans cette chambre délabrée, où le +vent entrait à son gré et amassait dans les +coins, en tas jaunes, les fines aiguilles +sèches tombées des pins. Je m'approchai +pour mieux regarder, et je reconnus Allouma. +Elle ne me vit pas, ne m'entendit +point, absorbée tout entière par le souci +du saint; et elle parlait, à mi-voix, elle lui +parlait, se croyant bien seule avec lui, +racontant au serviteur de Dieu toutes ses +préoccupations. Parfois elle se taisait un +peu pour méditer, pour chercher ce qu'elle +avait encore à dire, pour ne rien oublier +de sa provision de confidences; et parfois +aussi elle s'animait comme s'il lui eût +répondu, comme s'il lui eût conseillé +une chose qu'elle ne voulait point faire +et qu'elle combattait avec des raisonnements.</p> + +<p>Je m'éloignai, sans bruit, ainsi que +j'étais venu, et je rentrai pour dîner.</p> + +<p>Le soir, je la fis venir et je la vis entrer +avec un air soucieux qu'elle n'avait point +d'ordinaire.</p> + +<p>—Assieds-toi là, lui dis-je en lui montrant +sa place sur le divan, à mon côté.</p> + +<p>Elle s'assit et comme je me penchais +vers elle pour l'embrasser elle éloigna sa +tête avec vivacité.</p> + +<p>Je fus stupéfait et je demandai:</p> + +<p>—Eh bien, qu'y a-t-il?</p> + +<p>—C'est Ramadan, dit-elle.</p> + +<p>Je me mis à rire.</p> + +<p>—Et le Marabout t'a défendu de te laisser +embrasser pendant le Ramadan?</p> + +<p>—Oh oui, je suis une Arabe et tu es un +Roumi!</p> + +<p>—Ce serait un gros péché?</p> + +<p>—Oh oui!</p> + +<p>—Alors tu n'as rien mangé de la journée, +jusqu'au coucher du soleil?</p> + +<p>—Non, rien.</p> + +<p>—Mais au soleil couché tu as mangé?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Eh bien, puisqu'il fait nuit tout à fait +tu ne peux pas être plus sévère pour le +reste que pour la bouche.</p> + +<p>Elle semblait crispée, froissée, blessée +et elle reprit avec une hauteur que je ne +lui connaissais pas.</p> + +<p>—Si une fille arabe se laissait toucher +par un Roumi pendant le Ramadan, elle +serait maudite pour toujours.</p> + +<p>—Et cela va durer tout le mois.</p> + +<p>Elle répondit avec conviction:</p> + +<p>—Oui, tout le mois de Ramadan.</p> + +<p>Je pris un air irrité et je lui dis:</p> + +<p>—Eh bien, tu peux aller le passer dans +ta famille, le Ramadan.</p> + +<p>Elle saisit mes mains et les portant sur +son coeur:</p> + +<p>—Oh! je te prie, ne sois pas méchant, +tu verras comme je serai gentille. Nous +ferons Ramadan ensemble, veux-tu? Je te +soignerai, je te gâterai, mais ne sois pas +méchant.</p> + +<p>Je ne pus m'empêcher de sourire tant +elle était drôle et désolée, et je l'envoyai +coucher chez elle.</p> + +<p>Une heure plus tard, comme j'allais me +mettre au lit, deux petits coups furent +frappés à ma porte, si légers que je les entendis +à peine.</p> + +<p>Je criai: «Entrez» et je vis apparaître +Allouma portant devant elle un grand plateau +chargé de friandises arabes, de croquettes +sucrées, frites et sautées, de toute +une pâtisserie bizarre de nomade.</p> + +<p>Elle riait, montrant ses belles dents, et +elle répéta:</p> + +<p>—Nous allons faire Ramadan ensemble.</p> + +<p>Vous savez que le jeûne, commencé à +l'aurore et terminé au crépuscule, au moment +où l'oeil ne distingue plus un fil blanc +d'un fil noir, est suivi chaque soir de petites +fêtes intimes où on mange jusqu'au +matin. Il en résulte que, pour les indigènes +peu scrupuleux, le Ramadan consiste +à faire du jour la nuit, et de la nuit le jour. +Mais Allouma poussait plus loin la délicatesse +de conscience. Elle installa son plateau +entre nous deux, sur le divan, et prenant +avec ses longs doigts minces une +petite boulette poudrée, elle me la mit +dans la bouche en murmurant:</p> + +<p>—C'est bon, mange.</p> + +<p>Je croquai, le léger gâteau qui était excellent +en effet, et je lui demandai:</p> + +<p>—C'est toi qui as fait ça?</p> + +<p>—Oui, c'est moi?</p> + +<p>—Pour moi?</p> + +<p>—Oui, pour toi.</p> + +<p>—Pour me faire supporter le Ramadan.</p> + +<p>—Oui, ne sois pas méchant! Je t'en +apporterai tous les jours.</p> + +<p>Oh! le terrible mois que je passai là! +un mois sucré, douceâtre, enrageant, un +mois de gâteries et de tentations, de colères +et d'efforts vains contre une invincible +résistance.</p> + +<p>Puis, quand arrivèrent les trois jours du +Beïram, je les célébrai à ma façon et le +Ramadan fut oublié.</p> + +<p>L'été s'écoula, il fut très chaud. Vers les +premiers jours de l'automne, Allouma me +parut préoccupée, distraite, désintéressée +de tout.</p> + +<p>Or, un soir, comme je la faisais appeler, +on ne la trouva point dans sa chambre. +Je pensai qu'elle rôdait dans la maison +et j'ordonnai qu'on la cherchât. Elle +n'était pas rentrée; j'ouvris la fenêtre et +je criai:</p> + +<p>—Mohammed.</p> + +<p>La voix de l'homme couché sous sa +tente répondit:</p> + +<p>—Oui, moussié.</p> + +<p>—Sais-tu où est Allouma?</p> + +<p>—Non, moussié—pas possible—Allouma +perdu?</p> + +<p>Quelques secondes après, mon Arabe +entrait chez moi, tellement ému qu'il ne +maîtrisait point son trouble. Il demanda:</p> + +<p>—Allouma perdu?</p> + +<p>—Mais oui, Allouma perdu.</p> + +<p>—Pas possible?</p> + +<p>—Cherche, lui dis-je?</p> + +<p>Il restait debout, songeant, cherchant, +ne comprenant pas. Puis, il entra dans la +chambre vide où les vêtements d'Allouma +traînaient, dans un désordre oriental. Il +regarda tout comme un policier, ou plutôt +il flaira comme un chien, puis, incapable +d'un long effort, il murmura avec résignation:</p> + +<p>—Parti, il est parti!</p> + +<p>Moi je craignais un accident, une chute, +une entorse au fond d'un ravin, et je fis +mettre sur pied tous les hommes du campement +avec ordre de la chercher jusqu'à +ce qu'on l'eût retrouvée.</p> + +<p>On la chercha toute la nuit, on la chercha +le lendemain, on la chercha toute la +semaine. Aucune trace ne fut découverte +pouvant mettre sur la piste. Moi je souffrais; +elle me manquait; ma maison me +semblait vide et mon existence déserte. +Puis des idées inquiétantes me passaient +par l'esprit. Je craignais qu'ont l'eût enlevée, +ou assassinée peut-être. Mais comme +j'essayais toujours d'interroger Mohammed +et de lui communiquer mes appréhensions, +il répondait sans varier:</p> + +<p>—Non, parti.</p> + +<p>Puis il ajoutait le mot arabe «r'ézale» +qui veut dire «gazelle,» comme pour +exprimer qu'elle courait vite et qu'elle +était loin.</p> + +<p>Trois semaines se passèrent et je n'espérais +plus revoir jamais ma maîtresse +arabe, quand un matin, Mohammed, les +traits éclairés par la joie, entra chez moi +et me dit:</p> + +<p>—Moussié, Allouma il est revenu.</p> + +<p>Je sautai du lit et je demandai:</p> + +<p>—Où est-elle?</p> + +<p>—N'ose pas venir! Là-bas, sous l'arbre! +Et de son bras tendu, il me montrait par +la fenêtre une tache blanchâtre au pied +d'un olivier.</p> + +<p>Je me levai et je sortis. Comme j'approchais +de ce paquet de linge qui semblait +jeté contre le tronc tordu, je reconnus les +grands yeux sombres, les étoiles tatouées, +la figure longue et régulière de la fille sauvage +qui m'avait séduit. A mesure que +j'avançais une colère me soulevait, une +envie de frapper, de la faire souffrir, de +me venger.</p> + +<p>Je criai de loin:</p> + +<p>—D'où viens-tu?</p> + +<p>Elle ne répondit pas et demeurait immobile, +inerte, comme si elle ne vivait +plus qu'à peine, résignée à mes violences, +prête aux coups.</p> + +<p>J'étais maintenant debout tout près +d'elle, contemplant avec stupeur les haillons +qui la couvraient, ces loques de soie +et de laine, grises de poussière, déchiquetées, +sordides.</p> + +<p>Je répétai, la main levée comme sur un +chien.</p> + +<p>—D'où viens-tu?</p> + +<p>Elle murmura:</p> + +<p>—De là-bas!</p> + +<p>—D'où?</p> + +<p>—De la tribu!</p> + +<p>—De quelle tribu?</p> + +<p>—De la mienne.</p> + +<p>—Pourquoi es-tu partie?</p> + +<p>Voyant que je ne la battais point, elle +s'enhardit un peu, et, à voix basse:</p> + +<p>—Il fallait... il fallait... je ne pouvais +plus vivre dans la maison.</p> + +<p>Je vis des larmes dans ses yeux, et tout +de suite, je fus attendri comme une bête. +Je me penchai vers elle, et j'aperçus, en +me retournant pour m'asseoir, Mohammed +qui nous épiait, de loin.</p> + +<p>Je repris, très doucement:</p> + +<p>—Voyons, dis-moi pourquoi tu es partie?</p> + +<p>Alors elle me conta que depuis longtemps +déjà elle éprouvait en son coeur de +nomade, l'irrésistible envie de retourner +sous les tentes, de coucher, de courir, de +se rouler sur le sable, d'errer, avec les +troupeaux, de plaine en plaine, de ne plus +sentir sur sa tête, entre les étoiles jaunes +du ciel et les étoiles bleues de sa face, autre +chose que le mince rideau de toile usée +et recousue à travers lequel on aperçoit +des grains de feu quand on se réveille dans +la nuit.</p> + +<p>Elle me fit comprendre cela en termes +naïfs et puissants, si justes, que je sentis +bien qu'elle ne mentait pas, que j'eus pitié +d'elle, et que je lui demandai:</p> + +<p>—Pourquoi ne m'as-tu pas dit que tu +désirais t'en aller pendant quelque temps?</p> + +<p>—Parce que tu n'aurais pas voulu...</p> + +<p>—Tu m'aurais promis de revenir et +j'aurais consenti.</p> + +<p>—Tu n'aurais pas cru.</p> + +<p>Voyant que je n'étais pas fâché, elle riait, +et elle ajouta:</p> + +<p>—Tu vois, c'est fini, je suis retournée +chez moi et me voici. Il me fallait seulement +quelques jours de là-bas. J'ai assez +maintenant, c'est fini, c'est passé, c'est +guéri. Je suis revenue, je n'ai plus mal. Je +suis très contente. Tu n'es pas méchant.</p> + +<p>—Viens à la maison, lui dis-je.</p> + +<p>Elle se leva. Je pris sa main, sa main +fine aux doigts minces; et triomphante en +ses loques, sous la sonnerie de ses anneaux, +de ses bracelets, de ses colliers et de ses +plaques, elle marcha gravement vers ma +demeure, où nous attendait Mohammed.</p> + +<p>Avant d'entrer, je repris:</p> + +<p>—Allouma, toutes les fois que tu voudras +retourner chez toi, tu me préviendras +et je te le permettrai.</p> + +<p>Elle demanda, méfiante:</p> + +<p>—Tu promets?</p> + +<p>—Oui, je promets.</p> + +<p>—Moi aussi, je promets. Quand j'aurai +mal—et elle posa ses deux mains sur +son front avec un geste magnifique—je +te dirai: «Il faut que j'aille là-bas» et tu +me laisseras partir.</p> + +<p>Je l'accompagnai dans sa chambre, suivi +de Mohammed qui portait de l'eau, car on +n'avait pu prévenir encore la femme d'Abd-el-Kader-el-Hadara +du retour de sa maîtresse.</p> + +<p>Elle entra, aperçut l'armoire à glace et, +la figure illuminée, courut vers elle comme +on s'élance vers une mère retrouvée. Elle +se regarda quelques secondes, fit la moue, +puis d'une voix un peu fâchée, dit au miroir:</p> + +<p>—Attends, j'ai des vêtements de soie +dans l'armoire. Je serai belle tout à l'heure.</p> + +<p>Et je la laissai seule, faire la coquette +devant elle-même.</p> + +<p>Notre vie recommença comme auparavant +et, de plus en plus, je subissais l'attrait +bizarre, tout physique, de cette fille +pour qui j'éprouvais en même temps une +sorte de dédain paternel.</p> + +<p>Pendant six mois tout alla bien, puis je +sentis qu'elle redevenait nerveuse, agitée, +un peu triste. Je lui dis, un jour:</p> + +<p>—Est-ce que tu veux retourner chez +toi?</p> + +<p>—Oui, je veux.</p> + +<p>—Tu n'osais pas me le dire?</p> + +<p>—Je n'osais pas.</p> + +<p>—Va, je permets.</p> + +<p>Elle saisit mes mains et les baisa comme +elle faisait en tous ses élans de reconnaissance, +et, le lendemain, elle avait disparu.</p> + +<p>Elle revint, comme la première fois, au +bout de trois semaines environ, toujours +déguenillée, noire de poussière et de soleil, +rassasiée de vie nomade, de sable et +de liberté. En deux ans elle retourna ainsi +quatre fois chez elle.</p> + +<p>Je la reprenais gaîment, sans jalousie, +car pour moi la jalousie ne petit naître +que de l'amour, tel que nous le comprenons +chez nous. Certes, j'aurais fort bien +pu la tuer si je l'avais surprise me trompant, +mais je l'aurais tuée un peu comme +on assomme, par pure violence, un chien +qui désobéit. Je n'aurais pas senti ces +tourments, ce feu rongeur, ce mal horrible, +la jalousie du Nord. Je viens de dire +que j'aurais pu la tuer comme on assomme +un chien qui désobéit! Je l'aimais en +effet, un peu comme on aime un animal +très rare, chien ou cheval, impossible à +remplacer. C'était une bête admirable, une +bête sensuelle, une bête à plaisir, qui avait +un corps de femme.</p> + +<p>Je ne saurais vous exprimer quelles distances +incommensurables séparaient nos +âmes, bien que nos coeurs, peut-être, se +fussent frôlés, échauffés l'un l'autre, par +moments. Elle était quelque chose de ma +maison, de ma vie, une habitude fort +agréable à laquelle je tenais et qu'aimait +en moi l'homme charnel, celui qui n'a que +des yeux et des sens.</p> + +<p>Or, un matin Mohammed entra chez moi +avec une figure singulière, ce regard inquiet +des arabes qui ressemble au regard +fuyant d'un chat en face d'un chien.</p> + +<p>Je lui dis, en apercevant cette figure.</p> + +<p>—Hein? qu'y a-t-il?</p> + +<p>—Allouma il est parti.</p> + +<p>Je me mis à rire.</p> + +<p>—Parti, où ça?</p> + +<p>—Parti tout à fait, moussié!</p> + +<p>—Comment, parti tout à fait?</p> + +<p>—Oui, moussié.</p> + +<p>—Tu es fou, mon garçon?</p> + +<p>—Non, moussié.</p> + +<p>—Pourquoi ça parti? Comment? +Voyons? Explique-toi!</p> + +<p>Il demeurait immobile, ne voulant pas +parler; puis, soudain il eut une de ces +explosions de colère arabe qui nous arrêtent +dans les rues des villes devant deux +énergumènes, dont le silence et la gravité +orientales font place brusquement aux +plus extrêmes gesticulations et aux vociférations +les plus féroces.</p> + +<p>Et je compris au milieu de ces cris +qu'Allouma s'était enfuie avec mon berger.</p> + +<p>Je dus calmer Mohammed et tirer de +lui, un à un, des détails.</p> + +<p>Ce fut long, j'appris enfin que depuis +huit jours il épiait ma maîtresse qui avait +des rendez-vous, derrière les bois de +cactus voisins ou dans le ravin de lauriers-roses, +avec une sorte de vagabond, engagé +comme berger par mon intendant, à +la fin du mois précédent.</p> + +<p>La nuit dernière, Mohammed l'avait vue +sortir sans la voir rentrer; et il répétait, +d'un air exaspéré.</p> + +<p>—Parti, moussié, il est parti!</p> + +<p>Je ne sais pourquoi, mais sa conviction, +la conviction de cette fuite avec ce rôdeur, +était entrée en moi, en une seconde, absolue, +irrésistible. Cela était absurde, invraisemblable +et certain en vertu de l'irraisonnable +qui est la seule logique des femmes.</p> + +<p>Le coeur serré, une colère dans le sang, +je cherchais à me rappeler les traits de cet +homme, et je me souvint tout à coup que +je l'avais vu, l'autre semaine, debout sur +une butte de terre, au milieu de son troupeau, +et me regardant. C'était une sorte +de grand bédouin dont la couleur des membres +nus se confondait avec celle des haillons, +un type de brute barbare aux pommettes +saillantes, au nez crochu, au menton +fuyant, aux jambes sèches, une haute carcasse +en guenilles avec des yeux faux de +chacal.</p> + +<p>Je ne doutais point—oui—elle avait +fui avec ce gueux. Pourquoi? Parce qu'elle +était Allouma, une fille du sable. Une autre, +à Paris, fille du trottoir aurait fui avec +mon cocher ou avec un rôdeur de barrière.</p> + +<p>—C'est bon, dis-je à Mohammed. Si +elle est partie, tant pis pour elle. J'ai des +lettres à écrire. Laisse-moi seul.</p> + +<p>Il s'en alla, surpris de mon calme. Moi, +je me levai, j'ouvris ma fenêtre et je me +mis à respirer par grands souffles qui +m'entraient au fond de la poitrine, l'air +étouffant venu du Sud, car le sirocco soufflait.</p> + +<p>Puis je pensai: «Mon Dieu, c'est une... +une femme, comme bien d'autres. Sait-on... +sait-on ce qui les fait agir, ce qui les +fait aimer, suivre ou lâcher un homme?»</p> + +<p>Oui, on sait quelquefois—souvent, on +ne sait pas. Par moments, on doute?</p> + +<p>Pourquoi a-t-elle disparu avec cette +brute répugnante? Pourquoi? Peut-être +parce que depuis un mois le vent vient du +Sud presque régulièrement.</p> + +<p>Cela suffit! un souffle! Sait-elle, savent-elles, +le plus souvent, même les plus fines +et les plus compliquées, pourquoi elles +agissent? Pas plus qu'une girouette qui +tourne au vent. Une brise insensible fait +pivoter la flèche de fer, de cuivre, de tôle +ou de bois, de même qu'une influence imperceptible, +une impression insaisissable +remue, et pousse, aux résolutions le coeur +changeant des femmes, qu'elles soient des +villes, des champs, des faubourgs ou du +désert.</p> + +<p>Elle peuvent sentir, ensuite; si elles raisonnent +et comprennent, pourquoi elles ont +fait ceci plutôt que cela; mais sur le moment +elles l'ignorent, car elles sont les +jouets de leur sensibilité à surprises, les +esclaves étourdies des événements, des +milieux, des émotions, des rencontres et +de tous les effleurements dont tressaille +leur âme et leur chair!</p> + +<p>M. Auballe, s'était levé. Il fit quelques +pas, me regarda, et dit en souriant:</p> + +<p>—Voilà un amour dans le désert!</p> + +<p>Je demandai.</p> + +<p>—Si elle revenait?</p> + +<p>Il murmura.</p> + +<p>—Sale fille!... Cela me ferait plaisir +tout de même.</p> + +<p>—Et vous pardonneriez le berger?</p> + +<p>—Mon Dieu, oui. Avec les femmes, il +faut toujours pardonner... ou ignorer.</p> +<br><br><br><br> + +<a name="Hist2"></a> +<h2>HAUTOT PÈRE ET FILS</h2> +<a href="#top" style="font size:12pt; font-family: serif;">Retour à l'index</a> + + + +<p>Devant la porte de la maison, demi-ferme, +demi-manoir, une de ces habitations +rurales mixtes qui furent presque +seigneuriales et qu'occupent à présent de +gros cultivateurs, les chiens, attachés +aux pommiers de la cour, aboyaient et +hurlaient à la vue des carnassières portées +par le garde et des gamins. Dans la grande +salle à manger-cuisine, Hautot père, Hautot +fils, M. Bermont, le percepteur, et +M. Mondaru, le notaire, cassaient une +croûte et buvaient un verre avant de se mettre +en chasse, car c'était jour d'ouverture.</p> + +<p>Hautot père, fier de tout ce qu'il possédait, +vantait d'avance le gibier que ses invités +allaient trouver sur ses terres. C'était +un grand Normand, un de ces hommes +puissants, sanguins, osseux, qui lèvent +sur leurs épaules des voitures de pommes. +Demi-paysan, demi-monsieur, riche, respecté, +influent, autoritaire, il avait fait +suivre ses classes, jusqu'en troisième, à +son fils Hautot César, afin qu'il eût de +l'instruction, et il avait arrêté là ses études +de peur qu'il devînt un monsieur indifférent +à la terre.</p> + +<p>Hautot César, presque aussi haut que +son père, mais plus maigre, était un bon +garçon de fils, docile, content de tout, +plein d'admiration, de respect et de déférence +pour les volontés et les opinions de +Hautot père.</p> + +<p>M. Bermont, le percepteur, un petit +gros qui montrait sur ses joues rouges de +minces réseaux de veines violettes pareils +aux affluents et au cours tortueux des +fleuves sur les cartes de géographie, demandait:</p> + +<p>—Et du lièvre—y en a-t-il, du lièvre?...</p> + +<p>Hautot père, répondit:</p> + +<p>—Tant que vous en voudrez, surtout +dans les fonds du Puysatier.</p> + +<p>—Par où commençons-nous?—interrogea +le notaire, un bon vivant de notaire +gras et pâle, bedonnant aussi et sanglé +dans un costume de chasse tout neuf, +acheté à Rouen l'autre semaine.</p> + +<p>—Eh bien, par là, par les fonds. Nous +jetterons les perdrix dans la plaine et +nous nous rabattrons dessus.</p> + +<p>Et Hautot père se leva. Tous l'imitèrent, +prirent leurs fusils dans les coins, examinèrent +les batteries, tapèrent du pied pour +s'affermir dans leurs chaussures un peu +dures, pas encore assouplies par la chaleur +du sang; puis ils sortirent; et les chiens +se dressant au bout des attaches poussèrent +des hurlements aigus en battant l'air +de leurs pattes.</p> + +<p>On se mit en route vers les fonds. C'était +un petit vallon, ou plutôt une grande ondulation +de terres de mauvaise qualité, demeurées +incultes pour cette raison, sillonnées +de ravines, couvertes de fougères, +excellente réserve de gibier.</p> + +<p>Les chasseurs s'espacèrent, Hautot père +tenant la droite, Hautot fils tenant la gauche, +et les deux invités au milieu. Le garde +et les porteurs de carniers suivaient. C'était +l'instant solennel où on attend, le premier +coup de fusil, où le coeur bat un peu, tandis +que le doigt nerveux tâte à tout instant +les gâchettes.</p> + +<p>Soudain, il partit, ce coup! Hautot père +avait tiré. Tous s'arrêtèrent et virent une +perdrix, se détachant d'une compagnie +qui fuyait à tire-d'aile, tomber dans un +ravin sous une broussaille épaisse. Le +chasseur excité se mit à courir, enjambant, +arrachant les ronces qui le retenaient, et +il disparut à son tour dans le fourré, à la +recherche de sa pièce.</p> + +<p>Presque aussitôt, un second coup de +feu retentit.</p> + +<p>—Ah! ah! le gredin, cria M. Bermont, +il aura déniché un lièvre là-dessous.</p> + +<p>Tous attendaient, les yeux sur ce tas de +branches impénétrables au regard.</p> + +<p>Le notaire, faisant un porte-voix de ses +mains, hurla: «Les avez-vous?» Hautot +père ne répondit pas; alors, César, se +tournant vers le garde, lui dit: «Va donc +l'aider, Joseph. Il faut marcher en ligne. +Nous attendrons».</p> + +<p>Et Joseph, un vieux tronc d'homme sec, +noueux, dont toutes les articulations faisaient +des bosses, partit d'un pas tranquille +et descendit dans le ravin, en cherchant +les trous praticables avec des précautions +de renard. Puis, tout de suite, il cria:</p> + +<p>—Oh! v'nez! v'nez! y a un malheur +d'arrivé.</p> + +<p>Tous accoururent et plongèrent dans +les ronces. Hautot père, tombé sur le flanc, +évanoui, tenait à deux mains son ventre +d'où coulait à travers sa veste de toile déchirée +par le plomb de longs filets de sang +sur l'herbe. Lâchant son fusil pour saisir +la perdrix morte à portée de sa main, il +avait laissé tomber l'arme dont le second +coup, partant au choc, lui avait crevé les +entrailles. On le tira du fossé, on le dévêtit, +et on vit une plaie affreuse par où les +intestins sortaient. Alors, après qu'on l'eut +ligaturé tant bien que mal, on le reporta +chez lui et on attendit le médecin qu'on +avait été quérir, avec un prêtre.</p> + +<p>Quand le docteur arriva, il remua la tête +gravement, et se tournant vers Hautot fils +qui sanglotait sur une chaise:</p> + +<p>—Mon pauvre garçon, dit-il, ça n'a +pas bonne tournure.</p> + +<p>Mais quand le pansement fut fini, le +blessé remua les doigts, ouvrit la bouche, +puis les yeux, jeta devant lui des regards +troubles, hagards, puis parut chercher +dans sa mémoire, se souvenir, comprendre, +et il murmura:</p> + +<p>—Nom d'un nom, ça y est!</p> + +<p>Le médecin lui tenait la main.</p> + +<p>—Mais non, mais non, quelques jours +de repos seulement, ça ne sera rien.</p> + +<p>Hautot reprit:</p> + +<p>—Ça y est! j'ai l'ventre crevé! Je le +sais bien.</p> + +<p>Puis soudain:</p> + +<p>—J'veux parler au fils, si j'ai le temps.</p> + +<p>Hautot fils, malgré lui, larmoyait et répétait +comme un petit garçon:</p> + +<p>—P'pa, p'pa, pauv'e p'pa!</p> + +<p>Mais le père, d'un ton plus ferme:.</p> + +<p>—Allons pleure pu, c'est pas le moment. +J'ai à te parler. Mets-toi là, tout près, +ça sera vite fait, et je serai plus tranquille. +Vous autres, une minute s'il vous plaît.</p> + +<p>Tous sortirent laissant le fils en face du +père.</p> + +<p>Dès qu'ils furent seuls:</p> + +<p>—Écoute, fils, tu as vingt-quatre ans, +on peut te dire les choses. Et puis il n'y a +pas tant de mystère à ça que nous en +mettons. Tu sais bien que ta mère est +morte depuis sept ans, pas vrai, et que je +n'ai pas plus de quarante-cinq ans moi, vu +que je me suis marié à dix-neuf. Pas vrai?</p> + +<p>Le fils balbutia:</p> + +<p>—Oui, c'est vrai.</p> + +<p>—-Donc ta mère est morte depuis sept +ans, et moi je suis resté veuf. Eh bien! ce +n'est pas un homme comme moi qui peut +rester veuf à trente-sept ans, pas vrai?</p> + +<p>Le fils répondit:</p> + +<p>—Oui, c'est vrai.</p> + +<p>Le père, haletant, tout pâle et la face +crispée continua:</p> + +<p>—Dieu que j'ai mal! Eh bien, tu comprends. +L'homme n'est pas fait pour vivre +seul, mais je ne voulais pas donner une +suivante à ta mère, vu que je lui avais promis +ça. Alors... tu comprends?</p> + +<p>—Oui, père.</p> + +<p>—Donc, j'ai pris une petite à Rouen, +rue de l'Éperlan, 18, au troisième, la seconde +porte—je te dis tout ça, n'oublie +pas,—mais une petite qui a été gentille +tout plein pour moi, aimante, dévouée, une +vraie femme, quoi? Tu saisis, mon gars?</p> + +<p>—Oui, père.</p> + +<p>—Alors, si je m'en vas, je lui dois +quelque chose, mais quelque chose de +sérieux qui la mettra à l'abri. Tu comprends?</p> + +<p>—Oui, père.</p> + +<p>—Je te dis que c'est une brave fille, +mais là, une brave, et que, sans toi, et +sans le souvenir de ta mère, et puis sans +la maison où nous avons vécu tous trois, +je l'aurais amenée ici, et puis épousée, +pour sûr... écoute... écoute... mon gars... +j'aurais pu faire un testament... je n'en ai +point fait! Je n'ai pas voulu... car il ne faut +point écrire les choses... ces choses-là... +ça nuit trop aux légitimes... et puis ça embrouille +tout... ça ruine tout le monde! +Vois-tu, le papier timbré, n'en faut pas, +n'en fais jamais usage. Si je suis riche, +c'est que je ne m'en suis point servi de ma +vie. Tu comprends, mon fils!</p> + +<p>—Oui, père.</p> + +<p>—Écoute encore... Écoute bien... Donc, +je n'ai pas fait de testament... je n'ai pas +voulu..., et puis je te connais, tu as bon +coeur, tu n'es pas ladre, pas regardant, +quoi. Je me suis dit que, sur ma fin, je te +conterais les choses et que je te prierais de +ne pas oublier la petite:—Caroline Donet, +rue de l'Éperlan, 18, au troisième, la seconde +porte, n'oublie pas.—Et puis, écoute +encore. Vas-y tout de suite quand je serai +parti—et puis arrange-toi pour qu'elle +ne se plaigne pas de ma mémoire.—Tu +as de quoi.—Tu le peux,—je te laisse +assez... Écoute... En semaine on ne la +trouve pas. Elle travaille chez Mme Moreau, +rue Beauvoisine. Vas-y le jeudi. Ce jour-là +elle m'attend. C'est mon jour, depuis six +ans. Pauvre p'tite, va-t-elle pleurer!... Je +te dis tout ça, parce que je te connais bien, +mon fils. Ces choses-là on ne les conte pas +au public, ni au notaire, ni au curé. Ça se +fait, tout le monde le sait, mais ça ne se +dit pas, sauf nécessité. Alors personne +d'étranger dans le secret, personne que la +famille, parce que la famille, c'est tous en +un seul. Tu comprends?</p> + +<p>—Oui, père.</p> + +<p>—Tu promets?</p> + +<p>—Oui, père.</p> + +<p>—Tu jures?</p> + +<p>—Oui, père</p> + +<p>—Je t'en prie, je t'en supplie, fils, n'oublie +pas. J'y tiens.</p> + +<p>—Non, père.</p> + +<p>—Tu iras toi-même. Je veux que tu +t'assures de tout.</p> + +<p>—Oui, père.</p> + +<p>—Et puis, tu verras... tu verras ce +qu'elle t'expliquera. Moi je ne peux pas te +dire plus. C'est juré.</p> + +<p>—Oui, père.</p> + +<p>—C'est bon, mon fils. Embrasse-moi. +Adieu. Je vas claquer, j'en suis sûr. Dis-leur +qu'ils entrent.</p> + +<p>Hautot fils embrassa son père en gémissant, +puis, toujours docile, ouvrit la +porte, et le prêtre parut, en surplis blanc, +portant les saintes huiles.</p> + +<p>Mais le moribond avait fermé les +yeux, et il refusa de les rouvrir, il refusa +de répondre, il refusa de montrer, +même par un signe, qu'il comprenait.</p> + +<p>Il avait assez parlé, cet homme, il n'en +pouvait plus. Il se sentait d'ailleurs à présent +le coeur tranquille, il voulait mourir +en paix. Qu'avait-il besoin de se confesser +au délégué de Dieu, puisqu'il venait de se +confesser à son fils, qui était de la famille, +lui.</p> + +<p>Il fut administré, purifié, absous, au +milieu de ses amis et de ses serviteurs agenouillés, +sans qu'un seul mouvement de +son visage révélât qu'il vivait encore.</p> + +<p>Il mourut vers minuit, après quatre +heures de tressaillements indiquant d'atroces +souffrances.</p> + + + + + +<h3>II</h3> + + +<p>Ce fut le mardi qu'on l'enterra, la chasse +ayant ouvert le dimanche. Rentré chez lui, +après avoir conduit son père au cimetière, +César Hautot passa le reste du jour à pleurer. +Il dormit à peine la nuit suivante et il +se sentit si triste en s'éveillant qu'il se demandait +comment il pourrait continuer à +vivre.</p> + +<p>Jusqu'au soir cependant il songea que, +pour obéir à là dernière volonté paternelle, +il devait se rendre à Rouen le lendemain, +et voir cette fille Caroline Donet qui demeurait +rue de l'Éperlan, 18, au troisième +étage, la seconde porte. Il avait répété, +tout bas, comme on marmotte une prière, +ce nom et cette adresse, un nombre incalculable +de fois, afin de ne pas les oublier, +et il finissait par les balbutier indéfiniment, +sans pouvoir s'arrêter ou penser +à quoi que ce fût, tant sa langue et +son esprit étaient possédés par cette +phrase.</p> + +<p>Donc le lendemain, vers huit heures, il +ordonna d'atteler Graindorge au tilbury +et partit au grand trot du lourd cheval normand +sur la grand'route d'Ainville à Rouen. +Il portait sur le dos sa redingote noire, +sur la tête son grand chapeau de soie et +sur les jambes sa culotte à sous-pieds, et il +n'avait pas voulu, vu la circonstance, passer +par-dessus son beau costume, la blouse +bleue qui se gonfle au vent, garantit le drap +de la poussière et des taches, et qu'on ôte +prestement à l'arrivée, dès qu'on a sauté +de voiture.</p> + +<p>Il entra dans Rouen alors que dix heures +sonnaient, s'arrêta comme toujours à l'hôtel +des Bons-Enfants, rue des Trois-Mares, +subit les embrassades du patron, de la patronne +et de ses cinq fils, car on connaissait +la triste nouvelle; puis, il dut donner +des détails sur l'accident, ce qui le fit +pleurer, repousser les services de toutes +ces gens, empressées parce qu'ils le savaient +riche, et refuser même leur déjeuner, +ce qui les froissa.</p> + +<p>Ayant donc épousseté son chapeau, +brossé sa redingote et essuyé ses bottines, +il se mit à la recherche de la rue de +l'Éperlan, sans oser prendre de renseignements +près de personne, de crainte d'être +reconnu et d'éveiller les soupçons.</p> + +<p>À la fin, ne trouvant pas, il aperçut un +prêtre, et se fiant à la discrétion professionnelle +des hommes d'église, il s'informa +auprès de lui.</p> + +<p>Il n'avait que cent pas à faire, c'était +justement la deuxième rue à droite.</p> + +<p>Alors, il hésita. Jusqu'à ce moment, il +avait obéi comme une brute à la volonté du +mort. Maintenant il se sentait tout remué, +confus, humilié à l'idée de se trouver, lui, +le fils, en face de cette femme qui avait été +la maîtresse de son père. Toute la morale +qui gît en nous, tassée au fond de nos sentiments +par des siècles d'enseignement héréditaire, +tout ce qu'il avait appris depuis +le catéchisme sur les créatures de mauvaise +vie, le mépris instinctif que tout +homme porte en lui contre elles, même s'il +en épouse une, toute son honnêteté bornée +de paysan, tout cela s'agitait en lui, le retenait, +le rendait honteux et rougissant.</p> + +<p>Mais il pensa:—«J'ai promis au père. +Faut pas y manquer.» Alors il poussa la +porte entre-bâillée de la maison marquée +du numéro 18, découvrit un escalier +sombre, monta trois étages, aperçut une +porte, puis une seconde, trouva une ficelle +de sonnette et tira dessus.</p> + +<p>Le din-din qui retentit dans la chambre +voisine lui fit passer un frisson dans le +corps. La porte s'ouvrit et il se trouva en +face d'une jeune dame très bien habillée, +brune, au teint coloré, qui le regardait +avec des yeux stupéfaits.</p> + +<p>Il ne savait que lui dire, et, elle, qui ne +se doutait de rien, et qui attendait l'autre, +ne l'invitait pas à entrer. Ils se contemplèrent +ainsi pendant près d'une demi-minute. +À la fin elle demanda:</p> + +<p>—Vous désirez, monsieur?</p> + +<p>Il murmura:</p> + +<p>—Je suis Hautot fils.</p> + +<p>Elle eut un sursaut, devint pâle, et balbutia +comme si elle le connaissait depuis +longtemps:</p> + +<p>—Monsieur César?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Et alors?</p> + +<p>—J'ai à vous parler de la part du père.</p> + +<p>Elle fit—Oh! mon Dieu!—et recula pour +qu'il entrât. Il ferma la porte et la suivit.</p> + +<p>Alors il aperçut un petit garçon de quatre +ou cinq ans, qui jouait avec un chat, +assis par terre devant un fourneau d'où +montait une fumée de plats tenus au chaud.</p> + +<p>—Asseyez-vous, disait-elle.</p> + +<p>Il s'assit.... Elle demanda:</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>Il n'osait plus parler, les yeux fixés sur +la table dressée au milieu de l'appartement, +et portant trois couverts, dont un +d'enfant. Il regardait la chaise tournée dos +au feu, l'assiette, la serviette, les verres, +la bouteille de vin ronge entamée et la bouteille +de vin blanc intacte. C'était la place +de son père, dos au feu! On l'attendait. +C'était son pain qu'il voyait, qu'il reconnaissait +près de la fourchette, car la croûte +était enlevée à cause des mauvaises dents +d'Hautot. Puis, levant les yeux, il aperçut, +sur le mur, son portrait, la grande photographie +faite à Paris l'année de l'Exposition, +la même qui était clouée au-dessus +du lit dans la chambre à coucher d'Ainville.</p> + +<p>La jeune femme reprit:</p> + +<p>—Eh bien, monsieur César?</p> + +<p>Il la regarda. Une angoisse l'avait rendue +livide et elle attendait, les mains tremblantes +de peur.</p> + +<p>Alors il osa.</p> + +<p>—Eh bien, mam'zelle, papa est mort +dimanche, en ouvrant la chasse.</p> + +<p>Elle fut si bouleversée qu'elle ne remua +pas. Après quelques instants de silence, +elle murmura d'une voix presque insaisissable:</p> + +<p>—Oh! pas possible!</p> + +<p>Puis, soudain, des larmes parurent +dans ses yeux, et levant ses mains elle se +couvrit la figure en se mettant à sangloter. +Alors, le petit tourna la tête, et voyant +sa mère en pleurs, hurla. Puis, comprenant +que ce chagrin subit venait de cet inconnu, +il se rua sur César, saisit d'une +main sa culotte et de l'autre il lui tapait la +cuisse de toute sa force. Et César demeurait +éperdu, attendri, entre cette femme +qui pleurait son père et cet enfant qui défendait +sa mère. Il se sentait lui-même gagné +par l'émotion, les yeux enflés par le +chagrin; et, pour reprendre contenance, +il se mit à parler.</p> + +<p>—Oui, disait-il, le malheur est arrivé +dimanche matin, sur les huit heures.... Et +il contait, comme si elle l'eût écouté, n'oubliant +aucun détail, disant les plus petites +choses avec une minutie de paysan. Et le +petit tapait toujours, lui lançant à présent +des coups de pied dans les chevilles.</p> + +<p>Quand il arriva au moment où Hautot +père avait parlé d'elle, elle entendit son +nom, découvrit sa figure et demanda:</p> + +<p>—Pardon, je ne vous suivais pas, je +voudrais bien savoir.... Si ça ne vous contrariait +pas de recommencer.</p> + +<p>Il recommença dans les mêmes termes: +«Le malheur est arrivé dimanche +matin sur les huit heures....»</p> + +<p>Il dit tout, longuement, avec des arrêts, +des points, des réflexions venues de lui, de +temps en temps. Elle l'écoutait avidement, +percevant avec sa sensibilité nerveuse de +femme toutes les péripéties qu'il racontait, +et tressaillant d'horreur, faisant: «Oh mon +Dieu!» parfois. Le petit, la croyant calmée, +avait cessé de battre César pour +prendre la main de sa mère, et il écoutait +aussi, comme s'il eût compris.</p> + +<p>Quand le récit fut terminé, Hautot fils +reprit:</p> + +<p>—Maintenant, nous allons nous arranger +ensemble suivant son désir. Écoutez, +je suis à mon aise, il m'a laissé du bien. Je +ne veux pas que vous ayez à vous plaindre....</p> + +<p>Mais elle l'interrompit vivement.</p> + +<p>—Oh! monsieur César, monsieur César, +pas aujourd'hui. J'ai le coeur coupé.... Une +autre fois, un autre jour.... Non, pas aujourd'hui.... +Si j'accepte, écoutez... ce n'est +pas pour moi... non, non, non, je vous le +jure. C'est pour le petit. D'ailleurs, on +mettra ce bien sur sa tête.</p> + +<p>Alors César, effaré, devina, et balbutiant:</p> + +<p>—Donc... c'est à lui... le p'tit?</p> + +<p>—Mais oui, dit-elle.</p> + +<p>Et Hautot fils regarda son frère avec une +émotion confuse, forte et pénible.</p> + +<p>Après un long silence, car elle pleurait +de nouveau, César, tout à fait gêné, reprit:</p> + +<p>—Eh bien, alors, mam'zelle Donet, je +vas m'en aller. Quand voulez-vous que +nous parlions de ça?</p> + +<p>Elle s'écria:</p> + +<p>—Oh! non, ne partez pas, ne partez +pas, ne me laissez pas toute seule avec +Émile! Je mourrais de chagrin. Je n'ai plus +personne, personne que mon petit. Oh! +quelle misère, quelle misère, monsieur César. +Tenez, asseyez-vous. Vous allez encore +me parler. Vous me direz ce qu'il faisait, +là-bas, toute la semaine.</p> + +<p>Et César s'assit, habitué à obéir.</p> + +<p>Elle approcha, pour elle, une autre chaise +de la sienne, devant le fourneau où les plats +mijotaient toujours, prit Émile sur ses genoux, +et elle demanda à César mille choses +sur son père, des choses intimes où l'on +voyait, où il sentait sans raisonner qu'elle +avait aimé Hautot de tout son pauvre coeur +de femme.</p> + +<p>Et, par l'enchaînement naturel de ses +idées, peu nombreuses, il en revint à l'accident +et se remit à le raconter avec tous les +mêmes détails.</p> + +<p>Quand il dit: «Il avait un trou dans le +ventre, on y aurait mis les deux poings», +elle poussa une sorte de cri, et les sanglots +jaillirent de nouveau de ses yeux. Alors, +saisi par la contagion, César se mit aussi à +pleurer, et comme les larmes attendrissent +toujours les fibres du coeur, il se pencha +vers Émile dont le front se trouvait à portée +de sa bouche et l'embrassa.</p> + +<p>La mère, reprenant haleine, murmurait:</p> + +<p>—Pauvre gars, le voilà orphelin.</p> + +<p>—Moi aussi, dit César.</p> + +<p>Et ils ne parlèrent plus.</p> + +<p>Mais soudain, l'instinct pratique de ménagère, +habituée à songer à tout, se réveilla +chez la jeune femme.</p> + +<p>—Vous n'avez peut-être rien pris de la +matinée, monsieur César?</p> + +<p>—Non, mam'zelle.</p> + +<p>—Oh! vous devez avoir faim. Vous allez +manger un morceau.</p> + +<p>—Merci, dit-il, je n'ai pas faim, j'ai +eu trop de tourment.</p> + +<p>Elle répondit:</p> + +<p>—Malgré la peine, faut bien vivre, vous +ne me refuserez pas ça! Et puis vous resterez +un peu plus. Quand vous serez parti, +je ne sais pas ce que je deviendrai.</p> + +<p>Il céda, après quelque résistance encore, +et s'asseyant dos au feu, en face d'elle, il +mangea une assiette de tripes qui crépitaient +dans le fourneau et but un verre de +vin rouge. Mais il ne permit point qu'elle +débouchât le vin blanc.</p> + +<p>Plusieurs fois il essuya la bouche du petit +qui avait barbouillé de sauce tout son +menton.</p> + +<p>Comme il se levait pour partir, il demanda:</p> + +<p>—Quand est-ce voulez-vous que je +revienne pour parler de l'affaire, mam'zelle +Donet?</p> + +<p>—Si ça ne vous faisait rien, jeudi prochain, +monsieur César. Comme ça je ne +perdrais pas de temps. J'ai toujours mes +jeudis libres.</p> + +<p>—Ça me va, jeudi prochain.</p> + +<p>—Vous viendrez déjeuner, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oh! quant à ça, je ne peux pas le +promettre.</p> + +<p>—C'est qu'on cause mieux en mangeant. +On a plus de temps aussi.</p> + +<p>—Eh bien, soit. Midi alors.</p> + +<p>Et il s'en alla après avoir encore embrassé +le petit Émile, et serré la main de +Mlle Donet.</p> + + + + +<h3>III</h3> + + +<p>La semaine parut longue à César Hautot. +Jamais il ne s'était trouvé seul et l'isolement +lui semblait insupportable. Jusqu'alors, +il vivait à côté de son père, +comme son ombre, le suivait aux champs, +surveillait l'exécution de ses ordres, et +quand il l'avait quitté pendant quelque +temps le retrouvait au dîner. Ils passaient +les soirs à fumer leurs pipes en face l'un +de l'autre, en causant chevaux, vaches ou +moutons; et la poignée de main qu'ils se +donnaient au réveil semblait l'échange +d'une affection familiale et profonde.</p> + +<p>Maintenant César était seul. Il errait +par les labours d'automne, s'attendant +toujours à voir se dresser au bout d'une +plaine la grande silhouette gesticulante du +père. Pour tuer les heures, il entrait chez +les voisins, racontait l'accident à tous ceux +qui ne l'avaient pas entendu, le répétait +quelquefois aux autres. Puis, à bout d'occupations +et de pensées, il s'asseyait au +bord d'une route en se demandant si cette +vie-là allait durer longtemps.</p> + +<p>Souvent il songea à Mlle Donet. Elle lui +avait plu. Il l'avait trouvée comme il faut, +douce et brave fille, comme avait dit le +père. Oui, pour une brave fille, c'était +assurément une brave fille. Il était résolu +à faire les choses grandement et à lui +donner deux mille francs de rente en assurant +le capital à l'enfant. Il éprouvait +même un certain plaisir à penser qu'il +allait la revoir le jeudi suivant, et arranger +cela avec elle. Et puis l'idée de ce frère, +de ce petit bonhomme de cinq ans, qui +était le fils de son père, le tracassait, l'ennuyait +un peu et l'échauffait en même +temps. C'était une espèce de famille qu'il +avait là dans ce mioche clandestin qui ne +s'appellerait jamais Hautot, une famille +qu'il pouvait prendre ou laisser à sa guise, +mais qui lui rappelait le père.</p> + +<p>Aussi quand il se vit sur la route de +Rouen, le jeudi matin, emporté par le trot +sonore de Graindorge, il sentit son coeur +plus léger, plus reposé qu'il ne l'avait encore +eu depuis son malheur.</p> + +<p>En entrant dans l'appartement de Mlle Donet, +il vit la table mise comme le jeudi +précédent, avec cette seule différence que +la croûte du pain n'était pas ôtée.</p> + +<p>Il serra la main de la jeune femme, +baisa Émile sur les joues et s'assit, un peu +comme chez lui, le coeur gros tout de +même. Mlle Donet lui parut un peu maigrie, +un peu pâlie. Elle avait dû rudement pleurer. +Elle avait maintenant un air gêné devant +lui comme si elle eût compris ce qu'elle +n'avait pas senti l'autre semaine sous le +premier coup de son malheur, et elle le +traitait avec des égards excessifs, une humilité +douloureuse, et des soins touchants +comme pour lui payer en attention et en +dévouement les bontés qu'il avait pour elle. +Ils déjeunèrent longuement, en parlant de +l'affaire qui l'amenait. Elle ne voulait pas +tant d'argent. C'était trop, beaucoup trop. +Elle gagnait assez pour vivre, elle, mais elle +désirait seulement qu'Émile trouvât quelques +sous devant lui quand il serait grand. +César tint bon, et ajouta même un cadeau +de mille francs pour elle, pour son deuil.</p> + +<p>Comme il avait pris son café, elle demanda:</p> + +<p>—Vous fumez?</p> + +<p>—Oui... J'ai ma pipe.</p> + +<p>Il tâta sa poche. Nom d'un nom, il l'avait +oubliée! Il allait se désoler quand elle lui +offrit une pipe du père, enfermée dans +une armoire. Il accepta, la prit, la reconnut, +la flaira, proclama sa qualité avec une +émotion dans la voix, l'emplit de tabac et +l'alluma. Puis il mit Émile à cheval sur sa +jambe et le fit jouer au cavalier pendant +qu'elle desservait la table et enfermait, +dans le bas du buffet, la vaisselle sale pour +la laver, quand il serait sorti.</p> + +<p>Vers trois heures, il se leva à regret, tout +ennuyé à l'idée de partir.</p> + +<p>—Eh bien! mam'zelle Donet, dit-il, je +vous souhaite le bonsoir et charmé de vous +avoir trouvée comme ça.</p> + +<p>Elle restait devant lui, rouge, bien émue, +et le regardait en songeant à l'autre.</p> + +<p>—Est-ce que nous ne nous reverrons +plus? dit-elle.</p> + +<p>Il répondit simplement:</p> + +<p>—Mais oui, mam'zelle, si ça vous fait +plaisir.</p> + +<p>—Certainement, monsieur César. Alors, +jeudi prochain, ça vous irait-il?</p> + +<p>—Oui, mam'zelle Donet.</p> + +<p>—Vous venez déjeuner, bien sûr?</p> + +<p>—Mais..., si vous voulez bien, je ne +refuse pas.</p> + +<p>—C'est entendu, monsieur César, jeudi +prochain, midi, comme aujourd'hui.</p> + +<p>—Jeudi midi, mam'zelle Donet!</p> + + + + + +<br><br><br><br> +<a name="Hist3"></a> +<h2>BOITELLE</h2> +<a href="#top" style="font size:12pt; font-family: serif;">Retour à l'index</a> + +<p>A <i>Robert Pinchon</i></p> +<br> + +<p>Le père Boitelle (Antoine) avait dans +tout le pays la spécialité des besognes malpropres. +Toutes les fois qu'on avait à faire +nettoyer une fosse, un fumier, un puisard, +à curer un égout, un trou de fange quelconque, +c'était lui qu'on allait chercher.</p> + +<p>Il s'en venait avec ses instruments de +vidangeur et ses sabots enduits de crasse, +et se mettait à sa besogne en geignant sans +cesse sur son métier. Quand on lui demandait +alors pourquoi il faisait cet ouvrage +répugnant, il répondait avec résignation:</p> + +<p>—Pardi, c'est pour mes enfants qu'il +faut nourrir. Ça rapporte plus qu'autre +chose.</p> + +<p>Il avait, en effet, quatorze enfants. Si +on s'informait de ce qu'ils étaient devenus, +il disait avec un air d'indifférence:</p> + +<p>—N'en reste huit à la maison. Y en a +un au service et cinq mariés.</p> + +<p>Quand on voulait savoir s'ils étaient +bien mariés, il reprenait avec vivacité:</p> + +<p>—Je les ai pas opposés. Je les ai opposés +en rien. Ils ont marié comme ils ont +voulu. Faut pas opposer les goûts, ça +tourne mal. Si je suis ordureux, mé, c'est +que mes parents m'ont opposé dans mes +goûts. Sans ça, j'aurais devenu un ouvrier +comme les autres.</p> + +<p>Voici en quoi ses parents l'avaient contrarié +dans ses goûts.</p> + +<p>Il était alors soldat, faisant son temps +au Havre, pas plus bête qu'un autre, pas +plus dégourdi non plus, un peu simple +pourtant. Pendant les heures de liberté, +son plus grand plaisir était de se promener +sur le quai, où sont réunis les marchands +d'oiseaux. Tantôt seul, tantôt avec un pays, +il s'en allait lentement le long des cages où +les perroquets à dos vert et à tête jaune des +Amazones, les perroquets à dos gris et +à tête rouge du Sénégal, les aras énormes +qui ont l'air d'oiseaux cultivés en serre, avec +leurs plumes fleuries, leurs panaches et +leurs aigrettes, les perruches de toute taille, +qui semblent coloriées avec un soin minutieux +par un bon Dieu miniaturiste, et les +petits, tout petits oisillons sautillants, +rouges, jaunes, bleus et bariolés, mêlant +leurs cris au bruit du quai, apportent dans +le fracas des navires déchargés, des passants +et des voitures, une rumeur violente, +aiguë, piaillarde, assourdissante, de forêt +lointaine et surnaturelle.</p> + +<p>Boitelle s'arrêtait, les yeux ouverts, la +bouche ouverte, riant et ravi, montrant +ses dents aux kakatoès prisonniers qui +saluaient de leur huppe blanche ou jaune +le rouge éclatant de sa culotte et le cuivre +de son ceinturon. Quand il rencontrait un +oiseau parleur, il lui posait des questions; +et si la bête se trouvait ce jour-là disposée +à répondre et dialoguait avec lui, il emportait +pour jusqu'au soir de la gaieté et +du contentement. A regarder les singes +aussi il se faisait des bosses de plaisir, et +il n'imaginait point de plus grand luxe +pour un homme riche que de posséder +ces animaux ainsi qu'on a des chats et +des chiens. Ce goût-là, ce goût de l'exotique, +il l'avait dans le sang comme on a +celui de la chasse, de la médecine ou de +la prêtrise. Il ne pouvait s'empêcher, chaque +fois que s'ouvraient les portes de la caserne, +de s'en revenir au quai comme s'il +s'était senti tiré par une envie.</p> + +<p>Or une fois, s'étant arrêté presque en +extase devant un araraca monstrueux qui +gonflait ses plumes, s'inclinait, se redressait, +semblait faire les révérences de cour +du pays des perroquets, il vit s'ouvrir la +porte d'un petit café attenant à la boutique +du marchand d'oiseaux, et une jeune négresse, +coiffée d'un foulard rouge, apparut, +qui balayait vers la rue les bouchons et le +sable de l'établissement.</p> + +<p>L'attention de Boitelle fut aussitôt partagée +entre l'animal et la femme, et il +n'aurait su dire vraiment lequel de ces +deux êtres il contemplait avec le plus +d'étonnement et de plaisir.</p> + +<p>La négresse, ayant poussé dehors les ordures +du cabaret, leva les yeux, et demeura +à son tour éblouie devant l'uniforme du +soldat. Elle restait debout, en face de lui, +son balai dans les mains comme si elle lui +eût porté les armes, tandis que l'araraca +continuait à s'incliner. Or le troupier au +bout de quelques instants fut gêné par cette +attention, et il s'en alla à petits pas, +pour n'avoir point l'air de battre en +retraite.</p> + +<p>Mais il revint. Presque chaque jour il +passa devant le café des Colonies, et souvent +il aperçut à travers les vitres la petite +bonne à peau noire qui servait des bocks +ou de l'eau-de-vie aux matelots du port. +Souvent aussi elle sortait en l'apercevant; +bientôt, même, sans s'être jamais parlé, ils +se sourirent comme des connaissances; et +Boitelle se sentait le coeur remué, en +voyant luire, tout à coup, entre les lèvres +sombres de la fille, la ligne éclatante de +ses dents. Un jour enfin il entra, et fut +tout surpris en constatant qu'elle parlait +français comme tout le monde. La bouteille +de limonade, dont elle accepta de +boire un verre, demeura, dans le souvenir +du troupier, mémorablement délicieuse; +et il prit l'habitude de venir absorber, en +ce petit cabaret du port, toutes les douceurs +liquides que lui permettait sa bourse.