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+ <title>LE PILOTE DU DANUBE</title>
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+<pre>
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+The Project Gutenberg EBook of Le pilote du Danube, by Jules Verne
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le pilote du Danube
+
+Author: Jules Verne
+
+Release Date: March 6, 2004 [EBook #11484]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PILOTE DU DANUBE ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and PG Distributed
+Proofreaders. This file was produced from images generously made
+available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+
+<h1>LE PILOTE DU DANUBE</h1>
+
+<h3>PAR</h3>
+
+<h2>JULES VERNE</h2>
+
+<h2>1920 </h2>
+
+<br><br><br>
+
+
+<a name="I"></a>
+<h3>I</h3>
+
+<h3>AU CONCOURS DE SIGMARINGEN.</h3>
+
+<p>Ce jour-là, samedi 5 août 1876, une foule
+nombreuse et bruyante remplissait le cabaret
+à l'enseigne du <i>Rendez-vous des Pêcheurs</i>.
+Chansons, cris, chocs des verres, applaudissements,
+exclamations se fondaient en
+un terrible vacarme que dominaient, à intervalles
+presque réguliers, ces <i>hoch!</i> par
+lesquels a coutume de s'exprimer la joie
+allemande à son paroxysme.</p>
+
+<p>Les fenêtres de ce cabaret donnaient
+directement sur le Danube, à l'extrémité
+de la charmante petite ville de Sigmaringen,
+capitale de l'enclave prussienne de Hohenzollern,
+située, presque à l'origine de ce
+grand fleuve de l'Europe centrale.</p>
+
+<p>Obéissant à l'invitation de l'enseigne
+peinte en belles lettres gothiques au-dessus
+de la porte d'entrée, c'est là que s'étaient
+réunis les membres de la Ligue Danubienne,
+société internationale de pêcheurs appartenant
+aux diverses nationalités riveraines.
+Il n'est pas de joyeuse réunion sans notable
+beuverie. Aussi buvait-on de bonne bière
+de Munich et de bon vin de Hongrie à
+pleines chopes et à pleins verres. On fumait
+aussi, et la grande salle était tout obscurcie
+par la fumée odorante que les longues
+pipes crachaient sans relâche. Mais, si les
+sociétaires ne se voyaient plus, ils s'entendaient
+de reste, à moins qu'ils ne fussent
+sourds.</p>
+
+<p>Calmes et silencieux dans l'exercice de
+leurs fonctions, les pêcheurs à la ligne sont,
+en effet, les gens les plus bruyants du
+monde dès qu'ils ont remisé leurs attributs.
+Pour raconter leurs hauts faits, ils valent
+les chasseurs, ce qui n'est pas peu dire.</p>
+
+<p>On était à la fin d'un déjeuner des plus
+substantiels, qui avait rassemblé autour des
+tables du cabaret une centaine de convives,
+tous chevaliers de la gaule, enragés de la
+flotte, fanatiques de l'hameçon. Les exercices
+de la matinée avaient sans doute singulièrement
+altéré leurs gosiers, à en juger
+par le nombre de bouteilles figurant au
+milieu de la desserte. Maintenant, c'était le
+tour des nombreuses liqueurs que les
+hommes ont imaginées pour succéder au
+café.</p>
+
+<p>Trois heures après midi sonnaient, lorsque
+les convives, de plus en plus montés
+en couleur, quittèrent la table. Pour être
+franc, quelques-uns titubaient et n'auraient
+pu se passer complètement du secours de
+leurs voisins. Mais le plus grand nombre
+se tenaient fermes sur leurs jambes, en
+braves et solides habitués de ces longues
+séances épulatoires, qui se renouvelaient
+plusieurs fois dans l'année à propos des
+concours de la Ligue Danubienne.</p>
+
+<p>De ces concours très suivis, très fêtés,
+grande était la réputation sur tout le cours
+du célèbre fleuve jaune, et non pas bleu
+comme le chante la fameuse valse de Strauss.
+Du duché de Bade, du Wurtemberg, de la
+Bavière, de l'Autriche, de la Hongrie, de la
+Roumanie, de la Serbie, et même des provinces
+turques de Bulgarie et de Bessarabie,
+les concurrents affluaient.</p>
+
+<p>La Société comptait déjà cinq années
+d'existence. Très bien administrée par son
+Président, le Hongrois Miclesco, elle prospérait.
+Ses ressources toujours croissantes
+lui permettaient d'offrir des prix importants
+dans ses concours, et sa bannière étincelait
+des glorieuses médailles conquises
+de haute lutte sur des associations rivales.
+Très au courant de la législation relative à la
+pêche fluviale, son Comité directeur soutenait
+ses adhérents, tant contre l'État que
+contre les particuliers, et défendait leurs
+droits et privilèges avec cette ténacité, on
+pourrait dire cet entêtement professionnel,
+spécial au bipède que ses instincts de
+pêcheur à la ligne rendent digne d'être
+classé dans une catégorie particulière de
+l'humanité.</p>
+
+<p>Le concours qui venait d'avoir lieu était
+le deuxième de cette année 1876. Dès cinq
+heures du matin, les concurrents avaient
+quitté la ville pour gagner la rive gauche
+du Danube, un peu en aval de Sigmaringen.
+Ils portaient l'uniforme de la Société: blouse
+courte laissant aux mouvements toute leur
+liberté, pantalon engagé dans des bottes à
+forte semelle, casquette blanche à large
+visière. Bien entendu, ils possédaient la
+collection complète des divers engins énumérés
+au <i>Manuel du Pêcheur</i>: cannes,
+gaules, épuisettes, lignes empaquetées dans
+leur enveloppe de peau de daim, flotteurs,
+sondes, grains de plomb fondus de toutes
+tailles pour les plombées, mouches artificielles,
+cordonnet, crin de Florence. La
+pêche devait être libre, en ce sens que les
+poissons, quels qu'ils fussent, seraient de
+bonne prise, et chaque pêcheur pourrait
+amorcer sa place comme il l'entendrait.</p>
+
+<p>A six heures sonnant, quatre-vingt-dix-sept
+concurrents exactement étaient à leur
+poste, la ligne flottante en main, prêts à
+lancer l'hameçon. Un coup de clairon
+donna le signal, et les quatre-vingt-dix-sept
+lignes se tendirent du même mouvement
+au-dessus du courant.</p>
+
+<p>Le concours était doté de plusieurs prix,
+dont les deux premiers, d'une valeur de
+cent florins chacun, seraient attribués au
+pêcheur qui aurait le plus grand nombre
+de poissons et à celui qui capturerait la
+plus lourde pièce.</p>
+
+<p>Il n'y eut aucun incident jusqu'au second
+coup de clairon, qui, à onze heures moins
+cinq, clôtura le concours. Chaque lot fut
+alors soumis au jury composé du Président
+Miclesco et de quatre membres de la Ligue
+Danubienne. Que ces hauts et puissants
+personnages prissent leur décision en toute
+impartialité et de telle sorte qu'aucune réclamation
+ne fut possible, bien qu'on ait la tête
+chaude dans le monde particulier des
+pêcheurs à la ligne, nul ne le mit en doute
+un seul instant. Toutefois, il fallut s'armer
+de patience pour connaître le résultat de
+leur consciencieux examen, l'attribution des
+divers prix, soit du poids, soit du nombre,
+devant rester secrète jusqu'à l'heure de la
+distribution des récompenses, précédée
+d'un repas qui allait réunir tous les concurrents
+en de fraternelles agapes.</p>
+
+<p>Cette heure était arrivée. Les pêcheurs,
+sans parler des curieux venus de Sigmaringen,
+attendaient, confortablement assis,
+devant l'estrade sur laquelle se tenaient le
+Président et les autres membres du Jury.</p>
+
+<p>Et, en vérité, si les sièges, bancs ou
+escabeaux, ne faisaient point défaut, les
+tables ne manquaient pas non plus, ni, sur
+les tables, les moss de bière, les flacons
+de liqueurs variées, ainsi que les verres
+grands et petits.</p>
+
+<p>Chacun ayant pris place, et les pipes
+continuant à fumer de plus belle, le Président
+se leva.</p>
+
+<p>«Écoutez!.. Écoutez!..» cria-t-on de
+tous côtés.</p>
+
+<p>M. Miclesco vida au préalable un bock
+écumeux dont la mousse perla sur la pointe
+de ses moustaches.</p>
+
+<p>«Mes chers collègues, dit-il en allemand,
+langue comprise de tous les membres de la
+Ligue Danubienne malgré la diversité de
+leurs nationalités, ne vous attendez pas à
+un discours classiquement ordonné, avec
+préambule, développement et conclusion.
+Non, nous ne sommes pas ici pour nous
+griser de harangues officielles, et je viens
+seulement causer de nos petites affaires, en
+bons camarades, je dirai même en frères, si
+cette qualification vous paraît justifiée pour
+une assemblée internationale.</p>
+
+<p>Ces deux phrases, un peu longues comme
+toutes celles qui se débitent généralement
+au commencement d'un discours, même
+quand l'orateur se défend de discourir,
+furent accueillies par d'unanimes applaudissements,
+auxquels se joignirent de nombreux
+<i>très bien! très bien!</i> mélangés de
+<i>hoch!</i>, voire de hoquets. Puis, au Président
+levant son verre, tous les verres pleins
+firent raison.</p>
+
+<p>M. Miclesco continua son discours en
+mettant le pêcheur à la ligne au premier
+rang de l'humanité. Il fit valoir toutes les
+qualités, toutes les vertus dont l'a pourvu
+la généreuse nature. Il dit ce qu'il lui faut
+de patience, d'ingéniosité, de sang-froid,
+d'intelligence supérieure, pour réussir dans
+cet art, car, plutôt qu'un métier, c'est un
+art, qu'il plaça bien au-dessus des prouesses
+cynégétiques dont se vantent à tort les chasseurs.</p>
+
+<p>&mdash;Pourrait-on comparer, s'écria-t-il, la
+chasse à la pêche?</p>
+
+<p>&mdash;Non! ... non!..., fut-il répondu par toute
+l'assistance.</p>
+
+<p>&mdash;Quel mérite y a-t-il à tuer un perdreau
+ou un lièvre, lorsqu'on le voit à bonne
+portée, et qu'un chien&mdash;est-ce que nous
+avons des chiens, nous?&mdash;l'a dépisté à votre
+profit?... Ce gibier, vous l'apercevez de loin,
+vous le visez à loisir et vous l'accablez d'innombrables
+grains de plomb, dont la plupart
+sont tirés en pure perte!... Le poisson,
+au contraire, vous ne pouvez le suivre du
+regard.... Il est caché sous les eaux.... Ce
+qu'il faut de manoeuvres adroites, de délicates
+invites, de dépense intellectuelle et
+d'adresse, pour le décider à mordre à votre
+hameçon, pour le ferrer, pour le sortir de
+l'eau, tantôt pâmé à l'extrémité de la ligne,
+tantôt frétillant et, pour ainsi dire, applaudissant
+lui-même à la victoire du pêcheur!</p>
+
+<p>Cette fois, ce fut un tonnerre de bravos.
+Assurément, le Président Miclesco répondait
+aux sentiments de la Ligue Danubienne.
+Comprenant qu'il ne pourrait jamais aller
+trop loin dans l'éloge de ses confrères, il
+n'hésita pas, sans craindre d'être taxé d'exagération,
+à placer leur noble exercice au-dessus
+de tous les autres, à élever jusqu'aux
+nues les fervents disciples de la science
+piscicaptologique, à évoquer même le souvenir
+de la superbe déesse qui présidait
+aux jeux piscatoriens de l'ancienne Rome
+dans les cérémonies halieutiques.</p>
+
+<p>Ces mots furent-ils compris? Probablement,
+puisqu'ils provoquèrent de véritables
+trépignements d'enthousiasme.</p>
+
+<p>Alors, après avoir repris haleine en vidant
+une chope de bière neigeuse:</p>
+
+<p>&mdash;Il ne me reste plus, dit-il, qu'à nous
+féliciter de la prospérité croissante de notre
+Société, qui recruté chaque année de nouveaux
+membres et dont la réputation est si
+bien établie dans toute l'Europe centrale.
+Ses succès, je ne vous en parlerai pas. Vous
+les connaissez, vous en avez votre part, et
+c'est un grand honneur que de figurer dans
+ses concours! La presse allemande, la presse
+tchèque, la presse roumaine ne lui ont
+jamais marchandé leurs éloges si précieux,
+j'ajoute si mérités, et je porte un toast, en
+vous priant de me faire raison, aux journalistes
+qui se dévouent à la cause internationale
+de la Ligue Danubienne!</p>
+
+<p>Certes, on fit raison au Président Miclesco.
+Les flacons se vidèrent dans les verres, et
+les verres se vidèrent dans les gosiers, avec
+autant de facilité que l'eau du grand fleuve
+et de ses affluents s'écoule dans la mer.</p>
+
+<p>On en fût demeuré là, si le discours présidentiel
+eût pris fin sur ce dernier toast.
+Mais d'autres toasts s'imposaient, d'une
+aussi évidente opportunité.</p>
+
+<p>En effet, le Président s'était redressé de
+toute sa hauteur, entre le secrétaire et le trésorier
+également debout. De la main droite,
+chacun d'eux tenait une coupe de champagne,
+la main gauche posée sur le coeur.</p>
+
+<p>&mdash;Je bois à la Ligue Danubienne, dit
+M. Miclesco en couvrant l'assistance du
+regard.</p>
+
+<p>Tous s'étaient levés, une coupe au niveau
+des lèvres. Les uns montés sur les bancs,
+quelques autres sur les tables, on répondit
+avec un ensemble parfait à la proposition
+de M. Miclesco.</p>
+
+<p>Celui-ci, les coupes vides, reprit de plus
+belle, après avoir puisé aux intarissables
+flacons placés devant ses assesseurs et lui:</p>
+
+<p>&mdash;Aux nationalités diverses, aux Badois,
+aux Wurtembergeois, aux Bavarois, aux
+Autrichiens, aux Hongrois, aux Serbes, aux
+Valaques, aux Moldaves, aux Bulgares,
+aux Bessarabiens que la Ligue Danubienne
+compte dans ses rangs!»</p>
+
+<p>Et Bessarabiens, Bulgares, Moldaves,
+Valaques, Serbes, Hongrois, Autrichiens,
+Bavarois, Wurtembergeois, Badois lui
+répondirent comme un seul homme en
+absorbant le contenu de leurs coupes.</p>
+
+<p>Enfin le Président termina sa harangue,
+en annonçant qu'il buvait à la santé de
+chacun des membres de la Société. Mais,
+leur nombre atteignant quatre cent soixante-treize,
+il fut malheureusement obligé de les
+grouper dans un seul toast.</p>
+
+<p>On y répondit d'ailleurs par mille et mille
+<i>hoch!</i> qui se prolongèrent jusqu'à extinction
+des forces vocales.</p>
+
+<p>Ainsi s'acheva le second numéro du programme,
+dont le premier avait pris fin avec
+les exercices épulatoires. Le troisième
+allait consister dans la proclamation des
+lauréats.</p>
+
+<p>Chacun attendait avec une anxiété bien
+naturelle, car, ainsi qu'il a été dit, le secret
+du Jury avait été gardé. Mais le moment
+était venu où on le connaîtrait enfin.</p>
+
+<p>Le Président Miclesco se mit en devoir de
+lire la liste officielle des récompenses dans
+les deux catégories.</p>
+
+<p>Conformément aux statuts de la Société,
+les prix de moindre valeur seraient proclamés
+les premiers, ce qui donnerait à la
+lecture de cette sorte de palmarès un intérêt
+Grandissant.</p>
+
+<p>A l'appel de leur nom, les lauréats des
+prix inférieurs dans la catégorie du nombre
+se présentèrent devant l'estrade. Le Président
+leur donna l'accolade, en leur remettant
+un diplôme et une somme d'argent
+variable suivant le rang obtenu.</p>
+
+<p>Les poissons que contenaient les filets
+étaient de ceux que tout pêcheur peut
+prendre dans les eaux du Danube: épinoches,
+gardons, goujons, plies, perches,
+tanches, brochets, chevesnes et autres.
+Valaques, Hongrois, Badois, Wurtembergeois
+figuraient dans la nomenclature de
+ces prix inférieurs.</p>
+
+<p>Le deuxième prix fut attribué, pour
+soixante-dix-sept poissons capturés, à un
+Allemand du nom de Weber dont le succès
+fut accueilli par de chaleureux applaudissements.
+Ledit Weber était, en effet, fort
+connu de ses confrères. Maintes et maintes
+fois déjà, il avait été classé dans les rangs
+supérieurs lors des précédents concours,
+et l'on s'attendait généralement à ce qu'il
+remportât le premier prix du nombre, ce
+jour-là.</p>
+
+<p>Non, soixante-dix-sept poissons seulement
+figuraient dans son filet, soixante-dix-sept
+bien comptés et recomptés, alors qu'un
+concurrent, sinon plus habile, du moins
+plus heureux, en avait rapporté quatre-vingt-dix-neuf
+dans le sien.</p>
+
+<p>Le nom de ce maître pêcheur fut alors
+proclamé. C'était le Hongrois Ilia Brusch.</p>
+
+<p>L'assemblée très surprise n'applaudit
+pas, en entendant le nom de ce Hongrois
+inconnu des membres de la Ligue Danubienne,
+dans laquelle il n'était entré que
+tout récemment.</p>
+
+<p>Le lauréat n'ayant pas cru devoir se présenter
+pour toucher la prime de cent florins,
+le Président Miclesco passa sans plus tarder
+à la liste des vainqueurs dans la catégorie
+du poids. Les primés furent des Roumains,
+des Slaves et des Autrichiens. Lorsque le
+nom auquel était attribué le second prix fut
+prononcé, ce nom fut applaudi comme l'avait
+été celui de l'Allemand Weber. M. Ivetozar,
+l'un des assesseurs, triomphait avec un chevesne
+de trois livres et demie, qui eût assurément
+échappé à un pêcheur possédant
+moins d'adresse et de sang-froid. C'était
+l'un des membres les plus en vue, les plus
+actifs, les plus dévoués de la Société, et
+c'est lui qui, à cette époque, avait remporté
+le plus grand nombre de récompenses.
+Aussi fut-il salué par d'unanimes applaudissements.</p>
+
+<p>Il ne restait plus qu'à décerner le premier
+prix de cette catégorie, et les coeurs
+palpitaient en attendant le nom du lauréat.</p>
+
+<p>Quel ne fut pas l'étonnement, plus que
+l'étonnement, quelle ne fut pas la stupéfaction
+générale, lorsque le Président Miclesco,
+d'une voix, dont il ne pouvait modérer le
+tremblement, laissa tomber ces mots:</p>
+
+<p>« Premier au poids pour un brochet de
+dix-sept livres, le Hongrois Ilia Brusch! »</p>
+
+<p>Un grand silence se fit dans l'assistance.
+Les mains prêtes à battre demeurèrent
+immobiles, les bouches prêtes à acclamer le
+vainqueur se turent. Un vif sentiment de
+curiosité immobilisait tout le monde.</p>
+
+<p>Ilia Brusch allait-il enfin apparaître?
+Viendrait-il recevoir du Président Miclesco
+les diplômes d'honneur et les deux cents
+florins qui les accompagnaient?</p>
+
+<p>Soudain un murmure courut à travers
+l'assemblée.</p>
+
+<p>Un des assistants, qui, jusque-là, s'était
+tenu un peu à l'écart, se dirigeait vers l'estrade.</p>
+
+<p>C'était le Hongrois Ilia Brusch.</p>
+
+<p>A en juger par son visage soigneusement
+rasé, que couronnait une épaisse chevelure
+d'un noir d'encre, Ilia Brusch n'avait pas
+dépassé trente ans. D'une stature au-dessus
+de la moyenne, large d'épaules, bien planté
+sur ses jambes, il devait être d'une force
+peu commune. On pouvait être surpris, en
+vérité, qu'un gaillard de cette trempe se
+complût aux placides distractions de la
+pêche à la ligne, au point d'avoir acquis
+dans cet art difficile la maîtrise dont le
+résultat du concours donnait une irrécusable
+preuve.</p>
+
+<p>Autre particularité assez bizarre, Ilia
+Brusch devait, d'une manière ou d'une
+autre, être affligé d'une affection de la vue.
+De larges lunettes noires cachaient, en
+effet, ses yeux, dont il eût été impossible
+de reconnaître la couleur. Or, la vue est le
+plus précieux des sens pour qui se passionne
+aux imperceptibles mouvements de
+la flotte, et de bons yeux sont nécessaires
+à qui veut déjouer les multiples ruses du
+poisson.</p>
+
+<p>Mais, que l'on fût ou que l'on ne fût pas
+étonné, il n'y avait qu'à s'incliner. L'impartialité
+du Jury ne pouvant être suspectée,
+Ilia Brusch était le vainqueur du concours,
+et cela dans des conditions que personne,
+de mémoire de ligueur, n'avait jamais réunies.
+L'assemblée se dégela donc, et des
+applaudissements suffisamment sonores
+saluèrent le triomphateur, au moment où
+il recevait ses diplômes et ses primes des
+mains du Président Miclesco.</p>
+
+<p>Cela fait, Ilia Brusch, au lieu de descendre
+de l'estrade, eut un court colloque avec le
+Président, puis se retourna vers l'assemblée
+intriguée, en réclamant du geste un silence
+qu'il obtint comme par enchantement.</p>
+
+<p>« Messieurs et chers collègues, dit Ilia
+Brusch, je vous demanderai la permission
+de vous adresser quelques mots, ainsi que
+notre Président veut bien m'y autoriser.</p>
+
+<p>On aurait entendu voler une mouche dans
+la salle tout à l'heure si bruyante. A quoi
+tendait cette allocution non prévue au
+programme?</p>
+
+<p>&mdash;Je désire d'abord vous remercier, continuait
+Ilia Brusch, de votre sympathie et
+de vos applaudissements, mais je vous prie
+de croire que je ne m'enorgueillis pas plus
+qu'il ne convient du double succès que je
+viens d'obtenir. Je n'ignore pas que ce succès,
+s'il eût appartenu au plus digne, eût
+été remporté par quelque membre plus
+ancien de la Ligue Danubienne, si riche en
+valeureux pêcheurs, et que je le dois, plutôt
+qu'à mon mérite, à un hasard favorable.</p>
+
+<p>La modestie de ce début fut vivement
+appréciée de l'assistance, d'où plusieurs
+<i>très bien!</i> s'élevèrent en sourdine.</p>
+
+<p>&mdash;Ce hasard favorable, il me reste à le
+justifier, et j'ai conçu dans ce but un projet
+que je crois de nature à intéresser cette
+réunion d'illustres pêcheurs.</p>
+
+<p>«La mode, vous ne l'ignorez pas, mes
+chers collègues, est aux records. Pourquoi
+n'imiterions-nous pas les champions d'autres
+sports, inférieurs au nôtre à coup sûr,
+et ne tenterions-nous pas d'établir le record
+de la pêche?</p>
+
+<p>Des exclamations étouffées coururent
+dans l'auditoire. On entendit des <i>ah! ah!</i>,
+des <i>tiens! tiens!</i>, des <i>pourquoi pas?</i>, chaque
+sociétaire traduisant son impression selon
+son tempérament particulier.</p>
+
+<p>&mdash;Quand cette idée, poursuivait cependant
+l'orateur, m'est venue pour la première
+fois à l'esprit, je l'ai adoptée sur-le-champ,
+et sur-le-champ j'ai compris dans quelles
+conditions elle devait être réalisée. Mon
+titre d'associé de la Ligue Danubienne
+limitait, d'ailleurs, le problème. Ligueur du
+Danube, c'est au Danube seul qu'il me fallait
+demander l'heureuse issue de mon entreprise.
+J'ai donc formé le projet de descendre
+notre glorieux fleuve, de sa source
+même à la mer Noire, et de vivre, durant
+ce parcours de trois mille kilomètres, exclusivement
+du produit de ma pêche.</p>
+
+<p>«La chance qui m'a favorisé aujourd'hui
+augmenterait encore, s'il était possible,
+mon désir d'accomplir ce voyage, dont, j'en
+suis certain, vous apprécierez l'intérêt, et
+c'est pourquoi, dès à présent, je vous
+annonce mon départ, fixé au 10 août, c'est-à dire
+à jeudi prochain, en vous donnant
+rendez-vous, ce jour-là, au point précis où
+commence le Danube.</p>
+
+<p>Il est plus facile d'imaginer que de décrire
+l'enthousiasme que provoqua cette communication
+inattendue. Pendant cinq minutes,
+ce fut une tempête de <i>hoch!</i> et d'applaudissements
+frénétiques.</p>
+
+<p>Mais un tel incident ne pouvait se terminer
+ainsi. M. Miclesco le comprit, et,
+comme toujours, il agit en véritable président.
+Un peu lourdement peut-être, il se
+leva une fois de plus entre ses deux assesseurs.</p>
+
+<p>&mdash;A notre collègue Ilia Brusch! dit-il
+d'une voix émue, en brandissant une coupe
+de champagne.</p>
+
+<p>&mdash;A notre collègue Ilia Brusch!» répondit
+l'assemblée avec un bruit de tonnerre,
+auquel succéda immédiatement un profond
+silence, les humains n'étant pas conformés,
+par suite d'une regrettable lacune,
+de manière à pouvoir crier et boire en même
+temps.</p>
+
+<p>Toutefois, le silence fut de courte durée
+Le vin pétillant eut tôt fait de rendre aux
+gosiers lassés une vigueur nouvelle, ce qui
+leur permit de porter encore d'innombrables
+santés, jusqu'au moment où fut clôturé, au
+milieu de l'allégresse générale, le fameux
+concours de pêche ouvert ce jour-là, samedi
+5 août 1876, par la Ligue Danubienne, dans
+la charmante petite ville de Sigmaringen.</p>
+
+<br><br><br>
+<a name="II"></a>
+<h3>II</h3>
+
+<h3>AUX SOURCES DU DANUBE.</h3>
+
+
+<p>En annonçant à ses collègues réunis au
+<i>Rendez-vous des Pêcheurs</i> son projet de descendre
+le Danube, la ligne à la main, Ilia
+Brusch avait-il ambitionné la gloire? Si tel
+était son but, il pouvait se vanter de l'avoir
+Atteint.</p>
+
+<p>La presse s'était emparée de l'incident, et
+tous les journaux de la région danubienne,
+sans exception, avaient consacré au concours
+de Sigmaringen une <i>copie</i> plus ou
+moins abondante, mais toujours capable de
+chatouiller agréablement l'amour-propre
+du vainqueur, dont le nom était en passe
+de devenir tout à fait populaire.</p>
+
+<p>Dès le lendemain, dans son numéro du
+6 août, la <i>Neue Freie Press</i>, de Vienne,
+notamment, avait inséré ce qui suit:</p>
+
+<p>Le dernier concours de pêche de la
+Ligue Danubienne s'est terminé hier à Sigmaringen
+sur un véritable coup de théâtre,
+dont un Hongrois du nom d'Ilia Brusch, hier
+inconnu, aujourd'hui presque célèbre, a été
+le héros.</p>
+
+<p>»Qu'a donc fait Ilia Brusch, demandez-vous,
+pour mériter une gloire aussi soudaine?</p>
+
+<p>»En premier lieu, cet habile homme a
+réussi à s'adjuger les deux premiers prix
+du poids et du nombre, en distançant de
+loin tous ses concurrents, ce qui, paraît-il,
+ne s'était jamais vu depuis qu'il existe des
+concours de ce genre. Ce n'est déjà pas
+mal. Mais il y a mieux.</p>
+
+<p>»Quand on a récolté une pareille moisson
+de lauriers, quand on a remporté une
+aussi éclatante victoire, il semblerait qu'on
+soit en droit de goûter un repos mérité. Or,
+tel n'est pas l'avis de ce Hongrois étonnant,
+qui se prépare à nous étonner plus encore.</p>
+
+<p>»Si nous sommes bien informés&mdash;et
+l'on connaît la sûreté de nos informations&mdash;Ilia
+Brusch aurait annoncé à ses collègues
+qu'il se proposait de descendre, la ligne à la
+main, tout le Danube, depuis sa source,
+dans le duché de Bade, jusqu'à son embouchure,
+dans la mer Noire, soit un parcours
+de trois mille kilomètres environ.</p>
+
+<p>»Nous tiendrons nos lecteurs au courant
+des péripéties de cette originale entreprise.</p>
+
+<p>»C'est jeudi prochain, 10 août, qu'Ilia
+Brusch doit se mettre en route. Souhaitons-lui
+bon voyage, mais souhaitons aussi que
+le terrible pêcheur n'extermine pas, jusqu'au
+dernier représentant, la gent aquatique
+qui peuple les eaux du grand fleuve
+international!»</p>
+
+<p>Ainsi s'exprimait la <i>Neue Freie Press</i> de
+Vienne. Le <i>Pester Lloyd</i> de Budapest ne se
+montrait pas moins chaleureux, non plus
+que le <i>Srbské Noviné</i> de Belgrade et le
+<i>Românul</i> de Bucarest, dans lesquels la note
+se haussait aux dimensions d'un véritable
+article.</p>
+
+<p>Cette littérature était bien faite pour
+attirer l'attention sur Ilia Brusch, et, s'il est
+vrai que la presse soit le reflet de l'opinion
+publique, celui-ci pouvait s'attendre à exciter
+un intérêt grandissant à mesure que se
+poursuivrait son voyage.</p>
+
+<p>Dans les principales villes du parcours
+ne trouverait-il pas, d'ailleurs, des membres
+de la Ligue Danubienne, qui considéreraient
+comme un devoir de contribuer à la
+gloire de leur collègue? Nul doute qu'il ne
+reçût d'eux assistance et secours, en cas
+de besoin.</p>
+
+<p>Dès à présent, les commentaires de la
+presse obtenaient un franc succès parmi
+les pêcheurs à la ligne. Aux yeux de ces
+professionnels, l'entreprise d'Ilia Brusch
+acquérait une énorme importance, et nombre
+de ligueurs, attirés à Sigmaringen par
+le concours qui venait de finir, s'y étaient
+attardés, afin d'assister au départ du champion
+de la Ligue Danubienne.</p>
+
+<p>Quelqu'un qui n'avait pas à se plaindre
+de la prolongation de leur séjour, c'était, à
+coup sûr, le patron du <i>Rendez-vous des
+Pêcheurs</i>. Dans l'après-midi du 8 août, avant-veille
+du jour fixé par le lauréat pour le
+début de son original voyage, plus de
+trente buveurs continuaient à mener
+joyeuse vie dans la grande salle du cabaret,
+dont la caisse, étant données les facultés
+absorbantes de cette clientèle de choix,
+connaissait des recettes inespérées.</p>
+
+<p>Pourtant, malgré la proximité de l'événement
+qui avait retenu ces curieux dans
+la capitale du Hohenzollern, ce n'est pas
+du héros du jour que l'on s'entretenait, le
+soir du 8 août, au <i>Rendez-vous des Pêcheurs</i>.
+Un autre événement, plus important encore
+pour ces riverains du grand fleuve, servait
+de thème à la conversation générale et mettait
+tout ce monde en rumeur.</p>
+
+<p>Cette émotion n'avait rien d'exagéré, et
+des faits du caractère le plus sérieux la
+justifiaient amplement.</p>
+
+<p>Depuis plusieurs mois, en effet, les rives
+du Danube étaient désolées par un perpétuel
+brigandage. On ne comptait plus les
+fermes dévalisées, les châteaux pillés, les
+villas cambriolées, les meurtres même, plusieurs
+personnes ayant payé de leur vie la
+résistance qu'elles tentaient d'opposer à
+d'insaisissables malfaiteurs.</p>
+
+<p>De toute évidence, une telle série de
+crimes n'avait pu être accomplie par quelques
+individus isolés. On avait certainement
+affaire à une bande bien organisée, et sans
+doute fort nombreuse, à en juger par ses
+exploits.</p>
+
+<p>Circonstance singulière, cette bande n'opérait
+que dans le voisinage immédiat du
+Danube. Au delà de deux kilomètres de part
+et d'autre du fleuve, jamais un seul crime
+n'avait pu lui être légitimement attribué.
+Toutefois, le théâtre de ses opérations ne
+paraissait ainsi limité que dans le sens de
+la largeur, et les rives autrichiennes, hongroises,
+serbes ou roumaines étaient pareillement
+mises à sac par ces bandits, qu'on
+ne parvenait nulle part à prendre sur le fait.</p>
+
+<p>Leur coup accompli, ils disparaissaient
+jusqu'au prochain crime, commis parfois
+à des centaines de kilomètres du précédent.
+Dans l'intervalle, on ne trouvait d'eux aucune
+trace. Ils semblaient s'être volatilisés, ainsi
+que les objets matériels, parfois très encombrants,
+qui représentaient leur butin.</p>
+
+<p>Les gouvernements intéressés avaient
+fini par s'émouvoir de ces échecs successifs,
+vraisemblablement imputables au défaut
+de cohésion des forces répressives. Une
+conversation diplomatique s'était engagée
+à ce sujet, et, ainsi que la presse en donnait
+la nouvelle ce matin même du 8 août, les
+négociations venaient d'aboutir à la création
+d'une police internationale répartie sur
+tout le cours du Danube sous l'autorité d'un
+chef unique. La désignation de ce chef avait
+été particulièrement laborieuse, mais finalement
+on s'était mis d'accord sur le nom
+de Karl Dragoch, détective hongrois bien
+connu dans la région.</p>
+
+<p>Karl Dragoch était, en effet, un policier,
+remarquable, et la difficile mission qui lui
+était confiée n'aurait pu l'être à un plus
+digne. Agé de quarante-cinq ans, c'était un
+homme de complexion moyenne, plutôt maigre,
+et doué de plus de force morale que de
+force physique. Il avait assez de vigueur,
+cependant, pour supporter les fatigues professionnelles
+de son état, comme il avait
+assez de bravoure pour en affronter les
+dangers. Légalement, il demeurait à Budapest,
+mais le plus souvent il était en campagne,
+occupé à quelque enquête délicate.
+Sa connaissance parfaite de tous les idiomes
+du Sud-Est de l'Europe, de l'allemand
+et du roumain, du serbe, du bulgare et du
+turc, sans parler du hongrois, sa langue
+maternelle, lui permettait de n'être jamais
+embarrassé, et, en sa qualité de célibataire,
+il n'avait pas à craindre que des soucis de
+famille vinssent entraver la liberté de ses
+mouvements.</p>
+
+<p>Sa nomination avait, comme on dit, une
+bonne presse. Quant au public, il l'approuvait
+à l'unanimité. Dans la grande salle du
+<i>Rendez-vous des Pêcheurs</i>, la nouvelle en
+était accueillie d'une manière tout particulièrement
+flatteuse.</p>
+
+<p>«On ne pouvait mieux choisir, affirmait,
+au moment où s'allumaient les lampes du
+cabaret, M. Ivetozar, titulaire du second
+prix du poids, lors du concours qui venait de
+finir. Je connais Dragoch. C'est un homme.</p>
+
+<p>&mdash;Et un habile homme, renchérit le Président
+Miclesco.</p>
+
+<p>&mdash;Souhaitons, s'écria un Croate, du nom
+peu facile à prononcer de Svrb, propriétaire
+d'une teinturerie dans un des faubourgs de
+Vienne, qu'il réussisse à assainir les rives
+du fleuve. La vie n'y était plus tolérable, en
+vérité!</p>
+
+<p>&mdash;Karl Dragoch a affaire à forte partie,
+dit l'Allemand Weber, en hochant la tête.
+Il faudra le voir à l'oeuvre.</p>
+
+<p>&mdash;A l'oeuvre!... s'écria M. Ivetozar. Il y
+est déjà, n'en doutez pas.</p>
+
+<p>&mdash;Certes! approuva M. Miclesco. Karl
+Dragoch n'est pas d'un caractère à perdre
+son temps. Si sa nomination remonte à
+quatre jours, comme le disent les journaux,
+il y en a au moins trois qu'il est en campagne.</p>
+
+<p>&mdash;Par quel bout va-t-il commencer?
+demanda M. Piscéa, un Roumain au nom
+prédestiné pour un pêcheur à la ligne. Je
+serais bien embarrassé, je l'avoue, si j'étais
+à sa place.</p>
+
+<p>&mdash;C'est précisément pour ça qu'on ne
+vous y a pas mis, mon cher, répliqua plaisamment
+un Serbe. Soyez sûr que Dragoch
+n'est pas embarrassé, lui. Quant à vous dire
+son plan, c'est autre chose. Peut-être s'est-il
+dirigé sur Belgrade, peut-être est-il resté à
+Budapest... A moins qu'il n'ait préféré venir
+précisément ici, à Sigmaringen, et qu'il ne
+soit en ce moment parmi nous au <i>Rendez-vous
+des Pêcheurs!</i></p>
+
+<p>Cette supposition obtint un grand succès
+d'hilarité.</p>
+
+<p>&mdash;Parmi nous!... se récria M. Weber.
+Vous nous la baillez belle, Michael Michaelovitch.
+Que viendrait-il faire ici, où, de
+mémoire d'homme, on n'a jamais eu à
+déplorer le moindre crime?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! riposta Michael Michaelovitch, ne
+serait-ce que pour assister après-demain au
+départ d'Ilia Brusch. Ça l'intéresse peut-être,
+cet homme.... A moins, toutefois, qu'Ilia
+Brusch et Karl Dragoch ne fassent qu'un.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, ne fassent qu'un! S'écria-t-on
+de toutes parts. Qu'entendez-vous par
+là?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! ce serait très fort. Sous la
+peau du lauréat, personne ne soupçonnerait
+le policier, qui pourrait ainsi inspecter
+le Danube en parfaite liberté.</p>
+
+<p>Cette fantaisiste boutade fit ouvrir de
+grands yeux aux autres buveurs. Ce Michael
+Michaelovitch!... Il n'y avait que lui pour
+avoir des idées pareilles!</p>
+
+<p>Mais Michael Michaelovitch ne tenait pas
+autrement à celle qu'il venait de risquer.</p>
+
+<p>&mdash;A moins ... commença-t-il, en employant
+une tournure qui lui était décidément
+familière.</p>
+
+<p>&mdash;A moins?</p>
+
+<p>&mdash;A moins que Karl Dragoch n'ait un
+autre motif de venir ici, poursuivit-il, passant
+sans transition à une autre hypothèse
+non moins fantaisiste.</p>
+
+<p>&mdash;Quel motif?</p>
+
+<p>&mdash;Supposez, par exemple, que ce projet
+de descendre le Danube la ligne à la main
+lui paraisse louche.</p>
+
+<p>&mdash;Louche!... Pourquoi louche?</p>
+
+<p>&mdash;Dame! ce ne serait pas bête, non plus,
+pour un filou, de se cacher dans la peau
+d'un pêcheur, et surtout d'un pêcheur aussi
+notoire. Une telle célébrité vaut tous les
+incognitos du monde. On pourrait faire les
+cent coups à son aise, à la condition de
+pêcher dans l'intervalle, histoire de donner
+le change.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais il faudrait savoir pêcher,
+objecta doctoralement le Président Miclesco,
+et c'est là un privilège réservé aux
+honnêtes gens.</p>
+
+<p>Cette observation morale, peut-être un
+peu hasardeuse, fut frénétiquement applaudie
+par tous ces passionnés pêcheurs.
+Michael Michaelovitch profita avec un tact
+remarquable de l'enthousiasme général.</p>
+
+<p>&mdash;A la santé du Président! s'écria-t-il
+en levant son verre.</p>
+
+<p>&mdash;A la santé du Président! répétèrent
+tous les buveurs, en vidant les leurs
+comme un seul homme.</p>
+
+<p>&mdash;A la santé du Président! répéta un
+consommateur solitairement attablé, qui,
+depuis quelques instants, semblait prendre
+un vif intérêt aux répliques échangées
+autour de lui.</p>
+
+<p>M. Miclesco fut sensible à l'aimable procédé
+de cet inconnu, et, pour l'en remercier,
+il esquissa à son adresse un geste
+de toast. Le buveur solitaire, estimant
+sans doute la glace suffisamment rompue
+par ce geste courtois, se considéra comme
+autorisé à faire part de ses impressions à
+l'honorable assistance.</p>
+
+<p>&mdash;Bien répondu, ma foi! dit-il. Oui,
+certes, la pêche est un plaisir d'honnêtes
+gens.</p>
+
+<p>&mdash;Aurions-nous l'avantage de parler à
+un confrère? demanda M. Miclesco, en
+s'approchant de l'inconnu.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! répondit modestement celui-ci, un
+amateur tout au plus, qui se passionne pour
+les beaux coups, mais n'a pas l'outrecuidance
+de chercher à les imiter.</p>
+
+<p>&mdash;Tant pis, monsieur...?</p>
+
+<p>&mdash;Jaeger.</p>
+
+<p>&mdash;Tant pis, monsieur Jaeger, car je dois
+en conclure que nous n'aurons jamais
+l'honneur de vous compter au nombre
+des membres de la Ligue Danubienne.</p>
+
+<p>&mdash;Qui sait? répondit M. Jaeger. Je me
+déciderai peut-être un jour à mettre moi
+aussi la main à la pâte ... à la ligne, je
+veux dire, et, ce jour-là, je serai certainement
+des vôtres, si je réunis toutefois les
+conditions requises pour l'admission.</p>
+
+<p>&mdash;N'en doutez pas, affirma avec précipitation
+M. Miclesco excité par l'espoir de
+recruter un nouvel adhérent. Ces conditions
+fort simples ne sont qu'au nombre de
+quatre. La première est de payer une modeste
+cotisation annuelle. C'est la principale.</p>
+
+<p>&mdash;Bien entendu, approuva M. Jaeger en
+riant.</p>
+
+<p>&mdash;La seconde, c'est d'aimer la pêche. La
+troisième, c'est d'être un agréable compagnon,
+et je considère que cette troisième
+condition est d'ores et déjà réalisée.</p>
+
+<p>&mdash;Trop aimable! remercia M. Jaeger.</p>
+
+<p>&mdash;Quant à la quatrième, elle consiste
+uniquement dans l'inscription du nom et
+de l'adresse sur les listes de la Société. Or,
+ayant déjà votre nom, quand j'aurai votre
+adresse....</p>
+
+<p>&mdash;43, Leipzigerstrasse, à Vienne.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ferez un ligueur complet au
+prix de vingt couronnes par an.</p>
+
+<p>Les deux interlocuteurs se mirent à rire
+de bon coeur.</p>
+
+<p>&mdash;Pas d'autres formalités? demanda
+M. Jaeger.</p>
+
+<p>&mdash;Pas d'autres.</p>
+
+<p>&mdash;Pas de pièces d'identité à fournir?</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, monsieur Jaeger, objecta
+M. Miclesco, pour pêcher à la ligne!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste, reconnut M. Jaeger. D'ailleurs,
+cela n'a guère d'importance. Tout
+le monde doit se connaître à la Ligue
+Danubienne.</p>
+
+<p>&mdash;C'est exactement le contraire, rectifia
+M. Miclesco. Songez donc! certains de nos
+camarades habitent ici, à Sigmaringen, et
+d'autres sur le rivage de la mer Noire.
+Cela ne facilite pas les relations de bon
+voisinage.</p>
+
+<p>&mdash;En effet!</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, par exemple, notre étonnant
+lauréat du dernier concours...</p>
+
+<p>&mdash;Ilia Brusch?</p>
+
+<p>&mdash;Lui-même. Eh bien! personne ne le
+connaît.</p>
+
+<p>&mdash;Pas possible!</p>
+
+<p>&mdash;C'est ainsi, affirma M. Miclesco. Il n'y
+a pas plus de quinze jours, il est vrai, qu'il
+fait partie de la Ligue. Pour tout le monde,
+Ilia Brusch a été une surprise, que dis-je!
+une véritable révélation.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'on appelle un <i>outsider</i>, en style
+de course.</p>
+
+<p>&mdash;Précisément.</p>
+
+<p>&mdash;De quel pays est-il, cet outsider?</p>
+
+<p>&mdash;C'est un Hongrois.</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous alors. Car vous êtes
+Hongrois, je crois, monsieur le Président?</p>
+
+<p>&mdash;Pur sang, monsieur Jaeger, Hongrois
+de Budapest.</p>
+
+<p>&mdash;Tandis qu'Ilia Brusch?</p>
+
+<p>&mdash;Est de Szalka.</p>
+
+<p>&mdash;Où prenez-vous Szalka?</p>
+
+<p>&mdash;C'est une bourgade, une petite ville,
+si vous voulez, sur la rive droite de l'Ipoly,
+rivière qui se jette dans le Danube à
+quelques lieues au-dessus de Budapest.</p>
+
+<p>&mdash;Avec celui-là, du moins, monsieur
+Miclesco, vous pourrez par conséquent
+voisiner, fit observer M. Jaeger en riant.</p>
+
+<p>&mdash;Pas avant deux ou trois mois, en tous
+cas, répondit sur le même ton le Président
+de la Ligue Danubienne. Il lui faudra bien
+ce temps pour son voyage...</p>
+
+<p>&mdash;A moins qu'il ne le fasse pas! insinua
+le Serbe facétieux, en se mêlant sans façon
+à la conversation.</p>
+
+<p>D'autres pêcheurs se rapprochèrent.
+M. Jaeger et M. Miclesco devinrent le centre
+d'un petit groupe.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'entendez-vous par là? interrogea
+M. Miclesco. Vous avez une brillante imagination,
+Michael Michaelovitch.</p>
+
+<p>&mdash;Simple plaisanterie, mon cher Président,
+répondit l'interrupteur. Cependant,
+si Ilia Brusch ne peut être, selon vous, ni
+un policier ni un malfaiteur, pourquoi
+n'aurait-il pas voulu se payer, comme on
+dit, notre tête, et pourquoi ne serait-il pas
+tout simplement un farceur?</p>
+
+<p>M. Miclesco prit la chose sur le mode
+grave.</p>
+
+<p>&mdash;Votre esprit est malveillant, Michael
+Michaelovitch, répliqua-t-il. Cela vous
+jouera un mauvais tour un jour ou l'autre.
+Ilia Brusch m'a fait l'effet d'un brave
+homme et d'un homme sérieux. D'ailleurs,
+il est membre de la Ligue Danubienne. C'est
+tout dire.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! cria-t-on de tous côtés.</p>
+
+<p>Michael Michaelovitch, sans paraître
+autrement confus de la leçon, saisit avec
+une admirable présence d'esprit cette nouvelle
+occasion de porter un toast.</p>
+
+<p>&mdash;Dans ce cas, dit-il, en saisissant son
+moss, à la santé d'Ilia Brusch!</p>
+
+<p>&mdash;A la santé d'Ilia Brusch!» répondit
+en choeur l'assistance, sans excepter M. Jæger,
+qui vida consciencieusement son verre
+Jusqu'à la dernière goutte.</p>
+
+<p>Cette boutade de Michael Michaelovitch
+n'était cependant pas aussi dénuée de bon
+sens que les précédentes. Après avoir
+annoncé son projet à grand fracas, Ilia
+Brusch n'avait plus reparu. Nul n'en avait
+plus entendu parler. N'était-il pas singulier
+qu'il se fût ainsi tenu à l'écart, et ne
+pouvait-on légitimement supposer qu'il
+avait voulu en faire accroire à ses trop
+crédules collègues? Pour que l'on fût fixé
+à cet égard, l'attente, en tous cas, ne serait
+plus de longue durée. Dans trente-six
+heures, on saurait à quoi s'en tenir.</p>
+
+<p>Ceux qui s'intéressaient à ce projet n'avaient
+qu'à se transporter à quelques
+lieues en amont de Sigmaringen. Ils y rencontreraient
+assurément Ilia Brusch, si
+celui-ci était un homme aussi sérieux que
+le Président Miclesco l'affirmait de confiance.</p>
+
+<p>Toutefois, une difficulté pouvait se présenter.
+La situation de la source du grand
+fleuve était-elle déterminée avec précision?
+Les cartes l'indiquaient-elles avec exactitude?
+N'existait-il pas quelque incertitude
+sur ce point, et, quand on essaierait de
+rejoindre Ilia Brusch à tel endroit, ne
+serait-il pas à tel autre?</p>
+
+<p>Certes, il n'est pas douteux que le Danube,
+l'Ister des Anciens, prenne naissance
+dans le grand-duché de Bade. Les géographes
+affirment même que c'est par six
+degrés dix minutes de longitude orientale
+et quarante-sept degrés quarante-huit minutes
+de latitude septentrionale. Mais enfin
+cette détermination, en admettant qu'elle
+soit juste, n'est poussée que jusqu'à la
+minute d'arc et non jusqu'à la seconde, ce
+qui peut donner lieu à une variation d'une
+certaine importance. Or, il s'agissait de
+jeter la ligne à l'endroit même où la première
+goutte d'eau danubienne commence
+à dévaler vers la mer Noire.</p>
+
+<p>D'après une légende qui eut longtemps
+la valeur d'une donnée géographique, le
+Danube naîtrait au milieu d'un jardin, celui
+des princes de Furstenberg. Il aurait pour
+berceau un bassin en marbre, dans lequel
+nombre de touristes viennent remplir leur
+gobelet. Serait-ce donc au bord de cette
+vasque intarissable qu'il conviendrait d'attendre
+Ilia Brusch le matin du 10 août?</p>
+
+<p>Non, là n'est point la véritable, l'authentique
+source du grand fleuve. On sait
+maintenant qu'il est formé par la réunion
+de deux ruisseaux, la Breg et la Brigach,
+lesquels se déversent d'une altitude de
+huit cent soixante-quinze mètres, à travers
+la forêt du Schwarzwald. Leurs eaux se
+mélangent à Donaueschingen, quelques
+lieues en amont de Sigmaringen, et se
+confondent alors sous l'appellation unique
+de Donau, d'où les Français ont fait Danube.</p>
+
+<p>Si l'un de ces ruisseaux méritait plus
+que l'autre d'être considéré comme le
+fleuve lui-même, ce serait la Breg, dont la
+longueur l'emporte de trente-sept kilomètres,
+et qui naît dans le Brisgau.</p>
+
+<p>Mais, sans doute, les curieux plus avisés
+s'étaient dit que le point de départ d'Ilia
+Brusch&mdash;s'il partait toutefois&mdash;serait
+Donaueschingen, car c'est là qu'ils se
+rendirent, la plupart appartenant à la Ligue
+Danubienne, en compagnie du Président
+Miclesco.</p>
+
+<p>Dès le matin du 10 août, ils se mirent
+en faction sur la rive de la Breg, au confluent
+des deux ruisseaux. Mais les heures
+s'écoulèrent, sans que la présence de
+l'homme du jour eût été signalée.</p>
+
+<p>«Il ne viendra pas, disait l'un.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est qu'un mystificateur, disait
+l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Et nous ressemblons singulièrement
+à de bons niais! ajoutait Michael Michaelovitch,
+qui n'avait pas le triomphe modeste.</p>
+
+<p>Seul, le Président Miclesco persistait à
+prendre la défense d'Ilia Brusch.</p>
+
+<p>&mdash;Non, affirmait-il, je n'admettrai jamais
+qu'un membre de la Ligue Danubienne
+ait pu avoir la pensée de mystifier ses
+collègues!... Ilia Brusch aura été retardé.
+Patientons. Nous allons bientôt le voir
+arriver.»</p>
+
+<p>M. Miclesco avait raison de se montrer
+aussi confiant. Un peu avant neuf heures,
+un cri s'échappa du groupe qui se tenait
+au confluent de la Breg et de la Brigach.</p>
+
+<p>«Le voilà!... le voilà!»</p>
+
+<p>A deux cents pas, au tournant d'une
+pointe, apparaissait un canot conduit à la
+godille, le long de la berge, en dehors
+du courant. Seul, debout à l'arrière, un
+homme le dirigeait.</p>
+
+<p>Cet homme était bien celui qui avait
+figuré quelques jours avant au concours
+de la Ligue Danubienne, le gagnant des
+deux premiers prix, le Hongrois Ilia
+Brusch.</p>
+
+<p>Lorsque le canot eut atteint le confluent,
+il s'arrêta, et un grappin le fixa à la berge.
+Ilia Brusch débarqua, et tous les curieux
+se réunirent autour de lui. Sans doute, il
+ne s'attendait pas à trouver si nombreuse
+assistance, car il en parut quelque peu
+gêné.</p>
+
+<p>Le Président Miclesco vint le rejoindre,
+et lui tendit une main qu'Ilia Brusch serra
+avec déférence, après avoir retiré sa casquette
+de loutre.</p>
+
+<p>«Ilia Brusch, dit M. Miclesco avec une
+dignité vraiment présidentielle, je suis
+heureux de revoir le grand lauréat de
+notre dernier concours.</p>
+
+<p>Le grand lauréat s'inclina par manière
+de remerciement. Le Président reprit:</p>
+
+<p>&mdash;De ce que nous vous rencontrons aux
+sources de notre fleuve international, nous
+en concluons que vous mettez à exécution
+votre projet de le descendre, en pêchant à
+la ligne, jusqu'à son embouchure.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, monsieur le Président, répondit
+Ilia Brusch.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est aujourd'hui même que vous
+commencez votre descente?</p>
+
+<p>&mdash;Aujourd'hui même, monsieur le Président.</p>
+
+<p>&mdash;Comment comptez-vous effectuer le
+parcours?</p>
+
+<p>&mdash;En m'abandonnant au courant.</p>
+
+<p>&mdash;Dans ce canot?</p>
+
+<p>&mdash;Dans ce canot.</p>
+
+<p>&mdash;Sans jamais relâcher?</p>
+
+<p>&mdash;Si, la nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'ignorez pas qu'il s'agit de trois
+mille kilomètres?</p>
+
+<p>&mdash;A dix lieues par jour, ce sera fait en
+deux mois environ.</p>
+
+<p>&mdash;Alors bon voyage, Ilia Brusch!</p>
+
+<p>&mdash;En vous remerciant, monsieur le Président!»</p>
+
+<p>Ilia Brusch salua une dernière fois, et
+remonta dans son embarcation, tandis que
+les curieux se pressaient pour le voir
+partir.</p>
+
+<p>Il prit sa ligne, l'amorça, la déposa sur
+l'un des bancs, ramena le grappin à bord,
+repoussa le canot d'un vigoureux coup
+de gaffe, puis, s'asseyant à l'arrière, il lança
+la ligne.</p>
+
+<p>Un instant après, il la retirait. Un barbeau
+frétillait à l'hameçon. Cela parut d'un
+heureux présage, et, comme il tournait la
+pointe, toute l'assistance acclama par de
+frénétiques <i>hoch!</i> le lauréat de la Ligue
+Danubienne.</p>
+
+<br><br><br>
+<a name="III"></a>
+<h3>III</h3>
+
+<h3>LE PASSAGER D'ILIA BRUSCH.</h3>
+
+
+<p>Elle était donc commencée, cette descente
+du grand fleuve, qui allait promener
+Ilia Brusch à travers un duché: celui de
+Bade; deux royaumes: le Wurtemberg et
+la Bavière; deux empires: l'Autriche-Hongrie
+et la Turquie; trois principautés: le
+Hohenzollern, la Serbie et la Roumanie<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>.
+L'original pêcheur n'avait à redouter
+aucune fatigue pendant ce long parcours
+de plus de sept cents lieues. Le courant du
+Danube se chargerait de le transporter
+jusqu'à l'embouchure, à raison d'un peu
+plus d'une lieue à l'heure, soit, en moyenne,
+une cinquantaine de kilomètres par jour.
+En deux mois, il serait ainsi au terme de
+son voyage, à condition qu'aucun incident
+ne l'arrêtât en route. Mais pourquoi aurait-il
+éprouvé des retards?</p>
+
+<p><a name="footnote1"></a>[Note 1: Ces deux principautés ont été érigées depuis en
+royaumes, la Roumanie en 1881 et la Serbie en 1882.]</p>
+
+<p>Le canot d'Ilia Brusch mesurait une douzaine
+de pieds. C'était une sorte de barge
+à fond plat, large de quatre pieds en son
+milieu. A l'avant, s'arrondissait un rouf,
+un tôt, si l'on veut, sous lequel deux hommes
+auraient pu s'abriter. A l'intérieur de ce
+rouf, deux coffres latéraux, placés en abord,
+contenaient la garde-robe très réduite du
+propriétaire, et pouvaient, une fois refermés,
+se transformer en couchettes. A l'arrière
+un autre coffre formait banc, et
+servait à loger divers ustensiles de cuisine.</p>
+
+<p>Inutile d'ajouter que la barge était pourvue
+de tous les engins qui constituent le
+matériel du véritable pêcheur. Ilia Brusch
+n'aurait pu s'en passer, puisque, d'après
+le projet communiqué par lui à ses collègues
+le jour du concours, il devait, pendant
+ce voyage, vivre exclusivement du produit
+de sa pêche, soit qu'il le consommât en
+nature, soit qu'il l'échangeât contre espèces
+sonnantes et trébuchantes, qui lui permettraient
+de composer des menus plus variés
+sans donner d'entorse à son programme.</p>
+
+<p>Dans ce but, Ilia Brusch irait, le soir
+venu, vendre le poisson capturé pendant
+le jour, et ce poisson aurait des amateurs
+sur l'une et l'autre rive, après le bruit fait
+autour du nom du pêcheur.</p>
+
+<p>Ainsi s'écoula la première journée. Toutefois,
+un observateur, qui aurait pu ne pas
+quitter des yeux Ilia Brusch, aurait été à bon
+droit surpris du peu d'ardeur que le lauréat
+de la Ligue Danubienne semblait mettre à
+la pêche, seule raison d'être, pourtant, de
+son excentrique entreprise. Se croyait-il à
+l'abri des regards, il s'empressait de lâcher
+la ligne pour l'aviron, et godillait de toutes
+ses forces, comme s'il eût voulu activer
+la marche du bateau. Quelques curieux
+apparaissaient-ils, au contraire, sur l'une
+des berges, ou croisait-il un batelier, il
+saisissait aussitôt son arme professionnelle,
+et, son habileté aidant, ne tardait pas
+à tirer hors de l'eau quelque beau poisson,
+qui lui valait les applaudissements des
+spectateurs. Mais, les curieux cachés par
+un mouvement de la rive, le batelier disparu
+à un tournant, il reprenait l'aviron,
+et imprimait à sa lourde barge une vitesse
+qui s'ajoutait à celle de l'eau.</p>
+
+<p>Ilia Brusch avait-il donc quelque motif
+de chercher à abréger un voyage que personne,
+cependant, ne l'avait forcé à entreprendre?
+Quoi qu'il en soit à cet égard, il
+avançait assez vite. Entraîné par un courant
+plus rapide à l'origine du fleuve qu'il
+ne le sera plus tard, godillant chaque fois
+qu'il estimait l'occasion favorable, il dérivait
+à raison de huit kilomètres à l'heure, sinon
+davantage.</p>
+
+<p>Après avoir passé devant quelques localités
+sans importance, il laissa derrière lui
+Tuttlingen, centre plus considérable, sans
+s'y arrêter, bien que quelques-uns de ses
+admirateurs lui fissent, de la berge, signe
+d'accoster. Ilia Brusch, déclinant du geste
+l'invitation, se refusa à interrompre sa
+dérive.</p>
+
+<p>Vers quatre heures de l'après-midi, il
+arrivait à la hauteur de la petite ville de
+Fridingen, à quarante-huit kilomètres de
+son point de départ. Volontiers il aurait
+brûlé&mdash;si toutefois cette expression est
+de mise quand on suit un chemin liquide&mdash;Fridingen
+comme les stations précédentes, mais l'enthousiasme public ne le
+lui permit pas. Dès qu'il apparut, plusieurs
+barques, d'où s'élevaient d'innombrables
+<i>hoch!</i>, se détachèrent de la rive et cernèrent
+le glorieux lauréat.</p>
+
+<p>Celui-ci se rendit de bonne grâce. D'ailleurs
+n'avait-il pas à chercher preneur pour
+le poisson capturé au cours de sa pêche
+intermittente? Barbeaux, brèmes, gardons,
+épinoches frétillaient encore dans son filet,
+sans compter plusieurs de ces mulets qui
+sont plus particulièrement désignés sous
+le nom de hottus. Evidemment il ne pouvait
+consommer tout cela à lui seul. Du reste,
+il n'en était pas question. Les amateurs
+étaient nombreux. Aussitôt que la barge
+fut arrêtée, une cinquantaine de Badois se
+pressèrent autour de lui, l'appelant, l'entourant,
+lui rendant les honneurs dus au
+lauréat de la Ligue Danubienne.</p>
+
+<p>«Eh! par ici, Brusch!</p>
+
+<p>&mdash;Un verre de bonne bière, Brusch?</p>
+
+<p>&mdash;Nous achetons votre poisson, Brusch!</p>
+
+<p>&mdash;Vingt kreutzers, celui-ci!</p>
+
+<p>&mdash;Un florin, celui-là!»</p>
+
+
+<p>Le lauréat ne savait à qui répondre, et sa
+pêche eut vite fait de lui rapporter quelques
+jolies pièces sonnantes. Avec la prime
+déjà touchée au concours cela finirait par
+former une belle somme, si l'enthousiasme
+se propageait également des sources du
+grand fleuve à son embouchure.</p>
+
+<p>Et pourquoi eût-il pris fin? Pourquoi
+cesserait-on de se disputer les poissons
+d'Ilia Brusch? N'était-ce pas un honneur
+de posséder une pièce sortie de ses mains?
+Certes, il n'aurait même pas la peine d'aller
+à domicile débiter sa marchandise que le
+public se disputerait sur place. Cette vente
+était décidément une idée géniale.</p>
+
+<p>Ce soir-là, outre qu'il vendit aisément son
+poisson, les invitations ne lui manquèrent
+pas. Ilia Brusch, qui semblait désireux de
+quitter son embarcation le moins possible,
+les repoussa toutes, comme il refusa avec
+énergie les bons verres de vin et les bons
+moss de bière, qu'on le priait de tous côtés
+de venir boire dans les cabarets de la rive.
+Ses admirateurs durent y renoncer et se
+séparer de leur héros, après avoir pris
+rendez-vous pour le lendemain au moment
+du départ.</p>
+
+<p>Mais, le lendemain, ils ne trouvèrent plus
+la barge. Ilia Brusch était parti avant l'aube,
+et, profitant de la solitude de cette heure
+matinale, il godillait avec ardeur en se
+maintenant au milieu du fleuve, à égale
+distance de ses rives assez escarpées.
+Aidé par le courant rapide, il passa vers
+cinq heures du matin à Sigmaringen,
+à quelques mètres du <i>Rendez-vous des
+Pêcheurs</i>. Sans doute, un peu plus tard, l'un
+ou l'autre des membres de la Ligue Danubienne
+viendrait s'accouder au balcon du
+cabaret, afin de guetter l'arrivée de son
+glorieux collègue. Il la guetterait vainement.
+Le pêcheur alors serait loin, s'il
+continuait à aller de ce train.</p>
+
+<p>A quelques kilomètres de Sigmaringen,
+Ilia Brusch laissa derrière lui le premier
+affluent du Danube, un simple ruisseau, le
+Louchat, qui s'y jette sur la rive gauche.</p>
+
+<p>Profitant de l'éloignement relatif séparant
+les centres habités dans cette partie de
+son parcours, Ilia Brusch activa, durant
+toute cette journée, la marche de son embarcation,
+en ne pêchant que le minimum indispensable.
+A la nuit, n'ayant capturé que
+tout juste le poisson nécessaire à sa consommation
+personnelle, il s'arrêta en pleine
+campagne, un peu en amont de la petite
+ville de Mundelkingen dont les habitants ne
+le croyaient certainement pas si proche.</p>
+
+<p>A cette deuxième journée de navigation
+succéda la troisième, qui fut presque identique.
+Ilia Brusch dériva rapidement devant
+Mundelkingen avant le lever du soleil, et il
+était encore de bonne heure qu'il avait déjà
+dépassé le gros bourg d'Ehingen. A quatre
+heures, il coupait l'Iller, important affluent
+de droite, et cinq heures n'avaient pas
+sonné, qu'il était amarré à un anneau de
+fer scellé dans le quai d'Ulm, première ville
+du royaume de Wurtemberg, après Stuttgart,
+sa capitale.</p>
+
+<p>L'arrivée du célèbre lauréat n'avait pas
+été signalée. On ne l'attendait que le lendemain
+vers les dernières heures du soir.
+Il n'y eut donc pas l'empressement habituel.
