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+The Project Gutenberg EBook of La Main Gauche, by Guy de Maupassant
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La Main Gauche
+
+Author: Guy de Maupassant
+
+Release Date: March 7, 2004 [EBook #11495]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MAIN GAUCHE ***
+
+
+
+
+Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and PG Distributed
+Proofreaders. This file was produced from images generously made
+available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+GUY DE MAUPASSANT
+
+La Main Gauche
+
+1889
+
+
+
+
+ALLOUMA
+
+
+I
+
+
+Un de mes amis m'avait dit: Si tu passes par hasard aux environs de
+Bordj-Ebbaba, pendant ton voyage en Algerie, va donc voir mon ancien
+camarade Auballe, qui est colon la-bas.
+
+J'avais oublie le nom d'Auballe et le nom d'Ebbaba et je ne songeais
+guere a ce colon, quand j'arrivai chez lui, par pur hasard. Depuis un
+mois je rodais a pied par toute cette region magnifique qui s'etend
+d'Alger a Cherchell, Orleansville et Tiaret. Elle est en meme temps
+boisee et nue, grande et intime. On rencontre, entre deux monts, des
+forets de pins profondes en des vallees etroites ou roulent des torrents
+en hiver. Des arbres enormes tombes sur le ravin servent de pont aux
+Arabes, et aussi aux lianes qui s'enroulent aux troncs morts et les
+parent d'une vie nouvelle. Il y a des creux, et des plis inconnus de
+montagne, d'une beaute terrifiante, et des bords de ruisselets, plats et
+couverts de lauriers-roses, d'une inimaginable grace.
+
+Mais ce qui m'a laisse au coeur les plus chers souvenirs en cette
+excursion, ce sont les marches de l'apres-midi le long des chemins un
+peu boises sur ces ondulations des cotes d'ou l'on domine un immense
+pays onduleux et roux depuis la mer bleuatre jusqu'a la chaine
+de l'Ouarsenis qui porte sur ses faites la foret de cedres de
+Teniet-el-Haad.
+
+Ce jour-la je m'egarai. Je venais de gravir un sommet, d'ou j'avais
+apercu, au-dessus d'une serie de collines, la longue plaine de la
+Mitidja, puis par derriere, sur la crete d'une autre chaine, dans un
+lointain presque invisible, l'etrange monument qu'on nomme le Tombeau de
+la Chretienne, sepulture d'une famille de rois de Mauritanie, dit-on. Je
+redescendais, allant vers le Sud, decouvrant devant moi jusqu'aux cimes
+dressees sur le ciel clair, au seuil du desert, une contree bosselee,
+soulevee et fauve, fauve comme si toutes ces collines etaient
+recouvertes de peaux de lion cousues ensemble. Quelquefois, au milieu
+d'elles, une bosse plus haute se dressait, pointue et jaune, pareille au
+dos broussailleux d'un chameau.
+
+J'allais a pas rapides, leger, comme on l'est en suivant les sentiers
+tortueux sur les pentes d'une montagne. Rien ne pese, en ces courses
+alertes dans l'air vif des hauteurs, rien ne pese, ni le corps, ni le
+coeur, ni les pensees, ni meme les soucis. Je n'avais plus rien en moi,
+ce jour-la, de tout ce qui ecrase et torture notre vie, rien que la joie
+de cette descente. Au loin, j'apercevais des campements arabes, tentes
+brunes, pointues, accrochees au sol comme les coquilles de mer sur les
+rochers, ou bien des gourbis, huttes de branches d'ou sortait une fumee
+grise. Des formes blanches, hommes ou femmes, erraient autour a pas
+lents; et les clochettes des troupeaux tintaient vaguement dans l'air du
+soir.
+
+Les arbousiers sur ma route se penchaient, etrangement charges de leurs
+fruits de pourpre qu'ils repandaient dans le chemin. Ils avaient l'air
+d'arbres martyrs d'ou coulait une sueur sanglante, car au bout de chaque
+branchette pendait une graine rouge comme une goutte de sang.
+
+Le sol, autour d'eux, etait couvert de cette pluie suppliciale, et le
+pied ecrasant les arbouses laissait par terre des traces de meurtre.
+Parfois, d'un bond, en passant, je cueillais les plus mures pour les
+manger.
+
+Tous les vallons a present se remplissaient d'une vapeur blonde qui
+s'elevait lentement comme la buee des flancs d'un boeuf; et sur la
+chaine des monts qui fermaient l'horizon, a la frontiere du Sahara
+flamboyait un ciel de Missel. De longues trainees d'or alternaient
+avec des trainees de sang--encore du sang! du sang et de l'or, toute
+l'histoire humaine--et parfois entre elles s'ouvrait une trouee mince
+sur un azur verdatre, infiniment lointain comme le reve.
+
+Oh! que j'etais loin, que j'etais loin de toutes les choses et de toutes
+les gens dont on s'occupe autour des boulevards, loin de moi-meme aussi,
+devenu une sorte d'etre errant, sans conscience, et sans pensee, un oeil
+qui passe, qui voit, qui aime voir, loin encore de ma route a laquelle
+je ne songeais plus, car aux approches de la nuit je m'apercus que
+j'etais perdu.
+
+L'ombre tombait sur la terre comme une averse de tenebres, et je ne
+decouvrais rien devant moi que la montagne a perte de vue. Des tentes
+apparurent dans un vallon, j'y descendis et j'essayai de faire
+comprendre au premier Arabe rencontre la direction que je cherchais.
+
+M'a-t-il devine? je l'ignore; mais il me repondit longtemps, et moi je
+ne compris rien. J'allais, par desespoir, me, decider a passer la nuit,
+roule dans un tapis, aupres du campement, quand je crus reconnaitre,
+parmi les mots bizarres qui sortaient de sa bouche, celui de
+Bordj-Ebbaba.
+
+Je repetai:--Bordj-Ebbaba.--Oui, oui.
+
+Et je lui montrai deux francs, une fortune. Il se mit a marcher, je le
+suivis. Oh! je suivis longtemps, dans la nuit profonde, ce fantome
+pale qui courait pieds nus devant moi par les sentiers pierreux ou je
+trebuchais sans cesse.
+
+Soudain une lumiere brilla. Nous arrivions devant la porte d'une maison
+blanche, sorte de fortin aux murs droits et sans fenetres exterieures.
+Je frappai, des chiens hurlerent au dedans. Une voix francaise demanda:
+"Qui est la!"
+
+Je repondis:
+
+--Est-ce ici que demeure M. Auballe?
+
+--Oui.
+
+On m'ouvrit, j'etais en face de M. Auballe lui-meme, un grand garcon
+blond, en savates, pipe a la bouche, avec l'air d'un hercule bon enfant.
+
+Je me nommai; il tendit ses deux mains en disant: "Vous etes chez vous,
+monsieur."
+
+Un quart d'heure plus tard je dinais avidement en face de mon hote qui
+continuait a fumer.
+
+Je savais son histoire. Apres avoir mange beaucoup d'argent avec les
+femmes, il avait place son reste en terres algeriennes, et plante des
+vignes.
+
+Les vignes marchaient bien; il etait heureux, et il avait en effet
+l'air calme d'un homme satisfait. Je ne pouvais comprendre comment ce
+Parisien, ce feteur, avait pu s'accoutumer a cette vie monotone, dans
+cette solitude, et je l'interrogeai.
+
+--Depuis combien de temps etes-vous ici?
+
+--Depuis neuf ans.
+
+--Et vous n'avez pas d'atroces tristesses?
+
+--Non, on se fait a ce pays, et puis on finit par l'aimer. Vous ne
+sauriez croire comme il prend les gens par un tas de petits instincts
+animaux que nous ignorons en nous. Nous nous y attachons d'abord par nos
+organes a qui il donne des satisfactions secretes que nous ne raisonnons
+pas. L'air et le climat font la conquete de notre chair, malgre nous, et
+la lumiere gaie dont il est inonde tient l'esprit clair et content, a
+peu de frais. Elle entre en nous a flots, sans cesse, par les yeux, et
+on dirait vraiment qu'elle lave tous les coins sombres de l'ame.
+
+--Mais les femmes?
+
+--Ah!... ca manque un peu!
+
+--Un peu seulement?
+
+--Mon Dieu, oui... un peu. Car on trouve toujours, meme dans les tribus,
+des indigenes complaisants qui pensent aux nuits du Roumi.
+
+Il se tourna vers l'Arabe qui me servait, un grand garcon brun dont
+l'oeil noir luisait sous le turban, et il lui dit:
+
+--Va-t'en, Mohammed, je t'appellerai quand j'aurai besoin de toi.
+
+Puis, a moi:
+
+--Il comprend le francais et je vais vous conter une histoire ou il joue
+un grand role.
+
+L'homme etant parti, il commenca:
+
+--J'etais ici depuis quatre ans environ, encore peu installe, a tous
+egards, dans ce pays dont je commencais a balbutier la langue, et oblige
+pour ne pas rompre tout a fait avec des passions qui m'ont ete fatales
+d'ailleurs, de faire a Alger un voyage de quelques jours, de temps en
+temps.
+
+J'avais achete cette ferme, ce bordj, ancien poste fortifie, a quelques
+centaines de metres du campement indigene dont j'emploie les hommes a
+mes cultures. Dans cette tribu, fraction des Oulad-Taadja, je choisis en
+arrivant, pour mon service particulier, un grand garcon, celui que vous
+venez de voir, Mohammed ben Lam'har, qui me fut bientot extremement
+devoue. Comme il ne voulait pas coucher dans une maison dont il n'avait
+point l'habitude, il dressa sa tente a quelques pas de la porte, afin
+que je pusse l'appeler de ma fenetre.
+
+Ma vie, vous la devinez? Tout le jour, je suivais les defrichements et
+les plantations, je chassais un peu, j'allais diner avec les officiers
+des postes voisins, ou bien ils venaient diner chez moi.
+
+Quant aux... plaisirs--je vous les ai dits. Alger m'offrait les plus
+raffines; et de temps en temps, un arabe complaisant et compatissant
+m'arretait au milieu d'une promenade pour me proposer d'amener chez moi,
+a la nuit, une femme de tribu. J'acceptais quelquefois, mais, le plus
+souvent, je refusais, par crainte des ennuis que cela pouvait me creer.
+
+Et, un soir, en rentrant d'une tournee dans les terres, au commencement
+de l'ete, ayant besoin de Mohammed, j'entrai dans sa tente sans
+l'appeler. Cela m'arrivait a tout moment.
+
+Sur un de ces grands tapis rouges en haute laine du Djebel-Amour, epais
+et doux comme des matelas, une femme, une fille, presque nue, dormait,
+les bras croises sur ses yeux. Son corps blanc, d'une blancheur luisante
+sous le jet de lumiere de la toile soulevee, m'apparut comme un des plus
+parfaits echantillons de la race humaine que j'eusse vus. Les femmes
+sont belles par ici, grandes, et d'une rare harmonie de traits et de
+lignes.
+
+Un peu confus, je laissai retomber le bord de la tente et je rentrai
+chez moi.
+
+J'aime les femmes! L'eclair de cette vision m'avait traverse et brule,
+ranimant en mes veines la vieille ardeur redoutable a qui je dois d'etre
+ici. Il faisait chaud, c'etait en juillet, et je passai presque toute la
+nuit a ma fenetre, les yeux sur la tache sombre que faisait a terre la
+tente de Mohammed.
+
+Quand il entra dans ma chambre, le lendemain, je le regardai bien en
+face, et il baissa la tete comme un homme confus, coupable. Devinait-il
+ce que je savais?
+
+Je lui demandai brusquement.
+
+--Tu es donc marie, Mohammed? Je le vis rougir, et il balbutia:
+
+--Non, moussie!
+
+Je le forcais a parler francais et a me donner des lecons d'arabe, ce
+qui produisait souvent une langue intermediaire des plus incoherentes.
+
+Je repris:
+
+--Alors, pourquoi y a-t-il une femme chez toi.
+
+Il murmura:
+
+--Il est du Sud.
+
+--Ah! elle est du Sud. Cela ne m'explique pas comment elle se trouve
+sous ta tente.
+
+Sans repondre a ma question, il reprit:
+
+--Il est tres joli.
+
+--Ah! vraiment. Eh bien, une autre fois, quand tu recevras comme ca
+une tres jolie femme du Sud, tu auras soin de la faire entrer dans mon
+gourbi et non dans le tien. Tu entends, Mohammed?
+
+Il repondit avec un grand serieux:
+
+--Oui, moussie.
+
+J'avoue que pendant toute la journee je demeurai sous l'emotion
+agressive du souvenir de cette fille arabe etendue sur un tapis rouge;
+et, en rentrant, a l'heure du diner, j'eus une forte envie de traverser
+de nouveau la tente de Mohammed. Durant la soiree, il fit son service
+comme toujours, tournant autour de moi avec sa figure impassible, et je
+faillis plusieurs fois lui demander s'il allait garder longtemps sous
+son toit de poil de chameau cette demoiselle du Sud, qui etait tres
+jolie.
+
+Vers neuf heures, toujours hante par ce gout de la femme, qui est tenace
+comme l'instinct de chasse chez les chiens, je sortis pour prendre l'air
+et pour roder un peu dans les environs du cone de toile brune a travers
+laquelle j'apercevais le point brillant d'une lumiere.
+
+Puis je m'eloignai, pour n'etre pas surpris par Mohammed dans les
+environs de son logis.
+
+En rentrant, une heure plus tard, je vis nettement son profil a lui,
+sous sa tente. Puis ayant tire ma clef de ma poche, je penetrai dans le
+bordj ou couchaient, comme moi, mon intendant, deux laboureurs de France
+et une vieille cuisiniere cueillie a Alger.
+
+Je montai mon escalier et je fus surpris en remarquant un filet de
+clarte sous ma porte. Je l'ouvris, et j'apercus en face de moi, assise
+sur une chaise de paille a cote de la table ou brulait une bougie, une
+fille au visage d'idole, qui semblait m'attendre avec tranquillite,
+paree de tous les bibelots d'argent que les femmes du Sud portent
+aux jambes, aux bras, sur la gorge et jusque sur le ventre. Ses yeux
+agrandis par le khol jetaient sur moi un large regard; et quatre petits
+signes bleus finement tatoues sur la chair etoilaient son front, ses
+joues et son menton. Ses bras, charges d'anneaux, reposaient sur ses
+cuisses que recouvrait, tombant des epaules, une sorte de gebba de soie
+rouge dont elle etait vetue.
+
+En me voyant entrer, elle se leva et resta devant moi, debout, couverte
+de ses bijoux sauvages, dans une attitude de fiere soumission.
+
+--Que fais-tu ici, lui dis-je en arabe.
+
+--J'y suis parce qu'on m'a ordonne de venir.
+
+--Qui te l'a ordonne?
+
+--Mohammed.
+
+--C'est bon. Assieds-toi.
+
+Elle s'assit, baissa les yeux, et je demeurai devant elle, l'examinant.
+
+La figure etait etrange, reguliere, fine et un peu bestiale, mais
+mystique comme celle d'un Boudha. Les levres, fortes et colorees d'une
+sorte de floraison rouge qu'on retrouvait ailleurs sur son corps,
+indiquaient un leger melange de sang noir, bien que les mains et les
+bras fussent d'une blancheur irreprochable.
+
+J'hesitais sur ce que je devais faire, trouble, tente et confus. Pour
+gagner du temps et me donner le loisir de la reflexion, je lui posai
+d'autres questions, sur son origine, son arrivee dans ce pays et
+ses rapports avec Mohammed. Mais elle ne repondit qu'a celles qui
+m'interessaient le moins et il me fut impossible de savoir pourquoi elle
+etait venue, dans quelle intention, sur quel ordre, depuis quand, ni ce
+qui s'etait passe entre elle et mon serviteur.
+
+Comme j'allais lui dire: "Retourne sous la tente de Mohammed", elle
+me devina peut-etre, se dressa brusquement et levant ses deux bras
+decouverts dont tous les bracelets sonores glisserent ensemble vers ses
+epaules, elle croisa ses mains derriere mon cou en m'attirant avec un
+air de volonte suppliante et irresistible.
+
+Ses yeux, allumes par le desir de seduire, par ce besoin de vaincre
+l'homme qui rend fascinant comme celui des felins le regard impur
+des femmes, m'appelaient, m'enchainaient, m'otaient toute force de
+resistance, me soulevaient d'une ardeur impetueuse. Ce fut une lutte
+courte, sans paroles, violente, entre les prunelles seules, l'eternelle
+lutte entre les deux brutes humaines, le male et la femelle, ou le male
+est toujours vaincu.
+
+Ses mains, derriere ma tete m'attiraient d'une pression lente,
+grandissante, irresistible comme une force mecanique, vers le sourire
+animal de ses levres rouges ou je collai soudain les miennes en enlacant
+ce corps presque nu et charge d'anneaux d'argent qui tinterent, de la
+gorge aux pieds, sous mon etreinte.
+
+Elle etait nerveuse, souple et saine comme une bete, avec des airs, des
+mouvements, des graces et une sorte d'odeur de gazelle, qui me firent
+trouver a ses baisers une rare saveur inconnue, etrangere a mes sens
+comme un gout de fruit des tropiques.
+
+Bientot... je dis bientot, ce fut peut-etre aux approches du matin,
+je la voulus renvoyer, pensant qu'elle s'en irait ainsi qu'elle etait
+venue, et ne me demandant pas encore ce que je ferais d'elle; ou ce
+qu'elle ferait de moi.
+
+Mais des qu'elle eut compris mon intention, elle murmura:
+
+--Si tu me chasses, ou veux-tu que j'aille maintenant? I1 faudra que je
+dorme sur la terre, dans la nuit. Laisse-moi me coucher sur le tapis, au
+pied de ton lit.
+
+Que pouvais-je repondre? Que pouvais-je faire? Je pensai que Mohammed,
+sans doute, regardait a son tour la fenetre eclairee de ma chambre; et
+des questions de toute nature, que je ne m'etais point posees dans le
+trouble des premiers instants, se formulerent nettement.
+
+--Reste ici, dis-je, nous allons causer.
+
+Ma resolution fut prise en une seconde. Puisque cette fille avait ete
+jetee ainsi dans mes bras, je la garderais, j'en ferais une sorte de
+maitresse esclave, cachee dans le fond de ma maison, a la facon des
+femmes des harems. Le jour ou elle ne me plairait plus, il serait
+toujours facile de m'en defaire d'une facon quelconque, car ces
+creatures-la, sur le sol africain, nous appartenaient presque corps et
+ame.
+
+Je lui dis:
+
+--Je veux bien etre bon pour toi. Je te traiterai de facon a ce que tu
+ne sois pas malheureuse, mais je veux savoir ce que tu es, et d'ou tu
+viens.
+
+Elle comprit qu'il fallait parler et me conta son histoire, ou plutot
+une histoire, car elle dut mentir d'un bout a l'autre, comme mentent
+tous les Arabes, toujours, avec ou sans motifs.
+
+C'est la un des signes les plus surprenants et les plus
+incomprehensibles du caractere indigene: le mensonge. Ces hommes en qui
+l'islamisme s'est incarne jusqu'a faire partie d'eux, jusqu'a modeler
+leurs instincts, jusqu'a modifier la race entiere et a la differencier
+des autres au moral autant que la couleur de la peau differencie le
+negre du blanc, sont menteurs dans les moelles au point que jamais on ne
+peut se fier a leurs dires. Est-ce a leur religion qu'ils doivent
+cela? Je l'ignore. Il faut avoir vecu parmi eux pour savoir combien
+le mensonge fait partie de leur etre, de leur coeur, de leur ame, est
+devenu chez eux une sorte de seconde nature, une necessite de la vie.
+
+Elle me raconta donc qu'elle etait fille d'un caid des Ouled Sidi Cheik
+et d'une femme enlevee par lui dans une razzia sur les Touaregs. Cette
+femme devait etre une esclave noire, ou du moins provenir d'un premier
+croisement de sang arabe et de sang negre. Les negresses, on le
+sait, sont fort prisees dans les harems ou elles jouent le role
+d'aphrodisiaques.
+
+Rien de cette origine d'ailleurs n'apparaissait hors cette couleur
+empourpree des levres et les fraises sombres de ses seins allonges,
+pointus et souples comme si des ressorts les eussent dresses. A cela, un
+regard attentif ne se pouvait tromper. Mais tout le reste appartenait a
+la belle race du Sud, blanche, svelte, dont la figure fine est faite de
+lignes droites et simples comme une tete d'image indienne. Les yeux
+tres ecartes augmentaient encore l'air un peu divin de cette rodeuse du
+desert.
+
+De son existence veritable, je ne sus rien de precis. Elle me la conta
+par details incoherents qui semblaient surgir au hasard dans une memoire
+en desordre; et elle y melait des observations delicieusement pueriles,
+toute une vision du monde nomade nee dans une cervelle d'ecureuil qui a
+saute de tente en tente, de campement en campement, de tribu en tribu.
+
+Et cela etait debite avec l'air severe que garde toujours ce peuple
+drape, avec des mines d'idole qui potine et une gravite un peu comique.
+
+Quand elle eut fini, je m'apercus que je n'avais rien retenu de cette
+longue histoire pleine d'evenements insignifiants, emmagasines en sa
+legere cervelle, et je me demandai si elle ne m'avait pas berne tres
+simplement par ce bavardage vide et serieux qui ne m'apprenait rien sur
+elle ou sur aucun fait de sa vie.
+
+Et je pensais a ce peuple vaincu au milieu duquel nous campons ou plutot
+qui campe au milieu de nous, dont nous commencons a parler la langue,
+que nous voyons vivre chaque jour sous la toile transparente de ses
+tentes, a qui nous imposons nos lois, nos reglements et nos coutumes,
+et dont nous ignorons tout, mais tout, entendez-vous, comme si nous
+n'etions pas la, uniquement occupes a le regarder depuis bientot
+soixante ans. Nous ne savons pas davantage ce qui se passe sous cette
+hutte de branches et sous ce petit cone d'etoffe cloue sur la terre avec
+des pieux, a vingt metres de nos portes, que nous ne savons encore ce
+que font, ce que pensent, ce que sont les Arabes dits civilises des
+maisons mauresques d'Alger. Derriere le mur peint a la chaux de leur
+demeure des villes, derriere la cloison de branches de leur gourbi, ou
+derriere ce mince rideau brun de poil de chameau que secoue le vent, ils
+vivent pres de nous, inconnus, mysterieux, menteurs, sournois, soumis,
+souriants, impenetrables. Si je vous disais qu'en regardant de loin,
+avec ma jumelle, le campement voisin, je devine qu'ils ont des
+superstitions, des ceremonies, mille usages encore ignores de nous, pas
+meme soupconnes! Jamais peut-etre un peuple conquis par la force n'a
+su echapper aussi completement a la domination reelle, a l'influence
+morale, et a l'investigation acharnee, mais inutile du vainqueur.
+
+Or, cette infranchissable et secrete barriere que la nature
+incomprehensible a verrouillee entre les races, je la sentais soudain,
+comme je ne l'avais jamais sentie, dressee entre cette fille arabe et
+moi, entre cette femme qui venait de se donner, de se livrer, d'offrir
+son corps a ma caresse et moi qui l'avait possedee.
+
+Je lui demandai y songeant pour la premiere fois:
+
+--Comment t'appelles-tu?
+
+Elle etait demeuree quelques instants sans parler et je la vis
+tressaillir comme si elle venait d'oublier que j'etais la, tout contre
+elle. Alors, dans ses yeux leves sur moi, je devinai que cette minute
+avait suffi pour que le sommeil tombat sur elle, un sommeil irresistible
+et brusque, presque foudroyant, comme tout ce qui s'empare des sens
+mobiles des femmes.
+
+Elle repondit nonchalamment avec un baillement arrete dans la bouche:
+
+--Allouma.
+
+Je repris:
+
+--Tu as envie de dormir?
+
+--Oui, dit-elle.
+
+--Eh bien! dors.
+
+Elle s'allongea tranquillement a mon cote, etendue sur le ventre, le
+front pose sur ses bras croises, et je sentis presque tout de suite que
+sa fuyante pensee de sauvage s'etait eteinte dans le repos.
+
+Moi, je me mis a rever, couche pres d'elle, cherchant a comprendre?
+Pourquoi Mohammed me l'avait-il donnee? Avait-il agi en serviteur
+magnanime qui se sacrifie pour son maitre jusqu'a lui ceder la femme
+attiree en sa tente pour lui-meme, ou bien avait-il obei a une pensee
+plus complexe, plus pratique, moins genereuse en jetant dans mon lit
+cette fille qui m'avait plu? L'Arabe, quand il s'agit de femmes, a
+toutes les rigueurs pudibondes et toutes les complaisances inavouables;
+et on ne comprend guere plus sa morale rigoureuse et facile que tout le
+reste de ses sentiments. Peut-etre avais-je devance, en penetrant par
+hasard sous sa tente, les intentions bienveillantes de ce prevoyant
+domestique qui m'avait destine cette femme, son amie, sa complice, sa
+maitresse aussi peut-etre.
+
+Toutes ces suppositions m'assaillirent et me fatiguerent si bien que
+tout doucement je glissai a mon tour dans un sommeil profond.
+
+Je fus reveille par le grincement de ma porte; Mohammed entrait comme
+tous les matins pour m'eveiller. Il ouvrit la fenetre par ou un flot
+de jour s'engouffrant eclaira sur le lit le corps d'Allouma toujours
+endormie, puis il ramassa sur le tapis mon pantalon, mon gilet et ma
+jaquette afin de les brosser. Il ne jeta pas un regard sur la femme
+couchee a mon cote, ne parut pas savoir ou remarquer qu'elle etait la,
+et il avait sa gravite ordinaire, la meme allure, le meme visage. Mais
+la lumiere, le mouvement, le leger bruit des pieds nus de l'homme, la
+sensation de l'air pur sur la peau et dans les poumons tirerent Allouma
+de son engourdissement. Elle allongea les bras, se retourna, ouvrit les
+yeux, me regarda, regarda Mohammed avec la meme indifference et s'assit.
+Puis elle murmura.
+
+--J'ai faim, aujourd'hui.
+
+--Que veux-tu manger? demandai-je.
+
+--Kahoua.
+
+--Du cafe et du pain avec du beurre?
+
+--Oui.
+
+Mohammed, debout pres de notre couche, mes vetements sur les bras,
+attendait les ordres.
+
+--Apporte a dejeuner pour Allouma et pour moi, lui dis-je.
+
+Et il sortit sans que sa figure revelat le moindre etonnement ou le
+moindre ennui.
+
+Quand il fut parti, je demandai a la jeune Arabe:
+
+--Veux-tu habiter dans ma maison?
+
+--Oui, je le veux bien.
+
+--Je te donnerai un appartement pour toi seule et une femme pour te
+servir.
+
+--Tu es genereux, et je te suis reconnaissante.
+
+--Mais si ta conduite n'est pas bonne, je te chasserai d'ici.
+
+--Je ferai ce que tu exigeras de moi.
+
+Elle prit ma main et la baisa, en signe de soumission.
+
+Mohammed rentrait, portant un plateau avec le dejeuner. Je lui dis:
+
+--Allouma va demeurer dans la maison. Tu etaleras des tapis dans la
+chambre, au bout du couloir, et tu feras venir ici pour la servir la
+femme d'Abd-el-Kader-el-Hadara.
+
+--Oui, moussie.
+
+Ce fut tout.
+
+Une heure plus tard, ma belle Arabe etait installee dans une grande
+chambre claire; et comme je venais m'assurer que tout allait bien, elle
+me demanda, d'un ton suppliant, de lui faire cadeau d'une armoire
+a glace. Je promis, puis je la laissai accroupie sur un tapis du
+Djebel-Amour, une cigarette a la bouche, et bavardant avec la vieille
+Arabe que j'avais envoye chercher, comme si elles se connaissaient
+depuis des annees.
+
+
+
+II
+
+
+Pendant un mois, je fus tres heureux avec elle et je m'attachai d'une
+facon bizarre a cette creature d'une autre race, qui me semblait presque
+d'une autre espece, nee sur une planete voisine.
+
+Je ne l'aimais pas--non--on n'aime point les filles de ce continent
+primitif. Entre elles et nous, meme entre elles et leurs males naturels,
+les Arabes, jamais n'eclot la petite fleur bleue des pays du Nord.
+Elles sont trop pres de l'animalite humaine, elles ont un coeur trop
+rudimentaire, une sensibilite trop peu affinee, pour eveiller dans
+nos ames l'exaltation sentimentale qui est la poesie de l'amour. Rien
+d'intellectuel, aucune ivresse de la pensee ne se mele a l'ivresse
+sensuelle que provoquent en nous ces etres charmants et nuls.
+
+Elles nous tiennent pourtant, elles nous prennent, comme les autres,
+mais d'une facon differente, moins tenace, moins cruelle, moins
+douloureuse.
+
+Ce que j'eprouvai pour celle-ci, je ne saurais encore l'expliquer d'une
+facon precise. Je vous disais tout a l'heure que ce pays, cette Afrique
+nue, sans arts, vide de toutes les joies intelligentes, fait peu a peu
+la conquete de notre chair par un charme inconnaissable et sur, par la
+caresse de l'air, par la douceur constante des aurores et des soirs, par
+sa lumiere delicieuse, par le bien-etre discret dont elle baigne tous
+nos organes! Eh bien! Allouma me prit de la meme facon, par mille
+attraits caches, captivants et physiques, par la seduction penetrante
+non point de ses embrassements, car elle etait d'une nonchalance toute
+orientale, mais de ses doux abandons.