</p> + +<p>C'était pour lui une fête, un bonheur +auquel il pensait sans cesse, de regarder +la main noire de la petite bonne verser +quelque chose dans son verre, tandis que +les dents riaient, plus claires que les yeux. +Au bout de deux mois de fréquentation, +ils devinrent tout à fait bons amis, et Boitelle, +après le premier étonnement de voir +que les idées de cette négresse étaient pareilles +aux bonnes idées des filles du pays, +qu'elle respectait l'économie, le travail, la +religion et la conduite, l'en aima davantage, +s'éprit d'elle au point de vouloir +l'épouser.</p> + +<p>Il lui dit ce projet qui la fit danser de +joie. Elle avait d'ailleurs quelque argent, +laissé par une marchande d'huîtres, qui +l'avait recueillie quand elle fut déposée sur +le quai du Havre par un capitaine américain. +Ce capitaine l'avait trouvée âgée d'environ +six ans, blottie sur des balles de coton +dans la calle de son navire, quelques +heures après son départ de New-York. Venant +au Havre, il y abandonna aux soins +de cette écaillère apitoyée ce petit animal +noir caché à son bord, il ne savait par qui +ni comment. La vendeuse d'huîtres étant +morte, la jeune négresse devint bonne au +café des Colonies.</p> + +<p>Antoine Boitelle ajouta:</p> + +<p>—Ça se fera si les parents n'y opposent +point. J'irai jamais contre eux, t'entends +ben, jamais! Je vas leur en toucher +deux mots à la première fois que je retourne +au pays.</p> + +<p>La semaine suivante en effet, ayant obtenu +vingt-quatre heures de permission, +il se rendit dans sa famille qui cultivait +une petite ferme à Tourteville, près +d'Yvetot.</p> + +<p>Il attendit la fin du repas, l'heure où le +café baptisé d'eau-de-vie rendait les coeurs +plus ouverts, pour informer ses ascendants +Qu'il avait trouvé une fille répondant si +bien à ses goûts, à tous ses goûts, qu'il +ne devait pas en exister une autre sur la +terre pour lui convenir aussi parfaitement.</p> + +<p>Les vieux, à ce propos, devinrent aussitôt +circonspects, et demandèrent des explications. +Il ne cacha rien d'ailleurs que la couleur +de son teint.</p> + +<p>C'était une bonne, sans grand avoir, +mais vaillante, économe, propre, de conduite, +et de bon conseil. Toutes ces choses-là +valaient mieux que de l'argent aux +mains d'une mauvaise ménagère. Elle avait +quelques sous d'ailleurs, laissés par une +femme qui l'avait élevée, quelques gros +sous, presque une petite dot, quinze cents +francs à la caisse d'épargne. Les vieux, +conquis par ses discours, confiants d'ailleurs +dans son jugement, cédaient peu à +peu, quand il arriva au point délicat. Riant +d'un rire un peu contraint:</p> + +<p>—Il n'y a qu'une chose, dit-il, qui pourra +vous contrarier. Elle n'est brin blanche.</p> + +<p>Ils ne comprenaient pas et il dut expliquer +longuement avec beaucoup de précautions, +pour ne les point rebuter, qu'elle +appartenait à la race sombre dont ils +n'avaient vu d'échantillons que sur les +images d'Épinal.</p> + +<p>Alors ils furent inquiets, perplexes, +craintifs, comme s'il leur avait proposé une +union avec le Diable.</p> + +<p>La mère disait:—Noire? Combien +qu'elle l'est. C'est-il partout?</p> + +<p>Il répondait:—Pour sûr: Partout, +comme t'es blanche partout, té!</p> + +<p>Le père reprenait:—Noire? C'est-il +noir autant que le chaudron?</p> + +<p>Le fils répondait:—Pt'être ben un p'tieu +moins! C'est noire, mais point noire à dégoûter. +La robe à m'sieu l'curé est ben +noire, et alle n'est pas pu laide qu'un surplis +qu'est blanc.</p> + +<p>Le père disait:—Y en a-t-il de pu noires +qu'elle dans son pays?</p> + +<p>Et le fils, convaincu, s'écriait:</p> + +<p>—Pour sûr!</p> + +<p>Mais le bonhomme remuait la tête.</p> + +<p>—Ça doit être déplaisant?</p> + +<p>Et le fils:</p> + +<p>—C'est point pu déplaisant qu'aut'chose, +vu qu'on s'y fait en rin de temps.</p> + +<p>La mère demandait:</p> + +<p>—Ça ne salit point le linge plus que +d'autres, ces piaux-là?</p> + +<p>—Pas plus que la tienne, vu que c'est +sa couleur.</p> + +<p>Donc, après beaucoup de questions +encore, il fut convenu que les parents verraient +cette fille avant de rien décider et +que le garçon, dont le service allait finir +l'autre mois, l'amènerait à la maison afin +qu'on pût l'examiner et décider en causant +si elle n'était pas trop foncée pour rentrer +dans la famille Boitelle.</p> + +<p>Antoine alors annonça que le dimanche +22 mai, jour de sa libération, il partirait +pour Tourteville avec sa bonne amie.</p> + +<p>Elle avait mis pour ce voyage chez les +parents de son amoureux ses vêtements +les plus beaux et les plus voyants, où dominaient +le jaune, le rouge et le bleu, de +sorte qu'elle avait l'air pavoisée pour une +fête nationale.</p> + +<p>Dans la gare, au départ du Havre, on la +regarda beaucoup, et Boitelle était fier de +donner le bras, à une personne qui commandait +ainsi l'attention. Puis, dans le +wagon de troisième classe où elle prit place +à côté de lui, elle imposa une telle surprise +aux paysans que ceux des compartiments +voisins montèrent sur leurs banquettes pour +l'examiner par-dessus la cloison de bois qui +divisait la caisse roulante. Un enfant, à +son aspect, se mit à crier de peur, un autre +cacha sa figure dans le tablier de sa mère.</p> + +<p>Tout alla bien cependant jusqu'à la gare +d'arrivée. Mais lorsque le train ralentit sa +marche en approchant d'Yvetot, Antoine +se sentit mal à l'aise, comme au moment +d'une inspection quand il ne savait pas sa +théorie. Puis, s'étant penché à la portière, +il reconnut de loin son père qui tenait la +bride du cheval attelé à la carriole, et sa +mère venue jusqu'au treillage qui maintenait +les curieux.</p> + +<p>Il descendit le premier, tendit la main +à sa bonne amie, et, droit, comme s'il escortait +un général, il se dirigea vers sa +famille.</p> + +<p>La mère, en voyant venir cette dame +noire et bariolée en compagnie de son +garçon, demeurait tellement stupéfaite +qu'elle n'en pouvait ouvrir la bouche, et +le père avait peine à maintenir le cheval +que faisait cabrer coup sur coup la locomotive +ou la négresse. Mais Antoine, saisi +soudain par la joie sans mélange de revoir +ses vieux, se précipita, les bras ouverts, +bécota la mère, bécota le père malgré +l'effroi du bidet, puis se tournant vers sa +compagne que les passants ébaubis considéraient +en s'arrêtant, il s'expliqua.</p> + +<p>—La v'là! J'vous avais ben dit qu'à première +vue alle est un brin détournante, +mais sitôt qu'on la connaît, vrai de vrai, y +a rien de plus plaisant sur la terre. Dites-y +bonjour qu'à ne s'émeuve point.</p> + +<p>Alors la mère Boitelle, intimidée elle-même +à perdre la raison, fit une espèce de +révérence, tandis que le père ôtait sa casquette +en murmurant: «J'vous la souhaite +à vot' désir». Puis sans s'attarder +on grimpa dans la carriole, les deux femmes +au fond sur des chaises qui les faisaient +sauter en l'air à chaque cahot de la route, +et les deux hommes par devant, sur la +banquette.</p> + +<p>Personne ne parlait. Antoine inquiet +sifflotait un air de caserne, le père fouettait +le bidet, et la mère regardait de coin, +en glissant des coups d'oeil de fouine, la +négresse dont le front et les pommettes +reluisaient sous le soleil comme des chaussures +bien cirées.</p> + +<p>Voulant rompre la glace, Antoine se +retourna.</p> + +<p>—Eh bien, dit-il, on ne cause pas?</p> + +<p>—Faut le temps; répondit la vieille.</p> + +<p>Il reprit:</p> + +<p>—Allons, raconte à la p'tite l'histoire +des huit oeufs de ta poule.</p> + +<p>C'était une farce célèbre dans la famille. +Mais comme sa mère se taisait toujours, +paralysée par l'émotion, il prit lui-même +la parole et narra, en riant beaucoup, +cette mémorable aventure. Le père, +qui la savait par coeur, se dérida aux premiers +mots; sa femme bientôt suivit l'exemple, +et la négresse elle-même, au passage +le plus drôle, partit tout à coup d'un tel +rire, d'un rire si bruyant, roulant, torrentiel, +que le cheval excité fit un petit temps +de galop.</p> + +<p>La connaissance était faite. On causa.</p> + +<p>A peine arrivés, quand tout le monde +fut descendu, après qu'il eut conduit sa +bonne amie dans la chambre pour ôter sa +robe qu'elle aurait pu tacher en faisant un +bon plat de sa façon destiné à prendre les +vieux par le ventre, il attira ses parents +devant la porte, et demanda, le coeur battant.</p> + +<p>—Eh ben, quéque vous dites?</p> + +<p>Le père se tut. La mère plus hardie déclara:</p> + +<p>—Alle est trop noire! Non, vrai, c'est +trop. J'en ai eu les sangs tournés.</p> + +<p>—Vous vous y ferez, dit Antoine.</p> + +<p>—Possible, mais pas pour le moment. +Ils entrèrent et la bonne femme fut émue +en voyant la négresse cuisiner. Alors elle +l'aida, la jupe retroussée, active malgré son +âge.</p> + +<p>Le repas fut bon, fut long, fut gai. +Quand on fit un tour ensuite, Antoine prit +son père à part.</p> + +<p>—Eh ben, pé, quéque t'en dis?</p> + +<p>Le paysan ne se compromettait jamais.</p> + +<p>—J'ai point d'avis. D'mande à ta mé.</p> + +<p>Alors Antoine rejoignit sa mère et la retenant +en arrière.</p> + +<p>—Eh ben, ma mé, quéque t'en dis?</p> + +<p>—Mon pauv'e gars, vrai, alle est trop +noire. Seulement un p'tieu moins je ne +m'opposerais pas, mais c'est trop. On dirait +Satan!</p> + +<p>Il n'insista point, sachant que la vieille +s'obstinait toujours, mais il sentait en son +coeur entrer un orage de chagrin. Il cherchait +ce qu'il fallait faire, ce qu'il pourrait +inventer, surpris d'ailleurs qu'elle ne les +eût pas conquis déjà comme elle l'avait séduit +lui-même. Et ils s'en allaient tous les +quatre à pas lents à travers les blés, redevenus +peu à peu silencieux. Quand on +longeait une clôture les fermiers apparaissaient +à la barrière, les gamins grimpaient +sur les talus, tout le monde se précipitait +au chemin pour voir passer la +«noire» que le fils Boitelle avait ramenée. +On apercevait au loin des gens qui couraient +à travers les champs comme on accourt +quand bat le tambour des annonces +de phénomènes vivants. Le père et la mère +Boitelle effarés de cette curiosité semée +par la campagne à leur approche, hâtaient +le pas, côte à côte, précédant de loin leur +fils à qui sa compagne demandait ce que +les parents pensaient d'elle.</p> + +<p>Il répondit en hésitant qu'ils n'étaient +pas encore décidés.</p> + +<p>Mais sur la place du village ce fut une +sortie en masse de toutes les maisons en +émoi, et devant l'attroupement grossissant, +les vieux Boitelle prirent la fuite et regagnèrent +leur logis, tandis qu'Antoine soulevé +de colère, sa bonne amie au bras, +s'avançait avec majesté sous les yeux élargis +par l'ébahissement.</p> + +<p>Il comprenait que c'était fini, qu'il n'y +avait plus d'espoir, qu'il n'épouserait pas +sa négresse; elle aussi le comprenait; et +ils se mirent à pleurer tous les deux en approchant +de la ferme. Dès qu'ils y furent +revenus, elle ôta de nouveau sa robe pour +aider la mère à faire sa besogne; elle la +suivit partout, à la laiterie, à l'étable, au +poulailler, prenant la plus grosse part, répétant +sans cesse: «Laissez-moi faire, +madame Boitelle», si bien que le soir +venu, la vieille, touchée et inexorable, dit +à son fils: «C'est une brave fille tout de +même. C'est dommage qu'elle soit si noire, +mais vrai, alle l'est trop. J'pourrais pas +m'y faire, faut qu'alle r'tourne, alle est trop +noire!»</p> + +<p>Et le fils Boitelle dit à sa bonne amie:</p> + +<p>—Alle n'veut point, alle te trouve trop +noire. Faut r'tourner. Je t'aconduirai jusqu'au +chemin de fer. N'importe, t'éluge +point. J'vas leur y parler quand tu seras +partie.</p> + +<p>Il la conduisit donc à la gare en lui donnant +encore bon espoir, et après l'avoir +embrassée, la fit monter dans le convoi +qu'il regarda s'éloigner avec des yeux +bouffis par les pleurs.</p> + +<p>Il eut beau implorer les vieux, ils ne +consentirent jamais.</p> + +<p>Et quand il avait conté cette histoire +que tout le pays connaissait, Antoine Boitelle +ajoutait toujours:</p> + +<p>—A partir de ça, j'ai eu de coeur à rien, +à rien. Aucun métier ne m'allait pu, et +j'sieus devenu ce que j'sieus, un ordureux.</p> + +<p>On lui disait:</p> + +<p>—Vous vous êtes marié pourtant.</p> + +<p>—Oui, et j'peux pas dire que ma femme +m'a déplu pisque j'y ai fait quatorze éfants, +mais c'n'est point l'autre, oh non pour sûr, +oh non! L'autre, voyez-vous, ma négresse, +alle n'avait qu'à me regarder, je me sentais +comme transporté...</p> + +<br><br><br><br> +<a name="Hist4"></a> +<h2>L'ORDONNANCE</h2> +<a href="#top" style="font size:12pt; font-family: serif;">Retour à l'index</a> + + + +<p>Le cimetière plein d'officiers avait l'air +d'un champ fleuri. Les képis et les culottes +rouges, les galons et les boutons d'or, les +sabres, les aiguillettes de l'état-major, les +brandebourgs des chasseurs et des hussards +passaient au milieu des tombes dont +les croix blanches ou noires ouvraient +leurs bras lamentables, leurs bras de fer, +de marbre ou de bois sur le peuple disparu des +morts.</p> + +<p>On venait d'enterrer la femme du colonel +de Limousin. Elle s'était noyée deux jours +auparavant, en prenant un bain.</p> + +<p>C'était fini, le clergé était parti, mais le +colonel, soutenu par deux officiers, restait +debout devant le trou au fond duquel il +voyait encore le coffre de bois qui cachait, +décomposé déjà, le corps de sa jeune +femme.</p> + +<p>C'était presque un vieillard, un grand +maigre à moustaches blanches qui avait +épousé, trois ans plus tôt, la fille d'un camarade, +demeurée orpheline après la mort +de son père, le colonel Sortis.</p> + +<p>Le capitaine et le lieutenant sur qui s'appuyait +leur chef essayaient de l'emmener. +Il résistait, les yeux pleins de larmes qu'il +ne laissait point couler, par héroïsme, et, +murmurant, tout bas: «Non, non, encore +un peu», il s'obstinait à rester là, les +jambes fléchissantes, au bord de ce trou, +qui lui paraissait sans fond, un abîme où +étaient tombés son coeur et sa vie, tout ce +qui lui restait sur terre.</p> + +<p>Tout à coup le général Ormont s'approcha, +saisit par le bras le colonel, et l'entraînant +presque de force: «Allons, allons, +mon vieux camarade, il ne faut pas demeurer +là.» Le colonel obéit alors, et rentra +chez lui.</p> + +<p>Comme il ouvrait la porte de son cabinet, +il aperçut une lettre sur sa table de travail. +L'ayant prise, il faillit tomber de surprise +et d'émotion, il avait reconnu l'écriture de +sa femme. Et la lettre portait le timbre de +la poste avec la date du jour même. Il déchira +l'enveloppe et lut.</p> + +<p>«PÈRE,</p> + +<p>Permettez-moi de vous appeler encore +père, comme autrefois. Quand vous recevrez +cette lettre, je serai morte, et sous la +terre. Alors peut-être pourrez-vous me +pardonner.</p> + +<p>Je ne veux pas chercher à vous émouvoir +ni à atténuer ma faute. Je veux dire +seulement, avec toute la sincérité d'une +femme qui va se tuer dans une heure, la +vérité entière et complète.</p> + +<p>Quand vous m'avez épousée, par générosité, +je me suis donnée à vous, par +reconnaissance et je vous ai aimé de tout +mon coeur de petite fille. Je vous ai aimé +ainsi que j'aimais papa, presque autant; et +un jour, comme j'étais sur vos genoux, et +comme vous m'embrassiez, je vous ai appelé: +«Père», malgré moi. Ce fut un cri +du coeur, instinctif, spontané. Vrai, vous +étiez pour moi un père, rien qu'un père. +Vous avez ri, et vous m'avez dit: «Appelle-moi +toujours comme ça, mon enfant, ça +me fait plaisir.»</p> + +<p>Nous sommes venus dans cette ville +et—pardonnez-moi, père—je suis devenue +amoureuse. Oh! j'ai résisté longtemps, +presque deux ans, vous lisez bien, +presque deux ans, et puis j'ai cédé, je suis +devenue coupable, je suis devenue une +femme perdue.</p> + +<p>Quant à lui?—Vous ne devinerez pas +qui. Je suis bien tranquille là-dessus, puisqu'ils +étaient douze officiers, toujours autour +de moi et avec moi, que vous appeliez +mes douze constellations.</p> + +<p>Père, ne cherchez pas à le connaître et +ne le haïssez pas, lui. Il a fait ce que n'importe +qui aurait fait à sa place, et puis, je +suis sûre qu'il m'aimait aussi de tout son +coeur.</p> + +<p>Mais, écoutez—un jour, nous avions +rendez-vous dans l'île des Bécasses, vous +savez la petite île, après le moulin. Moi, +je devais y aborder en nageant, et lui devait +m'attendre dans les buissons, et puis +rester là jusqu'au soir pour qu'on ne le +vît pas partir. Je venais de le rejoindre, +quand les branches s'ouvrent et nous apercevons +Philippe, votre ordonnance, qui +nous avait surpris. J'ai senti que nous +étions perdus et j'ai poussé un grand cri; +alors il m'a dit—lui, mon ami!—Allez-vous-en +à la nage, tout doucement, ma +chère, et laissez-moi avec cet homme.</p> + +<p>Je suis partie, si émue que j'ai failli me +noyer, et je suis rentrée chez vous, m'attendant +à quelque chose d'épouvantable.</p> + +<p>Une heure après, Philippe me disait, à +voix basse, dans le corridor du salon où +je l'ai rencontré. «Je suis aux ordres de +madame, si elle avait quelque lettre à me +donner». Alors je compris qu'il s'était +vendu, et que mon ami l'avait acheté.</p> + +<p>Je lui ai donné des lettres, en effet,—toutes +mes lettres.—Il les portait et +me rapportait les réponses.</p> + +<p>Cela a duré deux mois environ. Nous +avions confiance en lui, comme vous aviez +confiance en lui, vous aussi.</p> + +<p>Or, père, voici ce qui arriva. Un jour, +dans la même île où j'étais venue à la +nage, mais, seule, cette fois, j'ai retrouvé +votre ordonnance. Cet homme m'attendait +et il m'a prévenue qu'il allait nous dénoncer +à vous et vous livrer des lettres gardées +par lui, volées, si je ne cédais point à +ses désirs.</p> + +<p>Oh! père, mon père, j'ai eu peur, une +peur lâche, indigne, peur de vous surtout, +de vous si bon, et trompé par moi, peur +pour lui encore,—vous l'auriez tué—pour +moi aussi, peut-être, est-ce que je +sais, j'étais affolée, éperdue, j'ai cru l'acheter +encore une fois ce misérable qui m'aimait +aussi, quelle honte!</p> + +<p>Nous sommes si faibles, nous autres, +que nous perdons la tête bien plus que +vous. Et puis, quand on est tombé, on +tombe toujours plus bas, plus bas. Est-ce +que je sais ce que j'ai fait? J'ai compris +seulement qu'un de vous deux et moi allions +mourir—et je me suis donnée à +cette brute.</p> + +<p>Vous voyez, père, que je ne cherche +pas à m'excuser.</p> + +<p>Alors, alors—alors, ce que j'aurais dû +prévoir est arrivé—il m'a prise et reprise +quand il a voulu en me terrifiant. Il a été +aussi mon amant, comme l'autre, tous les +jours. Est-ce pas abominable? Et quel +châtiment, père?</p> + +<p>Alors, moi, je me suis dit. Il faut mourir. +Vivante, je n'aurais pu vous confesser +un pareil crime. Morte, j'ose tout. Je ne +pouvais plus faire autrement que de mourir, +rien ne m'aurait lavée, j'étais trop tachée. +Je ne pouvais plus aimer, ni être +aimée; il me semblait que je salissais +tout le monde, rien qu'en donnant la +main.</p> + +<p>Tout à l'heure, je vais aller prendre +mon bain et je ne reviendrai pas.</p> + +<p>Cette lettre pour vous ira chez mon +amant. Il la recevra après ma mort, et +sans rien comprendre, vous la fera tenir, +accomplissant mon dernier voeu. Et vous +la lirez, vous, en revenant du cimetière.</p> + +<p>Adieu, père, je n'ai plus rien à vous +dire. Faites ce que vous voudrez, et pardonnez-moi.»</p> + +<p>Le colonel s'essuya le front couvert de +sueur. Son sang-froid, le sang-froid des +jours de bataille lui était revenu tout à +coup.</p> + +<p>Il sonna.</p> + +<p>Un domestique parut.</p> + +<p>—Envoyez-moi Philippe, dit-il.</p> + +<p>Puis, il entr'ouvrit le tiroir de sa +table.</p> + +<p>L'homme entra presque aussitôt, un +grand soldat à moustaches rousses, l'air +malin, l'oeil sournois.</p> + +<p>Le colonel le regarda tout droit.</p> + +<p>—Tu vas me dire le nom de l'amant de +ma femme.</p> + +<p>—Mais, mon colonel...</p> + +<p>L'officier prit son revolver dans le tiroir +entr'ouvert.</p> + +<p>—Allons, et vite, tu sais que je ne +plaisante pas.</p> + +<p>—Eh bien!... mon colonel..., c'est le +capitaine Saint-Albert.</p> + +<p>A peine avait-il prononcé ce nom, qu'une +flamme lui brûla les yeux, et il s'abattit +sur la face, une balle au milieu du front.</p> + + + + + +<br><br><br><br> +<a name="Hist5"></a> +<h2>LE LAPIN</h2> +<a href="#top" style="font size:12pt; font-family: serif;">Retour à l'index</a> + + + +<p>Maître Lecacheur apparut sur la porte +de sa maison, à l'heure ordinaire, entre +cinq heures et cinq heures un quart du +matin, pour surveiller ses gens qui se mettaient +au travail.</p> + +<p>Rouge, mal éveillé, l'oeil droit ouvert, +l'oeil gauche presque fermé, il boutonnait +avec peine ses bretelles sur son gros ventre, +tout en surveillant, d'un regard entendu +et circulaire, tous les coins connus de sa +ferme. Le soleil coulait ses rayons obliques +à travers les hêtres du fossé et les pommiers +ronds de la cour, faisait chanter les +coqs sur le fumier et roucouler les pigeons +sur le toit. La senteur de l'étable s'envolait +par la porte ouverte et se mêlait, dans +l'air frais du matin, à l'odeur âcre de l'écurie +où hennissaient les chevaux, la tête +tournée vers la lumière.</p> + +<p>Dès que son pantalon fut soutenu solidement, +maître Lecacheur se mit en +route, allant d'abord vers le poulailler, +pour compter les oeufs du matin, car il +craignait des maraudes depuis quelque +temps.</p> + +<p>Mais la fille de ferme accourut vers lui +en levant les bras et criant: «Maît' Cacheux, +maît' Cacheux, on a volé un lapin, +c'te nuit.»</p> + +<p>—Un lapin?</p> + +<p>—Oui, maît'Cacheux, l'gros gris, celui +de la cage à draite.</p> + +<p>Le fermier ouvrit tout à fait l'oeil gauche +et dit simplement:</p> + +<p>—Faut vé ça.</p> + +<p>Et il alla voir.</p> + +<p>La cage avait été brisée, et le lapin était +parti.</p> + +<p>Alors l'homme devint soucieux, referma +son oeil droit et se gratta le nez. Puis, +après avoir réfléchi, il ordonna à la servante +effarée, qui demeurait stupide devant son +maître:</p> + +<p>—Va quéri les gendarmes. Dis que +j'les attends sur l'heure.</p> + +<p>Maître Lecacheur était maire de sa commune, +Pavigny-le-Gras, et commandait en +maître, vu son argent et sa position.</p> + +<p>Dès que la bonne eut disparu, en courant +vers le village, distant d'un demi-kilomètre, +le paysan rentra chez lui, pour +boire son café et causer de la chose avec +sa femme.</p> + +<p>Il la trouva soufflant le feu avec sa +bouche, à genoux devant le foyer.</p> + +<p>Il dit dès la porte:</p> + +<p>—V'là qu'on a volé un lapin, l'gros gris.</p> + +<p>Elle se retourna si vite qu'elle se trouva +assise par terre, et regardant son mari +avec des yeux désolés:</p> + +<p>—Qué qu'tu dis, Cacheux! qu'on a +volé un lapin?</p> + +<p>—L'gros gris.</p> + +<p>—L'gros gris?</p> + +<p>Elle soupira.</p> + +<p>—Qué misère! qué qu'a pu l'vôlé, çu +lapin.</p> + +<p>C'était une petite femme maigre et vive, +propre, entendue à tous les soins de l'exploitation.</p> + +<p>Lecacheur avait son idée.</p> + +<p>—Ça doit être çu gars de Polyte.</p> + +<p>La fermière se leva brusquement, et +d'une voix furieuse:</p> + +<p>—C'est li! c'est li! faut pas en trâcher +d'autre. C'est li! Tu l'as dit, Cacheux!</p> + +<p>Sur sa maigre figure irritée, toute sa +fureur paysanne, toute son avarice, toute +sa rage de femme économe contre le valet +toujours soupçonné, contre la servante +toujours suspectée, apparaissaient dans la +contraction de la bouche, dans les rides +des joues et du front.</p> + +<p>—Et qué que t'as fait? demanda-t-elle.</p> + +<p>—J'ai envéyé quéri les gendarmes.</p> + +<p>Ce Polyte était un homme de peine employé +pendant quelques jours dans la +ferme et congédié par Lecacheur après +une réponse insolente. Ancien soldat, il +passait pour avoir gardé de ses campagnes +en Afrique des habitudes de maraude et +de libertinage. Il faisait, pour vivre, tous +les métiers. Maçon, terrassier, charretier, +faucheur, casseur de pierres, ébrancheur, +il était surtout fainéant; aussi ne le gardait-on +nulle part et devait-il par moments +changer de canton pour trouver encore du +travail.</p> + +<p>Dès le premier jour de son entrée à la +ferme, la femme de Lecacheur l'avait détesté; +et maintenant elle était sûre que le +vol avait été commis par lui.</p> + +<p>Au bout d'une demi-heure environ, les +deux gendarmes arrivèrent. Le brigadier +Sénateur était très haut et maigre, le gendarme +Lenient, gros et court.</p> + +<p>Lecacheur les fit asseoir, et leur raconta +la chose. Puis on alla voir le lieu du méfait +afin de constater le bris de la cabine et +de recueillir toutes les preuves. Lorsqu'on +fut rentré dans la cuisine, la maîtresse apporta +du vin, emplit les verres et demanda +avec un défi dans l'oeil:</p> + +<p>—L'prendrez-vous, c'ti-là?</p> + +<p>Le brigadier, son sabre entre les jambes, +semblait soucieux. Certes, il était sûr de le +prendre si on voulait bien le lui désigner. +Dans le cas contraire, il ne répondait point +de le découvrir lui-même. Après avoir longtemps +réfléchi, il posa cette simple question:</p> + +<p>—Le connaissez-vous, le voleur?</p> + +<p>Un pli de malice normande rida la grosse +bouche de Lecacheur qui répondit:</p> + +<p>—Pour l'connaître, non, je l'connais +point, vu que j'l'ai pas vu vôler. Si j'l'avais +vu, j'y aurais fait manger tout cru, poil et +chair, sans un coup d'cidre pour l'faire passer. +Pour lors, pour dire qui c'est, je l'dirai +point, nonobstant, que j'crais qu'c'est çu +propre à rien de Polyte.</p> + +<p>Alors il expliqua longuement ses histoires +avec Polyte, le départ de ce valet, +son mauvais regard, des propos rapportés, +accumulant des preuves insignifiantes et +minutieuses.</p> + +<p>Le brigadier, qui avait écouté avec +grande attention tout en vidant son verre +de vin et en le remplissant ensuite, d'un +geste indifférent, se tourna vers son gendarme:</p> + +<p>—Faudra voir chez la femme au berqué +Severin, dit-il.</p> + +<p>Le gendarme sourit et répondit par trois +signes de tête.</p> + +<p>Alors, Mme Lecacheur se rapprocha, +et tout doucement, avec des ruses de +paysanne, interrogea à son tour le brigadier. +Ce berger Severin, un simple, une +sorte de brute, élevé dans un parc à moutons, +ayant grandi sur les côtes au milieu +de ses bêtes trottantes et bêlantes, ne connaissant +guère qu'elles au monde, avait +cependant conservé au fond de l'âme l'instinct +d'épargne du paysan. Certes, il avait +dû cacher, pendant des années et des années, +dans des creux d'arbre ou des trous +de rocher tout ce qu'il gagnait d'argent, +soit en gardant les troupeaux, soit en guérissant, +par des attouchements et des +paroles, les entorses des animaux (car le +secret des rebouteux lui avait été transmis +par un vieux berger qu'il avait remplacé). +Or, un jour, il acheta, en vente publique, +un petit bien, masure et champ, d'une +valeur de trois mille francs.</p> + +<p>Quelques mois plus tard, on apprit qu'il +se mariait. Il épousait une servante connue +pour ses mauvaises moeurs, la bonne +du cabaretier. Les gars racontaient que +cette fille, le sachant aisé, l'avait été trouver +chaque nuit, dans sa hutte, et l'avait +pris, l'avait conquis, l'avait conduit au mariage, +peu à peu, de soir en soir.</p> + +<p>Puis, ayant passé par la mairie et par +l'église, elle habitait maintenant la maison +achetée par son homme, tandis qu'il continuait +à garder ses troupeaux, nuit et +jour, à travers les plaines.</p> + +<p>Et le brigadier ajouta:</p> + +<p>—V'là trois s'maines que Polyte couche +avec elle, vu qu'il n'a pas d'abri, ce +maraudeur.</p> + +<p>Le gendarme se permit un mot:</p> + +<p>—Il prend la couverture au berger.</p> + +<p>Madame Lecacheur, saisie d'une rage +nouvelle, d'une rage accrue par une colère +de femme mariée contre le dévergondage, +s'écria:</p> + +<p>—C'est elle, j'en suis sûre. Allez-y. Ah! +les bougres de voleux!</p> + +<p>Mais le brigadier ne s'émut pas:</p> + +<p>—Minute, dit-il. Attendons midi, vu +qu'il y vient dîner chaque jour. Je les pincerai +le nez dessus.</p> + +<p>Et le gendarme souriait, séduit par +l'idée de son chef; et Lecacheur aussi souriait +maintenant, car l'aventure du berger +lui semblait comique, les maris trompés +étant toujours plaisants.</p> + +<p>Midi venait de sonner, quand le brigadier +Sénateur, suivi de son homme, frappa +trois coups légers à la porte d'une petite +maison isolée, plantée au coin d'un bois, +à cinq cents mètres du village.</p> + +<p>Ils s'étaient collés contre le mur afin de +n'être pas vus du dedans; et ils attendirent. +Au bout d'une minute ou deux, +comme personne ne répondait, le brigadier +frappa de nouveau. Le logis semblait +inhabité tant il était silencieux, mais le +gendarme Lenient, qui avait l'oreille fine, +annonça qu'on remuait à l'intérieur.</p> + +<p>Alors Sénateur se fâcha. Il n'admettait +point qu'on résistât une seconde à l'autorité +et, heurtant le mur du pommeau de +son sabre, il cria:</p> + +<p>—Ouvrez, au nom de la loi!</p> + +<p>Cet ordre demeurant toujours inutile, +il hurla:</p> + +<p>—Si vous n'obéissez pas, je fais sauter +la serrure. Je suis le brigadier de gendarmerie, +nom de Dieu! Attention, Lenient.</p> + +<p>Il n'avait point fini de parler que la +porte était ouverte, et Sénateur avait +devant lui une grosse fille très rouge, joufflue, +dépoitraillée, ventrue, large des +hanches, une sorte de femelle sanguine +et bestiale, la femme du berger Severin.</p> + +<p>Il entra.</p> + +<p>—Je viens vous rendre visite, rapport +à une petite enquête, dit-il.</p> + +<p>Et il regardait autour de lui. Sur la table +une assiette, un pot à cidre, un verre à +moitié plein annonçaient un repas commencé. +Deux couteaux traînaient côte à +côte. Et le gendarme malin cligna de l'oeil +à son chef.</p> + +<p>—Ça sent bon, dit celui-ci.</p> + +<p>—On jurerait du lapin sauté, ajouta +Lenient très gai.</p> + +<p>—Voulez-vous un verre de fine? demanda +la paysanne.</p> + +<p>—Non, merci. Je voudrais seulement la +peau du lapin que vous mangez.</p> + +<p>Elle fit l'idiote; mais elle tremblait.</p> + +<p>—Qué lapin?</p> + +<p>Le brigadier s'était assis et s'essuyait le +front avec sérénité.</p> + +<p>—Allons, allons, la patronne, vous ne +nous ferez pas accroire que vous vous +nourrissiez de chiendent. Que mangiez-vous, +là, toute seule, pour votre dîner?</p> + +<p>—Mé, rien de rien, j'vous jure. Un +p'tieu d'beurre su l'pain.</p> + +<p>—Mazette, la bourgeoise, un p'tieu +d'beurre su l'pain... vous faites erreur. +C'est un p'tieu d'beurre sur le lapin qu'il +faut dire. Bougre! il sent bon vot'beurre, +nom de Dieu! c'est du beurre de choix, +du beurre d'extra, du beurre de noce, +du beurre à poil, pour sûr, c'est pas du +beurre de ménage, çu beurre-là!</p> + +<p>Le gendarme se tordait et répétait:</p> + +<p>—Pour sûr, c'est pas du beurre de +ménage.</p> + +<p>Le brigadier Sénateur étant farceur, toute +la gendarmerie était devenue facétieuse.</p> + +<p>Il reprit:</p> + +<p>—Ous'qu'il est vot'beurre?</p> + +<p>—Mon beurre?</p> + +<p>—Oui, vot'beurre.</p> + +<p>—Mais dans l'pot.</p> + +<p>—Alors, ous'qu'il est l'pot?</p> + +<p>—Qué pot?</p> + +<p>—L'pot à beurre, pardi!</p> + +<p>—Le v'là.</p> + +<p>Elle alla chercher une vieille tasse au +fond de laquelle gisait une couche de +beurre rance et salé.</p> + +<p>Le brigadier le flaira et, remuant le +front:</p> + +<p>—-C'est pas l'même. Il me faut l'beurre +qui sent le lapin sauté. Allons, Lenient, +ouvrons l'oeil; vois su l'buffet, mon garçon; +mé j'vas guetter sous le lit.</p> + +<p>Ayant donc fermé la porte, il s'approcha +du lit et le voulut tirer; mais le lit tenait +au mur, n'ayant pas été déplacé depuis +plus d'un demi-siècle apparemment. Alors +le brigadier se pencha, et fit craquer son +uniforme. Un bouton venait de sauter.</p> + +<p>—Lenient, dit-il.</p> + +<p>—Mon brigadier?</p> + +<p>—Viens, mon garçon, viens au lit, moi +je suis trop long pour voir dessous. Je me +charge du buffet.</p> + +<p>Donc, il se releva, et attendit, debout, +que son homme eût exécuté l'ordre.</p> + +<p>Lenient, court et rond, ôta son képi, se +jeta sur le ventre, et collant son front par +terre, regarda longtemps le creux noir +sous la couche. Puis, soudain, il s'écria:</p> + +<p>—Je l'tiens! Je l'tiens!</p> + +<p>Le brigadier Sénateur se pencha sur +son homme.</p> + +<p>—Qué que tu tiens, le lapin?</p> + +<p>—Non, l'voleux!</p> + +<p>—L'voleux! Amène, amène!</p> + +<p>Les deux bras du gendarme allongés +sous le lit avaient appréhendé quelque +chose, et il tirait de toute sa force. Un pied, +chaussé d'un gros soulier, parut enfin, +qu'il tenait de sa main droite.</p> + +<p>Le brigadier le saisit: «Hardi! hardi! +tire!»</p> + +<p>Lenient, à genoux maintenant, tirait +sur l'autre jambe. Mais la besogne était +rude, car le captif gigotait ferme, ruait +et faisait gros dos, s'arc-boutant de la +croupe à la traverse du lit.</p> + +<p>—Hardi! hardi! tire, criait Sénateur.</p> + +<p>Et ils tiraient de toute leur force, si bien +que la barre de bois céda et l'homme sortit +jusqu'à la tête, dont il se servit encore +pour s'accrocher à sa cachette.</p> + +<p>La figure parut enfin, la figure furieuse +et consternée de Polyte dont les bras +demeuraient étendus sous le lit.</p> + +<p>—Tire! criait toujours le brigadier.</p> + +<p>Alors un bruit bizarre se fît entendre; +et, comme les bras s'en venaient à la suite +des épaules, les mains se montrèrent à la +suite des bras et, dans les mains, la queue +d'une casserole, et, au bout de la queue, +la casserole elle-même, qui contenait un +lapin sauté.</p> + +<p>—Nom de Dieu, de Dieu, de Dieu, de +Dieu! hurlait le brigadier fou de joie, tandis +que Lenient s'assurait de l'homme.</p> + +<p>Et la peau du lapin, preuve accablante, +dernière et terrible pièce à conviction, fut +découverte dans la paillasse.</p> + +<p>Alors les gendarmes rentrèrent en +triomphe au village avec le prisonnier et +leurs trouvailles.</p> + +<p>Huit jours plus tard, la chose ayant fait +grand bruit, maître Lecacheur, en entrant +à la mairie pour y conférer avec le maître +d'école, apprit que le berger Severin l'y +attendait depuis une heure.</p> + +<p>L'homme était assis sur une chaise, dans +un coin, son bâton entre les jambes. En +apercevant le maire, il se leva, ôta son +bonnet, salua d'un:</p> + +<p>—Bonjou, maît'Cacheux.</p> + +<p>Puis demeura debout, craintif, gêné.</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous demandez? dit le +fermier.</p> + +<p>—V'là, maît'Cacheux. C'est-i véridique +qu'on a volé un lapin cheux vous, l'aut'semaine?</p> + +<p>—Mais oui, c'est vrai, Severin.</p> + +<p>—Ah! ben, pour lors c'est véridique.</p> + +<p>—Oui, mon brave.</p> + +<p>—Qué qui l'a volé, çu lapin?</p> + +<p>—C'est Polyte Ancas, l'journalier.</p> + +<p>—Ben, ben. C'est-i véridique itou qu'on +l'a trouvé sous mon lit?</p> + +<p>—Qui ça, le lapin?</p> + +<p>—Le lapin et pi Polyte, l'un au bout +d'l'autre.</p> + +<p>—Oui, mon pauv'e Severin. C'est vrai.</p> + +<p>—Pour lors, c'est véridique?</p> + +<p>—Oui. Qu'est-ce qui vous a donc conté +c't'histoire-là?</p> + +<p>—Un p'tieu tout l'monde. Je m'entends. +Et pi, et pi, vous n'en savez long su l'mariage, +vu qu'vous les faites, vous qu'êtes maire.</p> + +<p>—Comment sur le mariage?</p> + +<p>—Oui, rapport au drait.</p> + +<p>—Comment rapport au droit?</p> + +<p>—Rapport au drait d'l'homme et pi au +drait d'la femme.</p> + +<p>—Mais, oui.</p> + +<p>—Eh! ben, dites-mé, maît'Cacheux, ma +femme a-t-i l'drait de coucher avé Polyte?</p> + +<p>—Comment, de coucher avec Polyte?</p> + +<p>—Oui, c'est-i son drait, vu la loi, et +pi vu qu'alle est ma femme, de coucher +avec Polyte?</p> + +<p>—Mais non, mais non, c'est pas son droit.</p> + +<p>—Si je l'y r'prends, j'ai-t-i l'drait de li +fout' des coups, mé, à elle et pi à li itou?</p> + +<p>—Mais... mais... mais oui.</p> + +<p>—C'est ben, pour lors. J'vas vous dire. +Eune nuit, vu qu'j'avais d'z'idées, j'rentrai, +l'aute semaine, et j'les y trouvai, qu'i n'étaient +point dos à dos. J'foutis Polyte coucher dehors; +mais c'est tout, vu que je savais +point mon drait. C'te fois-ci, j'les vis point. +Je l'sais par l's autres. C'est fini, n'en parlons +pu. Mais si j'les r'pince... nom d'un +nom, si j'les r'pince. Je leur ferai passer +l'goût d'la rigolade, maît'Cacheux, aussi +vrai que je m'nomme Severin...</p> + + + + +<br><br><br><br> +<a name="Hist6"></a> +<h2>UN SOIR</h2> +<a href="#top" style="font size:12pt; font-family: serif;">Retour à l'index</a> + + + + +<p>Le <i>Kléber</i> avait stoppé, et je regardais +de mes yeux ravis l'admirable golfe de +Bougie qui s'ouvrait devant nous. Les forêts +kabyles couvraient les hautes montagnes; +les sables jaunes, au loin, faisaient, +à la mer une rive de poudre d'or, et le soleil +tombait en torrents de feu sur les maisons +blanches de la petite ville.</p> + +<p>La brise chaude, la brise d'Afrique, apportait +à mon coeur joyeux, l'odeur du +désert, l'odeur du grand continent mystérieux +où l'homme du Nord ne pénètre +guère. Depuis trois mois, j'errai sur le +bord de ce monde profond et inconnu, sur +le rivage de cette terre fantastique de +l'autruche, du chameau, de la gazelle, de +l'hippopotame, du gorille, de l'éléphant +et du nègre. J'avais vu l'arabe galoper +dans le vent, comme un drapeau qui flotte +et vole et passe, j'avais couché sous la tente +brune, dans la demeure vagabonde de ces +oiseaux blancs du désert. J'étais ivre de +lumière, de fantaisie et d'espace.</p> + +<p>Maintenant, après cette dernière excursion, +il faudrait partir, retourner en France, +revoir Paris, la ville du bavardage inutile, +des soucis médiocres et des poignées de +mains sans nombre. Je dirais adieu aux +choses aimées, si nouvelles, à peine entrevues, +tant regrettées.</p> + +<p>Une flotte de barques entourait le paquebot. +Je sautai dans l'une d'elles où ramait +un négrillon, et je fus bientôt sur le quai, +près de la vieille porte sarrazine, dont la +ruine grise, à l'entrée de la cité kabyle, +semble un écusson de noblesse antique.</p> + +<p>Comme je demeurais debout sur le port, +à côté de ma valise, regardant sur la rade +le gros navire à l'ancre, et stupéfait d'admiration +devant cette côte unique, devant +ce cirque de montagnes baignées par les +flots bleus, plus beau que celui de Naples, +aussi beau que ceux d'Ajaccio et de Porto, +en Corse, une lourde main me tomba sur +l'épaule.</p> + +<p>Je me retournai et je vis un grand homme +à barbe longue, coiffé d'un chapeau de +paille, vêtu de flanelle blanche, debout à +côté de moi, et me dévisageant de ses yeux +bleus.</p> + +<p>—N'êtes-vous pas mon ancien camarade +de pension? dit-il.</p> + +<p>—C'est possible. Comment vous appelez-vous?</p> + +<p>—Trémoulin.</p> + +<p>—Parbleu! Tu étais mon voisin d'études.</p> + +<p>—Ah! vieux, je t'ai reconnu du premier +coup, moi.</p> + +<p>Et la longue barbe se frotta sur mes +joues.</p> + +<p>Il semblait si content, si gai, si heureux +de me voir, que, par un élan d'amical +égoïsme, je serrai fortement les deux +mains de ce camarade de jadis, et que je +me sentis moi-même très satisfait de l'avoir +ainsi retrouvé.</p> + +<p>Trémoulin avait été pour moi pendant +quatre ans le plus intime, le meilleur de +ces compagnons d'études que nous +oublions si vite à peine sortis du collège. +C'était alors un grand corps mince, qui +semblait porter une tête trop lourde, une +grosse tête ronde, pesante, inclinant le cou +tantôt à droite, tantôt à gauche, et écrasant +la poitrine étroite de ce haut collégien +à longues jambes.</p> + +<p>Très intelligent, doué d'une facilité merveilleuse, +d'une rare souplesse d'esprit, +d'une sorte d'intuition instinctive pour +toutes les études littéraires, Trémoulin +était le grand décrocheur de prix de notre +classe.</p> + +<p>On demeurait convaincu au collège qu'il +deviendrait un homme illustre, un poète +sans doute, car il faisait des vers et il était +plein d'idées ingénieusement sentimentales. +Son père, pharmacien dans le quartier +du Panthéon, ne passait pas pour +riche.</p> + +<p>Aussitôt après le baccalauréat, je l'avais +perdu de vue.</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu fais ici? m'écriai-je.</p> + +<p>Il répondit en souriant:</p> + +<p>—Je suis colon.</p> + +<p>—Bah! Tu plantes?</p> + +<p>—Et je récolte.</p> + +<p>—Quoi?</p> + +<p>—Du raisin, dont je fais du vin.</p> + +<p>—Et ça va?</p> + +<p>—Ça va très bien.</p> + +<p>—Tant mieux, mon vieux.</p> + +<p>—Tu allais à l'hôtel?</p> + +<p>—Mais, oui.</p> + +<p>—Eh bien, tu iras chez moi.</p> + +<p>—Mais!...</p> + +<p>—C'est entendu.</p> + +<p>Et il dit au négrillon qui surveillait nos +mouvements:</p> + +<p>—Chez moi, Ali.</p> + +<p>Ali répondit:</p> + +<p>—Foui, moussi.</p> + +<p>Puis se mit à courir, ma valise sur +l'épaule, ses pieds noirs battant la poussière.</p> + +<p>Trémoulin me saisit le bras, et m'emmena. +D'abord il me posa des questions +sur mon voyage, sur mes impressions, et, +voyant mon enthousiasme, parut m'en aimer +davantage.</p> + +<p>Sa demeure était une vieille maison +mauresque à cour intérieure, sans fenêtres +sur la rue, et dominée par une terrasse +qui dominait elle-même celles des +maisons voisines, et le golfe et les forêts, +les montagnes, la mer.</p> + +<p>Je m'écriai:</p> + +<p>—Ah! voilà ce que j'aime, tout l'Orient +m'entre dans le coeur en ce logis. Cristi! +que tu es heureux de vivre ici! Quelles +nuits tu dois passer sur cette terrasse! Tu +y couches?</p> + +<p>—Oui, j'y dors pendant l'été. Nous y +monterons ce soir. Aimes-tu la pêche?</p> + +<p>—Quelle pêche?</p> + +<p>—La pêche au flambeau.</p> + +<p>—Mais oui, je l'adore.</p> + +<p>—Eh bien, nous irons, après dîner. +Puis nous reviendrons prendre des sorbets +sur mon toit.</p> + +<p>Après que je me fus baigné, il me fit +visiter la ravissante ville kabyle, une vraie +cascade de maisons blanches dégringolant +à la mer, puis nous rentrâmes comme +le soir venait, et après un exquis dîner nous +descendîmes vers le quai.</p> + +<p>On ne voyait plus rien que les feux des +rues et les étoiles, ces larges étoiles luisantes, +scintillantes, du ciel d'Afrique.</p> + +<p>Dans un coin du port, une barque attendait +Dès que nous fûmes dedans, un +homme dont je n'avais point distingué le +visage se mit à ramer pendant que mon +ami préparait le brasier qu'il allumerait +tout à l'heure. Il me dit:</p> + +<p>—Tu sais, c'est moi qui manie la +fouine. Personne n'est plus fort que moi.</p> + +<p>—Mes compliments.</p> + +<p>Nous avions contourné une sorte de +môle et nous étions, maintenant, dans une +petite baie pleine de hauts rochers dont +les ombres avaient l'air de tours bâties +dans l'eau, et je m'aperçus, tout à coup, +que la mer était phosphorescente. Les avirons +qui la battaient lentement, à coups +réguliers, allumaient dedans, à chaque +tombée, une lueur mouvante et bizarre +qui traînait ensuite au loin derrière nous, +en s'éteignant. Je regardais, penché, cette +coulée de clarté pâle, émiettée par les +rames, cet inexprimable feu de la mer, ce +feu froid qu'un mouvement allume et qui +meurt dès que le flot se calme. Nous allions +dans le noir, glissant sur cette lueur, tous +les trois.</p> + +<p>Où allions-nous? Je ne voyais point mes +voisins, je ne voyais rien que ce remous +lumineux et les étincelles d'eau projetées +par les avirons. Il faisait chaud, très chaud. +L'ombre semblait chauffée dans un four, +et mon coeur se troublait de ce voyage +mystérieux avec ces deux hommes dans +cette barque silencieuse.</p> + +<p>Des chiens, les maigres chiens arabes +au poil roux, au nez pointu, aux yeux luisants, +aboyaient au loin, comme ils aboient +toutes les nuits sur cette terre démesurée, +depuis les rives de la mer jusqu'au fond +du désert où campent les tribus errantes. +Les renards, les chacals, les hyènes, répondaient; +et non loin de là, sans doute, quelque +lion solitaire devait grogner dans une +gorge de l'Atlas.</p> + +<p>Soudain, le rameur s'arrêta. Où étions-nous? +Un petit bruit grinça près de moi. +Une flamme d'allumette apparut, et je vis +une main, rien qu'une main, portant cette +flamme légère vers la grille de fer suspendue +à l'avant du bateau et chargée de bois +comme un bûcher flottant.</p> + +<p>Je regardais, surpris, comme si cette vue +eût été troublante et nouvelle, et je suivis +avec émotion la petite flamme touchant au +bord de ce foyer une poignée de bruyères +sèches qui se mirent à crépiter.</p> + +<p>Alors, dans la nuit endormie, dans la +lourde nuit brûlante, un grand feu clair +jaillit, illuminant, sous un dais de ténèbres +pesant sur nous, la barque et deux hommes, +un vieux matelot maigre, blanc et ridé, +coiffé d'un mouchoir noué sur la tête, et +Trémoulin, dont la barbe blonde luisait.</p> + +<p>—Avant! dit-il.</p> + +<p>L'autre rama, nous remettant en marche, +au milieu d'un météore, sous le dôme +d'ombre mobile qui se promenait avec +nous. Trémoulin, d'un mouvement continu, +jetait du bois sur le brasier qui flambait, +éclatant et rouge.</p> + +<p>Je me penchai de nouveau et j'aperçus +le fond de la mer. A quelques pieds sous +le bateau il se déroulait lentement, à mesure +que nous passions, l'étrange pays de +l'eau, de l'eau qui vivifie, comme l'air du +ciel, des plantes et des bêtes. Le brasier +enfonçant jusqu'aux rochers sa vive lumière, +nous glissions sur des forêts surprenantes +d'herbes rousses, rosés, vertes, +jaunes. Entre elles et nous une glace admirablement +transparente, une glace liquide, +presque invisible, les rendait féeriques, les +reculait dans un rêve, dans le rêve qu'éveillent +les océans profonds. Cette onde claire +si limpide qu'on ne distinguait point, qu'on +devinait plutôt, mettait entre ces étranges +végétations et nous quelque chose de troublant +comme le doute de la réalité, les +faisait mystérieuses comme les paysages +des songes.</p> + +<p>Quelquefois les herbes venaient jusqu'à +la surface, pareilles à des cheveux, à peine +remuées par le lent passage de la barque.</p> + +<p>Au milieu d'elles, de minces poissons +d'argent filaient, fuyaient, vus une seconde +et disparus. D'autres, endormis encore, +flottaient suspendus au milieu de ces broussailles +d'eau, luisants et fluets, insaisissables. +Souvent un crabe courait vers un +trou pour se cacher, ou bien une méduse +bleuâtre et transparente, à peine visible, +fleur d'azur pâle, vraie fleur de mer, laissait +traîner son corps liquide dans notre +léger remous; puis, soudain, le fond disparaissait, +tombé plus bas, très loin, dans +un brouillard de verre épaissi. On voyait +vaguement alors de gros rochers et des +varechs sombres, à peine éclairés par le +brasier.</p> + +<p>Trémoulin, debout à l'avant, le corps +penché, tenant aux mains le long trident +aux pointes aiguës qu'on nomme la fouine, +guettait les rochers, les herbes, le fond +changeant de la mer, avec un oeil ardent +de bête qui chasse.</p> + +<p>Tout à coup, il laissa glisser dans l'eau, +d'un mouvement vif et doux, la tête fourchue +de son arme, puis il la lança comme +on lance une flèche, avec une telle promptitude +qu'elle saisit à la course un grand +poisson fuyant devant nous.</p> + +<p>Je n'avais rien vu que le geste de Trémoulin, +mais je l'entendis grogner de joie, +et, comme il levait sa fouine dans la clarté +du brasier, j'aperçus une bête qui se tordait +traversée par les dents de fer. C'était +un congre. Après l'avoir contemplé et me +l'avoir montré en le promenant au-dessus +de la flamme, mon ami le jeta dans le +fond du bateau. Le serpent de mer, le +corps percé de cinq plaies, glissa, rampa, +frôlant mes pieds, cherchant un trou pour +fuir, et, ayant trouvé entre les membrures +du bateau une flaque d'eau saumâtre, il +s'y blottit, s'y roula presque mort déjà.</p> + +<p>Alors, de minute en minute, Trémoulin +cueillit, avec une adresse surprenante, +avec une rapidité foudroyante, avec une +sûreté miraculeuse, tous les étranges vivants +de l'eau salée. Je voyais tour à tour +passer au-dessus du feu, avec des convulsions +d'agonie, des loups argentés, des +murènes sombres tachetées de sang, des +rascasses hérissées de dards, et des sèches, +animaux bizarres qui crachaient de l'encre +et faisaient la mer toute noire pendant +quelques instants, autour du bateau.</p> + +<p>Cependant je croyais sans cesse entendre +des cris d'oiseaux autour de nous, +dans la nuit, et je levais la tête m'efforçant +de voir d'où venaient ces sifflements aigus, +proches ou lointains, courts ou prolongés. +Ils étaient innombrables, incessants, +comme si une nuée d'ailes eût plané sur +nous, attirées sans doute par la flamme. +Parfois ces bruits semblaient tromper +l'oreille et sortir de î'eau.</p> + +<p>Je demandai:</p> + +<p>—Qui est-ce qui siffle ainsi?</p> + +<p>—Mais ce sont les charbons qui tombent.</p> + +<p>C'était en effet le brasier semant sur la +mer une pluie de brindilles en feu. Elles +tombaient rouges ou flambant encore et +s'éteignaient avec une plainte douce, pénétrante, +bizarre, tantôt un vrai gazouillement, +tantôt un appel court d'émigrant +qui passe. Des gouttes de résine ronflaient +comme des balles ou comme des frelons +et mouraient brusquement en plongeant. +On eût dit vraiment des voix d'êtres, une +inexprimable et frêle rumeur de vie errant +dans l'ombre tout près de nous.</p> + +<p>Trémoulin cria soudain:</p> + +<p>—Ah... la gueuse!</p> + +<p>Il lança sa fouine, et, quand il la releva, +je vis, enveloppant les dents de la +fourchette, et collée au bois, une sorte de +grande loque de chair rouge qui palpitait, +remuait, enroulant et déroulant de longues +et molles et fortes lanières couvertes de +suçoirs autour du manche du trident. +C'était une pieuvre.