+Très satisfait de son incognito, Ilia Brusch
+résolut d'employer la fin du jour à une
+visite sommaire de la ville.</p>
+
+<p>Toutefois, dire que le quai était désert ne
+serait pas scrupuleusement exact. Il avait
+au moins un promeneur, et même tout
+portait à croire que ce promeneur attendait
+Ilia Brusch, puisque, depuis le moment où
+la barge était apparue, il l'avait suivie, en
+marchant le long de la rive. Selon toute
+probabilité, le lauréat de la Ligue Danubienne
+n'éviterait donc pas l'ovation habituelle.</p>
+
+<p>Cependant, depuis que la barge était
+amarrée à quai, le promeneur solitaire ne
+s'en était pas rapproché. Il restait à quelque
+distance, paraissant observer, comme soucieux
+de n'être pas vu lui-même. C'était un
+homme de taille moyenne, sec, l'oeil vif,
+bien qu'il eût certainement dépassé la
+quarantaine, le corps serré dans un vêtement
+à la mode hongroise. Il tenait à la
+main une valise de cuir.</p>
+
+<p>Ilia Brusch, sans lui prêter aucune
+attention, amarra solidement son bateau,
+ferma la porte du tôt, s'assura que le couvercle
+des coffres était bien cadenassé,
+puis sauta à terre, et gagna la première
+rue remontant vers la ville.</p>
+
+<p>L'homme aussitôt de lui emboîter le pas,
+après avoir rapidement déposé dans la barge
+la valise de cuir qu'il tenait à la main.</p>
+
+<p>Traversée par le Danube, Ulm est wurtembergeoise
+sur la rive gauche, et bavaroise
+sur la rive droite, mais, sur les deux
+rives, c'est une ville bien allemande.</p>
+
+<p>Ilia Brusch allait le long des vieilles rues
+bordées de vieilles boutiques à guichets,
+boutiques dans lesquelles la pratique
+n'entre guère et où les marchés se concluent
+à travers la devanture vitrée. Quand
+le vent siffle, quel tapage de ferrailles
+sonores, alors que se balancent, au bout
+de leurs bras, les pesantes enseignes
+découpées en ours, en cerfs, en croix et en
+couronnes!</p>
+
+<p>Ilia Brusch, après avoir gagné l'ancienne
+enceinte, parcourut le quartier, où bouchers,
+tripiers et tanneurs ont leurs
+séchoirs, puis, tout en flânant à l'aventure,
+il arriva devant la cathédrale, l'une des plus
+hardies de l'Allemagne. Son munster avait
+l'ambition de s'élever plus haut que celui
+de Strasbourg. Cette ambition a été déçue,
+comme tant d'autres plus humaines, et
+l'extrême pointe de la flèche wurtembergeoise
+s'arrête à la hauteur de trois cent
+trente-sept pieds.</p>
+
+<p>Ilia Brusch n'appartenant pas à la famille
+des grimpeurs, l'idée ne lui vint pas de
+monter au munster, d'où son regard aurait
+embrassé toute la ville et la campagne
+environnante. S'il l'eût fait, il aurait été
+certainement suivi par cet inconnu, qui ne
+le quittait pas, sans qu'il s'aperçût de
+cette étrange poursuite. Du moins en fut-il
+accompagné, lorsque, entré dans la cathédrale,
+il en admira le tabernacle, qu'un
+voyageur français, M. Duruy, a pu comparer
+à un bastion avec logettes et mâchicoulis,
+et les stalles du choeur, qu'un artiste du
+XVe siècle a peuplées de personnages célèbres
+de l'époque.</p>
+
+<p>L'un suivant l'autre, ils passèrent devant
+l'hôtel de ville, vénérable édifice du XIIe siècle,
+puis redescendirent vers le fleuve.</p>
+
+<p>Avant d'arriver au quai, Ilia Brusch fit
+une halte de quelques instants, pour regarder
+une compagnie d'échassiers juchés sur
+leurs longues échasses, exercice très goûté
+à Ulm, bien qu'il ne soit pas imposé aux
+habitants, comme il l'est encore, dans
+l'antique cité universitaire de Tubingue,
+par un sol humide et raviné impropre à la
+marche des simples piétons.</p>
+
+<p>Afin de mieux jouir de ce spectacle, dont
+les acteurs étaient une troupe de jeunes
+gens, de jeunes filles, de garçons et de
+fillettes, tous en joie, Ilia Brusch avait pris
+place dans un café. L'inconnu ne manqua
+pas de venir s'asseoir à une table voisine de
+la sienne, et tous deux se firent servir un
+pot de la bière fameuse du pays.</p>
+
+<p>Dix minutes après, ils se remettaient en
+route, mais dans un ordre inverse à celui
+du départ. L'inconnu, maintenant, marchait
+le premier au pas accéléré, et quand Ilia
+Brusch, qui le suivait à son tour sans s'en
+douter, atteignit sa barge, il l'y trouva
+installé et paraissant attendre depuis longtemps.
+Il faisait encore grand jour. Ilia
+Brusch aperçut de loin cet intrus, confortablement
+assis sur le coffre d'arrière, une
+valise de cuir jaune à ses pieds. Très surpris,
+il hâta le pas.</p>
+
+<p>«Pardon, Monsieur, dit-il, en sautant
+dans son embarcation, vous faites erreur,
+je pense?</p>
+
+<p>&mdash;Nullement, répondit l'inconnu. C'est
+bien à vous que je désire parler.</p>
+
+<p>&mdash;A moi?</p>
+
+<p>&mdash;A vous, monsieur Ilia Brusch.</p>
+
+<p>&mdash;Dans quel but?</p>
+
+<p>&mdash;Pour vous proposer une affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Une affaire! répéta le pêcheur très
+surpris.</p>
+
+<p>&mdash;Et même une excellente affaire, affirma
+l'inconnu, qui invita du geste son interlocuteur
+à s'asseoir.</p>
+
+<p>Invitation quelque peu incorrecte, à coup
+sûr, car il n'est pas d'usage d'offrir un siège
+à qui vous reçoit chez lui. Mais ce personnage
+parlait avec tant de décision et de
+tranquille assurance, qu'Ilia Brusch en fut
+impressionné. Sans mot dire, il obéit à
+l'offre incongrue.</p>
+
+<p>&mdash;Comme tout le monde, reprit l'inconnu,
+je connais votre projet et je sais
+par conséquent que vous comptez descendre
+le Danube, en vivant exclusivement
+du produit de votre pêche. Je suis moi-même
+un amateur passionné de l'art de la
+pêche, et je désirerais vivement m'intéresser
+a votre entreprise.</p>
+
+<p>&mdash;De quelle façon?</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous le dire. Mais, auparavant,
+permettez-moi une question. A combien
+estimez-vous la valeur du poisson que vous
+pécherez au cours de votre voyage.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que pourra rapporter ma pêche?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. J'entends ce que vous en vendrez,
+sans tenir compte de ce que vous
+consommerez personnellement.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être une centaine de florins.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en offre cinq cents.</p>
+
+<p>&mdash;Cinq cents florins! répéta Ilia Brusch
+abasourdi.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, cinq cents florins payés comptant
+et d'avance.</p>
+
+<p>Ilia Brusch regarda l'auteur de cette
+singulière proposition, et son regard devait
+être très éloquent, car celui-ci répondit à la
+pensée que le pêcheur n'exprimait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, monsieur Brusch.
+J'ai tout mon bon sens.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, quel est votre but? demanda le
+lauréat mal convaincu.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'ai dit, expliqua l'inconnu.
+Je désire m'intéresser à vos prouesses, y
+assister même. Et puis, il y a aussi l'émotion
+du joueur. Après avoir mis sur votre
+chance cinq cents florins, cela m'amusera
+de voir la somme rentrer par fractions tous
+les soirs, au fur et à mesure de vos ventes.</p>
+
+<p>&mdash;Tous les soirs? insista Ilia Brusch.
+Vous auriez donc l'intention de vous
+embarquer avec moi?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, dit l'inconnu. Bien
+entendu, mon passage ne serait pas compris
+dans nos conventions et serait payé par
+une égale somme de cinq cents florins, ce
+qui fera mille florins au total, toujours
+comptant et d'avance.</p>
+
+<p>&mdash;Mille florins! répéta derechef Ilia
+Brusch de plus en plus surpris.</p>
+
+<p>Certes, la proposition était tentante. Mais
+il est à supposer que le pêcheur tenait à sa
+solitude, car il répondit brièvement:</p>
+
+<p>&mdash;Mes regrets, Monsieur. Je refuse.</p>
+
+<p>Devant une réponse aussi catégorique,
+formulée d'un ton péremptoire, il n'y avait
+qu'à s'incliner. Tel n'était pas l'avis, sans
+doute, du passionné amateur de pêche, qui
+ne parut aucunement impressionné par la
+netteté du refus.</p>
+
+<p>&mdash;Me permettrez-vous, monsieur Brusch,
+de vous demander pourquoi? Interrogea-t-il
+placidement.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas de raisons à donner. Je,
+refuse, voilà tout. C'est mon droit, je pense,
+répondit Ilia Brusch avec un commencement
+d'impatience.</p>
+
+<p>&mdash;C'est votre droit, assurément, reconnut
+sans s'émouvoir son interlocuteur. Mais
+je n'excède pas le mien en vous priant de
+bien vouloir me faire connaître les motifs
+de votre décision. Ma proposition n'était
+nullement désobligeante, au contraire, et
+il est naturel que je sois traité avec courtoisie.</p>
+
+<p>Ces mots avaient été débités d'une
+manière qui n'avait rien de comminatoire,
+mais le ton était si ferme, si plein d'autorité
+même, qu'Ilia Brusch en fut frappé.
+S'il tenait à sa solitude, il tenait encore
+plus sans doute à éviter une discussion
+intempestive, car il fit droit aussitôt à
+une observation en somme parfaitement
+justifiée.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, Monsieur, dit-il. Je
+vous dirai donc tout d'abord que j'aurais
+scrupule à vous laisser faire une opération
+certainement désastreuse.</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon affaire.</p>
+
+<p>&mdash;C'est aussi la mienne, car mon intention
+n'est pas de pêcher au delà d'une heure
+par jour.</p>
+
+<p>&mdash;Et le reste du temps?</p>
+
+<p>&mdash;Je godille pour activer la marche de
+mon bateau.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes donc pressé?</p>
+
+<p>Ilia Brusch se mordit les lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;Pressé ou non, répondit-il plus sèchement,
+c'est ainsi. Vous devez comprendre
+que, dans ces conditions, accepter vos cinq
+cents florins serait un véritable vol.</p>
+
+<p>&mdash;Pas maintenant que je suis prévenu,
+objecta l'acquéreur sans se départir de son
+calme imperturbable.</p>
+
+<p>&mdash;Tout de même, répliqua Ilia Brusch,
+à moins que je ne m'astreigne à pêcher
+tous les jours, ne fût-ce qu'une heure. Or,
+je ne m'imposerai jamais une telle obligation.
+J'entends agir à ma fantaisie. Je veux
+être libre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le serez, déclara l'inconnu. Vous
+pécherez quand il vous plaira, et seulement
+quand il vous plaira. Cela augmentera
+même les charmes du jeu. D'ailleurs, je
+vous sais assez habile pour que deux ou
+trois coups heureux suffisent à m'assurer
+un bénéfice, et je considère toujours l'affaire
+comme excellente. Je persiste donc à vous
+offrir cinq cents florins à forfait, soit mille
+florins, passage compris.</p>
+
+<p>&mdash;Et je persiste à les refuser.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, je répéterai ma question: Pourquoi?</p>
+
+<p>Une telle insistance avait véritablement
+quelque chose de déplacé. Ilia Brusch,
+fort calme de son naturel, commençait
+néanmoins à perdre patience.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? répondit-il plus vivement.
+Je vous l'ai dit, je crois. J'ajouterai, puisque
+vous l'exigez, que je ne veux personne à
+bord. Il n'est pas défendu, je suppose,
+d'aimer la solitude.</p>
+
+<p>&mdash;Certes, reconnut son interlocuteur
+sans faire le moins du monde mine de
+quitter le banc sur lequel il semblait
+incrusté. Mais, avec moi, vous serez seul.
+Je ne bougerai pas de ma place et même
+je ne dirai pas un mot, si vous m'imposez
+cette condition.</p>
+
+<p>&mdash;Et la nuit? répliqua Ilia Brusch, que
+la colère gagnait. Pensez-vous que deux
+personnes seraient à leur aise dans ma
+cabine?</p>
+
+<p>&mdash;Elle est assez grande pour les contenir,
+répondit l'inconnu. D'ailleurs, mille
+florins peuvent bien compenser un peu de
+gêne.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas s'ils le peuvent, riposta
+Ilia Brusch de plus en plus irrité, mais
+moi je ne le veux pas. C'est non, cent fois
+non, mille fois non. Voilà qui est net, je
+pense.</p>
+
+<p>&mdash;Très net, approuva l'inconnu.</p>
+
+<p>&mdash;Alors?.. demanda Ilia Brusch en montrant
+le quai de la main.</p>
+
+<p>Mais son interlocuteur parut ne pas
+comprendre ce geste pourtant si clair. Il
+avait tiré une pipe de sa poche et la bourrait
+avec soin. Un pareil aplomb exaspéra
+Ilia Brusch.</p>
+
+<p>&mdash;Faudra-t-il donc que je vous dépose
+à terre? s'écria-t-il hors de lui.</p>
+
+<p>L'inconnu avait achevé de bourrer sa
+pipe.</p>
+
+<p>&mdash;Vous auriez tort, dit-il, sans que sa
+voix trahît la moindre crainte. Et cela, pour
+trois raisons. La première, c'est qu'une
+rixe ne pourrait manquer de provoquer
+l'intervention de la police, ce qui nous obligerait
+à aller tous deux chez le commissaire
+décliner nos noms et prénoms et répondre
+à un interminable interrogatoire. Cela ne
+m'amuserait guère, je l'avoue, et, d'un autre
+côté, cette aventure serait peu propre à
+abréger votre voyage, comme vous semblez
+le désirer....</p>
+
+<p>L'obstiné amateur de pêche comptait-il
+beaucoup sur cet argument? Si tel était
+son espoir, il avait lieu d'être satisfait. Ilia
+Brusch, subitement radouci, semblait disposé
+à écouter jusqu'au bout le plaidoyer.
+Le disert orateur, très occupé à allumer
+sa pipe, ne s'aperçut pas, d'ailleurs, de
+l'effet produit par ses paroles.</p>
+
+<p>Il allait reprendre sa placide argumentation,
+quand, à cet instant précis, une
+troisième personne, qu'Ilia Brusch, absorbé
+par la discussion, n'avait pas vue s'approcher,
+sauta dans la barge. Ce nouveau
+venu portait l'uniforme des gendarmes
+allemands.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Ilia Brusch? demanda ce
+représentant de la force publique.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi, répondit l'interpellé.</p>
+
+<p>&mdash;Vos papiers, s'il vous plaît?</p>
+
+<p>La demande tomba comme une pierre au
+milieu d'une mare tranquille. Ilia Brusch
+fut visiblement anéanti.</p>
+
+<p>&mdash;Mes papiers?.. bégaya-t-il. Mais je n'ai
+pas de papiers, moi, si ce n'est des enveloppes
+de lettres et les quittances de loyer
+pour la maison que j'habite à Szalka. Cela
+vous suffit-il?</p>
+
+<p>&mdash;Ce ne sont pas des papiers, ça, répliqua
+le gendarme d'un air dégoûté. Un acte de
+baptême, une carte de circulation, un livret
+d'ouvrier, un passeport, voilà des papiers!
+Avez-vous quelque chose de ce genre?</p>
+
+<p>&mdash;Absolument rien, dit Ilia Brusch avec
+désolation.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ennuyeux pour vous, murmura
+le gendarme, qui paraissait très sincèrement
+fâché d'être dans la nécessité de sévir.</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi! protesta le pêcheur. Mais
+je suis un honnête homme, je vous prie de
+le croire.</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis convaincu, proclama le gendarme.</p>
+
+<p>&mdash;Et je n'ai rien à craindre de personne.
+Je suis bien connu, du reste. C'est moi qui
+suis le lauréat du dernier concours de
+pêche de la Ligue Danubienne à Sigmaringen,
+dont toute la presse a parlé, et, ici
+même, j'aurai sûrement des répondants.</p>
+
+<p>&mdash;On les cherchera, soyez tranquille,
+assura le gendarme. En attendant, je suis
+obligé de vous prier de me suivre chez le
+commissaire, qui s'assurera de votre identité.</p>
+
+<p>&mdash;Chez le commissaire! se récria Ilia
+Brusch. De quoi m'accuse-t-on?</p>
+
+<p>&mdash;De rien du tout, expliqua le gendarme.
+Seulement, j'ai une consigne, moi. Cette
+consigne est de surveiller le fleuve et d'amener
+chez le commissaire tous ceux que
+je trouverai non munis de papiers en règle.
+Etes-vous sur le fleuve? Oui. Avez-vous
+des papiers? Non. Donc, je vous emmène.
+Le reste ne me regarde pas.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est une indignité! protesta Ilia
+Brusch, qui semblait au désespoir.</p>
+
+<p>&mdash;C'est comme ça, déclara le gendarme
+avec flegme.</p>
+
+<p>L'aspirant passager, dont le plaidoyer
+avait été si brusquement interrompu, accordait
+à ce dialogue une attention telle
+qu'il en avait laissé éteindre sa pipe. Il
+jugea le moment venu d'intervenir.</p>
+
+<p>&mdash;Si je répondais, moi, de M. Ilia
+Brusch, dit-il, cela ne suffirait-il pas?</p>
+
+<p>&mdash;Ça dépend, prononça le gendarme.
+Qui êtes-vous, vous?</p>
+
+<p>&mdash;Voici mon passeport, répondit l'amateur
+de pêche, en tendant une feuille
+dépliée.</p>
+
+<p>Le gendarme la parcourut des yeux,
+et aussitôt ses allures changèrent du tout
+au tout.</p>
+
+<p>&mdash;C'est différent, dit-il.</p>
+
+<p>Il replia soigneusement le passeport
+qu'il rendit à son propriétaire. Après quoi,
+sautant sur le quai:</p>
+
+<p>&mdash;A vous revoir, Messieurs, dit-il, en
+adressant un salut plein de déférence au
+compagnon d'Ilia Brusch.</p>
+
+<p>Quant à ce dernier, aussi étonné de la
+soudaineté de cet incident inattendu que
+de la façon dont il avait été solutionné,
+il suivait des yeux l'ennemi battant en
+retraite.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, son sauveur, reprenant
+le fil de son discours au point même
+où il avait été brisé, poursuivait impitoyablement:</p>
+
+<p>&mdash;La deuxième raison, monsieur Brusch,
+c'est que le fleuve, pour des motifs que
+vous ignorez peut-être, est étroitement
+surveillé, comme vous en avez eu la preuve
+à l'instant. Cette surveillance se fera plus
+étroite encore quand vous arriverez en
+aval, et plus encore, s'il est possible, quand
+vous traverserez la Serbie et les provinces
+bulgares de l'Empire ottoman, pays fort
+troublés et qui sont même officiellement
+en guerre depuis le 1er juillet. J'estime que
+plus d'un incident peut naître au cours de
+votre voyage, et que vous ne serez pas
+fâché d'avoir, le cas échéant, le concours
+d'un honnête bourgeois, qui a le bonheur
+de disposer de quelque influence.</p>
+
+<p>Que ce second argument, dont la valeur
+venait d'être démontrée avant la lettre, fût
+de nature à porter, l'habile orateur était
+fondé à le croire. Mais il n'espérait sans
+doute pas un succès si complet. Ilia Brusch,
+pleinement convaincu, ne demandait qu'à
+céder. L'embarrassant était seulement de
+trouver un prétexte plausible à son revirement.</p>
+
+<p>&mdash;La troisième et dernière raison, continuait
+cependant le candidat passager,
+c'est que je m'adresse à vous de la part
+de M. Miclesco, votre président. Puisque
+vous avez placé votre entreprise sous le
+patronage de la Ligue Danubienne, c'est
+bien le moins qu'elle surveille son exécution,
+de manière à être en état d'en garantir,
+au besoin, la loyauté. Quand M. Miclesco
+a connu mon intention de m'associer à
+votre voyage, il m'a donné un mandat quasi
+officiel dans ce sens. Je regrette de n'avoir
+pas prévu votre incompréhensible résistance,
+et d'avoir refusé les lettres de recommandation
+qu'il offrait de me remettre pour
+vous.</p>
+
+<p>Ilia Brusch poussa un soupir de soulagement.
+Pouvait-il exister meilleur prétexte
+d'accorder maintenant ce qu'il refusait
+avec tant d'acharnement?</p>
+
+<p>&mdash;Il fallait le dire! s'écria-t-il. Dans ce
+cas, c'est fort différent, et j'aurais mauvaise
+grâce à repousser plus longtemps vos propositions.</p>
+
+<p>&mdash;Vous les acceptez donc?</p>
+
+<p>&mdash;Je les accepte.</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien! dit l'amateur de pêche enfin
+parvenu au comble de ses voeux, en tirant
+de sa poche quelques billets de banque.
+Voici les mille florins.</p>
+
+<p>&mdash;En voulez-vous un reçu? demanda
+Ilia Brusch.</p>
+
+<p>&mdash;Si cela ne vous désoblige pas.</p>
+
+<p>Le pêcheur tira de l'un des coffres de
+l'encre, une plume et un calepin, dont il
+déchira un feuillet, puis, aux dernières
+lueurs du jour, se mit en devoir de libeller
+le reçu qu'il lisait en même temps à haute
+voix.</p>
+
+<p>«Reçu, en payement forfaitaire de ma
+pêche pendant toute la durée de mon présent
+voyage et pour prix de son passage
+d'Ulm à la mer Noire, la somme de mille
+florins de monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;De monsieur...? répéta-t-il, la plume
+levée, d'un ton interrogateur.</p>
+
+<p>Le passager d'Ilia Brusch était en train
+de rallumer sa pipe.</p>
+
+<p>&mdash;Jaeger, 45, Leipzigerstrasse, Vienne,»
+répondit-il entre deux bouffées de tabac.</p>
+
+
+<br><br><br>
+
+<a name="IV"></a>
+<h3>IV</h3>
+
+<h3>SERGE LADKO.</h3>
+
+
+<p>Des diverses contrées de la terre, qui,
+depuis l'origine de la période historique,
+ont été spécialement éprouvées par la
+guerre,&mdash;en admettant qu'aucune contrée
+puisse se flatter d'avoir bénéficié d'une
+faveur relative à cet égard!&mdash;le Sud et le
+Sud-Est de l'Europe méritent d'être cités
+au premier rang. Par leur situation géographique,
+ces régions sont, en effet, avec
+la fraction de l'Asie comprise entre la mer
+Noire et l'Indus, l'arène où viennent fatalement
+se heurter les races concurrentes
+qui peuplent l'ancien continent.</p>
+
+<p>Phéniciens, Grecs, Romains, Perses,
+Huns, Goths, Slaves, Magyars, Turcs et
+tant d'autres, se sont disputé tout ou partie
+de ces malheureuses contrées, sans préjudice
+des hordes alors sauvages qui n'ont
+fait que les traverser, pour aller s'établir
+dans l'Europe centrale et occidentale, où,
+par une lente élaboration, elles ont engendré
+les nationalités modernes.</p>
+
+<p>Pas plus que leur tragique passé, l'avenir
+pour elles ne serait riant, à en croire
+nombre de savants prophètes. D'après eux,
+l'invasion jaune y ramènera nécessairement
+un jour ou l'autre les carnages de l'antiquité
+et du moyen âge. Ce jour venu, la
+Russie méridionale, la Roumanie, la Serbie,
+la Bulgarie, la Hongrie, la Turquie
+même bien étonnée de jouer un pareil rôle&mdash;si
+toutefois le pays qu'on nomme ainsi
+aujourd'hui est encore à cette époque au
+pouvoir des fils d'Osman&mdash;seront par la
+force des choses le rempart avancé de
+l'Europe, et c'est à leurs dépens que se décideront
+les premiers chocs.</p>
+
+<p>En attendant ces cataclysmes, dont
+l'échéance est, à tout le moins, fort lointaine,
+les diverses races qui, au cours des
+âges, se sont superposées entre la Méditerranée
+et les Karpathes ont fini par se
+tasser vaille que vaille, et la paix&mdash;oh!
+cette paix relative des nations dites civilisées&mdash;n'a
+cessé d'étendre son empire
+vers l'Est. Les troubles, les pillages, les
+meurtres à l'état endémique paraissent
+désormais limités à la partie de la péninsule
+des Balkans encore gouvernée par les
+Osmanlis.</p>
+
+<p>Entrés pour la première fois en Europe
+en 1356, maîtres de Constantinople en 1453,
+les Turcs se heurtèrent aux précédents
+envahisseurs, qui, venus avant eux de l'Asie
+centrale et depuis longtemps convertis au
+christianisme, commençaient dès lors à
+s'amalgamer aux populations indigènes
+et à s'organiser en nations régulières et
+stables. Perpétuel recommencement de
+l'éternelle bataille pour la vie, ces nations
+naissantes défendirent avec acharnement
+ce qu'elles-mêmes avaient pris à d'autres.
+Slaves, Magyars, Grecs, Croates, Teutons
+opposèrent à l'invasion turque une vivante
+barrière, qui, si elle fléchit par endroits,
+ne put être nulle part complètement renversée.</p>
+
+<p>Contenus en deçà des Karpathes et du
+Danube, les Osmanlis furent même incapables
+de se maintenir dans ces limites
+extrêmes, et ce qu'on appelle la <i>Question
+d'Orient</i> n'est que l'histoire de leur retraite
+séculaire.</p>
+
+<p>A la différence des envahisseurs qui les
+avaient précédés et qu'ils prétendaient
+déloger à leur profit, ces musulmans asiatiques
+n'ont jamais réussi à s'assimiler les
+peuples qu'ils soumettaient à leur pouvoir.
+Établis par la conquête, ils sont restés des
+conquérants commandant en maîtres à des
+esclaves. Aggravée par la différence des
+religions, une telle méthode de gouvernement
+ne pouvait avoir d'autre conséquence
+que la révolte permanente des vaincus.</p>
+
+<p>L'histoire est pleine, en effet, de ces
+révoltes, qui, après des siècles de luttes,
+avaient abouti, en 1875, à l'indépendance
+plus ou moins complète de la Grèce, du
+Monténégro, de la Roumanie et de la Serbie.
+Quant aux autres populations chrétiennes,
+elles continuaient à subir la domination
+des sectateurs de Mahomet.</p>
+
+<p>Cette domination, dans les premiers
+mois de 1875, se fit plus lourde et plus
+vexatoire encore que de coutume. Sous
+l'influence d'une réaction musulmane qui
+triomphait alors au palais du Sultan, les
+chrétiens de l'Empire ottoman furent surchargés
+d'impôts, malmenés, tués, torturés
+de mille manières. La réponse ne se fit pas
+attendre. Au début de l'été, l'Herzégovine
+se souleva une fois de plus.</p>
+
+<p>Des bandes de patriotes battirent la
+campagne, et, commandées par des chefs
+de valeur, comme Peko-Paulowitch et Luibibratich,
+infligèrent échecs sur échecs
+aux troupes régulières envoyées contre
+elles.</p>
+
+<p>Bientôt l'incendie se propagea, gagna le
+Monténégro, la Bosnie, la Serbie. Une nouvelle
+défaite subie par les armes turques
+aux défilés de la Duga, en janvier 1876,
+acheva d'enflammer les courages, et la
+fureur populaire commença à gronder en
+Bulgarie. Comme toujours, cela débuta
+par de sourdes conspirations, par des réunions
+clandestines auxquelles se rendait
+en grand secret la jeunesse ardente du
+pays.</p>
+
+<p>Dans ces conciliabules, les chefs se dégagèrent
+rapidement et affermirent leur autorité
+sur une clientèle plus ou moins nombreuse,
+les uns par l'éloquence du verbe,
+d'autres par la valeur de leur intelligence
+ou par l'ardeur de leur patriotisme. En peu
+de temps, chaque groupement, et, au-dessus
+des groupements, chaque ville eut le sien.</p>
+
+<p>A Roustchouk, important centre bulgare
+situé au bord du Danube, presque exactement
+en face de la ville roumaine de
+Giurgievo, l'autorité fut dévolue sans conteste
+au pilote Serge Ladko. On n'aurait
+pu faire un meilleur choix.</p>
+
+<p>Agé de près de trente ans, de haute
+taille, blond comme un Slave du Nord,
+d'une force herculéenne, d'une agilité peu
+commune, rompu à tous les exercices du
+corps, Serge Ladko possédait cet ensemble
+de qualités physiques qui facilite le commandement.
+Ce qui vaut mieux, il avait
+aussi les qualités morales nécessaires à
+un chef: l'énergie dans la décision, la
+prudence dans l'exécution, l'amour passionné
+de son pays.</p>
+
+<p>Serge Ladko était né à Roustchouk, où il
+exerçait la profession de pilote du Danube,
+et il n'avait jamais quitté la ville, si ce n'est
+pour conduire, soit vers Vienne ou plus en
+amont encore, soit jusqu'aux flots de la mer
+Noire, les barges et chalands qui s'en remettaient
+à sa connaissance parfaite du grand
+fleuve. Dans l'intervalle de ces navigations
+mi-fluviales, mi-maritimes, il consacrait
+ses loisirs à la pêche, et, servi par des
+dons naturels exceptionnels, il avait acquis
+une étonnante habileté dans cet art, dont
+les produits, joints à ses honoraires de
+pilotage, lui assuraient la plus large aisance.</p>
+
+<p>Obligé par son double métier de passer
+sur le fleuve les quatre cinquièmes de sa
+vie, l'eau était peu à peu devenue son élément.
+Traverser le Danube, large à Roustchouk
+comme un bras de mer, n'était qu'un
+jeu pour lui, et l'on ne comptait plus les
+sauvetages de ce merveilleux nageur.</p>
+
+<p>Une existence si digne et si droite avait,
+bien avant les troubles anti-turcs, rendu
+Serge Ladko populaire à Roustchouk. Innombrables
+y étaient ses amis, parfois
+inconnus de lui. On pourrait même dire
+que ces amis comprenaient l'unanimité des
+habitants de la ville, si Ivan Striga n'avait
+pas existé.</p>
+
+<p>C'était aussi un enfant du pays, cet Ivan
+Striga, comme Serge Ladko, dont il réalisait
+la vivante antithèse.</p>
+
+<p>Physiquement, il n'y avait entre eux rien
+de commun, et pourtant un passeport, qui
+se contente de désignations sommaires, eût
+employé des termes identiques pour les
+dépeindre l'un et l'autre.</p>
+
+<p>De même que Ladko, Striga était grand,
+large d'épaules, robuste, blond de cheveux
+et de barbe. Lui aussi avait les yeux bleus.
+Mais à ces traits généraux se limitait la
+ressemblance. Autant le visage aux lignes
+nobles de l'un exprimait la cordialité et la
+franchise, autant les traits tourmentés de
+l'autre disaient l'astuce et la froide cruauté.</p>
+
+<p>Au moral, la dissemblance s'accentuait
+encore. Tandis que Ladko vivait au grand
+jour, nul n'aurait pu dire par quels moyens
+Striga se procurait l'or qu'il dépensait
+sans compter. Faute de certitudes à cet
+égard, l'imagination populaire se donnait
+libre carrière. On disait que Striga, traître
+à son pays et à sa race, s'était fait l'espion
+appointé du Turc oppresseur; on disait
+qu'à son métier d'espion il ajoutait, quand
+l'occasion s'en présentait, celui de contrebandier,
+et que des marchandises de toute
+nature passaient souvent grâce à lui de la
+rive roumaine à la rive bulgare, ou réciproquement,
+sans payer de droits à la Douane;
+on disait même, en hochant la tête, que tout
+cela était peu de chose, et que Striga tirait
+le plus clair de ses ressources de rapines
+vulgaires et de brigandages; on disait
+encore... Mais que ne disait-on pas? La
+vérité est qu'on ne savait rien de précis
+des faits et gestes de cet inquiétant personnage,
+qui, si les suppositions désobligeantes
+du public répondaient à la réalité, avait eu,
+en tous cas, la grande habileté de ne
+jamais se laisser prendre.</p>
+
+<p>Ces suppositions, d'ailleurs, on se bornait
+à se les confier discrètement. Personne
+ne se fût risqué à prononcer tout haut une
+parole contre un homme dont on redoutait
+le cynisme et la violence. Striga pouvait
+donc feindre d'ignorer l'opinion que l'on
+avait de lui, attribuer à l'admiration générale
+la sympathie que beaucoup lui témoignaient
+par lâcheté, parcourir la ville en
+pays conquis et la troubler, en compagnie
+de ses habitants les plus tarés, du scandale
+de ses orgies.</p>
+
+<p>Entre un tel individu et Ladko, qui menait
+une existence si différente, il ne semblait
+pas que le moindre rapport dût s'établir,
+et pendant longtemps, en effet, ils ne
+connurent l'un de l'autre que ce que leur
+en apprenait la rumeur publique. Logiquement
+même, il aurait dû en être toujours
+ainsi. Mais le sort se rit de ce que nous
+appelons la logique, et il était écrit quelque
+part que les deux hommes se trouveraient
+face à face, transformés en irréconciliables
+adversaires.</p>
+
+<p>Natcha Gregorevitch, célèbre dans toute
+la ville pour sa beauté, était âgée de vingt
+ans. Avec sa mère d'abord, seule ensuite,
+elle demeurait dans le voisinage de Ladko
+qu'elle avait ainsi connu dès sa première
+enfance. Depuis longtemps, le secours d'un
+homme manquait à la maison. Quinze ans
+avant l'époque où commence ce récit, le
+père était tombé, en effet, sous les coups
+des Turcs, et le souvenir de ce meurtre abominable
+faisait encore frémir d'indignation
+les patriotes opprimés, mais non asservis.
+Sa veuve, réduite à ne compter que sur
+elle-même, s'était mise courageusement au
+travail. Experte dans l'art de ces dentelles
+et de ces broderies dont, chez les Slaves,
+la plus modeste paysanne agrémente volontiers
+son humble parure, elle avait réussi
+par ce moyen à assurer sa subsistance et
+celle de sa fille.</p>
+
+<p>Cependant, c'est aux pauvres surtout que
+sont funestes les périodes troublées, et plus
+d'une fois la dentellière aurait eu à souffrir
+de l'anarchie permanente de la Bulgarie, si
+Ladko n'était venu discrètement à son secours.
+Peu à peu, une grande intimité s'était
+établie entre le jeune homme et les deux
+femmes qui offraient l'abri de leur paisible
+demeure à ses désoeuvrements de garçon.
+Souvent, le soir, il frappait à leur porte,
+et la veillée se prolongeait autour du samovar
+bouillant. D'autres fois, c'est lui qui leur
+offrait, en échange de leur affectueux accueil,
+la distraction d'une promenade ou d'une
+partie de pêche sur le Danube.</p>
+
+<p>Lorsque Mme Gregorevitch, usée par son
+incessant labeur, alla rejoindre son mari,
+la protection de Ladko se continua à l'orpheline.
+Cette protection se fit même plus vigilante
+encore, et, grâce à lui, jamais la jeune
+fille n'eut à souffrir de la disparition de la
+pauvre mère, qui avait donné deux fois la
+vie à son enfant.</p>
+
+<p>C'est ainsi que, de jour en jour, sans
+même qu'ils en eussent conscience, l'amour
+s'était éveillé dans le coeur des deux jeunes
+gens. Ce fut à Striga qu'ils en durent la
+révélation.</p>
+
+<p>Celui-ci, ayant aperçu celle qu'on appelait
+couramment la <i>beauté de Roustchouk</i>, s'en
+était épris avec la soudaineté et la fureur
+qui caractérisaient cette nature sans frein.
+En homme habitué à voir tout plier devant
+ses caprices, il s'était présenté chez la jeune
+fille et, sans autre formalité, l'avait demandée
+en mariage. Pour la première fois de
+sa vie, il se heurta à une résistance invincible.
+Natcha, au risque de s'attirer la haine
+d'un homme aussi redoutable, déclara que
+rien ne pourrait jamais la décider à un
+pareil mariage. Striga revint vainement à la
+charge. Tout ce qu'il obtint fut de se voir, à
+la troisième tentative, refuser purement et
+simplement la porte.</p>
+
+<p>Alors sa colère ne connut plus de bornes.
+Donnant libre cours à sa nature sauvage, il
+se répandit en imprécations dont Natcha
+fut épouvantée. Dans sa détresse, elle courut
+faire part de ses craintes à Serge Ladko,
+que sa confidence enflamma d'une colère
+égale à celle qui venait de l'effrayer si fort.
+Sans vouloir rien entendre, avec une violence
+extraordinaire d'expressions, il vitupéra
+contre l'homme assez osé pour lever
+les yeux sur elle.</p>
+
+<p>Ladko consentit pourtant à se calmer.
+Des explications suivirent, très confuses,
+mais dont le résultat fut parfaitement clair.
+Une heure plus tard, Serge et Natcha, le
+ciel dans les yeux et la joie au coeur, échangeaient
+leur premier baiser de fiançailles.</p>
+
+<p>Lorsque Striga connut la nouvelle, il
+manqua mourir de rage. Audacieusement,
+il se présenta à la maison Gregorevitch,
+l'injure et la menace à la bouche. Jeté
+dehors par une main de fer, il apprit que
+la maison avait désormais un homme pour
+la défendre.</p>
+
+<p>Etre vaincu!... Avoir trouvé son maître,
+lui, Striga, qui s'enorgueillissait tant de sa
+force athlétique!... C'était plus d'humiliations
+qu'il n'en pouvait supporter, et il
+résolut de se venger. Avec quelques aventuriers
+de son acabit, il attendit Ladko, un
+soir que celui-ci remontait la berge du
+fleuve. Cette fois, il ne s'agissait plus d'une
+simple rixe, mais bien d'un assassinat en
+règle. Les assaillants brandissaient des
+couteaux.</p>
+
+<p>Cette nouvelle attaque n'eut pas plus de
+succès que la précédente. Armé d'un aviron
+qu'il manoeuvrait comme une massue, le
+pilote força ses agresseurs à la retraite, et
+Striga, serré de près, fut obligé à une fuite
+honteuse.</p>
+
+<p>Cette leçon avait été suffisante, sans
+doute, car le louche personnage ne recommença
+pas sa criminelle tentative. Au début
+de l'année 1875, Serge Ladko épousa Natcha
+Gregorevitch, et depuis lors, on s'adorait
+à plein coeur dans la confortable maison
+du pilote.</p>
+
+<p>C'est au milieu de cette lune de miel,
+dont plus d'une année n'avait pas atténué
+l'éclat, que survinrent les événements de
+Bulgarie, dans les premiers mois de 1876.
+L'amour que Serge Ladko éprouvait pour
+sa femme ne pouvait, quelque profond fût-il,
+lui faire oublier celui qu'il devait à son pays.
+Sans hésiter, il fit partie de ceux qui, tout
+de suite, se groupèrent, se concertèrent,
+s'ingéniant à chercher les moyens de remédier
+aux misères de la patrie.</p>
+
+<p>Avant tout, il fallait se procurer des
+armes. De nombreux jeunes gens émigrèrent
+dans ce but, franchirent le fleuve, se
+répandirent en Roumanie, et jusqu'en Russie.
+Serge Ladko fut de ceux-là. Le coeur
+déchiré de regrets, mais ferme dans l'accomplissement
+de son devoir, il partit, laissant
+loin de lui celle qu'il adorait exposée à tous
+les dangers qui menacent, en temps de
+révolution, la femme d'un chef de partisans.</p>
+
+<p>A ce moment, le souvenir de Striga lui
+vint à l'esprit et aggrava ses inquiétudes.
+Le bandit n'allait-il pas profiter de l'absence
+de son heureux rival pour le frapper
+dans ce qu'il avait de plus cher? C'était
+possible, en effet. Mais Serge Ladko passa
+outre à cette crainte légitime. D'ailleurs, il
+semblait bien que, depuis plusieurs mois,
+Striga avait quitté le pays sans esprit de
+retour.</p>
+
+<p>A en croire le bruit public, il avait transporté
+plus au Nord le théâtre principal de
+ses opérations. Si les racontars ne manquaient
+pas à ce sujet, ils restaient incohérents
+et contradictoires. La rumeur populaire
+l'accusait en gros de tous les crimes,
+sans que personne en précisât aucun.</p>
+
+<p>Le départ de Striga paraissait, du moins,
+chose certaine, et cela seulement importait
+à Ladko.</p>
+
+<p>L'événement donna raison à son courage.
+Pendant son absence, rien ne menaça la
+sécurité de Natcha.</p>
+
+<p>A peine arrivé, il dut repartir, et cette
+seconde expédition allait être plus longue
+que la première. Les procédés adoptés
+jusqu'ici ne permettaient, en effet, de se
+procurer des armes qu'en quantité insuffisante.
+Les transports, en provenance de la
+Russie, étaient effectués par terre, à travers
+la Hongrie et la Roumanie, c'est-à-dire
+dans des contrées fort dépourvues à cette
+époque de lignes ferrées. Les patriotes
+bulgares espérèrent arriver plus aisément
+au résultat désiré, si l'un d'eux remontait
+à Budapest et y centralisait les envois
+d'armes venus par rail, pour en charger
+des chalands qui descendraient ensuite
+rapidement le Danube.</p>
+
+<p>Ladko, désigné pour cette mission de
+confiance, se mit en route le soir même.
+En compagnie d'un compatriote, qui devait
+ramener le bateau à la rive bulgare, il traversa
+le fleuve, afin de gagner, le plus vite
+possible, à travers la Roumanie, la capitale
+de la Hongrie. A ce moment, un incident se
+produisit qui donna beaucoup à penser au
+délégué des conspirateurs.</p>
+
+<p>Son compagnon et lui n'étaient pas à cinquante
+mètres du bord quand un coup de
+feu retentit. La balle leur était destinée
+sans aucun doute, car ils l'entendirent
+siffler à leurs oreilles, et le pilote en douta
+d'autant moins que, dans le tireur entrevu
+à l'obscure lumière du crépuscule, il crut
+reconnaître Striga. Celui-ci était donc de
+retour à Roustchouk?</p>
+
+<p>L'angoisse mortelle que cette complication
+lui fit éprouver n'ébranla pas la résolution
+de Ladko: Il avait fait d'avance à la patrie
+le sacrifice de sa vie. Il saurait aussi,
+s'il le fallait, lui sacrifier plus encore: son
+bonheur mille fois plus précieux. Au bruit
+du coup de feu, il s'était laissé tomber au
+fond de l'embarcation. Mais ce n'était là
+qu'une ruse de guerre destinée à éviter
+une nouvelle attaque, et la détonation n'avait
+pas cessé de se répercuter dans la campagne,
+que sa main, appuyant plus lourdement
+sur l'aviron, poussait plus vite le
+bateau vers la ville roumaine de Giurgievo,
+dont les lumières commençaient à piquer
+la nuit grandissante.</p>
+
+<p>Parvenu à destination, Ladko s'occupa
+activement de sa mission.</p>
+
+<p>Il se mit en rapport avec les émissaires
+du Gouvernement du Tzar, les uns arrêtés
+à la frontière russe, certains fixés incognito
+à Budapest et à Vienne. Plusieurs
+chalands, chargés par ses soins d'armes
+et de munitions, descendirent le courant
+du Danube.</p>
+
+<p>Fréquentes étaient les nouvelles qu'il
+recevait de Natcha, par des lettres envoyées
+au nom d'emprunt qu'il avait choisi, et
+portées en territoire roumain à la faveur de
+la nuit. Bonnes tout d'abord, ces nouvelles
+ne tardèrent pas à devenir plus inquiétantes.
+Ce n'est pas que Natcha prononçât
+le nom de Striga. Elle semblait même
+ignorer que le bandit fût revenu en Bulgarie,
+et Ladko commença à douter du bien-fondé
+de ses craintes. Par contre, il était
+certain que celui-ci avait été dénoncé aux
+autorités turques, puisque la police avait
+fait irruption dans sa demeure et s'était
+livrée à une perquisition, d'ailleurs sans
+résultat. Il ne devait donc pas se hâter de
+revenir en Bulgarie, car son retour eût été
+un véritable suicide. On connaissait son
+rôle, on le guettait, jour et nuit, et il ne
+pourrait se montrer en ville sans être arrêté
+au premier pas. Arrêté étant, chez les
+Turcs, synonyme d'exécuté, il fallait donc
+que Ladko s'abstint de reparaître, jusqu'au
+moment où la révolte serait ouvertement
+proclamée, sous peine d'attirer les pires
+malheurs sur lui-même et sur sa femme,
+que l'on n'avait jusqu'ici nullement inquiétée.</p>
+
+<p>Ce moment ne tarda pas à arriver. La
+Bulgarie se souleva au mois de mai, trop
+prématurément au gré du pilote qui augurait
+mal de cette précipitation.</p>
+
+<p>Quelle que fût son opinion à cet égard,
+il devait courir au secours de son pays.
+Le train l'amena à Zombor, la dernière
+ville hongroise, proche du Danube, qui fût
+alors desservie par le chemin de fer. Là,
+il s'embarquerait et n'aurait plus qu'à
+s'abandonner au courant.</p>
+
+<p>Les nouvelles qu'il trouva à Zombor le
+forcèrent à interrompre son voyage. Ses
+craintes n'étaient que trop justifiées. La
+révolution bulgare était écrasée dans l'oeuf.
+Déjà la Turquie concentrait des troupes
+nombreuses dans un vaste triangle dont
+Roustchouk, Widdin et Sofia formaient les
+sommets, et sa main de fer s'appesantissait
+plus lourdement sur ces malheureuses contrées.
+Ladko dut revenir en arrière et retourner
+attendre de meilleurs jours dans la petite
+ville où il avait fixé sa résidence.</p>
+
+<p>Les lettres de Natcha, qu'il y reçut bientôt,
+lui démontrèrent l'impossibilité de
+prendre un autre parti. Sa maison était
+surveillée plus que jamais, à ce point que
+Natcha devait se considérer comme virtuellement
+prisonnière; plus que jamais on le
+guettait, et il lui fallait, dans l'intérêt commun,
+s'abstenir soigneusement de toute
+démarche imprudente.</p>
+
+<p>Ladko rongea donc son frein dans l'inaction,
+les envois d'armes ayant été forcément
+supprimés depuis l'avortement de la révolte
+et la concentration des troupes turques
+sur les rives du fleuve. Mais cette attente,
+déjà pénible par elle-même, lui devint tout
+à fait intolérable, quand, vers la fin du
+mois de juin, il cessa de recevoir aucune
+nouvelle de sa chère Natcha.</p>
+
+<p>Il ne savait que penser, et ses inquiétudes
+devinrent de torturantes angoisses à
+mesure que le temps s'écoula. Il était, en
+effet, en droit de tout craindre. Le 1er juillet,
+la Serbie avait officiellement déclaré la
+guerre au Sultan, et, depuis lors, la région
+du Danube était sillonnée de troupes, dont
+le passage incessant s'accompagnait des
+plus terribles excès. Fallait-il donc compter
+Natcha au nombre des victimes de ces troubles,
+ou bien avait-elle été incarcérée par les
+autorités turques, soit comme otage, soit
+comme complice présumée de son mari?</p>
+
+<p>Après un mois de ce silence, il ne put le
+supporter davantage, et se résolut à tout
+braver pour rentrer en Bulgarie afin d'en
+connaître la véritable cause.</p>
+
+<p>Toutefois, dans l'intérêt même de Natcha,
+il importait d'agir avec prudence. Aller
+sottement se faire prendre par les sentinelles
+turques n'eût servi de rien. Son
+retour n'aurait d'utilité que s'il pouvait
+pénétrer dans la ville de Roustchouk et y
+circuler librement, malgré les soupçons
+dont il était l'objet. Il agirait ensuite au
+mieux, selon les circonstances. Au pis
+aller, et dût-il repasser précipitamment la
+frontière, il aurait eu du moins la joie de
+serrer sa femme sur son coeur.</p>
+
+<p>Serge Ladko chercha pendant plusieurs
+jours la solution de ce difficile problème.
+Il crut enfin l'avoir trouvée, et, sans se
+confier à personne, mit immédiatement à
+exécution le plan imaginé par lui.</p>
+
+<p>Ce plan réussirait-il? L'avenir le lui
+dirait. Il fallait, en tous cas, tenter le sort,
+et c'est pourquoi, dans la matinée du
+28 juillet 1876, les plus proches voisins du
+pilote, dont nul ne connaissait le nom véritable,
+aperçurent hermétiquement close la
+petite maison dans laquelle, depuis plusieurs
+mois, il avait abrité sa solitude.</p>
+
+<p>Quel était le plan de Ladko, les dangers
+auxquels il allait s'exposer en s'efforçant
+de le réaliser, par quels côtés les événements
+de Bulgarie, et de Roustchouk en
+particulier, se relient au concours de pêche
+de Sigmaringen, c'est ce que le lecteur
+apprendra dans la suite de ce récit nullement
+imaginaire, dont les principaux personnages
+vivent encore de nos jours sur
+les bords du Danube.</p>
+
+
+<br><br><br>
+
+<a name="V"></a>
+
+<h3>V</h3>
+
+<h3>KARL DRAGOCH.</h3>
+
+<p>Aussitôt qu'il eut son reçu en poche,
+M. Jaeger procéda à son installation. Après
+s'être enquis de la couchette qui lui était
+attribuée, il disparut dans la cabine, en
+emportant sa valise. Dix minutes plus tard,
+il en ressortait, transformé de la tête aux
+pieds. Vêtu comme un pêcheur fini,&mdash;rude
+vareuse, bottes fortes, casquette de
+loutre,&mdash;il semblait la copie d'Ilia Brusch.</p>
+
+<p>M. Jaeger éprouva un peu de surprise,
+en constatant que, pendant sa courte
+absence, son hôte avait quitté la barge.
+Respectueux de ses engagements, il ne se
+permit toutefois aucune question, quand
+celui-ci revint, une demi-heure plus tard.
+C'est sans l'avoir sollicité qu'il apprit
+qu'Ilia Brusch avait cru devoir envoyer
+quelques lettres aux journaux, afin de
+leur annoncer son arrivée à Neustadt pour
+le surlendemain soir, et à Ratisbonne pour
+le jour suivant. Maintenant que les intérêts
+de M. Jaeger étaient en jeu, il importait en
+effet de ne plus rencontrer un désert pareil
+à celui qu'on avait trouvé à Ulm. Ilia Brusch
+exprima même le regret de ne pouvoir s'arrêter
+aux villes qu'on traverserait avant
+Neustadt, et notamment à Neubourg et à
+Ingolstadt, qui sont des cités assez importantes.
+Ces arrêts, malheureusement, ne
+cadraient pas avec son plan d'étapes et il
+était forcé d'y renoncer.</p>
+
+<p>M. Jaeger parut enchanté de la réclame
+faite à son profit et ne manifesta pas autrement
+d'ennui de ne pouvoir s'arrêter à
+Neubourg et à Ingolstadt. Il approuva son
+hôte, au contraire, et l'assura une fois de
+plus qu'il n'entendait aucunement diminuer
+sa liberté, ainsi qu'ils en étaient
+convenus.</p>
+
+<p>Les deux compagnons soupèrent ensuite
+face à face, à cheval sur l'un des bancs. A
+titre de bienvenue, M. Jaeger corsa même
+le menu d'un superbe jambon, qu'il sortit
+de son inépuisable valise, et ce produit de la
+ville de Mayence fut fort apprécié d'Ilia
+Brusch, qui commença à estimer que son
+convive avait du bon.</p>
+
+<p>La nuit se passa sans incident. Avant le
+lever du soleil, Ilia Brusch largua les
+amarres, en évitant de troubler le profond
+sommeil dans lequel était plongé son
+aimable passager.</p>
+
+<p>A Ulm, où il achève de traverser le petit
+royaume de Wurtemberg pour pénétrer en
+Bavière, le Danube n'est encore qu'un
+modeste cours d'eau. Il n'a pas reçu les
+grands tributaires qui accroissent sa puissance
+en aval, et rien ne permet de présager
+qu'il va devenir l'un des plus importants
+fleuves de l'Europe.</p>
+
+<p>Le courant, déjà fort assagi, atteignait à
+peu près une lieue à l'heure. Des barques
+de toutes dimensions, parmi lesquelles
+quelques lourds bateaux chargés à couler,
+le descendaient, s'aidant parfois d'une large
+voile que gonflait une brise de Nord-Ouest.
+Le temps s'annonçait beau, sans menace de
+pluie.</p>
+
+<p>Dès qu'il fut au milieu du courant, Ilia
+Brusch manoeuvra sa godille et activa la
+marche de l'embarcation. M. Jaeger, quelques
+heures plus tard, le trouva livré à cette
+occupation, et jusqu'au soir il en fut ainsi,
+sauf un court repos au moment du déjeuner,
+pendant lequel la dérive ne fut même
+pas interrompue. Le passager ne formula
+aucune observation, et, s'il fut étonné de
+tant de hâte, il garda son étonnement pour
+lui.</p>
+
+<p>Peu de paroles furent échangées au cours
+de cette journée. Ilia Brusch godillait énergiquement.
+Quant à M. Jaeger, il observait
+avec une attention, qui aurait certainement
+frappé son hôte, si celui-ci eût été moins
+absorbé, les bateaux qui sillonnaient le
+Danube, à moins que son regard n'en parcourût
+les deux rives. Ces rives étaient
+notablement abaissées. Le fleuve montrait
+même une tendance à s'élargir aux dépens
+des alentours. La berge de gauche, à demi
+submergée, ne se distinguait plus avec précision,
+tandis que, sur la berge droite,
+élevée artificiellement pour l'établissement
+de la voie ferrée, les trains couraient, les
+locomotives haletaient, mêlant leurs fumées
+à celles des dampsboots, dont les roues
+battaient l'eau à grand bruit.</p>
+
+<p>A Offingen, devant lequel on passa dans
+l'après-midi, la voie ferrée obliqua vers le
+Sud, définitivement repoussée par le fleuve
+et la rive droite fut transformée à son tour
+en un vaste marais, dont rien n'indiquait la
+fin, lorsqu'on s'arrêta, le soir, à Dillingen,
+pour la nuit.</p>
+
+<p>Le lendemain, après une étape aussi rude
+que celle de la veille, le grappin fut jeté en
+un point désert, à quelques kilomètres au-dessus
+de Neubourg, et, de nouveau, l'aube
+du 15 août se leva quand la barge était déjà
+au milieu du courant.</p>
+
+<p>C'est pour le soir de ce jour qu'Ilia Brusch
+avait annoncé son arrivée à Neustadt. Il eût
+été honteux de s'y présenter les mains
+vides. Les conditions atmosphériques étant
+favorables et l'étape devant être sensiblement
+plus courte que les précédentes, Ilia
+Brusch se résolut donc à pêcher.</p>
+
+<p>Dès les premières heures du jour, il vérifia
+ses engins, avec un soin minutieux. Son
+compagnon, assis à l'arrière de la barque,
+semblait d'ailleurs s'intéresser à ses préparatifs,
+ainsi qu'il sied à un véritable
+amateur. Tout en travaillant, Ilia Brusch
+ne dédaignait pas de causer.</p>
+
+<p>«Aujourd'hui, comme vous le voyez,
+monsieur Jaeger, je me dispose à pêcher,
+et les apprêts de la pêche sont un peu longs.
+C'est que le poisson est défiant de sa nature,
+et on ne saurait prendre trop de précautions
+pour l'attirer. Certains ont une intelligence
+rare, entre autres la tanche. Il faut lutter
+de ruse avec elle, et sa bouche est tellement
+dure, qu'elle risque de casser la ligne.</p>
+
+<p>&mdash;Pas fameux, la tanche, je crois, fit
+observer M. Jaeger.</p>
+
+<p>&mdash;Non, car elle affectionne les eaux
+bourbeuses, ce qui communique souvent à
+sa chair un goût désagréable.</p>
+
+<p>&mdash;Et le brochet?</p>
+
+<p>&mdash;Excellent, le brochet, déclara Ilia
+Brusch, à la condition de peser au moins
+cinq ou six livres; quant aux petits, ils ne
+sont qu'arêtes. Mais, dans tous les cas, le
+brochet ne saurait être rangé parmi les
+poissons intelligents et rusés.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, monsieur Brusch! Ainsi
+donc, les requins d'eau douce, comme on
+les appelle...</p>
+
+<p>&mdash;Sont aussi bêtes que les requins d'eau
+salée, monsieur Jaeger. De véritables
+brutes, au même niveau que la perche ou
+l'anguille! Leur pêche peut donner du profit,
+de l'honneur jamais... Ce sont, comme
+l'a écrit un fin connaisseur, des poissons
+«qui se prennent» et «qu'on ne prend
+pas».</p>
+
+<p>M. Jaeger ne pouvait qu'admirer la conviction
+si persuasive d'Ilia Brusch, non moins que la minutieuse attention avec
+laquelle il préparait ses engins.</p>
+
+<p>Tout d'abord, il avait saisi sa canne à la
+fois flexible et légère, qui, après avoir été
+ployée à son extrémité jusqu'à son point de
+rupture, s'était redressée aussi droite qu'auparavant.
+Cette canne se composait de deux
+parties, l'une forte à sa base de quatre centimètres
+et diminuant jusqu'à n'avoir plus
+qu'un centimètre à l'endroit où commençait
+la seconde, le scion, cette dernière en bois
+fin et résistant. Faite d'une gaule de noisetier,
+elle mesurait près de quatre mètres de
+longueur, ce qui permettait au pêcheur de
+s'attaquer, sans s'éloigner de la rive, aux
+poissons de fond, tels que la brème et le
+gardon rouge.</p>
+
+<p>Ilia Brusch, montrant à M. Jaeger les
+hameçons qu'il venait de fixer avec l'empile
+à l'extrémité du crin de Florence:</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, monsieur Jaeger, dit-il, ce
+sont des hameçons numéro onze, très fins
+de corps. Comme amorce, ce qu'il y a de
+meilleur, pour le gardon, c'est du blé cuit,
+crevé d'un côté seulement et bien amolli...
+Allons! voilà qui est fini et je n'ai plus
+qu'à tenter la fortune.»</p>
+
+<p>Tandis que M. Jaeger s'accotait contre
+le tôt, il s'assit sur le banc, son épuisette à
+sa portée, puis la ligne fut lancée après un
+balancement méthodique, qui n'était pas
+dépourvu d'une certaine grâce. Les hameçons
+s'enfoncèrent sous les eaux jaunâtres,
+et la plombée leur donna une position verticale,
+ce qui est préférable, de l'avis de tous
+les professionnels. Au-dessus d'eux, surnageait
+la flotte, faite d'une plume de cygne,
+qui, n'absorbant pas l'eau, est, par cela
+même, excellente.</p>
+
+<p>Il va de soi qu'un profond silence régna
+dans l'embarcation à partir de ce moment.
+Le bruit des voix effarouche trop facilement
+le poisson, et d'ailleurs un pêcheur sérieux
+a autre chose à faire qu'à s'oublier en bavardages.
+Il doit être attentif à tous les mouvements
+de sa flotte, et ne pas laisser
+échapper l'instant précis où il convient de
+ferrer la proie.</p>
+
+<p>Pendant cette matinée, Ilia Brusch eut
+lieu d'être satisfait. Non seulement il prit
+une vingtaine de gardons, mais encore
+douze chevesnes et quelques dards. Si
+M. Jaeger avait en réalité les goûts du passionné
+amateur qu'il s'était vanté d'être,
+il ne pouvait qu'admirer la précision rapide
+avec laquelle son hôte ferrait, ainsi que
+cela est nécessaire pour les poissons de
+cette espèce. Dès qu'il sentait que «cela
+mordait», il se gardait bien de ramener
+aussitôt ses captures à la surface de l'eau,
+il les laissait se débattre dans les fonds,
+se fatiguer en vains efforts pour se décrocher,
+montrant ce sang-froid imperturbable
+qui est l'une des qualités de tout
+pêcheur digne de ce nom.</p>
+
+<p>La pêche fut terminée vers onze heures.
+Pendant la belle saison, le poisson ne mord
+pas, en effet, aux heures où le soleil, parvenu
+à son point culminant, fait scintiller
+la surface des eaux. Le butin, d'ailleurs,
+était suffisamment abondant. Ilia Brusch
+craignait même qu'il ne le fût trop, en raison
+du peu d'importance de la ville de
+Neustadt où la barge s'arrêta vers cinq
+heures.</p>
+
+<p>Il se trompait. Vingt-cinq ou trente personnes
+guettaient son apparition et le
+saluèrent de leurs applaudissements, dès
+que l'embarcation fut amarrée. Bientôt il
+ne sut auquel entendre, et, en quelques instants,
+les poissons furent échangés contre
+vingt-sept florins, qu'Ilia Brusch versa,
+séance tenante, à M. Jaeger à titre de premier
+dividende.</p>
+
+<p>Celui-ci, conscient de n'avoir aucun droit
+à l'admiration publique, s'était modestement
+abrité sous le tôt, où Ilia Brusch vint
+le rejoindre, aussitôt qu'il put se débarrasser
+de ses enthousiastes admirateurs. Il
+convenait, en effet, de ne pas perdre de
+temps pour chercher le sommeil, la nuit
+devant être fort écourtée. Désireux d'être
+de bonne heure à Ratisbonne, dont près
+de soixante-dix kilomètres le séparaient,
+Ilia Brusch avait décidé qu'il se remettrait
+en route dès une heure du matin, ce qui
+lui donnerait le loisir de pêcher encore au
+cours de la journée suivante, malgré la longueur
+de l'étape.</p>
+
+<p>Une trentaine de livres de poissons
+furent prises par Ilia Brusch avant midi,
+si bien que les curieux qui se pressaient
+sur le quai de Ratisbonne n'eurent pas le
+regret de s'être dérangés en vain. L'enthousiasme
+public augmentait visiblement.
+Il s'établit, en plein air, de véritables
+enchères entre les amateurs, et les trente
+livres de poissons ne rapportèrent pas
+moins de quarante et un florins au lauréat
+de la Ligue Danubienne.</p>
+
+<p>Celui-ci n'avait jamais rêvé pareil succès,
+et il en arrivait à penser que M. Jaeger
+pourrait bien, en fin de compte, avoir fait
+une excellente affaire. En attendant que ce
+point fût élucidé, il importait de remettre
+les quarante et un florins à leur légitime
+propriétaire, mais Ilia Brusch fut dans
+l'impossibilité de s'acquitter de ce devoir.
+M. Jaeger avait, en effet, quitté discrètement
+la barge, en prévenant son compagnon,
+par un mot laissé en évidence,
+que celui-ci n'eût pas à l'attendre pour le
+souper et qu'il reviendrait seulement assez
+tard dans la soirée.</p>
+
+<p>Ilia Brusch trouva fort naturel que
+M. Jaeger voulût profiter de cette occasion
+de visiter une ville qui fut pendant cinquante
+ans le siège de la diète impériale.
+Peut-être, aurait-il éprouvé moins de satisfaction
+et plus de surprise, s'il avait su à
+quelles occupations se livrait alors son passager,
+et s'il en avait connu la véritable
+personnalité.</p>
+
+<p>«M. Jaeger, 45, Leipzigerstrasse,
+Vienne», avait docilement écrit Ilia Brusch
+sous la dictée du nouveau venu. Mais
+celui-ci eût été fort embarrassé si le pêcheur
+s'était montré plus curieux, et si, reprenant
+pour son compte une requête dont il venait
+d'apprécier le désagrément, il avait, à
+l'exemple de l'indiscret pandore, demandé
+à M. Jaeger de lui montrer ses papiers.</p>
+
+<p>Ilia Brusch négligea cette précaution,
+dont la légitimité lui avait cependant été
+démontrée, et cette négligence devait avoir
+pour lui de terribles résultats.</p>
+
+<p>Quel nom le gendarme allemand avait lu
+sur le passeport que lui présentait M. Jaeger,
+nul ne le sait; mais, si ce nom était
+bien exactement celui du véritable propriétaire
+du passeport, le gendarme n'avait pu
+en lire un autre que celui de Karl Dragoch.</p>
+
+<p>Le passionné amateur de pêche et le
+chef de la police danubienne ne faisaient,
+en effet, qu'une seule et unique personne.
+Résolu à s'introduire, coûte que coûte,
+dans l'embarcation d'Ilia Brusch, Karl Dragoch,
+prévoyant la possibilité d'une invincible
+résistance, avait dressé ses batteries
+en conséquence. L'intervention du gendarme
+était préparée, et la scène truquée
+comme une scène de théâtre. L'événement
+démontrait que Karl Dragoch avait frappé
+juste, puisque Ilia Brusch considérait maintenant
+comme une heureuse chance d'avoir,
+au milieu des dangers qui lui étaient révélés,
+ce protecteur dont il ne pouvait contester
+la puissance.</p>
+
+<p>Le succès était même si complet que
+Dragoch en était troublé. Pourquoi, après
+tout, Ilia Brusch avait-il montré tant d'émotion
+devant l'injonction du gendarme?
+Pourquoi avait-il une telle crainte de voir
+se rééditer une aventure de ce genre, qu'il
+sacrifiait à cette crainte l'amour&mdash;dont la
+violence avait bien aussi, d'ailleurs, quelque
+chose d'excessif&mdash;qu'il proclamait
+avoir pour la solitude? Un honnête homme,
+que diable! n'a pas à redouter si fort une
+comparution devant un commissaire de
+police. Le pis qui puisse en résulter, c'est
+un retard de quelques heures, de quelques
+jours à la rigueur, et quand on n'est pas
+pressé... Il est vrai qu'Ilia Brusch était
+pressé, ce qui ne laissait pas de donner
+aussi à réfléchir.</p>
+
+<p>Défiant par nature, comme tout bon policier,
+Karl Dragoch réfléchissait. Mais il
+avait aussi trop de bon sens pour se laisser
+égarer par des particularités fugitives, dont
+l'explication était probablement des plus
+simples. Il enregistra donc purement et
+simplement ces petites remarques dans sa
+mémoire, et appliqua les ressources de son
+esprit à la solution du problème, plus
+sérieux celui-là, qu'il s'était posé.</p>
+
+<p>Le projet que Karl Dragoch avait mis à
+exécution, en s'imposant à Ilia Brusch à
+titre de passager, n'était pas né tout armé
+dans son cerveau. Le véritable auteur en
+était Michael Michaelovitch, qui, d'ailleurs,
+ne s'en doutait guère. Quand ce Serbe facétieux
+avait plaisamment insinué, au <i>Rendez-vous
+des Pêcheurs</i>, que le lauréat de la
+Ligue Danubienne pourrait bien être, au
+choix, soit le malfaiteur poursuivi, soit le
+policier poursuivant, Karl Dragoch avait
+accordé une sérieuse attention à ces propos
+émis à la légère. Certes, il ne les avait pas
+pris au pied de la lettre. Il avait de bonnes
+raisons de savoir que le pêcheur et le policier
+n'avaient rien de commun, et, procédant
+par analogie, il considéra comme infiniment
+vraisemblable que ce pêcheur n'eût pas plus
+de rapport avec le malfaiteur recherché.
+Mais, de ce qu'une chose n'a pas été faite,
+il ne s'ensuit pas qu'elle ne puisse l'être, et
+Karl Dragoch avait pensé aussitôt que le
+joyeux Serbe avait raison, et qu'un détective,
+désireux de surveiller le Danube tout
+à son aise, se fût, en effet, montré très habile,
+en empruntant la personnalité d'un pêcheur
+assez notoire pour que personne n'en
+puisse raisonnablement suspecter l'identité
+professionnelle.</p>
+
+<p>Quelque tentante que fût cette combinaison,
+il y fallait cependant renoncer. Le
+concours de Sigmaringen avait eu lieu,
+Ilia Brusch, vainqueur du tournoi, avait
+annoncé publiquement son projet, et certainement
+il ne se prêterait pas de bonne
+grâce à une substitution de personne,
+substitution très scabreuse, au surplus,
+puisque les traits du lauréat étaient désormais
+connus d'un grand nombre de ses
+collègues.</p>
+
+<p>Toutefois, s'il fallait renoncer à ce qu'Ilia
+Brusch consentît à laisser effectuer sous
+son nom, par un autre que lui, le voyage
+qu'il avait entrepris, il existait peut-être
+un moyen terme d'arriver au même but.
+Dans l'impossibilité d'être Ilia Brusch,
+Karl Dragoch ne pouvait-il se contenter
+de prendre passage à son bord? Qui ferait
+attention au compagnon d'un homme
+devenu presque célèbre et qui monopoliserait
+par conséquent à son profit l'intérêt
+général? Et même, si quelqu'un laissait
+par inadvertance tomber un regard distrait
+sur ce compagnon obscur, était-il
+admissible qu'il établît le moindre rapprochement
+entre ce vague inconnu et le policier,
+qui accomplirait ainsi sa mission dans
+une ombre protectrice?</p>
+
+<p>Ce projet longuement examiné, Karl
+Dragoch, en dernière analyse, le jugea
+excellent, et résolut de le réaliser. On a
+vu avec quelle maëstria il avait machiné
+sa scène initiale, mais cette scène eût été,
+au besoin, suivie de beaucoup d'autres.