+
+Je la laissais absolument libre d'aller et de venir a sa guise et elle
+passait au moins une apres-midi sur deux dans le campement voisin, au
+milieu des femmes de mes agriculteurs indigenes. Souvent aussi, elle
+demeurait durant une journee presque entiere, a se mirer dans l'armoire
+a glace en acajou que j'avais fait venir de Miliana. Elle s'admirait
+en toute conscience, debout, devant la grande porte de verre ou elle
+suivait ses mouvements avec une attention profonde et grave. Elle
+marchait la tete un peu penchee en arriere, pour juger ses hanches et
+ses reins, tournait, s'eloignait, se rapprochait, puis, fatiguee enfin
+de se mouvoir, elle s'asseyait sur un coussin et demeurait en face
+d'elle-meme, les yeux dans ses yeux, le visage severe, l'ame noyee dans
+cette contemplation.
+
+Bientot, je m'apercus qu'elle sortait presque chaque jour apres le
+dejeuner, et qu'elle disparaissait completement jusqu'au soir.
+
+Un peu inquiet, je demandai a Mohammed s'il savait ce qu'elle
+pouvait faire pendant ces longues heures d'absence. Il repondit avec
+tranquillite:
+
+--Ne te tourmente pas, c'est bientot le Ramadan. Elle doit aller a ses
+devotions.
+
+Lui aussi semblait ravi de la presence d'Allouma dans la maison; mais
+pas une fois je ne surpris entre eux le moindre signe un peu suspect,
+pas une fois, ils n'eurent l'air de se cacher de moi, de s'entendre, de
+me dissimuler quelque chose.
+
+J'acceptais donc la situation telle quelle sans la comprendre, laissant
+agir le temps, le hasard et la vie.
+
+Souvent, apres l'inspection de mes terres, de mes vignes, de mes
+defrichements, je faisais a pied de grandes promenades. Vous connaissez
+les superbes forets de cette partie de l'Algerie, ces ravins presque
+impenetrables ou les sapins abattus barrent les torrents, et ces petits
+vallons de lauriers-roses qui, du haut des montagnes, semblent des tapis
+d'Orient etendus le long des cours d'eau. Vous savez qu'a tout moment,
+dans ces bois et sur ces cotes, ou on croirait que personne jamais
+n'a penetre, on rencontre tout a coup le dome de neige d'une koubba
+renfermant les os d'un humble marabout, d'un marabout isole, a peine
+visite de temps en temps par quelques fideles obstines, venus du douar
+voisin avec une bougie dans leur poche pour l'allumer sur le tombeau du
+saint.
+
+Or, un soir, comme je rentrais, je passai aupres d'une de ces chapelles
+mahometanes, et ayant jete un regard par la porte toujours ouverte, je
+vis qu'une femme priait devant la relique. C'etait un tableau charmant,
+cette Arabe assise par terre, dans cette chambre delabree, ou le vent
+entrait a son gre et amassait dans les coins, en tas jaunes, les fines
+aiguilles seches tombees des pins. Je m'approchai pour mieux regarder,
+et je reconnus Allouma. Elle ne me vit pas, ne m'entendit point,
+absorbee tout entiere par le souci du saint; et elle parlait, a mi-voix,
+elle lui parlait, se croyant bien seule avec lui, racontant au serviteur
+de Dieu toutes ses preoccupations. Parfois elle se taisait un peu pour
+mediter, pour chercher ce qu'elle avait encore a dire, pour ne rien
+oublier de sa provision de confidences; et parfois aussi elle s'animait
+comme s'il lui eut repondu, comme s'il lui eut conseille une chose
+qu'elle ne voulait point faire et qu'elle combattait avec des
+raisonnements.
+
+Je m'eloignai, sans bruit, ainsi que j'etais venu, et je rentrai pour
+diner.
+
+Le soir, je la fis venir et je la vis entrer avec un air soucieux
+qu'elle n'avait point d'ordinaire.
+
+--Assieds-toi la, lui dis-je en lui montrant sa place sur le divan, a
+mon cote.
+
+Elle s'assit et comme je me penchais vers elle pour l'embrasser elle
+eloigna sa tete avec vivacite.
+
+Je fus stupefait et je demandai:
+
+--Eh bien, qu'y a-t-il?
+
+--C'est Ramadan, dit-elle.
+
+Je me mis a rire.
+
+--Et le Marabout t'a defendu de te laisser embrasser pendant le Ramadan?
+
+--Oh oui, je suis une Arabe et tu es un Roumi!
+
+--Ce serait un gros peche?
+
+--Oh oui!
+
+--Alors tu n'as rien mange de la journee, jusqu'au coucher du soleil?
+
+--Non, rien.
+
+--Mais au soleil couche tu as mange?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien, puisqu'il fait nuit tout a fait tu ne peux pas etre plus
+severe pour le reste que pour la bouche.
+
+Elle semblait crispee, froissee, blessee et elle reprit avec une hauteur
+que je ne lui connaissais pas.
+
+--Si une fille arabe se laissait toucher par un Roumi pendant le
+Ramadan, elle serait maudite pour toujours.
+
+--Et cela va durer tout le mois.
+
+Elle repondit avec conviction:
+
+--Oui, tout le mois de Ramadan.
+
+Je pris un air irrite et je lui dis:
+
+--Eh bien, tu peux aller le passer dans ta famille, le Ramadan.
+
+Elle saisit mes mains et les portant sur son coeur:
+
+--Oh! je te prie, ne sois pas mechant, tu verras comme je serai
+gentille. Nous ferons Ramadan ensemble, veux-tu? Je te soignerai, je te
+gaterai, mais ne sois pas mechant.
+
+Je ne pus m'empecher de sourire tant elle etait drole et desolee, et je
+l'envoyai coucher chez elle.
+
+Une heure plus tard, comme j'allais me mettre au lit, deux petits coups
+furent frappes a ma porte, si legers que je les entendis a peine.
+
+Je criai: "Entrez" et je vis apparaitre Allouma portant devant elle un
+grand plateau charge de friandises arabes, de croquettes sucrees, frites
+et sautees, de toute une patisserie bizarre de nomade.
+
+Elle riait, montrant ses belles dents, et elle repeta:
+
+--Nous allons faire Ramadan ensemble.
+
+Vous savez que le jeune, commence a l'aurore et termine au crepuscule,
+au moment ou l'oeil ne distingue plus un fil blanc d'un fil noir, est
+suivi chaque soir de petites fetes intimes ou on mange jusqu'au matin.
+Il en resulte que, pour les indigenes peu scrupuleux, le Ramadan
+consiste a faire du jour la nuit, et de la nuit le jour. Mais Allouma
+poussait plus loin la delicatesse de conscience. Elle installa son
+plateau entre nous deux, sur le divan, et prenant avec ses longs doigts
+minces une petite boulette poudree, elle me la mit dans la bouche en
+murmurant:
+
+--C'est bon, mange.
+
+Je croquai, le leger gateau qui etait excellent en effet, et je lui
+demandai:
+
+--C'est toi qui as fait ca?
+
+--Oui, c'est moi?
+
+--Pour moi?
+
+--Oui, pour toi.
+
+--Pour me faire supporter le Ramadan.
+
+--Oui, ne sois pas mechant! Je t'en apporterai tous les jours.
+
+Oh! le terrible mois que je passai la! un mois sucre, douceatre,
+enrageant, un mois de gateries et de tentations, de coleres et d'efforts
+vains contre une invincible resistance.
+
+Puis, quand arriverent les trois jours du Beiram, je les celebrai a ma
+facon et le Ramadan fut oublie.
+
+L'ete s'ecoula, il fut tres chaud. Vers les premiers jours de l'automne,
+Allouma me parut preoccupee, distraite, desinteressee de tout.
+
+Or, un soir, comme je la faisais appeler, on ne la trouva point dans sa
+chambre. Je pensai qu'elle rodait dans la maison et j'ordonnai qu'on la
+cherchat. Elle n'etait pas rentree; j'ouvris la fenetre et je criai:
+
+--Mohammed.
+
+La voix de l'homme couche sous sa tente repondit:
+
+--Oui, moussie.
+
+--Sais-tu ou est Allouma?
+
+--Non, moussie--pas possible--Allouma perdu?
+
+Quelques secondes apres, mon Arabe entrait chez moi, tellement emu qu'il
+ne maitrisait point son trouble. Il demanda:
+
+--Allouma perdu?
+
+--Mais oui, Allouma perdu.
+
+--Pas possible?
+
+--Cherche, lui dis-je?
+
+Il restait debout, songeant, cherchant, ne comprenant pas. Puis, il
+entra dans la chambre vide ou les vetements d'Allouma trainaient, dans
+un desordre oriental. Il regarda tout comme un policier, ou plutot il
+flaira comme un chien, puis, incapable d'un long effort, il murmura avec
+resignation:
+
+--Parti, il est parti!
+
+Moi je craignais un accident, une chute, une entorse au fond d'un ravin,
+et je fis mettre sur pied tous les hommes du campement avec ordre de la
+chercher jusqu'a ce qu'on l'eut retrouvee.
+
+On la chercha toute la nuit, on la chercha le lendemain, on la chercha
+toute la semaine. Aucune trace ne fut decouverte pouvant mettre sur la
+piste. Moi je souffrais; elle me manquait; ma maison me semblait vide
+et mon existence deserte. Puis des idees inquietantes me passaient par
+l'esprit. Je craignais qu'ont l'eut enlevee, ou assassinee peut-etre.
+Mais comme j'essayais toujours d'interroger Mohammed et de lui
+communiquer mes apprehensions, il repondait sans varier:
+
+--Non, parti.
+
+Puis il ajoutait le mot arabe "r'ezale" qui veut dire "gazelle," comme
+pour exprimer qu'elle courait vite et qu'elle etait loin.
+
+Trois semaines se passerent et je n'esperais plus revoir jamais ma
+maitresse arabe, quand un matin, Mohammed, les traits eclaires par la
+joie, entra chez moi et me dit:
+
+--Moussie, Allouma il est revenu.
+
+Je sautai du lit et je demandai:
+
+--Ou est-elle?
+
+--N'ose pas venir! La-bas, sous l'arbre! Et de son bras tendu, il me
+montrait par la fenetre une tache blanchatre au pied d'un olivier.
+
+Je me levai et je sortis. Comme j'approchais de ce paquet de linge
+qui semblait jete contre le tronc tordu, je reconnus les grands yeux
+sombres, les etoiles tatouees, la figure longue et reguliere de la
+fille sauvage qui m'avait seduit. A mesure que j'avancais une colere me
+soulevait, une envie de frapper, de la faire souffrir, de me venger.
+
+Je criai de loin:
+
+--D'ou viens-tu?
+
+Elle ne repondit pas et demeurait immobile, inerte, comme si elle ne
+vivait plus qu'a peine, resignee a mes violences, prete aux coups.
+
+J'etais maintenant debout tout pres d'elle, contemplant avec stupeur les
+haillons qui la couvraient, ces loques de soie et de laine, grises de
+poussiere, dechiquetees, sordides.
+
+Je repetai, la main levee comme sur un chien.
+
+--D'ou viens-tu?
+
+Elle murmura:
+
+--De la-bas!
+
+--D'ou?
+
+--De la tribu!
+
+--De quelle tribu?
+
+--De la mienne.
+
+--Pourquoi es-tu partie?
+
+Voyant que je ne la battais point, elle s'enhardit un peu, et, a voix
+basse:
+
+--Il fallait... il fallait... je ne pouvais plus vivre dans la maison.
+
+Je vis des larmes dans ses yeux, et tout de suite, je fus attendri comme
+une bete. Je me penchai vers elle, et j'apercus, en me retournant pour
+m'asseoir, Mohammed qui nous epiait, de loin.
+
+Je repris, tres doucement:
+
+--Voyons, dis-moi pourquoi tu es partie?
+
+Alors elle me conta que depuis longtemps deja elle eprouvait en son
+coeur de nomade, l'irresistible envie de retourner sous les tentes,
+de coucher, de courir, de se rouler sur le sable, d'errer, avec les
+troupeaux, de plaine en plaine, de ne plus sentir sur sa tete, entre les
+etoiles jaunes du ciel et les etoiles bleues de sa face, autre chose que
+le mince rideau de toile usee et recousue a travers lequel on apercoit
+des grains de feu quand on se reveille dans la nuit.
+
+Elle me fit comprendre cela en termes naifs et puissants, si justes, que
+je sentis bien qu'elle ne mentait pas, que j'eus pitie d'elle, et que je
+lui demandai:
+
+--Pourquoi ne m'as-tu pas dit que tu desirais t'en aller pendant quelque
+temps?
+
+--Parce que tu n'aurais pas voulu...
+
+--Tu m'aurais promis de revenir et j'aurais consenti.
+
+--Tu n'aurais pas cru.
+
+Voyant que je n'etais pas fache, elle riait, et elle ajouta:
+
+--Tu vois, c'est fini, je suis retournee chez moi et me voici. Il me
+fallait seulement quelques jours de la-bas. J'ai assez maintenant, c'est
+fini, c'est passe, c'est gueri. Je suis revenue, je n'ai plus mal. Je
+suis tres contente. Tu n'es pas mechant.
+
+--Viens a la maison, lui dis-je.
+
+Elle se leva. Je pris sa main, sa main fine aux doigts minces; et
+triomphante en ses loques, sous la sonnerie de ses anneaux, de ses
+bracelets, de ses colliers et de ses plaques, elle marcha gravement vers
+ma demeure, ou nous attendait Mohammed.
+
+Avant d'entrer, je repris:
+
+--Allouma, toutes les fois que tu voudras retourner chez toi, tu me
+previendras et je te le permettrai.
+
+Elle demanda, mefiante:
+
+--Tu promets?
+
+--Oui, je promets.
+
+--Moi aussi, je promets. Quand j'aurai mal--et elle posa ses deux mains
+sur son front avec un geste magnifique--je te dirai: "Il faut que
+j'aille la-bas" et tu me laisseras partir.
+
+Je l'accompagnai dans sa chambre, suivi de Mohammed qui portait
+de l'eau, car on n'avait pu prevenir encore la femme
+d'Abd-el-Kader-el-Hadara du retour de sa maitresse.
+
+Elle entra, apercut l'armoire a glace et, la figure illuminee, courut
+vers elle comme on s'elance vers une mere retrouvee. Elle se regarda
+quelques secondes, fit la moue, puis d'une voix un peu fachee, dit au
+miroir:
+
+--Attends, j'ai des vetements de soie dans l'armoire. Je serai belle
+tout a l'heure.
+
+Et je la laissai seule, faire la coquette devant elle-meme.
+
+Notre vie recommenca comme auparavant et, de plus en plus, je subissais
+l'attrait bizarre, tout physique, de cette fille pour qui j'eprouvais en
+meme temps une sorte de dedain paternel.
+
+Pendant six mois tout alla bien, puis je sentis qu'elle redevenait
+nerveuse, agitee, un peu triste. Je lui dis, un jour:
+
+--Est-ce que tu veux retourner chez toi?
+
+--Oui, je veux.
+
+--Tu n'osais pas me le dire?
+
+--Je n'osais pas.
+
+--Va, je permets.
+
+Elle saisit mes mains et les baisa comme elle faisait en tous ses elans
+de reconnaissance, et, le lendemain, elle avait disparu.
+
+Elle revint, comme la premiere fois, au bout de trois semaines environ,
+toujours deguenillee, noire de poussiere et de soleil, rassasiee de vie
+nomade, de sable et de liberte. En deux ans elle retourna ainsi quatre
+fois chez elle.
+
+Je la reprenais gaiment, sans jalousie, car pour moi la jalousie ne
+petit naitre que de l'amour, tel que nous le comprenons chez nous.
+Certes, j'aurais fort bien pu la tuer si je l'avais surprise me
+trompant, mais je l'aurais tuee un peu comme on assomme, par pure
+violence, un chien qui desobeit. Je n'aurais pas senti ces tourments, ce
+feu rongeur, ce mal horrible, la jalousie du Nord. Je viens de dire que
+j'aurais pu la tuer comme on assomme un chien qui desobeit! Je l'aimais
+en effet, un peu comme on aime un animal tres rare, chien ou cheval,
+impossible a remplacer. C'etait une bete admirable, une bete sensuelle,
+une bete a plaisir, qui avait un corps de femme.
+
+Je ne saurais vous exprimer quelles distances incommensurables
+separaient nos ames, bien que nos coeurs, peut-etre, se fussent froles,
+echauffes l'un l'autre, par moments. Elle etait quelque chose de ma
+maison, de ma vie, une habitude fort agreable a laquelle je tenais et
+qu'aimait en moi l'homme charnel, celui qui n'a que des yeux et des
+sens.
+
+Or, un matin Mohammed entra chez moi avec une figure singuliere, ce
+regard inquiet des arabes qui ressemble au regard fuyant d'un chat en
+face d'un chien.
+
+Je lui dis, en apercevant cette figure.
+
+--Hein? qu'y a-t-il?
+
+--Allouma il est parti.
+
+Je me mis a rire.
+
+--Parti, ou ca?
+
+--Parti tout a fait, moussie!
+
+--Comment, parti tout a fait?
+
+--Oui, moussie.
+
+--Tu es fou, mon garcon?
+
+--Non, moussie.
+
+--Pourquoi ca parti? Comment? Voyons? Explique-toi!
+
+Il demeurait immobile, ne voulant pas parler; puis, soudain il eut une
+de ces explosions de colere arabe qui nous arretent dans les rues des
+villes devant deux energumenes, dont le silence et la gravite orientales
+font place brusquement aux plus extremes gesticulations et aux
+vociferations les plus feroces.
+
+Et je compris au milieu de ces cris qu'Allouma s'etait enfuie avec mon
+berger.
+
+Je dus calmer Mohammed et tirer de lui, un a un, des details.
+
+Ce fut long, j'appris enfin que depuis huit jours il epiait ma maitresse
+qui avait des rendez-vous, derriere les bois de cactus voisins ou dans
+le ravin de lauriers-roses, avec une sorte de vagabond, engage comme
+berger par mon intendant, a la fin du mois precedent.
+
+La nuit derniere, Mohammed l'avait vue sortir sans la voir rentrer; et
+il repetait, d'un air exaspere.
+
+--Parti, moussie, il est parti!
+
+Je ne sais pourquoi, mais sa conviction, la conviction de cette
+fuite avec ce rodeur, etait entree en moi, en une seconde, absolue,
+irresistible. Cela etait absurde, invraisemblable et certain en vertu de
+l'irraisonnable qui est la seule logique des femmes.
+
+Le coeur serre, une colere dans le sang, je cherchais a me rappeler les
+traits de cet homme, et je me souvint tout a coup que je l'avais vu,
+l'autre semaine, debout sur une butte de terre, au milieu de son
+troupeau, et me regardant. C'etait une sorte de grand bedouin dont la
+couleur des membres nus se confondait avec celle des haillons, un type
+de brute barbare aux pommettes saillantes, au nez crochu, au menton
+fuyant, aux jambes seches, une haute carcasse en guenilles avec des yeux
+faux de chacal.
+
+Je ne doutais point--oui--elle avait fui avec ce gueux. Pourquoi? Parce
+qu'elle etait Allouma, une fille du sable. Une autre, a Paris, fille du
+trottoir aurait fui avec mon cocher ou avec un rodeur de barriere.
+
+--C'est bon, dis-je a Mohammed. Si elle est partie, tant pis pour elle.
+J'ai des lettres a ecrire. Laisse-moi seul.
+
+Il s'en alla, surpris de mon calme. Moi, je me levai, j'ouvris ma
+fenetre et je me mis a respirer par grands souffles qui m'entraient
+au fond de la poitrine, l'air etouffant venu du Sud, car le sirocco
+soufflait.
+
+Puis je pensai: "Mon Dieu, c'est une... une femme, comme bien d'autres.
+Sait-on... sait-on ce qui les fait agir, ce qui les fait aimer, suivre
+ou lacher un homme?"
+
+Oui, on sait quelquefois--souvent, on ne sait pas. Par moments, on
+doute?
+
+Pourquoi a-t-elle disparu avec cette brute repugnante? Pourquoi?
+Peut-etre parce que depuis un mois le vent vient du Sud presque
+regulierement.
+
+Cela suffit! un souffle! Sait-elle, savent-elles, le plus souvent, meme
+les plus fines et les plus compliquees, pourquoi elles agissent? Pas
+plus qu'une girouette qui tourne au vent. Une brise insensible fait
+pivoter la fleche de fer, de cuivre, de tole ou de bois, de meme qu'une
+influence imperceptible, une impression insaisissable remue, et pousse,
+aux resolutions le coeur changeant des femmes, qu'elles soient des
+villes, des champs, des faubourgs ou du desert.
+
+Elle peuvent sentir, ensuite; si elles raisonnent et comprennent,
+pourquoi elles ont fait ceci plutot que cela; mais sur le moment elles
+l'ignorent, car elles sont les jouets de leur sensibilite a surprises,
+les esclaves etourdies des evenements, des milieux, des emotions, des
+rencontres et de tous les effleurements dont tressaille leur ame et leur
+chair!
+
+M. Auballe, s'etait leve. Il fit quelques pas, me regarda, et dit en
+souriant:
+
+--Voila un amour dans le desert!
+
+Je demandai.
+
+--Si elle revenait?
+
+Il murmura.
+
+--Sale fille!... Cela me ferait plaisir tout de meme.
+
+--Et vous pardonneriez le berger?
+
+--Mon Dieu, oui. Avec les femmes, il faut toujours pardonner... ou
+ignorer.
+
+
+
+
+HAUTOT PERE ET FILS
+
+Devant la porte de la maison, demi-ferme, demi-manoir, une de ces
+habitations rurales mixtes qui furent presque seigneuriales et
+qu'occupent a present de gros cultivateurs, les chiens, attaches aux
+pommiers de la cour, aboyaient et hurlaient a la vue des carnassieres
+portees par le garde et des gamins. Dans la grande salle a
+manger-cuisine, Hautot pere, Hautot fils, M. Bermont, le percepteur, et
+M. Mondaru, le notaire, cassaient une croute et buvaient un verre avant
+de se mettre en chasse, car c'etait jour d'ouverture.
+
+Hautot pere, fier de tout ce qu'il possedait, vantait d'avance le gibier
+que ses invites allaient trouver sur ses terres. C'etait un grand
+Normand, un de ces hommes puissants, sanguins, osseux, qui levent sur
+leurs epaules des voitures de pommes. Demi-paysan, demi-monsieur, riche,
+respecte, influent, autoritaire, il avait fait suivre ses classes,
+jusqu'en troisieme, a son fils Hautot Cesar, afin qu'il eut de
+l'instruction, et il avait arrete la ses etudes de peur qu'il devint un
+monsieur indifferent a la terre.
+
+Hautot Cesar, presque aussi haut que son pere, mais plus maigre, etait
+un bon garcon de fils, docile, content de tout, plein d'admiration, de
+respect et de deference pour les volontes et les opinions de Hautot
+pere.
+
+M. Bermont, le percepteur, un petit gros qui montrait sur ses joues
+rouges de minces reseaux de veines violettes pareils aux affluents et au
+cours tortueux des fleuves sur les cartes de geographie, demandait:
+
+--Et du lievre--y en a-t-il, du lievre?...
+
+Hautot pere, repondit:
+
+--Tant que vous en voudrez, surtout dans les fonds du Puysatier.
+
+--Par ou commencons-nous?--interrogea le notaire, un bon vivant de
+notaire gras et pale, bedonnant aussi et sangle dans un costume de
+chasse tout neuf, achete a Rouen l'autre semaine.
+
+--Eh bien, par la, par les fonds. Nous jetterons les perdrix dans la
+plaine et nous nous rabattrons dessus.
+
+Et Hautot pere se leva. Tous l'imiterent, prirent leurs fusils dans les
+coins, examinerent les batteries, taperent du pied pour s'affermir dans
+leurs chaussures un peu dures, pas encore assouplies par la chaleur du
+sang; puis ils sortirent; et les chiens se dressant au bout des attaches
+pousserent des hurlements aigus en battant l'air de leurs pattes.
+
+On se mit en route vers les fonds. C'etait un petit vallon, ou plutot
+une grande ondulation de terres de mauvaise qualite, demeurees incultes
+pour cette raison, sillonnees de ravines, couvertes de fougeres,
+excellente reserve de gibier.
+
+Les chasseurs s'espacerent, Hautot pere tenant la droite, Hautot fils
+tenant la gauche, et les deux invites au milieu. Le garde et les
+porteurs de carniers suivaient. C'etait l'instant solennel ou on attend,
+le premier coup de fusil, ou le coeur bat un peu, tandis que le doigt
+nerveux tate a tout instant les gachettes.
+
+Soudain, il partit, ce coup! Hautot pere avait tire. Tous s'arreterent
+et virent une perdrix, se detachant d'une compagnie qui fuyait a
+tire-d'aile, tomber dans un ravin sous une broussaille epaisse. Le
+chasseur excite se mit a courir, enjambant, arrachant les ronces qui le
+retenaient, et il disparut a son tour dans le fourre, a la recherche de
+sa piece.
+
+Presque aussitot, un second coup de feu retentit.
+
+--Ah! ah! le gredin, cria M. Bermont, il aura deniche un lievre
+la-dessous.
+
+Tous attendaient, les yeux sur ce tas de branches impenetrables au
+regard.
+
+Le notaire, faisant un porte-voix de ses mains, hurla: "Les avez-vous?"
+Hautot pere ne repondit pas; alors, Cesar, se tournant vers le garde,
+lui dit: "Va donc l'aider, Joseph. Il faut marcher en ligne. Nous
+attendrons".
+
+Et Joseph, un vieux tronc d'homme sec, noueux, dont toutes les
+articulations faisaient des bosses, partit d'un pas tranquille et
+descendit dans le ravin, en cherchant les trous praticables avec des
+precautions de renard. Puis, tout de suite, il cria:
+
+--Oh! v'nez! v'nez! y a un malheur d'arrive.
+
+Tous accoururent et plongerent dans les ronces. Hautot pere, tombe sur
+le flanc, evanoui, tenait a deux mains son ventre d'ou coulait a travers
+sa veste de toile dechiree par le plomb de longs filets de sang sur
+l'herbe. Lachant son fusil pour saisir la perdrix morte a portee de sa
+main, il avait laisse tomber l'arme dont le second coup, partant au
+choc, lui avait creve les entrailles. On le tira du fosse, on le
+devetit, et on vit une plaie affreuse par ou les intestins sortaient.
+Alors, apres qu'on l'eut ligature tant bien que mal, on le reporta chez
+lui et on attendit le medecin qu'on avait ete querir, avec un pretre.
+
+Quand le docteur arriva, il remua la tete gravement, et se tournant vers
+Hautot fils qui sanglotait sur une chaise:
+
+--Mon pauvre garcon, dit-il, ca n'a pas bonne tournure.
+
+Mais quand le pansement fut fini, le blesse remua les doigts, ouvrit la
+bouche, puis les yeux, jeta devant lui des regards troubles, hagards,
+puis parut chercher dans sa memoire, se souvenir, comprendre, et il
+murmura:
+
+--Nom d'un nom, ca y est!
+
+Le medecin lui tenait la main.
+
+--Mais non, mais non, quelques jours de repos seulement, ca ne sera
+rien.
+
+Hautot reprit:
+
+--Ca y est! j'ai l'ventre creve! Je le sais bien.
+
+Puis soudain:
+
+--J'veux parler au fils, si j'ai le temps.
+
+Hautot fils, malgre lui, larmoyait et repetait comme un petit garcon:
+
+--P'pa, p'pa, pauv'e p'pa!
+
+Mais le pere, d'un ton plus ferme:.
+
+--Allons pleure pu, c'est pas le moment. J'ai a te parler. Mets-toi la,
+tout pres, ca sera vite fait, et je serai plus tranquille. Vous autres,
+une minute s'il vous plait.
+
+Tous sortirent laissant le fils en face du pere.
+
+Des qu'ils furent seuls:
+
+--Ecoute, fils, tu as vingt-quatre ans, on peut te dire les choses. Et
+puis il n'y a pas tant de mystere a ca que nous en mettons. Tu sais bien
+que ta mere est morte depuis sept ans, pas vrai, et que je n'ai pas plus
+de quarante-cinq ans moi, vu que je me suis marie a dix-neuf. Pas vrai?
+
+Le fils balbutia:
+
+--Oui, c'est vrai.
+
+---Donc ta mere est morte depuis sept ans, et moi je suis reste veuf. Eh
+bien! ce n'est pas un homme comme moi qui peut rester veuf a trente-sept
+ans, pas vrai?
+
+Le fils repondit:
+
+--Oui, c'est vrai.
+
+Le pere, haletant, tout pale et la face crispee continua:
+
+--Dieu que j'ai mal! Eh bien, tu comprends. L'homme n'est pas fait pour
+vivre seul, mais je ne voulais pas donner une suivante a ta mere, vu que
+je lui avais promis ca. Alors... tu comprends?
+
+--Oui, pere.
+
+--Donc, j'ai pris une petite a Rouen, rue de l'Eperlan, 18, au
+troisieme, la seconde porte--je te dis tout ca, n'oublie pas,--mais une
+petite qui a ete gentille tout plein pour moi, aimante, devouee, une
+vraie femme, quoi? Tu saisis, mon gars?
