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This file was produced from images generously made +available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + + + + +LE PILOTE DU DANUBE + +PAR + +JULES VERNE + +1920 + + + + +I + +AU CONCOURS DE SIGMARINGEN + + +Ce jour-là, samedi 5 août 1876, une foule nombreuse et bruyante +remplissait le cabaret à l'enseigne du _Rendez-vous des Pêcheurs_. +Chansons, cris, chocs des verres, applaudissements, exclamations se +fondaient en un terrible vacarme que dominaient, à intervalles presque +réguliers, ces _hoch!_ par lesquels a coutume de s'exprimer la joie +allemande à son paroxysme. + +Les fenêtres de ce cabaret donnaient directement sur le Danube, à +l'extrémité de la charmante petite ville de Sigmaringen, capitale de +l'enclave prussienne de Hohenzollern, située, presque à l'origine de ce +grand fleuve de l'Europe centrale. + +Obéissant à l'invitation de l'enseigne peinte en belles lettres +gothiques au-dessus de la porte d'entrée, c'est là que s'étaient réunis +les membres de la Ligue Danubienne, société internationale de pêcheurs +appartenant aux diverses nationalités riveraines. Il n'est pas de +joyeuse réunion sans notable beuverie. Aussi buvait-on de bonne bière de +Munich et de bon vin de Hongrie à pleines chopes et à pleins verres. +On fumait aussi, et la grande salle était tout obscurcie par la fumée +odorante que les longues pipes crachaient sans relâche. Mais, si les +sociétaires ne se voyaient plus, ils s'entendaient de reste, à moins +qu'ils ne fussent sourds. + +Calmes et silencieux dans l'exercice de leurs fonctions, les pêcheurs à +la ligne sont, en effet, les gens les plus bruyants du monde dès qu'ils +ont remisé leurs attributs. Pour raconter leurs hauts faits, ils valent +les chasseurs, ce qui n'est pas peu dire. + +On était à la fin d'un déjeuner des plus substantiels, qui avait +rassemblé autour des tables du cabaret une centaine de convives, tous +chevaliers de la gaule, enragés de la flotte, fanatiques de l'hameçon. +Les exercices de la matinée avaient sans doute singulièrement altéré +leurs gosiers, à en juger par le nombre de bouteilles figurant au milieu +de la desserte. Maintenant, c'était le tour des nombreuses liqueurs que +les hommes ont imaginées pour succéder au café. + +Trois heures après midi sonnaient, lorsque les convives, de plus en plus +montés en couleur, quittèrent la table. Pour être franc, quelques-uns +titubaient et n'auraient pu se passer complètement du secours de leurs +voisins. Mais le plus grand nombre se tenaient fermes sur leurs jambes, +en braves et solides habitués de ces longues séances épulatoires, qui se +renouvelaient plusieurs fois dans l'année à propos des concours de la +Ligue Danubienne. + +De ces concours très suivis, très fêtés, grande était la réputation sur +tout le cours du célèbre fleuve jaune, et non pas bleu comme le chante +la fameuse valse de Strauss. Du duché de Bade, du Wurtemberg, de la +Bavière, de l'Autriche, de la Hongrie, de la Roumanie, de la Serbie, et +même des provinces turques de Bulgarie et de Bessarabie, les concurrents +affluaient. + +La Société comptait déjà cinq années d'existence. Très bien administrée +par son Président, le Hongrois Miclesco, elle prospérait. Ses ressources +toujours croissantes lui permettaient d'offrir des prix importants +dans ses concours, et sa bannière étincelait des glorieuses médailles +conquises de haute lutte sur des associations rivales. Très au courant +de la législation relative à la pêche fluviale, son Comité directeur +soutenait ses adhérents, tant contre l'État que contre les particuliers, +et défendait leurs droits et privilèges avec cette ténacité, on pourrait +dire cet entêtement professionnel, spécial au bipède que ses instincts +de pêcheur à la ligne rendent digne d'être classé dans une catégorie +particulière de l'humanité. + +Le concours qui venait d'avoir lieu était le deuxième de cette année +1876. Dès cinq heures du matin, les concurrents avaient quitté la ville +pour gagner la rive gauche du Danube, un peu en aval de Sigmaringen. +Ils portaient l'uniforme de la Société: blouse courte laissant aux +mouvements toute leur liberté, pantalon engagé dans des bottes à +forte semelle, casquette blanche à large visière. Bien entendu, ils +possédaient la collection complète des divers engins énumérés au _Manuel +du Pêcheur_: cannes, gaules, épuisettes, lignes empaquetées dans leur +enveloppe de peau de daim, flotteurs, sondes, grains de plomb fondus de +toutes tailles pour les plombées, mouches artificielles, cordonnet, crin +de Florence. La pêche devait être libre, en ce sens que les poissons, +quels qu'ils fussent, seraient de bonne prise, et chaque pêcheur +pourrait amorcer sa place comme il l'entendrait. + +A six heures sonnant, quatre-vingt-dix-sept concurrents exactement +étaient à leur poste, la ligne flottante en main, prêts à +lancer l'hameçon. Un coup de clairon donna le signal, et les +quatre-vingt-dix-sept lignes se tendirent du même mouvement au-dessus du +courant. + +Le concours était doté de plusieurs prix, dont les deux premiers, d'une +valeur de cent florins chacun, seraient attribués au pêcheur qui aurait +le plus grand nombre de poissons et à celui qui capturerait la plus +lourde pièce. + +Il n'y eut aucun incident jusqu'au second coup de clairon, qui, à onze +heures moins cinq, clôtura le concours. Chaque lot fut alors soumis au +jury composé du Président Miclesco et de quatre membres de la Ligue +Danubienne. Que ces hauts et puissants personnages prissent leur +décision en toute impartialité et de telle sorte qu'aucune réclamation +ne fut possible, bien qu'on ait la tête chaude dans le monde particulier +des pêcheurs à la ligne, nul ne le mit en doute un seul instant. +Toutefois, il fallut s'armer de patience pour connaître le résultat de +leur consciencieux examen, l'attribution des divers prix, soit du poids, +soit du nombre, devant rester secrète jusqu'à l'heure de la distribution +des récompenses, précédée d'un repas qui allait réunir tous les +concurrents en de fraternelles agapes. + +Cette heure était arrivée. Les pêcheurs, sans parler des curieux venus +de Sigmaringen, attendaient, confortablement assis, devant l'estrade sur +laquelle se tenaient le Président et les autres membres du Jury. + +Et, en vérité, si les sièges, bancs ou escabeaux, ne faisaient point +défaut, les tables ne manquaient pas non plus, ni, sur les tables, les +moss de bière, les flacons de liqueurs variées, ainsi que les verres +grands et petits. + +Chacun ayant pris place, et les pipes continuant à fumer de plus belle, +le Président se leva. + +«Écoutez!.. Écoutez!..» cria-t-on de tous côtés. + +M. Miclesco vida au préalable un bock écumeux dont la mousse perla sur +la pointe de ses moustaches. + +«Mes chers collègues, dit-il en allemand, langue comprise de tous +les membres de la Ligue Danubienne malgré la diversité de leurs +nationalités, ne vous attendez pas à un discours classiquement ordonné, +avec préambule, développement et conclusion. Non, nous ne sommes pas ici +pour nous griser de harangues officielles, et je viens seulement causer +de nos petites affaires, en bons camarades, je dirai même en frères, +si cette qualification vous paraît justifiée pour une assemblée +internationale. + +Ces deux phrases, un peu longues comme toutes celles qui se débitent +généralement au commencement d'un discours, même quand l'orateur se +défend de discourir, furent accueillies par d'unanimes applaudissements, +auxquels se joignirent de nombreux _très bien! très bien!_ mélangés de +_hoch!_, voire de hoquets. Puis, au Président levant son verre, tous les +verres pleins firent raison. + +M. Miclesco continua son discours en mettant le pêcheur à la ligne au +premier rang de l'humanité. Il fit valoir toutes les qualités, toutes +les vertus dont l'a pourvu la généreuse nature. Il dit ce qu'il lui faut +de patience, d'ingéniosité, de sang-froid, d'intelligence supérieure, +pour réussir dans cet art, car, plutôt qu'un métier, c'est un art, qu'il +plaça bien au-dessus des prouesses cynégétiques dont se vantent à tort +les chasseurs. + +--Pourrait-on comparer, s'écria-t-il, la chasse à la pêche? + +--Non! ... non!..., fut-il répondu par toute l'assistance. + +--Quel mérite y a-t-il à tuer un perdreau ou un lièvre, lorsqu'on le +voit à bonne portée, et qu'un chien--est-ce que nous avons des chiens, +nous?--l'a dépisté à votre profit?... Ce gibier, vous l'apercevez de +loin, vous le visez à loisir et vous l'accablez d'innombrables grains +de plomb, dont la plupart sont tirés en pure perte!... Le poisson, au +contraire, vous ne pouvez le suivre du regard.... Il est caché sous les +eaux.... Ce qu'il faut de manoeuvres adroites, de délicates invites, de +dépense intellectuelle et d'adresse, pour le décider à mordre à votre +hameçon, pour le ferrer, pour le sortir de l'eau, tantôt pâmé à +l'extrémité de la ligne, tantôt frétillant et, pour ainsi dire, +applaudissant lui-même à la victoire du pêcheur! + +Cette fois, ce fut un tonnerre de bravos. Assurément, le Président +Miclesco répondait aux sentiments de la Ligue Danubienne. Comprenant +qu'il ne pourrait jamais aller trop loin dans l'éloge de ses confrères, +il n'hésita pas, sans craindre d'être taxé d'exagération, à placer leur +noble exercice au-dessus de tous les autres, à élever jusqu'aux nues les +fervents disciples de la science piscicaptologique, à évoquer même le +souvenir de la superbe déesse qui présidait aux jeux piscatoriens de +l'ancienne Rome dans les cérémonies halieutiques. + +Ces mots furent-ils compris? Probablement, puisqu'ils provoquèrent de +véritables trépignements d'enthousiasme. + +Alors, après avoir repris haleine en vidant une chope de bière neigeuse: + +--Il ne me reste plus, dit-il, qu'à nous féliciter de la prospérité +croissante de notre Société, qui recruté chaque année de nouveaux +membres et dont la réputation est si bien établie dans toute l'Europe +centrale. Ses succès, je ne vous en parlerai pas. Vous les connaissez, +vous en avez votre part, et c'est un grand honneur que de figurer dans +ses concours! La presse allemande, la presse tchèque, la presse roumaine +ne lui ont jamais marchandé leurs éloges si précieux, j'ajoute si +mérités, et je porte un toast, en vous priant de me faire raison, aux +journalistes qui se dévouent à la cause internationale de la Ligue +Danubienne! + +Certes, on fit raison au Président Miclesco. Les flacons se vidèrent +dans les verres, et les verres se vidèrent dans les gosiers, avec autant +de facilité que l'eau du grand fleuve et de ses affluents s'écoule dans +la mer. + +On en fût demeuré là, si le discours présidentiel eût pris fin sur ce +dernier toast. Mais d'autres toasts s'imposaient, d'une aussi évidente +opportunité. + +En effet, le Président s'était redressé de toute sa hauteur, entre le +secrétaire et le trésorier également debout. De la main droite, chacun +d'eux tenait une coupe de champagne, la main gauche posée sur le coeur. + +--Je bois à la Ligue Danubienne, dit M. Miclesco en couvrant +l'assistance du regard. + +Tous s'étaient levés, une coupe au niveau des lèvres. Les uns montés sur +les bancs, quelques autres sur les tables, on répondit avec un ensemble +parfait à la proposition de M. Miclesco. + +Celui-ci, les coupes vides, reprit de plus belle, après avoir puisé aux +intarissables flacons placés devant ses assesseurs et lui: + +--Aux nationalités diverses, aux Badois, aux Wurtembergeois, aux +Bavarois, aux Autrichiens, aux Hongrois, aux Serbes, aux Valaques, aux +Moldaves, aux Bulgares, aux Bessarabiens que la Ligue Danubienne compte +dans ses rangs!» + +Et Bessarabiens, Bulgares, Moldaves, Valaques, Serbes, Hongrois, +Autrichiens, Bavarois, Wurtembergeois, Badois lui répondirent comme un +seul homme en absorbant le contenu de leurs coupes. + +Enfin le Président termina sa harangue, en annonçant qu'il buvait à la +santé de chacun des membres de la Société. Mais, leur nombre atteignant +quatre cent soixante-treize, il fut malheureusement obligé de les +grouper dans un seul toast. + +On y répondit d'ailleurs par mille et mille _hoch!_ qui se prolongèrent +jusqu'à extinction des forces vocales. + +Ainsi s'acheva le second numéro du programme, dont le premier avait pris +fin avec les exercices épulatoires. Le troisième allait consister dans +la proclamation des lauréats. + +Chacun attendait avec une anxiété bien naturelle, car, ainsi qu'il a été +dit, le secret du Jury avait été gardé. Mais le moment était venu où on +le connaîtrait enfin. + +Le Président Miclesco se mit en devoir de lire la liste officielle des +récompenses dans les deux catégories. + +Conformément aux statuts de la Société, les prix de moindre valeur +seraient proclamés les premiers, ce qui donnerait à la lecture de cette +sorte de palmarès un intérêt Grandissant. + +A l'appel de leur nom, les lauréats des prix inférieurs dans la +catégorie du nombre se présentèrent devant l'estrade. Le Président leur +donna l'accolade, en leur remettant un diplôme et une somme d'argent +variable suivant le rang obtenu. + +Les poissons que contenaient les filets étaient de ceux que tout pêcheur +peut prendre dans les eaux du Danube: épinoches, gardons, goujons, +plies, perches, tanches, brochets, chevesnes et autres. Valaques, +Hongrois, Badois, Wurtembergeois figuraient dans la nomenclature de ces +prix inférieurs. + +Le deuxième prix fut attribué, pour soixante-dix-sept poissons capturés, +à un Allemand du nom de Weber dont le succès fut accueilli par de +chaleureux applaudissements. Ledit Weber était, en effet, fort connu de +ses confrères. Maintes et maintes fois déjà, il avait été classé dans +les rangs supérieurs lors des précédents concours, et l'on s'attendait +généralement à ce qu'il remportât le premier prix du nombre, ce jour-là. + +Non, soixante-dix-sept poissons seulement figuraient dans son filet, +soixante-dix-sept bien comptés et recomptés, alors qu'un concurrent, +sinon plus habile, du moins plus heureux, en avait rapporté +quatre-vingt-dix-neuf dans le sien. + +Le nom de ce maître pêcheur fut alors proclamé. C'était le Hongrois Ilia +Brusch. + +L'assemblée très surprise n'applaudit pas, en entendant le nom de ce +Hongrois inconnu des membres de la Ligue Danubienne, dans laquelle il +n'était entré que tout récemment. + +Le lauréat n'ayant pas cru devoir se présenter pour toucher la prime de +cent florins, le Président Miclesco passa sans plus tarder à la liste +des vainqueurs dans la catégorie du poids. Les primés furent des +Roumains, des Slaves et des Autrichiens. Lorsque le nom auquel était +attribué le second prix fut prononcé, ce nom fut applaudi comme l'avait +été celui de l'Allemand Weber. M. Ivetozar, l'un des assesseurs, +triomphait avec un chevesne de trois livres et demie, qui eût assurément +échappé à un pêcheur possédant moins d'adresse et de sang-froid. C'était +l'un des membres les plus en vue, les plus actifs, les plus dévoués de +la Société, et c'est lui qui, à cette époque, avait remporté le +plus grand nombre de récompenses. Aussi fut-il salué par d'unanimes +applaudissements. + +Il ne restait plus qu'à décerner le premier prix de cette catégorie, et +les coeurs palpitaient en attendant le nom du lauréat. + +Quel ne fut pas l'étonnement, plus que l'étonnement, quelle ne fut pas +la stupéfaction générale, lorsque le Président Miclesco, d'une voix, +dont il ne pouvait modérer le tremblement, laissa tomber ces mots: + +« Premier au poids pour un brochet de dix-sept livres, le Hongrois Ilia +Brusch! » + +Un grand silence se fit dans l'assistance. Les mains prêtes à battre +demeurèrent immobiles, les bouches prêtes à acclamer le vainqueur se +turent. Un vif sentiment de curiosité immobilisait tout le monde. + +Ilia Brusch allait-il enfin apparaître? Viendrait-il recevoir du +Président Miclesco les diplômes d'honneur et les deux cents florins qui +les accompagnaient? + +Soudain un murmure courut à travers l'assemblée. + +Un des assistants, qui, jusque-là, s'était tenu un peu à l'écart, se +dirigeait vers l'estrade. + +C'était le Hongrois Ilia Brusch. + +A en juger par son visage soigneusement rasé, que couronnait une épaisse +chevelure d'un noir d'encre, Ilia Brusch n'avait pas dépassé trente ans. +D'une stature au-dessus de la moyenne, large d'épaules, bien planté sur +ses jambes, il devait être d'une force peu commune. On pouvait être +surpris, en vérité, qu'un gaillard de cette trempe se complût aux +placides distractions de la pêche à la ligne, au point d'avoir acquis +dans cet art difficile la maîtrise dont le résultat du concours donnait +une irrécusable preuve. + +Autre particularité assez bizarre, Ilia Brusch devait, d'une manière ou +d'une autre, être affligé d'une affection de la vue. De larges lunettes +noires cachaient, en effet, ses yeux, dont il eût été impossible de +reconnaître la couleur. Or, la vue est le plus précieux des sens pour +qui se passionne aux imperceptibles mouvements de la flotte, et de bons +yeux sont nécessaires à qui veut déjouer les multiples ruses du poisson. + +Mais, que l'on fût ou que l'on ne fût pas étonné, il n'y avait qu'à +s'incliner. L'impartialité du Jury ne pouvant être suspectée, Ilia +Brusch était le vainqueur du concours, et cela dans des conditions que +personne, de mémoire de ligueur, n'avait jamais réunies. L'assemblée se +dégela donc, et des applaudissements suffisamment sonores saluèrent le +triomphateur, au moment où il recevait ses diplômes et ses primes des +mains du Président Miclesco. + +Cela fait, Ilia Brusch, au lieu de descendre de l'estrade, eut un court +colloque avec le Président, puis se retourna vers l'assemblée intriguée, +en réclamant du geste un silence qu'il obtint comme par enchantement. + +« Messieurs et chers collègues, dit Ilia Brusch, je vous demanderai la +permission de vous adresser quelques mots, ainsi que notre Président +veut bien m'y autoriser. + +On aurait entendu voler une mouche dans la salle tout à l'heure si +bruyante. A quoi tendait cette allocution non prévue au programme? + +--Je désire d'abord vous remercier, continuait Ilia Brusch, de votre +sympathie et de vos applaudissements, mais je vous prie de croire que +je ne m'enorgueillis pas plus qu'il ne convient du double succès que je +viens d'obtenir. Je n'ignore pas que ce succès, s'il eût appartenu au +plus digne, eût été remporté par quelque membre plus ancien de la Ligue +Danubienne, si riche en valeureux pêcheurs, et que je le dois, plutôt +qu'à mon mérite, à un hasard favorable. + +La modestie de ce début fut vivement appréciée de l'assistance, d'où +plusieurs _très bien!_ s'élevèrent en sourdine. + +--Ce hasard favorable, il me reste à le justifier, et j'ai conçu dans +ce but un projet que je crois de nature à intéresser cette réunion +d'illustres pêcheurs. + +«La mode, vous ne l'ignorez pas, mes chers collègues, est aux records. +Pourquoi n'imiterions-nous pas les champions d'autres sports, inférieurs +au nôtre à coup sûr, et ne tenterions-nous pas d'établir le record de la +pêche? + +Des exclamations étouffées coururent dans l'auditoire. On entendit des +_ah! ah!_, des _tiens! tiens!_, des _pourquoi pas?_, chaque sociétaire +traduisant son impression selon son tempérament particulier. + +--Quand cette idée, poursuivait cependant l'orateur, m'est venue pour la +première fois à l'esprit, je l'ai adoptée sur-le-champ, et sur-le-champ +j'ai compris dans quelles conditions elle devait être réalisée. Mon +titre d'associé de la Ligue Danubienne limitait, d'ailleurs, le +problème. Ligueur du Danube, c'est au Danube seul qu'il me fallait +demander l'heureuse issue de mon entreprise. J'ai donc formé le projet +de descendre notre glorieux fleuve, de sa source même à la mer Noire, et +de vivre, durant ce parcours de trois mille kilomètres, exclusivement du +produit de ma pêche. + +«La chance qui m'a favorisé aujourd'hui augmenterait encore, s'il était +possible, mon désir d'accomplir ce voyage, dont, j'en suis certain, vous +apprécierez l'intérêt, et c'est pourquoi, dès à présent, je vous annonce +mon départ, fixé au 10 août, c'est-à dire à jeudi prochain, en vous +donnant rendez-vous, ce jour-là, au point précis où commence le Danube. + +Il est plus facile d'imaginer que de décrire l'enthousiasme que provoqua +cette communication inattendue. Pendant cinq minutes, ce fut une tempête +de _hoch!_ et d'applaudissements frénétiques. + +Mais un tel incident ne pouvait se terminer ainsi. M. Miclesco le +comprit, et, comme toujours, il agit en véritable président. Un peu +lourdement peut-être, il se leva une fois de plus entre ses deux +assesseurs. + +--A notre collègue Ilia Brusch! dit-il d'une voix émue, en brandissant +une coupe de champagne. + +--A notre collègue Ilia Brusch!» répondit l'assemblée avec un bruit de +tonnerre, auquel succéda immédiatement un profond silence, les humains +n'étant pas conformés, par suite d'une regrettable lacune, de manière à +pouvoir crier et boire en même temps. + +Toutefois, le silence fut de courte durée Le vin pétillant eut tôt fait +de rendre aux gosiers lassés une vigueur nouvelle, ce qui leur permit de +porter encore d'innombrables santés, jusqu'au moment où fut clôturé, au +milieu de l'allégresse générale, le fameux concours de pêche ouvert ce +jour-là, samedi 5 août 1876, par la Ligue Danubienne, dans la charmante +petite ville de Sigmaringen. + + + +II + +AUX SOURCES DU DANUBE + + +En annonçant à ses collègues réunis au _Rendez-vous des Pêcheurs_ son +projet de descendre le Danube, la ligne à la main, Ilia Brusch avait-il +ambitionné la gloire? Si tel était son but, il pouvait se vanter de +l'avoir Atteint. + +La presse s'était emparée de l'incident, et tous les journaux de la +région danubienne, sans exception, avaient consacré au concours de +Sigmaringen une _copie_ plus ou moins abondante, mais toujours capable +de chatouiller agréablement l'amour-propre du vainqueur, dont le nom +était en passe de devenir tout à fait populaire. + +Dès le lendemain, dans son numéro du 6 août, la _Neue Freie Press_, de +Vienne, notamment, avait inséré ce qui suit: + +Le dernier concours de pêche de la Ligue Danubienne s'est terminé hier +à Sigmaringen sur un véritable coup de théâtre, dont un Hongrois du +nom d'Ilia Brusch, hier inconnu, aujourd'hui presque célèbre, a été le +héros. + +»Qu'a donc fait Ilia Brusch, demandez-vous, pour mériter une gloire +aussi soudaine? + +»En premier lieu, cet habile homme a réussi à s'adjuger les deux +premiers prix du poids et du nombre, en distançant de loin tous ses +concurrents, ce qui, paraît-il, ne s'était jamais vu depuis qu'il existe +des concours de ce genre. Ce n'est déjà pas mal. Mais il y a mieux. + +»Quand on a récolté une pareille moisson de lauriers, quand on a +remporté une aussi éclatante victoire, il semblerait qu'on soit en droit +de goûter un repos mérité. Or, tel n'est pas l'avis de ce Hongrois +étonnant, qui se prépare à nous étonner plus encore. + +»Si nous sommes bien informés--et l'on connaît la sûreté de nos +informations--Ilia Brusch aurait annoncé à ses collègues qu'il se +proposait de descendre, la ligne à la main, tout le Danube, depuis sa +source, dans le duché de Bade, jusqu'à son embouchure, dans la mer +Noire, soit un parcours de trois mille kilomètres environ. + +»Nous tiendrons nos lecteurs au courant des péripéties de cette +originale entreprise. + +»C'est jeudi prochain, 10 août, qu'Ilia Brusch doit se mettre en route. +Souhaitons-lui bon voyage, mais souhaitons aussi que le terrible pêcheur +n'extermine pas, jusqu'au dernier représentant, la gent aquatique qui +peuple les eaux du grand fleuve international!» + +Ainsi s'exprimait la _Neue Freie Press_ de Vienne. Le _Pester Lloyd_ de +Budapest ne se montrait pas moins chaleureux, non plus que le _Srbské +Noviné_ de Belgrade et le _Românul_ de Bucarest, dans lesquels la note +se haussait aux dimensions d'un véritable article. + +Cette littérature était bien faite pour attirer l'attention sur Ilia +Brusch, et, s'il est vrai que la presse soit le reflet de l'opinion +publique, celui-ci pouvait s'attendre à exciter un intérêt grandissant à +mesure que se poursuivrait son voyage. + +Dans les principales villes du parcours ne trouverait-il pas, +d'ailleurs, des membres de la Ligue Danubienne, qui considéreraient +comme un devoir de contribuer à la gloire de leur collègue? Nul doute +qu'il ne reçût d'eux assistance et secours, en cas de besoin. + +Dès à présent, les commentaires de la presse obtenaient un franc +succès parmi les pêcheurs à la ligne. Aux yeux de ces professionnels, +l'entreprise d'Ilia Brusch acquérait une énorme importance, et nombre de +ligueurs, attirés à Sigmaringen par le concours qui venait de finir, +s'y étaient attardés, afin d'assister au départ du champion de la Ligue +Danubienne. + +Quelqu'un qui n'avait pas à se plaindre de la prolongation de leur +séjour, c'était, à coup sûr, le patron du _Rendez-vous des Pêcheurs_. +Dans l'après-midi du 8 août, avant-veille du jour fixé par le +lauréat pour le début de son original voyage, plus de trente buveurs +continuaient à mener joyeuse vie dans la grande salle du cabaret, dont +la caisse, étant données les facultés absorbantes de cette clientèle de +choix, connaissait des recettes inespérées. + +Pourtant, malgré la proximité de l'événement qui avait retenu ces +curieux dans la capitale du Hohenzollern, ce n'est pas du héros du +jour que l'on s'entretenait, le soir du 8 août, au _Rendez-vous des +Pêcheurs_. Un autre événement, plus important encore pour ces riverains +du grand fleuve, servait de thème à la conversation générale et mettait +tout ce monde en rumeur. + +Cette émotion n'avait rien d'exagéré, et des faits du caractère le plus +sérieux la justifiaient amplement. + +Depuis plusieurs mois, en effet, les rives du Danube étaient désolées +par un perpétuel brigandage. On ne comptait plus les fermes dévalisées, +les châteaux pillés, les villas cambriolées, les meurtres même, +plusieurs personnes ayant payé de leur vie la résistance qu'elles +tentaient d'opposer à d'insaisissables malfaiteurs. + +De toute évidence, une telle série de crimes n'avait pu être accomplie +par quelques individus isolés. On avait certainement affaire à une +bande bien organisée, et sans doute fort nombreuse, à en juger par ses +exploits. + +Circonstance singulière, cette bande n'opérait que dans le voisinage +immédiat du Danube. Au delà de deux kilomètres de part et d'autre du +fleuve, jamais un seul crime n'avait pu lui être légitimement attribué. +Toutefois, le théâtre de ses opérations ne paraissait ainsi limité que +dans le sens de la largeur, et les rives autrichiennes, hongroises, +serbes ou roumaines étaient pareillement mises à sac par ces bandits, +qu'on ne parvenait nulle part à prendre sur le fait. + +Leur coup accompli, ils disparaissaient jusqu'au prochain crime, commis +parfois à des centaines de kilomètres du précédent. Dans l'intervalle, +on ne trouvait d'eux aucune trace. Ils semblaient s'être volatilisés, +ainsi que les objets matériels, parfois très encombrants, qui +représentaient leur butin. + +Les gouvernements intéressés avaient fini par s'émouvoir de ces échecs +successifs, vraisemblablement imputables au défaut de cohésion des +forces répressives. Une conversation diplomatique s'était engagée à ce +sujet, et, ainsi que la presse en donnait la nouvelle ce matin même du +8 août, les négociations venaient d'aboutir à la création d'une police +internationale répartie sur tout le cours du Danube sous l'autorité +d'un chef unique. La désignation de ce chef avait été particulièrement +laborieuse, mais finalement on s'était mis d'accord sur le nom de Karl +Dragoch, détective hongrois bien connu dans la région. + +Karl Dragoch était, en effet, un policier, remarquable, et la difficile +mission qui lui était confiée n'aurait pu l'être à un plus digne. Agé +de quarante-cinq ans, c'était un homme de complexion moyenne, plutôt +maigre, et doué de plus de force morale que de force physique. Il +avait assez de vigueur, cependant, pour supporter les fatigues +professionnelles de son état, comme il avait assez de bravoure pour en +affronter les dangers. Légalement, il demeurait à Budapest, mais le plus +souvent il était en campagne, occupé à quelque enquête délicate. Sa +connaissance parfaite de tous les idiomes du Sud-Est de l'Europe, de +l'allemand et du roumain, du serbe, du bulgare et du turc, sans parler +du hongrois, sa langue maternelle, lui permettait de n'être jamais +embarrassé, et, en sa qualité de célibataire, il n'avait pas à +craindre que des soucis de famille vinssent entraver la liberté de ses +mouvements. + +Sa nomination avait, comme on dit, une bonne presse. Quant au public, +il l'approuvait à l'unanimité. Dans la grande salle du _Rendez-vous +des Pêcheurs_, la nouvelle en était accueillie d'une manière tout +particulièrement flatteuse. + +«On ne pouvait mieux choisir, affirmait, au moment où s'allumaient les +lampes du cabaret, M. Ivetozar, titulaire du second prix du poids, lors +du concours qui venait de finir. Je connais Dragoch. C'est un homme. + +--Et un habile homme, renchérit le Président Miclesco. + +--Souhaitons, s'écria un Croate, du nom peu facile à prononcer de Svrb, +propriétaire d'une teinturerie dans un des faubourgs de Vienne, qu'il +réussisse à assainir les rives du fleuve. La vie n'y était plus +tolérable, en vérité! + +--Karl Dragoch a affaire à forte partie, dit l'Allemand Weber, en +hochant la tête. Il faudra le voir à l'oeuvre. + +--A l'oeuvre!... s'écria M. Ivetozar. Il y est déjà, n'en doutez pas. + +--Certes! approuva M. Miclesco. Karl Dragoch n'est pas d'un caractère +à perdre son temps. Si sa nomination remonte à quatre jours, comme le +disent les journaux, il y en a au moins trois qu'il est en campagne. + +--Par quel bout va-t-il commencer? demanda M. Piscéa, un Roumain au nom +prédestiné pour un pêcheur à la ligne. Je serais bien embarrassé, je +l'avoue, si j'étais à sa place. + +--C'est précisément pour ça qu'on ne vous y a pas mis, mon cher, +répliqua plaisamment un Serbe. Soyez sûr que Dragoch n'est pas +embarrassé, lui. Quant à vous dire son plan, c'est autre chose. +Peut-être s'est-il dirigé sur Belgrade, peut-être est-il resté à +Budapest... A moins qu'il n'ait préféré venir précisément ici, à +Sigmaringen, et qu'il ne soit en ce moment parmi nous au _Rendez-vous +des Pêcheurs!_ + +Cette supposition obtint un grand succès d'hilarité. + +--Parmi nous!... se récria M. Weber. Vous nous la baillez belle, Michael +Michaelovitch. Que viendrait-il faire ici, où, de mémoire d'homme, on +n'a jamais eu à déplorer le moindre crime? + +--Eh! riposta Michael Michaelovitch, ne serait-ce que pour assister +après-demain au départ d'Ilia Brusch. Ça l'intéresse peut-être, cet +homme.... A moins, toutefois, qu'Ilia Brusch et Karl Dragoch ne fassent +qu'un. + +--Comment, ne fassent qu'un! S'écria-t-on de toutes parts. +Qu'entendez-vous par là? + +--Parbleu! ce serait très fort. Sous la peau du lauréat, personne ne +soupçonnerait le policier, qui pourrait ainsi inspecter le Danube en +parfaite liberté. + +Cette fantaisiste boutade fit ouvrir de grands yeux aux autres buveurs. +Ce Michael Michaelovitch!... Il n'y avait que lui pour avoir des idées +pareilles! + +Mais Michael Michaelovitch ne tenait pas autrement à celle qu'il venait +de risquer. + +--A moins ... commença-t-il, en employant une tournure qui lui était +décidément familière. + +--A moins? + +--A moins que Karl Dragoch n'ait un autre motif de venir ici, +poursuivit-il, passant sans transition à une autre hypothèse non moins +fantaisiste. + +--Quel motif? + +--Supposez, par exemple, que ce projet de descendre le Danube la ligne à +la main lui paraisse louche. + +--Louche!... Pourquoi louche? + +--Dame! ce ne serait pas bête, non plus, pour un filou, de se cacher +dans la peau d'un pêcheur, et surtout d'un pêcheur aussi notoire. Une +telle célébrité vaut tous les incognitos du monde. On pourrait faire +les cent coups à son aise, à la condition de pêcher dans l'intervalle, +histoire de donner le change. + +--Oui, mais il faudrait savoir pêcher, objecta doctoralement le +Président Miclesco, et c'est là un privilège réservé aux honnêtes gens. + +Cette observation morale, peut-être un peu hasardeuse, fut +frénétiquement applaudie par tous ces passionnés pêcheurs. Michael +Michaelovitch profita avec un tact remarquable de l'enthousiasme +général. + +--A la santé du Président! s'écria-t-il en levant son verre. + +--A la santé du Président! répétèrent tous les buveurs, en vidant les +leurs comme un seul homme. + +--A la santé du Président! répéta un consommateur solitairement attablé, +qui, depuis quelques instants, semblait prendre un vif intérêt aux +répliques échangées autour de lui. + +M. Miclesco fut sensible à l'aimable procédé de cet inconnu, et, pour +l'en remercier, il esquissa à son adresse un geste de toast. Le buveur +solitaire, estimant sans doute la glace suffisamment rompue par ce geste +courtois, se considéra comme autorisé à faire part de ses impressions à +l'honorable assistance. + +--Bien répondu, ma foi! dit-il. Oui, certes, la pêche est un plaisir +d'honnêtes gens. + +--Aurions-nous l'avantage de parler à un confrère? demanda M. Miclesco, +en s'approchant de l'inconnu. + +--Oh! répondit modestement celui-ci, un amateur tout au plus, qui se +passionne pour les beaux coups, mais n'a pas l'outrecuidance de chercher +à les imiter. + +--Tant pis, monsieur...? + +--Jaeger. + +--Tant pis, monsieur Jaeger, car je dois en conclure que nous n'aurons +jamais l'honneur de vous compter au nombre des membres de la Ligue +Danubienne. + +--Qui sait? répondit M. Jaeger. Je me déciderai peut-être un jour à +mettre moi aussi la main à la pâte ... à la ligne, je veux dire, et, ce +jour-là, je serai certainement des vôtres, si je réunis toutefois les +conditions requises pour l'admission. + +--N'en doutez pas, affirma avec précipitation M. Miclesco excité par +l'espoir de recruter un nouvel adhérent. Ces conditions fort simples +ne sont qu'au nombre de quatre. La première est de payer une modeste +cotisation annuelle. C'est la principale. + +--Bien entendu, approuva M. Jaeger en riant. + +--La seconde, c'est d'aimer la pêche. La troisième, c'est d'être un +agréable compagnon, et je considère que cette troisième condition est +d'ores et déjà réalisée. + +--Trop aimable! remercia M. Jaeger. + +--Quant à la quatrième, elle consiste uniquement dans l'inscription du +nom et de l'adresse sur les listes de la Société. Or, ayant déjà votre +nom, quand j'aurai votre adresse.... + +--43, Leipzigerstrasse, à Vienne. + +--Vous ferez un ligueur complet au prix de vingt couronnes par an. + +Les deux interlocuteurs se mirent à rire de bon coeur. + +--Pas d'autres formalités? demanda M. Jaeger. + +--Pas d'autres. + +--Pas de pièces d'identité à fournir? + +--Voyons, monsieur Jaeger, objecta M. Miclesco, pour pêcher à la +ligne!... + +--C'est juste, reconnut M. Jaeger. D'ailleurs, cela n'a guère +d'importance. Tout le monde doit se connaître à la Ligue Danubienne. + +--C'est exactement le contraire, rectifia M. Miclesco. Songez donc! +certains de nos camarades habitent ici, à Sigmaringen, et d'autres sur +le rivage de la mer Noire. Cela ne facilite pas les relations de bon +voisinage. + +--En effet! + +--Ainsi, par exemple, notre étonnant lauréat du dernier concours... + +--Ilia Brusch? + +--Lui-même. Eh bien! personne ne le connaît. + +--Pas possible! + +--C'est ainsi, affirma M. Miclesco. Il n'y a pas plus de quinze jours, +il est vrai, qu'il fait partie de la Ligue. Pour tout le monde, Ilia +Brusch a été une surprise, que dis-je! une véritable révélation. + +--Ce qu'on appelle un _outsider_, en style de course. + +--Précisément. + +--De quel pays est-il, cet outsider? + +--C'est un Hongrois. + +--Comme vous alors. Car vous êtes Hongrois, je crois, monsieur le +Président? + +--Pur sang, monsieur Jaeger, Hongrois de Budapest. + +--Tandis qu'Ilia Brusch? + +--Est de Szalka. + +--Où prenez-vous Szalka? + +--C'est une bourgade, une petite ville, si vous voulez, sur la rive +droite de l'Ipoly, rivière qui se jette dans le Danube à quelques lieues +au-dessus de Budapest. + +--Avec celui-là, du moins, monsieur Miclesco, vous pourrez par +conséquent voisiner, fit observer M. Jaeger en riant. + +--Pas avant deux ou trois mois, en tous cas, répondit sur le même ton le +Président de la Ligue Danubienne. Il lui faudra bien ce temps pour son +voyage... + +--A moins qu'il ne le fasse pas! insinua le Serbe facétieux, en se +mêlant sans façon à la conversation. + +D'autres pêcheurs se rapprochèrent. M. Jaeger et M. Miclesco devinrent +le centre d'un petit groupe. + +--Qu'entendez-vous par là? interrogea M. Miclesco. Vous avez une +brillante imagination, Michael Michaelovitch. + +--Simple plaisanterie, mon cher Président, répondit l'interrupteur. +Cependant, si Ilia Brusch ne peut être, selon vous, ni un policier ni un +malfaiteur, pourquoi n'aurait-il pas voulu se payer, comme on dit, notre +tête, et pourquoi ne serait-il pas tout simplement un farceur? + +M. Miclesco prit la chose sur le mode grave. + +--Votre esprit est malveillant, Michael Michaelovitch, répliqua-t-il. +Cela vous jouera un mauvais tour un jour ou l'autre. Ilia Brusch m'a +fait l'effet d'un brave homme et d'un homme sérieux. D'ailleurs, il est +membre de la Ligue Danubienne. C'est tout dire. + +--Bravo! cria-t-on de tous côtés. + +Michael Michaelovitch, sans paraître autrement confus de la leçon, +saisit avec une admirable présence d'esprit cette nouvelle occasion de +porter un toast. + +--Dans ce cas, dit-il, en saisissant son moss, à la santé d'Ilia Brusch! + +--A la santé d'Ilia Brusch!» répondit en choeur l'assistance, sans +excepter M. Jæger, qui vida consciencieusement son verre Jusqu'à la +dernière goutte. + +Cette boutade de Michael Michaelovitch n'était cependant pas aussi +dénuée de bon sens que les précédentes. Après avoir annoncé son projet +à grand fracas, Ilia Brusch n'avait plus reparu. Nul n'en avait plus +entendu parler. N'était-il pas singulier qu'il se fût ainsi tenu à +l'écart, et ne pouvait-on légitimement supposer qu'il avait voulu en +faire accroire à ses trop crédules collègues? Pour que l'on fût fixé à +cet égard, l'attente, en tous cas, ne serait plus de longue durée. Dans +trente-six heures, on saurait à quoi s'en tenir. + +Ceux qui s'intéressaient à ce projet n'avaient qu'à se transporter +à quelques lieues en amont de Sigmaringen. Ils y rencontreraient +assurément Ilia Brusch, si celui-ci était un homme aussi sérieux que le +Président Miclesco l'affirmait de confiance. + +Toutefois, une difficulté pouvait se présenter. La situation de la +source du grand fleuve était-elle déterminée avec précision? Les +cartes l'indiquaient-elles avec exactitude? N'existait-il pas quelque +incertitude sur ce point, et, quand on essaierait de rejoindre Ilia +Brusch à tel endroit, ne serait-il pas à tel autre? + +Certes, il n'est pas douteux que le Danube, l'Ister des Anciens, prenne +naissance dans le grand-duché de Bade. Les géographes affirment même que +c'est par six degrés dix minutes de longitude orientale et quarante-sept +degrés quarante-huit minutes de latitude septentrionale. Mais enfin +cette détermination, en admettant qu'elle soit juste, n'est poussée que +jusqu'à la minute d'arc et non jusqu'à la seconde, ce qui peut donner +lieu à une variation d'une certaine importance. Or, il s'agissait de +jeter la ligne à l'endroit même où la première goutte d'eau danubienne +commence à dévaler vers la mer Noire. + +D'après une légende qui eut longtemps la valeur d'une donnée +géographique, le Danube naîtrait au milieu d'un jardin, celui des +princes de Furstenberg. Il aurait pour berceau un bassin en marbre, dans +lequel nombre de touristes viennent remplir leur gobelet. Serait-ce donc +au bord de cette vasque intarissable qu'il conviendrait d'attendre Ilia +Brusch le matin du 10 août? + +Non, là n'est point la véritable, l'authentique source du grand fleuve. +On sait maintenant qu'il est formé par la réunion de deux ruisseaux, la +Breg et la Brigach, lesquels se déversent d'une altitude de huit cent +soixante-quinze mètres, à travers la forêt du Schwarzwald. Leurs eaux se +mélangent à Donaueschingen, quelques lieues en amont de Sigmaringen, +et se confondent alors sous l'appellation unique de Donau, d'où les +Français ont fait Danube. + +Si l'un de ces ruisseaux méritait plus que l'autre d'être considéré +comme le fleuve lui-même, ce serait la Breg, dont la longueur l'emporte +de trente-sept kilomètres, et qui naît dans le Brisgau. + +Mais, sans doute, les curieux plus avisés s'étaient dit que le point de +départ d'Ilia Brusch--s'il partait toutefois--serait Donaueschingen, +car c'est là qu'ils se rendirent, la plupart appartenant à la Ligue +Danubienne, en compagnie du Président Miclesco. + +Dès le matin du 10 août, ils se mirent en faction sur la rive de la +Breg, au confluent des deux ruisseaux. Mais les heures s'écoulèrent, +sans que la présence de l'homme du jour eût été signalée. + +«Il ne viendra pas, disait l'un. + +--Ce n'est qu'un mystificateur, disait l'autre. + +--Et nous ressemblons singulièrement à de bons niais! ajoutait Michael +Michaelovitch, qui n'avait pas le triomphe modeste. + +Seul, le Président Miclesco persistait à prendre la défense d'Ilia +Brusch. + +--Non, affirmait-il, je n'admettrai jamais qu'un membre de la Ligue +Danubienne ait pu avoir la pensée de mystifier ses collègues!... Ilia +Brusch aura été retardé. Patientons. Nous allons bientôt le voir +arriver.» + +M. Miclesco avait raison de se montrer aussi confiant. Un peu avant neuf +heures, un cri s'échappa du groupe qui se tenait au confluent de la Breg +et de la Brigach. + +«Le voilà!... le voilà!» + +A deux cents pas, au tournant d'une pointe, apparaissait un canot +conduit à la godille, le long de la berge, en dehors du courant. Seul, +debout à l'arrière, un homme le dirigeait. + +Cet homme était bien celui qui avait figuré quelques jours avant au +concours de la Ligue Danubienne, le gagnant des deux premiers prix, le +Hongrois Ilia Brusch. + +Lorsque le canot eut atteint le confluent, il s'arrêta, et un grappin le +fixa à la berge. Ilia Brusch débarqua, et tous les curieux se réunirent +autour de lui. Sans doute, il ne s'attendait pas à trouver si nombreuse +assistance, car il en parut quelque peu gêné. + +Le Président Miclesco vint le rejoindre, et lui tendit une main qu'Ilia +Brusch serra avec déférence, après avoir retiré sa casquette de loutre. + +«Ilia Brusch, dit M. Miclesco avec une dignité vraiment présidentielle, +je suis heureux de revoir le grand lauréat de notre dernier concours. + +Le grand lauréat s'inclina par manière de remerciement. Le Président +reprit: + +--De ce que nous vous rencontrons aux sources de notre fleuve +international, nous en concluons que vous mettez à exécution votre +projet de le descendre, en pêchant à la ligne, jusqu'à son embouchure. + +--En effet, monsieur le Président, répondit Ilia Brusch. + +--Et c'est aujourd'hui même que vous commencez votre descente? + +--Aujourd'hui même, monsieur le Président. + +--Comment comptez-vous effectuer le parcours? + +--En m'abandonnant au courant. + +--Dans ce canot? + +--Dans ce canot. + +--Sans jamais relâcher? + +--Si, la nuit. + +--Vous n'ignorez pas qu'il s'agit de trois mille kilomètres? + +--A dix lieues par jour, ce sera fait en deux mois environ. + +--Alors bon voyage, Ilia Brusch! + +--En vous remerciant, monsieur le Président!» + +Ilia Brusch salua une dernière fois, et remonta dans son embarcation, +tandis que les curieux se pressaient pour le voir partir. + +Il prit sa ligne, l'amorça, la déposa sur l'un des bancs, ramena le +grappin à bord, repoussa le canot d'un vigoureux coup de gaffe, puis, +s'asseyant à l'arrière, il lança la ligne. + +Un instant après, il la retirait. Un barbeau frétillait à l'hameçon. +Cela parut d'un heureux présage, et, comme il tournait la pointe, toute +l'assistance acclama par de frénétiques _hoch!_ le lauréat de la Ligue +Danubienne. + + + +III + +LE PASSAGER D'ILIA BRUSCH + + +Elle était donc commencée, cette descente du grand fleuve, qui allait +promener Ilia Brusch à travers un duché: celui de Bade; deux royaumes: +le Wurtemberg et la Bavière; deux empires: l'Autriche-Hongrie et +la Turquie; trois principautés: le Hohenzollern, la Serbie et la +Roumanie[1]. L'original pêcheur n'avait à redouter aucune fatigue +pendant ce long parcours de plus de sept cents lieues. Le courant du +Danube se chargerait de le transporter jusqu'à l'embouchure, à raison +d'un peu plus d'une lieue à l'heure, soit, en moyenne, une cinquantaine +de kilomètres par jour. En deux mois, il serait ainsi au terme de son +voyage, à condition qu'aucun incident ne l'arrêtât en route. Mais +pourquoi aurait-il éprouvé des retards? + +[Note 1: Ces deux principautés ont été érigées depuis en royaumes, la +Roumanie en 1881 et la Serbie en 1882.] + +Le canot d'Ilia Brusch mesurait une douzaine de pieds. C'était une sorte +de barge à fond plat, large de quatre pieds en son milieu. A l'avant, +s'arrondissait un rouf, un tôt, si l'on veut, sous lequel deux hommes +auraient pu s'abriter. A l'intérieur de ce rouf, deux coffres latéraux, +placés en abord, contenaient la garde-robe très réduite du propriétaire, +et pouvaient, une fois refermés, se transformer en couchettes. A +l'arrière un autre coffre formait banc, et servait à loger divers +ustensiles de cuisine. + +Inutile d'ajouter que la barge était pourvue de tous les engins qui +constituent le matériel du véritable pêcheur. Ilia Brusch n'aurait +pu s'en passer, puisque, d'après le projet communiqué par lui à ses +collègues le jour du concours, il devait, pendant ce voyage, vivre +exclusivement du produit de sa pêche, soit qu'il le consommât en nature, +soit qu'il l'échangeât contre espèces sonnantes et trébuchantes, qui lui +permettraient de composer des menus plus variés sans donner d'entorse à +son programme. + +Dans ce but, Ilia Brusch irait, le soir venu, vendre le poisson capturé +pendant le jour, et ce poisson aurait des amateurs sur l'une et l'autre +rive, après le bruit fait autour du nom du pêcheur. + +Ainsi s'écoula la première journée. Toutefois, un observateur, qui +aurait pu ne pas quitter des yeux Ilia Brusch, aurait été à bon droit +surpris du peu d'ardeur que le lauréat de la Ligue Danubienne semblait +mettre à la pêche, seule raison d'être, pourtant, de son excentrique +entreprise. Se croyait-il à l'abri des regards, il s'empressait de +lâcher la ligne pour l'aviron, et godillait de toutes ses forces, +comme s'il eût voulu activer la marche du bateau. Quelques curieux +apparaissaient-ils, au contraire, sur l'une des berges, ou croisait-il +un batelier, il saisissait aussitôt son arme professionnelle, et, son +habileté aidant, ne tardait pas à tirer hors de l'eau quelque beau +poisson, qui lui valait les applaudissements des spectateurs. Mais, les +curieux cachés par un mouvement de la rive, le batelier disparu à un +tournant, il reprenait l'aviron, et imprimait à sa lourde barge une +vitesse qui s'ajoutait à celle de l'eau. + +Ilia Brusch avait-il donc quelque motif de chercher à abréger un voyage +que personne, cependant, ne l'avait forcé à entreprendre? Quoi qu'il en +soit à cet égard, il avançait assez vite. Entraîné par un courant plus +rapide à l'origine du fleuve qu'il ne le sera plus tard, godillant +chaque fois qu'il estimait l'occasion favorable, il dérivait à raison de +huit kilomètres à l'heure, sinon davantage. + +Après avoir passé devant quelques localités sans importance, il laissa +derrière lui Tuttlingen, centre plus considérable, sans s'y arrêter, +bien que quelques-uns de ses admirateurs lui fissent, de la berge, signe +d'accoster. Ilia Brusch, déclinant du geste l'invitation, se refusa à +interrompre sa dérive. + +Vers quatre heures de l'après-midi, il arrivait à la hauteur de la +petite ville de Fridingen, à quarante-huit kilomètres de son point de +départ. Volontiers il aurait brûlé--si toutefois cette expression est +de mise quand on suit un chemin liquide--Fridingen comme les stations +précédentes, mais l'enthousiasme public ne le lui permit pas. Dès qu'il +apparut, plusieurs barques, d'où s'élevaient d'innombrables _hoch!_, se +détachèrent de la rive et cernèrent le glorieux lauréat. + +Celui-ci se rendit de bonne grâce. D'ailleurs n'avait-il pas à chercher +preneur pour le poisson capturé au cours de sa pêche intermittente? +Barbeaux, brèmes, gardons, épinoches frétillaient encore dans son filet, +sans compter plusieurs de ces mulets qui sont plus particulièrement +désignés sous le nom de hottus. Evidemment il ne pouvait consommer tout +cela à lui seul. Du reste, il n'en était pas question. Les amateurs +étaient nombreux. Aussitôt que la barge fut arrêtée, une cinquantaine de +Badois se pressèrent autour de lui, l'appelant, l'entourant, lui rendant +les honneurs dus au lauréat de la Ligue Danubienne. + +«Eh! par ici, Brusch! + +--Un verre de bonne bière, Brusch? + +--Nous achetons votre poisson, Brusch! + +--Vingt kreutzers, celui-ci! + +--Un florin, celui-là!» + + +Le lauréat ne savait à qui répondre, et sa pêche eut vite fait de lui +rapporter quelques jolies pièces sonnantes. Avec la prime déjà touchée +au concours cela finirait par former une belle somme, si l'enthousiasme +se propageait également des sources du grand fleuve à son embouchure. + +Et pourquoi eût-il pris fin? Pourquoi cesserait-on de se disputer les +poissons d'Ilia Brusch? N'était-ce pas un honneur de posséder une pièce +sortie de ses mains? Certes, il n'aurait même pas la peine d'aller à +domicile débiter sa marchandise que le public se disputerait sur place. +Cette vente était décidément une idée géniale. + +Ce soir-là, outre qu'il vendit aisément son poisson, les invitations ne +lui manquèrent pas. Ilia Brusch, qui semblait désireux de quitter son +embarcation le moins possible, les repoussa toutes, comme il refusa +avec énergie les bons verres de vin et les bons moss de bière, qu'on le +priait de tous côtés de venir boire dans les cabarets de la rive. Ses +admirateurs durent y renoncer et se séparer de leur héros, après avoir +pris rendez-vous pour le lendemain au moment du départ. + +Mais, le lendemain, ils ne trouvèrent plus la barge. Ilia Brusch +était parti avant l'aube, et, profitant de la solitude de cette heure +matinale, il godillait avec ardeur en se maintenant au milieu du fleuve, +à égale distance de ses rives assez escarpées. Aidé par le courant +rapide, il passa vers cinq heures du matin à Sigmaringen, à quelques +mètres du _Rendez-vous des Pêcheurs_. Sans doute, un peu plus tard, l'un +ou l'autre des membres de la Ligue Danubienne viendrait s'accouder au +balcon du cabaret, afin de guetter l'arrivée de son glorieux collègue. +Il la guetterait vainement. Le pêcheur alors serait loin, s'il +continuait à aller de ce train. + +A quelques kilomètres de Sigmaringen, Ilia Brusch laissa derrière lui +le premier affluent du Danube, un simple ruisseau, le Louchat, qui s'y +jette sur la rive gauche. + +Profitant de l'éloignement relatif séparant les centres habités dans +cette partie de son parcours, Ilia Brusch activa, durant toute cette +journée, la marche de son embarcation, en ne pêchant que le minimum +indispensable. A la nuit, n'ayant capturé que tout juste le poisson +nécessaire à sa consommation personnelle, il s'arrêta en pleine +campagne, un peu en amont de la petite ville de Mundelkingen dont les +habitants ne le croyaient certainement pas si proche. + +A cette deuxième journée de navigation succéda la troisième, qui fut +presque identique. Ilia Brusch dériva rapidement devant Mundelkingen +avant le lever du soleil, et il était encore de bonne heure qu'il avait +déjà dépassé le gros bourg d'Ehingen. A quatre heures, il coupait +l'Iller, important affluent de droite, et cinq heures n'avaient pas +sonné, qu'il était amarré à un anneau de fer scellé dans le quai d'Ulm, +première ville du royaume de Wurtemberg, après Stuttgart, sa capitale. + +L'arrivée du célèbre lauréat n'avait pas été signalée. On ne l'attendait +que le lendemain vers les dernières heures du soir. Il n'y eut donc pas +l'empressement habituel. Très satisfait de son incognito, Ilia Brusch +résolut d'employer la fin du jour à une visite sommaire de la ville. + +Toutefois, dire que le quai était désert ne serait pas scrupuleusement +exact. Il avait au moins un promeneur, et même tout portait à croire +que ce promeneur attendait Ilia Brusch, puisque, depuis le moment où la +barge était apparue, il l'avait suivie, en marchant le long de la rive. +Selon toute probabilité, le lauréat de la Ligue Danubienne n'éviterait +donc pas l'ovation habituelle. + +Cependant, depuis que la barge était amarrée à quai, le promeneur +solitaire ne s'en était pas rapproché. Il restait à quelque distance, +paraissant observer, comme soucieux de n'être pas vu lui-même. C'était +un homme de taille moyenne, sec, l'oeil vif, bien qu'il eût certainement +dépassé la quarantaine, le corps serré dans un vêtement à la mode +hongroise. Il tenait à la main une valise de cuir. + +Ilia Brusch, sans lui prêter aucune attention, amarra solidement son +bateau, ferma la porte du tôt, s'assura que le couvercle des coffres +était bien cadenassé, puis sauta à terre, et gagna la première rue +remontant vers la ville. + +L'homme aussitôt de lui emboîter le pas, après avoir rapidement déposé +dans la barge la valise de cuir qu'il tenait à la main. + +Traversée par le Danube, Ulm est wurtembergeoise sur la rive gauche, et +bavaroise sur la rive droite, mais, sur les deux rives, c'est une ville +bien allemande. + +Ilia Brusch allait le long des vieilles rues bordées de vieilles +boutiques à guichets, boutiques dans lesquelles la pratique n'entre +guère et où les marchés se concluent à travers la devanture vitrée. +Quand le vent siffle, quel tapage de ferrailles sonores, alors que se +balancent, au bout de leurs bras, les pesantes enseignes découpées en +ours, en cerfs, en croix et en couronnes! + +Ilia Brusch, après avoir gagné l'ancienne enceinte, parcourut le +quartier, où bouchers, tripiers et tanneurs ont leurs séchoirs, puis, +tout en flânant à l'aventure, il arriva devant la cathédrale, l'une des +plus hardies de l'Allemagne. Son munster avait l'ambition de s'élever +plus haut que celui de Strasbourg. Cette ambition a été déçue, +comme tant d'autres plus humaines, et l'extrême pointe de la flèche +wurtembergeoise s'arrête à la hauteur de trois cent trente-sept pieds. + +Ilia Brusch n'appartenant pas à la famille des grimpeurs, l'idée ne lui +vint pas de monter au munster, d'où son regard aurait embrassé toute +la ville et la campagne environnante. S'il l'eût fait, il aurait été +certainement suivi par cet inconnu, qui ne le quittait pas, sans qu'il +s'aperçût de cette étrange poursuite. Du moins en fut-il accompagné, +lorsque, entré dans la cathédrale, il en admira le tabernacle, qu'un +voyageur français, M. Duruy, a pu comparer à un bastion avec logettes +et mâchicoulis, et les stalles du choeur, qu'un artiste du XVe siècle a +peuplées de personnages célèbres de l'époque. + +L'un suivant l'autre, ils passèrent devant l'hôtel de ville, vénérable +édifice du XIIe siècle, puis redescendirent vers le fleuve. + +Avant d'arriver au quai, Ilia Brusch fit une halte de quelques instants, +pour regarder une compagnie d'échassiers juchés sur leurs longues +échasses, exercice très goûté à Ulm, bien qu'il ne soit pas imposé aux +habitants, comme il l'est encore, dans l'antique cité universitaire de +Tubingue, par un sol humide et raviné impropre à la marche des simples +piétons. + +Afin de mieux jouir de ce spectacle, dont les acteurs étaient une troupe +de jeunes gens, de jeunes filles, de garçons et de fillettes, tous en +joie, Ilia Brusch avait pris place dans un café. L'inconnu ne manqua pas +de venir s'asseoir à une table voisine de la sienne, et tous deux se +firent servir un pot de la bière fameuse du pays. + +Dix minutes après, ils se remettaient en route, mais dans un ordre +inverse à celui du départ. L'inconnu, maintenant, marchait le premier au +pas accéléré, et quand Ilia Brusch, qui le suivait à son tour sans +s'en douter, atteignit sa barge, il l'y trouva installé et paraissant +attendre depuis longtemps. Il faisait encore grand jour. Ilia Brusch +aperçut de loin cet intrus, confortablement assis sur le coffre +d'arrière, une valise de cuir jaune à ses pieds. Très surpris, il hâta +le pas. + +«Pardon, Monsieur, dit-il, en sautant dans son embarcation, vous faites +erreur, je pense? + +--Nullement, répondit l'inconnu. C'est bien à vous que je désire parler. + +--A moi? + +--A vous, monsieur Ilia Brusch. + +--Dans quel but? + +--Pour vous proposer une affaire. + +--Une affaire! répéta le pêcheur très surpris. + +--Et même une excellente affaire, affirma l'inconnu, qui invita du geste +son interlocuteur à s'asseoir. + +Invitation quelque peu incorrecte, à coup sûr, car il n'est pas d'usage +d'offrir un siège à qui vous reçoit chez lui. Mais ce personnage parlait +avec tant de décision et de tranquille assurance, qu'Ilia Brusch en fut +impressionné. Sans mot dire, il obéit à l'offre incongrue. + +--Comme tout le monde, reprit l'inconnu, je connais votre projet et je +sais par conséquent que vous comptez descendre le Danube, en vivant +exclusivement du produit de votre pêche. Je suis moi-même un amateur +passionné de l'art de la pêche, et je désirerais vivement m'intéresser a +votre entreprise. + +--De quelle façon? + +--Je vais vous le dire. Mais, auparavant, permettez-moi une question. A +combien estimez-vous la valeur du poisson que vous pécherez au cours de +votre voyage. + +--Ce que pourra rapporter ma pêche? + +--Oui. J'entends ce que vous en vendrez, sans tenir compte de ce que +vous consommerez personnellement. + +--Peut-être une centaine de florins. + +--Je vous en offre cinq cents. + +--Cinq cents florins! répéta Ilia Brusch abasourdi. + +--Oui, cinq cents florins payés comptant et d'avance. + +Ilia Brusch regarda l'auteur de cette singulière proposition, et son +regard devait être très éloquent, car celui-ci répondit à la pensée que +le pêcheur n'exprimait pas. + +--Soyez tranquille, monsieur Brusch. J'ai tout mon bon sens. + +--Alors, quel est votre but? demanda le lauréat mal convaincu. + +--Je vous l'ai dit, expliqua l'inconnu. Je désire m'intéresser à vos +prouesses, y assister même. Et puis, il y a aussi l'émotion du joueur. +Après avoir mis sur votre chance cinq cents florins, cela m'amusera de +voir la somme rentrer par fractions tous les soirs, au fur et à mesure +de vos ventes. + +--Tous les soirs? insista Ilia Brusch. Vous auriez donc l'intention de +vous embarquer avec moi? + +--Certainement, dit l'inconnu. Bien entendu, mon passage ne serait pas +compris dans nos conventions et serait payé par une égale somme de cinq +cents florins, ce qui fera mille florins au total, toujours comptant et +d'avance. + +--Mille florins! répéta derechef Ilia Brusch de plus en plus surpris. + +Certes, la proposition était tentante. Mais il est à supposer que le +pêcheur tenait à sa solitude, car il répondit brièvement: + +--Mes regrets, Monsieur. Je refuse. + +Devant une réponse aussi catégorique, formulée d'un ton péremptoire, +il n'y avait qu'à s'incliner. Tel n'était pas l'avis, sans doute, du +passionné amateur de pêche, qui ne parut aucunement impressionné par la +netteté du refus. + +--Me permettrez-vous, monsieur Brusch, de vous demander pourquoi? +Interrogea-t-il placidement. + +--Je n'ai pas de raisons à donner. Je, refuse, voilà tout. C'est mon +droit, je pense, répondit Ilia Brusch avec un commencement d'impatience. + +--C'est votre droit, assurément, reconnut sans s'émouvoir son +interlocuteur. Mais je n'excède pas le mien en vous priant de bien +vouloir me faire connaître les motifs de votre décision. Ma proposition +n'était nullement désobligeante, au contraire, et il est naturel que je +sois traité avec courtoisie. + +Ces mots avaient été débités d'une manière qui n'avait rien de +comminatoire, mais le ton était si ferme, si plein d'autorité même, +qu'Ilia Brusch en fut frappé. S'il tenait à sa solitude, il tenait +encore plus sans doute à éviter une discussion intempestive, car il fit +droit aussitôt à une observation en somme parfaitement justifiée. + +--Vous avez raison, Monsieur, dit-il. Je vous dirai donc tout d'abord +que j'aurais scrupule à vous laisser faire une opération certainement +désastreuse. + +--C'est mon affaire. + +--C'est aussi la mienne, car mon intention n'est pas de pêcher au delà +d'une heure par jour. + +--Et le reste du temps? + +--Je godille pour activer la marche de mon bateau. + +--Vous êtes donc pressé? + +Ilia Brusch se mordit les lèvres. + +--Pressé ou non, répondit-il plus sèchement, c'est ainsi. Vous devez +comprendre que, dans ces conditions, accepter vos cinq cents florins +serait un véritable vol. + +--Pas maintenant que je suis prévenu, objecta l'acquéreur sans se +départir de son calme imperturbable. + +--Tout de même, répliqua Ilia Brusch, à moins que je ne m'astreigne à +pêcher tous les jours, ne fût-ce qu'une heure. Or, je ne m'imposerai +jamais une telle obligation. J'entends agir à ma fantaisie. Je veux être +libre. + +--Vous le serez, déclara l'inconnu. Vous pécherez quand il vous plaira, +et seulement quand il vous plaira. Cela augmentera même les charmes du +jeu. D'ailleurs, je vous sais assez habile pour que deux ou trois coups +heureux suffisent à m'assurer un bénéfice, et je considère toujours +l'affaire comme excellente. Je persiste donc à vous offrir cinq cents +florins à forfait, soit mille florins, passage compris. + +--Et je persiste à les refuser. + +--Alors, je répéterai ma question: Pourquoi? + +Une telle insistance avait véritablement quelque chose de déplacé. +Ilia Brusch, fort calme de son naturel, commençait néanmoins à perdre +patience. + +--Pourquoi? répondit-il plus vivement. Je vous l'ai dit, je crois. +J'ajouterai, puisque vous l'exigez, que je ne veux personne à bord. Il +n'est pas défendu, je suppose, d'aimer la solitude. + +--Certes, reconnut son interlocuteur sans faire le moins du monde mine +de quitter le banc sur lequel il semblait incrusté. Mais, avec moi, vous +serez seul. Je ne bougerai pas de ma place et même je ne dirai pas un +mot, si vous m'imposez cette condition. + +--Et la nuit? répliqua Ilia Brusch, que la colère gagnait. Pensez-vous +que deux personnes seraient à leur aise dans ma cabine? + +--Elle est assez grande pour les contenir, répondit l'inconnu. +D'ailleurs, mille florins peuvent bien compenser un peu de gêne. + +--Je ne sais pas s'ils le peuvent, riposta Ilia Brusch de plus en plus +irrité, mais moi je ne le veux pas. C'est non, cent fois non, mille fois +non. Voilà qui est net, je pense. + +--Très net, approuva l'inconnu. + +--Alors?.. demanda Ilia Brusch en montrant le quai de la main. + +Mais son interlocuteur parut ne pas comprendre ce geste pourtant si +clair. Il avait tiré une pipe de sa poche et la bourrait avec soin. Un +pareil aplomb exaspéra Ilia Brusch. + +--Faudra-t-il donc que je vous dépose à terre? s'écria-t-il hors de lui. + +L'inconnu avait achevé de bourrer sa pipe. + +--Vous auriez tort, dit-il, sans que sa voix trahît la moindre crainte. +Et cela, pour trois raisons. La première, c'est qu'une rixe ne pourrait +manquer de provoquer l'intervention de la police, ce qui nous obligerait +à aller tous deux chez le commissaire décliner nos noms et prénoms et +répondre à un interminable interrogatoire. Cela ne m'amuserait guère, je +l'avoue, et, d'un autre côté, cette aventure serait peu propre à abréger +votre voyage, comme vous semblez le désirer.... + +L'obstiné amateur de pêche comptait-il beaucoup sur cet argument? Si +tel était son espoir, il avait lieu d'être satisfait. Ilia Brusch, +subitement radouci, semblait disposé à écouter jusqu'au bout le +plaidoyer. Le disert orateur, très occupé à allumer sa pipe, ne +s'aperçut pas, d'ailleurs, de l'effet produit par ses paroles. + +Il allait reprendre sa placide argumentation, quand, à cet instant +précis, une troisième personne, qu'Ilia Brusch, absorbé par la +discussion, n'avait pas vue s'approcher, sauta dans la barge. Ce nouveau +venu portait l'uniforme des gendarmes allemands. + +--Monsieur Ilia Brusch? demanda ce représentant de la force publique. + +--C'est moi, répondit l'interpellé. + +--Vos papiers, s'il vous plaît? + +La demande tomba comme une pierre au milieu d'une mare tranquille. Ilia +Brusch fut visiblement anéanti. + +--Mes papiers?.. bégaya-t-il. Mais je n'ai pas de papiers, moi, si ce +n'est des enveloppes de lettres et les quittances de loyer pour la +maison que j'habite à Szalka. Cela vous suffit-il? + +--Ce ne sont pas des papiers, ça, répliqua le gendarme d'un air dégoûté. +Un acte de baptême, une carte de circulation, un livret d'ouvrier, un +passeport, voilà des papiers! Avez-vous quelque chose de ce genre? + +--Absolument rien, dit Ilia Brusch avec désolation. + +--C'est ennuyeux pour vous, murmura le gendarme, qui paraissait très +sincèrement fâché d'être dans la nécessité de sévir. + +--Pour moi! protesta le pêcheur. Mais je suis un honnête homme, je vous +prie de le croire. + +--J'en suis convaincu, proclama le gendarme. + +--Et je n'ai rien à craindre de personne. Je suis bien connu, du reste. +C'est moi qui suis le lauréat du dernier concours de pêche de la Ligue +Danubienne à Sigmaringen, dont toute la presse a parlé, et, ici même, +j'aurai sûrement des répondants. + +--On les cherchera, soyez tranquille, assura le gendarme. En attendant, +je suis obligé de vous prier de me suivre chez le commissaire, qui +s'assurera de votre identité. + +--Chez le commissaire! se récria Ilia Brusch. De quoi m'accuse-t-on? + +--De rien du tout, expliqua le gendarme. Seulement, j'ai une consigne, +moi. Cette consigne est de surveiller le fleuve et d'amener chez le +commissaire tous ceux que je trouverai non munis de papiers en règle. +Etes-vous sur le fleuve? Oui. Avez-vous des papiers? Non. Donc, je vous +emmène. Le reste ne me regarde pas. + +--Mais c'est une indignité! protesta Ilia Brusch, qui semblait au +désespoir. + +--C'est comme ça, déclara le gendarme avec flegme. + +L'aspirant passager, dont le plaidoyer avait été si brusquement +interrompu, accordait à ce dialogue une attention telle qu'il en avait +laissé éteindre sa pipe. Il jugea le moment venu d'intervenir. + +--Si je répondais, moi, de M. Ilia Brusch, dit-il, cela ne suffirait-il +pas? + +--Ça dépend, prononça le gendarme. Qui êtes-vous, vous? + +--Voici mon passeport, répondit l'amateur de pêche, en tendant une +feuille dépliée. + +Le gendarme la parcourut des yeux, et aussitôt ses allures changèrent du +tout au tout. + +--C'est différent, dit-il. + +Il replia soigneusement le passeport qu'il rendit à son propriétaire. +Après quoi, sautant sur le quai: + +--A vous revoir, Messieurs, dit-il, en adressant un salut plein de +déférence au compagnon d'Ilia Brusch. + +Quant à ce dernier, aussi étonné de la soudaineté de cet incident +inattendu que de la façon dont il avait été solutionné, il suivait des +yeux l'ennemi battant en retraite. + +Pendant ce temps, son sauveur, reprenant le fil de son discours au point +même où il avait été brisé, poursuivait impitoyablement: + +--La deuxième raison, monsieur Brusch, c'est que le fleuve, pour des +motifs que vous ignorez peut-être, est étroitement surveillé, comme +vous en avez eu la preuve à l'instant. Cette surveillance se fera plus +étroite encore quand vous arriverez en aval, et plus encore, s'il est +possible, quand vous traverserez la Serbie et les provinces bulgares de +l'Empire ottoman, pays fort troublés et qui sont même officiellement +en guerre depuis le 1er juillet. J'estime que plus d'un incident peut +naître au cours de votre voyage, et que vous ne serez pas fâché d'avoir, +le cas échéant, le concours d'un honnête bourgeois, qui a le bonheur de +disposer de quelque influence. + +Que ce second argument, dont la valeur venait d'être démontrée avant +la lettre, fût de nature à porter, l'habile orateur était fondé à le +croire. Mais il n'espérait sans doute pas un succès si complet. Ilia +Brusch, pleinement convaincu, ne demandait qu'à céder. L'embarrassant +était seulement de trouver un prétexte plausible à son revirement. + +--La troisième et dernière raison, continuait cependant le candidat +passager, c'est que je m'adresse à vous de la part de M. Miclesco, votre +président. Puisque vous avez placé votre entreprise sous le patronage +de la Ligue Danubienne, c'est bien le moins qu'elle surveille son +exécution, de manière à être en état d'en garantir, au besoin, la +loyauté. Quand M. Miclesco a connu mon intention de m'associer à votre +voyage, il m'a donné un mandat quasi officiel dans ce sens. Je regrette +de n'avoir pas prévu votre incompréhensible résistance, et d'avoir +refusé les lettres de recommandation qu'il offrait de me remettre pour +vous. + +Ilia Brusch poussa un soupir de soulagement. Pouvait-il exister +meilleur prétexte d'accorder maintenant ce qu'il refusait avec tant +d'acharnement? + +--Il fallait le dire! s'écria-t-il. Dans ce cas, c'est fort différent, +et j'aurais mauvaise grâce à repousser plus longtemps vos propositions. + +--Vous les acceptez donc? + +--Je les accepte. + +--Fort bien! dit l'amateur de pêche enfin parvenu au comble de ses +voeux, en tirant de sa poche quelques billets de banque. Voici les mille +florins. + +--En voulez-vous un reçu? demanda Ilia Brusch. + +--Si cela ne vous désoblige pas. + +Le pêcheur tira de l'un des coffres de l'encre, une plume et un calepin, +dont il déchira un feuillet, puis, aux dernières lueurs du jour, se mit +en devoir de libeller le reçu qu'il lisait en même temps à haute voix. + +«Reçu, en payement forfaitaire de ma pêche pendant toute la durée de +mon présent voyage et pour prix de son passage d'Ulm à la mer Noire, la +somme de mille florins de monsieur... + +--De monsieur...? répéta-t-il, la plume levée, d'un ton interrogateur. + +Le passager d'Ilia Brusch était en train de rallumer sa pipe. + +--Jaeger, 45, Leipzigerstrasse, Vienne,» répondit-il entre deux bouffées +de tabac. + + + +IV + +SERGE LADKO + + +Des diverses contrées de la terre, qui, depuis l'origine de la période +historique, ont été spécialement éprouvées par la guerre,--en admettant +qu'aucune contrée puisse se flatter d'avoir bénéficié d'une faveur +relative à cet égard!--le Sud et le Sud-Est de l'Europe méritent d'être +cités au premier rang. Par leur situation géographique, ces régions +sont, en effet, avec la fraction de l'Asie comprise entre la mer +Noire et l'Indus, l'arène où viennent fatalement se heurter les races +concurrentes qui peuplent l'ancien continent. + +Phéniciens, Grecs, Romains, Perses, Huns, Goths, Slaves, Magyars, Turcs +et tant d'autres, se sont disputé tout ou partie de ces malheureuses +contrées, sans préjudice des hordes alors sauvages qui n'ont fait +que les traverser, pour aller s'établir dans l'Europe centrale et +occidentale, où, par une lente élaboration, elles ont engendré les +nationalités modernes. + +Pas plus que leur tragique passé, l'avenir pour elles ne serait riant, à +en croire nombre de savants prophètes. D'après eux, l'invasion jaune y +ramènera nécessairement un jour ou l'autre les carnages de l'antiquité +et du moyen âge. Ce jour venu, la Russie méridionale, la Roumanie, la +Serbie, la Bulgarie, la Hongrie, la Turquie même bien étonnée de jouer +un pareil rôle--si toutefois le pays qu'on nomme ainsi aujourd'hui est +encore à cette époque au pouvoir des fils d'Osman--seront par la force +des choses le rempart avancé de l'Europe, et c'est à leurs dépens que se +décideront les premiers chocs. + +En attendant ces cataclysmes, dont l'échéance est, à tout le moins, +fort lointaine, les diverses races qui, au cours des âges, se sont +superposées entre la Méditerranée et les Karpathes ont fini par se +tasser vaille que vaille, et la paix--oh! cette paix relative des +nations dites civilisées--n'a cessé d'étendre son empire vers l'Est. +Les troubles, les pillages, les meurtres à l'état endémique paraissent +désormais limités à la partie de la péninsule des Balkans encore +gouvernée par les Osmanlis. + +Entrés pour la première fois en Europe en 1356, maîtres de +Constantinople en 1453, les Turcs se heurtèrent aux précédents +envahisseurs, qui, venus avant eux de l'Asie centrale et depuis +longtemps convertis au christianisme, commençaient dès lors à +s'amalgamer aux populations indigènes et à s'organiser en nations +régulières et stables. Perpétuel recommencement de l'éternelle bataille +pour la vie, ces nations naissantes défendirent avec acharnement ce +qu'elles-mêmes avaient pris à d'autres. Slaves, Magyars, Grecs, Croates, +Teutons opposèrent à l'invasion turque une vivante barrière, qui, +si elle fléchit par endroits, ne put être nulle part complètement +renversée. + +Contenus en deçà des Karpathes et du Danube, les Osmanlis furent même +incapables de se maintenir dans ces limites extrêmes, et ce qu'on +appelle la _Question d'Orient_ n'est que l'histoire de leur retraite +séculaire. + +A la différence des envahisseurs qui les avaient précédés et qu'ils +prétendaient déloger à leur profit, ces musulmans asiatiques n'ont +jamais réussi à s'assimiler les peuples qu'ils soumettaient à leur +pouvoir. Établis par la conquête, ils sont restés des conquérants +commandant en maîtres à des esclaves. Aggravée par la différence des +religions, une telle méthode de gouvernement ne pouvait avoir d'autre +conséquence que la révolte permanente des vaincus. + +L'histoire est pleine, en effet, de ces révoltes, qui, après des siècles +de luttes, avaient abouti, en 1875, à l'indépendance plus ou moins +complète de la Grèce, du Monténégro, de la Roumanie et de la Serbie. +Quant aux autres populations chrétiennes, elles continuaient à subir la +domination des sectateurs de Mahomet. + +Cette domination, dans les premiers mois de 1875, se fit plus lourde et +plus vexatoire encore que de coutume. Sous l'influence d'une réaction +musulmane qui triomphait alors au palais du Sultan, les chrétiens de +l'Empire ottoman furent surchargés d'impôts, malmenés, tués, torturés de +mille manières. La réponse ne se fit pas attendre. Au début de l'été, +l'Herzégovine se souleva une fois de plus. + +Des bandes de patriotes battirent la campagne, et, commandées par des +chefs de valeur, comme Peko-Paulowitch et Luibibratich, infligèrent +échecs sur échecs aux troupes régulières envoyées contre elles. + +Bientôt l'incendie se propagea, gagna le Monténégro, la Bosnie, la +Serbie. Une nouvelle défaite subie par les armes turques aux défilés de +la Duga, en janvier 1876, acheva d'enflammer les courages, et la fureur +populaire commença à gronder en Bulgarie. Comme toujours, cela débuta +par de sourdes conspirations, par des réunions clandestines auxquelles +se rendait en grand secret la jeunesse ardente du pays. + +Dans ces conciliabules, les chefs se dégagèrent rapidement et +affermirent leur autorité sur une clientèle plus ou moins nombreuse, +les uns par l'éloquence du verbe, d'autres par la valeur de leur +intelligence ou par l'ardeur de leur patriotisme. En peu de temps, +chaque groupement, et, au-dessus des groupements, chaque ville eut le +sien. + +A Roustchouk, important centre bulgare situé au bord du Danube, presque +exactement en face de la ville roumaine de Giurgievo, l'autorité fut +dévolue sans conteste au pilote Serge Ladko. On n'aurait pu faire un +meilleur choix. + +Agé de près de trente ans, de haute taille, blond comme un Slave du +Nord, d'une force herculéenne, d'une agilité peu commune, rompu à tous +les exercices du corps, Serge Ladko possédait cet ensemble de qualités +physiques qui facilite le commandement. Ce qui vaut mieux, il avait +aussi les qualités morales nécessaires à un chef: l'énergie dans la +décision, la prudence dans l'exécution, l'amour passionné de son pays. + +Serge Ladko était né à Roustchouk, où il exerçait la profession de +pilote du Danube, et il n'avait jamais quitté la ville, si ce n'est pour +conduire, soit vers Vienne ou plus en amont encore, soit jusqu'aux +flots de la mer Noire, les barges et chalands qui s'en remettaient à +sa connaissance parfaite du grand fleuve. Dans l'intervalle de ces +navigations mi-fluviales, mi-maritimes, il consacrait ses loisirs à la +pêche, et, servi par des dons naturels exceptionnels, il avait acquis +une étonnante habileté dans cet art, dont les produits, joints à ses +honoraires de pilotage, lui assuraient la plus large aisance. + +Obligé par son double métier de passer sur le fleuve les quatre +cinquièmes de sa vie, l'eau était peu à peu devenue son élément. +Traverser le Danube, large à Roustchouk comme un bras de mer, n'était +qu'un jeu pour lui, et l'on ne comptait plus les sauvetages de ce +merveilleux nageur. + +Une existence si digne et si droite avait, bien avant les troubles +anti-turcs, rendu Serge Ladko populaire à Roustchouk. Innombrables y +étaient ses amis, parfois inconnus de lui. On pourrait même dire que ces +amis comprenaient l'unanimité des habitants de la ville, si Ivan Striga +n'avait pas existé. + +C'était aussi un enfant du pays, cet Ivan Striga, comme Serge Ladko, +dont il réalisait la vivante antithèse. + +Physiquement, il n'y avait entre eux rien de commun, et pourtant un +passeport, qui se contente de désignations sommaires, eût employé des +termes identiques pour les dépeindre l'un et l'autre. + +De même que Ladko, Striga était grand, large d'épaules, robuste, blond +de cheveux et de barbe. Lui aussi avait les yeux bleus. Mais à ces +traits généraux se limitait la ressemblance. Autant le visage aux lignes +nobles de l'un exprimait la cordialité et la franchise, autant les +traits tourmentés de l'autre disaient l'astuce et la froide cruauté. + +Au moral, la dissemblance s'accentuait encore. Tandis que Ladko vivait +au grand jour, nul n'aurait pu dire par quels moyens Striga se procurait +l'or qu'il dépensait sans compter. Faute de certitudes à cet égard, +l'imagination populaire se donnait libre carrière. On disait que Striga, +traître à son pays et à sa race, s'était fait l'espion appointé du +Turc oppresseur; on disait qu'à son métier d'espion il ajoutait, +quand l'occasion s'en présentait, celui de contrebandier, et que des +marchandises de toute nature passaient souvent grâce à lui de la rive +roumaine à la rive bulgare, ou réciproquement, sans payer de droits à la +Douane; on disait même, en hochant la tête, que tout cela était peu de +chose, et que Striga tirait le plus clair de ses ressources de rapines +vulgaires et de brigandages; on disait encore... Mais que ne disait-on +pas? La vérité est qu'on ne savait rien de précis des faits et gestes de +cet inquiétant personnage, qui, si les suppositions désobligeantes +du public répondaient à la réalité, avait eu, en tous cas, la grande +habileté de ne jamais se laisser prendre. + +Ces suppositions, d'ailleurs, on se bornait à se les confier +discrètement. Personne ne se fût risqué à prononcer tout haut une parole +contre un homme dont on redoutait le cynisme et la violence. Striga +pouvait donc feindre d'ignorer l'opinion que l'on avait de lui, +attribuer à l'admiration générale la sympathie que beaucoup lui +témoignaient par lâcheté, parcourir la ville en pays conquis et la +troubler, en compagnie de ses habitants les plus tarés, du scandale de +ses orgies. + +Entre un tel individu et Ladko, qui menait une existence si différente, +il ne semblait pas que le moindre rapport dût s'établir, et pendant +longtemps, en effet, ils ne connurent l'un de l'autre que ce que leur +en apprenait la rumeur publique. Logiquement même, il aurait dû en être +toujours ainsi. Mais le sort se rit de ce que nous appelons la logique, +et il était écrit quelque part que les deux hommes se trouveraient face +à face, transformés en irréconciliables adversaires. + +Natcha Gregorevitch, célèbre dans toute la ville pour sa beauté, était +âgée de vingt ans. Avec sa mère d'abord, seule ensuite, elle demeurait +dans le voisinage de Ladko qu'elle avait ainsi connu dès sa première +enfance. Depuis longtemps, le secours d'un homme manquait à la maison. +Quinze ans avant l'époque où commence ce récit, le père était tombé, en +effet, sous les coups des Turcs, et le souvenir de ce meurtre abominable +faisait encore frémir d'indignation les patriotes opprimés, mais non +asservis. Sa veuve, réduite à ne compter que sur elle-même, s'était mise +courageusement au travail. Experte dans l'art de ces dentelles et de +ces broderies dont, chez les Slaves, la plus modeste paysanne agrémente +volontiers son humble parure, elle avait réussi par ce moyen à assurer +sa subsistance et celle de sa fille. + +Cependant, c'est aux pauvres surtout que sont funestes les périodes +troublées, et plus d'une fois la dentellière aurait eu à souffrir de +l'anarchie permanente de la Bulgarie, si Ladko n'était venu discrètement +à son secours. Peu à peu, une grande intimité s'était établie entre le +jeune homme et les deux femmes qui offraient l'abri de leur paisible +demeure à ses désoeuvrements de garçon. Souvent, le soir, il frappait à +leur porte, et la veillée se prolongeait autour du samovar bouillant. +D'autres fois, c'est lui qui leur offrait, en échange de leur affectueux +accueil, la distraction d'une promenade ou d'une partie de pêche sur le +Danube. + +Lorsque Mme Gregorevitch, usée par son incessant labeur, alla rejoindre +son mari, la protection de Ladko se continua à l'orpheline. Cette +protection se fit même plus vigilante encore, et, grâce à lui, jamais la +jeune fille n'eut à souffrir de la disparition de la pauvre mère, qui +avait donné deux fois la vie à son enfant. + +C'est ainsi que, de jour en jour, sans même qu'ils en eussent +conscience, l'amour s'était éveillé dans le coeur des deux jeunes gens. +Ce fut à Striga qu'ils en durent la révélation. + +Celui-ci, ayant aperçu celle qu'on appelait couramment la _beauté de +Roustchouk_, s'en était épris avec la soudaineté et la fureur qui +caractérisaient cette nature sans frein. En homme habitué à voir tout +plier devant ses caprices, il s'était présenté chez la jeune fille et, +sans autre formalité, l'avait demandée en mariage. Pour la première fois +de sa vie, il se heurta à une résistance invincible. Natcha, au risque +de s'attirer la haine d'un homme aussi redoutable, déclara que rien ne +pourrait jamais la décider à un pareil mariage. Striga revint vainement +à la charge. Tout ce qu'il obtint fut de se voir, à la troisième +tentative, refuser purement et simplement la porte. + +Alors sa colère ne connut plus de bornes. Donnant libre cours à +sa nature sauvage, il se répandit en imprécations dont Natcha fut +épouvantée. Dans sa détresse, elle courut faire part de ses craintes à +Serge Ladko, que sa confidence enflamma d'une colère égale à celle qui +venait de l'effrayer si fort. Sans vouloir rien entendre, avec une +violence extraordinaire d'expressions, il vitupéra contre l'homme assez +osé pour lever les yeux sur elle. + +Ladko consentit pourtant à se calmer. Des explications suivirent, très +confuses, mais dont le résultat fut parfaitement clair. Une heure plus +tard, Serge et Natcha, le ciel dans les yeux et la joie au coeur, +échangeaient leur premier baiser de fiançailles. + +Lorsque Striga connut la nouvelle, il manqua mourir de rage. +Audacieusement, il se présenta à la maison Gregorevitch, l'injure et la +menace à la bouche. Jeté dehors par une main de fer, il apprit que la +maison avait désormais un homme pour la défendre. + +Etre vaincu!... Avoir trouvé son maître, lui, Striga, qui +s'enorgueillissait tant de sa force athlétique!... C'était plus +d'humiliations qu'il n'en pouvait supporter, et il résolut de se venger. +Avec quelques aventuriers de son acabit, il attendit Ladko, un soir que +celui-ci remontait la berge du fleuve. Cette fois, il ne s'agissait plus +d'une simple rixe, mais bien d'un assassinat en règle. Les assaillants +brandissaient des couteaux. + +Cette nouvelle attaque n'eut pas plus de succès que la précédente. Armé +d'un aviron qu'il manoeuvrait comme une massue, le pilote força ses +agresseurs à la retraite, et Striga, serré de près, fut obligé à une +fuite honteuse. + +Cette leçon avait été suffisante, sans doute, car le louche personnage +ne recommença pas sa criminelle tentative. Au début de l'année 1875, +Serge Ladko épousa Natcha Gregorevitch, et depuis lors, on s'adorait à +plein coeur dans la confortable maison du pilote. + +C'est au milieu de cette lune de miel, dont plus d'une année n'avait pas +atténué l'éclat, que survinrent les événements de Bulgarie, dans les +premiers mois de 1876. L'amour que Serge Ladko éprouvait pour sa femme +ne pouvait, quelque profond fût-il, lui faire oublier celui qu'il devait +à son pays. Sans hésiter, il fit partie de ceux qui, tout de suite, +se groupèrent, se concertèrent, s'ingéniant à chercher les moyens de +remédier aux misères de la patrie. + +Avant tout, il fallait se procurer des armes. De nombreux jeunes gens +émigrèrent dans ce but, franchirent le fleuve, se répandirent en +Roumanie, et jusqu'en Russie. Serge Ladko fut de ceux-là. Le coeur +déchiré de regrets, mais ferme dans l'accomplissement de son devoir, +il partit, laissant loin de lui celle qu'il adorait exposée à tous les +dangers qui menacent, en temps de révolution, la femme d'un chef de +partisans. + +A ce moment, le souvenir de Striga lui vint à l'esprit et aggrava ses +inquiétudes. Le bandit n'allait-il pas profiter de l'absence de son +heureux rival pour le frapper dans ce qu'il avait de plus cher? C'était +possible, en effet. Mais Serge Ladko passa outre à cette crainte +légitime. D'ailleurs, il semblait bien que, depuis plusieurs mois, +Striga avait quitté le pays sans esprit de retour. + +A en croire le bruit public, il avait transporté plus au Nord le théâtre +principal de ses opérations. Si les racontars ne manquaient pas à ce +sujet, ils restaient incohérents et contradictoires. La rumeur populaire +l'accusait en gros de tous les crimes, sans que personne en précisât +aucun. + +Le départ de Striga paraissait, du moins, chose certaine, et cela +seulement importait à Ladko. + +L'événement donna raison à son courage. Pendant son absence, rien ne +menaça la sécurité de Natcha. + +A peine arrivé, il dut repartir, et cette seconde expédition allait +être plus longue que la première. Les procédés adoptés jusqu'ici +ne permettaient, en effet, de se procurer des armes qu'en quantité +insuffisante. Les transports, en provenance de la Russie, étaient +effectués par terre, à travers la Hongrie et la Roumanie, c'est-à-dire +dans des contrées fort dépourvues à cette époque de lignes ferrées. Les +patriotes bulgares espérèrent arriver plus aisément au résultat désiré, +si l'un d'eux remontait à Budapest et y centralisait les envois d'armes +venus par rail, pour en charger des chalands qui descendraient ensuite +rapidement le Danube. + +Ladko, désigné pour cette mission de confiance, se mit en route le soir +même. En compagnie d'un compatriote, qui devait ramener le bateau à +la rive bulgare, il traversa le fleuve, afin de gagner, le plus vite +possible, à travers la Roumanie, la capitale de la Hongrie. A ce moment, +un incident se produisit qui donna beaucoup à penser au délégué des +conspirateurs. + +Son compagnon et lui n'étaient pas à cinquante mètres du bord quand un +coup de feu retentit. La balle leur était destinée sans aucun doute, +car ils l'entendirent siffler à leurs oreilles, et le pilote en douta +d'autant moins que, dans le tireur entrevu à l'obscure lumière du +crépuscule, il crut reconnaître Striga. Celui-ci était donc de retour à +Roustchouk? + +L'angoisse mortelle que cette complication lui fit éprouver n'ébranla +pas la résolution de Ladko: Il avait fait d'avance à la patrie le +sacrifice de sa vie. Il saurait aussi, s'il le fallait, lui sacrifier +plus encore: son bonheur mille fois plus précieux. Au bruit du coup de +feu, il s'était laissé tomber au fond de l'embarcation. Mais ce n'était +là qu'une ruse de guerre destinée à éviter une nouvelle attaque, et la +détonation n'avait pas cessé de se répercuter dans la campagne, que +sa main, appuyant plus lourdement sur l'aviron, poussait plus vite +le bateau vers la ville roumaine de Giurgievo, dont les lumières +commençaient à piquer la nuit grandissante. + +Parvenu à destination, Ladko s'occupa activement de sa mission. + +Il se mit en rapport avec les émissaires du Gouvernement du Tzar, les +uns arrêtés à la frontière russe, certains fixés incognito à Budapest +et à Vienne. Plusieurs chalands, chargés par ses soins d'armes et de +munitions, descendirent le courant du Danube. + +Fréquentes étaient les nouvelles qu'il recevait de Natcha, par des +lettres envoyées au nom d'emprunt qu'il avait choisi, et portées en +territoire roumain à la faveur de la nuit. Bonnes tout d'abord, ces +nouvelles ne tardèrent pas à devenir plus inquiétantes. Ce n'est pas que +Natcha prononçât le nom de Striga. Elle semblait même ignorer que le +bandit fût revenu en Bulgarie, et Ladko commença à douter du bien-fondé +de ses craintes. Par contre, il était certain que celui-ci avait été +dénoncé aux autorités turques, puisque la police avait fait irruption +dans sa demeure et s'était livrée à une perquisition, d'ailleurs sans +résultat. Il ne devait donc pas se hâter de revenir en Bulgarie, car +son retour eût été un véritable suicide. On connaissait son rôle, on le +guettait, jour et nuit, et il ne pourrait se montrer en ville sans être +arrêté au premier pas. Arrêté étant, chez les Turcs, synonyme d'exécuté, +il fallait donc que Ladko s'abstint de reparaître, jusqu'au moment où +la révolte serait ouvertement proclamée, sous peine d'attirer les pires +malheurs sur lui-même et sur sa femme, que l'on n'avait jusqu'ici +nullement inquiétée. + +Ce moment ne tarda pas à arriver. La Bulgarie se souleva au mois de +mai, trop prématurément au gré du pilote qui augurait mal de cette +précipitation. + +Quelle que fût son opinion à cet égard, il devait courir au secours de +son pays. Le train l'amena à Zombor, la dernière ville hongroise, +proche du Danube, qui fût alors desservie par le chemin de fer. Là, il +s'embarquerait et n'aurait plus qu'à s'abandonner au courant. + +Les nouvelles qu'il trouva à Zombor le forcèrent à interrompre son +voyage. Ses craintes n'étaient que trop justifiées. La révolution +bulgare était écrasée dans l'oeuf. Déjà la Turquie concentrait des +troupes nombreuses dans un vaste triangle dont Roustchouk, Widdin et +Sofia formaient les sommets, et sa main de fer s'appesantissait plus +lourdement sur ces malheureuses contrées. Ladko dut revenir en arrière +et retourner attendre de meilleurs jours dans la petite ville où il +avait fixé sa résidence. + +Les lettres de Natcha, qu'il y reçut bientôt, lui démontrèrent +l'impossibilité de prendre un autre parti. Sa maison était surveillée +plus que jamais, à ce point que Natcha devait se considérer comme +virtuellement prisonnière; plus que jamais on le guettait, et il lui +fallait, dans l'intérêt commun, s'abstenir soigneusement de toute +démarche imprudente. + +Ladko rongea donc son frein dans l'inaction, les envois d'armes ayant +été forcément supprimés depuis l'avortement de la révolte et la +concentration des troupes turques sur les rives du fleuve. Mais cette +attente, déjà pénible par elle-même, lui devint tout à fait intolérable, +quand, vers la fin du mois de juin, il cessa de recevoir aucune nouvelle +de sa chère Natcha. + +Il ne savait que penser, et ses inquiétudes devinrent de torturantes +angoisses à mesure que le temps s'écoula. Il était, en effet, en droit +de tout craindre. Le 1er juillet, la Serbie avait officiellement +déclaré la guerre au Sultan, et, depuis lors, la région du Danube était +sillonnée de troupes, dont le passage incessant s'accompagnait des plus +terribles excès. Fallait-il donc compter Natcha au nombre des victimes +de ces troubles, ou bien avait-elle été incarcérée par les autorités +turques, soit comme otage, soit comme complice présumée de son mari? + +Après un mois de ce silence, il ne put le supporter davantage, et se +résolut à tout braver pour rentrer en Bulgarie afin d'en connaître la +véritable cause. + +Toutefois, dans l'intérêt même de Natcha, il importait d'agir avec +prudence. Aller sottement se faire prendre par les sentinelles turques +n'eût servi de rien. Son retour n'aurait d'utilité que s'il pouvait +pénétrer dans la ville de Roustchouk et y circuler librement, malgré les +soupçons dont il était l'objet. Il agirait ensuite au mieux, selon +les circonstances. Au pis aller, et dût-il repasser précipitamment la +frontière, il aurait eu du moins la joie de serrer sa femme sur son +coeur. + +Serge Ladko chercha pendant plusieurs jours la solution de ce difficile +problème. Il crut enfin l'avoir trouvée, et, sans se confier à personne, +mit immédiatement à exécution le plan imaginé par lui. + +Ce plan réussirait-il? L'avenir le lui dirait. Il fallait, en tous cas, +tenter le sort, et c'est pourquoi, dans la matinée du 28 juillet 1876, +les plus proches voisins du pilote, dont nul ne connaissait le nom +véritable, aperçurent hermétiquement close la petite maison dans +laquelle, depuis plusieurs mois, il avait abrité sa solitude. + +Quel était le plan de Ladko, les dangers auxquels il allait s'exposer en +s'efforçant de le réaliser, par quels côtés les événements de Bulgarie, +et de Roustchouk en particulier, se relient au concours de pêche de +Sigmaringen, c'est ce que le lecteur apprendra dans la suite de ce récit +nullement imaginaire, dont les principaux personnages vivent encore de +nos jours sur les bords du Danube. + + + +V + +KARL DRAGOCH + + +Aussitôt qu'il eut son reçu en poche, M. Jaeger procéda à son +installation. Après s'être enquis de la couchette qui lui était +attribuée, il disparut dans la cabine, en emportant sa valise. Dix +minutes plus tard, il en ressortait, transformé de la tête aux pieds. +Vêtu comme un pêcheur fini,--rude vareuse, bottes fortes, casquette de +loutre,--il semblait la copie d'Ilia Brusch. + +M. Jaeger éprouva un peu de surprise, en constatant que, pendant sa +courte absence, son hôte avait quitté la barge. Respectueux de ses +engagements, il ne se permit toutefois aucune question, quand celui-ci +revint, une demi-heure plus tard. C'est sans l'avoir sollicité qu'il +apprit qu'Ilia Brusch avait cru devoir envoyer quelques lettres +aux journaux, afin de leur annoncer son arrivée à Neustadt pour le +surlendemain soir, et à Ratisbonne pour le jour suivant. Maintenant que +les intérêts de M. Jaeger étaient en jeu, il importait en effet de ne +plus rencontrer un désert pareil à celui qu'on avait trouvé à Ulm. Ilia +Brusch exprima même le regret de ne pouvoir s'arrêter aux villes qu'on +traverserait avant Neustadt, et notamment à Neubourg et à Ingolstadt, +qui sont des cités assez importantes. Ces arrêts, malheureusement, ne +cadraient pas avec son plan d'étapes et il était forcé d'y renoncer. + +M. Jaeger parut enchanté de la réclame faite à son profit et ne +manifesta pas autrement d'ennui de ne pouvoir s'arrêter à Neubourg et à +Ingolstadt. Il approuva son hôte, au contraire, et l'assura une fois de +plus qu'il n'entendait aucunement diminuer sa liberté, ainsi qu'ils en +étaient convenus. + +Les deux compagnons soupèrent ensuite face à face, à cheval sur l'un des +bancs. A titre de bienvenue, M. Jaeger corsa même le menu d'un superbe +jambon, qu'il sortit de son inépuisable valise, et ce produit de la +ville de Mayence fut fort apprécié d'Ilia Brusch, qui commença à estimer +que son convive avait du bon. + +La nuit se passa sans incident. Avant le lever du soleil, Ilia Brusch +largua les amarres, en évitant de troubler le profond sommeil dans +lequel était plongé son aimable passager. + +A Ulm, où il achève de traverser le petit royaume de Wurtemberg pour +pénétrer en Bavière, le Danube n'est encore qu'un modeste cours d'eau. +Il n'a pas reçu les grands tributaires qui accroissent sa puissance +en aval, et rien ne permet de présager qu'il va devenir l'un des plus +importants fleuves de l'Europe. + +Le courant, déjà fort assagi, atteignait à peu près une lieue à l'heure. +Des barques de toutes dimensions, parmi lesquelles quelques lourds +bateaux chargés à couler, le descendaient, s'aidant parfois d'une large +voile que gonflait une brise de Nord-Ouest. Le temps s'annonçait beau, +sans menace de pluie. + +Dès qu'il fut au milieu du courant, Ilia Brusch manoeuvra sa godille et +activa la marche de l'embarcation. M. Jaeger, quelques heures plus tard, +le trouva livré à cette occupation, et jusqu'au soir il en fut ainsi, +sauf un court repos au moment du déjeuner, pendant lequel la dérive ne +fut même pas interrompue. Le passager ne formula aucune observation, et, +s'il fut étonné de tant de hâte, il garda son étonnement pour lui. + +Peu de paroles furent échangées au cours de cette journée. Ilia Brusch +godillait énergiquement. Quant à M. Jaeger, il observait avec une +attention, qui aurait certainement frappé son hôte, si celui-ci eût été +moins absorbé, les bateaux qui sillonnaient le Danube, à moins que son +regard n'en parcourût les deux rives. Ces rives étaient notablement +abaissées. Le fleuve montrait même une tendance à s'élargir aux dépens +des alentours. La berge de gauche, à demi submergée, ne se distinguait +plus avec précision, tandis que, sur la berge droite, élevée +artificiellement pour l'établissement de la voie ferrée, les trains +couraient, les locomotives haletaient, mêlant leurs fumées à celles des +dampsboots, dont les roues battaient l'eau à grand bruit. + +A Offingen, devant lequel on passa dans l'après-midi, la voie ferrée +obliqua vers le Sud, définitivement repoussée par le fleuve et la +rive droite fut transformée à son tour en un vaste marais, dont rien +n'indiquait la fin, lorsqu'on s'arrêta, le soir, à Dillingen, pour la +nuit. + +Le lendemain, après une étape aussi rude que celle de la veille, le +grappin fut jeté en un point désert, à quelques kilomètres au-dessus de +Neubourg, et, de nouveau, l'aube du 15 août se leva quand la barge était +déjà au milieu du courant. + +C'est pour le soir de ce jour qu'Ilia Brusch avait annoncé son arrivée +à Neustadt. Il eût été honteux de s'y présenter les mains vides. Les +conditions atmosphériques étant favorables et l'étape devant être +sensiblement plus courte que les précédentes, Ilia Brusch se résolut +donc à pêcher. + +Dès les premières heures du jour, il vérifia ses engins, avec un soin +minutieux. Son compagnon, assis à l'arrière de la barque, semblait +d'ailleurs s'intéresser à ses préparatifs, ainsi qu'il sied à un +véritable amateur. Tout en travaillant, Ilia Brusch ne dédaignait pas de +causer. + +«Aujourd'hui, comme vous le voyez, monsieur Jaeger, je me dispose à +pêcher, et les apprêts de la pêche sont un peu longs. C'est que le +poisson est défiant de sa nature, et on ne saurait prendre trop de +précautions pour l'attirer. Certains ont une intelligence rare, entre +autres la tanche. Il faut lutter de ruse avec elle, et sa bouche est +tellement dure, qu'elle risque de casser la ligne. + +--Pas fameux, la tanche, je crois, fit observer M. Jaeger. + +--Non, car elle affectionne les eaux bourbeuses, ce qui communique +souvent à sa chair un goût désagréable. + +--Et le brochet? + +--Excellent, le brochet, déclara Ilia Brusch, à la condition de peser au +moins cinq ou six livres; quant aux petits, ils ne sont qu'arêtes. Mais, +dans tous les cas, le brochet ne saurait être rangé parmi les poissons +intelligents et rusés. + +--Vraiment, monsieur Brusch! Ainsi donc, les requins d'eau douce, comme +on les appelle... + +--Sont aussi bêtes que les requins d'eau salée, monsieur Jaeger. De +véritables brutes, au même niveau que la perche ou l'anguille! Leur +pêche peut donner du profit, de l'honneur jamais... Ce sont, comme l'a +écrit un fin connaisseur, des poissons «qui se prennent» et «qu'on ne +prend pas». + +M. Jaeger ne pouvait qu'admirer la conviction si persuasive d'Ilia +Brusch, non moins que la minutieuse attention avec laquelle il préparait +ses engins. + +Tout d'abord, il avait saisi sa canne à la fois flexible et légère, qui, +après avoir été ployée à son extrémité jusqu'à son point de rupture, +s'était redressée aussi droite qu'auparavant. Cette canne se composait +de deux parties, l'une forte à sa base de quatre centimètres et +diminuant jusqu'à n'avoir plus qu'un centimètre à l'endroit où +commençait la seconde, le scion, cette dernière en bois fin et +résistant. Faite d'une gaule de noisetier, elle mesurait près de quatre +mètres de longueur, ce qui permettait au pêcheur de s'attaquer, sans +s'éloigner de la rive, aux poissons de fond, tels que la brème et le +gardon rouge. + +Ilia Brusch, montrant à M. Jaeger les hameçons qu'il venait de fixer +avec l'empile à l'extrémité du crin de Florence: + +--Vous voyez, monsieur Jaeger, dit-il, ce sont des hameçons numéro onze, +très fins de corps. Comme amorce, ce qu'il y a de meilleur, pour le +gardon, c'est du blé cuit, crevé d'un côté seulement et bien amolli... +Allons! voilà qui est fini et je n'ai plus qu'à tenter la fortune.» + +Tandis que M. Jaeger s'accotait contre le tôt, il s'assit sur le banc, +son épuisette à sa portée, puis la ligne fut lancée après un balancement +méthodique, qui n'était pas dépourvu d'une certaine grâce. Les hameçons +s'enfoncèrent sous les eaux jaunâtres, et la plombée leur donna une +position verticale, ce qui est préférable, de l'avis de tous les +professionnels. Au-dessus d'eux, surnageait la flotte, faite d'une plume +de cygne, qui, n'absorbant pas l'eau, est, par cela même, excellente. + +Il va de soi qu'un profond silence régna dans l'embarcation à partir de +ce moment. Le bruit des voix effarouche trop facilement le poisson, et +d'ailleurs un pêcheur sérieux a autre chose à faire qu'à s'oublier en +bavardages. Il doit être attentif à tous les mouvements de sa flotte, +et ne pas laisser échapper l'instant précis où il convient de ferrer la +proie. + +Pendant cette matinée, Ilia Brusch eut lieu d'être satisfait. Non +seulement il prit une vingtaine de gardons, mais encore douze chevesnes +et quelques dards. Si M. Jaeger avait en réalité les goûts du passionné +amateur qu'il s'était vanté d'être, il ne pouvait qu'admirer la +précision rapide avec laquelle son hôte ferrait, ainsi que cela est +nécessaire pour les poissons de cette espèce. Dès qu'il sentait que +«cela mordait», il se gardait bien de ramener aussitôt ses captures à +la surface de l'eau, il les laissait se débattre dans les fonds, se +fatiguer en vains efforts pour se décrocher, montrant ce sang-froid +imperturbable qui est l'une des qualités de tout pêcheur digne de ce +nom. + +La pêche fut terminée vers onze heures. Pendant la belle saison, le +poisson ne mord pas, en effet, aux heures où le soleil, parvenu à +son point culminant, fait scintiller la surface des eaux. Le butin, +d'ailleurs, était suffisamment abondant. Ilia Brusch craignait même +qu'il ne le fût trop, en raison du peu d'importance de la ville de +Neustadt où la barge s'arrêta vers cinq heures. + +Il se trompait. Vingt-cinq ou trente personnes guettaient son apparition +et le saluèrent de leurs applaudissements, dès que l'embarcation fut +amarrée. Bientôt il ne sut auquel entendre, et, en quelques instants, +les poissons furent échangés contre vingt-sept florins, qu'Ilia Brusch +versa, séance tenante, à M. Jaeger à titre de premier dividende. + +Celui-ci, conscient de n'avoir aucun droit à l'admiration publique, +s'était modestement abrité sous le tôt, où Ilia Brusch vint le +rejoindre, aussitôt qu'il put se débarrasser de ses enthousiastes +admirateurs. Il convenait, en effet, de ne pas perdre de temps pour +chercher le sommeil, la nuit devant être fort écourtée. Désireux d'être +de bonne heure à Ratisbonne, dont près de soixante-dix kilomètres le +séparaient, Ilia Brusch avait décidé qu'il se remettrait en route dès +une heure du matin, ce qui lui donnerait le loisir de pêcher encore au +cours de la journée suivante, malgré la longueur de l'étape. + +Une trentaine de livres de poissons furent prises par Ilia Brusch +avant midi, si bien que les curieux qui se pressaient sur le quai +de Ratisbonne n'eurent pas le regret de s'être dérangés en vain. +L'enthousiasme public augmentait visiblement. Il s'établit, en plein +air, de véritables enchères entre les amateurs, et les trente livres de +poissons ne rapportèrent pas moins de quarante et un florins au lauréat +de la Ligue Danubienne. + +Celui-ci n'avait jamais rêvé pareil succès, et il en arrivait à penser +que M. Jaeger pourrait bien, en fin de compte, avoir fait une excellente +affaire. En attendant que ce point fût élucidé, il importait de remettre +les quarante et un florins à leur légitime propriétaire, mais Ilia +Brusch fut dans l'impossibilité de s'acquitter de ce devoir. M. Jaeger +avait, en effet, quitté discrètement la barge, en prévenant son +compagnon, par un mot laissé en évidence, que celui-ci n'eût pas à +l'attendre pour le souper et qu'il reviendrait seulement assez tard dans +la soirée. + +Ilia Brusch trouva fort naturel que M. Jaeger voulût profiter de cette +occasion de visiter une ville qui fut pendant cinquante ans le siège de +la diète impériale. Peut-être, aurait-il éprouvé moins de satisfaction +et plus de surprise, s'il avait su à quelles occupations se livrait +alors son passager, et s'il en avait connu la véritable personnalité. + +«M. Jaeger, 45, Leipzigerstrasse, Vienne», avait docilement écrit Ilia +Brusch sous la dictée du nouveau venu. Mais celui-ci eût été fort +embarrassé si le pêcheur s'était montré plus curieux, et si, reprenant +pour son compte une requête dont il venait d'apprécier le désagrément, +il avait, à l'exemple de l'indiscret pandore, demandé à M. Jaeger de lui +montrer ses papiers. + +Ilia Brusch négligea cette précaution, dont la légitimité lui avait +cependant été démontrée, et cette négligence devait avoir pour lui de +terribles résultats. + +Quel nom le gendarme allemand avait lu sur le passeport que lui +présentait M. Jaeger, nul ne le sait; mais, si ce nom était bien +exactement celui du véritable propriétaire du passeport, le gendarme +n'avait pu en lire un autre que celui de Karl Dragoch. + +Le passionné amateur de pêche et le chef de la police danubienne +ne faisaient, en effet, qu'une seule et unique personne. Résolu à +s'introduire, coûte que coûte, dans l'embarcation d'Ilia Brusch, Karl +Dragoch, prévoyant la possibilité d'une invincible résistance, avait +dressé ses batteries en conséquence. L'intervention du gendarme était +préparée, et la scène truquée comme une scène de théâtre. L'événement +démontrait que Karl Dragoch avait frappé juste, puisque Ilia Brusch +considérait maintenant comme une heureuse chance d'avoir, au milieu +des dangers qui lui étaient révélés, ce protecteur dont il ne pouvait +contester la puissance. + +Le succès était même si complet que Dragoch en était troublé. Pourquoi, +après tout, Ilia Brusch avait-il montré tant d'émotion devant +l'injonction du gendarme? Pourquoi avait-il une telle crainte de voir +se rééditer une aventure de ce genre, qu'il sacrifiait à cette crainte +l'amour--dont la violence avait bien aussi, d'ailleurs, quelque chose +d'excessif--qu'il proclamait avoir pour la solitude? Un honnête homme, +que diable! n'a pas à redouter si fort une comparution devant un +commissaire de police. Le pis qui puisse en résulter, c'est un retard de +quelques heures, de quelques jours à la rigueur, et quand on n'est pas +pressé... Il est vrai qu'Ilia Brusch était pressé, ce qui ne laissait +pas de donner aussi à réfléchir. + +Défiant par nature, comme tout bon policier, Karl Dragoch réfléchissait. +Mais il avait aussi trop de bon sens pour se laisser égarer par des +particularités fugitives, dont l'explication était probablement des plus +simples. Il enregistra donc purement et simplement ces petites remarques +dans sa mémoire, et appliqua les ressources de son esprit à la solution +du problème, plus sérieux celui-là, qu'il s'était posé. + +Le projet que Karl Dragoch avait mis à exécution, en s'imposant à Ilia +Brusch à titre de passager, n'était pas né tout armé dans son cerveau. +Le véritable auteur en était Michael Michaelovitch, qui, d'ailleurs, ne +s'en doutait guère. Quand ce Serbe facétieux avait plaisamment insinué, +au _Rendez-vous des Pêcheurs_, que le lauréat de la Ligue Danubienne +pourrait bien être, au choix, soit le malfaiteur poursuivi, soit le +policier poursuivant, Karl Dragoch avait accordé une sérieuse attention +à ces propos émis à la légère. Certes, il ne les avait pas pris au pied +de la lettre. Il avait de bonnes raisons de savoir que le pêcheur et +le policier n'avaient rien de commun, et, procédant par analogie, il +considéra comme infiniment vraisemblable que ce pêcheur n'eût pas plus +de rapport avec le malfaiteur recherché. Mais, de ce qu'une chose n'a +pas été faite, il ne s'ensuit pas qu'elle ne puisse l'être, et Karl +Dragoch avait pensé aussitôt que le joyeux Serbe avait raison, et qu'un +détective, désireux de surveiller le Danube tout à son aise, se fût, en +effet, montré très habile, en empruntant la personnalité d'un pêcheur +assez notoire pour que personne n'en puisse raisonnablement suspecter +l'identité professionnelle. + +Quelque tentante que fût cette combinaison, il y fallait cependant +renoncer. Le concours de Sigmaringen avait eu lieu, Ilia Brusch, +vainqueur du tournoi, avait annoncé publiquement son projet, et +certainement il ne se prêterait pas de bonne grâce à une substitution de +personne, substitution très scabreuse, au surplus, puisque les traits du +lauréat étaient désormais connus d'un grand nombre de ses collègues. + +Toutefois, s'il fallait renoncer à ce qu'Ilia Brusch consentît à laisser +effectuer sous son nom, par un autre que lui, le voyage qu'il avait +entrepris, il existait peut-être un moyen terme d'arriver au même but. +Dans l'impossibilité d'être Ilia Brusch, Karl Dragoch ne pouvait-il +se contenter de prendre passage à son bord? Qui ferait attention au +compagnon d'un homme devenu presque célèbre et qui monopoliserait +par conséquent à son profit l'intérêt général? Et même, si quelqu'un +laissait par inadvertance tomber un regard distrait sur ce compagnon +obscur, était-il admissible qu'il établît le moindre rapprochement entre +ce vague inconnu et le policier, qui accomplirait ainsi sa mission dans +une ombre protectrice? + +Ce projet longuement examiné, Karl Dragoch, en dernière analyse, le +jugea excellent, et résolut de le réaliser. On a vu avec quelle maëstria +il avait machiné sa scène initiale, mais cette scène eût été, au besoin, +suivie de beaucoup d'autres. S'il l'avait fallu, Ilia Brusch eût été +traîné chez le commissaire, emprisonné même sous de spécieux prétextes, +effrayé de cent façons. Karl Dragoch, on peut en être sûr, eût joué de +l'arbitraire sans remords, jusqu'au moment où le pêcheur, terrifié, +n'aurait plus vu qu'un sauveur dans le passager qu'il repoussait. + +Le détective s'estimait heureux, toutefois, d'avoir triomphé sans +employer cette violence morale et sans continuer la comédie plus loin +que le premier acte. + +Maintenant, il était dans la place, bien certain que, s'il faisait mine +de vouloir la quitter, son hôte s'opposerait à son départ avec autant +d'énergie qu'il s'était opposé à son entrée. Restait à tirer parti de la +situation. + +Pour cela, Karl Dragoch n'avait qu'à se laisser entraîner par le +courant. Pendant que son compagnon pêcherait ou godillerait, il +surveillerait le fleuve, où rien d'anormal n'échapperait à son regard +expérimenté. Chemin faisant, il s'aboucherait avec ses hommes disséminés +le long des rives. A la première nouvelle d'un délit ou d'un crime, +il se séparerait d'Ilia Brusch pour se lancer sur les traces des +malfaiteurs, et il en serait au besoin de même, si, en l'absence de tout +crime ou de tout délit, un indice suspect attirait son attention. + +Tout cela était sagement combiné et, plus il y pensait, plus Karl +Dragoch s'applaudissait de son idée, qui, en lui assurant l'incognito +sur toute la longueur du Danube, multipliait les chances du succès. + +Malheureusement, en raisonnant ainsi, le détective ne tenait pas compte +du hasard. Il ne se doutait guère qu'une série de faits des plus +singuliers allait, dans peu de jours, aiguiller ses recherches dans une +direction imprévue et donner à sa mission une ampleur inattendue. + + + +VI + +LES YEUX BLEUS + + +En quittant la barge, Karl Dragoch gagna les quartiers du centre. Il +connaissait Ratisbonne, et c'est sans hésiter sur la direction à suivre +qu'il s'engagea à travers les rues silencieuses, flanquées ça et là de +donjons féodaux à dix étages, de cette cité jadis bruyante, que n'anime +plus guère une population tombée à vingt-six mille âmes. + +Karl Dragoch ne songeait pas à visiter la ville, comme le croyait Ilia +Brusch. Ce n'est pas en qualité de touriste qu'il voyageait. A peu de +distance du pont, il se trouva en face du Dom, la cathédrale aux tours +inachevées, mais il ne jeta qu'un coup d'oeil distrait sur son curieux +portail de la fin du XVe siècle. Assurément, il n'irait pas admirer, au +Palais des Princes de Tour et Taxis, la chapelle gothique et le cloître +ogival, pas plus que la bibliothèque de pipes, bizarre curiosité de cet +ancien couvent. Il ne visiterait pas davantage le Rathhaus, siège de la +Diète autrefois, et aujourd'hui simple Hôtel de Ville, dont la salle +est ornée de vieilles tapisseries, et où la chambre de torture avec ses +divers appareils est montrée, non sans orgueil, par le concierge de +l'endroit. Il ne dépenserait pas un _trinkgeld_, le pourboire allemand, +à payer les services d'un cicérone. Il n'en avait pas besoin, et c'est +sans le secours de personne qu'il se rendit au Bureau des Postes, où +plusieurs lettres l'attendaient à des initiales convenues. Karl Dragoch, +ayant lu ces lettres, sans que son visage décelât aucun sentiment, se +disposait à sortir du bureau, lorsqu'un homme assez vulgairement vêtu +l'accosta sur la porte. + +Cet homme et Dragoch se connaissaient, car celui-ci d'un geste arrêta +le nouveau venu au moment où il allait prendre la parole. Ce geste +signifiait évidemment: «Pas ici.» Tous deux se dirigèrent vers une place +voisine. + +«Pourquoi ne m'as-tu pas attendu sur le bord du fleuve? demanda Karl +Dragoch, quand il s'estima à l'abri des oreilles indiscrètes. + +--Je craignais de vous manquer, lui fut-il répondu. Et, comme je savais +que vous deviez venir à la poste.... + +--Enfin, te voilà, c'est l'essentiel, interrompit Karl Dragoch. Rien de +neuf? + +--Rien. + +--Pas même un vulgaire cambriolage dans la région? + +--Ni dans la région, ni ailleurs, le long du Danube s'entend. + +--A quand remontent tes dernières nouvelles? + +--Il n'y a pas deux heures que j'ai reçu un télégramme de notre bureau +central de Budapest. Calme plat sur toute la ligne. + +Karl Dragoch réfléchit un instant. + +--Tu vas aller au Parquet de ma part. Tu donneras ton nom, Friedrick +Ulhmann, et tu prieras qu'on te tienne au courant s'il survenait la +moindre chose. Tu partiras ensuite pour Vienne. + +--Et nos hommes? + +--Je m'en charge. Je les verrai au passage. Rendez-vous à Vienne, +d'aujourd'hui en huit, c'est le mot d'ordre. + +--Vous laisserez donc le haut fleuve sans surveillance? demanda Ulhmann. + +--Les polices locales y suffiront, répondit Dragoch, et nous accourrons +à la moindre alerte. Jusqu'ici, d'ailleurs, il ne s'est jamais rien +passé, au-dessus de Vienne, qui soit de notre compétence. Pas si bêtes, +nos bonshommes, d'opérer si loin de leur base. + +--Leur base?... répéta Ulhmann. Auriez-vous des renseignements +particuliers? + +--J'ai, en tous cas, une opinion. + +--Qui est?... + +--Trop curieux!... Quoi qu'il en soit, je te prédis que nous débuterons +entre Vienne et Budapest. + +--Pourquoi là plutôt qu'ailleurs? + +--Parce que c'est là que le dernier crime a été commis. Tu sais bien, ce +fermier qu'ils ont fait «chauffer» et qu'on a retrouvé brûlé jusqu'aux +genoux. + +--Raison de plus pour qu'ils opèrent ailleurs la prochaine fois. + +--Parce que?... + +--Parce qu'ils se diront que le district où ce crime a été perpétré doit +être tout spécialement surveillé. Ils iront donc plus loin tenter la +fortune. C'est ce qu'ils ont fait jusqu'ici. Jamais deux fois de suite +au même endroit.» + +--Ils ont raisonné comme des bourriques, et tu les imites, Friedrick +Ulhmann, répliqua Karl Dragoch. Mais c'est bien sur leur sottise que je +compte. Tous les journaux, comme tu as dû le voir, m'ont attribué un +raisonnement analogue. Ils ont publié avec un parfait ensemble que je +quittais le Danube supérieur, où, selon moi, les malfaiteurs ne +se risqueraient pas à revenir, et que je partais pour la Hongrie +méridionale. Inutile de te dire qu'il n'y a pas un mot de vrai +là-dedans, mais tu peux être sûr que ces communications tendancieuses +n'ont pas manqué de toucher les intéressés. + +--Vous en concluez? + +--Qu'ils n'iront pas du côté de la Hongrie méridionale se jeter dans la +gueule du loup. + +--Le Danube est long, objecta Ulhmann. Il y a la Serbie, la Roumanie, la +Turquie... + +--Et la guerre?.. Rien à faire par là pour eux. Nous verrons bien, au +surplus. + +Karl Dragoch garda un instant le silence. + +--A-t-on ponctuellement suivi mes instructions? reprit-il. + +--Ponctuellement. + +--La surveillance du fleuve a été continuée? + +--Jour et nuit. + +--Et l'on n'a rien découvert de suspect? + +--Absolument rien. Toutes les barges, tous les chalands ont leurs +papiers en règle. A ce propos, je dois vous dire que ces opérations de +contrôle soulèvent beaucoup de murmures. La batellerie proteste, et, si +vous voulez mon opinion, je trouve qu'elle n'a pas tort. Les bateaux +n'ont rien avoir dans ce que nous cherchons. Ce n'est pas sur l'eau que +des crimes sont commis. + +Karl Dragoch fronça les sourcils. + +--J'attache une grande importance à la visite des barges, des chalands +et même des plus petites embarcations, répliqua-t-il d'un ton sec. +J'ajouterai, une fois pour toutes, que je n'aime pas les observations. + +Ulhmann fit le gros dos. + +--C'est bon, Monsieur, dit-il. + +Karl Dragoch reprît: + +--Je ne sais encore ce que je ferai... Peut-être m'arrêterai-je à +Vienne. Peut-être pousserai-je jusqu'à Belgrade... Je ne suis pas +fixé... Comme il importe de ne pas perdre de contact, tiens-moi au +courant par un mot adressé en autant d'exemplaires qu'il sera nécessaire +à ceux de nos hommes échelonnés entre Ratisbonne et Vienne. + +--Bien, Monsieur, répondit Ulhmann. Et moi?.. Où vous reverrai-je? + +--A Vienne, dans huit jours, je te l'ai dit, répondit Dragoch. + +Il réfléchit quelques instants. + +--Tu peux te retirer, ajouta-t-il. Ne manque pas de passer au Parquet et +prends ensuite le premier train. + +Ulhmann s'éloignait déjà. Karl Dragoch le rappela. + +--Tu as entendu parler d'un certain Ilia Brusch? interrogea-t-il. + +--Ce pêcheur qui s'est engagé à descendre le Danube la ligne à la main? + +--Précisément. Eh bien, si tu me vois avec lui, n'aie pas l'air de me +connaître.» + +Là-dessus, ils se séparèrent, Friedrick Ulhmann disparut vers le haut +quartier, tandis que Karl Dragoch se dirigeait vers l'hôtel de la +Croix-d'Or, où il comptait dîner. + +Une dizaine de convives, causant de choses et d'autres, étaient déjà à +table, lorsqu'il prit place à son tour. S'il mangea de grand appétit, +Karl Dragoch ne se mêla point à la conversation. Il écoutait, par +exemple, en homme qui a l'habitude de prêter l'oreille à tout ce qu'on +dit autour de lui. Aussi ne put-il manquer d'entendre, quand l'un des +convives demanda à son voisin: + +«Eh bien, cette fameuse bande, on n'en a donc pas de nouvelles? + +--Pas plus que du fameux Brusch, répondit l'autre. On attendait son +passage à Ratisbonne, et il n'a pas encore été signalé. + +--C'est singulier. + +--A moins que Brusch et le chef de la bande ne fassent qu'un. + +--Vous voulez rire? + +--Eh!.. qui sait?..» + +Karl Dragoch avait vivement relevé les yeux. C'était la seconde fois +que cette hypothèse, décidément dans l'air, venait s'imposer à son +attention. Mais il eut comme un imperceptible haussement d'épaules, et +acheva son dîner sans prononcer une parole. Plaisanterie que tout cela. +D'ailleurs, il était bien renseigné, ce bavard, qui ne connaissait même +pas l'arrivée d'Ilia Brusch à Ratisbonne. + +Son dîner terminé, Karl Dragoch redescendit vers les quais. Là, au lieu +de regagner tout de suite la barge, il s'attarda quelques instants +sur le vieux pont de pierre qui réunit Ratisbonne à Stadt-am-Hof, son +faubourg, et laissa errer son regard sur le fleuve, où quelques bateaux +glissaient encore en se hâtant de profiter de la lumière mourante du +jour. + +Il s'oubliait dans cette contemplation, quand une main se posa sur son +épaule, en même temps que l'interpellait une voix familière. + +«Il faut croire, monsieur Jaeger, que tout cela vous intéresse. + +Karl Dragoch se retourna et vit, en face de lui, Ilia Brusch, qui le +regardait en souriant. + +--Oui, répondit-il, tout ce mouvement du fleuve est curieux. Je ne me +lasse pas de l'observer. + +--Eh! monsieur Jaeger, dit Ilia Brusch. cela vous intéressera davantage, +lorsque nous arriverons sur le bas fleuve, où les bateaux sont plus +nombreux. Vous verrez, quand nous serons aux Portes de Fer!.. Les +connaissez-vous? + +--Non, répondit Dragoch. + +--Il faut avoir vu cela! déclara Ilia Brusch. S'il n'y a pas au monde +un plus beau fleuve que le Danube, il n'y a pas, sur tout le cours du +Danube, un plus bel endroit que les Portes de Fer!.. + +Cependant la nuit était devenue complète. La grosse montre d'Ilia Brusch +marquait plus de neuf heures. + +--J'étais en bas, dans la barge, lorsque je vous ai aperçu sur le pont, +monsieur Jaeger, dit-il. Si je suis venu vous trouver, c'est pour vous +rappeler que nous partons demain de très bonne heure, et que nous +ferions bien, par conséquent, d'aller nous coucher. + +--Je vous suis, monsieur Brusch, approuva Karl Dragoch. + +Tous deux descendirent vers la rive. Comme ils tournaient l'extrémité du +pont, le passager de dire: + +--Et la vente de notre poisson, monsieur Brusch?.. Êtes-vous satisfait? + +--Dites enchanté, monsieur Jaeger! Je n'ai pas à vous remettre moins de +quarante et un florins!. + +--Ce qui fera soixante-huit, avec les vingt-sept précédemment encaissés. +Et nous ne sommes, qu'à Ratisbonne!.. Eh! eh! monsieur Brusch, l'affaire +ne me paraît pas si mauvaise! + +--J'en arrive à le croire,» reconnut le pêcheur. + +Un quart d'heure plus tard, tous deux dormaient l'un près de l'autre, +et, au soleil levant, l'embarcation était déjà à cinq kilomètres de +Ratisbonne. + +En aval de cette ville, les rives du Danube présentent des aspects +très différents. Sur la droite se succèdent à perte de vue de fertiles +plaines, une riche et productive campagne, où ne manquent ni les fermes, +ni les villages, tandis que, sur la gauche, se massent des forêts +profondes et s'étagent des collines qui vont se souder au Bohmerwald. + +En passant, M. Jaeger et Ilia Brusch purent apercevoir, au-dessus de la +bourgade de Donaustauf, le Palais d'été des Princes de Tour et Taxis, +et le vieux château épiscopal de Ratisbonne, puis, au delà, sur le +Savaltorberg, le Walhalla, ou «Séjour des élus», sorte de Parthénon +égaré sous le ciel bavarois, qui n'est point celui de l'Attique, et dont +la construction est due au roi Louis. A l'intérieur, c'est un musée, où +figurent les bustes des héros de la Germanie, musée moins admirable que +les belles dispositions architecturales de l'extérieur. Si le Walhalla +ne vaut pas, en effet, le Parthénon d'Athènes, il l'emporte sur celui +dont les Écossais ont décoré une des collines d'Édimbourg, la «vieille +enfumée». + +Longue est la distance séparant Ratisbonne de Vienne, lorsqu'on suit les +méandres du Danube. Cependant, sur cette route liquide de près de quatre +cent soixante-quinze kilomètres, les cités de quelque importance sont +rares. On ne trouve guère a signaler que Straubing, entrepôt agricole +de la Bavière, où la barge s'arrêta le soir du 18 août; Passau, où elle +arriva le 20, et Lintz qu'elle dépassa dans la journée du 21. En +dehors de ces villes, dont les deux dernières ont une certaine valeur +stratégique, mais dont aucune n'atteint vingt mille âmes il n'existe que +d'insignifiantes agglomérations. + +A défaut des oeuvres de l'homme, le touriste a, du moins, pour se +défendre contre l'ennui, le spectacle toujours varié des rives du grand +fleuve. Au-dessous de Straubing, où il s'étale déjà sur une largeur de +quatre cents mètres, le Danube ne cesse de se resserrer, tandis que les +premières ramifications des Alpes Rhétiques surélèvent peu à peu la rive +droite. + +A Passau, bâtie au confluent de trois cours d'eau, le Danube, l'Inn et +l'Ils, dont les deux premiers comptent parmi les plus importants de +l'Europe, on quitte l'Allemagne, et cette même rive droite devient +autrichienne dans l'aval immédiat de la ville, tandis que c'est +seulement quelques kilomètres plus bas, au confluent de la Dadelsbach, +que la rive gauche commence à faire partie de l'empire des Habsbourg. En +ce point, le lit du fleuve est réduit à une étroite vallée de deux cents +mètres environ qui va le conduire jusqu'à Vienne, tantôt s'élargissant +au point de permettre la formation de véritables lacs parsemés d'îles +et d'îlots, tantôt rapprochant plus encore ses parois entre lesquelles +grondent les eaux furieuses. + +Ilia Brusch paraissait n'accorder aucun intérêt à cette succession de +spectacles changeants et toujours sublimes, et semblait uniquement +préoccupé d'activer de toute la vigueur de ses bras l'allure de son +embarcation. L'attention qu'il lui fallait apporter à la conduite de +la barge eût, d'ailleurs, suffi à excuser son indifférence. Outre les +difficultés résultant des bancs de sable, difficultés qui sont monnaie +courante de la navigation danubienne, il en avait à vaincre de plus +sérieuses. Quelques kilomètres avant Passau, il avait dû affronter les +rapides de Wilshofen, puis, cent cinquante kilomètres plus bas, un +peu au-dessous de Grein, l'une des villes les plus misérables de la +Haute-Autriche, ce furent ceux autrement redoutables du Strudel et du +Wirbel. + +En cet endroit, la vallée devient un étroit couloir limité par +des parois sauvages, entre lesquelles se précipitent les eaux +bouillonnantes. Autrefois, de nombreux récifs rendaient ce passage des +plus dangereux, et il n'était pas rare que la batellerie y éprouvât de +graves dommages. Maintenant, le danger a notablement diminué. On a fait +sauter à la mine les plus gênantes des roches qui s'échelonnaient +d'une rive à l'autre. Les rapides ont perdu de leur fureur, les remous +n'attirent plus les bateaux dans leurs tourbillons avec la même +violence, et les catastrophes sont devenues moins fréquentes. Beaucoup +de précautions, cependant, sont encore à prendre, autant pour les grands +chalands que pour les petites embarcations. + +Tout cela n'était pas pour embarrasser Ilia Brusch. Il suivait les +passes, évitait les bancs de sable, dominait les remous et les rapides, +avec une étonnante habileté. Cette habileté, Karl Dragoch l'admirait, +mais il ne laissait pas aussi d'être surpris qu'un simple pêcheur eût +une science si parfaite du Danube et de ses traîtresses surprises. + +Si Ilia Brusch étonnait Karl Dragoch, la réciproque n'était pas moins +vraie. Le pêcheur admirait, sans y rien comprendre, l'étendue des +relations de son passager. Si infime que fût le lieu choisi pour la +halte du soir, il était rare que M. Jaeger n'y trouvât pas quelqu'un de +connaissance. A peine la barge était-elle amarrée, il sautait à terre et +presque aussitôt il était abordé par une ou deux personnes. Jamais, du +reste, il ne s'oubliait en de longues conversations. Après un échange +de quelques mots, les interlocuteurs se séparaient, et M. Jaeger +réintégrait la barge, tandis que les étrangers s'éloignaient. A la fin +Ilia Brusch n'y put tenir. + +«Vous ayez donc des amis un peu partout, monsieur Jaeger? demanda-t-il +un jour. + +--En effet, monsieur Brusch, répondit Karl Dragoch. Cela tient à ce que +j'ai souvent parcouru ces contrées. + +--En touriste, monsieur Jaeger? + +--Non, monsieur Brusch, pas en touriste. Je voyageais à cette époque +pour une maison de commerce de Budapest, et, dans ce métier-là, non +seulement on voit du pays, mais on se crée de nombreuses relations, vous +le savez.» + +Tels furent les seuls incidents--si l'on peut appeler cela des +incidents--qui marquèrent le voyage du 18 au 24 août. Ce jour-là, après +une nuit passée le long de la rive, loin de tout village, en dessous de +la petite ville de Tulln, Ilia Brusch se remit en route avant l'aube, +ainsi qu'il en avait coutume. Cette journée ne devait pas être pareille +aux précédentes. Le soir même, en effet, on serait à Vienne, et, pour la +première fois, depuis huit jours, Ilia Brusch allait pêcher, afin de ne +pas décevoir les admirateurs qu'il ne pouvait manquer d'avoir dans la +capitale, où il avait eu soin de faire annoncer son arrivée par les cent +voix de la Presse. + +D'ailleurs, ne fallait-il pas penser aux intérêts de M. Jaeger, trop +négligés pendant cette semaine de navigation acharnée? Bien qu'il ne se +plaignit pas, ainsi qu'il s'y était engagé, celui-ci ne devait pas être +content, Ilia Brusch le comprenait de reste, et c'est pour être en +mesure de lui donner au moins une apparence de satisfaction, qu'il +s'était arrangé de manière à n'avoir qu'une trentaine de kilomètres à +franchir durant cette dernière journée. Ainsi, malgré la diminution de +sa vitesse, il lui serait quand même possible d'atteindre Vienne d'assez +bonne heure pour tirer parti du produit de sa pêche. + +Au moment où Karl Dragoch sortit de la cabine, le butin était déjà +abondant, mais le pêcheur devait faire mieux encore. Vers onze heures, +sa ligne ramena un brochet de vingt livres. C'était une pièce royale qui +obtiendrait sûrement un haut prix des amateurs viennois. + +Enhardi par ce succès, Ilia Brusch voulut tenter la chance une dernière +fois, ce en quoi il eut grand tort, ainsi que l'événement le prouva. + +Comment s'y prit-il? Il eût été bien incapable de le dire. Le fait est +que, lui, toujours si adroit, eut à ce moment un coup malheureux. Que ce +soit le résultat d'un instant de distraction ou pour toute autre cause, +sa ligne, fut mal lancée, et l'hameçon, violemment ramené, vint frapper +son visage où il traça un sillon sanglant. Ilia Brusch poussa un cri de +douleur. + +Après avoir labouré les chairs, l'hameçon, continuant sa route, agrippa +au passage les lunettes aux grands verres noirs que le pêcheur portait +jour et nuit, et cet instrument, enlevé comme une plume, se mit à +décrire des courbes éperdues à quelques centimètres au-dessus de la +surface de l'eau. + +Étouffant une exclamation de dépit, Ilia Brusch, après un coup d'oeil +plein d'inquiétude à l'adresse de M. Jaeger, eut tôt fait de ramener à +lui les lunettes vagabondes, qu'il s'empressa de remettre à leur place +primitive. Alors seulement il parut soulagé. + +Cet incident n'avait duré que quelques secondes, mais ces quelques +secondes avaient suffi à Karl Dragoch pour constater que son hôte +possédait de magnifiques yeux bleus, dont le regard très vif semblait +peu compatible avec une vue maladive. + +Le détective ne put faire autrement que de réfléchir à cette +singularité, son tempérament le portant à réfléchir sur tous les sujets +qui sollicitaient son attention, et ses réflexions ne furent pas +terminées après que les yeux bleus eurent disparu de nouveau derrière +l'écran noir qui les dissimulait habituellement. Il est inutile de dire +qu'Ilia Brusch ne pêcha pas davantage ce jour-là. Son estafilade, plus +douloureuse que grave, sommairement pansée, il rangea avec soin ses +engins, tandis que le bateau suivait tout seul le fil du courant, puis +ce fut l'heure du déjeuner. + +Peu d'instants auparavant, on était passé au pied du Kalhemberg, mont de +trois cent cinquante mètres, dont le sommet domine la ville de Vienne. +Maintenant, plus on avançait, plus l'animation des rives annonçait +l'approche d'une importante cité. Les villas, tout d'abord, s'étaient +succédé, de plus en plus rapprochées. Puis, des usines avaient souillé +le ciel des fumées de leurs hautes cheminées. Bientôt Ilia Brusch et son +compagnon aperçurent quelques fiacres mettant dans cette banlieue une +note franchement urbaine. + +Dès les premières heures de l'après-midi, la barge dépassa Nussdorf, +point où s'arrêtent les bateaux à vapeur, en raison de leur tirant +d'eau. La modeste embarcation du pêcheur avait à cet égard de moindres +exigences. D'ailleurs, elle ne contenait pas, comme les dampsschiffs, +des voyageurs, qui eussent exigé d'être transportés par le canal +jusqu'au coeur même de la ville. + +Libre de ses mouvements, Ilia Brusch suivit le grand bras du Danube. +Avant quatre heures, il s'arrêtait près de la rive et frappait son +amarre à l'un des arbres du Prater, promenade fameuse, qui est à Vienne +ce que le Bois de Boulogne est à Paris. + +«Qu'avez-vous donc aux yeux, monsieur Brusch? demanda à ce moment Karl +Dragoch qui, depuis l'incident des lunettes, n'avait prononcé que de +rares paroles. + +Ilia Brusch interrompit son travail et se tourna vers son passager. + +--Aux yeux? répéta-t-il d'un ton interrogatif. + +--Oui, aux yeux, dit M. Jaeger. Ce n'est pas pour votre plaisir, je +suppose, que vous portez ces lunettes noires? + +--Ah! fit Ilia Brusch, mes lunettes!.. J'ai la vue faible, et la lumière +me fait mal, voilà tout.» + +La vue faible?.. Avec des yeux pareils!.. + +Son explication donnée, Ilia Brusch acheva d'amarrer sa barge. Son +passager le regardait faire d'un air songeur. + + + +VII + +CHASSEURS ET GIBIERS + + +Quelques promeneurs animaient, en cette après-midi d'août, la rive du +Danube, qui forme, au Nord-Est, l'extrême limite de la promenade du +Prater. Ces promeneurs guettaient-ils Ilia Brusch? Probablement, +celui-ci ayant eu soin de faire préciser à l'avance par les journaux +le lieu et presque l'heure de son arrivée. Mais comment les curieux, +disséminés sur un aussi vaste espace, découvriraient-ils la barge que +rien ne signalait à leur attention? + +Ilia Brusch avait prévu cette difficulté. Dès que son embarcation fut +amarrée, il s'empressa de dresser un mât portant une longue banderolle +sur laquelle on pouvait lire: _Ilia Brusch, Lauréat du concours de +Sigmaringen_; puis, sur le toit du rouf, il fit, des poissons capturés +pendant la matinée, une sorte d'étalage, en donnant au brochet la place +d'honneur. + +Cette réclame à l'américaine eut un résultat immédiat. Quelques badauds +s'arrêtèrent en face de la barge et la contemplèrent d'un air désoeuvré. +Ces premiers badauds en attirant d'autres, le rassemblement prit en +quelques instants des proportions telles que les véritables curieux ne +purent faire autrement que de le remarquer. Ils accoururent, et, en +voyant tous ces gens se hâter dans la même direction, d'autres se mirent +à courir à leur exemple sans savoir pourquoi. En moins d'un quart +d'heure, cinq cents personnes étaient groupées en face de la barge. Ilia +Brusch n'avait jamais rêvé pareil succès: + +Entre ce public et le pêcheur, le dialogue ne tarda pas à s'engager. + +«Monsieur Brusch? demanda un des assistants. + +--Présent, répondit l'interpellé. + +--Permettez-moi de me présenter. M. Claudius Roth, un de vos collègues +de la Ligue Danubienne. + +--Enchanté, monsieur Roth! + +--Plusieurs autres de nos collègues sont ici, d'ailleurs. Voici M. +Hanisch, M. Tietze, M. Hugo Zwiedinek, sans compter ceux que je ne +connais pas. + +--Moi, par exemple, Mathias Kasselick, de Budapest, dit un spectateur. + +--Et moi, ajouta un autre, Wilhelm Bickel, de Vienne. + +--Ravi, Messieurs, d'être en pays de connaissance, s'écria Ilia Brusch. + +Les demandes et les réponses se croisèrent. La conversation devint +générale. + +--Vous avez fait bon voyage, monsieur Brusch? + +--Excellent. + +--Voyage rapide, en tous cas. On ne vous attendait pas si tôt. + +--Il y a pourtant quinze jours que je suis en route. + +--Oui, mais il y a loin de Donaueschingen à Vienne! + +--Neuf cents kilomètres, à peu près, ce qui fait une soixantaine de +kilomètres par jour en moyenne. + +--Le courant les fait à peine en vingt-quatre heures. + +--Ça dépend des endroits. + +--C'est vrai. Et votre poisson? Le vendez-vous facilement? + +--A merveille. + +--Alors, vous êtes content? + +--Très content. + +--Aujourd'hui, votre pêche est fort belle. Il y a surtout un brochet +superbe. + +--Il n'est pas mal, en effet. + +--Combien le brochet? + +--Ce qu'il vous plaira de le payer. Je vais, si vous le voulez bien, +mettre mon poisson aux enchères, en gardant le brochet pour la fin. + +--Pour la bonne bouche, traduisit un plaisant. + +--Excellente idée! s'écria M. Roth. L'acquéreur du brochet, au lieu +d'en manger la chair, pourra, s'il le préfère, le faire empailler, en +souvenir d'Ilia Brusch!» + +Ce petit discours obtint un grand succès et les enchères commencèrent +avec animation. Un quart d'heure plus tard, le pêcheur avait encaissé +une somme rondelette, à laquelle le fameux brochet n'avait pas contribué +pour moins de trente-cinq florins. + +La vente terminée, la conversation continua entre le lauréat et le +groupe d'admirateurs qui se pressait sur la berge. Renseigné sur le +passé, on s'enquérait de ses intentions pour l'avenir. Ilia Brusch +répondait, d'ailleurs, avec complaisance, et annonçait, sans en faire +mystère, qu'après avoir consacré à Vienne la journée du lendemain, il +irait, le soir du jour suivant, coucher à Presbourg. + +Peu à peu, l'heure s'avançant, les curieux diminuèrent de nombre, chacun +regagnant son dîner. Obligé de penser au sien, Ilia Brusch disparut dans +le tôt, laissant son passager en pâture à l'admiration publique. + +C'est pourquoi deux promeneurs, attirés par le rassemblement qui +comptait encore une centaine de personnes, n'aperçurent que Karl +Dragoch, solitairement assis au-dessous de la banderolle qui annonçait +_urbi et orbi_ le nom et la qualité du lauréat de la Ligue Danubienne. +L'un de ces nouveaux venus était un grand gaillard de trente ans +environ, large d'épaules, chevelure et barbe blondes, de ce blond slave +qui semble l'apanage de la race; l'autre, d'aspect robuste aussi, et +remarquable par l'insolite carrure de ses épaules, était plus âgé, et +ses cheveux grisonnants montraient qu'il avait dépassé la quarantaine. + +Au premier regard que le plus jeune de ces personnages jeta vers la +barge, il tressaillit et fit un rapide mouvement de recul, en entraînant +son compagnon en arrière. + +« C'est lui, dit-il, d'une voix étouffée, dès qu'ils furent sortis de la +foule. + +--Tu crois? + +--Sûr! Tu ne l'as donc pas reconnu? + +--Comment l'aurais-je reconnu? Je ne l'ai jamais vu. + +Un instant de silence suivit. Les deux interlocuteurs réfléchissaient. + +--Il est seul dans la barque? demanda le plus âgé. + +--Tout seul. + +--Et c'est bien la barque d'Ilia Brusch? + +--Pas d'erreur possible. Le nom est inscrit sur la banderolle. + +--C'est à n'y rien comprendre. + +Après un nouveau silence, ce fut le plus jeune qui reprit: + +--Ce serait donc lui qui fait ce voyage à grand orchestre sous le nom +d'Ilia Brusch? + +--Dans quel but? + +Le personnage à la barbe blonde haussa les épaules. + +--Dans le but de parcourir le Danube incognito, c'est clair. + +--Diable! fit son compagnon grisonnant. + +--Ça ne m'étonnerait pas, dit l'autre. C'est un malin, Dragoch, et son +coup aurait parfaitement réussi, sans le hasard qui nous a fait passer +par ici. + +Le plus âgé des deux interlocuteurs paraissait mal convaincu. + +--C'est du roman, murmura-t-il entre ses dents. + +--Tout à fait, Titcha, tout à fait, approuva son compagnon, mais Dragoch +aime assez les moyens romanesques. Nous tirerons, d'ailleurs, la chose +au clair. On disait autour de nous que la barge resterait à Vienne +demain toute la journée. Nous n'aurons qu'à revenir. Si Dragoch est +toujours là, c'est que c'est bien lui qui est entré dans la peau d'Ilia +Brusch. + +--Dans ce cas, demanda Titcha, que ferons-nous? + +Son interlocuteur ne répondit pas tout de suite. + +--Nous aviserons, » dit-il. + +Tous deux s'éloignèrent du côté de la ville, laissant la barge entourée +d'un public de plus en plus clairsemé. La nuit s'écoula paisiblement +pour Ilia Brusch et son passager. Quand celui-ci sortit de la cabine, +il trouva le premier en train de faire subir à ses engins de pêche une +révision générale. + +« Beau temps, monsieur Brusch, dit Karl Dragoch en manière de bonjour. + +--Beau temps, monsieur Jaeger, approuva Ilia Brusch. + +--Ne comptez-vous pas en profiter, monsieur Brusch, pour visiter la +ville? + +--Ma foi non, monsieur Jaeger. Je ne suis pas curieux de mon naturel, +et j'ai ici de quoi m'occuper toute la journée. Après deux semaines de +navigation, ce n'est pas du luxe de remettre un peu d'ordre. + +--A votre aise, monsieur Brusch. Pour moi, je n'imiterai pas votre +indifférence et je compte rester à terre jusqu'au soir. + +--Et bien vous ferez, monsieur Jaeger, approuva Ilia Brusch, puisque +c'est à Vienne que vous demeurez. Peut-être avez-vous de la famille qui +ne sera pas fâchée de vous voir. + +--C'est une erreur, monsieur Brusch, je suis garçon. + +--Tant pis, monsieur Jaeger, tant pis. On n'est pas trop de deux pour +porter le fardeau de la vie. + +Karl Dragoch se mit à rire. + +--Fichtre! monsieur Brusch, vous n'êtes pas gai, ce matin. + +--On a ses jours, monsieur Jaeger, répondit le pêcheur. Mais que cela ne +vous empêche pas de vous amuser le mieux possible. + +--Je tâcherai, monsieur Brusch, » répondit Karl Dragoch en s'éloignant. + +A travers le Prater, il alla rejoindre la Haupt-Allée, rendez-vous des +élégances viennoises pendant la saison. Mais, à cette époque de l'année, +et à cette heure, la Haupt-Allée était presque déserte et il put hâter +le pas sans être gêné par la foule. + +Il y avait, toutefois, assez de monde pour que son attention ne fût pas +attirée par deux promeneurs qu'il croisa, en même temps que plusieurs +autres, comme il arrivait à la hauteur du Constantins Hugel, colline +artificielle dont on a jugé bon de varier la perspective du Prater. Sans +s'occuper de ces deux promeneurs, Karl Dragoch continua tranquillement +sa route, et, dix minutes plus tard, il entrait dans un petit café du +rond-point du Prater, le Prater Stern en allemand. Il y était attendu. +Un consommateur déjà attablé se leva, en l'apercevant, et vint à sa +rencontre. + +«Bonjour, Ulhmann, dit Karl Dragoch. + +--Bonjour, Monsieur, répondit Friedrich Ulhmann. + +--Toujours rien de neuf? + +--Toujours rien. + +--C'est bon. Cette fois, nous pouvons disposer de la journée et convenir +mûrement de ce que nous devons faire.» + +Si Karl Dragoch n'avait pas remarqué les deux promeneurs de la +Haupt-Allée, ceux-ci--les mêmes individus que le hasard avait conduits, +la veille, près de la barge d'Ilia Brusch--l'avaient parfaitement vu, +au contraire. D'un même mouvement ils avaient fait volte-face, après le +passage du chef de la police danubienne, et l'avaient suivi, en gardant +une distance suffisante pour éviter toute surprise. Quand Dragoch +eut disparu dans le petit café, ils entrèrent dans un établissement +semblable situé vis-à-vis du premier, de l'autre côté du rond-point, +résolus à rester, s'il le fallait, toute la journée en embuscade. + +Leur patience fut mise à l'épreuve. Après avoir consacré plusieurs +heures à convenir dans le détail de leurs faits et gestes, Dragoch et +Ulhmann déjeunèrent sans se presser. Leur déjeuner terminé, désireux +d'échapper à l'atmosphère étouffante de la salle, ils se firent servir à +l'air libre la tasse de café devenue le complément indispensable de tout +repas. Ils étaient en train de la savourer, quand Dragoch fit soudain +un geste d'étonnement et, comme désireux de n'être pas reconnu, rentra +rapidement dans l'intérieur du restaurant, d'où, à travers les rideaux +du vitrage, il surveilla un homme qui traversait la place en ce moment. + +«C'est lui, Dieu me pardonne!» murmura Dragoch, en suivant des yeux Ilia +Brusch. + +C'était Ilia Brusch, en effet, bien reconnaissable à sa figure rasée, à +ses lunettes et à ses cheveux noirs comme ceux d'un Italien du Sud. + +Quand celui-ci se fut engagé dans la Kaiser-Josephstrasse, Dragoch +vint rejoindre Ulhmann demeuré sur la terrasse, lui intima l'ordre de +l'attendre autant qu'il serait nécessaire, et s'élança sur les traces du +pêcheur. + +Ilia Brusch marchait, sans songer à se retourner, avec le calme d'une +conscience paisible. D'un pas tranquille, il marcha jusqu'au bout de +la Kaiser-Josephstrasse, puis, en droite ligne, à travers le parc de +l'Augarten, il arriva à la Brigittenau. Quelques instants, il parut +alors hésiter, et pénétra finalement dans une échoppe de sordide +apparence ouvrant sa pauvre devanture dans l'une des plus misérables +rues de ce quartier ouvrier. + +Une demi-heure plus tard il ressortait. Toujours filé, sans le savoir, +par Karl Dragoch, qui ne manqua pas en passant de lire l'enseigne de +la boutique où son compagnon de voyage venait de s'arrêter, il prit la +Rembrandtgasse, puis, remontant la rive gauche du canal, atteignit +la Praterstrasse, qu'il suivit jusqu'au rond-point. Là, il tourna +délibérément à droite et s'éloigna par la Haupt-Allée, sous les arbres +du Prater. Il rentrait évidemment à bord de la barge, et Karl Dragoch +jugea inutile de continuer plus longtemps sa filature. + +Celui-ci revint donc au petit café, devant lequel Friedrich Ulhmann +l'avait fidèlement attendu. + +«Connais-tu un juif du nom de Simon Klein? demanda-t-il en l'abordant. + +--Certainement, répondit Ulhmann. + +--Qu'est-ce que c'est que ce juif? + +--Pas grand'chose de bon. Brocanteur, usurier, au besoin receleur, je +crois que ces trois mots le peignent du haut en bas. + +--C'est bien ce que je pensais, murmura Dragoch, qui paraissait plongé +en de profondes réflexions. + +Après un instant, il reprit: + +--Combien d'hommes avons-nous ici? + +--Une quarantaine, répondit Ulhmann. + +--C'est suffisant. Écoute-moi bien. Il faut faire table rase de ce que +nous avons dit ce matin. Je change mon plan, car, plus je vais, plus +j'ai le pressentiment que l'affaire arrivera près de l'endroit, quel +qu'il soit, où je serai moi-même. + +--Où vous serez?... Je ne comprends pas. + +--C'est inutile. Tu échelonneras tes hommes, deux par deux, sur la rive +gauche du Danube de cinq en cinq kilomètres, en commençant à vingt +kilomètres au delà de Presbourg. Leur mission unique sera de me +surveiller. Aussitôt que le dernier échelon m'aura aperçu, les deux +hommes qui le composent se hâteront d'aller cinq kilomètres en avant du +premier, et ainsi de suite. C'est compris?... Qu'ils ne me manquent pas +surtout! + +--Et moi? interrogea Ulhmann. + +--Toi, tu t'arrangeras pour ne pas me perdre de vue. Comme je suis dans +une barque, au beau milieu du fleuve, ce n'est pas très difficile... +Pour tes hommes, qu'ils prennent, bien entendu, en montant leur faction, +tous les renseignements possibles. En cas de besoin, le poste informé +d'un événement grave avisera les autres, dont il sera le point de +concentration. + +--Compris. + +--Qu'on se mette en route dès ce soir, et que demain je trouve tes +hommes à leur poste. + +--Ils y seront,» dit Ulhmann. + +Par deux et trois fois Karl Dragoch exposa son plan, sans se lasser, +jusqu'au moment où, certain d'avoir été parfaitement saisi par son +subordonné, il se décida, l'heure avançant, à regagner la barge. + +Dans le petit café, de l'autre côté de la place, les deux promeneurs du +Prater n'avaient pas interrompu leur espionnage. Ils avaient vu Dragoch +sortir, sans en soupçonner la raison, Ilia Brusch n'ayant pas plus +attiré leur attention que ne l'aurait fait tout autre passant. Leur +premier mouvement avait été de se lancer à sa poursuite, mais la +présence de Friedrich Ulhmann les en avait empêchés. Rassurés, +d'ailleurs, par l'attente de celui-ci, ils avaient eux-mêmes attendu, +convaincus qu'ils ne tarderaient pas à voir revenir Karl Dragoch. + +Le retour du détective prouva qu'ils avaient justement raisonné, et, +quand le détective disparut avec Ulhmann dans l'intérieur du café, ils +restèrent aux aguets, jusqu'au moment où se séparèrent le chef de police +et son subordonné. + +Laissant ce dernier remonter vers le centre, les deux acolytes +s'attachèrent de nouveau à Karl Dragoch, et redescendirent à sa suite +la Haupt-Allée, qu'ils avaient suivie le matin même en sens contraire. +Après trois quarts d'heure de marche, ils s'arrêtèrent. La ligne +d'arbres bordant la berge du Danube apparaissait alors. Il ne pouvait +être douteux que Dragoch regagnât son embarcation. + +«Inutile d'aller plus loin, dit le plus jeune. Nous sommes fixés, +maintenant. Ilia Brusch et Karl Dragoch sont bien le même homme. +La démonstration est faite, et, en le suivant plus longtemps, nous +risquerions d'être remarqués à notre tour. + +--Qu'allons-nous faire? demanda son compagnon à carrure de lutteur. + +--Nous en causerons, répondit l'autre. J'ai une idée.» + +Pendant que les deux inconnus s'occupaient si fort de sa personne, +et élaboraient, en s'éloignant vers le Prater Stern, des plans dont +l'exécution ne devait pas être beaucoup différée, Karl Dragoch +réintégrait la barge, sans se douter de l'espionnage dont il avait été +l'objet au cours de cette journée. Il y trouva Ilia Brusch, fort affairé +à préparer le dîner, que les deux compagnons, une heure plus tard, +partagèrent comme de coutume, à cheval sur l'un des bancs. + +«Eh bien, monsieur Jaeger, êtes-vous content de votre promenade? demanda +Ilia Brusch, quand les pipes commencèrent à répandre leurs nuages de +fumée. + +--Enchanté, répondit Karl Dragoch. Et vous, monsieur Brusch, n'avez-vous +pas changé d'avis, et ne vous êtes-vous pas décidé à parcourir un peu la +ville de Vienne?.. A y faire quelque visite, peut-être? + +--Que non pas, monsieur Jaeger, affirma Ilia Brusch. Je ne connais +personne ici, moi. Depuis que vous êtes parti, je n'ai pas mis le pied à +terre. + +--Vraiment! + +--C'est ainsi. Je n'ai pas quitté le bord, où j'avais d'ailleurs assez +de travail pour m'occuper jusqu'au soir.» + +Karl Dragoch ne répliqua pas. Les pensées que le flagrant mensonge de +son hôte pouvait lui suggérer, il les garda pour lui, et l'on parla de +choses et d'autres jusqu'au moment où sonna l'heure du sommeil. + + + +VIII + +UN PORTRAIT DE FEMME + + +Ilia Brusch s'était-il rendu coupable d'un mensonge prémédité, ou +bien changea-t-il d'avis par simple caprice? Quoi qu'il en soit, les +renseignements fournis par lui sur son itinéraire se trouvèrent être de +la plus notoire inexactitude.. + +Parti deux heures avant l'aube, le matin du 26 août, il ne s'arrêta pas +à Presbourg, comme il l'avait annoncé. Vingt heures de godille acharnée +le menèrent d'une seule traite à plus de quinze kilomètres au delà de +cette ville, et il recommença cet effort surhumain après quelques brefs +instants de repos. + +Pourquoi il s'efforçait avec une hâte si fébrile d'écourter son voyage, +Ilia Brusch ne se crut pas obligé d'en faire confidence à M. Jaeger, +dont les intérêts étaient ainsi gravement compromis cependant, et, de +son côté, celui-ci, respectueux de la foi jurée, ne manifesta par aucun +signe le désappointement que tant de précipitation devait lui faire +éprouver. + +Les préoccupations de Karl Dragoch détournaient, d'ailleurs, l'attention +de M. Jaeger. Le petit dommage que le second risquait de subir n'avait +qu'une importance bien mince en regard des soucis du premier. + +Dans cette matinée du 26 août, Karl Dragoch venait, en effet, de faire +une remarque du caractère le plus insolite, qui, s'ajoutant à celles des +jours précédents, achevait de le troubler profondément. C'est vers dix +heures du matin que la chose était arrivée. A ce moment, Dragoch, plongé +dans ses pensées, regardait machinalement Ilia Brusch godiller, debout +à l'arrière de la barge, avec un entêtement de boeuf au labour. A cause +d'une sinuosité du chenal qui l'obligeait à se diriger, pour quelques +instants, vers le Nord-Ouest, le pêcheur avait alors le soleil en plein +derrière lui. Il était tête nue, car, ruisselant littéralement de sueur, +il avait rejeté à ses pieds la casquette de loutre dont il se couvrait +d'ordinaire, et la lumière éclairait vivement par transparence son +abondante et noire chevelure. + +Tout à coup, Karl Dragoch fut frappé par une particularité des plus +singulières. Si Ilia Brusch était brun, et cela n'était pas contestable, +il ne l'était du moins que partiellement. Noirs à leur extrémité, +ses cheveux, à leur base, s'accusaient, sur une longueur de quelques +millimètres, du plus indéniable blond. + +Phénomène naturel que cette diversité de teintes? Peut-être. Mais, plus +vraisemblablement, simple résultat d'une vulgaire teinture dont on +aurait négligé de renouveler l'application. + +Quand bien même un doute aurait pu, d'ailleurs, subsister à ce sujet +dans l'esprit de Karl Dragoch, celui-ci n'eût pas tardé à être +exactement renseigné, puisque, dès le lendemain matin, les cheveux +d'Ilia Brusch avaient perdu leur double coloration. Le pêcheur, +évidemment, s'était aperçu de sa négligence et y avait remédié pendant +la nuit. + +Ces yeux que leur propriétaire dissimulait avec tant de soin derrière +d'impénétrables verres, ce mensonge certain au moment de l'escale à +Vienne, cette hâte incompréhensible si peu compatible avec le but avoué +du voyage, ces cheveux blonds transformés en cheveux noirs, tout cela +formait un faisceau de présomptions dont on devait nécessairement +conclure... Au fait, que devait-on en conclure? Karl Dragoch, après +tout, n'en savait rien. Que la conduite d'Ilia Brusch fût louche, ce +n'était que trop certain, mais quelle conclusion convenait-il d'en +tirer? + +Pourtant, une hypothèse, cent fois repoussée d'abord, finit par +s'imposer à Karl Dragoch qui ne cessait de réfléchir au problème posé +à sa sagacité. Et cette hypothèse, c'était celle-là même que, par +deux fois, lui avait suggérée le hasard. Le joyeux Serbe, Michael +Michaelovitch, d'abord, les voyageurs de l'hôtel de Ratisbonne, +ensuite, n'avaient-ils pas, moitié sérieusement, moitié sous forme de +plaisanterie, émis l'idée que, sous le vêtement d'emprunt du lauréat, se +cachait le chef des malfaiteurs qui terrorisaient la région? Fallait-il +donc en arriver à examiner sérieusement une supposition à laquelle +ceux-mêmes qui l'avaient formulée n'accordaient sûrement pas la moindre +créance? + +Pourquoi pas, après tout? Certes, les faits observés jusqu'ici +n'autorisaient pas une certitude. Ils autorisaient du moins tous les +soupçons. Et, en vérité, si des observations subséquentes établissaient +le bien-fondé de ces soupçons, ce serait une plaisante aventure que le +même bateau eût transporté pendant un si grand nombre de kilomètres ce +chef de bandits et le policier chargé de l'arrêter. + +Par ce côté, le drame avait tendance à tourner au vaudeville, et Karl +Dragoch répugnait fort à admettre la possibilité d'une si merveilleuse +coïncidence. Mais les procédés techniques du vaudeville ne +consistent-ils pas uniquement dans la concentration en un même lieu et +en un court espace de temps de quiproquos et de surprises, qu'on ne +remarque pas, ou qui semblent moins hilarants dans la vie réelle, à +cause de leur éparpillement et, pour ainsi parler, de leur état de +dilution? Il ne serait donc pas d'une saine logique de rejeter _de +plano_ un fait, sous prétexte qu'il parait anormal ou invraisemblable. +Il convient d'être plus modeste, et d'admettre l'infinie richesse des +combinaisons du hasard. + +C'est sous l'empire de ces préoccupations que Karl Dragoch, le matin du +28, après une nuit passée en pleine campagne à quelques kilomètres en +aval de Komorn, mit la conversation sur un sujet qui n'avait jamais été +effleuré jusqu'alors. + +«Bonjour, monsieur Brusch, dit-il, en sortant, ce matin-là, de la +cabine, où il venait de dresser à loisir son plan d'attaque. + +--Bonjour, monsieur Jaeger répondit le pêcheur qui godillait avec son +énergie coutumière. + +--Vous avez bien dormi, monsieur Brusch? + +--Parfaitement. Et vous, monsieur Jaeger? + +--Euh!.. euh!.. Comme ci, comme ça. + +--Vraiment! fit Ilia Brusch. Pourquoi, si vous avez été souffrant, ne +pas m'avoir appelé? + +--Ma santé est parfaite, monsieur Brusch, répondit M. Jaeger. Cela +n'empêche pas que la nuit m'ait paru un peu longue. Je ne suis pas +fâché, je l'avoue, d'en avoir vu la fin. + +--Parce que?.. + +--Parce que j'étais un peu inquiet, je peux le reconnaître maintenant. + +--Inquiet!.. répéta Ilia Brusch d'un ton de sincère étonnement. + +--Ce n'est même pas la première fois que je suis inquiet, expliqua M. +Jaeger. Je n'ai jamais été très à mon aise, quand la fantaisie vous a +pris de passer la nuit loin de toute ville et de tout village. + +--Bah!.. fit Ilia Brusch qui semblait tomber des nues. Il fallait me le +dire, et je me serais arrangé autrement. + +--Vous oubliez que je me suis engagé à vous laisser toute liberté d'agir +à votre guise. Chose promise, chose due, monsieur Brusch! Cela n'empêche +pas que je n'aie pas toujours été très rassuré. Que voulez-vous? Je +suis un citadin, moi, et je trouve impressionnants ce silence et cette +solitude de la campagne. + +--Affaire d'habitude, monsieur Jaeger, répliqua gaiement Ilia Brusch. +Vous vous y feriez, si notre voyage devait être plus long. En réalité, +il y a moins de dangers en rase campagne qu'au coeur d'une grande ville +où pullulent les assassins et les rôdeurs. + +--Vous avez probablement raison, monsieur Brusch, approuva M. Jauger, +mais les impressions ne se commandent pas. Au surplus, mes craintes ne +sont pas tout à fait déraisonnables dans le cas présent, puisque nous +traversons une région particulièrement mal famée. + +--Mal famée!.. se récria Ilia Brusch. Où prenez-vous ça, monsieur +Jaeger?.. J'habite par ici, moi qui vous parle, et je n'ai jamais +entendu dire que le pays fût mal famé! + +Ce fut au tour de M. Jaeger de manifester une vive surprise. + +--Parlez-vous sérieusement, monsieur Brusch? s'écria-t-il. Vous seriez +le seul, alors, à ignorer ce que tout le monde sait de la Bavière à la +Roumanie. + +--Quoi donc? demanda Ilia Brusch. + +--Parbleu! qu'une bande d'insaisissables malfaiteurs met en coupe réglée +les deux rives du Danube, de Presbourg à son embouchure. + +--C'est la première fois que j'entends parler de ça, déclara Ilia Brusch +avec l'accent de la sincérité. + +--Pas possible!.. s'étonna M. Jaeger. Mais on ne s'occupe pas d'autre +chose d'un bout à l'autre du fleuve. + +--On apprend du nouveau tous les jours, fit observer placidement Ilia +Brusch. Et il y a longtemps que ces vols auraient commencé? + +--Dix-huit mois environ, répondit M. Jaeger. Si encore il ne s'agissait +que de vols!.. + +Mais les malfaiteurs en question ne se contentent pas de voler. Ils +assassinent au besoin. Pendant ces dix-huit mois, on leur attribue au +moins dix meurtres dont les auteurs sont demeurés inconnus. Le dernier +de ces meurtres, précisément, a été accompli à moins de cinquante +kilomètres d'ici. + +--Je comprends maintenant vos inquiétudes, dit Ilia Brusch. Peut-être +même les aurais-je partagées, si j'avais été mieux renseigné. A +l'avenir, nous nous arrêterons, le soir, autant que possible à proximité +d'un village ou d'une ville, à commencer par notre halte d'aujourd'hui, +que nous ferons à Gran. + +--Oh! approuva M. Jaeger, là nous serons tranquilles. Gran est une ville +importante. + +--Je suis d'autant plus satisfait, continua Ilia Brusch, que vous vous y +trouviez en sûreté, que je compte vous laisser seul la nuit prochaine. + +--Vous avez l'intention de vous absenter? + +--Oui, monsieur Jaeger, mais quelques heures seulement. De Gran, où +j'espère bien arriver de bonne heure, je voudrais pousser une pointe +jusqu'à Szalka, qui n'en est pas fort éloigné. C'est là que j'habite, +comme vous le savez. Je serai, d'ailleurs, de retour avant l'aube, et +notre départ, demain matin, n'en sera nullement retardé. + +--A votre aise, monsieur Brusch, conclut M. Jaeger. Je conçois que vous +ayez le désir de faire un tour chez vous, et à Gran, je le répète, il +n'y a rien à redouter. + +Pendant une demi-heure, la conversation fut interrompue. Après cet +entr'acte, Karl Dragoch reprit sur nouveaux frais. + +--C'est vraiment curieux, dit-il, que vous n'ayez jamais entendu parler +de ces malfaiteurs du Danube. C'est d'autant plus curieux, qu'on s'est +particulièrement occupé de cette affaire quelques jours après le +concours de pêche de Sigmaringen. + +--A quel propos? demanda Ilia Brusch. + +--A propos de la constitution d'une brigade de police spéciale sous +les ordres d'un chef que l'on dit fort habile, un nommé Karl Dragoch, +détective de Budapest. + +--Il aura fort à faire, observa Ilia Brusch, que ce nom ne parut pas +autrement frapper. C'est long, le Danube, et il est peu commode de +surveiller des gens sur lesquels on ne sait rien. + +--C'est ce qui vous trompe, répliqua M. Jaeger. La police ne serait +pas sans renseignements. De l'ensemble des témoignages recueillis +résulterait, d'abord, un signalement presque certain du chef de la +bande. + +--Comment est-il fait, ce particulier-là? demanda Ilia Brusch. + +--Comme aspect général, c'est un homme dans votre genre... + +--Merci bien! interrompit en riant Ilia Brusch. + +--Oui, poursuivit M. Jaeger, il serait à peu près de votre taille et de +votre corpulence, mais pour le reste, par exemple, aucun rapport. + +--Heureusement! soupira Ilia Brusch avec un air de soulagement qui +voulait être comique. + +--Il aurait, dit-on, de très beaux yeux bleus, et ne serait pas obligé +comme vous de porter lunettes. En outre, tandis que vous êtes très brun +et soigneusement rasé, il porterait toute sa barbe, que l'on dit blonde. +Sur ce dernier point, notamment, les témoignages recueillis sont +formels, à ce qu'on prétend. + +--C'est une indication, évidemment, reconnut Ilia Brusch, mais encore +bien vague. Il y a beaucoup de blonds, et s'il faut les passer tous au +crible!.. + +--On sait encore autre chose. D'après les on dit, ce chef serait de +nationalité bulgare... comme vous-même, monsieur Brusch! + +--Que voulez-vous dire? demanda Ilia Brusch d'une, voix troublée. + +--D'après votre accent, s'excusa Karl Dragoch d'un air innocent, je vous +ai cru d'origine bulgare... Mais je me suis trompé, peut-être?. + +--Vous ne vous êtes pas trompé, reconnut Ilia Brusch après une courte +hésitation. + +--Ce chef serait donc votre compatriote. Dans le public, son nom court +même de bouche en bouche. + +--Oh alors!.. Si l'on sait son nom!.. + +--Bien entendu, cela n'a rien d'officiel. + +--Officiel ou officieux, quel serait le nom du paroissien. + +--A tort ou à raison, les riverains du fleuve mettent les méfaits dont +ils ont à souffrir au compte d'un certain Ladko. + +--Ladko!.. répéta Ilia Brusch qui, en proie à une évidente émotion, +arrêta brusquement le va-et-vient de sa godille. + +--Ladko, affirma Karl Dragoch, en surveillant du coin de l'oeil son +interlocuteur. + +Mais déjà celui-ci s'était ressaisi. + +--C'est drôle, dit-il simplement, tandis que l'aviron reprenait entre +ses mains son éternel travail. + +--Qu'est-ce qui est drôle? insista Karl Dragoch. Connaîtriez-vous ce +Ladko? + +---Moi? protesta le pêcheur. Pas le moins du monde. Mais ce n'est pas un +nom bulgare que Ladko. Voilà tout ce que je vois de drôle là-dedans.» + +Karl Dragoch ne poussa pas plus avant un interrogatoire, qui, plus +clair, risquait de devenir dangereux, et dont les résultats pouvaient +d'ores et déjà être considérés comme satisfaisants. La surprise du +pêcheur en entendant le signalement du malfaiteur, son trouble en +connaissant la nationalité probable de celui-ci, son émotion en en +apprenant le nom, tout cela était indéniable et donnait une force +nouvelle aux présomptions antérieures, sans apporter toutefois aucune +preuve décisive. + +Comme l'avait prévu Ilia Brusch, il n'était pas encore deux heures de +l'après-midi lorsque la barge arriva à Gran. Cinq cents mètres avant +les premières maisons, le pêcheur prit terre sur la rive gauche, afin +d'éviter, dit-il, d'être retardé par la curiosité populaire, et pria M. +Jaeger de bien vouloir conduire seul la barge sur la rive droite, où il +s'arrêterait au coeur de la ville, ce à quoi le passager consentit avec +obligeance. + +Son travail terminé, celui-ci se transforma en détective. La barge +amarrée, il sauta sur le quai, en quête de l'un de ses hommes. + +Il n'avait pas fait vingt pas qu'il se heurtait à Friedrick Ulhmann. Un +dialogue rapide s'engagea entre les deux policiers. + +«Tout va bien? + +--Tout. + +--Il faut resserrer le cercle, Ulhmann. Tes postes de deux hommes à un +kilomètre l'un de l'autre désormais. + +--Ça chauffe, alors? + +--Oui. + +--Tant mieux. + +--Demain, tâche de ne pas me perdre des yeux. J'ai idée que nous +brûlons. + +---Compris. + +--Et qu'on ne s'endorme pas! Du nerf! Qu'on se grouille! + +--Comptez sur moi. + +--Si tu apprends quelque chose, un signe de la berge, n'est-ce pas? + +--Entendu.» + +Les deux interlocuteurs se séparèrent, et Karl Dragoch réintégra +l'embarcation. + +Si son repos ne fut pas troublé par l'inquiétude qu'il prétendait +éprouver d'ordinaire, il le fut, au cours de cette nuit, par le vacarme +des éléments déchaînés. A minuit, une tempête de l'Est se leva, en +effet, et augmenta d'heure en heure, tandis que la pluie faisait rage. + +Au moment où, vers cinq heures du matin, Ilia Brusch regagna la barge, +la pluie tombait toujours à torrents et le vent soufflait avec fureur +dans une direction nettement opposée à celle du courant. Le pêcheur +n'hésita pas, cependant, à partir. Son amarre larguée, il poussa +aussitôt au milieu du fleuve et reprit son éternelle godille. Il lui +fallait un véritable courage pour se mettre au travail dans de telles +conditions, après une nuit qui n'avait pu manquer d'être fatigante. + +La tempête ne montra, pendant les premières heures de la matinée, aucune +tendance à décroître, au contraire. La barge, malgré l'aide du courant, +ne gagnait que péniblement contre ce terrible vent debout, et c'est +à peine si, après quatre heures d'efforts, elle était parvenue à une +dizaine de kilomètres de la ville de Gran. Le confluent de l'Ipoly, sur +la rive droite duquel est situé Szalka, où Ilia Brusch disait s'être +rendu la nuit précédente, ne pouvait plus alors être bien éloigné. + +A ce moment, la tempête redoubla de fureur, au point de rendre la +situation réellement critique. Si le Danube n'est pas comparable à +la mer, il est toutefois assez vaste pour que de véritables lames +réussissent à s'y former lorsque le vent acquiert une grande violence. +Il en était ainsi, ce jour-là, et, malgré la hâte dont Ilia Brusch +faisait preuve, force lui fut de se réfugier près de la rive gauche. + +Il ne devait pas l'atteindre.. + +Plus de cinquante mètres l'en séparaient encore, quand surgit un +effrayant phénomène. A quelque distance en amont, les arbres qui +garnissaient la berge furent tout à coup précipités dans le fleuve, +cassés net au ras du sol, comme s'ils eussent été rasés par une faux +gigantesque. En même temps, l'eau, soulevée par une incommensurable +puissance, monta à l'assaut de la rive, puis se dressa en une lame +énorme qui roula en déferlant à la poursuite de la barge. + +Evidemment, une trombe venait de se former dans les couches +atmosphériques et promenait à la surface du fleuve son irrésistible +ventouse. + +Ilia Brusch comprit le danger. Faisant pivoter la barge d'un énergique +coup d'aviron, il s'efforça de se