+S'il l'avait fallu, Ilia Brusch eût été traîné
+chez le commissaire, emprisonné même
+sous de spécieux prétextes, effrayé de cent
+façons. Karl Dragoch, on peut en être sûr,
+eût joué de l'arbitraire sans remords, jusqu'au
+moment où le pêcheur, terrifié, n'aurait
+plus vu qu'un sauveur dans le passager
+qu'il repoussait.</p>
+
+<p>Le détective s'estimait heureux, toutefois,
+d'avoir triomphé sans employer cette
+violence morale et sans continuer la comédie
+plus loin que le premier acte.</p>
+
+<p>Maintenant, il était dans la place, bien
+certain que, s'il faisait mine de vouloir la
+quitter, son hôte s'opposerait à son départ
+avec autant d'énergie qu'il s'était opposé à
+son entrée. Restait à tirer parti de la situation.</p>
+
+<p>Pour cela, Karl Dragoch n'avait qu'à se
+laisser entraîner par le courant. Pendant
+que son compagnon pêcherait ou godillerait,
+il surveillerait le fleuve, où rien d'anormal
+n'échapperait à son regard expérimenté.
+Chemin faisant, il s'aboucherait
+avec ses hommes disséminés le long des
+rives. A la première nouvelle d'un délit ou
+d'un crime, il se séparerait d'Ilia Brusch
+pour se lancer sur les traces des malfaiteurs,
+et il en serait au besoin de même, si,
+en l'absence de tout crime ou de tout délit,
+un indice suspect attirait son attention.</p>
+
+<p>Tout cela était sagement combiné et,
+plus il y pensait, plus Karl Dragoch s'applaudissait
+de son idée, qui, en lui assurant
+l'incognito sur toute la longueur du
+Danube, multipliait les chances du succès.</p>
+
+<p>Malheureusement, en raisonnant ainsi,
+le détective ne tenait pas compte du hasard.
+Il ne se doutait guère qu'une série de faits
+des plus singuliers allait, dans peu de jours,
+aiguiller ses recherches dans une direction
+imprévue et donner à sa mission une ampleur
+inattendue.</p>
+
+<br><br><br>
+<a name="VI"></a>
+<h3>VI</h3>
+
+<h3>LES YEUX BLEUS.</h3>
+
+
+<p>En quittant la barge, Karl Dragoch
+gagna les quartiers du centre. Il connaissait
+Ratisbonne, et c'est sans hésiter sur la
+direction à suivre qu'il s'engagea à travers
+les rues silencieuses, flanquées ça et là de
+donjons féodaux à dix étages, de cette cité
+jadis bruyante, que n'anime plus guère une
+population tombée à vingt-six mille âmes.</p>
+
+<p>Karl Dragoch ne songeait pas à visiter
+la ville, comme le croyait Ilia Brusch. Ce
+n'est pas en qualité de touriste qu'il voyageait.
+A peu de distance du pont, il se
+trouva en face du Dom, la cathédrale aux
+tours inachevées, mais il ne jeta qu'un
+coup d'oeil distrait sur son curieux portail
+de la fin du XVe siècle. Assurément, il n'irait
+pas admirer, au Palais des Princes de
+Tour et Taxis, la chapelle gothique et le
+cloître ogival, pas plus que la bibliothèque
+de pipes, bizarre curiosité de cet ancien
+couvent. Il ne visiterait pas davantage le
+Rathhaus, siège de la Diète autrefois, et
+aujourd'hui simple Hôtel de Ville, dont la
+salle est ornée de vieilles tapisseries, et où
+la chambre de torture avec ses divers appareils
+est montrée, non sans orgueil, par le
+concierge de l'endroit. Il ne dépenserait
+pas un <i>trinkgeld</i>, le pourboire allemand,
+à payer les services d'un cicérone. Il n'en
+avait pas besoin, et c'est sans le secours
+de personne qu'il se rendit au Bureau des
+Postes, où plusieurs lettres l'attendaient
+à des initiales convenues. Karl Dragoch,
+ayant lu ces lettres, sans que son visage
+décelât aucun sentiment, se disposait à
+sortir du bureau, lorsqu'un homme assez
+vulgairement vêtu l'accosta sur la porte.</p>
+
+<p>Cet homme et Dragoch se connaissaient,
+car celui-ci d'un geste arrêta le
+nouveau venu au moment où il allait
+prendre la parole. Ce geste signifiait évidemment:
+«Pas ici.» Tous deux se dirigèrent
+vers une place voisine.</p>
+
+<p>«Pourquoi ne m'as-tu pas attendu sur
+le bord du fleuve? demanda Karl Dragoch,
+quand il s'estima à l'abri des oreilles
+indiscrètes.</p>
+
+<p>&mdash;Je craignais de vous manquer, lui
+fut-il répondu. Et, comme je savais que
+vous deviez venir à la poste....</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, te voilà, c'est l'essentiel, interrompit
+Karl Dragoch. Rien de neuf?</p>
+
+<p>&mdash;Rien.</p>
+
+<p>&mdash;Pas même un vulgaire cambriolage
+dans la région?</p>
+
+<p>&mdash;Ni dans la région, ni ailleurs, le long
+du Danube s'entend.</p>
+
+<p>&mdash;A quand remontent tes dernières nouvelles?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas deux heures que j'ai reçu
+un télégramme de notre bureau central de
+Budapest. Calme plat sur toute la ligne.</p>
+
+<p>Karl Dragoch réfléchit un instant.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas aller au Parquet de ma part.
+Tu donneras ton nom, Friedrick Ulhmann,
+et tu prieras qu'on te tienne au courant s'il
+survenait la moindre chose. Tu partiras
+ensuite pour Vienne.</p>
+
+<p>&mdash;Et nos hommes?</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en charge. Je les verrai au passage.
+Rendez-vous à Vienne, d'aujourd'hui
+en huit, c'est le mot d'ordre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous laisserez donc le haut fleuve
+sans surveillance? demanda Ulhmann.</p>
+
+<p>&mdash;Les polices locales y suffiront, répondit
+Dragoch, et nous accourrons à la moindre
+alerte. Jusqu'ici, d'ailleurs, il ne s'est
+jamais rien passé, au-dessus de Vienne, qui
+soit de notre compétence. Pas si bêtes, nos
+bonshommes, d'opérer si loin de leur base.</p>
+
+<p>&mdash;Leur base?... répéta Ulhmann. Auriez-vous
+des renseignements particuliers?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai, en tous cas, une opinion.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est?...</p>
+
+<p>&mdash;Trop curieux!... Quoi qu'il en soit, je
+te prédis que nous débuterons entre Vienne
+et Budapest.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi là plutôt qu'ailleurs?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que c'est là que le dernier
+crime a été commis. Tu sais bien, ce fermier
+qu'ils ont fait «chauffer» et qu'on
+a retrouvé brûlé jusqu'aux genoux.</p>
+
+<p>&mdash;Raison de plus pour qu'ils opèrent
+ailleurs la prochaine fois.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que?...</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'ils se diront que le district
+où ce crime a été perpétré doit être tout
+spécialement surveillé. Ils iront donc plus
+loin tenter la fortune. C'est ce qu'ils ont
+fait jusqu'ici. Jamais deux fois de suite au
+même endroit.»</p>
+
+<p>&mdash;Ils ont raisonné comme des bourriques,
+et tu les imites, Friedrick Ulhmann,
+répliqua Karl Dragoch. Mais c'est bien
+sur leur sottise que je compte. Tous les
+journaux, comme tu as dû le voir, m'ont
+attribué un raisonnement analogue. Ils ont
+publié avec un parfait ensemble que je
+quittais le Danube supérieur, où, selon moi,
+les malfaiteurs ne se risqueraient pas
+à revenir, et que je partais pour la Hongrie
+méridionale. Inutile de te dire qu'il n'y a
+pas un mot de vrai là-dedans, mais tu
+peux être sûr que ces communications tendancieuses
+n'ont pas manqué de toucher
+les intéressés.</p>
+
+<p>&mdash;Vous en concluez?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'ils n'iront pas du côté de la Hongrie
+méridionale se jeter dans la gueule
+du loup.</p>
+
+<p>&mdash;Le Danube est long, objecta Ulhmann.
+Il y a la Serbie, la Roumanie, la Turquie...</p>
+
+<p>&mdash;Et la guerre?.. Rien à faire par là
+pour eux. Nous verrons bien, au surplus.</p>
+
+<p>Karl Dragoch garda un instant le silence.</p>
+
+<p>&mdash;A-t-on ponctuellement suivi mes instructions?
+reprit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Ponctuellement.</p>
+
+<p>&mdash;La surveillance du fleuve a été continuée?</p>
+
+<p>&mdash;Jour et nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Et l'on n'a rien découvert de suspect?</p>
+
+<p>&mdash;Absolument rien. Toutes les barges,
+tous les chalands ont leurs papiers en
+règle. A ce propos, je dois vous dire que
+ces opérations de contrôle soulèvent beaucoup
+de murmures. La batellerie proteste,
+et, si vous voulez mon opinion, je trouve
+qu'elle n'a pas tort. Les bateaux n'ont rien
+avoir dans ce que nous cherchons. Ce n'est
+pas sur l'eau que des crimes sont commis.</p>
+
+<p>Karl Dragoch fronça les sourcils.</p>
+
+<p>&mdash;J'attache une grande importance à
+la visite des barges, des chalands et même
+des plus petites embarcations, répliqua-t-il
+d'un ton sec. J'ajouterai, une fois pour
+toutes, que je n'aime pas les observations.</p>
+
+<p>Ulhmann fit le gros dos.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, Monsieur, dit-il.</p>
+
+<p>Karl Dragoch reprît:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais encore ce que je ferai...
+Peut-être m'arrêterai-je à Vienne. Peut-être
+pousserai-je jusqu'à Belgrade... Je ne suis
+pas fixé... Comme il importe de ne pas
+perdre de contact, tiens-moi au courant
+par un mot adressé en autant d'exemplaires
+qu'il sera nécessaire à ceux de nos
+hommes échelonnés entre Ratisbonne et
+Vienne.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, Monsieur, répondit Ulhmann.
+Et moi?.. Où vous reverrai-je?</p>
+
+<p>&mdash;A Vienne, dans huit jours, je te l'ai
+dit, répondit Dragoch.</p>
+
+<p>Il réfléchit quelques instants.</p>
+
+<p>&mdash;Tu peux te retirer, ajouta-t-il. Ne
+manque pas de passer au Parquet et prends
+ensuite le premier train.</p>
+
+<p>Ulhmann s'éloignait déjà. Karl Dragoch
+le rappela.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as entendu parler d'un certain
+Ilia Brusch? interrogea-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Ce pêcheur qui s'est engagé à descendre
+le Danube la ligne à la main?</p>
+
+<p>&mdash;Précisément. Eh bien, si tu me vois
+avec lui, n'aie pas l'air de me connaître.»</p>
+
+<p>Là-dessus, ils se séparèrent, Friedrick
+Ulhmann disparut vers le haut quartier,
+tandis que Karl Dragoch se dirigeait vers
+l'hôtel de la Croix-d'Or, où il comptait
+dîner.</p>
+
+<p>Une dizaine de convives, causant de
+choses et d'autres, étaient déjà à table,
+lorsqu'il prit place à son tour. S'il mangea
+de grand appétit, Karl Dragoch ne se
+mêla point à la conversation. Il écoutait,
+par exemple, en homme qui a l'habitude
+de prêter l'oreille à tout ce qu'on dit autour
+de lui. Aussi ne put-il manquer d'entendre,
+quand l'un des convives demanda à son
+voisin:</p>
+
+<p>«Eh bien, cette fameuse bande, on n'en
+a donc pas de nouvelles?</p>
+
+<p>&mdash;Pas plus que du fameux Brusch, répondit
+l'autre. On attendait son passage à Ratisbonne,
+et il n'a pas encore été signalé.</p>
+
+<p>&mdash;C'est singulier.</p>
+
+<p>&mdash;A moins que Brusch et le chef de
+la bande ne fassent qu'un.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez rire?</p>
+
+<p>&mdash;Eh!.. qui sait?..»</p>
+
+<p>Karl Dragoch avait vivement relevé les
+yeux. C'était la seconde fois que cette
+hypothèse, décidément dans l'air, venait
+s'imposer à son attention. Mais il eut comme
+un imperceptible haussement d'épaules, et
+acheva son dîner sans prononcer une
+parole. Plaisanterie que tout cela. D'ailleurs,
+il était bien renseigné, ce bavard, qui
+ne connaissait même pas l'arrivée d'Ilia
+Brusch à Ratisbonne.</p>
+
+<p>Son dîner terminé, Karl Dragoch redescendit
+vers les quais. Là, au lieu de regagner
+tout de suite la barge, il s'attarda
+quelques instants sur le vieux pont de
+pierre qui réunit Ratisbonne à Stadt-am-Hof,
+son faubourg, et laissa errer son
+regard sur le fleuve, où quelques bateaux
+glissaient encore en se hâtant de profiter de
+la lumière mourante du jour.</p>
+
+<p>Il s'oubliait dans cette contemplation,
+quand une main se posa sur son épaule, en
+même temps que l'interpellait une voix
+familière.</p>
+
+<p>«Il faut croire, monsieur Jaeger, que
+tout cela vous intéresse.</p>
+
+<p>Karl Dragoch se retourna et vit, en face
+de lui, Ilia Brusch, qui le regardait en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit-il, tout ce mouvement du
+fleuve est curieux. Je ne me lasse pas de
+l'observer.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! monsieur Jaeger, dit Ilia Brusch.
+cela vous intéressera davantage, lorsque
+nous arriverons sur le bas fleuve, où les
+bateaux sont plus nombreux. Vous verrez,
+quand nous serons aux Portes de Fer!..
+Les connaissez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit Dragoch.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut avoir vu cela! déclara Ilia
+Brusch. S'il n'y a pas au monde un plus
+beau fleuve que le Danube, il n'y a pas, sur
+tout le cours du Danube, un plus bel endroit
+que les Portes de Fer!..</p>
+
+<p>Cependant la nuit était devenue complète.
+La grosse montre d'Ilia Brusch marquait
+plus de neuf heures.</p>
+
+<p>&mdash;J'étais en bas, dans la barge, lorsque
+je vous ai aperçu sur le pont, monsieur Jaeger,
+dit-il. Si je suis venu vous trouver,
+c'est pour vous rappeler que nous partons
+demain de très bonne heure, et que nous
+ferions bien, par conséquent, d'aller nous
+coucher.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous suis, monsieur Brusch,
+approuva Karl Dragoch.</p>
+
+<p>Tous deux descendirent vers la rive.
+Comme ils tournaient l'extrémité du pont,
+le passager de dire:</p>
+
+<p>&mdash;Et la vente de notre poisson, monsieur
+Brusch?.. Êtes-vous satisfait?</p>
+
+<p>&mdash;Dites enchanté, monsieur Jaeger! Je
+n'ai pas à vous remettre moins de quarante
+et un florins!.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui fera soixante-huit, avec les
+vingt-sept précédemment encaissés. Et
+nous ne sommes, qu'à Ratisbonne!.. Eh!
+eh! monsieur Brusch, l'affaire ne me paraît
+pas si mauvaise!</p>
+
+<p>&mdash;J'en arrive à le croire,» reconnut le
+pêcheur.</p>
+
+<p>Un quart d'heure plus tard, tous deux
+dormaient l'un près de l'autre, et, au soleil
+levant, l'embarcation était déjà à cinq kilomètres
+de Ratisbonne.</p>
+
+<p>En aval de cette ville, les rives du Danube
+présentent des aspects très différents. Sur
+la droite se succèdent à perte de vue de
+fertiles plaines, une riche et productive
+campagne, où ne manquent ni les fermes,
+ni les villages, tandis que, sur la gauche,
+se massent des forêts profondes et s'étagent
+des collines qui vont se souder au Bohmerwald.</p>
+
+<p>En passant, M. Jaeger et Ilia Brusch
+purent apercevoir, au-dessus de la bourgade
+de Donaustauf, le Palais d'été des
+Princes de Tour et Taxis, et le vieux château
+épiscopal de Ratisbonne, puis, au delà,
+sur le Savaltorberg, le Walhalla, ou «Séjour
+des élus», sorte de Parthénon égaré sous
+le ciel bavarois, qui n'est point celui de
+l'Attique, et dont la construction est due
+au roi Louis. A l'intérieur, c'est un musée,
+où figurent les bustes des héros de la Germanie,
+musée moins admirable que les
+belles dispositions architecturales de l'extérieur.
+Si le Walhalla ne vaut pas, en effet,
+le Parthénon d'Athènes, il l'emporte sur
+celui dont les Écossais ont décoré une des
+collines d'Édimbourg, la «vieille enfumée».</p>
+
+<p>Longue est la distance séparant Ratisbonne
+de Vienne, lorsqu'on suit les méandres
+du Danube. Cependant, sur cette route
+liquide de près de quatre cent soixante-quinze
+kilomètres, les cités de quelque importance
+sont rares. On ne trouve guère
+a signaler que Straubing, entrepôt agricole
+de la Bavière, où la barge s'arrêta le
+soir du 18 août; Passau, où elle arriva le
+20, et Lintz qu'elle dépassa dans la journée
+du 21. En dehors de ces villes, dont les
+deux dernières ont une certaine valeur
+stratégique, mais dont aucune n'atteint
+vingt mille âmes il n'existe que d'insignifiantes
+agglomérations.</p>
+
+<p>A défaut des oeuvres de l'homme, le touriste
+a, du moins, pour se défendre contre
+l'ennui, le spectacle toujours varié des rives
+du grand fleuve. Au-dessous de Straubing,
+où il s'étale déjà sur une largeur de quatre
+cents mètres, le Danube ne cesse de se
+resserrer, tandis que les premières ramifications
+des Alpes Rhétiques surélèvent
+peu à peu la rive droite.</p>
+
+<p>A Passau, bâtie au confluent de trois
+cours d'eau, le Danube, l'Inn et l'Ils, dont
+les deux premiers comptent parmi les plus
+importants de l'Europe, on quitte l'Allemagne,
+et cette même rive droite devient autrichienne
+dans l'aval immédiat de la ville,
+tandis que c'est seulement quelques kilomètres
+plus bas, au confluent de la Dadelsbach,
+que la rive gauche commence à faire
+partie de l'empire des Habsbourg. En ce
+point, le lit du fleuve est réduit à une étroite
+vallée de deux cents mètres environ qui va
+le conduire jusqu'à Vienne, tantôt s'élargissant
+au point de permettre la formation
+de véritables lacs parsemés d'îles et d'îlots,
+tantôt rapprochant plus encore ses parois
+entre lesquelles grondent les eaux furieuses.</p>
+
+<p>Ilia Brusch paraissait n'accorder aucun
+intérêt à cette succession de spectacles
+changeants et toujours sublimes, et semblait
+uniquement préoccupé d'activer de
+toute la vigueur de ses bras l'allure de son
+embarcation. L'attention qu'il lui fallait
+apporter à la conduite de la barge eût,
+d'ailleurs, suffi à excuser son indifférence.
+Outre les difficultés résultant des bancs de
+sable, difficultés qui sont monnaie courante
+de la navigation danubienne, il en
+avait à vaincre de plus sérieuses. Quelques
+kilomètres avant Passau, il avait dû
+affronter les rapides de Wilshofen, puis,
+cent cinquante kilomètres plus bas, un peu
+au-dessous de Grein, l'une des villes les
+plus misérables de la Haute-Autriche, ce
+furent ceux autrement redoutables du Strudel
+et du Wirbel.</p>
+
+<p>En cet endroit, la vallée devient un étroit
+couloir limité par des parois sauvages,
+entre lesquelles se précipitent les eaux
+bouillonnantes. Autrefois, de nombreux
+récifs rendaient ce passage des plus dangereux,
+et il n'était pas rare que la batellerie
+y éprouvât de graves dommages. Maintenant,
+le danger a notablement diminué. On
+a fait sauter à la mine les plus gênantes
+des roches qui s'échelonnaient d'une rive à
+l'autre. Les rapides ont perdu de leur
+fureur, les remous n'attirent plus les bateaux
+dans leurs tourbillons avec la même
+violence, et les catastrophes sont devenues
+moins fréquentes. Beaucoup de précautions,
+cependant, sont encore à prendre,
+autant pour les grands chalands que pour
+les petites embarcations.</p>
+
+<p>Tout cela n'était pas pour embarrasser
+Ilia Brusch. Il suivait les passes, évitait les
+bancs de sable, dominait les remous et les
+rapides, avec une étonnante habileté. Cette
+habileté, Karl Dragoch l'admirait, mais il
+ne laissait pas aussi d'être surpris qu'un
+simple pêcheur eût une science si parfaite
+du Danube et de ses traîtresses surprises.</p>
+
+<p>Si Ilia Brusch étonnait Karl Dragoch, la
+réciproque n'était pas moins vraie. Le
+pêcheur admirait, sans y rien comprendre,
+l'étendue des relations de son passager.
+Si infime que fût le lieu choisi pour la
+halte du soir, il était rare que M. Jaeger
+n'y trouvât pas quelqu'un de connaissance.
+A peine la barge était-elle amarrée, il sautait
+à terre et presque aussitôt il était abordé
+par une ou deux personnes. Jamais, du
+reste, il ne s'oubliait en de longues conversations.
+Après un échange de quelques
+mots, les interlocuteurs se séparaient, et
+M. Jaeger réintégrait la barge, tandis que
+les étrangers s'éloignaient.
+A la fin Ilia Brusch n'y put tenir.</p>
+
+<p>«Vous ayez donc des amis un peu partout,
+monsieur Jaeger? demanda-t-il un
+jour.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, monsieur Brusch, répondit
+Karl Dragoch. Cela tient à ce que j'ai souvent
+parcouru ces contrées.</p>
+
+<p>&mdash;En touriste, monsieur Jaeger?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur Brusch, pas en touriste.
+Je voyageais à cette époque pour une
+maison de commerce de Budapest, et, dans
+ce métier-là, non seulement on voit du pays,
+mais on se crée de nombreuses relations,
+vous le savez.»</p>
+
+<p>Tels furent les seuls incidents&mdash;si l'on
+peut appeler cela des incidents&mdash;qui marquèrent
+le voyage du 18 au 24 août. Ce
+jour-là, après une nuit passée le long de
+la rive, loin de tout village, en dessous de
+la petite ville de Tulln, Ilia Brusch se remit
+en route avant l'aube, ainsi qu'il en avait
+coutume. Cette journée ne devait pas être
+pareille aux précédentes. Le soir même,
+en effet, on serait à Vienne, et, pour la première
+fois, depuis huit jours, Ilia Brusch
+allait pêcher, afin de ne pas décevoir
+les admirateurs qu'il ne pouvait manquer
+d'avoir dans la capitale, où il avait eu soin
+de faire annoncer son arrivée par les cent
+voix de la Presse.</p>
+
+<p>D'ailleurs, ne fallait-il pas penser aux
+intérêts de M. Jaeger, trop négligés pendant
+cette semaine de navigation acharnée?
+Bien qu'il ne se plaignit pas, ainsi qu'il s'y
+était engagé, celui-ci ne devait pas être
+content, Ilia Brusch le comprenait de reste,
+et c'est pour être en mesure de lui donner
+au moins une apparence de satisfaction,
+qu'il s'était arrangé de manière à n'avoir
+qu'une trentaine de kilomètres à franchir
+durant cette dernière journée. Ainsi, malgré
+la diminution de sa vitesse, il lui serait
+quand même possible d'atteindre Vienne
+d'assez bonne heure pour tirer parti du produit
+de sa pêche.</p>
+
+<p>Au moment où Karl Dragoch sortit de la
+cabine, le butin était déjà abondant, mais le
+pêcheur devait faire mieux encore. Vers
+onze heures, sa ligne ramena un brochet
+de vingt livres. C'était une pièce royale qui
+obtiendrait sûrement un haut prix des
+amateurs viennois.</p>
+
+<p>Enhardi par ce succès, Ilia Brusch voulut
+tenter la chance une dernière fois, ce en
+quoi il eut grand tort, ainsi que l'événement
+le prouva. </p>
+
+<p>Comment s'y prit-il? Il eût été bien incapable
+de le dire. Le fait est que, lui, toujours
+si adroit, eut à ce moment un coup
+malheureux. Que ce soit le résultat d'un
+instant de distraction ou pour toute autre
+cause, sa ligne, fut mal lancée, et l'hameçon,
+violemment ramené, vint frapper son visage
+où il traça un sillon sanglant. Ilia Brusch
+poussa un cri de douleur.</p>
+
+<p>Après avoir labouré les chairs, l'hameçon,
+continuant sa route, agrippa au passage
+les lunettes aux grands verres noirs que
+le pêcheur portait jour et nuit, et cet instrument,
+ enlevé comme une plume, se mit
+à décrire des courbes éperdues à quelques
+centimètres au-dessus de la surface de l'eau.</p>
+
+<p>Étouffant une exclamation de dépit, Ilia
+Brusch, après un coup d'oeil plein d'inquiétude
+à l'adresse de M. Jaeger, eut tôt fait
+de ramener à lui les lunettes vagabondes,
+qu'il s'empressa de remettre à leur place
+primitive. Alors seulement il parut soulagé.</p>
+
+<p>Cet incident n'avait duré que quelques
+secondes, mais ces quelques secondes
+avaient suffi à Karl Dragoch pour constater
+que son hôte possédait de magnifiques yeux
+bleus, dont le regard très vif semblait peu
+compatible avec une vue maladive.</p>
+
+<p>Le détective ne put faire autrement que de
+réfléchir à cette singularité, son tempérament
+le portant à réfléchir sur tous les
+sujets qui sollicitaient son attention, et ses
+réflexions ne furent pas terminées après
+que les yeux bleus eurent disparu de nouveau
+derrière l'écran noir qui les dissimulait
+habituellement. Il est inutile de dire
+qu'Ilia Brusch ne pêcha pas davantage ce
+jour-là. Son estafilade, plus douloureuse
+que grave, sommairement pansée, il rangea
+avec soin ses engins, tandis que le bateau
+suivait tout seul le fil du courant, puis ce
+fut l'heure du déjeuner.</p>
+
+<p>Peu d'instants auparavant, on était passé
+au pied du Kalhemberg, mont de trois cent
+cinquante mètres, dont le sommet domine la
+ville de Vienne. Maintenant, plus on avançait,
+plus l'animation des rives annonçait
+l'approche d'une importante cité. Les villas,
+tout d'abord, s'étaient succédé, de plus en
+plus rapprochées. Puis, des usines avaient
+souillé le ciel des fumées de leurs hautes
+cheminées. Bientôt Ilia Brusch et son compagnon
+aperçurent quelques fiacres mettant
+dans cette banlieue une note franchement
+urbaine.</p>
+
+<p>Dès les premières heures de l'après-midi,
+la barge dépassa Nussdorf, point où
+s'arrêtent les bateaux à vapeur, en raison
+de leur tirant d'eau. La modeste embarcation
+du pêcheur avait à cet égard de moindres
+exigences. D'ailleurs, elle ne contenait
+pas, comme les dampsschiffs, des
+voyageurs, qui eussent exigé d'être transportés
+par le canal jusqu'au coeur même de
+la ville.</p>
+
+<p>Libre de ses mouvements, Ilia Brusch
+suivit le grand bras du Danube. Avant
+quatre heures, il s'arrêtait près de la rive
+et frappait son amarre à l'un des arbres
+du Prater, promenade fameuse, qui est à
+Vienne ce que le Bois de Boulogne est à
+Paris.</p>
+
+<p>«Qu'avez-vous donc aux yeux, monsieur
+Brusch? demanda à ce moment Karl Dragoch
+qui, depuis l'incident des lunettes,
+n'avait prononcé que de rares paroles.</p>
+
+<p>Ilia Brusch interrompit son travail et se
+tourna vers son passager.</p>
+
+<p>&mdash;Aux yeux? répéta-t-il d'un ton interrogatif.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, aux yeux, dit M. Jaeger. Ce n'est
+pas pour votre plaisir, je suppose, que vous
+portez ces lunettes noires?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit Ilia Brusch, mes lunettes!..
+J'ai la vue faible, et la lumière me fait mal,
+voilà tout.»</p>
+
+<p>La vue faible?.. Avec des yeux pareils!..</p>
+
+<p>Son explication donnée, Ilia Brusch
+acheva d'amarrer sa barge. Son passager
+le regardait faire d'un air songeur.</p>
+
+<br><br><br>
+<a name="VII"></a>
+
+<h3>VII</h3>
+
+
+<h3>CHASSEURS ET GIBIERS.</h3>
+
+<p>Quelques promeneurs animaient, en cette
+après-midi d'août, la rive du Danube, qui
+forme, au Nord-Est, l'extrême limite de la
+promenade du Prater. Ces promeneurs guettaient-ils
+Ilia Brusch? Probablement, celui-ci
+ayant eu soin de faire préciser à l'avance
+par les journaux le lieu et presque l'heure
+de son arrivée. Mais comment les curieux,
+disséminés sur un aussi vaste espace, découvriraient-ils
+la barge que rien ne signalait
+à leur attention?</p>
+
+<p>Ilia Brusch avait prévu cette difficulté. Dès
+que son embarcation fut amarrée, il s'empressa
+de dresser un mât portant une longue
+banderolle sur laquelle on pouvait lire:
+<i>Ilia Brusch, Lauréat du concours de Sigmaringen</i>;
+puis, sur le toit du rouf, il fit, des
+poissons capturés pendant la matinée, une
+sorte d'étalage, en donnant au brochet la
+place d'honneur.</p>
+
+<p>Cette réclame à l'américaine eut un
+résultat immédiat. Quelques badauds s'arrêtèrent
+en face de la barge et la contemplèrent
+d'un air désoeuvré. Ces premiers
+badauds en attirant d'autres, le rassemblement
+prit en quelques instants des proportions
+telles que les véritables curieux
+ne purent faire autrement que de le remarquer.
+Ils accoururent, et, en voyant tous
+ces gens se hâter dans la même direction,
+d'autres se mirent à courir à leur exemple
+sans savoir pourquoi. En moins d'un quart
+d'heure, cinq cents personnes étaient groupées
+en face de la barge. Ilia Brusch n'avait
+jamais rêvé pareil succès:</p>
+
+<p>Entre ce public et le pêcheur, le dialogue
+ne tarda pas à s'engager.</p>
+
+<p>«Monsieur Brusch? demanda un des
+assistants.</p>
+
+<p>&mdash;Présent, répondit l'interpellé.</p>
+
+<p>&mdash;Permettez-moi de me présenter.
+M. Claudius Roth, un de vos collègues de
+la Ligue Danubienne.</p>
+
+<p>&mdash;Enchanté, monsieur Roth!</p>
+
+<p>&mdash;Plusieurs autres de nos collègues sont
+ici, d'ailleurs. Voici M. Hanisch, M. Tietze,
+M. Hugo Zwiedinek, sans compter ceux que
+je ne connais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, par exemple, Mathias Kasselick,
+de Budapest, dit un spectateur.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, ajouta un autre, Wilhelm
+Bickel, de Vienne.</p>
+
+<p>&mdash;Ravi, Messieurs, d'être en pays de
+connaissance, s'écria Ilia Brusch.</p>
+
+<p>Les demandes et les réponses se croisèrent.
+La conversation devint générale.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez fait bon voyage, monsieur
+Brusch?</p>
+
+<p>&mdash;Excellent.</p>
+
+<p>&mdash;Voyage rapide, en tous cas. On ne vous
+attendait pas si tôt.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a pourtant quinze jours que je suis
+en route.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais il y a loin de Donaueschingen
+à Vienne!</p>
+
+<p>&mdash;Neuf cents kilomètres, à peu près, ce
+qui fait une soixantaine de kilomètres par
+jour en moyenne.</p>
+
+<p>&mdash;Le courant les fait à peine en vingt-quatre
+heures.</p>
+
+<p>&mdash;Ça dépend des endroits.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai. Et votre poisson? Le vendez-vous
+facilement?</p>
+
+<p>&mdash;A merveille.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous êtes content?</p>
+
+<p>&mdash;Très content.</p>
+
+<p>&mdash;Aujourd'hui, votre pêche est fort belle.
+Il y a surtout un brochet superbe.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas mal, en effet.</p>
+
+<p>&mdash;Combien le brochet?</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'il vous plaira de le payer. Je
+vais, si vous le voulez bien, mettre mon
+poisson aux enchères, en gardant le brochet
+pour la fin.</p>
+
+<p>&mdash;Pour la bonne bouche, traduisit un
+plaisant.</p>
+
+<p>&mdash;Excellente idée! s'écria M. Roth. L'acquéreur
+du brochet, au lieu d'en manger
+la chair, pourra, s'il le préfère, le faire
+empailler, en souvenir d'Ilia Brusch!»</p>
+
+<p>Ce petit discours obtint un grand succès
+et les enchères commencèrent avec animation.
+Un quart d'heure plus tard, le pêcheur
+avait encaissé une somme rondelette, à
+laquelle le fameux brochet n'avait pas contribué
+pour moins de trente-cinq florins.</p>
+
+<p>La vente terminée, la conversation continua
+entre le lauréat et le groupe d'admirateurs
+qui se pressait sur la berge. Renseigné
+sur le passé, on s'enquérait de ses
+intentions pour l'avenir. Ilia Brusch répondait,
+d'ailleurs, avec complaisance, et
+annonçait, sans en faire mystère, qu'après
+avoir consacré à Vienne la journée du lendemain,
+il irait, le soir du jour suivant, coucher
+à Presbourg.</p>
+
+<p>Peu à peu, l'heure s'avançant, les curieux
+diminuèrent de nombre, chacun regagnant
+son dîner. Obligé de penser au sien, Ilia
+Brusch disparut dans le tôt, laissant son
+passager en pâture à l'admiration publique.</p>
+
+<p>C'est pourquoi deux promeneurs, attirés
+par le rassemblement qui comptait encore
+une centaine de personnes, n'aperçurent
+que Karl Dragoch, solitairement assis au-dessous
+de la banderolle qui annonçait <i>urbi
+et orbi</i> le nom et la qualité du lauréat de la
+Ligue Danubienne. L'un de ces nouveaux
+venus était un grand gaillard de trente
+ans environ, large d'épaules, chevelure et
+barbe blondes, de ce blond slave qui semble
+l'apanage de la race; l'autre, d'aspect
+robuste aussi, et remarquable par l'insolite
+carrure de ses épaules, était plus âgé, et
+ses cheveux grisonnants montraient qu'il
+avait dépassé la quarantaine.</p>
+
+<p>Au premier regard que le plus jeune de
+ces personnages jeta vers la barge, il tressaillit
+et fit un rapide mouvement de recul,
+en entraînant son compagnon en arrière.</p>
+
+<p>« C'est lui, dit-il, d'une voix étouffée, dès
+qu'ils furent sortis de la foule.</p>
+
+<p>&mdash;Tu crois?</p>
+
+<p>&mdash;Sûr! Tu ne l'as donc pas reconnu?</p>
+
+<p>&mdash;Comment l'aurais-je reconnu? Je ne
+l'ai jamais vu.</p>
+
+<p>Un instant de silence suivit. Les deux
+interlocuteurs réfléchissaient.</p>
+
+<p>&mdash;Il est seul dans la barque? demanda le
+plus âgé.</p>
+
+<p>&mdash;Tout seul.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est bien la barque d'Ilia Brusch?</p>
+
+<p>&mdash;Pas d'erreur possible. Le nom est
+inscrit sur la banderolle.</p>
+
+<p>&mdash;C'est à n'y rien comprendre.</p>
+
+<p>Après un nouveau silence, ce fut le plus
+jeune qui reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait donc lui qui fait ce voyage à
+grand orchestre sous le nom d'Ilia Brusch?</p>
+
+<p>&mdash;Dans quel but?</p>
+
+<p>Le personnage à la barbe blonde haussa
+les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Dans le but de parcourir le Danube
+incognito, c'est clair.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! fit son compagnon grisonnant.</p>
+
+<p>&mdash;Ça ne m'étonnerait pas, dit l'autre.
+C'est un malin, Dragoch, et son coup aurait
+parfaitement réussi, sans le hasard qui nous
+a fait passer par ici.</p>
+
+<p>Le plus âgé des deux interlocuteurs
+paraissait mal convaincu.</p>
+
+<p>&mdash;C'est du roman, murmura-t-il entre ses
+dents.</p>
+
+<p>&mdash;Tout à fait, Titcha, tout à fait, approuva
+son compagnon, mais Dragoch aime
+assez les moyens romanesques. Nous tirerons,
+d'ailleurs, la chose au clair. On disait
+autour de nous que la barge resterait à
+Vienne demain toute la journée. Nous n'aurons
+qu'à revenir. Si Dragoch est toujours
+là, c'est que c'est bien lui qui est entré dans
+la peau d'Ilia Brusch.</p>
+
+<p>&mdash;Dans ce cas, demanda Titcha, que ferons-nous?</p>
+
+<p>Son interlocuteur ne répondit pas tout de
+suite.</p>
+
+<p>&mdash;Nous aviserons, » dit-il.</p>
+
+<p>Tous deux s'éloignèrent du côté de la
+ville, laissant la barge entourée d'un public
+de plus en plus clairsemé. La nuit s'écoula
+paisiblement pour Ilia Brusch et son passager.
+Quand celui-ci sortit de la cabine, il
+trouva le premier en train de faire subir à
+ses engins de pêche une révision générale.</p>
+
+<p>« Beau temps, monsieur Brusch, dit Karl
+Dragoch en manière de bonjour.</p>
+
+<p>&mdash;Beau temps, monsieur Jaeger, approuva
+Ilia Brusch.</p>
+
+<p>&mdash;Ne comptez-vous pas en profiter, monsieur
+Brusch, pour visiter la ville?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi non, monsieur Jaeger. Je ne
+suis pas curieux de mon naturel, et j'ai ici
+de quoi m'occuper toute la journée. Après
+deux semaines de navigation, ce n'est pas
+du luxe de remettre un peu d'ordre.</p>
+
+<p>&mdash;A votre aise, monsieur Brusch. Pour
+moi, je n'imiterai pas votre indifférence et
+je compte rester à terre jusqu'au soir.</p>
+
+<p>&mdash;Et bien vous ferez, monsieur Jaeger,
+approuva Ilia Brusch, puisque c'est à
+Vienne que vous demeurez. Peut-être avez-vous
+de la famille qui ne sera pas fâchée de
+vous voir.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une erreur, monsieur Brusch, je
+suis garçon.</p>
+
+<p>&mdash;Tant pis, monsieur Jaeger, tant pis.
+On n'est pas trop de deux pour porter le
+fardeau de la vie.</p>
+
+<p>Karl Dragoch se mit à rire.</p>
+
+<p>&mdash;Fichtre! monsieur Brusch, vous n'êtes
+pas gai, ce matin.</p>
+
+<p>&mdash;On a ses jours, monsieur Jaeger,
+répondit le pêcheur. Mais que cela ne vous
+empêche pas de vous amuser le mieux possible.</p>
+
+<p>&mdash;Je tâcherai, monsieur Brusch, » répondit
+Karl Dragoch en s'éloignant.</p>
+
+<p>A travers le Prater, il alla rejoindre la
+Haupt-Allée, rendez-vous des élégances
+viennoises pendant la saison. Mais, à
+cette époque de l'année, et à cette heure,
+la Haupt-Allée était presque déserte et
+il put hâter le pas sans être gêné par la
+foule.</p>
+
+<p>Il y avait, toutefois, assez de monde pour
+que son attention ne fût pas attirée par deux
+promeneurs qu'il croisa, en même temps que
+plusieurs autres, comme il arrivait à la
+hauteur du Constantins Hugel, colline artificielle
+dont on a jugé bon de varier la
+perspective du Prater. Sans s'occuper de
+ces deux promeneurs, Karl Dragoch continua
+tranquillement sa route, et, dix
+minutes plus tard, il entrait dans un petit
+café du rond-point du Prater, le Prater
+Stern en allemand. Il y était attendu. Un
+consommateur déjà attablé se leva, en l'apercevant,
+et vint à sa rencontre.</p>
+
+<p>«Bonjour, Ulhmann, dit Karl Dragoch.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, Monsieur, répondit Friedrich
+Ulhmann.</p>
+
+<p>&mdash;Toujours rien de neuf?</p>
+
+<p>&mdash;Toujours rien.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon. Cette fois, nous pouvons
+disposer de la journée et convenir mûrement
+de ce que nous devons faire.»</p>
+
+<p>Si Karl Dragoch n'avait pas remarqué les
+deux promeneurs de la Haupt-Allée, ceux-ci&mdash;les
+mêmes individus que le hasard avait
+conduits, la veille, près de la barge d'Ilia
+Brusch&mdash;l'avaient parfaitement vu, au
+contraire. D'un même mouvement ils avaient
+fait volte-face, après le passage du chef de
+la police danubienne, et l'avaient suivi, en
+gardant une distance suffisante pour éviter
+toute surprise. Quand Dragoch eut disparu
+dans le petit café, ils entrèrent dans un établissement
+semblable situé vis-à-vis du premier,
+de l'autre côté du rond-point, résolus
+à rester, s'il le fallait, toute la journée en
+embuscade.</p>
+
+<p>Leur patience fut mise à l'épreuve. Après
+avoir consacré plusieurs heures à convenir
+dans le détail de leurs faits et gestes, Dragoch
+et Ulhmann déjeunèrent sans se
+presser. Leur déjeuner terminé, désireux
+d'échapper à l'atmosphère étouffante de la
+salle, ils se firent servir à l'air libre la tasse
+de café devenue le complément indispensable
+de tout repas. Ils étaient en train de
+la savourer, quand Dragoch fit soudain un
+geste d'étonnement et, comme désireux de
+n'être pas reconnu, rentra rapidement dans
+l'intérieur du restaurant, d'où, à travers
+les rideaux du vitrage, il surveilla un homme
+qui traversait la place en ce moment.</p>
+
+<p>«C'est lui, Dieu me pardonne!» murmura
+Dragoch, en suivant des yeux Ilia
+Brusch.</p>
+
+<p>C'était Ilia Brusch, en effet, bien reconnaissable
+à sa figure rasée, à ses lunettes
+et à ses cheveux noirs comme ceux d'un
+Italien du Sud.</p>
+
+<p>Quand celui-ci se fut engagé dans la
+Kaiser-Josephstrasse, Dragoch vint rejoindre
+Ulhmann demeuré sur la terrasse,
+lui intima l'ordre de l'attendre autant qu'il
+serait nécessaire, et s'élança sur les traces
+du pêcheur.</p>
+
+<p>Ilia Brusch marchait, sans songer à se
+retourner, avec le calme d'une conscience
+paisible. D'un pas tranquille, il marcha
+jusqu'au bout de la Kaiser-Josephstrasse,
+puis, en droite ligne, à travers le parc de
+l'Augarten, il arriva à la Brigittenau. Quelques
+instants, il parut alors hésiter, et
+pénétra finalement dans une échoppe de
+sordide apparence ouvrant sa pauvre devanture
+dans l'une des plus misérables rues
+de ce quartier ouvrier.</p>
+
+<p>Une demi-heure plus tard il ressortait.
+Toujours filé, sans le savoir, par Karl Dragoch,
+qui ne manqua pas en passant de lire
+l'enseigne de la boutique où son compagnon
+de voyage venait de s'arrêter, il prit la
+Rembrandtgasse, puis, remontant la rive
+gauche du canal, atteignit la Praterstrasse,
+qu'il suivit jusqu'au rond-point. Là, il tourna
+délibérément à droite et s'éloigna par la
+Haupt-Allée, sous les arbres du Prater. Il
+rentrait évidemment à bord de la barge, et
+Karl Dragoch jugea inutile de continuer
+plus longtemps sa filature.</p>
+
+<p>Celui-ci revint donc au petit café, devant
+lequel Friedrich Ulhmann l'avait fidèlement
+attendu.</p>
+
+<p>«Connais-tu un juif du nom de Simon
+Klein? demanda-t-il en l'abordant.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, répondit Ulhmann.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que ce juif?</p>
+
+<p>&mdash;Pas grand'chose de bon. Brocanteur,
+usurier, au besoin receleur, je crois que
+ces trois mots le peignent du haut en bas.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien ce que je pensais, murmura
+Dragoch, qui paraissait plongé en de profondes
+réflexions.</p>
+
+<p>Après un instant, il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Combien d'hommes avons-nous ici?</p>
+
+<p>&mdash;Une quarantaine, répondit Ulhmann.</p>
+
+<p>&mdash;C'est suffisant. Écoute-moi bien. Il
+faut faire table rase de ce que nous avons
+dit ce matin. Je change mon plan, car, plus
+je vais, plus j'ai le pressentiment que l'affaire
+arrivera près de l'endroit, quel qu'il soit,
+où je serai moi-même.</p>
+
+<p>&mdash;Où vous serez?... Je ne comprends pas.</p>
+
+<p>&mdash;C'est inutile. Tu échelonneras tes
+hommes, deux par deux, sur la rive gauche
+du Danube de cinq en cinq kilomètres, en
+commençant à vingt kilomètres au delà
+de Presbourg. Leur mission unique sera
+de me surveiller. Aussitôt que le dernier
+échelon m'aura aperçu, les deux hommes
+qui le composent se hâteront d'aller cinq
+kilomètres en avant du premier, et ainsi de
+suite. C'est compris?... Qu'ils ne me manquent
+pas surtout!</p>
+
+<p>&mdash;Et moi? interrogea Ulhmann.</p>
+
+<p>&mdash;Toi, tu t'arrangeras pour ne pas me
+perdre de vue. Comme je suis dans une
+barque, au beau milieu du fleuve, ce n'est
+pas très difficile... Pour tes hommes, qu'ils
+prennent, bien entendu, en montant leur
+faction, tous les renseignements possibles.
+En cas de besoin, le poste informé d'un
+événement grave avisera les autres, dont
+il sera le point de concentration.</p>
+
+<p>&mdash;Compris.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on se mette en route dès ce soir, et
+que demain je trouve tes hommes à leur
+poste.</p>
+
+<p>&mdash;Ils y seront,» dit Ulhmann.</p>
+
+<p>Par deux et trois fois Karl Dragoch exposa
+son plan, sans se lasser, jusqu'au
+moment où, certain d'avoir été parfaitement
+saisi par son subordonné, il se décida,
+l'heure avançant, à regagner la barge.</p>
+
+<p>Dans le petit café, de l'autre côté de la
+place, les deux promeneurs du Prater
+n'avaient pas interrompu leur espionnage.
+Ils avaient vu Dragoch sortir, sans en
+soupçonner la raison, Ilia Brusch n'ayant
+pas plus attiré leur attention que ne l'aurait
+fait tout autre passant. Leur premier mouvement
+avait été de se lancer à sa poursuite,
+mais la présence de Friedrich Ulhmann
+les en avait empêchés. Rassurés,
+d'ailleurs, par l'attente de celui-ci, ils
+avaient eux-mêmes attendu, convaincus
+qu'ils ne tarderaient pas à voir revenir Karl
+Dragoch.</p>
+
+<p>Le retour du détective prouva qu'ils
+avaient justement raisonné, et, quand le
+détective disparut avec Ulhmann dans l'intérieur
+du café, ils restèrent aux aguets,
+jusqu'au moment où se séparèrent le chef
+de police et son subordonné.</p>
+
+<p>Laissant ce dernier remonter vers le
+centre, les deux acolytes s'attachèrent de
+nouveau à Karl Dragoch, et redescendirent
+à sa suite la Haupt-Allée, qu'ils avaient suivie
+le matin même en sens contraire. Après
+trois quarts d'heure de marche, ils s'arrêtèrent.
+La ligne d'arbres bordant la berge
+du Danube apparaissait alors. Il ne pouvait
+être douteux que Dragoch regagnât son
+embarcation.</p>
+
+<p>«Inutile d'aller plus loin, dit le plus
+jeune. Nous sommes fixés, maintenant.
+Ilia Brusch et Karl Dragoch sont bien le
+même homme. La démonstration est faite,
+et, en le suivant plus longtemps, nous risquerions
+d'être remarqués à notre tour.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'allons-nous faire? demanda son
+compagnon à carrure de lutteur.</p>
+
+<p>&mdash;Nous en causerons, répondit l'autre.
+J'ai une idée.»</p>
+
+<p>Pendant que les deux inconnus s'occupaient
+si fort de sa personne, et élaboraient,
+en s'éloignant vers le Prater Stern,
+des plans dont l'exécution ne devait pas
+être beaucoup différée, Karl Dragoch réintégrait
+la barge, sans se douter de l'espionnage
+dont il avait été l'objet au cours de
+cette journée. Il y trouva Ilia Brusch, fort
+affairé à préparer le dîner, que les deux
+compagnons, une heure plus tard, partagèrent
+comme de coutume, à cheval sur l'un
+des bancs.</p>
+
+<p>«Eh bien, monsieur Jaeger, êtes-vous
+content de votre promenade? demanda Ilia
+Brusch, quand les pipes commencèrent à
+répandre leurs nuages de fumée.</p>
+
+<p>&mdash;Enchanté, répondit Karl Dragoch.
+Et vous, monsieur Brusch, n'avez-vous
+pas changé d'avis, et ne vous êtes-vous pas
+décidé à parcourir un peu la ville de
+Vienne?.. A y faire quelque visite, peut-être?</p>
+
+<p>&mdash;Que non pas, monsieur Jaeger, affirma
+Ilia Brusch. Je ne connais personne ici,
+moi. Depuis que vous êtes parti, je n'ai
+pas mis le pied à terre.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment!</p>
+
+<p>&mdash;C'est ainsi. Je n'ai pas quitté le bord,
+où j'avais d'ailleurs assez de travail pour
+m'occuper jusqu'au soir.»</p>
+
+<p>Karl Dragoch ne répliqua pas. Les pensées
+que le flagrant mensonge de son hôte
+pouvait lui suggérer, il les garda pour lui,
+et l'on parla de choses et d'autres jusqu'au
+moment où sonna l'heure du sommeil.</p>
+
+<br><br><br>
+<a name="VIII"></a>
+<h3>VIII</h3>
+
+
+<h3>UN PORTRAIT DE FEMME.</h3>
+
+<p>Ilia Brusch s'était-il rendu coupable d'un
+mensonge prémédité, ou bien changea-t-il
+d'avis par simple caprice? Quoi qu'il en soit,
+les renseignements fournis par lui sur son
+itinéraire se trouvèrent être de la plus
+notoire inexactitude..</p>
+
+<p>Parti deux heures avant l'aube, le matin
+du 26 août, il ne s'arrêta pas à Presbourg,
+comme il l'avait annoncé. Vingt heures de
+godille acharnée le menèrent d'une seule
+traite à plus de quinze kilomètres au delà
+de cette ville, et il recommença cet effort
+surhumain après quelques brefs instants
+de repos.</p>
+
+<p>Pourquoi il s'efforçait avec une hâte si
+fébrile d'écourter son voyage, Ilia Brusch
+ne se crut pas obligé d'en faire confidence
+à M. Jaeger, dont les intérêts étaient ainsi
+gravement compromis cependant, et, de
+son côté, celui-ci, respectueux de la foi
+jurée, ne manifesta par aucun signe le
+désappointement que tant de précipitation
+devait lui faire éprouver.</p>
+
+<p>Les préoccupations de Karl Dragoch détournaient,
+d'ailleurs, l'attention de M. Jaeger.
+Le petit dommage que le second risquait
+de subir n'avait qu'une importance
+bien mince en regard des soucis du premier.</p>
+
+<p>Dans cette matinée du 26 août, Karl Dragoch
+venait, en effet, de faire une remarque
+du caractère le plus insolite, qui, s'ajoutant
+à celles des jours précédents, achevait de le
+troubler profondément. C'est vers dix heures
+du matin que la chose était arrivée. A ce
+moment, Dragoch, plongé dans ses pensées,
+regardait machinalement Ilia Brusch
+godiller, debout à l'arrière de la barge,
+avec un entêtement de boeuf au labour. A
+cause d'une sinuosité du chenal qui l'obligeait
+à se diriger, pour quelques instants,
+vers le Nord-Ouest, le pêcheur avait alors
+le soleil en plein derrière lui. Il était tête
+nue, car, ruisselant littéralement de sueur,
+il avait rejeté à ses pieds la casquette de
+loutre dont il se couvrait d'ordinaire, et la
+lumière éclairait vivement par transparence
+son abondante et noire chevelure.</p>
+
+<p>Tout à coup, Karl Dragoch fut frappé
+par une particularité des plus singulières.
+Si Ilia Brusch était brun, et cela n'était
+pas contestable, il ne l'était du moins que
+partiellement. Noirs à leur extrémité, ses
+cheveux, à leur base, s'accusaient, sur une
+longueur de quelques millimètres, du plus
+indéniable blond.</p>
+
+<p>Phénomène naturel que cette diversité
+de teintes? Peut-être. Mais, plus vraisemblablement,
+simple résultat d'une vulgaire
+teinture dont on aurait négligé de renouveler
+l'application.</p>
+
+<p>Quand bien même un doute aurait pu,
+d'ailleurs, subsister à ce sujet dans l'esprit
+de Karl Dragoch, celui-ci n'eût pas tardé à
+être exactement renseigné, puisque, dès le
+lendemain matin, les cheveux d'Ilia Brusch
+avaient perdu leur double coloration. Le
+pêcheur, évidemment, s'était aperçu de sa
+négligence et y avait remédié pendant la
+nuit.</p>
+
+<p>Ces yeux que leur propriétaire dissimulait
+avec tant de soin derrière d'impénétrables
+verres, ce mensonge certain au moment
+de l'escale à Vienne, cette hâte incompréhensible
+si peu compatible avec le but
+avoué du voyage, ces cheveux blonds
+transformés en cheveux noirs, tout cela
+formait un faisceau de présomptions dont
+on devait nécessairement conclure... Au
+fait, que devait-on en conclure? Karl Dragoch,
+après tout, n'en savait rien. Que la
+conduite d'Ilia Brusch fût louche, ce n'était
+que trop certain, mais quelle conclusion
+convenait-il d'en tirer?</p>
+
+<p>Pourtant, une hypothèse, cent fois repoussée
+d'abord, finit par s'imposer à Karl
+Dragoch qui ne cessait de réfléchir au
+problème posé à sa sagacité. Et cette hypothèse,
+c'était celle-là même que, par deux
+fois, lui avait suggérée le hasard. Le joyeux
+Serbe, Michael Michaelovitch, d'abord, les
+voyageurs de l'hôtel de Ratisbonne, ensuite,
+n'avaient-ils pas, moitié sérieusement,
+moitié sous forme de plaisanterie, émis
+l'idée que, sous le vêtement d'emprunt du
+lauréat, se cachait le chef des malfaiteurs
+qui terrorisaient la région? Fallait-il donc
+en arriver à examiner sérieusement une
+supposition à laquelle ceux-mêmes qui
+l'avaient formulée n'accordaient sûrement
+pas la moindre créance?</p>
+
+<p>Pourquoi pas, après tout? Certes, les
+faits observés jusqu'ici n'autorisaient pas
+une certitude. Ils autorisaient du moins
+tous les soupçons. Et, en vérité, si des
+observations subséquentes établissaient le
+bien-fondé de ces soupçons, ce serait une
+plaisante aventure que le même bateau
+eût transporté pendant un si grand nombre
+de kilomètres ce chef de bandits et le policier
+chargé de l'arrêter.</p>
+
+<p>Par ce côté, le drame avait tendance à
+tourner au vaudeville, et Karl Dragoch
+répugnait fort à admettre la possibilité
+d'une si merveilleuse coïncidence. Mais les
+procédés techniques du vaudeville ne consistent-ils
+pas uniquement dans la concentration
+en un même lieu et en un court
+espace de temps de quiproquos et de surprises,
+qu'on ne remarque pas, ou qui semblent
+moins hilarants dans la vie réelle, à
+cause de leur éparpillement et, pour ainsi
+parler, de leur état de dilution? Il ne serait
+donc pas d'une saine logique de rejeter <i>de
+plano</i> un fait, sous prétexte qu'il parait anormal
+ou invraisemblable. Il convient d'être
+plus modeste, et d'admettre l'infinie richesse
+des combinaisons du hasard.</p>
+
+<p>C'est sous l'empire de ces préoccupations
+que Karl Dragoch, le matin du 28, après
+une nuit passée en pleine campagne à
+quelques kilomètres en aval de Komorn,
+mit la conversation sur un sujet qui n'avait
+jamais été effleuré jusqu'alors.</p>
+
+<p>«Bonjour, monsieur Brusch, dit-il, en
+sortant, ce matin-là, de la cabine, où il venait
+de dresser à loisir son plan d'attaque.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, monsieur Jaeger répondit le
+pêcheur qui godillait avec son énergie coutumière.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez bien dormi, monsieur
+Brusch?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement. Et vous, monsieur Jaeger?</p>
+
+<p>&mdash;Euh!.. euh!.. Comme ci, comme ça.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment! fit Ilia Brusch. Pourquoi,
+si vous avez été souffrant, ne pas m'avoir
+appelé?</p>
+
+<p>&mdash;Ma santé est parfaite, monsieur Brusch,
+répondit M. Jaeger. Cela n'empêche pas
+que la nuit m'ait paru un peu longue. Je
+ne suis pas fâché, je l'avoue, d'en avoir vu
+la fin.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que?..</p>
+
+<p>&mdash;Parce que j'étais un peu inquiet, je
+peux le reconnaître maintenant.</p>
+
+<p>&mdash;Inquiet!.. répéta Ilia Brusch d'un ton
+de sincère étonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est même pas la première fois
+que je suis inquiet, expliqua M. Jaeger. Je
+n'ai jamais été très à mon aise, quand la
+fantaisie vous a pris de passer la nuit loin
+de toute ville et de tout village.</p>
+
+<p>&mdash;Bah!.. fit Ilia Brusch qui semblait
+tomber des nues. Il fallait me le dire, et je
+me serais arrangé autrement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous oubliez que je me suis engagé
+à vous laisser toute liberté d'agir à votre
+guise. Chose promise, chose due, monsieur
+Brusch! Cela n'empêche pas que je
+n'aie pas toujours été très rassuré. Que
+voulez-vous? Je suis un citadin, moi, et je
+trouve impressionnants ce silence et cette
+solitude de la campagne.</p>
+
+<p>&mdash;Affaire d'habitude, monsieur Jaeger,
+répliqua gaiement Ilia Brusch. Vous vous
+y feriez, si notre voyage devait être plus
+long. En réalité, il y a moins de dangers en
+rase campagne qu'au coeur d'une grande
+ville où pullulent les assassins et les
+rôdeurs.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez probablement raison, monsieur
+Brusch, approuva M. Jauger, mais
+les impressions ne se commandent pas.
+Au surplus, mes craintes ne sont pas tout
+à fait déraisonnables dans le cas présent,
+puisque nous traversons une région particulièrement
+mal famée.</p>
+
+<p>&mdash;Mal famée!.. se récria Ilia Brusch.
+Où prenez-vous ça, monsieur Jaeger?..
+J'habite par ici, moi qui vous parle, et je
+n'ai jamais entendu dire que le pays fût mal
+famé!</p>
+
+<p>Ce fut au tour de M. Jaeger de manifester
+une vive surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez-vous sérieusement, monsieur
+Brusch? s'écria-t-il. Vous seriez le seul,
+alors, à ignorer ce que tout le monde sait
+de la Bavière à la Roumanie.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc? demanda Ilia Brusch.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! qu'une bande d'insaisissables
+malfaiteurs met en coupe réglée les deux
+rives du Danube, de Presbourg à son embouchure.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la première fois que j'entends
+parler de ça, déclara Ilia Brusch avec
+l'accent de la sincérité.</p>
+
+<p>&mdash;Pas possible!.. s'étonna M. Jaeger.
+Mais on ne s'occupe pas d'autre chose d'un
+bout à l'autre du fleuve.</p>
+
+<p>&mdash;On apprend du nouveau tous les jours,
+fit observer placidement Ilia Brusch. Et il
+y a longtemps que ces vols auraient commencé?</p>
+
+<p>&mdash;Dix-huit mois environ, répondit M. Jaeger.
+Si encore il ne s'agissait que de vols!..</p>
+
+<p>Mais les malfaiteurs en question ne se
+contentent pas de voler. Ils assassinent au
+besoin. Pendant ces dix-huit mois, on leur
+attribue au moins dix meurtres dont les
+auteurs sont demeurés inconnus. Le dernier
+de ces meurtres, précisément, a été
+accompli à moins de cinquante kilomètres
+d'ici.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends maintenant vos inquiétudes,
+dit Ilia Brusch. Peut-être même les
+aurais-je partagées, si j'avais été mieux
+renseigné. A l'avenir, nous nous arrêterons,
+le soir, autant que possible à proximité
+d'un village ou d'une ville, à commencer
+par notre halte d'aujourd'hui, que nous
+ferons à Gran.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! approuva M. Jaeger, là nous
+serons tranquilles. Gran est une ville importante.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis d'autant plus satisfait, continua
+Ilia Brusch, que vous vous y trouviez
+en sûreté, que je compte vous laisser seul
+la nuit prochaine.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez l'intention de vous absenter?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur Jaeger, mais quelques
+heures seulement. De Gran, où j'espère
+bien arriver de bonne heure, je voudrais
+pousser une pointe jusqu'à Szalka, qui n'en
+est pas fort éloigné. C'est là que j'habite,
+comme vous le savez. Je serai, d'ailleurs,
+de retour avant l'aube, et notre départ,
+demain matin, n'en sera nullement retardé.</p>
+
+<p>&mdash;A votre aise, monsieur Brusch, conclut
+M. Jaeger. Je conçois que vous ayez le
+désir de faire un tour chez vous, et à Gran,
+je le répète, il n'y a rien à redouter.</p>
+
+<p>Pendant une demi-heure, la conversation
+fut interrompue. Après cet entr'acte,
+Karl Dragoch reprit sur nouveaux frais.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vraiment curieux, dit-il, que
+vous n'ayez jamais entendu parler de ces
+malfaiteurs du Danube. C'est d'autant plus
+curieux, qu'on s'est particulièrement occupé
+de cette affaire quelques jours après le
+concours de pêche de Sigmaringen.</p>
+
+<p>&mdash;A quel propos? demanda Ilia Brusch.</p>
+
+<p>&mdash;A propos de la constitution d'une brigade
+de police spéciale sous les ordres d'un
+chef que l'on dit fort habile, un nommé Karl
+Dragoch, détective de Budapest.</p>
+
+<p>&mdash;Il aura fort à faire, observa Ilia
+Brusch, que ce nom ne parut pas autrement
+frapper. C'est long, le Danube, et il est peu
+commode de surveiller des gens sur lesquels
+on ne sait rien.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce qui vous trompe, répliqua
+M. Jaeger. La police ne serait pas sans
+renseignements. De l'ensemble des témoignages
+recueillis résulterait, d'abord, un
+signalement presque certain du chef de la
+bande.</p>
+
+<p>&mdash;Comment est-il fait, ce particulier-là?
+demanda Ilia Brusch.</p>
+
+<p>&mdash;Comme aspect général, c'est un
+homme dans votre genre...</p>
+
+<p>&mdash;Merci bien! interrompit en riant Ilia
+Brusch.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, poursuivit M. Jaeger, il serait à
+peu près de votre taille et de votre corpulence,
+mais pour le reste, par exemple,
+aucun rapport.</p>
+
+<p>&mdash;Heureusement! soupira Ilia Brusch
+avec un air de soulagement qui voulait être
+comique.</p>
+
+<p>&mdash;Il aurait, dit-on, de très beaux yeux
+bleus, et ne serait pas obligé comme vous
+de porter lunettes. En outre, tandis que
+vous êtes très brun et soigneusement rasé,
+il porterait toute sa barbe, que l'on dit
+blonde. Sur ce dernier point, notamment,
+les témoignages recueillis sont formels, à
+ce qu'on prétend.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une indication, évidemment,
+reconnut Ilia Brusch, mais encore bien
+vague. Il y a beaucoup de blonds, et s'il
+faut les passer tous au crible!..</p>
+
+<p>&mdash;On sait encore autre chose. D'après les
+on dit, ce chef serait de nationalité bulgare...
+comme vous-même, monsieur Brusch!</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire? demanda Ilia
+Brusch d'une, voix troublée.</p>
+
+<p>&mdash;D'après votre accent, s'excusa Karl
+Dragoch d'un air innocent, je vous ai cru
+d'origine bulgare... Mais je me suis trompé,
+peut-être?.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne vous êtes pas trompé, reconnut
+Ilia Brusch après une courte hésitation.</p>
+
+<p>&mdash;Ce chef serait donc votre compatriote.
+Dans le public, son nom court même de
+bouche en bouche.</p>
+
+<p>&mdash;Oh alors!.. Si l'on sait son nom!..</p>
+
+<p>&mdash;Bien entendu, cela n'a rien d'officiel.</p>
+
+<p>&mdash;Officiel ou officieux, quel serait le nom
+du paroissien.</p>
+
+<p>&mdash;A tort ou à raison, les riverains du
+fleuve mettent les méfaits dont ils ont à
+souffrir au compte d'un certain Ladko.</p>
+
+<p>&mdash;Ladko!.. répéta Ilia Brusch qui, en
+proie à une évidente émotion, arrêta brusquement
+le va-et-vient de sa godille.</p>
+
+<p>&mdash;Ladko, affirma Karl Dragoch, en surveillant
+du coin de l'oeil son interlocuteur.</p>
+
+<p>Mais déjà celui-ci s'était ressaisi.</p>
+
+<p>&mdash;C'est drôle, dit-il simplement, tandis
+que l'aviron reprenait entre ses mains son
+éternel travail.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qui est drôle? insista Karl
+Dragoch. Connaîtriez-vous ce Ladko?</p>
+
+<p>&mdash;-Moi? protesta le pêcheur. Pas le
+moins du monde. Mais ce n'est pas un nom
+bulgare que Ladko. Voilà tout ce que je vois
+de drôle là-dedans.»</p>
+
+<p>Karl Dragoch ne poussa pas plus avant
+un interrogatoire, qui, plus clair, risquait
+de devenir dangereux, et dont les résultats
+pouvaient d'ores et déjà être considérés
+comme satisfaisants. La surprise du
+pêcheur en entendant le signalement du
+malfaiteur, son trouble en connaissant la
+nationalité probable de celui-ci, son émotion
+en en apprenant le nom, tout cela était
+indéniable et donnait une force nouvelle
+aux présomptions antérieures, sans apporter
+toutefois aucune preuve décisive.</p>
+
+<p>Comme l'avait prévu Ilia Brusch, il
+n'était pas encore deux heures de l'après-midi
+lorsque la barge arriva à Gran. Cinq
+cents mètres avant les premières maisons,
+le pêcheur prit terre sur la rive gauche,
+afin d'éviter, dit-il, d'être retardé par la
+curiosité populaire, et pria M. Jaeger de
+bien vouloir conduire seul la barge sur la
+rive droite, où il s'arrêterait au coeur de la
+ville, ce à quoi le passager consentit avec
+obligeance.</p>
+
+<p>Son travail terminé, celui-ci se transforma
+en détective. La barge amarrée, il
+sauta sur le quai, en quête de l'un de ses
+hommes.</p>
+
+<p>Il n'avait pas fait vingt pas qu'il se
+heurtait à Friedrick Ulhmann. Un dialogue
+rapide s'engagea entre les deux policiers.</p>
+
+<p>«Tout va bien?</p>
+
+<p>&mdash;Tout.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut resserrer le cercle, Ulhmann.