</p> + +<p>Il approcha de moi cette proie, et je distinguai +les deux gros yeux du monstre qui +me regardaient, des yeux saillants, troubles +et terribles, émergeant d'une sorte de +poche qui ressemblait à une tumeur. Se +croyant libre, la bête allongea lentement +un de ses membres dont je vis les ventouses +blanches ramper vers moi. La pointe +en était fine comme un fil, et dès que +cette jambe dévorante se fut accrochée au +banc, une autre se souleva, se déploya +pour la suivre. On sentait là-dedans, dans +ce corps musculeux et mou, dans cette +ventouse vivante, rougeâtre et flasque, une +irrésistible force. Trémoulin avait ouvert +son couteau, et d'un coup brusque, il le +plongea entre les yeux.</p> + +<p>On entendit un soupir, un bruit d'air qui +s'échappe; et le poulpe cessa d'avancer.</p> + +<p>Il n'était pas mort cependant, car la vie +est tenace en ces corps nerveux, mais sa +vigueur était détruite, sa pompe crevée, il +ne pouvait plus boire le sang, sucer et vider +la carapace des crabes.</p> + +<p>Trémoulin, maintenant, détachait du +bordage, comme pour jouer avec cet agonisant, +ses ventouses impuissantes, et, +saisi soudain par une étrange colère, il cria:</p> + +<p>—Attends, je vas te chauffer les pieds.</p> + +<p>D'un coup de trident il le reprit et, l'élevant +de nouveau, il fit passer contre la +flamme, en les frottant aux grilles de fer +rougies du brasier, les fines pointes de chair +des membres de la pieuvre.</p> + +<p>Elles crépitèrent en se tordant, rougies, +raccourcies par le feu; et j'eus mal jusqu'au +bout des doigts de la souffrance de +l'affreuse bête.</p> + +<p>—Oh! ne fais pas ça, criai-je.</p> + +<p>Il répondit avec calme:</p> + +<p>—Bah! c'est assez bon pour elle.</p> + +<p>Puis il rejeta dans le bateau la pieuvre +crevée et mutilée qui se traîna entre mes +jambes, jusqu'au trou plein d'eau saumâtre, +où elle se blottit pour mourir au milieu +des poissons morts.</p> + +<p>Et la pêche continua longtemps, jusqu'à +ce que le bois vint à manquer.</p> + +<p>Quand il n'y en eut plus assez pour entretenir +le feu, Trémoulin précipita dans +l'eau le brasier tout entier, et la nuit, suspendue +sur nos têtes par la flamme éclatante, +tomba sur nous, nous ensevelit de +nouveau dans ses ténèbres.</p> + +<p>Le vieux se remit à ramer, lentement, à +coups réguliers. Où était le port, où était +la terre? où était l'entrée du golfe et la +large mer? Je n'en savais rien. Le poulpe +remuait encore près de mes pieds, et je +souffrais dans les ongles comme si on me +les eût brûlés aussi. Soudain, j'aperçus +des lumières; on rentrait au port.</p> + +<p>—Est-ce que tu as sommeil? demanda +mon ami.</p> + +<p>—Non, pas du tout.</p> + +<p>—Alors, nous allons bavarder un peu +sur mon toit.</p> + +<p>—Bien volontiers.</p> + +<p>Au moment où nous arrivions sur cette +terrasse, j'aperçus le croissant de la lune +qui se levait derrière les montagnes. Le +vent chaud glissait par souffles lents, plein +d'odeurs légères, presque imperceptibles, +comme s'il eût balayé sur son passage la +saveur des jardins et des villes de tous les +pays brûlés du soleil.</p> + +<p>Autour de nous, les maisons blanches +aux toits carrés descendaient vers la mer, +et sur ces toits on voyait des formes humaines +couchées ou debout, qui dormaient +ou qui rêvaient sous les étoiles, des familles +entières roulées en de longs vêtements de +flanelle et se reposant, dans la nuit calme, +de la chaleur du jour.</p> + +<p>Il me sembla tout à coup que l'âme +orientale entrait en moi, l'âme poétique et +légendaire des peuples simples aux pensées +fleuries. J'avais le coeur plein de la Bible +et des Mille et une Nuits; j'entendais des +prophètes annoncer des miracles et je +voyais sur les terrasses de palais passer +des princesses en pantalons de soie, tandis +que brûlaient, en des réchauds d'argent, +des essences fines dont la fumée prenait +des formes de génies.</p> + +<p>Je dis à Trémoulin:</p> + +<p>—Tu as de la chance d'habiter ici.</p> + +<p>Il répondit:</p> + +<p>—C'est le hasard qui m'y a conduit.</p> + +<p>—Le hasard?</p> + +<p>—Oui, le hasard et le malheur.</p> + +<p>—Tu as été malheureux?</p> + +<p>—Très malheureux.</p> + +<p>Il était debout, devant moi, enveloppé +de son burnous, et sa voix me fit passer +un frisson sur la peau, tant elle me sembla +douloureuse.</p> + +<p>Il reprit après un moment de silence:</p> + +<p>—Je peux te raconter mon chagrin. +Cela me fera peut-être du bien d'en parler.</p> + +<p>—Raconte.</p> + +<p>—Tu le veux?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Voilà. Tu te rappelles bien ce que +j'étais au collège: une manière de poète +élevé dans une pharmacie. Je rêvais de +faire des livres, et j'essayai, après mon +baccalauréat. Cela ne me réussit pas. Je +publiai un volume de vers, puis un roman, +sans vendre davantage l'un que l'autre, +puis une pièce de théâtre qui ne fut pas +jouée.</p> + +<p>Alors, je devins amoureux. Je ne te +raconterai pas ma passion. A côté de la +boutique de papa, il y avait un tailleur, +lequel était père d'une fille. Je l'aimai. +Elle était intelligente, ayant conquis ses +diplômes d'instruction supérieure, et avait +un esprit vif, sautillant, très en harmonie, +d'ailleurs, avec sa personne. On lui eût +donné quinze ans bien qu'elle en eût plus +de vingt-deux. C'était une toute petite +femme, fine de traits, de lignes, de ton, +comme une aquarelle délicate. Son nez, +sa bouche, ses yeux bleus, ses cheveux +blonds, son sourire, sa taille, ses mains, +tout cela semblait fait pour une vitrine et +non pour la vie à l'air. Pourtant elle était +vive, souple et active incroyablement. J'en +fus très amoureux. Je me rappelle deux +ou trois promenades au jardin du Luxembourg, +auprès de la fontaine de Médicis, +qui demeureront assurément les meilleures +heures de ma vie. Tu connais, n'est-ce pas, +cet état bizarre de folie tendre qui fait que +nous n'avons plus de pensée que pour des +actes d'adoration? On devient véritablement +un possédé que hante une femme, +et rien n'existe plus pour nous à côté +d'elle.</p> + +<p>Nous fûmes bientôt fiancés. Je lui communiquai +mes projets d'avenir qu'elle +blâma. Elle ne me croyait ni poète, ni +romancier, ni auteur dramatique, et pensait +que le commerce, quand il prospère, +peut donner le bonheur parfait.</p> + +<p>Renonçant donc à composer des livres, +je me résignai à en vendre, et j'achetai, à +Marseille, la Librairie Universelle, dont le +propriétaire était mort.</p> + +<p>J'eus là trois bonnes années. Nous avions +fait de notre magasin une sorte de salon +littéraire où tous les lettrés de la ville venaient +causer. On entrait chez nous comme +on entre au cercle, et on échangeait des +idées sur les livres, sur les poètes, sur la +politique surtout. Ma femme, qui dirigeait +la vente, jouissait d'une vraie notoriété +dans la ville. Quant à moi, pendant qu'on +bavardait au rez-de-chaussée, je travaillais +dans mon cabinet du premier qui communiquait +avec la librairie par un escalier tournant. +J'entendais les voix, les rires, les discussions, +et je cessais d'écrire parfois, pour +écouter. Je m'étais mis en secret à composer +un roman—que je n'ai pas fini.</p> + +<p>Les habitués les plus assidus étaient +M. Montina, un rentier, un grand garçon, +un beau garçon, un beau du Midi, à poil +noir, avec des yeux complimenteurs, +M. Barbet, un magistrat, deux commerçants, +MM. Faucil et Labarrègue, et le général +marquis de Flèche, le chef du parti +royaliste, le plus gros personnage de la +province, un vieux de soixante-six ans.</p> + +<p>Les affaires marchaient bien. J'étais +heureux, très heureux.</p> + +<p>Voilà qu'un jour, vers trois heures, en +faisant des courses, je passai par la rue +Saint-Ferréol et je vis sortir soudain d'une +porte une femme dont la tournure ressemblait +si fort à celle de la mienne que je me +serais dit: «C'est elle!» si je ne l'avais +laissée, un peu souffrante, à la boutique +une heure plus tôt. Elle marchait devant +moi, d'un pas rapide, sans se retourner. +Et je me mis à la suivre presque malgré +moi, surpris, inquiet.</p> + +<p>Je me disais: «Ce n'est pas elle. Non. +C'est impossible, puisqu'elle avait la migraine. +Et puis qu'aurait-elle été faire dans +cette maison?»</p> + +<p>Je voulus cependant en avoir le coeur +net, et je me hâtai pour la rejoindre. M'a-t-elle +senti ou deviné ou reconnu à mon +pas, je n'en sais rien, mais elle se retourna +brusquement. C'était elle! En me voyant +elle rougit beaucoup et s'arrêta, puis, souriant:</p> + +<p>—Tiens, te voilà?</p> + +<p>J'avais le coeur serré.</p> + +<p>—Oui. Tu es donc sortie? Et ta migraine?</p> + +<p>—Ça allait mieux, j'ai été faire une course.</p> + +<p>—Où donc?</p> + +<p>—Chez Lacaussade, rue Cassinelli, pour +une commande de crayons.</p> + +<p>Elle me regardait bien en face. Elle n'était +plus rouge, mais plutôt un peu pâle. Ses +yeux clairs et limpides,—ah! les yeux +des femmes!—semblaient pleins de vérité, +mais je sentis vaguement, douloureusement, +qu'ils étaient pleins de mensonge. +Je restais devant elle plus confus, plus +embarrassé, plus saisi qu'elle-même, sans +oser rien soupçonner, mais sûr qu'elle +mentait. Pourquoi? je n'en savais rien.</p> + +<p>Je dis seulement:</p> + +<p>—Tu as bien fait de sortir si ta migraine +va mieux.</p> + +<p>—Oui, beaucoup mieux.</p> + +<p>—Tu rentres?</p> + +<p>—Mais oui.</p> + +<p>Je la quittai, et m'en allai seul, par les +rues. Que se passait-il? J'avais eu, en face +d'elle, l'intuition de sa fausseté. Maintenant +je n'y pouvais croire; et quand je rentrai +pour dîner, je m'accusais d'avoir suspecté, +même une seconde, sa sincérité.</p> + +<p>As-tu été jaloux, toi? oui ou non, qu'importe! +La première goutte de jalousie était +tombée sur mon coeur. Ce sont des gouttes +de feu. Je ne formulais rien, je ne croyais +rien. Je savais seulement qu'elle avait +menti. Songe que tous les soirs, quand +nous restions en tête à tête, après le départ +des clients et des commis, soit qu'on +allât flâner jusqu'au port, quand il faisait +beau, soit qu'on demeurât à bavarder +dans mon bureau, s'il faisait mauvais, je +laissais s'ouvrir mon coeur devant elle avec +un abandon sans réserve, car je l'aimais. +Elle était une part de ma vie, la plus +grande, et toute ma joie. Elle tenait dans +ses petites mains ma pauvre âme captive, +confiante et fidèle.</p> + +<p>Pendant les premiers jours, ces premiers +jours de doute et de détresse avant que le +soupçon se précise et grandisse, je me sentis +abattu et glacé comme lorsqu'une maladie +couve en nous. J'avais froid sans cesse, +vraiment froid, je ne mangeais plus, je ne +dormais pas.</p> + +<p>Pourquoi avait-elle menti? Que faisait-elle +dans cette maison? J'y étais entré pour +tâcher de découvrir quelque chose. Je +n'avais rien trouvé. Le locataire du premier, +un tapissier, m'avait renseigné sur +tous ses voisins, sans que rien me jetât sur +une piste. Au second habitait une sage-femme, +au troisième une couturière et une +manicure, dans les combles deux cochers +avec leurs familles.</p> + +<p>Pourquoi avait-elle menti? Il lui aurait +été si facile de me dire qu'elle venait de +chez la couturière ou de chez la manicure. +Oh! quel désir j'ai eu de les interroger +aussi! Je ne l'ai pas fait de peur qu'elle +en fût prévenue et qu'elle connût mes +soupçons.</p> + +<p>Donc, elle était entrée dans cette maison +et me l'avait caché. Il y avait un mystère. +Lequel? Tantôt j'imaginais des raisons +louables, une bonne oeuvre dissimulée, +un renseignement à chercher, je m'accusais +de la suspecter. Chacun de nous +n'a-t-il pas le droit d'avoir ses petits secrets +innocents, une sorte de seconde vie intérieure +dont on ne doit compte à personne? +Un homme, parce qu'on lui a donné pour +compagne une jeune fille, peut-il exiger +qu'elle ne pense et ne fasse plus rien sans +l'en prévenir avant ou après? Le mot mariage +veut-il dire renoncement à toute +indépendance, à toute liberté? Ne se pouvait-il +faire qu'elle allât chez une couturière +sans me le dire ou qu'elle secourût +la famille d'un des cochers? Ne se pouvait-il +aussi que sa visite dans cette maison, +sans être coupable, fût de nature à +être, non pas blâmée, mais critiquée par +moi? Elle me connaissait jusque dans mes +manies les plus ignorées et craignait peut-être, +sinon un reproche, du moins une discussion. +Ses mains étaient fort jolies, et +je finis par supposer qu'elle les faisait soigner +en cachette par la manicure du logis +suspect et qu'elle ne l'avouait point pour +ne pas paraître dissipatrice. Elle avait de +l'ordre, de l'épargne, mille précautions de +femme économe et entendue aux affaires. +En confessant cette petite dépense de coquetterie +elle se serait sans doute jugée +amoindrie à mes yeux. Les femmes ont +tant de subtilités et de roueries natives +dans l'âme.</p> + +<p>Mais tous mes raisonnements ne me rassuraient +point. J'étais jaloux. Le soupçon +me travaillait, me déchirait, me dévorait. +Ce n'était pas encore un soupçon, mais le +soupçon. Je portais en moi une douleur, +une angoisse affreuse, une pensée encore +voilée—oui, une pensée avec un voile +dessus—ce voile, je n'osais pas le soulever, +car, dessous, je trouverais un horrible +doute... Un amant!... N'avait-elle +pas un amant?... Songe! songe! Cela était +invraisemblable, impossible... et pourtant?...</p> + +<p>La figure de Montina passait sans cesse +devant mes yeux. Je le voyais, ce grand +bellâtre aux cheveux luisants, lui sourire +dans le visage, et je me disais: «C'est lui.»</p> + +<p>Je me faisais l'histoire de leur liaison. +Ils avaient parlé d'un livre ensemble, discuté +l'aventure d'amour, trouvé quelque +chose qui leur ressemblait, et de cette analogie +avaient fait une réalité.</p> + +<p>Et je les surveillais, en proie au plus +abominable supplice que puisse endurer +un homme. J'avais acheté des chaussures +à semelles de caoutchouc afin de circuler +sans bruit, et je passais ma vie maintenant +à monter et à descendre mon petit escalier +en limaçon pour les surprendre. Souvent, +même, je me laissais glisser sur les mains, +la tête la première, le long des marches, +afin de voir ce qu'ils faisaient. Puis je devais +remonter à reculons, avec des efforts +et une peine infinis, après avoir constaté +que le commis était en tiers.</p> + +<p>Je ne vivais plus, je souffrais. Je ne pouvais +plus penser à rien, ni travailler, ni +m'occuper de mes affaires. Dès que je sortais, +dès que j'avais fait cent pas dans la +rue, je me disais: «Il est là», et je rentrais. +Il n'y était pas. Je repartais! Mais à +peine m'étais-je éloigné de nouveau, je +pensais: «Il est venu, maintenant», et je +retournais.</p> + +<p>Cela durait tout le long des jours.</p> + +<p>La nuit, c'était plus affreux encore, car +je la sentais à côté de moi, dans mon lit. +Elle était là, dormant ou feignant, de dormir! +Dormait-elle? Non, sans doute. +C'était encore un mensonge?</p> + +<p>Je restais immobile, sur le dos, brûlé +par la chaleur de son corps, haletant et +torturé. Oh! quelle envie, une envie ignoble +et puissante, de me lever, de prendre +une bougie et un marteau, et, d'un seul +coup, de lui fendre la tête, pour voir dedans! +J'aurais vu, je le sais bien, une +bouillie de cervelle et de sang, rien de +plus. Je n'aurais pas su! Impossible de +savoir! Et ses yeux! Quand elle me regardait, +j'étais soulevé par des rages folles. +On la regarde—elle vous regarde! Ses +yeux sont transparents, candides—et faux, +faux, faux! et on ne peut deviner ce qu'elle +pense, derrière. J'avais envie d'enfoncer +des aiguilles dedans, de crever ces glaces +de fausseté.</p> + +<p>Ah! comme je comprends l'inquisition! +Je lui aurais tordu les poignets dans des +manchettes de fer.—Parle... avoue!... +Tu ne veux pas?... attends!...—Je lui +aurais serré la gorge doucement...—Parle, +avoue!... tu ne veux pas?...,—et j'aurais +serré, serré, jusqu'à la voir +râler, suffoquer, mourir... Ou bien je lui +aurais brûlé les doigts sur le feu... Oh! +cela, avec quel bonheur je l'aurais fait!...</p> + +<p>—Parle... parle donc... Tu ne veux pas?</p> + +<p>—Je les aurais tenus sur les charbons, +ils auraient été grillés, par le bout... et +elle aurait parlé... certes!... elle aurait +parlé...</p> + +<p>Trémoulin, dressé, les poings fermés, +criait. Autour de nous, sur les toits voisins, +les ombres se soulevaient, se réveillaient, +écoutaient, troublées dans leur +repos.</p> + +<p>Et moi, ému, capté par un intérêt puissant, +je voyais devant moi, dans la nuit, +comme si je l'avais connue, cette petite +femme, ce petit être blond, vif et rusé. Je +la voyais vendre ses livres, causer avec les +hommes que son air d'enfant troublait, et +je voyais dans sa fine tête de poupée les +petites idées sournoises, les folles idées +empanachées, les rêves de modistes parfumées +au musc s'attachant à tous les héros +des romans d'aventures. Comme lui je la +suspectais, je la détestais, je la haïssais, +je lui aurais aussi brûlé les doigts pour +qu'elle avouât.</p> + +<p>Il reprit, d'un ton plus calme:</p> + +<p>—Je ne sais pas pourquoi je te raconte +cela. Je n'en ai jamais parlé à personne. +Oui, mais je n'ai vu personne depuis deux +ans. Je n'ai causé avec personne, avec personne! +Et cela me bouillonnait dans le coeur +comme une boue qui fermente. Je la vide. +Tant pis pour toi.</p> + +<p>Eh bien, je m'étais trompé, c'était pis +que ce que j'avais cru, pis que tout. +Écoute. J'usai du moyen qu'on emploie +toujours, je simulai des absences. Chaque +fois que je m'éloignais, ma femme déjeunait +dehors. Je ne te raconterai pas comment +j'achetai un garçon de restaurant +pour la surprendre.</p> + +<p>La porte de leur cabinet devait m'être +ouverte, et j'arrivai, à l'heure convenue, +avec la résolution formelle de les tuer. +Depuis la veille je voyais la scène comme +si elle avait déjà eu lieu! J'entrais! Une +petite table couverte de verres, de bouteilles +et d'assiettes, la séparait de Montina. +Leur surprise était telle en m'apercevant +qu'ils demeuraient immobiles. Moi, +sans dire un mot, j'abattais sur la tête +de l'homme la canne plombée dont j'étais +armé. Assommé d'un seul coup, il +s'affaissait, la figure sur la nappe! Alors +je me tournais vers elle, et je lui laissais +le temps—quelques secondes— +de comprendre et de tordre ses bras vers +moi, folle d'épouvante, avant de mourir à +son tour. Oh! j'étais prêt, fort, résolu et +content, content jusqu'à l'ivresse. L'idée +du regard éperdu qu'elle me jetterait sous +ma canne levée, de ses mains tendues en +avant, du cri de sa gorge, de sa figure +soudain livide et convulsée, me vengeait +d'avance. Je ne l'abattrais pas du premier +coup, elle! Tu me trouves féroce, n'est-ce +pas? Tu ne sais pas ce qu'on souffre. Penser +qu'une femme, épouse ou maîtresse, +qu'on aime, se donne à un autre, se livre +à lui comme à vous, et reçoit ses lèvres +comme les vôtres! C'est une chose atroce, +épouvantable. Quand on a connu un jour +cette torture, on est capable de tout. Oh! +je m'étonne qu'on ne tue pas plus souvent, +car tous ceux qui ont été trahis, tous, ont +désiré tuer, ont joui de cette mort rêvée, +ont fait, seuls dans leur chambre, ou sur +une route déserte, hantés par l'hallucination +de la vengeance satisfaite, le geste +d'étrangler ou d'assommer.</p> + +<p>Moi, j'arrivai à ce restaurant. Je demandai: +«Ils sont là?» Le garçon vendu +répondit: «Oui, monsieur», me fit monter +un escalier, et me montrant une porte: +«Ici!» dit-il. Je serrais ma canne comme +si mes doigts eussent été de fer. J'entrai.</p> + +<p>J'avais bien choisi l'instant. Ils s'embrassaient, +mais ce n'était pas Montina. +C'était le général de Flèche, le général qui +avait soixante-six ans!</p> + +<p>Je m'attendais si bien à trouver l'autre, +que je demeurai perclus d'étonnement.</p> + +<p>Et puis... et puis... je ne sais pas encore +ce qui se passa en moi... non... je ne sais +pas? Devant l'autre, j'aurais été convulsé +de fureur!... Devant celui-là, devant ce +vieil homme ventru, aux joues tombantes, +je fus suffoqué par le dégoût. Elle, la petite, +qui semblait avoir quinze ans, s'était donnée, +livrée à ce gros homme presque gâteux, +parce qu'il était marquis, général, +l'ami et le représentant des rois détrônés. +Non, je ne sais pas ce que je sentis, ni ce +que je pensai. Ma main n'aurait pas pu +frapper ce vieux! Quelle honte! Non, je +n'avais plus envie de tuer ma femme, mais +toutes les femmes qui peuvent faire des +choses pareilles! Je n'étais plus jaloux, +j'étais éperdu comme si j'avais vu l'horreur +des horreurs!</p> + +<p>Qu'on dise ce qu'on voudra des hommes, +ils ne sont point si vils que cela! Quand +on en rencontre un qui s'est livré de cette +façon, on le montre au doigt. L'époux ou +l'amant d'une vieille femme est plus méprisé +qu'un voleur. Nous sommes propres, +mon cher. Mais elles, elles, des filles, dont +le coeur est sale! Elles sont à tous, jeunes +ou vieux, pour des raisons méprisables et +différentes, parce que c'est leur profession, +leur vocation et leur fonction. Ce sont les +éternelles, inconscientes et sereines prostituées +qui livrent leur corps sans dégoût, +parce qu'il est marchandise d'amour, +qu'elles le vendent ou qu'elles le donnent, +au vieillard qui hante les trottoirs avec de +l'or dans sa poche, ou bien, pour la gloire, +au vieux souverain lubrique, au vieil homme +célèbre et répugnant!...</p> + +<p>Il vociférait comme un prophète antique, +d'une voix furieuse, sous le ciel étoilé, +criant, avec une rage de désespéré, la +honte glorifiée de toutes les maîtresses +des vieux monarques, la honte respectée +de toutes les vierges qui acceptent de vieux +époux, la honte tolérée de toutes les jeunes +femmes qui cueillent, souriantes, de vieux +baisers.</p> + +<p>Je les voyais, depuis la naissance du +monde, évoquées, appelées par lui, surgissant +autour de nous dans cette nuit +d'Orient, les filles, les belles filles à l'âme +vile qui, comme les bêtes ignorant l'âge du +mâle, furent dociles à des désirs séniles. +Elles se levaient, servantes des patriarches +chantées par la Bible, Agar, Ruth, les filles +de Loth, la brune Abigaïl, la vierge de Sunnam +qui, de ses caresses, ranimait David +agonisant, et toutes les autres, jeunes, +grasses, blanches, patriciennes ou plébéiennes, +irresponsables femelles d'un +maître, chair d'esclave soumise, éblouie +ou payée!</p> + +<p>Je demandai:</p> + +<p>—-Qu'as-tu fait?</p> + +<p>Il répondit simplement:</p> + +<p>—Je suis parti. Et me voici.</p> + +<p>Alors nous restâmes l'un près de l'autre, +longtemps, sans parler, rêvant!...</p> + +<p>J'ai gardé de ce soir-là une impression +inoubliable. Tout ce que j'avais vu, senti, +entendu, deviné, la pêche, la pieuvre aussi +peut-être, et ce récit poignant, au milieu +des fantômes blancs, sur les toits voisins, +tout semblait concourir à une émotion +unique. Certaines rencontres, certaines +inexplicables combinaisons de choses, +contiennent assurément, sans que rien +d'exceptionnel y apparaisse, une plus +grande quantité de secrète quintessence de +vie que celle dispersée dans l'ordinaire des +jours.</p> + + +<br><br><br><br> +<a name="Hist7"></a> +<h2>LES ÉPINGLES</h2> +<a href="#top" style="font size:12pt; font-family: serif;">Retour à l'index</a> + + + + + + +<p>—Ah! mon cher, quelles rosses, les +femmes!</p> + +<p>—Pourquoi dis-tu ça?</p> + +<p>—C'est qu'elles m'ont joué un tour +abominable.</p> + +<p>—A toi?</p> + +<p>—Oui, à moi.</p> + +<p>—Les femmes, ou une femme?</p> + +<p>—Deux femmes.</p> + +<p>—Deux femmes en même temps?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Quel tour?</p> + +<p>Les deux jeunes gens étaient assis devant +un grand café du boulevard et buvaient des +liqueurs mélangées d'eau, ces apéritifs qui +ont l'air d'infusions faites avec toutes les +nuances d'une boîte d'aquarelle.</p> + +<p>Ils avaient à peu près le même âge: +vingt-cinq à trente ans. L'un était blond +et l'autre brun. Ils avaient la demi-élégance +des coulissiers, des hommes qui +vont à la Bourse et dans les salons, qui +fréquentent partout, vivent partout, aiment +partout. Le brun reprit:</p> + +<p>—Je t'ai dit ma liaison, n'est-ce pas, +avec cette petite bourgeoise rencontrée sur +la plage de Dieppe?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Mon cher, tu sais ce que c'est. J'avais +une maîtresse à Paris, une que j'aime +infiniment, une vieille amie, une bonne +amie, une habitude enfin, et j'y tiens.</p> + +<p>—A ton habitude?</p> + +<p>—Oui, à mon habitude et à elle. Elle +est mariée aussi avec un brave homme, +que j'aime beaucoup également, un bon +garçon très cordial, un vrai camarade! Enfin +c'est une maison où j'avais logé ma +vie.</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Eh bien! ils ne peuvent pas quitter +Paris, ceux-là, et je me suis trouvé veuf +à Dieppe.</p> + +<p>—Pourquoi allais-tu à Dieppe?</p> + +<p>—Pour changer d'air. On ne peut pas +rester tout le temps sur le boulevard.</p> + +<p>—Alors?</p> + +<p>—Alors, j'ai rencontré sur la plage la +petite dont je t'ai parlé.</p> + +<p>—La femme du chef de bureau?</p> + +<p>—Oui. Elle s'ennuyait beaucoup. Son +mari, d'ailleurs, ne venait que tous les dimanches, +et il est affreux. Je la comprends +joliment. Donc, nous avons ri et dansé +ensemble.</p> + +<p>—Et le reste?</p> + +<p>—Oui, plus tard. Enfin, nous nous +sommes rencontrés, nous nous sommes +plu, je le lui ai dit, elle me l'a fait répéter +pour mieux comprendre, et elle n'y a pas +mis d'obstacle.</p> + +<p>—L'aimais-tu?</p> + +<p>—Oui, un peu; elle est très gentille.</p> + +<p>—Et l'autre?</p> + +<p>—L'autre était à Paris! Enfin, pendant +six semaines, ç'a été très bien et nous +sommes rentrés ici dans les meilleurs +termes. Est-ce que tu sais rompre avec une +femme, toi, quand cette femme n'a pas un +tort à ton égard?</p> + +<p>—Oui, très bien.</p> + +<p>—Comment fais-tu?</p> + +<p>—Je la lâche.</p> + +<p>—Mais comment t'y prends-tu pour la +lâcher?</p> + +<p>—Je ne vais plus chez elle.</p> + +<p>—Mais si elle vient chez toi?</p> + +<p>—Je... n'y suis pas.</p> + +<p>—Et si elle revient?</p> + +<p>—Je lui dis que je suis indisposé.</p> + +<p>—Si elle te soigne?</p> + +<p>—Je... je lui fais une crasse.</p> + +<p>—Si elle l'accepte?</p> + +<p>—J'écris des lettres anonymes à son +mari pour qu'il la surveille les jours où je +l'attends.</p> + +<p>—Ça c'est grave! Moi je n'ai pas de +résistance. Je ne sais pas rompre. Je les +collectionne. Il y en a que je ne vois plus +qu'une fois par an, d'autres tous les dix +mois, d'autres au moment du terme, +d'autres les jours où elles ont envie de +dîner au cabaret. Celles que j'ai espacées +ne me gênent pas, mais j'ai souvent bien +du mal avec les nouvelles pour les distancer +un peu.</p> + +<p>—Alors...</p> + +<p>—Alors, mon cher, la petite ministère +était tout feu, tout flamme, sans un tort, +comme je te l'ai dit! Comme son mari +passe tous ses jours au bureau, elle se +mettait sur le pied d'arriver chez moi à +l'improviste. Deux fois elle a failli rencontrer +mon habitude.</p> + +<p>—Diable!</p> + +<p>—Oui. Donc j'ai donné à chacune ses +jours, des jours fixes pour éviter les confusions. +Lundi et samedi à l'ancienne. +Mardi, jeudi et dimanche à la nouvelle.</p> + +<p>—Pourquoi cette préférence?</p> + +<p>—Ah! mon cher, elle est plus jeune.</p> + +<p>—Ça ne te faisait que deux jours de +repos par semaine.</p> + +<p>—Ça me suffit.</p> + +<p>—Mes compliments!</p> + +<p>—Or, figure-toi qu'il m'est arrivé l'histoire +la plus ridicule du monde et la plus +embêtante. Depuis quatre mois tout allait +parfaitement; je dormais sur mes deux +oreilles et j'étais vraiment très heureux +quand soudain, lundi dernier, tout craque.</p> + +<p>J'attendais mon habitude à l'heure dite, +une heure un quart, en fumant un bon +cigare.</p> + +<p>Je rêvassais, très satisfait de moi, +quand je m'aperçus que l'heure était passée. +Je fus surpris car elle est très exacte. +Mais je crus à un petit retard accidentel. +Cependant une demi-heure se passe, puis +une heure, une heure et demie et je compris +qu'elle avait été retenue par une cause +quelconque, une migraine peut-être ou un +importun. C'est très ennuyeux ces choses-là, +ces attentes... inutiles, très ennuyeux +et très énervant. Enfin, j'en pris mon +parti, puis je sortis et, ne sachant que +faire, j'allai chez elle.</p> + +<p>Je la trouvai en train de lire un roman.</p> + +<p>—Eh bien, lui dis-je?</p> + +<p>Elle répondit tranquillement:</p> + +<p>—Mon cher, je n'ai pas pu, j'ai été empêchée.</p> + +<p>—Par quoi?</p> + +<p>—Par... des occupations.</p> + +<p>—Mais... quelles occupations?</p> + +<p>—Une visite très ennuyeuse.</p> + +<p>Je pensai qu'elle ne voulait pas me dire +la vraie raison, et, comme elle était très +calme, je ne m'en inquiétai pas davantage.</p> + +<p>Je comptais rattraper le temps perdu, le +lendemain, avec l'autre.</p> + +<p>Le mardi donc, j'étais très... très ému +et très amoureux en expectative, de la petite +ministère, et même étonné qu'elle ne +devançât pas l'heure convenue. Je regardais +la pendule à tout moment suivant +l'aiguille avec impatience.</p> + +<p>Je la vis passer le quart, puis la demie, +puis deux heures... Je ne tenais plus en +place, traversant à grandes enjambées ma +chambre, collant mon front à la fenêtre et +mon oreille contre la porte pour écouter si +elle ne montait pas l'escalier.</p> + +<p>Voici deux heures et demie, puis trois +heures! Je saisis mon chapeau et je cours +chez elle. Elle lisait, mon cher, un roman!</p> + +<p>—Eh bien? lui dis-je avec anxiété.</p> + +<p>Elle répondit, aussi tranquillement que +mon habitude:</p> + +<p>—Mon cher, je n'ai pas pu, j'ai été +empêchée.</p> + +<p>—Par quoi?</p> + +<p>—Par... des occupations.</p> + +<p>—Mais... quelles occupations?</p> + +<p>—Une visite ennuyeuse.</p> + +<p>Certes, je supposai immédiatement +qu'elles savaient tout; mais elle semblait +pourtant si placide, si paisible que je finis +par rejeter mon soupçon, par croire à une +coïncidence bizarre, ne pouvant imaginer +une pareille dissimulation de sa part. Et +après une heure de causerie amicale, coupée +d'ailleurs par vingt entrées de sa petite +fille, je dus m'en aller fort embêté.</p> + +<p>Et figure-toi que le lendemain...</p> + +<p>—Ç'a a été la même chose?</p> + +<p>—Oui... et le lendemain encore. Et ça +a duré ainsi trois semaines, sans une +explication, sans que rien me révélât cette +conduite bizarre dont cependant je soupçonnais +le secret.</p> + +<p>—Elles savaient tout?</p> + +<p>—Parbleu. Mais comment? Ah! j'en ai +eu du tourment avant de l'apprendre.</p> + +<p>—Comment l'as-tu su enfin?</p> + +<p>—Par lettres. Elles m'ont donné, le +même jour, dans les mêmes termes, mon +congé définitif.</p> + +<p>—Et?</p> + +<p>—Et voici... Tu sais, mon cher, que +les femmes ont toujours sur elles une +armée d'épingles. Les épingles à cheveux, +je les connais, je m'en méfie, et j'y veille, +mais les autres sont bien plus perfides, +ces sacrées petites épingles à tête noire +qui nous semblent toutes pareilles, à nous +grosse bêtes que nous sommes, mais +qu'elles distinguent, elles, comme nous +distinguons un cheval d'un chien.</p> + +<p>Or, il paraît qu'un jour ma petite ministère +avait laissé une de ces machines +révélatrices piquée dans ma tenture, près +de ma glace.</p> + +<p>Mon habitude, du premier coup, avait +aperçu sur l'étoffe ce petit point noir gros +comme une puce, et sans rien dire l'avait +cueilli, puis avait laissé à la même place +une de ses épingles à elle, noire aussi, +mais d'un modèle différent.</p> + +<p>Le lendemain, la ministère voulut reprendre +son bien, et reconnut aussitôt la +substitution; alors un soupçon lui vint, et +elle en mit deux, en les croisant.</p> + +<p>L'habitude répondit à ce signe télégraphique +par trois boules noires, l'une sur +l'autre.</p> + +<p>Une fois ce commerce commencé, elles +continuèrent à communiquer, sans se rien +dire, seulement pour s'épier. Puis il paraît +que l'habitude, plus hardie, enroula le long +de la petite pointe d'acier un mince papier +où elle avait écrit: «Poste restante, boulevard +Malesherbes, C. D.»</p> + +<p>Alors elles s'écrivirent. J'étais perdu. +Tu comprends que ça n'a pas été tout seul +entre elles. Elles y allaient avec précaution, +avec mille ruses, avec toute la prudence +qu'il faut en pareil cas. Mais l'habitude fît +un coup d'audace et donna un rendez-vous +à l'autre.</p> + +<p>Ce qu'elles se sont dit, je l'ignore! Je +sais seulement que j'ai fait les frais de leur +entretien. Et voilà!</p> + +<p>—C'est tout.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Tu ne les vois plus.</p> + +<p>—Pardon, je les vois encore comme +ami; nous n'avons pas rompu tout à fait.</p> + +<p>—Et elles, se sont-elles revues?</p> + +<p>—Oui, mon cher, elles sont devenues +intimes.</p> + +<p>—Tiens, tiens. Et ça ne te donne pas +une idée, ça?</p> + +<p>—Non, quoi?</p> + +<p>—Grand serin, l'idée de leur faire repiquer +des épingles doubles?</p> + + + +<br><br><br><br> +<a name="Hist8"></a> +<h2>DUCHOUX</h2> +<a href="#top" style="font size:12pt; font-family: serif;">Retour à l'index</a> + + + + +<p>En descendant le grand escalier du cercle +chauffé comme une serre par le calorifère, +le baron de Mordiane avait laissé ouverte +sa fourrure; aussi, lorsque la grande +porte de la rue se fut refermée sur lui, éprouva-t-il +un frisson de froid profond, un de +ces frissons brusques et pénibles qui rendent +triste comme un chagrin. Il avait +perdu quelque argent, d'ailleurs, et son +estomac, depuis quelque temps, le faisait +souffrir, ne lui permettait plus de manger +à son gré.</p> + +<p>Il allait rentrer chez lui, et soudain la +pensée de son grand appartement vide, du +valet de pied dormant dans l'antichambre, +du cabinet où l'eau tiédie pour la toilette +du soir chantait doucement sur le réchaud +à gaz, du lit large, antique et solennel +comme une couche mortuaire, lui fit entrer +jusqu'au fond du coeur, jusqu'au fond de la +chair, un autre froid plus douloureux encore +que celui de l'air glacé.</p> + +<p>Depuis quelques années il sentait s'appesantir +sur lui ce poids de la solitude qui +écrase quelquefois les vieux garçons. Jadis, +il était fort, alerte et gai, donnant tous ses +jours au sport et toutes ses nuits aux fêtes. +Maintenant, il s'alourdissait et ne prenait +plus plaisir à grand'chose. Les exercices +le fatiguaient, les soupers et même les dîners +lui faisaient mal, les femmes l'ennuyaient +autant qu'elles l'avaient autrefois +amusé.</p> + +<p>La monotonie des soirs pareils, des +mêmes amis retrouvés au même lieu, au +cercle, de la même partie avec des chances +et des déveines balancées, des mêmes propos +sur les mêmes choses, du même esprit +dans les mêmes bouches, des mêmes +plaisanteries sur les mêmes sujets, des +mêmes médisances sur les mêmes femmes, +l'écoeurait au point de lui donner, par moments, +de véritables désirs de suicide. Il +ne pouvait plus mener cette vie régulière +et vide, si banale, si légère et si lourde en +même temps, et il désirait quelque chose +de tranquille, de reposant, de confortable, +sans savoir quoi.</p> + +<p>Certes, il ne songeait pas à se marier, +car il ne se sentait pas le courage de se +condamner à la mélancolie, à la servitude +conjugale, à cette odieuse existence de +deux êtres, qui, toujours ensemble, se connaissaient +jusqu'à ne plus dire un mot qui +ne soit prévu par l'autre, à ne plus faire un +geste qui ne soit attendu, à ne plus avoir +une pensée, un désir, un jugement qui ne +soient devinés. Il estimait qu'une personne +ne peut être agréable à voir encore que +lorsqu'on la connaît peu, lorsqu'il reste en +elle du mystère, de l'inexploré, lorsqu'elle +demeure un peu inquiétante et voilée. Donc +il lui aurait fallu une famille qui n'en fût +pas une, où il aurait pu passer une partie +seulement de sa vie; et, de nouveau, le +souvenir de son fils le hanta.</p> + +<p>Depuis un an, il y songeait sans cesse, +sentant croître en lui l'envie irritante de le +voir, de le connaître. Il l'avait eu dans sa +jeunesse, au milieu de circonstances dramatiques +et tendres. L'enfant, envoyé dans +le Midi, avait été élevé près de Marseille, +sans jamais connaître le nom de son père.</p> + +<p>Celui-ci avait payé d'abord les mois de +nourrice, puis les mois de collège, puis les +mois de fête, puis la dot pour un mariage +raisonnable. Un notaire discret avait servi +d'intermédiaire sans jamais rien révéler.</p> + +<p>Le baron de Mordiane savait donc seulement +qu'un enfant de son sang vivait +quelque part, aux environs de Marseille, +qu'il passait pour intelligent et bien élevé, +qu'il avait épousé la fille d'un architecte entrepreneur, +dont il avait pris la suite. Il passait +aussi pour gagner beaucoup d'argent.</p> + +<p>Pourquoi n'irait-il pas voir ce fils inconnu, +sans se nommer, pour l'étudier d'abord +et s'assurer qu'il pourrait au besoin trouver +un refuge agréable dans cette famille?</p> + +<p>Il avait fait grandement les choses, donné +une belle dot acceptée avec reconnaissance. +Il était donc certain de ne pas se heurter +contre un orgueil excessif; et cette pensée, +ce désir, reparus tous les jours, de partir +pour le Midi, devenaient en lui irritants +comme une démangeaison. Un bizarre attendrissement +d'égoïste le sollicitait aussi, +à l'idée de cette maison riante et chaude, +au bord de la mer, où il trouverait sa belle-fille +jeune et jolie, ses petits-enfants aux +bras ouverts, et son fils qui lui rappellerait +l'aventure charmante et courte des lointaines +années. Il regrettait seulement +d'avoir donné tant d'argent, et que cet argent +eût prospéré entre les mains du jeune +homme, ce qui ne lui permettait plus de +se présenter en bienfaiteur.</p> + +<p>Il allait, songeant à tout cela, la tête +enfoncée dans son col de fourrure; et sa +résolution fut prise brusquement. Un fiacre +passait; il l'appela, se fit conduire chez +lui; et quand son valet de chambre, réveillé, +eut ouvert la porte:</p> + +<p>—Louis, dit-il, nous partons demain soir +pour Marseille. Nous y resterons peut-être +une quinzaine de jours. Vous allez faire +tous les préparatifs nécessaires.</p> + +<p>Le train roulait, longeant le Rhône sablonneux, +puis traversait des plaines jaunes, +des villages clairs, un grand pays fermé au +loin par des montagnes nues.</p> + +<p>Le baron de Mordiane, réveillé après +une nuit en sleeping, se regardait avec +mélancolie dans la petite glace de son nécessaire. +Le jour cru du Midi lui montrait +des rides qu'il ne se connaissait pas encore: +un état de décrépitude ignoré dans la demi-ombre +des appartements parisiens.</p> + +<p>Il pensait, en examinant le coin des +yeux, les paupières fripées, les tempes, le +front dégarnis:</p> + +<p>—-Bigre, je ne suis pas seulement défraîchi. +Je suis avancé.</p> + +<p>Et son désir de repos grandit soudain, +avec une vague envie, née en lui pour la +première fois, de tenir sur ses genoux ses +petits-enfants.</p> + +<p>Vers une heure de l'après-midi, il arriva, +dans un landau loué à Marseille, +devant une de ces maisons de campagne +méridionales si blanches, au bout de leur +avenue de platanes, qu'elles éblouissent et +font baisser les yeux. Il souriait en suivant +l'allée et pensait:</p> + +<p>—Bigre, c'est gentil!</p> + +<p>Soudain, un galopin de cinq à six ans +apparut, sortant d'un arbuste, et demeura +debout au bord du chemin, regardant le +monsieur avec ses yeux ronds.</p> + +<p>Mordiane s'approcha:</p> + +<p>—Bonjour, mon garçon.</p> + +<p>Le gamin ne répondit pas.</p> + +<p>Le baron, alors, s'étant penché, le prit +dans ses bras pour l'embrasser, puis, suffoqué +par une odeur d'ail dont l'enfant +tout entier semblait imprégné, il le remit +brusquement à terre en murmurant:</p> + +<p>—Oh! c'est l'enfant du jardinier.</p> + +<p>Et il marcha vers la demeure.</p> + +<p>Le linge séchait sur une corde devant +la porte, chemises, serviettes, torchons, +tabliers et draps, tandis qu'une garniture +de chaussettes alignées sur des ficelles superposées +emplissait une fenêtre entière, +pareille aux étalages de saucisses devant +les boutiques de charcutiers.</p> + +<p>Le baron appela.</p> + +<p>Une servante apparut, vraie servante du +Midi, sale et dépeignée, dont les cheveux, +par mèches, lui tombaient sur la face, +dont la jupe, sous l'accumulation des taches +qui l'avaient assombrie, gardait de +sa couleur ancienne quelque chose de tapageur, +un air de foire champêtre et de +robe de saltimbanque.</p> + +<p>Il demanda:</p> + +<p>—M. Duchoux est-il chez lui?</p> + +<p>Il avait donné, jadis, par plaisanterie +de viveur sceptique, ce nom à l'enfant +perdu afin qu'on n'ignorât point qu'il +avait été trouvé sous un chou.</p> + +<p>La servante répéta:</p> + +<p>—Vous demandez M. Duchouxe?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Té, il est dans la salle, qui tire ses +plans.</p> + +<p>—Dites-lui que M. Merlin demande à +lui parler.</p> + +<p>Elle reprit, étonnée:</p> + +<p>—Hé! donc, entrez, si vous voulez le voir. +Et elle cria:</p> + +<p>—Mosieu Duchouxe, une visite!</p> + +<p>Le baron entra, et, dans une grande +salle, assombrie par les volets à moitié +clos, il aperçut indistinctement des gens +et des choses qui lui parurent malpropres.</p> + +<p>Debout devant une table surchargée +d'objets de toute sorte, un petit homme +chauve traçait des lignes sur un large papier.</p> + +<p>Il interrompit son travail et fit deux pas.</p> + +<p>Son gilet ouvert, sa culotte déboutonnée, +les poignets de sa chemise relevés, +indiquaient qu'il avait fort chaud, et il +était chaussé de souliers boueux révélant +qu'il avait plu quelques jours auparavant.</p> + +<p>Il demanda, avec un fort accent méridional:</p> + +<p>—À qui ai-je l'honneur?...</p> + +<p>—Monsieur Merlin... Je viens vous +consulter pour un achat de terrain à bâtir.</p> + +<p>—Ah! ah! très bien!</p> + +<p>Et Duchoux, se tournant vers sa femme, +qui tricotait dans l'ombre:</p> + +<p>—Débarrasse une chaise, Joséphine.</p> + +<p>Mordiane vit alors une femme jeune, +qui semblait déjà vieille, comme on est +vieux à vingt-cinq ans en province, faute +de soins, de lavages répétés, de tous les +petits soucis, de toutes les petites propretés, +de toutes les petites attentions de la +toilette féminine qui immobilisent la fraîcheur +et conservent, jusqu'à près de cinquante +ans, le charme et la beauté. Un +fichu sur les épaules, les cheveux noués à +la diable, de beaux cheveux épais et noirs, +mais qu'on devinait peu brossés, elle allongea +vers une chaise des mains de bonne et +enleva une robe d'enfant, un couteau, un +bout de ficelle, un pot à fleurs vide et une +assiette grasse demeurés sur le siège qu'elle +tendit ensuite au visiteur.</p> + +<p>Il s'assit et s'aperçut alors que la table +de travail de Duchoux portait, outre les +livres et les papiers, deux salades fraîchement +cueillies, une cuvette, une brosse à +cheveux, une serviette, un revolver et plusieurs +tasses non nettoyées.</p> + +<p>L'architecte vit ce regard et dit en souriant:</p> + +<p>—Excusez! il y a un peu de désordre +dans le salon; ça tient aux enfants.</p> + +<p>Et il approcha sa chaise pour causer avec +le client.</p> + +<p>—Donc, vous cherchez un terrain aux +environs de Marseille?</p> + +<p>Son haleine, bien que venue de loin, +apporta au baron ce souffle d'ail qu'exhalent +les gens du Midi ainsi que des fleurs +leur parfum.</p> + +<p>Mordiane demanda:</p> + +<p>—C'est votre fils que j'ai rencontré +sous les platanes?</p> + +<p>—Oui. Oui, le second.</p> + +<p>—Vous en avez deux?</p> + +<p>—Trois, monsieur, un par an.</p> + +<p>Et Duchoux semblait plein d'orgueil.</p> + +<p>Le baron pensait: «S'ils fleurent tous +le même bouquet, leur chambre doit être +une vraie serre.»</p> + +<p>Il reprit:</p> + +<p>—Oui, je voudrais un joli terrain près +de la mer, sur une petite plage déserte...</p> + +<p>Alors Duchoux s'expliqua. Il en avait +dix, vingt, cinquante, cent et plus, de terrains +dans ces conditions, à tous les prix, +pour tous les goûts. Il parlait comme coule +une fontaine, souriant, content de lui, remuant +sa tête chauve et ronde.</p> + +<p>Et Mordiane se rappelait une petite +femme blonde, mince, un peu mélancolique +et disant si tendrement: «Mon cher +aimé» que le souvenir seul avivait le sang +de ses veines. Elle l'avait aimé avec passion, +avec folie, pendant trois mois; puis, +devenue enceinte en l'absence de son mari +qui était gouverneur d'une colonie, elle +s'était sauvée, s'était cachée, éperdue de +désespoir et de terreur, jusqu'à la naissance +de l'enfant que Mordiane avait emporté, un +soir d'été et qu'ils n'avaient jamais revu.</p> + +<p>Elle était morte de la poitrine trois ans +plus tard, là-bas, dans la colonie de son +mari qu'elle était allé rejoindre. Il avait +devant lui leur fils; qui disait, en faisant +sonner les finales comme des notes de +métal:</p> + +<p>—Ce terrain-là, monsieur, c'est une +occasion unique...</p> + +<p>Et Mordiane se rappelait l'autre voix, légère +comme un effleurement de brise, murmurant:</p> + +<p>—Mon cher aimé, nous ne nous séparerons +jamais...</p> + +<p>Et il se rappelait ce regard bleu, doux, +profond, dévoué, en contemplant l'oeil rond, +bleu aussi, mais vide de ce petit homme ridicule +qui ressemblait à sa mère, pourtant...</p> + +<p>Oui, il lui ressemblait de plus en plus de +seconde en seconde; il lui ressemblait par +l'intonation, par le geste, par toute l'allure; +il lui ressemblait comme un singe +ressemble à l'homme; mais il était d'elle, +il avait d'elle mille traits déformés irrécusables, +irritants, révoltants. Le baron +souffrait, hanté soudain par cette ressemblance +horrible, grandissant toujours, exaspérante, +affolante, torturante comme un +cauchemar, comme un remords!</p> + +<p>Il balbutia:</p> + +<p>—Quand pourrons-nous voir ensemble +ce terrain?</p> + +<p>—Mais, demain, si vous voulez.</p> + +<p>—Oui, demain. Quelle heure?</p> + +<p>—Une heure.</p> + +<p>—Ça va.</p> + +<p>L'enfant rencontré sous l'avenue apparut +dans la porte ouverte et cria:</p> + +<p>—Païré!</p> + +<p>On ne lui répondit pas.</p> + +<p>Mordiane était debout avec une envie de +se sauver, de courir, qui lui faisait frémir +les jambes. Ce «Païré» l'avait frappé +comme une balle. C'était à lui qu'il s'adressait, +c'était pour lui, ce païré à l'ail, ce +païré du Midi.</p> + +<p>Oh! qu'elle sentait bon, l'amie d'autrefois!</p> + +<p>Duchoux le reconduisait.</p> + +<p>—C'est à vous, cette maison? dit le baron.</p> + +<p>—Oui monsieur, je l'ai achetée dernièrement. +Et j'en suis fier. Je suis enfant +du hasard, moi, monsieur, et je ne m'en +cache pas; j'en suis fier. Je ne dois rien à +personne, je suis le fils de mes oeuvres; je +me dois tout à moi-même.</p> + +<p>L'enfant, resté sur le seuil, criait de nouveau, +mais de loin:</p> + +<p>—Païré!</p> + +<p>Mordiane, secoué de frissons, saisi de +panique, fuyait comme on fuit devant un +grand danger.</p> + +<p>—Il va me deviner, me reconnaître, +pensait-il. Il va me prendre dans ses bras +et me crier aussi: «Païré», en me donnant +par le visage un baiser parfumé d'ail.</p> + +<p>—A demain, monsieur.</p> + +<p>—A demain, une heure.</p> + + +<p>Le landau roulait sur la route blanche.</p> + +<p>—Cocher, à la gare!</p> + +<p>Et il entendait deux voix, une lointaine +et douce, la voix affaiblie et triste des +morts, qui disait: «Mon cher aimé». Et +l'autre sonore, chantante, effrayante, qui +criait: «Païré», comme on crie: «Arrêtez-le», +quand un voleur fuit dans les rues.</p> + +<p>Le lendemain soir, en entrant au cercle, +le comte d'Etreillis lui dit:</p> + +<p>—On ne vous a pas vu depuis trois jours. +Avez-vous été malade?</p> + +<p>—Oui, un peu souffrant. J'ai des migraines, +de temps en temps.</p> + + + + +<br><br><br><br> +<a name="Hist9"></a> +<h2>LE RENDEZ-VOUS</h2> +<a href="#top" style="font size:12pt; font-family: serif;">Retour à l'index</a> + + + + +<p>Son chapeau sur la tête, son manteau +sur le dos, un voile noir sur le nez, un +autre dans sa poche dont elle doublerait le +premier quand elle serait montée dans le +fiacre coupable, elle battait du bout de son +ombrelle la pointe de sa bottine, et demeurait +assise dans sa chambre, ne pouvant se +décider à sortir, pour aller à ce rendez-vous.</p> + +<p>Combien de fois, pourtant, depuis deux +ans, elle s'était habillée ainsi, pendant +les heures de Bourse de son mari, un +agent de change très mondain, pour +rejoindre dans son logis de garçon le beau +vicomte de Martelet, son amant.</p> + +<p>La pendule derrière son dos battait les +secondes vivement; un livre à moitié lu +bâillait sur le petit bureau de bois de +rose, entre les fenêtres, et un fort parfum +de violette, exhalé par deux petits bouquets +baignant en deux mignons vases de Saxe +sur la cheminée, se mêlait à une vague +odeur de verveine soufflée sournoisement +par la porte du cabinet de toilette demeurée +entr'ouverte.</p> + +<p>L'heure sonna—trois heures—et la +mit debout. Elle se retourna pour regarder +le cadran, puis sourit, songeant:—«Il +m'attend déjà. Il va s'énerver». Alors, +elle sortit, prévint le valet de chambre +qu'elle serait rentrée dans une heure au +plus tard—un mensonge—descendit +l'escalier et s'aventura dans la rue, à pied.</p> + +<p>On était aux derniers jours de mai, à +cette saison délicieuse où le printemps de +la campagne semble faire le siège de Paris +et le conquérir par-dessus les toits, envahir +les maisons, à travers les murs, faire +fleurir la ville, y répandre une gaieté sur +la pierre des façades, l'asphalte des +trottoirs et le pavé des chaussées, la baigner, +la griser de sève comme un bois qui +verdit.