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+The Project Gutenberg EBook of Le pilote du Danube, by Jules Verne
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le pilote du Danube
+
+Author: Jules Verne
+
+Release Date: March 6, 2004 [EBook #11484]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PILOTE DU DANUBE ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and PG Distributed
+Proofreaders. This file was produced from images generously made
+available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr.
+
+
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+
+
+LE PILOTE DU DANUBE
+
+PAR
+
+JULES VERNE
+
+1920
+
+
+
+
+I
+
+AU CONCOURS DE SIGMARINGEN
+
+
+Ce jour-là, samedi 5 août 1876, une foule nombreuse et bruyante
+remplissait le cabaret à l'enseigne du _Rendez-vous des Pêcheurs_.
+Chansons, cris, chocs des verres, applaudissements, exclamations se
+fondaient en un terrible vacarme que dominaient, à intervalles presque
+réguliers, ces _hoch!_ par lesquels a coutume de s'exprimer la joie
+allemande à son paroxysme.
+
+Les fenêtres de ce cabaret donnaient directement sur le Danube, à
+l'extrémité de la charmante petite ville de Sigmaringen, capitale de
+l'enclave prussienne de Hohenzollern, située, presque à l'origine de ce
+grand fleuve de l'Europe centrale.
+
+Obéissant à l'invitation de l'enseigne peinte en belles lettres
+gothiques au-dessus de la porte d'entrée, c'est là que s'étaient réunis
+les membres de la Ligue Danubienne, société internationale de pêcheurs
+appartenant aux diverses nationalités riveraines. Il n'est pas de
+joyeuse réunion sans notable beuverie. Aussi buvait-on de bonne bière de
+Munich et de bon vin de Hongrie à pleines chopes et à pleins verres.
+On fumait aussi, et la grande salle était tout obscurcie par la fumée
+odorante que les longues pipes crachaient sans relâche. Mais, si les
+sociétaires ne se voyaient plus, ils s'entendaient de reste, à moins
+qu'ils ne fussent sourds.
+
+Calmes et silencieux dans l'exercice de leurs fonctions, les pêcheurs à
+la ligne sont, en effet, les gens les plus bruyants du monde dès qu'ils
+ont remisé leurs attributs. Pour raconter leurs hauts faits, ils valent
+les chasseurs, ce qui n'est pas peu dire.
+
+On était à la fin d'un déjeuner des plus substantiels, qui avait
+rassemblé autour des tables du cabaret une centaine de convives, tous
+chevaliers de la gaule, enragés de la flotte, fanatiques de l'hameçon.
+Les exercices de la matinée avaient sans doute singulièrement altéré
+leurs gosiers, à en juger par le nombre de bouteilles figurant au milieu
+de la desserte. Maintenant, c'était le tour des nombreuses liqueurs que
+les hommes ont imaginées pour succéder au café.
+
+Trois heures après midi sonnaient, lorsque les convives, de plus en plus
+montés en couleur, quittèrent la table. Pour être franc, quelques-uns
+titubaient et n'auraient pu se passer complètement du secours de leurs
+voisins. Mais le plus grand nombre se tenaient fermes sur leurs jambes,
+en braves et solides habitués de ces longues séances épulatoires, qui se
+renouvelaient plusieurs fois dans l'année à propos des concours de la
+Ligue Danubienne.
+
+De ces concours très suivis, très fêtés, grande était la réputation sur
+tout le cours du célèbre fleuve jaune, et non pas bleu comme le chante
+la fameuse valse de Strauss. Du duché de Bade, du Wurtemberg, de la
+Bavière, de l'Autriche, de la Hongrie, de la Roumanie, de la Serbie, et
+même des provinces turques de Bulgarie et de Bessarabie, les concurrents
+affluaient.
+
+La Société comptait déjà cinq années d'existence. Très bien administrée
+par son Président, le Hongrois Miclesco, elle prospérait. Ses ressources
+toujours croissantes lui permettaient d'offrir des prix importants
+dans ses concours, et sa bannière étincelait des glorieuses médailles
+conquises de haute lutte sur des associations rivales. Très au courant
+de la législation relative à la pêche fluviale, son Comité directeur
+soutenait ses adhérents, tant contre l'État que contre les particuliers,
+et défendait leurs droits et privilèges avec cette ténacité, on pourrait
+dire cet entêtement professionnel, spécial au bipède que ses instincts
+de pêcheur à la ligne rendent digne d'être classé dans une catégorie
+particulière de l'humanité.
+
+Le concours qui venait d'avoir lieu était le deuxième de cette année
+1876. Dès cinq heures du matin, les concurrents avaient quitté la ville
+pour gagner la rive gauche du Danube, un peu en aval de Sigmaringen.
+Ils portaient l'uniforme de la Société: blouse courte laissant aux
+mouvements toute leur liberté, pantalon engagé dans des bottes à
+forte semelle, casquette blanche à large visière. Bien entendu, ils
+possédaient la collection complète des divers engins énumérés au _Manuel
+du Pêcheur_: cannes, gaules, épuisettes, lignes empaquetées dans leur
+enveloppe de peau de daim, flotteurs, sondes, grains de plomb fondus de
+toutes tailles pour les plombées, mouches artificielles, cordonnet, crin
+de Florence. La pêche devait être libre, en ce sens que les poissons,
+quels qu'ils fussent, seraient de bonne prise, et chaque pêcheur
+pourrait amorcer sa place comme il l'entendrait.
+
+A six heures sonnant, quatre-vingt-dix-sept concurrents exactement
+étaient à leur poste, la ligne flottante en main, prêts à
+lancer l'hameçon. Un coup de clairon donna le signal, et les
+quatre-vingt-dix-sept lignes se tendirent du même mouvement au-dessus du
+courant.
+
+Le concours était doté de plusieurs prix, dont les deux premiers, d'une
+valeur de cent florins chacun, seraient attribués au pêcheur qui aurait
+le plus grand nombre de poissons et à celui qui capturerait la plus
+lourde pièce.
+
+Il n'y eut aucun incident jusqu'au second coup de clairon, qui, à onze
+heures moins cinq, clôtura le concours. Chaque lot fut alors soumis au
+jury composé du Président Miclesco et de quatre membres de la Ligue
+Danubienne. Que ces hauts et puissants personnages prissent leur
+décision en toute impartialité et de telle sorte qu'aucune réclamation
+ne fut possible, bien qu'on ait la tête chaude dans le monde particulier
+des pêcheurs à la ligne, nul ne le mit en doute un seul instant.
+Toutefois, il fallut s'armer de patience pour connaître le résultat de
+leur consciencieux examen, l'attribution des divers prix, soit du poids,
+soit du nombre, devant rester secrète jusqu'à l'heure de la distribution
+des récompenses, précédée d'un repas qui allait réunir tous les
+concurrents en de fraternelles agapes.
+
+Cette heure était arrivée. Les pêcheurs, sans parler des curieux venus
+de Sigmaringen, attendaient, confortablement assis, devant l'estrade sur
+laquelle se tenaient le Président et les autres membres du Jury.
+
+Et, en vérité, si les sièges, bancs ou escabeaux, ne faisaient point
+défaut, les tables ne manquaient pas non plus, ni, sur les tables, les
+moss de bière, les flacons de liqueurs variées, ainsi que les verres
+grands et petits.
+
+Chacun ayant pris place, et les pipes continuant à fumer de plus belle,
+le Président se leva.
+
+«Écoutez!.. Écoutez!..» cria-t-on de tous côtés.
+
+M. Miclesco vida au préalable un bock écumeux dont la mousse perla sur
+la pointe de ses moustaches.
+
+«Mes chers collègues, dit-il en allemand, langue comprise de tous
+les membres de la Ligue Danubienne malgré la diversité de leurs
+nationalités, ne vous attendez pas à un discours classiquement ordonné,
+avec préambule, développement et conclusion. Non, nous ne sommes pas ici
+pour nous griser de harangues officielles, et je viens seulement causer
+de nos petites affaires, en bons camarades, je dirai même en frères,
+si cette qualification vous paraît justifiée pour une assemblée
+internationale.
+
+Ces deux phrases, un peu longues comme toutes celles qui se débitent
+généralement au commencement d'un discours, même quand l'orateur se
+défend de discourir, furent accueillies par d'unanimes applaudissements,
+auxquels se joignirent de nombreux _très bien! très bien!_ mélangés de
+_hoch!_, voire de hoquets. Puis, au Président levant son verre, tous les
+verres pleins firent raison.
+
+M. Miclesco continua son discours en mettant le pêcheur à la ligne au
+premier rang de l'humanité. Il fit valoir toutes les qualités, toutes
+les vertus dont l'a pourvu la généreuse nature. Il dit ce qu'il lui faut
+de patience, d'ingéniosité, de sang-froid, d'intelligence supérieure,
+pour réussir dans cet art, car, plutôt qu'un métier, c'est un art, qu'il
+plaça bien au-dessus des prouesses cynégétiques dont se vantent à tort
+les chasseurs.
+
+--Pourrait-on comparer, s'écria-t-il, la chasse à la pêche?
+
+--Non! ... non!..., fut-il répondu par toute l'assistance.
+
+--Quel mérite y a-t-il à tuer un perdreau ou un lièvre, lorsqu'on le
+voit à bonne portée, et qu'un chien--est-ce que nous avons des chiens,
+nous?--l'a dépisté à votre profit?... Ce gibier, vous l'apercevez de
+loin, vous le visez à loisir et vous l'accablez d'innombrables grains
+de plomb, dont la plupart sont tirés en pure perte!... Le poisson, au
+contraire, vous ne pouvez le suivre du regard.... Il est caché sous les
+eaux.... Ce qu'il faut de manoeuvres adroites, de délicates invites, de
+dépense intellectuelle et d'adresse, pour le décider à mordre à votre
+hameçon, pour le ferrer, pour le sortir de l'eau, tantôt pâmé à
+l'extrémité de la ligne, tantôt frétillant et, pour ainsi dire,
+applaudissant lui-même à la victoire du pêcheur!
+
+Cette fois, ce fut un tonnerre de bravos. Assurément, le Président
+Miclesco répondait aux sentiments de la Ligue Danubienne. Comprenant
+qu'il ne pourrait jamais aller trop loin dans l'éloge de ses confrères,
+il n'hésita pas, sans craindre d'être taxé d'exagération, à placer leur
+noble exercice au-dessus de tous les autres, à élever jusqu'aux nues les
+fervents disciples de la science piscicaptologique, à évoquer même le
+souvenir de la superbe déesse qui présidait aux jeux piscatoriens de
+l'ancienne Rome dans les cérémonies halieutiques.
+
+Ces mots furent-ils compris? Probablement, puisqu'ils provoquèrent de
+véritables trépignements d'enthousiasme.
+
+Alors, après avoir repris haleine en vidant une chope de bière neigeuse:
+
+--Il ne me reste plus, dit-il, qu'à nous féliciter de la prospérité
+croissante de notre Société, qui recruté chaque année de nouveaux
+membres et dont la réputation est si bien établie dans toute l'Europe
+centrale. Ses succès, je ne vous en parlerai pas. Vous les connaissez,
+vous en avez votre part, et c'est un grand honneur que de figurer dans
+ses concours! La presse allemande, la presse tchèque, la presse roumaine
+ne lui ont jamais marchandé leurs éloges si précieux, j'ajoute si
+mérités, et je porte un toast, en vous priant de me faire raison, aux
+journalistes qui se dévouent à la cause internationale de la Ligue
+Danubienne!
+
+Certes, on fit raison au Président Miclesco. Les flacons se vidèrent
+dans les verres, et les verres se vidèrent dans les gosiers, avec autant
+de facilité que l'eau du grand fleuve et de ses affluents s'écoule dans
+la mer.
+
+On en fût demeuré là, si le discours présidentiel eût pris fin sur ce
+dernier toast. Mais d'autres toasts s'imposaient, d'une aussi évidente
+opportunité.
+
+En effet, le Président s'était redressé de toute sa hauteur, entre le
+secrétaire et le trésorier également debout. De la main droite, chacun
+d'eux tenait une coupe de champagne, la main gauche posée sur le coeur.
+
+--Je bois à la Ligue Danubienne, dit M. Miclesco en couvrant
+l'assistance du regard.
+
+Tous s'étaient levés, une coupe au niveau des lèvres. Les uns montés sur
+les bancs, quelques autres sur les tables, on répondit avec un ensemble
+parfait à la proposition de M. Miclesco.
+
+Celui-ci, les coupes vides, reprit de plus belle, après avoir puisé aux
+intarissables flacons placés devant ses assesseurs et lui:
+
+--Aux nationalités diverses, aux Badois, aux Wurtembergeois, aux
+Bavarois, aux Autrichiens, aux Hongrois, aux Serbes, aux Valaques, aux
+Moldaves, aux Bulgares, aux Bessarabiens que la Ligue Danubienne compte
+dans ses rangs!»