rapprocher de la rive droite. Si cette +manoeuvre n'eut pas tout le résultat qu'il en attendait, c'est pourtant +à elle que le pêcheur et son passager durent finalement leur salut. + +Rattrapée par le météore continuant sa course furieuse, la barge évita +du moins la montagne d'eau qu'il soulevait sur son passage. C'est +pourquoi elle ne fut pas submergée, ce qui eût été fatal sans la +manoeuvre d'Ilia Brusch. Saisie par les spires les plus extérieures du +tourbillon, elle fut simplement lancée avec violence selon une courbe de +grand rayon. + +A peine effleurée par la pieuvre aérienne, dont la tentacule avait, +cette fois, manqué le but, l'embarcation fut presque aussitôt lâchée +qu'aspirée. En quelques secondes, la trombe était passée et la vague +s'enfuyait en rugissant vers l'aval, tandis que la résistance de l'eau +neutralisait peu à peu la vitesse acquise de la barge. + +Malheureusement, avant que ce résultat fût complètement atteint, un +nouveau danger se révéla à l'improviste. Droit devant l'étrave, qui +fendait l'eau avec la vitesse d'un express, le pêcheur aperçut tout +à coup un des arbres arrachés, qui, les racines en l'air, suivait +lentement le courant. L'embarcation, lancée dans l'enchevêtrement de ces +racines, ne pouvait manquer de chavirer, d'être gravement endommagée +tout au moins. Ilia Brusch poussa un cri d'effroi, en découvrant cet +obstacle imprévu. + +Mais Karl Dragoch avait aussi vu le danger, il en avait compris +l'imminence. Sans hésiter, il s'élança à l'avant de la barge, ses +mains saisirent les racines qui s'échevelaient hors de l'eau, et, +s'arc-boutant pour mieux lutter contre l'impulsion du bateau, il +s'efforça de l'écarter de la direction dangereuse. + +Il y parvint. La barge, déviée de sa route, passa comme une flèche, en +raclant les racines, puis la tête de l'arbre encore couverte de ses +feuilles. Un instant de plus, et elle allait laisser derrière elle +l'épave verdoyante mollement entraînée par le courant, lorsque Karl +Dragoch fut atteint en pleine poitrine par une des dernières ramures. +En vain, il voulut résister au choc. Perdant l'équilibre, il culbuta +par-dessus bord et disparut sous les eaux. + +A sa chute en succéda immédiatement une autre, volontaire celle-ci. Ilia +Brusch, en voyant tomber son passager, s'était sans hésiter élancé à son +secours. + +Mais ce n'était pas chose facile d'apercevoir quoi que ce fût dans +ces eaux limoneuses tout agitées par le passage d'un furieux météore. +Pendant une minute, Ilia Brusch s'y épuisa en vain, et il commençait à +désespérer de découvrir M. Jaeger, quand il saisit enfin le malheureux, +flottant; évanoui, entre deux eaux. + +A tout prendre, cela valait mieux. Un homme qui se noie se débat +d'ordinaire et augmente ainsi sans le savoir la difficulté du sauvetage. +Un homme évanoui n'est plus qu'une masse inerte dont le salut dépend +uniquement de l'habileté du sauveteur. + +Ilia Brusch eut tôt fait d'élever hors de l'eau la tête de M. Jaeger, +puis, d'un bras vigoureux, il nagea vers la barge, qui, pendant ce +temps, s'était éloignée d'une trentaine de mètres. Il s'en rapprocha en +quelques brasses, qui semblaient être un jeu pour le robuste nageur, et, +d'une main, il en saisit le bord, tandis que son autre main soutenait le +passager toujours privé de sentiment. + +Restait maintenant à hisser M. Jaeger à bord de l'embarcation, et ce +n'était pas besogne aisée. Ilia Brusch, au prix de mille efforts, +réussit toutefois à la mener à bonne fin. + +Dès qu'il eut déposé le noyé sur une des couchettes du tôt, il le +dépouilla de ses vêtements, et, ayant retiré de l'un des coffres +quelques morceaux de laine, se mit en devoir de le frictionner, +énergiquement. M. Jaeger ne tarda pas à ouvrir les yeux et à revenir au +sentiment du réel. L'immersion n'avait pas été longue, en somme, et il +était à espérer qu'elle n'aurait pas de suites fâcheuses. + +«Eh! Eh! monsieur Jaeger, s'écria Ilia Brusch, dès qu'il vit son malade +reprendre connaissance, vous vous y entendez pour les plongeons! + +M. Jaeger sourit faiblement sans répondre. + +--Ça ne sera rien, poursuivait Ilia Brusch, en continuant ses énergiques +frictions. Rien de meilleur pour la santé qu'un bain au mois d'août! + +--Merci, monsieur Brusch, balbutia Karl Dragoch. + +--Il n'y a vraiment pas de quoi, répliqua gaiement le pêcheur. C'est +à moi de vous remercier, monsieur Jaeger, puisque vous m'avez donné +l'occasion d'un excellent bain. + +Les forces de Karl Dragoch revenaient à vue d'oeil. Un bon coup +d'eau-de-vie, et il n'y paraîtrait plus. Malheureusement, Ilia Brusch, +plus ému qu'il ne voulait le paraître, bouleversa en vain tous ses +coffres. La provision d'alcool était épuisée, et il n'en restait pas une +goutte à bord de la barge. + +--Voilà qui est vexant! s'écria Ilia Brusch. Pas une goutte de schnaps +dans notre cambuse! + +--Peu importe, monsieur Brusch, affirma Karl Dragoch, d'une voix faible. +Je m'en passerai fort bien, je vous assure. + +Karl Dragoch grelottait, cependant, en dépit de ses assurances, et un +cordial ne lui eût certes pas été inutile. + +--C'est ce qui vous trompe, répondit Ilia Brusch, qui ne s'illusionnait +pas sur l'état de son passager, vous ne vous en passerez pas, monsieur +Jaeger. Laissez moi faire. Ce ne sera pas long. + +En un tour de mains, le pêcheur eut échangé ses vêtements trempés contre +des vêtements secs, puis quelques coups de godille amenèrent la barge à +la rive gauche où elle fut amarrée solidement. + +--Un peu de patience, monsieur Jaeger, dit Ilia Brusch en sautant à +terre. Ici, je connais le pays, puisque voilà le confluent de l'Ipoly. A +moins de quinze cents mètres, il y a un village, où je trouverai tout ce +qu'il faut. Dans une demi-heure, je serai de retour.» + +Cela dit, Ilia Brusch s'éloigna, sans attendre la réponse. + +Quand il fut seul, Karl Dragoch se laissa retomber sur sa couchette. +Il était plus brisé qu'il ne lui plaisait de le dire, et, pendant un +instant, il ferma les yeux avec lassitude. + +Mais la vie reprenait rapidement son cours; le sang battait dans ses +artères. Bientôt il rouvrit les yeux et laissa errer autour de lui un +regard plus ferme de minute eh minute. + +La première chose qui sollicita ce regard encore vague, ce fut l'un des +coffres, qu'Ilia Brusch, dans la précipitation de son départ, avait +oublié de refermer. Bouleversé par la recherche infructueuse du pêcheur, +l'intérieur de ce coffre n'offrait à la vue qu'un amas d'objets +hétéroclites. Linge rude, grossiers vêtements, fortes chaussures y +étaient entassés dans le plus grand désordre. + +Pourquoi les yeux de Karl Dragoch se mirent-ils à briller tout à coup? +Ce spectacle, pourtant peu passionnant, l'intéressait-il donc à ce point +qu'il se soulevât sur le coude, après quelques secondes d'attention, de +manière a voir plus commodément dans le coffre béant? + +Certes, ce n'étaient ni les vêtements, ni le linge qui pouvaient exciter +ainsi la curiosité de l'indiscret passager, mais, entre ces divers +objets d'habillement, l'oeil fureteur du détective venait de découvrir +un objet plus digne de retenir son attention. + +Ce n'était pas autre chose qu'un portefeuille à demi entr'ouvert, +et laissant fuir les nombreux papiers dont il était bourré. Un +portefeuille! Des papiers! C'est-à-dire une réponse, sans doute, aux +questions que Karl Dragoch se posait depuis quelques jours. + +Le détective n'y put tenir. Après une courte hésitation, au risque de +trahir, ce faisant, les lois de l'hospitalité, sa main s'allongea +et plongea dans le coffre, d'où elle ressortit avec le portefeuille +tentateur et son contenu, dont l'inventaire fut aussitôt commencé. + +Des lettres, d'abord, que Karl Dragoch ne s'attarda pas à lire, mais que +leur suscription montrait adressées à M. Ilia Brusch à Szalka; puis des +reçus, parmi lesquels des quittances de loyer libellées au même nom. +Rien d'intéressant dans tout cela. + +Karl Dragoch allait peut-être y renoncer, quand un dernier document le +fit tressaillir. Rien ne pouvait être plus innocent cependant, et il +fallait être un policier pour éprouver, devant un tel «document», un +autre sentiment qu'une sympathique émotion. + +C'était un portrait, le portrait d'une jeune femme dont la parfaite +beauté eût enthousiasmé un peintre. Mais un policier n'est pas un +artiste, et ce n'est pas d'admiration pour ce ravissant visage que +battait le coeur de Karl Dragoch. A peine même s'il en avait regardé +les traits. A vrai dire, il n'avait rien vu de ce portrait, rien +qu'une simple ligne d'écriture en langue bulgare tracée au bas de la +photographie. « A mon cher mari, Natcha Ladko », tels étaient les mots +que pouvait lire Karl Dragoch éperdu. + +Ainsi, ses soupçons étaient justifiés, et logiques ses déductions basées +sur les singularités observées. Ladko! C'était bien avec Ladko, qu'il +descendait le Danube depuis tant de jours. C'était bien ce dangereux +malfaiteur, vainement pourchassé jusqu'alors, qui se cachait sous +l'inoffensive personnalité du lauréat de la Ligue Danubienne. + +Quelle allait être la conduite de Karl Dragoch après une pareille +constatation? Il n'avait pas encore pris de décision, quand un bruit de +pas sur la berge lui fit rejeter vivement le portefeuille au fond du +coffre dont il rabattit le couvercle. Le nouvel arrivant ne pouvait être +Ilia Brusch parti depuis dix minutes à peine. + +« Monsieur Dragoch! appela une voix au dehors. + +--Friedrick Ulhmann! murmura Karl Dragoch qui parvint péniblement à se +mettre debout et sortit en chancelant de la cabine. + +--Excusez-moi de vous avoir appelé, dit Friedrick Ulhmann dès qu'il +aperçut son chef. J'ai vu votre compagnon s'éloigner tout à l'heure et +je vous savais seul. + +--Qu'y a-t-il? demanda Karl Dragoch. + +--Du nouveau, Monsieur. Un crime a été commis cette nuit. + +--Cette nuit! s'écria Karl Dragoch en pensant aussitôt à l'absence +d'Ilia Brusch au cours de la nuit précédente. + +--Une villa a été pillée à proximité d'ici. Le gardien a été frappé. + +--Mort? + +--Non, mais grièvement blessé. + +--C'est bon, dit Karl Dragoch en imposant de la main silence à son +subordonné. + +Il réfléchissait profondément. Que convenait-il de faire? Agir certes, +et pour cela la force ne lui manquerait pas. La nouvelle qu'il venait +d'apprendre était le meilleur des remèdes. Il ne lui restait plus de +traces de l'accident dont il venait d'être victime. Il n'avait plus +besoin maintenant de chercher un appui sur la cloison de la cabine. Sous +le coup de fouet des nerfs, le sang revenait à flots à son visage. + +Oui, il fallait agir, mais comment? Devait-il attendre le retour d'Ilia +Brusch, ou plutôt de Ladko, puisque tel était le véritable nom de son +compagnon de route, et lui mettre à l'improviste la main sur l'épaule +au nom de la loi? Cela paraissait le plus sage, puisque désormais il ne +pouvait subsister aucun doute sur la culpabilité du soi-disant pêcheur. +Le soin avec lequel il dissimulait sa véritable personnalité, le mystère +dont il s'entourait, ce nom qui était le sien et, en même temps, celui +par lequel la rumeur publique désignait le chef des bandits, son absence +de la nuit dernière concordant avec la découverte d'un nouveau crime, +tout disait à Karl Dragoch qu'Ilia Brusch était bien le bandit +recherché. + +Mais ce bandit lui avait sauvé la vie!.. Voilà qui compliquait +étrangement la situation! + +Quelle apparence qu'un voleur, plus qu'un voleur, un assassin se +fût jeté à l'eau pour l'en retirer? Et, quand bien même cette chose +invraisemblable serait vraie, était-il possible, à qui venait d'être +arraché à la mort, de reconnaître ainsi le dévouement de son sauveur? +Quel risque, d'ailleurs, à surseoir à une arrestation? Maintenant que le +faux Ilia Brusch était démasqué, que sa personnalité était connue, il +lui serait impossible d'échapper aux forces de police disséminées le +long du fleuve, et, dans le cas où l'enquête aboutirait en effet au +soi-disant pêcheur, on disposerait alors d'un plus nombreux personnel, +et l'arrestation serait opérée plus sûrement pour avoir été différée. + +Karl Dragoch, pendant cinq minutés, retourna sous toutes ses faces le +cas de conscience qui s'imposait à lui. Partir sans avoir revu Ilia +Brusch?.. Ou bien rester, placer Friedrick Ulhmann en embuscade dans la +cabine, et, quand le pêcheur apparaîtrait, sauter sur lui sans crier +gare, quitte à s'expliquer après?... Non, décidément. Répondre par cette +trahison à un tel acte de dévouement, cela lui soulevait le coeur. +Mieux valait, au risque de laisser à un coupable une chance de salut, +commencer l'enquête en oubliant provisoirement ce qu'il croyait savoir. +Si cette enquête le ramenait finalement à Ilia Brusch, si son devoir +l'obligeait alors à traiter son sauveur en ennemi, ce serait du moins +face à face qu'il le combattrait, et après lui avoir donné le temps de +se mettre en défense. + +Acceptant du geste toutes les conséquences de sa décision, Karl Dragoch, +son parti pris, rentra dans la cabine. Par un mot déposé en évidence il +avertit Ilia Brusch de la nécessité où il était de s'absenter, en priant +son hôte de l'attendre au moins pendant vingt-quatre heures. Puis il se +disposa à partir. + +--Combien d'hommes avons-nous? demanda-t-il en sortant de la cabine. + +--Il y en a deux sur place, mais on est en train de battre le rappel. +Nous en aurons une dizaine avant ce soir. + +--Bien, approuva Karl Dragoch. Ne m'as-tu pas dit que le théâtre du +crime n'était pas éloigné? + +--Deux kilomètres à peu près, répondit Ulhmann. + +--Conduis-moi, » dit Karl Dragoch en sautant sur la rive. + + + +IX + +LES DEUX ÉCHECS DE DRAGOCH + + +Les Karpathes décrivent, dans la partie septentrionale de la Hongrie, un +immense arc de cercle, dont l'extrémité occidentale se divise en +deux branches secondaires. L'une va mourir au Danube à la hauteur de +Presbourg; l'autre atteint le fleuve dans les environs de Gran, où elle +se continue, sur la rive droite, par les sept cent soixante-six mètres +du mont Pilis. + +C'est au pied de cette médiocre montagne qu'un crime venait d'être +commis, et c'est là que Karl Dragoch allait pour la première fois se +trouver aux prises avec les redoutables malfaiteurs qu'il avait mission +de poursuivre. + +Quelques heures avant le moment où, faussant compagnie à son hôte, il +se faisait violence pour obéir, malgré sa faiblesse, à l'invitation de +Friedrich Ulhmann, une charrette lourdement chargée s'était arrêtée +devant une misérable auberge construite à la base de l'une des collines +par lesquelles le mont Pilis se raccorde à la vallée du Danube. + +La position de cette auberge avait été judicieusement choisie au point +de vue commercial. Elle commandait le croisement de trois routes +se dirigeant, l'une vers le Nord, une autre vers le Sud-Est, et la +troisième vers le Nord-Ouest. Ces trois routes aboutissant au Danube, +celle du Nord à la courbe qu'il décrit en face du mont Pilis, celle du +Sud-Est au bourg de Saint-André, celle du Nord-Ouest à la ville de Gran, +l'auberge était située, en quelque sorte, entre les branches d'un vaste +compas liquide et ne pouvait manquer de profiter du roulage alimentant +la batellerie. + +Le Danube qui, au sortir de Gran, coule sensiblement de l'Ouest à l'Est, +s'infléchit, en effet, vers le Sud, à quelque distance du confluent +de l'Ipoly, puis remonte au Nord, après avoir dessiné une +demi-circonférence de faible rayon. Mais, presque aussitôt, il se replie +sur lui-même, pour adopter une direction Nord-Sud, qu'il n'abandonnera +plus, en aval, pendant un très grand nombre de kilomètres. + +Au moment où le véhicule faisait halte, le soleil se levait à peine. +Tout dormait encore dans la maison, dont les épais volets étaient +hermétiquement fermés. + +«Holà, oh! de l'auberge!.. appela, en heurtant la porte du manche de son +fouet, l'un des deux hommes qui conduisaient la charrette. + +--On y va! répondit de l'intérieur l'aubergiste réveillé en sursaut. + +Un instant plus tard, une tête embroussaillée se montrait à une fenêtre +du premier. + +--Que voulez-vous? interrogea sans aménité l'aubergiste. + +--Manger, d'abord; dormir, ensuite, dit le charretier. + +--On y va, répéta l'hôte qui disparut dans l'intérieur. + +Lorsque, par le portail grand ouvert, la charrette eut pénétré dans la +cour, ses conducteurs s'empressèrent de dételer leurs deux chevaux et +de les conduire à l'écurie, où une large provende leur fut distribuée. +Pendant ce temps, l'hôte ne cessait de tourner autour de ces clients +matinaux. Évidemment, il n'eût pas demandé mieux que d'engager la +conversation, mais les rouliers, par contre, semblaient peu désireux de +lui donner la réplique. + +--Vous arrivez de bon matin, camarades, insinua l'aubergiste. Vous avez +donc voyagé pendant la nuit? + +--Il parait, fit l'un des charretiers. + +--Et vous allez loin comme ça? + +--Loin ou près, c'est notre affaire, lui fut-il répliqué. + +L'aubergiste se le tint pour dit. + +--Pourquoi molester ce brave homme, Vogel? intervint l'autre charretier +qui n'avait pas encore ouvert la bouche. Nous n'avons aucune raison de +cacher que nous allons à Saint-André. + +--Possible que nous n'ayons pas à le cacher, répliqua Vogel d'un ton +bourru, mais ça ne regarde personne, j'imagine. + +--Evidemment, approuva l'aubergiste, flagorneur comme tout bon +commerçant. + +Ce que j'en disais, c'était histoire de parler, simplement.... Ces +messieurs désirent manger? + +--Oui, répondit celui des deux rouliers qui semblait le moins brutal. Du +pain, du lard, du jambon, des saucisses, ce que tu auras.» + +La charrette avait dû parcourir une longue route, car ses conducteurs +affamés firent largement honneur au repas. Ils étaient fatigués aussi, +et c'est pourquoi ils ne s'oublièrent pas à table. La dernière bouchée +prise, ils s'empressèrent d'aller chercher le sommeil, l'un sur la +paille de l'écurie, près des chevaux, l'autre sous la bâche de la +charrette. + +Midi sonnait quand ils reparurent. Ce fut pour réclamer aussitôt un +second repas qui leur fut servi comme le précédent dans la grande +salle de l'auberge. Reposés maintenant, ils s'attardèrent. Au dessert +succédèrent les verres d'eau-de-vie qui disparaissaient comme de l'eau +dans ces rudes gosiers. + +Au cours de l'après-midi, plusieurs voitures s'arrêtèrent à l'auberge +et de nombreux piétons entrèrent boire un coup. Des paysans, pour la +plupart, qui, la besace au dos, le bâton à la main, se rendaient à Gran +ou en revenaient. Presque tous étaient des habitués et l'hôtelier +ne pouvait que s'applaudir d'avoir la tête solide réclamée, par sa +profession, car il trinquait avec tous ses clients les uns après les +autres. Cela faisait marcher le commerce. On cause, en effet, en +trinquant, et parler assèche le gosier, ce qui excite à de nouvelles +libations. + +Ce jour-là précisément la conversation ne manquait pas d'aliment. Le +crime commis pendant la nuit mettait les cervelles à l'envers. La +nouvelle en avait été apportée par les premiers passants, et chacun +racontait un détail inédit ou émettait son avis personnel. + +L'aubergiste apprit ainsi successivement que la magnifique villa +possédée par le comte Hagueneau à cinq cents mètres de la rive du Danube +avait été complètement dévalisée et que le gardien Christian était +grièvement blessé; que ce crime était sans doute l'oeuvre de +l'insaisissable bande de malfaiteurs auxquels on attribuait tant +d'autres crimes impunis; que la police enfin sillonnait la campagne et +que les criminels étaient recherchés par la brigade récemment créée pour +la surveillance du fleuve. + +Les deux rouliers ne se mêlaient pas aux conversations que suscitait +l'événement, conversations qui se développaient à grand accompagnement +d'exclamations et de cris. Silencieusement, ils restaient à l'écart, +mais sans doute ils ne perdaient rien des propos échangés autour d'eux, +car ils ne pouvaient manquer de s'intéresser à ce qui passionnait tout +le monde. + +Cependant, le bruit s'apaisa peu à peu, et, vers six heures et demie du +soir, ils furent de nouveau seuls dans la grande salle, d'où le dernier +consommateur venait de s'éloigner. L'un d'eux interpella aussitôt +l'aubergiste fort activé à rincer des verres sur son comptoir. Celui-ci +s'empressa d'accourir. + +«Que désirent ces messieurs? demanda-t-il. + +--Dîner, répondit un charretier. + +--Et coucher ensuite, sans doute? interrogea l'aubergiste. + +--Non, mon maître, répliqua celui des deux rouliers qui paraissait le +plus sociable. Nous comptons repartir à la nuit... + +--A la nuit!... s'étonna l'aubergiste. + +--Afin, continua son client, d'être dès l'aube sur la place du marché. + +--De Saint-André? + +--Ou de Gran. Cela dépendra des circonstances. Nous attendons ici un ami +qui est allé aux informations. Il nous dira où nous avons le plus de +chances de nous défaire avantageusement de nos marchandises.» + +L'aubergiste quitta la salle pour s'occuper des apprêts du repas. + +«Tu as entendu, Kaiserlick? dit à voix basse le plus jeune des deux +rouliers en se penchant vers son compagnon. + +--Oui. + +--Le coup est découvert. + +--Tu n'espérais pas, je suppose, qu'il demeurerait caché? + +--Et la police bat la campagne. + +--Qu'elle la batte. + +--Sous la conduite de Dragoch, à ce qu'on prétend. + +--Ça, c'est autre chose, Vogel. A mon idée, ceux qui n'ont que Dragoch à +craindre peuvent dormir sur les deux oreilles. + +--Que veux-tu dire? + +--Ce que je dis, Vogel. + +--Dragoch serait donc?... + +--Quoi? + +--Supprimé? + +--Tu le sauras demain. D'ici là, motus,» conclut le roulier, en voyant +revenir l'aubergiste. + +Le personnage attendu par les deux charretiers n'arriva qu'à la nuit +close. Un rapide colloque s'engagea entre les trois compagnons. + +«On affirmait ici que la police est sur la piste, dit à voix basse +Kaiserlick. + +--Elle cherche, mais elle ne trouvera pas. + +--Et Dragoch? + +--Bouclé. + +--Qui s'est chargé de l'opération? + +--Titcha. + +--Alors, il y a du bon ... Et nous, que devons-nous faire? + +--Atteler sans tarder. + +--Pour?... + +--Pour Saint-André, mais à cinq cents mètres d'ici vous rebrousserez +chemin. L'auberge aura été fermée pendant ce temps-là. Vous passerez +inaperçus, et vous prendrez la route du Nord. Tandis que on vous croira +d'un côté, vous serez de l'autre. + +--Où est donc, le chaland? + +--A l'anse de Pilis. + +--C'est là qu'est le rendez-vous? + +--Non, un peu plus près, à la clairière, sur la gauche de la route. Tu +la connais? + +--Oui. + +--Une quinzaine des nôtres y sont déjà. Vous irez les rejoindre. + +--Et toi? + +--Je retourne en arrière rassembler le surplus de nos hommes que j'ai +laissés en surveillance. Je les ramènerai avec moi. + +--En route donc,» approuvèrent les charretiers. + +Cinq minutes plus tard, la voiture s'ébranlait. L'hôte, tout en +maintenant ouvert l'un des battants de la porte cochère, salua poliment +ses clients. + +« Alors, décidément, c'est-il à Gran que vous allez? interrogea-t-il. + +--Non, répondirent les rouliers, c'est à Saint-André, l'ami. + +--Bon voyage, les gars! formula l'hôte. + +--Merci, camarade. » + +La charrette tourna à droite et prit, vers l'Est, le chemin de +Saint-André. Quand elle eut disparu dans la nuit, le personnage que +Kaiserlick et Vogel avaient attendu toute la journée, s'éloigna à son +tour, dans la direction opposée, sur la route de Gran. + +L'aubergiste ne s'en aperçut même pas. Sans plus s'occuper de ces +passants que vraisemblablement il ne reverrait jamais, il se hâta de +fermer la maison et de gagner son lit. + +La charrette qui, pendant ce temps, s'éloignait au pas tranquille de ses +chevaux, fit volte-face au bout de cinq cents mètres, conformément aux +instructions reçues, et suivit en sens inverse le chemin qu'elle venait +de parcourir. + +Lorsqu'elle fut de nouveau à la hauteur de l'auberge, tout y était clos, +en effet, et elle aurait dépassé ce point sans incident, si un chien, +qui dormait au beau milieu de la chaussée, ne s'était enfui tout à coup +en aboyant si violemment, que le cheval de flèche effrayé se déroba par +un brusque écart jusque sur le bas côté de la route. Les charretiers +eurent vite fait de ramener l'animal en bonne direction, et, pour la +seconde fois, la voiture disparut dans la nuit. + +Il était environ dix heures et demie quand, abandonnant le chemin tracé, +elle pénétra sous le couvert d'un petit bois, dont les masses sombres +s'élevaient sur la gauche. Elle fut arrêtée au troisième tour de roue. + +«Qui va là? questionna une voix dans les ténèbres. + +--Kaiserlick et Vogel, répondirent les rouliers. + +--Passez,» dit la voix. + +En arrière des premiers rangs d'arbres la charrette déboucha dans une +clairière, où une quinzaine d'hommes dormaient, étendus sur la mousse. +«Le chef est là? s'enquit Kaiserlick. + +--Pas encore. + +--Il nous a dit de l'attendre ici.» + +L'attente ne fut pas longue. Une demi-heure à peine après la voiture, le +chef, ce même personnage qui était venu sur le tard à l'auberge, arriva +à son tour, accompagné d'une dizaine de compagnons, ce qui portait à +plus de vingt-cinq le nombre des membres de la troupe. + +«Tout le monde est là? demanda-t-il. + +--Oui, répondit Kaiserlick qui paraissait détenir quelque autorité dans +la bande. + +--Et Titcha? + +--Me voici, prononça une voix sonore. + +--Eh bien?.. interrogea anxieusement le chef. + +--Réussite sur toute la ligne. L'oiseau est en cage à bord du chaland. + +--Partons, dans ce cas, et hâtons-nous, commanda le chef. Six hommes en +éclaireurs, le reste à l'arrière-garde, la voiture au milieu. Le Danube +n'est pas à cinq cents mètres d'ici, et le déchargement sera fait en un +tour de main. Vogel emmènera alors la charrette, et ceux qui sont du +pays rentreront tranquillement chez eux. Les autres embarqueront sur le +chaland. + +On allait exécuter ces ordres, quand un des hommes laissés en +surveillance au bord de la route accourut en toute hâte. + +--Alerte! dit-il en étouffant sa voix. + +--Qu'y a-t-il? demanda le chef de la bande. + +--Ecoute. + +Tous tendirent l'oreille. Le bruit d'une troupe en marche se faisait +entendre sur la route. A ce bruit, bientôt quelques voix assourdies se +joignirent. La distance ne devait pas être supérieure à une centaine de +toises. + +--Restons dans la clairière, commanda le chef. Ces gens-là passeront +sans nous voir.» + +Assurément, étant donnée l'obscurité profonde, ils ne seraient pas +aperçus, mais il y avait ceci de grave: si, par mauvaise chance, c'était +une escouade de police qui suivait cette route, c'est qu'elle se +dirigeait vers le fleuve. Certes, il pouvait se faire qu'elle ne +découvrit pas le bateau, et, d'ailleurs, les précautions étaient +prises. Ces agents auraient beau le visiter de fond en comble, ils n'y +trouveraient rien de suspect. Mais, même en admettant que cette escouade +ne soupçonnât pas l'existence du chaland, peut-être resterait-elle en +embuscade dans les environs, et, dans ce cas, il eût été très imprudent +de faire sortir la charrette. + +Enfin, on tiendrait compte des circonstances, et on agirait selon les +événements. Après avoir attendu dans cette clairière toute la journée +suivante, s'il le fallait, quelques-uns des hommes descendraient, à la +nuit, jusqu'au Danube, et s'assureraient de l'absence de toute force de +police. + +Pour l'instant, l'essentiel était de ne pas être dépistés, et que rien +ne donnât l'éveil à cette troupe qui s'approchait. + +Celle-ci ne tarda pas à atteindre le point où la route longeait la +clairière. Malgré la nuit noire, on reconnut qu'elle se composait d'une +dizaine d'hommes, et de significatifs cliquetis d'acier indiquaient des +hommes armés. + +Déjà, elle avait dépassé la clairière, lorsqu'un incident vint modifier +les choses du tout au tout. + +Un des deux chevaux, effrayé par ce passage d'hommes sur la route, +s'ébroua et poussa un long hennissement qui fut répété par son +congénère. + +La troupe en marche s'arrêta sur place. + +C'était bien une escouade de police qui descendait vers le fleuve, sous +le commandement de Karl Dragoch complètement remis des suites de son +accident de la matinée. + +Si les gens de la clairière avaient connu ce détail, peut-être leur +inquiétude en eût-elle été augmentée. Mais, ainsi qu'on l'a vu, leur +chef croyait hors de combat le policier redouté. Pourquoi il commettait +cette erreur, pourquoi il estimait ne plus avoir à compter avec un +adversaire qu'il avait précisément en face de lui, c'est ce que la suite +du récit ne tardera pas à faire comprendre au lecteur. + +Lorsque, dans la matinée de ce même jour, Karl Dragoch eut sauté sur la +berge, où l'attendait son subordonné, celui-ci l'avait entraîné vers +l'amont. Après deux ou trois cents mètres de marche, les deux policiers +étaient arrivés à un canot, dissimulé dans les herbes de la rive, à bord +duquel ils s'embarquèrent. Aussitôt, les avirons, vigoureusement maniés +par Friedrick Ulhmann, emportèrent rapidement la légère embarcation de +l'autre côté du fleuve. + +«C'est donc sur la rive droite que le crime a été commis? demanda à ce +moment Karl Dragoch. + +--Oui, répondit Friedrick Ulhmann. + +--Dans quelle direction? + +--En amont. Dans les environs de Gran. + +--Comment! Dans les environs de Gran, se récria Dragoch. Ne me disais-tu +pas tout à l'heure que nous n'avions que peu de chemin à faire? + +--Ce n'est pas loin, dit Ulhmann. Il y a peut-être bien trois +kilomètres, tout de même.» + +Il y en avait quatre, en réalité, et cette longue étape ne put être +franchie sans difficulté par un homme qui venait à peine d'échapper à la +mort Plus d'une fois, Karl Dragoch dut s'étendre, afin de reprendre le +souffle qui lui manquait. Il était près de trois heures de l'après-midi, +quand il atteignit enfin la villa du comte Hagueneau, où l'appelait sa +fonction. + +Dès qu'il se sentit, grâce à un cordial qu'il s'empressa de réclamer, en +possession de tous ses moyens, le premier soin de Karl Dragoch fut de +se faire conduire au chevet du gardien Christian Hoël. Pansé quelques +heures plus tôt par un chirurgien des environs, celui-ci, la face +blanche, les yeux clos, haletait péniblement. Bien que sa blessure fût +des plus graves et intéressât le poumon, il subsistait toutefois un +sérieux espoir de le sauver, à la condition que la plus légère fatigue +lui fût épargnée. + +Karl Dragoch put néanmoins obtenir quelques renseignements, que le +gardien lui donna d'une voix étouffée, par monosyllabes largement +espacés. Au prix de beaucoup de patience, il apprit qu'une bande de +malfaiteurs, composée de cinq ou six hommes, au bas mot, avait, au +milieu de la nuit dernière, fait irruption dans la villa, après en avoir +enfoncé la porte. Le gardien Christian Hoël, réveillé par le bruit, +avait eu à peine le temps de se lever, qu'il retombait frappé d'un coup +de poignard entre les deux épaules. Il ignorait par conséquent ce qui +s'était passé ensuite, et il était incapable de donner aucune indication +sur ses agresseurs. Cependant, il savait quel était leur chef, un +certain Ladko, dont ses compagnons avaient, à plusieurs reprises, +prononcé le nom avec une sorte d'inexplicable forfanterie. Quant à ce +Ladko, dont un masque recouvrait le visage, c'était un grand gaillard +aux yeux bleus et porteur d'une abondante barbe blonde. + +Ce dernier détail, de nature à infirmer les soupçons qu'il avait conçus +touchant Ilia Brusch, ne laissa pas de troubler Karl Dragoch. Qu'Ilia +Brusch fût blond, lui aussi, il n'en doutait pas, mais ce blond était +déguisé en brun, et on ne retire pas une teinture le soir pour la +remettre le lendemain, comme on ferait d'une perruque. Il y avait là une +sérieuse difficulté que Dragoch se réserva d'élucider à loisir. + +Le gardien Christian ne put, d'ailleurs, lui fournir de plus amples +détails. Il n'avait rien remarqué concernant ses autres agresseurs, +ceux-ci ayant pris, comme leur chef, la précaution de se masquer. + +Muni de ces renseignements, le détective posa ensuite quelques questions +touchant la villa même du comte Hagueneau. C'était, ainsi qu'il +l'apprit, une très riche habitation meublée avec un luxe princier. Les +bijoux, l'argenterie et les objets précieux abondaient dans les tiroirs, +les objets d'art sur les cheminées et les meubles, les tapisseries +anciennes et les tableaux de maître sur les murs. Des titres avaient +même été laissés en dépôt dans un coffre-fort, au premier étage. Nul +doute par conséquent que les envahisseurs n'aient eu l'occasion de faire +un merveilleux butin. + +C'est ce que Karl Dragoch put, en effet, constater aisément en +parcourant les diverses pièces de l'habitation. C'était un pillage en +règle, accompli avec une parfaite méthode. Les voleurs, en gens de goût, +ne s'étaient pas encombrés des non-valeurs. La plupart des objets de +prix avaient disparu; à la place des tapisseries arrachées, de grands +carrés de muraille apparaissaient à nu, et, veufs des plus belles toiles +découpées avec art, des cadres vides pendaient lamentablement. Les +pillards s'étaient approprié jusqu'à des tentures choisies évidemment +parmi les plus somptueuses et jusqu'à des tapis sélectionnés parmi les +plus beaux. Quant au coffre-fort, il avait été forcé, et son contenu +avait disparu. + +«On n'a pas emporté tout cela à dos d'hommes, se dit Karl Dragoch en +constatant cette dévastation. Il y avait là de quoi charger une voiture. +Reste à dénicher la voiture.» + +Cet interrogatoire et ces premières recherches avaient nécessité un +temps fort long. La nuit était prochaine. Il importait, avant qu'elle +fût complète, de retrouver trace, si faire se pouvait, du véhicule dont +les voleurs, d'après le policier, avaient dû nécessairement faire usage. +Celui-ci se hâta donc de sortir. + +Il n'eut pas loin à aller pour découvrir la preuve qu il recherchait. +Sur le sol de la vaste cour ménagée devant la villa, de larges roues +avaient laissé de profondes empreintes juste en face de la porte brisée, +et, à quelque distance, la terre était piétinée, comme elle aurait pu +l'être par des chevaux qui eussent longtemps attendu. + +Ces constatations faites d'un coup d'oeil, Karl Dragoch s'approcha de +l'endroit où des chevaux paraissaient avoir stationné et examina le +sol avec attention. Puis, traversant la cour, il procéda, aux abords +immédiats de la grille donnant sur la route, à un nouvel et minutieux +examen, à l'issue duquel il suivit le chemin public pendant une centaine +de mètres, pour revenir ensuite sur ses pas. + +«Ulhmann! appela-t-il en rentrant dans la cour. + +--Monsieur? répondit l'agent, qui sortit de la maison et s'approcha de +son chef. + +--Combien avons-nous d'hommes? demanda celui-ci. + +--Onze. + +--C'est peu, fit Dragoch. + +--Cependant, objecta Ulhmann, le gardien Christian n'estime qu'à cinq ou +six le nombre de ses agresseurs. + +--Le gardien Christian a son opinion, et moi j'ai la mienne, répliqua +Dragoch. N'importe, il faut nous contenter de ce que nous avons. Tu vas +laisser un homme ici, et prendre les dix autres. Avec nous deux, ça fera +douze. C'est quelque chose. + +--Vous avez donc un indice? interrogea Friedrick Ulhmann. + +--Je sais, où sont nos voleurs ... de quel côté ils sont du moins. + +--Oserai-je vous demander?.. commença Ulhmann. + +--D'où me vient cette assurance? acheva Karl Dragoch. Rien n'est plus +simple. C'est même véritablement enfantin. Je me suis d'abord dit qu'on +avait pris trop de choses ici pour ne pas avoir besoin d'un véhicule +quelconque. J'ai donc cherché ce véhicule et je l'ai trouvé. C'est une +charrette à quatre roues, attelée de deux chevaux, dont l'un, celui de +flèche, offre cette particularité qu'il manque un clou au fer de son +pied antérieur droit. + +--Comment avez-vous pu savoir cela? interrogea Ulhmann ébahi. + +--Parce qu'il a plu la nuit dernière et que la terre encore mal séchée a +gardé fidèlement les empreintes. J'ai appris de la même manière que la +charrette, on quittant la villa, avait tourné à gauche, c'est-à-dire +dans une direction opposée à celle de Gran. Nous allons nous diriger +du même côté et suivre au besoin à la piste le cheval dont le fer est +incomplet. Il n'y a pas apparence que nos gaillards aient voyagé pendant +le jour. Ils se sont sans doute terrés quelque part jusqu'au soir. Or, +la région est peu habitée et les maisons ne sont pas bien nombreuses. +Nous fouillerons au besoin toutes celles que nous trouverons sur la +route. Réunis tes hommes, car voici venir la nuit, et le gibier doit +commencer à se donner de l'air.» + +Karl Dragoch et son escouade durent marcher longtemps avant de découvrir +un indice nouveau. Il était près de dix heures et demie quand, après +avoir visité inutilement deux ou trois fermes, ils arrivèrent, au +croisement des trois routes, à l'auberge où les deux rouliers avaient +passé la journée et d'où ils venaient de partir trois quarts d'heure +plus tôt. Karl Dragoch heurta rudement la porte. + +«Au nom de la loi! prononça Dragoch lorsqu'il vit apparaître à sa +fenêtre l'aubergiste, dont il était écrit que le sommeil serait troublé +ce jour-là. + +--Au nom de la loi!.. répéta l'aubergiste, épouvanté en voyant sa +demeure cernée par cette troupe nombreuse. Qu'ai-je donc fait? + +--Descends, et l'on te le dira... Mais surtout ne tarde pas trop,» +répliqua Dragoch d'une voix impatiente. + +Quand l'aubergiste, à demi vêtu, eut ouvert sa porte, le policier +procéda à un rapide interrogatoire. Une charrette était-elle venue ici +dans la matinée? Combien d'hommes la conduisaient? S'était-elle arrêtée? +Était-elle repartie? De quel côté s'était-elle dirigée? + +Les réponses ne se firent pas attendre. Oui, une charrette conduite par +deux hommes était venue à l'auberge de bon matin. Elle y avait séjourné +jusqu'au soir, et n'était repartie qu'après la venue d'un troisième +personnage attendu par les deux charretiers. La demie de neuf heures +avait déjà sonné, quand elle s'était éloignée dans la direction de +Saint-André. + +«De Saint-André? insista Karl Dragoch. Tu en es sûr? + +--Sûr, affirma l'aubergiste. + +--On te l'a dit, ou tu l'as vu? + +--Je l'ai vu. + +--Hum!.. murmura Karl Dragoch, qui ajouta: C'est bon. Remonte te coucher +maintenant, mon brave, et tiens ta langue.» + +L'aubergiste ne se le fit pas dire deux fois. La porte se referma, et +l'escouade de police demeura seule sur la route. + +«Un instant!» commanda Karl Dragoch à ses hommes qui restèrent +immobiles, tandis que lui-même, muni d'un fanal, examinait +minutieusement le sol. + +D'abord, il ne remarqua rien de suspect, mais il n'en fut pas ainsi +quand, ayant traversé la route, il en eut atteint le bas côté. En +cet endroit, la terre moins foulée par le passage des véhicules, +et, d'ailleurs, moins solidement empierrée, avait conservé plus de +plasticité. Du premier regard, Karl Dragoch découvrit l'empreinte d'un +sabot auquel un clou manquait, et constata que le cheval, propriétaire +de cette ferrure incomplète, se dirigeait non pas vers Saint-André, ni +vers Gran, mais directement vers le fleuve, par le chemin du Nord. C'est +donc par ce chemin que Dragoch s'avança à son tour à la tête de ses +hommes. + +Trois kilomètres environ avaient été franchis sans incident à travers +un pays complètement désert, quand, sur la gauche de la route, le +hennissement d'un cheval retentit. Retenant ses hommes du geste, Karl +Dragoch s'avança jusqu'à la lisière d'un petit bois qu'on distinguait +confusément dans l'ombre. + +«Qui est là?..» héla-t-il d'une voix forte. + +Nulle réponse n'étant faite à sa question, un des agents, sur son ordre, +alluma une torche de résine. Sa flamme fuligineuse brilla d'un vif éclat +dans cette nuit sans lune, mais sa lumière mourait à quelques pas, +impuissante à percer l'obscurité rendue plus épaisse encore par le +feuillage des arbres. + +«En avant!» commanda Dragoch, en pénétrant dans le fourré à la tête de +l'escouade. + +Mais le fourré avait des défenseurs. A peine en avait-on dépassé la +lisière, qu'une voix impérieuse prononça: + +«Un pas de plus, et nous faisons feu!» + +Cette menace n'était pas pour arrêter Karl Dragoch, d'autant plus qu'à +la vague lueur de la torche, il lui avait semblé apercevoir une masse +immobile, celle d'une charrette sans doute, autour de laquelle se +groupaient une troupe d'hommes, dont il n'avait pu reconnaître le +nombre. + +«En avant!» commanda-t-il de nouveau. + +Obéissant à cet ordre, l'escouade de police continua sa marche +fort incertaine dans ce bois inconnu. La difficulté ne tarda pas à +s'aggraver. Tout à coup, la torche fut arrachée des mains de l'agent qui +la portait. L'obscurité redevint profonde. + +«Maladroit!.. gronda Dragoch. De la lumière, Frantz!.. De la lumière!..» + +Son dépit était d'autant plus vif qu'au dernier éclat jeté par la torche +en s'éteignant, il avait cru voir la charrette commencer un mouvement de +retraite et s'éloigner sous les arbres. Malheureusement, il ne pouvait +être question de lui donner la chasse. C'est une vivante muraille +que l'escouade de police rencontrait devant elle. A chaque agent +s'opposaient deux ou trois adversaires, et Dragoch comprenait un peu +tard qu'il ne disposait pas de forces suffisantes pour s'assurer la +victoire. Jusqu'ici, aucun coup de feu n'avait été tiré, ni d'un côté, +ni de l'autre. + +«Titcha!.. appela à ce moment une voix dans la nuit. + +--Présent! répondit une autre voix. + +--La voiture? + +--Partie. + +--Alors, il faut en finir.» + +Ces voix, Dragoch les enregistra dans sa mémoire. Il ne devait jamais +les oublier. + +Ce court dialogue échangé, les revolvers se mirent aussitôt de la +partie, ébranlant l'atmosphère de leurs sèches détonations. Quelques +agents furent atteints par les balles, et Karl Dragoch, se rendant +compte qu'il y aurait eu folie à s'obstiner, dut se résoudre à ordonner +la retraite. + +L'escouade de police regagna donc la route, où les vainqueurs ne se +risqueront pas à la poursuivre, et la nuit reprit son calme un instant +troublé. + +Il fallut d'abord s'occuper des blessés. Ils étaient au nombre de trois, +très légèrement frappés, d'ailleurs. Après un sommaire pansement, ils +furent renvoyés en arrière sous la garde de quatre de leurs camarades. +Quant à Dragoch, accompagné de Friedrick Ulhmann et des trois derniers +agents, il s'élança à travers champs, vers le Danube, en obliquant +légèrement dans la direction de Gran. + +Il retrouva sans difficulté l'endroit où il avait abordé quelques heures +plus tôt, et l'embarcation dans laquelle Ulhmann et lui avaient passé le +fleuve. Les cinq hommes s'y embarquèrent, et, le Danube traversé en sens +inverse, ils en descendirent le cours sur la rive gauche. + +Si Karl Dragoch venait de subir un échec, il entendait avoir sa +revanche. Qu'Ilia Brusch et le trop fameux Ladko fussent le même homme, +cela ne faisait plus pour lui l'ombre d'un doute, et c'est à son +compagnon de voyage, il en était convaincu, que le crime de la nuit +précédente devait être imputé. Selon toute vraisemblance, celui-ci, +après avoir mis son butin à l'abri, se hâterait de reprendre la +personnalité d'emprunt qu'il ne savait pas percée à jour et qui lui +avait permis de déjouer jusqu'ici les recherches de la police. Avant +l'aube, il aurait sûrement regagné la barge, et il y attendrait son +passager absent, ainsi que l'aurait fait l'inoffensif et honnête pêcheur +qu'il prétendait être. + +Cinq hommes résolus seraient alors aux aguets. Ces cinq hommes, vaincus +par Ladko et sa bande, triompheraient plus aisément de la résistance que +pourrait leur opposer ce même Ladko, obligé à la solitude pour jouer son +rôle d'Ilia Brusch. + +Ce plan très bien conçu fut malheureusement irréalisable. Karl Dragoch +et ses hommes eurent beau explorer la rive, il leur fut impossible de +découvrir la barge du pêcheur. Dragoch et Ulhmann n'eurent aucune +peine, il est vrai, à reconnaître la place précise où le premier avait +débarqué, mais, de la barge, pas la moindre trace. La barge avait +disparu, et Ilia Brusch avec elle. + +Karl Dragoch était joué, décidément, et cela l'emplissait de fureur. + +«Friedrick, dit-il à son subordonné, je suis à bout. Il me serait +impossible de faire un pas de plus. Nous allons dormir dans l'herbe pour +retrouver un peu de force. Mais un de nos hommes va prendre le canot et +remonter à Gran sur-le-champ. A l'ouverture du bureau, il fera jouer le +télégraphe. Allume un fanal. Je vais dicter. Ecris. + +Friedrick Ulhmann obéit en silence: + +«Crime commis cette nuit environs de Gran. Butin chargé sur chaland. +Exercer rigoureusement visites prescrites.» + +--Voilà pour une, dit Dragoch en s'interrompant. A l'autre maintenant. + +Il dicta de nouveau: + +«Mandat d'amener contre le nommé Ladko, se disant faussement Ilia Brusch +et se prétendant lauréat de la Ligue Danubienne au dernier concours de +Sigmaringen, ledit Ladko, _alias_ Ilia Brusch, inculpé des crimes de +vols et de meurtres.» + +--Que ceci soit télégraphié à la première heure à toutes les communes +riveraines sans exception,» commanda Karl Dragoch, en s'étendant épuisé +sur le sol. + + + +X + +PRISONNIER + + +Les soupçons conçus par Karl Dragoch et que la découverte du portrait +était venue confirmer, ces soupçons n'étaient point entièrement erronés, +il est temps de le dire au lecteur pour l'intelligence de ce récit. Sur +un point, tout au moins, Karl Dragoch avait justement raisonné. Oui, +Ilia Brusch et Serge Ladko n'étaient qu'un seul et même homme. + +Mais Dragoch se trompait gravement au contraire quand il attribuait à +son compagnon de voyage la série de vols et de meurtres qui, depuis tant +de mois, désolaient la région du Danube, et en particulier le dernier +attentat, le pillage de la villa du comte Hagueneau et l'assassinat +du gardien Christian. Ladko, d'ailleurs, ne se doutait guère que son +passager eût de pareilles pensées. Tout ce qu'il savait, c'est que son +nom servait à désigner un criminel fameux, et il était incapable de +comprendre comment une telle confusion avait pu se produire. + +Atterré tout d'abord en se découvrant un si redoutable homonyme, qui, +pour comble de malheur, se trouvait être en même temps son compatriote, +il s'était ressaisi après ce moment d'effroi instinctif. Que lui +importait en somme un malfaiteur avec lequel il n'avait de commun que le +nom? Un innocent n'a rien à craindre. Et, innocent de tous ces crimes, +il l'était assurément. + +C'est donc sans inquiétude que Serge Ladko--on lui conservera désormais +son véritable nom--s'était absenté la nuit précédente, afin de se rendre +à Szalka ainsi qu'il l'avait annoncé. C'est dans cette petite ville, +en effet, que, dissimulé sous le nom d'Ilia Brusch, il avait fixé sa +résidence, après son départ de Roustchouk, et c'est là que, pendant +de trop longues semaines, il avait attendu des nouvelles de sa chère +Natcha. + +L'attente, ainsi qu'on le sait déjà, avait fini par lui devenir +intolérable, et il se torturait l'esprit à rechercher un moyen de +pénétrer incognito en Bulgarie, quand le hasard lui fit tomber sous +les yeux un numéro du _Pester Lloyd_ dans lequel était annoncé à grand +fracas le concours de pêche de Sigmaringen. C'est on lisant l'article +consacré à ce concours que l'exilé, aussi habile pêcheur, on ne l'a +peut-être pas oublié, que pilote réputé, conçut l'idée d'un plan +d'action dont la bizarrerie assurerait peut-être le succès. + +Sous le nom d'Ilia Brusch, le seul qu'il eût jamais porté à Szalka, il +s'enrôlerait dans la Ligue Danubienne, il participerait au concours de +Sigmaringen et, grâce à, sa virtuosité de pêcheur, il y remporterait +le premier prix. Après avoir ainsi donné à son nom d'emprunt un +commencement de notoriété, il annoncerait avec le plus de bruit +possible, et en engageant même des paris, si faire se pouvait, son +intention de descendre le Danube, la ligne à la main, depuis la source +jusqu'à l'embouchure. Nul doute que ce projet ne mît en révolution le +monde spécial des pêcheurs à la ligne et ne valût à son auteur quelque +réputation dans le reste du public. + +Nanti dès lors d'un état civil hors de discussion, car on accorde, +d'ordinaire, une confiance aveugle aux gens en vedette, Serge Ladko +descendrait en effet le Danube. Bien entendu, il activerait de son mieux +la marche de son bateau et ne perdrait à pêcher que le minimum de temps +nécessaire à la vraisemblance. Toutefois, il ferait assez parler de lui +le long du parcours pour ne pas se laisser oublier et pour être en état +de débarquer ouvertement à Roustchouk sous la protection d'une notoriété +bien établie. + +Pour que cet unique but de son entreprise fût heureusement atteint, il +fallait que nul ne soupçonnât son véritable nom, et que personne ne pût +reconnaître, dans les traits du pêcheur Ilia Brusch, ceux du pilote +Serge Ladko. + +La première condition était facile à réaliser. Il suffirait, une fois +transformé en lauréat de la Ligue Danubienne, de jouer ce rôle sans +défaillance. Serge Ladko se jura donc à lui-même d'être Ilia Brusch +envers et contre tous, quels que fussent les incidents du voyage. Il +était a supposer, d'ailleurs, que ce voyage s'accomplirait lentement, +mais sûrement, et qu'aucun incident ne viendrait rendre le serment +difficile à tenir. + +Satisfaire à la deuxième condition était plus simple encore. Un coup +de rasoir qui supprimerait la barbe, une application de teinture qui +changerait la couleur des cheveux, de larges lunettes noires qui +cacheraient celle des yeux, il n'en fallait pas davantage. Serge Ladko +procéda à ce déguisement sommaire dans la nuit qui précéda son départ, +puis se mit en route avant l'aube, assuré d'être méconnaissable pour +tout regard non prévenu. + +A Sigmaringen, les événements s'étaient réalisés conformément, à ses +prévisions. Lauréat en vue du concours, l'annonce de son projet avait +été favorablement commentée par la Presse des régions riveraines. Devenu +ainsi un personnage assez notoire pour que son identité ne pût être +raisonnablement suspectée, assuré, d'autre part, de trouver du secours, +le cas échéant, près de ses collègues de la Ligue Danubienne disséminés +le long du fleuve, Serge Ladko s'était abandonné au courant. + +A Ulm, il avait eu une première désillusion, en constatant que +sa célébrité relative ne le mettait pas à l'abri des foudres de +l'administration. Aussi avait-il été trop heureux d'accepter un passager +possédant des papiers bien en règle et dont la police semblait priser +l'honorabilité. Certes, quand on serait à Roustchouk et que la prétendue +gageure serait abandonnée par son auteur, la présence d'un étranger +pourrait présenter des inconvénients. Mais, alors, on s'expliquerait, et +jusque-là elle augmenterait les probabilités de succès d'un voyage que +Serge Ladko avait le plus passionné désir de mener à bonne fin. + +Apprendre qu'il portait le même nom qu'un redoutable bandit et que +ce bandit était Bulgare avait fait éprouver à Serge Ladko sa seconde +émotion désagréable. Quelle que fût son innocence, et par conséquent +sa sécurité, il ne pouvait méconnaître qu'une telle homonymie était de +nature à provoquer les plus regrettables erreurs ou même les plus graves +complications. + +Que le nom qu'il dissimulait sous celui d'Ilia Brusch vînt à être +connu, et non seulement son débarquement à Roustchouk s'en trouverait +compromis, mais encore il était à craindre qu'il n'en résultât de longs +retards. + +Contre ces dangers, Serge Ladko ne pouvait rien. D'ailleurs, s'ils +étaient sérieux, il convenait de ne pas les exagérer. En réalité, il +était peu croyable que la police accordât, sans raison particulière, son +attention à un inoffensif pêcheur à la ligne, et surtout à un pêcheur +protégé par les lauriers cueillis au concours de Sigmaringen. + +Venu à Szalka après le coucher du soleil et reparti bien avant le jour +sans être vu de personne, Serge Ladko n'avait fait que passer dans sa +maison, juste le temps de constater qu'aucune nouvelle de Natcha ne l'y +attendait. La persistance d'un tel silence avait véritablement quelque +chose d'affolant. Pourquoi la jeune femme n'écrivait-elle plus depuis +deux mois? Que lui était-il arrivé? Les périodes de troubles publics +sont fécondes en malheurs privés, et le pilote se demandait avec +angoisse si, en admettant qu'il débarquât heureusement à Roustchouk, il +n'y débarquerait pas trop tard. + +Cette pensée, qui lui brisait le coeur, décuplait en même temps la +puissance de ses muscles. C'est elle qui lui avait donné, au départ de +Gran, la force de résister à la tempête et de lutter victorieusement +contre le vent déchaîné. C'est elle qui lui faisait hâter le pas, tandis +qu'il revenait vers la barge, muni du cordial destiné à M. Jaeger. + +Sa surprise fut grande de n'y pas trouver le passager qu il avait quitté +si mal en point, et le petit mot d'avertissement écrit par celui-ci ne +la diminua pas. Quel motif si impérieux avait pu décider M. Jaeger à +s'éloigner malgré son état de faiblesse? Comment pouvait-il se faire +qu'un bourgeois de Vienne eût des affaires si pressantes en rase +campagne, loin de tout centre habité? Il y avait là un problème dont les +réflexions du pilote ne rendirent pas la solution plus prochaine. + +Quelle qu'en fût la cause, l'absence de M. Jaeger avait, en tous cas, le +grave inconvénient d'allonger encore un voyage déjà trop long. Sans cet +incident inattendu, la barge aurait vite gagné le milieu du fleuve, et, +avant le soir, beaucoup de kilomètres eussent été ajoutés aux kilomètres +laissés jusqu'ici dans son sillage. + +La tentation était bien forte de tenir pour nulle et non avenue la +prière de M. Jaeger, de pousser au large, et de continuer sans perdre +une minute un voyage dont le but attirait Serge Ladko comme l'aimant +attire le fer. + +Le pilote se résigna pourtant à l'attente. + +Il avait des obligations à l'égard de son passager, et, tout bien +considéré, mieux valait perdre une journée et ne fournir aucun prétexte +à des contestations ultérieures. + +Pour utiliser la fin de cette journée plus qu'à demi écoulée déjà, +le travail heureusement ne manquerait pas. Elle suffirait à peine à +remettre de l'ordre dans la barge et à réparer quelques petits dégâts +causés par la tempête. + +Serge Ladko s'occupa tout d'abord de ranger les coffres dont il avait +bouleversé le contenu pendant ses infructueuses recherches de la +matinée. Cela ne lui aurait pas demandé beaucoup de temps, si, en +achevant le rangement du dernier, son regard ne fût tombé sur ce même +portefeuille qui avait précédemment sollicité l'attention de Karl +Dragoch. Ce portefeuille, le pilote l'ouvrit comme l'avait ouvert le +policier, et, comme celui-ci, mais agité de sentiments tout autres, il +en retira le portrait que Natcha lui avait remis à l'instant de leur +séparation, avec une dédicace pleine de tendresse. + +Un long moment, Serge Ladko contempla ce visage adorable. Natcha!.. +C'était bien elle!.. C'étaient bien ses traits chéris, ses yeux si purs, +ses lèvres entr'ouvertes comme si elles allaient parler!.. + +Avec un soupir, il replaça enfin la chère image dans le portefeuille et +le portefeuille dans le coffre, qu'il referma avec soin et dont il mit +la clef dans sa poche, puis il sortit du tôt pour vaquer à d'autres +travaux. + +Mais il n'avait plus de coeur à l'ouvrage. Bientôt ses mains demeurèrent +inactives, et, assis sur l'un des bancs, le dos tourné à la rive, +il laissa son regard errer sur le fleuve. Sa pensée s'envola vers +Roustchouk. Il vit sa femme, sa maison riante et pleine de chansons... +Certes, il ne regrettait rien. Sacrifier son propre bonheur à la patrie, +il le referait si c'était à refaire... Quelle douleur pourtant qu'un +si cruel sacrifice eût été à ce point inutile! La révolte éclatant +prématurément et écrasée sans recours, combien d'années encore +la Bulgarie gémirait-elle sous le joug des oppresseurs? Lui-même +pourrait-il franchir la frontière, et, s'il y parvenait, retrouverait-il +celle qu'il aimait? Les Turcs ne s'étaient-ils pas emparés, comme d'un +otage, de la femme d'un de leurs adversaires les plus déterminés? S'il +en était ainsi, qu'avaient-ils fait de Natcha? + +Hélas! cet humble drame intime disparaissait dans la convulsion qui +secouait la région balkanique. Combien peu comptait cette misère de +deux êtres, au milieu de la détresse publique? Toute la péninsule était +parcourue à cette heure par des hordes féroces. Partout le galop sauvage +des chevaux faisait trembler la terre, et dans les plus pauvres villages +avaient passé la dévastation et la guerre. + +Contre le colosse turc, deux pygmées: la Serbie et le Monténégro. Ces +David réussiraient-ils à vaincre Goliath? Ladko comprenait à quel point +la bataille était inégale, et, tout pensif, il plaçait son espoir dans +le père de tous les Slaves, le grand Tzar de Russie, qui, un jour +peut-être, daignerait étendre sa main puissante au-dessus de ses fils +opprimés. + +Absorbé dans ses pensées, Serge Ladko avait perdu jusqu'au souvenir du +lieu où il se trouvait. Un régiment tout entier eût défilé derrière lui +sur la berge qu'il ne se fût pas retourné. _A fortiori_ ne s'aperçut-il +pas de l'arrivée de trois hommes qui venaient de l'amont et marchaient +avec précaution. Mais, si Ladko ne vit pas ces trois hommes, ceux-ci le +virent aisément, dès que la barge leur apparut au tournant du fleuve. Le +trio fit halte aussitôt et tint conciliabule à voix basse. + +L'un de ces trois nouveaux venus a déjà été présenté au lecteur, lors de +l'escale à Vienne, sous le nom de Titcha. C'est lui qui, en compagnie +d'un acolyte, s'était attaché aux pas de Karl Dragoch, après que le +détective eut filé de son côté Ilia Brusch, tandis que ce dernier +faisait une innocente démarche près d'un des intermédiaires employés +lors des envois d'armes en Bulgarie. Cette filature avait, on s'en +souvient, amené jusqu'à proximité de la barge les deux espions, qui, +sûrs de connaître l'habitation flottante du policier, s'étaient alors +éloignés en projetant de tirer parti de leur découverte. Ces projets, il +s'agissait maintenant de les réaliser. + +Les trois hommes s'étaient tapis dans l'herbe de la rive, et, de là, ils +épiaient Serge Ladko. Celui-ci, poursuivant sa méditation, ignorait leur +présence et n'avait aucun soupçon du danger qu'elle lui faisait courir. +Le danger était grand, cependant, ces gens en embuscade, trois affiliés +de la bande de malfaiteurs qui parcourait alors la région du Danube, +n'étant pas de ceux qu'il fait bon rencontrer dans un lieu désert. + +De cette bande, Titcha était même un membre important; il pouvait être +considéré comme le premier après le chef, dont les exploits valaient au +nom du pilote une honteuse célébrité. Quant aux deux autres, Sakmann et +Zerlang, simples comparses: des bras, non des têtes. + +«C'est lui! murmura Titcha, en arrêtant de la main ses compagnons, dès +qu'il découvrit la barge au détour du fleuve. + +--Dragoch? interrogea Sakmann. + +--Oui. + +--Tu en es sûr? + +--Absolument. + +--Mais tu ne vois pas sa figure, puisqu'il a le dos tourné, objecta +Zerlang. + +--Ça ne m'avancerait pas à grand'chose de voir sa figure; répondit +Titcha. Je ne le connais pas. A peine si je l'ai aperçu à Vienne. + +--Dans ce cas!.. + +--Mais je reconnais parfaitement le bateau, interrompit Titcha, j'ai eu +tout le loisir de l'examiner, pendant que Ladko et moi nous étions noyés +dans la foule. Je suis certain de ne pas me tromper. + +--En route, alors! fit l'un des hommes. + +--En route,» approuva Titcha, en dépliant un paquet qu'il tenait sous +son bras. + +Le pilote continuait à ne pas se douter de la surveillance dont il était +l'objet. Il n'avait pas entendu les trois hommes arriver; il ne les +entendit pas davantage, lorsqu'ils s'approchèrent en étouffant le bruit +de leurs pas dans l'herbe épaisse de la rive. Perdu dans son rêve, il +laissait sa pensée fuir avec le courant vers Natcha et vers le pays. + +Tout à coup une multitude d'inextricables liens s'enroulèrent à la fois +autour de lui, l'aveuglant, le paralysant, l'étouffant. + +Redressé d'une secousse, il se débattait instinctivement et s'épuisait +en vains efforts, quand un choc violent sur le crâne le jeta tout +étourdi dans le fond de la barge. Pas si vite, cependant, qu'il n'ait eu +le temps de se voir prisonnier des mailles de l'un de ces vastes filets +désignés sous le nom d'éperviers, dont lui-même avait usé plus d'une +fois pour capturer le poisson. + +Lorsque Serge Ladko sortit de ce demi-évanouissement, il n'était plus +enveloppé du filet à l'aide duquel on l'avait réduit à l'impuissance. +Par contre, étroitement ligotté par les multiples tours d'une corde +solide, il n'aurait pu faire le plus petit mouvement; un bâillon eût au +besoin étouffé ses cris, un impénétrable bandeau lui enlevait l'usage de +la vue. + +La première sensation de Serge Ladko, en revenant à la vie, fut celle +d'un véritable ahurissement. Que lui était-il arrivé? Que signifiait +cette inexplicable attaque, et que voulait-on faire de lui? A tout +prendre, il avait lieu de se rassurer dans une certaine mesure. Si l'on +avait eu l'intention de le tuer, c'eût été chose faite. Puisqu'il était +encore de ce monde, c'est qu'on n'en voulait pas à sa vie, et que ses +agresseurs, quels qu'ils fussent, n'avaient d'autre intention que de +s'emparer de sa personne. + +Mais pourquoi, dans quel but s'emparer de sa personne? + +A cette question, il était malaisé de répondre. Des voleurs?.. Ils +n'eussent pas pris la peine de ficeler leur victime avec un tel luxe de +précautions, quand un coup de couteau les eût servis plus rapidement et +plus sûrement. D'ailleurs, combien misérables les voleurs que le contenu +de la pauvre barge eût été capable de tenter! + +Une vengeance?.. Impossibilité plus grande encore. Ilia Brusch n'avait +pas d'ennemis. Les seuls ennemis de Ladko, les Turcs, ne pouvaient +soupçonner que le patriote bulgare se cachât sous le nom du pêcheur, +et, quand bien même ils en auraient été informés, il n'était pas un +personnage si considérable qu'ils se fussent risqués à cet acte de +violence si loin de la frontière, en plein coeur de l'Empire d'Autriche. +Au surplus, des Turcs l'eussent supprimé, eux aussi, plus certainement +encore que de simples voleurs. + +S'étant convaincu que, pour l'instant du moins, le mystère était +impénétrable, Serge Ladko, en homme pratique, cessa d'y penser, et +consacra toutes les forces de son intelligence à observer ce qui allait +suivre et à chercher les moyens, s'il en existait, de reconquérir sa +liberté. + +A vrai dire, sa situation ne se prêtait pas à des observations +nombreuses. Raidi par l'étreinte d'une corde enroulée en spirales autour +de son corps, le moindre mouvement lui était interdit, et le bandeau +était si bien appliqué sur ses yeux qu'il n'aurait su dire s'il faisait +jour ou s'il faisait nuit. La première chose qu'il reconnut, en +concentrant toute son attention dans le sens de l'ouïe, c'est qu'il +reposait dans le fond d'un bateau, le sien sans aucun doute, et que ce +bateau avançait rapidement sous l'effort de bras robustes. Il entendait +distinctement, en effet, le grincement des avirons contre le bois +des tolets, et le bruissement de l'eau glissant sur les flancs de +l'embarcation. + +Dans quelle direction se dirigeait-on? Tel fut le second problème dont +il trouva assez facilement la solution, en constatant une sensible +différence de température entre le côté gauche et le côté droit de sa +personne. Les secousses que lui communiquait la barge à chaque impulsion +des avirons lui montrant qu'il était couché dans le sens de la marche, +et le soleil, au moment de l'agression, n'étant guère éloigné du +méridien, il en conclut sans peine qu'une moitié de son corps était +à l'ombre produite par la paroi de l'embarcation et que celle-ci se +dirigeait de l'Ouest à l'Est, en continuant par conséquent à suivre le +courant, comme au temps où elle obéissait à son maître légitime. + +Aucune parole n'était échangée entre ceux qui le tenaient en leur +pouvoir. Nul bruit humain ne frappait son oreille, hors les _han!_ +des nautoniers lorsqu'ils pesaient sur les rames. Cette navigation +silencieuse durait depuis une heure et demie environ, quand la chaleur +du soleil gagna son visage et lui apprit ainsi que l'on obliquait vers +le Sud. Le pilote n'en fut pas étonné. Sa parfaite connaissance des +moindres détours du fleuve lui fit comprendre que l'on commençait à +suivre la courbe qu'il décrit en face du mont Pilis. Bientôt, sans +doute, on reprendrait la direction de l'Est, puis celle du Nord, +jusqu'au point extrême d'où le Danube commence à descendre franchement +vers la péninsule des Balkans. + +Ces prévisions ne se réalisèrent qu'en partie. Au moment où Serge Ladko +calculait que l'on avait atteint le milieu de l'anse de Pilis, le bruit +des avirons cessa tout à coup. Tandis que la barge courait sur son erre, +une voix rude se fit entendre. + +«Prends la gaffe,» commanda l'un des invisibles assaillants. + +Presque aussitôt, il y eut un choc, que suivit un grincement tel qu'en +aurait pu produire le bordage éraflant un corps dur, puis Serge Ladko +fut soulevé et hissé de mains en mains. + +Evidemment la barge avait accosté un autre bateau de dimensions plus +considérables, à bord duquel le prisonnier était embarqué à la façon +d'un colis. Celui-ci tendait vainement l'oreille afin de saisir au +passage quelques paroles. Pas un mot n'était prononcé. Les geôliers +ne se révélaient que par le contact de leurs mains brutales et par le +souffle de leurs poitrines haletantes. + +Ballotté, tiraillé en tous sens, Serge Ladko, d'ailleurs, n'eut pas le +loisir de la réflexion. Après l'avoir monté, on le descendit le long +d'une échelle qui lui laboura cruellement les reins. Aux heurts dont +il était meurtri, il comprit qu'on le faisait passer par une ouverture +étroite, et enfin, bandeau et bâillon arrachés, il fût jeté bas comme un +paquet, tandis que le bruit sourd d'une trappe qui se ferme résonnait +au-dessus de lui. + +Il fallut un long moment, à Serge Ladko, tout étourdi de la secousse, +pour reprendre conscience de lui-même. Quand il y fut parvenu, sa +situation ne lui parut pas améliorée, bien qu'il eût retrouvé l'usage +de la parole et de la vue. Si l'on avait jugé un bâillon inutile, c'est +évidemment que personne ne pouvait entendre ses cris, et la suppression +de son bandeau ne lui était pas d'un plus grand secours. C'est en vain +qu'il ouvrait les yeux. Autour de lui tout était ombre. Et quelle ombre! +Le prisonnier, qui, d'après la succession des sensations ressenties, +supposait avoir été déposé dans la cale d'un bateau, s'épuisait en +inutiles efforts pour découvrir la plus faible raie de lumière filtrant +à travers le joint d'un panneau. Il ne distinguait rien. Ce n'était pas +l'obscurité d'une cave, dans laquelle l'oeil parvient encore à discerner +quelque vague lueur: c'était le noir total, absolu, comparable seulement +à celui qui doit régner dans la tombe. + +Combien d'heures s'écoulèrent ainsi? Serge Ladko estimait qu'on était +parvenu au milieu de la nuit, quand un vacarme, assourdi par la +distance, parvint jusqu'à lui. On courait, on piétinait. Puis le bruit +se rapprocha. De lourds colis étaient traînés directement au-dessus de +sa tête, et c'est à peine, il l'eût juré, si l'épaisseur d'une planche +le séparait des travailleurs inconnus. + +Le bruit se rapprocha encore. On parlait maintenant à côté de lui, sans +doute derrière l'une des cloisons délimitant sa prison, mais, de ce +qu'on disait, il était impossible de deviner le sens. + +Bientôt, d'ailleurs, le bruit s'apaisa, et de nouveau ce fut le silence +autour du malheureux pilote qu'environnait une ombre impénétrable. + +Serge Ladko s'endormit + + + +XI + +AU POUVOIR D'UN ENNEMI + + +Après que Karl Dragoch et ses hommes eurent battu en retraite, les +vainqueurs étaient d'abord restés sur le lieu du combat, prêts à +s'opposer à un retour offensif, tandis que la charrette s'éloignait dans +la direction du Danube. Ce fut seulement quand le temps écoulé eut rendu +certain le départ définitif des forces de police que, sur un ordre de +son chef, la bande des malfaiteurs se mit en marche à son tour. + +Ils eurent bientôt atteint le fleuve, qui coulait à moins de cinq cents +mètres. La charrette les y attendait, en face d'un chaland, dont on +apercevait la masse sombre à quelques mètres de la rive. + +La distance était médiocre et les travailleurs nombreux. En peu +d'instants, le va-et-vient de deux bachots eut transporté à bord de ce +chaland le chargement de la voiture. Aussitôt, celle-ci s'éloigna et +disparut dans la nuit, tandis que la plupart des combattants de la +clairière se dispersaient à travers la campagne, après avoir reçu leur +part de butin. Du crime qui venait d'être commis, il ne subsistait plus +d'autre trace qu'un amoncellement de colis encombrant le pont de la +gabarre, à bord de laquelle ne s'étaient embarqués que huit hommes. + +En réalité, la fameuse bande du Danube était exclusivement composée de +ces huit hommes. Quant aux autres, ils représentaient une faible partie +d'un personnel indéterminé de sous-ordres, dont telle ou telle fraction +était utilisée, selon la région exploitée: Ceux-ci demeuraient toujours +étrangers à l'exécution proprement dite des coups de main, et leur rôle, +limité aux fonctions de porteurs, de vedettes ou de gardes du corps, ne +commençait qu'au moment où il s'agissait d'évacuer vers le fleuve le +butin conquis. + +Cette organisation était des plus habiles. Par ce moyen, la bande +disposait, sur tout le parcours du Danube, d'innombrables affiliés +dont bien peu se rendaient compte du genre d'opérations auxquelles ils +apportaient leur concours. Recrutés dans la classe la plus illettrée, de +véritables brutes en général, ils croyaient participer à de vulgaires +actes de contrebande et ne cherchaient pas à en savoir davantage. Jamais +ils n'avaient songé à établir le moindre rapprochement entre celui qui +commandait les expéditions auxquelles ils prenaient part et ce fameux +Ladko qui, tout en leur cachant son nom, semblait se complaire +étrangement à laisser une trace quelconque de son état civil sur chaque +théâtre de ses crimes. + +Leur indifférence paraîtra moins surprenante, si l'on veut bien +considérer que ces crimes, commis sur tout le cours du Danube, étaient +éparpillés sur une immense étendue. L'émotion publique avait donc, entre +chacun d'eux, le temps de se calmer. C'est surtout dans les bureaux de +la police, où venaient se centraliser toutes les plaintes des régions +riveraines, que le nom de Ladko avait acquis sa triste célébrité. Dans +les villes, la classe bourgeoise, à cause des _manchettes_ ronflantes +des journaux, lui accordait encore un intérêt spécial. Mais pour la +masse du peuple, et, _a fortiori_, pour les paysans, il n'était qu'un +malfaiteur comme un autre, dont on a à souffrir une fois et qu'on ne +revoit plus ensuite. + +Au contraire, les huit hommes restés à bord du chaland se connaissaient +tous entre eux et formaient une véritable bande. A l'aide de leur +bateau, ils montaient ou descendaient sans cesse le Danube. Que +l'occasion d'une profitable opération se présentât, ils s'arrêtaient, +recrutaient dans les environs le personnel nécessaire, puis, le butin +en sûreté dans leur cachette flottante, ils repartaient, en quête de +nouveaux exploits. + +Quand le chaland était plein, ils gagnaient la mer Noire où un vapeur +à leur dévotion venait croiser au jour fixé. Transportées à bord de ce +vapeur, les richesses volées, et parfois acquises au prix d'un meurtre, +y devenaient brave et loyale cargaison, capable d'être échangée contre +de l'or, dans des contrées lointaines, au grand soleil des honnêtes +gens. + +C'est exceptionnellement que la bande, la nuit précédente, avait fait +parler d'elle à si faible distance de son précédent méfait. Elle ne +commettait pas, d'ordinaire, une telle faute, qui, répétée, eût pu +donner l'éveil aux complices inconscients qu'elle embauchait dans le +pays. Mais, cette fois, son capitaine avait eu une raison particulière +de ne pas s'éloigner, et si cette raison n'était pas celle que lui avait +attribuée Karl Dragoch, en causant à Ulm avec Friedrich Ulhmann, la +personnalité du policier n'y était cependant pas étrangère. + +Reconnu à Vienne par le chef de bande lui-même, alors accompagné de son +second, Titcha, il avait été, depuis cet instant, suivi à la piste, sans +le savoir, par une série d'affiliés locaux auxquels on n'avait dit que +l'essentiel, et le chaland s'était appliqué à ne précéder la barge que +de quelques kilomètres. Cet espionnage, des plus malaisés dans une +contrée souvent découverte et où abondaient en ce moment les gens de +police, avait été forcément intermittent, et le hasard avait voulu que +jamais Karl Dragoch et son hôte ne fussent aperçus en même temps. Rien +n'avait donc permis de supposer que la barge eût deux habitants, ni +d'admettre, par conséquent, la possibilité d'une erreur. + +En instituant cette surveillance, le capitaine des bandits rêvait d'un +coup de maître. Supprimer le détective? Il n'y songeait pas. Pour le +moment tout au moins, il projetait seulement de s'en emparer, Karl +Dragoch en son pouvoir, il aurait ensuite la partie belle pour traiter +d'égal à égal, si jamais un sérieux danger le menaçait. + +Pendant plusieurs jours, l'occasion de cet enlèvement ne s'était pas +présentée. Ou bien la barge s'arrêtait le soir à trop faible distance +d'un centre habité, ou bien on rencontrait dans son voisinage trop +immédiat quelques-uns des agents égrenés sur la rive et dont la qualité +ne pouvait échapper à un professionnel du crime. + +Le matin du 29 août, enfin, les circonstances avaient paru favorables. +La tempête qui, la nuit précédente, avait protégé la bande pendant +qu'elle s'attaquait à la villa du comte Hagueneau, devait avoir plus ou +moins dispersé les policiers qui précédaient ou suivaient leur chef le +long du fleuve. Peut-être celui-ci serait-il momentanément seul et sans +défense. Il fallait en profiter. + +Aussitôt la voiture chargée des dépouilles de la villa, Titcha avait été +dépêché avec deux des hommes les plus résolus. On a vu comment les trois +aventuriers s'étaient acquittés de leur mission, et comment le pilote +Serge Ladko était devenu leur prisonnier, au lieu et place du détective +Karl Dragoch. + +Jusqu'ici, Titcha n'avait pu renseigner son capitaine sur l'heureuse +issue de sa mission que par les quelques mots brefs échangés dans la +clairière, au moment où l'escouade de police était survenue sur la +route. L'entretien serait nécessairement repris à ce sujet, mais, pour +l'instant, il ne pouvait en être question. Avant tout, il s'agissait de +faire disparaître et de mettre à l'abri les nombreux colis entassés +sur le pont, et c'est à quoi s'employèrent sans tarder les huit hommes +formant l'équipage de la gabarre. + +Soit à bras, soit en les faisant glisser sur des plans inclinés, ces +colis furent d'abord introduits dans l'intérieur du bateau, premier +travail qui n'exigea que quelques minutes, puis on procéda à l'arrimage +définitif. Pour cela le plancher de la cale fut soulevé et laissa à +découvert une ouverture béante, à la place où l'on se fût légitimement +attendu a trouver l'eau du Danube. Une lanterne, descendue dans ce +deuxième compartiment, permit d'y distinguer un amoncellement d'objets +hétéroclites qui le remplissaient déjà en partie. Il restait assez de +place, cependant, pour que les dépouilles du comte Hagueneau pussent +être logées à leur tour dans l'introuvable cachette. + +Merveilleusement truquée, en effet, était cette gabarre qui servait à +la fois de moyen de transport, d'habitation et de magasin inviolable. +Au-dessous du bateau visible, un autre plus petit s'appliquait, le +pont de celui-ci formant le fond de celui-là. Ce second bateau, d'une +profondeur de deux mètres environ, avait un déplacement tel, qu'il +fût capable de porter le premier et de le soulever d'un pied ou deux +au-dessus de la surface de l'eau. On avait remédié à cet inconvénient, +qui aurait, sans cela, dévoilé la supercherie, en chargeant le bateau +inférieur d'une quantité de lest suffisant à le noyer entièrement, de +telle sorte que le chaland supérieur gardât la ligne de flottaison qu'il +devait avoir à vide. + +Vide, sa cale l'était toujours, les marchandises volées, qui allaient +s'entasser dans le double fond, y remplaçaient un poids correspondant de +lest, et l'aspect de l'extérieur n'était en rien modifié. + +Par exemple cette gabarre, qui, lège, aurait dû normalement caler à +peine un pied, s'enfonçait dans l'eau de près de sept. Cela n'était +pas sans créer de réelles difficultés dans la navigation du Danube et +rendait nécessaire le concours d'un excellent pilote. Ce pilote, la +bande le possédait dans la personne de Yacoub Ogul, un israélite natif +lui aussi de Roustchouk. Très pratique du fleuve, Yacoub Ogul aurait +pu lutter avec Serge Ladko lui-même pour la parfaite connaissance des +passes, des chenals et des bancs de sable; d'une main sûre, il dirigeait +le chaland à travers les rapides semés de rochers que l'on rencontre +parfois sur son cours. + +Quant à la police, elle pouvait examiner le bateau tant que cela lui +plairait. Elle pouvait en mesurer la hauteur intérieure et extérieure +sans trouver la plus petite différence. Elle pouvait sonder tout autour +sans rencontrer la cachette sous-marine, établie suffisamment en +retrait, et de lignes assez fuyantes pour qu'il fût impossible de +l'atteindre. Toutes ses investigations l'amèneraient uniquement à +constater que ce chaland était vide et que ce chaland vide enfonçait +dans l'eau de la quantité strictement suffisante pour équilibrer son +poids. + +En ce qui concerne les papiers, les précautions n'étaient pas moins +bien prises. Dans tous les cas, soit qu'elle descendît le courant, soit +qu'elle le remontât, la gabarre, ou allait chercher des marchandises, +ou, marchandises débarquées, retournait à son port d'attache. Selon +le choix qui paraissait le meilleur, elle appartenait, tantôt à M. +Constantinesco, tantôt à M. Wenzel Meyer, tous deux commerçants, l'un de +Galatz, l'autre de Vienne. Les papiers, illustrés des cachets les plus +officiels, étaient à ce point en règle, que jamais personne n'avait +songé à les vérifier. L'eût-on fait, d'ailleurs, que l'on aurait +constaté l'existence d'un Constantinesco ou d'un Wenzel Meyer dans +l'une ou l'autre des deux villes indiquées. En réalité, le propriétaire +s'appelait Ivan Striga. + +Le lecteur se rappellera peut-être que ce nom appartenait à un des +individus les moins recommandables de Roustchouk, qui, après s'être +vainement opposé au mariage de Serge Ladko et de Natcha Gregorevitch, +avait disparu ensuite de la ville. Sans qu'on entendît parler +positivement de lui, de mauvais bruits avaient alors couru sur son +compte, et la rumeur publique l'accusait de tous les crimes. + +Pour une fois, la rumeur publique ne se trompait pas. Avec sept autres +misérables de son espèce, Ivan Striga avait, en effet, formé une bande +de véritables pirates, qui, depuis lors, écumait littéralement les deux +rives du Danube. + +Avoir trouvé ainsi le chemin de la richesse facile, c'était quelque +chose; s'assurer la sécurité, c'était mieux encore. Dans ce but, au lieu +de cacher son nom et son visage, ainsi que l'aurait fait un malfaiteur +vulgaire, il s'était arrangé de manière, à ne pas être un anonyme pour +ses victimes. Bien, entendu, ce n'était pas son vrai nom qu'il leur +faisait connaître. Non, celui qu'il avait résolu de laisser deviner avec +une adroite imprudence, c'était celui de Serge Ladko. + +S'abriter, afin d'échapper aux conséquences d'un forfait, derrière une +personnalité d'emprunt, c'est un stratagème assez commun, mais +Striga l'avait rénové par le choix intelligent du pseudonyme qu'il +s'attribuait. + +Si le nom de Ladko n'était, ni plus ni moins qu'un autre, capable de +créer une confusion et, par suite, hors le cas de flagrant délit, de +détourner les soupçons au profit du coupable, il possédait quelques +avantages qui lui étaient propres. + +En premier lieu, Serge Ladko n'était pas un mythe. Il existait, si le +coup de fusil qui l'avait salué à son départ de Roustchouk ne l'avait +pas abattu pour jamais. Bien que Striga se vantât volontiers d'avoir +supprimé son ennemi, la vérité est qu'il n'en savait rien. Peu +importait, d'ailleurs, au point de vue de l'enquête qui pouvait être +faite à Roustchouk. Si Ladko était mort, la police ne pourrait rien +comprendre aux accusations dont il serait l'objet. S'il était vivant, +elle trouverait un homme de chair et d'os, d'une honorabilité si bien +établie que l'enquête, selon toute vraisemblance, en resterait là. Sans +doute, on rechercherait alors ceux qui auraient la malchance d'être ses +homonymes. Mais, avant qu'on eût passé au crible tous les Ladkos du +monde, il coulerait de l'eau sous les ponts du Danube! + +Que si, d'aventure, les soupçons, à force d'être dirigés dans la même +direction, finissaient par entamer la cuirasse d'honorabilité de Serge +Ladko, ce serait alors un résultat doublement heureux. Outre qu'il est +toujours agréable à un bandit de savoir qu'un autre est inquiété à sa +place, cette substitution lui devient plus agréable encore quand il a +voué à sa victime une haine mortelle. + +Alors même que ces déductions eussent été déraisonnables, l'absence de +Serge Ladko, dont personne ne connaissait la patriotique mission, les +eût rendues logiques. Pourquoi le pilote était-il parti sans crier gare? +La section locale de la police du fleuve commençait précisément à se +poser cette question au moment où Karl Dragoch découvrait ce qu'il +croyait être la vérité, et, comme chacun sait, lorsque la police +commence à se poser des questions, il y a peu de chances qu'elle y +réponde avec bienveillance. + +Ainsi, la situation était bien nette dans sa dramatique complication. +Une longue série de crimes que des maladresses voulues faisaient +toujours attribuer à un certain Ladko, de Roustchouk; le pilote du même +nom, vaguement, très vaguement encore soupçonné, à cause de son absence, +d'être le coupable, tandis qu'à des centaines de kilomètres un Ladko, +accusé par de plus sérieuses présomptions, était dépisté sous le +déguisement du pêcheur Ilia Brusch; et Striga, pendant ce temps, +reprenant, après chaque expédition, son état civil authentique, pour +circuler librement sur le Danube. + +Toutefois, pour que sa sécurité ne fût pas menacée, la condition +essentielle était que l'on fit disparaître toute trace compromettante +dans le plus bref délai possible. C'est pourquoi, ce soir-là, le butin +nouvellement conquis fut, comme de coutume, rapidement déposé dans +l'introuvable cachette. C'est le bruit de cet arrimage que le véritable +Serge Ladko entendit dans son cachot pris aux dépens de cette même cale +sous-marine, au fond de laquelle nulle puissance humaine n'était capable +de le secourir. Puis, le parquet remis en place, les hommes remontèrent +sur le pont dont les panneaux furent refermés. La police pouvait venir +désormais. + +Il était, à ce moment, près de trois heures du matin. L'équipage de la +gabarre, surmené par les fatigues de cette nuit et par celles de la nuit +précédente, aurait eu grand besoin de repos, mais il ne pouvait en être +question. + +Striga, désireux de s'éloigner au plus vite du lieu de son dernier +crime, donna l'ordre de se mettre en route en profitant de l'aube +naissante, ordre qui fut exécuté sans un murmure, chacun comprenant la +force des raisons qui le dictaient. + +Pendant qu'on s'occupait de ramener l'ancre à bord et de pousser +le chaland au milieu du fleuve, Striga s'enquit des péripéties de +l'expédition de la matinée. + +«Ça a été tout seul, lui répondit Titcha. Le Dragoch a été pris au +premier coup de filet comme un simple brochet. + +--Vous a-t-il vus? + +--Je ne crois pas. Il avait autre chose à penser. + +--Il ne s'est pas débattu? + +--Il a essayé, la canaille. J'ai dû l'assommer à moitié pour le faire +tenir tranquille. + +--Tu ne l'as pas tué, au moins? demanda vivement Striga. + +--Que non pas! Étourdi tout au plus. J'en ai profité pour le ligotter +proprement. Mais je n'avais pas fini le paquetage que le colis respirait +comme père et mère. + +--Et maintenant? + +--Il est dans la cale. Dans le double fond, naturellement. + +--Sait-il où on l'a transporté? + +--Il faudrait alors qu'il soit rudement malin, déclara Titcha en riant +bruyamment. Tu dois bien penser que je n'ai oublié ni le bâillon, ni le +bandeau. On ne les a retirés que le particulier en cage. Là, il peut, si +ça lui convient, chanter des romances et admirer le paysage. + +Striga sourit sans répondre. Titcha reprit: + +---J'ai fait ce que tu as commandé, mais où cela nous mènera-t-il? + +--Ne serait-ce qu'à désorganiser la brigade privée de son chef, répondit +Striga. + +Titcha haussa les épaules. + +--On en nommera un autre, dit-il. + +--Possible, mais il ne vaudra peut-être pas celui que nous tenons. Dans +tous les cas, nous pourrons causer. Au besoin, nous le rendrions en +échange des passeports qui nous seraient nécessaires. Il est donc +essentiel de le garder vivant. + +--Il l'est, affirma Titcha. + +--A-t-on pensé à lui donner à manger? + +--Diable!... fit Titcha en se grattant la tête. On l'a tout à fait +oublié. Mais douze heures d'abstinence n'ont jamais fait de mal à +personne, et je lui porterai son dîner dès que nous serons en marche ... +A moins que tu ne veuilles le lui porter toi-même, pour te rendre compte +par tes yeux? + +--Non, dit vivement Striga. Je préfère qu'il ne me voie pas. Je le +connais et il ne me connaît pas. C'est un avantage que je ne veux pas +perdre. + +--Tu pourrais mettre un masque. + +--Ça ne prendrait pas avec Dragoch. Pas besoin qu'on lui montre son +visage. La taille, la carrure, le moindre détail lui suffît pour +reconnaître les gens. + +--Alors, je suis frais, moi, qui suis obligé de lui porter sa pitance! + +--Il faut bien que quelqu'un le fasse ... D'ailleurs, Dragoch n'est pas +bien dangereux actuellement, et, s'il le redevient jamais, c'est que +nous serons à l'abri. + +--Amen!.. fit Titcha. + +--Pour le moment, reprit Striga, on va le laisser dans sa boîte. Pas +trop longtemps, par exemple, sans quoi il finirait par mourir asphyxié. +On le remontera dans une cabine du pont quand nous aurons dépassé +Budapest, demain matin, après mon départ. + +--Tu as donc l'intention de t'absenter? demanda Titcha. + +--Oui, répondit Striga. Je quitterai le chaland de temps en temps afin +de recueillir des informations sur la rive. Je verrai ce qu'on dit de +notre dernière affaire et de la disparition de Dragoch. + +--Et si tu te fais pincer? objecta Titcha. + +--Pas de danger. Personne ne me connaît, et la police du fleuve doit +être dans le marasme. Pour les autres, j'aurai, s'il le faut, une +identité toute neuve. + +--Laquelle? + +--Celle du célèbre Ilia Brusch, pêcheur insigne et lauréat de la Ligue +Danubienne. + +--Quelle idée! + +--Excellente. J'ai le bateau d'Ilia Brusch. Je lui emprunterai sa peau, +à l'exemple de Karl Dragoch. + +--Et si l'on te demande du poisson? + +--J'en achèterai, s'il le faut, pour le revendre. + +--Tu as réponse à tout. + +--Parbleu!» + +La conversation prit fin sur ce mot. Le chaland avait commencé a suivre +le fil du courant. Il soufflait une légère brise du Nord qui serait très +favorable quand, un peu au-dessus de Visegrad, le Danube, revenant sur +lui-même, suivrait la direction du Sud. Jusque-là, au contraire, cette +brise du Nord retardait singulièrement le bateau, et Striga, pressé de +s'éloigner du théâtre de ses exploits, donna l'ordre de border deux +longs avirons qui aideraient à gagner contre le vent. + +Il fallut trois heures pour parcourir dix kilomètres et atteindre le +premier coude du fleuve, puis deux heures encore pour suivre la courbe +que dessine le Danube avant d'adopter franchement la direction du Sud. +Un peu en amont de Waitzen, on put enfin abandonner les avirons, et, +sous la poussée de la voile, la marche du bateau fut notablement +accélérée. + +Vers onze heures on passa devant Saint-André où les deux charretiers +Kaiserlick et Vogel avaient prétendu se rendre au cours de la nuit +précédente. Il ne fut pas question de s'y arrêter, et le chaland +continua à dériver vers Budapest, encore distante de vingt-cinq à trente +kilomètres. + +A mesure qu'on gagnait vers l'aval, l'aspect des rives devenait plus +sévère. Les îles ombreuses et verdoyantes se multipliaient, ne laissant +parfois entre elles que d'étroits canaux, interdits aux chalands, mais +suffisants pour la navigation de plaisance. + +Dans cette partie du Danube, la batellerie commence à devenir assez +active. Il y a même de fréquents encombrements, car le cours du fleuve +est resserré entre les premières ramifications des Alpes Norriques et +les dernières ondulations des Karpathes. Quelquefois se produisent des +échouages ou des abordages, peu dommageables en somme, pour peu que +l'attention des pilotes soit un seul instant en défaut. En général, +le malheur se réduit à une perte de temps. Mais que de cris, que de +querelles, au moment de la collision! + +Le chaland, dont Striga était le capitaine, devait être compté parmi +les mieux dirigés. De grande taille, puisque sa capacité dépassait deux +cents tonnes, le pont proprement dit en était recouvert d'une sorte de +superstructure, d'un spardeck, qui formait, à l'arrière, le toit du +rouf habité par le personnel. Un mâtereau à l'avant servait à hisser +le pavillon national, et, à la poupe, un gouvernail à large safran +permettait au pilote de maintenir le bateau en bonne direction. + +A mesure qu'on descendait le courant, l'animation du fleuve allait +croissant, ainsi que cela se produit aux approches des grandes cités. +Des embarcations légères, à vapeur ou à voiles, chargées de promeneurs +ou de touristes, se glissaient entre les îles. Bientôt, dans le +lointain, la fumée de cheminées d'usines empâta l'horizon, annonçant les +faubourgs de Budapest. + +A ce moment, il se produisit un fait singulier. Sur un signe de Striga, +Titcha pénétra dans le rouf de l'arrière, avec un de ses compagnons de +l'équipage. Les deux hommes en ressortirent bientôt. Ils escortaient +une femme d'une taille élancée, mais dont il était malaisé de voir les +traits à demi cachés par un bâillon. Les mains liées derrière le dos, +cette femme marchait entre ses deux gardiens, sans essayer d'une +résistance dont l'expérience lui avait sans doute démontré l'inutilité. +Docilement, elle descendit dans la cale par l'échelle du grand panneau, +puis dans un compartiment du double fond dont la trappe fut refermée sur +elle. Cela fait, Titcha et son compagnon reprirent leurs occupations, +comme si de rien n'était. + +Vers trois heures de l'après-midi, le chaland s'engagea entre les quais +de la capitale de la Hongrie. A droite, c'était Buda, l'ancienne ville +turque; à gauche, Pest, la ville moderne. A cette époque, Buda était, +plus qu'elle ne l'est restée de nos jours, une de ces vieilles et +pittoresques cités que le progrès égalitaire tend à faire disparaître. +Par contre, Pest, si son importance était déjà considérable, n'avait pas +encore atteint le prodigieux développement qui a fait d'elle la plus +importante et la plus belle métropole de l'Europe orientale. + +Sur les deux rives, et notamment sur la rive gauche, se succédaient +les maisons à arcades et à terrasses, que dominaient les clochers des +églises dorés par les rayons du soleil, et la longue enfilade des quais +ne manquait ni de noblesse ni de grandeur. + +Le personnel du chaland n'accordait pas son attention à ce spectacle +enchanteur. La traversée de Budapest pouvant ménager de désagréables +surprises à des gens si sujets à caution, l'équipage n'avait d'yeux que +pour le fleuve où se croisaient de nombreuses embarcations. Ce prudent +souci permit à Striga de distinguer en temps voulu, au milieu des +autres, un bateau conduit par quatre hommes, qui se dirigeait en droite +ligne vers le chaland. Ayant reconnu un canot de la police fluviale, il +avertit d'un coup d'oeil Titcha, qui, sans autre explication, s'affala +par le panneau dans la cale. + +Striga ne s'était pas trompé. En quelques minutes, ce canot eut rallié +la gabarre. Deux hommes montèrent à bord. + +«Le patron? demanda l'un des nouveaux arrivants. + +--C'est moi, répondit Striga en faisant un pas en avant de ses +compagnons. + +--Votre nom? + +--Ivan Striga. + +--Votre nationalité? + +--Bulgare. + +--D'où vient cette gabarre? + +--De Vienne. + +--Où va-t-elle? + +--A Galatz. + +--Son propriétaire? + +--M. Constantinesco, de Galatz. + +--Chargement? + +--Néant. Nous retournons à vide. + +--Vos papiers? + +--Les voici, dit Striga, en offrant au questionneur les documents +demandés. + +--C'est bon, approuva celui-ci, qui les restitua après un examen +consciencieux. Nous allons jeter un coup d'oeil dans votre cale. + +--A votre aise, concéda Striga. Je vous ferai toutefois remarquer que +c'est la quatrième visite que nous subissons depuis notre départ de +Vienne. Ce n'est pas agréable.» + +Le policier, déclinant du geste toute responsabilité personnelle dans +les ordres dont il n'était que l'exécuteur, descendit sans répondre par +le panneau. Arrivé au bas de l'échelle, il s'avança de quelques pas dans +la cale dont son regard fit le tour, puis il remonta. Rien n'était venu +l'avertir que sous ses pieds gisaient deux créatures humaines, un homme, +d'un côté, une femme de l'autre, toutes deux réduites à l'impuissance +et hors d'état de demander du secours. La visite ne pouvait être plus +consciencieuse ni plus longue. Le chaland étant complètement vide, il +n'y avait pas lieu de s'enquérir de la provenance de son chargement, ce +qui simplifiait beaucoup les choses. + +Le policier reparut donc au jour, et, sans poser d'autres questions, +regagna son canot, qui s'éloigna vers de nouvelles perquisitions, tandis +que la gabarre continuait lentement sa route vers l'aval. + +Quand les dernières maisons de Budapest eurent été laissées en arrière, +le moment parut venu de s'occuper de la prisonnière de la cale. Titcha +et son compagnon disparurent dans l'intérieur, pour en ressortir +bientôt, escortant cette même femme qui y avait été incarcérée quelques +heures plus tôt, et qui fut réintégrée dans le rouf. Des autres hommes +de l'équipage, nul ne sembla prêter la moindre attention à cet incident. + +On ne fit halte qu'à la nuit, entre les bourgs d'Ercsin et d'Adony, à +plus de trente kilomètres au-dessous de Budapest, et l'on repartit le +lendemain dès l'aube. Au cours de cette journée du 31 août, la dérive +fut interrompue par quelques arrêts, pendant lesquels Striga quitta le +bord, en utilisant la barge, conquise, à ce qu'il pensait, sur Karl +Dragoch. Loin de se cacher, il accostait dans les villages, se +présentait aux habitants comme étant ce fameux lauréat de la Ligue +Danubienne, dont la renommée n'avait pu manquer de parvenir jusqu'à eux, +et engageait des conversations qu'il aiguillait adroitement sur les +sujets qui lui tenaient au coeur. + +Très maigre fut sa récolte de renseignements. Le nom d'Ilia Brusch ne +paraissait pas être populaire dans cette région. Sans doute, à Mohacs, +Apatin, Neusatz, Semlin ou Belgrade, qui sont des villes importantes, il +en serait autrement. Mais Striga n'avait pas l'intention de s'y risquer +et il comptait bien se borner à prendre langue dans des villages, où la +police exerçait nécessairement une surveillance moins effective. Par +malheur, les paysans ignoraient généralement le concours de Sigmaringen +et se montraient très rebelles aux interviews. D'ailleurs, ils ne +savaient rien. Ils ignoraient Karl Dragoch plus encore qu'Ilia Brusch, +et Striga déploya en vain tous les raffinements de sa diplomatie. + +Ainsi que cela avait été convenu la veille, c'est pendant une des +absences de Striga que Serge Ladko fut remonté au jour et transporté +dans une petite cabine dont la porte fut soigneusement verrouillée. +Précaution peut-être exagérée, tout mouvement étant interdit au +prisonnier étroitement ligotté. + +Les journées du 1er au 6 septembre s'écoulèrent paisiblement. Poussé à +la fois par le courant et par un vent favorable, le chaland continuait +à dériver, à raison d'une soixantaine de kilomètres par vingt-quatre +heures. La distance parcourue aurait même été sensiblement plus grande +sans les arrêts que rendaient nécessaires les absences de Striga. + +Si les excursions de celui-ci étaient toujours aussi stériles au point +de vue spécial des renseignements, une fois, du moins, il réussit, +en utilisant ses talents professionnels,. à les rendre profitables à +d'autres égards. + +Ceci se passait le 5 septembre. Ce jour-là, le chaland étant venu +mouiller à la nuit en face d'un petit bourg du nom de Szuszek, Striga +descendit à terre comme de coutume. La soirée était avancée. Les +paysans, qui se couchent d'ordinaire avec le soleil, ayant pour la +plupart réintégré leurs demeures, il déambulait solitairement, quand il +avisa une maison d'apparence assez cossue, dont le propriétaire, plein +de confiance dans la probité publique, avait laissé la porte ouverte, en +s'absentant pour quelque course dans le voisinage. + +Sans hésiter, Striga s'introduisit dans cette maison, qui se trouva +être un magasin de détail, ainsi que l'existence d'un comptoir le +lui démontra. Prendre dans le tiroir de ce comptoir la recette de la +journée, cela ne demanda qu'un instant. Puis, non content de cette +modeste rapine, il eut tôt fait de découvrir dans le corps inférieur +d'un bahut, dont l'effraction ne fut qu'un jeu pour lui, un sac +rondelet, qui rendit au toucher un son métallique de bon augure. + +Ainsi nanti, Striga s'empressa de regagner son chaland, qui, l'aube +venue, était déjà loin. + +Telle fut la seule aventure du voyage. + +A bord, Striga avait d'autres occupations. De temps à autre, il +disparaissait dans le rouf, et s'introduisait dans une cabine située en +face de celle où l'on avait déposé Serge Ladko. Parfois, sa visite ne +durait que quelques minutes, parfois elle se prolongeait davantage. Il +n'était pas rare, dans ce dernier cas, qu'on entendit jusque sur le pont +l'écho d'une violente discussion, où l'on discernait une voix de femme +répondant avec calme à un homme en fureur. Le résultat était alors +toujours le même: indifférence générale de l'équipage et sortie +furibonde de Striga, qui s'empressait de quitter le bord pour calmer ses +nerfs irrités. + +C'est principalement sur la rive droite qu'il poursuivait ses +investigations. Rares, en effet, sont les bourgs et les villages de +la rive gauche au delà de laquelle s'étend à perte de vue l'immense +puzsta.. + +Cette puzsta, c'est la plaine hongroise par excellence, que limitent, +à près de cent lieues, les montagnes de la Transylvanie. Les lignes +de chemins de fer qui la desservent traversent une infinie étendue de +landes désertes, de vastes pâturages, de marais immenses où pullule le +gibier aquatique. Cette puzsta, c'est la table toujours généreusement +servie pour d'innombrables convives à quatre pattes, ces milliers et ces +milliers de ruminants qui constituent l'une des principales richesses du +royaume de Hongrie. A peine, s'il s'y rencontre quelques champs de blé +ou de maïs. + +La largeur du fleuve est devenue considérable alors, et de nombreux +îlots ou îles en divisent le cours. Telles de ces dernières sont de +grande étendue et laissent de chaque côté deux bras où le courant +acquiert une certaine rapidité. + +Ces îles ne sont point, fertiles. A leur surface ne poussent que des +bouleaux, des trembles, des saules, au milieu du limon déposé par les +inondations qui sont fréquentes. Cependant on y récolte du foin en +abondance, et les barques, chargées jusqu'au plat bord, le charrient aux +fermes ou aux bourgades de la rive. + +Le 6 septembre, le chaland mouilla à la tombée de la nuit. Striga était +absent à ce moment. S'il n'avait voulu se risquer, ni à Neusatz, ni à +Peterwardein qui lui fait face, l'importance relative de ces villes +pouvant être une cause de dangers, il s'était du moins arrêté, afin d'y +continuer son enquête, au bourg de Karlovitz, situé une vingtaine de +kilomètres en aval. Sur son ordre, le chaland n'avait fait halte que +deux ou trois lieues plus bas, pour attendre son capitaine, qui le +rejoindrait en s'aidant du courant. + +Vers neuf heures du soir, celui-ci n'en était plus fort éloigné. Il +ne se pressait pas. Laissant fuir la barge au gré du courant, il +s'abandonnait à des pensées en somme assez riantes. Son stratagème avait +pleinement réussi. Personne ne l'avait suspecté et rien ne s'était +opposé à ce qu'il se renseignât librement. A vrai dire, de +renseignements, il n'en avait guère récolté. Mais cette ignorance +publique, qui confinait à l'indifférence, était, en somme, un symptôme +favorable. Bien certainement, dans cette région, on n'avait que très +vaguement entendu parler de la bande du Danube, et l'on ignorait jusqu'à +l'existence de Karl Dragoch, dont la disparition ne pouvait, par suite, +causer d'émotion. + +D'un autre côté, que ce fût à cause de la suppression de son chef ou en +raison de la pauvreté de la région traversée, la vigilance de la police +paraissait grandement diminuée. Depuis plusieurs jours, Striga n'avait +aperçu personne qui eût la tournure d'un agent, et nul ne parlait de la +surveillance fluviale si active deux ou trois cent kilomètres en amont. + +Il y avait donc toutes chances pour que le chaland arrivât heureusement +au terme de son voyage, c'est-à-dire à la mer Noire, où son chargement +serait transporté à bord du vapeur accoutumé. Demain, on serait au delà +de Semlin et de Belgrade. Il suffirait ensuite de longer de préférence +la rive serbe pour se mettre à l'abri de toute fâcheuse surprise. La +Serbie devait être, en effet, plus ou moins désorganisée par la guerre +qu'elle soutenait contre la Turquie et il n'y avait pas apparence que +les autorités riveraines perdissent leur temps à s'occuper d'une gabarre +descendant à vide le cours du fleuve. + +Qui sait? Ce serait peut-être le dernier voyage de Striga. Peut-être +se retirerait-il au loin, après fortune faite, riche, considéré--et +heureux, songeait-il, en pensant à la prisonnière enfermée dans la +gabarre. + +Il en était là de ses réflexions quand ses yeux tombèrent sur les +coffres symétriques dont les couvercles avaient si longtemps servi de +couchettes à Karl Dragoch et à son hôte, et tout à coup cette pensée lui +vint que, depuis huit jours qu'il était maître de la barge, il n'avait +pas songé à en explorer le contenu. Il était grand temps de réparer cet +inconcevable oubli. + +En premier lieu, il s'attaqua au coffre de tribord qu'il fractura en +un tour de main. Il n'y trouva que des piles de linge et de vêtements +rangés en bon ordre. Striga, qui n'avait que faire de cette défroque, +referma le coffre et s'attaqua au suivant. + +Le contenu de celui-ci n'était pas fort différent du précédent, et +Striga désappointé allait y renoncer, quand il découvrit dans un des +coins un objet plus intéressant. Si les articles d'habillement ne +pouvaient rien lui apprendre, il n'en serait peut-être pas de même de ce +gros portefeuille qui, selon toute vraisemblance, devait contenir +des papiers. Or, les papiers ont beau être muets, rien n'égale, dans +certains cas, leur éloquence. + +Striga ouvrit ce portefeuille, et, conformément à son espoir, il s'en +échappa de nombreux documents, dont il entreprit le patient examen. Les +quittances, les lettres défilèrent, toutes au nom d'Ilia Brusch, puis +ses yeux, agrandis par la surprise, s'arrêtèrent sur le portrait qui, +déjà, avait éveillé les soupçons de Karl Dragoch. + +D'abord Striga ne comprit pas. Qu'il y eût dans cette barge des papiers +au nom d'Ilia Brusch, et qu'il n'y en eût aucun au nom du policier, +c'était déjà passablement étonnant. Toutefois, l'explication de cette +anomalie pouvait être des plus naturelles. Peut-être Karl Dragoch, au +lieu de doubler le lauréat de la Ligue Danubienne, comme Striga l'avait +cru jusqu'ici, avait-il emprunté à l'amiable la personnalité du pêcheur, +et peut-être, dans ce cas, avait-il conservé, d'un commun accord avec +le véritable Ilia Brusch, les documents nécessaires pour justifier au +besoin de son identité. Mais pourquoi ce nom de Ladko, ce nom dont, avec +une habileté diabolique, Striga signait tous ses crimes? Et que venait +faire là ce portrait d'une femme, à laquelle celui-ci n'avait jamais +renoncé malgré l'échec de ses précédentes tentatives? Quel était donc +le légitime propriétaire de cette barge pour avoir en sa possession +un document si intime et si singulier? A qui appartenait-elle en +définitive, à Karl Dragoch, à Ilia Brusch ou à Serge Ladko, et lequel +de ces trois hommes, dont deux l'intéressaient à un si haut point, +tenait-il prisonnier en fin de compte dans le chaland? Le dernier, il +proclamait, cependant, l'avoir tué, le soir où, d'un coup de feu, +il avait abattu l'un des deux hommes de ce canot qui s'éloignait +furtivement de Roustchouk. Vraiment, s'il avait mal visé alors, il +aimerait encore mieux, plutôt que le policier, tenir entre ses mains le +pilote, qu'il ne manquerait pas une seconde fois, dans ce cas. Celui-là, +il ne serait pas question de le garder comme otage. Une pierre au +cou ferait l'affaire, et, débarrassé ainsi d'un ennemi mortel, il +supprimerait en même temps le principal obstacle à des projets dont il +poursuivait âprement la réalisation. + +Impatient d'être fixé, Striga, gardant par devers lui le portrait +qu'il venait de découvrir, saisit la godille et pressa la marche de +l'embarcation. + +Bientôt la masse de la gabarre apparut dans la nuit. Il accosta +rapidement, sauta sur le pont, et, se dirigeant vers la cabine faisant +face à celle qu'il visitait d'ordinaire, introduisit la clef dans la +serrure. + +Moins avancé que son geôlier, Serge Ladko n'avait même pas le choix +entre plusieurs explications de son aventure. Le mystère lui en +paraissait toujours aussi impénétrable, et il avait renoncé à imaginer +des conjectures sur les motifs que l'on pouvait avoir de le séquestrer. + +Quand, après un fiévreux sommeil, il s'était réveillé au fond de son +cachot, la première sensation qu'il éprouva fut celle de la faim. Plus +de vingt-quatre heures s'étaient alors écoulées depuis son dernier +repas, et la nature ne perd jamais ses droits, quelle que soit la +violence de nos émotions. + +Il patienta d'abord, puis, la sensation devenant de plus en plus +impérieuse, il perdit le beau calme qui l'avait soutenu jusque-là. +Allait-on le laisser mourir d'inanition? Il appela. Personne ne +répondit. Il appela plus fort. Même résultat. Il s'égosilla enfin en +hurlements furieux, sans obtenir plus de succès. + +Exaspéré, il s'efforça de briser ses liens. Mais ceux-ci étaient solides +et c'est en vain qu'il se roula sur le parquet en tendant ses muscles à +les rompre. + +Dans un de ces mouvements convulsifs, son visage heurta un objet +déposé près de lui. Le besoin affine les sens. Serge Ladko reconnut +immédiatement du pain et un morceau de lard qu'on avait sans doute mis +là pendant son sommeil. Profiter de cette attention de ses geôliers +n'était pas des plus faciles, dans la situation où il se trouvait. Mais +la nécessité rend industrieux, et, après plusieurs essais infructueux, +il réussit à se passer du secours de ses mains. + +Sa faim satisfaite, les heures coulèrent lentes et monotones. Dans le +silence, un murmure, un frissonnement, semblable à celui des feuilles +agitées par une brise légère, venait frapper son oreille. Le bateau qui +le portait était évidemment en marche et fendait, comme un coin, l'eau +du fleuve. + +Combien d'heures s'étaient-elles succédé, quand une trappe fut soulevée +au-dessus de lui? Suspendue au bout d'une ficelle, une ration semblable +à celle qu'il avait découverte à son premier réveil, oscilla dans +l'ouverture qu'éclairait une lumière incertaine et vint se poser à sa +portée. + +Des heures coulèrent encore, puis la trappe s'ouvrit de nouveau. Un +homme descendit, s'approcha du corps inerte, et Serge Ladko, pour la +seconde fois, sentit qu'on lui recouvrait la bouche d'un large bâillon. +C'est donc qu'on avait peur de ses cris et qu'il passait à proximité +d'un secours? Sans doute, car, l'homme à peine remonté, le prisonnier +entendit que l'on marchait sur le plafond de son cachot. Il voulut +appeler ... aucun son ne sortit de ses lèvres ... Le bruit de pas cessa. + +Le secours devait être déjà loin, quand, peu d'instants plus tard, on +revint, sans plus d'explications, supprimer son bâillon. Si on lui +permettait d'appeler, c'est que cela n'offrait plus de danger. Dès lors, +à quoi bon? + +Après le troisième repas, identique aux deux premiers, l'attente fut +plus longue. C'était la nuit sans doute. Serge Ladko calculait que sa +captivité remontait environ à quarante-huit heures, lorsque, par la +trappe de nouveau ouverte, on insinua une échelle, à l'aide de laquelle +quatre hommes descendirent au fond du cachot. + +Ces quatre hommes, Serge Ladko n'eut pas le temps de distinguer leurs +traits. Rapidement, un bâillon était encore appliqué sur sa bouche, un +bandeau sur ses yeux, et, redevenu colis aveugle et muet, il était comme +la première fois transporté de mains en mains. + +Aux heurts qu'il subit, il reconnut l'ouverture étroite--la trappe, +il le comprenait--qu'il avait déjà franchie et qu'il franchissait +maintenant en sens inverse. L'échelle qui avait meurtri ses reins +pendant la descente, les meurtrit également, tandis qu'on le remontait. +Un bref trajet horizontal suivit, puis, brutalement jeté sur le parquet, +il sentit qu'on lui enlevait comme auparavant bandeau et bâillon. Il +ouvrait à peine les yeux, qu'une porte se refermait avec bruit. + +Serge Ladko regarda autour de lui. S'il n'avait fait que changer de +prison, celle-ci était infiniment supérieure à la précédente. Par une +petite fenêtre, le jour entrait à flots, lui permettant d'apercevoir, +déposée auprès de lui, sa pitance ordinaire qu'il avait été contraint +jusqu'ici de chercher à tâtons. La lumière du soleil lui rendait le +courage et sa situation lui apparaissait moins désespérée. Derrière +cette fenêtre, c'était la liberté. Il s'agissait de la conquérir. + +Longtemps il désespéra d'en trouver le moyen, quand enfin, en parcourant +pour la millième fois du regard la cabine exiguë qui lui servait de +prison, il découvrit, appliquée contre la paroi, une sorte de ferrure +plate qui, sortie du plancher et s'élevant verticalement jusqu'au +plafond, servait probablement à relier entre eux les madriers du bordé. +Cette ferrure formait saillie, et, bien qu'elle ne présentât aucun angle +tranchant, il n'était peut-être pas impossible de s'en servir pour user +ses liens, sinon pour les couper. Difficile à coup sûr, l'entreprise +méritait tout au moins d'être tentée. + +Ayant réussi avec beaucoup de peine à ramper jusqu'à ce morceau de fer, +Serge Ladko commença aussitôt à limer contre lui la corde qui retenait +ses mains. L'immobilité presque totale que ses entraves lui imposaient +rendait ce travail extrêmement pénible, et le va-et-vient des bras, ne +pouvant être obtenu que par une série de contractions de tout le corps, +restait forcément contenu dans d'étroites limites. Outre que la besogne +avançait lentement ainsi, elle était en même temps véritablement +exténuante, et, toutes les cinq minutes, le pilote était contraint de +prendre du repos. Deux fois par jour, aux heures des repas, il lui +fallait s'interrompre. C'était toujours le même geôlier qui venait lui +apporter sa nourriture et, bien que celui-ci dissimulât son visage sous +un masque de toile, Serge Ladko le reconnaissait sans hésitation à ses +cheveux gris et à la remarquable largeur de ses épaules. D'ailleurs, +bien qu'il n'en pût discerner les traits, l'aspect de cet homme lui +donnait l'impression de quelque chose de déjà vu. Sans qu'il lui fût +possible de rien préciser, cette carrure puissante, cette démarche +lourde, ces cheveux grisonnants que l'on distinguait au-dessus du masque +de toile, ne lui semblaient pas inconnus. + +Les rations lui étaient servies à heure fixe, et jamais, hors de ces +instants, on ne pénétrait dans sa prison. Rien n'en aurait même troublé +le silence, si, de temps à autre, il n'avait entendu une porte s'ouvrir +en face de la sienne. Presque toujours, le bruit de deux voix, celle +d'un homme et celle d'une femme, parvenait ensuite jusqu'à lui. Serge +Ladko tendait alors l'oreille, et, interrompant son patient travail, il +cherchait à mieux discerner ces voix qui remuaient en lui des sensations +vagues et profondes. + +En dehors de ces incidents, le prisonnier mangeait d'abord, dès le +départ de son geôlier, puis il se remettait obstinément à l'oeuvre. + +Cinq jours s'étaient écoulés depuis qu'il l'avait commencée, et il en +était encore à se demander s'il faisait ou non quelques progrès, quand, +à la tombée de la nuit, le soir du 6 septembre, le lien qui encerclait +ses poignets se brisa tout à coup. + +Le pilote dut refouler le cri de joie qui allait lui échapper. On +ouvrait sa porte. Le même homme que chaque jour entrait dans sa cellule +et déposait près de lui le repas habituel. + +Dès qu'il se retrouva seul, Serge Ladko voulut mouvoir ses membres +libérés. Il lui fut d'abord impossible d'y parvenir. Immobilisés pendant +toute une longue semaine, ses mains et ses bras étaient comme frappés de +paralysie. Peu à peu, cependant, le mouvement leur revint et augmenta +graduellement d'amplitude. Après une heure d'efforts, il put exécuter +des gestes encore maladroits et délivrer ses jambes à leur tour. + +Il était libre. Du moins il avait fait le premier pas vers la liberté. +Le second, ce serait de franchir cette fenêtre qu'il était en son +pouvoir d'atteindre maintenant, et par laquelle il apercevait l'eau du +Danube, sinon la rive invisible dans l'obscurité. Les circonstances +étaient favorables. Il faisait dehors un noir d'encre. Bien malin qui le +rattraperait par cette nuit sans lune, où l'on ne voyait rien à dix pas. +D'ailleurs, on ne reviendrait plus dans sa cellule que le lendemain. +Quand on s'apercevrait de son évasion, il serait loin. + +Une grave difficulté, plus qu'une difficulté, une impossibilité +matérielle l'arrêta à la première tentative. Assez large pour un +adolescent souple et svelte, la fenêtre était trop étroite pour +livrer passage à un homme dans la force de l'âge et doué d'une aussi +respectable carrure que Serge Ladko. Celui-ci, après s'être épuisé en +vain, dut reconnaître que l'obstacle était infranchissable et se laissa +retomber tout haletant dans sa prison. + +Etait-il donc condamné à n'en plus sortir? Un long moment, il contempla +le carré de nuit dessiné par l'implacable fenêtre, puis, décidé à +de nouveaux efforts, il se dépouilla de ses vêtements et, d'un élan +furieux, se lança dans l'ouverture béante, résolu à la franchir coûte +que coûte. + +Son sang coula, ses os craquèrent, mais une épaule d'abord, un bras +ensuite passèrent, et le montant de la fenêtre vint buter contre sa +hanche gauche. Malheureusement l'épaule droite avait buté, elle aussi, +de telle sorte que tout effort supplémentaire serait évidemment inutile. + +Une partie du corps à l'air libre et surplombant le courant, l'autre +partie demeurée prisonnière, ses côtes écrasées par la pression, Serge +Ladko ne tarda pas à trouver la position intenable. Puisque s'enfuir +ainsi était impraticable, il fallait aviser à d'autres moyens. +Peut-être, pourrait-il arracher l'un des montants de la fenêtre et +agrandir ainsi l'infranchissable ouverture. + +Mais, pour cela, il était nécessaire de réintégrer la prison, et Ladko +fut obligé de reconnaître l'impossibilité de ce retour en arrière. Il ne +lui était permis ni d'avancer, ni de reculer, et, à moins d'appeler à +son aide, il était irrémédiablement condamné à rester dans sa cruelle +position. + +C'est en vain qu'il se débattit. Tout fut inutile. Il s'était lui-même +pris au piège par la violence de son élan. + +Serge Ladko reprenait haleine, quand un bruit insolite le fit +tressaillir. Un nouveau danger se révélait, menaçant. Fait qui ne +s'était jamais produit à pareille heure depuis qu'il occupait cette +prison, on s'arrêtait à sa porte, une clef cherchait en tâtonnant le +trou de la serrure, s'y introduisait enfin... + +Soulevé par le désespoir, le pilote raidit tous ses muscles dans un +effort surhumain... + +Au dehors, cependant, la clef tournait dans la serrure... entraînait le +pène avec elle ... lui faisait faire un premier pas hors de la gâche... + + + +XII + +AU NOM DE LA LOI + + +Striga, la porte ouverte, s'arrêta hésitant sur le seuil. Une obscurité +profonde emplissait la cellule. Il ne distinguait rien, si ce n'est +un carré d'ombre plus claire vaguement découpé par l'ouverture de la +fenêtre. Dans un coin, quelque part, gisait le prisonnier. On ne pouvait +l'apercevoir. + +«Titcha! appela Striga d'une voix impatiente, de la lumière!» + +Titcha s'empressa d'apporter une lanterne dont la tremblante lueur, +soudainement projetée, parut illuminer la pièce. Les deux hommes, +l'ayant parcourue d'un rapide coup d'oeil, échangèrent un regard +troublé. La cabine était vide. Sur le parquet, des liens rompus, des +vêtements jetés à la volée: du prisonnier, nulle autre trace. + +«M'expliqueras-tu?... commença Striga. + +Avant de répondre, Titcha alla jusqu'à la fenêtre, et passa le doigt sur +l'un des montants. + +--Envolé, dit-il, en montrant son doigt rouge. + +--Envolé!... répéta Striga, qui proféra un juron. + +--Mais pas depuis longtemps, continua Titcha. Le sang est encore frais. +D'ailleurs, il n'y a pas plus de deux heures que je lui ai apporté sa +ration. + +--Et tu n'as rien vu d'anormal à ce moment? + +--Absolument rien. Je l'ai laissé ficelé comme un saucisson. + +--Imbécile! gronda Striga! + +Titcha, ouvrant les bras, exprima clairement par ce geste qu'il ignorait +comment l'évasion avait pu s'accomplir et qu'il en déclinait, dans tous +les cas, la responsabilité. Striga n'accepta pas cette commode défaite. + +--Oui, imbécile, répéta-t-il d'une voix furieuse en arrachant des mains +de son compagnon la lanterne qu'il promena sur le pourtour de la cabine. +Il fallait visiter ton prisonnier et ne pas te fier aux apparences.... +Tiens! regarde ce morceau de fer poli par le frottement. C'est là qu'il +a usé la corde qui retenait ses mains.... Il a dû y mettre des jours et +des jours.... Et tu ne t'es aperçu de rien!... On n'est pas stupide à ce +point-là! + +--Ah ça, mais, quand tu auras fini!... répliqua Titcha qui sentait la +colère le gagner à son tour. Est-ce que tu me prends pour ton chien?... +Après tout, puisque tu tenais tant à boucler le Dragoch, il fallait le +garder toi-même. + +--J'aurais mieux fait, approuva Striga. Mais, d'abord, est-ce bien +Dragoch que nous tenions? + +--Qui veux-tu que ce soit? + +--Le sais-je?... Je suis en droit de m'attendre à tout, en voyant la +manière dont tu t'acquittes d'une mission. L'as-tu reconnu, quand tu +l'as pris? + +--Je ne peux pas dire que je l'aie reconnu, confessa Titcha, vu qu'il +tournait le dos.... + +--Là!.. + +--Mais j'ai parfaitement reconnu le bateau. C'est bien celui que tu m'as +montré à Vienne. Ça, par exemple, j'en suis sûr. + +--Le bateau!.. Le bateau!.. Enfin, comment était-il, ton prisonnier? +Etait-il grand? + +Serge Ladko et Ivan Striga avaient en réalité une taille sensiblement +égale. Mais un homme couché paraît, on ne l'ignore pas, beaucoup plus +grand qu'un homme debout, et Titcha n'avait guère vu le pilote qu'étendu +sur le parquet de sa prison. C'est donc de la meilleure foi du monde +qu'il répondit: + +--La tête de plus que toi. + +--Ce n'est pas Dragoch!.. murmura Striga, qui se savait d'une stature +plus élevée que le détective. + +Il réfléchit quelques instants, puis demanda: + +--Le prisonnier ressemblait-il à quelqu'un de ta connaissance? + +--De ma connaissance? protesta Titcha. Jamais de la vie! + +--. Par exemple, il ne ressemblerait pas... à Ladko? + +--En voilà une idée! s'écria Titcha. Pourquoi diable veux-tu que Dragoch +ressemble à Ladko? + +--Et si notre prisonnier n'était pas Dragoch? + +--Il ne serait pas davantage Ladko, que je connais assez, parbleu, pour +ne pas m'y tromper. + +--Réponds toujours à ma question, insista Striga. Lui ressemblait-il? + +--Tu rêves, protesta Titcha. D'abord, le prisonnier n'avait pas de +barbe, et Ladko en a. + +--Ça se coupe, la barbe, fit observer Striga. + +--Je ne dis pas non... Et puis, le prisonnier avait des lunettes. + +Striga haussa les épaules. + +--Etait-il brun ou blond? demanda-t-il. + +--Brun, répondit Titcha avec conviction. + +--Tu en es sûr? + +--Sûr. + +--Ce n'est pas Ladko!.. murmura de nouveau Striga. Ce serait donc Ilia +Brusch.. + +--Quel Ilia Brusch? + +--Le pêcheur. + +--Bah!.. fit Titcha abasourdi. Mais alors, si le prisonnier n'était ni +Ladko, ni Karl Dragoch, peu importe qu'il ait pris la clef des champs. + +Striga, sans répondre, s'approcha à son tour de la fenêtre. Après +avoir examiné les traces de sang, il se pencha au dehors et s'efforça +vainement de percer les ténèbres. + +--Depuis combien de temps est-il parti?., se demandait-il à demi-voix. + +--Pas plus de deux heures, dit Titcha. + +--S'il court depuis deux heures, il doit être loin! s'écria Striga, qui +maîtrisait, avec peine sa colère. + +Après un instant de réflexion, il ajouta: + +--Rien à faire pour le moment. La nuit est trop noire. Puisque l'oiseau +est envolé, bon voyage. Quant à nous, nous nous mettrons en route un +peu avant l'aube, de manière à être le plus tôt possible au delà de +Belgrade.» + +Il resta un instant songeur, puis, sans rien ajouter, il quitta la +cabine pour entrer dans celle qui lui faisait face. Titcha prêta +l'oreille. D'abord, il n'entendit rien; mais bientôt, à travers la porte +fermée, arrivèrent jusqu'à lui des éclats de voix dont le diapason +montait progressivement. Haussant les épaules avec dédain, Titcha +s'éloigna et regagna son lit. + +C'est à tort que Striga avait jugé inutile de se livrer à des recherches +immédiates. Ces recherches n'eussent peut-être pas été vaines, car le +fugitif n'était pas loin. + +En entendant le bruit de la clef tournant dans la serrure, Serge Ladko, +d'un effort désespéré, avait vaincu l'obstacle. Sous la violente +traction des muscles, l'épaule d'abord, la hanche ensuite s'étaient +effacées, et il avait glissé comme une flèche hors de la fenêtre trop +étroite, pour tomber, la tête la première, dans l'eau du Danube, +qui s'était ouverte et refermée sans bruit. Quand, après une courte +immersion, il revint à la surface, le courant l'avait déjà emporté à +quelque distance de l'endroit de sa chute. Un instant plus tard, il +dépassait l'arrière du chaland, évité la proue vers l'amont. Devant lui +la route était libre. + +Il n'avait pas à hésiter. Le seul parti à prendre était de se laisser +dériver quelque temps encore. Une fois hors d'atteinte, il nagerait +vigoureusement vers l'une des rives. Il y arriverait, il est vrai, dans +un état de nudité qui pouvait être une source de grandes difficultés +ultérieures, mais il n'avait pas le choix. Le plus pressé était de +s'éloigner de la prison flottante où il venait de passer de si pénibles +jours. Quand il aurait pris terre, il aviserait. + +Tout à coup, dans la nuit, la masse sombre d'une seconde embarcation se +dressa devant lui. Quelle ne fut pas son émotion, en reconnaissant sa +barge retenue par une bosse amarrée au chaland et que tendait la poussée +du courant. Il se cramponna instinctivement au gouvernail, et, un +instant, demeura immobile. + +Dans la paix nocturne, un bruit de voix parvenait jusqu'à lui. Sans +doute, on discutait les circonstances de sa fuite. Il attendit, la tête +seule hors de l'eau noire qui le couvrait de son impénétrable voile. + +Les voix grandirent, puis se turent, et tout retomba dans le silence. +Serge Ladko, s'accrochant au plat bord, se hissa lentement dans la barge +et disparut sous le tôt. Là, l'oreille tendue, il écouta de nouveau.. Il +n'entendit rien. Plus aucun bruit autour de lui. + +Sous le tôt, l'obscurité de la nuit se faisait plus épaisse encore. Dans +l'impossibilité de rien distinguer, Serge Ladko tâtonna comme un aveugle +pour reconnaître les objets familiers. Il ne semblait pas que l'on eût +rien touché. Là étaient ses instruments de pêche; à ce clou pendait +encore le bonnet de loutre qu'il y avait lui-même accroché. A droite, +c'était sa couchette; à gauche, celle où M. Jaeger avait si longtemps +dormi... Mais pourquoi étaient-ils ouverts, les coffres ménagés +au-dessous de ces couchettes? On les avait donc forcés?.. Invisibles +dans l'ombre, ses mains hésitantes firent l'inventaire de ses modestes +richesses... Non, on ne lui avait rien pris. Linge et vêtements +paraissaient en on ordre, comme il les avait laissés... Jusqu'à son +couteau qu'il retrouva à la place même où il l'avait rangé. Ce couteau, +Serge Ladko l'ouvrit, puis, rampant sur le ventre dans le fond de la +barge, il s'avança vers l'étrave. + +Quel voyage! L'oreille aux aguets, les yeux vainement ouverts dans les +ténèbres, s'arrêtant, la respiration coupée, au moindre clapotis de +l'eau, il lui fallut dix minutes pour arriver au but. Enfin, sa main put +saisir la bosse, qu'il trancha d'un seul coup. + +La corde coupée fouetta l'eau à grand bruit. Ladko, le coeur battant, +retomba dans la barge. Impossible qu'on n'ait pas entendu la chute de +cette corde, dans un silence si profond... + +Non... rien ne bougeait... Le pilote, peu à peu redressé, comprit qu'il +était déjà foin de ses ennemis. A peine libre, en effet, la barge avait +commencé à dériver, et il n'avait fallu qu'un instant pour qu'entre elle +et le chaland s'élevât le mur inexpugnable de la nuit. + +Quand il s'estima assez loin pour n'avoir plus rien à craindre, Serge +Ladko arma un aviron, et quelques coups de godille augmentèrent +rapidement la distance. Alors seulement, il s'aperçut qu'il grelottait +et s'occupa de se couvrir. Décidément, on n'avait pas touché au contenu +de ses coffres, où il trouva sans peine le linge et les vêtements +nécessaires. Cela fait, il saisit de nouveau l'aviron et se remit à +godiller avec rage. + +Où était-il? Il n'en avait aucune idée. Rien ne pouvait le renseigner +sur le parcours effectué par le chaland dans lequel il avait été +incarcéré. Sa prison flottante avait-elle monté ou descendu le fleuve, +il l'ignorait. + +En tous cas, c'est dans le sens du courant qu'il devait maintenant se +diriger, puisque c'est dans cette direction qu'étaient Roustchouk et +Natcha. Si on l'avait ramené en arrière, ce serait du temps à regagner à +grands renforts de bras, voilà tout. Pour le moment, il commencerait par +naviguer toute la nuit, de manière à s'éloigner le plus possible de +ses ennemis inconnus. Il pouvait compter sur environ sept heures +d'obscurité. En sept heures, on fait du chemin. Le jour venu, il +s'arrêterait, pour prendre du repos, dans la première ville rencontrée. + +Serge Ladko godillait vigoureusement depuis une vingtaine de minutes, +quand un cri affaibli par la distance s'éleva dans la nuit. Ce qu'il +exprimait, joie, colère ou terreur, trop vague était ce cri lointain +pour que l'on pût le dire. Et pourtant, si vague qu'elle fût, cette +voix, qui lui arrivait des confins de l'horizon, emplit d'un trouble +obscur le coeur du pilote. Où avait-il entendu une voix semblable?.. Un +peu plus, il eût juré que c'était celle de Natcha... Il avait cessé de +godiller, l'oreille tendue aux sourdes rumeurs de la nuit. + +Le cri ne se renouvela pas. L'espace était redevenu muet autour de la +barge que le courant entraînait en silence. Natcha!.. + +Il n'avait que ce nom-là en tête... Serge Ladko, d'un mouvement +d'épaules, rejeta cette obsession, cette idée fixe et se remit au +travail. + +Le temps passa. Il pouvait être minuit, quand, sur la rive droite, +se dessinèrent confusément des maisons. Ce n'était qu'un village, +Szlankament, que Ladko laissa en arrière sans l'avoir reconnu. + +Quelques heures plus tard, au moment du lever de l'aube, un autre bourg, +Nove Banoveze, apparut à son tour. Il ne le reconnut pas davantage et le +dépassa pareillement. + +Puis les rives redevinrent désertes, tandis que le jour se levait. + +Dès que la lumière fut suffisante, Serge Ladko s'empressa de réparer les +dégâts causés à son déguisement par une si longue captivité. En quelques +minutes, ses cheveux redevinrent noirs de leur racine à leur pointe, un +coup de rasoir fit tomber la barbe naissante et ses lunettes faussées +furent remplacées par des neuves. Cela fait, il se remit à godiller avec +le même inlassable courage. + +De temps à autre, il jetait un coup d'oeil en arrière, sans rien +apercevoir de suspect. Les ennemis étaient loin, décidément. + +Libérant son esprit de ses préoccupations les plus immédiates, le +sentiment de sa sécurité reconquise lui permettait de songer de nouveau +à l'étrangeté de sa situation. Quels étaient ces ennemis qui le +contraignaient à fuir? Que lui voulaient-ils? Pourquoi l'avaient-ils +tenu durant tant de jours en leur pouvoir? Autant de questions +auxquelles il était dans l'impossibilité de répondre. Quels que fussent +ces ennemis, il fallait, en tous cas, se défier d'eux à l'avenir, et ce +souci allait fâcheusement compliquer son voyage, à moins qu'il ne prît +le parti de réclamer, malgré les dangers d'une telle démarche, la +protection de la police contre ses ravisseurs inconnus, à la première +ville qu'il traverserait. + +Cette ville, quelle serait-elle? Cela non plus, il ne le savait pas, +et rien n'était de nature à le renseigner, sur ces rives désertes où, +séparés par de longs espaces, s'égrenaient de rares et pauvres hameaux. + +Ce fut seulement vers huit heures du matin, que, toujours sur la rive +droite, de hauts clochers piquèrent le ciel, tandis que, devant la +barge, une autre ville plus lointaine montait à l'horizon. Serge Ladko +eut un sursaut de joie. Ces villes, il les connaissait bien. L'une, +la plus proche, c'était Semlin, dernière cité danubienne de l'empire +austro-hongrois; l'autre, juste en face de lui, c'était Belgrade, la +capitale serbe, située également sur la rive droite, après un coude +brusque du fleuve, au confluent de la Save. + +Ainsi donc, pendant son incarcération, il avait continué à descendre le +courant, sa prison flottante l'avait rapproché du but, et, sans même +s'en rendre compte, il avait franchi plus de cinq cents kilomètres. + +Pour l'instant, Semlin, c'était le salut. Autant que besoin serait, il +y trouverait aide et protection. Mais se résoudrait-il à demander du +secours? S'il se plaignait, s'il racontait son inexplicable aventure, +n'allait-on pas ouvrir une enquête, dont il serait la première victime? +Peut-être voudrait-on savoir qui il était, d'où il venait, où il se +rendait, et peut-être parviendrait-on à découvrir le nom qu'il s'était +juré de ne jamais révéler, quoi qu'il arrivât. + +Remettant à prendre un parti à ce sujet, Serge Ladko activa la marche +de son embarcation. La demie de huit heures sonnait aux horloges de la +ville comme il fixait son amarre à un anneau du quai. Il procéda ensuite +à quelques rapides rangements, puis examina de nouveau ce problème: +parler ou se taire. Finalement il se décida pour l'abstention. Tout bien +considéré, mieux valait garderie silence, aller chercher sous le tôt +un repos bien gagné, et s'éloigner inaperçu de Semlin comme il y était +arrivé. + +A ce moment, quatre hommes parurent sur le quai et s'arrêtèrent en face +de la barge. Ces hommes sautèrent à bord, et l'un d'eux, s'approchant de +Serge Ladko, qui le regardait faire avec étonnement, demanda: + +«Vous êtes bien le nommé Ilia Brusch? + +--Oui, répondit le pilote, en fixant sur le questionneur un regard +inquiet. + +Celui-ci entr'ouvrit son vêtement, afin de montrer une écharpe aux +couleurs hongroises, qui lui enserrait la taille. + +--Au nom de la loi, je vous arrête,» dit-il en touchant le pilote à +l'épaule. + + + +XIII + +UNE COMMISSION ROGATOIRE + + +Karl Dragoch n'avait pas souvenir de s'être occupé, dans tout le cours +de sa carrière, d'une affaire aussi fertile en incidents inattendus et +ayant autant le caractère du mystère que cette affaire de la bande du +Danube. L'incroyable mobilité de l'insaisissable bande, son ubiquité, la +soudaineté de ses coups, avaient déjà quelque chose d'insolite. Et voici +que son chef, à peine dépisté, devenait introuvable, et semblait se rire +des mandats d'amener lancés contre lui dans toutes les directions! + +Tout d'abord, on eût été fondé à croire qu'il s'était évaporé. De lui, +aucune trace, ni en amont, ni en aval. La police de Budapest, notamment, +malgré une surveillance incessante, n'avait rien signalé qui lui +ressemblât. Il fallait bien qu'il fût passé à Budapest, cependant, +puisque, dès le 31 août, il était vu à Duna Földvar, soit près de +quatre-vingt-dix kilomètres plus bas que la capitale de la Hongrie. +Ignorant que le rôle du pêcheur fût joué à ce moment par Ivan Striga, +à qui le chaland assurait un refuge, Karl Dragoch n'y pouvait rien +comprendre. + +Les jours suivants, c'est à Szekszard, à Vukovar, à Cserevics, à +Karlovitz enfin que l'on signalait sa présence. Ilia Brusch ne se +cachait pas. Loin de là, il disait son nom à qui voulait l'entendre, et +parfois même vendait quelques livres de poissons. D'aucuns, il est vrai, +prétendaient aussi l'avoir surpris au moment où il en achetait, ce qui +ne laissait pas d'être assez singulier. + +Le soi-disant pêcheur faisait preuve en tous cas d'une infernale +habileté. La police, aussitôt prévenue de son apparition, avait beau +faire diligence, elle arrivait toujours trop tard. C'est en vain qu'elle +sillonnait ensuite le fleuve en tous sens, elle n'y découvrait pas le +plus petit vestige de la barge qui semblait littéralement volatilisée. + +Karl Dragoch se désespérait en apprenant les échecs successifs de ses +sous-ordres. Le gibier allait-il décidément lui glisser entre les mains? + +Toutefois, deux choses étaient certaines. La première, c'est que le +prétendu lauréat continuait à descendre le fleuve. La seconde, c'est +qu'il semblait fuir les villes, dont, sans doute, il redoutait la +police. + +Karl Dragoch fit donc redoubler de surveillance à toutes les cités de +quelque importance situées en aval de Budapest, telles que Mohacs, +Apatin et Neusatz, et lui-même établit son quartier général à Semlin. +Ces villes constituaient ainsi autant de barrages élevés sur la route du +fugitif. + +Malheureusement, il paraissait bien que celui-ci ne fît que rire de la +série d'obstacles accumulés devant lui. De même qu'on avait appris son +passage en aval de Budapest, sa présence fut constatée, mais toujours +trop tard, en aval de Mohacs, d'Apatin et de Neusatz. Dragoch, +transporté de colère et comprenant qu'il jouait sa dernière carte, +réunit alors une véritable flottille. Sur son ordre, plus de trente +embarcations croisèrent nuit et jour au-dessous de Semlin. Bien adroit +serait l'adversaire s'il parvenait à franchir leur ligne serrée. + +Pour remarquables qu'elles fussent, ces dispositions n'auraient eu +cependant aucun succès, si Serge Ladko fût resté prisonnier dans la +gabarre de Striga. Heureusement pour le repos de Dragoch, il ne devait +pas en être ainsi. + +La journée du 6 septembre s'était écoulée dans ces conditions, sans que +rien de nouveau fût survenu, et Dragoch, dès les premières heures du 7, +se disposait à rejoindre sa flottille, quand il vit un agent accourir à +sa rencontre. Son homme, enfin arrêté, venait d'être incarcéré dans la +prison de Semlin. + +Il se hâta de se rendre au parquet. L'agent avait dit vrai. Le trop +célèbre Ladko était bien réellement sous les verrous. + +La nouvelle se répandit avec la rapidité de l'éclair et mit la ville en +rumeur. On ne causait pas d'autre chose, et, sur le quai, des groupes +compacts stationnèrent toute la journée devant la barge du fameux +malfaiteur. + +Ces groupes ne purent manquer d'attirer l'attention d'une gabarre qui, +vers trois heures de l'après-midi, passa au large de Semlin. Cette +gabarre qui descendait innocemment le fleuve, c'était celle de Striga. + +«Qu'y a-t-il donc à Semlin? dit celui-ci à son fidèle Titcha, en +remarquant l'animation des quais. Serait-ce une émeute? + +Il s'aida d'une jumelle, qu'il écarta de ses yeux après un rapide +examen. + +--Le diable m'emporte, Titcha, s'écria-t-il, si ce n'est pas +l'embarcation de notre particulier! + +--Tu crois?... fit Titcha en s'emparant de la jumelle. + +--Il faut que j'en aie le coeur net, déclara Striga qui paraissait en +proie à une vive agitation. Je vais à terre. + +--Pour te faire pincer. C'est malin!... Si cette embarcation est celle +de Dragoch, c'est que Dragoch est à Semlin. C'est se jeter dans la +gueule du loup. + +--Tu as raison, approuva Striga, qui disparut dans le rouf. Mais nous +allons prendre nos précautions.» + +Un quart d'heure plus tard, il revenait «camouflé» de main de maître, +si l'on veut bien nous permettre cette expression empruntée à l'argot +commun aux malfaiteurs et aux gens de police. Sa barbe coupée et +remplacée par des favoris postiches, ses cheveux dissimulés sous une +perruque, un large bandeau recouvrant l'un de ses yeux, il s'appuyait +péniblement sur une canne, comme un homme qui sortirait à peine d'une +grave maladie. + +«Et maintenant?... demanda-t-il, non sans quelque vanité. + +--Merveilleux! admira Titcha. + +--Ecoute, reprit Striga. Tandis que je serai à Semlin, vous continuerez +votre route. Deux ou trois lieues au delà de Belgrade, vous mouillerez +et vous attendrez mon retour. + +--Comment feras-tu pour nous rejoindre? + +--Ne t'inquiète pas de ça, et dis à Ogul de me conduire dans le bachot.» + +Pendant ce temps, le chaland avait laissé Semlin en arrière. Ayant +pris terre assez loin de la ville, Striga revint à grands pas vers les +maisons. Dès qu'il les eut atteintes, il modéra son allure, et, se +mêlant aux groupes qui stationnaient au bord du fleuve, il recueillit +avidement les propos échangés autour de lui. + +Il ne s'attendait guère à ce que ces propos lui apprirent. Personne, +dans ces groupes animés, ne parlait de Dragoch. On ne s'entretenait +pas davantage d'Ilia Brusch. Il n'était question que de Ladko. De quel +Ladko? Non pas du pilote de Roustchouk, dont le nom avait été utilisé +par Striga de la manière qu'on sait, mais précisément de ce Ladko +imaginaire qu'il avait ainsi créé de toutes pièces, du Ladko malfaiteur, +du Ladko pirate, c'est-à-dire de lui-même, Striga. C'est sa propre +arrestation qui formait le sujet de la conversation générale. + +Il ne parvenait pas à comprendre. Que la police commit une erreur et +arrêtât un innocent au lieu et place du coupable, il n'y avait à cela +rien de bien surprenant. Mais quel rapport avait cette erreur, dont il +pouvait mieux que personne certifier la réalité, avec la présence de ce +bateau, que son chaland, la veille encore, avait à la traîne? + +On estimera, sans doute, qu'il faisait preuve de faiblesse en accordant +quelque intérêt à ce côté de la question. L'essentiel, c'était qu'un +autre fût poursuivi à sa place. Pendant qu'on suspecterait celui-là, +on ne songerait pas à s'occuper de lui. C'était le point important. Le +reste ne comptait pas. + +Rien n'eût été plus vrai, s'il n'avait eu des motifs particuliers de +vouloir être renseigné à cet égard. A en juger d'après les apparences, +tout portait à croire que l'homme incarcéré et le maître de la barge +ne faisaient qu'un. Quel était cet inconnu, qui, après avoir été, +huit jours durant, prisonnier à bord du chaland, en remplaçait si +complaisamment le propriétaire entre les griffes de la police? Striga, +certes, ne quitterait pas Semlin avant d'être fixé sur ce point. + +Il lui fallut s'armer de patience. M. Izar Rona, juge chargé de cette +affaire, ne paraissait pas disposé à mener rondement l'instruction. +Trois jours s'écoulèrent sans qu'il donnât signe de vie. Cette attente +préalable faisait partie de sa méthode. D'après lui, il est excellent de +laisser tout d'abord un accusé aux prises avec la solitude. L'isolement +est un grand destructeur de force nerveuse, et quelques jours de secret +dépriment merveilleusement l'adversaire que le juge va trouver en face +de lui. + +M. Izar Rona, quarante-huit heures après l'arrestation, exprimait ces +idées à Karl Dragoch venu aux informations. Le détective ne pouvait que +donner aux théories de son chef une approbation hiérarchique. + +«Enfin, monsieur le Juge, se risqua-t-il à demander, quand comptez-vous +procéder au premier interrogatoire? + +--Demain. + +--Je viendrai donc demain soir en apprendre le résultat. Inutile de vous +répéter, je pense, sur quoi se fondent les présomptions? + +--Inutile, affirma M. Rona. J'ai nos conversations antérieures présentes +à l'esprit, et, d'ailleurs, mes notes sont très complètes. + +--Vous me permettrez toutefois de vous rappeler, monsieur le Juge, le +désir que j'ai pris la liberté de vous exprimer? + +--Quel désir? + +--Celui de ne pas paraître dans cette affaire, au moins jusqu'à nouvel +ordre. Ainsi que je vous l'ai exposé, l'inculpé ne me connaît que sous +le nom de Jaeger. Cela peut éventuellement nous servir. Evidemment, +lorsque nous serons devant la Cour, il me faudra décliner mon nom +véritable. Mais nous n'en sommes pas là, et il me paraît préférable, +pour la recherche des complices, de ne pas me brûler avant l'heure.... + +--C'est entendu,» promit le juge. + +Dans la cellule où on l'avait enfermé, Serge Ladko attendait qu'on +voulût bien s'occuper de lui. Suivant de si près sa précédente aventure, +ce nouveau malheur, aussi inexplicable pour lui que l'autre, n'avait pas +abattu son courage. Sans tenter la moindre résistance au moment de +son arrestation, il s'était laissé conduire à la prison, après avoir +vainement formulé une question restée sans réponse. Que risquait-il, +d'ailleurs? Cette arrestation résultait nécessairement d'une erreur qui +serait dissipée dès qu'on l'interrogerait. + +Par malheur, le premier interrogatoire se faisait singulièrement +attendre. Serge Ladko, maintenu au secret le plus rigoureux, demeurait +seul, jour et nuit, dans sa cellule, où, de temps à autre, un gardien +venait jeter un furtif coup d'oeil par un judas percé dans la porte. Ce +gardien espérait-il, obéissant aux ordres de M. Izar Rona, constater les +résultats progressifs de la méthode d'isolement! En ce cas, il ne devait +pas se retirer satisfait. Les heures et les jours s'écoulaient, sans +que rien, dans l'attitude du prisonnier, révélât un changement de ses +intimes pensées. Assis sur une chaise, les mains appuyées sur les +genoux, les yeux baissés, la face froide, il semblait profondément +réfléchir, et gardait une immobilité presque absolue, sans donner aucun +signe d'impatience. Dès la première minute, Serge Ladko s'était résolu +au calme, et rien ne l'en ferait sortir; mais il en arrivait, en +constatant la fuite du temps, à regretter sa prison flottante qui, du +moins, le rapprochait de Roustchouk. + +Le troisième jour, enfin,--on était alors au 10 septembre,--sa porte +s'ouvrit, et il fut invité à quitter sa cellule. Encadré par quatre +soldats, baïonnette au canon, il suivit un long couloir, descendit un +interminable escalier, puis traversa une rue, au delà de laquelle il +pénétra dans le Palais de Justice, bâti en face de la prison. + +Dans cette rue, le populaire grouillait, se pressant derrière un cordon +d'agents de police. Quand le prisonnier apparut, de féroces clameurs +s'élevèrent de cette foule, avide d'exprimer sa haine pour le malfaiteur +redouté et si longtemps impuni. Quel que fût le sentiment de Serge Ladko +en se voyant en butte à cette injure imméritée, il n'en laissa rien +paraître. D'un pas ferme, il entra dans le Palais, et, après une +nouvelle attente, se trouva enfin devant son juge. + +M. Izar Rona, petit homme malingre, blond, la barbe rare, au teint +jaune et bilieux, était un magistrat de la manière forte. Procédant +par affirmations tranchantes, par dénégations brutales, il attaquait +l'adversaire à coups de boutoir, plus désireux d'inspirer la terreur que +de gagner la confiance. + +Les gardes s'étaient retirés sur un signe du juge. Debout au milieu de +la pièce, Serge Ladko attendait qu'il plût à celui-ci de l'interroger. +Dans un angle, le greffier prêt à écrire. + +«Asseyez-vous, dit M. Rona d'un ton brusque. + +Serge Ladko obéit. Le magistrat reprit: + +--Votre nom? + +--Ilia Brusch. + +--Votre domicile? + +--Szalka. + +--Votre profession? + +--Pêcheur. + +--Vous mentez, formula le juge, en surveillant du regard le prévenu. + +Une légère rougeur colora le visage de Serge Ladko dont les yeux eurent +un rapide éclair. Toutefois, il se contraignit au calme et garda le +silence. + +--Vous mentez, répéta M. Rona. Vous vous appelez Ladko. Votre domicile +est Roustchouk. + +Le pilote tressaillit. Ainsi son identité véritable était connue. +Comment cela avait-il pu se faire? Cependant, le juge, à qui le +tressaillement du prévenu n'avait pas échappé, poursuivait d'une voix +cinglante: + +--Vous êtes accusé de trois vols simples, de dix-neuf vols qualifiés +perpétrés avec les circonstances aggravantes d'escalade et d'effraction, +de trois assassinats et de six tentatives de meurtre, lesdits crimes +et délits accomplis avec préméditation depuis moins de trois ans. +Qu'avez-vous à répondre? + +Le pilote avait écouté, stupéfait, cette incroyable nomenclature. Eh +quoi! la confusion qu'il avait redoutée, en apprenant de la bouche de +M. Jaeger l'existence de son sinistre homonyme, cette confusion s'était +produite en effet. Dès lors, à quoi bon avouer qu'il s'appelait Serge +Ladko? Tout à l'heure, il avait eu la pensée de le reconnaître, en +implorant la discrétion du juge. Il comprenait maintenant qu'un tel +aveu serait plus nuisible qu'utile. C'était bien lui, Serge Ladko, de +Roustchouk, et non un autre, qui était accusé de cette effroyable série +de crimes. Sans doute, même définitivement identifié, il parviendrait à +établir son innocence. Mais combien de temps faudrait-il pour y arriver? +Non, mieux valait soutenir jusqu'au bout le rôle du pêcheur Ilia Brusch, +puisque Ilia Brusch était le nom d'un innocent. + +--J'ai à répondre que vous vous trompez, répliqua-t-il d'une voix ferme. +Je me nomme Ilia Brusch et je demeure à Szalka. Il est bien facile, +d'ailleurs, de vous en assurer. + +--Ce sera fait, dit le juge en prenant une note. En attendant, je vais +vous faire connaître quelques-unes des charges qui pèsent sur vous. + +Serge Ladko se fit plus attentif. On touchait au point intéressant. + +--Pour le moment, commença le juge, nous laisserons de côté la plus +grande partie des crimes qui vous sont reprochés, et nous nous +occuperons seulement des plus récents, de ceux qui ont été perpétrés +pendant le voyage au cours duquel vous avez été arrêté. + +M. Rona, ayant repris haleine, poursuivit: + +--C'est à Ulm que l'on signale pour la première fois votre présence. +C'est donc à Ulm que nous placerons l'origine de ce voyage. + +--Pardon, Monsieur, interrompit vivement Serge Ladko. Mon voyage avait +commencé bien avant Ulm, puisque j'ai remporté deux prix au concours +de pêche de Sigmaringen et que j'ai ensuite remonté le fleuve jusqu'à +Donaueschingen. + +--Il est exact, en effet, répliqua le juge, qu'un certain Ilia Brusch +a été proclamé lauréat du concours de pêche institué par la Ligue +Danubienne à Sigmaringen, et que cet Ilia Brusch a été vu à +Donaueschingen. Mais, ou bien vous aviez déjà adopté à Sigmaringen une +personnalité d'emprunt, ou bien vous vous êtes substitué audit Ilia +Brusch pendant qu'il allait de Donaueschingen à Ulm. C'est un point que +nous éluciderons en son temps, soyez tranquille. + +Serge Ladko, les yeux écarquillés par la surprise, écoutait comme +dans un rêve ces fantaisistes déductions. Un peu plus, on eût compté +l'imaginaire Ilia Brusch au nombre de ses victimes! Sans prendre la +peine de répondre, il haussait dédaigneusement les épaules, quand +le juge, en le regardant fixement, lui demanda tout à coup à +brûle-pourpoint: + +--Qu'êtes-vous allé faire à Vienne, le 26 août dernier, chez le juif +Simon Klein? + +Malgré lui, Serge Ladko tressaillit une seconde fois. Voilà qu'on +connaissait cette visite, maintenant! Certes, elle n'avait rien de +répréhensible, mais l'avouer, c'était avouer en même temps son identité, +et, puisqu'il avait adopté le parti de la nier, force lui était de +persister dans cette voie. + +--Simon Klein?... répéta-t-il d'un air interrogateur, en homme qui ne +comprend pas. + +--Vous niez?... fit M. Rona. Je m'y attendais. C'est donc à moi de vous +apprendre qu'en vous rendant chez le juif Simon Klein--et le juge, ce +disant, se souleva à demi sur son siège pour donner à ses paroles une +plus écrasante autorité,--vous alliez vous entendre avec le receleur +ordinaire de votre bande. + +--De ma bande!... répéta le pilote ahuri. + +--Il est vrai, rectifia ironiquement le juge, que vous ne savez pas ce +que je veux dire, que vous ne faites partie d'aucune bande, que vous +n'êtes pas Ladko, mais bien un inoffensif pêcheur à la ligne du nom +d'Ilia Brusch; Mais alors, si vous vous nommez en effet Ilia Brusch, +pourquoi vous cachez-vous? + +--Je me cache, moi?... protesta Serge Ladko. + +--Dame! ça m'en a tout l'air, répondit M. Izar Rona, à moins que ce ne +soit pas se cacher que de dissimuler sous des lunettes noires des yeux +qui semblent les meilleurs du monde--au fait! ayez donc l'obligeance de +les enlever, ces lunettes!--et de teindre en noir des cheveux que l'on a +naturellement blonds. + +Serge Ladko était accablé. + +La police était bien renseignée et la trame se resserrait autour de lui; +sans paraître remarquer son trouble, M. Rona poursuivit son avantage: + +--Eh! eh! vous voilà moins fringant, mon gaillard. Vous ne nous saviez +pas si avancés ... mais je continue. A Ulm, vous aviez pris un passager +avec vous. + +--Oui, répondit Serge Ladko. + +--Quel était son nom? + +--M. Jaeger. + +--Très exact. Voudriez-vous me dire ce qu'il est devenu, ce M. Jaeger? + +--Je l'ignore. Il m'a quitté en pleine campagne, presque au confluent de +l'Ipoly. J'ai été bien surpris de ne plus le trouver en revenant à bord. + +--En revenant, dites-vous. Vous vous étiez donc absenté? Où étiez-vous +allé? + +--Dans un village des environs, afin de me procurer un cordial pour mon +passager. + +--Il était donc malade? + +--Très malade. Il avait failli se noyer tout bonnement. + +--Et c'est vous qui l'avez sauvé, je présume? + +--Qui voulez-vous que ce soit, puisqu'il n'y avait que moi? + +--Hum!... fit le juge un peu ébranlé. + +Mais, se ressaisissant: + +--Vous comptez sans doute m'émouvoir avec cette histoire de sauvetage? + +--Moi? protesta Ladko. Vous m'interrogez, je réponds. Voilà tout. + +--C'est bon, conclut M. Izar Rona. Mais, dites-moi, avant cet incident, +vous n'aviez jamais quitté votre barge, je crois? + +--Une seule fois, pour aller chez moi, à Szalka. + +--Pourriez-vous me préciser la date de cette excursion? + +--Pourquoi pas, en cherchant un peu. + +--Je vais vous aider. Ne serait-ce pas dans la nuit du 28 au 29 août? + +--Peut-être bien. + +--Vous ne le niez pas? + +--Non. + +--Vous l'avouez? + +--Si vous voulez. + +--Nous sommes d'accord.... C'est sur la rive gauche du Danube, je crois, +que se trouve Szalka? demanda M. Rona d'un air bonhomme. + +--En effet. + +--Et il faisait noir, je crois, dans cette nuit du 28 au 29 août? + +--Très noir. Un temps affreux. + +--Cela explique que vous vous soyez trompé. C'est par une erreur toute +naturelle qu'en pensant aborder la rive gauche, vous avez débarqué sur +la rive droite. + +--Sur la rive droite? + +M. Izar Rona se leva tout à fait, et, fixant le prévenu dans les yeux, +prononça: + +--Oui, sur la rive droite, juste en face de la villa du comte Hagueneau? + +Serge Ladko chercha de bonne foi dans ses souvenirs. Hagueneau? Il ne +connaissait pas ce nom. + +--Vous êtes très fort, déclara le juge déçu dans son essai +d'intimidation. Il est donc entendu que c'est la première fois que vous +entendez prononcer le nom du comte Hagueneau et que, si, au cours de la +nuit du 28 au 29 août, sa villa a été mise au pillage et son gardien +Christian Hoël grièvement blessé, c'est à votre insu. Où diable avais-je +la tête? Comment connaîtriez-vous ces crimes commis par un certain +Ladko? Ladko, que diable! ce n'est pas votre nom! + +--Mon nom est Ilia Brusch, affirma le pilote d'une voix moins assurée +que la première fois. + +--Parfait! parfait!... c'est convenu ... mais alors, si vous ne +vous appelez pas Ladko, pourquoi avez-vous disparu, juste après la +perpétration de ce crime, pour ne rompre votre incognito--et encore bien +modestement!