</p> + +<p>Madame Haggan fit quelques pas à droite +avec l'intention de suivre, comme toujours, +la rue de Provence où elle hélerait un +fiacre, mais la douceur de l'air; cette émotion +de l'été qui nous entre dans la gorge +en certains jours, la pénétra si brusquement, +que, changeant d'idée, elle prit la +rue de la Chaussée-d'Antin, sans savoir +pourquoi, obscurément attirée par le désir +de voir des arbres dans le square de la +Trinité. Elle pensait: «Bah! il m'attendra +dix minutes de plus.» Cette idée, de nouveau, +la réjouissait, et, tout en marchant +à petits pas, dans la foule, elle croyait le +voir s'impatienter, regarder l'heure, ouvrir +la fenêtre, écouter à la porte, s'asseoir +quelques instants, se relever, et, n'osant +pas fumer, car elle le lui avait défendu les +jours de rendez-vous, jeter sur la boîte aux +cigarettes des regards désespérés.</p> + +<p>Elle allait doucement, distraite par tout +ce qu'elle rencontrait, par les figures et +les boutiques, ralentissant le pas de plus +en plus et si peu désireuse d'arriver qu'elle +cherchait, aux devantures, des prétextes +pour s'arrêter.</p> + +<p>Au bout de la rue, devant l'église, la verdure +du petit square l'attira si fortement +qu'elle traversa la place, entra dans le jardin, +cette cage à enfants, et fit deux fois le +tour de l'étroit gazon, au milieu des nounous +enrubannées, épanouies, bariolées, +fleuries. Puis elle prit une chaise, s'assit, +et levant les yeux vers le cadran rond +comme une lune dans le clocher, elle regarda +marcher l'aiguille.</p> + +<p>Juste à ce moment la demie sonna, et +son coeur tressaillit d'aise en entendant +tinter les cloches du carillon. Une demi-heure +de gagnée, plus un quart d'heure +pour atteindre la rue Miromesnil, et quelques +minutes encore de flânerie,—une +heure! une heure volée au rendez-vous! +Elle y resterait quarante minutes à peine, +et ce serait fini encore une fois.</p> + +<p>Dieu! comme ça l'ennuyait d'aller là-bas! +Ainsi qu'un patient montant chez le dentiste, +elle portait en son coeur le souvenir +intolérable de tous les rendez-vous passés, +un par semaine en moyenne depuis deux +ans, et la pensée qu'un autre allait avoir +lieu, tout à l'heure, la crispait d'angoisse +de la tête aux pieds. Non pas que ce fût +bien douloureux, douloureux comme une +visite au dentiste, mais c'était si ennuyeux, +si ennuyeux, si compliqué, si long, si pénible +que tout, tout, même une opération, lui +aurait paru préférable. Elle y allait pourtant, +très lentement, à tous petits pas, en +s'arrêtant, en s'asseyant, en flânant partout, +mais elle y allait. Oh! elle aurait bien +voulu manquer encore celui-là, mais elle +avait fait poser ce pauvre vicomte, deux +fois de suite le mois dernier, et elle n'osait +point recommencer si tôt. Pourquoi y retournait-elle? +Ah! pourquoi? Parce qu'elle +en avait pris l'habitude, et qu'elle n'avait +aucune raison à donner à ce malheureux +Martelet quand il voudrait connaître ce +pourquoi! Pourquoi avait-elle commencé? +Pourquoi? Elle ne le savait plus! L'avait-elle +aimé? C'était possible! Pas bien fort, +mais un peu, voilà si longtemps! Il était +bien, recherché, élégant, galant, et représentait +strictement, au premier coup d'oeil, +l'amant parfait d'une femme du monde. +La cour avait duré trois mois,—temps +normal, lutte honorable, résistance suffisante—puis +elle avait consenti, avec +quelle émotion, quelle crispation, quelle +peur horrible et charmante à ce premier +rendez-vous, suivi de tant d'autres, dans +ce petit entresol de garçon, rue de Miromesnil. +Son coeur? Qu'éprouvait alors son +petit coeur de femme séduite, vaincue, conquise, +en passant pour la première fois la +porte de cette maison de cauchemar? Vrai, +elle ne le savait plus! Elle l'avait oublié! +On se souvient d'un fait, d'une date, d'une +chose, mais on ne se souvient guère, deux +ans plus tard, d'une émotion qui s'est envolée +très vite, parce qu'elle était très légère. +Oh! par exemple, elle n'avait pas +oublié les autres, ce chapelet de rendez-vous, +ce chemin de la croix de l'amour, +aux stations si fatigantes, si monotones, +si pareilles, que la nausée lui montait aux +lèvres en prévision de ce que ce serait tout +à l'heure.</p> + +<p>Dieu! ces fiacres qu'il fallait appeler pour +aller là, ils ne ressemblaient pas aux autres +fiacres, dont on se sert pour les +courses ordinaires! Certes, les cochers +devinaient. Elle le sentait rien qu'à la façon +dont ils la regardaient, et ces yeux des cochers +de Paris sont terribles! Quand on +songe qu'à tout moment, devant le tribunal, +ils reconnaissent, au bout de plusieurs +années, des criminels qu'ils ont conduits +une seule fois, en pleine nuit, d'une rue +quelconque à une gare, et qu'ils ont affaire +à presque autant de voyageurs qu'il y a +d'heures dans la journée, et que leur mémoire +est assez sûre pour qu'ils affirment: +«Voilà bien l'homme que j'ai chargé rue +des Martyrs, et déposé gare de Lyon, à +minuit quarante, le 10 juillet de l'an dernier!» +n'y a-t-il pas de quoi frémir, lorsqu'on +risque ce que risque une jeune +femme allant à un rendez-vous, en confiant +sa réputation au premier venu de ces cochers! +Depuis deux ans elle en avait employé, +pour ce voyage de la rue Miromesnil, +au moins cent à cent vingt, en +comptant un par semaine. C'étaient autant +de témoins qui pouvaient déposer contre +elle dans un moment critique.</p> + +<p>Aussitôt dans le fiacre, elle tirait de sa +poche l'autre voile, épais et noir comme un +loup, et se l'appliquait sur les yeux. Cela +cachait le visage, oui, mais le reste, la +robe, le chapeau, l'ombrelle, ne pouvait-on +pas les remarquer, les avoir vus déjà? Oh! +dans cette rue de Miromesnil, quel supplice! +Elle croyait reconnaître tous les passants, +tous les domestiques, tout le monde. +A peine la voiture arrêtée, elle sautait et +passait en courant devant le concierge +toujours debout sur le seuil de sa loge. En +voilà un qui devait tout savoir, tout,—son +adresse,—son nom,—la profession de +son mari,—tout,—car ces concierges +sont les plus subtils des policiers! Depuis +deux ans elle voulait l'acheter, lui donner, +lui jeter, un jour ou l'autre, un billet de +cent francs en passant devant lui. Pas une +fois elle n'avait osé faire ce petit mouvement +de lui lancer aux pieds ce bout de +papier roulé! Elle avait peur.—De quoi?—Elle +ne savait pas!—D'être rappelée, +s'il ne comprenait point? D'un scandale? +d'un rassemblement dans l'escalier? d'une +arrestation peut-être? Pour arriver à la +porte du vicomte, il n'y avait guère qu'un +demi-étage à monter, et il lui paraissait +haut comme la tour Saint-Jacques! A peine +engagée dans le vestibule, elle se sentait +prise dans une trappe, et le moindre bruit +devant ou derrière elle, lui donnait une +suffocation. Impossible de reculer, avec ce +concierge et la rue qui lui fermaient la retraite; +et si quelqu'un descendait juste à +ce moment, elle n'osait pas sonner chez +Martelet et passait devant la porte comme +si elle allait ailleurs! Elle montait, montait, +montait! Elle aurait monté quarante +étages! Puis, quand tout semblait redevenu +tranquille dans la cage de l'escalier, elle +redescendait en courant avec l'angoisse +dans l'âme de ne pas reconnaître l'entresol!</p> + +<p>Il était là, attendant dans un costume +galant en velours doublé de soie, très coquet, +mais un peu ridicule, et depuis deux +ans, il n'avait rien changé à sa manière de +l'accueillir, mais rien, pas un geste!</p> + +<p>Dès qu'il avait refermé la porte, il lui +disait: «Laissez-moi baiser vos mains, +ma chère, chère amie!» Puis il la suivait +dans la chambre, où volets clos et lumières +allumées, hiver comme été, par +chic sans doute, il s'agenouillait devant +elle en la regardant de bas en haut avec +un air d'adoration. Le premier jour ça +avait été très gentil, très réussi, ce mouvement-là! +Maintenant elle croyait voir +M. Delaunay jouant pour la cent vingtième +fois le cinquième acte d'une pièce à succès. +Il fallait changer ses effets.</p> + +<p>Et puis après, oh! mon Dieu! après! +c'était le plus dur! Non, il ne changeait +pas ses effets, le pauvre garçon! Quel bon +garçon, mais banal!...</p> + +<p>Dieu que c'était difficile de se déshabiller +sans femme de chambre! Pour une +fois, passe encore, mais toutes les semaines +cela devenait odieux! Non, vrai, un homme +ne devrait pas exiger d'une femme une pareille +corvée! Mais s'il était difficile de se +déshabiller, se rhabiller devenait presque +impossible et énervant à crier, exaspérant +à gifler le monsieur qui disait, tournant +autour d'elle d'un air gauche:—«Voulez-vous +que je vous aide.»—L'aider! Ah +oui! à quoi? De quoi était-il capable? Il +suffisait de lui voir une épingle entre les +doigts pour le savoir.</p> + +<p>C'est à ce moment-là peut-être qu'elle +avait commencé à le prendre en grippe. +Quand il disait: «Voulez-vous que je vous +aide!» Elle l'aurait tué. Et puis était-il +possible qu'une femme ne finît point par +détester un homme qui, depuis deux +ans, l'avait forcée plus de cent vingt +fois à se rhabiller sans femme de chambre?</p> + +<p>Certes il n'y avait pas beaucoup d'hommes +aussi maladroits que lui, aussi peu +dégourdis, aussi monotones. Ce n'était pas +le petit baron de Grimbal qui aurait demandé +de cet air niais: «Voulez-vous que +je vous aide?» Il aurait aidé, lui, si vif, si +drôle, si spirituel. Voilà! C'était un diplomate; +il avait couru le monde, rôdé partout, +déshabillé et rhabillé sans doute des +femmes vêtues suivant toutes les modes de +la terre, celui-là!...</p> + +<p>L'horloge de l'église sonna les trois +quarts. Elle se dressa, regarda le cadran, +se mit à rire en murmurant «Oh! doit-il +être agité!» puis elle partit d'une marche +plus vive, et sortit du square.</p> + +<p>Elle n'avait point fait dix pas sur la +place quand elle se trouva nez à nez avec +un monsieur qui la salua profondément.</p> + +<p>—Tiens, vous, baron?—dit-elle, surprise. +Elle venait justement de penser à +lui.</p> + +<p>—Oui, madame.</p> + +<p>Et il s'informa de sa santé, puis, après +quelques vagues propos, il reprit:</p> + +<p>—Vous savez que vous êtes la seule—vous +permettez que je dise de mes amies, +n'est-ce pas?—qui ne soit point encore +venue visiter mes collections japonaises.</p> + +<p>—Mais, mon cher baron, une femme +ne peut aller ainsi chez un garçon?</p> + +<p>—Comment! comment! en voilà une +erreur quand il s'agit de visiter une collection +rare!</p> + +<p>—En tout cas, elle ne peut y aller +seule.</p> + +<p>—Et pourquoi pas? mais j'en ai reçu +des multitudes de femmes seules, rien que +pour ma galerie! J'en reçois tous les jours. +Voulez-vous que je vous les nomme—non—je +ne le ferai point. Il faut être discret +même pour ce qui n'est pas coupable. +En principe, il n'est inconvenant d'entrer +chez un homme sérieux, connu, dans une +certaine situation, que lorsqu'on y va pour +une cause inavouable!</p> + +<p>—Au fond, c'est assez juste ce que +vous dites-la.</p> + +<p>—Alors vous venez voir ma collection.</p> + +<p>—Quand?</p> + +<p>—Mais tout de suite.</p> + +<p>—Impossible, je suis pressée.</p> + +<p>—Allons donc. Voilà une demi-heure +que vous êtes assise dans le square.</p> + +<p>—Vous m'espionniez?</p> + +<p>—Je vous regardais.</p> + +<p>—Vrai, je suis pressée.</p> + +<p>—Je suis sûr que non. Avouez que +vous n'êtes pas très pressée.</p> + +<p>Madame Haggan se mit à rire, et avoua:</p> + +<p>—Non... non... pas... très...</p> + +<p>Un fiacre passait à les toucher. Le petit +baron cria: «Cocher!» et la voiture s'arrêta. +Puis, ouvrant la portière:</p> + +<p>—Montez, madame.</p> + +<p>—Mais, baron, non, c'est impossible, +je ne peux pas aujourd'hui.</p> + +<p>—Madame, ce que vous faites est imprudent, +montez! On commence à nous regarder, +vous allez former un attroupement; +on va croire que je vous enlève et nous +arrêter tous les deux, montez, je vous en +prie!</p> + +<p>Elle monta, effarée, abasourdie. Alors +il s'assit auprès d'elle en disant au cocher: +«rue de Provence».</p> + +<p>Mais soudain elle s'écria:</p> + +<p>—Oh! mon Dieu, j'oubliais une dépêche +très pressée, voulez-vous me conduire, +d'abord, au premier bureau télégraphique?</p> + +<p>Le fiacre s'arrêta un peu plus loin, rue +de Châteaudun, et elle dit au baron:</p> + +<p>—Pouvez-vous me prendre une carte +de cinquante centimes? J'ai promis à mon +mari d'inviter Martelet à dîner pour demain, +et j'ai oublié complètement.</p> + +<p>Quand le baron fut revenu, sa carte +bleue à la main, elle écrivit au crayon:</p> + +<p>—«Mon cher ami, je suis très souffrante; +j'ai une névralgie atroce qui me +tient au lit. Impossible sortir. Venez dîner +demain soir pour que je me fasse pardonner.</p> + +<p>«JEANNE.»</p> + +<p>Elle mouilla la colle, ferma soigneusement, +mit l'adresse: «Vicomte de Martelet, +240, rue Miromesnil,» puis, rendant +la carte au baron:</p> + +<p>—Maintenant, voulez-vous avoir la +complaisance de jeter ceci dans la boîte +aux télégrammes.</p> + + + + +<br><br><br><br> +<a name="Hist10"></a> +<h2>LE PORT</h2> +<a href="#top" style="font size:12pt; font-family: serif;">Retour à l'index</a> + + + + + +<h3>I</h3> + + +<p>Sorti du Havre le 3 mai 1882, pour un +voyage dans les mers de Chine, le trois-mâts +carré <i>Notre-Dame-des-Vents,</i> rentra +au port de Marseille le 8 août 1886, après +quatre ans de voyages. Son premier chargement +déposé dans le port chinois où il +se rendait, il avait trouvé sur-le-champ un +fret nouveau pour Buenos-Ayres, et de là, +avait pris des marchandises pour le Brésil.</p> + +<p>D'autres traversées, encore des avaries, +des réparations, les calmes de plusieurs +mois, les coups de vent qui jettent hors la +route, tous les accidents, aventures et +mésaventures de mer, enfin, avaient tenu +loin de sa patrie ce trois-mâts normand +qui revenait à Marseille le ventre plein +de boîtes de fer-blanc contenant des conserves +d'Amérique.</p> + +<p>Au départ il avait à bord, outre le capitaine +et le second, quatorze matelots, huit +normands et six bretons. Au retour il ne +lui restait plus que cinq bretons et quatre +normands, le breton était mort en route, +les quatre normands disparus en des circonstances +diverses avaient été remplacés +par deux américains, un nègre et un norvégien +racolé, un soir, dans un cabaret de +Singapour.</p> + +<p>Le gros bateau, les voiles carguées, +vergues en croix sur sa mâture, traîné par +un remorqueur marseillais qui haletait +devant lui, roulant sur un reste de houle +que le calme survenu laissait mourir tout +doucement, passa devant le château d'If, +puis sous tous les rochers gris de la rade +que le soleil couchant couvrait d'une buée +d'or, et il entra dans le vieux port où sont +entassés, flanc contre flanc, le long des +quais, tous les navires du monde, pêle-mêle, +grands et petits, de toute forme et +de tout gréement, trempant comme une +bouillabaisse de bateaux en ce bassin trop +restreint, plein d'eau putride où les coques +se frôlent, se frottent, semblent marinées +dans un jus de flotte.</p> + +<p><i>Notre-Dame-des-Vents</i> prit sa place, +entre un brick italien et une goélette anglaise +qui s'écartèrent pour laisser passer +ce camarade; puis, quand toutes les formalités +de la douane et du port eurent +été remplies, le capitaine autorisa les +deux tiers de son équipage à passer la +soirée dehors.</p> + +<p>La nuit était venue. Marseille s'éclairait. +Dans la chaleur de ce soir d'été, un +fumet de cuisine à l'ail flottait sur la cité +bruyante, pleine de voix, de roulements, +de claquements, de gaieté méridionale.</p> + +<p>Dès qu'ils se sentirent sur le port, les +dix hommes que la mer roulait depuis des +mois se mirent en marche tout doucement, +avec une hésitation d'êtres dépaysés, désaccoutumés +des villes, deux par deux, en +procession.</p> + +<p>Ils se balançaient, s'orientaient, flairant +les ruelles qui aboutissent au port, enfiévrés +par un appétit d'amour qui avait +grandi dans leurs corps pendant leurs +derniers soixante-six jours de mer. Les +normands marchaient en tête, conduits +par Célestin Duclos, un grand gars fort et +malin qui servait de capitaine aux autres +chaque fois qu'ils mettaient pied à terre. +Il devinait les bons endroits, inventait des +tours de sa façon et ne s'aventurait pas +trop dans les bagarres si fréquentes entre +matelots dans les ports. Mais quand il y +était pris il ne redoutait personne.</p> + +<p>Après quelque hésitation entre toutes +les rues obscures qui descendent vers la +mer comme des égouts et dont sortent +des odeurs lourdes, une sorte d'haleine +de bouges, Célestin se décida pour une +espèce de couloir, tortueux où brillaient, +au-dessus des portes, des lanternes en +saillie portant des numéros énormes sur +leurs verres dépolis et colorés. Sous la +voûte étroite des entrées, des femmes en +tablier, pareilles à des bonnes, assises sur +des chaises de paille, se levaient en les +voyant venir, faisant trois pas jusqu'au +ruisseau qui séparait la rue en deux et +coupaient la route à cette file d'hommes +qui s'avançaient lentement, en chantonnant +et en ricanant, allumés déjà par +le voisinage de ces prisons de prostituées.</p> + +<p>Quelquefois, au fond d'un vestibule, +apparaissait, derrière une seconde porte +ouverte soudain et capitonnée de cuir +brun, une grosse fille dévêtue, dont les +cuisses lourdes et les mollets gras se dessinaient +brusquement sous un grossier +maillot de coton blanc. Sa jupe courte +avait l'air d'une ceinture bouffante; et la +chair molle de sa poitrine, de ses épaules +et de ses bras, faisait une tache rose sur +un corsage de velours noir bordé d'un +galon d'or. Elle appelait de loin: «Venez-vous, +jolis garçons?» et parfois sortait elle-même +pour s'accrocher à l'un d'eux et +l'attirer vers sa porte, de toute sa force, +cramponnée à lui comme une araignée qui +traîne une bête plus grosse qu'elle. +L'homme, soulevé par ce contact, résistait +mollement, et les autres s'arrêtaient pour +regarder, hésitants entre l'envie d'entrer +tout de suite et celle de prolonger encore +cette promenade appétissante. Puis, quand +la femme après des efforts acharnés avait +attiré le matelot jusqu'au seuil de son logis, +où toute la bande allait s'engouffrer derrière +lui, Célestin Duclos, qui s'y connaissait +en maisons, criait soudain: «Entre +pas là, Marchand, c'est pas l'endroit.»</p> + +<p>L'homme alors obéissant à cette voix se +dégageait d'une secousse brutale et les +amis se reformaient en bande, poursuivis +par les injures immondes de la fille exaspérée, +tandis que d'autres femmes, tout le +long de la ruelle, devant eux, sortaient +de leurs portes, attirées par le bruit, et +lançaient avec des voix enrouées des +appels pleins de promesses. Ils allaient +donc de plus en plus allumés, entre les +cajoleries et les séductions annoncées par +le choeur des portières d'amour de tout le +haut de la rue, et les malédictions ignobles +lancées contre eux par le choeur d'en bas, +par le choeur méprisé des filles désappointées. +De temps en temps ils rencontraient +une autre bande, des soldats +qui marchaient avec un battement de fer +sur la jambe, des matelots encore, des +bourgeois isolés, des employés de commerce. +Partout, s'ouvraient de nouvelles +rues étroites, étoilées de fanaux louches. +Ils allaient toujours dans ce labyrinthe de +bouges, sur ces pavés gras où suintaient +des eaux putrides, entre ces murs pleins +de chair de femme.</p> + +<p>Enfin Duclos se décida et s'arrêtant devant +une maison d'assez belle apparence, +il y fit entrer tout son monde.</p> + + + + + +<h3>II</h3> + + +<p>La fête fut complète! Quatre heures +durant, les dix matelots se gorgèrent d'amour +et de vin. Six mois de solde y passèrent.</p> + +<p>Dans la grande salle du café, ils étaient +installés en maîtres, regardant d'un oeil malveillant +les habitués ordinaires qui s'installaient +aux petites tables, dans les coins, +où une des filles demeurées libres, vêtue +en gros baby ou en chanteuse de café-concert, +courait les servir, puis s'asseyait +près d'eux.</p> + +<p>Chaque homme, en arrivant, avait choisi +sa compagne qu'il garda toute la soirée, +car le populaire n'est pas changeant. On +avait rapproché trois tables et, après la +première rasade, la procession dédoublée, +accrue d'autant de femmes qu'il y avait de +mathurins, s'était reformée dans l'escalier. +Sur les marches de bois, les quatre pieds +de chaque couple sonnèrent longtemps, +pendant que s'engouffrait, dans la porte +étroite qui menait aux chambres, ce long +défilé d'amoureux.</p> + +<p>Puis on redescendit pour boire, puis on +remonta de nouveau, puis on redescendit +encore.</p> + +<p>Maintenant, presque gris, ils gueulaient! +Chacun d'eux, les yeux rouges, sa préférée +sur les genoux, chantait ou criait, tapait +à coups de poings la table, s'entonnait du +vin dans la gorge, lâchait en liberté la brute +humaine. Au milieu d'eux, Célestin Duclos, +serrant contre lui une grande fille aux joues +rouges, à cheval sur ses jambes, la regardait +avec ardeur. Moins ivre que les autres, +non qu'il eût moins bu, il avait encore +d'autres pensées, et, plus tendre, cherchait +à causer. Ses idées le fuyaient un peu, +s'en allaient, revenaient et disparaissaient +sans qu'il pût se souvenir au juste de ce +qu'il avait voulu dire.</p> + +<p>Il riait, répétant:</p> + +<p>—Pour lors, pour lors... v'là longtemps +que t'es ici.</p> + +<p>—Six mois, répondit la fille.</p> + +<p>Il eut l'air content pour elle, comme si +c'eût été une preuve de bonne conduite, et +il reprit:</p> + +<p>—Aimes-tu c'te vie-là?</p> + +<p>Elle hésita, puis résignée:</p> + +<p>—On s'y fait. C'est pas plus embêtant +qu'autre chose. Être servante ou bien rouleuse, +c'est toujours des sales métiers.</p> + +<p>Il eut l'air d'approuver encore cette vérité.</p> + +<p>—T'es pas d'ici? dit-il.</p> + +<p>Elle fit «Non» de la tête, sans répondre.</p> + +<p>—T'es de loin?</p> + +<p>Elle fit «Oui» de la même façon.</p> + +<p>—D'où ça?</p> + +<p>Elle parut chercher, rassembler des souvenirs, +puis murmura:</p> + +<p>—De Perpignan.</p> + +<p>Il fut de nouveau très satisfait et dit:</p> + +<p>—Ah oui!</p> + +<p>A son tour elle demanda:</p> + +<p>—Toi, t'es marin?</p> + +<p>—Oui, ma belle.</p> + +<p>—Tu viens de loin?</p> + +<p>—Ah oui! J'en ai vu des pays, des +ports et de tout.</p> + +<p>—T'as fait le tour du monde, peut-être?</p> + +<p>—Je te crois, plutôt deux fois qu'une.</p> + +<p>De nouveau elle parut hésiter, chercher +en sa tête une chose oubliée, puis, d'une +voix un peu différente, plus sérieuse.</p> + +<p>—T'as rencontré beaucoup de navires +dans tes voyages?</p> + +<p>—Je te crois, ma belle.</p> + +<p>—T'aurais pas vu <i>Notre-Dame-des-Vents</i>, +par hasard?</p> + +<p>Il ricana:</p> + +<p>—Pas plus tard que l'autre semaine.</p> + +<p>Elle pâlit, tout le sang quittant ses joues, +et demanda:</p> + +<p>—Vrai, bien vrai?</p> + +<p>—Vrai, comme je te parle.</p> + +<p>—Tu ments pas, au moins?</p> + +<p>Il leva la main.</p> + +<p>—D'vant l'bon Dieu! dit-il.</p> + +<p>—Alors, sais-tu si Célestin Duclos est +toujours dessus?</p> + +<p>Il fut surpris, inquiet, voulut avant de +répondre en savoir davantage.</p> + +<p>—Tu l'connais?</p> + +<p>A son tour elle devint méfiante.</p> + +<p>—Oh, pas moi! c'est une femme qui +l'connaît.</p> + +<p>—Une femme d'ici?</p> + +<p>—Non, d'à côté.</p> + +<p>—Dans la rue?</p> + +<p>—Non, dans l'autre.</p> + +<p>—Qué femme?</p> + +<p>—Mais, une femme donc, une femme +comme moi.</p> + +<p>—Qué qué l'y veut, c'te femme?</p> + +<p>—Je sais-t'y mé, quéque payse?</p> + +<p>Ils se regardèrent au fond des yeux, +pour s'épier, sentant, devinant que quelque +chose de grave allait surgir entre eux.</p> + +<p>Il reprit.</p> + +<p>—Je peux t'y la voir, c'te femme?</p> + +<p>—Quoi que tu l'y dirais?</p> + +<p>—J'y dirais... j'y dirais... que j'ai vu +Célestin Duclos.</p> + +<p>—Il se portait ben, au moins?</p> + +<p>—Comme toi et moi, c'est un gars?</p> + +<p>Elle se tut encore rassemblant ses idées, +puis, avec lenteur.</p> + +<p>—Ous qu'elle allait, <i>Notre-Dame-des-Vents?</i></p> + +<p>—Mais, à Marseille, donc.</p> + +<p>—Elle ne put réprimer un sursaut.</p> + +<p>—Ben vrai?</p> + +<p>—Ben vrai!</p> + +<p>—Tu l'connais Duclos?</p> + +<p>—Oui je l'connais.</p> + +<p>Elle hésita encore, puis tout doucement.</p> + +<p>—Ben. C'est ben!</p> + +<p>—Qué que tu l'y veux?</p> + +<p>—Écoute, tu y diras... non rien!</p> + +<p>Il la regardait toujours de plus en plus +gêné. Enfin il voulut savoir.</p> + +<p>—Tu l'connais itou, té?</p> + +<p>—Non, dit-elle.</p> + +<p>—Alors qué que tu l'y veux?</p> + +<p>Elle prit brusquement une résolution, se +leva, courut au comptoir où trônait la patronne, +saisit un citron qu'elle ouvrit et dont +elle fit couler le jus dans un verre, puis elle +emplit d'eau pure ce verre, et, le rapportant.</p> + +<p>—Bois ça!</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Pour faire passer le vin. Je te parlerai +d'ensuite.</p> + +<p>Il but docilement, essuya ses lèvres d'un +revers de main, puis annonça.</p> + +<p>—Ça y est, je t'écoute.</p> + +<p>—Tu vas me promettre de ne pas l'y +conter que tu m'as vue, ni de qui tu sais +ce que je te dirai. Faut jurer.</p> + +<p>Il leva la main, sournois.</p> + +<p>—Ça, je le jure.</p> + +<p>—Su l'bon Dieu?</p> + +<p>—Su l'bon Dieu.</p> + +<p>—Eh ben tu l'y diras que son père est +mort, que sa mère est morte, que son frère +est mort, tous trois en un mois, de fièvre +typhoïde, en janvier 1883, v'là trois ans +et demi.</p> + +<p>A son tour, il sentit que tout son sang +lui remuait dans le corps, et il demeura +pendant quelques instants tellement saisi +qu'il ne trouvait rien à répondre; puis il +douta et demanda.</p> + +<p>—T'es sûre?</p> + +<p>—Je suis sûre.</p> + +<p>—Qué qui te l'a dit?</p> + +<p>Elle posa les mains sur ses épaules, et +le regardant au fond des yeux.</p> + +<p>—Tu jures de ne pas bavarder.</p> + +<p>—Je le jure.</p> + +<p>—Je suis sa soeur!</p> + +<p>Il jeta ce nom, malgré lui.</p> + +<p>—Françoise?</p> + +<p>Elle le contempla de nouveau fixement, +puis, soulevée par une épouvante folle, +par une horreur profonde, elle murmura +tout bas, presque dans sa bouche.</p> + +<p>—Oh! oh! c'est toi, Célestin?</p> + +<p>Ils ne bougèrent plus, les yeux dans les +yeux.</p> + +<p>Autour d'eux, les camarades hurlaient +toujours! Le bruit des verres, des poings, +des talons scandant les refrains et les cris +aigus des femmes se mêlaient au vacarme +des chants.</p> + +<p>Il la sentait sur lui, enlacée à lui, chaude +et terrifiée, sa soeur! Alors, tout bas, de +peur que quelqu'un l'écoutât, si bas qu'elle +même l'entendit à peine.</p> + +<p>—Malheur! j'avons fait de la belle besogne!</p> + +<p>Elle eut, en une seconde, les yeux pleins +de larmes et balbutia.</p> + +<p>—C'est-il de ma faute?</p> + +<p>Mais, lui soudain.</p> + +<p>—Alors ils sont morts?</p> + +<p>—Ils sont morts.</p> + +<p>—Le pé, la mé, et le fré?</p> + +<p>—Les trois en un mois, comme je t'ai +dit. J'ai resté seule, sans rien que mes +hardes, vu que je devions le pharmacien, +l'médecin et l'enterrement des trois défunts, +que j'ai payé avec les meubles.</p> + +<p>J'entrai pour lors comme servante chez +maît'e Cacheux, tu sais bien, l'boiteux. +J'avais quinze ans tout juste à çu moment-là +pisque t'es parti quand j'en avais point +quatorze. J'ai fait une faute avec li. On est +si bête quand on est jeune. Pi j'allai +comme bonne du notaire qui m'a aussi +débauchée et qui me conduisit au Havre +dans une chambre. Bientôt il n'est point +r'venu; j'ai passé trois jours sans manger +et pi ne trouvant pas d'ouvrage, je suis +entrée en maison, comme bien d'autres. +J'en ai vu aussi du pays, moi! ah! et du +sale pays! Rouen, Évreux, Lille, Bordeaux, +Perpignan, Nice, et pi Marseille, où me +v'là!</p> + +<p>Les larmes lui sortaient des yeux et du +nez, mouillaient ses joues, coulaient dans +sa bouche.</p> + +<p>Elle reprit:</p> + +<p>—Je te croyais mort aussi, té? mon +pauv'e Célestin.</p> + +<p>Il dit:</p> + +<p>—Je t'aurais point r'connue, mé, t'étais +si p'tite alors, et te v'là si forte! mais +comment que tu ne m'as point reconnu, té?</p> + +<p>Elle eut un geste désespéré.</p> + +<p>—Je vois tant d'hommes qu'ils me +semblent tous pareils!</p> + +<p>Il la regardait toujours au fond des +yeux, étreint par une émotion confuse et +si forte qu'il avait envie de crier comme +un petit enfant qu'on bat. Il la tenait +encore dans ses bras, à cheval sur lui, les +mains ouvertes dans le dos de la fille, et +voilà qu'à force de la regarder il la reconnut +enfin, la petite soeur laissée au pays +avec tous ceux qu'elle avait vus mourir, +elle, pendant qu'il roulait sur les mers. +Alors prenant soudain dans ses grosses +pattes de marin cette tête retrouvée, il se +mit à l'embrasser comme on embrasse de +la chair fraternelle. Puis des sanglots, +de grands sanglots d'homme, longs comme +des vagues, montèrent dans sa gorge pareils +à des hoquets d'ivresse.</p> + +<p>Il balbutiait:</p> + +<p>—Te v'là, te r'voilà, Françoise, ma +p'tite Françoise...</p> + +<p>Puis tout à coup il se leva, se mit à jurer +d'une voix formidable en tapant sur la +table un tel coup de poing que les verres +culbutés se brisèrent. Puis il fit trois pas, +chancela, étendit les bras, tomba sur la +face. Et il se roulait par terre en criant, +en battant le sol de ses quatre membres, +et en poussant de tels gémissements qu'ils +semblaient des râles d'agonie.</p> + +<p>Tous ces camarades le regardaient en +riant.</p> + +<p>—Il est rien saoul, dit l'un.</p> + +<p>—Faut le coucher, dit un autre, s'il +sort on va le fiche au bloc.</p> + +<p>Alors comme il avait de l'argent dans +ses poches, la patronne offrit un lit, et les +camarades, ivres eux-mêmes à ne pas tenir +debout, le hissèrent par l'étroit escalier +jusqu'à la chambre de la femme qui l'avait +reçu tout à l'heure, et qui demeura sur +une chaise, au pied de la couche criminelle, +en pleurant autant que lui, jusqu'au +matin.</p> + + + +<br><br><br><br> +<a name="Hist11"></a> +<h2>LA MORTE</h2> +<a href="#top" style="font size:12pt; font-family: serif;">Retour à l'index</a> + + + +<p>Je l'avais aimée éperdument! Pourquoi +aime-t-on? Est-ce bizarre de ne plus voir +dans le monde qu'un être, de n'avoir plus +dans l'esprit qu'une pensée, dans le coeur +qu'un désir, et dans la bouche qu'un nom: +un nom qui inonde incessamment, qui +monte, comme l'eau d'une source, des +profondeurs de l'âme, qui monte aux lèvres, +et qu'on dit, qu'on redit, qu'on murmure +sans cesse, partout, ainsi qu'une prière.</p> + +<p>Je ne conterai point notre histoire. +L'amour n'en a qu'une; toujours la même. +Je l'avais rencontrée et aimée. Voilà tout. +Et j'avais vécu pendant un an dans sa tendresse, +dans ses bras, dans sa caresse, +dans son regard, dans ses robes, dans sa +parole, enveloppé, lié, emprisonné dans +tout ce qui venait d'elle, d'une façon si +complète que je ne savais plus s'il faisait +jour ou nuit, si j'étais mort ou vivant, sur +la vieille terre ou ailleurs.</p> + +<p>Et voilà qu'elle mourut. Comment? Je +ne sais pas, je ne sais plus.</p> + +<p>Elle rentra mouillée, un soir de pluie, +et le lendemain, elle toussait. Elle toussa +pendant une semaine environ et prit le lit.</p> + +<p>Que s'est-il passé. Je ne sais plus.</p> + +<p>Des médecins venaient, écrivaient, s'en +allaient. On apportait des remèdes; une +femme les lui faisait boire. Ses mains +étaient chaudes, son front brûlant et humide, +son regard brillant et triste. Je lui parlais, +elle me répondait. Que nous sommes-nous +dit? Je ne sais plus. J'ai tout oublié, +tout, tout! Elle mourut, je me rappelle très +bien son petit soupir, son petit soupir si +faible, le dernier. La garde dit: «Ah!» Je +compris, je compris!</p> + +<p>Je n'ai plus rien su. Rien. Je vis un +prêtre qui prononça ce mot: «Votre maîtresse». +Il me sembla qu'il l'insultait. +Puisqu'elle était morte on n'avait plus le +droit de savoir cela. Je le chassai. Un +autre vint qui fut très bon, très doux. Je +pleurai quand il me parla d'elle.</p> + +<p>On me consulta sur mille choses pour +l'enterrement. Je ne sais plus. Je me rappelle +cependant très bien le cercueil, le +bruit des coups de marteau quand on la +cloua dedans. Ah! mon Dieu!</p> + +<p>Elle fut enterrée! Enterrée! Elle! dans +ce trou! Quelques personnes étaient venues, +des amies. Je me sauvai. Je courus. Je +marchai longtemps à travers des rues. +Puis je rentrai chez moi. Le lendemain je +partis pour un voyage.</p> + +<p>Hier, je suis rentré à Paris.</p> + +<p>Quand je revis ma chambre, notre chambre, +notre lit, nos meubles, toute cette +maison où était resté tout ce qui reste de +la vie d'un être après sa mort, je fus saisi +par un retour de chagrin si violent que je +faillis ouvrir la fenêtre et me jeter dans la +rue. Ne pouvant plus demeurer au milieu +de ces choses, de ces murs qui l'avaient +enfermée, abritée, et qui devaient garder +dans leurs imperceptibles fissures mille +atomes d'elle, de sa chair et de son souffle, +je pris mon chapeau, afin de me sauver.</p> + +<p>Tout à coup, au moment d'atteindre la +porte, je passai devant la grande glace du +vestibule qu'elle avait fait poser là pour se +voir, des pieds à la tête, chaque jour, en +sortant, pour voir si toute sa toilette allait +bien, était correcte et jolie, des bottines +à la coiffure.</p> + +<p>Et je m'arrêtai net en face de ce miroir +qui l'avait si souvent reflétée. Si souvent, +si souvent, qu'il avait dû garder aussi son +image.</p> + +<p>J'étais là debout, frémissant, les yeux +fixés sur le verre, sur le verre plat, profond, +vide, mais qui l'avait contenue tout +entière, possédée autant que moi, autant +que mon regard passionné. Il me sembla +que j'aimais cette glace,—je la touchai,— +elle était froide! Oh! le souvenir! le souvenir! +miroir douloureux, miroir brûlant, +miroir vivant, miroir horrible, qui fait +souffrir toutes les tortures! Heureux les +hommes dont le coeur, comme une glace où +glissent et s'effacent les reflets, oublie tout +ce qu'il a contenu, tout ce qui a passé devant +lui, tout ce qui s'est contemplé, miré, +dans son affection, dans son amour! Comme +je souffre!</p> + +<p>Je sortis et, malgré moi, sans savoir, +sans le vouloir, j'allai vers le cimetière. Je +trouvai sa tombe toute simple, une croix +de marbre avec ces quelques mots: «Elle +aima, fut aimée, et mourut».</p> + +<p>Elle était là, là-dessous, pourrie! Quelle +horreur! Je sanglotais, le front sur le sol.</p> + +<p>J'y restai longtemps, longtemps. Puis je +m'aperçus que le soir venait. Alors un désir +bizarre, fou, un désir d'amant désespéré +s'empara de moi. Je voulus passer la +nuit près d'elle, dernière nuit, à pleurer +sur sa tombe. Mais on me verrait, on me +chasserait. Comment faire? Je fus rusé. Je +me levai et me mis à errer dans cette ville +des disparus. J'allais, j'allais. Comme elle +est petite cette ville à côté de l'autre, celle +où l'on vit! Et pourtant comme ils sont plus +nombreux que les vivants, ces morts. Il +nous faut de hautes maisons, des rues, +tant de place, pour les quatre générations +qui regardent le jour en même temps, boivent +l'eau des sources, le vin des vignes et +mangent le pain des plaines.</p> + +<p>Et pour toutes les générations des morts, +pour toute l'échelle de l'humanité descendue +jusqu'à nous, presque rien, un champ, +presque rien! La terre les reprend, l'oubli +les efface. Adieu!</p> + +<p>Au bout du cimetière habité, j'aperçus +tout à coup le cimetière abandonné, celui +où les vieux défunts achèvent de se mêler +au sol, où les croix elles-mêmes pourrissent, +où l'on mettra demain les derniers venus. +Il est plein de roses libres, de cyprès vigoureux +et noirs, un jardin triste et superbe, +nourri de chair humaine.</p> + +<p>J'étais seul, bien seul. Je me blottis dans +un arbre vert. Je m'y cachai tout entier, +entre ces branches grasses et sombres.</p> + +<p>Et j'attendis, cramponné au tronc comme +un naufragé sur une épave.</p> + +<p>Quand la nuit fut noire, très noire, je +quittai mon refuge et me mis à marcher +doucement, à pas lents, à pas sourds, sur +cette terre pleine de morts.</p> + +<p>J'errai longtemps, longtemps, longtemps. +Je ne la retrouvais pas. Les bras +étendus, les yeux ouverts, heurtant des +tombes avec mes mains, avec mes pieds, +avec mes genoux, avec ma poitrine, avec ma +tête elle-même, j'allais sans la trouver. Je +touchais, je palpais comme un aveugle qui +cherche sa route, je palpais des pierres, des +croix, des grilles de fer, des couronnes de +verre, des couronnes de fleurs fanées! Je +lisais les noms avec mes doigts, en les +promenant sur les lettres. Quelle nuit! +quelle nuit! Je ne la retrouvais pas!</p> + +<p>Pas de lune! Quelle nuit! j'avais peur, +une peur affreuse dans ces étroits sentiers, +entre deux lignes de tombes! Des tombes! +des tombes! des tombes! Toujours des +tombes! A droite, à gauche, devant moi, +autour de moi, partout, des tombes! Je +m'assis sur une d'elles, car je ne pouvais +plus marcher tant mes genoux fléchissaient. +J'entendais battre mon coeur! Et j'entendais +autre chose aussi! Quoi? un bruit confus +innommable! Était-ce dans ma tête affolée, +dans la nuit impénétrable, ou sous la terre +mystérieuse, sous la terre ensemencée de +cadavres humains, ce bruit? Je regardais +autour de moi!</p> + +<p>Combien de temps suis-je resté là? Je ne +sais pas. J'étais paralysé par la terreur, +j'étais ivre d'épouvante, prêt à hurler, prêt +à mourir.</p> + +<p>Et soudain il me sembla que la dalle de +marbre sur laquelle j'étais assis remuait. +Certes, elle remuait, comme si on l'eût +soulevée. D'un bond je me jetai sur le tombeau +voisin, et je vis, oui, je vis la pierre +que je venais de quitter se dresser toute +droite; et le mort apparut, un squelette nu +qui, de son dos courbé la rejetait. Je voyais, +je voyais très bien, quoique la nuit fût +profonde. Sur la croix je pus lire:</p> + +<p>«Ici repose Jacques Olivant, décédé à +l'âge de cinquante et un ans. Il aimait les +siens, fut honnête et bon, et mourut dans +la paix du Seigneur.»</p> + +<p>Maintenant le mort aussi lisait les choses +écrites sur son tombeau. Puis il ramassa +une pierre dans le chemin, une petite +pierre aiguë, et se mit à les gratter avec +soin, ces choses. Il les effaça tout à fait, +lentement, regardant de ses yeux vides la +place où tout à l'heure elles étaient gravées; +et, du bout de l'os qui avait été son index, +il écrivit en lettres lumineuses comme ces +lignes qu'on trace aux murs avec le bout +d'une allumette:</p> + +<p>«Ici repose Jacques Olivant, décédé à +l'âge de cinquante et un ans. Il hâta par +ses duretés la mort de son père dont il +désirait hériter, il tortura sa femme, tourmenta +ses enfants, trompa ses voisins, +vola quand il le put et mourut misérable.»</p> + +<p>Quand il eût achevé d'écrire, le mort +immobile contempla son oeuvre. Et je +m'aperçus, on me retournant, que toutes les +tombes étaient ouvertes, que tous les cadavres +en étaient sortis, que tous avaient effacé +les mensonges inscrits par les parents sur +la pierre funéraire, pour y rétablir la vérité.</p> + +<p>Et je voyais que tous avaient été les +bourreaux de leurs proches, haineux, déshonnêtes, +hypocrites, menteurs, fourbes, +calomniateurs, envieux, qu'ils avaient volé, +trompé, accompli tous les actes honteux, +tous les actes abominables, ces bons pères, +ces épouses fidèles, ces fils dévoués, ces +jeunes filles chastes, ces commerçants probes, +ces hommes et ces femmes dits irréprochables.</p> + +<p>Ils écrivaient tous en même temps, sur le +seuil de leur demeure éternelle, la cruelle, +terrible et sainte vérité que tout le monde +ignore ou feint d'ignorer sur la terre.</p> + +<p>Je pensai qu'<i>elle</i> aussi avait dû la tracer +sur sa tombe. Et sans peur maintenant, +courant au milieu des cercueils entr'ouverts, +au milieu des cadavres, au milieu +des squelettes, j'allai vers elle, sûr que je +la trouverais aussitôt.</p> + +<p>Je la reconnus de loin, sans voir le visage +enveloppé du suaire.</p> + +<p>Et sur la croix de marbre où tout à +l'heure j'avais lu:</p> + +<p>«Elle aima, fut aimée, et mourut.»</p> + +<p>J'aperçus.</p> + +<p>«Étant sortie un jour pour tromper son +amant, elle eut froid sous la pluie, et mourut.»</p> + +<p>Il paraît qu'on, me ramassa, inanimé, +au jour levant, auprès d'une tombe.</p><br> + + +<a href="#top" style="font size:12pt; font-family: serif;">Retour à l'index</a> + + + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La Main Gauche, by Guy de Maupassant + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MAIN GAUCHE *** + +***** This file should be named 11495-h.htm or 11495-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/1/4/9/11495/ + +Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and PG Distributed +Proofreaders. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La Main Gauche + +Author: Guy de Maupassant + +Release Date: March 7, 2004 [EBook #11495] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MAIN GAUCHE *** + + + + +Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and PG Distributed +Proofreaders. This file was produced from images generously made +available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + + + + +GUY DE MAUPASSANT + +La Main Gauche + +1889 + + + + +ALLOUMA + + +I + + +Un de mes amis m'avait dit: Si tu passes par hasard aux environs de +Bordj-Ebbaba, pendant ton voyage en Algerie, va donc voir mon ancien +camarade Auballe, qui est colon la-bas. + +J'avais oublie le nom d'Auballe et le nom d'Ebbaba et je ne songeais +guere a ce colon, quand j'arrivai chez lui, par pur hasard. Depuis un +mois je rodais a pied par toute cette region magnifique qui s'etend +d'Alger a Cherchell, Orleansville et Tiaret. Elle est en meme temps +boisee et nue, grande et intime. On rencontre, entre deux monts, des +forets de pins profondes en des vallees etroites ou roulent des torrents +en hiver. Des arbres enormes tombes sur le ravin servent de pont aux +Arabes, et aussi aux lianes qui s'enroulent aux troncs morts et les +parent d'une vie nouvelle. Il y a des creux, et des plis inconnus de +montagne, d'une beaute terrifiante, et des bords de ruisselets, plats et +couverts de lauriers-roses, d'une inimaginable grace. + +Mais ce qui m'a laisse au coeur les plus chers souvenirs en cette +excursion, ce sont les marches de l'apres-midi le long des chemins un +peu boises sur ces ondulations des cotes d'ou l'on domine un immense +pays onduleux et roux depuis la mer bleuatre jusqu'a la chaine +de l'Ouarsenis qui porte sur ses faites la foret de cedres de +Teniet-el-Haad. + +Ce jour-la je m'egarai. Je venais de gravir un sommet, d'ou j'avais +apercu, au-dessus d'une serie de collines, la longue plaine de la +Mitidja, puis par derriere, sur la crete d'une autre chaine, dans un +lointain presque invisible, l'etrange monument qu'on nomme le Tombeau de +la Chretienne, sepulture d'une famille de rois de Mauritanie, dit-on. Je +redescendais, allant vers le Sud, decouvrant devant moi jusqu'aux cimes +dressees sur le ciel clair, au seuil du desert, une contree bosselee, +soulevee et fauve, fauve comme si toutes ces collines etaient +recouvertes de peaux de lion cousues ensemble. Quelquefois, au milieu +d'elles, une bosse plus haute se dressait, pointue et jaune, pareille au +dos broussailleux d'un chameau. + +J'allais a pas rapides, leger, comme on l'est en suivant les sentiers +tortueux sur les pentes d'une montagne. Rien ne pese, en ces courses +alertes dans l'air vif des hauteurs, rien ne pese, ni le corps, ni le +coeur, ni les pensees, ni meme les soucis. Je n'avais plus rien en moi, +ce jour-la, de tout ce qui ecrase et torture notre vie, rien que la joie +de cette descente. Au loin, j'apercevais des campements arabes, tentes +brunes, pointues, accrochees au sol comme les coquilles de mer sur les +rochers, ou bien des gourbis, huttes de branches d'ou sortait une fumee +grise. Des formes blanches, hommes ou femmes, erraient autour a pas +lents; et les clochettes des troupeaux tintaient vaguement dans l'air du +soir. + +Les arbousiers sur ma route se penchaient, etrangement charges de leurs +fruits de pourpre qu'ils repandaient dans le chemin. Ils avaient l'air +d'arbres martyrs d'ou coulait une sueur sanglante, car au bout de chaque +branchette pendait une graine rouge comme une goutte de sang. + +Le sol, autour d'eux, etait couvert de cette pluie suppliciale, et le +pied ecrasant les arbouses laissait par terre des traces de meurtre. +Parfois, d'un bond, en passant, je cueillais les plus mures pour les +manger. + +Tous les vallons a present se remplissaient d'une vapeur blonde qui +s'elevait lentement comme la buee des flancs d'un boeuf; et sur la +chaine des monts qui fermaient l'horizon, a la frontiere du Sahara +flamboyait un ciel de Missel. De longues trainees d'or alternaient +avec des trainees de sang--encore du sang! du sang et de l'or, toute +l'histoire humaine--et parfois entre elles s'ouvrait une trouee mince +sur un azur verdatre, infiniment lointain comme le reve. + +Oh! que j'etais loin, que j'etais loin de toutes les choses et de toutes +les gens dont on s'occupe autour des boulevards, loin de moi-meme aussi, +devenu une sorte d'etre errant, sans conscience, et sans pensee, un oeil +qui passe, qui voit, qui aime voir, loin encore de ma route a laquelle +je ne songeais plus, car aux approches de la nuit je m'apercus que +j'etais perdu. + +L'ombre tombait sur la terre comme une averse de tenebres, et je ne +decouvrais rien devant moi que la montagne a perte de vue. Des tentes +apparurent dans un vallon, j'y descendis et j'essayai de faire +comprendre au premier Arabe rencontre la direction que je cherchais. + +M'a-t-il devine? je l'ignore; mais il me repondit longtemps, et moi je +ne compris rien. J'allais, par desespoir, me, decider a passer la nuit, +roule dans un tapis, aupres du campement, quand je crus reconnaitre, +parmi les mots bizarres qui sortaient de sa bouche, celui de +Bordj-Ebbaba. + +Je repetai:--Bordj-Ebbaba.