+
+--Oui, pere.
+
+--Alors, si je m'en vas, je lui dois quelque chose, mais quelque chose
+de serieux qui la mettra a l'abri. Tu comprends?
+
+--Oui, pere.
+
+--Je te dis que c'est une brave fille, mais la, une brave, et que, sans
+toi, et sans le souvenir de ta mere, et puis sans la maison ou nous
+avons vecu tous trois, je l'aurais amenee ici, et puis epousee, pour
+sur... ecoute... ecoute... mon gars... j'aurais pu faire un testament...
+je n'en ai point fait! Je n'ai pas voulu... car il ne faut point ecrire
+les choses... ces choses-la... ca nuit trop aux legitimes... et puis ca
+embrouille tout... ca ruine tout le monde! Vois-tu, le papier timbre,
+n'en faut pas, n'en fais jamais usage. Si je suis riche, c'est que je ne
+m'en suis point servi de ma vie. Tu comprends, mon fils!
+
+--Oui, pere.
+
+--Ecoute encore... Ecoute bien... Donc, je n'ai pas fait de testament...
+je n'ai pas voulu..., et puis je te connais, tu as bon coeur, tu n'es
+pas ladre, pas regardant, quoi. Je me suis dit que, sur ma fin, je
+te conterais les choses et que je te prierais de ne pas oublier la
+petite:--Caroline Donet, rue de l'Eperlan, 18, au troisieme, la seconde
+porte, n'oublie pas.--Et puis, ecoute encore. Vas-y tout de suite quand
+je serai parti--et puis arrange-toi pour qu'elle ne se plaigne pas de ma
+memoire.--Tu as de quoi.--Tu le peux,--je te laisse assez... Ecoute...
+En semaine on ne la trouve pas. Elle travaille chez Mme Moreau, rue
+Beauvoisine. Vas-y le jeudi. Ce jour-la elle m'attend. C'est mon jour,
+depuis six ans. Pauvre p'tite, va-t-elle pleurer!... Je te dis tout ca,
+parce que je te connais bien, mon fils. Ces choses-la on ne les conte
+pas au public, ni au notaire, ni au cure. Ca se fait, tout le monde le
+sait, mais ca ne se dit pas, sauf necessite. Alors personne d'etranger
+dans le secret, personne que la famille, parce que la famille, c'est
+tous en un seul. Tu comprends?
+
+--Oui, pere.
+
+--Tu promets?
+
+--Oui, pere.
+
+--Tu jures?
+
+--Oui, pere
+
+--Je t'en prie, je t'en supplie, fils, n'oublie pas. J'y tiens.
+
+--Non, pere.
+
+--Tu iras toi-meme. Je veux que tu t'assures de tout.
+
+--Oui, pere.
+
+--Et puis, tu verras... tu verras ce qu'elle t'expliquera. Moi je ne
+peux pas te dire plus. C'est jure.
+
+--Oui, pere.
+
+--C'est bon, mon fils. Embrasse-moi. Adieu. Je vas claquer, j'en suis
+sur. Dis-leur qu'ils entrent.
+
+Hautot fils embrassa son pere en gemissant, puis, toujours docile,
+ouvrit la porte, et le pretre parut, en surplis blanc, portant les
+saintes huiles.
+
+Mais le moribond avait ferme les yeux, et il refusa de les rouvrir,
+il refusa de repondre, il refusa de montrer, meme par un signe, qu'il
+comprenait.
+
+Il avait assez parle, cet homme, il n'en pouvait plus. Il se sentait
+d'ailleurs a present le coeur tranquille, il voulait mourir en paix.
+Qu'avait-il besoin de se confesser au delegue de Dieu, puisqu'il venait
+de se confesser a son fils, qui etait de la famille, lui.
+
+Il fut administre, purifie, absous, au milieu de ses amis et de ses
+serviteurs agenouilles, sans qu'un seul mouvement de son visage revelat
+qu'il vivait encore.
+
+Il mourut vers minuit, apres quatre heures de tressaillements indiquant
+d'atroces souffrances.
+
+
+II
+
+
+Ce fut le mardi qu'on l'enterra, la chasse ayant ouvert le dimanche.
+Rentre chez lui, apres avoir conduit son pere au cimetiere, Cesar Hautot
+passa le reste du jour a pleurer. Il dormit a peine la nuit suivante
+et il se sentit si triste en s'eveillant qu'il se demandait comment il
+pourrait continuer a vivre.
+
+Jusqu'au soir cependant il songea que, pour obeir a la derniere volonte
+paternelle, il devait se rendre a Rouen le lendemain, et voir cette
+fille Caroline Donet qui demeurait rue de l'Eperlan, 18, au troisieme
+etage, la seconde porte. Il avait repete, tout bas, comme on marmotte
+une priere, ce nom et cette adresse, un nombre incalculable de
+fois, afin de ne pas les oublier, et il finissait par les balbutier
+indefiniment, sans pouvoir s'arreter ou penser a quoi que ce fut, tant
+sa langue et son esprit etaient possedes par cette phrase.
+
+Donc le lendemain, vers huit heures, il ordonna d'atteler Graindorge
+au tilbury et partit au grand trot du lourd cheval normand sur la
+grand'route d'Ainville a Rouen. Il portait sur le dos sa redingote
+noire, sur la tete son grand chapeau de soie et sur les jambes sa
+culotte a sous-pieds, et il n'avait pas voulu, vu la circonstance,
+passer par-dessus son beau costume, la blouse bleue qui se gonfle au
+vent, garantit le drap de la poussiere et des taches, et qu'on ote
+prestement a l'arrivee, des qu'on a saute de voiture.
+
+Il entra dans Rouen alors que dix heures sonnaient, s'arreta comme
+toujours a l'hotel des Bons-Enfants, rue des Trois-Mares, subit les
+embrassades du patron, de la patronne et de ses cinq fils, car on
+connaissait la triste nouvelle; puis, il dut donner des details sur
+l'accident, ce qui le fit pleurer, repousser les services de toutes ces
+gens, empressees parce qu'ils le savaient riche, et refuser meme leur
+dejeuner, ce qui les froissa.
+
+Ayant donc epoussete son chapeau, brosse sa redingote et essuye ses
+bottines, il se mit a la recherche de la rue de l'Eperlan, sans oser
+prendre de renseignements pres de personne, de crainte d'etre reconnu et
+d'eveiller les soupcons.
+
+A la fin, ne trouvant pas, il apercut un pretre, et se fiant a la
+discretion professionnelle des hommes d'eglise, il s'informa aupres de
+lui.
+
+Il n'avait que cent pas a faire, c'etait justement la deuxieme rue a
+droite.
+
+Alors, il hesita. Jusqu'a ce moment, il avait obei comme une brute a la
+volonte du mort. Maintenant il se sentait tout remue, confus, humilie a
+l'idee de se trouver, lui, le fils, en face de cette femme qui avait ete
+la maitresse de son pere. Toute la morale qui git en nous, tassee au
+fond de nos sentiments par des siecles d'enseignement hereditaire, tout
+ce qu'il avait appris depuis le catechisme sur les creatures de mauvaise
+vie, le mepris instinctif que tout homme porte en lui contre elles, meme
+s'il en epouse une, toute son honnetete bornee de paysan, tout cela
+s'agitait en lui, le retenait, le rendait honteux et rougissant.
+
+Mais il pensa:--"J'ai promis au pere. Faut pas y manquer." Alors il
+poussa la porte entre-baillee de la maison marquee du numero 18,
+decouvrit un escalier sombre, monta trois etages, apercut une porte,
+puis une seconde, trouva une ficelle de sonnette et tira dessus.
+
+Le din-din qui retentit dans la chambre voisine lui fit passer un
+frisson dans le corps. La porte s'ouvrit et il se trouva en face d'une
+jeune dame tres bien habillee, brune, au teint colore, qui le regardait
+avec des yeux stupefaits.
+
+Il ne savait que lui dire, et, elle, qui ne se doutait de rien, et qui
+attendait l'autre, ne l'invitait pas a entrer. Ils se contemplerent
+ainsi pendant pres d'une demi-minute. A la fin elle demanda:
+
+--Vous desirez, monsieur?
+
+Il murmura:
+
+--Je suis Hautot fils.
+
+Elle eut un sursaut, devint pale, et balbutia comme si elle le
+connaissait depuis longtemps:
+
+--Monsieur Cesar?
+
+--Oui.
+
+--Et alors?
+
+--J'ai a vous parler de la part du pere.
+
+Elle fit--Oh! mon Dieu!--et recula pour qu'il entrat. Il ferma la porte
+et la suivit.
+
+Alors il apercut un petit garcon de quatre ou cinq ans, qui jouait avec
+un chat, assis par terre devant un fourneau d'ou montait une fumee de
+plats tenus au chaud.
+
+--Asseyez-vous, disait-elle.
+
+Il s'assit.... Elle demanda:
+
+--Eh bien?
+
+Il n'osait plus parler, les yeux fixes sur la table dressee au milieu de
+l'appartement, et portant trois couverts, dont un d'enfant. Il regardait
+la chaise tournee dos au feu, l'assiette, la serviette, les verres, la
+bouteille de vin ronge entamee et la bouteille de vin blanc intacte.
+C'etait la place de son pere, dos au feu! On l'attendait. C'etait son
+pain qu'il voyait, qu'il reconnaissait pres de la fourchette, car la
+croute etait enlevee a cause des mauvaises dents d'Hautot. Puis, levant
+les yeux, il apercut, sur le mur, son portrait, la grande photographie
+faite a Paris l'annee de l'Exposition, la meme qui etait clouee
+au-dessus du lit dans la chambre a coucher d'Ainville.
+
+La jeune femme reprit:
+
+--Eh bien, monsieur Cesar?
+
+Il la regarda. Une angoisse l'avait rendue livide et elle attendait, les
+mains tremblantes de peur.
+
+Alors il osa.
+
+--Eh bien, mam'zelle, papa est mort dimanche, en ouvrant la chasse.
+
+Elle fut si bouleversee qu'elle ne remua pas. Apres quelques instants de
+silence, elle murmura d'une voix presque insaisissable:
+
+--Oh! pas possible!
+
+Puis, soudain, des larmes parurent dans ses yeux, et levant ses mains
+elle se couvrit la figure en se mettant a sangloter. Alors, le petit
+tourna la tete, et voyant sa mere en pleurs, hurla. Puis, comprenant
+que ce chagrin subit venait de cet inconnu, il se rua sur Cesar, saisit
+d'une main sa culotte et de l'autre il lui tapait la cuisse de toute
+sa force. Et Cesar demeurait eperdu, attendri, entre cette femme qui
+pleurait son pere et cet enfant qui defendait sa mere. Il se sentait
+lui-meme gagne par l'emotion, les yeux enfles par le chagrin; et, pour
+reprendre contenance, il se mit a parler.
+
+--Oui, disait-il, le malheur est arrive dimanche matin, sur les huit
+heures.... Et il contait, comme si elle l'eut ecoute, n'oubliant aucun
+detail, disant les plus petites choses avec une minutie de paysan. Et le
+petit tapait toujours, lui lancant a present des coups de pied dans les
+chevilles.
+
+Quand il arriva au moment ou Hautot pere avait parle d'elle, elle
+entendit son nom, decouvrit sa figure et demanda:
+
+--Pardon, je ne vous suivais pas, je voudrais bien savoir.... Si ca ne
+vous contrariait pas de recommencer.
+
+Il recommenca dans les memes termes: "Le malheur est arrive dimanche
+matin sur les huit heures...."
+
+Il dit tout, longuement, avec des arrets, des points, des reflexions
+venues de lui, de temps en temps. Elle l'ecoutait avidement, percevant
+avec sa sensibilite nerveuse de femme toutes les peripeties qu'il
+racontait, et tressaillant d'horreur, faisant: "Oh mon Dieu!" parfois.
+Le petit, la croyant calmee, avait cesse de battre Cesar pour prendre la
+main de sa mere, et il ecoutait aussi, comme s'il eut compris.
+
+Quand le recit fut termine, Hautot fils reprit:
+
+--Maintenant, nous allons nous arranger ensemble suivant son desir.
+Ecoutez, je suis a mon aise, il m'a laisse du bien. Je ne veux pas que
+vous ayez a vous plaindre....
+
+Mais elle l'interrompit vivement.
+
+--Oh! monsieur Cesar, monsieur Cesar, pas aujourd'hui. J'ai le coeur
+coupe.... Une autre fois, un autre jour.... Non, pas aujourd'hui.... Si
+j'accepte, ecoutez... ce n'est pas pour moi... non, non, non, je vous le
+jure. C'est pour le petit. D'ailleurs, on mettra ce bien sur sa tete.
+
+Alors Cesar, effare, devina, et balbutiant:
+
+--Donc... c'est a lui... le p'tit?
+
+--Mais oui, dit-elle.
+
+Et Hautot fils regarda son frere avec une emotion confuse, forte et
+penible.
+
+Apres un long silence, car elle pleurait de nouveau, Cesar, tout a fait
+gene, reprit:
+
+--Eh bien, alors, mam'zelle Donet, je vas m'en aller. Quand voulez-vous
+que nous parlions de ca?
+
+Elle s'ecria:
+
+--Oh! non, ne partez pas, ne partez pas, ne me laissez pas toute seule
+avec Emile! Je mourrais de chagrin. Je n'ai plus personne, personne que
+mon petit. Oh! quelle misere, quelle misere, monsieur Cesar. Tenez,
+asseyez-vous. Vous allez encore me parler. Vous me direz ce qu'il
+faisait, la-bas, toute la semaine.
+
+Et Cesar s'assit, habitue a obeir.
+
+Elle approcha, pour elle, une autre chaise de la sienne, devant le
+fourneau ou les plats mijotaient toujours, prit Emile sur ses genoux, et
+elle demanda a Cesar mille choses sur son pere, des choses intimes ou
+l'on voyait, ou il sentait sans raisonner qu'elle avait aime Hautot de
+tout son pauvre coeur de femme.
+
+Et, par l'enchainement naturel de ses idees, peu nombreuses, il en
+revint a l'accident et se remit a le raconter avec tous les memes
+details.
+
+Quand il dit: "Il avait un trou dans le ventre, on y aurait mis les deux
+poings", elle poussa une sorte de cri, et les sanglots jaillirent de
+nouveau de ses yeux. Alors, saisi par la contagion, Cesar se mit aussi a
+pleurer, et comme les larmes attendrissent toujours les fibres du coeur,
+il se pencha vers Emile dont le front se trouvait a portee de sa bouche
+et l'embrassa.
+
+La mere, reprenant haleine, murmurait:
+
+--Pauvre gars, le voila orphelin.
+
+--Moi aussi, dit Cesar.
+
+Et ils ne parlerent plus.
+
+Mais soudain, l'instinct pratique de menagere, habituee a songer a tout,
+se reveilla chez la jeune femme.
+
+--Vous n'avez peut-etre rien pris de la matinee, monsieur Cesar?
+
+--Non, mam'zelle.
+
+--Oh! vous devez avoir faim. Vous allez manger un morceau.
+
+--Merci, dit-il, je n'ai pas faim, j'ai eu trop de tourment.
+
+Elle repondit:
+
+--Malgre la peine, faut bien vivre, vous ne me refuserez pas ca! Et puis
+vous resterez un peu plus. Quand vous serez parti, je ne sais pas ce que
+je deviendrai.
+
+Il ceda, apres quelque resistance encore, et s'asseyant dos au feu, en
+face d'elle, il mangea une assiette de tripes qui crepitaient dans le
+fourneau et but un verre de vin rouge. Mais il ne permit point qu'elle
+debouchat le vin blanc.
+
+Plusieurs fois il essuya la bouche du petit qui avait barbouille de
+sauce tout son menton.
+
+Comme il se levait pour partir, il demanda:
+
+--Quand est-ce voulez-vous que je revienne pour parler de l'affaire,
+mam'zelle Donet?
+
+--Si ca ne vous faisait rien, jeudi prochain, monsieur Cesar. Comme ca
+je ne perdrais pas de temps. J'ai toujours mes jeudis libres.
+
+--Ca me va, jeudi prochain.
+
+--Vous viendrez dejeuner, n'est-ce pas?
+
+--Oh! quant a ca, je ne peux pas le promettre.
+
+--C'est qu'on cause mieux en mangeant. On a plus de temps aussi.
+
+--Eh bien, soit. Midi alors.
+
+Et il s'en alla apres avoir encore embrasse le petit Emile, et serre la
+main de Mlle Donet.
+
+
+
+III
+
+
+La semaine parut longue a Cesar Hautot. Jamais il ne s'etait trouve seul
+et l'isolement lui semblait insupportable. Jusqu'alors, il vivait a
+cote de son pere, comme son ombre, le suivait aux champs, surveillait
+l'execution de ses ordres, et quand il l'avait quitte pendant quelque
+temps le retrouvait au diner. Ils passaient les soirs a fumer leurs
+pipes en face l'un de l'autre, en causant chevaux, vaches ou moutons;
+et la poignee de main qu'ils se donnaient au reveil semblait l'echange
+d'une affection familiale et profonde.
+
+Maintenant Cesar etait seul. Il errait par les labours d'automne,
+s'attendant toujours a voir se dresser au bout d'une plaine la grande
+silhouette gesticulante du pere. Pour tuer les heures, il entrait chez
+les voisins, racontait l'accident a tous ceux qui ne l'avaient pas
+entendu, le repetait quelquefois aux autres. Puis, a bout d'occupations
+et de pensees, il s'asseyait au bord d'une route en se demandant si
+cette vie-la allait durer longtemps.
+
+Souvent il songea a Mlle Donet. Elle lui avait plu. Il l'avait trouvee
+comme il faut, douce et brave fille, comme avait dit le pere. Oui, pour
+une brave fille, c'etait assurement une brave fille. Il etait resolu a
+faire les choses grandement et a lui donner deux mille francs de rente
+en assurant le capital a l'enfant. Il eprouvait meme un certain plaisir
+a penser qu'il allait la revoir le jeudi suivant, et arranger cela avec
+elle. Et puis l'idee de ce frere, de ce petit bonhomme de cinq ans,
+qui etait le fils de son pere, le tracassait, l'ennuyait un peu et
+l'echauffait en meme temps. C'etait une espece de famille qu'il avait
+la dans ce mioche clandestin qui ne s'appellerait jamais Hautot, une
+famille qu'il pouvait prendre ou laisser a sa guise, mais qui lui
+rappelait le pere.
+
+Aussi quand il se vit sur la route de Rouen, le jeudi matin, emporte
+par le trot sonore de Graindorge, il sentit son coeur plus leger, plus
+repose qu'il ne l'avait encore eu depuis son malheur.
+
+En entrant dans l'appartement de Mlle Donet, il vit la table mise comme
+le jeudi precedent, avec cette seule difference que la croute du pain
+n'etait pas otee.
+
+Il serra la main de la jeune femme, baisa Emile sur les joues et
+s'assit, un peu comme chez lui, le coeur gros tout de meme. Mlle Donet
+lui parut un peu maigrie, un peu palie. Elle avait du rudement pleurer.
+Elle avait maintenant un air gene devant lui comme si elle eut compris
+ce qu'elle n'avait pas senti l'autre semaine sous le premier coup de son
+malheur, et elle le traitait avec des egards excessifs, une humilite
+douloureuse, et des soins touchants comme pour lui payer en attention
+et en devouement les bontes qu'il avait pour elle. Ils dejeunerent
+longuement, en parlant de l'affaire qui l'amenait. Elle ne voulait pas
+tant d'argent. C'etait trop, beaucoup trop. Elle gagnait assez pour
+vivre, elle, mais elle desirait seulement qu'Emile trouvat quelques sous
+devant lui quand il serait grand. Cesar tint bon, et ajouta meme un
+cadeau de mille francs pour elle, pour son deuil.
+
+Comme il avait pris son cafe, elle demanda:
+
+--Vous fumez?
+
+--Oui... J'ai ma pipe.
+
+Il tata sa poche. Nom d'un nom, il l'avait oubliee! Il allait se desoler
+quand elle lui offrit une pipe du pere, enfermee dans une armoire. Il
+accepta, la prit, la reconnut, la flaira, proclama sa qualite avec une
+emotion dans la voix, l'emplit de tabac et l'alluma. Puis il mit Emile
+a cheval sur sa jambe et le fit jouer au cavalier pendant qu'elle
+desservait la table et enfermait, dans le bas du buffet, la vaisselle
+sale pour la laver, quand il serait sorti.
+
+Vers trois heures, il se leva a regret, tout ennuye a l'idee de partir.
+
+--Eh bien! mam'zelle Donet, dit-il, je vous souhaite le bonsoir et
+charme de vous avoir trouvee comme ca.
+
+Elle restait devant lui, rouge, bien emue, et le regardait en songeant a
+l'autre.
+
+--Est-ce que nous ne nous reverrons plus? dit-elle.
+
+Il repondit simplement:
+
+--Mais oui, mam'zelle, si ca vous fait plaisir.
+
+--Certainement, monsieur Cesar. Alors, jeudi prochain, ca vous irait-il?
+
+--Oui, mam'zelle Donet.
+
+--Vous venez dejeuner, bien sur?
+
+--Mais..., si vous voulez bien, je ne refuse pas.
+
+--C'est entendu, monsieur Cesar, jeudi prochain, midi, comme
+aujourd'hui.
+
+--Jeudi midi, mam'zelle Donet!
+
+
+
+
+BOITELLE
+
+A _Robert Pinchon_
+
+
+Le pere Boitelle (Antoine) avait dans tout le pays la specialite des
+besognes malpropres. Toutes les fois qu'on avait a faire nettoyer
+une fosse, un fumier, un puisard, a curer un egout, un trou de fange
+quelconque, c'etait lui qu'on allait chercher.
+
+Il s'en venait avec ses instruments de vidangeur et ses sabots enduits
+de crasse, et se mettait a sa besogne en geignant sans cesse sur son
+metier. Quand on lui demandait alors pourquoi il faisait cet ouvrage
+repugnant, il repondait avec resignation:
+
+--Pardi, c'est pour mes enfants qu'il faut nourrir. Ca rapporte plus
+qu'autre chose.
+
+Il avait, en effet, quatorze enfants. Si on s'informait de ce qu'ils
+etaient devenus, il disait avec un air d'indifference:
+
+--N'en reste huit a la maison. Y en a un au service et cinq maries.
+
+Quand on voulait savoir s'ils etaient bien maries, il reprenait avec
+vivacite:
+
+--Je les ai pas opposes. Je les ai opposes en rien. Ils ont marie comme
+ils ont voulu. Faut pas opposer les gouts, ca tourne mal. Si je suis
+ordureux, me, c'est que mes parents m'ont oppose dans mes gouts. Sans
+ca, j'aurais devenu un ouvrier comme les autres.
+
+Voici en quoi ses parents l'avaient contrarie dans ses gouts.
+
+Il etait alors soldat, faisant son temps au Havre, pas plus bete qu'un
+autre, pas plus degourdi non plus, un peu simple pourtant. Pendant les
+heures de liberte, son plus grand plaisir etait de se promener sur le
+quai, ou sont reunis les marchands d'oiseaux. Tantot seul, tantot avec
+un pays, il s'en allait lentement le long des cages ou les perroquets a
+dos vert et a tete jaune des Amazones, les perroquets a dos gris et a
+tete rouge du Senegal, les aras enormes qui ont l'air d'oiseaux cultives
+en serre, avec leurs plumes fleuries, leurs panaches et leurs aigrettes,
+les perruches de toute taille, qui semblent coloriees avec un soin
+minutieux par un bon Dieu miniaturiste, et les petits, tout petits
+oisillons sautillants, rouges, jaunes, bleus et barioles, melant leurs
+cris au bruit du quai, apportent dans le fracas des navires decharges,
+des passants et des voitures, une rumeur violente, aigue, piaillarde,
+assourdissante, de foret lointaine et surnaturelle.
+
+Boitelle s'arretait, les yeux ouverts, la bouche ouverte, riant et ravi,
+montrant ses dents aux kakatoes prisonniers qui saluaient de leur huppe
+blanche ou jaune le rouge eclatant de sa culotte et le cuivre de son
+ceinturon. Quand il rencontrait un oiseau parleur, il lui posait des
+questions; et si la bete se trouvait ce jour-la disposee a repondre et
+dialoguait avec lui, il emportait pour jusqu'au soir de la gaiete et du
+contentement. A regarder les singes aussi il se faisait des bosses de
+plaisir, et il n'imaginait point de plus grand luxe pour un homme riche
+que de posseder ces animaux ainsi qu'on a des chats et des chiens. Ce
+gout-la, ce gout de l'exotique, il l'avait dans le sang comme on a
+celui de la chasse, de la medecine ou de la pretrise. Il ne pouvait
+s'empecher, chaque fois que s'ouvraient les portes de la caserne, de
+s'en revenir au quai comme s'il s'etait senti tire par une envie.
+
+Or une fois, s'etant arrete presque en extase devant un araraca
+monstrueux qui gonflait ses plumes, s'inclinait, se redressait, semblait
+faire les reverences de cour du pays des perroquets, il vit s'ouvrir la
+porte d'un petit cafe attenant a la boutique du marchand d'oiseaux, et
+une jeune negresse, coiffee d'un foulard rouge, apparut, qui balayait
+vers la rue les bouchons et le sable de l'etablissement.
+
+L'attention de Boitelle fut aussitot partagee entre l'animal et la
+femme, et il n'aurait su dire vraiment lequel de ces deux etres il
+contemplait avec le plus d'etonnement et de plaisir.
+
+La negresse, ayant pousse dehors les ordures du cabaret, leva les yeux,
+et demeura a son tour eblouie devant l'uniforme du soldat. Elle restait
+debout, en face de lui, son balai dans les mains comme si elle lui eut
+porte les armes, tandis que l'araraca continuait a s'incliner. Or le
+troupier au bout de quelques instants fut gene par cette attention,
+et il s'en alla a petits pas, pour n'avoir point l'air de battre en
+retraite.
+
+Mais il revint. Presque chaque jour il passa devant le cafe des
+Colonies, et souvent il apercut a travers les vitres la petite bonne
+a peau noire qui servait des bocks ou de l'eau-de-vie aux matelots du
+port. Souvent aussi elle sortait en l'apercevant; bientot, meme, sans
+s'etre jamais parle, ils se sourirent comme des connaissances; et
+Boitelle se sentait le coeur remue, en voyant luire, tout a coup, entre
+les levres sombres de la fille, la ligne eclatante de ses dents. Un
+jour enfin il entra, et fut tout surpris en constatant qu'elle parlait
+francais comme tout le monde. La bouteille de limonade, dont elle
+accepta de boire un verre, demeura, dans le souvenir du troupier,
+memorablement delicieuse; et il prit l'habitude de venir absorber, en ce
+petit cabaret du port, toutes les douceurs liquides que lui permettait
+sa bourse.
+
+C'etait pour lui une fete, un bonheur auquel il pensait sans cesse, de
+regarder la main noire de la petite bonne verser quelque chose dans son
+verre, tandis que les dents riaient, plus claires que les yeux. Au bout
+de deux mois de frequentation, ils devinrent tout a fait bons amis, et
+Boitelle, apres le premier etonnement de voir que les idees de cette
+negresse etaient pareilles aux bonnes idees des filles du pays, qu'elle
+respectait l'economie, le travail, la religion et la conduite, l'en aima
+davantage, s'eprit d'elle au point de vouloir l'epouser.
+
+Il lui dit ce projet qui la fit danser de joie. Elle avait d'ailleurs
+quelque argent, laisse par une marchande d'huitres, qui l'avait
+recueillie quand elle fut deposee sur le quai du Havre par un capitaine
+americain. Ce capitaine l'avait trouvee agee d'environ six ans, blottie
+sur des balles de coton dans la calle de son navire, quelques heures
+apres son depart de New-York. Venant au Havre, il y abandonna aux soins
+de cette ecaillere apitoyee ce petit animal noir cache a son bord, il ne
+savait par qui ni comment. La vendeuse d'huitres etant morte, la jeune
+negresse devint bonne au cafe des Colonies.
+
+Antoine Boitelle ajouta:
+
+--Ca se fera si les parents n'y opposent point. J'irai jamais contre
+eux, t'entends ben, jamais! Je vas leur en toucher deux mots a la
+premiere fois que je retourne au pays.
+
+La semaine suivante en effet, ayant obtenu vingt-quatre heures de
+permission, il se rendit dans sa famille qui cultivait une petite ferme
+a Tourteville, pres d'Yvetot.
+
+Il attendit la fin du repas, l'heure ou le cafe baptise d'eau-de-vie
+rendait les coeurs plus ouverts, pour informer ses ascendants Qu'il
+avait trouve une fille repondant si bien a ses gouts, a tous ses gouts,
+qu'il ne devait pas en exister une autre sur la terre pour lui convenir
+aussi parfaitement.
+
+Les vieux, a ce propos, devinrent aussitot circonspects, et demanderent
+des explications. Il ne cacha rien d'ailleurs que la couleur de son
+teint.
+
+C'etait une bonne, sans grand avoir, mais vaillante, econome, propre, de
+conduite, et de bon conseil. Toutes ces choses-la valaient mieux que de
+l'argent aux mains d'une mauvaise menagere. Elle avait quelques sous
+d'ailleurs, laisses par une femme qui l'avait elevee, quelques gros
+sous, presque une petite dot, quinze cents francs a la caisse d'epargne.