--qu'à une distance respectable de la région qui en a été +le théâtre? Pourquoi ne vous a-t-on vu, vous qui montriez auparavant si +généreusement votre personne, ni à Budapest, ni à Neusatz, ni à aucune +ville un peu importante? Pourquoi avez-vous abandonné votre rôle de +pêcheur, au point même d'acheter parfois du poisson dans les villages où +vous consentiez à vous arrêter? + +Tout cela était de l'hébreu pour le malheureux pilote. S'il avait +disparu, c'était bien malgré lui. Depuis cette nuit du 28 au 29 août, +n'avait-il pas été constamment prisonnier? Dans ces conditions, quoi de +surprenant à ce qu'il eût disparu? L'étonnant, au contraire, c'est qu'il +se trouvât quelqu'un pour prétendre l'avoir aperçu. + +Cette erreur du moins serait facile à dissiper. Il suffirait de raconter +sincèrement l'aventure incompréhensible dont il avait été victime. La +justice serait peut-être plus clairvoyante et peut-être arriverait-elle +à débrouiller les fils de cet imbroglio. Bien décidé à faire ce récit, +Serge Ladko attendait impatiemment que M. Rona lui permit de placer un +mot. Mais le juge était lancé à toute vapeur. Il se promenait maintenant +de long en large dans son cabinet, en jetant au visage de son prisonnier +un flot d'arguments qu'il jugeait triomphants. + +--Si vous n'êtes pas Ladko, continuait-il avec une véhémence croissante, +comment se fait-il que, succédant au pillage de la villa du comte +Hagueneau, pillage accompli, par un malheureux hasard, précisément au +moment où vous aviez quitté votre barge, un vol, oh! un vol simple, +celui-ci! ait été commis à Szuszek dans la nuit du 5 au 6 septembre, +nuit que vous avez dû nécessairement passer en face de ce village? Si +vous n'êtes pas Ladko, enfin, que faisait dans votre barge ce portrait +adressé à son mari par votre femme, Natcha Ladko? + +M. Rona avait touché juste, cette fois, et le dernier argument était en +effet triomphant. Le pilote, anéanti, avait baissé la tête et de grosses +gouttes de sueur ruisselaient de son visage. + +Cependant le juge poursuivait d'une voix plus haute: + +--Si vous n'êtes pas Ladko, pourquoi ce portrait a-t-il été supprimé +du jour où vous vous êtes senti menacé? Il était dans votre coffre, ce +portrait; je précise, dans votre coffre de tribord. Il n'y est plus. Sa +présence vous accusait; sa disparition vous condamne. Qu'avez-vous à +répondre? + +--Rien, murmura Ladko d'une voix sourde. Je ne comprends rien à ce qui +m'arrive. + +--Vous comprendrez à merveille si vous voulez vous en donner la peine. +Pour le moment, nous allons interrompre cet intéressant entretien. On va +vous reconduire dans votre cellule, où vous aurez tout le temps de vous +livrer à vos réflexions. Récapitulons, en attendant, l'interrogatoire +d'aujourd'hui. Vous prétendez: 1° Vous nommer Ilia Brusch; 2° Avoir +remporté le prix au concours de pêche de Sigmaringen; 3° Habiter Szalka; +4° Avoir passé chez vous, à Szalka, la nuit du 28 au 29 août. Ces points +seront vérifiés. De mon côté je prétends: 1° Que votre nom est Ladko; +2° Que votre domicile est Roustchouk; 3° Que, dans la nuit du 28 au 29 +août, avec l'aide de nombreux complices, vous avez mis au pillage la +villa du comte Hagueneau et vous êtes rendu coupable d'une tentative de +meurtre sur la personne du gardien Christian Hoël; 4° Qu'un vol dont +le nommé Kellermann, de Szuszek, a été victime, dans la nuit du 5 au 6 +septembre, doit être mis à votre passif; 5° Que de nombreux autres vols +et meurtres commis dans les régions baignées par le Danube doivent +pareillement vous être imputés. L'instruction de ces crimes est ouverte. +Des témoins sont cités. Vous serez mis en leur présence... Voulez-vous +signer votre interrogatoire?.. Non?.. A votre aise!.. Gardes, +reconduisez le prévenu!» + +Pour regagner sa prison, Serge Ladko dut passer de nouveau au milieu +de la foule et en subir encore les vociférations hostiles. La colère +populaire semblait s'être accrue pendant la durée de l'interrogatoire et +la police eut quelque peine à protéger le prisonnier. + +Au premier rang de cette foule hurlante, figurait Ivan Striga. +Celui-ci dévora des yeux l'individu qui prenait sa place avec tant de +complaisance. Le pilote passa à deux mètres de lui et il put le voir +tout à son aise. Mais il ne reconnut pas cet homme imberbe, aux cheveux +bruns, dont le visage était orné d'une superbe paire de lunettes noires, +et ses perplexités n'en furent pas atténuées. + +Striga s'éloigna tout songeur avec le reste de la foule quand furent +refermées les portes de la prison. Décidément, il ne connaissait pas +l'homme arrêté. Ce n'était, en tous cas, ni Dragoch, ni Ladko. Dès lors, +qu'il s'agît d'Ilia Brusch ou de tout autre, que lui importait? Quelle +que fût la personnalité de l'accusé, l'essentiel était qu'il absorbât +l'attention de la justice, et Striga n'avait plus de raison de +s'attarder à Semlin. C'est pourquoi il se résolut à partir dès le +lendemain peur regagner son chaland. + +Mais, à son réveil, la lecture des journaux le fit changer d'avis. Cette +affaire Ladko étant menée dans le secret le plus rigoureux, c'était une +raison péremptoire pour que la Presse s'ingéniât à percer, le mystère. +Elle y avait réussi. Ample était sa moisson d'informations. + +Les journaux relataient, en effet, assez exactement le premier +interrogatoire, en faisant suivre leur récit de commentaires qui +n'étaient pas précisément favorables à l'accusé. En général, ils +s'étonnaient de l'obstination avec laquelle celui-ci soutenait être un +simple pêcheur, du nom d'Ilia Brusch, habitant seul la petite ville de +Szalka. Quel intérêt pouvait-il avoir à soutenir un pareil système, dont +la fragilité était évidente? Déjà, d'après eux, le juge d'instruction, +M. Izar Rona, avait envoyé à Gran une commission rogatoire. D'ici +très peu de jours, un magistrat se transporterait donc à Szalka et +se livrerait à une enquête qui aurait comme résultat de ruiner les +allégations du prévenu. On chercherait cet Ilia Brusch, et on le +trouverait ... s'il existait, ce qui, en somme, était fort douteux. + +Cette nouvelle modifia les projets de Striga. Tandis qu'il poursuivait +sa lecture, une idée singulière lui était venue, et l'idée prit corps, +quand il eut achevé de lire. Certes, il était très bon que la justice +tînt un innocent. Mais il serait meilleur encore qu'elle le gardât. Pour +cela, que fallait-il? Lui fournir un Ilia Brusch en chair et en os, ce +qui convaincrait _ipso facto_ d'imposture le véritable Ilia Brusch qu'on +retenait prisonnier à Semlin. Cette charge s'ajouterait à celles qu'on +possédait déjà forcément contre lui, puisqu'on l'avait arrêté, et +suffirait peut-être à motiver sa condamnation définitive, au grand +profit du vrai coupable. + +Sans plus attendre, Striga quitta la ville. Seulement, au lieu de +regagner son chaland, il lui tournait le dos. Emporté par une rapide +voiture, il allait rejoindre la ligne ferrée qui l'emmènerait à toute +vapeur vers Budapest et vers le Nord. + +Pendant ce temps, Serge Ladko, gardant son immobilité coutumière, +comptait tristement les heures. De sa première entrevue avec le juge, +il était revenu effrayé de la gravité des présomptions qui pesaient sur +lui. Certes, il réussirait fatalement avec le temps à faire triompher +son innocence. Mais il lui faudrait sans doute s'armer de patience, car +il ne pouvait méconnaître que les apparences fussent contre lui et que +la justice n'eût bâti avec logique son échafaudage d'hypothèses. + +Toutefois, il y a loin entre de simples soupçons et des preuves +formelles. Or, des preuves, on n'arriverait jamais, et pour cause, à +en réunir contre lui. Le seul témoin qu'il eût à craindre, et encore +uniquement en ce qui concernait le secret de son nom, c'était le +juif Simon Klein. Mais Simon Klein, qui avait son point d'honneur +professionnel, ne consentirait vraisemblablement jamais à le +reconnaître. D'ailleurs, aurait-on même besoin de le mettre en présence +de son ancien correspondant de Vienne? Le juge n'avait-il pas déclaré +qu'il allait se renseigner à Szalka? Ces renseignements ne pouvant +manquer d'être excellents, la mise en liberté du prisonnier en +résulterait évidemment. + +Plusieurs jours s'écoulèrent, durant lesquels Serge Ladko ressassa ces +pensées avec une fébrilité croissante. Szalka n'était pas si loin, et +il ne fallait pas si longtemps pour se renseigner. On était au septième +jour, depuis son premier interrogatoire, quand il fut introduit, de +nouveau dans le cabinet de M. Rona. + +Le juge était à son bureau et paraissait fort occupé. Pendant dix +minutes, il laissa le pilote attendre debout, comme s'il eût ignoré sa +présence. + +«Nous avons la réponse de Szalka, dit-il enfin d'une voix détachée, sans +même relever les yeux sur le prisonnier qu'il surveillait sournoisement +à travers ses cils baissés. + +--Ah!.. fît Serge Ladko avec satisfaction. + +--Vous aviez raison, continuait cependant M. Rona. Il existe bien à +Szalka un nommé Ilia Brusch, qui jouit de la meilleure réputation. + +--Ah!.. fit pour la seconde fois le pilote, qui voyait déjà ouverte la +porte de sa prison. + +Le juge, se faisant plus étranger et plus indifférent encore, murmura +sans paraître y attacher la moindre importance: + +--Le commissaire de police de Gran, chargé de l'enquête, a eu la bonne +fortune de lui parler à lui-même. + +--A lui-même? répéta Serge Ladko qui ne comprenait pas. + +--A lui-même, affirma le juge. + +Serge Ladko croyait rêver. Comment un autre Ilia Brusch avait-il pu être +trouvé à Szalka? + +--Ce n'est pas possible, Monsieur, balbutia-t-il. Il y a erreur. + +--Jugez-en vous-même, répliqua le juge. Voici le rapport du commissaire +de police de Gran. Il en résulte que ce magistrat, déférant à la +commission rogatoire que je lui ai adressée, s'est transporté le 14 +septembre à Szalka et qu'il s'est rendu dans une maison sise au coin du +chemin de halage et de la route de Budapest.... C'est bien l'adresse que +vous avez donnée, je pense? demanda le juge en s'interrompant. + +--Oui, Monsieur, répondit Serge Ladko d'un air égaré. + +--... et de la route de Budapest, reprit M. Rona; qu'il a été reçu dans +la dite maison, par le sieur Ilia Brusch en personne, lequel a déclaré +n'être que tout récemment revenu d'une assez longue absence. Le +commissaire ajoute que les renseignements qu'il a pu recueillir sur +le sieur Ilia Brusch tendent à établir sa parfaite honorabilité, et +qu'aucun autre habitant de Szalka ne porte ce nom.... Avez-vous quelque +chose à dire? Ne vous gênez pas, je vous prie. + +--Non, Monsieur, balbutia Serge Ladko qui se sentait devenir fou. + +--Voilà donc un premier point élucidé,» conclut avec satisfaction M. +Rona, qui regardait son prisonnier comme le chat doit regarder une +souris. + + + +XIV + +ENTRE CIEL ET TERRE + + +Son deuxième interrogatoire terminé, Serge Ladko regagna sa cellule sans +se rendre compte de ce qu'il faisait. A peine s'il avait entendu les +questions du juge après que l'incident de la commission rogatoire eut +été vidé de la façon que l'on sait, et il n'avait plus répondu que +d'un air hébété. Ce qui lui arrivait dépassait les limites de son +intelligence. Que lui voulait-on à la fin? Enlevé, puis incarcéré à bord +d'un chaland par de mystérieux ennemis, il ne recouvrait sa liberté que +pour la perdre aussitôt; et voici maintenant qu'on trouvait, à Szalka, +un autre Ilia Brusch, c'est-à-dire un autre lui-même, dans sa propre +maison!.. Cela tenait de la fantasmagorie! + +Stupéfait, affolé par cette succession d'événements inexplicables, +il avait la sensation d'être le jouet de puissances supérieures et +hostiles, d'être invinciblement entraîné, proie inerte et sans défense, +dans les engrenages de cette machine formidable qui s'appelle: la +Justice. + +Cette dépression, cet anéantissement de toute énergie, son visage +l'exprimait avec tant d'éloquence, qu'un des gardiens qui lui faisaient +escorte en fut ému, bien qu'il considérât son prisonnier comme le plus +abominable criminel. + +«Ça ne va donc pas comme vous voulez, camarade? demanda, en mettant dans +sa voix quelque désir de réconfort, ce fonctionnaire blasé cependant par +profession sur le spectacle des misères humaines. + +Il aurait parlé à un sourd, que le résultat eût été le même. + +--Allons! reprit le compatissant gardien, il faut se faire une raison. +M. Izar Rona n'est pas un mauvais diable, et tout s'arrangera peut-être +mieux que vous ne pensez... En attendant, je vais vous laisser ça... Il +est question de votre pays là-dedans. Ça vous distraira.» + +Le prisonnier garda son immobilité. Il n'avait pas entendu. + +Il n'entendit pas davantage les verrous poussés à l'extérieur et pas +davantage il ne vit le journal que le gardien, trahissant ainsi sans +penser à mal le secret rigoureux auquel était astreint son prisonnier, +déposait sur la table en s'en allant. + +Les heures coulèrent. Le jour s'acheva, puis la nuit, et ce fut une +nouvelle aurore. Ecroulé sur sa chaise, Serge Ladko n'avait pas +conscience de la fuite du temps. + +Cependant, quand le jour grandissant vint frapper son visage, il parut +sortir de cet accablement. Il ouvrit les yeux, et son regard vague erra +par la cellule. La première chose qu'il aperçut alors, ce fut le journal +laissé la veille par le pitoyable gardien. + +Tel que celui-ci l'y avait placé, ce journal s'étalait toujours sur +la table, découvrant une _manchette_ imprimée en grasses capitales +au-dessous du titre. «Les massacres de Bulgarie», annonçait cette +manchette, sur laquelle tomba le premier regard de Serge Ladko. Il +tressaillit et s'empara fébrilement du journal. Son intelligence +réveillée revenait à flots. Ses yeux fulguraient, tandis qu'il +poursuivait sa lecture. + +Les événements qu'il apprenait ainsi étaient, au même instant, commentés +dans l'Europe entière, et y soulevaient une clameur générale de +réprobation. Depuis, ils sont entrés dans l'histoire, dont ils ne +forment pas la page la plus glorieuse. + +Ainsi qu'il a été rappelé au début de ce récit, toute la région +balkanique était alors en ébullition. Dès l'été de 1875, l'Herzégovine +s'était révoltée, et les troupes ottomanes envoyées contre elle +n'avaient pu la réduire. En mai 1876, la Bulgarie s'étant soulevée à son +tour, la Porte répondit à l'insurrection en concentrant une nombreuse +armée dans un vaste triangle ayant pour sommets Roustchouk, Widdin et +Sofia. Enfin, le 1er et le 2 juillet de cette année 1876, la Serbie et +le Monténégro, entrant en scène à leur tour, avaient déclaré la guerre à +la Turquie. Les Serbes, commandés par le général russe Tchernaief, +après avoir tout d'abord remporté quelques succès, avaient dû battre en +retraite en deçà de leur frontière, et le 1er septembre le prince Milan +s'était vu contraint de demander un armistice de dix jours, pendant +lequel il sollicita, des puissances chrétiennes, une intervention que +celles-ci furent malheureusement trop longues à lui accorder. + +«Alors,» dit M. Édouard Driault, dans son _Histoire de la Question +d'Orient_, «se produisit le plus affreux épisode de ces luttes; il +rappelle les massacres de Chio au temps de l'insurrection grecque. Ce +furent les massacres de Bulgarie. La Porte, au milieu de la guerre +contre la Serbie et le Monténégro, craignait que l'insurrection bulgare, +sur les derrières de l'armée, ne compromît ses opérations. Le gouverneur +de la Bulgarie, Chefkat-Pacha, reçut-il l'ordre d'écraser l'insurrection +sans regarder aux moyens? Cela est vraisemblable. Des bandes de +Bachi-Bouzouks et de Circassiens appelées d'Asie furent lâchées sur +la Bulgarie, et en quelques jours elle fut mise à feu et à sang. Ils +assouvirent à l'aise leurs sauvages passions, brûlèrent les villages, +massacrèrent les hommes au milieu des tortures les plus raffinées, +éventrèrent les femmes, coupèrent en morceaux les enfants. Il y eut +environ vingt-cinq à trente mille victimes...» + +Tandis qu'il lisait, des gouttes de sueur perlaient sur le visage +de Serge Ladko. Natcha!.. Qu'était devenue Natcha, au milieu de cet +effroyable bouleversement?.. Vivait-elle encore? Était-elle morte, au +contraire, et son cadavre éventré, coupé en morceaux, de même que celui +de tant d'autres innocentes victimes, traînait-il dans la boue, dans la +fange, dans le sang, écrasé sous le pied des chevaux? + +Serge Ladko s'était levé, et, pareil à une bête fauve mise en cage, +courait furieusement autour de la cellule, comme s'il eût cherché une +issue pour voler au secours de Natcha. + +Cet accès de désespoir fut de courte durée. Revenu bientôt à la raison, +il se contraignit au calme, d'un énergique effort, et, avec un cerveau +lucide, chercha les moyens de reconquérir sa liberté. + +Aller trouver le juge, lui avouer sans détour la vérité, implorer au +besoin sa pitié?.. Mauvais moyen. Quelle chance avait-il d'obtenir la +confiance d'un esprit prévenu, après avoir si longtemps persévéré dans +le mensonge? Etait-il en son pouvoir de détruire d'un seul mot la +suspicion attachée à son nom de Ladko, de ruiner en un instant les +présomptions qui l'accablaient? Non. Une enquête serait à tout le moins +nécessaire, et une enquête exigerait des semaines, sinon des mois. + +Il fallait donc fuir. + +Pour la première fois depuis qu'il y était entré, Serge Ladko examina +sa cellule. Ce fut vite fait. Quatre murs percés de deux ouvertures: +la porte d'un coté, la fenêtre de l'autre. Derrière trois de ces murs, +d'autres cachots, d'autres prisons; derrière la fenêtre seulement, +l'espace et la liberté. + +L'enseuillement de cette fenêtre, dont le linteau atteignait le plafond, +dépassait un mètre cinquante, et sa partie inférieure, ce qu'on eût +nommé l'appui pour une ouverture ordinaire, était inaccessible, une +rangée de gros barreaux scellés dans l'épaisseur du cadre en interdisant +l'approche. D'ailleurs, cette difficulté vaincue, il en serait resté +une autre. Au dehors, une sorte de hotte, dont les côtés venaient +s'appliquer de part et d'autre de la fenêtre, arrêtait tout regard vers +l'extérieur et ne laissait de visible qu'un étroit rectangle de ciel. +Non pas même pour fuir, mais pour être seulement en état d'en chercher +le moyen, il fallait donc tout d'abord forcer l'obstacle de la grille, +puis se hisser à force de bras au sommet de cette hotte, de manière à +pouvoir reconnaître les alentours. + +A en juger par les escaliers descendus lors des convocations de M. Izar +Rona, Serge Ladko s'estimait enfermé au quatrième étage de la prison. +Douze à quatorze mètres à tout le moins devaient donc le séparer du sol. +Serait-il possible de les franchir? Impatient d'être renseigné à cet +égard, il résolut de se mettre à l'oeuvre sur-le-champ. + +Au préalable, cependant, il convenait de se procurer un instrument de +travail. On lui avait tout pris, quand on l'avait écroué, et, dans son +cachot, rien ne pouvait être d'aucun secours. Une table, une chaise et +une couchette, représentée par une maigre paillasse recouvrant une voûte +en maçonnerie, c'était là tout son mobilier. + +Serge Ladko cherchait en vain depuis longtemps, quand, en visitant pour +la centième fois ses vêtements, sa main rencontra enfin un corps dur. +Pas plus que ses geôliers eux-mêmes, il n'avait pensé jusqu'ici à cette +chose insignifiante qu'est une boucle de pantalon. Quelle importance +n'acquérait pas maintenant cette chose insignifiante, seul objet +métallique qui fût en sa possession! + +Ayant détaché cette boucle, Serge Ladko, sans perdre une minute, attaqua +la muraille au pied de l'un des barreaux, et la pierre, obstinément +griffée par les ardillons d'acier, commença à tomber en poussière sur +le sol. Ce travail, déjà lent et pénible par lui-même, était encore +compliqué par la surveillance incessante à laquelle était soumis le +prisonnier. Une heure ne s'écoulait pas, sans qu'un gardien vînt mettre +l'oeil au guichet de la porte. De là, nécessité d'avoir toujours +l'oreille tendue vers les bruits extérieurs, et, au moindre signe de +danger, d'interrompre le travail en faisant disparaître toute trace +suspecte. + +Dans ce but, Serge Ladko utilisait son pain. Ce pain, malaxé avec +la poussière qui tombait de la muraille, prit d'une manière assez +satisfaisante la couleur de la pierre et devint un véritable mastic, à +l'aide duquel le trou fut dissimulé à mesure qu'il était creusé. Quant +au surplus des débris produits par le grattage, il le cachait sous la +voûte de son lit. + +Après douze heures d'efforts, le barreau était déchaussé sur une hauteur +de trois centimètres, mais la boucle n'avait plus de pointes. Serge +Ladko brisa l'armature, et, des morceaux, fit autant d'outils. Douze +heures plus tard, ces menus fragments d'acier avaient disparu à leur +tour. + +Heureusement, la chance qui avait déjà souri au prisonnier semblait ne +plus vouloir l'abandonner. Au premier repas qui lui fut servi, il se +risqua à garder un couteau de table, et, personne n'ayant remarqué ce +larcin, il le recommença avec le même bonheur le jour suivant. Il se +trouvait ainsi maître de deux instruments plus sérieux que ceux dont il +avait disposé jusqu'ici. A vrai dire, il ne s'agissait que de méchants +couteaux très grossièrement fabriqués. Toutefois, leurs lames étaient +assez bonnes, et les manches en facilitaient le maniement. + +Le travail, à partir de ce moment, avança plus vite, bien que trop +lentement encore. Le ciment, avec le temps, avait acquis la dureté du +granit et ne se laissait que difficilement effriter. A chaque instant, +d'ailleurs, le travail devait être interrompu, soit à cause d'une +ronde de gardiens, soit par suite d'une convocation de M. Rona, qui +multipliait les interrogatoires. + +Le résultat de ces interrogatoires était toujours le même. L'instruction +piétinait sur place. A chaque séance, c'était un défilé de témoins dont +les déclarations n'apportaient aucune lumière. Si les uns semblaient +trouver quelque vague ressemblance entre Serge Ladko et le malfaiteur +qu'ils avaient plus ou moins nettement aperçu le jour où ils en avaient +été victimes, d'autres niaient catégoriquement cette ressemblance. M. +Rona avait beau affubler son prévenu de barbes postiches taillées selon +toutes les coupes imaginables, l'obliger à montrer ses yeux ou à les +dissimuler derrière les verres noirs des lunettes, il ne réussissait pas +à obtenir un seul témoignage formel. Aussi attendait-il avec impatience +que l'état de Christian Hoël, blessé lors du dernier attentat de la +bande du Danube, permît à celui-ci de se rendre à Semlin. + +De ces interrogatoires, Serge Ladko se désintéressait d'ailleurs. +Docilement, il se prêtait à toutes les expériences du juge, s'affublait +de perruques et de fausses barbes, mettait ou retirait ses lunettes, +sans se permettre la plus petite observation. Sa pensée était absente de +ce cabinet. Elle restait dans sa cellule, où le barreau qui le séparait +de la liberté sortait peu à peu de la pierre. + +Quatre jours lui furent nécessaires pour achever de le desceller. +C'est seulement le soir du 23 septembre qu'il en atteignit l'extrémité +inférieure. Il s'agissait maintenant d'en scier l'extrémité opposée. + +Cette partie du travail était la plus pénible. Suspendu d'une main au +reste de la grille, Serge Ladko, de l'autre, activait le va-et-vient de +son outil. Celui-ci, simple lame de couteau, jouait mal son rôle de +scie et n'entamait que lentement le fer. D'autre part, cette position +exténuante obligeait à de fréquents repos. + +Le 29 septembre, enfin, après six jours d'efforts héroïques, Serge Ladko +estima suffisante la profondeur de l'entaille. A quelques millimètres +près, le fer était en effet sectionné. Il n'aurait donc aucune peine à +vaincre la résistance du métal, lorsqu'il voudrait plier la barre. Il +était temps. La lame du second couteau était alors réduite à un fil. + +Dès le lendemain matin, aussitôt après le passage de la première +ronde, ce qui lui assurait une heure environ de sécurité, Serge Ladko +poursuivit méthodiquement son entreprise. Conformément à ses prévisions, +le barreau fléchit sans difficulté. Par l'ouverture ainsi faite, il +passa de l'autre côté de la grille, puis, s'enlevant à la force des +bras, atteignit le sommet de la hotte. Avidement, il regarda autour de +lui. + +Comme il l'avait supposé, quatorze mètres environ le séparaient du sol. +Cette distance n'était pas telle qu'il fût impossible de la franchir, +pourvu que l'on possédât une corde de longueur suffisante. Mais arriver +jusqu'au sol n'était que la difficulté la moins grave, et, cette +difficulté fût-elle vaincue, le problème n'en serait pas pour cela plus +près d'être résolu. + +Ainsi que Serge Ladko put le constater, la prison était, en effet, +ceinturée par un chemin de ronde, que limitait, à la périphérie, un mur +d'environ huit mètres d'élévation, au delà duquel apparaissaient +des toits de maisons. Après être descendu, il faudrait donc passer +par-dessus cette muraille, ce qui, dès l'abord, semblait impraticable. + +A en juger par l'éloignement des maisons, une rue entourait probablement +la prison. Une fois dans cette rue, un fugitif pouvait se considérer +comme sauvé. Mais le moyen existait-il d'y arriver sain et sauf? + +Serge Ladko, en quête d'un expédient, commença par examiner +attentivement ce qu'il pouvait découvrir sur la gauche. S'il n'y trouva +pas la solution qu'il cherchait, ce qu'il aperçut fit battre son +coeur d'émotion. Dans cette direction, il voyait le Danube, dont +d'innombrables bateaux de toutes tailles sillonnaient les eaux jaunes. +Les uns suivaient ou remontaient le courant, d'autres tendaient la corde +de leur ancre ou l'amarre qui les retenait au quai. + +Parmi ces derniers, le pilote, du premier coup d'oeil, reconnut sa +barge. Rien ne la distinguait des embarcations ses voisines, et il ne +semblait pas qu'elle fût l'objet d'une surveillance particulière. Ce +serait une heureuse chance, s'il parvenait à la reconquérir. En moins +d'une heure, grâce à elle, il aurait franchi la frontière, et, en +territoire serbe, il se rirait de la justice austro-hongroise. + +Serge Ladko reporta ses regards vers la droite, et, de ce côté, il +remarqua aussitôt une particularité qui le rendit attentif. Retenue de +distance en distance par de solides crampons scellés dans le bâtiment, +une tige de fer venue du toit--la chaîne du paratonnerre selon toute +vraisemblance--passait à proximité de sa fenêtre, pour aller finalement +s'enfoncer dans le sol. Cette tige de fer eût rendu la descente assez +facile, si l'on avait pu arriver jusqu'à elle. + +Or, ceci n'était peut-être pas irréalisable. A la hauteur du carrelage +de sa cellule, une sorte de bandeau, motivé par la décoration de +l'édifice, courait le long du mur en faisant une saillie de vingt ou +vingt-cinq centimètres. Peut-être, avec du sang-froid et de l'énergie, +n'eût-il pas été impossible de s'y tenir debout, et d'atteindre ainsi la +chaîne du paratonnerre. + +Malheureusement, quand bien même on eût été capable d'une aussi +folle audace, la muraille extérieure n'en fût pas moins, demeurée +infranchissable. Prisonnier dans une cellule ou dans le chemin de ronde, +c'était toujours être prisonnier. + +Serge Ladko, en examinant cette muraille avec plus de soin qu'il ne +l'avait fait jusqu'alors, observa que la partie supérieure, à peu de +distance au-dessous du chaperon, en était décorée intérieurement et +extérieurement par une série de bossages, formés de moellons carrés à +demi encastrés dans le reste de la maçonnerie. Un long moment Serge +Ladko contempla cet ornement architectural, puis, se laissant glisser +sur l'appui de la fenêtre, il réintégra sa cellule, et se hâta de faire +disparaître toute trace compromettante. + +Son parti était pris. Le moyen d'être libre envers et contre tous, il +l'avait trouvé. Quelque risqué qu'il fût, ce moyen pouvait, devait +réussir. Au surplus, mieux valait la mort que la continuation de +pareilles angoisses. + +Patiemment, il attendit le passage de la seconde ronde. Assuré dès lors +d'une nouvelle période de tranquillité, il se mit en devoir d'achever +ses préparatifs. De ses draps, il fit, à l'aide de ce qui subsistait +de son couteau, une cinquantaine de bandes de quelques centimètres de +largeur. Afin que l'attention des gardiens ne fût pas attirée, il eut +soin de réserver une quantité de toile suffisante pour que sa couchette +gardât son aspect extérieur. Quant au reste, nul n'aurait évidemment +l'idée de venir soulever la couverture. + +Les bandes découpées, il les accoupla quatre par quatre sous forme +d'une tresse, dans laquelle les brins, se chevauchant l'un l'autre, +s'allongeaient d'une nouvelle bande lorsqu'ils étaient proches de leur +fin. Une journée fut consacrée à ce travail. Enfin, le 1er octobre, +un peu avant midi, Serge Ladko eut en sa possession une corde solide, +longue de quatorze à quinze mètres, qu'il dissimula soigneusement sous +sa couchette. + +Tout étant prêt, il résolut que l'évasion aurait lieu le soir même, à +neuf heures. + +Cette dernière journée, Serge Ladko l'occupa à examiner les plus petits +détails de son entreprise, à en calculer les chances et les dangers. +Quelle en serait l'issue: la liberté ou la mort? Un avenir prochain en +déciderait. Dans tous les cas, il la tenterait. + +Toutefois, avant que l'instant d'agir sonnât, le sort lui réservait une +dernière épreuve. Il était près de trois heures de l'après-midi, quand +les verrous de sa porte furent tirés à grand bruit. Que lui voulait-on? +S'agissait-il encore d'un interrogatoire de M. Izar Rona? L'heure à +laquelle il convoquait d'ordinaire le prisonnier était passée cependant. + +Non, il n'était pas question de se rendre à une convocation du juge. Par +la porte ouverte, Serge Ladko aperçut dans le couloir, outre l'un de +ses gardiens habituels, un groupe de trois personnes qui lui étaient +inconnues. L'une de ces personnes était une femme, une jeune femme de +vingt ans à peine, dont le visage exprimait la douceur et la bonté. Des +deux hommes qui l'accompagnaient, l'un était évidemment son mari. Le +langage et l'attitude du gardien permettaient de reconnaître dans +l'autre le directeur même de la prison. + +Il s'agissait évidemment d'une visite. A en juger par la déférence +respectueuse qui leur était témoignée, les visiteurs étaient gens de +marque, peut-être quelque couple princier en voyage, auprès duquel le +directeur jouait le rôle de cicérone. + +«L'occupant actuel de cette cellule, dit-il à ses hôtes, n'est autre +que le fameux Ladko, chef de la bande du Danube, dont le nom à dû +certainement parvenir jusqu'à vous. + +La jeune femme glissa un regard timide à l'adresse du célèbre +malfaiteur. Il n'avait pas l'air bien terrible, ce célèbre malfaiteur. +Jamais on ne se serait imaginé un chef de bandits d'une cruauté +légendaire sous les traits de cet homme amaigri, émacié, à la figure +hâve, dont les jeux exprimaient tant de détresse et de profond +désespoir. + +--Il est vrai qu'il s'entête à protester de son innocence, ajouta +impartialement le directeur; mais nous sommes habitués à cette chanson.» + +Il fit ensuite remarquer aux visiteurs le bon ordre de la cellule et sa +parfaite propreté. Dans la chaleur de son discours, il en franchit même +le seuil, et alla s'adosser au-dessous de la fenêtre, afin de faire face +à son auditoire. + +Tout à coup, le coeur de Serge Ladko Cessa de battre. Sans le savoir, +l'orateur frôlait l'endroit attaqué par le prisonnier et un peu de +ciment commençait à tomber en fine poussière. Ebranlé par un autre +mouvement, ce fut bientôt le tampon de mie de pain qui se détacha +d'un seul bloc et tomba sur le carreau. Serge Ladko eut un frisson +d'épouvanté, en constatant que l'extrémité du barreau descellé +apparaissait à nu au fond de son alvéole. + +Quelqu'un avait-il vu? Oui, quelqu'un avait vu. Tandis que son mari et +le directeur examinaient la misérable table comme un objet du plus haut +intérêt, et que le gardien, respectueusement détourné, semblait regarder +quelque chose dans l'enfilade du couloir, la visiteuse tenait ses yeux +fixés sur l'excavation pratiquée dans la muraille, et l'expression de +son visage montrait qu'elle en comprenait le mystérieux langage. + +Elle allait parler... d'un mot, ruiner tant d'efforts... Serge Ladko +attendait, et, par degrés, il se sentait mourir. + +Un peu pâle, la jeune femme releva les yeux sur le prisonnier et +le couvrit de son regard limpide. Vit-elle les grosses larmes qui +s'échappaient lentement des paupières du misérable? Comprit-elle +sa supplication silencieuse? Eut-elle conscience de son horrible +désespoir?.. + +Dix secondes tragiques passèrent, et soudain elle se détourna en +poussant un cri de douleur. Ses deux compagnons se précipitèrent vers +elle. Que lui était-il arrivé? Rien de grave, affirma-t-elle, d'une +voix tremblante, en s'efforçant de sourire. Elle venait de se tordre +sottement le pied, voilà tout. + +Tandis que Serge Ladko allait, sans être aperçu, se placer devant le +barreau accusateur, mari, directeur et gardien s'empressèrent. Les deux +premiers sortirent soutenant la prétendue blessée; le troisième repoussa +précipitamment les verrous. Serge Ladko était seul. + +Quel élan de gratitude gonfla sa poitrine pour la douce créature, qui +avait eu pitié! Grâce à elle, il était sauvé. Il lui devait la vie; plus +que la vie, la liberté. + +Il était retombé, accablé, sur sa couchette. L'émotion avait été trop +rude. Son cerveau vacillait sous ce dernier coup du sort. + +Le reste du jour s'écoula sans autre incident, et neuf heures sonnèrent +enfin aux horloges lointaines de la ville. La nuit était tout à +fait venue. De gros nuages, roulant dans le ciel, en augmentaient +l'obscurité. + +Dans le couloir, un bruit grandissant annonçait l'approche d'une ronde. +Arrivée devant la porte, elle fit halte. Un gardien appliqua son oeil au +guichet et se retira satisfait. Le prisonnier dormait, enfoncé jusqu'au +menton sous sa couverture. La ronde se remit en marche. Le bruit de ses +pas décrut, s'éteignit. + +Le moment d'agir était arrivé. + +Aussitôt, Serge Ladko sauta à bas de sa couchette, dont il disposa +le matelas de manière à simuler suffisamment, dans la pénombre de la +cellule, la présence d'un homme endormi. Cela fait, il se munit de sa +corde, puis, s'étant glissé de nouveau de l'autre côté de la grille; +il s'enleva comme la première fois et se mit à cheval sur l'arête +supérieure de la hotte. + +Les bandeaux qui décoraient le bâtiment étant situés à la hauteur de +chaque plancher, Serge Ladko dominait ainsi de près de quatre mètres +celui de ces ornements sur lequel il s'agissait de prendre pied. Il +avait prévu cette difficulté. Embrassant l'un des barreaux de la grille +avec la corde dont il garda en main les deux extrémités, il se laissa +glisser sans trop de peine jusqu'à la saillie extérieure. + +Le dos appliqué à la muraille, cramponné de la main gauche à la corde +qui le supportait, le fugitif se reposa un instant. Comment garder +l'équilibre sur cette surface étroite? A peine aurait-il lâché son +soutien, qu'il irait s'abîmer sur le sol du chemin de ronde. + +Prudemment, s'astreignant a des mouvements d'une extrême lenteur, il +réussit à saisir la corde de la main droite, et, de la gauche, il +inspecta la paroi de la hotte. Celle-ci ne s'appliquait pas toute seule +devant la fenêtre et, pour la retenir, un organe quelconque existait +nécessairement. En la frôlant, sa main ne tarda pas, en effet, à +rencontrer un obstacle, qu'après, un peu d'hésitation il reconnut être +une patte scellée dans la maçonnerie. + +Quelque faible que fût la prise offerte par cette patte, force lui était +de s'en contenter. S'y accrochant du bout de ses doigts crispés, il +attira lentement l'un des doubles de la corde, qui vint peu à peu +retomber sur ses épaules. Désormais, les ponts étaient coupés derrière +lui. L'eût-il voulu, il ne pouvait plus regagner sa cellule. Il fallait, +de toute nécessité, persévérer jusqu'au bout dans son entreprise. + +Serge Ladko se risqua à tourner à demi la tête vers la chaîne du +paratonnerre dont il avait le plus escompté le secours. Quel ne fut +pas son effroi, en constatant que près de deux mètres séparaient cette +chaîne de la hotte dont il lui était, sous peine de mort, interdit de +s'éloigner! + +Cependant, il lui fallait prendre un parti. Debout sur cette étroite +saillie, le dos appliqué contre la muraille, retenu au-dessus du vide +par un misérable morceau de fer que l'extrémité de ses doigts avait +peine à saisir, il ne pouvait s'éterniser dans cette situation. Dans +quelques minutes, ses doigts lassés relâcheraient leur étreinte, et ce +serait alors la chute inévitable. Mieux valait ne périr qu'après un +dernier effort vers le salut. + +S'inclinant du côté de la fenêtre, le fugitif replia son bras gauche +comme un ressort prêt à se détendre, puis, abandonnant tout appui, il se +repoussa violemment vers la droite. + +Il tomba. Son épaule heurta la saillie du bandeau. Mais, grâce à l'élan +qu'il s'était donné, ses mains étendues avaient enfin atteint le but. La +première difficulté était vaincue. Restait à vaincre la seconde. + +Serge Ladko se laissa glisser le long de la chaîne et s'arrêta sur l'un +des crampons qui la fixaient à la muraille. Là, il fit une courte halte +et s'accorda le temps de la réflexion. + +Le sol était invisible dans la nuit, mais, d'en bas, arrivait jusqu'au +fugitif le bruit d'un pas régulier. Un soldat montait évidemment la +garde. A en juger par ce bruit croissant et décroissant tour à tour, la +sentinelle, après avoir suivi la fraction du chemin de ronde longeant +cette partie de la prison, tournait ensuite dans la prolongation de ce +chemin qui passait devant une autre façade du bâtiment, puis revenait, +pour recommencer sans interruption son va-et-vient. Serge Ladko calcula +que l'absence du soldat durait de trois à quatre minutes. C'est donc +dans ce délai que la distance le séparant de la muraille extérieure +devait être franchie. + +S'il devinait, au-dessous de lui, la crête de cette muraille dont la +blancheur se découpait vaguement dans l'ombre, il ne pouvait distinguer +les pierres en saillie qui en décoraient le sommet. + +Serge Ladko, se laissant glisser un peu plus bas, s'arrêta à l'un des +crampons inférieurs. De ce point, il dominait encore de deux ou trois +mètres le sommet de la muraille qu'il s'agissait de franchir. + +Solide, désormais, il lui était permis de procéder par mouvements plus +rapides. Il ne lui fallut qu'un instant pour dérouler sa corde, la faire +passer derrière la chaîne du paratonnerre et en nouer les deux bouts de +manière à la transformer en une corde sans fin. La longueur nécessaire +approximativement calculée, il en lança ensuite au-dessus de la muraille +de clôture, puis en ramena à lui l'extrémité en forme de boucle, comme +il l'aurait fait avec un lasso, en s'efforçant de saisir une des pierres +en saillie dont la muraille était extérieurement ornée. + +L'entreprise était difficile. Au milieu de cette obscurité profonde, qui +lui cachait le but, il ne pouvait compter que sur le hasard. + +Plus de vingt fois la corde avait été lancée sans résultat, quand elle +opposa enfin une résistance. Serge Ladko insista en vain. La prise +était bonne et ne céda pas. La tentative avait donc réussi. La boucle +terminale s'était enroulée autour d'un des bossages extérieurs, et une +sorte de passerelle était maintenant jetée au-dessus du chemin de ronde. + +Passerelle fragile à coup sûr! N'allait-elle pas se rompre ou se +détacher de la pierre qui la retenait? Dans le premier cas, ce serait +une épouvantable chute de dix mètres de hauteur; dans le second, ramené +contre le mur de la prison à la manière d'un balancier, son fardeau +humain viendrait s'y écraser. + +Pas un instant, Serge Ladko n'hésita devant la possibilité de ce danger. +Sa corde fortement tendue, il en réunit de nouveau les deux extrémités, +puis, prêt à s'élancer, il prêta l'oreille aux pas du soldat de garde. + +Celui-ci était précisément juste en dessous du fugitif. Il s'éloignait. +Bientôt, il tourna le coin du bâtiment et le bruit de ses pas +s'éteignit. Il fallait, sans perdre une seconde, profiter de son +absence. + +Serge Ladko s'avança sur le chemin aérien. Suspendu entre ciel et +terre, il avançait d'un mouvement égal et souple, sans s'inquiéter du +fléchissement de la corde, dont la courbure s'accentuait à mesure qu'il +approchait du milieu du parcours. Il voulait passer. Il passerait. + +Il passa. En moins d'une minute, le vertigineux abîme franchi, il +atteignait la crête de la muraille. + +Sans y prendre de repos, il se hâta de plus en plus, enfiévré par la +certitude du succès. Dix minutes à peine s'étaient écoulées depuis qu'il +avait quitté sa cellule, mais ces dix minutes lui semblaient avoir duré +plus d'une heure, et il redoutait qu'une ronde ne vînt l'inspecter. Son +évasion ne serait-elle pas découverte alors, malgré la manière dont il +avait disposé sa couchette? Il importait d'être loin auparavant. La +barge était là, à deux pas de lui! Quelques coups d'aviron suffiraient à +le mettre hors de l'atteinte de ses persécuteurs. + +Interrompant son travail à chaque passage du soldat de garde, Serge +Ladko dénoua fébrilement sa corde, la ramena à lui en hâlant sur l'un +des brins, puis, la doublant de nouveau et entourant de la boucle ainsi +formée l'une des saillies intérieures, il commença sa descente, après +s'être assuré que la rue était déserte. + +Arrivé heureusement à terre, il fît aussitôt retomber la corde à ses +pieds et la roula en paquet. Tout était terminé. Il était libre, et +aucune trace ne subsisterait de son audacieuse évasion. + +Mais, comme il allait partir à la recherche de sa barge, une voix +s'éleva tout à coup dans la nuit. + +«Parbleu! prononçait-on à moins de dix pas, c'est M. Ilia Brusch, ma +parole! + +Serge Ladko eut un tressaillement de plaisir. Le sort décidément se +déclarait en sa faveur puisqu'il lui envoyait le secours d'un ami. + +--M. Jaeger!» s'écria-t-il d'une voix joyeuse, tandis qu'un passant +sortait de l'ombre et se dirigeait vers lui. + + + +XV + +PRÈS DU BUT + + +Le 10 octobre, l'aube se leva pour la neuvième fois, depuis que la +barge avait recommencé à descendre le Danube. Pendant les huit jours +précédents, près de sept cents kilomètres avaient été laissés en +arrière. On approchait de Roustchouk, où l'on arriverait avant le soir. + +A bord, rien ne semblait changé. La barge transportait, comme autrefois, +les deux mêmes compagnons: Serge Ladko et Karl Dragoch, redevenus, l'un +le pêcheur Ilia Brusch, l'autre, le débonnaire M. Jaeger. + +Toutefois, la manière dont le premier jouait maintenant son rôle rendait +plus difficile à soutenir celui du second. Hypnotisé par le désir de se +rapprocher de Roustchouk, manoeuvrant l'aviron jour et nuit, Serge +Ladko négligeait, en effet, les précautions les plus élémentaires. Non +seulement il s'était débarrassé de ses lunettes, mais encore, supprimant +rasoir et teinture, il permettait aux changements survenus dans sa +personne pendant la durée de sa détention de s'accuser avec une netteté +croissante. Ses cheveux noirs pâlissaient de jour en jour, et sa barbe +blonde commençait à atteindre une longueur respectable. + +Il eût été naturel que Karl Dragoch manifestât quelque étonnement d'une +pareille transformation. Celui-ci ne disait rien pourtant. Décidé à +suivre jusqu'au bout la voie dans laquelle il s'était engagé, il avait +pris le parti de ne rien voir de ce qui pouvait être gênant. + +Au moment où il s'était trouvé face à face avec Serge Ladko, les +opinions antérieures de Karl Dragoch étaient fortement ébranlées, et +il se sentait moins enclin à admettre la culpabilité de son ancien +compagnon de voyage. + +L'incident provoqué par la commission rogatoire de Szalka avait été la +première cause de ce revirement. Karl Dragoch avait, en effet, procédé à +son enquête personnelle. Plus difficile à satisfaire que le commissaire +de police de Gran, il avait longuement interrogé les habitants de la +ville, et les réponses obtenues n'avaient pas été sans le troubler. + +Qu'un nommé Ilia Brusch, dont la vie était au demeurant des plus +régulières, eût élu domicile à Szalka et qu'il l'eût quittée peu de +temps avant le concours de Sigmaringen, ce premier point n'était pas +contestable. Cet Ilia Brusch avait-il été revu après ce concours, et +notamment dans la nuit du 28 au 29 août? Sur ce deuxième point, les +témoignages furent évasifs. Si les plus proches voisins croyaient bien +se rappeler que, vers la fin d'août, ils avaient remarqué de la lumière +dans la maison du pêcheur alors fermée depuis plus d'un mois, ils +n'osèrent cependant rien affirmer. Ces renseignements, tout vagues et +hésitants qu'ils fussent, augmentèrent naturellement les perplexités du +policier. + +Restait un troisième point à élucider. Quel était le personnage à qui le +commissaire de Gran avait parlé au domicile indiqué par le prévenu? A +cet égard, Dragoch ne put recueillir aucune indication. Ilia Brusch +étant assez connu à Szalka, il fallait nécessairement, s'il y était +venu, qu'il fût arrivé et reparti pendant la nuit, puisque personne ne +l'avait aperçu. Un tel mystère, déjà suspect par lui-même, le devint +bien davantage, quand Karl Dragoch eut mis la main sur le tenancier +d'une petite auberge, auquel, dans la soirée du 12 septembre, trente-six +heures avant la visite du commissaire de police de Gran, un inconnu +avait demandé l'adresse d'Ilia Brusch. Le problème se compliquait. Il se +compliqua encore, quand cet aubergiste, pressé de questions, eut donné +de l'inconnu un signalement correspondant traits pour traits à celui +que, d'après la rumeur publique, il convenait d'attribuer au chef de la +bande du Danube. + +Tout ceci rendit Karl Dragoch rêveur. Il flaira des choses louches. Il +eut le sentiment instinctif d'être en présence de quelque machination +ténébreuse dont le but lui demeurait inconnu, mais dont il n'était pas +impossible que le prévenu fût la victime. + +Cette impression se trouva fortifiée, quand, à son retour à Semlin, +il connut la marche de l'instruction. En somme, après vingt jours +de secret, elle n'avait pas fait un pas. Aucun complice n'avait été +découvert, nul témoin n'avait formellement reconnu le prisonnier, contre +lequel il n'existait toujours d'autre charge que le fait d'avoir cherché +à modifier l'aspect de son visage et d'avoir possédé un portrait de +femme sur lequel figurait le nom de Ladko. + +Ces présomptions, qui, corroborées par d'autres, eussent eu une grande +valeur, perdaient, isolées, beaucoup de leur importance. Peut-être, +après tout, ce déguisement et la présence du portrait avaient-ils une +cause avouable. + +Karl Dragoch, dans cet état d'esprit, était particulièrement accessible +à la pitié. C'est pourquoi il n'avait pu s'empêcher d'être profondément +ému par la naïve confiance de Serge Ladko, dans une circonstance où +celui-ci aurait été excusable de se défier de son plus intime ami. + +Etait-il impossible, d'ailleurs, de mettre ce sentiment de pitié +d'accord avec ses devoirs professionnels en reprenant comme devant sa +place dans la barge? Si Ilia Brusch se nommait en réalité Ladko, et si +ce Ladko était bien un malfaiteur, Karl Dragoch, en s'attachant à +lui, dépisterait ses complices. Innocent, au contraire, peut-être +conduirait-il quand même au vrai coupable, auquel l'incident de Szalka +eût prouvé, dans ce cas, qu'il portait ombrage. + +Ces raisonnements, un peu spécieux, n'étaient pas dénués de toute +logique. L'aspect misérable de Serge Ladko, le courage surhumain qu'il +avait dû déployer pour accomplir sa fantastique évasion, et surtout le +souvenir du service autrefois rendu avec tant d'héroïque simplicité, +firent le reste. Karl Dragoch devait la vie à ce malheureux qui haletait +devant lui, les mains en sang, la sueur ruisselant sur son visage +décharné. Allait-il, en retour, le rejeter dans l'enfer? Le détective ne +put s'y résoudre. + +«Venez!» dit-il simplement en réponse à l'exclamation joyeuse du +fugitif, qu'il entraîna vers le fleuve. + +Peu de paroles avaient été échangées entre les deux compagnons +pendant les huit jours qui venaient de s'écouler. Serge Ladko gardait +généralement le silence et concentrait toutes les forces de son être +pour accroître la vitesse de l'embarcation. + +En phrases hachées, qu'il fallait lui arracher en quelque sorte, il fit +toutefois le récit de ses inexplicables aventures depuis le confluent +de l'Ipoly. Il raconta sa longue détention dans la prison de Semlin, +succédant à une séquestration plus étrange encore à bord d un chaland +inconnu. Ils mentaient donc, ceux qui prétendaient l'avoir vu entre +Budapest et Semlin, puisque, durant tout ce parcours, il avait été +enfermé, pieds et mains liés, dans ce chaland. + +À ce récit, les opinions primitives de Karl Dragoch évoluèrent de plus +en plus. Malgré lui, il établissait un rapprochement entre l'agression +dont Ilia Brusch avait été victime et l'intervention d'un sosie à +Szalka. A n'en pas douter, le pêcheur gênait quelqu'un et était en +butte aux coups d'un ennemi inconnu, mais dont le signalement semblait +correspondre à celui du véritable bandit. + +Ainsi, peu à peu, Karl Dragoch s'acheminait vers la vérité. Hors d'état +de contrôler ses déductions, il sentait du moins décroître de jour en +jour les soupçons autrefois conçus. + +Pas un instant, néanmoins, il ne songea à quitter la barge pour revenir +en arrière et recommencer son enquête sur nouveaux frais. Son flair +de policier lui disait que la piste était bonne, et que le pêcheur, +innocent peut-être, était d'une manière ou d'autre mêlé à l'histoire de +la bande du Danube. La tranquillité était parfaite, d'ailleurs, sur +le haut fleuve, et la succession des crimes commis prouvait que leurs +auteurs avaient, eux aussi, descendu le courant, au moins jusqu'aux +environs de Semlin. Il y avait donc toutes chances pour qu'ils eussent +continué à le descendre pendant la détention d'Ilia Brusch. + +Sur ce point, Karl Dragoch ne se trompait pas. Ivan Striga continuait, +en effet, à se rapprocher de la mer Noire, avec douze jours d'avance sur +la barge au départ de Semlin. Mais, ces douze jours d'avance, il les +perdait peu à peu, la distance séparant les deux bateaux diminuait +graduellement, et, jour par jour, heure par heure, minute par minute, la +barge gagnait implacablement sur le chaland, sous l'effort furieux de +Serge Ladko. + +Celui-ci n'avait qu'un but: Roustchouk; qu'une idée: Natcha. S'il +négligeait les précautions autrefois prises pour protéger son incognito, +c'est qu'il n'y pensait vraiment plus. D'ailleurs, de quel intérêt +eussent-elles été maintenant? Après son arrestation, après son évasion, +s'appeler Ilia Brusch devait être aussi compromettant que de s'appeler +Serge Ladko. Sous un nom ou sous un autre, il ne pouvait plus désormais +s'introduire que secrètement à Roustchouk, sous peine d'être appréhendé +sur-le-champ. + +Absorbé par son idée fixe, il n'avait, pendant ces huit jours, accordé +aucune attention aux rives du fleuve. S'il s'était aperçu qu'on passât +devant Belgrade--la ville blanche--étagée sur une colline, que domine +le palais du prince, le Konak, et précédée d'un faubourg où viennent +transiter une immense quantité de marchandises, c'est parce que Belgrade +indique la frontière serbe où expiraient les pouvoirs de M. Izar Rona. +Mais, ensuite, il ne remarqua plus rien. + +Il ne vit, ni Semendria, ancienne capitale de la Serbie, célèbre par +les vignobles dont elle est entourée; ni Colombals, où l'on montre une +caverne dans laquelle Saint-Georges aurait, d'après la légende, déposé +le corps du dragon tué de ses propres mains; ni Orsova, au delà de +laquelle le Danube coule entre deux anciennes provinces turques, +devenues depuis royaumes indépendants; ni les Portes de Fer, ce défilé +fameux bordé de murailles verticales de quatre cents mètres, où le +Danube se précipite et se brise avec fureur contre les blocs dont son +lit est semé; ni Widdin, première ville bulgare de quelque importance; +ni Nikopoli, ni Sistowa, les deux autres cités notoires qu'il lui fallut +dépasser en amont de Roustchouk. + +De préférence, il longeait la rive serbe, où il s'estimait plus en +sûreté, et en effet, jusqu'à la sortie des Portes de Fer, il ne fut pas +inquiété par la police. + +Ce fut seulement à Orsava que, pour la première fois, un canot de la +brigade fluviale intima à la barge l'ordre de s'arrêter. Serge Ladko, +très inquiet, obéit en se demandant ce qu'il répondrait aux questions +qu'on allait inévitablement lui poser. + +On ne l'interrogea même pas. Sur un mot de Karl Dragoch, le chef du +détachement s'inclina avec déférence et il ne fut plus question de +perquisition. + +Le pilote ne songea pas à s'étonner qu'un bourgeois de Vienne disposât +à son gré de la force publique. Trop heureux de s'en tirer à si bon +compte, il trouva toute naturelle une omnipotence qui s'exerçait à son +profit, et il ne manifesta pas plus de surprise, mais simplement une +impatience grandissante, en voyant se prolonger l'entretien entre +l'agent et son passager. + +Conformément aux ordres, tant de M. Izar Rona, furieux de l'évasion de +son prévenu, que de Karl Dragoch lui-même, la police du fleuve avait +redoublé de vigueur. De distance en distance, on obligeait la navigation +à franchir une série de barrages, parmi lesquels celui d'Orsova était +d'une importance capitale. L'étranglement du fleuve en cette partie de +son cours facilitant la surveillance, il était impossible, en effet, +qu'aucun bateau réussît à passer sans avoir été minutieusement visité. + +Karl Dragoch, en interrogeant son subordonné, eut l'ennui d'apprendre +à la fois, et que ces perquisitions n'avaient donné aucun résultat, +et qu'un nouveau crime, un cambriolage d'une certaine gravité, venait +d'être commis deux jours auparavant en territoire roumain, au confluent +du Jirel, presque exactement en face de la ville bulgare de Rahowa. + +Ainsi donc, la bande du Danube avait réussi a passer entre les mailles +du filet. Cette bande ayant coutume de s'approprier non seulement l'or +et l'argent, mais les objets précieux de toute nature, son butin devait +être d'un volume encombrant, et il était vraiment inconcevable qu'on +n'en eût pas trouvé trace, alors qu'aucun bateau n'avait pu échapper à +la visite. + +Il en était cependant ainsi. + +Karl Dragoch était stupéfait d'une telle virtuosité. Toutefois, il +fallait bien se rendre à l'évidence, les malfaiteurs prouvant eux-mêmes +par des attentats leur descente vers l'aval. + +La seule conclusion à tirer de ces faits, c'est qu'il convenait de se +hâter. Le lieu et la date du dernier vol signalé indiquaient que ses +auteurs avaient moins de trois cents kilomètres d'avance. En tenant +compte du temps pendant lequel Ilia Brusch avait été immobilisé, temps +que la bande du Danube avait certainement mis à profit, il fallait en +inférer que sa vitesse était à peine la moitié de celle de la barge. Il +n'était donc pas impossible de l'atteindre à la course. + +On repartit donc sans plus attendre et, dès les premières heures du 6 +octobre, la frontière bulgare était franchie. A partir de ce point, +Serge Ladko qui, jusque-là, avait suivi de son mieux la rive droite, +serra au contraire le plus possible le bord roumain dont, à partir de +Lom-Palamka, une succession de marais de huit à dix kilomètres de large +n'allait pas tarder, d'ailleurs, à interdire l'approche. + +Quelque absorbé qu'il fût en lui-même, le fleuve, depuis qu'on était +entré dans les eaux bulgares, n'avait pu manquer de lui paraître +suspect. Un certain nombre de chaloupes à vapeur, de torpilleurs même, +voire de canonnières, battant pavillon ottoman, le sillonnaient en +effet. En prévision de la guerre qui allait, moins d'un an plus tard, +éclater avec la Russie, la Turquie commençait déjà à surveiller le +Danube, qu'elle devait peupler ensuite d'une véritable flottille. + +Risque pour risque, le pilote préférait se tenir à distance de ces +navires turcs, dût-il pour cela se jeter dans les griffes des autorités +roumaines, contre lesquelles M. Jaeger serait peut-être capable de le +protéger, comme il l'avait fait à Orsova. + +L'occasion ne se présenta pas de mettre à une nouvelle épreuve le +pouvoir du passager; aucun incident ne troubla cette dernière partie du +voyage, et, le 10 octobre, vers quatre heures de l'après-midi, la +barge parvenait enfin à la hauteur de Roustchouk, que l'on distinguait +confusément sur l'autre rive. Le pilote gagna alors le milieu du fleuve, +puis, arrêtant pour la première fois depuis tant de jours le mouvement +de son aviron, il laissa tomber le grappin par le fond. + +«Qu'y a-t-il? demanda Karl Dragoch surpris. + +--Je suis arrivé, répondit laconiquement Serge Ladko. + +--Arrivé?... Nous ne sommes pas encore à la mer Noire, cependant. + +--Je vous ai trompé, monsieur Jaeger, déclara sans ambages Serge Ladko. +Je n'ai jamais eu l'intention d'aller jusqu'à la mer Noire. + +--Bah! fit le détective dont l'attention s'éveilla. + +--Non. Je suis parti dans l'idée de m'arrêter à Roustchouk. Nous y +sommes. + +--Où prenez-vous Roustchouk? + +--Là, répondit le pilote, en montrant les maisons de la ville lointaine. + +--Pourquoi, dans ce cas, n'y allons-nous pas? + +--Parce qu'il me faut attendre la nuit. Je suis traqué, poursuivi. Dans +le jour, je risquerais de me faire arrêter au premier pas. + +Voilà qui devenait intéressant. Les soupçons primitivement conçus par +Dragoch étaient-ils donc justifiés? + +--Comme à Semlin, murmura-t-il à demi-voix. + +--Comme à Semlin, approuva Serge Ladko sans s'émouvoir, mais pas pour +les mêmes causes. Je suis un honnête homme, monsieur Jaeger. + +--Je n'en doute pas, monsieur Brusch, bien qu'elles soient rarement +bonnes, les raisons que l'on a de redouter une arrestation. + +--Les miennes le sont, monsieur Jaeger, affirma froidement Serge Ladko. +Excusez-moi de ne pas vous les révéler. Je me suis juré à moi-même de +garder mon secret. Je le garderai. + +Karl Dragoch acquiesça d'un geste qui exprimait la plus parfaite +indifférence. Le pilote reprit: + +--Je conçois, monsieur Jaeger, que vous ne soyez pas désireux d'être +mêlé à mes affaires. Si vous le voulez, je vous déposerai en terre +roumaine. Vous éviterez ainsi les dangers auxquels je peux être exposé. + +--Combien de temps comptez-vous rester à Roustchouk? demanda Karl +Dragoch sans répondre directement. + +--Je ne sais, dit Serge Ladko. Si les choses tournent à mon gré, je +serai revenu à bord avant le jour et, dans ce cas, je ne serai pas seul. +S'il en est autrement, j'ignore ce que je ferai. + +--Je vous suivrai jusqu'au bout, monsieur Brusch, déclara sans hésiter +Karl Dragoch. + +--A votre aise!» conclut Serge Ladko qui n'ajouta pas une parole. + +A la nuit tombante, il reprit l'aviron et s'approcha de la rive bulgare. +L'obscurité était complète quand il y accosta, un peu en aval des +dernières maisons de la ville. + +Tout son être tendu vers le but, Serge Ladko agissait à la manière d'un +somnambule. Ses gestes nets et précis faisaient sans hésitation ce qu'il +fallait faire, ce qu'il lui eût été impossible de ne pas faire. Aveugle +pour tout ce qui l'entourait, il ne vit pas son compagnon disparaître +dans la cabine dès que le grappin eut été ramené à bord. Le monde +extérieur avait perdu pour lui toute réalité. Son rêve seul existait. +Et, ce rêve, c'était, tout illuminée de soleil, en dépit de la nuit, sa +maison et, dans sa maison, Natcha!... En dehors de Natcha, il n'était +plus rien sous le ciel. + +Dès que l'étrave de la barge eut touché la rive, il sauta à terre, fixa +solidement son amarre et s'éloigna d'un pas rapide. + +Aussitôt, Karl Dragoch sortit de la cabine. Il n'y avait pas perdu son +temps. Qui aurait reconnu le policier, à la silhouette énergique et +sèche, dans ce balourd aux pesantes allures, merveilleuse copie d'un +paysan hongrois? + +Le détective prit terre à son tour et, suivant le pilote à la piste, +partit en chasse une fois de plus. + + + +XVI + +LA MAISON VIDE + + +En cinq minutes Serge Ladko et Karl Dragoch eurent atteint les maisons. + +Roustchouk ne possédant, à cette époque, malgré son importance +commerciale, aucun éclairage public, il leur eût été difficile, s'ils en +avaient eu le désir, de se faire une idée de la ville irrégulièrement +groupée autour d'un vaste débarcadère, sur la périphérie duquel se +tassaient des échoppes assez délabrées, à usage d'entrepôts ou de +cabarets. Mais, en vérité, ils n'y songeaient guère. Le premier marchait +d'un pas rapide, les yeux fixés devant lui, comme s'il eût été attiré +par un but étincelant dans la nuit. Quant au second, il mettait tant +d'attention à suivre le pilote, qu'il ne vit même pas deux hommes, qui +débouchaient d'une ruelle au moment où il la traversait. + +Dès qu'ils furent sur le chemin longeant le fleuve, ces deux hommes se +séparèrent. L'un s'éloigna à droite, vers l'aval. + +«Bonsoir, dit-il en bulgare. + +--Bonsoir,» répondit l'autre, qui, tournant à gauche, emboîta le pas à +Karl Dragoch. + +Au son de cette voix, celui-ci avait tressailli. Une seconde, il +hésita, en ralentissant instinctivement sa marche, puis, abandonnant sa +poursuite, il s'arrêta soudain et fit volte-face. + +Tout un ensemble de dons naturels ou acquis est nécessaire au policier +qui a l'ambition de ne pas croupir dans les bas emplois de sa +profession. Mais, la plus précieuse des multiples qualités qu'il doit +posséder, c'est une parfaite mémoire de l'oeil et de l'oreille. + +Karl Dragoch possédait cet avantage au plus haut degré. Ses nerfs +auditifs et visuels constituaient de véritables appareils enregistreurs, +et leurs sensations lumineuses ou sonores, il ne les oubliait jamais, +quelle que fût la longueur du temps écoulé. Après des mois, après des +années, il reconnaissait du premier coup un visage à peine aperçu, la +voix qui, une seule fois, avait fait vibrer son tympan. + +Il en était précisément ainsi pour l'une de celles qu'il venait +d'entendre, et, dans la circonstance présente, il n'y avait pas si +longtemps qu'il s'était trouvé en face du propriétaire, pour qu'une +erreur fût à redouter. Cette voix, qui, dans la clairière, au pied du +mont Pilis, avait résonné à son oreille, c'était le fil conducteur +vainement cherché jusqu'ici. Pour ingénieuses qu'elles pussent paraître, +ses déductions relatives à son compagnon de voyage n'étaient en somme +que des hypothèses. La voix, au contraire, lui apportait enfin une +certitude. Entre le probable et le certain, l'hésitation était +impossible, et c'est pourquoi le détective, abandonnant sa filature, +s'était lancé sur une nouvelle piste. + +«Bonsoir, Titcha, prononça en allemand Karl Dragoch lorsque l'homme fut +arrivé à proximité. + +Celui-ci s'arrêta, cherchant à percer l'obscurité de la nuit. + +--Qui me parle? interrogeait-il. + +--Moi, répondit Dragoch. + +--Qui ça, vous? + +--Max Raynold. + +--Connais pas. + +--Mais je vous connais, moi, puisque je vous ai appelé par votre nom. + +--C'est juste, reconnut Titcha. Il faut même que vous ayez de bons yeux, +camarade. + +--Ils sont excellents, en effet. + +Le dialogue fut interrompu un instant. + +--Que me voulez-vous? reprit Titcha. + +--Vous parler, déclara Dragoch, à vous et à un autre. Je ne suis à +Roustchouk que pour ça. + +--Vous n'êtes donc pas d'ici? + +--Non. Je suis arrivé aujourd'hui. + +--Joli moment que vous avez choisi, ricana Titcha, qui faisait sans +doute allusion à l'anarchie actuelle de la Bulgarie. + +Dragoch, ayant esquissé un geste d'indifférence, ajouta: + +--Je suis de Gran. + +Titcha garda le silence. + +--Vous ne connaissez pas Gran? insista Dragoch. + +--Non. + +--C'est étonnant, après en être venu si près. + +--Si près?... répéta Titcha. Où prenez vous que je sois allé près de +Gran? + +--Parbleu! dit en riant Karl Dragoch, elle n'en est pas si loin, la +villa Hagueneau. + +Ce fut au tour de Titcha de tressaillir. Il essaya, toutefois, de payer +d'audace. + +--La villa Hagueneau?... balbutia-t-il d'un ton qu'il voulait rendre +plaisant. C'est juste comme pour vous, camarade. Connais pas. + +--Vraiment?.. fit ironique ment Dragoch. Et la clairière de Pilis, la +connaissez-vous? + +Titcha, se rapprochant vivement, saisit le bras de son interlocuteur. + +--Plus bas, donc! dit-il sans chercher cette fois à dissimuler son +émotion. Vous êtes fou de crier comme ça. + +--Puisqu'il n'y a personne, objecta Dragoch. + +--On ne sait jamais, répliqua Titcha, qui demanda: Enfin, que +voulez-vous? + +--Parler à Ladko, répondit Dragoch sans baisser la voix. + +Titcha resserra son étreinte. + +--Chut! fit-il en jetant autour de lui des regards apeurés. Vous avez +donc juré de nous faire pendre? + +Karl Dragoch se mit à rire. + +--Ah bien! dit-il, ça ne va pas être commode de nous entendre, s'il faut +parler à la muette! + +--Aussi, gronda sourdement Titcha, on n'a pas idée d'aborder les gens au +milieu de la nuit sans crier gare. Il y a des choses qu'il vaut mieux ne +pas dire en pleine rue. + +--Je ne tiens pas à vous parler dans la rue, riposta Dragoch. Allons +ailleurs. + +--Où? + +--N'importe où. Il y a bien un cabaret dans les environs? + +--A quelques pas d'ici. + +--Allons-y. + +--Soit, concéda Titcha. Suivez-moi. + +Cinquante mètres plus loin, les deux compagnons arrivèrent sur une +petite place. En face d'eux, une fenêtre brillait faiblement dans la +nuit. + +--C'est là, dit Titcha. + +La porte ouverte, ils entrèrent de plain-pied dans la salle déserte d'un +modeste café dont une dizaine de tables garnissaient le pourtour. + +--Nous serons à merveille ici, dit Dragoch. + +Le patron accourait au-devant de ces clients inespérés. + +--Qu'allons-nous boire?... C'est moi qui régale, annonça le détective, +en frappant sur son gousset. + +--Un verre de racki? proposa Titcha. + +--Va pour le racki!... Et du genièvre?... Ça ne vous dit rien? + +--Bon aussi, le genièvre, approuva Titcha. + +Karl Dragoch se tourna vers le patron attentif aux ordres. + +--Vous avez entendu, l'ami?... Servez-nous, et vivement! + +Pendant que l'hôte s'empressait, Dragoch, d'un coup d'oeil, pesa +l'adversaire qu'il allait avoir à combattre. Il l'eut vite jugé. Larges +épaules, cou de taureau, front étroit mangé par d'épais cheveux gris, +parfait exemplaire, en un mot, du lutteur forain de bas étage, c'était +une véritable brute qu'il avait en face de lui. + +Aussitôt que les bouteilles et deux verres eurent été apportés, Titcha +reprit la conversation au point où elle avait débuté. + +--Vous dites donc que vous me connaissez? + +--Vous en doutez? + +--Et que vous connaissez l'affaire de Gran? + +--Aussi. Nous y avons travaillé ensemble. + +--Pas possible! + +--Mais certain. + +--Je n'y comprends rien, murmura Titcha, qui cherchait de bonne foi dans +ses souvenirs. Nous n'étions que nous huit, cependant... + +--Pardon, interrompit Dragoch, nous étions neuf, puisque j'y étais. + +--Vous avez mis la main à la pâte? insista Titcha mal convaincu. + +--Oui, à la villa, et à la clairière pareillement. C'est même moi qui ai +emmené la charrette. + +--Avec Vogel? + +--Avec Vogel. + +Titcha réfléchit un instant. + +--Ça ne se peut pas, protesta-t-il. C'est Kaiserlick qui était avec +Vogel. + +--Non, c'est moi, répliqua Dragoch sans se troubler. Kaiserlick était +resté avec vous autres. + +--Vous en êtes sûr? + +--Absolument, affirma Dragoch. + +Titcha paraissait ébranlé. Le bandit ne brillait pas précisément par +l'intelligence. Sans s'apercevoir qu'il venait lui-même de révéler +l'existence de Vogel et de Kaiserlick au prétendu Max Raynold, il +considérait comme une preuve que ce dernier connût leurs noms. + +--Un verre de genièvre? proposa Dragoch. + +--Ça n'est pas de refus, dit Titcha. + +Puis, le verre vidé d'un trait: + +--C'est curieux, murmura-t-il, à demi vaincu. C'est bien la première +fois que nous mêlons un étranger à nos affaires. + +--Il faut un commencement à tout, répliqua Karl Dragoch. Je ne serai +plus un étranger quand j'aurai été admis dans la bande. + +--Quelle bande? + +--Inutile de finasser, camarade. Puisque je vous dis que c'est convenu. + +--Qu'est-ce qui est convenu? + +--Que je serai des vôtres. + +--Convenu avec qui? + +--Avec Ladko. + +--Taisez-vous donc, interrompit rudement Titcha. Je vous ai déjà prévenu +qu'il fallait garder ce nom-là pour vous. + +--Dans la rue, objecta Dragoch. Mais ici? + +--Ici comme ailleurs, dans toute la ville, s'entend. + +--Pourquoi? demanda Dragoch suivant la veine. + +Mais Titcha conservait un reste de méfiance. + +--Si on vous le demande, répondit-il prudemment, vous direz que vous +l'ignorez, camarade. Vous savez beaucoup de choses, mais vous ne savez +pas tout, je le vois, et ce n'est pas à un vieux renard comme moi que +vous tirerez les vers du nez. + +Titcha se trompait, il n'était pas de force à lutter avec un jouteur +comme Dragoch, et le vieux renard avait trouvé son maître. La sobriété +n'était pas sa qualité dominante, et le détective, aussitôt qu'il l'eut +découvert, s'était ingénié à tirer parti de ce défaut à la cuirasse de +l'adversaire. Ses offres répétées avaient eu raison de la résistance, +d'ailleurs assez molle, du bandit. Les verres de genièvre succédaient +aux verres de racki, et réciproquement. L'effet de l'alcool commençait +déjà à se faire sentir. L'oeil de Titcha devenait trouble, sa langue +plus lourde, sa prudence moins éveillée. Or, comme chacun sait, +glissante est la route de l'ivresse, et d'ordinaire, plus on apaise la +soif, plus elle grandit. + +--Nous disions donc, reprit Titcha d'une voix un peu pâteuse, que c'est +convenu avec le chef? + +--Convenu, déclara Dragoch. + +--Il a bien fait,... le chef, affirma Titcha, qui, sous l'influence de +l'ivresse, se mit à tutoyer son interlocuteur. Tu as l'air d'un bon et +d'un vrai camarade. + +--Tu peux le dire, approuva Dragoch en s'accordant à l'unisson. + +--Seulement, voilà!... Tu ne le verras pas,... le chef. + +--Pourquoi ne le verrai-je pas? + +Avant de répondre, Titcha, avisant la bouteille de racki, s'en versa +coup sur coup deux rasades. Quand il eut bu, il déclara d'une voix +rauque: + +--Parti,... le chef. + +--Il n'est pas à Roustchouk? insista Dragoch vivement désappointé. + +--Il n'y est plus. + +--Plus?.. Il y est donc venu? + +--Il y a quatre jours. + +--Et maintenant? + +--Il continue à descendre jusqu'à la mer avec le chaland. + +--Quand doit-il revenir? + +--Dans une quinzaine. + +--Quinze jours de retard! Voilà bien ma chance! s'écria Dragoch. + +--Ça te démange donc bien d'entrer dans la compagnie? demanda Titcha +avec un gros rire. + +--Dame! fit Dragoch. Je suis paysan, moi, et au coup de Gran j'ai touché +en une nuit plus que je ne gagne en un an à travailler la terre. + +--Ça t'a mis en goût, conclut Titcha en riant aux éclats. + +Dragoch parut s'apercevoir que le verre de son vis-à-vis était vide, et +s'empressa de le remplir. + +--Mais tu ne bois pas, camarade, s'écria-t-il. A ta santé! + +--A ta santé! répéta Titcha, qui lampa son verre d'un trait. + +Abondante était la moisson de renseignements recueillie par le policier. +Il savait de combien d'affiliés se composait la bande du Danube: huit, +au dire de Titcha; le nom de trois d'entre eux et même de quatre, en +y comprenant le chef; sa destination: la mer, où sans doute un navire +serait chargé du butin; la base de ses opérations: Roustchouk. +Quand Ladko y reviendrait, dans une quinzaine de jours, toutes les +dispositions seraient prises pour qu'il fût appréhendé sur-le-champ, à +moins qu'on ne réussît à mettre la main sur lui aux bouches mêmes du +Danube. + +Plus d'un point, toutefois, restaient encore obscurs. Karl Dragoch pensa +qu'il serait peut-être possible d'élucider tout au moins l'un d'eux, en +profitant de l'état d'ébriété de son interlocuteur. + +--Pourquoi donc, demanda-t-il d'un ton indifférent après un instant de +silence, ne voulais-tu pas tout à l'heure que je prononce le nom de +Ladko? + +Tout à fait gris, décidément, Titcha eut un regard mouillé à l'adresse +de son compagnon, auquel, dans une soudaine explosion de tendresse, il +tendit la main. + +--Je vais te le dire, balbutia-t-il, car tu es un ami, toi! + +--Oui, affirma Dragoch en répondant à l'étreinte de l'ivrogne. + +--Un frère. + +--Oui. + +--Un luron, un gars d'attaque. + +--Oui. + +Titcha chercha des yeux les bouteilles. + +--Un coup de genièvre? proposa-t-il. + +--Il n'y en a plus, répondit Dragoch. + +Estimant l'adversaire à point, et redoutant de le voir tomber ivre-mort, +le détective s'était arrangé pour répandre sur le sol une bonne partie +des flacons. Mais cela ne faisait pas l'affaire de Titcha qui, en +apprenant l'épuisement du genièvre, fit une grimace désolée. + +--Du racki, alors? implora-t-il. + +--Voilà, consentit Karl Dragoch en avançant sur la table la bouteille +qui contenait encore quelques gouttes de liqueur. Mais attention, +camarade!... Il ne faudrait pas nous griser. + +--Moi!... protesta Titcha, qui s'adjugea le fond de la bouteille. Je le +voudrais que je ne pourrais pas! + +--Nous disions donc que Ladko?... suggéra Dragoch reprenant patiemment +sa marche tortueuse vers le but. + +--Ladko?... répéta Titcha qui ne savait plus de quoi il s'agissait. + +--Pourquoi ne faut-il pas le nommer? + +Titcha eut un rire aviné. + +--Ça t'intrigue, ça, mon fils!... C'est qu'ici Ladko se prononce Striga, +voilà tout. + +--Striga?... répéta Dragoch qui ne comprenait pas. Pourquoi Striga?... + +--Parce que c'est son nom, à cet enfant... Ainsi, toi, tu t'appelles... +Au fait! comment t'appelles-tu?... + +--Raynold. + +--C'est ça... Raynold... Eh bien! Je t'appelle Raynold... Lui, il +s'appelle Striga... C'est clair. + +--A Gran, cependant... insista Dragoch. + +--Oh! interrompit Titcha, à Gran, c'était Ladko... Mais, à Roustchouk, +c'est Striga. + +Il cligna de l'oeil d'un air malin. + +--Comme ça, tu comprends, ni vu, ni connu. + +Qu'un malfaiteur s'affuble d'un nom d'emprunt quand il accomplit ses +méfaits, cela n'est pas pour étonner un policier, mais pourquoi ce nom +de Ladko, ce même nom dont était signé le portrait trouvé dans la barge? + +--Il existe bien un Ladko pourtant, s'écria avec impatience Dragoch +formulant ainsi la conclusion de sa pensée. + +--Parbleu! fit Titcha. C'est même le plus beau de l'affaire. + +--Qu'est-ce que c'est que ce Ladko? + +--Une canaille, affirma énergiquement Titcha. + +--Qu'est-ce qu'il t'a fait? + +--A moi?... Rien... A Striga... + +--Qu'est-ce qu'il a fait à Striga?. + +--Il lui a soufflé la femme... la belle Natcha. + +Natcha! ce même prénom qui figurait sur le portrait. Dragoch, assuré +d'être sur la bonne piste, écoutait avidement Titcha qui poursuivait +sans se faire prier: + +--Depuis, ils ne sont pas amis, tu penses!... C'est pour ça que Striga a +pris son nom. C'est un malin, Striga. + +--Tout cela, objecta Dragoch, ne me dit pas pourquoi il ne faut pas +prononcer le nom de Ladko. + +--Parce qu'il est malsain, expliqua Titcha... A Gran... et ailleurs, tu +sais qui il désigne... Ici, c'est celui d'une espèce de pilote qui s'est +mis contre le-gouvernement... Il conspire, l'imbécile... Et les rues +sont pleines de Turcs à Roustchouk! + +--Qu'est-il devenu? demanda Dragoch. + +Titcha fit un geste d'ignorance. + +--Il a disparu, répondit-il. Striga dit qu'il est mort. + +--Mort! + +--Et ça doit être vrai, puisque Striga a la femme maintenant. + +--Quelle femme? + +--Eh! la belle Natcha... Après le nom, la femme... Pas contente, la +colombe!... Mais Striga la tient bien à bord du chaland. + +Tout s'éclaircissait pour Dragoch. Ce n'est pas en compagnie d'un +vulgaire malfaiteur qu'il avait passé de si longs jours, mais avec un +patriote exilé. Quelle ne devait pas être en ce moment la douleur du +malheureux, n'arrivant enfin chez lui après tant d'efforts, que pour +trouver sa maison vide!... Il fallait courir à son aide... Quant à la +bande du Danube, Dragoch, renseigné désormais, n'aurait aucune peine à +mettre ensuite la main sur elle. + +--Il fait chaud!... soupira-t-il en faisant semblant d'être vaincu par +l'ivresse. + +--Très chaud, approuva Titcha. + +--C'est le racki, balbutia Dragoch. + +Titcha abattit son poing sur la table. + +--Tu n'as pas la tête solide, l'enfant!.. railla-t-il lourdement. Moi... +tu vois... Prêt à recommencer. + +--Je ne peux pas lutter, reconnut Dragoch. + +--Mauviette!.. ricana Titcha. Enfin, sortons, si le coeur t'en dit. + +Le patron appelé et payé, les deux compagnons se retrouvèrent sur la +place. Ce changement ne parut pas favorable à Titcha. A peine à l'air +libre, son ivresse s'aggrava notablement. Dragoch eut peur d'avoir forcé +la dose. + +--Dis donc, demanda-t-il en montrant l'aval, ce Ladko?... + +--Quel Ladko? + +--Le pilote. C'est par là qu'il demeurait? + +--Non. + +Karl Dragoch se tourna du côté de la ville. + +--Par la? + +--Non plus + +--Par là, alors? interrogea Dragoch en indiquant l'amont. + +--Oui, balbutia Titcha. + +Le détective entraîna son compagnon. Celui-ci titubait et se laissait +conduire en mâchonnant des propos incohérents quand, après cinq minutes +de marche, il s'arrêta brusquement, s'efforçant de reprendre son aplomb. + +--Qu'est-ce qu'il disait donc, Striga, bégayait-il, que Ladko était +mort? + +--Eh bien? + +--Il n'est pas mort, puisqu'il y a quelqu'un chez lui. + +Et Titcha montrait, à quelques pas, des raies de lumière filtrant à +travers les volets d'une fenêtre et striant la chaussée. Dragoch se hâta +vers cette fenêtre. Par une fente des volets, Titcha et lui regardèrent +dans la maison. + +Ils aperçurent une salle de proportions modestes, mais assez +confortablement meublée. Le désordre des meubles et la couche épaisse de +poussière qui les recouvrait incitaient à croire que cette salle +avait été le théâtre, depuis longtemps abandonné, de quelque scène de +violence. Le centre en était occupé par une grande table, sur laquelle +était accoudé un homme, qui semblait réfléchir profondément. La +contraction de ses doigts à demi disparus dans les cheveux en désordre +exprimait éloquemment le trouble douloureux de son âme. Des yeux de cet +homme, de grosses larmes coulaient. + +Ainsi qu'il s'y attendait, Karl Dragoch reconnut son compagnon de +voyage. Mais il ne fut pas seul à reconnaître le désespéré songeur. + +--C'est lui!... murmura Titcha en faisant d'énergiques efforts pour +chasser son ivresse. + +--Lui?... + +--Ladko. + +Titcha se passa la main sur le visage et parvint à retrouver un peu de +sang-froid. + +--Il n'est pas mort, la canaille... dit-il entre ses dents. Mais il n'en +vaut guère mieux... Les Turcs me payeront sa peau plus cher qu'elle ne +vaut... C'est Striga qui sera content!.. Ne bouge pas d'ici, camarade, +dit-il en s'adressant à Karl Dragoch. S'il veut sortir, assomme-le!.. +Appelle à l'aide au besoin... Moi, je vais chercher la police... + +Sans attendre de réponse, Titcha s'éloigna en courant. A peine s'il +faisait encore quelques zigzags. L'émotion lui avait rendu son +équilibre. + +Dès qu'il fut seul, le détective entra dans la maison. + +Serge Ladko ne fit pas un mouvement. Karl Dragoch lui mit la main sur +l'épaule. + +Le malheureux releva la tête. Mais sa pensée restait absente, et son +regard vague montrait qu'il ne reconnaissait pas son passager. Celui-ci +ne prononça qu'un mot: + +«Natcha!... + +Serge Ladko se redressa avec violence. Ses yeux flambaient, +interrogateurs, rivés sur ceux de Karl Dragoch. + +--Suivez-moi, dit le détective, et hâtons-nous.» + + + +XVII + +A LA NAGE + + +La barge volait sur les eaux. Ivre, exalté, en proie à une sorte de +rage, Serge Ladko, plus furieusement que jamais, pesait sur l'aviron. +Affranchi des lois communes par la violence de son désir, à peine s'il +s'accordait, chaque nuit, quelques instants de repos. Il tombait alors, +assommé, dans un sommeil de plomb, dont il s'éveillait soudainement, +comme appelé par un coup de cloche, deux heures plus tard, pour +reprendre aussitôt son effrayant labeur. + +Témoin de cette poursuite acharnée, Karl Dragoch admirait qu'un +organisme humain pût être doué d'une telle force de résistance. C'était +un homme, cependant, qui lui donnait ce prodigieux spectacle, mais un +homme qui puisait une énergie surhumaine dans le plus affreux désespoir. + +Soucieux d'épargner au malheureux pilote la plus légère distraction, le +détective s'appliquait à ne pas rompre le silence. Tout ce qu'il était +essentiel de dire, on l'avait dit au départ de Roustchouk. Dès que la +barge eut été repoussée dans le courant, Karl Dragoch avait, en effet, +donné les explications indispensables. Tout d'abord, il avait révélé sa +qualité. Puis, en quelques mots brefs, il avait expliqué pourquoi il +avait entrepris ce voyage, à la poursuite de la bande du Danube, à +laquelle la croyance populaire attribuait pour chef un certain Ladko, de +Roustchouk. + +Ce récit, le pilote l'avait écouté distraitement, en manifestant une +fiévreuse impatience. Que lui importait tout cela? Il n'avait qu'une +pensée, qu'un but, qu'un espoir: Natcha! + +Son attention ne s'était éveillée qu'au moment où Karl Dragoch avait +commencé à parler de la jeune femme, à dire comment, de la bouche de +Titcha, il avait appris que Natcha descendait le cours du fleuve, +prisonnière à bord d'un chaland commandé par le chef de cette bande, +dont le nom réel n'était pas Ladko, mais Striga. + +A ce nom, Serge Ladko avait poussé un véritable rugissement. + +«Striga!» s'était-il écrié tandis que sa main crispée étreignait +violemment l'aviron. + +Il n'en avait pas demandé davantage. Depuis lors, il se hâtait sans +répit, sans trêve, sans repos, les sourcils froncés, les yeux fous, +toute son âme projetée en avant, vers le but. Ce but, il avait dans son +coeur la certitude de l'atteindre. Pourquoi? Il eût été incapable de le +dire. Il en était certain, voilà tout. Le chaland dans lequel Natcha +était prisonnière, il le découvrirait du premier coup d'oeil, fût-ce +au milieu de mille autres. Comment? Il n'en savait rien. Mais il le +découvrirait. Cela ne se discutait pas, ne faisait pas question. Il +s'expliquait maintenant pourquoi il lui avait semblé connaître celui +des geôliers chargé de lui apporter ses repas pendant sa première +incarcération, et pourquoi les voix entendues confusément avaient eu un +écho dans son coeur. Le geôlier, c'était Titcha. Les voix, c'étaient +celles de Striga et de Natcha. Et de même, le cri apporté par la nuit, +c'était encore Natcha appelant inutilement à l'aide. Que ne s'était-il +arrêté alors! Que de regrets, que de remords il se fût épargnés! + +A peine si, au moment de sa fuite, il avait aperçu dans l'obscurité la +masse sombre de la prison flottante dans laquelle il abandonnait, sans +le savoir, celle qui lui était si chère. N'importe! cela suffirait. Il +était impossible qu'il passât en vue de ce chaland sans qu'au fond de +son être une voix mystérieuse ne l'en avertît. + +En vérité, l'espoir de Serge Ladko était moins présomptueux qu'on ne +pourrait être tenté de le croire. Ses chances d'erreur étaient, en +effet, très réduites par la rareté des chalands sillonnant le Danube. +Leur nombre, qui, depuis Orsova, n'avait cessé de diminuer, était +devenu tout à fait insignifiant à partir de Roustchouk, et les derniers +s'étaient arrêtés à Silistrie. En aval de cette ville, que la barge eut +dépassée en vingt-quatre heures, il ne resta que deux gabarres sur le +fleuve, où régnaient presque exclusivement désormais les bâtiments à +vapeur. + +C'est qu'à la hauteur de Roustchouk le Danube est immense. S'étalant sur +la rive gauche en interminables marais, son lit y dépasse deux lieues. +En aval, il est plus vaste encore, et, entre Silistrie et Braïla, +atteint parfois jusqu'à vingt kilomètres de largeur. Cette étendue +d'eau, c'est une véritable mer, à laquelle ne manquent ni les tempêtes, +ni les lames couronnées d'écume, et il est concevable que des chalands +plats, peu faits pour les houles du large, hésitent à s'y aventurer. + +Il était même fort heureux pour Serge Ladko que le temps restât fixé +au beau. Dans une embarcation de si petite taille et de formes si peu +_marines_, il aurait été forcé, pour peu que le vent eût soufflé avec +quelque violence, de chercher refuge dans une anfractuosité de la rive. + +Karl Dragoch, qui, tout en s'intéressant de grand coeur aux soucis de +son compagnon, visait aussi un autre but, ne laissait pas d'être troublé +en constatant le désert de cette morne étendue. Titcha ne lui avait-il +pas donné un renseignement mensonger? L'arrêt successif de tous les +chalands lui faisait craindre que Striga n'eût été dans la nécessité de +les imiter. Son inquiétude devint telle qu'il finit par s'en ouvrir à +Serge Ladko. + +«Un chaland est-il capable d'aller jusqu'à la mer? demanda-t-il. + +--Oui, répondit le pilote. Cela arrive rarement, mais ça se voit +cependant. + +--Vous en avez conduit vous-même? + +--Quelquefois. + +--Comment font-ils pour décharger leur cargaison? + +--En s'abritant dans une des criques qui existent au delà des bouches, +et où des vapeurs viennent les trouver. + +--Les bouches, dites-vous. Il y en a plusieurs, en effet. + +--Il y a deux branches principales, répondit Serge Ladko. L'une, au +Nord, celle de Kilia; l'autre, plus au Sud, celle de Sulina. Cette +dernière est la plus importante. + +--Cela ne peut-il être pour nous une cause d'erreur? s'enquit Karl +Dragoch. + +--Non, affirma le pilote. Des gens qui se cachent ne passent pas par +Sulina. Nous prendrons le bras du Nord. + +Karl Dragoch ne fut qu'à demi rassuré par cette réponse. Pendant que +l'on suivrait une route, la bande pouvait parfaitement s'échapper par +l'autre. Mais que faire contre cette éventualité, sinon s'en remettre à +la chance, puisqu'on ne possédait pas le moyen de surveiller à la fois +toutes les bouches du fleuve? Comme s'il eût deviné sa pensée, Serge +Ladko compléta son explication de cette manière rassurante: + +--D'ailleurs, au delà de la bouche de Kilia, il existe une anse, dans +laquelle un chaland peut procéder à un transbordement. Par la bouche de +Sulina, il lui faudrait au contraire décharger dans le port de ce nom, +qui est situé au bord même de la mer. Quant au bras Saint-Georges, qui +coule plus au Sud, il est à peine navigable, bien qu'il soit le plus +important au point de vue de la largeur. Aucune erreur n'est donc à +craindre.» + +Dans la matinée du 14 octobre, le quatrième jour après le départ de +Roustchouk, la barge parvint enfin au delta du Danube. + +Laissant sur la droite le bras de Sulina, elle s'engagea franchement +dans celui de Kilia. A midi, on passait devant Ismaïl, dernière ville de +quelque importance que l'on dût rencontrer. Dès les premières heures du +lendemain, on déboucherait dans la mer Noire. + +Aurait-on rejoint auparavant le chaland de Striga? Rien n'autorisait à +le croire. Depuis qu'on avait abandonné le bras principal, la solitude +du fleuve était devenue complète. Si loin que s'étendit le regard, +plus une voile, plus un panache de fumée. Karl Dragoch était dévoré +d'inquiétude. + +Quant à Serge Ladko, s'il était inquiet, il n'en laissait rien paraître. +Toujours courbé sur l'aviron, il poussait inlassablement la barge de +l'avant, attentif à suivre le chenal que seule une longue pratique lui +permettait de reconnaître entre les rives basses et marécageuses. + +Son courage obstiné devait avoir sa récompense. Dans l'après-midi de ce +même jour, vers cinq heures, un chaland apparut enfin, mouillé à une +douzaine de kilomètres au-dessous de la ville forte de Kilia. Serge +Ladko, arrêtant le mouvement de son aviron, saisit une longue-vue et +examina attentivement ce chaland. + +« C'est lui!... dit-il d'une voix étouffée en laissant retomber +l'instrument. + +--Vous en êtes sûr? + +--Sûr, affirma Serge Ladko. J'ai reconnu Yacoub Ogul, un habile pilote +de Roustchouk, âme damnée de Striga, dont il conduit certainement le +bateau. + +--Qu'allons-nous faire? demanda Karl Dragoch. + +Serge Ladko ne répondit pas sur-le-champ. Il réfléchissait. Le détective +reprit: + +--Il faut revenir en arrière jusqu'à Kilia et au besoin jusqu'à Ismaïl. +La, nous nous procurerons du renfort. + +Le pilote hocha négativement la tête. + +--Remonter jusqu'à Ismaïl, en refoulant le courant, ou seulement jusqu'à +Kilia, dit-il, cela demanderait trop de temps. Le chaland prendrait de +l'avance, et, en mer, on ne pourrait plus le retrouver. Non, restons ici +et attendons la nuit. J'ai une idée. Si je ne réussis pas, nous suivrons +le chaland de loin, et, quand nous connaîtrons son lieu de relâche, nous +irons chercher de l'aide à Sulina. + +A huit heures, l'obscurité devenue complète, Serge Ladko laissa +dériver la barge Jusqu'à deux cents mètres du chaland. Là, il mouilla +silencieusement son grappin. Puis, sans un mot d'explication à Karl +Dragoch qui le regardait faire avec étonnement, il quitta ses vêtements +et s'élança dans le fleuve. + +Fendant l'eau d'un bras robuste, il se dirigea en droite ligne vers +le chaland qu'il distinguait confusément dans l'ombre. Quand il l'eut +dépassé, à distance suffisante pour ne pas être aperçu, il nagea en sens +contraire, et, refoulant le courant assez rapide, vint s'accrocher +au large safran du gouvernail. Il écouta. Presque étouffé par le +frissonnement soyeux de l'eau courant sur les flancs de la gabarre, +un air de danse parvint jusqu'à lui. Au-dessus de sa tête, quelqu'un +chantonnait à mi-voix. Cramponné des pieds et des mains à la surface +gluante du bois, Serge Ladko s'éleva d'un lent effort jusqu'à la partie +supérieure du safran et reconnut Yacoub Ogul. + +A bord, tout était tranquille. Aucun bruit ne sortait du rouf, dans +lequel Ivan Striga s'était sans doute retiré. Des hommes de l'équipage, +cinq devisaient paisiblement, étendus sur le pont vers l'avant. Leurs +voix se fondaient en un murmure confus. Seul, Yacoub Ogul se trouvait +à l'arrière. Monté au-dessus du rouf, il s'était assis sur la barre du +gouvernail et se laissait bercer par la paix nocturne, en murmurant une +chanson familière. + +La chanson s'éteignit tout à coup. Deux mains de fer broyaient la gorge +du chanteur, qui, basculant par-dessus le couronnement, vint tomber en +travers du safran. Était-il mort? Jambes et bras ballants, son corps +inerte pendait comme un linge de part et d'autre de cette arête étroite. +Serge Ladko desserra son étreinte et saisit l'homme par la ceinture, +puis diminuant graduellement la pression de ses genoux contre le safran, +il se laissa glisser peu à peu et s'enfonça silencieusement dans l'eau. + +Nul, dans le chaland, n'avait soupçonné l'agression. Ivan Striga n'était +pas sorti du rouf. A l'avant, les cinq causeurs continuaient leur +paisible conversation. + +Serge Ladko, cependant, nageait vers la barge. Le retour était plus +pénible que l'aller. Outre qu'il lui fallait maintenant remonter le +courant, il avait à soutenir le corps de Yacoub Ogul. Si celui-ci +n'était pas mort, il n'en valait guère mieux. La fraîcheur de l'eau +ne l'avait pas ranimé; il ne faisait pas un mouvement. Serge Ladko +commençait à craindre d'avoir eu la main trop lourde. + +Alors que cinq minutes avaient suffi pour venir de la barge au chaland, +plus d'une demi-heure fut nécessaire pour refaire le même parcours en +sens inverse. Encore le pilote eut-il la chance de ne pas s'égarer dans +l'ombre. + +« Aidez-moi, dit-il à Karl Dragoch en saisissant enfin l'embarcation. En +voici toujours un. + +Avec le secours du détective, Yacoub Ogul fut passé par-dessus bord et +déposé dans la barge. + +--Est-il mort? demanda Serge Ladko. + +Karl Dragoch se pencha sur le captif. + +--Non, dit-il. Il respire. + +Serge Ladko eut un soupir de satisfaction et, reprenant aussitôt +l'aviron, commença à remonter le courant. + +--Alors, attachez-le, et solidement, dit-il tout en godillant, si vous +ne voulez pas qu'il vous brûle la politesse quand je vous aurai déposé à +terre. + +--Nous allons donc nous séparer? demanda Karl Dragoch. + +--Oui, répondit Serge Ladko. Quand vous aurez pris terre, je retournerai +aux alentours du chaland, et demain je m'arrangerai pour m'introduire à +bord. + +--En plein jour? + +--En plein jour. J'ai mon idée. Soyez tranquille, pendant un certain +temps tout au moins, je ne courrai aucun danger. Plus tard, quand nous +serons près de la mer Noire, je ne dis pas que les choses ne risquent de +se gâter. Mais je compte sur vous à ce moment que je retarderai le plus +possible. + +--Sur moi?... Que pourrai-je donc faire? + +--M'amener du secours. + +--Je m'y emploierai, n'en doutez pas, affirma chaleureusement Karl +Dragoch. + +--Je n'en doute pas, mais vous aurez peut-être quelque difficulté. Vous +ferez pour le mieux, voilà tout. Ne perdez pas de vue que le chaland +quittera son mouillage demain à midi, et que, si rien ne l'arrête, il +sera en mer vers quatre heures. Basez-vous là-dessus. + +--Pourquoi ne restez-vous pas avec moi? demanda Karl Dragoch très +inquiet pour son compagnon. + +--Parce que vous pouvez éprouver du retard, ce qui permettrait à Striga +de prendre de l'avance et de disparaître. Il ne faut pas qu'il atteigne +la mer. Et il ne l'atteindra pas, même si vous arrivez trop tard pour me +prêter main-forte. Seulement, dans ce cas, il est probable que je serai +mort.» + +Le ton du pilote était sans réplique. Comprenant que rien ne le ferait +changer d'avis, Karl Dragoch n'insista pas. La barge fut donc conduite à +la rive, et Yacoub Ogul, toujours évanoui, fut déposé sur le sol. + +Aussitôt, Serge Ladko poussa au large. La barge disparut dans la nuit. + + + +XVIII + +LE PILOTE DU DANUBE + + +Quand Serge Ladko eut disparu dans l'ombre, Karl Dragoch hésita un +instant sur ce qu'il convenait de faire. Seul, au début de la nuit, en +ce point de la frontière de la Bessarabie, encombré du corps inerte d'un +prisonnier dont son devoir lui interdisait de se séparer, sa situation +ne laissait pas d'être fort embarrassante. Cependant, comme il était +évident qu'un secours ne lui arriverait pas sans qu'il allât le +chercher, il lui fallut bien prendre une décision. Le temps pressait. +D'une heure, d'une minute peut-être pouvait dépendre le salut de Serge +Ladko. Abandonnant provisoirement Yacoub Ogul toujours évanoui, et +suffisamment ligotté, d'ailleurs, pour que la fuite lui fût interdite +en cas de retour à la vie, il remonta vers l'amont aussi vite que le +permettait la nature du terrain. + +Après une demi-heure de marche dans un pays complètement désert, il +commençait à craindre d'être obligé de pousser jusqu'à Kilia, lorsqu'il +découvrit enfin une maison bâtie au bord du fleuve. + +Ce ne fut pas une petite affaire que de se faire ouvrir la porte de +cette maison, qui semblait être une ferme de quelque importance. A +pareille heure, en pareil lieu, une certaine méfiance est excusable, et +les habitants de cette demeure paraissaient peu friands d'en permettre +l'entrée. La difficulté s'aggravait de l'impossibilité où l'on était de +se comprendre, ces paysans parlant un patois local que Karl Dragoch, +malgré son polyglotisme, ne connaissait pas. Inventant un jargon +de circonstance dans lequel des mots roumains, russes et allemands +figuraient chacun pour un tiers, il réussit toutefois à gagner +leur confiance, et la porte si énergiquement défendue finit par +s'entre-bâiller. + +Une fois dans la place, il lui fallut répondre à un interrogatoire +serré, dont il sortit nécessairement à son honneur, puisque deux heures +ne s'étaient pas écoulées depuis son débarquement, qu'une charrette +l'avait ramené prés de Yacoub Ogul. + +Celui-ci n'avait pas repris connaissance. Il ne donna même aucun signe +de conscience, quand, de l'herbe de la rive, il fut transporté dans la +charrette, qui repartit aussitôt vers Kilia. Jusqu'à la ferme, force fut +d'aller au pas, mais, au delà, on trouva un chemin, à la vérité fort +mauvais, qui permit néanmoins d'activer l'allure. + +Il était plus de minuit, quand, après ces péripéties, Karl Dragoch entra +dans Kilia. Tout dormait dans la ville, et découvrir le chef de la +police ne fut pas chose facile. Il y parvint cependant, et prit, sur +lui de réveiller ce haut fonctionnaire, qui, sans manifester trop de +mauvaise humeur, se mit obligeamment à sa disposition. + +Karl Dragoch en profita pour faire déposer en lieu sûr Yacoub Ogul, qui +commençait à ouvrir les yeux; puis, libre de ses mouvements, il put +enfin s'occuper de la capture du reste de la bande et du salut de Serge +Ladko, qui le passionnait peut-être plus encore. + +Dès le premier pas, il se heurta à d'insurmontables difficultés. Aucun +vapeur n'était alors à Kilia, et, d'autre part, le chef de la police se +refusait énergiquement à envoyer ses hommes sur le fleuve. Ce bras du +Danube étant alors indivis entre la Roumanie et la Turquie, on était en +droit de craindre que leur intervention ne provoquât de la part de +la Sublime Porte des réclamations très regrettables à un moment où +grondaient sourdement des menaces de guerre. Si le fonctionnaire roumain +avait pu feuilleter le livre du Destin, il y aurait vu que cette guerre, +décrétée de toute éternité, éclaterait nécessairement quelques mois plus +tard, et cela l'aurait, sans doute, rendu moins timide; mais, dans +son ignorance de l'avenir, il tremblait à la pensée d'être mêlé +d'une manière quelconque à des complications diplomatiques, et il se +conformait au sage précepte: «Pas d'affaires», qui est, comme on ne +l'ignore pas, la devise des fonctionnaires de tous les pays. + +Le maximum de ce qu'il osa faire, ce fut de donner à Karl Dragoch le +conseil de se rendre à Sulina et de lui indiquer l'homme capable de le +conduire dans ce difficile voyage de près de cinquante kilomètres à +travers le delta du Danube. + +Aller réveiller cet homme, le décider, atteler la voiture, la faire +passer sur la rive droite, tout cela demanda beaucoup de temps. Il était +près de trois heures du matin, quand le détective fut enfin emporté +au trot d'un petit cheval, dont la qualité était fort heureusement +supérieure à l'apparence. + +Le chef de la police de Kilia avait eu raison en représentant comme +difficile la traversée du Delta. Sur des routes boueuses et parfois +recouvertes de plusieurs centimètres d'eau, la voiture avançait +péniblement, et, sans l'habileté du conducteur, elle se fût plus d'une +fois égarée dans cette plaine où n'existe aucun point de repère. On +n'avançait pas vite ainsi, et encore fallait-il de temps à autre laisser +souffler le cheval exténué. + +Midi sonnait comme Karl Dragoch arrivait à Sulina. Le délai fixé par +Serge Ladko allait expirer dans quelques heures! Sans prendre le temps +de se restaurer, il courut se mettre en rapport avec les autorités +locales. + +Sulina, devenue roumaine depuis le traité de Berlin, était ville turque +à l'époque de ces événements. Les relations étant alors des plus tendues +entre la Sublime Porte et les puissances occidentales, Karl Dragoch, +sujet hongrois, ne pouvait espérer y être _persona grata_, malgré la +mission d'intérêt général dont il était investi. Moins mal reçu qu'il +ne le craignait, il ne fut donc pas surpris de ne trouver auprès des +autorités qu'une aide assez molle. + +La police locale, lui dit-on, ne possédant pas d'embarcation qui lui +fût spécialement affectée, il ne devait compter que sur l'aviso de la +douane, dont le concours était tout indiqué dans la circonstance, une +bande de voleurs pouvant, avec un peu de complaisance, être assimilée à +une bande de contrebandiers. Malheureusement, cet aviso, navire à vapeur +de marche d'ailleurs assez rapide, n'était pas présentement dans le +port. Il croisait en mer, mais sûrement à faible distance de la côte. +Karl Dragoch n'avait donc qu'à fréter une barque de pêche, et, dès qu il +serait hors des jetées, il le rencontrerait sans aucun doute. + +Le détective, désespéré de son impuissance, se résigna à adopter ce +parti. A une heure et demie de l'après-midi, il mettait à la voile et +doublait le môle, à la recherche de l'aviso. Il ne disposait plus que de +cent cinquante minutes pour arriver au rendez-vous de Serge Ladko! + +Celui-ci, pendant que Karl Dragoch subissait cette série de +mésaventures, poursuivait méthodiquement l'exécution de son plan. + +Toute la matinée, il était resté aux aguets, sa barge dissimulée dans +les roseaux de la rive, s'assurant que le chaland ne faisait aucun +préparatif de départ. En s'emparant, un peu brutalement peut-être--mais +il n'avait pas le choix des moyens--de Yacoub Ogul, c'est ce but +précisément qu'il avait visé. Ainsi qu'il l'avait prévu, Striga n'osait +s'aventurer sans guide dans une navigation des plus délicates et que +l'abondance des bancs de sable rend impraticable à qui n'en a pas +fait l'étude exclusive de sa vie. Il était à croire que les pirates, +incapables de s'expliquer la disparition de leur pilote, saisiraient la +première occasion de le remplacer. Mais les pilotes n'abondent pas sur +le bras de Kilia, et, jusqu'à onze heures du matin, les eaux, si l'on +fait exception du chaland toujours immobile et de la barge invisible, +demeurèrent complètement désertes A onze heures seulement, deux +embarcations apparurent du côté de la mer. Serge Ladko, les ayant +examinées avec sa longue-vue, reconnut que l'une d'elles était celle +d'un pilote. Ivan Striga allait donc vraisemblablement trouver le +secours qu'il devait attendre avec impatience. Le moment d'intervenir +était arrivé. + +La barge sortit hors des roseaux et se rapprocha du chaland. + +« Oh! du chaland!... héla Serge Ladko quand il fut à portée de la voix. + +--Oh!... lui fut-il répondu. + +Un homme apparut sur le rouf. Cet homme, c'était Ivan Striga. + +Quelle fureur gronda dans le coeur de Serge Ladko, lorsqu'il aperçut cet +ennemi acharné de son bonheur, le lâche qui, depuis tant de mois, tenait +Natcha en son pouvoir! + +Mais il s'attendait à cette rencontre qu'il avait cherchée. Il y était +préparé. Sa fureur, il la renferma en lui-même, et, se faisant violence: + +--Vous n'auriez pas besoin d'un pilote? demanda-t-il d'une voix calme. + +Au lieu de répondre, Striga, abritant ses yeux de la main, considéra un +long instant celui qui l'interpellait. A vrai dire, d'un seul regard +il avait été fixé sur la personnalité du nouveau venu. Mais, qu'il eût +devant lui le mari de Natcha, cela lui paraissait si extraordinaire et, +on peut le dire, si inespéré, qu'il hésitait devant l'évidence. + +--N'êtes-vous pas Serge Ladko, de Roustchouk? interrogea-t-il à son +tour. + +--C'est bien moi, répondit le pilote. + +--Ne me reconnaissez-vous pas? + +--Il faudrait donc être aveugle, répliqua Serge Ladko. Je vous reconnais +parfaitement, Ivan Striga. + +--Et vous me faites vos offres de service? + +--Pourquoi pas? je suis pilote, déclara froidement Serge Ladko. + +Striga balança un instant. Que celui qu'il haïssait le plus au monde +vint ainsi bénévolement se mettre à sa merci, c'était trop beau. Cela +ne cachait-il pas un piège?... Mais quel danger pouvait faire courir un +homme seul à un équipage nombreux et résolu? Qu'il conduisit le chaland +jusqu'à la mer, puisqu'il avait la sottise de le proposer! Une fois en +mer, par exemple!... + +--Embarque! conclut le pirate, la bouche déformée par un rictus cruel +que vit distinctement Serge Ladko. + +Celui-ci ne se fit pas répéter l'invitation. Sa barge accosta le +chaland, à bord duquel il monta. Striga s'avança au-devant de lui. + +--Me permettrez-vous, dit-il, de vous exprimer ma surprise de vous +rencontrer aux bouches du Danube? + +Le pilote garda le silence. + +--On vous croyait mort, reprit Striga, depuis le temps que vous avez +disparu de Roustchouk. + +Cette insinuation n'obtint pas plus de succès que la précédente. + +--Qu'étiez-vous devenu? interrogea Striga sans se décourager. + +--Je n'ai pas quitté le voisinage de la mer, répondit enfin Serge Ladko. + +--Si loin de Roustchouk! s'exclama Striga. + +Serge Ladko fronça les sourcils. Cet interrogatoire commençait à +l'exaspérer. Suivant la ligne de conduite qu'il s'était tracée, il +refréna toutefois son impatience et expliqua posément: + +--Les périodes troublées ne sont pas favorables aux affaires. + +Striga le considéra d'un oeil narquois. + +--Et l'on vous disait patriote! s'écria-t-il avec ironie. + +--Je ne fais plus de politique, dit sèchement Serge Ladko. + +A ce moment, le regard de Striga tomba sur la barge, que le courant +avait fait éviter à l'arrière du chaland. Il tressaillit violemment. Il +ne pouvait se tromper. C'était bien cette barge, dont il s'était servi +lui-même pendant huit jours, et qu'il avait retrouvée amarrée au quai de +Semlin. Serge Ladko mentait donc quand il prétendait ne pas avoir quitté +le delta du Danube? + +--Depuis que vous avez quitté Roustchouk, vous ne vous êtes pas éloigné +de ces parages? insista Striga en scrutant de l'oeil son interlocuteur. + +--Non, répondit Serge Ladko. + +--Vous m'étonnez, fit Striga. + +--Pourquoi? Avez-vous cru me rencontrer ailleurs? + +--Vous, non. Mais cette embarcation... Je jurerais l'avoir vue sur le +haut fleuve. + +--C'est bien possible, répondit Serge Ladko avec indifférence. Je l'ai +achetée, il y a trois jours, d'un homme qui disait arriver de Vienne. + +--Comment était cet homme? demanda vivement Striga dont les soupçons +évoluaient vers Karl Dragoch. + +--Un brun, avec des lunettes. + +--Ah!... fit Striga tout songeur. + +Les réponses du pilote l'avaient visiblement ébranlé. Il ne savait plus +ce qu'il devait croire. Mais il ne tarda pas à libérer son esprit de +toute préoccupation. Qu'importait après tout? Que Serge Ladko dît ou ne +dît pas la vérité, il n'en était pas moins entre ses mains. L'imbécile, +qui se jetait ainsi dans la gueule du loup!... Entré sur le chaland, +il n'en sortirait pas vivant. Voilà des mois que Striga mentait en +affirmant à Natcha qu'elle était veuve. Dès qu'on serait en mer, ce +mensonge deviendrait une vérité. + +--Partons! dit-il en manière de conclusion à ses pensées. + +--A midi, répondit tranquillement Serge Ladko qui, sortant des +provisions d'un sac qu'il portait à la main, se mit en devoir de +déjeuner. + +Le pirate eut un geste d'impatience. Serge Ladko feignit de n'en rien +voir. + +--Je dois vous prévenir, dit Striga, que je tiens à être à la mer avant +la nuit. + +--Nous y serons,» affirma le pilote, sans montrer la moindre velléité de +modifier sa décision. + +Striga s'éloigna vers l'avant. A en juger par l'expression réfléchie de +son visage, il lui restait un souci. Que le mari s'offrit à conduire +précisément le chaland dans lequel sa femme était retenue prisonnière, +cette coïncidence était tout de même par trop extraordinaire. Certes, +rien ne pouvant empêcher que Serge Ladko ne fût seul à bord contre six +hommes déterminés, Striga eût sagement fait en ne cherchant pas plus +loin. Mais il se tenait en vain ce raisonnement irréfutable. C'était +pour lui un besoin de savoir si la disparition de Natcha était connue du +principal intéressé. Sa curiosité surexcitée ne lui laissa pas de cesse +qu'il n'y eût cédé. + +«Avez-vous reçu des nouvelles de Roustchouk depuis que vous l'avez +quitté? demanda-t-il en revenant vers le pilote qui continuait +paisiblement son repas. + +--Jamais, répondit celui-ci. + +--Ce silence ne vous a pas surpris? + +--Pourquoi m'aurait-il surpris? demanda Serge Ladko en fixant son +interlocuteur. + +Quelle que fût son audace, celui-ci se sentit gêné sous ce ferme regard. + +--Je croyais, balbutia-t-il, que vous y aviez laissé votre femme. + +--Et moi je crois, répliqua froidement Serge Ladko, qu'un autre sujet de +conversation serait préférable entre nous.» + +Striga se le tint pour dit. + +Quelques minutes après midi, le pilote donna l'ordre de lever l'ancre, +puis, la voile hissée et bordée, il prit lui-même la barre. A ce moment +Striga s'approcha de lui. + +«Je dois vous prévenir, lui dit-il, que le chaland a besoin de fond. + +--Il est sur lest, objecta Serge Ladko. Deux pieds d'eau doivent +suffire. + +--Il en faut sept, affirma Striga. + +--Sept! s'écria le pilote, pour qui ce seul mot était une révélation. + +Voilà donc pourquoi la bande du Danube avait échappé jusqu'ici à +toutes les poursuites! Son bateau était habilement truqué. Ce qu'on +en apercevait hors de l'eau n'était qu'une trompeuse apparence. Le +véritable chaland était sous-marin, et c'est dans cette cachette +qu'était déposé le produit de ses rapines. Cachette qui pouvait, +au besoin, Serge Ladko le savait par expérience, se transformer en +inviolable cachot. + +--Sept, avait répété Striga en réponse. à l'exclamation du pilote. + +--C'est bien,» dit celui-ci sans faire d'autre observation. + +Pendant les premiers moments qui suivirent le départ, Striga, qui +conservait malgré tout un reste d'inquiétude, ne se départit pas d'une +surveillance rigoureuse. Mais l'attitude de Serge Ladko était de +nature à le rassurer. Très appliqué à ses fonctions, il ne nourrissait +visiblement aucun mauvais dessein et prouvait que sa réputation +d'habileté était amplement justifiée. Sous sa main, le chaland évoluait +docilement entre les bancs invisibles et suivait avec une précision +mathématique les sinuosités de la passe. + +Peu à peu, les dernières craintes du pirate s'évanouirent. La navigation +se poursuivait sans incident. Bientôt on atteindrait la mer. + +Il était quatre heures quand on l'aperçut. Après un dernier coude du +fleuve, le ciel et l'eau se rejoignirent à l'horizon. + +Striga interpella le pilote. + +«Nous voici parés, je pense? dit-il. Ne pourrait-on rendre la barre au +timonier habituel? + +--Pas encore, répondit Serge Ladko. Le plus difficile n'est pas fait.» + +A mesure qu'on gagnait vers l'embouchure, un champ plus vaste était +offert à la vue. Placé au sommet mouvant de cet angle dont les branches +s'ouvraient peu à peu, Striga tenait son regard obstinément dirigé vers +la mer. Tout à coup, il saisit une longue-vue, la braqua sur un petit +vapeur de quatre à cinq cents tonneaux qui doublait la pointe Nord, +puis, après un bref examen, donna l'ordre de hisser un pavillon en tête +de mât. On répondit aussitôt par un signal pareil à bord du vapeur, qui, +venant sur tribord, commença à se rapprocher de l'estuaire. + +A ce moment, Serge Ladko ayant poussé la barre toute à bâbord, le +chaland abattit sur tribord, et, coupant obliquement le courant, prit +son erre vers le Sud-Est, comme pour aborder la rive droite. + +Striga étonné, regarda le pilote dont l'impassibilité le rassura. Un +dernier banc de sable obligeait sans doute les bateaux à suivre cette +route capricieuse. + +Striga ne se trompait pas. Oui, un banc de sable gisait en effet dans +le lit du fleuve, mais non pas du côté de la mer, et c'est droit sur ce +banc que Serge Ladko gouvernait d'une main ferme. + +Soudain, il y eut un formidable craquement. Le chaland en fut ébranlé +jusque dans ses fonds. Sous le choc, le mât vint en bas, cassé net au +ras de l'emplanture, et la voile s'abattit en grand, recouvrant de +ses larges plis les hommes qui se trouvaient à l'avant. Le chaland, +irrémédiablement engravé, demeura immobile. + +A bord, tout le monde avait été renversé, y compris Striga, qui se +releva ivre de rage. + +Son premier regard fut pour Serge Ladko. Le pilote ne paraissait pas ému +de l'accident. Il avait lâché la barre, et, les mains enfoncées dans les +poches de sa vareuse, il surveillait son ennemi, le regard attentif à ce +qui allait suivre. + +« Canaille! » hurla Striga, qui, brandissant un revolver, courut vers +l'arrière. + +A la distance de trois pas, il tira. + +Serge Ladko s'était baissé. La balle passa au-dessus de lui sans +l'atteindre. Aussitôt redressé, il fut d'un bond sur son adversaire, que +son couteau frappa au coeur. Ivan Striga s'écroula comme une masse. + +Le drame s'était déroulé si rapidement, que les cinq hommes de +l'équipage, embarrassés, d'ailleurs, dans les plis de la voile, +n'avaient pas eu le temps d'intervenir. Mais quel hurlement ils +poussèrent en voyant tomber leur chef! + +Serge Ladko, s'élançant à l'avant du spardeck, se précipita à leur +rencontre. De la, il dominait le pont, sur lequel les hommes accouraient +en tumulte. + +«Arrière! cria-t-il, les deux mains armées de revolvers, dont l'un +venait d'être arraché à Striga. + +Les hommes s'arrêtèrent. Ils n'avaient point d'armes, et, pour s'en +procurer, il leur fallait pénétrer dans le rouf, c'est-à-dire passer +sous le feu de l'ennemi. + +--Un mot, camarades, reprit Serge Ladko sans quitter son attitude +menaçante. J'ai là onze coups. C'est plus qu'il n'en faut pour vous +descendre tous jusqu'au dernier. Je vous préviens que je tire, si vous +ne reculez pas immédiatement vers l'avant. + +L'équipage se consulta, indécis. Serge Ladko comprit que, s'ils se +ruaient tous à la fois, il arriverait bien sans doute à en abattre +quelques-uns, mais qu'il serait lui-même abattu par les autres. + +--Attention!... Je compte jusqu'à trois, annonça-t-il, sans leur laisser +le temps de la réflexion. Un!... + +Les hommes ne bougèrent pas. + +--Deux!... prononça le pilote. + +Il y eut un mouvement dans le groupe. Trois hommes ébauchèrent une +velléité d'attaque. Deux commencèrent à battre, en retraite. + +--Trois!...» dit Serge Ladko en pressant la détente. + +Un homme tomba, l'épaule traversée d'une balle. Ses compagnons +s'empressèrent de prendre la fuite. + +Serge Ladko, sans quitter son poste d'observation, jeta un regard +vers le vapeur qui avait obéi au signal de Striga. Le bâtiment était +maintenant à moins d'un mille. Lorsqu'il serait bord à bord avec le +chaland, lorsque son équipage se serait joint aux pirates, dont il était +nécessairement plus ou moins complice, la situation deviendrait des plus +graves. + +Le steamer approchait toujours. Il n'était plus qu'à trois encablures, +quand, évoluant brusquement sur tribord, il décrivit un grand cercle et +s'éloigna vers la haute mer. Que signifiait cette manoeuvre? Avait-il +donc été inquiété par quelque chose que Serge Ladko ne pouvait +apercevoir? + +Celui-ci, le coeur battant, attendit. Quelques minutes s'écoulèrent, et +un autre vapeur surgit hors de la pointe du Sud. Sa cheminée vomissait +des torrents de fumée. Le cap droit sur le chaland, il arrivait à toute +vitesse. Bientôt, Serge Ladko put reconnaître à l'avant une figure amie, +celle de son passager, M. Jaeger, celle du détective Karl Dragoch. Il +était sauvé. + +Un instant plus tard, le pont de la gabarre était envahi par la police, +et son équipage se rendait, sans essayer une résistance inutile. + +Pendant ce temps, Serge Ladko s'était précipité dans le rouf. L'une +après l'autre, il en visita les cabines. Une seule porte était fermée. +Il la renversa d'un coup d'épaule et s'arrêta sur le seuil, éperdu. + +Natcha, reconquise, lui tendait les bras. + + + +XIX + +ÉPILOGUE + + +Le procès de la bande du Danube passa inaperçu dans le flamboiement de +la guerre russo-turque. Les brigands, y compris Titcha aisément cueilli +à Roustchouk, furent pendus haut et court, sans éveiller dans le public +l'attention qu'en de moins tragiques circonstances on eût accordé à leur +exécution. + +---Toutefois, les débats donnèrent aux principaux intéressés +l'explication de ce qui était resté jusqu'ici incompréhensible pour eux. +Serge Ladko sut par suite de quel quiproquo il avait été emprisonné dans +le chaland en lieu et place de Karl Dragoch, et comment Striga, ayant +appris par les journaux l'envoi d'une commission rogatoire à Szalka, +s'était introduit dans la maison du pêcheur Ilia Brusch, pour répondre +aux questions du commissaire de police de Gran. + +Il sut également comment Natcha, enlevée par la bande du Danube, avait +eu à lutter contre les attaques de Striga, qui, se croyant certain +d'avoir abattu son ennemi, ne cessait de lui affirmer qu'elle était +veuve. Un soir notamment, Striga, à l'appui de son dire, avait montré à +la jeune femme son propre portrait, qu'il prétendait avoir conquis de +haute lutte sur le légitime propriétaire. Il en était résulté une scène +violente, au cours de laquelle Striga s'était emporté jusqu'à la menace. +De là, le cri poussé par Natcha, et que le fugitif avait entendu dans la +nuit. + +Mais c'était là de l'histoire ancienne. Serge Ladko ne pensait plus aux +mauvais jours depuis qu'il avait eu le bonheur de retrouver sa chère +Natcha. + +Le territoire de la Bulgarie lui étant interdit, l'heureux couple, après +les événements qui viennent d'être racontés, s'était fixé d'abord dans +la ville roumaine de Giurgievo. C'est là qu'il se trouvait, quand, au +mois de mai de l'année suivante, le Tzar déclara officiellement la +guerre au Sultan. Serge Ladko, est-il besoin de le dire, fut des +premiers qui s'engagèrent dans les rangs de l'armée russe, à laquelle, +grâce à sa connaissance du théâtre des opérations, il rendit +d'importants services. + +La guerre finie, la Bulgarie enfin libre, il revint avec Natcha dans la +maison de Roustchouk et reprit son métier de pilote. Tous deux y vivent +encore aujourd'hui, heureux et honorés. + +Karl Dragoch est resté leur ami. Pendant longtemps, il n'a jamais manqué +de descendre le Danube, au moins une fois l'an, pour venir à Roustchouk. +Aujourd'hui, les voies ferrées, dont le réseau s'est progressivement +développé, lui permettent d'abréger le voyage. Mais c'est toujours +en suivant les méandres du fleuve que Serge Ladko, au hasard de ses +pilotages, lui rend ses visites à Budapest. + +Des trois garçons que Natcha lui a donnés et qui sont maintenant des +hommes, le plus jeune, après un sévère apprentissage sous les ordres de +Karl Dragoch, est en bonne voie pour atteindre les plus hauts grades +dans l'administration judiciaire de Bulgarie. + +Le cadet, digne héritier d'un lauréat de la Ligue Danubienne, s'est +consacré au peuple des eaux. Toutefois, rejetant la ligne, il a +perfectionné les méthodes de combat. Il doit à ses pêcheries d'esturgeon +une célébrité universelle et une fortune qui promet de devenir +considérable. + +Quant à l'aîné, il succédera à son père, lorsque l'âge de la retraite +sonnera pour celui-ci. Par lui seront alors conduits vapeurs et +chalands, de Vienne à la mer, dans les passes sinueuses et entre les +bancs perfides du grand fleuve; par lui se perpétuera la race des +Pilotes du Danube. + +Mais, quelle que soit la différence de leurs positions, des trois fils +de Serge Ladko le coeur bat à l'unisson. Aiguillés par la vie sur des +routes divergentes, ils se rencontrent toujours à ces carrefours: une +même vénération pour leur père, une égale tendresse pour leur mère, un +pareil amour de la patrie bulgare. + + + +TABLE. + +Chapitres. + +I.--Au concours de Sigmaringen + +II.--Aux sources du Danube + +III.--Le passager d'Ilia Brusch + +IV.--Serge Ladko + +V.--Karl Dragoch + +VI.--Les yeux bleus + +VII.--Chasseurs et gibiers + +VIII.--Un portrait de femme + +IX.--Les deux échecs de Dragoch + +X.--Prisonnier + +XI.--Au pouvoir d'un ennemi + +XII.--Au nom de la loi + +XIII.--Une commission rogatoire + +XIV.--Entre ciel et terre + +XV.--Près du but + +XVI.--La maison vide + +XVII.--A la nage + +XVIII.--Le pilote du Danube + +XIX.--Épilogue + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le pilote du Danube, by Jules Verne + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PILOTE DU DANUBE *** + +***** This file should be named 11484-8.txt or 11484-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/1/4/8/11484/ + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and PG Distributed +Proofreaders. This file was produced from images generously made +available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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For +example an eBook of filename 10234 would be found at: + + https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234 + +or filename 24689 would be found at: + https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689 + +An alternative method of locating eBooks: + https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL + + diff --git a/11484-8.zip b/11484-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..daa6221 --- /dev/null +++ b/11484-8.zip diff --git a/11484-h.zip b/11484-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..404991b --- /dev/null +++ b/11484-h.zip diff --git a/11484-h/11484-h.htm b/11484-h/11484-h.htm new file mode 100644 index 0000000..1b6e714 --- /dev/null +++ b/11484-h/11484-h.htm @@ -0,0 +1,13809 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" + content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>LE PILOTE DU DANUBE</title> + <meta name="author" content="Author and translator"> + +<STYLE TYPE="text/css"> +H1 {font-size: 24pt; font-family: serif; text-align: center;} +H2 {font-size: 18pt; font-family: serif; text-align: center;} +H3 {font size:16pt; font-family: serif; text-align: center;} +p {font size:14pt; font-family: serif; text-align: justify} +p.STDIT {font size:14pt; font-family: serif; font-style: italic;} +p.FTNOTE {font size:12pt; font-family: sans-serif; text-align: justify} +</STYLE> + +</head> + +<body style="color: rgb(0, 0, 0); background-color: rgb(255, 255, 255);" +link="#0000ff" alink="#000088" vlink="#0000ff"> + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Le pilote du Danube, by Jules Verne + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le pilote du Danube + +Author: Jules Verne + +Release Date: March 6, 2004 [EBook #11484] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PILOTE DU DANUBE *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and PG Distributed +Proofreaders. This file was produced from images generously made +available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + + + + + +</pre> + + + +<h1>LE PILOTE DU DANUBE</h1> + +<h3>PAR</h3> + +<h2>JULES VERNE</h2> + +<h2>1920 </h2> + +<br><br><br> + + +<a name="I"></a> +<h3>I</h3> + +<h3>AU CONCOURS DE SIGMARINGEN.</h3> + +<p>Ce jour-là, samedi 5 août 1876, une foule +nombreuse et bruyante remplissait le cabaret +à l'enseigne du <i>Rendez-vous des Pêcheurs</i>. +Chansons, cris, chocs des verres, applaudissements, +exclamations se fondaient en +un terrible vacarme que dominaient, à intervalles +presque réguliers, ces <i>hoch!</i> par +lesquels a coutume de s'exprimer la joie +allemande à son paroxysme.</p> + +<p>Les fenêtres de ce cabaret donnaient +directement sur le Danube, à l'extrémité +de la charmante petite ville de Sigmaringen, +capitale de l'enclave prussienne de Hohenzollern, +située, presque à l'origine de ce +grand fleuve de l'Europe centrale.</p> + +<p>Obéissant à l'invitation de l'enseigne +peinte en belles lettres gothiques au-dessus +de la porte d'entrée, c'est là que s'étaient +réunis les membres de la Ligue Danubienne, +société internationale de pêcheurs appartenant +aux diverses nationalités riveraines. +Il n'est pas de joyeuse réunion sans notable +beuverie. Aussi buvait-on de bonne bière +de Munich et de bon vin de Hongrie à +pleines chopes et à pleins verres. On fumait +aussi, et la grande salle était tout obscurcie +par la fumée odorante que les longues +pipes crachaient sans relâche. Mais, si les +sociétaires ne se voyaient plus, ils s'entendaient +de reste, à moins qu'ils ne fussent +sourds.</p> + +<p>Calmes et silencieux dans l'exercice de +leurs fonctions, les pêcheurs à la ligne sont, +en effet, les gens les plus bruyants du +monde dès qu'ils ont remisé leurs attributs. +Pour raconter leurs hauts faits, ils valent +les chasseurs, ce qui n'est pas peu dire.</p> + +<p>On était à la fin d'un déjeuner des plus +substantiels, qui avait rassemblé autour des +tables du cabaret une centaine de convives, +tous chevaliers de la gaule, enragés de la +flotte, fanatiques de l'hameçon. Les exercices +de la matinée avaient sans doute singulièrement +altéré leurs gosiers, à en juger +par le nombre de bouteilles figurant au +milieu de la desserte. Maintenant, c'était le +tour des nombreuses liqueurs que les +hommes ont imaginées pour succéder au +café.</p> + +<p>Trois heures après midi sonnaient, lorsque +les convives, de plus en plus montés +en couleur, quittèrent la table. Pour être +franc, quelques-uns titubaient et n'auraient +pu se passer complètement du secours de +leurs voisins. Mais le plus grand nombre +se tenaient fermes sur leurs jambes, en +braves et solides habitués de ces longues +séances épulatoires, qui se renouvelaient +plusieurs fois dans l'année à propos des +concours de la Ligue Danubienne.</p> + +<p>De ces concours très suivis, très fêtés, +grande était la réputation sur tout le cours +du célèbre fleuve jaune, et non pas bleu +comme le chante la fameuse valse de Strauss. +Du duché de Bade, du Wurtemberg, de la +Bavière, de l'Autriche, de la Hongrie, de la +Roumanie, de la Serbie, et même des provinces +turques de Bulgarie et de Bessarabie, +les concurrents affluaient.</p> + +<p>La Société comptait déjà cinq années +d'existence. Très bien administrée par son +Président, le Hongrois Miclesco, elle prospérait. +Ses ressources toujours croissantes +lui permettaient d'offrir des prix importants +dans ses concours, et sa bannière étincelait +des glorieuses médailles conquises +de haute lutte sur des associations rivales. +Très au courant de la législation relative à la +pêche fluviale, son Comité directeur soutenait +ses adhérents, tant contre l'État que +contre les particuliers, et défendait leurs +droits et privilèges avec cette ténacité, on +pourrait dire cet entêtement professionnel, +spécial au bipède que ses instincts de +pêcheur à la ligne rendent digne d'être +classé dans une catégorie particulière de +l'humanité.</p> + +<p>Le concours qui venait d'avoir lieu était +le deuxième de cette année 1876. Dès cinq +heures du matin, les concurrents avaient +quitté la ville pour gagner la rive gauche +du Danube, un peu en aval de Sigmaringen. +Ils portaient l'uniforme de la Société: blouse +courte laissant aux mouvements toute leur +liberté, pantalon engagé dans des bottes à +forte semelle, casquette blanche à large +visière. Bien entendu, ils possédaient la +collection complète des divers engins énumérés +au <i>Manuel du Pêcheur</i>: cannes, +gaules, épuisettes, lignes empaquetées dans +leur enveloppe de peau de daim, flotteurs, +sondes, grains de plomb fondus de toutes +tailles pour les plombées, mouches artificielles, +cordonnet, crin de Florence. La +pêche devait être libre, en ce sens que les +poissons, quels qu'ils fussent, seraient de +bonne prise, et chaque pêcheur pourrait +amorcer sa place comme il l'entendrait.</p> + +<p>A six heures sonnant, quatre-vingt-dix-sept +concurrents exactement étaient à leur +poste, la ligne flottante en main, prêts à +lancer l'hameçon. Un coup de clairon +donna le signal, et les quatre-vingt-dix-sept +lignes se tendirent du même mouvement +au-dessus du courant.</p> + +<p>Le concours était doté de plusieurs prix, +dont les deux premiers, d'une valeur de +cent florins chacun, seraient attribués au +pêcheur qui aurait le plus grand nombre +de poissons et à celui qui capturerait la +plus lourde pièce.</p> + +<p>Il n'y eut aucun incident jusqu'au second +coup de clairon, qui, à onze heures moins +cinq, clôtura le concours. Chaque lot fut +alors soumis au jury composé du Président +Miclesco et de quatre membres de la Ligue +Danubienne. Que ces hauts et puissants +personnages prissent leur décision en toute +impartialité et de telle sorte qu'aucune réclamation +ne fut possible, bien qu'on ait la tête +chaude dans le monde particulier des +pêcheurs à la ligne, nul ne le mit en doute +un seul instant. Toutefois, il fallut s'armer +de patience pour connaître le résultat de +leur consciencieux examen, l'attribution des +divers prix, soit du poids, soit du nombre, +devant rester secrète jusqu'à l'heure de la +distribution des récompenses, précédée +d'un repas qui allait réunir tous les concurrents +en de fraternelles agapes.</p> + +<p>Cette heure était arrivée. Les pêcheurs, +sans parler des curieux venus de Sigmaringen, +attendaient, confortablement assis, +devant l'estrade sur laquelle se tenaient le +Président et les autres membres du Jury.</p> + +<p>Et, en vérité, si les sièges, bancs ou +escabeaux, ne faisaient point défaut, les +tables ne manquaient pas non plus, ni, sur +les tables, les moss de bière, les flacons +de liqueurs variées, ainsi que les verres +grands et petits.</p> + +<p>Chacun ayant pris place, et les pipes +continuant à fumer de plus belle, le Président +se leva.</p> + +<p>«Écoutez!.. Écoutez!..» cria-t-on de +tous côtés.</p> + +<p>M. Miclesco vida au préalable un bock +écumeux dont la mousse perla sur la pointe +de ses moustaches.</p> + +<p>«Mes chers collègues, dit-il en allemand, +langue comprise de tous les membres de la +Ligue Danubienne malgré la diversité de +leurs nationalités, ne vous attendez pas à +un discours classiquement ordonné, avec +préambule, développement et conclusion. +Non, nous ne sommes pas ici pour nous +griser de harangues officielles, et je viens +seulement causer de nos petites affaires, en +bons camarades, je dirai même en frères, si +cette qualification vous paraît justifiée pour +une assemblée internationale.</p> + +<p>Ces deux phrases, un peu longues comme +toutes celles qui se débitent généralement +au commencement d'un discours, même +quand l'orateur se défend de discourir, +furent accueillies par d'unanimes applaudissements, +auxquels se joignirent de nombreux +<i>très bien! très bien!</i> mélangés de +<i>hoch!</i>, voire de hoquets. Puis, au Président +levant son verre, tous les verres pleins +firent raison.</p> + +<p>M. Miclesco continua son discours en +mettant le pêcheur à la ligne au premier +rang de l'humanité. Il fit valoir toutes les +qualités, toutes les vertus dont l'a pourvu +la généreuse nature. Il dit ce qu'il lui faut +de patience, d'ingéniosité, de sang-froid, +d'intelligence supérieure, pour réussir dans +cet art, car, plutôt qu'un métier, c'est un +art, qu'il plaça bien au-dessus des prouesses +cynégétiques dont se vantent à tort les chasseurs.</p> + +<p>—Pourrait-on comparer, s'écria-t-il, la +chasse à la pêche?</p> + +<p>—Non! ... non!..., fut-il répondu par toute +l'assistance.</p> + +<p>—Quel mérite y a-t-il à tuer un perdreau +ou un lièvre, lorsqu'on le voit à bonne +portée, et qu'un chien—est-ce que nous +avons des chiens, nous?—l'a dépisté à votre +profit?... Ce gibier, vous l'apercevez de loin, +vous le visez à loisir et vous l'accablez d'innombrables +grains de plomb, dont la plupart +sont tirés en pure perte!... Le poisson, +au contraire, vous ne pouvez le suivre du +regard.... Il est caché sous les eaux.... Ce +qu'il faut de manoeuvres adroites, de délicates +invites, de dépense intellectuelle et +d'adresse, pour le décider à mordre à votre +hameçon, pour le ferrer, pour le sortir de +l'eau, tantôt pâmé à l'extrémité de la ligne, +tantôt frétillant et, pour ainsi dire, applaudissant +lui-même à la victoire du pêcheur!</p> + +<p>Cette fois, ce fut un tonnerre de bravos. +Assurément, le Président Miclesco répondait +aux sentiments de la Ligue Danubienne. +Comprenant qu'il ne pourrait jamais aller +trop loin dans l'éloge de ses confrères, il +n'hésita pas, sans craindre d'être taxé d'exagération, +à placer leur noble exercice au-dessus +de tous les autres, à élever jusqu'aux +nues les fervents disciples de la science +piscicaptologique, à évoquer même le souvenir +de la superbe déesse qui présidait +aux jeux piscatoriens de l'ancienne Rome +dans les cérémonies halieutiques.</p> + +<p>Ces mots furent-ils compris? Probablement, +puisqu'ils provoquèrent de véritables +trépignements d'enthousiasme.</p> + +<p>Alors, après avoir repris haleine en vidant +une chope de bière neigeuse:</p> + +<p>—Il ne me reste plus, dit-il, qu'à nous +féliciter de la prospérité croissante de notre +Société, qui recruté chaque année de nouveaux +membres et dont la réputation est si +bien établie dans toute l'Europe centrale. +Ses succès, je ne vous en parlerai pas. Vous +les connaissez, vous en avez votre part, et +c'est un grand honneur que de figurer dans +ses concours! La presse allemande, la presse +tchèque, la presse roumaine ne lui ont +jamais marchandé leurs éloges si précieux, +j'ajoute si mérités, et je porte un toast, en +vous priant de me faire raison, aux journalistes +qui se dévouent à la cause internationale +de la Ligue Danubienne!</p> + +<p>Certes, on fit raison au Président Miclesco. +Les flacons se vidèrent dans les verres, et +les verres se vidèrent dans les gosiers, avec +autant de facilité que l'eau du grand fleuve +et de ses affluents s'écoule dans la mer.</p> + +<p>On en fût demeuré là, si le discours présidentiel +eût pris fin sur ce dernier toast. +Mais d'autres toasts s'imposaient, d'une +aussi évidente opportunité.</p> + +<p>En effet, le Président s'était redressé de +toute sa hauteur, entre le secrétaire et le trésorier +également debout. De la main droite, +chacun d'eux tenait une coupe de champagne, +la main gauche posée sur le coeur.</p> + +<p>—Je bois à la Ligue Danubienne, dit +M. Miclesco en couvrant l'assistance du +regard.</p> + +<p>Tous s'étaient levés, une coupe au niveau +des lèvres. Les uns montés sur les bancs, +quelques autres sur les tables, on répondit +avec un ensemble parfait à la proposition +de M. Miclesco.</p> + +<p>Celui-ci, les coupes vides, reprit de plus +belle, après avoir puisé aux intarissables +flacons placés devant ses assesseurs et lui:</p> + +<p>—Aux nationalités diverses, aux Badois, +aux Wurtembergeois, aux Bavarois, aux +Autrichiens, aux Hongrois, aux Serbes, aux +Valaques, aux Moldaves, aux Bulgares, +aux Bessarabiens que la Ligue Danubienne +compte dans ses rangs!»</p> + +<p>Et Bessarabiens, Bulgares, Moldaves, +Valaques, Serbes, Hongrois, Autrichiens, +Bavarois, Wurtembergeois, Badois lui +répondirent comme un seul homme en +absorbant le contenu de leurs coupes.</p> + +<p>Enfin le Président termina sa harangue, +en annonçant qu'il buvait à la santé de +chacun des membres de la Société. Mais, +leur nombre atteignant quatre cent soixante-treize, +il fut malheureusement obligé de les +grouper dans un seul toast.</p> + +<p>On y répondit d'ailleurs par mille et mille +<i>hoch!</i> qui se prolongèrent jusqu'à extinction +des forces vocales.</p> + +<p>Ainsi s'acheva le second numéro du programme, +dont le premier avait pris fin avec +les exercices épulatoires. Le troisième +allait consister dans la proclamation des +lauréats.</p> + +<p>Chacun attendait avec une anxiété bien +naturelle, car, ainsi qu'il a été dit, le secret +du Jury avait été gardé. Mais le moment +était venu où on le connaîtrait enfin.</p> + +<p>Le Président Miclesco se mit en devoir de +lire la liste officielle des récompenses dans +les deux catégories.</p> + +<p>Conformément aux statuts de la Société, +les prix de moindre valeur seraient proclamés +les premiers, ce qui donnerait à la +lecture de cette sorte de palmarès un intérêt +Grandissant.</p> + +<p>A l'appel de leur nom, les lauréats des +prix inférieurs dans la catégorie du nombre +se présentèrent devant l'estrade. Le Président +leur donna l'accolade, en leur remettant +un diplôme et une somme d'argent +variable suivant le rang obtenu.</p> + +<p>Les poissons que contenaient les filets +étaient de ceux que tout pêcheur peut +prendre dans les eaux du Danube: épinoches, +gardons, goujons, plies, perches, +tanches, brochets, chevesnes et autres. +Valaques, Hongrois, Badois, Wurtembergeois +figuraient dans la nomenclature de +ces prix inférieurs.</p> + +<p>Le deuxième prix fut attribué, pour +soixante-dix-sept poissons capturés, à un +Allemand du nom de Weber dont le succès +fut accueilli par de chaleureux applaudissements. +Ledit Weber était, en effet, fort +connu de ses confrères. Maintes et maintes +fois déjà, il avait été classé dans les rangs +supérieurs lors des précédents concours, +et l'on s'attendait généralement à ce qu'il +remportât le premier prix du nombre, ce +jour-là.</p> + +<p>Non, soixante-dix-sept poissons seulement +figuraient dans son filet, soixante-dix-sept +bien comptés et recomptés, alors qu'un +concurrent, sinon plus habile, du moins +plus heureux, en avait rapporté quatre-vingt-dix-neuf +dans le sien.</p> + +<p>Le nom de ce maître pêcheur fut alors +proclamé. C'était le Hongrois Ilia Brusch.</p> + +<p>L'assemblée très surprise n'applaudit +pas, en entendant le nom de ce Hongrois +inconnu des membres de la Ligue Danubienne, +dans laquelle il n'était entré que +tout récemment.</p> + +<p>Le lauréat n'ayant pas cru devoir se présenter +pour toucher la prime de cent florins, +le Président Miclesco passa sans plus tarder +à la liste des vainqueurs dans la catégorie +du poids. Les primés furent des Roumains, +des Slaves et des Autrichiens. Lorsque le +nom auquel était attribué le second prix fut +prononcé, ce nom fut applaudi comme l'avait +été celui de l'Allemand Weber. M. Ivetozar, +l'un des assesseurs, triomphait avec un chevesne +de trois livres et demie, qui eût assurément +échappé à un pêcheur possédant +moins d'adresse et de sang-froid. C'était +l'un des membres les plus en vue, les plus +actifs, les plus dévoués de la Société, et +c'est lui qui, à cette époque, avait remporté +le plus grand nombre de récompenses. +Aussi fut-il salué par d'unanimes applaudissements.</p> + +<p>Il ne restait plus qu'à décerner le premier +prix de cette catégorie, et les coeurs +palpitaient en attendant le nom du lauréat.</p> + +<p>Quel ne fut pas l'étonnement, plus que +l'étonnement, quelle ne fut pas la stupéfaction +générale, lorsque le Président Miclesco, +d'une voix, dont il ne pouvait modérer le +tremblement, laissa tomber ces mots:</p> + +<p>« Premier au poids pour un brochet de +dix-sept livres, le Hongrois Ilia Brusch! »</p> + +<p>Un grand silence se fit dans l'assistance. +Les mains prêtes à battre demeurèrent +immobiles, les bouches prêtes à acclamer le +vainqueur se turent. Un vif sentiment de +curiosité immobilisait tout le monde.</p> + +<p>Ilia Brusch allait-il enfin apparaître? +Viendrait-il recevoir du Président Miclesco +les diplômes d'honneur et les deux cents +florins qui les accompagnaient?</p> + +<p>Soudain un murmure courut à travers +l'assemblée.</p> + +<p>Un des assistants, qui, jusque-là, s'était +tenu un peu à l'écart, se dirigeait vers l'estrade.</p> + +<p>C'était le Hongrois Ilia Brusch.</p> + +<p>A en juger par son visage soigneusement +rasé, que couronnait une épaisse chevelure +d'un noir d'encre, Ilia Brusch n'avait pas +dépassé trente ans. D'une stature au-dessus +de la moyenne, large d'épaules, bien planté +sur ses jambes, il devait être d'une force +peu commune. On pouvait être surpris, en +vérité, qu'un gaillard de cette trempe se +complût aux placides distractions de la +pêche à la ligne, au point d'avoir acquis +dans cet art difficile la maîtrise dont le +résultat du concours donnait une irrécusable +preuve.</p> + +<p>Autre particularité assez bizarre, Ilia +Brusch devait, d'une manière ou d'une +autre, être affligé d'une affection de la vue. +De larges lunettes noires cachaient, en +effet, ses yeux, dont il eût été impossible +de reconnaître la couleur. Or, la vue est le +plus précieux des sens pour qui se passionne +aux imperceptibles mouvements de +la flotte, et de bons yeux sont nécessaires +à qui veut déjouer les multiples ruses du +poisson.</p> + +<p>Mais, que l'on fût ou que l'on ne fût pas +étonné, il n'y avait qu'à s'incliner. L'impartialité +du Jury ne pouvant être suspectée, +Ilia Brusch était le vainqueur du concours, +et cela dans des conditions que personne, +de mémoire de ligueur, n'avait jamais réunies. +L'assemblée se dégela donc, et des +applaudissements suffisamment sonores +saluèrent le triomphateur, au moment où +il recevait ses diplômes et ses primes des +mains du Président Miclesco.</p> + +<p>Cela fait, Ilia Brusch, au lieu de descendre +de l'estrade, eut un court colloque avec le +Président, puis se retourna vers l'assemblée +intriguée, en réclamant du geste un silence +qu'il obtint comme par enchantement.</p> + +<p>« Messieurs et chers collègues, dit Ilia +Brusch, je vous demanderai la permission +de vous adresser quelques mots, ainsi que +notre Président veut bien m'y autoriser.</p> + +<p>On aurait entendu voler une mouche dans +la salle tout à l'heure si bruyante. A quoi +tendait cette allocution non prévue au +programme?</p> + +<p>—Je désire d'abord vous remercier, continuait +Ilia Brusch, de votre sympathie et +de vos applaudissements, mais je vous prie +de croire que je ne m'enorgueillis pas plus +qu'il ne convient du double succès que je +viens d'obtenir. Je n'ignore pas que ce succès, +s'il eût appartenu au plus digne, eût +été remporté par quelque membre plus +ancien de la Ligue Danubienne, si riche en +valeureux pêcheurs, et que je le dois, plutôt +qu'à mon mérite, à un hasard favorable.</p> + +<p>La modestie de ce début fut vivement +appréciée de l'assistance, d'où plusieurs +<i>très bien!</i> s'élevèrent en sourdine.</p> + +<p>—Ce hasard favorable, il me reste à le +justifier, et j'ai conçu dans ce but un projet +que je crois de nature à intéresser cette +réunion d'illustres pêcheurs.</p> + +<p>«La mode, vous ne l'ignorez pas, mes +chers collègues, est aux records. Pourquoi +n'imiterions-nous pas les champions d'autres +sports, inférieurs au nôtre à coup sûr, +et ne tenterions-nous pas d'établir le record +de la pêche?</p> + +<p>Des exclamations étouffées coururent +dans l'auditoire. On entendit des <i>ah! ah!</i>, +des <i>tiens! tiens!</i>, des <i>pourquoi pas?</i>, chaque +sociétaire traduisant son impression selon +son tempérament particulier.</p> + +<p>—Quand cette idée, poursuivait cependant +l'orateur, m'est venue pour la première +fois à l'esprit, je l'ai adoptée sur-le-champ, +et sur-le-champ j'ai compris dans quelles +conditions elle devait être réalisée. Mon +titre d'associé de la Ligue Danubienne +limitait, d'ailleurs, le problème. Ligueur du +Danube, c'est au Danube seul qu'il me fallait +demander l'heureuse issue de mon entreprise. +J'ai donc formé le projet de descendre +notre glorieux fleuve, de sa source +même à la mer Noire, et de vivre, durant +ce parcours de trois mille kilomètres, exclusivement +du produit de ma pêche.</p> + +<p>«La chance qui m'a favorisé aujourd'hui +augmenterait encore, s'il était possible, +mon désir d'accomplir ce voyage, dont, j'en +suis certain, vous apprécierez l'intérêt, et +c'est pourquoi, dès à présent, je vous +annonce mon départ, fixé au 10 août, c'est-à dire +à jeudi prochain, en vous donnant +rendez-vous, ce jour-là, au point précis où +commence le Danube.</p> + +<p>Il est plus facile d'imaginer que de décrire +l'enthousiasme que provoqua cette communication +inattendue. Pendant cinq minutes, +ce fut une tempête de <i>hoch!</i> et d'applaudissements +frénétiques.</p> + +<p>Mais un tel incident ne pouvait se terminer +ainsi. M. Miclesco le comprit, et, +comme toujours, il agit en véritable président. +Un peu lourdement peut-être, il se +leva une fois de plus entre ses deux assesseurs.</p> + +<p>—A notre collègue Ilia Brusch! dit-il +d'une voix émue, en brandissant une coupe +de champagne.</p> + +<p>—A notre collègue Ilia Brusch!» répondit +l'assemblée avec un bruit de tonnerre, +auquel succéda immédiatement un profond +silence, les humains n'étant pas conformés, +par suite d'une regrettable lacune, +de manière à pouvoir crier et boire en même +temps.</p> + +<p>Toutefois, le silence fut de courte durée +Le vin pétillant eut tôt fait de rendre aux +gosiers lassés une vigueur nouvelle, ce qui +leur permit de porter encore d'innombrables +santés, jusqu'au moment où fut clôturé, au +milieu de l'allégresse générale, le fameux +concours de pêche ouvert ce jour-là, samedi +5 août 1876, par la Ligue Danubienne, dans +la charmante petite ville de Sigmaringen.</p> + +<br><br><br> +<a name="II"></a> +<h3>II</h3> + +<h3>AUX SOURCES DU DANUBE.</h3> + + +<p>En annonçant à ses collègues réunis au +<i>Rendez-vous des Pêcheurs</i> son projet de descendre +le Danube, la ligne à la main, Ilia +Brusch avait-il ambitionné la gloire? Si tel +était son but, il pouvait se vanter de l'avoir +Atteint.</p> + +<p>La presse s'était emparée de l'incident, et +tous les journaux de la région danubienne, +sans exception, avaient consacré au concours +de Sigmaringen une <i>copie</i> plus ou +moins abondante, mais toujours capable de +chatouiller agréablement l'amour-propre +du vainqueur, dont le nom était en passe +de devenir tout à fait populaire.</p> + +<p>Dès le lendemain, dans son numéro du +6 août, la <i>Neue Freie Press</i>, de Vienne, +notamment, avait inséré ce qui suit:</p> + +<p>Le dernier concours de pêche de la +Ligue Danubienne s'est terminé hier à Sigmaringen +sur un véritable coup de théâtre, +dont un Hongrois du nom d'Ilia Brusch, hier +inconnu, aujourd'hui presque célèbre, a été +le héros.</p> + +<p>»Qu'a donc fait Ilia Brusch, demandez-vous, +pour mériter une gloire aussi soudaine?</p> + +<p>»En premier lieu, cet habile homme a +réussi à s'adjuger les deux premiers prix +du poids et du nombre, en distançant de +loin tous ses concurrents, ce qui, paraît-il, +ne s'était jamais vu depuis qu'il existe des +concours de ce genre. Ce n'est déjà pas +mal. Mais il y a mieux.</p> + +<p>»Quand on a récolté une pareille moisson +de lauriers, quand on a remporté une +aussi éclatante victoire, il semblerait qu'on +soit en droit de goûter un repos mérité. Or, +tel n'est pas l'avis de ce Hongrois étonnant, +qui se prépare à nous étonner plus encore.</p> + +<p>»Si nous sommes bien informés—et +l'on connaît la sûreté de nos informations—Ilia +Brusch aurait annoncé à ses collègues +qu'il se proposait de descendre, la ligne à la +main, tout le Danube, depuis sa source, +dans le duché de Bade, jusqu'à son embouchure, +dans la mer Noire, soit un parcours +de trois mille kilomètres environ.</p> + +<p>»Nous tiendrons nos lecteurs au courant +des péripéties de cette originale entreprise.</p> + +<p>»C'est jeudi prochain, 10 août, qu'Ilia +Brusch doit se mettre en route. Souhaitons-lui +bon voyage, mais souhaitons aussi que +le terrible pêcheur n'extermine pas, jusqu'au +dernier représentant, la gent aquatique +qui peuple les eaux du grand fleuve +international!»</p> + +<p>Ainsi s'exprimait la <i>Neue Freie Press</i> de +Vienne. Le <i>Pester Lloyd</i> de Budapest ne se +montrait pas moins chaleureux, non plus +que le <i>Srbské Noviné</i> de Belgrade et le +<i>Românul</i> de Bucarest, dans lesquels la note +se haussait aux dimensions d'un véritable +article.</p> + +<p>Cette littérature était bien faite pour +attirer l'attention sur Ilia Brusch, et, s'il est +vrai que la presse soit le reflet de l'opinion +publique, celui-ci pouvait s'attendre à exciter +un intérêt grandissant à mesure que se +poursuivrait son voyage.</p> + +<p>Dans les principales villes du parcours +ne trouverait-il pas, d'ailleurs, des membres +de la Ligue Danubienne, qui considéreraient +comme un devoir de contribuer à la +gloire de leur collègue? Nul doute qu'il ne +reçût d'eux assistance et secours, en cas +de besoin.</p> + +<p>Dès à présent, les commentaires de la +presse obtenaient un franc succès parmi +les pêcheurs à la ligne. Aux yeux de ces +professionnels, l'entreprise d'Ilia Brusch +acquérait une énorme importance, et nombre +de ligueurs, attirés à Sigmaringen par +le concours qui venait de finir, s'y étaient +attardés, afin d'assister au départ du champion +de la Ligue Danubienne.</p> + +<p>Quelqu'un qui n'avait pas à se plaindre +de la prolongation de leur séjour, c'était, à +coup sûr, le patron du <i>Rendez-vous des +Pêcheurs</i>. Dans l'après-midi du 8 août, avant-veille +du jour fixé par le lauréat pour le +début de son original voyage, plus de +trente buveurs continuaient à mener +joyeuse vie dans la grande salle du cabaret, +dont la caisse, étant données les facultés +absorbantes de cette clientèle de choix, +connaissait des recettes inespérées.</p> + +<p>Pourtant, malgré la proximité de l'événement +qui avait retenu ces curieux dans +la capitale du Hohenzollern, ce n'est pas +du héros du jour que l'on s'entretenait, le +soir du 8 août, au <i>Rendez-vous des Pêcheurs</i>. +Un autre événement, plus important encore +pour ces riverains du grand fleuve, servait +de thème à la conversation générale et mettait +tout ce monde en rumeur.</p> + +<p>Cette émotion n'avait rien d'exagéré, et +des faits du caractère le plus sérieux la +justifiaient amplement.</p> + +<p>Depuis plusieurs mois, en effet, les rives +du Danube étaient désolées par un perpétuel +brigandage. On ne comptait plus les +fermes dévalisées, les châteaux pillés, les +villas cambriolées, les meurtres même, plusieurs +personnes ayant payé de leur vie la +résistance qu'elles tentaient d'opposer à +d'insaisissables malfaiteurs.</p> + +<p>De toute évidence, une telle série de +crimes n'avait pu être accomplie par quelques +individus isolés. On avait certainement +affaire à une bande bien organisée, et sans +doute fort nombreuse, à en juger par ses +exploits.</p> + +<p>Circonstance singulière, cette bande n'opérait +que dans le voisinage immédiat du +Danube. Au delà de deux kilomètres de part +et d'autre du fleuve, jamais un seul crime +n'avait pu lui être légitimement attribué. +Toutefois, le théâtre de ses opérations ne +paraissait ainsi limité que dans le sens de +la largeur, et les rives autrichiennes, hongroises, +serbes ou roumaines étaient pareillement +mises à sac par ces bandits, qu'on +ne parvenait nulle part à prendre sur le fait.</p> + +<p>Leur coup accompli, ils disparaissaient +jusqu'au prochain crime, commis parfois +à des centaines de kilomètres du précédent. +Dans l'intervalle, on ne trouvait d'eux aucune +trace. Ils semblaient s'être volatilisés, ainsi +que les objets matériels, parfois très encombrants, +qui représentaient leur butin.</p> + +<p>Les gouvernements intéressés avaient +fini par s'émouvoir de ces échecs successifs, +vraisemblablement imputables au défaut +de cohésion des forces répressives. Une +conversation diplomatique s'était engagée +à ce sujet, et, ainsi que la presse en donnait +la nouvelle ce matin même du 8 août, les +négociations venaient d'aboutir à la création +d'une police internationale répartie sur +tout le cours du Danube sous l'autorité d'un +chef unique. La désignation de ce chef avait +été particulièrement laborieuse, mais finalement +on s'était mis d'accord sur le nom +de Karl Dragoch, détective hongrois bien +connu dans la région.</p> + +<p>Karl Dragoch était, en effet, un policier, +remarquable, et la difficile mission qui lui +était confiée n'aurait pu l'être à un plus +digne. Agé de quarante-cinq ans, c'était un +homme de complexion moyenne, plutôt maigre, +et doué de plus de force morale que de +force physique. Il avait assez de vigueur, +cependant, pour supporter les fatigues professionnelles +de son état, comme il avait +assez de bravoure pour en affronter les +dangers. Légalement, il demeurait à Budapest, +mais le plus souvent il était en campagne, +occupé à quelque enquête délicate. +Sa connaissance parfaite de tous les idiomes +du Sud-Est de l'Europe, de l'allemand +et du roumain, du serbe, du bulgare et du +turc, sans parler du hongrois, sa langue +maternelle, lui permettait de n'être jamais +embarrassé, et, en sa qualité de célibataire, +il n'avait pas à craindre que des soucis de +famille vinssent entraver la liberté de ses +mouvements.</p> + +<p>Sa nomination avait, comme on dit, une +bonne presse. Quant au public, il l'approuvait +à l'unanimité. Dans la grande salle du +<i>Rendez-vous des Pêcheurs</i>, la nouvelle en +était accueillie d'une manière tout particulièrement +flatteuse.</p> + +<p>«On ne pouvait mieux choisir, affirmait, +au moment où s'allumaient les lampes du +cabaret, M. Ivetozar, titulaire du second +prix du poids, lors du concours qui venait de +finir. Je connais Dragoch. C'est un homme.</p> + +<p>—Et un habile homme, renchérit le Président +Miclesco.</p> + +<p>—Souhaitons, s'écria un Croate, du nom +peu facile à prononcer de Svrb, propriétaire +d'une teinturerie dans un des faubourgs de +Vienne, qu'il réussisse à assainir les rives +du fleuve. La vie n'y était plus tolérable, en +vérité!</p> + +<p>—Karl Dragoch a affaire à forte partie, +dit l'Allemand Weber, en hochant la tête. +Il faudra le voir à l'oeuvre.</p> + +<p>—A l'oeuvre!... s'écria M. Ivetozar. Il y +est déjà, n'en doutez pas.</p> + +<p>—Certes! approuva M. Miclesco. Karl +Dragoch n'est pas d'un caractère à perdre +son temps. Si sa nomination remonte à +quatre jours, comme le disent les journaux, +il y en a au moins trois qu'il est en campagne.</p> + +<p>—Par quel bout va-t-il commencer? +demanda M. Piscéa, un Roumain au nom +prédestiné pour un pêcheur à la ligne. Je +serais bien embarrassé, je l'avoue, si j'étais +à sa place.</p> + +<p>—C'est précisément pour ça qu'on ne +vous y a pas mis, mon cher, répliqua plaisamment +un Serbe. Soyez sûr que Dragoch +n'est pas embarrassé, lui. Quant à vous dire +son plan, c'est autre chose. Peut-être s'est-il +dirigé sur Belgrade, peut-être est-il resté à +Budapest... A moins qu'il n'ait préféré venir +précisément ici, à Sigmaringen, et qu'il ne +soit en ce moment parmi nous au <i>Rendez-vous +des Pêcheurs!</i></p> + +<p>Cette supposition obtint un grand succès +d'hilarité.</p> + +<p>—Parmi nous!... se récria M. Weber. +Vous nous la baillez belle, Michael Michaelovitch. +Que viendrait-il faire ici, où, de +mémoire d'homme, on n'a jamais eu à +déplorer le moindre crime?</p> + +<p>—Eh! riposta Michael Michaelovitch, ne +serait-ce que pour assister après-demain au +départ d'Ilia Brusch. Ça l'intéresse peut-être, +cet homme.... A moins, toutefois, qu'Ilia +Brusch et Karl Dragoch ne fassent qu'un.</p> + +<p>—Comment, ne fassent qu'un! S'écria-t-on +de toutes parts. Qu'entendez-vous par +là?</p> + +<p>—Parbleu! ce serait très fort. Sous la +peau du lauréat, personne ne soupçonnerait +le policier, qui pourrait ainsi inspecter +le Danube en parfaite liberté.</p> + +<p>Cette fantaisiste boutade fit ouvrir de +grands yeux aux autres buveurs. Ce Michael +Michaelovitch!... Il n'y avait que lui pour +avoir des idées pareilles!</p> + +<p>Mais Michael Michaelovitch ne tenait pas +autrement à celle qu'il venait de risquer.</p> + +<p>—A moins ... commença-t-il, en employant +une tournure qui lui était décidément +familière.</p> + +<p>—A moins?</p> + +<p>—A moins que Karl Dragoch n'ait un +autre motif de venir ici, poursuivit-il, passant +sans transition à une autre hypothèse +non moins fantaisiste.</p> + +<p>—Quel motif?</p> + +<p>—Supposez, par exemple, que ce projet +de descendre le Danube la ligne à la main +lui paraisse louche.</p> + +<p>—Louche!... Pourquoi louche?</p> + +<p>—Dame! ce ne serait pas bête, non plus, +pour un filou, de se cacher dans la peau +d'un pêcheur, et surtout d'un pêcheur aussi +notoire. Une telle célébrité vaut tous les +incognitos du monde. On pourrait faire les +cent coups à son aise, à la condition de +pêcher dans l'intervalle, histoire de donner +le change.</p> + +<p>—Oui, mais il faudrait savoir pêcher, +objecta doctoralement le Président Miclesco, +et c'est là un privilège réservé aux +honnêtes gens.</p> + +<p>Cette observation morale, peut-être un +peu hasardeuse, fut frénétiquement applaudie +par tous ces passionnés pêcheurs. +Michael Michaelovitch profita avec un tact +remarquable de l'enthousiasme général.</p> + +<p>—A la santé du Président! s'écria-t-il +en levant son verre.</p> + +<p>—A la santé du Président! répétèrent +tous les buveurs, en vidant les leurs +comme un seul homme.</p> + +<p>—A la santé du Président! répéta un +consommateur solitairement attablé, qui, +depuis quelques instants, semblait prendre +un vif intérêt aux répliques échangées +autour de lui.</p> + +<p>M. Miclesco fut sensible à l'aimable procédé +de cet inconnu, et, pour l'en remercier, +il esquissa à son adresse un geste +de toast. Le buveur solitaire, estimant +sans doute la glace suffisamment rompue +par ce geste courtois, se considéra comme +autorisé à faire part de ses impressions à +l'honorable assistance.</p> + +<p>—Bien répondu, ma foi! dit-il. Oui, +certes, la pêche est un plaisir d'honnêtes +gens.</p> + +<p>—Aurions-nous l'avantage de parler à +un confrère? demanda M. Miclesco, en +s'approchant de l'inconnu.</p> + +<p>—Oh! répondit modestement celui-ci, un +amateur tout au plus, qui se passionne pour +les beaux coups, mais n'a pas l'outrecuidance +de chercher à les imiter.</p> + +<p>—Tant pis, monsieur...?</p> + +<p>—Jaeger.</p> + +<p>—Tant pis, monsieur Jaeger, car je dois +en conclure que nous n'aurons jamais +l'honneur de vous compter au nombre +des membres de la Ligue Danubienne.</p> + +<p>—Qui sait? répondit M. Jaeger. Je me +déciderai peut-être un jour à mettre moi +aussi la main à la pâte ... à la ligne, je +veux dire, et, ce jour-là, je serai certainement +des vôtres, si je réunis toutefois les +conditions requises pour l'admission.</p> + +<p>—N'en doutez pas, affirma avec précipitation +M. Miclesco excité par l'espoir de +recruter un nouvel adhérent. Ces conditions +fort simples ne sont qu'au nombre de +quatre. La première est de payer une modeste +cotisation annuelle. C'est la principale.</p> + +<p>—Bien entendu, approuva M. Jaeger en +riant.</p> + +<p>—La seconde, c'est d'aimer la pêche. La +troisième, c'est d'être un agréable compagnon, +et je considère que cette troisième +condition est d'ores et déjà réalisée.</p> + +<p>—Trop aimable! remercia M. Jaeger.</p> + +<p>—Quant à la quatrième, elle consiste +uniquement dans l'inscription du nom et +de l'adresse sur les listes de la Société. Or, +ayant déjà votre nom, quand j'aurai votre +adresse....</p> + +<p>—43, Leipzigerstrasse, à Vienne.</p> + +<p>—Vous ferez un ligueur complet au +prix de vingt couronnes par an.</p> + +<p>Les deux interlocuteurs se mirent à rire +de bon coeur.</p> + +<p>—Pas d'autres formalités? demanda +M. Jaeger.</p> + +<p>—Pas d'autres.</p> + +<p>—Pas de pièces d'identité à fournir?</p> + +<p>—Voyons, monsieur Jaeger, objecta +M. Miclesco, pour pêcher à la ligne!...</p> + +<p>—C'est juste, reconnut M. Jaeger. D'ailleurs, +cela n'a guère d'importance. Tout +le monde doit se connaître à la Ligue +Danubienne.</p> + +<p>—C'est exactement le contraire, rectifia +M. Miclesco. Songez donc! certains de nos +camarades habitent ici, à Sigmaringen, et +d'autres sur le rivage de la mer Noire. +Cela ne facilite pas les relations de bon +voisinage.</p> + +<p>—En effet!</p> + +<p>—Ainsi, par exemple, notre étonnant +lauréat du dernier concours...</p> + +<p>—Ilia Brusch?</p> + +<p>—Lui-même. Eh bien! personne ne le +connaît.</p> + +<p>—Pas possible!</p> + +<p>—C'est ainsi, affirma M. Miclesco. Il n'y +a pas plus de quinze jours, il est vrai, qu'il +fait partie de la Ligue. Pour tout le monde, +Ilia Brusch a été une surprise, que dis-je! +une véritable révélation.</p> + +<p>—Ce qu'on appelle un <i>outsider</i>, en style +de course.</p> + +<p>—Précisément.</p> + +<p>—De quel pays est-il, cet outsider?</p> + +<p>—C'est un Hongrois.</p> + +<p>—Comme vous alors. Car vous êtes +Hongrois, je crois, monsieur le Président?</p> + +<p>—Pur sang, monsieur Jaeger, Hongrois +de Budapest.</p> + +<p>—Tandis qu'Ilia Brusch?</p> + +<p>—Est de Szalka.</p> + +<p>—Où prenez-vous Szalka?</p> + +<p>—C'est une bourgade, une petite ville, +si vous voulez, sur la rive droite de l'Ipoly, +rivière qui se jette dans le Danube à +quelques lieues au-dessus de Budapest.</p> + +<p>—Avec celui-là, du moins, monsieur +Miclesco, vous pourrez par conséquent +voisiner, fit observer M. Jaeger en riant.</p> + +<p>—Pas avant deux ou trois mois, en tous +cas, répondit sur le même ton le Président +de la Ligue Danubienne. Il lui faudra bien +ce temps pour son voyage...</p> + +<p>—A moins qu'il ne le fasse pas! insinua +le Serbe facétieux, en se mêlant sans façon +à la conversation.</p> + +<p>D'autres pêcheurs se rapprochèrent. +M. Jaeger et M. Miclesco devinrent le centre +d'un petit groupe.</p> + +<p>—Qu'entendez-vous par là? interrogea +M. Miclesco. Vous avez une brillante imagination, +Michael Michaelovitch.</p> + +<p>—Simple plaisanterie, mon cher Président, +répondit l'interrupteur. Cependant, +si Ilia Brusch ne peut être, selon vous, ni +un policier ni un malfaiteur, pourquoi +n'aurait-il pas voulu se payer, comme on +dit, notre tête, et pourquoi ne serait-il pas +tout simplement un farceur?</p> + +<p>M. Miclesco prit la chose sur le mode +grave.</p> + +<p>—Votre esprit est malveillant, Michael +Michaelovitch, répliqua-t-il. Cela vous +jouera un mauvais tour un jour ou l'autre. +Ilia Brusch m'a fait l'effet d'un brave +homme et d'un homme sérieux. D'ailleurs, +il est membre de la Ligue Danubienne. C'est +tout dire.</p> + +<p>—Bravo! cria-t-on de tous côtés.</p> + +<p>Michael Michaelovitch, sans paraître +autrement confus de la leçon, saisit avec +une admirable présence d'esprit cette nouvelle +occasion de porter un toast.</p> + +<p>—Dans ce cas, dit-il, en saisissant son +moss, à la santé d'Ilia Brusch!</p> + +<p>—A la santé d'Ilia Brusch!» répondit +en choeur l'assistance, sans excepter M. Jæger, +qui vida consciencieusement son verre +Jusqu'à la dernière goutte.</p> + +<p>Cette boutade de Michael Michaelovitch +n'était cependant pas aussi dénuée de bon +sens que les précédentes. Après avoir +annoncé son projet à grand fracas, Ilia +Brusch n'avait plus reparu. Nul n'en avait +plus entendu parler. N'était-il pas singulier +qu'il se fût ainsi tenu à l'écart, et ne +pouvait-on légitimement supposer qu'il +avait voulu en faire accroire à ses trop +crédules collègues? Pour que l'on fût fixé +à cet égard, l'attente, en tous cas, ne serait +plus de longue durée. Dans trente-six +heures, on saurait à quoi s'en tenir.</p> + +<p>Ceux qui s'intéressaient à ce projet n'avaient +qu'à se transporter à quelques +lieues en amont de Sigmaringen. Ils y rencontreraient +assurément Ilia Brusch, si +celui-ci était un homme aussi sérieux que +le Président Miclesco l'affirmait de confiance.</p> + +<p>Toutefois, une difficulté pouvait se présenter. +La situation de la source du grand +fleuve était-elle déterminée avec précision? +Les cartes l'indiquaient-elles avec exactitude? +N'existait-il pas quelque incertitude +sur ce point, et, quand on essaierait de +rejoindre Ilia Brusch à tel endroit, ne +serait-il pas à tel autre?</p> + +<p>Certes, il n'est pas douteux que le Danube, +l'Ister des Anciens, prenne naissance +dans le grand-duché de Bade. Les géographes +affirment même que c'est par six +degrés dix minutes de longitude orientale +et quarante-sept degrés quarante-huit minutes +de latitude septentrionale. Mais enfin +cette détermination, en admettant qu'elle +soit juste, n'est poussée que jusqu'à la +minute d'arc et non jusqu'à la seconde, ce +qui peut donner lieu à une variation d'une +certaine importance. Or, il s'agissait de +jeter la ligne à l'endroit même où la première +goutte d'eau danubienne commence +à dévaler vers la mer Noire.</p> + +<p>D'après une légende qui eut longtemps +la valeur d'une donnée géographique, le +Danube naîtrait au milieu d'un jardin, celui +des princes de Furstenberg. Il aurait pour +berceau un bassin en marbre, dans lequel +nombre de touristes viennent remplir leur +gobelet. Serait-ce donc au bord de cette +vasque intarissable qu'il conviendrait d'attendre +Ilia Brusch le matin du 10 août?</p> + +<p>Non, là n'est point la véritable, l'authentique +source du grand fleuve. On sait +maintenant qu'il est formé par la réunion +de deux ruisseaux, la Breg et la Brigach, +lesquels se déversent d'une altitude de +huit cent soixante-quinze mètres, à travers +la forêt du Schwarzwald. Leurs eaux se +mélangent à Donaueschingen, quelques +lieues en amont de Sigmaringen, et se +confondent alors sous l'appellation unique +de Donau, d'où les Français ont fait Danube.</p> + +<p>Si l'un de ces ruisseaux méritait plus +que l'autre d'être considéré comme le +fleuve lui-même, ce serait la Breg, dont la +longueur l'emporte de trente-sept kilomètres, +et qui naît dans le Brisgau.</p> + +<p>Mais, sans doute, les curieux plus avisés +s'étaient dit que le point de départ d'Ilia +Brusch—s'il partait toutefois—serait +Donaueschingen, car c'est là qu'ils se +rendirent, la plupart appartenant à la Ligue +Danubienne, en compagnie du Président +Miclesco.</p> + +<p>Dès le matin du 10 août, ils se mirent +en faction sur la rive de la Breg, au confluent +des deux ruisseaux. Mais les heures +s'écoulèrent, sans que la présence de +l'homme du jour eût été signalée.</p> + +<p>«Il ne viendra pas, disait l'un.</p> + +<p>—Ce n'est qu'un mystificateur, disait +l'autre.</p> + +<p>—Et nous ressemblons singulièrement +à de bons niais! ajoutait Michael Michaelovitch, +qui n'avait pas le triomphe modeste.</p> + +<p>Seul, le Président Miclesco persistait à +prendre la défense d'Ilia Brusch.</p> + +<p>—Non, affirmait-il, je n'admettrai jamais +qu'un membre de la Ligue Danubienne +ait pu avoir la pensée de mystifier ses +collègues!... Ilia Brusch aura été retardé. +Patientons. Nous allons bientôt le voir +arriver.»</p> + +<p>M. Miclesco avait raison de se montrer +aussi confiant. Un peu avant neuf heures, +un cri s'échappa du groupe qui se tenait +au confluent de la Breg et de la Brigach.</p> + +<p>«Le voilà!... le voilà!»</p> + +<p>A deux cents pas, au tournant d'une +pointe, apparaissait un canot conduit à la +godille, le long de la berge, en dehors +du courant. Seul, debout à l'arrière, un +homme le dirigeait.</p> + +<p>Cet homme était bien celui qui avait +figuré quelques jours avant au concours +de la Ligue Danubienne, le gagnant des +deux premiers prix, le Hongrois Ilia +Brusch.</p> + +<p>Lorsque le canot eut atteint le confluent, +il s'arrêta, et un grappin le fixa à la berge. +Ilia Brusch débarqua, et tous les curieux +se réunirent autour de lui. Sans doute, il +ne s'attendait pas à trouver si nombreuse +assistance, car il en parut quelque peu +gêné.</p> + +<p>Le Président Miclesco vint le rejoindre, +et lui tendit une main qu'Ilia Brusch serra +avec déférence, après avoir retiré sa casquette +de loutre.</p> + +<p>«Ilia Brusch, dit M. Miclesco avec une +dignité vraiment présidentielle, je suis +heureux de revoir le grand lauréat de +notre dernier concours.</p> + +<p>Le grand lauréat s'inclina par manière +de remerciement. Le Président reprit:</p> + +<p>—De ce que nous vous rencontrons aux +sources de notre fleuve international, nous +en concluons que vous mettez à exécution +votre projet de le descendre, en pêchant à +la ligne, jusqu'à son embouchure.</p> + +<p>—En effet, monsieur le Président, répondit +Ilia Brusch.</p> + +<p>—Et c'est aujourd'hui même que vous +commencez votre descente?</p> + +<p>—Aujourd'hui même, monsieur le Président.</p> + +<p>—Comment comptez-vous effectuer le +parcours?</p> + +<p>—En m'abandonnant au courant.</p> + +<p>—Dans ce canot?</p> + +<p>—Dans ce canot.</p> + +<p>—Sans jamais relâcher?</p> + +<p>—Si, la nuit.</p> + +<p>—Vous n'ignorez pas qu'il s'agit de trois +mille kilomètres?</p> + +<p>—A dix lieues par jour, ce sera fait en +deux mois environ.</p> + +<p>—Alors bon voyage, Ilia Brusch!</p> + +<p>—En vous remerciant, monsieur le Président!»</p> + +<p>Ilia Brusch salua une dernière fois, et +remonta dans son embarcation, tandis que +les curieux se pressaient pour le voir +partir.</p> + +<p>Il prit sa ligne, l'amorça, la déposa sur +l'un des bancs, ramena le grappin à bord, +repoussa le canot d'un vigoureux coup +de gaffe, puis, s'asseyant à l'arrière, il lança +la ligne.</p> + +<p>Un instant après, il la retirait. Un barbeau +frétillait à l'hameçon. Cela parut d'un +heureux présage, et, comme il tournait la +pointe, toute l'assistance acclama par de +frénétiques <i>hoch!</i> le lauréat de la Ligue +Danubienne.</p> + +<br><br><br> +<a name="III"></a> +<h3>III</h3> + +<h3>LE PASSAGER D'ILIA BRUSCH.</h3> + + +<p>Elle était donc commencée, cette descente +du grand fleuve, qui allait promener +Ilia Brusch à travers un duché: celui de +Bade; deux royaumes: le Wurtemberg et +la Bavière; deux empires: l'Autriche-Hongrie +et la Turquie; trois principautés: le +Hohenzollern, la Serbie et la Roumanie<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>. +L'original pêcheur n'avait à redouter +aucune fatigue pendant ce long parcours +de plus de sept cents lieues. Le courant du +Danube se chargerait de le transporter +jusqu'à l'embouchure, à raison d'un peu +plus d'une lieue à l'heure, soit, en moyenne, +une cinquantaine de kilomètres par jour. +En deux mois, il serait ainsi au terme de +son voyage, à condition qu'aucun incident +ne l'arrêtât en route. Mais pourquoi aurait-il +éprouvé des retards?</p> + +<p><a name="footnote1"></a>[Note 1: Ces deux principautés ont été érigées depuis en +royaumes, la Roumanie en 1881 et la Serbie en 1882.]</p> + +<p>Le canot d'Ilia Brusch mesurait une douzaine +de pieds. C'était une sorte de barge +à fond plat, large de quatre pieds en son +milieu. A l'avant, s'arrondissait un rouf, +un tôt, si l'on veut, sous lequel deux hommes +auraient pu s'abriter. A l'intérieur de ce +rouf, deux coffres latéraux, placés en abord, +contenaient la garde-robe très réduite du +propriétaire, et pouvaient, une fois refermés, +se transformer en couchettes. A l'arrière +un autre coffre formait banc, et +servait à loger divers ustensiles de cuisine.</p> + +<p>Inutile d'ajouter que la barge était pourvue +de tous les engins qui constituent le +matériel du véritable pêcheur. Ilia Brusch +n'aurait pu s'en passer, puisque, d'après +le projet communiqué par lui à ses collègues +le jour du concours, il devait, pendant +ce voyage, vivre exclusivement du produit +de sa pêche, soit qu'il le consommât en +nature, soit qu'il l'échangeât contre espèces +sonnantes et trébuchantes, qui lui permettraient +de composer des menus plus variés +sans donner d'entorse à son programme.</p> + +<p>Dans ce but, Ilia Brusch irait, le soir +venu, vendre le poisson capturé pendant +le jour, et ce poisson aurait des amateurs +sur l'une et l'autre rive, après le bruit fait +autour du nom du pêcheur.</p> + +<p>Ainsi s'écoula la première journée. Toutefois, +un observateur, qui aurait pu ne pas +quitter des yeux Ilia Brusch, aurait été à bon +droit surpris du peu d'ardeur que le lauréat +de la Ligue Danubienne semblait mettre à +la pêche, seule raison d'être, pourtant, de +son excentrique entreprise. Se croyait-il à +l'abri des regards, il s'empressait de lâcher +la ligne pour l'aviron, et godillait de toutes +ses forces, comme s'il eût voulu activer +la marche du bateau. Quelques curieux +apparaissaient-ils, au contraire, sur l'une +des berges, ou croisait-il un batelier, il +saisissait aussitôt son arme professionnelle, +et, son habileté aidant, ne tardait pas +à tirer hors de l'eau quelque beau poisson, +qui lui valait les applaudissements des +spectateurs. Mais, les curieux cachés par +un mouvement de la rive, le batelier disparu +à un tournant, il reprenait l'aviron, +et imprimait à sa lourde barge une vitesse +qui s'ajoutait à celle de l'eau.</p> + +<p>Ilia Brusch avait-il donc quelque motif +de chercher à abréger un voyage que personne, +cependant, ne l'avait forcé à entreprendre? +Quoi qu'il en soit à cet égard, il +avançait assez vite. Entraîné par un courant +plus rapide à l'origine du fleuve qu'il +ne le sera plus tard, godillant chaque fois +qu'il estimait l'occasion favorable, il dérivait +à raison de huit kilomètres à l'heure, sinon +davantage.</p> + +<p>Après avoir passé devant quelques localités +sans importance, il laissa derrière lui +Tuttlingen, centre plus considérable, sans +s'y arrêter, bien que quelques-uns de ses +admirateurs lui fissent, de la berge, signe +d'accoster. Ilia Brusch, déclinant du geste +l'invitation, se refusa à interrompre sa +dérive.</p> + +<p>Vers quatre heures de l'après-midi, il +arrivait à la hauteur de la petite ville de +Fridingen, à quarante-huit kilomètres de +son point de départ. Volontiers il aurait +brûlé—si toutefois cette expression est +de mise quand on suit un chemin liquide—Fridingen +comme les stations précédentes, mais l'enthousiasme public ne le +lui permit pas. Dès qu'il apparut, plusieurs +barques, d'où s'élevaient d'innombrables +<i>hoch!</i>, se détachèrent de la rive et cernèrent +le glorieux lauréat.</p> + +<p>Celui-ci se rendit de bonne grâce. D'ailleurs +n'avait-il pas à chercher preneur pour +le poisson capturé au cours de sa pêche +intermittente? Barbeaux, brèmes, gardons, +épinoches frétillaient encore dans son filet, +sans compter plusieurs de ces mulets qui +sont plus particulièrement désignés sous +le nom de hottus. Evidemment il ne pouvait +consommer tout cela à lui seul. Du reste, +il n'en était pas question. Les amateurs +étaient nombreux. Aussitôt que la barge +fut arrêtée, une cinquantaine de Badois se +pressèrent autour de lui, l'appelant, l'entourant, +lui rendant les honneurs dus au +lauréat de la Ligue Danubienne.</p> + +<p>«Eh! par ici, Brusch!</p> + +<p>—Un verre de bonne bière, Brusch?</p> + +<p>—Nous achetons votre poisson, Brusch!</p> + +<p>—Vingt kreutzers, celui-ci!</p> + +<p>—Un florin, celui-là!»</p> + + +<p>Le lauréat ne savait à qui répondre, et sa +pêche eut vite fait de lui rapporter quelques +jolies pièces sonnantes. Avec la prime +déjà touchée au concours cela finirait par +former une belle somme, si l'enthousiasme +se propageait également des sources du +grand fleuve à son embouchure.</p> + +<p>Et pourquoi eût-il pris fin? Pourquoi +cesserait-on de se disputer les poissons +d'Ilia Brusch? N'était-ce pas un honneur +de posséder une pièce sortie de ses mains? +Certes, il n'aurait même pas la peine d'aller +à domicile débiter sa marchandise que le +public se disputerait sur place. Cette vente +était décidément une idée géniale.</p> + +<p>Ce soir-là, outre qu'il vendit aisément son +poisson, les invitations ne lui manquèrent +pas. Ilia Brusch, qui semblait désireux de +quitter son embarcation le moins possible, +les repoussa toutes, comme il refusa avec +énergie les bons verres de vin et les bons +moss de bière, qu'on le priait de tous côtés +de venir boire dans les cabarets de la rive. +Ses admirateurs durent y renoncer et se +séparer de leur héros, après avoir pris +rendez-vous pour le lendemain au moment +du départ.</p> + +<p>Mais, le lendemain, ils ne trouvèrent plus +la barge. Ilia Brusch était parti avant l'aube, +et, profitant de la solitude de cette heure +matinale, il godillait avec ardeur en se +maintenant au milieu du fleuve, à égale +distance de ses rives assez escarpées. +Aidé par le courant rapide, il passa vers +cinq heures du matin à Sigmaringen, +à quelques mètres du <i>Rendez-vous des +Pêcheurs</i>. Sans doute, un peu plus tard, l'un +ou l'autre des membres de la Ligue Danubienne +viendrait s'accouder au balcon du +cabaret, afin de guetter l'arrivée de son +glorieux collègue. Il la guetterait vainement. +Le pêcheur alors serait loin, s'il +continuait à aller de ce train.</p> + +<p>A quelques kilomètres de Sigmaringen, +Ilia Brusch laissa derrière lui le premier +affluent du Danube, un simple ruisseau, le +Louchat, qui s'y jette sur la rive gauche.</p> + +<p>Profitant de l'éloignement relatif séparant +les centres habités dans cette partie de +son parcours, Ilia Brusch activa, durant +toute cette journée, la marche de son embarcation, +en ne pêchant que le minimum indispensable. +A la nuit, n'ayant capturé que +tout juste le poisson nécessaire à sa consommation +personnelle, il s'arrêta en pleine +campagne, un peu en amont de la petite +ville de Mundelkingen dont les habitants ne +le croyaient certainement pas si proche.</p> + +<p>A cette deuxième journée de navigation +succéda la troisième, qui fut presque identique. +Ilia Brusch dériva rapidement devant +Mundelkingen avant le lever du soleil, et il +était encore de bonne heure qu'il avait déjà +dépassé le gros bourg d'Ehingen. A quatre +heures, il coupait l'Iller, important affluent +de droite, et cinq heures n'avaient pas +sonné, qu'il était amarré à un anneau de +fer scellé dans le quai d'Ulm, première ville +du royaume de Wurtemberg, après Stuttgart, +sa capitale.</p> + +<p>L'arrivée du célèbre lauréat n'avait pas +été signalée. On ne l'attendait que le lendemain +vers les dernières heures du soir. +Il n'y eut donc pas l'empressement habituel. +Très satisfait de son incognito, Ilia Brusch +résolut d'employer la fin du jour à une +visite sommaire de la ville.</p> + +<p>Toutefois, dire que le quai était désert ne +serait pas scrupuleusement exact. Il avait +au moins un promeneur, et même tout +portait à croire que ce promeneur attendait +Ilia Brusch, puisque, depuis le moment où +la barge était apparue, il l'avait suivie, en +marchant le long de la rive. Selon toute +probabilité, le lauréat de la Ligue Danubienne +n'éviterait donc pas l'ovation habituelle.</p> + +<p>Cependant, depuis que la barge était +amarrée à quai, le promeneur solitaire ne +s'en était pas rapproché. Il restait à quelque +distance, paraissant observer, comme soucieux +de n'être pas vu lui-même. C'était un +homme de taille moyenne, sec, l'oeil vif, +bien qu'il eût certainement dépassé la +quarantaine, le corps serré dans un vêtement +à la mode hongroise. Il tenait à la +main une valise de cuir.</p> + +<p>Ilia Brusch, sans lui prêter aucune +attention, amarra solidement son bateau, +ferma la porte du tôt, s'assura que le couvercle +des coffres était bien cadenassé, +puis sauta à terre, et gagna la première +rue remontant vers la ville.</p> + +<p>L'homme aussitôt de lui emboîter le pas, +après avoir rapidement déposé dans la barge +la valise de cuir qu'il tenait à la main.</p> + +<p>Traversée par le Danube, Ulm est wurtembergeoise +sur la rive gauche, et bavaroise +sur la rive droite, mais, sur les deux +rives, c'est une ville bien allemande.</p> + +<p>Ilia Brusch allait le long des vieilles rues +bordées de vieilles boutiques à guichets, +boutiques dans lesquelles la pratique +n'entre guère et où les marchés se concluent +à travers la devanture vitrée. Quand +le vent siffle, quel tapage de ferrailles +sonores, alors que se balancent, au bout +de leurs bras, les pesantes enseignes +découpées en ours, en cerfs, en croix et en +couronnes!</p> + +<p>Ilia Brusch, après avoir gagné l'ancienne +enceinte, parcourut le quartier, où bouchers, +tripiers et tanneurs ont leurs +séchoirs, puis, tout en flânant à l'aventure, +il arriva devant la cathédrale, l'une des plus +hardies de l'Allemagne. Son munster avait +l'ambition de s'élever plus haut que celui +de Strasbourg. Cette ambition a été déçue, +comme tant d'autres plus humaines, et +l'extrême pointe de la flèche wurtembergeoise +s'arrête à la hauteur de trois cent +trente-sept pieds.</p> + +<p>Ilia Brusch n'appartenant pas à la famille +des grimpeurs, l'idée ne lui vint pas de +monter au munster, d'où son regard aurait +embrassé toute la ville et la campagne +environnante. S'il l'eût fait, il aurait été +certainement suivi par cet inconnu, qui ne +le quittait pas, sans qu'il s'aperçût de +cette étrange poursuite. Du moins en fut-il +accompagné, lorsque, entré dans la cathédrale, +il en admira le tabernacle, qu'un +voyageur français, M. Duruy, a pu comparer +à un bastion avec logettes et mâchicoulis, +et les stalles du choeur, qu'un artiste du +XVe siècle a peuplées de personnages célèbres +de l'époque.</p> + +<p>L'un suivant l'autre, ils passèrent devant +l'hôtel de ville, vénérable édifice du XIIe siècle, +puis redescendirent vers le fleuve.</p> + +<p>Avant d'arriver au quai, Ilia Brusch fit +une halte de quelques instants, pour regarder +une compagnie d'échassiers juchés sur +leurs longues échasses, exercice très goûté +à Ulm, bien qu'il ne soit pas imposé aux +habitants, comme il l'est encore, dans +l'antique cité universitaire de Tubingue, +par un sol humide et raviné impropre à la +marche des simples piétons.</p> + +<p>Afin de mieux jouir de ce spectacle, dont +les acteurs étaient une troupe de jeunes +gens, de jeunes filles, de garçons et de +fillettes, tous en joie, Ilia Brusch avait pris +place dans un café. L'inconnu ne manqua +pas de venir s'asseoir à une table voisine de +la sienne, et tous deux se firent servir un +pot de la bière fameuse du pays.</p> + +<p>Dix minutes après, ils se remettaient en +route, mais dans un ordre inverse à celui +du départ. L'inconnu, maintenant, marchait +le premier au pas accéléré, et quand Ilia +Brusch, qui le suivait à son tour sans s'en +douter, atteignit sa barge, il l'y trouva +installé et paraissant attendre depuis longtemps. +Il faisait encore grand jour. Ilia +Brusch aperçut de loin cet intrus, confortablement +assis sur le coffre d'arrière, une +valise de cuir jaune à ses pieds. Très surpris, +il hâta le pas.</p> + +<p>«Pardon, Monsieur, dit-il, en sautant +dans son embarcation, vous faites erreur, +je pense?</p> + +<p>—Nullement, répondit l'inconnu. C'est +bien à vous que je désire parler.</p> + +<p>—A moi?</p> + +<p>—A vous, monsieur Ilia Brusch.</p> + +<p>—Dans quel but?</p> + +<p>—Pour vous proposer une affaire.</p> + +<p>—Une affaire! répéta le pêcheur très +surpris.</p> + +<p>—Et même une excellente affaire, affirma +l'inconnu, qui invita du geste son interlocuteur +à s'asseoir.</p> + +<p>Invitation quelque peu incorrecte, à coup +sûr, car il n'est pas d'usage d'offrir un siège +à qui vous reçoit chez lui. Mais ce personnage +parlait avec tant de décision et de +tranquille assurance, qu'Ilia Brusch en fut +impressionné. Sans mot dire, il obéit à +l'offre incongrue.</p> + +<p>—Comme tout le monde, reprit l'inconnu, +je connais votre projet et je sais +par conséquent que vous comptez descendre +le Danube, en vivant exclusivement +du produit de votre pêche. Je suis moi-même +un amateur passionné de l'art de la +pêche, et je désirerais vivement m'intéresser +a votre entreprise.</p> + +<p>—De quelle façon?</p> + +<p>—Je vais vous le dire. Mais, auparavant, +permettez-moi une question. A combien +estimez-vous la valeur du poisson que vous +pécherez au cours de votre voyage.</p> + +<p>—Ce que pourra rapporter ma pêche?</p> + +<p>—Oui. J'entends ce que vous en vendrez, +sans tenir compte de ce que vous +consommerez personnellement.</p> + +<p>—Peut-être une centaine de florins.</p> + +<p>—Je vous en offre cinq cents.</p> + +<p>—Cinq cents florins! répéta Ilia Brusch +abasourdi.</p> + +<p>—Oui, cinq cents florins payés comptant +et d'avance.</p> + +<p>Ilia Brusch regarda l'auteur de cette +singulière proposition, et son regard devait +être très éloquent, car celui-ci répondit à la +pensée que le pêcheur n'exprimait pas.</p> + +<p>—Soyez tranquille, monsieur Brusch. +J'ai tout mon bon sens.</p> + +<p>—Alors, quel est votre but? demanda le +lauréat mal convaincu.</p> + +<p>—Je vous l'ai dit, expliqua l'inconnu. +Je désire m'intéresser à vos prouesses, y +assister même. Et puis, il y a aussi l'émotion +du joueur. Après avoir mis sur votre +chance cinq cents florins, cela m'amusera +de voir la somme rentrer par fractions tous +les soirs, au fur et à mesure de vos ventes.</p> + +<p>—Tous les soirs? insista Ilia Brusch. +Vous auriez donc l'intention de vous +embarquer avec moi?</p> + +<p>—Certainement, dit l'inconnu. Bien +entendu, mon passage ne serait pas compris +dans nos conventions et serait payé par +une égale somme de cinq cents florins, ce +qui fera mille florins au total, toujours +comptant et d'avance.