+
+Et Bessarabiens, Bulgares, Moldaves, Valaques, Serbes, Hongrois,
+Autrichiens, Bavarois, Wurtembergeois, Badois lui répondirent comme un
+seul homme en absorbant le contenu de leurs coupes.
+
+Enfin le Président termina sa harangue, en annonçant qu'il buvait à la
+santé de chacun des membres de la Société. Mais, leur nombre atteignant
+quatre cent soixante-treize, il fut malheureusement obligé de les
+grouper dans un seul toast.
+
+On y répondit d'ailleurs par mille et mille _hoch!_ qui se prolongèrent
+jusqu'à extinction des forces vocales.
+
+Ainsi s'acheva le second numéro du programme, dont le premier avait pris
+fin avec les exercices épulatoires. Le troisième allait consister dans
+la proclamation des lauréats.
+
+Chacun attendait avec une anxiété bien naturelle, car, ainsi qu'il a été
+dit, le secret du Jury avait été gardé. Mais le moment était venu où on
+le connaîtrait enfin.
+
+Le Président Miclesco se mit en devoir de lire la liste officielle des
+récompenses dans les deux catégories.
+
+Conformément aux statuts de la Société, les prix de moindre valeur
+seraient proclamés les premiers, ce qui donnerait à la lecture de cette
+sorte de palmarès un intérêt Grandissant.
+
+A l'appel de leur nom, les lauréats des prix inférieurs dans la
+catégorie du nombre se présentèrent devant l'estrade. Le Président leur
+donna l'accolade, en leur remettant un diplôme et une somme d'argent
+variable suivant le rang obtenu.
+
+Les poissons que contenaient les filets étaient de ceux que tout pêcheur
+peut prendre dans les eaux du Danube: épinoches, gardons, goujons,
+plies, perches, tanches, brochets, chevesnes et autres. Valaques,
+Hongrois, Badois, Wurtembergeois figuraient dans la nomenclature de ces
+prix inférieurs.
+
+Le deuxième prix fut attribué, pour soixante-dix-sept poissons capturés,
+à un Allemand du nom de Weber dont le succès fut accueilli par de
+chaleureux applaudissements. Ledit Weber était, en effet, fort connu de
+ses confrères. Maintes et maintes fois déjà, il avait été classé dans
+les rangs supérieurs lors des précédents concours, et l'on s'attendait
+généralement à ce qu'il remportât le premier prix du nombre, ce jour-là.
+
+Non, soixante-dix-sept poissons seulement figuraient dans son filet,
+soixante-dix-sept bien comptés et recomptés, alors qu'un concurrent,
+sinon plus habile, du moins plus heureux, en avait rapporté
+quatre-vingt-dix-neuf dans le sien.
+
+Le nom de ce maître pêcheur fut alors proclamé. C'était le Hongrois Ilia
+Brusch.
+
+L'assemblée très surprise n'applaudit pas, en entendant le nom de ce
+Hongrois inconnu des membres de la Ligue Danubienne, dans laquelle il
+n'était entré que tout récemment.
+
+Le lauréat n'ayant pas cru devoir se présenter pour toucher la prime de
+cent florins, le Président Miclesco passa sans plus tarder à la liste
+des vainqueurs dans la catégorie du poids. Les primés furent des
+Roumains, des Slaves et des Autrichiens. Lorsque le nom auquel était
+attribué le second prix fut prononcé, ce nom fut applaudi comme l'avait
+été celui de l'Allemand Weber. M. Ivetozar, l'un des assesseurs,
+triomphait avec un chevesne de trois livres et demie, qui eût assurément
+échappé à un pêcheur possédant moins d'adresse et de sang-froid. C'était
+l'un des membres les plus en vue, les plus actifs, les plus dévoués de
+la Société, et c'est lui qui, à cette époque, avait remporté le
+plus grand nombre de récompenses. Aussi fut-il salué par d'unanimes
+applaudissements.
+
+Il ne restait plus qu'à décerner le premier prix de cette catégorie, et
+les coeurs palpitaient en attendant le nom du lauréat.
+
+Quel ne fut pas l'étonnement, plus que l'étonnement, quelle ne fut pas
+la stupéfaction générale, lorsque le Président Miclesco, d'une voix,
+dont il ne pouvait modérer le tremblement, laissa tomber ces mots:
+
+« Premier au poids pour un brochet de dix-sept livres, le Hongrois Ilia
+Brusch! »
+
+Un grand silence se fit dans l'assistance. Les mains prêtes à battre
+demeurèrent immobiles, les bouches prêtes à acclamer le vainqueur se
+turent. Un vif sentiment de curiosité immobilisait tout le monde.
+
+Ilia Brusch allait-il enfin apparaître? Viendrait-il recevoir du
+Président Miclesco les diplômes d'honneur et les deux cents florins qui
+les accompagnaient?
+
+Soudain un murmure courut à travers l'assemblée.
+
+Un des assistants, qui, jusque-là, s'était tenu un peu à l'écart, se
+dirigeait vers l'estrade.
+
+C'était le Hongrois Ilia Brusch.
+
+A en juger par son visage soigneusement rasé, que couronnait une épaisse
+chevelure d'un noir d'encre, Ilia Brusch n'avait pas dépassé trente ans.
+D'une stature au-dessus de la moyenne, large d'épaules, bien planté sur
+ses jambes, il devait être d'une force peu commune. On pouvait être
+surpris, en vérité, qu'un gaillard de cette trempe se complût aux
+placides distractions de la pêche à la ligne, au point d'avoir acquis
+dans cet art difficile la maîtrise dont le résultat du concours donnait
+une irrécusable preuve.
+
+Autre particularité assez bizarre, Ilia Brusch devait, d'une manière ou
+d'une autre, être affligé d'une affection de la vue. De larges lunettes
+noires cachaient, en effet, ses yeux, dont il eût été impossible de
+reconnaître la couleur. Or, la vue est le plus précieux des sens pour
+qui se passionne aux imperceptibles mouvements de la flotte, et de bons
+yeux sont nécessaires à qui veut déjouer les multiples ruses du poisson.
+
+Mais, que l'on fût ou que l'on ne fût pas étonné, il n'y avait qu'à
+s'incliner. L'impartialité du Jury ne pouvant être suspectée, Ilia
+Brusch était le vainqueur du concours, et cela dans des conditions que
+personne, de mémoire de ligueur, n'avait jamais réunies. L'assemblée se
+dégela donc, et des applaudissements suffisamment sonores saluèrent le
+triomphateur, au moment où il recevait ses diplômes et ses primes des
+mains du Président Miclesco.
+
+Cela fait, Ilia Brusch, au lieu de descendre de l'estrade, eut un court
+colloque avec le Président, puis se retourna vers l'assemblée intriguée,
+en réclamant du geste un silence qu'il obtint comme par enchantement.
+
+« Messieurs et chers collègues, dit Ilia Brusch, je vous demanderai la
+permission de vous adresser quelques mots, ainsi que notre Président
+veut bien m'y autoriser.
+
+On aurait entendu voler une mouche dans la salle tout à l'heure si
+bruyante. A quoi tendait cette allocution non prévue au programme?
+
+--Je désire d'abord vous remercier, continuait Ilia Brusch, de votre
+sympathie et de vos applaudissements, mais je vous prie de croire que
+je ne m'enorgueillis pas plus qu'il ne convient du double succès que je
+viens d'obtenir. Je n'ignore pas que ce succès, s'il eût appartenu au
+plus digne, eût été remporté par quelque membre plus ancien de la Ligue
+Danubienne, si riche en valeureux pêcheurs, et que je le dois, plutôt
+qu'à mon mérite, à un hasard favorable.
+
+La modestie de ce début fut vivement appréciée de l'assistance, d'où
+plusieurs _très bien!_ s'élevèrent en sourdine.
+
+--Ce hasard favorable, il me reste à le justifier, et j'ai conçu dans
+ce but un projet que je crois de nature à intéresser cette réunion
+d'illustres pêcheurs.
+
+«La mode, vous ne l'ignorez pas, mes chers collègues, est aux records.
+Pourquoi n'imiterions-nous pas les champions d'autres sports, inférieurs
+au nôtre à coup sûr, et ne tenterions-nous pas d'établir le record de la
+pêche?
+
+Des exclamations étouffées coururent dans l'auditoire. On entendit des
+_ah! ah!_, des _tiens! tiens!_, des _pourquoi pas?_, chaque sociétaire
+traduisant son impression selon son tempérament particulier.
+
+--Quand cette idée, poursuivait cependant l'orateur, m'est venue pour la
+première fois à l'esprit, je l'ai adoptée sur-le-champ, et sur-le-champ
+j'ai compris dans quelles conditions elle devait être réalisée. Mon
+titre d'associé de la Ligue Danubienne limitait, d'ailleurs, le
+problème. Ligueur du Danube, c'est au Danube seul qu'il me fallait
+demander l'heureuse issue de mon entreprise. J'ai donc formé le projet
+de descendre notre glorieux fleuve, de sa source même à la mer Noire, et
+de vivre, durant ce parcours de trois mille kilomètres, exclusivement du
+produit de ma pêche.
+
+«La chance qui m'a favorisé aujourd'hui augmenterait encore, s'il était
+possible, mon désir d'accomplir ce voyage, dont, j'en suis certain, vous
+apprécierez l'intérêt, et c'est pourquoi, dès à présent, je vous annonce
+mon départ, fixé au 10 août, c'est-à dire à jeudi prochain, en vous
+donnant rendez-vous, ce jour-là, au point précis où commence le Danube.
+
+Il est plus facile d'imaginer que de décrire l'enthousiasme que provoqua
+cette communication inattendue. Pendant cinq minutes, ce fut une tempête
+de _hoch!_ et d'applaudissements frénétiques.
+
+Mais un tel incident ne pouvait se terminer ainsi. M. Miclesco le
+comprit, et, comme toujours, il agit en véritable président. Un peu
+lourdement peut-être, il se leva une fois de plus entre ses deux
+assesseurs.
+
+--A notre collègue Ilia Brusch! dit-il d'une voix émue, en brandissant
+une coupe de champagne.
+
+--A notre collègue Ilia Brusch!» répondit l'assemblée avec un bruit de
+tonnerre, auquel succéda immédiatement un profond silence, les humains
+n'étant pas conformés, par suite d'une regrettable lacune, de manière à
+pouvoir crier et boire en même temps.
+
+Toutefois, le silence fut de courte durée Le vin pétillant eut tôt fait
+de rendre aux gosiers lassés une vigueur nouvelle, ce qui leur permit de
+porter encore d'innombrables santés, jusqu'au moment où fut clôturé, au
+milieu de l'allégresse générale, le fameux concours de pêche ouvert ce
+jour-là, samedi 5 août 1876, par la Ligue Danubienne, dans la charmante
+petite ville de Sigmaringen.
+
+
+
+II
+
+AUX SOURCES DU DANUBE
+
+
+En annonçant à ses collègues réunis au _Rendez-vous des Pêcheurs_ son
+projet de descendre le Danube, la ligne à la main, Ilia Brusch avait-il
+ambitionné la gloire? Si tel était son but, il pouvait se vanter de
+l'avoir Atteint.
+
+La presse s'était emparée de l'incident, et tous les journaux de la
+région danubienne, sans exception, avaient consacré au concours de
+Sigmaringen une _copie_ plus ou moins abondante, mais toujours capable
+de chatouiller agréablement l'amour-propre du vainqueur, dont le nom
+était en passe de devenir tout à fait populaire.
+
+Dès le lendemain, dans son numéro du 6 août, la _Neue Freie Press_, de
+Vienne, notamment, avait inséré ce qui suit:
+
+Le dernier concours de pêche de la Ligue Danubienne s'est terminé hier
+à Sigmaringen sur un véritable coup de théâtre, dont un Hongrois du
+nom d'Ilia Brusch, hier inconnu, aujourd'hui presque célèbre, a été le
+héros.
+
+»Qu'a donc fait Ilia Brusch, demandez-vous, pour mériter une gloire
+aussi soudaine?
+
+»En premier lieu, cet habile homme a réussi à s'adjuger les deux
+premiers prix du poids et du nombre, en distançant de loin tous ses
+concurrents, ce qui, paraît-il, ne s'était jamais vu depuis qu'il existe
+des concours de ce genre. Ce n'est déjà pas mal. Mais il y a mieux.
+
+»Quand on a récolté une pareille moisson de lauriers, quand on a
+remporté une aussi éclatante victoire, il semblerait qu'on soit en droit
+de goûter un repos mérité. Or, tel n'est pas l'avis de ce Hongrois
+étonnant, qui se prépare à nous étonner plus encore.