+Tes postes de deux hommes à un kilomètre
+l'un de l'autre désormais.</p>
+
+<p>&mdash;Ça chauffe, alors?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Demain, tâche de ne pas me perdre
+des yeux. J'ai idée que nous brûlons.</p>
+
+<p>&mdash;-Compris.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'on ne s'endorme pas! Du nerf!
+Qu'on se grouille!</p>
+
+<p>&mdash;Comptez sur moi.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu apprends quelque chose, un signe
+de la berge, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Entendu.»</p>
+
+<p>Les deux interlocuteurs se séparèrent,
+et Karl Dragoch réintégra l'embarcation.</p>
+
+<p>Si son repos ne fut pas troublé par
+l'inquiétude qu'il prétendait éprouver d'ordinaire,
+il le fut, au cours de cette nuit, par
+le vacarme des éléments déchaînés. A
+minuit, une tempête de l'Est se leva, en
+effet, et augmenta d'heure en heure, tandis
+que la pluie faisait rage.</p>
+
+<p>Au moment où, vers cinq heures du
+matin, Ilia Brusch regagna la barge, la
+pluie tombait toujours à torrents et le vent
+soufflait avec fureur dans une direction nettement
+opposée à celle du courant. Le
+pêcheur n'hésita pas, cependant, à partir.
+Son amarre larguée, il poussa aussitôt au
+milieu du fleuve et reprit son éternelle
+godille. Il lui fallait un véritable courage
+pour se mettre au travail dans de telles
+conditions, après une nuit qui n'avait pu
+manquer d'être fatigante.</p>
+
+<p>La tempête ne montra, pendant les premières
+heures de la matinée, aucune tendance
+à décroître, au contraire. La barge,
+malgré l'aide du courant, ne gagnait que
+péniblement contre ce terrible vent debout,
+et c'est à peine si, après quatre heures
+d'efforts, elle était parvenue à une dizaine
+de kilomètres de la ville de Gran. Le confluent
+de l'Ipoly, sur la rive droite duquel
+est situé Szalka, où Ilia Brusch disait s'être
+rendu la nuit précédente, ne pouvait plus
+alors être bien éloigné.</p>
+
+<p>A ce moment, la tempête redoubla de
+fureur, au point de rendre la situation
+réellement critique. Si le Danube n'est pas
+comparable à la mer, il est toutefois assez
+vaste pour que de véritables lames réussissent
+à s'y former lorsque le vent acquiert
+une grande violence. Il en était ainsi, ce
+jour-là, et, malgré la hâte dont Ilia Brusch
+faisait preuve, force lui fut de se réfugier
+près de la rive gauche.</p>
+
+<p>Il ne devait pas l'atteindre..</p>
+
+<p>Plus de cinquante mètres l'en séparaient
+encore, quand surgit un effrayant phénomène. A quelque
+distance en amont, les
+arbres qui garnissaient la berge furent
+tout à coup précipités dans le fleuve, cassés
+net au ras du sol, comme s'ils eussent
+été rasés par une faux gigantesque. En
+même temps, l'eau, soulevée par une incommensurable
+puissance, monta à l'assaut de
+la rive, puis se dressa en une lame énorme
+qui roula en déferlant à la poursuite de la
+barge.</p>
+
+<p>Evidemment, une trombe venait de se
+former dans les couches atmosphériques et
+promenait à la surface du fleuve son irrésistible
+ventouse. </p>
+
+<p>Ilia Brusch comprit le danger. Faisant
+pivoter la barge d'un énergique coup d'aviron,
+il s'efforça de se rapprocher de la rive
+droite. Si cette manoeuvre n'eut pas tout
+le résultat qu'il en attendait, c'est pourtant
+à elle que le pêcheur et son passager
+durent finalement leur salut.</p>
+
+<p>Rattrapée par le météore continuant sa
+course furieuse, la barge évita du moins
+la montagne d'eau qu'il soulevait sur son
+passage. C'est pourquoi elle ne fut pas
+submergée, ce qui eût été fatal sans la manoeuvre
+d'Ilia Brusch. Saisie par les spires
+les plus extérieures du tourbillon, elle fut
+simplement lancée avec violence selon une
+courbe de grand rayon.</p>
+
+<p>A peine effleurée par la pieuvre aérienne,
+dont la tentacule avait, cette fois, manqué
+le but, l'embarcation fut presque aussitôt
+lâchée qu'aspirée. En quelques secondes,
+la trombe était passée et la vague s'enfuyait
+en rugissant vers l'aval, tandis que
+la résistance de l'eau neutralisait peu à peu
+la vitesse acquise de la barge.</p>
+
+<p>Malheureusement, avant que ce résultat
+fût complètement atteint, un nouveau danger
+se révéla à l'improviste. Droit devant
+l'étrave, qui fendait l'eau avec la vitesse d'un
+express, le pêcheur aperçut tout à coup un
+des arbres arrachés, qui, les racines en
+l'air, suivait lentement le courant. L'embarcation,
+lancée dans l'enchevêtrement de
+ces racines, ne pouvait manquer de chavirer,
+d'être gravement endommagée tout
+au moins. Ilia Brusch poussa un cri d'effroi,
+en découvrant cet obstacle imprévu.</p>
+
+<p>Mais Karl Dragoch avait aussi vu le danger,
+il en avait compris l'imminence. Sans
+hésiter, il s'élança à l'avant de la barge,
+ses mains saisirent les racines qui s'échevelaient
+hors de l'eau, et, s'arc-boutant pour
+mieux lutter contre l'impulsion du bateau,
+il s'efforça de l'écarter de la direction dangereuse.</p>
+
+<p>Il y parvint. La barge, déviée de sa route,
+passa comme une flèche, en raclant les
+racines, puis la tête de l'arbre encore couverte
+de ses feuilles. Un instant de plus,
+et elle allait laisser derrière elle l'épave
+verdoyante mollement entraînée par le courant,
+lorsque Karl Dragoch fut atteint en
+pleine poitrine par une des dernières ramures.
+En vain, il voulut résister au choc.
+Perdant l'équilibre, il culbuta par-dessus
+bord et disparut sous les eaux.</p>
+
+<p>A sa chute en succéda immédiatement
+une autre, volontaire celle-ci. Ilia Brusch,
+en voyant tomber son passager, s'était
+sans hésiter élancé à son secours.</p>
+
+<p>Mais ce n'était pas chose facile d'apercevoir
+quoi que ce fût dans ces eaux limoneuses
+tout agitées par le passage d'un
+furieux météore. Pendant une minute, Ilia
+Brusch s'y épuisa en vain, et il commençait
+à désespérer de découvrir M. Jaeger,
+quand il saisit enfin le malheureux, flottant;
+évanoui, entre deux eaux.</p>
+
+<p>A tout prendre, cela valait mieux. Un
+homme qui se noie se débat d'ordinaire et
+augmente ainsi sans le savoir la difficulté
+du sauvetage. Un homme évanoui n'est plus
+qu'une masse inerte dont le salut dépend
+uniquement de l'habileté du sauveteur.</p>
+
+<p>Ilia Brusch eut tôt fait d'élever hors
+de l'eau la tête de M. Jaeger, puis, d'un
+bras vigoureux, il nagea vers la barge,
+qui, pendant ce temps, s'était éloignée d'une
+trentaine de mètres. Il s'en rapprocha en
+quelques brasses, qui semblaient être un
+jeu pour le robuste nageur, et, d'une main,
+il en saisit le bord, tandis que son autre
+main soutenait le passager toujours privé
+de sentiment.</p>
+
+<p>Restait maintenant à hisser M. Jaeger à
+bord de l'embarcation, et ce n'était pas
+besogne aisée. Ilia Brusch, au prix de
+mille efforts, réussit toutefois à la mener à
+bonne fin.</p>
+
+<p>Dès qu'il eut déposé le noyé sur une des
+couchettes du tôt, il le dépouilla de ses
+vêtements, et, ayant retiré de l'un des
+coffres quelques morceaux de laine, se mit
+en devoir de le frictionner, énergiquement.
+M. Jaeger ne tarda pas à ouvrir les yeux
+et à revenir au sentiment du réel. L'immersion
+n'avait pas été longue, en somme, et
+il était à espérer qu'elle n'aurait pas de
+suites fâcheuses.</p>
+
+<p>«Eh! Eh! monsieur Jaeger, s'écria Ilia
+Brusch, dès qu'il vit son malade reprendre
+connaissance, vous vous y entendez pour
+les plongeons!</p>
+
+<p>M. Jaeger sourit faiblement sans répondre.</p>
+
+<p>&mdash;Ça ne sera rien, poursuivait Ilia
+Brusch, en continuant ses énergiques frictions.
+Rien de meilleur pour la santé qu'un
+bain au mois d'août!</p>
+
+<p>&mdash;Merci, monsieur Brusch, balbutia Karl
+Dragoch.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a vraiment pas de quoi, répliqua
+gaiement le pêcheur. C'est à moi de
+vous remercier, monsieur Jaeger, puisque
+vous m'avez donné l'occasion d'un excellent
+bain.</p>
+
+<p>Les forces de Karl Dragoch revenaient
+à vue d'oeil. Un bon coup d'eau-de-vie, et
+il n'y paraîtrait plus. Malheureusement,
+Ilia Brusch, plus ému qu'il ne voulait le
+paraître, bouleversa en vain tous ses
+coffres. La provision d'alcool était épuisée,
+et il n'en restait pas une goutte à bord de
+la barge.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà qui est vexant! s'écria Ilia
+Brusch. Pas une goutte de schnaps dans
+notre cambuse!</p>
+
+<p>&mdash;Peu importe, monsieur Brusch, affirma
+Karl Dragoch, d'une voix faible. Je
+m'en passerai fort bien, je vous assure.</p>
+
+<p>Karl Dragoch grelottait, cependant, en
+dépit de ses assurances, et un cordial ne
+lui eût certes pas été inutile.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce qui vous trompe, répondit
+Ilia Brusch, qui ne s'illusionnait pas sur
+l'état de son passager, vous ne vous en
+passerez pas, monsieur Jaeger. Laissez moi
+faire. Ce ne sera pas long.</p>
+
+<p>En un tour de mains, le pêcheur eut
+échangé ses vêtements trempés contre des
+vêtements secs, puis quelques coups de
+godille amenèrent la barge à la rive gauche
+où elle fut amarrée solidement.</p>
+
+<p>&mdash;Un peu de patience, monsieur Jaeger,
+dit Ilia Brusch en sautant à terre. Ici, je
+connais le pays, puisque voilà le confluent
+de l'Ipoly. A moins de quinze cents mètres,
+il y a un village, où je trouverai tout ce
+qu'il faut. Dans une demi-heure, je serai
+de retour.»</p>
+
+<p>Cela dit, Ilia Brusch s'éloigna, sans attendre
+la réponse.</p>
+
+<p>Quand il fut seul, Karl Dragoch se laissa
+retomber sur sa couchette. Il était plus brisé
+qu'il ne lui plaisait de le dire, et, pendant un
+instant, il ferma les yeux avec lassitude.</p>
+
+<p>Mais la vie reprenait rapidement son
+cours; le sang battait dans ses artères.
+Bientôt il rouvrit les yeux et laissa errer
+autour de lui un regard plus ferme de minute
+eh minute.</p>
+
+<p>La première chose qui sollicita ce regard
+encore vague, ce fut l'un des coffres, qu'Ilia
+Brusch, dans la précipitation de son
+départ, avait oublié de refermer. Bouleversé
+par la recherche infructueuse du
+pêcheur, l'intérieur de ce coffre n'offrait à
+la vue qu'un amas d'objets hétéroclites.
+Linge rude, grossiers vêtements, fortes
+chaussures y étaient entassés dans le plus
+grand désordre.</p>
+
+<p>Pourquoi les yeux de Karl Dragoch se
+mirent-ils à briller tout à coup? Ce spectacle,
+pourtant peu passionnant, l'intéressait-il
+donc à ce point qu'il se soulevât sur
+le coude, après quelques secondes d'attention,
+de manière a voir plus commodément
+dans le coffre béant?</p>
+
+<p>Certes, ce n'étaient ni les vêtements, ni
+le linge qui pouvaient exciter ainsi la curiosité
+de l'indiscret passager, mais, entre ces
+divers objets d'habillement, l'oeil fureteur
+du détective venait de découvrir un objet
+plus digne de retenir son attention.</p>
+
+<p>Ce n'était pas autre chose qu'un portefeuille
+à demi entr'ouvert, et laissant fuir
+les nombreux papiers dont il était bourré.
+Un portefeuille! Des papiers! C'est-à-dire
+une réponse, sans doute, aux questions que
+Karl Dragoch se posait depuis quelques
+jours. </p>
+
+<p>Le détective n'y put tenir. Après une
+courte hésitation, au risque de trahir, ce
+faisant, les lois de l'hospitalité, sa main
+s'allongea et plongea dans le coffre, d'où
+elle ressortit avec le portefeuille tentateur
+et son contenu, dont l'inventaire fut aussitôt
+commencé.</p>
+
+<p>Des lettres, d'abord, que Karl Dragoch
+ne s'attarda pas à lire, mais que leur suscription
+montrait adressées à M. Ilia Brusch
+à Szalka; puis des reçus, parmi lesquels
+des quittances de loyer libellées au même
+nom. Rien d'intéressant dans tout cela.</p>
+
+<p>Karl Dragoch allait peut-être y renoncer,
+quand un dernier document le fit tressaillir.
+Rien ne pouvait être plus innocent
+cependant, et il fallait être un policier pour
+éprouver, devant un tel «document», un
+autre sentiment qu'une sympathique émotion.</p>
+
+<p>C'était un portrait, le portrait d'une
+jeune femme dont la parfaite beauté eût
+enthousiasmé un peintre. Mais un policier
+n'est pas un artiste, et ce n'est pas d'admiration
+pour ce ravissant visage que battait
+le coeur de Karl Dragoch. A peine même
+s'il en avait regardé les traits. A vrai dire,
+il n'avait rien vu de ce portrait, rien qu'une
+simple ligne d'écriture en langue bulgare
+tracée au bas de la photographie. « A mon
+cher mari, Natcha Ladko », tels étaient
+les mots que pouvait lire Karl Dragoch
+éperdu.</p>
+
+<p>Ainsi, ses soupçons étaient justifiés, et
+logiques ses déductions basées sur les singularités
+observées. Ladko! C'était bien
+avec Ladko, qu'il descendait le Danube
+depuis tant de jours. C'était bien ce dangereux
+malfaiteur, vainement pourchassé
+jusqu'alors, qui se cachait sous l'inoffensive
+personnalité du lauréat de la Ligue
+Danubienne.</p>
+
+<p>Quelle allait être la conduite de Karl
+Dragoch après une pareille constatation?
+Il n'avait pas encore pris de décision,
+quand un bruit de pas sur la berge lui fit
+rejeter vivement le portefeuille au fond du
+coffre dont il rabattit le couvercle. Le nouvel
+arrivant ne pouvait être Ilia Brusch
+parti depuis dix minutes à peine.</p>
+
+<p>« Monsieur Dragoch! appela une voix au
+dehors.</p>
+
+<p>&mdash;Friedrick Ulhmann! murmura Karl
+Dragoch qui parvint péniblement à se mettre
+debout et sortit en chancelant de la cabine.</p>
+
+<p>&mdash;Excusez-moi de vous avoir appelé, dit
+Friedrick Ulhmann dès qu'il aperçut son
+chef. J'ai vu votre compagnon s'éloigner
+tout à l'heure et je vous savais seul.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il? demanda Karl Dragoch.</p>
+
+<p>&mdash;Du nouveau, Monsieur. Un crime a
+été commis cette nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Cette nuit! s'écria Karl Dragoch en
+pensant aussitôt à l'absence d'Ilia Brusch
+au cours de la nuit précédente.</p>
+
+<p>&mdash;Une villa a été pillée à proximité d'ici.
+Le gardien a été frappé.</p>
+
+<p>&mdash;Mort?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais grièvement blessé.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, dit Karl Dragoch en imposant
+de la main silence à son subordonné.</p>
+
+<p>Il réfléchissait profondément. Que convenait-il
+de faire? Agir certes, et pour cela
+la force ne lui manquerait pas. La nouvelle
+qu'il venait d'apprendre était le meilleur
+des remèdes. Il ne lui restait plus de traces
+de l'accident dont il venait d'être victime.
+Il n'avait plus besoin maintenant de chercher
+un appui sur la cloison de la cabine.
+Sous le coup de fouet des nerfs, le sang
+revenait à flots à son visage.</p>
+
+<p>Oui, il fallait agir, mais comment? Devait-il
+attendre le retour d'Ilia Brusch, ou plutôt
+de Ladko, puisque tel était le véritable
+nom de son compagnon de route, et lui
+mettre à l'improviste la main sur l'épaule
+au nom de la loi? Cela paraissait le plus
+sage, puisque désormais il ne pouvait subsister
+aucun doute sur la culpabilité du
+soi-disant pêcheur. Le soin avec lequel il
+dissimulait sa véritable personnalité, le
+mystère dont il s'entourait, ce nom qui
+était le sien et, en même temps, celui par
+lequel la rumeur publique désignait le
+chef des bandits, son absence de la nuit
+dernière concordant avec la découverte
+d'un nouveau crime, tout disait à Karl
+Dragoch qu'Ilia Brusch était bien le bandit
+recherché.</p>
+
+<p>Mais ce bandit lui avait sauvé la vie!..
+Voilà qui compliquait étrangement la situation!</p>
+
+<p>Quelle apparence qu'un voleur, plus qu'un
+voleur, un assassin se fût jeté à l'eau pour
+l'en retirer? Et, quand bien même cette
+chose invraisemblable serait vraie, était-il
+possible, à qui venait d'être arraché à la
+mort, de reconnaître ainsi le dévouement
+de son sauveur? Quel risque, d'ailleurs, à
+surseoir à une arrestation? Maintenant
+que le faux Ilia Brusch était démasqué, que
+sa personnalité était connue, il lui serait
+impossible d'échapper aux forces de police
+disséminées le long du fleuve, et, dans le
+cas où l'enquête aboutirait en effet au soi-disant
+pêcheur, on disposerait alors d'un
+plus nombreux personnel, et l'arrestation
+serait opérée plus sûrement pour avoir été
+différée.</p>
+
+<p>Karl Dragoch, pendant cinq minutés,
+retourna sous toutes ses faces le cas de
+conscience qui s'imposait à lui. Partir sans
+avoir revu Ilia Brusch?.. Ou bien rester,
+placer Friedrick Ulhmann en embuscade
+dans la cabine, et, quand le pêcheur apparaîtrait,
+sauter sur lui sans crier gare,
+quitte à s'expliquer après?... Non, décidément.
+Répondre par cette trahison à un
+tel acte de dévouement, cela lui soulevait
+le coeur. Mieux valait, au risque de laisser
+à un coupable une chance de salut, commencer
+l'enquête en oubliant provisoirement
+ce qu'il croyait savoir. Si cette enquête
+le ramenait finalement à Ilia Brusch, si son
+devoir l'obligeait alors à traiter son sauveur
+en ennemi, ce serait du moins face à
+face qu'il le combattrait, et après lui avoir
+donné le temps de se mettre en défense.</p>
+
+<p>Acceptant du geste toutes les conséquences
+de sa décision, Karl Dragoch, son
+parti pris, rentra dans la cabine. Par un
+mot déposé en évidence il avertit Ilia
+Brusch de la nécessité où il était de s'absenter,
+en priant son hôte de l'attendre au
+moins pendant vingt-quatre heures. Puis
+il se disposa à partir.</p>
+
+<p>&mdash;Combien d'hommes avons-nous? demanda-t-il
+en sortant de la cabine.</p>
+
+<p>&mdash;Il y en a deux sur place, mais on est
+en train de battre le rappel. Nous en aurons
+une dizaine avant ce soir.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, approuva Karl Dragoch. Ne
+m'as-tu pas dit que le théâtre du crime
+n'était pas éloigné?</p>
+
+<p>&mdash;Deux kilomètres à peu près, répondit
+Ulhmann.</p>
+
+<p>&mdash;Conduis-moi, » dit Karl Dragoch en
+sautant sur la rive.</p>
+
+<br><br><br>
+<a name="IX"></a>
+<h3>IX</h3>
+
+<h3>LES DEUX ÉCHECS DE DRAGOCH.</h3>
+
+<p>Les Karpathes décrivent, dans la partie
+septentrionale de la Hongrie, un immense
+arc de cercle, dont l'extrémité occidentale
+se divise en deux branches secondaires.
+L'une va mourir au Danube à la hauteur
+de Presbourg; l'autre atteint le fleuve
+dans les environs de Gran, où elle se continue,
+sur la rive droite, par les sept cent
+soixante-six mètres du mont Pilis.</p>
+
+<p>C'est au pied de cette médiocre montagne
+qu'un crime venait d'être commis, et c'est
+là que Karl Dragoch allait pour la première
+fois se trouver aux prises avec les
+redoutables malfaiteurs qu'il avait mission
+de poursuivre.</p>
+
+<p>Quelques heures avant le moment où,
+faussant compagnie à son hôte, il se faisait
+violence pour obéir, malgré sa faiblesse, à
+l'invitation de Friedrich Ulhmann, une
+charrette lourdement chargée s'était arrêtée
+devant une misérable auberge construite
+à la base de l'une des collines par lesquelles
+le mont Pilis se raccorde à la
+vallée du Danube.</p>
+
+<p>La position de cette auberge avait été
+judicieusement choisie au point de vue
+commercial. Elle commandait le croisement
+de trois routes se dirigeant, l'une
+vers le Nord, une autre vers le Sud-Est, et
+la troisième vers le Nord-Ouest. Ces trois
+routes aboutissant au Danube, celle du
+Nord à la courbe qu'il décrit en face du
+mont Pilis, celle du Sud-Est au bourg de
+Saint-André, celle du Nord-Ouest à la ville
+de Gran, l'auberge était située, en quelque
+sorte, entre les branches d'un vaste compas
+liquide et ne pouvait manquer de
+profiter du roulage alimentant la batellerie.</p>
+
+<p>Le Danube qui, au sortir de Gran, coule
+sensiblement de l'Ouest à l'Est, s'infléchit,
+en effet, vers le Sud, à quelque distance
+du confluent de l'Ipoly, puis remonte au
+Nord, après avoir dessiné une demi-circonférence
+de faible rayon. Mais, presque
+aussitôt, il se replie sur lui-même, pour
+adopter une direction Nord-Sud, qu'il
+n'abandonnera plus, en aval, pendant un
+très grand nombre de kilomètres.</p>
+
+<p>Au moment où le véhicule faisait halte,
+le soleil se levait à peine. Tout dormait
+encore dans la maison, dont les épais volets
+étaient hermétiquement fermés.</p>
+
+<p>«Holà, oh! de l'auberge!.. appela, en
+heurtant la porte du manche de son fouet,
+l'un des deux hommes qui conduisaient la
+charrette.</p>
+
+<p>&mdash;On y va! répondit de l'intérieur
+l'aubergiste réveillé en sursaut.</p>
+
+<p>Un instant plus tard, une tête embroussaillée
+se montrait à une fenêtre du premier.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous? interrogea sans
+aménité l'aubergiste.</p>
+
+
+
+<p>IV</p>
+
+
+<p>&mdash;Manger, d'abord; dormir, ensuite, dit
+le charretier.</p>
+
+<p>&mdash;On y va, répéta l'hôte qui disparut
+dans l'intérieur.</p>
+
+<p>Lorsque, par le portail grand ouvert, la
+charrette eut pénétré dans la cour, ses
+conducteurs s'empressèrent de dételer
+leurs deux chevaux et de les conduire à
+l'écurie, où une large provende leur fut
+distribuée. Pendant ce temps, l'hôte ne
+cessait de tourner autour de ces clients
+matinaux. Évidemment, il n'eût pas demandé
+mieux que d'engager la conversation,
+mais les rouliers, par contre, semblaient
+peu désireux de lui donner la
+réplique.</p>
+
+<p>&mdash;Vous arrivez de bon matin, camarades,
+insinua l'aubergiste. Vous avez donc voyagé
+pendant la nuit?</p>
+
+<p>&mdash;Il parait, fit l'un des charretiers. </p>
+
+<p>&mdash;Et vous allez loin comme ça?</p>
+
+<p>&mdash;Loin ou près, c'est notre affaire, lui
+fut-il répliqué.</p>
+
+<p>L'aubergiste se le tint pour dit.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi molester ce brave homme,
+Vogel? intervint l'autre charretier qui
+n'avait pas encore ouvert la bouche. Nous
+n'avons aucune raison de cacher que nous
+allons à Saint-André.</p>
+
+<p>&mdash;Possible que nous n'ayons pas à le
+cacher, répliqua Vogel d'un ton bourru,
+mais ça ne regarde personne, j'imagine.</p>
+
+<p>&mdash;Evidemment, approuva l'aubergiste,
+flagorneur comme tout bon commerçant.</p>
+
+<p>Ce que j'en disais, c'était histoire de parler,
+simplement.... Ces messieurs désirent manger?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit celui des deux rouliers
+qui semblait le moins brutal. Du pain, du
+lard, du jambon, des saucisses, ce que tu
+auras.»</p>
+
+<p>La charrette avait dû parcourir une longue
+route, car ses conducteurs affamés firent
+largement honneur au repas. Ils étaient
+fatigués aussi, et c'est pourquoi ils ne
+s'oublièrent pas à table. La dernière bouchée
+prise, ils s'empressèrent d'aller chercher
+le sommeil, l'un sur la paille de l'écurie,
+près des chevaux, l'autre sous la bâche de
+la charrette.</p>
+
+<p>Midi sonnait quand ils reparurent. Ce
+fut pour réclamer aussitôt un second
+repas qui leur fut servi comme le précédent
+dans la grande salle de l'auberge.
+Reposés maintenant, ils s'attardèrent. Au
+dessert succédèrent les verres d'eau-de-vie
+qui disparaissaient comme de l'eau dans
+ces rudes gosiers.</p>
+
+<p>Au cours de l'après-midi, plusieurs
+voitures s'arrêtèrent à l'auberge et de
+nombreux piétons entrèrent boire un coup.
+Des paysans, pour la plupart, qui, la besace
+au dos, le bâton à la main, se rendaient à
+Gran ou en revenaient. Presque tous étaient
+des habitués et l'hôtelier ne pouvait que
+s'applaudir d'avoir la tête solide réclamée,
+par sa profession, car il trinquait avec tous
+ses clients les uns après les autres. Cela
+faisait marcher le commerce. On cause, en
+effet, en trinquant, et parler assèche le
+gosier, ce qui excite à de nouvelles libations.</p>
+
+<p>Ce jour-là précisément la conversation ne
+manquait pas d'aliment. Le crime commis
+pendant la nuit mettait les cervelles à
+l'envers. La nouvelle en avait été apportée
+par les premiers passants, et chacun racontait
+un détail inédit ou émettait son avis
+personnel.</p>
+
+<p>L'aubergiste apprit ainsi successivement
+que la magnifique villa possédée par le
+comte Hagueneau à cinq cents mètres de la
+rive du Danube avait été complètement
+dévalisée et que le gardien Christian était
+grièvement blessé; que ce crime était sans
+doute l'oeuvre de l'insaisissable bande de
+malfaiteurs auxquels on attribuait tant
+d'autres crimes impunis; que la police
+enfin sillonnait la campagne et que les criminels
+étaient recherchés par la brigade
+récemment créée pour la surveillance du
+fleuve.</p>
+
+<p>Les deux rouliers ne se mêlaient pas
+aux conversations que suscitait l'événement,
+conversations qui se développaient
+à grand accompagnement d'exclamations
+et de cris. Silencieusement, ils restaient à
+l'écart, mais sans doute ils ne perdaient
+rien des propos échangés autour d'eux, car
+ils ne pouvaient manquer de s'intéresser à
+ce qui passionnait tout le monde.</p>
+
+<p>Cependant, le bruit s'apaisa peu à peu,
+et, vers six heures et demie du soir, ils
+furent de nouveau seuls dans la grande
+salle, d'où le dernier consommateur venait
+de s'éloigner. L'un d'eux interpella aussitôt
+l'aubergiste fort activé à rincer des verres
+sur son comptoir. Celui-ci s'empressa
+d'accourir.</p>
+
+<p>«Que désirent ces messieurs? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Dîner, répondit un charretier.</p>
+
+<p>&mdash;Et coucher ensuite, sans doute? interrogea
+l'aubergiste.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon maître, répliqua celui des
+deux rouliers qui paraissait le plus sociable.
+Nous comptons repartir à la nuit...</p>
+
+<p>&mdash;A la nuit!... s'étonna l'aubergiste.</p>
+
+<p>&mdash;Afin, continua son client, d'être dès
+l'aube sur la place du marché.</p>
+
+<p>&mdash;De Saint-André?</p>
+
+<p>&mdash;Ou de Gran. Cela dépendra des circonstances.
+Nous attendons ici un ami qui
+est allé aux informations. Il nous dira
+où nous avons le plus de chances de nous
+défaire avantageusement de nos marchandises.»</p>
+
+<p>L'aubergiste quitta la salle pour s'occuper
+des apprêts du repas.</p>
+
+<p>«Tu as entendu, Kaiserlick? dit à voix
+basse le plus jeune des deux rouliers en se
+penchant vers son compagnon.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Le coup est découvert.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'espérais pas, je suppose, qu'il
+demeurerait caché?</p>
+
+<p>&mdash;Et la police bat la campagne.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'elle la batte.</p>
+
+<p>&mdash;Sous la conduite de Dragoch, à ce
+qu'on prétend.</p>
+
+<p>&mdash;Ça, c'est autre chose, Vogel. A mon
+idée, ceux qui n'ont que Dragoch à craindre
+peuvent dormir sur les deux oreilles.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu dire?</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je dis, Vogel.</p>
+
+<p>&mdash;Dragoch serait donc?...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Supprimé?</p>
+
+<p>&mdash;Tu le sauras demain. D'ici là, motus,»
+conclut le roulier, en voyant revenir
+l'aubergiste.</p>
+
+<p>Le personnage attendu par les deux
+charretiers n'arriva qu'à la nuit close. Un
+rapide colloque s'engagea entre les trois
+compagnons.</p>
+
+<p>«On affirmait ici que la police est sur
+la piste, dit à voix basse Kaiserlick.</p>
+
+<p>&mdash;Elle cherche, mais elle ne trouvera
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Et Dragoch?</p>
+
+<p>&mdash;Bouclé.</p>
+
+<p>&mdash;Qui s'est chargé de l'opération?</p>
+
+<p>&mdash;Titcha.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, il y a du bon ... Et nous, que
+devons-nous faire?</p>
+
+<p>&mdash;Atteler sans tarder.</p>
+
+<p>&mdash;Pour?...</p>
+
+<p>&mdash;Pour Saint-André, mais à cinq cents
+mètres d'ici vous rebrousserez chemin.
+L'auberge aura été fermée pendant ce
+temps-là. Vous passerez inaperçus, et vous
+prendrez la route du Nord. Tandis que
+on vous croira d'un côté, vous serez de
+l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Où est donc, le chaland?</p>
+
+<p>&mdash;A l'anse de Pilis.</p>
+
+<p>&mdash;C'est là qu'est le rendez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Non, un peu plus près, à la clairière,
+sur la gauche de la route. Tu la connais?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Une quinzaine des nôtres y sont
+déjà. Vous irez les rejoindre.</p>
+
+<p>&mdash;Et toi?</p>
+
+<p>&mdash;Je retourne en arrière rassembler
+le surplus de nos hommes que j'ai laissés
+en surveillance. Je les ramènerai avec moi.</p>
+
+<p>&mdash;En route donc,» approuvèrent les
+charretiers.</p>
+
+<p>Cinq minutes plus tard, la voiture s'ébranlait.
+L'hôte, tout en maintenant ouvert l'un
+des battants de la porte cochère, salua
+poliment ses clients.</p>
+
+<p>« Alors, décidément, c'est-il à Gran que
+vous allez? interrogea-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondirent les rouliers, c'est à
+Saint-André, l'ami.</p>
+
+<p>&mdash;Bon voyage, les gars! formula l'hôte.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, camarade. »</p>
+
+<p>La charrette tourna à droite et prit, vers
+l'Est, le chemin de Saint-André. Quand
+elle eut disparu dans la nuit, le personnage
+que Kaiserlick et Vogel avaient attendu
+toute la journée, s'éloigna à son tour, dans
+la direction opposée, sur la route de Gran.</p>
+
+<p>L'aubergiste ne s'en aperçut même pas.
+Sans plus s'occuper de ces passants que
+vraisemblablement il ne reverrait jamais,
+il se hâta de fermer la maison et de gagner
+son lit.</p>
+
+<p>La charrette qui, pendant ce temps, s'éloignait
+au pas tranquille de ses chevaux, fit
+volte-face au bout de cinq cents mètres,
+conformément aux instructions reçues, et
+suivit en sens inverse le chemin qu'elle
+venait de parcourir.</p>
+
+<p>Lorsqu'elle fut de nouveau à la hauteur
+de l'auberge, tout y était clos, en effet, et
+elle aurait dépassé ce point sans incident,
+si un chien, qui dormait au beau milieu de
+la chaussée, ne s'était enfui tout à coup en
+aboyant si violemment, que le cheval de
+flèche effrayé se déroba par un brusque
+écart jusque sur le bas côté de la route.
+Les charretiers eurent vite fait de ramener
+l'animal en bonne direction, et, pour la
+seconde fois, la voiture disparut dans la
+nuit.</p>
+
+<p>Il était environ dix heures et demie
+quand, abandonnant le chemin tracé, elle
+pénétra sous le couvert d'un petit bois,
+dont les masses sombres s'élevaient sur
+la gauche. Elle fut arrêtée au troisième
+tour de roue.</p>
+
+<p>«Qui va là? questionna une voix dans les
+ténèbres.</p>
+
+<p>&mdash;Kaiserlick et Vogel, répondirent les
+rouliers.</p>
+
+<p>&mdash;Passez,» dit la voix.</p>
+
+<p>En arrière des premiers rangs d'arbres
+la charrette déboucha dans une clairière,
+où une quinzaine d'hommes dormaient,
+étendus sur la mousse.
+«Le chef est là? s'enquit Kaiserlick.</p>
+
+<p>&mdash;Pas encore.</p>
+
+<p>&mdash;Il nous a dit de l'attendre ici.»</p>
+
+<p>L'attente ne fut pas longue. Une demi-heure
+à peine après la voiture, le chef, ce
+même personnage qui était venu sur le
+tard à l'auberge, arriva à son tour, accompagné
+d'une dizaine de compagnons, ce qui
+portait à plus de vingt-cinq le nombre
+des membres de la troupe.</p>
+
+<p>«Tout le monde est là? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit Kaiserlick qui paraissait
+détenir quelque autorité dans la bande.</p>
+
+<p>&mdash;Et Titcha?</p>
+
+<p>&mdash;Me voici, prononça une voix sonore.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?.. interrogea anxieusement
+le chef.</p>
+
+<p>&mdash;Réussite sur toute la ligne. L'oiseau
+est en cage à bord du chaland.</p>
+
+<p>&mdash;Partons, dans ce cas, et hâtons-nous,
+commanda le chef. Six hommes en éclaireurs,
+le reste à l'arrière-garde, la voiture
+au milieu. Le Danube n'est pas à cinq
+cents mètres d'ici, et le déchargement sera
+fait en un tour de main. Vogel emmènera
+alors la charrette, et ceux qui sont du pays
+rentreront tranquillement chez eux. Les
+autres embarqueront sur le chaland.</p>
+
+<p>On allait exécuter ces ordres, quand un
+des hommes laissés en surveillance au
+bord de la route accourut en toute hâte.</p>
+
+<p>&mdash;Alerte! dit-il en étouffant sa voix.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il? demanda le chef de la
+bande.</p>
+
+<p>&mdash;Ecoute.</p>
+
+<p>Tous tendirent l'oreille. Le bruit d'une
+troupe en marche se faisait entendre sur
+la route. A ce bruit, bientôt quelques voix
+assourdies se joignirent. La distance ne
+devait pas être supérieure à une centaine
+de toises.</p>
+
+<p>&mdash;Restons dans la clairière, commanda
+le chef. Ces gens-là passeront sans nous
+voir.»</p>
+
+<p>Assurément, étant donnée l'obscurité
+profonde, ils ne seraient pas aperçus, mais
+il y avait ceci de grave: si, par mauvaise
+chance, c'était une escouade de police qui
+suivait cette route, c'est qu'elle se dirigeait
+vers le fleuve. Certes, il pouvait se faire
+qu'elle ne découvrit pas le bateau, et,
+d'ailleurs, les précautions étaient prises.
+Ces agents auraient beau le visiter de fond
+en comble, ils n'y trouveraient rien de
+suspect. Mais, même en admettant que
+cette escouade ne soupçonnât pas l'existence
+du chaland, peut-être resterait-elle en
+embuscade dans les environs, et, dans ce
+cas, il eût été très imprudent de faire sortir
+la charrette.</p>
+
+<p>Enfin, on tiendrait compte des circonstances,
+et on agirait selon les événements.
+Après avoir attendu dans cette clairière
+toute la journée suivante, s'il le fallait,
+quelques-uns des hommes descendraient, à
+la nuit, jusqu'au Danube, et s'assureraient
+de l'absence de toute force de police.</p>
+
+<p>Pour l'instant, l'essentiel était de ne pas
+être dépistés, et que rien ne donnât l'éveil
+à cette troupe qui s'approchait.</p>
+
+<p>Celle-ci ne tarda pas à atteindre le point
+où la route longeait la clairière. Malgré la
+nuit noire, on reconnut qu'elle se composait
+d'une dizaine d'hommes, et de significatifs
+cliquetis d'acier indiquaient des hommes
+armés.</p>
+
+<p>Déjà, elle avait dépassé la clairière,
+lorsqu'un incident vint modifier les choses
+du tout au tout.</p>
+
+<p>Un des deux chevaux, effrayé par ce
+passage d'hommes sur la route, s'ébroua
+et poussa un long hennissement qui fut
+répété par son congénère.</p>
+
+<p>La troupe en marche s'arrêta sur place.</p>
+
+<p>C'était bien une escouade de police qui
+descendait vers le fleuve, sous le commandement
+de Karl Dragoch complètement
+remis des suites de son accident de la
+matinée.</p>
+
+<p>Si les gens de la clairière avaient connu
+ce détail, peut-être leur inquiétude en eût-elle
+été augmentée. Mais, ainsi qu'on l'a vu,
+leur chef croyait hors de combat le policier
+redouté. Pourquoi il commettait cette
+erreur, pourquoi il estimait ne plus avoir
+à compter avec un adversaire qu'il avait
+précisément en face de lui, c'est ce que la
+suite du récit ne tardera pas à faire comprendre
+au lecteur.</p>
+
+<p>Lorsque, dans la matinée de ce même
+jour, Karl Dragoch eut sauté sur la berge,
+où l'attendait son subordonné, celui-ci
+l'avait entraîné vers l'amont. Après deux
+ou trois cents mètres de marche, les
+deux policiers étaient arrivés à un canot,
+dissimulé dans les herbes de la rive, à
+bord duquel ils s'embarquèrent. Aussitôt,
+les avirons, vigoureusement maniés par
+Friedrick Ulhmann, emportèrent rapidement
+la légère embarcation de l'autre côté
+du fleuve.</p>
+
+<p>«C'est donc sur la rive droite que le
+crime a été commis? demanda à ce moment
+Karl Dragoch.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit Friedrick Ulhmann.</p>
+
+<p>&mdash;Dans quelle direction?</p>
+
+<p>&mdash;En amont. Dans les environs de Gran.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! Dans les environs de Gran,
+se récria Dragoch. Ne me disais-tu pas
+tout à l'heure que nous n'avions que peu
+de chemin à faire?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas loin, dit Ulhmann. Il y a
+peut-être bien trois kilomètres, tout de
+même.»</p>
+
+<p>Il y en avait quatre, en réalité, et cette
+longue étape ne put être franchie sans
+difficulté par un homme qui venait à peine
+d'échapper à la mort Plus d'une fois, Karl
+Dragoch dut s'étendre, afin de reprendre
+le souffle qui lui manquait. Il était près
+de trois heures de l'après-midi, quand il
+atteignit enfin la villa du comte Hagueneau,
+où l'appelait sa fonction.</p>
+
+<p>Dès qu'il se sentit, grâce à un cordial
+qu'il s'empressa de réclamer, en possession
+de tous ses moyens, le premier soin de
+Karl Dragoch fut de se faire conduire au
+chevet du gardien Christian Hoël. Pansé
+quelques heures plus tôt par un chirurgien
+des environs, celui-ci, la face blanche,
+les yeux clos, haletait péniblement. Bien
+que sa blessure fût des plus graves et
+intéressât le poumon, il subsistait toutefois
+un sérieux espoir de le sauver, à la condition
+que la plus légère fatigue lui fût épargnée.</p>
+
+<p>Karl Dragoch put néanmoins obtenir
+quelques renseignements, que le gardien
+lui donna d'une voix étouffée, par monosyllabes
+largement espacés. Au prix de
+beaucoup de patience, il apprit qu'une
+bande de malfaiteurs, composée de cinq
+ou six hommes, au bas mot, avait, au milieu
+de la nuit dernière, fait irruption dans la
+villa, après en avoir enfoncé la porte. Le
+gardien Christian Hoël, réveillé par le
+bruit, avait eu à peine le temps de se lever,
+qu'il retombait frappé d'un coup de poignard
+entre les deux épaules. Il ignorait
+par conséquent ce qui s'était passé ensuite,
+et il était incapable de donner aucune
+indication sur ses agresseurs. Cependant,
+il savait quel était leur chef, un certain
+Ladko, dont ses compagnons avaient, à
+plusieurs reprises, prononcé le nom avec
+une sorte d'inexplicable forfanterie. Quant à
+ce Ladko, dont un masque recouvrait le
+visage, c'était un grand gaillard aux yeux
+bleus et porteur d'une abondante barbe
+blonde.</p>
+
+<p>Ce dernier détail, de nature à infirmer
+les soupçons qu'il avait conçus touchant
+Ilia Brusch, ne laissa pas de troubler
+Karl Dragoch. Qu'Ilia Brusch fût blond,
+lui aussi, il n'en doutait pas, mais ce blond
+était déguisé en brun, et on ne retire pas
+une teinture le soir pour la remettre le
+lendemain, comme on ferait d'une perruque.
+Il y avait là une sérieuse difficulté
+que Dragoch se réserva d'élucider à loisir.</p>
+
+<p>Le gardien Christian ne put, d'ailleurs,
+lui fournir de plus amples détails. Il n'avait
+rien remarqué concernant ses autres agresseurs,
+ceux-ci ayant pris, comme leur chef,
+la précaution de se masquer.</p>
+
+<p>Muni de ces renseignements, le détective
+posa ensuite quelques questions touchant
+la villa même du comte Hagueneau. C'était,
+ainsi qu'il l'apprit, une très riche habitation
+meublée avec un luxe princier. Les bijoux,
+l'argenterie et les objets précieux abondaient
+dans les tiroirs, les objets d'art sur
+les cheminées et les meubles, les tapisseries
+anciennes et les tableaux de maître sur
+les murs. Des titres avaient même été
+laissés en dépôt dans un coffre-fort, au
+premier étage. Nul doute par conséquent
+que les envahisseurs n'aient eu l'occasion
+de faire un merveilleux butin.</p>
+
+<p>C'est ce que Karl Dragoch put, en effet,
+constater aisément en parcourant les diverses
+pièces de l'habitation. C'était un
+pillage en règle, accompli avec une parfaite
+méthode. Les voleurs, en gens de
+goût, ne s'étaient pas encombrés des non-valeurs.
+La plupart des objets de prix
+avaient disparu; à la place des tapisseries
+arrachées, de grands carrés de muraille
+apparaissaient à nu, et, veufs des plus belles
+toiles découpées avec art, des cadres vides
+pendaient lamentablement. Les pillards
+s'étaient approprié jusqu'à des tentures
+choisies évidemment parmi les plus somptueuses
+et jusqu'à des tapis sélectionnés
+parmi les plus beaux. Quant au coffre-fort,
+il avait été forcé, et son contenu avait
+disparu.</p>
+
+<p>«On n'a pas emporté tout cela à dos
+d'hommes, se dit Karl Dragoch en constatant
+cette dévastation. Il y avait là de
+quoi charger une voiture. Reste à dénicher
+la voiture.»</p>
+
+<p>Cet interrogatoire et ces premières recherches
+avaient nécessité un temps fort
+long. La nuit était prochaine. Il importait,
+avant qu'elle fût complète, de retrouver
+trace, si faire se pouvait, du véhicule dont
+les voleurs, d'après le policier, avaient dû
+nécessairement faire usage. Celui-ci se hâta
+donc de sortir.</p>
+
+<p>Il n'eut pas loin à aller pour découvrir la
+preuve qu il recherchait. Sur le sol de la
+vaste cour ménagée devant la villa, de larges
+roues avaient laissé de profondes empreintes
+juste en face de la porte brisée, et,
+à quelque distance, la terre était piétinée,
+comme elle aurait pu l'être par des chevaux
+qui eussent longtemps attendu.</p>
+
+<p>Ces constatations faites d'un coup d'oeil,
+Karl Dragoch s'approcha de l'endroit où
+des chevaux paraissaient avoir stationné et
+examina le sol avec attention. Puis, traversant
+la cour, il procéda, aux abords
+immédiats de la grille donnant sur la
+route, à un nouvel et minutieux examen, à
+l'issue duquel il suivit le chemin public
+pendant une centaine de mètres, pour
+revenir ensuite sur ses pas.</p>
+
+<p>«Ulhmann! appela-t-il en rentrant dans
+la cour.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur? répondit l'agent, qui sortit
+de la maison et s'approcha de son chef.</p>
+
+<p>&mdash;Combien avons-nous d'hommes? demanda
+celui-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Onze.</p>
+
+<p>&mdash;C'est peu, fit Dragoch.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, objecta Ulhmann, le gardien
+Christian n'estime qu'à cinq ou six le
+nombre de ses agresseurs.</p>
+
+<p>&mdash;Le gardien Christian a son opinion,
+et moi j'ai la mienne, répliqua Dragoch.
+N'importe, il faut nous contenter de ce que
+nous avons. Tu vas laisser un homme ici,
+et prendre les dix autres. Avec nous deux,
+ça fera douze. C'est quelque chose.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez donc un indice? interrogea
+Friedrick Ulhmann.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais, où sont nos voleurs ... de
+quel côté ils sont du moins.</p>
+
+<p>&mdash;Oserai-je vous demander?.. commença
+Ulhmann.</p>
+
+<p>&mdash;D'où me vient cette assurance? acheva
+Karl Dragoch. Rien n'est plus simple. C'est
+même véritablement enfantin. Je me suis
+d'abord dit qu'on avait pris trop de choses
+ici pour ne pas avoir besoin d'un véhicule
+quelconque. J'ai donc cherché ce véhicule
+et je l'ai trouvé. C'est une charrette à
+quatre roues, attelée de deux chevaux,
+dont l'un, celui de flèche, offre cette particularité
+qu'il manque un clou au fer de son
+pied antérieur droit.</p>
+
+<p>&mdash;Comment avez-vous pu savoir cela?
+interrogea Ulhmann ébahi.</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'il a plu la nuit dernière et
+que la terre encore mal séchée a gardé
+fidèlement les empreintes. J'ai appris de la
+même manière que la charrette, on quittant
+la villa, avait tourné à gauche, c'est-à-dire
+dans une direction opposée à celle de Gran.
+Nous allons nous diriger du même côté et
+suivre au besoin à la piste le cheval dont
+le fer est incomplet. Il n'y a pas apparence
+que nos gaillards aient voyagé pendant le
+jour. Ils se sont sans doute terrés quelque
+part jusqu'au soir. Or, la région est peu
+habitée et les maisons ne sont pas bien
+nombreuses. Nous fouillerons au besoin
+toutes celles que nous trouverons sur la
+route. Réunis tes hommes, car voici venir
+la nuit, et le gibier doit commencer à se
+donner de l'air.»</p>
+
+<p>Karl Dragoch et son escouade durent
+marcher longtemps avant de découvrir un
+indice nouveau. Il était près de dix heures
+et demie quand, après avoir visité inutilement
+deux ou trois fermes, ils arrivèrent,
+au croisement des trois routes, à l'auberge
+où les deux rouliers avaient passé la journée
+et d'où ils venaient de partir trois quarts
+d'heure plus tôt. Karl Dragoch heurta
+rudement la porte. </p>
+
+<p>«Au nom de la loi! prononça Dragoch
+lorsqu'il vit apparaître à sa fenêtre l'aubergiste,
+dont il était écrit que le sommeil
+serait troublé ce jour-là.</p>
+
+<p>&mdash;Au nom de la loi!.. répéta l'aubergiste,
+épouvanté en voyant sa demeure
+cernée par cette troupe nombreuse. Qu'ai-je
+donc fait?</p>
+
+<p>&mdash;Descends, et l'on te le dira... Mais
+surtout ne tarde pas trop,» répliqua Dragoch
+d'une voix impatiente.</p>
+
+<p>Quand l'aubergiste, à demi vêtu, eut
+ouvert sa porte, le policier procéda à un
+rapide interrogatoire. Une charrette était-elle
+venue ici dans la matinée? Combien
+d'hommes la conduisaient? S'était-elle arrêtée?
+Était-elle repartie? De quel côté
+s'était-elle dirigée?</p>
+
+<p>Les réponses ne se firent pas attendre.
+Oui, une charrette conduite par deux
+hommes était venue à l'auberge de bon
+matin. Elle y avait séjourné jusqu'au soir,
+et n'était repartie qu'après la venue d'un
+troisième personnage attendu par les deux
+charretiers. La demie de neuf heures
+avait déjà sonné, quand elle s'était éloignée
+dans la direction de Saint-André.</p>
+
+<p>«De Saint-André? insista Karl Dragoch.
+Tu en es sûr?</p>
+
+<p>&mdash;Sûr, affirma l'aubergiste.</p>
+
+<p>&mdash;On te l'a dit, ou tu l'as vu?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai vu.</p>
+
+<p>&mdash;Hum!.. murmura Karl Dragoch, qui
+ajouta: C'est bon. Remonte te coucher maintenant,
+mon brave, et tiens ta langue.»</p>
+
+<p>L'aubergiste ne se le fit pas dire deux
+fois. La porte se referma, et l'escouade de
+police demeura seule sur la route.</p>
+
+<p>«Un instant!» commanda Karl Dragoch
+à ses hommes qui restèrent immobiles,
+tandis que lui-même, muni d'un fanal, examinait
+minutieusement le sol.</p>
+
+<p>D'abord, il ne remarqua rien de suspect,
+mais il n'en fut pas ainsi quand, ayant traversé
+la route, il en eut atteint le bas côté.
+En cet endroit, la terre moins foulée par le
+passage des véhicules, et, d'ailleurs, moins
+solidement empierrée, avait conservé plus
+de plasticité. Du premier regard, Karl
+Dragoch découvrit l'empreinte d'un sabot
+auquel un clou manquait, et constata que
+le cheval, propriétaire de cette ferrure
+incomplète, se dirigeait non pas vers Saint-André,
+ni vers Gran, mais directement
+vers le fleuve, par le chemin du Nord. C'est
+donc par ce chemin que Dragoch s'avança
+à son tour à la tête de ses hommes.</p>
+
+<p>Trois kilomètres environ avaient été franchis
+sans incident à travers un pays complètement
+désert, quand, sur la gauche de
+la route, le hennissement d'un cheval
+retentit. Retenant ses hommes du geste,
+Karl Dragoch s'avança jusqu'à la lisière
+d'un petit bois qu'on distinguait confusément
+dans l'ombre.</p>
+
+<p>«Qui est là?..» héla-t-il d'une voix forte.</p>
+
+<p>Nulle réponse n'étant faite à sa question,
+un des agents, sur son ordre, alluma une
+torche de résine. Sa flamme fuligineuse
+brilla d'un vif éclat dans cette nuit sans
+lune, mais sa lumière mourait à quelques
+pas, impuissante à percer l'obscurité rendue
+plus épaisse encore par le feuillage
+des arbres.</p>
+
+<p>«En avant!» commanda Dragoch, en
+pénétrant dans le fourré à la tête de
+l'escouade.</p>
+
+<p>Mais le fourré avait des défenseurs. A
+peine en avait-on dépassé la lisière, qu'une
+voix impérieuse prononça:</p>
+
+<p>«Un pas de plus, et nous faisons feu!»</p>
+
+<p>Cette menace n'était pas pour arrêter
+Karl Dragoch, d'autant plus qu'à la vague
+lueur de la torche, il lui avait semblé apercevoir
+une masse immobile, celle d'une
+charrette sans doute, autour de laquelle se
+groupaient une troupe d'hommes, dont il
+n'avait pu reconnaître le nombre.</p>
+
+<p>«En avant!» commanda-t-il de nouveau.</p>
+
+<p>Obéissant à cet ordre, l'escouade de police
+continua sa marche fort incertaine dans ce
+bois inconnu. La difficulté ne tarda pas à
+s'aggraver. Tout à coup, la torche fut
+arrachée des mains de l'agent qui la portait.
+L'obscurité redevint profonde.</p>
+
+<p>«Maladroit!.. gronda Dragoch. De la
+lumière, Frantz!.. De la lumière!..»</p>
+
+<p>Son dépit était d'autant plus vif qu'au
+dernier éclat jeté par la torche en s'éteignant,
+il avait cru voir la charrette commencer
+un mouvement de retraite et s'éloigner
+sous les arbres. Malheureusement, il
+ne pouvait être question de lui donner la
+chasse. C'est une vivante muraille que
+l'escouade de police rencontrait devant
+elle. A chaque agent s'opposaient deux ou
+trois adversaires, et Dragoch comprenait
+un peu tard qu'il ne disposait pas de forces
+suffisantes pour s'assurer la victoire. Jusqu'ici,
+aucun coup de feu n'avait été tiré, ni
+d'un côté, ni de l'autre.</p>
+
+<p>«Titcha!.. appela à ce moment une voix
+dans la nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Présent! répondit une autre voix.</p>
+
+<p>&mdash;La voiture?</p>
+
+<p>&mdash;Partie.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, il faut en finir.»</p>
+
+<p>Ces voix, Dragoch les enregistra dans sa
+mémoire. Il ne devait jamais les oublier.</p>
+
+<p>Ce court dialogue échangé, les revolvers
+se mirent aussitôt de la partie, ébranlant
+l'atmosphère de leurs sèches détonations.
+Quelques agents furent atteints par les
+balles, et Karl Dragoch, se rendant compte
+qu'il y aurait eu folie à s'obstiner, dut se
+résoudre à ordonner la retraite.</p>
+
+<p>L'escouade de police regagna donc la
+route, où les vainqueurs ne se risqueront
+pas à la poursuivre, et la nuit reprit son
+calme un instant troublé.</p>
+
+<p>Il fallut d'abord s'occuper des blessés.
+Ils étaient au nombre de trois, très légèrement
+frappés, d'ailleurs. Après un sommaire
+pansement, ils furent renvoyés en
+arrière sous la garde de quatre de leurs
+camarades. Quant à Dragoch, accompagné
+de Friedrick Ulhmann et des trois derniers
+agents, il s'élança à travers champs,
+vers le Danube, en obliquant légèrement
+dans la direction de Gran.</p>
+
+<p>Il retrouva sans difficulté l'endroit où il
+avait abordé quelques heures plus tôt, et
+l'embarcation dans laquelle Ulhmann et lui
+avaient passé le fleuve. Les cinq hommes
+s'y embarquèrent, et, le Danube traversé
+en sens inverse, ils en descendirent le
+cours sur la rive gauche.</p>
+
+<p>Si Karl Dragoch venait de subir un
+échec, il entendait avoir sa revanche.
+Qu'Ilia Brusch et le trop fameux Ladko
+fussent le même homme, cela ne faisait plus
+pour lui l'ombre d'un doute, et c'est à son
+compagnon de voyage, il en était convaincu,
+que le crime de la nuit précédente devait
+être imputé. Selon toute vraisemblance,
+celui-ci, après avoir mis son butin à l'abri,
+se hâterait de reprendre la personnalité
+d'emprunt qu'il ne savait pas percée à jour
+et qui lui avait permis de déjouer jusqu'ici
+les recherches de la police. Avant l'aube, il
+aurait sûrement regagné la barge, et il y
+attendrait son passager absent, ainsi que
+l'aurait fait l'inoffensif et honnête pêcheur
+qu'il prétendait être.</p>
+
+<p>Cinq hommes résolus seraient alors aux
+aguets. Ces cinq hommes, vaincus par
+Ladko et sa bande, triompheraient plus
+aisément de la résistance que pourrait
+leur opposer ce même Ladko, obligé à la
+solitude pour jouer son rôle d'Ilia Brusch.</p>
+
+<p>Ce plan très bien conçu fut malheureusement
+irréalisable. Karl Dragoch et
+ses hommes eurent beau explorer la rive, il
+leur fut impossible de découvrir la barge
+du pêcheur. Dragoch et Ulhmann n'eurent
+aucune peine, il est vrai, à reconnaître la
+place précise où le premier avait débarqué,
+mais, de la barge, pas la moindre
+trace. La barge avait disparu, et Ilia
+Brusch avec elle.</p>
+
+<p>Karl Dragoch était joué, décidément, et
+cela l'emplissait de fureur.</p>
+
+<p>«Friedrick, dit-il à son subordonné, je
+suis à bout. Il me serait impossible de
+faire un pas de plus. Nous allons dormir
+dans l'herbe pour retrouver un peu de
+force. Mais un de nos hommes va prendre
+le canot et remonter à Gran sur-le-champ.
+A l'ouverture du bureau, il fera jouer le
+télégraphe. Allume un fanal. Je vais dicter.
+Ecris.</p>
+
+<p>Friedrick Ulhmann obéit en silence:</p>
+
+<p>«Crime commis cette nuit environs de
+Gran. Butin chargé sur chaland. Exercer
+rigoureusement visites prescrites.»</p>
+
+<p>&mdash;Voilà pour une, dit Dragoch en s'interrompant.
+A l'autre maintenant.</p>
+
+<p>Il dicta de nouveau:</p>
+
+<p>«Mandat d'amener contre le nommé
+Ladko, se disant faussement Ilia Brusch et
+se prétendant lauréat de la Ligue Danubienne
+au dernier concours de Sigmaringen,
+ledit Ladko, <i>alias</i> Ilia Brusch, inculpé
+des crimes de vols et de meurtres.»</p>
+
+<p>&mdash;Que ceci soit télégraphié à la première
+heure à toutes les communes riveraines
+sans exception,» commanda Karl
+Dragoch, en s'étendant épuisé sur le sol.</p>
+
+
+<br><br><br>
+<a name="X"></a>
+
+<h3>X</h3>
+
+<h3>PRISONNIER.</h3>
+
+
+<p>Les soupçons conçus par Karl Dragoch
+et que la découverte du portrait était venue
+confirmer, ces soupçons n'étaient point
+entièrement erronés, il est temps de le
+dire au lecteur pour l'intelligence de ce
+récit. Sur un point, tout au moins, Karl
+Dragoch avait justement raisonné. Oui,
+Ilia Brusch et Serge Ladko n'étaient qu'un
+seul et même homme.</p>
+
+<p>Mais Dragoch se trompait gravement au
+contraire quand il attribuait à son compagnon
+de voyage la série de vols et de
+meurtres qui, depuis tant de mois, désolaient
+la région du Danube, et en particulier
+le dernier attentat, le pillage de la
+villa du comte Hagueneau et l'assassinat
+du gardien Christian. Ladko, d'ailleurs, ne
+se doutait guère que son passager eût de
+pareilles pensées. Tout ce qu'il savait, c'est
+que son nom servait à désigner un criminel
+fameux, et il était incapable de comprendre
+comment une telle confusion avait pu se
+produire.</p>
+
+<p>Atterré tout d'abord en se découvrant un
+si redoutable homonyme, qui, pour comble
+de malheur, se trouvait être en même
+temps son compatriote, il s'était ressaisi
+après ce moment d'effroi instinctif. Que lui
+importait en somme un malfaiteur avec
+lequel il n'avait de commun que le nom? Un
+innocent n'a rien à craindre. Et, innocent de
+tous ces crimes, il l'était assurément.</p>
+
+<p>C'est donc sans inquiétude que Serge
+Ladko&mdash;on lui conservera désormais son
+véritable nom&mdash;s'était absenté la nuit précédente,
+afin de se rendre à Szalka ainsi
+qu'il l'avait annoncé. C'est dans cette petite
+ville, en effet, que, dissimulé sous le nom
+d'Ilia Brusch, il avait fixé sa résidence,
+après son départ de Roustchouk, et c'est
+là que, pendant de trop longues semaines,
+il avait attendu des nouvelles de sa chère
+Natcha.</p>
+
+<p>L'attente, ainsi qu'on le sait déjà, avait
+fini par lui devenir intolérable, et il se torturait
+l'esprit à rechercher un moyen de
+pénétrer incognito en Bulgarie, quand le
+hasard lui fit tomber sous les yeux un
+numéro du <i>Pester Lloyd</i> dans lequel était
+annoncé à grand fracas le concours de
+pêche de Sigmaringen. C'est on lisant l'article
+consacré à ce concours que l'exilé,
+aussi habile pêcheur, on ne l'a peut-être
+pas oublié, que pilote réputé, conçut l'idée
+d'un plan d'action dont la bizarrerie assurerait
+peut-être le succès.</p>
+
+<p>Sous le nom d'Ilia Brusch, le seul qu'il
+eût jamais porté à Szalka, il s'enrôlerait
+dans la Ligue Danubienne, il participerait
+au concours de Sigmaringen et, grâce à, sa
+virtuosité de pêcheur, il y remporterait le
+premier prix. Après avoir ainsi donné à son
+nom d'emprunt un commencement de notoriété,
+il annoncerait avec le plus de bruit
+possible, et en engageant même des paris,
+si faire se pouvait, son intention de descendre
+le Danube, la ligne à la main, depuis
+la source jusqu'à l'embouchure. Nul doute
+que ce projet ne mît en révolution le monde
+spécial des pêcheurs à la ligne et ne valût
+à son auteur quelque réputation dans le
+reste du public.</p>
+
+<p>Nanti dès lors d'un état civil hors de
+discussion, car on accorde, d'ordinaire,
+une confiance aveugle aux gens en vedette,
+Serge Ladko descendrait en effet le Danube.
+Bien entendu, il activerait de son mieux la
+marche de son bateau et ne perdrait à
+pêcher que le minimum de temps nécessaire
+à la vraisemblance. Toutefois, il ferait
+assez parler de lui le long du parcours
+pour ne pas se laisser oublier et pour être
+en état de débarquer ouvertement à Roustchouk
+sous la protection d'une notoriété
+bien établie.</p>
+
+<p>Pour que cet unique but de son entreprise
+fût heureusement atteint, il fallait que
+nul ne soupçonnât son véritable nom, et
+que personne ne pût reconnaître, dans
+les traits du pêcheur Ilia Brusch, ceux
+du pilote Serge Ladko.</p>
+
+<p>La première condition était facile à réaliser.
+Il suffirait, une fois transformé en
+lauréat de la Ligue Danubienne, de jouer
+ce rôle sans défaillance. Serge Ladko se
+jura donc à lui-même d'être Ilia Brusch
+envers et contre tous, quels que fussent
+les incidents du voyage. Il était a supposer,
+d'ailleurs, que ce voyage s'accomplirait lentement,
+mais sûrement, et qu'aucun incident
+ne viendrait rendre le serment difficile
+à tenir.</p>
+
+<p>Satisfaire à la deuxième condition était
+plus simple encore. Un coup de rasoir qui
+supprimerait la barbe, une application de
+teinture qui changerait la couleur des cheveux,
+de larges lunettes noires qui cacheraient
+celle des yeux, il n'en fallait pas
+davantage. Serge Ladko procéda à ce
+déguisement sommaire dans la nuit qui
+précéda son départ, puis se mit en route
+avant l'aube, assuré d'être méconnaissable
+pour tout regard non prévenu.</p>
+
+<p>A Sigmaringen, les événements s'étaient
+réalisés conformément, à ses prévisions.
+Lauréat en vue du concours, l'annonce de
+son projet avait été favorablement commentée
+par la Presse des régions riveraines.
+Devenu ainsi un personnage assez
+notoire pour que son identité ne pût être
+raisonnablement suspectée, assuré, d'autre
+part, de trouver du secours, le cas échéant,
+près de ses collègues de la Ligue Danubienne
+disséminés le long du fleuve, Serge
+Ladko s'était abandonné au courant.</p>
+
+<p>A Ulm, il avait eu une première désillusion,
+en constatant que sa célébrité
+relative ne le mettait pas à l'abri des
+foudres de l'administration. Aussi avait-il
+été trop heureux d'accepter un passager
+possédant des papiers bien en règle et
+dont la police semblait priser l'honorabilité.
+Certes, quand on serait à Roustchouk
+et que la prétendue gageure serait abandonnée
+par son auteur, la présence d'un
+étranger pourrait présenter des inconvénients.
+Mais, alors, on s'expliquerait, et
+jusque-là elle augmenterait les probabilités
+de succès d'un voyage que Serge Ladko
+avait le plus passionné désir de mener à
+bonne fin.</p>
+
+<p>Apprendre qu'il portait le même nom
+qu'un redoutable bandit et que ce bandit
+était Bulgare avait fait éprouver à Serge
+Ladko sa seconde émotion désagréable.