--Oui, oui. + +Et je lui montrai deux francs, une fortune. Il se mit a marcher, je le +suivis. Oh! je suivis longtemps, dans la nuit profonde, ce fantome +pale qui courait pieds nus devant moi par les sentiers pierreux ou je +trebuchais sans cesse. + +Soudain une lumiere brilla. Nous arrivions devant la porte d'une maison +blanche, sorte de fortin aux murs droits et sans fenetres exterieures. +Je frappai, des chiens hurlerent au dedans. Une voix francaise demanda: +"Qui est la!" + +Je repondis: + +--Est-ce ici que demeure M. Auballe? + +--Oui. + +On m'ouvrit, j'etais en face de M. Auballe lui-meme, un grand garcon +blond, en savates, pipe a la bouche, avec l'air d'un hercule bon enfant. + +Je me nommai; il tendit ses deux mains en disant: "Vous etes chez vous, +monsieur." + +Un quart d'heure plus tard je dinais avidement en face de mon hote qui +continuait a fumer. + +Je savais son histoire. Apres avoir mange beaucoup d'argent avec les +femmes, il avait place son reste en terres algeriennes, et plante des +vignes. + +Les vignes marchaient bien; il etait heureux, et il avait en effet +l'air calme d'un homme satisfait. Je ne pouvais comprendre comment ce +Parisien, ce feteur, avait pu s'accoutumer a cette vie monotone, dans +cette solitude, et je l'interrogeai. + +--Depuis combien de temps etes-vous ici? + +--Depuis neuf ans. + +--Et vous n'avez pas d'atroces tristesses? + +--Non, on se fait a ce pays, et puis on finit par l'aimer. Vous ne +sauriez croire comme il prend les gens par un tas de petits instincts +animaux que nous ignorons en nous. Nous nous y attachons d'abord par nos +organes a qui il donne des satisfactions secretes que nous ne raisonnons +pas. L'air et le climat font la conquete de notre chair, malgre nous, et +la lumiere gaie dont il est inonde tient l'esprit clair et content, a +peu de frais. Elle entre en nous a flots, sans cesse, par les yeux, et +on dirait vraiment qu'elle lave tous les coins sombres de l'ame. + +--Mais les femmes? + +--Ah!... ca manque un peu! + +--Un peu seulement? + +--Mon Dieu, oui... un peu. Car on trouve toujours, meme dans les tribus, +des indigenes complaisants qui pensent aux nuits du Roumi. + +Il se tourna vers l'Arabe qui me servait, un grand garcon brun dont +l'oeil noir luisait sous le turban, et il lui dit: + +--Va-t'en, Mohammed, je t'appellerai quand j'aurai besoin de toi. + +Puis, a moi: + +--Il comprend le francais et je vais vous conter une histoire ou il joue +un grand role. + +L'homme etant parti, il commenca: + +--J'etais ici depuis quatre ans environ, encore peu installe, a tous +egards, dans ce pays dont je commencais a balbutier la langue, et oblige +pour ne pas rompre tout a fait avec des passions qui m'ont ete fatales +d'ailleurs, de faire a Alger un voyage de quelques jours, de temps en +temps. + +J'avais achete cette ferme, ce bordj, ancien poste fortifie, a quelques +centaines de metres du campement indigene dont j'emploie les hommes a +mes cultures. Dans cette tribu, fraction des Oulad-Taadja, je choisis en +arrivant, pour mon service particulier, un grand garcon, celui que vous +venez de voir, Mohammed ben Lam'har, qui me fut bientot extremement +devoue. Comme il ne voulait pas coucher dans une maison dont il n'avait +point l'habitude, il dressa sa tente a quelques pas de la porte, afin +que je pusse l'appeler de ma fenetre. + +Ma vie, vous la devinez? Tout le jour, je suivais les defrichements et +les plantations, je chassais un peu, j'allais diner avec les officiers +des postes voisins, ou bien ils venaient diner chez moi. + +Quant aux... plaisirs--je vous les ai dits. Alger m'offrait les plus +raffines; et de temps en temps, un arabe complaisant et compatissant +m'arretait au milieu d'une promenade pour me proposer d'amener chez moi, +a la nuit, une femme de tribu. J'acceptais quelquefois, mais, le plus +souvent, je refusais, par crainte des ennuis que cela pouvait me creer. + +Et, un soir, en rentrant d'une tournee dans les terres, au commencement +de l'ete, ayant besoin de Mohammed, j'entrai dans sa tente sans +l'appeler. Cela m'arrivait a tout moment. + +Sur un de ces grands tapis rouges en haute laine du Djebel-Amour, epais +et doux comme des matelas, une femme, une fille, presque nue, dormait, +les bras croises sur ses yeux. Son corps blanc, d'une blancheur luisante +sous le jet de lumiere de la toile soulevee, m'apparut comme un des plus +parfaits echantillons de la race humaine que j'eusse vus. Les femmes +sont belles par ici, grandes, et d'une rare harmonie de traits et de +lignes. + +Un peu confus, je laissai retomber le bord de la tente et je rentrai +chez moi. + +J'aime les femmes! L'eclair de cette vision m'avait traverse et brule, +ranimant en mes veines la vieille ardeur redoutable a qui je dois d'etre +ici. Il faisait chaud, c'etait en juillet, et je passai presque toute la +nuit a ma fenetre, les yeux sur la tache sombre que faisait a terre la +tente de Mohammed. + +Quand il entra dans ma chambre, le lendemain, je le regardai bien en +face, et il baissa la tete comme un homme confus, coupable. Devinait-il +ce que je savais? + +Je lui demandai brusquement. + +--Tu es donc marie, Mohammed? Je le vis rougir, et il balbutia: + +--Non, moussie! + +Je le forcais a parler francais et a me donner des lecons d'arabe, ce +qui produisait souvent une langue intermediaire des plus incoherentes. + +Je repris: + +--Alors, pourquoi y a-t-il une femme chez toi. + +Il murmura: + +--Il est du Sud. + +--Ah! elle est du Sud. Cela ne m'explique pas comment elle se trouve +sous ta tente. + +Sans repondre a ma question, il reprit: + +--Il est tres joli. + +--Ah! vraiment. Eh bien, une autre fois, quand tu recevras comme ca +une tres jolie femme du Sud, tu auras soin de la faire entrer dans mon +gourbi et non dans le tien. Tu entends, Mohammed? + +Il repondit avec un grand serieux: + +--Oui, moussie. + +J'avoue que pendant toute la journee je demeurai sous l'emotion +agressive du souvenir de cette fille arabe etendue sur un tapis rouge; +et, en rentrant, a l'heure du diner, j'eus une forte envie de traverser +de nouveau la tente de Mohammed. Durant la soiree, il fit son service +comme toujours, tournant autour de moi avec sa figure impassible, et je +faillis plusieurs fois lui demander s'il allait garder longtemps sous +son toit de poil de chameau cette demoiselle du Sud, qui etait tres +jolie. + +Vers neuf heures, toujours hante par ce gout de la femme, qui est tenace +comme l'instinct de chasse chez les chiens, je sortis pour prendre l'air +et pour roder un peu dans les environs du cone de toile brune a travers +laquelle j'apercevais le point brillant d'une lumiere. + +Puis je m'eloignai, pour n'etre pas surpris par Mohammed dans les +environs de son logis. + +En rentrant, une heure plus tard, je vis nettement son profil a lui, +sous sa tente. Puis ayant tire ma clef de ma poche, je penetrai dans le +bordj ou couchaient, comme moi, mon intendant, deux laboureurs de France +et une vieille cuisiniere cueillie a Alger. + +Je montai mon escalier et je fus surpris en remarquant un filet de +clarte sous ma porte. Je l'ouvris, et j'apercus en face de moi, assise +sur une chaise de paille a cote de la table ou brulait une bougie, une +fille au visage d'idole, qui semblait m'attendre avec tranquillite, +paree de tous les bibelots d'argent que les femmes du Sud portent +aux jambes, aux bras, sur la gorge et jusque sur le ventre. Ses yeux +agrandis par le khol jetaient sur moi un large regard; et quatre petits +signes bleus finement tatoues sur la chair etoilaient son front, ses +joues et son menton. Ses bras, charges d'anneaux, reposaient sur ses +cuisses que recouvrait, tombant des epaules, une sorte de gebba de soie +rouge dont elle etait vetue. + +En me voyant entrer, elle se leva et resta devant moi, debout, couverte +de ses bijoux sauvages, dans une attitude de fiere soumission. + +--Que fais-tu ici, lui dis-je en arabe. + +--J'y suis parce qu'on m'a ordonne de venir. + +--Qui te l'a ordonne? + +--Mohammed. + +--C'est bon. Assieds-toi. + +Elle s'assit, baissa les yeux, et je demeurai devant elle, l'examinant. + +La figure etait etrange, reguliere, fine et un peu bestiale, mais +mystique comme celle d'un Boudha. Les levres, fortes et colorees d'une +sorte de floraison rouge qu'on retrouvait ailleurs sur son corps, +indiquaient un leger melange de sang noir, bien que les mains et les +bras fussent d'une blancheur irreprochable. + +J'hesitais sur ce que je devais faire, trouble, tente et confus. Pour +gagner du temps et me donner le loisir de la reflexion, je lui posai +d'autres questions, sur son origine, son arrivee dans ce pays et +ses rapports avec Mohammed. Mais elle ne repondit qu'a celles qui +m'interessaient le moins et il me fut impossible de savoir pourquoi elle +etait venue, dans quelle intention, sur quel ordre, depuis quand, ni ce +qui s'etait passe entre elle et mon serviteur. + +Comme j'allais lui dire: "Retourne sous la tente de Mohammed", elle +me devina peut-etre, se dressa brusquement et levant ses deux bras +decouverts dont tous les bracelets sonores glisserent ensemble vers ses +epaules, elle croisa ses mains derriere mon cou en m'attirant avec un +air de volonte suppliante et irresistible. + +Ses yeux, allumes par le desir de seduire, par ce besoin de vaincre +l'homme qui rend fascinant comme celui des felins le regard impur +des femmes, m'appelaient, m'enchainaient, m'otaient toute force de +resistance, me soulevaient d'une ardeur impetueuse. Ce fut une lutte +courte, sans paroles, violente, entre les prunelles seules, l'eternelle +lutte entre les deux brutes humaines, le male et la femelle, ou le male +est toujours vaincu. + +Ses mains, derriere ma tete m'attiraient d'une pression lente, +grandissante, irresistible comme une force mecanique, vers le sourire +animal de ses levres rouges ou je collai soudain les miennes en enlacant +ce corps presque nu et charge d'anneaux d'argent qui tinterent, de la +gorge aux pieds, sous mon etreinte. + +Elle etait nerveuse, souple et saine comme une bete, avec des airs, des +mouvements, des graces et une sorte d'odeur de gazelle, qui me firent +trouver a ses baisers une rare saveur inconnue, etrangere a mes sens +comme un gout de fruit des tropiques. + +Bientot... je dis bientot, ce fut peut-etre aux approches du matin, +je la voulus renvoyer, pensant qu'elle s'en irait ainsi qu'elle etait +venue, et ne me demandant pas encore ce que je ferais d'elle; ou ce +qu'elle ferait de moi. + +Mais des qu'elle eut compris mon intention, elle murmura: + +--Si tu me chasses, ou veux-tu que j'aille maintenant? I1 faudra que je +dorme sur la terre, dans la nuit. Laisse-moi me coucher sur le tapis, au +pied de ton lit. + +Que pouvais-je repondre? Que pouvais-je faire? Je pensai que Mohammed, +sans doute, regardait a son tour la fenetre eclairee de ma chambre; et +des questions de toute nature, que je ne m'etais point posees dans le +trouble des premiers instants, se formulerent nettement. + +--Reste ici, dis-je, nous allons causer. + +Ma resolution fut prise en une seconde. Puisque cette fille avait ete +jetee ainsi dans mes bras, je la garderais, j'en ferais une sorte de +maitresse esclave, cachee dans le fond de ma maison, a la facon des +femmes des harems. Le jour ou elle ne me plairait plus, il serait +toujours facile de m'en defaire d'une facon quelconque, car ces +creatures-la, sur le sol africain, nous appartenaient presque corps et +ame. + +Je lui dis: + +--Je veux bien etre bon pour toi. Je te traiterai de facon a ce que tu +ne sois pas malheureuse, mais je veux savoir ce que tu es, et d'ou tu +viens. + +Elle comprit qu'il fallait parler et me conta son histoire, ou plutot +une histoire, car elle dut mentir d'un bout a l'autre, comme mentent +tous les Arabes, toujours, avec ou sans motifs. + +C'est la un des signes les plus surprenants et les plus +incomprehensibles du caractere indigene: le mensonge. Ces hommes en qui +l'islamisme s'est incarne jusqu'a faire partie d'eux, jusqu'a modeler +leurs instincts, jusqu'a modifier la race entiere et a la differencier +des autres au moral autant que la couleur de la peau differencie le +negre du blanc, sont menteurs dans les moelles au point que jamais on ne +peut se fier a leurs dires. Est-ce a leur religion qu'ils doivent +cela? Je l'ignore. Il faut avoir vecu parmi eux pour savoir combien +le mensonge fait partie de leur etre, de leur coeur, de leur ame, est +devenu chez eux une sorte de seconde nature, une necessite de la vie. + +Elle me raconta donc qu'elle etait fille d'un caid des Ouled Sidi Cheik +et d'une femme enlevee par lui dans une razzia sur les Touaregs. Cette +femme devait etre une esclave noire, ou du moins provenir d'un premier +croisement de sang arabe et de sang negre. Les negresses, on le +sait, sont fort prisees dans les harems ou elles jouent le role +d'aphrodisiaques. + +Rien de cette origine d'ailleurs n'apparaissait hors cette couleur +empourpree des levres et les fraises sombres de ses seins allonges, +pointus et souples comme si des ressorts les eussent dresses. A cela, un +regard attentif ne se pouvait tromper. Mais tout le reste appartenait a +la belle race du Sud, blanche, svelte, dont la figure fine est faite de +lignes droites et simples comme une tete d'image indienne. Les yeux +tres ecartes augmentaient encore l'air un peu divin de cette rodeuse du +desert. + +De son existence veritable, je ne sus rien de precis. Elle me la conta +par details incoherents qui semblaient surgir au hasard dans une memoire +en desordre; et elle y melait des observations delicieusement pueriles, +toute une vision du monde nomade nee dans une cervelle d'ecureuil qui a +saute de tente en tente, de campement en campement, de tribu en tribu. + +Et cela etait debite avec l'air severe que garde toujours ce peuple +drape, avec des mines d'idole qui potine et une gravite un peu comique. + +Quand elle eut fini, je m'apercus que je n'avais rien retenu de cette +longue histoire pleine d'evenements insignifiants, emmagasines en sa +legere cervelle, et je me demandai si elle ne m'avait pas berne tres +simplement par ce bavardage vide et serieux qui ne m'apprenait rien sur +elle ou sur aucun fait de sa vie. + +Et je pensais a ce peuple vaincu au milieu duquel nous campons ou plutot +qui campe au milieu de nous, dont nous commencons a parler la langue, +que nous voyons vivre chaque jour sous la toile transparente de ses +tentes, a qui nous imposons nos lois, nos reglements et nos coutumes, +et dont nous ignorons tout, mais tout, entendez-vous, comme si nous +n'etions pas la, uniquement occupes a le regarder depuis bientot +soixante ans. Nous ne savons pas davantage ce qui se passe sous cette +hutte de branches et sous ce petit cone d'etoffe cloue sur la terre avec +des pieux, a vingt metres de nos portes, que nous ne savons encore ce +que font, ce que pensent, ce que sont les Arabes dits civilises des +maisons mauresques d'Alger. Derriere le mur peint a la chaux de leur +demeure des villes, derriere la cloison de branches de leur gourbi, ou +derriere ce mince rideau brun de poil de chameau que secoue le vent, ils +vivent pres de nous, inconnus, mysterieux, menteurs, sournois, soumis, +souriants, impenetrables. Si je vous disais qu'en regardant de loin, +avec ma jumelle, le campement voisin, je devine qu'ils ont des +superstitions, des ceremonies, mille usages encore ignores de nous, pas +meme soupconnes! Jamais peut-etre un peuple conquis par la force n'a +su echapper aussi completement a la domination reelle, a l'influence +morale, et a l'investigation acharnee, mais inutile du vainqueur. + +Or, cette infranchissable et secrete barriere que la nature +incomprehensible a verrouillee entre les races, je la sentais soudain, +comme je ne l'avais jamais sentie, dressee entre cette fille arabe et +moi, entre cette femme qui venait de se donner, de se livrer, d'offrir +son corps a ma caresse et moi qui l'avait possedee. + +Je lui demandai y songeant pour la premiere fois: + +--Comment t'appelles-tu? + +Elle etait demeuree quelques instants sans parler et je la vis +tressaillir comme si elle venait d'oublier que j'etais la, tout contre +elle. Alors, dans ses yeux leves sur moi, je devinai que cette minute +avait suffi pour que le sommeil tombat sur elle, un sommeil irresistible +et brusque, presque foudroyant, comme tout ce qui s'empare des sens +mobiles des femmes. + +Elle repondit nonchalamment avec un baillement arrete dans la bouche: + +--Allouma. + +Je repris: + +--Tu as envie de dormir? + +--Oui, dit-elle. + +--Eh bien! dors. + +Elle s'allongea tranquillement a mon cote, etendue sur le ventre, le +front pose sur ses bras croises, et je sentis presque tout de suite que +sa fuyante pensee de sauvage s'etait eteinte dans le repos. + +Moi, je me mis a rever, couche pres d'elle, cherchant a comprendre? +Pourquoi Mohammed me l'avait-il donnee? Avait-il agi en serviteur +magnanime qui se sacrifie pour son maitre jusqu'a lui ceder la femme +attiree en sa tente pour lui-meme, ou bien avait-il obei a une pensee +plus complexe, plus pratique, moins genereuse en jetant dans mon lit +cette fille qui m'avait plu? L'Arabe, quand il s'agit de femmes, a +toutes les rigueurs pudibondes et toutes les complaisances inavouables; +et on ne comprend guere plus sa morale rigoureuse et facile que tout le +reste de ses sentiments. Peut-etre avais-je devance, en penetrant par +hasard sous sa tente, les intentions bienveillantes de ce prevoyant +domestique qui m'avait destine cette femme, son amie, sa complice, sa +maitresse aussi peut-etre. + +Toutes ces suppositions m'assaillirent et me fatiguerent si bien que +tout doucement je glissai a mon tour dans un sommeil profond. + +Je fus reveille par le grincement de ma porte; Mohammed entrait comme +tous les matins pour m'eveiller. Il ouvrit la fenetre par ou un flot +de jour s'engouffrant eclaira sur le lit le corps d'Allouma toujours +endormie, puis il ramassa sur le tapis mon pantalon, mon gilet et ma +jaquette afin de les brosser. Il ne jeta pas un regard sur la femme +couchee a mon cote, ne parut pas savoir ou remarquer qu'elle etait la, +et il avait sa gravite ordinaire, la meme allure, le meme visage. Mais +la lumiere, le mouvement, le leger bruit des pieds nus de l'homme, la +sensation de l'air pur sur la peau et dans les poumons tirerent Allouma +de son engourdissement. Elle allongea les bras, se retourna, ouvrit les +yeux, me regarda, regarda Mohammed avec la meme indifference et s'assit. +Puis elle murmura. + +--J'ai faim, aujourd'hui. + +--Que veux-tu manger? demandai-je. + +--Kahoua. + +--Du cafe et du pain avec du beurre? + +--Oui. + +Mohammed, debout pres de notre couche, mes vetements sur les bras, +attendait les ordres. + +--Apporte a dejeuner pour Allouma et pour moi, lui dis-je. + +Et il sortit sans que sa figure revelat le moindre etonnement ou le +moindre ennui. + +Quand il fut parti, je demandai a la jeune Arabe: + +--Veux-tu habiter dans ma maison? + +--Oui, je le veux bien. + +--Je te donnerai un appartement pour toi seule et une femme pour te +servir. + +--Tu es genereux, et je te suis reconnaissante. + +--Mais si ta conduite n'est pas bonne, je te chasserai d'ici. + +--Je ferai ce que tu exigeras de moi. + +Elle prit ma main et la baisa, en signe de soumission. + +Mohammed rentrait, portant un plateau avec le dejeuner. Je lui dis: + +--Allouma va demeurer dans la maison. Tu etaleras des tapis dans la +chambre, au bout du couloir, et tu feras venir ici pour la servir la +femme d'Abd-el-Kader-el-Hadara. + +--Oui, moussie. + +Ce fut tout. + +Une heure plus tard, ma belle Arabe etait installee dans une grande +chambre claire; et comme je venais m'assurer que tout allait bien, elle +me demanda, d'un ton suppliant, de lui faire cadeau d'une armoire +a glace. Je promis, puis je la laissai accroupie sur un tapis du +Djebel-Amour, une cigarette a la bouche, et bavardant avec la vieille +Arabe que j'avais envoye chercher, comme si elles se connaissaient +depuis des annees. + + + +II + + +Pendant un mois, je fus tres heureux avec elle et je m'attachai d'une +facon bizarre a cette creature d'une autre race, qui me semblait presque +d'une autre espece, nee sur une planete voisine. + +Je ne l'aimais pas--non--on n'aime point les filles de ce continent +primitif. Entre elles et nous, meme entre elles et leurs males naturels, +les Arabes, jamais n'eclot la petite fleur bleue des pays du Nord. +Elles sont trop pres de l'animalite humaine, elles ont un coeur trop +rudimentaire, une sensibilite trop peu affinee, pour eveiller dans +nos ames l'exaltation sentimentale qui est la poesie de l'amour. Rien +d'intellectuel, aucune ivresse de la pensee ne se mele a l'ivresse +sensuelle que provoquent en nous ces etres charmants et nuls. + +Elles nous tiennent pourtant, elles nous prennent, comme les autres, +mais d'une facon differente, moins tenace, moins cruelle, moins +douloureuse. + +Ce que j'eprouvai pour celle-ci, je ne saurais encore l'expliquer d'une +facon precise. Je vous disais tout a l'heure que ce pays, cette Afrique +nue, sans arts, vide de toutes les joies intelligentes, fait peu a peu +la conquete de notre chair par un charme inconnaissable et sur, par la +caresse de l'air, par la douceur constante des aurores et des soirs, par +sa lumiere delicieuse, par le bien-etre discret dont elle baigne tous +nos organes! Eh bien! Allouma me prit de la meme facon, par mille +attraits caches, captivants et physiques, par la seduction penetrante +non point de ses embrassements, car elle etait d'une nonchalance toute +orientale, mais de ses doux abandons. + +Je la laissais absolument libre d'aller et de venir a sa guise et elle +passait au moins une apres-midi sur deux dans le campement voisin, au +milieu des femmes de mes agriculteurs indigenes. Souvent aussi, elle +demeurait durant une journee presque entiere, a se mirer dans l'armoire +a glace en acajou que j'avais fait venir de Miliana. Elle s'admirait +en toute conscience, debout, devant la grande porte de verre ou elle +suivait ses mouvements avec une attention profonde et grave. Elle +marchait la tete un peu penchee en arriere, pour juger ses hanches et +ses reins, tournait, s'eloignait, se rapprochait, puis, fatiguee enfin +de se mouvoir, elle s'asseyait sur un coussin et demeurait en face +d'elle-meme, les yeux dans ses yeux, le visage severe, l'ame noyee dans +cette contemplation. + +Bientot, je m'apercus qu'elle sortait presque chaque jour apres le +dejeuner, et qu'elle disparaissait completement jusqu'au soir. + +Un peu inquiet, je demandai a Mohammed s'il savait ce qu'elle +pouvait faire pendant ces longues heures d'absence. Il repondit avec +tranquillite: + +--Ne te tourmente pas, c'est bientot le Ramadan. Elle doit aller a ses +devotions. + +Lui aussi semblait ravi de la presence d'Allouma dans la maison; mais +pas une fois je ne surpris entre eux le moindre signe un peu suspect, +pas une fois, ils n'eurent l'air de se cacher de moi, de s'entendre, de +me dissimuler quelque chose. + +J'acceptais donc la situation telle quelle sans la comprendre, laissant +agir le temps, le hasard et la vie. + +Souvent, apres l'inspection de mes terres, de mes vignes, de mes +defrichements, je faisais a pied de grandes promenades. Vous connaissez +les superbes forets de cette partie de l'Algerie, ces ravins presque +impenetrables ou les sapins abattus barrent les torrents, et ces petits +vallons de lauriers-roses qui, du haut des montagnes, semblent des tapis +d'Orient etendus le long des cours d'eau. Vous savez qu'a tout moment, +dans ces bois et sur ces cotes, ou on croirait que personne jamais +n'a penetre, on rencontre tout a coup le dome de neige d'une koubba +renfermant les os d'un humble marabout, d'un marabout isole, a peine +visite de temps en temps par quelques fideles obstines, venus du douar +voisin avec une bougie dans leur poche pour l'allumer sur le tombeau du +saint. + +Or, un soir, comme je rentrais, je passai aupres d'une de ces chapelles +mahometanes, et ayant jete un regard par la porte toujours ouverte, je +vis qu'une femme priait devant la relique. C'etait un tableau charmant, +cette Arabe assise par terre, dans cette chambre delabree, ou le vent +entrait a son gre et amassait dans les coins, en tas jaunes, les fines +aiguilles seches tombees des pins. Je m'approchai pour mieux regarder, +et je reconnus Allouma. Elle ne me vit pas, ne m'entendit point, +absorbee tout entiere par le souci du saint; et elle parlait, a mi-voix, +elle lui parlait, se croyant bien seule avec lui, racontant au serviteur +de Dieu toutes ses preoccupations. Parfois elle se taisait un peu pour +mediter, pour chercher ce qu'elle avait encore a dire, pour ne rien +oublier de sa provision de confidences; et parfois aussi elle s'animait +comme s'il lui eut repondu, comme s'il lui eut conseille une chose +qu'elle ne voulait point faire et qu'elle combattait avec des +raisonnements. + +Je m'eloignai, sans bruit, ainsi que j'etais venu, et je rentrai pour +diner. + +Le soir, je la fis venir et je la vis entrer avec un air soucieux +qu'elle n'avait point d'ordinaire. + +--Assieds-toi la, lui dis-je en lui montrant sa place sur le divan, a +mon cote. + +Elle s'assit et comme je me penchais vers elle pour l'embrasser elle +eloigna sa tete avec vivacite. + +Je fus stupefait et je demandai: + +--Eh bien, qu'y a-t-il? + +--C'est Ramadan, dit-elle. + +Je me mis a rire. + +--Et le Marabout t'a defendu de te laisser embrasser pendant le Ramadan? + +--Oh oui, je suis une Arabe et tu es un Roumi! + +--Ce serait un gros peche? + +--Oh oui! + +--Alors tu n'as rien mange de la journee, jusqu'au coucher du soleil? + +--Non, rien. + +--Mais au soleil couche tu as mange? + +--Oui. + +--Eh bien, puisqu'il fait nuit tout a fait tu ne peux pas etre plus +severe pour le reste que pour la bouche. + +Elle semblait crispee, froissee, blessee et elle reprit avec une hauteur +que je ne lui connaissais pas. + +--Si une fille arabe se laissait toucher par un Roumi pendant le +Ramadan, elle serait maudite pour toujours. + +--Et cela va durer tout le mois. + +Elle repondit avec conviction: + +--Oui, tout le mois de Ramadan. + +Je pris un air irrite et je lui dis: + +--Eh bien, tu peux aller le passer dans ta famille, le Ramadan. + +Elle saisit mes mains et les portant sur son coeur: + +--Oh! je te prie, ne sois pas mechant, tu verras comme je serai +gentille. Nous ferons Ramadan ensemble, veux-tu? Je te soignerai, je te +gaterai, mais ne sois pas mechant. + +Je ne pus m'empecher de sourire tant elle etait drole et desolee, et je +l'envoyai coucher chez elle. + +Une heure plus tard, comme j'allais me mettre au lit, deux petits coups +furent frappes a ma porte, si legers que je les entendis a peine. + +Je criai: "Entrez" et je vis apparaitre Allouma portant devant elle un +grand plateau charge de friandises arabes, de croquettes sucrees, frites +et sautees, de toute une patisserie bizarre de nomade. + +Elle riait, montrant ses belles dents, et elle repeta: + +--Nous allons faire Ramadan ensemble. + +Vous savez que le jeune, commence a l'aurore et termine au crepuscule, +au moment ou l'oeil ne distingue plus un fil blanc d'un fil noir, est +suivi chaque soir de petites fetes intimes ou on mange jusqu'au matin. +Il en resulte que, pour les indigenes peu scrupuleux, le Ramadan +consiste a faire du jour la nuit, et de la nuit le jour. Mais Allouma +poussait plus loin la delicatesse de conscience. Elle installa son +plateau entre nous deux, sur le divan, et prenant avec ses longs doigts +minces une petite boulette poudree, elle me la mit dans la bouche en +murmurant: + +--C'est bon, mange. + +Je croquai, le leger gateau qui etait excellent en effet, et je lui +demandai: + +--C'est toi qui as fait ca? + +--Oui, c'est moi? + +--Pour moi? + +--Oui, pour toi. + +--Pour me faire supporter le Ramadan. + +--Oui, ne sois pas mechant! Je t'en apporterai tous les jours. + +Oh! le terrible mois que je passai la! un mois sucre, douceatre, +enrageant, un mois de gateries et de tentations, de coleres et d'efforts +vains contre une invincible resistance. + +Puis, quand arriverent les trois jours du Beiram, je les celebrai a ma +facon et le Ramadan fut oublie. + +L'ete s'ecoula, il fut tres chaud. Vers les premiers jours de l'automne, +Allouma me parut preoccupee, distraite, desinteressee de tout. + +Or, un soir, comme je la faisais appeler, on ne la trouva point dans sa +chambre. Je pensai qu'elle rodait dans la maison et j'ordonnai qu'on la +cherchat. Elle n'etait pas rentree; j'ouvris la fenetre et je criai: + +--Mohammed. + +La voix de l'homme couche sous sa tente repondit: + +--Oui, moussie. + +--Sais-tu ou est Allouma? + +--Non, moussie--pas possible--Allouma perdu? + +Quelques secondes apres, mon Arabe entrait chez moi, tellement emu qu'il +ne maitrisait point son trouble. Il demanda: + +--Allouma perdu? + +--Mais oui, Allouma perdu. + +--Pas possible? + +--Cherche, lui dis-je? + +Il restait debout, songeant, cherchant, ne comprenant pas. Puis, il +entra dans la chambre vide ou les vetements d'Allouma trainaient, dans +un desordre oriental. Il regarda tout comme un policier, ou plutot il +flaira comme un chien, puis, incapable d'un long effort, il murmura avec +resignation: + +--Parti, il est parti! + +Moi je craignais un accident, une chute, une entorse au fond d'un ravin, +et je fis mettre sur pied tous les hommes du campement avec ordre de la +chercher jusqu'a ce qu'on l'eut retrouvee. + +On la chercha toute la nuit, on la chercha le lendemain, on la chercha +toute la semaine. Aucune trace ne fut decouverte pouvant mettre sur la +piste. Moi je souffrais; elle me manquait; ma maison me semblait vide +et mon existence deserte. Puis des idees inquietantes me passaient par +l'esprit. Je craignais qu'ont l'eut enlevee, ou assassinee peut-etre. +Mais comme j'essayais toujours d'interroger Mohammed et de lui +communiquer mes apprehensions, il repondait sans varier: + +--Non, parti. + +Puis il ajoutait le mot arabe "r'ezale" qui veut dire "gazelle," comme +pour exprimer qu'elle courait vite et qu'elle etait loin. + +Trois semaines se passerent et je n'esperais plus revoir jamais ma +maitresse arabe, quand un matin, Mohammed, les traits eclaires par la +joie, entra chez moi et me dit: + +--Moussie, Allouma il est revenu. + +Je sautai du lit et je demandai: + +--Ou est-elle? + +--N'ose pas venir! La-bas, sous l'arbre! Et de son bras tendu, il me +montrait par la fenetre une tache blanchatre au pied d'un olivier. + +Je me levai et je sortis. Comme j'approchais de ce paquet de linge +qui semblait jete contre le tronc tordu, je reconnus les grands yeux +sombres, les etoiles tatouees, la figure longue et reguliere de la +fille sauvage qui m'avait seduit. A mesure que j'avancais une colere me +soulevait, une envie de frapper, de la faire souffrir, de me venger. + +Je criai de loin: + +--D'ou viens-tu? + +Elle ne repondit pas et demeurait immobile, inerte, comme si elle ne +vivait plus qu'a peine, resignee a mes violences, prete aux coups. + +J'etais maintenant debout tout pres d'elle, contemplant avec stupeur les +haillons qui la couvraient, ces loques de soie et de laine, grises de +poussiere, dechiquetees, sordides. + +Je repetai, la main levee comme sur un chien. + +--D'ou viens-tu? + +Elle murmura: + +--De la-bas! + +--D'ou? + +--De la tribu! + +--De quelle tribu? + +--De la mienne. + +--Pourquoi es-tu partie? + +Voyant que je ne la battais point, elle s'enhardit un peu, et, a voix +basse: + +--Il fallait... il fallait... je ne pouvais plus vivre dans la maison. + +Je vis des larmes dans ses yeux, et tout de suite, je fus attendri comme +une bete. Je me penchai vers elle, et j'apercus, en me retournant pour +m'asseoir, Mohammed qui nous epiait, de loin. + +Je repris, tres doucement: + +--Voyons, dis-moi pourquoi tu es partie? + +Alors elle me conta que depuis longtemps deja elle eprouvait en son +coeur de nomade, l'irresistible envie de retourner sous les tentes, +de coucher, de courir, de se rouler sur le sable, d'errer, avec les +troupeaux, de plaine en plaine, de ne plus sentir sur sa tete, entre les +etoiles jaunes du ciel et les etoiles bleues de sa face, autre chose que +le mince rideau de toile usee et recousue a travers lequel on apercoit +des grains de feu quand on se reveille dans la nuit. + +Elle me fit comprendre cela en termes naifs et puissants, si justes, que +je sentis bien qu'elle ne mentait pas, que j'eus pitie d'elle, et que je +lui demandai: + +--Pourquoi ne m'as-tu pas dit que tu desirais t'en aller pendant quelque +temps? + +--Parce que tu n'aurais pas voulu... + +--Tu m'aurais promis de revenir et j'aurais consenti. + +--Tu n'aurais pas cru. + +Voyant que je n'etais pas fache, elle riait, et elle ajouta: + +--Tu vois, c'est fini, je suis retournee chez moi et me voici. Il me +fallait seulement quelques jours de la-bas. J'ai assez maintenant, c'est +fini, c'est passe, c'est gueri. Je suis revenue, je n'ai plus mal. Je +suis tres contente. Tu n'es pas mechant. + +--Viens a la maison, lui dis-je. + +Elle se leva. Je pris sa main, sa main fine aux doigts minces; et +triomphante en ses loques, sous la sonnerie de ses anneaux, de ses +bracelets, de ses colliers et de ses plaques, elle marcha gravement vers +ma demeure, ou nous attendait Mohammed. + +Avant d'entrer, je repris: + +--Allouma, toutes les fois que tu voudras retourner chez toi, tu me +previendras et je te le permettrai. + +Elle demanda, mefiante: + +--Tu promets? + +--Oui, je promets. + +--Moi aussi, je promets. Quand j'aurai mal--et elle posa ses deux mains +sur son front avec un geste magnifique--je te dirai: "Il faut que +j'aille la-bas" et tu me laisseras partir. + +Je l'accompagnai dans sa chambre, suivi de Mohammed qui portait +de l'eau, car on n'avait pu prevenir encore la femme +d'Abd-el-Kader-el-Hadara du retour de sa maitresse. + +Elle entra, apercut l'armoire a glace et, la figure illuminee, courut +vers elle comme on s'elance vers une mere retrouvee. Elle se regarda +quelques secondes, fit la moue, puis d'une voix un peu fachee, dit au +miroir: + +--Attends, j'ai des vetements de soie dans l'armoire. Je serai belle +tout a l'heure. + +Et je la laissai seule, faire la coquette devant elle-meme. + +Notre vie recommenca comme auparavant et, de plus en plus, je subissais +l'attrait bizarre, tout physique, de cette fille pour qui j'eprouvais en +meme temps une sorte de dedain paternel. + +Pendant six mois tout alla bien, puis je sentis qu'elle redevenait +nerveuse, agitee, un peu triste. Je lui dis, un jour: + +--Est-ce que tu veux retourner chez toi? + +--Oui, je veux. + +--Tu n'osais pas me le dire? + +--Je n'osais pas. + +--Va, je permets. + +Elle saisit mes mains et les baisa comme elle faisait en tous ses elans +de reconnaissance, et, le lendemain, elle avait disparu. + +Elle revint, comme la premiere fois, au bout de trois semaines environ, +toujours deguenillee, noire de poussiere et de soleil, rassasiee de vie +nomade, de sable et de liberte. En deux ans elle retourna ainsi quatre +fois chez elle. + +Je la reprenais gaiment, sans jalousie, car pour moi la jalousie ne +petit naitre que de l'amour, tel que nous le comprenons chez nous. +Certes, j'aurais fort bien pu la tuer si je l'avais surprise me +trompant, mais je l'aurais tuee un peu comme on assomme, par pure +violence, un chien qui desobeit. Je n'aurais pas senti ces tourments, ce +feu rongeur, ce mal horrible, la jalousie du Nord. Je viens de dire que +j'aurais pu la tuer comme on assomme un chien qui desobeit! Je l'aimais +en effet, un peu comme on aime un animal tres rare, chien ou cheval, +impossible a remplacer. C'etait une bete admirable, une bete sensuelle, +une bete a plaisir, qui avait un corps de femme. + +Je ne saurais vous exprimer quelles distances incommensurables +separaient nos ames, bien que nos coeurs, peut-etre, se fussent froles, +echauffes l'un l'autre, par moments. Elle etait quelque chose de ma +maison, de ma vie, une habitude fort agreable a laquelle je tenais et +qu'aimait en moi l'homme charnel, celui qui n'a que des yeux et des +sens. + +Or, un matin Mohammed entra chez moi avec une figure singuliere, ce +regard inquiet des arabes qui ressemble au regard fuyant d'un chat en +face d'un chien. + +Je lui dis, en apercevant cette figure. + +--Hein? qu'y a-t-il? + +--Allouma il est parti. + +Je me mis a rire. + +--Parti, ou ca? + +--Parti tout a fait, moussie! + +--Comment, parti tout a fait? + +--Oui, moussie. + +--Tu es fou, mon garcon? + +--Non, moussie. + +--Pourquoi ca parti? Comment? Voyons? Explique-toi! + +Il demeurait immobile, ne voulant pas parler; puis, soudain il eut une +de ces explosions de colere arabe qui nous arretent dans les rues des +villes devant deux energumenes, dont le silence et la gravite orientales +font place brusquement aux plus extremes gesticulations et aux +vociferations les plus feroces. + +Et je compris au milieu de ces cris qu'Allouma s'etait enfuie avec mon +berger. + +Je dus calmer Mohammed et tirer de lui, un a un, des details. + +Ce fut long, j'appris enfin que depuis huit jours il epiait ma maitresse +qui avait des rendez-vous, derriere les bois de cactus voisins ou dans +le ravin de lauriers-roses, avec une sorte de vagabond, engage comme +berger par mon intendant, a la fin du mois precedent. + +La nuit derniere, Mohammed l'avait vue sortir sans la voir rentrer; et +il repetait, d'un air exaspere. + +--Parti, moussie, il est parti! + +Je ne sais pourquoi, mais sa conviction, la conviction de cette +fuite avec ce rodeur, etait entree en moi, en une seconde, absolue, +irresistible. Cela etait absurde, invraisemblable et certain en vertu de +l'irraisonnable qui est la seule logique des femmes. + +Le coeur serre, une colere dans le sang, je cherchais a me rappeler les +traits de cet homme, et je me souvint tout a coup que je l'avais vu, +l'autre semaine, debout sur une butte de terre, au milieu de son +troupeau, et me regardant. C'etait une sorte de grand bedouin dont la +couleur des membres nus se confondait avec celle des haillons, un type +de brute barbare aux pommettes saillantes, au nez crochu, au menton +fuyant, aux jambes seches, une haute carcasse en guenilles avec des yeux +faux de chacal. + +Je ne doutais point--oui--elle avait fui avec ce gueux. Pourquoi? Parce +qu'elle etait Allouma, une fille du sable. Une autre, a Paris, fille du +trottoir aurait fui avec mon cocher ou avec un rodeur de barriere. + +--C'est bon, dis-je a Mohammed. Si elle est partie, tant pis pour elle. +J'ai des lettres a ecrire. Laisse-moi seul. + +Il s'en alla, surpris de mon calme. Moi, je me levai, j'ouvris ma +fenetre et je me mis a respirer par grands souffles qui m'entraient +au fond de la poitrine, l'air etouffant venu du Sud, car le sirocco +soufflait. + +Puis je pensai: "Mon Dieu, c'est une... une femme, comme bien d'autres. +Sait-on... sait-on ce qui les fait agir, ce qui les fait aimer, suivre +ou lacher un homme?" + +Oui, on sait quelquefois--souvent, on ne sait pas. Par moments, on +doute? + +Pourquoi a-t-elle disparu avec cette brute repugnante? Pourquoi? +Peut-etre parce que depuis un mois le vent vient du Sud presque +regulierement. + +Cela suffit! un souffle! Sait-elle, savent-elles, le plus souvent, meme +les plus fines et les plus compliquees, pourquoi elles agissent? Pas +plus qu'une girouette qui tourne au vent. Une brise insensible fait +pivoter la fleche de fer, de cuivre, de tole ou de bois, de meme qu'une +influence imperceptible, une impression insaisissable remue, et pousse, +aux resolutions le coeur changeant des femmes, qu'elles soient des +villes, des champs, des faubourgs ou du desert. + +Elle peuvent sentir, ensuite; si elles raisonnent et comprennent, +pourquoi elles ont fait ceci plutot que cela; mais sur le moment elles +l'ignorent, car elles sont les jouets de leur sensibilite a surprises, +les esclaves etourdies des evenements, des milieux, des emotions, des +rencontres et de tous les effleurements dont tressaille leur ame et leur +chair! + +M. Auballe, s'etait leve. Il fit quelques pas, me regarda, et dit en +souriant: + +--Voila un amour dans le desert! + +Je demandai. + +--Si elle revenait? + +Il murmura. + +--Sale fille!... Cela me ferait plaisir tout de meme. + +--Et vous pardonneriez le berger? + +--Mon Dieu, oui. Avec les femmes, il faut toujours pardonner... ou +ignorer. + + + + +HAUTOT PERE ET FILS + +Devant la porte de la maison, demi-ferme, demi-manoir, une de ces +habitations rurales mixtes qui furent presque seigneuriales et +qu'occupent a present de gros cultivateurs, les chiens, attaches aux +pommiers de la cour, aboyaient et hurlaient a la vue des carnassieres +portees par le garde et des gamins. Dans la grande salle a +manger-cuisine, Hautot pere, Hautot fils, M. Bermont, le percepteur, et +M. Mondaru, le notaire, cassaient une croute et buvaient un verre avant +de se mettre en chasse, car c'etait jour d'ouverture. + +Hautot pere, fier de tout ce qu'il possedait, vantait d'avance le gibier +que ses invites allaient trouver sur ses terres. C'etait un grand +Normand, un de ces hommes puissants, sanguins, osseux, qui levent sur +leurs epaules des voitures de pommes. Demi-paysan, demi-monsieur, riche, +respecte, influent, autoritaire, il avait fait suivre ses classes, +jusqu'en troisieme, a son fils Hautot Cesar, afin qu'il eut de +l'instruction, et il avait arrete la ses etudes de peur qu'il devint un +monsieur indifferent a la terre. + +Hautot Cesar, presque aussi haut que son pere, mais plus maigre, etait +un bon garcon de fils, docile, content de tout, plein d'admiration, de +respect et de deference pour les volontes et les opinions de Hautot +pere. + +M. Bermont, le percepteur, un petit gros qui montrait sur ses joues +rouges de minces reseaux de veines violettes pareils aux affluents et au +cours tortueux des fleuves sur les cartes de geographie, demandait: + +--Et du lievre--y en a-t-il, du lievre?... + +Hautot pere, repondit: + +--Tant que vous en voudrez, surtout dans les fonds du Puysatier. + +--Par ou commencons-nous?--interrogea le notaire, un bon vivant de +notaire gras et pale, bedonnant aussi et sangle dans un costume de +chasse tout neuf, achete a Rouen l'autre semaine. + +--Eh bien, par la, par les fonds. Nous jetterons les perdrix dans la +plaine et nous nous rabattrons dessus. + +Et Hautot pere se leva. Tous l'imiterent, prirent leurs fusils dans les +coins, examinerent les batteries, taperent du pied pour s'affermir dans +leurs chaussures un peu dures, pas encore assouplies par la chaleur du +sang; puis ils sortirent; et les chiens se dressant au bout des attaches +pousserent des hurlements aigus en battant l'air de leurs pattes. + +On se mit en route vers les fonds. C'etait un petit vallon, ou plutot +une grande ondulation de terres de mauvaise qualite, demeurees incultes +pour cette raison, sillonnees de ravines, couvertes de fougeres, +excellente reserve de gibier. + +Les chasseurs s'espacerent, Hautot pere tenant la droite, Hautot fils +tenant la gauche, et les deux invites au milieu. Le garde et les +porteurs de carniers suivaient. C'etait l'instant solennel ou on attend, +le premier coup de fusil, ou le coeur bat un peu, tandis que le doigt +nerveux tate a tout instant les gachettes. + +Soudain, il partit, ce coup! Hautot pere avait tire. Tous s'arreterent +et virent une perdrix, se detachant d'une compagnie qui fuyait a +tire-d'aile, tomber dans un ravin sous une broussaille epaisse. Le +chasseur excite se mit a courir, enjambant, arrachant les ronces qui le +retenaient, et il disparut a son tour dans le fourre, a la recherche de +sa piece. + +Presque aussitot, un second coup de feu retentit. + +--Ah! ah! le gredin, cria M. Bermont, il aura deniche un lievre +la-dessous. + +Tous attendaient, les yeux sur ce tas de branches impenetrables au +regard. + +Le notaire, faisant un porte-voix de ses mains, hurla: "Les avez-vous?" +Hautot pere ne repondit pas; alors, Cesar, se tournant vers le garde, +lui dit: "Va donc l'aider, Joseph. Il faut marcher en ligne. Nous +attendrons". + +Et Joseph, un vieux tronc d'homme sec, noueux, dont toutes les +articulations faisaient des bosses, partit d'un pas tranquille et +descendit dans le ravin, en cherchant les trous praticables avec des +precautions de renard. Puis, tout de suite, il cria: + +--Oh! v'nez! v'nez! y a un malheur d'arrive. + +Tous accoururent et plongerent dans les ronces. Hautot pere, tombe sur +le flanc, evanoui, tenait a deux mains son ventre d'ou coulait a travers +sa veste de toile dechiree par le plomb de longs filets de sang sur +l'herbe. Lachant son fusil pour saisir la perdrix morte a portee de sa +main, il avait laisse tomber l'arme dont le second coup, partant au +choc, lui avait creve les entrailles. On le tira du fosse, on le +devetit, et on vit une plaie affreuse par ou les intestins sortaient. +Alors, apres qu'on l'eut ligature tant bien que mal, on le reporta chez +lui et on attendit le medecin qu'on avait ete querir, avec un pretre. + +Quand le docteur arriva, il remua la tete gravement, et se tournant vers +Hautot fils qui sanglotait sur une chaise: + +--Mon pauvre garcon, dit-il, ca n'a pas bonne tournure. + +Mais quand le pansement fut fini, le blesse remua les doigts, ouvrit la +bouche, puis les yeux, jeta devant lui des regards troubles, hagards, +puis parut chercher dans sa memoire, se souvenir, comprendre, et il +murmura: + +--Nom d'un nom, ca y est! + +Le medecin lui tenait la main. + +--Mais non, mais non, quelques jours de repos seulement, ca ne sera +rien. + +Hautot reprit: + +--Ca y est! j'ai l'ventre creve! Je le sais bien. + +Puis soudain: + +--J'veux parler au fils, si j'ai le temps. + +Hautot fils, malgre lui, larmoyait et repetait comme un petit garcon: + +--P'pa, p'pa, pauv'e p'pa! + +Mais le pere, d'un ton plus ferme:. + +--Allons pleure pu, c'est pas le moment. J'ai a te parler. Mets-toi la, +tout pres, ca sera vite fait, et je serai plus tranquille. Vous autres, +une minute s'il vous plait. + +Tous sortirent laissant le fils en face du pere. + +Des qu'ils furent seuls: + +--Ecoute, fils, tu as vingt-quatre ans, on peut te dire les choses. Et +puis il n'y a pas tant de mystere a ca que nous en mettons. Tu sais bien +que ta mere est morte depuis sept ans, pas vrai, et que je n'ai pas plus +de quarante-cinq ans moi, vu que je me suis marie a dix-neuf. Pas vrai? + +Le fils balbutia: + +--Oui, c'est vrai. + +---Donc ta mere est morte depuis sept ans, et moi je suis reste veuf. Eh +bien! ce n'est pas un homme comme moi qui peut rester veuf a trente-sept +ans, pas vrai? + +Le fils repondit: + +--Oui, c'est vrai. + +Le pere, haletant, tout pale et la face crispee continua: + +--Dieu que j'ai mal! Eh bien, tu comprends. L'homme n'est pas fait pour +vivre seul, mais je ne voulais pas donner une suivante a ta mere, vu que +je lui avais promis ca. Alors... tu comprends? + +--Oui, pere. + +--Donc, j'ai pris une petite a Rouen, rue de l'Eperlan, 18, au +troisieme, la seconde porte--je te dis tout ca, n'oublie pas,--mais une +petite qui a ete gentille tout plein pour moi, aimante, devouee, une +vraie femme, quoi? Tu saisis, mon gars? + +--Oui, pere. + +--Alors, si je m'en vas, je lui dois quelque chose, mais quelque chose +de serieux qui la mettra a l'abri. Tu comprends? + +--Oui, pere. + +--Je te dis que c'est une brave fille, mais la, une brave, et que, sans +toi, et sans le souvenir de ta mere, et puis sans la maison ou nous +avons vecu tous trois, je l'aurais amenee ici, et puis epousee, pour +sur... ecoute... ecoute... mon gars... j'aurais pu faire un testament... +je n'en ai point fait! Je n'ai pas voulu... car il ne faut point ecrire +les choses... ces choses-la... ca nuit trop aux legitimes... et puis ca +embrouille tout... ca ruine tout le monde! Vois-tu, le papier timbre, +n'en faut pas, n'en fais jamais usage. Si je suis riche, c'est que je ne +m'en suis point servi de ma vie. Tu comprends, mon fils! + +--Oui, pere. + +--Ecoute encore... Ecoute bien... Donc, je n'ai pas fait de testament... +je n'ai pas voulu..., et puis je te connais, tu as bon coeur, tu n'es +pas ladre, pas regardant, quoi. Je me suis dit que, sur ma fin, je +te conterais les choses et que je te prierais de ne pas oublier la +petite:--Caroline Donet, rue de l'Eperlan, 18, au troisieme, la seconde +porte, n'oublie pas.--Et puis, ecoute encore. Vas-y tout de suite quand +je serai parti--et puis arrange-toi pour qu'elle ne se plaigne pas de ma +memoire.--Tu as de quoi.--Tu le peux,--je te laisse assez... Ecoute... +En semaine on ne la trouve pas. Elle travaille chez Mme Moreau, rue +Beauvoisine. Vas-y le jeudi. Ce jour-la elle m'attend. C'est mon jour, +depuis six ans. Pauvre p'tite, va-t-elle pleurer!... Je te dis tout ca, +parce que je te connais bien, mon fils. Ces choses-la on ne les conte +pas au public, ni au notaire, ni au cure. Ca se fait, tout le monde le +sait, mais ca ne se dit pas, sauf necessite. Alors personne d'etranger +dans le secret, personne que la famille, parce que la famille, c'est +tous en un seul. Tu comprends? + +--Oui, pere. + +--Tu promets? + +--Oui, pere. + +--Tu jures? + +--Oui, pere + +--Je t'en prie, je t'en supplie, fils, n'oublie pas. J'y tiens. + +--Non, pere. + +--Tu iras toi-meme. Je veux que tu t'assures de tout. + +--Oui, pere. + +--Et puis, tu verras... tu verras ce qu'elle t'expliquera. Moi je ne +peux pas te dire plus. C'est jure. + +--Oui, pere. + +--C'est bon, mon fils. Embrasse-moi. Adieu. Je vas claquer, j'en suis +sur. Dis-leur qu'ils entrent. + +Hautot fils embrassa son pere en gemissant, puis, toujours docile, +ouvrit la porte, et le pretre parut, en surplis blanc, portant les +saintes huiles. + +Mais le moribond avait ferme les yeux, et il refusa de les rouvrir, +il refusa de repondre, il refusa de montrer, meme par un signe, qu'il +comprenait. + +Il avait assez parle, cet homme, il n'en pouvait plus. Il se sentait +d'ailleurs a present le coeur tranquille, il voulait mourir en paix. +Qu'avait-il besoin de se confesser au delegue de Dieu, puisqu'il venait +de se confesser a son fils, qui etait de la famille, lui. + +Il fut administre, purifie, absous, au milieu de ses amis et de ses +serviteurs agenouilles, sans qu'un seul mouvement de son visage revelat +qu'il vivait encore. + +Il mourut vers minuit, apres quatre heures de tressaillements indiquant +d'atroces souffrances. + + +II + + +Ce fut le mardi qu'on l'enterra, la chasse ayant ouvert le dimanche. +Rentre chez lui, apres avoir conduit son pere au cimetiere, Cesar Hautot +passa le reste du jour a pleurer. Il dormit a peine la nuit suivante +et il se sentit si triste en s'eveillant qu'il se demandait comment il +pourrait continuer a vivre. + +Jusqu'au soir cependant il songea que, pour obeir a la derniere volonte +paternelle, il devait se rendre a Rouen le lendemain, et voir cette +fille Caroline Donet qui demeurait rue de l'Eperlan, 18, au troisieme +etage, la seconde porte. Il avait repete, tout bas, comme on marmotte +une priere, ce nom et cette adresse, un nombre incalculable de +fois, afin de ne pas les oublier, et il finissait par les balbutier +indefiniment, sans pouvoir s'arreter ou penser a quoi que ce fut, tant +sa langue et son esprit etaient possedes par cette phrase. + +Donc le lendemain, vers huit heures, il ordonna d'atteler Graindorge +au tilbury et partit au grand trot du lourd cheval normand sur la +grand'route d'Ainville a Rouen. Il portait sur le dos sa redingote +noire, sur la tete son grand chapeau de soie et sur les jambes sa +culotte a sous-pieds, et il n'avait pas voulu, vu la circonstance, +passer par-dessus son beau costume, la blouse bleue qui se gonfle au +vent, garantit le drap de la poussiere et des taches, et qu'on ote +prestement a l'arrivee, des qu'on a saute de voiture. + +Il entra dans Rouen alors que dix heures sonnaient, s'arreta comme +toujours a l'hotel des Bons-Enfants, rue des Trois-Mares, subit les +embrassades du patron, de la patronne et de ses cinq fils, car on +connaissait la triste nouvelle; puis, il dut donner des details sur +l'accident, ce qui le fit pleurer, repousser les services de toutes ces +gens, empressees parce qu'ils le savaient riche, et refuser meme leur +dejeuner, ce qui les froissa. + +Ayant donc epoussete son chapeau, brosse sa redingote et essuye ses +bottines, il se mit a la recherche de la rue de l'Eperlan, sans oser +prendre de renseignements pres de personne, de crainte d'etre reconnu et +d'eveiller les soupcons. + +A la fin, ne trouvant pas, il apercut un pretre, et se fiant a la +discretion professionnelle des hommes d'eglise, il s'informa aupres de +lui. + +Il n'avait que cent pas a faire, c'etait justement la deuxieme rue a +droite. + +Alors, il hesita. Jusqu'a ce moment, il avait obei comme une brute a la +volonte du mort. Maintenant il se sentait tout remue, confus, humilie a +l'idee de se trouver, lui, le fils, en face de cette femme qui avait ete +la maitresse de son pere. Toute la morale qui git en nous, tassee au +fond de nos sentiments par des siecles d'enseignement hereditaire, tout +ce qu'il avait appris depuis le catechisme sur les creatures de mauvaise +vie, le mepris instinctif que tout homme porte en lui contre elles, meme +s'il en epouse une, toute son honnetete bornee de paysan, tout cela +s'agitait en lui, le retenait, le rendait honteux et rougissant. + +Mais il pensa:--"J'ai promis au pere. Faut pas y manquer." Alors il +poussa la porte entre-baillee de la maison marquee du numero 18, +decouvrit un escalier sombre, monta trois etages, apercut une porte, +puis une seconde, trouva une ficelle de sonnette et tira dessus. + +Le din-din qui retentit dans la chambre voisine lui fit passer un +frisson dans le corps. La porte s'ouvrit et il se trouva en face d'une +jeune dame tres bien habillee, brune, au teint colore, qui le regardait +avec des yeux stupefaits. + +Il ne savait que lui dire, et, elle, qui ne se doutait de rien, et qui +attendait l'autre, ne l'invitait pas a entrer. Ils se contemplerent +ainsi pendant pres d'une demi-minute. A la fin elle demanda: + +--Vous desirez, monsieur? + +Il murmura: + +--Je suis Hautot fils. + +Elle eut un sursaut, devint pale, et balbutia comme si elle le +connaissait depuis longtemps: + +--Monsieur Cesar? + +--Oui. + +--Et alors? + +--J'ai a vous parler de la part du pere. + +Elle fit--Oh! mon Dieu!