+
+»Si nous sommes bien informés--et l'on connaît la sûreté de nos
+informations--Ilia Brusch aurait annoncé à ses collègues qu'il se
+proposait de descendre, la ligne à la main, tout le Danube, depuis sa
+source, dans le duché de Bade, jusqu'à son embouchure, dans la mer
+Noire, soit un parcours de trois mille kilomètres environ.
+
+»Nous tiendrons nos lecteurs au courant des péripéties de cette
+originale entreprise.
+
+»C'est jeudi prochain, 10 août, qu'Ilia Brusch doit se mettre en route.
+Souhaitons-lui bon voyage, mais souhaitons aussi que le terrible pêcheur
+n'extermine pas, jusqu'au dernier représentant, la gent aquatique qui
+peuple les eaux du grand fleuve international!»
+
+Ainsi s'exprimait la _Neue Freie Press_ de Vienne. Le _Pester Lloyd_ de
+Budapest ne se montrait pas moins chaleureux, non plus que le _Srbské
+Noviné_ de Belgrade et le _Românul_ de Bucarest, dans lesquels la note
+se haussait aux dimensions d'un véritable article.
+
+Cette littérature était bien faite pour attirer l'attention sur Ilia
+Brusch, et, s'il est vrai que la presse soit le reflet de l'opinion
+publique, celui-ci pouvait s'attendre à exciter un intérêt grandissant à
+mesure que se poursuivrait son voyage.
+
+Dans les principales villes du parcours ne trouverait-il pas,
+d'ailleurs, des membres de la Ligue Danubienne, qui considéreraient
+comme un devoir de contribuer à la gloire de leur collègue? Nul doute
+qu'il ne reçût d'eux assistance et secours, en cas de besoin.
+
+Dès à présent, les commentaires de la presse obtenaient un franc
+succès parmi les pêcheurs à la ligne. Aux yeux de ces professionnels,
+l'entreprise d'Ilia Brusch acquérait une énorme importance, et nombre de
+ligueurs, attirés à Sigmaringen par le concours qui venait de finir,
+s'y étaient attardés, afin d'assister au départ du champion de la Ligue
+Danubienne.
+
+Quelqu'un qui n'avait pas à se plaindre de la prolongation de leur
+séjour, c'était, à coup sûr, le patron du _Rendez-vous des Pêcheurs_.
+Dans l'après-midi du 8 août, avant-veille du jour fixé par le
+lauréat pour le début de son original voyage, plus de trente buveurs
+continuaient à mener joyeuse vie dans la grande salle du cabaret, dont
+la caisse, étant données les facultés absorbantes de cette clientèle de
+choix, connaissait des recettes inespérées.
+
+Pourtant, malgré la proximité de l'événement qui avait retenu ces
+curieux dans la capitale du Hohenzollern, ce n'est pas du héros du
+jour que l'on s'entretenait, le soir du 8 août, au _Rendez-vous des
+Pêcheurs_. Un autre événement, plus important encore pour ces riverains
+du grand fleuve, servait de thème à la conversation générale et mettait
+tout ce monde en rumeur.
+
+Cette émotion n'avait rien d'exagéré, et des faits du caractère le plus
+sérieux la justifiaient amplement.
+
+Depuis plusieurs mois, en effet, les rives du Danube étaient désolées
+par un perpétuel brigandage. On ne comptait plus les fermes dévalisées,
+les châteaux pillés, les villas cambriolées, les meurtres même,
+plusieurs personnes ayant payé de leur vie la résistance qu'elles
+tentaient d'opposer à d'insaisissables malfaiteurs.
+
+De toute évidence, une telle série de crimes n'avait pu être accomplie
+par quelques individus isolés. On avait certainement affaire à une
+bande bien organisée, et sans doute fort nombreuse, à en juger par ses
+exploits.
+
+Circonstance singulière, cette bande n'opérait que dans le voisinage
+immédiat du Danube. Au delà de deux kilomètres de part et d'autre du
+fleuve, jamais un seul crime n'avait pu lui être légitimement attribué.
+Toutefois, le théâtre de ses opérations ne paraissait ainsi limité que
+dans le sens de la largeur, et les rives autrichiennes, hongroises,
+serbes ou roumaines étaient pareillement mises à sac par ces bandits,
+qu'on ne parvenait nulle part à prendre sur le fait.
+
+Leur coup accompli, ils disparaissaient jusqu'au prochain crime, commis
+parfois à des centaines de kilomètres du précédent. Dans l'intervalle,
+on ne trouvait d'eux aucune trace. Ils semblaient s'être volatilisés,
+ainsi que les objets matériels, parfois très encombrants, qui
+représentaient leur butin.
+
+Les gouvernements intéressés avaient fini par s'émouvoir de ces échecs
+successifs, vraisemblablement imputables au défaut de cohésion des
+forces répressives. Une conversation diplomatique s'était engagée à ce
+sujet, et, ainsi que la presse en donnait la nouvelle ce matin même du
+8 août, les négociations venaient d'aboutir à la création d'une police
+internationale répartie sur tout le cours du Danube sous l'autorité
+d'un chef unique. La désignation de ce chef avait été particulièrement
+laborieuse, mais finalement on s'était mis d'accord sur le nom de Karl
+Dragoch, détective hongrois bien connu dans la région.
+
+Karl Dragoch était, en effet, un policier, remarquable, et la difficile
+mission qui lui était confiée n'aurait pu l'être à un plus digne. Agé
+de quarante-cinq ans, c'était un homme de complexion moyenne, plutôt
+maigre, et doué de plus de force morale que de force physique. Il
+avait assez de vigueur, cependant, pour supporter les fatigues
+professionnelles de son état, comme il avait assez de bravoure pour en
+affronter les dangers. Légalement, il demeurait à Budapest, mais le plus
+souvent il était en campagne, occupé à quelque enquête délicate. Sa
+connaissance parfaite de tous les idiomes du Sud-Est de l'Europe, de
+l'allemand et du roumain, du serbe, du bulgare et du turc, sans parler
+du hongrois, sa langue maternelle, lui permettait de n'être jamais
+embarrassé, et, en sa qualité de célibataire, il n'avait pas à
+craindre que des soucis de famille vinssent entraver la liberté de ses
+mouvements.
+
+Sa nomination avait, comme on dit, une bonne presse. Quant au public,
+il l'approuvait à l'unanimité. Dans la grande salle du _Rendez-vous
+des Pêcheurs_, la nouvelle en était accueillie d'une manière tout
+particulièrement flatteuse.
+
+«On ne pouvait mieux choisir, affirmait, au moment où s'allumaient les
+lampes du cabaret, M. Ivetozar, titulaire du second prix du poids, lors
+du concours qui venait de finir. Je connais Dragoch. C'est un homme.
+
+--Et un habile homme, renchérit le Président Miclesco.
+
+--Souhaitons, s'écria un Croate, du nom peu facile à prononcer de Svrb,
+propriétaire d'une teinturerie dans un des faubourgs de Vienne, qu'il
+réussisse à assainir les rives du fleuve. La vie n'y était plus
+tolérable, en vérité!
+
+--Karl Dragoch a affaire à forte partie, dit l'Allemand Weber, en
+hochant la tête. Il faudra le voir à l'oeuvre.
+
+--A l'oeuvre!... s'écria M. Ivetozar. Il y est déjà, n'en doutez pas.
+
+--Certes! approuva M. Miclesco. Karl Dragoch n'est pas d'un caractère
+à perdre son temps. Si sa nomination remonte à quatre jours, comme le
+disent les journaux, il y en a au moins trois qu'il est en campagne.
+
+--Par quel bout va-t-il commencer? demanda M. Piscéa, un Roumain au nom
+prédestiné pour un pêcheur à la ligne. Je serais bien embarrassé, je
+l'avoue, si j'étais à sa place.
+
+--C'est précisément pour ça qu'on ne vous y a pas mis, mon cher,
+répliqua plaisamment un Serbe. Soyez sûr que Dragoch n'est pas
+embarrassé, lui. Quant à vous dire son plan, c'est autre chose.
+Peut-être s'est-il dirigé sur Belgrade, peut-être est-il resté à
+Budapest... A moins qu'il n'ait préféré venir précisément ici, à
+Sigmaringen, et qu'il ne soit en ce moment parmi nous au _Rendez-vous
+des Pêcheurs!_
+
+Cette supposition obtint un grand succès d'hilarité.
+
+--Parmi nous!... se récria M. Weber. Vous nous la baillez belle, Michael
+Michaelovitch. Que viendrait-il faire ici, où, de mémoire d'homme, on
+n'a jamais eu à déplorer le moindre crime?
+
+--Eh! riposta Michael Michaelovitch, ne serait-ce que pour assister
+après-demain au départ d'Ilia Brusch. Ça l'intéresse peut-être, cet
+homme.... A moins, toutefois, qu'Ilia Brusch et Karl Dragoch ne fassent
+qu'un.
+
+--Comment, ne fassent qu'un! S'écria-t-on de toutes parts.
+Qu'entendez-vous par là?
+
+--Parbleu! ce serait très fort. Sous la peau du lauréat, personne ne
+soupçonnerait le policier, qui pourrait ainsi inspecter le Danube en
+parfaite liberté.
+
+Cette fantaisiste boutade fit ouvrir de grands yeux aux autres buveurs.
+Ce Michael Michaelovitch!... Il n'y avait que lui pour avoir des idées
+pareilles!
+
+Mais Michael Michaelovitch ne tenait pas autrement à celle qu'il venait
+de risquer.
+
+--A moins ... commença-t-il, en employant une tournure qui lui était
+décidément familière.
+
+--A moins?
+
+--A moins que Karl Dragoch n'ait un autre motif de venir ici,
+poursuivit-il, passant sans transition à une autre hypothèse non moins
+fantaisiste.
+
+--Quel motif?
+
+--Supposez, par exemple, que ce projet de descendre le Danube la ligne à
+la main lui paraisse louche.
+
+--Louche!... Pourquoi louche?
+
+--Dame! ce ne serait pas bête, non plus, pour un filou, de se cacher
+dans la peau d'un pêcheur, et surtout d'un pêcheur aussi notoire. Une
+telle célébrité vaut tous les incognitos du monde. On pourrait faire
+les cent coups à son aise, à la condition de pêcher dans l'intervalle,
+histoire de donner le change.
+
+--Oui, mais il faudrait savoir pêcher, objecta doctoralement le
+Président Miclesco, et c'est là un privilège réservé aux honnêtes gens.
+
+Cette observation morale, peut-être un peu hasardeuse, fut
+frénétiquement applaudie par tous ces passionnés pêcheurs. Michael
+Michaelovitch profita avec un tact remarquable de l'enthousiasme
+général.
+
+--A la santé du Président! s'écria-t-il en levant son verre.
+
+--A la santé du Président! répétèrent tous les buveurs, en vidant les
+leurs comme un seul homme.
+
+--A la santé du Président! répéta un consommateur solitairement attablé,
+qui, depuis quelques instants, semblait prendre un vif intérêt aux
+répliques échangées autour de lui.
+
+M. Miclesco fut sensible à l'aimable procédé de cet inconnu, et, pour
+l'en remercier, il esquissa à son adresse un geste de toast. Le buveur
+solitaire, estimant sans doute la glace suffisamment rompue par ce geste
+courtois, se considéra comme autorisé à faire part de ses impressions à
+l'honorable assistance.
+
+--Bien répondu, ma foi! dit-il. Oui, certes, la pêche est un plaisir
+d'honnêtes gens.
+
+--Aurions-nous l'avantage de parler à un confrère? demanda M. Miclesco,
+en s'approchant de l'inconnu.
+
+--Oh! répondit modestement celui-ci, un amateur tout au plus, qui se
+passionne pour les beaux coups, mais n'a pas l'outrecuidance de chercher
+à les imiter.
+
+--Tant pis, monsieur...?
+
+--Jaeger.
+
+--Tant pis, monsieur Jaeger, car je dois en conclure que nous n'aurons
+jamais l'honneur de vous compter au nombre des membres de la Ligue
+Danubienne.
+
+--Qui sait? répondit M. Jaeger. Je me déciderai peut-être un jour à
+mettre moi aussi la main à la pâte ... à la ligne, je veux dire, et, ce
+jour-là, je serai certainement des vôtres, si je réunis toutefois les
+conditions requises pour l'admission.
+
+--N'en doutez pas, affirma avec précipitation M. Miclesco excité par
+l'espoir de recruter un nouvel adhérent. Ces conditions fort simples
+ne sont qu'au nombre de quatre. La première est de payer une modeste
+cotisation annuelle. C'est la principale.
+
+--Bien entendu, approuva M. Jaeger en riant.
+
+--La seconde, c'est d'aimer la pêche. La troisième, c'est d'être un
+agréable compagnon, et je considère que cette troisième condition est
+d'ores et déjà réalisée.