</p> + +<p>—Mille florins! répéta derechef Ilia +Brusch de plus en plus surpris.</p> + +<p>Certes, la proposition était tentante. Mais +il est à supposer que le pêcheur tenait à sa +solitude, car il répondit brièvement:</p> + +<p>—Mes regrets, Monsieur. Je refuse.</p> + +<p>Devant une réponse aussi catégorique, +formulée d'un ton péremptoire, il n'y avait +qu'à s'incliner. Tel n'était pas l'avis, sans +doute, du passionné amateur de pêche, qui +ne parut aucunement impressionné par la +netteté du refus.</p> + +<p>—Me permettrez-vous, monsieur Brusch, +de vous demander pourquoi? Interrogea-t-il +placidement.</p> + +<p>—Je n'ai pas de raisons à donner. Je, +refuse, voilà tout. C'est mon droit, je pense, +répondit Ilia Brusch avec un commencement +d'impatience.</p> + +<p>—C'est votre droit, assurément, reconnut +sans s'émouvoir son interlocuteur. Mais +je n'excède pas le mien en vous priant de +bien vouloir me faire connaître les motifs +de votre décision. Ma proposition n'était +nullement désobligeante, au contraire, et +il est naturel que je sois traité avec courtoisie.</p> + +<p>Ces mots avaient été débités d'une +manière qui n'avait rien de comminatoire, +mais le ton était si ferme, si plein d'autorité +même, qu'Ilia Brusch en fut frappé. +S'il tenait à sa solitude, il tenait encore +plus sans doute à éviter une discussion +intempestive, car il fit droit aussitôt à +une observation en somme parfaitement +justifiée.</p> + +<p>—Vous avez raison, Monsieur, dit-il. Je +vous dirai donc tout d'abord que j'aurais +scrupule à vous laisser faire une opération +certainement désastreuse.</p> + +<p>—C'est mon affaire.</p> + +<p>—C'est aussi la mienne, car mon intention +n'est pas de pêcher au delà d'une heure +par jour.</p> + +<p>—Et le reste du temps?</p> + +<p>—Je godille pour activer la marche de +mon bateau.</p> + +<p>—Vous êtes donc pressé?</p> + +<p>Ilia Brusch se mordit les lèvres.</p> + +<p>—Pressé ou non, répondit-il plus sèchement, +c'est ainsi. Vous devez comprendre +que, dans ces conditions, accepter vos cinq +cents florins serait un véritable vol.</p> + +<p>—Pas maintenant que je suis prévenu, +objecta l'acquéreur sans se départir de son +calme imperturbable.</p> + +<p>—Tout de même, répliqua Ilia Brusch, +à moins que je ne m'astreigne à pêcher +tous les jours, ne fût-ce qu'une heure. Or, +je ne m'imposerai jamais une telle obligation. +J'entends agir à ma fantaisie. Je veux +être libre.</p> + +<p>—Vous le serez, déclara l'inconnu. Vous +pécherez quand il vous plaira, et seulement +quand il vous plaira. Cela augmentera +même les charmes du jeu. D'ailleurs, je +vous sais assez habile pour que deux ou +trois coups heureux suffisent à m'assurer +un bénéfice, et je considère toujours l'affaire +comme excellente. Je persiste donc à vous +offrir cinq cents florins à forfait, soit mille +florins, passage compris.</p> + +<p>—Et je persiste à les refuser.</p> + +<p>—Alors, je répéterai ma question: Pourquoi?</p> + +<p>Une telle insistance avait véritablement +quelque chose de déplacé. Ilia Brusch, +fort calme de son naturel, commençait +néanmoins à perdre patience.</p> + +<p>—Pourquoi? répondit-il plus vivement. +Je vous l'ai dit, je crois. J'ajouterai, puisque +vous l'exigez, que je ne veux personne à +bord. Il n'est pas défendu, je suppose, +d'aimer la solitude.</p> + +<p>—Certes, reconnut son interlocuteur +sans faire le moins du monde mine de +quitter le banc sur lequel il semblait +incrusté. Mais, avec moi, vous serez seul. +Je ne bougerai pas de ma place et même +je ne dirai pas un mot, si vous m'imposez +cette condition.</p> + +<p>—Et la nuit? répliqua Ilia Brusch, que +la colère gagnait. Pensez-vous que deux +personnes seraient à leur aise dans ma +cabine?</p> + +<p>—Elle est assez grande pour les contenir, +répondit l'inconnu. D'ailleurs, mille +florins peuvent bien compenser un peu de +gêne.</p> + +<p>—Je ne sais pas s'ils le peuvent, riposta +Ilia Brusch de plus en plus irrité, mais +moi je ne le veux pas. C'est non, cent fois +non, mille fois non. Voilà qui est net, je +pense.</p> + +<p>—Très net, approuva l'inconnu.</p> + +<p>—Alors?.. demanda Ilia Brusch en montrant +le quai de la main.</p> + +<p>Mais son interlocuteur parut ne pas +comprendre ce geste pourtant si clair. Il +avait tiré une pipe de sa poche et la bourrait +avec soin. Un pareil aplomb exaspéra +Ilia Brusch.</p> + +<p>—Faudra-t-il donc que je vous dépose +à terre? s'écria-t-il hors de lui.</p> + +<p>L'inconnu avait achevé de bourrer sa +pipe.</p> + +<p>—Vous auriez tort, dit-il, sans que sa +voix trahît la moindre crainte. Et cela, pour +trois raisons. La première, c'est qu'une +rixe ne pourrait manquer de provoquer +l'intervention de la police, ce qui nous obligerait +à aller tous deux chez le commissaire +décliner nos noms et prénoms et répondre +à un interminable interrogatoire. Cela ne +m'amuserait guère, je l'avoue, et, d'un autre +côté, cette aventure serait peu propre à +abréger votre voyage, comme vous semblez +le désirer....</p> + +<p>L'obstiné amateur de pêche comptait-il +beaucoup sur cet argument? Si tel était +son espoir, il avait lieu d'être satisfait. Ilia +Brusch, subitement radouci, semblait disposé +à écouter jusqu'au bout le plaidoyer. +Le disert orateur, très occupé à allumer +sa pipe, ne s'aperçut pas, d'ailleurs, de +l'effet produit par ses paroles.</p> + +<p>Il allait reprendre sa placide argumentation, +quand, à cet instant précis, une +troisième personne, qu'Ilia Brusch, absorbé +par la discussion, n'avait pas vue s'approcher, +sauta dans la barge. Ce nouveau +venu portait l'uniforme des gendarmes +allemands.</p> + +<p>—Monsieur Ilia Brusch? demanda ce +représentant de la force publique.</p> + +<p>—C'est moi, répondit l'interpellé.</p> + +<p>—Vos papiers, s'il vous plaît?</p> + +<p>La demande tomba comme une pierre au +milieu d'une mare tranquille. Ilia Brusch +fut visiblement anéanti.</p> + +<p>—Mes papiers?.. bégaya-t-il. Mais je n'ai +pas de papiers, moi, si ce n'est des enveloppes +de lettres et les quittances de loyer +pour la maison que j'habite à Szalka. Cela +vous suffit-il?</p> + +<p>—Ce ne sont pas des papiers, ça, répliqua +le gendarme d'un air dégoûté. Un acte de +baptême, une carte de circulation, un livret +d'ouvrier, un passeport, voilà des papiers! +Avez-vous quelque chose de ce genre?</p> + +<p>—Absolument rien, dit Ilia Brusch avec +désolation.</p> + +<p>—C'est ennuyeux pour vous, murmura +le gendarme, qui paraissait très sincèrement +fâché d'être dans la nécessité de sévir.</p> + +<p>—Pour moi! protesta le pêcheur. Mais +je suis un honnête homme, je vous prie de +le croire.</p> + +<p>—J'en suis convaincu, proclama le gendarme.</p> + +<p>—Et je n'ai rien à craindre de personne. +Je suis bien connu, du reste. C'est moi qui +suis le lauréat du dernier concours de +pêche de la Ligue Danubienne à Sigmaringen, +dont toute la presse a parlé, et, ici +même, j'aurai sûrement des répondants.</p> + +<p>—On les cherchera, soyez tranquille, +assura le gendarme. En attendant, je suis +obligé de vous prier de me suivre chez le +commissaire, qui s'assurera de votre identité.</p> + +<p>—Chez le commissaire! se récria Ilia +Brusch. De quoi m'accuse-t-on?</p> + +<p>—De rien du tout, expliqua le gendarme. +Seulement, j'ai une consigne, moi. Cette +consigne est de surveiller le fleuve et d'amener +chez le commissaire tous ceux que +je trouverai non munis de papiers en règle. +Etes-vous sur le fleuve? Oui. Avez-vous +des papiers? Non. Donc, je vous emmène. +Le reste ne me regarde pas.</p> + +<p>—Mais c'est une indignité! protesta Ilia +Brusch, qui semblait au désespoir.</p> + +<p>—C'est comme ça, déclara le gendarme +avec flegme.</p> + +<p>L'aspirant passager, dont le plaidoyer +avait été si brusquement interrompu, accordait +à ce dialogue une attention telle +qu'il en avait laissé éteindre sa pipe. Il +jugea le moment venu d'intervenir.</p> + +<p>—Si je répondais, moi, de M. Ilia +Brusch, dit-il, cela ne suffirait-il pas?</p> + +<p>—Ça dépend, prononça le gendarme. +Qui êtes-vous, vous?</p> + +<p>—Voici mon passeport, répondit l'amateur +de pêche, en tendant une feuille +dépliée.</p> + +<p>Le gendarme la parcourut des yeux, +et aussitôt ses allures changèrent du tout +au tout.</p> + +<p>—C'est différent, dit-il.</p> + +<p>Il replia soigneusement le passeport +qu'il rendit à son propriétaire. Après quoi, +sautant sur le quai:</p> + +<p>—A vous revoir, Messieurs, dit-il, en +adressant un salut plein de déférence au +compagnon d'Ilia Brusch.</p> + +<p>Quant à ce dernier, aussi étonné de la +soudaineté de cet incident inattendu que +de la façon dont il avait été solutionné, +il suivait des yeux l'ennemi battant en +retraite.</p> + +<p>Pendant ce temps, son sauveur, reprenant +le fil de son discours au point même +où il avait été brisé, poursuivait impitoyablement:</p> + +<p>—La deuxième raison, monsieur Brusch, +c'est que le fleuve, pour des motifs que +vous ignorez peut-être, est étroitement +surveillé, comme vous en avez eu la preuve +à l'instant. Cette surveillance se fera plus +étroite encore quand vous arriverez en +aval, et plus encore, s'il est possible, quand +vous traverserez la Serbie et les provinces +bulgares de l'Empire ottoman, pays fort +troublés et qui sont même officiellement +en guerre depuis le 1er juillet. J'estime que +plus d'un incident peut naître au cours de +votre voyage, et que vous ne serez pas +fâché d'avoir, le cas échéant, le concours +d'un honnête bourgeois, qui a le bonheur +de disposer de quelque influence.</p> + +<p>Que ce second argument, dont la valeur +venait d'être démontrée avant la lettre, fût +de nature à porter, l'habile orateur était +fondé à le croire. Mais il n'espérait sans +doute pas un succès si complet. Ilia Brusch, +pleinement convaincu, ne demandait qu'à +céder. L'embarrassant était seulement de +trouver un prétexte plausible à son revirement.</p> + +<p>—La troisième et dernière raison, continuait +cependant le candidat passager, +c'est que je m'adresse à vous de la part +de M. Miclesco, votre président. Puisque +vous avez placé votre entreprise sous le +patronage de la Ligue Danubienne, c'est +bien le moins qu'elle surveille son exécution, +de manière à être en état d'en garantir, +au besoin, la loyauté. Quand M. Miclesco +a connu mon intention de m'associer à +votre voyage, il m'a donné un mandat quasi +officiel dans ce sens. Je regrette de n'avoir +pas prévu votre incompréhensible résistance, +et d'avoir refusé les lettres de recommandation +qu'il offrait de me remettre pour +vous.</p> + +<p>Ilia Brusch poussa un soupir de soulagement. +Pouvait-il exister meilleur prétexte +d'accorder maintenant ce qu'il refusait +avec tant d'acharnement?</p> + +<p>—Il fallait le dire! s'écria-t-il. Dans ce +cas, c'est fort différent, et j'aurais mauvaise +grâce à repousser plus longtemps vos propositions.</p> + +<p>—Vous les acceptez donc?</p> + +<p>—Je les accepte.</p> + +<p>—Fort bien! dit l'amateur de pêche enfin +parvenu au comble de ses voeux, en tirant +de sa poche quelques billets de banque. +Voici les mille florins.</p> + +<p>—En voulez-vous un reçu? demanda +Ilia Brusch.</p> + +<p>—Si cela ne vous désoblige pas.</p> + +<p>Le pêcheur tira de l'un des coffres de +l'encre, une plume et un calepin, dont il +déchira un feuillet, puis, aux dernières +lueurs du jour, se mit en devoir de libeller +le reçu qu'il lisait en même temps à haute +voix.</p> + +<p>«Reçu, en payement forfaitaire de ma +pêche pendant toute la durée de mon présent +voyage et pour prix de son passage +d'Ulm à la mer Noire, la somme de mille +florins de monsieur...</p> + +<p>—De monsieur...? répéta-t-il, la plume +levée, d'un ton interrogateur.</p> + +<p>Le passager d'Ilia Brusch était en train +de rallumer sa pipe.</p> + +<p>—Jaeger, 45, Leipzigerstrasse, Vienne,» +répondit-il entre deux bouffées de tabac.</p> + + +<br><br><br> + +<a name="IV"></a> +<h3>IV</h3> + +<h3>SERGE LADKO.</h3> + + +<p>Des diverses contrées de la terre, qui, +depuis l'origine de la période historique, +ont été spécialement éprouvées par la +guerre,—en admettant qu'aucune contrée +puisse se flatter d'avoir bénéficié d'une +faveur relative à cet égard!—le Sud et le +Sud-Est de l'Europe méritent d'être cités +au premier rang. Par leur situation géographique, +ces régions sont, en effet, avec +la fraction de l'Asie comprise entre la mer +Noire et l'Indus, l'arène où viennent fatalement +se heurter les races concurrentes +qui peuplent l'ancien continent.</p> + +<p>Phéniciens, Grecs, Romains, Perses, +Huns, Goths, Slaves, Magyars, Turcs et +tant d'autres, se sont disputé tout ou partie +de ces malheureuses contrées, sans préjudice +des hordes alors sauvages qui n'ont +fait que les traverser, pour aller s'établir +dans l'Europe centrale et occidentale, où, +par une lente élaboration, elles ont engendré +les nationalités modernes.</p> + +<p>Pas plus que leur tragique passé, l'avenir +pour elles ne serait riant, à en croire +nombre de savants prophètes. D'après eux, +l'invasion jaune y ramènera nécessairement +un jour ou l'autre les carnages de l'antiquité +et du moyen âge. Ce jour venu, la +Russie méridionale, la Roumanie, la Serbie, +la Bulgarie, la Hongrie, la Turquie +même bien étonnée de jouer un pareil rôle—si +toutefois le pays qu'on nomme ainsi +aujourd'hui est encore à cette époque au +pouvoir des fils d'Osman—seront par la +force des choses le rempart avancé de +l'Europe, et c'est à leurs dépens que se décideront +les premiers chocs.</p> + +<p>En attendant ces cataclysmes, dont +l'échéance est, à tout le moins, fort lointaine, +les diverses races qui, au cours des +âges, se sont superposées entre la Méditerranée +et les Karpathes ont fini par se +tasser vaille que vaille, et la paix—oh! +cette paix relative des nations dites civilisées—n'a +cessé d'étendre son empire +vers l'Est. Les troubles, les pillages, les +meurtres à l'état endémique paraissent +désormais limités à la partie de la péninsule +des Balkans encore gouvernée par les +Osmanlis.</p> + +<p>Entrés pour la première fois en Europe +en 1356, maîtres de Constantinople en 1453, +les Turcs se heurtèrent aux précédents +envahisseurs, qui, venus avant eux de l'Asie +centrale et depuis longtemps convertis au +christianisme, commençaient dès lors à +s'amalgamer aux populations indigènes +et à s'organiser en nations régulières et +stables. Perpétuel recommencement de +l'éternelle bataille pour la vie, ces nations +naissantes défendirent avec acharnement +ce qu'elles-mêmes avaient pris à d'autres. +Slaves, Magyars, Grecs, Croates, Teutons +opposèrent à l'invasion turque une vivante +barrière, qui, si elle fléchit par endroits, +ne put être nulle part complètement renversée.</p> + +<p>Contenus en deçà des Karpathes et du +Danube, les Osmanlis furent même incapables +de se maintenir dans ces limites +extrêmes, et ce qu'on appelle la <i>Question +d'Orient</i> n'est que l'histoire de leur retraite +séculaire.</p> + +<p>A la différence des envahisseurs qui les +avaient précédés et qu'ils prétendaient +déloger à leur profit, ces musulmans asiatiques +n'ont jamais réussi à s'assimiler les +peuples qu'ils soumettaient à leur pouvoir. +Établis par la conquête, ils sont restés des +conquérants commandant en maîtres à des +esclaves. Aggravée par la différence des +religions, une telle méthode de gouvernement +ne pouvait avoir d'autre conséquence +que la révolte permanente des vaincus.</p> + +<p>L'histoire est pleine, en effet, de ces +révoltes, qui, après des siècles de luttes, +avaient abouti, en 1875, à l'indépendance +plus ou moins complète de la Grèce, du +Monténégro, de la Roumanie et de la Serbie. +Quant aux autres populations chrétiennes, +elles continuaient à subir la domination +des sectateurs de Mahomet.</p> + +<p>Cette domination, dans les premiers +mois de 1875, se fit plus lourde et plus +vexatoire encore que de coutume. Sous +l'influence d'une réaction musulmane qui +triomphait alors au palais du Sultan, les +chrétiens de l'Empire ottoman furent surchargés +d'impôts, malmenés, tués, torturés +de mille manières. La réponse ne se fit pas +attendre. Au début de l'été, l'Herzégovine +se souleva une fois de plus.</p> + +<p>Des bandes de patriotes battirent la +campagne, et, commandées par des chefs +de valeur, comme Peko-Paulowitch et Luibibratich, +infligèrent échecs sur échecs +aux troupes régulières envoyées contre +elles.</p> + +<p>Bientôt l'incendie se propagea, gagna le +Monténégro, la Bosnie, la Serbie. Une nouvelle +défaite subie par les armes turques +aux défilés de la Duga, en janvier 1876, +acheva d'enflammer les courages, et la +fureur populaire commença à gronder en +Bulgarie. Comme toujours, cela débuta +par de sourdes conspirations, par des réunions +clandestines auxquelles se rendait +en grand secret la jeunesse ardente du +pays.</p> + +<p>Dans ces conciliabules, les chefs se dégagèrent +rapidement et affermirent leur autorité +sur une clientèle plus ou moins nombreuse, +les uns par l'éloquence du verbe, +d'autres par la valeur de leur intelligence +ou par l'ardeur de leur patriotisme. En peu +de temps, chaque groupement, et, au-dessus +des groupements, chaque ville eut le sien.</p> + +<p>A Roustchouk, important centre bulgare +situé au bord du Danube, presque exactement +en face de la ville roumaine de +Giurgievo, l'autorité fut dévolue sans conteste +au pilote Serge Ladko. On n'aurait +pu faire un meilleur choix.</p> + +<p>Agé de près de trente ans, de haute +taille, blond comme un Slave du Nord, +d'une force herculéenne, d'une agilité peu +commune, rompu à tous les exercices du +corps, Serge Ladko possédait cet ensemble +de qualités physiques qui facilite le commandement. +Ce qui vaut mieux, il avait +aussi les qualités morales nécessaires à +un chef: l'énergie dans la décision, la +prudence dans l'exécution, l'amour passionné +de son pays.</p> + +<p>Serge Ladko était né à Roustchouk, où il +exerçait la profession de pilote du Danube, +et il n'avait jamais quitté la ville, si ce n'est +pour conduire, soit vers Vienne ou plus en +amont encore, soit jusqu'aux flots de la mer +Noire, les barges et chalands qui s'en remettaient +à sa connaissance parfaite du grand +fleuve. Dans l'intervalle de ces navigations +mi-fluviales, mi-maritimes, il consacrait +ses loisirs à la pêche, et, servi par des +dons naturels exceptionnels, il avait acquis +une étonnante habileté dans cet art, dont +les produits, joints à ses honoraires de +pilotage, lui assuraient la plus large aisance.</p> + +<p>Obligé par son double métier de passer +sur le fleuve les quatre cinquièmes de sa +vie, l'eau était peu à peu devenue son élément. +Traverser le Danube, large à Roustchouk +comme un bras de mer, n'était qu'un +jeu pour lui, et l'on ne comptait plus les +sauvetages de ce merveilleux nageur.</p> + +<p>Une existence si digne et si droite avait, +bien avant les troubles anti-turcs, rendu +Serge Ladko populaire à Roustchouk. Innombrables +y étaient ses amis, parfois +inconnus de lui. On pourrait même dire +que ces amis comprenaient l'unanimité des +habitants de la ville, si Ivan Striga n'avait +pas existé.</p> + +<p>C'était aussi un enfant du pays, cet Ivan +Striga, comme Serge Ladko, dont il réalisait +la vivante antithèse.</p> + +<p>Physiquement, il n'y avait entre eux rien +de commun, et pourtant un passeport, qui +se contente de désignations sommaires, eût +employé des termes identiques pour les +dépeindre l'un et l'autre.</p> + +<p>De même que Ladko, Striga était grand, +large d'épaules, robuste, blond de cheveux +et de barbe. Lui aussi avait les yeux bleus. +Mais à ces traits généraux se limitait la +ressemblance. Autant le visage aux lignes +nobles de l'un exprimait la cordialité et la +franchise, autant les traits tourmentés de +l'autre disaient l'astuce et la froide cruauté.</p> + +<p>Au moral, la dissemblance s'accentuait +encore. Tandis que Ladko vivait au grand +jour, nul n'aurait pu dire par quels moyens +Striga se procurait l'or qu'il dépensait +sans compter. Faute de certitudes à cet +égard, l'imagination populaire se donnait +libre carrière. On disait que Striga, traître +à son pays et à sa race, s'était fait l'espion +appointé du Turc oppresseur; on disait +qu'à son métier d'espion il ajoutait, quand +l'occasion s'en présentait, celui de contrebandier, +et que des marchandises de toute +nature passaient souvent grâce à lui de la +rive roumaine à la rive bulgare, ou réciproquement, +sans payer de droits à la Douane; +on disait même, en hochant la tête, que tout +cela était peu de chose, et que Striga tirait +le plus clair de ses ressources de rapines +vulgaires et de brigandages; on disait +encore... Mais que ne disait-on pas? La +vérité est qu'on ne savait rien de précis +des faits et gestes de cet inquiétant personnage, +qui, si les suppositions désobligeantes +du public répondaient à la réalité, avait eu, +en tous cas, la grande habileté de ne +jamais se laisser prendre.</p> + +<p>Ces suppositions, d'ailleurs, on se bornait +à se les confier discrètement. Personne +ne se fût risqué à prononcer tout haut une +parole contre un homme dont on redoutait +le cynisme et la violence. Striga pouvait +donc feindre d'ignorer l'opinion que l'on +avait de lui, attribuer à l'admiration générale +la sympathie que beaucoup lui témoignaient +par lâcheté, parcourir la ville en +pays conquis et la troubler, en compagnie +de ses habitants les plus tarés, du scandale +de ses orgies.</p> + +<p>Entre un tel individu et Ladko, qui menait +une existence si différente, il ne semblait +pas que le moindre rapport dût s'établir, +et pendant longtemps, en effet, ils ne +connurent l'un de l'autre que ce que leur +en apprenait la rumeur publique. Logiquement +même, il aurait dû en être toujours +ainsi. Mais le sort se rit de ce que nous +appelons la logique, et il était écrit quelque +part que les deux hommes se trouveraient +face à face, transformés en irréconciliables +adversaires.</p> + +<p>Natcha Gregorevitch, célèbre dans toute +la ville pour sa beauté, était âgée de vingt +ans. Avec sa mère d'abord, seule ensuite, +elle demeurait dans le voisinage de Ladko +qu'elle avait ainsi connu dès sa première +enfance. Depuis longtemps, le secours d'un +homme manquait à la maison. Quinze ans +avant l'époque où commence ce récit, le +père était tombé, en effet, sous les coups +des Turcs, et le souvenir de ce meurtre abominable +faisait encore frémir d'indignation +les patriotes opprimés, mais non asservis. +Sa veuve, réduite à ne compter que sur +elle-même, s'était mise courageusement au +travail. Experte dans l'art de ces dentelles +et de ces broderies dont, chez les Slaves, +la plus modeste paysanne agrémente volontiers +son humble parure, elle avait réussi +par ce moyen à assurer sa subsistance et +celle de sa fille.</p> + +<p>Cependant, c'est aux pauvres surtout que +sont funestes les périodes troublées, et plus +d'une fois la dentellière aurait eu à souffrir +de l'anarchie permanente de la Bulgarie, si +Ladko n'était venu discrètement à son secours. +Peu à peu, une grande intimité s'était +établie entre le jeune homme et les deux +femmes qui offraient l'abri de leur paisible +demeure à ses désoeuvrements de garçon. +Souvent, le soir, il frappait à leur porte, +et la veillée se prolongeait autour du samovar +bouillant. D'autres fois, c'est lui qui leur +offrait, en échange de leur affectueux accueil, +la distraction d'une promenade ou d'une +partie de pêche sur le Danube.</p> + +<p>Lorsque Mme Gregorevitch, usée par son +incessant labeur, alla rejoindre son mari, +la protection de Ladko se continua à l'orpheline. +Cette protection se fit même plus vigilante +encore, et, grâce à lui, jamais la jeune +fille n'eut à souffrir de la disparition de la +pauvre mère, qui avait donné deux fois la +vie à son enfant.</p> + +<p>C'est ainsi que, de jour en jour, sans +même qu'ils en eussent conscience, l'amour +s'était éveillé dans le coeur des deux jeunes +gens. Ce fut à Striga qu'ils en durent la +révélation.</p> + +<p>Celui-ci, ayant aperçu celle qu'on appelait +couramment la <i>beauté de Roustchouk</i>, s'en +était épris avec la soudaineté et la fureur +qui caractérisaient cette nature sans frein. +En homme habitué à voir tout plier devant +ses caprices, il s'était présenté chez la jeune +fille et, sans autre formalité, l'avait demandée +en mariage. Pour la première fois de +sa vie, il se heurta à une résistance invincible. +Natcha, au risque de s'attirer la haine +d'un homme aussi redoutable, déclara que +rien ne pourrait jamais la décider à un +pareil mariage. Striga revint vainement à la +charge. Tout ce qu'il obtint fut de se voir, à +la troisième tentative, refuser purement et +simplement la porte.</p> + +<p>Alors sa colère ne connut plus de bornes. +Donnant libre cours à sa nature sauvage, il +se répandit en imprécations dont Natcha +fut épouvantée. Dans sa détresse, elle courut +faire part de ses craintes à Serge Ladko, +que sa confidence enflamma d'une colère +égale à celle qui venait de l'effrayer si fort. +Sans vouloir rien entendre, avec une violence +extraordinaire d'expressions, il vitupéra +contre l'homme assez osé pour lever +les yeux sur elle.</p> + +<p>Ladko consentit pourtant à se calmer. +Des explications suivirent, très confuses, +mais dont le résultat fut parfaitement clair. +Une heure plus tard, Serge et Natcha, le +ciel dans les yeux et la joie au coeur, échangeaient +leur premier baiser de fiançailles.</p> + +<p>Lorsque Striga connut la nouvelle, il +manqua mourir de rage. Audacieusement, +il se présenta à la maison Gregorevitch, +l'injure et la menace à la bouche. Jeté +dehors par une main de fer, il apprit que +la maison avait désormais un homme pour +la défendre.</p> + +<p>Etre vaincu!... Avoir trouvé son maître, +lui, Striga, qui s'enorgueillissait tant de sa +force athlétique!... C'était plus d'humiliations +qu'il n'en pouvait supporter, et il +résolut de se venger. Avec quelques aventuriers +de son acabit, il attendit Ladko, un +soir que celui-ci remontait la berge du +fleuve. Cette fois, il ne s'agissait plus d'une +simple rixe, mais bien d'un assassinat en +règle. Les assaillants brandissaient des +couteaux.</p> + +<p>Cette nouvelle attaque n'eut pas plus de +succès que la précédente. Armé d'un aviron +qu'il manoeuvrait comme une massue, le +pilote força ses agresseurs à la retraite, et +Striga, serré de près, fut obligé à une fuite +honteuse.</p> + +<p>Cette leçon avait été suffisante, sans +doute, car le louche personnage ne recommença +pas sa criminelle tentative. Au début +de l'année 1875, Serge Ladko épousa Natcha +Gregorevitch, et depuis lors, on s'adorait +à plein coeur dans la confortable maison +du pilote.</p> + +<p>C'est au milieu de cette lune de miel, +dont plus d'une année n'avait pas atténué +l'éclat, que survinrent les événements de +Bulgarie, dans les premiers mois de 1876. +L'amour que Serge Ladko éprouvait pour +sa femme ne pouvait, quelque profond fût-il, +lui faire oublier celui qu'il devait à son pays. +Sans hésiter, il fit partie de ceux qui, tout +de suite, se groupèrent, se concertèrent, +s'ingéniant à chercher les moyens de remédier +aux misères de la patrie.</p> + +<p>Avant tout, il fallait se procurer des +armes. De nombreux jeunes gens émigrèrent +dans ce but, franchirent le fleuve, se +répandirent en Roumanie, et jusqu'en Russie. +Serge Ladko fut de ceux-là. Le coeur +déchiré de regrets, mais ferme dans l'accomplissement +de son devoir, il partit, laissant +loin de lui celle qu'il adorait exposée à tous +les dangers qui menacent, en temps de +révolution, la femme d'un chef de partisans.</p> + +<p>A ce moment, le souvenir de Striga lui +vint à l'esprit et aggrava ses inquiétudes. +Le bandit n'allait-il pas profiter de l'absence +de son heureux rival pour le frapper +dans ce qu'il avait de plus cher? C'était +possible, en effet. Mais Serge Ladko passa +outre à cette crainte légitime. D'ailleurs, il +semblait bien que, depuis plusieurs mois, +Striga avait quitté le pays sans esprit de +retour.</p> + +<p>A en croire le bruit public, il avait transporté +plus au Nord le théâtre principal de +ses opérations. Si les racontars ne manquaient +pas à ce sujet, ils restaient incohérents +et contradictoires. La rumeur populaire +l'accusait en gros de tous les crimes, +sans que personne en précisât aucun.</p> + +<p>Le départ de Striga paraissait, du moins, +chose certaine, et cela seulement importait +à Ladko.</p> + +<p>L'événement donna raison à son courage. +Pendant son absence, rien ne menaça la +sécurité de Natcha.</p> + +<p>A peine arrivé, il dut repartir, et cette +seconde expédition allait être plus longue +que la première. Les procédés adoptés +jusqu'ici ne permettaient, en effet, de se +procurer des armes qu'en quantité insuffisante. +Les transports, en provenance de la +Russie, étaient effectués par terre, à travers +la Hongrie et la Roumanie, c'est-à-dire +dans des contrées fort dépourvues à cette +époque de lignes ferrées. Les patriotes +bulgares espérèrent arriver plus aisément +au résultat désiré, si l'un d'eux remontait +à Budapest et y centralisait les envois +d'armes venus par rail, pour en charger +des chalands qui descendraient ensuite +rapidement le Danube.</p> + +<p>Ladko, désigné pour cette mission de +confiance, se mit en route le soir même. +En compagnie d'un compatriote, qui devait +ramener le bateau à la rive bulgare, il traversa +le fleuve, afin de gagner, le plus vite +possible, à travers la Roumanie, la capitale +de la Hongrie. A ce moment, un incident se +produisit qui donna beaucoup à penser au +délégué des conspirateurs.</p> + +<p>Son compagnon et lui n'étaient pas à cinquante +mètres du bord quand un coup de +feu retentit. La balle leur était destinée +sans aucun doute, car ils l'entendirent +siffler à leurs oreilles, et le pilote en douta +d'autant moins que, dans le tireur entrevu +à l'obscure lumière du crépuscule, il crut +reconnaître Striga. Celui-ci était donc de +retour à Roustchouk?</p> + +<p>L'angoisse mortelle que cette complication +lui fit éprouver n'ébranla pas la résolution +de Ladko: Il avait fait d'avance à la patrie +le sacrifice de sa vie. Il saurait aussi, +s'il le fallait, lui sacrifier plus encore: son +bonheur mille fois plus précieux. Au bruit +du coup de feu, il s'était laissé tomber au +fond de l'embarcation. Mais ce n'était là +qu'une ruse de guerre destinée à éviter +une nouvelle attaque, et la détonation n'avait +pas cessé de se répercuter dans la campagne, +que sa main, appuyant plus lourdement +sur l'aviron, poussait plus vite le +bateau vers la ville roumaine de Giurgievo, +dont les lumières commençaient à piquer +la nuit grandissante.</p> + +<p>Parvenu à destination, Ladko s'occupa +activement de sa mission.</p> + +<p>Il se mit en rapport avec les émissaires +du Gouvernement du Tzar, les uns arrêtés +à la frontière russe, certains fixés incognito +à Budapest et à Vienne. Plusieurs +chalands, chargés par ses soins d'armes +et de munitions, descendirent le courant +du Danube.</p> + +<p>Fréquentes étaient les nouvelles qu'il +recevait de Natcha, par des lettres envoyées +au nom d'emprunt qu'il avait choisi, et +portées en territoire roumain à la faveur de +la nuit. Bonnes tout d'abord, ces nouvelles +ne tardèrent pas à devenir plus inquiétantes. +Ce n'est pas que Natcha prononçât +le nom de Striga. Elle semblait même +ignorer que le bandit fût revenu en Bulgarie, +et Ladko commença à douter du bien-fondé +de ses craintes. Par contre, il était +certain que celui-ci avait été dénoncé aux +autorités turques, puisque la police avait +fait irruption dans sa demeure et s'était +livrée à une perquisition, d'ailleurs sans +résultat. Il ne devait donc pas se hâter de +revenir en Bulgarie, car son retour eût été +un véritable suicide. On connaissait son +rôle, on le guettait, jour et nuit, et il ne +pourrait se montrer en ville sans être arrêté +au premier pas. Arrêté étant, chez les +Turcs, synonyme d'exécuté, il fallait donc +que Ladko s'abstint de reparaître, jusqu'au +moment où la révolte serait ouvertement +proclamée, sous peine d'attirer les pires +malheurs sur lui-même et sur sa femme, +que l'on n'avait jusqu'ici nullement inquiétée.</p> + +<p>Ce moment ne tarda pas à arriver. La +Bulgarie se souleva au mois de mai, trop +prématurément au gré du pilote qui augurait +mal de cette précipitation.</p> + +<p>Quelle que fût son opinion à cet égard, +il devait courir au secours de son pays. +Le train l'amena à Zombor, la dernière +ville hongroise, proche du Danube, qui fût +alors desservie par le chemin de fer. Là, +il s'embarquerait et n'aurait plus qu'à +s'abandonner au courant.</p> + +<p>Les nouvelles qu'il trouva à Zombor le +forcèrent à interrompre son voyage. Ses +craintes n'étaient que trop justifiées. La +révolution bulgare était écrasée dans l'oeuf. +Déjà la Turquie concentrait des troupes +nombreuses dans un vaste triangle dont +Roustchouk, Widdin et Sofia formaient les +sommets, et sa main de fer s'appesantissait +plus lourdement sur ces malheureuses contrées. +Ladko dut revenir en arrière et retourner +attendre de meilleurs jours dans la petite +ville où il avait fixé sa résidence.</p> + +<p>Les lettres de Natcha, qu'il y reçut bientôt, +lui démontrèrent l'impossibilité de +prendre un autre parti. Sa maison était +surveillée plus que jamais, à ce point que +Natcha devait se considérer comme virtuellement +prisonnière; plus que jamais on le +guettait, et il lui fallait, dans l'intérêt commun, +s'abstenir soigneusement de toute +démarche imprudente.</p> + +<p>Ladko rongea donc son frein dans l'inaction, +les envois d'armes ayant été forcément +supprimés depuis l'avortement de la révolte +et la concentration des troupes turques +sur les rives du fleuve. Mais cette attente, +déjà pénible par elle-même, lui devint tout +à fait intolérable, quand, vers la fin du +mois de juin, il cessa de recevoir aucune +nouvelle de sa chère Natcha.</p> + +<p>Il ne savait que penser, et ses inquiétudes +devinrent de torturantes angoisses à +mesure que le temps s'écoula. Il était, en +effet, en droit de tout craindre. Le 1er juillet, +la Serbie avait officiellement déclaré la +guerre au Sultan, et, depuis lors, la région +du Danube était sillonnée de troupes, dont +le passage incessant s'accompagnait des +plus terribles excès. Fallait-il donc compter +Natcha au nombre des victimes de ces troubles, +ou bien avait-elle été incarcérée par les +autorités turques, soit comme otage, soit +comme complice présumée de son mari?</p> + +<p>Après un mois de ce silence, il ne put le +supporter davantage, et se résolut à tout +braver pour rentrer en Bulgarie afin d'en +connaître la véritable cause.</p> + +<p>Toutefois, dans l'intérêt même de Natcha, +il importait d'agir avec prudence. Aller +sottement se faire prendre par les sentinelles +turques n'eût servi de rien. Son +retour n'aurait d'utilité que s'il pouvait +pénétrer dans la ville de Roustchouk et y +circuler librement, malgré les soupçons +dont il était l'objet. Il agirait ensuite au +mieux, selon les circonstances. Au pis +aller, et dût-il repasser précipitamment la +frontière, il aurait eu du moins la joie de +serrer sa femme sur son coeur.</p> + +<p>Serge Ladko chercha pendant plusieurs +jours la solution de ce difficile problème. +Il crut enfin l'avoir trouvée, et, sans se +confier à personne, mit immédiatement à +exécution le plan imaginé par lui.</p> + +<p>Ce plan réussirait-il? L'avenir le lui +dirait. Il fallait, en tous cas, tenter le sort, +et c'est pourquoi, dans la matinée du +28 juillet 1876, les plus proches voisins du +pilote, dont nul ne connaissait le nom véritable, +aperçurent hermétiquement close la +petite maison dans laquelle, depuis plusieurs +mois, il avait abrité sa solitude.</p> + +<p>Quel était le plan de Ladko, les dangers +auxquels il allait s'exposer en s'efforçant +de le réaliser, par quels côtés les événements +de Bulgarie, et de Roustchouk en +particulier, se relient au concours de pêche +de Sigmaringen, c'est ce que le lecteur +apprendra dans la suite de ce récit nullement +imaginaire, dont les principaux personnages +vivent encore de nos jours sur +les bords du Danube.</p> + + +<br><br><br> + +<a name="V"></a> + +<h3>V</h3> + +<h3>KARL DRAGOCH.</h3> + +<p>Aussitôt qu'il eut son reçu en poche, +M. Jaeger procéda à son installation. Après +s'être enquis de la couchette qui lui était +attribuée, il disparut dans la cabine, en +emportant sa valise. Dix minutes plus tard, +il en ressortait, transformé de la tête aux +pieds. Vêtu comme un pêcheur fini,—rude +vareuse, bottes fortes, casquette de +loutre,—il semblait la copie d'Ilia Brusch.</p> + +<p>M. Jaeger éprouva un peu de surprise, +en constatant que, pendant sa courte +absence, son hôte avait quitté la barge. +Respectueux de ses engagements, il ne se +permit toutefois aucune question, quand +celui-ci revint, une demi-heure plus tard. +C'est sans l'avoir sollicité qu'il apprit +qu'Ilia Brusch avait cru devoir envoyer +quelques lettres aux journaux, afin de +leur annoncer son arrivée à Neustadt pour +le surlendemain soir, et à Ratisbonne pour +le jour suivant. Maintenant que les intérêts +de M. Jaeger étaient en jeu, il importait en +effet de ne plus rencontrer un désert pareil +à celui qu'on avait trouvé à Ulm. Ilia Brusch +exprima même le regret de ne pouvoir s'arrêter +aux villes qu'on traverserait avant +Neustadt, et notamment à Neubourg et à +Ingolstadt, qui sont des cités assez importantes. +Ces arrêts, malheureusement, ne +cadraient pas avec son plan d'étapes et il +était forcé d'y renoncer.</p> + +<p>M. Jaeger parut enchanté de la réclame +faite à son profit et ne manifesta pas autrement +d'ennui de ne pouvoir s'arrêter à +Neubourg et à Ingolstadt. Il approuva son +hôte, au contraire, et l'assura une fois de +plus qu'il n'entendait aucunement diminuer +sa liberté, ainsi qu'ils en étaient +convenus.</p> + +<p>Les deux compagnons soupèrent ensuite +face à face, à cheval sur l'un des bancs. A +titre de bienvenue, M. Jaeger corsa même +le menu d'un superbe jambon, qu'il sortit +de son inépuisable valise, et ce produit de la +ville de Mayence fut fort apprécié d'Ilia +Brusch, qui commença à estimer que son +convive avait du bon.</p> + +<p>La nuit se passa sans incident. Avant le +lever du soleil, Ilia Brusch largua les +amarres, en évitant de troubler le profond +sommeil dans lequel était plongé son +aimable passager.</p> + +<p>A Ulm, où il achève de traverser le petit +royaume de Wurtemberg pour pénétrer en +Bavière, le Danube n'est encore qu'un +modeste cours d'eau. Il n'a pas reçu les +grands tributaires qui accroissent sa puissance +en aval, et rien ne permet de présager +qu'il va devenir l'un des plus importants +fleuves de l'Europe.</p> + +<p>Le courant, déjà fort assagi, atteignait à +peu près une lieue à l'heure. Des barques +de toutes dimensions, parmi lesquelles +quelques lourds bateaux chargés à couler, +le descendaient, s'aidant parfois d'une large +voile que gonflait une brise de Nord-Ouest. +Le temps s'annonçait beau, sans menace de +pluie.</p> + +<p>Dès qu'il fut au milieu du courant, Ilia +Brusch manoeuvra sa godille et activa la +marche de l'embarcation. M. Jaeger, quelques +heures plus tard, le trouva livré à cette +occupation, et jusqu'au soir il en fut ainsi, +sauf un court repos au moment du déjeuner, +pendant lequel la dérive ne fut même +pas interrompue. Le passager ne formula +aucune observation, et, s'il fut étonné de +tant de hâte, il garda son étonnement pour +lui.</p> + +<p>Peu de paroles furent échangées au cours +de cette journée. Ilia Brusch godillait énergiquement. +Quant à M. Jaeger, il observait +avec une attention, qui aurait certainement +frappé son hôte, si celui-ci eût été moins +absorbé, les bateaux qui sillonnaient le +Danube, à moins que son regard n'en parcourût +les deux rives. Ces rives étaient +notablement abaissées. Le fleuve montrait +même une tendance à s'élargir aux dépens +des alentours. La berge de gauche, à demi +submergée, ne se distinguait plus avec précision, +tandis que, sur la berge droite, +élevée artificiellement pour l'établissement +de la voie ferrée, les trains couraient, les +locomotives haletaient, mêlant leurs fumées +à celles des dampsboots, dont les roues +battaient l'eau à grand bruit.</p> + +<p>A Offingen, devant lequel on passa dans +l'après-midi, la voie ferrée obliqua vers le +Sud, définitivement repoussée par le fleuve +et la rive droite fut transformée à son tour +en un vaste marais, dont rien n'indiquait la +fin, lorsqu'on s'arrêta, le soir, à Dillingen, +pour la nuit.</p> + +<p>Le lendemain, après une étape aussi rude +que celle de la veille, le grappin fut jeté en +un point désert, à quelques kilomètres au-dessus +de Neubourg, et, de nouveau, l'aube +du 15 août se leva quand la barge était déjà +au milieu du courant.</p> + +<p>C'est pour le soir de ce jour qu'Ilia Brusch +avait annoncé son arrivée à Neustadt. Il eût +été honteux de s'y présenter les mains +vides. Les conditions atmosphériques étant +favorables et l'étape devant être sensiblement +plus courte que les précédentes, Ilia +Brusch se résolut donc à pêcher.</p> + +<p>Dès les premières heures du jour, il vérifia +ses engins, avec un soin minutieux. Son +compagnon, assis à l'arrière de la barque, +semblait d'ailleurs s'intéresser à ses préparatifs, +ainsi qu'il sied à un véritable +amateur. Tout en travaillant, Ilia Brusch +ne dédaignait pas de causer.</p> + +<p>«Aujourd'hui, comme vous le voyez, +monsieur Jaeger, je me dispose à pêcher, +et les apprêts de la pêche sont un peu longs. +C'est que le poisson est défiant de sa nature, +et on ne saurait prendre trop de précautions +pour l'attirer. Certains ont une intelligence +rare, entre autres la tanche. Il faut lutter +de ruse avec elle, et sa bouche est tellement +dure, qu'elle risque de casser la ligne.</p> + +<p>—Pas fameux, la tanche, je crois, fit +observer M. Jaeger.</p> + +<p>—Non, car elle affectionne les eaux +bourbeuses, ce qui communique souvent à +sa chair un goût désagréable.</p> + +<p>—Et le brochet?</p> + +<p>—Excellent, le brochet, déclara Ilia +Brusch, à la condition de peser au moins +cinq ou six livres; quant aux petits, ils ne +sont qu'arêtes. Mais, dans tous les cas, le +brochet ne saurait être rangé parmi les +poissons intelligents et rusés.</p> + +<p>—Vraiment, monsieur Brusch! Ainsi +donc, les requins d'eau douce, comme on +les appelle...</p> + +<p>—Sont aussi bêtes que les requins d'eau +salée, monsieur Jaeger. De véritables +brutes, au même niveau que la perche ou +l'anguille! Leur pêche peut donner du profit, +de l'honneur jamais... Ce sont, comme +l'a écrit un fin connaisseur, des poissons +«qui se prennent» et «qu'on ne prend +pas».</p> + +<p>M. Jaeger ne pouvait qu'admirer la conviction +si persuasive d'Ilia Brusch, non moins que la minutieuse attention avec +laquelle il préparait ses engins.</p> + +<p>Tout d'abord, il avait saisi sa canne à la +fois flexible et légère, qui, après avoir été +ployée à son extrémité jusqu'à son point de +rupture, s'était redressée aussi droite qu'auparavant. +Cette canne se composait de deux +parties, l'une forte à sa base de quatre centimètres +et diminuant jusqu'à n'avoir plus +qu'un centimètre à l'endroit où commençait +la seconde, le scion, cette dernière en bois +fin et résistant. Faite d'une gaule de noisetier, +elle mesurait près de quatre mètres de +longueur, ce qui permettait au pêcheur de +s'attaquer, sans s'éloigner de la rive, aux +poissons de fond, tels que la brème et le +gardon rouge.</p> + +<p>Ilia Brusch, montrant à M. Jaeger les +hameçons qu'il venait de fixer avec l'empile +à l'extrémité du crin de Florence:</p> + +<p>—Vous voyez, monsieur Jaeger, dit-il, ce +sont des hameçons numéro onze, très fins +de corps. Comme amorce, ce qu'il y a de +meilleur, pour le gardon, c'est du blé cuit, +crevé d'un côté seulement et bien amolli... +Allons! voilà qui est fini et je n'ai plus +qu'à tenter la fortune.»</p> + +<p>Tandis que M. Jaeger s'accotait contre +le tôt, il s'assit sur le banc, son épuisette à +sa portée, puis la ligne fut lancée après un +balancement méthodique, qui n'était pas +dépourvu d'une certaine grâce. Les hameçons +s'enfoncèrent sous les eaux jaunâtres, +et la plombée leur donna une position verticale, +ce qui est préférable, de l'avis de tous +les professionnels. Au-dessus d'eux, surnageait +la flotte, faite d'une plume de cygne, +qui, n'absorbant pas l'eau, est, par cela +même, excellente.</p> + +<p>Il va de soi qu'un profond silence régna +dans l'embarcation à partir de ce moment. +Le bruit des voix effarouche trop facilement +le poisson, et d'ailleurs un pêcheur sérieux +a autre chose à faire qu'à s'oublier en bavardages. +Il doit être attentif à tous les mouvements +de sa flotte, et ne pas laisser +échapper l'instant précis où il convient de +ferrer la proie.</p> + +<p>Pendant cette matinée, Ilia Brusch eut +lieu d'être satisfait. Non seulement il prit +une vingtaine de gardons, mais encore +douze chevesnes et quelques dards. Si +M. Jaeger avait en réalité les goûts du passionné +amateur qu'il s'était vanté d'être, +il ne pouvait qu'admirer la précision rapide +avec laquelle son hôte ferrait, ainsi que +cela est nécessaire pour les poissons de +cette espèce. Dès qu'il sentait que «cela +mordait», il se gardait bien de ramener +aussitôt ses captures à la surface de l'eau, +il les laissait se débattre dans les fonds, +se fatiguer en vains efforts pour se décrocher, +montrant ce sang-froid imperturbable +qui est l'une des qualités de tout +pêcheur digne de ce nom.</p> + +<p>La pêche fut terminée vers onze heures. +Pendant la belle saison, le poisson ne mord +pas, en effet, aux heures où le soleil, parvenu +à son point culminant, fait scintiller +la surface des eaux. Le butin, d'ailleurs, +était suffisamment abondant. Ilia Brusch +craignait même qu'il ne le fût trop, en raison +du peu d'importance de la ville de +Neustadt où la barge s'arrêta vers cinq +heures.</p> + +<p>Il se trompait. Vingt-cinq ou trente personnes +guettaient son apparition et le +saluèrent de leurs applaudissements, dès +que l'embarcation fut amarrée. Bientôt il +ne sut auquel entendre, et, en quelques instants, +les poissons furent échangés contre +vingt-sept florins, qu'Ilia Brusch versa, +séance tenante, à M. Jaeger à titre de premier +dividende.</p> + +<p>Celui-ci, conscient de n'avoir aucun droit +à l'admiration publique, s'était modestement +abrité sous le tôt, où Ilia Brusch vint +le rejoindre, aussitôt qu'il put se débarrasser +de ses enthousiastes admirateurs. Il +convenait, en effet, de ne pas perdre de +temps pour chercher le sommeil, la nuit +devant être fort écourtée. Désireux d'être +de bonne heure à Ratisbonne, dont près +de soixante-dix kilomètres le séparaient, +Ilia Brusch avait décidé qu'il se remettrait +en route dès une heure du matin, ce qui +lui donnerait le loisir de pêcher encore au +cours de la journée suivante, malgré la longueur +de l'étape.</p> + +<p>Une trentaine de livres de poissons +furent prises par Ilia Brusch avant midi, +si bien que les curieux qui se pressaient +sur le quai de Ratisbonne n'eurent pas le +regret de s'être dérangés en vain. L'enthousiasme +public augmentait visiblement. +Il s'établit, en plein air, de véritables +enchères entre les amateurs, et les trente +livres de poissons ne rapportèrent pas +moins de quarante et un florins au lauréat +de la Ligue Danubienne.</p> + +<p>Celui-ci n'avait jamais rêvé pareil succès, +et il en arrivait à penser que M. Jaeger +pourrait bien, en fin de compte, avoir fait +une excellente affaire. En attendant que ce +point fût élucidé, il importait de remettre +les quarante et un florins à leur légitime +propriétaire, mais Ilia Brusch fut dans +l'impossibilité de s'acquitter de ce devoir. +M. Jaeger avait, en effet, quitté discrètement +la barge, en prévenant son compagnon, +par un mot laissé en évidence, +que celui-ci n'eût pas à l'attendre pour le +souper et qu'il reviendrait seulement assez +tard dans la soirée.</p> + +<p>Ilia Brusch trouva fort naturel que +M. Jaeger voulût profiter de cette occasion +de visiter une ville qui fut pendant cinquante +ans le siège de la diète impériale. +Peut-être, aurait-il éprouvé moins de satisfaction +et plus de surprise, s'il avait su à +quelles occupations se livrait alors son passager, +et s'il en avait connu la véritable +personnalité.</p> + +<p>«M. Jaeger, 45, Leipzigerstrasse, +Vienne», avait docilement écrit Ilia Brusch +sous la dictée du nouveau venu. Mais +celui-ci eût été fort embarrassé si le pêcheur +s'était montré plus curieux, et si, reprenant +pour son compte une requête dont il venait +d'apprécier le désagrément, il avait, à +l'exemple de l'indiscret pandore, demandé +à M. Jaeger de lui montrer ses papiers.</p> + +<p>Ilia Brusch négligea cette précaution, +dont la légitimité lui avait cependant été +démontrée, et cette négligence devait avoir +pour lui de terribles résultats.</p> + +<p>Quel nom le gendarme allemand avait lu +sur le passeport que lui présentait M. Jaeger, +nul ne le sait; mais, si ce nom était +bien exactement celui du véritable propriétaire +du passeport, le gendarme n'avait pu +en lire un autre que celui de Karl Dragoch.</p> + +<p>Le passionné amateur de pêche et le +chef de la police danubienne ne faisaient, +en effet, qu'une seule et unique personne. +Résolu à s'introduire, coûte que coûte, +dans l'embarcation d'Ilia Brusch, Karl Dragoch, +prévoyant la possibilité d'une invincible +résistance, avait dressé ses batteries +en conséquence. L'intervention du gendarme +était préparée, et la scène truquée +comme une scène de théâtre. L'événement +démontrait que Karl Dragoch avait frappé +juste, puisque Ilia Brusch considérait maintenant +comme une heureuse chance d'avoir, +au milieu des dangers qui lui étaient révélés, +ce protecteur dont il ne pouvait contester +la puissance.</p> + +<p>Le succès était même si complet que +Dragoch en était troublé. Pourquoi, après +tout, Ilia Brusch avait-il montré tant d'émotion +devant l'injonction du gendarme? +Pourquoi avait-il une telle crainte de voir +se rééditer une aventure de ce genre, qu'il +sacrifiait à cette crainte l'amour—dont la +violence avait bien aussi, d'ailleurs, quelque +chose d'excessif—qu'il proclamait +avoir pour la solitude? Un honnête homme, +que diable! n'a pas à redouter si fort une +comparution devant un commissaire de +police. Le pis qui puisse en résulter, c'est +un retard de quelques heures, de quelques +jours à la rigueur, et quand on n'est pas +pressé... Il est vrai qu'Ilia Brusch était +pressé, ce qui ne laissait pas de donner +aussi à réfléchir.</p> + +<p>Défiant par nature, comme tout bon policier, +Karl Dragoch réfléchissait. Mais il +avait aussi trop de bon sens pour se laisser +égarer par des particularités fugitives, dont +l'explication était probablement des plus +simples. Il enregistra donc purement et +simplement ces petites remarques dans sa +mémoire, et appliqua les ressources de son +esprit à la solution du problème, plus +sérieux celui-là, qu'il s'était posé.</p> + +<p>Le projet que Karl Dragoch avait mis à +exécution, en s'imposant à Ilia Brusch à +titre de passager, n'était pas né tout armé +dans son cerveau. Le véritable auteur en +était Michael Michaelovitch, qui, d'ailleurs, +ne s'en doutait guère. Quand ce Serbe facétieux +avait plaisamment insinué, au <i>Rendez-vous +des Pêcheurs</i>, que le lauréat de la +Ligue Danubienne pourrait bien être, au +choix, soit le malfaiteur poursuivi, soit le +policier poursuivant, Karl Dragoch avait +accordé une sérieuse attention à ces propos +émis à la légère. Certes, il ne les avait pas +pris au pied de la lettre. Il avait de bonnes +raisons de savoir que le pêcheur et le policier +n'avaient rien de commun, et, procédant +par analogie, il considéra comme infiniment +vraisemblable que ce pêcheur n'eût pas plus +de rapport avec le malfaiteur recherché. +Mais, de ce qu'une chose n'a pas été faite, +il ne s'ensuit pas qu'elle ne puisse l'être, et +Karl Dragoch avait pensé aussitôt que le +joyeux Serbe avait raison, et qu'un détective, +désireux de surveiller le Danube tout +à son aise, se fût, en effet, montré très habile, +en empruntant la personnalité d'un pêcheur +assez notoire pour que personne n'en +puisse raisonnablement suspecter l'identité +professionnelle.</p> + +<p>Quelque tentante que fût cette combinaison, +il y fallait cependant renoncer. Le +concours de Sigmaringen avait eu lieu, +Ilia Brusch, vainqueur du tournoi, avait +annoncé publiquement son projet, et certainement +il ne se prêterait pas de bonne +grâce à une substitution de personne, +substitution très scabreuse, au surplus, +puisque les traits du lauréat étaient désormais +connus d'un grand nombre de ses +collègues.</p> + +<p>Toutefois, s'il fallait renoncer à ce qu'Ilia +Brusch consentît à laisser effectuer sous +son nom, par un autre que lui, le voyage +qu'il avait entrepris, il existait peut-être +un moyen terme d'arriver au même but. +Dans l'impossibilité d'être Ilia Brusch, +Karl Dragoch ne pouvait-il se contenter +de prendre passage à son bord? Qui ferait +attention au compagnon d'un homme +devenu presque célèbre et qui monopoliserait +par conséquent à son profit l'intérêt +général? Et même, si quelqu'un laissait +par inadvertance tomber un regard distrait +sur ce compagnon obscur, était-il +admissible qu'il établît le moindre rapprochement +entre ce vague inconnu et le policier, +qui accomplirait ainsi sa mission dans +une ombre protectrice?</p> + +<p>Ce projet longuement examiné, Karl +Dragoch, en dernière analyse, le jugea +excellent, et résolut de le réaliser. On a +vu avec quelle maëstria il avait machiné +sa scène initiale, mais cette scène eût été, +au besoin, suivie de beaucoup d'autres. +S'il l'avait fallu, Ilia Brusch eût été traîné +chez le commissaire, emprisonné même +sous de spécieux prétextes, effrayé de cent +façons. Karl Dragoch, on peut en être sûr, +eût joué de l'arbitraire sans remords, jusqu'au +moment où le pêcheur, terrifié, n'aurait +plus vu qu'un sauveur dans le passager +qu'il repoussait.</p> + +<p>Le détective s'estimait heureux, toutefois, +d'avoir triomphé sans employer cette +violence morale et sans continuer la comédie +plus loin que le premier acte.</p> + +<p>Maintenant, il était dans la place, bien +certain que, s'il faisait mine de vouloir la +quitter, son hôte s'opposerait à son départ +avec autant d'énergie qu'il s'était opposé à +son entrée. Restait à tirer parti de la situation.</p> + +<p>Pour cela, Karl Dragoch n'avait qu'à se +laisser entraîner par le courant. Pendant +que son compagnon pêcherait ou godillerait, +il surveillerait le fleuve, où rien d'anormal +n'échapperait à son regard expérimenté. +Chemin faisant, il s'aboucherait +avec ses hommes disséminés le long des +rives. A la première nouvelle d'un délit ou +d'un crime, il se séparerait d'Ilia Brusch +pour se lancer sur les traces des malfaiteurs, +et il en serait au besoin de même, si, +en l'absence de tout crime ou de tout délit, +un indice suspect attirait son attention.</p> + +<p>Tout cela était sagement combiné et, +plus il y pensait, plus Karl Dragoch s'applaudissait +de son idée, qui, en lui assurant +l'incognito sur toute la longueur du +Danube, multipliait les chances du succès.</p> + +<p>Malheureusement, en raisonnant ainsi, +le détective ne tenait pas compte du hasard. +Il ne se doutait guère qu'une série de faits +des plus singuliers allait, dans peu de jours, +aiguiller ses recherches dans une direction +imprévue et donner à sa mission une ampleur +inattendue.</p> + +<br><br><br> +<a name="VI"></a> +<h3>VI</h3> + +<h3>LES YEUX BLEUS.</h3> + + +<p>En quittant la barge, Karl Dragoch +gagna les quartiers du centre. Il connaissait +Ratisbonne, et c'est sans hésiter sur la +direction à suivre qu'il s'engagea à travers +les rues silencieuses, flanquées ça et là de +donjons féodaux à dix étages, de cette cité +jadis bruyante, que n'anime plus guère une +population tombée à vingt-six mille âmes.</p> + +<p>Karl Dragoch ne songeait pas à visiter +la ville, comme le croyait Ilia Brusch. Ce +n'est pas en qualité de touriste qu'il voyageait. +A peu de distance du pont, il se +trouva en face du Dom, la cathédrale aux +tours inachevées, mais il ne jeta qu'un +coup d'oeil distrait sur son curieux portail +de la fin du XVe siècle. Assurément, il n'irait +pas admirer, au Palais des Princes de +Tour et Taxis, la chapelle gothique et le +cloître ogival, pas plus que la bibliothèque +de pipes, bizarre curiosité de cet ancien +couvent. Il ne visiterait pas davantage le +Rathhaus, siège de la Diète autrefois, et +aujourd'hui simple Hôtel de Ville, dont la +salle est ornée de vieilles tapisseries, et où +la chambre de torture avec ses divers appareils +est montrée, non sans orgueil, par le +concierge de l'endroit. Il ne dépenserait +pas un <i>trinkgeld</i>, le pourboire allemand, +à payer les services d'un cicérone. Il n'en +avait pas besoin, et c'est sans le secours +de personne qu'il se rendit au Bureau des +Postes, où plusieurs lettres l'attendaient +à des initiales convenues. Karl Dragoch, +ayant lu ces lettres, sans que son visage +décelât aucun sentiment, se disposait à +sortir du bureau, lorsqu'un homme assez +vulgairement vêtu l'accosta sur la porte.</p> + +<p>Cet homme et Dragoch se connaissaient, +car celui-ci d'un geste arrêta le +nouveau venu au moment où il allait +prendre la parole. Ce geste signifiait évidemment: +«Pas ici.» Tous deux se dirigèrent +vers une place voisine.</p> + +<p>«Pourquoi ne m'as-tu pas attendu sur +le bord du fleuve? demanda Karl Dragoch, +quand il s'estima à l'abri des oreilles +indiscrètes.</p> + +<p>—Je craignais de vous manquer, lui +fut-il répondu. Et, comme je savais que +vous deviez venir à la poste....</p> + +<p>—Enfin, te voilà, c'est l'essentiel, interrompit +Karl Dragoch. Rien de neuf?</p> + +<p>—Rien.</p> + +<p>—Pas même un vulgaire cambriolage +dans la région?</p> + +<p>—Ni dans la région, ni ailleurs, le long +du Danube s'entend.</p> + +<p>—A quand remontent tes dernières nouvelles?</p> + +<p>—Il n'y a pas deux heures que j'ai reçu +un télégramme de notre bureau central de +Budapest. Calme plat sur toute la ligne.</p> + +<p>Karl Dragoch réfléchit un instant.</p> + +<p>—Tu vas aller au Parquet de ma part. +Tu donneras ton nom, Friedrick Ulhmann, +et tu prieras qu'on te tienne au courant s'il +survenait la moindre chose. Tu partiras +ensuite pour Vienne.</p> + +<p>—Et nos hommes?</p> + +<p>—Je m'en charge. Je les verrai au passage. +Rendez-vous à Vienne, d'aujourd'hui +en huit, c'est le mot d'ordre.</p> + +<p>—Vous laisserez donc le haut fleuve +sans surveillance? demanda Ulhmann.</p> + +<p>—Les polices locales y suffiront, répondit +Dragoch, et nous accourrons à la moindre +alerte. Jusqu'ici, d'ailleurs, il ne s'est +jamais rien passé, au-dessus de Vienne, qui +soit de notre compétence. Pas si bêtes, nos +bonshommes, d'opérer si loin de leur base.</p> + +<p>—Leur base?... répéta Ulhmann. Auriez-vous +des renseignements particuliers?</p> + +<p>—J'ai, en tous cas, une opinion.</p> + +<p>—Qui est?...</p> + +<p>—Trop curieux!... Quoi qu'il en soit, je +te prédis que nous débuterons entre Vienne +et Budapest.</p> + +<p>—Pourquoi là plutôt qu'ailleurs?</p> + +<p>—Parce que c'est là que le dernier +crime a été commis. Tu sais bien, ce fermier +qu'ils ont fait «chauffer» et qu'on +a retrouvé brûlé jusqu'aux genoux.</p> + +<p>—Raison de plus pour qu'ils opèrent +ailleurs la prochaine fois.</p> + +<p>—Parce que?...</p> + +<p>—Parce qu'ils se diront que le district +où ce crime a été perpétré doit être tout +spécialement surveillé. Ils iront donc plus +loin tenter la fortune. C'est ce qu'ils ont +fait jusqu'ici. Jamais deux fois de suite au +même endroit.»</p> + +<p>—Ils ont raisonné comme des bourriques, +et tu les imites, Friedrick Ulhmann, +répliqua Karl Dragoch. Mais c'est bien +sur leur sottise que je compte. Tous les +journaux, comme tu as dû le voir, m'ont +attribué un raisonnement analogue. Ils ont +publié avec un parfait ensemble que je +quittais le Danube supérieur, où, selon moi, +les malfaiteurs ne se risqueraient pas +à revenir, et que je partais pour la Hongrie +méridionale. Inutile de te dire qu'il n'y a +pas un mot de vrai là-dedans, mais tu +peux être sûr que ces communications tendancieuses +n'ont pas manqué de toucher +les intéressés.</p> + +<p>—Vous en concluez?</p> + +<p>—Qu'ils n'iront pas du côté de la Hongrie +méridionale se jeter dans la gueule +du loup.</p> + +<p>—Le Danube est long, objecta Ulhmann. +Il y a la Serbie, la Roumanie, la Turquie...</p> + +<p>—Et la guerre?.. Rien à faire par là +pour eux. Nous verrons bien, au surplus.</p> + +<p>Karl Dragoch garda un instant le silence.</p> + +<p>—A-t-on ponctuellement suivi mes instructions? +reprit-il.</p> + +<p>—Ponctuellement.</p> + +<p>—La surveillance du fleuve a été continuée?</p> + +<p>—Jour et nuit.</p> + +<p>—Et l'on n'a rien découvert de suspect?</p> + +<p>—Absolument rien. Toutes les barges, +tous les chalands ont leurs papiers en +règle. A ce propos, je dois vous dire que +ces opérations de contrôle soulèvent beaucoup +de murmures. La batellerie proteste, +et, si vous voulez mon opinion, je trouve +qu'elle n'a pas tort. Les bateaux n'ont rien +avoir dans ce que nous cherchons. Ce n'est +pas sur l'eau que des crimes sont commis.</p> + +<p>Karl Dragoch fronça les sourcils.</p> + +<p>—J'attache une grande importance à +la visite des barges, des chalands et même +des plus petites embarcations, répliqua-t-il +d'un ton sec. J'ajouterai, une fois pour +toutes, que je n'aime pas les observations.</p> + +<p>Ulhmann fit le gros dos.</p> + +<p>—C'est bon, Monsieur, dit-il.</p> + +<p>Karl Dragoch reprît:</p> + +<p>—Je ne sais encore ce que je ferai... +Peut-être m'arrêterai-je à Vienne. Peut-être +pousserai-je jusqu'à Belgrade... Je ne suis +pas fixé... Comme il importe de ne pas +perdre de contact, tiens-moi au courant +par un mot adressé en autant d'exemplaires +qu'il sera nécessaire à ceux de nos +hommes échelonnés entre Ratisbonne et +Vienne.</p> + +<p>—Bien, Monsieur, répondit Ulhmann. +Et moi?.. Où vous reverrai-je?</p> + +<p>—A Vienne, dans huit jours, je te l'ai +dit, répondit Dragoch.</p> + +<p>Il réfléchit quelques instants.</p> + +<p>—Tu peux te retirer, ajouta-t-il. Ne +manque pas de passer au Parquet et prends +ensuite le premier train.</p> + +<p>Ulhmann s'éloignait déjà. Karl Dragoch +le rappela.</p> + +<p>—Tu as entendu parler d'un certain +Ilia Brusch? interrogea-t-il.</p> + +<p>—Ce pêcheur qui s'est engagé à descendre +le Danube la ligne à la main?</p> + +<p>—Précisément. Eh bien, si tu me vois +avec lui, n'aie pas l'air de me connaître.»</p> + +<p>Là-dessus, ils se séparèrent, Friedrick +Ulhmann disparut vers le haut quartier, +tandis que Karl Dragoch se dirigeait vers +l'hôtel de la Croix-d'Or, où il comptait +dîner.</p> + +<p>Une dizaine de convives, causant de +choses et d'autres, étaient déjà à table, +lorsqu'il prit place à son tour. S'il mangea +de grand appétit, Karl Dragoch ne se +mêla point à la conversation. Il écoutait, +par exemple, en homme qui a l'habitude +de prêter l'oreille à tout ce qu'on dit autour +de lui. Aussi ne put-il manquer d'entendre, +quand l'un des convives demanda à son +voisin:</p> + +<p>«Eh bien, cette fameuse bande, on n'en +a donc pas de nouvelles?</p> + +<p>—Pas plus que du fameux Brusch, répondit +l'autre. On attendait son passage à Ratisbonne, +et il n'a pas encore été signalé.</p> + +<p>—C'est singulier.</p> + +<p>—A moins que Brusch et le chef de +la bande ne fassent qu'un.</p> + +<p>—Vous voulez rire?</p> + +<p>—Eh!.. qui sait?..»</p> + +<p>Karl Dragoch avait vivement relevé les +yeux. C'était la seconde fois que cette +hypothèse, décidément dans l'air, venait +s'imposer à son attention. Mais il eut comme +un imperceptible haussement d'épaules, et +acheva son dîner sans prononcer une +parole. Plaisanterie que tout cela. D'ailleurs, +il était bien renseigné, ce bavard, qui +ne connaissait même pas l'arrivée d'Ilia +Brusch à Ratisbonne.</p> + +<p>Son dîner terminé, Karl Dragoch redescendit +vers les quais. Là, au lieu de regagner +tout de suite la barge, il s'attarda +quelques instants sur le vieux pont de +pierre qui réunit Ratisbonne à Stadt-am-Hof, +son faubourg, et laissa errer son +regard sur le fleuve, où quelques bateaux +glissaient encore en se hâtant de profiter de +la lumière mourante du jour.</p> + +<p>Il s'oubliait dans cette contemplation, +quand une main se posa sur son épaule, en +même temps que l'interpellait une voix +familière.</p> + +<p>«Il faut croire, monsieur Jaeger, que +tout cela vous intéresse.</p> + +<p>Karl Dragoch se retourna et vit, en face +de lui, Ilia Brusch, qui le regardait en souriant.</p> + +<p>—Oui, répondit-il, tout ce mouvement du +fleuve est curieux. Je ne me lasse pas de +l'observer.</p> + +<p>—Eh! monsieur Jaeger, dit Ilia Brusch. +cela vous intéressera davantage, lorsque +nous arriverons sur le bas fleuve, où les +bateaux sont plus nombreux. Vous verrez, +quand nous serons aux Portes de Fer!.. +Les connaissez-vous?</p> + +<p>—Non, répondit Dragoch.</p> + +<p>—Il faut avoir vu cela! déclara Ilia +Brusch. S'il n'y a pas au monde un plus +beau fleuve que le Danube, il n'y a pas, sur +tout le cours du Danube, un plus bel endroit +que les Portes de Fer!..</p> + +<p>Cependant la nuit était devenue complète. +La grosse montre d'Ilia Brusch marquait +plus de neuf heures.</p> + +<p>—J'étais en bas, dans la barge, lorsque +je vous ai aperçu sur le pont, monsieur Jaeger, +dit-il. Si je suis venu vous trouver, +c'est pour vous rappeler que nous partons +demain de très bonne heure, et que nous +ferions bien, par conséquent, d'aller nous +coucher.</p> + +<p>—Je vous suis, monsieur Brusch, +approuva Karl Dragoch.</p> + +<p>Tous deux descendirent vers la rive. +Comme ils tournaient l'extrémité du pont, +le passager de dire:</p> + +<p>—Et la vente de notre poisson, monsieur +Brusch?.. Êtes-vous satisfait?</p> + +<p>—Dites enchanté, monsieur Jaeger! Je +n'ai pas à vous remettre moins de quarante +et un florins!.</p> + +<p>—Ce qui fera soixante-huit, avec les +vingt-sept précédemment encaissés. Et +nous ne sommes, qu'à Ratisbonne!.. Eh! +eh! monsieur Brusch, l'affaire ne me paraît +pas si mauvaise!</p> + +<p>—J'en arrive à le croire,» reconnut le +pêcheur.</p> + +<p>Un quart d'heure plus tard, tous deux +dormaient l'un près de l'autre, et, au soleil +levant, l'embarcation était déjà à cinq kilomètres +de Ratisbonne.</p> + +<p>En aval de cette ville, les rives du Danube +présentent des aspects très différents. Sur +la droite se succèdent à perte de vue de +fertiles plaines, une riche et productive +campagne, où ne manquent ni les fermes, +ni les villages, tandis que, sur la gauche, +se massent des forêts profondes et s'étagent +des collines qui vont se souder au Bohmerwald.</p> + +<p>En passant, M. Jaeger et Ilia Brusch +purent apercevoir, au-dessus de la bourgade +de Donaustauf, le Palais d'été des +Princes de Tour et Taxis, et le vieux château +épiscopal de Ratisbonne, puis, au delà, +sur le Savaltorberg, le Walhalla, ou «Séjour +des élus», sorte de Parthénon égaré sous +le ciel bavarois, qui n'est point celui de +l'Attique, et dont la construction est due +au roi Louis. A l'intérieur, c'est un musée, +où figurent les bustes des héros de la Germanie, +musée moins admirable que les +belles dispositions architecturales de l'extérieur. +Si le Walhalla ne vaut pas, en effet, +le Parthénon d'Athènes, il l'emporte sur +celui dont les Écossais ont décoré une des +collines d'Édimbourg, la «vieille enfumée».</p> + +<p>Longue est la distance séparant Ratisbonne +de Vienne, lorsqu'on suit les méandres +du Danube. Cependant, sur cette route +liquide de près de quatre cent soixante-quinze +kilomètres, les cités de quelque importance +sont rares. On ne trouve guère +a signaler que Straubing, entrepôt agricole +de la Bavière, où la barge s'arrêta le +soir du 18 août; Passau, où elle arriva le +20, et Lintz qu'elle dépassa dans la journée +du 21. En dehors de ces villes, dont les +deux dernières ont une certaine valeur +stratégique, mais dont aucune n'atteint +vingt mille âmes il n'existe que d'insignifiantes +agglomérations.</p> + +<p>A défaut des oeuvres de l'homme, le touriste +a, du moins, pour se défendre contre +l'ennui, le spectacle toujours varié des rives +du grand fleuve. Au-dessous de Straubing, +où il s'étale déjà sur une largeur de quatre +cents mètres, le Danube ne cesse de se +resserrer, tandis que les premières ramifications +des Alpes Rhétiques surélèvent +peu à peu la rive droite.</p> + +<p>A Passau, bâtie au confluent de trois +cours d'eau, le Danube, l'Inn et l'Ils, dont +les deux premiers comptent parmi les plus +importants de l'Europe, on quitte l'Allemagne, +et cette même rive droite devient autrichienne +dans l'aval immédiat de la ville, +tandis que c'est seulement quelques kilomètres +plus bas, au confluent de la Dadelsbach, +que la rive gauche commence à faire +partie de l'empire des Habsbourg. En ce +point, le lit du fleuve est réduit à une étroite +vallée de deux cents mètres environ qui va +le conduire jusqu'à Vienne, tantôt s'élargissant +au point de permettre la formation +de véritables lacs parsemés d'îles et d'îlots, +tantôt rapprochant plus encore ses parois +entre lesquelles grondent les eaux furieuses.</p> + +<p>Ilia Brusch paraissait n'accorder aucun +intérêt à cette succession de spectacles +changeants et toujours sublimes, et semblait +uniquement préoccupé d'activer de +toute la vigueur de ses bras l'allure de son +embarcation. L'attention qu'il lui fallait +apporter à la conduite de la barge eût, +d'ailleurs, suffi à excuser son indifférence. +Outre les difficultés résultant des bancs de +sable, difficultés qui sont monnaie courante +de la navigation danubienne, il en +avait à vaincre de plus sérieuses. Quelques +kilomètres avant Passau, il avait dû +affronter les rapides de Wilshofen, puis, +cent cinquante kilomètres plus bas, un peu +au-dessous de Grein, l'une des villes les +plus misérables de la Haute-Autriche, ce +furent ceux autrement redoutables du Strudel +et du Wirbel.</p> + +<p>En cet endroit, la vallée devient un étroit +couloir limité par des parois sauvages, +entre lesquelles se précipitent les eaux +bouillonnantes. Autrefois, de nombreux +récifs rendaient ce passage des plus dangereux, +et il n'était pas rare que la batellerie +y éprouvât de graves dommages. Maintenant, +le danger a notablement diminué. On +a fait sauter à la mine les plus gênantes +des roches qui s'échelonnaient d'une rive à +l'autre. Les rapides ont perdu de leur +fureur, les remous n'attirent plus les bateaux +dans leurs tourbillons avec la même +violence, et les catastrophes sont devenues +moins fréquentes. Beaucoup de précautions, +cependant, sont encore à prendre, +autant pour les grands chalands que pour +les petites embarcations.</p> + +<p>Tout cela n'était pas pour embarrasser +Ilia Brusch. Il suivait les passes, évitait les +bancs de sable, dominait les remous et les +rapides, avec une étonnante habileté. Cette +habileté, Karl Dragoch l'admirait, mais il +ne laissait pas aussi d'être surpris qu'un +simple pêcheur eût une science si parfaite +du Danube et de ses traîtresses surprises.</p> + +<p>Si Ilia Brusch étonnait Karl Dragoch, la +réciproque n'était pas moins vraie. Le +pêcheur admirait, sans y rien comprendre, +l'étendue des relations de son passager. +Si infime que fût le lieu choisi pour la +halte du soir, il était rare que M. Jaeger +n'y trouvât pas quelqu'un de connaissance. +A peine la barge était-elle amarrée, il sautait +à terre et presque aussitôt il était abordé +par une ou deux personnes. Jamais, du +reste, il ne s'oubliait en de longues conversations. +Après un échange de quelques +mots, les interlocuteurs se séparaient, et +M. Jaeger réintégrait la barge, tandis que +les étrangers s'éloignaient. +A la fin Ilia Brusch n'y put tenir.</p> + +<p>«Vous ayez donc des amis un peu partout, +monsieur Jaeger? demanda-t-il un +jour.</p> + +<p>—En effet, monsieur Brusch, répondit +Karl Dragoch. Cela tient à ce que j'ai souvent +parcouru ces contrées.</p> + +<p>—En touriste, monsieur Jaeger?</p> + +<p>—Non, monsieur Brusch, pas en touriste. +Je voyageais à cette époque pour une +maison de commerce de Budapest, et, dans +ce métier-là, non seulement on voit du pays, +mais on se crée de nombreuses relations, +vous le savez.»</p> + +<p>Tels furent les seuls incidents—si l'on +peut appeler cela des incidents—qui marquèrent +le voyage du 18 au 24 août. Ce +jour-là, après une nuit passée le long de +la rive, loin de tout village, en dessous de +la petite ville de Tulln, Ilia Brusch se remit +en route avant l'aube, ainsi qu'il en avait +coutume. Cette journée ne devait pas être +pareille aux précédentes. Le soir même, +en effet, on serait à Vienne, et, pour la première +fois, depuis huit jours, Ilia Brusch +allait pêcher, afin de ne pas décevoir +les admirateurs qu'il ne pouvait manquer +d'avoir dans la capitale, où il avait eu soin +de faire annoncer son arrivée par les cent +voix de la Presse.</p> + +<p>D'ailleurs, ne fallait-il pas penser aux +intérêts de M. Jaeger, trop négligés pendant +cette semaine de navigation acharnée? +Bien qu'il ne se plaignit pas, ainsi qu'il s'y +était engagé, celui-ci ne devait pas être +content, Ilia Brusch le comprenait de reste, +et c'est pour être en mesure de lui donner +au moins une apparence de satisfaction, +qu'il s'était arrangé de manière à n'avoir +qu'une trentaine de kilomètres à franchir +durant cette dernière journée. Ainsi, malgré +la diminution de sa vitesse, il lui serait +quand même possible d'atteindre Vienne +d'assez bonne heure pour tirer parti du produit +de sa pêche.</p> + +<p>Au moment où Karl Dragoch sortit de la +cabine, le butin était déjà abondant, mais le +pêcheur devait faire mieux encore. Vers +onze heures, sa ligne ramena un brochet +de vingt livres. C'était une pièce royale qui +obtiendrait sûrement un haut prix des +amateurs viennois.</p> + +<p>Enhardi par ce succès, Ilia Brusch voulut +tenter la chance une dernière fois, ce en +quoi il eut grand tort, ainsi que l'événement +le prouva. </p> + +<p>Comment s'y prit-il? Il eût été bien incapable +de le dire. Le fait est que, lui, toujours +si adroit, eut à ce moment un coup +malheureux. Que ce soit le résultat d'un +instant de distraction ou pour toute autre +cause, sa ligne, fut mal lancée, et l'hameçon, +violemment ramené, vint frapper son visage +où il traça un sillon sanglant. Ilia Brusch +poussa un cri de douleur.</p> + +<p>Après avoir labouré les chairs, l'hameçon, +continuant sa route, agrippa au passage +les lunettes aux grands verres noirs que +le pêcheur portait jour et nuit, et cet instrument, + enlevé comme une plume, se mit +à décrire des courbes éperdues à quelques +centimètres au-dessus de la surface de l'eau.</p> + +<p>Étouffant une exclamation de dépit, Ilia +Brusch, après un coup d'oeil plein d'inquiétude +à l'adresse de M. Jaeger, eut tôt fait +de ramener à lui les lunettes vagabondes, +qu'il s'empressa de remettre à leur place +primitive. Alors seulement il parut soulagé.</p> + +<p>Cet incident n'avait duré que quelques +secondes, mais ces quelques secondes +avaient suffi à Karl Dragoch pour constater +que son hôte possédait de magnifiques yeux +bleus, dont le regard très vif semblait peu +compatible avec une vue maladive.</p> + +<p>Le détective ne put faire autrement que de +réfléchir à cette singularité, son tempérament +le portant à réfléchir sur tous les +sujets qui sollicitaient son attention, et ses +réflexions ne furent pas terminées après +que les yeux bleus eurent disparu de nouveau +derrière l'écran noir qui les dissimulait +habituellement. Il est inutile de dire +qu'Ilia Brusch ne pêcha pas davantage ce +jour-là. Son estafilade, plus douloureuse +que grave, sommairement pansée, il rangea +avec soin ses engins, tandis que le bateau +suivait tout seul le fil du courant, puis ce +fut l'heure du déjeuner.</p> + +<p>Peu d'instants auparavant, on était passé +au pied du Kalhemberg, mont de trois cent +cinquante mètres, dont le sommet domine la +ville de Vienne. Maintenant, plus on avançait, +plus l'animation des rives annonçait +l'approche d'une importante cité. Les villas, +tout d'abord, s'étaient succédé, de plus en +plus rapprochées. Puis, des usines avaient +souillé le ciel des fumées de leurs hautes +cheminées. Bientôt Ilia Brusch et son compagnon +aperçurent quelques fiacres mettant +dans cette banlieue une note franchement +urbaine.</p> + +<p>Dès les premières heures de l'après-midi, +la barge dépassa Nussdorf, point où +s'arrêtent les bateaux à vapeur, en raison +de leur tirant d'eau. La modeste embarcation +du pêcheur avait à cet égard de moindres +exigences. D'ailleurs, elle ne contenait +pas, comme les dampsschiffs, des +voyageurs, qui eussent exigé d'être transportés +par le canal jusqu'au coeur même de +la ville.</p> + +<p>Libre de ses mouvements, Ilia Brusch +suivit le grand bras du Danube. Avant +quatre heures, il s'arrêtait près de la rive +et frappait son amarre à l'un des arbres +du Prater, promenade fameuse, qui est à +Vienne ce que le Bois de Boulogne est à +Paris.</p> + +<p>«Qu'avez-vous donc aux yeux, monsieur +Brusch? demanda à ce moment Karl Dragoch +qui, depuis l'incident des lunettes, +n'avait prononcé que de rares paroles.</p> + +<p>Ilia Brusch interrompit son travail et se +tourna vers son passager.</p> + +<p>—Aux yeux? répéta-t-il d'un ton interrogatif.</p> + +<p>—Oui, aux yeux, dit M. Jaeger. Ce n'est +pas pour votre plaisir, je suppose, que vous +portez ces lunettes noires?</p> + +<p>—Ah! fit Ilia Brusch, mes lunettes!.. +J'ai la vue faible, et la lumière me fait mal, +voilà tout.»</p> + +<p>La vue faible?.. Avec des yeux pareils!..</p> + +<p>Son explication donnée, Ilia Brusch +acheva d'amarrer sa barge. Son passager +le regardait faire d'un air songeur.</p> + +<br><br><br> +<a name="VII"></a> + +<h3>VII</h3> + + +<h3>CHASSEURS ET GIBIERS.</h3> + +<p>Quelques promeneurs animaient, en cette +après-midi d'août, la rive du Danube, qui +forme, au Nord-Est, l'extrême limite de la +promenade du Prater. Ces promeneurs guettaient-ils +Ilia Brusch? Probablement, celui-ci +ayant eu soin de faire préciser à l'avance +par les journaux le lieu et presque l'heure +de son arrivée. Mais comment les curieux, +disséminés sur un aussi vaste espace, découvriraient-ils +la barge que rien ne signalait +à leur attention?</p> + +<p>Ilia Brusch avait prévu cette difficulté. Dès +que son embarcation fut amarrée, il s'empressa +de dresser un mât portant une longue +banderolle sur laquelle on pouvait lire: +<i>Ilia Brusch, Lauréat du concours de Sigmaringen</i>; +puis, sur le toit du rouf, il fit, des +poissons capturés pendant la matinée, une +sorte d'étalage, en donnant au brochet la +place d'honneur.</p> + +<p>Cette réclame à l'américaine eut un +résultat immédiat. Quelques badauds s'arrêtèrent +en face de la barge et la contemplèrent +d'un air désoeuvré. Ces premiers +badauds en attirant d'autres, le rassemblement +prit en quelques instants des proportions +telles que les véritables curieux +ne purent faire autrement que de le remarquer. +Ils accoururent, et, en voyant tous +ces gens se hâter dans la même direction, +d'autres se mirent à courir à leur exemple +sans savoir pourquoi. En moins d'un quart +d'heure, cinq cents personnes étaient groupées +en face de la barge. Ilia Brusch n'avait +jamais rêvé pareil succès:</p> + +<p>Entre ce public et le pêcheur, le dialogue +ne tarda pas à s'engager.</p> + +<p>«Monsieur Brusch? demanda un des +assistants.</p> + +<p>—Présent, répondit l'interpellé.</p> + +<p>—Permettez-moi de me présenter. +M. Claudius Roth, un de vos collègues de +la Ligue Danubienne.</p> + +<p>—Enchanté, monsieur Roth!</p> + +<p>—Plusieurs autres de nos collègues sont +ici, d'ailleurs. Voici M. Hanisch, M. Tietze, +M. Hugo Zwiedinek, sans compter ceux que +je ne connais pas.</p> + +<p>—Moi, par exemple, Mathias Kasselick, +de Budapest, dit un spectateur.</p> + +<p>—Et moi, ajouta un autre, Wilhelm +Bickel, de Vienne.</p> + +<p>—Ravi, Messieurs, d'être en pays de +connaissance, s'écria Ilia Brusch.</p> + +<p>Les demandes et les réponses se croisèrent. +La conversation devint générale.</p> + +<p>—Vous avez fait bon voyage, monsieur +Brusch?</p> + +<p>—Excellent.</p> + +<p>—Voyage rapide, en tous cas. On ne vous +attendait pas si tôt.</p> + +<p>—Il y a pourtant quinze jours que je suis +en route.</p> + +<p>—Oui, mais il y a loin de Donaueschingen +à Vienne!</p> + +<p>—Neuf cents kilomètres, à peu près, ce +qui fait une soixantaine de kilomètres par +jour en moyenne.</p> + +<p>—Le courant les fait à peine en vingt-quatre +heures.</p> + +<p>—Ça dépend des endroits.</p> + +<p>—C'est vrai. Et votre poisson? Le vendez-vous +facilement?</p> + +<p>—A merveille.</p> + +<p>—Alors, vous êtes content?</p> + +<p>—Très content.</p> + +<p>—Aujourd'hui, votre pêche est fort belle. +Il y a surtout un brochet superbe.</p> + +<p>—Il n'est pas mal, en effet.</p> + +<p>—Combien le brochet?</p> + +<p>—Ce qu'il vous plaira de le payer. Je +vais, si vous le voulez bien, mettre mon +poisson aux enchères, en gardant le brochet +pour la fin.</p> + +<p>—Pour la bonne bouche, traduisit un +plaisant.</p> + +<p>—Excellente idée! s'écria M. Roth. L'acquéreur +du brochet, au lieu d'en manger +la chair, pourra, s'il le préfère, le faire +empailler, en souvenir d'Ilia Brusch!»</p> + +<p>Ce petit discours obtint un grand succès +et les enchères commencèrent avec animation. +Un quart d'heure plus tard, le pêcheur +avait encaissé une somme rondelette, à +laquelle le fameux brochet n'avait pas contribué +pour moins de trente-cinq florins.</p> + +<p>La vente terminée, la conversation continua +entre le lauréat et le groupe d'admirateurs +qui se pressait sur la berge. Renseigné +sur le passé, on s'enquérait de ses +intentions pour l'avenir. Ilia Brusch répondait, +d'ailleurs, avec complaisance, et +annonçait, sans en faire mystère, qu'après +avoir consacré à Vienne la journée du lendemain, +il irait, le soir du jour suivant, coucher +à Presbourg.</p> + +<p>Peu à peu, l'heure s'avançant, les curieux +diminuèrent de nombre, chacun regagnant +son dîner. Obligé de penser au sien, Ilia +Brusch disparut dans le tôt, laissant son +passager en pâture à l'admiration publique.</p> + +<p>C'est pourquoi deux promeneurs, attirés +par le rassemblement qui comptait encore +une centaine de personnes, n'aperçurent +que Karl Dragoch, solitairement assis au-dessous +de la banderolle qui annonçait <i>urbi +et orbi</i> le nom et la qualité du lauréat de la +Ligue Danubienne. L'un de ces nouveaux +venus était un grand gaillard de trente +ans environ, large d'épaules, chevelure et +barbe blondes, de ce blond slave qui semble +l'apanage de la race; l'autre, d'aspect +robuste aussi, et remarquable par l'insolite +carrure de ses épaules, était plus âgé, et +ses cheveux grisonnants montraient qu'il +avait dépassé la quarantaine.</p> + +<p>Au premier regard que le plus jeune de +ces personnages jeta vers la barge, il tressaillit +et fit un rapide mouvement de recul, +en entraînant son compagnon en arrière.</p> + +<p>« C'est lui, dit-il, d'une voix étouffée, dès +qu'ils furent sortis de la foule.</p> + +<p>—Tu crois?</p> + +<p>—Sûr! Tu ne l'as donc pas reconnu?</p> + +<p>—Comment l'aurais-je reconnu? Je ne +l'ai jamais vu.</p> + +<p>Un instant de silence suivit. Les deux +interlocuteurs réfléchissaient.</p> + +<p>—Il est seul dans la barque? demanda le +plus âgé.</p> + +<p>—Tout seul.</p> + +<p>—Et c'est bien la barque d'Ilia Brusch?</p> + +<p>—Pas d'erreur possible. Le nom est +inscrit sur la banderolle.</p> + +<p>—C'est à n'y rien comprendre.</p> + +<p>Après un nouveau silence, ce fut le plus +jeune qui reprit:</p> + +<p>—Ce serait donc lui qui fait ce voyage à +grand orchestre sous le nom d'Ilia Brusch?</p> + +<p>—Dans quel but?</p> + +<p>Le personnage à la barbe blonde haussa +les épaules.</p> + +<p>—Dans le but de parcourir le Danube +incognito, c'est clair.</p> + +<p>—Diable! fit son compagnon grisonnant.</p> + +<p>—Ça ne m'étonnerait pas, dit l'autre. +C'est un malin, Dragoch, et son coup aurait +parfaitement réussi, sans le hasard qui nous +a fait passer par ici.</p> + +<p>Le plus âgé des deux interlocuteurs +paraissait mal convaincu.</p> + +<p>—C'est du roman, murmura-t-il entre ses +dents.</p> + +<p>—Tout à fait, Titcha, tout à fait, approuva +son compagnon, mais Dragoch aime +assez les moyens romanesques. Nous tirerons, +d'ailleurs, la chose au clair. On disait +autour de nous que la barge resterait à +Vienne demain toute la journée. Nous n'aurons +qu'à revenir. Si Dragoch est toujours +là, c'est que c'est bien lui qui est entré dans +la peau d'Ilia Brusch.</p> + +<p>—Dans ce cas, demanda Titcha, que ferons-nous?</p> + +<p>Son interlocuteur ne répondit pas tout de +suite.</p> + +<p>—Nous aviserons, » dit-il.</p> + +<p>Tous deux s'éloignèrent du côté de la +ville, laissant la barge entourée d'un public +de plus en plus clairsemé. La nuit s'écoula +paisiblement pour Ilia Brusch et son passager. +Quand celui-ci sortit de la cabine, il +trouva le premier en train de faire subir à +ses engins de pêche une révision générale.</p> + +<p>« Beau temps, monsieur Brusch, dit Karl +Dragoch en manière de bonjour.</p> + +<p>—Beau temps, monsieur Jaeger, approuva +Ilia Brusch.</p> + +<p>—Ne comptez-vous pas en profiter, monsieur +Brusch, pour visiter la ville?</p> + +<p>—Ma foi non, monsieur Jaeger. Je ne +suis pas curieux de mon naturel, et j'ai ici +de quoi m'occuper toute la journée. Après +deux semaines de navigation, ce n'est pas +du luxe de remettre un peu d'ordre.</p> + +<p>—A votre aise, monsieur Brusch. Pour +moi, je n'imiterai pas votre indifférence et +je compte rester à terre jusqu'au soir.</p> + +<p>—Et bien vous ferez, monsieur Jaeger, +approuva Ilia Brusch, puisque c'est à +Vienne que vous demeurez. Peut-être avez-vous +de la famille qui ne sera pas fâchée de +vous voir.</p> + +<p>—C'est une erreur, monsieur Brusch, je +suis garçon.</p> + +<p>—Tant pis, monsieur Jaeger, tant pis. +On n'est pas trop de deux pour porter le +fardeau de la vie.</p> + +<p>Karl Dragoch se mit à rire.</p> + +<p>—Fichtre! monsieur Brusch, vous n'êtes +pas gai, ce matin.</p> + +<p>—On a ses jours, monsieur Jaeger, +répondit le pêcheur. Mais que cela ne vous +empêche pas de vous amuser le mieux possible.</p> + +<p>—Je tâcherai, monsieur Brusch, » répondit +Karl Dragoch en s'éloignant.</p> + +<p>A travers le Prater, il alla rejoindre la +Haupt-Allée, rendez-vous des élégances +viennoises pendant la saison. Mais, à +cette époque de l'année, et à cette heure, +la Haupt-Allée était presque déserte et +il put hâter le pas sans être gêné par la +foule.</p> + +<p>Il y avait, toutefois, assez de monde pour +que son attention ne fût pas attirée par deux +promeneurs qu'il croisa, en même temps que +plusieurs autres, comme il arrivait à la +hauteur du Constantins Hugel, colline artificielle +dont on a jugé bon de varier la +perspective du Prater. Sans s'occuper de +ces deux promeneurs, Karl Dragoch continua +tranquillement sa route, et, dix +minutes plus tard, il entrait dans un petit +café du rond-point du Prater, le Prater +Stern en allemand. Il y était attendu. Un +consommateur déjà attablé se leva, en l'apercevant, +et vint à sa rencontre.</p> + +<p>«Bonjour, Ulhmann, dit Karl Dragoch.</p> + +<p>—Bonjour, Monsieur, répondit Friedrich +Ulhmann.</p> + +<p>—Toujours rien de neuf?</p> + +<p>—Toujours rien.</p> + +<p>—C'est bon. Cette fois, nous pouvons +disposer de la journée et convenir mûrement +de ce que nous devons faire.»</p> + +<p>Si Karl Dragoch n'avait pas remarqué les +deux promeneurs de la Haupt-Allée, ceux-ci—les +mêmes individus que le hasard avait +conduits, la veille, près de la barge d'Ilia +Brusch—l'avaient parfaitement vu, au +contraire. D'un même mouvement ils avaient +fait volte-face, après le passage du chef de +la police danubienne, et l'avaient suivi, en +gardant une distance suffisante pour éviter +toute surprise. Quand Dragoch eut disparu +dans le petit café, ils entrèrent dans un établissement +semblable situé vis-à-vis du premier, +de l'autre côté du rond-point, résolus +à rester, s'il le fallait, toute la journée en +embuscade.</p> + +<p>Leur patience fut mise à l'épreuve. Après +avoir consacré plusieurs heures à convenir +dans le détail de leurs faits et gestes, Dragoch +et Ulhmann déjeunèrent sans se +presser. Leur déjeuner terminé, désireux +d'échapper à l'atmosphère étouffante de la +salle, ils se firent servir à l'air libre la tasse +de café devenue le complément indispensable +de tout repas. Ils étaient en train de +la savourer, quand Dragoch fit soudain un +geste d'étonnement et, comme désireux de +n'être pas reconnu, rentra rapidement dans +l'intérieur du restaurant, d'où, à travers +les rideaux du vitrage, il surveilla un homme +qui traversait la place en ce moment.</p> + +<p>«C'est lui, Dieu me pardonne!» murmura +Dragoch, en suivant des yeux Ilia +Brusch.</p> + +<p>C'était Ilia Brusch, en effet, bien reconnaissable +à sa figure rasée, à ses lunettes +et à ses cheveux noirs comme ceux d'un +Italien du Sud.</p> + +<p>Quand celui-ci se fut engagé dans la +Kaiser-Josephstrasse, Dragoch vint rejoindre +Ulhmann demeuré sur la terrasse, +lui intima l'ordre de l'attendre autant qu'il +serait nécessaire, et s'élança sur les traces +du pêcheur.</p> + +<p>Ilia Brusch marchait, sans songer à se +retourner, avec le calme d'une conscience +paisible. D'un pas tranquille, il marcha +jusqu'au bout de la Kaiser-Josephstrasse, +puis, en droite ligne, à travers le parc de +l'Augarten, il arriva à la Brigittenau. Quelques +instants, il parut alors hésiter, et +pénétra finalement dans une échoppe de +sordide apparence ouvrant sa pauvre devanture +dans l'une des plus misérables rues +de ce quartier ouvrier.</p> + +<p>Une demi-heure plus tard il ressortait. +Toujours filé, sans le savoir, par Karl Dragoch, +qui ne manqua pas en passant de lire +l'enseigne de la boutique où son compagnon +de voyage venait de s'arrêter, il prit la +Rembrandtgasse, puis, remontant la rive +gauche du canal, atteignit la Praterstrasse, +qu'il suivit jusqu'au rond-point. Là, il tourna +délibérément à droite et s'éloigna par la +Haupt-Allée, sous les arbres du Prater. Il +rentrait évidemment à bord de la barge, et +Karl Dragoch jugea inutile de continuer +plus longtemps sa filature.</p> + +<p>Celui-ci revint donc au petit café, devant +lequel Friedrich Ulhmann l'avait fidèlement +attendu.</p> + +<p>«Connais-tu un juif du nom de Simon +Klein? demanda-t-il en l'abordant.</p> + +<p>—Certainement, répondit Ulhmann.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est que ce juif?</p> + +<p>—Pas grand'chose de bon. Brocanteur, +usurier, au besoin receleur, je crois que +ces trois mots le peignent du haut en bas.</p> + +<p>—C'est bien ce que je pensais, murmura +Dragoch, qui paraissait plongé en de profondes +réflexions.</p> + +<p>Après un instant, il reprit:</p> + +<p>—Combien d'hommes avons-nous ici?</p> + +<p>—Une quarantaine, répondit Ulhmann.</p> + +<p>—C'est suffisant. Écoute-moi bien. Il +faut faire table rase de ce que nous avons +dit ce matin. Je change mon plan, car, plus +je vais, plus j'ai le pressentiment que l'affaire +arrivera près de l'endroit, quel qu'il soit, +où je serai moi-même.</p> + +<p>—Où vous serez?... Je ne comprends pas.</p> + +<p>—C'est inutile. Tu échelonneras tes +hommes, deux par deux, sur la rive gauche +du Danube de cinq en cinq kilomètres, en +commençant à vingt kilomètres au delà +de Presbourg. Leur mission unique sera +de me surveiller. Aussitôt que le dernier +échelon m'aura aperçu, les deux hommes +qui le composent se hâteront d'aller cinq +kilomètres en avant du premier, et ainsi de +suite. C'est compris?... Qu'ils ne me manquent +pas surtout!</p> + +<p>—Et moi? interrogea Ulhmann.</p> + +<p>—Toi, tu t'arrangeras pour ne pas me +perdre de vue. Comme je suis dans une +barque, au beau milieu du fleuve, ce n'est +pas très difficile... Pour tes hommes, qu'ils +prennent, bien entendu, en montant leur +faction, tous les renseignements possibles. +En cas de besoin, le poste informé d'un +événement grave avisera les autres, dont +il sera le point de concentration.</p> + +<p>—Compris.</p> + +<p>—Qu'on se mette en route dès ce soir, et +que demain je trouve tes hommes à leur +poste.</p> + +<p>—Ils y seront,» dit Ulhmann.</p> + +<p>Par deux et trois fois Karl Dragoch exposa +son plan, sans se lasser, jusqu'au +moment où, certain d'avoir été parfaitement +saisi par son subordonné, il se décida, +l'heure avançant, à regagner la barge.</p> + +<p>Dans le petit café, de l'autre côté de la +place, les deux promeneurs du Prater +n'avaient pas interrompu leur espionnage. +Ils avaient vu Dragoch sortir, sans en +soupçonner la raison, Ilia Brusch n'ayant +pas plus attiré leur attention que ne l'aurait +fait tout autre passant. Leur premier mouvement +avait été de se lancer à sa poursuite, +mais la présence de Friedrich Ulhmann +les en avait empêchés. Rassurés, +d'ailleurs, par l'attente de celui-ci, ils +avaient eux-mêmes attendu, convaincus +qu'ils ne tarderaient pas à voir revenir Karl +Dragoch.</p> + +<p>Le retour du détective prouva qu'ils +avaient justement raisonné, et, quand le +détective disparut avec Ulhmann dans l'intérieur +du café, ils restèrent aux aguets, +jusqu'au moment où se séparèrent le chef +de police et son subordonné.</p> + +<p>Laissant ce dernier remonter vers le +centre, les deux acolytes s'attachèrent de +nouveau à Karl Dragoch, et redescendirent +à sa suite la Haupt-Allée, qu'ils avaient suivie +le matin même en sens contraire. Après +trois quarts d'heure de marche, ils s'arrêtèrent. +La ligne d'arbres bordant la berge +du Danube apparaissait alors. Il ne pouvait +être douteux que Dragoch regagnât son +embarcation.</p> + +<p>«Inutile d'aller plus loin, dit le plus +jeune. Nous sommes fixés, maintenant. +Ilia Brusch et Karl Dragoch sont bien le +même homme. La démonstration est faite, +et, en le suivant plus longtemps, nous risquerions +d'être remarqués à notre tour.</p> + +<p>—Qu'allons-nous faire? demanda son +compagnon à carrure de lutteur.</p> + +<p>—Nous en causerons, répondit l'autre. +J'ai une idée.»</p> + +<p>Pendant que les deux inconnus s'occupaient +si fort de sa personne, et élaboraient, +en s'éloignant vers le Prater Stern, +des plans dont l'exécution ne devait pas +être beaucoup différée, Karl Dragoch réintégrait +la barge, sans se douter de l'espionnage +dont il avait été l'objet au cours de +cette journée. Il y trouva Ilia Brusch, fort +affairé à préparer le dîner, que les deux +compagnons, une heure plus tard, partagèrent +comme de coutume, à cheval sur l'un +des bancs.</p> + +<p>«Eh bien, monsieur Jaeger, êtes-vous +content de votre promenade? demanda Ilia +Brusch, quand les pipes commencèrent à +répandre leurs nuages de fumée.</p> + +<p>—Enchanté, répondit Karl Dragoch. +Et vous, monsieur Brusch, n'avez-vous +pas changé d'avis, et ne vous êtes-vous pas +décidé à parcourir un peu la ville de +Vienne?.. A y faire quelque visite, peut-être?</p> + +<p>—Que non pas, monsieur Jaeger, affirma +Ilia Brusch. Je ne connais personne ici, +moi. Depuis que vous êtes parti, je n'ai +pas mis le pied à terre.</p> + +<p>—Vraiment!</p> + +<p>—C'est ainsi. Je n'ai pas quitté le bord, +où j'avais d'ailleurs assez de travail pour +m'occuper jusqu'au soir.»</p> + +<p>Karl Dragoch ne répliqua pas. Les pensées +que le flagrant mensonge de son hôte +pouvait lui suggérer, il les garda pour lui, +et l'on parla de choses et d'autres jusqu'au +moment où sonna l'heure du sommeil.</p> + +<br><br><br> +<a name="VIII"></a> +<h3>VIII</h3> + + +<h3>UN PORTRAIT DE FEMME.</h3> + +<p>Ilia Brusch s'était-il rendu coupable d'un +mensonge prémédité, ou bien changea-t-il +d'avis par simple caprice? Quoi qu'il en soit, +les renseignements fournis par lui sur son +itinéraire se trouvèrent être de la plus +notoire inexactitude..</p> + +<p>Parti deux heures avant l'aube, le matin +du 26 août, il ne s'arrêta pas à Presbourg, +comme il l'avait annoncé. Vingt heures de +godille acharnée le menèrent d'une seule +traite à plus de quinze kilomètres au delà +de cette ville, et il recommença cet effort +surhumain après quelques brefs instants +de repos.</p> + +<p>Pourquoi il s'efforçait avec une hâte si +fébrile d'écourter son voyage, Ilia Brusch +ne se crut pas obligé d'en faire confidence +à M. Jaeger, dont les intérêts étaient ainsi +gravement compromis cependant, et, de +son côté, celui-ci, respectueux de la foi +jurée, ne manifesta par aucun signe le +désappointement que tant de précipitation +devait lui faire éprouver.</p> + +<p>Les préoccupations de Karl Dragoch détournaient, +d'ailleurs, l'attention de M. Jaeger. +Le petit dommage que le second risquait +de subir n'avait qu'une importance +bien mince en regard des soucis du premier.</p> + +<p>Dans cette matinée du 26 août, Karl Dragoch +venait, en effet, de faire une remarque +du caractère le plus insolite, qui, s'ajoutant +à celles des jours précédents, achevait de le +troubler profondément. C'est vers dix heures +du matin que la chose était arrivée. A ce +moment, Dragoch, plongé dans ses pensées, +regardait machinalement Ilia Brusch +godiller, debout à l'arrière de la barge, +avec un entêtement de boeuf au labour. A +cause d'une sinuosité du chenal qui l'obligeait +à se diriger, pour quelques instants, +vers le Nord-Ouest, le pêcheur avait alors +le soleil en plein derrière lui. Il était tête +nue, car, ruisselant littéralement de sueur, +il avait rejeté à ses pieds la casquette de +loutre dont il se couvrait d'ordinaire, et la +lumière éclairait vivement par transparence +son abondante et noire chevelure.</p> + +<p>Tout à coup, Karl Dragoch fut frappé +par une particularité des plus singulières. +Si Ilia Brusch était brun, et cela n'était +pas contestable, il ne l'était du moins que +partiellement. Noirs à leur extrémité, ses +cheveux, à leur base, s'accusaient, sur une +longueur de quelques millimètres, du plus +indéniable blond.</p> + +<p>Phénomène naturel que cette diversité +de teintes? Peut-être. Mais, plus vraisemblablement, +simple résultat d'une vulgaire +teinture dont on aurait négligé de renouveler +l'application.</p> + +<p>Quand bien même un doute aurait pu, +d'ailleurs, subsister à ce sujet dans l'esprit +de Karl Dragoch, celui-ci n'eût pas tardé à +être exactement renseigné, puisque, dès le +lendemain matin, les cheveux d'Ilia Brusch +avaient perdu leur double coloration. Le +pêcheur, évidemment, s'était aperçu de sa +négligence et y avait remédié pendant la +nuit.</p> + +<p>Ces yeux que leur propriétaire dissimulait +avec tant de soin derrière d'impénétrables +verres, ce mensonge certain au moment +de l'escale à Vienne, cette hâte incompréhensible +si peu compatible avec le but +avoué du voyage, ces cheveux blonds +transformés en cheveux noirs, tout cela +formait un faisceau de présomptions dont +on devait nécessairement conclure... Au +fait, que devait-on en conclure? Karl Dragoch, +après tout, n'en savait rien. Que la +conduite d'Ilia Brusch fût louche, ce n'était +que trop certain, mais quelle conclusion +convenait-il d'en tirer?</p> + +<p>Pourtant, une hypothèse, cent fois repoussée +d'abord, finit par s'imposer à Karl +Dragoch qui ne cessait de réfléchir au +problème posé à sa sagacité. Et cette hypothèse, +c'était celle-là même que, par deux +fois, lui avait suggérée le hasard. Le joyeux +Serbe, Michael Michaelovitch, d'abord, les +voyageurs de l'hôtel de Ratisbonne, ensuite, +n'avaient-ils pas, moitié sérieusement, +moitié sous forme de plaisanterie, émis +l'idée que, sous le vêtement d'emprunt du +lauréat, se cachait le chef des malfaiteurs +qui terrorisaient la région? Fallait-il donc +en arriver à examiner sérieusement une +supposition à laquelle ceux-mêmes qui +l'avaient formulée n'accordaient sûrement +pas la moindre créance?</p> + +<p>Pourquoi pas, après tout? Certes, les +faits observés jusqu'ici n'autorisaient pas +une certitude. Ils autorisaient du moins +tous les soupçons. Et, en vérité, si des +observations subséquentes établissaient le +bien-fondé de ces soupçons, ce serait une +plaisante aventure que le même bateau +eût transporté pendant un si grand nombre +de kilomètres ce chef de bandits et le policier +chargé de l'arrêter.</p> + +<p>Par ce côté, le drame avait tendance à +tourner au vaudeville, et Karl Dragoch +répugnait fort à admettre la possibilité +d'une si merveilleuse coïncidence. Mais les +procédés techniques du vaudeville ne consistent-ils +pas uniquement dans la concentration +en un même lieu et en un court +espace de temps de quiproquos et de surprises, +qu'on ne remarque pas, ou qui semblent +moins hilarants dans la vie réelle, à +cause de leur éparpillement et, pour ainsi +parler, de leur état de dilution? Il ne serait +donc pas d'une saine logique de rejeter <i>de +plano</i> un fait, sous prétexte qu'il parait anormal +ou invraisemblable. Il convient d'être +plus modeste, et d'admettre l'infinie richesse +des combinaisons du hasard.</p> + +<p>C'est sous l'empire de ces préoccupations +que Karl Dragoch, le matin du 28, après +une nuit passée en pleine campagne à +quelques kilomètres en aval de Komorn, +mit la conversation sur un sujet qui n'avait +jamais été effleuré jusqu'alors.</p> + +<p>«Bonjour, monsieur Brusch, dit-il, en +sortant, ce matin-là, de la cabine, où il venait +de dresser à loisir son plan d'attaque.</p> + +<p>—Bonjour, monsieur Jaeger répondit le +pêcheur qui godillait avec son énergie coutumière.</p> + +<p>—Vous avez bien dormi, monsieur +Brusch?</p> + +<p>—Parfaitement. Et vous, monsieur Jaeger?</p> + +<p>—Euh!.. euh!.. Comme ci, comme ça.</p> + +<p>—Vraiment! fit Ilia Brusch. Pourquoi, +si vous avez été souffrant, ne pas m'avoir +appelé?</p> + +<p>—Ma santé est parfaite, monsieur Brusch, +répondit M. Jaeger. Cela n'empêche pas +que la nuit m'ait paru un peu longue. Je +ne suis pas fâché, je l'avoue, d'en avoir vu +la fin.</p> + +<p>—Parce que?..</p> + +<p>—Parce que j'étais un peu inquiet, je +peux le reconnaître maintenant.</p> + +<p>—Inquiet!.. répéta Ilia Brusch d'un ton +de sincère étonnement.</p> + +<p>—Ce n'est même pas la première fois +que je suis inquiet, expliqua M. Jaeger. Je +n'ai jamais été très à mon aise, quand la +fantaisie vous a pris de passer la nuit loin +de toute ville et de tout village.</p> + +<p>—Bah!.. fit Ilia Brusch qui semblait +tomber des nues. Il fallait me le dire, et je +me serais arrangé autrement.</p> + +<p>—Vous oubliez que je me suis engagé +à vous laisser toute liberté d'agir à votre +guise. Chose promise, chose due, monsieur +Brusch! Cela n'empêche pas que je +n'aie pas toujours été très rassuré. Que +voulez-vous? Je suis un citadin, moi, et je +trouve impressionnants ce silence et cette +solitude de la campagne.</p> + +<p>—Affaire d'habitude, monsieur Jaeger, +répliqua gaiement Ilia Brusch. Vous vous +y feriez, si notre voyage devait être plus +long. En réalité, il y a moins de dangers en +rase campagne qu'au coeur d'une grande +ville où pullulent les assassins et les +rôdeurs.</p> + +<p>—Vous avez probablement raison, monsieur +Brusch, approuva M. Jauger, mais +les impressions ne se commandent pas. +Au surplus, mes craintes ne sont pas tout +à fait déraisonnables dans le cas présent, +puisque nous traversons une région particulièrement +mal famée.</p> + +<p>—Mal famée!.. se récria Ilia Brusch. +Où prenez-vous ça, monsieur Jaeger?.. +J'habite par ici, moi qui vous parle, et je +n'ai jamais entendu dire que le pays fût mal +famé!</p> + +<p>Ce fut au tour de M. Jaeger de manifester +une vive surprise.</p> + +<p>—Parlez-vous sérieusement, monsieur +Brusch? s'écria-t-il. Vous seriez le seul, +alors, à ignorer ce que tout le monde sait +de la Bavière à la Roumanie.</p> + +<p>—Quoi donc? demanda Ilia Brusch.</p> + +<p>—Parbleu! qu'une bande d'insaisissables +malfaiteurs met en coupe réglée les deux +rives du Danube, de Presbourg à son embouchure.</p> + +<p>—C'est la première fois que j'entends +parler de ça, déclara Ilia Brusch avec +l'accent de la sincérité.</p> + +<p>—Pas possible!.. s'étonna M. Jaeger. +Mais on ne s'occupe pas d'autre chose d'un +bout à l'autre du fleuve.</p> + +<p>—On apprend du nouveau tous les jours, +fit observer placidement Ilia Brusch. Et il +y a longtemps que ces vols auraient commencé?</p> + +<p>—Dix-huit mois environ, répondit M. Jaeger. +Si encore il ne s'agissait que de vols!..</p> + +<p>Mais les malfaiteurs en question ne se +contentent pas de voler. Ils assassinent au +besoin. Pendant ces dix-huit mois, on leur +attribue au moins dix meurtres dont les +auteurs sont demeurés inconnus. Le dernier +de ces meurtres, précisément, a été +accompli à moins de cinquante kilomètres +d'ici.</p> + +<p>—Je comprends maintenant vos inquiétudes, +dit Ilia Brusch. Peut-être même les +aurais-je partagées, si j'avais été mieux +renseigné. A l'avenir, nous nous arrêterons, +le soir, autant que possible à proximité +d'un village ou d'une ville, à commencer +par notre halte d'aujourd'hui, que nous +ferons à Gran.</p> + +<p>—Oh! approuva M. Jaeger, là nous +serons tranquilles. Gran est une ville importante.</p> + +<p>—Je suis d'autant plus satisfait, continua +Ilia Brusch, que vous vous y trouviez +en sûreté, que je compte vous laisser seul +la nuit prochaine.</p> + +<p>—Vous avez l'intention de vous absenter?</p> + +<p>—Oui, monsieur Jaeger, mais quelques +heures seulement. De Gran, où j'espère +bien arriver de bonne heure, je voudrais +pousser une pointe jusqu'à Szalka, qui n'en +est pas fort éloigné. C'est là que j'habite, +comme vous le savez. Je serai, d'ailleurs, +de retour avant l'aube, et notre départ, +demain matin, n'en sera nullement retardé.</p> + +<p>—A votre aise, monsieur Brusch, conclut +M. Jaeger. Je conçois que vous ayez le +désir de faire un tour chez vous, et à Gran, +je le répète, il n'y a rien à redouter.</p> + +<p>Pendant une demi-heure, la conversation +fut interrompue. Après cet entr'acte, +Karl Dragoch reprit sur nouveaux frais.</p> + +<p>—C'est vraiment curieux, dit-il, que +vous n'ayez jamais entendu parler de ces +malfaiteurs du Danube. C'est d'autant plus +curieux, qu'on s'est particulièrement occupé +de cette affaire quelques jours après le +concours de pêche de Sigmaringen.</p> + +<p>—A quel propos? demanda Ilia Brusch.</p> + +<p>—A propos de la constitution d'une brigade +de police spéciale sous les ordres d'un +chef que l'on dit fort habile, un nommé Karl +Dragoch, détective de Budapest.</p> + +<p>—Il aura fort à faire, observa Ilia +Brusch, que ce nom ne parut pas autrement +frapper. C'est long, le Danube, et il est peu +commode de surveiller des gens sur lesquels +on ne sait rien.</p> + +<p>—C'est ce qui vous trompe, répliqua +M. Jaeger. La police ne serait pas sans +renseignements. De l'ensemble des témoignages +recueillis résulterait, d'abord, un +signalement presque certain du chef de la +bande.</p> + +<p>—Comment est-il fait, ce particulier-là? +demanda Ilia Brusch.</p> + +<p>—Comme aspect général, c'est un +homme dans votre genre...</p> + +<p>—Merci bien! interrompit en riant Ilia +Brusch.</p> + +<p>—Oui, poursuivit M. Jaeger, il serait à +peu près de votre taille et de votre corpulence, +mais pour le reste, par exemple, +aucun rapport.</p> + +<p>—Heureusement! soupira Ilia Brusch +avec un air de soulagement qui voulait être +comique.</p> + +<p>—Il aurait, dit-on, de très beaux yeux +bleus, et ne serait pas obligé comme vous +de porter lunettes. En outre, tandis que +vous êtes très brun et soigneusement rasé, +il porterait toute sa barbe, que l'on dit +blonde. Sur ce dernier point, notamment, +les témoignages recueillis sont formels, à +ce qu'on prétend.</p> + +<p>—C'est une indication, évidemment, +reconnut Ilia Brusch, mais encore bien +vague. Il y a beaucoup de blonds, et s'il +faut les passer tous au crible!..</p> + +<p>—On sait encore autre chose. D'après les +on dit, ce chef serait de nationalité bulgare... +comme vous-même, monsieur Brusch!</p> + +<p>—Que voulez-vous dire? demanda Ilia +Brusch d'une, voix troublée.</p> + +<p>—D'après votre accent, s'excusa Karl +Dragoch d'un air innocent, je vous ai cru +d'origine bulgare... Mais je me suis trompé, +peut-être?.</p> + +<p>—Vous ne vous êtes pas trompé, reconnut +Ilia Brusch après une courte hésitation.</p> + +<p>—Ce chef serait donc votre compatriote. +Dans le public, son nom court même de +bouche en bouche.</p> + +<p>—Oh alors!.. Si l'on sait son nom!..</p> + +<p>—Bien entendu, cela n'a rien d'officiel.</p> + +<p>—Officiel ou officieux, quel serait le nom +du paroissien.</p> + +<p>—A tort ou à raison, les riverains du +fleuve mettent les méfaits dont ils ont à +souffrir au compte d'un certain Ladko.</p> + +<p>—Ladko!.. répéta Ilia Brusch qui, en +proie à une évidente émotion, arrêta brusquement +le va-et-vient de sa godille.</p> + +<p>—Ladko, affirma Karl Dragoch, en surveillant +du coin de l'oeil son interlocuteur.</p> + +<p>Mais déjà celui-ci s'était ressaisi.</p> + +<p>—C'est drôle, dit-il simplement, tandis +que l'aviron reprenait entre ses mains son +éternel travail.</p> + +<p>—Qu'est-ce qui est drôle? insista Karl +Dragoch. Connaîtriez-vous ce Ladko?</p> + +<p>—-Moi? protesta le pêcheur. Pas le +moins du monde. Mais ce n'est pas un nom +bulgare que Ladko. Voilà tout ce que je vois +de drôle là-dedans.»</p> + +<p>Karl Dragoch ne poussa pas plus avant +un interrogatoire, qui, plus clair, risquait +de devenir dangereux, et dont les résultats +pouvaient d'ores et déjà être considérés +comme satisfaisants. La surprise du +pêcheur en entendant le signalement du +malfaiteur, son trouble en connaissant la +nationalité probable de celui-ci, son émotion +en en apprenant le nom, tout cela était +indéniable et donnait une force nouvelle +aux présomptions antérieures, sans apporter +toutefois aucune preuve décisive.</p> + +<p>Comme l'avait prévu Ilia Brusch, il +n'était pas encore deux heures de l'après-midi +lorsque la barge arriva à Gran. Cinq +cents mètres avant les premières maisons, +le pêcheur prit terre sur la rive gauche, +afin d'éviter, dit-il, d'être retardé par la +curiosité populaire, et pria M. Jaeger de +bien vouloir conduire seul la barge sur la +rive droite, où il s'arrêterait au coeur de la +ville, ce à quoi le passager consentit avec +obligeance.</p> + +<p>Son travail terminé, celui-ci se transforma +en détective. La barge amarrée, il +sauta sur le quai, en quête de l'un de ses +hommes.</p> + +<p>Il n'avait pas fait vingt pas qu'il se +heurtait à Friedrick Ulhmann. Un dialogue +rapide s'engagea entre les deux policiers.</p> + +<p>«Tout va bien?</p> + +<p>—Tout.</p> + +<p>—Il faut resserrer le cercle, Ulhmann. +Tes postes de deux hommes à un kilomètre +l'un de l'autre désormais.</p> + +<p>—Ça chauffe, alors?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Tant mieux.</p> + +<p>—Demain, tâche de ne pas me perdre +des yeux. J'ai idée que nous brûlons.</p> + +<p>—-Compris.</p> + +<p>—Et qu'on ne s'endorme pas! Du nerf! +Qu'on se grouille!</p> + +<p>—Comptez sur moi.</p> + +<p>—Si tu apprends quelque chose, un signe +de la berge, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Entendu.»</p> + +<p>Les deux interlocuteurs se séparèrent, +et Karl Dragoch réintégra l'embarcation.</p> + +<p>Si son repos ne fut pas troublé par +l'inquiétude qu'il prétendait éprouver d'ordinaire, +il le fut, au cours de cette nuit, par +le vacarme des éléments déchaînés. A +minuit, une tempête de l'Est se leva, en +effet, et augmenta d'heure en heure, tandis +que la pluie faisait rage.</p> + +<p>Au moment où, vers cinq heures du +matin, Ilia Brusch regagna la barge, la +pluie tombait toujours à torrents et le vent +soufflait avec fureur dans une direction nettement +opposée à celle du courant. Le +pêcheur n'hésita pas, cependant, à partir. +Son amarre larguée, il poussa aussitôt au +milieu du fleuve et reprit son éternelle +godille. Il lui fallait un véritable courage +pour se mettre au travail dans de telles +conditions, après une nuit qui n'avait pu +manquer d'être fatigante.</p> + +<p>La tempête ne montra, pendant les premières +heures de la matinée, aucune tendance +à décroître, au contraire. La barge, +malgré l'aide du courant, ne gagnait que +péniblement contre ce terrible vent debout, +et c'est à peine si, après quatre heures +d'efforts, elle était parvenue à une dizaine +de kilomètres de la ville de Gran. Le confluent +de l'Ipoly, sur la rive droite duquel +est situé Szalka, où Ilia Brusch disait s'être +rendu la nuit précédente, ne pouvait plus +alors être bien éloigné.</p> + +<p>A ce moment, la tempête redoubla de +fureur, au point de rendre la situation +réellement critique. Si le Danube n'est pas +comparable à la mer, il est toutefois assez +vaste pour que de véritables lames réussissent +à s'y former lorsque le vent acquiert +une grande violence. Il en était ainsi, ce +jour-là, et, malgré la hâte dont Ilia Brusch +faisait preuve, force lui fut de se réfugier +près de la rive gauche.</p> + +<p>Il ne devait pas l'atteindre..</p> + +<p>Plus de cinquante mètres l'en séparaient +encore, quand surgit un effrayant phénomène. A quelque +distance en amont, les +arbres qui garnissaient la berge furent +tout à coup précipités dans le fleuve, cassés +net au ras du sol, comme s'ils eussent +été rasés par une faux gigantesque. En +même temps, l'eau, soulevée par une incommensurable +puissance, monta à l'assaut de +la rive, puis se dressa en une lame énorme +qui roula en déferlant à la poursuite de la +barge.</p> + +<p>Evidemment, une trombe venait de se +former dans les couches atmosphériques et +promenait à la surface du fleuve son irrésistible +ventouse. </p> + +<p>Ilia Brusch comprit le danger. Faisant +pivoter la barge d'un énergique coup d'aviron, +il s'efforça de se rapprocher de la rive +droite. Si cette manoeuvre n'eut pas tout +le résultat qu'il en attendait, c'est pourtant +à elle que le pêcheur et son passager +durent finalement leur salut.</p> + +<p>Rattrapée par le météore continuant sa +course furieuse, la barge évita du moins +la montagne d'eau qu'il soulevait sur son +passage. C'est pourquoi elle ne fut pas +submergée, ce qui eût été fatal sans la manoeuvre +d'Ilia Brusch. Saisie par les spires +les plus extérieures du tourbillon, elle fut +simplement lancée avec violence selon une +courbe de grand rayon.</p> + +<p>A peine effleurée par la pieuvre aérienne, +dont la tentacule avait, cette fois, manqué +le but, l'embarcation fut presque aussitôt +lâchée qu'aspirée. En quelques secondes, +la trombe était passée et la vague s'enfuyait +en rugissant vers l'aval, tandis que +la résistance de l'eau neutralisait peu à peu +la vitesse acquise de la barge.</p> + +<p>Malheureusement, avant que ce résultat +fût complètement atteint, un nouveau danger +se révéla à l'improviste. Droit devant +l'étrave, qui fendait l'eau avec la vitesse d'un +express, le pêcheur aperçut tout à coup un +des arbres arrachés, qui, les racines en +l'air, suivait lentement le courant. L'embarcation, +lancée dans l'enchevêtrement de +ces racines, ne pouvait manquer de chavirer, +d'être gravement endommagée tout +au moins. Ilia Brusch poussa un cri d'effroi, +en découvrant cet obstacle imprévu.</p> + +<p>Mais Karl Dragoch avait aussi vu le danger, +il en avait compris l'imminence. Sans +hésiter, il s'élança à l'avant de la barge, +ses mains saisirent les racines qui s'échevelaient +hors de l'eau, et, s'arc-boutant pour +mieux lutter contre l'impulsion du bateau, +il s'efforça de l'écarter de la direction dangereuse.</p> + +<p>Il y parvint. La barge, déviée de sa route, +passa comme une flèche, en raclant les +racines, puis la tête de l'arbre encore couverte +de ses feuilles. Un instant de plus, +et elle allait laisser derrière elle l'épave +verdoyante mollement entraînée par le courant, +lorsque Karl Dragoch fut atteint en +pleine poitrine par une des dernières ramures. +En vain, il voulut résister au choc. +Perdant l'équilibre, il culbuta par-dessus +bord et disparut sous les eaux.</p> + +<p>A sa chute en succéda immédiatement +une autre, volontaire celle-ci. Ilia Brusch, +en voyant tomber son passager, s'était +sans hésiter élancé à son secours.</p> + +<p>Mais ce n'était pas chose facile d'apercevoir +quoi que ce fût dans ces eaux limoneuses +tout agitées par le passage d'un +furieux météore. Pendant une minute, Ilia +Brusch s'y épuisa en vain, et il commençait +à désespérer de découvrir M. Jaeger, +quand il saisit enfin le malheureux, flottant; +évanoui, entre deux eaux.</p> + +<p>A tout prendre, cela valait mieux. Un +homme qui se noie se débat d'ordinaire et +augmente ainsi sans le savoir la difficulté +du sauvetage. Un homme évanoui n'est plus +qu'une masse inerte dont le salut dépend +uniquement de l'habileté du sauveteur.</p> + +<p>Ilia Brusch eut tôt fait d'élever hors +de l'eau la tête de M. Jaeger, puis, d'un +bras vigoureux, il nagea vers la barge, +qui, pendant ce temps, s'était éloignée d'une +trentaine de mètres. Il s'en rapprocha en +quelques brasses, qui semblaient être un +jeu pour le robuste nageur, et, d'une main, +il en saisit le bord, tandis que son autre +main soutenait le passager toujours privé +de sentiment.</p> + +<p>Restait maintenant à hisser M. Jaeger à +bord de l'embarcation, et ce n'était pas +besogne aisée. Ilia Brusch, au prix de +mille efforts, réussit toutefois à la mener à +bonne fin.</p> + +<p>Dès qu'il eut déposé le noyé sur une des +couchettes du tôt, il le dépouilla de ses +vêtements, et, ayant retiré de l'un des +coffres quelques morceaux de laine, se mit +en devoir de le frictionner, énergiquement. +M. Jaeger ne tarda pas à ouvrir les yeux +et à revenir au sentiment du réel. L'immersion +n'avait pas été longue, en somme, et +il était à espérer qu'elle n'aurait pas de +suites fâcheuses.</p> + +<p>«Eh! Eh! monsieur Jaeger, s'écria Ilia +Brusch, dès qu'il vit son malade reprendre +connaissance, vous vous y entendez pour +les plongeons!</p> + +<p>M. Jaeger sourit faiblement sans répondre.</p> + +<p>—Ça ne sera rien, poursuivait Ilia +Brusch, en continuant ses énergiques frictions. +Rien de meilleur pour la santé qu'un +bain au mois d'août!</p> + +<p>—Merci, monsieur Brusch, balbutia Karl +Dragoch.</p> + +<p>—Il n'y a vraiment pas de quoi, répliqua +gaiement le pêcheur. C'est à moi de +vous remercier, monsieur Jaeger, puisque +vous m'avez donné l'occasion d'un excellent +bain.</p> + +<p>Les forces de Karl Dragoch revenaient +à vue d'oeil. Un bon coup d'eau-de-vie, et +il n'y paraîtrait plus. Malheureusement, +Ilia Brusch, plus ému qu'il ne voulait le +paraître, bouleversa en vain tous ses +coffres. La provision d'alcool était épuisée, +et il n'en restait pas une goutte à bord de +la barge.</p> + +<p>—Voilà qui est vexant! s'écria Ilia +Brusch. Pas une goutte de schnaps dans +notre cambuse!</p> + +<p>—Peu importe, monsieur Brusch, affirma +Karl Dragoch, d'une voix faible. Je +m'en passerai fort bien, je vous assure.</p> + +<p>Karl Dragoch grelottait, cependant, en +dépit de ses assurances, et un cordial ne +lui eût certes pas été inutile.</p> + +<p>—C'est ce qui vous trompe, répondit +Ilia Brusch, qui ne s'illusionnait pas sur +l'état de son passager, vous ne vous en +passerez pas, monsieur Jaeger. Laissez moi +faire. Ce ne sera pas long.</p> + +<p>En un tour de mains, le pêcheur eut +échangé ses vêtements trempés contre des +vêtements secs, puis quelques coups de +godille amenèrent la barge à la rive gauche +où elle fut amarrée solidement.</p> + +<p>—Un peu de patience, monsieur Jaeger, +dit Ilia Brusch en sautant à terre. Ici, je +connais le pays, puisque voilà le confluent +de l'Ipoly. A moins de quinze cents mètres, +il y a un village, où je trouverai tout ce +qu'il faut. Dans une demi-heure, je serai +de retour.»</p> + +<p>Cela dit, Ilia Brusch s'éloigna, sans attendre +la réponse.</p> + +<p>Quand il fut seul, Karl Dragoch se laissa +retomber sur sa couchette. Il était plus brisé +qu'il ne lui plaisait de le dire, et, pendant un +instant, il ferma les yeux avec lassitude.</p> + +<p>Mais la vie reprenait rapidement son +cours; le sang battait dans ses artères. +Bientôt il rouvrit les yeux et laissa errer +autour de lui un regard plus ferme de minute +eh minute.</p> + +<p>La première chose qui sollicita ce regard +encore vague, ce fut l'un des coffres, qu'Ilia +Brusch, dans la précipitation de son +départ, avait oublié de refermer. Bouleversé +par la recherche infructueuse du +pêcheur, l'intérieur de ce coffre n'offrait à +la vue qu'un amas d'objets hétéroclites. +Linge rude, grossiers vêtements, fortes +chaussures y étaient entassés dans le plus +grand désordre.</p> + +<p>Pourquoi les yeux de Karl Dragoch se +mirent-ils à briller tout à coup? Ce spectacle, +pourtant peu passionnant, l'intéressait-il +donc à ce point qu'il se soulevât sur +le coude, après quelques secondes d'attention, +de manière a voir plus commodément +dans le coffre béant?</p> + +<p>Certes, ce n'étaient ni les vêtements, ni +le linge qui pouvaient exciter ainsi la curiosité +de l'indiscret passager, mais, entre ces +divers objets d'habillement, l'oeil fureteur +du détective venait de découvrir un objet +plus digne de retenir son attention.</p> + +<p>Ce n'était pas autre chose qu'un portefeuille +à demi entr'ouvert, et laissant fuir +les nombreux papiers dont il était bourré. +Un portefeuille! Des papiers! C'est-à-dire +une réponse, sans doute, aux questions que +Karl Dragoch se posait depuis quelques +jours. </p> + +<p>Le détective n'y put tenir. Après une +courte hésitation, au risque de trahir, ce +faisant, les lois de l'hospitalité, sa main +s'allongea et plongea dans le coffre, d'où +elle ressortit avec le portefeuille tentateur +et son contenu, dont l'inventaire fut aussitôt +commencé.</p> + +<p>Des lettres, d'abord, que Karl Dragoch +ne s'attarda pas à lire, mais que leur suscription +montrait adressées à M. Ilia Brusch +à Szalka; puis des reçus, parmi lesquels +des quittances de loyer libellées au même +nom. Rien d'intéressant dans tout cela.</p> + +<p>Karl Dragoch allait peut-être y renoncer, +quand un dernier document le fit tressaillir. +Rien ne pouvait être plus innocent +cependant, et il fallait être un policier pour +éprouver, devant un tel «document», un +autre sentiment qu'une sympathique émotion.</p> + +<p>C'était un portrait, le portrait d'une +jeune femme dont la parfaite beauté eût +enthousiasmé un peintre. Mais un policier +n'est pas un artiste, et ce n'est pas d'admiration +pour ce ravissant visage que battait +le coeur de Karl Dragoch. A peine même +s'il en avait regardé les traits. A vrai dire, +il n'avait rien vu de ce portrait, rien qu'une +simple ligne d'écriture en langue bulgare +tracée au bas de la photographie. « A mon +cher mari, Natcha Ladko », tels étaient +les mots que pouvait lire Karl Dragoch +éperdu.</p> + +<p>Ainsi, ses soupçons étaient justifiés, et +logiques ses déductions basées sur les singularités +observées. Ladko! C'était bien +avec Ladko, qu'il descendait le Danube +depuis tant de jours. C'était bien ce dangereux +malfaiteur, vainement pourchassé +jusqu'alors, qui se cachait sous l'inoffensive +personnalité du lauréat de la Ligue +Danubienne.</p> + +<p>Quelle allait être la conduite de Karl +Dragoch après une pareille constatation? +Il n'avait pas encore pris de décision, +quand un bruit de pas sur la berge lui fit +rejeter vivement le portefeuille au fond du +coffre dont il rabattit le couvercle. Le nouvel +arrivant ne pouvait être Ilia Brusch +parti depuis dix minutes à peine.</p> + +<p>« Monsieur Dragoch! appela une voix au +dehors.</p> + +<p>—Friedrick Ulhmann! murmura Karl +Dragoch qui parvint péniblement à se mettre +debout et sortit en chancelant de la cabine.</p> + +<p>—Excusez-moi de vous avoir appelé, dit +Friedrick Ulhmann dès qu'il aperçut son +chef. J'ai vu votre compagnon s'éloigner +tout à l'heure et je vous savais seul.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il? demanda Karl Dragoch.</p> + +<p>—Du nouveau, Monsieur. Un crime a +été commis cette nuit.</p> + +<p>—Cette nuit! s'écria Karl Dragoch en +pensant aussitôt à l'absence d'Ilia Brusch +au cours de la nuit précédente.</p> + +<p>—Une villa a été pillée à proximité d'ici. +Le gardien a été frappé.</p> + +<p>—Mort?</p> + +<p>—Non, mais grièvement blessé.</p> + +<p>—C'est bon, dit Karl Dragoch en imposant +de la main silence à son subordonné.</p> + +<p>Il réfléchissait profondément. Que convenait-il +de faire? Agir certes, et pour cela +la force ne lui manquerait pas. La nouvelle +qu'il venait d'apprendre était le meilleur +des remèdes. Il ne lui restait plus de traces +de l'accident dont il venait d'être victime. +Il n'avait plus besoin maintenant de chercher +un appui sur la cloison de la cabine. +Sous le coup de fouet des nerfs, le sang +revenait à flots à son visage.</p> + +<p>Oui, il fallait agir, mais comment? Devait-il +attendre le retour d'Ilia Brusch, ou plutôt +de Ladko, puisque tel était le véritable +nom de son compagnon de route, et lui +mettre à l'improviste la main sur l'épaule +au nom de la loi? Cela paraissait le plus +sage, puisque désormais il ne pouvait subsister +aucun doute sur la culpabilité du +soi-disant pêcheur. Le soin avec lequel il +dissimulait sa véritable personnalité, le +mystère dont il s'entourait, ce nom qui +était le sien et, en même temps, celui par +lequel la rumeur publique désignait le +chef des bandits, son absence de la nuit +dernière concordant avec la découverte +d'un nouveau crime, tout disait à Karl +Dragoch qu'Ilia Brusch était bien le bandit +recherché.</p> + +<p>Mais ce bandit lui avait sauvé la vie!.. +Voilà qui compliquait étrangement la situation!</p> + +<p>Quelle apparence qu'un voleur, plus qu'un +voleur, un assassin se fût jeté à l'eau pour +l'en retirer? Et, quand bien même cette +chose invraisemblable serait vraie, était-il +possible, à qui venait d'être arraché à la +mort, de reconnaître ainsi le dévouement +de son sauveur? Quel risque, d'ailleurs, à +surseoir à une arrestation? Maintenant +que le faux Ilia Brusch était démasqué, que +sa personnalité était connue, il lui serait +impossible d'échapper aux forces de police +disséminées le long du fleuve, et, dans le +cas où l'enquête aboutirait en effet au soi-disant +pêcheur, on disposerait alors d'un +plus nombreux personnel, et l'arrestation +serait opérée plus sûrement pour avoir été +différée.</p> + +<p>Karl Dragoch, pendant cinq minutés, +retourna sous toutes ses faces le cas de +conscience qui s'imposait à lui. Partir sans +avoir revu Ilia Brusch?.. Ou bien rester, +placer Friedrick Ulhmann en embuscade +dans la cabine, et, quand le pêcheur apparaîtrait, +sauter sur lui sans crier gare, +quitte à s'expliquer après?... Non, décidément. +Répondre par cette trahison à un +tel acte de dévouement, cela lui soulevait +le coeur. Mieux valait, au risque de laisser +à un coupable une chance de salut, commencer +l'enquête en oubliant provisoirement +ce qu'il croyait savoir. Si cette enquête +le ramenait finalement à Ilia Brusch, si son +devoir l'obligeait alors à traiter son sauveur +en ennemi, ce serait du moins face à +face qu'il le combattrait, et après lui avoir +donné le temps de se mettre en défense.</p> + +<p>Acceptant du geste toutes les conséquences +de sa décision, Karl Dragoch, son +parti pris, rentra dans la cabine. Par un +mot déposé en évidence il avertit Ilia +Brusch de la nécessité où il était de s'absenter, +en priant son hôte de l'attendre au +moins pendant vingt-quatre heures. Puis +il se disposa à partir.</p> + +<p>—Combien d'hommes avons-nous? demanda-t-il +en sortant de la cabine.</p> + +<p>—Il y en a deux sur place, mais on est +en train de battre le rappel. Nous en aurons +une dizaine avant ce soir.</p> + +<p>—Bien, approuva Karl Dragoch. Ne +m'as-tu pas dit que le théâtre du crime +n'était pas éloigné?</p> + +<p>—Deux kilomètres à peu près, répondit +Ulhmann.</p> + +<p>—Conduis-moi, » dit Karl Dragoch en +sautant sur la rive.</p> + +<br><br><br> +<a name="IX"></a> +<h3>IX</h3> + +<h3>LES DEUX ÉCHECS DE DRAGOCH.</h3> + +<p>Les Karpathes décrivent, dans la partie +septentrionale de la Hongrie, un immense +arc de cercle, dont l'extrémité occidentale +se divise en deux branches secondaires. +L'une va mourir au Danube à la hauteur +de Presbourg; l'autre atteint le fleuve +dans les environs de Gran, où elle se continue, +sur la rive droite, par les sept cent +soixante-six mètres du mont Pilis.</p> + +<p>C'est au pied de cette médiocre montagne +qu'un crime venait d'être commis, et c'est +là que Karl Dragoch allait pour la première +fois se trouver aux prises avec les +redoutables malfaiteurs qu'il avait mission +de poursuivre.</p> + +<p>Quelques heures avant le moment où, +faussant compagnie à son hôte, il se faisait +violence pour obéir, malgré sa faiblesse, à +l'invitation de Friedrich Ulhmann, une +charrette lourdement chargée s'était arrêtée +devant une misérable auberge construite +à la base de l'une des collines par lesquelles +le mont Pilis se raccorde à la +vallée du Danube.</p> + +<p>La position de cette auberge avait été +judicieusement choisie au point de vue +commercial. Elle commandait le croisement +de trois routes se dirigeant, l'une +vers le Nord, une autre vers le Sud-Est, et +la troisième vers le Nord-Ouest. Ces trois +routes aboutissant au Danube, celle du +Nord à la courbe qu'il décrit en face du +mont Pilis, celle du Sud-Est au bourg de +Saint-André, celle du Nord-Ouest à la ville +de Gran, l'auberge était située, en quelque +sorte, entre les branches d'un vaste compas +liquide et ne pouvait manquer de +profiter du roulage alimentant la batellerie.</p> + +<p>Le Danube qui, au sortir de Gran, coule +sensiblement de l'Ouest à l'Est, s'infléchit, +en effet, vers le Sud, à quelque distance +du confluent de l'Ipoly, puis remonte au +Nord, après avoir dessiné une demi-circonférence +de faible rayon. Mais, presque +aussitôt, il se replie sur lui-même, pour +adopter une direction Nord-Sud, qu'il +n'abandonnera plus, en aval, pendant un +très grand nombre de kilomètres.</p> + +<p>Au moment où le véhicule faisait halte, +le soleil se levait à peine. Tout dormait +encore dans la maison, dont les épais volets +étaient hermétiquement fermés.</p> + +<p>«Holà, oh! de l'auberge!.. appela, en +heurtant la porte du manche de son fouet, +l'un des deux hommes qui conduisaient la +charrette.</p> + +<p>—On y va! répondit de l'intérieur +l'aubergiste réveillé en sursaut.</p> + +<p>Un instant plus tard, une tête embroussaillée +se montrait à une fenêtre du premier.</p> + +<p>—Que voulez-vous? interrogea sans +aménité l'aubergiste.</p> + + + +<p>IV</p> + + +<p>—Manger, d'abord; dormir, ensuite, dit +le charretier.</p> + +<p>—On y va, répéta l'hôte qui disparut +dans l'intérieur.</p> + +<p>Lorsque, par le portail grand ouvert, la +charrette eut pénétré dans la cour, ses +conducteurs s'empressèrent de dételer +leurs deux chevaux et de les conduire à +l'écurie, où une large provende leur fut +distribuée. Pendant ce temps, l'hôte ne +cessait de tourner autour de ces clients +matinaux. Évidemment, il n'eût pas demandé +mieux que d'engager la conversation, +mais les rouliers, par contre, semblaient +peu désireux de lui donner la +réplique.</p> + +<p>—Vous arrivez de bon matin, camarades, +insinua l'aubergiste. Vous avez donc voyagé +pendant la nuit?</p> + +<p>—Il parait, fit l'un des charretiers. </p> + +<p>—Et vous allez loin comme ça?</p> + +<p>—Loin ou près, c'est notre affaire, lui +fut-il répliqué.</p> + +<p>L'aubergiste se le tint pour dit.</p> + +<p>—Pourquoi molester ce brave homme, +Vogel? intervint l'autre charretier qui +n'avait pas encore ouvert la bouche. Nous +n'avons aucune raison de cacher que nous +allons à Saint-André.</p> + +<p>—Possible que nous n'ayons pas à le +cacher, répliqua Vogel d'un ton bourru, +mais ça ne regarde personne, j'imagine.</p> + +<p>—Evidemment, approuva l'aubergiste, +flagorneur comme tout bon commerçant.</p> + +<p>Ce que j'en disais, c'était histoire de parler, +simplement.... Ces messieurs désirent manger?</p> + +<p>—Oui, répondit celui des deux rouliers +qui semblait le moins brutal. Du pain, du +lard, du jambon, des saucisses, ce que tu +auras.»</p> + +<p>La charrette avait dû parcourir une longue +route, car ses conducteurs affamés firent +largement honneur au repas. Ils étaient +fatigués aussi, et c'est pourquoi ils ne +s'oublièrent pas à table. La dernière bouchée +prise, ils s'empressèrent d'aller chercher +le sommeil, l'un sur la paille de l'écurie, +près des chevaux, l'autre sous la bâche de +la charrette.</p> + +<p>Midi sonnait quand ils reparurent. Ce +fut pour réclamer aussitôt un second +repas qui leur fut servi comme le précédent +dans la grande salle de l'auberge. +Reposés maintenant, ils s'attardèrent. Au +dessert succédèrent les verres d'eau-de-vie +qui disparaissaient comme de l'eau dans +ces rudes gosiers.</p> + +<p>Au cours de l'après-midi, plusieurs +voitures s'arrêtèrent à l'auberge et de +nombreux piétons entrèrent boire un coup. +Des paysans, pour la plupart, qui, la besace +au dos, le bâton à la main, se rendaient à +Gran ou en revenaient. Presque tous étaient +des habitués et l'hôtelier ne pouvait que +s'applaudir d'avoir la tête solide réclamée, +par sa profession, car il trinquait avec tous +ses clients les uns après les autres. Cela +faisait marcher le commerce. On cause, en +effet, en trinquant, et parler assèche le +gosier, ce qui excite à de nouvelles libations.</p> + +<p>Ce jour-là précisément la conversation ne +manquait pas d'aliment. Le crime commis +pendant la nuit mettait les cervelles à +l'envers. La nouvelle en avait été apportée +par les premiers passants, et chacun racontait +un détail inédit ou émettait son avis +personnel.</p> + +<p>L'aubergiste apprit ainsi successivement +que la magnifique villa possédée par le +comte Hagueneau à cinq cents mètres de la +rive du Danube avait été complètement +dévalisée et que le gardien Christian était +grièvement blessé; que ce crime était sans +doute l'oeuvre de l'insaisissable bande de +malfaiteurs auxquels on attribuait tant +d'autres crimes impunis; que la police +enfin sillonnait la campagne et que les criminels +étaient recherchés par la brigade +récemment créée pour la surveillance du +fleuve.</p> + +<p>Les deux rouliers ne se mêlaient pas +aux conversations que suscitait l'événement, +conversations qui se développaient +à grand accompagnement d'exclamations +et de cris. Silencieusement, ils restaient à +l'écart, mais sans doute ils ne perdaient +rien des propos échangés autour d'eux, car +ils ne pouvaient manquer de s'intéresser à +ce qui passionnait tout le monde.</p> + +<p>Cependant, le bruit s'apaisa peu à peu, +et, vers six heures et demie du soir, ils +furent de nouveau seuls dans la grande +salle, d'où le dernier consommateur venait +de s'éloigner. L'un d'eux interpella aussitôt +l'aubergiste fort activé à rincer des verres +sur son comptoir. Celui-ci s'empressa +d'accourir.</p> + +<p>«Que désirent ces messieurs? demanda-t-il.</p> + +<p>—Dîner, répondit un charretier.</p> + +<p>—Et coucher ensuite, sans doute? interrogea +l'aubergiste.</p> + +<p>—Non, mon maître, répliqua celui des +deux rouliers qui paraissait le plus sociable. +Nous comptons repartir à la nuit...</p> + +<p>—A la nuit!... s'étonna l'aubergiste.</p> + +<p>—Afin, continua son client, d'être dès +l'aube sur la place du marché.</p> + +<p>—De Saint-André?</p> + +<p>—Ou de Gran. Cela dépendra des circonstances. +Nous attendons ici un ami qui +est allé aux informations. Il nous dira +où nous avons le plus de chances de nous +défaire avantageusement de nos marchandises.»</p> + +<p>L'aubergiste quitta la salle pour s'occuper +des apprêts du repas.</p> + +<p>«Tu as entendu, Kaiserlick? dit à voix +basse le plus jeune des deux rouliers en se +penchant vers son compagnon.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Le coup est découvert.</p> + +<p>—Tu n'espérais pas, je suppose, qu'il +demeurerait caché?</p> + +<p>—Et la police bat la campagne.</p> + +<p>—Qu'elle la batte.</p> + +<p>—Sous la conduite de Dragoch, à ce +qu'on prétend.</p> + +<p>—Ça, c'est autre chose, Vogel. A mon +idée, ceux qui n'ont que Dragoch à craindre +peuvent dormir sur les deux oreilles.</p> + +<p>—Que veux-tu dire?</p> + +<p>—Ce que je dis, Vogel.</p> + +<p>—Dragoch serait donc?...</p> + +<p>—Quoi?</p> + +<p>—Supprimé?</p> + +<p>—Tu le sauras demain. D'ici là, motus,» +conclut le roulier, en voyant revenir +l'aubergiste.</p> + +<p>Le personnage attendu par les deux +charretiers n'arriva qu'à la nuit close. Un +rapide colloque s'engagea entre les trois +compagnons.</p> + +<p>«On affirmait ici que la police est sur +la piste, dit à voix basse Kaiserlick.</p> + +<p>—Elle cherche, mais elle ne trouvera +pas.</p> + +<p>—Et Dragoch?</p> + +<p>—Bouclé.</p> + +<p>—Qui s'est chargé de l'opération?</p> + +<p>—Titcha.</p> + +<p>—Alors, il y a du bon ... Et nous, que +devons-nous faire?</p> + +<p>—Atteler sans tarder.</p> + +<p>—Pour?...</p> + +<p>—Pour Saint-André, mais à cinq cents +mètres d'ici vous rebrousserez chemin. +L'auberge aura été fermée pendant ce +temps-là. Vous passerez inaperçus, et vous +prendrez la route du Nord. Tandis que +on vous croira d'un côté, vous serez de +l'autre.</p> + +<p>—Où est donc, le chaland?</p> + +<p>—A l'anse de Pilis.</p> + +<p>—C'est là qu'est le rendez-vous?</p> + +<p>—Non, un peu plus près, à la clairière, +sur la gauche de la route. Tu la connais?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Une quinzaine des nôtres y sont +déjà. Vous irez les rejoindre.</p> + +<p>—Et toi?</p> + +<p>—Je retourne en arrière rassembler +le surplus de nos hommes que j'ai laissés +en surveillance. Je les ramènerai avec moi.</p> + +<p>—En route donc,» approuvèrent les +charretiers.</p> + +<p>Cinq minutes plus tard, la voiture s'ébranlait. +L'hôte, tout en maintenant ouvert l'un +des battants de la porte cochère, salua +poliment ses clients.</p> + +<p>« Alors, décidément, c'est-il à Gran que +vous allez? interrogea-t-il.</p> + +<p>—Non, répondirent les rouliers, c'est à +Saint-André, l'ami.</p> + +<p>—Bon voyage, les gars! formula l'hôte.</p> + +<p>—Merci, camarade. »</p> + +<p>La charrette tourna à droite et prit, vers +l'Est, le chemin de Saint-André. Quand +elle eut disparu dans la nuit, le personnage +que Kaiserlick et Vogel avaient attendu +toute la journée, s'éloigna à son tour, dans +la direction opposée, sur la route de Gran.</p> + +<p>L'aubergiste ne s'en aperçut même pas. +Sans plus s'occuper de ces passants que +vraisemblablement il ne reverrait jamais, +il se hâta de fermer la maison et de gagner +son lit.</p> + +<p>La charrette qui, pendant ce temps, s'éloignait +au pas tranquille de ses chevaux, fit +volte-face au bout de cinq cents mètres, +conformément aux instructions reçues, et +suivit en sens inverse le chemin qu'elle +venait de parcourir.</p> + +<p>Lorsqu'elle fut de nouveau à la hauteur +de l'auberge, tout y était clos, en effet, et +elle aurait dépassé ce point sans incident, +si un chien, qui dormait au beau milieu de +la chaussée, ne s'était enfui tout à coup en +aboyant si violemment, que le cheval de +flèche effrayé se déroba par un brusque +écart jusque sur le bas côté de la route. +Les charretiers eurent vite fait de ramener +l'animal en bonne direction, et, pour la +seconde fois, la voiture disparut dans la +nuit.</p> + +<p>Il était environ dix heures et demie +quand, abandonnant le chemin tracé, elle +pénétra sous le couvert d'un petit bois, +dont les masses sombres s'élevaient sur +la gauche. Elle fut arrêtée au troisième +tour de roue.</p> + +<p>«Qui va là? questionna une voix dans les +ténèbres.</p> + +<p>—Kaiserlick et Vogel, répondirent les +rouliers.</p> + +<p>—Passez,» dit la voix.</p> + +<p>En arrière des premiers rangs d'arbres +la charrette déboucha dans une clairière, +où une quinzaine d'hommes dormaient, +étendus sur la mousse. +«Le chef est là? s'enquit Kaiserlick.</p> + +<p>—Pas encore.</p> + +<p>—Il nous a dit de l'attendre ici.»</p> + +<p>L'attente ne fut pas longue. Une demi-heure +à peine après la voiture, le chef, ce +même personnage qui était venu sur le +tard à l'auberge, arriva à son tour, accompagné +d'une dizaine de compagnons, ce qui +portait à plus de vingt-cinq le nombre +des membres de la troupe.</p> + +<p>«Tout le monde est là? demanda-t-il.</p> + +<p>—Oui, répondit Kaiserlick qui paraissait +détenir quelque autorité dans la bande.</p> + +<p>—Et Titcha?</p> + +<p>—Me voici, prononça une voix sonore.</p> + +<p>—Eh bien?.. interrogea anxieusement +le chef.</p> + +<p>—Réussite sur toute la ligne. L'oiseau +est en cage à bord du chaland.</p> + +<p>—Partons, dans ce cas, et hâtons-nous, +commanda le chef. Six hommes en éclaireurs, +le reste à l'arrière-garde, la voiture +au milieu. Le Danube n'est pas à cinq +cents mètres d'ici, et le déchargement sera +fait en un tour de main. Vogel emmènera +alors la charrette, et ceux qui sont du pays +rentreront tranquillement chez eux. Les +autres embarqueront sur le chaland.</p> + +<p>On allait exécuter ces ordres, quand un +des hommes laissés en surveillance au +bord de la route accourut en toute hâte.</p> + +<p>—Alerte! dit-il en étouffant sa voix.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il? demanda le chef de la +bande.</p> + +<p>—Ecoute.</p> + +<p>Tous tendirent l'oreille. Le bruit d'une +troupe en marche se faisait entendre sur +la route. A ce bruit, bientôt quelques voix +assourdies se joignirent. La distance ne +devait pas être supérieure à une centaine +de toises.</p> + +<p>—Restons dans la clairière, commanda +le chef. Ces gens-là passeront sans nous +voir.»</p> + +<p>Assurément, étant donnée l'obscurité +profonde, ils ne seraient pas aperçus, mais +il y avait ceci de grave: si, par mauvaise +chance, c'était une escouade de police qui +suivait cette route, c'est qu'elle se dirigeait +vers le fleuve. Certes, il pouvait se faire +qu'elle ne découvrit pas le bateau, et, +d'ailleurs, les précautions étaient prises. +Ces agents auraient beau le visiter de fond +en comble, ils n'y trouveraient rien de +suspect. Mais, même en admettant que +cette escouade ne soupçonnât pas l'existence +du chaland, peut-être resterait-elle en +embuscade dans les environs, et, dans ce +cas, il eût été très imprudent de faire sortir +la charrette.</p> + +<p>Enfin, on tiendrait compte des circonstances, +et on agirait selon les événements. +Après avoir attendu dans cette clairière +toute la journée suivante, s'il le fallait, +quelques-uns des hommes descendraient, à +la nuit, jusqu'au Danube, et s'assureraient +de l'absence de toute force de police.</p> + +<p>Pour l'instant, l'essentiel était de ne pas +être dépistés, et que rien ne donnât l'éveil +à cette troupe qui s'approchait.</p> + +<p>Celle-ci ne tarda pas à atteindre le point +où la route longeait la clairière. Malgré la +nuit noire, on reconnut qu'elle se composait +d'une dizaine d'hommes, et de significatifs +cliquetis d'acier indiquaient des hommes +armés.</p> + +<p>Déjà, elle avait dépassé la clairière, +lorsqu'un incident vint modifier les choses +du tout au tout.</p> + +<p>Un des deux chevaux, effrayé par ce +passage d'hommes sur la route, s'ébroua +et poussa un long hennissement qui fut +répété par son congénère.</p> + +<p>La troupe en marche s'arrêta sur place.</p> + +<p>C'était bien une escouade de police qui +descendait vers le fleuve, sous le commandement +de Karl Dragoch complètement +remis des suites de son accident de la +matinée.</p> + +<p>Si les gens de la clairière avaient connu +ce détail, peut-être leur inquiétude en eût-elle +été augmentée. Mais, ainsi qu'on l'a vu, +leur chef croyait hors de combat le policier +redouté. Pourquoi il commettait cette +erreur, pourquoi il estimait ne plus avoir +à compter avec un adversaire qu'il avait +précisément en face de lui, c'est ce que la +suite du récit ne tardera pas à faire comprendre +au lecteur.</p> + +<p>Lorsque, dans la matinée de ce même +jour, Karl Dragoch eut sauté sur la berge, +où l'attendait son subordonné, celui-ci +l'avait entraîné vers l'amont. Après deux +ou trois cents mètres de marche, les +deux policiers étaient arrivés à un canot, +dissimulé dans les herbes de la rive, à +bord duquel ils s'embarquèrent. Aussitôt, +les avirons, vigoureusement maniés par +Friedrick Ulhmann, emportèrent rapidement +la légère embarcation de l'autre côté +du fleuve.</p> + +<p>«C'est donc sur la rive droite que le +crime a été commis? demanda à ce moment +Karl Dragoch.</p> + +<p>—Oui, répondit Friedrick Ulhmann.</p> + +<p>—Dans quelle direction?</p> + +<p>—En amont. Dans les environs de Gran.</p> + +<p>—Comment! Dans les environs de Gran, +se récria Dragoch. Ne me disais-tu pas +tout à l'heure que nous n'avions que peu +de chemin à faire?</p> + +<p>—Ce n'est pas loin, dit Ulhmann. Il y a +peut-être bien trois kilomètres, tout de +même.»</p> + +<p>Il y en avait quatre, en réalité, et cette +longue étape ne put être franchie sans +difficulté par un homme qui venait à peine +d'échapper à la mort Plus d'une fois, Karl +Dragoch dut s'étendre, afin de reprendre +le souffle qui lui manquait. Il était près +de trois heures de l'après-midi, quand il +atteignit enfin la villa du comte Hagueneau, +où l'appelait sa fonction.</p> + +<p>Dès qu'il se sentit, grâce à un cordial +qu'il s'empressa de réclamer, en possession +de tous ses moyens, le premier soin de +Karl Dragoch fut de se faire conduire au +chevet du gardien Christian Hoël. Pansé +quelques heures plus tôt par un chirurgien +des environs, celui-ci, la face blanche, +les yeux clos, haletait péniblement. Bien +que sa blessure fût des plus graves et +intéressât le poumon, il subsistait toutefois +un sérieux espoir de le sauver, à la condition +que la plus légère fatigue lui fût épargnée.</p> + +<p>Karl Dragoch put néanmoins obtenir +quelques renseignements, que le gardien +lui donna d'une voix étouffée, par monosyllabes +largement espacés. Au prix de +beaucoup de patience, il apprit qu'une +bande de malfaiteurs, composée de cinq +ou six hommes, au bas mot, avait, au milieu +de la nuit dernière, fait irruption dans la +villa, après en avoir enfoncé la porte. Le +gardien Christian Hoël, réveillé par le +bruit, avait eu à peine le temps de se lever, +qu'il retombait frappé d'un coup de poignard +entre les deux épaules. Il ignorait +par conséquent ce qui s'était passé ensuite, +et il était incapable de donner aucune +indication sur ses agresseurs. Cependant, +il savait quel était leur chef, un certain +Ladko, dont ses compagnons avaient, à +plusieurs reprises, prononcé le nom avec +une sorte d'inexplicable forfanterie. Quant à +ce Ladko, dont un masque recouvrait le +visage, c'était un grand gaillard aux yeux +bleus et porteur d'une abondante barbe +blonde.</p> + +<p>Ce dernier détail, de nature à infirmer +les soupçons qu'il avait conçus touchant +Ilia Brusch, ne laissa pas de troubler +Karl Dragoch. Qu'Ilia Brusch fût blond, +lui aussi, il n'en doutait pas, mais ce blond +était déguisé en brun, et on ne retire pas +une teinture le soir pour la remettre le +lendemain, comme on ferait d'une perruque. +Il y avait là une sérieuse difficulté +que Dragoch se réserva d'élucider à loisir.</p> + +<p>Le gardien Christian ne put, d'ailleurs, +lui fournir de plus amples détails. Il n'avait +rien remarqué concernant ses autres agresseurs, +ceux-ci ayant pris, comme leur chef, +la précaution de se masquer.</p> + +<p>Muni de ces renseignements, le détective +posa ensuite quelques questions touchant +la villa même du comte Hagueneau. C'était, +ainsi qu'il l'apprit, une très riche habitation +meublée avec un luxe princier. Les bijoux, +l'argenterie et les objets précieux abondaient +dans les tiroirs, les objets d'art sur +les cheminées et les meubles, les tapisseries +anciennes et les tableaux de maître sur +les murs. Des titres avaient même été +laissés en dépôt dans un coffre-fort, au +premier étage. Nul doute par conséquent +que les envahisseurs n'aient eu l'occasion +de faire un merveilleux butin.</p> + +<p>C'est ce que Karl Dragoch put, en effet, +constater aisément en parcourant les diverses +pièces de l'habitation. C'était un +pillage en règle, accompli avec une parfaite +méthode. Les voleurs, en gens de +goût, ne s'étaient pas encombrés des non-valeurs. +La plupart des objets de prix +avaient disparu; à la place des tapisseries +arrachées, de grands carrés de muraille +apparaissaient à nu, et, veufs des plus belles +toiles découpées avec art, des cadres vides +pendaient lamentablement. Les pillards +s'étaient approprié jusqu'à des tentures +choisies évidemment parmi les plus somptueuses +et jusqu'à des tapis sélectionnés +parmi les plus beaux. Quant au coffre-fort, +il avait été forcé, et son contenu avait +disparu.</p> + +<p>«On n'a pas emporté tout cela à dos +d'hommes, se dit Karl Dragoch en constatant +cette dévastation. Il y avait là de +quoi charger une voiture. Reste à dénicher +la voiture.»</p> + +<p>Cet interrogatoire et ces premières recherches +avaient nécessité un temps fort +long. La nuit était prochaine. Il importait, +avant qu'elle fût complète, de retrouver +trace, si faire se pouvait, du véhicule dont +les voleurs, d'après le policier, avaient dû +nécessairement faire usage. Celui-ci se hâta +donc de sortir.</p> + +<p>Il n'eut pas loin à aller pour découvrir la +preuve qu il recherchait. Sur le sol de la +vaste cour ménagée devant la villa, de larges +roues avaient laissé de profondes empreintes +juste en face de la porte brisée, et, +à quelque distance, la terre était piétinée, +comme elle aurait pu l'être par des chevaux +qui eussent longtemps attendu.</p> + +<p>Ces constatations faites d'un coup d'oeil, +Karl Dragoch s'approcha de l'endroit où +des chevaux paraissaient avoir stationné et +examina le sol avec attention. Puis, traversant +la cour, il procéda, aux abords +immédiats de la grille donnant sur la +route, à un nouvel et minutieux examen, à +l'issue duquel il suivit le chemin public +pendant une centaine de mètres, pour +revenir ensuite sur ses pas.</p> + +<p>«Ulhmann! appela-t-il en rentrant dans +la cour.</p> + +<p>—Monsieur? répondit l'agent, qui sortit +de la maison et s'approcha de son chef.</p> + +<p>—Combien avons-nous d'hommes? demanda +celui-ci.</p> + +<p>—Onze.</p> + +<p>—C'est peu, fit Dragoch.</p> + +<p>—Cependant, objecta Ulhmann, le gardien +Christian n'estime qu'à cinq ou six le +nombre de ses agresseurs.</p> + +<p>—Le gardien Christian a son opinion, +et moi j'ai la mienne, répliqua Dragoch. +N'importe, il faut nous contenter de ce que +nous avons. Tu vas laisser un homme ici, +et prendre les dix autres. Avec nous deux, +ça fera douze. C'est quelque chose.</p> + +<p>—Vous avez donc un indice? interrogea +Friedrick Ulhmann.</p> + +<p>—Je sais, où sont nos voleurs ... de +quel côté ils sont du moins.</p> + +<p>—Oserai-je vous demander?.. commença +Ulhmann.</p> + +<p>—D'où me vient cette assurance? acheva +Karl Dragoch. Rien n'est plus simple. C'est +même véritablement enfantin. Je me suis +d'abord dit qu'on avait pris trop de choses +ici pour ne pas avoir besoin d'un véhicule +quelconque. J'ai donc cherché ce véhicule +et je l'ai trouvé. C'est une charrette à +quatre roues, attelée de deux chevaux, +dont l'un, celui de flèche, offre cette particularité +qu'il manque un clou au fer de son +pied antérieur droit.</p> + +<p>—Comment avez-vous pu savoir cela? +interrogea Ulhmann ébahi.</p> + +<p>—Parce qu'il a plu la nuit dernière et +que la terre encore mal séchée a gardé +fidèlement les empreintes. J'ai appris de la +même manière que la charrette, on quittant +la villa, avait tourné à gauche, c'est-à-dire +dans une direction opposée à celle de Gran. +Nous allons nous diriger du même côté et +suivre au besoin à la piste le cheval dont +le fer est incomplet. Il n'y a pas apparence +que nos gaillards aient voyagé pendant le +jour. Ils se sont sans doute terrés quelque +part jusqu'au soir. Or, la région est peu +habitée et les maisons ne sont pas bien +nombreuses. Nous fouillerons au besoin +toutes celles que nous trouverons sur la +route. Réunis tes hommes, car voici venir +la nuit, et le gibier doit commencer à se +donner de l'air.»</p> + +<p>Karl Dragoch et son escouade durent +marcher longtemps avant de découvrir un +indice nouveau. Il était près de dix heures +et demie quand, après avoir visité inutilement +deux ou trois fermes, ils arrivèrent, +au croisement des trois routes, à l'auberge +où les deux rouliers avaient passé la journée +et d'où ils venaient de partir trois quarts +d'heure plus tôt. Karl Dragoch heurta +rudement la porte. </p> + +<p>«Au nom de la loi! prononça Dragoch +lorsqu'il vit apparaître à sa fenêtre l'aubergiste, +dont il était écrit que le sommeil +serait troublé ce jour-là.</p> + +<p>—Au nom de la loi!.. répéta l'aubergiste, +épouvanté en voyant sa demeure +cernée par cette troupe nombreuse. Qu'ai-je +donc fait?</p> + +<p>—Descends, et l'on te le dira... Mais +surtout ne tarde pas trop,» répliqua Dragoch +d'une voix impatiente.</p> + +<p>Quand l'aubergiste, à demi vêtu, eut +ouvert sa porte, le policier procéda à un +rapide interrogatoire. Une charrette était-elle +venue ici dans la matinée? Combien +d'hommes la conduisaient? S'était-elle arrêtée? +Était-elle repartie? De quel côté +s'était-elle dirigée?</p> + +<p>Les réponses ne se firent pas attendre. +Oui, une charrette conduite par deux +hommes était venue à l'auberge de bon +matin. Elle y avait séjourné jusqu'au soir, +et n'était repartie qu'après la venue d'un +troisième personnage attendu par les deux +charretiers. La demie de neuf heures +avait déjà sonné, quand elle s'était éloignée +dans la direction de Saint-André.</p> + +<p>«De Saint-André? insista Karl Dragoch. +Tu en es sûr?</p> + +<p>—Sûr, affirma l'aubergiste.</p> + +<p>—On te l'a dit, ou tu l'as vu?</p> + +<p>—Je l'ai vu.</p> + +<p>—Hum!.. murmura Karl Dragoch, qui +ajouta: C'est bon. Remonte te coucher maintenant, +mon brave, et tiens ta langue.»</p> + +<p>L'aubergiste ne se le fit pas dire deux +fois. La porte se referma, et l'escouade de +police demeura seule sur la route.</p> + +<p>«Un instant!» commanda Karl Dragoch +à ses hommes qui restèrent immobiles, +tandis que lui-même, muni d'un fanal, examinait +minutieusement le sol.</p> + +<p>D'abord, il ne remarqua rien de suspect, +mais il n'en fut pas ainsi quand, ayant traversé +la route, il en eut atteint le bas côté. +En cet endroit, la terre moins foulée par le +passage des véhicules, et, d'ailleurs, moins +solidement empierrée, avait conservé plus +de plasticité. Du premier regard, Karl +Dragoch découvrit l'empreinte d'un sabot +auquel un clou manquait, et constata que +le cheval, propriétaire de cette ferrure +incomplète, se dirigeait non pas vers Saint-André, +ni vers Gran, mais directement +vers le fleuve, par le chemin du Nord. C'est +donc par ce chemin que Dragoch s'avança +à son tour à la tête de ses hommes.</p> + +<p>Trois kilomètres environ avaient été franchis +sans incident à travers un pays complètement +désert, quand, sur la gauche de +la route, le hennissement d'un cheval +retentit. Retenant ses hommes du geste, +Karl Dragoch s'avança jusqu'à la lisière +d'un petit bois qu'on distinguait confusément +dans l'ombre.</p> + +<p>«Qui est là?..» héla-t-il d'une voix forte.</p> + +<p>Nulle réponse n'étant faite à sa question, +un des agents, sur son ordre, alluma une +torche de résine. Sa flamme fuligineuse +brilla d'un vif éclat dans cette nuit sans +lune, mais sa lumière mourait à quelques +pas, impuissante à percer l'obscurité rendue +plus épaisse encore par le feuillage +des arbres.</p> + +<p>«En avant!» commanda Dragoch, en +pénétrant dans le fourré à la tête de +l'escouade.</p> + +<p>Mais le fourré avait des défenseurs. A +peine en avait-on dépassé la lisière, qu'une +voix impérieuse prononça:</p> + +<p>«Un pas de plus, et nous faisons feu!»</p> + +<p>Cette menace n'était pas pour arrêter +Karl Dragoch, d'autant plus qu'à la vague +lueur de la torche, il lui avait semblé apercevoir +une masse immobile, celle d'une +charrette sans doute, autour de laquelle se +groupaient une troupe d'hommes, dont il +n'avait pu reconnaître le nombre.</p> + +<p>«En avant!» commanda-t-il de nouveau.</p> + +<p>Obéissant à cet ordre, l'escouade de police +continua sa marche fort incertaine dans ce +bois inconnu. La difficulté ne tarda pas à +s'aggraver. Tout à coup, la torche fut +arrachée des mains de l'agent qui la portait. +L'obscurité redevint profonde.</p> + +<p>«Maladroit!.. gronda Dragoch. De la +lumière, Frantz!.. De la lumière!..»</p> + +<p>Son dépit était d'autant plus vif qu'au +dernier éclat jeté par la torche en s'éteignant, +il avait cru voir la charrette commencer +un mouvement de retraite et s'éloigner +sous les arbres. Malheureusement, il +ne pouvait être question de lui donner la +chasse. C'est une vivante muraille que +l'escouade de police rencontrait devant +elle. A chaque agent s'opposaient deux ou +trois adversaires, et Dragoch comprenait +un peu tard qu'il ne disposait pas de forces +suffisantes pour s'assurer la victoire. Jusqu'ici, +aucun coup de feu n'avait été tiré, ni +d'un côté, ni de l'autre.</p> + +<p>«Titcha!.. appela à ce moment une voix +dans la nuit.</p> + +<p>—Présent! répondit une autre voix.</p> + +<p>—La voiture?</p> + +<p>—Partie.</p> + +<p>—Alors, il faut en finir.»</p> + +<p>Ces voix, Dragoch les enregistra dans sa +mémoire. Il ne devait jamais les oublier.</p> + +<p>Ce court dialogue échangé, les revolvers +se mirent aussitôt de la partie, ébranlant +l'atmosphère de leurs sèches détonations. +Quelques agents furent atteints par les +balles, et Karl Dragoch, se rendant compte +qu'il y aurait eu folie à s'obstiner, dut se +résoudre à ordonner la retraite.</p> + +<p>L'escouade de police regagna donc la +route, où les vainqueurs ne se risqueront +pas à la poursuivre, et la nuit reprit son +calme un instant troublé.</p> + +<p>Il fallut d'abord s'occuper des blessés. +Ils étaient au nombre de trois, très légèrement +frappés, d'ailleurs. Après un sommaire +pansement, ils furent renvoyés en +arrière sous la garde de quatre de leurs +camarades. Quant à Dragoch, accompagné +de Friedrick Ulhmann et des trois derniers +agents, il s'élança à travers champs, +vers le Danube, en obliquant légèrement +dans la direction de Gran.</p> + +<p>Il retrouva sans difficulté l'endroit où il +avait abordé quelques heures plus tôt, et +l'embarcation dans laquelle Ulhmann et lui +avaient passé le fleuve. Les cinq hommes +s'y embarquèrent, et, le Danube traversé +en sens inverse, ils en descendirent le +cours sur la rive gauche.</p> + +<p>Si Karl Dragoch venait de subir un +échec, il entendait avoir sa revanche. +Qu'Ilia Brusch et le trop fameux Ladko +fussent le même homme, cela ne faisait plus +pour lui l'ombre d'un doute, et c'est à son +compagnon de voyage, il en était convaincu, +que le crime de la nuit précédente devait +être imputé. Selon toute vraisemblance, +celui-ci, après avoir mis son butin à l'abri, +se hâterait de reprendre la personnalité +d'emprunt qu'il ne savait pas percée à jour +et qui lui avait permis de déjouer jusqu'ici +les recherches de la police. Avant l'aube, il +aurait sûrement regagné la barge, et il y +attendrait son passager absent, ainsi que +l'aurait fait l'inoffensif et honnête pêcheur +qu'il prétendait être.</p> + +<p>Cinq hommes résolus seraient alors aux +aguets. Ces cinq hommes, vaincus par +Ladko et sa bande, triompheraient plus +aisément de la résistance que pourrait +leur opposer ce même Ladko, obligé à la +solitude pour jouer son rôle d'Ilia Brusch.</p> + +<p>Ce plan très bien conçu fut malheureusement +irréalisable. Karl Dragoch et +ses hommes eurent beau explorer la rive, il +leur fut impossible de découvrir la barge +du pêcheur. Dragoch et Ulhmann n'eurent +aucune peine, il est vrai, à reconnaître la +place précise où le premier avait débarqué, +mais, de la barge, pas la moindre +trace. La barge avait disparu, et Ilia +Brusch avec elle.</p> + +<p>Karl Dragoch était joué, décidément, et +cela l'emplissait de fureur.</p> + +<p>«Friedrick, dit-il à son subordonné, je +suis à bout. Il me serait impossible de +faire un pas de plus. Nous allons dormir +dans l'herbe pour retrouver un peu de +force. Mais un de nos hommes va prendre +le canot et remonter à Gran sur-le-champ. +A l'ouverture du bureau, il fera jouer le +télégraphe. Allume un fanal. Je vais dicter. +Ecris.</p> + +<p>Friedrick Ulhmann obéit en silence:</p> + +<p>«Crime commis cette nuit environs de +Gran. Butin chargé sur chaland. Exercer +rigoureusement visites prescrites.»</p> + +<p>—Voilà pour une, dit Dragoch en s'interrompant. +A l'autre maintenant.</p> + +<p>Il dicta de nouveau:</p> + +<p>«Mandat d'amener contre le nommé +Ladko, se disant faussement Ilia Brusch et +se prétendant lauréat de la Ligue Danubienne +au dernier concours de Sigmaringen, +ledit Ladko, <i>alias</i> Ilia Brusch, inculpé +des crimes de vols et de meurtres.»</p> + +<p>—Que ceci soit télégraphié à la première +heure à toutes les communes riveraines +sans exception,» commanda Karl +Dragoch, en s'étendant épuisé sur le sol.</p> + + +<br><br><br> +<a name="X"></a> + +<h3>X</h3> + +<h3>PRISONNIER.</h3> + + +<p>Les soupçons conçus par Karl Dragoch +et que la découverte du portrait était venue +confirmer, ces soupçons n'étaient point +entièrement erronés, il est temps de le +dire au lecteur pour l'intelligence de ce +récit. Sur un point, tout au moins, Karl +Dragoch avait justement raisonné. Oui, +Ilia Brusch et Serge Ladko n'étaient qu'un +seul et même homme.</p> + +<p>Mais Dragoch se trompait gravement au +contraire quand il attribuait à son compagnon +de voyage la série de vols et de +meurtres qui, depuis tant de mois, désolaient +la région du Danube, et en particulier +le dernier attentat, le pillage de la +villa du comte Hagueneau et l'assassinat +du gardien Christian. Ladko, d'ailleurs, ne +se doutait guère que son passager eût de +pareilles pensées. Tout ce qu'il savait, c'est +que son nom servait à désigner un criminel +fameux, et il était incapable de comprendre +comment une telle confusion avait pu se +produire.</p> + +<p>Atterré tout d'abord en se découvrant un +si redoutable homonyme, qui, pour comble +de malheur, se trouvait être en même +temps son compatriote, il s'était ressaisi +après ce moment d'effroi instinctif. Que lui +importait en somme un malfaiteur avec +lequel il n'avait de commun que le nom? Un +innocent n'a rien à craindre. Et, innocent de +tous ces crimes, il l'était assurément.</p> + +<p>C'est donc sans inquiétude que Serge +Ladko—on lui conservera désormais son +véritable nom—s'était absenté la nuit précédente, +afin de se rendre à Szalka ainsi +qu'il l'avait annoncé. C'est dans cette petite +ville, en effet, que, dissimulé sous le nom +d'Ilia Brusch, il avait fixé sa résidence, +après son départ de Roustchouk, et c'est +là que, pendant de trop longues semaines, +il avait attendu des nouvelles de sa chère +Natcha.</p> + +<p>L'attente, ainsi qu'on le sait déjà, avait +fini par lui devenir intolérable, et il se torturait +l'esprit à rechercher un moyen de +pénétrer incognito en Bulgarie, quand le +hasard lui fit tomber sous les yeux un +numéro du <i>Pester Lloyd</i> dans lequel était +annoncé à grand fracas le concours de +pêche de Sigmaringen. C'est on lisant l'article +consacré à ce concours que l'exilé, +aussi habile pêcheur, on ne l'a peut-être +pas oublié, que pilote réputé, conçut l'idée +d'un plan d'action dont la bizarrerie assurerait +peut-être le succès.</p> + +<p>Sous le nom d'Ilia Brusch, le seul qu'il +eût jamais porté à Szalka, il s'enrôlerait +dans la Ligue Danubienne, il participerait +au concours de Sigmaringen et, grâce à, sa +virtuosité de pêcheur, il y remporterait le +premier prix. Après avoir ainsi donné à son +nom d'emprunt un commencement de notoriété, +il annoncerait avec le plus de bruit +possible, et en engageant même des paris, +si faire se pouvait, son intention de descendre +le Danube, la ligne à la main, depuis +la source jusqu'à l'embouchure. Nul doute +que ce projet ne mît en révolution le monde +spécial des pêcheurs à la ligne et ne valût +à son auteur quelque réputation dans le +reste du public.</p> + +<p>Nanti dès lors d'un état civil hors de +discussion, car on accorde, d'ordinaire, +une confiance aveugle aux gens en vedette, +Serge Ladko descendrait en effet le Danube. +Bien entendu, il activerait de son mieux la +marche de son bateau et ne perdrait à +pêcher que le minimum de temps nécessaire +à la vraisemblance. Toutefois, il ferait +assez parler de lui le long du parcours +pour ne pas se laisser oublier et pour être +en état de débarquer ouvertement à Roustchouk +sous la protection d'une notoriété +bien établie.</p> + +<p>Pour que cet unique but de son entreprise +fût heureusement atteint, il fallait que +nul ne soupçonnât son véritable nom, et +que personne ne pût reconnaître, dans +les traits du pêcheur Ilia Brusch, ceux +du pilote Serge Ladko.</p> + +<p>La première condition était facile à réaliser. +Il suffirait, une fois transformé en +lauréat de la Ligue Danubienne, de jouer +ce rôle sans défaillance. Serge Ladko se +jura donc à lui-même d'être Ilia Brusch +envers et contre tous, quels que fussent +les incidents du voyage. Il était a supposer, +d'ailleurs, que ce voyage s'accomplirait lentement, +mais sûrement, et qu'aucun incident +ne viendrait rendre le serment difficile +à tenir.</p> + +<p>Satisfaire à la deuxième condition était +plus simple encore. Un coup de rasoir qui +supprimerait la barbe, une application de +teinture qui changerait la couleur des cheveux, +de larges lunettes noires qui cacheraient +celle des yeux, il n'en fallait pas +davantage. Serge Ladko procéda à ce +déguisement sommaire dans la nuit qui +précéda son départ, puis se mit en route +avant l'aube, assuré d'être méconnaissable +pour tout regard non prévenu.</p> + +<p>A Sigmaringen, les événements s'étaient +réalisés conformément, à ses prévisions. +Lauréat en vue du concours, l'annonce de +son projet avait été favorablement commentée +par la Presse des régions riveraines. +Devenu ainsi un personnage assez +notoire pour que son identité ne pût être +raisonnablement suspectée, assuré, d'autre +part, de trouver du secours, le cas échéant, +près de ses collègues de la Ligue Danubienne +disséminés le long du fleuve, Serge +Ladko s'était abandonné au courant.</p> + +<p>A Ulm, il avait eu une première désillusion, +en constatant que sa célébrité +relative ne le mettait pas à l'abri des +foudres de l'administration. Aussi avait-il +été trop heureux d'accepter un passager +possédant des papiers bien en règle et +dont la police semblait priser l'honorabilité. +Certes, quand on serait à Roustchouk +et que la prétendue gageure serait abandonnée +par son auteur, la présence d'un +étranger pourrait présenter des inconvénients. +Mais, alors, on s'expliquerait, et +jusque-là elle augmenterait les probabilités +de succès d'un voyage que Serge Ladko +avait le plus passionné désir de mener à +bonne fin.</p> + +<p>Apprendre qu'il portait le même nom +qu'un redoutable bandit et que ce bandit +était Bulgare avait fait éprouver à Serge +Ladko sa seconde émotion désagréable. +Quelle que fût son innocence, et par conséquent +sa sécurité, il ne pouvait méconnaître +qu'une telle homonymie était de +nature à provoquer les plus regrettables +erreurs ou même les plus graves complications.</p> + +<p>Que le nom qu'il dissimulait sous celui +d'Ilia Brusch vînt à être connu, et non seulement +son débarquement à Roustchouk +s'en trouverait compromis, mais encore il +était à craindre qu'il n'en résultât de longs +retards.</p> + +<p>Contre ces dangers, Serge Ladko ne +pouvait rien. D'ailleurs, s'ils étaient sérieux, +il convenait de ne pas les exagérer. En réalité, +il était peu croyable que la police +accordât, sans raison particulière, son +attention à un inoffensif pêcheur à la +ligne, et surtout à un pêcheur protégé par +les lauriers cueillis au concours de Sigmaringen.