--et recula pour qu'il entrat. Il ferma la porte +et la suivit. + +Alors il apercut un petit garcon de quatre ou cinq ans, qui jouait avec +un chat, assis par terre devant un fourneau d'ou montait une fumee de +plats tenus au chaud. + +--Asseyez-vous, disait-elle. + +Il s'assit.... Elle demanda: + +--Eh bien? + +Il n'osait plus parler, les yeux fixes sur la table dressee au milieu de +l'appartement, et portant trois couverts, dont un d'enfant. Il regardait +la chaise tournee dos au feu, l'assiette, la serviette, les verres, la +bouteille de vin ronge entamee et la bouteille de vin blanc intacte. +C'etait la place de son pere, dos au feu! On l'attendait. C'etait son +pain qu'il voyait, qu'il reconnaissait pres de la fourchette, car la +croute etait enlevee a cause des mauvaises dents d'Hautot. Puis, levant +les yeux, il apercut, sur le mur, son portrait, la grande photographie +faite a Paris l'annee de l'Exposition, la meme qui etait clouee +au-dessus du lit dans la chambre a coucher d'Ainville. + +La jeune femme reprit: + +--Eh bien, monsieur Cesar? + +Il la regarda. Une angoisse l'avait rendue livide et elle attendait, les +mains tremblantes de peur. + +Alors il osa. + +--Eh bien, mam'zelle, papa est mort dimanche, en ouvrant la chasse. + +Elle fut si bouleversee qu'elle ne remua pas. Apres quelques instants de +silence, elle murmura d'une voix presque insaisissable: + +--Oh! pas possible! + +Puis, soudain, des larmes parurent dans ses yeux, et levant ses mains +elle se couvrit la figure en se mettant a sangloter. Alors, le petit +tourna la tete, et voyant sa mere en pleurs, hurla. Puis, comprenant +que ce chagrin subit venait de cet inconnu, il se rua sur Cesar, saisit +d'une main sa culotte et de l'autre il lui tapait la cuisse de toute +sa force. Et Cesar demeurait eperdu, attendri, entre cette femme qui +pleurait son pere et cet enfant qui defendait sa mere. Il se sentait +lui-meme gagne par l'emotion, les yeux enfles par le chagrin; et, pour +reprendre contenance, il se mit a parler. + +--Oui, disait-il, le malheur est arrive dimanche matin, sur les huit +heures.... Et il contait, comme si elle l'eut ecoute, n'oubliant aucun +detail, disant les plus petites choses avec une minutie de paysan. Et le +petit tapait toujours, lui lancant a present des coups de pied dans les +chevilles. + +Quand il arriva au moment ou Hautot pere avait parle d'elle, elle +entendit son nom, decouvrit sa figure et demanda: + +--Pardon, je ne vous suivais pas, je voudrais bien savoir.... Si ca ne +vous contrariait pas de recommencer. + +Il recommenca dans les memes termes: "Le malheur est arrive dimanche +matin sur les huit heures...." + +Il dit tout, longuement, avec des arrets, des points, des reflexions +venues de lui, de temps en temps. Elle l'ecoutait avidement, percevant +avec sa sensibilite nerveuse de femme toutes les peripeties qu'il +racontait, et tressaillant d'horreur, faisant: "Oh mon Dieu!" parfois. +Le petit, la croyant calmee, avait cesse de battre Cesar pour prendre la +main de sa mere, et il ecoutait aussi, comme s'il eut compris. + +Quand le recit fut termine, Hautot fils reprit: + +--Maintenant, nous allons nous arranger ensemble suivant son desir. +Ecoutez, je suis a mon aise, il m'a laisse du bien. Je ne veux pas que +vous ayez a vous plaindre.... + +Mais elle l'interrompit vivement. + +--Oh! monsieur Cesar, monsieur Cesar, pas aujourd'hui. J'ai le coeur +coupe.... Une autre fois, un autre jour.... Non, pas aujourd'hui.... Si +j'accepte, ecoutez... ce n'est pas pour moi... non, non, non, je vous le +jure. C'est pour le petit. D'ailleurs, on mettra ce bien sur sa tete. + +Alors Cesar, effare, devina, et balbutiant: + +--Donc... c'est a lui... le p'tit? + +--Mais oui, dit-elle. + +Et Hautot fils regarda son frere avec une emotion confuse, forte et +penible. + +Apres un long silence, car elle pleurait de nouveau, Cesar, tout a fait +gene, reprit: + +--Eh bien, alors, mam'zelle Donet, je vas m'en aller. Quand voulez-vous +que nous parlions de ca? + +Elle s'ecria: + +--Oh! non, ne partez pas, ne partez pas, ne me laissez pas toute seule +avec Emile! Je mourrais de chagrin. Je n'ai plus personne, personne que +mon petit. Oh! quelle misere, quelle misere, monsieur Cesar. Tenez, +asseyez-vous. Vous allez encore me parler. Vous me direz ce qu'il +faisait, la-bas, toute la semaine. + +Et Cesar s'assit, habitue a obeir. + +Elle approcha, pour elle, une autre chaise de la sienne, devant le +fourneau ou les plats mijotaient toujours, prit Emile sur ses genoux, et +elle demanda a Cesar mille choses sur son pere, des choses intimes ou +l'on voyait, ou il sentait sans raisonner qu'elle avait aime Hautot de +tout son pauvre coeur de femme. + +Et, par l'enchainement naturel de ses idees, peu nombreuses, il en +revint a l'accident et se remit a le raconter avec tous les memes +details. + +Quand il dit: "Il avait un trou dans le ventre, on y aurait mis les deux +poings", elle poussa une sorte de cri, et les sanglots jaillirent de +nouveau de ses yeux. Alors, saisi par la contagion, Cesar se mit aussi a +pleurer, et comme les larmes attendrissent toujours les fibres du coeur, +il se pencha vers Emile dont le front se trouvait a portee de sa bouche +et l'embrassa. + +La mere, reprenant haleine, murmurait: + +--Pauvre gars, le voila orphelin. + +--Moi aussi, dit Cesar. + +Et ils ne parlerent plus. + +Mais soudain, l'instinct pratique de menagere, habituee a songer a tout, +se reveilla chez la jeune femme. + +--Vous n'avez peut-etre rien pris de la matinee, monsieur Cesar? + +--Non, mam'zelle. + +--Oh! vous devez avoir faim. Vous allez manger un morceau. + +--Merci, dit-il, je n'ai pas faim, j'ai eu trop de tourment. + +Elle repondit: + +--Malgre la peine, faut bien vivre, vous ne me refuserez pas ca! Et puis +vous resterez un peu plus. Quand vous serez parti, je ne sais pas ce que +je deviendrai. + +Il ceda, apres quelque resistance encore, et s'asseyant dos au feu, en +face d'elle, il mangea une assiette de tripes qui crepitaient dans le +fourneau et but un verre de vin rouge. Mais il ne permit point qu'elle +debouchat le vin blanc. + +Plusieurs fois il essuya la bouche du petit qui avait barbouille de +sauce tout son menton. + +Comme il se levait pour partir, il demanda: + +--Quand est-ce voulez-vous que je revienne pour parler de l'affaire, +mam'zelle Donet? + +--Si ca ne vous faisait rien, jeudi prochain, monsieur Cesar. Comme ca +je ne perdrais pas de temps. J'ai toujours mes jeudis libres. + +--Ca me va, jeudi prochain. + +--Vous viendrez dejeuner, n'est-ce pas? + +--Oh! quant a ca, je ne peux pas le promettre. + +--C'est qu'on cause mieux en mangeant. On a plus de temps aussi. + +--Eh bien, soit. Midi alors. + +Et il s'en alla apres avoir encore embrasse le petit Emile, et serre la +main de Mlle Donet. + + + +III + + +La semaine parut longue a Cesar Hautot. Jamais il ne s'etait trouve seul +et l'isolement lui semblait insupportable. Jusqu'alors, il vivait a +cote de son pere, comme son ombre, le suivait aux champs, surveillait +l'execution de ses ordres, et quand il l'avait quitte pendant quelque +temps le retrouvait au diner. Ils passaient les soirs a fumer leurs +pipes en face l'un de l'autre, en causant chevaux, vaches ou moutons; +et la poignee de main qu'ils se donnaient au reveil semblait l'echange +d'une affection familiale et profonde. + +Maintenant Cesar etait seul. Il errait par les labours d'automne, +s'attendant toujours a voir se dresser au bout d'une plaine la grande +silhouette gesticulante du pere. Pour tuer les heures, il entrait chez +les voisins, racontait l'accident a tous ceux qui ne l'avaient pas +entendu, le repetait quelquefois aux autres. Puis, a bout d'occupations +et de pensees, il s'asseyait au bord d'une route en se demandant si +cette vie-la allait durer longtemps. + +Souvent il songea a Mlle Donet. Elle lui avait plu. Il l'avait trouvee +comme il faut, douce et brave fille, comme avait dit le pere. Oui, pour +une brave fille, c'etait assurement une brave fille. Il etait resolu a +faire les choses grandement et a lui donner deux mille francs de rente +en assurant le capital a l'enfant. Il eprouvait meme un certain plaisir +a penser qu'il allait la revoir le jeudi suivant, et arranger cela avec +elle. Et puis l'idee de ce frere, de ce petit bonhomme de cinq ans, +qui etait le fils de son pere, le tracassait, l'ennuyait un peu et +l'echauffait en meme temps. C'etait une espece de famille qu'il avait +la dans ce mioche clandestin qui ne s'appellerait jamais Hautot, une +famille qu'il pouvait prendre ou laisser a sa guise, mais qui lui +rappelait le pere. + +Aussi quand il se vit sur la route de Rouen, le jeudi matin, emporte +par le trot sonore de Graindorge, il sentit son coeur plus leger, plus +repose qu'il ne l'avait encore eu depuis son malheur. + +En entrant dans l'appartement de Mlle Donet, il vit la table mise comme +le jeudi precedent, avec cette seule difference que la croute du pain +n'etait pas otee. + +Il serra la main de la jeune femme, baisa Emile sur les joues et +s'assit, un peu comme chez lui, le coeur gros tout de meme. Mlle Donet +lui parut un peu maigrie, un peu palie. Elle avait du rudement pleurer. +Elle avait maintenant un air gene devant lui comme si elle eut compris +ce qu'elle n'avait pas senti l'autre semaine sous le premier coup de son +malheur, et elle le traitait avec des egards excessifs, une humilite +douloureuse, et des soins touchants comme pour lui payer en attention +et en devouement les bontes qu'il avait pour elle. Ils dejeunerent +longuement, en parlant de l'affaire qui l'amenait. Elle ne voulait pas +tant d'argent. C'etait trop, beaucoup trop. Elle gagnait assez pour +vivre, elle, mais elle desirait seulement qu'Emile trouvat quelques sous +devant lui quand il serait grand. Cesar tint bon, et ajouta meme un +cadeau de mille francs pour elle, pour son deuil. + +Comme il avait pris son cafe, elle demanda: + +--Vous fumez? + +--Oui... J'ai ma pipe. + +Il tata sa poche. Nom d'un nom, il l'avait oubliee! Il allait se desoler +quand elle lui offrit une pipe du pere, enfermee dans une armoire. Il +accepta, la prit, la reconnut, la flaira, proclama sa qualite avec une +emotion dans la voix, l'emplit de tabac et l'alluma. Puis il mit Emile +a cheval sur sa jambe et le fit jouer au cavalier pendant qu'elle +desservait la table et enfermait, dans le bas du buffet, la vaisselle +sale pour la laver, quand il serait sorti. + +Vers trois heures, il se leva a regret, tout ennuye a l'idee de partir. + +--Eh bien! mam'zelle Donet, dit-il, je vous souhaite le bonsoir et +charme de vous avoir trouvee comme ca. + +Elle restait devant lui, rouge, bien emue, et le regardait en songeant a +l'autre. + +--Est-ce que nous ne nous reverrons plus? dit-elle. + +Il repondit simplement: + +--Mais oui, mam'zelle, si ca vous fait plaisir. + +--Certainement, monsieur Cesar. Alors, jeudi prochain, ca vous irait-il? + +--Oui, mam'zelle Donet. + +--Vous venez dejeuner, bien sur? + +--Mais..., si vous voulez bien, je ne refuse pas. + +--C'est entendu, monsieur Cesar, jeudi prochain, midi, comme +aujourd'hui. + +--Jeudi midi, mam'zelle Donet! + + + + +BOITELLE + +A _Robert Pinchon_ + + +Le pere Boitelle (Antoine) avait dans tout le pays la specialite des +besognes malpropres. Toutes les fois qu'on avait a faire nettoyer +une fosse, un fumier, un puisard, a curer un egout, un trou de fange +quelconque, c'etait lui qu'on allait chercher. + +Il s'en venait avec ses instruments de vidangeur et ses sabots enduits +de crasse, et se mettait a sa besogne en geignant sans cesse sur son +metier. Quand on lui demandait alors pourquoi il faisait cet ouvrage +repugnant, il repondait avec resignation: + +--Pardi, c'est pour mes enfants qu'il faut nourrir. Ca rapporte plus +qu'autre chose. + +Il avait, en effet, quatorze enfants. Si on s'informait de ce qu'ils +etaient devenus, il disait avec un air d'indifference: + +--N'en reste huit a la maison. Y en a un au service et cinq maries. + +Quand on voulait savoir s'ils etaient bien maries, il reprenait avec +vivacite: + +--Je les ai pas opposes. Je les ai opposes en rien. Ils ont marie comme +ils ont voulu. Faut pas opposer les gouts, ca tourne mal. Si je suis +ordureux, me, c'est que mes parents m'ont oppose dans mes gouts. Sans +ca, j'aurais devenu un ouvrier comme les autres. + +Voici en quoi ses parents l'avaient contrarie dans ses gouts. + +Il etait alors soldat, faisant son temps au Havre, pas plus bete qu'un +autre, pas plus degourdi non plus, un peu simple pourtant. Pendant les +heures de liberte, son plus grand plaisir etait de se promener sur le +quai, ou sont reunis les marchands d'oiseaux. Tantot seul, tantot avec +un pays, il s'en allait lentement le long des cages ou les perroquets a +dos vert et a tete jaune des Amazones, les perroquets a dos gris et a +tete rouge du Senegal, les aras enormes qui ont l'air d'oiseaux cultives +en serre, avec leurs plumes fleuries, leurs panaches et leurs aigrettes, +les perruches de toute taille, qui semblent coloriees avec un soin +minutieux par un bon Dieu miniaturiste, et les petits, tout petits +oisillons sautillants, rouges, jaunes, bleus et barioles, melant leurs +cris au bruit du quai, apportent dans le fracas des navires decharges, +des passants et des voitures, une rumeur violente, aigue, piaillarde, +assourdissante, de foret lointaine et surnaturelle. + +Boitelle s'arretait, les yeux ouverts, la bouche ouverte, riant et ravi, +montrant ses dents aux kakatoes prisonniers qui saluaient de leur huppe +blanche ou jaune le rouge eclatant de sa culotte et le cuivre de son +ceinturon. Quand il rencontrait un oiseau parleur, il lui posait des +questions; et si la bete se trouvait ce jour-la disposee a repondre et +dialoguait avec lui, il emportait pour jusqu'au soir de la gaiete et du +contentement. A regarder les singes aussi il se faisait des bosses de +plaisir, et il n'imaginait point de plus grand luxe pour un homme riche +que de posseder ces animaux ainsi qu'on a des chats et des chiens. Ce +gout-la, ce gout de l'exotique, il l'avait dans le sang comme on a +celui de la chasse, de la medecine ou de la pretrise. Il ne pouvait +s'empecher, chaque fois que s'ouvraient les portes de la caserne, de +s'en revenir au quai comme s'il s'etait senti tire par une envie. + +Or une fois, s'etant arrete presque en extase devant un araraca +monstrueux qui gonflait ses plumes, s'inclinait, se redressait, semblait +faire les reverences de cour du pays des perroquets, il vit s'ouvrir la +porte d'un petit cafe attenant a la boutique du marchand d'oiseaux, et +une jeune negresse, coiffee d'un foulard rouge, apparut, qui balayait +vers la rue les bouchons et le sable de l'etablissement. + +L'attention de Boitelle fut aussitot partagee entre l'animal et la +femme, et il n'aurait su dire vraiment lequel de ces deux etres il +contemplait avec le plus d'etonnement et de plaisir. + +La negresse, ayant pousse dehors les ordures du cabaret, leva les yeux, +et demeura a son tour eblouie devant l'uniforme du soldat. Elle restait +debout, en face de lui, son balai dans les mains comme si elle lui eut +porte les armes, tandis que l'araraca continuait a s'incliner. Or le +troupier au bout de quelques instants fut gene par cette attention, +et il s'en alla a petits pas, pour n'avoir point l'air de battre en +retraite. + +Mais il revint. Presque chaque jour il passa devant le cafe des +Colonies, et souvent il apercut a travers les vitres la petite bonne +a peau noire qui servait des bocks ou de l'eau-de-vie aux matelots du +port. Souvent aussi elle sortait en l'apercevant; bientot, meme, sans +s'etre jamais parle, ils se sourirent comme des connaissances; et +Boitelle se sentait le coeur remue, en voyant luire, tout a coup, entre +les levres sombres de la fille, la ligne eclatante de ses dents. Un +jour enfin il entra, et fut tout surpris en constatant qu'elle parlait +francais comme tout le monde. La bouteille de limonade, dont elle +accepta de boire un verre, demeura, dans le souvenir du troupier, +memorablement delicieuse; et il prit l'habitude de venir absorber, en ce +petit cabaret du port, toutes les douceurs liquides que lui permettait +sa bourse. + +C'etait pour lui une fete, un bonheur auquel il pensait sans cesse, de +regarder la main noire de la petite bonne verser quelque chose dans son +verre, tandis que les dents riaient, plus claires que les yeux. Au bout +de deux mois de frequentation, ils devinrent tout a fait bons amis, et +Boitelle, apres le premier etonnement de voir que les idees de cette +negresse etaient pareilles aux bonnes idees des filles du pays, qu'elle +respectait l'economie, le travail, la religion et la conduite, l'en aima +davantage, s'eprit d'elle au point de vouloir l'epouser. + +Il lui dit ce projet qui la fit danser de joie. Elle avait d'ailleurs +quelque argent, laisse par une marchande d'huitres, qui l'avait +recueillie quand elle fut deposee sur le quai du Havre par un capitaine +americain. Ce capitaine l'avait trouvee agee d'environ six ans, blottie +sur des balles de coton dans la calle de son navire, quelques heures +apres son depart de New-York. Venant au Havre, il y abandonna aux soins +de cette ecaillere apitoyee ce petit animal noir cache a son bord, il ne +savait par qui ni comment. La vendeuse d'huitres etant morte, la jeune +negresse devint bonne au cafe des Colonies. + +Antoine Boitelle ajouta: + +--Ca se fera si les parents n'y opposent point. J'irai jamais contre +eux, t'entends ben, jamais! Je vas leur en toucher deux mots a la +premiere fois que je retourne au pays. + +La semaine suivante en effet, ayant obtenu vingt-quatre heures de +permission, il se rendit dans sa famille qui cultivait une petite ferme +a Tourteville, pres d'Yvetot. + +Il attendit la fin du repas, l'heure ou le cafe baptise d'eau-de-vie +rendait les coeurs plus ouverts, pour informer ses ascendants Qu'il +avait trouve une fille repondant si bien a ses gouts, a tous ses gouts, +qu'il ne devait pas en exister une autre sur la terre pour lui convenir +aussi parfaitement. + +Les vieux, a ce propos, devinrent aussitot circonspects, et demanderent +des explications. Il ne cacha rien d'ailleurs que la couleur de son +teint. + +C'etait une bonne, sans grand avoir, mais vaillante, econome, propre, de +conduite, et de bon conseil. Toutes ces choses-la valaient mieux que de +l'argent aux mains d'une mauvaise menagere. Elle avait quelques sous +d'ailleurs, laisses par une femme qui l'avait elevee, quelques gros +sous, presque une petite dot, quinze cents francs a la caisse d'epargne. +Les vieux, conquis par ses discours, confiants d'ailleurs dans son +jugement, cedaient peu a peu, quand il arriva au point delicat. Riant +d'un rire un peu contraint: + +--Il n'y a qu'une chose, dit-il, qui pourra vous contrarier. Elle n'est +brin blanche. + +Ils ne comprenaient pas et il dut expliquer longuement avec beaucoup de +precautions, pour ne les point rebuter, qu'elle appartenait a la race +sombre dont ils n'avaient vu d'echantillons que sur les images d'Epinal. + +Alors ils furent inquiets, perplexes, craintifs, comme s'il leur avait +propose une union avec le Diable. + +La mere disait:--Noire? Combien qu'elle l'est. C'est-il partout? + +Il repondait:--Pour sur: Partout, comme t'es blanche partout, te! + +Le pere reprenait:--Noire? C'est-il noir autant que le chaudron? + +Le fils repondait:--Pt'etre ben un p'tieu moins! C'est noire, mais point +noire a degouter. La robe a m'sieu l'cure est ben noire, et alle n'est +pas pu laide qu'un surplis qu'est blanc. + +Le pere disait:--Y en a-t-il de pu noires qu'elle dans son pays? + +Et le fils, convaincu, s'ecriait: + +--Pour sur! + +Mais le bonhomme remuait la tete. + +--Ca doit etre deplaisant? + +Et le fils: + +--C'est point pu deplaisant qu'aut'chose, vu qu'on s'y fait en rin de +temps. + +La mere demandait: + +--Ca ne salit point le linge plus que d'autres, ces piaux-la? + +--Pas plus que la tienne, vu que c'est sa couleur. + +Donc, apres beaucoup de questions encore, il fut convenu que les parents +verraient cette fille avant de rien decider et que le garcon, dont le +service allait finir l'autre mois, l'amenerait a la maison afin qu'on +put l'examiner et decider en causant si elle n'etait pas trop foncee +pour rentrer dans la famille Boitelle. + +Antoine alors annonca que le dimanche 22 mai, jour de sa liberation, il +partirait pour Tourteville avec sa bonne amie. + +Elle avait mis pour ce voyage chez les parents de son amoureux ses +vetements les plus beaux et les plus voyants, ou dominaient le jaune, le +rouge et le bleu, de sorte qu'elle avait l'air pavoisee pour une fete +nationale. + +Dans la gare, au depart du Havre, on la regarda beaucoup, et Boitelle +etait fier de donner le bras, a une personne qui commandait ainsi +l'attention. Puis, dans le wagon de troisieme classe ou elle prit place +a cote de lui, elle imposa une telle surprise aux paysans que ceux des +compartiments voisins monterent sur leurs banquettes pour l'examiner +par-dessus la cloison de bois qui divisait la caisse roulante. Un +enfant, a son aspect, se mit a crier de peur, un autre cacha sa figure +dans le tablier de sa mere. + +Tout alla bien cependant jusqu'a la gare d'arrivee. Mais lorsque le +train ralentit sa marche en approchant d'Yvetot, Antoine se sentit mal +a l'aise, comme au moment d'une inspection quand il ne savait pas sa +theorie. Puis, s'etant penche a la portiere, il reconnut de loin son +pere qui tenait la bride du cheval attele a la carriole, et sa mere +venue jusqu'au treillage qui maintenait les curieux. + +Il descendit le premier, tendit la main a sa bonne amie, et, droit, +comme s'il escortait un general, il se dirigea vers sa famille. + +La mere, en voyant venir cette dame noire et bariolee en compagnie de +son garcon, demeurait tellement stupefaite qu'elle n'en pouvait ouvrir +la bouche, et le pere avait peine a maintenir le cheval que faisait +cabrer coup sur coup la locomotive ou la negresse. Mais Antoine, saisi +soudain par la joie sans melange de revoir ses vieux, se precipita, les +bras ouverts, becota la mere, becota le pere malgre l'effroi du bidet, +puis se tournant vers sa compagne que les passants ebaubis consideraient +en s'arretant, il s'expliqua. + +--La v'la! J'vous avais ben dit qu'a premiere vue alle est un brin +detournante, mais sitot qu'on la connait, vrai de vrai, y a rien de plus +plaisant sur la terre. Dites-y bonjour qu'a ne s'emeuve point. + +Alors la mere Boitelle, intimidee elle-meme a perdre la raison, fit une +espece de reverence, tandis que le pere otait sa casquette en murmurant: +"J'vous la souhaite a vot' desir". Puis sans s'attarder on grimpa dans +la carriole, les deux femmes au fond sur des chaises qui les faisaient +sauter en l'air a chaque cahot de la route, et les deux hommes par +devant, sur la banquette. + +Personne ne parlait. Antoine inquiet sifflotait un air de caserne, le +pere fouettait le bidet, et la mere regardait de coin, en glissant des +coups d'oeil de fouine, la negresse dont le front et les pommettes +reluisaient sous le soleil comme des chaussures bien cirees. + +Voulant rompre la glace, Antoine se retourna. + +--Eh bien, dit-il, on ne cause pas? + +--Faut le temps; repondit la vieille. + +Il reprit: + +--Allons, raconte a la p'tite l'histoire des huit oeufs de ta poule. + +C'etait une farce celebre dans la famille. Mais comme sa mere se taisait +toujours, paralysee par l'emotion, il prit lui-meme la parole et narra, +en riant beaucoup, cette memorable aventure. Le pere, qui la savait par +coeur, se derida aux premiers mots; sa femme bientot suivit l'exemple, +et la negresse elle-meme, au passage le plus drole, partit tout a coup +d'un tel rire, d'un rire si bruyant, roulant, torrentiel, que le cheval +excite fit un petit temps de galop. + +La connaissance etait faite. On causa. + +A peine arrives, quand tout le monde fut descendu, apres qu'il eut +conduit sa bonne amie dans la chambre pour oter sa robe qu'elle aurait +pu tacher en faisant un bon plat de sa facon destine a prendre les vieux +par le ventre, il attira ses parents devant la porte, et demanda, le +coeur battant. + +--Eh ben, queque vous dites? + +Le pere se tut. La mere plus hardie declara: + +--Alle est trop noire! Non, vrai, c'est trop. J'en ai eu les sangs +tournes. + +--Vous vous y ferez, dit Antoine. + +--Possible, mais pas pour le moment. Ils entrerent et la bonne femme +fut emue en voyant la negresse cuisiner. Alors elle l'aida, la jupe +retroussee, active malgre son age. + +Le repas fut bon, fut long, fut gai. Quand on fit un tour ensuite, +Antoine prit son pere a part. + +--Eh ben, pe, queque t'en dis? + +Le paysan ne se compromettait jamais. + +--J'ai point d'avis. D'mande a ta me. + +Alors Antoine rejoignit sa mere et la retenant en arriere. + +--Eh ben, ma me, queque t'en dis? + +--Mon pauv'e gars, vrai, alle est trop noire. Seulement un p'tieu moins +je ne m'opposerais pas, mais c'est trop. On dirait Satan! + +Il n'insista point, sachant que la vieille s'obstinait toujours, mais il +sentait en son coeur entrer un orage de chagrin. Il cherchait ce qu'il +fallait faire, ce qu'il pourrait inventer, surpris d'ailleurs qu'elle ne +les eut pas conquis deja comme elle l'avait seduit lui-meme. Et ils s'en +allaient tous les quatre a pas lents a travers les bles, redevenus peu +a peu silencieux. Quand on longeait une cloture les fermiers +apparaissaient a la barriere, les gamins grimpaient sur les talus, tout +le monde se precipitait au chemin pour voir passer la "noire" que +le fils Boitelle avait ramenee. On apercevait au loin des gens qui +couraient a travers les champs comme on accourt quand bat le tambour des +annonces de phenomenes vivants. Le pere et la mere Boitelle effares de +cette curiosite semee par la campagne a leur approche, hataient le pas, +cote a cote, precedant de loin leur fils a qui sa compagne demandait ce +que les parents pensaient d'elle. + +Il repondit en hesitant qu'ils n'etaient pas encore decides. + +Mais sur la place du village ce fut une sortie en masse de toutes +les maisons en emoi, et devant l'attroupement grossissant, les vieux +Boitelle prirent la fuite et regagnerent leur logis, tandis qu'Antoine +souleve de colere, sa bonne amie au bras, s'avancait avec majeste sous +les yeux elargis par l'ebahissement. + +Il comprenait que c'etait fini, qu'il n'y avait plus d'espoir, qu'il +n'epouserait pas sa negresse; elle aussi le comprenait; et ils se mirent +a pleurer tous les deux en approchant de la ferme. Des qu'ils y furent +revenus, elle ota de nouveau sa robe pour aider la mere a faire +sa besogne; elle la suivit partout, a la laiterie, a l'etable, +au poulailler, prenant la plus grosse part, repetant sans cesse: +"Laissez-moi faire, madame Boitelle", si bien que le soir venu, la +vieille, touchee et inexorable, dit a son fils: "C'est une brave fille +tout de meme. C'est dommage qu'elle soit si noire, mais vrai, alle l'est +trop. J'pourrais pas m'y faire, faut qu'alle r'tourne, alle est trop +noire!" + +Et le fils Boitelle dit a sa bonne amie: + +--Alle n'veut point, alle te trouve trop noire. Faut r'tourner. Je +t'aconduirai jusqu'au chemin de fer. N'importe, t'eluge point. J'vas +leur y parler quand tu seras partie. + +Il la conduisit donc a la gare en lui donnant encore bon espoir, et +apres l'avoir embrassee, la fit monter dans le convoi qu'il regarda +s'eloigner avec des yeux bouffis par les pleurs. + +Il eut beau implorer les vieux, ils ne consentirent jamais. + +Et quand il avait conte cette histoire que tout le pays connaissait, +Antoine Boitelle ajoutait toujours: + +--A partir de ca, j'ai eu de coeur a rien, a rien. Aucun metier ne +m'allait pu, et j'sieus devenu ce que j'sieus, un ordureux. + +On lui disait: + +--Vous vous etes marie pourtant. + +--Oui, et j'peux pas dire que ma femme m'a deplu pisque j'y ai fait +quatorze efants, mais c'n'est point l'autre, oh non pour sur, oh non! +L'autre, voyez-vous, ma negresse, alle n'avait qu'a me regarder, je me +sentais comme transporte... + + + + +L'ORDONNANCE + + +Le cimetiere plein d'officiers avait l'air d'un champ fleuri. Les kepis +et les culottes rouges, les galons et les boutons d'or, les sabres, les +aiguillettes de l'etat-major, les brandebourgs des chasseurs et des +hussards passaient au milieu des tombes dont les croix blanches ou +noires ouvraient leurs bras lamentables, leurs bras de fer, de marbre ou +de bois sur le peuple disparu des morts. + +On venait d'enterrer la femme du colonel de Limousin. Elle s'etait noyee +deux jours auparavant, en prenant un bain. + +C'etait fini, le clerge etait parti, mais le colonel, soutenu par deux +officiers, restait debout devant le trou au fond duquel il voyait encore +le coffre de bois qui cachait, decompose deja, le corps de sa jeune +femme. + +C'etait presque un vieillard, un grand maigre a moustaches blanches +qui avait epouse, trois ans plus tot, la fille d'un camarade, demeuree +orpheline apres la mort de son pere, le colonel Sortis. + +Le capitaine et le lieutenant sur qui s'appuyait leur chef essayaient +de l'emmener. Il resistait, les yeux pleins de larmes qu'il ne laissait +point couler, par heroisme, et, murmurant, tout bas: "Non, non, encore +un peu", il s'obstinait a rester la, les jambes flechissantes, au bord +de ce trou, qui lui paraissait sans fond, un abime ou etaient tombes son +coeur et sa vie, tout ce qui lui restait sur terre. + +Tout a coup le general Ormont s'approcha, saisit par le bras le colonel, +et l'entrainant presque de force: "Allons, allons, mon vieux camarade, +il ne faut pas demeurer la." Le colonel obeit alors, et rentra chez lui. + +Comme il ouvrait la porte de son cabinet, il apercut une lettre sur +sa table de travail. L'ayant prise, il faillit tomber de surprise et +d'emotion, il avait reconnu l'ecriture de sa femme. Et la lettre portait +le timbre de la poste avec la date du jour meme. Il dechira l'enveloppe +et lut. + +"PERE, + +Permettez-moi de vous appeler encore pere, comme autrefois. Quand vous +recevrez cette lettre, je serai morte, et sous la terre. Alors peut-etre +pourrez-vous me pardonner. + +Je ne veux pas chercher a vous emouvoir ni a attenuer ma faute. Je veux +dire seulement, avec toute la sincerite d'une femme qui va se tuer dans +une heure, la verite entiere et complete. + +Quand vous m'avez epousee, par generosite, je me suis donnee a vous, par +reconnaissance et je vous ai aime de tout mon coeur de petite fille. Je +vous ai aime ainsi que j'aimais papa, presque autant; et un jour, comme +j'etais sur vos genoux, et comme vous m'embrassiez, je vous ai appele: +"Pere", malgre moi. Ce fut un cri du coeur, instinctif, spontane. Vrai, +vous etiez pour moi un pere, rien qu'un pere. Vous avez ri, et vous +m'avez dit: "Appelle-moi toujours comme ca, mon enfant, ca me fait +plaisir." + +Nous sommes venus dans cette ville et--pardonnez-moi, pere--je suis +devenue amoureuse. Oh! j'ai resiste longtemps, presque deux ans, vous +lisez bien, presque deux ans, et puis j'ai cede, je suis devenue +coupable, je suis devenue une femme perdue. + +Quant a lui?--Vous ne devinerez pas qui. Je suis bien tranquille +la-dessus, puisqu'ils etaient douze officiers, toujours autour de moi et +avec moi, que vous appeliez mes douze constellations. + +Pere, ne cherchez pas a le connaitre et ne le haissez pas, lui. Il a +fait ce que n'importe qui aurait fait a sa place, et puis, je suis sure +qu'il m'aimait aussi de tout son coeur. + +Mais, ecoutez--un jour, nous avions rendez-vous dans l'ile des Becasses, +vous savez la petite ile, apres le moulin. Moi, je devais y aborder en +nageant, et lui devait m'attendre dans les buissons, et puis rester +la jusqu'au soir pour qu'on ne le vit pas partir. Je venais de le +rejoindre, quand les branches s'ouvrent et nous apercevons Philippe, +votre ordonnance, qui nous avait surpris. J'ai senti que nous etions +perdus et j'ai pousse un grand cri; alors il m'a dit--lui, mon +ami!--Allez-vous-en a la nage, tout doucement, ma chere, et laissez-moi +avec cet homme. + +Je suis partie, si emue que j'ai failli me noyer, et je suis rentree +chez vous, m'attendant a quelque chose d'epouvantable. + +Une heure apres, Philippe me disait, a voix basse, dans le corridor du +salon ou je l'ai rencontre. "Je suis aux ordres de madame, si elle avait +quelque lettre a me donner". Alors je compris qu'il s'etait vendu, et +que mon ami l'avait achete. + +Je lui ai donne des lettres, en effet,--toutes mes lettres.--Il les +portait et me rapportait les reponses. + +Cela a dure deux mois environ. Nous avions confiance en lui, comme vous +aviez confiance en lui, vous aussi. + +Or, pere, voici ce qui arriva. Un jour, dans la meme ile ou j'etais +venue a la nage, mais, seule, cette fois, j'ai retrouve votre +ordonnance. Cet homme m'attendait et il m'a prevenue qu'il allait nous +denoncer a vous et vous livrer des lettres gardees par lui, volees, si +je ne cedais point a ses desirs. + +Oh! pere, mon pere, j'ai eu peur, une peur lache, indigne, peur de vous +surtout, de vous si bon, et trompe par moi, peur pour lui encore,--vous +l'auriez tue--pour moi aussi, peut-etre, est-ce que je sais, j'etais +affolee, eperdue, j'ai cru l'acheter encore une fois ce miserable qui +m'aimait aussi, quelle honte! + +Nous sommes si faibles, nous autres, que nous perdons la tete bien plus +que vous. Et puis, quand on est tombe, on tombe toujours plus bas, plus +bas. Est-ce que je sais ce que j'ai fait? J'ai compris seulement qu'un +de vous deux et moi allions mourir--et je me suis donnee a cette brute. + +Vous voyez, pere, que je ne cherche pas a m'excuser. + +Alors, alors--alors, ce que j'aurais du prevoir est arrive--il m'a prise +et reprise quand il a voulu en me terrifiant. Il a ete aussi mon amant, +comme l'autre, tous les jours. Est-ce pas abominable? Et quel chatiment, +pere? + +Alors, moi, je me suis dit. Il faut mourir. Vivante, je n'aurais pu vous +confesser un pareil crime. Morte, j'ose tout. Je ne pouvais plus faire +autrement que de mourir, rien ne m'aurait lavee, j'etais trop tachee. Je +ne pouvais plus aimer, ni etre aimee; il me semblait que je salissais +tout le monde, rien qu'en donnant la main. + +Tout a l'heure, je vais aller prendre mon bain et je ne reviendrai pas. + +Cette lettre pour vous ira chez mon amant. Il la recevra apres ma mort, +et sans rien comprendre, vous la fera tenir, accomplissant mon dernier +voeu. Et vous la lirez, vous, en revenant du cimetiere. + +Adieu, pere, je n'ai plus rien a vous dire. Faites ce que vous voudrez, +et pardonnez-moi." + +Le colonel s'essuya le front couvert de sueur. Son sang-froid, le +sang-froid des jours de bataille lui etait revenu tout a coup. + +Il sonna. + +Un domestique parut. + +--Envoyez-moi Philippe, dit-il. + +Puis, il entr'ouvrit le tiroir de sa table. + +L'homme entra presque aussitot, un grand soldat a moustaches rousses, +l'air malin, l'oeil sournois. + +Le colonel le regarda tout droit. + +--Tu vas me dire le nom de l'amant de ma femme. + +--Mais, mon colonel... + +L'officier prit son revolver dans le tiroir entr'ouvert. + +--Allons, et vite, tu sais que je ne plaisante pas. + +--Eh bien!... mon colonel..., c'est le capitaine Saint-Albert. + +A peine avait-il prononce ce nom, qu'une flamme lui brula les yeux, et +il s'abattit sur la face, une balle au milieu du front. + + + + +LE LAPIN + + +Maitre Lecacheur apparut sur la porte de sa maison, a l'heure ordinaire, +entre cinq heures et cinq heures un quart du matin, pour surveiller ses +gens qui se mettaient au travail. + +Rouge, mal eveille, l'oeil droit ouvert, l'oeil gauche presque ferme, +il boutonnait avec peine ses bretelles sur son gros ventre, tout en +surveillant, d'un regard entendu et circulaire, tous les coins connus de +sa ferme. Le soleil coulait ses rayons obliques a travers les hetres du +fosse et les pommiers ronds de la cour, faisait chanter les coqs sur +le fumier et roucouler les pigeons sur le toit. La senteur de l'etable +s'envolait par la porte ouverte et se melait, dans l'air frais du matin, +a l'odeur acre de l'ecurie ou hennissaient les chevaux, la tete tournee +vers la lumiere. + +Des que son pantalon fut soutenu solidement, maitre Lecacheur se mit +en route, allant d'abord vers le poulailler, pour compter les oeufs du +matin, car il craignait des maraudes depuis quelque temps. + +Mais la fille de ferme accourut vers lui en levant les bras et criant: +"Mait' Cacheux, mait' Cacheux, on a vole un lapin, c'te nuit." + +--Un lapin? + +--Oui, mait'Cacheux, l'gros gris, celui de la cage a draite. + +Le fermier ouvrit tout a fait l'oeil gauche et dit simplement: + +--Faut ve ca. + +Et il alla voir. + +La cage avait ete brisee, et le lapin etait parti. + +Alors l'homme devint soucieux, referma son oeil droit et se gratta le +nez. Puis, apres avoir reflechi, il ordonna a la servante effaree, qui +demeurait stupide devant son maitre: + +--Va queri les gendarmes. Dis que j'les attends sur l'heure. + +Maitre Lecacheur etait maire de sa commune, Pavigny-le-Gras, et +commandait en maitre, vu son argent et sa position. + +Des que la bonne eut disparu, en courant vers le village, distant d'un +demi-kilometre, le paysan rentra chez lui, pour boire son cafe et causer +de la chose avec sa femme. + +Il la trouva soufflant le feu avec sa bouche, a genoux devant le foyer. + +Il dit des la porte: + +--V'la qu'on a vole un lapin, l'gros gris. + +Elle se retourna si vite qu'elle se trouva assise par terre, et +regardant son mari avec des yeux desoles: + +--Que qu'tu dis, Cacheux! qu'on a vole un lapin? + +--L'gros gris. + +--L'gros gris? + +Elle soupira. + +--Que misere! que qu'a pu l'vole, cu lapin. + +C'etait une petite femme maigre et vive, propre, entendue a tous les +soins de l'exploitation. + +Lecacheur avait son idee. + +--Ca doit etre cu gars de Polyte. + +La fermiere se leva brusquement, et d'une voix furieuse: + +--C'est li! c'est li! faut pas en tracher d'autre. C'est li! Tu l'as +dit, Cacheux! + +Sur sa maigre figure irritee, toute sa fureur paysanne, toute son +avarice, toute sa rage de femme econome contre le valet toujours +soupconne, contre la servante toujours suspectee, apparaissaient dans la +contraction de la bouche, dans les rides des joues et du front. + +--Et que que t'as fait? demanda-t-elle. + +--J'ai enveye queri les gendarmes. + +Ce Polyte etait un homme de peine employe pendant quelques jours dans +la ferme et congedie par Lecacheur apres une reponse insolente. Ancien +soldat, il passait pour avoir garde de ses campagnes en Afrique des +habitudes de maraude et de libertinage. Il faisait, pour vivre, tous les +metiers. Macon, terrassier, charretier, faucheur, casseur de pierres, +ebrancheur, il etait surtout faineant; aussi ne le gardait-on nulle +part et devait-il par moments changer de canton pour trouver encore du +travail. + +Des le premier jour de son entree a la ferme, la femme de Lecacheur +l'avait deteste; et maintenant elle etait sure que le vol avait ete +commis par lui. + +Au bout d'une demi-heure environ, les deux gendarmes arriverent. Le +brigadier Senateur etait tres haut et maigre, le gendarme Lenient, gros +et court. + +Lecacheur les fit asseoir, et leur raconta la chose. Puis on alla +voir le lieu du mefait afin de constater le bris de la cabine et de +recueillir toutes les preuves. Lorsqu'on fut rentre dans la cuisine, la +maitresse apporta du vin, emplit les verres et demanda avec un defi dans +l'oeil: + +--L'prendrez-vous, c'ti-la? + +Le brigadier, son sabre entre les jambes, semblait soucieux. Certes, il +etait sur de le prendre si on voulait bien le lui designer. Dans le cas +contraire, il ne repondait point de le decouvrir lui-meme. Apres avoir +longtemps reflechi, il posa cette simple question: + +--Le connaissez-vous, le voleur? + +Un pli de malice normande rida la grosse bouche de Lecacheur qui +repondit: + +--Pour l'connaitre, non, je l'connais point, vu que j'l'ai pas vu voler. +Si j'l'avais vu, j'y aurais fait manger tout cru, poil et chair, sans +un coup d'cidre pour l'faire passer. Pour lors, pour dire qui c'est, +je l'dirai point, nonobstant, que j'crais qu'c'est cu propre a rien de +Polyte. + +Alors il expliqua longuement ses histoires avec Polyte, le depart de ce +valet, son mauvais regard, des propos rapportes, accumulant des preuves +insignifiantes et minutieuses. + +Le brigadier, qui avait ecoute avec grande attention tout en vidant son +verre de vin et en le remplissant ensuite, d'un geste indifferent, se +tourna vers son gendarme: + +--Faudra voir chez la femme au berque Severin, dit-il. + +Le gendarme sourit et repondit par trois signes de tete. + +Alors, Mme Lecacheur se rapprocha, et tout doucement, avec des ruses +de paysanne, interrogea a son tour le brigadier. Ce berger Severin, un +simple, une sorte de brute, eleve dans un parc a moutons, ayant grandi +sur les cotes au milieu de ses betes trottantes et belantes, ne +connaissant guere qu'elles au monde, avait cependant conserve au fond +de l'ame l'instinct d'epargne du paysan. Certes, il avait du cacher, +pendant des annees et des annees, dans des creux d'arbre ou des trous de +rocher tout ce qu'il gagnait d'argent, soit en gardant les troupeaux, +soit en guerissant, par des attouchements et des paroles, les entorses +des animaux (car le secret des rebouteux lui avait ete transmis par un +vieux berger qu'il avait remplace). Or, un jour, il acheta, en vente +publique, un petit bien, masure et champ, d'une valeur de trois mille +francs. + +Quelques mois plus tard, on apprit qu'il se mariait. Il epousait une +servante connue pour ses mauvaises moeurs, la bonne du cabaretier. Les +gars racontaient que cette fille, le sachant aise, l'avait ete trouver +chaque nuit, dans sa hutte, et l'avait pris, l'avait conquis, l'avait +conduit au mariage, peu a peu, de soir en soir. + +Puis, ayant passe par la mairie et par l'eglise, elle habitait +maintenant la maison achetee par son homme, tandis qu'il continuait a +garder ses troupeaux, nuit et jour, a travers les plaines. + +Et le brigadier ajouta: + +--V'la trois s'maines que Polyte couche avec elle, vu qu'il n'a pas +d'abri, ce maraudeur. + +Le gendarme se permit un mot: + +--Il prend la couverture au berger. + +Madame Lecacheur, saisie d'une rage nouvelle, d'une rage accrue par une +colere de femme mariee contre le devergondage, s'ecria: + +--C'est elle, j'en suis sure. Allez-y. Ah! les bougres de voleux! + +Mais le brigadier ne s'emut pas: + +--Minute, dit-il. Attendons midi, vu qu'il y vient diner chaque jour. Je +les pincerai le nez dessus. + +Et le gendarme souriait, seduit par l'idee de son chef; et Lecacheur +aussi souriait maintenant, car l'aventure du berger lui semblait +comique, les maris trompes etant toujours plaisants. + +Midi venait de sonner, quand le brigadier Senateur, suivi de son homme, +frappa trois coups legers a la porte d'une petite maison isolee, plantee +au coin d'un bois, a cinq cents metres du village. + +Ils s'etaient colles contre le mur afin de n'etre pas vus du dedans; +et ils attendirent. Au bout d'une minute ou deux, comme personne ne +repondait, le brigadier frappa de nouveau. Le logis semblait inhabite +tant il etait silencieux, mais le gendarme Lenient, qui avait l'oreille +fine, annonca qu'on remuait a l'interieur. + +Alors Senateur se facha. Il n'admettait point qu'on resistat une seconde +a l'autorite et, heurtant le mur du pommeau de son sabre, il cria: + +--Ouvrez, au nom de la loi! + +Cet ordre demeurant toujours inutile, il hurla: + +--Si vous n'obeissez pas, je fais sauter la serrure. Je suis le +brigadier de gendarmerie, nom de Dieu! Attention, Lenient. + +Il n'avait point fini de parler que la porte etait ouverte, et Senateur +avait devant lui une grosse fille tres rouge, joufflue, depoitraillee, +ventrue, large des hanches, une sorte de femelle sanguine et bestiale, +la femme du berger Severin. + +Il entra. + +--Je viens vous rendre visite, rapport a une petite enquete, dit-il. + +Et il regardait autour de lui. Sur la table une assiette, un pot a +cidre, un verre a moitie plein annoncaient un repas commence. Deux +couteaux trainaient cote a cote. Et le gendarme malin cligna de l'oeil a +son chef. + +--Ca sent bon, dit celui-ci. + +--On jurerait du lapin saute, ajouta Lenient tres gai. + +--Voulez-vous un verre de fine? demanda la paysanne. + +--Non, merci. Je voudrais seulement la peau du lapin que vous mangez. + +Elle fit l'idiote; mais elle tremblait. + +--Que lapin? + +Le brigadier s'etait assis et s'essuyait le front avec serenite. + +--Allons, allons, la patronne, vous ne nous ferez pas accroire que vous +vous nourrissiez de chiendent. Que mangiez-vous, la, toute seule, pour +votre diner? + +--Me, rien de rien, j'vous jure. Un p'tieu d'beurre su l'pain. + +--Mazette, la bourgeoise, un p'tieu d'beurre su l'pain... vous faites +erreur. C'est un p'tieu d'beurre sur le lapin qu'il faut dire. Bougre! +il sent bon vot'beurre, nom de Dieu! c'est du beurre de choix, du beurre +d'extra, du beurre de noce, du beurre a poil, pour sur, c'est pas du +beurre de menage, cu beurre-la! + +Le gendarme se tordait et repetait: + +--Pour sur, c'est pas du beurre de menage. + +Le brigadier Senateur etant farceur, toute la gendarmerie etait devenue +facetieuse. + +Il reprit: + +--Ous'qu'il est vot'beurre? + +--Mon beurre? + +--Oui, vot'beurre. + +--Mais dans l'pot. + +--Alors, ous'qu'il est l'pot? + +--Que pot? + +--L'pot a beurre, pardi! + +--Le v'la. + +Elle alla chercher une vieille tasse au fond de laquelle gisait une +couche de beurre rance et sale. + +Le brigadier le flaira et, remuant le front: + +---C'est pas l'meme. Il me faut l'beurre qui sent le lapin saute. +Allons, Lenient, ouvrons l'oeil; vois su l'buffet, mon garcon; me j'vas +guetter sous le lit. + +Ayant donc ferme la porte, il s'approcha du lit et le voulut tirer; +mais le lit tenait au mur, n'ayant pas ete deplace depuis plus d'un +demi-siecle apparemment. Alors le brigadier se pencha, et fit craquer +son uniforme. Un bouton venait de sauter. + +--Lenient, dit-il. + +--Mon brigadier? + +--Viens, mon garcon, viens au lit, moi je suis trop long pour voir +dessous. Je me charge du buffet. + +Donc, il se releva, et attendit, debout, que son homme eut execute +l'ordre. + +Lenient, court et rond, ota son kepi, se jeta sur le ventre, et collant +son front par terre, regarda longtemps le creux noir sous la couche. +Puis, soudain, il s'ecria: + +--Je l'tiens! Je l'tiens! + +Le brigadier Senateur se pencha sur son homme. + +--Que que tu tiens, le lapin? + +--Non, l'voleux! + +--L'voleux! Amene, amene! + +Les deux bras du gendarme allonges sous le lit avaient apprehende +quelque chose, et il tirait de toute sa force. Un pied, chausse d'un +gros soulier, parut enfin, qu'il tenait de sa main droite. + +Le brigadier le saisit: "Hardi! hardi! tire!" + +Lenient, a genoux maintenant, tirait sur l'autre jambe. Mais la besogne +etait rude, car le captif gigotait ferme, ruait et faisait gros dos, +s'arc-boutant de la croupe a la traverse du lit. + +--Hardi! hardi! tire, criait Senateur. + +Et ils tiraient de toute leur force, si bien que la barre de bois +ceda et l'homme sortit jusqu'a la tete, dont il se servit encore pour +s'accrocher a sa cachette. + +La figure parut enfin, la figure furieuse et consternee de Polyte dont +les bras demeuraient etendus sous le lit. + +--Tire! criait toujours le brigadier. + +Alors un bruit bizarre se fit entendre; et, comme les bras s'en venaient +a la suite des epaules, les mains se montrerent a la suite des bras et, +dans les mains, la queue d'une casserole, et, au bout de la queue, la +casserole elle-meme, qui contenait un lapin saute. + +--Nom de Dieu, de Dieu, de Dieu, de Dieu! hurlait le brigadier fou de +joie, tandis que Lenient s'assurait de l'homme. + +Et la peau du lapin, preuve accablante, derniere et terrible piece a +conviction, fut decouverte dans la paillasse. + +Alors les gendarmes rentrerent en triomphe au village avec le prisonnier +et leurs trouvailles. + +Huit jours plus tard, la chose ayant fait grand bruit, maitre Lecacheur, +en entrant a la mairie pour y conferer avec le maitre d'ecole, apprit +que le berger Severin l'y attendait depuis une heure. + +L'homme etait assis sur une chaise, dans un coin, son baton entre les +jambes. En apercevant le maire, il se leva, ota son bonnet, salua d'un: + +--Bonjou, mait'Cacheux. + +Puis demeura debout, craintif, gene. + +--Qu'est-ce que vous demandez? dit le fermier. + +--V'la, mait'Cacheux. C'est-i veridique qu'on a vole un lapin cheux +vous, l'aut'semaine? + +--Mais oui, c'est vrai, Severin. + +--Ah! ben, pour lors c'est veridique. + +--Oui, mon brave. + +--Que qui l'a vole, cu lapin? + +--C'est Polyte Ancas, l'journalier. + +--Ben, ben. C'est-i veridique itou qu'on l'a trouve sous mon lit? + +--Qui ca, le