+
+--Trop aimable! remercia M. Jaeger.
+
+--Quant à la quatrième, elle consiste uniquement dans l'inscription du
+nom et de l'adresse sur les listes de la Société. Or, ayant déjà votre
+nom, quand j'aurai votre adresse....
+
+--43, Leipzigerstrasse, à Vienne.
+
+--Vous ferez un ligueur complet au prix de vingt couronnes par an.
+
+Les deux interlocuteurs se mirent à rire de bon coeur.
+
+--Pas d'autres formalités? demanda M. Jaeger.
+
+--Pas d'autres.
+
+--Pas de pièces d'identité à fournir?
+
+--Voyons, monsieur Jaeger, objecta M. Miclesco, pour pêcher à la
+ligne!...
+
+--C'est juste, reconnut M. Jaeger. D'ailleurs, cela n'a guère
+d'importance. Tout le monde doit se connaître à la Ligue Danubienne.
+
+--C'est exactement le contraire, rectifia M. Miclesco. Songez donc!
+certains de nos camarades habitent ici, à Sigmaringen, et d'autres sur
+le rivage de la mer Noire. Cela ne facilite pas les relations de bon
+voisinage.
+
+--En effet!
+
+--Ainsi, par exemple, notre étonnant lauréat du dernier concours...
+
+--Ilia Brusch?
+
+--Lui-même. Eh bien! personne ne le connaît.
+
+--Pas possible!
+
+--C'est ainsi, affirma M. Miclesco. Il n'y a pas plus de quinze jours,
+il est vrai, qu'il fait partie de la Ligue. Pour tout le monde, Ilia
+Brusch a été une surprise, que dis-je! une véritable révélation.
+
+--Ce qu'on appelle un _outsider_, en style de course.
+
+--Précisément.
+
+--De quel pays est-il, cet outsider?
+
+--C'est un Hongrois.
+
+--Comme vous alors. Car vous êtes Hongrois, je crois, monsieur le
+Président?
+
+--Pur sang, monsieur Jaeger, Hongrois de Budapest.
+
+--Tandis qu'Ilia Brusch?
+
+--Est de Szalka.
+
+--Où prenez-vous Szalka?
+
+--C'est une bourgade, une petite ville, si vous voulez, sur la rive
+droite de l'Ipoly, rivière qui se jette dans le Danube à quelques lieues
+au-dessus de Budapest.
+
+--Avec celui-là, du moins, monsieur Miclesco, vous pourrez par
+conséquent voisiner, fit observer M. Jaeger en riant.
+
+--Pas avant deux ou trois mois, en tous cas, répondit sur le même ton le
+Président de la Ligue Danubienne. Il lui faudra bien ce temps pour son
+voyage...
+
+--A moins qu'il ne le fasse pas! insinua le Serbe facétieux, en se
+mêlant sans façon à la conversation.
+
+D'autres pêcheurs se rapprochèrent. M. Jaeger et M. Miclesco devinrent
+le centre d'un petit groupe.
+
+--Qu'entendez-vous par là? interrogea M. Miclesco. Vous avez une
+brillante imagination, Michael Michaelovitch.
+
+--Simple plaisanterie, mon cher Président, répondit l'interrupteur.
+Cependant, si Ilia Brusch ne peut être, selon vous, ni un policier ni un
+malfaiteur, pourquoi n'aurait-il pas voulu se payer, comme on dit, notre
+tête, et pourquoi ne serait-il pas tout simplement un farceur?
+
+M. Miclesco prit la chose sur le mode grave.
+
+--Votre esprit est malveillant, Michael Michaelovitch, répliqua-t-il.
+Cela vous jouera un mauvais tour un jour ou l'autre. Ilia Brusch m'a
+fait l'effet d'un brave homme et d'un homme sérieux. D'ailleurs, il est
+membre de la Ligue Danubienne. C'est tout dire.
+
+--Bravo! cria-t-on de tous côtés.
+
+Michael Michaelovitch, sans paraître autrement confus de la leçon,
+saisit avec une admirable présence d'esprit cette nouvelle occasion de
+porter un toast.
+
+--Dans ce cas, dit-il, en saisissant son moss, à la santé d'Ilia Brusch!
+
+--A la santé d'Ilia Brusch!» répondit en choeur l'assistance, sans
+excepter M. Jæger, qui vida consciencieusement son verre Jusqu'à la
+dernière goutte.
+
+Cette boutade de Michael Michaelovitch n'était cependant pas aussi
+dénuée de bon sens que les précédentes. Après avoir annoncé son projet
+à grand fracas, Ilia Brusch n'avait plus reparu. Nul n'en avait plus
+entendu parler. N'était-il pas singulier qu'il se fût ainsi tenu à
+l'écart, et ne pouvait-on légitimement supposer qu'il avait voulu en
+faire accroire à ses trop crédules collègues? Pour que l'on fût fixé à
+cet égard, l'attente, en tous cas, ne serait plus de longue durée. Dans
+trente-six heures, on saurait à quoi s'en tenir.
+
+Ceux qui s'intéressaient à ce projet n'avaient qu'à se transporter
+à quelques lieues en amont de Sigmaringen. Ils y rencontreraient
+assurément Ilia Brusch, si celui-ci était un homme aussi sérieux que le
+Président Miclesco l'affirmait de confiance.
+
+Toutefois, une difficulté pouvait se présenter. La situation de la
+source du grand fleuve était-elle déterminée avec précision? Les
+cartes l'indiquaient-elles avec exactitude? N'existait-il pas quelque
+incertitude sur ce point, et, quand on essaierait de rejoindre Ilia
+Brusch à tel endroit, ne serait-il pas à tel autre?
+
+Certes, il n'est pas douteux que le Danube, l'Ister des Anciens, prenne
+naissance dans le grand-duché de Bade. Les géographes affirment même que
+c'est par six degrés dix minutes de longitude orientale et quarante-sept
+degrés quarante-huit minutes de latitude septentrionale. Mais enfin
+cette détermination, en admettant qu'elle soit juste, n'est poussée que
+jusqu'à la minute d'arc et non jusqu'à la seconde, ce qui peut donner
+lieu à une variation d'une certaine importance. Or, il s'agissait de
+jeter la ligne à l'endroit même où la première goutte d'eau danubienne
+commence à dévaler vers la mer Noire.
+
+D'après une légende qui eut longtemps la valeur d'une donnée
+géographique, le Danube naîtrait au milieu d'un jardin, celui des
+princes de Furstenberg. Il aurait pour berceau un bassin en marbre, dans
+lequel nombre de touristes viennent remplir leur gobelet. Serait-ce donc
+au bord de cette vasque intarissable qu'il conviendrait d'attendre Ilia
+Brusch le matin du 10 août?
+
+Non, là n'est point la véritable, l'authentique source du grand fleuve.
+On sait maintenant qu'il est formé par la réunion de deux ruisseaux, la
+Breg et la Brigach, lesquels se déversent d'une altitude de huit cent
+soixante-quinze mètres, à travers la forêt du Schwarzwald. Leurs eaux se
+mélangent à Donaueschingen, quelques lieues en amont de Sigmaringen,
+et se confondent alors sous l'appellation unique de Donau, d'où les
+Français ont fait Danube.
+
+Si l'un de ces ruisseaux méritait plus que l'autre d'être considéré
+comme le fleuve lui-même, ce serait la Breg, dont la longueur l'emporte
+de trente-sept kilomètres, et qui naît dans le Brisgau.
+
+Mais, sans doute, les curieux plus avisés s'étaient dit que le point de
+départ d'Ilia Brusch--s'il partait toutefois--serait Donaueschingen,
+car c'est là qu'ils se rendirent, la plupart appartenant à la Ligue
+Danubienne, en compagnie du Président Miclesco.
+
+Dès le matin du 10 août, ils se mirent en faction sur la rive de la
+Breg, au confluent des deux ruisseaux. Mais les heures s'écoulèrent,
+sans que la présence de l'homme du jour eût été signalée.
+
+«Il ne viendra pas, disait l'un.
+
+--Ce n'est qu'un mystificateur, disait l'autre.
+
+--Et nous ressemblons singulièrement à de bons niais! ajoutait Michael
+Michaelovitch, qui n'avait pas le triomphe modeste.
+
+Seul, le Président Miclesco persistait à prendre la défense d'Ilia
+Brusch.
+
+--Non, affirmait-il, je n'admettrai jamais qu'un membre de la Ligue
+Danubienne ait pu avoir la pensée de mystifier ses collègues!... Ilia
+Brusch aura été retardé. Patientons. Nous allons bientôt le voir
+arriver.»
+
+M. Miclesco avait raison de se montrer aussi confiant. Un peu avant neuf
+heures, un cri s'échappa du groupe qui se tenait au confluent de la Breg
+et de la Brigach.
+
+«Le voilà!... le voilà!»
+
+A deux cents pas, au tournant d'une pointe, apparaissait un canot
+conduit à la godille, le long de la berge, en dehors du courant. Seul,
+debout à l'arrière, un homme le dirigeait.
+
+Cet homme était bien celui qui avait figuré quelques jours avant au
+concours de la Ligue Danubienne, le gagnant des deux premiers prix, le
+Hongrois Ilia Brusch.
+
+Lorsque le canot eut atteint le confluent, il s'arrêta, et un grappin le
+fixa à la berge. Ilia Brusch débarqua, et tous les curieux se réunirent
+autour de lui. Sans doute, il ne s'attendait pas à trouver si nombreuse
+assistance, car il en parut quelque peu gêné.
+
+Le Président Miclesco vint le rejoindre, et lui tendit une main qu'Ilia
+Brusch serra avec déférence, après avoir retiré sa casquette de loutre.
+
+«Ilia Brusch, dit M. Miclesco avec une dignité vraiment présidentielle,
+je suis heureux de revoir le grand lauréat de notre dernier concours.
+
+Le grand lauréat s'inclina par manière de remerciement. Le Président
+reprit:
+
+--De ce que nous vous rencontrons aux sources de notre fleuve
+international, nous en concluons que vous mettez à exécution votre
+projet de le descendre, en pêchant à la ligne, jusqu'à son embouchure.
+
+--En effet, monsieur le Président, répondit Ilia Brusch.
+
+--Et c'est aujourd'hui même que vous commencez votre descente?
+
+--Aujourd'hui même, monsieur le Président.
+
+--Comment comptez-vous effectuer le parcours?
+
+--En m'abandonnant au courant.
+
+--Dans ce canot?
+
+--Dans ce canot.
+
+--Sans jamais relâcher?
+
+--Si, la nuit.
+
+--Vous n'ignorez pas qu'il s'agit de trois mille kilomètres?
+
+--A dix lieues par jour, ce sera fait en deux mois environ.
+
+--Alors bon voyage, Ilia Brusch!
+
+--En vous remerciant, monsieur le Président!»
+
+Ilia Brusch salua une dernière fois, et remonta dans son embarcation,
+tandis que les curieux se pressaient pour le voir partir.
+
+Il prit sa ligne, l'amorça, la déposa sur l'un des bancs, ramena le
+grappin à bord, repoussa le canot d'un vigoureux coup de gaffe, puis,
+s'asseyant à l'arrière, il lança la ligne.
+
+Un instant après, il la retirait. Un barbeau frétillait à l'hameçon.
+Cela parut d'un heureux présage, et, comme il tournait la pointe, toute
+l'assistance acclama par de frénétiques _hoch!_ le lauréat de la Ligue
+Danubienne.
+
+
+
+III
+
+LE PASSAGER D'ILIA BRUSCH
+
+
+Elle était donc commencée, cette descente du grand fleuve, qui allait
+promener Ilia Brusch à travers un duché: celui de Bade; deux royaumes:
+le Wurtemberg et la Bavière; deux empires: l'Autriche-Hongrie et
+la Turquie; trois principautés: le Hohenzollern, la Serbie et la
+Roumanie[1]. L'original pêcheur n'avait à redouter aucune fatigue
+pendant ce long parcours de plus de sept cents lieues. Le courant du
+Danube se chargerait de le transporter jusqu'à l'embouchure, à raison
+d'un peu plus d'une lieue à l'heure, soit, en moyenne, une cinquantaine
+de kilomètres par jour. En deux mois, il serait ainsi au terme de son
+voyage, à condition qu'aucun incident ne l'arrêtât en route. Mais
+pourquoi aurait-il éprouvé des retards?
+
+[Note 1: Ces deux principautés ont été érigées depuis en royaumes, la
+Roumanie en 1881 et la Serbie en 1882.]