+Les vieux, conquis par ses discours, confiants d'ailleurs dans son
+jugement, cedaient peu a peu, quand il arriva au point delicat. Riant
+d'un rire un peu contraint:
+
+--Il n'y a qu'une chose, dit-il, qui pourra vous contrarier. Elle n'est
+brin blanche.
+
+Ils ne comprenaient pas et il dut expliquer longuement avec beaucoup de
+precautions, pour ne les point rebuter, qu'elle appartenait a la race
+sombre dont ils n'avaient vu d'echantillons que sur les images d'Epinal.
+
+Alors ils furent inquiets, perplexes, craintifs, comme s'il leur avait
+propose une union avec le Diable.
+
+La mere disait:--Noire? Combien qu'elle l'est. C'est-il partout?
+
+Il repondait:--Pour sur: Partout, comme t'es blanche partout, te!
+
+Le pere reprenait:--Noire? C'est-il noir autant que le chaudron?
+
+Le fils repondait:--Pt'etre ben un p'tieu moins! C'est noire, mais point
+noire a degouter. La robe a m'sieu l'cure est ben noire, et alle n'est
+pas pu laide qu'un surplis qu'est blanc.
+
+Le pere disait:--Y en a-t-il de pu noires qu'elle dans son pays?
+
+Et le fils, convaincu, s'ecriait:
+
+--Pour sur!
+
+Mais le bonhomme remuait la tete.
+
+--Ca doit etre deplaisant?
+
+Et le fils:
+
+--C'est point pu deplaisant qu'aut'chose, vu qu'on s'y fait en rin de
+temps.
+
+La mere demandait:
+
+--Ca ne salit point le linge plus que d'autres, ces piaux-la?
+
+--Pas plus que la tienne, vu que c'est sa couleur.
+
+Donc, apres beaucoup de questions encore, il fut convenu que les parents
+verraient cette fille avant de rien decider et que le garcon, dont le
+service allait finir l'autre mois, l'amenerait a la maison afin qu'on
+put l'examiner et decider en causant si elle n'etait pas trop foncee
+pour rentrer dans la famille Boitelle.
+
+Antoine alors annonca que le dimanche 22 mai, jour de sa liberation, il
+partirait pour Tourteville avec sa bonne amie.
+
+Elle avait mis pour ce voyage chez les parents de son amoureux ses
+vetements les plus beaux et les plus voyants, ou dominaient le jaune, le
+rouge et le bleu, de sorte qu'elle avait l'air pavoisee pour une fete
+nationale.
+
+Dans la gare, au depart du Havre, on la regarda beaucoup, et Boitelle
+etait fier de donner le bras, a une personne qui commandait ainsi
+l'attention. Puis, dans le wagon de troisieme classe ou elle prit place
+a cote de lui, elle imposa une telle surprise aux paysans que ceux des
+compartiments voisins monterent sur leurs banquettes pour l'examiner
+par-dessus la cloison de bois qui divisait la caisse roulante. Un
+enfant, a son aspect, se mit a crier de peur, un autre cacha sa figure
+dans le tablier de sa mere.
+
+Tout alla bien cependant jusqu'a la gare d'arrivee. Mais lorsque le
+train ralentit sa marche en approchant d'Yvetot, Antoine se sentit mal
+a l'aise, comme au moment d'une inspection quand il ne savait pas sa
+theorie. Puis, s'etant penche a la portiere, il reconnut de loin son
+pere qui tenait la bride du cheval attele a la carriole, et sa mere
+venue jusqu'au treillage qui maintenait les curieux.
+
+Il descendit le premier, tendit la main a sa bonne amie, et, droit,
+comme s'il escortait un general, il se dirigea vers sa famille.
+
+La mere, en voyant venir cette dame noire et bariolee en compagnie de
+son garcon, demeurait tellement stupefaite qu'elle n'en pouvait ouvrir
+la bouche, et le pere avait peine a maintenir le cheval que faisait
+cabrer coup sur coup la locomotive ou la negresse. Mais Antoine, saisi
+soudain par la joie sans melange de revoir ses vieux, se precipita, les
+bras ouverts, becota la mere, becota le pere malgre l'effroi du bidet,
+puis se tournant vers sa compagne que les passants ebaubis consideraient
+en s'arretant, il s'expliqua.
+
+--La v'la! J'vous avais ben dit qu'a premiere vue alle est un brin
+detournante, mais sitot qu'on la connait, vrai de vrai, y a rien de plus
+plaisant sur la terre. Dites-y bonjour qu'a ne s'emeuve point.
+
+Alors la mere Boitelle, intimidee elle-meme a perdre la raison, fit une
+espece de reverence, tandis que le pere otait sa casquette en murmurant:
+"J'vous la souhaite a vot' desir". Puis sans s'attarder on grimpa dans
+la carriole, les deux femmes au fond sur des chaises qui les faisaient
+sauter en l'air a chaque cahot de la route, et les deux hommes par
+devant, sur la banquette.
+
+Personne ne parlait. Antoine inquiet sifflotait un air de caserne, le
+pere fouettait le bidet, et la mere regardait de coin, en glissant des
+coups d'oeil de fouine, la negresse dont le front et les pommettes
+reluisaient sous le soleil comme des chaussures bien cirees.
+
+Voulant rompre la glace, Antoine se retourna.
+
+--Eh bien, dit-il, on ne cause pas?
+
+--Faut le temps; repondit la vieille.
+
+Il reprit:
+
+--Allons, raconte a la p'tite l'histoire des huit oeufs de ta poule.
+
+C'etait une farce celebre dans la famille. Mais comme sa mere se taisait
+toujours, paralysee par l'emotion, il prit lui-meme la parole et narra,
+en riant beaucoup, cette memorable aventure. Le pere, qui la savait par
+coeur, se derida aux premiers mots; sa femme bientot suivit l'exemple,
+et la negresse elle-meme, au passage le plus drole, partit tout a coup
+d'un tel rire, d'un rire si bruyant, roulant, torrentiel, que le cheval
+excite fit un petit temps de galop.
+
+La connaissance etait faite. On causa.
+
+A peine arrives, quand tout le monde fut descendu, apres qu'il eut
+conduit sa bonne amie dans la chambre pour oter sa robe qu'elle aurait
+pu tacher en faisant un bon plat de sa facon destine a prendre les vieux
+par le ventre, il attira ses parents devant la porte, et demanda, le
+coeur battant.
+
+--Eh ben, queque vous dites?
+
+Le pere se tut. La mere plus hardie declara:
+
+--Alle est trop noire! Non, vrai, c'est trop. J'en ai eu les sangs
+tournes.
+
+--Vous vous y ferez, dit Antoine.
+
+--Possible, mais pas pour le moment. Ils entrerent et la bonne femme
+fut emue en voyant la negresse cuisiner. Alors elle l'aida, la jupe
+retroussee, active malgre son age.
+
+Le repas fut bon, fut long, fut gai. Quand on fit un tour ensuite,
+Antoine prit son pere a part.
+
+--Eh ben, pe, queque t'en dis?
+
+Le paysan ne se compromettait jamais.
+
+--J'ai point d'avis. D'mande a ta me.
+
+Alors Antoine rejoignit sa mere et la retenant en arriere.
+
+--Eh ben, ma me, queque t'en dis?
+
+--Mon pauv'e gars, vrai, alle est trop noire. Seulement un p'tieu moins
+je ne m'opposerais pas, mais c'est trop. On dirait Satan!
+
+Il n'insista point, sachant que la vieille s'obstinait toujours, mais il
+sentait en son coeur entrer un orage de chagrin. Il cherchait ce qu'il
+fallait faire, ce qu'il pourrait inventer, surpris d'ailleurs qu'elle ne
+les eut pas conquis deja comme elle l'avait seduit lui-meme. Et ils s'en
+allaient tous les quatre a pas lents a travers les bles, redevenus peu
+a peu silencieux. Quand on longeait une cloture les fermiers
+apparaissaient a la barriere, les gamins grimpaient sur les talus, tout
+le monde se precipitait au chemin pour voir passer la "noire" que
+le fils Boitelle avait ramenee. On apercevait au loin des gens qui
+couraient a travers les champs comme on accourt quand bat le tambour des
+annonces de phenomenes vivants. Le pere et la mere Boitelle effares de
+cette curiosite semee par la campagne a leur approche, hataient le pas,
+cote a cote, precedant de loin leur fils a qui sa compagne demandait ce
+que les parents pensaient d'elle.
+
+Il repondit en hesitant qu'ils n'etaient pas encore decides.
+
+Mais sur la place du village ce fut une sortie en masse de toutes
+les maisons en emoi, et devant l'attroupement grossissant, les vieux
+Boitelle prirent la fuite et regagnerent leur logis, tandis qu'Antoine
+souleve de colere, sa bonne amie au bras, s'avancait avec majeste sous
+les yeux elargis par l'ebahissement.
+
+Il comprenait que c'etait fini, qu'il n'y avait plus d'espoir, qu'il
+n'epouserait pas sa negresse; elle aussi le comprenait; et ils se mirent
+a pleurer tous les deux en approchant de la ferme. Des qu'ils y furent
+revenus, elle ota de nouveau sa robe pour aider la mere a faire
+sa besogne; elle la suivit partout, a la laiterie, a l'etable,
+au poulailler, prenant la plus grosse part, repetant sans cesse:
+"Laissez-moi faire, madame Boitelle", si bien que le soir venu, la
+vieille, touchee et inexorable, dit a son fils: "C'est une brave fille
+tout de meme. C'est dommage qu'elle soit si noire, mais vrai, alle l'est
+trop. J'pourrais pas m'y faire, faut qu'alle r'tourne, alle est trop
+noire!"
+
+Et le fils Boitelle dit a sa bonne amie:
+
+--Alle n'veut point, alle te trouve trop noire. Faut r'tourner. Je
+t'aconduirai jusqu'au chemin de fer. N'importe, t'eluge point. J'vas
+leur y parler quand tu seras partie.
+
+Il la conduisit donc a la gare en lui donnant encore bon espoir, et
+apres l'avoir embrassee, la fit monter dans le convoi qu'il regarda
+s'eloigner avec des yeux bouffis par les pleurs.
+
+Il eut beau implorer les vieux, ils ne consentirent jamais.
+
+Et quand il avait conte cette histoire que tout le pays connaissait,
+Antoine Boitelle ajoutait toujours:
+
+--A partir de ca, j'ai eu de coeur a rien, a rien. Aucun metier ne
+m'allait pu, et j'sieus devenu ce que j'sieus, un ordureux.
+
+On lui disait:
+
+--Vous vous etes marie pourtant.
+
+--Oui, et j'peux pas dire que ma femme m'a deplu pisque j'y ai fait
+quatorze efants, mais c'n'est point l'autre, oh non pour sur, oh non!
+L'autre, voyez-vous, ma negresse, alle n'avait qu'a me regarder, je me
+sentais comme transporte...
+
+
+
+
+L'ORDONNANCE
+
+
+Le cimetiere plein d'officiers avait l'air d'un champ fleuri. Les kepis
+et les culottes rouges, les galons et les boutons d'or, les sabres, les
+aiguillettes de l'etat-major, les brandebourgs des chasseurs et des
+hussards passaient au milieu des tombes dont les croix blanches ou
+noires ouvraient leurs bras lamentables, leurs bras de fer, de marbre ou
+de bois sur le peuple disparu des morts.
+
+On venait d'enterrer la femme du colonel de Limousin. Elle s'etait noyee
+deux jours auparavant, en prenant un bain.
+
+C'etait fini, le clerge etait parti, mais le colonel, soutenu par deux
+officiers, restait debout devant le trou au fond duquel il voyait encore
+le coffre de bois qui cachait, decompose deja, le corps de sa jeune
+femme.
+
+C'etait presque un vieillard, un grand maigre a moustaches blanches
+qui avait epouse, trois ans plus tot, la fille d'un camarade, demeuree
+orpheline apres la mort de son pere, le colonel Sortis.
+
+Le capitaine et le lieutenant sur qui s'appuyait leur chef essayaient
+de l'emmener. Il resistait, les yeux pleins de larmes qu'il ne laissait
+point couler, par heroisme, et, murmurant, tout bas: "Non, non, encore
+un peu", il s'obstinait a rester la, les jambes flechissantes, au bord
+de ce trou, qui lui paraissait sans fond, un abime ou etaient tombes son
+coeur et sa vie, tout ce qui lui restait sur terre.
+
+Tout a coup le general Ormont s'approcha, saisit par le bras le colonel,
+et l'entrainant presque de force: "Allons, allons, mon vieux camarade,
+il ne faut pas demeurer la." Le colonel obeit alors, et rentra chez lui.
+
+Comme il ouvrait la porte de son cabinet, il apercut une lettre sur
+sa table de travail. L'ayant prise, il faillit tomber de surprise et
+d'emotion, il avait reconnu l'ecriture de sa femme. Et la lettre portait
+le timbre de la poste avec la date du jour meme. Il dechira l'enveloppe
+et lut.
+
+"PERE,
+
+Permettez-moi de vous appeler encore pere, comme autrefois. Quand vous
+recevrez cette lettre, je serai morte, et sous la terre. Alors peut-etre
+pourrez-vous me pardonner.
+
+Je ne veux pas chercher a vous emouvoir ni a attenuer ma faute. Je veux
+dire seulement, avec toute la sincerite d'une femme qui va se tuer dans
+une heure, la verite entiere et complete.
+
+Quand vous m'avez epousee, par generosite, je me suis donnee a vous, par
+reconnaissance et je vous ai aime de tout mon coeur de petite fille. Je
+vous ai aime ainsi que j'aimais papa, presque autant; et un jour, comme
+j'etais sur vos genoux, et comme vous m'embrassiez, je vous ai appele:
+"Pere", malgre moi. Ce fut un cri du coeur, instinctif, spontane. Vrai,
+vous etiez pour moi un pere, rien qu'un pere. Vous avez ri, et vous
+m'avez dit: "Appelle-moi toujours comme ca, mon enfant, ca me fait
+plaisir."
+
+Nous sommes venus dans cette ville et--pardonnez-moi, pere--je suis
+devenue amoureuse. Oh! j'ai resiste longtemps, presque deux ans, vous
+lisez bien, presque deux ans, et puis j'ai cede, je suis devenue
+coupable, je suis devenue une femme perdue.
+
+Quant a lui?--Vous ne devinerez pas qui. Je suis bien tranquille
+la-dessus, puisqu'ils etaient douze officiers, toujours autour de moi et
+avec moi, que vous appeliez mes douze constellations.
+
+Pere, ne cherchez pas a le connaitre et ne le haissez pas, lui. Il a
+fait ce que n'importe qui aurait fait a sa place, et puis, je suis sure
+qu'il m'aimait aussi de tout son coeur.
+
+Mais, ecoutez--un jour, nous avions rendez-vous dans l'ile des Becasses,
+vous savez la petite ile, apres le moulin. Moi, je devais y aborder en
+nageant, et lui devait m'attendre dans les buissons, et puis rester
+la jusqu'au soir pour qu'on ne le vit pas partir. Je venais de le
+rejoindre, quand les branches s'ouvrent et nous apercevons Philippe,
+votre ordonnance, qui nous avait surpris. J'ai senti que nous etions
+perdus et j'ai pousse un grand cri; alors il m'a dit--lui, mon
+ami!--Allez-vous-en a la nage, tout doucement, ma chere, et laissez-moi
+avec cet homme.
+
+Je suis partie, si emue que j'ai failli me noyer, et je suis rentree
+chez vous, m'attendant a quelque chose d'epouvantable.
+
+Une heure apres, Philippe me disait, a voix basse, dans le corridor du
+salon ou je l'ai rencontre. "Je suis aux ordres de madame, si elle avait
+quelque lettre a me donner". Alors je compris qu'il s'etait vendu, et
+que mon ami l'avait achete.
+
+Je lui ai donne des lettres, en effet,--toutes mes lettres.--Il les
+portait et me rapportait les reponses.
+
+Cela a dure deux mois environ. Nous avions confiance en lui, comme vous
+aviez confiance en lui, vous aussi.
+
+Or, pere, voici ce qui arriva. Un jour, dans la meme ile ou j'etais
+venue a la nage, mais, seule, cette fois, j'ai retrouve votre
+ordonnance. Cet homme m'attendait et il m'a prevenue qu'il allait nous
+denoncer a vous et vous livrer des lettres gardees par lui, volees, si
+je ne cedais point a ses desirs.
+
+Oh! pere, mon pere, j'ai eu peur, une peur lache, indigne, peur de vous
+surtout, de vous si bon, et trompe par moi, peur pour lui encore,--vous
+l'auriez tue--pour moi aussi, peut-etre, est-ce que je sais, j'etais
+affolee, eperdue, j'ai cru l'acheter encore une fois ce miserable qui
+m'aimait aussi, quelle honte!
+
+Nous sommes si faibles, nous autres, que nous perdons la tete bien plus
+que vous. Et puis, quand on est tombe, on tombe toujours plus bas, plus
+bas. Est-ce que je sais ce que j'ai fait? J'ai compris seulement qu'un
+de vous deux et moi allions mourir--et je me suis donnee a cette brute.
+
+Vous voyez, pere, que je ne cherche pas a m'excuser.
+
+Alors, alors--alors, ce que j'aurais du prevoir est arrive--il m'a prise
+et reprise quand il a voulu en me terrifiant. Il a ete aussi mon amant,
+comme l'autre, tous les jours. Est-ce pas abominable? Et quel chatiment,
+pere?
+
+Alors, moi, je me suis dit. Il faut mourir. Vivante, je n'aurais pu vous
+confesser un pareil crime. Morte, j'ose tout. Je ne pouvais plus faire
+autrement que de mourir, rien ne m'aurait lavee, j'etais trop tachee. Je
+ne pouvais plus aimer, ni etre aimee; il me semblait que je salissais
+tout le monde, rien qu'en donnant la main.
+
+Tout a l'heure, je vais aller prendre mon bain et je ne reviendrai pas.
+
+Cette lettre pour vous ira chez mon amant. Il la recevra apres ma mort,
+et sans rien comprendre, vous la fera tenir, accomplissant mon dernier
+voeu. Et vous la lirez, vous, en revenant du cimetiere.
+
+Adieu, pere, je n'ai plus rien a vous dire. Faites ce que vous voudrez,
+et pardonnez-moi."
+
+Le colonel s'essuya le front couvert de sueur. Son sang-froid, le
+sang-froid des jours de bataille lui etait revenu tout a coup.
+
+Il sonna.
+
+Un domestique parut.
+
+--Envoyez-moi Philippe, dit-il.
+
+Puis, il entr'ouvrit le tiroir de sa table.
+
+L'homme entra presque aussitot, un grand soldat a moustaches rousses,
+l'air malin, l'oeil sournois.
+
+Le colonel le regarda tout droit.
+
+--Tu vas me dire le nom de l'amant de ma femme.
+
+--Mais, mon colonel...
+
+L'officier prit son revolver dans le tiroir entr'ouvert.
+
+--Allons, et vite, tu sais que je ne plaisante pas.
+
+--Eh bien!... mon colonel..., c'est le capitaine Saint-Albert.
+
+A peine avait-il prononce ce nom, qu'une flamme lui brula les yeux, et
+il s'abattit sur la face, une balle au milieu du front.
+
+
+
+
+LE LAPIN
+
+
+Maitre Lecacheur apparut sur la porte de sa maison, a l'heure ordinaire,
+entre cinq heures et cinq heures un quart du matin, pour surveiller ses
+gens qui se mettaient au travail.
+
+Rouge, mal eveille, l'oeil droit ouvert, l'oeil gauche presque ferme,
+il boutonnait avec peine ses bretelles sur son gros ventre, tout en
+surveillant, d'un regard entendu et circulaire, tous les coins connus de
+sa ferme. Le soleil coulait ses rayons obliques a travers les hetres du
+fosse et les pommiers ronds de la cour, faisait chanter les coqs sur
+le fumier et roucouler les pigeons sur le toit. La senteur de l'etable
+s'envolait par la porte ouverte et se melait, dans l'air frais du matin,
+a l'odeur acre de l'ecurie ou hennissaient les chevaux, la tete tournee
+vers la lumiere.
+
+Des que son pantalon fut soutenu solidement, maitre Lecacheur se mit
+en route, allant d'abord vers le poulailler, pour compter les oeufs du
+matin, car il craignait des maraudes depuis quelque temps.
+
+Mais la fille de ferme accourut vers lui en levant les bras et criant:
+"Mait' Cacheux, mait' Cacheux, on a vole un lapin, c'te nuit."
+
+--Un lapin?
+
+--Oui, mait'Cacheux, l'gros gris, celui de la cage a draite.
+
+Le fermier ouvrit tout a fait l'oeil gauche et dit simplement:
+
+--Faut ve ca.
+
+Et il alla voir.
+
+La cage avait ete brisee, et le lapin etait parti.
+
+Alors l'homme devint soucieux, referma son oeil droit et se gratta le
+nez. Puis, apres avoir reflechi, il ordonna a la servante effaree, qui
+demeurait stupide devant son maitre:
+
+--Va queri les gendarmes. Dis que j'les attends sur l'heure.
+
+Maitre Lecacheur etait maire de sa commune, Pavigny-le-Gras, et
+commandait en maitre, vu son argent et sa position.
+
+Des que la bonne eut disparu, en courant vers le village, distant d'un
+demi-kilometre, le paysan rentra chez lui, pour boire son cafe et causer
+de la chose avec sa femme.
+
+Il la trouva soufflant le feu avec sa bouche, a genoux devant le foyer.
+
+Il dit des la porte:
+
+--V'la qu'on a vole un lapin, l'gros gris.
+
+Elle se retourna si vite qu'elle se trouva assise par terre, et
+regardant son mari avec des yeux desoles:
+
+--Que qu'tu dis, Cacheux! qu'on a vole un lapin?
+
+--L'gros gris.
+
+--L'gros gris?
+
+Elle soupira.
+
+--Que misere! que qu'a pu l'vole, cu lapin.
+
+C'etait une petite femme maigre et vive, propre, entendue a tous les
+soins de l'exploitation.
+
+Lecacheur avait son idee.
+
+--Ca doit etre cu gars de Polyte.
+
+La fermiere se leva brusquement, et d'une voix furieuse:
+
+--C'est li! c'est li! faut pas en tracher d'autre. C'est li! Tu l'as
+dit, Cacheux!
+
+Sur sa maigre figure irritee, toute sa fureur paysanne, toute son
+avarice, toute sa rage de femme econome contre le valet toujours
+soupconne, contre la servante toujours suspectee, apparaissaient dans la
+contraction de la bouche, dans les rides des joues et du front.
+
+--Et que que t'as fait? demanda-t-elle.
+
+--J'ai enveye queri les gendarmes.
+
+Ce Polyte etait un homme de peine employe pendant quelques jours dans
+la ferme et congedie par Lecacheur apres une reponse insolente. Ancien
+soldat, il passait pour avoir garde de ses campagnes en Afrique des
+habitudes de maraude et de libertinage. Il faisait, pour vivre, tous les
+metiers. Macon, terrassier, charretier, faucheur, casseur de pierres,
+ebrancheur, il etait surtout faineant; aussi ne le gardait-on nulle
+part et devait-il par moments changer de canton pour trouver encore du
+travail.
+
+Des le premier jour de son entree a la ferme, la femme de Lecacheur
+l'avait deteste; et maintenant elle etait sure que le vol avait ete
+commis par lui.
+
+Au bout d'une demi-heure environ, les deux gendarmes arriverent. Le
+brigadier Senateur etait tres haut et maigre, le gendarme Lenient, gros
+et court.
+
+Lecacheur les fit asseoir, et leur raconta la chose. Puis on alla
+voir le lieu du mefait afin de constater le bris de la cabine et de
+recueillir toutes les preuves. Lorsqu'on fut rentre dans la cuisine, la
+maitresse apporta du vin, emplit les verres et demanda avec un defi dans
+l'oeil:
+
+--L'prendrez-vous, c'ti-la?
+
+Le brigadier, son sabre entre les jambes, semblait soucieux. Certes, il
+etait sur de le prendre si on voulait bien le lui designer. Dans le cas
+contraire, il ne repondait point de le decouvrir lui-meme. Apres avoir
+longtemps reflechi, il posa cette simple question:
+
+--Le connaissez-vous, le voleur?
+
+Un pli de malice normande rida la grosse bouche de Lecacheur qui
+repondit:
+
+--Pour l'connaitre, non, je l'connais point, vu que j'l'ai pas vu voler.
+Si j'l'avais vu, j'y aurais fait manger tout cru, poil et chair, sans
+un coup d'cidre pour l'faire passer. Pour lors, pour dire qui c'est,
+je l'dirai point, nonobstant, que j'crais qu'c'est cu propre a rien de
+Polyte.
+
+Alors il expliqua longuement ses histoires avec Polyte, le depart de ce
+valet, son mauvais regard, des propos rapportes, accumulant des preuves
+insignifiantes et minutieuses.
+
+Le brigadier, qui avait ecoute avec grande attention tout en vidant son
+verre de vin et en le remplissant ensuite, d'un geste indifferent, se
+tourna vers son gendarme:
+
+--Faudra voir chez la femme au berque Severin, dit-il.
+
+Le gendarme sourit et repondit par trois signes de tete.
+
+Alors, Mme Lecacheur se rapprocha, et tout doucement, avec des ruses
+de paysanne, interrogea a son tour le brigadier. Ce berger Severin, un
+simple, une sorte de brute, eleve dans un parc a moutons, ayant grandi
+sur les cotes au milieu de ses betes trottantes et belantes, ne
+connaissant guere qu'elles au monde, avait cependant conserve au fond
+de l'ame l'instinct d'epargne du paysan. Certes, il avait du cacher,
+pendant des annees et des annees, dans des creux d'arbre ou des trous de
+rocher tout ce qu'il gagnait d'argent, soit en gardant les troupeaux,
+soit en guerissant, par des attouchements et des paroles, les entorses
+des animaux (car le secret des rebouteux lui avait ete transmis par un
+vieux berger qu'il avait remplace). Or, un jour, il acheta, en vente
+publique, un petit bien, masure et champ, d'une valeur de trois mille
+francs.
+
+Quelques mois plus tard, on apprit qu'il se mariait. Il epousait une
+servante connue pour ses mauvaises moeurs, la bonne du cabaretier. Les
+gars racontaient que cette fille, le sachant aise, l'avait ete trouver
+chaque nuit, dans sa hutte, et l'avait pris, l'avait conquis, l'avait
+conduit au mariage, peu a peu, de soir en soir.
+
+Puis, ayant passe par la mairie et par l'eglise, elle habitait
+maintenant la maison achetee par son homme, tandis qu'il continuait a
+garder ses troupeaux, nuit et jour, a travers les plaines.
+
+Et le brigadier ajouta:
+
+--V'la trois s'maines que Polyte couche avec elle, vu qu'il n'a pas
+d'abri, ce maraudeur.
+
+Le gendarme se permit un mot:
+
+--Il prend la couverture au berger.
+
+Madame Lecacheur, saisie d'une rage nouvelle, d'une rage accrue par une
+colere de femme mariee contre le devergondage, s'ecria:
+
+--C'est elle, j'en suis sure. Allez-y. Ah! les bougres de voleux!
+
+Mais le brigadier ne s'emut pas:
+
+--Minute, dit-il. Attendons midi, vu qu'il y vient diner chaque jour. Je
+les pincerai le nez dessus.
+
+Et le gendarme souriait, seduit par l'idee de son chef; et Lecacheur
+aussi souriait maintenant, car l'aventure du berger lui semblait
+comique, les maris trompes etant toujours plaisants.
+
+Midi venait de sonner, quand le brigadier Senateur, suivi de son homme,
+frappa trois coups legers a la porte d'une petite maison isolee, plantee
+au coin d'un bois, a cinq cents metres du village.
+
+Ils s'etaient colles contre le mur afin de n'etre pas vus du dedans;
+et ils attendirent. Au bout d'une minute ou deux, comme personne ne
+repondait, le brigadier frappa de nouveau. Le logis semblait inhabite
+tant il etait silencieux, mais le gendarme Lenient, qui avait l'oreille
+fine, annonca qu'on remuait a l'interieur.
+
+Alors Senateur se facha. Il n'admettait point qu'on resistat une seconde
+a l'autorite et, heurtant le mur du pommeau de son sabre, il cria:
+
+--Ouvrez, au nom de la loi!
+
+Cet ordre demeurant toujours inutile, il hurla:
+
+--Si vous n'obeissez pas, je fais sauter la serrure. Je suis le
+brigadier de gendarmerie, nom de Dieu! Attention, Lenient.
+
+Il n'avait point fini de parler que la porte etait ouverte, et Senateur
+avait devant lui une grosse fille tres rouge, joufflue, depoitraillee,
+ventrue, large des hanches, une sorte de femelle sanguine et bestiale,
+la femme du berger Severin.
+
+Il entra.
+
+--Je viens vous rendre visite, rapport a une petite enquete, dit-il.
+
+Et il regardait autour de lui. Sur la table une assiette, un pot a
+cidre, un verre a moitie plein annoncaient un repas commence. Deux
+couteaux trainaient cote a cote. Et le gendarme malin cligna de l'oeil a
+son chef.
+
+--Ca sent bon, dit celui-ci.
+
+--On jurerait du lapin saute, ajouta Lenient tres gai.
+
+--Voulez-vous un verre de fine? demanda la paysanne.