lapin? + +--Le lapin et pi Polyte, l'un au bout d'l'autre. + +--Oui, mon pauv'e Severin. C'est vrai. + +--Pour lors, c'est veridique? + +--Oui. Qu'est-ce qui vous a donc conte c't'histoire-la? + +--Un p'tieu tout l'monde. Je m'entends. Et pi, et pi, vous n'en savez +long su l'mariage, vu qu'vous les faites, vous qu'etes maire. + +--Comment sur le mariage? + +--Oui, rapport au drait. + +--Comment rapport au droit? + +--Rapport au drait d'l'homme et pi au drait d'la femme. + +--Mais, oui. + +--Eh! ben, dites-me, mait'Cacheux, ma femme a-t-i l'drait de coucher ave +Polyte? + +--Comment, de coucher avec Polyte? + +--Oui, c'est-i son drait, vu la loi, et pi vu qu'alle est ma femme, de +coucher avec Polyte? + +--Mais non, mais non, c'est pas son droit. + +--Si je l'y r'prends, j'ai-t-i l'drait de li fout' des coups, me, a elle +et pi a li itou? + +--Mais... mais... mais oui. + +--C'est ben, pour lors. J'vas vous dire. Eune nuit, vu qu'j'avais +d'z'idees, j'rentrai, l'aute semaine, et j'les y trouvai, qu'i n'etaient +point dos a dos. J'foutis Polyte coucher dehors; mais c'est tout, vu que +je savais point mon drait. C'te fois-ci, j'les vis point. Je l'sais par +l's autres. C'est fini, n'en parlons pu. Mais si j'les r'pince... nom +d'un nom, si j'les r'pince. Je leur ferai passer l'gout d'la rigolade, +mait'Cacheux, aussi vrai que je m'nomme Severin... + + + + +UN SOIR + + +Le _Kleber_ avait stoppe, et je regardais de mes yeux ravis l'admirable +golfe de Bougie qui s'ouvrait devant nous. Les forets kabyles couvraient +les hautes montagnes; les sables jaunes, au loin, faisaient, a la mer +une rive de poudre d'or, et le soleil tombait en torrents de feu sur les +maisons blanches de la petite ville. + +La brise chaude, la brise d'Afrique, apportait a mon coeur joyeux, +l'odeur du desert, l'odeur du grand continent mysterieux ou l'homme du +Nord ne penetre guere. Depuis trois mois, j'errai sur le bord de ce +monde profond et inconnu, sur le rivage de cette terre fantastique de +l'autruche, du chameau, de la gazelle, de l'hippopotame, du gorille, de +l'elephant et du negre. J'avais vu l'arabe galoper dans le vent, comme +un drapeau qui flotte et vole et passe, j'avais couche sous la tente +brune, dans la demeure vagabonde de ces oiseaux blancs du desert. +J'etais ivre de lumiere, de fantaisie et d'espace. + +Maintenant, apres cette derniere excursion, il faudrait partir, +retourner en France, revoir Paris, la ville du bavardage inutile, des +soucis mediocres et des poignees de mains sans nombre. Je dirais adieu +aux choses aimees, si nouvelles, a peine entrevues, tant regrettees. + +Une flotte de barques entourait le paquebot. Je sautai dans l'une +d'elles ou ramait un negrillon, et je fus bientot sur le quai, pres de +la vieille porte sarrazine, dont la ruine grise, a l'entree de la cite +kabyle, semble un ecusson de noblesse antique. + +Comme je demeurais debout sur le port, a cote de ma valise, regardant +sur la rade le gros navire a l'ancre, et stupefait d'admiration devant +cette cote unique, devant ce cirque de montagnes baignees par les flots +bleus, plus beau que celui de Naples, aussi beau que ceux d'Ajaccio et +de Porto, en Corse, une lourde main me tomba sur l'epaule. + +Je me retournai et je vis un grand homme a barbe longue, coiffe d'un +chapeau de paille, vetu de flanelle blanche, debout a cote de moi, et me +devisageant de ses yeux bleus. + +--N'etes-vous pas mon ancien camarade de pension? dit-il. + +--C'est possible. Comment vous appelez-vous? + +--Tremoulin. + +--Parbleu! Tu etais mon voisin d'etudes. + +--Ah! vieux, je t'ai reconnu du premier coup, moi. + +Et la longue barbe se frotta sur mes joues. + +Il semblait si content, si gai, si heureux de me voir, que, par un elan +d'amical egoisme, je serrai fortement les deux mains de ce camarade de +jadis, et que je me sentis moi-meme tres satisfait de l'avoir ainsi +retrouve. + +Tremoulin avait ete pour moi pendant quatre ans le plus intime, le +meilleur de ces compagnons d'etudes que nous oublions si vite a peine +sortis du college. C'etait alors un grand corps mince, qui semblait +porter une tete trop lourde, une grosse tete ronde, pesante, inclinant +le cou tantot a droite, tantot a gauche, et ecrasant la poitrine etroite +de ce haut collegien a longues jambes. + +Tres intelligent, doue d'une facilite merveilleuse, d'une rare souplesse +d'esprit, d'une sorte d'intuition instinctive pour toutes les etudes +litteraires, Tremoulin etait le grand decrocheur de prix de notre +classe. + +On demeurait convaincu au college qu'il deviendrait un homme illustre, +un poete sans doute, car il faisait des vers et il etait plein d'idees +ingenieusement sentimentales. Son pere, pharmacien dans le quartier du +Pantheon, ne passait pas pour riche. + +Aussitot apres le baccalaureat, je l'avais perdu de vue. + +--Qu'est-ce que tu fais ici? m'ecriai-je. + +Il repondit en souriant: + +--Je suis colon. + +--Bah! Tu plantes? + +--Et je recolte. + +--Quoi? + +--Du raisin, dont je fais du vin. + +--Et ca va? + +--Ca va tres bien. + +--Tant mieux, mon vieux. + +--Tu allais a l'hotel? + +--Mais, oui. + +--Eh bien, tu iras chez moi. + +--Mais!... + +--C'est entendu. + +Et il dit au negrillon qui surveillait nos mouvements: + +--Chez moi, Ali. + +Ali repondit: + +--Foui, moussi. + +Puis se mit a courir, ma valise sur l'epaule, ses pieds noirs battant la +poussiere. + +Tremoulin me saisit le bras, et m'emmena. D'abord il me posa des +questions sur mon voyage, sur mes impressions, et, voyant mon +enthousiasme, parut m'en aimer davantage. + +Sa demeure etait une vieille maison mauresque a cour interieure, sans +fenetres sur la rue, et dominee par une terrasse qui dominait elle-meme +celles des maisons voisines, et le golfe et les forets, les montagnes, +la mer. + +Je m'ecriai: + +--Ah! voila ce que j'aime, tout l'Orient m'entre dans le coeur en ce +logis. Cristi! que tu es heureux de vivre ici! Quelles nuits tu dois +passer sur cette terrasse! Tu y couches? + +--Oui, j'y dors pendant l'ete. Nous y monterons ce soir. Aimes-tu la +peche? + +--Quelle peche? + +--La peche au flambeau. + +--Mais oui, je l'adore. + +--Eh bien, nous irons, apres diner. Puis nous reviendrons prendre des +sorbets sur mon toit. + +Apres que je me fus baigne, il me fit visiter la ravissante ville +kabyle, une vraie cascade de maisons blanches degringolant a la mer, +puis nous rentrames comme le soir venait, et apres un exquis diner nous +descendimes vers le quai. + +On ne voyait plus rien que les feux des rues et les etoiles, ces larges +etoiles luisantes, scintillantes, du ciel d'Afrique. + +Dans un coin du port, une barque attendait Des que nous fumes dedans, un +homme dont je n'avais point distingue le visage se mit a ramer pendant +que mon ami preparait le brasier qu'il allumerait tout a l'heure. Il me +dit: + +--Tu sais, c'est moi qui manie la fouine. Personne n'est plus fort que +moi. + +--Mes compliments. + +Nous avions contourne une sorte de mole et nous etions, maintenant, dans +une petite baie pleine de hauts rochers dont les ombres avaient l'air de +tours baties dans l'eau, et je m'apercus, tout a coup, que la mer +etait phosphorescente. Les avirons qui la battaient lentement, a coups +reguliers, allumaient dedans, a chaque tombee, une lueur mouvante et +bizarre qui trainait ensuite au loin derriere nous, en s'eteignant. Je +regardais, penche, cette coulee de clarte pale, emiettee par les rames, +cet inexprimable feu de la mer, ce feu froid qu'un mouvement allume et +qui meurt des que le flot se calme. Nous allions dans le noir, glissant +sur cette lueur, tous les trois. + +Ou allions-nous? Je ne voyais point mes voisins, je ne voyais rien que +ce remous lumineux et les etincelles d'eau projetees par les avirons. Il +faisait chaud, tres chaud. L'ombre semblait chauffee dans un four, et +mon coeur se troublait de ce voyage mysterieux avec ces deux hommes dans +cette barque silencieuse. + +Des chiens, les maigres chiens arabes au poil roux, au nez pointu, aux +yeux luisants, aboyaient au loin, comme ils aboient toutes les nuits +sur cette terre demesuree, depuis les rives de la mer jusqu'au fond du +desert ou campent les tribus errantes. Les renards, les chacals, les +hyenes, repondaient; et non loin de la, sans doute, quelque lion +solitaire devait grogner dans une gorge de l'Atlas. + +Soudain, le rameur s'arreta. Ou etions-nous? Un petit bruit grinca pres +de moi. Une flamme d'allumette apparut, et je vis une main, rien qu'une +main, portant cette flamme legere vers la grille de fer suspendue a +l'avant du bateau et chargee de bois comme un bucher flottant. + +Je regardais, surpris, comme si cette vue eut ete troublante et +nouvelle, et je suivis avec emotion la petite flamme touchant au bord de +ce foyer une poignee de bruyeres seches qui se mirent a crepiter. + +Alors, dans la nuit endormie, dans la lourde nuit brulante, un grand feu +clair jaillit, illuminant, sous un dais de tenebres pesant sur nous, la +barque et deux hommes, un vieux matelot maigre, blanc et ride, coiffe +d'un mouchoir noue sur la tete, et Tremoulin, dont la barbe blonde +luisait. + +--Avant! dit-il. + +L'autre rama, nous remettant en marche, au milieu d'un meteore, sous +le dome d'ombre mobile qui se promenait avec nous. Tremoulin, d'un +mouvement continu, jetait du bois sur le brasier qui flambait, eclatant +et rouge. + +Je me penchai de nouveau et j'apercus le fond de la mer. A quelques +pieds sous le bateau il se deroulait lentement, a mesure que nous +passions, l'etrange pays de l'eau, de l'eau qui vivifie, comme l'air du +ciel, des plantes et des betes. Le brasier enfoncant jusqu'aux rochers +sa vive lumiere, nous glissions sur des forets surprenantes d'herbes +rousses, roses, vertes, jaunes. Entre elles et nous une glace +admirablement transparente, une glace liquide, presque invisible, les +rendait feeriques, les reculait dans un reve, dans le reve qu'eveillent +les oceans profonds. Cette onde claire si limpide qu'on ne distinguait +point, qu'on devinait plutot, mettait entre ces etranges vegetations +et nous quelque chose de troublant comme le doute de la realite, les +faisait mysterieuses comme les paysages des songes. + +Quelquefois les herbes venaient jusqu'a la surface, pareilles a des +cheveux, a peine remuees par le lent passage de la barque. + +Au milieu d'elles, de minces poissons d'argent filaient, fuyaient, vus +une seconde et disparus. D'autres, endormis encore, flottaient suspendus +au milieu de ces broussailles d'eau, luisants et fluets, insaisissables. +Souvent un crabe courait vers un trou pour se cacher, ou bien une meduse +bleuatre et transparente, a peine visible, fleur d'azur pale, vraie +fleur de mer, laissait trainer son corps liquide dans notre leger +remous; puis, soudain, le fond disparaissait, tombe plus bas, tres loin, +dans un brouillard de verre epaissi. On voyait vaguement alors de gros +rochers et des varechs sombres, a peine eclaires par le brasier. + +Tremoulin, debout a l'avant, le corps penche, tenant aux mains le long +trident aux pointes aigues qu'on nomme la fouine, guettait les rochers, +les herbes, le fond changeant de la mer, avec un oeil ardent de bete qui +chasse. + +Tout a coup, il laissa glisser dans l'eau, d'un mouvement vif et doux, +la tete fourchue de son arme, puis il la lanca comme on lance une +fleche, avec une telle promptitude qu'elle saisit a la course un grand +poisson fuyant devant nous. + +Je n'avais rien vu que le geste de Tremoulin, mais je l'entendis grogner +de joie, et, comme il levait sa fouine dans la clarte du brasier, +j'apercus une bete qui se tordait traversee par les dents de fer. +C'etait un congre. Apres l'avoir contemple et me l'avoir montre en +le promenant au-dessus de la flamme, mon ami le jeta dans le fond du +bateau. Le serpent de mer, le corps perce de cinq plaies, glissa, rampa, +frolant mes pieds, cherchant un trou pour fuir, et, ayant trouve entre +les membrures du bateau une flaque d'eau saumatre, il s'y blottit, s'y +roula presque mort deja. + +Alors, de minute en minute, Tremoulin cueillit, avec une adresse +surprenante, avec une rapidite foudroyante, avec une surete miraculeuse, +tous les etranges vivants de l'eau salee. Je voyais tour a tour passer +au-dessus du feu, avec des convulsions d'agonie, des loups argentes, des +murenes sombres tachetees de sang, des rascasses herissees de dards, et +des seches, animaux bizarres qui crachaient de l'encre et faisaient la +mer toute noire pendant quelques instants, autour du bateau. + +Cependant je croyais sans cesse entendre des cris d'oiseaux autour +de nous, dans la nuit, et je levais la tete m'efforcant de voir d'ou +venaient ces sifflements aigus, proches ou lointains, courts ou +prolonges. Ils etaient innombrables, incessants, comme si une nuee +d'ailes eut plane sur nous, attirees sans doute par la flamme. Parfois +ces bruits semblaient tromper l'oreille et sortir de i'eau. + +Je demandai: + +--Qui est-ce qui siffle ainsi? + +--Mais ce sont les charbons qui tombent. + +C'etait en effet le brasier semant sur la mer une pluie de brindilles en +feu. Elles tombaient rouges ou flambant encore et s'eteignaient avec une +plainte douce, penetrante, bizarre, tantot un vrai gazouillement, tantot +un appel court d'emigrant qui passe. Des gouttes de resine ronflaient +comme des balles ou comme des frelons et mouraient brusquement en +plongeant. On eut dit vraiment des voix d'etres, une inexprimable et +frele rumeur de vie errant dans l'ombre tout pres de nous. + +Tremoulin cria soudain: + +--Ah... la gueuse! + +Il lanca sa fouine, et, quand il la releva, je vis, enveloppant les +dents de la fourchette, et collee au bois, une sorte de grande loque de +chair rouge qui palpitait, remuait, enroulant et deroulant de longues +et molles et fortes lanieres couvertes de sucoirs autour du manche du +trident. C'etait une pieuvre. + +Il approcha de moi cette proie, et je distinguai les deux gros yeux du +monstre qui me regardaient, des yeux saillants, troubles et terribles, +emergeant d'une sorte de poche qui ressemblait a une tumeur. Se croyant +libre, la bete allongea lentement un de ses membres dont je vis les +ventouses blanches ramper vers moi. La pointe en etait fine comme un +fil, et des que cette jambe devorante se fut accrochee au banc, une +autre se souleva, se deploya pour la suivre. On sentait la-dedans, dans +ce corps musculeux et mou, dans cette ventouse vivante, rougeatre et +flasque, une irresistible force. Tremoulin avait ouvert son couteau, et +d'un coup brusque, il le plongea entre les yeux. + +On entendit un soupir, un bruit d'air qui s'echappe; et le poulpe cessa +d'avancer. + +Il n'etait pas mort cependant, car la vie est tenace en ces corps +nerveux, mais sa vigueur etait detruite, sa pompe crevee, il ne pouvait +plus boire le sang, sucer et vider la carapace des crabes. + +Tremoulin, maintenant, detachait du bordage, comme pour jouer avec cet +agonisant, ses ventouses impuissantes, et, saisi soudain par une etrange +colere, il cria: + +--Attends, je vas te chauffer les pieds. + +D'un coup de trident il le reprit et, l'elevant de nouveau, il fit +passer contre la flamme, en les frottant aux grilles de fer rougies du +brasier, les fines pointes de chair des membres de la pieuvre. + +Elles crepiterent en se tordant, rougies, raccourcies par le feu; et +j'eus mal jusqu'au bout des doigts de la souffrance de l'affreuse bete. + +--Oh! ne fais pas ca, criai-je. + +Il repondit avec calme: + +--Bah! c'est assez bon pour elle. + +Puis il rejeta dans le bateau la pieuvre crevee et mutilee qui se traina +entre mes jambes, jusqu'au trou plein d'eau saumatre, ou elle se blottit +pour mourir au milieu des poissons morts. + +Et la peche continua longtemps, jusqu'a ce que le bois vint a manquer. + +Quand il n'y en eut plus assez pour entretenir le feu, Tremoulin +precipita dans l'eau le brasier tout entier, et la nuit, suspendue sur +nos tetes par la flamme eclatante, tomba sur nous, nous ensevelit de +nouveau dans ses tenebres. + +Le vieux se remit a ramer, lentement, a coups reguliers. Ou etait le +port, ou etait la terre? ou etait l'entree du golfe et la large mer? +Je n'en savais rien. Le poulpe remuait encore pres de mes pieds, et je +souffrais dans les ongles comme si on me les eut brules aussi. Soudain, +j'apercus des lumieres; on rentrait au port. + +--Est-ce que tu as sommeil? demanda mon ami. + +--Non, pas du tout. + +--Alors, nous allons bavarder un peu sur mon toit. + +--Bien volontiers. + +Au moment ou nous arrivions sur cette terrasse, j'apercus le croissant +de la lune qui se levait derriere les montagnes. Le vent chaud glissait +par souffles lents, plein d'odeurs legeres, presque imperceptibles, +comme s'il eut balaye sur son passage la saveur des jardins et des +villes de tous les pays brules du soleil. + +Autour de nous, les maisons blanches aux toits carres descendaient vers +la mer, et sur ces toits on voyait des formes humaines couchees ou +debout, qui dormaient ou qui revaient sous les etoiles, des familles +entieres roulees en de longs vetements de flanelle et se reposant, dans +la nuit calme, de la chaleur du jour. + +Il me sembla tout a coup que l'ame orientale entrait en moi, l'ame +poetique et legendaire des peuples simples aux pensees fleuries. J'avais +le coeur plein de la Bible et des Mille et une Nuits; j'entendais des +prophetes annoncer des miracles et je voyais sur les terrasses de palais +passer des princesses en pantalons de soie, tandis que brulaient, en des +rechauds d'argent, des essences fines dont la fumee prenait des formes +de genies. + +Je dis a Tremoulin: + +--Tu as de la chance d'habiter ici. + +Il repondit: + +--C'est le hasard qui m'y a conduit. + +--Le hasard? + +--Oui, le hasard et le malheur. + +--Tu as ete malheureux? + +--Tres malheureux. + +Il etait debout, devant moi, enveloppe de son burnous, et sa voix me fit +passer un frisson sur la peau, tant elle me sembla douloureuse. + +Il reprit apres un moment de silence: + +--Je peux te raconter mon chagrin. Cela me fera peut-etre du bien d'en +parler. + +--Raconte. + +--Tu le veux? + +--Oui. + +--Voila. Tu te rappelles bien ce que j'etais au college: une maniere +de poete eleve dans une pharmacie. Je revais de faire des livres, et +j'essayai, apres mon baccalaureat. Cela ne me reussit pas. Je publiai un +volume de vers, puis un roman, sans vendre davantage l'un que l'autre, +puis une piece de theatre qui ne fut pas jouee. + +Alors, je devins amoureux. Je ne te raconterai pas ma passion. A cote +de la boutique de papa, il y avait un tailleur, lequel etait pere d'une +fille. Je l'aimai. Elle etait intelligente, ayant conquis ses diplomes +d'instruction superieure, et avait un esprit vif, sautillant, tres en +harmonie, d'ailleurs, avec sa personne. On lui eut donne quinze ans bien +qu'elle en eut plus de vingt-deux. C'etait une toute petite femme, fine +de traits, de lignes, de ton, comme une aquarelle delicate. Son nez, sa +bouche, ses yeux bleus, ses cheveux blonds, son sourire, sa taille, ses +mains, tout cela semblait fait pour une vitrine et non pour la vie a +l'air. Pourtant elle etait vive, souple et active incroyablement. J'en +fus tres amoureux. Je me rappelle deux ou trois promenades au jardin du +Luxembourg, aupres de la fontaine de Medicis, qui demeureront assurement +les meilleures heures de ma vie. Tu connais, n'est-ce pas, cet etat +bizarre de folie tendre qui fait que nous n'avons plus de pensee que +pour des actes d'adoration? On devient veritablement un possede que +hante une femme, et rien n'existe plus pour nous a cote d'elle. + +Nous fumes bientot fiances. Je lui communiquai mes projets d'avenir +qu'elle blama. Elle ne me croyait ni poete, ni romancier, ni auteur +dramatique, et pensait que le commerce, quand il prospere, peut donner +le bonheur parfait. + +Renoncant donc a composer des livres, je me resignai a en vendre, et +j'achetai, a Marseille, la Librairie Universelle, dont le proprietaire +etait mort. + +J'eus la trois bonnes annees. Nous avions fait de notre magasin une +sorte de salon litteraire ou tous les lettres de la ville venaient +causer. On entrait chez nous comme on entre au cercle, et on echangeait +des idees sur les livres, sur les poetes, sur la politique surtout. Ma +femme, qui dirigeait la vente, jouissait d'une vraie notoriete dans +la ville. Quant a moi, pendant qu'on bavardait au rez-de-chaussee, +je travaillais dans mon cabinet du premier qui communiquait avec la +librairie par un escalier tournant. J'entendais les voix, les rires, les +discussions, et je cessais d'ecrire parfois, pour ecouter. Je m'etais +mis en secret a composer un roman--que je n'ai pas fini. + +Les habitues les plus assidus etaient M. Montina, un rentier, un grand +garcon, un beau garcon, un beau du Midi, a poil noir, avec des yeux +complimenteurs, M. Barbet, un magistrat, deux commercants, MM. Faucil et +Labarregue, et le general marquis de Fleche, le chef du parti royaliste, +le plus gros personnage de la province, un vieux de soixante-six ans. + +Les affaires marchaient bien. J'etais heureux, tres heureux. + +Voila qu'un jour, vers trois heures, en faisant des courses, je passai +par la rue Saint-Ferreol et je vis sortir soudain d'une porte une femme +dont la tournure ressemblait si fort a celle de la mienne que je me +serais dit: "C'est elle!" si je ne l'avais laissee, un peu souffrante, +a la boutique une heure plus tot. Elle marchait devant moi, d'un pas +rapide, sans se retourner. Et je me mis a la suivre presque malgre moi, +surpris, inquiet. + +Je me disais: "Ce n'est pas elle. Non. C'est impossible, puisqu'elle +avait la migraine. Et puis qu'aurait-elle ete faire dans cette maison?" + +Je voulus cependant en avoir le coeur net, et je me hatai pour la +rejoindre. M'a-t-elle senti ou devine ou reconnu a mon pas, je n'en sais +rien, mais elle se retourna brusquement. C'etait elle! En me voyant elle +rougit beaucoup et s'arreta, puis, souriant: + +--Tiens, te voila? + +J'avais le coeur serre. + +--Oui. Tu es donc sortie? Et ta migraine? + +--Ca allait mieux, j'ai ete faire une course. + +--Ou donc? + +--Chez Lacaussade, rue Cassinelli, pour une commande de crayons. + +Elle me regardait bien en face. Elle n'etait plus rouge, mais plutot +un peu pale. Ses yeux clairs et limpides,--ah! les yeux des +femmes!--semblaient pleins de verite, mais je sentis vaguement, +douloureusement, qu'ils etaient pleins de mensonge. Je restais devant +elle plus confus, plus embarrasse, plus saisi qu'elle-meme, sans oser +rien soupconner, mais sur qu'elle mentait. Pourquoi? je n'en savais +rien. + +Je dis seulement: + +--Tu as bien fait de sortir si ta migraine va mieux. + +--Oui, beaucoup mieux. + +--Tu rentres? + +--Mais oui. + +Je la quittai, et m'en allai seul, par les rues. Que se passait-il? +J'avais eu, en face d'elle, l'intuition de sa faussete. Maintenant +je n'y pouvais croire; et quand je rentrai pour diner, je m'accusais +d'avoir suspecte, meme une seconde, sa sincerite. + +As-tu ete jaloux, toi? oui ou non, qu'importe! La premiere goutte de +jalousie etait tombee sur mon coeur. Ce sont des gouttes de feu. Je ne +formulais rien, je ne croyais rien. Je savais seulement qu'elle avait +menti. Songe que tous les soirs, quand nous restions en tete a tete, +apres le depart des clients et des commis, soit qu'on allat flaner +jusqu'au port, quand il faisait beau, soit qu'on demeurat a bavarder +dans mon bureau, s'il faisait mauvais, je laissais s'ouvrir mon coeur +devant elle avec un abandon sans reserve, car je l'aimais. Elle etait +une part de ma vie, la plus grande, et toute ma joie. Elle tenait dans +ses petites mains ma pauvre ame captive, confiante et fidele. + +Pendant les premiers jours, ces premiers jours de doute et de detresse +avant que le soupcon se precise et grandisse, je me sentis abattu et +glace comme lorsqu'une maladie couve en nous. J'avais froid sans cesse, +vraiment froid, je ne mangeais plus, je ne dormais pas. + +Pourquoi avait-elle menti? Que faisait-elle dans cette maison? J'y etais +entre pour tacher de decouvrir quelque chose. Je n'avais rien trouve. +Le locataire du premier, un tapissier, m'avait renseigne sur tous ses +voisins, sans que rien me jetat sur une piste. Au second habitait une +sage-femme, au troisieme une couturiere et une manicure, dans les +combles deux cochers avec leurs familles. + +Pourquoi avait-elle menti? Il lui aurait ete si facile de me dire +qu'elle venait de chez la couturiere ou de chez la manicure. Oh! quel +desir j'ai eu de les interroger aussi! Je ne l'ai pas fait de peur +qu'elle en fut prevenue et qu'elle connut mes soupcons. + +Donc, elle etait entree dans cette maison et me l'avait cache. Il y +avait un mystere. Lequel? Tantot j'imaginais des raisons louables, une +bonne oeuvre dissimulee, un renseignement a chercher, je m'accusais de +la suspecter. Chacun de nous n'a-t-il pas le droit d'avoir ses petits +secrets innocents, une sorte de seconde vie interieure dont on ne doit +compte a personne? Un homme, parce qu'on lui a donne pour compagne une +jeune fille, peut-il exiger qu'elle ne pense et ne fasse plus rien sans +l'en prevenir avant ou apres? Le mot mariage veut-il dire renoncement +a toute independance, a toute liberte? Ne se pouvait-il faire qu'elle +allat chez une couturiere sans me le dire ou qu'elle secourut la famille +d'un des cochers? Ne se pouvait-il aussi que sa visite dans cette +maison, sans etre coupable, fut de nature a etre, non pas blamee, mais +critiquee par moi? Elle me connaissait jusque dans mes manies les +plus ignorees et craignait peut-etre, sinon un reproche, du moins une +discussion. Ses mains etaient fort jolies, et je finis par supposer +qu'elle les faisait soigner en cachette par la manicure du logis suspect +et qu'elle ne l'avouait point pour ne pas paraitre dissipatrice. Elle +avait de l'ordre, de l'epargne, mille precautions de femme econome et +entendue aux affaires. En confessant cette petite depense de coquetterie +elle se serait sans doute jugee amoindrie a mes yeux. Les femmes ont +tant de subtilites et de roueries natives dans l'ame. + +Mais tous mes raisonnements ne me rassuraient point. J'etais jaloux. Le +soupcon me travaillait, me dechirait, me devorait. Ce n'etait pas encore +un soupcon, mais le soupcon. Je portais en moi une douleur, une angoisse +affreuse, une pensee encore voilee--oui, une pensee avec un voile +dessus--ce voile, je n'osais pas le soulever, car, dessous, je +trouverais un horrible doute... Un amant!... N'avait-elle pas un +amant?... Songe! songe! Cela etait invraisemblable, impossible... et +pourtant?... + +La figure de Montina passait sans cesse devant mes yeux. Je le voyais, +ce grand bellatre aux cheveux luisants, lui sourire dans le visage, et +je me disais: "C'est lui." + +Je me faisais l'histoire de leur liaison. Ils avaient parle d'un livre +ensemble, discute l'aventure d'amour, trouve quelque chose qui leur +ressemblait, et de cette analogie avaient fait une realite. + +Et je les surveillais, en proie au plus abominable supplice que puisse +endurer un homme. J'avais achete des chaussures a semelles de caoutchouc +afin de circuler sans bruit, et je passais ma vie maintenant a monter et +a descendre mon petit escalier en limacon pour les surprendre. Souvent, +meme, je me laissais glisser sur les mains, la tete la premiere, le long +des marches, afin de voir ce qu'ils faisaient. Puis je devais remonter +a reculons, avec des efforts et une peine infinis, apres avoir constate +que le commis etait en tiers. + +Je ne vivais plus, je souffrais. Je ne pouvais plus penser a rien, ni +travailler, ni m'occuper de mes affaires. Des que je sortais, des que +j'avais fait cent pas dans la rue, je me disais: "Il est la", et je +rentrais. Il n'y etait pas. Je repartais! Mais a peine m'etais-je +eloigne de nouveau, je pensais: "Il est venu, maintenant", et je +retournais. + +Cela durait tout le long des jours. + +La nuit, c'etait plus affreux encore, car je la sentais a cote de +moi, dans mon lit. Elle etait la, dormant ou feignant, de dormir! +Dormait-elle? Non, sans doute. C'etait encore un mensonge? + +Je restais immobile, sur le dos, brule par la chaleur de son corps, +haletant et torture. Oh! quelle envie, une envie ignoble et puissante, +de me lever, de prendre une bougie et un marteau, et, d'un seul coup, de +lui fendre la tete, pour voir dedans! J'aurais vu, je le sais bien, +une bouillie de cervelle et de sang, rien de plus. Je n'aurais pas su! +Impossible de savoir! Et ses yeux! Quand elle me regardait, j'etais +souleve par des rages folles. On la regarde--elle vous regarde! Ses yeux +sont transparents, candides--et faux, faux, faux! et on ne peut deviner +ce qu'elle pense, derriere. J'avais envie d'enfoncer des aiguilles +dedans, de crever ces glaces de faussete. + +Ah! comme je comprends l'inquisition! Je lui aurais tordu les poignets +dans des manchettes de fer.--Parle... avoue!... Tu ne veux pas?... +attends!...--Je lui aurais serre la gorge doucement...--Parle, avoue!... +tu ne veux pas?...,--et j'aurais serre, serre, jusqu'a la voir raler, +suffoquer, mourir... Ou bien je lui aurais brule les doigts sur le +feu... Oh! cela, avec quel bonheur je l'aurais fait!... + +--Parle... parle donc... Tu ne veux pas? + +--Je les aurais tenus sur les charbons, ils auraient ete grilles, par le +bout... et elle aurait parle... certes!... elle aurait parle... + +Tremoulin, dresse, les poings fermes, criait. Autour de nous, sur les +toits voisins, les ombres se soulevaient, se reveillaient, ecoutaient, +troublees dans leur repos. + +Et moi, emu, capte par un interet puissant, je voyais devant moi, dans +la nuit, comme si je l'avais connue, cette petite femme, ce petit etre +blond, vif et ruse. Je la voyais vendre ses livres, causer avec les +hommes que son air d'enfant troublait, et je voyais dans sa fine tete de +poupee les petites idees sournoises, les folles idees empanachees, les +reves de modistes parfumees au musc s'attachant a tous les heros des +romans d'aventures. Comme lui je la suspectais, je la detestais, je la +haissais, je lui aurais aussi brule les doigts pour qu'elle avouat. + +Il reprit, d'un ton plus calme: + +--Je ne sais pas pourquoi je te raconte cela. Je n'en ai jamais parle a +personne. Oui, mais je n'ai vu personne depuis deux ans. Je n'ai cause +avec personne, avec personne! Et cela me bouillonnait dans le coeur +comme une boue qui fermente. Je la vide. Tant pis pour toi. + +Eh bien, je m'etais trompe, c'etait pis que ce que j'avais cru, pis que +tout. Ecoute. J'usai du moyen qu'on emploie toujours, je simulai des +absences. Chaque fois que je m'eloignais, ma femme dejeunait dehors. Je +ne te raconterai pas comment j'achetai un garcon de restaurant pour la +surprendre. + +La porte de leur cabinet devait m'etre ouverte, et j'arrivai, a l'heure +convenue, avec la resolution formelle de les tuer. Depuis la veille je +voyais la scene comme si elle avait deja eu lieu! J'entrais! Une petite +table couverte de verres, de bouteilles et d'assiettes, la separait de +Montina. Leur surprise etait telle en m'apercevant qu'ils demeuraient +immobiles. Moi, sans dire un mot, j'abattais sur la tete de l'homme +la canne plombee dont j'etais arme. Assomme d'un seul coup, il +s'affaissait, la figure sur la nappe! Alors je me tournais vers elle, et +je lui laissais le temps--quelques secondes--de comprendre et de tordre +ses bras vers moi, folle d'epouvante, avant de mourir a son tour. Oh! +j'etais pret, fort, resolu et content, content jusqu'a l'ivresse. L'idee +du regard eperdu qu'elle me jetterait sous ma canne levee, de ses mains +tendues en avant, du cri de sa gorge, de sa figure soudain livide et +convulsee, me vengeait d'avance. Je ne l'abattrais pas du premier coup, +elle! Tu me trouves feroce, n'est-ce pas? Tu ne sais pas ce qu'on +souffre. Penser qu'une femme, epouse ou maitresse, qu'on aime, se donne +a un autre, se livre a lui comme a vous, et recoit ses levres comme les +votres! C'est une chose atroce, epouvantable. Quand on a connu un jour +cette torture, on est capable de tout. Oh! je m'etonne qu'on ne tue pas +plus souvent, car tous ceux qui ont ete trahis, tous, ont desire tuer, +ont joui de cette mort revee, ont fait, seuls dans leur chambre, ou +sur une route deserte, hantes par l'hallucination de la vengeance +satisfaite, le geste d'etrangler ou d'assommer. + +Moi, j'arrivai a ce restaurant. Je demandai: "Ils sont la?" Le garcon +vendu repondit: "Oui, monsieur", me fit monter un escalier, et me +montrant une porte: "Ici!" dit-il. Je serrais ma canne comme si mes +doigts eussent ete de fer. J'entrai. + +J'avais bien choisi l'instant. Ils s'embrassaient, mais ce n'etait pas +Montina. C'etait le general de Fleche, le general qui avait soixante-six +ans! + +Je m'attendais si bien a trouver l'autre, que je demeurai perclus +d'etonnement. + +Et puis... et puis... je ne sais pas encore ce qui se passa en moi... +non... je ne sais pas? Devant l'autre, j'aurais ete convulse de +fureur!... Devant celui-la, devant ce vieil homme ventru, aux joues +tombantes, je fus suffoque par le degout. Elle, la petite, qui semblait +avoir quinze ans, s'etait donnee, livree a ce gros homme presque gateux, +parce qu'il etait marquis, general, l'ami et le representant des rois +detrones. Non, je ne sais pas ce que je sentis, ni ce que je pensai. Ma +main n'aurait pas pu frapper ce vieux! Quelle honte! Non, je n'avais +plus envie de tuer ma femme, mais toutes les femmes qui peuvent faire +des choses pareilles! Je n'etais plus jaloux, j'etais eperdu comme si +j'avais vu l'horreur des horreurs! + +Qu'on dise ce qu'on voudra des hommes, ils ne sont point si vils que +cela! Quand on en rencontre un qui s'est livre de cette facon, on le +montre au doigt. L'epoux ou l'amant d'une vieille femme est plus meprise +qu'un voleur. Nous sommes propres, mon cher. Mais elles, elles, des +filles, dont le coeur est sale! Elles sont a tous, jeunes ou vieux, pour +des raisons meprisables et differentes, parce que c'est leur profession, +leur vocation et leur fonction. Ce sont les eternelles, inconscientes et +sereines prostituees qui livrent leur corps sans degout, parce qu'il +est marchandise d'amour, qu'elles le vendent ou qu'elles le donnent, au +vieillard qui hante les trottoirs avec de l'or dans sa poche, ou bien, +pour la gloire, au vieux souverain lubrique, au vieil homme celebre et +repugnant!... + +Il vociferait comme un prophete antique, d'une voix furieuse, sous le +ciel etoile, criant, avec une rage de desespere, la honte glorifiee de +toutes les maitresses des vieux monarques, la honte respectee de toutes +les vierges qui acceptent de vieux epoux, la honte toleree de toutes les +jeunes femmes qui cueillent, souriantes, de vieux baisers. + +Je les voyais, depuis la naissance du monde, evoquees, appelees par lui, +surgissant autour de nous dans cette nuit d'Orient, les filles, les +belles filles a l'ame vile qui, comme les betes ignorant l'age du male, +furent dociles a des desirs seniles. Elles se levaient, servantes des +patriarches chantees par la Bible, Agar, Ruth, les filles de Loth, la +brune Abigail, la vierge de Sunnam qui, de ses caresses, ranimait David +agonisant, et toutes les autres, jeunes, grasses, blanches, patriciennes +ou plebeiennes, irresponsables femelles d'un maitre, chair d'esclave +soumise, eblouie ou payee! + +Je demandai: + +---Qu'as-tu fait? + +Il repondit simplement: + +--Je suis parti. Et me voici. + +Alors nous restames l'un pres de l'autre, longtemps, sans parler, +revant!... + +J'ai garde de ce soir-la une impression inoubliable. Tout ce que j'avais +vu, senti, entendu, devine, la peche, la pieuvre aussi peut-etre, et ce +recit poignant, au milieu des fantomes blancs, sur les toits voisins, +tout semblait concourir a une emotion unique. Certaines rencontres, +certaines inexplicables combinaisons de choses, contiennent assurement, +sans que rien d'exceptionnel y apparaisse, une plus grande quantite de +secrete quintessence de vie que celle dispersee dans l'ordinaire des +jours. + + + + +LES EPINGLES + + +--Ah! mon cher, quelles rosses, les femmes! + +--Pourquoi dis-tu ca? + +--C'est qu'elles m'ont joue un tour abominable. + +--A toi? + +--Oui, a moi. + +--Les femmes, ou une femme? + +--Deux femmes. + +--Deux femmes en meme temps? + +--Oui. + +--Quel tour? + +Les deux jeunes gens etaient assis devant un grand cafe du boulevard +et buvaient des liqueurs melangees d'eau, ces aperitifs qui ont l'air +d'infusions faites avec toutes les nuances d'une boite d'aquarelle. + +Ils avaient a peu pres le meme age: vingt-cinq a trente ans. L'un etait +blond et l'autre brun. Ils avaient la demi-elegance des coulissiers, des +hommes qui vont a la Bourse et dans les salons, qui frequentent partout, +vivent partout, aiment partout. Le brun reprit: + +--Je t'ai dit ma liaison, n'est-ce pas, avec cette petite bourgeoise +rencontree sur la plage de Dieppe? + +--Oui. + +--Mon cher, tu sais ce que c'est. J'avais une maitresse a Paris, une que +j'aime infiniment, une vieille amie, une bonne amie, une habitude enfin, +et j'y tiens. + +--A ton habitude? + +--Oui, a mon habitude et a elle. Elle est mariee aussi avec un brave +homme, que j'aime beaucoup egalement, un bon garcon tres cordial, un +vrai camarade! Enfin c'est une maison ou j'avais loge ma vie. + +--Eh bien? + +--Eh bien! ils ne peuvent pas quitter Paris, ceux-la, et je me suis +trouve veuf a Dieppe. + +--Pourquoi allais-tu a Dieppe? + +--Pour changer d'air. On ne peut pas rester tout le temps sur le +boulevard. + +--Alors? + +--Alors, j'ai rencontre sur la plage la petite dont je t'ai parle. + +--La femme du chef de bureau? + +--Oui. Elle s'ennuyait beaucoup. Son mari, d'ailleurs, ne venait que +tous les dimanches, et il est affreux. Je la comprends joliment. Donc, +nous avons ri et danse ensemble. + +--Et le reste? + +--Oui, plus tard. Enfin, nous nous sommes rencontres, nous nous sommes +plu, je le lui ai dit, elle me l'a fait repeter pour mieux comprendre, +et elle n'y a pas mis d'obstacle. + +--L'aimais-tu? + +--Oui, un peu; elle est tres gentille. + +--Et l'autre? + +--L'autre etait a Paris! Enfin, pendant six semaines, c'a ete tres bien +et nous sommes rentres ici dans les meilleurs termes. Est-ce que tu sais +rompre avec une femme, toi, quand cette femme n'a pas un tort a ton +egard? + +--Oui, tres bien. + +--Comment fais-tu? + +--Je la lache. + +--Mais comment t'y prends-tu pour la lacher? + +--Je ne vais plus chez elle. + +--Mais si elle vient chez toi? + +--Je... n'y suis pas. + +--Et si elle revient? + +--Je lui dis que je suis indispose. + +--Si elle te soigne? + +--Je... je lui fais une crasse. + +--Si elle l'accepte? + +--J'ecris des lettres anonymes a son mari pour qu'il la surveille les +jours ou je l'attends. + +--Ca c'est grave! Moi je n'ai pas de resistance. Je ne sais pas rompre. +Je les collectionne. Il y en a que je ne vois plus qu'une fois par an, +d'autres tous les dix mois, d'autres au moment du terme, d'autres les +jours ou elles ont envie de diner au cabaret. Celles que j'ai espacees +ne me genent pas, mais j'ai souvent bien du mal avec les nouvelles pour +les distancer un peu. + +--Alors... + +--Alors, mon cher, la petite ministere etait tout feu, tout flamme, sans +un tort, comme je te l'ai dit! Comme son mari passe tous ses jours au +bureau, elle se mettait sur le pied d'arriver chez moi a l'improviste. +Deux fois elle a failli rencontrer mon habitude. + +--Diable! + +--Oui. Donc j'ai donne a chacune ses jours, des jours fixes pour eviter +les confusions. Lundi et samedi a l'ancienne. Mardi, jeudi et dimanche a +la nouvelle. + +--Pourquoi cette preference? + +--Ah! mon cher, elle est plus jeune. + +--Ca ne te faisait que deux jours de repos par semaine. + +--Ca me suffit. + +--Mes compliments! + +--Or, figure-toi qu'il m'est arrive l'histoire la plus ridicule du monde +et la plus embetante. Depuis quatre mois tout allait parfaitement; je +dormais sur mes deux oreilles et j'etais vraiment tres heureux quand +soudain, lundi dernier, tout craque. + +J'attendais mon habitude a l'heure dite, une heure un quart, en fumant +un bon cigare. + +Je revassais, tres satisfait de moi, quand je m'apercus que l'heure +etait passee. Je fus surpris car elle est tres exacte. Mais je crus a +un petit retard accidentel. Cependant une demi-heure se passe, puis une +heure, une heure et demie et je compris qu'elle avait ete retenue par +une cause quelconque, une migraine peut-etre ou un importun. C'est tres +ennuyeux ces choses-la, ces attentes... inutiles, tres ennuyeux et tres +enervant. Enfin, j'en pris mon parti, puis je sortis et, ne sachant que +faire, j'allai chez elle. + +Je la trouvai en train de lire un roman. + +--Eh bien, lui dis-je? + +Elle repondit tranquillement: + +--Mon cher, je n'ai pas pu, j'ai ete empechee. + +--Par quoi? + +--Par... des occupations. + +--Mais... quelles occupations? + +--Une visite tres ennuyeuse. + +Je pensai qu'elle ne voulait pas me dire la vraie raison, et, comme elle +etait tres calme, je ne m'en inquietai pas davantage. + +Je comptais rattraper le temps perdu, le lendemain, avec l'autre. + +Le mardi donc, j'etais tres... tres emu et tres amoureux en expectative, +de la petite ministere, et meme etonne qu'elle ne devancat pas l'heure +convenue. Je regardais la pendule a tout moment suivant l'aiguille avec +impatience. + +Je la vis passer le quart, puis la demie, puis deux heures... Je ne +tenais plus en place, traversant a grandes enjambees ma chambre, collant +mon front a la fenetre et mon oreille contre la porte pour ecouter si +elle ne montait pas l'escalier. + +Voici deux heures et demie, puis trois heures! Je saisis mon chapeau et +je cours chez elle. Elle lisait, mon cher, un roman! + +--Eh bien? lui dis-je avec anxiete. + +Elle repondit, aussi tranquillement que mon habitude: + +--Mon cher, je n'ai pas pu, j'ai ete empechee. + +--Par quoi? + +--Par... des occupations. + +--Mais... quelles occupations? + +--Une visite ennuyeuse. + +Certes, je supposai immediatement qu'elles savaient tout; mais elle +semblait pourtant si placide, si paisible que je finis par rejeter mon +soupcon, par croire a une coincidence bizarre, ne pouvant imaginer +une pareille dissimulation de sa part. Et apres une heure de causerie +amicale, coupee d'ailleurs par vingt entrees de sa petite fille, je dus +m'en aller fort embete. + +Et figure-toi que le lendemain... + +--C'a a ete la meme chose? + +--Oui... et le lendemain encore. Et ca a dure ainsi trois semaines, sans +une explication, sans que rien me revelat cette conduite bizarre dont +cependant je soupconnais le secret. + +--Elles savaient tout? + +--Parbleu. Mais comment? Ah! j'en ai eu du tourment avant de +l'apprendre. + +--Comment l'as-tu su enfin? + +--Par lettres. Elles m'ont donne, le meme jour, dans les memes termes, +mon conge definitif. + +--Et? + +--Et voici... Tu sais, mon cher, que les femmes ont toujours sur elles +une armee d'epingles. Les epingles a cheveux, je les connais, je m'en +mefie, et j'y veille, mais les autres sont bien plus perfides, ces +sacrees petites epingles a tete noire qui nous semblent toutes +pareilles, a nous grosse betes que nous sommes, mais qu'elles +distinguent, elles, comme nous distinguons un cheval d'un chien. + +Or, il parait qu'un jour ma petite ministere avait laisse une de ces +machines revelatrices piquee dans ma tenture, pres de ma glace. + +Mon habitude, du premier coup, avait apercu sur l'etoffe ce petit point +noir gros comme une puce, et sans rien dire l'avait cueilli, puis avait +laisse a la meme place une de ses epingles a elle, noire aussi, mais +d'un modele different. + +Le lendemain, la ministere voulut reprendre son bien, et reconnut +aussitot la substitution; alors un soupcon lui vint, et elle en mit +deux, en les croisant. + +L'habitude repondit a ce signe telegraphique par trois boules noires, +l'une sur l'autre. + +Une fois ce commerce commence, elles continuerent a communiquer, sans se +rien dire, seulement pour s'epier. Puis il parait que l'habitude, plus +hardie, enroula le long de la petite pointe d'acier un mince papier ou +elle avait ecrit: "Poste restante, boulevard Malesherbes, C. D." + +Alors elles s'ecrivirent. J'etais perdu. Tu comprends que ca n'a pas +ete tout seul entre elles. Elles y allaient avec precaution, avec mille +ruses, avec toute la prudence qu'il faut en pareil cas. Mais l'habitude +fit un coup d'audace et donna un rendez-vous a l'autre. + +Ce qu'elles se sont dit, je l'ignore! Je sais seulement que j'ai fait +les frais de leur entretien. Et voila! + +--C'est tout. + +--Oui. + +--Tu ne les vois plus. + +--Pardon, je les vois encore comme ami; nous n'avons pas rompu tout a +fait. + +--Et elles, se sont-elles revues? + +--Oui, mon cher, elles sont devenues intimes. + +--Tiens, tiens. Et ca ne te donne pas une idee, ca? + +--Non, quoi? + +--Grand serin, l'idee de leur faire repiquer des epingles doubles? + + + + +DUCHOUX + + +En descendant le grand escalier du cercle chauffe comme une serre par +le calorifere, le baron de Mordiane avait laisse ouverte sa fourrure; +aussi, lorsque la grande porte de la rue se fut refermee sur lui, +eprouva-t-il un frisson de froid profond, un de ces frissons brusques +et penibles qui rendent triste comme un chagrin. Il avait perdu quelque +argent, d'ailleurs, et son estomac, depuis quelque temps, le faisait +souffrir, ne lui permettait plus de manger a son gre. + +Il allait rentrer chez lui, et soudain la pensee de son grand +appartement vide, du valet de pied dormant dans l'antichambre, du +cabinet ou l'eau tiedie pour la toilette du soir chantait doucement sur +le rechaud a gaz, du lit large, antique et solennel comme une couche +mortuaire, lui fit entrer jusqu'au fond du coeur, jusqu'au fond de la +chair, un autre froid plus douloureux encore que celui de l'air glace. + +Depuis quelques annees il sentait s'appesantir sur lui ce poids de la +solitude qui ecrase quelquefois les vieux garcons. Jadis, il etait fort, +alerte et gai, donnant tous ses jours au sport et toutes ses nuits +aux fetes. Maintenant, il s'alourdissait et ne prenait plus plaisir +a grand'chose. Les exercices le fatiguaient, les soupers et meme les +diners lui faisaient mal, les femmes l'ennuyaient autant qu'elles +l'avaient autrefois amuse. + +La monotonie des soirs pareils, des memes amis retrouves au meme lieu, +au cercle, de la meme partie avec des chances et des deveines balancees, +des memes propos sur les memes choses, du meme esprit dans les memes +bouches, des memes plaisanteries sur les memes sujets, des memes +medisances sur les memes femmes, l'ecoeurait au point de lui donner, par +moments, de veritables desirs de suicide. Il ne pouvait plus mener cette +vie reguliere et vide, si banale, si legere et si lourde en meme temps, +et il desirait quelque chose de tranquille, de reposant, de confortable, +sans savoir quoi. + +Certes, il ne songeait pas a se marier, car il ne se sentait pas le +courage de se condamner a la melancolie, a la servitude conjugale, +a cette odieuse existence de deux etres, qui, toujours ensemble, se +connaissaient jusqu'a ne plus dire un mot qui ne soit prevu par l'autre, +a ne plus faire un geste qui ne soit attendu, a ne plus avoir une +pensee, un desir, un jugement qui ne soient devines. Il estimait qu'une +personne ne peut etre agreable a voir encore que lorsqu'on la connait +peu, lorsqu'il reste en elle du mystere, de l'inexplore, lorsqu'elle +demeure un peu inquietante et voilee. Donc il lui aurait fallu une +famille qui n'en fut pas une, ou il aurait pu passer une partie +seulement de sa vie; et, de nouveau, le souvenir de son fils le hanta. + +Depuis un an, il y songeait sans cesse, sentant croitre en lui l'envie +irritante de le voir, de le connaitre. Il l'avait eu dans sa jeunesse, +au milieu de circonstances dramatiques et tendres. L'enfant, envoye dans +le Midi, avait ete eleve pres de Marseille, sans jamais connaitre le nom +de son pere. + +Celui-ci avait paye d'abord les mois de nourrice, puis les mois de +college, puis les mois de fete, puis la dot pour un mariage raisonnable. +Un notaire discret avait servi d'intermediaire sans jamais rien reveler. + +Le baron de Mordiane savait donc seulement qu'un enfant de son sang +vivait quelque part, aux environs de Marseille, qu'il passait pour +intelligent et bien eleve, qu'il avait epouse la fille d'un architecte +entrepreneur, dont il avait pris la suite. Il passait aussi pour gagner +beaucoup d'argent. + +Pourquoi n'irait-il pas voir ce fils inconnu, sans se nommer, pour +l'etudier d'abord et s'assurer qu'il pourrait au besoin trouver un +refuge agreable dans cette famille? + +Il avait fait grandement les choses, donne une belle dot acceptee avec +reconnaissance. Il etait donc certain de ne pas se heurter contre un +orgueil excessif; et cette pensee, ce desir, reparus tous les jours, de +partir pour le Midi, devenaient en lui irritants comme une demangeaison. +Un bizarre attendrissement d'egoiste le sollicitait aussi, a l'idee de +cette maison riante et chaude, au bord de la mer, ou il trouverait sa +belle-fille jeune et jolie, ses petits-enfants aux bras ouverts, et son +fils qui lui rappellerait l'aventure charmante et courte des lointaines +annees. Il regrettait seulement d'avoir donne tant d'argent, et que +cet argent eut prospere entre les mains du jeune homme, ce qui ne lui +permettait plus de se presenter en bienfaiteur. + +Il allait, songeant a tout cela, la tete enfoncee dans son col de +fourrure; et sa resolution fut prise brusquement. Un