+Quelle que fût son innocence, et par conséquent
+sa sécurité, il ne pouvait méconnaître
+qu'une telle homonymie était de
+nature à provoquer les plus regrettables
+erreurs ou même les plus graves complications.</p>
+
+<p>Que le nom qu'il dissimulait sous celui
+d'Ilia Brusch vînt à être connu, et non seulement
+son débarquement à Roustchouk
+s'en trouverait compromis, mais encore il
+était à craindre qu'il n'en résultât de longs
+retards.</p>
+
+<p>Contre ces dangers, Serge Ladko ne
+pouvait rien. D'ailleurs, s'ils étaient sérieux,
+il convenait de ne pas les exagérer. En réalité,
+il était peu croyable que la police
+accordât, sans raison particulière, son
+attention à un inoffensif pêcheur à la
+ligne, et surtout à un pêcheur protégé par
+les lauriers cueillis au concours de Sigmaringen.</p>
+
+<p>Venu à Szalka après le coucher du soleil
+et reparti bien avant le jour sans être vu
+de personne, Serge Ladko n'avait fait que
+passer dans sa maison, juste le temps de
+constater qu'aucune nouvelle de Natcha ne
+l'y attendait. La persistance d'un tel silence
+avait véritablement quelque chose d'affolant.
+Pourquoi la jeune femme n'écrivait-elle
+plus depuis deux mois? Que lui était-il
+arrivé? Les périodes de troubles publics
+sont fécondes en malheurs privés, et le
+pilote se demandait avec angoisse si, en
+admettant qu'il débarquât heureusement
+à Roustchouk, il n'y débarquerait pas trop
+tard.</p>
+
+<p>Cette pensée, qui lui brisait le coeur,
+décuplait en même temps la puissance de
+ses muscles. C'est elle qui lui avait donné,
+au départ de Gran, la force de résister à
+la tempête et de lutter victorieusement
+contre le vent déchaîné. C'est elle qui lui
+faisait hâter le pas, tandis qu'il revenait
+vers la barge, muni du cordial destiné à
+M. Jaeger.</p>
+
+<p>Sa surprise fut grande de n'y pas trouver
+le passager qu il avait quitté si mal en
+point, et le petit mot d'avertissement écrit
+par celui-ci ne la diminua pas. Quel motif
+si impérieux avait pu décider M. Jaeger à
+s'éloigner malgré son état de faiblesse?
+Comment pouvait-il se faire qu'un bourgeois
+de Vienne eût des affaires si pressantes
+en rase campagne, loin de tout
+centre habité? Il y avait là un problème
+dont les réflexions du pilote ne rendirent
+pas la solution plus prochaine.</p>
+
+<p>Quelle qu'en fût la cause, l'absence de
+M. Jaeger avait, en tous cas, le grave inconvénient
+d'allonger encore un voyage déjà
+trop long. Sans cet incident inattendu, la
+barge aurait vite gagné le milieu du fleuve,
+et, avant le soir, beaucoup de kilomètres
+eussent été ajoutés aux kilomètres laissés
+jusqu'ici dans son sillage.</p>
+
+<p>La tentation était bien forte de tenir pour
+nulle et non avenue la prière de M. Jaeger,
+de pousser au large, et de continuer sans
+perdre une minute un voyage dont le but
+attirait Serge Ladko comme l'aimant attire
+le fer.</p>
+
+<p>Le pilote se résigna pourtant à l'attente.</p>
+
+<p>Il avait des obligations à l'égard de son
+passager, et, tout bien considéré, mieux
+valait perdre une journée et ne fournir
+aucun prétexte à des contestations ultérieures.</p>
+
+<p>Pour utiliser la fin de cette journée plus
+qu'à demi écoulée déjà, le travail heureusement
+ne manquerait pas. Elle suffirait à
+peine à remettre de l'ordre dans la barge
+et à réparer quelques petits dégâts causés
+par la tempête.</p>
+
+<p>Serge Ladko s'occupa tout d'abord de
+ranger les coffres dont il avait bouleversé
+le contenu pendant ses infructueuses recherches
+de la matinée. Cela ne lui aurait
+pas demandé beaucoup de temps, si, en
+achevant le rangement du dernier, son
+regard ne fût tombé sur ce même portefeuille
+qui avait précédemment sollicité
+l'attention de Karl Dragoch. Ce portefeuille,
+le pilote l'ouvrit comme l'avait
+ouvert le policier, et, comme celui-ci, mais
+agité de sentiments tout autres, il en retira
+le portrait que Natcha lui avait remis à
+l'instant de leur séparation, avec une dédicace
+pleine de tendresse.</p>
+
+<p>Un long moment, Serge Ladko contempla
+ce visage adorable. Natcha!.. C'était
+bien elle!.. C'étaient bien ses traits chéris,
+ses yeux si purs, ses lèvres entr'ouvertes
+comme si elles allaient parler!..</p>
+
+<p>Avec un soupir, il replaça enfin la chère
+image dans le portefeuille et le portefeuille
+dans le coffre, qu'il referma avec soin
+et dont il mit la clef dans sa poche, puis
+il sortit du tôt pour vaquer à d'autres
+travaux.</p>
+
+<p>Mais il n'avait plus de coeur à l'ouvrage.
+Bientôt ses mains demeurèrent inactives,
+et, assis sur l'un des bancs, le dos tourné
+à la rive, il laissa son regard errer sur le
+fleuve. Sa pensée s'envola vers Roustchouk.
+Il vit sa femme, sa maison riante et pleine
+de chansons... Certes, il ne regrettait rien.
+Sacrifier son propre bonheur à la patrie,
+il le referait si c'était à refaire... Quelle
+douleur pourtant qu'un si cruel sacrifice
+eût été à ce point inutile! La révolte éclatant
+prématurément et écrasée sans recours,
+combien d'années encore la Bulgarie
+gémirait-elle sous le joug des oppresseurs?
+Lui-même pourrait-il franchir la frontière,
+et, s'il y parvenait, retrouverait-il
+celle qu'il aimait? Les Turcs ne s'étaient-ils
+pas emparés, comme d'un otage, de la
+femme d'un de leurs adversaires les plus
+déterminés? S'il en était ainsi, qu'avaient-ils
+fait de Natcha?</p>
+
+<p>Hélas! cet humble drame intime disparaissait
+dans la convulsion qui secouait la
+région balkanique. Combien peu comptait
+cette misère de deux êtres, au milieu de
+la détresse publique? Toute la péninsule
+était parcourue à cette heure par des hordes
+féroces. Partout le galop sauvage des chevaux
+faisait trembler la terre, et dans les
+plus pauvres villages avaient passé la dévastation
+et la guerre.</p>
+
+<p>Contre le colosse turc, deux pygmées:
+la Serbie et le Monténégro. Ces David
+réussiraient-ils à vaincre Goliath? Ladko
+comprenait à quel point la bataille était
+inégale, et, tout pensif, il plaçait son espoir
+dans le père de tous les Slaves, le grand
+Tzar de Russie, qui, un jour peut-être,
+daignerait étendre sa main puissante au-dessus
+de ses fils opprimés.</p>
+
+<p>Absorbé dans ses pensées, Serge Ladko
+avait perdu jusqu'au souvenir du lieu où il
+se trouvait. Un régiment tout entier eût
+défilé derrière lui sur la berge qu'il ne
+se fût pas retourné. <i>A fortiori</i> ne s'aperçut-il
+pas de l'arrivée de trois hommes qui
+venaient de l'amont et marchaient avec
+précaution. Mais, si Ladko ne vit pas ces
+trois hommes, ceux-ci le virent aisément,
+dès que la barge leur apparut au tournant
+du fleuve. Le trio fit halte aussitôt et tint
+conciliabule à voix basse.</p>
+
+<p>L'un de ces trois nouveaux venus a déjà
+été présenté au lecteur, lors de l'escale à
+Vienne, sous le nom de Titcha. C'est lui
+qui, en compagnie d'un acolyte, s'était attaché
+aux pas de Karl Dragoch, après que le
+détective eut filé de son côté Ilia Brusch,
+tandis que ce dernier faisait une innocente
+démarche près d'un des intermédiaires
+employés lors des envois d'armes en Bulgarie.
+Cette filature avait, on s'en souvient,
+amené jusqu'à proximité de la barge les
+deux espions, qui, sûrs de connaître l'habitation
+flottante du policier, s'étaient alors
+éloignés en projetant de tirer parti de leur
+découverte. Ces projets, il s'agissait maintenant
+de les réaliser.</p>
+
+<p>Les trois hommes s'étaient tapis dans
+l'herbe de la rive, et, de là, ils épiaient
+Serge Ladko. Celui-ci, poursuivant sa
+méditation, ignorait leur présence et n'avait
+aucun soupçon du danger qu'elle lui faisait
+courir. Le danger était grand, cependant,
+ces gens en embuscade, trois affiliés
+de la bande de malfaiteurs qui parcourait
+alors la région du Danube, n'étant pas de
+ceux qu'il fait bon rencontrer dans un lieu
+désert.</p>
+
+<p>De cette bande, Titcha était même un
+membre important; il pouvait être considéré
+comme le premier après le chef, dont
+les exploits valaient au nom du pilote une
+honteuse célébrité. Quant aux deux autres,
+Sakmann et Zerlang, simples comparses:
+des bras, non des têtes.</p>
+
+<p>«C'est lui! murmura Titcha, en arrêtant
+de la main ses compagnons, dès qu'il
+découvrit la barge au détour du fleuve.</p>
+
+<p>&mdash;Dragoch? interrogea Sakmann.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Tu en es sûr?</p>
+
+<p>&mdash;Absolument.</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu ne vois pas sa figure, puisqu'il
+a le dos tourné, objecta Zerlang.</p>
+
+<p>&mdash;Ça ne m'avancerait pas à grand'chose
+de voir sa figure; répondit Titcha. Je ne
+le connais pas. A peine si je l'ai aperçu à
+Vienne.</p>
+
+<p>&mdash;Dans ce cas!..</p>
+
+<p>&mdash;Mais je reconnais parfaitement le
+bateau, interrompit Titcha, j'ai eu tout le
+loisir de l'examiner, pendant que Ladko et
+moi nous étions noyés dans la foule. Je
+suis certain de ne pas me tromper. </p>
+
+<p>&mdash;En route, alors! fit l'un des hommes.</p>
+
+<p>&mdash;En route,» approuva Titcha, en dépliant
+un paquet qu'il tenait sous son
+bras.</p>
+
+<p>Le pilote continuait à ne pas se douter de
+la surveillance dont il était l'objet. Il n'avait
+pas entendu les trois hommes arriver;
+il ne les entendit pas davantage, lorsqu'ils
+s'approchèrent en étouffant le bruit de leurs
+pas dans l'herbe épaisse de la rive. Perdu
+dans son rêve, il laissait sa pensée fuir
+avec le courant vers Natcha et vers le
+pays.</p>
+
+<p>Tout à coup une multitude d'inextricables
+liens s'enroulèrent à la fois autour de lui,
+l'aveuglant, le paralysant, l'étouffant.</p>
+
+<p>Redressé d'une secousse, il se débattait
+instinctivement et s'épuisait en vains efforts,
+quand un choc violent sur le crâne le
+jeta tout étourdi dans le fond de la barge.
+Pas si vite, cependant, qu'il n'ait eu le temps
+de se voir prisonnier des mailles de l'un
+de ces vastes filets désignés sous le nom
+d'éperviers, dont lui-même avait usé plus
+d'une fois pour capturer le poisson.</p>
+
+<p>Lorsque Serge Ladko sortit de ce demi-évanouissement,
+il n'était plus enveloppé
+du filet à l'aide duquel on l'avait réduit à
+l'impuissance. Par contre, étroitement
+ligotté par les multiples tours d'une corde
+solide, il n'aurait pu faire le plus petit
+mouvement; un bâillon eût au besoin étouffé
+ses cris, un impénétrable bandeau lui enlevait
+l'usage de la vue.</p>
+
+<p>La première sensation de Serge Ladko,
+en revenant à la vie, fut celle d'un véritable
+ahurissement. Que lui était-il arrivé?
+Que signifiait cette inexplicable attaque, et
+que voulait-on faire de lui? A tout prendre,
+il avait lieu de se rassurer dans une certaine
+mesure. Si l'on avait eu l'intention de le
+tuer, c'eût été chose faite. Puisqu'il était
+encore de ce monde, c'est qu'on n'en voulait
+pas à sa vie, et que ses agresseurs, quels
+qu'ils fussent, n'avaient d'autre intention
+que de s'emparer de sa personne.</p>
+
+<p>Mais pourquoi, dans quel but s'emparer
+de sa personne?</p>
+
+<p>A cette question, il était malaisé de
+répondre. Des voleurs?.. Ils n'eussent pas
+pris la peine de ficeler leur victime avec un
+tel luxe de précautions, quand un coup de
+couteau les eût servis plus rapidement et
+plus sûrement. D'ailleurs, combien misérables
+les voleurs que le contenu de la
+pauvre barge eût été capable de tenter!</p>
+
+<p>Une vengeance?.. Impossibilité plus
+grande encore. Ilia Brusch n'avait pas d'ennemis.
+Les seuls ennemis de Ladko, les
+Turcs, ne pouvaient soupçonner que le
+patriote bulgare se cachât sous le nom du
+pêcheur, et, quand bien même ils en
+auraient été informés, il n'était pas un
+personnage si considérable qu'ils se fussent
+risqués à cet acte de violence si loin de la
+frontière, en plein coeur de l'Empire d'Autriche.
+Au surplus, des Turcs l'eussent
+supprimé, eux aussi, plus certainement
+encore que de simples voleurs.</p>
+
+<p>S'étant convaincu que, pour l'instant du
+moins, le mystère était impénétrable, Serge
+Ladko, en homme pratique, cessa d'y penser,
+et consacra toutes les forces de son
+intelligence à observer ce qui allait suivre
+et à chercher les moyens, s'il en existait,
+de reconquérir sa liberté.</p>
+
+<p>A vrai dire, sa situation ne se prêtait pas
+à des observations nombreuses. Raidi par
+l'étreinte d'une corde enroulée en spirales
+autour de son corps, le moindre mouvement
+lui était interdit, et le bandeau était si bien
+appliqué sur ses yeux qu'il n'aurait su dire
+s'il faisait jour ou s'il faisait nuit. La première
+chose qu'il reconnut, en concentrant
+toute son attention dans le sens de l'ouïe,
+c'est qu'il reposait dans le fond d'un bateau,
+le sien sans aucun doute, et que ce bateau
+avançait rapidement sous l'effort de bras
+robustes. Il entendait distinctement, en
+effet, le grincement des avirons contre le
+bois des tolets, et le bruissement de l'eau
+glissant sur les flancs de l'embarcation.</p>
+
+<p>Dans quelle direction se dirigeait-on?
+Tel fut le second problème dont il trouva
+assez facilement la solution, en constatant
+une sensible différence de température
+entre le côté gauche et le côté droit de sa
+personne. Les secousses que lui communiquait
+la barge à chaque impulsion des
+avirons lui montrant qu'il était couché dans
+le sens de la marche, et le soleil, au moment
+de l'agression, n'étant guère éloigné
+du méridien, il en conclut sans peine qu'une
+moitié de son corps était à l'ombre produite
+par la paroi de l'embarcation et que
+celle-ci se dirigeait de l'Ouest à l'Est, en
+continuant par conséquent à suivre le courant,
+comme au temps où elle obéissait à
+son maître légitime.</p>
+
+<p>Aucune parole n'était échangée entre
+ceux qui le tenaient en leur pouvoir. Nul
+bruit humain ne frappait son oreille, hors
+les <i>han!</i> des nautoniers lorsqu'ils pesaient
+sur les rames. Cette navigation silencieuse
+durait depuis une heure et demie environ,
+quand la chaleur du soleil gagna son visage
+et lui apprit ainsi que l'on obliquait vers
+le Sud. Le pilote n'en fut pas étonné. Sa
+parfaite connaissance des moindres détours
+du fleuve lui fit comprendre que l'on commençait
+à suivre la courbe qu'il décrit en
+face du mont Pilis. Bientôt, sans doute,
+on reprendrait la direction de l'Est, puis
+celle du Nord, jusqu'au point extrême d'où
+le Danube commence à descendre franchement
+vers la péninsule des Balkans.</p>
+
+<p>Ces prévisions ne se réalisèrent qu'en
+partie. Au moment où Serge Ladko calculait
+que l'on avait atteint le milieu de l'anse
+de Pilis, le bruit des avirons cessa tout
+à coup. Tandis que la barge courait sur
+son erre, une voix rude se fit entendre.</p>
+
+<p>«Prends la gaffe,» commanda l'un des
+invisibles assaillants.</p>
+
+<p>Presque aussitôt, il y eut un choc, que
+suivit un grincement tel qu'en aurait pu
+produire le bordage éraflant un corps dur,
+puis Serge Ladko fut soulevé et hissé de
+mains en mains.</p>
+
+<p>Evidemment la barge avait accosté un
+autre bateau de dimensions plus considérables,
+à bord duquel le prisonnier était
+embarqué à la façon d'un colis. Celui-ci
+tendait vainement l'oreille afin de saisir
+au passage quelques paroles. Pas un mot
+n'était prononcé. Les geôliers ne se révélaient
+que par le contact de leurs mains brutales
+et par le souffle de leurs poitrines
+haletantes.</p>
+
+<p>Ballotté, tiraillé en tous sens, Serge Ladko,
+d'ailleurs, n'eut pas le loisir de la réflexion.
+Après l'avoir monté, on le descendit le long
+d'une échelle qui lui laboura cruellement
+les reins. Aux heurts dont il était meurtri,
+il comprit qu'on le faisait passer par une
+ouverture étroite, et enfin, bandeau et bâillon
+arrachés, il fût jeté bas comme un paquet,
+tandis que le bruit sourd d'une trappe
+qui se ferme résonnait au-dessus de lui.</p>
+
+<p>Il fallut un long moment, à Serge Ladko,
+tout étourdi de la secousse, pour reprendre
+conscience de lui-même. Quand il y fut parvenu,
+sa situation ne lui parut pas améliorée,
+bien qu'il eût retrouvé l'usage de la
+parole et de la vue. Si l'on avait jugé un
+bâillon inutile, c'est évidemment que personne
+ne pouvait entendre ses cris, et la
+suppression de son bandeau ne lui était pas
+d'un plus grand secours. C'est en vain qu'il
+ouvrait les yeux. Autour de lui tout était
+ombre. Et quelle ombre! Le prisonnier, qui,
+d'après la succession des sensations ressenties,
+supposait avoir été déposé dans la
+cale d'un bateau, s'épuisait en inutiles
+efforts pour découvrir la plus faible raie
+de lumière filtrant à travers le joint d'un
+panneau. Il ne distinguait rien. Ce n'était
+pas l'obscurité d'une cave, dans laquelle
+l'oeil parvient encore à discerner quelque
+vague lueur: c'était le noir total, absolu,
+comparable seulement à celui qui doit
+régner dans la tombe.</p>
+
+<p>Combien d'heures s'écoulèrent ainsi?
+Serge Ladko estimait qu'on était parvenu
+au milieu de la nuit, quand un vacarme,
+assourdi par la distance, parvint jusqu'à
+lui. On courait, on piétinait. Puis le bruit
+se rapprocha. De lourds colis étaient traînés
+directement au-dessus de sa tête, et
+c'est à peine, il l'eût juré, si l'épaisseur
+d'une planche le séparait des travailleurs
+inconnus. </p>
+
+<p>Le bruit se rapprocha encore. On parlait
+maintenant à côté de lui, sans doute derrière
+l'une des cloisons délimitant sa prison,
+mais, de ce qu'on disait, il était impossible
+de deviner le sens.</p>
+
+<p>Bientôt, d'ailleurs, le bruit s'apaisa, et
+de nouveau ce fut le silence autour du
+malheureux pilote qu'environnait une ombre
+impénétrable.</p>
+
+<p>Serge Ladko s'endormit</p>
+
+
+<br><br><br>
+
+<a name="XI"></a>
+
+<h3>XI</h3>
+
+<h3>AU POUVOIR D'UN ENNEMI.</h3>
+
+<p>Après que Karl Dragoch et ses hommes
+eurent battu en retraite, les vainqueurs
+étaient d'abord restés sur le lieu du combat,
+prêts à s'opposer à un retour offensif, tandis
+que la charrette s'éloignait dans la direction
+du Danube. Ce fut seulement quand
+le temps écoulé eut rendu certain le départ
+définitif des forces de police que, sur un
+ordre de son chef, la bande des malfaiteurs
+se mit en marche à son tour.</p>
+
+<p>Ils eurent bientôt atteint le fleuve, qui
+coulait à moins de cinq cents mètres. La
+charrette les y attendait, en face d'un chaland,
+dont on apercevait la masse sombre à
+quelques mètres de la rive.</p>
+
+<p>La distance était médiocre et les travailleurs
+nombreux. En peu d'instants, le va-et-vient
+de deux bachots eut transporté à
+bord de ce chaland le chargement de la voiture.
+Aussitôt, celle-ci s'éloigna et disparut
+dans la nuit, tandis que la plupart des combattants
+de la clairière se dispersaient à
+travers la campagne, après avoir reçu
+leur part de butin. Du crime qui venait
+d'être commis, il ne subsistait plus d'autre
+trace qu'un amoncellement de colis encombrant
+le pont de la gabarre, à bord de
+laquelle ne s'étaient embarqués que huit
+hommes.</p>
+
+<p>En réalité, la fameuse bande du Danube
+était exclusivement composée de ces huit
+hommes. Quant aux autres, ils représentaient
+une faible partie d'un personnel
+indéterminé de sous-ordres, dont telle ou
+telle fraction était utilisée, selon la région
+exploitée: Ceux-ci demeuraient toujours
+étrangers à l'exécution proprement dite des
+coups de main, et leur rôle, limité aux
+fonctions de porteurs, de vedettes ou de
+gardes du corps, ne commençait qu'au
+moment où il s'agissait d'évacuer vers le
+fleuve le butin conquis.</p>
+
+<p>Cette organisation était des plus habiles.
+Par ce moyen, la bande disposait, sur tout
+le parcours du Danube, d'innombrables
+affiliés dont bien peu se rendaient compte
+du genre d'opérations auxquelles ils apportaient
+leur concours. Recrutés dans la classe
+la plus illettrée, de véritables brutes en
+général, ils croyaient participer à de vulgaires
+actes de contrebande et ne cherchaient
+pas à en savoir davantage. Jamais
+ils n'avaient songé à établir le moindre rapprochement
+entre celui qui commandait les
+expéditions auxquelles ils prenaient part
+et ce fameux Ladko qui, tout en leur cachant
+son nom, semblait se complaire
+étrangement à laisser une trace quelconque
+de son état civil sur chaque théâtre de ses
+crimes.</p>
+
+<p>Leur indifférence paraîtra moins surprenante,
+si l'on veut bien considérer que ces
+crimes, commis sur tout le cours du Danube,
+étaient éparpillés sur une immense
+étendue. L'émotion publique avait donc,
+entre chacun d'eux, le temps de se calmer.
+C'est surtout dans les bureaux de la police,
+où venaient se centraliser toutes les plaintes
+des régions riveraines, que le nom de
+Ladko avait acquis sa triste célébrité. Dans
+les villes, la classe bourgeoise, à cause des
+<i>manchettes</i> ronflantes des journaux, lui
+accordait encore un intérêt spécial. Mais
+pour la masse du peuple, et, <i>a fortiori</i>, pour
+les paysans, il n'était qu'un malfaiteur
+comme un autre, dont on a à souffrir une
+fois et qu'on ne revoit plus ensuite.</p>
+
+<p>Au contraire, les huit hommes restés à
+bord du chaland se connaissaient tous
+entre eux et formaient une véritable bande.
+A l'aide de leur bateau, ils montaient ou
+descendaient sans cesse le Danube. Que
+l'occasion d'une profitable opération se
+présentât, ils s'arrêtaient, recrutaient dans
+les environs le personnel nécessaire, puis,
+le butin en sûreté dans leur cachette flottante,
+ils repartaient, en quête de nouveaux
+exploits. </p>
+
+<p>Quand le chaland était plein, ils gagnaient
+la mer Noire où un vapeur à leur dévotion
+venait croiser au jour fixé. Transportées à
+bord de ce vapeur, les richesses volées,
+et parfois acquises au prix d'un meurtre,
+y devenaient brave et loyale cargaison,
+capable d'être échangée contre de l'or,
+dans des contrées lointaines, au grand soleil
+des honnêtes gens.</p>
+
+<p>C'est exceptionnellement que la bande,
+la nuit précédente, avait fait parler d'elle à
+si faible distance de son précédent méfait.
+Elle ne commettait pas, d'ordinaire, une
+telle faute, qui, répétée, eût pu donner l'éveil
+aux complices inconscients qu'elle
+embauchait dans le pays. Mais, cette fois,
+son capitaine avait eu une raison particulière
+de ne pas s'éloigner, et si cette raison
+n'était pas celle que lui avait attribuée Karl
+Dragoch, en causant à Ulm avec Friedrich
+Ulhmann, la personnalité du policier n'y
+était cependant pas étrangère.</p>
+
+<p>Reconnu à Vienne par le chef de bande
+lui-même, alors accompagné de son second,
+Titcha, il avait été, depuis cet instant,
+suivi à la piste, sans le savoir, par une
+série d'affiliés locaux auxquels on n'avait
+dit que l'essentiel, et le chaland s'était
+appliqué à ne précéder la barge que de
+quelques kilomètres. Cet espionnage, des
+plus malaisés dans une contrée souvent
+découverte et où abondaient en ce moment
+les gens de police, avait été forcément intermittent,
+et le hasard avait voulu que jamais
+Karl Dragoch et son hôte ne fussent aperçus
+en même temps. Rien n'avait donc permis
+de supposer que la barge eût deux habitants,
+ni d'admettre, par conséquent, la
+possibilité d'une erreur.</p>
+
+<p>En instituant cette surveillance, le capitaine
+des bandits rêvait d'un coup de maître.
+Supprimer le détective? Il n'y songeait pas.
+Pour le moment tout au moins, il projetait
+seulement de s'en emparer, Karl Dragoch
+en son pouvoir, il aurait ensuite la partie
+belle pour traiter d'égal à égal, si jamais un
+sérieux danger le menaçait.</p>
+
+<p>Pendant plusieurs jours, l'occasion de
+cet enlèvement ne s'était pas présentée. Ou
+bien la barge s'arrêtait le soir à trop faible
+distance d'un centre habité, ou bien on
+rencontrait dans son voisinage trop immédiat
+quelques-uns des agents égrenés sur
+la rive et dont la qualité ne pouvait échapper
+à un professionnel du crime.</p>
+
+<p>Le matin du 29 août, enfin, les circonstances
+avaient paru favorables. La
+tempête qui, la nuit précédente, avait protégé
+la bande pendant qu'elle s'attaquait
+à la villa du comte Hagueneau, devait avoir
+plus ou moins dispersé les policiers qui
+précédaient ou suivaient leur chef le long
+du fleuve. Peut-être celui-ci serait-il momentanément
+seul et sans défense. Il fallait
+en profiter.</p>
+
+<p>Aussitôt la voiture chargée des dépouilles
+de la villa, Titcha avait été dépêché avec
+deux des hommes les plus résolus. On a vu
+comment les trois aventuriers s'étaient
+acquittés de leur mission, et comment le
+pilote Serge Ladko était devenu leur prisonnier,
+au lieu et place du détective Karl Dragoch.</p>
+
+<p>Jusqu'ici, Titcha n'avait pu renseigner
+son capitaine sur l'heureuse issue de sa
+mission que par les quelques mots brefs
+échangés dans la clairière, au moment où
+l'escouade de police était survenue sur la
+route. L'entretien serait nécessairement
+repris à ce sujet, mais, pour l'instant, il
+ne pouvait en être question. Avant tout,
+il s'agissait de faire disparaître et de mettre
+à l'abri les nombreux colis entassés sur le
+pont, et c'est à quoi s'employèrent sans tarder
+les huit hommes formant l'équipage de
+la gabarre.</p>
+
+<p>Soit à bras, soit en les faisant glisser
+sur des plans inclinés, ces colis furent
+d'abord introduits dans l'intérieur du
+bateau, premier travail qui n'exigea que
+quelques minutes, puis on procéda à l'arrimage
+définitif. Pour cela le plancher de
+la cale fut soulevé et laissa à découvert une
+ouverture béante, à la place où l'on se fût
+légitimement attendu a trouver l'eau du
+Danube. Une lanterne, descendue dans ce
+deuxième compartiment, permit d'y distinguer
+un amoncellement d'objets hétéroclites
+qui le remplissaient déjà en partie.
+Il restait assez de place, cependant, pour
+que les dépouilles du comte Hagueneau
+pussent être logées à leur tour dans l'introuvable
+cachette. </p>
+
+<p>Merveilleusement truquée, en effet, était
+cette gabarre qui servait à la fois de moyen
+de transport, d'habitation et de magasin
+inviolable. Au-dessous du bateau visible,
+un autre plus petit s'appliquait, le pont de
+celui-ci formant le fond de celui-là. Ce
+second bateau, d'une profondeur de deux
+mètres environ, avait un déplacement tel,
+qu'il fût capable de porter le premier et de
+le soulever d'un pied ou deux au-dessus de
+la surface de l'eau. On avait remédié à cet
+inconvénient, qui aurait, sans cela, dévoilé
+la supercherie, en chargeant le bateau inférieur
+d'une quantité de lest suffisant à le
+noyer entièrement, de telle sorte que le
+chaland supérieur gardât la ligne de flottaison
+qu'il devait avoir à vide.</p>
+
+<p>Vide, sa cale l'était toujours, les marchandises
+volées, qui allaient s'entasser
+dans le double fond, y remplaçaient un
+poids correspondant de lest, et l'aspect de
+l'extérieur n'était en rien modifié.</p>
+
+<p>Par exemple cette gabarre, qui, lège,
+aurait dû normalement caler à peine un
+pied, s'enfonçait dans l'eau de près de
+sept. Cela n'était pas sans créer de réelles
+difficultés dans la navigation du Danube
+et rendait nécessaire le concours d'un
+excellent pilote. Ce pilote, la bande le possédait
+dans la personne de Yacoub Ogul,
+un israélite natif lui aussi de Roustchouk.
+Très pratique du fleuve, Yacoub Ogul aurait
+pu lutter avec Serge Ladko lui-même pour
+la parfaite connaissance des passes, des
+chenals et des bancs de sable; d'une main
+sûre, il dirigeait le chaland à travers les
+rapides semés de rochers que l'on rencontre
+parfois sur son cours.</p>
+
+<p>Quant à la police, elle pouvait examiner
+le bateau tant que cela lui plairait. Elle
+pouvait en mesurer la hauteur intérieure et
+extérieure sans trouver la plus petite différence.
+Elle pouvait sonder tout autour sans
+rencontrer la cachette sous-marine, établie
+suffisamment en retrait, et de lignes assez
+fuyantes pour qu'il fût impossible de l'atteindre.
+Toutes ses investigations l'amèneraient
+uniquement à constater que ce chaland
+était vide et que ce chaland vide
+enfonçait dans l'eau de la quantité strictement
+suffisante pour équilibrer son poids.</p>
+
+<p>En ce qui concerne les papiers, les précautions
+n'étaient pas moins bien prises.
+Dans tous les cas, soit qu'elle descendît le
+courant, soit qu'elle le remontât, la gabarre,
+ou allait chercher des marchandises, ou,
+marchandises débarquées, retournait à son
+port d'attache. Selon le choix qui paraissait
+le meilleur, elle appartenait, tantôt à
+M. Constantinesco, tantôt à M. Wenzel
+Meyer, tous deux commerçants, l'un de
+Galatz, l'autre de Vienne. Les papiers, illustrés
+des cachets les plus officiels, étaient
+à ce point en règle, que jamais personne
+n'avait songé à les vérifier. L'eût-on fait,
+d'ailleurs, que l'on aurait constaté l'existence
+d'un Constantinesco ou d'un Wenzel
+Meyer dans l'une ou l'autre des deux villes
+indiquées. En réalité, le propriétaire s'appelait
+Ivan Striga.</p>
+
+<p>Le lecteur se rappellera peut-être que
+ce nom appartenait à un des individus les
+moins recommandables de Roustchouk,
+qui, après s'être vainement opposé au
+mariage de Serge Ladko et de Natcha
+Gregorevitch, avait disparu ensuite de la
+ville. Sans qu'on entendît parler positivement
+de lui, de mauvais bruits avaient
+alors couru sur son compte, et la rumeur
+publique l'accusait de tous les crimes.</p>
+
+<p>Pour une fois, la rumeur publique ne se
+trompait pas. Avec sept autres misérables
+de son espèce, Ivan Striga avait, en effet,
+formé une bande de véritables pirates, qui,
+depuis lors, écumait littéralement les deux
+rives du Danube.</p>
+
+<p>Avoir trouvé ainsi le chemin de la richesse
+facile, c'était quelque chose; s'assurer la
+sécurité, c'était mieux encore. Dans ce but,
+au lieu de cacher son nom et son visage,
+ainsi que l'aurait fait un malfaiteur vulgaire,
+il s'était arrangé de manière, à ne pas être
+un anonyme pour ses victimes. Bien, entendu,
+ce n'était pas son vrai nom qu'il
+leur faisait connaître. Non, celui qu'il avait
+résolu de laisser deviner avec une adroite
+imprudence, c'était celui de Serge Ladko.</p>
+
+<p>S'abriter, afin d'échapper aux conséquences
+d'un forfait, derrière une personnalité
+d'emprunt, c'est un stratagème assez
+commun, mais Striga l'avait rénové par le
+choix intelligent du pseudonyme qu'il s'attribuait.</p>
+
+<p>Si le nom de Ladko n'était, ni plus ni
+moins qu'un autre, capable de créer une
+confusion et, par suite, hors le cas de flagrant
+délit, de détourner les soupçons au
+profit du coupable, il possédait quelques
+avantages qui lui étaient propres.</p>
+
+<p>En premier lieu, Serge Ladko n'était pas
+un mythe. Il existait, si le coup de fusil qui
+l'avait salué à son départ de Roustchouk
+ne l'avait pas abattu pour jamais. Bien que
+Striga se vantât volontiers d'avoir supprimé
+son ennemi, la vérité est qu'il n'en savait
+rien. Peu importait, d'ailleurs, au point de
+vue de l'enquête qui pouvait être faite à
+Roustchouk. Si Ladko était mort, la police
+ne pourrait rien comprendre aux accusations
+dont il serait l'objet. S'il était vivant,
+elle trouverait un homme de chair et d'os,
+d'une honorabilité si bien établie que l'enquête,
+selon toute vraisemblance, en resterait
+là. Sans doute, on rechercherait alors
+ceux qui auraient la malchance d'être ses
+homonymes. Mais, avant qu'on eût passé au
+crible tous les Ladkos du monde, il coulerait
+de l'eau sous les ponts du Danube!</p>
+
+<p>Que si, d'aventure, les soupçons, à force
+d'être dirigés dans la même direction, finissaient
+par entamer la cuirasse d'honorabilité
+de Serge Ladko, ce serait alors un
+résultat doublement heureux. Outre qu'il
+est toujours agréable à un bandit de savoir
+qu'un autre est inquiété à sa place, cette
+substitution lui devient plus agréable
+encore quand il a voué à sa victime une
+haine mortelle.</p>
+
+<p>Alors même que ces déductions eussent
+été déraisonnables, l'absence de Serge
+Ladko, dont personne ne connaissait la patriotique
+mission, les eût rendues logiques.
+Pourquoi le pilote était-il parti sans crier
+gare? La section locale de la police du
+fleuve commençait précisément à se poser
+cette question au moment où Karl Dragoch
+découvrait ce qu'il croyait être la vérité, et,
+comme chacun sait, lorsque la police commence
+à se poser des questions, il y a peu de
+chances qu'elle y réponde avec bienveillance.</p>
+
+<p>Ainsi, la situation était bien nette dans
+sa dramatique complication. Une longue
+série de crimes que des maladresses voulues
+faisaient toujours attribuer à un certain
+Ladko, de Roustchouk; le pilote du
+même nom, vaguement, très vaguement
+encore soupçonné, à cause de son absence,
+d'être le coupable, tandis qu'à des centaines
+de kilomètres un Ladko, accusé par
+de plus sérieuses présomptions, était dépisté
+sous le déguisement du pêcheur Ilia
+Brusch; et Striga, pendant ce temps, reprenant,
+après chaque expédition, son état
+civil authentique, pour circuler librement
+sur le Danube.</p>
+
+<p>Toutefois, pour que sa sécurité ne fût
+pas menacée, la condition essentielle était
+que l'on fit disparaître toute trace compromettante
+dans le plus bref délai possible.
+C'est pourquoi, ce soir-là, le butin nouvellement
+conquis fut, comme de coutume,
+rapidement déposé dans l'introuvable cachette.
+C'est le bruit de cet arrimage que
+le véritable Serge Ladko entendit dans son
+cachot pris aux dépens de cette même cale
+sous-marine, au fond de laquelle nulle
+puissance humaine n'était capable de le
+secourir. Puis, le parquet remis en place,
+les hommes remontèrent sur le pont dont
+les panneaux furent refermés. La police
+pouvait venir désormais.</p>
+
+<p>Il était, à ce moment, près de trois heures
+du matin. L'équipage de la gabarre, surmené
+par les fatigues de cette nuit et par celles
+de la nuit précédente, aurait eu grand besoin
+de repos, mais il ne pouvait en être question.</p>
+
+<p>Striga, désireux de s'éloigner au plus
+vite du lieu de son dernier crime, donna
+l'ordre de se mettre en route en profitant
+de l'aube naissante, ordre qui fut exécuté
+sans un murmure, chacun comprenant la
+force des raisons qui le dictaient.</p>
+
+<p>Pendant qu'on s'occupait de ramener
+l'ancre à bord et de pousser le chaland au
+milieu du fleuve, Striga s'enquit des péripéties
+de l'expédition de la matinée.</p>
+
+<p>«Ça a été tout seul, lui répondit Titcha.
+Le Dragoch a été pris au premier coup de
+filet comme un simple brochet.</p>
+
+<p>&mdash;Vous a-t-il vus?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas. Il avait autre chose à
+penser.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne s'est pas débattu?</p>
+
+<p>&mdash;Il a essayé, la canaille. J'ai dû l'assommer
+à moitié pour le faire tenir tranquille.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne l'as pas tué, au moins? demanda
+vivement Striga.</p>
+
+<p>&mdash;Que non pas! Étourdi tout au plus.
+J'en ai profité pour le ligotter proprement.
+Mais je n'avais pas fini le paquetage que le
+colis respirait comme père et mère.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Il est dans la cale. Dans le double
+fond, naturellement.</p>
+
+<p>&mdash;Sait-il où on l'a transporté?</p>
+
+<p>&mdash;Il faudrait alors qu'il soit rudement
+malin, déclara Titcha en riant bruyamment.
+Tu dois bien penser que je n'ai oublié ni le
+bâillon, ni le bandeau. On ne les a retirés
+que le particulier en cage. Là, il peut, si ça
+lui convient, chanter des romances et
+admirer le paysage.</p>
+
+<p>Striga sourit sans répondre. Titcha reprit:</p>
+
+<p>&mdash;-J'ai fait ce que tu as commandé, mais
+où cela nous mènera-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Ne serait-ce qu'à désorganiser la brigade
+privée de son chef, répondit Striga.</p>
+
+<p>Titcha haussa les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;On en nommera un autre, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Possible, mais il ne vaudra peut-être
+pas celui que nous tenons. Dans tous les
+cas, nous pourrons causer. Au besoin, nous
+le rendrions en échange des passeports qui
+nous seraient nécessaires. Il est donc
+essentiel de le garder vivant.</p>
+
+<p>&mdash;Il l'est, affirma Titcha.</p>
+
+<p>&mdash;A-t-on pensé à lui donner à manger?</p>
+
+<p>&mdash;Diable!... fit Titcha en se grattant la
+tête. On l'a tout à fait oublié. Mais douze
+heures d'abstinence n'ont jamais fait de mal
+à personne, et je lui porterai son dîner dès
+que nous serons en marche ... A moins que
+tu ne veuilles le lui porter toi-même, pour te
+rendre compte par tes yeux?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit vivement Striga. Je préfère
+qu'il ne me voie pas. Je le connais et il ne
+me connaît pas. C'est un avantage que je
+ne veux pas perdre.</p>
+
+<p>&mdash;Tu pourrais mettre un masque.</p>
+
+<p>&mdash;Ça ne prendrait pas avec Dragoch.
+Pas besoin qu'on lui montre son visage.
+La taille, la carrure, le moindre détail lui
+suffît pour reconnaître les gens.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, je suis frais, moi, qui suis obligé
+de lui porter sa pitance!</p>
+
+<p>&mdash;Il faut bien que quelqu'un le fasse ...
+D'ailleurs, Dragoch n'est pas bien dangereux
+actuellement, et, s'il le redevient
+jamais, c'est que nous serons à l'abri.</p>
+
+<p>&mdash;Amen!.. fit Titcha.</p>
+
+<p>&mdash;Pour le moment, reprit Striga, on va le
+laisser dans sa boîte. Pas trop longtemps,
+par exemple, sans quoi il finirait par mourir
+asphyxié. On le remontera dans une cabine
+du pont quand nous aurons dépassé Budapest,
+demain matin, après mon départ.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as donc l'intention de t'absenter?
+demanda Titcha.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit Striga. Je quitterai le
+chaland de temps en temps afin de recueillir
+des informations sur la rive. Je verrai ce
+qu'on dit de notre dernière affaire et de la
+disparition de Dragoch.</p>
+
+<p>&mdash;Et si tu te fais pincer? objecta Titcha.</p>
+
+<p>&mdash;Pas de danger. Personne ne me connaît,
+et la police du fleuve doit être dans
+le marasme. Pour les autres, j'aurai, s'il le
+faut, une identité toute neuve.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;Celle du célèbre Ilia Brusch, pêcheur
+insigne et lauréat de la Ligue Danubienne.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle idée!</p>
+
+<p>&mdash;Excellente. J'ai le bateau d'Ilia Brusch.
+Je lui emprunterai sa peau, à l'exemple de
+Karl Dragoch.</p>
+
+<p>&mdash;Et si l'on te demande du poisson?</p>
+
+<p>&mdash;J'en achèterai, s'il le faut, pour le revendre.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as réponse à tout.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu!»</p>
+
+<p>La conversation prit fin sur ce mot. Le
+chaland avait commencé a suivre le fil du
+courant. Il soufflait une légère brise du
+Nord qui serait très favorable quand, un peu
+au-dessus de Visegrad, le Danube, revenant
+sur lui-même, suivrait la direction du Sud.
+Jusque-là, au contraire, cette brise du Nord
+retardait singulièrement le bateau, et Striga,
+pressé de s'éloigner du théâtre de ses
+exploits, donna l'ordre de border deux
+longs avirons qui aideraient à gagner contre
+le vent.</p>
+
+<p>Il fallut trois heures pour parcourir dix
+kilomètres et atteindre le premier coude du
+fleuve, puis deux heures encore pour suivre
+la courbe que dessine le Danube avant d'adopter
+franchement la direction du Sud. Un
+peu en amont de Waitzen, on put enfin
+abandonner les avirons, et, sous la poussée
+de la voile, la marche du bateau fut notablement
+accélérée.</p>
+
+<p>Vers onze heures on passa devant Saint-André
+où les deux charretiers Kaiserlick
+et Vogel avaient prétendu se rendre au cours
+de la nuit précédente. Il ne fut pas question
+de s'y arrêter, et le chaland continua à dériver
+vers Budapest, encore distante de
+vingt-cinq à trente kilomètres.</p>
+
+<p>A mesure qu'on gagnait vers l'aval, l'aspect
+des rives devenait plus sévère. Les
+îles ombreuses et verdoyantes se multipliaient,
+ne laissant parfois entre elles que
+d'étroits canaux, interdits aux chalands,
+mais suffisants pour la navigation de plaisance.</p>
+
+<p>Dans cette partie du Danube, la batellerie
+commence à devenir assez active. Il y a
+même de fréquents encombrements, car le
+cours du fleuve est resserré entre les premières
+ramifications des Alpes Norriques
+et les dernières ondulations des Karpathes.
+Quelquefois se produisent des échouages
+ou des abordages, peu dommageables en
+somme, pour peu que l'attention des pilotes
+soit un seul instant en défaut. En général,
+le malheur se réduit à une perte de temps.
+Mais que de cris, que de querelles, au moment
+de la collision!</p>
+
+<p>Le chaland, dont Striga était le capitaine,
+devait être compté parmi les mieux dirigés.
+De grande taille, puisque sa capacité dépassait
+deux cents tonnes, le pont proprement
+dit en était recouvert d'une sorte de superstructure,
+d'un spardeck, qui formait, à l'arrière,
+le toit du rouf habité par le personnel.
+Un mâtereau à l'avant servait à hisser le
+pavillon national, et, à la poupe, un gouvernail
+à large safran permettait au pilote de
+maintenir le bateau en bonne direction.</p>
+
+<p>A mesure qu'on descendait le courant,
+l'animation du fleuve allait croissant, ainsi
+que cela se produit aux approches des
+grandes cités. Des embarcations légères, à
+vapeur ou à voiles, chargées de promeneurs
+ou de touristes, se glissaient entre
+les îles. Bientôt, dans le lointain, la fumée
+de cheminées d'usines empâta l'horizon,
+annonçant les faubourgs de Budapest.</p>
+
+<p>A ce moment, il se produisit un fait singulier.
+Sur un signe de Striga, Titcha
+pénétra dans le rouf de l'arrière, avec un
+de ses compagnons de l'équipage. Les deux
+hommes en ressortirent bientôt. Ils escortaient
+une femme d'une taille élancée, mais
+dont il était malaisé de voir les traits à demi
+cachés par un bâillon. Les mains liées derrière
+le dos, cette femme marchait entre ses
+deux gardiens, sans essayer d'une résistance
+dont l'expérience lui avait sans doute
+démontré l'inutilité. Docilement, elle descendit
+dans la cale par l'échelle du grand
+panneau, puis dans un compartiment du
+double fond dont la trappe fut refermée
+sur elle. Cela fait, Titcha et son compagnon
+reprirent leurs occupations, comme si de
+rien n'était.</p>
+
+<p>Vers trois heures de l'après-midi, le chaland
+s'engagea entre les quais de la capitale
+de la Hongrie. A droite, c'était Buda,
+l'ancienne ville turque; à gauche, Pest, la
+ville moderne. A cette époque, Buda était,
+plus qu'elle ne l'est restée de nos jours, une
+de ces vieilles et pittoresques cités que le
+progrès égalitaire tend à faire disparaître.
+Par contre, Pest, si son importance était
+déjà considérable, n'avait pas encore atteint
+le prodigieux développement qui a fait
+d'elle la plus importante et la plus belle
+métropole de l'Europe orientale.</p>
+
+<p>Sur les deux rives, et notamment sur la
+rive gauche, se succédaient les maisons à
+arcades et à terrasses, que dominaient les
+clochers des églises dorés par les rayons
+du soleil, et la longue enfilade des quais ne
+manquait ni de noblesse ni de grandeur.</p>
+
+<p>Le personnel du chaland n'accordait pas
+son attention à ce spectacle enchanteur.
+La traversée de Budapest pouvant ménager
+de désagréables surprises à des gens si
+sujets à caution, l'équipage n'avait d'yeux
+que pour le fleuve où se croisaient de nombreuses
+embarcations. Ce prudent souci
+permit à Striga de distinguer en temps
+voulu, au milieu des autres, un bateau conduit
+par quatre hommes, qui se dirigeait en
+droite ligne vers le chaland. Ayant reconnu
+un canot de la police fluviale, il avertit d'un
+coup d'oeil Titcha, qui, sans autre explication,
+s'affala par le panneau dans la cale.</p>
+
+<p>Striga ne s'était pas trompé. En quelques
+minutes, ce canot eut rallié la gabarre. Deux
+hommes montèrent à bord.</p>
+
+<p>«Le patron? demanda l'un des nouveaux
+arrivants.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi, répondit Striga en faisant
+un pas en avant de ses compagnons.</p>
+
+<p>&mdash;Votre nom?</p>
+
+<p>&mdash;Ivan Striga.</p>
+
+<p>&mdash;Votre nationalité?</p>
+
+<p>&mdash;Bulgare.</p>
+
+<p>&mdash;D'où vient cette gabarre?</p>
+
+<p>&mdash;De Vienne.</p>
+
+<p>&mdash;Où va-t-elle?</p>
+
+<p>&mdash;A Galatz.</p>
+
+<p>&mdash;Son propriétaire?</p>
+
+<p>&mdash;M. Constantinesco, de Galatz.</p>
+
+<p>&mdash;Chargement?</p>
+
+<p>&mdash;Néant. Nous retournons à vide.</p>
+
+<p>&mdash;Vos papiers?</p>
+
+<p>&mdash;Les voici, dit Striga, en offrant au
+questionneur les documents demandés.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, approuva celui-ci, qui les
+restitua après un examen consciencieux.
+Nous allons jeter un coup d'oeil dans votre
+cale.</p>
+
+<p>&mdash;A votre aise, concéda Striga. Je vous
+ferai toutefois remarquer que c'est la quatrième
+visite que nous subissons depuis
+notre départ de Vienne. Ce n'est pas agréable.»</p>
+
+<p>Le policier, déclinant du geste toute responsabilité
+personnelle dans les ordres
+dont il n'était que l'exécuteur, descendit
+sans répondre par le panneau. Arrivé au
+bas de l'échelle, il s'avança de quelques pas
+dans la cale dont son regard fit le tour,
+puis il remonta. Rien n'était venu l'avertir
+que sous ses pieds gisaient deux créatures
+humaines, un homme, d'un côté, une femme
+de l'autre, toutes deux réduites à l'impuissance
+et hors d'état de demander du secours.
+La visite ne pouvait être plus consciencieuse
+ni plus longue. Le chaland étant complètement
+vide, il n'y avait pas lieu de s'enquérir
+de la provenance de son chargement,
+ce qui simplifiait beaucoup les choses.</p>
+
+<p>Le policier reparut donc au jour, et, sans
+poser d'autres questions, regagna son canot,
+qui s'éloigna vers de nouvelles perquisitions,
+tandis que la gabarre continuait
+lentement sa route vers l'aval.</p>
+
+<p>Quand les dernières maisons de Budapest
+eurent été laissées en arrière, le moment
+parut venu de s'occuper de la prisonnière
+de la cale. Titcha et son compagnon
+disparurent dans l'intérieur, pour en ressortir
+bientôt, escortant cette même femme
+qui y avait été incarcérée quelques heures
+plus tôt, et qui fut réintégrée dans le rouf.
+Des autres hommes de l'équipage, nul ne
+sembla prêter la moindre attention à cet
+incident.</p>
+
+<p>On ne fit halte qu'à la nuit, entre les
+bourgs d'Ercsin et d'Adony, à plus de trente
+kilomètres au-dessous de Budapest, et l'on
+repartit le lendemain dès l'aube. Au cours
+de cette journée du 31 août, la dérive fut interrompue
+par quelques arrêts, pendant lesquels
+Striga quitta le bord, en utilisant la
+barge, conquise, à ce qu'il pensait, sur Karl
+Dragoch. Loin de se cacher, il accostait
+dans les villages, se présentait aux habitants
+comme étant ce fameux lauréat de la
+Ligue Danubienne, dont la renommée n'avait
+pu manquer de parvenir jusqu'à eux, et
+engageait des conversations qu'il aiguillait
+adroitement sur les sujets qui lui tenaient
+au coeur.</p>
+
+<p>Très maigre fut sa récolte de renseignements.
+Le nom d'Ilia Brusch ne paraissait
+pas être populaire dans cette région. Sans
+doute, à Mohacs, Apatin, Neusatz, Semlin
+ou Belgrade, qui sont des villes importantes,
+il en serait autrement. Mais Striga n'avait
+pas l'intention de s'y risquer et il comptait
+bien se borner à prendre langue dans des
+villages, où la police exerçait nécessairement
+une surveillance moins effective. Par
+malheur, les paysans ignoraient généralement
+le concours de Sigmaringen et se montraient
+très rebelles aux interviews. D'ailleurs,
+ils ne savaient rien. Ils ignoraient
+Karl Dragoch plus encore qu'Ilia Brusch,
+et Striga déploya en vain tous les raffinements
+de sa diplomatie.</p>
+
+<p>Ainsi que cela avait été convenu la veille,
+c'est pendant une des absences de Striga
+que Serge Ladko fut remonté au jour et
+transporté dans une petite cabine dont la
+porte fut soigneusement verrouillée. Précaution
+peut-être exagérée, tout mouvement
+étant interdit au prisonnier étroitement
+ligotté.</p>
+
+<p>Les journées du 1er au 6 septembre
+s'écoulèrent paisiblement. Poussé à la fois
+par le courant et par un vent favorable, le
+chaland continuait à dériver, à raison d'une
+soixantaine de kilomètres par vingt-quatre
+heures. La distance parcourue aurait même
+été sensiblement plus grande sans les arrêts
+que rendaient nécessaires les absences de
+Striga.</p>
+
+<p>Si les excursions de celui-ci étaient toujours
+aussi stériles au point de vue spécial
+des renseignements, une fois, du moins, il
+réussit, en utilisant ses talents professionnels,.
+à les rendre profitables à d'autres
+égards.</p>
+
+<p>Ceci se passait le 5 septembre. Ce jour-là,
+le chaland étant venu mouiller à la nuit
+en face d'un petit bourg du nom de Szuszek,
+Striga descendit à terre comme de coutume.
+La soirée était avancée. Les paysans, qui
+se couchent d'ordinaire avec le soleil, ayant
+pour la plupart réintégré leurs demeures,
+il déambulait solitairement, quand il avisa
+une maison d'apparence assez cossue, dont
+le propriétaire, plein de confiance dans la
+probité publique, avait laissé la porte ouverte,
+en s'absentant pour quelque course
+dans le voisinage.</p>
+
+<p>Sans hésiter, Striga s'introduisit dans
+cette maison, qui se trouva être un magasin
+de détail, ainsi que l'existence d'un comptoir
+le lui démontra. Prendre dans le tiroir
+de ce comptoir la recette de la journée,
+cela ne demanda qu'un instant. Puis, non
+content de cette modeste rapine, il eut tôt
+fait de découvrir dans le corps inférieur
+d'un bahut, dont l'effraction ne fut qu'un jeu
+pour lui, un sac rondelet, qui rendit au
+toucher un son métallique de bon augure.</p>
+
+<p>Ainsi nanti, Striga s'empressa de regagner
+son chaland, qui, l'aube venue, était
+déjà loin.</p>
+
+<p>Telle fut la seule aventure du voyage.</p>
+
+<p>A bord, Striga avait d'autres occupations.
+De temps à autre, il disparaissait dans le
+rouf, et s'introduisait dans une cabine située
+en face de celle où l'on avait déposé Serge
+Ladko. Parfois, sa visite ne durait que quelques
+minutes, parfois elle se prolongeait
+davantage. Il n'était pas rare, dans ce dernier
+cas, qu'on entendit jusque sur le pont
+l'écho d'une violente discussion, où l'on
+discernait une voix de femme répondant
+avec calme à un homme en fureur. Le résultat
+était alors toujours le même: indifférence
+générale de l'équipage et sortie furibonde
+de Striga, qui s'empressait de quitter le
+bord pour calmer ses nerfs irrités.</p>
+
+<p>C'est principalement sur la rive droite
+qu'il poursuivait ses investigations. Rares,
+en effet, sont les bourgs et les villages de
+la rive gauche au delà de laquelle s'étend à
+perte de vue l'immense puzsta..</p>
+
+<p>Cette puzsta, c'est la plaine hongroise
+par excellence, que limitent, à près de cent
+lieues, les montagnes de la Transylvanie.
+Les lignes de chemins de fer qui la desservent
+traversent une infinie étendue de
+landes désertes, de vastes pâturages, de
+marais immenses où pullule le gibier aquatique.
+Cette puzsta, c'est la table toujours
+généreusement servie pour d'innombrables
+convives à quatre pattes, ces milliers et ces
+milliers de ruminants qui constituent l'une
+des principales richesses du royaume de
+Hongrie. A peine, s'il s'y rencontre quelques
+champs de blé ou de maïs.</p>
+
+<p>La largeur du fleuve est devenue considérable
+alors, et de nombreux îlots ou
+îles en divisent le cours. Telles de ces dernières
+sont de grande étendue et laissent
+de chaque côté deux bras où le courant
+acquiert une certaine rapidité.</p>
+
+<p>Ces îles ne sont point, fertiles. A leur
+surface ne poussent que des bouleaux, des
+trembles, des saules, au milieu du limon
+déposé par les inondations qui sont fréquentes.
+Cependant on y récolte du foin en
+abondance, et les barques, chargées jusqu'au
+plat bord, le charrient aux fermes ou
+aux bourgades de la rive.</p>
+
+<p>Le 6 septembre, le chaland mouilla à la
+tombée de la nuit. Striga était absent à ce
+moment. S'il n'avait voulu se risquer, ni à
+Neusatz, ni à Peterwardein qui lui fait face,
+l'importance relative de ces villes pouvant
+être une cause de dangers, il s'était du
+moins arrêté, afin d'y continuer son enquête,
+au bourg de Karlovitz, situé une vingtaine
+de kilomètres en aval. Sur son ordre, le
+chaland n'avait fait halte que deux ou trois
+lieues plus bas, pour attendre son capitaine,
+qui le rejoindrait en s'aidant du courant.</p>
+
+<p>Vers neuf heures du soir, celui-ci n'en
+était plus fort éloigné. Il ne se pressait pas.
+Laissant fuir la barge au gré du courant,
+il s'abandonnait à des pensées en somme
+assez riantes. Son stratagème avait pleinement
+réussi. Personne ne l'avait suspecté
+et rien ne s'était opposé à ce qu'il se renseignât
+librement. A vrai dire, de renseignements,
+il n'en avait guère récolté. Mais
+cette ignorance publique, qui confinait à
+l'indifférence, était, en somme, un symptôme
+favorable. Bien certainement, dans cette
+région, on n'avait que très vaguement entendu
+parler de la bande du Danube, et
+l'on ignorait jusqu'à l'existence de Karl
+Dragoch, dont la disparition ne pouvait, par
+suite, causer d'émotion.</p>
+
+<p>D'un autre côté, que ce fût à cause de la
+suppression de son chef ou en raison de la
+pauvreté de la région traversée, la vigilance
+de la police paraissait grandement diminuée.
+Depuis plusieurs jours, Striga n'avait
+aperçu personne qui eût la tournure
+d'un agent, et nul ne parlait de la surveillance
+fluviale si active deux ou trois cent
+kilomètres en amont.</p>
+
+<p>Il y avait donc toutes chances pour que le
+chaland arrivât heureusement au terme de
+son voyage, c'est-à-dire à la mer Noire, où
+son chargement serait transporté à bord
+du vapeur accoutumé. Demain, on serait au
+delà de Semlin et de Belgrade. Il suffirait
+ensuite de longer de préférence la rive
+serbe pour se mettre à l'abri de toute
+fâcheuse surprise. La Serbie devait être,
+en effet, plus ou moins désorganisée par la
+guerre qu'elle soutenait contre la Turquie
+et il n'y avait pas apparence que les autorités
+riveraines perdissent leur temps à
+s'occuper d'une gabarre descendant à vide
+le cours du fleuve.</p>
+
+<p>Qui sait? Ce serait peut-être le dernier
+voyage de Striga. Peut-être se retirerait-il
+au loin, après fortune faite, riche, considéré&mdash;et
+heureux, songeait-il, en pensant à la
+prisonnière enfermée dans la gabarre.</p>
+
+<p>Il en était là de ses réflexions quand ses
+yeux tombèrent sur les coffres symétriques
+dont les couvercles avaient si longtemps
+servi de couchettes à Karl Dragoch et à son
+hôte, et tout à coup cette pensée lui vint
+que, depuis huit jours qu'il était maître de
+la barge, il n'avait pas songé à en explorer
+le contenu. Il était grand temps de réparer
+cet inconcevable oubli.</p>
+
+<p>En premier lieu, il s'attaqua au coffre de
+tribord qu'il fractura en un tour de main. Il
+n'y trouva que des piles de linge et de vêtements
+rangés en bon ordre. Striga, qui
+n'avait que faire de cette défroque, referma
+le coffre et s'attaqua au suivant.</p>
+
+<p>Le contenu de celui-ci n'était pas fort
+différent du précédent, et Striga désappointé
+allait y renoncer, quand il découvrit
+dans un des coins un objet plus intéressant.
+Si les articles d'habillement ne pouvaient
+rien lui apprendre, il n'en serait peut-être
+pas de même de ce gros portefeuille
+qui, selon toute vraisemblance, devait contenir
+des papiers. Or, les papiers ont beau
+être muets, rien n'égale, dans certains cas,
+leur éloquence.</p>
+
+<p>Striga ouvrit ce portefeuille, et, conformément
+à son espoir, il s'en échappa de
+nombreux documents, dont il entreprit le
+patient examen. Les quittances, les lettres
+défilèrent, toutes au nom d'Ilia Brusch, puis
+ses yeux, agrandis par la surprise, s'arrêtèrent
+sur le portrait qui, déjà, avait éveillé
+les soupçons de Karl Dragoch.</p>
+
+<p>D'abord Striga ne comprit pas. Qu'il y
+eût dans cette barge des papiers au nom
+d'Ilia Brusch, et qu'il n'y en eût aucun au
+nom du policier, c'était déjà passablement
+étonnant. Toutefois, l'explication de cette
+anomalie pouvait être des plus naturelles.
+Peut-être Karl Dragoch, au lieu de doubler
+le lauréat de la Ligue Danubienne, comme
+Striga l'avait cru jusqu'ici, avait-il emprunté
+à l'amiable la personnalité du pêcheur, et
+peut-être, dans ce cas, avait-il conservé,
+d'un commun accord avec le véritable Ilia
+Brusch, les documents nécessaires pour
+justifier au besoin de son identité. Mais
+pourquoi ce nom de Ladko, ce nom dont,
+avec une habileté diabolique, Striga signait
+tous ses crimes? Et que venait faire là ce
+portrait d'une femme, à laquelle celui-ci
+n'avait jamais renoncé malgré l'échec de
+ses précédentes tentatives? Quel était donc
+le légitime propriétaire de cette barge pour
+avoir en sa possession un document si
+intime et si singulier? A qui appartenait-elle
+en définitive, à Karl Dragoch, à Ilia
+Brusch ou à Serge Ladko, et lequel de ces
+trois hommes, dont deux l'intéressaient à
+un si haut point, tenait-il prisonnier en fin
+de compte dans le chaland? Le dernier, il
+proclamait, cependant, l'avoir tué, le soir
+où, d'un coup de feu, il avait abattu l'un
+des deux hommes de ce canot qui s'éloignait
+furtivement de Roustchouk. Vraiment, s'il
+avait mal visé alors, il aimerait encore
+mieux, plutôt que le policier, tenir entre
+ses mains le pilote, qu'il ne manquerait
+pas une seconde fois, dans ce cas. Celui-là,
+il ne serait pas question de le garder comme
+otage. Une pierre au cou ferait l'affaire,
+et, débarrassé ainsi d'un ennemi mortel, il
+supprimerait en même temps le principal
+obstacle à des projets dont il poursuivait
+âprement la réalisation.</p>
+
+<p>Impatient d'être fixé, Striga, gardant par
+devers lui le portrait qu'il venait de découvrir,
+saisit la godille et pressa la marche de
+l'embarcation.</p>
+
+<p>Bientôt la masse de la gabarre apparut
+dans la nuit. Il accosta rapidement, sauta
+sur le pont, et, se dirigeant vers la cabine
+faisant face à celle qu'il visitait d'ordinaire,
+introduisit la clef dans la serrure.</p>
+
+<p>Moins avancé que son geôlier, Serge
+Ladko n'avait même pas le choix entre
+plusieurs explications de son aventure. Le
+mystère lui en paraissait toujours aussi
+impénétrable, et il avait renoncé à imaginer
+des conjectures sur les motifs que l'on pouvait
+avoir de le séquestrer.</p>
+
+<p>Quand, après un fiévreux sommeil, il
+s'était réveillé au fond de son cachot, la première
+sensation qu'il éprouva fut celle de la
+faim. Plus de vingt-quatre heures s'étaient
+alors écoulées depuis son dernier repas, et
+la nature ne perd jamais ses droits, quelle
+que soit la violence de nos émotions.</p>
+
+<p>Il patienta d'abord, puis, la sensation
+devenant de plus en plus impérieuse, il
+perdit le beau calme qui l'avait soutenu
+jusque-là. Allait-on le laisser mourir d'inanition?
+Il appela. Personne ne répondit. Il
+appela plus fort. Même résultat. Il s'égosilla
+enfin en hurlements furieux, sans obtenir
+plus de succès.</p>
+
+<p>Exaspéré, il s'efforça de briser ses liens.
+Mais ceux-ci étaient solides et c'est en vain
+qu'il se roula sur le parquet en tendant ses
+muscles à les rompre.</p>
+
+<p>Dans un de ces mouvements convulsifs,
+son visage heurta un objet déposé près de
+lui. Le besoin affine les sens. Serge Ladko
+reconnut immédiatement du pain et un
+morceau de lard qu'on avait sans doute
+mis là pendant son sommeil. Profiter de
+cette attention de ses geôliers n'était pas
+des plus faciles, dans la situation où il se
+trouvait. Mais la nécessité rend industrieux,
+et, après plusieurs essais infructueux, il
+réussit à se passer du secours de ses mains.</p>
+
+<p>Sa faim satisfaite, les heures coulèrent
+lentes et monotones. Dans le silence, un
+murmure, un frissonnement, semblable à
+celui des feuilles agitées par une brise
+légère, venait frapper son oreille. Le bateau
+qui le portait était évidemment en marche
+et fendait, comme un coin, l'eau du fleuve.</p>
+
+<p>Combien d'heures s'étaient-elles succédé,
+quand une trappe fut soulevée au-dessus
+de lui? Suspendue au bout d'une ficelle,
+une ration semblable à celle qu'il avait
+découverte à son premier réveil, oscilla
+dans l'ouverture qu'éclairait une lumière
+incertaine et vint se poser à sa portée.</p>
+
+<p>Des heures coulèrent encore, puis la
+trappe s'ouvrit de nouveau. Un homme descendit,
+s'approcha du corps inerte, et Serge
+Ladko, pour la seconde fois, sentit qu'on
+lui recouvrait la bouche d'un large bâillon.
+C'est donc qu'on avait peur de ses cris et
+qu'il passait à proximité d'un secours?
+Sans doute, car, l'homme à peine remonté,
+le prisonnier entendit que l'on marchait
+sur le plafond de son cachot. Il voulut
+appeler ... aucun son ne sortit de ses lèvres ...