+
+--Non, merci. Je voudrais seulement la peau du lapin que vous mangez.
+
+Elle fit l'idiote; mais elle tremblait.
+
+--Que lapin?
+
+Le brigadier s'etait assis et s'essuyait le front avec serenite.
+
+--Allons, allons, la patronne, vous ne nous ferez pas accroire que vous
+vous nourrissiez de chiendent. Que mangiez-vous, la, toute seule, pour
+votre diner?
+
+--Me, rien de rien, j'vous jure. Un p'tieu d'beurre su l'pain.
+
+--Mazette, la bourgeoise, un p'tieu d'beurre su l'pain... vous faites
+erreur. C'est un p'tieu d'beurre sur le lapin qu'il faut dire. Bougre!
+il sent bon vot'beurre, nom de Dieu! c'est du beurre de choix, du beurre
+d'extra, du beurre de noce, du beurre a poil, pour sur, c'est pas du
+beurre de menage, cu beurre-la!
+
+Le gendarme se tordait et repetait:
+
+--Pour sur, c'est pas du beurre de menage.
+
+Le brigadier Senateur etant farceur, toute la gendarmerie etait devenue
+facetieuse.
+
+Il reprit:
+
+--Ous'qu'il est vot'beurre?
+
+--Mon beurre?
+
+--Oui, vot'beurre.
+
+--Mais dans l'pot.
+
+--Alors, ous'qu'il est l'pot?
+
+--Que pot?
+
+--L'pot a beurre, pardi!
+
+--Le v'la.
+
+Elle alla chercher une vieille tasse au fond de laquelle gisait une
+couche de beurre rance et sale.
+
+Le brigadier le flaira et, remuant le front:
+
+---C'est pas l'meme. Il me faut l'beurre qui sent le lapin saute.
+Allons, Lenient, ouvrons l'oeil; vois su l'buffet, mon garcon; me j'vas
+guetter sous le lit.
+
+Ayant donc ferme la porte, il s'approcha du lit et le voulut tirer;
+mais le lit tenait au mur, n'ayant pas ete deplace depuis plus d'un
+demi-siecle apparemment. Alors le brigadier se pencha, et fit craquer
+son uniforme. Un bouton venait de sauter.
+
+--Lenient, dit-il.
+
+--Mon brigadier?
+
+--Viens, mon garcon, viens au lit, moi je suis trop long pour voir
+dessous. Je me charge du buffet.
+
+Donc, il se releva, et attendit, debout, que son homme eut execute
+l'ordre.
+
+Lenient, court et rond, ota son kepi, se jeta sur le ventre, et collant
+son front par terre, regarda longtemps le creux noir sous la couche.
+Puis, soudain, il s'ecria:
+
+--Je l'tiens! Je l'tiens!
+
+Le brigadier Senateur se pencha sur son homme.
+
+--Que que tu tiens, le lapin?
+
+--Non, l'voleux!
+
+--L'voleux! Amene, amene!
+
+Les deux bras du gendarme allonges sous le lit avaient apprehende
+quelque chose, et il tirait de toute sa force. Un pied, chausse d'un
+gros soulier, parut enfin, qu'il tenait de sa main droite.
+
+Le brigadier le saisit: "Hardi! hardi! tire!"
+
+Lenient, a genoux maintenant, tirait sur l'autre jambe. Mais la besogne
+etait rude, car le captif gigotait ferme, ruait et faisait gros dos,
+s'arc-boutant de la croupe a la traverse du lit.
+
+--Hardi! hardi! tire, criait Senateur.
+
+Et ils tiraient de toute leur force, si bien que la barre de bois
+ceda et l'homme sortit jusqu'a la tete, dont il se servit encore pour
+s'accrocher a sa cachette.
+
+La figure parut enfin, la figure furieuse et consternee de Polyte dont
+les bras demeuraient etendus sous le lit.
+
+--Tire! criait toujours le brigadier.
+
+Alors un bruit bizarre se fit entendre; et, comme les bras s'en venaient
+a la suite des epaules, les mains se montrerent a la suite des bras et,
+dans les mains, la queue d'une casserole, et, au bout de la queue, la
+casserole elle-meme, qui contenait un lapin saute.
+
+--Nom de Dieu, de Dieu, de Dieu, de Dieu! hurlait le brigadier fou de
+joie, tandis que Lenient s'assurait de l'homme.
+
+Et la peau du lapin, preuve accablante, derniere et terrible piece a
+conviction, fut decouverte dans la paillasse.
+
+Alors les gendarmes rentrerent en triomphe au village avec le prisonnier
+et leurs trouvailles.
+
+Huit jours plus tard, la chose ayant fait grand bruit, maitre Lecacheur,
+en entrant a la mairie pour y conferer avec le maitre d'ecole, apprit
+que le berger Severin l'y attendait depuis une heure.
+
+L'homme etait assis sur une chaise, dans un coin, son baton entre les
+jambes. En apercevant le maire, il se leva, ota son bonnet, salua d'un:
+
+--Bonjou, mait'Cacheux.
+
+Puis demeura debout, craintif, gene.
+
+--Qu'est-ce que vous demandez? dit le fermier.
+
+--V'la, mait'Cacheux. C'est-i veridique qu'on a vole un lapin cheux
+vous, l'aut'semaine?
+
+--Mais oui, c'est vrai, Severin.
+
+--Ah! ben, pour lors c'est veridique.
+
+--Oui, mon brave.
+
+--Que qui l'a vole, cu lapin?
+
+--C'est Polyte Ancas, l'journalier.
+
+--Ben, ben. C'est-i veridique itou qu'on l'a trouve sous mon lit?
+
+--Qui ca, le lapin?
+
+--Le lapin et pi Polyte, l'un au bout d'l'autre.
+
+--Oui, mon pauv'e Severin. C'est vrai.
+
+--Pour lors, c'est veridique?
+
+--Oui. Qu'est-ce qui vous a donc conte c't'histoire-la?
+
+--Un p'tieu tout l'monde. Je m'entends. Et pi, et pi, vous n'en savez
+long su l'mariage, vu qu'vous les faites, vous qu'etes maire.
+
+--Comment sur le mariage?
+
+--Oui, rapport au drait.
+
+--Comment rapport au droit?
+
+--Rapport au drait d'l'homme et pi au drait d'la femme.
+
+--Mais, oui.
+
+--Eh! ben, dites-me, mait'Cacheux, ma femme a-t-i l'drait de coucher ave
+Polyte?
+
+--Comment, de coucher avec Polyte?
+
+--Oui, c'est-i son drait, vu la loi, et pi vu qu'alle est ma femme, de
+coucher avec Polyte?
+
+--Mais non, mais non, c'est pas son droit.
+
+--Si je l'y r'prends, j'ai-t-i l'drait de li fout' des coups, me, a elle
+et pi a li itou?
+
+--Mais... mais... mais oui.
+
+--C'est ben, pour lors. J'vas vous dire. Eune nuit, vu qu'j'avais
+d'z'idees, j'rentrai, l'aute semaine, et j'les y trouvai, qu'i n'etaient
+point dos a dos. J'foutis Polyte coucher dehors; mais c'est tout, vu que
+je savais point mon drait. C'te fois-ci, j'les vis point. Je l'sais par
+l's autres. C'est fini, n'en parlons pu. Mais si j'les r'pince... nom
+d'un nom, si j'les r'pince. Je leur ferai passer l'gout d'la rigolade,
+mait'Cacheux, aussi vrai que je m'nomme Severin...
+
+
+
+
+UN SOIR
+
+
+Le _Kleber_ avait stoppe, et je regardais de mes yeux ravis l'admirable
+golfe de Bougie qui s'ouvrait devant nous. Les forets kabyles couvraient
+les hautes montagnes; les sables jaunes, au loin, faisaient, a la mer
+une rive de poudre d'or, et le soleil tombait en torrents de feu sur les
+maisons blanches de la petite ville.
+
+La brise chaude, la brise d'Afrique, apportait a mon coeur joyeux,
+l'odeur du desert, l'odeur du grand continent mysterieux ou l'homme du
+Nord ne penetre guere. Depuis trois mois, j'errai sur le bord de ce
+monde profond et inconnu, sur le rivage de cette terre fantastique de
+l'autruche, du chameau, de la gazelle, de l'hippopotame, du gorille, de
+l'elephant et du negre. J'avais vu l'arabe galoper dans le vent, comme
+un drapeau qui flotte et vole et passe, j'avais couche sous la tente
+brune, dans la demeure vagabonde de ces oiseaux blancs du desert.
+J'etais ivre de lumiere, de fantaisie et d'espace.
+
+Maintenant, apres cette derniere excursion, il faudrait partir,
+retourner en France, revoir Paris, la ville du bavardage inutile, des
+soucis mediocres et des poignees de mains sans nombre. Je dirais adieu
+aux choses aimees, si nouvelles, a peine entrevues, tant regrettees.
+
+Une flotte de barques entourait le paquebot. Je sautai dans l'une
+d'elles ou ramait un negrillon, et je fus bientot sur le quai, pres de
+la vieille porte sarrazine, dont la ruine grise, a l'entree de la cite
+kabyle, semble un ecusson de noblesse antique.
+
+Comme je demeurais debout sur le port, a cote de ma valise, regardant
+sur la rade le gros navire a l'ancre, et stupefait d'admiration devant
+cette cote unique, devant ce cirque de montagnes baignees par les flots
+bleus, plus beau que celui de Naples, aussi beau que ceux d'Ajaccio et
+de Porto, en Corse, une lourde main me tomba sur l'epaule.
+
+Je me retournai et je vis un grand homme a barbe longue, coiffe d'un
+chapeau de paille, vetu de flanelle blanche, debout a cote de moi, et me
+devisageant de ses yeux bleus.
+
+--N'etes-vous pas mon ancien camarade de pension? dit-il.
+
+--C'est possible. Comment vous appelez-vous?
+
+--Tremoulin.
+
+--Parbleu! Tu etais mon voisin d'etudes.
+
+--Ah! vieux, je t'ai reconnu du premier coup, moi.
+
+Et la longue barbe se frotta sur mes joues.
+
+Il semblait si content, si gai, si heureux de me voir, que, par un elan
+d'amical egoisme, je serrai fortement les deux mains de ce camarade de
+jadis, et que je me sentis moi-meme tres satisfait de l'avoir ainsi
+retrouve.
+
+Tremoulin avait ete pour moi pendant quatre ans le plus intime, le
+meilleur de ces compagnons d'etudes que nous oublions si vite a peine
+sortis du college. C'etait alors un grand corps mince, qui semblait
+porter une tete trop lourde, une grosse tete ronde, pesante, inclinant
+le cou tantot a droite, tantot a gauche, et ecrasant la poitrine etroite
+de ce haut collegien a longues jambes.
+
+Tres intelligent, doue d'une facilite merveilleuse, d'une rare souplesse
+d'esprit, d'une sorte d'intuition instinctive pour toutes les etudes
+litteraires, Tremoulin etait le grand decrocheur de prix de notre
+classe.
+
+On demeurait convaincu au college qu'il deviendrait un homme illustre,
+un poete sans doute, car il faisait des vers et il etait plein d'idees
+ingenieusement sentimentales. Son pere, pharmacien dans le quartier du
+Pantheon, ne passait pas pour riche.
+
+Aussitot apres le baccalaureat, je l'avais perdu de vue.
+
+--Qu'est-ce que tu fais ici? m'ecriai-je.
+
+Il repondit en souriant:
+
+--Je suis colon.
+
+--Bah! Tu plantes?
+
+--Et je recolte.
+
+--Quoi?
+
+--Du raisin, dont je fais du vin.
+
+--Et ca va?
+
+--Ca va tres bien.
+
+--Tant mieux, mon vieux.
+
+--Tu allais a l'hotel?
+
+--Mais, oui.
+
+--Eh bien, tu iras chez moi.
+
+--Mais!...
+
+--C'est entendu.
+
+Et il dit au negrillon qui surveillait nos mouvements:
+
+--Chez moi, Ali.
+
+Ali repondit:
+
+--Foui, moussi.
+
+Puis se mit a courir, ma valise sur l'epaule, ses pieds noirs battant la
+poussiere.
+
+Tremoulin me saisit le bras, et m'emmena. D'abord il me posa des
+questions sur mon voyage, sur mes impressions, et, voyant mon
+enthousiasme, parut m'en aimer davantage.
+
+Sa demeure etait une vieille maison mauresque a cour interieure, sans
+fenetres sur la rue, et dominee par une terrasse qui dominait elle-meme
+celles des maisons voisines, et le golfe et les forets, les montagnes,
+la mer.
+
+Je m'ecriai:
+
+--Ah! voila ce que j'aime, tout l'Orient m'entre dans le coeur en ce
+logis. Cristi! que tu es heureux de vivre ici! Quelles nuits tu dois
+passer sur cette terrasse! Tu y couches?
+
+--Oui, j'y dors pendant l'ete. Nous y monterons ce soir. Aimes-tu la
+peche?
+
+--Quelle peche?
+
+--La peche au flambeau.
+
+--Mais oui, je l'adore.
+
+--Eh bien, nous irons, apres diner. Puis nous reviendrons prendre des
+sorbets sur mon toit.
+
+Apres que je me fus baigne, il me fit visiter la ravissante ville
+kabyle, une vraie cascade de maisons blanches degringolant a la mer,
+puis nous rentrames comme le soir venait, et apres un exquis diner nous
+descendimes vers le quai.
+
+On ne voyait plus rien que les feux des rues et les etoiles, ces larges
+etoiles luisantes, scintillantes, du ciel d'Afrique.
+
+Dans un coin du port, une barque attendait Des que nous fumes dedans, un
+homme dont je n'avais point distingue le visage se mit a ramer pendant
+que mon ami preparait le brasier qu'il allumerait tout a l'heure. Il me
+dit:
+
+--Tu sais, c'est moi qui manie la fouine. Personne n'est plus fort que
+moi.
+
+--Mes compliments.
+
+Nous avions contourne une sorte de mole et nous etions, maintenant, dans
+une petite baie pleine de hauts rochers dont les ombres avaient l'air de
+tours baties dans l'eau, et je m'apercus, tout a coup, que la mer
+etait phosphorescente. Les avirons qui la battaient lentement, a coups
+reguliers, allumaient dedans, a chaque tombee, une lueur mouvante et
+bizarre qui trainait ensuite au loin derriere nous, en s'eteignant. Je
+regardais, penche, cette coulee de clarte pale, emiettee par les rames,
+cet inexprimable feu de la mer, ce feu froid qu'un mouvement allume et
+qui meurt des que le flot se calme. Nous allions dans le noir, glissant
+sur cette lueur, tous les trois.
+
+Ou allions-nous? Je ne voyais point mes voisins, je ne voyais rien que
+ce remous lumineux et les etincelles d'eau projetees par les avirons. Il
+faisait chaud, tres chaud. L'ombre semblait chauffee dans un four, et
+mon coeur se troublait de ce voyage mysterieux avec ces deux hommes dans
+cette barque silencieuse.
+
+Des chiens, les maigres chiens arabes au poil roux, au nez pointu, aux
+yeux luisants, aboyaient au loin, comme ils aboient toutes les nuits
+sur cette terre demesuree, depuis les rives de la mer jusqu'au fond du
+desert ou campent les tribus errantes. Les renards, les chacals, les
+hyenes, repondaient; et non loin de la, sans doute, quelque lion
+solitaire devait grogner dans une gorge de l'Atlas.
+
+Soudain, le rameur s'arreta. Ou etions-nous? Un petit bruit grinca pres
+de moi. Une flamme d'allumette apparut, et je vis une main, rien qu'une
+main, portant cette flamme legere vers la grille de fer suspendue a
+l'avant du bateau et chargee de bois comme un bucher flottant.
+
+Je regardais, surpris, comme si cette vue eut ete troublante et
+nouvelle, et je suivis avec emotion la petite flamme touchant au bord de
+ce foyer une poignee de bruyeres seches qui se mirent a crepiter.
+
+Alors, dans la nuit endormie, dans la lourde nuit brulante, un grand feu
+clair jaillit, illuminant, sous un dais de tenebres pesant sur nous, la
+barque et deux hommes, un vieux matelot maigre, blanc et ride, coiffe
+d'un mouchoir noue sur la tete, et Tremoulin, dont la barbe blonde
+luisait.
+
+--Avant! dit-il.
+
+L'autre rama, nous remettant en marche, au milieu d'un meteore, sous
+le dome d'ombre mobile qui se promenait avec nous. Tremoulin, d'un
+mouvement continu, jetait du bois sur le brasier qui flambait, eclatant
+et rouge.
+
+Je me penchai de nouveau et j'apercus le fond de la mer. A quelques
+pieds sous le bateau il se deroulait lentement, a mesure que nous
+passions, l'etrange pays de l'eau, de l'eau qui vivifie, comme l'air du
+ciel, des plantes et des betes. Le brasier enfoncant jusqu'aux rochers
+sa vive lumiere, nous glissions sur des forets surprenantes d'herbes
+rousses, roses, vertes, jaunes. Entre elles et nous une glace
+admirablement transparente, une glace liquide, presque invisible, les
+rendait feeriques, les reculait dans un reve, dans le reve qu'eveillent
+les oceans profonds. Cette onde claire si limpide qu'on ne distinguait
+point, qu'on devinait plutot, mettait entre ces etranges vegetations
+et nous quelque chose de troublant comme le doute de la realite, les
+faisait mysterieuses comme les paysages des songes.
+
+Quelquefois les herbes venaient jusqu'a la surface, pareilles a des
+cheveux, a peine remuees par le lent passage de la barque.
+
+Au milieu d'elles, de minces poissons d'argent filaient, fuyaient, vus
+une seconde et disparus. D'autres, endormis encore, flottaient suspendus
+au milieu de ces broussailles d'eau, luisants et fluets, insaisissables.
+Souvent un crabe courait vers un trou pour se cacher, ou bien une meduse
+bleuatre et transparente, a peine visible, fleur d'azur pale, vraie
+fleur de mer, laissait trainer son corps liquide dans notre leger
+remous; puis, soudain, le fond disparaissait, tombe plus bas, tres loin,
+dans un brouillard de verre epaissi. On voyait vaguement alors de gros
+rochers et des varechs sombres, a peine eclaires par le brasier.
+
+Tremoulin, debout a l'avant, le corps penche, tenant aux mains le long
+trident aux pointes aigues qu'on nomme la fouine, guettait les rochers,
+les herbes, le fond changeant de la mer, avec un oeil ardent de bete qui
+chasse.
+
+Tout a coup, il laissa glisser dans l'eau, d'un mouvement vif et doux,
+la tete fourchue de son arme, puis il la lanca comme on lance une
+fleche, avec une telle promptitude qu'elle saisit a la course un grand
+poisson fuyant devant nous.
+
+Je n'avais rien vu que le geste de Tremoulin, mais je l'entendis grogner
+de joie, et, comme il levait sa fouine dans la clarte du brasier,
+j'apercus une bete qui se tordait traversee par les dents de fer.
+C'etait un congre. Apres l'avoir contemple et me l'avoir montre en
+le promenant au-dessus de la flamme, mon ami le jeta dans le fond du
+bateau. Le serpent de mer, le corps perce de cinq plaies, glissa, rampa,
+frolant mes pieds, cherchant un trou pour fuir, et, ayant trouve entre
+les membrures du bateau une flaque d'eau saumatre, il s'y blottit, s'y
+roula presque mort deja.
+
+Alors, de minute en minute, Tremoulin cueillit, avec une adresse
+surprenante, avec une rapidite foudroyante, avec une surete miraculeuse,
+tous les etranges vivants de l'eau salee. Je voyais tour a tour passer
+au-dessus du feu, avec des convulsions d'agonie, des loups argentes, des
+murenes sombres tachetees de sang, des rascasses herissees de dards, et
+des seches, animaux bizarres qui crachaient de l'encre et faisaient la
+mer toute noire pendant quelques instants, autour du bateau.
+
+Cependant je croyais sans cesse entendre des cris d'oiseaux autour
+de nous, dans la nuit, et je levais la tete m'efforcant de voir d'ou
+venaient ces sifflements aigus, proches ou lointains, courts ou
+prolonges. Ils etaient innombrables, incessants, comme si une nuee
+d'ailes eut plane sur nous, attirees sans doute par la flamme. Parfois
+ces bruits semblaient tromper l'oreille et sortir de i'eau.
+
+Je demandai:
+
+--Qui est-ce qui siffle ainsi?
+
+--Mais ce sont les charbons qui tombent.
+
+C'etait en effet le brasier semant sur la mer une pluie de brindilles en
+feu. Elles tombaient rouges ou flambant encore et s'eteignaient avec une
+plainte douce, penetrante, bizarre, tantot un vrai gazouillement, tantot
+un appel court d'emigrant qui passe. Des gouttes de resine ronflaient
+comme des balles ou comme des frelons et mouraient brusquement en
+plongeant. On eut dit vraiment des voix d'etres, une inexprimable et
+frele rumeur de vie errant dans l'ombre tout pres de nous.
+
+Tremoulin cria soudain:
+
+--Ah... la gueuse!
+
+Il lanca sa fouine, et, quand il la releva, je vis, enveloppant les
+dents de la fourchette, et collee au bois, une sorte de grande loque de
+chair rouge qui palpitait, remuait, enroulant et deroulant de longues
+et molles et fortes lanieres couvertes de sucoirs autour du manche du
+trident. C'etait une pieuvre.
+
+Il approcha de moi cette proie, et je distinguai les deux gros yeux du
+monstre qui me regardaient, des yeux saillants, troubles et terribles,
+emergeant d'une sorte de poche qui ressemblait a une tumeur. Se croyant
+libre, la bete allongea lentement un de ses membres dont je vis les
+ventouses blanches ramper vers moi. La pointe en etait fine comme un
+fil, et des que cette jambe devorante se fut accrochee au banc, une
+autre se souleva, se deploya pour la suivre. On sentait la-dedans, dans
+ce corps musculeux et mou, dans cette ventouse vivante, rougeatre et
+flasque, une irresistible force. Tremoulin avait ouvert son couteau, et
+d'un coup brusque, il le plongea entre les yeux.
+
+On entendit un soupir, un bruit d'air qui s'echappe; et le poulpe cessa
+d'avancer.
+
+Il n'etait pas mort cependant, car la vie est tenace en ces corps
+nerveux, mais sa vigueur etait detruite, sa pompe crevee, il ne pouvait
+plus boire le sang, sucer et vider la carapace des crabes.
+
+Tremoulin, maintenant, detachait du bordage, comme pour jouer avec cet
+agonisant, ses ventouses impuissantes, et, saisi soudain par une etrange
+colere, il cria:
+
+--Attends, je vas te chauffer les pieds.
+
+D'un coup de trident il le reprit et, l'elevant de nouveau, il fit
+passer contre la flamme, en les frottant aux grilles de fer rougies du
+brasier, les fines pointes de chair des membres de la pieuvre.
+
+Elles crepiterent en se tordant, rougies, raccourcies par le feu; et
+j'eus mal jusqu'au bout des doigts de la souffrance de l'affreuse bete.
+
+--Oh! ne fais pas ca, criai-je.
+
+Il repondit avec calme:
+
+--Bah! c'est assez bon pour elle.
+
+Puis il rejeta dans le bateau la pieuvre crevee et mutilee qui se traina
+entre mes jambes, jusqu'au trou plein d'eau saumatre, ou elle se blottit
+pour mourir au milieu des poissons morts.
+
+Et la peche continua longtemps, jusqu'a ce que le bois vint a manquer.
+
+Quand il n'y en eut plus assez pour entretenir le feu, Tremoulin
+precipita dans l'eau le brasier tout entier, et la nuit, suspendue sur
+nos tetes par la flamme eclatante, tomba sur nous, nous ensevelit de
+nouveau dans ses tenebres.
+
+Le vieux se remit a ramer, lentement, a coups reguliers. Ou etait le
+port, ou etait la terre? ou etait l'entree du golfe et la large mer?
+Je n'en savais rien. Le poulpe remuait encore pres de mes pieds, et je
+souffrais dans les ongles comme si on me les eut brules aussi. Soudain,
+j'apercus des lumieres; on rentrait au port.
+
+--Est-ce que tu as sommeil? demanda mon ami.
+
+--Non, pas du tout.
+
+--Alors, nous allons bavarder un peu sur mon toit.
+
+--Bien volontiers.
+
+Au moment ou nous arrivions sur cette terrasse, j'apercus le croissant
+de la lune qui se levait derriere les montagnes. Le vent chaud glissait
+par souffles lents, plein d'odeurs legeres, presque imperceptibles,
+comme s'il eut balaye sur son passage la saveur des jardins et des
+villes de tous les pays brules du soleil.
+
+Autour de nous, les maisons blanches aux toits carres descendaient vers
+la mer, et sur ces toits on voyait des formes humaines couchees ou
+debout, qui dormaient ou qui revaient sous les etoiles, des familles
+entieres roulees en de longs vetements de flanelle et se reposant, dans
+la nuit calme, de la chaleur du jour.
+
+Il me sembla tout a coup que l'ame orientale entrait en moi, l'ame
+poetique et legendaire des peuples simples aux pensees fleuries. J'avais
+le coeur plein de la Bible et des Mille et une Nuits; j'entendais des
+prophetes annoncer des miracles et je voyais sur les terrasses de palais
+passer des princesses en pantalons de soie, tandis que brulaient, en des
+rechauds d'argent, des essences fines dont la fumee prenait des formes
+de genies.
+
+Je dis a Tremoulin:
+
+--Tu as de la chance d'habiter ici.
+
+Il repondit:
+
+--C'est le hasard qui m'y a conduit.
+
+--Le hasard?
+
+--Oui, le hasard et le malheur.
+
+--Tu as ete malheureux?
+
+--Tres malheureux.
+
+Il etait debout, devant moi, enveloppe de son burnous, et sa voix me fit
+passer un frisson sur la peau, tant elle me sembla douloureuse.
+
+Il reprit apres un moment de silence:
+
+--Je peux te raconter mon chagrin. Cela me fera peut-etre du bien d'en
+parler.
+
+--Raconte.
+
+--Tu le veux?
+
+--Oui.
+
+--Voila. Tu te rappelles bien ce que j'etais au college: une maniere
+de poete eleve dans une pharmacie. Je revais de faire des livres, et
+j'essayai, apres mon baccalaureat. Cela ne me reussit pas. Je publiai un
+volume de vers, puis un roman, sans vendre davantage l'un que l'autre,
+puis une piece de theatre qui ne fut pas jouee.
+
+Alors, je devins amoureux. Je ne te raconterai pas ma passion. A cote
+de la boutique de papa, il y avait un tailleur, lequel etait pere d'une
+fille. Je l'aimai. Elle etait intelligente, ayant conquis ses diplomes
+d'instruction superieure, et avait un esprit vif, sautillant, tres en
+harmonie, d'ailleurs, avec sa personne. On lui eut donne quinze ans bien
+qu'elle en eut plus de vingt-deux. C'etait une toute petite femme, fine
+de traits, de lignes, de ton, comme une aquarelle delicate. Son nez, sa
+bouche, ses yeux bleus, ses cheveux blonds, son sourire, sa taille, ses
+mains, tout cela semblait fait pour une vitrine et non pour la vie a
+l'air. Pourtant elle etait vive, souple et active incroyablement. J'en
+fus tres amoureux. Je me rappelle deux ou trois promenades au jardin du
+Luxembourg, aupres de la fontaine de Medicis, qui demeureront assurement
+les meilleures heures de ma vie. Tu connais, n'est-ce pas, cet etat
+bizarre de folie tendre qui fait que nous n'avons plus de pensee que
+pour des actes d'adoration? On devient veritablement un possede que
+hante une femme, et rien n'existe plus pour nous a cote d'elle.
+
+Nous fumes bientot fiances. Je lui communiquai mes projets d'avenir
+qu'elle blama. Elle ne me croyait ni poete, ni romancier, ni auteur
+dramatique, et pensait que le commerce, quand il prospere, peut donner
+le bonheur parfait.
+
+Renoncant donc a composer des livres, je me resignai a en vendre, et
+j'achetai, a Marseille, la Librairie Universelle, dont le proprietaire
+etait mort.
+
+J'eus la trois bonnes annees. Nous avions fait de notre magasin une
+sorte de salon litteraire ou tous les lettres de la ville venaient
+causer. On entrait chez nous comme on entre au cercle, et on echangeait
+des idees sur les livres, sur les poetes, sur la politique surtout. Ma
+femme, qui dirigeait la vente, jouissait d'une vraie notoriete dans
+la ville. Quant a moi, pendant qu'on bavardait au rez-de-chaussee,
+je travaillais dans mon cabinet du premier qui communiquait avec la
+librairie par un escalier tournant. J'entendais les voix, les rires, les
+discussions, et je cessais d'ecrire parfois, pour ecouter. Je m'etais
+mis en secret a composer un roman--que je n'ai pas fini.
+
+Les habitues les plus assidus etaient M. Montina, un rentier, un grand
+garcon, un beau garcon, un beau du Midi, a poil noir, avec des yeux
+complimenteurs, M. Barbet, un magistrat, deux commercants, MM. Faucil et
+Labarregue, et le general marquis de Fleche, le chef du parti royaliste,
+le plus gros personnage de la province, un vieux de soixante-six ans.
+
+Les affaires marchaient bien. J'etais heureux, tres heureux.