+
+Le canot d'Ilia Brusch mesurait une douzaine de pieds. C'était une sorte
+de barge à fond plat, large de quatre pieds en son milieu. A l'avant,
+s'arrondissait un rouf, un tôt, si l'on veut, sous lequel deux hommes
+auraient pu s'abriter. A l'intérieur de ce rouf, deux coffres latéraux,
+placés en abord, contenaient la garde-robe très réduite du propriétaire,
+et pouvaient, une fois refermés, se transformer en couchettes. A
+l'arrière un autre coffre formait banc, et servait à loger divers
+ustensiles de cuisine.
+
+Inutile d'ajouter que la barge était pourvue de tous les engins qui
+constituent le matériel du véritable pêcheur. Ilia Brusch n'aurait
+pu s'en passer, puisque, d'après le projet communiqué par lui à ses
+collègues le jour du concours, il devait, pendant ce voyage, vivre
+exclusivement du produit de sa pêche, soit qu'il le consommât en nature,
+soit qu'il l'échangeât contre espèces sonnantes et trébuchantes, qui lui
+permettraient de composer des menus plus variés sans donner d'entorse à
+son programme.
+
+Dans ce but, Ilia Brusch irait, le soir venu, vendre le poisson capturé
+pendant le jour, et ce poisson aurait des amateurs sur l'une et l'autre
+rive, après le bruit fait autour du nom du pêcheur.
+
+Ainsi s'écoula la première journée. Toutefois, un observateur, qui
+aurait pu ne pas quitter des yeux Ilia Brusch, aurait été à bon droit
+surpris du peu d'ardeur que le lauréat de la Ligue Danubienne semblait
+mettre à la pêche, seule raison d'être, pourtant, de son excentrique
+entreprise. Se croyait-il à l'abri des regards, il s'empressait de
+lâcher la ligne pour l'aviron, et godillait de toutes ses forces,
+comme s'il eût voulu activer la marche du bateau. Quelques curieux
+apparaissaient-ils, au contraire, sur l'une des berges, ou croisait-il
+un batelier, il saisissait aussitôt son arme professionnelle, et, son
+habileté aidant, ne tardait pas à tirer hors de l'eau quelque beau
+poisson, qui lui valait les applaudissements des spectateurs. Mais, les
+curieux cachés par un mouvement de la rive, le batelier disparu à un
+tournant, il reprenait l'aviron, et imprimait à sa lourde barge une
+vitesse qui s'ajoutait à celle de l'eau.
+
+Ilia Brusch avait-il donc quelque motif de chercher à abréger un voyage
+que personne, cependant, ne l'avait forcé à entreprendre? Quoi qu'il en
+soit à cet égard, il avançait assez vite. Entraîné par un courant plus
+rapide à l'origine du fleuve qu'il ne le sera plus tard, godillant
+chaque fois qu'il estimait l'occasion favorable, il dérivait à raison de
+huit kilomètres à l'heure, sinon davantage.
+
+Après avoir passé devant quelques localités sans importance, il laissa
+derrière lui Tuttlingen, centre plus considérable, sans s'y arrêter,
+bien que quelques-uns de ses admirateurs lui fissent, de la berge, signe
+d'accoster. Ilia Brusch, déclinant du geste l'invitation, se refusa à
+interrompre sa dérive.
+
+Vers quatre heures de l'après-midi, il arrivait à la hauteur de la
+petite ville de Fridingen, à quarante-huit kilomètres de son point de
+départ. Volontiers il aurait brûlé--si toutefois cette expression est
+de mise quand on suit un chemin liquide--Fridingen comme les stations
+précédentes, mais l'enthousiasme public ne le lui permit pas. Dès qu'il
+apparut, plusieurs barques, d'où s'élevaient d'innombrables _hoch!_, se
+détachèrent de la rive et cernèrent le glorieux lauréat.
+
+Celui-ci se rendit de bonne grâce. D'ailleurs n'avait-il pas à chercher
+preneur pour le poisson capturé au cours de sa pêche intermittente?
+Barbeaux, brèmes, gardons, épinoches frétillaient encore dans son filet,
+sans compter plusieurs de ces mulets qui sont plus particulièrement
+désignés sous le nom de hottus. Evidemment il ne pouvait consommer tout
+cela à lui seul. Du reste, il n'en était pas question. Les amateurs
+étaient nombreux. Aussitôt que la barge fut arrêtée, une cinquantaine de
+Badois se pressèrent autour de lui, l'appelant, l'entourant, lui rendant
+les honneurs dus au lauréat de la Ligue Danubienne.
+
+«Eh! par ici, Brusch!
+
+--Un verre de bonne bière, Brusch?
+
+--Nous achetons votre poisson, Brusch!
+
+--Vingt kreutzers, celui-ci!
+
+--Un florin, celui-là!»
+
+
+Le lauréat ne savait à qui répondre, et sa pêche eut vite fait de lui
+rapporter quelques jolies pièces sonnantes. Avec la prime déjà touchée
+au concours cela finirait par former une belle somme, si l'enthousiasme
+se propageait également des sources du grand fleuve à son embouchure.
+
+Et pourquoi eût-il pris fin? Pourquoi cesserait-on de se disputer les
+poissons d'Ilia Brusch? N'était-ce pas un honneur de posséder une pièce
+sortie de ses mains? Certes, il n'aurait même pas la peine d'aller à
+domicile débiter sa marchandise que le public se disputerait sur place.
+Cette vente était décidément une idée géniale.
+
+Ce soir-là, outre qu'il vendit aisément son poisson, les invitations ne
+lui manquèrent pas. Ilia Brusch, qui semblait désireux de quitter son
+embarcation le moins possible, les repoussa toutes, comme il refusa
+avec énergie les bons verres de vin et les bons moss de bière, qu'on le
+priait de tous côtés de venir boire dans les cabarets de la rive. Ses
+admirateurs durent y renoncer et se séparer de leur héros, après avoir
+pris rendez-vous pour le lendemain au moment du départ.
+
+Mais, le lendemain, ils ne trouvèrent plus la barge. Ilia Brusch
+était parti avant l'aube, et, profitant de la solitude de cette heure
+matinale, il godillait avec ardeur en se maintenant au milieu du fleuve,
+à égale distance de ses rives assez escarpées. Aidé par le courant
+rapide, il passa vers cinq heures du matin à Sigmaringen, à quelques
+mètres du _Rendez-vous des Pêcheurs_. Sans doute, un peu plus tard, l'un
+ou l'autre des membres de la Ligue Danubienne viendrait s'accouder au
+balcon du cabaret, afin de guetter l'arrivée de son glorieux collègue.
+Il la guetterait vainement. Le pêcheur alors serait loin, s'il
+continuait à aller de ce train.
+
+A quelques kilomètres de Sigmaringen, Ilia Brusch laissa derrière lui
+le premier affluent du Danube, un simple ruisseau, le Louchat, qui s'y
+jette sur la rive gauche.
+
+Profitant de l'éloignement relatif séparant les centres habités dans
+cette partie de son parcours, Ilia Brusch activa, durant toute cette
+journée, la marche de son embarcation, en ne pêchant que le minimum
+indispensable. A la nuit, n'ayant capturé que tout juste le poisson
+nécessaire à sa consommation personnelle, il s'arrêta en pleine
+campagne, un peu en amont de la petite ville de Mundelkingen dont les
+habitants ne le croyaient certainement pas si proche.
+
+A cette deuxième journée de navigation succéda la troisième, qui fut
+presque identique. Ilia Brusch dériva rapidement devant Mundelkingen
+avant le lever du soleil, et il était encore de bonne heure qu'il avait
+déjà dépassé le gros bourg d'Ehingen. A quatre heures, il coupait
+l'Iller, important affluent de droite, et cinq heures n'avaient pas
+sonné, qu'il était amarré à un anneau de fer scellé dans le quai d'Ulm,
+première ville du royaume de Wurtemberg, après Stuttgart, sa capitale.
+
+L'arrivée du célèbre lauréat n'avait pas été signalée. On ne l'attendait
+que le lendemain vers les dernières heures du soir. Il n'y eut donc pas
+l'empressement habituel. Très satisfait de son incognito, Ilia Brusch
+résolut d'employer la fin du jour à une visite sommaire de la ville.
+
+Toutefois, dire que le quai était désert ne serait pas scrupuleusement
+exact. Il avait au moins un promeneur, et même tout portait à croire
+que ce promeneur attendait Ilia Brusch, puisque, depuis le moment où la
+barge était apparue, il l'avait suivie, en marchant le long de la rive.
+Selon toute probabilité, le lauréat de la Ligue Danubienne n'éviterait
+donc pas l'ovation habituelle.
+
+Cependant, depuis que la barge était amarrée à quai, le promeneur
+solitaire ne s'en était pas rapproché. Il restait à quelque distance,
+paraissant observer, comme soucieux de n'être pas vu lui-même. C'était
+un homme de taille moyenne, sec, l'oeil vif, bien qu'il eût certainement
+dépassé la quarantaine, le corps serré dans un vêtement à la mode
+hongroise. Il tenait à la main une valise de cuir.
+
+Ilia Brusch, sans lui prêter aucune attention, amarra solidement son
+bateau, ferma la porte du tôt, s'assura que le couvercle des coffres
+était bien cadenassé, puis sauta à terre, et gagna la première rue
+remontant vers la ville.
+
+L'homme aussitôt de lui emboîter le pas, après avoir rapidement déposé
+dans la barge la valise de cuir qu'il tenait à la main.
+
+Traversée par le Danube, Ulm est wurtembergeoise sur la rive gauche, et
+bavaroise sur la rive droite, mais, sur les deux rives, c'est une ville
+bien allemande.
+
+Ilia Brusch allait le long des vieilles rues bordées de vieilles
+boutiques à guichets, boutiques dans lesquelles la pratique n'entre
+guère et où les marchés se concluent à travers la devanture vitrée.
+Quand le vent siffle, quel tapage de ferrailles sonores, alors que se
+balancent, au bout de leurs bras, les pesantes enseignes découpées en
+ours, en cerfs, en croix et en couronnes!
+
+Ilia Brusch, après avoir gagné l'ancienne enceinte, parcourut le
+quartier, où bouchers, tripiers et tanneurs ont leurs séchoirs, puis,
+tout en flânant à l'aventure, il arriva devant la cathédrale, l'une des
+plus hardies de l'Allemagne. Son munster avait l'ambition de s'élever
+plus haut que celui de Strasbourg. Cette ambition a été déçue,
+comme tant d'autres plus humaines, et l'extrême pointe de la flèche
+wurtembergeoise s'arrête à la hauteur de trois cent trente-sept pieds.
+
+Ilia Brusch n'appartenant pas à la famille des grimpeurs, l'idée ne lui
+vint pas de monter au munster, d'où son regard aurait embrassé toute
+la ville et la campagne environnante. S'il l'eût fait, il aurait été
+certainement suivi par cet inconnu, qui ne le quittait pas, sans qu'il
+s'aperçût de cette étrange poursuite. Du moins en fut-il accompagné,
+lorsque, entré dans la cathédrale, il en admira le tabernacle, qu'un
+voyageur français, M. Duruy, a pu comparer à un bastion avec logettes
+et mâchicoulis, et les stalles du choeur, qu'un artiste du XVe siècle a
+peuplées de personnages célèbres de l'époque.
+
+L'un suivant l'autre, ils passèrent devant l'hôtel de ville, vénérable
+édifice du XIIe siècle, puis redescendirent vers le fleuve.
+
+Avant d'arriver au quai, Ilia Brusch fit une halte de quelques instants,
+pour regarder une compagnie d'échassiers juchés sur leurs longues
+échasses, exercice très goûté à Ulm, bien qu'il ne soit pas imposé aux
+habitants, comme il l'est encore, dans l'antique cité universitaire de
+Tubingue, par un sol humide et raviné impropre à la marche des simples
+piétons.
+
+Afin de mieux jouir de ce spectacle, dont les acteurs étaient une troupe
+de jeunes gens, de jeunes filles, de garçons et de fillettes, tous en
+joie, Ilia Brusch avait pris place dans un café. L'inconnu ne manqua pas
+de venir s'asseoir à une table voisine de la sienne, et tous deux se
+firent servir un pot de la bière fameuse du pays.
+
+Dix minutes après, ils se remettaient en route, mais dans un ordre
+inverse à celui du départ. L'inconnu, maintenant, marchait le premier au
+pas accéléré, et quand Ilia Brusch, qui le suivait à son tour sans
+s'en douter, atteignit sa barge, il l'y trouva installé et paraissant
+attendre depuis longtemps. Il faisait encore grand jour. Ilia Brusch
+aperçut de loin cet intrus, confortablement assis sur le coffre
+d'arrière, une valise de cuir jaune à ses pieds. Très surpris, il hâta
+le pas.
+
+«Pardon, Monsieur, dit-il, en sautant dans son embarcation, vous faites
+erreur, je pense?
+
+--Nullement, répondit l'inconnu. C'est bien à vous que je désire parler.
+
+--A moi?