+Le bruit de pas cessa.</p>
+
+<p>Le secours devait être déjà loin, quand,
+peu d'instants plus tard, on revint, sans
+plus d'explications, supprimer son bâillon.
+Si on lui permettait d'appeler, c'est que
+cela n'offrait plus de danger. Dès lors, à
+quoi bon?</p>
+
+<p>Après le troisième repas, identique aux
+deux premiers, l'attente fut plus longue.
+C'était la nuit sans doute. Serge Ladko
+calculait que sa captivité remontait environ
+à quarante-huit heures, lorsque, par la
+trappe de nouveau ouverte, on insinua une
+échelle, à l'aide de laquelle quatre hommes
+descendirent au fond du cachot.</p>
+
+<p>Ces quatre hommes, Serge Ladko n'eut
+pas le temps de distinguer leurs traits. Rapidement,
+un bâillon était encore appliqué
+sur sa bouche, un bandeau sur ses yeux,
+et, redevenu colis aveugle et muet, il était
+comme la première fois transporté de mains
+en mains.</p>
+
+<p>Aux heurts qu'il subit, il reconnut l'ouverture
+étroite&mdash;la trappe, il le comprenait
+&mdash;qu'il avait déjà franchie et qu'il franchissait
+maintenant en sens inverse. L'échelle
+qui avait meurtri ses reins pendant la
+descente, les meurtrit également, tandis
+qu'on le remontait. Un bref trajet horizontal
+suivit, puis, brutalement jeté sur
+le parquet, il sentit qu'on lui enlevait
+comme auparavant bandeau et bâillon. Il
+ouvrait à peine les yeux, qu'une porte se
+refermait avec bruit.</p>
+
+<p>Serge Ladko regarda autour de lui. S'il
+n'avait fait que changer de prison, celle-ci
+était infiniment supérieure à la précédente.
+Par une petite fenêtre, le jour entrait à
+flots, lui permettant d'apercevoir, déposée
+auprès de lui, sa pitance ordinaire qu'il
+avait été contraint jusqu'ici de chercher à
+tâtons. La lumière du soleil lui rendait le
+courage et sa situation lui apparaissait
+moins désespérée. Derrière cette fenêtre,
+c'était la liberté. Il s'agissait de la conquérir.</p>
+
+<p>Longtemps il désespéra d'en trouver le
+moyen, quand enfin, en parcourant pour
+la millième fois du regard la cabine exiguë
+qui lui servait de prison, il découvrit, appliquée
+contre la paroi, une sorte de ferrure
+plate qui, sortie du plancher et s'élevant
+verticalement jusqu'au plafond, servait
+probablement à relier entre eux les madriers
+du bordé. Cette ferrure formait saillie, et,
+bien qu'elle ne présentât aucun angle tranchant,
+il n'était peut-être pas impossible de
+s'en servir pour user ses liens, sinon pour
+les couper. Difficile à coup sûr, l'entreprise
+méritait tout au moins d'être tentée.</p>
+
+<p>Ayant réussi avec beaucoup de peine
+à ramper jusqu'à ce morceau de fer, Serge
+Ladko commença aussitôt à limer contre
+lui la corde qui retenait ses mains. L'immobilité
+presque totale que ses entraves lui
+imposaient rendait ce travail extrêmement
+pénible, et le va-et-vient des bras, ne pouvant
+être obtenu que par une série de contractions
+de tout le corps, restait forcément
+contenu dans d'étroites limites. Outre que
+la besogne avançait lentement ainsi, elle
+était en même temps véritablement exténuante,
+et, toutes les cinq minutes, le pilote
+était contraint de prendre du repos.
+Deux fois par jour, aux heures des
+repas, il lui fallait s'interrompre. C'était
+toujours le même geôlier qui venait lui
+apporter sa nourriture et, bien que celui-ci
+dissimulât son visage sous un masque de
+toile, Serge Ladko le reconnaissait sans
+hésitation à ses cheveux gris et à la remarquable
+largeur de ses épaules. D'ailleurs,
+bien qu'il n'en pût discerner les traits,
+l'aspect de cet homme lui donnait l'impression
+de quelque chose de déjà vu. Sans
+qu'il lui fût possible de rien préciser, cette
+carrure puissante, cette démarche lourde,
+ces cheveux grisonnants que l'on distinguait
+au-dessus du masque de toile, ne lui semblaient
+pas inconnus.</p>
+
+<p>Les rations lui étaient servies à heure
+fixe, et jamais, hors de ces instants, on ne
+pénétrait dans sa prison. Rien n'en aurait
+même troublé le silence, si, de temps à
+autre, il n'avait entendu une porte s'ouvrir
+en face de la sienne. Presque toujours,
+le bruit de deux voix, celle d'un homme
+et celle d'une femme, parvenait ensuite
+jusqu'à lui. Serge Ladko tendait alors
+l'oreille, et, interrompant son patient travail,
+il cherchait à mieux discerner ces voix
+qui remuaient en lui des sensations vagues
+et profondes.</p>
+
+<p>En dehors de ces incidents, le prisonnier
+mangeait d'abord, dès le départ de son
+geôlier, puis il se remettait obstinément à
+l'oeuvre.</p>
+
+<p>Cinq jours s'étaient écoulés depuis qu'il
+l'avait commencée, et il en était encore à
+se demander s'il faisait ou non quelques
+progrès, quand, à la tombée de la nuit, le
+soir du 6 septembre, le lien qui encerclait
+ses poignets se brisa tout à coup.</p>
+
+<p>Le pilote dut refouler le cri de joie qui
+allait lui échapper. On ouvrait sa porte. Le
+même homme que chaque jour entrait
+dans sa cellule et déposait près de lui le
+repas habituel.</p>
+
+<p>Dès qu'il se retrouva seul, Serge Ladko
+voulut mouvoir ses membres libérés. Il
+lui fut d'abord impossible d'y parvenir.
+Immobilisés pendant toute une longue
+semaine, ses mains et ses bras étaient
+comme frappés de paralysie. Peu à peu,
+cependant, le mouvement leur revint et
+augmenta graduellement d'amplitude.
+Après une heure d'efforts, il put exécuter
+des gestes encore maladroits et délivrer
+ses jambes à leur tour.</p>
+
+<p>Il était libre. Du moins il avait fait le
+premier pas vers la liberté. Le second, ce
+serait de franchir cette fenêtre qu'il était
+en son pouvoir d'atteindre maintenant, et
+par laquelle il apercevait l'eau du Danube,
+sinon la rive invisible dans l'obscurité.
+Les circonstances étaient favorables. Il
+faisait dehors un noir d'encre. Bien malin
+qui le rattraperait par cette nuit sans lune,
+où l'on ne voyait rien à dix pas. D'ailleurs,
+on ne reviendrait plus dans sa cellule que
+le lendemain. Quand on s'apercevrait de
+son évasion, il serait loin.</p>
+
+<p>Une grave difficulté, plus qu'une difficulté,
+une impossibilité matérielle l'arrêta
+à la première tentative. Assez large pour
+un adolescent souple et svelte, la fenêtre
+était trop étroite pour livrer passage à
+un homme dans la force de l'âge et doué
+d'une aussi respectable carrure que Serge
+Ladko. Celui-ci, après s'être épuisé en
+vain, dut reconnaître que l'obstacle était
+infranchissable et se laissa retomber tout
+haletant dans sa prison.</p>
+
+<p>Etait-il donc condamné à n'en plus
+sortir? Un long moment, il contempla
+le carré de nuit dessiné par l'implacable
+fenêtre, puis, décidé à de nouveaux efforts,
+il se dépouilla de ses vêtements et, d'un
+élan furieux, se lança dans l'ouverture
+béante, résolu à la franchir coûte que
+coûte.</p>
+
+<p>Son sang coula, ses os craquèrent, mais
+une épaule d'abord, un bras ensuite passèrent,
+et le montant de la fenêtre vint buter
+contre sa hanche gauche. Malheureusement
+l'épaule droite avait buté, elle aussi, de
+telle sorte que tout effort supplémentaire
+serait évidemment inutile.</p>
+
+<p>Une partie du corps à l'air libre et surplombant
+le courant, l'autre partie demeurée
+prisonnière, ses côtes écrasées
+par la pression, Serge Ladko ne tarda pas
+à trouver la position intenable. Puisque
+s'enfuir ainsi était impraticable, il fallait
+aviser à d'autres moyens. Peut-être, pourrait-il
+arracher l'un des montants de la
+fenêtre et agrandir ainsi l'infranchissable
+ouverture.</p>
+
+<p>Mais, pour cela, il était nécessaire de
+réintégrer la prison, et Ladko fut obligé de
+reconnaître l'impossibilité de ce retour en
+arrière. Il ne lui était permis ni d'avancer,
+ni de reculer, et, à moins d'appeler à son
+aide, il était irrémédiablement condamné
+à rester dans sa cruelle position.</p>
+
+<p>C'est en vain qu'il se débattit. Tout fut
+inutile. Il s'était lui-même pris au piège
+par la violence de son élan.</p>
+
+<p>Serge Ladko reprenait haleine, quand
+un bruit insolite le fit tressaillir. Un nouveau
+danger se révélait, menaçant. Fait
+qui ne s'était jamais produit à pareille
+heure depuis qu'il occupait cette prison, on
+s'arrêtait à sa porte, une clef cherchait en
+tâtonnant le trou de la serrure, s'y introduisait
+enfin...</p>
+
+<p>Soulevé par le désespoir, le pilote raidit
+tous ses muscles dans un effort surhumain...</p>
+
+<p>Au dehors, cependant, la clef tournait
+dans la serrure... entraînait le pène avec
+elle ... lui faisait faire un premier pas hors
+de la gâche...</p>
+
+
+<br><br><br>
+
+<a name="XII"></a>
+
+<h3>XII</h3>
+
+
+<h3>AU NOM DE LA LOI.</h3>
+
+<p>Striga, la porte ouverte, s'arrêta hésitant
+sur le seuil. Une obscurité profonde
+emplissait la cellule. Il ne distinguait
+rien, si ce n'est un carré d'ombre plus
+claire vaguement découpé par l'ouverture
+de la fenêtre. Dans un coin, quelque part,
+gisait le prisonnier. On ne pouvait l'apercevoir.</p>
+
+<p>«Titcha! appela Striga d'une voix impatiente,
+de la lumière!»</p>
+
+<p>Titcha s'empressa d'apporter une lanterne
+dont la tremblante lueur, soudainement
+projetée, parut illuminer la pièce. Les
+deux hommes, l'ayant parcourue d'un
+rapide coup d'oeil, échangèrent un regard
+troublé. La cabine était vide. Sur le parquet,
+des liens rompus, des vêtements
+jetés à la volée: du prisonnier, nulle autre
+trace.</p>
+
+<p>«M'expliqueras-tu?... commença Striga.</p>
+
+<p>Avant de répondre, Titcha alla jusqu'à la
+fenêtre, et passa le doigt sur l'un des montants.</p>
+
+<p>&mdash;Envolé, dit-il, en montrant son doigt
+rouge.</p>
+
+<p>&mdash;Envolé!... répéta Striga, qui proféra
+un juron.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pas depuis longtemps, continua
+Titcha. Le sang est encore frais. D'ailleurs,
+il n'y a pas plus de deux heures que je lui
+ai apporté sa ration.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu n'as rien vu d'anormal à ce
+moment?</p>
+
+<p>&mdash;Absolument rien. Je l'ai laissé ficelé
+comme un saucisson.</p>
+
+<p>&mdash;Imbécile! gronda Striga!</p>
+
+<p>Titcha, ouvrant les bras, exprima clairement
+par ce geste qu'il ignorait comment
+l'évasion avait pu s'accomplir et qu'il en
+déclinait, dans tous les cas, la responsabilité.
+Striga n'accepta pas cette commode
+défaite.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, imbécile, répéta-t-il d'une voix
+furieuse en arrachant des mains de son
+compagnon la lanterne qu'il promena sur
+le pourtour de la cabine. Il fallait visiter
+ton prisonnier et ne pas te fier aux apparences....
+Tiens! regarde ce morceau de
+fer poli par le frottement. C'est là qu'il a
+usé la corde qui retenait ses mains.... Il a
+dû y mettre des jours et des jours.... Et tu
+ne t'es aperçu de rien!... On n'est pas stupide
+à ce point-là!</p>
+
+<p>&mdash;Ah ça, mais, quand tu auras fini!...
+répliqua Titcha qui sentait la colère le
+gagner à son tour. Est-ce que tu me prends
+pour ton chien?... Après tout, puisque tu
+tenais tant à boucler le Dragoch, il fallait
+le garder toi-même.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais mieux fait, approuva Striga.
+Mais, d'abord, est-ce bien Dragoch que nous
+tenions?</p>
+
+<p>&mdash;Qui veux-tu que ce soit?</p>
+
+<p>&mdash;Le sais-je?... Je suis en droit de m'attendre
+à tout, en voyant la manière dont tu
+t'acquittes d'une mission. L'as-tu reconnu,
+quand tu l'as pris?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne peux pas dire que je l'aie
+reconnu, confessa Titcha, vu qu'il tournait
+le dos....</p>
+
+<p>&mdash;Là!..</p>
+
+<p>&mdash;Mais j'ai parfaitement reconnu le
+bateau. C'est bien celui que tu m'as montré
+à Vienne. Ça, par exemple, j'en suis sûr.</p>
+
+<p>&mdash;Le bateau!.. Le bateau!.. Enfin, comment
+était-il, ton prisonnier? Etait-il grand?</p>
+
+<p>Serge Ladko et Ivan Striga avaient en
+réalité une taille sensiblement égale. Mais
+un homme couché paraît, on ne l'ignore
+pas, beaucoup plus grand qu'un homme
+debout, et Titcha n'avait guère vu le pilote
+qu'étendu sur le parquet de sa prison.
+C'est donc de la meilleure foi du monde
+qu'il répondit:</p>
+
+<p>&mdash;La tête de plus que toi.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas Dragoch!.. murmura
+Striga, qui se savait d'une stature plus
+élevée que le détective.</p>
+
+<p>Il réfléchit quelques instants, puis demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Le prisonnier ressemblait-il à quelqu'un
+de ta connaissance?</p>
+
+<p>&mdash;De ma connaissance? protesta Titcha.
+Jamais de la vie!</p>
+
+<p>&mdash;. Par exemple, il ne ressemblerait pas...
+à Ladko?</p>
+
+<p>&mdash;En voilà une idée! s'écria Titcha.
+Pourquoi diable veux-tu que Dragoch ressemble
+à Ladko?</p>
+
+<p>&mdash;Et si notre prisonnier n'était pas Dragoch?</p>
+
+<p>&mdash;Il ne serait pas davantage Ladko, que
+je connais assez, parbleu, pour ne pas m'y
+tromper.</p>
+
+<p>&mdash;Réponds toujours à ma question,
+insista Striga. Lui ressemblait-il?</p>
+
+<p>&mdash;Tu rêves, protesta Titcha. D'abord, le
+prisonnier n'avait pas de barbe, et Ladko
+en a.</p>
+
+<p>&mdash;Ça se coupe, la barbe, fit observer
+Striga.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis pas non... Et puis, le prisonnier
+avait des lunettes.</p>
+
+<p>Striga haussa les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Etait-il brun ou blond? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Brun, répondit Titcha avec conviction.</p>
+
+<p>&mdash;Tu en es sûr?</p>
+
+<p>&mdash;Sûr.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas Ladko!.. murmura de
+nouveau Striga. Ce serait donc Ilia Brusch..</p>
+
+<p>&mdash;Quel Ilia Brusch?</p>
+
+<p>&mdash;Le pêcheur.</p>
+
+<p>&mdash;Bah!.. fit Titcha abasourdi. Mais alors,
+si le prisonnier n'était ni Ladko, ni Karl
+Dragoch, peu importe qu'il ait pris la clef
+des champs.</p>
+
+<p>Striga, sans répondre, s'approcha à son
+tour de la fenêtre. Après avoir examiné les
+traces de sang, il se pencha au dehors et
+s'efforça vainement de percer les ténèbres.</p>
+
+<p>&mdash;Depuis combien de temps est-il parti?.,
+se demandait-il à demi-voix.</p>
+
+<p>&mdash;Pas plus de deux heures, dit Titcha.</p>
+
+<p>&mdash;S'il court depuis deux heures, il doit
+être loin! s'écria Striga, qui maîtrisait,
+avec peine sa colère.</p>
+
+<p>Après un instant de réflexion, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Rien à faire pour le moment. La nuit
+est trop noire. Puisque l'oiseau est envolé,
+bon voyage. Quant à nous, nous nous
+mettrons en route un peu avant l'aube, de
+manière à être le plus tôt possible au delà
+de Belgrade.»</p>
+
+<p>Il resta un instant songeur, puis, sans
+rien ajouter, il quitta la cabine pour entrer
+dans celle qui lui faisait face. Titcha prêta
+l'oreille. D'abord, il n'entendit rien; mais
+bientôt, à travers la porte fermée, arrivèrent
+jusqu'à lui des éclats de voix dont le
+diapason montait progressivement. Haussant
+les épaules avec dédain, Titcha s'éloigna
+et regagna son lit.</p>
+
+<p>C'est à tort que Striga avait jugé inutile
+de se livrer à des recherches immédiates.
+Ces recherches n'eussent peut-être pas été
+vaines, car le fugitif n'était pas loin.</p>
+
+<p>En entendant le bruit de la clef tournant
+dans la serrure, Serge Ladko, d'un effort
+désespéré, avait vaincu l'obstacle. Sous la
+violente traction des muscles, l'épaule
+d'abord, la hanche ensuite s'étaient effacées,
+et il avait glissé comme une flèche
+hors de la fenêtre trop étroite, pour tomber,
+la tête la première, dans l'eau du
+Danube, qui s'était ouverte et refermée
+sans bruit. Quand, après une courte immersion,
+il revint à la surface, le courant
+l'avait déjà emporté à quelque distance de
+l'endroit de sa chute. Un instant plus tard,
+il dépassait l'arrière du chaland, évité la
+proue vers l'amont. Devant lui la route était
+libre.</p>
+
+<p>Il n'avait pas à hésiter. Le seul parti à
+prendre était de se laisser dériver quelque
+temps encore. Une fois hors d'atteinte, il
+nagerait vigoureusement vers l'une des
+rives. Il y arriverait, il est vrai, dans un
+état de nudité qui pouvait être une source
+de grandes difficultés ultérieures, mais il
+n'avait pas le choix. Le plus pressé était de
+s'éloigner de la prison flottante où il venait
+de passer de si pénibles jours. Quand il
+aurait pris terre, il aviserait.</p>
+
+<p>Tout à coup, dans la nuit, la masse
+sombre d'une seconde embarcation se
+dressa devant lui. Quelle ne fut pas son
+émotion, en reconnaissant sa barge retenue
+par une bosse amarrée au chaland et que
+tendait la poussée du courant. Il se cramponna
+instinctivement au gouvernail, et, un
+instant, demeura immobile.</p>
+
+<p>Dans la paix nocturne, un bruit de voix
+parvenait jusqu'à lui. Sans doute, on discutait
+les circonstances de sa fuite. Il attendit,
+la tête seule hors de l'eau noire qui le
+couvrait de son impénétrable voile.</p>
+
+<p>Les voix grandirent, puis se turent, et
+tout retomba dans le silence. Serge Ladko,
+s'accrochant au plat bord, se hissa lentement
+dans la barge et disparut sous le tôt.
+Là, l'oreille tendue, il écouta de nouveau..
+Il n'entendit rien. Plus aucun bruit autour
+de lui.</p>
+
+<p>Sous le tôt, l'obscurité de la nuit se faisait
+plus épaisse encore. Dans l'impossibilité de
+rien distinguer, Serge Ladko tâtonna
+comme un aveugle pour reconnaître les
+objets familiers. Il ne semblait pas que l'on
+eût rien touché. Là étaient ses instruments
+de pêche; à ce clou pendait encore le
+bonnet de loutre qu'il y avait lui-même
+accroché. A droite, c'était sa couchette; à
+gauche, celle où M. Jaeger avait si longtemps
+dormi... Mais pourquoi étaient-ils
+ouverts, les coffres ménagés au-dessous
+de ces couchettes? On les avait donc forcés?..
+Invisibles dans l'ombre, ses mains
+hésitantes firent l'inventaire de ses modestes
+richesses... Non, on ne lui avait rien
+pris. Linge et vêtements paraissaient en
+on ordre, comme il les avait laissés...
+Jusqu'à son couteau qu'il retrouva à la
+place même où il l'avait rangé. Ce couteau,
+Serge Ladko l'ouvrit, puis, rampant sur
+le ventre dans le fond de la barge, il
+s'avança vers l'étrave.</p>
+
+<p>Quel voyage! L'oreille aux aguets, les
+yeux vainement ouverts dans les ténèbres,
+s'arrêtant, la respiration coupée, au moindre
+clapotis de l'eau, il lui fallut dix minutes
+pour arriver au but. Enfin, sa main put
+saisir la bosse, qu'il trancha d'un seul
+coup.</p>
+
+<p>La corde coupée fouetta l'eau à grand
+bruit. Ladko, le coeur battant, retomba
+dans la barge. Impossible qu'on n'ait pas
+entendu la chute de cette corde, dans un
+silence si profond...</p>
+
+<p>Non... rien ne bougeait... Le pilote, peu
+à peu redressé, comprit qu'il était déjà foin
+de ses ennemis. A peine libre, en effet, la
+barge avait commencé à dériver, et il
+n'avait fallu qu'un instant pour qu'entre elle
+et le chaland s'élevât le mur inexpugnable
+de la nuit.</p>
+
+<p>Quand il s'estima assez loin pour n'avoir
+plus rien à craindre, Serge Ladko arma un
+aviron, et quelques coups de godille augmentèrent
+rapidement la distance. Alors
+seulement, il s'aperçut qu'il grelottait et
+s'occupa de se couvrir. Décidément, on
+n'avait pas touché au contenu de ses coffres,
+où il trouva sans peine le linge et les vêtements
+nécessaires. Cela fait, il saisit de
+nouveau l'aviron et se remit à godiller avec
+rage.</p>
+
+<p>Où était-il? Il n'en avait aucune idée.
+Rien ne pouvait le renseigner sur le parcours
+effectué par le chaland dans lequel
+il avait été incarcéré. Sa prison flottante
+avait-elle monté ou descendu le fleuve, il
+l'ignorait.</p>
+
+<p>En tous cas, c'est dans le sens du courant
+qu'il devait maintenant se diriger,
+puisque c'est dans cette direction qu'étaient
+Roustchouk et Natcha. Si on l'avait ramené
+en arrière, ce serait du temps à regagner à
+grands renforts de bras, voilà tout. Pour le
+moment, il commencerait par naviguer
+toute la nuit, de manière à s'éloigner le
+plus possible de ses ennemis inconnus. Il
+pouvait compter sur environ sept heures
+d'obscurité. En sept heures, on fait du
+chemin. Le jour venu, il s'arrêterait, pour
+prendre du repos, dans la première ville
+rencontrée.</p>
+
+<p>Serge Ladko godillait vigoureusement
+depuis une vingtaine de minutes, quand un
+cri affaibli par la distance s'éleva dans la
+nuit. Ce qu'il exprimait, joie, colère ou
+terreur, trop vague était ce cri lointain pour
+que l'on pût le dire. Et pourtant, si vague
+qu'elle fût, cette voix, qui lui arrivait des
+confins de l'horizon, emplit d'un trouble
+obscur le coeur du pilote. Où avait-il entendu
+une voix semblable?.. Un peu plus, il eût
+juré que c'était celle de Natcha... Il avait
+cessé de godiller, l'oreille tendue aux
+sourdes rumeurs de la nuit.</p>
+
+<p>Le cri ne se renouvela pas. L'espace
+était redevenu muet autour de la barge
+que le courant entraînait en silence. Natcha!..</p>
+
+<p>Il n'avait que ce nom-là en tête...
+Serge Ladko, d'un mouvement d'épaules,
+rejeta cette obsession, cette idée fixe et se
+remit au travail.</p>
+
+<p>Le temps passa. Il pouvait être minuit,
+quand, sur la rive droite, se dessinèrent
+confusément des maisons. Ce n'était qu'un
+village, Szlankament, que Ladko laissa en
+arrière sans l'avoir reconnu.</p>
+
+<p>Quelques heures plus tard, au moment
+du lever de l'aube, un autre bourg, Nove
+Banoveze, apparut à son tour. Il ne le
+reconnut pas davantage et le dépassa pareillement.</p>
+
+<p>Puis les rives redevinrent désertes, tandis
+que le jour se levait.</p>
+
+<p>Dès que la lumière fut suffisante, Serge
+Ladko s'empressa de réparer les dégâts
+causés à son déguisement par une si longue
+captivité. En quelques minutes, ses cheveux
+redevinrent noirs de leur racine à
+leur pointe, un coup de rasoir fit tomber
+la barbe naissante et ses lunettes faussées
+furent remplacées par des neuves. Cela
+fait, il se remit à godiller avec le même
+inlassable courage.</p>
+
+<p>De temps à autre, il jetait un coup d'oeil
+en arrière, sans rien apercevoir de suspect.
+Les ennemis étaient loin, décidément.</p>
+
+<p>Libérant son esprit de ses préoccupations
+les plus immédiates, le sentiment de sa
+sécurité reconquise lui permettait de songer
+de nouveau à l'étrangeté de sa situation.
+Quels étaient ces ennemis qui le
+contraignaient à fuir? Que lui voulaient-ils?
+Pourquoi l'avaient-ils tenu durant tant
+de jours en leur pouvoir? Autant de questions
+auxquelles il était dans l'impossibilité
+de répondre. Quels que fussent ces
+ennemis, il fallait, en tous cas, se défier
+d'eux à l'avenir, et ce souci allait fâcheusement
+compliquer son voyage, à moins
+qu'il ne prît le parti de réclamer, malgré
+les dangers d'une telle démarche, la protection
+de la police contre ses ravisseurs
+inconnus, à la première ville qu'il traverserait.</p>
+
+<p>Cette ville, quelle serait-elle? Cela non
+plus, il ne le savait pas, et rien n'était de
+nature à le renseigner, sur ces rives désertes
+où, séparés par de longs espaces, s'égrenaient
+de rares et pauvres hameaux.</p>
+
+<p>Ce fut seulement vers huit heures du
+matin, que, toujours sur la rive droite, de
+hauts clochers piquèrent le ciel, tandis
+que, devant la barge, une autre ville plus
+lointaine montait à l'horizon. Serge Ladko
+eut un sursaut de joie. Ces villes, il les
+connaissait bien. L'une, la plus proche,
+c'était Semlin, dernière cité danubienne de
+l'empire austro-hongrois; l'autre, juste en
+face de lui, c'était Belgrade, la capitale
+serbe, située également sur la rive droite,
+après un coude brusque du fleuve, au
+confluent de la Save.</p>
+
+<p>Ainsi donc, pendant son incarcération, il
+avait continué à descendre le courant, sa
+prison flottante l'avait rapproché du but,
+et, sans même s'en rendre compte, il avait
+franchi plus de cinq cents kilomètres.</p>
+
+<p>Pour l'instant, Semlin, c'était le salut.
+Autant que besoin serait, il y trouverait aide
+et protection. Mais se résoudrait-il à demander
+du secours? S'il se plaignait, s'il racontait
+son inexplicable aventure, n'allait-on
+pas ouvrir une enquête, dont il serait la
+première victime? Peut-être voudrait-on
+savoir qui il était, d'où il venait, où il se
+rendait, et peut-être parviendrait-on à
+découvrir le nom qu'il s'était juré de ne
+jamais révéler, quoi qu'il arrivât.</p>
+
+<p>Remettant à prendre un parti à ce sujet,
+Serge Ladko activa la marche de son embarcation.
+La demie de huit heures sonnait
+aux horloges de la ville comme il fixait son
+amarre à un anneau du quai. Il procéda
+ensuite à quelques rapides rangements,
+puis examina de nouveau ce problème:
+parler ou se taire. Finalement il se décida
+pour l'abstention. Tout bien considéré,
+mieux valait garderie silence, aller chercher
+sous le tôt un repos bien gagné, et s'éloigner
+inaperçu de Semlin comme il y était arrivé.</p>
+
+<p>A ce moment, quatre hommes parurent
+sur le quai et s'arrêtèrent en face de la
+barge. Ces hommes sautèrent à bord, et
+l'un d'eux, s'approchant de Serge Ladko,
+qui le regardait faire avec étonnement,
+demanda:</p>
+
+<p>«Vous êtes bien le nommé Ilia Brusch?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit le pilote, en fixant sur
+le questionneur un regard inquiet.</p>
+
+<p>Celui-ci entr'ouvrit son vêtement, afin de
+montrer une écharpe aux couleurs hongroises,
+qui lui enserrait la taille.</p>
+
+<p>&mdash;Au nom de la loi, je vous arrête,»
+dit-il en touchant le pilote à l'épaule.</p>
+
+<br><br><br>
+
+<a name="XIII"></a>
+
+<h3>XIII</h3>
+
+
+<h3>UNE COMMISSION ROGATOIRE.</h3>
+
+<p>Karl Dragoch n'avait pas souvenir de
+s'être occupé, dans tout le cours de sa carrière,
+d'une affaire aussi fertile en incidents
+inattendus et ayant autant le caractère
+du mystère que cette affaire de la
+bande du Danube. L'incroyable mobilité
+de l'insaisissable bande, son ubiquité, la
+soudaineté de ses coups, avaient déjà
+quelque chose d'insolite. Et voici que son
+chef, à peine dépisté, devenait introuvable,
+et semblait se rire des mandats d'amener
+lancés contre lui dans toutes les directions!</p>
+
+<p>Tout d'abord, on eût été fondé à croire
+qu'il s'était évaporé. De lui, aucune trace,
+ni en amont, ni en aval. La police de
+Budapest, notamment, malgré une surveillance
+incessante, n'avait rien signalé qui
+lui ressemblât. Il fallait bien qu'il fût passé
+à Budapest, cependant, puisque, dès le
+31 août, il était vu à Duna Földvar, soit
+près de quatre-vingt-dix kilomètres plus
+bas que la capitale de la Hongrie. Ignorant
+que le rôle du pêcheur fût joué à ce moment
+par Ivan Striga, à qui le chaland
+assurait un refuge, Karl Dragoch n'y pouvait
+rien comprendre.</p>
+
+<p>Les jours suivants, c'est à Szekszard, à
+Vukovar, à Cserevics, à Karlovitz enfin que
+l'on signalait sa présence. Ilia Brusch ne
+se cachait pas. Loin de là, il disait son nom
+à qui voulait l'entendre, et parfois même
+vendait quelques livres de poissons. D'aucuns,
+il est vrai, prétendaient aussi l'avoir
+surpris au moment où il en achetait, ce qui
+ne laissait pas d'être assez singulier.</p>
+
+<p>Le soi-disant pêcheur faisait preuve en
+tous cas d'une infernale habileté. La police,
+aussitôt prévenue de son apparition, avait
+beau faire diligence, elle arrivait toujours
+trop tard. C'est en vain qu'elle sillonnait
+ensuite le fleuve en tous sens, elle n'y découvrait
+pas le plus petit vestige de la
+barge qui semblait littéralement volatilisée.</p>
+
+<p>Karl Dragoch se désespérait en apprenant
+les échecs successifs de ses sous-ordres.
+Le gibier allait-il décidément lui
+glisser entre les mains?</p>
+
+<p>Toutefois, deux choses étaient certaines.
+La première, c'est que le prétendu lauréat
+continuait à descendre le fleuve. La seconde,
+c'est qu'il semblait fuir les villes,
+dont, sans doute, il redoutait la police.</p>
+
+<p>Karl Dragoch fit donc redoubler de surveillance
+à toutes les cités de quelque
+importance situées en aval de Budapest,
+telles que Mohacs, Apatin et Neusatz, et
+lui-même établit son quartier général à
+Semlin. Ces villes constituaient ainsi autant
+de barrages élevés sur la route du fugitif.</p>
+
+<p>Malheureusement, il paraissait bien que
+celui-ci ne fît que rire de la série d'obstacles
+accumulés devant lui. De même qu'on
+avait appris son passage en aval de Budapest,
+sa présence fut constatée, mais toujours
+trop tard, en aval de Mohacs, d'Apatin
+et de Neusatz. Dragoch, transporté de
+colère et comprenant qu'il jouait sa dernière
+carte, réunit alors une véritable flottille.
+Sur son ordre, plus de trente embarcations
+croisèrent nuit et jour au-dessous de Semlin.
+Bien adroit serait l'adversaire s'il parvenait
+à franchir leur ligne serrée.</p>
+
+<p>Pour remarquables qu'elles fussent, ces
+dispositions n'auraient eu cependant aucun
+succès, si Serge Ladko fût resté prisonnier
+dans la gabarre de Striga. Heureusement
+pour le repos de Dragoch, il ne devait pas
+en être ainsi.</p>
+
+<p>La journée du 6 septembre s'était écoulée
+dans ces conditions, sans que rien de nouveau
+fût survenu, et Dragoch, dès les premières
+heures du 7, se disposait à rejoindre
+sa flottille, quand il vit un agent accourir
+à sa rencontre. Son homme, enfin arrêté,
+venait d'être incarcéré dans la prison de
+Semlin.</p>
+
+<p>Il se hâta de se rendre au parquet.
+L'agent avait dit vrai. Le trop célèbre
+Ladko était bien réellement sous les verrous.</p>
+
+<p>La nouvelle se répandit avec la rapidité
+de l'éclair et mit la ville en rumeur. On ne
+causait pas d'autre chose, et, sur le quai,
+des groupes compacts stationnèrent toute
+la journée devant la barge du fameux malfaiteur.</p>
+
+<p>Ces groupes ne purent manquer d'attirer
+l'attention d'une gabarre qui, vers trois
+heures de l'après-midi, passa au large de
+Semlin. Cette gabarre qui descendait innocemment
+le fleuve, c'était celle de Striga.</p>
+
+<p>«Qu'y a-t-il donc à Semlin? dit celui-ci
+à son fidèle Titcha, en remarquant l'animation
+des quais. Serait-ce une émeute?</p>
+
+<p>Il s'aida d'une jumelle, qu'il écarta de ses
+yeux après un rapide examen.</p>
+
+<p>&mdash;Le diable m'emporte, Titcha, s'écria-t-il,
+si ce n'est pas l'embarcation de notre
+particulier!</p>
+
+<p>&mdash;Tu crois?... fit Titcha en s'emparant
+de la jumelle.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que j'en aie le coeur net, déclara
+Striga qui paraissait en proie à une vive
+agitation. Je vais à terre.</p>
+
+<p>&mdash;Pour te faire pincer. C'est malin!...
+Si cette embarcation est celle de Dragoch,
+c'est que Dragoch est à Semlin. C'est se
+jeter dans la gueule du loup.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, approuva Striga, qui
+disparut dans le rouf. Mais nous allons
+prendre nos précautions.»</p>
+
+<p>Un quart d'heure plus tard, il revenait
+«camouflé» de main de maître, si l'on
+veut bien nous permettre cette expression
+empruntée à l'argot commun aux malfaiteurs
+et aux gens de police. Sa barbe coupée
+et remplacée par des favoris postiches, ses
+cheveux dissimulés sous une perruque, un
+large bandeau recouvrant l'un de ses yeux,
+il s'appuyait péniblement sur une canne,
+comme un homme qui sortirait à peine d'une
+grave maladie.</p>
+
+<p>«Et maintenant?... demanda-t-il, non
+sans quelque vanité.</p>
+
+<p>&mdash;Merveilleux! admira Titcha.</p>
+
+<p>&mdash;Ecoute, reprit Striga. Tandis que je
+serai à Semlin, vous continuerez votre
+route. Deux ou trois lieues au delà de Belgrade,
+vous mouillerez et vous attendrez
+mon retour.</p>
+
+<p>&mdash;Comment feras-tu pour nous rejoindre?</p>
+
+<p>&mdash;Ne t'inquiète pas de ça, et dis à Ogul
+de me conduire dans le bachot.»</p>
+
+<p>Pendant ce temps, le chaland avait laissé
+Semlin en arrière. Ayant pris terre assez
+loin de la ville, Striga revint à grands pas
+vers les maisons. Dès qu'il les eut atteintes,
+il modéra son allure, et, se mêlant aux
+groupes qui stationnaient au bord du fleuve,
+il recueillit avidement les propos échangés
+autour de lui.</p>
+
+<p>Il ne s'attendait guère à ce que ces propos
+lui apprirent. Personne, dans ces groupes
+animés, ne parlait de Dragoch. On ne
+s'entretenait pas davantage d'Ilia Brusch.
+Il n'était question que de Ladko. De quel
+Ladko? Non pas du pilote de Roustchouk,
+dont le nom avait été utilisé par Striga de la
+manière qu'on sait, mais précisément de
+ce Ladko imaginaire qu'il avait ainsi créé
+de toutes pièces, du Ladko malfaiteur, du
+Ladko pirate, c'est-à-dire de lui-même,
+Striga. C'est sa propre arrestation qui
+formait le sujet de la conversation générale.</p>
+
+<p>Il ne parvenait pas à comprendre. Que
+la police commit une erreur et arrêtât un
+innocent au lieu et place du coupable, il n'y
+avait à cela rien de bien surprenant. Mais
+quel rapport avait cette erreur, dont il
+pouvait mieux que personne certifier la
+réalité, avec la présence de ce bateau, que
+son chaland, la veille encore, avait à la
+traîne?</p>
+
+<p>On estimera, sans doute, qu'il faisait
+preuve de faiblesse en accordant quelque
+intérêt à ce côté de la question. L'essentiel,
+c'était qu'un autre fût poursuivi à sa
+place. Pendant qu'on suspecterait celui-là,
+on ne songerait pas à s'occuper de lui.
+C'était le point important. Le reste ne
+comptait pas.</p>
+
+<p>Rien n'eût été plus vrai, s'il n'avait eu des
+motifs particuliers de vouloir être renseigné
+à cet égard. A en juger d'après les apparences,
+tout portait à croire que l'homme
+incarcéré et le maître de la barge ne faisaient
+qu'un. Quel était cet inconnu, qui,
+après avoir été, huit jours durant, prisonnier
+à bord du chaland, en remplaçait si
+complaisamment le propriétaire entre les
+griffes de la police? Striga, certes, ne quitterait
+pas Semlin avant d'être fixé sur ce
+point.</p>
+
+<p>Il lui fallut s'armer de patience. M. Izar
+Rona, juge chargé de cette affaire, ne
+paraissait pas disposé à mener rondement
+l'instruction. Trois jours s'écoulèrent sans
+qu'il donnât signe de vie. Cette attente préalable
+faisait partie de sa méthode. D'après
+lui, il est excellent de laisser tout d'abord
+un accusé aux prises avec la solitude. L'isolement
+est un grand destructeur de force
+nerveuse, et quelques jours de secret
+dépriment merveilleusement l'adversaire
+que le juge va trouver en face de lui.</p>
+
+<p>M. Izar Rona, quarante-huit heures
+après l'arrestation, exprimait ces idées à
+Karl Dragoch venu aux informations. Le
+détective ne pouvait que donner aux théories
+de son chef une approbation hiérarchique.</p>
+
+<p>«Enfin, monsieur le Juge, se risqua-t-il
+à demander, quand comptez-vous procéder
+au premier interrogatoire?</p>
+
+<p>&mdash;Demain.</p>
+
+<p>&mdash;Je viendrai donc demain soir en
+apprendre le résultat. Inutile de vous répéter,
+je pense, sur quoi se fondent les présomptions?</p>
+
+<p>&mdash;Inutile, affirma M. Rona. J'ai nos
+conversations antérieures présentes à l'esprit,
+et, d'ailleurs, mes notes sont très
+complètes.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me permettrez toutefois de vous
+rappeler, monsieur le Juge, le désir que j'ai
+pris la liberté de vous exprimer?</p>
+
+<p>&mdash;Quel désir?</p>
+
+<p>&mdash;Celui de ne pas paraître dans cette
+affaire, au moins jusqu'à nouvel ordre.
+Ainsi que je vous l'ai exposé, l'inculpé ne
+me connaît que sous le nom de Jaeger.
+Cela peut éventuellement nous servir. Evidemment,
+lorsque nous serons devant la
+Cour, il me faudra décliner mon nom véritable.
+Mais nous n'en sommes pas là, et il
+me paraît préférable, pour la recherche des
+complices, de ne pas me brûler avant
+l'heure....</p>
+
+<p>&mdash;C'est entendu,» promit le juge.</p>
+
+<p>Dans la cellule où on l'avait enfermé,
+Serge Ladko attendait qu'on voulût bien
+s'occuper de lui. Suivant de si près sa
+précédente aventure, ce nouveau malheur,
+aussi inexplicable pour lui que l'autre,
+n'avait pas abattu son courage. Sans tenter
+la moindre résistance au moment de son
+arrestation, il s'était laissé conduire à la
+prison, après avoir vainement formulé une
+question restée sans réponse. Que risquait-il,
+d'ailleurs? Cette arrestation résultait
+nécessairement d'une erreur qui serait dissipée
+dès qu'on l'interrogerait.</p>
+
+<p>Par malheur, le premier interrogatoire
+se faisait singulièrement attendre. Serge
+Ladko, maintenu au secret le plus rigoureux,
+demeurait seul, jour et nuit, dans
+sa cellule, où, de temps à autre, un gardien
+venait jeter un furtif coup d'oeil par un
+judas percé dans la porte. Ce gardien espérait-il,
+obéissant aux ordres de M. Izar
+Rona, constater les résultats progressifs
+de la méthode d'isolement! En ce cas, il
+ne devait pas se retirer satisfait. Les heures
+et les jours s'écoulaient, sans que rien,
+dans l'attitude du prisonnier, révélât un
+changement de ses intimes pensées. Assis
+sur une chaise, les mains appuyées sur les
+genoux, les yeux baissés, la face froide, il
+semblait profondément réfléchir, et gardait
+une immobilité presque absolue, sans donner
+aucun signe d'impatience. Dès la première
+minute, Serge Ladko s'était résolu
+au calme, et rien ne l'en ferait sortir; mais
+il en arrivait, en constatant la fuite du
+temps, à regretter sa prison flottante qui,
+du moins, le rapprochait de Roustchouk.</p>
+
+<p>Le troisième jour, enfin,&mdash;on était alors
+au 10 septembre,&mdash;sa porte s'ouvrit, et il
+fut invité à quitter sa cellule. Encadré par
+quatre soldats, baïonnette au canon, il
+suivit un long couloir, descendit un interminable
+escalier, puis traversa une rue,
+au delà de laquelle il pénétra dans le Palais
+de Justice, bâti en face de la prison.</p>
+
+<p>Dans cette rue, le populaire grouillait, se
+pressant derrière un cordon d'agents de
+police. Quand le prisonnier apparut, de
+féroces clameurs s'élevèrent de cette foule,
+avide d'exprimer sa haine pour le malfaiteur
+redouté et si longtemps impuni. Quel
+que fût le sentiment de Serge Ladko en
+se voyant en butte à cette injure imméritée,
+il n'en laissa rien paraître. D'un pas ferme,
+il entra dans le Palais, et, après une nouvelle
+attente, se trouva enfin devant son
+juge.</p>
+
+<p>M. Izar Rona, petit homme malingre,
+blond, la barbe rare, au teint jaune et
+bilieux, était un magistrat de la manière
+forte. Procédant par affirmations tranchantes,
+par dénégations brutales, il attaquait
+l'adversaire à coups de boutoir, plus
+désireux d'inspirer la terreur que de gagner
+la confiance.</p>
+
+<p>Les gardes s'étaient retirés sur un
+signe du juge. Debout au milieu de la pièce,
+Serge Ladko attendait qu'il plût à celui-ci
+de l'interroger. Dans un angle, le greffier
+prêt à écrire.</p>
+
+<p>«Asseyez-vous, dit M. Rona d'un ton
+brusque.</p>
+
+<p>Serge Ladko obéit. Le magistrat reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Votre nom?</p>
+
+<p>&mdash;Ilia Brusch.</p>
+
+<p>&mdash;Votre domicile?</p>
+
+<p>&mdash;Szalka.</p>
+
+<p>&mdash;Votre profession?</p>
+
+<p>&mdash;Pêcheur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous mentez, formula le juge, en surveillant
+du regard le prévenu.</p>
+
+<p>Une légère rougeur colora le visage de
+Serge Ladko dont les yeux eurent un
+rapide éclair. Toutefois, il se contraignit
+au calme et garda le silence.</p>
+
+<p>&mdash;Vous mentez, répéta M. Rona. Vous
+vous appelez Ladko. Votre domicile est
+Roustchouk.</p>
+
+<p>Le pilote tressaillit. Ainsi son identité
+véritable était connue. Comment cela
+avait-il pu se faire? Cependant, le juge,
+à qui le tressaillement du prévenu n'avait
+pas échappé, poursuivait d'une voix cinglante:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes accusé de trois vols simples,
+de dix-neuf vols qualifiés perpétrés
+avec les circonstances aggravantes d'escalade
+et d'effraction, de trois assassinats
+et de six tentatives de meurtre, lesdits
+crimes et délits accomplis avec préméditation
+depuis moins de trois ans. Qu'avez-vous
+à répondre?</p>
+
+<p>Le pilote avait écouté, stupéfait, cette
+incroyable nomenclature. Eh quoi! la confusion
+qu'il avait redoutée, en apprenant
+de la bouche de M. Jaeger l'existence de son
+sinistre homonyme, cette confusion s'était
+produite en effet. Dès lors, à quoi bon
+avouer qu'il s'appelait Serge Ladko? Tout
+à l'heure, il avait eu la pensée de le reconnaître,
+en implorant la discrétion du juge.
+Il comprenait maintenant qu'un tel aveu
+serait plus nuisible qu'utile. C'était bien
+lui, Serge Ladko, de Roustchouk, et non un
+autre, qui était accusé de cette effroyable
+série de crimes. Sans doute, même définitivement
+identifié, il parviendrait à établir
+son innocence. Mais combien de temps
+faudrait-il pour y arriver? Non, mieux valait
+soutenir jusqu'au bout le rôle du pêcheur
+Ilia Brusch, puisque Ilia Brusch était le
+nom d'un innocent.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai à répondre que vous vous trompez,
+répliqua-t-il d'une voix ferme. Je me
+nomme Ilia Brusch et je demeure à Szalka.
+Il est bien facile, d'ailleurs, de vous en
+assurer.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera fait, dit le juge en prenant une
+note. En attendant, je vais vous faire connaître
+quelques-unes des charges qui pèsent
+sur vous.</p>
+
+<p>Serge Ladko se fit plus attentif. On touchait
+au point intéressant.</p>
+
+<p>&mdash;Pour le moment, commença le juge,
+nous laisserons de côté la plus grande
+partie des crimes qui vous sont reprochés,
+et nous nous occuperons seulement des plus
+récents, de ceux qui ont été perpétrés pendant
+le voyage au cours duquel vous avez
+été arrêté.</p>
+
+<p>M. Rona, ayant repris haleine, poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est à Ulm que l'on signale pour la
+première fois votre présence. C'est donc à
+Ulm que nous placerons l'origine de ce
+voyage.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, Monsieur, interrompit vivement
+Serge Ladko. Mon voyage avait commencé
+bien avant Ulm, puisque j'ai remporté
+deux prix au concours de pêche de
+Sigmaringen et que j'ai ensuite remonté
+le fleuve jusqu'à Donaueschingen.</p>
+
+<p>&mdash;Il est exact, en effet, répliqua le juge,
+qu'un certain Ilia Brusch a été proclamé
+lauréat du concours de pêche institué par
+la Ligue Danubienne à Sigmaringen, et que
+cet Ilia Brusch a été vu à Donaueschingen.
+Mais, ou bien vous aviez déjà adopté à Sigmaringen
+une personnalité d'emprunt, ou
+bien vous vous êtes substitué audit Ilia
+Brusch pendant qu'il allait de Donaueschingen
+à Ulm. C'est un point que nous éluciderons
+en son temps, soyez tranquille.</p>
+
+<p>Serge Ladko, les yeux écarquillés par
+la surprise, écoutait comme dans un rêve
+ces fantaisistes déductions. Un peu plus,
+on eût compté l'imaginaire Ilia Brusch au
+nombre de ses victimes! Sans prendre la
+peine de répondre, il haussait dédaigneusement
+les épaules, quand le juge, en le
+regardant fixement, lui demanda tout à coup
+à brûle-pourpoint:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'êtes-vous allé faire à Vienne, le
+26 août dernier, chez le juif Simon Klein?</p>
+
+<p>Malgré lui, Serge Ladko tressaillit une
+seconde fois. Voilà qu'on connaissait cette
+visite, maintenant! Certes, elle n'avait rien
+de répréhensible, mais l'avouer, c'était
+avouer en même temps son identité, et,
+puisqu'il avait adopté le parti de la nier,
+force lui était de persister dans cette
+voie.</p>
+
+<p>&mdash;Simon Klein?... répéta-t-il d'un air
+interrogateur, en homme qui ne comprend
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Vous niez?... fit M. Rona. Je m'y
+attendais. C'est donc à moi de vous apprendre
+qu'en vous rendant chez le juif
+Simon Klein&mdash;et le juge, ce disant, se
+souleva à demi sur son siège pour donner
+à ses paroles une plus écrasante autorité,&mdash;vous
+alliez vous entendre avec le receleur
+ordinaire de votre bande.</p>
+
+<p>&mdash;De ma bande!... répéta le pilote ahuri.</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai, rectifia ironiquement le
+juge, que vous ne savez pas ce que je veux
+dire, que vous ne faites partie d'aucune
+bande, que vous n'êtes pas Ladko, mais
+bien un inoffensif pêcheur à la ligne du nom
+d'Ilia Brusch; Mais alors, si vous vous
+nommez en effet Ilia Brusch, pourquoi vous
+cachez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je me cache, moi?... protesta Serge
+Ladko.</p>
+
+<p>&mdash;Dame! ça m'en a tout l'air, répondit
+M. Izar Rona, à moins que ce ne soit pas
+se cacher que de dissimuler sous des
+lunettes noires des yeux qui semblent les
+meilleurs du monde&mdash;au fait! ayez donc
+l'obligeance de les enlever, ces lunettes!&mdash;et
+de teindre en noir des cheveux que
+l'on a naturellement blonds.</p>
+
+<p>Serge Ladko était accablé.</p>
+
+<p>La police était bien renseignée et la
+trame se resserrait autour de lui; sans
+paraître remarquer son trouble, M. Rona
+poursuivit son avantage:</p>
+
+<p>&mdash;Eh! eh! vous voilà moins fringant,
+mon gaillard. Vous ne nous saviez pas si
+avancés ... mais je continue. A Ulm, vous
+aviez pris un passager avec vous.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit Serge Ladko.</p>
+
+<p>&mdash;Quel était son nom?</p>
+
+<p>&mdash;M. Jaeger.</p>
+
+<p>&mdash;Très exact. Voudriez-vous me dire ce
+qu'il est devenu, ce M. Jaeger?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore. Il m'a quitté en pleine
+campagne, presque au confluent de l'Ipoly.
+J'ai été bien surpris de ne plus le trouver
+en revenant à bord.</p>
+
+<p>&mdash;En revenant, dites-vous. Vous vous
+étiez donc absenté? Où étiez-vous allé?</p>
+
+<p>&mdash;Dans un village des environs, afin
+de me procurer un cordial pour mon passager.</p>
+
+<p>&mdash;Il était donc malade?</p>
+
+<p>&mdash;Très malade. Il avait failli se noyer
+tout bonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est vous qui l'avez sauvé, je présume?</p>
+
+<p>&mdash;Qui voulez-vous que ce soit, puisqu'il
+n'y avait que moi?</p>
+
+<p>&mdash;Hum!... fit le juge un peu ébranlé.</p>
+
+<p>Mais, se ressaisissant:</p>
+
+<p>&mdash;Vous comptez sans doute m'émouvoir
+avec cette histoire de sauvetage?</p>
+
+<p>&mdash;Moi? protesta Ladko. Vous m'interrogez,
+je réponds. Voilà tout.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, conclut M. Izar Rona. Mais,
+dites-moi, avant cet incident, vous n'aviez
+jamais quitté votre barge, je crois?</p>
+
+<p>&mdash;Une seule fois, pour aller chez moi, à
+Szalka.</p>
+
+<p>&mdash;Pourriez-vous me préciser la date de
+cette excursion?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas, en cherchant un peu.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous aider. Ne serait-ce pas
+dans la nuit du 28 au 29 août?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être bien.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne le niez pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avouez?</p>
+
+<p>&mdash;Si vous voulez.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes d'accord.... C'est sur
+la rive gauche du Danube, je crois, que
+se trouve Szalka? demanda M. Rona d'un
+air bonhomme.</p>
+
+<p>&mdash;En effet.</p>
+
+<p>&mdash;Et il faisait noir, je crois, dans cette
+nuit du 28 au 29 août?</p>
+
+<p>&mdash;Très noir. Un temps affreux.</p>
+
+<p>&mdash;Cela explique que vous vous soyez
+trompé. C'est par une erreur toute naturelle
+qu'en pensant aborder la rive gauche,
+vous avez débarqué sur la rive droite.</p>
+
+<p>&mdash;Sur la rive droite?</p>
+
+<p>M. Izar Rona se leva tout à fait, et, fixant
+le prévenu dans les yeux, prononça:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sur la rive droite, juste en face
+de la villa du comte Hagueneau?</p>
+
+<p>Serge Ladko chercha de bonne foi dans
+ses souvenirs. Hagueneau? Il ne connaissait
+pas ce nom.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes très fort, déclara le juge
+déçu dans son essai d'intimidation. Il est
+donc entendu que c'est la première fois que
+vous entendez prononcer le nom du comte
+Hagueneau et que, si, au cours de la nuit du
+28 au 29 août, sa villa a été mise au pillage
+et son gardien Christian Hoël grièvement
+blessé, c'est à votre insu. Où diable avais-je
+la tête? Comment connaîtriez-vous ces
+crimes commis par un certain Ladko?
+Ladko, que diable! ce n'est pas votre nom!</p>
+
+<p>&mdash;Mon nom est Ilia Brusch, affirma le
+pilote d'une voix moins assurée que la première
+fois.</p>
+
+<p>&mdash;Parfait! parfait!... c'est convenu ...
+mais alors, si vous ne vous appelez pas
+Ladko, pourquoi avez-vous disparu, juste
+après la perpétration de ce crime, pour ne
+rompre votre incognito&mdash;et encore bien
+modestement!&mdash;qu'à une distance respectable
+de la région qui en a été le théâtre?
+Pourquoi ne vous a-t-on vu, vous qui montriez
+auparavant si généreusement votre
+personne, ni à Budapest, ni à Neusatz, ni à
+aucune ville un peu importante? Pourquoi
+avez-vous abandonné votre rôle de pêcheur,
+au point même d'acheter parfois du poisson
+dans les villages où vous consentiez
+à vous arrêter?</p>
+
+<p>Tout cela était de l'hébreu pour le
+malheureux pilote. S'il avait disparu, c'était
+bien malgré lui. Depuis cette nuit du 28 au
+29 août, n'avait-il pas été constamment
+prisonnier? Dans ces conditions, quoi de
+surprenant à ce qu'il eût disparu? L'étonnant,
+au contraire, c'est qu'il se trouvât
+quelqu'un pour prétendre l'avoir aperçu.</p>
+
+<p>Cette erreur du moins serait facile à
+dissiper. Il suffirait de raconter sincèrement
+l'aventure incompréhensible dont il
+avait été victime. La justice serait peut-être
+plus clairvoyante et peut-être arriverait-elle
+à débrouiller les fils de cet imbroglio.
+Bien décidé à faire ce récit, Serge Ladko
+attendait impatiemment que M. Rona lui
+permit de placer un mot. Mais le juge
+était lancé à toute vapeur. Il se promenait
+maintenant de long en large dans son
+cabinet, en jetant au visage de son prisonnier
+un flot d'arguments qu'il jugeait triomphants.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous n'êtes pas Ladko, continuait-il
+avec une véhémence croissante, comment
+se fait-il que, succédant au pillage de la
+villa du comte Hagueneau, pillage accompli,
+par un malheureux hasard, précisément
+au moment où vous aviez quitté votre barge,
+un vol, oh! un vol simple, celui-ci! ait été
+commis à Szuszek dans la nuit du 5 au
+6 septembre, nuit que vous avez dû nécessairement
+passer en face de ce village? Si
+vous n'êtes pas Ladko, enfin, que faisait
+dans votre barge ce portrait adressé à son
+mari par votre femme, Natcha Ladko?</p>
+
+<p>M. Rona avait touché juste, cette fois,
+et le dernier argument était en effet triomphant.
+Le pilote, anéanti, avait baissé la
+tête et de grosses gouttes de sueur ruisselaient
+de son visage.</p>
+
+<p>Cependant le juge poursuivait d'une voix
+plus haute:</p>
+
+<p>&mdash;Si vous n'êtes pas Ladko, pourquoi
+ce portrait a-t-il été supprimé du jour où
+vous vous êtes senti menacé? Il était dans
+votre coffre, ce portrait; je précise, dans
+votre coffre de tribord. Il n'y est plus. Sa
+présence vous accusait; sa disparition vous
+condamne. Qu'avez-vous à répondre?</p>
+
+<p>&mdash;Rien, murmura Ladko d'une voix
+sourde. Je ne comprends rien à ce qui
+m'arrive.</p>
+
+<p>&mdash;Vous comprendrez à merveille si vous
+voulez vous en donner la peine. Pour le
+moment, nous allons interrompre cet intéressant
+entretien. On va vous reconduire
+dans votre cellule, où vous aurez tout le
+temps de vous livrer à vos réflexions.
+Récapitulons, en attendant, l'interrogatoire
+d'aujourd'hui. Vous prétendez: 1° Vous
+nommer Ilia Brusch; 2° Avoir remporté
+le prix au concours de pêche de Sigmaringen;
+3° Habiter Szalka; 4° Avoir passé chez
+vous, à Szalka, la nuit du 28 au 29 août.
+Ces points seront vérifiés. De mon côté je
+prétends: 1° Que votre nom est Ladko;
+2° Que votre domicile est Roustchouk;
+3° Que, dans la nuit du 28 au 29 août, avec
+l'aide de nombreux complices, vous avez
+mis au pillage la villa du comte Hagueneau
+et vous êtes rendu coupable d'une
+tentative de meurtre sur la personne du
+gardien Christian Hoël; 4° Qu'un vol dont
+le nommé Kellermann, de Szuszek, a été
+victime, dans la nuit du 5 au 6 septembre,
+doit être mis à votre passif; 5° Que de
+nombreux autres vols et meurtres commis
+dans les régions baignées par le Danube
+doivent pareillement vous être imputés.
+L'instruction de ces crimes est ouverte.
+Des témoins sont cités. Vous serez mis
+en leur présence... Voulez-vous signer
+votre interrogatoire?.. Non?.. A votre
+aise!.. Gardes, reconduisez le prévenu!»</p>
+
+<p>Pour regagner sa prison, Serge Ladko
+dut passer de nouveau au milieu de la foule
+et en subir encore les vociférations hostiles.
+La colère populaire semblait s'être accrue
+pendant la durée de l'interrogatoire et la
+police eut quelque peine à protéger le prisonnier.</p>
+
+<p>Au premier rang de cette foule hurlante,
+figurait Ivan Striga. Celui-ci dévora des
+yeux l'individu qui prenait sa place avec
+tant de complaisance. Le pilote passa à
+deux mètres de lui et il put le voir tout à son
+aise. Mais il ne reconnut pas cet homme
+imberbe, aux cheveux bruns, dont le visage
+était orné d'une superbe paire de lunettes
+noires, et ses perplexités n'en furent pas
+atténuées.</p>
+
+<p>Striga s'éloigna tout songeur avec le
+reste de la foule quand furent refermées
+les portes de la prison. Décidément, il ne
+connaissait pas l'homme arrêté. Ce n'était,
+en tous cas, ni Dragoch, ni Ladko. Dès lors,
+qu'il s'agît d'Ilia Brusch ou de tout autre,
+que lui importait? Quelle que fût la personnalité
+de l'accusé, l'essentiel était qu'il
+absorbât l'attention de la justice, et Striga
+n'avait plus de raison de s'attarder à
+Semlin. C'est pourquoi il se résolut à partir
+dès le lendemain peur regagner son
+chaland.</p>
+
+<p>Mais, à son réveil, la lecture des journaux
+le fit changer d'avis. Cette affaire
+Ladko étant menée dans le secret le plus
+rigoureux, c'était une raison péremptoire
+pour que la Presse s'ingéniât à percer, le
+mystère. Elle y avait réussi. Ample était
+sa moisson d'informations.</p>
+
+<p>Les journaux relataient, en effet, assez
+exactement le premier interrogatoire, en
+faisant suivre leur récit de commentaires
+qui n'étaient pas précisément favorables à
+l'accusé. En général, ils s'étonnaient de
+l'obstination avec laquelle celui-ci soutenait
+être un simple pêcheur, du nom d'Ilia
+Brusch, habitant seul la petite ville de
+Szalka. Quel intérêt pouvait-il avoir à soutenir
+un pareil système, dont la fragilité
+était évidente? Déjà, d'après eux, le juge
+d'instruction, M. Izar Rona, avait envoyé
+à Gran une commission rogatoire. D'ici
+très peu de jours, un magistrat se transporterait
+donc à Szalka et se livrerait à
+une enquête qui aurait comme résultat de
+ruiner les allégations du prévenu. On chercherait
+cet Ilia Brusch, et on le trouverait ...
+s'il existait, ce qui, en somme, était fort
+douteux.</p>
+
+<p>Cette nouvelle modifia les projets de
+Striga. Tandis qu'il poursuivait sa lecture,
+une idée singulière lui était venue, et l'idée
+prit corps, quand il eut achevé de lire.
+Certes, il était très bon que la justice tînt
+un innocent. Mais il serait meilleur encore
+qu'elle le gardât. Pour cela, que fallait-il?
+Lui fournir un Ilia Brusch en chair et en
+os, ce qui convaincrait <i>ipso facto</i> d'imposture
+le véritable Ilia Brusch qu'on
+retenait prisonnier à Semlin. Cette charge
+s'ajouterait à celles qu'on possédait déjà
+forcément contre lui, puisqu'on l'avait
+arrêté, et suffirait peut-être à motiver sa
+condamnation définitive, au grand profit
+du vrai coupable.</p>
+
+<p>Sans plus attendre, Striga quitta la ville.
+Seulement, au lieu de regagner son chaland,
+il lui tournait le dos. Emporté par une
+rapide voiture, il allait rejoindre la ligne
+ferrée qui l'emmènerait à toute vapeur vers
+Budapest et vers le Nord.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Serge Ladko, gardant
+son immobilité coutumière, comptait tristement
+les heures. De sa première entrevue
+avec le juge, il était revenu effrayé de la
+gravité des présomptions qui pesaient sur
+lui. Certes, il réussirait fatalement avec le
+temps à faire triompher son innocence.
+Mais il lui faudrait sans doute s'armer de
+patience, car il ne pouvait méconnaître que
+les apparences fussent contre lui et que la
+justice n'eût bâti avec logique son échafaudage
+d'hypothèses.</p>
+
+<p>Toutefois, il y a loin entre de simples
+soupçons et des preuves formelles. Or, des
+preuves, on n'arriverait jamais, et pour
+cause, à en réunir contre lui. Le seul
+témoin qu'il eût à craindre, et encore uniquement
+en ce qui concernait le secret de
+son nom, c'était le juif Simon Klein. Mais
+Simon Klein, qui avait son point d'honneur
+professionnel, ne consentirait vraisemblablement
+jamais à le reconnaître. D'ailleurs,
+aurait-on même besoin de le mettre
+en présence de son ancien correspondant
+de Vienne? Le juge n'avait-il pas déclaré
+qu'il allait se renseigner à Szalka? Ces renseignements
+ne pouvant manquer d'être
+excellents, la mise en liberté du prisonnier
+en résulterait évidemment.</p>
+
+<p>Plusieurs jours s'écoulèrent, durant lesquels
+Serge Ladko ressassa ces pensées
+avec une fébrilité croissante. Szalka n'était
+pas si loin, et il ne fallait pas si longtemps
+pour se renseigner. On était au septième
+jour, depuis son premier interrogatoire,
+quand il fut introduit, de nouveau dans le
+cabinet de M. Rona.</p>
+
+<p>Le juge était à son bureau et paraissait
+fort occupé. Pendant dix minutes, il laissa
+le pilote attendre debout, comme s'il eût
+ignoré sa présence.</p>
+
+<p>«Nous avons la réponse de Szalka, dit-il
+enfin d'une voix détachée, sans même relever
+les yeux sur le prisonnier qu'il surveillait
+sournoisement à travers ses cils
+baissés.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!.. fît Serge Ladko avec satisfaction.</p>
+
+<p>&mdash;Vous aviez raison, continuait cependant
+M. Rona. Il existe bien à Szalka un
+nommé Ilia Brusch, qui jouit de la meilleure
+réputation.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!.. fit pour la seconde fois le pilote,
+qui voyait déjà ouverte la porte de sa
+prison.</p>
+
+<p>Le juge, se faisant plus étranger et plus
+indifférent encore, murmura sans paraître
+y attacher la moindre importance:</p>
+
+<p>&mdash;Le commissaire de police de Gran,
+chargé de l'enquête, a eu la bonne fortune
+de lui parler à lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;A lui-même? répéta Serge Ladko qui
+ne comprenait pas.</p>
+
+<p>&mdash;A lui-même, affirma le juge.</p>
+
+<p>Serge Ladko croyait rêver. Comment un
+autre Ilia Brusch avait-il pu être trouvé à
+Szalka?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas possible, Monsieur,
+balbutia-t-il. Il y a erreur.</p>
+
+<p>&mdash;Jugez-en vous-même, répliqua le juge.