+
+Voila qu'un jour, vers trois heures, en faisant des courses, je passai
+par la rue Saint-Ferreol et je vis sortir soudain d'une porte une femme
+dont la tournure ressemblait si fort a celle de la mienne que je me
+serais dit: "C'est elle!" si je ne l'avais laissee, un peu souffrante,
+a la boutique une heure plus tot. Elle marchait devant moi, d'un pas
+rapide, sans se retourner. Et je me mis a la suivre presque malgre moi,
+surpris, inquiet.
+
+Je me disais: "Ce n'est pas elle. Non. C'est impossible, puisqu'elle
+avait la migraine. Et puis qu'aurait-elle ete faire dans cette maison?"
+
+Je voulus cependant en avoir le coeur net, et je me hatai pour la
+rejoindre. M'a-t-elle senti ou devine ou reconnu a mon pas, je n'en sais
+rien, mais elle se retourna brusquement. C'etait elle! En me voyant elle
+rougit beaucoup et s'arreta, puis, souriant:
+
+--Tiens, te voila?
+
+J'avais le coeur serre.
+
+--Oui. Tu es donc sortie? Et ta migraine?
+
+--Ca allait mieux, j'ai ete faire une course.
+
+--Ou donc?
+
+--Chez Lacaussade, rue Cassinelli, pour une commande de crayons.
+
+Elle me regardait bien en face. Elle n'etait plus rouge, mais plutot
+un peu pale. Ses yeux clairs et limpides,--ah! les yeux des
+femmes!--semblaient pleins de verite, mais je sentis vaguement,
+douloureusement, qu'ils etaient pleins de mensonge. Je restais devant
+elle plus confus, plus embarrasse, plus saisi qu'elle-meme, sans oser
+rien soupconner, mais sur qu'elle mentait. Pourquoi? je n'en savais
+rien.
+
+Je dis seulement:
+
+--Tu as bien fait de sortir si ta migraine va mieux.
+
+--Oui, beaucoup mieux.
+
+--Tu rentres?
+
+--Mais oui.
+
+Je la quittai, et m'en allai seul, par les rues. Que se passait-il?
+J'avais eu, en face d'elle, l'intuition de sa faussete. Maintenant
+je n'y pouvais croire; et quand je rentrai pour diner, je m'accusais
+d'avoir suspecte, meme une seconde, sa sincerite.
+
+As-tu ete jaloux, toi? oui ou non, qu'importe! La premiere goutte de
+jalousie etait tombee sur mon coeur. Ce sont des gouttes de feu. Je ne
+formulais rien, je ne croyais rien. Je savais seulement qu'elle avait
+menti. Songe que tous les soirs, quand nous restions en tete a tete,
+apres le depart des clients et des commis, soit qu'on allat flaner
+jusqu'au port, quand il faisait beau, soit qu'on demeurat a bavarder
+dans mon bureau, s'il faisait mauvais, je laissais s'ouvrir mon coeur
+devant elle avec un abandon sans reserve, car je l'aimais. Elle etait
+une part de ma vie, la plus grande, et toute ma joie. Elle tenait dans
+ses petites mains ma pauvre ame captive, confiante et fidele.
+
+Pendant les premiers jours, ces premiers jours de doute et de detresse
+avant que le soupcon se precise et grandisse, je me sentis abattu et
+glace comme lorsqu'une maladie couve en nous. J'avais froid sans cesse,
+vraiment froid, je ne mangeais plus, je ne dormais pas.
+
+Pourquoi avait-elle menti? Que faisait-elle dans cette maison? J'y etais
+entre pour tacher de decouvrir quelque chose. Je n'avais rien trouve.
+Le locataire du premier, un tapissier, m'avait renseigne sur tous ses
+voisins, sans que rien me jetat sur une piste. Au second habitait une
+sage-femme, au troisieme une couturiere et une manicure, dans les
+combles deux cochers avec leurs familles.
+
+Pourquoi avait-elle menti? Il lui aurait ete si facile de me dire
+qu'elle venait de chez la couturiere ou de chez la manicure. Oh! quel
+desir j'ai eu de les interroger aussi! Je ne l'ai pas fait de peur
+qu'elle en fut prevenue et qu'elle connut mes soupcons.
+
+Donc, elle etait entree dans cette maison et me l'avait cache. Il y
+avait un mystere. Lequel? Tantot j'imaginais des raisons louables, une
+bonne oeuvre dissimulee, un renseignement a chercher, je m'accusais de
+la suspecter. Chacun de nous n'a-t-il pas le droit d'avoir ses petits
+secrets innocents, une sorte de seconde vie interieure dont on ne doit
+compte a personne? Un homme, parce qu'on lui a donne pour compagne une
+jeune fille, peut-il exiger qu'elle ne pense et ne fasse plus rien sans
+l'en prevenir avant ou apres? Le mot mariage veut-il dire renoncement
+a toute independance, a toute liberte? Ne se pouvait-il faire qu'elle
+allat chez une couturiere sans me le dire ou qu'elle secourut la famille
+d'un des cochers? Ne se pouvait-il aussi que sa visite dans cette
+maison, sans etre coupable, fut de nature a etre, non pas blamee, mais
+critiquee par moi? Elle me connaissait jusque dans mes manies les
+plus ignorees et craignait peut-etre, sinon un reproche, du moins une
+discussion. Ses mains etaient fort jolies, et je finis par supposer
+qu'elle les faisait soigner en cachette par la manicure du logis suspect
+et qu'elle ne l'avouait point pour ne pas paraitre dissipatrice. Elle
+avait de l'ordre, de l'epargne, mille precautions de femme econome et
+entendue aux affaires. En confessant cette petite depense de coquetterie
+elle se serait sans doute jugee amoindrie a mes yeux. Les femmes ont
+tant de subtilites et de roueries natives dans l'ame.
+
+Mais tous mes raisonnements ne me rassuraient point. J'etais jaloux. Le
+soupcon me travaillait, me dechirait, me devorait. Ce n'etait pas encore
+un soupcon, mais le soupcon. Je portais en moi une douleur, une angoisse
+affreuse, une pensee encore voilee--oui, une pensee avec un voile
+dessus--ce voile, je n'osais pas le soulever, car, dessous, je
+trouverais un horrible doute... Un amant!... N'avait-elle pas un
+amant?... Songe! songe! Cela etait invraisemblable, impossible... et
+pourtant?...
+
+La figure de Montina passait sans cesse devant mes yeux. Je le voyais,
+ce grand bellatre aux cheveux luisants, lui sourire dans le visage, et
+je me disais: "C'est lui."
+
+Je me faisais l'histoire de leur liaison. Ils avaient parle d'un livre
+ensemble, discute l'aventure d'amour, trouve quelque chose qui leur
+ressemblait, et de cette analogie avaient fait une realite.
+
+Et je les surveillais, en proie au plus abominable supplice que puisse
+endurer un homme. J'avais achete des chaussures a semelles de caoutchouc
+afin de circuler sans bruit, et je passais ma vie maintenant a monter et
+a descendre mon petit escalier en limacon pour les surprendre. Souvent,
+meme, je me laissais glisser sur les mains, la tete la premiere, le long
+des marches, afin de voir ce qu'ils faisaient. Puis je devais remonter
+a reculons, avec des efforts et une peine infinis, apres avoir constate
+que le commis etait en tiers.
+
+Je ne vivais plus, je souffrais. Je ne pouvais plus penser a rien, ni
+travailler, ni m'occuper de mes affaires. Des que je sortais, des que
+j'avais fait cent pas dans la rue, je me disais: "Il est la", et je
+rentrais. Il n'y etait pas. Je repartais! Mais a peine m'etais-je
+eloigne de nouveau, je pensais: "Il est venu, maintenant", et je
+retournais.
+
+Cela durait tout le long des jours.
+
+La nuit, c'etait plus affreux encore, car je la sentais a cote de
+moi, dans mon lit. Elle etait la, dormant ou feignant, de dormir!
+Dormait-elle? Non, sans doute. C'etait encore un mensonge?
+
+Je restais immobile, sur le dos, brule par la chaleur de son corps,
+haletant et torture. Oh! quelle envie, une envie ignoble et puissante,
+de me lever, de prendre une bougie et un marteau, et, d'un seul coup, de
+lui fendre la tete, pour voir dedans! J'aurais vu, je le sais bien,
+une bouillie de cervelle et de sang, rien de plus. Je n'aurais pas su!
+Impossible de savoir! Et ses yeux! Quand elle me regardait, j'etais
+souleve par des rages folles. On la regarde--elle vous regarde! Ses yeux
+sont transparents, candides--et faux, faux, faux! et on ne peut deviner
+ce qu'elle pense, derriere. J'avais envie d'enfoncer des aiguilles
+dedans, de crever ces glaces de faussete.
+
+Ah! comme je comprends l'inquisition! Je lui aurais tordu les poignets
+dans des manchettes de fer.--Parle... avoue!... Tu ne veux pas?...
+attends!...--Je lui aurais serre la gorge doucement...--Parle, avoue!...
+tu ne veux pas?...,--et j'aurais serre, serre, jusqu'a la voir raler,
+suffoquer, mourir... Ou bien je lui aurais brule les doigts sur le
+feu... Oh! cela, avec quel bonheur je l'aurais fait!...
+
+--Parle... parle donc... Tu ne veux pas?
+
+--Je les aurais tenus sur les charbons, ils auraient ete grilles, par le
+bout... et elle aurait parle... certes!... elle aurait parle...
+
+Tremoulin, dresse, les poings fermes, criait. Autour de nous, sur les
+toits voisins, les ombres se soulevaient, se reveillaient, ecoutaient,
+troublees dans leur repos.
+
+Et moi, emu, capte par un interet puissant, je voyais devant moi, dans
+la nuit, comme si je l'avais connue, cette petite femme, ce petit etre
+blond, vif et ruse. Je la voyais vendre ses livres, causer avec les
+hommes que son air d'enfant troublait, et je voyais dans sa fine tete de
+poupee les petites idees sournoises, les folles idees empanachees, les
+reves de modistes parfumees au musc s'attachant a tous les heros des
+romans d'aventures. Comme lui je la suspectais, je la detestais, je la
+haissais, je lui aurais aussi brule les doigts pour qu'elle avouat.
+
+Il reprit, d'un ton plus calme:
+
+--Je ne sais pas pourquoi je te raconte cela. Je n'en ai jamais parle a
+personne. Oui, mais je n'ai vu personne depuis deux ans. Je n'ai cause
+avec personne, avec personne! Et cela me bouillonnait dans le coeur
+comme une boue qui fermente. Je la vide. Tant pis pour toi.
+
+Eh bien, je m'etais trompe, c'etait pis que ce que j'avais cru, pis que
+tout. Ecoute. J'usai du moyen qu'on emploie toujours, je simulai des
+absences. Chaque fois que je m'eloignais, ma femme dejeunait dehors. Je
+ne te raconterai pas comment j'achetai un garcon de restaurant pour la
+surprendre.
+
+La porte de leur cabinet devait m'etre ouverte, et j'arrivai, a l'heure
+convenue, avec la resolution formelle de les tuer. Depuis la veille je
+voyais la scene comme si elle avait deja eu lieu! J'entrais! Une petite
+table couverte de verres, de bouteilles et d'assiettes, la separait de
+Montina. Leur surprise etait telle en m'apercevant qu'ils demeuraient
+immobiles. Moi, sans dire un mot, j'abattais sur la tete de l'homme
+la canne plombee dont j'etais arme. Assomme d'un seul coup, il
+s'affaissait, la figure sur la nappe! Alors je me tournais vers elle, et
+je lui laissais le temps--quelques secondes--de comprendre et de tordre
+ses bras vers moi, folle d'epouvante, avant de mourir a son tour. Oh!
+j'etais pret, fort, resolu et content, content jusqu'a l'ivresse. L'idee
+du regard eperdu qu'elle me jetterait sous ma canne levee, de ses mains
+tendues en avant, du cri de sa gorge, de sa figure soudain livide et
+convulsee, me vengeait d'avance. Je ne l'abattrais pas du premier coup,
+elle! Tu me trouves feroce, n'est-ce pas? Tu ne sais pas ce qu'on
+souffre. Penser qu'une femme, epouse ou maitresse, qu'on aime, se donne
+a un autre, se livre a lui comme a vous, et recoit ses levres comme les
+votres! C'est une chose atroce, epouvantable. Quand on a connu un jour
+cette torture, on est capable de tout. Oh! je m'etonne qu'on ne tue pas
+plus souvent, car tous ceux qui ont ete trahis, tous, ont desire tuer,
+ont joui de cette mort revee, ont fait, seuls dans leur chambre, ou
+sur une route deserte, hantes par l'hallucination de la vengeance
+satisfaite, le geste d'etrangler ou d'assommer.
+
+Moi, j'arrivai a ce restaurant. Je demandai: "Ils sont la?" Le garcon
+vendu repondit: "Oui, monsieur", me fit monter un escalier, et me
+montrant une porte: "Ici!" dit-il. Je serrais ma canne comme si mes
+doigts eussent ete de fer. J'entrai.
+
+J'avais bien choisi l'instant. Ils s'embrassaient, mais ce n'etait pas
+Montina. C'etait le general de Fleche, le general qui avait soixante-six
+ans!
+
+Je m'attendais si bien a trouver l'autre, que je demeurai perclus
+d'etonnement.
+
+Et puis... et puis... je ne sais pas encore ce qui se passa en moi...
+non... je ne sais pas? Devant l'autre, j'aurais ete convulse de
+fureur!... Devant celui-la, devant ce vieil homme ventru, aux joues
+tombantes, je fus suffoque par le degout. Elle, la petite, qui semblait
+avoir quinze ans, s'etait donnee, livree a ce gros homme presque gateux,
+parce qu'il etait marquis, general, l'ami et le representant des rois
+detrones. Non, je ne sais pas ce que je sentis, ni ce que je pensai. Ma
+main n'aurait pas pu frapper ce vieux! Quelle honte! Non, je n'avais
+plus envie de tuer ma femme, mais toutes les femmes qui peuvent faire
+des choses pareilles! Je n'etais plus jaloux, j'etais eperdu comme si
+j'avais vu l'horreur des horreurs!
+
+Qu'on dise ce qu'on voudra des hommes, ils ne sont point si vils que
+cela! Quand on en rencontre un qui s'est livre de cette facon, on le
+montre au doigt. L'epoux ou l'amant d'une vieille femme est plus meprise
+qu'un voleur. Nous sommes propres, mon cher. Mais elles, elles, des
+filles, dont le coeur est sale! Elles sont a tous, jeunes ou vieux, pour
+des raisons meprisables et differentes, parce que c'est leur profession,
+leur vocation et leur fonction. Ce sont les eternelles, inconscientes et
+sereines prostituees qui livrent leur corps sans degout, parce qu'il
+est marchandise d'amour, qu'elles le vendent ou qu'elles le donnent, au
+vieillard qui hante les trottoirs avec de l'or dans sa poche, ou bien,
+pour la gloire, au vieux souverain lubrique, au vieil homme celebre et
+repugnant!...
+
+Il vociferait comme un prophete antique, d'une voix furieuse, sous le
+ciel etoile, criant, avec une rage de desespere, la honte glorifiee de
+toutes les maitresses des vieux monarques, la honte respectee de toutes
+les vierges qui acceptent de vieux epoux, la honte toleree de toutes les
+jeunes femmes qui cueillent, souriantes, de vieux baisers.
+
+Je les voyais, depuis la naissance du monde, evoquees, appelees par lui,
+surgissant autour de nous dans cette nuit d'Orient, les filles, les
+belles filles a l'ame vile qui, comme les betes ignorant l'age du male,
+furent dociles a des desirs seniles. Elles se levaient, servantes des
+patriarches chantees par la Bible, Agar, Ruth, les filles de Loth, la
+brune Abigail, la vierge de Sunnam qui, de ses caresses, ranimait David
+agonisant, et toutes les autres, jeunes, grasses, blanches, patriciennes
+ou plebeiennes, irresponsables femelles d'un maitre, chair d'esclave
+soumise, eblouie ou payee!
+
+Je demandai:
+
+---Qu'as-tu fait?
+
+Il repondit simplement:
+
+--Je suis parti. Et me voici.
+
+Alors nous restames l'un pres de l'autre, longtemps, sans parler,
+revant!...
+
+J'ai garde de ce soir-la une impression inoubliable. Tout ce que j'avais
+vu, senti, entendu, devine, la peche, la pieuvre aussi peut-etre, et ce
+recit poignant, au milieu des fantomes blancs, sur les toits voisins,
+tout semblait concourir a une emotion unique. Certaines rencontres,
+certaines inexplicables combinaisons de choses, contiennent assurement,
+sans que rien d'exceptionnel y apparaisse, une plus grande quantite de
+secrete quintessence de vie que celle dispersee dans l'ordinaire des
+jours.
+
+
+
+
+LES EPINGLES
+
+
+--Ah! mon cher, quelles rosses, les femmes!
+
+--Pourquoi dis-tu ca?
+
+--C'est qu'elles m'ont joue un tour abominable.
+
+--A toi?
+
+--Oui, a moi.
+
+--Les femmes, ou une femme?
+
+--Deux femmes.
+
+--Deux femmes en meme temps?
+
+--Oui.
+
+--Quel tour?
+
+Les deux jeunes gens etaient assis devant un grand cafe du boulevard
+et buvaient des liqueurs melangees d'eau, ces aperitifs qui ont l'air
+d'infusions faites avec toutes les nuances d'une boite d'aquarelle.
+
+Ils avaient a peu pres le meme age: vingt-cinq a trente ans. L'un etait
+blond et l'autre brun. Ils avaient la demi-elegance des coulissiers, des
+hommes qui vont a la Bourse et dans les salons, qui frequentent partout,
+vivent partout, aiment partout. Le brun reprit:
+
+--Je t'ai dit ma liaison, n'est-ce pas, avec cette petite bourgeoise
+rencontree sur la plage de Dieppe?
+
+--Oui.
+
+--Mon cher, tu sais ce que c'est. J'avais une maitresse a Paris, une que
+j'aime infiniment, une vieille amie, une bonne amie, une habitude enfin,
+et j'y tiens.
+
+--A ton habitude?
+
+--Oui, a mon habitude et a elle. Elle est mariee aussi avec un brave
+homme, que j'aime beaucoup egalement, un bon garcon tres cordial, un
+vrai camarade! Enfin c'est une maison ou j'avais loge ma vie.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien! ils ne peuvent pas quitter Paris, ceux-la, et je me suis
+trouve veuf a Dieppe.
+
+--Pourquoi allais-tu a Dieppe?
+
+--Pour changer d'air. On ne peut pas rester tout le temps sur le
+boulevard.
+
+--Alors?
+
+--Alors, j'ai rencontre sur la plage la petite dont je t'ai parle.
+
+--La femme du chef de bureau?
+
+--Oui. Elle s'ennuyait beaucoup. Son mari, d'ailleurs, ne venait que
+tous les dimanches, et il est affreux. Je la comprends joliment. Donc,
+nous avons ri et danse ensemble.
+
+--Et le reste?
+
+--Oui, plus tard. Enfin, nous nous sommes rencontres, nous nous sommes
+plu, je le lui ai dit, elle me l'a fait repeter pour mieux comprendre,
+et elle n'y a pas mis d'obstacle.
+
+--L'aimais-tu?
+
+--Oui, un peu; elle est tres gentille.
+
+--Et l'autre?
+
+--L'autre etait a Paris! Enfin, pendant six semaines, c'a ete tres bien
+et nous sommes rentres ici dans les meilleurs termes. Est-ce que tu sais
+rompre avec une femme, toi, quand cette femme n'a pas un tort a ton
+egard?
+
+--Oui, tres bien.
+
+--Comment fais-tu?
+
+--Je la lache.
+
+--Mais comment t'y prends-tu pour la lacher?
+
+--Je ne vais plus chez elle.
+
+--Mais si elle vient chez toi?
+
+--Je... n'y suis pas.
+
+--Et si elle revient?
+
+--Je lui dis que je suis indispose.
+
+--Si elle te soigne?
+
+--Je... je lui fais une crasse.
+
+--Si elle l'accepte?
+
+--J'ecris des lettres anonymes a son mari pour qu'il la surveille les
+jours ou je l'attends.
+
+--Ca c'est grave! Moi je n'ai pas de resistance. Je ne sais pas rompre.
+Je les collectionne. Il y en a que je ne vois plus qu'une fois par an,
+d'autres tous les dix mois, d'autres au moment du terme, d'autres les
+jours ou elles ont envie de diner au cabaret. Celles que j'ai espacees
+ne me genent pas, mais j'ai souvent bien du mal avec les nouvelles pour
+les distancer un peu.
+
+--Alors...
+
+--Alors, mon cher, la petite ministere etait tout feu, tout flamme, sans
+un tort, comme je te l'ai dit! Comme son mari passe tous ses jours au
+bureau, elle se mettait sur le pied d'arriver chez moi a l'improviste.
+Deux fois elle a failli rencontrer mon habitude.
+
+--Diable!
+
+--Oui. Donc j'ai donne a chacune ses jours, des jours fixes pour eviter
+les confusions. Lundi et samedi a l'ancienne. Mardi, jeudi et dimanche a
+la nouvelle.
+
+--Pourquoi cette preference?
+
+--Ah! mon cher, elle est plus jeune.
+
+--Ca ne te faisait que deux jours de repos par semaine.
+
+--Ca me suffit.
+
+--Mes compliments!
+
+--Or, figure-toi qu'il m'est arrive l'histoire la plus ridicule du monde
+et la plus embetante. Depuis quatre mois tout allait parfaitement; je
+dormais sur mes deux oreilles et j'etais vraiment tres heureux quand
+soudain, lundi dernier, tout craque.
+
+J'attendais mon habitude a l'heure dite, une heure un quart, en fumant
+un bon cigare.
+
+Je revassais, tres satisfait de moi, quand je m'apercus que l'heure
+etait passee. Je fus surpris car elle est tres exacte. Mais je crus a
+un petit retard accidentel. Cependant une demi-heure se passe, puis une
+heure, une heure et demie et je compris qu'elle avait ete retenue par
+une cause quelconque, une migraine peut-etre ou un importun. C'est tres
+ennuyeux ces choses-la, ces attentes... inutiles, tres ennuyeux et tres
+enervant. Enfin, j'en pris mon parti, puis je sortis et, ne sachant que
+faire, j'allai chez elle.
+
+Je la trouvai en train de lire un roman.
+
+--Eh bien, lui dis-je?
+
+Elle repondit tranquillement:
+
+--Mon cher, je n'ai pas pu, j'ai ete empechee.
+
+--Par quoi?
+
+--Par... des occupations.
+
+--Mais... quelles occupations?
+
+--Une visite tres ennuyeuse.
+
+Je pensai qu'elle ne voulait pas me dire la vraie raison, et, comme elle
+etait tres calme, je ne m'en inquietai pas davantage.
+
+Je comptais rattraper le temps perdu, le lendemain, avec l'autre.
+
+Le mardi donc, j'etais tres... tres emu et tres amoureux en expectative,
+de la petite ministere, et meme etonne qu'elle ne devancat pas l'heure
+convenue. Je regardais la pendule a tout moment suivant l'aiguille avec
+impatience.
+
+Je la vis passer le quart, puis la demie, puis deux heures... Je ne
+tenais plus en place, traversant a grandes enjambees ma chambre, collant
+mon front a la fenetre et mon oreille contre la porte pour ecouter si
+elle ne montait pas l'escalier.
+
+Voici deux heures et demie, puis trois heures! Je saisis mon chapeau et
+je cours chez elle. Elle lisait, mon cher, un roman!
+
+--Eh bien? lui dis-je avec anxiete.
+
+Elle repondit, aussi tranquillement que mon habitude:
+
+--Mon cher, je n'ai pas pu, j'ai ete empechee.
+
+--Par quoi?
+
+--Par... des occupations.
+
+--Mais... quelles occupations?
+
+--Une visite ennuyeuse.
+
+Certes, je supposai immediatement qu'elles savaient tout; mais elle
+semblait pourtant si placide, si paisible que je finis par rejeter mon
+soupcon, par croire a une coincidence bizarre, ne pouvant imaginer
+une pareille dissimulation de sa part. Et apres une heure de causerie
+amicale, coupee d'ailleurs par vingt entrees de sa petite fille, je dus
+m'en aller fort embete.
+
+Et figure-toi que le lendemain...
+
+--C'a a ete la meme chose?
+
+--Oui... et le lendemain encore. Et ca a dure ainsi trois semaines, sans
+une explication, sans que rien me revelat cette conduite bizarre dont
+cependant je soupconnais le secret.
+
+--Elles savaient tout?
+
+--Parbleu. Mais comment? Ah! j'en ai eu du tourment avant de
+l'apprendre.
+
+--Comment l'as-tu su enfin?
+
+--Par lettres. Elles m'ont donne, le meme jour, dans les memes termes,
+mon conge definitif.
+
+--Et?
+
+--Et voici... Tu sais, mon cher, que les femmes ont toujours sur elles
+une armee d'epingles. Les epingles a cheveux, je les connais, je m'en
+mefie, et j'y veille, mais les autres sont bien plus perfides, ces
+sacrees petites epingles a tete noire qui nous semblent toutes
+pareilles, a nous grosse betes que nous sommes, mais qu'elles
+distinguent, elles, comme nous distinguons un cheval d'un chien.
+
+Or, il parait qu'un jour ma petite ministere avait laisse une de ces
+machines revelatrices piquee dans ma tenture, pres de ma glace.
+
+Mon habitude, du premier coup, avait apercu sur l'etoffe ce petit point
+noir gros comme une puce, et sans rien dire l'avait cueilli, puis avait
+laisse a la meme place une de ses epingles a elle, noire aussi, mais
+d'un modele different.
+
+Le lendemain, la ministere voulut reprendre son bien, et reconnut
+aussitot la substitution; alors un soupcon lui vint, et elle en mit
+deux, en les croisant.
+
+L'habitude repondit a ce signe telegraphique par trois boules noires,
+l'une sur l'autre.
+
+Une fois ce commerce commence, elles continuerent a communiquer, sans se
+rien dire, seulement pour s'epier. Puis il parait que l'habitude, plus
+hardie, enroula le long de la petite pointe d'acier un mince papier ou
+elle avait ecrit: "Poste restante, boulevard Malesherbes, C. D."
+
+Alors elles s'ecrivirent. J'etais perdu. Tu comprends que ca n'a pas
+ete tout seul entre elles. Elles y allaient avec precaution, avec mille
+ruses, avec toute la prudence qu'il faut en pareil cas. Mais l'habitude
+fit un coup d'audace et donna un rendez-vous a l'autre.
+
+Ce qu'elles se sont dit, je l'ignore! Je sais seulement que j'ai fait
+les frais de leur entretien. Et voila!
+
+--C'est tout.
+
+--Oui.
+
+--Tu ne les vois plus.
+
+--Pardon, je les vois encore comme ami; nous n'avons pas rompu tout a
+fait.
+
+--Et elles, se sont-elles revues?
+
+--Oui, mon cher, elles sont devenues intimes.
+
+--Tiens, tiens. Et ca ne te donne pas une idee, ca?
+
+--Non, quoi?
+
+--Grand serin, l'idee de leur faire repiquer des epingles doubles?
+
+
+
+
+DUCHOUX
+
+
+En descendant le grand escalier du cercle chauffe comme une serre par
+le calorifere, le baron de Mordiane avait laisse ouverte sa fourrure;
+aussi, lorsque la grande porte de la rue se fut refermee sur lui,
+eprouva-t-il un frisson de froid profond, un de ces frissons brusques
+et penibles qui rendent triste comme un chagrin. Il avait perdu quelque
+argent, d'ailleurs, et son estomac, depuis quelque temps, le faisait
+souffrir, ne lui permettait plus de manger a son gre.
+
+Il allait rentrer chez lui, et soudain la pensee de son grand
+appartement vide, du valet de pied dormant dans l'antichambre, du
+cabinet ou l'eau tiedie pour la toilette du soir chantait doucement sur
+le rechaud a gaz, du lit large, antique et solennel comme une couche
+mortuaire, lui fit entrer jusqu'au fond du coeur, jusqu'au fond de la
+chair, un autre froid plus douloureux encore que celui de l'air glace.
+
+Depuis quelques annees il sentait s'appesantir sur lui ce poids de la
+solitude qui ecrase quelquefois les vieux garcons. Jadis, il etait fort,
+alerte et gai, donnant tous ses jours au sport et toutes ses nuits
+aux fetes. Maintenant, il s'alourdissait et ne prenait plus plaisir
+a grand'chose. Les exercices le fatiguaient, les soupers et meme les
+diners lui faisaient mal, les femmes l'ennuyaient autant qu'elles
+l'avaient autrefois amuse.
+
+La monotonie des soirs pareils, des memes amis retrouves au meme lieu,
+au cercle, de la meme partie avec des chances et des deveines balancees,
+des memes propos sur les memes choses, du meme esprit dans les memes
+bouches, des memes plaisanteries sur les memes sujets, des memes
+medisances sur les memes femmes, l'ecoeurait au point de lui donner, par
+moments, de veritables desirs de suicide. Il ne pouvait plus mener cette
+vie reguliere et vide, si banale, si legere et si lourde en meme temps,
+et il desirait quelque chose de tranquille, de reposant, de confortable,
+sans savoir quoi.