</p> + +<p>Venu à Szalka après le coucher du soleil +et reparti bien avant le jour sans être vu +de personne, Serge Ladko n'avait fait que +passer dans sa maison, juste le temps de +constater qu'aucune nouvelle de Natcha ne +l'y attendait. La persistance d'un tel silence +avait véritablement quelque chose d'affolant. +Pourquoi la jeune femme n'écrivait-elle +plus depuis deux mois? Que lui était-il +arrivé? Les périodes de troubles publics +sont fécondes en malheurs privés, et le +pilote se demandait avec angoisse si, en +admettant qu'il débarquât heureusement +à Roustchouk, il n'y débarquerait pas trop +tard.</p> + +<p>Cette pensée, qui lui brisait le coeur, +décuplait en même temps la puissance de +ses muscles. C'est elle qui lui avait donné, +au départ de Gran, la force de résister à +la tempête et de lutter victorieusement +contre le vent déchaîné. C'est elle qui lui +faisait hâter le pas, tandis qu'il revenait +vers la barge, muni du cordial destiné à +M. Jaeger.</p> + +<p>Sa surprise fut grande de n'y pas trouver +le passager qu il avait quitté si mal en +point, et le petit mot d'avertissement écrit +par celui-ci ne la diminua pas. Quel motif +si impérieux avait pu décider M. Jaeger à +s'éloigner malgré son état de faiblesse? +Comment pouvait-il se faire qu'un bourgeois +de Vienne eût des affaires si pressantes +en rase campagne, loin de tout +centre habité? Il y avait là un problème +dont les réflexions du pilote ne rendirent +pas la solution plus prochaine.</p> + +<p>Quelle qu'en fût la cause, l'absence de +M. Jaeger avait, en tous cas, le grave inconvénient +d'allonger encore un voyage déjà +trop long. Sans cet incident inattendu, la +barge aurait vite gagné le milieu du fleuve, +et, avant le soir, beaucoup de kilomètres +eussent été ajoutés aux kilomètres laissés +jusqu'ici dans son sillage.</p> + +<p>La tentation était bien forte de tenir pour +nulle et non avenue la prière de M. Jaeger, +de pousser au large, et de continuer sans +perdre une minute un voyage dont le but +attirait Serge Ladko comme l'aimant attire +le fer.</p> + +<p>Le pilote se résigna pourtant à l'attente.</p> + +<p>Il avait des obligations à l'égard de son +passager, et, tout bien considéré, mieux +valait perdre une journée et ne fournir +aucun prétexte à des contestations ultérieures.</p> + +<p>Pour utiliser la fin de cette journée plus +qu'à demi écoulée déjà, le travail heureusement +ne manquerait pas. Elle suffirait à +peine à remettre de l'ordre dans la barge +et à réparer quelques petits dégâts causés +par la tempête.</p> + +<p>Serge Ladko s'occupa tout d'abord de +ranger les coffres dont il avait bouleversé +le contenu pendant ses infructueuses recherches +de la matinée. Cela ne lui aurait +pas demandé beaucoup de temps, si, en +achevant le rangement du dernier, son +regard ne fût tombé sur ce même portefeuille +qui avait précédemment sollicité +l'attention de Karl Dragoch. Ce portefeuille, +le pilote l'ouvrit comme l'avait +ouvert le policier, et, comme celui-ci, mais +agité de sentiments tout autres, il en retira +le portrait que Natcha lui avait remis à +l'instant de leur séparation, avec une dédicace +pleine de tendresse.</p> + +<p>Un long moment, Serge Ladko contempla +ce visage adorable. Natcha!.. C'était +bien elle!.. C'étaient bien ses traits chéris, +ses yeux si purs, ses lèvres entr'ouvertes +comme si elles allaient parler!..</p> + +<p>Avec un soupir, il replaça enfin la chère +image dans le portefeuille et le portefeuille +dans le coffre, qu'il referma avec soin +et dont il mit la clef dans sa poche, puis +il sortit du tôt pour vaquer à d'autres +travaux.</p> + +<p>Mais il n'avait plus de coeur à l'ouvrage. +Bientôt ses mains demeurèrent inactives, +et, assis sur l'un des bancs, le dos tourné +à la rive, il laissa son regard errer sur le +fleuve. Sa pensée s'envola vers Roustchouk. +Il vit sa femme, sa maison riante et pleine +de chansons... Certes, il ne regrettait rien. +Sacrifier son propre bonheur à la patrie, +il le referait si c'était à refaire... Quelle +douleur pourtant qu'un si cruel sacrifice +eût été à ce point inutile! La révolte éclatant +prématurément et écrasée sans recours, +combien d'années encore la Bulgarie +gémirait-elle sous le joug des oppresseurs? +Lui-même pourrait-il franchir la frontière, +et, s'il y parvenait, retrouverait-il +celle qu'il aimait? Les Turcs ne s'étaient-ils +pas emparés, comme d'un otage, de la +femme d'un de leurs adversaires les plus +déterminés? S'il en était ainsi, qu'avaient-ils +fait de Natcha?</p> + +<p>Hélas! cet humble drame intime disparaissait +dans la convulsion qui secouait la +région balkanique. Combien peu comptait +cette misère de deux êtres, au milieu de +la détresse publique? Toute la péninsule +était parcourue à cette heure par des hordes +féroces. Partout le galop sauvage des chevaux +faisait trembler la terre, et dans les +plus pauvres villages avaient passé la dévastation +et la guerre.</p> + +<p>Contre le colosse turc, deux pygmées: +la Serbie et le Monténégro. Ces David +réussiraient-ils à vaincre Goliath? Ladko +comprenait à quel point la bataille était +inégale, et, tout pensif, il plaçait son espoir +dans le père de tous les Slaves, le grand +Tzar de Russie, qui, un jour peut-être, +daignerait étendre sa main puissante au-dessus +de ses fils opprimés.</p> + +<p>Absorbé dans ses pensées, Serge Ladko +avait perdu jusqu'au souvenir du lieu où il +se trouvait. Un régiment tout entier eût +défilé derrière lui sur la berge qu'il ne +se fût pas retourné. <i>A fortiori</i> ne s'aperçut-il +pas de l'arrivée de trois hommes qui +venaient de l'amont et marchaient avec +précaution. Mais, si Ladko ne vit pas ces +trois hommes, ceux-ci le virent aisément, +dès que la barge leur apparut au tournant +du fleuve. Le trio fit halte aussitôt et tint +conciliabule à voix basse.</p> + +<p>L'un de ces trois nouveaux venus a déjà +été présenté au lecteur, lors de l'escale à +Vienne, sous le nom de Titcha. C'est lui +qui, en compagnie d'un acolyte, s'était attaché +aux pas de Karl Dragoch, après que le +détective eut filé de son côté Ilia Brusch, +tandis que ce dernier faisait une innocente +démarche près d'un des intermédiaires +employés lors des envois d'armes en Bulgarie. +Cette filature avait, on s'en souvient, +amené jusqu'à proximité de la barge les +deux espions, qui, sûrs de connaître l'habitation +flottante du policier, s'étaient alors +éloignés en projetant de tirer parti de leur +découverte. Ces projets, il s'agissait maintenant +de les réaliser.</p> + +<p>Les trois hommes s'étaient tapis dans +l'herbe de la rive, et, de là, ils épiaient +Serge Ladko. Celui-ci, poursuivant sa +méditation, ignorait leur présence et n'avait +aucun soupçon du danger qu'elle lui faisait +courir. Le danger était grand, cependant, +ces gens en embuscade, trois affiliés +de la bande de malfaiteurs qui parcourait +alors la région du Danube, n'étant pas de +ceux qu'il fait bon rencontrer dans un lieu +désert.</p> + +<p>De cette bande, Titcha était même un +membre important; il pouvait être considéré +comme le premier après le chef, dont +les exploits valaient au nom du pilote une +honteuse célébrité. Quant aux deux autres, +Sakmann et Zerlang, simples comparses: +des bras, non des têtes.</p> + +<p>«C'est lui! murmura Titcha, en arrêtant +de la main ses compagnons, dès qu'il +découvrit la barge au détour du fleuve.</p> + +<p>—Dragoch? interrogea Sakmann.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Tu en es sûr?</p> + +<p>—Absolument.</p> + +<p>—Mais tu ne vois pas sa figure, puisqu'il +a le dos tourné, objecta Zerlang.</p> + +<p>—Ça ne m'avancerait pas à grand'chose +de voir sa figure; répondit Titcha. Je ne +le connais pas. A peine si je l'ai aperçu à +Vienne.</p> + +<p>—Dans ce cas!..</p> + +<p>—Mais je reconnais parfaitement le +bateau, interrompit Titcha, j'ai eu tout le +loisir de l'examiner, pendant que Ladko et +moi nous étions noyés dans la foule. Je +suis certain de ne pas me tromper. </p> + +<p>—En route, alors! fit l'un des hommes.</p> + +<p>—En route,» approuva Titcha, en dépliant +un paquet qu'il tenait sous son +bras.</p> + +<p>Le pilote continuait à ne pas se douter de +la surveillance dont il était l'objet. Il n'avait +pas entendu les trois hommes arriver; +il ne les entendit pas davantage, lorsqu'ils +s'approchèrent en étouffant le bruit de leurs +pas dans l'herbe épaisse de la rive. Perdu +dans son rêve, il laissait sa pensée fuir +avec le courant vers Natcha et vers le +pays.</p> + +<p>Tout à coup une multitude d'inextricables +liens s'enroulèrent à la fois autour de lui, +l'aveuglant, le paralysant, l'étouffant.</p> + +<p>Redressé d'une secousse, il se débattait +instinctivement et s'épuisait en vains efforts, +quand un choc violent sur le crâne le +jeta tout étourdi dans le fond de la barge. +Pas si vite, cependant, qu'il n'ait eu le temps +de se voir prisonnier des mailles de l'un +de ces vastes filets désignés sous le nom +d'éperviers, dont lui-même avait usé plus +d'une fois pour capturer le poisson.</p> + +<p>Lorsque Serge Ladko sortit de ce demi-évanouissement, +il n'était plus enveloppé +du filet à l'aide duquel on l'avait réduit à +l'impuissance. Par contre, étroitement +ligotté par les multiples tours d'une corde +solide, il n'aurait pu faire le plus petit +mouvement; un bâillon eût au besoin étouffé +ses cris, un impénétrable bandeau lui enlevait +l'usage de la vue.</p> + +<p>La première sensation de Serge Ladko, +en revenant à la vie, fut celle d'un véritable +ahurissement. Que lui était-il arrivé? +Que signifiait cette inexplicable attaque, et +que voulait-on faire de lui? A tout prendre, +il avait lieu de se rassurer dans une certaine +mesure. Si l'on avait eu l'intention de le +tuer, c'eût été chose faite. Puisqu'il était +encore de ce monde, c'est qu'on n'en voulait +pas à sa vie, et que ses agresseurs, quels +qu'ils fussent, n'avaient d'autre intention +que de s'emparer de sa personne.</p> + +<p>Mais pourquoi, dans quel but s'emparer +de sa personne?</p> + +<p>A cette question, il était malaisé de +répondre. Des voleurs?.. Ils n'eussent pas +pris la peine de ficeler leur victime avec un +tel luxe de précautions, quand un coup de +couteau les eût servis plus rapidement et +plus sûrement. D'ailleurs, combien misérables +les voleurs que le contenu de la +pauvre barge eût été capable de tenter!</p> + +<p>Une vengeance?.. Impossibilité plus +grande encore. Ilia Brusch n'avait pas d'ennemis. +Les seuls ennemis de Ladko, les +Turcs, ne pouvaient soupçonner que le +patriote bulgare se cachât sous le nom du +pêcheur, et, quand bien même ils en +auraient été informés, il n'était pas un +personnage si considérable qu'ils se fussent +risqués à cet acte de violence si loin de la +frontière, en plein coeur de l'Empire d'Autriche. +Au surplus, des Turcs l'eussent +supprimé, eux aussi, plus certainement +encore que de simples voleurs.</p> + +<p>S'étant convaincu que, pour l'instant du +moins, le mystère était impénétrable, Serge +Ladko, en homme pratique, cessa d'y penser, +et consacra toutes les forces de son +intelligence à observer ce qui allait suivre +et à chercher les moyens, s'il en existait, +de reconquérir sa liberté.</p> + +<p>A vrai dire, sa situation ne se prêtait pas +à des observations nombreuses. Raidi par +l'étreinte d'une corde enroulée en spirales +autour de son corps, le moindre mouvement +lui était interdit, et le bandeau était si bien +appliqué sur ses yeux qu'il n'aurait su dire +s'il faisait jour ou s'il faisait nuit. La première +chose qu'il reconnut, en concentrant +toute son attention dans le sens de l'ouïe, +c'est qu'il reposait dans le fond d'un bateau, +le sien sans aucun doute, et que ce bateau +avançait rapidement sous l'effort de bras +robustes. Il entendait distinctement, en +effet, le grincement des avirons contre le +bois des tolets, et le bruissement de l'eau +glissant sur les flancs de l'embarcation.</p> + +<p>Dans quelle direction se dirigeait-on? +Tel fut le second problème dont il trouva +assez facilement la solution, en constatant +une sensible différence de température +entre le côté gauche et le côté droit de sa +personne. Les secousses que lui communiquait +la barge à chaque impulsion des +avirons lui montrant qu'il était couché dans +le sens de la marche, et le soleil, au moment +de l'agression, n'étant guère éloigné +du méridien, il en conclut sans peine qu'une +moitié de son corps était à l'ombre produite +par la paroi de l'embarcation et que +celle-ci se dirigeait de l'Ouest à l'Est, en +continuant par conséquent à suivre le courant, +comme au temps où elle obéissait à +son maître légitime.</p> + +<p>Aucune parole n'était échangée entre +ceux qui le tenaient en leur pouvoir. Nul +bruit humain ne frappait son oreille, hors +les <i>han!</i> des nautoniers lorsqu'ils pesaient +sur les rames. Cette navigation silencieuse +durait depuis une heure et demie environ, +quand la chaleur du soleil gagna son visage +et lui apprit ainsi que l'on obliquait vers +le Sud. Le pilote n'en fut pas étonné. Sa +parfaite connaissance des moindres détours +du fleuve lui fit comprendre que l'on commençait +à suivre la courbe qu'il décrit en +face du mont Pilis. Bientôt, sans doute, +on reprendrait la direction de l'Est, puis +celle du Nord, jusqu'au point extrême d'où +le Danube commence à descendre franchement +vers la péninsule des Balkans.</p> + +<p>Ces prévisions ne se réalisèrent qu'en +partie. Au moment où Serge Ladko calculait +que l'on avait atteint le milieu de l'anse +de Pilis, le bruit des avirons cessa tout +à coup. Tandis que la barge courait sur +son erre, une voix rude se fit entendre.</p> + +<p>«Prends la gaffe,» commanda l'un des +invisibles assaillants.</p> + +<p>Presque aussitôt, il y eut un choc, que +suivit un grincement tel qu'en aurait pu +produire le bordage éraflant un corps dur, +puis Serge Ladko fut soulevé et hissé de +mains en mains.</p> + +<p>Evidemment la barge avait accosté un +autre bateau de dimensions plus considérables, +à bord duquel le prisonnier était +embarqué à la façon d'un colis. Celui-ci +tendait vainement l'oreille afin de saisir +au passage quelques paroles. Pas un mot +n'était prononcé. Les geôliers ne se révélaient +que par le contact de leurs mains brutales +et par le souffle de leurs poitrines +haletantes.</p> + +<p>Ballotté, tiraillé en tous sens, Serge Ladko, +d'ailleurs, n'eut pas le loisir de la réflexion. +Après l'avoir monté, on le descendit le long +d'une échelle qui lui laboura cruellement +les reins. Aux heurts dont il était meurtri, +il comprit qu'on le faisait passer par une +ouverture étroite, et enfin, bandeau et bâillon +arrachés, il fût jeté bas comme un paquet, +tandis que le bruit sourd d'une trappe +qui se ferme résonnait au-dessus de lui.</p> + +<p>Il fallut un long moment, à Serge Ladko, +tout étourdi de la secousse, pour reprendre +conscience de lui-même. Quand il y fut parvenu, +sa situation ne lui parut pas améliorée, +bien qu'il eût retrouvé l'usage de la +parole et de la vue. Si l'on avait jugé un +bâillon inutile, c'est évidemment que personne +ne pouvait entendre ses cris, et la +suppression de son bandeau ne lui était pas +d'un plus grand secours. C'est en vain qu'il +ouvrait les yeux. Autour de lui tout était +ombre. Et quelle ombre! Le prisonnier, qui, +d'après la succession des sensations ressenties, +supposait avoir été déposé dans la +cale d'un bateau, s'épuisait en inutiles +efforts pour découvrir la plus faible raie +de lumière filtrant à travers le joint d'un +panneau. Il ne distinguait rien. Ce n'était +pas l'obscurité d'une cave, dans laquelle +l'oeil parvient encore à discerner quelque +vague lueur: c'était le noir total, absolu, +comparable seulement à celui qui doit +régner dans la tombe.</p> + +<p>Combien d'heures s'écoulèrent ainsi? +Serge Ladko estimait qu'on était parvenu +au milieu de la nuit, quand un vacarme, +assourdi par la distance, parvint jusqu'à +lui. On courait, on piétinait. Puis le bruit +se rapprocha. De lourds colis étaient traînés +directement au-dessus de sa tête, et +c'est à peine, il l'eût juré, si l'épaisseur +d'une planche le séparait des travailleurs +inconnus. </p> + +<p>Le bruit se rapprocha encore. On parlait +maintenant à côté de lui, sans doute derrière +l'une des cloisons délimitant sa prison, +mais, de ce qu'on disait, il était impossible +de deviner le sens.</p> + +<p>Bientôt, d'ailleurs, le bruit s'apaisa, et +de nouveau ce fut le silence autour du +malheureux pilote qu'environnait une ombre +impénétrable.</p> + +<p>Serge Ladko s'endormit</p> + + +<br><br><br> + +<a name="XI"></a> + +<h3>XI</h3> + +<h3>AU POUVOIR D'UN ENNEMI.</h3> + +<p>Après que Karl Dragoch et ses hommes +eurent battu en retraite, les vainqueurs +étaient d'abord restés sur le lieu du combat, +prêts à s'opposer à un retour offensif, tandis +que la charrette s'éloignait dans la direction +du Danube. Ce fut seulement quand +le temps écoulé eut rendu certain le départ +définitif des forces de police que, sur un +ordre de son chef, la bande des malfaiteurs +se mit en marche à son tour.</p> + +<p>Ils eurent bientôt atteint le fleuve, qui +coulait à moins de cinq cents mètres. La +charrette les y attendait, en face d'un chaland, +dont on apercevait la masse sombre à +quelques mètres de la rive.</p> + +<p>La distance était médiocre et les travailleurs +nombreux. En peu d'instants, le va-et-vient +de deux bachots eut transporté à +bord de ce chaland le chargement de la voiture. +Aussitôt, celle-ci s'éloigna et disparut +dans la nuit, tandis que la plupart des combattants +de la clairière se dispersaient à +travers la campagne, après avoir reçu +leur part de butin. Du crime qui venait +d'être commis, il ne subsistait plus d'autre +trace qu'un amoncellement de colis encombrant +le pont de la gabarre, à bord de +laquelle ne s'étaient embarqués que huit +hommes.</p> + +<p>En réalité, la fameuse bande du Danube +était exclusivement composée de ces huit +hommes. Quant aux autres, ils représentaient +une faible partie d'un personnel +indéterminé de sous-ordres, dont telle ou +telle fraction était utilisée, selon la région +exploitée: Ceux-ci demeuraient toujours +étrangers à l'exécution proprement dite des +coups de main, et leur rôle, limité aux +fonctions de porteurs, de vedettes ou de +gardes du corps, ne commençait qu'au +moment où il s'agissait d'évacuer vers le +fleuve le butin conquis.</p> + +<p>Cette organisation était des plus habiles. +Par ce moyen, la bande disposait, sur tout +le parcours du Danube, d'innombrables +affiliés dont bien peu se rendaient compte +du genre d'opérations auxquelles ils apportaient +leur concours. Recrutés dans la classe +la plus illettrée, de véritables brutes en +général, ils croyaient participer à de vulgaires +actes de contrebande et ne cherchaient +pas à en savoir davantage. Jamais +ils n'avaient songé à établir le moindre rapprochement +entre celui qui commandait les +expéditions auxquelles ils prenaient part +et ce fameux Ladko qui, tout en leur cachant +son nom, semblait se complaire +étrangement à laisser une trace quelconque +de son état civil sur chaque théâtre de ses +crimes.</p> + +<p>Leur indifférence paraîtra moins surprenante, +si l'on veut bien considérer que ces +crimes, commis sur tout le cours du Danube, +étaient éparpillés sur une immense +étendue. L'émotion publique avait donc, +entre chacun d'eux, le temps de se calmer. +C'est surtout dans les bureaux de la police, +où venaient se centraliser toutes les plaintes +des régions riveraines, que le nom de +Ladko avait acquis sa triste célébrité. Dans +les villes, la classe bourgeoise, à cause des +<i>manchettes</i> ronflantes des journaux, lui +accordait encore un intérêt spécial. Mais +pour la masse du peuple, et, <i>a fortiori</i>, pour +les paysans, il n'était qu'un malfaiteur +comme un autre, dont on a à souffrir une +fois et qu'on ne revoit plus ensuite.</p> + +<p>Au contraire, les huit hommes restés à +bord du chaland se connaissaient tous +entre eux et formaient une véritable bande. +A l'aide de leur bateau, ils montaient ou +descendaient sans cesse le Danube. Que +l'occasion d'une profitable opération se +présentât, ils s'arrêtaient, recrutaient dans +les environs le personnel nécessaire, puis, +le butin en sûreté dans leur cachette flottante, +ils repartaient, en quête de nouveaux +exploits. </p> + +<p>Quand le chaland était plein, ils gagnaient +la mer Noire où un vapeur à leur dévotion +venait croiser au jour fixé. Transportées à +bord de ce vapeur, les richesses volées, +et parfois acquises au prix d'un meurtre, +y devenaient brave et loyale cargaison, +capable d'être échangée contre de l'or, +dans des contrées lointaines, au grand soleil +des honnêtes gens.</p> + +<p>C'est exceptionnellement que la bande, +la nuit précédente, avait fait parler d'elle à +si faible distance de son précédent méfait. +Elle ne commettait pas, d'ordinaire, une +telle faute, qui, répétée, eût pu donner l'éveil +aux complices inconscients qu'elle +embauchait dans le pays. Mais, cette fois, +son capitaine avait eu une raison particulière +de ne pas s'éloigner, et si cette raison +n'était pas celle que lui avait attribuée Karl +Dragoch, en causant à Ulm avec Friedrich +Ulhmann, la personnalité du policier n'y +était cependant pas étrangère.</p> + +<p>Reconnu à Vienne par le chef de bande +lui-même, alors accompagné de son second, +Titcha, il avait été, depuis cet instant, +suivi à la piste, sans le savoir, par une +série d'affiliés locaux auxquels on n'avait +dit que l'essentiel, et le chaland s'était +appliqué à ne précéder la barge que de +quelques kilomètres. Cet espionnage, des +plus malaisés dans une contrée souvent +découverte et où abondaient en ce moment +les gens de police, avait été forcément intermittent, +et le hasard avait voulu que jamais +Karl Dragoch et son hôte ne fussent aperçus +en même temps. Rien n'avait donc permis +de supposer que la barge eût deux habitants, +ni d'admettre, par conséquent, la +possibilité d'une erreur.</p> + +<p>En instituant cette surveillance, le capitaine +des bandits rêvait d'un coup de maître. +Supprimer le détective? Il n'y songeait pas. +Pour le moment tout au moins, il projetait +seulement de s'en emparer, Karl Dragoch +en son pouvoir, il aurait ensuite la partie +belle pour traiter d'égal à égal, si jamais un +sérieux danger le menaçait.</p> + +<p>Pendant plusieurs jours, l'occasion de +cet enlèvement ne s'était pas présentée. Ou +bien la barge s'arrêtait le soir à trop faible +distance d'un centre habité, ou bien on +rencontrait dans son voisinage trop immédiat +quelques-uns des agents égrenés sur +la rive et dont la qualité ne pouvait échapper +à un professionnel du crime.</p> + +<p>Le matin du 29 août, enfin, les circonstances +avaient paru favorables. La +tempête qui, la nuit précédente, avait protégé +la bande pendant qu'elle s'attaquait +à la villa du comte Hagueneau, devait avoir +plus ou moins dispersé les policiers qui +précédaient ou suivaient leur chef le long +du fleuve. Peut-être celui-ci serait-il momentanément +seul et sans défense. Il fallait +en profiter.</p> + +<p>Aussitôt la voiture chargée des dépouilles +de la villa, Titcha avait été dépêché avec +deux des hommes les plus résolus. On a vu +comment les trois aventuriers s'étaient +acquittés de leur mission, et comment le +pilote Serge Ladko était devenu leur prisonnier, +au lieu et place du détective Karl Dragoch.</p> + +<p>Jusqu'ici, Titcha n'avait pu renseigner +son capitaine sur l'heureuse issue de sa +mission que par les quelques mots brefs +échangés dans la clairière, au moment où +l'escouade de police était survenue sur la +route. L'entretien serait nécessairement +repris à ce sujet, mais, pour l'instant, il +ne pouvait en être question. Avant tout, +il s'agissait de faire disparaître et de mettre +à l'abri les nombreux colis entassés sur le +pont, et c'est à quoi s'employèrent sans tarder +les huit hommes formant l'équipage de +la gabarre.</p> + +<p>Soit à bras, soit en les faisant glisser +sur des plans inclinés, ces colis furent +d'abord introduits dans l'intérieur du +bateau, premier travail qui n'exigea que +quelques minutes, puis on procéda à l'arrimage +définitif. Pour cela le plancher de +la cale fut soulevé et laissa à découvert une +ouverture béante, à la place où l'on se fût +légitimement attendu a trouver l'eau du +Danube. Une lanterne, descendue dans ce +deuxième compartiment, permit d'y distinguer +un amoncellement d'objets hétéroclites +qui le remplissaient déjà en partie. +Il restait assez de place, cependant, pour +que les dépouilles du comte Hagueneau +pussent être logées à leur tour dans l'introuvable +cachette. </p> + +<p>Merveilleusement truquée, en effet, était +cette gabarre qui servait à la fois de moyen +de transport, d'habitation et de magasin +inviolable. Au-dessous du bateau visible, +un autre plus petit s'appliquait, le pont de +celui-ci formant le fond de celui-là. Ce +second bateau, d'une profondeur de deux +mètres environ, avait un déplacement tel, +qu'il fût capable de porter le premier et de +le soulever d'un pied ou deux au-dessus de +la surface de l'eau. On avait remédié à cet +inconvénient, qui aurait, sans cela, dévoilé +la supercherie, en chargeant le bateau inférieur +d'une quantité de lest suffisant à le +noyer entièrement, de telle sorte que le +chaland supérieur gardât la ligne de flottaison +qu'il devait avoir à vide.</p> + +<p>Vide, sa cale l'était toujours, les marchandises +volées, qui allaient s'entasser +dans le double fond, y remplaçaient un +poids correspondant de lest, et l'aspect de +l'extérieur n'était en rien modifié.</p> + +<p>Par exemple cette gabarre, qui, lège, +aurait dû normalement caler à peine un +pied, s'enfonçait dans l'eau de près de +sept. Cela n'était pas sans créer de réelles +difficultés dans la navigation du Danube +et rendait nécessaire le concours d'un +excellent pilote. Ce pilote, la bande le possédait +dans la personne de Yacoub Ogul, +un israélite natif lui aussi de Roustchouk. +Très pratique du fleuve, Yacoub Ogul aurait +pu lutter avec Serge Ladko lui-même pour +la parfaite connaissance des passes, des +chenals et des bancs de sable; d'une main +sûre, il dirigeait le chaland à travers les +rapides semés de rochers que l'on rencontre +parfois sur son cours.</p> + +<p>Quant à la police, elle pouvait examiner +le bateau tant que cela lui plairait. Elle +pouvait en mesurer la hauteur intérieure et +extérieure sans trouver la plus petite différence. +Elle pouvait sonder tout autour sans +rencontrer la cachette sous-marine, établie +suffisamment en retrait, et de lignes assez +fuyantes pour qu'il fût impossible de l'atteindre. +Toutes ses investigations l'amèneraient +uniquement à constater que ce chaland +était vide et que ce chaland vide +enfonçait dans l'eau de la quantité strictement +suffisante pour équilibrer son poids.</p> + +<p>En ce qui concerne les papiers, les précautions +n'étaient pas moins bien prises. +Dans tous les cas, soit qu'elle descendît le +courant, soit qu'elle le remontât, la gabarre, +ou allait chercher des marchandises, ou, +marchandises débarquées, retournait à son +port d'attache. Selon le choix qui paraissait +le meilleur, elle appartenait, tantôt à +M. Constantinesco, tantôt à M. Wenzel +Meyer, tous deux commerçants, l'un de +Galatz, l'autre de Vienne. Les papiers, illustrés +des cachets les plus officiels, étaient +à ce point en règle, que jamais personne +n'avait songé à les vérifier. L'eût-on fait, +d'ailleurs, que l'on aurait constaté l'existence +d'un Constantinesco ou d'un Wenzel +Meyer dans l'une ou l'autre des deux villes +indiquées. En réalité, le propriétaire s'appelait +Ivan Striga.</p> + +<p>Le lecteur se rappellera peut-être que +ce nom appartenait à un des individus les +moins recommandables de Roustchouk, +qui, après s'être vainement opposé au +mariage de Serge Ladko et de Natcha +Gregorevitch, avait disparu ensuite de la +ville. Sans qu'on entendît parler positivement +de lui, de mauvais bruits avaient +alors couru sur son compte, et la rumeur +publique l'accusait de tous les crimes.</p> + +<p>Pour une fois, la rumeur publique ne se +trompait pas. Avec sept autres misérables +de son espèce, Ivan Striga avait, en effet, +formé une bande de véritables pirates, qui, +depuis lors, écumait littéralement les deux +rives du Danube.</p> + +<p>Avoir trouvé ainsi le chemin de la richesse +facile, c'était quelque chose; s'assurer la +sécurité, c'était mieux encore. Dans ce but, +au lieu de cacher son nom et son visage, +ainsi que l'aurait fait un malfaiteur vulgaire, +il s'était arrangé de manière, à ne pas être +un anonyme pour ses victimes. Bien, entendu, +ce n'était pas son vrai nom qu'il +leur faisait connaître. Non, celui qu'il avait +résolu de laisser deviner avec une adroite +imprudence, c'était celui de Serge Ladko.</p> + +<p>S'abriter, afin d'échapper aux conséquences +d'un forfait, derrière une personnalité +d'emprunt, c'est un stratagème assez +commun, mais Striga l'avait rénové par le +choix intelligent du pseudonyme qu'il s'attribuait.</p> + +<p>Si le nom de Ladko n'était, ni plus ni +moins qu'un autre, capable de créer une +confusion et, par suite, hors le cas de flagrant +délit, de détourner les soupçons au +profit du coupable, il possédait quelques +avantages qui lui étaient propres.</p> + +<p>En premier lieu, Serge Ladko n'était pas +un mythe. Il existait, si le coup de fusil qui +l'avait salué à son départ de Roustchouk +ne l'avait pas abattu pour jamais. Bien que +Striga se vantât volontiers d'avoir supprimé +son ennemi, la vérité est qu'il n'en savait +rien. Peu importait, d'ailleurs, au point de +vue de l'enquête qui pouvait être faite à +Roustchouk. Si Ladko était mort, la police +ne pourrait rien comprendre aux accusations +dont il serait l'objet. S'il était vivant, +elle trouverait un homme de chair et d'os, +d'une honorabilité si bien établie que l'enquête, +selon toute vraisemblance, en resterait +là. Sans doute, on rechercherait alors +ceux qui auraient la malchance d'être ses +homonymes. Mais, avant qu'on eût passé au +crible tous les Ladkos du monde, il coulerait +de l'eau sous les ponts du Danube!</p> + +<p>Que si, d'aventure, les soupçons, à force +d'être dirigés dans la même direction, finissaient +par entamer la cuirasse d'honorabilité +de Serge Ladko, ce serait alors un +résultat doublement heureux. Outre qu'il +est toujours agréable à un bandit de savoir +qu'un autre est inquiété à sa place, cette +substitution lui devient plus agréable +encore quand il a voué à sa victime une +haine mortelle.</p> + +<p>Alors même que ces déductions eussent +été déraisonnables, l'absence de Serge +Ladko, dont personne ne connaissait la patriotique +mission, les eût rendues logiques. +Pourquoi le pilote était-il parti sans crier +gare? La section locale de la police du +fleuve commençait précisément à se poser +cette question au moment où Karl Dragoch +découvrait ce qu'il croyait être la vérité, et, +comme chacun sait, lorsque la police commence +à se poser des questions, il y a peu de +chances qu'elle y réponde avec bienveillance.</p> + +<p>Ainsi, la situation était bien nette dans +sa dramatique complication. Une longue +série de crimes que des maladresses voulues +faisaient toujours attribuer à un certain +Ladko, de Roustchouk; le pilote du +même nom, vaguement, très vaguement +encore soupçonné, à cause de son absence, +d'être le coupable, tandis qu'à des centaines +de kilomètres un Ladko, accusé par +de plus sérieuses présomptions, était dépisté +sous le déguisement du pêcheur Ilia +Brusch; et Striga, pendant ce temps, reprenant, +après chaque expédition, son état +civil authentique, pour circuler librement +sur le Danube.</p> + +<p>Toutefois, pour que sa sécurité ne fût +pas menacée, la condition essentielle était +que l'on fit disparaître toute trace compromettante +dans le plus bref délai possible. +C'est pourquoi, ce soir-là, le butin nouvellement +conquis fut, comme de coutume, +rapidement déposé dans l'introuvable cachette. +C'est le bruit de cet arrimage que +le véritable Serge Ladko entendit dans son +cachot pris aux dépens de cette même cale +sous-marine, au fond de laquelle nulle +puissance humaine n'était capable de le +secourir. Puis, le parquet remis en place, +les hommes remontèrent sur le pont dont +les panneaux furent refermés. La police +pouvait venir désormais.</p> + +<p>Il était, à ce moment, près de trois heures +du matin. L'équipage de la gabarre, surmené +par les fatigues de cette nuit et par celles +de la nuit précédente, aurait eu grand besoin +de repos, mais il ne pouvait en être question.</p> + +<p>Striga, désireux de s'éloigner au plus +vite du lieu de son dernier crime, donna +l'ordre de se mettre en route en profitant +de l'aube naissante, ordre qui fut exécuté +sans un murmure, chacun comprenant la +force des raisons qui le dictaient.</p> + +<p>Pendant qu'on s'occupait de ramener +l'ancre à bord et de pousser le chaland au +milieu du fleuve, Striga s'enquit des péripéties +de l'expédition de la matinée.</p> + +<p>«Ça a été tout seul, lui répondit Titcha. +Le Dragoch a été pris au premier coup de +filet comme un simple brochet.</p> + +<p>—Vous a-t-il vus?</p> + +<p>—Je ne crois pas. Il avait autre chose à +penser.</p> + +<p>—Il ne s'est pas débattu?</p> + +<p>—Il a essayé, la canaille. J'ai dû l'assommer +à moitié pour le faire tenir tranquille.</p> + +<p>—Tu ne l'as pas tué, au moins? demanda +vivement Striga.</p> + +<p>—Que non pas! Étourdi tout au plus. +J'en ai profité pour le ligotter proprement. +Mais je n'avais pas fini le paquetage que le +colis respirait comme père et mère.</p> + +<p>—Et maintenant?</p> + +<p>—Il est dans la cale. Dans le double +fond, naturellement.</p> + +<p>—Sait-il où on l'a transporté?</p> + +<p>—Il faudrait alors qu'il soit rudement +malin, déclara Titcha en riant bruyamment. +Tu dois bien penser que je n'ai oublié ni le +bâillon, ni le bandeau. On ne les a retirés +que le particulier en cage. Là, il peut, si ça +lui convient, chanter des romances et +admirer le paysage.</p> + +<p>Striga sourit sans répondre. Titcha reprit:</p> + +<p>—-J'ai fait ce que tu as commandé, mais +où cela nous mènera-t-il?</p> + +<p>—Ne serait-ce qu'à désorganiser la brigade +privée de son chef, répondit Striga.</p> + +<p>Titcha haussa les épaules.</p> + +<p>—On en nommera un autre, dit-il.</p> + +<p>—Possible, mais il ne vaudra peut-être +pas celui que nous tenons. Dans tous les +cas, nous pourrons causer. Au besoin, nous +le rendrions en échange des passeports qui +nous seraient nécessaires. Il est donc +essentiel de le garder vivant.</p> + +<p>—Il l'est, affirma Titcha.</p> + +<p>—A-t-on pensé à lui donner à manger?</p> + +<p>—Diable!... fit Titcha en se grattant la +tête. On l'a tout à fait oublié. Mais douze +heures d'abstinence n'ont jamais fait de mal +à personne, et je lui porterai son dîner dès +que nous serons en marche ... A moins que +tu ne veuilles le lui porter toi-même, pour te +rendre compte par tes yeux?</p> + +<p>—Non, dit vivement Striga. Je préfère +qu'il ne me voie pas. Je le connais et il ne +me connaît pas. C'est un avantage que je +ne veux pas perdre.</p> + +<p>—Tu pourrais mettre un masque.</p> + +<p>—Ça ne prendrait pas avec Dragoch. +Pas besoin qu'on lui montre son visage. +La taille, la carrure, le moindre détail lui +suffît pour reconnaître les gens.</p> + +<p>—Alors, je suis frais, moi, qui suis obligé +de lui porter sa pitance!</p> + +<p>—Il faut bien que quelqu'un le fasse ... +D'ailleurs, Dragoch n'est pas bien dangereux +actuellement, et, s'il le redevient +jamais, c'est que nous serons à l'abri.</p> + +<p>—Amen!.. fit Titcha.</p> + +<p>—Pour le moment, reprit Striga, on va le +laisser dans sa boîte. Pas trop longtemps, +par exemple, sans quoi il finirait par mourir +asphyxié. On le remontera dans une cabine +du pont quand nous aurons dépassé Budapest, +demain matin, après mon départ.</p> + +<p>—Tu as donc l'intention de t'absenter? +demanda Titcha.</p> + +<p>—Oui, répondit Striga. Je quitterai le +chaland de temps en temps afin de recueillir +des informations sur la rive. Je verrai ce +qu'on dit de notre dernière affaire et de la +disparition de Dragoch.</p> + +<p>—Et si tu te fais pincer? objecta Titcha.</p> + +<p>—Pas de danger. Personne ne me connaît, +et la police du fleuve doit être dans +le marasme. Pour les autres, j'aurai, s'il le +faut, une identité toute neuve.</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—Celle du célèbre Ilia Brusch, pêcheur +insigne et lauréat de la Ligue Danubienne.</p> + +<p>—Quelle idée!</p> + +<p>—Excellente. J'ai le bateau d'Ilia Brusch. +Je lui emprunterai sa peau, à l'exemple de +Karl Dragoch.</p> + +<p>—Et si l'on te demande du poisson?</p> + +<p>—J'en achèterai, s'il le faut, pour le revendre.</p> + +<p>—Tu as réponse à tout.</p> + +<p>—Parbleu!»</p> + +<p>La conversation prit fin sur ce mot. Le +chaland avait commencé a suivre le fil du +courant. Il soufflait une légère brise du +Nord qui serait très favorable quand, un peu +au-dessus de Visegrad, le Danube, revenant +sur lui-même, suivrait la direction du Sud. +Jusque-là, au contraire, cette brise du Nord +retardait singulièrement le bateau, et Striga, +pressé de s'éloigner du théâtre de ses +exploits, donna l'ordre de border deux +longs avirons qui aideraient à gagner contre +le vent.</p> + +<p>Il fallut trois heures pour parcourir dix +kilomètres et atteindre le premier coude du +fleuve, puis deux heures encore pour suivre +la courbe que dessine le Danube avant d'adopter +franchement la direction du Sud. Un +peu en amont de Waitzen, on put enfin +abandonner les avirons, et, sous la poussée +de la voile, la marche du bateau fut notablement +accélérée.</p> + +<p>Vers onze heures on passa devant Saint-André +où les deux charretiers Kaiserlick +et Vogel avaient prétendu se rendre au cours +de la nuit précédente. Il ne fut pas question +de s'y arrêter, et le chaland continua à dériver +vers Budapest, encore distante de +vingt-cinq à trente kilomètres.</p> + +<p>A mesure qu'on gagnait vers l'aval, l'aspect +des rives devenait plus sévère. Les +îles ombreuses et verdoyantes se multipliaient, +ne laissant parfois entre elles que +d'étroits canaux, interdits aux chalands, +mais suffisants pour la navigation de plaisance.</p> + +<p>Dans cette partie du Danube, la batellerie +commence à devenir assez active. Il y a +même de fréquents encombrements, car le +cours du fleuve est resserré entre les premières +ramifications des Alpes Norriques +et les dernières ondulations des Karpathes. +Quelquefois se produisent des échouages +ou des abordages, peu dommageables en +somme, pour peu que l'attention des pilotes +soit un seul instant en défaut. En général, +le malheur se réduit à une perte de temps. +Mais que de cris, que de querelles, au moment +de la collision!</p> + +<p>Le chaland, dont Striga était le capitaine, +devait être compté parmi les mieux dirigés. +De grande taille, puisque sa capacité dépassait +deux cents tonnes, le pont proprement +dit en était recouvert d'une sorte de superstructure, +d'un spardeck, qui formait, à l'arrière, +le toit du rouf habité par le personnel. +Un mâtereau à l'avant servait à hisser le +pavillon national, et, à la poupe, un gouvernail +à large safran permettait au pilote de +maintenir le bateau en bonne direction.</p> + +<p>A mesure qu'on descendait le courant, +l'animation du fleuve allait croissant, ainsi +que cela se produit aux approches des +grandes cités. Des embarcations légères, à +vapeur ou à voiles, chargées de promeneurs +ou de touristes, se glissaient entre +les îles. Bientôt, dans le lointain, la fumée +de cheminées d'usines empâta l'horizon, +annonçant les faubourgs de Budapest.</p> + +<p>A ce moment, il se produisit un fait singulier. +Sur un signe de Striga, Titcha +pénétra dans le rouf de l'arrière, avec un +de ses compagnons de l'équipage. Les deux +hommes en ressortirent bientôt. Ils escortaient +une femme d'une taille élancée, mais +dont il était malaisé de voir les traits à demi +cachés par un bâillon. Les mains liées derrière +le dos, cette femme marchait entre ses +deux gardiens, sans essayer d'une résistance +dont l'expérience lui avait sans doute +démontré l'inutilité. Docilement, elle descendit +dans la cale par l'échelle du grand +panneau, puis dans un compartiment du +double fond dont la trappe fut refermée +sur elle. Cela fait, Titcha et son compagnon +reprirent leurs occupations, comme si de +rien n'était.</p> + +<p>Vers trois heures de l'après-midi, le chaland +s'engagea entre les quais de la capitale +de la Hongrie. A droite, c'était Buda, +l'ancienne ville turque; à gauche, Pest, la +ville moderne. A cette époque, Buda était, +plus qu'elle ne l'est restée de nos jours, une +de ces vieilles et pittoresques cités que le +progrès égalitaire tend à faire disparaître. +Par contre, Pest, si son importance était +déjà considérable, n'avait pas encore atteint +le prodigieux développement qui a fait +d'elle la plus importante et la plus belle +métropole de l'Europe orientale.</p> + +<p>Sur les deux rives, et notamment sur la +rive gauche, se succédaient les maisons à +arcades et à terrasses, que dominaient les +clochers des églises dorés par les rayons +du soleil, et la longue enfilade des quais ne +manquait ni de noblesse ni de grandeur.</p> + +<p>Le personnel du chaland n'accordait pas +son attention à ce spectacle enchanteur. +La traversée de Budapest pouvant ménager +de désagréables surprises à des gens si +sujets à caution, l'équipage n'avait d'yeux +que pour le fleuve où se croisaient de nombreuses +embarcations. Ce prudent souci +permit à Striga de distinguer en temps +voulu, au milieu des autres, un bateau conduit +par quatre hommes, qui se dirigeait en +droite ligne vers le chaland. Ayant reconnu +un canot de la police fluviale, il avertit d'un +coup d'oeil Titcha, qui, sans autre explication, +s'affala par le panneau dans la cale.</p> + +<p>Striga ne s'était pas trompé. En quelques +minutes, ce canot eut rallié la gabarre. Deux +hommes montèrent à bord.</p> + +<p>«Le patron? demanda l'un des nouveaux +arrivants.</p> + +<p>—C'est moi, répondit Striga en faisant +un pas en avant de ses compagnons.</p> + +<p>—Votre nom?</p> + +<p>—Ivan Striga.</p> + +<p>—Votre nationalité?</p> + +<p>—Bulgare.</p> + +<p>—D'où vient cette gabarre?</p> + +<p>—De Vienne.</p> + +<p>—Où va-t-elle?</p> + +<p>—A Galatz.</p> + +<p>—Son propriétaire?</p> + +<p>—M. Constantinesco, de Galatz.</p> + +<p>—Chargement?</p> + +<p>—Néant. Nous retournons à vide.</p> + +<p>—Vos papiers?</p> + +<p>—Les voici, dit Striga, en offrant au +questionneur les documents demandés.</p> + +<p>—C'est bon, approuva celui-ci, qui les +restitua après un examen consciencieux. +Nous allons jeter un coup d'oeil dans votre +cale.</p> + +<p>—A votre aise, concéda Striga. Je vous +ferai toutefois remarquer que c'est la quatrième +visite que nous subissons depuis +notre départ de Vienne. Ce n'est pas agréable.»</p> + +<p>Le policier, déclinant du geste toute responsabilité +personnelle dans les ordres +dont il n'était que l'exécuteur, descendit +sans répondre par le panneau. Arrivé au +bas de l'échelle, il s'avança de quelques pas +dans la cale dont son regard fit le tour, +puis il remonta. Rien n'était venu l'avertir +que sous ses pieds gisaient deux créatures +humaines, un homme, d'un côté, une femme +de l'autre, toutes deux réduites à l'impuissance +et hors d'état de demander du secours. +La visite ne pouvait être plus consciencieuse +ni plus longue. Le chaland étant complètement +vide, il n'y avait pas lieu de s'enquérir +de la provenance de son chargement, +ce qui simplifiait beaucoup les choses.</p> + +<p>Le policier reparut donc au jour, et, sans +poser d'autres questions, regagna son canot, +qui s'éloigna vers de nouvelles perquisitions, +tandis que la gabarre continuait +lentement sa route vers l'aval.</p> + +<p>Quand les dernières maisons de Budapest +eurent été laissées en arrière, le moment +parut venu de s'occuper de la prisonnière +de la cale. Titcha et son compagnon +disparurent dans l'intérieur, pour en ressortir +bientôt, escortant cette même femme +qui y avait été incarcérée quelques heures +plus tôt, et qui fut réintégrée dans le rouf. +Des autres hommes de l'équipage, nul ne +sembla prêter la moindre attention à cet +incident.</p> + +<p>On ne fit halte qu'à la nuit, entre les +bourgs d'Ercsin et d'Adony, à plus de trente +kilomètres au-dessous de Budapest, et l'on +repartit le lendemain dès l'aube. Au cours +de cette journée du 31 août, la dérive fut interrompue +par quelques arrêts, pendant lesquels +Striga quitta le bord, en utilisant la +barge, conquise, à ce qu'il pensait, sur Karl +Dragoch. Loin de se cacher, il accostait +dans les villages, se présentait aux habitants +comme étant ce fameux lauréat de la +Ligue Danubienne, dont la renommée n'avait +pu manquer de parvenir jusqu'à eux, et +engageait des conversations qu'il aiguillait +adroitement sur les sujets qui lui tenaient +au coeur.</p> + +<p>Très maigre fut sa récolte de renseignements. +Le nom d'Ilia Brusch ne paraissait +pas être populaire dans cette région. Sans +doute, à Mohacs, Apatin, Neusatz, Semlin +ou Belgrade, qui sont des villes importantes, +il en serait autrement. Mais Striga n'avait +pas l'intention de s'y risquer et il comptait +bien se borner à prendre langue dans des +villages, où la police exerçait nécessairement +une surveillance moins effective. Par +malheur, les paysans ignoraient généralement +le concours de Sigmaringen et se montraient +très rebelles aux interviews. D'ailleurs, +ils ne savaient rien. Ils ignoraient +Karl Dragoch plus encore qu'Ilia Brusch, +et Striga déploya en vain tous les raffinements +de sa diplomatie.</p> + +<p>Ainsi que cela avait été convenu la veille, +c'est pendant une des absences de Striga +que Serge Ladko fut remonté au jour et +transporté dans une petite cabine dont la +porte fut soigneusement verrouillée. Précaution +peut-être exagérée, tout mouvement +étant interdit au prisonnier étroitement +ligotté.</p> + +<p>Les journées du 1er au 6 septembre +s'écoulèrent paisiblement. Poussé à la fois +par le courant et par un vent favorable, le +chaland continuait à dériver, à raison d'une +soixantaine de kilomètres par vingt-quatre +heures. La distance parcourue aurait même +été sensiblement plus grande sans les arrêts +que rendaient nécessaires les absences de +Striga.</p> + +<p>Si les excursions de celui-ci étaient toujours +aussi stériles au point de vue spécial +des renseignements, une fois, du moins, il +réussit, en utilisant ses talents professionnels,. +à les rendre profitables à d'autres +égards.</p> + +<p>Ceci se passait le 5 septembre. Ce jour-là, +le chaland étant venu mouiller à la nuit +en face d'un petit bourg du nom de Szuszek, +Striga descendit à terre comme de coutume. +La soirée était avancée. Les paysans, qui +se couchent d'ordinaire avec le soleil, ayant +pour la plupart réintégré leurs demeures, +il déambulait solitairement, quand il avisa +une maison d'apparence assez cossue, dont +le propriétaire, plein de confiance dans la +probité publique, avait laissé la porte ouverte, +en s'absentant pour quelque course +dans le voisinage.</p> + +<p>Sans hésiter, Striga s'introduisit dans +cette maison, qui se trouva être un magasin +de détail, ainsi que l'existence d'un comptoir +le lui démontra. Prendre dans le tiroir +de ce comptoir la recette de la journée, +cela ne demanda qu'un instant. Puis, non +content de cette modeste rapine, il eut tôt +fait de découvrir dans le corps inférieur +d'un bahut, dont l'effraction ne fut qu'un jeu +pour lui, un sac rondelet, qui rendit au +toucher un son métallique de bon augure.</p> + +<p>Ainsi nanti, Striga s'empressa de regagner +son chaland, qui, l'aube venue, était +déjà loin.</p> + +<p>Telle fut la seule aventure du voyage.</p> + +<p>A bord, Striga avait d'autres occupations. +De temps à autre, il disparaissait dans le +rouf, et s'introduisait dans une cabine située +en face de celle où l'on avait déposé Serge +Ladko. Parfois, sa visite ne durait que quelques +minutes, parfois elle se prolongeait +davantage. Il n'était pas rare, dans ce dernier +cas, qu'on entendit jusque sur le pont +l'écho d'une violente discussion, où l'on +discernait une voix de femme répondant +avec calme à un homme en fureur. Le résultat +était alors toujours le même: indifférence +générale de l'équipage et sortie furibonde +de Striga, qui s'empressait de quitter le +bord pour calmer ses nerfs irrités.</p> + +<p>C'est principalement sur la rive droite +qu'il poursuivait ses investigations. Rares, +en effet, sont les bourgs et les villages de +la rive gauche au delà de laquelle s'étend à +perte de vue l'immense puzsta..</p> + +<p>Cette puzsta, c'est la plaine hongroise +par excellence, que limitent, à près de cent +lieues, les montagnes de la Transylvanie. +Les lignes de chemins de fer qui la desservent +traversent une infinie étendue de +landes désertes, de vastes pâturages, de +marais immenses où pullule le gibier aquatique. +Cette puzsta, c'est la table toujours +généreusement servie pour d'innombrables +convives à quatre pattes, ces milliers et ces +milliers de ruminants qui constituent l'une +des principales richesses du royaume de +Hongrie. A peine, s'il s'y rencontre quelques +champs de blé ou de maïs.</p> + +<p>La largeur du fleuve est devenue considérable +alors, et de nombreux îlots ou +îles en divisent le cours. Telles de ces dernières +sont de grande étendue et laissent +de chaque côté deux bras où le courant +acquiert une certaine rapidité.</p> + +<p>Ces îles ne sont point, fertiles. A leur +surface ne poussent que des bouleaux, des +trembles, des saules, au milieu du limon +déposé par les inondations qui sont fréquentes. +Cependant on y récolte du foin en +abondance, et les barques, chargées jusqu'au +plat bord, le charrient aux fermes ou +aux bourgades de la rive.</p> + +<p>Le 6 septembre, le chaland mouilla à la +tombée de la nuit. Striga était absent à ce +moment. S'il n'avait voulu se risquer, ni à +Neusatz, ni à Peterwardein qui lui fait face, +l'importance relative de ces villes pouvant +être une cause de dangers, il s'était du +moins arrêté, afin d'y continuer son enquête, +au bourg de Karlovitz, situé une vingtaine +de kilomètres en aval. Sur son ordre, le +chaland n'avait fait halte que deux ou trois +lieues plus bas, pour attendre son capitaine, +qui le rejoindrait en s'aidant du courant.</p> + +<p>Vers neuf heures du soir, celui-ci n'en +était plus fort éloigné. Il ne se pressait pas. +Laissant fuir la barge au gré du courant, +il s'abandonnait à des pensées en somme +assez riantes. Son stratagème avait pleinement +réussi. Personne ne l'avait suspecté +et rien ne s'était opposé à ce qu'il se renseignât +librement. A vrai dire, de renseignements, +il n'en avait guère récolté. Mais +cette ignorance publique, qui confinait à +l'indifférence, était, en somme, un symptôme +favorable. Bien certainement, dans cette +région, on n'avait que très vaguement entendu +parler de la bande du Danube, et +l'on ignorait jusqu'à l'existence de Karl +Dragoch, dont la disparition ne pouvait, par +suite, causer d'émotion.</p> + +<p>D'un autre côté, que ce fût à cause de la +suppression de son chef ou en raison de la +pauvreté de la région traversée, la vigilance +de la police paraissait grandement diminuée. +Depuis plusieurs jours, Striga n'avait +aperçu personne qui eût la tournure +d'un agent, et nul ne parlait de la surveillance +fluviale si active deux ou trois cent +kilomètres en amont.</p> + +<p>Il y avait donc toutes chances pour que le +chaland arrivât heureusement au terme de +son voyage, c'est-à-dire à la mer Noire, où +son chargement serait transporté à bord +du vapeur accoutumé. Demain, on serait au +delà de Semlin et de Belgrade. Il suffirait +ensuite de longer de préférence la rive +serbe pour se mettre à l'abri de toute +fâcheuse surprise. La Serbie devait être, +en effet, plus ou moins désorganisée par la +guerre qu'elle soutenait contre la Turquie +et il n'y avait pas apparence que les autorités +riveraines perdissent leur temps à +s'occuper d'une gabarre descendant à vide +le cours du fleuve.</p> + +<p>Qui sait? Ce serait peut-être le dernier +voyage de Striga. Peut-être se retirerait-il +au loin, après fortune faite, riche, considéré—et +heureux, songeait-il, en pensant à la +prisonnière enfermée dans la gabarre.</p> + +<p>Il en était là de ses réflexions quand ses +yeux tombèrent sur les coffres symétriques +dont les couvercles avaient si longtemps +servi de couchettes à Karl Dragoch et à son +hôte, et tout à coup cette pensée lui vint +que, depuis huit jours qu'il était maître de +la barge, il n'avait pas songé à en explorer +le contenu. Il était grand temps de réparer +cet inconcevable oubli.</p> + +<p>En premier lieu, il s'attaqua au coffre de +tribord qu'il fractura en un tour de main. Il +n'y trouva que des piles de linge et de vêtements +rangés en bon ordre. Striga, qui +n'avait que faire de cette défroque, referma +le coffre et s'attaqua au suivant.</p> + +<p>Le contenu de celui-ci n'était pas fort +différent du précédent, et Striga désappointé +allait y renoncer, quand il découvrit +dans un des coins un objet plus intéressant. +Si les articles d'habillement ne pouvaient +rien lui apprendre, il n'en serait peut-être +pas de même de ce gros portefeuille +qui, selon toute vraisemblance, devait contenir +des papiers. Or, les papiers ont beau +être muets, rien n'égale, dans certains cas, +leur éloquence.</p> + +<p>Striga ouvrit ce portefeuille, et, conformément +à son espoir, il s'en échappa de +nombreux documents, dont il entreprit le +patient examen. Les quittances, les lettres +défilèrent, toutes au nom d'Ilia Brusch, puis +ses yeux, agrandis par la surprise, s'arrêtèrent +sur le portrait qui, déjà, avait éveillé +les soupçons de Karl Dragoch.</p> + +<p>D'abord Striga ne comprit pas. Qu'il y +eût dans cette barge des papiers au nom +d'Ilia Brusch, et qu'il n'y en eût aucun au +nom du policier, c'était déjà passablement +étonnant. Toutefois, l'explication de cette +anomalie pouvait être des plus naturelles. +Peut-être Karl Dragoch, au lieu de doubler +le lauréat de la Ligue Danubienne, comme +Striga l'avait cru jusqu'ici, avait-il emprunté +à l'amiable la personnalité du pêcheur, et +peut-être, dans ce cas, avait-il conservé, +d'un commun accord avec le véritable Ilia +Brusch, les documents nécessaires pour +justifier au besoin de son identité. Mais +pourquoi ce nom de Ladko, ce nom dont, +avec une habileté diabolique, Striga signait +tous ses crimes? Et que venait faire là ce +portrait d'une femme, à laquelle celui-ci +n'avait jamais renoncé malgré l'échec de +ses précédentes tentatives? Quel était donc +le légitime propriétaire de cette barge pour +avoir en sa possession un document si +intime et si singulier? A qui appartenait-elle +en définitive, à Karl Dragoch, à Ilia +Brusch ou à Serge Ladko, et lequel de ces +trois hommes, dont deux l'intéressaient à +un si haut point, tenait-il prisonnier en fin +de compte dans le chaland? Le dernier, il +proclamait, cependant, l'avoir tué, le soir +où, d'un coup de feu, il avait abattu l'un +des deux hommes de ce canot qui s'éloignait +furtivement de Roustchouk. Vraiment, s'il +avait mal visé alors, il aimerait encore +mieux, plutôt que le policier, tenir entre +ses mains le pilote, qu'il ne manquerait +pas une seconde fois, dans ce cas. Celui-là, +il ne serait pas question de le garder comme +otage. Une pierre au cou ferait l'affaire, +et, débarrassé ainsi d'un ennemi mortel, il +supprimerait en même temps le principal +obstacle à des projets dont il poursuivait +âprement la réalisation.</p> + +<p>Impatient d'être fixé, Striga, gardant par +devers lui le portrait qu'il venait de découvrir, +saisit la godille et pressa la marche de +l'embarcation.</p> + +<p>Bientôt la masse de la gabarre apparut +dans la nuit. Il accosta rapidement, sauta +sur le pont, et, se dirigeant vers la cabine +faisant face à celle qu'il visitait d'ordinaire, +introduisit la clef dans la serrure.</p> + +<p>Moins avancé que son geôlier, Serge +Ladko n'avait même pas le choix entre +plusieurs explications de son aventure. Le +mystère lui en paraissait toujours aussi +impénétrable, et il avait renoncé à imaginer +des conjectures sur les motifs que l'on pouvait +avoir de le séquestrer.</p> + +<p>Quand, après un fiévreux sommeil, il +s'était réveillé au fond de son cachot, la première +sensation qu'il éprouva fut celle de la +faim. Plus de vingt-quatre heures s'étaient +alors écoulées depuis son dernier repas, et +la nature ne perd jamais ses droits, quelle +que soit la violence de nos émotions.</p> + +<p>Il patienta d'abord, puis, la sensation +devenant de plus en plus impérieuse, il +perdit le beau calme qui l'avait soutenu +jusque-là. Allait-on le laisser mourir d'inanition? +Il appela. Personne ne répondit. Il +appela plus fort. Même résultat. Il s'égosilla +enfin en hurlements furieux, sans obtenir +plus de succès.</p> + +<p>Exaspéré, il s'efforça de briser ses liens. +Mais ceux-ci étaient solides et c'est en vain +qu'il se roula sur le parquet en tendant ses +muscles à les rompre.</p> + +<p>Dans un de ces mouvements convulsifs, +son visage heurta un objet déposé près de +lui. Le besoin affine les sens. Serge Ladko +reconnut immédiatement du pain et un +morceau de lard qu'on avait sans doute +mis là pendant son sommeil. Profiter de +cette attention de ses geôliers n'était pas +des plus faciles, dans la situation où il se +trouvait. Mais la nécessité rend industrieux, +et, après plusieurs essais infructueux, il +réussit à se passer du secours de ses mains.</p> + +<p>Sa faim satisfaite, les heures coulèrent +lentes et monotones. Dans le silence, un +murmure, un frissonnement, semblable à +celui des feuilles agitées par une brise +légère, venait frapper son oreille. Le bateau +qui le portait était évidemment en marche +et fendait, comme un coin, l'eau du fleuve.</p> + +<p>Combien d'heures s'étaient-elles succédé, +quand une trappe fut soulevée au-dessus +de lui? Suspendue au bout d'une ficelle, +une ration semblable à celle qu'il avait +découverte à son premier réveil, oscilla +dans l'ouverture qu'éclairait une lumière +incertaine et vint se poser à sa portée.</p> + +<p>Des heures coulèrent encore, puis la +trappe s'ouvrit de nouveau. Un homme descendit, +s'approcha du corps inerte, et Serge +Ladko, pour la seconde fois, sentit qu'on +lui recouvrait la bouche d'un large bâillon. +C'est donc qu'on avait peur de ses cris et +qu'il passait à proximité d'un secours? +Sans doute, car, l'homme à peine remonté, +le prisonnier entendit que l'on marchait +sur le plafond de son cachot. Il voulut +appeler ... aucun son ne sortit de ses lèvres ... +Le bruit de pas cessa.</p> + +<p>Le secours devait être déjà loin, quand, +peu d'instants plus tard, on revint, sans +plus d'explications, supprimer son bâillon. +Si on lui permettait d'appeler, c'est que +cela n'offrait plus de danger. Dès lors, à +quoi bon?</p> + +<p>Après le troisième repas, identique aux +deux premiers, l'attente fut plus longue. +C'était la nuit sans doute. Serge Ladko +calculait que sa captivité remontait environ +à quarante-huit heures, lorsque, par la +trappe de nouveau ouverte, on insinua une +échelle, à l'aide de laquelle quatre hommes +descendirent au fond du cachot.</p> + +<p>Ces quatre hommes, Serge Ladko n'eut +pas le temps de distinguer leurs traits. Rapidement, +un bâillon était encore appliqué +sur sa bouche, un bandeau sur ses yeux, +et, redevenu colis aveugle et muet, il était +comme la première fois transporté de mains +en mains.</p> + +<p>Aux heurts qu'il subit, il reconnut l'ouverture +étroite—la trappe, il le comprenait +—qu'il avait déjà franchie et qu'il franchissait +maintenant en sens inverse. L'échelle +qui avait meurtri ses reins pendant la +descente, les meurtrit également, tandis +qu'on le remontait. Un bref trajet horizontal +suivit, puis, brutalement jeté sur +le parquet, il sentit qu'on lui enlevait +comme auparavant bandeau et bâillon. Il +ouvrait à peine les yeux, qu'une porte se +refermait avec bruit.</p> + +<p>Serge Ladko regarda autour de lui. S'il +n'avait fait que changer de prison, celle-ci +était infiniment supérieure à la précédente. +Par une petite fenêtre, le jour entrait à +flots, lui permettant d'apercevoir, déposée +auprès de lui, sa pitance ordinaire qu'il +avait été contraint jusqu'ici de chercher à +tâtons. La lumière du soleil lui rendait le +courage et sa situation lui apparaissait +moins désespérée. Derrière cette fenêtre, +c'était la liberté. Il s'agissait de la conquérir.</p> + +<p>Longtemps il désespéra d'en trouver le +moyen, quand enfin, en parcourant pour +la millième fois du regard la cabine exiguë +qui lui servait de prison, il découvrit, appliquée +contre la paroi, une sorte de ferrure +plate qui, sortie du plancher et s'élevant +verticalement jusqu'au plafond, servait +probablement à relier entre eux les madriers +du bordé. Cette ferrure formait saillie, et, +bien qu'elle ne présentât aucun angle tranchant, +il n'était peut-être pas impossible de +s'en servir pour user ses liens, sinon pour +les couper. Difficile à coup sûr, l'entreprise +méritait tout au moins d'être tentée.</p> + +<p>Ayant réussi avec beaucoup de peine +à ramper jusqu'à ce morceau de fer, Serge +Ladko commença aussitôt à limer contre +lui la corde qui retenait ses mains. L'immobilité +presque totale que ses entraves lui +imposaient rendait ce travail extrêmement +pénible, et le va-et-vient des bras, ne pouvant +être obtenu que par une série de contractions +de tout le corps, restait forcément +contenu dans d'étroites limites. Outre que +la besogne avançait lentement ainsi, elle +était en même temps véritablement exténuante, +et, toutes les cinq minutes, le pilote +était contraint de prendre du repos. +Deux fois par jour, aux heures des +repas, il lui fallait s'interrompre. C'était +toujours le même geôlier qui venait lui +apporter sa nourriture et, bien que celui-ci +dissimulât son visage sous un masque de +toile, Serge Ladko le reconnaissait sans +hésitation à ses cheveux gris et à la remarquable +largeur de ses épaules. D'ailleurs, +bien qu'il n'en pût discerner les traits, +l'aspect de cet homme lui donnait l'impression +de quelque chose de déjà vu. Sans +qu'il lui fût possible de rien préciser, cette +carrure puissante, cette démarche lourde, +ces cheveux grisonnants que l'on distinguait +au-dessus du masque de toile, ne lui semblaient +pas inconnus.</p> + +<p>Les rations lui étaient servies à heure +fixe, et jamais, hors de ces instants, on ne +pénétrait dans sa prison. Rien n'en aurait +même troublé le silence, si, de temps à +autre, il n'avait entendu une porte s'ouvrir +en face de la sienne. Presque toujours, +le bruit de deux voix, celle d'un homme +et celle d'une femme, parvenait ensuite +jusqu'à lui. Serge Ladko tendait alors +l'oreille, et, interrompant son patient travail, +il cherchait à mieux discerner ces voix +qui remuaient en lui des sensations vagues +et profondes.</p> + +<p>En dehors de ces incidents, le prisonnier +mangeait d'abord, dès le départ de son +geôlier, puis il se remettait obstinément à +l'oeuvre.</p> + +<p>Cinq jours s'étaient écoulés depuis qu'il +l'avait commencée, et il en était encore à +se demander s'il faisait ou non quelques +progrès, quand, à la tombée de la nuit, le +soir du 6 septembre, le lien qui encerclait +ses poignets se brisa tout à coup.</p> + +<p>Le pilote dut refouler le cri de joie qui +allait lui échapper. On ouvrait sa porte. Le +même homme que chaque jour entrait +dans sa cellule et déposait près de lui le +repas habituel.</p> + +<p>Dès qu'il se retrouva seul, Serge Ladko +voulut mouvoir ses membres libérés. Il +lui fut d'abord impossible d'y parvenir. +Immobilisés pendant toute une longue +semaine, ses mains et ses bras étaient +comme frappés de paralysie. Peu à peu, +cependant, le mouvement leur revint et +augmenta graduellement d'amplitude. +Après une heure d'efforts, il put exécuter +des gestes encore maladroits et délivrer +ses jambes à leur tour.</p> + +<p>Il était libre. Du moins il avait fait le +premier pas vers la liberté. Le second, ce +serait de franchir cette fenêtre qu'il était +en son pouvoir d'atteindre maintenant, et +par laquelle il apercevait l'eau du Danube, +sinon la rive invisible dans l'obscurité. +Les circonstances étaient favorables. Il +faisait dehors un noir d'encre. Bien malin +qui le rattraperait par cette nuit sans lune, +où l'on ne voyait rien à dix pas. D'ailleurs, +on ne reviendrait plus dans sa cellule que +le lendemain. Quand on s'apercevrait de +son évasion, il serait loin.</p> + +<p>Une grave difficulté, plus qu'une difficulté, +une impossibilité matérielle l'arrêta +à la première tentative. Assez large pour +un adolescent souple et svelte, la fenêtre +était trop étroite pour livrer passage à +un homme dans la force de l'âge et doué +d'une aussi respectable carrure que Serge +Ladko. Celui-ci, après s'être épuisé en +vain, dut reconnaître que l'obstacle était +infranchissable et se laissa retomber tout +haletant dans sa prison.</p> + +<p>Etait-il donc condamné à n'en plus +sortir? Un long moment, il contempla +le carré de nuit dessiné par l'implacable +fenêtre, puis, décidé à de nouveaux efforts, +il se dépouilla de ses vêtements et, d'un +élan furieux, se lança dans l'ouverture +béante, résolu à la franchir coûte que +coûte.</p> + +<p>Son sang coula, ses os craquèrent, mais +une épaule d'abord, un bras ensuite passèrent, +et le montant de la fenêtre vint buter +contre sa hanche gauche. Malheureusement +l'épaule droite avait buté, elle aussi, de +telle sorte que tout effort supplémentaire +serait évidemment inutile.</p> + +<p>Une partie du corps à l'air libre et surplombant +le courant, l'autre partie demeurée +prisonnière, ses côtes écrasées +par la pression, Serge Ladko ne tarda pas +à trouver la position intenable. Puisque +s'enfuir ainsi était impraticable, il fallait +aviser à d'autres moyens. Peut-être, pourrait-il +arracher l'un des montants de la +fenêtre et agrandir ainsi l'infranchissable +ouverture.</p> + +<p>Mais, pour cela, il était nécessaire de +réintégrer la prison, et Ladko fut obligé de +reconnaître l'impossibilité de ce retour en +arrière. Il ne lui était permis ni d'avancer, +ni de reculer, et, à moins d'appeler à son +aide, il était irrémédiablement condamné +à rester dans sa cruelle position.</p> + +<p>C'est en vain qu'il se débattit. Tout fut +inutile. Il s'était lui-même pris au piège +par la violence de son élan.</p> + +<p>Serge Ladko reprenait haleine, quand +un bruit insolite le fit tressaillir. Un nouveau +danger se révélait, menaçant. Fait +qui ne s'était jamais produit à pareille +heure depuis qu'il occupait cette prison, on +s'arrêtait à sa porte, une clef cherchait en +tâtonnant le trou de la serrure, s'y introduisait +enfin...</p> + +<p>Soulevé par le désespoir, le pilote raidit +tous ses muscles dans un effort surhumain...</p> + +<p>Au dehors, cependant, la clef tournait +dans la serrure... entraînait le pène avec +elle ... lui faisait faire un premier pas hors +de la gâche...</p> + + +<br><br><br> + +<a name="XII"></a> + +<h3>XII</h3> + + +<h3>AU NOM DE LA LOI.</h3> + +<p>Striga, la porte ouverte, s'arrêta hésitant +sur le seuil. Une obscurité profonde +emplissait la cellule. Il ne distinguait +rien, si ce n'est un carré d'ombre plus +claire vaguement découpé par l'ouverture +de la fenêtre. Dans un coin, quelque part, +gisait le prisonnier. On ne pouvait l'apercevoir.</p> + +<p>«Titcha! appela Striga d'une voix impatiente, +de la lumière!»</p> + +<p>Titcha s'empressa d'apporter une lanterne +dont la tremblante lueur, soudainement +projetée, parut illuminer la pièce. Les +deux hommes, l'ayant parcourue d'un +rapide coup d'oeil, échangèrent un regard +troublé. La cabine était vide. Sur le parquet, +des liens rompus, des vêtements +jetés à la volée: du prisonnier, nulle autre +trace.</p> + +<p>«M'expliqueras-tu?... commença Striga.</p> + +<p>Avant de répondre, Titcha alla jusqu'à la +fenêtre, et passa le doigt sur l'un des montants.</p> + +<p>—Envolé, dit-il, en montrant son doigt +rouge.</p> + +<p>—Envolé!... répéta Striga, qui proféra +un juron.</p> + +<p>—Mais pas depuis longtemps, continua +Titcha. Le sang est encore frais. D'ailleurs, +il n'y a pas plus de deux heures que je lui +ai apporté sa ration.</p> + +<p>—Et tu n'as rien vu d'anormal à ce +moment?</p> + +<p>—Absolument rien. Je l'ai laissé ficelé +comme un saucisson.</p> + +<p>—Imbécile! gronda Striga!</p> + +<p>Titcha, ouvrant les bras, exprima clairement +par ce geste qu'il ignorait comment +l'évasion avait pu s'accomplir et qu'il en +déclinait, dans tous les cas, la responsabilité. +Striga n'accepta pas cette commode +défaite.</p> + +<p>—Oui, imbécile, répéta-t-il d'une voix +furieuse en arrachant des mains de son +compagnon la lanterne qu'il promena sur +le pourtour de la cabine. Il fallait visiter +ton prisonnier et ne pas te fier aux apparences.... +Tiens! regarde ce morceau de +fer poli par le frottement. C'est là qu'il a +usé la corde qui retenait ses mains.... Il a +dû y mettre des jours et des jours.... Et tu +ne t'es aperçu de rien!... On n'est pas stupide +à ce point-là!</p> + +<p>—Ah ça, mais, quand tu auras fini!... +répliqua Titcha qui sentait la colère le +gagner à son tour. Est-ce que tu me prends +pour ton chien?... Après tout, puisque tu +tenais tant à boucler le Dragoch, il fallait +le garder toi-même.</p> + +<p>—J'aurais mieux fait, approuva Striga. +Mais, d'abord, est-ce bien Dragoch que nous +tenions?</p> + +<p>—Qui veux-tu que ce soit?</p> + +<p>—Le sais-je?... Je suis en droit de m'attendre +à tout, en voyant la manière dont tu +t'acquittes d'une mission. L'as-tu reconnu, +quand tu l'as pris?</p> + +<p>—Je ne peux pas dire que je l'aie +reconnu, confessa Titcha, vu qu'il tournait +le dos....</p> + +<p>—Là!..</p> + +<p>—Mais j'ai parfaitement reconnu le +bateau. C'est bien celui que tu m'as montré +à Vienne. Ça, par exemple, j'en suis sûr.</p> + +<p>—Le bateau!.. Le bateau!.. Enfin, comment +était-il, ton prisonnier? Etait-il grand?</p> + +<p>Serge Ladko et Ivan Striga avaient en +réalité une taille sensiblement égale. Mais +un homme couché paraît, on ne l'ignore +pas, beaucoup plus grand qu'un homme +debout, et Titcha n'avait guère vu le pilote +qu'étendu sur le parquet de sa prison. +C'est donc de la meilleure foi du monde +qu'il répondit:</p> + +<p>—La tête de plus que toi.</p> + +<p>—Ce n'est pas Dragoch!.. murmura +Striga, qui se savait d'une stature plus +élevée que le détective.</p> + +<p>Il réfléchit quelques instants, puis demanda:</p> + +<p>—Le prisonnier ressemblait-il à quelqu'un +de ta connaissance?</p> + +<p>—De ma connaissance? protesta Titcha. +Jamais de la vie!</p> + +<p>—. Par exemple, il ne ressemblerait pas... +à Ladko?</p> + +<p>—En voilà une idée! s'écria Titcha. +Pourquoi diable veux-tu que Dragoch ressemble +à Ladko?</p> + +<p>—Et si notre prisonnier n'était pas Dragoch?</p> + +<p>—Il ne serait pas davantage Ladko, que +je connais assez, parbleu, pour ne pas m'y +tromper.</p> + +<p>—Réponds toujours à ma question, +insista Striga. Lui ressemblait-il?</p> + +<p>—Tu rêves, protesta Titcha. D'abord, le +prisonnier n'avait pas de barbe, et Ladko +en a.</p> + +<p>—Ça se coupe, la barbe, fit observer +Striga.</p> + +<p>—Je ne dis pas non... Et puis, le prisonnier +avait des lunettes.</p> + +<p>Striga haussa les épaules.</p> + +<p>—Etait-il brun ou blond? demanda-t-il.</p> + +<p>—Brun, répondit Titcha avec conviction.</p> + +<p>—Tu en es sûr?</p> + +<p>—Sûr.</p> + +<p>—Ce n'est pas Ladko!.. murmura de +nouveau Striga. Ce serait donc Ilia Brusch..</p> + +<p>—Quel Ilia Brusch?</p> + +<p>—Le pêcheur.</p> + +<p>—Bah!.. fit Titcha abasourdi. Mais alors, +si le prisonnier n'était ni Ladko, ni Karl +Dragoch, peu importe qu'il ait pris la clef +des champs.</p> + +<p>Striga, sans répondre, s'approcha à son +tour de la fenêtre. Après avoir examiné les +traces de sang, il se pencha au dehors et +s'efforça vainement de percer les ténèbres.</p> + +<p>—Depuis combien de temps est-il parti?., +se demandait-il à demi-voix.</p> + +<p>—Pas plus de deux heures, dit Titcha.</p> + +<p>—S'il court depuis deux heures, il doit +être loin! s'écria Striga, qui maîtrisait, +avec peine sa colère.</p> + +<p>Après un instant de réflexion, il ajouta:</p> + +<p>—Rien à faire pour le moment. La nuit +est trop noire. Puisque l'oiseau est envolé, +bon voyage. Quant à nous, nous nous +mettrons en route un peu avant l'aube, de +manière à être le plus tôt possible au delà +de Belgrade.»</p> + +<p>Il resta un instant songeur, puis, sans +rien ajouter, il quitta la cabine pour entrer +dans celle qui lui faisait face. Titcha prêta +l'oreille. D'abord, il n'entendit rien; mais +bientôt, à travers la porte fermée, arrivèrent +jusqu'à lui des éclats de voix dont le +diapason montait progressivement. Haussant +les épaules avec dédain, Titcha s'éloigna +et regagna son lit.</p> + +<p>C'est à tort que Striga avait jugé inutile +de se livrer à des recherches immédiates. +Ces recherches n'eussent peut-être pas été +vaines, car le fugitif n'était pas loin.</p> + +<p>En entendant le bruit de la clef tournant +dans la serrure, Serge Ladko, d'un effort +désespéré, avait vaincu l'obstacle. Sous la +violente traction des muscles, l'épaule +d'abord, la hanche ensuite s'étaient effacées, +et il avait glissé comme une flèche +hors de la fenêtre trop étroite, pour tomber, +la tête la première, dans l'eau du +Danube, qui s'était ouverte et refermée +sans bruit. Quand, après une courte immersion, +il revint à la surface, le courant +l'avait déjà emporté à quelque distance de +l'endroit de sa chute. Un instant plus tard, +il dépassait l'arrière du chaland, évité la +proue vers l'amont. Devant lui la route était +libre.</p> + +<p>Il n'avait pas à hésiter. Le seul parti à +prendre était de se laisser dériver quelque +temps encore. Une fois hors d'atteinte, il +nagerait vigoureusement vers l'une des +rives. Il y arriverait, il est vrai, dans un +état de nudité qui pouvait être une source +de grandes difficultés ultérieures, mais il +n'avait pas le choix. Le plus pressé était de +s'éloigner de la prison flottante où il venait +de passer de si pénibles jours. Quand il +aurait pris terre, il aviserait.</p> + +<p>Tout à coup, dans la nuit, la masse +sombre d'une seconde embarcation se +dressa devant lui. Quelle ne fut pas son +émotion, en reconnaissant sa barge retenue +par une bosse amarrée au chaland et que +tendait la poussée du courant. Il se cramponna +instinctivement au gouvernail, et, un +instant, demeura immobile.</p> + +<p>Dans la paix nocturne, un bruit de voix +parvenait jusqu'à lui. Sans doute, on discutait +les circonstances de sa fuite. Il attendit, +la tête seule hors de l'eau noire qui le +couvrait de son impénétrable voile.</p> + +<p>Les voix grandirent, puis se turent, et +tout retomba dans le silence. Serge Ladko, +s'accrochant au plat bord, se hissa lentement +dans la barge et disparut sous le tôt. +Là, l'oreille tendue, il écouta de nouveau.. +Il n'entendit rien. Plus aucun bruit autour +de lui.</p> + +<p>Sous le tôt, l'obscurité de la nuit se faisait +plus épaisse encore. Dans l'impossibilité de +rien distinguer, Serge Ladko tâtonna +comme un aveugle pour reconnaître les +objets familiers. Il ne semblait pas que l'on +eût rien touché. Là étaient ses instruments +de pêche; à ce clou pendait encore le +bonnet de loutre qu'il y avait lui-même +accroché. A droite, c'était sa couchette; à +gauche, celle où M. Jaeger avait si longtemps +dormi... Mais pourquoi étaient-ils +ouverts, les coffres ménagés au-dessous +de ces couchettes? On les avait donc forcés?.. +Invisibles dans l'ombre, ses mains +hésitantes firent l'inventaire de ses modestes +richesses... Non, on ne lui avait rien +pris. Linge et vêtements paraissaient en +on ordre, comme il les avait laissés... +Jusqu'à son couteau qu'il retrouva à la +place même où il l'avait rangé. Ce couteau, +Serge Ladko l'ouvrit, puis, rampant sur +le ventre dans le fond de la barge, il +s'avança vers l'étrave.</p> + +<p>Quel voyage! L'oreille aux aguets, les +yeux vainement ouverts dans les ténèbres, +s'arrêtant, la respiration coupée, au moindre +clapotis de l'eau, il lui fallut dix minutes +pour arriver au but. Enfin, sa main put +saisir la bosse, qu'il trancha d'un seul +coup.</p> + +<p>La corde coupée fouetta l'eau à grand +bruit. Ladko, le coeur battant, retomba +dans la barge. Impossible qu'on n'ait pas +entendu la chute de cette corde, dans un +silence si profond...</p> + +<p>Non... rien ne bougeait... Le pilote, peu +à peu redressé, comprit qu'il était déjà foin +de ses ennemis. A peine libre, en effet, la +barge avait commencé à dériver, et il +n'avait fallu qu'un instant pour qu'entre elle +et le chaland s'élevât le mur inexpugnable +de la nuit.</p> + +<p>Quand il s'estima assez loin pour n'avoir +plus rien à craindre, Serge Ladko arma un +aviron, et quelques coups de godille augmentèrent +rapidement la distance. Alors +seulement, il s'aperçut qu'il grelottait et +s'occupa de se couvrir. Décidément, on +n'avait pas touché au contenu de ses coffres, +où il trouva sans peine le linge et les vêtements +nécessaires. Cela fait, il saisit de +nouveau l'aviron et se remit à godiller avec +rage.</p> + +<p>Où était-il? Il n'en avait aucune idée. +Rien ne pouvait le renseigner sur le parcours +effectué par le chaland dans lequel +il avait été incarcéré. Sa prison flottante +avait-elle monté ou descendu le fleuve, il +l'ignorait.</p> + +<p>En tous cas, c'est dans le sens du courant +qu'il devait maintenant se diriger, +puisque c'est dans cette direction qu'étaient +Roustchouk et Natcha. Si on l'avait ramené +en arrière, ce serait du temps à regagner à +grands renforts de bras, voilà tout. Pour le +moment, il commencerait par naviguer +toute la nuit, de manière à s'éloigner le +plus possible de ses ennemis inconnus. Il +pouvait compter sur environ sept heures +d'obscurité. En sept heures, on fait du +chemin. Le jour venu, il s'arrêterait, pour +prendre du repos, dans la première ville +rencontrée.</p> + +<p>Serge Ladko godillait vigoureusement +depuis une vingtaine de minutes, quand un +cri affaibli par la distance s'éleva dans la +nuit. Ce qu'il exprimait, joie, colère ou +terreur, trop vague était ce cri lointain pour +que l'on pût le dire. Et pourtant, si vague +qu'elle fût, cette voix, qui lui arrivait des +confins de l'horizon, emplit d'un trouble +obscur le coeur du pilote. Où avait-il entendu +une voix semblable?.. Un peu plus, il eût +juré que c'était celle de Natcha... Il avait +cessé de godiller, l'oreille tendue aux +sourdes rumeurs de la nuit.</p> + +<p>Le cri ne se renouvela pas. L'espace +était redevenu muet autour de la barge +que le courant entraînait en silence. Natcha!..</p> + +<p>Il n'avait que ce nom-là en tête... +Serge Ladko, d'un mouvement d'épaules, +rejeta cette obsession, cette idée fixe et se +remit au travail.</p> + +<p>Le temps passa. Il pouvait être minuit, +quand, sur la rive droite, se dessinèrent +confusément des maisons. Ce n'était qu'un +village, Szlankament, que Ladko laissa en +arrière sans l'avoir reconnu.</p> + +<p>Quelques heures plus tard, au moment +du lever de l'aube, un autre bourg, Nove +Banoveze, apparut à son tour. Il ne le +reconnut pas davantage et le dépassa pareillement.</p> + +<p>Puis les rives redevinrent désertes, tandis +que le jour se levait.</p> + +<p>Dès que la lumière fut suffisante, Serge +Ladko s'empressa de réparer les dégâts +causés à son déguisement par une si longue +captivité. En quelques minutes, ses cheveux +redevinrent noirs de leur racine à +leur pointe, un coup de rasoir fit tomber +la barbe naissante et ses lunettes faussées +furent remplacées par des neuves. Cela +fait, il se remit à godiller avec le même +inlassable courage.</p> + +<p>De temps à autre, il jetait un coup d'oeil +en arrière, sans rien apercevoir de suspect. +Les ennemis étaient loin, décidément.</p> + +<p>Libérant son esprit de ses préoccupations +les plus immédiates, le sentiment de sa +sécurité reconquise lui permettait de songer +de nouveau à l'étrangeté de sa situation. +Quels étaient ces ennemis qui le +contraignaient à fuir? Que lui voulaient-ils? +Pourquoi l'avaient-ils tenu durant tant +de jours en leur pouvoir? Autant de questions +auxquelles il était dans l'impossibilité +de répondre. Quels que fussent ces +ennemis, il fallait, en tous cas, se défier +d'eux à l'avenir, et ce souci allait fâcheusement +compliquer son voyage, à moins +qu'il ne prît le parti de réclamer, malgré +les dangers d'une telle démarche, la protection +de la police contre ses ravisseurs +inconnus, à la première ville qu'il traverserait.</p> + +<p>Cette ville, quelle serait-elle? Cela non +plus, il ne le savait pas, et rien n'était de +nature à le renseigner, sur ces rives désertes +où, séparés par de longs espaces, s'égrenaient +de rares et pauvres hameaux.</p> + +<p>Ce fut seulement vers huit heures du +matin, que, toujours sur la rive droite, de +hauts clochers piquèrent le ciel, tandis +que, devant la barge, une autre ville plus +lointaine montait à l'horizon. Serge Ladko +eut un sursaut de joie. Ces villes, il les +connaissait bien. L'une, la plus proche, +c'était Semlin, dernière cité danubienne de +l'empire austro-hongrois; l'autre, juste en +face de lui, c'était Belgrade, la capitale +serbe, située également sur la rive droite, +après un coude brusque du fleuve, au +confluent de la Save.</p> + +<p>Ainsi donc, pendant son incarcération, il +avait continué à descendre le courant, sa +prison flottante l'avait rapproché du but, +et, sans même s'en rendre compte, il avait +franchi plus de cinq cents kilomètres.</p> + +<p>Pour l'instant, Semlin, c'était le salut. +Autant que besoin serait, il y trouverait aide +et protection. Mais se résoudrait-il à demander +du secours? S'il se plaignait, s'il racontait +son inexplicable aventure, n'allait-on +pas ouvrir une enquête, dont il serait la +première victime? Peut-être voudrait-on +savoir qui il était, d'où il venait, où il se +rendait, et peut-être parviendrait-on à +découvrir le nom qu'il s'était juré de ne +jamais révéler, quoi qu'il arrivât.</p> + +<p>Remettant à prendre un parti à ce sujet, +Serge Ladko activa la marche de son embarcation. +La demie de huit heures sonnait +aux horloges de la ville comme il fixait son +amarre à un anneau du quai. Il procéda +ensuite à quelques rapides rangements, +puis examina de nouveau ce problème: +parler ou se taire. Finalement il se décida +pour l'abstention. Tout bien considéré, +mieux valait garderie silence, aller chercher +sous le tôt un repos bien gagné, et s'éloigner +inaperçu de Semlin comme il y était arrivé.</p> + +<p>A ce moment, quatre hommes parurent +sur le quai et s'arrêtèrent en face de la +barge. Ces hommes sautèrent à bord, et +l'un d'eux, s'approchant de Serge Ladko, +qui le regardait faire avec étonnement, +demanda:</p> + +<p>«Vous êtes bien le nommé Ilia Brusch?</p> + +<p>—Oui, répondit le pilote, en fixant sur +le questionneur un regard inquiet.</p> + +<p>Celui-ci entr'ouvrit son vêtement, afin de +montrer une écharpe aux couleurs hongroises, +qui lui enserrait la taille.</p> + +<p>—Au nom de la loi, je vous arrête,» +dit-il en touchant le pilote à l'épaule.</p> + +<br><br><br> + +<a name="XIII"></a> + +<h3>XIII</h3> + + +<h3>UNE COMMISSION ROGATOIRE.</h3> + +<p>Karl Dragoch n'avait pas souvenir de +s'être occupé, dans tout le cours de sa carrière, +d'une affaire aussi fertile en incidents +inattendus et ayant autant le caractère +du mystère que cette affaire de la +bande du Danube. L'incroyable mobilité +de l'insaisissable bande, son ubiquité, la +soudaineté de ses coups, avaient déjà +quelque chose d'insolite. Et voici que son +chef, à peine dépisté, devenait introuvable, +et semblait se rire des mandats d'amener +lancés contre lui dans toutes les directions!</p> + +<p>Tout d'abord, on eût été fondé à croire +qu'il s'était évaporé. De lui, aucune trace, +ni en amont, ni en aval. La police de +Budapest, notamment, malgré une surveillance +incessante, n'avait rien signalé qui +lui ressemblât. Il fallait bien qu'il fût passé +à Budapest, cependant, puisque, dès le +31 août, il était vu à Duna Földvar, soit +près de quatre-vingt-dix kilomètres plus +bas que la capitale de la Hongrie. Ignorant +que le rôle du pêcheur fût joué à ce moment +par Ivan Striga, à qui le chaland +assurait un refuge, Karl Dragoch n'y pouvait +rien comprendre.</p> + +<p>Les jours suivants, c'est à Szekszard, à +Vukovar, à Cserevics, à Karlovitz enfin que +l'on signalait sa présence. Ilia Brusch ne +se cachait pas. Loin de là, il disait son nom +à qui voulait l'entendre, et parfois même +vendait quelques livres de poissons. D'aucuns, +il est vrai, prétendaient aussi l'avoir +surpris au moment où il en achetait, ce qui +ne laissait pas d'être assez singulier.</p> + +<p>Le soi-disant pêcheur faisait preuve en +tous cas d'une infernale habileté. La police, +aussitôt prévenue de son apparition, avait +beau faire diligence, elle arrivait toujours +trop tard. C'est en vain qu'elle sillonnait +ensuite le fleuve en tous sens, elle n'y découvrait +pas le plus petit vestige de la +barge qui semblait littéralement volatilisée.</p> + +<p>Karl Dragoch se désespérait en apprenant +les échecs successifs de ses sous-ordres. +Le gibier allait-il décidément lui +glisser entre les mains?</p> + +<p>Toutefois, deux choses étaient certaines. +La première, c'est que le prétendu lauréat +continuait à descendre le fleuve. La seconde, +c'est qu'il semblait fuir les villes, +dont, sans doute, il redoutait la police.</p> + +<p>Karl Dragoch fit donc redoubler de surveillance +à toutes les cités de quelque +importance situées en aval de Budapest, +telles que Mohacs, Apatin et Neusatz, et +lui-même établit son quartier général à +Semlin. Ces villes constituaient ainsi autant +de barrages élevés sur la route du fugitif.</p> + +<p>Malheureusement, il paraissait bien que +celui-ci ne fît que rire de la série d'obstacles +accumulés devant lui. De même qu'on +avait appris son passage en aval de Budapest, +sa présence fut constatée, mais toujours +trop tard, en aval de Mohacs, d'Apatin +et de Neusatz. Dragoch, transporté de +colère et comprenant qu'il jouait sa dernière +carte, réunit alors une véritable flottille. +Sur son ordre, plus de trente embarcations +croisèrent nuit et jour au-dessous de Semlin. +Bien adroit serait l'adversaire s'il parvenait +à franchir leur ligne serrée.</p> + +<p>Pour remarquables qu'elles fussent, ces +dispositions n'auraient eu cependant aucun +succès, si Serge Ladko fût resté prisonnier +dans la gabarre de Striga. Heureusement +pour le repos de Dragoch, il ne devait pas +en être ainsi.</p> + +<p>La journée du 6 septembre s'était écoulée +dans ces conditions, sans que rien de nouveau +fût survenu, et Dragoch, dès les premières +heures du 7, se disposait à rejoindre +sa flottille, quand il vit un agent accourir +à sa rencontre. Son homme, enfin arrêté, +venait d'être incarcéré dans la prison de +Semlin.</p> + +<p>Il se hâta de se rendre au parquet. +L'agent avait dit vrai. Le trop célèbre +Ladko était bien réellement sous les verrous.</p> + +<p>La nouvelle se répandit avec la rapidité +de l'éclair et mit la ville en rumeur. On ne +causait pas d'autre chose, et, sur le quai, +des groupes compacts stationnèrent toute +la journée devant la barge du fameux malfaiteur.</p> + +<p>Ces groupes ne purent manquer d'attirer +l'attention d'une gabarre qui, vers trois +heures de l'après-midi, passa au large de +Semlin. Cette gabarre qui descendait innocemment +le fleuve, c'était celle de Striga.</p> + +<p>«Qu'y a-t-il donc à Semlin? dit celui-ci +à son fidèle Titcha, en remarquant l'animation +des quais. Serait-ce une émeute?</p> + +<p>Il s'aida d'une jumelle, qu'il écarta de ses +yeux après un rapide examen.</p> + +<p>—Le diable m'emporte, Titcha, s'écria-t-il, +si ce n'est pas l'embarcation de notre +particulier!</p> + +<p>—Tu crois?... fit Titcha en s'emparant +de la jumelle.</p> + +<p>—Il faut que j'en aie le coeur net, déclara +Striga qui paraissait en proie à une vive +agitation. Je vais à terre.</p> + +<p>—Pour te faire pincer. C'est malin!... +Si cette embarcation est celle de Dragoch, +c'est que Dragoch est à Semlin. C'est se +jeter dans la gueule du loup.</p> + +<p>—Tu as raison, approuva Striga, qui +disparut dans le rouf. Mais nous allons +prendre nos précautions.»</p> + +<p>Un quart d'heure plus tard, il revenait +«camouflé» de main de maître, si l'on +veut bien nous permettre cette expression +empruntée à l'argot commun aux malfaiteurs +et aux gens de police. Sa barbe coupée +et remplacée par des favoris postiches, ses +cheveux dissimulés sous une perruque, un +large bandeau recouvrant l'un de ses yeux, +il s'appuyait péniblement sur une canne, +comme un homme qui sortirait à peine d'une +grave maladie.</p> + +<p>«Et maintenant?... demanda-t-il, non +sans quelque vanité.</p> + +<p>—Merveilleux! admira Titcha.</p> + +<p>—Ecoute, reprit Striga. Tandis que je +serai à Semlin, vous continuerez votre +route. Deux ou trois lieues au delà de Belgrade, +vous mouillerez et vous attendrez +mon retour.</p> + +<p>—Comment feras-tu pour nous rejoindre?</p> + +<p>—Ne t'inquiète pas de ça, et dis à Ogul +de me conduire dans le bachot.»</p> + +<p>Pendant ce temps, le chaland avait laissé +Semlin en arrière. Ayant pris terre assez +loin de la ville, Striga revint à grands pas +vers les maisons. Dès qu'il les eut atteintes, +il modéra son allure, et, se mêlant aux +groupes qui stationnaient au bord du fleuve, +il recueillit avidement les propos échangés +autour de lui.</p> + +<p>Il ne s'attendait guère à ce que ces propos +lui apprirent. Personne, dans ces groupes +animés, ne parlait de Dragoch. On ne +s'entretenait pas davantage d'Ilia Brusch. +Il n'était question que de Ladko. De quel +Ladko? Non pas du pilote de Roustchouk, +dont le nom avait été utilisé par Striga de la +manière qu'on sait, mais précisément de +ce Ladko imaginaire qu'il avait ainsi créé +de toutes pièces, du Ladko malfaiteur, du +Ladko pirate, c'est-à-dire de lui-même, +Striga. C'est sa propre arrestation qui +formait le sujet de la conversation générale.</p> + +<p>Il ne parvenait pas à comprendre. Que +la police commit une erreur et arrêtât un +innocent au lieu et place du coupable, il n'y +avait à cela rien de bien surprenant. Mais +quel rapport avait cette erreur, dont il +pouvait mieux que personne certifier la +réalité, avec la présence de ce bateau, que +son chaland, la veille encore, avait à la +traîne?</p> + +<p>On estimera, sans doute, qu'il faisait +preuve de faiblesse en accordant quelque +intérêt à ce côté de la question. L'essentiel, +c'était qu'un autre fût poursuivi à sa +place. Pendant qu'on suspecterait celui-là, +on ne songerait pas à s'occuper de lui. +C'était le point important. Le reste ne +comptait pas.</p> + +<p>Rien n'eût été plus vrai, s'il n'avait eu des +motifs particuliers de vouloir être renseigné +à cet égard. A en juger d'après les apparences, +tout portait à croire que l'homme +incarcéré et le maître de la barge ne faisaient +qu'un. Quel était cet inconnu, qui, +après avoir été, huit jours durant, prisonnier +à bord du chaland, en remplaçait si +complaisamment le propriétaire entre les +griffes de la police? Striga, certes, ne quitterait +pas Semlin avant d'être fixé sur ce +point.</p> + +<p>Il lui fallut s'armer de patience. M. Izar +Rona, juge chargé de cette affaire, ne +paraissait pas disposé à mener rondement +l'instruction. Trois jours s'écoulèrent sans +qu'il donnât signe de vie. Cette attente préalable +faisait partie de sa méthode. D'après +lui, il est excellent de laisser tout d'abord +un accusé aux prises avec la solitude. L'isolement +est un grand destructeur de force +nerveuse, et quelques jours de secret +dépriment merveilleusement l'adversaire +que le juge va trouver en face de lui.</p> + +<p>M. Izar Rona, quarante-huit heures +après l'arrestation, exprimait ces idées à +Karl Dragoch venu aux informations. Le +détective ne pouvait que donner aux théories +de son chef une approbation hiérarchique.</p> + +<p>«Enfin, monsieur le Juge, se risqua-t-il +à demander, quand comptez-vous procéder +au premier interrogatoire?</p> + +<p>—Demain.</p> + +<p>—Je viendrai donc demain soir en +apprendre le résultat. Inutile de vous répéter, +je pense, sur quoi se fondent les présomptions?</p> + +<p>—Inutile, affirma M. Rona. J'ai nos +conversations antérieures présentes à l'esprit, +et, d'ailleurs, mes notes sont très +complètes.</p> + +<p>—Vous me permettrez toutefois de vous +rappeler, monsieur le Juge, le désir que j'ai +pris la liberté de vous exprimer?</p> + +<p>—Quel désir?</p> + +<p>—Celui de ne pas paraître dans cette +affaire, au moins jusqu'à nouvel ordre. +Ainsi que je vous l'ai exposé, l'inculpé ne +me connaît que sous le nom de Jaeger. +Cela peut éventuellement nous servir. Evidemment, +lorsque nous serons devant la +Cour, il me faudra décliner mon nom véritable. +Mais nous n'en sommes pas là, et il +me paraît préférable, pour la recherche des +complices, de ne pas me brûler avant +l'heure....</p> + +<p>—C'est entendu,» promit le juge.</p> + +<p>Dans la cellule où on l'avait enfermé, +Serge Ladko attendait qu'on voulût bien +s'occuper de lui. Suivant de si près sa +précédente aventure, ce nouveau malheur, +aussi inexplicable pour lui que l'autre, +n'avait pas abattu son courage. Sans tenter +la moindre résistance au moment de son +arrestation, il s'était laissé conduire à la +prison, après avoir vainement formulé une +question restée sans réponse. Que risquait-il, +d'ailleurs? Cette arrestation résultait +nécessairement d'une erreur qui serait dissipée +dès qu'on l'interrogerait.</p> + +<p>Par malheur, le premier interrogatoire +se faisait singulièrement attendre. Serge +Ladko, maintenu au secret le plus rigoureux, +demeurait seul, jour et nuit, dans +sa cellule, où, de temps à autre, un gardien +venait jeter un furtif coup d'oeil par un +judas percé dans la porte. Ce gardien espérait-il, +obéissant aux ordres de M. Izar +Rona, constater les résultats progressifs +de la méthode d'isolement! En ce cas, il +ne devait pas se retirer satisfait. Les heures +et les jours s'écoulaient, sans que rien, +dans l'attitude du prisonnier, révélât un +changement de ses intimes pensées. Assis +sur une chaise, les mains appuyées sur les +genoux, les yeux baissés, la face froide, il +semblait profondément réfléchir, et gardait +une immobilité presque absolue, sans donner +aucun signe d'impatience. Dès la première +minute, Serge Ladko s'était résolu +au calme, et rien ne l'en ferait sortir; mais +il en arrivait, en constatant la fuite du +temps, à regretter sa prison flottante qui, +du moins, le rapprochait de Roustchouk.</p> + +<p>Le troisième jour, enfin,—on était alors +au 10 septembre,—sa porte s'ouvrit, et il +fut invité à quitter sa cellule. Encadré par +quatre soldats, baïonnette au canon, il +suivit un long couloir, descendit un interminable +escalier, puis traversa une rue, +au delà de laquelle il pénétra dans le Palais +de Justice, bâti en face de la prison.</p> + +<p>Dans cette rue, le populaire grouillait, se +pressant derrière un cordon d'agents de +police. Quand le prisonnier apparut, de +féroces clameurs s'élevèrent de cette foule, +avide d'exprimer sa haine pour le malfaiteur +redouté et si longtemps impuni. Quel +que fût le sentiment de Serge Ladko en +se voyant en butte à cette injure imméritée, +il n'en laissa rien paraître. D'un pas ferme, +il entra dans le Palais, et, après une nouvelle +attente, se trouva enfin devant son +juge.</p> + +<p>M. Izar Rona, petit homme malingre, +blond, la barbe rare, au teint jaune et +bilieux, était un magistrat de la manière +forte. Procédant par affirmations tranchantes, +par dénégations brutales, il attaquait +l'adversaire à coups de boutoir, plus +désireux d'inspirer la terreur que de gagner +la confiance.</p> + +<p>Les gardes s'étaient retirés sur un +signe du juge. Debout au milieu de la pièce, +Serge Ladko attendait qu'il plût à celui-ci +de l'interroger. Dans un angle, le greffier +prêt à écrire.</p> + +<p>«Asseyez-vous, dit M. Rona d'un ton +brusque.</p> + +<p>Serge Ladko obéit. Le magistrat reprit:</p> + +<p>—Votre nom?</p> + +<p>—Ilia Brusch.</p> + +<p>—Votre domicile?</p> + +<p>—Szalka.</p> + +<p>—Votre profession?</p> + +<p>—Pêcheur.</p> + +<p>—Vous mentez, formula le juge, en surveillant +du regard le prévenu.</p> + +<p>Une légère rougeur colora le visage de +Serge Ladko dont les yeux eurent un +rapide éclair. Toutefois, il se contraignit +au calme et garda le silence.</p> + +<p>—Vous mentez, répéta M. Rona. Vous +vous appelez Ladko. Votre domicile est +Roustchouk.</p> + +<p>Le pilote tressaillit. Ainsi son identité +véritable était connue. Comment cela +avait-il pu se faire? Cependant, le juge, +à qui le tressaillement du prévenu n'avait +pas échappé, poursuivait d'une voix cinglante:</p> + +<p>—Vous êtes accusé de trois vols simples, +de dix-neuf vols qualifiés perpétrés +avec les circonstances aggravantes d'escalade +et d'effraction, de trois assassinats +et de six tentatives de meurtre, lesdits +crimes et délits accomplis avec préméditation +depuis moins de trois ans. Qu'avez-vous +à répondre?</p> + +<p>Le pilote avait écouté, stupéfait, cette +incroyable nomenclature. Eh quoi! la confusion +qu'il avait redoutée, en apprenant +de la bouche de M. Jaeger l'existence de son +sinistre homonyme, cette confusion s'était +produite en effet. Dès lors, à quoi bon +avouer qu'il s'appelait Serge Ladko? Tout +à l'heure, il avait eu la pensée de le reconnaître, +en implorant la discrétion du juge. +Il comprenait maintenant qu'un tel aveu +serait plus nuisible qu'utile. C'était bien +lui, Serge Ladko, de Roustchouk, et non un +autre, qui était accusé de cette effroyable +série de crimes. Sans doute, même définitivement +identifié, il parviendrait à établir +son innocence. Mais combien de temps +faudrait-il pour y arriver? Non, mieux valait +soutenir jusqu'au bout le rôle du pêcheur +Ilia Brusch, puisque Ilia Brusch était le +nom d'un innocent.</p> + +<p>—J'ai à répondre que vous vous trompez, +répliqua-t-il d'une voix ferme. Je me +nomme Ilia Brusch et je demeure à Szalka. +Il est bien facile, d'ailleurs, de vous en +assurer.</p> + +<p>—Ce sera fait, dit le juge en prenant une +note. En attendant, je vais vous faire connaître +quelques-unes des charges qui pèsent +sur vous.</p> + +<p>Serge Ladko se fit plus attentif. On touchait +au point intéressant.</p> + +<p>—Pour le moment, commença le juge, +nous laisserons de côté la plus grande +partie des crimes qui vous sont reprochés, +et nous nous occuperons seulement des plus +récents, de ceux qui ont été perpétrés pendant +le voyage au cours duquel vous avez +été arrêté.</p> + +<p>M. Rona, ayant repris haleine, poursuivit:</p> + +<p>—C'est à Ulm que l'on signale pour la +première fois votre présence. C'est donc à +Ulm que nous placerons l'origine de ce +voyage.</p> + +<p>—Pardon, Monsieur, interrompit vivement +Serge Ladko. Mon voyage avait commencé +bien avant Ulm, puisque j'ai remporté +deux prix au concours de pêche de +Sigmaringen et que j'ai ensuite remonté +le fleuve jusqu'à Donaueschingen.</p> + +<p>—Il est exact, en effet, répliqua le juge, +qu'un certain Ilia Brusch a été proclamé +lauréat du concours de pêche institué par +la Ligue Danubienne à Sigmaringen, et que +cet Ilia Brusch a été vu à Donaueschingen. +Mais, ou bien vous aviez déjà adopté à Sigmaringen +une personnalité d'emprunt, ou +bien vous vous êtes substitué audit Ilia +Brusch pendant qu'il allait de Donaueschingen +à Ulm. C'est un point que nous éluciderons +en son temps, soyez tranquille.</p> + +<p>Serge Ladko, les yeux écarquillés par +la surprise, écoutait comme dans un rêve +ces fantaisistes déductions. Un peu plus, +on eût compté l'imaginaire Ilia Brusch au +nombre de ses victimes! Sans prendre la +peine de répondre, il haussait dédaigneusement +les épaules, quand le juge, en le +regardant fixement, lui demanda tout à coup +à brûle-pourpoint:</p> + +<p>—Qu'êtes-vous allé faire à Vienne, le +26 août dernier, chez le juif Simon Klein?</p> + +<p>Malgré lui, Serge Ladko tressaillit une +seconde fois. Voilà qu'on connaissait cette +visite, maintenant! Certes, elle n'avait rien +de répréhensible, mais l'avouer, c'était +avouer en même temps son identité, et, +puisqu'il avait adopté le parti de la nier, +force lui était de persister dans cette +voie.</p> + +<p>—Simon Klein?... répéta-t-il d'un air +interrogateur, en homme qui ne comprend +pas.</p> + +<p>—Vous niez?... fit M. Rona. Je m'y +attendais. C'est donc à moi de vous apprendre +qu'en vous rendant chez le juif +Simon Klein—et le juge, ce disant, se +souleva à demi sur son siège pour donner +à ses paroles une plus écrasante autorité,—vous +alliez vous entendre avec le receleur +ordinaire de votre bande.</p> + +<p>—De ma bande!... répéta le pilote ahuri.</p> + +<p>—Il est vrai, rectifia ironiquement le +juge, que vous ne savez pas ce que je veux +dire, que vous ne faites partie d'aucune +bande, que vous n'êtes pas Ladko, mais +bien un inoffensif pêcheur à la ligne du nom +d'Ilia Brusch; Mais alors, si vous vous +nommez en effet Ilia Brusch, pourquoi vous +cachez-vous?</p> + +<p>—Je me cache, moi?... protesta Serge +Ladko.</p> + +<p>—Dame! ça m'en a tout l'air, répondit +M. Izar Rona, à moins que ce ne soit pas +se cacher que de dissimuler sous des +lunettes noires des yeux qui semblent les +meilleurs du monde—au fait! ayez donc +l'obligeance de les enlever, ces lunettes!—et +de teindre en noir des cheveux que +l'on a naturellement blonds.</p> + +<p>Serge Ladko était accablé.</p> + +<p>La police était bien renseignée et la +trame se resserrait autour de lui; sans +paraître remarquer son trouble, M. Rona +poursuivit son avantage:</p> + +<p>—Eh! eh! vous voilà moins fringant, +mon gaillard. Vous ne nous saviez pas si +avancés ... mais je continue. A Ulm, vous +aviez pris un passager avec vous.</p> + +<p>—Oui, répondit Serge Ladko.</p> + +<p>—Quel était son nom?</p> + +<p>—M. Jaeger.</p> + +<p>—Très exact. Voudriez-vous me dire ce +qu'il est devenu, ce M. Jaeger?</p> + +<p>—Je l'ignore. Il m'a quitté en pleine +campagne, presque au confluent de l'Ipoly. +J'ai été bien surpris de ne plus le trouver +en revenant à bord.</p> + +<p>—En revenant, dites-vous. Vous vous +étiez donc absenté? Où étiez-vous allé?</p> + +<p>—Dans un village des environs, afin +de me procurer un cordial pour mon passager.</p> + +<p>—Il était donc malade?</p> + +<p>—Très malade. Il avait failli se noyer +tout bonnement.</p> + +<p>—Et c'est vous qui l'avez sauvé, je présume?</p> + +<p>—Qui voulez-vous que ce soit, puisqu'il +n'y avait que moi?</p> + +<p>—Hum!... fit le juge un peu ébranlé.</p> + +<p>Mais, se ressaisissant:</p> + +<p>—Vous comptez sans doute m'émouvoir +avec cette histoire de sauvetage?</p> + +<p>—Moi? protesta Ladko. Vous m'interrogez, +je réponds. Voilà tout.</p> + +<p>—C'est bon, conclut M. Izar Rona. Mais, +dites-moi, avant cet incident, vous n'aviez +jamais quitté votre barge, je crois?</p> + +<p>—Une seule fois, pour aller chez moi, à +Szalka.</p> + +<p>—Pourriez-vous me préciser la date de +cette excursion?</p> + +<p>—Pourquoi pas, en cherchant un peu.</p> + +<p>—Je vais vous aider. Ne serait-ce pas +dans la nuit du 28 au 29 août?</p> + +<p>—Peut-être bien.</p> + +<p>—Vous ne le niez pas?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Vous l'avouez?</p> + +<p>—Si vous voulez.</p> + +<p>—Nous sommes d'accord.... C'est sur +la rive gauche du Danube, je crois, que +se trouve Szalka? demanda M. Rona d'un +air bonhomme.</p> + +<p>—En effet.</p> + +<p>—Et il faisait noir, je crois, dans cette +nuit du 28 au 29 août?</p> + +<p>—Très noir. Un temps affreux.</p> + +<p>—Cela explique que vous vous soyez +trompé. C'est par une erreur toute naturelle +qu'en pensant aborder la rive gauche, +vous avez débarqué sur la rive droite.</p> + +<p>—Sur la rive droite?</p> + +<p>M. Izar Rona se leva tout à fait, et, fixant +le prévenu dans les yeux, prononça:</p> + +<p>—Oui, sur la rive droite, juste en face +de la villa du comte Hagueneau?</p> + +<p>Serge Ladko chercha de bonne foi dans +ses souvenirs. Hagueneau? Il ne connaissait +pas ce nom.</p> + +<p>—Vous êtes très fort, déclara le juge +déçu dans son essai d'intimidation. Il est +donc entendu que c'est la première fois que +vous entendez prononcer le nom du comte +Hagueneau et que, si, au cours de la nuit du +28 au 29 août, sa villa a été mise au pillage +et son gardien Christian Hoël grièvement +blessé, c'est à votre insu. Où diable avais-je +la tête? Comment connaîtriez-vous ces +crimes commis par un certain Ladko? +Ladko, que diable! ce n'est pas votre nom!</p> + +<p>—Mon nom est Ilia Brusch, affirma le +pilote d'une voix moins assurée que la première +fois.</p> + +<p>—Parfait! parfait!... c'est convenu ... +mais alors, si vous ne vous appelez pas +Ladko, pourquoi avez-vous disparu, juste +après la perpétration de ce crime, pour ne +rompre votre incognito—et encore bien +modestement!—qu'à une distance respectable +de la région qui en a été le théâtre? +Pourquoi ne vous a-t-on vu, vous qui montriez +auparavant si généreusement votre +personne, ni à Budapest, ni à Neusatz, ni à +aucune ville un peu importante? Pourquoi +avez-vous abandonné votre rôle de pêcheur, +au point même d'acheter parfois du poisson +dans les villages où vous consentiez +à vous arrêter?</p> + +<p>Tout cela était de l'hébreu pour le +malheureux pilote. S'il avait disparu, c'était +bien malgré lui. Depuis cette nuit du 28 au +29 août, n'avait-il pas été constamment +prisonnier? Dans ces conditions, quoi de +surprenant à ce qu'il eût disparu? L'étonnant, +au contraire, c'est qu'il se trouvât +quelqu'un pour prétendre l'avoir aperçu.</p> + +<p>Cette erreur du moins serait facile à +dissiper. Il suffirait de raconter sincèrement +l'aventure incompréhensible dont il +avait été victime. La justice serait peut-être +plus clairvoyante et peut-être arriverait-elle +à débrouiller les fils de cet imbroglio. +Bien décidé à faire ce récit, Serge Ladko +attendait impatiemment que M. Rona lui +permit de placer un mot. Mais le juge +était lancé à toute vapeur. Il se promenait +maintenant de long en large dans son +cabinet, en jetant au visage de son prisonnier +un flot d'arguments qu'il jugeait triomphants.</p> + +<p>—Si vous n'êtes pas Ladko, continuait-il +avec une véhémence croissante, comment +se fait-il que, succédant au pillage de la +villa du comte Hagueneau, pillage accompli, +par un malheureux hasard, précisément +au moment où vous aviez quitté votre barge, +un vol, oh! un vol simple, celui-ci! ait été +commis à Szuszek dans la nuit du 5 au +6 septembre, nuit que vous avez dû nécessairement +passer en face de ce village? Si +vous n'êtes pas Ladko, enfin, que faisait +dans votre barge ce portrait adressé à son +mari par votre femme, Natcha Ladko?</p> + +<p>M. Rona avait touché juste, cette fois, +et le dernier argument était en effet triomphant. +Le pilote, anéanti, avait baissé la +tête et de grosses gouttes de sueur ruisselaient +de son visage.</p> + +<p>Cependant le juge poursuivait d'une voix +plus haute:</p> + +<p>—Si vous n'êtes pas Ladko, pourquoi +ce portrait a-t-il été supprimé du jour où +vous vous êtes senti menacé? Il était dans +votre coffre, ce portrait; je précise, dans +votre coffre de tribord. Il n'y est plus. Sa +présence vous accusait; sa disparition vous +condamne. Qu'avez-vous à répondre?</p> + +<p>—Rien, murmura Ladko d'une voix +sourde. Je ne comprends rien à ce qui +m'arrive.</p> + +<p>—Vous comprendrez à merveille si vous +voulez vous en donner la peine. Pour le +moment, nous allons interrompre cet intéressant +entretien. On va vous reconduire +dans votre cellule, où vous aurez tout le +temps de vous livrer à vos réflexions. +Récapitulons, en attendant, l'interrogatoire +d'aujourd'hui. Vous prétendez: 1° Vous +nommer Ilia Brusch; 2° Avoir remporté +le prix au concours de pêche de Sigmaringen; +3° Habiter Szalka; 4° Avoir passé chez +vous, à Szalka, la nuit du 28 au 29 août. +Ces points seront vérifiés. De mon côté je +prétends: 1° Que votre nom est Ladko; +2° Que votre domicile est Roustchouk; +3° Que, dans la nuit du 28 au 29 août, avec +l'aide de nombreux complices, vous avez +mis au pillage la villa du comte Hagueneau +et vous êtes rendu coupable d'une +tentative de meurtre sur la personne du +gardien Christian Hoël; 4° Qu'un vol dont +le nommé Kellermann, de Szuszek, a été +victime, dans la nuit du 5 au 6 septembre, +doit être mis à votre passif; 5° Que de +nombreux autres vols et meurtres commis +dans les régions baignées par le Danube +doivent pareillement vous être imputés. +L'instruction de ces crimes est ouverte. +Des témoins sont cités. Vous serez mis +en leur présence... Voulez-vous signer +votre interrogatoire?.. Non?.. A votre +aise!.. Gardes, reconduisez le prévenu!»</p> + +<p>Pour regagner sa prison, Serge Ladko +dut passer de nouveau au milieu de la foule +et en subir encore les vociférations hostiles. +La colère populaire semblait s'être accrue +pendant la durée de l'interrogatoire et la +police eut quelque peine à protéger le prisonnier.</p> + +<p>Au premier rang de cette foule hurlante, +figurait Ivan Striga. Celui-ci dévora des +yeux l'individu qui prenait sa place avec +tant de complaisance. Le pilote passa à +deux mètres de lui et il put le voir tout à son +aise. Mais il ne reconnut pas cet homme +imberbe, aux cheveux bruns, dont le visage +était orné d'une superbe paire de lunettes +noires, et ses perplexités n'en furent pas +atténuées.</p> + +<p>Striga s'éloigna tout songeur avec le +reste de la foule quand furent refermées +les portes de la prison. Décidément, il ne +connaissait pas l'homme arrêté. Ce n'était, +en tous cas, ni Dragoch, ni Ladko. Dès lors, +qu'il s'agît d'Ilia Brusch ou de tout autre, +que lui importait? Quelle que fût la personnalité +de l'accusé, l'essentiel était qu'il +absorbât l'attention de la justice, et Striga +n'avait plus de raison de s'attarder à +Semlin. C'est pourquoi il se résolut à partir +dès le lendemain peur regagner son +chaland.</p> + +<p>Mais, à son réveil, la lecture des journaux +le fit changer d'avis. Cette affaire +Ladko étant menée dans le secret le plus +rigoureux, c'était une raison péremptoire +pour que la Presse s'ingéniât à percer, le +mystère. Elle y avait réussi. Ample était +sa moisson d'informations.</p> + +<p>Les journaux relataient, en effet, assez +exactement le premier interrogatoire, en +faisant suivre leur récit de commentaires +qui n'étaient pas précisément favorables à +l'accusé. En général, ils s'étonnaient de +l'obstination avec laquelle celui-ci soutenait +être un simple pêcheur, du nom d'Ilia +Brusch, habitant seul la petite ville de +Szalka. Quel intérêt pouvait-il avoir à soutenir +un pareil système, dont la fragilité +était évidente? Déjà, d'après eux, le juge +d'instruction, M. Izar Rona, avait envoyé +à Gran une commission rogatoire. D'ici +très peu de jours, un magistrat se transporterait +donc à Szalka et se livrerait à +une enquête qui aurait comme résultat de +ruiner les allégations du prévenu. On chercherait +cet Ilia Brusch, et on le trouverait ... +s'il existait, ce qui, en somme, était fort +douteux.</p> + +<p>Cette nouvelle modifia les projets de +Striga. Tandis qu'il poursuivait sa lecture, +une idée singulière lui était venue, et l'idée +prit corps, quand il eut achevé de lire. +Certes, il était très bon que la justice tînt +un innocent. Mais il serait meilleur encore +qu'elle le gardât. Pour cela, que fallait-il? +Lui fournir un Ilia Brusch en chair et en +os, ce qui convaincrait <i>ipso facto</i> d'imposture +le véritable Ilia Brusch qu'on +retenait prisonnier à Semlin. Cette charge +s'ajouterait à celles qu'on possédait déjà +forcément contre lui, puisqu'on l'avait +arrêté, et suffirait peut-être à motiver sa +condamnation définitive, au grand profit +du vrai coupable.</p> + +<p>Sans plus attendre, Striga quitta la ville. +Seulement, au lieu de regagner son chaland, +il lui tournait le dos. Emporté par une +rapide voiture, il allait rejoindre la ligne +ferrée qui l'emmènerait à toute vapeur vers +Budapest et vers le Nord.</p> + +<p>Pendant ce temps, Serge Ladko, gardant +son immobilité coutumière, comptait tristement +les heures. De sa première entrevue +avec le juge, il était revenu effrayé de la +gravité des présomptions qui pesaient sur +lui. Certes, il réussirait fatalement avec le +temps à faire triompher son innocence. +Mais il lui faudrait sans doute s'armer de +patience, car il ne pouvait méconnaître que +les apparences fussent contre lui et que la +justice n'eût bâti avec logique son échafaudage +d'hypothèses.</p> + +<p>Toutefois, il y a loin entre de simples +soupçons et des preuves formelles. Or, des +preuves, on n'arriverait jamais, et pour +cause, à en réunir contre lui. Le seul +témoin qu'il eût à craindre, et encore uniquement +en ce qui concernait le secret de +son nom, c'était le juif Simon Klein. Mais +Simon Klein, qui avait son point d'honneur +professionnel, ne consentirait vraisemblablement +jamais à le reconnaître. D'ailleurs, +aurait-on même besoin de le mettre +en présence de son ancien correspondant +de Vienne? Le juge n'avait-il pas déclaré +qu'il allait se renseigner à Szalka? Ces renseignements +ne pouvant manquer d'être +excellents, la mise en liberté du prisonnier +en résulterait évidemment.</p> + +<p>Plusieurs jours s'écoulèrent, durant lesquels +Serge Ladko ressassa ces pensées +avec une fébrilité croissante. Szalka n'était +pas si loin, et il ne fallait pas si longtemps +pour se renseigner. On était au septième +jour, depuis son premier interrogatoire, +quand il fut introduit, de nouveau dans le +cabinet de M. Rona.</p> + +<p>Le juge était à son bureau et paraissait +fort occupé. Pendant dix minutes, il laissa +le pilote attendre debout, comme s'il eût +ignoré sa présence.</p> + +<p>«Nous avons la réponse de Szalka, dit-il +enfin d'une voix détachée, sans même relever +les yeux sur le prisonnier qu'il surveillait +sournoisement à travers ses cils +baissés.</p> + +<p>—Ah!.. fît Serge Ladko avec satisfaction.</p> + +<p>—Vous aviez raison, continuait cependant +M. Rona. Il existe bien à Szalka un +nommé Ilia Brusch, qui jouit de la meilleure +réputation.</p> + +<p>—Ah!.. fit pour la seconde fois le pilote, +qui voyait déjà ouverte la porte de sa +prison.</p> + +<p>Le juge, se faisant plus étranger et plus +indifférent encore, murmura sans paraître +y attacher la moindre importance:</p> + +<p>—Le commissaire de police de Gran, +chargé de l'enquête, a eu la bonne fortune +de lui parler à lui-même.</p> + +<p>—A lui-même? répéta Serge Ladko qui +ne comprenait pas.</p> + +<p>—A lui-même, affirma le juge.</p> + +<p>Serge Ladko croyait rêver. Comment un +autre Ilia Brusch avait-il pu être trouvé à +Szalka?</p> + +<p>—Ce n'est pas possible, Monsieur, +balbutia-t-il. Il y a erreur.</p> + +<p>—Jugez-en vous-même, répliqua le juge. +Voici le rapport du commissaire de police +de Gran. Il en résulte que ce magistrat, +déférant à la commission rogatoire que je +lui ai adressée, s'est transporté le 14 septembre +à Szalka et qu'il s'est rendu dans +une maison sise au coin du chemin de +halage et de la route de Budapest.... C'est +bien l'adresse que vous avez donnée, je +pense? demanda le juge en s'interrompant.</p> + +<p>—Oui, Monsieur, répondit Serge Ladko +d'un air égaré.</p> + +<p>—... et de la route de Budapest, reprit +M. Rona; qu'il a été reçu dans la dite maison, +par le sieur Ilia Brusch en personne, +lequel a déclaré n'être que tout récemment +revenu d'une assez longue absence. Le +commissaire ajoute que les renseignements +qu'il a pu recueillir sur le sieur Ilia +Brusch tendent à établir sa parfaite honorabilité, +et qu'aucun autre habitant de +Szalka ne porte ce nom.... Avez-vous quelque +chose à dire? Ne vous gênez pas, je vous +prie.</p> + +<p>—Non, Monsieur, balbutia Serge Ladko +qui se sentait devenir fou.</p> + +<p>—Voilà donc un premier point élucidé,» +conclut avec satisfaction M. Rona, qui regardait +son prisonnier comme le chat doit +regarder une souris.</p> + +<br><br><br> + +<a name="XIV"></a> + +<h3>XIV</h3> + +<h3>ENTRE CIEL ET TERRE</h3> + + +<p>Son deuxième interrogatoire terminé, +Serge Ladko regagna sa cellule sans se +rendre compte de ce qu'il faisait. A peine +s'il avait entendu les questions du juge +après que l'incident de la commission rogatoire +eut été vidé de la façon que l'on sait, +et il n'avait plus répondu que d'un air +hébété. Ce qui lui arrivait dépassait les +limites de son intelligence. Que lui voulait-on +à la fin? Enlevé, puis incarcéré à bord +d'un chaland par de mystérieux ennemis, +il ne recouvrait sa liberté que pour la +perdre aussitôt; et voici maintenant qu'on +trouvait, à Szalka, un autre Ilia Brusch, +c'est-à-dire un autre lui-même, dans sa +propre maison!.. Cela tenait de la fantasmagorie!</p> + +<p>Stupéfait, affolé par cette succession +d'événements inexplicables, il avait la sensation +d'être le jouet de puissances supérieures +et hostiles, d'être invinciblement +entraîné, proie inerte et sans défense, dans +les engrenages de cette machine formidable +qui s'appelle: la Justice.</p> + +<p>Cette dépression, cet anéantissement de +toute énergie, son visage l'exprimait avec +tant d'éloquence, qu'un des gardiens qui +lui faisaient escorte en fut ému, bien qu'il +considérât son prisonnier comme le plus +abominable criminel.</p> + +<p>«Ça ne va donc pas comme vous voulez, +camarade? demanda, en mettant dans sa +voix quelque désir de réconfort, ce fonctionnaire +blasé cependant par profession sur le +spectacle des misères humaines.</p> + +<p>Il aurait parlé à un sourd, que le résultat +eût été le même.</p> + +<p>—Allons! reprit le compatissant gardien, +il faut se faire une raison. M. Izar +Rona n'est pas un mauvais diable, et tout +s'arrangera peut-être mieux que vous ne +pensez... En attendant, je vais vous laisser +ça... Il est question de votre pays là-dedans. +Ça vous distraira.»</p> + +<p>Le prisonnier garda son immobilité. Il +n'avait pas entendu.</p> + +<p>Il n'entendit pas davantage les verrous +poussés à l'extérieur et pas davantage il +ne vit le journal que le gardien, trahissant +ainsi sans penser à mal le secret rigoureux +auquel était astreint son prisonnier, déposait +sur la table en s'en allant.</p> + +<p>Les heures coulèrent. Le jour s'acheva, +puis la nuit, et ce fut une nouvelle aurore. +Ecroulé sur sa chaise, Serge Ladko n'avait +pas conscience de la fuite du temps.</p> + +<p>Cependant, quand le jour grandissant +vint frapper son visage, il parut sortir de +cet accablement. Il ouvrit les yeux, et son +regard vague erra par la cellule. La première +chose qu'il aperçut alors, ce fut le +journal laissé la veille par le pitoyable gardien.</p> + +<p>Tel que celui-ci l'y avait placé, ce journal +s'étalait toujours sur la table, découvrant +une <i>manchette</i> imprimée en grasses capitales +au-dessous du titre. «Les massacres +de Bulgarie», annonçait cette manchette, +sur laquelle tomba le premier regard de +Serge Ladko. Il tressaillit et s'empara +fébrilement du journal. Son intelligence +réveillée revenait à flots. Ses yeux fulguraient, +tandis qu'il poursuivait sa lecture.</p> + +<p>Les événements qu'il apprenait ainsi +étaient, au même instant, commentés dans +l'Europe entière, et y soulevaient une clameur +générale de réprobation. Depuis, ils +sont entrés dans l'histoire, dont ils ne forment +pas la page la plus glorieuse.</p> + +<p>Ainsi qu'il a été rappelé au début de ce +récit, toute la région balkanique était alors +en ébullition. Dès l'été de 1875, l'Herzégovine +s'était révoltée, et les troupes ottomanes +envoyées contre elle n'avaient pu la +réduire. En mai 1876, la Bulgarie s'étant +soulevée à son tour, la Porte répondit à +l'insurrection en concentrant une nombreuse +armée dans un vaste triangle ayant +pour sommets Roustchouk, Widdin et +Sofia. Enfin, le 1er et le 2 juillet de cette +année 1876, la Serbie et le Monténégro, +entrant en scène à leur tour, avaient +déclaré la guerre à la Turquie. Les Serbes, +commandés par le général russe +Tchernaief, après avoir tout d'abord remporté +quelques succès, avaient dû battre en +retraite en deçà de leur frontière, et le +1er septembre le prince Milan s'était vu +contraint de demander un armistice de +dix jours, pendant lequel il sollicita, des +puissances chrétiennes, une intervention +que celles-ci furent malheureusement trop +longues à lui accorder.</p> + +<p>«Alors,» dit M. Édouard Driault, dans +son <i>Histoire de la Question d'Orient</i>, «se +produisit le plus affreux épisode de +ces luttes; il rappelle les massacres de +Chio au temps de l'insurrection grecque. +Ce furent les massacres de Bulgarie. La +Porte, au milieu de la guerre contre la +Serbie et le Monténégro, craignait que +l'insurrection bulgare, sur les derrières +de l'armée, ne compromît ses opérations. +Le gouverneur de la Bulgarie, Chefkat-Pacha, +reçut-il l'ordre d'écraser l'insurrection +sans regarder aux moyens? Cela +est vraisemblable. Des bandes de Bachi-Bouzouks +et de Circassiens appelées d'Asie +furent lâchées sur la Bulgarie, et en +quelques jours elle fut mise à feu et à +sang. Ils assouvirent à l'aise leurs sauvages +passions, brûlèrent les villages, +massacrèrent les hommes au milieu des +tortures les plus raffinées, éventrèrent +les femmes, coupèrent en morceaux les +enfants. Il y eut environ vingt-cinq à trente +mille victimes...»</p> + +<p>Tandis qu'il lisait, des gouttes de sueur +perlaient sur le visage de Serge Ladko. +Natcha!.. Qu'était devenue Natcha, au milieu +de cet effroyable bouleversement?.. +Vivait-elle encore? Était-elle morte, au contraire, +et son cadavre éventré, coupé en +morceaux, de même que celui de tant d'autres +innocentes victimes, traînait-il dans la +boue, dans la fange, dans le sang, écrasé +sous le pied des chevaux?</p> + +<p>Serge Ladko s'était levé, et, pareil à une +bête fauve mise en cage, courait furieusement +autour de la cellule, comme s'il eût +cherché une issue pour voler au secours de +Natcha.</p> + +<p>Cet accès de désespoir fut de courte durée. +Revenu bientôt à la raison, il se contraignit +au calme, d'un énergique effort, et, +avec un cerveau lucide, chercha les moyens +de reconquérir sa liberté.</p> + +<p>Aller trouver le juge, lui avouer sans +détour la vérité, implorer au besoin sa +pitié?.. Mauvais moyen. Quelle chance +avait-il d'obtenir la confiance d'un esprit +prévenu, après avoir si longtemps persévéré +dans le mensonge? Etait-il en son +pouvoir de détruire d'un seul mot la suspicion +attachée à son nom de Ladko, de ruiner +en un instant les présomptions qui +l'accablaient? Non. Une enquête serait à +tout le moins nécessaire, et une enquête +exigerait des semaines, sinon des mois.</p> + +<p>Il fallait donc fuir.</p> + +<p>Pour la première fois depuis qu'il y était +entré, Serge Ladko examina sa cellule. Ce +fut vite fait. Quatre murs percés de deux +ouvertures: la porte d'un coté, la fenêtre +de l'autre. Derrière trois de ces murs, +d'autres cachots, d'autres prisons; derrière +la fenêtre seulement, l'espace et la liberté.</p> + +<p>L'enseuillement de cette fenêtre, dont le +linteau atteignait le plafond, dépassait un +mètre cinquante, et sa partie inférieure, +ce qu'on eût nommé l'appui pour une ouverture +ordinaire, était inaccessible, une +rangée de gros barreaux scellés dans +l'épaisseur du cadre en interdisant l'approche. +D'ailleurs, cette difficulté vaincue, +il en serait resté une autre. Au dehors, une +sorte de hotte, dont les côtés venaient +s'appliquer de part et d'autre de la fenêtre, +arrêtait tout regard vers l'extérieur et ne +laissait de visible qu'un étroit rectangle +de ciel. Non pas même pour fuir, mais pour +être seulement en état d'en chercher le +moyen, il fallait donc tout d'abord forcer +l'obstacle de la grille, puis se hisser à force +de bras au sommet de cette hotte, de manière +à pouvoir reconnaître les alentours.</p> + +<p>A en juger par les escaliers descendus +lors des convocations de M. Izar Rona, +Serge Ladko s'estimait enfermé au quatrième +étage de la prison. Douze à quatorze +mètres à tout le moins devaient donc le +séparer du sol. Serait-il possible de les +franchir? Impatient d'être renseigné à cet +égard, il résolut de se mettre à l'oeuvre +sur-le-champ.</p> + +<p>Au préalable, cependant, il convenait de +se procurer un instrument de travail. On +lui avait tout pris, quand on l'avait écroué, +et, dans son cachot, rien ne pouvait être +d'aucun secours. Une table, une chaise et +une couchette, représentée par une maigre +paillasse recouvrant une voûte en maçonnerie, +c'était là tout son mobilier.</p> + +<p>Serge Ladko cherchait en vain depuis +longtemps, quand, en visitant pour la centième +fois ses vêtements, sa main rencontra +enfin un corps dur. Pas plus que ses +geôliers eux-mêmes, il n'avait pensé jusqu'ici +à cette chose insignifiante qu'est +une boucle de pantalon. Quelle importance +n'acquérait pas maintenant cette chose +insignifiante, seul objet métallique qui fût +en sa possession!</p> + +<p>Ayant détaché cette boucle, Serge Ladko, +sans perdre une minute, attaqua la muraille +au pied de l'un des barreaux, et la pierre, +obstinément griffée par les ardillons d'acier, +commença à tomber en poussière sur le +sol. Ce travail, déjà lent et pénible par lui-même, +était encore compliqué par la surveillance +incessante à laquelle était soumis +le prisonnier. Une heure ne s'écoulait pas, +sans qu'un gardien vînt mettre l'oeil au +guichet de la porte. De là, nécessité d'avoir +toujours l'oreille tendue vers les bruits +extérieurs, et, au moindre signe de danger, +d'interrompre le travail en faisant disparaître +toute trace suspecte.</p> + +<p>Dans ce but, Serge Ladko utilisait son +pain. Ce pain, malaxé avec la poussière qui +tombait de la muraille, prit d'une manière +assez satisfaisante la couleur de la pierre +et devint un véritable mastic, à l'aide +duquel le trou fut dissimulé à mesure +qu'il était creusé. Quant au surplus des +débris produits par le grattage, il le cachait +sous la voûte de son lit.</p> + +<p>Après douze heures d'efforts, le barreau +était déchaussé sur une hauteur de trois +centimètres, mais la boucle n'avait plus de +pointes. Serge Ladko brisa l'armature, et, +des morceaux, fit autant d'outils. Douze +heures plus tard, ces menus fragments +d'acier avaient disparu à leur tour.</p> + +<p>Heureusement, la chance qui avait déjà +souri au prisonnier semblait ne plus vouloir +l'abandonner. Au premier repas qui lui +fut servi, il se risqua à garder un couteau +de table, et, personne n'ayant remarqué ce +larcin, il le recommença avec le même +bonheur le jour suivant. Il se trouvait +ainsi maître de deux instruments plus +sérieux que ceux dont il avait disposé jusqu'ici. +A vrai dire, il ne s'agissait que de +méchants couteaux très grossièrement fabriqués. +Toutefois, leurs lames étaient assez +bonnes, et les manches en facilitaient le +maniement.</p> + +<p>Le travail, à partir de ce moment, +avança plus vite, bien que trop lentement +encore. Le ciment, avec le temps, +avait acquis la dureté du granit et ne se +laissait que difficilement effriter. A chaque +instant, d'ailleurs, le travail devait être +interrompu, soit à cause d'une ronde de +gardiens, soit par suite d'une convocation +de M. Rona, qui multipliait les interrogatoires.</p> + +<p>Le résultat de ces interrogatoires était +toujours le même. L'instruction piétinait +sur place. A chaque séance, c'était un +défilé de témoins dont les déclarations +n'apportaient aucune lumière. Si les uns +semblaient trouver quelque vague ressemblance +entre Serge Ladko et le malfaiteur +qu'ils avaient plus ou moins nettement +aperçu le jour où ils en avaient été victimes, +d'autres niaient catégoriquement +cette ressemblance. M. Rona avait beau +affubler son prévenu de barbes postiches +taillées selon toutes les coupes imaginables, +l'obliger à montrer ses yeux ou à les dissimuler +derrière les verres noirs des lunettes, +il ne réussissait pas à obtenir un seul +témoignage formel. Aussi attendait-il avec +impatience que l'état de Christian Hoël, +blessé lors du dernier attentat de la bande +du Danube, permît à celui-ci de se rendre +à Semlin.</p> + +<p>De ces interrogatoires, Serge Ladko se +désintéressait d'ailleurs. Docilement, il se +prêtait à toutes les expériences du juge, +s'affublait de perruques et de fausses barbes, +mettait ou retirait ses lunettes, sans +se permettre la plus petite observation. Sa +pensée était absente de ce cabinet. Elle +restait dans sa cellule, où le barreau qui le +séparait de la liberté sortait peu à peu de +la pierre.</p> + +<p>Quatre jours lui furent nécessaires pour +achever de le desceller. C'est seulement +le soir du 23 septembre qu'il en atteignit +l'extrémité inférieure. Il s'agissait maintenant +d'en scier l'extrémité opposée.</p> + +<p>Cette partie du travail était la plus +pénible. Suspendu d'une main au reste de +la grille, Serge Ladko, de l'autre, activait +le va-et-vient de son outil. Celui-ci, simple +lame de couteau, jouait mal son rôle de scie +et n'entamait que lentement le fer. D'autre +part, cette position exténuante obligeait à +de fréquents repos.</p> + +<p>Le 29 septembre, enfin, après six jours +d'efforts héroïques, Serge Ladko estima +suffisante la profondeur de l'entaille. A +quelques millimètres près, le fer était en +effet sectionné. Il n'aurait donc aucune +peine à vaincre la résistance du métal, +lorsqu'il voudrait plier la barre. Il était +temps. La lame du second couteau était +alors réduite à un fil.</p> + +<p>Dès le lendemain matin, aussitôt après +le passage de la première ronde, ce qui lui +assurait une heure environ de sécurité, +Serge Ladko poursuivit méthodiquement +son entreprise. Conformément à ses prévisions, +le barreau fléchit sans difficulté. +Par l'ouverture ainsi faite, il passa de +l'autre côté de la grille, puis, s'enlevant à +la force des bras, atteignit le sommet de +la hotte. Avidement, il regarda autour de +lui.</p> + +<p>Comme il l'avait supposé, quatorze mètres +environ le séparaient du sol. Cette distance +n'était pas telle qu'il fût impossible +de la franchir, pourvu que l'on possédât +une corde de longueur suffisante. Mais +arriver jusqu'au sol n'était que la difficulté +la moins grave, et, cette difficulté fût-elle +vaincue, le problème n'en serait pas +pour cela plus près d'être résolu.</p> + +<p>Ainsi que Serge Ladko put le constater, +la prison était, en effet, ceinturée par un +chemin de ronde, que limitait, à la périphérie, +un mur d'environ huit mètres d'élévation, +au delà duquel apparaissaient des +toits de maisons. Après être descendu, il +faudrait donc passer par-dessus cette +muraille, ce qui, dès l'abord, semblait +impraticable.</p> + +<p>A en juger par l'éloignement des maisons, +une rue entourait probablement la +prison. Une fois dans cette rue, un fugitif +pouvait se considérer comme sauvé. Mais +le moyen existait-il d'y arriver sain et +sauf?</p> + +<p>Serge Ladko, en quête d'un expédient, +commença par examiner attentivement ce +qu'il pouvait découvrir sur la gauche. S'il +n'y trouva pas la solution qu'il cherchait, +ce qu'il aperçut fit battre son coeur d'émotion. +Dans cette direction, il voyait le +Danube, dont d'innombrables bateaux de +toutes tailles sillonnaient les eaux jaunes. +Les uns suivaient ou remontaient le courant, +d'autres tendaient la corde de leur +ancre ou l'amarre qui les retenait au quai.</p> + +<p>Parmi ces derniers, le pilote, du premier +coup d'oeil, reconnut sa barge. Rien ne la +distinguait des embarcations ses voisines, +et il ne semblait pas qu'elle fût l'objet d'une +surveillance particulière. Ce serait une heureuse +chance, s'il parvenait à la reconquérir. +En moins d'une heure, grâce à elle, il +aurait franchi la frontière, et, en territoire +serbe, il se rirait de la justice austro-hongroise.</p> + +<p>Serge Ladko reporta ses regards vers +la droite, et, de ce côté, il remarqua aussitôt +une particularité qui le rendit attentif. +Retenue de distance en distance par de solides +crampons scellés dans le bâtiment, +une tige de fer venue du toit—la chaîne du +paratonnerre selon toute vraisemblance— +passait à proximité de sa fenêtre, pour aller +finalement s'enfoncer dans le sol. Cette tige +de fer eût rendu la descente assez facile, +si l'on avait pu arriver jusqu'à elle.</p> + +<p>Or, ceci n'était peut-être pas irréalisable. +A la hauteur du carrelage de sa cellule, +une sorte de bandeau, motivé par la décoration +de l'édifice, courait le long du mur en +faisant une saillie de vingt ou vingt-cinq +centimètres. Peut-être, avec du sang-froid +et de l'énergie, n'eût-il pas été impossible +de s'y tenir debout, et d'atteindre ainsi la +chaîne du paratonnerre.</p> + +<p>Malheureusement, quand bien même on +eût été capable d'une aussi folle audace, la +muraille extérieure n'en fût pas moins, +demeurée infranchissable. Prisonnier dans +une cellule ou dans le chemin de ronde, +c'était toujours être prisonnier.</p> + +<p>Serge Ladko, en examinant cette muraille +avec plus de soin qu'il ne l'avait fait jusqu'alors, +observa que la partie supérieure, +à peu de distance au-dessous du chaperon, +en était décorée intérieurement et extérieurement +par une série de bossages, formés +de moellons carrés à demi encastrés dans +le reste de la maçonnerie. Un long moment +Serge Ladko contempla cet ornement +architectural, puis, se laissant glisser sur +l'appui de la fenêtre, il réintégra sa cellule, +et se hâta de faire disparaître toute trace +compromettante.</p> + +<p>Son parti était pris. Le moyen d'être +libre envers et contre tous, il l'avait trouvé. +Quelque risqué qu'il fût, ce moyen pouvait, +devait réussir. Au surplus, mieux valait +la mort que la continuation de pareilles +angoisses.</p> + +<p>Patiemment, il attendit le passage de la +seconde ronde. Assuré dès lors d'une nouvelle +période de tranquillité, il se mit en +devoir d'achever ses préparatifs. De ses +draps, il fit, à l'aide de ce qui subsistait de +son couteau, une cinquantaine de bandes +de quelques centimètres de largeur. Afin +que l'attention des gardiens ne fût pas +attirée, il eut soin de réserver une quantité +de toile suffisante pour que sa couchette +gardât son aspect extérieur. Quant au +reste, nul n'aurait évidemment l'idée de +venir soulever la couverture.</p> + +<p>Les bandes découpées, il les accoupla +quatre par quatre sous forme d'une tresse, +dans laquelle les brins, se chevauchant +l'un l'autre, s'allongeaient d'une nouvelle +bande lorsqu'ils étaient proches de leur fin. +Une journée fut consacrée à ce travail. +Enfin, le 1er octobre, un peu avant midi, +Serge Ladko eut en sa possession une +corde solide, longue de quatorze à quinze +mètres, qu'il dissimula soigneusement sous +sa couchette.</p> + +<p>Tout étant prêt, il résolut que l'évasion +aurait lieu le soir même, à neuf heures.</p> + +<p>Cette dernière journée, Serge Ladko +l'occupa à examiner les plus petits détails +de son entreprise, à en calculer les chances +et les dangers. Quelle en serait l'issue: la +liberté ou la mort? Un avenir prochain en +déciderait. Dans tous les cas, il la tenterait.</p> + +<p>Toutefois, avant que l'instant d'agir sonnât, +le sort lui réservait une dernière +épreuve. Il était près de trois heures de +l'après-midi, quand les verrous de sa porte +furent tirés à grand bruit. Que lui voulait-on? +S'agissait-il encore d'un interrogatoire +de M. Izar Rona? L'heure à laquelle il +convoquait d'ordinaire le prisonnier était +passée cependant.</p> + +<p>Non, il n'était pas question de se rendre +à une convocation du juge. Par la porte +ouverte, Serge Ladko aperçut dans le couloir, +outre l'un de ses gardiens habituels, +un groupe de trois personnes qui lui +étaient inconnues. L'une de ces personnes +était une femme, une jeune femme de vingt +ans à peine, dont le visage exprimait la +douceur et la bonté. Des deux hommes qui +l'accompagnaient, l'un était évidemment +son mari. Le langage et l'attitude du gardien +permettaient de reconnaître dans l'autre le +directeur même de la prison.</p> + +<p>Il s'agissait évidemment d'une visite. A +en juger par la déférence respectueuse qui +leur était témoignée, les visiteurs étaient +gens de marque, peut-être quelque couple +princier en voyage, auprès duquel le directeur +jouait le rôle de cicérone.</p> + +<p>«L'occupant actuel de cette cellule, dit-il +à ses hôtes, n'est autre que le fameux +Ladko, chef de la bande du Danube, dont le +nom à dû certainement parvenir jusqu'à +vous.</p> + +<p>La jeune femme glissa un regard timide à +l'adresse du célèbre malfaiteur. Il n'avait +pas l'air bien terrible, ce célèbre malfaiteur. +Jamais on ne se serait imaginé un chef de +bandits d'une cruauté légendaire sous les +traits de cet homme amaigri, émacié, à la +figure hâve, dont les jeux exprimaient tant +de détresse et de profond désespoir.</p> + +<p>—Il est vrai qu'il s'entête à protester de +son innocence, ajouta impartialement le +directeur; mais nous sommes habitués à +cette chanson.»</p> + +<p>Il fit ensuite remarquer aux visiteurs le +bon ordre de la cellule et sa parfaite propreté. +Dans la chaleur de son discours, il +en franchit même le seuil, et alla s'adosser +au-dessous de la fenêtre, afin de faire face à +son auditoire.</p> + +<p>Tout à coup, le coeur de Serge Ladko +Cessa de battre. Sans le savoir, l'orateur +frôlait l'endroit attaqué par le prisonnier +et un peu de ciment commençait à tomber +en fine poussière. Ebranlé par un autre +mouvement, ce fut bientôt le tampon de mie +de pain qui se détacha d'un seul bloc et +tomba sur le carreau. Serge Ladko eut un +frisson d'épouvanté, en constatant que l'extrémité +du barreau descellé apparaissait à +nu au fond de son alvéole.</p> + +<p>Quelqu'un avait-il vu? Oui, quelqu'un +avait vu. Tandis que son mari et le directeur +examinaient la misérable table comme +un objet du plus haut intérêt, et que le gardien, +respectueusement détourné, semblait +regarder quelque chose dans l'enfilade du +couloir, la visiteuse tenait ses yeux fixés +sur l'excavation pratiquée dans la muraille, +et l'expression de son visage montrait +qu'elle en comprenait le mystérieux langage.</p> + +<p>Elle allait parler... d'un mot, ruiner tant +d'efforts... Serge Ladko attendait, et, par +degrés, il se sentait mourir.</p> + +<p>Un peu pâle, la jeune femme releva les +yeux sur le prisonnier et le couvrit de son +regard limpide. Vit-elle les grosses larmes +qui s'échappaient lentement des paupières +du misérable? Comprit-elle sa supplication +silencieuse? Eut-elle conscience de son +horrible désespoir?..</p> + +<p>Dix secondes tragiques passèrent, et +soudain elle se détourna en poussant un +cri de douleur. Ses deux compagnons se +précipitèrent vers elle. Que lui était-il +arrivé? Rien de grave, affirma-t-elle, d'une +voix tremblante, en s'efforçant de sourire. +Elle venait de se tordre sottement le pied, +voilà tout.</p> + +<p>Tandis que Serge Ladko allait, sans être +aperçu, se placer devant le barreau accusateur, +mari, directeur et gardien s'empressèrent. +Les deux premiers sortirent +soutenant la prétendue blessée; le troisième +repoussa précipitamment les verrous. +Serge Ladko était seul.</p> + +<p>Quel élan de gratitude gonfla sa poitrine +pour la douce créature, qui avait eu pitié! +Grâce à elle, il était sauvé. Il lui devait la +vie; plus que la vie, la liberté.</p> + +<p>Il était retombé, accablé, sur sa couchette. +L'émotion avait été trop rude. Son +cerveau vacillait sous ce dernier coup du +sort.</p> + +<p>Le reste du jour s'écoula sans autre incident, +et neuf heures sonnèrent enfin aux +horloges lointaines de la ville. La nuit était +tout à fait venue. De gros nuages, roulant +dans le ciel, en augmentaient l'obscurité.</p> + +<p>Dans le couloir, un bruit grandissant +annonçait l'approche d'une ronde. Arrivée +devant la porte, elle fit halte. Un gardien +appliqua son oeil au guichet et se retira +satisfait. Le prisonnier dormait, enfoncé +jusqu'au menton sous sa couverture. La +ronde se remit en marche. Le bruit de ses +pas décrut, s'éteignit.</p> + +<p>Le moment d'agir était arrivé.</p> + +<p>Aussitôt, Serge Ladko sauta à bas de sa +couchette, dont il disposa le matelas de +manière à simuler suffisamment, dans la +pénombre de la cellule, la présence d'un +homme endormi. Cela fait, il se munit de sa +corde, puis, s'étant glissé de nouveau de +l'autre côté de la grille; il s'enleva comme +la première fois et se mit à cheval sur +l'arête supérieure de la hotte.</p> + +<p>Les bandeaux qui décoraient le bâtiment +étant situés à la hauteur de chaque plancher, +Serge Ladko dominait ainsi de près +de quatre mètres celui de ces ornements +sur lequel il s'agissait de prendre pied. Il +avait prévu cette difficulté. Embrassant +l'un des barreaux de la grille avec la corde +dont il garda en main les deux extrémités, +il se laissa glisser sans trop de peine jusqu'à +la saillie extérieure.</p> + +<p>Le dos appliqué à la muraille, cramponné +de la main gauche à la corde qui le supportait, +le fugitif se reposa un instant. Comment +garder l'équilibre sur cette surface +étroite? A peine aurait-il lâché son soutien, +qu'il irait s'abîmer sur le sol du chemin de +ronde.</p> + +<p>Prudemment, s'astreignant a des mouvements +d'une extrême lenteur, il réussit à +saisir la corde de la main droite, et, de la +gauche, il inspecta la paroi de la hotte. +Celle-ci ne s'appliquait pas toute seule +devant la fenêtre et, pour la retenir, un +organe quelconque existait nécessairement. +En la frôlant, sa main ne tarda pas, en effet, +à rencontrer un obstacle, qu'après, un peu +d'hésitation il reconnut être une patte +scellée dans la maçonnerie.</p> + +<p>Quelque faible que fût la prise offerte par +cette patte, force lui était de s'en contenter. +S'y accrochant du bout de ses doigts crispés, +il attira lentement l'un des doubles de +la corde, qui vint peu à peu retomber sur +ses épaules. Désormais, les ponts étaient +coupés derrière lui. L'eût-il voulu, il ne +pouvait plus regagner sa cellule. Il fallait, +de toute nécessité, persévérer jusqu'au +bout dans son entreprise.</p> + +<p>Serge Ladko se risqua à tourner à demi +la tête vers la chaîne du paratonnerre dont +il avait le plus escompté le secours. Quel ne fut +pas son effroi, en constatant que près de +deux mètres séparaient cette chaîne de la +hotte dont il lui était, sous peine de mort, +interdit de s'éloigner!</p> + +<p>Cependant, il lui fallait prendre un parti. +Debout sur cette étroite saillie, le dos +appliqué contre la muraille, retenu au-dessus +du vide par un misérable morceau +de fer que l'extrémité de ses doigts avait +peine à saisir, il ne pouvait s'éterniser +dans cette situation. Dans quelques minutes, +ses doigts lassés relâcheraient leur +étreinte, et ce serait alors la chute inévitable. +Mieux valait ne périr qu'après un dernier +effort vers le salut.</p> + +<p>S'inclinant du côté de la fenêtre, le +fugitif replia son bras gauche comme un +ressort prêt à se détendre, puis, abandonnant +tout appui, il se repoussa violemment +vers la droite.</p> + +<p>Il tomba. Son épaule heurta la saillie du +bandeau. Mais, grâce à l'élan qu'il s'était +donné, ses mains étendues avaient enfin +atteint le but. La première difficulté était +vaincue. Restait à vaincre la seconde.</p> + +<p>Serge Ladko se laissa glisser le long de +la chaîne et s'arrêta sur l'un des crampons +qui la fixaient à la muraille. Là, il fit une +courte halte et s'accorda le temps de la +réflexion.</p> + +<p>Le sol était invisible dans la nuit, mais, +d'en bas, arrivait jusqu'au fugitif le bruit +d'un pas régulier. Un soldat montait évidemment +la garde. A en juger par ce bruit +croissant et décroissant tour à tour, la +sentinelle, après avoir suivi la fraction du +chemin de ronde longeant cette partie de +la prison, tournait ensuite dans la prolongation +de ce chemin qui passait devant une +autre façade du bâtiment, puis revenait, +pour recommencer sans interruption son +va-et-vient. Serge Ladko calcula que l'absence +du soldat durait de trois à quatre +minutes. C'est donc dans ce délai que la +distance le séparant de la muraille extérieure +devait être franchie.</p> + +<p>S'il devinait, au-dessous de lui, la crête +de cette muraille dont la blancheur se +découpait vaguement dans l'ombre, il ne +pouvait distinguer les pierres en saillie qui +en décoraient le sommet.</p> + +<p>Serge Ladko, se laissant glisser un peu +plus bas, s'arrêta à l'un des crampons inférieurs. +De ce point, il dominait encore de +deux ou trois mètres le sommet de la muraille +qu'il s'agissait de franchir.</p> + +<p>Solide, désormais, il lui était permis de +procéder par mouvements plus rapides. +Il ne lui fallut qu'un instant pour dérouler +sa corde, la faire passer derrière la chaîne +du paratonnerre et en nouer les deux +bouts de manière à la transformer en une +corde sans fin. La longueur nécessaire +approximativement calculée, il en lança +ensuite au-dessus de la muraille de clôture, +puis en ramena à lui l'extrémité en forme +de boucle, comme il l'aurait fait avec un +lasso, en s'efforçant de saisir une des +pierres en saillie dont la muraille était extérieurement +ornée.</p> + +<p>L'entreprise était difficile. Au milieu de +cette obscurité profonde, qui lui cachait +le but, il ne pouvait compter que sur le +hasard.</p> + +<p>Plus de vingt fois la corde avait été lancée +sans résultat, quand elle opposa enfin une +résistance. Serge Ladko insista en vain. +La prise était bonne et ne céda pas. La +tentative avait donc réussi. La boucle +terminale s'était enroulée autour d'un des +bossages extérieurs, et une sorte de passerelle +était maintenant jetée au-dessus du +chemin de ronde.</p> + +<p>Passerelle fragile à coup sûr! N'allait-elle +pas se rompre ou se détacher de la pierre +qui la retenait? Dans le premier cas, ce +serait une épouvantable chute de dix mètres +de hauteur; dans le second, ramené contre +le mur de la prison à la manière d'un +balancier, son fardeau humain viendrait s'y +écraser.</p> + +<p>Pas un instant, Serge Ladko n'hésita +devant la possibilité de ce danger. Sa +corde fortement tendue, il en réunit de nouveau +les deux extrémités, puis, prêt à s'élancer, +il prêta l'oreille aux pas du soldat +de garde.</p> + +<p>Celui-ci était précisément juste en dessous +du fugitif. Il s'éloignait. Bientôt, il +tourna le coin du bâtiment et le bruit de ses +pas s'éteignit. Il fallait, sans perdre une +seconde, profiter de son absence.</p> + +<p>Serge Ladko s'avança sur le chemin +aérien. Suspendu entre ciel et terre, il +avançait d'un mouvement égal et souple, +sans s'inquiéter du fléchissement de la +corde, dont la courbure s'accentuait à +mesure qu'il approchait du milieu du parcours. +Il voulait passer. Il passerait.</p> + +<p>Il passa. En moins d'une minute, le vertigineux +abîme franchi, il atteignait la crête +de la muraille.</p> + +<p>Sans y prendre de repos, il se hâta de +plus en plus, enfiévré par la certitude du +succès. Dix minutes à peine s'étaient écoulées +depuis qu'il avait quitté sa cellule, mais +ces dix minutes lui semblaient avoir duré +plus d'une heure, et il redoutait qu'une +ronde ne vînt l'inspecter. Son évasion ne +serait-elle pas découverte alors, malgré la +manière dont il avait disposé sa couchette? +Il importait d'être loin auparavant. +La barge était là, à deux pas de lui! Quelques +coups d'aviron suffiraient à le mettre +hors de l'atteinte de ses persécuteurs.</p> + +<p>Interrompant son travail à chaque passage +du soldat de garde, Serge Ladko +dénoua fébrilement sa corde, la ramena à +lui en hâlant sur l'un des brins, puis, la +doublant de nouveau et entourant de la +boucle ainsi formée l'une des saillies intérieures, +il commença sa descente, après +s'être assuré que la rue était déserte.</p> + +<p>Arrivé heureusement à terre, il fît aussitôt +retomber la corde à ses pieds et la +roula en paquet. Tout était terminé. Il était +libre, et aucune trace ne subsisterait de son +audacieuse évasion.</p> + +<p>Mais, comme il allait partir à la recherche +de sa barge, une voix s'éleva tout à +coup dans la nuit.</p> + +<p>«Parbleu! prononçait-on à moins de +dix pas, c'est M. Ilia Brusch, ma parole!</p> + +<p>Serge Ladko eut un tressaillement de +plaisir. Le sort décidément se déclarait en +sa faveur puisqu'il lui envoyait le secours +d'un ami.</p> + +<p>—M. Jaeger!» s'écria-t-il d'une voix +joyeuse, tandis qu'un passant sortait de +l'ombre et se dirigeait vers lui.</p> + +<br><br><br> + +<a name="XV"></a> + +<h3>XV</h3> + +<h3>PRÈS DU BUT.</h3> + + +<p>Le 10 octobre, l'aube se leva pour la neuvième +fois, depuis que la barge avait recommencé +à descendre le Danube. Pendant les +huit jours précédents, près de sept cents +kilomètres avaient été laissés en arrière. +On approchait de Roustchouk, où l'on arriverait +avant le soir.</p> + +<p>A bord, rien ne semblait changé. La barge +transportait, comme autrefois, les deux +mêmes compagnons: Serge Ladko et Karl +Dragoch, redevenus, l'un le pêcheur Ilia +Brusch, l'autre, le débonnaire M. Jaeger.</p> + +<p>Toutefois, la manière dont le premier +jouait maintenant son rôle rendait plus +difficile à soutenir celui du second. Hypnotisé +par le désir de se rapprocher de +Roustchouk, manoeuvrant l'aviron jour et +nuit, Serge Ladko négligeait, en effet, les +précautions les plus élémentaires. Non seulement +il s'était débarrassé de ses lunettes, +mais encore, supprimant rasoir et teinture, +il permettait aux changements survenus +dans sa personne pendant la durée de sa +détention de s'accuser avec une netteté +croissante. Ses cheveux noirs pâlissaient +de jour en jour, et sa barbe blonde commençait +à atteindre une longueur respectable.</p> + +<p>Il eût été naturel que Karl Dragoch manifestât +quelque étonnement d'une pareille +transformation. Celui-ci ne disait rien pourtant. +Décidé à suivre jusqu'au bout la voie +dans laquelle il s'était engagé, il avait pris +le parti de ne rien voir de ce qui pouvait +être gênant.</p> + +<p>Au moment où il s'était trouvé face à +face avec Serge Ladko, les opinions antérieures +de Karl Dragoch étaient fortement +ébranlées, et il se sentait moins enclin à +admettre la culpabilité de son ancien compagnon +de voyage.</p> + +<p>L'incident provoqué par la commission +rogatoire de Szalka avait été la première +cause de ce revirement. Karl Dragoch avait, +en effet, procédé à son enquête personnelle. +Plus difficile à satisfaire que le commissaire +de police de Gran, il avait longuement +interrogé les habitants de la ville, et les +réponses obtenues n'avaient pas été sans le +troubler.</p> + +<p>Qu'un nommé Ilia Brusch, dont la vie +était au demeurant des plus régulières, +eût élu domicile à Szalka et qu'il l'eût quittée +peu de temps avant le concours de Sigmaringen, +ce premier point n'était pas contestable. +Cet Ilia Brusch avait-il été revu +après ce concours, et notamment dans la +nuit du 28 au 29 août? Sur ce deuxième +point, les témoignages furent évasifs. Si les +plus proches voisins croyaient bien se rappeler +que, vers la fin d'août, ils avaient +remarqué de la lumière dans la maison du +pêcheur alors fermée depuis plus d'un mois, +ils n'osèrent cependant rien affirmer. Ces +renseignements, tout vagues et hésitants +qu'ils fussent, augmentèrent naturellement +les perplexités du policier.</p> + +<p>Restait un troisième point à élucider. +Quel était le personnage à qui le commissaire +de Gran avait parlé au domicile indiqué +par le prévenu? A cet égard, Dragoch +ne put recueillir aucune indication. Ilia +Brusch étant assez connu à Szalka, il fallait +nécessairement, s'il y était venu, qu'il fût +arrivé et reparti pendant la nuit, puisque +personne ne l'avait aperçu. Un tel mystère, +déjà suspect par lui-même, le devint bien +davantage, quand Karl Dragoch eut mis la +main sur le tenancier d'une petite auberge, +auquel, dans la soirée du 12 septembre, +trente-six heures avant la visite du commissaire +de police de Gran, un inconnu avait +demandé l'adresse d'Ilia Brusch. Le problème +se compliquait. Il se compliqua +encore, quand cet aubergiste, pressé de +questions, eut donné de l'inconnu un signalement +correspondant traits pour traits à +celui que, d'après la rumeur publique, il +convenait d'attribuer au chef de la bande du +Danube.</p> + +<p>Tout ceci rendit Karl Dragoch rêveur. Il +flaira des choses louches. Il eut le sentiment +instinctif d'être en présence de quelque +machination ténébreuse dont le but lui +demeurait inconnu, mais dont il n'était pas +impossible que le prévenu fût la victime.</p> + +<p>Cette impression se trouva fortifiée, +quand, à son retour à Semlin, il connut la +marche de l'instruction. En somme, après +vingt jours de secret, elle n'avait pas fait un +pas. Aucun complice n'avait été découvert, +nul témoin n'avait formellement reconnu le +prisonnier, contre lequel il n'existait toujours +d'autre charge que le fait d'avoir +cherché à modifier l'aspect de son visage +et d'avoir possédé un portrait de femme sur +lequel figurait le nom de Ladko.</p> + +<p>Ces présomptions, qui, corroborées par +d'autres, eussent eu une grande valeur, +perdaient, isolées, beaucoup de leur importance. +Peut-être, après tout, ce déguisement +et la présence du portrait avaient-ils +une cause avouable.</p> + +<p>Karl Dragoch, dans cet état d'esprit, +était particulièrement accessible à la pitié. +C'est pourquoi il n'avait pu s'empêcher +d'être profondément ému par la naïve confiance +de Serge Ladko, dans une circonstance +où celui-ci aurait été excusable de +se défier de son plus intime ami.</p> + +<p>Etait-il impossible, d'ailleurs, de mettre +ce sentiment de pitié d'accord avec ses +devoirs professionnels en reprenant comme +devant sa place dans la barge? Si Ilia +Brusch se nommait en réalité Ladko, et si +ce Ladko était bien un malfaiteur, Karl +Dragoch, en s'attachant à lui, dépisterait +ses complices. Innocent, au contraire, peut-être +conduirait-il quand même au vrai coupable, +auquel l'incident de Szalka eût +prouvé, dans ce cas, qu'il portait ombrage.</p> + +<p>Ces raisonnements, un peu spécieux, +n'étaient pas dénués de toute logique. L'aspect +misérable de Serge Ladko, le courage +surhumain qu'il avait dû déployer pour +accomplir sa fantastique évasion, et surtout +le souvenir du service autrefois rendu avec +tant d'héroïque simplicité, firent le reste. +Karl Dragoch devait la vie à ce malheureux +qui haletait devant lui, les mains en sang, la +sueur ruisselant sur son visage décharné. +Allait-il, en retour, le rejeter dans l'enfer? +Le détective ne put s'y résoudre.</p> + +<p>«Venez!» dit-il simplement en réponse à +l'exclamation joyeuse du fugitif, qu'il entraîna +vers le fleuve.</p> + +<p>Peu de paroles avaient été échangées +entre les deux compagnons pendant les huit +jours qui venaient de s'écouler. Serge +Ladko gardait généralement le silence et +concentrait toutes les forces de son être +pour accroître la vitesse de l'embarcation.</p> + +<p>En phrases hachées, qu'il fallait lui arracher +en quelque sorte, il fit toutefois le récit +de ses inexplicables aventures depuis le +confluent de l'Ipoly. Il raconta sa longue +détention dans la prison de Semlin, succédant +à une séquestration plus étrange +encore à bord d un chaland inconnu. Ils +mentaient donc, ceux qui prétendaient l'avoir +vu entre Budapest et Semlin, puisque, durant +tout ce parcours, il avait été enfermé, +pieds et mains liés, dans ce chaland.</p> + +<p>À ce récit, les opinions primitives de Karl +Dragoch évoluèrent de plus en plus. Malgré +lui, il établissait un rapprochement entre +l'agression dont Ilia Brusch avait été victime +et l'intervention d'un sosie à Szalka. +A n'en pas douter, le pêcheur gênait quelqu'un +et était en butte aux coups d'un ennemi +inconnu, mais dont le signalement semblait +correspondre à celui du véritable bandit.</p> + +<p>Ainsi, peu à peu, Karl Dragoch s'acheminait +vers la vérité. Hors d'état de contrôler +ses déductions, il sentait du moins +décroître de jour en jour les soupçons autrefois +conçus.</p> + +<p>Pas un instant, néanmoins, il ne songea à +quitter la barge pour revenir en arrière et +recommencer son enquête sur nouveaux +frais. Son flair de policier lui disait que la +piste était bonne, et que le pêcheur, innocent +peut-être, était d'une manière ou d'autre +mêlé à l'histoire de la bande du Danube. +La tranquillité était parfaite, d'ailleurs, sur +le haut fleuve, et la succession des crimes +commis prouvait que leurs auteurs avaient, +eux aussi, descendu le courant, au moins +jusqu'aux environs de Semlin. Il y avait +donc toutes chances pour qu'ils eussent +continué à le descendre pendant la détention +d'Ilia Brusch.</p> + +<p>Sur ce point, Karl Dragoch ne se trompait +pas. Ivan Striga continuait, en effet, à +se rapprocher de la mer Noire, avec douze +jours d'avance sur la barge au départ de +Semlin. Mais, ces douze jours d'avance, il +les perdait peu à peu, la distance séparant +les deux bateaux diminuait graduellement, +et, jour par jour, heure par heure, minute +par minute, la barge gagnait implacablement +sur le chaland, sous l'effort furieux de +Serge Ladko.</p> + +<p>Celui-ci n'avait qu'un but: Roustchouk; +qu'une idée: Natcha. S'il négligeait les +précautions autrefois prises pour protéger +son incognito, c'est qu'il n'y pensait vraiment +plus. D'ailleurs, de quel intérêt eussent-elles +été maintenant? Après son arrestation, +après son évasion, s'appeler Ilia +Brusch devait être aussi compromettant +que de s'appeler Serge Ladko. Sous un nom +ou sous un autre, il ne pouvait plus désormais +s'introduire que secrètement à Roustchouk, +sous peine d'être appréhendé sur-le-champ.</p> + +<p>Absorbé par son idée fixe, il n'avait, pendant +ces huit jours, accordé aucune attention +aux rives du fleuve. S'il s'était aperçu +qu'on passât devant Belgrade—la ville +blanche—étagée sur une colline, que +domine le palais du prince, le Konak, et précédée +d'un faubourg où viennent transiter +une immense quantité de marchandises, +c'est parce que Belgrade indique la frontière +serbe où expiraient les pouvoirs de M. Izar +Rona. Mais, ensuite, il ne remarqua plus +rien.</p> + +<p>Il ne vit, ni Semendria, ancienne capitale +de la Serbie, célèbre par les vignobles dont +elle est entourée; ni Colombals, où l'on +montre une caverne dans laquelle Saint-Georges +aurait, d'après la légende, déposé +le corps du dragon tué de ses propres +mains; ni Orsova, au delà de laquelle le Danube +coule entre deux anciennes provinces +turques, devenues depuis royaumes indépendants; +ni les Portes de Fer, ce défilé +fameux bordé de murailles verticales de +quatre cents mètres, où le Danube se précipite +et se brise avec fureur contre les +blocs dont son lit est semé; ni Widdin, +première ville bulgare de quelque importance; +ni Nikopoli, ni Sistowa, les deux autres +cités notoires qu'il lui fallut dépasser +en amont de Roustchouk.</p> + +<p>De préférence, il longeait la rive serbe, +où il s'estimait plus en sûreté, et en effet, +jusqu'à la sortie des Portes de Fer, il ne fut +pas inquiété par la police.</p> + +<p>Ce fut seulement à Orsava que, pour la +première fois, un canot de la brigade fluviale +intima à la barge l'ordre de s'arrêter. +Serge Ladko, très inquiet, obéit en se +demandant ce qu'il répondrait aux questions +qu'on allait inévitablement lui poser.</p> + +<p>On ne l'interrogea même pas. Sur un +mot de Karl Dragoch, le chef du détachement +s'inclina avec déférence et il ne fut plus +question de perquisition.</p> + +<p>Le pilote ne songea pas à s'étonner qu'un +bourgeois de Vienne disposât à son gré de +la force publique. Trop heureux de s'en +tirer à si bon compte, il trouva toute naturelle +une omnipotence qui s'exerçait à son +profit, et il ne manifesta pas plus de surprise, +mais simplement une impatience grandissante, +en voyant se prolonger l'entretien +entre l'agent et son passager.</p> + +<p>Conformément aux ordres, tant de M. Izar +Rona, furieux de l'évasion de son prévenu, +que de Karl Dragoch lui-même, la police du +fleuve avait redoublé de vigueur. De distance +en distance, on obligeait la navigation à franchir +une série de barrages, parmi lesquels +celui d'Orsova était d'une importance capitale. +L'étranglement du fleuve en cette partie +de son cours facilitant la surveillance, +il était impossible, en effet, qu'aucun bateau +réussît à passer sans avoir été minutieusement +visité.</p> + +<p>Karl Dragoch, en interrogeant son subordonné, +eut l'ennui d'apprendre à la fois, et +que ces perquisitions n'avaient donné aucun +résultat, et qu'un nouveau crime, un +cambriolage d'une certaine gravité, venait +d'être commis deux jours auparavant en +territoire roumain, au confluent du Jirel, +presque exactement en face de la ville bulgare +de Rahowa.</p> + +<p>Ainsi donc, la bande du Danube avait +réussi a passer entre les mailles du filet. +Cette bande ayant coutume de s'approprier +non seulement l'or et l'argent, mais les +objets précieux de toute nature, son butin +devait être d'un volume encombrant, et il +était vraiment inconcevable qu'on n'en eût +pas trouvé trace, alors qu'aucun bateau +n'avait pu échapper à la visite.</p> + +<p>Il en était cependant ainsi.</p> + +<p>Karl Dragoch était stupéfait d'une telle +virtuosité. Toutefois, il fallait bien se rendre +à l'évidence, les malfaiteurs prouvant eux-mêmes +par des attentats leur descente vers +l'aval.</p> + +<p>La seule conclusion à tirer de ces faits, +c'est qu'il convenait de se hâter. Le lieu et +la date du dernier vol signalé indiquaient +que ses auteurs avaient moins de trois cents +kilomètres d'avance. En tenant compte du +temps pendant lequel Ilia Brusch avait été +immobilisé, temps que la bande du Danube +avait certainement mis à profit, il fallait en +inférer que sa vitesse était à peine la moitié +de celle de la barge. Il n'était donc pas impossible +de l'atteindre à la course.</p> + +<p>On repartit donc sans plus attendre et, +dès les premières heures du 6 octobre, la +frontière bulgare était franchie. A partir de +ce point, Serge Ladko qui, jusque-là, avait +suivi de son mieux la rive droite, serra au +contraire le plus possible le bord roumain +dont, à partir de Lom-Palamka, une succession +de marais de huit à dix kilomètres de +large n'allait pas tarder, d'ailleurs, à interdire +l'approche.</p> + +<p>Quelque absorbé qu'il fût en lui-même, le +fleuve, depuis qu'on était entré dans les +eaux bulgares, n'avait pu manquer de lui +paraître suspect. Un certain nombre de +chaloupes à vapeur, de torpilleurs même, +voire de canonnières, battant pavillon ottoman, +le sillonnaient en effet. En prévision +de la guerre qui allait, moins d'un an plus +tard, éclater avec la Russie, la Turquie +commençait déjà à surveiller le Danube, +qu'elle devait peupler ensuite d'une véritable +flottille.</p> + +<p>Risque pour risque, le pilote préférait se +tenir à distance de ces navires turcs, dût-il +pour cela se jeter dans les griffes des autorités +roumaines, contre lesquelles M. Jaeger +serait peut-être capable de le protéger, +comme il l'avait fait à Orsova.</p> + +<p>L'occasion ne se présenta pas de mettre +à une nouvelle épreuve le pouvoir du passager; +aucun incident ne troubla cette dernière +partie du voyage, et, le 10 octobre, +vers quatre heures de l'après-midi, la barge +parvenait enfin à la hauteur de Roustchouk, +que l'on distinguait confusément sur l'autre +rive. Le pilote gagna alors le milieu du +fleuve, puis, arrêtant pour la première fois +depuis tant de jours le mouvement de son +aviron, il laissa tomber le grappin par le +fond.</p> + +<p>«Qu'y a-t-il? demanda Karl Dragoch +surpris.</p> + +<p>—Je suis arrivé, répondit laconiquement +Serge Ladko.</p> + +<p>—Arrivé?... Nous ne sommes pas encore +à la mer Noire, cependant.</p> + +<p>—Je vous ai trompé, monsieur Jaeger, +déclara sans ambages Serge Ladko. Je n'ai +jamais eu l'intention d'aller jusqu'à la mer +Noire.</p> + +<p>—Bah! fit le détective dont l'attention +s'éveilla.</p> + +<p>—Non. Je suis parti dans l'idée de m'arrêter +à Roustchouk. Nous y sommes.</p> + +<p>—Où prenez-vous Roustchouk?</p> + +<p>—Là, répondit le pilote, en montrant les +maisons de la ville lointaine.</p> + +<p>—Pourquoi, dans ce cas, n'y allons-nous +pas?</p> + +<p>—Parce qu'il me faut attendre la nuit. Je +suis traqué, poursuivi. Dans le jour, je risquerais +de me faire arrêter au premier pas.</p> + +<p>Voilà qui devenait intéressant. Les soupçons +primitivement conçus par Dragoch +étaient-ils donc justifiés?</p> + +<p>—Comme à Semlin, murmura-t-il à demi-voix.</p> + +<p>—Comme à Semlin, approuva Serge +Ladko sans s'émouvoir, mais pas pour les +mêmes causes. Je suis un honnête homme, +monsieur Jaeger.</p> + +<p>—Je n'en doute pas, monsieur Brusch, +bien qu'elles soient rarement bonnes, les +raisons que l'on a de redouter une arrestation.</p> + +<p>—Les miennes le sont, monsieur Jaeger, +affirma froidement Serge Ladko. Excusez-moi +de ne pas vous les révéler. Je me suis +juré à moi-même de garder mon secret. Je +le garderai.</p> + +<p>Karl Dragoch acquiesça d'un geste qui +exprimait la plus parfaite indifférence. Le +pilote reprit:</p> + +<p>—Je conçois, monsieur Jaeger, que vous +ne soyez pas désireux d'être mêlé à mes +affaires. Si vous le voulez, je vous déposerai +en terre roumaine. Vous éviterez ainsi les +dangers auxquels je peux être exposé.</p> + +<p>—Combien de temps comptez-vous rester +à Roustchouk? demanda Karl Dragoch +sans répondre directement.</p> + +<p>—Je ne sais, dit Serge Ladko. Si les +choses tournent à mon gré, je serai revenu +à bord avant le jour et, dans ce cas, je ne +serai pas seul. S'il en est autrement, j'ignore +ce que je ferai.</p> + +<p>—Je vous suivrai jusqu'au bout, monsieur +Brusch, déclara sans hésiter Karl +Dragoch.</p> + +<p>—A votre aise!» conclut Serge Ladko +qui n'ajouta pas une parole.</p> + +<p>A la nuit tombante, il reprit l'aviron et +s'approcha de la rive bulgare. L'obscurité +était complète quand il y accosta, un peu +en aval des dernières maisons de la ville.</p> + +<p>Tout son être tendu vers le but, Serge +Ladko agissait à la manière d'un somnambule. +Ses gestes nets et précis faisaient +sans hésitation ce qu'il fallait faire, ce qu'il +lui eût été impossible de ne pas faire. +Aveugle pour tout ce qui l'entourait, il ne +vit pas son compagnon disparaître dans la +cabine dès que le grappin eut été ramené +à bord. Le monde extérieur avait perdu +pour lui toute réalité. Son rêve seul existait. +Et, ce rêve, c'était, tout illuminée de soleil, +en dépit de la nuit, sa maison et, dans sa +maison, Natcha!... En dehors de Natcha, il +n'était plus rien sous le ciel.</p> + +<p>Dès que l'étrave de la barge eut touché la +rive, il sauta à terre, fixa solidement son +amarre et s'éloigna d'un pas rapide.</p> + +<p>Aussitôt, Karl Dragoch sortit de la cabine. +Il n'y avait pas perdu son temps. Qui aurait +reconnu le policier, à la silhouette énergique +et sèche, dans ce balourd aux pesantes +allures, merveilleuse copie d'un paysan +hongrois?</p> + +<p>Le détective prit terre à son tour et, +suivant le pilote à la piste, partit en chasse +une fois de plus.</p> + +<br><br><br> + +<a name="XVI"></a> + +<h3>XVI</h3> + +<h3>LA MAISON VIDE.</h3> + + +<p>En cinq minutes Serge Ladko et Karl +Dragoch eurent atteint les maisons.</p> + +<p>Roustchouk ne possédant, à cette époque, +malgré son importance commerciale, aucun +éclairage public, il leur eût été difficile, s'ils +en avaient eu le désir, de se faire une idée +de la ville irrégulièrement groupée autour +d'un vaste débarcadère, sur la périphérie +duquel se tassaient des échoppes assez +délabrées, à usage d'entrepôts ou de cabarets. +Mais, en vérité, ils n'y songeaient +guère. Le premier marchait d'un pas rapide, +les yeux fixés devant lui, comme s'il +eût été attiré par un but étincelant dans la +nuit. Quant au second, il mettait tant d'attention +à suivre le pilote, qu'il ne vit même +pas deux hommes, qui débouchaient d'une +ruelle au moment où il la traversait.</p> + +<p>Dès qu'ils furent sur le chemin longeant +le fleuve, ces deux hommes se séparèrent. +L'un s'éloigna à droite, vers l'aval.</p> + +<p>«Bonsoir, dit-il en bulgare.