+Voici le rapport du commissaire de police
+de Gran. Il en résulte que ce magistrat,
+déférant à la commission rogatoire que je
+lui ai adressée, s'est transporté le 14 septembre
+à Szalka et qu'il s'est rendu dans
+une maison sise au coin du chemin de
+halage et de la route de Budapest.... C'est
+bien l'adresse que vous avez donnée, je
+pense? demanda le juge en s'interrompant.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Monsieur, répondit Serge Ladko
+d'un air égaré.</p>
+
+<p>&mdash;... et de la route de Budapest, reprit
+M. Rona; qu'il a été reçu dans la dite maison,
+par le sieur Ilia Brusch en personne,
+lequel a déclaré n'être que tout récemment
+revenu d'une assez longue absence. Le
+commissaire ajoute que les renseignements
+qu'il a pu recueillir sur le sieur Ilia
+Brusch tendent à établir sa parfaite honorabilité,
+et qu'aucun autre habitant de
+Szalka ne porte ce nom.... Avez-vous quelque
+chose à dire? Ne vous gênez pas, je vous
+prie.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Monsieur, balbutia Serge Ladko
+qui se sentait devenir fou.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà donc un premier point élucidé,»
+conclut avec satisfaction M. Rona, qui regardait
+son prisonnier comme le chat doit
+regarder une souris.</p>
+
+<br><br><br>
+
+<a name="XIV"></a>
+
+<h3>XIV</h3>
+
+<h3>ENTRE CIEL ET TERRE</h3>
+
+
+<p>Son deuxième interrogatoire terminé,
+Serge Ladko regagna sa cellule sans se
+rendre compte de ce qu'il faisait. A peine
+s'il avait entendu les questions du juge
+après que l'incident de la commission rogatoire
+eut été vidé de la façon que l'on sait,
+et il n'avait plus répondu que d'un air
+hébété. Ce qui lui arrivait dépassait les
+limites de son intelligence. Que lui voulait-on
+à la fin? Enlevé, puis incarcéré à bord
+d'un chaland par de mystérieux ennemis,
+il ne recouvrait sa liberté que pour la
+perdre aussitôt; et voici maintenant qu'on
+trouvait, à Szalka, un autre Ilia Brusch,
+c'est-à-dire un autre lui-même, dans sa
+propre maison!.. Cela tenait de la fantasmagorie!</p>
+
+<p>Stupéfait, affolé par cette succession
+d'événements inexplicables, il avait la sensation
+d'être le jouet de puissances supérieures
+et hostiles, d'être invinciblement
+entraîné, proie inerte et sans défense, dans
+les engrenages de cette machine formidable
+qui s'appelle: la Justice.</p>
+
+<p>Cette dépression, cet anéantissement de
+toute énergie, son visage l'exprimait avec
+tant d'éloquence, qu'un des gardiens qui
+lui faisaient escorte en fut ému, bien qu'il
+considérât son prisonnier comme le plus
+abominable criminel.</p>
+
+<p>«Ça ne va donc pas comme vous voulez,
+camarade? demanda, en mettant dans sa
+voix quelque désir de réconfort, ce fonctionnaire
+blasé cependant par profession sur le
+spectacle des misères humaines.</p>
+
+<p>Il aurait parlé à un sourd, que le résultat
+eût été le même.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! reprit le compatissant gardien,
+il faut se faire une raison. M. Izar
+Rona n'est pas un mauvais diable, et tout
+s'arrangera peut-être mieux que vous ne
+pensez... En attendant, je vais vous laisser
+ça... Il est question de votre pays là-dedans.
+Ça vous distraira.»</p>
+
+<p>Le prisonnier garda son immobilité. Il
+n'avait pas entendu.</p>
+
+<p>Il n'entendit pas davantage les verrous
+poussés à l'extérieur et pas davantage il
+ne vit le journal que le gardien, trahissant
+ainsi sans penser à mal le secret rigoureux
+auquel était astreint son prisonnier, déposait
+sur la table en s'en allant.</p>
+
+<p>Les heures coulèrent. Le jour s'acheva,
+puis la nuit, et ce fut une nouvelle aurore.
+Ecroulé sur sa chaise, Serge Ladko n'avait
+pas conscience de la fuite du temps.</p>
+
+<p>Cependant, quand le jour grandissant
+vint frapper son visage, il parut sortir de
+cet accablement. Il ouvrit les yeux, et son
+regard vague erra par la cellule. La première
+chose qu'il aperçut alors, ce fut le
+journal laissé la veille par le pitoyable gardien.</p>
+
+<p>Tel que celui-ci l'y avait placé, ce journal
+s'étalait toujours sur la table, découvrant
+une <i>manchette</i> imprimée en grasses capitales
+au-dessous du titre. «Les massacres
+de Bulgarie», annonçait cette manchette,
+sur laquelle tomba le premier regard de
+Serge Ladko. Il tressaillit et s'empara
+fébrilement du journal. Son intelligence
+réveillée revenait à flots. Ses yeux fulguraient,
+tandis qu'il poursuivait sa lecture.</p>
+
+<p>Les événements qu'il apprenait ainsi
+étaient, au même instant, commentés dans
+l'Europe entière, et y soulevaient une clameur
+générale de réprobation. Depuis, ils
+sont entrés dans l'histoire, dont ils ne forment
+pas la page la plus glorieuse.</p>
+
+<p>Ainsi qu'il a été rappelé au début de ce
+récit, toute la région balkanique était alors
+en ébullition. Dès l'été de 1875, l'Herzégovine
+s'était révoltée, et les troupes ottomanes
+envoyées contre elle n'avaient pu la
+réduire. En mai 1876, la Bulgarie s'étant
+soulevée à son tour, la Porte répondit à
+l'insurrection en concentrant une nombreuse
+armée dans un vaste triangle ayant
+pour sommets Roustchouk, Widdin et
+Sofia. Enfin, le 1er et le 2 juillet de cette
+année 1876, la Serbie et le Monténégro,
+entrant en scène à leur tour, avaient
+déclaré la guerre à la Turquie. Les Serbes,
+commandés par le général russe
+Tchernaief, après avoir tout d'abord remporté
+quelques succès, avaient dû battre en
+retraite en deçà de leur frontière, et le
+1er septembre le prince Milan s'était vu
+contraint de demander un armistice de
+dix jours, pendant lequel il sollicita, des
+puissances chrétiennes, une intervention
+que celles-ci furent malheureusement trop
+longues à lui accorder.</p>
+
+<p>«Alors,» dit M. Édouard Driault, dans
+son <i>Histoire de la Question d'Orient</i>, «se
+produisit le plus affreux épisode de
+ces luttes; il rappelle les massacres de
+Chio au temps de l'insurrection grecque.
+Ce furent les massacres de Bulgarie. La
+Porte, au milieu de la guerre contre la
+Serbie et le Monténégro, craignait que
+l'insurrection bulgare, sur les derrières
+de l'armée, ne compromît ses opérations.
+Le gouverneur de la Bulgarie, Chefkat-Pacha,
+reçut-il l'ordre d'écraser l'insurrection
+sans regarder aux moyens? Cela
+est vraisemblable. Des bandes de Bachi-Bouzouks
+et de Circassiens appelées d'Asie
+furent lâchées sur la Bulgarie, et en
+quelques jours elle fut mise à feu et à
+sang. Ils assouvirent à l'aise leurs sauvages
+passions, brûlèrent les villages,
+massacrèrent les hommes au milieu des
+tortures les plus raffinées, éventrèrent
+les femmes, coupèrent en morceaux les
+enfants. Il y eut environ vingt-cinq à trente
+mille victimes...»</p>
+
+<p>Tandis qu'il lisait, des gouttes de sueur
+perlaient sur le visage de Serge Ladko.
+Natcha!.. Qu'était devenue Natcha, au milieu
+de cet effroyable bouleversement?..
+Vivait-elle encore? Était-elle morte, au contraire,
+et son cadavre éventré, coupé en
+morceaux, de même que celui de tant d'autres
+innocentes victimes, traînait-il dans la
+boue, dans la fange, dans le sang, écrasé
+sous le pied des chevaux?</p>
+
+<p>Serge Ladko s'était levé, et, pareil à une
+bête fauve mise en cage, courait furieusement
+autour de la cellule, comme s'il eût
+cherché une issue pour voler au secours de
+Natcha.</p>
+
+<p>Cet accès de désespoir fut de courte durée.
+Revenu bientôt à la raison, il se contraignit
+au calme, d'un énergique effort, et,
+avec un cerveau lucide, chercha les moyens
+de reconquérir sa liberté.</p>
+
+<p>Aller trouver le juge, lui avouer sans
+détour la vérité, implorer au besoin sa
+pitié?.. Mauvais moyen. Quelle chance
+avait-il d'obtenir la confiance d'un esprit
+prévenu, après avoir si longtemps persévéré
+dans le mensonge? Etait-il en son
+pouvoir de détruire d'un seul mot la suspicion
+attachée à son nom de Ladko, de ruiner
+en un instant les présomptions qui
+l'accablaient? Non. Une enquête serait à
+tout le moins nécessaire, et une enquête
+exigerait des semaines, sinon des mois.</p>
+
+<p>Il fallait donc fuir.</p>
+
+<p>Pour la première fois depuis qu'il y était
+entré, Serge Ladko examina sa cellule. Ce
+fut vite fait. Quatre murs percés de deux
+ouvertures: la porte d'un coté, la fenêtre
+de l'autre. Derrière trois de ces murs,
+d'autres cachots, d'autres prisons; derrière
+la fenêtre seulement, l'espace et la liberté.</p>
+
+<p>L'enseuillement de cette fenêtre, dont le
+linteau atteignait le plafond, dépassait un
+mètre cinquante, et sa partie inférieure,
+ce qu'on eût nommé l'appui pour une ouverture
+ordinaire, était inaccessible, une
+rangée de gros barreaux scellés dans
+l'épaisseur du cadre en interdisant l'approche.
+D'ailleurs, cette difficulté vaincue,
+il en serait resté une autre. Au dehors, une
+sorte de hotte, dont les côtés venaient
+s'appliquer de part et d'autre de la fenêtre,
+arrêtait tout regard vers l'extérieur et ne
+laissait de visible qu'un étroit rectangle
+de ciel. Non pas même pour fuir, mais pour
+être seulement en état d'en chercher le
+moyen, il fallait donc tout d'abord forcer
+l'obstacle de la grille, puis se hisser à force
+de bras au sommet de cette hotte, de manière
+à pouvoir reconnaître les alentours.</p>
+
+<p>A en juger par les escaliers descendus
+lors des convocations de M. Izar Rona,
+Serge Ladko s'estimait enfermé au quatrième
+étage de la prison. Douze à quatorze
+mètres à tout le moins devaient donc le
+séparer du sol. Serait-il possible de les
+franchir? Impatient d'être renseigné à cet
+égard, il résolut de se mettre à l'oeuvre
+sur-le-champ.</p>
+
+<p>Au préalable, cependant, il convenait de
+se procurer un instrument de travail. On
+lui avait tout pris, quand on l'avait écroué,
+et, dans son cachot, rien ne pouvait être
+d'aucun secours. Une table, une chaise et
+une couchette, représentée par une maigre
+paillasse recouvrant une voûte en maçonnerie,
+c'était là tout son mobilier.</p>
+
+<p>Serge Ladko cherchait en vain depuis
+longtemps, quand, en visitant pour la centième
+fois ses vêtements, sa main rencontra
+enfin un corps dur. Pas plus que ses
+geôliers eux-mêmes, il n'avait pensé jusqu'ici
+à cette chose insignifiante qu'est
+une boucle de pantalon. Quelle importance
+n'acquérait pas maintenant cette chose
+insignifiante, seul objet métallique qui fût
+en sa possession!</p>
+
+<p>Ayant détaché cette boucle, Serge Ladko,
+sans perdre une minute, attaqua la muraille
+au pied de l'un des barreaux, et la pierre,
+obstinément griffée par les ardillons d'acier,
+commença à tomber en poussière sur le
+sol. Ce travail, déjà lent et pénible par lui-même,
+était encore compliqué par la surveillance
+incessante à laquelle était soumis
+le prisonnier. Une heure ne s'écoulait pas,
+sans qu'un gardien vînt mettre l'oeil au
+guichet de la porte. De là, nécessité d'avoir
+toujours l'oreille tendue vers les bruits
+extérieurs, et, au moindre signe de danger,
+d'interrompre le travail en faisant disparaître
+toute trace suspecte.</p>
+
+<p>Dans ce but, Serge Ladko utilisait son
+pain. Ce pain, malaxé avec la poussière qui
+tombait de la muraille, prit d'une manière
+assez satisfaisante la couleur de la pierre
+et devint un véritable mastic, à l'aide
+duquel le trou fut dissimulé à mesure
+qu'il était creusé. Quant au surplus des
+débris produits par le grattage, il le cachait
+sous la voûte de son lit.</p>
+
+<p>Après douze heures d'efforts, le barreau
+était déchaussé sur une hauteur de trois
+centimètres, mais la boucle n'avait plus de
+pointes. Serge Ladko brisa l'armature, et,
+des morceaux, fit autant d'outils. Douze
+heures plus tard, ces menus fragments
+d'acier avaient disparu à leur tour.</p>
+
+<p>Heureusement, la chance qui avait déjà
+souri au prisonnier semblait ne plus vouloir
+l'abandonner. Au premier repas qui lui
+fut servi, il se risqua à garder un couteau
+de table, et, personne n'ayant remarqué ce
+larcin, il le recommença avec le même
+bonheur le jour suivant. Il se trouvait
+ainsi maître de deux instruments plus
+sérieux que ceux dont il avait disposé jusqu'ici.
+A vrai dire, il ne s'agissait que de
+méchants couteaux très grossièrement fabriqués.
+Toutefois, leurs lames étaient assez
+bonnes, et les manches en facilitaient le
+maniement.</p>
+
+<p>Le travail, à partir de ce moment,
+avança plus vite, bien que trop lentement
+encore. Le ciment, avec le temps,
+avait acquis la dureté du granit et ne se
+laissait que difficilement effriter. A chaque
+instant, d'ailleurs, le travail devait être
+interrompu, soit à cause d'une ronde de
+gardiens, soit par suite d'une convocation
+de M. Rona, qui multipliait les interrogatoires.</p>
+
+<p>Le résultat de ces interrogatoires était
+toujours le même. L'instruction piétinait
+sur place. A chaque séance, c'était un
+défilé de témoins dont les déclarations
+n'apportaient aucune lumière. Si les uns
+semblaient trouver quelque vague ressemblance
+entre Serge Ladko et le malfaiteur
+qu'ils avaient plus ou moins nettement
+aperçu le jour où ils en avaient été victimes,
+d'autres niaient catégoriquement
+cette ressemblance. M. Rona avait beau
+affubler son prévenu de barbes postiches
+taillées selon toutes les coupes imaginables,
+l'obliger à montrer ses yeux ou à les dissimuler
+derrière les verres noirs des lunettes,
+il ne réussissait pas à obtenir un seul
+témoignage formel. Aussi attendait-il avec
+impatience que l'état de Christian Hoël,
+blessé lors du dernier attentat de la bande
+du Danube, permît à celui-ci de se rendre
+à Semlin.</p>
+
+<p>De ces interrogatoires, Serge Ladko se
+désintéressait d'ailleurs. Docilement, il se
+prêtait à toutes les expériences du juge,
+s'affublait de perruques et de fausses barbes,
+mettait ou retirait ses lunettes, sans
+se permettre la plus petite observation. Sa
+pensée était absente de ce cabinet. Elle
+restait dans sa cellule, où le barreau qui le
+séparait de la liberté sortait peu à peu de
+la pierre.</p>
+
+<p>Quatre jours lui furent nécessaires pour
+achever de le desceller. C'est seulement
+le soir du 23 septembre qu'il en atteignit
+l'extrémité inférieure. Il s'agissait maintenant
+d'en scier l'extrémité opposée.</p>
+
+<p>Cette partie du travail était la plus
+pénible. Suspendu d'une main au reste de
+la grille, Serge Ladko, de l'autre, activait
+le va-et-vient de son outil. Celui-ci, simple
+lame de couteau, jouait mal son rôle de scie
+et n'entamait que lentement le fer. D'autre
+part, cette position exténuante obligeait à
+de fréquents repos.</p>
+
+<p>Le 29 septembre, enfin, après six jours
+d'efforts héroïques, Serge Ladko estima
+suffisante la profondeur de l'entaille. A
+quelques millimètres près, le fer était en
+effet sectionné. Il n'aurait donc aucune
+peine à vaincre la résistance du métal,
+lorsqu'il voudrait plier la barre. Il était
+temps. La lame du second couteau était
+alors réduite à un fil.</p>
+
+<p>Dès le lendemain matin, aussitôt après
+le passage de la première ronde, ce qui lui
+assurait une heure environ de sécurité,
+Serge Ladko poursuivit méthodiquement
+son entreprise. Conformément à ses prévisions,
+le barreau fléchit sans difficulté.
+Par l'ouverture ainsi faite, il passa de
+l'autre côté de la grille, puis, s'enlevant à
+la force des bras, atteignit le sommet de
+la hotte. Avidement, il regarda autour de
+lui.</p>
+
+<p>Comme il l'avait supposé, quatorze mètres
+environ le séparaient du sol. Cette distance
+n'était pas telle qu'il fût impossible
+de la franchir, pourvu que l'on possédât
+une corde de longueur suffisante. Mais
+arriver jusqu'au sol n'était que la difficulté
+la moins grave, et, cette difficulté fût-elle
+vaincue, le problème n'en serait pas
+pour cela plus près d'être résolu.</p>
+
+<p>Ainsi que Serge Ladko put le constater,
+la prison était, en effet, ceinturée par un
+chemin de ronde, que limitait, à la périphérie,
+un mur d'environ huit mètres d'élévation,
+au delà duquel apparaissaient des
+toits de maisons. Après être descendu, il
+faudrait donc passer par-dessus cette
+muraille, ce qui, dès l'abord, semblait
+impraticable.</p>
+
+<p>A en juger par l'éloignement des maisons,
+une rue entourait probablement la
+prison. Une fois dans cette rue, un fugitif
+pouvait se considérer comme sauvé. Mais
+le moyen existait-il d'y arriver sain et
+sauf?</p>
+
+<p>Serge Ladko, en quête d'un expédient,
+commença par examiner attentivement ce
+qu'il pouvait découvrir sur la gauche. S'il
+n'y trouva pas la solution qu'il cherchait,
+ce qu'il aperçut fit battre son coeur d'émotion.
+Dans cette direction, il voyait le
+Danube, dont d'innombrables bateaux de
+toutes tailles sillonnaient les eaux jaunes.
+Les uns suivaient ou remontaient le courant,
+d'autres tendaient la corde de leur
+ancre ou l'amarre qui les retenait au quai.</p>
+
+<p>Parmi ces derniers, le pilote, du premier
+coup d'oeil, reconnut sa barge. Rien ne la
+distinguait des embarcations ses voisines,
+et il ne semblait pas qu'elle fût l'objet d'une
+surveillance particulière. Ce serait une heureuse
+chance, s'il parvenait à la reconquérir.
+En moins d'une heure, grâce à elle, il
+aurait franchi la frontière, et, en territoire
+serbe, il se rirait de la justice austro-hongroise.</p>
+
+<p>Serge Ladko reporta ses regards vers
+la droite, et, de ce côté, il remarqua aussitôt
+une particularité qui le rendit attentif.
+Retenue de distance en distance par de solides
+crampons scellés dans le bâtiment,
+une tige de fer venue du toit&mdash;la chaîne du
+paratonnerre selon toute vraisemblance&mdash;
+passait à proximité de sa fenêtre, pour aller
+finalement s'enfoncer dans le sol. Cette tige
+de fer eût rendu la descente assez facile,
+si l'on avait pu arriver jusqu'à elle.</p>
+
+<p>Or, ceci n'était peut-être pas irréalisable.
+A la hauteur du carrelage de sa cellule,
+une sorte de bandeau, motivé par la décoration
+de l'édifice, courait le long du mur en
+faisant une saillie de vingt ou vingt-cinq
+centimètres. Peut-être, avec du sang-froid
+et de l'énergie, n'eût-il pas été impossible
+de s'y tenir debout, et d'atteindre ainsi la
+chaîne du paratonnerre.</p>
+
+<p>Malheureusement, quand bien même on
+eût été capable d'une aussi folle audace, la
+muraille extérieure n'en fût pas moins,
+demeurée infranchissable. Prisonnier dans
+une cellule ou dans le chemin de ronde,
+c'était toujours être prisonnier.</p>
+
+<p>Serge Ladko, en examinant cette muraille
+avec plus de soin qu'il ne l'avait fait jusqu'alors,
+observa que la partie supérieure,
+à peu de distance au-dessous du chaperon,
+en était décorée intérieurement et extérieurement
+par une série de bossages, formés
+de moellons carrés à demi encastrés dans
+le reste de la maçonnerie. Un long moment
+Serge Ladko contempla cet ornement
+architectural, puis, se laissant glisser sur
+l'appui de la fenêtre, il réintégra sa cellule,
+et se hâta de faire disparaître toute trace
+compromettante.</p>
+
+<p>Son parti était pris. Le moyen d'être
+libre envers et contre tous, il l'avait trouvé.
+Quelque risqué qu'il fût, ce moyen pouvait,
+devait réussir. Au surplus, mieux valait
+la mort que la continuation de pareilles
+angoisses.</p>
+
+<p>Patiemment, il attendit le passage de la
+seconde ronde. Assuré dès lors d'une nouvelle
+période de tranquillité, il se mit en
+devoir d'achever ses préparatifs. De ses
+draps, il fit, à l'aide de ce qui subsistait de
+son couteau, une cinquantaine de bandes
+de quelques centimètres de largeur. Afin
+que l'attention des gardiens ne fût pas
+attirée, il eut soin de réserver une quantité
+de toile suffisante pour que sa couchette
+gardât son aspect extérieur. Quant au
+reste, nul n'aurait évidemment l'idée de
+venir soulever la couverture.</p>
+
+<p>Les bandes découpées, il les accoupla
+quatre par quatre sous forme d'une tresse,
+dans laquelle les brins, se chevauchant
+l'un l'autre, s'allongeaient d'une nouvelle
+bande lorsqu'ils étaient proches de leur fin.
+Une journée fut consacrée à ce travail.
+Enfin, le 1er octobre, un peu avant midi,
+Serge Ladko eut en sa possession une
+corde solide, longue de quatorze à quinze
+mètres, qu'il dissimula soigneusement sous
+sa couchette.</p>
+
+<p>Tout étant prêt, il résolut que l'évasion
+aurait lieu le soir même, à neuf heures.</p>
+
+<p>Cette dernière journée, Serge Ladko
+l'occupa à examiner les plus petits détails
+de son entreprise, à en calculer les chances
+et les dangers. Quelle en serait l'issue: la
+liberté ou la mort? Un avenir prochain en
+déciderait. Dans tous les cas, il la tenterait.</p>
+
+<p>Toutefois, avant que l'instant d'agir sonnât,
+le sort lui réservait une dernière
+épreuve. Il était près de trois heures de
+l'après-midi, quand les verrous de sa porte
+furent tirés à grand bruit. Que lui voulait-on?
+S'agissait-il encore d'un interrogatoire
+de M. Izar Rona? L'heure à laquelle il
+convoquait d'ordinaire le prisonnier était
+passée cependant.</p>
+
+<p>Non, il n'était pas question de se rendre
+à une convocation du juge. Par la porte
+ouverte, Serge Ladko aperçut dans le couloir,
+outre l'un de ses gardiens habituels,
+un groupe de trois personnes qui lui
+étaient inconnues. L'une de ces personnes
+était une femme, une jeune femme de vingt
+ans à peine, dont le visage exprimait la
+douceur et la bonté. Des deux hommes qui
+l'accompagnaient, l'un était évidemment
+son mari. Le langage et l'attitude du gardien
+permettaient de reconnaître dans l'autre le
+directeur même de la prison.</p>
+
+<p>Il s'agissait évidemment d'une visite. A
+en juger par la déférence respectueuse qui
+leur était témoignée, les visiteurs étaient
+gens de marque, peut-être quelque couple
+princier en voyage, auprès duquel le directeur
+jouait le rôle de cicérone.</p>
+
+<p>«L'occupant actuel de cette cellule, dit-il
+à ses hôtes, n'est autre que le fameux
+Ladko, chef de la bande du Danube, dont le
+nom à dû certainement parvenir jusqu'à
+vous.</p>
+
+<p>La jeune femme glissa un regard timide à
+l'adresse du célèbre malfaiteur. Il n'avait
+pas l'air bien terrible, ce célèbre malfaiteur.
+Jamais on ne se serait imaginé un chef de
+bandits d'une cruauté légendaire sous les
+traits de cet homme amaigri, émacié, à la
+figure hâve, dont les jeux exprimaient tant
+de détresse et de profond désespoir.</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai qu'il s'entête à protester de
+son innocence, ajouta impartialement le
+directeur; mais nous sommes habitués à
+cette chanson.»</p>
+
+<p>Il fit ensuite remarquer aux visiteurs le
+bon ordre de la cellule et sa parfaite propreté.
+Dans la chaleur de son discours, il
+en franchit même le seuil, et alla s'adosser
+au-dessous de la fenêtre, afin de faire face à
+son auditoire.</p>
+
+<p>Tout à coup, le coeur de Serge Ladko
+Cessa de battre. Sans le savoir, l'orateur
+frôlait l'endroit attaqué par le prisonnier
+et un peu de ciment commençait à tomber
+en fine poussière. Ebranlé par un autre
+mouvement, ce fut bientôt le tampon de mie
+de pain qui se détacha d'un seul bloc et
+tomba sur le carreau. Serge Ladko eut un
+frisson d'épouvanté, en constatant que l'extrémité
+du barreau descellé apparaissait à
+nu au fond de son alvéole.</p>
+
+<p>Quelqu'un avait-il vu? Oui, quelqu'un
+avait vu. Tandis que son mari et le directeur
+examinaient la misérable table comme
+un objet du plus haut intérêt, et que le gardien,
+respectueusement détourné, semblait
+regarder quelque chose dans l'enfilade du
+couloir, la visiteuse tenait ses yeux fixés
+sur l'excavation pratiquée dans la muraille,
+et l'expression de son visage montrait
+qu'elle en comprenait le mystérieux langage.</p>
+
+<p>Elle allait parler... d'un mot, ruiner tant
+d'efforts... Serge Ladko attendait, et, par
+degrés, il se sentait mourir.</p>
+
+<p>Un peu pâle, la jeune femme releva les
+yeux sur le prisonnier et le couvrit de son
+regard limpide. Vit-elle les grosses larmes
+qui s'échappaient lentement des paupières
+du misérable? Comprit-elle sa supplication
+silencieuse? Eut-elle conscience de son
+horrible désespoir?..</p>
+
+<p>Dix secondes tragiques passèrent, et
+soudain elle se détourna en poussant un
+cri de douleur. Ses deux compagnons se
+précipitèrent vers elle. Que lui était-il
+arrivé? Rien de grave, affirma-t-elle, d'une
+voix tremblante, en s'efforçant de sourire.
+Elle venait de se tordre sottement le pied,
+voilà tout.</p>
+
+<p>Tandis que Serge Ladko allait, sans être
+aperçu, se placer devant le barreau accusateur,
+mari, directeur et gardien s'empressèrent.
+Les deux premiers sortirent
+soutenant la prétendue blessée; le troisième
+repoussa précipitamment les verrous.
+Serge Ladko était seul.</p>
+
+<p>Quel élan de gratitude gonfla sa poitrine
+pour la douce créature, qui avait eu pitié!
+Grâce à elle, il était sauvé. Il lui devait la
+vie; plus que la vie, la liberté.</p>
+
+<p>Il était retombé, accablé, sur sa couchette.
+L'émotion avait été trop rude. Son
+cerveau vacillait sous ce dernier coup du
+sort.</p>
+
+<p>Le reste du jour s'écoula sans autre incident,
+et neuf heures sonnèrent enfin aux
+horloges lointaines de la ville. La nuit était
+tout à fait venue. De gros nuages, roulant
+dans le ciel, en augmentaient l'obscurité.</p>
+
+<p>Dans le couloir, un bruit grandissant
+annonçait l'approche d'une ronde. Arrivée
+devant la porte, elle fit halte. Un gardien
+appliqua son oeil au guichet et se retira
+satisfait. Le prisonnier dormait, enfoncé
+jusqu'au menton sous sa couverture. La
+ronde se remit en marche. Le bruit de ses
+pas décrut, s'éteignit.</p>
+
+<p>Le moment d'agir était arrivé.</p>
+
+<p>Aussitôt, Serge Ladko sauta à bas de sa
+couchette, dont il disposa le matelas de
+manière à simuler suffisamment, dans la
+pénombre de la cellule, la présence d'un
+homme endormi. Cela fait, il se munit de sa
+corde, puis, s'étant glissé de nouveau de
+l'autre côté de la grille; il s'enleva comme
+la première fois et se mit à cheval sur
+l'arête supérieure de la hotte.</p>
+
+<p>Les bandeaux qui décoraient le bâtiment
+étant situés à la hauteur de chaque plancher,
+Serge Ladko dominait ainsi de près
+de quatre mètres celui de ces ornements
+sur lequel il s'agissait de prendre pied. Il
+avait prévu cette difficulté. Embrassant
+l'un des barreaux de la grille avec la corde
+dont il garda en main les deux extrémités,
+il se laissa glisser sans trop de peine jusqu'à
+la saillie extérieure.</p>
+
+<p>Le dos appliqué à la muraille, cramponné
+de la main gauche à la corde qui le supportait,
+le fugitif se reposa un instant. Comment
+garder l'équilibre sur cette surface
+étroite? A peine aurait-il lâché son soutien,
+qu'il irait s'abîmer sur le sol du chemin de
+ronde.</p>
+
+<p>Prudemment, s'astreignant a des mouvements
+d'une extrême lenteur, il réussit à
+saisir la corde de la main droite, et, de la
+gauche, il inspecta la paroi de la hotte.
+Celle-ci ne s'appliquait pas toute seule
+devant la fenêtre et, pour la retenir, un
+organe quelconque existait nécessairement.
+En la frôlant, sa main ne tarda pas, en effet,
+à rencontrer un obstacle, qu'après, un peu
+d'hésitation il reconnut être une patte
+scellée dans la maçonnerie.</p>
+
+<p>Quelque faible que fût la prise offerte par
+cette patte, force lui était de s'en contenter.
+S'y accrochant du bout de ses doigts crispés,
+il attira lentement l'un des doubles de
+la corde, qui vint peu à peu retomber sur
+ses épaules. Désormais, les ponts étaient
+coupés derrière lui. L'eût-il voulu, il ne
+pouvait plus regagner sa cellule. Il fallait,
+de toute nécessité, persévérer jusqu'au
+bout dans son entreprise.</p>
+
+<p>Serge Ladko se risqua à tourner à demi
+la tête vers la chaîne du paratonnerre dont
+il avait le plus escompté le secours. Quel ne fut
+pas son effroi, en constatant que près de
+deux mètres séparaient cette chaîne de la
+hotte dont il lui était, sous peine de mort,
+interdit de s'éloigner!</p>
+
+<p>Cependant, il lui fallait prendre un parti.
+Debout sur cette étroite saillie, le dos
+appliqué contre la muraille, retenu au-dessus
+du vide par un misérable morceau
+de fer que l'extrémité de ses doigts avait
+peine à saisir, il ne pouvait s'éterniser
+dans cette situation. Dans quelques minutes,
+ses doigts lassés relâcheraient leur
+étreinte, et ce serait alors la chute inévitable.
+Mieux valait ne périr qu'après un dernier
+effort vers le salut.</p>
+
+<p>S'inclinant du côté de la fenêtre, le
+fugitif replia son bras gauche comme un
+ressort prêt à se détendre, puis, abandonnant
+tout appui, il se repoussa violemment
+vers la droite.</p>
+
+<p>Il tomba. Son épaule heurta la saillie du
+bandeau. Mais, grâce à l'élan qu'il s'était
+donné, ses mains étendues avaient enfin
+atteint le but. La première difficulté était
+vaincue. Restait à vaincre la seconde.</p>
+
+<p>Serge Ladko se laissa glisser le long de
+la chaîne et s'arrêta sur l'un des crampons
+qui la fixaient à la muraille. Là, il fit une
+courte halte et s'accorda le temps de la
+réflexion.</p>
+
+<p>Le sol était invisible dans la nuit, mais,
+d'en bas, arrivait jusqu'au fugitif le bruit
+d'un pas régulier. Un soldat montait évidemment
+la garde. A en juger par ce bruit
+croissant et décroissant tour à tour, la
+sentinelle, après avoir suivi la fraction du
+chemin de ronde longeant cette partie de
+la prison, tournait ensuite dans la prolongation
+de ce chemin qui passait devant une
+autre façade du bâtiment, puis revenait,
+pour recommencer sans interruption son
+va-et-vient. Serge Ladko calcula que l'absence
+du soldat durait de trois à quatre
+minutes. C'est donc dans ce délai que la
+distance le séparant de la muraille extérieure
+devait être franchie.</p>
+
+<p>S'il devinait, au-dessous de lui, la crête
+de cette muraille dont la blancheur se
+découpait vaguement dans l'ombre, il ne
+pouvait distinguer les pierres en saillie qui
+en décoraient le sommet.</p>
+
+<p>Serge Ladko, se laissant glisser un peu
+plus bas, s'arrêta à l'un des crampons inférieurs.
+De ce point, il dominait encore de
+deux ou trois mètres le sommet de la muraille
+qu'il s'agissait de franchir.</p>
+
+<p>Solide, désormais, il lui était permis de
+procéder par mouvements plus rapides.
+Il ne lui fallut qu'un instant pour dérouler
+sa corde, la faire passer derrière la chaîne
+du paratonnerre et en nouer les deux
+bouts de manière à la transformer en une
+corde sans fin. La longueur nécessaire
+approximativement calculée, il en lança
+ensuite au-dessus de la muraille de clôture,
+puis en ramena à lui l'extrémité en forme
+de boucle, comme il l'aurait fait avec un
+lasso, en s'efforçant de saisir une des
+pierres en saillie dont la muraille était extérieurement
+ornée.</p>
+
+<p>L'entreprise était difficile. Au milieu de
+cette obscurité profonde, qui lui cachait
+le but, il ne pouvait compter que sur le
+hasard.</p>
+
+<p>Plus de vingt fois la corde avait été lancée
+sans résultat, quand elle opposa enfin une
+résistance. Serge Ladko insista en vain.
+La prise était bonne et ne céda pas. La
+tentative avait donc réussi. La boucle
+terminale s'était enroulée autour d'un des
+bossages extérieurs, et une sorte de passerelle
+était maintenant jetée au-dessus du
+chemin de ronde.</p>
+
+<p>Passerelle fragile à coup sûr! N'allait-elle
+pas se rompre ou se détacher de la pierre
+qui la retenait? Dans le premier cas, ce
+serait une épouvantable chute de dix mètres
+de hauteur; dans le second, ramené contre
+le mur de la prison à la manière d'un
+balancier, son fardeau humain viendrait s'y
+écraser.</p>
+
+<p>Pas un instant, Serge Ladko n'hésita
+devant la possibilité de ce danger. Sa
+corde fortement tendue, il en réunit de nouveau
+les deux extrémités, puis, prêt à s'élancer,
+il prêta l'oreille aux pas du soldat
+de garde.</p>
+
+<p>Celui-ci était précisément juste en dessous
+du fugitif. Il s'éloignait. Bientôt, il
+tourna le coin du bâtiment et le bruit de ses
+pas s'éteignit. Il fallait, sans perdre une
+seconde, profiter de son absence.</p>
+
+<p>Serge Ladko s'avança sur le chemin
+aérien. Suspendu entre ciel et terre, il
+avançait d'un mouvement égal et souple,
+sans s'inquiéter du fléchissement de la
+corde, dont la courbure s'accentuait à
+mesure qu'il approchait du milieu du parcours.
+Il voulait passer. Il passerait.</p>
+
+<p>Il passa. En moins d'une minute, le vertigineux
+abîme franchi, il atteignait la crête
+de la muraille.</p>
+
+<p>Sans y prendre de repos, il se hâta de
+plus en plus, enfiévré par la certitude du
+succès. Dix minutes à peine s'étaient écoulées
+depuis qu'il avait quitté sa cellule, mais
+ces dix minutes lui semblaient avoir duré
+plus d'une heure, et il redoutait qu'une
+ronde ne vînt l'inspecter. Son évasion ne
+serait-elle pas découverte alors, malgré la
+manière dont il avait disposé sa couchette?
+Il importait d'être loin auparavant.
+La barge était là, à deux pas de lui! Quelques
+coups d'aviron suffiraient à le mettre
+hors de l'atteinte de ses persécuteurs.</p>
+
+<p>Interrompant son travail à chaque passage
+du soldat de garde, Serge Ladko
+dénoua fébrilement sa corde, la ramena à
+lui en hâlant sur l'un des brins, puis, la
+doublant de nouveau et entourant de la
+boucle ainsi formée l'une des saillies intérieures,
+il commença sa descente, après
+s'être assuré que la rue était déserte.</p>
+
+<p>Arrivé heureusement à terre, il fît aussitôt
+retomber la corde à ses pieds et la
+roula en paquet. Tout était terminé. Il était
+libre, et aucune trace ne subsisterait de son
+audacieuse évasion.</p>
+
+<p>Mais, comme il allait partir à la recherche
+de sa barge, une voix s'éleva tout à
+coup dans la nuit.</p>
+
+<p>«Parbleu! prononçait-on à moins de
+dix pas, c'est M. Ilia Brusch, ma parole!</p>
+
+<p>Serge Ladko eut un tressaillement de
+plaisir. Le sort décidément se déclarait en
+sa faveur puisqu'il lui envoyait le secours
+d'un ami.</p>
+
+<p>&mdash;M. Jaeger!» s'écria-t-il d'une voix
+joyeuse, tandis qu'un passant sortait de
+l'ombre et se dirigeait vers lui.</p>
+
+<br><br><br>
+
+<a name="XV"></a>
+
+<h3>XV</h3>
+
+<h3>PRÈS DU BUT.</h3>
+
+
+<p>Le 10 octobre, l'aube se leva pour la neuvième
+fois, depuis que la barge avait recommencé
+à descendre le Danube. Pendant les
+huit jours précédents, près de sept cents
+kilomètres avaient été laissés en arrière.
+On approchait de Roustchouk, où l'on arriverait
+avant le soir.</p>
+
+<p>A bord, rien ne semblait changé. La barge
+transportait, comme autrefois, les deux
+mêmes compagnons: Serge Ladko et Karl
+Dragoch, redevenus, l'un le pêcheur Ilia
+Brusch, l'autre, le débonnaire M. Jaeger.</p>
+
+<p>Toutefois, la manière dont le premier
+jouait maintenant son rôle rendait plus
+difficile à soutenir celui du second. Hypnotisé
+par le désir de se rapprocher de
+Roustchouk, manoeuvrant l'aviron jour et
+nuit, Serge Ladko négligeait, en effet, les
+précautions les plus élémentaires. Non seulement
+il s'était débarrassé de ses lunettes,
+mais encore, supprimant rasoir et teinture,
+il permettait aux changements survenus
+dans sa personne pendant la durée de sa
+détention de s'accuser avec une netteté
+croissante. Ses cheveux noirs pâlissaient
+de jour en jour, et sa barbe blonde commençait
+à atteindre une longueur respectable.</p>
+
+<p>Il eût été naturel que Karl Dragoch manifestât
+quelque étonnement d'une pareille
+transformation. Celui-ci ne disait rien pourtant.
+Décidé à suivre jusqu'au bout la voie
+dans laquelle il s'était engagé, il avait pris
+le parti de ne rien voir de ce qui pouvait
+être gênant.</p>
+
+<p>Au moment où il s'était trouvé face à
+face avec Serge Ladko, les opinions antérieures
+de Karl Dragoch étaient fortement
+ébranlées, et il se sentait moins enclin à
+admettre la culpabilité de son ancien compagnon
+de voyage.</p>
+
+<p>L'incident provoqué par la commission
+rogatoire de Szalka avait été la première
+cause de ce revirement. Karl Dragoch avait,
+en effet, procédé à son enquête personnelle.
+Plus difficile à satisfaire que le commissaire
+de police de Gran, il avait longuement
+interrogé les habitants de la ville, et les
+réponses obtenues n'avaient pas été sans le
+troubler.</p>
+
+<p>Qu'un nommé Ilia Brusch, dont la vie
+était au demeurant des plus régulières,
+eût élu domicile à Szalka et qu'il l'eût quittée
+peu de temps avant le concours de Sigmaringen,
+ce premier point n'était pas contestable.
+Cet Ilia Brusch avait-il été revu
+après ce concours, et notamment dans la
+nuit du 28 au 29 août? Sur ce deuxième
+point, les témoignages furent évasifs. Si les
+plus proches voisins croyaient bien se rappeler
+que, vers la fin d'août, ils avaient
+remarqué de la lumière dans la maison du
+pêcheur alors fermée depuis plus d'un mois,
+ils n'osèrent cependant rien affirmer. Ces
+renseignements, tout vagues et hésitants
+qu'ils fussent, augmentèrent naturellement
+les perplexités du policier.</p>
+
+<p>Restait un troisième point à élucider.
+Quel était le personnage à qui le commissaire
+de Gran avait parlé au domicile indiqué
+par le prévenu? A cet égard, Dragoch
+ne put recueillir aucune indication. Ilia
+Brusch étant assez connu à Szalka, il fallait
+nécessairement, s'il y était venu, qu'il fût
+arrivé et reparti pendant la nuit, puisque
+personne ne l'avait aperçu. Un tel mystère,
+déjà suspect par lui-même, le devint bien
+davantage, quand Karl Dragoch eut mis la
+main sur le tenancier d'une petite auberge,
+auquel, dans la soirée du 12 septembre,
+trente-six heures avant la visite du commissaire
+de police de Gran, un inconnu avait
+demandé l'adresse d'Ilia Brusch. Le problème
+se compliquait. Il se compliqua
+encore, quand cet aubergiste, pressé de
+questions, eut donné de l'inconnu un signalement
+correspondant traits pour traits à
+celui que, d'après la rumeur publique, il
+convenait d'attribuer au chef de la bande du
+Danube.</p>
+
+<p>Tout ceci rendit Karl Dragoch rêveur. Il
+flaira des choses louches. Il eut le sentiment
+instinctif d'être en présence de quelque
+machination ténébreuse dont le but lui
+demeurait inconnu, mais dont il n'était pas
+impossible que le prévenu fût la victime.</p>
+
+<p>Cette impression se trouva fortifiée,
+quand, à son retour à Semlin, il connut la
+marche de l'instruction. En somme, après
+vingt jours de secret, elle n'avait pas fait un
+pas. Aucun complice n'avait été découvert,
+nul témoin n'avait formellement reconnu le
+prisonnier, contre lequel il n'existait toujours
+d'autre charge que le fait d'avoir
+cherché à modifier l'aspect de son visage
+et d'avoir possédé un portrait de femme sur
+lequel figurait le nom de Ladko.</p>
+
+<p>Ces présomptions, qui, corroborées par
+d'autres, eussent eu une grande valeur,
+perdaient, isolées, beaucoup de leur importance.
+Peut-être, après tout, ce déguisement
+et la présence du portrait avaient-ils
+une cause avouable.</p>
+
+<p>Karl Dragoch, dans cet état d'esprit,
+était particulièrement accessible à la pitié.
+C'est pourquoi il n'avait pu s'empêcher
+d'être profondément ému par la naïve confiance
+de Serge Ladko, dans une circonstance
+où celui-ci aurait été excusable de
+se défier de son plus intime ami.</p>
+
+<p>Etait-il impossible, d'ailleurs, de mettre
+ce sentiment de pitié d'accord avec ses
+devoirs professionnels en reprenant comme
+devant sa place dans la barge? Si Ilia
+Brusch se nommait en réalité Ladko, et si
+ce Ladko était bien un malfaiteur, Karl
+Dragoch, en s'attachant à lui, dépisterait
+ses complices. Innocent, au contraire, peut-être
+conduirait-il quand même au vrai coupable,
+auquel l'incident de Szalka eût
+prouvé, dans ce cas, qu'il portait ombrage.</p>
+
+<p>Ces raisonnements, un peu spécieux,
+n'étaient pas dénués de toute logique. L'aspect
+misérable de Serge Ladko, le courage
+surhumain qu'il avait dû déployer pour
+accomplir sa fantastique évasion, et surtout
+le souvenir du service autrefois rendu avec
+tant d'héroïque simplicité, firent le reste.
+Karl Dragoch devait la vie à ce malheureux
+qui haletait devant lui, les mains en sang, la
+sueur ruisselant sur son visage décharné.
+Allait-il, en retour, le rejeter dans l'enfer?
+Le détective ne put s'y résoudre.</p>
+
+<p>«Venez!» dit-il simplement en réponse à
+l'exclamation joyeuse du fugitif, qu'il entraîna
+vers le fleuve.</p>
+
+<p>Peu de paroles avaient été échangées
+entre les deux compagnons pendant les huit
+jours qui venaient de s'écouler. Serge
+Ladko gardait généralement le silence et
+concentrait toutes les forces de son être
+pour accroître la vitesse de l'embarcation.</p>
+
+<p>En phrases hachées, qu'il fallait lui arracher
+en quelque sorte, il fit toutefois le récit
+de ses inexplicables aventures depuis le
+confluent de l'Ipoly. Il raconta sa longue
+détention dans la prison de Semlin, succédant
+à une séquestration plus étrange
+encore à bord d un chaland inconnu. Ils
+mentaient donc, ceux qui prétendaient l'avoir
+vu entre Budapest et Semlin, puisque, durant
+tout ce parcours, il avait été enfermé,
+pieds et mains liés, dans ce chaland.</p>
+
+<p>À ce récit, les opinions primitives de Karl
+Dragoch évoluèrent de plus en plus. Malgré
+lui, il établissait un rapprochement entre
+l'agression dont Ilia Brusch avait été victime
+et l'intervention d'un sosie à Szalka.
+A n'en pas douter, le pêcheur gênait quelqu'un
+et était en butte aux coups d'un ennemi
+inconnu, mais dont le signalement semblait
+correspondre à celui du véritable bandit.</p>
+
+<p>Ainsi, peu à peu, Karl Dragoch s'acheminait
+vers la vérité. Hors d'état de contrôler
+ses déductions, il sentait du moins
+décroître de jour en jour les soupçons autrefois
+conçus.</p>
+
+<p>Pas un instant, néanmoins, il ne songea à
+quitter la barge pour revenir en arrière et
+recommencer son enquête sur nouveaux
+frais. Son flair de policier lui disait que la
+piste était bonne, et que le pêcheur, innocent
+peut-être, était d'une manière ou d'autre
+mêlé à l'histoire de la bande du Danube.
+La tranquillité était parfaite, d'ailleurs, sur
+le haut fleuve, et la succession des crimes
+commis prouvait que leurs auteurs avaient,
+eux aussi, descendu le courant, au moins
+jusqu'aux environs de Semlin. Il y avait
+donc toutes chances pour qu'ils eussent
+continué à le descendre pendant la détention
+d'Ilia Brusch.</p>
+
+<p>Sur ce point, Karl Dragoch ne se trompait
+pas. Ivan Striga continuait, en effet, à
+se rapprocher de la mer Noire, avec douze
+jours d'avance sur la barge au départ de
+Semlin. Mais, ces douze jours d'avance, il
+les perdait peu à peu, la distance séparant
+les deux bateaux diminuait graduellement,
+et, jour par jour, heure par heure, minute
+par minute, la barge gagnait implacablement
+sur le chaland, sous l'effort furieux de
+Serge Ladko.</p>
+
+<p>Celui-ci n'avait qu'un but: Roustchouk;
+qu'une idée: Natcha. S'il négligeait les
+précautions autrefois prises pour protéger
+son incognito, c'est qu'il n'y pensait vraiment
+plus. D'ailleurs, de quel intérêt eussent-elles
+été maintenant? Après son arrestation,
+après son évasion, s'appeler Ilia
+Brusch devait être aussi compromettant
+que de s'appeler Serge Ladko. Sous un nom
+ou sous un autre, il ne pouvait plus désormais
+s'introduire que secrètement à Roustchouk,
+sous peine d'être appréhendé sur-le-champ.</p>
+
+<p>Absorbé par son idée fixe, il n'avait, pendant
+ces huit jours, accordé aucune attention
+aux rives du fleuve. S'il s'était aperçu
+qu'on passât devant Belgrade&mdash;la ville
+blanche&mdash;étagée sur une colline, que
+domine le palais du prince, le Konak, et précédée
+d'un faubourg où viennent transiter
+une immense quantité de marchandises,
+c'est parce que Belgrade indique la frontière
+serbe où expiraient les pouvoirs de M. Izar
+Rona. Mais, ensuite, il ne remarqua plus
+rien.</p>
+
+<p>Il ne vit, ni Semendria, ancienne capitale
+de la Serbie, célèbre par les vignobles dont
+elle est entourée; ni Colombals, où l'on
+montre une caverne dans laquelle Saint-Georges
+aurait, d'après la légende, déposé
+le corps du dragon tué de ses propres
+mains; ni Orsova, au delà de laquelle le Danube
+coule entre deux anciennes provinces
+turques, devenues depuis royaumes indépendants;
+ni les Portes de Fer, ce défilé
+fameux bordé de murailles verticales de
+quatre cents mètres, où le Danube se précipite
+et se brise avec fureur contre les
+blocs dont son lit est semé; ni Widdin,
+première ville bulgare de quelque importance;
+ni Nikopoli, ni Sistowa, les deux autres
+cités notoires qu'il lui fallut dépasser
+en amont de Roustchouk.</p>
+
+<p>De préférence, il longeait la rive serbe,
+où il s'estimait plus en sûreté, et en effet,
+jusqu'à la sortie des Portes de Fer, il ne fut
+pas inquiété par la police.</p>
+
+<p>Ce fut seulement à Orsava que, pour la
+première fois, un canot de la brigade fluviale
+intima à la barge l'ordre de s'arrêter.
+Serge Ladko, très inquiet, obéit en se
+demandant ce qu'il répondrait aux questions
+qu'on allait inévitablement lui poser.</p>
+
+<p>On ne l'interrogea même pas. Sur un
+mot de Karl Dragoch, le chef du détachement
+s'inclina avec déférence et il ne fut plus
+question de perquisition.</p>
+
+<p>Le pilote ne songea pas à s'étonner qu'un
+bourgeois de Vienne disposât à son gré de
+la force publique. Trop heureux de s'en
+tirer à si bon compte, il trouva toute naturelle
+une omnipotence qui s'exerçait à son
+profit, et il ne manifesta pas plus de surprise,
+mais simplement une impatience grandissante,
+en voyant se prolonger l'entretien
+entre l'agent et son passager.</p>
+
+<p>Conformément aux ordres, tant de M. Izar
+Rona, furieux de l'évasion de son prévenu,
+que de Karl Dragoch lui-même, la police du
+fleuve avait redoublé de vigueur. De distance
+en distance, on obligeait la navigation à franchir
+une série de barrages, parmi lesquels
+celui d'Orsova était d'une importance capitale.
+L'étranglement du fleuve en cette partie
+de son cours facilitant la surveillance,
+il était impossible, en effet, qu'aucun bateau
+réussît à passer sans avoir été minutieusement
+visité.</p>
+
+<p>Karl Dragoch, en interrogeant son subordonné,
+eut l'ennui d'apprendre à la fois, et
+que ces perquisitions n'avaient donné aucun
+résultat, et qu'un nouveau crime, un
+cambriolage d'une certaine gravité, venait
+d'être commis deux jours auparavant en
+territoire roumain, au confluent du Jirel,
+presque exactement en face de la ville bulgare
+de Rahowa.</p>
+
+<p>Ainsi donc, la bande du Danube avait
+réussi a passer entre les mailles du filet.
+Cette bande ayant coutume de s'approprier
+non seulement l'or et l'argent, mais les
+objets précieux de toute nature, son butin
+devait être d'un volume encombrant, et il
+était vraiment inconcevable qu'on n'en eût
+pas trouvé trace, alors qu'aucun bateau
+n'avait pu échapper à la visite.</p>
+
+<p>Il en était cependant ainsi.</p>
+
+<p>Karl Dragoch était stupéfait d'une telle
+virtuosité. Toutefois, il fallait bien se rendre
+à l'évidence, les malfaiteurs prouvant eux-mêmes
+par des attentats leur descente vers
+l'aval.</p>
+
+<p>La seule conclusion à tirer de ces faits,
+c'est qu'il convenait de se hâter. Le lieu et
+la date du dernier vol signalé indiquaient
+que ses auteurs avaient moins de trois cents
+kilomètres d'avance. En tenant compte du
+temps pendant lequel Ilia Brusch avait été
+immobilisé, temps que la bande du Danube
+avait certainement mis à profit, il fallait en
+inférer que sa vitesse était à peine la moitié
+de celle de la barge. Il n'était donc pas impossible
+de l'atteindre à la course.</p>
+
+<p>On repartit donc sans plus attendre et,
+dès les premières heures du 6 octobre, la
+frontière bulgare était franchie. A partir de
+ce point, Serge Ladko qui, jusque-là, avait
+suivi de son mieux la rive droite, serra au
+contraire le plus possible le bord roumain
+dont, à partir de Lom-Palamka, une succession
+de marais de huit à dix kilomètres de
+large n'allait pas tarder, d'ailleurs, à interdire
+l'approche.</p>
+
+<p>Quelque absorbé qu'il fût en lui-même, le
+fleuve, depuis qu'on était entré dans les
+eaux bulgares, n'avait pu manquer de lui
+paraître suspect. Un certain nombre de
+chaloupes à vapeur, de torpilleurs même,
+voire de canonnières, battant pavillon ottoman,
+le sillonnaient en effet. En prévision
+de la guerre qui allait, moins d'un an plus
+tard, éclater avec la Russie, la Turquie
+commençait déjà à surveiller le Danube,
+qu'elle devait peupler ensuite d'une véritable
+flottille.</p>
+
+<p>Risque pour risque, le pilote préférait se
+tenir à distance de ces navires turcs, dût-il
+pour cela se jeter dans les griffes des autorités
+roumaines, contre lesquelles M. Jaeger
+serait peut-être capable de le protéger,
+comme il l'avait fait à Orsova.</p>
+
+<p>L'occasion ne se présenta pas de mettre
+à une nouvelle épreuve le pouvoir du passager;
+aucun incident ne troubla cette dernière
+partie du voyage, et, le 10 octobre,
+vers quatre heures de l'après-midi, la barge
+parvenait enfin à la hauteur de Roustchouk,
+que l'on distinguait confusément sur l'autre
+rive. Le pilote gagna alors le milieu du
+fleuve, puis, arrêtant pour la première fois
+depuis tant de jours le mouvement de son
+aviron, il laissa tomber le grappin par le
+fond.</p>
+
+<p>«Qu'y a-t-il? demanda Karl Dragoch
+surpris.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis arrivé, répondit laconiquement
+Serge Ladko.</p>
+
+<p>&mdash;Arrivé?... Nous ne sommes pas encore
+à la mer Noire, cependant.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai trompé, monsieur Jaeger,
+déclara sans ambages Serge Ladko. Je n'ai
+jamais eu l'intention d'aller jusqu'à la mer
+Noire.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! fit le détective dont l'attention
+s'éveilla.</p>
+
+<p>&mdash;Non. Je suis parti dans l'idée de m'arrêter
+à Roustchouk. Nous y sommes.</p>
+
+<p>&mdash;Où prenez-vous Roustchouk?</p>
+
+<p>&mdash;Là, répondit le pilote, en montrant les
+maisons de la ville lointaine.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi, dans ce cas, n'y allons-nous
+pas?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'il me faut attendre la nuit. Je
+suis traqué, poursuivi. Dans le jour, je risquerais
+de me faire arrêter au premier pas.</p>
+
+<p>Voilà qui devenait intéressant. Les soupçons
+primitivement conçus par Dragoch
+étaient-ils donc justifiés?</p>
+
+<p>&mdash;Comme à Semlin, murmura-t-il à demi-voix.</p>
+
+<p>&mdash;Comme à Semlin, approuva Serge
+Ladko sans s'émouvoir, mais pas pour les
+mêmes causes. Je suis un honnête homme,
+monsieur Jaeger.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en doute pas, monsieur Brusch,
+bien qu'elles soient rarement bonnes, les
+raisons que l'on a de redouter une arrestation.</p>
+
+<p>&mdash;Les miennes le sont, monsieur Jaeger,
+affirma froidement Serge Ladko. Excusez-moi
+de ne pas vous les révéler. Je me suis
+juré à moi-même de garder mon secret. Je
+le garderai.</p>
+
+<p>Karl Dragoch acquiesça d'un geste qui
+exprimait la plus parfaite indifférence. Le
+pilote reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Je conçois, monsieur Jaeger, que vous
+ne soyez pas désireux d'être mêlé à mes
+affaires. Si vous le voulez, je vous déposerai
+en terre roumaine. Vous éviterez ainsi les
+dangers auxquels je peux être exposé.</p>
+
+<p>&mdash;Combien de temps comptez-vous rester
+à Roustchouk? demanda Karl Dragoch
+sans répondre directement.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais, dit Serge Ladko. Si les
+choses tournent à mon gré, je serai revenu
+à bord avant le jour et, dans ce cas, je ne
+serai pas seul. S'il en est autrement, j'ignore
+ce que je ferai.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous suivrai jusqu'au bout, monsieur
+Brusch, déclara sans hésiter Karl
+Dragoch.</p>
+
+<p>&mdash;A votre aise!» conclut Serge Ladko
+qui n'ajouta pas une parole.</p>
+
+<p>A la nuit tombante, il reprit l'aviron et
+s'approcha de la rive bulgare. L'obscurité
+était complète quand il y accosta, un peu
+en aval des dernières maisons de la ville.</p>
+
+<p>Tout son être tendu vers le but, Serge
+Ladko agissait à la manière d'un somnambule.
+Ses gestes nets et précis faisaient
+sans hésitation ce qu'il fallait faire, ce qu'il
+lui eût été impossible de ne pas faire.
+Aveugle pour tout ce qui l'entourait, il ne
+vit pas son compagnon disparaître dans la
+cabine dès que le grappin eut été ramené
+à bord. Le monde extérieur avait perdu
+pour lui toute réalité. Son rêve seul existait.
+Et, ce rêve, c'était, tout illuminée de soleil,
+en dépit de la nuit, sa maison et, dans sa
+maison, Natcha!... En dehors de Natcha, il
+n'était plus rien sous le ciel.</p>
+
+<p>Dès que l'étrave de la barge eut touché la
+rive, il sauta à terre, fixa solidement son
+amarre et s'éloigna d'un pas rapide.</p>
+
+<p>Aussitôt, Karl Dragoch sortit de la cabine.
+Il n'y avait pas perdu son temps. Qui aurait
+reconnu le policier, à la silhouette énergique
+et sèche, dans ce balourd aux pesantes
+allures, merveilleuse copie d'un paysan
+hongrois?</p>
+
+<p>Le détective prit terre à son tour et,
+suivant le pilote à la piste, partit en chasse
+une fois de plus.</p>
+
+<br><br><br>
+
+<a name="XVI"></a>
+
+<h3>XVI</h3>
+
+<h3>LA MAISON VIDE.</h3>
+
+
+<p>En cinq minutes Serge Ladko et Karl
+Dragoch eurent atteint les maisons.</p>
+
+<p>Roustchouk ne possédant, à cette époque,
+malgré son importance commerciale, aucun
+éclairage public, il leur eût été difficile, s'ils
+en avaient eu le désir, de se faire une idée
+de la ville irrégulièrement groupée autour
+d'un vaste débarcadère, sur la périphérie
+duquel se tassaient des échoppes assez
+délabrées, à usage d'entrepôts ou de cabarets.
+Mais, en vérité, ils n'y songeaient
+guère. Le premier marchait d'un pas rapide,
+les yeux fixés devant lui, comme s'il
+eût été attiré par un but étincelant dans la
+nuit. Quant au second, il mettait tant d'attention
+à suivre le pilote, qu'il ne vit même
+pas deux hommes, qui débouchaient d'une
+ruelle au moment où il la traversait.</p>
+
+<p>Dès qu'ils furent sur le chemin longeant
+le fleuve, ces deux hommes se séparèrent.
+L'un s'éloigna à droite, vers l'aval.</p>
+
+<p>«Bonsoir, dit-il en bulgare.</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir,» répondit l'autre, qui, tournant
+à gauche, emboîta le pas à Karl
+Dragoch.</p>
+
+<p>Au son de cette voix, celui-ci avait tressailli.
+Une seconde, il hésita, en ralentissant
+instinctivement sa marche, puis, abandonnant
+sa poursuite, il s'arrêta soudain et
+fit volte-face.</p>
+
+<p>Tout un ensemble de dons naturels ou
+acquis est nécessaire au policier qui a
+l'ambition de ne pas croupir dans les bas
+emplois de sa profession. Mais, la plus
+précieuse des multiples qualités qu'il doit
+posséder, c'est une parfaite mémoire de
+l'oeil et de l'oreille.</p>
+
+<p>Karl Dragoch possédait cet avantage au
+plus haut degré. Ses nerfs auditifs et visuels
+constituaient de véritables appareils enregistreurs,
+et leurs sensations lumineuses
+ou sonores, il ne les oubliait jamais, quelle
+que fût la longueur du temps écoulé. Après
+des mois, après des années, il reconnaissait
+du premier coup un visage à peine
+aperçu, la voix qui, une seule fois, avait
+fait vibrer son tympan.</p>
+
+<p>Il en était précisément ainsi pour l'une
+de celles qu'il venait d'entendre, et, dans
+la circonstance présente, il n'y avait pas si
+longtemps qu'il s'était trouvé en face du propriétaire,
+pour qu'une erreur fût à redouter.
+Cette voix, qui, dans la clairière, au pied
+du mont Pilis, avait résonné à son oreille,
+c'était le fil conducteur vainement cherché
+jusqu'ici. Pour ingénieuses qu'elles pussent
+paraître, ses déductions relatives à son
+compagnon de voyage n'étaient en somme
+que des hypothèses. La voix, au contraire,
+lui apportait enfin une certitude. Entre le
+probable et le certain, l'hésitation était
+impossible, et c'est pourquoi le détective,
+abandonnant sa filature, s'était lancé sur
+une nouvelle piste.</p>
+
+<p>«Bonsoir, Titcha, prononça en allemand
+Karl Dragoch lorsque l'homme fut arrivé
+à proximité.</p>
+
+<p>Celui-ci s'arrêta, cherchant à percer l'obscurité
+de la nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Qui me parle? interrogeait-il.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, répondit Dragoch.</p>
+
+<p>&mdash;Qui ça, vous?</p>
+
+<p>&mdash;Max Raynold.</p>
+
+<p>&mdash;Connais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je vous connais, moi, puisque
+je vous ai appelé par votre nom.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste, reconnut Titcha. Il faut
+même que vous ayez de bons yeux, camarade.</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont excellents, en effet.</p>
+
+<p>Le dialogue fut interrompu un instant.</p>
+
+<p>&mdash;Que me voulez-vous? reprit Titcha.</p>
+
+<p>&mdash;Vous parler, déclara Dragoch, à vous
+et à un autre. Je ne suis à Roustchouk que
+pour ça.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'êtes donc pas d'ici?</p>
+
+<p>&mdash;Non. Je suis arrivé aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Joli moment que vous avez choisi,
+ricana Titcha, qui faisait sans doute allusion
+à l'anarchie actuelle de la Bulgarie.</p>
+
+<p>Dragoch, ayant esquissé un geste d'indifférence,
+ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis de Gran.</p>
+
+<p>Titcha garda le silence.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne connaissez pas Gran? insista
+Dragoch.</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;C'est étonnant, après en être venu si
+près.</p>
+
+<p>&mdash;Si près?... répéta Titcha. Où prenez vous
+que je sois allé près de Gran?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! dit en riant Karl Dragoch, elle
+n'en est pas si loin, la villa Hagueneau.</p>
+
+<p>Ce fut au tour de Titcha de tressaillir. Il
+essaya, toutefois, de payer d'audace.</p>
+
+<p>&mdash;La villa Hagueneau?... balbutia-t-il d'un
+ton qu'il voulait rendre plaisant. C'est juste
+comme pour vous, camarade. Connais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment?.. fit ironique ment Dragoch.
+Et la clairière de Pilis, la connaissez-vous?</p>
+
+<p>Titcha, se rapprochant vivement, saisit
+le bras de son interlocuteur.</p>
+
+<p>&mdash;Plus bas, donc! dit-il sans chercher
+cette fois à dissimuler son émotion. Vous
+êtes fou de crier comme ça.</p>
+
+<p>&mdash;Puisqu'il n'y a personne, objecta Dragoch.</p>
+
+<p>&mdash;On ne sait jamais, répliqua Titcha, qui
+demanda: Enfin, que voulez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Parler à Ladko, répondit Dragoch
+sans baisser la voix.</p>
+
+<p>Titcha resserra son étreinte.</p>
+
+<p>&mdash;Chut! fit-il en jetant autour de lui des
+regards apeurés. Vous avez donc juré de
+nous faire pendre?</p>
+
+<p>Karl Dragoch se mit à rire.</p>
+
+<p>&mdash;Ah bien! dit-il, ça ne va pas être commode
+de nous entendre, s'il faut parler à
+la muette!</p>
+
+<p>&mdash;Aussi, gronda sourdement Titcha, on
+n'a pas idée d'aborder les gens au milieu
+de la nuit sans crier gare. Il y a des choses
+qu'il vaut mieux ne pas dire en pleine
+rue.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne tiens pas à vous parler dans la
+rue, riposta Dragoch. Allons ailleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Où?</p>
+
+<p>&mdash;N'importe où. Il y a bien un cabaret
+dans les environs?</p>
+
+<p>&mdash;A quelques pas d'ici.</p>
+
+<p>&mdash;Allons-y.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, concéda Titcha. Suivez-moi.</p>
+
+<p>Cinquante mètres plus loin, les deux compagnons
+arrivèrent sur une petite place.
+En face d'eux, une fenêtre brillait faiblement
+dans la nuit.</p>
+
+<p>&mdash;C'est là, dit Titcha.</p>
+
+<p>La porte ouverte, ils entrèrent de plain-pied
+dans la salle déserte d'un modeste café
+dont une dizaine de tables garnissaient le
+pourtour.</p>
+
+<p>&mdash;Nous serons à merveille ici, dit Dragoch.</p>
+
+<p>Le patron accourait au-devant de ces
+clients inespérés.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'allons-nous boire?... C'est moi qui
+régale, annonça le détective, en frappant
+sur son gousset.</p>
+
+<p>&mdash;Un verre de racki? proposa Titcha.</p>
+
+<p>&mdash;Va pour le racki!... Et du genièvre?...
+Ça ne vous dit rien?</p>
+
+<p>&mdash;Bon aussi, le genièvre, approuva
+Titcha.</p>
+
+<p>Karl Dragoch se tourna vers le patron
+attentif aux ordres.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez entendu, l'ami?... Servez-nous,
+et vivement!</p>
+
+<p>Pendant que l'hôte s'empressait, Dragoch,
+d'un coup d'oeil, pesa l'adversaire qu'il
+allait avoir à combattre. Il l'eut vite jugé.