+
+Certes, il ne songeait pas a se marier, car il ne se sentait pas le
+courage de se condamner a la melancolie, a la servitude conjugale,
+a cette odieuse existence de deux etres, qui, toujours ensemble, se
+connaissaient jusqu'a ne plus dire un mot qui ne soit prevu par l'autre,
+a ne plus faire un geste qui ne soit attendu, a ne plus avoir une
+pensee, un desir, un jugement qui ne soient devines. Il estimait qu'une
+personne ne peut etre agreable a voir encore que lorsqu'on la connait
+peu, lorsqu'il reste en elle du mystere, de l'inexplore, lorsqu'elle
+demeure un peu inquietante et voilee. Donc il lui aurait fallu une
+famille qui n'en fut pas une, ou il aurait pu passer une partie
+seulement de sa vie; et, de nouveau, le souvenir de son fils le hanta.
+
+Depuis un an, il y songeait sans cesse, sentant croitre en lui l'envie
+irritante de le voir, de le connaitre. Il l'avait eu dans sa jeunesse,
+au milieu de circonstances dramatiques et tendres. L'enfant, envoye dans
+le Midi, avait ete eleve pres de Marseille, sans jamais connaitre le nom
+de son pere.
+
+Celui-ci avait paye d'abord les mois de nourrice, puis les mois de
+college, puis les mois de fete, puis la dot pour un mariage raisonnable.
+Un notaire discret avait servi d'intermediaire sans jamais rien reveler.
+
+Le baron de Mordiane savait donc seulement qu'un enfant de son sang
+vivait quelque part, aux environs de Marseille, qu'il passait pour
+intelligent et bien eleve, qu'il avait epouse la fille d'un architecte
+entrepreneur, dont il avait pris la suite. Il passait aussi pour gagner
+beaucoup d'argent.
+
+Pourquoi n'irait-il pas voir ce fils inconnu, sans se nommer, pour
+l'etudier d'abord et s'assurer qu'il pourrait au besoin trouver un
+refuge agreable dans cette famille?
+
+Il avait fait grandement les choses, donne une belle dot acceptee avec
+reconnaissance. Il etait donc certain de ne pas se heurter contre un
+orgueil excessif; et cette pensee, ce desir, reparus tous les jours, de
+partir pour le Midi, devenaient en lui irritants comme une demangeaison.
+Un bizarre attendrissement d'egoiste le sollicitait aussi, a l'idee de
+cette maison riante et chaude, au bord de la mer, ou il trouverait sa
+belle-fille jeune et jolie, ses petits-enfants aux bras ouverts, et son
+fils qui lui rappellerait l'aventure charmante et courte des lointaines
+annees. Il regrettait seulement d'avoir donne tant d'argent, et que
+cet argent eut prospere entre les mains du jeune homme, ce qui ne lui
+permettait plus de se presenter en bienfaiteur.
+
+Il allait, songeant a tout cela, la tete enfoncee dans son col de
+fourrure; et sa resolution fut prise brusquement. Un fiacre passait;
+il l'appela, se fit conduire chez lui; et quand son valet de chambre,
+reveille, eut ouvert la porte:
+
+--Louis, dit-il, nous partons demain soir pour Marseille. Nous y
+resterons peut-etre une quinzaine de jours. Vous allez faire tous les
+preparatifs necessaires.
+
+Le train roulait, longeant le Rhone sablonneux, puis traversait des
+plaines jaunes, des villages clairs, un grand pays ferme au loin par des
+montagnes nues.
+
+Le baron de Mordiane, reveille apres une nuit en sleeping, se regardait
+avec melancolie dans la petite glace de son necessaire. Le jour cru du
+Midi lui montrait des rides qu'il ne se connaissait pas encore: un etat
+de decrepitude ignore dans la demi-ombre des appartements parisiens.
+
+Il pensait, en examinant le coin des yeux, les paupieres fripees, les
+tempes, le front degarnis:
+
+---Bigre, je ne suis pas seulement defraichi. Je suis avance.
+
+Et son desir de repos grandit soudain, avec une vague envie, nee en lui
+pour la premiere fois, de tenir sur ses genoux ses petits-enfants.
+
+Vers une heure de l'apres-midi, il arriva, dans un landau loue a
+Marseille, devant une de ces maisons de campagne meridionales si
+blanches, au bout de leur avenue de platanes, qu'elles eblouissent et
+font baisser les yeux. Il souriait en suivant l'allee et pensait:
+
+--Bigre, c'est gentil!
+
+Soudain, un galopin de cinq a six ans apparut, sortant d'un arbuste, et
+demeura debout au bord du chemin, regardant le monsieur avec ses yeux
+ronds.
+
+Mordiane s'approcha:
+
+--Bonjour, mon garcon.
+
+Le gamin ne repondit pas.
+
+Le baron, alors, s'etant penche, le prit dans ses bras pour l'embrasser,
+puis, suffoque par une odeur d'ail dont l'enfant tout entier semblait
+impregne, il le remit brusquement a terre en murmurant:
+
+--Oh! c'est l'enfant du jardinier.
+
+Et il marcha vers la demeure.
+
+Le linge sechait sur une corde devant la porte, chemises, serviettes,
+torchons, tabliers et draps, tandis qu'une garniture de chaussettes
+alignees sur des ficelles superposees emplissait une fenetre entiere,
+pareille aux etalages de saucisses devant les boutiques de charcutiers.
+
+Le baron appela.
+
+Une servante apparut, vraie servante du Midi, sale et depeignee, dont
+les cheveux, par meches, lui tombaient sur la face, dont la jupe, sous
+l'accumulation des taches qui l'avaient assombrie, gardait de sa couleur
+ancienne quelque chose de tapageur, un air de foire champetre et de robe
+de saltimbanque.
+
+Il demanda:
+
+--M. Duchoux est-il chez lui?
+
+Il avait donne, jadis, par plaisanterie de viveur sceptique, ce nom a
+l'enfant perdu afin qu'on n'ignorat point qu'il avait ete trouve sous un
+chou.
+
+La servante repeta:
+
+--Vous demandez M. Duchouxe?
+
+--Oui.
+
+--Te, il est dans la salle, qui tire ses plans.
+
+--Dites-lui que M. Merlin demande a lui parler.
+
+Elle reprit, etonnee:
+
+--He! donc, entrez, si vous voulez le voir. Et elle cria:
+
+--Mosieu Duchouxe, une visite!
+
+Le baron entra, et, dans une grande salle, assombrie par les volets a
+moitie clos, il apercut indistinctement des gens et des choses qui lui
+parurent malpropres.
+
+Debout devant une table surchargee d'objets de toute sorte, un petit
+homme chauve tracait des lignes sur un large papier.
+
+Il interrompit son travail et fit deux pas.
+
+Son gilet ouvert, sa culotte deboutonnee, les poignets de sa chemise
+releves, indiquaient qu'il avait fort chaud, et il etait chausse de
+souliers boueux revelant qu'il avait plu quelques jours auparavant.
+
+Il demanda, avec un fort accent meridional:
+
+--A qui ai-je l'honneur?...
+
+--Monsieur Merlin... Je viens vous consulter pour un achat de terrain a
+batir.
+
+--Ah! ah! tres bien!
+
+Et Duchoux, se tournant vers sa femme, qui tricotait dans l'ombre:
+
+--Debarrasse une chaise, Josephine.
+
+Mordiane vit alors une femme jeune, qui semblait deja vieille, comme
+on est vieux a vingt-cinq ans en province, faute de soins, de lavages
+repetes, de tous les petits soucis, de toutes les petites propretes, de
+toutes les petites attentions de la toilette feminine qui immobilisent
+la fraicheur et conservent, jusqu'a pres de cinquante ans, le charme et
+la beaute. Un fichu sur les epaules, les cheveux noues a la diable, de
+beaux cheveux epais et noirs, mais qu'on devinait peu brosses, elle
+allongea vers une chaise des mains de bonne et enleva une robe d'enfant,
+un couteau, un bout de ficelle, un pot a fleurs vide et une assiette
+grasse demeures sur le siege qu'elle tendit ensuite au visiteur.
+
+Il s'assit et s'apercut alors que la table de travail de Duchoux
+portait, outre les livres et les papiers, deux salades fraichement
+cueillies, une cuvette, une brosse a cheveux, une serviette, un revolver
+et plusieurs tasses non nettoyees.
+
+L'architecte vit ce regard et dit en souriant:
+
+--Excusez! il y a un peu de desordre dans le salon; ca tient aux
+enfants.
+
+Et il approcha sa chaise pour causer avec le client.
+
+--Donc, vous cherchez un terrain aux environs de Marseille?
+
+Son haleine, bien que venue de loin, apporta au baron ce souffle d'ail
+qu'exhalent les gens du Midi ainsi que des fleurs leur parfum.
+
+Mordiane demanda:
+
+--C'est votre fils que j'ai rencontre sous les platanes?
+
+--Oui. Oui, le second.
+
+--Vous en avez deux?
+
+--Trois, monsieur, un par an.
+
+Et Duchoux semblait plein d'orgueil.
+
+Le baron pensait: "S'ils fleurent tous le meme bouquet, leur chambre
+doit etre une vraie serre."
+
+Il reprit:
+
+--Oui, je voudrais un joli terrain pres de la mer, sur une petite plage
+deserte...
+
+Alors Duchoux s'expliqua. Il en avait dix, vingt, cinquante, cent et
+plus, de terrains dans ces conditions, a tous les prix, pour tous les
+gouts. Il parlait comme coule une fontaine, souriant, content de lui,
+remuant sa tete chauve et ronde.
+
+Et Mordiane se rappelait une petite femme blonde, mince, un peu
+melancolique et disant si tendrement: "Mon cher aime" que le souvenir
+seul avivait le sang de ses veines. Elle l'avait aime avec passion, avec
+folie, pendant trois mois; puis, devenue enceinte en l'absence de son
+mari qui etait gouverneur d'une colonie, elle s'etait sauvee, s'etait
+cachee, eperdue de desespoir et de terreur, jusqu'a la naissance de
+l'enfant que Mordiane avait emporte, un soir d'ete et qu'ils n'avaient
+jamais revu.
+
+Elle etait morte de la poitrine trois ans plus tard, la-bas, dans la
+colonie de son mari qu'elle etait alle rejoindre. Il avait devant lui
+leur fils; qui disait, en faisant sonner les finales comme des notes de
+metal:
+
+--Ce terrain-la, monsieur, c'est une occasion unique...
+
+Et Mordiane se rappelait l'autre voix, legere comme un effleurement de
+brise, murmurant:
+
+--Mon cher aime, nous ne nous separerons jamais...
+
+Et il se rappelait ce regard bleu, doux, profond, devoue, en contemplant
+l'oeil rond, bleu aussi, mais vide de ce petit homme ridicule qui
+ressemblait a sa mere, pourtant...
+
+Oui, il lui ressemblait de plus en plus de seconde en seconde; il lui
+ressemblait par l'intonation, par le geste, par toute l'allure; il lui
+ressemblait comme un singe ressemble a l'homme; mais il etait d'elle, il
+avait d'elle mille traits deformes irrecusables, irritants, revoltants.
+Le baron souffrait, hante soudain par cette ressemblance horrible,
+grandissant toujours, exasperante, affolante, torturante comme un
+cauchemar, comme un remords!
+
+Il balbutia:
+
+--Quand pourrons-nous voir ensemble ce terrain?
+
+--Mais, demain, si vous voulez.
+
+--Oui, demain. Quelle heure?
+
+--Une heure.
+
+--Ca va.
+
+L'enfant rencontre sous l'avenue apparut dans la porte ouverte et cria:
+
+--Paire!
+
+On ne lui repondit pas.
+
+Mordiane etait debout avec une envie de se sauver, de courir, qui lui
+faisait fremir les jambes. Ce "Paire" l'avait frappe comme une balle.
+C'etait a lui qu'il s'adressait, c'etait pour lui, ce paire a l'ail, ce
+paire du Midi.
+
+Oh! qu'elle sentait bon, l'amie d'autrefois!
+
+Duchoux le reconduisait.
+
+--C'est a vous, cette maison? dit le baron.
+
+--Oui monsieur, je l'ai achetee dernierement. Et j'en suis fier. Je suis
+enfant du hasard, moi, monsieur, et je ne m'en cache pas; j'en suis
+fier. Je ne dois rien a personne, je suis le fils de mes oeuvres; je me
+dois tout a moi-meme.
+
+L'enfant, reste sur le seuil, criait de nouveau, mais de loin:
+
+--Paire!
+
+Mordiane, secoue de frissons, saisi de panique, fuyait comme on fuit
+devant un grand danger.
+
+--Il va me deviner, me reconnaitre, pensait-il. Il va me prendre dans
+ses bras et me crier aussi: "Paire", en me donnant par le visage un
+baiser parfume d'ail.
+
+--A demain, monsieur.
+
+--A demain, une heure.
+
+
+Le landau roulait sur la route blanche.
+
+--Cocher, a la gare!
+
+Et il entendait deux voix, une lointaine et douce, la voix affaiblie
+et triste des morts, qui disait: "Mon cher aime". Et l'autre sonore,
+chantante, effrayante, qui criait: "Paire", comme on crie: "Arretez-le",
+quand un voleur fuit dans les rues.
+
+Le lendemain soir, en entrant au cercle, le comte d'Etreillis lui dit:
+
+--On ne vous a pas vu depuis trois jours. Avez-vous ete malade?
+
+--Oui, un peu souffrant. J'ai des migraines, de temps en temps.
+
+
+
+
+LE RENDEZ-VOUS
+
+
+Son chapeau sur la tete, son manteau sur le dos, un voile noir sur le
+nez, un autre dans sa poche dont elle doublerait le premier quand elle
+serait montee dans le fiacre coupable, elle battait du bout de son
+ombrelle la pointe de sa bottine, et demeurait assise dans sa chambre,
+ne pouvant se decider a sortir, pour aller a ce rendez-vous.
+
+Combien de fois, pourtant, depuis deux ans, elle s'etait habillee ainsi,
+pendant les heures de Bourse de son mari, un agent de change tres
+mondain, pour rejoindre dans son logis de garcon le beau vicomte de
+Martelet, son amant.
+
+La pendule derriere son dos battait les secondes vivement; un livre
+a moitie lu baillait sur le petit bureau de bois de rose, entre les
+fenetres, et un fort parfum de violette, exhale par deux petits bouquets
+baignant en deux mignons vases de Saxe sur la cheminee, se melait a une
+vague odeur de verveine soufflee sournoisement par la porte du cabinet
+de toilette demeuree entr'ouverte.
+
+L'heure sonna--trois heures--et la mit debout. Elle se retourna pour
+regarder le cadran, puis sourit, songeant:--"Il m'attend deja. Il va
+s'enerver". Alors, elle sortit, prevint le valet de chambre qu'elle
+serait rentree dans une heure au plus tard--un mensonge--descendit
+l'escalier et s'aventura dans la rue, a pied.
+
+On etait aux derniers jours de mai, a cette saison delicieuse ou le
+printemps de la campagne semble faire le siege de Paris et le conquerir
+par-dessus les toits, envahir les maisons, a travers les murs, faire
+fleurir la ville, y repandre une gaiete sur la pierre des facades,
+l'asphalte des trottoirs et le pave des chaussees, la baigner, la griser
+de seve comme un bois qui verdit.
+
+Madame Haggan fit quelques pas a droite avec l'intention de suivre,
+comme toujours, la rue de Provence ou elle helerait un fiacre, mais la
+douceur de l'air; cette emotion de l'ete qui nous entre dans la gorge en
+certains jours, la penetra si brusquement, que, changeant d'idee, elle
+prit la rue de la Chaussee-d'Antin, sans savoir pourquoi, obscurement
+attiree par le desir de voir des arbres dans le square de la Trinite.
+Elle pensait: "Bah! il m'attendra dix minutes de plus." Cette idee, de
+nouveau, la rejouissait, et, tout en marchant a petits pas, dans la
+foule, elle croyait le voir s'impatienter, regarder l'heure, ouvrir la
+fenetre, ecouter a la porte, s'asseoir quelques instants, se relever,
+et, n'osant pas fumer, car elle le lui avait defendu les jours de
+rendez-vous, jeter sur la boite aux cigarettes des regards desesperes.
+
+Elle allait doucement, distraite par tout ce qu'elle rencontrait, par
+les figures et les boutiques, ralentissant le pas de plus en plus et si
+peu desireuse d'arriver qu'elle cherchait, aux devantures, des pretextes
+pour s'arreter.
+
+Au bout de la rue, devant l'eglise, la verdure du petit square l'attira
+si fortement qu'elle traversa la place, entra dans le jardin, cette cage
+a enfants, et fit deux fois le tour de l'etroit gazon, au milieu des
+nounous enrubannees, epanouies, bariolees, fleuries. Puis elle prit une
+chaise, s'assit, et levant les yeux vers le cadran rond comme une lune
+dans le clocher, elle regarda marcher l'aiguille.
+
+Juste a ce moment la demie sonna, et son coeur tressaillit d'aise en
+entendant tinter les cloches du carillon. Une demi-heure de gagnee, plus
+un quart d'heure pour atteindre la rue Miromesnil, et quelques minutes
+encore de flanerie,--une heure! une heure volee au rendez-vous! Elle y
+resterait quarante minutes a peine, et ce serait fini encore une fois.
+
+Dieu! comme ca l'ennuyait d'aller la-bas! Ainsi qu'un patient montant
+chez le dentiste, elle portait en son coeur le souvenir intolerable de
+tous les rendez-vous passes, un par semaine en moyenne depuis deux ans,
+et la pensee qu'un autre allait avoir lieu, tout a l'heure, la crispait
+d'angoisse de la tete aux pieds. Non pas que ce fut bien douloureux,
+douloureux comme une visite au dentiste, mais c'etait si ennuyeux, si
+ennuyeux, si complique, si long, si penible que tout, tout, meme une
+operation, lui aurait paru preferable. Elle y allait pourtant, tres
+lentement, a tous petits pas, en s'arretant, en s'asseyant, en flanant
+partout, mais elle y allait. Oh! elle aurait bien voulu manquer encore
+celui-la, mais elle avait fait poser ce pauvre vicomte, deux fois
+de suite le mois dernier, et elle n'osait point recommencer si tot.
+Pourquoi y retournait-elle? Ah! pourquoi? Parce qu'elle en avait pris
+l'habitude, et qu'elle n'avait aucune raison a donner a ce malheureux
+Martelet quand il voudrait connaitre ce pourquoi! Pourquoi avait-elle
+commence? Pourquoi? Elle ne le savait plus! L'avait-elle aime? C'etait
+possible! Pas bien fort, mais un peu, voila si longtemps! Il etait bien,
+recherche, elegant, galant, et representait strictement, au premier coup
+d'oeil, l'amant parfait d'une femme du monde. La cour avait dure trois
+mois,--temps normal, lutte honorable, resistance suffisante--puis elle
+avait consenti, avec quelle emotion, quelle crispation, quelle peur
+horrible et charmante a ce premier rendez-vous, suivi de tant d'autres,
+dans ce petit entresol de garcon, rue de Miromesnil. Son coeur?
+Qu'eprouvait alors son petit coeur de femme seduite, vaincue, conquise,
+en passant pour la premiere fois la porte de cette maison de cauchemar?
+Vrai, elle ne le savait plus! Elle l'avait oublie! On se souvient d'un
+fait, d'une date, d'une chose, mais on ne se souvient guere, deux ans
+plus tard, d'une emotion qui s'est envolee tres vite, parce qu'elle
+etait tres legere. Oh! par exemple, elle n'avait pas oublie les autres,
+ce chapelet de rendez-vous, ce chemin de la croix de l'amour, aux
+stations si fatigantes, si monotones, si pareilles, que la nausee lui
+montait aux levres en prevision de ce que ce serait tout a l'heure.
+
+Dieu! ces fiacres qu'il fallait appeler pour aller la, ils ne
+ressemblaient pas aux autres fiacres, dont on se sert pour les courses
+ordinaires! Certes, les cochers devinaient. Elle le sentait rien qu'a
+la facon dont ils la regardaient, et ces yeux des cochers de Paris sont
+terribles! Quand on songe qu'a tout moment, devant le tribunal, ils
+reconnaissent, au bout de plusieurs annees, des criminels qu'ils ont
+conduits une seule fois, en pleine nuit, d'une rue quelconque a une
+gare, et qu'ils ont affaire a presque autant de voyageurs qu'il y a
+d'heures dans la journee, et que leur memoire est assez sure pour qu'ils
+affirment: "Voila bien l'homme que j'ai charge rue des Martyrs, et
+depose gare de Lyon, a minuit quarante, le 10 juillet de l'an dernier!"
+n'y a-t-il pas de quoi fremir, lorsqu'on risque ce que risque une jeune
+femme allant a un rendez-vous, en confiant sa reputation au premier venu
+de ces cochers! Depuis deux ans elle en avait employe, pour ce voyage
+de la rue Miromesnil, au moins cent a cent vingt, en comptant un par
+semaine. C'etaient autant de temoins qui pouvaient deposer contre elle
+dans un moment critique.
+
+Aussitot dans le fiacre, elle tirait de sa poche l'autre voile, epais
+et noir comme un loup, et se l'appliquait sur les yeux. Cela cachait
+le visage, oui, mais le reste, la robe, le chapeau, l'ombrelle, ne
+pouvait-on pas les remarquer, les avoir vus deja? Oh! dans cette rue de
+Miromesnil, quel supplice! Elle croyait reconnaitre tous les passants,
+tous les domestiques, tout le monde. A peine la voiture arretee, elle
+sautait et passait en courant devant le concierge toujours debout sur
+le seuil de sa loge. En voila un qui devait tout savoir, tout,--son
+adresse,--son nom,--la profession de son mari,--tout,--car ces
+concierges sont les plus subtils des policiers! Depuis deux ans elle
+voulait l'acheter, lui donner, lui jeter, un jour ou l'autre, un billet
+de cent francs en passant devant lui. Pas une fois elle n'avait ose
+faire ce petit mouvement de lui lancer aux pieds ce bout de papier
+roule! Elle avait peur.--De quoi?--Elle ne savait pas!--D'etre rappelee,
+s'il ne comprenait point? D'un scandale? d'un rassemblement dans
+l'escalier? d'une arrestation peut-etre? Pour arriver a la porte du
+vicomte, il n'y avait guere qu'un demi-etage a monter, et il lui
+paraissait haut comme la tour Saint-Jacques! A peine engagee dans le
+vestibule, elle se sentait prise dans une trappe, et le moindre bruit
+devant ou derriere elle, lui donnait une suffocation. Impossible de
+reculer, avec ce concierge et la rue qui lui fermaient la retraite; et
+si quelqu'un descendait juste a ce moment, elle n'osait pas sonner chez
+Martelet et passait devant la porte comme si elle allait ailleurs! Elle
+montait, montait, montait! Elle aurait monte quarante etages! Puis,
+quand tout semblait redevenu tranquille dans la cage de l'escalier, elle
+redescendait en courant avec l'angoisse dans l'ame de ne pas reconnaitre
+l'entresol!
+
+Il etait la, attendant dans un costume galant en velours double de soie,
+tres coquet, mais un peu ridicule, et depuis deux ans, il n'avait rien
+change a sa maniere de l'accueillir, mais rien, pas un geste!
+
+Des qu'il avait referme la porte, il lui disait: "Laissez-moi baiser vos
+mains, ma chere, chere amie!" Puis il la suivait dans la chambre, ou
+volets clos et lumieres allumees, hiver comme ete, par chic sans doute,
+il s'agenouillait devant elle en la regardant de bas en haut avec un air
+d'adoration. Le premier jour ca avait ete tres gentil, tres reussi, ce
+mouvement-la! Maintenant elle croyait voir M. Delaunay jouant pour la
+cent vingtieme fois le cinquieme acte d'une piece a succes. Il fallait
+changer ses effets.
+
+Et puis apres, oh! mon Dieu! apres! c'etait le plus dur! Non, il ne
+changeait pas ses effets, le pauvre garcon! Quel bon garcon, mais
+banal!...
+
+Dieu que c'etait difficile de se deshabiller sans femme de chambre! Pour
+une fois, passe encore, mais toutes les semaines cela devenait odieux!
+Non, vrai, un homme ne devrait pas exiger d'une femme une pareille
+corvee! Mais s'il etait difficile de se deshabiller, se rhabiller
+devenait presque impossible et enervant a crier, exasperant a gifler
+le monsieur qui disait, tournant autour d'elle d'un air
+gauche:--"Voulez-vous que je vous aide."--L'aider! Ah oui! a quoi? De
+quoi etait-il capable? Il suffisait de lui voir une epingle entre les
+doigts pour le savoir.
+
+C'est a ce moment-la peut-etre qu'elle avait commence a le prendre en
+grippe. Quand il disait: "Voulez-vous que je vous aide!" Elle l'aurait
+tue. Et puis etait-il possible qu'une femme ne finit point par detester
+un homme qui, depuis deux ans, l'avait forcee plus de cent vingt fois a
+se rhabiller sans femme de chambre?
+
+Certes il n'y avait pas beaucoup d'hommes aussi maladroits que lui,
+aussi peu degourdis, aussi monotones. Ce n'etait pas le petit baron de
+Grimbal qui aurait demande de cet air niais: "Voulez-vous que je vous
+aide?" Il aurait aide, lui, si vif, si drole, si spirituel. Voila!
+C'etait un diplomate; il avait couru le monde, rode partout, deshabille
+et rhabille sans doute des femmes vetues suivant toutes les modes de la
+terre, celui-la!...
+
+L'horloge de l'eglise sonna les trois quarts. Elle se dressa, regarda le
+cadran, se mit a rire en murmurant "Oh! doit-il etre agite!" puis elle
+partit d'une marche plus vive, et sortit du square.
+
+Elle n'avait point fait dix pas sur la place quand elle se trouva nez a
+nez avec un monsieur qui la salua profondement.
+
+--Tiens, vous, baron?--dit-elle, surprise. Elle venait justement de
+penser a lui.
+
+--Oui, madame.
+
+Et il s'informa de sa sante, puis, apres quelques vagues propos, il
+reprit:
+
+--Vous savez que vous etes la seule--vous permettez que je dise de
+mes amies, n'est-ce pas?--qui ne soit point encore venue visiter mes
+collections japonaises.
+
+--Mais, mon cher baron, une femme ne peut aller ainsi chez un garcon?
+
+--Comment! comment! en voila une erreur quand il s'agit de visiter une
+collection rare!
+
+--En tout cas, elle ne peut y aller seule.
+
+--Et pourquoi pas? mais j'en ai recu des multitudes de femmes seules,
+rien que pour ma galerie! J'en recois tous les jours. Voulez-vous que
+je vous les nomme--non--je ne le ferai point. Il faut etre discret
+meme pour ce qui n'est pas coupable. En principe, il n'est inconvenant
+d'entrer chez un homme serieux, connu, dans une certaine situation, que
+lorsqu'on y va pour une cause inavouable!
+
+--Au fond, c'est assez juste ce que vous dites-la.
+
+--Alors vous venez voir ma collection.
+
+--Quand?
+
+--Mais tout de suite.
+
+--Impossible, je suis pressee.
+
+--Allons donc. Voila une demi-heure que vous etes assise dans le square.
+
+--Vous m'espionniez?
+
+--Je vous regardais.
+
+--Vrai, je suis pressee.
+
+--Je suis sur que non. Avouez que vous n'etes pas tres pressee.
+
+Madame Haggan se mit a rire, et avoua:
+
+--Non... non... pas... tres...
+
+Un fiacre passait a les toucher. Le petit baron cria: "Cocher!" et la
+voiture s'arreta. Puis, ouvrant la portiere:
+
+--Montez, madame.
+
+--Mais, baron, non, c'est impossible, je ne peux pas aujourd'hui.
+
+--Madame, ce que vous faites est imprudent, montez! On commence a nous
+regarder, vous allez former un attroupement; on va croire que je vous
+enleve et nous arreter tous les deux, montez, je vous en prie!
+
+Elle monta, effaree, abasourdie. Alors il s'assit aupres d'elle en
+disant au cocher: "rue de Provence".
+
+Mais soudain elle s'ecria:
+
+--Oh! mon Dieu, j'oubliais une depeche tres pressee, voulez-vous me
+conduire, d'abord, au premier bureau telegraphique?
+
+Le fiacre s'arreta un peu plus loin, rue de Chateaudun, et elle dit au
+baron:
+
+--Pouvez-vous me prendre une carte de cinquante centimes? J'ai promis
+a mon mari d'inviter Martelet a diner pour demain, et j'ai oublie
+completement.
+
+Quand le baron fut revenu, sa carte bleue a la main, elle ecrivit au
+crayon:
+
+--"Mon cher ami, je suis tres souffrante; j'ai une nevralgie atroce qui
+me tient au lit. Impossible sortir. Venez diner demain soir pour que je
+me fasse pardonner.
+
+"JEANNE."
+
+Elle mouilla la colle, ferma soigneusement, mit l'adresse: "Vicomte de
+Martelet, 240, rue Miromesnil," puis, rendant la carte au baron:
+
+--Maintenant, voulez-vous avoir la complaisance de jeter ceci dans la
+boite aux telegrammes.
+
+
+
+
+LE PORT
+
+
+I
+
+
+Sorti du Havre le 3 mai 1882, pour un voyage dans les mers de Chine, le
+trois-mats carre _Notre-Dame-des-Vents,_ rentra au port de Marseille le
+8 aout 1886, apres quatre ans de voyages. Son premier chargement depose
+dans le port chinois ou il se rendait, il avait trouve sur-le-champ un
+fret nouveau pour Buenos-Ayres, et de la, avait pris des marchandises
+pour le Bresil.