</p> + +<p>—Bonsoir,» répondit l'autre, qui, tournant +à gauche, emboîta le pas à Karl +Dragoch.</p> + +<p>Au son de cette voix, celui-ci avait tressailli. +Une seconde, il hésita, en ralentissant +instinctivement sa marche, puis, abandonnant +sa poursuite, il s'arrêta soudain et +fit volte-face.</p> + +<p>Tout un ensemble de dons naturels ou +acquis est nécessaire au policier qui a +l'ambition de ne pas croupir dans les bas +emplois de sa profession. Mais, la plus +précieuse des multiples qualités qu'il doit +posséder, c'est une parfaite mémoire de +l'oeil et de l'oreille.</p> + +<p>Karl Dragoch possédait cet avantage au +plus haut degré. Ses nerfs auditifs et visuels +constituaient de véritables appareils enregistreurs, +et leurs sensations lumineuses +ou sonores, il ne les oubliait jamais, quelle +que fût la longueur du temps écoulé. Après +des mois, après des années, il reconnaissait +du premier coup un visage à peine +aperçu, la voix qui, une seule fois, avait +fait vibrer son tympan.</p> + +<p>Il en était précisément ainsi pour l'une +de celles qu'il venait d'entendre, et, dans +la circonstance présente, il n'y avait pas si +longtemps qu'il s'était trouvé en face du propriétaire, +pour qu'une erreur fût à redouter. +Cette voix, qui, dans la clairière, au pied +du mont Pilis, avait résonné à son oreille, +c'était le fil conducteur vainement cherché +jusqu'ici. Pour ingénieuses qu'elles pussent +paraître, ses déductions relatives à son +compagnon de voyage n'étaient en somme +que des hypothèses. La voix, au contraire, +lui apportait enfin une certitude. Entre le +probable et le certain, l'hésitation était +impossible, et c'est pourquoi le détective, +abandonnant sa filature, s'était lancé sur +une nouvelle piste.</p> + +<p>«Bonsoir, Titcha, prononça en allemand +Karl Dragoch lorsque l'homme fut arrivé +à proximité.</p> + +<p>Celui-ci s'arrêta, cherchant à percer l'obscurité +de la nuit.</p> + +<p>—Qui me parle? interrogeait-il.</p> + +<p>—Moi, répondit Dragoch.</p> + +<p>—Qui ça, vous?</p> + +<p>—Max Raynold.</p> + +<p>—Connais pas.</p> + +<p>—Mais je vous connais, moi, puisque +je vous ai appelé par votre nom.</p> + +<p>—C'est juste, reconnut Titcha. Il faut +même que vous ayez de bons yeux, camarade.</p> + +<p>—Ils sont excellents, en effet.</p> + +<p>Le dialogue fut interrompu un instant.</p> + +<p>—Que me voulez-vous? reprit Titcha.</p> + +<p>—Vous parler, déclara Dragoch, à vous +et à un autre. Je ne suis à Roustchouk que +pour ça.</p> + +<p>—Vous n'êtes donc pas d'ici?</p> + +<p>—Non. Je suis arrivé aujourd'hui.</p> + +<p>—Joli moment que vous avez choisi, +ricana Titcha, qui faisait sans doute allusion +à l'anarchie actuelle de la Bulgarie.</p> + +<p>Dragoch, ayant esquissé un geste d'indifférence, +ajouta:</p> + +<p>—Je suis de Gran.</p> + +<p>Titcha garda le silence.</p> + +<p>—Vous ne connaissez pas Gran? insista +Dragoch.</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—C'est étonnant, après en être venu si +près.</p> + +<p>—Si près?... répéta Titcha. Où prenez vous +que je sois allé près de Gran?</p> + +<p>—Parbleu! dit en riant Karl Dragoch, elle +n'en est pas si loin, la villa Hagueneau.</p> + +<p>Ce fut au tour de Titcha de tressaillir. Il +essaya, toutefois, de payer d'audace.</p> + +<p>—La villa Hagueneau?... balbutia-t-il d'un +ton qu'il voulait rendre plaisant. C'est juste +comme pour vous, camarade. Connais pas.</p> + +<p>—Vraiment?.. fit ironique ment Dragoch. +Et la clairière de Pilis, la connaissez-vous?</p> + +<p>Titcha, se rapprochant vivement, saisit +le bras de son interlocuteur.</p> + +<p>—Plus bas, donc! dit-il sans chercher +cette fois à dissimuler son émotion. Vous +êtes fou de crier comme ça.</p> + +<p>—Puisqu'il n'y a personne, objecta Dragoch.</p> + +<p>—On ne sait jamais, répliqua Titcha, qui +demanda: Enfin, que voulez-vous?</p> + +<p>—Parler à Ladko, répondit Dragoch +sans baisser la voix.</p> + +<p>Titcha resserra son étreinte.</p> + +<p>—Chut! fit-il en jetant autour de lui des +regards apeurés. Vous avez donc juré de +nous faire pendre?</p> + +<p>Karl Dragoch se mit à rire.</p> + +<p>—Ah bien! dit-il, ça ne va pas être commode +de nous entendre, s'il faut parler à +la muette!</p> + +<p>—Aussi, gronda sourdement Titcha, on +n'a pas idée d'aborder les gens au milieu +de la nuit sans crier gare. Il y a des choses +qu'il vaut mieux ne pas dire en pleine +rue.</p> + +<p>—Je ne tiens pas à vous parler dans la +rue, riposta Dragoch. Allons ailleurs.</p> + +<p>—Où?</p> + +<p>—N'importe où. Il y a bien un cabaret +dans les environs?</p> + +<p>—A quelques pas d'ici.</p> + +<p>—Allons-y.</p> + +<p>—Soit, concéda Titcha. Suivez-moi.</p> + +<p>Cinquante mètres plus loin, les deux compagnons +arrivèrent sur une petite place. +En face d'eux, une fenêtre brillait faiblement +dans la nuit.</p> + +<p>—C'est là, dit Titcha.</p> + +<p>La porte ouverte, ils entrèrent de plain-pied +dans la salle déserte d'un modeste café +dont une dizaine de tables garnissaient le +pourtour.</p> + +<p>—Nous serons à merveille ici, dit Dragoch.</p> + +<p>Le patron accourait au-devant de ces +clients inespérés.</p> + +<p>—Qu'allons-nous boire?... C'est moi qui +régale, annonça le détective, en frappant +sur son gousset.</p> + +<p>—Un verre de racki? proposa Titcha.</p> + +<p>—Va pour le racki!... Et du genièvre?... +Ça ne vous dit rien?</p> + +<p>—Bon aussi, le genièvre, approuva +Titcha.</p> + +<p>Karl Dragoch se tourna vers le patron +attentif aux ordres.</p> + +<p>—Vous avez entendu, l'ami?... Servez-nous, +et vivement!</p> + +<p>Pendant que l'hôte s'empressait, Dragoch, +d'un coup d'oeil, pesa l'adversaire qu'il +allait avoir à combattre. Il l'eut vite jugé. +Larges épaules, cou de taureau, front +étroit mangé par d'épais cheveux gris, +parfait exemplaire, en un mot, du lutteur +forain de bas étage, c'était une véritable +brute qu'il avait en face de lui.</p> + +<p>Aussitôt que les bouteilles et deux verres +eurent été apportés, Titcha reprit la conversation +au point où elle avait débuté.</p> + +<p>—Vous dites donc que vous me connaissez?</p> + +<p>—Vous en doutez?</p> + +<p>—Et que vous connaissez l'affaire de +Gran?</p> + +<p>—Aussi. Nous y avons travaillé ensemble.</p> + +<p>—Pas possible!</p> + +<p>—Mais certain.</p> + +<p>—Je n'y comprends rien, murmura +Titcha, qui cherchait de bonne foi dans ses +souvenirs. Nous n'étions que nous huit, +cependant...</p> + +<p>—Pardon, interrompit Dragoch, nous +étions neuf, puisque j'y étais.</p> + +<p>—Vous avez mis la main à la pâte? +insista Titcha mal convaincu.</p> + +<p>—Oui, à la villa, et à la clairière pareillement. +C'est même moi qui ai emmené la charrette.</p> + +<p>—Avec Vogel?</p> + +<p>—Avec Vogel.</p> + +<p>Titcha réfléchit un instant.</p> + +<p>—Ça ne se peut pas, protesta-t-il. C'est +Kaiserlick qui était avec Vogel.</p> + +<p>—Non, c'est moi, répliqua Dragoch sans +se troubler. Kaiserlick était resté avec vous +autres.</p> + +<p>—Vous en êtes sûr?</p> + +<p>—Absolument, affirma Dragoch.</p> + +<p>Titcha paraissait ébranlé. Le bandit ne +brillait pas précisément par l'intelligence. +Sans s'apercevoir qu'il venait lui-même de +révéler l'existence de Vogel et de Kaiserlick +au prétendu Max Raynold, il considérait +comme une preuve que ce dernier connût +leurs noms.</p> + +<p>—Un verre de genièvre? proposa Dragoch.</p> + +<p>—Ça n'est pas de refus, dit Titcha.</p> + +<p>Puis, le verre vidé d'un trait:</p> + +<p>—C'est curieux, murmura-t-il, à demi +vaincu. C'est bien la première fois que +nous mêlons un étranger à nos affaires.</p> + +<p>—Il faut un commencement à tout, répliqua +Karl Dragoch. Je ne serai plus un +étranger quand j'aurai été admis dans la +bande.</p> + +<p>—Quelle bande?</p> + +<p>—Inutile de finasser, camarade. Puisque +je vous dis que c'est convenu.</p> + +<p>—Qu'est-ce qui est convenu?</p> + +<p>—Que je serai des vôtres.</p> + +<p>—Convenu avec qui?</p> + +<p>—Avec Ladko.</p> + +<p>—Taisez-vous donc, interrompit rudement +Titcha. Je vous ai déjà prévenu qu'il +fallait garder ce nom-là pour vous.</p> + +<p>—Dans la rue, objecta Dragoch. Mais +ici?</p> + +<p>—Ici comme ailleurs, dans toute la +ville, s'entend.</p> + +<p>—Pourquoi? demanda Dragoch suivant +la veine.</p> + +<p>Mais Titcha conservait un reste de méfiance.</p> + +<p>—Si on vous le demande, répondit-il +prudemment, vous direz que vous l'ignorez, +camarade. Vous savez beaucoup de choses, +mais vous ne savez pas tout, je le vois, et +ce n'est pas à un vieux renard comme moi +que vous tirerez les vers du nez.</p> + +<p>Titcha se trompait, il n'était pas de force +à lutter avec un jouteur comme Dragoch, +et le vieux renard avait trouvé son maître. +La sobriété n'était pas sa qualité dominante, +et le détective, aussitôt qu'il l'eut +découvert, s'était ingénié à tirer parti de +ce défaut à la cuirasse de l'adversaire. Ses +offres répétées avaient eu raison de la résistance, +d'ailleurs assez molle, du bandit. Les +verres de genièvre succédaient aux verres +de racki, et réciproquement. L'effet de +l'alcool commençait déjà à se faire sentir. +L'oeil de Titcha devenait trouble, sa langue +plus lourde, sa prudence moins éveillée. Or, +comme chacun sait, glissante est la route +de l'ivresse, et d'ordinaire, plus on apaise +la soif, plus elle grandit.</p> + +<p>—Nous disions donc, reprit Titcha d'une +voix un peu pâteuse, que c'est convenu avec +le chef?</p> + +<p>—Convenu, déclara Dragoch.</p> + +<p>—Il a bien fait,... le chef, affirma Titcha, +qui, sous l'influence de l'ivresse, se mit à +tutoyer son interlocuteur. Tu as l'air d'un +bon et d'un vrai camarade.</p> + +<p>—Tu peux le dire, approuva Dragoch +en s'accordant à l'unisson.</p> + +<p>—Seulement, voilà!... Tu ne le verras +pas,... le chef.</p> + +<p>—Pourquoi ne le verrai-je pas?</p> + +<p>Avant de répondre, Titcha, avisant la +bouteille de racki, s'en versa coup sur coup +deux rasades. Quand il eut bu, il déclara +d'une voix rauque:</p> + +<p>—Parti,... le chef.</p> + +<p>—Il n'est pas à Roustchouk? insista +Dragoch vivement désappointé.</p> + +<p>—Il n'y est plus.</p> + +<p>—Plus?.. Il y est donc venu?</p> + +<p>—Il y a quatre jours.</p> + +<p>—Et maintenant?</p> + +<p>—Il continue à descendre jusqu'à la mer +avec le chaland.</p> + +<p>—Quand doit-il revenir?</p> + +<p>—Dans une quinzaine.</p> + +<p>—Quinze jours de retard! Voilà bien +ma chance! s'écria Dragoch.</p> + +<p>—Ça te démange donc bien d'entrer dans +la compagnie? demanda Titcha avec un +gros rire.</p> + +<p>—Dame! fit Dragoch. Je suis paysan, +moi, et au coup de Gran j'ai touché en une +nuit plus que je ne gagne en un an à travailler +la terre.</p> + +<p>—Ça t'a mis en goût, conclut Titcha en +riant aux éclats.</p> + +<p>Dragoch parut s'apercevoir que le verre +de son vis-à-vis était vide, et s'empressa +de le remplir.</p> + +<p>—Mais tu ne bois pas, camarade, s'écria-t-il. +A ta santé!</p> + +<p>—A ta santé! répéta Titcha, qui lampa +son verre d'un trait.</p> + +<p>Abondante était la moisson de renseignements +recueillie par le policier. Il savait +de combien d'affiliés se composait la bande +du Danube: huit, au dire de Titcha; le +nom de trois d'entre eux et même de quatre, +en y comprenant le chef; sa destination: la +mer, où sans doute un navire serait chargé +du butin; la base de ses opérations: Roustchouk. +Quand Ladko y reviendrait, dans +une quinzaine de jours, toutes les dispositions +seraient prises pour qu'il fût appréhendé +sur-le-champ, à moins qu'on ne réussît +à mettre la main sur lui aux bouches +mêmes du Danube.</p> + +<p>Plus d'un point, toutefois, restaient encore +obscurs. Karl Dragoch pensa qu'il serait +peut-être possible d'élucider tout au moins +l'un d'eux, en profitant de l'état d'ébriété de +son interlocuteur.</p> + +<p>—Pourquoi donc, demanda-t-il d'un ton +indifférent après un instant de silence, ne +voulais-tu pas tout à l'heure que je prononce +le nom de Ladko?</p> + +<p>Tout à fait gris, décidément, Titcha eut +un regard mouillé à l'adresse de son compagnon, +auquel, dans une soudaine explosion +de tendresse, il tendit la main.</p> + +<p>—Je vais te le dire, balbutia-t-il, car tu +es un ami, toi!</p> + +<p>—Oui, affirma Dragoch en répondant à +l'étreinte de l'ivrogne.</p> + +<p>—Un frère.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Un luron, un gars d'attaque.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>Titcha chercha des yeux les bouteilles.</p> + +<p>—Un coup de genièvre? proposa-t-il.</p> + +<p>—Il n'y en a plus, répondit Dragoch.</p> + +<p>Estimant l'adversaire à point, et redoutant +de le voir tomber ivre-mort, le détective +s'était arrangé pour répandre sur le sol +une bonne partie des flacons. Mais cela ne +faisait pas l'affaire de Titcha qui, en apprenant +l'épuisement du genièvre, fit une grimace +désolée.</p> + +<p>—Du racki, alors? implora-t-il.</p> + +<p>—Voilà, consentit Karl Dragoch en +avançant sur la table la bouteille qui contenait +encore quelques gouttes de liqueur. +Mais attention, camarade!... Il ne faudrait +pas nous griser.</p> + +<p>—Moi!... protesta Titcha, qui s'adjugea +le fond de la bouteille. Je le voudrais que +je ne pourrais pas!</p> + +<p>—Nous disions donc que Ladko?... suggéra +Dragoch reprenant patiemment sa +marche tortueuse vers le but.</p> + +<p>—Ladko?... répéta Titcha qui ne savait +plus de quoi il s'agissait.</p> + +<p>—Pourquoi ne faut-il pas le nommer?</p> + +<p>Titcha eut un rire aviné.</p> + +<p>—Ça t'intrigue, ça, mon fils!... C'est +qu'ici Ladko se prononce Striga, voilà tout.</p> + +<p>—Striga?... répéta Dragoch qui ne +comprenait pas. Pourquoi Striga?...</p> + +<p>—Parce que c'est son nom, à cet enfant... +Ainsi, toi, tu t'appelles... Au fait! comment +t'appelles-tu?...</p> + +<p>—Raynold.</p> + +<p>—C'est ça... Raynold... Eh bien! Je t'appelle +Raynold... Lui, il s'appelle Striga... +C'est clair.</p> + +<p>—A Gran, cependant... insista Dragoch.</p> + +<p>—Oh! interrompit Titcha, à Gran, c'était +Ladko... Mais, à Roustchouk, c'est Striga.</p> + +<p>Il cligna de l'oeil d'un air malin.</p> + +<p>—Comme ça, tu comprends, ni vu, ni +connu.</p> + +<p>Qu'un malfaiteur s'affuble d'un nom d'emprunt +quand il accomplit ses méfaits, cela +n'est pas pour étonner un policier, mais +pourquoi ce nom de Ladko, ce même nom +dont était signé le portrait trouvé dans la +barge?</p> + +<p>—Il existe bien un Ladko pourtant, +s'écria avec impatience Dragoch formulant +ainsi la conclusion de sa pensée.</p> + +<p>—Parbleu! fit Titcha. C'est même le plus +beau de l'affaire.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est que ce Ladko?</p> + +<p>—Une canaille, affirma énergiquement +Titcha.</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il t'a fait?</p> + +<p>—A moi?... Rien... A Striga...</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il a fait à Striga?.</p> + +<p>—Il lui a soufflé la femme... la belle +Natcha.</p> + +<p>Natcha! ce même prénom qui figurait sur +le portrait. Dragoch, assuré d'être sur la +bonne piste, écoutait avidement Titcha qui +poursuivait sans se faire prier:</p> + +<p>—Depuis, ils ne sont pas amis, tu +penses!... C'est pour ça que Striga a pris +son nom. C'est un malin, Striga.</p> + +<p>—Tout cela, objecta Dragoch, ne me dit +pas pourquoi il ne faut pas prononcer le +nom de Ladko.</p> + +<p>—Parce qu'il est malsain, expliqua +Titcha... A Gran... et ailleurs, tu sais qui +il désigne... Ici, c'est celui d'une espèce +de pilote qui s'est mis contre le-gouvernement... +Il conspire, l'imbécile... Et les +rues sont pleines de Turcs à Roustchouk!</p> + +<p>—Qu'est-il devenu? demanda Dragoch.</p> + +<p>Titcha fit un geste d'ignorance.</p> + +<p>—Il a disparu, répondit-il. Striga dit +qu'il est mort.</p> + +<p>—Mort!</p> + +<p>—Et ça doit être vrai, puisque Striga a +la femme maintenant.</p> + +<p>—Quelle femme?</p> + +<p>—Eh! la belle Natcha... Après le nom, +la femme... Pas contente, la colombe!... +Mais Striga la tient bien à bord du chaland.</p> + +<p>Tout s'éclaircissait pour Dragoch. Ce +n'est pas en compagnie d'un vulgaire malfaiteur +qu'il avait passé de si longs jours, +mais avec un patriote exilé. Quelle ne devait +pas être en ce moment la douleur du malheureux, +n'arrivant enfin chez lui après +tant d'efforts, que pour trouver sa maison +vide!... Il fallait courir à son aide... Quant +à la bande du Danube, Dragoch, renseigné +désormais, n'aurait aucune peine à +mettre ensuite la main sur elle.</p> + +<p>—Il fait chaud!... soupira-t-il en faisant +semblant d'être vaincu par l'ivresse.</p> + +<p>—Très chaud, approuva Titcha.</p> + +<p>—C'est le racki, balbutia Dragoch.</p> + +<p>Titcha abattit son poing sur la table.</p> + +<p>—Tu n'as pas la tête solide, l'enfant!.. +railla-t-il lourdement. Moi... tu vois... Prêt +à recommencer.</p> + +<p>—Je ne peux pas lutter, reconnut Dragoch.</p> + +<p>—Mauviette!.. ricana Titcha. Enfin, +sortons, si le coeur t'en dit.</p> + +<p>Le patron appelé et payé, les deux compagnons +se retrouvèrent sur la place. Ce +changement ne parut pas favorable à +Titcha. A peine à l'air libre, son ivresse +s'aggrava notablement. Dragoch eut peur +d'avoir forcé la dose.</p> + +<p>—Dis donc, demanda-t-il en montrant +l'aval, ce Ladko?...</p> + +<p>—Quel Ladko?</p> + +<p>—Le pilote. C'est par là qu'il demeurait?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>Karl Dragoch se tourna du côté de la +ville.</p> + +<p>—Par la?</p> + +<p>—Non plus</p> + +<p>—Par là, alors? interrogea Dragoch en +indiquant l'amont.</p> + +<p>—Oui, balbutia Titcha.</p> + +<p>Le détective entraîna son compagnon. +Celui-ci titubait et se laissait conduire en +mâchonnant des propos incohérents quand, +après cinq minutes de marche, il s'arrêta +brusquement, s'efforçant de reprendre son +aplomb.</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il disait donc, Striga, +bégayait-il, que Ladko était mort?</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Il n'est pas mort, puisqu'il y a quelqu'un +chez lui.</p> + +<p>Et Titcha montrait, à quelques pas, des +raies de lumière filtrant à travers les +volets d'une fenêtre et striant la chaussée. +Dragoch se hâta vers cette fenêtre. Par +une fente des volets, Titcha et lui regardèrent +dans la maison.</p> + +<p>Ils aperçurent une salle de proportions +modestes, mais assez confortablement meublée. +Le désordre des meubles et la couche +épaisse de poussière qui les recouvrait +incitaient à croire que cette salle avait été +le théâtre, depuis longtemps abandonné, +de quelque scène de violence. Le centre +en était occupé par une grande table, sur +laquelle était accoudé un homme, qui semblait +réfléchir profondément. La contraction +de ses doigts à demi disparus dans +les cheveux en désordre exprimait éloquemment +le trouble douloureux de son âme. +Des yeux de cet homme, de grosses larmes +coulaient.</p> + +<p>Ainsi qu'il s'y attendait, Karl Dragoch +reconnut son compagnon de voyage. Mais +il ne fut pas seul à reconnaître le désespéré +songeur.</p> + +<p>—C'est lui!... murmura Titcha en faisant +d'énergiques efforts pour chasser son +ivresse.</p> + +<p>—Lui?...</p> + +<p>—Ladko.</p> + +<p>Titcha se passa la main sur le visage et +parvint à retrouver un peu de sang-froid.</p> + +<p>—Il n'est pas mort, la canaille... dit-il +entre ses dents. Mais il n'en vaut guère +mieux... Les Turcs me payeront sa peau +plus cher qu'elle ne vaut... C'est Striga +qui sera content!.. Ne bouge pas d'ici, +camarade, dit-il en s'adressant à Karl +Dragoch. S'il veut sortir, assomme-le!.. +Appelle à l'aide au besoin... Moi, je vais +chercher la police...</p> + +<p>Sans attendre de réponse, Titcha s'éloigna +en courant. A peine s'il faisait encore +quelques zigzags. L'émotion lui avait rendu +son équilibre.</p> + +<p>Dès qu'il fut seul, le détective entra dans +la maison.</p> + +<p>Serge Ladko ne fit pas un mouvement. +Karl Dragoch lui mit la main sur l'épaule.</p> + +<p>Le malheureux releva la tête. Mais sa +pensée restait absente, et son regard vague +montrait qu'il ne reconnaissait pas son passager. +Celui-ci ne prononça qu'un mot:</p> + +<p>«Natcha!...</p> + +<p>Serge Ladko se redressa avec violence. +Ses yeux flambaient, interrogateurs, rivés +sur ceux de Karl Dragoch.</p> + +<p>—Suivez-moi, dit le détective, et hâtons-nous.»</p> + +<br><br><br> +<a name="XVII"></a> + +<h3>XVII</h3> + +<h3>A LA NAGE.</h3> + + +<p>La barge volait sur les eaux. Ivre, exalté, +en proie à une sorte de rage, Serge Ladko, +plus furieusement que jamais, pesait sur +l'aviron. Affranchi des lois communes par +la violence de son désir, à peine s'il s'accordait, +chaque nuit, quelques instants de +repos. Il tombait alors, assommé, dans un +sommeil de plomb, dont il s'éveillait soudainement, +comme appelé par un coup de +cloche, deux heures plus tard, pour +reprendre aussitôt son effrayant labeur.</p> + +<p>Témoin de cette poursuite acharnée, +Karl Dragoch admirait qu'un organisme +humain pût être doué d'une telle force de +résistance. C'était un homme, cependant, +qui lui donnait ce prodigieux spectacle, +mais un homme qui puisait une énergie +surhumaine dans le plus affreux désespoir.</p> + +<p>Soucieux d'épargner au malheureux pilote +la plus légère distraction, le détective +s'appliquait à ne pas rompre le silence. +Tout ce qu'il était essentiel de dire, on +l'avait dit au départ de Roustchouk. Dès +que la barge eut été repoussée dans le courant, +Karl Dragoch avait, en effet, donné +les explications indispensables. Tout d'abord, +il avait révélé sa qualité. Puis, en +quelques mots brefs, il avait expliqué pourquoi +il avait entrepris ce voyage, à la +poursuite de la bande du Danube, à +laquelle la croyance populaire attribuait +pour chef un certain Ladko, de Roustchouk.</p> + +<p>Ce récit, le pilote l'avait écouté distraitement, +en manifestant une fiévreuse impatience. +Que lui importait tout cela? Il +n'avait qu'une pensée, qu'un but, qu'un +espoir: Natcha!</p> + +<p>Son attention ne s'était éveillée qu'au +moment où Karl Dragoch avait commencé +à parler de la jeune femme, à dire comment, +de la bouche de Titcha, il avait appris +que Natcha descendait le cours du fleuve, +prisonnière à bord d'un chaland commandé +par le chef de cette bande, dont le nom réel +n'était pas Ladko, mais Striga.</p> + +<p>A ce nom, Serge Ladko avait poussé un +véritable rugissement.</p> + +<p>«Striga!» s'était-il écrié tandis que sa +main crispée étreignait violemment l'aviron.</p> + +<p>Il n'en avait pas demandé davantage. +Depuis lors, il se hâtait sans répit, sans +trêve, sans repos, les sourcils froncés, les +yeux fous, toute son âme projetée en avant, +vers le but. Ce but, il avait dans son coeur +la certitude de l'atteindre. Pourquoi? Il eût +été incapable de le dire. Il en était certain, +voilà tout. Le chaland dans lequel Natcha +était prisonnière, il le découvrirait du premier +coup d'oeil, fût-ce au milieu de mille +autres. Comment? Il n'en savait rien. Mais +il le découvrirait. Cela ne se discutait pas, +ne faisait pas question. Il s'expliquait maintenant +pourquoi il lui avait semblé connaître +celui des geôliers chargé de lui apporter +ses repas pendant sa première incarcération, +et pourquoi les voix entendues +confusément avaient eu un écho dans son +coeur. Le geôlier, c'était Titcha. Les voix, +c'étaient celles de Striga et de Natcha. Et +de même, le cri apporté par la nuit, c'était +encore Natcha appelant inutilement à l'aide. +Que ne s'était-il arrêté alors! Que de +regrets, que de remords il se fût épargnés!</p> + +<p>A peine si, au moment de sa fuite, il +avait aperçu dans l'obscurité la masse +sombre de la prison flottante dans laquelle +il abandonnait, sans le savoir, celle qui +lui était si chère. N'importe! cela suffirait. +Il était impossible qu'il passât en vue +de ce chaland sans qu'au fond de son être +une voix mystérieuse ne l'en avertît.</p> + +<p>En vérité, l'espoir de Serge Ladko était +moins présomptueux qu'on ne pourrait +être tenté de le croire. Ses chances d'erreur +étaient, en effet, très réduites par la rareté +des chalands sillonnant le Danube. Leur +nombre, qui, depuis Orsova, n'avait cessé +de diminuer, était devenu tout à fait insignifiant +à partir de Roustchouk, et les +derniers s'étaient arrêtés à Silistrie. En +aval de cette ville, que la barge eut dépassée +en vingt-quatre heures, il ne resta que deux +gabarres sur le fleuve, où régnaient presque +exclusivement désormais les bâtiments à +vapeur.</p> + +<p>C'est qu'à la hauteur de Roustchouk le +Danube est immense. S'étalant sur la rive +gauche en interminables marais, son lit y +dépasse deux lieues. En aval, il est plus +vaste encore, et, entre Silistrie et Braïla, +atteint parfois jusqu'à vingt kilomètres de +largeur. Cette étendue d'eau, c'est une +véritable mer, à laquelle ne manquent ni +les tempêtes, ni les lames couronnées +d'écume, et il est concevable que des chalands +plats, peu faits pour les houles du +large, hésitent à s'y aventurer.</p> + +<p>Il était même fort heureux pour Serge +Ladko que le temps restât fixé au beau. +Dans une embarcation de si petite taille +et de formes si peu <i>marines</i>, il aurait été +forcé, pour peu que le vent eût soufflé +avec quelque violence, de chercher refuge +dans une anfractuosité de la rive.</p> + +<p>Karl Dragoch, qui, tout en s'intéressant +de grand coeur aux soucis de son compagnon, +visait aussi un autre but, ne laissait +pas d'être troublé en constatant le désert de +cette morne étendue. Titcha ne lui avait-il +pas donné un renseignement mensonger? +L'arrêt successif de tous les chalands lui +faisait craindre que Striga n'eût été dans +la nécessité de les imiter. Son inquiétude +devint telle qu'il finit par s'en ouvrir à Serge +Ladko.</p> + +<p>«Un chaland est-il capable d'aller jusqu'à +la mer? demanda-t-il.</p> + +<p>—Oui, répondit le pilote. Cela arrive +rarement, mais ça se voit cependant.</p> + +<p>—Vous en avez conduit vous-même?</p> + +<p>—Quelquefois.</p> + +<p>—Comment font-ils pour décharger leur +cargaison?</p> + +<p>—En s'abritant dans une des criques +qui existent au delà des bouches, et où des +vapeurs viennent les trouver.</p> + +<p>—Les bouches, dites-vous. Il y en a +plusieurs, en effet.</p> + +<p>—Il y a deux branches principales, +répondit Serge Ladko. L'une, au Nord, +celle de Kilia; l'autre, plus au Sud, celle +de Sulina. Cette dernière est la plus importante.</p> + +<p>—Cela ne peut-il être pour nous une +cause d'erreur? s'enquit Karl Dragoch.</p> + +<p>—Non, affirma le pilote. Des gens qui se +cachent ne passent pas par Sulina. Nous +prendrons le bras du Nord.</p> + +<p>Karl Dragoch ne fut qu'à demi rassuré +par cette réponse. Pendant que l'on suivrait +une route, la bande pouvait parfaitement +s'échapper par l'autre. Mais que faire contre +cette éventualité, sinon s'en remettre à la +chance, puisqu'on ne possédait pas le +moyen de surveiller à la fois toutes les +bouches du fleuve? Comme s'il eût deviné +sa pensée, Serge Ladko compléta son +explication de cette manière rassurante:</p> + +<p>—D'ailleurs, au delà de la bouche de +Kilia, il existe une anse, dans laquelle un +chaland peut procéder à un transbordement. +Par la bouche de Sulina, il lui faudrait au +contraire décharger dans le port de ce +nom, qui est situé au bord même de la +mer. Quant au bras Saint-Georges, qui +coule plus au Sud, il est à peine navigable, +bien qu'il soit le plus important au +point de vue de la largeur. Aucune erreur +n'est donc à craindre.»</p> + +<p>Dans la matinée du 14 octobre, le quatrième +jour après le départ de Roustchouk, +la barge parvint enfin au delta du Danube.</p> + +<p>Laissant sur la droite le bras de Sulina, +elle s'engagea franchement dans celui de +Kilia. A midi, on passait devant Ismaïl, +dernière ville de quelque importance que +l'on dût rencontrer. Dès les premières +heures du lendemain, on déboucherait +dans la mer Noire.</p> + +<p>Aurait-on rejoint auparavant le chaland +de Striga? Rien n'autorisait à le croire. +Depuis qu'on avait abandonné le bras +principal, la solitude du fleuve était devenue +complète. Si loin que s'étendit le +regard, plus une voile, plus un panache de +fumée. Karl Dragoch était dévoré d'inquiétude.</p> + +<p>Quant à Serge Ladko, s'il était inquiet, +il n'en laissait rien paraître. Toujours +courbé sur l'aviron, il poussait inlassablement +la barge de l'avant, attentif à suivre +le chenal que seule une longue pratique +lui permettait de reconnaître entre les rives +basses et marécageuses.</p> + +<p>Son courage obstiné devait avoir sa récompense. +Dans l'après-midi de ce même +jour, vers cinq heures, un chaland apparut +enfin, mouillé à une douzaine de kilomètres +au-dessous de la ville forte de +Kilia. Serge Ladko, arrêtant le mouvement +de son aviron, saisit une longue-vue et +examina attentivement ce chaland.</p> + +<p>« C'est lui!... dit-il d'une voix étouffée +en laissant retomber l'instrument.</p> + +<p>—Vous en êtes sûr?</p> + +<p>—Sûr, affirma Serge Ladko. J'ai reconnu +Yacoub Ogul, un habile pilote de Roustchouk, +âme damnée de Striga, dont il conduit +certainement le bateau.</p> + +<p>—Qu'allons-nous faire? demanda Karl +Dragoch.</p> + +<p>Serge Ladko ne répondit pas sur-le-champ. +Il réfléchissait. Le détective reprit:</p> + +<p>—Il faut revenir en arrière jusqu'à Kilia +et au besoin jusqu'à Ismaïl. La, nous nous +procurerons du renfort.</p> + +<p>Le pilote hocha négativement la tête.</p> + +<p>—Remonter jusqu'à Ismaïl, en refoulant +le courant, ou seulement jusqu'à Kilia, +dit-il, cela demanderait trop de temps. Le +chaland prendrait de l'avance, et, en mer, +on ne pourrait plus le retrouver. Non, restons +ici et attendons la nuit. J'ai une idée. +Si je ne réussis pas, nous suivrons le chaland +de loin, et, quand nous connaîtrons +son lieu de relâche, nous irons chercher +de l'aide à Sulina.</p> + +<p>A huit heures, l'obscurité devenue complète, +Serge Ladko laissa dériver la barge +Jusqu'à deux cents mètres du chaland. Là, +il mouilla silencieusement son grappin. +Puis, sans un mot d'explication à Karl +Dragoch qui le regardait faire avec étonnement, +il quitta ses vêtements et s'élança +dans le fleuve.</p> + +<p>Fendant l'eau d'un bras robuste, il se +dirigea en droite ligne vers le chaland qu'il +distinguait confusément dans l'ombre. +Quand il l'eut dépassé, à distance suffisante +pour ne pas être aperçu, il nagea en +sens contraire, et, refoulant le courant assez +rapide, vint s'accrocher au large safran du +gouvernail. Il écouta. Presque étouffé par le +frissonnement soyeux de l'eau courant sur +les flancs de la gabarre, un air de danse +parvint jusqu'à lui. Au-dessus de sa tête, +quelqu'un chantonnait à mi-voix. Cramponné +des pieds et des mains à la surface +gluante du bois, Serge Ladko s'éleva d'un +lent effort jusqu'à la partie supérieure du +safran et reconnut Yacoub Ogul.</p> + +<p>A bord, tout était tranquille. Aucun bruit +ne sortait du rouf, dans lequel Ivan Striga +s'était sans doute retiré. Des hommes de +l'équipage, cinq devisaient paisiblement, +étendus sur le pont vers l'avant. Leurs +voix se fondaient en un murmure confus. +Seul, Yacoub Ogul se trouvait à l'arrière. +Monté au-dessus du rouf, il s'était assis sur +la barre du gouvernail et se laissait bercer +par la paix nocturne, en murmurant une +chanson familière.</p> + +<p>La chanson s'éteignit tout à coup. Deux +mains de fer broyaient la gorge du chanteur, +qui, basculant par-dessus le couronnement, +vint tomber en travers du safran. Était-il +mort? Jambes et bras ballants, son corps +inerte pendait comme un linge de part et +d'autre de cette arête étroite. Serge Ladko +desserra son étreinte et saisit l'homme par +la ceinture, puis diminuant graduellement +la pression de ses genoux contre le safran, +il se laissa glisser peu à peu et s'enfonça +silencieusement dans l'eau.</p> + +<p>Nul, dans le chaland, n'avait soupçonné +l'agression. Ivan Striga n'était pas sorti +du rouf. A l'avant, les cinq causeurs continuaient +leur paisible conversation.</p> + +<p>Serge Ladko, cependant, nageait vers +la barge. Le retour était plus pénible que +l'aller. Outre qu'il lui fallait maintenant +remonter le courant, il avait à soutenir +le corps de Yacoub Ogul. Si celui-ci n'était +pas mort, il n'en valait guère mieux. La +fraîcheur de l'eau ne l'avait pas ranimé; +il ne faisait pas un mouvement. Serge +Ladko commençait à craindre d'avoir eu +la main trop lourde.</p> + +<p>Alors que cinq minutes avaient suffi pour +venir de la barge au chaland, plus d'une +demi-heure fut nécessaire pour refaire le +même parcours en sens inverse. Encore le +pilote eut-il la chance de ne pas s'égarer +dans l'ombre.</p> + +<p>« Aidez-moi, dit-il à Karl Dragoch en +saisissant enfin l'embarcation. En voici +toujours un.</p> + +<p>Avec le secours du détective, Yacoub Ogul +fut passé par-dessus bord et déposé dans la +barge.</p> + +<p>—Est-il mort? demanda Serge Ladko.</p> + +<p>Karl Dragoch se pencha sur le captif.</p> + +<p>—Non, dit-il. Il respire.</p> + +<p>Serge Ladko eut un soupir de satisfaction +et, reprenant aussitôt l'aviron, commença +à remonter le courant.</p> + +<p>—Alors, attachez-le, et solidement, dit-il +tout en godillant, si vous ne voulez pas +qu'il vous brûle la politesse quand je vous +aurai déposé à terre.</p> + +<p>—Nous allons donc nous séparer? demanda +Karl Dragoch.</p> + +<p>—Oui, répondit Serge Ladko. Quand +vous aurez pris terre, je retournerai aux +alentours du chaland, et demain je m'arrangerai +pour m'introduire à bord.</p> + +<p>—En plein jour?</p> + +<p>—En plein jour. J'ai mon idée. Soyez +tranquille, pendant un certain temps tout +au moins, je ne courrai aucun danger. Plus +tard, quand nous serons près de la mer +Noire, je ne dis pas que les choses ne +risquent de se gâter. Mais je compte sur +vous à ce moment que je retarderai le plus +possible.</p> + +<p>—Sur moi?... Que pourrai-je donc faire?</p> + +<p>—M'amener du secours.</p> + +<p>—Je m'y emploierai, n'en doutez pas, +affirma chaleureusement Karl Dragoch.</p> + +<p>—Je n'en doute pas, mais vous aurez +peut-être quelque difficulté. Vous ferez +pour le mieux, voilà tout. Ne perdez pas +de vue que le chaland quittera son mouillage +demain à midi, et que, si rien ne l'arrête, +il sera en mer vers quatre heures. Basez-vous +là-dessus.</p> + +<p>—Pourquoi ne restez-vous pas avec +moi? demanda Karl Dragoch très inquiet +pour son compagnon.</p> + +<p>—Parce que vous pouvez éprouver du +retard, ce qui permettrait à Striga de prendre +de l'avance et de disparaître. Il ne faut +pas qu'il atteigne la mer. Et il ne l'atteindra +pas, même si vous arrivez trop tard +pour me prêter main-forte. Seulement, +dans ce cas, il est probable que je serai +mort.»</p> + +<p>Le ton du pilote était sans réplique. +Comprenant que rien ne le ferait changer +d'avis, Karl Dragoch n'insista pas. La +barge fut donc conduite à la rive, et Yacoub +Ogul, toujours évanoui, fut déposé sur le +sol.</p> + +<p>Aussitôt, Serge Ladko poussa au large. +La barge disparut dans la nuit.</p> + + +<br><br><br> + +<a name="XVIII"></a> + +<h3>XVIII</h3> + + +<h3>LE PILOTE DU DANUBE.</h3> + + +<p>Quand Serge Ladko eut disparu dans +l'ombre, Karl Dragoch hésita un instant sur +ce qu'il convenait de faire. Seul, au début +de la nuit, en ce point de la frontière de la +Bessarabie, encombré du corps inerte d'un +prisonnier dont son devoir lui interdisait de +se séparer, sa situation ne laissait pas d'être +fort embarrassante. Cependant, comme il +était évident qu'un secours ne lui arriverait +pas sans qu'il allât le chercher, il lui +fallut bien prendre une décision. Le temps +pressait. D'une heure, d'une minute peut-être +pouvait dépendre le salut de Serge +Ladko. Abandonnant provisoirement Yacoub +Ogul toujours évanoui, et suffisamment +ligotté, d'ailleurs, pour que la fuite +lui fût interdite en cas de retour à la vie, il +remonta vers l'amont aussi vite que le permettait +la nature du terrain.</p> + +<p>Après une demi-heure de marche dans +un pays complètement désert, il commençait +à craindre d'être obligé de pousser +jusqu'à Kilia, lorsqu'il découvrit enfin une +maison bâtie au bord du fleuve.</p> + +<p>Ce ne fut pas une petite affaire que de se +faire ouvrir la porte de cette maison, qui +semblait être une ferme de quelque importance. +A pareille heure, en pareil lieu, une +certaine méfiance est excusable, et les habitants +de cette demeure paraissaient peu +friands d'en permettre l'entrée. La difficulté +s'aggravait de l'impossibilité où l'on +était de se comprendre, ces paysans parlant +un patois local que Karl Dragoch, malgré +son polyglotisme, ne connaissait pas. +Inventant un jargon de circonstance dans +lequel des mots roumains, russes et allemands +figuraient chacun pour un tiers, il +réussit toutefois à gagner leur confiance, +et la porte si énergiquement défendue finit +par s'entre-bâiller.</p> + +<p>Une fois dans la place, il lui fallut répondre +à un interrogatoire serré, dont il sortit +nécessairement à son honneur, puisque +deux heures ne s'étaient pas écoulées depuis +son débarquement, qu'une charrette l'avait +ramené prés de Yacoub Ogul.</p> + +<p>Celui-ci n'avait pas repris connaissance. +Il ne donna même aucun signe de conscience, +quand, de l'herbe de la rive, il fut +transporté dans la charrette, qui repartit +aussitôt vers Kilia. Jusqu'à la ferme, force +fut d'aller au pas, mais, au delà, on trouva +un chemin, à la vérité fort mauvais, qui +permit néanmoins d'activer l'allure.</p> + +<p>Il était plus de minuit, quand, après ces +péripéties, Karl Dragoch entra dans Kilia. +Tout dormait dans la ville, et découvrir le +chef de la police ne fut pas chose facile. Il +y parvint cependant, et prit, sur lui de réveiller +ce haut fonctionnaire, qui, sans manifester +trop de mauvaise humeur, se mit +obligeamment à sa disposition.</p> + +<p>Karl Dragoch en profita pour faire déposer +en lieu sûr Yacoub Ogul, qui commençait +à ouvrir les yeux; puis, libre de ses +mouvements, il put enfin s'occuper de la +capture du reste de la bande et du salut de +Serge Ladko, qui le passionnait peut-être +plus encore.</p> + +<p>Dès le premier pas, il se heurta à d'insurmontables +difficultés. Aucun vapeur n'était +alors à Kilia, et, d'autre part, le chef de la +police se refusait énergiquement à envoyer +ses hommes sur le fleuve. Ce bras du +Danube étant alors indivis entre la Roumanie +et la Turquie, on était en droit de +craindre que leur intervention ne provoquât +de la part de la Sublime Porte des réclamations +très regrettables à un moment où +grondaient sourdement des menaces de +guerre. Si le fonctionnaire roumain avait +pu feuilleter le livre du Destin, il y aurait +vu que cette guerre, décrétée de toute +éternité, éclaterait nécessairement quelques +mois plus tard, et cela l'aurait, sans doute, +rendu moins timide; mais, dans son ignorance +de l'avenir, il tremblait à la pensée +d'être mêlé d'une manière quelconque à des +complications diplomatiques, et il se conformait +au sage précepte: «Pas d'affaires», +qui est, comme on ne l'ignore pas, la devise +des fonctionnaires de tous les pays.</p> + +<p>Le maximum de ce qu'il osa faire, ce fut +de donner à Karl Dragoch le conseil de se +rendre à Sulina et de lui indiquer l'homme +capable de le conduire dans ce difficile +voyage de près de cinquante kilomètres à +travers le delta du Danube.</p> + +<p>Aller réveiller cet homme, le décider, +atteler la voiture, la faire passer sur la +rive droite, tout cela demanda beaucoup +de temps. Il était près de trois heures du +matin, quand le détective fut enfin emporté +au trot d'un petit cheval, dont la qualité +était fort heureusement supérieure à l'apparence.</p> + +<p>Le chef de la police de Kilia avait eu +raison en représentant comme difficile la +traversée du Delta. Sur des routes boueuses +et parfois recouvertes de plusieurs centimètres +d'eau, la voiture avançait péniblement, +et, sans l'habileté du conducteur, +elle se fût plus d'une fois égarée dans +cette plaine où n'existe aucun point de +repère. On n'avançait pas vite ainsi, et +encore fallait-il de temps à autre laisser +souffler le cheval exténué.</p> + +<p>Midi sonnait comme Karl Dragoch arrivait +à Sulina. Le délai fixé par Serge Ladko +allait expirer dans quelques heures! Sans +prendre le temps de se restaurer, il courut +se mettre en rapport avec les autorités +locales.</p> + +<p>Sulina, devenue roumaine depuis le traité +de Berlin, était ville turque à l'époque de +ces événements. Les relations étant alors +des plus tendues entre la Sublime Porte et +les puissances occidentales, Karl Dragoch, +sujet hongrois, ne pouvait espérer y être +<i>persona grata</i>, malgré la mission d'intérêt +général dont il était investi. Moins mal reçu +qu'il ne le craignait, il ne fut donc pas surpris +de ne trouver auprès des autorités +qu'une aide assez molle.</p> + +<p>La police locale, lui dit-on, ne possédant +pas d'embarcation qui lui fût spécialement +affectée, il ne devait compter que sur +l'aviso de la douane, dont le concours était +tout indiqué dans la circonstance, une +bande de voleurs pouvant, avec un peu +de complaisance, être assimilée à une +bande de contrebandiers. Malheureusement, +cet aviso, navire à vapeur de marche +d'ailleurs assez rapide, n'était pas présentement +dans le port. Il croisait en mer, +mais sûrement à faible distance de la côte. +Karl Dragoch n'avait donc qu'à fréter une +barque de pêche, et, dès qu il serait hors +des jetées, il le rencontrerait sans aucun +doute.</p> + +<p>Le détective, désespéré de son impuissance, +se résigna à adopter ce parti. A +une heure et demie de l'après-midi, il mettait +à la voile et doublait le môle, à la recherche +de l'aviso. Il ne disposait plus que de cent +cinquante minutes pour arriver au rendez-vous +de Serge Ladko!</p> + +<p>Celui-ci, pendant que Karl Dragoch +subissait cette série de mésaventures, +poursuivait méthodiquement l'exécution de +son plan.</p> + +<p>Toute la matinée, il était resté aux aguets, +sa barge dissimulée dans les roseaux de la +rive, s'assurant que le chaland ne faisait +aucun préparatif de départ. En s'emparant, +un peu brutalement peut-être—mais il +n'avait pas le choix des moyens—de Yacoub +Ogul, c'est ce but précisément qu'il avait +visé. Ainsi qu'il l'avait prévu, Striga n'osait +s'aventurer sans guide dans une navigation +des plus délicates et que l'abondance des +bancs de sable rend impraticable à qui n'en +a pas fait l'étude exclusive de sa vie. Il +était à croire que les pirates, incapables de +s'expliquer la disparition de leur pilote, +saisiraient la première occasion de le remplacer. +Mais les pilotes n'abondent pas sur +le bras de Kilia, et, jusqu'à onze heures du +matin, les eaux, si l'on fait exception du +chaland toujours immobile et de la barge +invisible, demeurèrent complètement désertes +A onze heures seulement, deux +embarcations apparurent du côté de la mer. +Serge Ladko, les ayant examinées avec +sa longue-vue, reconnut que l'une d'elles +était celle d'un pilote. Ivan Striga allait +donc vraisemblablement trouver le secours +qu'il devait attendre avec impatience. Le +moment d'intervenir était arrivé.</p> + +<p>La barge sortit hors des roseaux et se +rapprocha du chaland.</p> + +<p>« Oh! du chaland!... héla Serge Ladko +quand il fut à portée de la voix.</p> + +<p>—Oh!... lui fut-il répondu.</p> + +<p>Un homme apparut sur le rouf. Cet +homme, c'était Ivan Striga.</p> + +<p>Quelle fureur gronda dans le coeur de +Serge Ladko, lorsqu'il aperçut cet ennemi +acharné de son bonheur, le lâche qui, depuis +tant de mois, tenait Natcha en son pouvoir!</p> + +<p>Mais il s'attendait à cette rencontre qu'il +avait cherchée. Il y était préparé. Sa fureur, +il la renferma en lui-même, et, se faisant +violence:</p> + +<p>—Vous n'auriez pas besoin d'un pilote? +demanda-t-il d'une voix calme.</p> + +<p>Au lieu de répondre, Striga, abritant ses +yeux de la main, considéra un long instant +celui qui l'interpellait. A vrai dire, d'un seul +regard il avait été fixé sur la personnalité +du nouveau venu. Mais, qu'il eût devant lui +le mari de Natcha, cela lui paraissait si +extraordinaire et, on peut le dire, si inespéré, +qu'il hésitait devant l'évidence.</p> + +<p>—N'êtes-vous pas Serge Ladko, de +Roustchouk? interrogea-t-il à son tour.</p> + +<p>—C'est bien moi, répondit le pilote.</p> + +<p>—Ne me reconnaissez-vous pas?</p> + +<p>—Il faudrait donc être aveugle, répliqua +Serge Ladko. Je vous reconnais parfaitement, +Ivan Striga.</p> + +<p>—Et vous me faites vos offres de service?</p> + +<p>—Pourquoi pas? je suis pilote, déclara +froidement Serge Ladko.</p> + +<p>Striga balança un instant. Que celui +qu'il haïssait le plus au monde vint ainsi +bénévolement se mettre à sa merci, c'était +trop beau. Cela ne cachait-il pas un piège?... +Mais quel danger pouvait faire courir un +homme seul à un équipage nombreux et +résolu? Qu'il conduisit le chaland jusqu'à +la mer, puisqu'il avait la sottise de le proposer! +Une fois en mer, par exemple!...</p> + +<p>—Embarque! conclut le pirate, la bouche +déformée par un rictus cruel que vit distinctement +Serge Ladko.</p> + +<p>Celui-ci ne se fit pas répéter l'invitation. +Sa barge accosta le chaland, à bord duquel +il monta. Striga s'avança au-devant +de lui.</p> + +<p>—Me permettrez-vous, dit-il, de vous +exprimer ma surprise de vous rencontrer +aux bouches du Danube?</p> + +<p>Le pilote garda le silence.</p> + +<p>—On vous croyait mort, reprit Striga, +depuis le temps que vous avez disparu de +Roustchouk.</p> + +<p>Cette insinuation n'obtint pas plus de +succès que la précédente.</p> + +<p>—Qu'étiez-vous devenu? interrogea Striga +sans se décourager.</p> + +<p>—Je n'ai pas quitté le voisinage de la +mer, répondit enfin Serge Ladko.</p> + +<p>—Si loin de Roustchouk! s'exclama +Striga.</p> + +<p>Serge Ladko fronça les sourcils. Cet +interrogatoire commençait à l'exaspérer. +Suivant la ligne de conduite qu'il s'était +tracée, il refréna toutefois son impatience +et expliqua posément:</p> + +<p>—Les périodes troublées ne sont pas +favorables aux affaires.</p> + +<p>Striga le considéra d'un oeil narquois.</p> + +<p>—Et l'on vous disait patriote! s'écria-t-il +avec ironie.</p> + +<p>—Je ne fais plus de politique, dit sèchement +Serge Ladko.</p> + +<p>A ce moment, le regard de Striga tomba +sur la barge, que le courant avait fait +éviter à l'arrière du chaland. Il tressaillit +violemment. Il ne pouvait se tromper. +C'était bien cette barge, dont il s'était +servi lui-même pendant huit jours, et qu'il +avait retrouvée amarrée au quai de Semlin. +Serge Ladko mentait donc quand il prétendait +ne pas avoir quitté le delta du Danube?</p> + +<p>—Depuis que vous avez quitté Roustchouk, +vous ne vous êtes pas éloigné de ces +parages? insista Striga en scrutant de l'oeil +son interlocuteur.</p> + +<p>—Non, répondit Serge Ladko.</p> + +<p>—Vous m'étonnez, fit Striga.</p> + +<p>—Pourquoi? Avez-vous cru me rencontrer +ailleurs?</p> + +<p>—Vous, non. Mais cette embarcation... +Je jurerais l'avoir vue sur le haut fleuve.</p> + +<p>—C'est bien possible, répondit Serge +Ladko avec indifférence. Je l'ai achetée, il +y a trois jours, d'un homme qui disait +arriver de Vienne.</p> + +<p>—Comment était cet homme? demanda +vivement Striga dont les soupçons évoluaient +vers Karl Dragoch.</p> + +<p>—Un brun, avec des lunettes.</p> + +<p>—Ah!... fit Striga tout songeur.</p> + +<p>Les réponses du pilote l'avaient visiblement +ébranlé. Il ne savait plus ce qu'il +devait croire. Mais il ne tarda pas à libérer +son esprit de toute préoccupation. +Qu'importait après tout? Que Serge Ladko +dît ou ne dît pas la vérité, il n'en était pas +moins entre ses mains. L'imbécile, qui se +jetait ainsi dans la gueule du loup!... Entré +sur le chaland, il n'en sortirait pas vivant. +Voilà des mois que Striga mentait en affirmant +à Natcha qu'elle était veuve. Dès +qu'on serait en mer, ce mensonge deviendrait +une vérité.</p> + +<p>—Partons! dit-il en manière de conclusion +à ses pensées.</p> + +<p>—A midi, répondit tranquillement Serge +Ladko qui, sortant des provisions d'un sac +qu'il portait à la main, se mit en devoir de +déjeuner.</p> + +<p>Le pirate eut un geste d'impatience. +Serge Ladko feignit de n'en rien voir.</p> + +<p>—Je dois vous prévenir, dit Striga, que +je tiens à être à la mer avant la nuit.</p> + +<p>—Nous y serons,» affirma le pilote, sans +montrer la moindre velléité de modifier sa +décision.</p> + +<p>Striga s'éloigna vers l'avant. A en juger +par l'expression réfléchie de son visage, +il lui restait un souci. Que le mari s'offrit +à conduire précisément le chaland dans +lequel sa femme était retenue prisonnière, +cette coïncidence était tout de même par +trop extraordinaire. Certes, rien ne pouvant +empêcher que Serge Ladko ne fût seul à +bord contre six hommes déterminés, Striga +eût sagement fait en ne cherchant pas plus +loin. Mais il se tenait en vain ce raisonnement +irréfutable. C'était pour lui un besoin +de savoir si la disparition de Natcha était +connue du principal intéressé. Sa curiosité +surexcitée ne lui laissa pas de cesse qu'il +n'y eût cédé.</p> + +<p>«Avez-vous reçu des nouvelles de Roustchouk +depuis que vous l'avez quitté? +demanda-t-il en revenant vers le pilote qui +continuait paisiblement son repas.</p> + +<p>—Jamais, répondit celui-ci.</p> + +<p>—Ce silence ne vous a pas surpris?</p> + +<p>—Pourquoi m'aurait-il surpris? demanda +Serge Ladko en fixant son interlocuteur.</p> + +<p>Quelle que fût son audace, celui-ci se +sentit gêné sous ce ferme regard.</p> + +<p>—Je croyais, balbutia-t-il, que vous y +aviez laissé votre femme.</p> + +<p>—Et moi je crois, répliqua froidement +Serge Ladko, qu'un autre sujet de conversation +serait préférable entre nous.»</p> + +<p>Striga se le tint pour dit.</p> + +<p>Quelques minutes après midi, le pilote +donna l'ordre de lever l'ancre, puis, la +voile hissée et bordée, il prit lui-même la +barre. A ce moment Striga s'approcha de +lui.</p> + +<p>«Je dois vous prévenir, lui dit-il, que le +chaland a besoin de fond.</p> + +<p>—Il est sur lest, objecta Serge Ladko. +Deux pieds d'eau doivent suffire.</p> + +<p>—Il en faut sept, affirma Striga.</p> + +<p>—Sept! s'écria le pilote, pour qui ce seul +mot était une révélation.</p> + +<p>Voilà donc pourquoi la bande du Danube +avait échappé jusqu'ici à toutes les poursuites! +Son bateau était habilement truqué. +Ce qu'on en apercevait hors de l'eau n'était +qu'une trompeuse apparence. Le véritable +chaland était sous-marin, et c'est dans +cette cachette qu'était déposé le produit +de ses rapines. Cachette qui pouvait, au +besoin, Serge Ladko le savait par expérience, +se transformer en inviolable cachot.</p> + +<p>—Sept, avait répété Striga en réponse. +à l'exclamation du pilote.</p> + +<p>—C'est bien,» dit celui-ci sans faire +d'autre observation.</p> + +<p>Pendant les premiers moments qui suivirent +le départ, Striga, qui conservait malgré +tout un reste d'inquiétude, ne se départit +pas d'une surveillance rigoureuse. Mais +l'attitude de Serge Ladko était de nature à +le rassurer. Très appliqué à ses fonctions, +il ne nourrissait visiblement aucun mauvais +dessein et prouvait que sa réputation +d'habileté était amplement justifiée. Sous +sa main, le chaland évoluait docilement +entre les bancs invisibles et suivait avec +une précision mathématique les sinuosités +de la passe.</p> + +<p>Peu à peu, les dernières craintes du +pirate s'évanouirent. La navigation se +poursuivait sans incident. Bientôt on +atteindrait la mer.</p> + +<p>Il était quatre heures quand on l'aperçut. +Après un dernier coude du fleuve, le +ciel et l'eau se rejoignirent à l'horizon.</p> + +<p>Striga interpella le pilote.</p> + +<p>«Nous voici parés, je pense? dit-il. Ne +pourrait-on rendre la barre au timonier +habituel?</p> + +<p>—Pas encore, répondit Serge Ladko. +Le plus difficile n'est pas fait.»</p> + +<p>A mesure qu'on gagnait vers l'embouchure, +un champ plus vaste était offert à +la vue. Placé au sommet mouvant de cet +angle dont les branches s'ouvraient peu à +peu, Striga tenait son regard obstinément +dirigé vers la mer. Tout à coup, il saisit +une longue-vue, la braqua sur un petit +vapeur de quatre à cinq cents tonneaux +qui doublait la pointe Nord, puis, après un +bref examen, donna l'ordre de hisser un +pavillon en tête de mât. On répondit aussitôt +par un signal pareil à bord du vapeur, qui, +venant sur tribord, commença à se rapprocher +de l'estuaire.</p> + +<p>A ce moment, Serge Ladko ayant poussé +la barre toute à bâbord, le chaland abattit +sur tribord, et, coupant obliquement le +courant, prit son erre vers le Sud-Est, +comme pour aborder la rive droite.</p> + +<p>Striga étonné, regarda le pilote dont +l'impassibilité le rassura. Un dernier banc +de sable obligeait sans doute les bateaux à +suivre cette route capricieuse.</p> + +<p>Striga ne se trompait pas. Oui, un banc +de sable gisait en effet dans le lit du fleuve, +mais non pas du côté de la mer, et c'est +droit sur ce banc que Serge Ladko gouvernait +d'une main ferme.</p> + +<p>Soudain, il y eut un formidable craquement. +Le chaland en fut ébranlé jusque dans +ses fonds. Sous le choc, le mât vint en bas, +cassé net au ras de l'emplanture, et la voile +s'abattit en grand, recouvrant de ses larges +plis les hommes qui se trouvaient à l'avant. +Le chaland, irrémédiablement engravé, +demeura immobile.</p> + +<p>A bord, tout le monde avait été renversé, +y compris Striga, qui se releva ivre de rage.</p> + +<p>Son premier regard fut pour Serge +Ladko. Le pilote ne paraissait pas ému de +l'accident. Il avait lâché la barre, et, les +mains enfoncées dans les poches de sa +vareuse, il surveillait son ennemi, le regard +attentif à ce qui allait suivre.</p> + +<p>« Canaille! » hurla Striga, qui, brandissant +un revolver, courut vers l'arrière.</p> + +<p>A la distance de trois pas, il tira.</p> + +<p>Serge Ladko s'était baissé. La balle +passa au-dessus de lui sans l'atteindre. +Aussitôt redressé, il fut d'un bond sur +son adversaire, que son couteau frappa +au coeur. Ivan Striga s'écroula comme +une masse.</p> + +<p>Le drame s'était déroulé si rapidement, +que les cinq hommes de l'équipage, embarrassés, +d'ailleurs, dans les plis de la voile, +n'avaient pas eu le temps d'intervenir. +Mais quel hurlement ils poussèrent en +voyant tomber leur chef!</p> + +<p>Serge Ladko, s'élançant à l'avant du +spardeck, se précipita à leur rencontre. De +la, il dominait le pont, sur lequel les hommes +accouraient en tumulte.</p> + +<p>«Arrière! cria-t-il, les deux mains armées +de revolvers, dont l'un venait d'être +arraché à Striga.</p> + +<p>Les hommes s'arrêtèrent. Ils n'avaient +point d'armes, et, pour s'en procurer, il leur +fallait pénétrer dans le rouf, c'est-à-dire +passer sous le feu de l'ennemi.</p> + +<p>—Un mot, camarades, reprit Serge +Ladko sans quitter son attitude menaçante. +J'ai là onze coups. C'est plus qu'il n'en faut +pour vous descendre tous jusqu'au dernier. +Je vous préviens que je tire, si vous ne +reculez pas immédiatement vers l'avant.</p> + +<p>L'équipage se consulta, indécis. Serge +Ladko comprit que, s'ils se ruaient tous à +la fois, il arriverait bien sans doute à en +abattre quelques-uns, mais qu'il serait +lui-même abattu par les autres.</p> + +<p>—Attention!... Je compte jusqu'à trois, +annonça-t-il, sans leur laisser le temps de +la réflexion. Un!...</p> + +<p>Les hommes ne bougèrent pas.</p> + +<p>—Deux!... prononça le pilote.</p> + +<p>Il y eut un mouvement dans le groupe. +Trois hommes ébauchèrent une velléité +d'attaque. Deux commencèrent à battre, en +retraite.</p> + +<p>—Trois!...» dit Serge Ladko en pressant +la détente.</p> + +<p>Un homme tomba, l'épaule traversée +d'une balle. Ses compagnons s'empressèrent +de prendre la fuite.</p> + +<p>Serge Ladko, sans quitter son poste +d'observation, jeta un regard vers le vapeur +qui avait obéi au signal de Striga. +Le bâtiment était maintenant à moins d'un +mille. Lorsqu'il serait bord à bord avec le +chaland, lorsque son équipage se serait +joint aux pirates, dont il était nécessairement +plus ou moins complice, la situation +deviendrait des plus graves.</p> + +<p>Le steamer approchait toujours. Il n'était +plus qu'à trois encablures, quand, évoluant +brusquement sur tribord, il décrivit un +grand cercle et s'éloigna vers la haute +mer. Que signifiait cette manoeuvre? Avait-il +donc été inquiété par quelque chose que +Serge Ladko ne pouvait apercevoir?</p> + +<p>Celui-ci, le coeur battant, attendit. Quelques +minutes s'écoulèrent, et un autre +vapeur surgit hors de la pointe du Sud. +Sa cheminée vomissait des torrents de +fumée. Le cap droit sur le chaland, il +arrivait à toute vitesse. Bientôt, Serge +Ladko put reconnaître à l'avant une figure +amie, celle de son passager, M. Jaeger, +celle du détective Karl Dragoch. Il était +sauvé.</p> + +<p>Un instant plus tard, le pont de la gabarre +était envahi par la police, et son équipage +se rendait, sans essayer une résistance +inutile.</p> + +<p>Pendant ce temps, Serge Ladko s'était +précipité dans le rouf. L'une après l'autre, +il en visita les cabines. Une seule porte était +fermée. Il la renversa d'un coup d'épaule +et s'arrêta sur le seuil, éperdu.</p> + +<p>Natcha, reconquise, lui tendait les bras.</p> + + +<br><br><br> + +<a name="XIX"></a> + +<h3>XIX</h3> + + +<h3>ÉPILOGUE.</h3> + + +<p>Le procès de la bande du Danube passa +inaperçu dans le flamboiement de la guerre +russo-turque. Les brigands, y compris +Titcha aisément cueilli à Roustchouk, +furent pendus haut et court, sans éveiller +dans le public l'attention qu'en de moins +tragiques circonstances on eût accordé à +leur exécution.</p> + +<p>—-Toutefois, les débats donnèrent aux +principaux intéressés l'explication de ce +qui était resté jusqu'ici incompréhensible +pour eux. Serge Ladko sut par suite de +quel quiproquo il avait été emprisonné +dans le chaland en lieu et place de Karl +Dragoch, et comment Striga, ayant appris +par les journaux l'envoi d'une commission +rogatoire à Szalka, s'était introduit dans +la maison du pêcheur Ilia Brusch, pour +répondre aux questions du commissaire de +police de Gran.</p> + +<p>Il sut également comment Natcha, enlevée +par la bande du Danube, avait eu à +lutter contre les attaques de Striga, qui, se +croyant certain d'avoir abattu son ennemi, +ne cessait de lui affirmer qu'elle était veuve. +Un soir notamment, Striga, à l'appui de son +dire, avait montré à la jeune femme son +propre portrait, qu'il prétendait avoir conquis +de haute lutte sur le légitime propriétaire. +Il en était résulté une scène violente, +au cours de laquelle Striga s'était +emporté jusqu'à la menace. De là, le cri +poussé par Natcha, et que le fugitif avait +entendu dans la nuit.</p> + +<p>Mais c'était là de l'histoire ancienne. +Serge Ladko ne pensait plus aux mauvais +jours depuis qu'il avait eu le bonheur de +retrouver sa chère Natcha.</p> + +<p>Le territoire de la Bulgarie lui étant +interdit, l'heureux couple, après les événements +qui viennent d'être racontés, s'était +fixé d'abord dans la ville roumaine de +Giurgievo. C'est là qu'il se trouvait, quand, +au mois de mai de l'année suivante, le +Tzar déclara officiellement la guerre au +Sultan. Serge Ladko, est-il besoin de le +dire, fut des premiers qui s'engagèrent +dans les rangs de l'armée russe, à laquelle, +grâce à sa connaissance du théâtre des +opérations, il rendit d'importants services.</p> + +<p>La guerre finie, la Bulgarie enfin libre, +il revint avec Natcha dans la maison de +Roustchouk et reprit son métier de pilote. +Tous deux y vivent encore aujourd'hui, +heureux et honorés.</p> + +<p>Karl Dragoch est resté leur ami. Pendant +longtemps, il n'a jamais manqué de +descendre le Danube, au moins une fois +l'an, pour venir à Roustchouk. Aujourd'hui, +les voies ferrées, dont le réseau s'est progressivement +développé, lui permettent +d'abréger le voyage. Mais c'est toujours en +suivant les méandres du fleuve que Serge +Ladko, au hasard de ses pilotages, lui rend +ses visites à Budapest.</p> + +<p>Des trois garçons que Natcha lui a donnés +et qui sont maintenant des hommes, le +plus jeune, après un sévère apprentissage +sous les ordres de Karl Dragoch, est en +bonne voie pour atteindre les plus hauts +grades dans l'administration judiciaire de +Bulgarie.</p> + +<p>Le cadet, digne héritier d'un lauréat de +la Ligue Danubienne, s'est consacré au +peuple des eaux. Toutefois, rejetant la +ligne, il a perfectionné les méthodes de +combat. Il doit à ses pêcheries d'esturgeon +une célébrité universelle et une fortune +qui promet de devenir considérable.</p> + +<p>Quant à l'aîné, il succédera à son père, +lorsque l'âge de la retraite sonnera pour +celui-ci. Par lui seront alors conduits vapeurs +et chalands, de Vienne à la mer, +dans les passes sinueuses et entre les +bancs perfides du grand fleuve; par lui se +perpétuera la race des Pilotes du Danube.</p> + +<p>Mais, quelle que soit la différence de leurs +positions, des trois fils de Serge Ladko le +coeur bat à l'unisson. Aiguillés par la vie +sur des routes divergentes, ils se rencontrent +toujours à ces carrefours: une même +vénération pour leur père, une égale tendresse +pour leur mère, un pareil amour de +la patrie bulgare.</p> + +<br><br><br> +<h2>TABLE.</h2> + + + + +<p>Chapitres.</p> + +<p><a href="#I">I</a>.—Au concours de Sigmaringen</p> + +<p><a href="#II">II</a>.—Aux sources du Danube</p> + +<p><a href="#III">III</a>.—Le passager d'Ilia Brusch</p> + +<p><a href="#IV">IV</a>.—Serge Ladko</p> + +<p><a href="#V">V</a>.—Karl Dragoch</p> + +<p><a href="#VI">VI</a>.—Les yeux bleus</p> + +<p><a href="#VII">VII</a>.—Chasseurs et gibiers</p> + +<p><a href="#VIII">VIII</a>.—Un portrait de femme</p> + +<p><a href="#IX">IX</a>.—Les deux échecs de Dragoch</p> + +<p><a href="#X">X</a>.—Prisonnier</p> + +<p><a href="#XI">XI</a>.—Au pouvoir d'un ennemi</p> + +<p><a href="#XII">XII</a>.—Au nom de la loi</p> + +<p><a href="#XIII">XIII</a>.—Une commission rogatoire</p> + +<p><a href="#XIV">XIV</a>.—Entre ciel et terre</p> + +<p><a href="#XV">XV</a>.—Près du but</p> + +<p><a href="#XVI">XVI</a>.—La maison vide</p> + +<p><a href="#XVII">XVII</a>.—A la nage</p> + +<p><a href="#XVIII">XVIII</a>.—Le pilote du Danube</p> + +<p><a href="#XIX">XIX</a>.—Épilogue</p> + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le pilote du Danube, by Jules Verne + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PILOTE DU DANUBE *** + +***** This file should be named 11484-h.htm or 11484-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/1/4/8/11484/ + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and PG Distributed +Proofreaders. This file was produced from images generously made +available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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For +example an eBook of filename 10234 would be found at: + + https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234 + +or filename 24689 would be found at: + https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689 + +An alternative method of locating eBooks: + https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL + + + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/11484.txt b/11484.txt new file mode 100644 index 0000000..a7c94d9 --- /dev/null +++ b/11484.txt @@ -0,0 +1,9776 @@ +The Project Gutenberg EBook of Le pilote du Danube, by Jules Verne + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le pilote du Danube + +Author: Jules Verne + +Release Date: March 6, 2004 [EBook #11484] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PILOTE DU DANUBE *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and PG Distributed +Proofreaders. This file was produced from images generously made +available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + + + + +LE PILOTE DU DANUBE + +PAR + +JULES VERNE + +1920 + + + + +I + +AU CONCOURS DE SIGMARINGEN + + +Ce jour-la, samedi 5 aout 1876, une foule nombreuse et bruyante +remplissait le cabaret a l'enseigne du _Rendez-vous des Pecheurs_. +Chansons, cris, chocs des verres, applaudissements, exclamations se +fondaient en un terrible vacarme que dominaient, a intervalles presque +reguliers, ces _hoch!_ par lesquels a coutume de s'exprimer la joie +allemande a son paroxysme. + +Les fenetres de ce cabaret donnaient directement sur le Danube, a +l'extremite de la charmante petite ville de Sigmaringen, capitale de +l'enclave prussienne de Hohenzollern, situee, presque a l'origine de ce +grand fleuve de l'Europe centrale. + +Obeissant a l'invitation de l'enseigne peinte en belles lettres +gothiques au-dessus de la porte d'entree, c'est la que s'etaient reunis +les membres de la Ligue Danubienne, societe internationale de pecheurs +appartenant aux diverses nationalites riveraines. Il n'est pas de +joyeuse reunion sans notable beuverie. Aussi buvait-on de bonne biere de +Munich et de bon vin de Hongrie a pleines chopes et a pleins verres. +On fumait aussi, et la grande salle etait tout obscurcie par la fumee +odorante que les longues pipes crachaient sans relache. Mais, si les +societaires ne se voyaient plus, ils s'entendaient de reste, a moins +qu'ils ne fussent sourds. + +Calmes et silencieux dans l'exercice de leurs fonctions, les pecheurs a +la ligne sont, en effet, les gens les plus bruyants du monde des qu'ils +ont remise leurs attributs. Pour raconter leurs hauts faits, ils valent +les chasseurs, ce qui n'est pas peu dire. + +On etait a la fin d'un dejeuner des plus substantiels, qui avait +rassemble autour des tables du cabaret une centaine de convives, tous +chevaliers de la gaule, enrages de la flotte, fanatiques de l'hamecon. +Les exercices de la matinee avaient sans doute singulierement altere +leurs gosiers, a en juger par le nombre de bouteilles figurant au milieu +de la desserte. Maintenant, c'etait le tour des nombreuses liqueurs que +les hommes ont imaginees pour succeder au cafe. + +Trois heures apres midi sonnaient, lorsque les convives, de plus en plus +montes en couleur, quitterent la table. Pour etre franc, quelques-uns +titubaient et n'auraient pu se passer completement du secours de leurs +voisins. Mais le plus grand nombre se tenaient fermes sur leurs jambes, +en braves et solides habitues de ces longues seances epulatoires, qui se +renouvelaient plusieurs fois dans l'annee a propos des concours de la +Ligue Danubienne. + +De ces concours tres suivis, tres fetes, grande etait la reputation sur +tout le cours du celebre fleuve jaune, et non pas bleu comme le chante +la fameuse valse de Strauss. Du duche de Bade, du Wurtemberg, de la +Baviere, de l'Autriche, de la Hongrie, de la Roumanie, de la Serbie, et +meme des provinces turques de Bulgarie et de Bessarabie, les concurrents +affluaient. + +La Societe comptait deja cinq annees d'existence. Tres bien administree +par son President, le Hongrois Miclesco, elle prosperait. Ses ressources +toujours croissantes lui permettaient d'offrir des prix importants +dans ses concours, et sa banniere etincelait des glorieuses medailles +conquises de haute lutte sur des associations rivales. Tres au courant +de la legislation relative a la peche fluviale, son Comite directeur +soutenait ses adherents, tant contre l'Etat que contre les particuliers, +et defendait leurs droits et privileges avec cette tenacite, on pourrait +dire cet entetement professionnel, special au bipede que ses instincts +de pecheur a la ligne rendent digne d'etre classe dans une categorie +particuliere de l'humanite. + +Le concours qui venait d'avoir lieu etait le deuxieme de cette annee +1876. Des cinq heures du matin, les concurrents avaient quitte la ville +pour gagner la rive gauche du Danube, un peu en aval de Sigmaringen. +Ils portaient l'uniforme de la Societe: blouse courte laissant aux +mouvements toute leur liberte, pantalon engage dans des bottes a +forte semelle, casquette blanche a large visiere. Bien entendu, ils +possedaient la collection complete des divers engins enumeres au _Manuel +du Pecheur_: cannes, gaules, epuisettes, lignes empaquetees dans leur +enveloppe de peau de daim, flotteurs, sondes, grains de plomb fondus de +toutes tailles pour les plombees, mouches artificielles, cordonnet, crin +de Florence. La peche devait etre libre, en ce sens que les poissons, +quels qu'ils fussent, seraient de bonne prise, et chaque pecheur +pourrait amorcer sa place comme il l'entendrait. + +A six heures sonnant, quatre-vingt-dix-sept concurrents exactement +etaient a leur poste, la ligne flottante en main, prets a +lancer l'hamecon. Un coup de clairon donna le signal, et les +quatre-vingt-dix-sept lignes se tendirent du meme mouvement au-dessus du +courant. + +Le concours etait dote de plusieurs prix, dont les deux premiers, d'une +valeur de cent florins chacun, seraient attribues au pecheur qui aurait +le plus grand nombre de poissons et a celui qui capturerait la plus +lourde piece. + +Il n'y eut aucun incident jusqu'au second coup de clairon, qui, a onze +heures moins cinq, clotura le concours. Chaque lot fut alors soumis au +jury compose du President Miclesco et de quatre membres de la Ligue +Danubienne. Que ces hauts et puissants personnages prissent leur +decision en toute impartialite et de telle sorte qu'aucune reclamation +ne fut possible, bien qu'on ait la tete chaude dans le monde particulier +des pecheurs a la ligne, nul ne le mit en doute un seul instant. +Toutefois, il fallut s'armer de patience pour connaitre le resultat de +leur consciencieux examen, l'attribution des divers prix, soit du poids, +soit du nombre, devant rester secrete jusqu'a l'heure de la distribution +des recompenses, precedee d'un repas qui allait reunir tous les +concurrents en de fraternelles agapes. + +Cette heure etait arrivee. Les pecheurs, sans parler des curieux venus +de Sigmaringen, attendaient, confortablement assis, devant l'estrade sur +laquelle se tenaient le President et les autres membres du Jury. + +Et, en verite, si les sieges, bancs ou escabeaux, ne faisaient point +defaut, les tables ne manquaient pas non plus, ni, sur les tables, les +moss de biere, les flacons de liqueurs variees, ainsi que les verres +grands et petits. + +Chacun ayant pris place, et les pipes continuant a fumer de plus belle, +le President se leva. + +"Ecoutez!.. Ecoutez!.." cria-t-on de tous cotes. + +M. Miclesco vida au prealable un bock ecumeux dont la mousse perla sur +la pointe de ses moustaches. + +"Mes chers collegues, dit-il en allemand, langue comprise de tous +les membres de la Ligue Danubienne malgre la diversite de leurs +nationalites, ne vous attendez pas a un discours classiquement ordonne, +avec preambule, developpement et conclusion. Non, nous ne sommes pas ici +pour nous griser de harangues officielles, et je viens seulement causer +de nos petites affaires, en bons camarades, je dirai meme en freres, +si cette qualification vous parait justifiee pour une assemblee +internationale. + +Ces deux phrases, un peu longues comme toutes celles qui se debitent +generalement au commencement d'un discours, meme quand l'orateur se +defend de discourir, furent accueillies par d'unanimes applaudissements, +auxquels se joignirent de nombreux _tres bien! tres bien!_ melanges de +_hoch!_, voire de hoquets. Puis, au President levant son verre, tous les +verres pleins firent raison. + +M. Miclesco continua son discours en mettant le pecheur a la ligne au +premier rang de l'humanite. Il fit valoir toutes les qualites, toutes +les vertus dont l'a pourvu la genereuse nature. Il dit ce qu'il lui faut +de patience, d'ingeniosite, de sang-froid, d'intelligence superieure, +pour reussir dans cet art, car, plutot qu'un metier, c'est un art, qu'il +placa bien au-dessus des prouesses cynegetiques dont se vantent a tort +les chasseurs. + +--Pourrait-on comparer, s'ecria-t-il, la chasse a la peche? + +--Non! ... non!..., fut-il repondu par toute l'assistance. + +--Quel merite y a-t-il a tuer un perdreau ou un lievre, lorsqu'on le +voit a bonne portee, et qu'un chien--est-ce que nous avons des chiens, +nous?--l'a depiste a votre profit?... Ce gibier, vous l'apercevez de +loin, vous le visez a loisir et vous l'accablez d'innombrables grains +de plomb, dont la plupart sont tires en pure perte!... Le poisson, au +contraire, vous ne pouvez le suivre du regard.... Il est cache sous les +eaux.... Ce qu'il faut de manoeuvres adroites, de delicates invites, de +depense intellectuelle et d'adresse, pour le decider a mordre a votre +hamecon, pour le ferrer, pour le sortir de l'eau, tantot pame a +l'extremite de la ligne, tantot fretillant et, pour ainsi dire, +applaudissant lui-meme a la victoire du pecheur! + +Cette fois, ce fut un tonnerre de bravos. Assurement, le President +Miclesco repondait aux sentiments de la Ligue Danubienne. Comprenant +qu'il ne pourrait jamais aller trop loin dans l'eloge de ses confreres, +il n'hesita pas, sans craindre d'etre taxe d'exageration, a placer leur +noble exercice au-dessus de tous les autres, a elever jusqu'aux nues les +fervents disciples de la science piscicaptologique, a evoquer meme le +souvenir de la superbe deesse qui presidait aux jeux piscatoriens de +l'ancienne Rome dans les ceremonies halieutiques. + +Ces mots furent-ils compris? Probablement, puisqu'ils provoquerent de +veritables trepignements d'enthousiasme. + +Alors, apres avoir repris haleine en vidant une chope de biere neigeuse: + +--Il ne me reste plus, dit-il, qu'a nous feliciter de la prosperite +croissante de notre Societe, qui recrute chaque annee de nouveaux +membres et dont la reputation est si bien etablie dans toute l'Europe +centrale. Ses succes, je ne vous en parlerai pas. Vous les connaissez, +vous en avez votre part, et c'est un grand honneur que de figurer dans +ses concours! La presse allemande, la presse tcheque, la presse roumaine +ne lui ont jamais marchande leurs eloges si precieux, j'ajoute si +merites, et je porte un toast, en vous priant de me faire raison, aux +journalistes qui se devouent a la cause internationale de la Ligue +Danubienne! + +Certes, on fit raison au President Miclesco. Les flacons se viderent +dans les verres, et les verres se viderent dans les gosiers, avec autant +de facilite que l'eau du grand fleuve et de ses affluents s'ecoule dans +la mer. + +On en fut demeure la, si le discours presidentiel eut pris fin sur ce +dernier toast. Mais d'autres toasts s'imposaient, d'une aussi evidente +opportunite. + +En effet, le President s'etait redresse de toute sa hauteur, entre le +secretaire et le tresorier egalement debout. De la main droite, chacun +d'eux tenait une coupe de champagne, la main gauche posee sur le coeur. + +--Je bois a la Ligue Danubienne, dit M. Miclesco en couvrant +l'assistance du regard. + +Tous s'etaient leves, une coupe au niveau des levres. Les uns montes sur +les bancs, quelques autres sur les tables, on repondit avec un ensemble +parfait a la proposition de M. Miclesco. + +Celui-ci, les coupes vides, reprit de plus belle, apres avoir puise aux +intarissables flacons places devant ses assesseurs et lui: + +--Aux nationalites diverses, aux Badois, aux Wurtembergeois, aux +Bavarois, aux Autrichiens, aux Hongrois, aux Serbes, aux Valaques, aux +Moldaves, aux Bulgares, aux Bessarabiens que la Ligue Danubienne compte +dans ses rangs!" + +Et Bessarabiens, Bulgares, Moldaves, Valaques, Serbes, Hongrois, +Autrichiens, Bavarois, Wurtembergeois, Badois lui repondirent comme un +seul homme en absorbant le contenu de leurs coupes. + +Enfin le President termina sa harangue, en annoncant qu'il buvait a la +sante de chacun des membres de la Societe. Mais, leur nombre atteignant +quatre cent soixante-treize, il fut malheureusement oblige de les +grouper dans un seul toast. + +On y repondit d'ailleurs par mille et mille _hoch!_ qui se prolongerent +jusqu'a extinction des forces vocales. + +Ainsi s'acheva le second numero du programme, dont le premier avait pris +fin avec les exercices epulatoires. Le troisieme allait consister dans +la proclamation des laureats. + +Chacun attendait avec une anxiete bien naturelle, car, ainsi qu'il a ete +dit, le secret du Jury avait ete garde. Mais le moment etait venu ou on +le connaitrait enfin. + +Le President Miclesco se mit en devoir de lire la liste officielle des +recompenses dans les deux categories. + +Conformement aux statuts de la Societe, les prix de moindre valeur +seraient proclames les premiers, ce qui donnerait a la lecture de cette +sorte de palmares un interet Grandissant. + +A l'appel de leur nom, les laureats des prix inferieurs dans la +categorie du nombre se presenterent devant l'estrade. Le President leur +donna l'accolade, en leur remettant un diplome et une somme d'argent +variable suivant le rang obtenu. + +Les poissons que contenaient les filets etaient de ceux que tout pecheur +peut prendre dans les eaux du Danube: epinoches, gardons, goujons, +plies, perches, tanches, brochets, chevesnes et autres. Valaques, +Hongrois, Badois, Wurtembergeois figuraient dans la nomenclature de ces +prix inferieurs. + +Le deuxieme prix fut attribue, pour soixante-dix-sept poissons captures, +a un Allemand du nom de Weber dont le succes fut accueilli par de +chaleureux applaudissements. Ledit Weber etait, en effet, fort connu de +ses confreres. Maintes et maintes fois deja, il avait ete classe dans +les rangs superieurs lors des precedents concours, et l'on s'attendait +generalement a ce qu'il remportat le premier prix du nombre, ce jour-la. + +Non, soixante-dix-sept poissons seulement figuraient dans son filet, +soixante-dix-sept bien comptes et recomptes, alors qu'un concurrent, +sinon plus habile, du moins plus heureux, en avait rapporte +quatre-vingt-dix-neuf dans le sien. + +Le nom de ce maitre pecheur fut alors proclame. C'etait le Hongrois Ilia +Brusch. + +L'assemblee tres surprise n'applaudit pas, en entendant le nom de ce +Hongrois inconnu des membres de la Ligue Danubienne, dans laquelle il +n'etait entre que tout recemment. + +Le laureat n'ayant pas cru devoir se presenter pour toucher la prime de +cent florins, le President Miclesco passa sans plus tarder a la liste +des vainqueurs dans la categorie du poids. Les primes furent des +Roumains, des Slaves et des Autrichiens. Lorsque le nom auquel etait +attribue le second prix fut prononce, ce nom fut applaudi comme l'avait +ete celui de l'Allemand Weber. M. Ivetozar, l'un des assesseurs, +triomphait avec un chevesne de trois livres et demie, qui eut assurement +echappe a un pecheur possedant moins d'adresse et de sang-froid. C'etait +l'un des membres les plus en vue, les plus actifs, les plus devoues de +la Societe, et c'est lui qui, a cette epoque, avait remporte le +plus grand nombre de recompenses. Aussi fut-il salue par d'unanimes +applaudissements. + +Il ne restait plus qu'a decerner le premier prix de cette categorie, et +les coeurs palpitaient en attendant le nom du laureat. + +Quel ne fut pas l'etonnement, plus que l'etonnement, quelle ne fut pas +la stupefaction generale, lorsque le President Miclesco, d'une voix, +dont il ne pouvait moderer le tremblement, laissa tomber ces mots: + +" Premier au poids pour un brochet de dix-sept livres, le Hongrois Ilia +Brusch! " + +Un grand silence se fit dans l'assistance. Les mains pretes a battre +demeurerent immobiles, les bouches pretes a acclamer le vainqueur se +turent. Un vif sentiment de curiosite immobilisait tout le monde. + +Ilia Brusch allait-il enfin apparaitre? Viendrait-il recevoir du +President Miclesco les diplomes d'honneur et les deux cents florins qui +les accompagnaient? + +Soudain un murmure courut a travers l'assemblee. + +Un des assistants, qui, jusque-la, s'etait tenu un peu a l'ecart, se +dirigeait vers l'estrade. + +C'etait le Hongrois Ilia Brusch. + +A en juger par son visage soigneusement rase, que couronnait une epaisse +chevelure d'un noir d'encre, Ilia Brusch n'avait pas depasse trente ans. +D'une stature au-dessus de la moyenne, large d'epaules, bien plante sur +ses jambes, il devait etre d'une force peu commune. On pouvait etre +surpris, en verite, qu'un gaillard de cette trempe se complut aux +placides distractions de la peche a la ligne, au point d'avoir acquis +dans cet art difficile la maitrise dont le resultat du concours donnait +une irrecusable preuve. + +Autre particularite assez bizarre, Ilia Brusch devait, d'une maniere ou +d'une autre, etre afflige d'une affection de la vue. De larges lunettes +noires cachaient, en effet, ses yeux, dont il eut ete impossible de +reconnaitre la couleur. Or, la vue est le plus precieux des sens pour +qui se passionne aux imperceptibles mouvements de la flotte, et de bons +yeux sont necessaires a qui veut dejouer les multiples ruses du poisson. + +Mais, que l'on fut ou que l'on ne fut pas etonne, il n'y avait qu'a +s'incliner. L'impartialite du Jury ne pouvant etre suspectee, Ilia +Brusch etait le vainqueur du concours, et cela dans des conditions que +personne, de memoire de ligueur, n'avait jamais reunies. L'assemblee se +degela donc, et des applaudissements suffisamment sonores saluerent le +triomphateur, au moment ou il recevait ses diplomes et ses primes des +mains du President Miclesco. + +Cela fait, Ilia Brusch, au lieu de descendre de l'estrade, eut un court +colloque avec le President, puis se retourna vers l'assemblee intriguee, +en reclamant du geste un silence qu'il obtint comme par enchantement. + +" Messieurs et chers collegues, dit Ilia Brusch, je vous demanderai la +permission de vous adresser quelques mots, ainsi que notre President +veut bien m'y autoriser. + +On aurait entendu voler une mouche dans la salle tout a l'heure si +bruyante. A quoi tendait cette allocution non prevue au programme? + +--Je desire d'abord vous remercier, continuait Ilia Brusch, de votre +sympathie et de vos applaudissements, mais je vous prie de croire que +je ne m'enorgueillis pas plus qu'il ne convient du double succes que je +viens d'obtenir. Je n'ignore pas que ce succes, s'il eut appartenu au +plus digne, eut ete remporte par quelque membre plus ancien de la Ligue +Danubienne, si riche en valeureux pecheurs, et que je le dois, plutot +qu'a mon merite, a un hasard favorable. + +La modestie de ce debut fut vivement appreciee de l'assistance, d'ou +plusieurs _tres bien!_ s'eleverent en sourdine. + +--Ce hasard favorable, il me reste a le justifier, et j'ai concu dans +ce but un projet que je crois de nature a interesser cette reunion +d'illustres pecheurs. + +"La mode, vous ne l'ignorez pas, mes chers collegues, est aux records. +Pourquoi n'imiterions-nous pas les champions d'autres sports, inferieurs +au notre a coup sur, et ne tenterions-nous pas d'etablir le record de la +peche? + +Des exclamations etouffees coururent dans l'auditoire. On entendit des +_ah! ah!_, des _tiens! tiens!_, des _pourquoi pas?_, chaque societaire +traduisant son impression selon son temperament particulier. + +--Quand cette idee, poursuivait cependant l'orateur, m'est venue pour la +premiere fois a l'esprit, je l'ai adoptee sur-le-champ, et sur-le-champ +j'ai compris dans quelles conditions elle devait etre realisee. Mon +titre d'associe de la Ligue Danubienne limitait, d'ailleurs, le +probleme. Ligueur du Danube, c'est au Danube seul qu'il me fallait +demander l'heureuse issue de mon entreprise. J'ai donc forme le projet +de descendre notre glorieux fleuve, de sa source meme a la mer Noire, et +de vivre, durant ce parcours de trois mille kilometres, exclusivement du +produit de ma peche. + +"La chance qui m'a favorise aujourd'hui augmenterait encore, s'il etait +possible, mon desir d'accomplir ce voyage, dont, j'en suis certain, vous +apprecierez l'interet, et c'est pourquoi, des a present, je vous annonce +mon depart, fixe au 10 aout, c'est-a dire a jeudi prochain, en vous +donnant rendez-vous, ce jour-la, au point precis ou commence le Danube. + +Il est plus facile d'imaginer que de decrire l'enthousiasme que provoqua +cette communication inattendue. Pendant cinq minutes, ce fut une tempete +de _hoch!_ et d'applaudissements frenetiques. + +Mais un tel incident ne pouvait se terminer ainsi. M. Miclesco le +comprit, et, comme toujours, il agit en veritable president. Un peu +lourdement peut-etre, il se leva une fois de plus entre ses deux +assesseurs. + +--A notre collegue Ilia Brusch! dit-il d'une voix emue, en brandissant +une coupe de champagne. + +--A notre collegue Ilia Brusch!" repondit l'assemblee avec un bruit de +tonnerre, auquel succeda immediatement un profond silence, les humains +n'etant pas conformes, par suite d'une regrettable lacune, de maniere a +pouvoir crier et boire en meme temps. + +Toutefois, le silence fut de courte duree Le vin petillant eut tot fait +de rendre aux gosiers lasses une vigueur nouvelle, ce qui leur permit de +porter encore d'innombrables santes, jusqu'au moment ou fut cloture, au +milieu de l'allegresse generale, le fameux concours de peche ouvert ce +jour-la, samedi 5 aout 1876, par la Ligue Danubienne, dans la charmante +petite ville de Sigmaringen. + + + +II + +AUX SOURCES DU DANUBE + + +En annoncant a ses collegues reunis au _Rendez-vous des Pecheurs_ son +projet de descendre le Danube, la ligne a la main, Ilia Brusch avait-il +ambitionne la gloire? Si tel etait son but, il pouvait se vanter de +l'avoir Atteint. + +La presse s'etait emparee de l'incident, et tous les journaux de la +region danubienne, sans exception, avaient consacre au concours de +Sigmaringen une _copie_ plus ou moins abondante, mais toujours capable +de chatouiller agreablement l'amour-propre du vainqueur, dont le nom +etait en passe de devenir tout a fait populaire. + +Des le lendemain, dans son numero du 6 aout, la _Neue Freie Press_, de +Vienne, notamment, avait insere ce qui suit: + +Le dernier concours de peche de la Ligue Danubienne s'est termine hier +a Sigmaringen sur un veritable coup de theatre, dont un Hongrois du +nom d'Ilia Brusch, hier inconnu, aujourd'hui presque celebre, a ete le +heros. + +"Qu'a donc fait Ilia Brusch, demandez-vous, pour meriter une gloire +aussi soudaine? + +"En premier lieu, cet habile homme a reussi a s'adjuger les deux +premiers prix du poids et du nombre, en distancant de loin tous ses +concurrents, ce qui, parait-il, ne s'etait jamais vu depuis qu'il existe +des concours de ce genre. Ce n'est deja pas mal. Mais il y a mieux. + +"Quand on a recolte une pareille moisson de lauriers, quand on a +remporte une aussi eclatante victoire, il semblerait qu'on soit en droit +de gouter un repos merite. Or, tel n'est pas l'avis de ce Hongrois +etonnant, qui se prepare a nous etonner plus encore. + +"Si nous sommes bien informes--et l'on connait la surete de nos +informations--Ilia Brusch aurait annonce a ses collegues qu'il se +proposait de descendre, la ligne a la main, tout le Danube, depuis sa +source, dans le duche de Bade, jusqu'a son embouchure, dans la mer +Noire, soit un parcours de trois mille kilometres environ. + +"Nous tiendrons nos lecteurs au courant des peripeties de cette +originale entreprise. + +"C'est jeudi prochain, 10 aout, qu'Ilia Brusch doit se mettre en route. +Souhaitons-lui bon voyage, mais souhaitons aussi que le terrible pecheur +n'extermine pas, jusqu'au dernier representant, la gent aquatique qui +peuple les eaux du grand fleuve international!" + +Ainsi s'exprimait la _Neue Freie Press_ de Vienne. Le _Pester Lloyd_ de +Budapest ne se montrait pas moins chaleureux, non plus que le _Srbske +Novine_ de Belgrade et le _Romanul_ de Bucarest, dans lesquels la note +se haussait aux dimensions d'un veritable article. + +Cette litterature etait bien faite pour attirer l'attention sur Ilia +Brusch, et, s'il est vrai que la presse soit le reflet de l'opinion +publique, celui-ci pouvait s'attendre a exciter un interet grandissant a +mesure que se poursuivrait son voyage. + +Dans les principales villes du parcours ne trouverait-il pas, +d'ailleurs, des membres de la Ligue Danubienne, qui considereraient +comme un devoir de contribuer a la gloire de leur collegue? Nul doute +qu'il ne recut d'eux assistance et secours, en cas de besoin. + +Des a present, les commentaires de la presse obtenaient un franc +succes parmi les pecheurs a la ligne. Aux yeux de ces professionnels, +l'entreprise d'Ilia Brusch acquerait une enorme importance, et nombre de +ligueurs, attires a Sigmaringen par le concours qui venait de finir, +s'y etaient attardes, afin d'assister au depart du champion de la Ligue +Danubienne. + +Quelqu'un qui n'avait pas a se plaindre de la prolongation de leur +sejour, c'etait, a coup sur, le patron du _Rendez-vous des Pecheurs_. +Dans l'apres-midi du 8 aout, avant-veille du jour fixe par le +laureat pour le debut de son original voyage, plus de trente buveurs +continuaient a mener joyeuse vie dans la grande salle du cabaret, dont +la caisse, etant donnees les facultes absorbantes de cette clientele de +choix, connaissait des recettes inesperees. + +Pourtant, malgre la proximite de l'evenement qui avait retenu ces +curieux dans la capitale du Hohenzollern, ce n'est pas du heros du +jour que l'on s'entretenait, le soir du 8 aout, au _Rendez-vous des +Pecheurs_. Un autre evenement, plus important encore pour ces riverains +du grand fleuve, servait de theme a la conversation generale et mettait +tout ce monde en rumeur. + +Cette emotion n'avait rien d'exagere, et des faits du caractere le plus +serieux la justifiaient amplement. + +Depuis plusieurs mois, en effet, les rives du Danube etaient desolees +par un perpetuel brigandage. On ne comptait plus les fermes devalisees, +les chateaux pilles, les villas cambriolees, les meurtres meme, +plusieurs personnes ayant paye de leur vie la resistance qu'elles +tentaient d'opposer a d'insaisissables malfaiteurs. + +De toute evidence, une telle serie de crimes n'avait pu etre accomplie +par quelques individus isoles. On avait certainement affaire a une +bande bien organisee, et sans doute fort nombreuse, a en juger par ses +exploits. + +Circonstance singuliere, cette bande n'operait que dans le voisinage +immediat du Danube. Au dela de deux kilometres de part et d'autre du +fleuve, jamais un seul crime n'avait pu lui etre legitimement attribue. +Toutefois, le theatre de ses operations ne paraissait ainsi limite que +dans le sens de la largeur, et les rives autrichiennes, hongroises, +serbes ou roumaines etaient pareillement mises a sac par ces bandits, +qu'on ne parvenait nulle part a prendre sur le fait. + +Leur coup accompli, ils disparaissaient jusqu'au prochain crime, commis +parfois a des centaines de kilometres du precedent. Dans l'intervalle, +on ne trouvait d'eux aucune trace. Ils semblaient s'etre volatilises, +ainsi que les objets materiels, parfois tres encombrants, qui +representaient leur butin. + +Les gouvernements interesses avaient fini par s'emouvoir de ces echecs +successifs, vraisemblablement imputables au defaut de cohesion des +forces repressives. Une conversation diplomatique s'etait engagee a ce +sujet, et, ainsi que la presse en donnait la nouvelle ce matin meme du +8 aout, les negociations venaient d'aboutir a la creation d'une police +internationale repartie sur tout le cours du Danube sous l'autorite +d'un chef unique. La designation de ce chef avait ete particulierement +laborieuse, mais finalement on s'etait mis d'accord sur le nom de Karl +Dragoch, detective hongrois bien connu dans la region. + +Karl Dragoch etait, en effet, un policier, remarquable, et la difficile +mission qui lui etait confiee n'aurait pu l'etre a un plus digne. Age +de quarante-cinq ans, c'etait un homme de complexion moyenne, plutot +maigre, et doue de plus de force morale que de force physique. Il +avait assez de vigueur, cependant, pour supporter les fatigues +professionnelles de son etat, comme il avait assez de bravoure pour en +affronter les dangers. Legalement, il demeurait a Budapest, mais le plus +souvent il etait en campagne, occupe a quelque enquete delicate. Sa +connaissance parfaite de tous les idiomes du Sud-Est de l'Europe, de +l'allemand et du roumain, du serbe, du bulgare et du turc, sans parler +du hongrois, sa langue maternelle, lui permettait de n'etre jamais +embarrasse, et, en sa qualite de celibataire, il n'avait pas a +craindre que des soucis de famille vinssent entraver la liberte de ses +mouvements. + +Sa nomination avait, comme on dit, une bonne presse. Quant au public, +il l'approuvait a l'unanimite. Dans la grande salle du _Rendez-vous +des Pecheurs_, la nouvelle en etait accueillie d'une maniere tout +particulierement flatteuse. + +"On ne pouvait mieux choisir, affirmait, au moment ou s'allumaient les +lampes du cabaret, M. Ivetozar, titulaire du second prix du poids, lors +du concours qui venait de finir. Je connais Dragoch. C'est un homme. + +--Et un habile homme, rencherit le President Miclesco. + +--Souhaitons, s'ecria un Croate, du nom peu facile a prononcer de Svrb, +proprietaire d'une teinturerie dans un des faubourgs de Vienne, qu'il +reussisse a assainir les rives du fleuve. La vie n'y etait plus +tolerable, en verite! + +--Karl Dragoch a affaire a forte partie, dit l'Allemand Weber, en +hochant la tete. Il faudra le voir a l'oeuvre. + +--A l'oeuvre!... s'ecria M. Ivetozar. Il y est deja, n'en doutez pas. + +--Certes! approuva M. Miclesco. Karl Dragoch n'est pas d'un caractere +a perdre son temps. Si sa nomination remonte a quatre jours, comme le +disent les journaux, il y en a au moins trois qu'il est en campagne. + +--Par quel bout va-t-il commencer? demanda M. Piscea, un Roumain au nom +predestine pour un pecheur a la ligne. Je serais bien embarrasse, je +l'avoue, si j'etais a sa place. + +--C'est precisement pour ca qu'on ne vous y a pas mis, mon cher, +repliqua plaisamment un Serbe. Soyez sur que Dragoch n'est pas +embarrasse, lui. Quant a vous dire son plan, c'est autre chose. +Peut-etre s'est-il dirige sur Belgrade, peut-etre est-il reste a +Budapest... A moins qu'il n'ait prefere venir precisement ici, a +Sigmaringen, et qu'il ne soit en ce moment parmi nous au _Rendez-vous +des Pecheurs!_ + +Cette supposition obtint un grand succes d'hilarite. + +--Parmi nous!... se recria M. Weber. Vous nous la baillez belle, Michael +Michaelovitch. Que viendrait-il faire ici, ou, de memoire d'homme, on +n'a jamais eu a deplorer le moindre crime? + +--Eh! riposta Michael Michaelovitch, ne serait-ce que pour assister +apres-demain au depart d'Ilia Brusch. Ca l'interesse peut-etre, cet +homme.... A moins, toutefois, qu'Ilia Brusch et Karl Dragoch ne fassent +qu'un. + +--Comment, ne fassent qu'un! S'ecria-t-on de toutes parts. +Qu'entendez-vous par la? + +--Parbleu! ce serait tres fort. Sous la peau du laureat, personne ne +soupconnerait le policier, qui pourrait ainsi inspecter le Danube en +parfaite liberte. + +Cette fantaisiste boutade fit ouvrir de grands yeux aux autres buveurs. +Ce Michael Michaelovitch!... Il n'y avait que lui pour avoir des idees +pareilles! + +Mais Michael Michaelovitch ne tenait pas autrement a celle qu'il venait +de risquer. + +--A moins ... commenca-t-il, en employant une tournure qui lui etait +decidement familiere. + +--A moins? + +--A moins que Karl Dragoch n'ait un autre motif de venir ici, +poursuivit-il, passant sans transition a une autre hypothese non moins +fantaisiste. + +--Quel motif? + +--Supposez, par exemple, que ce projet de descendre le Danube la ligne a +la main lui paraisse louche. + +--Louche!... Pourquoi louche? + +--Dame! ce ne serait pas bete, non plus, pour un filou, de se cacher +dans la peau d'un pecheur, et surtout d'un pecheur aussi notoire. Une +telle celebrite vaut tous les incognitos du monde. On pourrait faire +les cent coups a son aise, a la condition de pecher dans l'intervalle, +histoire de donner le change. + +--Oui, mais il faudrait savoir pecher, objecta doctoralement le +President Miclesco, et c'est la un privilege reserve aux honnetes gens. + +Cette observation morale, peut-etre un peu hasardeuse, fut +frenetiquement applaudie par tous ces passionnes pecheurs. Michael +Michaelovitch profita avec un tact remarquable de l'enthousiasme +general. + +--A la sante du President! s'ecria-t-il en levant son verre. + +--A la sante du President! repeterent tous les buveurs, en vidant les +leurs comme un seul homme. + +--A la sante du President! repeta un consommateur solitairement attable, +qui, depuis quelques instants, semblait prendre un vif interet aux +repliques echangees autour de lui. + +M. Miclesco fut sensible a l'aimable procede de cet inconnu, et, pour +l'en remercier, il esquissa a son adresse un geste de toast. Le buveur +solitaire, estimant sans doute la glace suffisamment rompue par ce geste +courtois, se considera comme autorise a faire part de ses impressions a +l'honorable assistance. + +--Bien repondu, ma foi! dit-il. Oui, certes, la peche est un plaisir +d'honnetes gens. + +--Aurions-nous l'avantage de parler a un confrere? demanda M. Miclesco, +en s'approchant de l'inconnu. + +--Oh! repondit modestement celui-ci, un amateur tout au plus, qui se +passionne pour les beaux coups, mais n'a pas l'outrecuidance de chercher +a les imiter. + +--Tant pis, monsieur...? + +--Jaeger. + +--Tant pis, monsieur Jaeger, car je dois en conclure que nous n'aurons +jamais l'honneur de vous compter au nombre des membres de la Ligue +Danubienne. + +--Qui sait? repondit M. Jaeger. Je me deciderai peut-etre un jour a +mettre moi aussi la main a la pate ... a la ligne, je veux dire, et, ce +jour-la, je serai certainement des votres, si je reunis toutefois les +conditions requises pour l'admission. + +--N'en doutez pas, affirma avec precipitation M. Miclesco excite par +l'espoir de recruter un nouvel adherent. Ces conditions fort simples +ne sont qu'au nombre de quatre. La premiere est de payer une modeste +cotisation annuelle. C'est la principale. + +--Bien entendu, approuva M. Jaeger en riant. + +--La seconde, c'est d'aimer la peche. La troisieme, c'est d'etre un +agreable compagnon, et je considere que cette troisieme condition est +d'ores et deja realisee. + +--Trop aimable! remercia M. Jaeger. + +--Quant a la quatrieme, elle consiste uniquement dans l'inscription du +nom et de l'adresse sur les listes de la Societe. Or, ayant deja votre +nom, quand j'aurai votre adresse.... + +--43, Leipzigerstrasse, a Vienne. + +--Vous ferez un ligueur complet au prix de vingt couronnes par an. + +Les deux interlocuteurs se mirent a rire de bon coeur. + +--Pas d'autres formalites? demanda M. Jaeger. + +--Pas d'autres. + +--Pas de pieces d'identite a fournir? + +--Voyons, monsieur Jaeger, objecta M. Miclesco, pour pecher a la +ligne!... + +--C'est juste, reconnut M. Jaeger. D'ailleurs, cela n'a guere +d'importance. Tout le monde doit se connaitre a la Ligue Danubienne. + +--C'est exactement le contraire, rectifia M. Miclesco. Songez donc! +certains de nos camarades habitent ici, a Sigmaringen, et d'autres sur +le rivage de la mer Noire. Cela ne facilite pas les relations de bon +voisinage. + +--En effet! + +--Ainsi, par exemple, notre etonnant laureat du dernier concours... + +--Ilia Brusch? + +--Lui-meme. Eh bien! personne ne le connait. + +--Pas possible! + +--C'est ainsi, affirma M. Miclesco. Il n'y a pas plus de quinze jours, +il est vrai, qu'il fait partie de la Ligue. Pour tout le monde, Ilia +Brusch a ete une surprise, que dis-je! une veritable revelation. + +--Ce qu'on appelle un _outsider_, en style de course. + +--Precisement. + +--De quel pays est-il, cet outsider? + +--C'est un Hongrois. + +--Comme vous alors. Car vous etes Hongrois, je crois, monsieur le +President? + +--Pur sang, monsieur Jaeger, Hongrois de Budapest. + +--Tandis qu'Ilia Brusch? + +--Est de Szalka. + +--Ou prenez-vous Szalka? + +--C'est une bourgade, une petite ville, si vous voulez, sur la rive +droite de l'Ipoly, riviere qui se jette dans le Danube a quelques lieues +au-dessus de Budapest. + +--Avec celui-la, du moins, monsieur Miclesco, vous pourrez par +consequent voisiner, fit observer M. Jaeger en riant. + +--Pas avant deux ou trois mois, en tous cas, repondit sur le meme ton le +President de la Ligue Danubienne. Il lui faudra bien ce temps pour son +voyage... + +--A moins qu'il ne le fasse pas! insinua le Serbe facetieux, en se +melant sans facon a la conversation. + +D'autres pecheurs se rapprocherent. M. Jaeger et M. Miclesco devinrent +le centre d'un petit groupe. + +--Qu'entendez-vous par la? interrogea M. Miclesco. Vous avez une +brillante imagination, Michael Michaelovitch. + +--Simple plaisanterie, mon cher President, repondit l'interrupteur. +Cependant, si Ilia Brusch ne peut etre, selon vous, ni un policier ni un +malfaiteur, pourquoi n'aurait-il pas voulu se payer, comme on dit, notre +tete, et pourquoi ne serait-il pas tout simplement un farceur? + +M. Miclesco prit la chose sur le mode grave. + +--Votre esprit est malveillant, Michael Michaelovitch, repliqua-t-il. +Cela vous jouera un mauvais tour un jour ou l'autre. Ilia Brusch m'a +fait l'effet d'un brave homme et d'un homme serieux. D'ailleurs, il est +membre de la Ligue Danubienne. C'est tout dire. + +--Bravo! cria-t-on de tous cotes. + +Michael Michaelovitch, sans paraitre autrement confus de la lecon, +saisit avec une admirable presence d'esprit cette nouvelle occasion de +porter un toast. + +--Dans ce cas, dit-il, en saisissant son moss, a la sante d'Ilia Brusch! + +--A la sante d'Ilia Brusch!" repondit en choeur l'assistance, sans +excepter M. Jaeger, qui vida consciencieusement son verre Jusqu'a la +derniere goutte. + +Cette boutade de Michael Michaelovitch n'etait cependant pas aussi +denuee de bon sens que les precedentes. Apres avoir annonce son projet +a grand fracas, Ilia Brusch n'avait plus reparu. Nul n'en avait plus +entendu parler. N'etait-il pas singulier qu'il se fut ainsi tenu a +l'ecart, et ne pouvait-on legitimement supposer qu'il avait voulu en +faire accroire a ses trop credules collegues? Pour que l'on fut fixe a +cet egard, l'attente, en tous cas, ne serait plus de longue duree. Dans +trente-six heures, on saurait a quoi s'en tenir. + +Ceux qui s'interessaient a ce projet n'avaient qu'a se transporter +a quelques lieues en amont de Sigmaringen. Ils y rencontreraient +assurement Ilia Brusch, si celui-ci etait un homme aussi serieux que le +President Miclesco l'affirmait de confiance. + +Toutefois, une difficulte pouvait se presenter. La situation de la +source du grand fleuve etait-elle determinee avec precision? Les +cartes l'indiquaient-elles avec exactitude? N'existait-il pas quelque +incertitude sur ce point, et, quand on essaierait de rejoindre Ilia +Brusch a tel endroit, ne serait-il pas a tel autre? + +Certes, il n'est pas douteux que le Danube, l'Ister des Anciens, prenne +naissance dans le grand-duche de Bade. Les geographes affirment meme que +c'est par six degres dix minutes de longitude orientale et quarante-sept +degres quarante-huit minutes de latitude septentrionale. Mais enfin +cette determination, en admettant qu'elle soit juste, n'est poussee que +jusqu'a la minute d'arc et non jusqu'a la seconde, ce qui peut donner +lieu a une variation d'une certaine importance. Or, il s'agissait de +jeter la ligne a l'endroit meme ou la premiere goutte d'eau danubienne +commence a devaler vers la mer Noire. + +D'apres une legende qui eut longtemps la valeur d'une donnee +geographique, le Danube naitrait au milieu d'un jardin, celui des +princes de Furstenberg. Il aurait pour berceau un bassin en marbre, dans +lequel nombre de touristes viennent remplir leur gobelet. Serait-ce donc +au bord de cette vasque intarissable qu'il conviendrait d'attendre Ilia +Brusch le matin du 10 aout? + +Non, la n'est point la veritable, l'authentique source du grand fleuve. +On sait maintenant qu'il est forme par la reunion de deux ruisseaux, la +Breg et la Brigach, lesquels se deversent d'une altitude de huit cent +soixante-quinze metres, a travers la foret du Schwarzwald. Leurs eaux se +melangent a Donaueschingen, quelques lieues en amont de Sigmaringen, +et se confondent alors sous l'appellation unique de Donau, d'ou les +Francais ont fait Danube. + +Si l'un de ces ruisseaux meritait plus que l'autre d'etre considere +comme le fleuve lui-meme, ce serait la Breg, dont la longueur l'emporte +de trente-sept kilometres, et qui nait dans le Brisgau. + +Mais, sans doute, les curieux plus avises s'etaient dit que le point de +depart d'Ilia Brusch--s'il partait toutefois--serait Donaueschingen, +car c'est la qu'ils se rendirent, la plupart appartenant a la Ligue +Danubienne, en compagnie du President Miclesco. + +Des le matin du 10 aout, ils se mirent en faction sur la rive de la +Breg, au confluent des deux ruisseaux. Mais les heures s'ecoulerent, +sans que la presence de l'homme du jour eut ete signalee. + +"Il ne viendra pas, disait l'un. + +--Ce n'est qu'un mystificateur, disait l'autre. + +--Et nous ressemblons singulierement a de bons niais! ajoutait Michael +Michaelovitch, qui n'avait pas le triomphe modeste. + +Seul, le President Miclesco persistait a prendre la defense d'Ilia +Brusch. + +--Non, affirmait-il, je n'admettrai jamais qu'un membre de la Ligue +Danubienne ait pu avoir la pensee de mystifier ses collegues!... Ilia +Brusch aura ete retarde. Patientons. Nous allons bientot le voir +arriver." + +M. Miclesco avait raison de se montrer aussi confiant. Un peu avant neuf +heures, un cri s'echappa du groupe qui se tenait au confluent de la Breg +et de la Brigach. + +"Le voila!... le voila!" + +A deux cents pas, au tournant d'une pointe, apparaissait un canot +conduit a la godille, le long de la berge, en dehors du courant. Seul, +debout a l'arriere, un homme le dirigeait. + +Cet homme etait bien celui qui avait figure quelques jours avant au +concours de la Ligue Danubienne, le gagnant des deux premiers prix, le +Hongrois Ilia Brusch. + +Lorsque le canot eut atteint le confluent, il s'arreta, et un grappin le +fixa a la berge. Ilia Brusch debarqua, et tous les curieux se reunirent +autour de lui. Sans doute, il ne s'attendait pas a trouver si nombreuse +assistance, car il en parut quelque peu gene. + +Le President Miclesco vint le rejoindre, et lui tendit une main qu'Ilia +Brusch serra avec deference, apres avoir retire sa casquette de loutre. + +"Ilia Brusch, dit M. Miclesco avec une dignite vraiment presidentielle, +je suis heureux de revoir le grand laureat de notre dernier concours. + +Le grand laureat s'inclina par maniere de remerciement. Le President +reprit: + +--De ce que nous vous rencontrons aux sources de notre fleuve +international, nous en concluons que vous mettez a execution votre +projet de le descendre, en pechant a la ligne, jusqu'a son embouchure. + +--En effet, monsieur le President, repondit Ilia Brusch. + +--Et c'est aujourd'hui meme que vous commencez votre descente? + +--Aujourd'hui meme, monsieur le President. + +--Comment comptez-vous effectuer le parcours? + +--En m'abandonnant au courant. + +--Dans ce canot? + +--Dans ce canot. + +--Sans jamais relacher? + +--Si, la nuit. + +--Vous n'ignorez pas qu'il s'agit de trois mille kilometres? + +--A dix lieues par jour, ce sera fait en deux mois environ. + +--Alors bon voyage, Ilia Brusch! + +--En vous remerciant, monsieur le President!" + +Ilia Brusch salua une derniere fois, et remonta dans son embarcation, +tandis que les curieux se pressaient pour le voir partir. + +Il prit sa ligne, l'amorca, la deposa sur l'un des bancs, ramena le +grappin a bord, repoussa le canot d'un vigoureux coup de gaffe, puis, +s'asseyant a l'arriere, il lanca la ligne. + +Un instant apres, il la retirait. Un barbeau fretillait a l'hamecon. +Cela parut d'un heureux presage, et, comme il tournait la pointe, toute +l'assistance acclama par de frenetiques _hoch!_ le laureat de la Ligue +Danubienne. + + + +III + +LE PASSAGER D'ILIA BRUSCH + + +Elle etait donc commencee, cette descente du grand fleuve, qui allait +promener Ilia Brusch a travers un duche: celui de Bade; deux royaumes: +le Wurtemberg et la Baviere; deux empires: l'Autriche-Hongrie et +la Turquie; trois principautes: le Hohenzollern, la Serbie et la +Roumanie[1]. L'original pecheur n'avait a redouter aucune fatigue +pendant ce long parcours de plus de sept cents lieues. Le courant du +Danube se chargerait de le transporter jusqu'a l'embouchure, a raison +d'un peu plus d'une lieue a l'heure, soit, en moyenne, une cinquantaine +de kilometres par jour. En deux mois, il serait ainsi au terme de son +voyage, a condition qu'aucun incident ne l'arretat en route. Mais +pourquoi aurait-il eprouve des retards? + +[Note 1: Ces deux principautes ont ete erigees depuis en royaumes, la +Roumanie en 1881 et la Serbie en 1882.] + +Le canot d'Ilia Brusch mesurait une douzaine de pieds. C'etait une sorte +de barge a fond plat, large de quatre pieds en son milieu. A l'avant, +s'arrondissait un rouf, un tot, si l'on veut, sous lequel deux hommes +auraient pu s'abriter. A l'interieur de ce rouf, deux coffres lateraux, +places en abord, contenaient la garde-robe tres reduite du proprietaire, +et pouvaient, une fois refermes, se transformer en couchettes. A +l'arriere un autre coffre formait banc, et servait a loger divers +ustensiles de cuisine. + +Inutile d'ajouter que la barge etait pourvue de tous les engins qui +constituent le materiel du veritable pecheur. Ilia Brusch n'aurait +pu s'en passer, puisque, d'apres le projet communique par lui a ses +collegues le jour du concours, il devait, pendant ce voyage, vivre +exclusivement du produit de sa peche, soit qu'il le consommat en nature, +soit qu'il l'echangeat contre especes sonnantes et trebuchantes, qui lui +permettraient de composer des menus plus varies sans donner d'entorse a +son programme. + +Dans ce but, Ilia Brusch irait, le soir venu, vendre le poisson capture +pendant le jour, et ce poisson aurait des amateurs sur l'une et l'autre +rive, apres le bruit fait autour du nom du pecheur. + +Ainsi s'ecoula la premiere journee. Toutefois, un observateur, qui +aurait pu ne pas quitter des yeux Ilia Brusch, aurait ete a bon droit +surpris du peu d'ardeur que le laureat de la Ligue Danubienne semblait +mettre a la peche, seule raison d'etre, pourtant, de son excentrique +entreprise. Se croyait-il a l'abri des regards, il s'empressait de +lacher la ligne pour l'aviron, et godillait de toutes ses forces, +comme s'il eut voulu activer la marche du bateau. Quelques curieux +apparaissaient-ils, au contraire, sur l'une des berges, ou croisait-il +un batelier, il saisissait aussitot son arme professionnelle, et, son +habilete aidant, ne tardait pas a tirer hors de l'eau quelque beau +poisson, qui lui valait les applaudissements des spectateurs. Mais, les +curieux caches par un mouvement de la rive, le batelier disparu a un +tournant, il reprenait l'aviron, et imprimait a sa lourde barge une +vitesse qui s'ajoutait a celle de l'eau. + +Ilia Brusch avait-il donc quelque motif de chercher a abreger un voyage +que personne, cependant, ne l'avait force a entreprendre? Quoi qu'il en +soit a cet egard, il avancait assez vite. Entraine par un courant plus +rapide a l'origine du fleuve qu'il ne le sera plus tard, godillant +chaque fois qu'il estimait l'occasion favorable, il derivait a raison de +huit kilometres a l'heure, sinon davantage. + +Apres avoir passe devant quelques localites sans importance, il laissa +derriere lui Tuttlingen, centre plus considerable, sans s'y arreter, +bien que quelques-uns de ses admirateurs lui fissent, de la berge, signe +d'accoster. Ilia Brusch, declinant du geste l'invitation, se refusa a +interrompre sa derive. + +Vers quatre heures de l'apres-midi, il arrivait a la hauteur de la +petite ville de Fridingen, a quarante-huit kilometres de son point de +depart. Volontiers il aurait brule--si toutefois cette expression est +de mise quand on suit un chemin liquide--Fridingen comme les stations +precedentes, mais l'enthousiasme public ne le lui permit pas. Des qu'il +apparut, plusieurs barques, d'ou s'elevaient d'innombrables _hoch!_, se +detacherent de la rive et cernerent le glorieux laureat. + +Celui-ci se rendit de bonne grace. D'ailleurs n'avait-il pas a chercher +preneur pour le poisson capture au cours de sa peche intermittente? +Barbeaux, bremes, gardons, epinoches fretillaient encore dans son filet, +sans compter plusieurs de ces mulets qui sont plus particulierement +designes sous le nom de hottus. Evidemment il ne pouvait consommer tout +cela a lui seul. Du reste, il n'en etait pas question. Les amateurs +etaient nombreux. Aussitot que la barge fut arretee, une cinquantaine de +Badois se presserent autour de lui, l'appelant, l'entourant, lui rendant +les honneurs dus au laureat de la Ligue Danubienne. + +"Eh! par ici, Brusch! + +--Un verre de bonne biere, Brusch? + +--Nous achetons votre poisson, Brusch! + +--Vingt kreutzers, celui-ci! + +--Un florin, celui-la!" + + +Le laureat ne savait a qui repondre, et sa peche eut vite fait de lui +rapporter quelques jolies pieces sonnantes. Avec la prime deja touchee +au concours cela finirait par former une belle somme, si l'enthousiasme +se propageait egalement des sources du grand fleuve a son embouchure. + +Et pourquoi eut-il pris fin? Pourquoi cesserait-on de se disputer les +poissons d'Ilia Brusch? N'etait-ce pas un honneur de posseder une piece +sortie de ses mains? Certes, il n'aurait meme pas la peine d'aller a +domicile debiter sa marchandise que le public se disputerait sur place. +Cette vente etait decidement une idee geniale. + +Ce soir-la, outre qu'il vendit aisement son poisson, les invitations ne +lui manquerent pas. Ilia Brusch, qui semblait desireux de quitter son +embarcation le moins possible, les repoussa toutes, comme il refusa +avec energie les bons verres de vin et les bons moss de biere, qu'on le +priait de tous cotes de venir boire dans les cabarets de la rive. Ses +admirateurs durent y renoncer et se separer de leur heros, apres avoir +pris rendez-vous pour le lendemain au moment du depart. + +Mais, le lendemain, ils ne trouverent plus la barge. Ilia Brusch +etait parti avant l'aube, et, profitant de la solitude de cette heure +matinale, il godillait avec ardeur en se maintenant au milieu du fleuve, +a egale distance de ses rives assez escarpees. Aide par le courant +rapide, il passa vers cinq heures du matin a Sigmaringen, a quelques +metres du _Rendez-vous des Pecheurs_. Sans doute, un peu plus tard, l'un +ou l'autre des membres de la Ligue Danubienne viendrait s'accouder au +balcon du cabaret, afin de guetter l'arrivee de son glorieux collegue. +Il la guetterait vainement. Le pecheur alors serait loin, s'il +continuait a aller de ce train. + +A quelques kilometres de Sigmaringen, Ilia Brusch laissa derriere lui +le premier affluent du Danube, un simple ruisseau, le Louchat, qui s'y +jette sur la rive gauche. + +Profitant de l'eloignement relatif separant les centres habites dans +cette partie de son parcours, Ilia Brusch activa, durant toute cette +journee, la marche de son embarcation, en ne pechant que le minimum +indispensable. A la nuit, n'ayant capture que tout juste le poisson +necessaire a sa consommation personnelle, il s'arreta en pleine +campagne, un peu en amont de la petite ville de Mundelkingen dont les +habitants ne le croyaient certainement pas si proche. + +A cette deuxieme journee de navigation succeda la troisieme, qui fut +presque identique. Ilia Brusch deriva rapidement devant Mundelkingen +avant le lever du soleil, et il etait encore de bonne heure qu'il avait +deja depasse le gros bourg d'Ehingen. A quatre heures, il coupait +l'Iller, important affluent de droite, et cinq heures n'avaient pas +sonne, qu'il etait amarre a un anneau de fer scelle dans le quai d'Ulm, +premiere ville du royaume de Wurtemberg, apres Stuttgart, sa capitale. + +L'arrivee du celebre laureat n'avait pas ete signalee. On ne l'attendait +que le lendemain vers les dernieres heures du soir. Il n'y eut donc pas +l'empressement habituel. Tres satisfait de son incognito, Ilia Brusch +resolut d'employer la fin du jour a une visite sommaire de la ville. + +Toutefois, dire que le quai etait desert ne serait pas scrupuleusement +exact. Il avait au moins un promeneur, et meme tout portait a croire +que ce promeneur attendait Ilia Brusch, puisque, depuis le moment ou la +barge etait apparue, il l'avait suivie, en marchant le long de la rive. +Selon toute probabilite, le laureat de la Ligue Danubienne n'eviterait +donc pas l'ovation habituelle. + +Cependant, depuis que la barge etait amarree a quai, le promeneur +solitaire ne s'en etait pas rapproche. Il restait a quelque distance, +paraissant observer, comme soucieux de n'etre pas vu lui-meme. C'etait +un homme de taille moyenne, sec, l'oeil vif, bien qu'il eut certainement +depasse la quarantaine, le corps serre dans un vetement a la mode +hongroise. Il tenait a la main une valise de cuir. + +Ilia Brusch, sans lui preter aucune attention, amarra solidement son +bateau, ferma la porte du tot, s'assura que le couvercle des coffres +etait bien cadenasse, puis sauta a terre, et gagna la premiere rue +remontant vers la ville. + +L'homme aussitot de lui emboiter le pas, apres avoir rapidement depose +dans la barge la valise de cuir qu'il tenait a la main. + +Traversee par le Danube, Ulm est wurtembergeoise sur la rive gauche, et +bavaroise sur la rive droite, mais, sur les deux rives, c'est une ville +bien allemande. + +Ilia Brusch allait le long des vieilles rues bordees de vieilles +boutiques a guichets, boutiques dans lesquelles la pratique n'entre +guere et ou les marches se concluent a travers la devanture vitree. +Quand le vent siffle, quel tapage de ferrailles sonores, alors que se +balancent, au bout de leurs bras, les pesantes enseignes decoupees en +ours, en cerfs, en croix et en couronnes! + +Ilia Brusch, apres avoir gagne l'ancienne enceinte, parcourut le +quartier, ou bouchers, tripiers et tanneurs ont leurs sechoirs, puis, +tout en flanant a l'aventure, il arriva devant la cathedrale, l'une des +plus hardies de l'Allemagne. Son munster avait l'ambition de s'elever +plus haut que celui de Strasbourg. Cette ambition a ete decue, +comme tant d'autres plus humaines, et l'extreme pointe de la fleche +wurtembergeoise s'arrete a la hauteur de trois cent trente-sept pieds. + +Ilia Brusch n'appartenant pas a la famille des grimpeurs, l'idee ne lui +vint pas de monter au munster, d'ou son regard aurait embrasse toute +la ville et la campagne environnante. S'il l'eut fait, il aurait ete +certainement suivi par cet inconnu, qui ne le quittait pas, sans qu'il +s'apercut de cette etrange poursuite. Du moins en fut-il accompagne, +lorsque, entre dans la cathedrale, il en admira le tabernacle, qu'un +voyageur francais, M. Duruy, a pu comparer a un bastion avec logettes +et machicoulis, et les stalles du choeur, qu'un artiste du XVe siecle a +peuplees de personnages celebres de l'epoque. + +L'un suivant l'autre, ils passerent devant l'hotel de ville, venerable +edifice du XIIe siecle, puis redescendirent vers le fleuve. + +Avant d'arriver au quai, Ilia Brusch fit une halte de quelques instants, +pour regarder une compagnie d'echassiers juches sur leurs longues +echasses, exercice tres goute a Ulm, bien qu'il ne soit pas impose aux +habitants, comme il l'est encore, dans l'antique cite universitaire de +Tubingue, par un sol humide et ravine impropre a la marche des simples +pietons. + +Afin de mieux jouir de ce spectacle, dont les acteurs etaient une troupe +de jeunes gens, de jeunes filles, de garcons et de fillettes, tous en +joie, Ilia Brusch avait pris place dans un cafe. L'inconnu ne manqua pas +de venir s'asseoir a une table voisine de la sienne, et tous deux se +firent servir un pot de la biere fameuse du pays. + +Dix minutes apres, ils se remettaient en route, mais dans un ordre +inverse a celui du depart. L'inconnu, maintenant, marchait le premier au +pas accelere, et quand Ilia Brusch, qui le suivait a son tour sans +s'en douter, atteignit sa barge, il l'y trouva installe et paraissant +attendre depuis longtemps. Il faisait encore grand jour. Ilia Brusch +apercut de loin cet intrus, confortablement assis sur le coffre +d'arriere, une valise de cuir jaune a ses pieds. Tres surpris, il hata +le pas. + +"Pardon, Monsieur, dit-il, en sautant dans son embarcation, vous faites +erreur, je pense? + +--Nullement, repondit l'inconnu. C'est bien a vous que je desire parler. + +--A moi? + +--A vous, monsieur Ilia Brusch. + +--Dans quel but? + +--Pour vous proposer une affaire. + +--Une affaire! repeta le pecheur tres surpris. + +--Et meme une excellente affaire, affirma l'inconnu, qui invita du geste +son interlocuteur a s'asseoir. + +Invitation quelque peu incorrecte, a coup sur, car il n'est pas d'usage +d'offrir un siege a qui vous recoit chez lui. Mais ce personnage parlait +avec tant de decision et de tranquille assurance, qu'Ilia Brusch en fut +impressionne. Sans mot dire, il obeit a l'offre incongrue. + +--Comme tout le monde, reprit l'inconnu, je connais votre projet et je +sais par consequent que vous comptez descendre le Danube, en vivant +exclusivement du produit de votre peche. Je suis moi-meme un amateur +passionne de l'art de la peche, et je desirerais vivement m'interesser a +votre entreprise. + +--De quelle facon? + +--Je vais vous le dire. Mais, auparavant, permettez-moi une question. A +combien estimez-vous la valeur du poisson que vous pecherez au cours de +votre voyage. + +--Ce que pourra rapporter ma peche? + +--Oui. J'entends ce que vous en vendrez, sans tenir compte de ce que +vous consommerez personnellement. + +--Peut-etre une centaine de florins. + +--Je vous en offre cinq cents. + +--Cinq cents florins! repeta Ilia Brusch abasourdi. + +--Oui, cinq cents florins payes comptant et d'avance. + +Ilia Brusch regarda l'auteur de cette singuliere proposition, et son +regard devait etre tres eloquent, car celui-ci repondit a la pensee que +le pecheur n'exprimait pas. + +--Soyez tranquille, monsieur Brusch. J'ai tout mon bon sens. + +--Alors, quel est votre but? demanda le laureat mal convaincu. + +--Je vous l'ai dit, expliqua l'inconnu. Je desire m'interesser a vos +prouesses, y assister meme. Et puis, il y a aussi l'emotion du joueur. +Apres avoir mis sur votre chance cinq cents florins, cela m'amusera de +voir la somme rentrer par fractions tous les soirs, au fur et a mesure +de vos ventes. + +--Tous les soirs? insista Ilia Brusch. Vous auriez donc l'intention de +vous embarquer avec moi? + +--Certainement, dit l'inconnu. Bien entendu, mon passage ne serait pas +compris dans nos conventions et serait paye par une egale somme de cinq +cents florins, ce qui fera mille florins au total, toujours comptant et +d'avance. + +--Mille florins! repeta derechef Ilia Brusch de plus en plus surpris. + +Certes, la proposition etait tentante. Mais il est a supposer que le +pecheur tenait a sa solitude, car il repondit brievement: + +--Mes regrets, Monsieur. Je refuse. + +Devant une reponse aussi categorique, formulee d'un ton peremptoire, +il n'y avait qu'a s'incliner. Tel n'etait pas l'avis, sans doute, du +passionne amateur de peche, qui ne parut aucunement impressionne par la +nettete du refus. + +--Me permettrez-vous, monsieur Brusch, de vous demander pourquoi? +Interrogea-t-il placidement. + +--Je n'ai pas de raisons a donner. Je, refuse, voila tout. C'est mon +droit, je pense, repondit Ilia Brusch avec un commencement d'impatience. + +--C'est votre droit, assurement, reconnut sans s'emouvoir son +interlocuteur. Mais je n'excede pas le mien en vous priant de bien +vouloir me faire connaitre les motifs de votre decision. Ma proposition +n'etait nullement desobligeante, au contraire, et il est naturel que je +sois traite avec courtoisie. + +Ces mots avaient ete debites d'une maniere qui n'avait rien de +comminatoire, mais le ton etait si ferme, si plein d'autorite meme, +qu'Ilia Brusch en fut frappe. S'il tenait a sa solitude, il tenait +encore plus sans doute a eviter une discussion intempestive, car il fit +droit aussitot a une observation en somme parfaitement justifiee. + +--Vous avez raison, Monsieur, dit-il. Je vous dirai donc tout d'abord +que j'aurais scrupule a vous laisser faire une operation certainement +desastreuse. + +--C'est mon affaire. + +--C'est aussi la mienne, car mon intention n'est pas de pecher au dela +d'une heure par jour. + +--Et le reste du temps? + +--Je godille pour activer la marche de mon bateau. + +--Vous etes donc presse? + +Ilia Brusch se mordit les levres. + +--Presse ou non, repondit-il plus sechement, c'est ainsi. Vous devez +comprendre que, dans ces conditions, accepter vos cinq cents florins +serait un veritable vol. + +--Pas maintenant que je suis prevenu, objecta l'acquereur sans se +departir de son calme imperturbable. + +--Tout de meme, repliqua Ilia Brusch, a moins que je ne m'astreigne a +pecher tous les jours, ne fut-ce qu'une heure. Or, je ne m'imposerai +jamais une telle obligation. J'entends agir a ma fantaisie. Je veux etre +libre. + +--Vous le serez, declara l'inconnu. Vous pecherez quand il vous plaira, +et seulement quand il vous plaira. Cela augmentera meme les charmes du +jeu. D'ailleurs, je vous sais assez habile pour que deux ou trois coups +heureux suffisent a m'assurer un benefice, et je considere toujours +l'affaire comme excellente. Je persiste donc a vous offrir cinq cents +florins a forfait, soit mille florins, passage compris. + +--Et je persiste a les refuser. + +--Alors, je repeterai ma question: Pourquoi? + +Une telle insistance avait veritablement quelque chose de deplace. +Ilia Brusch, fort calme de son naturel, commencait neanmoins a perdre +patience. + +--Pourquoi? repondit-il plus vivement. Je vous l'ai dit, je crois. +J'ajouterai, puisque vous l'exigez, que je ne veux personne a bord. Il +n'est pas defendu, je suppose, d'aimer la solitude. + +--Certes, reconnut son interlocuteur sans faire le moins du monde mine +de quitter le banc sur lequel il semblait incruste. Mais, avec moi, vous +serez seul. Je ne bougerai pas de ma place et meme je ne dirai pas un +mot, si vous m'imposez cette condition. + +--Et la nuit? repliqua Ilia Brusch, que la colere gagnait. Pensez-vous +que deux personnes seraient a leur aise dans ma cabine? + +--Elle est assez grande pour les contenir, repondit l'inconnu. +D'ailleurs, mille florins peuvent bien compenser un peu de gene. + +--Je ne sais pas s'ils le peuvent, riposta Ilia Brusch de plus en plus +irrite, mais moi je ne le veux pas. C'est non, cent fois non, mille fois +non. Voila qui est net, je pense. + +--Tres net, approuva l'inconnu. + +--Alors?.. demanda Ilia Brusch en montrant le quai de la main. + +Mais son interlocuteur parut ne pas comprendre ce geste pourtant si +clair. Il avait tire une pipe de sa poche et la bourrait avec soin. Un +pareil aplomb exaspera Ilia Brusch. + +--Faudra-t-il donc que je vous depose a terre? s'ecria-t-il hors de lui. + +L'inconnu avait acheve de bourrer sa pipe. + +--Vous auriez tort, dit-il, sans que sa voix trahit la moindre crainte. +Et cela, pour trois raisons. La premiere, c'est qu'une rixe ne pourrait +manquer de provoquer l'intervention de la police, ce qui nous obligerait +a aller tous deux chez le commissaire decliner nos noms et prenoms et +repondre a un interminable interrogatoire. Cela ne m'amuserait guere, je +l'avoue, et, d'un autre cote, cette aventure serait peu propre a abreger +votre voyage, comme vous semblez le desirer.... + +L'obstine amateur de peche comptait-il beaucoup sur cet argument? Si +tel etait son espoir, il avait lieu d'etre satisfait. Ilia Brusch, +subitement radouci, semblait dispose a ecouter jusqu'au bout le +plaidoyer. Le disert orateur, tres occupe a allumer sa pipe, ne +s'apercut pas, d'ailleurs, de l'effet produit par ses paroles. + +Il allait reprendre sa placide argumentation, quand, a cet instant +precis, une troisieme personne, qu'Ilia Brusch, absorbe par la +discussion, n'avait pas vue s'approcher, sauta dans la barge. Ce nouveau +venu portait l'uniforme des gendarmes allemands. + +--Monsieur Ilia Brusch? demanda ce representant de la force publique. + +--C'est moi, repondit l'interpelle. + +--Vos papiers, s'il vous plait? + +La demande tomba comme une pierre au milieu d'une mare tranquille. Ilia +Brusch fut visiblement aneanti. + +--Mes papiers?.. begaya-t-il. Mais je n'ai pas de papiers, moi, si ce +n'est des enveloppes de lettres et les quittances de loyer pour la +maison que j'habite a Szalka. Cela vous suffit-il? + +--Ce ne sont pas des papiers, ca, repliqua le gendarme d'un air degoute. +Un acte de bapteme, une carte de circulation, un livret d'ouvrier, un +passeport, voila des papiers! Avez-vous quelque chose de ce genre? + +--Absolument rien, dit Ilia Brusch avec desolation. + +--C'est ennuyeux pour vous, murmura le gendarme, qui paraissait tres +sincerement fache d'etre dans la necessite de sevir. + +--Pour moi! protesta le pecheur. Mais je suis un honnete homme, je vous +prie de le croire. + +--J'en suis convaincu, proclama le gendarme. + +--Et je n'ai rien a craindre de personne. Je suis bien connu, du reste. +C'est moi qui suis le laureat du dernier concours de peche de la Ligue +Danubienne a Sigmaringen, dont toute la presse a parle, et, ici meme, +j'aurai surement des repondants. + +--On les cherchera, soyez tranquille, assura le gendarme. En attendant, +je suis oblige de vous prier de me suivre chez le commissaire, qui +s'assurera de votre identite. + +--Chez le commissaire! se recria Ilia Brusch. De quoi m'accuse-t-on? + +--De rien du tout, expliqua le gendarme. Seulement, j'ai une consigne, +moi. Cette consigne est de surveiller le fleuve et d'amener chez le +commissaire tous ceux que je trouverai non munis de papiers en regle. +Etes-vous sur le fleuve? Oui. Avez-vous des papiers? Non. Donc, je vous +emmene. Le reste ne me regarde pas. + +--Mais c'est une indignite! protesta Ilia Brusch, qui semblait au +desespoir. + +--C'est comme ca, declara le gendarme avec flegme. + +L'aspirant passager, dont le plaidoyer avait ete si brusquement +interrompu, accordait a ce dialogue une attention telle qu'il en avait +laisse eteindre sa pipe. Il jugea le moment venu d'intervenir. + +--Si je repondais, moi, de M. Ilia Brusch, dit-il, cela ne suffirait-il +pas? + +--Ca depend, prononca le gendarme. Qui etes-vous, vous? + +--Voici mon passeport, repondit l'amateur de peche, en tendant une +feuille depliee. + +Le gendarme la parcourut des yeux, et aussitot ses allures changerent du +tout au tout. + +--C'est different, dit-il. + +Il replia soigneusement le passeport qu'il rendit a son proprietaire. +Apres quoi, sautant sur le quai: + +--A vous revoir, Messieurs, dit-il, en adressant un salut plein de +deference au compagnon d'Ilia Brusch. + +Quant a ce dernier, aussi etonne de la soudainete de cet incident +inattendu que de la facon dont il avait ete solutionne, il suivait des +yeux l'ennemi battant en retraite. + +Pendant ce temps, son sauveur, reprenant le fil de son discours au point +meme ou il avait ete brise, poursuivait impitoyablement: + +--La deuxieme raison, monsieur Brusch, c'est que le fleuve, pour des +motifs que vous ignorez peut-etre, est etroitement surveille, comme +vous en avez eu la preuve a l'instant. Cette surveillance se fera plus +etroite encore quand vous arriverez en aval, et plus encore, s'il est +possible, quand vous traverserez la Serbie et les provinces bulgares de +l'Empire ottoman, pays fort troubles et qui sont meme officiellement +en guerre depuis le 1er juillet. J'estime que plus d'un incident peut +naitre au cours de votre voyage, et que vous ne serez pas fache d'avoir, +le cas echeant, le concours d'un honnete bourgeois, qui a le bonheur de +disposer de quelque influence. + +Que ce second argument, dont la valeur venait d'etre demontree avant +la lettre, fut de nature a porter, l'habile orateur etait fonde a le +croire. Mais il n'esperait sans doute pas un succes si complet. Ilia +Brusch, pleinement convaincu, ne demandait qu'a ceder. L'embarrassant +etait seulement de trouver un pretexte plausible a son revirement. + +--La troisieme et derniere raison, continuait cependant le candidat +passager, c'est que je m'adresse a vous de la part de M. Miclesco, votre +president. Puisque vous avez place votre entreprise sous le patronage +de la Ligue Danubienne, c'est bien le moins qu'elle surveille son +execution, de maniere a etre en etat d'en garantir, au besoin, la +loyaute. Quand M. Miclesco a connu mon intention de m'associer a votre +voyage, il m'a donne un mandat quasi officiel dans ce sens. Je regrette +de n'avoir pas prevu votre incomprehensible resistance, et d'avoir +refuse les lettres de recommandation qu'il offrait de me remettre pour +vous. + +Ilia Brusch poussa un soupir de soulagement. Pouvait-il exister +meilleur pretexte d'accorder maintenant ce qu'il refusait avec tant +d'acharnement? + +--Il fallait le dire! s'ecria-t-il. Dans ce cas, c'est fort different, +et j'aurais mauvaise grace a repousser plus longtemps vos propositions. + +--Vous les acceptez donc? + +--Je les accepte. + +--Fort bien! dit l'amateur de peche enfin parvenu au comble de ses +voeux, en tirant de sa poche quelques billets de banque. Voici les mille +florins. + +--En voulez-vous un recu? demanda Ilia Brusch. + +--Si cela ne vous desoblige pas. + +Le pecheur tira de l'un des coffres de l'encre, une plume et un calepin, +dont il dechira un feuillet, puis, aux dernieres lueurs du jour, se mit +en devoir de libeller le recu qu'il lisait en meme temps a haute voix. + +"Recu, en payement forfaitaire de ma peche pendant toute la duree de +mon present voyage et pour prix de son passage d'Ulm a la mer Noire, la +somme de mille florins de monsieur... + +--De monsieur...? repeta-t-il, la plume levee, d'un ton interrogateur. + +Le passager d'Ilia Brusch etait en train de rallumer sa pipe. + +--Jaeger, 45, Leipzigerstrasse, Vienne," repondit-il entre deux bouffees +de tabac. + + + +IV + +SERGE LADKO + + +Des diverses contrees de la terre, qui, depuis l'origine de la periode +historique, ont ete specialement eprouvees par la guerre,--en admettant +qu'aucune contree puisse se flatter d'avoir beneficie d'une faveur +relative a cet egard!--le Sud et le Sud-Est de l'Europe meritent d'etre +cites au premier rang. Par leur situation geographique, ces regions +sont, en effet, avec la fraction de l'Asie comprise entre la mer +Noire et l'Indus, l'arene ou viennent fatalement se heurter les races +concurrentes qui peuplent l'ancien continent. + +Pheniciens, Grecs, Romains, Perses, Huns, Goths, Slaves, Magyars, Turcs +et tant d'autres, se sont dispute tout ou partie de ces malheureuses +contrees, sans prejudice des hordes alors sauvages qui n'ont fait +que les traverser, pour aller s'etablir dans l'Europe centrale et +occidentale, ou, par une lente elaboration, elles ont engendre les +nationalites modernes. + +Pas plus que leur tragique passe, l'avenir pour elles ne serait riant, a +en croire nombre de savants prophetes. D'apres eux, l'invasion jaune y +ramenera necessairement un jour ou l'autre les carnages de l'antiquite +et du moyen age. Ce jour venu, la Russie meridionale, la Roumanie, la +Serbie, la Bulgarie, la Hongrie, la Turquie meme bien etonnee de jouer +un pareil role--si toutefois le pays qu'on nomme ainsi aujourd'hui est +encore a cette epoque au pouvoir des fils d'Osman--seront par la force +des choses le rempart avance de l'Europe, et c'est a leurs depens que se +decideront les premiers chocs. + +En attendant ces cataclysmes, dont l'echeance est, a tout le moins, +fort lointaine, les diverses races qui, au cours des ages, se sont +superposees entre la Mediterranee et les Karpathes ont fini par se +tasser vaille que vaille, et la paix--oh! cette paix relative des +nations dites civilisees--n'a cesse d'etendre son empire vers l'Est. +Les troubles, les pillages, les meurtres a l'etat endemique paraissent +desormais limites a la partie de la peninsule des Balkans encore +gouvernee par les Osmanlis. + +Entres pour la premiere fois en Europe en 1356, maitres de +Constantinople en 1453, les Turcs se heurterent aux precedents +envahisseurs, qui, venus avant eux de l'Asie centrale et depuis +longtemps convertis au christianisme, commencaient des lors a +s'amalgamer aux populations indigenes et a s'organiser en nations +regulieres et stables. Perpetuel recommencement de l'eternelle bataille +pour la vie, ces nations naissantes defendirent avec acharnement ce +qu'elles-memes avaient pris a d'autres. Slaves, Magyars, Grecs, Croates, +Teutons opposerent a l'invasion turque une vivante barriere, qui, +si elle flechit par endroits, ne put etre nulle part completement +renversee. + +Contenus en deca des Karpathes et du Danube, les Osmanlis furent meme +incapables de se maintenir dans ces limites extremes, et ce qu'on +appelle la _Question d'Orient_ n'est que l'histoire de leur retraite +seculaire. + +A la difference des envahisseurs qui les avaient precedes et qu'ils +pretendaient deloger a leur profit, ces musulmans asiatiques n'ont +jamais reussi a s'assimiler les peuples qu'ils soumettaient a leur +pouvoir. Etablis par la conquete, ils sont restes des conquerants +commandant en maitres a des esclaves. Aggravee par la difference des +religions, une telle methode de gouvernement ne pouvait avoir d'autre +consequence que la revolte permanente des vaincus. + +L'histoire est pleine, en effet, de ces revoltes, qui, apres des siecles +de luttes, avaient abouti, en 1875, a l'independance plus ou moins +complete de la Grece, du Montenegro, de la Roumanie et de la Serbie. +Quant aux autres populations chretiennes, elles continuaient a subir la +domination des sectateurs de Mahomet. + +Cette domination, dans les premiers mois de 1875, se fit plus lourde et +plus vexatoire encore que de coutume. Sous l'influence d'une reaction +musulmane qui triomphait alors au palais du Sultan, les chretiens de +l'Empire ottoman furent surcharges d'impots, malmenes, tues, tortures de +mille manieres. La reponse ne se fit pas attendre. Au debut de l'ete, +l'Herzegovine se souleva une fois de plus. + +Des bandes de patriotes battirent la campagne, et, commandees par des +chefs de valeur, comme Peko-Paulowitch et Luibibratich, infligerent +echecs sur echecs aux troupes regulieres envoyees contre elles. + +Bientot l'incendie se propagea, gagna le Montenegro, la Bosnie, la +Serbie. Une nouvelle defaite subie par les armes turques aux defiles de +la Duga, en janvier 1876, acheva d'enflammer les courages, et la fureur +populaire commenca a gronder en Bulgarie. Comme toujours, cela debuta +par de sourdes conspirations, par des reunions clandestines auxquelles +se rendait en grand secret la jeunesse ardente du pays. + +Dans ces conciliabules, les chefs se degagerent rapidement et +affermirent leur autorite sur une clientele plus ou moins nombreuse, +les uns par l'eloquence du verbe, d'autres par la valeur de leur +intelligence ou par l'ardeur de leur patriotisme. En peu de temps, +chaque groupement, et, au-dessus des groupements, chaque ville eut le +sien. + +A Roustchouk, important centre bulgare situe au bord du Danube, presque +exactement en face de la ville roumaine de Giurgievo, l'autorite fut +devolue sans conteste au pilote Serge Ladko. On n'aurait pu faire un +meilleur choix. + +Age de pres de trente ans, de haute taille, blond comme un Slave du +Nord, d'une force herculeenne, d'une agilite peu commune, rompu a tous +les exercices du corps, Serge Ladko possedait cet ensemble de qualites +physiques qui facilite le commandement. Ce qui vaut mieux, il avait +aussi les qualites morales necessaires a un chef: l'energie dans la +decision, la prudence dans l'execution, l'amour passionne de son pays. + +Serge Ladko etait ne a Roustchouk, ou il exercait la profession de +pilote du Danube, et il n'avait jamais quitte la ville, si ce n'est pour +conduire, soit vers Vienne ou plus en amont encore, soit jusqu'aux +flots de la mer Noire, les barges et chalands qui s'en remettaient a +sa connaissance parfaite du grand fleuve. Dans l'intervalle de ces +navigations mi-fluviales, mi-maritimes, il consacrait ses loisirs a la +peche, et, servi par des dons naturels exceptionnels, il avait acquis +une etonnante habilete dans cet art, dont les produits, joints a ses +honoraires de pilotage, lui assuraient la plus large aisance. + +Oblige par son double metier de passer sur le fleuve les quatre +cinquiemes de sa vie, l'eau etait peu a peu devenue son element. +Traverser le Danube, large a Roustchouk comme un bras de mer, n'etait +qu'un jeu pour lui, et l'on ne comptait plus les sauvetages de ce +merveilleux nageur. + +Une existence si digne et si droite avait, bien avant les troubles +anti-turcs, rendu Serge Ladko populaire a Roustchouk. Innombrables y +etaient ses amis, parfois inconnus de lui. On pourrait meme dire que ces +amis comprenaient l'unanimite des habitants de la ville, si Ivan Striga +n'avait pas existe. + +C'etait aussi un enfant du pays, cet Ivan Striga, comme Serge Ladko, +dont il realisait la vivante antithese. + +Physiquement, il n'y avait entre eux rien de commun, et pourtant un +passeport, qui se contente de designations sommaires, eut employe des +termes identiques pour les depeindre l'un et l'autre. + +De meme que Ladko, Striga etait grand, large d'epaules, robuste, blond +de cheveux et de barbe. Lui aussi avait les yeux bleus. Mais a ces +traits generaux se limitait la ressemblance. Autant le visage aux lignes +nobles de l'un exprimait la cordialite et la franchise, autant les +traits tourmentes de l'autre disaient l'astuce et la froide cruaute. + +Au moral, la dissemblance s'accentuait encore. Tandis que Ladko vivait +au grand jour, nul n'aurait pu dire par quels moyens Striga se procurait +l'or qu'il depensait sans compter. Faute de certitudes a cet egard, +l'imagination populaire se donnait libre carriere. On disait que Striga, +traitre a son pays et a sa race, s'etait fait l'espion appointe du +Turc oppresseur; on disait qu'a son metier d'espion il ajoutait, +quand l'occasion s'en presentait, celui de contrebandier, et que des +marchandises de toute nature passaient souvent grace a lui de la rive +roumaine a la rive bulgare, ou reciproquement, sans payer de droits a la +Douane; on disait meme, en hochant la tete, que tout cela etait peu de +chose, et que Striga tirait le plus clair de ses ressources de rapines +vulgaires et de brigandages; on disait encore... Mais que ne disait-on +pas? La verite est qu'on ne savait rien de precis des faits et gestes de +cet inquietant personnage, qui, si les suppositions desobligeantes +du public repondaient a la realite, avait eu, en tous cas, la grande +habilete de ne jamais se laisser prendre. + +Ces suppositions, d'ailleurs, on se bornait a se les confier +discretement. Personne ne se fut risque a prononcer tout haut une parole +contre un homme dont on redoutait le cynisme et la violence. Striga +pouvait donc feindre d'ignorer l'opinion que l'on avait de lui, +attribuer a l'admiration generale la sympathie que beaucoup lui +temoignaient par lachete, parcourir la ville en pays conquis et la +troubler, en compagnie de ses habitants les plus tares, du scandale de +ses orgies. + +Entre un tel individu et Ladko, qui menait une existence si differente, +il ne semblait pas que le moindre rapport dut s'etablir, et pendant +longtemps, en effet, ils ne connurent l'un de l'autre que ce que leur +en apprenait la rumeur publique. Logiquement meme, il aurait du en etre +toujours ainsi. Mais le sort se rit de ce que nous appelons la logique, +et il etait ecrit quelque part que les deux hommes se trouveraient face +a face, transformes en irreconciliables adversaires. + +Natcha Gregorevitch, celebre dans toute la ville pour sa beaute, etait +agee de vingt ans. Avec sa mere d'abord, seule ensuite, elle demeurait +dans le voisinage de Ladko qu'elle avait ainsi connu des sa premiere +enfance. Depuis longtemps, le secours d'un homme manquait a la maison. +Quinze ans avant l'epoque ou commence ce recit, le pere etait tombe, en +effet, sous les coups des Turcs, et le souvenir de ce meurtre abominable +faisait encore fremir d'indignation les patriotes opprimes, mais non +asservis. Sa veuve, reduite a ne compter que sur elle-meme, s'etait mise +courageusement au travail. Experte dans l'art de ces dentelles et de +ces broderies dont, chez les Slaves, la plus modeste paysanne agremente +volontiers son humble parure, elle avait reussi par ce moyen a assurer +sa subsistance et celle de sa fille. + +Cependant, c'est aux pauvres surtout que sont funestes les periodes +troublees, et plus d'une fois la dentelliere aurait eu a souffrir de +l'anarchie permanente de la Bulgarie, si Ladko n'etait venu discretement +a son secours. Peu a peu, une grande intimite s'etait etablie entre le +jeune homme et les deux femmes qui offraient l'abri de leur paisible +demeure a ses desoeuvrements de garcon. Souvent, le soir, il frappait a +leur porte, et la veillee se prolongeait autour du samovar bouillant. +D'autres fois, c'est lui qui leur offrait, en echange de leur affectueux +accueil, la distraction d'une promenade ou d'une partie de peche sur le +Danube. + +Lorsque Mme Gregorevitch, usee par son incessant labeur, alla rejoindre +son mari, la protection de Ladko se continua a l'orpheline. Cette +protection se fit meme plus vigilante encore, et, grace a lui, jamais la +jeune fille n'eut a souffrir de la disparition de la pauvre mere, qui +avait donne deux fois la vie a son enfant. + +C'est ainsi que, de jour en jour, sans meme qu'ils en eussent +conscience, l'amour s'etait eveille dans le coeur des deux jeunes gens. +Ce fut a Striga qu'ils en durent la revelation. + +Celui-ci, ayant apercu celle qu'on appelait couramment la _beaute de +Roustchouk_, s'en etait epris avec la soudainete et la fureur qui +caracterisaient cette nature sans frein. En homme habitue a voir tout +plier devant ses caprices, il s'etait presente chez la jeune fille et, +sans autre formalite, l'avait demandee en mariage. Pour la premiere fois +de sa vie, il se heurta a une resistance invincible. Natcha, au risque +de s'attirer la haine d'un homme aussi redoutable, declara que rien ne +pourrait jamais la decider a un pareil mariage. Striga revint vainement +a la charge. Tout ce qu'il obtint fut de se voir, a la troisieme +tentative, refuser purement et simplement la porte. + +Alors sa colere ne connut plus de bornes. Donnant libre cours a +sa nature sauvage, il se repandit en imprecations dont Natcha fut +epouvantee. Dans sa detresse, elle courut faire part de ses craintes a +Serge Ladko, que sa confidence enflamma d'une colere egale a celle qui +venait de l'effrayer si fort. Sans vouloir rien entendre, avec une +violence extraordinaire d'expressions, il vitupera contre l'homme assez +ose pour lever les yeux sur elle. + +Ladko consentit pourtant a se calmer. Des explications suivirent, tres +confuses, mais dont le resultat fut parfaitement clair. Une heure plus +tard, Serge et Natcha, le ciel dans les yeux et la joie au coeur, +echangeaient leur premier baiser de fiancailles. + +Lorsque Striga connut la nouvelle, il manqua mourir de rage. +Audacieusement, il se presenta a la maison Gregorevitch, l'injure et la +menace a la bouche. Jete dehors par une main de fer, il apprit que la +maison avait desormais un homme pour la defendre. + +Etre vaincu!... Avoir trouve son maitre, lui, Striga, qui +s'enorgueillissait tant de sa force athletique!... C'etait plus +d'humiliations qu'il n'en pouvait supporter, et il resolut de se venger. +Avec quelques aventuriers de son acabit, il attendit Ladko, un soir que +celui-ci remontait la berge du fleuve. Cette fois, il ne s'agissait plus +d'une simple rixe, mais bien d'un assassinat en regle. Les assaillants +brandissaient des couteaux. + +Cette nouvelle attaque n'eut pas plus de succes que la precedente. Arme +d'un aviron qu'il manoeuvrait comme une massue, le pilote forca ses +agresseurs a la retraite, et Striga, serre de pres, fut oblige a une +fuite honteuse. + +Cette lecon avait ete suffisante, sans doute, car le louche personnage +ne recommenca pas sa criminelle tentative. Au debut de l'annee 1875, +Serge Ladko epousa Natcha Gregorevitch, et depuis lors, on s'adorait a +plein coeur dans la confortable maison du pilote. + +C'est au milieu de cette lune de miel, dont plus d'une annee n'avait pas +attenue l'eclat, que survinrent les evenements de Bulgarie, dans les +premiers mois de 1876. L'amour que Serge Ladko eprouvait pour sa femme +ne pouvait, quelque profond fut-il, lui faire oublier celui qu'il devait +a son pays. Sans hesiter, il fit partie de ceux qui, tout de suite, +se grouperent, se concerterent, s'ingeniant a chercher les moyens de +remedier aux miseres de la patrie. + +Avant tout, il fallait se procurer des armes. De nombreux jeunes gens +emigrerent dans ce but, franchirent le fleuve, se repandirent en +Roumanie, et jusqu'en Russie. Serge Ladko fut de ceux-la. Le coeur +dechire de regrets, mais ferme dans l'accomplissement de son devoir, +il partit, laissant loin de lui celle qu'il adorait exposee a tous les +dangers qui menacent, en temps de revolution, la femme d'un chef de +partisans. + +A ce moment, le souvenir de Striga lui vint a l'esprit et aggrava ses +inquietudes. Le bandit n'allait-il pas profiter de l'absence de son +heureux rival pour le frapper dans ce qu'il avait de plus cher? C'etait +possible, en effet. Mais Serge Ladko passa outre a cette crainte +legitime. D'ailleurs, il semblait bien que, depuis plusieurs mois, +Striga avait quitte le pays sans esprit de retour. + +A en croire le bruit public, il avait transporte plus au Nord le theatre +principal de ses operations. Si les racontars ne manquaient pas a ce +sujet, ils restaient incoherents et contradictoires. La rumeur populaire +l'accusait en gros de tous les crimes, sans que personne en precisat +aucun. + +Le depart de Striga paraissait, du moins, chose certaine, et cela +seulement importait a Ladko. + +L'evenement donna raison a son courage. Pendant son absence, rien ne +menaca la securite de Natcha. + +A peine arrive, il dut repartir, et cette seconde expedition allait +etre plus longue que la premiere. Les procedes adoptes jusqu'ici +ne permettaient, en effet, de se procurer des armes qu'en quantite +insuffisante. Les transports, en provenance de la Russie, etaient +effectues par terre, a travers la Hongrie et la Roumanie, c'est-a-dire +dans des contrees fort depourvues a cette epoque de lignes ferrees. Les +patriotes bulgares espererent arriver plus aisement au resultat desire, +si l'un d'eux remontait a Budapest et y centralisait les envois d'armes +venus par rail, pour en charger des chalands qui descendraient ensuite +rapidement le Danube. + +Ladko, designe pour cette mission de confiance, se mit en route le soir +meme. En compagnie d'un compatriote, qui devait ramener le bateau a +la rive bulgare, il traversa le fleuve, afin de gagner, le plus vite +possible, a travers la Roumanie, la capitale de la Hongrie. A ce moment, +un incident se produisit qui donna beaucoup a penser au delegue des +conspirateurs. + +Son compagnon et lui n'etaient pas a cinquante metres du bord quand un +coup de feu retentit. La balle leur etait destinee sans aucun doute, +car ils l'entendirent siffler a leurs oreilles, et le pilote en douta +d'autant moins que, dans le tireur entrevu a l'obscure lumiere du +crepuscule, il crut reconnaitre Striga. Celui-ci etait donc de retour a +Roustchouk? + +L'angoisse mortelle que cette complication lui fit eprouver n'ebranla +pas la resolution de Ladko: Il avait fait d'avance a la patrie le +sacrifice de sa vie. Il saurait aussi, s'il le fallait, lui sacrifier +plus encore: son bonheur mille fois plus precieux. Au bruit du coup de +feu, il s'etait laisse tomber au fond de l'embarcation. Mais ce n'etait +la qu'une ruse de guerre destinee a eviter une nouvelle attaque, et la +detonation n'avait pas cesse de se repercuter dans la campagne, que +sa main, appuyant plus lourdement sur l'aviron, poussait plus vite +le bateau vers la ville roumaine de Giurgievo, dont les lumieres +commencaient a piquer la nuit grandissante. + +Parvenu a destination, Ladko s'occupa activement de sa mission. + +Il se mit en rapport avec les emissaires du Gouvernement du Tzar, les +uns arretes a la frontiere russe, certains fixes incognito a Budapest +et a Vienne. Plusieurs chalands, charges par ses soins d'armes et de +munitions, descendirent le courant du Danube. + +Frequentes etaient les nouvelles qu'il recevait de Natcha, par des +lettres envoyees au nom d'emprunt qu'il avait choisi, et portees en +territoire roumain a la faveur de la nuit. Bonnes tout d'abord, ces +nouvelles ne tarderent pas a devenir plus inquietantes. Ce n'est pas que +Natcha prononcat le nom de Striga. Elle semblait meme ignorer que le +bandit fut revenu en Bulgarie, et Ladko commenca a douter du bien-fonde +de ses craintes. Par contre, il etait certain que celui-ci avait ete +denonce aux autorites turques, puisque la police avait fait irruption +dans sa demeure et s'etait livree a une perquisition, d'ailleurs sans +resultat. Il ne devait donc pas se hater de revenir en Bulgarie, car +son retour eut ete un veritable suicide. On connaissait son role, on le +guettait, jour et nuit, et il ne pourrait se montrer en ville sans etre +arrete au premier pas. Arrete etant, chez les Turcs, synonyme d'execute, +il fallait donc que Ladko s'abstint de reparaitre, jusqu'au moment ou +la revolte serait ouvertement proclamee, sous peine d'attirer les pires +malheurs sur lui-meme et sur sa femme, que l'on n'avait jusqu'ici +nullement inquietee. + +Ce moment ne tarda pas a arriver. La Bulgarie se souleva au mois de +mai, trop prematurement au gre du pilote qui augurait mal de cette +precipitation. + +Quelle que fut son opinion a cet egard, il devait courir au secours de +son pays. Le train l'amena a Zombor, la derniere ville hongroise, +proche du Danube, qui fut alors desservie par le chemin de fer. La, il +s'embarquerait et n'aurait plus qu'a s'abandonner au courant. + +Les nouvelles qu'il trouva a Zombor le forcerent a interrompre son +voyage. Ses craintes n'etaient que trop justifiees. La revolution +bulgare etait ecrasee dans l'oeuf. Deja la Turquie concentrait des +troupes nombreuses dans un vaste triangle dont Roustchouk, Widdin et +Sofia formaient les sommets, et sa main de fer s'appesantissait plus +lourdement sur ces malheureuses contrees. Ladko dut revenir en arriere +et retourner attendre de meilleurs jours dans la petite ville ou il +avait fixe sa residence. + +Les lettres de Natcha, qu'il y recut bientot, lui demontrerent +l'impossibilite de prendre un autre parti. Sa maison etait surveillee +plus que jamais, a ce point que Natcha devait se considerer comme +virtuellement prisonniere; plus que jamais on le guettait, et il lui +fallait, dans l'interet commun, s'abstenir soigneusement de toute +demarche imprudente. + +Ladko rongea donc son frein dans l'inaction, les envois d'armes ayant +ete forcement supprimes depuis l'avortement de la revolte et la +concentration des troupes turques sur les rives du fleuve. Mais cette +attente, deja penible par elle-meme, lui devint tout a fait intolerable, +quand, vers la fin du mois de juin, il cessa de recevoir aucune nouvelle +de sa chere Natcha. + +Il ne savait que penser, et ses inquietudes devinrent de torturantes +angoisses a mesure que le temps s'ecoula. Il etait, en effet, en droit +de tout craindre. Le 1er juillet, la Serbie avait officiellement +declare la guerre au Sultan, et, depuis lors, la region du Danube etait +sillonnee de troupes, dont le passage incessant s'accompagnait des plus +terribles exces. Fallait-il donc compter Natcha au nombre des victimes +de ces troubles, ou bien avait-elle ete incarceree par les autorites +turques, soit comme otage, soit comme complice presumee de son mari? + +Apres un mois de ce silence, il ne put le supporter davantage, et se +resolut a tout braver pour rentrer en Bulgarie afin d'en connaitre la +veritable cause. + +Toutefois, dans l'interet meme de Natcha, il importait d'agir avec +prudence. Aller sottement se faire prendre par les sentinelles turques +n'eut servi de rien. Son retour n'aurait d'utilite que s'il pouvait +penetrer dans la ville de Roustchouk et y circuler librement, malgre les +soupcons dont il etait l'objet. Il agirait ensuite au mieux, selon +les circonstances. Au pis aller, et dut-il repasser precipitamment la +frontiere, il aurait eu du moins la joie de serrer sa femme sur son +coeur. + +Serge Ladko chercha pendant plusieurs jours la solution de ce difficile +probleme. Il crut enfin l'avoir trouvee, et, sans se confier a personne, +mit immediatement a execution le plan imagine par lui. + +Ce plan reussirait-il? L'avenir le lui dirait. Il fallait, en tous cas, +tenter le sort, et c'est pourquoi, dans la matinee du 28 juillet 1876, +les plus proches voisins du pilote, dont nul ne connaissait le nom +veritable, apercurent hermetiquement close la petite maison dans +laquelle, depuis plusieurs mois, il avait abrite sa solitude. + +Quel etait le plan de Ladko, les dangers auxquels il allait s'exposer en +s'efforcant de le realiser, par quels cotes les evenements de Bulgarie, +et de Roustchouk en particulier, se relient au concours de peche de +Sigmaringen, c'est ce que le lecteur apprendra dans la suite de ce recit +nullement imaginaire, dont les principaux personnages vivent encore de +nos jours sur les bords du Danube. + + + +V + +KARL DRAGOCH + + +Aussitot qu'il eut son recu en poche, M. Jaeger proceda a son +installation. Apres s'etre enquis de la couchette qui lui etait +attribuee, il disparut dans la cabine, en emportant sa valise. Dix +minutes plus tard, il en ressortait, transforme de la tete aux pieds. +Vetu comme un pecheur fini,--rude vareuse, bottes fortes, casquette de +loutre,--il semblait la copie d'Ilia Brusch. + +M. Jaeger eprouva un peu de surprise, en constatant que, pendant sa +courte absence, son hote avait quitte la barge. Respectueux de ses +engagements, il ne se permit toutefois aucune question, quand celui-ci +revint, une demi-heure plus tard. C'est sans l'avoir sollicite qu'il +apprit qu'Ilia Brusch avait cru devoir envoyer quelques lettres +aux journaux, afin de leur annoncer son arrivee a Neustadt pour le +surlendemain soir, et a Ratisbonne pour le jour suivant. Maintenant que +les interets de M. Jaeger etaient en jeu, il importait en effet de ne +plus rencontrer un desert pareil a celui qu'on avait trouve a Ulm. Ilia +Brusch exprima meme le regret de ne pouvoir s'arreter aux villes qu'on +traverserait avant Neustadt, et notamment a Neubourg et a Ingolstadt, +qui sont des cites assez importantes. Ces arrets, malheureusement, ne +cadraient pas avec son plan d'etapes et il etait force d'y renoncer. + +M. Jaeger parut enchante de la reclame faite a son profit et ne +manifesta pas autrement d'ennui de ne pouvoir s'arreter a Neubourg et a +Ingolstadt. Il approuva son hote, au contraire, et l'assura une fois de +plus qu'il n'entendait aucunement diminuer sa liberte, ainsi qu'ils en +etaient convenus. + +Les deux compagnons souperent ensuite face a face, a cheval sur l'un des +bancs. A titre de bienvenue, M. Jaeger corsa meme le menu d'un superbe +jambon, qu'il sortit de son inepuisable valise, et ce produit de la +ville de Mayence fut fort apprecie d'Ilia Brusch, qui commenca a estimer +que son convive avait du bon. + +La nuit se passa sans incident. Avant le lever du soleil, Ilia Brusch +largua les amarres, en evitant de troubler le profond sommeil dans +lequel etait plonge son aimable passager. + +A Ulm, ou il acheve de traverser le petit royaume de Wurtemberg pour +penetrer en Baviere, le Danube n'est encore qu'un modeste cours d'eau. +Il n'a pas recu les grands tributaires qui accroissent sa puissance +en aval, et rien ne permet de presager qu'il va devenir l'un des plus +importants fleuves de l'Europe. + +Le courant, deja fort assagi, atteignait a peu pres une lieue a l'heure. +Des barques de toutes dimensions, parmi lesquelles quelques lourds +bateaux charges a couler, le descendaient, s'aidant parfois d'une large +voile que gonflait une brise de Nord-Ouest. Le temps s'annoncait beau, +sans menace de pluie. + +Des qu'il fut au milieu du courant, Ilia Brusch manoeuvra sa godille et +activa la marche de l'embarcation. M. Jaeger, quelques heures plus tard, +le trouva livre a cette occupation, et jusqu'au soir il en fut ainsi, +sauf un court repos au moment du dejeuner, pendant lequel la derive ne +fut meme pas interrompue. Le passager ne formula aucune observation, et, +s'il fut etonne de tant de hate, il garda son etonnement pour lui. + +Peu de paroles furent echangees au cours de cette journee. Ilia Brusch +godillait energiquement. Quant a M. Jaeger, il observait avec une +attention, qui aurait certainement frappe son hote, si celui-ci eut ete +moins absorbe, les bateaux qui sillonnaient le Danube, a moins que son +regard n'en parcourut les deux rives. Ces rives etaient notablement +abaissees. Le fleuve montrait meme une tendance a s'elargir aux depens +des alentours. La berge de gauche, a demi submergee, ne se distinguait +plus avec precision, tandis que, sur la berge droite, elevee +artificiellement pour l'etablissement de la voie ferree, les trains +couraient, les locomotives haletaient, melant leurs fumees a celles des +dampsboots, dont les roues battaient l'eau a grand bruit. + +A Offingen, devant lequel on passa dans l'apres-midi, la voie ferree +obliqua vers le Sud, definitivement repoussee par le fleuve et la +rive droite fut transformee a son tour en un vaste marais, dont rien +n'indiquait la fin, lorsqu'on s'arreta, le soir, a Dillingen, pour la +nuit. + +Le lendemain, apres une etape aussi rude que celle de la veille, le +grappin fut jete en un point desert, a quelques kilometres au-dessus de +Neubourg, et, de nouveau, l'aube du 15 aout se leva quand la barge etait +deja au milieu du courant. + +C'est pour le soir de ce jour qu'Ilia Brusch avait annonce son arrivee +a Neustadt. Il eut ete honteux de s'y presenter les mains vides. Les +conditions atmospheriques etant favorables et l'etape devant etre +sensiblement plus courte que les precedentes, Ilia Brusch se resolut +donc a pecher. + +Des les premieres heures du jour, il verifia ses engins, avec un soin +minutieux. Son compagnon, assis a l'arriere de la barque, semblait +d'ailleurs s'interesser a ses preparatifs, ainsi qu'il sied a un +veritable amateur. Tout en travaillant, Ilia Brusch ne dedaignait pas de +causer. + +"Aujourd'hui, comme vous le voyez, monsieur Jaeger, je me dispose a +pecher, et les apprets de la peche sont un peu longs. C'est que le +poisson est defiant de sa nature, et on ne saurait prendre trop de +precautions pour l'attirer. Certains ont une intelligence rare, entre +autres la tanche. Il faut lutter de ruse avec elle, et sa bouche est +tellement dure, qu'elle risque de casser la ligne. + +--Pas fameux, la tanche, je crois, fit observer M. Jaeger. + +--Non, car elle affectionne les eaux bourbeuses, ce qui communique +souvent a sa chair un gout desagreable. + +--Et le brochet? + +--Excellent, le brochet, declara Ilia Brusch, a la condition de peser au +moins cinq ou six livres; quant aux petits, ils ne sont qu'aretes. Mais, +dans tous les cas, le brochet ne saurait etre range parmi les poissons +intelligents et ruses. + +--Vraiment, monsieur Brusch! Ainsi donc, les requins d'eau douce, comme +on les appelle... + +--Sont aussi betes que les requins d'eau salee, monsieur Jaeger. De +veritables brutes, au meme niveau que la perche ou l'anguille! Leur +peche peut donner du profit, de l'honneur jamais... Ce sont, comme l'a +ecrit un fin connaisseur, des poissons "qui se prennent" et "qu'on ne +prend pas". + +M. Jaeger ne pouvait qu'admirer la conviction si persuasive d'Ilia +Brusch, non moins que la minutieuse attention avec laquelle il preparait +ses engins. + +Tout d'abord, il avait saisi sa canne a la fois flexible et legere, qui, +apres avoir ete ployee a son extremite jusqu'a son point de rupture, +s'etait redressee aussi droite qu'auparavant. Cette canne se composait +de deux parties, l'une forte a sa base de quatre centimetres et +diminuant jusqu'a n'avoir plus qu'un centimetre a l'endroit ou +commencait la seconde, le scion, cette derniere en bois fin et +resistant. Faite d'une gaule de noisetier, elle mesurait pres de quatre +metres de longueur, ce qui permettait au pecheur de s'attaquer, sans +s'eloigner de la rive, aux poissons de fond, tels que la breme et le +gardon rouge. + +Ilia Brusch, montrant a M. Jaeger les hamecons qu'il venait de fixer +avec l'empile a l'extremite du crin de Florence: + +--Vous voyez, monsieur Jaeger, dit-il, ce sont des hamecons numero onze, +tres fins de corps. Comme amorce, ce qu'il y a de meilleur, pour le +gardon, c'est du ble cuit, creve d'un cote seulement et bien amolli... +Allons! voila qui est fini et je n'ai plus qu'a tenter la fortune." + +Tandis que M. Jaeger s'accotait contre le tot, il s'assit sur le banc, +son epuisette a sa portee, puis la ligne fut lancee apres un balancement +methodique, qui n'etait pas depourvu d'une certaine grace. Les hamecons +s'enfoncerent sous les eaux jaunatres, et la plombee leur donna une +position verticale, ce qui est preferable, de l'avis de tous les +professionnels. Au-dessus d'eux, surnageait la flotte, faite d'une plume +de cygne, qui, n'absorbant pas l'eau, est, par cela meme, excellente. + +Il va de soi qu'un profond silence regna dans l'embarcation a partir de +ce moment. Le bruit des voix effarouche trop facilement le poisson, et +d'ailleurs un pecheur serieux a autre chose a faire qu'a s'oublier en +bavardages. Il doit etre attentif a tous les mouvements de sa flotte, +et ne pas laisser echapper l'instant precis ou il convient de ferrer la +proie. + +Pendant cette matinee, Ilia Brusch eut lieu d'etre satisfait. Non +seulement il prit une vingtaine de gardons, mais encore douze chevesnes +et quelques dards. Si M. Jaeger avait en realite les gouts du passionne +amateur qu'il s'etait vante d'etre, il ne pouvait qu'admirer la +precision rapide avec laquelle son hote ferrait, ainsi que cela est +necessaire pour les poissons de cette espece. Des qu'il sentait que +"cela mordait", il se gardait bien de ramener aussitot ses captures a +la surface de l'eau, il les laissait se debattre dans les fonds, se +fatiguer en vains efforts pour se decrocher, montrant ce sang-froid +imperturbable qui est l'une des qualites de tout pecheur digne de ce +nom. + +La peche fut terminee vers onze heures. Pendant la belle saison, le +poisson ne mord pas, en effet, aux heures ou le soleil, parvenu a +son point culminant, fait scintiller la surface des eaux. Le butin, +d'ailleurs, etait suffisamment abondant. Ilia Brusch craignait meme +qu'il ne le fut trop, en raison du peu d'importance de la ville de +Neustadt ou la barge s'arreta vers cinq heures. + +Il se trompait. Vingt-cinq ou trente personnes guettaient son apparition +et le saluerent de leurs applaudissements, des que l'embarcation fut +amarree. Bientot il ne sut auquel entendre, et, en quelques instants, +les poissons furent echanges contre vingt-sept florins, qu'Ilia Brusch +versa, seance tenante, a M. Jaeger a titre de premier dividende. + +Celui-ci, conscient de n'avoir aucun droit a l'admiration publique, +s'etait modestement abrite sous le tot, ou Ilia Brusch vint le +rejoindre, aussitot qu'il put se debarrasser de ses enthousiastes +admirateurs. Il convenait, en effet, de ne pas perdre de temps pour +chercher le sommeil, la nuit devant etre fort ecourtee. Desireux d'etre +de bonne heure a Ratisbonne, dont pres de soixante-dix kilometres le +separaient, Ilia Brusch avait decide qu'il se remettrait en route des +une heure du matin, ce qui lui donnerait le loisir de pecher encore au +cours de la journee suivante, malgre la longueur de l'etape. + +Une trentaine de livres de poissons furent prises par Ilia Brusch +avant midi, si bien que les curieux qui se pressaient sur le quai +de Ratisbonne n'eurent pas le regret de s'etre deranges en vain. +L'enthousiasme public augmentait visiblement. Il s'etablit, en plein +air, de veritables encheres entre les amateurs, et les trente livres de +poissons ne rapporterent pas moins de quarante et un florins au laureat +de la Ligue Danubienne. + +Celui-ci n'avait jamais reve pareil succes, et il en arrivait a penser +que M. Jaeger pourrait bien, en fin de compte, avoir fait une excellente +affaire. En attendant que ce point fut elucide, il importait de remettre +les quarante et un florins a leur legitime proprietaire, mais Ilia +Brusch fut dans l'impossibilite de s'acquitter de ce devoir. M. Jaeger +avait, en effet, quitte discretement la barge, en prevenant son +compagnon, par un mot laisse en evidence, que celui-ci n'eut pas a +l'attendre pour le souper et qu'il reviendrait seulement assez tard dans +la soiree. + +Ilia Brusch trouva fort naturel que M. Jaeger voulut profiter de cette +occasion de visiter une ville qui fut pendant cinquante ans le siege de +la diete imperiale. Peut-etre, aurait-il eprouve moins de satisfaction +et plus de surprise, s'il avait su a quelles occupations se livrait +alors son passager, et s'il en avait connu la veritable personnalite. + +"M. Jaeger, 45, Leipzigerstrasse, Vienne", avait docilement ecrit Ilia +Brusch sous la dictee du nouveau venu. Mais celui-ci eut ete fort +embarrasse si le pecheur s'etait montre plus curieux, et si, reprenant +pour son compte une requete dont il venait d'apprecier le desagrement, +il avait, a l'exemple de l'indiscret pandore, demande a M. Jaeger de lui +montrer ses papiers. + +Ilia Brusch negligea cette precaution, dont la legitimite lui avait +cependant ete demontree, et cette negligence devait avoir pour lui de +terribles resultats. + +Quel nom le gendarme allemand avait lu sur le passeport que lui +presentait M. Jaeger, nul ne le sait; mais, si ce nom etait bien +exactement celui du veritable proprietaire du passeport, le gendarme +n'avait pu en lire un autre que celui de Karl Dragoch. + +Le passionne amateur de peche et le chef de la police danubienne +ne faisaient, en effet, qu'une seule et unique personne. Resolu a +s'introduire, coute que coute, dans l'embarcation d'Ilia Brusch, Karl +Dragoch, prevoyant la possibilite d'une invincible resistance, avait +dresse ses batteries en consequence. L'intervention du gendarme etait +preparee, et la scene truquee comme une scene de theatre. L'evenement +demontrait que Karl Dragoch avait frappe juste, puisque Ilia Brusch +considerait maintenant comme une heureuse chance d'avoir, au milieu +des dangers qui lui etaient reveles, ce protecteur dont il ne pouvait +contester la puissance. + +Le succes etait meme si complet que Dragoch en etait trouble. Pourquoi, +apres tout, Ilia Brusch avait-il montre tant d'emotion devant +l'injonction du gendarme? Pourquoi avait-il une telle crainte de voir +se reediter une aventure de ce genre, qu'il sacrifiait a cette crainte +l'amour--dont la violence avait bien aussi, d'ailleurs, quelque chose +d'excessif--qu'il proclamait avoir pour la solitude? Un honnete homme, +que diable! n'a pas a redouter si fort une comparution devant un +commissaire de police. Le pis qui puisse en resulter, c'est un retard de +quelques heures, de quelques jours a la rigueur, et quand on n'est pas +presse... Il est vrai qu'Ilia Brusch etait presse, ce qui ne laissait +pas de donner aussi a reflechir. + +Defiant par nature, comme tout bon policier, Karl Dragoch reflechissait. +Mais il avait aussi trop de bon sens pour se laisser egarer par des +particularites fugitives, dont l'explication etait probablement des plus +simples. Il enregistra donc purement et simplement ces petites remarques +dans sa memoire, et appliqua les ressources de son esprit a la solution +du probleme, plus serieux celui-la, qu'il s'etait pose. + +Le projet que Karl Dragoch avait mis a execution, en s'imposant a Ilia +Brusch a titre de passager, n'etait pas ne tout arme dans son cerveau. +Le veritable auteur en etait Michael Michaelovitch, qui, d'ailleurs, ne +s'en doutait guere. Quand ce Serbe facetieux avait plaisamment insinue, +au _Rendez-vous des Pecheurs_, que le laureat de la Ligue Danubienne +pourrait bien etre, au choix, soit le malfaiteur poursuivi, soit le +policier poursuivant, Karl Dragoch avait accorde une serieuse attention +a ces propos emis a la legere. Certes, il ne les avait pas pris au pied +de la lettre. Il avait de bonnes raisons de savoir que le pecheur et +le policier n'avaient rien de commun, et, procedant par analogie, il +considera comme infiniment vraisemblable que ce pecheur n'eut pas plus +de rapport avec le malfaiteur recherche. Mais, de ce qu'une chose n'a +pas ete faite, il ne s'ensuit pas qu'elle ne puisse l'etre, et Karl +Dragoch avait pense aussitot que le joyeux Serbe avait raison, et qu'un +detective, desireux de surveiller le Danube tout a son aise, se fut, en +effet, montre tres habile, en empruntant la personnalite d'un pecheur +assez notoire pour que personne n'en puisse raisonnablement suspecter +l'identite professionnelle. + +Quelque tentante que fut cette combinaison, il y fallait cependant +renoncer. Le concours de Sigmaringen avait eu lieu, Ilia Brusch, +vainqueur du tournoi, avait annonce publiquement son projet, et +certainement il ne se preterait pas de bonne grace a une substitution de +personne, substitution tres scabreuse, au surplus, puisque les traits du +laureat etaient desormais connus d'un grand nombre de ses collegues. + +Toutefois, s'il fallait renoncer a ce qu'Ilia Brusch consentit a laisser +effectuer sous son nom, par un autre que lui, le voyage qu'il avait +entrepris, il existait peut-etre un moyen terme d'arriver au meme but. +Dans l'impossibilite d'etre Ilia Brusch, Karl Dragoch ne pouvait-il +se contenter de prendre passage a son bord? Qui ferait attention au +compagnon d'un homme devenu presque celebre et qui monopoliserait +par consequent a son profit l'interet general? Et meme, si quelqu'un +laissait par inadvertance tomber un regard distrait sur ce compagnon +obscur, etait-il admissible qu'il etablit le moindre rapprochement entre +ce vague inconnu et le policier, qui accomplirait ainsi sa mission dans +une ombre protectrice? + +Ce projet longuement examine, Karl Dragoch, en derniere analyse, le +jugea excellent, et resolut de le realiser. On a vu avec quelle maestria +il avait machine sa scene initiale, mais cette scene eut ete, au besoin, +suivie de beaucoup d'autres. S'il l'avait fallu, Ilia Brusch eut ete +traine chez le commissaire, emprisonne meme sous de specieux pretextes, +effraye de cent facons. Karl Dragoch, on peut en etre sur, eut joue de +l'arbitraire sans remords, jusqu'au moment ou le pecheur, terrifie, +n'aurait plus vu qu'un sauveur dans le passager qu'il repoussait. + +Le detective s'estimait heureux, toutefois, d'avoir triomphe sans +employer cette violence morale et sans continuer la comedie plus loin +que le premier acte. + +Maintenant, il etait dans la place, bien certain que, s'il faisait mine +de vouloir la quitter, son hote s'opposerait a son depart avec autant +d'energie qu'il s'etait oppose a son entree. Restait a tirer parti de la +situation. + +Pour cela, Karl Dragoch n'avait qu'a se laisser entrainer par le +courant. Pendant que son compagnon pecherait ou godillerait, il +surveillerait le fleuve, ou rien d'anormal n'echapperait a son regard +experimente. Chemin faisant, il s'aboucherait avec ses hommes dissemines +le long des rives. A la premiere nouvelle d'un delit ou d'un crime, +il se separerait d'Ilia Brusch pour se lancer sur les traces des +malfaiteurs, et il en serait au besoin de meme, si, en l'absence de tout +crime ou de tout delit, un indice suspect attirait son attention. + +Tout cela etait sagement combine et, plus il y pensait, plus Karl +Dragoch s'applaudissait de son idee, qui, en lui assurant l'incognito +sur toute la longueur du Danube, multipliait les chances du succes. + +Malheureusement, en raisonnant ainsi, le detective ne tenait pas compte +du hasard. Il ne se doutait guere qu'une serie de faits des plus +singuliers allait, dans peu de jours, aiguiller ses recherches dans une +direction imprevue et donner a sa mission une ampleur inattendue. + + + +VI + +LES YEUX BLEUS + + +En quittant la barge, Karl Dragoch gagna les quartiers du centre. Il +connaissait Ratisbonne, et c'est sans hesiter sur la direction a suivre +qu'il s'engagea a travers les rues silencieuses, flanquees ca et la de +donjons feodaux a dix etages, de cette cite jadis bruyante, que n'anime +plus guere une population tombee a vingt-six mille ames. + +Karl Dragoch ne songeait pas a visiter la ville, comme le croyait Ilia +Brusch. Ce n'est pas en qualite de touriste qu'il voyageait. A peu de +distance du pont, il se trouva en face du Dom, la cathedrale aux tours +inachevees, mais il ne jeta qu'un coup d'oeil distrait sur son curieux +portail de la fin du XVe siecle. Assurement, il n'irait pas admirer, au +Palais des Princes de Tour et Taxis, la chapelle gothique et le cloitre +ogival, pas plus que la bibliotheque de pipes, bizarre curiosite de cet +ancien couvent. Il ne visiterait pas davantage le Rathhaus, siege de la +Diete autrefois, et aujourd'hui simple Hotel de Ville, dont la salle +est ornee de vieilles tapisseries, et ou la chambre de torture avec ses +divers appareils est montree, non sans orgueil, par le concierge de +l'endroit. Il ne depenserait pas un _trinkgeld_, le pourboire allemand, +a payer les services d'un cicerone. Il n'en avait pas besoin, et c'est +sans le secours de personne qu'il se rendit au Bureau des Postes, ou +plusieurs lettres l'attendaient a des initiales convenues. Karl Dragoch, +ayant lu ces lettres, sans que son visage decelat aucun sentiment, se +disposait a sortir du bureau, lorsqu'un homme assez vulgairement vetu +l'accosta sur la porte. + +Cet homme et Dragoch se connaissaient, car celui-ci d'un geste arreta +le nouveau venu au moment ou il allait prendre la parole. Ce geste +signifiait evidemment: "Pas ici." Tous deux se dirigerent vers une place +voisine. + +"Pourquoi ne m'as-tu pas attendu sur le bord du fleuve? demanda Karl +Dragoch, quand il s'estima a l'abri des oreilles indiscretes. + +--Je craignais de vous manquer, lui fut-il repondu. Et, comme je savais +que vous deviez venir a la poste.... + +--Enfin, te voila, c'est l'essentiel, interrompit Karl Dragoch. Rien de +neuf? + +--Rien. + +--Pas meme un vulgaire cambriolage dans la region? + +--Ni dans la region, ni ailleurs, le long du Danube s'entend. + +--A quand remontent tes dernieres nouvelles? + +--Il n'y a pas deux heures que j'ai recu un telegramme de notre bureau +central de Budapest. Calme plat sur toute la ligne. + +Karl Dragoch reflechit un instant. + +--Tu vas aller au Parquet de ma part. Tu donneras ton nom, Friedrick +Ulhmann, et tu prieras qu'on te tienne au courant s'il survenait la +moindre chose. Tu partiras ensuite pour Vienne. + +--Et nos hommes? + +--Je m'en charge. Je les verrai au passage. Rendez-vous a Vienne, +d'aujourd'hui en huit, c'est le mot d'ordre. + +--Vous laisserez donc le haut fleuve sans surveillance? demanda Ulhmann. + +--Les polices locales y suffiront, repondit Dragoch, et nous accourrons +a la moindre alerte. Jusqu'ici, d'ailleurs, il ne s'est jamais rien +passe, au-dessus de Vienne, qui soit de notre competence. Pas si betes, +nos bonshommes, d'operer si loin de leur base. + +--Leur base?... repeta Ulhmann. Auriez-vous des renseignements +particuliers? + +--J'ai, en tous cas, une opinion. + +--Qui est?... + +--Trop curieux!... Quoi qu'il en soit, je te predis que nous debuterons +entre Vienne et Budapest. + +--Pourquoi la plutot qu'ailleurs? + +--Parce que c'est la que le dernier crime a ete commis. Tu sais bien, ce +fermier qu'ils ont fait "chauffer" et qu'on a retrouve brule jusqu'aux +genoux. + +--Raison de plus pour qu'ils operent ailleurs la prochaine fois. + +--Parce que?... + +--Parce qu'ils se diront que le district ou ce crime a ete perpetre doit +etre tout specialement surveille. Ils iront donc plus loin tenter la +fortune. C'est ce qu'ils ont fait jusqu'ici. Jamais deux fois de suite +au meme endroit." + +--Ils ont raisonne comme des bourriques, et tu les imites, Friedrick +Ulhmann, repliqua Karl Dragoch. Mais c'est bien sur leur sottise que je +compte. Tous les journaux, comme tu as du le voir, m'ont attribue un +raisonnement analogue. Ils ont publie avec un parfait ensemble que je +quittais le Danube superieur, ou, selon moi, les malfaiteurs ne +se risqueraient pas a revenir, et que je partais pour la Hongrie +meridionale. Inutile de te dire qu'il n'y a pas un mot de vrai +la-dedans, mais tu peux etre sur que ces communications tendancieuses +n'ont pas manque de toucher les interesses. + +--Vous en concluez? + +--Qu'ils n'iront pas du cote de la Hongrie meridionale se jeter dans la +gueule du loup. + +--Le Danube est long, objecta Ulhmann. Il y a la Serbie, la Roumanie, la +Turquie... + +--Et la guerre?.. Rien a faire par la pour eux. Nous verrons bien, au +surplus. + +Karl Dragoch garda un instant le silence. + +--A-t-on ponctuellement suivi mes instructions? reprit-il. + +--Ponctuellement. + +--La surveillance du fleuve a ete continuee? + +--Jour et nuit. + +--Et l'on n'a rien decouvert de suspect? + +--Absolument rien. Toutes les barges, tous les chalands ont leurs +papiers en regle. A ce propos, je dois vous dire que ces operations de +controle soulevent beaucoup de murmures. La batellerie proteste, et, si +vous voulez mon opinion, je trouve qu'elle n'a pas tort. Les bateaux +n'ont rien avoir dans ce que nous cherchons. Ce n'est pas sur l'eau que +des crimes sont commis. + +Karl Dragoch fronca les sourcils. + +--J'attache une grande importance a la visite des barges, des chalands +et meme des plus petites embarcations, repliqua-t-il d'un ton sec. +J'ajouterai, une fois pour toutes, que je n'aime pas les observations. + +Ulhmann fit le gros dos. + +--C'est bon, Monsieur, dit-il. + +Karl Dragoch reprit: + +--Je ne sais encore ce que je ferai... Peut-etre m'arreterai-je a +Vienne. Peut-etre pousserai-je jusqu'a Belgrade... Je ne suis pas +fixe... Comme il importe de ne pas perdre de contact, tiens-moi au +courant par un mot adresse en autant d'exemplaires qu'il sera necessaire +a ceux de nos hommes echelonnes entre Ratisbonne et Vienne. + +--Bien, Monsieur, repondit Ulhmann. Et moi?.. Ou vous reverrai-je? + +--A Vienne, dans huit jours, je te l'ai dit, repondit Dragoch. + +Il reflechit quelques instants. + +--Tu peux te retirer, ajouta-t-il. Ne manque pas de passer au Parquet et +prends ensuite le premier train. + +Ulhmann s'eloignait deja. Karl Dragoch le rappela. + +--Tu as entendu parler d'un certain Ilia Brusch? interrogea-t-il. + +--Ce pecheur qui s'est engage a descendre le Danube la ligne a la main? + +--Precisement. Eh bien, si tu me vois avec lui, n'aie pas l'air de me +connaitre." + +La-dessus, ils se separerent, Friedrick Ulhmann disparut vers le haut +quartier, tandis que Karl Dragoch se dirigeait vers l'hotel de la +Croix-d'Or, ou il comptait diner. + +Une dizaine de convives, causant de choses et d'autres, etaient deja a +table, lorsqu'il prit place a son tour. S'il mangea de grand appetit, +Karl Dragoch ne se mela point a la conversation. Il ecoutait, par +exemple, en homme qui a l'habitude de preter l'oreille a tout ce qu'on +dit autour de lui. Aussi ne put-il manquer d'entendre, quand l'un des +convives demanda a son voisin: + +"Eh bien, cette fameuse bande, on n'en a donc pas de nouvelles? + +--Pas plus que du fameux Brusch, repondit l'autre. On attendait son +passage a Ratisbonne, et il n'a pas encore ete signale. + +--C'est singulier. + +--A moins que Brusch et le chef de la bande ne fassent qu'un. + +--Vous voulez rire? + +--Eh!.. qui sait?.." + +Karl Dragoch avait vivement releve les yeux. C'etait la seconde fois +que cette hypothese, decidement dans l'air, venait s'imposer a son +attention. Mais il eut comme un imperceptible haussement d'epaules, et +acheva son diner sans prononcer une parole. Plaisanterie que tout cela. +D'ailleurs, il etait bien renseigne, ce bavard, qui ne connaissait meme +pas l'arrivee d'Ilia Brusch a Ratisbonne. + +Son diner termine, Karl Dragoch redescendit vers les quais. La, au lieu +de regagner tout de suite la barge, il s'attarda quelques instants +sur le vieux pont de pierre qui reunit Ratisbonne a Stadt-am-Hof, son +faubourg, et laissa errer son regard sur le fleuve, ou quelques bateaux +glissaient encore en se hatant de profiter de la lumiere mourante du +jour. + +Il s'oubliait dans cette contemplation, quand une main se posa sur son +epaule, en meme temps que l'interpellait une voix familiere. + +"Il faut croire, monsieur Jaeger, que tout cela vous interesse. + +Karl Dragoch se retourna et vit, en face de lui, Ilia Brusch, qui le +regardait en souriant. + +--Oui, repondit-il, tout ce mouvement du fleuve est curieux. Je ne me +lasse pas de l'observer. + +--Eh! monsieur Jaeger, dit Ilia Brusch. cela vous interessera davantage, +lorsque nous arriverons sur le bas fleuve, ou les bateaux sont plus +nombreux. Vous verrez, quand nous serons aux Portes de Fer!.. Les +connaissez-vous? + +--Non, repondit Dragoch. + +--Il faut avoir vu cela! declara Ilia Brusch. S'il n'y a pas au monde +un plus beau fleuve que le Danube, il n'y a pas, sur tout le cours du +Danube, un plus bel endroit que les Portes de Fer!.. + +Cependant la nuit etait devenue complete. La grosse montre d'Ilia Brusch +marquait plus de neuf heures. + +--J'etais en bas, dans la barge, lorsque je vous ai apercu sur le pont, +monsieur Jaeger, dit-il. Si je suis venu vous trouver, c'est pour vous +rappeler que nous partons demain de tres bonne heure, et que nous +ferions bien, par consequent, d'aller nous coucher. + +--Je vous suis, monsieur Brusch, approuva Karl Dragoch. + +Tous deux descendirent vers la rive. Comme ils tournaient l'extremite du +pont, le passager de dire: + +--Et la vente de notre poisson, monsieur Brusch?.. Etes-vous satisfait? + +--Dites enchante, monsieur Jaeger! Je n'ai pas a vous remettre moins de +quarante et un florins!. + +--Ce qui fera soixante-huit, avec les vingt-sept precedemment encaisses. +Et nous ne sommes, qu'a Ratisbonne!.. Eh! eh! monsieur Brusch, l'affaire +ne me parait pas si mauvaise! + +--J'en arrive a le croire," reconnut le pecheur. + +Un quart d'heure plus tard, tous deux dormaient l'un pres de l'autre, +et, au soleil levant, l'embarcation etait deja a cinq kilometres de +Ratisbonne. + +En aval de cette ville, les rives du Danube presentent des aspects +tres differents. Sur la droite se succedent a perte de vue de fertiles +plaines, une riche et productive campagne, ou ne manquent ni les fermes, +ni les villages, tandis que, sur la gauche, se massent des forets +profondes et s'etagent des collines qui vont se souder au Bohmerwald. + +En passant, M. Jaeger et Ilia Brusch purent apercevoir, au-dessus de la +bourgade de Donaustauf, le Palais d'ete des Princes de Tour et Taxis, +et le vieux chateau episcopal de Ratisbonne, puis, au dela, sur le +Savaltorberg, le Walhalla, ou "Sejour des elus", sorte de Parthenon +egare sous le ciel bavarois, qui n'est point celui de l'Attique, et dont +la construction est due au roi Louis. A l'interieur, c'est un musee, ou +figurent les bustes des heros de la Germanie, musee moins admirable que +les belles dispositions architecturales de l'exterieur. Si le Walhalla +ne vaut pas, en effet, le Parthenon d'Athenes, il l'emporte sur celui +dont les Ecossais ont decore une des collines d'Edimbourg, la "vieille +enfumee". + +Longue est la distance separant Ratisbonne de Vienne, lorsqu'on suit les +meandres du Danube. Cependant, sur cette route liquide de pres de quatre +cent soixante-quinze kilometres, les cites de quelque importance sont +rares. On ne trouve guere a signaler que Straubing, entrepot agricole +de la Baviere, ou la barge s'arreta le soir du 18 aout; Passau, ou elle +arriva le 20, et Lintz qu'elle depassa dans la journee du 21. En +dehors de ces villes, dont les deux dernieres ont une certaine valeur +strategique, mais dont aucune n'atteint vingt mille ames il n'existe que +d'insignifiantes agglomerations. + +A defaut des oeuvres de l'homme, le touriste a, du moins, pour se +defendre contre l'ennui, le spectacle toujours varie des rives du grand +fleuve. Au-dessous de Straubing, ou il s'etale deja sur une largeur de +quatre cents metres, le Danube ne cesse de se resserrer, tandis que les +premieres ramifications des Alpes Rhetiques surelevent peu a peu la rive +droite. + +A Passau, batie au confluent de trois cours d'eau, le Danube, l'Inn et +l'Ils, dont les deux premiers comptent parmi les plus importants de +l'Europe, on quitte l'Allemagne, et cette meme rive droite devient +autrichienne dans l'aval immediat de la ville, tandis que c'est +seulement quelques kilometres plus bas, au confluent de la Dadelsbach, +que la rive gauche commence a faire partie de l'empire des Habsbourg. En +ce point, le lit du fleuve est reduit a une etroite vallee de deux cents +metres environ qui va le conduire jusqu'a Vienne, tantot s'elargissant +au point de permettre la formation de veritables lacs parsemes d'iles +et d'ilots, tantot rapprochant plus encore ses parois entre lesquelles +grondent les eaux furieuses. + +Ilia Brusch paraissait n'accorder aucun interet a cette succession de +spectacles changeants et toujours sublimes, et semblait uniquement +preoccupe d'activer de toute la vigueur de ses bras l'allure de son +embarcation. L'attention qu'il lui fallait apporter a la conduite de +la barge eut, d'ailleurs, suffi a excuser son indifference. Outre les +difficultes resultant des bancs de sable, difficultes qui sont monnaie +courante de la navigation danubienne, il en avait a vaincre de plus +serieuses. Quelques kilometres avant Passau, il avait du affronter les +rapides de Wilshofen, puis, cent cinquante kilometres plus bas, un +peu au-dessous de Grein, l'une des villes les plus miserables de la +Haute-Autriche, ce furent ceux autrement redoutables du Strudel et du +Wirbel. + +En cet endroit, la vallee devient un etroit couloir limite par +des parois sauvages, entre lesquelles se precipitent les eaux +bouillonnantes. Autrefois, de nombreux recifs rendaient ce passage des +plus dangereux, et il n'etait pas rare que la batellerie y eprouvat de +graves dommages. Maintenant, le danger a notablement diminue. On a fait +sauter a la mine les plus genantes des roches qui s'echelonnaient +d'une rive a l'autre. Les rapides ont perdu de leur fureur, les remous +n'attirent plus les bateaux dans leurs tourbillons avec la meme +violence, et les catastrophes sont devenues moins frequentes. Beaucoup +de precautions, cependant, sont encore a prendre, autant pour les grands +chalands que pour les petites embarcations. + +Tout cela n'etait pas pour embarrasser Ilia Brusch. Il suivait les +passes, evitait les bancs de sable, dominait les remous et les rapides, +avec une etonnante habilete. Cette habilete, Karl Dragoch l'admirait, +mais il ne laissait pas aussi d'etre surpris qu'un simple pecheur eut +une science si parfaite du Danube et de ses traitresses surprises. + +Si Ilia Brusch etonnait Karl Dragoch, la reciproque n'etait pas moins +vraie. Le pecheur admirait, sans y rien comprendre, l'etendue des +relations de son passager. Si infime que fut le lieu choisi pour la +halte du soir, il etait rare que M. Jaeger n'y trouvat pas quelqu'un de +connaissance. A peine la barge etait-elle amarree, il sautait a terre et +presque aussitot il etait aborde par une ou deux personnes. Jamais, du +reste, il ne s'oubliait en de longues conversations. Apres un echange +de quelques mots, les interlocuteurs se separaient, et M. Jaeger +reintegrait la barge, tandis que les etrangers s'eloignaient. A la fin +Ilia Brusch n'y put tenir. + +"Vous ayez donc des amis un peu partout, monsieur Jaeger? demanda-t-il +un jour. + +--En effet, monsieur Brusch, repondit Karl Dragoch. Cela tient a ce que +j'ai souvent parcouru ces contrees. + +--En touriste, monsieur Jaeger? + +--Non, monsieur Brusch, pas en touriste. Je voyageais a cette epoque +pour une maison de commerce de Budapest, et, dans ce metier-la, non +seulement on voit du pays, mais on se cree de nombreuses relations, vous +le savez." + +Tels furent les seuls incidents--si l'on peut appeler cela des +incidents--qui marquerent le voyage du 18 au 24 aout. Ce jour-la, apres +une nuit passee le long de la rive, loin de tout village, en dessous de +la petite ville de Tulln, Ilia Brusch se remit en route avant l'aube, +ainsi qu'il en avait coutume. Cette journee ne devait pas etre pareille +aux precedentes. Le soir meme, en effet, on serait a Vienne, et, pour la +premiere fois, depuis huit jours, Ilia Brusch allait pecher, afin de ne +pas decevoir les admirateurs qu'il ne pouvait manquer d'avoir dans la +capitale, ou il avait eu soin de faire annoncer son arrivee par les cent +voix de la Presse. + +D'ailleurs, ne fallait-il pas penser aux interets de M. Jaeger, trop +negliges pendant cette semaine de navigation acharnee? Bien qu'il ne se +plaignit pas, ainsi qu'il s'y etait engage, celui-ci ne devait pas etre +content, Ilia Brusch le comprenait de reste, et c'est pour etre en +mesure de lui donner au moins une apparence de satisfaction, qu'il +s'etait arrange de maniere a n'avoir qu'une trentaine de kilometres a +franchir durant cette derniere journee. Ainsi, malgre la diminution de +sa vitesse, il lui serait quand meme possible d'atteindre Vienne d'assez +bonne heure pour tirer parti du produit de sa peche. + +Au moment ou Karl Dragoch sortit de la cabine, le butin etait deja +abondant, mais le pecheur devait faire mieux encore. Vers onze heures, +sa ligne ramena un brochet de vingt livres. C'etait une piece royale qui +obtiendrait surement un haut prix des amateurs viennois. + +Enhardi par ce succes, Ilia Brusch voulut tenter la chance une derniere +fois, ce en quoi il eut grand tort, ainsi que l'evenement le prouva. + +Comment s'y prit-il? Il eut ete bien incapable de le dire. Le fait est +que, lui, toujours si adroit, eut a ce moment un coup malheureux. Que ce +soit le resultat d'un instant de distraction ou pour toute autre cause, +sa ligne, fut mal lancee, et l'hamecon, violemment ramene, vint frapper +son visage ou il traca un sillon sanglant. Ilia Brusch poussa un cri de +douleur. + +Apres avoir laboure les chairs, l'hamecon, continuant sa route, agrippa +au passage les lunettes aux grands verres noirs que le pecheur portait +jour et nuit, et cet instrument, enleve comme une plume, se mit a +decrire des courbes eperdues a quelques centimetres au-dessus de la +surface de l'eau. + +Etouffant une exclamation de depit, Ilia Brusch, apres un coup d'oeil +plein d'inquietude a l'adresse de M. Jaeger, eut tot fait de ramener a +lui les lunettes vagabondes, qu'il s'empressa de remettre a leur place +primitive. Alors seulement il parut soulage. + +Cet incident n'avait dure que quelques secondes, mais ces quelques +secondes avaient suffi a Karl Dragoch pour constater que son hote +possedait de magnifiques yeux bleus, dont le regard tres vif semblait +peu compatible avec une vue maladive. + +Le detective ne put faire autrement que de reflechir a cette +singularite, son temperament le portant a reflechir sur tous les sujets +qui sollicitaient son attention, et ses reflexions ne furent pas +terminees apres que les yeux bleus eurent disparu de nouveau derriere +l'ecran noir qui les dissimulait habituellement. Il est inutile de dire +qu'Ilia Brusch ne pecha pas davantage ce jour-la. Son estafilade, plus +douloureuse que grave, sommairement pansee, il rangea avec soin ses +engins, tandis que le bateau suivait tout seul le fil du courant, puis +ce fut l'heure du dejeuner. + +Peu d'instants auparavant, on etait passe au pied du Kalhemberg, mont de +trois cent cinquante metres, dont le sommet domine la ville de Vienne. +Maintenant, plus on avancait, plus l'animation des rives annoncait +l'approche d'une importante cite. Les villas, tout d'abord, s'etaient +succede, de plus en plus rapprochees. Puis, des usines avaient souille +le ciel des fumees de leurs hautes cheminees. Bientot Ilia Brusch et son +compagnon apercurent quelques fiacres mettant dans cette banlieue une +note franchement urbaine. + +Des les premieres heures de l'apres-midi, la barge depassa Nussdorf, +point ou s'arretent les bateaux a vapeur, en raison de leur tirant +d'eau. La modeste embarcation du pecheur avait a cet egard de moindres +exigences. D'ailleurs, elle ne contenait pas, comme les dampsschiffs, +des voyageurs, qui eussent exige d'etre transportes par le canal +jusqu'au coeur meme de la ville. + +Libre de ses mouvements, Ilia Brusch suivit le grand bras du Danube. +Avant quatre heures, il s'arretait pres de la rive et frappait son +amarre a l'un des arbres du Prater, promenade fameuse, qui est a Vienne +ce que le Bois de Boulogne est a Paris. + +"Qu'avez-vous donc aux yeux, monsieur Brusch? demanda a ce moment Karl +Dragoch qui, depuis l'incident des lunettes, n'avait prononce que de +rares paroles. + +Ilia Brusch interrompit son travail et se tourna vers son passager. + +--Aux yeux? repeta-t-il d'un ton interrogatif. + +--Oui, aux yeux, dit M. Jaeger. Ce n'est pas pour votre plaisir, je +suppose, que vous portez ces lunettes noires? + +--Ah! fit Ilia Brusch, mes lunettes!.. J'ai la vue faible, et la lumiere +me fait mal, voila tout." + +La vue faible?.. Avec des yeux pareils!.. + +Son explication donnee, Ilia Brusch acheva d'amarrer sa barge. Son +passager le regardait faire d'un air songeur. + + + +VII + +CHASSEURS ET GIBIERS + + +Quelques promeneurs animaient, en cette apres-midi d'aout, la rive du +Danube, qui forme, au Nord-Est, l'extreme limite de la promenade du +Prater. Ces promeneurs guettaient-ils Ilia Brusch? Probablement, +celui-ci ayant eu soin de faire preciser a l'avance par les journaux +le lieu et presque l'heure de son arrivee. Mais comment les curieux, +dissemines sur un aussi vaste espace, decouvriraient-ils la barge que +rien ne signalait a leur attention? + +Ilia Brusch avait prevu cette difficulte. Des que son embarcation fut +amarree, il s'empressa de dresser un mat portant une longue banderolle +sur laquelle on pouvait lire: _Ilia Brusch, Laureat du concours de +Sigmaringen_; puis, sur le toit du rouf, il fit, des poissons captures +pendant la matinee, une sorte d'etalage, en donnant au brochet la place +d'honneur. + +Cette reclame a l'americaine eut un resultat immediat. Quelques badauds +s'arreterent en face de la barge et la contemplerent d'un air desoeuvre. +Ces premiers badauds en attirant d'autres, le rassemblement prit en +quelques instants des proportions telles que les veritables curieux ne +purent faire autrement que de le remarquer. Ils accoururent, et, en +voyant tous ces gens se hater dans la meme direction, d'autres se mirent +a courir a leur exemple sans savoir pourquoi. En moins d'un quart +d'heure, cinq cents personnes etaient groupees en face de la barge. Ilia +Brusch n'avait jamais reve pareil succes: + +Entre ce public et le pecheur, le dialogue ne tarda pas a s'engager. + +"Monsieur Brusch? demanda un des assistants. + +--Present, repondit l'interpelle. + +--Permettez-moi de me presenter. M. Claudius Roth, un de vos collegues +de la Ligue Danubienne. + +--Enchante, monsieur Roth! + +--Plusieurs autres de nos collegues sont ici, d'ailleurs. Voici M. +Hanisch, M. Tietze, M. Hugo Zwiedinek, sans compter ceux que je ne +connais pas. + +--Moi, par exemple, Mathias Kasselick, de Budapest, dit un spectateur. + +--Et moi, ajouta un autre, Wilhelm Bickel, de Vienne. + +--Ravi, Messieurs, d'etre en pays de connaissance, s'ecria Ilia Brusch. + +Les demandes et les reponses se croiserent. La conversation devint +generale. + +--Vous avez fait bon voyage, monsieur Brusch? + +--Excellent. + +--Voyage rapide, en tous cas. On ne vous attendait pas si tot. + +--Il y a pourtant quinze jours que je suis en route. + +--Oui, mais il y a loin de Donaueschingen a Vienne! + +--Neuf cents kilometres, a peu pres, ce qui fait une soixantaine de +kilometres par jour en moyenne. + +--Le courant les fait a peine en vingt-quatre heures. + +--Ca depend des endroits. + +--C'est vrai. Et votre poisson? Le vendez-vous facilement? + +--A merveille. + +--Alors, vous etes content? + +--Tres content. + +--Aujourd'hui, votre peche est fort belle. Il y a surtout un brochet +superbe. + +--Il n'est pas mal, en effet. + +--Combien le brochet? + +--Ce qu'il vous plaira de le payer. Je vais, si vous le voulez bien, +mettre mon poisson aux encheres, en gardant le brochet pour la fin. + +--Pour la bonne bouche, traduisit un plaisant. + +--Excellente idee! s'ecria M. Roth. L'acquereur du brochet, au lieu +d'en manger la chair, pourra, s'il le prefere, le faire empailler, en +souvenir d'Ilia Brusch!" + +Ce petit discours obtint un grand succes et les encheres commencerent +avec animation. Un quart d'heure plus tard, le pecheur avait encaisse +une somme rondelette, a laquelle le fameux brochet n'avait pas contribue +pour moins de trente-cinq florins. + +La vente terminee, la conversation continua entre le laureat et le +groupe d'admirateurs qui se pressait sur la berge. Renseigne sur le +passe, on s'enquerait de ses intentions pour l'avenir. Ilia Brusch +repondait, d'ailleurs, avec complaisance, et annoncait, sans en faire +mystere, qu'apres avoir consacre a Vienne la journee du lendemain, il +irait, le soir du jour suivant, coucher a Presbourg. + +Peu a peu, l'heure s'avancant, les curieux diminuerent de nombre, chacun +regagnant son diner. Oblige de penser au sien, Ilia Brusch disparut dans +le tot, laissant son passager en pature a l'admiration publique. + +C'est pourquoi deux promeneurs, attires par le rassemblement qui +comptait encore une centaine de personnes, n'apercurent que Karl +Dragoch, solitairement assis au-dessous de la banderolle qui annoncait +_urbi et orbi_ le nom et la qualite du laureat de la Ligue Danubienne. +L'un de ces nouveaux venus etait un grand gaillard de trente ans +environ, large d'epaules, chevelure et barbe blondes, de ce blond slave +qui semble l'apanage de la race; l'autre, d'aspect robuste aussi, et +remarquable par l'insolite carrure de ses epaules, etait plus age, et +ses cheveux grisonnants montraient qu'il avait depasse la quarantaine. + +Au premier regard que le plus jeune de ces personnages jeta vers la +barge, il tressaillit et fit un rapide mouvement de recul, en entrainant +son compagnon en arriere. + +" C'est lui, dit-il, d'une voix etouffee, des qu'ils furent sortis de la +foule. + +--Tu crois? + +--Sur! Tu ne l'as donc pas reconnu? + +--Comment l'aurais-je reconnu? Je ne l'ai jamais vu. + +Un instant de silence suivit. Les deux interlocuteurs reflechissaient. + +--Il est seul dans la barque? demanda le plus age. + +--Tout seul. + +--Et c'est bien la barque d'Ilia Brusch? + +--Pas d'erreur possible. Le nom est inscrit sur la banderolle. + +--C'est a n'y rien comprendre. + +Apres un nouveau silence, ce fut le plus jeune qui reprit: + +--Ce serait donc lui qui fait ce voyage a grand orchestre sous le nom +d'Ilia Brusch? + +--Dans quel but? + +Le personnage a la barbe blonde haussa les epaules. + +--Dans le but de parcourir le Danube incognito, c'est clair. + +--Diable! fit son compagnon grisonnant. + +--Ca ne m'etonnerait pas, dit l'autre. C'est un malin, Dragoch, et son +coup aurait parfaitement reussi, sans le hasard qui nous a fait passer +par ici. + +Le plus age des deux interlocuteurs paraissait mal convaincu. + +--C'est du roman, murmura-t-il entre ses dents. + +--Tout a fait, Titcha, tout a fait, approuva son compagnon, mais Dragoch +aime assez les moyens romanesques. Nous tirerons, d'ailleurs, la chose +au clair. On disait autour de nous que la barge resterait a Vienne +demain toute la journee. Nous n'aurons qu'a revenir. Si Dragoch est +toujours la, c'est que c'est bien lui qui est entre dans la peau d'Ilia +Brusch. + +--Dans ce cas, demanda Titcha, que ferons-nous? + +Son interlocuteur ne repondit pas tout de suite. + +--Nous aviserons, " dit-il. + +Tous deux s'eloignerent du cote de la ville, laissant la barge entouree +d'un public de plus en plus clairseme. La nuit s'ecoula paisiblement +pour Ilia Brusch et son passager. Quand celui-ci sortit de la cabine, +il trouva le premier en train de faire subir a ses engins de peche une +revision generale. + +" Beau temps, monsieur Brusch, dit Karl Dragoch en maniere de bonjour. + +--Beau temps, monsieur Jaeger, approuva Ilia Brusch. + +--Ne comptez-vous pas en profiter, monsieur Brusch, pour visiter la +ville? + +--Ma foi non, monsieur Jaeger. Je ne suis pas curieux de mon naturel, +et j'ai ici de quoi m'occuper toute la journee. Apres deux semaines de +navigation, ce n'est pas du luxe de remettre un peu d'ordre. + +--A votre aise, monsieur Brusch. Pour moi, je n'imiterai pas votre +indifference et je compte rester a terre jusqu'au soir. + +--Et bien vous ferez, monsieur Jaeger, approuva Ilia Brusch, puisque +c'est a Vienne que vous demeurez. Peut-etre avez-vous de la famille qui +ne sera pas fachee de vous voir. + +--C'est une erreur, monsieur Brusch, je suis garcon. + +--Tant pis, monsieur Jaeger, tant pis. On n'est pas trop de deux pour +porter le fardeau de la vie. + +Karl Dragoch se mit a rire. + +--Fichtre! monsieur Brusch, vous n'etes pas gai, ce matin. + +--On a ses jours, monsieur Jaeger, repondit le pecheur. Mais que cela ne +vous empeche pas de vous amuser le mieux possible. + +--Je tacherai, monsieur Brusch, " repondit Karl Dragoch en s'eloignant. + +A travers le Prater, il alla rejoindre la Haupt-Allee, rendez-vous des +elegances viennoises pendant la saison. Mais, a cette epoque de l'annee, +et a cette heure, la Haupt-Allee etait presque deserte et il put hater +le pas sans etre gene par la foule. + +Il y avait, toutefois, assez de monde pour que son attention ne fut pas +attiree par deux promeneurs qu'il croisa, en meme temps que plusieurs +autres, comme il arrivait a la hauteur du Constantins Hugel, colline +artificielle dont on a juge bon de varier la perspective du Prater. Sans +s'occuper de ces deux promeneurs, Karl Dragoch continua tranquillement +sa route, et, dix minutes plus tard, il entrait dans un petit cafe du +rond-point du Prater, le Prater Stern en allemand. Il y etait attendu. +Un consommateur deja attable se leva, en l'apercevant, et vint a sa +rencontre. + +"Bonjour, Ulhmann, dit Karl Dragoch. + +--Bonjour, Monsieur, repondit Friedrich Ulhmann. + +--Toujours rien de neuf? + +--Toujours rien. + +--C'est bon. Cette fois, nous pouvons disposer de la journee et convenir +murement de ce que nous devons faire." + +Si Karl Dragoch n'avait pas remarque les deux promeneurs de la +Haupt-Allee, ceux-ci--les memes individus que le hasard avait conduits, +la veille, pres de la barge d'Ilia Brusch--l'avaient parfaitement vu, +au contraire. D'un meme mouvement ils avaient fait volte-face, apres le +passage du chef de la police danubienne, et l'avaient suivi, en gardant +une distance suffisante pour eviter toute surprise. Quand Dragoch +eut disparu dans le petit cafe, ils entrerent dans un etablissement +semblable situe vis-a-vis du premier, de l'autre cote du rond-point, +resolus a rester, s'il le fallait, toute la journee en embuscade. + +Leur patience fut mise a l'epreuve. Apres avoir consacre plusieurs +heures a convenir dans le detail de leurs faits et gestes, Dragoch et +Ulhmann dejeunerent sans se presser. Leur dejeuner termine, desireux +d'echapper a l'atmosphere etouffante de la salle, ils se firent servir a +l'air libre la tasse de cafe devenue le complement indispensable de tout +repas. Ils etaient en train de la savourer, quand Dragoch fit soudain +un geste d'etonnement et, comme desireux de n'etre pas reconnu, rentra +rapidement dans l'interieur du restaurant, d'ou, a travers les rideaux +du vitrage, il surveilla un homme qui traversait la place en ce moment. + +"C'est lui, Dieu me pardonne!" murmura Dragoch, en suivant des yeux Ilia +Brusch. + +C'etait Ilia Brusch, en effet, bien reconnaissable a sa figure rasee, a +ses lunettes et a ses cheveux noirs comme ceux d'un Italien du Sud. + +Quand celui-ci se fut engage dans la Kaiser-Josephstrasse, Dragoch +vint rejoindre Ulhmann demeure sur la terrasse, lui intima l'ordre de +l'attendre autant qu'il serait necessaire, et s'elanca sur les traces du +pecheur. + +Ilia Brusch marchait, sans songer a se retourner, avec le calme d'une +conscience paisible. D'un pas tranquille, il marcha jusqu'au bout de +la Kaiser-Josephstrasse, puis, en droite ligne, a travers le parc de +l'Augarten, il arriva a la Brigittenau. Quelques instants, il parut +alors hesiter, et penetra finalement dans une echoppe de sordide +apparence ouvrant sa pauvre devanture dans l'une des plus miserables +rues de ce quartier ouvrier. + +Une demi-heure plus tard il ressortait. Toujours file, sans le savoir, +par Karl Dragoch, qui ne manqua pas en passant de lire l'enseigne de +la boutique ou son compagnon de voyage venait de s'arreter, il prit la +Rembrandtgasse, puis, remontant la rive gauche du canal, atteignit +la Praterstrasse, qu'il suivit jusqu'au rond-point. La, il tourna +deliberement a droite et s'eloigna par la Haupt-Allee, sous les arbres +du Prater. Il rentrait evidemment a bord de la barge, et Karl Dragoch +jugea inutile de continuer plus longtemps sa filature. + +Celui-ci revint donc au petit cafe, devant lequel Friedrich Ulhmann +l'avait fidelement attendu. + +"Connais-tu un juif du nom de Simon Klein? demanda-t-il en l'abordant. + +--Certainement, repondit Ulhmann. + +--Qu'est-ce que c'est que ce juif? + +--Pas grand'chose de bon. Brocanteur, usurier, au besoin receleur, je +crois que ces trois mots le peignent du haut en bas. + +--C'est bien ce que je pensais, murmura Dragoch, qui paraissait plonge +en de profondes reflexions. + +Apres un instant, il reprit: + +--Combien d'hommes avons-nous ici? + +--Une quarantaine, repondit Ulhmann. + +--C'est suffisant. Ecoute-moi bien. Il faut faire table rase de ce que +nous avons dit ce matin. Je change mon plan, car, plus je vais, plus +j'ai le pressentiment que l'affaire arrivera pres de l'endroit, quel +qu'il soit, ou je serai moi-meme. + +--Ou vous serez?... Je ne comprends pas. + +--C'est inutile. Tu echelonneras tes hommes, deux par deux, sur la rive +gauche du Danube de cinq en cinq kilometres, en commencant a vingt +kilometres au dela de Presbourg. Leur mission unique sera de me +surveiller. Aussitot que le dernier echelon m'aura apercu, les deux +hommes qui le composent se hateront d'aller cinq kilometres en avant du +premier, et ainsi de suite. C'est compris?... Qu'ils ne me manquent pas +surtout! + +--Et moi? interrogea Ulhmann. + +--Toi, tu t'arrangeras pour ne pas me perdre de vue. Comme je suis dans +une barque, au beau milieu du fleuve, ce n'est pas tres difficile... +Pour tes hommes, qu'ils prennent, bien entendu, en montant leur faction, +tous les renseignements possibles. En cas de besoin, le poste informe +d'un evenement grave avisera les autres, dont il sera le point de +concentration. + +--Compris. + +--Qu'on se mette en route des ce soir, et que demain je trouve tes +hommes a leur poste. + +--Ils y seront," dit Ulhmann. + +Par deux et trois fois Karl Dragoch exposa son plan, sans se lasser, +jusqu'au moment ou, certain d'avoir ete parfaitement saisi par son +subordonne, il se decida, l'heure avancant, a regagner la barge. + +Dans le petit cafe, de l'autre cote de la place, les deux promeneurs du +Prater n'avaient pas interrompu leur espionnage. Ils avaient vu Dragoch +sortir, sans en soupconner la raison, Ilia Brusch n'ayant pas plus +attire leur attention que ne l'aurait fait tout autre passant. Leur +premier mouvement avait ete de se lancer a sa poursuite, mais la +presence de Friedrich Ulhmann les en avait empeches. Rassures, +d'ailleurs, par l'attente de celui-ci, ils avaient eux-memes attendu, +convaincus qu'ils ne tarderaient pas a voir revenir Karl Dragoch. + +Le retour du detective prouva qu'ils avaient justement raisonne, et, +quand le detective disparut avec Ulhmann dans l'interieur du cafe, ils +resterent aux aguets, jusqu'au moment ou se separerent le chef de police +et son subordonne. + +Laissant ce dernier remonter vers le centre, les deux acolytes +s'attacherent de nouveau a Karl Dragoch, et redescendirent a sa suite +la Haupt-Allee, qu'ils avaient suivie le matin meme en sens contraire. +Apres trois quarts d'heure de marche, ils s'arreterent. La ligne +d'arbres bordant la berge du Danube apparaissait alors. Il ne pouvait +etre douteux que Dragoch regagnat son embarcation. + +"Inutile d'aller plus loin, dit le plus jeune. Nous sommes fixes, +maintenant. Ilia Brusch et Karl Dragoch sont bien le meme homme. +La demonstration est faite, et, en le suivant plus longtemps, nous +risquerions d'etre remarques a notre tour. + +--Qu'allons-nous faire? demanda son compagnon a carrure de lutteur. + +--Nous en causerons, repondit l'autre. J'ai une idee." + +Pendant que les deux inconnus s'occupaient si fort de sa personne, +et elaboraient, en s'eloignant vers le Prater Stern, des plans dont +l'execution ne devait pas etre beaucoup differee, Karl Dragoch +reintegrait la barge, sans se douter de l'espionnage dont il avait ete +l'objet au cours de cette journee. Il y trouva Ilia Brusch, fort affaire +a preparer le diner, que les deux compagnons, une heure plus tard, +partagerent comme de coutume, a cheval sur l'un des bancs. + +"Eh bien, monsieur Jaeger, etes-vous content de votre promenade? demanda +Ilia Brusch, quand les pipes commencerent a repandre leurs nuages de +fumee. + +--Enchante, repondit Karl Dragoch. Et vous, monsieur Brusch, n'avez-vous +pas change d'avis, et ne vous etes-vous pas decide a parcourir un peu la +ville de Vienne?.. A y faire quelque visite, peut-etre? + +--Que non pas, monsieur Jaeger, affirma Ilia Brusch. Je ne connais +personne ici, moi. Depuis que vous etes parti, je n'ai pas mis le pied a +terre. + +--Vraiment! + +--C'est ainsi. Je n'ai pas quitte le bord, ou j'avais d'ailleurs assez +de travail pour m'occuper jusqu'au soir." + +Karl Dragoch ne repliqua pas. Les pensees que le flagrant mensonge de +son hote pouvait lui suggerer, il les garda pour lui, et l'on parla de +choses et d'autres jusqu'au moment ou sonna l'heure du sommeil. + + + +VIII + +UN PORTRAIT DE FEMME + + +Ilia Brusch s'etait-il rendu coupable d'un mensonge premedite, ou +bien changea-t-il d'avis par simple caprice? Quoi qu'il en soit, les +renseignements fournis par lui sur son itineraire se trouverent etre de +la plus notoire inexactitude.. + +Parti deux heures avant l'aube, le matin du 26 aout, il ne s'arreta pas +a Presbourg, comme il l'avait annonce. Vingt heures de godille acharnee +le menerent d'une seule traite a plus de quinze kilometres au dela de +cette ville, et il recommenca cet effort surhumain apres quelques brefs +instants de repos. + +Pourquoi il s'efforcait avec une hate si febrile d'ecourter son voyage, +Ilia Brusch ne se crut pas oblige d'en faire confidence a M. Jaeger, +dont les interets etaient ainsi gravement compromis cependant, et, de +son cote, celui-ci, respectueux de la foi juree, ne manifesta par aucun +signe le desappointement que tant de precipitation devait lui faire +eprouver. + +Les preoccupations de Karl Dragoch detournaient, d'ailleurs, l'attention +de M. Jaeger. Le petit dommage que le second risquait de subir n'avait +qu'une importance bien mince en regard des soucis du premier. + +Dans cette matinee du 26 aout, Karl Dragoch venait, en effet, de faire +une remarque du caractere le plus insolite, qui, s'ajoutant a celles des +jours precedents, achevait de le troubler profondement. C'est vers dix +heures du matin que la chose etait arrivee. A ce moment, Dragoch, plonge +dans ses pensees, regardait machinalement Ilia Brusch godiller, debout +a l'arriere de la barge, avec un entetement de boeuf au labour. A cause +d'une sinuosite du chenal qui l'obligeait a se diriger, pour quelques +instants, vers le Nord-Ouest, le pecheur avait alors le soleil en plein +derriere lui. Il etait tete nue, car, ruisselant litteralement de sueur, +il avait rejete a ses pieds la casquette de loutre dont il se couvrait +d'ordinaire, et la lumiere eclairait vivement par transparence son +abondante et noire chevelure. + +Tout a coup, Karl Dragoch fut frappe par une particularite des plus +singulieres. Si Ilia Brusch etait brun, et cela n'etait pas contestable, +il ne l'etait du moins que partiellement. Noirs a leur extremite, +ses cheveux, a leur base, s'accusaient, sur une longueur de quelques +millimetres, du plus indeniable blond. + +Phenomene naturel que cette diversite de teintes? Peut-etre. Mais, plus +vraisemblablement, simple resultat d'une vulgaire teinture dont on +aurait neglige de renouveler l'application. + +Quand bien meme un doute aurait pu, d'ailleurs, subsister a ce sujet +dans l'esprit de Karl Dragoch, celui-ci n'eut pas tarde a etre +exactement renseigne, puisque, des le lendemain matin, les cheveux +d'Ilia Brusch avaient perdu leur double coloration. Le pecheur, +evidemment, s'etait apercu de sa negligence et y avait remedie pendant +la nuit. + +Ces yeux que leur proprietaire dissimulait avec tant de soin derriere +d'impenetrables verres, ce mensonge certain au moment de l'escale a +Vienne, cette hate incomprehensible si peu compatible avec le but avoue +du voyage, ces cheveux blonds transformes en cheveux noirs, tout cela +formait un faisceau de presomptions dont on devait necessairement +conclure... Au fait, que devait-on en conclure? Karl Dragoch, apres +tout, n'en savait rien. Que la conduite d'Ilia Brusch fut louche, ce +n'etait que trop certain, mais quelle conclusion convenait-il d'en +tirer? + +Pourtant, une hypothese, cent fois repoussee d'abord, finit par +s'imposer a Karl Dragoch qui ne cessait de reflechir au probleme pose +a sa sagacite. Et cette hypothese, c'etait celle-la meme que, par +deux fois, lui avait suggeree le hasard. Le joyeux Serbe, Michael +Michaelovitch, d'abord, les voyageurs de l'hotel de Ratisbonne, +ensuite, n'avaient-ils pas, moitie serieusement, moitie sous forme de +plaisanterie, emis l'idee que, sous le vetement d'emprunt du laureat, se +cachait le chef des malfaiteurs qui terrorisaient la region? Fallait-il +donc en arriver a examiner serieusement une supposition a laquelle +ceux-memes qui l'avaient formulee n'accordaient surement pas la moindre +creance? + +Pourquoi pas, apres tout? Certes, les faits observes jusqu'ici +n'autorisaient pas une certitude. Ils autorisaient du moins tous les +soupcons. Et, en verite, si des observations subsequentes etablissaient +le bien-fonde de ces soupcons, ce serait une plaisante aventure que le +meme bateau eut transporte pendant un si grand nombre de kilometres ce +chef de bandits et le policier charge de l'arreter. + +Par ce cote, le drame avait tendance a tourner au vaudeville, et Karl +Dragoch repugnait fort a admettre la possibilite d'une si merveilleuse +coincidence. Mais les procedes techniques du vaudeville ne +consistent-ils pas uniquement dans la concentration en un meme lieu et +en un court espace de temps de quiproquos et de surprises, qu'on ne +remarque pas, ou qui semblent moins hilarants dans la vie reelle, a +cause de leur eparpillement et, pour ainsi parler, de leur etat de +dilution? Il ne serait donc pas d'une saine logique de rejeter _de +plano_ un fait, sous pretexte qu'il parait anormal ou invraisemblable. +Il convient d'etre plus modeste, et d'admettre l'infinie richesse des +combinaisons du hasard. + +C'est sous l'empire de ces preoccupations que Karl Dragoch, le matin du +28, apres une nuit passee en pleine campagne a quelques kilometres en +aval de Komorn, mit la conversation sur un sujet qui n'avait jamais ete +effleure jusqu'alors. + +"Bonjour, monsieur Brusch, dit-il, en sortant, ce matin-la, de la +cabine, ou il venait de dresser a loisir son plan d'attaque. + +--Bonjour, monsieur Jaeger repondit le pecheur qui godillait avec son +energie coutumiere. + +--Vous avez bien dormi, monsieur Brusch? + +--Parfaitement. Et vous, monsieur Jaeger? + +--Euh!.. euh!.. Comme ci, comme ca. + +--Vraiment! fit Ilia Brusch. Pourquoi, si vous avez ete souffrant, ne +pas m'avoir appele? + +--Ma sante est parfaite, monsieur Brusch, repondit M. Jaeger. Cela +n'empeche pas que la nuit m'ait paru un peu longue. Je ne suis pas +fache, je l'avoue, d'en avoir vu la fin. + +--Parce que?.. + +--Parce que j'etais un peu inquiet, je peux le reconnaitre maintenant. + +--Inquiet!.. repeta Ilia Brusch d'un ton de sincere etonnement. + +--Ce n'est meme pas la premiere fois que je suis inquiet, expliqua M. +Jaeger. Je n'ai jamais ete tres a mon aise, quand la fantaisie vous a +pris de passer la nuit loin de toute ville et de tout village. + +--Bah!.. fit Ilia Brusch qui semblait tomber des nues. Il fallait me le +dire, et je me serais arrange autrement. + +--Vous oubliez que je me suis engage a vous laisser toute liberte d'agir +a votre guise. Chose promise, chose due, monsieur Brusch! Cela n'empeche +pas que je n'aie pas toujours ete tres rassure. Que voulez-vous? Je +suis un citadin, moi, et je trouve impressionnants ce silence et cette +solitude de la campagne. + +--Affaire d'habitude, monsieur Jaeger, repliqua gaiement Ilia Brusch. +Vous vous y feriez, si notre voyage devait etre plus long. En realite, +il y a moins de dangers en rase campagne qu'au coeur d'une grande ville +ou pullulent les assassins et les rodeurs. + +--Vous avez probablement raison, monsieur Brusch, approuva M. Jauger, +mais les impressions ne se commandent pas. Au surplus, mes craintes ne +sont pas tout a fait deraisonnables dans le cas present, puisque nous +traversons une region particulierement mal famee. + +--Mal famee!.. se recria Ilia Brusch. Ou prenez-vous ca, monsieur +Jaeger?.. J'habite par ici, moi qui vous parle, et je n'ai jamais +entendu dire que le pays fut mal fame! + +Ce fut au tour de M. Jaeger de manifester une vive surprise. + +--Parlez-vous serieusement, monsieur Brusch? s'ecria-t-il. Vous seriez +le seul, alors, a ignorer ce que tout le monde sait de la Baviere a la +Roumanie. + +--Quoi donc? demanda Ilia Brusch. + +--Parbleu! qu'une bande d'insaisissables malfaiteurs met en coupe reglee +les deux rives du Danube, de Presbourg a son embouchure. + +--C'est la premiere fois que j'entends parler de ca, declara Ilia Brusch +avec l'accent de la sincerite. + +--Pas possible!.. s'etonna M. Jaeger. Mais on ne s'occupe pas d'autre +chose d'un bout a l'autre du fleuve. + +--On apprend du nouveau tous les jours, fit observer placidement Ilia +Brusch. Et il y a longtemps que ces vols auraient commence? + +--Dix-huit mois environ, repondit M. Jaeger. Si encore il ne s'agissait +que de vols!.. + +Mais les malfaiteurs en question ne se contentent pas de voler. Ils +assassinent au besoin. Pendant ces dix-huit mois, on leur attribue au +moins dix meurtres dont les auteurs sont demeures inconnus. Le dernier +de ces meurtres, precisement, a ete accompli a moins de cinquante +kilometres d'ici. + +--Je comprends maintenant vos inquietudes, dit Ilia Brusch. Peut-etre +meme les aurais-je partagees, si j'avais ete mieux renseigne. A +l'avenir, nous nous arreterons, le soir, autant que possible a proximite +d'un village ou d'une ville, a commencer par notre halte d'aujourd'hui, +que nous ferons a Gran. + +--Oh! approuva M. Jaeger, la nous serons tranquilles. Gran est une ville +importante. + +--Je suis d'autant plus satisfait, continua Ilia Brusch, que vous vous y +trouviez en surete, que je compte vous laisser seul la nuit prochaine. + +--Vous avez l'intention de vous absenter? + +--Oui, monsieur Jaeger, mais quelques heures seulement. De Gran, ou +j'espere bien arriver de bonne heure, je voudrais pousser une pointe +jusqu'a Szalka, qui n'en est pas fort eloigne. C'est la que j'habite, +comme vous le savez. Je serai, d'ailleurs, de retour avant l'aube, et +notre depart, demain matin, n'en sera nullement retarde. + +--A votre aise, monsieur Brusch, conclut M. Jaeger. Je concois que vous +ayez le desir de faire un tour chez vous, et a Gran, je le repete, il +n'y a rien a redouter. + +Pendant une demi-heure, la conversation fut interrompue. Apres cet +entr'acte, Karl Dragoch reprit sur nouveaux frais. + +--C'est vraiment curieux, dit-il, que vous n'ayez jamais entendu parler +de ces malfaiteurs du Danube. C'est d'autant plus curieux, qu'on s'est +particulierement occupe de cette affaire quelques jours apres le +concours de peche de Sigmaringen. + +--A quel propos? demanda Ilia Brusch. + +--A propos de la constitution d'une brigade de police speciale sous +les ordres d'un chef que l'on dit fort habile, un nomme Karl Dragoch, +detective de Budapest. + +--Il aura fort a faire, observa Ilia Brusch, que ce nom ne parut pas +autrement frapper. C'est long, le Danube, et il est peu commode de +surveiller des gens sur lesquels on ne sait rien. + +--C'est ce qui vous trompe, repliqua M. Jaeger. La police ne serait +pas sans renseignements. De l'ensemble des temoignages recueillis +resulterait, d'abord, un signalement presque certain du chef de la +bande. + +--Comment est-il fait, ce particulier-la? demanda Ilia Brusch. + +--Comme aspect general, c'est un homme dans votre genre... + +--Merci bien! interrompit en riant Ilia Brusch. + +--Oui, poursuivit M. Jaeger, il serait a peu pres de votre taille et de +votre corpulence, mais pour le reste, par exemple, aucun rapport. + +--Heureusement! soupira Ilia Brusch avec un air de soulagement qui +voulait etre comique. + +--Il aurait, dit-on, de tres beaux yeux bleus, et ne serait pas oblige +comme vous de porter lunettes. En outre, tandis que vous etes tres brun +et soigneusement rase, il porterait toute sa barbe, que l'on dit blonde. +Sur ce dernier point, notamment, les temoignages recueillis sont +formels, a ce qu'on pretend. + +--C'est une indication, evidemment, reconnut Ilia Brusch, mais encore +bien vague. Il y a beaucoup de blonds, et s'il faut les passer tous au +crible!.. + +--On sait encore autre chose. D'apres les on dit, ce chef serait de +nationalite bulgare... comme vous-meme, monsieur Brusch! + +--Que voulez-vous dire? demanda Ilia Brusch d'une, voix troublee. + +--D'apres votre accent, s'excusa Karl Dragoch d'un air innocent, je vous +ai cru d'origine bulgare... Mais je me suis trompe, peut-etre?. + +--Vous ne vous etes pas trompe, reconnut Ilia Brusch apres une courte +hesitation. + +--Ce chef serait donc votre compatriote. Dans le public, son nom court +meme de bouche en bouche. + +--Oh alors!.. Si l'on sait son nom!.. + +--Bien entendu, cela n'a rien d'officiel. + +--Officiel ou officieux, quel serait le nom du paroissien. + +--A tort ou a raison, les riverains du fleuve mettent les mefaits dont +ils ont a souffrir au compte d'un certain Ladko. + +--Ladko!.. repeta Ilia Brusch qui, en proie a une evidente emotion, +arreta brusquement le va-et-vient de sa godille. + +--Ladko, affirma Karl Dragoch, en surveillant du coin de l'oeil son +interlocuteur. + +Mais deja celui-ci s'etait ressaisi. + +--C'est drole, dit-il simplement, tandis que l'aviron reprenait entre +ses mains son eternel travail. + +--Qu'est-ce qui est drole? insista Karl Dragoch. Connaitriez-vous ce +Ladko? + +---Moi? protesta le pecheur. Pas le moins du monde. Mais ce n'est pas un +nom bulgare que Ladko. Voila tout ce que je vois de drole la-dedans." + +Karl Dragoch ne poussa pas plus avant un interrogatoire, qui, plus +clair, risquait de devenir dangereux, et dont les resultats pouvaient +d'ores et deja etre consideres comme satisfaisants. La surprise du +pecheur en entendant le signalement du malfaiteur, son trouble en +connaissant la nationalite probable de celui-ci, son emotion en en +apprenant le nom, tout cela etait indeniable et donnait une force +nouvelle aux presomptions anterieures, sans apporter toutefois aucune +preuve decisive. + +Comme l'avait prevu Ilia Brusch, il n'etait pas encore deux heures de +l'apres-midi lorsque la barge arriva a Gran. Cinq cents metres avant +les premieres maisons, le pecheur prit terre sur la rive gauche, afin +d'eviter, dit-il, d'etre retarde par la curiosite populaire, et pria M. +Jaeger de bien vouloir conduire seul la barge sur la rive droite, ou il +s'arreterait au coeur de la ville, ce a quoi le passager consentit avec +obligeance. + +Son travail termine, celui-ci se transforma en detective. La barge +amarree, il sauta sur le quai, en quete de l'un de ses hommes. + +Il n'avait pas fait vingt pas qu'il se heurtait a Friedrick Ulhmann. Un +dialogue rapide s'engagea entre les deux policiers. + +"Tout va bien? + +--Tout. + +--Il faut resserrer le cercle, Ulhmann. Tes postes de deux hommes a un +kilometre l'un de l'autre desormais. + +--Ca chauffe, alors? + +--Oui. + +--Tant mieux. + +--Demain, tache de ne pas me perdre des yeux. J'ai idee que nous +brulons. + +---Compris. + +--Et qu'on ne s'endorme pas! Du nerf! Qu'on se grouille! + +--Comptez sur moi. + +--Si tu apprends quelque chose, un signe de la berge, n'est-ce pas? + +--Entendu." + +Les deux interlocuteurs se separerent, et Karl Dragoch reintegra +l'embarcation. + +Si son repos ne fut pas trouble par l'inquietude qu'il pretendait +eprouver d'ordinaire, il le fut, au cours de cette nuit, par le vacarme +des elements dechaines. A minuit, une tempete de l'Est se leva, en +effet, et augmenta d'heure en heure, tandis que la pluie faisait rage. + +Au moment ou, vers cinq heures du matin, Ilia Brusch regagna la barge, +la pluie tombait toujours a torrents et le vent soufflait avec fureur +dans une direction nettement opposee a celle du courant. Le pecheur +n'hesita pas, cependant, a partir. Son amarre larguee, il poussa +aussitot au milieu du fleuve et reprit son eternelle godille. Il lui +fallait un veritable courage pour se mettre au travail dans de telles +conditions, apres une nuit qui n'avait pu manquer d'etre fatigante. + +La tempete ne montra, pendant les premieres heures de la matinee, aucune +tendance a decroitre, au contraire. La barge, malgre l'aide du courant, +ne gagnait que peniblement contre ce terrible vent debout, et c'est +a peine si, apres quatre heures d'efforts, elle etait parvenue a une +dizaine de kilometres de la ville de Gran. Le confluent de l'Ipoly, sur +la rive droite duquel est situe Szalka, ou Ilia Brusch disait s'etre +rendu la nuit precedente, ne pouvait plus alors etre bien eloigne. + +A ce moment, la tempete redoubla de fureur, au point de rendre la +situation reellement critique. Si le Danube n'est pas comparable a +la mer, il est toutefois assez vaste pour que de veritables lames +reussissent a s'y former lorsque le vent acquiert une grande violence. +Il en etait ainsi, ce jour-la, et, malgre la hate dont Ilia Brusch +faisait preuve, force lui fut de se refugier pres de la rive gauche. + +Il ne devait pas l'atteindre.. + +Plus de cinquante metres l'en separaient encore, quand surgit un +effrayant phenomene. A quelque distance en amont, les arbres qui +garnissaient la berge furent tout a coup precipites dans le fleuve, +casses net au ras du sol, comme s'ils eussent ete rases par une faux +gigantesque. En meme temps, l'eau, soulevee par une incommensurable +puissance, monta a l'assaut de la rive, puis se dressa en une lame +enorme qui roula en deferlant a la poursuite de la barge. + +Evidemment, une trombe venait de se former dans les couches +atmospheriques et promenait a la surface du fleuve son irresistible +ventouse. + +Ilia Brusch comprit le danger. Faisant pivoter la barge d'un energique +coup d'aviron, il s'efforca de se rapprocher de la rive droite. Si cette +manoeuvre n'eut pas tout le resultat qu'il en attendait, c'est pourtant +a elle que le pecheur et son passager durent finalement leur salut. + +Rattrapee par le meteore continuant sa course furieuse, la barge evita +du moins la montagne d'eau qu'il soulevait sur son passage. C'est +pourquoi elle ne fut pas submergee, ce qui eut ete fatal sans la +manoeuvre d'Ilia Brusch. Saisie par les spires les plus exterieures du +tourbillon, elle fut simplement lancee avec violence selon une courbe de +grand rayon. + +A peine effleuree par la pieuvre aerienne, dont la tentacule avait, +cette fois, manque le but, l'embarcation fut presque aussitot lachee +qu'aspiree. En quelques secondes, la trombe etait passee et la vague +s'enfuyait en rugissant vers l'aval, tandis que la resistance de l'eau +neutralisait peu a peu la vitesse acquise de la barge. + +Malheureusement, avant que ce resultat fut completement atteint, un +nouveau danger se revela a l'improviste. Droit devant l'etrave, qui +fendait l'eau avec la vitesse d'un express, le pecheur apercut tout +a coup un des arbres arraches, qui, les racines en l'air, suivait +lentement le courant. L'embarcation, lancee dans l'enchevetrement de ces +racines, ne pouvait manquer de chavirer, d'etre gravement endommagee +tout au moins. Ilia Brusch poussa un cri d'effroi, en decouvrant cet +obstacle imprevu. + +Mais Karl Dragoch avait aussi vu le danger, il en avait compris +l'imminence. Sans hesiter, il s'elanca a l'avant de la barge, ses +mains saisirent les racines qui s'echevelaient hors de l'eau, et, +s'arc-boutant pour mieux lutter contre l'impulsion du bateau, il +s'efforca de l'ecarter de la direction dangereuse. + +Il y parvint. La barge, deviee de sa route, passa comme une fleche, en +raclant les racines, puis la tete de l'arbre encore couverte de ses +feuilles. Un instant de plus, et elle allait laisser derriere elle +l'epave verdoyante mollement entrainee par le courant, lorsque Karl +Dragoch fut atteint en pleine poitrine par une des dernieres ramures. +En vain, il voulut resister au choc. Perdant l'equilibre, il culbuta +par-dessus bord et disparut sous les eaux. + +A sa chute en succeda immediatement une autre, volontaire celle-ci. Ilia +Brusch, en voyant tomber son passager, s'etait sans hesiter elance a son +secours. + +Mais ce n'etait pas chose facile d'apercevoir quoi que ce fut dans +ces eaux limoneuses tout agitees par le passage d'un furieux meteore. +Pendant une minute, Ilia Brusch s'y epuisa en vain, et il commencait a +desesperer de decouvrir M. Jaeger, quand il saisit enfin le malheureux, +flottant; evanoui, entre deux eaux. + +A tout prendre, cela valait mieux. Un homme qui se noie se debat +d'ordinaire et augmente ainsi sans le savoir la difficulte du sauvetage. +Un homme evanoui n'est plus qu'une masse inerte dont le salut depend +uniquement de l'habilete du sauveteur. + +Ilia Brusch eut tot fait d'elever hors de l'eau la tete de M. Jaeger, +puis, d'un bras vigoureux, il nagea vers la barge, qui, pendant ce +temps, s'etait eloignee d'une trentaine de metres. Il s'en rapprocha en +quelques brasses, qui semblaient etre un jeu pour le robuste nageur, et, +d'une main, il en saisit le bord, tandis que son autre main soutenait le +passager toujours prive de sentiment. + +Restait maintenant a hisser M. Jaeger a bord de l'embarcation, et ce +n'etait pas besogne aisee. Ilia Brusch, au prix de mille efforts, +reussit toutefois a la mener a bonne fin. + +Des qu'il eut depose le noye sur une des couchettes du tot, il le +depouilla de ses vetements, et, ayant retire de l'un des coffres +quelques morceaux de laine, se mit en devoir de le frictionner, +energiquement. M. Jaeger ne tarda pas a ouvrir les yeux et a revenir au +sentiment du reel. L'immersion n'avait pas ete longue, en somme, et il +etait a esperer qu'elle n'aurait pas de suites facheuses. + +"Eh! Eh! monsieur Jaeger, s'ecria Ilia Brusch, des qu'il vit son malade +reprendre connaissance, vous vous y entendez pour les plongeons! + +M. Jaeger sourit faiblement sans repondre. + +--Ca ne sera rien, poursuivait Ilia Brusch, en continuant ses energiques +frictions. Rien de meilleur pour la sante qu'un bain au mois d'aout! + +--Merci, monsieur Brusch, balbutia Karl Dragoch. + +--Il n'y a vraiment pas de quoi, repliqua gaiement le pecheur. C'est +a moi de vous remercier, monsieur Jaeger, puisque vous m'avez donne +l'occasion d'un excellent bain. + +Les forces de Karl Dragoch revenaient a vue d'oeil. Un bon coup +d'eau-de-vie, et il n'y paraitrait plus. Malheureusement, Ilia Brusch, +plus emu qu'il ne voulait le paraitre, bouleversa en vain tous ses +coffres. La provision d'alcool etait epuisee, et il n'en restait pas une +goutte a bord de la barge. + +--Voila qui est vexant! s'ecria Ilia Brusch. Pas une goutte de schnaps +dans notre cambuse! + +--Peu importe, monsieur Brusch, affirma Karl Dragoch, d'une voix faible. +Je m'en passerai fort bien, je vous assure. + +Karl Dragoch grelottait, cependant, en depit de ses assurances, et un +cordial ne lui eut certes pas ete inutile. + +--C'est ce qui vous trompe, repondit Ilia Brusch, qui ne s'illusionnait +pas sur l'etat de son passager, vous ne vous en passerez pas, monsieur +Jaeger. Laissez moi faire. Ce ne sera pas long. + +En un tour de mains, le pecheur eut echange ses vetements trempes contre +des vetements secs, puis quelques coups de godille amenerent la barge a +la rive gauche ou elle fut amarree solidement. + +--Un peu de patience, monsieur Jaeger, dit Ilia Brusch en sautant a +terre. Ici, je connais le pays, puisque voila le confluent de l'Ipoly. A +moins de quinze cents metres, il y a un village, ou je trouverai tout ce +qu'il faut. Dans une demi-heure, je serai de retour." + +Cela dit, Ilia Brusch s'eloigna, sans attendre la reponse. + +Quand il fut seul, Karl Dragoch se laissa retomber sur sa couchette. +Il etait plus brise qu'il ne lui plaisait de le dire, et, pendant un +instant, il ferma les yeux avec lassitude. + +Mais la vie reprenait rapidement son cours; le sang battait dans ses +arteres. Bientot il rouvrit les yeux et laissa errer autour de lui un +regard plus ferme de minute eh minute. + +La premiere chose qui sollicita ce regard encore vague, ce fut l'un des +coffres, qu'Ilia Brusch, dans la precipitation de son depart, avait +oublie de refermer. Bouleverse par la recherche infructueuse du pecheur, +l'interieur de ce coffre n'offrait a la vue qu'un amas d'objets +heteroclites. Linge rude, grossiers vetements, fortes chaussures y +etaient entasses dans le plus grand desordre. + +Pourquoi les yeux de Karl Dragoch se mirent-ils a briller tout a coup? +Ce spectacle, pourtant peu passionnant, l'interessait-il donc a ce point +qu'il se soulevat sur le coude, apres quelques secondes d'attention, de +maniere a voir plus commodement dans le coffre beant? + +Certes, ce n'etaient ni les vetements, ni le linge qui pouvaient exciter +ainsi la curiosite de l'indiscret passager, mais, entre ces divers +objets d'habillement, l'oeil fureteur du detective venait de decouvrir +un objet plus digne de retenir son attention. + +Ce n'etait pas autre chose qu'un portefeuille a demi entr'ouvert, +et laissant fuir les nombreux papiers dont il etait bourre. Un +portefeuille! Des papiers! C'est-a-dire une reponse, sans doute, aux +questions que Karl Dragoch se posait depuis quelques jours. + +Le detective n'y put tenir. Apres une courte hesitation, au risque de +trahir, ce faisant, les lois de l'hospitalite, sa main s'allongea +et plongea dans le coffre, d'ou elle ressortit avec le portefeuille +tentateur et son contenu, dont l'inventaire fut aussitot commence. + +Des lettres, d'abord, que Karl Dragoch ne s'attarda pas a lire, mais que +leur suscription montrait adressees a M. Ilia Brusch a Szalka; puis des +recus, parmi lesquels des quittances de loyer libellees au meme nom. +Rien d'interessant dans tout cela. + +Karl Dragoch allait peut-etre y renoncer, quand un dernier document le +fit tressaillir. Rien ne pouvait etre plus innocent cependant, et il +fallait etre un policier pour eprouver, devant un tel "document", un +autre sentiment qu'une sympathique emotion. + +C'etait un portrait, le portrait d'une jeune femme dont la parfaite +beaute eut enthousiasme un peintre. Mais un policier n'est pas un +artiste, et ce n'est pas d'admiration pour ce ravissant visage que +battait le coeur de Karl Dragoch. A peine meme s'il en avait regarde +les traits. A vrai dire, il n'avait rien vu de ce portrait, rien +qu'une simple ligne d'ecriture en langue bulgare tracee au bas de la +photographie. " A mon cher mari, Natcha Ladko ", tels etaient les mots +que pouvait lire Karl Dragoch eperdu. + +Ainsi, ses soupcons etaient justifies, et logiques ses deductions basees +sur les singularites observees. Ladko! C'etait bien avec Ladko, qu'il +descendait le Danube depuis tant de jours. C'etait bien ce dangereux +malfaiteur, vainement pourchasse jusqu'alors, qui se cachait sous +l'inoffensive personnalite du laureat de la Ligue Danubienne. + +Quelle allait etre la conduite de Karl Dragoch apres une pareille +constatation? Il n'avait pas encore pris de decision, quand un bruit de +pas sur la berge lui fit rejeter vivement le portefeuille au fond du +coffre dont il rabattit le couvercle. Le nouvel arrivant ne pouvait etre +Ilia Brusch parti depuis dix minutes a peine. + +" Monsieur Dragoch! appela une voix au dehors. + +--Friedrick Ulhmann! murmura Karl Dragoch qui parvint peniblement a se +mettre debout et sortit en chancelant de la cabine. + +--Excusez-moi de vous avoir appele, dit Friedrick Ulhmann des qu'il +apercut son chef. J'ai vu votre compagnon s'eloigner tout a l'heure et +je vous savais seul. + +--Qu'y a-t-il? demanda Karl Dragoch. + +--Du nouveau, Monsieur. Un crime a ete commis cette nuit. + +--Cette nuit! s'ecria Karl Dragoch en pensant aussitot a l'absence +d'Ilia Brusch au cours de la nuit precedente. + +--Une villa a ete pillee a proximite d'ici. Le gardien a ete frappe. + +--Mort? + +--Non, mais grievement blesse. + +--C'est bon, dit Karl Dragoch en imposant de la main silence a son +subordonne. + +Il reflechissait profondement. Que convenait-il de faire? Agir certes, +et pour cela la force ne lui manquerait pas. La nouvelle qu'il venait +d'apprendre etait le meilleur des remedes. Il ne lui restait plus de +traces de l'accident dont il venait d'etre victime. Il n'avait plus +besoin maintenant de chercher un appui sur la cloison de la cabine. Sous +le coup de fouet des nerfs, le sang revenait a flots a son visage. + +Oui, il fallait agir, mais comment? Devait-il attendre le retour d'Ilia +Brusch, ou plutot de Ladko, puisque tel etait le veritable nom de son +compagnon de route, et lui mettre a l'improviste la main sur l'epaule +au nom de la loi? Cela paraissait le plus sage, puisque desormais il ne +pouvait subsister aucun doute sur la culpabilite du soi-disant pecheur. +Le soin avec lequel il dissimulait sa veritable personnalite, le mystere +dont il s'entourait, ce nom qui etait le sien et, en meme temps, celui +par lequel la rumeur publique designait le chef des bandits, son absence +de la nuit derniere concordant avec la decouverte d'un nouveau crime, +tout disait a Karl Dragoch qu'Ilia Brusch etait bien le bandit +recherche. + +Mais ce bandit lui avait sauve la vie!.. Voila qui compliquait +etrangement la situation! + +Quelle apparence qu'un voleur, plus qu'un voleur, un assassin se +fut jete a l'eau pour l'en retirer? Et, quand bien meme cette chose +invraisemblable serait vraie, etait-il possible, a qui venait d'etre +arrache a la mort, de reconnaitre ainsi le devouement de son sauveur? +Quel risque, d'ailleurs, a surseoir a une arrestation? Maintenant que le +faux Ilia Brusch etait demasque, que sa personnalite etait connue, il +lui serait impossible d'echapper aux forces de police disseminees le +long du fleuve, et, dans le cas ou l'enquete aboutirait en effet au +soi-disant pecheur, on disposerait alors d'un plus nombreux personnel, +et l'arrestation serait operee plus surement pour avoir ete differee. + +Karl Dragoch, pendant cinq minutes, retourna sous toutes ses faces le +cas de conscience qui s'imposait a lui. Partir sans avoir revu Ilia +Brusch?.. Ou bien rester, placer Friedrick Ulhmann en embuscade dans la +cabine, et, quand le pecheur apparaitrait, sauter sur lui sans crier +gare, quitte a s'expliquer apres?... Non, decidement. Repondre par cette +trahison a un tel acte de devouement, cela lui soulevait le coeur. +Mieux valait, au risque de laisser a un coupable une chance de salut, +commencer l'enquete en oubliant provisoirement ce qu'il croyait savoir. +Si cette enquete le ramenait finalement a Ilia Brusch, si son devoir +l'obligeait alors a traiter son sauveur en ennemi, ce serait du moins +face a face qu'il le combattrait, et apres lui avoir donne le temps de +se mettre en defense. + +Acceptant du geste toutes les consequences de sa decision, Karl Dragoch, +son parti pris, rentra dans la cabine. Par un mot depose en evidence il +avertit Ilia Brusch de la necessite ou il etait de s'absenter, en priant +son hote de l'attendre au moins pendant vingt-quatre heures. Puis il se +disposa a partir. + +--Combien d'hommes avons-nous? demanda-t-il en sortant de la cabine. + +--Il y en a deux sur place, mais on est en train de battre le rappel. +Nous en aurons une dizaine avant ce soir. + +--Bien, approuva Karl Dragoch. Ne m'as-tu pas dit que le theatre du +crime n'etait pas eloigne? + +--Deux kilometres a peu pres, repondit Ulhmann. + +--Conduis-moi, " dit Karl Dragoch en sautant sur la rive. + + + +IX + +LES DEUX ECHECS DE DRAGOCH + + +Les Karpathes decrivent, dans la partie septentrionale de la Hongrie, un +immense arc de cercle, dont l'extremite occidentale se divise en +deux branches secondaires. L'une va mourir au Danube a la hauteur de +Presbourg; l'autre atteint le fleuve dans les environs de Gran, ou elle +se continue, sur la rive droite, par les sept cent soixante-six metres +du mont Pilis. + +C'est au pied de cette mediocre montagne qu'un crime venait d'etre +commis, et c'est la que Karl Dragoch allait pour la premiere fois se +trouver aux prises avec les redoutables malfaiteurs qu'il avait mission +de poursuivre. + +Quelques heures avant le moment ou, faussant compagnie a son hote, il +se faisait violence pour obeir, malgre sa faiblesse, a l'invitation de +Friedrich Ulhmann, une charrette lourdement chargee s'etait arretee +devant une miserable auberge construite a la base de l'une des collines +par lesquelles le mont Pilis se raccorde a la vallee du Danube. + +La position de cette auberge avait ete judicieusement choisie au point +de vue commercial. Elle commandait le croisement de trois routes +se dirigeant, l'une vers le Nord, une autre vers le Sud-Est, et la +troisieme vers le Nord-Ouest. Ces trois routes aboutissant au Danube, +celle du Nord a la courbe qu'il decrit en face du mont Pilis, celle du +Sud-Est au bourg de Saint-Andre, celle du Nord-Ouest a la ville de Gran, +l'auberge etait situee, en quelque sorte, entre les branches d'un vaste +compas liquide et ne pouvait manquer de profiter du roulage alimentant +la batellerie. + +Le Danube qui, au sortir de Gran, coule sensiblement de l'Ouest a l'Est, +s'inflechit, en effet, vers le Sud, a quelque distance du confluent +de l'Ipoly, puis remonte au Nord, apres avoir dessine une +demi-circonference de faible rayon. Mais, presque aussitot, il se replie +sur lui-meme, pour adopter une direction Nord-Sud, qu'il n'abandonnera +plus, en aval, pendant un tres grand nombre de kilometres. + +Au moment ou le vehicule faisait halte, le soleil se levait a peine. +Tout dormait encore dans la maison, dont les epais volets etaient +hermetiquement fermes. + +"Hola, oh! de l'auberge!.. appela, en heurtant la porte du manche de son +fouet, l'un des deux hommes qui conduisaient la charrette. + +--On y va! repondit de l'interieur l'aubergiste reveille en sursaut. + +Un instant plus tard, une tete embroussaillee se montrait a une fenetre +du premier. + +--Que voulez-vous? interrogea sans amenite l'aubergiste. + +--Manger, d'abord; dormir, ensuite, dit le charretier. + +--On y va, repeta l'hote qui disparut dans l'interieur. + +Lorsque, par le portail grand ouvert, la charrette eut penetre dans la +cour, ses conducteurs s'empresserent de deteler leurs deux chevaux et +de les conduire a l'ecurie, ou une large provende leur fut distribuee. +Pendant ce temps, l'hote ne cessait de tourner autour de ces clients +matinaux. Evidemment, il n'eut pas demande mieux que d'engager la +conversation, mais les rouliers, par contre, semblaient peu desireux de +lui donner la replique. + +--Vous arrivez de bon matin, camarades, insinua l'aubergiste. Vous avez +donc voyage pendant la nuit? + +--Il parait, fit l'un des charretiers. + +--Et vous allez loin comme ca? + +--Loin ou pres, c'est notre affaire, lui fut-il replique. + +L'aubergiste se le tint pour dit. + +--Pourquoi molester ce brave homme, Vogel? intervint l'autre charretier +qui n'avait pas encore ouvert la bouche. Nous n'avons aucune raison de +cacher que nous allons a Saint-Andre. + +--Possible que nous n'ayons pas a le cacher, repliqua Vogel d'un ton +bourru, mais ca ne regarde personne, j'imagine. + +--Evidemment, approuva l'aubergiste, flagorneur comme tout bon +commercant. + +Ce que j'en disais, c'etait histoire de parler, simplement.... Ces +messieurs desirent manger? + +--Oui, repondit celui des deux rouliers qui semblait le moins brutal. Du +pain, du lard, du jambon, des saucisses, ce que tu auras." + +La charrette avait du parcourir une longue route, car ses conducteurs +affames firent largement honneur au repas. Ils etaient fatigues aussi, +et c'est pourquoi ils ne s'oublierent pas a table. La derniere bouchee +prise, ils s'empresserent d'aller chercher le sommeil, l'un sur la +paille de l'ecurie, pres des chevaux, l'autre sous la bache de la +charrette. + +Midi sonnait quand ils reparurent. Ce fut pour reclamer aussitot un +second repas qui leur fut servi comme le precedent dans la grande +salle de l'auberge. Reposes maintenant, ils s'attarderent. Au dessert +succederent les verres d'eau-de-vie qui disparaissaient comme de l'eau +dans ces rudes gosiers. + +Au cours de l'apres-midi, plusieurs voitures s'arreterent a l'auberge +et de nombreux pietons entrerent boire un coup. Des paysans, pour la +plupart, qui, la besace au dos, le baton a la main, se rendaient a Gran +ou en revenaient. Presque tous etaient des habitues et l'hotelier +ne pouvait que s'applaudir d'avoir la tete solide reclamee, par sa +profession, car il trinquait avec tous ses clients les uns apres les +autres. Cela faisait marcher le commerce. On cause, en effet, en +trinquant, et parler asseche le gosier, ce qui excite a de nouvelles +libations. + +Ce jour-la precisement la conversation ne manquait pas d'aliment. Le +crime commis pendant la nuit mettait les cervelles a l'envers. La +nouvelle en avait ete apportee par les premiers passants, et chacun +racontait un detail inedit ou emettait son avis personnel. + +L'aubergiste apprit ainsi successivement que la magnifique villa +possedee par le comte Hagueneau a cinq cents metres de la rive du Danube +avait ete completement devalisee et que le gardien Christian etait +grievement blesse; que ce crime etait sans doute l'oeuvre de +l'insaisissable bande de malfaiteurs auxquels on attribuait tant +d'autres crimes impunis; que la police enfin sillonnait la campagne et +que les criminels etaient recherches par la brigade recemment creee pour +la surveillance du fleuve. + +Les deux rouliers ne se melaient pas aux conversations que suscitait +l'evenement, conversations qui se developpaient a grand accompagnement +d'exclamations et de cris. Silencieusement, ils restaient a l'ecart, +mais sans doute ils ne perdaient rien des propos echanges autour d'eux, +car ils ne pouvaient manquer de s'interesser a ce qui passionnait tout +le monde. + +Cependant, le bruit s'apaisa peu a peu, et, vers six heures et demie du +soir, ils furent de nouveau seuls dans la grande salle, d'ou le dernier +consommateur venait de s'eloigner. L'un d'eux interpella aussitot +l'aubergiste fort active a rincer des verres sur son comptoir. Celui-ci +s'empressa d'accourir. + +"Que desirent ces messieurs? demanda-t-il. + +--Diner, repondit un charretier. + +--Et coucher ensuite, sans doute? interrogea l'aubergiste. + +--Non, mon maitre, repliqua celui des deux rouliers qui paraissait le +plus sociable. Nous comptons repartir a la nuit... + +--A la nuit!... s'etonna l'aubergiste. + +--Afin, continua son client, d'etre des l'aube sur la place du marche. + +--De Saint-Andre? + +--Ou de Gran. Cela dependra des circonstances. Nous attendons ici un ami +qui est alle aux informations. Il nous dira ou nous avons le plus de +chances de nous defaire avantageusement de nos marchandises." + +L'aubergiste quitta la salle pour s'occuper des apprets du repas. + +"Tu as entendu, Kaiserlick? dit a voix basse le plus jeune des deux +rouliers en se penchant vers son compagnon. + +--Oui. + +--Le coup est decouvert. + +--Tu n'esperais pas, je suppose, qu'il demeurerait cache? + +--Et la police bat la campagne. + +--Qu'elle la batte. + +--Sous la conduite de Dragoch, a ce qu'on pretend. + +--Ca, c'est autre chose, Vogel. A mon idee, ceux qui n'ont que Dragoch a +craindre peuvent dormir sur les deux oreilles. + +--Que veux-tu dire? + +--Ce que je dis, Vogel. + +--Dragoch serait donc?... + +--Quoi? + +--Supprime? + +--Tu le sauras demain. D'ici la, motus," conclut le roulier, en voyant +revenir l'aubergiste. + +Le personnage attendu par les deux charretiers n'arriva qu'a la nuit +close. Un rapide colloque s'engagea entre les trois compagnons. + +"On affirmait ici que la police est sur la piste, dit a voix basse +Kaiserlick. + +--Elle cherche, mais elle ne trouvera pas. + +--Et Dragoch? + +--Boucle. + +--Qui s'est charge de l'operation? + +--Titcha. + +--Alors, il y a du bon ... Et nous, que devons-nous faire? + +--Atteler sans tarder. + +--Pour?... + +--Pour Saint-Andre, mais a cinq cents metres d'ici vous rebrousserez +chemin. L'auberge aura ete fermee pendant ce temps-la. Vous passerez +inapercus, et vous prendrez la route du Nord. Tandis que on vous croira +d'un cote, vous serez de l'autre. + +--Ou est donc, le chaland? + +--A l'anse de Pilis. + +--C'est la qu'est le rendez-vous? + +--Non, un peu plus pres, a la clairiere, sur la gauche de la route. Tu +la connais? + +--Oui. + +--Une quinzaine des notres y sont deja. Vous irez les rejoindre. + +--Et toi? + +--Je retourne en arriere rassembler le surplus de nos hommes que j'ai +laisses en surveillance. Je les ramenerai avec moi. + +--En route donc," approuverent les charretiers. + +Cinq minutes plus tard, la voiture s'ebranlait. L'hote, tout en +maintenant ouvert l'un des battants de la porte cochere, salua poliment +ses clients. + +" Alors, decidement, c'est-il a Gran que vous allez? interrogea-t-il. + +--Non, repondirent les rouliers, c'est a Saint-Andre, l'ami. + +--Bon voyage, les gars! formula l'hote. + +--Merci, camarade. " + +La charrette tourna a droite et prit, vers l'Est, le chemin de +Saint-Andre. Quand elle eut disparu dans la nuit, le personnage que +Kaiserlick et Vogel avaient attendu toute la journee, s'eloigna a son +tour, dans la direction opposee, sur la route de Gran. + +L'aubergiste ne s'en apercut meme pas. Sans plus s'occuper de ces +passants que vraisemblablement il ne reverrait jamais, il se hata de +fermer la maison et de gagner son lit. + +La charrette qui, pendant ce temps, s'eloignait au pas tranquille de ses +chevaux, fit volte-face au bout de cinq cents metres, conformement aux +instructions recues, et suivit en sens inverse le chemin qu'elle venait +de parcourir. + +Lorsqu'elle fut de nouveau a la hauteur de l'auberge, tout y etait clos, +en effet, et elle aurait depasse ce point sans incident, si un chien, +qui dormait au beau milieu de la chaussee, ne s'etait enfui tout a coup +en aboyant si violemment, que le cheval de fleche effraye se deroba par +un brusque ecart jusque sur le bas cote de la route. Les charretiers +eurent vite fait de ramener l'animal en bonne direction, et, pour la +seconde fois, la voiture disparut dans la nuit. + +Il etait environ dix heures et demie quand, abandonnant le chemin trace, +elle penetra sous le couvert d'un petit bois, dont les masses sombres +s'elevaient sur la gauche. Elle fut arretee au troisieme tour de roue. + +"Qui va la? questionna une voix dans les tenebres. + +--Kaiserlick et Vogel, repondirent les rouliers. + +--Passez," dit la voix. + +En arriere des premiers rangs d'arbres la charrette deboucha dans une +clairiere, ou une quinzaine d'hommes dormaient, etendus sur la mousse. +"Le chef est la? s'enquit Kaiserlick. + +--Pas encore. + +--Il nous a dit de l'attendre ici." + +L'attente ne fut pas longue. Une demi-heure a peine apres la voiture, le +chef, ce meme personnage qui etait venu sur le tard a l'auberge, arriva +a son tour, accompagne d'une dizaine de compagnons, ce qui portait a +plus de vingt-cinq le nombre des membres de la troupe. + +"Tout le monde est la? demanda-t-il. + +--Oui, repondit Kaiserlick qui paraissait detenir quelque autorite dans +la bande. + +--Et Titcha? + +--Me voici, prononca une voix sonore. + +--Eh bien?.. interrogea anxieusement le chef. + +--Reussite sur toute la ligne. L'oiseau est en cage a bord du chaland. + +--Partons, dans ce cas, et hatons-nous, commanda le chef. Six hommes en +eclaireurs, le reste a l'arriere-garde, la voiture au milieu. Le Danube +n'est pas a cinq cents metres d'ici, et le dechargement sera fait en un +tour de main. Vogel emmenera alors la charrette, et ceux qui sont du +pays rentreront tranquillement chez eux. Les autres embarqueront sur le +chaland. + +On allait executer ces ordres, quand un des hommes laisses en +surveillance au bord de la route accourut en toute hate. + +--Alerte! dit-il en etouffant sa voix. + +--Qu'y a-t-il? demanda le chef de la bande. + +--Ecoute. + +Tous tendirent l'oreille. Le bruit d'une troupe en marche se faisait +entendre sur la route. A ce bruit, bientot quelques voix assourdies se +joignirent. La distance ne devait pas etre superieure a une centaine de +toises. + +--Restons dans la clairiere, commanda le chef. Ces gens-la passeront +sans nous voir." + +Assurement, etant donnee l'obscurite profonde, ils ne seraient pas +apercus, mais il y avait ceci de grave: si, par mauvaise chance, c'etait +une escouade de police qui suivait cette route, c'est qu'elle se +dirigeait vers le fleuve. Certes, il pouvait se faire qu'elle ne +decouvrit pas le bateau, et, d'ailleurs, les precautions etaient +prises. Ces agents auraient beau le visiter de fond en comble, ils n'y +trouveraient rien de suspect. Mais, meme en admettant que cette escouade +ne soupconnat pas l'existence du chaland, peut-etre resterait-elle en +embuscade dans les environs, et, dans ce cas, il eut ete tres imprudent +de faire sortir la charrette. + +Enfin, on tiendrait compte des circonstances, et on agirait selon les +evenements. Apres avoir attendu dans cette clairiere toute la journee +suivante, s'il le fallait, quelques-uns des hommes descendraient, a la +nuit, jusqu'au Danube, et s'assureraient de l'absence de toute force de +police. + +Pour l'instant, l'essentiel etait de ne pas etre depistes, et que rien +ne donnat l'eveil a cette troupe qui s'approchait. + +Celle-ci ne tarda pas a atteindre le point ou la route longeait la +clairiere. Malgre la nuit noire, on reconnut qu'elle se composait d'une +dizaine d'hommes, et de significatifs cliquetis d'acier indiquaient des +hommes armes. + +Deja, elle avait depasse la clairiere, lorsqu'un incident vint modifier +les choses du tout au tout. + +Un des deux chevaux, effraye par ce passage d'hommes sur la route, +s'ebroua et poussa un long hennissement qui fut repete par son +congenere. + +La troupe en marche s'arreta sur place. + +C'etait bien une escouade de police qui descendait vers le fleuve, sous +le commandement de Karl Dragoch completement remis des suites de son +accident de la matinee. + +Si les gens de la clairiere avaient connu ce detail, peut-etre leur +inquietude en eut-elle ete augmentee. Mais, ainsi qu'on l'a vu, leur +chef croyait hors de combat le policier redoute. Pourquoi il commettait +cette erreur, pourquoi il estimait ne plus avoir a compter avec un +adversaire qu'il avait precisement en face de lui, c'est ce que la suite +du recit ne tardera pas a faire comprendre au lecteur. + +Lorsque, dans la matinee de ce meme jour, Karl Dragoch eut saute sur la +berge, ou l'attendait son subordonne, celui-ci l'avait entraine vers +l'amont. Apres deux ou trois cents metres de marche, les deux policiers +etaient arrives a un canot, dissimule dans les herbes de la rive, a bord +duquel ils s'embarquerent. Aussitot, les avirons, vigoureusement manies +par Friedrick Ulhmann, emporterent rapidement la legere embarcation de +l'autre cote du fleuve. + +"C'est donc sur la rive droite que le crime a ete commis? demanda a ce +moment Karl Dragoch. + +--Oui, repondit Friedrick Ulhmann. + +--Dans quelle direction? + +--En amont. Dans les environs de Gran. + +--Comment! Dans les environs de Gran, se recria Dragoch. Ne me disais-tu +pas tout a l'heure que nous n'avions que peu de chemin a faire? + +--Ce n'est pas loin, dit Ulhmann. Il y a peut-etre bien trois +kilometres, tout de meme." + +Il y en avait quatre, en realite, et cette longue etape ne put etre +franchie sans difficulte par un homme qui venait a peine d'echapper a la +mort Plus d'une fois, Karl Dragoch dut s'etendre, afin de reprendre le +souffle qui lui manquait. Il etait pres de trois heures de l'apres-midi, +quand il atteignit enfin la villa du comte Hagueneau, ou l'appelait sa +fonction. + +Des qu'il se sentit, grace a un cordial qu'il s'empressa de reclamer, en +possession de tous ses moyens, le premier soin de Karl Dragoch fut de +se faire conduire au chevet du gardien Christian Hoel. Panse quelques +heures plus tot par un chirurgien des environs, celui-ci, la face +blanche, les yeux clos, haletait peniblement. Bien que sa blessure fut +des plus graves et interessat le poumon, il subsistait toutefois un +serieux espoir de le sauver, a la condition que la plus legere fatigue +lui fut epargnee. + +Karl Dragoch put neanmoins obtenir quelques renseignements, que le +gardien lui donna d'une voix etouffee, par monosyllabes largement +espaces. Au prix de beaucoup de patience, il apprit qu'une bande de +malfaiteurs, composee de cinq ou six hommes, au bas mot, avait, au +milieu de la nuit derniere, fait irruption dans la villa, apres en avoir +enfonce la porte. Le gardien Christian Hoel, reveille par le bruit, +avait eu a peine le temps de se lever, qu'il retombait frappe d'un coup +de poignard entre les deux epaules. Il ignorait par consequent ce qui +s'etait passe ensuite, et il etait incapable de donner aucune indication +sur ses agresseurs. Cependant, il savait quel etait leur chef, un +certain Ladko, dont ses compagnons avaient, a plusieurs reprises, +prononce le nom avec une sorte d'inexplicable forfanterie. Quant a ce +Ladko, dont un masque recouvrait le visage, c'etait un grand gaillard +aux yeux bleus et porteur d'une abondante barbe blonde. + +Ce dernier detail, de nature a infirmer les soupcons qu'il avait concus +touchant Ilia Brusch, ne laissa pas de troubler Karl Dragoch. Qu'Ilia +Brusch fut blond, lui aussi, il n'en doutait pas, mais ce blond etait +deguise en brun, et on ne retire pas une teinture le soir pour la +remettre le lendemain, comme on ferait d'une perruque. Il y avait la une +serieuse difficulte que Dragoch se reserva d'elucider a loisir. + +Le gardien Christian ne put, d'ailleurs, lui fournir de plus amples +details. Il n'avait rien remarque concernant ses autres agresseurs, +ceux-ci ayant pris, comme leur chef, la precaution de se masquer. + +Muni de ces renseignements, le detective posa ensuite quelques questions +touchant la villa meme du comte Hagueneau. C'etait, ainsi qu'il +l'apprit, une tres riche habitation meublee avec un luxe princier. Les +bijoux, l'argenterie et les objets precieux abondaient dans les tiroirs, +les objets d'art sur les cheminees et les meubles, les tapisseries +anciennes et les tableaux de maitre sur les murs. Des titres avaient +meme ete laisses en depot dans un coffre-fort, au premier etage. Nul +doute par consequent que les envahisseurs n'aient eu l'occasion de faire +un merveilleux butin. + +C'est ce que Karl Dragoch put, en effet, constater aisement en +parcourant les diverses pieces de l'habitation. C'etait un pillage en +regle, accompli avec une parfaite methode. Les voleurs, en gens de gout, +ne s'etaient pas encombres des non-valeurs. La plupart des objets de +prix avaient disparu; a la place des tapisseries arrachees, de grands +carres de muraille apparaissaient a nu, et, veufs des plus belles toiles +decoupees avec art, des cadres vides pendaient lamentablement. Les +pillards s'etaient approprie jusqu'a des tentures choisies evidemment +parmi les plus somptueuses et jusqu'a des tapis selectionnes parmi les +plus beaux. Quant au coffre-fort, il avait ete force, et son contenu +avait disparu. + +"On n'a pas emporte tout cela a dos d'hommes, se dit Karl Dragoch en +constatant cette devastation. Il y avait la de quoi charger une voiture. +Reste a denicher la voiture." + +Cet interrogatoire et ces premieres recherches avaient necessite un +temps fort long. La nuit etait prochaine. Il importait, avant qu'elle +fut complete, de retrouver trace, si faire se pouvait, du vehicule dont +les voleurs, d'apres le policier, avaient du necessairement faire usage. +Celui-ci se hata donc de sortir. + +Il n'eut pas loin a aller pour decouvrir la preuve qu il recherchait. +Sur le sol de la vaste cour menagee devant la villa, de larges roues +avaient laisse de profondes empreintes juste en face de la porte brisee, +et, a quelque distance, la terre etait pietinee, comme elle aurait pu +l'etre par des chevaux qui eussent longtemps attendu. + +Ces constatations faites d'un coup d'oeil, Karl Dragoch s'approcha de +l'endroit ou des chevaux paraissaient avoir stationne et examina le +sol avec attention. Puis, traversant la cour, il proceda, aux abords +immediats de la grille donnant sur la route, a un nouvel et minutieux +examen, a l'issue duquel il suivit le chemin public pendant une centaine +de metres, pour revenir ensuite sur ses pas. + +"Ulhmann! appela-t-il en rentrant dans la cour. + +--Monsieur? repondit l'agent, qui sortit de la maison et s'approcha de +son chef. + +--Combien avons-nous d'hommes? demanda celui-ci. + +--Onze. + +--C'est peu, fit Dragoch. + +--Cependant, objecta Ulhmann, le gardien Christian n'estime qu'a cinq ou +six le nombre de ses agresseurs. + +--Le gardien Christian a son opinion, et moi j'ai la mienne, repliqua +Dragoch. N'importe, il faut nous contenter de ce que nous avons. Tu vas +laisser un homme ici, et prendre les dix autres. Avec nous deux, ca fera +douze. C'est quelque chose. + +--Vous avez donc un indice? interrogea Friedrick Ulhmann. + +--Je sais, ou sont nos voleurs ... de quel cote ils sont du moins. + +--Oserai-je vous demander?.. commenca Ulhmann. + +--D'ou me vient cette assurance? acheva Karl Dragoch. Rien n'est plus +simple. C'est meme veritablement enfantin. Je me suis d'abord dit qu'on +avait pris trop de choses ici pour ne pas avoir besoin d'un vehicule +quelconque. J'ai donc cherche ce vehicule et je l'ai trouve. C'est une +charrette a quatre roues, attelee de deux chevaux, dont l'un, celui de +fleche, offre cette particularite qu'il manque un clou au fer de son +pied anterieur droit. + +--Comment avez-vous pu savoir cela? interrogea Ulhmann ebahi. + +--Parce qu'il a plu la nuit derniere et que la terre encore mal sechee a +garde fidelement les empreintes. J'ai appris de la meme maniere que la +charrette, on quittant la villa, avait tourne a gauche, c'est-a-dire +dans une direction opposee a celle de Gran. Nous allons nous diriger +du meme cote et suivre au besoin a la piste le cheval dont le fer est +incomplet. Il n'y a pas apparence que nos gaillards aient voyage pendant +le jour. Ils se sont sans doute terres quelque part jusqu'au soir. Or, +la region est peu habitee et les maisons ne sont pas bien nombreuses. +Nous fouillerons au besoin toutes celles que nous trouverons sur la +route. Reunis tes hommes, car voici venir la nuit, et le gibier doit +commencer a se donner de l'air." + +Karl Dragoch et son escouade durent marcher longtemps avant de decouvrir +un indice nouveau. Il etait pres de dix heures et demie quand, apres +avoir visite inutilement deux ou trois fermes, ils arriverent, au +croisement des trois routes, a l'auberge ou les deux rouliers avaient +passe la journee et d'ou ils venaient de partir trois quarts d'heure +plus tot. Karl Dragoch heurta rudement la porte. + +"Au nom de la loi! prononca Dragoch lorsqu'il vit apparaitre a sa +fenetre l'aubergiste, dont il etait ecrit que le sommeil serait trouble +ce jour-la. + +--Au nom de la loi!.. repeta l'aubergiste, epouvante en voyant sa +demeure cernee par cette troupe nombreuse. Qu'ai-je donc fait? + +--Descends, et l'on te le dira... Mais surtout ne tarde pas trop," +repliqua Dragoch d'une voix impatiente. + +Quand l'aubergiste, a demi vetu, eut ouvert sa porte, le policier +proceda a un rapide interrogatoire. Une charrette etait-elle venue ici +dans la matinee? Combien d'hommes la conduisaient? S'etait-elle arretee? +Etait-elle repartie? De quel cote s'etait-elle dirigee? + +Les reponses ne se firent pas attendre. Oui, une charrette conduite par +deux hommes etait venue a l'auberge de bon matin. Elle y avait sejourne +jusqu'au soir, et n'etait repartie qu'apres la venue d'un troisieme +personnage attendu par les deux charretiers. La demie de neuf heures +avait deja sonne, quand elle s'etait eloignee dans la direction de +Saint-Andre. + +"De Saint-Andre? insista Karl Dragoch. Tu en es sur? + +--Sur, affirma l'aubergiste. + +--On te l'a dit, ou tu l'as vu? + +--Je l'ai vu. + +--Hum!.. murmura Karl Dragoch, qui ajouta: C'est bon. Remonte te coucher +maintenant, mon brave, et tiens ta langue." + +L'aubergiste ne se le fit pas dire deux fois. La porte se referma, et +l'escouade de police demeura seule sur la route. + +"Un instant!" commanda Karl Dragoch a ses hommes qui resterent +immobiles, tandis que lui-meme, muni d'un fanal, examinait +minutieusement le sol. + +D'abord, il ne remarqua rien de suspect, mais il n'en fut pas ainsi +quand, ayant traverse la route, il en eut atteint le bas cote. En +cet endroit, la terre moins foulee par le passage des vehicules, +et, d'ailleurs, moins solidement empierree, avait conserve plus de +plasticite. Du premier regard, Karl Dragoch decouvrit l'empreinte d'un +sabot auquel un clou manquait, et constata que le cheval, proprietaire +de cette ferrure incomplete, se dirigeait non pas vers Saint-Andre, ni +vers Gran, mais directement vers le fleuve, par le chemin du Nord. C'est +donc par ce chemin que Dragoch s'avanca a son tour a la tete de ses +hommes. + +Trois kilometres environ avaient ete franchis sans incident a travers +un pays completement desert, quand, sur la gauche de la route, le +hennissement d'un cheval retentit. Retenant ses hommes du geste, Karl +Dragoch s'avanca jusqu'a la lisiere d'un petit bois qu'on distinguait +confusement dans l'ombre. + +"Qui est la?.." hela-t-il d'une voix forte. + +Nulle reponse n'etant faite a sa question, un des agents, sur son ordre, +alluma une torche de resine. Sa flamme fuligineuse brilla d'un vif eclat +dans cette nuit sans lune, mais sa lumiere mourait a quelques pas, +impuissante a percer l'obscurite rendue plus epaisse encore par le +feuillage des arbres. + +"En avant!" commanda Dragoch, en penetrant dans le fourre a la tete de +l'escouade. + +Mais le fourre avait des defenseurs. A peine en avait-on depasse la +lisiere, qu'une voix imperieuse prononca: + +"Un pas de plus, et nous faisons feu!" + +Cette menace n'etait pas pour arreter Karl Dragoch, d'autant plus qu'a +la vague lueur de la torche, il lui avait semble apercevoir une masse +immobile, celle d'une charrette sans doute, autour de laquelle se +groupaient une troupe d'hommes, dont il n'avait pu reconnaitre le +nombre. + +"En avant!" commanda-t-il de nouveau. + +Obeissant a cet ordre, l'escouade de police continua sa marche +fort incertaine dans ce bois inconnu. La difficulte ne tarda pas a +s'aggraver. Tout a coup, la torche fut arrachee des mains de l'agent qui +la portait. L'obscurite redevint profonde. + +"Maladroit!.. gronda Dragoch. De la lumiere, Frantz!.. De la lumiere!.." + +Son depit etait d'autant plus vif qu'au dernier eclat jete par la torche +en s'eteignant, il avait cru voir la charrette commencer un mouvement de +retraite et s'eloigner sous les arbres. Malheureusement, il ne pouvait +etre question de lui donner la chasse. C'est une vivante muraille +que l'escouade de police rencontrait devant elle. A chaque agent +s'opposaient deux ou trois adversaires, et Dragoch comprenait un peu +tard qu'il ne disposait pas de forces suffisantes pour s'assurer la +victoire. Jusqu'ici, aucun coup de feu n'avait ete tire, ni d'un cote, +ni de l'autre. + +"Titcha!.. appela a ce moment une voix dans la nuit. + +--Present! repondit une autre voix. + +--La voiture? + +--Partie. + +--Alors, il faut en finir." + +Ces voix, Dragoch les enregistra dans sa memoire. Il ne devait jamais +les oublier. + +Ce court dialogue echange, les revolvers se mirent aussitot de la +partie, ebranlant l'atmosphere de leurs seches detonations. Quelques +agents furent atteints par les balles, et Karl Dragoch, se rendant +compte qu'il y aurait eu folie a s'obstiner, dut se resoudre a ordonner +la retraite. + +L'escouade de police regagna donc la route, ou les vainqueurs ne se +risqueront pas a la poursuivre, et la nuit reprit son calme un instant +trouble. + +Il fallut d'abord s'occuper des blesses. Ils etaient au nombre de trois, +tres legerement frappes, d'ailleurs. Apres un sommaire pansement, ils +furent renvoyes en arriere sous la garde de quatre de leurs camarades. +Quant a Dragoch, accompagne de Friedrick Ulhmann et des trois derniers +agents, il s'elanca a travers champs, vers le Danube, en obliquant +legerement dans la direction de Gran. + +Il retrouva sans difficulte l'endroit ou il avait aborde quelques heures +plus tot, et l'embarcation dans laquelle Ulhmann et lui avaient passe le +fleuve. Les cinq hommes s'y embarquerent, et, le Danube traverse en sens +inverse, ils en descendirent le cours sur la rive gauche. + +Si Karl Dragoch venait de subir un echec, il entendait avoir sa +revanche. Qu'Ilia Brusch et le trop fameux Ladko fussent le meme homme, +cela ne faisait plus pour lui l'ombre d'un doute, et c'est a son +compagnon de voyage, il en etait convaincu, que le crime de la nuit +precedente devait etre impute. Selon toute vraisemblance, celui-ci, +apres avoir mis son butin a l'abri, se haterait de reprendre la +personnalite d'emprunt qu'il ne savait pas percee a jour et qui lui +avait permis de dejouer jusqu'ici les recherches de la police. Avant +l'aube, il aurait surement regagne la barge, et il y attendrait son +passager absent, ainsi que l'aurait fait l'inoffensif et honnete pecheur +qu'il pretendait etre. + +Cinq hommes resolus seraient alors aux aguets. Ces cinq hommes, vaincus +par Ladko et sa bande, triompheraient plus aisement de la resistance que +pourrait leur opposer ce meme Ladko, oblige a la solitude pour jouer son +role d'Ilia Brusch. + +Ce plan tres bien concu fut malheureusement irrealisable. Karl Dragoch +et ses hommes eurent beau explorer la rive, il leur fut impossible de +decouvrir la barge du pecheur. Dragoch et Ulhmann n'eurent aucune +peine, il est vrai, a reconnaitre la place precise ou le premier avait +debarque, mais, de la barge, pas la moindre trace. La barge avait +disparu, et Ilia Brusch avec elle. + +Karl Dragoch etait joue, decidement, et cela l'emplissait de fureur. + +"Friedrick, dit-il a son subordonne, je suis a bout. Il me serait +impossible de faire un pas de plus. Nous allons dormir dans l'herbe pour +retrouver un peu de force. Mais un de nos hommes va prendre le canot et +remonter a Gran sur-le-champ. A l'ouverture du bureau, il fera jouer le +telegraphe. Allume un fanal. Je vais dicter. Ecris. + +Friedrick Ulhmann obeit en silence: + +"Crime commis cette nuit environs de Gran. Butin charge sur chaland. +Exercer rigoureusement visites prescrites." + +--Voila pour une, dit Dragoch en s'interrompant. A l'autre maintenant. + +Il dicta de nouveau: + +"Mandat d'amener contre le nomme Ladko, se disant faussement Ilia Brusch +et se pretendant laureat de la Ligue Danubienne au dernier concours de +Sigmaringen, ledit Ladko, _alias_ Ilia Brusch, inculpe des crimes de +vols et de meurtres." + +--Que ceci soit telegraphie a la premiere heure a toutes les communes +riveraines sans exception," commanda Karl Dragoch, en s'etendant epuise +sur le sol. + + + +X + +PRISONNIER + + +Les soupcons concus par Karl Dragoch et que la decouverte du portrait +etait venue confirmer, ces soupcons n'etaient point entierement errones, +il est temps de le dire au lecteur pour l'intelligence de ce recit. Sur +un point, tout au moins, Karl Dragoch avait justement raisonne. Oui, +Ilia Brusch et Serge Ladko n'etaient qu'un seul et meme homme. + +Mais Dragoch se trompait gravement au contraire quand il attribuait a +son compagnon de voyage la serie de vols et de meurtres qui, depuis tant +de mois, desolaient la region du Danube, et en particulier le dernier +attentat, le pillage de la villa du comte Hagueneau et l'assassinat +du gardien Christian. Ladko, d'ailleurs, ne se doutait guere que son +passager eut de pareilles pensees. Tout ce qu'il savait, c'est que son +nom servait a designer un criminel fameux, et il etait incapable de +comprendre comment une telle confusion avait pu se produire. + +Atterre tout d'abord en se decouvrant un si redoutable homonyme, qui, +pour comble de malheur, se trouvait etre en meme temps son compatriote, +il s'etait ressaisi apres ce moment d'effroi instinctif. Que lui +importait en somme un malfaiteur avec lequel il n'avait de commun que le +nom? Un innocent n'a rien a craindre. Et, innocent de tous ces crimes, +il l'etait assurement. + +C'est donc sans inquietude que Serge Ladko--on lui conservera desormais +son veritable nom--s'etait absente la nuit precedente, afin de se rendre +a Szalka ainsi qu'il l'avait annonce. C'est dans cette petite ville, +en effet, que, dissimule sous le nom d'Ilia Brusch, il avait fixe sa +residence, apres son depart de Roustchouk, et c'est la que, pendant +de trop longues semaines, il avait attendu des nouvelles de sa chere +Natcha. + +L'attente, ainsi qu'on le sait deja, avait fini par lui devenir +intolerable, et il se torturait l'esprit a rechercher un moyen de +penetrer incognito en Bulgarie, quand le hasard lui fit tomber sous +les yeux un numero du _Pester Lloyd_ dans lequel etait annonce a grand +fracas le concours de peche de Sigmaringen. C'est on lisant l'article +consacre a ce concours que l'exile, aussi habile pecheur, on ne l'a +peut-etre pas oublie, que pilote repute, concut l'idee d'un plan +d'action dont la bizarrerie assurerait peut-etre le succes. + +Sous le nom d'Ilia Brusch, le seul qu'il eut jamais porte a Szalka, il +s'enrolerait dans la Ligue Danubienne, il participerait au concours de +Sigmaringen et, grace a, sa virtuosite de pecheur, il y remporterait +le premier prix. Apres avoir ainsi donne a son nom d'emprunt un +commencement de notoriete, il annoncerait avec le plus de bruit +possible, et en engageant meme des paris, si faire se pouvait, son +intention de descendre le Danube, la ligne a la main, depuis la source +jusqu'a l'embouchure. Nul doute que ce projet ne mit en revolution le +monde special des pecheurs a la ligne et ne valut a son auteur quelque +reputation dans le reste du public. + +Nanti des lors d'un etat civil hors de discussion, car on accorde, +d'ordinaire, une confiance aveugle aux gens en vedette, Serge Ladko +descendrait en effet le Danube. Bien entendu, il activerait de son mieux +la marche de son bateau et ne perdrait a pecher que le minimum de temps +necessaire a la vraisemblance. Toutefois, il ferait assez parler de lui +le long du parcours pour ne pas se laisser oublier et pour etre en etat +de debarquer ouvertement a Roustchouk sous la protection d'une notoriete +bien etablie. + +Pour que cet unique but de son entreprise fut heureusement atteint, il +fallait que nul ne soupconnat son veritable nom, et que personne ne put +reconnaitre, dans les traits du pecheur Ilia Brusch, ceux du pilote +Serge Ladko. + +La premiere condition etait facile a realiser. Il suffirait, une fois +transforme en laureat de la Ligue Danubienne, de jouer ce role sans +defaillance. Serge Ladko se jura donc a lui-meme d'etre Ilia Brusch +envers et contre tous, quels que fussent les incidents du voyage. Il +etait a supposer, d'ailleurs, que ce voyage s'accomplirait lentement, +mais surement, et qu'aucun incident ne viendrait rendre le serment +difficile a tenir. + +Satisfaire a la deuxieme condition etait plus simple encore. Un coup +de rasoir qui supprimerait la barbe, une application de teinture qui +changerait la couleur des cheveux, de larges lunettes noires qui +cacheraient celle des yeux, il n'en fallait pas davantage. Serge Ladko +proceda a ce deguisement sommaire dans la nuit qui preceda son depart, +puis se mit en route avant l'aube, assure d'etre meconnaissable pour +tout regard non prevenu. + +A Sigmaringen, les evenements s'etaient realises conformement, a ses +previsions. Laureat en vue du concours, l'annonce de son projet avait +ete favorablement commentee par la Presse des regions riveraines. Devenu +ainsi un personnage assez notoire pour que son identite ne put etre +raisonnablement suspectee, assure, d'autre part, de trouver du secours, +le cas echeant, pres de ses collegues de la Ligue Danubienne dissemines +le long du fleuve, Serge Ladko s'etait abandonne au courant. + +A Ulm, il avait eu une premiere desillusion, en constatant que +sa celebrite relative ne le mettait pas a l'abri des foudres de +l'administration. Aussi avait-il ete trop heureux d'accepter un passager +possedant des papiers bien en regle et dont la police semblait priser +l'honorabilite. Certes, quand on serait a Roustchouk et que la pretendue +gageure serait abandonnee par son auteur, la presence d'un etranger +pourrait presenter des inconvenients. Mais, alors, on s'expliquerait, et +jusque-la elle augmenterait les probabilites de succes d'un voyage que +Serge Ladko avait le plus passionne desir de mener a bonne fin. + +Apprendre qu'il portait le meme nom qu'un redoutable bandit et que +ce bandit etait Bulgare avait fait eprouver a Serge Ladko sa seconde +emotion desagreable. Quelle que fut son innocence, et par consequent +sa securite, il ne pouvait meconnaitre qu'une telle homonymie etait de +nature a provoquer les plus regrettables erreurs ou meme les plus graves +complications. + +Que le nom qu'il dissimulait sous celui d'Ilia Brusch vint a etre +connu, et non seulement son debarquement a Roustchouk s'en trouverait +compromis, mais encore il etait a craindre qu'il n'en resultat de longs +retards. + +Contre ces dangers, Serge Ladko ne pouvait rien. D'ailleurs, s'ils +etaient serieux, il convenait de ne pas les exagerer. En realite, il +etait peu croyable que la police accordat, sans raison particuliere, son +attention a un inoffensif pecheur a la ligne, et surtout a un pecheur +protege par les lauriers cueillis au concours de Sigmaringen. + +Venu a Szalka apres le coucher du soleil et reparti bien avant le jour +sans etre vu de personne, Serge Ladko n'avait fait que passer dans sa +maison, juste le temps de constater qu'aucune nouvelle de Natcha ne l'y +attendait. La persistance d'un tel silence avait veritablement quelque +chose d'affolant. Pourquoi la jeune femme n'ecrivait-elle plus depuis +deux mois? Que lui etait-il arrive? Les periodes de troubles publics +sont fecondes en malheurs prives, et le pilote se demandait avec +angoisse si, en admettant qu'il debarquat heureusement a Roustchouk, il +n'y debarquerait pas trop tard. + +Cette pensee, qui lui brisait le coeur, decuplait en meme temps la +puissance de ses muscles. C'est elle qui lui avait donne, au depart de +Gran, la force de resister a la tempete et de lutter victorieusement +contre le vent dechaine. C'est elle qui lui faisait hater le pas, tandis +qu'il revenait vers la barge, muni du cordial destine a M. Jaeger. + +Sa surprise fut grande de n'y pas trouver le passager qu il avait quitte +si mal en point, et le petit mot d'avertissement ecrit par celui-ci ne +la diminua pas. Quel motif si imperieux avait pu decider M. Jaeger a +s'eloigner malgre son etat de faiblesse? Comment pouvait-il se faire +qu'un bourgeois de Vienne eut des affaires si pressantes en rase +campagne, loin de tout centre habite? Il y avait la un probleme dont les +reflexions du pilote ne rendirent pas la solution plus prochaine. + +Quelle qu'en fut la cause, l'absence de M. Jaeger avait, en tous cas, le +grave inconvenient d'allonger encore un voyage deja trop long. Sans cet +incident inattendu, la barge aurait vite gagne le milieu du fleuve, et, +avant le soir, beaucoup de kilometres eussent ete ajoutes aux kilometres +laisses jusqu'ici dans son sillage. + +La tentation etait bien forte de tenir pour nulle et non avenue la +priere de M. Jaeger, de pousser au large, et de continuer sans perdre +une minute un voyage dont le but attirait Serge Ladko comme l'aimant +attire le fer. + +Le pilote se resigna pourtant a l'attente. + +Il avait des obligations a l'egard de son passager, et, tout bien +considere, mieux valait perdre une journee et ne fournir aucun pretexte +a des contestations ulterieures. + +Pour utiliser la fin de cette journee plus qu'a demi ecoulee deja, +le travail heureusement ne manquerait pas. Elle suffirait a peine a +remettre de l'ordre dans la barge et a reparer quelques petits degats +causes par la tempete. + +Serge Ladko s'occupa tout d'abord de ranger les coffres dont il avait +bouleverse le contenu pendant ses infructueuses recherches de la +matinee. Cela ne lui aurait pas demande beaucoup de temps, si, en +achevant le rangement du dernier, son regard ne fut tombe sur ce meme +portefeuille qui avait precedemment sollicite l'attention de Karl +Dragoch. Ce portefeuille, le pilote l'ouvrit comme l'avait ouvert le +policier, et, comme celui-ci, mais agite de sentiments tout autres, il +en retira le portrait que Natcha lui avait remis a l'instant de leur +separation, avec une dedicace pleine de tendresse. + +Un long moment, Serge Ladko contempla ce visage adorable. Natcha!.. +C'etait bien elle!.. C'etaient bien ses traits cheris, ses yeux si purs, +ses levres entr'ouvertes comme si elles allaient parler!.. + +Avec un soupir, il replaca enfin la chere image dans le portefeuille et +le portefeuille dans le coffre, qu'il referma avec soin et dont il mit +la clef dans sa poche, puis il sortit du tot pour vaquer a d'autres +travaux. + +Mais il n'avait plus de coeur a l'ouvrage. Bientot ses mains demeurerent +inactives, et, assis sur l'un des bancs, le dos tourne a la rive, +il laissa son regard errer sur le fleuve. Sa pensee s'envola vers +Roustchouk. Il vit sa femme, sa maison riante et pleine de chansons... +Certes, il ne regrettait rien. Sacrifier son propre bonheur a la patrie, +il le referait si c'etait a refaire... Quelle douleur pourtant qu'un +si cruel sacrifice eut ete a ce point inutile! La revolte eclatant +prematurement et ecrasee sans recours, combien d'annees encore +la Bulgarie gemirait-elle sous le joug des oppresseurs? Lui-meme +pourrait-il franchir la frontiere, et, s'il y parvenait, retrouverait-il +celle qu'il aimait? Les Turcs ne s'etaient-ils pas empares, comme d'un +otage, de la femme d'un de leurs adversaires les plus determines? S'il +en etait ainsi, qu'avaient-ils fait de Natcha? + +Helas! cet humble drame intime disparaissait dans la convulsion qui +secouait la region balkanique. Combien peu comptait cette misere de +deux etres, au milieu de la detresse publique? Toute la peninsule etait +parcourue a cette heure par des hordes feroces. Partout le galop sauvage +des chevaux faisait trembler la terre, et dans les plus pauvres villages +avaient passe la devastation et la guerre. + +Contre le colosse turc, deux pygmees: la Serbie et le Montenegro. Ces +David reussiraient-ils a vaincre Goliath? Ladko comprenait a quel point +la bataille etait inegale, et, tout pensif, il placait son espoir dans +le pere de tous les Slaves, le grand Tzar de Russie, qui, un jour +peut-etre, daignerait etendre sa main puissante au-dessus de ses fils +opprimes. + +Absorbe dans ses pensees, Serge Ladko avait perdu jusqu'au souvenir du +lieu ou il se trouvait. Un regiment tout entier eut defile derriere lui +sur la berge qu'il ne se fut pas retourne. _A fortiori_ ne s'apercut-il +pas de l'arrivee de trois hommes qui venaient de l'amont et marchaient +avec precaution. Mais, si Ladko ne vit pas ces trois hommes, ceux-ci le +virent aisement, des que la barge leur apparut au tournant du fleuve. Le +trio fit halte aussitot et tint conciliabule a voix basse. + +L'un de ces trois nouveaux venus a deja ete presente au lecteur, lors de +l'escale a Vienne, sous le nom de Titcha. C'est lui qui, en compagnie +d'un acolyte, s'etait attache aux pas de Karl Dragoch, apres que le +detective eut file de son cote Ilia Brusch, tandis que ce dernier +faisait une innocente demarche pres d'un des intermediaires employes +lors des envois d'armes en Bulgarie. Cette filature avait, on s'en +souvient, amene jusqu'a proximite de la barge les deux espions, qui, +surs de connaitre l'habitation flottante du policier, s'etaient alors +eloignes en projetant de tirer parti de leur decouverte. Ces projets, il +s'agissait maintenant de les realiser. + +Les trois hommes s'etaient tapis dans l'herbe de la rive, et, de la, ils +epiaient Serge Ladko. Celui-ci, poursuivant sa meditation, ignorait leur +presence et n'avait aucun soupcon du danger qu'elle lui faisait courir. +Le danger etait grand, cependant, ces gens en embuscade, trois affilies +de la bande de malfaiteurs qui parcourait alors la region du Danube, +n'etant pas de ceux qu'il fait bon rencontrer dans un lieu desert. + +De cette bande, Titcha etait meme un membre important; il pouvait etre +considere comme le premier apres le chef, dont les exploits valaient au +nom du pilote une honteuse celebrite. Quant aux deux autres, Sakmann et +Zerlang, simples comparses: des bras, non des tetes. + +"C'est lui! murmura Titcha, en arretant de la main ses compagnons, des +qu'il decouvrit la barge au detour du fleuve. + +--Dragoch? interrogea Sakmann. + +--Oui. + +--Tu en es sur? + +--Absolument. + +--Mais tu ne vois pas sa figure, puisqu'il a le dos tourne, objecta +Zerlang. + +--Ca ne m'avancerait pas a grand'chose de voir sa figure; repondit +Titcha. Je ne le connais pas. A peine si je l'ai apercu a Vienne. + +--Dans ce cas!.. + +--Mais je reconnais parfaitement le bateau, interrompit Titcha, j'ai eu +tout le loisir de l'examiner, pendant que Ladko et moi nous etions noyes +dans la foule. Je suis certain de ne pas me tromper. + +--En route, alors! fit l'un des hommes. + +--En route," approuva Titcha, en depliant un paquet qu'il tenait sous +son bras. + +Le pilote continuait a ne pas se douter de la surveillance dont il etait +l'objet. Il n'avait pas entendu les trois hommes arriver; il ne les +entendit pas davantage, lorsqu'ils s'approcherent en etouffant le bruit +de leurs pas dans l'herbe epaisse de la rive. Perdu dans son reve, il +laissait sa pensee fuir avec le courant vers Natcha et vers le pays. + +Tout a coup une multitude d'inextricables liens s'enroulerent a la fois +autour de lui, l'aveuglant, le paralysant, l'etouffant. + +Redresse d'une secousse, il se debattait instinctivement et s'epuisait +en vains efforts, quand un choc violent sur le crane le jeta tout +etourdi dans le fond de la barge. Pas si vite, cependant, qu'il n'ait eu +le temps de se voir prisonnier des mailles de l'un de ces vastes filets +designes sous le nom d'eperviers, dont lui-meme avait use plus d'une +fois pour capturer le poisson. + +Lorsque Serge Ladko sortit de ce demi-evanouissement, il n'etait plus +enveloppe du filet a l'aide duquel on l'avait reduit a l'impuissance. +Par contre, etroitement ligotte par les multiples tours d'une corde +solide, il n'aurait pu faire le plus petit mouvement; un baillon eut au +besoin etouffe ses cris, un impenetrable bandeau lui enlevait l'usage de +la vue. + +La premiere sensation de Serge Ladko, en revenant a la vie, fut celle +d'un veritable ahurissement. Que lui etait-il arrive? Que signifiait +cette inexplicable attaque, et que voulait-on faire de lui? A tout +prendre, il avait lieu de se rassurer dans une certaine mesure. Si l'on +avait eu l'intention de le tuer, c'eut ete chose faite. Puisqu'il etait +encore de ce monde, c'est qu'on n'en voulait pas a sa vie, et que ses +agresseurs, quels qu'ils fussent, n'avaient d'autre intention que de +s'emparer de sa personne. + +Mais pourquoi, dans quel but s'emparer de sa personne? + +A cette question, il etait malaise de repondre. Des voleurs?.. Ils +n'eussent pas pris la peine de ficeler leur victime avec un tel luxe de +precautions, quand un coup de couteau les eut servis plus rapidement et +plus surement. D'ailleurs, combien miserables les voleurs que le contenu +de la pauvre barge eut ete capable de tenter! + +Une vengeance?.. Impossibilite plus grande encore. Ilia Brusch n'avait +pas d'ennemis. Les seuls ennemis de Ladko, les Turcs, ne pouvaient +soupconner que le patriote bulgare se cachat sous le nom du pecheur, +et, quand bien meme ils en auraient ete informes, il n'etait pas un +personnage si considerable qu'ils se fussent risques a cet acte de +violence si loin de la frontiere, en plein coeur de l'Empire d'Autriche. +Au surplus, des Turcs l'eussent supprime, eux aussi, plus certainement +encore que de simples voleurs. + +S'etant convaincu que, pour l'instant du moins, le mystere etait +impenetrable, Serge Ladko, en homme pratique, cessa d'y penser, et +consacra toutes les forces de son intelligence a observer ce qui allait +suivre et a chercher les moyens, s'il en existait, de reconquerir sa +liberte. + +A vrai dire, sa situation ne se pretait pas a des observations +nombreuses. Raidi par l'etreinte d'une corde enroulee en spirales autour +de son corps, le moindre mouvement lui etait interdit, et le bandeau +etait si bien applique sur ses yeux qu'il n'aurait su dire s'il faisait +jour ou s'il faisait nuit. La premiere chose qu'il reconnut, en +concentrant toute son attention dans le sens de l'ouie, c'est qu'il +reposait dans le fond d'un bateau, le sien sans aucun doute, et que ce +bateau avancait rapidement sous l'effort de bras robustes. Il entendait +distinctement, en effet, le grincement des avirons contre le bois +des tolets, et le bruissement de l'eau glissant sur les flancs de +l'embarcation. + +Dans quelle direction se dirigeait-on? Tel fut le second probleme dont +il trouva assez facilement la solution, en constatant une sensible +difference de temperature entre le cote gauche et le cote droit de sa +personne. Les secousses que lui communiquait la barge a chaque impulsion +des avirons lui montrant qu'il etait couche dans le sens de la marche, +et le soleil, au moment de l'agression, n'etant guere eloigne du +meridien, il en conclut sans peine qu'une moitie de son corps etait +a l'ombre produite par la paroi de l'embarcation et que celle-ci se +dirigeait de l'Ouest a l'Est, en continuant par consequent a suivre le +courant, comme au temps ou elle obeissait a son maitre legitime. + +Aucune parole n'etait echangee entre ceux qui le tenaient en leur +pouvoir. Nul bruit humain ne frappait son oreille, hors les _han!_ +des nautoniers lorsqu'ils pesaient sur les rames. Cette navigation +silencieuse durait depuis une heure et demie environ, quand la chaleur +du soleil gagna son visage et lui apprit ainsi que l'on obliquait vers +le Sud. Le pilote n'en fut pas etonne. Sa parfaite connaissance des +moindres detours du fleuve lui fit comprendre que l'on commencait a +suivre la courbe qu'il decrit en face du mont Pilis. Bientot, sans +doute, on reprendrait la direction de l'Est, puis celle du Nord, +jusqu'au point extreme d'ou le Danube commence a descendre franchement +vers la peninsule des Balkans. + +Ces previsions ne se realiserent qu'en partie. Au moment ou Serge Ladko +calculait que l'on avait atteint le milieu de l'anse de Pilis, le bruit +des avirons cessa tout a coup. Tandis que la barge courait sur son erre, +une voix rude se fit entendre. + +"Prends la gaffe," commanda l'un des invisibles assaillants. + +Presque aussitot, il y eut un choc, que suivit un grincement tel qu'en +aurait pu produire le bordage eraflant un corps dur, puis Serge Ladko +fut souleve et hisse de mains en mains. + +Evidemment la barge avait accoste un autre bateau de dimensions plus +considerables, a bord duquel le prisonnier etait embarque a la facon +d'un colis. Celui-ci tendait vainement l'oreille afin de saisir au +passage quelques paroles. Pas un mot n'etait prononce. Les geoliers +ne se revelaient que par le contact de leurs mains brutales et par le +souffle de leurs poitrines haletantes. + +Ballotte, tiraille en tous sens, Serge Ladko, d'ailleurs, n'eut pas le +loisir de la reflexion. Apres l'avoir monte, on le descendit le long +d'une echelle qui lui laboura cruellement les reins. Aux heurts dont +il etait meurtri, il comprit qu'on le faisait passer par une ouverture +etroite, et enfin, bandeau et baillon arraches, il fut jete bas comme un +paquet, tandis que le bruit sourd d'une trappe qui se ferme resonnait +au-dessus de lui. + +Il fallut un long moment, a Serge Ladko, tout etourdi de la secousse, +pour reprendre conscience de lui-meme. Quand il y fut parvenu, sa +situation ne lui parut pas amelioree, bien qu'il eut retrouve l'usage +de la parole et de la vue. Si l'on avait juge un baillon inutile, c'est +evidemment que personne ne pouvait entendre ses cris, et la suppression +de son bandeau ne lui etait pas d'un plus grand secours. C'est en vain +qu'il ouvrait les yeux. Autour de lui tout etait ombre. Et quelle ombre! +Le prisonnier, qui, d'apres la succession des sensations ressenties, +supposait avoir ete depose dans la cale d'un bateau, s'epuisait en +inutiles efforts pour decouvrir la plus faible raie de lumiere filtrant +a travers le joint d'un panneau. Il ne distinguait rien. Ce n'etait pas +l'obscurite d'une cave, dans laquelle l'oeil parvient encore a discerner +quelque vague lueur: c'etait le noir total, absolu, comparable seulement +a celui qui doit regner dans la tombe. + +Combien d'heures s'ecoulerent ainsi? Serge Ladko estimait qu'on etait +parvenu au milieu de la nuit, quand un vacarme, assourdi par la +distance, parvint jusqu'a lui. On courait, on pietinait. Puis le bruit +se rapprocha. De lourds colis etaient traines directement au-dessus de +sa tete, et c'est a peine, il l'eut jure, si l'epaisseur d'une planche +le separait des travailleurs inconnus. + +Le bruit se rapprocha encore. On parlait maintenant a cote de lui, sans +doute derriere l'une des cloisons delimitant sa prison, mais, de ce +qu'on disait, il etait impossible de deviner le sens. + +Bientot, d'ailleurs, le bruit s'apaisa, et de nouveau ce fut le silence +autour du malheureux pilote qu'environnait une ombre impenetrable. + +Serge Ladko s'endormit + + + +XI + +AU POUVOIR D'UN ENNEMI + + +Apres que Karl Dragoch et ses hommes eurent battu en retraite, les +vainqueurs etaient d'abord restes sur le lieu du combat, prets a +s'opposer a un retour offensif, tandis que la charrette s'eloignait dans +la direction du Danube. Ce fut seulement quand le temps ecoule eut rendu +certain le depart definitif des forces de police que, sur un ordre de +son chef, la bande des malfaiteurs se mit en marche a son tour. + +Ils eurent bientot atteint le fleuve, qui coulait a moins de cinq cents +metres. La charrette les y attendait, en face d'un chaland, dont on +apercevait la masse sombre a quelques metres de la rive. + +La distance etait mediocre et les travailleurs nombreux. En peu +d'instants, le va-et-vient de deux bachots eut transporte a bord de ce +chaland le chargement de la voiture. Aussitot, celle-ci s'eloigna et +disparut dans la nuit, tandis que la plupart des combattants de la +clairiere se dispersaient a travers la campagne, apres avoir recu leur +part de butin. Du crime qui venait d'etre commis, il ne subsistait plus +d'autre trace qu'un amoncellement de colis encombrant le pont de la +gabarre, a bord de laquelle ne s'etaient embarques que huit hommes. + +En realite, la fameuse bande du Danube etait exclusivement composee de +ces huit hommes. Quant aux autres, ils representaient une faible partie +d'un personnel indetermine de sous-ordres, dont telle ou telle fraction +etait utilisee, selon la region exploitee: Ceux-ci demeuraient toujours +etrangers a l'execution proprement dite des coups de main, et leur role, +limite aux fonctions de porteurs, de vedettes ou de gardes du corps, ne +commencait qu'au moment ou il s'agissait d'evacuer vers le fleuve le +butin conquis. + +Cette organisation etait des plus habiles. Par ce moyen, la bande +disposait, sur tout le parcours du Danube, d'innombrables affilies +dont bien peu se rendaient compte du genre d'operations auxquelles ils +apportaient leur concours. Recrutes dans la classe la plus illettree, de +veritables brutes en general, ils croyaient participer a de vulgaires +actes de contrebande et ne cherchaient pas a en savoir davantage. Jamais +ils n'avaient songe a etablir le moindre rapprochement entre celui qui +commandait les expeditions auxquelles ils prenaient part et ce fameux +Ladko qui, tout en leur cachant son nom, semblait se complaire +etrangement a laisser une trace quelconque de son etat civil sur chaque +theatre de ses crimes. + +Leur indifference paraitra moins surprenante, si l'on veut bien +considerer que ces crimes, commis sur tout le cours du Danube, etaient +eparpilles sur une immense etendue. L'emotion publique avait donc, entre +chacun d'eux, le temps de se calmer. C'est surtout dans les bureaux de +la police, ou venaient se centraliser toutes les plaintes des regions +riveraines, que le nom de Ladko avait acquis sa triste celebrite. Dans +les villes, la classe bourgeoise, a cause des _manchettes_ ronflantes +des journaux, lui accordait encore un interet special. Mais pour la +masse du peuple, et, _a fortiori_, pour les paysans, il n'etait qu'un +malfaiteur comme un autre, dont on a a souffrir une fois et qu'on ne +revoit plus ensuite. + +Au contraire, les huit hommes restes a bord du chaland se connaissaient +tous entre eux et formaient une veritable bande. A l'aide de leur +bateau, ils montaient ou descendaient sans cesse le Danube. Que +l'occasion d'une profitable operation se presentat, ils s'arretaient, +recrutaient dans les environs le personnel necessaire, puis, le butin +en surete dans leur cachette flottante, ils repartaient, en quete de +nouveaux exploits. + +Quand le chaland etait plein, ils gagnaient la mer Noire ou un vapeur +a leur devotion venait croiser au jour fixe. Transportees a bord de ce +vapeur, les richesses volees, et parfois acquises au prix d'un meurtre, +y devenaient brave et loyale cargaison, capable d'etre echangee contre +de l'or, dans des contrees lointaines, au grand soleil des honnetes +gens. + +C'est exceptionnellement que la bande, la nuit precedente, avait fait +parler d'elle a si faible distance de son precedent mefait. Elle ne +commettait pas, d'ordinaire, une telle faute, qui, repetee, eut pu +donner l'eveil aux complices inconscients qu'elle embauchait dans le +pays. Mais, cette fois, son capitaine avait eu une raison particuliere +de ne pas s'eloigner, et si cette raison n'etait pas celle que lui avait +attribuee Karl Dragoch, en causant a Ulm avec Friedrich Ulhmann, la +personnalite du policier n'y etait cependant pas etrangere. + +Reconnu a Vienne par le chef de bande lui-meme, alors accompagne de son +second, Titcha, il avait ete, depuis cet instant, suivi a la piste, sans +le savoir, par une serie d'affilies locaux auxquels on n'avait dit que +l'essentiel, et le chaland s'etait applique a ne preceder la barge que +de quelques kilometres. Cet espionnage, des plus malaises dans une +contree souvent decouverte et ou abondaient en ce moment les gens de +police, avait ete forcement intermittent, et le hasard avait voulu que +jamais Karl Dragoch et son hote ne fussent apercus en meme temps. Rien +n'avait donc permis de supposer que la barge eut deux habitants, ni +d'admettre, par consequent, la possibilite d'une erreur. + +En instituant cette surveillance, le capitaine des bandits revait d'un +coup de maitre. Supprimer le detective? Il n'y songeait pas. Pour le +moment tout au moins, il projetait seulement de s'en emparer, Karl +Dragoch en son pouvoir, il aurait ensuite la partie belle pour traiter +d'egal a egal, si jamais un serieux danger le menacait. + +Pendant plusieurs jours, l'occasion de cet enlevement ne s'etait pas +presentee. Ou bien la barge s'arretait le soir a trop faible distance +d'un centre habite, ou bien on rencontrait dans son voisinage trop +immediat quelques-uns des agents egrenes sur la rive et dont la qualite +ne pouvait echapper a un professionnel du crime. + +Le matin du 29 aout, enfin, les circonstances avaient paru favorables. +La tempete qui, la nuit precedente, avait protege la bande pendant +qu'elle s'attaquait a la villa du comte Hagueneau, devait avoir plus ou +moins disperse les policiers qui precedaient ou suivaient leur chef le +long du fleuve. Peut-etre celui-ci serait-il momentanement seul et sans +defense. Il fallait en profiter. + +Aussitot la voiture chargee des depouilles de la villa, Titcha avait ete +depeche avec deux des hommes les plus resolus. On a vu comment les trois +aventuriers s'etaient acquittes de leur mission, et comment le pilote +Serge Ladko etait devenu leur prisonnier, au lieu et place du detective +Karl Dragoch. + +Jusqu'ici, Titcha n'avait pu renseigner son capitaine sur l'heureuse +issue de sa mission que par les quelques mots brefs echanges dans la +clairiere, au moment ou l'escouade de police etait survenue sur la +route. L'entretien serait necessairement repris a ce sujet, mais, pour +l'instant, il ne pouvait en etre question. Avant tout, il s'agissait de +faire disparaitre et de mettre a l'abri les nombreux colis entasses +sur le pont, et c'est a quoi s'employerent sans tarder les huit hommes +formant l'equipage de la gabarre. + +Soit a bras, soit en les faisant glisser sur des plans inclines, ces +colis furent d'abord introduits dans l'interieur du bateau, premier +travail qui n'exigea que quelques minutes, puis on proceda a l'arrimage +definitif. Pour cela le plancher de la cale fut souleve et laissa a +decouvert une ouverture beante, a la place ou l'on se fut legitimement +attendu a trouver l'eau du Danube. Une lanterne, descendue dans ce +deuxieme compartiment, permit d'y distinguer un amoncellement d'objets +heteroclites qui le remplissaient deja en partie. Il restait assez de +place, cependant, pour que les depouilles du comte Hagueneau pussent +etre logees a leur tour dans l'introuvable cachette. + +Merveilleusement truquee, en effet, etait cette gabarre qui servait a +la fois de moyen de transport, d'habitation et de magasin inviolable. +Au-dessous du bateau visible, un autre plus petit s'appliquait, le +pont de celui-ci formant le fond de celui-la. Ce second bateau, d'une +profondeur de deux metres environ, avait un deplacement tel, qu'il +fut capable de porter le premier et de le soulever d'un pied ou deux +au-dessus de la surface de l'eau. On avait remedie a cet inconvenient, +qui aurait, sans cela, devoile la supercherie, en chargeant le bateau +inferieur d'une quantite de lest suffisant a le noyer entierement, de +telle sorte que le chaland superieur gardat la ligne de flottaison qu'il +devait avoir a vide. + +Vide, sa cale l'etait toujours, les marchandises volees, qui allaient +s'entasser dans le double fond, y remplacaient un poids correspondant de +lest, et l'aspect de l'exterieur n'etait en rien modifie. + +Par exemple cette gabarre, qui, lege, aurait du normalement caler a +peine un pied, s'enfoncait dans l'eau de pres de sept. Cela n'etait +pas sans creer de reelles difficultes dans la navigation du Danube et +rendait necessaire le concours d'un excellent pilote. Ce pilote, la +bande le possedait dans la personne de Yacoub Ogul, un israelite natif +lui aussi de Roustchouk. Tres pratique du fleuve, Yacoub Ogul aurait +pu lutter avec Serge Ladko lui-meme pour la parfaite connaissance des +passes, des chenals et des bancs de sable; d'une main sure, il dirigeait +le chaland a travers les rapides semes de rochers que l'on rencontre +parfois sur son cours. + +Quant a la police, elle pouvait examiner le bateau tant que cela lui +plairait. Elle pouvait en mesurer la hauteur interieure et exterieure +sans trouver la plus petite difference. Elle pouvait sonder tout autour +sans rencontrer la cachette sous-marine, etablie suffisamment en +retrait, et de lignes assez fuyantes pour qu'il fut impossible de +l'atteindre. Toutes ses investigations l'ameneraient uniquement a +constater que ce chaland etait vide et que ce chaland vide enfoncait +dans l'eau de la quantite strictement suffisante pour equilibrer son +poids. + +En ce qui concerne les papiers, les precautions n'etaient pas moins +bien prises. Dans tous les cas, soit qu'elle descendit le courant, soit +qu'elle le remontat, la gabarre, ou allait chercher des marchandises, +ou, marchandises debarquees, retournait a son port d'attache. Selon +le choix qui paraissait le meilleur, elle appartenait, tantot a M. +Constantinesco, tantot a M. Wenzel Meyer, tous deux commercants, l'un de +Galatz, l'autre de Vienne. Les papiers, illustres des cachets les plus +officiels, etaient a ce point en regle, que jamais personne n'avait +songe a les verifier. L'eut-on fait, d'ailleurs, que l'on aurait +constate l'existence d'un Constantinesco ou d'un Wenzel Meyer dans +l'une ou l'autre des deux villes indiquees. En realite, le proprietaire +s'appelait Ivan Striga. + +Le lecteur se rappellera peut-etre que ce nom appartenait a un des +individus les moins recommandables de Roustchouk, qui, apres s'etre +vainement oppose au mariage de Serge Ladko et de Natcha Gregorevitch, +avait disparu ensuite de la ville. Sans qu'on entendit parler +positivement de lui, de mauvais bruits avaient alors couru sur son +compte, et la rumeur publique l'accusait de tous les crimes. + +Pour une fois, la rumeur publique ne se trompait pas. Avec sept autres +miserables de son espece, Ivan Striga avait, en effet, forme une bande +de veritables pirates, qui, depuis lors, ecumait litteralement les deux +rives du Danube. + +Avoir trouve ainsi le chemin de la richesse facile, c'etait quelque +chose; s'assurer la securite, c'etait mieux encore. Dans ce but, au lieu +de cacher son nom et son visage, ainsi que l'aurait fait un malfaiteur +vulgaire, il s'etait arrange de maniere, a ne pas etre un anonyme pour +ses victimes. Bien, entendu, ce n'etait pas son vrai nom qu'il leur +faisait connaitre. Non, celui qu'il avait resolu de laisser deviner avec +une adroite imprudence, c'etait celui de Serge Ladko. + +S'abriter, afin d'echapper aux consequences d'un forfait, derriere une +personnalite d'emprunt, c'est un stratageme assez commun, mais +Striga l'avait renove par le choix intelligent du pseudonyme qu'il +s'attribuait. + +Si le nom de Ladko n'etait, ni plus ni moins qu'un autre, capable de +creer une confusion et, par suite, hors le cas de flagrant delit, de +detourner les soupcons au profit du coupable, il possedait quelques +avantages qui lui etaient propres. + +En premier lieu, Serge Ladko n'etait pas un mythe. Il existait, si le +coup de fusil qui l'avait salue a son depart de Roustchouk ne l'avait +pas abattu pour jamais. Bien que Striga se vantat volontiers d'avoir +supprime son ennemi, la verite est qu'il n'en savait rien. Peu +importait, d'ailleurs, au point de vue de l'enquete qui pouvait etre +faite a Roustchouk. Si Ladko etait mort, la police ne pourrait rien +comprendre aux accusations dont il serait l'objet. S'il etait vivant, +elle trouverait un homme de chair et d'os, d'une honorabilite si bien +etablie que l'enquete, selon toute vraisemblance, en resterait la. Sans +doute, on rechercherait alors ceux qui auraient la malchance d'etre ses +homonymes. Mais, avant qu'on eut passe au crible tous les Ladkos du +monde, il coulerait de l'eau sous les ponts du Danube! + +Que si, d'aventure, les soupcons, a force d'etre diriges dans la meme +direction, finissaient par entamer la cuirasse d'honorabilite de Serge +Ladko, ce serait alors un resultat doublement heureux. Outre qu'il est +toujours agreable a un bandit de savoir qu'un autre est inquiete a sa +place, cette substitution lui devient plus agreable encore quand il a +voue a sa victime une haine mortelle. + +Alors meme que ces deductions eussent ete deraisonnables, l'absence de +Serge Ladko, dont personne ne connaissait la patriotique mission, les +eut rendues logiques. Pourquoi le pilote etait-il parti sans crier gare? +La section locale de la police du fleuve commencait precisement a se +poser cette question au moment ou Karl Dragoch decouvrait ce qu'il +croyait etre la verite, et, comme chacun sait, lorsque la police +commence a se poser des questions, il y a peu de chances qu'elle y +reponde avec bienveillance. + +Ainsi, la situation etait bien nette dans sa dramatique complication. +Une longue serie de crimes que des maladresses voulues faisaient +toujours attribuer a un certain Ladko, de Roustchouk; le pilote du meme +nom, vaguement, tres vaguement encore soupconne, a cause de son absence, +d'etre le coupable, tandis qu'a des centaines de kilometres un Ladko, +accuse par de plus serieuses presomptions, etait depiste sous le +deguisement du pecheur Ilia Brusch; et Striga, pendant ce temps, +reprenant, apres chaque expedition, son etat civil authentique, pour +circuler librement sur le Danube. + +Toutefois, pour que sa securite ne fut pas menacee, la condition +essentielle etait que l'on fit disparaitre toute trace compromettante +dans le plus bref delai possible. C'est pourquoi, ce soir-la, le butin +nouvellement conquis fut, comme de coutume, rapidement depose dans +l'introuvable cachette. C'est le bruit de cet arrimage que le veritable +Serge Ladko entendit dans son cachot pris aux depens de cette meme cale +sous-marine, au fond de laquelle nulle puissance humaine n'etait capable +de le secourir. Puis, le parquet remis en place, les hommes remonterent +sur le pont dont les panneaux furent refermes. La police pouvait venir +desormais. + +Il etait, a ce moment, pres de trois heures du matin. L'equipage de la +gabarre, surmene par les fatigues de cette nuit et par celles de la nuit +precedente, aurait eu grand besoin de repos, mais il ne pouvait en etre +question. + +Striga, desireux de s'eloigner au plus vite du lieu de son dernier +crime, donna l'ordre de se mettre en route en profitant de l'aube +naissante, ordre qui fut execute sans un murmure, chacun comprenant la +force des raisons qui le dictaient. + +Pendant qu'on s'occupait de ramener l'ancre a bord et de pousser +le chaland au milieu du fleuve, Striga s'enquit des peripeties de +l'expedition de la matinee. + +"Ca a ete tout seul, lui repondit Titcha. Le Dragoch a ete pris au +premier coup de filet comme un simple brochet. + +--Vous a-t-il vus? + +--Je ne crois pas. Il avait autre chose a penser. + +--Il ne s'est pas debattu? + +--Il a essaye, la canaille. J'ai du l'assommer a moitie pour le faire +tenir tranquille. + +--Tu ne l'as pas tue, au moins? demanda vivement Striga. + +--Que non pas! Etourdi tout au plus. J'en ai profite pour le ligotter +proprement. Mais je n'avais pas fini le paquetage que le colis respirait +comme pere et mere. + +--Et maintenant? + +--Il est dans la cale. Dans le double fond, naturellement. + +--Sait-il ou on l'a transporte? + +--Il faudrait alors qu'il soit rudement malin, declara Titcha en riant +bruyamment. Tu dois bien penser que je n'ai oublie ni le baillon, ni le +bandeau. On ne les a retires que le particulier en cage. La, il peut, si +ca lui convient, chanter des romances et admirer le paysage. + +Striga sourit sans repondre. Titcha reprit: + +---J'ai fait ce que tu as commande, mais ou cela nous menera-t-il? + +--Ne serait-ce qu'a desorganiser la brigade privee de son chef, repondit +Striga. + +Titcha haussa les epaules. + +--On en nommera un autre, dit-il. + +--Possible, mais il ne vaudra peut-etre pas celui que nous tenons. Dans +tous les cas, nous pourrons causer. Au besoin, nous le rendrions en +echange des passeports qui nous seraient necessaires. Il est donc +essentiel de le garder vivant. + +--Il l'est, affirma Titcha. + +--A-t-on pense a lui donner a manger? + +--Diable!... fit Titcha en se grattant la tete. On l'a tout a fait +oublie. Mais douze heures d'abstinence n'ont jamais fait de mal a +personne, et je lui porterai son diner des que nous serons en marche ... +A moins que tu ne veuilles le lui porter toi-meme, pour te rendre compte +par tes yeux? + +--Non, dit vivement Striga. Je prefere qu'il ne me voie pas. Je le +connais et il ne me connait pas. C'est un avantage que je ne veux pas +perdre. + +--Tu pourrais mettre un masque. + +--Ca ne prendrait pas avec Dragoch. Pas besoin qu'on lui montre son +visage. La taille, la carrure, le moindre detail lui suffit pour +reconnaitre les gens. + +--Alors, je suis frais, moi, qui suis oblige de lui porter sa pitance! + +--Il faut bien que quelqu'un le fasse ... D'ailleurs, Dragoch n'est pas +bien dangereux actuellement, et, s'il le redevient jamais, c'est que +nous serons a l'abri. + +--Amen!.. fit Titcha. + +--Pour le moment, reprit Striga, on va le laisser dans sa boite. Pas +trop longtemps, par exemple, sans quoi il finirait par mourir asphyxie. +On le remontera dans une cabine du pont quand nous aurons depasse +Budapest, demain matin, apres mon depart. + +--Tu as donc l'intention de t'absenter? demanda Titcha. + +--Oui, repondit Striga. Je quitterai le chaland de temps en temps afin +de recueillir des informations sur la rive. Je verrai ce qu'on dit de +notre derniere affaire et de la disparition de Dragoch. + +--Et si tu te fais pincer? objecta Titcha. + +--Pas de danger. Personne ne me connait, et la police du fleuve doit +etre dans le marasme. Pour les autres, j'aurai, s'il le faut, une +identite toute neuve. + +--Laquelle? + +--Celle du celebre Ilia Brusch, pecheur insigne et laureat de la Ligue +Danubienne. + +--Quelle idee! + +--Excellente. J'ai le bateau d'Ilia Brusch. Je lui emprunterai sa peau, +a l'exemple de Karl Dragoch. + +--Et si l'on te demande du poisson? + +--J'en acheterai, s'il le faut, pour le revendre. + +--Tu as reponse a tout. + +--Parbleu!" + +La conversation prit fin sur ce mot. Le chaland avait commence a suivre +le fil du courant. Il soufflait une legere brise du Nord qui serait tres +favorable quand, un peu au-dessus de Visegrad, le Danube, revenant sur +lui-meme, suivrait la direction du Sud. Jusque-la, au contraire, cette +brise du Nord retardait singulierement le bateau, et Striga, presse de +s'eloigner du theatre de ses exploits, donna l'ordre de border deux +longs avirons qui aideraient a gagner contre le vent. + +Il fallut trois heures pour parcourir dix kilometres et atteindre le +premier coude du fleuve, puis deux heures encore pour suivre la courbe +que dessine le Danube avant d'adopter franchement la direction du Sud. +Un peu en amont de Waitzen, on put enfin abandonner les avirons, et, +sous la poussee de la voile, la marche du bateau fut notablement +acceleree. + +Vers onze heures on passa devant Saint-Andre ou les deux charretiers +Kaiserlick et Vogel avaient pretendu se rendre au cours de la nuit +precedente. Il ne fut pas question de s'y arreter, et le chaland +continua a deriver vers Budapest, encore distante de vingt-cinq a trente +kilometres. + +A mesure qu'on gagnait vers l'aval, l'aspect des rives devenait plus +severe. Les iles ombreuses et verdoyantes se multipliaient, ne laissant +parfois entre elles que d'etroits canaux, interdits aux chalands, mais +suffisants pour la navigation de plaisance. + +Dans cette partie du Danube, la batellerie commence a devenir assez +active. Il y a meme de frequents encombrements, car le cours du fleuve +est resserre entre les premieres ramifications des Alpes Norriques et +les dernieres ondulations des Karpathes. Quelquefois se produisent des +echouages ou des abordages, peu dommageables en somme, pour peu que +l'attention des pilotes soit un seul instant en defaut. En general, +le malheur se reduit a une perte de temps. Mais que de cris, que de +querelles, au moment de la collision! + +Le chaland, dont Striga etait le capitaine, devait etre compte parmi +les mieux diriges. De grande taille, puisque sa capacite depassait deux +cents tonnes, le pont proprement dit en etait recouvert d'une sorte de +superstructure, d'un spardeck, qui formait, a l'arriere, le toit du +rouf habite par le personnel. Un matereau a l'avant servait a hisser +le pavillon national, et, a la poupe, un gouvernail a large safran +permettait au pilote de maintenir le bateau en bonne direction. + +A mesure qu'on descendait le courant, l'animation du fleuve allait +croissant, ainsi que cela se produit aux approches des grandes cites. +Des embarcations legeres, a vapeur ou a voiles, chargees de promeneurs +ou de touristes, se glissaient entre les iles. Bientot, dans le +lointain, la fumee de cheminees d'usines empata l'horizon, annoncant les +faubourgs de Budapest. + +A ce moment, il se produisit un fait singulier. Sur un signe de Striga, +Titcha penetra dans le rouf de l'arriere, avec un de ses compagnons de +l'equipage. Les deux hommes en ressortirent bientot. Ils escortaient +une femme d'une taille elancee, mais dont il etait malaise de voir les +traits a demi caches par un baillon. Les mains liees derriere le dos, +cette femme marchait entre ses deux gardiens, sans essayer d'une +resistance dont l'experience lui avait sans doute demontre l'inutilite. +Docilement, elle descendit dans la cale par l'echelle du grand panneau, +puis dans un compartiment du double fond dont la trappe fut refermee sur +elle. Cela fait, Titcha et son compagnon reprirent leurs occupations, +comme si de rien n'etait. + +Vers trois heures de l'apres-midi, le chaland s'engagea entre les quais +de la capitale de la Hongrie. A droite, c'etait Buda, l'ancienne ville +turque; a gauche, Pest, la ville moderne. A cette epoque, Buda etait, +plus qu'elle ne l'est restee de nos jours, une de ces vieilles et +pittoresques cites que le progres egalitaire tend a faire disparaitre. +Par contre, Pest, si son importance etait deja considerable, n'avait pas +encore atteint le prodigieux developpement qui a fait d'elle la plus +importante et la plus belle metropole de l'Europe orientale. + +Sur les deux rives, et notamment sur la rive gauche, se succedaient +les maisons a arcades et a terrasses, que dominaient les clochers des +eglises dores par les rayons du soleil, et la longue enfilade des quais +ne manquait ni de noblesse ni de grandeur. + +Le personnel du chaland n'accordait pas son attention a ce spectacle +enchanteur. La traversee de Budapest pouvant menager de desagreables +surprises a des gens si sujets a caution, l'equipage n'avait d'yeux que +pour le fleuve ou se croisaient de nombreuses embarcations. Ce prudent +souci permit a Striga de distinguer en temps voulu, au milieu des +autres, un bateau conduit par quatre hommes, qui se dirigeait en droite +ligne vers le chaland. Ayant reconnu un canot de la police fluviale, il +avertit d'un coup d'oeil Titcha, qui, sans autre explication, s'affala +par le panneau dans la cale. + +Striga ne s'etait pas trompe. En quelques minutes, ce canot eut rallie +la gabarre. Deux hommes monterent a bord. + +"Le patron? demanda l'un des nouveaux arrivants. + +--C'est moi, repondit Striga en faisant un pas en avant de ses +compagnons. + +--Votre nom? + +--Ivan Striga. + +--Votre nationalite? + +--Bulgare. + +--D'ou vient cette gabarre? + +--De Vienne. + +--Ou va-t-elle? + +--A Galatz. + +--Son proprietaire? + +--M. Constantinesco, de Galatz. + +--Chargement? + +--Neant. Nous retournons a vide. + +--Vos papiers? + +--Les voici, dit Striga, en offrant au questionneur les documents +demandes. + +--C'est bon, approuva celui-ci, qui les restitua apres un examen +consciencieux. Nous allons jeter un coup d'oeil dans votre cale. + +--A votre aise, conceda Striga. Je vous ferai toutefois remarquer que +c'est la quatrieme visite que nous subissons depuis notre depart de +Vienne. Ce n'est pas agreable." + +Le policier, declinant du geste toute responsabilite personnelle dans +les ordres dont il n'etait que l'executeur, descendit sans repondre par +le panneau. Arrive au bas de l'echelle, il s'avanca de quelques pas dans +la cale dont son regard fit le tour, puis il remonta. Rien n'etait venu +l'avertir que sous ses pieds gisaient deux creatures humaines, un homme, +d'un cote, une femme de l'autre, toutes deux reduites a l'impuissance +et hors d'etat de demander du secours. La visite ne pouvait etre plus +consciencieuse ni plus longue. Le chaland etant completement vide, il +n'y avait pas lieu de s'enquerir de la provenance de son chargement, ce +qui simplifiait beaucoup les choses. + +Le policier reparut donc au jour, et, sans poser d'autres questions, +regagna son canot, qui s'eloigna vers de nouvelles perquisitions, tandis +que la gabarre continuait lentement sa route vers l'aval. + +Quand les dernieres maisons de Budapest eurent ete laissees en arriere, +le moment parut venu de s'occuper de la prisonniere de la cale. Titcha +et son compagnon disparurent dans l'interieur, pour en ressortir +bientot, escortant cette meme femme qui y avait ete incarceree quelques +heures plus tot, et qui fut reintegree dans le rouf. Des autres hommes +de l'equipage, nul ne sembla preter la moindre attention a cet incident. + +On ne fit halte qu'a la nuit, entre les bourgs d'Ercsin et d'Adony, a +plus de trente kilometres au-dessous de Budapest, et l'on repartit le +lendemain des l'aube. Au cours de cette journee du 31 aout, la derive +fut interrompue par quelques arrets, pendant lesquels Striga quitta le +bord, en utilisant la barge, conquise, a ce qu'il pensait, sur Karl +Dragoch. Loin de se cacher, il accostait dans les villages, se +presentait aux habitants comme etant ce fameux laureat de la Ligue +Danubienne, dont la renommee n'avait pu manquer de parvenir jusqu'a eux, +et engageait des conversations qu'il aiguillait adroitement sur les +sujets qui lui tenaient au coeur. + +Tres maigre fut sa recolte de renseignements. Le nom d'Ilia Brusch ne +paraissait pas etre populaire dans cette region. Sans doute, a Mohacs, +Apatin, Neusatz, Semlin ou Belgrade, qui sont des villes importantes, il +en serait autrement. Mais Striga n'avait pas l'intention de s'y risquer +et il comptait bien se borner a prendre langue dans des villages, ou la +police exercait necessairement une surveillance moins effective. Par +malheur, les paysans ignoraient generalement le concours de Sigmaringen +et se montraient tres rebelles aux interviews. D'ailleurs, ils ne +savaient rien. Ils ignoraient Karl Dragoch plus encore qu'Ilia Brusch, +et Striga deploya en vain tous les raffinements de sa diplomatie. + +Ainsi que cela avait ete convenu la veille, c'est pendant une des +absences de Striga que Serge Ladko fut remonte au jour et transporte +dans une petite cabine dont la porte fut soigneusement verrouillee. +Precaution peut-etre exageree, tout mouvement etant interdit au +prisonnier etroitement ligotte. + +Les journees du 1er au 6 septembre s'ecoulerent paisiblement. Pousse a +la fois par le courant et par un vent favorable, le chaland continuait +a deriver, a raison d'une soixantaine de kilometres par vingt-quatre +heures. La distance parcourue aurait meme ete sensiblement plus grande +sans les arrets que rendaient necessaires les absences de Striga. + +Si les excursions de celui-ci etaient toujours aussi steriles au point +de vue special des renseignements, une fois, du moins, il reussit, +en utilisant ses talents professionnels,. a les rendre profitables a +d'autres egards. + +Ceci se passait le 5 septembre. Ce jour-la, le chaland etant venu +mouiller a la nuit en face d'un petit bourg du nom de Szuszek, Striga +descendit a terre comme de coutume. La soiree etait avancee. Les +paysans, qui se couchent d'ordinaire avec le soleil, ayant pour la +plupart reintegre leurs demeures, il deambulait solitairement, quand il +avisa une maison d'apparence assez cossue, dont le proprietaire, plein +de confiance dans la probite publique, avait laisse la porte ouverte, en +s'absentant pour quelque course dans le voisinage. + +Sans hesiter, Striga s'introduisit dans cette maison, qui se trouva +etre un magasin de detail, ainsi que l'existence d'un comptoir le +lui demontra. Prendre dans le tiroir de ce comptoir la recette de la +journee, cela ne demanda qu'un instant. Puis, non content de cette +modeste rapine, il eut tot fait de decouvrir dans le corps inferieur +d'un bahut, dont l'effraction ne fut qu'un jeu pour lui, un sac +rondelet, qui rendit au toucher un son metallique de bon augure. + +Ainsi nanti, Striga s'empressa de regagner son chaland, qui, l'aube +venue, etait deja loin. + +Telle fut la seule aventure du voyage. + +A bord, Striga avait d'autres occupations. De temps a autre, il +disparaissait dans le rouf, et s'introduisait dans une cabine situee en +face de celle ou l'on avait depose Serge Ladko. Parfois, sa visite ne +durait que quelques minutes, parfois elle se prolongeait davantage. Il +n'etait pas rare, dans ce dernier cas, qu'on entendit jusque sur le pont +l'echo d'une violente discussion, ou l'on discernait une voix de femme +repondant avec calme a un homme en fureur. Le resultat etait alors +toujours le meme: indifference generale de l'equipage et sortie +furibonde de Striga, qui s'empressait de quitter le bord pour calmer ses +nerfs irrites. + +C'est principalement sur la rive droite qu'il poursuivait ses +investigations. Rares, en effet, sont les bourgs et les villages de +la rive gauche au dela de laquelle s'etend a perte de vue l'immense +puzsta.. + +Cette puzsta, c'est la plaine hongroise par excellence, que limitent, +a pres de cent lieues, les montagnes de la Transylvanie. Les lignes +de chemins de fer qui la desservent traversent une infinie etendue de +landes desertes, de vastes paturages, de marais immenses ou pullule le +gibier aquatique. Cette puzsta, c'est la table toujours genereusement +servie pour d'innombrables convives a quatre pattes, ces milliers et ces +milliers de ruminants qui constituent l'une des principales richesses du +royaume de Hongrie. A peine, s'il s'y rencontre quelques champs de ble +ou de mais. + +La largeur du fleuve est devenue considerable alors, et de nombreux +ilots ou iles en divisent le cours. Telles de ces dernieres sont de +grande etendue et laissent de chaque cote deux bras ou le courant +acquiert une certaine rapidite. + +Ces iles ne sont point, fertiles. A leur surface ne poussent que des +bouleaux, des trembles, des saules, au milieu du limon depose par les +inondations qui sont frequentes. Cependant on y recolte du foin en +abondance, et les barques, chargees jusqu'au plat bord, le charrient aux +fermes ou aux bourgades de la rive. + +Le 6 septembre, le chaland mouilla a la tombee de la nuit. Striga etait +absent a ce moment. S'il n'avait voulu se risquer, ni a Neusatz, ni a +Peterwardein qui lui fait face, l'importance relative de ces villes +pouvant etre une cause de dangers, il s'etait du moins arrete, afin d'y +continuer son enquete, au bourg de Karlovitz, situe une vingtaine de +kilometres en aval. Sur son ordre, le chaland n'avait fait halte que +deux ou trois lieues plus bas, pour attendre son capitaine, qui le +rejoindrait en s'aidant du courant. + +Vers neuf heures du soir, celui-ci n'en etait plus fort eloigne. Il +ne se pressait pas. Laissant fuir la barge au gre du courant, il +s'abandonnait a des pensees en somme assez riantes. Son stratageme avait +pleinement reussi. Personne ne l'avait suspecte et rien ne s'etait +oppose a ce qu'il se renseignat librement. A vrai dire, de +renseignements, il n'en avait guere recolte. Mais cette ignorance +publique, qui confinait a l'indifference, etait, en somme, un symptome +favorable. Bien certainement, dans cette region, on n'avait que tres +vaguement entendu parler de la bande du Danube, et l'on ignorait jusqu'a +l'existence de Karl Dragoch, dont la disparition ne pouvait, par suite, +causer d'emotion. + +D'un autre cote, que ce fut a cause de la suppression de son chef ou en +raison de la pauvrete de la region traversee, la vigilance de la police +paraissait grandement diminuee. Depuis plusieurs jours, Striga n'avait +apercu personne qui eut la tournure d'un agent, et nul ne parlait de la +surveillance fluviale si active deux ou trois cent kilometres en amont. + +Il y avait donc toutes chances pour que le chaland arrivat heureusement +au terme de son voyage, c'est-a-dire a la mer Noire, ou son chargement +serait transporte a bord du vapeur accoutume. Demain, on serait au dela +de Semlin et de Belgrade. Il suffirait ensuite de longer de preference +la rive serbe pour se mettre a l'abri de toute facheuse surprise. La +Serbie devait etre, en effet, plus ou moins desorganisee par la guerre +qu'elle soutenait contre la Turquie et il n'y avait pas apparence que +les autorites riveraines perdissent leur temps a s'occuper d'une gabarre +descendant a vide le cours du fleuve. + +Qui sait? Ce serait peut-etre le dernier voyage de Striga. Peut-etre +se retirerait-il au loin, apres fortune faite, riche, considere--et +heureux, songeait-il, en pensant a la prisonniere enfermee dans la +gabarre. + +Il en etait la de ses reflexions quand ses yeux tomberent sur les +coffres symetriques dont les couvercles avaient si longtemps servi de +couchettes a Karl Dragoch et a son hote, et tout a coup cette pensee lui +vint que, depuis huit jours qu'il etait maitre de la barge, il n'avait +pas songe a en explorer le contenu. Il etait grand temps de reparer cet +inconcevable oubli. + +En premier lieu, il s'attaqua au coffre de tribord qu'il fractura en +un tour de main. Il n'y trouva que des piles de linge et de vetements +ranges en bon ordre. Striga, qui n'avait que faire de cette defroque, +referma le coffre et s'attaqua au suivant. + +Le contenu de celui-ci n'etait pas fort different du precedent, et +Striga desappointe allait y renoncer, quand il decouvrit dans un des +coins un objet plus interessant. Si les articles d'habillement ne +pouvaient rien lui apprendre, il n'en serait peut-etre pas de meme de ce +gros portefeuille qui, selon toute vraisemblance, devait contenir +des papiers. Or, les papiers ont beau etre muets, rien n'egale, dans +certains cas, leur eloquence. + +Striga ouvrit ce portefeuille, et, conformement a son espoir, il s'en +echappa de nombreux documents, dont il entreprit le patient examen. Les +quittances, les lettres defilerent, toutes au nom d'Ilia Brusch, puis +ses yeux, agrandis par la surprise, s'arreterent sur le portrait qui, +deja, avait eveille les soupcons de Karl Dragoch. + +D'abord Striga ne comprit pas. Qu'il y eut dans cette barge des papiers +au nom d'Ilia Brusch, et qu'il n'y en eut aucun au nom du policier, +c'etait deja passablement etonnant. Toutefois, l'explication de cette +anomalie pouvait etre des plus naturelles. Peut-etre Karl Dragoch, au +lieu de doubler le laureat de la Ligue Danubienne, comme Striga l'avait +cru jusqu'ici, avait-il emprunte a l'amiable la personnalite du pecheur, +et peut-etre, dans ce cas, avait-il conserve, d'un commun accord avec +le veritable Ilia Brusch, les documents necessaires pour justifier au +besoin de son identite. Mais pourquoi ce nom de Ladko, ce nom dont, avec +une habilete diabolique, Striga signait tous ses crimes? Et que venait +faire la ce portrait d'une femme, a laquelle celui-ci n'avait jamais +renonce malgre l'echec de ses precedentes tentatives? Quel etait