+Larges épaules, cou de taureau, front
+étroit mangé par d'épais cheveux gris,
+parfait exemplaire, en un mot, du lutteur
+forain de bas étage, c'était une véritable
+brute qu'il avait en face de lui.</p>
+
+<p>Aussitôt que les bouteilles et deux verres
+eurent été apportés, Titcha reprit la conversation
+au point où elle avait débuté.</p>
+
+<p>&mdash;Vous dites donc que vous me connaissez?</p>
+
+<p>&mdash;Vous en doutez?</p>
+
+<p>&mdash;Et que vous connaissez l'affaire de
+Gran?</p>
+
+<p>&mdash;Aussi. Nous y avons travaillé ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;Pas possible!</p>
+
+<p>&mdash;Mais certain.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'y comprends rien, murmura
+Titcha, qui cherchait de bonne foi dans ses
+souvenirs. Nous n'étions que nous huit,
+cependant...</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, interrompit Dragoch, nous
+étions neuf, puisque j'y étais.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez mis la main à la pâte?
+insista Titcha mal convaincu.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, à la villa, et à la clairière pareillement.
+C'est même moi qui ai emmené la charrette.</p>
+
+<p>&mdash;Avec Vogel?</p>
+
+<p>&mdash;Avec Vogel.</p>
+
+<p>Titcha réfléchit un instant.</p>
+
+<p>&mdash;Ça ne se peut pas, protesta-t-il. C'est
+Kaiserlick qui était avec Vogel.</p>
+
+<p>&mdash;Non, c'est moi, répliqua Dragoch sans
+se troubler. Kaiserlick était resté avec vous
+autres.</p>
+
+<p>&mdash;Vous en êtes sûr?</p>
+
+<p>&mdash;Absolument, affirma Dragoch.</p>
+
+<p>Titcha paraissait ébranlé. Le bandit ne
+brillait pas précisément par l'intelligence.
+Sans s'apercevoir qu'il venait lui-même de
+révéler l'existence de Vogel et de Kaiserlick
+au prétendu Max Raynold, il considérait
+comme une preuve que ce dernier connût
+leurs noms.</p>
+
+<p>&mdash;Un verre de genièvre? proposa Dragoch.</p>
+
+<p>&mdash;Ça n'est pas de refus, dit Titcha.</p>
+
+<p>Puis, le verre vidé d'un trait:</p>
+
+<p>&mdash;C'est curieux, murmura-t-il, à demi
+vaincu. C'est bien la première fois que
+nous mêlons un étranger à nos affaires.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut un commencement à tout, répliqua
+Karl Dragoch. Je ne serai plus un
+étranger quand j'aurai été admis dans la
+bande.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle bande?</p>
+
+<p>&mdash;Inutile de finasser, camarade. Puisque
+je vous dis que c'est convenu.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qui est convenu?</p>
+
+<p>&mdash;Que je serai des vôtres.</p>
+
+<p>&mdash;Convenu avec qui?</p>
+
+<p>&mdash;Avec Ladko.</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous donc, interrompit rudement
+Titcha. Je vous ai déjà prévenu qu'il
+fallait garder ce nom-là pour vous.</p>
+
+<p>&mdash;Dans la rue, objecta Dragoch. Mais
+ici?</p>
+
+<p>&mdash;Ici comme ailleurs, dans toute la
+ville, s'entend.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? demanda Dragoch suivant
+la veine.</p>
+
+<p>Mais Titcha conservait un reste de méfiance.</p>
+
+<p>&mdash;Si on vous le demande, répondit-il
+prudemment, vous direz que vous l'ignorez,
+camarade. Vous savez beaucoup de choses,
+mais vous ne savez pas tout, je le vois, et
+ce n'est pas à un vieux renard comme moi
+que vous tirerez les vers du nez.</p>
+
+<p>Titcha se trompait, il n'était pas de force
+à lutter avec un jouteur comme Dragoch,
+et le vieux renard avait trouvé son maître.
+La sobriété n'était pas sa qualité dominante,
+et le détective, aussitôt qu'il l'eut
+découvert, s'était ingénié à tirer parti de
+ce défaut à la cuirasse de l'adversaire. Ses
+offres répétées avaient eu raison de la résistance,
+d'ailleurs assez molle, du bandit. Les
+verres de genièvre succédaient aux verres
+de racki, et réciproquement. L'effet de
+l'alcool commençait déjà à se faire sentir.
+L'oeil de Titcha devenait trouble, sa langue
+plus lourde, sa prudence moins éveillée. Or,
+comme chacun sait, glissante est la route
+de l'ivresse, et d'ordinaire, plus on apaise
+la soif, plus elle grandit.</p>
+
+<p>&mdash;Nous disions donc, reprit Titcha d'une
+voix un peu pâteuse, que c'est convenu avec
+le chef?</p>
+
+<p>&mdash;Convenu, déclara Dragoch.</p>
+
+<p>&mdash;Il a bien fait,... le chef, affirma Titcha,
+qui, sous l'influence de l'ivresse, se mit à
+tutoyer son interlocuteur. Tu as l'air d'un
+bon et d'un vrai camarade.</p>
+
+<p>&mdash;Tu peux le dire, approuva Dragoch
+en s'accordant à l'unisson.</p>
+
+<p>&mdash;Seulement, voilà!... Tu ne le verras
+pas,... le chef.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne le verrai-je pas?</p>
+
+<p>Avant de répondre, Titcha, avisant la
+bouteille de racki, s'en versa coup sur coup
+deux rasades. Quand il eut bu, il déclara
+d'une voix rauque:</p>
+
+<p>&mdash;Parti,... le chef.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas à Roustchouk? insista
+Dragoch vivement désappointé.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y est plus.</p>
+
+<p>&mdash;Plus?.. Il y est donc venu?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a quatre jours.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Il continue à descendre jusqu'à la mer
+avec le chaland.</p>
+
+<p>&mdash;Quand doit-il revenir?</p>
+
+<p>&mdash;Dans une quinzaine.</p>
+
+<p>&mdash;Quinze jours de retard! Voilà bien
+ma chance! s'écria Dragoch.</p>
+
+<p>&mdash;Ça te démange donc bien d'entrer dans
+la compagnie? demanda Titcha avec un
+gros rire.</p>
+
+<p>&mdash;Dame! fit Dragoch. Je suis paysan,
+moi, et au coup de Gran j'ai touché en une
+nuit plus que je ne gagne en un an à travailler
+la terre.</p>
+
+<p>&mdash;Ça t'a mis en goût, conclut Titcha en
+riant aux éclats.</p>
+
+<p>Dragoch parut s'apercevoir que le verre
+de son vis-à-vis était vide, et s'empressa
+de le remplir.</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu ne bois pas, camarade, s'écria-t-il.
+A ta santé!</p>
+
+<p>&mdash;A ta santé! répéta Titcha, qui lampa
+son verre d'un trait.</p>
+
+<p>Abondante était la moisson de renseignements
+recueillie par le policier. Il savait
+de combien d'affiliés se composait la bande
+du Danube: huit, au dire de Titcha; le
+nom de trois d'entre eux et même de quatre,
+en y comprenant le chef; sa destination: la
+mer, où sans doute un navire serait chargé
+du butin; la base de ses opérations: Roustchouk.
+Quand Ladko y reviendrait, dans
+une quinzaine de jours, toutes les dispositions
+seraient prises pour qu'il fût appréhendé
+sur-le-champ, à moins qu'on ne réussît
+à mettre la main sur lui aux bouches
+mêmes du Danube.</p>
+
+<p>Plus d'un point, toutefois, restaient encore
+obscurs. Karl Dragoch pensa qu'il serait
+peut-être possible d'élucider tout au moins
+l'un d'eux, en profitant de l'état d'ébriété de
+son interlocuteur.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc, demanda-t-il d'un ton
+indifférent après un instant de silence, ne
+voulais-tu pas tout à l'heure que je prononce
+le nom de Ladko?</p>
+
+<p>Tout à fait gris, décidément, Titcha eut
+un regard mouillé à l'adresse de son compagnon,
+auquel, dans une soudaine explosion
+de tendresse, il tendit la main.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais te le dire, balbutia-t-il, car tu
+es un ami, toi!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, affirma Dragoch en répondant à
+l'étreinte de l'ivrogne.</p>
+
+<p>&mdash;Un frère.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Un luron, un gars d'attaque.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>Titcha chercha des yeux les bouteilles.</p>
+
+<p>&mdash;Un coup de genièvre? proposa-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y en a plus, répondit Dragoch.</p>
+
+<p>Estimant l'adversaire à point, et redoutant
+de le voir tomber ivre-mort, le détective
+s'était arrangé pour répandre sur le sol
+une bonne partie des flacons. Mais cela ne
+faisait pas l'affaire de Titcha qui, en apprenant
+l'épuisement du genièvre, fit une grimace
+désolée.</p>
+
+<p>&mdash;Du racki, alors? implora-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, consentit Karl Dragoch en
+avançant sur la table la bouteille qui contenait
+encore quelques gouttes de liqueur.
+Mais attention, camarade!... Il ne faudrait
+pas nous griser.</p>
+
+<p>&mdash;Moi!... protesta Titcha, qui s'adjugea
+le fond de la bouteille. Je le voudrais que
+je ne pourrais pas!</p>
+
+<p>&mdash;Nous disions donc que Ladko?... suggéra
+Dragoch reprenant patiemment sa
+marche tortueuse vers le but.</p>
+
+<p>&mdash;Ladko?... répéta Titcha qui ne savait
+plus de quoi il s'agissait.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne faut-il pas le nommer?</p>
+
+<p>Titcha eut un rire aviné.</p>
+
+<p>&mdash;Ça t'intrigue, ça, mon fils!... C'est
+qu'ici Ladko se prononce Striga, voilà tout.</p>
+
+<p>&mdash;Striga?... répéta Dragoch qui ne
+comprenait pas. Pourquoi Striga?...</p>
+
+<p>&mdash;Parce que c'est son nom, à cet enfant...
+Ainsi, toi, tu t'appelles... Au fait! comment
+t'appelles-tu?...</p>
+
+<p>&mdash;Raynold.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ça... Raynold... Eh bien! Je t'appelle
+Raynold... Lui, il s'appelle Striga...
+C'est clair.</p>
+
+<p>&mdash;A Gran, cependant... insista Dragoch.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! interrompit Titcha, à Gran, c'était
+Ladko... Mais, à Roustchouk, c'est Striga.</p>
+
+<p>Il cligna de l'oeil d'un air malin.</p>
+
+<p>&mdash;Comme ça, tu comprends, ni vu, ni
+connu.</p>
+
+<p>Qu'un malfaiteur s'affuble d'un nom d'emprunt
+quand il accomplit ses méfaits, cela
+n'est pas pour étonner un policier, mais
+pourquoi ce nom de Ladko, ce même nom
+dont était signé le portrait trouvé dans la
+barge?</p>
+
+<p>&mdash;Il existe bien un Ladko pourtant,
+s'écria avec impatience Dragoch formulant
+ainsi la conclusion de sa pensée.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! fit Titcha. C'est même le plus
+beau de l'affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que ce Ladko?</p>
+
+<p>&mdash;Une canaille, affirma énergiquement
+Titcha.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il t'a fait?</p>
+
+<p>&mdash;A moi?... Rien... A Striga...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il a fait à Striga?.</p>
+
+<p>&mdash;Il lui a soufflé la femme... la belle
+Natcha.</p>
+
+<p>Natcha! ce même prénom qui figurait sur
+le portrait. Dragoch, assuré d'être sur la
+bonne piste, écoutait avidement Titcha qui
+poursuivait sans se faire prier:</p>
+
+<p>&mdash;Depuis, ils ne sont pas amis, tu
+penses!... C'est pour ça que Striga a pris
+son nom. C'est un malin, Striga.</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela, objecta Dragoch, ne me dit
+pas pourquoi il ne faut pas prononcer le
+nom de Ladko.</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'il est malsain, expliqua
+Titcha... A Gran... et ailleurs, tu sais qui
+il désigne... Ici, c'est celui d'une espèce
+de pilote qui s'est mis contre le-gouvernement...
+Il conspire, l'imbécile... Et les
+rues sont pleines de Turcs à Roustchouk!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-il devenu? demanda Dragoch.</p>
+
+<p>Titcha fit un geste d'ignorance.</p>
+
+<p>&mdash;Il a disparu, répondit-il. Striga dit
+qu'il est mort.</p>
+
+<p>&mdash;Mort!</p>
+
+<p>&mdash;Et ça doit être vrai, puisque Striga a
+la femme maintenant.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle femme?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! la belle Natcha... Après le nom,
+la femme... Pas contente, la colombe!...
+Mais Striga la tient bien à bord du chaland.</p>
+
+<p>Tout s'éclaircissait pour Dragoch. Ce
+n'est pas en compagnie d'un vulgaire malfaiteur
+qu'il avait passé de si longs jours,
+mais avec un patriote exilé. Quelle ne devait
+pas être en ce moment la douleur du malheureux,
+n'arrivant enfin chez lui après
+tant d'efforts, que pour trouver sa maison
+vide!... Il fallait courir à son aide... Quant
+à la bande du Danube, Dragoch, renseigné
+désormais, n'aurait aucune peine à
+mettre ensuite la main sur elle.</p>
+
+<p>&mdash;Il fait chaud!... soupira-t-il en faisant
+semblant d'être vaincu par l'ivresse.</p>
+
+<p>&mdash;Très chaud, approuva Titcha.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le racki, balbutia Dragoch.</p>
+
+<p>Titcha abattit son poing sur la table.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'as pas la tête solide, l'enfant!..
+railla-t-il lourdement. Moi... tu vois... Prêt
+à recommencer.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne peux pas lutter, reconnut Dragoch.</p>
+
+<p>&mdash;Mauviette!.. ricana Titcha. Enfin,
+sortons, si le coeur t'en dit.</p>
+
+<p>Le patron appelé et payé, les deux compagnons
+se retrouvèrent sur la place. Ce
+changement ne parut pas favorable à
+Titcha. A peine à l'air libre, son ivresse
+s'aggrava notablement. Dragoch eut peur
+d'avoir forcé la dose.</p>
+
+<p>&mdash;Dis donc, demanda-t-il en montrant
+l'aval, ce Ladko?...</p>
+
+<p>&mdash;Quel Ladko?</p>
+
+<p>&mdash;Le pilote. C'est par là qu'il demeurait?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>Karl Dragoch se tourna du côté de la
+ville.</p>
+
+<p>&mdash;Par la?</p>
+
+<p>&mdash;Non plus</p>
+
+<p>&mdash;Par là, alors? interrogea Dragoch en
+indiquant l'amont.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, balbutia Titcha.</p>
+
+<p>Le détective entraîna son compagnon.
+Celui-ci titubait et se laissait conduire en
+mâchonnant des propos incohérents quand,
+après cinq minutes de marche, il s'arrêta
+brusquement, s'efforçant de reprendre son
+aplomb.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il disait donc, Striga,
+bégayait-il, que Ladko était mort?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas mort, puisqu'il y a quelqu'un
+chez lui.</p>
+
+<p>Et Titcha montrait, à quelques pas, des
+raies de lumière filtrant à travers les
+volets d'une fenêtre et striant la chaussée.
+Dragoch se hâta vers cette fenêtre. Par
+une fente des volets, Titcha et lui regardèrent
+dans la maison.</p>
+
+<p>Ils aperçurent une salle de proportions
+modestes, mais assez confortablement meublée.
+Le désordre des meubles et la couche
+épaisse de poussière qui les recouvrait
+incitaient à croire que cette salle avait été
+le théâtre, depuis longtemps abandonné,
+de quelque scène de violence. Le centre
+en était occupé par une grande table, sur
+laquelle était accoudé un homme, qui semblait
+réfléchir profondément. La contraction
+de ses doigts à demi disparus dans
+les cheveux en désordre exprimait éloquemment
+le trouble douloureux de son âme.
+Des yeux de cet homme, de grosses larmes
+coulaient.</p>
+
+<p>Ainsi qu'il s'y attendait, Karl Dragoch
+reconnut son compagnon de voyage. Mais
+il ne fut pas seul à reconnaître le désespéré
+songeur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est lui!... murmura Titcha en faisant
+d'énergiques efforts pour chasser son
+ivresse.</p>
+
+<p>&mdash;Lui?...</p>
+
+<p>&mdash;Ladko.</p>
+
+<p>Titcha se passa la main sur le visage et
+parvint à retrouver un peu de sang-froid.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas mort, la canaille... dit-il
+entre ses dents. Mais il n'en vaut guère
+mieux... Les Turcs me payeront sa peau
+plus cher qu'elle ne vaut... C'est Striga
+qui sera content!.. Ne bouge pas d'ici,
+camarade, dit-il en s'adressant à Karl
+Dragoch. S'il veut sortir, assomme-le!..
+Appelle à l'aide au besoin... Moi, je vais
+chercher la police...</p>
+
+<p>Sans attendre de réponse, Titcha s'éloigna
+en courant. A peine s'il faisait encore
+quelques zigzags. L'émotion lui avait rendu
+son équilibre.</p>
+
+<p>Dès qu'il fut seul, le détective entra dans
+la maison.</p>
+
+<p>Serge Ladko ne fit pas un mouvement.
+Karl Dragoch lui mit la main sur l'épaule.</p>
+
+<p>Le malheureux releva la tête. Mais sa
+pensée restait absente, et son regard vague
+montrait qu'il ne reconnaissait pas son passager.
+Celui-ci ne prononça qu'un mot:</p>
+
+<p>«Natcha!...</p>
+
+<p>Serge Ladko se redressa avec violence.
+Ses yeux flambaient, interrogateurs, rivés
+sur ceux de Karl Dragoch.</p>
+
+<p>&mdash;Suivez-moi, dit le détective, et hâtons-nous.»</p>
+
+<br><br><br>
+<a name="XVII"></a>
+
+<h3>XVII</h3>
+
+<h3>A LA NAGE.</h3>
+
+
+<p>La barge volait sur les eaux. Ivre, exalté,
+en proie à une sorte de rage, Serge Ladko,
+plus furieusement que jamais, pesait sur
+l'aviron. Affranchi des lois communes par
+la violence de son désir, à peine s'il s'accordait,
+chaque nuit, quelques instants de
+repos. Il tombait alors, assommé, dans un
+sommeil de plomb, dont il s'éveillait soudainement,
+comme appelé par un coup de
+cloche, deux heures plus tard, pour
+reprendre aussitôt son effrayant labeur.</p>
+
+<p>Témoin de cette poursuite acharnée,
+Karl Dragoch admirait qu'un organisme
+humain pût être doué d'une telle force de
+résistance. C'était un homme, cependant,
+qui lui donnait ce prodigieux spectacle,
+mais un homme qui puisait une énergie
+surhumaine dans le plus affreux désespoir.</p>
+
+<p>Soucieux d'épargner au malheureux pilote
+la plus légère distraction, le détective
+s'appliquait à ne pas rompre le silence.
+Tout ce qu'il était essentiel de dire, on
+l'avait dit au départ de Roustchouk. Dès
+que la barge eut été repoussée dans le courant,
+Karl Dragoch avait, en effet, donné
+les explications indispensables. Tout d'abord,
+il avait révélé sa qualité. Puis, en
+quelques mots brefs, il avait expliqué pourquoi
+il avait entrepris ce voyage, à la
+poursuite de la bande du Danube, à
+laquelle la croyance populaire attribuait
+pour chef un certain Ladko, de Roustchouk.</p>
+
+<p>Ce récit, le pilote l'avait écouté distraitement,
+en manifestant une fiévreuse impatience.
+Que lui importait tout cela? Il
+n'avait qu'une pensée, qu'un but, qu'un
+espoir: Natcha!</p>
+
+<p>Son attention ne s'était éveillée qu'au
+moment où Karl Dragoch avait commencé
+à parler de la jeune femme, à dire comment,
+de la bouche de Titcha, il avait appris
+que Natcha descendait le cours du fleuve,
+prisonnière à bord d'un chaland commandé
+par le chef de cette bande, dont le nom réel
+n'était pas Ladko, mais Striga.</p>
+
+<p>A ce nom, Serge Ladko avait poussé un
+véritable rugissement.</p>
+
+<p>«Striga!» s'était-il écrié tandis que sa
+main crispée étreignait violemment l'aviron.</p>
+
+<p>Il n'en avait pas demandé davantage.
+Depuis lors, il se hâtait sans répit, sans
+trêve, sans repos, les sourcils froncés, les
+yeux fous, toute son âme projetée en avant,
+vers le but. Ce but, il avait dans son coeur
+la certitude de l'atteindre. Pourquoi? Il eût
+été incapable de le dire. Il en était certain,
+voilà tout. Le chaland dans lequel Natcha
+était prisonnière, il le découvrirait du premier
+coup d'oeil, fût-ce au milieu de mille
+autres. Comment? Il n'en savait rien. Mais
+il le découvrirait. Cela ne se discutait pas,
+ne faisait pas question. Il s'expliquait maintenant
+pourquoi il lui avait semblé connaître
+celui des geôliers chargé de lui apporter
+ses repas pendant sa première incarcération,
+et pourquoi les voix entendues
+confusément avaient eu un écho dans son
+coeur. Le geôlier, c'était Titcha. Les voix,
+c'étaient celles de Striga et de Natcha. Et
+de même, le cri apporté par la nuit, c'était
+encore Natcha appelant inutilement à l'aide.
+Que ne s'était-il arrêté alors! Que de
+regrets, que de remords il se fût épargnés!</p>
+
+<p>A peine si, au moment de sa fuite, il
+avait aperçu dans l'obscurité la masse
+sombre de la prison flottante dans laquelle
+il abandonnait, sans le savoir, celle qui
+lui était si chère. N'importe! cela suffirait.
+Il était impossible qu'il passât en vue
+de ce chaland sans qu'au fond de son être
+une voix mystérieuse ne l'en avertît.</p>
+
+<p>En vérité, l'espoir de Serge Ladko était
+moins présomptueux qu'on ne pourrait
+être tenté de le croire. Ses chances d'erreur
+étaient, en effet, très réduites par la rareté
+des chalands sillonnant le Danube. Leur
+nombre, qui, depuis Orsova, n'avait cessé
+de diminuer, était devenu tout à fait insignifiant
+à partir de Roustchouk, et les
+derniers s'étaient arrêtés à Silistrie. En
+aval de cette ville, que la barge eut dépassée
+en vingt-quatre heures, il ne resta que deux
+gabarres sur le fleuve, où régnaient presque
+exclusivement désormais les bâtiments à
+vapeur.</p>
+
+<p>C'est qu'à la hauteur de Roustchouk le
+Danube est immense. S'étalant sur la rive
+gauche en interminables marais, son lit y
+dépasse deux lieues. En aval, il est plus
+vaste encore, et, entre Silistrie et Braïla,
+atteint parfois jusqu'à vingt kilomètres de
+largeur. Cette étendue d'eau, c'est une
+véritable mer, à laquelle ne manquent ni
+les tempêtes, ni les lames couronnées
+d'écume, et il est concevable que des chalands
+plats, peu faits pour les houles du
+large, hésitent à s'y aventurer.</p>
+
+<p>Il était même fort heureux pour Serge
+Ladko que le temps restât fixé au beau.
+Dans une embarcation de si petite taille
+et de formes si peu <i>marines</i>, il aurait été
+forcé, pour peu que le vent eût soufflé
+avec quelque violence, de chercher refuge
+dans une anfractuosité de la rive.</p>
+
+<p>Karl Dragoch, qui, tout en s'intéressant
+de grand coeur aux soucis de son compagnon,
+visait aussi un autre but, ne laissait
+pas d'être troublé en constatant le désert de
+cette morne étendue. Titcha ne lui avait-il
+pas donné un renseignement mensonger?
+L'arrêt successif de tous les chalands lui
+faisait craindre que Striga n'eût été dans
+la nécessité de les imiter. Son inquiétude
+devint telle qu'il finit par s'en ouvrir à Serge
+Ladko.</p>
+
+<p>«Un chaland est-il capable d'aller jusqu'à
+la mer? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit le pilote. Cela arrive
+rarement, mais ça se voit cependant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous en avez conduit vous-même?</p>
+
+<p>&mdash;Quelquefois.</p>
+
+<p>&mdash;Comment font-ils pour décharger leur
+cargaison?</p>
+
+<p>&mdash;En s'abritant dans une des criques
+qui existent au delà des bouches, et où des
+vapeurs viennent les trouver.</p>
+
+<p>&mdash;Les bouches, dites-vous. Il y en a
+plusieurs, en effet.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a deux branches principales,
+répondit Serge Ladko. L'une, au Nord,
+celle de Kilia; l'autre, plus au Sud, celle
+de Sulina. Cette dernière est la plus importante.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne peut-il être pour nous une
+cause d'erreur? s'enquit Karl Dragoch.</p>
+
+<p>&mdash;Non, affirma le pilote. Des gens qui se
+cachent ne passent pas par Sulina. Nous
+prendrons le bras du Nord.</p>
+
+<p>Karl Dragoch ne fut qu'à demi rassuré
+par cette réponse. Pendant que l'on suivrait
+une route, la bande pouvait parfaitement
+s'échapper par l'autre. Mais que faire contre
+cette éventualité, sinon s'en remettre à la
+chance, puisqu'on ne possédait pas le
+moyen de surveiller à la fois toutes les
+bouches du fleuve? Comme s'il eût deviné
+sa pensée, Serge Ladko compléta son
+explication de cette manière rassurante:</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, au delà de la bouche de
+Kilia, il existe une anse, dans laquelle un
+chaland peut procéder à un transbordement.
+Par la bouche de Sulina, il lui faudrait au
+contraire décharger dans le port de ce
+nom, qui est situé au bord même de la
+mer. Quant au bras Saint-Georges, qui
+coule plus au Sud, il est à peine navigable,
+bien qu'il soit le plus important au
+point de vue de la largeur. Aucune erreur
+n'est donc à craindre.»</p>
+
+<p>Dans la matinée du 14 octobre, le quatrième
+jour après le départ de Roustchouk,
+la barge parvint enfin au delta du Danube.</p>
+
+<p>Laissant sur la droite le bras de Sulina,
+elle s'engagea franchement dans celui de
+Kilia. A midi, on passait devant Ismaïl,
+dernière ville de quelque importance que
+l'on dût rencontrer. Dès les premières
+heures du lendemain, on déboucherait
+dans la mer Noire.</p>
+
+<p>Aurait-on rejoint auparavant le chaland
+de Striga? Rien n'autorisait à le croire.
+Depuis qu'on avait abandonné le bras
+principal, la solitude du fleuve était devenue
+complète. Si loin que s'étendit le
+regard, plus une voile, plus un panache de
+fumée. Karl Dragoch était dévoré d'inquiétude.</p>
+
+<p>Quant à Serge Ladko, s'il était inquiet,
+il n'en laissait rien paraître. Toujours
+courbé sur l'aviron, il poussait inlassablement
+la barge de l'avant, attentif à suivre
+le chenal que seule une longue pratique
+lui permettait de reconnaître entre les rives
+basses et marécageuses.</p>
+
+<p>Son courage obstiné devait avoir sa récompense.
+Dans l'après-midi de ce même
+jour, vers cinq heures, un chaland apparut
+enfin, mouillé à une douzaine de kilomètres
+au-dessous de la ville forte de
+Kilia. Serge Ladko, arrêtant le mouvement
+de son aviron, saisit une longue-vue et
+examina attentivement ce chaland.</p>
+
+<p>« C'est lui!... dit-il d'une voix étouffée
+en laissant retomber l'instrument.</p>
+
+<p>&mdash;Vous en êtes sûr?</p>
+
+<p>&mdash;Sûr, affirma Serge Ladko. J'ai reconnu
+Yacoub Ogul, un habile pilote de Roustchouk,
+âme damnée de Striga, dont il conduit
+certainement le bateau.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'allons-nous faire? demanda Karl
+Dragoch.</p>
+
+<p>Serge Ladko ne répondit pas sur-le-champ.
+Il réfléchissait. Le détective reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut revenir en arrière jusqu'à Kilia
+et au besoin jusqu'à Ismaïl. La, nous nous
+procurerons du renfort.</p>
+
+<p>Le pilote hocha négativement la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Remonter jusqu'à Ismaïl, en refoulant
+le courant, ou seulement jusqu'à Kilia,
+dit-il, cela demanderait trop de temps. Le
+chaland prendrait de l'avance, et, en mer,
+on ne pourrait plus le retrouver. Non, restons
+ici et attendons la nuit. J'ai une idée.
+Si je ne réussis pas, nous suivrons le chaland
+de loin, et, quand nous connaîtrons
+son lieu de relâche, nous irons chercher
+de l'aide à Sulina.</p>
+
+<p>A huit heures, l'obscurité devenue complète,
+Serge Ladko laissa dériver la barge
+Jusqu'à deux cents mètres du chaland. Là,
+il mouilla silencieusement son grappin.
+Puis, sans un mot d'explication à Karl
+Dragoch qui le regardait faire avec étonnement,
+il quitta ses vêtements et s'élança
+dans le fleuve.</p>
+
+<p>Fendant l'eau d'un bras robuste, il se
+dirigea en droite ligne vers le chaland qu'il
+distinguait confusément dans l'ombre.
+Quand il l'eut dépassé, à distance suffisante
+pour ne pas être aperçu, il nagea en
+sens contraire, et, refoulant le courant assez
+rapide, vint s'accrocher au large safran du
+gouvernail. Il écouta. Presque étouffé par le
+frissonnement soyeux de l'eau courant sur
+les flancs de la gabarre, un air de danse
+parvint jusqu'à lui. Au-dessus de sa tête,
+quelqu'un chantonnait à mi-voix. Cramponné
+des pieds et des mains à la surface
+gluante du bois, Serge Ladko s'éleva d'un
+lent effort jusqu'à la partie supérieure du
+safran et reconnut Yacoub Ogul.</p>
+
+<p>A bord, tout était tranquille. Aucun bruit
+ne sortait du rouf, dans lequel Ivan Striga
+s'était sans doute retiré. Des hommes de
+l'équipage, cinq devisaient paisiblement,
+étendus sur le pont vers l'avant. Leurs
+voix se fondaient en un murmure confus.
+Seul, Yacoub Ogul se trouvait à l'arrière.
+Monté au-dessus du rouf, il s'était assis sur
+la barre du gouvernail et se laissait bercer
+par la paix nocturne, en murmurant une
+chanson familière.</p>
+
+<p>La chanson s'éteignit tout à coup. Deux
+mains de fer broyaient la gorge du chanteur,
+qui, basculant par-dessus le couronnement,
+vint tomber en travers du safran. Était-il
+mort? Jambes et bras ballants, son corps
+inerte pendait comme un linge de part et
+d'autre de cette arête étroite. Serge Ladko
+desserra son étreinte et saisit l'homme par
+la ceinture, puis diminuant graduellement
+la pression de ses genoux contre le safran,
+il se laissa glisser peu à peu et s'enfonça
+silencieusement dans l'eau.</p>
+
+<p>Nul, dans le chaland, n'avait soupçonné
+l'agression. Ivan Striga n'était pas sorti
+du rouf. A l'avant, les cinq causeurs continuaient
+leur paisible conversation.</p>
+
+<p>Serge Ladko, cependant, nageait vers
+la barge. Le retour était plus pénible que
+l'aller. Outre qu'il lui fallait maintenant
+remonter le courant, il avait à soutenir
+le corps de Yacoub Ogul. Si celui-ci n'était
+pas mort, il n'en valait guère mieux. La
+fraîcheur de l'eau ne l'avait pas ranimé;
+il ne faisait pas un mouvement. Serge
+Ladko commençait à craindre d'avoir eu
+la main trop lourde.</p>
+
+<p>Alors que cinq minutes avaient suffi pour
+venir de la barge au chaland, plus d'une
+demi-heure fut nécessaire pour refaire le
+même parcours en sens inverse. Encore le
+pilote eut-il la chance de ne pas s'égarer
+dans l'ombre.</p>
+
+<p>« Aidez-moi, dit-il à Karl Dragoch en
+saisissant enfin l'embarcation. En voici
+toujours un.</p>
+
+<p>Avec le secours du détective, Yacoub Ogul
+fut passé par-dessus bord et déposé dans la
+barge.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il mort? demanda Serge Ladko.</p>
+
+<p>Karl Dragoch se pencha sur le captif.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit-il. Il respire.</p>
+
+<p>Serge Ladko eut un soupir de satisfaction
+et, reprenant aussitôt l'aviron, commença
+à remonter le courant.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, attachez-le, et solidement, dit-il
+tout en godillant, si vous ne voulez pas
+qu'il vous brûle la politesse quand je vous
+aurai déposé à terre.</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons donc nous séparer? demanda
+Karl Dragoch.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit Serge Ladko. Quand
+vous aurez pris terre, je retournerai aux
+alentours du chaland, et demain je m'arrangerai
+pour m'introduire à bord.</p>
+
+<p>&mdash;En plein jour?</p>
+
+<p>&mdash;En plein jour. J'ai mon idée. Soyez
+tranquille, pendant un certain temps tout
+au moins, je ne courrai aucun danger. Plus
+tard, quand nous serons près de la mer
+Noire, je ne dis pas que les choses ne
+risquent de se gâter. Mais je compte sur
+vous à ce moment que je retarderai le plus
+possible.</p>
+
+<p>&mdash;Sur moi?... Que pourrai-je donc faire?</p>
+
+<p>&mdash;M'amener du secours.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'y emploierai, n'en doutez pas,
+affirma chaleureusement Karl Dragoch.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en doute pas, mais vous aurez
+peut-être quelque difficulté. Vous ferez
+pour le mieux, voilà tout. Ne perdez pas
+de vue que le chaland quittera son mouillage
+demain à midi, et que, si rien ne l'arrête,
+il sera en mer vers quatre heures. Basez-vous
+là-dessus.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne restez-vous pas avec
+moi? demanda Karl Dragoch très inquiet
+pour son compagnon.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que vous pouvez éprouver du
+retard, ce qui permettrait à Striga de prendre
+de l'avance et de disparaître. Il ne faut
+pas qu'il atteigne la mer. Et il ne l'atteindra
+pas, même si vous arrivez trop tard
+pour me prêter main-forte. Seulement,
+dans ce cas, il est probable que je serai
+mort.»</p>
+
+<p>Le ton du pilote était sans réplique.
+Comprenant que rien ne le ferait changer
+d'avis, Karl Dragoch n'insista pas. La
+barge fut donc conduite à la rive, et Yacoub
+Ogul, toujours évanoui, fut déposé sur le
+sol.</p>
+
+<p>Aussitôt, Serge Ladko poussa au large.
+La barge disparut dans la nuit.</p>
+
+
+<br><br><br>
+
+<a name="XVIII"></a>
+
+<h3>XVIII</h3>
+
+
+<h3>LE PILOTE DU DANUBE.</h3>
+
+
+<p>Quand Serge Ladko eut disparu dans
+l'ombre, Karl Dragoch hésita un instant sur
+ce qu'il convenait de faire. Seul, au début
+de la nuit, en ce point de la frontière de la
+Bessarabie, encombré du corps inerte d'un
+prisonnier dont son devoir lui interdisait de
+se séparer, sa situation ne laissait pas d'être
+fort embarrassante. Cependant, comme il
+était évident qu'un secours ne lui arriverait
+pas sans qu'il allât le chercher, il lui
+fallut bien prendre une décision. Le temps
+pressait. D'une heure, d'une minute peut-être
+pouvait dépendre le salut de Serge
+Ladko. Abandonnant provisoirement Yacoub
+Ogul toujours évanoui, et suffisamment
+ligotté, d'ailleurs, pour que la fuite
+lui fût interdite en cas de retour à la vie, il
+remonta vers l'amont aussi vite que le permettait
+la nature du terrain.</p>
+
+<p>Après une demi-heure de marche dans
+un pays complètement désert, il commençait
+à craindre d'être obligé de pousser
+jusqu'à Kilia, lorsqu'il découvrit enfin une
+maison bâtie au bord du fleuve.</p>
+
+<p>Ce ne fut pas une petite affaire que de se
+faire ouvrir la porte de cette maison, qui
+semblait être une ferme de quelque importance.
+A pareille heure, en pareil lieu, une
+certaine méfiance est excusable, et les habitants
+de cette demeure paraissaient peu
+friands d'en permettre l'entrée. La difficulté
+s'aggravait de l'impossibilité où l'on
+était de se comprendre, ces paysans parlant
+un patois local que Karl Dragoch, malgré
+son polyglotisme, ne connaissait pas.
+Inventant un jargon de circonstance dans
+lequel des mots roumains, russes et allemands
+figuraient chacun pour un tiers, il
+réussit toutefois à gagner leur confiance,
+et la porte si énergiquement défendue finit
+par s'entre-bâiller.</p>
+
+<p>Une fois dans la place, il lui fallut répondre
+à un interrogatoire serré, dont il sortit
+nécessairement à son honneur, puisque
+deux heures ne s'étaient pas écoulées depuis
+son débarquement, qu'une charrette l'avait
+ramené prés de Yacoub Ogul.</p>
+
+<p>Celui-ci n'avait pas repris connaissance.
+Il ne donna même aucun signe de conscience,
+quand, de l'herbe de la rive, il fut
+transporté dans la charrette, qui repartit
+aussitôt vers Kilia. Jusqu'à la ferme, force
+fut d'aller au pas, mais, au delà, on trouva
+un chemin, à la vérité fort mauvais, qui
+permit néanmoins d'activer l'allure.</p>
+
+<p>Il était plus de minuit, quand, après ces
+péripéties, Karl Dragoch entra dans Kilia.
+Tout dormait dans la ville, et découvrir le
+chef de la police ne fut pas chose facile. Il
+y parvint cependant, et prit, sur lui de réveiller
+ce haut fonctionnaire, qui, sans manifester
+trop de mauvaise humeur, se mit
+obligeamment à sa disposition.</p>
+
+<p>Karl Dragoch en profita pour faire déposer
+en lieu sûr Yacoub Ogul, qui commençait
+à ouvrir les yeux; puis, libre de ses
+mouvements, il put enfin s'occuper de la
+capture du reste de la bande et du salut de
+Serge Ladko, qui le passionnait peut-être
+plus encore.</p>
+
+<p>Dès le premier pas, il se heurta à d'insurmontables
+difficultés. Aucun vapeur n'était
+alors à Kilia, et, d'autre part, le chef de la
+police se refusait énergiquement à envoyer
+ses hommes sur le fleuve. Ce bras du
+Danube étant alors indivis entre la Roumanie
+et la Turquie, on était en droit de
+craindre que leur intervention ne provoquât
+de la part de la Sublime Porte des réclamations
+très regrettables à un moment où
+grondaient sourdement des menaces de
+guerre. Si le fonctionnaire roumain avait
+pu feuilleter le livre du Destin, il y aurait
+vu que cette guerre, décrétée de toute
+éternité, éclaterait nécessairement quelques
+mois plus tard, et cela l'aurait, sans doute,
+rendu moins timide; mais, dans son ignorance
+de l'avenir, il tremblait à la pensée
+d'être mêlé d'une manière quelconque à des
+complications diplomatiques, et il se conformait
+au sage précepte: «Pas d'affaires»,
+qui est, comme on ne l'ignore pas, la devise
+des fonctionnaires de tous les pays.</p>
+
+<p>Le maximum de ce qu'il osa faire, ce fut
+de donner à Karl Dragoch le conseil de se
+rendre à Sulina et de lui indiquer l'homme
+capable de le conduire dans ce difficile
+voyage de près de cinquante kilomètres à
+travers le delta du Danube.</p>
+
+<p>Aller réveiller cet homme, le décider,
+atteler la voiture, la faire passer sur la
+rive droite, tout cela demanda beaucoup
+de temps. Il était près de trois heures du
+matin, quand le détective fut enfin emporté
+au trot d'un petit cheval, dont la qualité
+était fort heureusement supérieure à l'apparence.</p>
+
+<p>Le chef de la police de Kilia avait eu
+raison en représentant comme difficile la
+traversée du Delta. Sur des routes boueuses
+et parfois recouvertes de plusieurs centimètres
+d'eau, la voiture avançait péniblement,
+et, sans l'habileté du conducteur,
+elle se fût plus d'une fois égarée dans
+cette plaine où n'existe aucun point de
+repère. On n'avançait pas vite ainsi, et
+encore fallait-il de temps à autre laisser
+souffler le cheval exténué.</p>
+
+<p>Midi sonnait comme Karl Dragoch arrivait
+à Sulina. Le délai fixé par Serge Ladko
+allait expirer dans quelques heures! Sans
+prendre le temps de se restaurer, il courut
+se mettre en rapport avec les autorités
+locales.</p>
+
+<p>Sulina, devenue roumaine depuis le traité
+de Berlin, était ville turque à l'époque de
+ces événements. Les relations étant alors
+des plus tendues entre la Sublime Porte et
+les puissances occidentales, Karl Dragoch,
+sujet hongrois, ne pouvait espérer y être
+<i>persona grata</i>, malgré la mission d'intérêt
+général dont il était investi. Moins mal reçu
+qu'il ne le craignait, il ne fut donc pas surpris
+de ne trouver auprès des autorités
+qu'une aide assez molle.</p>
+
+<p>La police locale, lui dit-on, ne possédant
+pas d'embarcation qui lui fût spécialement
+affectée, il ne devait compter que sur
+l'aviso de la douane, dont le concours était
+tout indiqué dans la circonstance, une
+bande de voleurs pouvant, avec un peu
+de complaisance, être assimilée à une
+bande de contrebandiers. Malheureusement,
+cet aviso, navire à vapeur de marche
+d'ailleurs assez rapide, n'était pas présentement
+dans le port. Il croisait en mer,
+mais sûrement à faible distance de la côte.
+Karl Dragoch n'avait donc qu'à fréter une
+barque de pêche, et, dès qu il serait hors
+des jetées, il le rencontrerait sans aucun
+doute.</p>
+
+<p>Le détective, désespéré de son impuissance,
+se résigna à adopter ce parti. A
+une heure et demie de l'après-midi, il mettait
+à la voile et doublait le môle, à la recherche
+de l'aviso. Il ne disposait plus que de cent
+cinquante minutes pour arriver au rendez-vous
+de Serge Ladko!</p>
+
+<p>Celui-ci, pendant que Karl Dragoch
+subissait cette série de mésaventures,
+poursuivait méthodiquement l'exécution de
+son plan.</p>
+
+<p>Toute la matinée, il était resté aux aguets,
+sa barge dissimulée dans les roseaux de la
+rive, s'assurant que le chaland ne faisait
+aucun préparatif de départ. En s'emparant,
+un peu brutalement peut-être&mdash;mais il
+n'avait pas le choix des moyens&mdash;de Yacoub
+Ogul, c'est ce but précisément qu'il avait
+visé. Ainsi qu'il l'avait prévu, Striga n'osait
+s'aventurer sans guide dans une navigation
+des plus délicates et que l'abondance des
+bancs de sable rend impraticable à qui n'en
+a pas fait l'étude exclusive de sa vie. Il
+était à croire que les pirates, incapables de
+s'expliquer la disparition de leur pilote,
+saisiraient la première occasion de le remplacer.
+Mais les pilotes n'abondent pas sur
+le bras de Kilia, et, jusqu'à onze heures du
+matin, les eaux, si l'on fait exception du
+chaland toujours immobile et de la barge
+invisible, demeurèrent complètement désertes
+A onze heures seulement, deux
+embarcations apparurent du côté de la mer.
+Serge Ladko, les ayant examinées avec
+sa longue-vue, reconnut que l'une d'elles
+était celle d'un pilote. Ivan Striga allait
+donc vraisemblablement trouver le secours
+qu'il devait attendre avec impatience. Le
+moment d'intervenir était arrivé.</p>
+
+<p>La barge sortit hors des roseaux et se
+rapprocha du chaland.</p>
+
+<p>« Oh! du chaland!... héla Serge Ladko
+quand il fut à portée de la voix.</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... lui fut-il répondu.</p>
+
+<p>Un homme apparut sur le rouf. Cet
+homme, c'était Ivan Striga.</p>
+
+<p>Quelle fureur gronda dans le coeur de
+Serge Ladko, lorsqu'il aperçut cet ennemi
+acharné de son bonheur, le lâche qui, depuis
+tant de mois, tenait Natcha en son pouvoir!</p>
+
+<p>Mais il s'attendait à cette rencontre qu'il
+avait cherchée. Il y était préparé. Sa fureur,
+il la renferma en lui-même, et, se faisant
+violence:</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'auriez pas besoin d'un pilote?
+demanda-t-il d'une voix calme.</p>
+
+<p>Au lieu de répondre, Striga, abritant ses
+yeux de la main, considéra un long instant
+celui qui l'interpellait. A vrai dire, d'un seul
+regard il avait été fixé sur la personnalité
+du nouveau venu. Mais, qu'il eût devant lui
+le mari de Natcha, cela lui paraissait si
+extraordinaire et, on peut le dire, si inespéré,
+qu'il hésitait devant l'évidence.</p>
+
+<p>&mdash;N'êtes-vous pas Serge Ladko, de
+Roustchouk? interrogea-t-il à son tour.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien moi, répondit le pilote.</p>
+
+<p>&mdash;Ne me reconnaissez-vous pas?</p>
+
+<p>&mdash;Il faudrait donc être aveugle, répliqua
+Serge Ladko. Je vous reconnais parfaitement,
+Ivan Striga.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous me faites vos offres de service?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas? je suis pilote, déclara
+froidement Serge Ladko.</p>
+
+<p>Striga balança un instant. Que celui
+qu'il haïssait le plus au monde vint ainsi
+bénévolement se mettre à sa merci, c'était
+trop beau. Cela ne cachait-il pas un piège?...
+Mais quel danger pouvait faire courir un
+homme seul à un équipage nombreux et
+résolu? Qu'il conduisit le chaland jusqu'à
+la mer, puisqu'il avait la sottise de le proposer!
+Une fois en mer, par exemple!...</p>
+
+<p>&mdash;Embarque! conclut le pirate, la bouche
+déformée par un rictus cruel que vit distinctement
+Serge Ladko.</p>
+
+<p>Celui-ci ne se fit pas répéter l'invitation.
+Sa barge accosta le chaland, à bord duquel
+il monta. Striga s'avança au-devant
+de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Me permettrez-vous, dit-il, de vous
+exprimer ma surprise de vous rencontrer
+aux bouches du Danube?</p>
+
+<p>Le pilote garda le silence.</p>
+
+<p>&mdash;On vous croyait mort, reprit Striga,
+depuis le temps que vous avez disparu de
+Roustchouk.</p>
+
+<p>Cette insinuation n'obtint pas plus de
+succès que la précédente.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'étiez-vous devenu? interrogea Striga
+sans se décourager.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas quitté le voisinage de la
+mer, répondit enfin Serge Ladko.</p>
+
+<p>&mdash;Si loin de Roustchouk! s'exclama
+Striga.</p>
+
+<p>Serge Ladko fronça les sourcils. Cet
+interrogatoire commençait à l'exaspérer.
+Suivant la ligne de conduite qu'il s'était
+tracée, il refréna toutefois son impatience
+et expliqua posément:</p>
+
+<p>&mdash;Les périodes troublées ne sont pas
+favorables aux affaires.</p>
+
+<p>Striga le considéra d'un oeil narquois.</p>
+
+<p>&mdash;Et l'on vous disait patriote! s'écria-t-il
+avec ironie.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne fais plus de politique, dit sèchement
+Serge Ladko.</p>
+
+<p>A ce moment, le regard de Striga tomba
+sur la barge, que le courant avait fait
+éviter à l'arrière du chaland. Il tressaillit
+violemment. Il ne pouvait se tromper.
+C'était bien cette barge, dont il s'était
+servi lui-même pendant huit jours, et qu'il
+avait retrouvée amarrée au quai de Semlin.
+Serge Ladko mentait donc quand il prétendait
+ne pas avoir quitté le delta du Danube?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis que vous avez quitté Roustchouk,
+vous ne vous êtes pas éloigné de ces
+parages? insista Striga en scrutant de l'oeil
+son interlocuteur.</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit Serge Ladko.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'étonnez, fit Striga.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? Avez-vous cru me rencontrer
+ailleurs?</p>
+
+<p>&mdash;Vous, non. Mais cette embarcation...
+Je jurerais l'avoir vue sur le haut fleuve.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien possible, répondit Serge
+Ladko avec indifférence. Je l'ai achetée, il
+y a trois jours, d'un homme qui disait
+arriver de Vienne.</p>
+
+<p>&mdash;Comment était cet homme? demanda
+vivement Striga dont les soupçons évoluaient
+vers Karl Dragoch.</p>
+
+<p>&mdash;Un brun, avec des lunettes.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... fit Striga tout songeur.</p>
+
+<p>Les réponses du pilote l'avaient visiblement
+ébranlé. Il ne savait plus ce qu'il
+devait croire. Mais il ne tarda pas à libérer
+son esprit de toute préoccupation.
+Qu'importait après tout? Que Serge Ladko
+dît ou ne dît pas la vérité, il n'en était pas
+moins entre ses mains. L'imbécile, qui se
+jetait ainsi dans la gueule du loup!... Entré
+sur le chaland, il n'en sortirait pas vivant.
+Voilà des mois que Striga mentait en affirmant
+à Natcha qu'elle était veuve. Dès
+qu'on serait en mer, ce mensonge deviendrait
+une vérité.</p>
+
+<p>&mdash;Partons! dit-il en manière de conclusion
+à ses pensées.</p>
+
+<p>&mdash;A midi, répondit tranquillement Serge
+Ladko qui, sortant des provisions d'un sac
+qu'il portait à la main, se mit en devoir de
+déjeuner.</p>
+
+<p>Le pirate eut un geste d'impatience.
+Serge Ladko feignit de n'en rien voir.</p>
+
+<p>&mdash;Je dois vous prévenir, dit Striga, que
+je tiens à être à la mer avant la nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Nous y serons,» affirma le pilote, sans
+montrer la moindre velléité de modifier sa
+décision.</p>
+
+<p>Striga s'éloigna vers l'avant. A en juger
+par l'expression réfléchie de son visage,
+il lui restait un souci. Que le mari s'offrit
+à conduire précisément le chaland dans
+lequel sa femme était retenue prisonnière,
+cette coïncidence était tout de même par
+trop extraordinaire. Certes, rien ne pouvant
+empêcher que Serge Ladko ne fût seul à
+bord contre six hommes déterminés, Striga
+eût sagement fait en ne cherchant pas plus
+loin. Mais il se tenait en vain ce raisonnement
+irréfutable. C'était pour lui un besoin
+de savoir si la disparition de Natcha était
+connue du principal intéressé. Sa curiosité
+surexcitée ne lui laissa pas de cesse qu'il
+n'y eût cédé.</p>
+
+<p>«Avez-vous reçu des nouvelles de Roustchouk
+depuis que vous l'avez quitté?
+demanda-t-il en revenant vers le pilote qui
+continuait paisiblement son repas.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais, répondit celui-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Ce silence ne vous a pas surpris?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi m'aurait-il surpris? demanda
+Serge Ladko en fixant son interlocuteur.</p>
+
+<p>Quelle que fût son audace, celui-ci se
+sentit gêné sous ce ferme regard.</p>
+
+<p>&mdash;Je croyais, balbutia-t-il, que vous y
+aviez laissé votre femme.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi je crois, répliqua froidement
+Serge Ladko, qu'un autre sujet de conversation
+serait préférable entre nous.»</p>
+
+<p>Striga se le tint pour dit.</p>
+
+<p>Quelques minutes après midi, le pilote
+donna l'ordre de lever l'ancre, puis, la
+voile hissée et bordée, il prit lui-même la
+barre. A ce moment Striga s'approcha de
+lui.</p>
+
+<p>«Je dois vous prévenir, lui dit-il, que le
+chaland a besoin de fond.</p>
+
+<p>&mdash;Il est sur lest, objecta Serge Ladko.
+Deux pieds d'eau doivent suffire.</p>
+
+<p>&mdash;Il en faut sept, affirma Striga.</p>
+
+<p>&mdash;Sept! s'écria le pilote, pour qui ce seul
+mot était une révélation.</p>
+
+<p>Voilà donc pourquoi la bande du Danube
+avait échappé jusqu'ici à toutes les poursuites!
+Son bateau était habilement truqué.
+Ce qu'on en apercevait hors de l'eau n'était
+qu'une trompeuse apparence. Le véritable
+chaland était sous-marin, et c'est dans
+cette cachette qu'était déposé le produit
+de ses rapines. Cachette qui pouvait, au
+besoin, Serge Ladko le savait par expérience,
+se transformer en inviolable cachot.</p>
+
+<p>&mdash;Sept, avait répété Striga en réponse.
+à l'exclamation du pilote.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien,» dit celui-ci sans faire
+d'autre observation.</p>
+
+<p>Pendant les premiers moments qui suivirent
+le départ, Striga, qui conservait malgré
+tout un reste d'inquiétude, ne se départit
+pas d'une surveillance rigoureuse. Mais
+l'attitude de Serge Ladko était de nature à
+le rassurer. Très appliqué à ses fonctions,
+il ne nourrissait visiblement aucun mauvais
+dessein et prouvait que sa réputation
+d'habileté était amplement justifiée. Sous
+sa main, le chaland évoluait docilement
+entre les bancs invisibles et suivait avec
+une précision mathématique les sinuosités
+de la passe.</p>
+
+<p>Peu à peu, les dernières craintes du
+pirate s'évanouirent. La navigation se
+poursuivait sans incident. Bientôt on
+atteindrait la mer.</p>
+
+<p>Il était quatre heures quand on l'aperçut.
+Après un dernier coude du fleuve, le
+ciel et l'eau se rejoignirent à l'horizon.</p>
+
+<p>Striga interpella le pilote.</p>
+
+<p>«Nous voici parés, je pense? dit-il. Ne
+pourrait-on rendre la barre au timonier
+habituel?</p>
+
+<p>&mdash;Pas encore, répondit Serge Ladko.
+Le plus difficile n'est pas fait.»</p>
+
+<p>A mesure qu'on gagnait vers l'embouchure,
+un champ plus vaste était offert à
+la vue. Placé au sommet mouvant de cet
+angle dont les branches s'ouvraient peu à
+peu, Striga tenait son regard obstinément
+dirigé vers la mer. Tout à coup, il saisit
+une longue-vue, la braqua sur un petit
+vapeur de quatre à cinq cents tonneaux
+qui doublait la pointe Nord, puis, après un
+bref examen, donna l'ordre de hisser un
+pavillon en tête de mât. On répondit aussitôt
+par un signal pareil à bord du vapeur, qui,
+venant sur tribord, commença à se rapprocher
+de l'estuaire.</p>
+
+<p>A ce moment, Serge Ladko ayant poussé
+la barre toute à bâbord, le chaland abattit
+sur tribord, et, coupant obliquement le
+courant, prit son erre vers le Sud-Est,
+comme pour aborder la rive droite.</p>
+
+<p>Striga étonné, regarda le pilote dont
+l'impassibilité le rassura. Un dernier banc
+de sable obligeait sans doute les bateaux à
+suivre cette route capricieuse.</p>
+
+<p>Striga ne se trompait pas. Oui, un banc
+de sable gisait en effet dans le lit du fleuve,
+mais non pas du côté de la mer, et c'est
+droit sur ce banc que Serge Ladko gouvernait
+d'une main ferme.</p>
+
+<p>Soudain, il y eut un formidable craquement.
+Le chaland en fut ébranlé jusque dans
+ses fonds. Sous le choc, le mât vint en bas,
+cassé net au ras de l'emplanture, et la voile
+s'abattit en grand, recouvrant de ses larges
+plis les hommes qui se trouvaient à l'avant.
+Le chaland, irrémédiablement engravé,
+demeura immobile.</p>
+
+<p>A bord, tout le monde avait été renversé,
+y compris Striga, qui se releva ivre de rage.</p>
+
+<p>Son premier regard fut pour Serge
+Ladko. Le pilote ne paraissait pas ému de
+l'accident. Il avait lâché la barre, et, les
+mains enfoncées dans les poches de sa
+vareuse, il surveillait son ennemi, le regard
+attentif à ce qui allait suivre.</p>
+
+<p>« Canaille! » hurla Striga, qui, brandissant
+un revolver, courut vers l'arrière.</p>
+
+<p>A la distance de trois pas, il tira.</p>
+
+<p>Serge Ladko s'était baissé. La balle
+passa au-dessus de lui sans l'atteindre.
+Aussitôt redressé, il fut d'un bond sur
+son adversaire, que son couteau frappa
+au coeur. Ivan Striga s'écroula comme
+une masse.</p>
+
+<p>Le drame s'était déroulé si rapidement,
+que les cinq hommes de l'équipage, embarrassés,
+d'ailleurs, dans les plis de la voile,
+n'avaient pas eu le temps d'intervenir.
+Mais quel hurlement ils poussèrent en
+voyant tomber leur chef!</p>
+
+<p>Serge Ladko, s'élançant à l'avant du
+spardeck, se précipita à leur rencontre. De
+la, il dominait le pont, sur lequel les hommes
+accouraient en tumulte.</p>
+
+<p>«Arrière! cria-t-il, les deux mains armées
+de revolvers, dont l'un venait d'être
+arraché à Striga.</p>
+
+<p>Les hommes s'arrêtèrent. Ils n'avaient
+point d'armes, et, pour s'en procurer, il leur
+fallait pénétrer dans le rouf, c'est-à-dire
+passer sous le feu de l'ennemi.</p>
+
+<p>&mdash;Un mot, camarades, reprit Serge
+Ladko sans quitter son attitude menaçante.
+J'ai là onze coups. C'est plus qu'il n'en faut
+pour vous descendre tous jusqu'au dernier.
+Je vous préviens que je tire, si vous ne
+reculez pas immédiatement vers l'avant.</p>
+
+<p>L'équipage se consulta, indécis. Serge
+Ladko comprit que, s'ils se ruaient tous à
+la fois, il arriverait bien sans doute à en
+abattre quelques-uns, mais qu'il serait
+lui-même abattu par les autres.</p>
+
+<p>&mdash;Attention!... Je compte jusqu'à trois,
+annonça-t-il, sans leur laisser le temps de
+la réflexion. Un!...</p>
+
+<p>Les hommes ne bougèrent pas.</p>
+
+<p>&mdash;Deux!... prononça le pilote.</p>
+
+<p>Il y eut un mouvement dans le groupe.
+Trois hommes ébauchèrent une velléité
+d'attaque. Deux commencèrent à battre, en
+retraite.</p>
+
+<p>&mdash;Trois!...» dit Serge Ladko en pressant
+la détente.</p>
+
+<p>Un homme tomba, l'épaule traversée
+d'une balle. Ses compagnons s'empressèrent
+de prendre la fuite.</p>
+
+<p>Serge Ladko, sans quitter son poste
+d'observation, jeta un regard vers le vapeur
+qui avait obéi au signal de Striga.
+Le bâtiment était maintenant à moins d'un
+mille. Lorsqu'il serait bord à bord avec le
+chaland, lorsque son équipage se serait
+joint aux pirates, dont il était nécessairement
+plus ou moins complice, la situation
+deviendrait des plus graves.</p>
+
+<p>Le steamer approchait toujours. Il n'était
+plus qu'à trois encablures, quand, évoluant
+brusquement sur tribord, il décrivit un
+grand cercle et s'éloigna vers la haute
+mer. Que signifiait cette manoeuvre? Avait-il
+donc été inquiété par quelque chose que
+Serge Ladko ne pouvait apercevoir?</p>
+
+<p>Celui-ci, le coeur battant, attendit. Quelques
+minutes s'écoulèrent, et un autre
+vapeur surgit hors de la pointe du Sud.
+Sa cheminée vomissait des torrents de
+fumée. Le cap droit sur le chaland, il
+arrivait à toute vitesse. Bientôt, Serge
+Ladko put reconnaître à l'avant une figure
+amie, celle de son passager, M. Jaeger,
+celle du détective Karl Dragoch. Il était
+sauvé.</p>
+
+<p>Un instant plus tard, le pont de la gabarre
+était envahi par la police, et son équipage
+se rendait, sans essayer une résistance
+inutile.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Serge Ladko s'était
+précipité dans le rouf. L'une après l'autre,
+il en visita les cabines. Une seule porte était
+fermée. Il la renversa d'un coup d'épaule
+et s'arrêta sur le seuil, éperdu.</p>
+
+<p>Natcha, reconquise, lui tendait les bras.</p>
+
+
+<br><br><br>
+
+<a name="XIX"></a>
+
+<h3>XIX</h3>
+
+
+<h3>ÉPILOGUE.</h3>
+
+
+<p>Le procès de la bande du Danube passa
+inaperçu dans le flamboiement de la guerre
+russo-turque. Les brigands, y compris
+Titcha aisément cueilli à Roustchouk,
+furent pendus haut et court, sans éveiller
+dans le public l'attention qu'en de moins
+tragiques circonstances on eût accordé à
+leur exécution.</p>
+
+<p>&mdash;-Toutefois, les débats donnèrent aux
+principaux intéressés l'explication de ce
+qui était resté jusqu'ici incompréhensible
+pour eux. Serge Ladko sut par suite de
+quel quiproquo il avait été emprisonné
+dans le chaland en lieu et place de Karl
+Dragoch, et comment Striga, ayant appris
+par les journaux l'envoi d'une commission
+rogatoire à Szalka, s'était introduit dans
+la maison du pêcheur Ilia Brusch, pour
+répondre aux questions du commissaire de
+police de Gran.</p>
+
+<p>Il sut également comment Natcha, enlevée
+par la bande du Danube, avait eu à
+lutter contre les attaques de Striga, qui, se
+croyant certain d'avoir abattu son ennemi,
+ne cessait de lui affirmer qu'elle était veuve.
+Un soir notamment, Striga, à l'appui de son
+dire, avait montré à la jeune femme son
+propre portrait, qu'il prétendait avoir conquis
+de haute lutte sur le légitime propriétaire.
+Il en était résulté une scène violente,
+au cours de laquelle Striga s'était
+emporté jusqu'à la menace. De là, le cri
+poussé par Natcha, et que le fugitif avait
+entendu dans la nuit.</p>
+
+<p>Mais c'était là de l'histoire ancienne.
+Serge Ladko ne pensait plus aux mauvais
+jours depuis qu'il avait eu le bonheur de
+retrouver sa chère Natcha.</p>
+
+<p>Le territoire de la Bulgarie lui étant
+interdit, l'heureux couple, après les événements
+qui viennent d'être racontés, s'était
+fixé d'abord dans la ville roumaine de
+Giurgievo. C'est là qu'il se trouvait, quand,
+au mois de mai de l'année suivante, le
+Tzar déclara officiellement la guerre au
+Sultan. Serge Ladko, est-il besoin de le
+dire, fut des premiers qui s'engagèrent
+dans les rangs de l'armée russe, à laquelle,
+grâce à sa connaissance du théâtre des
+opérations, il rendit d'importants services.</p>
+
+<p>La guerre finie, la Bulgarie enfin libre,
+il revint avec Natcha dans la maison de
+Roustchouk et reprit son métier de pilote.
+Tous deux y vivent encore aujourd'hui,
+heureux et honorés.</p>
+
+<p>Karl Dragoch est resté leur ami. Pendant
+longtemps, il n'a jamais manqué de
+descendre le Danube, au moins une fois
+l'an, pour venir à Roustchouk. Aujourd'hui,
+les voies ferrées, dont le réseau s'est progressivement
+développé, lui permettent
+d'abréger le voyage. Mais c'est toujours en
+suivant les méandres du fleuve que Serge
+Ladko, au hasard de ses pilotages, lui rend
+ses visites à Budapest.</p>
+
+<p>Des trois garçons que Natcha lui a donnés
+et qui sont maintenant des hommes, le
+plus jeune, après un sévère apprentissage
+sous les ordres de Karl Dragoch, est en
+bonne voie pour atteindre les plus hauts
+grades dans l'administration judiciaire de
+Bulgarie.</p>
+
+<p>Le cadet, digne héritier d'un lauréat de
+la Ligue Danubienne, s'est consacré au
+peuple des eaux. Toutefois, rejetant la
+ligne, il a perfectionné les méthodes de
+combat. Il doit à ses pêcheries d'esturgeon
+une célébrité universelle et une fortune
+qui promet de devenir considérable.</p>
+
+<p>Quant à l'aîné, il succédera à son père,
+lorsque l'âge de la retraite sonnera pour
+celui-ci. Par lui seront alors conduits vapeurs
+et chalands, de Vienne à la mer,
+dans les passes sinueuses et entre les
+bancs perfides du grand fleuve; par lui se
+perpétuera la race des Pilotes du Danube.</p>
+
+<p>Mais, quelle que soit la différence de leurs
+positions, des trois fils de Serge Ladko le
+coeur bat à l'unisson. Aiguillés par la vie
+sur des routes divergentes, ils se rencontrent
+toujours à ces carrefours: une même
+vénération pour leur père, une égale tendresse
+pour leur mère, un pareil amour de
+la patrie bulgare.</p>
+
+<br><br><br>
+<h2>TABLE.</h2>
+
+
+
+
+<p>Chapitres.</p>
+
+<p><a href="#I">I</a>.&mdash;Au concours de Sigmaringen</p>
+
+<p><a href="#II">II</a>.&mdash;Aux sources du Danube</p>
+
+<p><a href="#III">III</a>.&mdash;Le passager d'Ilia Brusch</p>
+
+<p><a href="#IV">IV</a>.&mdash;Serge Ladko</p>
+
+<p><a href="#V">V</a>.&mdash;Karl Dragoch</p>
+
+<p><a href="#VI">VI</a>.&mdash;Les yeux bleus</p>
+
+<p><a href="#VII">VII</a>.&mdash;Chasseurs et gibiers</p>
+
+<p><a href="#VIII">VIII</a>.&mdash;Un portrait de femme</p>
+
+<p><a href="#IX">IX</a>.&mdash;Les deux échecs de Dragoch</p>
+
+<p><a href="#X">X</a>.&mdash;Prisonnier</p>
+
+<p><a href="#XI">XI</a>.&mdash;Au pouvoir d'un ennemi</p>
+
+<p><a href="#XII">XII</a>.&mdash;Au nom de la loi</p>
+
+<p><a href="#XIII">XIII</a>.&mdash;Une commission rogatoire</p>
+
+<p><a href="#XIV">XIV</a>.&mdash;Entre ciel et terre</p>
+
+<p><a href="#XV">XV</a>.&mdash;Près du but</p>
+
+<p><a href="#XVI">XVI</a>.&mdash;La maison vide</p>
+
+<p><a href="#XVII">XVII</a>.&mdash;A la nage</p>
+
+<p><a href="#XVIII">XVIII</a>.&mdash;Le pilote du Danube</p>
+
+<p><a href="#XIX">XIX</a>.&mdash;Épilogue</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le pilote du Danube, by Jules Verne
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PILOTE DU DANUBE ***
+
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+
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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+
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+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
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+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
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+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
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+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
+
+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
+
+
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>