+
+D'autres traversees, encore des avaries, des reparations, les calmes de
+plusieurs mois, les coups de vent qui jettent hors la route, tous les
+accidents, aventures et mesaventures de mer, enfin, avaient tenu loin de
+sa patrie ce trois-mats normand qui revenait a Marseille le ventre plein
+de boites de fer-blanc contenant des conserves d'Amerique.
+
+Au depart il avait a bord, outre le capitaine et le second, quatorze
+matelots, huit normands et six bretons. Au retour il ne lui restait plus
+que cinq bretons et quatre normands, le breton etait mort en route,
+les quatre normands disparus en des circonstances diverses avaient ete
+remplaces par deux americains, un negre et un norvegien racole, un soir,
+dans un cabaret de Singapour.
+
+Le gros bateau, les voiles carguees, vergues en croix sur sa mature,
+traine par un remorqueur marseillais qui haletait devant lui, roulant
+sur un reste de houle que le calme survenu laissait mourir tout
+doucement, passa devant le chateau d'If, puis sous tous les rochers gris
+de la rade que le soleil couchant couvrait d'une buee d'or, et il entra
+dans le vieux port ou sont entasses, flanc contre flanc, le long des
+quais, tous les navires du monde, pele-mele, grands et petits, de toute
+forme et de tout greement, trempant comme une bouillabaisse de bateaux
+en ce bassin trop restreint, plein d'eau putride ou les coques se
+frolent, se frottent, semblent marinees dans un jus de flotte.
+
+_Notre-Dame-des-Vents_ prit sa place, entre un brick italien et une
+goelette anglaise qui s'ecarterent pour laisser passer ce camarade;
+puis, quand toutes les formalites de la douane et du port eurent ete
+remplies, le capitaine autorisa les deux tiers de son equipage a passer
+la soiree dehors.
+
+La nuit etait venue. Marseille s'eclairait. Dans la chaleur de ce soir
+d'ete, un fumet de cuisine a l'ail flottait sur la cite bruyante, pleine
+de voix, de roulements, de claquements, de gaiete meridionale.
+
+Des qu'ils se sentirent sur le port, les dix hommes que la mer roulait
+depuis des mois se mirent en marche tout doucement, avec une hesitation
+d'etres depayses, desaccoutumes des villes, deux par deux, en
+procession.
+
+Ils se balancaient, s'orientaient, flairant les ruelles qui aboutissent
+au port, enfievres par un appetit d'amour qui avait grandi dans leurs
+corps pendant leurs derniers soixante-six jours de mer. Les normands
+marchaient en tete, conduits par Celestin Duclos, un grand gars fort et
+malin qui servait de capitaine aux autres chaque fois qu'ils mettaient
+pied a terre. Il devinait les bons endroits, inventait des tours de sa
+facon et ne s'aventurait pas trop dans les bagarres si frequentes entre
+matelots dans les ports. Mais quand il y etait pris il ne redoutait
+personne.
+
+Apres quelque hesitation entre toutes les rues obscures qui descendent
+vers la mer comme des egouts et dont sortent des odeurs lourdes, une
+sorte d'haleine de bouges, Celestin se decida pour une espece de
+couloir, tortueux ou brillaient, au-dessus des portes, des lanternes en
+saillie portant des numeros enormes sur leurs verres depolis et colores.
+Sous la voute etroite des entrees, des femmes en tablier, pareilles a
+des bonnes, assises sur des chaises de paille, se levaient en les voyant
+venir, faisant trois pas jusqu'au ruisseau qui separait la rue en deux
+et coupaient la route a cette file d'hommes qui s'avancaient lentement,
+en chantonnant et en ricanant, allumes deja par le voisinage de ces
+prisons de prostituees.
+
+Quelquefois, au fond d'un vestibule, apparaissait, derriere une seconde
+porte ouverte soudain et capitonnee de cuir brun, une grosse fille
+devetue, dont les cuisses lourdes et les mollets gras se dessinaient
+brusquement sous un grossier maillot de coton blanc. Sa jupe courte
+avait l'air d'une ceinture bouffante; et la chair molle de sa poitrine,
+de ses epaules et de ses bras, faisait une tache rose sur un corsage de
+velours noir borde d'un galon d'or. Elle appelait de loin: "Venez-vous,
+jolis garcons?" et parfois sortait elle-meme pour s'accrocher a l'un
+d'eux et l'attirer vers sa porte, de toute sa force, cramponnee a lui
+comme une araignee qui traine une bete plus grosse qu'elle. L'homme,
+souleve par ce contact, resistait mollement, et les autres s'arretaient
+pour regarder, hesitants entre l'envie d'entrer tout de suite et celle
+de prolonger encore cette promenade appetissante. Puis, quand la femme
+apres des efforts acharnes avait attire le matelot jusqu'au seuil de
+son logis, ou toute la bande allait s'engouffrer derriere lui, Celestin
+Duclos, qui s'y connaissait en maisons, criait soudain: "Entre pas la,
+Marchand, c'est pas l'endroit."
+
+L'homme alors obeissant a cette voix se degageait d'une secousse brutale
+et les amis se reformaient en bande, poursuivis par les injures immondes
+de la fille exasperee, tandis que d'autres femmes, tout le long de la
+ruelle, devant eux, sortaient de leurs portes, attirees par le bruit,
+et lancaient avec des voix enrouees des appels pleins de promesses.
+Ils allaient donc de plus en plus allumes, entre les cajoleries et les
+seductions annoncees par le choeur des portieres d'amour de tout le haut
+de la rue, et les maledictions ignobles lancees contre eux par le choeur
+d'en bas, par le choeur meprise des filles desappointees. De temps en
+temps ils rencontraient une autre bande, des soldats qui marchaient avec
+un battement de fer sur la jambe, des matelots encore, des bourgeois
+isoles, des employes de commerce. Partout, s'ouvraient de nouvelles rues
+etroites, etoilees de fanaux louches. Ils allaient toujours dans
+ce labyrinthe de bouges, sur ces paves gras ou suintaient des eaux
+putrides, entre ces murs pleins de chair de femme.
+
+Enfin Duclos se decida et s'arretant devant une maison d'assez belle
+apparence, il y fit entrer tout son monde.
+
+
+II
+
+
+La fete fut complete! Quatre heures durant, les dix matelots se
+gorgerent d'amour et de vin. Six mois de solde y passerent.
+
+Dans la grande salle du cafe, ils etaient installes en maitres,
+regardant d'un oeil malveillant les habitues ordinaires qui
+s'installaient aux petites tables, dans les coins, ou une des filles
+demeurees libres, vetue en gros baby ou en chanteuse de cafe-concert,
+courait les servir, puis s'asseyait pres d'eux.
+
+Chaque homme, en arrivant, avait choisi sa compagne qu'il garda toute la
+soiree, car le populaire n'est pas changeant. On avait rapproche trois
+tables et, apres la premiere rasade, la procession dedoublee, accrue
+d'autant de femmes qu'il y avait de mathurins, s'etait reformee dans
+l'escalier. Sur les marches de bois, les quatre pieds de chaque couple
+sonnerent longtemps, pendant que s'engouffrait, dans la porte etroite
+qui menait aux chambres, ce long defile d'amoureux.
+
+Puis on redescendit pour boire, puis on remonta de nouveau, puis on
+redescendit encore.
+
+Maintenant, presque gris, ils gueulaient! Chacun d'eux, les yeux rouges,
+sa preferee sur les genoux, chantait ou criait, tapait a coups de poings
+la table, s'entonnait du vin dans la gorge, lachait en liberte la brute
+humaine. Au milieu d'eux, Celestin Duclos, serrant contre lui une grande
+fille aux joues rouges, a cheval sur ses jambes, la regardait avec
+ardeur. Moins ivre que les autres, non qu'il eut moins bu, il avait
+encore d'autres pensees, et, plus tendre, cherchait a causer. Ses idees
+le fuyaient un peu, s'en allaient, revenaient et disparaissaient sans
+qu'il put se souvenir au juste de ce qu'il avait voulu dire.
+
+Il riait, repetant:
+
+--Pour lors, pour lors... v'la longtemps que t'es ici.
+
+--Six mois, repondit la fille.
+
+Il eut l'air content pour elle, comme si c'eut ete une preuve de bonne
+conduite, et il reprit:
+
+--Aimes-tu c'te vie-la?
+
+Elle hesita, puis resignee:
+
+--On s'y fait. C'est pas plus embetant qu'autre chose. Etre servante ou
+bien rouleuse, c'est toujours des sales metiers.
+
+Il eut l'air d'approuver encore cette verite.
+
+--T'es pas d'ici? dit-il.
+
+Elle fit "Non" de la tete, sans repondre.
+
+--T'es de loin?
+
+Elle fit "Oui" de la meme facon.
+
+--D'ou ca?
+
+Elle parut chercher, rassembler des souvenirs, puis murmura:
+
+--De Perpignan.
+
+Il fut de nouveau tres satisfait et dit:
+
+--Ah oui!
+
+A son tour elle demanda:
+
+--Toi, t'es marin?
+
+--Oui, ma belle.
+
+--Tu viens de loin?
+
+--Ah oui! J'en ai vu des pays, des ports et de tout.
+
+--T'as fait le tour du monde, peut-etre?
+
+--Je te crois, plutot deux fois qu'une.
+
+De nouveau elle parut hesiter, chercher en sa tete une chose oubliee,
+puis, d'une voix un peu differente, plus serieuse.
+
+--T'as rencontre beaucoup de navires dans tes voyages?
+
+--Je te crois, ma belle.
+
+--T'aurais pas vu _Notre-Dame-des-Vents_, par hasard?
+
+Il ricana:
+
+--Pas plus tard que l'autre semaine.
+
+Elle palit, tout le sang quittant ses joues, et demanda:
+
+--Vrai, bien vrai?
+
+--Vrai, comme je te parle.
+
+--Tu ments pas, au moins?
+
+Il leva la main.
+
+--D'vant l'bon Dieu! dit-il.
+
+--Alors, sais-tu si Celestin Duclos est toujours dessus?
+
+Il fut surpris, inquiet, voulut avant de repondre en savoir davantage.
+
+--Tu l'connais?
+
+A son tour elle devint mefiante.
+
+--Oh, pas moi! c'est une femme qui l'connait.
+
+--Une femme d'ici?
+
+--Non, d'a cote.
+
+--Dans la rue?
+
+--Non, dans l'autre.
+
+--Que femme?
+
+--Mais, une femme donc, une femme comme moi.
+
+--Que que l'y veut, c'te femme?
+
+--Je sais-t'y me, queque payse?
+
+Ils se regarderent au fond des yeux, pour s'epier, sentant, devinant que
+quelque chose de grave allait surgir entre eux.
+
+Il reprit.
+
+--Je peux t'y la voir, c'te femme?
+
+--Quoi que tu l'y dirais?
+
+--J'y dirais... j'y dirais... que j'ai vu Celestin Duclos.
+
+--Il se portait ben, au moins?
+
+--Comme toi et moi, c'est un gars?
+
+Elle se tut encore rassemblant ses idees, puis, avec lenteur.
+
+--Ous qu'elle allait, _Notre-Dame-des-Vents?_
+
+--Mais, a Marseille, donc.
+
+--Elle ne put reprimer un sursaut.
+
+--Ben vrai?
+
+--Ben vrai!
+
+--Tu l'connais Duclos?
+
+--Oui je l'connais.
+
+Elle hesita encore, puis tout doucement.
+
+--Ben. C'est ben!
+
+--Que que tu l'y veux?
+
+--Ecoute, tu y diras... non rien!
+
+Il la regardait toujours de plus en plus gene. Enfin il voulut savoir.
+
+--Tu l'connais itou, te?
+
+--Non, dit-elle.
+
+--Alors que que tu l'y veux?
+
+Elle prit brusquement une resolution, se leva, courut au comptoir ou
+tronait la patronne, saisit un citron qu'elle ouvrit et dont elle fit
+couler le jus dans un verre, puis elle emplit d'eau pure ce verre, et,
+le rapportant.
+
+--Bois ca!
+
+--Pourquoi?
+
+--Pour faire passer le vin. Je te parlerai d'ensuite.
+
+Il but docilement, essuya ses levres d'un revers de main, puis annonca.
+
+--Ca y est, je t'ecoute.
+
+--Tu vas me promettre de ne pas l'y conter que tu m'as vue, ni de qui tu
+sais ce que je te dirai. Faut jurer.
+
+Il leva la main, sournois.
+
+--Ca, je le jure.
+
+--Su l'bon Dieu?
+
+--Su l'bon Dieu.
+
+--Eh ben tu l'y diras que son pere est mort, que sa mere est morte,
+que son frere est mort, tous trois en un mois, de fievre typhoide, en
+janvier 1883, v'la trois ans et demi.
+
+A son tour, il sentit que tout son sang lui remuait dans le corps, et il
+demeura pendant quelques instants tellement saisi qu'il ne trouvait rien
+a repondre; puis il douta et demanda.
+
+--T'es sure?
+
+--Je suis sure.
+
+--Que qui te l'a dit?
+
+Elle posa les mains sur ses epaules, et le regardant au fond des yeux.
+
+--Tu jures de ne pas bavarder.
+
+--Je le jure.
+
+--Je suis sa soeur!
+
+Il jeta ce nom, malgre lui.
+
+--Francoise?
+
+Elle le contempla de nouveau fixement, puis, soulevee par une epouvante
+folle, par une horreur profonde, elle murmura tout bas, presque dans sa
+bouche.
+
+--Oh! oh! c'est toi, Celestin?
+
+Ils ne bougerent plus, les yeux dans les yeux.
+
+Autour d'eux, les camarades hurlaient toujours! Le bruit des verres, des
+poings, des talons scandant les refrains et les cris aigus des femmes se
+melaient au vacarme des chants.
+
+Il la sentait sur lui, enlacee a lui, chaude et terrifiee, sa soeur!
+Alors, tout bas, de peur que quelqu'un l'ecoutat, si bas qu'elle meme
+l'entendit a peine.
+
+--Malheur! j'avons fait de la belle besogne!
+
+Elle eut, en une seconde, les yeux pleins de larmes et balbutia.
+
+--C'est-il de ma faute?
+
+Mais, lui soudain.
+
+--Alors ils sont morts?
+
+--Ils sont morts.
+
+--Le pe, la me, et le fre?
+
+--Les trois en un mois, comme je t'ai dit. J'ai reste seule, sans
+rien que mes hardes, vu que je devions le pharmacien, l'medecin et
+l'enterrement des trois defunts, que j'ai paye avec les meubles.
+
+J'entrai pour lors comme servante chez mait'e Cacheux, tu sais bien,
+l'boiteux. J'avais quinze ans tout juste a cu moment-la pisque t'es
+parti quand j'en avais point quatorze. J'ai fait une faute avec li. On
+est si bete quand on est jeune. Pi j'allai comme bonne du notaire qui
+m'a aussi debauchee et qui me conduisit au Havre dans une chambre.
+Bientot il n'est point r'venu; j'ai passe trois jours sans manger et
+pi ne trouvant pas d'ouvrage, je suis entree en maison, comme bien
+d'autres. J'en ai vu aussi du pays, moi! ah! et du sale pays! Rouen,
+Evreux, Lille, Bordeaux, Perpignan, Nice, et pi Marseille, ou me v'la!
+
+Les larmes lui sortaient des yeux et du nez, mouillaient ses joues,
+coulaient dans sa bouche.
+
+Elle reprit:
+
+--Je te croyais mort aussi, te? mon pauv'e Celestin.
+
+Il dit:
+
+--Je t'aurais point r'connue, me, t'etais si p'tite alors, et te v'la si
+forte! mais comment que tu ne m'as point reconnu, te?
+
+Elle eut un geste desespere.
+
+--Je vois tant d'hommes qu'ils me semblent tous pareils!
+
+Il la regardait toujours au fond des yeux, etreint par une emotion
+confuse et si forte qu'il avait envie de crier comme un petit enfant
+qu'on bat. Il la tenait encore dans ses bras, a cheval sur lui, les
+mains ouvertes dans le dos de la fille, et voila qu'a force de la
+regarder il la reconnut enfin, la petite soeur laissee au pays avec tous
+ceux qu'elle avait vus mourir, elle, pendant qu'il roulait sur les
+mers. Alors prenant soudain dans ses grosses pattes de marin cette
+tete retrouvee, il se mit a l'embrasser comme on embrasse de la chair
+fraternelle. Puis des sanglots, de grands sanglots d'homme, longs comme
+des vagues, monterent dans sa gorge pareils a des hoquets d'ivresse.
+
+Il balbutiait:
+
+--Te v'la, te r'voila, Francoise, ma p'tite Francoise...
+
+Puis tout a coup il se leva, se mit a jurer d'une voix formidable en
+tapant sur la table un tel coup de poing que les verres culbutes se
+briserent. Puis il fit trois pas, chancela, etendit les bras, tomba sur
+la face. Et il se roulait par terre en criant, en battant le sol de ses
+quatre membres, et en poussant de tels gemissements qu'ils semblaient
+des rales d'agonie.
+
+Tous ces camarades le regardaient en riant.
+
+--Il est rien saoul, dit l'un.
+
+--Faut le coucher, dit un autre, s'il sort on va le fiche au bloc.
+
+Alors comme il avait de l'argent dans ses poches, la patronne offrit
+un lit, et les camarades, ivres eux-memes a ne pas tenir debout, le
+hisserent par l'etroit escalier jusqu'a la chambre de la femme qui
+l'avait recu tout a l'heure, et qui demeura sur une chaise, au pied de
+la couche criminelle, en pleurant autant que lui, jusqu'au matin.
+
+
+
+
+LA MORTE
+
+
+Je l'avais aimee eperdument! Pourquoi aime-t-on? Est-ce bizarre de ne
+plus voir dans le monde qu'un etre, de n'avoir plus dans l'esprit qu'une
+pensee, dans le coeur qu'un desir, et dans la bouche qu'un nom: un
+nom qui inonde incessamment, qui monte, comme l'eau d'une source, des
+profondeurs de l'ame, qui monte aux levres, et qu'on dit, qu'on redit,
+qu'on murmure sans cesse, partout, ainsi qu'une priere.
+
+Je ne conterai point notre histoire. L'amour n'en a qu'une; toujours
+la meme. Je l'avais rencontree et aimee. Voila tout. Et j'avais vecu
+pendant un an dans sa tendresse, dans ses bras, dans sa caresse, dans
+son regard, dans ses robes, dans sa parole, enveloppe, lie, emprisonne
+dans tout ce qui venait d'elle, d'une facon si complete que je ne savais
+plus s'il faisait jour ou nuit, si j'etais mort ou vivant, sur la
+vieille terre ou ailleurs.
+
+Et voila qu'elle mourut. Comment? Je ne sais pas, je ne sais plus.
+
+Elle rentra mouillee, un soir de pluie, et le lendemain, elle toussait.
+Elle toussa pendant une semaine environ et prit le lit.
+
+Que s'est-il passe. Je ne sais plus.
+
+Des medecins venaient, ecrivaient, s'en allaient. On apportait des
+remedes; une femme les lui faisait boire. Ses mains etaient chaudes, son
+front brulant et humide, son regard brillant et triste. Je lui parlais,
+elle me repondait. Que nous sommes-nous dit? Je ne sais plus. J'ai tout
+oublie, tout, tout! Elle mourut, je me rappelle tres bien son petit
+soupir, son petit soupir si faible, le dernier. La garde dit: "Ah!" Je
+compris, je compris!
+
+Je n'ai plus rien su. Rien. Je vis un pretre qui prononca ce mot: "Votre
+maitresse". Il me sembla qu'il l'insultait. Puisqu'elle etait morte on
+n'avait plus le droit de savoir cela. Je le chassai. Un autre vint qui
+fut tres bon, tres doux. Je pleurai quand il me parla d'elle.
+
+On me consulta sur mille choses pour l'enterrement. Je ne sais plus.
+Je me rappelle cependant tres bien le cercueil, le bruit des coups de
+marteau quand on la cloua dedans. Ah! mon Dieu!
+
+Elle fut enterree! Enterree! Elle! dans ce trou! Quelques personnes
+etaient venues, des amies. Je me sauvai. Je courus. Je marchai longtemps
+a travers des rues. Puis je rentrai chez moi. Le lendemain je partis
+pour un voyage.
+
+Hier, je suis rentre a Paris.
+
+Quand je revis ma chambre, notre chambre, notre lit, nos meubles, toute
+cette maison ou etait reste tout ce qui reste de la vie d'un etre apres
+sa mort, je fus saisi par un retour de chagrin si violent que je faillis
+ouvrir la fenetre et me jeter dans la rue. Ne pouvant plus demeurer au
+milieu de ces choses, de ces murs qui l'avaient enfermee, abritee, et
+qui devaient garder dans leurs imperceptibles fissures mille atomes
+d'elle, de sa chair et de son souffle, je pris mon chapeau, afin de me
+sauver.
+
+Tout a coup, au moment d'atteindre la porte, je passai devant la grande
+glace du vestibule qu'elle avait fait poser la pour se voir, des pieds a
+la tete, chaque jour, en sortant, pour voir si toute sa toilette allait
+bien, etait correcte et jolie, des bottines a la coiffure.
+
+Et je m'arretai net en face de ce miroir qui l'avait si souvent
+refletee. Si souvent, si souvent, qu'il avait du garder aussi son image.
+
+J'etais la debout, fremissant, les yeux fixes sur le verre, sur le verre
+plat, profond, vide, mais qui l'avait contenue tout entiere, possedee
+autant que moi, autant que mon regard passionne. Il me sembla que
+j'aimais cette glace,--je la touchai,--elle etait froide! Oh! le
+souvenir! le souvenir! miroir douloureux, miroir brulant, miroir vivant,
+miroir horrible, qui fait souffrir toutes les tortures! Heureux les
+hommes dont le coeur, comme une glace ou glissent et s'effacent les
+reflets, oublie tout ce qu'il a contenu, tout ce qui a passe devant lui,
+tout ce qui s'est contemple, mire, dans son affection, dans son amour!
+Comme je souffre!
+
+Je sortis et, malgre moi, sans savoir, sans le vouloir, j'allai vers le
+cimetiere. Je trouvai sa tombe toute simple, une croix de marbre avec
+ces quelques mots: "Elle aima, fut aimee, et mourut".
+
+Elle etait la, la-dessous, pourrie! Quelle horreur! Je sanglotais, le
+front sur le sol.
+
+J'y restai longtemps, longtemps. Puis je m'apercus que le soir venait.
+Alors un desir bizarre, fou, un desir d'amant desespere s'empara de moi.
+Je voulus passer la nuit pres d'elle, derniere nuit, a pleurer sur sa
+tombe. Mais on me verrait, on me chasserait. Comment faire? Je fus ruse.
+Je me levai et me mis a errer dans cette ville des disparus. J'allais,
+j'allais. Comme elle est petite cette ville a cote de l'autre, celle ou
+l'on vit! Et pourtant comme ils sont plus nombreux que les vivants, ces
+morts. Il nous faut de hautes maisons, des rues, tant de place, pour les
+quatre generations qui regardent le jour en meme temps, boivent l'eau
+des sources, le vin des vignes et mangent le pain des plaines.
+
+Et pour toutes les generations des morts, pour toute l'echelle de
+l'humanite descendue jusqu'a nous, presque rien, un champ, presque rien!
+La terre les reprend, l'oubli les efface. Adieu!
+
+Au bout du cimetiere habite, j'apercus tout a coup le cimetiere
+abandonne, celui ou les vieux defunts achevent de se meler au sol, ou
+les croix elles-memes pourrissent, ou l'on mettra demain les derniers
+venus. Il est plein de roses libres, de cypres vigoureux et noirs, un
+jardin triste et superbe, nourri de chair humaine.
+
+J'etais seul, bien seul. Je me blottis dans un arbre vert. Je m'y cachai
+tout entier, entre ces branches grasses et sombres.
+
+Et j'attendis, cramponne au tronc comme un naufrage sur une epave.
+
+Quand la nuit fut noire, tres noire, je quittai mon refuge et me mis a
+marcher doucement, a pas lents, a pas sourds, sur cette terre pleine de
+morts.
+
+J'errai longtemps, longtemps, longtemps. Je ne la retrouvais pas. Les
+bras etendus, les yeux ouverts, heurtant des tombes avec mes mains, avec
+mes pieds, avec mes genoux, avec ma poitrine, avec ma tete elle-meme,
+j'allais sans la trouver. Je touchais, je palpais comme un aveugle qui
+cherche sa route, je palpais des pierres, des croix, des grilles de fer,
+des couronnes de verre, des couronnes de fleurs fanees! Je lisais les
+noms avec mes doigts, en les promenant sur les lettres. Quelle nuit!
+quelle nuit! Je ne la retrouvais pas!
+
+Pas de lune! Quelle nuit! j'avais peur, une peur affreuse dans ces
+etroits sentiers, entre deux lignes de tombes! Des tombes! des tombes!
+des tombes! Toujours des tombes! A droite, a gauche, devant moi, autour
+de moi, partout, des tombes! Je m'assis sur une d'elles, car je ne
+pouvais plus marcher tant mes genoux flechissaient. J'entendais battre
+mon coeur! Et j'entendais autre chose aussi! Quoi? un bruit confus
+innommable! Etait-ce dans ma tete affolee, dans la nuit impenetrable, ou
+sous la terre mysterieuse, sous la terre ensemencee de cadavres humains,
+ce bruit? Je regardais autour de moi!
+
+Combien de temps suis-je reste la? Je ne sais pas. J'etais paralyse par
+la terreur, j'etais ivre d'epouvante, pret a hurler, pret a mourir.
+
+Et soudain il me sembla que la dalle de marbre sur laquelle j'etais
+assis remuait. Certes, elle remuait, comme si on l'eut soulevee. D'un
+bond je me jetai sur le tombeau voisin, et je vis, oui, je vis la pierre
+que je venais de quitter se dresser toute droite; et le mort apparut, un
+squelette nu qui, de son dos courbe la rejetait. Je voyais, je voyais
+tres bien, quoique la nuit fut profonde. Sur la croix je pus lire:
+
+"Ici repose Jacques Olivant, decede a l'age de cinquante et un ans.
+Il aimait les siens, fut honnete et bon, et mourut dans la paix du
+Seigneur."
+
+Maintenant le mort aussi lisait les choses ecrites sur son tombeau. Puis
+il ramassa une pierre dans le chemin, une petite pierre aigue, et se
+mit a les gratter avec soin, ces choses. Il les effaca tout a fait,
+lentement, regardant de ses yeux vides la place ou tout a l'heure elles
+etaient gravees; et, du bout de l'os qui avait ete son index, il ecrivit
+en lettres lumineuses comme ces lignes qu'on trace aux murs avec le bout
+d'une allumette:
+
+"Ici repose Jacques Olivant, decede a l'age de cinquante et un ans. Il
+hata par ses duretes la mort de son pere dont il desirait heriter, il
+tortura sa femme, tourmenta ses enfants, trompa ses voisins, vola quand
+il le put et mourut miserable."
+
+Quand il eut acheve d'ecrire, le mort immobile contempla son oeuvre. Et
+je m'apercus, on me retournant, que toutes les tombes etaient ouvertes,
+que tous les cadavres en etaient sortis, que tous avaient efface les
+mensonges inscrits par les parents sur la pierre funeraire, pour y
+retablir la verite.
+
+Et je voyais que tous avaient ete les bourreaux de leurs proches,
+haineux, deshonnetes, hypocrites, menteurs, fourbes, calomniateurs,
+envieux, qu'ils avaient vole, trompe, accompli tous les actes honteux,
+tous les actes abominables, ces bons peres, ces epouses fideles, ces
+fils devoues, ces jeunes filles chastes, ces commercants probes, ces
+hommes et ces femmes dits irreprochables.
+
+Ils ecrivaient tous en meme temps, sur le seuil de leur demeure
+eternelle, la cruelle, terrible et sainte verite que tout le monde
+ignore ou feint d'ignorer sur la terre.
+
+Je pensai qu'_elle_ aussi avait du la tracer sur sa tombe. Et sans peur
+maintenant, courant au milieu des cercueils entr'ouverts, au milieu des
+cadavres, au milieu des squelettes, j'allai vers elle, sur que je la
+trouverais aussitot.
+
+Je la reconnus de loin, sans voir le visage enveloppe du suaire.
+
+Et sur la croix de marbre ou tout a l'heure j'avais lu:
+
+"Elle aima, fut aimee, et mourut."
+
+J'apercus.
+
+"Etant sortie un jour pour tromper son amant, elle eut froid sous la
+pluie, et mourut."
+
+Il parait qu'on, me ramassa, inanime, au jour levant, aupres d'une
+tombe.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIERES
+
+
+ALLOUMA
+
+HAUTOT PERE ET FILS
+
+BOITELLE
+
+L'ORDONNANCE
+
+LE LAPIN
+
+UN SOIR
+
+LES EPINGLES
+
+DUCROUX
+
+LE RENDEZ-VOUS
+
+LE PORT
+
+LA MORTE
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La Main Gauche, by Guy de Maupassant
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MAIN GAUCHE ***
+
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+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+ https://www.gutenberg.org
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
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+search system you may utilize the following addresses and just
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+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
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+
+An alternative method of locating eBooks:
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