+
+--A vous, monsieur Ilia Brusch.
+
+--Dans quel but?
+
+--Pour vous proposer une affaire.
+
+--Une affaire! répéta le pêcheur très surpris.
+
+--Et même une excellente affaire, affirma l'inconnu, qui invita du geste
+son interlocuteur à s'asseoir.
+
+Invitation quelque peu incorrecte, à coup sûr, car il n'est pas d'usage
+d'offrir un siège à qui vous reçoit chez lui. Mais ce personnage parlait
+avec tant de décision et de tranquille assurance, qu'Ilia Brusch en fut
+impressionné. Sans mot dire, il obéit à l'offre incongrue.
+
+--Comme tout le monde, reprit l'inconnu, je connais votre projet et je
+sais par conséquent que vous comptez descendre le Danube, en vivant
+exclusivement du produit de votre pêche. Je suis moi-même un amateur
+passionné de l'art de la pêche, et je désirerais vivement m'intéresser a
+votre entreprise.
+
+--De quelle façon?
+
+--Je vais vous le dire. Mais, auparavant, permettez-moi une question. A
+combien estimez-vous la valeur du poisson que vous pécherez au cours de
+votre voyage.
+
+--Ce que pourra rapporter ma pêche?
+
+--Oui. J'entends ce que vous en vendrez, sans tenir compte de ce que
+vous consommerez personnellement.
+
+--Peut-être une centaine de florins.
+
+--Je vous en offre cinq cents.
+
+--Cinq cents florins! répéta Ilia Brusch abasourdi.
+
+--Oui, cinq cents florins payés comptant et d'avance.
+
+Ilia Brusch regarda l'auteur de cette singulière proposition, et son
+regard devait être très éloquent, car celui-ci répondit à la pensée que
+le pêcheur n'exprimait pas.
+
+--Soyez tranquille, monsieur Brusch. J'ai tout mon bon sens.
+
+--Alors, quel est votre but? demanda le lauréat mal convaincu.
+
+--Je vous l'ai dit, expliqua l'inconnu. Je désire m'intéresser à vos
+prouesses, y assister même. Et puis, il y a aussi l'émotion du joueur.
+Après avoir mis sur votre chance cinq cents florins, cela m'amusera de
+voir la somme rentrer par fractions tous les soirs, au fur et à mesure
+de vos ventes.
+
+--Tous les soirs? insista Ilia Brusch. Vous auriez donc l'intention de
+vous embarquer avec moi?
+
+--Certainement, dit l'inconnu. Bien entendu, mon passage ne serait pas
+compris dans nos conventions et serait payé par une égale somme de cinq
+cents florins, ce qui fera mille florins au total, toujours comptant et
+d'avance.
+
+--Mille florins! répéta derechef Ilia Brusch de plus en plus surpris.
+
+Certes, la proposition était tentante. Mais il est à supposer que le
+pêcheur tenait à sa solitude, car il répondit brièvement:
+
+--Mes regrets, Monsieur. Je refuse.
+
+Devant une réponse aussi catégorique, formulée d'un ton péremptoire,
+il n'y avait qu'à s'incliner. Tel n'était pas l'avis, sans doute, du
+passionné amateur de pêche, qui ne parut aucunement impressionné par la
+netteté du refus.
+
+--Me permettrez-vous, monsieur Brusch, de vous demander pourquoi?
+Interrogea-t-il placidement.
+
+--Je n'ai pas de raisons à donner. Je, refuse, voilà tout. C'est mon
+droit, je pense, répondit Ilia Brusch avec un commencement d'impatience.
+
+--C'est votre droit, assurément, reconnut sans s'émouvoir son
+interlocuteur. Mais je n'excède pas le mien en vous priant de bien
+vouloir me faire connaître les motifs de votre décision. Ma proposition
+n'était nullement désobligeante, au contraire, et il est naturel que je
+sois traité avec courtoisie.
+
+Ces mots avaient été débités d'une manière qui n'avait rien de
+comminatoire, mais le ton était si ferme, si plein d'autorité même,
+qu'Ilia Brusch en fut frappé. S'il tenait à sa solitude, il tenait
+encore plus sans doute à éviter une discussion intempestive, car il fit
+droit aussitôt à une observation en somme parfaitement justifiée.
+
+--Vous avez raison, Monsieur, dit-il. Je vous dirai donc tout d'abord
+que j'aurais scrupule à vous laisser faire une opération certainement
+désastreuse.
+
+--C'est mon affaire.
+
+--C'est aussi la mienne, car mon intention n'est pas de pêcher au delà
+d'une heure par jour.
+
+--Et le reste du temps?
+
+--Je godille pour activer la marche de mon bateau.
+
+--Vous êtes donc pressé?
+
+Ilia Brusch se mordit les lèvres.
+
+--Pressé ou non, répondit-il plus sèchement, c'est ainsi. Vous devez
+comprendre que, dans ces conditions, accepter vos cinq cents florins
+serait un véritable vol.
+
+--Pas maintenant que je suis prévenu, objecta l'acquéreur sans se
+départir de son calme imperturbable.
+
+--Tout de même, répliqua Ilia Brusch, à moins que je ne m'astreigne à
+pêcher tous les jours, ne fût-ce qu'une heure. Or, je ne m'imposerai
+jamais une telle obligation. J'entends agir à ma fantaisie. Je veux être
+libre.
+
+--Vous le serez, déclara l'inconnu. Vous pécherez quand il vous plaira,
+et seulement quand il vous plaira. Cela augmentera même les charmes du
+jeu. D'ailleurs, je vous sais assez habile pour que deux ou trois coups
+heureux suffisent à m'assurer un bénéfice, et je considère toujours
+l'affaire comme excellente. Je persiste donc à vous offrir cinq cents
+florins à forfait, soit mille florins, passage compris.
+
+--Et je persiste à les refuser.
+
+--Alors, je répéterai ma question: Pourquoi?
+
+Une telle insistance avait véritablement quelque chose de déplacé.
+Ilia Brusch, fort calme de son naturel, commençait néanmoins à perdre
+patience.
+
+--Pourquoi? répondit-il plus vivement. Je vous l'ai dit, je crois.
+J'ajouterai, puisque vous l'exigez, que je ne veux personne à bord. Il
+n'est pas défendu, je suppose, d'aimer la solitude.
+
+--Certes, reconnut son interlocuteur sans faire le moins du monde mine
+de quitter le banc sur lequel il semblait incrusté. Mais, avec moi, vous
+serez seul. Je ne bougerai pas de ma place et même je ne dirai pas un
+mot, si vous m'imposez cette condition.
+
+--Et la nuit? répliqua Ilia Brusch, que la colère gagnait. Pensez-vous
+que deux personnes seraient à leur aise dans ma cabine?
+
+--Elle est assez grande pour les contenir, répondit l'inconnu.
+D'ailleurs, mille florins peuvent bien compenser un peu de gêne.
+
+--Je ne sais pas s'ils le peuvent, riposta Ilia Brusch de plus en plus
+irrité, mais moi je ne le veux pas. C'est non, cent fois non, mille fois
+non. Voilà qui est net, je pense.
+
+--Très net, approuva l'inconnu.
+
+--Alors?.. demanda Ilia Brusch en montrant le quai de la main.
+
+Mais son interlocuteur parut ne pas comprendre ce geste pourtant si
+clair. Il avait tiré une pipe de sa poche et la bourrait avec soin. Un
+pareil aplomb exaspéra Ilia Brusch.
+
+--Faudra-t-il donc que je vous dépose à terre? s'écria-t-il hors de lui.
+
+L'inconnu avait achevé de bourrer sa pipe.
+
+--Vous auriez tort, dit-il, sans que sa voix trahît la moindre crainte.
+Et cela, pour trois raisons. La première, c'est qu'une rixe ne pourrait
+manquer de provoquer l'intervention de la police, ce qui nous obligerait
+à aller tous deux chez le commissaire décliner nos noms et prénoms et
+répondre à un interminable interrogatoire. Cela ne m'amuserait guère, je
+l'avoue, et, d'un autre côté, cette aventure serait peu propre à abréger
+votre voyage, comme vous semblez le désirer....
+
+L'obstiné amateur de pêche comptait-il beaucoup sur cet argument? Si
+tel était son espoir, il avait lieu d'être satisfait. Ilia Brusch,
+subitement radouci, semblait disposé à écouter jusqu'au bout le
+plaidoyer. Le disert orateur, très occupé à allumer sa pipe, ne
+s'aperçut pas, d'ailleurs, de l'effet produit par ses paroles.
+
+Il allait reprendre sa placide argumentation, quand, à cet instant
+précis, une troisième personne, qu'Ilia Brusch, absorbé par la
+discussion, n'avait pas vue s'approcher, sauta dans la barge. Ce nouveau
+venu portait l'uniforme des gendarmes allemands.
+
+--Monsieur Ilia Brusch? demanda ce représentant de la force publique.
+
+--C'est moi, répondit l'interpellé.
+
+--Vos papiers, s'il vous plaît?
+
+La demande tomba comme une pierre au milieu d'une mare tranquille. Ilia
+Brusch fut visiblement anéanti.
+
+--Mes papiers?.. bégaya-t-il. Mais je n'ai pas de papiers, moi, si ce
+n'est des enveloppes de lettres et les quittances de loyer pour la
+maison que j'habite à Szalka. Cela vous suffit-il?
+
+--Ce ne sont pas des papiers, ça, répliqua le gendarme d'un air dégoûté.
+Un acte de baptême, une carte de circulation, un livret d'ouvrier, un
+passeport, voilà des papiers! Avez-vous quelque chose de ce genre?
+
+--Absolument rien, dit Ilia Brusch avec désolation.
+
+--C'est ennuyeux pour vous, murmura le gendarme, qui paraissait très
+sincèrement fâché d'être dans la nécessité de sévir.
+
+--Pour moi! protesta le pêcheur. Mais je suis un honnête homme, je vous
+prie de le croire.
+
+--J'en suis convaincu, proclama le gendarme.
+
+--Et je n'ai rien à craindre de personne. Je suis bien connu, du reste.
+C'est moi qui suis le lauréat du dernier concours de pêche de la Ligue
+Danubienne à Sigmaringen, dont toute la presse a parlé, et, ici même,
+j'aurai sûrement des répondants.
+
+--On les cherchera, soyez tranquille, assura le gendarme. En attendant,
+je suis obligé de vous prier de me suivre chez le commissaire, qui
+s'assurera de votre identité.
+
+--Chez le commissaire! se récria Ilia Brusch. De quoi m'accuse-t-on?
+
+--De rien du tout, expliqua le gendarme. Seulement, j'ai une consigne,
+moi. Cette consigne est de surveiller le fleuve et d'amener chez le
+commissaire tous ceux que je trouverai non munis de papiers en règle.
+Etes-vous sur le fleuve? Oui. Avez-vous des papiers? Non. Donc, je vous
+emmène. Le reste ne me regarde pas.
+
+--Mais c'est une indignité! protesta Ilia Brusch, qui semblait au
+désespoir.
+
+--C'est comme ça, déclara le gendarme avec flegme.
+
+L'aspirant passager, dont le plaidoyer avait été si brusquement
+interrompu, accordait à ce dialogue une attention telle qu'il en avait
+laissé éteindre sa pipe. Il jugea le moment venu d'intervenir.
+
+--Si je répondais, moi, de M. Ilia Brusch, dit-il, cela ne suffirait-il
+pas?
+
+--Ça dépend, prononça le gendarme. Qui êtes-vous, vous?
+
+--Voici mon passeport, répondit l'amateur de pêche, en tendant une
+feuille dépliée.
+
+Le gendarme la parcourut des yeux, et aussitôt ses allures changèrent du
+tout au tout.
+
+--C'est différent, dit-il.
+
+Il replia soigneusement le passeport qu'il rendit à son propriétaire.
+Après quoi, sautant sur le quai:
+
+--A vous revoir, Messieurs, dit-il, en adressant un salut plein de
+déférence au compagnon d'Ilia Brusch.
+
+Quant à ce dernier, aussi étonné de la soudaineté de cet incident
+inattendu que de la façon dont il avait été solutionné, il suivait des
+yeux l'ennemi battant en retraite.
+
+Pendant ce temps, son sauveur, reprenant le fil de son discours au point
+même où il avait été brisé, poursuivait impitoyablement:
+
+--La deuxième raison, monsieur Brusch, c'est que le fleuve, pour des
+motifs que vous ignorez peut-être, est étroitement surveillé, comme
+vous en avez eu la preuve à l'instant. Cette surveillance se fera plus
+étroite encore quand vous arriverez en aval, et plus encore, s'il est
+possible, quand vous traverserez la Serbie et les provinces bulgares de
+l'Empire ottoman, pays fort troublés et qui sont même officiellement
+en guerre depuis le 1er juillet. J'estime que plus d'un incident peut
+naître au cours de votre voyage, et que vous ne serez pas fâché d'avoir,
+le cas échéant, le concours d'un honnête bourgeois, qui a le bonheur de
+disposer de quelque influence.