fiacre passait; +il l'appela, se fit conduire chez lui; et quand son valet de chambre, +reveille, eut ouvert la porte: + +--Louis, dit-il, nous partons demain soir pour Marseille. Nous y +resterons peut-etre une quinzaine de jours. Vous allez faire tous les +preparatifs necessaires. + +Le train roulait, longeant le Rhone sablonneux, puis traversait des +plaines jaunes, des villages clairs, un grand pays ferme au loin par des +montagnes nues. + +Le baron de Mordiane, reveille apres une nuit en sleeping, se regardait +avec melancolie dans la petite glace de son necessaire. Le jour cru du +Midi lui montrait des rides qu'il ne se connaissait pas encore: un etat +de decrepitude ignore dans la demi-ombre des appartements parisiens. + +Il pensait, en examinant le coin des yeux, les paupieres fripees, les +tempes, le front degarnis: + +---Bigre, je ne suis pas seulement defraichi. Je suis avance. + +Et son desir de repos grandit soudain, avec une vague envie, nee en lui +pour la premiere fois, de tenir sur ses genoux ses petits-enfants. + +Vers une heure de l'apres-midi, il arriva, dans un landau loue a +Marseille, devant une de ces maisons de campagne meridionales si +blanches, au bout de leur avenue de platanes, qu'elles eblouissent et +font baisser les yeux. Il souriait en suivant l'allee et pensait: + +--Bigre, c'est gentil! + +Soudain, un galopin de cinq a six ans apparut, sortant d'un arbuste, et +demeura debout au bord du chemin, regardant le monsieur avec ses yeux +ronds. + +Mordiane s'approcha: + +--Bonjour, mon garcon. + +Le gamin ne repondit pas. + +Le baron, alors, s'etant penche, le prit dans ses bras pour l'embrasser, +puis, suffoque par une odeur d'ail dont l'enfant tout entier semblait +impregne, il le remit brusquement a terre en murmurant: + +--Oh! c'est l'enfant du jardinier. + +Et il marcha vers la demeure. + +Le linge sechait sur une corde devant la porte, chemises, serviettes, +torchons, tabliers et draps, tandis qu'une garniture de chaussettes +alignees sur des ficelles superposees emplissait une fenetre entiere, +pareille aux etalages de saucisses devant les boutiques de charcutiers. + +Le baron appela. + +Une servante apparut, vraie servante du Midi, sale et depeignee, dont +les cheveux, par meches, lui tombaient sur la face, dont la jupe, sous +l'accumulation des taches qui l'avaient assombrie, gardait de sa couleur +ancienne quelque chose de tapageur, un air de foire champetre et de robe +de saltimbanque. + +Il demanda: + +--M. Duchoux est-il chez lui? + +Il avait donne, jadis, par plaisanterie de viveur sceptique, ce nom a +l'enfant perdu afin qu'on n'ignorat point qu'il avait ete trouve sous un +chou. + +La servante repeta: + +--Vous demandez M. Duchouxe? + +--Oui. + +--Te, il est dans la salle, qui tire ses plans. + +--Dites-lui que M. Merlin demande a lui parler. + +Elle reprit, etonnee: + +--He! donc, entrez, si vous voulez le voir. Et elle cria: + +--Mosieu Duchouxe, une visite! + +Le baron entra, et, dans une grande salle, assombrie par les volets a +moitie clos, il apercut indistinctement des gens et des choses qui lui +parurent malpropres. + +Debout devant une table surchargee d'objets de toute sorte, un petit +homme chauve tracait des lignes sur un large papier. + +Il interrompit son travail et fit deux pas. + +Son gilet ouvert, sa culotte deboutonnee, les poignets de sa chemise +releves, indiquaient qu'il avait fort chaud, et il etait chausse de +souliers boueux revelant qu'il avait plu quelques jours auparavant. + +Il demanda, avec un fort accent meridional: + +--A qui ai-je l'honneur?... + +--Monsieur Merlin... Je viens vous consulter pour un achat de terrain a +batir. + +--Ah! ah! tres bien! + +Et Duchoux, se tournant vers sa femme, qui tricotait dans l'ombre: + +--Debarrasse une chaise, Josephine. + +Mordiane vit alors une femme jeune, qui semblait deja vieille, comme +on est vieux a vingt-cinq ans en province, faute de soins, de lavages +repetes, de tous les petits soucis, de toutes les petites propretes, de +toutes les petites attentions de la toilette feminine qui immobilisent +la fraicheur et conservent, jusqu'a pres de cinquante ans, le charme et +la beaute. Un fichu sur les epaules, les cheveux noues a la diable, de +beaux cheveux epais et noirs, mais qu'on devinait peu brosses, elle +allongea vers une chaise des mains de bonne et enleva une robe d'enfant, +un couteau, un bout de ficelle, un pot a fleurs vide et une assiette +grasse demeures sur le siege qu'elle tendit ensuite au visiteur. + +Il s'assit et s'apercut alors que la table de travail de Duchoux +portait, outre les livres et les papiers, deux salades fraichement +cueillies, une cuvette, une brosse a cheveux, une serviette, un revolver +et plusieurs tasses non nettoyees. + +L'architecte vit ce regard et dit en souriant: + +--Excusez! il y a un peu de desordre dans le salon; ca tient aux +enfants. + +Et il approcha sa chaise pour causer avec le client. + +--Donc, vous cherchez un terrain aux environs de Marseille? + +Son haleine, bien que venue de loin, apporta au baron ce souffle d'ail +qu'exhalent les gens du Midi ainsi que des fleurs leur parfum. + +Mordiane demanda: + +--C'est votre fils que j'ai rencontre sous les platanes? + +--Oui. Oui, le second. + +--Vous en avez deux? + +--Trois, monsieur, un par an. + +Et Duchoux semblait plein d'orgueil. + +Le baron pensait: "S'ils fleurent tous le meme bouquet, leur chambre +doit etre une vraie serre." + +Il reprit: + +--Oui, je voudrais un joli terrain pres de la mer, sur une petite plage +deserte... + +Alors Duchoux s'expliqua. Il en avait dix, vingt, cinquante, cent et +plus, de terrains dans ces conditions, a tous les prix, pour tous les +gouts. Il parlait comme coule une fontaine, souriant, content de lui, +remuant sa tete chauve et ronde. + +Et Mordiane se rappelait une petite femme blonde, mince, un peu +melancolique et disant si tendrement: "Mon cher aime" que le souvenir +seul avivait le sang de ses veines. Elle l'avait aime avec passion, avec +folie, pendant trois mois; puis, devenue enceinte en l'absence de son +mari qui etait gouverneur d'une colonie, elle s'etait sauvee, s'etait +cachee, eperdue de desespoir et de terreur, jusqu'a la naissance de +l'enfant que Mordiane avait emporte, un soir d'ete et qu'ils n'avaient +jamais revu. + +Elle etait morte de la poitrine trois ans plus tard, la-bas, dans la +colonie de son mari qu'elle etait alle rejoindre. Il avait devant lui +leur fils; qui disait, en faisant sonner les finales comme des notes de +metal: + +--Ce terrain-la, monsieur, c'est une occasion unique... + +Et Mordiane se rappelait l'autre voix, legere comme un effleurement de +brise, murmurant: + +--Mon cher aime, nous ne nous separerons jamais... + +Et il se rappelait ce regard bleu, doux, profond, devoue, en contemplant +l'oeil rond, bleu aussi, mais vide de ce petit homme ridicule qui +ressemblait a sa mere, pourtant... + +Oui, il lui ressemblait de plus en plus de seconde en seconde; il lui +ressemblait par l'intonation, par le geste, par toute l'allure; il lui +ressemblait comme un singe ressemble a l'homme; mais il etait d'elle, il +avait d'elle mille traits deformes irrecusables, irritants, revoltants. +Le baron souffrait, hante soudain par cette ressemblance horrible, +grandissant toujours, exasperante, affolante, torturante comme un +cauchemar, comme un remords! + +Il balbutia: + +--Quand pourrons-nous voir ensemble ce terrain? + +--Mais, demain, si vous voulez. + +--Oui, demain. Quelle heure? + +--Une heure. + +--Ca va. + +L'enfant rencontre sous l'avenue apparut dans la porte ouverte et cria: + +--Paire! + +On ne lui repondit pas. + +Mordiane etait debout avec une envie de se sauver, de courir, qui lui +faisait fremir les jambes. Ce "Paire" l'avait frappe comme une balle. +C'etait a lui qu'il s'adressait, c'etait pour lui, ce paire a l'ail, ce +paire du Midi. + +Oh! qu'elle sentait bon, l'amie d'autrefois! + +Duchoux le reconduisait. + +--C'est a vous, cette maison? dit le baron. + +--Oui monsieur, je l'ai achetee dernierement. Et j'en suis fier. Je suis +enfant du hasard, moi, monsieur, et je ne m'en cache pas; j'en suis +fier. Je ne dois rien a personne, je suis le fils de mes oeuvres; je me +dois tout a moi-meme. + +L'enfant, reste sur le seuil, criait de nouveau, mais de loin: + +--Paire! + +Mordiane, secoue de frissons, saisi de panique, fuyait comme on fuit +devant un grand danger. + +--Il va me deviner, me reconnaitre, pensait-il. Il va me prendre dans +ses bras et me crier aussi: "Paire", en me donnant par le visage un +baiser parfume d'ail. + +--A demain, monsieur. + +--A demain, une heure. + + +Le landau roulait sur la route blanche. + +--Cocher, a la gare! + +Et il entendait deux voix, une lointaine et douce, la voix affaiblie +et triste des morts, qui disait: "Mon cher aime". Et l'autre sonore, +chantante, effrayante, qui criait: "Paire", comme on crie: "Arretez-le", +quand un voleur fuit dans les rues. + +Le lendemain soir, en entrant au cercle, le comte d'Etreillis lui dit: + +--On ne vous a pas vu depuis trois jours. Avez-vous ete malade? + +--Oui, un peu souffrant. J'ai des migraines, de temps en temps. + + + + +LE RENDEZ-VOUS + + +Son chapeau sur la tete, son manteau sur le dos, un voile noir sur le +nez, un autre dans sa poche dont elle doublerait le premier quand elle +serait montee dans le fiacre coupable, elle battait du bout de son +ombrelle la pointe de sa bottine, et demeurait assise dans sa chambre, +ne pouvant se decider a sortir, pour aller a ce rendez-vous. + +Combien de fois, pourtant, depuis deux ans, elle s'etait habillee ainsi, +pendant les heures de Bourse de son mari, un agent de change tres +mondain, pour rejoindre dans son logis de garcon le beau vicomte de +Martelet, son amant. + +La pendule derriere son dos battait les secondes vivement; un livre +a moitie lu baillait sur le petit bureau de bois de rose, entre les +fenetres, et un fort parfum de violette, exhale par deux petits bouquets +baignant en deux mignons vases de Saxe sur la cheminee, se melait a une +vague odeur de verveine soufflee sournoisement par la porte du cabinet +de toilette demeuree entr'ouverte. + +L'heure sonna--trois heures--et la mit debout. Elle se retourna pour +regarder le cadran, puis sourit, songeant:--"Il m'attend deja. Il va +s'enerver". Alors, elle sortit, prevint le valet de chambre qu'elle +serait rentree dans une heure au plus tard--un mensonge--descendit +l'escalier et s'aventura dans la rue, a pied. + +On etait aux derniers jours de mai, a cette saison delicieuse ou le +printemps de la campagne semble faire le siege de Paris et le conquerir +par-dessus les toits, envahir les maisons, a travers les murs, faire +fleurir la ville, y repandre une gaiete sur la pierre des facades, +l'asphalte des trottoirs et le pave des chaussees, la baigner, la griser +de seve comme un bois qui verdit. + +Madame Haggan fit quelques pas a droite avec l'intention de suivre, +comme toujours, la rue de Provence ou elle helerait un fiacre, mais la +douceur de l'air; cette emotion de l'ete qui nous entre dans la gorge en +certains jours, la penetra si brusquement, que, changeant d'idee, elle +prit la rue de la Chaussee-d'Antin, sans savoir pourquoi, obscurement +attiree par le desir de voir des arbres dans le square de la Trinite. +Elle pensait: "Bah! il m'attendra dix minutes de plus." Cette idee, de +nouveau, la rejouissait, et, tout en marchant a petits pas, dans la +foule, elle croyait le voir s'impatienter, regarder l'heure, ouvrir la +fenetre, ecouter a la porte, s'asseoir quelques instants, se relever, +et, n'osant pas fumer, car elle le lui avait defendu les jours de +rendez-vous, jeter sur la boite aux cigarettes des regards desesperes. + +Elle allait doucement, distraite par tout ce qu'elle rencontrait, par +les figures et les boutiques, ralentissant le pas de plus en plus et si +peu desireuse d'arriver qu'elle cherchait, aux devantures, des pretextes +pour s'arreter. + +Au bout de la rue, devant l'eglise, la verdure du petit square l'attira +si fortement qu'elle traversa la place, entra dans le jardin, cette cage +a enfants, et fit deux fois le tour de l'etroit gazon, au milieu des +nounous enrubannees, epanouies, bariolees, fleuries. Puis elle prit une +chaise, s'assit, et levant les yeux vers le cadran rond comme une lune +dans le clocher, elle regarda marcher l'aiguille. + +Juste a ce moment la demie sonna, et son coeur tressaillit d'aise en +entendant tinter les cloches du carillon. Une demi-heure de gagnee, plus +un quart d'heure pour atteindre la rue Miromesnil, et quelques minutes +encore de flanerie,--une heure! une heure volee au rendez-vous! Elle y +resterait quarante minutes a peine, et ce serait fini encore une fois. + +Dieu! comme ca l'ennuyait d'aller la-bas! Ainsi qu'un patient montant +chez le dentiste, elle portait en son coeur le souvenir intolerable de +tous les rendez-vous passes, un par semaine en moyenne depuis deux ans, +et la pensee qu'un autre allait avoir lieu, tout a l'heure, la crispait +d'angoisse de la tete aux pieds. Non pas que ce fut bien douloureux, +douloureux comme une visite au dentiste, mais c'etait si ennuyeux, si +ennuyeux, si complique, si long, si penible que tout, tout, meme une +operation, lui aurait paru preferable. Elle y allait pourtant, tres +lentement, a tous petits pas, en s'arretant, en s'asseyant, en flanant +partout, mais elle y allait. Oh! elle aurait bien voulu manquer encore +celui-la, mais elle avait fait poser ce pauvre vicomte, deux fois +de suite le mois dernier, et elle n'osait point recommencer si tot. +Pourquoi y retournait-elle? Ah! pourquoi? Parce qu'elle en avait pris +l'habitude, et qu'elle n'avait aucune raison a donner a ce malheureux +Martelet quand il voudrait connaitre ce pourquoi! Pourquoi avait-elle +commence? Pourquoi? Elle ne le savait plus! L'avait-elle aime? C'etait +possible! Pas bien fort, mais un peu, voila si longtemps! Il etait bien, +recherche, elegant, galant, et representait strictement, au premier coup +d'oeil, l'amant parfait d'une femme du monde. La cour avait dure trois +mois,--temps normal, lutte honorable, resistance suffisante--puis elle +avait consenti, avec quelle emotion, quelle crispation, quelle peur +horrible et charmante a ce premier rendez-vous, suivi de tant d'autres, +dans ce petit entresol de garcon, rue de Miromesnil. Son coeur? +Qu'eprouvait alors son petit coeur de femme seduite, vaincue, conquise, +en passant pour la premiere fois la porte de cette maison de cauchemar? +Vrai, elle ne le savait plus! Elle l'avait oublie! On se souvient d'un +fait, d'une date, d'une chose, mais on ne se souvient guere, deux ans +plus tard, d'une emotion qui s'est envolee tres vite, parce qu'elle +etait tres legere. Oh! par exemple, elle n'avait pas oublie les autres, +ce chapelet de rendez-vous, ce chemin de la croix de l'amour, aux +stations si fatigantes, si monotones, si pareilles, que la nausee lui +montait aux levres en prevision de ce que ce serait tout a l'heure. + +Dieu! ces fiacres qu'il fallait appeler pour aller la, ils ne +ressemblaient pas aux autres fiacres, dont on se sert pour les courses +ordinaires! Certes, les cochers devinaient. Elle le sentait rien qu'a +la facon dont ils la regardaient, et ces yeux des cochers de Paris sont +terribles! Quand on songe qu'a tout moment, devant le tribunal, ils +reconnaissent, au bout de plusieurs annees, des criminels qu'ils ont +conduits une seule fois, en pleine nuit, d'une rue quelconque a une +gare, et qu'ils ont affaire a presque autant de voyageurs qu'il y a +d'heures dans la journee, et que leur memoire est assez sure pour qu'ils +affirment: "Voila bien l'homme que j'ai charge rue des Martyrs, et +depose gare de Lyon, a minuit quarante, le 10 juillet de l'an dernier!" +n'y a-t-il pas de quoi fremir, lorsqu'on risque ce que risque une jeune +femme allant a un rendez-vous, en confiant sa reputation au premier venu +de ces cochers! Depuis deux ans elle en avait employe, pour ce voyage +de la rue Miromesnil, au moins cent a cent vingt, en comptant un par +semaine. C'etaient autant de temoins qui pouvaient deposer contre elle +dans un moment critique. + +Aussitot dans le fiacre, elle tirait de sa poche l'autre voile, epais +et noir comme un loup, et se l'appliquait sur les yeux. Cela cachait +le visage, oui, mais le reste, la robe, le chapeau, l'ombrelle, ne +pouvait-on pas les remarquer, les avoir vus deja? Oh! dans cette rue de +Miromesnil, quel supplice! Elle croyait reconnaitre tous les passants, +tous les domestiques, tout le monde. A peine la voiture arretee, elle +sautait et passait en courant devant le concierge toujours debout sur +le seuil de sa loge. En voila un qui devait tout savoir, tout,--son +adresse,--son nom,--la profession de son mari,--tout,--car ces +concierges sont les plus subtils des policiers! Depuis deux ans elle +voulait l'acheter, lui donner, lui jeter, un jour ou l'autre, un billet +de cent francs en passant devant lui. Pas une fois elle n'avait ose +faire ce petit mouvement de lui lancer aux pieds ce bout de papier +roule! Elle avait peur.--De quoi?--Elle ne savait pas!--D'etre rappelee, +s'il ne comprenait point? D'un scandale? d'un rassemblement dans +l'escalier? d'une arrestation peut-etre? Pour arriver a la porte du +vicomte, il n'y avait guere qu'un demi-etage a monter, et il lui +paraissait haut comme la tour Saint-Jacques! A peine engagee dans le +vestibule, elle se sentait prise dans une trappe, et le moindre bruit +devant ou derriere elle, lui donnait une suffocation. Impossible de +reculer, avec ce concierge et la rue qui lui fermaient la retraite; et +si quelqu'un descendait juste a ce moment, elle n'osait pas sonner chez +Martelet et passait devant la porte comme si elle allait ailleurs! Elle +montait, montait, montait! Elle aurait monte quarante etages! Puis, +quand tout semblait redevenu tranquille dans la cage de l'escalier, elle +redescendait en courant avec l'angoisse dans l'ame de ne pas reconnaitre +l'entresol! + +Il etait la, attendant dans un costume galant en velours double de soie, +tres coquet, mais un peu ridicule, et depuis deux ans, il n'avait rien +change a sa maniere de l'accueillir, mais rien, pas un geste! + +Des qu'il avait referme la porte, il lui disait: "Laissez-moi baiser vos +mains, ma chere, chere amie!" Puis il la suivait dans la chambre, ou +volets clos et lumieres allumees, hiver comme ete, par chic sans doute, +il s'agenouillait devant elle en la regardant de bas en haut avec un air +d'adoration. Le premier jour ca avait ete tres gentil, tres reussi, ce +mouvement-la! Maintenant elle croyait voir M. Delaunay jouant pour la +cent vingtieme fois le cinquieme acte d'une piece a succes. Il fallait +changer ses effets. + +Et puis apres, oh! mon Dieu! apres! c'etait le plus dur! Non, il ne +changeait pas ses effets, le pauvre garcon! Quel bon garcon, mais +banal!... + +Dieu que c'etait difficile de se deshabiller sans femme de chambre! Pour +une fois, passe encore, mais toutes les semaines cela devenait odieux! +Non, vrai, un homme ne devrait pas exiger d'une femme une pareille +corvee! Mais s'il etait difficile de se deshabiller, se rhabiller +devenait presque impossible et enervant a crier, exasperant a gifler +le monsieur qui disait, tournant autour d'elle d'un air +gauche:--"Voulez-vous que je vous aide."--L'aider! Ah oui! a quoi? De +quoi etait-il capable? Il suffisait de lui voir une epingle entre les +doigts pour le savoir. + +C'est a ce moment-la peut-etre qu'elle avait commence a le prendre en +grippe. Quand il disait: "Voulez-vous que je vous aide!" Elle l'aurait +tue. Et puis etait-il possible qu'une femme ne finit point par detester +un homme qui, depuis deux ans, l'avait forcee plus de cent vingt fois a +se rhabiller sans femme de chambre? + +Certes il n'y avait pas beaucoup d'hommes aussi maladroits que lui, +aussi peu degourdis, aussi monotones. Ce n'etait pas le petit baron de +Grimbal qui aurait demande de cet air niais: "Voulez-vous que je vous +aide?" Il aurait aide, lui, si vif, si drole, si spirituel. Voila! +C'etait un diplomate; il avait couru le monde, rode partout, deshabille +et rhabille sans doute des femmes vetues suivant toutes les modes de la +terre, celui-la!... + +L'horloge de l'eglise sonna les trois quarts. Elle se dressa, regarda le +cadran, se mit a rire en murmurant "Oh! doit-il etre agite!" puis elle +partit d'une marche plus vive, et sortit du square. + +Elle n'avait point fait dix pas sur la place quand elle se trouva nez a +nez avec un monsieur qui la salua profondement. + +--Tiens, vous, baron?--dit-elle, surprise. Elle venait justement de +penser a lui. + +--Oui, madame. + +Et il s'informa de sa sante, puis, apres quelques vagues propos, il +reprit: + +--Vous savez que vous etes la seule--vous permettez que je dise de +mes amies, n'est-ce pas?--qui ne soit point encore venue visiter mes +collections japonaises. + +--Mais, mon cher baron, une femme ne peut aller ainsi chez un garcon? + +--Comment! comment! en voila une erreur quand il s'agit de visiter une +collection rare! + +--En tout cas, elle ne peut y aller seule. + +--Et pourquoi pas? mais j'en ai recu des multitudes de femmes seules, +rien que pour ma galerie! J'en recois tous les jours. Voulez-vous que +je vous les nomme--non--je ne le ferai point. Il faut etre discret +meme pour ce qui n'est pas coupable. En principe, il n'est inconvenant +d'entrer chez un homme serieux, connu, dans une certaine situation, que +lorsqu'on y va pour une cause inavouable! + +--Au fond, c'est assez juste ce que vous dites-la. + +--Alors vous venez voir ma collection. + +--Quand? + +--Mais tout de suite. + +--Impossible, je suis pressee. + +--Allons donc. Voila une demi-heure que vous etes assise dans le square. + +--Vous m'espionniez? + +--Je vous regardais. + +--Vrai, je suis pressee. + +--Je suis sur que non. Avouez que vous n'etes pas tres pressee. + +Madame Haggan se mit a rire, et avoua: + +--Non... non... pas... tres... + +Un fiacre passait a les toucher. Le petit baron cria: "Cocher!" et la +voiture s'arreta. Puis, ouvrant la portiere: + +--Montez, madame. + +--Mais, baron, non, c'est impossible, je ne peux pas aujourd'hui. + +--Madame, ce que vous faites est imprudent, montez! On commence a nous +regarder, vous allez former un attroupement; on va croire que je vous +enleve et nous arreter tous les deux, montez, je vous en prie! + +Elle monta, effaree, abasourdie. Alors il s'assit aupres d'elle en +disant au cocher: "rue de Provence". + +Mais soudain elle s'ecria: + +--Oh! mon Dieu, j'oubliais une depeche tres pressee, voulez-vous me +conduire, d'abord, au premier bureau telegraphique? + +Le fiacre s'arreta un peu plus loin, rue de Chateaudun, et elle dit au +baron: + +--Pouvez-vous me prendre une carte de cinquante centimes? J'ai promis +a mon mari d'inviter Martelet a diner pour demain, et j'ai oublie +completement. + +Quand le baron fut revenu, sa carte bleue a la main, elle ecrivit au +crayon: + +--"Mon cher ami, je suis tres souffrante; j'ai une nevralgie atroce qui +me tient au lit. Impossible sortir. Venez diner demain soir pour que je +me fasse pardonner. + +"JEANNE." + +Elle mouilla la colle, ferma soigneusement, mit l'adresse: "Vicomte de +Martelet, 240, rue Miromesnil," puis, rendant la carte au baron: + +--Maintenant, voulez-vous avoir la complaisance de jeter ceci dans la +boite aux telegrammes. + + + + +LE PORT + + +I + + +Sorti du Havre le 3 mai 1882, pour un voyage dans les mers de Chine, le +trois-mats carre _Notre-Dame-des-Vents,_ rentra au port de Marseille le +8 aout 1886, apres quatre ans de voyages. Son premier chargement depose +dans le port chinois ou il se rendait, il avait trouve sur-le-champ un +fret nouveau pour Buenos-Ayres, et de la, avait pris des marchandises +pour le Bresil. + +D'autres traversees, encore des avaries, des reparations, les calmes de +plusieurs mois, les coups de vent qui jettent hors la route, tous les +accidents, aventures et mesaventures de mer, enfin, avaient tenu loin de +sa patrie ce trois-mats normand qui revenait a Marseille le ventre plein +de boites de fer-blanc contenant des conserves d'Amerique. + +Au depart il avait a bord, outre le capitaine et le second, quatorze +matelots, huit normands et six bretons. Au retour il ne lui restait plus +que cinq bretons et quatre normands, le breton etait mort en route, +les quatre normands disparus en des circonstances diverses avaient ete +remplaces par deux americains, un negre et un norvegien racole, un soir, +dans un cabaret de Singapour. + +Le gros bateau, les voiles carguees, vergues en croix sur sa mature, +traine par un remorqueur marseillais qui haletait devant lui, roulant +sur un reste de houle que le calme survenu laissait mourir tout +doucement, passa devant le chateau d'If, puis sous tous les rochers gris +de la rade que le soleil couchant couvrait d'une buee d'or, et il entra +dans le vieux port ou sont entasses, flanc contre flanc, le long des +quais, tous les navires du monde, pele-mele, grands et petits, de toute +forme et de tout greement, trempant comme une bouillabaisse de bateaux +en ce bassin trop restreint, plein d'eau putride ou les coques se +frolent, se frottent, semblent marinees dans un jus de flotte. + +_Notre-Dame-des-Vents_ prit sa place, entre un brick italien et une +goelette anglaise qui s'ecarterent pour laisser passer ce camarade; +puis, quand toutes les formalites de la douane et du port eurent ete +remplies, le capitaine autorisa les deux tiers de son equipage a passer +la soiree dehors. + +La nuit etait venue. Marseille s'eclairait. Dans la chaleur de ce soir +d'ete, un fumet de cuisine a l'ail flottait sur la cite bruyante, pleine +de voix, de roulements, de claquements, de gaiete meridionale. + +Des qu'ils se sentirent sur le port, les dix hommes que la mer roulait +depuis des mois se mirent en marche tout doucement, avec une hesitation +d'etres depayses, desaccoutumes des villes, deux par deux, en +procession. + +Ils se balancaient, s'orientaient, flairant les ruelles qui aboutissent +au port, enfievres par un appetit d'amour qui avait grandi dans leurs +corps pendant leurs derniers soixante-six jours de mer. Les normands +marchaient en tete, conduits par Celestin Duclos, un grand gars fort et +malin qui servait de capitaine aux autres chaque fois qu'ils mettaient +pied a terre. Il devinait les bons endroits, inventait des tours de sa +facon et ne s'aventurait pas trop dans les bagarres si frequentes entre +matelots dans les ports. Mais quand il y etait pris il ne redoutait +personne. + +Apres quelque hesitation entre toutes les rues obscures qui descendent +vers la mer comme des egouts et dont sortent des odeurs lourdes, une +sorte d'haleine de bouges, Celestin se decida pour une espece de +couloir, tortueux ou brillaient, au-dessus des portes, des lanternes en +saillie portant des numeros enormes sur leurs verres depolis et colores. +Sous la voute etroite des entrees, des femmes en tablier, pareilles a +des bonnes, assises sur des chaises de paille, se levaient en les voyant +venir, faisant trois pas jusqu'au ruisseau qui separait la rue en deux +et coupaient la route a cette file d'hommes qui s'avancaient lentement, +en chantonnant et en ricanant, allumes deja par le voisinage de ces +prisons de prostituees. + +Quelquefois, au fond d'un vestibule, apparaissait, derriere une seconde +porte ouverte soudain et capitonnee de cuir brun, une grosse fille +devetue, dont les cuisses lourdes et les mollets gras se dessinaient +brusquement sous un grossier maillot de coton blanc. Sa jupe courte +avait l'air d'une ceinture bouffante; et la chair molle de sa poitrine, +de ses epaules et de ses bras, faisait une tache rose sur un corsage de +velours noir borde d'un galon d'or. Elle appelait de loin: "Venez-vous, +jolis garcons?" et parfois sortait elle-meme pour s'accrocher a l'un +d'eux et l'attirer vers sa porte, de toute sa force, cramponnee a lui +comme une araignee qui traine une bete plus grosse qu'elle. L'homme, +souleve par ce contact, resistait mollement, et les autres s'arretaient +pour regarder, hesitants entre l'envie d'entrer tout de suite et celle +de prolonger encore cette promenade appetissante. Puis, quand la femme +apres des efforts acharnes avait attire le matelot jusqu'au seuil de +son logis, ou toute la bande allait s'engouffrer derriere lui, Celestin +Duclos, qui s'y connaissait en maisons, criait soudain: "Entre pas la, +Marchand, c'est pas l'endroit." + +L'homme alors obeissant a cette voix se degageait d'une secousse brutale +et les amis se reformaient en bande, poursuivis par les injures immondes +de la fille exasperee, tandis que d'autres femmes, tout le long de la +ruelle, devant eux, sortaient de leurs portes, attirees par le bruit, +et lancaient avec des voix enrouees des appels pleins de promesses. +Ils allaient donc de plus en plus allumes, entre les cajoleries et les +seductions annoncees par le choeur des portieres d'amour de tout le haut +de la rue, et les maledictions ignobles lancees contre eux par le choeur +d'en bas, par le choeur meprise des filles desappointees. De temps en +temps ils rencontraient une autre bande, des soldats qui marchaient avec +un battement de fer sur la jambe, des matelots encore, des bourgeois +isoles, des employes de commerce. Partout, s'ouvraient de nouvelles rues +etroites, etoilees de fanaux louches. Ils allaient toujours dans +ce labyrinthe de bouges, sur ces paves gras ou suintaient des eaux +putrides, entre ces murs pleins de chair de femme. + +Enfin Duclos se decida et s'arretant devant une maison d'assez belle +apparence, il y fit entrer tout son monde. + + +II + + +La fete fut complete! Quatre heures durant, les dix matelots se +gorgerent d'amour et de vin. Six mois de solde y passerent. + +Dans la grande salle du cafe, ils etaient installes en maitres, +regardant d'un oeil malveillant les habitues ordinaires qui +s'installaient aux petites tables, dans les coins, ou une des filles +demeurees libres, vetue en gros baby ou en chanteuse de cafe-concert, +courait les servir, puis s'asseyait pres d'eux. + +Chaque homme, en arrivant, avait choisi sa compagne qu'il garda toute la +soiree, car le populaire n'est pas changeant. On avait rapproche trois +tables et, apres la premiere rasade, la procession dedoublee, accrue +d'autant de femmes qu'il y avait de mathurins, s'etait reformee dans +l'escalier. Sur les marches de bois, les quatre pieds de chaque couple +sonnerent longtemps, pendant que s'engouffrait, dans la porte etroite +qui menait aux chambres, ce long defile d'amoureux. + +Puis on redescendit pour boire, puis on remonta de nouveau, puis on +redescendit encore. + +Maintenant, presque gris, ils gueulaient! Chacun d'eux, les yeux rouges, +sa preferee sur les genoux, chantait ou criait, tapait a coups de poings +la table, s'entonnait du vin dans la gorge, lachait en liberte la brute +humaine. Au milieu d'eux, Celestin Duclos, serrant contre lui une grande +fille aux joues rouges, a cheval sur ses jambes, la regardait avec +ardeur. Moins ivre que les autres, non qu'il eut moins bu, il avait +encore d'autres pensees, et, plus tendre, cherchait a causer. Ses idees +le fuyaient un peu, s'en allaient, revenaient et disparaissaient sans +qu'il put se souvenir au juste de ce qu'il avait voulu dire. + +Il riait, repetant: + +--Pour lors, pour lors... v'la longtemps que t'es ici. + +--Six mois, repondit la fille. + +Il eut l'air content pour elle, comme si c'eut ete une preuve de bonne +conduite, et il reprit: + +--Aimes-tu c'te vie-la? + +Elle hesita, puis resignee: + +--On s'y fait. C'est pas plus embetant qu'autre chose. Etre servante ou +bien rouleuse, c'est toujours des sales metiers. + +Il eut l'air d'approuver encore cette verite. + +--T'es pas d'ici? dit-il. + +Elle fit "Non" de la tete, sans repondre. + +--T'es de loin? + +Elle fit "Oui" de la meme facon. + +--D'ou ca? + +Elle parut chercher, rassembler des souvenirs, puis murmura: + +--De Perpignan. + +Il fut de nouveau tres satisfait et dit: + +--Ah oui! + +A son tour elle demanda: + +--Toi, t'es marin? + +--Oui, ma belle. + +--Tu viens de loin? + +--Ah oui! J'en ai vu des pays, des ports et de tout. + +--T'as fait le tour du monde, peut-etre? + +--Je te crois, plutot deux fois qu'une. + +De nouveau elle parut hesiter, chercher en sa tete une chose oubliee, +puis, d'une voix un peu differente, plus serieuse. + +--T'as rencontre beaucoup de navires dans tes voyages? + +--Je te crois, ma belle. + +--T'aurais pas vu _Notre-Dame-des-Vents_, par hasard? + +Il ricana: + +--Pas plus tard que l'autre semaine. + +Elle palit, tout le sang quittant ses joues, et demanda: + +--Vrai, bien vrai? + +--Vrai, comme je te parle. + +--Tu ments pas, au moins? + +Il leva la main. + +--D'vant l'bon Dieu! dit-il. + +--Alors, sais-tu si Celestin Duclos est toujours dessus? + +Il fut surpris, inquiet, voulut avant de repondre en savoir davantage. + +--Tu l'connais? + +A son tour elle devint mefiante. + +--Oh, pas moi! c'est une femme qui l'connait. + +--Une femme d'ici? + +--Non, d'a cote. + +--Dans la rue? + +--Non, dans l'autre. + +--Que femme? + +--Mais, une femme donc, une femme comme moi. + +--Que que l'y veut, c'te femme? + +--Je sais-t'y me, queque payse? + +Ils se regarderent au fond des yeux, pour s'epier, sentant, devinant que +quelque chose de grave allait surgir entre eux. + +Il reprit. + +--Je peux t'y la voir, c'te femme? + +--Quoi que tu l'y dirais? + +--J'y dirais... j'y dirais... que j'ai vu Celestin Duclos. + +--Il se portait ben, au moins? + +--Comme toi et moi, c'est un gars? + +Elle se tut encore rassemblant ses idees, puis, avec lenteur. + +--Ous qu'elle allait, _Notre-Dame-des-Vents?_ + +--Mais, a Marseille, donc. + +--Elle ne put reprimer un sursaut. + +--Ben vrai? + +--Ben vrai! + +--Tu l'connais Duclos? + +--Oui je l'connais. + +Elle hesita encore, puis tout doucement. + +--Ben. C'est ben! + +--Que que tu l'y veux? + +--Ecoute, tu y diras... non rien! + +Il la regardait toujours de plus en plus gene. Enfin il voulut savoir. + +--Tu l'connais itou, te? + +--Non, dit-elle. + +--Alors que que tu l'y veux? + +Elle prit brusquement une resolution, se leva, courut au comptoir ou +tronait la patronne, saisit un citron qu'elle ouvrit et dont elle fit +couler le jus dans un verre, puis elle emplit d'eau pure ce verre, et, +le rapportant. + +--Bois ca! + +--Pourquoi? + +--Pour faire passer le vin. Je te parlerai d'ensuite. + +Il but docilement, essuya ses levres d'un revers de main, puis annonca. + +--Ca y est, je t'ecoute. + +--Tu vas me promettre de ne pas l'y conter que tu m'as vue, ni de qui tu +sais ce que je te dirai. Faut jurer. + +Il leva la main, sournois. + +--Ca, je le jure. + +--Su l'bon Dieu? + +--Su l'bon Dieu. + +--Eh ben tu l'y diras que son pere est mort, que sa mere est morte, +que son frere est mort, tous trois en un mois, de fievre typhoide, en +janvier 1883, v'la trois ans et demi. + +A son tour, il sentit que tout son sang lui remuait dans le corps, et il +demeura pendant quelques instants tellement saisi qu'il ne trouvait rien +a repondre; puis il douta et demanda. + +--T'es sure? + +--Je suis sure. + +--Que qui te l'a dit? + +Elle posa les mains sur ses epaules, et le regardant au fond des yeux. + +--Tu jures de ne pas bavarder. + +--Je le jure. + +--Je suis sa soeur! + +Il jeta ce nom, malgre lui. + +--Francoise? + +Elle le contempla de nouveau fixement, puis, soulevee par une epouvante +folle, par une horreur profonde, elle murmura tout bas, presque dans sa +bouche. + +--Oh! oh! c'est toi, Celestin? + +Ils ne bougerent plus, les yeux dans les yeux. + +Autour d'eux, les camarades hurlaient toujours! Le bruit des verres, des +poings, des talons scandant les refrains et les cris aigus des femmes se +melaient au vacarme des chants. + +Il la sentait sur lui, enlacee a lui, chaude et terrifiee, sa soeur! +Alors, tout bas, de peur que quelqu'un l'ecoutat, si bas qu'elle meme +l'entendit a peine. + +--Malheur! j'avons fait de la belle besogne! + +Elle eut, en une seconde, les yeux pleins de larmes et balbutia. + +--C'est-il de ma faute? + +Mais, lui soudain. + +--Alors ils sont morts? + +--Ils sont morts. + +--Le pe, la me, et le fre? + +--Les trois en un mois, comme je t'ai dit. J'ai reste seule, sans +rien que mes hardes, vu que je devions le pharmacien, l'medecin et +l'enterrement des trois defunts, que j'ai paye avec les meubles. + +J'entrai pour lors comme servante chez mait'e Cacheux, tu sais bien, +l'boiteux. J'avais quinze ans tout juste a cu moment-la pisque t'es +parti quand j'en avais point quatorze. J'ai fait une faute avec li. On +est si bete quand on est jeune. Pi j'allai comme bonne du notaire qui +m'a aussi debauchee et qui me conduisit au Havre dans une chambre. +Bientot il n'est point r'venu; j'ai passe trois jours sans manger et +pi ne trouvant pas d'ouvrage, je suis entree en maison, comme bien +d'autres. J'en ai vu aussi du pays, moi! ah! et du sale pays! Rouen, +Evreux, Lille, Bordeaux, Perpignan, Nice, et pi Marseille, ou me v'la! + +Les larmes lui sortaient des yeux et du nez, mouillaient ses joues, +coulaient dans sa bouche. + +Elle reprit: + +--Je te croyais mort aussi, te? mon pauv'e Celestin. + +Il dit: + +--Je t'aurais point r'connue, me, t'etais si p'tite alors, et te v'la si +forte! mais comment que tu ne m'as point reconnu, te? + +Elle eut un geste desespere. + +--Je vois tant d'hommes qu'ils me semblent tous pareils! + +Il la regardait toujours au fond des yeux, etreint par une emotion +confuse et si forte qu'il avait envie de crier comme un petit enfant +qu'on bat. Il la tenait encore dans ses bras, a cheval sur lui, les +mains ouvertes dans le dos de la fille, et voila qu'a force de la +regarder il la reconnut enfin, la petite soeur laissee au pays avec tous +ceux qu'elle avait vus mourir, elle, pendant qu'il roulait sur les +mers. Alors prenant soudain dans ses grosses pattes de marin cette +tete retrouvee, il se mit a l'embrasser comme on embrasse de la chair +fraternelle. Puis des sanglots, de grands sanglots d'homme, longs comme +des vagues, monterent dans sa gorge pareils a des hoquets d'ivresse. + +Il balbutiait: + +--Te v'la, te r'voila, Francoise, ma p'tite Francoise... + +Puis tout a coup il se leva, se mit a jurer d'une voix formidable en +tapant sur la table un tel coup de poing que les verres culbutes se +briserent. Puis il fit trois pas, chancela, etendit les bras, tomba sur +la face. Et il se roulait par terre en criant, en battant le sol de ses +quatre membres, et en poussant de tels gemissements qu'ils semblaient +des rales d'agonie. + +Tous ces camarades le regardaient en riant. + +--Il est rien saoul, dit l'un. + +--Faut le coucher, dit un autre, s'il sort on va le fiche au bloc. + +Alors comme il avait de l'argent dans ses poches, la patronne offrit +un lit, et les camarades, ivres eux-memes a ne pas tenir debout, le +hisserent par l'etroit escalier jusqu'a la chambre de la femme qui +l'avait recu tout a l'heure, et qui demeura sur une chaise, au pied de +la couche criminelle, en pleurant autant que lui, jusqu'au matin. + + + + +LA MORTE + + +Je l'avais aimee eperdument! Pourquoi aime-t-on? Est-ce bizarre de ne +plus voir dans le monde qu'un etre, de n'avoir plus dans l'esprit qu'une +pensee, dans le coeur qu'un desir, et dans la bouche qu'un nom: un +nom qui inonde incessamment, qui monte, comme l'eau d'une source, des +profondeurs de l'ame, qui monte aux levres, et qu'on dit, qu'on redit, +qu'on murmure sans cesse, partout, ainsi qu'une priere. + +Je ne conterai point notre histoire. L'amour n'en a qu'une; toujours +la meme. Je l'avais rencontree et aimee. Voila tout. Et j'avais vecu +pendant un an dans sa tendresse, dans ses bras, dans sa caresse, dans +son regard, dans ses robes, dans sa parole, enveloppe, lie, emprisonne +dans tout ce qui venait d'elle, d'une facon si complete que je ne savais +plus s'il faisait jour ou nuit, si j'etais mort ou vivant, sur la +vieille terre ou ailleurs. + +Et voila qu'elle mourut. Comment? Je ne sais pas, je ne sais plus. + +Elle rentra mouillee, un soir de pluie, et le lendemain, elle toussait. +Elle toussa pendant une semaine environ et prit le lit. + +Que s'est-il passe. Je ne sais plus. + +Des medecins venaient, ecrivaient, s'en allaient. On apportait des +remedes; une femme les lui faisait boire. Ses mains etaient chaudes, son +front brulant et humide, son regard brillant et triste. Je lui parlais, +elle me repondait. Que nous sommes-nous dit? Je ne sais plus. J'ai tout +oublie, tout, tout! Elle mourut, je me rappelle tres bien son petit +soupir, son petit soupir si faible, le dernier. La garde dit: "Ah!" Je +compris, je compris! + +Je n'ai plus rien su. Rien. Je vis un pretre qui prononca ce mot: "Votre +maitresse". Il me sembla qu'il l'insultait. Puisqu'elle etait morte on +n'avait plus le droit de savoir cela. Je le chassai. Un autre vint qui +fut tres bon, tres doux. Je pleurai quand il me parla d'elle. + +On me consulta sur mille choses pour l'enterrement. Je ne sais plus. +Je me rappelle cependant tres bien le cercueil, le bruit des coups de +marteau quand on la cloua dedans. Ah! mon Dieu! + +Elle fut enterree! Enterree! Elle! dans ce trou! Quelques personnes +etaient venues, des amies. Je me sauvai. Je courus. Je marchai longtemps +a travers des rues. Puis je rentrai chez moi. Le lendemain je partis +pour un voyage. + +Hier, je suis rentre a Paris. + +Quand je revis ma chambre, notre chambre, notre lit, nos meubles, toute +cette maison ou etait reste tout ce qui reste de la vie d'un etre apres +sa mort, je fus saisi par un retour de chagrin si violent que je faillis +ouvrir la fenetre et me jeter dans la rue. Ne pouvant plus demeurer au +milieu de ces choses, de ces murs qui l'avaient enfermee, abritee, et +qui devaient garder dans leurs imperceptibles fissures mille atomes +d'elle, de sa chair et de son souffle, je pris mon chapeau, afin de me +sauver. + +Tout a coup, au moment d'atteindre la porte, je passai devant la grande +glace du vestibule qu'elle avait fait poser la pour se voir, des pieds a +la tete, chaque jour, en sortant, pour voir si toute sa toilette allait +bien, etait correcte et jolie, des bottines a la coiffure. + +Et je m'arretai net en face de ce miroir qui l'avait si souvent +refletee. Si souvent, si souvent, qu'il avait du garder aussi son image. + +J'etais la debout, fremissant, les yeux fixes sur le verre, sur le verre +plat, profond, vide, mais qui l'avait contenue tout entiere, possedee +autant que moi, autant que mon regard passionne. Il me sembla que +j'aimais cette glace,--je la touchai,--elle etait froide! Oh! le +souvenir! le souvenir! miroir douloureux, miroir brulant, miroir vivant, +miroir horrible, qui fait souffrir toutes les tortures! Heureux les +hommes dont le coeur, comme une glace ou glissent et s'effacent les +reflets, oublie tout ce qu'il a contenu, tout ce qui a passe devant lui, +tout ce qui s'est contemple, mire, dans son affection, dans son amour! +Comme je souffre! + +Je sortis et, malgre moi, sans savoir, sans le vouloir, j'allai vers le +cimetiere. Je trouvai sa tombe toute simple, une croix de marbre avec +ces quelques mots: "Elle aima, fut aimee, et mourut". + +Elle etait la, la-dessous, pourrie! Quelle horreur! Je sanglotais, le +front sur le sol. + +J'y restai longtemps, longtemps. Puis je m'apercus que le soir venait. +Alors un desir bizarre, fou, un desir d'amant desespere s'empara de moi. +Je voulus passer la nuit pres d'elle, derniere nuit, a pleurer sur sa +tombe. Mais on me verrait, on me chasserait. Comment faire? Je fus ruse. +Je me levai et me mis a errer dans cette ville des disparus. J'allais, +j'allais. Comme elle est petite cette ville a cote de l'autre, celle ou +l'on vit! Et pourtant comme ils sont plus nombreux que les vivants, ces +morts. Il nous faut de hautes maisons, des rues, tant de place, pour les +quatre generations qui regardent le jour en meme temps, boivent l'eau +des sources, le vin des vignes et mangent le pain des plaines. + +Et pour toutes les generations des morts, pour toute l'echelle de +l'humanite descendue jusqu'a nous, presque rien, un champ, presque rien! +La terre les reprend, l'oubli les efface. Adieu! + +Au bout du cimetiere habite, j'apercus tout a coup le cimetiere +abandonne, celui ou les vieux defunts achevent de se meler au sol, ou +les croix elles-memes pourrissent, ou l'on mettra demain les derniers +venus. Il est plein de roses libres, de cypres vigoureux et noirs, un +jardin triste et superbe, nourri de chair humaine. + +J'etais seul, bien seul. Je me blottis dans un arbre vert. Je m'y cachai +tout entier, entre ces branches grasses et sombres. + +Et j'attendis, cramponne au tronc comme un naufrage sur une epave. + +Quand la nuit fut noire, tres noire, je quittai mon refuge et me mis a +marcher doucement, a pas lents, a pas sourds, sur cette terre pleine de +morts. + +J'errai longtemps, longtemps, longtemps. Je ne la retrouvais pas. Les +bras etendus, les yeux ouverts, heurtant des tombes avec mes mains, avec +mes pieds, avec mes genoux, avec ma poitrine, avec ma tete elle-meme, +j'allais sans la trouver. Je touchais, je palpais comme un aveugle qui +cherche sa route, je palpais des pierres, des croix, des grilles de fer, +des couronnes de verre, des couronnes de fleurs fanees! Je lisais les +noms avec mes doigts, en les promenant sur les lettres. Quelle nuit! +quelle nuit! Je ne la retrouvais pas! + +Pas de lune! Quelle nuit! j'avais peur, une peur affreuse dans ces +etroits sentiers, entre deux lignes de tombes! Des tombes! des tombes! +des tombes! Toujours des tombes! A droite, a gauche, devant moi, autour +de moi, partout, des tombes! Je m'assis sur une d'elles, car je ne +pouvais plus marcher tant mes genoux flechissaient. J'entendais battre +mon coeur! Et j'entendais autre chose aussi! Quoi? un bruit confus +innommable! Etait-ce dans ma tete affolee, dans la nuit impenetrable, ou +sous la terre mysterieuse, sous la terre ensemencee de cadavres humains, +ce bruit? Je regardais autour de moi! + +Combien de temps suis-je reste la? Je ne sais pas. J'etais paralyse par +la terreur, j'etais ivre d'epouvante, pret a hurler, pret a mourir. + +Et soudain il me sembla que la dalle de marbre sur laquelle j'etais +assis remuait. Certes, elle remuait, comme si on l'eut soulevee. D'un +bond je me jetai sur le tombeau voisin, et je vis, oui, je vis la pierre +que je venais de quitter se dresser toute droite; et le mort apparut, un +squelette nu qui, de son dos courbe la rejetait. Je voyais, je voyais +tres bien, quoique la nuit fut profonde. Sur la croix je pus lire: + +"Ici repose Jacques Olivant, decede a l'age de cinquante et un ans. +Il aimait les siens, fut honnete et bon, et mourut dans la paix du +Seigneur." + +Maintenant le mort aussi lisait les choses ecrites sur son tombeau. Puis +il ramassa une pierre dans le chemin, une petite pierre aigue, et se +mit a les gratter avec soin, ces choses. Il les effaca tout a fait, +lentement, regardant de ses yeux vides la place ou tout a l'heure elles +etaient gravees; et, du bout de l'os qui avait ete son index, il ecrivit +en lettres lumineuses comme ces lignes qu'on trace aux murs avec le bout +d'une allumette: + +"Ici repose Jacques Olivant, decede a l'age de cinquante et un ans. Il +hata par ses duretes la mort de son pere dont il desirait heriter, il +tortura sa femme, tourmenta ses enfants, trompa ses voisins, vola quand +il le put et mourut miserable." + +Quand il eut acheve d'ecrire, le mort immobile contempla son oeuvre. Et +je m'apercus, on me retournant, que toutes les tombes etaient ouvertes, +que tous les cadavres en etaient sortis, que tous avaient efface les +mensonges inscrits par les parents sur la pierre funeraire, pour y +retablir la verite. + +Et je voyais que tous avaient ete les bourreaux de leurs proches, +haineux, deshonnetes, hypocrites, menteurs, fourbes, calomniateurs, +envieux, qu'ils avaient vole, trompe, accompli tous les actes honteux, +tous les actes abominables, ces bons peres, ces epouses fideles, ces +fils devoues, ces jeunes filles chastes, ces commercants probes, ces +hommes et ces femmes dits irreprochables. + +Ils ecrivaient tous en meme temps, sur le seuil de leur demeure +eternelle, la cruelle, terrible et sainte verite que tout le monde +ignore ou feint d'ignorer sur la terre. + +Je pensai qu'_elle_ aussi avait du la tracer sur sa tombe. Et sans peur +maintenant, courant au milieu des cercueils entr'ouverts, au milieu des +cadavres, au milieu des squelettes, j'allai vers elle, sur que je la +trouverais aussitot. + +Je la reconnus de loin, sans voir le visage enveloppe du suaire. + +Et sur la croix de marbre ou tout a l'heure j'avais lu: + +"Elle aima, fut aimee, et mourut." + +J'apercus. + +"Etant sortie un jour pour tromper son amant, elle eut froid sous la +pluie, et mourut." + +Il parait qu'on, me ramassa, inanime, au jour levant, aupres d'une +tombe. + + + + +TABLE DES MATIERES + + +ALLOUMA + +HAUTOT PERE ET FILS + +BOITELLE + +L'ORDONNANCE + +LE LAPIN + +UN SOIR + +LES EPINGLES + +DUCROUX + +LE RENDEZ-VOUS + +LE PORT + +LA MORTE + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La Main Gauche, by Guy de Maupassant + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MAIN GAUCHE *** + +***** This file should be named 11495.txt or 11495.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/1/4/9/11495/ + +Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and PG Distributed +Proofreaders. 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