donc +le legitime proprietaire de cette barge pour avoir en sa possession +un document si intime et si singulier? A qui appartenait-elle en +definitive, a Karl Dragoch, a Ilia Brusch ou a Serge Ladko, et lequel +de ces trois hommes, dont deux l'interessaient a un si haut point, +tenait-il prisonnier en fin de compte dans le chaland? Le dernier, il +proclamait, cependant, l'avoir tue, le soir ou, d'un coup de feu, +il avait abattu l'un des deux hommes de ce canot qui s'eloignait +furtivement de Roustchouk. Vraiment, s'il avait mal vise alors, il +aimerait encore mieux, plutot que le policier, tenir entre ses mains le +pilote, qu'il ne manquerait pas une seconde fois, dans ce cas. Celui-la, +il ne serait pas question de le garder comme otage. Une pierre au +cou ferait l'affaire, et, debarrasse ainsi d'un ennemi mortel, il +supprimerait en meme temps le principal obstacle a des projets dont il +poursuivait aprement la realisation. + +Impatient d'etre fixe, Striga, gardant par devers lui le portrait +qu'il venait de decouvrir, saisit la godille et pressa la marche de +l'embarcation. + +Bientot la masse de la gabarre apparut dans la nuit. Il accosta +rapidement, sauta sur le pont, et, se dirigeant vers la cabine faisant +face a celle qu'il visitait d'ordinaire, introduisit la clef dans la +serrure. + +Moins avance que son geolier, Serge Ladko n'avait meme pas le choix +entre plusieurs explications de son aventure. Le mystere lui en +paraissait toujours aussi impenetrable, et il avait renonce a imaginer +des conjectures sur les motifs que l'on pouvait avoir de le sequestrer. + +Quand, apres un fievreux sommeil, il s'etait reveille au fond de son +cachot, la premiere sensation qu'il eprouva fut celle de la faim. Plus +de vingt-quatre heures s'etaient alors ecoulees depuis son dernier +repas, et la nature ne perd jamais ses droits, quelle que soit la +violence de nos emotions. + +Il patienta d'abord, puis, la sensation devenant de plus en plus +imperieuse, il perdit le beau calme qui l'avait soutenu jusque-la. +Allait-on le laisser mourir d'inanition? Il appela. Personne ne +repondit. Il appela plus fort. Meme resultat. Il s'egosilla enfin en +hurlements furieux, sans obtenir plus de succes. + +Exaspere, il s'efforca de briser ses liens. Mais ceux-ci etaient solides +et c'est en vain qu'il se roula sur le parquet en tendant ses muscles a +les rompre. + +Dans un de ces mouvements convulsifs, son visage heurta un objet +depose pres de lui. Le besoin affine les sens. Serge Ladko reconnut +immediatement du pain et un morceau de lard qu'on avait sans doute mis +la pendant son sommeil. Profiter de cette attention de ses geoliers +n'etait pas des plus faciles, dans la situation ou il se trouvait. Mais +la necessite rend industrieux, et, apres plusieurs essais infructueux, +il reussit a se passer du secours de ses mains. + +Sa faim satisfaite, les heures coulerent lentes et monotones. Dans le +silence, un murmure, un frissonnement, semblable a celui des feuilles +agitees par une brise legere, venait frapper son oreille. Le bateau qui +le portait etait evidemment en marche et fendait, comme un coin, l'eau +du fleuve. + +Combien d'heures s'etaient-elles succede, quand une trappe fut soulevee +au-dessus de lui? Suspendue au bout d'une ficelle, une ration semblable +a celle qu'il avait decouverte a son premier reveil, oscilla dans +l'ouverture qu'eclairait une lumiere incertaine et vint se poser a sa +portee. + +Des heures coulerent encore, puis la trappe s'ouvrit de nouveau. Un +homme descendit, s'approcha du corps inerte, et Serge Ladko, pour la +seconde fois, sentit qu'on lui recouvrait la bouche d'un large baillon. +C'est donc qu'on avait peur de ses cris et qu'il passait a proximite +d'un secours? Sans doute, car, l'homme a peine remonte, le prisonnier +entendit que l'on marchait sur le plafond de son cachot. Il voulut +appeler ... aucun son ne sortit de ses levres ... Le bruit de pas cessa. + +Le secours devait etre deja loin, quand, peu d'instants plus tard, on +revint, sans plus d'explications, supprimer son baillon. Si on lui +permettait d'appeler, c'est que cela n'offrait plus de danger. Des lors, +a quoi bon? + +Apres le troisieme repas, identique aux deux premiers, l'attente fut +plus longue. C'etait la nuit sans doute. Serge Ladko calculait que sa +captivite remontait environ a quarante-huit heures, lorsque, par la +trappe de nouveau ouverte, on insinua une echelle, a l'aide de laquelle +quatre hommes descendirent au fond du cachot. + +Ces quatre hommes, Serge Ladko n'eut pas le temps de distinguer leurs +traits. Rapidement, un baillon etait encore applique sur sa bouche, un +bandeau sur ses yeux, et, redevenu colis aveugle et muet, il etait comme +la premiere fois transporte de mains en mains. + +Aux heurts qu'il subit, il reconnut l'ouverture etroite--la trappe, +il le comprenait--qu'il avait deja franchie et qu'il franchissait +maintenant en sens inverse. L'echelle qui avait meurtri ses reins +pendant la descente, les meurtrit egalement, tandis qu'on le remontait. +Un bref trajet horizontal suivit, puis, brutalement jete sur le parquet, +il sentit qu'on lui enlevait comme auparavant bandeau et baillon. Il +ouvrait a peine les yeux, qu'une porte se refermait avec bruit. + +Serge Ladko regarda autour de lui. S'il n'avait fait que changer de +prison, celle-ci etait infiniment superieure a la precedente. Par une +petite fenetre, le jour entrait a flots, lui permettant d'apercevoir, +deposee aupres de lui, sa pitance ordinaire qu'il avait ete contraint +jusqu'ici de chercher a tatons. La lumiere du soleil lui rendait le +courage et sa situation lui apparaissait moins desesperee. Derriere +cette fenetre, c'etait la liberte. Il s'agissait de la conquerir. + +Longtemps il desespera d'en trouver le moyen, quand enfin, en parcourant +pour la millieme fois du regard la cabine exigue qui lui servait de +prison, il decouvrit, appliquee contre la paroi, une sorte de ferrure +plate qui, sortie du plancher et s'elevant verticalement jusqu'au +plafond, servait probablement a relier entre eux les madriers du borde. +Cette ferrure formait saillie, et, bien qu'elle ne presentat aucun angle +tranchant, il n'etait peut-etre pas impossible de s'en servir pour user +ses liens, sinon pour les couper. Difficile a coup sur, l'entreprise +meritait tout au moins d'etre tentee. + +Ayant reussi avec beaucoup de peine a ramper jusqu'a ce morceau de fer, +Serge Ladko commenca aussitot a limer contre lui la corde qui retenait +ses mains. L'immobilite presque totale que ses entraves lui imposaient +rendait ce travail extremement penible, et le va-et-vient des bras, ne +pouvant etre obtenu que par une serie de contractions de tout le corps, +restait forcement contenu dans d'etroites limites. Outre que la besogne +avancait lentement ainsi, elle etait en meme temps veritablement +extenuante, et, toutes les cinq minutes, le pilote etait contraint de +prendre du repos. Deux fois par jour, aux heures des repas, il lui +fallait s'interrompre. C'etait toujours le meme geolier qui venait lui +apporter sa nourriture et, bien que celui-ci dissimulat son visage sous +un masque de toile, Serge Ladko le reconnaissait sans hesitation a ses +cheveux gris et a la remarquable largeur de ses epaules. D'ailleurs, +bien qu'il n'en put discerner les traits, l'aspect de cet homme lui +donnait l'impression de quelque chose de deja vu. Sans qu'il lui fut +possible de rien preciser, cette carrure puissante, cette demarche +lourde, ces cheveux grisonnants que l'on distinguait au-dessus du masque +de toile, ne lui semblaient pas inconnus. + +Les rations lui etaient servies a heure fixe, et jamais, hors de ces +instants, on ne penetrait dans sa prison. Rien n'en aurait meme trouble +le silence, si, de temps a autre, il n'avait entendu une porte s'ouvrir +en face de la sienne. Presque toujours, le bruit de deux voix, celle +d'un homme et celle d'une femme, parvenait ensuite jusqu'a lui. Serge +Ladko tendait alors l'oreille, et, interrompant son patient travail, il +cherchait a mieux discerner ces voix qui remuaient en lui des sensations +vagues et profondes. + +En dehors de ces incidents, le prisonnier mangeait d'abord, des le +depart de son geolier, puis il se remettait obstinement a l'oeuvre. + +Cinq jours s'etaient ecoules depuis qu'il l'avait commencee, et il en +etait encore a se demander s'il faisait ou non quelques progres, quand, +a la tombee de la nuit, le soir du 6 septembre, le lien qui encerclait +ses poignets se brisa tout a coup. + +Le pilote dut refouler le cri de joie qui allait lui echapper. On +ouvrait sa porte. Le meme homme que chaque jour entrait dans sa cellule +et deposait pres de lui le repas habituel. + +Des qu'il se retrouva seul, Serge Ladko voulut mouvoir ses membres +liberes. Il lui fut d'abord impossible d'y parvenir. Immobilises pendant +toute une longue semaine, ses mains et ses bras etaient comme frappes de +paralysie. Peu a peu, cependant, le mouvement leur revint et augmenta +graduellement d'amplitude. Apres une heure d'efforts, il put executer +des gestes encore maladroits et delivrer ses jambes a leur tour. + +Il etait libre. Du moins il avait fait le premier pas vers la liberte. +Le second, ce serait de franchir cette fenetre qu'il etait en son +pouvoir d'atteindre maintenant, et par laquelle il apercevait l'eau du +Danube, sinon la rive invisible dans l'obscurite. Les circonstances +etaient favorables. Il faisait dehors un noir d'encre. Bien malin qui le +rattraperait par cette nuit sans lune, ou l'on ne voyait rien a dix pas. +D'ailleurs, on ne reviendrait plus dans sa cellule que le lendemain. +Quand on s'apercevrait de son evasion, il serait loin. + +Une grave difficulte, plus qu'une difficulte, une impossibilite +materielle l'arreta a la premiere tentative. Assez large pour un +adolescent souple et svelte, la fenetre etait trop etroite pour +livrer passage a un homme dans la force de l'age et doue d'une aussi +respectable carrure que Serge Ladko. Celui-ci, apres s'etre epuise en +vain, dut reconnaitre que l'obstacle etait infranchissable et se laissa +retomber tout haletant dans sa prison. + +Etait-il donc condamne a n'en plus sortir? Un long moment, il contempla +le carre de nuit dessine par l'implacable fenetre, puis, decide a +de nouveaux efforts, il se depouilla de ses vetements et, d'un elan +furieux, se lanca dans l'ouverture beante, resolu a la franchir coute +que coute. + +Son sang coula, ses os craquerent, mais une epaule d'abord, un bras +ensuite passerent, et le montant de la fenetre vint buter contre sa +hanche gauche. Malheureusement l'epaule droite avait bute, elle aussi, +de telle sorte que tout effort supplementaire serait evidemment inutile. + +Une partie du corps a l'air libre et surplombant le courant, l'autre +partie demeuree prisonniere, ses cotes ecrasees par la pression, Serge +Ladko ne tarda pas a trouver la position intenable. Puisque s'enfuir +ainsi etait impraticable, il fallait aviser a d'autres moyens. +Peut-etre, pourrait-il arracher l'un des montants de la fenetre et +agrandir ainsi l'infranchissable ouverture. + +Mais, pour cela, il etait necessaire de reintegrer la prison, et Ladko +fut oblige de reconnaitre l'impossibilite de ce retour en arriere. Il ne +lui etait permis ni d'avancer, ni de reculer, et, a moins d'appeler a +son aide, il etait irremediablement condamne a rester dans sa cruelle +position. + +C'est en vain qu'il se debattit. Tout fut inutile. Il s'etait lui-meme +pris au piege par la violence de son elan. + +Serge Ladko reprenait haleine, quand un bruit insolite le fit +tressaillir. Un nouveau danger se revelait, menacant. Fait qui ne +s'etait jamais produit a pareille heure depuis qu'il occupait cette +prison, on s'arretait a sa porte, une clef cherchait en tatonnant le +trou de la serrure, s'y introduisait enfin... + +Souleve par le desespoir, le pilote raidit tous ses muscles dans un +effort surhumain... + +Au dehors, cependant, la clef tournait dans la serrure... entrainait le +pene avec elle ... lui faisait faire un premier pas hors de la gache... + + + +XII + +AU NOM DE LA LOI + + +Striga, la porte ouverte, s'arreta hesitant sur le seuil. Une obscurite +profonde emplissait la cellule. Il ne distinguait rien, si ce n'est +un carre d'ombre plus claire vaguement decoupe par l'ouverture de la +fenetre. Dans un coin, quelque part, gisait le prisonnier. On ne pouvait +l'apercevoir. + +"Titcha! appela Striga d'une voix impatiente, de la lumiere!" + +Titcha s'empressa d'apporter une lanterne dont la tremblante lueur, +soudainement projetee, parut illuminer la piece. Les deux hommes, +l'ayant parcourue d'un rapide coup d'oeil, echangerent un regard +trouble. La cabine etait vide. Sur le parquet, des liens rompus, des +vetements jetes a la volee: du prisonnier, nulle autre trace. + +"M'expliqueras-tu?... commenca Striga. + +Avant de repondre, Titcha alla jusqu'a la fenetre, et passa le doigt sur +l'un des montants. + +--Envole, dit-il, en montrant son doigt rouge. + +--Envole!... repeta Striga, qui profera un juron. + +--Mais pas depuis longtemps, continua Titcha. Le sang est encore frais. +D'ailleurs, il n'y a pas plus de deux heures que je lui ai apporte sa +ration. + +--Et tu n'as rien vu d'anormal a ce moment? + +--Absolument rien. Je l'ai laisse ficele comme un saucisson. + +--Imbecile! gronda Striga! + +Titcha, ouvrant les bras, exprima clairement par ce geste qu'il ignorait +comment l'evasion avait pu s'accomplir et qu'il en declinait, dans tous +les cas, la responsabilite. Striga n'accepta pas cette commode defaite. + +--Oui, imbecile, repeta-t-il d'une voix furieuse en arrachant des mains +de son compagnon la lanterne qu'il promena sur le pourtour de la cabine. +Il fallait visiter ton prisonnier et ne pas te fier aux apparences.... +Tiens! regarde ce morceau de fer poli par le frottement. C'est la qu'il +a use la corde qui retenait ses mains.... Il a du y mettre des jours et +des jours.... Et tu ne t'es apercu de rien!... On n'est pas stupide a ce +point-la! + +--Ah ca, mais, quand tu auras fini!... repliqua Titcha qui sentait la +colere le gagner a son tour. Est-ce que tu me prends pour ton chien?... +Apres tout, puisque tu tenais tant a boucler le Dragoch, il fallait le +garder toi-meme. + +--J'aurais mieux fait, approuva Striga. Mais, d'abord, est-ce bien +Dragoch que nous tenions? + +--Qui veux-tu que ce soit? + +--Le sais-je?... Je suis en droit de m'attendre a tout, en voyant la +maniere dont tu t'acquittes d'une mission. L'as-tu reconnu, quand tu +l'as pris? + +--Je ne peux pas dire que je l'aie reconnu, confessa Titcha, vu qu'il +tournait le dos.... + +--La!.. + +--Mais j'ai parfaitement reconnu le bateau. C'est bien celui que tu m'as +montre a Vienne. Ca, par exemple, j'en suis sur. + +--Le bateau!.. Le bateau!.. Enfin, comment etait-il, ton prisonnier? +Etait-il grand? + +Serge Ladko et Ivan Striga avaient en realite une taille sensiblement +egale. Mais un homme couche parait, on ne l'ignore pas, beaucoup plus +grand qu'un homme debout, et Titcha n'avait guere vu le pilote qu'etendu +sur le parquet de sa prison. C'est donc de la meilleure foi du monde +qu'il repondit: + +--La tete de plus que toi. + +--Ce n'est pas Dragoch!.. murmura Striga, qui se savait d'une stature +plus elevee que le detective. + +Il reflechit quelques instants, puis demanda: + +--Le prisonnier ressemblait-il a quelqu'un de ta connaissance? + +--De ma connaissance? protesta Titcha. Jamais de la vie! + +--. Par exemple, il ne ressemblerait pas... a Ladko? + +--En voila une idee! s'ecria Titcha. Pourquoi diable veux-tu que Dragoch +ressemble a Ladko? + +--Et si notre prisonnier n'etait pas Dragoch? + +--Il ne serait pas davantage Ladko, que je connais assez, parbleu, pour +ne pas m'y tromper. + +--Reponds toujours a ma question, insista Striga. Lui ressemblait-il? + +--Tu reves, protesta Titcha. D'abord, le prisonnier n'avait pas de +barbe, et Ladko en a. + +--Ca se coupe, la barbe, fit observer Striga. + +--Je ne dis pas non... Et puis, le prisonnier avait des lunettes. + +Striga haussa les epaules. + +--Etait-il brun ou blond? demanda-t-il. + +--Brun, repondit Titcha avec conviction. + +--Tu en es sur? + +--Sur. + +--Ce n'est pas Ladko!.. murmura de nouveau Striga. Ce serait donc Ilia +Brusch.. + +--Quel Ilia Brusch? + +--Le pecheur. + +--Bah!.. fit Titcha abasourdi. Mais alors, si le prisonnier n'etait ni +Ladko, ni Karl Dragoch, peu importe qu'il ait pris la clef des champs. + +Striga, sans repondre, s'approcha a son tour de la fenetre. Apres +avoir examine les traces de sang, il se pencha au dehors et s'efforca +vainement de percer les tenebres. + +--Depuis combien de temps est-il parti?., se demandait-il a demi-voix. + +--Pas plus de deux heures, dit Titcha. + +--S'il court depuis deux heures, il doit etre loin! s'ecria Striga, qui +maitrisait, avec peine sa colere. + +Apres un instant de reflexion, il ajouta: + +--Rien a faire pour le moment. La nuit est trop noire. Puisque l'oiseau +est envole, bon voyage. Quant a nous, nous nous mettrons en route un +peu avant l'aube, de maniere a etre le plus tot possible au dela de +Belgrade." + +Il resta un instant songeur, puis, sans rien ajouter, il quitta la +cabine pour entrer dans celle qui lui faisait face. Titcha preta +l'oreille. D'abord, il n'entendit rien; mais bientot, a travers la porte +fermee, arriverent jusqu'a lui des eclats de voix dont le diapason +montait progressivement. Haussant les epaules avec dedain, Titcha +s'eloigna et regagna son lit. + +C'est a tort que Striga avait juge inutile de se livrer a des recherches +immediates. Ces recherches n'eussent peut-etre pas ete vaines, car le +fugitif n'etait pas loin. + +En entendant le bruit de la clef tournant dans la serrure, Serge Ladko, +d'un effort desespere, avait vaincu l'obstacle. Sous la violente +traction des muscles, l'epaule d'abord, la hanche ensuite s'etaient +effacees, et il avait glisse comme une fleche hors de la fenetre trop +etroite, pour tomber, la tete la premiere, dans l'eau du Danube, +qui s'etait ouverte et refermee sans bruit. Quand, apres une courte +immersion, il revint a la surface, le courant l'avait deja emporte a +quelque distance de l'endroit de sa chute. Un instant plus tard, il +depassait l'arriere du chaland, evite la proue vers l'amont. Devant lui +la route etait libre. + +Il n'avait pas a hesiter. Le seul parti a prendre etait de se laisser +deriver quelque temps encore. Une fois hors d'atteinte, il nagerait +vigoureusement vers l'une des rives. Il y arriverait, il est vrai, dans +un etat de nudite qui pouvait etre une source de grandes difficultes +ulterieures, mais il n'avait pas le choix. Le plus presse etait de +s'eloigner de la prison flottante ou il venait de passer de si penibles +jours. Quand il aurait pris terre, il aviserait. + +Tout a coup, dans la nuit, la masse sombre d'une seconde embarcation se +dressa devant lui. Quelle ne fut pas son emotion, en reconnaissant sa +barge retenue par une bosse amarree au chaland et que tendait la poussee +du courant. Il se cramponna instinctivement au gouvernail, et, un +instant, demeura immobile. + +Dans la paix nocturne, un bruit de voix parvenait jusqu'a lui. Sans +doute, on discutait les circonstances de sa fuite. Il attendit, la tete +seule hors de l'eau noire qui le couvrait de son impenetrable voile. + +Les voix grandirent, puis se turent, et tout retomba dans le silence. +Serge Ladko, s'accrochant au plat bord, se hissa lentement dans la barge +et disparut sous le tot. La, l'oreille tendue, il ecouta de nouveau.. Il +n'entendit rien. Plus aucun bruit autour de lui. + +Sous le tot, l'obscurite de la nuit se faisait plus epaisse encore. Dans +l'impossibilite de rien distinguer, Serge Ladko tatonna comme un aveugle +pour reconnaitre les objets familiers. Il ne semblait pas que l'on eut +rien touche. La etaient ses instruments de peche; a ce clou pendait +encore le bonnet de loutre qu'il y avait lui-meme accroche. A droite, +c'etait sa couchette; a gauche, celle ou M. Jaeger avait si longtemps +dormi... Mais pourquoi etaient-ils ouverts, les coffres menages +au-dessous de ces couchettes? On les avait donc forces?.. Invisibles +dans l'ombre, ses mains hesitantes firent l'inventaire de ses modestes +richesses... Non, on ne lui avait rien pris. Linge et vetements +paraissaient en on ordre, comme il les avait laisses... Jusqu'a son +couteau qu'il retrouva a la place meme ou il l'avait range. Ce couteau, +Serge Ladko l'ouvrit, puis, rampant sur le ventre dans le fond de la +barge, il s'avanca vers l'etrave. + +Quel voyage! L'oreille aux aguets, les yeux vainement ouverts dans les +tenebres, s'arretant, la respiration coupee, au moindre clapotis de +l'eau, il lui fallut dix minutes pour arriver au but. Enfin, sa main put +saisir la bosse, qu'il trancha d'un seul coup. + +La corde coupee fouetta l'eau a grand bruit. Ladko, le coeur battant, +retomba dans la barge. Impossible qu'on n'ait pas entendu la chute de +cette corde, dans un silence si profond... + +Non... rien ne bougeait... Le pilote, peu a peu redresse, comprit qu'il +etait deja foin de ses ennemis. A peine libre, en effet, la barge avait +commence a deriver, et il n'avait fallu qu'un instant pour qu'entre elle +et le chaland s'elevat le mur inexpugnable de la nuit. + +Quand il s'estima assez loin pour n'avoir plus rien a craindre, Serge +Ladko arma un aviron, et quelques coups de godille augmenterent +rapidement la distance. Alors seulement, il s'apercut qu'il grelottait +et s'occupa de se couvrir. Decidement, on n'avait pas touche au contenu +de ses coffres, ou il trouva sans peine le linge et les vetements +necessaires. Cela fait, il saisit de nouveau l'aviron et se remit a +godiller avec rage. + +Ou etait-il? Il n'en avait aucune idee. Rien ne pouvait le renseigner +sur le parcours effectue par le chaland dans lequel il avait ete +incarcere. Sa prison flottante avait-elle monte ou descendu le fleuve, +il l'ignorait. + +En tous cas, c'est dans le sens du courant qu'il devait maintenant se +diriger, puisque c'est dans cette direction qu'etaient Roustchouk et +Natcha. Si on l'avait ramene en arriere, ce serait du temps a regagner a +grands renforts de bras, voila tout. Pour le moment, il commencerait par +naviguer toute la nuit, de maniere a s'eloigner le plus possible de +ses ennemis inconnus. Il pouvait compter sur environ sept heures +d'obscurite. En sept heures, on fait du chemin. Le jour venu, il +s'arreterait, pour prendre du repos, dans la premiere ville rencontree. + +Serge Ladko godillait vigoureusement depuis une vingtaine de minutes, +quand un cri affaibli par la distance s'eleva dans la nuit. Ce qu'il +exprimait, joie, colere ou terreur, trop vague etait ce cri lointain +pour que l'on put le dire. Et pourtant, si vague qu'elle fut, cette +voix, qui lui arrivait des confins de l'horizon, emplit d'un trouble +obscur le coeur du pilote. Ou avait-il entendu une voix semblable?.. Un +peu plus, il eut jure que c'etait celle de Natcha... Il avait cesse de +godiller, l'oreille tendue aux sourdes rumeurs de la nuit. + +Le cri ne se renouvela pas. L'espace etait redevenu muet autour de la +barge que le courant entrainait en silence. Natcha!.. + +Il n'avait que ce nom-la en tete... Serge Ladko, d'un mouvement +d'epaules, rejeta cette obsession, cette idee fixe et se remit au +travail. + +Le temps passa. Il pouvait etre minuit, quand, sur la rive droite, +se dessinerent confusement des maisons. Ce n'etait qu'un village, +Szlankament, que Ladko laissa en arriere sans l'avoir reconnu. + +Quelques heures plus tard, au moment du lever de l'aube, un autre bourg, +Nove Banoveze, apparut a son tour. Il ne le reconnut pas davantage et le +depassa pareillement. + +Puis les rives redevinrent desertes, tandis que le jour se levait. + +Des que la lumiere fut suffisante, Serge Ladko s'empressa de reparer les +degats causes a son deguisement par une si longue captivite. En quelques +minutes, ses cheveux redevinrent noirs de leur racine a leur pointe, un +coup de rasoir fit tomber la barbe naissante et ses lunettes faussees +furent remplacees par des neuves. Cela fait, il se remit a godiller avec +le meme inlassable courage. + +De temps a autre, il jetait un coup d'oeil en arriere, sans rien +apercevoir de suspect. Les ennemis etaient loin, decidement. + +Liberant son esprit de ses preoccupations les plus immediates, le +sentiment de sa securite reconquise lui permettait de songer de nouveau +a l'etrangete de sa situation. Quels etaient ces ennemis qui le +contraignaient a fuir? Que lui voulaient-ils? Pourquoi l'avaient-ils +tenu durant tant de jours en leur pouvoir? Autant de questions +auxquelles il etait dans l'impossibilite de repondre. Quels que fussent +ces ennemis, il fallait, en tous cas, se defier d'eux a l'avenir, et ce +souci allait facheusement compliquer son voyage, a moins qu'il ne prit +le parti de reclamer, malgre les dangers d'une telle demarche, la +protection de la police contre ses ravisseurs inconnus, a la premiere +ville qu'il traverserait. + +Cette ville, quelle serait-elle? Cela non plus, il ne le savait pas, +et rien n'etait de nature a le renseigner, sur ces rives desertes ou, +separes par de longs espaces, s'egrenaient de rares et pauvres hameaux. + +Ce fut seulement vers huit heures du matin, que, toujours sur la rive +droite, de hauts clochers piquerent le ciel, tandis que, devant la +barge, une autre ville plus lointaine montait a l'horizon. Serge Ladko +eut un sursaut de joie. Ces villes, il les connaissait bien. L'une, +la plus proche, c'etait Semlin, derniere cite danubienne de l'empire +austro-hongrois; l'autre, juste en face de lui, c'etait Belgrade, la +capitale serbe, situee egalement sur la rive droite, apres un coude +brusque du fleuve, au confluent de la Save. + +Ainsi donc, pendant son incarceration, il avait continue a descendre le +courant, sa prison flottante l'avait rapproche du but, et, sans meme +s'en rendre compte, il avait franchi plus de cinq cents kilometres. + +Pour l'instant, Semlin, c'etait le salut. Autant que besoin serait, il +y trouverait aide et protection. Mais se resoudrait-il a demander du +secours? S'il se plaignait, s'il racontait son inexplicable aventure, +n'allait-on pas ouvrir une enquete, dont il serait la premiere victime? +Peut-etre voudrait-on savoir qui il etait, d'ou il venait, ou il se +rendait, et peut-etre parviendrait-on a decouvrir le nom qu'il s'etait +jure de ne jamais reveler, quoi qu'il arrivat. + +Remettant a prendre un parti a ce sujet, Serge Ladko activa la marche +de son embarcation. La demie de huit heures sonnait aux horloges de la +ville comme il fixait son amarre a un anneau du quai. Il proceda ensuite +a quelques rapides rangements, puis examina de nouveau ce probleme: +parler ou se taire. Finalement il se decida pour l'abstention. Tout bien +considere, mieux valait garderie silence, aller chercher sous le tot +un repos bien gagne, et s'eloigner inapercu de Semlin comme il y etait +arrive. + +A ce moment, quatre hommes parurent sur le quai et s'arreterent en face +de la barge. Ces hommes sauterent a bord, et l'un d'eux, s'approchant de +Serge Ladko, qui le regardait faire avec etonnement, demanda: + +"Vous etes bien le nomme Ilia Brusch? + +--Oui, repondit le pilote, en fixant sur le questionneur un regard +inquiet. + +Celui-ci entr'ouvrit son vetement, afin de montrer une echarpe aux +couleurs hongroises, qui lui enserrait la taille. + +--Au nom de la loi, je vous arrete," dit-il en touchant le pilote a +l'epaule. + + + +XIII + +UNE COMMISSION ROGATOIRE + + +Karl Dragoch n'avait pas souvenir de s'etre occupe, dans tout le cours +de sa carriere, d'une affaire aussi fertile en incidents inattendus et +ayant autant le caractere du mystere que cette affaire de la bande du +Danube. L'incroyable mobilite de l'insaisissable bande, son ubiquite, la +soudainete de ses coups, avaient deja quelque chose d'insolite. Et voici +que son chef, a peine depiste, devenait introuvable, et semblait se rire +des mandats d'amener lances contre lui dans toutes les directions! + +Tout d'abord, on eut ete fonde a croire qu'il s'etait evapore. De lui, +aucune trace, ni en amont, ni en aval. La police de Budapest, notamment, +malgre une surveillance incessante, n'avait rien signale qui lui +ressemblat. Il fallait bien qu'il fut passe a Budapest, cependant, +puisque, des le 31 aout, il etait vu a Duna Foeldvar, soit pres de +quatre-vingt-dix kilometres plus bas que la capitale de la Hongrie. +Ignorant que le role du pecheur fut joue a ce moment par Ivan Striga, +a qui le chaland assurait un refuge, Karl Dragoch n'y pouvait rien +comprendre. + +Les jours suivants, c'est a Szekszard, a Vukovar, a Cserevics, a +Karlovitz enfin que l'on signalait sa presence. Ilia Brusch ne se +cachait pas. Loin de la, il disait son nom a qui voulait l'entendre, et +parfois meme vendait quelques livres de poissons. D'aucuns, il est vrai, +pretendaient aussi l'avoir surpris au moment ou il en achetait, ce qui +ne laissait pas d'etre assez singulier. + +Le soi-disant pecheur faisait preuve en tous cas d'une infernale +habilete. La police, aussitot prevenue de son apparition, avait beau +faire diligence, elle arrivait toujours trop tard. C'est en vain qu'elle +sillonnait ensuite le fleuve en tous sens, elle n'y decouvrait pas le +plus petit vestige de la barge qui semblait litteralement volatilisee. + +Karl Dragoch se desesperait en apprenant les echecs successifs de ses +sous-ordres. Le gibier allait-il decidement lui glisser entre les mains? + +Toutefois, deux choses etaient certaines. La premiere, c'est que le +pretendu laureat continuait a descendre le fleuve. La seconde, c'est +qu'il semblait fuir les villes, dont, sans doute, il redoutait la +police. + +Karl Dragoch fit donc redoubler de surveillance a toutes les cites de +quelque importance situees en aval de Budapest, telles que Mohacs, +Apatin et Neusatz, et lui-meme etablit son quartier general a Semlin. +Ces villes constituaient ainsi autant de barrages eleves sur la route du +fugitif. + +Malheureusement, il paraissait bien que celui-ci ne fit que rire de la +serie d'obstacles accumules devant lui. De meme qu'on avait appris son +passage en aval de Budapest, sa presence fut constatee, mais toujours +trop tard, en aval de Mohacs, d'Apatin et de Neusatz. Dragoch, +transporte de colere et comprenant qu'il jouait sa derniere carte, +reunit alors une veritable flottille. Sur son ordre, plus de trente +embarcations croiserent nuit et jour au-dessous de Semlin. Bien adroit +serait l'adversaire s'il parvenait a franchir leur ligne serree. + +Pour remarquables qu'elles fussent, ces dispositions n'auraient eu +cependant aucun succes, si Serge Ladko fut reste prisonnier dans la +gabarre de Striga. Heureusement pour le repos de Dragoch, il ne devait +pas en etre ainsi. + +La journee du 6 septembre s'etait ecoulee dans ces conditions, sans que +rien de nouveau fut survenu, et Dragoch, des les premieres heures du 7, +se disposait a rejoindre sa flottille, quand il vit un agent accourir a +sa rencontre. Son homme, enfin arrete, venait d'etre incarcere dans la +prison de Semlin. + +Il se hata de se rendre au parquet. L'agent avait dit vrai. Le trop +celebre Ladko etait bien reellement sous les verrous. + +La nouvelle se repandit avec la rapidite de l'eclair et mit la ville en +rumeur. On ne causait pas d'autre chose, et, sur le quai, des groupes +compacts stationnerent toute la journee devant la barge du fameux +malfaiteur. + +Ces groupes ne purent manquer d'attirer l'attention d'une gabarre qui, +vers trois heures de l'apres-midi, passa au large de Semlin. Cette +gabarre qui descendait innocemment le fleuve, c'etait celle de Striga. + +"Qu'y a-t-il donc a Semlin? dit celui-ci a son fidele Titcha, en +remarquant l'animation des quais. Serait-ce une emeute? + +Il s'aida d'une jumelle, qu'il ecarta de ses yeux apres un rapide +examen. + +--Le diable m'emporte, Titcha, s'ecria-t-il, si ce n'est pas +l'embarcation de notre particulier! + +--Tu crois?... fit Titcha en s'emparant de la jumelle. + +--Il faut que j'en aie le coeur net, declara Striga qui paraissait en +proie a une vive agitation. Je vais a terre. + +--Pour te faire pincer. C'est malin!... Si cette embarcation est celle +de Dragoch, c'est que Dragoch est a Semlin. C'est se jeter dans la +gueule du loup. + +--Tu as raison, approuva Striga, qui disparut dans le rouf. Mais nous +allons prendre nos precautions." + +Un quart d'heure plus tard, il revenait "camoufle" de main de maitre, +si l'on veut bien nous permettre cette expression empruntee a l'argot +commun aux malfaiteurs et aux gens de police. Sa barbe coupee et +remplacee par des favoris postiches, ses cheveux dissimules sous une +perruque, un large bandeau recouvrant l'un de ses yeux, il s'appuyait +peniblement sur une canne, comme un homme qui sortirait a peine d'une +grave maladie. + +"Et maintenant?... demanda-t-il, non sans quelque vanite. + +--Merveilleux! admira Titcha. + +--Ecoute, reprit Striga. Tandis que je serai a Semlin, vous continuerez +votre route. Deux ou trois lieues au dela de Belgrade, vous mouillerez +et vous attendrez mon retour. + +--Comment feras-tu pour nous rejoindre? + +--Ne t'inquiete pas de ca, et dis a Ogul de me conduire dans le bachot." + +Pendant ce temps, le chaland avait laisse Semlin en arriere. Ayant +pris terre assez loin de la ville, Striga revint a grands pas vers les +maisons. Des qu'il les eut atteintes, il modera son allure, et, se +melant aux groupes qui stationnaient au bord du fleuve, il recueillit +avidement les propos echanges autour de lui. + +Il ne s'attendait guere a ce que ces propos lui apprirent. Personne, +dans ces groupes animes, ne parlait de Dragoch. On ne s'entretenait +pas davantage d'Ilia Brusch. Il n'etait question que de Ladko. De quel +Ladko? Non pas du pilote de Roustchouk, dont le nom avait ete utilise +par Striga de la maniere qu'on sait, mais precisement de ce Ladko +imaginaire qu'il avait ainsi cree de toutes pieces, du Ladko malfaiteur, +du Ladko pirate, c'est-a-dire de lui-meme, Striga. C'est sa propre +arrestation qui formait le sujet de la conversation generale. + +Il ne parvenait pas a comprendre. Que la police commit une erreur et +arretat un innocent au lieu et place du coupable, il n'y avait a cela +rien de bien surprenant. Mais quel rapport avait cette erreur, dont il +pouvait mieux que personne certifier la realite, avec la presence de ce +bateau, que son chaland, la veille encore, avait a la traine? + +On estimera, sans doute, qu'il faisait preuve de faiblesse en accordant +quelque interet a ce cote de la question. L'essentiel, c'etait qu'un +autre fut poursuivi a sa place. Pendant qu'on suspecterait celui-la, +on ne songerait pas a s'occuper de lui. C'etait le point important. Le +reste ne comptait pas. + +Rien n'eut ete plus vrai, s'il n'avait eu des motifs particuliers de +vouloir etre renseigne a cet egard. A en juger d'apres les apparences, +tout portait a croire que l'homme incarcere et le maitre de la barge +ne faisaient qu'un. Quel etait cet inconnu, qui, apres avoir ete, +huit jours durant, prisonnier a bord du chaland, en remplacait si +complaisamment le proprietaire entre les griffes de la police? Striga, +certes, ne quitterait pas Semlin avant d'etre fixe sur ce point. + +Il lui fallut s'armer de patience. M. Izar Rona, juge charge de cette +affaire, ne paraissait pas dispose a mener rondement l'instruction. +Trois jours s'ecoulerent sans qu'il donnat signe de vie. Cette attente +prealable faisait partie de sa methode. D'apres lui, il est excellent de +laisser tout d'abord un accuse aux prises avec la solitude. L'isolement +est un grand destructeur de force nerveuse, et quelques jours de secret +depriment merveilleusement l'adversaire que le juge va trouver en face +de lui. + +M. Izar Rona, quarante-huit heures apres l'arrestation, exprimait ces +idees a Karl Dragoch venu aux informations. Le detective ne pouvait que +donner aux theories de son chef une approbation hierarchique. + +"Enfin, monsieur le Juge, se risqua-t-il a demander, quand comptez-vous +proceder au premier interrogatoire? + +--Demain. + +--Je viendrai donc demain soir en apprendre le resultat. Inutile de vous +repeter, je pense, sur quoi se fondent les presomptions? + +--Inutile, affirma M. Rona. J'ai nos conversations anterieures presentes +a l'esprit, et, d'ailleurs, mes notes sont tres completes. + +--Vous me permettrez toutefois de vous rappeler, monsieur le Juge, le +desir que j'ai pris la liberte de vous exprimer? + +--Quel desir? + +--Celui de ne pas paraitre dans cette affaire, au moins jusqu'a nouvel +ordre. Ainsi que je vous l'ai expose, l'inculpe ne me connait que sous +le nom de Jaeger. Cela peut eventuellement nous servir. Evidemment, +lorsque nous serons devant la Cour, il me faudra decliner mon nom +veritable. Mais nous n'en sommes pas la, et il me parait preferable, +pour la recherche des complices, de ne pas me bruler avant l'heure.... + +--C'est entendu," promit le juge. + +Dans la cellule ou on l'avait enferme, Serge Ladko attendait qu'on +voulut bien s'occuper de lui. Suivant de si pres sa precedente aventure, +ce nouveau malheur, aussi inexplicable pour lui que l'autre, n'avait pas +abattu son courage. Sans tenter la moindre resistance au moment de +son arrestation, il s'etait laisse conduire a la prison, apres avoir +vainement formule une question restee sans reponse. Que risquait-il, +d'ailleurs? Cette arrestation resultait necessairement d'une erreur qui +serait dissipee des qu'on l'interrogerait. + +Par malheur, le premier interrogatoire se faisait singulierement +attendre. Serge Ladko, maintenu au secret le plus rigoureux, demeurait +seul, jour et nuit, dans sa cellule, ou, de temps a autre, un gardien +venait jeter un furtif coup d'oeil par un judas perce dans la porte. Ce +gardien esperait-il, obeissant aux ordres de M. Izar Rona, constater les +resultats progressifs de la methode d'isolement! En ce cas, il ne devait +pas se retirer satisfait. Les heures et les jours s'ecoulaient, sans +que rien, dans l'attitude du prisonnier, revelat un changement de ses +intimes pensees. Assis sur une chaise, les mains appuyees sur les +genoux, les yeux baisses, la face froide, il semblait profondement +reflechir, et gardait une immobilite presque absolue, sans donner aucun +signe d'impatience. Des la premiere minute, Serge Ladko s'etait resolu +au calme, et rien ne l'en ferait sortir; mais il en arrivait, en +constatant la fuite du temps, a regretter sa prison flottante qui, du +moins, le rapprochait de Roustchouk. + +Le troisieme jour, enfin,--on etait alors au 10 septembre,--sa porte +s'ouvrit, et il fut invite a quitter sa cellule. Encadre par quatre +soldats, baionnette au canon, il suivit un long couloir, descendit un +interminable escalier, puis traversa une rue, au dela de laquelle il +penetra dans le Palais de Justice, bati en face de la prison. + +Dans cette rue, le populaire grouillait, se pressant derriere un cordon +d'agents de police. Quand le prisonnier apparut, de feroces clameurs +s'eleverent de cette foule, avide d'exprimer sa haine pour le malfaiteur +redoute et si longtemps impuni. Quel que fut le sentiment de Serge Ladko +en se voyant en butte a cette injure immeritee, il n'en laissa rien +paraitre. D'un pas ferme, il entra dans le Palais, et, apres une +nouvelle attente, se trouva enfin devant son juge. + +M. Izar Rona, petit homme malingre, blond, la barbe rare, au teint +jaune et bilieux, etait un magistrat de la maniere forte. Procedant +par affirmations tranchantes, par denegations brutales, il attaquait +l'adversaire a coups de boutoir, plus desireux d'inspirer la terreur que +de gagner la confiance. + +Les gardes s'etaient retires sur un signe du juge. Debout au milieu de +la piece, Serge Ladko attendait qu'il plut a celui-ci de l'interroger. +Dans un angle, le greffier pret a ecrire. + +"Asseyez-vous, dit M. Rona d'un ton brusque. + +Serge Ladko obeit. Le magistrat reprit: + +--Votre nom? + +--Ilia Brusch. + +--Votre domicile? + +--Szalka. + +--Votre profession? + +--Pecheur. + +--Vous mentez, formula le juge, en surveillant du regard le prevenu. + +Une legere rougeur colora le visage de Serge Ladko dont les yeux eurent +un rapide eclair. Toutefois, il se contraignit au calme et garda le +silence. + +--Vous mentez, repeta M. Rona. Vous vous appelez Ladko. Votre domicile +est Roustchouk. + +Le pilote tressaillit. Ainsi son identite veritable etait connue. +Comment cela avait-il pu se faire? Cependant, le juge, a qui le +tressaillement du prevenu n'avait pas echappe, poursuivait d'une voix +cinglante: + +--Vous etes accuse de trois vols simples, de dix-neuf vols qualifies +perpetres avec les circonstances aggravantes d'escalade et d'effraction, +de trois assassinats et de six tentatives de meurtre, lesdits crimes +et delits accomplis avec premeditation depuis moins de trois ans. +Qu'avez-vous a repondre? + +Le pilote avait ecoute, stupefait, cette incroyable nomenclature. Eh +quoi! la confusion qu'il avait redoutee, en apprenant de la bouche de +M. Jaeger l'existence de son sinistre homonyme, cette confusion s'etait +produite en effet. Des lors, a quoi bon avouer qu'il s'appelait Serge +Ladko? Tout a l'heure, il avait eu la pensee de le reconnaitre, en +implorant la discretion du juge. Il comprenait maintenant qu'un tel +aveu serait plus nuisible qu'utile. C'etait bien lui, Serge Ladko, de +Roustchouk, et non un autre, qui etait accuse de cette effroyable serie +de crimes. Sans doute, meme definitivement identifie, il parviendrait a +etablir son innocence. Mais combien de temps faudrait-il pour y arriver? +Non, mieux valait soutenir jusqu'au bout le role du pecheur Ilia Brusch, +puisque Ilia Brusch etait le nom d'un innocent. + +--J'ai a repondre que vous vous trompez, repliqua-t-il d'une voix ferme. +Je me nomme Ilia Brusch et je demeure a Szalka. Il est bien facile, +d'ailleurs, de vous en assurer. + +--Ce sera fait, dit le juge en prenant une note. En attendant, je vais +vous faire connaitre quelques-unes des charges qui pesent sur vous. + +Serge Ladko se fit plus attentif. On touchait au point interessant. + +--Pour le moment, commenca le juge, nous laisserons de cote la plus +grande partie des crimes qui vous sont reproches, et nous nous +occuperons seulement des plus recents, de ceux qui ont ete perpetres +pendant le voyage au cours duquel vous avez ete arrete. + +M. Rona, ayant repris haleine, poursuivit: + +--C'est a Ulm que l'on signale pour la premiere fois votre presence. +C'est donc a Ulm que nous placerons l'origine de ce voyage. + +--Pardon, Monsieur, interrompit vivement Serge Ladko. Mon voyage avait +commence bien avant Ulm, puisque j'ai remporte deux prix au concours +de peche de Sigmaringen et que j'ai ensuite remonte le fleuve jusqu'a +Donaueschingen. + +--Il est exact, en effet, repliqua le juge, qu'un certain Ilia Brusch +a ete proclame laureat du concours de peche institue par la Ligue +Danubienne a Sigmaringen, et que cet Ilia Brusch a ete vu a +Donaueschingen. Mais, ou bien vous aviez deja adopte a Sigmaringen une +personnalite d'emprunt, ou bien vous vous etes substitue audit Ilia +Brusch pendant qu'il allait de Donaueschingen a Ulm. C'est un point que +nous eluciderons en son temps, soyez tranquille. + +Serge Ladko, les yeux ecarquilles par la surprise, ecoutait comme +dans un reve ces fantaisistes deductions. Un peu plus, on eut compte +l'imaginaire Ilia Brusch au nombre de ses victimes! Sans prendre la +peine de repondre, il haussait dedaigneusement les epaules, quand +le juge, en le regardant fixement, lui demanda tout a coup a +brule-pourpoint: + +--Qu'etes-vous alle faire a Vienne, le 26 aout dernier, chez le juif +Simon Klein? + +Malgre lui, Serge Ladko tressaillit une seconde fois. Voila qu'on +connaissait cette visite, maintenant! Certes, elle n'avait rien de +reprehensible, mais l'avouer, c'etait avouer en meme temps son identite, +et, puisqu'il avait adopte le parti de la nier, force lui etait de +persister dans cette voie. + +--Simon Klein?... repeta-t-il d'un air interrogateur, en homme qui ne +comprend pas. + +--Vous niez?... fit M. Rona. Je m'y attendais. C'est donc a moi de vous +apprendre qu'en vous rendant chez le juif Simon Klein--et le juge, ce +disant, se souleva a demi sur son siege pour donner a ses paroles une +plus ecrasante autorite,--vous alliez vous entendre avec le receleur +ordinaire de votre bande. + +--De ma bande!... repeta le pilote ahuri. + +--Il est vrai, rectifia ironiquement le juge, que vous ne savez pas ce +que je veux dire, que vous ne faites partie d'aucune bande, que vous +n'etes pas Ladko, mais bien un inoffensif pecheur a la ligne du nom +d'Ilia Brusch; Mais alors, si vous vous nommez en effet Ilia Brusch, +pourquoi vous cachez-vous? + +--Je me cache, moi?... protesta Serge Ladko. + +--Dame! ca m'en a tout l'air, repondit M. Izar Rona, a moins que ce ne +soit pas se cacher que de dissimuler sous des lunettes noires des yeux +qui semblent les meilleurs du monde--au fait! ayez donc l'obligeance de +les enlever, ces lunettes!--et de teindre en noir des cheveux que l'on a +naturellement blonds. + +Serge Ladko etait accable. + +La police etait bien renseignee et la trame se resserrait autour de lui; +sans paraitre remarquer son trouble, M. Rona poursuivit son avantage: + +--Eh! eh! vous voila moins fringant, mon gaillard. Vous ne nous saviez +pas si avances ... mais je continue. A Ulm, vous aviez pris un passager +avec vous. + +--Oui, repondit Serge Ladko. + +--Quel etait son nom? + +--M. Jaeger. + +--Tres exact. Voudriez-vous me dire ce qu'il est devenu, ce M. Jaeger? + +--Je l'ignore. Il m'a quitte en pleine campagne, presque au confluent de +l'Ipoly. J'ai ete bien surpris de ne plus le trouver en revenant a bord. + +--En revenant, dites-vous. Vous vous etiez donc absente? Ou etiez-vous +alle? + +--Dans un village des environs, afin de me procurer un cordial pour mon +passager. + +--Il etait donc malade? + +--Tres malade. Il avait failli se noyer tout bonnement. + +--Et c'est vous qui l'avez sauve, je presume? + +--Qui voulez-vous que ce soit, puisqu'il n'y avait que moi? + +--Hum!... fit le juge un peu ebranle. + +Mais, se ressaisissant: + +--Vous comptez sans doute m'emouvoir avec cette histoire de sauvetage? + +--Moi? protesta Ladko. Vous m'interrogez, je reponds. Voila tout. + +--C'est bon, conclut M. Izar Rona. Mais, dites-moi, avant cet incident, +vous n'aviez jamais quitte votre barge, je crois? + +--Une seule fois, pour aller chez moi, a Szalka. + +--Pourriez-vous me preciser la date de cette excursion? + +--Pourquoi pas, en cherchant un peu. + +--Je vais vous aider. Ne serait-ce pas dans la nuit du 28 au 29 aout? + +--Peut-etre bien. + +--Vous ne le niez pas? + +--Non. + +--Vous l'avouez? + +--Si vous voulez. + +--Nous sommes d'accord.... C'est sur la rive gauche du Danube, je crois, +que se trouve Szalka? demanda M. Rona d'un air bonhomme. + +--En effet. + +--Et il faisait noir, je crois, dans cette nuit du 28 au 29 aout? + +--Tres noir. Un temps affreux. + +--Cela explique que vous vous soyez trompe. C'est par une erreur toute +naturelle qu'en pensant aborder la rive gauche, vous avez debarque sur +la rive droite. + +--Sur la rive droite? + +M. Izar Rona se leva tout a fait, et, fixant le prevenu dans les yeux, +prononca: + +--Oui, sur la rive droite, juste en face de la villa du comte Hagueneau? + +Serge Ladko chercha de bonne foi dans ses souvenirs. Hagueneau? Il ne +connaissait pas ce nom. + +--Vous etes tres fort, declara le juge decu dans son essai +d'intimidation. Il est donc entendu que c'est la premiere fois que vous +entendez prononcer le nom du comte Hagueneau et que, si, au cours de la +nuit du 28 au 29 aout, sa villa a ete mise au pillage et son gardien +Christian Hoel grievement blesse, c'est a votre insu. Ou diable avais-je +la tete? Comment connaitriez-vous ces crimes commis par un certain +Ladko? Ladko, que diable! ce n'est pas votre nom! + +--Mon nom est Ilia Brusch, affirma le pilote d'une voix moins assuree +que la premiere fois. + +--Parfait! parfait!... c'est convenu ... mais alors, si vous ne +vous appelez pas Ladko, pourquoi avez-vous disparu, juste apres la +perpetration de ce crime, pour ne rompre votre incognito--et encore bien +modestement!--qu'a une distance respectable de la region qui en a ete +le theatre? Pourquoi ne vous a-t-on vu, vous qui montriez auparavant si +genereusement votre personne, ni a Budapest, ni a Neusatz, ni a aucune +ville un peu importante? Pourquoi avez-vous abandonne votre role de +pecheur, au point meme d'acheter parfois du poisson dans les villages ou +vous consentiez a vous arreter? + +Tout cela etait de l'hebreu pour le malheureux pilote. S'il avait +disparu, c'etait bien malgre lui. Depuis cette nuit du 28 au 29 aout, +n'avait-il pas ete constamment prisonnier? Dans ces conditions, quoi de +surprenant a ce qu'il eut disparu? L'etonnant, au contraire, c'est qu'il +se trouvat quelqu'un pour pretendre l'avoir apercu. + +Cette erreur du moins serait facile a dissiper. Il suffirait de raconter +sincerement l'aventure incomprehensible dont il avait ete victime. La +justice serait peut-etre plus clairvoyante et peut-etre arriverait-elle +a debrouiller les fils de cet imbroglio. Bien decide a faire ce recit, +Serge Ladko attendait impatiemment que M. Rona lui permit de placer un +mot. Mais le juge etait lance a toute vapeur. Il se promenait maintenant +de long en large dans son cabinet, en jetant au visage de son prisonnier +un flot d'arguments qu'il jugeait triomphants. + +--Si vous n'etes pas Ladko, continuait-il avec une vehemence croissante, +comment se fait-il que, succedant au pillage de la villa du comte +Hagueneau, pillage accompli, par un malheureux hasard, precisement au +moment ou vous aviez quitte votre barge, un vol, oh! un vol simple, +celui-ci! ait ete commis a Szuszek dans la nuit du 5 au 6 septembre, +nuit que vous avez du necessairement passer en face de ce village? Si +vous n'etes pas Ladko, enfin, que faisait dans votre barge ce portrait +adresse a son mari par votre femme, Natcha Ladko? + +M. Rona avait touche juste, cette fois, et le dernier argument etait en +effet triomphant. Le pilote, aneanti, avait baisse la tete et de grosses +gouttes de sueur ruisselaient de son visage. + +Cependant le juge poursuivait d'une voix plus haute: + +--Si vous n'etes pas Ladko, pourquoi ce portrait a-t-il ete supprime +du jour ou vous vous etes senti menace? Il etait dans votre coffre, ce +portrait; je precise, dans votre coffre de tribord. Il n'y est plus. Sa +presence vous accusait; sa disparition vous condamne. Qu'avez-vous a +repondre? + +--Rien, murmura Ladko d'une voix sourde. Je ne comprends rien a ce qui +m'arrive. + +--Vous comprendrez a merveille si vous voulez vous en donner la peine. +Pour le moment, nous allons interrompre cet interessant entretien. On va +vous reconduire dans votre cellule, ou vous aurez tout le temps de vous +livrer a vos reflexions. Recapitulons, en attendant, l'interrogatoire +d'aujourd'hui. Vous pretendez: 1 deg. Vous nommer Ilia Brusch; 2 deg. Avoir +remporte le prix au concours de peche de Sigmaringen; 3 deg. Habiter Szalka; +4 deg. Avoir passe chez vous, a Szalka, la nuit du 28 au 29 aout. Ces points +seront verifies. De mon cote je pretends: 1 deg. Que votre nom est Ladko; +2 deg. Que votre domicile est Roustchouk; 3 deg. Que, dans la nuit du 28 au 29 +aout, avec l'aide de nombreux complices, vous avez mis au pillage la +villa du comte Hagueneau et vous etes rendu coupable d'une tentative de +meurtre sur la personne du gardien Christian Hoel; 4 deg. Qu'un vol dont +le nomme Kellermann, de Szuszek, a ete victime, dans la nuit du 5 au 6 +septembre, doit etre mis a votre passif; 5 deg. Que de nombreux autres vols +et meurtres commis dans les regions baignees par le Danube doivent +pareillement vous etre imputes. L'instruction de ces crimes est ouverte. +Des temoins sont cites. Vous serez mis en leur presence... Voulez-vous +signer votre interrogatoire?.. Non?.. A votre aise!.. Gardes, +reconduisez le prevenu!" + +Pour regagner sa prison, Serge Ladko dut passer de nouveau au milieu +de la foule et en subir encore les vociferations hostiles. La colere +populaire semblait s'etre accrue pendant la duree de l'interrogatoire et +la police eut quelque peine a proteger le prisonnier. + +Au premier rang de cette foule hurlante, figurait Ivan Striga. +Celui-ci devora des yeux l'individu qui prenait sa place avec tant de +complaisance. Le pilote passa a deux metres de lui et il put le voir +tout a son aise. Mais il ne reconnut pas cet homme imberbe, aux cheveux +bruns, dont le visage etait orne d'une superbe paire de lunettes noires, +et ses perplexites n'en furent pas attenuees. + +Striga s'eloigna tout songeur avec le reste de la foule quand furent +refermees les portes de la prison. Decidement, il ne connaissait pas +l'homme arrete. Ce n'etait, en tous cas, ni Dragoch, ni Ladko. Des lors, +qu'il s'agit d'Ilia Brusch ou de tout autre, que lui importait? Quelle +que fut la personnalite de l'accuse, l'essentiel etait qu'il absorbat +l'attention de la justice, et Striga n'avait plus de raison de +s'attarder a Semlin. C'est pourquoi il se resolut a partir des le +lendemain peur regagner son chaland. + +Mais, a son reveil, la lecture des journaux le fit changer d'avis. Cette +affaire Ladko etant menee dans le secret le plus rigoureux, c'etait une +raison peremptoire pour que la Presse s'ingeniat a percer, le mystere. +Elle y avait reussi. Ample etait sa moisson d'informations. + +Les journaux relataient, en effet, assez exactement le premier +interrogatoire, en faisant suivre leur recit de commentaires qui +n'etaient pas precisement favorables a l'accuse. En general, ils +s'etonnaient de l'obstination avec laquelle celui-ci soutenait etre un +simple pecheur, du nom d'Ilia Brusch, habitant seul la petite ville de +Szalka. Quel interet pouvait-il avoir a soutenir un pareil systeme, dont +la fragilite etait evidente? Deja, d'apres eux, le juge d'instruction, +M. Izar Rona, avait envoye a Gran une commission rogatoire. D'ici +tres peu de jours, un magistrat se transporterait donc a Szalka et +se livrerait a une enquete qui aurait comme resultat de ruiner les +allegations du prevenu. On chercherait cet Ilia Brusch, et on le +trouverait ... s'il existait, ce qui, en somme, etait fort douteux. + +Cette nouvelle modifia les projets de Striga. Tandis qu'il poursuivait +sa lecture, une idee singuliere lui etait venue, et l'idee prit corps, +quand il eut acheve de lire. Certes, il etait tres bon que la justice +tint un innocent. Mais il serait meilleur encore qu'elle le gardat. Pour +cela, que fallait-il? Lui fournir un Ilia Brusch en chair et en os, ce +qui convaincrait _ipso facto_ d'imposture le veritable Ilia Brusch qu'on +retenait prisonnier a Semlin. Cette charge s'ajouterait a celles qu'on +possedait deja forcement contre lui, puisqu'on l'avait arrete, et +suffirait peut-etre a motiver sa condamnation definitive, au grand +profit du vrai coupable. + +Sans plus attendre, Striga quitta la ville. Seulement, au lieu de +regagner son chaland, il lui tournait le dos. Emporte par une rapide +voiture, il allait rejoindre la ligne ferree qui l'emmenerait a toute +vapeur vers Budapest et vers le Nord. + +Pendant ce temps, Serge Ladko, gardant son immobilite coutumiere, +comptait tristement les heures. De sa premiere entrevue avec le juge, +il etait revenu effraye de la gravite des presomptions qui pesaient sur +lui. Certes, il reussirait fatalement avec le temps a faire triompher +son innocence. Mais il lui faudrait sans doute s'armer de patience, car +il ne pouvait meconnaitre que les apparences fussent contre lui et que +la justice n'eut bati avec logique son echafaudage d'hypotheses. + +Toutefois, il y a loin entre de simples soupcons et des preuves +formelles. Or, des preuves, on n'arriverait jamais, et pour cause, a +en reunir contre lui. Le seul temoin qu'il eut a craindre, et encore +uniquement en ce qui concernait le secret de son nom, c'etait le +juif Simon Klein. Mais Simon Klein, qui avait son point d'honneur +professionnel, ne consentirait vraisemblablement jamais a le +reconnaitre. D'ailleurs, aurait-on meme besoin de le mettre en presence +de son ancien correspondant de Vienne? Le juge n'avait-il pas declare +qu'il allait se renseigner a Szalka? Ces renseignements ne pouvant +manquer d'etre excellents, la mise en liberte du prisonnier en +resulterait evidemment. + +Plusieurs jours s'ecoulerent, durant lesquels Serge Ladko ressassa ces +pensees avec une febrilite croissante. Szalka n'etait pas si loin, et +il ne fallait pas si longtemps pour se renseigner. On etait au septieme +jour, depuis son premier interrogatoire, quand il fut introduit, de +nouveau dans le cabinet de M. Rona. + +Le juge etait a son bureau et paraissait fort occupe. Pendant dix +minutes, il laissa le pilote attendre debout, comme s'il eut ignore sa +presence. + +"Nous avons la reponse de Szalka, dit-il enfin d'une voix detachee, sans +meme relever les yeux sur le prisonnier qu'il surveillait sournoisement +a travers ses cils baisses. + +--Ah!.. fit Serge Ladko avec satisfaction. + +--Vous aviez raison, continuait cependant M. Rona. Il existe bien a +Szalka un nomme Ilia Brusch, qui jouit de la meilleure reputation. + +--Ah!.. fit pour la seconde fois le pilote, qui voyait deja ouverte la +porte de sa prison. + +Le juge, se faisant plus etranger et plus indifferent encore, murmura +sans paraitre y attacher la moindre importance: + +--Le commissaire de police de Gran, charge de l'enquete, a eu la bonne +fortune de lui parler a lui-meme. + +--A lui-meme? repeta Serge Ladko qui ne comprenait pas. + +--A lui-meme, affirma le juge. + +Serge Ladko croyait rever. Comment un autre Ilia Brusch avait-il pu etre +trouve a Szalka? + +--Ce n'est pas possible, Monsieur, balbutia-t-il. Il y a erreur. + +--Jugez-en vous-meme, repliqua le juge. Voici le rapport du commissaire +de police de Gran. Il en resulte que ce magistrat, deferant a la +commission rogatoire que je lui ai adressee, s'est transporte le 14 +septembre a Szalka et qu'il s'est rendu dans une maison sise au coin du +chemin de halage et de la route de Budapest.... C'est bien l'adresse que +vous avez donnee, je pense? demanda le juge en s'interrompant. + +--Oui, Monsieur, repondit Serge Ladko d'un air egare. + +--... et de la route de Budapest, reprit M. Rona; qu'il a ete recu dans +la dite maison, par le sieur Ilia Brusch en personne, lequel a declare +n'etre que tout recemment revenu d'une assez longue absence. Le +commissaire ajoute que les renseignements qu'il a pu recueillir sur +le sieur Ilia Brusch tendent a etablir sa parfaite honorabilite, et +qu'aucun autre habitant de Szalka ne porte ce nom.... Avez-vous quelque +chose a dire? Ne vous genez pas, je vous prie. + +--Non, Monsieur, balbutia Serge Ladko qui se sentait devenir fou. + +--Voila donc un premier point elucide," conclut avec satisfaction M. +Rona, qui regardait son prisonnier comme le chat doit regarder une +souris. + + + +XIV + +ENTRE CIEL ET TERRE + + +Son deuxieme interrogatoire termine, Serge Ladko regagna sa cellule sans +se rendre compte de ce qu'il faisait. A peine s'il avait entendu les +questions du juge apres que l'incident de la commission rogatoire eut +ete vide de la facon que l'on sait, et il n'avait plus repondu que +d'un air hebete. Ce qui lui arrivait depassait les limites de son +intelligence. Que lui voulait-on a la fin? Enleve, puis incarcere a bord +d'un chaland par de mysterieux ennemis, il ne recouvrait sa liberte que +pour la perdre aussitot; et voici maintenant qu'on trouvait, a Szalka, +un autre Ilia Brusch, c'est-a-dire un autre lui-meme, dans sa propre +maison!.. Cela tenait de la fantasmagorie! + +Stupefait, affole par cette succession d'evenements inexplicables, +il avait la sensation d'etre le jouet de puissances superieures et +hostiles, d'etre invinciblement entraine, proie inerte et sans defense, +dans les engrenages de cette machine formidable qui s'appelle: la +Justice. + +Cette depression, cet aneantissement de toute energie, son visage +l'exprimait avec tant d'eloquence, qu'un des gardiens qui lui faisaient +escorte en fut emu, bien qu'il considerat son prisonnier comme le plus +abominable criminel. + +"Ca ne va donc pas comme vous voulez, camarade? demanda, en mettant dans +sa voix quelque desir de reconfort, ce fonctionnaire blase cependant par +profession sur le spectacle des miseres humaines. + +Il aurait parle a un sourd, que le resultat eut ete le meme. + +--Allons! reprit le compatissant gardien, il faut se faire une raison. +M. Izar Rona n'est pas un mauvais diable, et tout s'arrangera peut-etre +mieux que vous ne pensez... En attendant, je vais vous laisser ca... Il +est question de votre pays la-dedans. Ca vous distraira." + +Le prisonnier garda son immobilite. Il n'avait pas entendu. + +Il n'entendit pas davantage les verrous pousses a l'exterieur et pas +davantage il ne vit le journal que le gardien, trahissant ainsi sans +penser a mal le secret rigoureux auquel etait astreint son prisonnier, +deposait sur la table en s'en allant. + +Les heures coulerent. Le jour s'acheva, puis la nuit, et ce fut une +nouvelle aurore. Ecroule sur sa chaise, Serge Ladko n'avait pas +conscience de la fuite du temps. + +Cependant, quand le jour grandissant vint frapper son visage, il parut +sortir de cet accablement. Il ouvrit les yeux, et son regard vague erra +par la cellule. La premiere chose qu'il apercut alors, ce fut le journal +laisse la veille par le pitoyable gardien. + +Tel que celui-ci l'y avait place, ce journal s'etalait toujours sur +la table, decouvrant une _manchette_ imprimee en grasses capitales +au-dessous du titre. "Les massacres de Bulgarie", annoncait cette +manchette, sur laquelle tomba le premier regard de Serge Ladko. Il +tressaillit et s'empara febrilement du journal. Son intelligence +reveillee revenait a flots. Ses yeux fulguraient, tandis qu'il +poursuivait sa lecture. + +Les evenements qu'il apprenait ainsi etaient, au meme instant, commentes +dans l'Europe entiere, et y soulevaient une clameur generale de +reprobation. Depuis, ils sont entres dans l'histoire, dont ils ne +forment pas la page la plus glorieuse. + +Ainsi qu'il a ete rappele au debut de ce recit, toute la region +balkanique etait alors en ebullition. Des l'ete de 1875, l'Herzegovine +s'etait revoltee, et les troupes ottomanes envoyees contre elle +n'avaient pu la reduire. En mai 1876, la Bulgarie s'etant soulevee a son +tour, la Porte repondit a l'insurrection en concentrant une nombreuse +armee dans un vaste triangle ayant pour sommets Roustchouk, Widdin et +Sofia. Enfin, le 1er et le 2 juillet de cette annee 1876, la Serbie et +le Montenegro, entrant en scene a leur tour, avaient declare la guerre a +la Turquie. Les Serbes, commandes par le general russe Tchernaief, +apres avoir tout d'abord remporte quelques succes, avaient du battre en +retraite en deca de leur frontiere, et le 1er septembre le prince Milan +s'etait vu contraint de demander un armistice de dix jours, pendant +lequel il sollicita, des puissances chretiennes, une intervention que +celles-ci furent malheureusement trop longues a lui accorder. + +"Alors," dit M. Edouard Driault, dans son _Histoire de la Question +d'Orient_, "se produisit le plus affreux episode de ces luttes; il +rappelle les massacres de Chio au temps de l'insurrection grecque. Ce +furent les massacres de Bulgarie. La Porte, au milieu de la guerre +contre la Serbie et le Montenegro, craignait que l'insurrection bulgare, +sur les derrieres de l'armee, ne compromit ses operations. Le gouverneur +de la Bulgarie, Chefkat-Pacha, recut-il l'ordre d'ecraser l'insurrection +sans regarder aux moyens? Cela est vraisemblable. Des bandes de +Bachi-Bouzouks et de Circassiens appelees d'Asie furent lachees sur +la Bulgarie, et en quelques jours elle fut mise a feu et a sang. Ils +assouvirent a l'aise leurs sauvages passions, brulerent les villages, +massacrerent les hommes au milieu des tortures les plus raffinees, +eventrerent les femmes, couperent en morceaux les enfants. Il y eut +environ vingt-cinq a trente mille victimes..." + +Tandis qu'il lisait, des gouttes de sueur perlaient sur le visage +de Serge Ladko. Natcha!.. Qu'etait devenue Natcha, au milieu de cet +effroyable bouleversement?.. Vivait-elle encore? Etait-elle morte, au +contraire, et son cadavre eventre, coupe en morceaux, de meme que celui +de tant d'autres innocentes victimes, trainait-il dans la boue, dans la +fange, dans le sang, ecrase sous le pied des chevaux? + +Serge Ladko s'etait leve, et, pareil a une bete fauve mise en cage, +courait furieusement autour de la cellule, comme s'il eut cherche une +issue pour voler au secours de Natcha. + +Cet acces de desespoir fut de courte duree. Revenu bientot a la raison, +il se contraignit au calme, d'un energique effort, et, avec un cerveau +lucide, chercha les moyens de reconquerir sa liberte. + +Aller trouver le juge, lui avouer sans detour la verite, implorer au +besoin sa pitie?.. Mauvais moyen. Quelle chance avait-il d'obtenir la +confiance d'un esprit prevenu, apres avoir si longtemps persevere dans +le mensonge? Etait-il en son pouvoir de detruire d'un seul mot la +suspicion attachee a son nom de Ladko, de ruiner en un instant les +presomptions qui l'accablaient? Non. Une enquete serait a tout le moins +necessaire, et une enquete exigerait des semaines, sinon des mois. + +Il fallait donc fuir. + +Pour la premiere fois depuis qu'il y etait entre, Serge Ladko examina +sa cellule. Ce fut vite fait. Quatre murs perces de deux ouvertures: +la porte d'un cote, la fenetre de l'autre. Derriere trois de ces murs, +d'autres cachots, d'autres prisons; derriere la fenetre seulement, +l'espace et la liberte. + +L'enseuillement de cette fenetre, dont le linteau atteignait le plafond, +depassait un metre cinquante, et sa partie inferieure, ce qu'on eut +nomme l'appui pour une ouverture ordinaire, etait inaccessible, une +rangee de gros barreaux scelles dans l'epaisseur du cadre en interdisant +l'approche. D'ailleurs, cette difficulte vaincue, il en serait reste +une autre. Au dehors, une sorte de hotte, dont les cotes venaient +s'appliquer de part et d'autre de la fenetre, arretait tout regard vers +l'exterieur et ne laissait de visible qu'un etroit rectangle de ciel. +Non pas meme pour fuir, mais pour etre seulement en etat d'en chercher +le moyen, il fallait donc tout d'abord forcer l'obstacle de la grille, +puis se hisser a force de bras au sommet de cette hotte, de maniere a +pouvoir reconnaitre les alentours. + +A en juger par les escaliers descendus lors des convocations de M. Izar +Rona, Serge Ladko s'estimait enferme au quatrieme etage de la prison. +Douze a quatorze metres a tout le moins devaient donc le separer du sol. +Serait-il possible de les franchir? Impatient d'etre renseigne a cet +egard, il resolut de se mettre a l'oeuvre sur-le-champ. + +Au prealable, cependant, il convenait de se procurer un instrument de +travail. On lui avait tout pris, quand on l'avait ecroue, et, dans son +cachot, rien ne pouvait etre d'aucun secours. Une table, une chaise et +une couchette, representee par une maigre paillasse recouvrant une voute +en maconnerie, c'etait la tout son mobilier. + +Serge Ladko cherchait en vain depuis longtemps, quand, en visitant pour +la centieme fois ses vetements, sa main rencontra enfin un corps dur. +Pas plus que ses geoliers eux-memes, il n'avait pense jusqu'ici a cette +chose insignifiante qu'est une boucle de pantalon. Quelle importance +n'acquerait pas maintenant cette chose insignifiante, seul objet +metallique qui fut en sa possession! + +Ayant detache cette boucle, Serge Ladko, sans perdre une minute, attaqua +la muraille au pied de l'un des barreaux, et la pierre, obstinement +griffee par les ardillons d'acier, commenca a tomber en poussiere sur +le sol. Ce travail, deja lent et penible par lui-meme, etait encore +complique par la surveillance incessante a laquelle etait soumis le +prisonnier. Une heure ne s'ecoulait pas, sans qu'un gardien vint mettre +l'oeil au guichet de la porte. De la, necessite d'avoir toujours +l'oreille tendue vers les bruits exterieurs, et, au moindre signe de +danger, d'interrompre le travail en faisant disparaitre toute trace +suspecte. + +Dans ce but, Serge Ladko utilisait son pain. Ce pain, malaxe avec +la poussiere qui tombait de la muraille, prit d'une maniere assez +satisfaisante la couleur de la pierre et devint un veritable mastic, a +l'aide duquel le trou fut dissimule a mesure qu'il etait creuse. Quant +au surplus des debris produits par le grattage, il le cachait sous la +voute de son lit. + +Apres douze heures d'efforts, le barreau etait dechausse sur une hauteur +de trois centimetres, mais la boucle n'avait plus de pointes. Serge +Ladko brisa l'armature, et, des morceaux, fit autant d'outils. Douze +heures plus tard, ces menus fragments d'acier avaient disparu a leur +tour. + +Heureusement, la chance qui avait deja souri au prisonnier semblait ne +plus vouloir l'abandonner. Au premier repas qui lui fut servi, il se +risqua a garder un couteau de table, et, personne n'ayant remarque ce +larcin, il le recommenca avec le meme bonheur le jour suivant. Il se +trouvait ainsi maitre de deux instruments plus serieux que ceux dont il +avait dispose jusqu'ici. A vrai dire, il ne s'agissait que de mechants +couteaux tres grossierement fabriques. Toutefois, leurs lames etaient +assez bonnes, et les manches en facilitaient le maniement. + +Le travail, a partir de ce moment, avanca plus vite, bien que trop +lentement encore. Le ciment, avec le temps, avait acquis la durete du +granit et ne se laissait que difficilement effriter. A chaque instant, +d'ailleurs, le travail devait etre interrompu, soit a cause d'une +ronde de gardiens, soit par suite d'une convocation de M. Rona, qui +multipliait les interrogatoires. + +Le resultat de ces interrogatoires etait toujours le meme. L'instruction +pietinait sur place. A chaque seance, c'etait un defile de temoins dont +les declarations n'apportaient aucune lumiere. Si les uns semblaient +trouver quelque vague ressemblance entre Serge Ladko et le malfaiteur +qu'ils avaient plus ou moins nettement apercu le jour ou ils en avaient +ete victimes, d'autres niaient categoriquement cette ressemblance. M. +Rona avait beau affubler son prevenu de barbes postiches taillees selon +toutes les coupes imaginables, l'obliger a montrer ses yeux ou a les +dissimuler derriere les verres noirs des lunettes, il ne reussissait pas +a obtenir un seul temoignage formel. Aussi attendait-il avec impatience +que l'etat de Christian Hoel, blesse lors du dernier attentat de la +bande du Danube, permit a celui-ci de se rendre a Semlin. + +De ces interrogatoires, Serge Ladko se desinteressait d'ailleurs. +Docilement, il se pretait a toutes les experiences du juge, s'affublait +de perruques et de fausses barbes, mettait ou retirait ses lunettes, +sans se permettre la plus petite observation. Sa pensee etait absente de +ce cabinet. Elle restait dans sa cellule, ou le barreau qui le separait +de la liberte sortait peu a peu de la pierre. + +Quatre jours lui furent necessaires pour achever de le desceller. +C'est seulement le soir du 23 septembre qu'il en atteignit l'extremite +inferieure. Il s'agissait maintenant d'en scier l'extremite opposee. + +Cette partie du travail etait la plus penible. Suspendu d'une main au +reste de la grille, Serge Ladko, de l'autre, activait le va-et-vient de +son outil. Celui-ci, simple lame de couteau, jouait mal son role de +scie et n'entamait que lentement le fer. D'autre part, cette position +extenuante obligeait a de frequents repos. + +Le 29 septembre, enfin, apres six jours d'efforts heroiques, Serge Ladko +estima suffisante la profondeur de l'entaille. A quelques millimetres +pres, le fer etait en effet sectionne. Il n'aurait donc aucune peine a +vaincre la resistance du metal, lorsqu'il voudrait plier la barre. Il +etait temps. La lame du second couteau etait alors reduite a un fil. + +Des le lendemain matin, aussitot apres le passage de la premiere +ronde, ce qui lui assurait une heure environ de securite, Serge Ladko +poursuivit methodiquement son entreprise. Conformement a ses previsions, +le barreau flechit sans difficulte. Par l'ouverture ainsi faite, il +passa de l'autre cote de la grille, puis, s'enlevant a la force des +bras, atteignit le sommet de la hotte. Avidement, il regarda autour de +lui. + +Comme il l'avait suppose, quatorze metres environ le separaient du sol. +Cette distance n'etait pas telle qu'il fut impossible de la franchir, +pourvu que l'on possedat une corde de longueur suffisante. Mais arriver +jusqu'au sol n'etait que la difficulte la moins grave, et, cette +difficulte fut-elle vaincue, le probleme n'en serait pas pour cela plus +pres d'etre resolu. + +Ainsi que Serge Ladko put le constater, la prison etait, en effet, +ceinturee par un chemin de ronde, que limitait, a la peripherie, un mur +d'environ huit metres d'elevation, au dela duquel apparaissaient +des toits de maisons. Apres etre descendu, il faudrait donc passer +par-dessus cette muraille, ce qui, des l'abord, semblait impraticable. + +A en juger par l'eloignement des maisons, une rue entourait probablement +la prison. Une fois dans cette rue, un fugitif pouvait se considerer +comme sauve. Mais le moyen existait-il d'y arriver sain et sauf? + +Serge Ladko, en quete d'un expedient, commenca par examiner +attentivement ce qu'il pouvait decouvrir sur la gauche. S'il n'y trouva +pas la solution qu'il cherchait, ce qu'il apercut fit battre son +coeur d'emotion. Dans cette direction, il voyait le Danube, dont +d'innombrables bateaux de toutes tailles sillonnaient les eaux jaunes. +Les uns suivaient ou remontaient le courant, d'autres tendaient la corde +de leur ancre ou l'amarre qui les retenait au quai. + +Parmi ces derniers, le pilote, du premier coup d'oeil, reconnut sa +barge. Rien ne la distinguait des embarcations ses voisines, et il ne +semblait pas qu'elle fut l'objet d'une surveillance particuliere. Ce +serait une heureuse chance, s'il parvenait a la reconquerir. En moins +d'une heure, grace a elle, il aurait franchi la frontiere, et, en +territoire serbe, il se rirait de la justice austro-hongroise. + +Serge Ladko reporta ses regards vers la droite, et, de ce cote, il +remarqua aussitot une particularite qui le rendit attentif. Retenue de +distance en distance par de solides crampons scelles dans le batiment, +une tige de fer venue du toit--la chaine du paratonnerre selon toute +vraisemblance--passait a proximite de sa fenetre, pour aller finalement +s'enfoncer dans le sol. Cette tige de fer eut rendu la descente assez +facile, si l'on avait pu arriver jusqu'a elle. + +Or, ceci n'etait peut-etre pas irrealisable. A la hauteur du carrelage +de sa cellule, une sorte de bandeau, motive par la decoration de +l'edifice, courait le long du mur en faisant une saillie de vingt ou +vingt-cinq centimetres. Peut-etre, avec du sang-froid et de l'energie, +n'eut-il pas ete impossible de s'y tenir debout, et d'atteindre ainsi la +chaine du paratonnerre. + +Malheureusement, quand bien meme on eut ete capable d'une aussi +folle audace, la muraille exterieure n'en fut pas moins, demeuree +infranchissable. Prisonnier dans une cellule ou dans le chemin de ronde, +c'etait toujours etre prisonnier. + +Serge Ladko, en examinant cette muraille avec plus de soin qu'il ne +l'avait fait jusqu'alors, observa que la partie superieure, a peu de +distance au-dessous du chaperon, en etait decoree interieurement et +exterieurement par une serie de bossages, formes de moellons carres a +demi encastres dans le reste de la maconnerie. Un long moment Serge +Ladko contempla cet ornement architectural, puis, se laissant glisser +sur l'appui de la fenetre, il reintegra sa cellule, et se hata de faire +disparaitre toute trace compromettante. + +Son parti etait pris. Le moyen d'etre libre envers et contre tous, il +l'avait trouve. Quelque risque qu'il fut, ce moyen pouvait, devait +reussir. Au surplus, mieux valait la mort que la continuation de +pareilles angoisses. + +Patiemment, il attendit le passage de la seconde ronde. Assure des lors +d'une nouvelle periode de tranquillite, il se mit en devoir d'achever +ses preparatifs. De ses draps, il fit, a l'aide de ce qui subsistait +de son couteau, une cinquantaine de bandes de quelques centimetres de +largeur. Afin que l'attention des gardiens ne fut pas attiree, il eut +soin de reserver une quantite de toile suffisante pour que sa couchette +gardat son aspect exterieur. Quant au reste, nul n'aurait evidemment +l'idee de venir soulever la couverture. + +Les bandes decoupees, il les accoupla quatre par quatre sous forme +d'une tresse, dans laquelle les brins, se chevauchant l'un l'autre, +s'allongeaient d'une nouvelle bande lorsqu'ils etaient proches de leur +fin. Une journee fut consacree a ce travail. Enfin, le 1er octobre, +un peu avant midi, Serge Ladko eut en sa possession une corde solide, +longue de quatorze a quinze metres, qu'il dissimula soigneusement sous +sa couchette. + +Tout etant pret, il resolut que l'evasion aurait lieu le soir meme, a +neuf heures. + +Cette derniere journee, Serge Ladko l'occupa a examiner les plus petits +details de son entreprise, a en calculer les chances et les dangers. +Quelle en serait l'issue: la liberte ou la mort? Un avenir prochain en +deciderait. Dans tous les cas, il la tenterait. + +Toutefois, avant que l'instant d'agir sonnat, le sort lui reservait une +derniere epreuve. Il etait pres de trois heures de l'apres-midi, quand +les verrous de sa porte furent tires a grand bruit. Que lui voulait-on? +S'agissait-il encore d'un interrogatoire de M. Izar Rona? L'heure a +laquelle il convoquait d'ordinaire le prisonnier etait passee cependant. + +Non, il n'etait pas question de se rendre a une convocation du juge. Par +la porte ouverte, Serge Ladko apercut dans le couloir, outre l'un de +ses gardiens habituels, un groupe de trois personnes qui lui etaient +inconnues. L'une de ces personnes etait une femme, une jeune femme de +vingt ans a peine, dont le visage exprimait la douceur et la bonte. Des +deux hommes qui l'accompagnaient, l'un etait evidemment son mari. Le +langage et l'attitude du gardien permettaient de reconnaitre dans +l'autre le directeur meme de la prison. + +Il s'agissait evidemment d'une visite. A en juger par la deference +respectueuse qui leur etait temoignee, les visiteurs etaient gens de +marque, peut-etre quelque couple princier en voyage, aupres duquel le +directeur jouait le role de cicerone. + +"L'occupant actuel de cette cellule, dit-il a ses hotes, n'est autre +que le fameux Ladko, chef de la bande du Danube, dont le nom a du +certainement parvenir jusqu'a vous. + +La jeune femme glissa un regard timide a l'adresse du celebre +malfaiteur. Il n'avait pas l'air bien terrible, ce celebre malfaiteur. +Jamais on ne se serait imagine un chef de bandits d'une cruaute +legendaire sous les traits de cet homme amaigri, emacie, a la figure +have, dont les jeux exprimaient tant de detresse et de profond +desespoir. + +--Il est vrai qu'il s'entete a protester de son innocence, ajouta +impartialement le directeur; mais nous sommes habitues a cette chanson." + +Il fit ensuite remarquer aux visiteurs le bon ordre de la cellule et sa +parfaite proprete. Dans la chaleur de son discours, il en franchit meme +le seuil, et alla s'adosser au-dessous de la fenetre, afin de faire face +a son auditoire. + +Tout a coup, le coeur de Serge Ladko Cessa de battre. Sans le savoir, +l'orateur frolait l'endroit attaque par le prisonnier et un peu de +ciment commencait a tomber en fine poussiere. Ebranle par un autre +mouvement, ce fut bientot le tampon de mie de pain qui se detacha +d'un seul bloc et tomba sur le carreau. Serge Ladko eut un frisson +d'epouvante, en constatant que l'extremite du barreau descelle +apparaissait a nu au fond de son alveole. + +Quelqu'un avait-il vu? Oui, quelqu'un avait vu. Tandis que son mari et +le directeur examinaient la miserable table comme un objet du plus haut +interet, et que le gardien, respectueusement detourne, semblait regarder +quelque chose dans l'enfilade du couloir, la visiteuse tenait ses yeux +fixes sur l'excavation pratiquee dans la muraille, et l'expression de +son visage montrait qu'elle en comprenait le mysterieux langage. + +Elle allait parler... d'un mot, ruiner tant d'efforts... Serge Ladko +attendait, et, par degres, il se sentait mourir. + +Un peu pale, la jeune femme releva les yeux sur le prisonnier et +le couvrit de son regard limpide. Vit-elle les grosses larmes qui +s'echappaient lentement des paupieres du miserable? Comprit-elle +sa supplication silencieuse? Eut-elle conscience de son horrible +desespoir?.. + +Dix secondes tragiques passerent, et soudain elle se detourna en +poussant un cri de douleur. Ses deux compagnons se precipiterent vers +elle. Que lui etait-il arrive? Rien de grave, affirma-t-elle, d'une +voix tremblante, en s'efforcant de sourire. Elle venait de se tordre +sottement le pied, voila tout. + +Tandis que Serge Ladko allait, sans etre apercu, se placer devant le +barreau accusateur, mari, directeur et gardien s'empresserent. Les deux +premiers sortirent soutenant la pretendue blessee; le troisieme repoussa +precipitamment les verrous. Serge Ladko etait seul. + +Quel elan de gratitude gonfla sa poitrine pour la douce creature, qui +avait eu pitie! Grace a elle, il etait sauve. Il lui devait la vie; plus +que la vie, la liberte. + +Il etait retombe, accable, sur sa couchette. L'emotion avait ete trop +rude. Son cerveau vacillait sous ce dernier coup du sort. + +Le reste du jour s'ecoula sans autre incident, et neuf heures sonnerent +enfin aux horloges lointaines de la ville. La nuit etait tout a +fait venue. De gros nuages, roulant dans le ciel, en augmentaient +l'obscurite. + +Dans le couloir, un bruit grandissant annoncait l'approche d'une ronde. +Arrivee devant la porte, elle fit halte. Un gardien appliqua son oeil au +guichet et se retira satisfait. Le prisonnier dormait, enfonce jusqu'au +menton sous sa couverture. La ronde se remit en marche. Le bruit de ses +pas decrut, s'eteignit. + +Le moment d'agir etait arrive. + +Aussitot, Serge Ladko sauta a bas de sa couchette, dont il disposa +le matelas de maniere a simuler suffisamment, dans la penombre de la +cellule, la presence d'un homme endormi. Cela fait, il se munit de sa +corde, puis, s'etant glisse de nouveau de l'autre cote de la grille; +il s'enleva comme la premiere fois et se mit a cheval sur l'arete +superieure de la hotte. + +Les bandeaux qui decoraient le batiment etant situes a la hauteur de +chaque plancher, Serge Ladko dominait ainsi de pres de quatre metres +celui de ces ornements sur lequel il s'agissait de prendre pied. Il +avait prevu cette difficulte. Embrassant l'un des barreaux de la grille +avec la corde dont il garda en main les deux extremites, il se laissa +glisser sans trop de peine jusqu'a la saillie exterieure. + +Le dos applique a la muraille, cramponne de la main gauche a la corde +qui le supportait, le fugitif se reposa un instant. Comment garder +l'equilibre sur cette surface etroite? A peine aurait-il lache son +soutien, qu'il irait s'abimer sur le sol du chemin de ronde. + +Prudemment, s'astreignant a des mouvements d'une extreme lenteur, il +reussit a saisir la corde de la main droite, et, de la gauche, il +inspecta la paroi de la hotte. Celle-ci ne s'appliquait pas toute seule +devant la fenetre et, pour la retenir, un organe quelconque existait +necessairement. En la frolant, sa main ne tarda pas, en effet, a +rencontrer un obstacle, qu'apres, un peu d'hesitation il reconnut etre +une patte scellee dans la maconnerie. + +Quelque faible que fut la prise offerte par cette patte, force lui etait +de s'en contenter. S'y accrochant du bout de ses doigts crispes, il +attira lentement l'un des doubles de la corde, qui vint peu a peu +retomber sur ses epaules. Desormais, les ponts etaient coupes derriere +lui. L'eut-il voulu, il ne pouvait plus regagner sa cellule. Il fallait, +de toute necessite, perseverer jusqu'au bout dans son entreprise. + +Serge Ladko se risqua a tourner a demi la tete vers la chaine du +paratonnerre dont il avait le plus escompte le secours. Quel ne fut +pas son effroi, en constatant que pres de deux metres separaient cette +chaine de la hotte dont il lui etait, sous peine de mort, interdit de +s'eloigner! + +Cependant, il lui fallait prendre un parti. Debout sur cette etroite +saillie, le dos applique contre la muraille, retenu au-dessus du vide +par un miserable morceau de fer que l'extremite de ses doigts avait +peine a saisir, il ne pouvait s'eterniser dans cette situation. Dans +quelques minutes, ses doigts lasses relacheraient leur etreinte, et ce +serait alors la chute inevitable. Mieux valait ne perir qu'apres un +dernier effort vers le salut. + +S'inclinant du cote de la fenetre, le fugitif replia son bras gauche +comme un ressort pret a se detendre, puis, abandonnant tout appui, il se +repoussa violemment vers la droite. + +Il tomba. Son epaule heurta la saillie du bandeau. Mais, grace a l'elan +qu'il s'etait donne, ses mains etendues avaient enfin atteint le but. La +premiere difficulte etait vaincue. Restait a vaincre la seconde. + +Serge Ladko se laissa glisser le long de la chaine et s'arreta sur l'un +des crampons qui la fixaient a la muraille. La, il fit une courte halte +et s'accorda le temps de la reflexion. + +Le sol etait invisible dans la nuit, mais, d'en bas, arrivait jusqu'au +fugitif le bruit d'un pas regulier. Un soldat montait evidemment la +garde. A en juger par ce bruit croissant et decroissant tour a tour, la +sentinelle, apres avoir suivi la fraction du chemin de ronde longeant +cette partie de la prison, tournait ensuite dans la prolongation de ce +chemin qui passait devant une autre facade du batiment, puis revenait, +pour recommencer sans interruption son va-et-vient. Serge Ladko calcula +que l'absence du soldat durait de trois a quatre minutes. C'est donc +dans ce delai que la distance le separant de la muraille exterieure +devait etre franchie. + +S'il devinait, au-dessous de lui, la crete de cette muraille dont la +blancheur se decoupait vaguement dans l'ombre, il ne pouvait distinguer +les pierres en saillie qui en decoraient le sommet. + +Serge Ladko, se laissant glisser un peu plus bas, s'arreta a l'un des +crampons inferieurs. De ce point, il dominait encore de deux ou trois +metres le sommet de la muraille qu'il s'agissait de franchir. + +Solide, desormais, il lui etait permis de proceder par mouvements plus +rapides. Il ne lui fallut qu'un instant pour derouler sa corde, la faire +passer derriere la chaine du paratonnerre et en nouer les deux bouts de +maniere a la transformer en une corde sans fin. La longueur necessaire +approximativement calculee, il en lanca ensuite au-dessus de la muraille +de cloture, puis en ramena a lui l'extremite en forme de boucle, comme +il l'aurait fait avec un lasso, en s'efforcant de saisir une des pierres +en saillie dont la muraille etait exterieurement ornee. + +L'entreprise etait difficile. Au milieu de cette obscurite profonde, qui +lui cachait le but, il ne pouvait compter que sur le hasard. + +Plus de vingt fois la corde avait ete lancee sans resultat, quand elle +opposa enfin une resistance. Serge Ladko insista en vain. La prise +etait bonne et ne ceda pas. La tentative avait donc reussi. La boucle +terminale s'etait enroulee autour d'un des bossages exterieurs, et une +sorte de passerelle etait maintenant jetee au-dessus du chemin de ronde. + +Passerelle fragile a coup sur! N'allait-elle pas se rompre ou se +detacher de la pierre qui la retenait? Dans le premier cas, ce serait +une epouvantable chute de dix metres de hauteur; dans le second, ramene +contre le mur de la prison a la maniere d'un balancier, son fardeau +humain viendrait s'y ecraser. + +Pas un instant, Serge Ladko n'hesita devant la possibilite de ce danger. +Sa corde fortement tendue, il en reunit de nouveau les deux extremites, +puis, pret a s'elancer, il preta l'oreille aux pas du soldat de garde. + +Celui-ci etait precisement juste en dessous du fugitif. Il s'eloignait. +Bientot, il tourna le coin du batiment et le bruit de ses pas +s'eteignit. Il fallait, sans perdre une seconde, profiter de son +absence. + +Serge Ladko s'avanca sur le chemin aerien. Suspendu entre ciel et +terre, il avancait d'un mouvement egal et souple, sans s'inquieter du +flechissement de la corde, dont la courbure s'accentuait a mesure qu'il +approchait du milieu du parcours. Il voulait passer. Il passerait. + +Il passa. En moins d'une minute, le vertigineux abime franchi, il +atteignait la crete de la muraille. + +Sans y prendre de repos, il se hata de plus en plus, enfievre par la +certitude du succes. Dix minutes a peine s'etaient ecoulees depuis qu'il +avait quitte sa cellule, mais ces dix minutes lui semblaient avoir dure +plus d'une heure, et il redoutait qu'une ronde ne vint l'inspecter. Son +evasion ne serait-elle pas decouverte alors, malgre la maniere dont il +avait dispose sa couchette? Il importait d'etre loin auparavant. La +barge etait la, a deux pas de lui! Quelques coups d'aviron suffiraient a +le mettre hors de l'atteinte de ses persecuteurs. + +Interrompant son travail a chaque passage du soldat de garde, Serge +Ladko denoua febrilement sa corde, la ramena a lui en halant sur l'un +des brins, puis, la doublant de nouveau et entourant de la boucle ainsi +formee l'une des saillies interieures, il commenca sa descente, apres +s'etre assure que la rue etait deserte. + +Arrive heureusement a terre, il fit aussitot retomber la corde a ses +pieds et la roula en paquet. Tout etait termine. Il etait libre, et +aucune trace ne subsisterait de son audacieuse evasion. + +Mais, comme il allait partir a la recherche de sa barge, une voix +s'eleva tout a coup dans la nuit. + +"Parbleu! prononcait-on a moins de dix pas, c'est M. Ilia Brusch, ma +parole! + +Serge Ladko eut un tressaillement de plaisir. Le sort decidement se +declarait en sa faveur puisqu'il lui envoyait le secours d'un ami. + +--M. Jaeger!" s'ecria-t-il d'une voix joyeuse, tandis qu'un passant +sortait de l'ombre et se dirigeait vers lui. + + + +XV + +PRES DU BUT + + +Le 10 octobre, l'aube se leva pour la neuvieme fois, depuis que la +barge avait recommence a descendre le Danube. Pendant les huit jours +precedents, pres de sept cents kilometres avaient ete laisses en +arriere. On approchait de Roustchouk, ou l'on arriverait avant le soir. + +A bord, rien ne semblait change. La barge transportait, comme autrefois, +les deux memes compagnons: Serge Ladko et Karl Dragoch, redevenus, l'un +le pecheur Ilia Brusch, l'autre, le debonnaire M. Jaeger. + +Toutefois, la maniere dont le premier jouait maintenant son role rendait +plus difficile a soutenir celui du second. Hypnotise par le desir de se +rapprocher de Roustchouk, manoeuvrant l'aviron jour et nuit, Serge +Ladko negligeait, en effet, les precautions les plus elementaires. Non +seulement il s'etait debarrasse de ses lunettes, mais encore, supprimant +rasoir et teinture, il permettait aux changements survenus dans sa +personne pendant la duree de sa detention de s'accuser avec une nettete +croissante. Ses cheveux noirs palissaient de jour en jour, et sa barbe +blonde commencait a atteindre une longueur respectable. + +Il eut ete naturel que Karl Dragoch manifestat quelque etonnement d'une +pareille transformation. Celui-ci ne disait rien pourtant. Decide a +suivre jusqu'au bout la voie dans laquelle il s'etait engage, il avait +pris le parti de ne rien voir de ce qui pouvait etre genant. + +Au moment ou il s'etait trouve face a face avec Serge Ladko, les +opinions anterieures de Karl Dragoch etaient fortement ebranlees, et +il se sentait moins enclin a admettre la culpabilite de son ancien +compagnon de voyage. + +L'incident provoque par la commission rogatoire de Szalka avait ete la +premiere cause de ce revirement. Karl Dragoch avait, en effet, procede a +son enquete personnelle. Plus difficile a satisfaire que le commissaire +de police de Gran, il avait longuement interroge les habitants de la +ville, et les reponses obtenues n'avaient pas ete sans le troubler. + +Qu'un nomme Ilia Brusch, dont la vie etait au demeurant des plus +regulieres, eut elu domicile a Szalka et qu'il l'eut quittee peu de +temps avant le concours de Sigmaringen, ce premier point n'etait pas +contestable. Cet Ilia Brusch avait-il ete revu apres ce concours, et +notamment dans la nuit du 28 au 29 aout? Sur ce deuxieme point, les +temoignages furent evasifs. Si les plus proches voisins croyaient bien +se rappeler que, vers la fin d'aout, ils avaient remarque de la lumiere +dans la maison du pecheur alors fermee depuis plus d'un mois, ils +n'oserent cependant rien affirmer. Ces renseignements, tout vagues et +hesitants qu'ils fussent, augmenterent naturellement les perplexites du +policier. + +Restait un troisieme point a elucider. Quel etait le personnage a qui le +commissaire de Gran avait parle au domicile indique par le prevenu? A +cet egard, Dragoch ne put recueillir aucune indication. Ilia Brusch +etant assez connu a Szalka, il fallait necessairement, s'il y etait +venu, qu'il fut arrive et reparti pendant la nuit, puisque personne ne +l'avait apercu. Un tel mystere, deja suspect par lui-meme, le devint +bien davantage, quand Karl Dragoch eut mis la main sur le tenancier +d'une petite auberge, auquel, dans la soiree du 12 septembre, trente-six +heures avant la visite du commissaire de police de Gran, un inconnu +avait demande l'adresse d'Ilia Brusch. Le probleme se compliquait. Il se +compliqua encore, quand cet aubergiste, presse de questions, eut donne +de l'inconnu un signalement correspondant traits pour traits a celui +que, d'apres la rumeur publique, il convenait d'attribuer au chef de la +bande du Danube. + +Tout ceci rendit Karl Dragoch reveur. Il flaira des choses louches. Il +eut le sentiment instinctif d'etre en presence de quelque machination +tenebreuse dont le but lui demeurait inconnu, mais dont il n'etait pas +impossible que le prevenu fut la victime. + +Cette impression se trouva fortifiee, quand, a son retour a Semlin, +il connut la marche de l'instruction. En somme, apres vingt jours +de secret, elle n'avait pas fait un pas. Aucun complice n'avait ete +decouvert, nul temoin n'avait formellement reconnu le prisonnier, contre +lequel il n'existait toujours d'autre charge que le fait d'avoir cherche +a modifier l'aspect de son visage et d'avoir possede un portrait de +femme sur lequel figurait le nom de Ladko. + +Ces presomptions, qui, corroborees par d'autres, eussent eu une grande +valeur, perdaient, isolees, beaucoup de leur importance. Peut-etre, +apres tout, ce deguisement et la presence du portrait avaient-ils une +cause avouable. + +Karl Dragoch, dans cet etat d'esprit, etait particulierement accessible +a la pitie. C'est pourquoi il n'avait pu s'empecher d'etre profondement +emu par la naive confiance de Serge Ladko, dans une circonstance ou +celui-ci aurait ete excusable de se defier de son plus intime ami. + +Etait-il impossible, d'ailleurs, de mettre ce sentiment de pitie +d'accord avec ses devoirs professionnels en reprenant comme devant sa +place dans la barge? Si Ilia Brusch se nommait en realite Ladko, et si +ce Ladko etait bien un malfaiteur, Karl Dragoch, en s'attachant a +lui, depisterait ses complices. Innocent, au contraire, peut-etre +conduirait-il quand meme au vrai coupable, auquel l'incident de Szalka +eut prouve, dans ce cas, qu'il portait ombrage. + +Ces raisonnements, un peu specieux, n'etaient pas denues de toute +logique. L'aspect miserable de Serge Ladko, le courage surhumain qu'il +avait du deployer pour accomplir sa fantastique evasion, et surtout le +souvenir du service autrefois rendu avec tant d'heroique simplicite, +firent le reste. Karl Dragoch devait la vie a ce malheureux qui haletait +devant lui, les mains en sang, la sueur ruisselant sur son visage +decharne. Allait-il, en retour, le rejeter dans l'enfer? Le detective ne +put s'y resoudre. + +"Venez!" dit-il simplement en reponse a l'exclamation joyeuse du +fugitif, qu'il entraina vers le fleuve. + +Peu de paroles avaient ete echangees entre les deux compagnons +pendant les huit jours qui venaient de s'ecouler. Serge Ladko gardait +generalement le silence et concentrait toutes les forces de son etre +pour accroitre la vitesse de l'embarcation. + +En phrases hachees, qu'il fallait lui arracher en quelque sorte, il fit +toutefois le recit de ses inexplicables aventures depuis le confluent +de l'Ipoly. Il raconta sa longue detention dans la prison de Semlin, +succedant a une sequestration plus etrange encore a bord d un chaland +inconnu. Ils mentaient donc, ceux qui pretendaient l'avoir vu entre +Budapest et Semlin, puisque, durant tout ce parcours, il avait ete +enferme, pieds et mains lies, dans ce chaland. + +A ce recit, les opinions primitives de Karl Dragoch evoluerent de plus +en plus. Malgre lui, il etablissait un rapprochement entre l'agression +dont Ilia Brusch avait ete victime et l'intervention d'un sosie a +Szalka. A n'en pas douter, le pecheur genait quelqu'un et etait en +butte aux coups d'un ennemi inconnu, mais dont le signalement semblait +correspondre a celui du veritable bandit. + +Ainsi, peu a peu, Karl Dragoch s'acheminait vers la verite. Hors d'etat +de controler ses deductions, il sentait du moins decroitre de jour en +jour les soupcons autrefois concus. + +Pas un instant, neanmoins, il ne songea a quitter la barge pour revenir +en arriere et recommencer son enquete sur nouveaux frais. Son flair +de policier lui disait que la piste etait bonne, et que le pecheur, +innocent peut-etre, etait d'une maniere ou d'autre mele a l'histoire de +la bande du Danube. La tranquillite etait parfaite, d'ailleurs, sur +le haut fleuve, et la succession des crimes commis prouvait que leurs +auteurs avaient, eux aussi, descendu le courant, au moins jusqu'aux +environs de Semlin. Il y avait donc toutes chances pour qu'ils eussent +continue a le descendre pendant la detention d'Ilia Brusch. + +Sur ce point, Karl Dragoch ne se trompait pas. Ivan Striga continuait, +en effet, a se rapprocher de la mer Noire, avec douze jours d'avance sur +la barge au depart de Semlin. Mais, ces douze jours d'avance, il les +perdait peu a peu, la distance separant les deux bateaux diminuait +graduellement, et, jour par jour, heure par heure, minute par minute, la +barge gagnait implacablement sur le chaland, sous l'effort furieux de +Serge Ladko. + +Celui-ci n'avait qu'un but: Roustchouk; qu'une idee: Natcha. S'il +negligeait les precautions autrefois prises pour proteger son incognito, +c'est qu'il n'y pensait vraiment plus. D'ailleurs, de quel interet +eussent-elles ete maintenant? Apres son arrestation, apres son evasion, +s'appeler Ilia Brusch devait etre aussi compromettant que de s'appeler +Serge Ladko. Sous un nom ou sous un autre, il ne pouvait plus desormais +s'introduire que secretement a Roustchouk, sous peine d'etre apprehende +sur-le-champ. + +Absorbe par son idee fixe, il n'avait, pendant ces huit jours, accorde +aucune attention aux rives du fleuve. S'il s'etait apercu qu'on passat +devant Belgrade--la ville blanche--etagee sur une colline, que domine +le palais du prince, le Konak, et precedee d'un faubourg ou viennent +transiter une immense quantite de marchandises, c'est parce que Belgrade +indique la frontiere serbe ou expiraient les pouvoirs de M. Izar Rona. +Mais, ensuite, il ne remarqua plus rien. + +Il ne vit, ni Semendria, ancienne capitale de la Serbie, celebre par +les vignobles dont elle est entouree; ni Colombals, ou l'on montre une +caverne dans laquelle Saint-Georges aurait, d'apres la legende, depose +le corps du dragon tue de ses propres mains; ni Orsova, au dela de +laquelle le Danube coule entre deux anciennes provinces turques, +devenues depuis royaumes independants; ni les Portes de Fer, ce defile +fameux borde de murailles verticales de quatre cents metres, ou le +Danube se precipite et se brise avec fureur contre les blocs dont son +lit est seme; ni Widdin, premiere ville bulgare de quelque importance; +ni Nikopoli, ni Sistowa, les deux autres cites notoires qu'il lui fallut +depasser en amont de Roustchouk. + +De preference, il longeait la rive serbe, ou il s'estimait plus en +surete, et en effet, jusqu'a la sortie des Portes de Fer, il ne fut pas +inquiete par la police. + +Ce fut seulement a Orsava que, pour la premiere fois, un canot de la +brigade fluviale intima a la barge l'ordre de s'arreter. Serge Ladko, +tres inquiet, obeit en se demandant ce qu'il repondrait aux questions +qu'on allait inevitablement lui poser. + +On ne l'interrogea meme pas. Sur un mot de Karl Dragoch, le chef du +detachement s'inclina avec deference et il ne fut plus question de +perquisition. + +Le pilote ne songea pas a s'etonner qu'un bourgeois de Vienne disposat +a son gre de la force publique. Trop heureux de s'en tirer a si bon +compte, il trouva toute naturelle une omnipotence qui s'exercait a son +profit, et il ne manifesta pas plus de surprise, mais simplement une +impatience grandissante, en voyant se prolonger l'entretien entre +l'agent et son passager. + +Conformement aux ordres, tant de M. Izar Rona, furieux de l'evasion de +son prevenu, que de Karl Dragoch lui-meme, la police du fleuve avait +redouble de vigueur. De distance en distance, on obligeait la navigation +a franchir une serie de barrages, parmi lesquels celui d'Orsova etait +d'une importance capitale. L'etranglement du fleuve en cette partie de +son cours facilitant la surveillance, il etait impossible, en effet, +qu'aucun bateau reussit a passer sans avoir ete minutieusement visite. + +Karl Dragoch, en interrogeant son subordonne, eut l'ennui d'apprendre +a la fois, et que ces perquisitions n'avaient donne aucun resultat, +et qu'un nouveau crime, un cambriolage d'une certaine gravite, venait +d'etre commis deux jours auparavant en territoire roumain, au confluent +du Jirel, presque exactement en face de la ville bulgare de Rahowa. + +Ainsi donc, la bande du Danube avait reussi a passer entre les mailles +du filet. Cette bande ayant coutume de s'approprier non seulement l'or +et l'argent, mais les objets precieux de toute nature, son butin devait +etre d'un volume encombrant, et il etait vraiment inconcevable qu'on +n'en eut pas trouve trace, alors qu'aucun bateau n'avait pu echapper a +la visite. + +Il en etait cependant ainsi. + +Karl Dragoch etait stupefait d'une telle virtuosite. Toutefois, il +fallait bien se rendre a l'evidence, les malfaiteurs prouvant eux-memes +par des attentats leur descente vers l'aval. + +La seule conclusion a tirer de ces faits, c'est qu'il convenait de se +hater. Le lieu et la date du dernier vol signale indiquaient que ses +auteurs avaient moins de trois cents kilometres d'avance. En tenant +compte du temps pendant lequel Ilia Brusch avait ete immobilise, temps +que la bande du Danube avait certainement mis a profit, il fallait en +inferer que sa vitesse etait a peine la moitie de celle de la barge. Il +n'etait donc pas impossible de l'atteindre a la course. + +On repartit donc sans plus attendre et, des les premieres heures du 6 +octobre, la frontiere bulgare etait franchie. A partir de ce point, +Serge Ladko qui, jusque-la, avait suivi de son mieux la rive droite, +serra au contraire le plus possible le bord roumain dont, a partir de +Lom-Palamka, une succession de marais de huit a dix kilometres de large +n'allait pas tarder, d'ailleurs, a interdire l'approche. + +Quelque absorbe qu'il fut en lui-meme, le fleuve, depuis qu'on etait +entre dans les eaux bulgares, n'avait pu manquer de lui paraitre +suspect. Un certain nombre de chaloupes a vapeur, de torpilleurs meme, +voire de canonnieres, battant pavillon ottoman, le sillonnaient en +effet. En prevision de la guerre qui allait, moins d'un an plus tard, +eclater avec la Russie, la Turquie commencait deja a surveiller le +Danube, qu'elle devait peupler ensuite d'une veritable flottille. + +Risque pour risque, le pilote preferait se tenir a distance de ces +navires turcs, dut-il pour cela se jeter dans les griffes des autorites +roumaines, contre lesquelles M. Jaeger serait peut-etre capable de le +proteger, comme il l'avait fait a Orsova. + +L'occasion ne se presenta pas de mettre a une nouvelle epreuve le +pouvoir du passager; aucun incident ne troubla cette derniere partie du +voyage, et, le 10 octobre, vers quatre heures de l'apres-midi, la +barge parvenait enfin a la hauteur de Roustchouk, que l'on distinguait +confusement sur l'autre rive. Le pilote gagna alors le milieu du fleuve, +puis, arretant pour la premiere fois depuis tant de jours le mouvement +de son aviron, il laissa tomber le grappin par le fond. + +"Qu'y a-t-il? demanda Karl Dragoch surpris. + +--Je suis arrive, repondit laconiquement Serge Ladko. + +--Arrive?... Nous ne sommes pas encore a la mer Noire, cependant. + +--Je vous ai trompe, monsieur Jaeger, declara sans ambages Serge Ladko. +Je n'ai jamais eu l'intention d'aller jusqu'a la mer Noire. + +--Bah! fit le detective dont l'attention s'eveilla. + +--Non. Je suis parti dans l'idee de m'arreter a Roustchouk. Nous y +sommes. + +--Ou prenez-vous Roustchouk? + +--La, repondit le pilote, en montrant les maisons de la ville lointaine. + +--Pourquoi, dans ce cas, n'y allons-nous pas? + +--Parce qu'il me faut attendre la nuit. Je suis traque, poursuivi. Dans +le jour, je risquerais de me faire arreter au premier pas. + +Voila qui devenait interessant. Les soupcons primitivement concus par +Dragoch etaient-ils donc justifies? + +--Comme a Semlin, murmura-t-il a demi-voix. + +--Comme a Semlin, approuva Serge Ladko sans s'emouvoir, mais pas pour +les memes causes. Je suis un honnete homme, monsieur Jaeger. + +--Je n'en doute pas, monsieur Brusch, bien qu'elles soient rarement +bonnes, les raisons que l'on a de redouter une arrestation. + +--Les miennes le sont, monsieur Jaeger, affirma froidement Serge Ladko. +Excusez-moi de ne pas vous les reveler. Je me suis jure a moi-meme de +garder mon secret. Je le garderai. + +Karl Dragoch acquiesca d'un geste qui exprimait la plus parfaite +indifference. Le pilote reprit: + +--Je concois, monsieur Jaeger, que vous ne soyez pas desireux d'etre +mele a mes affaires. Si vous le voulez, je vous deposerai en terre +roumaine. Vous eviterez ainsi les dangers auxquels je peux etre expose. + +--Combien de temps comptez-vous rester a Roustchouk? demanda Karl +Dragoch sans repondre directement. + +--Je ne sais, dit Serge Ladko. Si les choses tournent a mon gre, je +serai revenu a bord avant le jour et, dans ce cas, je ne serai pas seul. +S'il en est autrement, j'ignore ce que je ferai. + +--Je vous suivrai jusqu'au bout, monsieur Brusch, declara sans hesiter +Karl Dragoch. + +--A votre aise!" conclut Serge Ladko qui n'ajouta pas une parole. + +A la nuit tombante, il reprit l'aviron et s'approcha de la rive bulgare. +L'obscurite etait complete quand il y accosta, un peu en aval des +dernieres maisons de la ville. + +Tout son etre tendu vers le but, Serge Ladko agissait a la maniere d'un +somnambule. Ses gestes nets et precis faisaient sans hesitation ce qu'il +fallait faire, ce qu'il lui eut ete impossible de ne pas faire. Aveugle +pour tout ce qui l'entourait, il ne vit pas son compagnon disparaitre +dans la cabine des que le grappin eut ete ramene a bord. Le monde +exterieur avait perdu pour lui toute realite. Son reve seul existait. +Et, ce reve, c'etait, tout illuminee de soleil, en depit de la nuit, sa +maison et, dans sa maison, Natcha!... En dehors de Natcha, il n'etait +plus rien sous le ciel. + +Des que l'etrave de la barge eut touche la rive, il sauta a terre, fixa +solidement son amarre et s'eloigna d'un pas rapide. + +Aussitot, Karl Dragoch sortit de la cabine. Il n'y avait pas perdu son +temps. Qui aurait reconnu le policier, a la silhouette energique et +seche, dans ce balourd aux pesantes allures, merveilleuse copie d'un +paysan hongrois? + +Le detective prit terre a son tour et, suivant le pilote a la piste, +partit en chasse une fois de plus. + + + +XVI + +LA MAISON VIDE + + +En cinq minutes Serge Ladko et Karl Dragoch eurent atteint les maisons. + +Roustchouk ne possedant, a cette epoque, malgre son importance +commerciale, aucun eclairage public, il leur eut ete difficile, s'ils en +avaient eu le desir, de se faire une idee de la ville irregulierement +groupee autour d'un vaste debarcadere, sur la peripherie duquel se +tassaient des echoppes assez delabrees, a usage d'entrepots ou de +cabarets. Mais, en verite, ils n'y songeaient guere. Le premier marchait +d'un pas rapide, les yeux fixes devant lui, comme s'il eut ete attire +par un but etincelant dans la nuit. Quant au second, il mettait tant +d'attention a suivre le pilote, qu'il ne vit meme pas deux hommes, qui +debouchaient d'une ruelle au moment ou il la traversait. + +Des qu'ils furent sur le chemin longeant le fleuve, ces deux hommes se +separerent. L'un s'eloigna a droite, vers l'aval. + +"Bonsoir, dit-il en bulgare. + +--Bonsoir," repondit l'autre, qui, tournant a gauche, emboita le pas a +Karl Dragoch. + +Au son de cette voix, celui-ci avait tressailli. Une seconde, il +hesita, en ralentissant instinctivement sa marche, puis, abandonnant sa +poursuite, il s'arreta soudain et fit volte-face. + +Tout un ensemble de dons naturels ou acquis est necessaire au policier +qui a l'ambition de ne pas croupir dans les bas emplois de sa +profession. Mais, la plus precieuse des multiples qualites qu'il doit +posseder, c'est une parfaite memoire de l'oeil et de l'oreille. + +Karl Dragoch possedait cet avantage au plus haut degre. Ses nerfs +auditifs et visuels constituaient de veritables appareils enregistreurs, +et leurs sensations lumineuses ou sonores, il ne les oubliait jamais, +quelle que fut la longueur du temps ecoule. Apres des mois, apres des +annees, il reconnaissait du premier coup un visage a peine apercu, la +voix qui, une seule fois, avait fait vibrer son tympan. + +Il en etait precisement ainsi pour l'une de celles qu'il venait +d'entendre, et, dans la circonstance presente, il n'y avait pas si +longtemps qu'il s'etait trouve en face du proprietaire, pour qu'une +erreur fut a redouter. Cette voix, qui, dans la clairiere, au pied du +mont Pilis, avait resonne a son oreille, c'etait le fil conducteur +vainement cherche jusqu'ici. Pour ingenieuses qu'elles pussent paraitre, +ses deductions relatives a son compagnon de voyage n'etaient en somme +que des hypotheses. La voix, au contraire, lui apportait enfin une +certitude. Entre le probable et le certain, l'hesitation etait +impossible, et c'est pourquoi le detective, abandonnant sa filature, +s'etait lance sur une nouvelle piste. + +"Bonsoir, Titcha, prononca en allemand Karl Dragoch lorsque l'homme fut +arrive a proximite. + +Celui-ci s'arreta, cherchant a percer l'obscurite de la nuit. + +--Qui me parle? interrogeait-il. + +--Moi, repondit Dragoch. + +--Qui ca, vous? + +--Max Raynold. + +--Connais pas. + +--Mais je vous connais, moi, puisque je vous ai appele par votre nom. + +--C'est juste, reconnut Titcha. Il faut meme que vous ayez de bons yeux, +camarade. + +--Ils sont excellents, en effet. + +Le dialogue fut interrompu un instant. + +--Que me voulez-vous? reprit Titcha. + +--Vous parler, declara Dragoch, a vous et a un autre. Je ne suis a +Roustchouk que pour ca. + +--Vous n'etes donc pas d'ici? + +--Non. Je suis arrive aujourd'hui. + +--Joli moment que vous avez choisi, ricana Titcha, qui faisait sans +doute allusion a l'anarchie actuelle de la Bulgarie. + +Dragoch, ayant esquisse un geste d'indifference, ajouta: + +--Je suis de Gran. + +Titcha garda le silence. + +--Vous ne connaissez pas Gran? insista Dragoch. + +--Non. + +--C'est etonnant, apres en etre venu si pres. + +--Si pres?... repeta Titcha. Ou prenez vous que je sois alle pres de +Gran? + +--Parbleu! dit en riant Karl Dragoch, elle n'en est pas si loin, la +villa Hagueneau. + +Ce fut au tour de Titcha de tressaillir. Il essaya, toutefois, de payer +d'audace. + +--La villa Hagueneau?... balbutia-t-il d'un ton qu'il voulait rendre +plaisant. C'est juste comme pour vous, camarade. Connais pas. + +--Vraiment?.. fit ironique ment Dragoch. Et la clairiere de Pilis, la +connaissez-vous? + +Titcha, se rapprochant vivement, saisit le bras de son interlocuteur. + +--Plus bas, donc! dit-il sans chercher cette fois a dissimuler son +emotion. Vous etes fou de crier comme ca. + +--Puisqu'il n'y a personne, objecta Dragoch. + +--On ne sait jamais, repliqua Titcha, qui demanda: Enfin, que +voulez-vous? + +--Parler a Ladko, repondit Dragoch sans baisser la voix. + +Titcha resserra son etreinte. + +--Chut! fit-il en jetant autour de lui des regards apeures. Vous avez +donc jure de nous faire pendre? + +Karl Dragoch se mit a rire. + +--Ah bien! dit-il, ca ne va pas etre commode de nous entendre, s'il faut +parler a la muette! + +--Aussi, gronda sourdement Titcha, on n'a pas idee d'aborder les gens au +milieu de la nuit sans crier gare. Il y a des choses qu'il vaut mieux ne +pas dire en pleine rue. + +--Je ne tiens pas a vous parler dans la rue, riposta Dragoch. Allons +ailleurs. + +--Ou? + +--N'importe ou. Il y a bien un cabaret dans les environs? + +--A quelques pas d'ici. + +--Allons-y. + +--Soit, conceda Titcha. Suivez-moi. + +Cinquante metres plus loin, les deux compagnons arriverent sur une +petite place. En face d'eux, une fenetre brillait faiblement dans la +nuit. + +--C'est la, dit Titcha. + +La porte ouverte, ils entrerent de plain-pied dans la salle deserte d'un +modeste cafe dont une dizaine de tables garnissaient le pourtour. + +--Nous serons a merveille ici, dit Dragoch. + +Le patron accourait au-devant de ces clients inesperes. + +--Qu'allons-nous boire?... C'est moi qui regale, annonca le detective, +en frappant sur son gousset. + +--Un verre de racki? proposa Titcha. + +--Va pour le racki!... Et du genievre?... Ca ne vous dit rien? + +--Bon aussi, le genievre, approuva Titcha. + +Karl Dragoch se tourna vers le patron attentif aux ordres. + +--Vous avez entendu, l'ami?... Servez-nous, et vivement! + +Pendant que l'hote s'empressait, Dragoch, d'un coup d'oeil, pesa +l'adversaire qu'il allait avoir a combattre. Il l'eut vite juge. Larges +epaules, cou de taureau, front etroit mange par d'epais cheveux gris, +parfait exemplaire, en un mot, du lutteur forain de bas etage, c'etait +une veritable brute qu'il avait en face de lui. + +Aussitot que les bouteilles et deux verres eurent ete apportes, Titcha +reprit la conversation au point ou elle avait debute. + +--Vous dites donc que vous me connaissez? + +--Vous en doutez? + +--Et que vous connaissez l'affaire de Gran? + +--Aussi. Nous y avons travaille ensemble. + +--Pas possible! + +--Mais certain. + +--Je n'y comprends rien, murmura Titcha, qui cherchait de bonne foi dans +ses souvenirs. Nous n'etions que nous huit, cependant... + +--Pardon, interrompit Dragoch, nous etions neuf, puisque j'y etais. + +--Vous avez mis la main a la pate? insista Titcha mal convaincu. + +--Oui, a la villa, et a la clairiere pareillement. C'est meme moi qui ai +emmene la charrette. + +--Avec Vogel? + +--Avec Vogel. + +Titcha reflechit un instant. + +--Ca ne se peut pas, protesta-t-il. C'est Kaiserlick qui etait avec +Vogel. + +--Non, c'est moi, repliqua Dragoch sans se troubler. Kaiserlick etait +reste avec vous autres. + +--Vous en etes sur? + +--Absolument, affirma Dragoch. + +Titcha paraissait ebranle. Le bandit ne brillait pas precisement par +l'intelligence. Sans s'apercevoir qu'il venait lui-meme de reveler +l'existence de Vogel et de Kaiserlick au pretendu Max Raynold, il +considerait comme une preuve que ce dernier connut leurs noms. + +--Un verre de genievre? proposa Dragoch. + +--Ca n'est pas de refus, dit Titcha. + +Puis, le verre vide d'un trait: + +--C'est curieux, murmura-t-il, a demi vaincu. C'est bien la premiere +fois que nous melons un etranger a nos affaires. + +--Il faut un commencement a tout, repliqua Karl Dragoch. Je ne serai +plus un etranger quand j'aurai ete admis dans la bande. + +--Quelle bande? + +--Inutile de finasser, camarade. Puisque je vous dis que c'est convenu. + +--Qu'est-ce qui est convenu? + +--Que je serai des votres. + +--Convenu avec qui? + +--Avec Ladko. + +--Taisez-vous donc, interrompit rudement Titcha. Je vous ai deja prevenu +qu'il fallait garder ce nom-la pour vous. + +--Dans la rue, objecta Dragoch. Mais ici? + +--Ici comme ailleurs, dans toute la ville, s'entend. + +--Pourquoi? demanda Dragoch suivant la veine. + +Mais Titcha conservait un reste de mefiance. + +--Si on vous le demande, repondit-il prudemment, vous direz que vous +l'ignorez, camarade. Vous savez beaucoup de choses, mais vous ne savez +pas tout, je le vois, et ce n'est pas a un vieux renard comme moi que +vous tirerez les vers du nez. + +Titcha se trompait, il n'etait pas de force a lutter avec un jouteur +comme Dragoch, et le vieux renard avait trouve son maitre. La sobriete +n'etait pas sa qualite dominante, et le detective, aussitot qu'il l'eut +decouvert, s'etait ingenie a tirer parti de ce defaut a la cuirasse de +l'adversaire. Ses offres repetees avaient eu raison de la resistance, +d'ailleurs assez molle, du bandit. Les verres de genievre succedaient +aux verres de racki, et reciproquement. L'effet de l'alcool commencait +deja a se faire sentir. L'oeil de Titcha devenait trouble, sa langue +plus lourde, sa prudence moins eveillee. Or, comme chacun sait, +glissante est la route de l'ivresse, et d'ordinaire, plus on apaise la +soif, plus elle grandit. + +--Nous disions donc, reprit Titcha d'une voix un peu pateuse, que c'est +convenu avec le chef? + +--Convenu, declara Dragoch. + +--Il a bien fait,... le chef, affirma Titcha, qui, sous l'influence de +l'ivresse, se mit a tutoyer son interlocuteur. Tu as l'air d'un bon et +d'un vrai camarade. + +--Tu peux le dire, approuva Dragoch en s'accordant a l'unisson. + +--Seulement, voila!... Tu ne le verras pas,... le chef. + +--Pourquoi ne le verrai-je pas? + +Avant de repondre, Titcha, avisant la bouteille de racki, s'en versa +coup sur coup deux rasades. Quand il eut bu, il declara d'une voix +rauque: + +--Parti,... le chef. + +--Il n'est pas a Roustchouk? insista Dragoch vivement desappointe. + +--Il n'y est plus. + +--Plus?.. Il y est donc venu? + +--Il y a quatre jours. + +--Et maintenant? + +--Il continue a descendre jusqu'a la mer avec le chaland. + +--Quand doit-il revenir? + +--Dans une quinzaine. + +--Quinze jours de retard! Voila bien ma chance! s'ecria Dragoch. + +--Ca te demange donc bien d'entrer dans la compagnie? demanda Titcha +avec un gros rire. + +--Dame! fit Dragoch. Je suis paysan, moi, et au coup de Gran j'ai touche +en une nuit plus que je ne gagne en un an a travailler la terre. + +--Ca t'a mis en gout, conclut Titcha en riant aux eclats. + +Dragoch parut s'apercevoir que le verre de son vis-a-vis etait vide, et +s'empressa de le remplir. + +--Mais tu ne bois pas, camarade, s'ecria-t-il. A ta sante! + +--A ta sante! repeta Titcha, qui lampa son verre d'un trait. + +Abondante etait la moisson de renseignements recueillie par le policier. +Il savait de combien d'affilies se composait la bande du Danube: huit, +au dire de Titcha; le nom de trois d'entre eux et meme de quatre, en +y comprenant le chef; sa destination: la mer, ou sans doute un navire +serait charge du butin; la base de ses operations: Roustchouk. +Quand Ladko y reviendrait, dans une quinzaine de jours, toutes les +dispositions seraient prises pour qu'il fut apprehende sur-le-champ, a +moins qu'on ne reussit a mettre la main sur lui aux bouches memes du +Danube. + +Plus d'un point, toutefois, restaient encore obscurs. Karl Dragoch pensa +qu'il serait peut-etre possible d'elucider tout au moins l'un d'eux, en +profitant de l'etat d'ebriete de son interlocuteur. + +--Pourquoi donc, demanda-t-il d'un ton indifferent apres un instant de +silence, ne voulais-tu pas tout a l'heure que je prononce le nom de +Ladko? + +Tout a fait gris, decidement, Titcha eut un regard mouille a l'adresse +de son compagnon, auquel, dans une soudaine explosion de tendresse, il +tendit la main. + +--Je vais te le dire, balbutia-t-il, car tu es un ami, toi! + +--Oui, affirma Dragoch en repondant a l'etreinte de l'ivrogne. + +--Un frere. + +--Oui. + +--Un luron, un gars d'attaque. + +--Oui. + +Titcha chercha des yeux les bouteilles. + +--Un coup de genievre? proposa-t-il. + +--Il n'y en a plus, repondit Dragoch. + +Estimant l'adversaire a point, et redoutant de le voir tomber ivre-mort, +le detective s'etait arrange pour repandre sur le sol une bonne partie +des flacons. Mais cela ne faisait pas l'affaire de Titcha qui, en +apprenant l'epuisement du genievre, fit une grimace desolee. + +--Du racki, alors? implora-t-il. + +--Voila, consentit Karl Dragoch en avancant sur la table la bouteille +qui contenait encore quelques gouttes de liqueur. Mais attention, +camarade!... Il ne faudrait pas nous griser. + +--Moi!... protesta Titcha, qui s'adjugea le fond de la bouteille. Je le +voudrais que je ne pourrais pas! + +--Nous disions donc que Ladko?... suggera Dragoch reprenant patiemment +sa marche tortueuse vers le but. + +--Ladko?... repeta Titcha qui ne savait plus de quoi il s'agissait. + +--Pourquoi ne faut-il pas le nommer? + +Titcha eut un rire avine. + +--Ca t'intrigue, ca, mon fils!... C'est qu'ici Ladko se prononce Striga, +voila tout. + +--Striga?... repeta Dragoch qui ne comprenait pas. Pourquoi Striga?... + +--Parce que c'est son nom, a cet enfant... Ainsi, toi, tu t'appelles... +Au fait! comment t'appelles-tu?... + +--Raynold. + +--C'est ca... Raynold... Eh bien! Je t'appelle Raynold... Lui, il +s'appelle Striga... C'est clair. + +--A Gran, cependant... insista Dragoch. + +--Oh! interrompit Titcha, a Gran, c'etait Ladko... Mais, a Roustchouk, +c'est Striga. + +Il cligna de l'oeil d'un air malin. + +--Comme ca, tu comprends, ni vu, ni connu. + +Qu'un malfaiteur s'affuble d'un nom d'emprunt quand il accomplit ses +mefaits, cela n'est pas pour etonner un policier, mais pourquoi ce nom +de Ladko, ce meme nom dont etait signe le portrait trouve dans la barge? + +--Il existe bien un Ladko pourtant, s'ecria avec impatience Dragoch +formulant ainsi la conclusion de sa pensee. + +--Parbleu! fit Titcha. C'est meme le plus beau de l'affaire. + +--Qu'est-ce que c'est que ce Ladko? + +--Une canaille, affirma energiquement Titcha. + +--Qu'est-ce qu'il t'a fait? + +--A moi?... Rien... A Striga... + +--Qu'est-ce qu'il a fait a Striga?. + +--Il lui a souffle la femme... la belle Natcha. + +Natcha! ce meme prenom qui figurait sur le portrait. Dragoch, assure +d'etre sur la bonne piste, ecoutait avidement Titcha qui poursuivait +sans se faire prier: + +--Depuis, ils ne sont pas amis, tu penses!... C'est pour ca que Striga a +pris son nom. C'est un malin, Striga. + +--Tout cela, objecta Dragoch, ne me dit pas pourquoi il ne faut pas +prononcer le nom de Ladko. + +--Parce qu'il est malsain, expliqua Titcha... A Gran... et ailleurs, tu +sais qui il designe... Ici, c'est celui d'une espece de pilote qui s'est +mis contre le-gouvernement... Il conspire, l'imbecile... Et les rues +sont pleines de Turcs a Roustchouk! + +--Qu'est-il devenu? demanda Dragoch. + +Titcha fit un geste d'ignorance. + +--Il a disparu, repondit-il. Striga dit qu'il est mort. + +--Mort! + +--Et ca doit etre vrai, puisque Striga a la femme maintenant. + +--Quelle femme? + +--Eh! la belle Natcha... Apres le nom, la femme... Pas contente, la +colombe!... Mais Striga la tient bien a bord du chaland. + +Tout s'eclaircissait pour Dragoch. Ce n'est pas en compagnie d'un +vulgaire malfaiteur qu'il avait passe de si longs jours, mais avec un +patriote exile. Quelle ne devait pas etre en ce moment la douleur du +malheureux, n'arrivant enfin chez lui apres tant d'efforts, que pour +trouver sa maison vide!... Il fallait courir a son aide... Quant a la +bande du Danube, Dragoch, renseigne desormais, n'aurait aucune peine a +mettre ensuite la main sur elle. + +--Il fait chaud!... soupira-t-il en faisant semblant d'etre vaincu par +l'ivresse. + +--Tres chaud, approuva Titcha. + +--C'est le racki, balbutia Dragoch. + +Titcha abattit son poing sur la table. + +--Tu n'as pas la tete solide, l'enfant!.. railla-t-il lourdement. Moi... +tu vois... Pret a recommencer. + +--Je ne peux pas lutter, reconnut Dragoch. + +--Mauviette!.. ricana Titcha. Enfin, sortons, si le coeur t'en dit. + +Le patron appele et paye, les deux compagnons se retrouverent sur la +place. Ce changement ne parut pas favorable a Titcha. A peine a l'air +libre, son ivresse s'aggrava notablement. Dragoch eut peur d'avoir force +la dose. + +--Dis donc, demanda-t-il en montrant l'aval, ce Ladko?... + +--Quel Ladko? + +--Le pilote. C'est par la qu'il demeurait? + +--Non. + +Karl Dragoch se tourna du cote de la ville. + +--Par la? + +--Non plus + +--Par la, alors? interrogea Dragoch en indiquant l'amont. + +--Oui, balbutia Titcha. + +Le detective entraina son compagnon. Celui-ci titubait et se laissait +conduire en machonnant des propos incoherents quand, apres cinq minutes +de marche, il s'arreta brusquement, s'efforcant de reprendre son aplomb. + +--Qu'est-ce qu'il disait donc, Striga, begayait-il, que Ladko etait +mort? + +--Eh bien? + +--Il n'est pas mort, puisqu'il y a quelqu'un chez lui. + +Et Titcha montrait, a quelques pas, des raies de lumiere filtrant a +travers les volets d'une fenetre et striant la chaussee. Dragoch se hata +vers cette fenetre. Par une fente des volets, Titcha et lui regarderent +dans la maison. + +Ils apercurent une salle de proportions modestes, mais assez +confortablement meublee. Le desordre des meubles et la couche epaisse de +poussiere qui les recouvrait incitaient a croire que cette salle +avait ete le theatre, depuis longtemps abandonne, de quelque scene de +violence. Le centre en etait occupe par une grande table, sur laquelle +etait accoude un homme, qui semblait reflechir profondement. La +contraction de ses doigts a demi disparus dans les cheveux en desordre +exprimait eloquemment le trouble douloureux de son ame. Des yeux de cet +homme, de grosses larmes coulaient. + +Ainsi qu'il s'y attendait, Karl Dragoch reconnut son compagnon de +voyage. Mais il ne fut pas seul a reconnaitre le desespere songeur. + +--C'est lui!... murmura Titcha en faisant d'energiques efforts pour +chasser son ivresse. + +--Lui?... + +--Ladko. + +Titcha se passa la main sur le visage et parvint a retrouver un peu de +sang-froid. + +--Il n'est pas mort, la canaille... dit-il entre ses dents. Mais il n'en +vaut guere mieux... Les Turcs me payeront sa peau plus cher qu'elle ne +vaut... C'est Striga qui sera content!.. Ne bouge pas d'ici, camarade, +dit-il en s'adressant a Karl Dragoch. S'il veut sortir, assomme-le!.. +Appelle a l'aide au besoin... Moi, je vais chercher la police... + +Sans attendre de reponse, Titcha s'eloigna en courant. A peine s'il +faisait encore quelques zigzags. L'emotion lui avait rendu son +equilibre. + +Des qu'il fut seul, le detective entra dans la maison. + +Serge Ladko ne fit pas un mouvement. Karl Dragoch lui mit la main sur +l'epaule. + +Le malheureux releva la tete. Mais sa pensee restait absente, et son +regard vague montrait qu'il ne reconnaissait pas son passager. Celui-ci +ne prononca qu'un mot: + +"Natcha!... + +Serge Ladko se redressa avec violence. Ses yeux flambaient, +interrogateurs, rives sur ceux de Karl Dragoch. + +--Suivez-moi, dit le detective, et hatons-nous." + + + +XVII + +A LA NAGE + + +La barge volait sur les eaux. Ivre, exalte, en proie a une sorte de +rage, Serge Ladko, plus furieusement que jamais, pesait sur l'aviron. +Affranchi des lois communes par la violence de son desir, a peine s'il +s'accordait, chaque nuit, quelques instants de repos. Il tombait alors, +assomme, dans un sommeil de plomb, dont il s'eveillait soudainement, +comme appele par un coup de cloche, deux heures plus tard, pour +reprendre aussitot son effrayant labeur. + +Temoin de cette poursuite acharnee, Karl Dragoch admirait qu'un +organisme humain put etre doue d'une telle force de resistance. C'etait +un homme, cependant, qui lui donnait ce prodigieux spectacle, mais un +homme qui puisait une energie surhumaine dans le plus affreux desespoir. + +Soucieux d'epargner au malheureux pilote la plus legere distraction, le +detective s'appliquait a ne pas rompre le silence. Tout ce qu'il etait +essentiel de dire, on l'avait dit au depart de Roustchouk. Des que la +barge eut ete repoussee dans le courant, Karl Dragoch avait, en effet, +donne les explications indispensables. Tout d'abord, il avait revele sa +qualite. Puis, en quelques mots brefs, il avait explique pourquoi il +avait entrepris ce voyage, a la poursuite de la bande du Danube, a +laquelle la croyance populaire attribuait pour chef un certain Ladko, de +Roustchouk. + +Ce recit, le pilote l'avait ecoute distraitement, en manifestant une +fievreuse impatience. Que lui importait tout cela? Il n'avait qu'une +pensee, qu'un but, qu'un espoir: Natcha! + +Son attention ne s'etait eveillee qu'au moment ou Karl Dragoch avait +commence a parler de la jeune femme, a dire comment, de la bouche de +Titcha, il avait appris que Natcha descendait le cours du fleuve, +prisonniere a bord d'un chaland commande par le chef de cette bande, +dont le nom reel n'etait pas Ladko, mais Striga. + +A ce nom, Serge Ladko avait pousse un veritable rugissement. + +"Striga!" s'etait-il ecrie tandis que sa main crispee etreignait +violemment l'aviron. + +Il n'en avait pas demande davantage. Depuis lors, il se hatait sans +repit, sans treve, sans repos, les sourcils fronces, les yeux fous, +toute son ame projetee en avant, vers le but. Ce but, il avait dans son +coeur la certitude de l'atteindre. Pourquoi? Il eut ete incapable de le +dire. Il en etait certain, voila tout. Le chaland dans lequel Natcha +etait prisonniere, il le decouvrirait du premier coup d'oeil, fut-ce +au milieu de mille autres. Comment? Il n'en savait rien. Mais il le +decouvrirait. Cela ne se discutait pas, ne faisait pas question. Il +s'expliquait maintenant pourquoi il lui avait semble connaitre celui +des geoliers charge de lui apporter ses repas pendant sa premiere +incarceration, et pourquoi les voix entendues confusement avaient eu un +echo dans son coeur. Le geolier, c'etait Titcha. Les voix, c'etaient +celles de Striga et de Natcha. Et de meme, le cri apporte par la nuit, +c'etait encore Natcha appelant inutilement a l'aide. Que ne s'etait-il +arrete alors! Que de regrets, que de remords il se fut epargnes! + +A peine si, au moment de sa fuite, il avait apercu dans l'obscurite la +masse sombre de la prison flottante dans laquelle il abandonnait, sans +le savoir, celle qui lui etait si chere. N'importe! cela suffirait. Il +etait impossible qu'il passat en vue de ce chaland sans qu'au fond de +son etre une voix mysterieuse ne l'en avertit. + +En verite, l'espoir de Serge Ladko etait moins presomptueux qu'on ne +pourrait etre tente de le croire. Ses chances d'erreur etaient, en +effet, tres reduites par la rarete des chalands sillonnant le Danube. +Leur nombre, qui, depuis Orsova, n'avait cesse de diminuer, etait +devenu tout a fait insignifiant a partir de Roustchouk, et les derniers +s'etaient arretes a Silistrie. En aval de cette ville, que la barge eut +depassee en vingt-quatre heures, il ne resta que deux gabarres sur le +fleuve, ou regnaient presque exclusivement desormais les batiments a +vapeur. + +C'est qu'a la hauteur de Roustchouk le Danube est immense. S'etalant sur +la rive gauche en interminables marais, son lit y depasse deux lieues. +En aval, il est plus vaste encore, et, entre Silistrie et Braila, +atteint parfois jusqu'a vingt kilometres de largeur. Cette etendue +d'eau, c'est une veritable mer, a laquelle ne manquent ni les tempetes, +ni les lames couronnees d'ecume, et il est concevable que des chalands +plats, peu faits pour les houles du large, hesitent a s'y aventurer. + +Il etait meme fort heureux pour Serge Ladko que le temps restat fixe +au beau. Dans une embarcation de si petite taille et de formes si peu +_marines_, il aurait ete force, pour peu que le vent eut souffle avec +quelque violence, de chercher refuge dans une anfractuosite de la rive. + +Karl Dragoch, qui, tout en s'interessant de grand coeur aux soucis de +son compagnon, visait aussi un autre but, ne laissait pas d'etre trouble +en constatant le desert de cette morne etendue. Titcha ne lui avait-il +pas donne un renseignement mensonger? L'arret successif de tous les +chalands lui faisait craindre que Striga n'eut ete dans la necessite de +les imiter. Son inquietude devint telle qu'il finit par s'en ouvrir a +Serge Ladko. + +"Un chaland est-il capable d'aller jusqu'a la mer? demanda-t-il. + +--Oui, repondit le pilote. Cela arrive rarement, mais ca se voit +cependant. + +--Vous en avez conduit vous-meme? + +--Quelquefois. + +--Comment font-ils pour decharger leur cargaison? + +--En s'abritant dans une des criques qui existent au dela des bouches, +et ou des vapeurs viennent les trouver. + +--Les bouches, dites-vous. Il y en a plusieurs, en effet. + +--Il y a deux branches principales, repondit Serge Ladko. L'une, au +Nord, celle de Kilia; l'autre, plus au Sud, celle de Sulina. Cette +derniere est la plus importante. + +--Cela ne peut-il etre pour nous une cause d'erreur? s'enquit Karl +Dragoch. + +--Non, affirma le pilote. Des gens qui se cachent ne passent pas par +Sulina. Nous prendrons le bras du Nord. + +Karl Dragoch ne fut qu'a demi rassure par cette reponse. Pendant que +l'on suivrait une route, la bande pouvait parfaitement s'echapper par +l'autre. Mais que faire contre cette eventualite, sinon s'en remettre a +la chance, puisqu'on ne possedait pas le moyen de surveiller a la fois +toutes les bouches du fleuve? Comme s'il eut devine sa pensee, Serge +Ladko completa son explication de cette maniere rassurante: + +--D'ailleurs, au dela de la bouche de Kilia, il existe une anse, dans +laquelle un chaland peut proceder a un transbordement. Par la bouche de +Sulina, il lui faudrait au contraire decharger dans le port de ce nom, +qui est situe au bord meme de la mer. Quant au bras Saint-Georges, qui +coule plus au Sud, il est a peine navigable, bien qu'il soit le plus +important au point de vue de la largeur. Aucune erreur n'est donc a +craindre." + +Dans la matinee du 14 octobre, le quatrieme jour apres le depart de +Roustchouk, la barge parvint enfin au delta du Danube. + +Laissant sur la droite le bras de Sulina, elle s'engagea franchement +dans celui de Kilia. A midi, on passait devant Ismail, derniere ville de +quelque importance que l'on dut rencontrer. Des les premieres heures du +lendemain, on deboucherait dans la mer Noire. + +Aurait-on rejoint auparavant le chaland de Striga? Rien n'autorisait a +le croire. Depuis qu'on avait abandonne le bras principal, la solitude +du fleuve etait devenue complete. Si loin que s'etendit le regard, +plus une voile, plus un panache de fumee. Karl Dragoch etait devore +d'inquietude. + +Quant a Serge Ladko, s'il etait inquiet, il n'en laissait rien paraitre. +Toujours courbe sur l'aviron, il poussait inlassablement la barge de +l'avant, attentif a suivre le chenal que seule une longue pratique lui +permettait de reconnaitre entre les rives basses et marecageuses. + +Son courage obstine devait avoir sa recompense. Dans l'apres-midi de ce +meme jour, vers cinq heures, un chaland apparut enfin, mouille a une +douzaine de kilometres au-dessous de la ville forte de Kilia. Serge +Ladko, arretant le mouvement de son aviron, saisit une longue-vue et +examina attentivement ce chaland. + +" C'est lui!... dit-il d'une voix etouffee en laissant retomber +l'instrument. + +--Vous en etes sur? + +--Sur, affirma Serge Ladko. J'ai reconnu Yacoub Ogul, un habile pilote +de Roustchouk, ame damnee de Striga, dont il conduit certainement le +bateau. + +--Qu'allons-nous faire? demanda Karl Dragoch. + +Serge Ladko ne repondit pas sur-le-champ. Il reflechissait. Le detective +reprit: + +--Il faut revenir en arriere jusqu'a Kilia et au besoin jusqu'a Ismail. +La, nous nous procurerons du renfort. + +Le pilote hocha negativement la tete. + +--Remonter jusqu'a Ismail, en refoulant le courant, ou seulement jusqu'a +Kilia, dit-il, cela demanderait trop de temps. Le chaland prendrait de +l'avance, et, en mer, on ne pourrait plus le retrouver. Non, restons ici +et attendons la nuit. J'ai une idee. Si je ne reussis pas, nous suivrons +le chaland de loin, et, quand nous connaitrons son lieu de relache, nous +irons chercher de l'aide a Sulina. + +A huit heures, l'obscurite devenue complete, Serge Ladko laissa +deriver la barge Jusqu'a deux cents metres du chaland. La, il mouilla +silencieusement son grappin. Puis, sans un mot d'explication a Karl +Dragoch qui le regardait faire avec etonnement, il quitta ses vetements +et s'elanca dans le fleuve. + +Fendant l'eau d'un bras robuste, il se dirigea en droite ligne vers +le chaland qu'il distinguait confusement dans l'ombre. Quand il l'eut +depasse, a distance suffisante pour ne pas etre apercu, il nagea en sens +contraire, et, refoulant le courant assez rapide, vint s'accrocher +au large safran du gouvernail. Il ecouta. Presque etouffe par le +frissonnement soyeux de l'eau courant sur les flancs de la gabarre, +un air de danse parvint jusqu'a lui. Au-dessus de sa tete, quelqu'un +chantonnait a mi-voix. Cramponne des pieds et des mains a la surface +gluante du bois, Serge Ladko s'eleva d'un lent effort jusqu'a la partie +superieure du safran et reconnut Yacoub Ogul. + +A bord, tout etait tranquille. Aucun bruit ne sortait du rouf, dans +lequel Ivan Striga s'etait sans doute retire. Des hommes de l'equipage, +cinq devisaient paisiblement, etendus sur le pont vers l'avant. Leurs +voix se fondaient en un murmure confus. Seul, Yacoub Ogul se trouvait +a l'arriere. Monte au-dessus du rouf, il s'etait assis sur la barre du +gouvernail et se laissait bercer par la paix nocturne, en murmurant une +chanson familiere. + +La chanson s'eteignit tout a coup. Deux mains de fer broyaient la gorge +du chanteur, qui, basculant par-dessus le couronnement, vint tomber en +travers du safran. Etait-il mort? Jambes et bras ballants, son corps +inerte pendait comme un linge de part et d'autre de cette arete etroite. +Serge Ladko desserra son etreinte et saisit l'homme par la ceinture, +puis diminuant graduellement la pression de ses genoux contre le safran, +il se laissa glisser peu a peu et s'enfonca silencieusement dans l'eau. + +Nul, dans le chaland, n'avait soupconne l'agression. Ivan Striga n'etait +pas sorti du rouf. A l'avant, les cinq causeurs continuaient leur +paisible conversation. + +Serge Ladko, cependant, nageait vers la barge. Le retour etait plus +penible que l'aller. Outre qu'il lui fallait maintenant remonter le +courant, il avait a soutenir le corps de Yacoub Ogul. Si celui-ci +n'etait pas mort, il n'en valait guere mieux. La fraicheur de l'eau +ne l'avait pas ranime; il ne faisait pas un mouvement. Serge Ladko +commencait a craindre d'avoir eu la main trop lourde. + +Alors que cinq minutes avaient suffi pour venir de la barge au chaland, +plus d'une demi-heure fut necessaire pour refaire le meme parcours en +sens inverse. Encore le pilote eut-il la chance de ne pas s'egarer dans +l'ombre. + +" Aidez-moi, dit-il a Karl Dragoch en saisissant enfin l'embarcation. En +voici toujours un. + +Avec le secours du detective, Yacoub Ogul fut passe par-dessus bord et +depose dans la barge. + +--Est-il mort? demanda Serge Ladko. + +Karl Dragoch se pencha sur le captif. + +--Non, dit-il. Il respire. + +Serge Ladko eut un soupir de satisfaction et, reprenant aussitot +l'aviron, commenca a remonter le courant. + +--Alors, attachez-le, et solidement, dit-il tout en godillant, si vous +ne voulez pas qu'il vous brule la politesse quand je vous aurai depose a +terre. + +--Nous allons donc nous separer? demanda Karl Dragoch. + +--Oui, repondit Serge Ladko. Quand vous aurez pris terre, je retournerai +aux alentours du chaland, et demain je m'arrangerai pour m'introduire a +bord. + +--En plein jour? + +--En plein jour. J'ai mon idee. Soyez tranquille, pendant un certain +temps tout au moins, je ne courrai aucun danger. Plus tard, quand nous +serons pres de la mer Noire, je ne dis pas que les choses ne risquent de +se gater. Mais je compte sur vous a ce moment que je retarderai le plus +possible. + +--Sur moi?... Que pourrai-je donc faire? + +--M'amener du secours. + +--Je m'y emploierai, n'en doutez pas, affirma chaleureusement Karl +Dragoch. + +--Je n'en doute pas, mais vous aurez peut-etre quelque difficulte. Vous +ferez pour le mieux, voila tout. Ne perdez pas de vue que le chaland +quittera son mouillage demain a midi, et que, si rien ne l'arrete, il +sera en mer vers quatre heures. Basez-vous la-dessus. + +--Pourquoi ne restez-vous pas avec moi? demanda Karl Dragoch tres +inquiet pour son compagnon. + +--Parce que vous pouvez eprouver du retard, ce qui permettrait a Striga +de prendre de l'avance et de disparaitre. Il ne faut pas qu'il atteigne +la mer. Et il ne l'atteindra pas, meme si vous arrivez trop tard pour me +preter main-forte. Seulement, dans ce cas, il est probable que je serai +mort." + +Le ton du pilote etait sans replique. Comprenant que rien ne le ferait +changer d'avis, Karl Dragoch n'insista pas. La barge fut donc conduite a +la rive, et Yacoub Ogul, toujours evanoui, fut depose sur le sol. + +Aussitot, Serge Ladko poussa au large. La barge disparut dans la nuit. + + + +XVIII + +LE PILOTE DU DANUBE + + +Quand Serge Ladko eut disparu dans l'ombre, Karl Dragoch hesita un +instant sur ce qu'il convenait de faire. Seul, au debut de la nuit, en +ce point de la frontiere de la Bessarabie, encombre du corps inerte d'un +prisonnier dont son devoir lui interdisait de se separer, sa situation +ne laissait pas d'etre fort embarrassante. Cependant, comme il etait +evident qu'un secours ne lui arriverait pas sans qu'il allat le +chercher, il lui fallut bien prendre une decision. Le temps pressait. +D'une heure, d'une minute peut-etre pouvait dependre le salut de Serge +Ladko. Abandonnant provisoirement Yacoub Ogul toujours evanoui, et +suffisamment ligotte, d'ailleurs, pour que la fuite lui fut interdite +en cas de retour a la vie, il remonta vers l'amont aussi vite que le +permettait la nature du terrain. + +Apres une demi-heure de marche dans un pays completement desert, il +commencait a craindre d'etre oblige de pousser jusqu'a Kilia, lorsqu'il +decouvrit enfin une maison batie au bord du fleuve. + +Ce ne fut pas une petite affaire que de se faire ouvrir la porte de +cette maison, qui semblait etre une ferme de quelque importance. A +pareille heure, en pareil lieu, une certaine mefiance est excusable, et +les habitants de cette demeure paraissaient peu friands d'en permettre +l'entree. La difficulte s'aggravait de l'impossibilite ou l'on etait de +se comprendre, ces paysans parlant un patois local que Karl Dragoch, +malgre son polyglotisme, ne connaissait pas. Inventant un jargon +de circonstance dans lequel des mots roumains, russes et allemands +figuraient chacun pour un tiers, il reussit toutefois a gagner +leur confiance, et la porte si energiquement defendue finit par +s'entre-bailler. + +Une fois dans la place, il lui fallut repondre a un interrogatoire +serre, dont il sortit necessairement a son honneur, puisque deux heures +ne s'etaient pas ecoulees depuis son debarquement, qu'une charrette +l'avait ramene pres de Yacoub Ogul. + +Celui-ci n'avait pas repris connaissance. Il ne donna meme aucun signe +de conscience, quand, de l'herbe de la rive, il fut transporte dans la +charrette, qui repartit aussitot vers Kilia. Jusqu'a la ferme, force fut +d'aller au pas, mais, au dela, on trouva un chemin, a la verite fort +mauvais, qui permit neanmoins d'activer l'allure. + +Il etait plus de minuit, quand, apres ces peripeties, Karl Dragoch entra +dans Kilia. Tout dormait dans la ville, et decouvrir le chef de la +police ne fut pas chose facile. Il y parvint cependant, et prit, sur +lui de reveiller ce haut fonctionnaire, qui, sans manifester trop de +mauvaise humeur, se mit obligeamment a sa disposition. + +Karl Dragoch en profita pour faire deposer en lieu sur Yacoub Ogul, qui +commencait a ouvrir les yeux; puis, libre de ses mouvements, il put +enfin s'occuper de la capture du reste de la bande et du salut de Serge +Ladko, qui le passionnait peut-etre plus encore. + +Des le premier pas, il se heurta a d'insurmontables difficultes. Aucun +vapeur n'etait alors a Kilia, et, d'autre part, le chef de la police se +refusait energiquement a envoyer ses hommes sur le fleuve. Ce bras du +Danube etant alors indivis entre la Roumanie et la Turquie, on etait en +droit de craindre que leur intervention ne provoquat de la part de +la Sublime Porte des reclamations tres regrettables a un moment ou +grondaient sourdement des menaces de guerre. Si le fonctionnaire roumain +avait pu feuilleter le livre du Destin, il y aurait vu que cette guerre, +decretee de toute eternite, eclaterait necessairement quelques mois plus +tard, et cela l'aurait, sans doute, rendu moins timide; mais, dans +son ignorance de l'avenir, il tremblait a la pensee d'etre mele +d'une maniere quelconque a des complications diplomatiques, et il se +conformait au sage precepte: "Pas d'affaires", qui est, comme on ne +l'ignore pas, la devise des fonctionnaires de tous les pays. + +Le maximum de ce qu'il osa faire, ce fut de donner a Karl Dragoch le +conseil de se rendre a Sulina et de lui indiquer l'homme capable de le +conduire dans ce difficile voyage de pres de cinquante kilometres a +travers le delta du Danube. + +Aller reveiller cet homme, le decider, atteler la voiture, la faire +passer sur la rive droite, tout cela demanda beaucoup de temps. Il etait +pres de trois heures du matin, quand le detective fut enfin emporte +au trot d'un petit cheval, dont la qualite etait fort heureusement +superieure a l'apparence. + +Le chef de la police de Kilia avait eu raison en representant comme +difficile la traversee du Delta. Sur des routes boueuses et parfois +recouvertes de plusieurs centimetres d'eau, la voiture avancait +peniblement, et, sans l'habilete du conducteur, elle se fut plus d'une +fois egaree dans cette plaine ou n'existe aucun point de repere. On +n'avancait pas vite ainsi, et encore fallait-il de temps a autre laisser +souffler le cheval extenue. + +Midi sonnait comme Karl Dragoch arrivait a Sulina. Le delai fixe par +Serge Ladko allait expirer dans quelques heures! Sans prendre le temps +de se restaurer, il courut se mettre en rapport avec les autorites +locales. + +Sulina, devenue roumaine depuis le traite de Berlin, etait ville turque +a l'epoque de ces evenements. Les relations etant alors des plus tendues +entre la Sublime Porte et les puissances occidentales, Karl Dragoch, +sujet hongrois, ne pouvait esperer y etre _persona grata_, malgre la +mission d'interet general dont il etait investi. Moins mal recu qu'il +ne le craignait, il ne fut donc pas surpris de ne trouver aupres des +autorites qu'une aide assez molle. + +La police locale, lui dit-on, ne possedant pas d'embarcation qui lui +fut specialement affectee, il ne devait compter que sur l'aviso de la +douane, dont le concours etait tout indique dans la circonstance, une +bande de voleurs pouvant, avec un peu de complaisance, etre assimilee a +une bande de contrebandiers. Malheureusement, cet aviso, navire a vapeur +de marche d'ailleurs assez rapide, n'etait pas presentement dans le +port. Il croisait en mer, mais surement a faible distance de la cote. +Karl Dragoch n'avait donc qu'a freter une barque de peche, et, des qu il +serait hors des jetees, il le rencontrerait sans aucun doute. + +Le detective, desespere de son impuissance, se resigna a adopter ce +parti. A une heure et demie de l'apres-midi, il mettait a la voile et +doublait le mole, a la recherche de l'aviso. Il ne disposait plus que de +cent cinquante minutes pour arriver au rendez-vous de Serge Ladko! + +Celui-ci, pendant que Karl Dragoch subissait cette serie de +mesaventures, poursuivait methodiquement l'execution de son plan. + +Toute la matinee, il etait reste aux aguets, sa barge dissimulee dans +les roseaux de la rive, s'assurant que le chaland ne faisait aucun +preparatif de depart. En s'emparant, un peu brutalement peut-etre--mais +il n'avait pas le choix des moyens--de Yacoub Ogul, c'est ce but +precisement qu'il avait vise. Ainsi qu'il l'avait prevu, Striga n'osait +s'aventurer sans guide dans une navigation des plus delicates et que +l'abondance des bancs de sable rend impraticable a qui n'en a pas +fait l'etude exclusive de sa vie. Il etait a croire que les pirates, +incapables de s'expliquer la disparition de leur pilote, saisiraient la +premiere occasion de le remplacer. Mais les pilotes n'abondent pas sur +le bras de Kilia, et, jusqu'a onze heures du matin, les eaux, si l'on +fait exception du chaland toujours immobile et de la barge invisible, +demeurerent completement desertes A onze heures seulement, deux +embarcations apparurent du cote de la mer. Serge Ladko, les ayant +examinees avec sa longue-vue, reconnut que l'une d'elles etait celle +d'un pilote. Ivan Striga allait donc vraisemblablement trouver le +secours qu'il devait attendre avec impatience. Le moment d'intervenir +etait arrive. + +La barge sortit hors des roseaux et se rapprocha du chaland. + +" Oh! du chaland!... hela Serge Ladko quand il fut a portee de la voix. + +--Oh!... lui fut-il repondu. + +Un homme apparut sur le rouf. Cet homme, c'etait Ivan Striga. + +Quelle fureur gronda dans le coeur de Serge Ladko, lorsqu'il apercut cet +ennemi acharne de son bonheur, le lache qui, depuis tant de mois, tenait +Natcha en son pouvoir! + +Mais il s'attendait a cette rencontre qu'il avait cherchee. Il y etait +prepare. Sa fureur, il la renferma en lui-meme, et, se faisant violence: + +--Vous n'auriez pas besoin d'un pilote? demanda-t-il d'une voix calme. + +Au lieu de repondre, Striga, abritant ses yeux de la main, considera un +long instant celui qui l'interpellait. A vrai dire, d'un seul regard +il avait ete fixe sur la personnalite du nouveau venu. Mais, qu'il eut +devant lui le mari de Natcha, cela lui paraissait si extraordinaire et, +on peut le dire, si inespere, qu'il hesitait devant l'evidence. + +--N'etes-vous pas Serge Ladko, de Roustchouk? interrogea-t-il a son +tour. + +--C'est bien moi, repondit le pilote. + +--Ne me reconnaissez-vous pas? + +--Il faudrait donc etre aveugle, repliqua Serge Ladko. Je vous reconnais +parfaitement, Ivan Striga. + +--Et vous me faites vos offres de service? + +--Pourquoi pas? je suis pilote, declara froidement Serge Ladko. + +Striga balanca un instant. Que celui qu'il haissait le plus au monde +vint ainsi benevolement se mettre a sa merci, c'etait trop beau. Cela +ne cachait-il pas un piege?... Mais quel danger pouvait faire courir un +homme seul a un equipage nombreux et resolu? Qu'il conduisit le chaland +jusqu'a la mer, puisqu'il avait la sottise de le proposer! Une fois en +mer, par exemple!... + +--Embarque! conclut le pirate, la bouche deformee par un rictus cruel +que vit distinctement Serge Ladko. + +Celui-ci ne se fit pas repeter l'invitation. Sa barge accosta le +chaland, a bord duquel il monta. Striga s'avanca au-devant de lui. + +--Me permettrez-vous, dit-il, de vous exprimer ma surprise de vous +rencontrer aux bouches du Danube? + +Le pilote garda le silence. + +--On vous croyait mort, reprit Striga, depuis le temps que vous avez +disparu de Roustchouk. + +Cette insinuation n'obtint pas plus de succes que la precedente. + +--Qu'etiez-vous devenu? interrogea Striga sans se decourager. + +--Je n'ai pas quitte le voisinage de la mer, repondit enfin Serge Ladko. + +--Si loin de Roustchouk! s'exclama Striga. + +Serge Ladko fronca les sourcils. Cet interrogatoire commencait a +l'exasperer. Suivant la ligne de conduite qu'il s'etait tracee, il +refrena toutefois son impatience et expliqua posement: + +--Les periodes troublees ne sont pas favorables aux affaires. + +Striga le considera d'un oeil narquois. + +--Et l'on vous disait patriote! s'ecria-t-il avec ironie. + +--Je ne fais plus de politique, dit sechement Serge Ladko. + +A ce moment, le regard de Striga tomba sur la barge, que le courant +avait fait eviter a l'arriere du chaland. Il tressaillit violemment. Il +ne pouvait se tromper. C'etait bien cette barge, dont il s'etait servi +lui-meme pendant huit jours, et qu'il avait retrouvee amarree au quai de +Semlin. Serge Ladko mentait donc quand il pretendait ne pas avoir quitte +le delta du Danube? + +--Depuis que vous avez quitte Roustchouk, vous ne vous etes pas eloigne +de ces parages? insista Striga en scrutant de l'oeil son interlocuteur. + +--Non, repondit Serge Ladko. + +--Vous m'etonnez, fit Striga. + +--Pourquoi? Avez-vous cru me rencontrer ailleurs? + +--Vous, non. Mais cette embarcation... Je jurerais l'avoir vue sur le +haut fleuve. + +--C'est bien possible, repondit Serge Ladko avec indifference. Je l'ai +achetee, il y a trois jours, d'un homme qui disait arriver de Vienne. + +--Comment etait cet homme? demanda vivement Striga dont les soupcons +evoluaient vers Karl Dragoch. + +--Un brun, avec des lunettes. + +--Ah!... fit Striga tout songeur. + +Les reponses du pilote l'avaient visiblement ebranle. Il ne savait plus +ce qu'il devait croire. Mais il ne tarda pas a liberer son esprit de +toute preoccupation. Qu'importait apres tout? Que Serge Ladko dit ou ne +dit pas la verite, il n'en etait pas moins entre ses mains. L'imbecile, +qui se jetait ainsi dans la gueule du loup!... Entre sur le chaland, +il n'en sortirait pas vivant. Voila des mois que Striga mentait en +affirmant a Natcha qu'elle etait veuve. Des qu'on serait en mer, ce +mensonge deviendrait une verite. + +--Partons! dit-il en maniere de conclusion a ses pensees. + +--A midi, repondit tranquillement Serge Ladko qui, sortant des +provisions d'un sac qu'il portait a la main, se mit en devoir de +dejeuner. + +Le pirate eut un geste d'impatience. Serge Ladko feignit de n'en rien +voir. + +--Je dois vous prevenir, dit Striga, que je tiens a etre a la mer avant +la nuit. + +--Nous y serons," affirma le pilote, sans montrer la moindre velleite de +modifier sa decision. + +Striga s'eloigna vers l'avant. A en juger par l'expression reflechie de +son visage, il lui restait un souci. Que le mari s'offrit a conduire +precisement le chaland dans lequel sa femme etait retenue prisonniere, +cette coincidence etait tout de meme par trop extraordinaire. Certes, +rien ne pouvant empecher que Serge Ladko ne fut seul a bord contre six +hommes determines, Striga eut sagement fait en ne cherchant pas plus +loin. Mais il se tenait en vain ce raisonnement irrefutable. C'etait +pour lui un besoin de savoir si la disparition de Natcha etait connue du +principal interesse. Sa curiosite surexcitee ne lui laissa pas de cesse +qu'il n'y eut cede. + +"Avez-vous recu des nouvelles de Roustchouk depuis que vous l'avez +quitte? demanda-t-il en revenant vers le pilote qui continuait +paisiblement son repas. + +--Jamais, repondit celui-ci. + +--Ce silence ne vous a pas surpris? + +--Pourquoi m'aurait-il surpris? demanda Serge Ladko en fixant son +interlocuteur. + +Quelle que fut son audace, celui-ci se sentit gene sous ce ferme regard. + +--Je croyais, balbutia-t-il, que vous y aviez laisse votre femme. + +--Et moi je crois, repliqua froidement Serge Ladko, qu'un autre sujet de +conversation serait preferable entre nous." + +Striga se le tint pour dit. + +Quelques minutes apres midi, le pilote donna l'ordre de lever l'ancre, +puis, la voile hissee et bordee, il prit lui-meme la barre. A ce moment +Striga s'approcha de lui. + +"Je dois vous prevenir, lui dit-il, que le chaland a besoin de fond. + +--Il est sur lest, objecta Serge Ladko. Deux pieds d'eau doivent +suffire. + +--Il en faut sept, affirma Striga. + +--Sept! s'ecria le pilote, pour qui ce seul mot etait une revelation. + +Voila donc pourquoi la bande du Danube avait echappe jusqu'ici a +toutes les poursuites! Son bateau etait habilement truque. Ce qu'on +en apercevait hors de l'eau n'etait qu'une trompeuse apparence. Le +veritable chaland etait sous-marin, et c'est dans cette cachette +qu'etait depose le produit de ses rapines. Cachette qui pouvait, +au besoin, Serge Ladko le savait par experience, se transformer en +inviolable cachot. + +--Sept, avait repete Striga en reponse. a l'exclamation du pilote. + +--C'est bien," dit celui-ci sans faire d'autre observation. + +Pendant les premiers moments qui suivirent le depart, Striga, qui +conservait malgre tout un reste d'inquietude, ne se departit pas d'une +surveillance rigoureuse. Mais l'attitude de Serge Ladko etait de +nature a le rassurer. Tres applique a ses fonctions, il ne nourrissait +visiblement aucun mauvais dessein et prouvait que sa reputation +d'habilete etait amplement justifiee. Sous sa main, le chaland evoluait +docilement entre les bancs invisibles et suivait avec une precision +mathematique les sinuosites de la passe. + +Peu a peu, les dernieres craintes du pirate s'evanouirent. La navigation +se poursuivait sans incident. Bientot on atteindrait la mer. + +Il etait quatre heures quand on l'apercut. Apres un dernier coude du +fleuve, le ciel et l'eau se rejoignirent a l'horizon. + +Striga interpella le pilote. + +"Nous voici pares, je pense? dit-il. Ne pourrait-on rendre la barre au +timonier habituel? + +--Pas encore, repondit Serge Ladko. Le plus difficile n'est pas fait." + +A mesure qu'on gagnait vers l'embouchure, un champ plus vaste etait +offert a la vue. Place au sommet mouvant de cet angle dont les branches +s'ouvraient peu a peu, Striga tenait son regard obstinement dirige vers +la mer. Tout a coup, il saisit une longue-vue, la braqua sur un petit +vapeur de quatre a cinq cents tonneaux qui doublait la pointe Nord, +puis, apres un bref examen, donna l'ordre de hisser un pavillon en tete +de mat. On repondit aussitot par un signal pareil a bord du vapeur, qui, +venant sur tribord, commenca a se rapprocher de l'estuaire. + +A ce moment, Serge Ladko ayant pousse la barre toute a babord, le +chaland abattit sur tribord, et, coupant obliquement le courant, prit +son erre vers le Sud-Est, comme pour aborder la rive droite. + +Striga etonne, regarda le pilote dont l'impassibilite le rassura. Un +dernier banc de sable obligeait sans doute les bateaux a suivre cette +route capricieuse. + +Striga ne se trompait pas. Oui, un banc de sable gisait en effet dans +le lit du fleuve, mais non pas du cote de la mer, et c'est droit sur ce +banc que Serge Ladko gouvernait d'une main ferme. + +Soudain, il y eut un formidable craquement. Le chaland en fut ebranle +jusque dans ses fonds. Sous le choc, le mat vint en bas, casse net au +ras de l'emplanture, et la voile s'abattit en grand, recouvrant de +ses larges plis les hommes qui se trouvaient a l'avant. Le chaland, +irremediablement engrave, demeura immobile. + +A bord, tout le monde avait ete renverse, y compris Striga, qui se +releva ivre de rage. + +Son premier regard fut pour Serge Ladko. Le pilote ne paraissait pas emu +de l'accident. Il avait lache la barre, et, les mains enfoncees dans les +poches de sa vareuse, il surveillait son ennemi, le regard attentif a ce +qui allait suivre. + +" Canaille! " hurla Striga, qui, brandissant un revolver, courut vers +l'arriere. + +A la distance de trois pas, il tira. + +Serge Ladko s'etait baisse. La balle passa au-dessus de lui sans +l'atteindre. Aussitot redresse, il fut d'un bond sur son adversaire, que +son couteau frappa au coeur. Ivan Striga s'ecroula comme une masse. + +Le drame s'etait deroule si rapidement, que les cinq hommes de +l'equipage, embarrasses, d'ailleurs, dans les plis de la voile, +n'avaient pas eu le temps d'intervenir. Mais quel hurlement ils +pousserent en voyant tomber leur chef! + +Serge Ladko, s'elancant a l'avant du spardeck, se precipita a leur +rencontre. De la, il dominait le pont, sur lequel les hommes accouraient +en tumulte. + +"Arriere! cria-t-il, les deux mains armees de revolvers, dont l'un +venait d'etre arrache a Striga. + +Les hommes s'arreterent. Ils n'avaient point d'armes, et, pour s'en +procurer, il leur fallait penetrer dans le rouf, c'est-a-dire passer +sous le feu de l'ennemi. + +--Un mot, camarades, reprit Serge Ladko sans quitter son attitude +menacante. J'ai la onze coups. C'est plus qu'il n'en faut pour vous +descendre tous jusqu'au dernier. Je vous previens que je tire, si vous +ne reculez pas immediatement vers l'avant. + +L'equipage se consulta, indecis. Serge Ladko comprit que, s'ils se +ruaient tous a la fois, il arriverait bien sans doute a en abattre +quelques-uns, mais qu'il serait lui-meme abattu par les autres. + +--Attention!... Je compte jusqu'a trois, annonca-t-il, sans leur laisser +le temps de la reflexion. Un!... + +Les hommes ne bougerent pas. + +--Deux!... prononca le pilote. + +Il y eut un mouvement dans le groupe. Trois hommes ebaucherent une +velleite d'attaque. Deux commencerent a battre, en retraite. + +--Trois!..." dit Serge Ladko en pressant la detente. + +Un homme tomba, l'epaule traversee d'une balle. Ses compagnons +s'empresserent de prendre la fuite. + +Serge Ladko, sans quitter son poste d'observation, jeta un regard +vers le vapeur qui avait obei au signal de Striga. Le batiment etait +maintenant a moins d'un mille. Lorsqu'il serait bord a bord avec le +chaland, lorsque son equipage se serait joint aux pirates, dont il etait +necessairement plus ou moins complice, la situation deviendrait des plus +graves. + +Le steamer approchait toujours. Il n'etait plus qu'a trois encablures, +quand, evoluant brusquement sur tribord, il decrivit un grand cercle et +s'eloigna vers la haute mer. Que signifiait cette manoeuvre? Avait-il +donc ete inquiete par quelque chose que Serge Ladko ne pouvait +apercevoir? + +Celui-ci, le coeur battant, attendit. Quelques minutes s'ecoulerent, et +un autre vapeur surgit hors de la pointe du Sud. Sa cheminee vomissait +des torrents de fumee. Le cap droit sur le chaland, il arrivait a toute +vitesse. Bientot, Serge Ladko put reconnaitre a l'avant une figure amie, +celle de son passager, M. Jaeger, celle du detective Karl Dragoch. Il +etait sauve. + +Un instant plus tard, le pont de la gabarre etait envahi par la police, +et son equipage se rendait, sans essayer une resistance inutile. + +Pendant ce temps, Serge Ladko s'etait precipite dans le rouf. L'une +apres l'autre, il en visita les cabines. Une seule porte etait fermee. +Il la renversa d'un coup d'epaule et s'arreta sur le seuil, eperdu. + +Natcha, reconquise, lui tendait les bras. + + + +XIX + +EPILOGUE + + +Le proces de la bande du Danube passa inapercu dans le flamboiement de +la guerre russo-turque. Les brigands, y compris Titcha aisement cueilli +a Roustchouk, furent pendus haut et court, sans eveiller dans le public +l'attention qu'en de moins tragiques circonstances on eut accorde a leur +execution. + +---Toutefois, les debats donnerent aux principaux interesses +l'explication de ce qui etait reste jusqu'ici incomprehensible pour eux. +Serge Ladko sut par suite de quel quiproquo il avait ete emprisonne dans +le chaland en lieu et place de Karl Dragoch, et comment Striga, ayant +appris par les journaux l'envoi d'une commission rogatoire a Szalka, +s'etait introduit dans la maison du pecheur Ilia Brusch, pour repondre +aux questions du commissaire de police de Gran. + +Il sut egalement comment Natcha, enlevee par la bande du Danube, avait +eu a lutter contre les attaques de Striga, qui, se croyant certain +d'avoir abattu son ennemi, ne cessait de lui affirmer qu'elle etait +veuve. Un soir notamment, Striga, a l'appui de son dire, avait montre a +la jeune femme son propre portrait, qu'il pretendait avoir conquis de +haute lutte sur le legitime proprietaire. Il en etait resulte une scene +violente, au cours de laquelle Striga s'etait emporte jusqu'a la menace. +De la, le cri pousse par Natcha, et que le fugitif avait entendu dans la +nuit. + +Mais c'etait la de l'histoire ancienne. Serge Ladko ne pensait plus aux +mauvais jours depuis qu'il avait eu le bonheur de retrouver sa chere +Natcha. + +Le territoire de la Bulgarie lui etant interdit, l'heureux couple, apres +les evenements qui viennent d'etre racontes, s'etait fixe d'abord dans +la ville roumaine de Giurgievo. C'est la qu'il se trouvait, quand, au +mois de mai de l'annee suivante, le Tzar declara officiellement la +guerre au Sultan. Serge Ladko, est-il besoin de le dire, fut des +premiers qui s'engagerent dans les rangs de l'armee russe, a laquelle, +grace a sa connaissance du theatre des operations, il rendit +d'importants services. + +La guerre finie, la Bulgarie enfin libre, il revint avec Natcha dans la +maison de Roustchouk et reprit son metier de pilote. Tous deux y vivent +encore aujourd'hui, heureux et honores. + +Karl Dragoch est reste leur ami. Pendant longtemps, il n'a jamais manque +de descendre le Danube, au moins une fois l'an, pour venir a Roustchouk. +Aujourd'hui, les voies ferrees, dont le reseau s'est progressivement +developpe, lui permettent d'abreger le voyage. Mais c'est toujours +en suivant les meandres du fleuve que Serge Ladko, au hasard de ses +pilotages, lui rend ses visites a Budapest. + +Des trois garcons que Natcha lui a donnes et qui sont maintenant des +hommes, le plus jeune, apres un severe apprentissage sous les ordres de +Karl Dragoch, est en bonne voie pour atteindre les plus hauts grades +dans l'administration judiciaire de Bulgarie. + +Le cadet, digne heritier d'un laureat de la Ligue Danubienne, s'est +consacre au peuple des eaux. Toutefois, rejetant la ligne, il a +perfectionne les methodes de combat. Il doit a ses pecheries d'esturgeon +une celebrite universelle et une fortune qui promet de devenir +considerable. + +Quant a l'aine, il succedera a son pere, lorsque l'age de la retraite +sonnera pour celui-ci. Par lui seront alors conduits vapeurs et +chalands, de Vienne a la mer, dans les passes sinueuses et entre les +bancs perfides du grand fleuve; par lui se perpetuera la race des +Pilotes du Danube. + +Mais, quelle que soit la difference de leurs positions, des trois fils +de Serge Ladko le coeur bat a l'unisson. Aiguilles par la vie sur des +routes divergentes, ils se rencontrent toujours a ces carrefours: une +meme veneration pour leur pere, une egale tendresse pour leur mere, un +pareil amour de la patrie bulgare. + + + +TABLE. + +Chapitres. + +I.--Au concours de Sigmaringen + +II.--Aux sources du Danube + +III.--Le passager d'Ilia Brusch + +IV.--Serge Ladko + +V.--Karl Dragoch + +VI.--Les yeux bleus + +VII.--Chasseurs et gibiers + +VIII.--Un portrait de femme + +IX.--Les deux echecs de Dragoch + +X.--Prisonnier + +XI.--Au pouvoir d'un ennemi + +XII.--Au nom de la loi + +XIII.--Une commission rogatoire + +XIV.--Entre ciel et terre + +XV.--Pres du but + +XVI.--La maison vide + +XVII.--A la nage + +XVIII.--Le pilote du Danube + +XIX.--Epilogue + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le pilote du Danube, by Jules Verne + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PILOTE DU DANUBE *** + +***** This file should be named 11484.txt or 11484.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/1/4/8/11484/ + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and PG Distributed +Proofreaders. This file was produced from images generously made +available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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