+
+Que ce second argument, dont la valeur venait d'être démontrée avant
+la lettre, fût de nature à porter, l'habile orateur était fondé à le
+croire. Mais il n'espérait sans doute pas un succès si complet. Ilia
+Brusch, pleinement convaincu, ne demandait qu'à céder. L'embarrassant
+était seulement de trouver un prétexte plausible à son revirement.
+
+--La troisième et dernière raison, continuait cependant le candidat
+passager, c'est que je m'adresse à vous de la part de M. Miclesco, votre
+président. Puisque vous avez placé votre entreprise sous le patronage
+de la Ligue Danubienne, c'est bien le moins qu'elle surveille son
+exécution, de manière à être en état d'en garantir, au besoin, la
+loyauté. Quand M. Miclesco a connu mon intention de m'associer à votre
+voyage, il m'a donné un mandat quasi officiel dans ce sens. Je regrette
+de n'avoir pas prévu votre incompréhensible résistance, et d'avoir
+refusé les lettres de recommandation qu'il offrait de me remettre pour
+vous.
+
+Ilia Brusch poussa un soupir de soulagement. Pouvait-il exister
+meilleur prétexte d'accorder maintenant ce qu'il refusait avec tant
+d'acharnement?
+
+--Il fallait le dire! s'écria-t-il. Dans ce cas, c'est fort différent,
+et j'aurais mauvaise grâce à repousser plus longtemps vos propositions.
+
+--Vous les acceptez donc?
+
+--Je les accepte.
+
+--Fort bien! dit l'amateur de pêche enfin parvenu au comble de ses
+voeux, en tirant de sa poche quelques billets de banque. Voici les mille
+florins.
+
+--En voulez-vous un reçu? demanda Ilia Brusch.
+
+--Si cela ne vous désoblige pas.
+
+Le pêcheur tira de l'un des coffres de l'encre, une plume et un calepin,
+dont il déchira un feuillet, puis, aux dernières lueurs du jour, se mit
+en devoir de libeller le reçu qu'il lisait en même temps à haute voix.
+
+«Reçu, en payement forfaitaire de ma pêche pendant toute la durée de
+mon présent voyage et pour prix de son passage d'Ulm à la mer Noire, la
+somme de mille florins de monsieur...
+
+--De monsieur...? répéta-t-il, la plume levée, d'un ton interrogateur.
+
+Le passager d'Ilia Brusch était en train de rallumer sa pipe.
+
+--Jaeger, 45, Leipzigerstrasse, Vienne,» répondit-il entre deux bouffées
+de tabac.
+
+
+
+IV
+
+SERGE LADKO
+
+
+Des diverses contrées de la terre, qui, depuis l'origine de la période
+historique, ont été spécialement éprouvées par la guerre,--en admettant
+qu'aucune contrée puisse se flatter d'avoir bénéficié d'une faveur
+relative à cet égard!--le Sud et le Sud-Est de l'Europe méritent d'être
+cités au premier rang. Par leur situation géographique, ces régions
+sont, en effet, avec la fraction de l'Asie comprise entre la mer
+Noire et l'Indus, l'arène où viennent fatalement se heurter les races
+concurrentes qui peuplent l'ancien continent.
+
+Phéniciens, Grecs, Romains, Perses, Huns, Goths, Slaves, Magyars, Turcs
+et tant d'autres, se sont disputé tout ou partie de ces malheureuses
+contrées, sans préjudice des hordes alors sauvages qui n'ont fait
+que les traverser, pour aller s'établir dans l'Europe centrale et
+occidentale, où, par une lente élaboration, elles ont engendré les
+nationalités modernes.
+
+Pas plus que leur tragique passé, l'avenir pour elles ne serait riant, à
+en croire nombre de savants prophètes. D'après eux, l'invasion jaune y
+ramènera nécessairement un jour ou l'autre les carnages de l'antiquité
+et du moyen âge. Ce jour venu, la Russie méridionale, la Roumanie, la
+Serbie, la Bulgarie, la Hongrie, la Turquie même bien étonnée de jouer
+un pareil rôle--si toutefois le pays qu'on nomme ainsi aujourd'hui est
+encore à cette époque au pouvoir des fils d'Osman--seront par la force
+des choses le rempart avancé de l'Europe, et c'est à leurs dépens que se
+décideront les premiers chocs.
+
+En attendant ces cataclysmes, dont l'échéance est, à tout le moins,
+fort lointaine, les diverses races qui, au cours des âges, se sont
+superposées entre la Méditerranée et les Karpathes ont fini par se
+tasser vaille que vaille, et la paix--oh! cette paix relative des
+nations dites civilisées--n'a cessé d'étendre son empire vers l'Est.
+Les troubles, les pillages, les meurtres à l'état endémique paraissent
+désormais limités à la partie de la péninsule des Balkans encore
+gouvernée par les Osmanlis.
+
+Entrés pour la première fois en Europe en 1356, maîtres de
+Constantinople en 1453, les Turcs se heurtèrent aux précédents
+envahisseurs, qui, venus avant eux de l'Asie centrale et depuis
+longtemps convertis au christianisme, commençaient dès lors à
+s'amalgamer aux populations indigènes et à s'organiser en nations
+régulières et stables. Perpétuel recommencement de l'éternelle bataille
+pour la vie, ces nations naissantes défendirent avec acharnement ce
+qu'elles-mêmes avaient pris à d'autres. Slaves, Magyars, Grecs, Croates,
+Teutons opposèrent à l'invasion turque une vivante barrière, qui,
+si elle fléchit par endroits, ne put être nulle part complètement
+renversée.
+
+Contenus en deçà des Karpathes et du Danube, les Osmanlis furent même
+incapables de se maintenir dans ces limites extrêmes, et ce qu'on
+appelle la _Question d'Orient_ n'est que l'histoire de leur retraite
+séculaire.
+
+A la différence des envahisseurs qui les avaient précédés et qu'ils
+prétendaient déloger à leur profit, ces musulmans asiatiques n'ont
+jamais réussi à s'assimiler les peuples qu'ils soumettaient à leur
+pouvoir. Établis par la conquête, ils sont restés des conquérants
+commandant en maîtres à des esclaves. Aggravée par la différence des
+religions, une telle méthode de gouvernement ne pouvait avoir d'autre
+conséquence que la révolte permanente des vaincus.
+
+L'histoire est pleine, en effet, de ces révoltes, qui, après des siècles
+de luttes, avaient abouti, en 1875, à l'indépendance plus ou moins
+complète de la Grèce, du Monténégro, de la Roumanie et de la Serbie.
+Quant aux autres populations chrétiennes, elles continuaient à subir la
+domination des sectateurs de Mahomet.
+
+Cette domination, dans les premiers mois de 1875, se fit plus lourde et
+plus vexatoire encore que de coutume. Sous l'influence d'une réaction
+musulmane qui triomphait alors au palais du Sultan, les chrétiens de
+l'Empire ottoman furent surchargés d'impôts, malmenés, tués, torturés de
+mille manières. La réponse ne se fit pas attendre. Au début de l'été,
+l'Herzégovine se souleva une fois de plus.
+
+Des bandes de patriotes battirent la campagne, et, commandées par des
+chefs de valeur, comme Peko-Paulowitch et Luibibratich, infligèrent
+échecs sur échecs aux troupes régulières envoyées contre elles.
+
+Bientôt l'incendie se propagea, gagna le Monténégro, la Bosnie, la
+Serbie. Une nouvelle défaite subie par les armes turques aux défilés de
+la Duga, en janvier 1876, acheva d'enflammer les courages, et la fureur
+populaire commença à gronder en Bulgarie. Comme toujours, cela débuta
+par de sourdes conspirations, par des réunions clandestines auxquelles
+se rendait en grand secret la jeunesse ardente du pays.
+
+Dans ces conciliabules, les chefs se dégagèrent rapidement et
+affermirent leur autorité sur une clientèle plus ou moins nombreuse,
+les uns par l'éloquence du verbe, d'autres par la valeur de leur
+intelligence ou par l'ardeur de leur patriotisme. En peu de temps,
+chaque groupement, et, au-dessus des groupements, chaque ville eut le
+sien.
+
+A Roustchouk, important centre bulgare situé au bord du Danube, presque
+exactement en face de la ville roumaine de Giurgievo, l'autorité fut
+dévolue sans conteste au pilote Serge Ladko. On n'aurait pu faire un
+meilleur choix.
+
+Agé de près de trente ans, de haute taille, blond comme un Slave du
+Nord, d'une force herculéenne, d'une agilité peu commune, rompu à tous
+les exercices du corps, Serge Ladko possédait cet ensemble de qualités
+physiques qui facilite le commandement. Ce qui vaut mieux, il avait
+aussi les qualités morales nécessaires à un chef: l'énergie dans la
+décision, la prudence dans l'exécution, l'amour passionné de son pays.
+
+Serge Ladko était né à Roustchouk, où il exerçait la profession de
+pilote du Danube, et il n'avait jamais quitté la ville, si ce n'est pour
+conduire, soit vers Vienne ou plus en amont encore, soit jusqu'aux
+flots de la mer Noire, les barges et chalands qui s'en remettaient à
+sa connaissance parfaite du grand fleuve. Dans l'intervalle de ces
+navigations mi-fluviales, mi-maritimes, il consacrait ses loisirs à la
+pêche, et, servi par des dons naturels exceptionnels, il avait acquis
+une étonnante habileté dans cet art, dont les produits, joints à ses
+honoraires de pilotage, lui assuraient la plus large aisance.
+
+Obligé par son double métier de passer sur le fleuve les quatre
+cinquièmes de sa vie, l'eau était peu à peu devenue son élément.
+Traverser le Danube, large à Roustchouk comme un bras de mer, n'était
+qu'un jeu pour lui, et l'on ne comptait plus les sauvetages de ce
+merveilleux nageur.
+
+Une existence si digne et si droite avait, bien avant les troubles
+anti-turcs, rendu Serge Ladko populaire à Roustchouk. Innombrables y
+étaient ses amis, parfois inconnus de lui. On pourrait même dire que ces
+amis comprenaient l'unanimité des habitants de la ville, si Ivan Striga
+n'avait pas existé.
+
+C'était aussi un enfant du pays, cet Ivan Striga, comme Serge Ladko,
+dont il réalisait la vivante antithèse.
+
+Physiquement, il n'y avait entre eux rien de commun, et pourtant un
+passeport, qui se contente de désignations sommaires, eût employé des
+termes identiques pour les dépeindre l'un et l'autre.
+
+De même que Ladko, Striga était grand, large d'épaules, robuste, blond
+de cheveux et de barbe. Lui aussi avait les yeux bleus. Mais à ces
+traits généraux se limitait la ressemblance. Autant le visage aux lignes
+nobles de l'un exprimait la cordialité et la franchise, autant les
+traits tourmentés de l'autre disaient l'astuce et la froide cruauté.
+
+Au moral, la dissemblance s'accentuait encore. Tandis que Ladko vivait
+au grand jour, nul n'aurait pu dire par quels moyens Striga se procurait
+l'or qu'il dépensait sans compter. Faute de certitudes à cet égard,
+l'imagination populaire se donnait libre carrière. On disait que Striga,
+traître à son pays et à sa race, s'était fait l'espion appointé du
+Turc oppresseur; on disait qu'à son métier d'espion il ajoutait,
+quand l'occasion s'en présentait, celui de contrebandier, et que des
+marchandises de toute nature passaient souvent grâce à lui de la rive
+roumaine à la rive bulgare, ou réciproquement, sans payer de droits à la
+Douane; on disait même, en hochant la tête, que tout cela était peu de
+chose, et que Striga tirait le plus clair de ses ressources de rapines
+vulgaires et de brigandages; on disait encore... Mais que ne disait-on
+pas? La vérité est qu'on ne savait rien de précis des faits et gestes de
+cet inquiétant personnage, qui, si les suppositions désobligeantes
+du public répondaient à la réalité, avait eu, en tous cas, la grande
+habileté de ne jamais se laisser prendre.
+
+Ces suppositions, d'ailleurs, on se bornait à se les confier
+discrètement. Personne ne se fût risqué à prononcer tout haut une parole
+contre un homme dont on redoutait le cynisme et la violence. Striga
+pouvait donc feindre d'ignorer l'opinion que l'on avait de lui,
+attribuer à l'admiration générale la sympathie que beaucoup lui
+témoignaient par lâcheté, parcourir la ville en pays conquis et la
+troubler, en compagnie de ses habitants les plus tarés, du scandale de
+ses orgies.
+
+Entre un tel individu et Ladko, qui menait une existence si différente,
+il ne semblait pas que le moindre rapport dût s'établir, et pendant
+longtemps, en effet, ils ne connurent l'un de l'autre que ce que leur
+en apprenait la rumeur publique. Logiquement même, il aurait dû en être
+toujours ainsi. Mais le sort se rit de ce que nous appelons la logique,
+et il était écrit quelque part que les deux hommes se trouveraient face
+à face, transformés en irréconciliables adversaires.
+
+Natcha Gregorevitch, célèbre dans toute la ville pour sa beauté, était
+âgée de vingt ans. Avec sa mère d'abord, seule ensuite, elle demeurait
+dans le voisinage de Ladko qu'elle avait ainsi connu dès sa première
+enfance. Depuis longtemps, le secours d'un homme manquait à la maison.
+Quinze ans avant l'époque où commence ce récit, le père était tombé, en
+effet, sous les coups des Turcs, et le souvenir de ce meurtre abominable
+faisait encore frémir d'indignation les patriotes opprimés, mais non
+asservis. Sa veuve, réduite à ne compter que sur elle-même, s'était mise
+courageusement au travail. Experte dans l'art de ces dentelles et de
+ces broderies dont, chez les Slaves, la plus modeste paysanne agrémente
+volontiers son humble parure, elle avait réussi par ce moyen à assurer
+sa subsistance et celle de sa fille.
+
+Cependant, c'est aux pauvres surtout que sont funestes les périodes
+troublées, et plus d'une fois la dentellière aurait eu à souffrir de
+l'anarchie permanente de la Bulgarie, si Ladko n'était venu discrètement
+à son secours. Peu à peu, une grande intimité s'était établie entre le
+jeune homme et les deux femmes qui offraient l'abri de leur paisible
+demeure à ses désoeuvrements de garçon. Souvent, le soir, il frappait à
+leur porte, et la veillée se prolongeait autour du samovar bouillant.
+D'autres fois, c'est lui qui leur offrait, en échange de leur affectueux
+accueil, la distraction d'une promenade ou d'une partie de pêche sur le
+Danube.
+
+Lorsque Mme Gregorevitch, usée par son incessant labeur, alla rejoindre
+son mari, la protection de Ladko se continua à l'orpheline. Cette
+protection se fit même plus vigilante encore, et, grâce à lui, jamais la
+jeune fille n'eut à souffrir de la disparition de la pauvre mère, qui
+avait donné deux fois la vie à son enfant.
+
+C'est ainsi que, de jour en jour, sans même qu'ils en eussent
+conscience, l'amour s'était éveillé dans le coeur des deux jeunes gens.
+Ce fut à Striga qu'ils en durent la révélation.
+
+Celui-ci, ayant aperçu celle qu'on appelait couramment la _beauté de
+Roustchouk_, s'en était épris avec la soudaineté et la fureur qui
+caractérisaient cette nature sans frein. En homme habitué à voir tout
+plier devant ses caprices, il s'était présenté chez la jeune fille et,
+sans autre formalité, l'avait demandée en mariage. Pour la première fois
+de sa vie, il se heurta à une résistance invincible. Natcha, au risque
+de s'attirer la haine d'un homme aussi redoutable, déclara que rien ne
+pourrait jamais la décider à un pareil mariage. Striga revint vainement
+à la charge. Tout ce qu'il obtint fut de se voir, à la troisième
+tentative, refuser purement et simplement la porte.
+
+Alors sa colère ne connut plus de bornes. Donnant libre cours à
+sa nature sauvage, il se répandit en imprécations dont Natcha fut
+épouvantée. Dans sa détresse, elle courut faire part de ses craintes à
+Serge Ladko, que sa confidence enflamma d'une colère égale à celle qui
+venait de l'effrayer si fort. Sans vouloir rien entendre, avec une
+violence extraordinaire d'expressions, il vitupéra contre l'homme assez
+osé pour lever les yeux sur elle.
+
+Ladko consentit pourtant à se calmer. Des explications suivirent, très
+confuses, mais dont le résultat fut parfaitement clair. Une heure plus
+tard, Serge et Natcha, le ciel dans les yeux et la joie au coeur,
+échangeaient leur premier baiser de fiançailles.
+
+Lorsque Striga connut la nouvelle, il manqua mourir de rage.
+Audacieusement, il se présenta à la maison Gregorevitch, l'injure et la
+menace à la bouche. Jeté dehors par une main de fer, il apprit que la
+maison avait désormais un homme pour la défendre.
+
+Etre vaincu!... Avoir trouvé son maître, lui, Striga, qui
+s'enorgueillissait tant de sa force athlétique!... C'était plus
+d'humiliations qu'il n'en pouvait supporter, et il résolut de se venger.
+Avec quelques aventuriers de son acabit, il attendit Ladko, un soir que
+celui-ci remontait la berge du fleuve. Cette fois, il ne s'agissait plus
+d'une simple rixe, mais bien d'un assassinat en règle. Les assaillants
+brandissaient des couteaux.
+
+Cette nouvelle attaque n'eut pas plus de succès que la précédente. Armé
+d'un aviron qu'il manoeuvrait comme une massue, le pilote força ses
+agresseurs à la retraite, et Striga, serré de près, fut obligé à une
+fuite honteuse.
+
+Cette leçon avait été suffisante, sans doute, car le louche personnage
+ne recommença pas sa criminelle tentative. Au début de l'année 1875,
+Serge Ladko épousa Natcha Gregorevitch, et depuis lors, on s'adorait à
+plein coeur dans la confortable maison du pilote.
+
+C'est au milieu de cette lune de miel, dont plus d'une année n'avait pas
+atténué l'éclat, que survinrent les événements de Bulgarie, dans les
+premiers mois de 1876. L'amour que Serge Ladko éprouvait pour sa femme
+ne pouvait, quelque profond fût-il, lui faire oublier celui qu'il devait
+à son pays. Sans hésiter, il fit partie de ceux qui, tout de suite,
+se groupèrent, se concertèrent, s'ingéniant à chercher les moyens de
+remédier aux misères de la patrie.
+
+Avant tout, il fallait se procurer des armes. De nombreux jeunes gens
+émigrèrent dans ce but, franchirent le fleuve, se répandirent en
+Roumanie, et jusqu'en Russie. Serge Ladko fut de ceux-là. Le coeur
+déchiré de regrets, mais ferme dans l'accomplissement de son devoir,
+il partit, laissant loin de lui celle qu'il adorait exposée à tous les
+dangers qui menacent, en temps de révolution, la femme d'un chef de
+partisans.
+
+A ce moment, le souvenir de Striga lui vint à l'esprit et aggrava ses
+inquiétudes. Le bandit n'allait-il pas profiter de l'absence de son
+heureux rival pour le frapper dans ce qu'il avait de plus cher? C'était
+possible, en effet. Mais Serge Ladko passa outre à cette crainte
+légitime. D'ailleurs, il semblait bien que, depuis plusieurs mois,
+Striga avait quitté le pays sans esprit de retour.
+
+A en croire le bruit public, il avait transporté plus au Nord le théâtre
+principal de ses opérations. Si les racontars ne manquaient pas à ce
+sujet, ils restaient incohérents et contradictoires. La rumeur populaire
+l'accusait en gros de tous les crimes, sans que personne en précisât
+aucun.
+
+Le départ de Striga paraissait, du moins, chose certaine, et cela
+seulement importait à Ladko.
+
+L'événement donna raison à son courage. Pendant son absence, rien ne
+menaça la sécurité de Natcha.
+
+A peine arrivé, il dut repartir, et cette seconde expédition allait
+être plus longue que la première. Les procédés adoptés jusqu'ici
+ne permettaient, en effet, de se procurer des armes qu'en quantité
+insuffisante. Les transports, en provenance de la Russie, étaient
+effectués par terre, à travers la Hongrie et la Roumanie, c'est-à-dire
+dans des contrées fort dépourvues à cette époque de lignes ferrées. Les
+patriotes bulgares espérèrent arriver plus aisément au résultat désiré,
+si l'un d'eux remontait à Budapest et y centralisait les envois d'armes
+venus par rail, pour en charger des chalands qui descendraient ensuite
+rapidement le Danube.
+
+Ladko, désigné pour cette mission de confiance, se mit en route le soir
+même. En compagnie d'un compatriote, qui devait ramener le bateau à
+la rive bulgare, il traversa le fleuve, afin de gagner, le plus vite
+possible, à travers la Roumanie, la capitale de la Hongrie. A ce moment,
+un incident se produisit qui donna beaucoup à penser au délégué des
+conspirateurs.
+
+Son compagnon et lui n'étaient pas à cinquante mètres du bord quand un
+coup de feu retentit. La balle leur était destinée sans aucun doute,
+car ils l'entendirent siffler à leurs oreilles, et le pilote en douta
+d'autant moins que, dans le tireur entrevu à l'obscure lumière du
+crépuscule, il crut reconnaître Striga. Celui-ci était donc de retour à
+Roustchouk?
+
+L'angoisse mortelle que cette complication lui fit éprouver n'ébranla
+pas la résolution de Ladko: Il avait fait d'avance à la patrie le
+sacrifice de sa vie. Il saurait aussi, s'il le fallait, lui sacrifier
+plus encore: son bonheur mille fois plus précieux. Au bruit du coup de
+feu, il s'était laissé tomber au fond de l'embarcation. Mais ce n'était
+là qu'une ruse de guerre destinée à éviter une nouvelle attaque, et la
+détonation n'avait pas cessé de se répercuter dans la campagne, que
+sa main, appuyant plus lourdement sur l'aviron, poussait plus vite
+le bateau vers la ville roumaine de Giurgievo, dont les lumières
+commençaient à piquer la nuit grandissante.
+
+Parvenu à destination, Ladko s'occupa activement de sa mission.
+
+Il se mit en rapport avec les émissaires du Gouvernement du Tzar, les
+uns arrêtés à la frontière russe, certains fixés incognito à Budapest
+et à Vienne. Plusieurs chalands, chargés par ses soins d'armes et de
+munitions, descendirent le courant du Danube.
+
+Fréquentes étaient les nouvelles qu'il recevait de Natcha, par des
+lettres envoyées au nom d'emprunt qu'il avait choisi, et portées en
+territoire roumain à la faveur de la nuit. Bonnes tout d'abord, ces
+nouvelles ne tardèrent pas à devenir plus inquiétantes. Ce n'est pas que
+Natcha prononçât le nom de Striga. Elle semblait même ignorer que le
+bandit fût revenu en Bulgarie, et Ladko commença à douter du bien-fondé
+de ses craintes. Par contre, il était certain que celui-ci avait été
+dénoncé aux autorités turques, puisque la police avait fait irruption
+dans sa demeure et s'était livrée à une perquisition, d'ailleurs sans
+résultat. Il ne devait donc pas se hâter de revenir en Bulgarie, car
+son retour eût été un véritable suicide. On connaissait son rôle, on le
+guettait, jour et nuit, et il ne pourrait se montrer en ville sans être
+arrêté au premier pas. Arrêté étant, chez les Turcs, synonyme d'exécuté,
+il fallait donc que Ladko s'abstint de reparaître, jusqu'au moment où
+la révolte serait ouvertement proclamée, sous peine d'attirer les pires
+malheurs sur lui-même et sur sa femme, que l'on n'avait jusqu'ici
+nullement inquiétée.
+
+Ce moment ne tarda pas à arriver. La Bulgarie se souleva au mois de
+mai, trop prématurément au gré du pilote qui augurait mal de cette
+précipitation.
+
+Quelle que fût son opinion à cet égard, il devait courir au secours de
+son pays. Le train l'amena à Zombor, la dernière ville hongroise,
+proche du Danube, qui fût alors desservie par le chemin de fer. Là, il
+s'embarquerait et n'aurait plus qu'à s'abandonner au courant.
+
+Les nouvelles qu'il trouva à Zombor le forcèrent à interrompre son
+voyage. Ses craintes n'étaient que trop justifiées. La révolution
+bulgare était écrasée dans l'oeuf. Déjà la Turquie concentrait des
+troupes nombreuses dans un vaste triangle dont Roustchouk, Widdin et
+Sofia formaient les sommets, et sa main de fer s'appesantissait plus
+lourdement sur ces malheureuses contrées. Ladko dut revenir en arrière
+et retourner attendre de meilleurs jours dans la petite ville où il
+avait fixé sa résidence.
+
+Les lettres de Natcha, qu'il y reçut bientôt, lui démontrèrent
+l'impossibilité de prendre un autre parti. Sa maison était surveillée
+plus que jamais, à ce point que Natcha devait se considérer comme
+virtuellement prisonnière; plus que jamais on le guettait, et il lui
+fallait, dans l'intérêt commun, s'abstenir soigneusement de toute
+démarche imprudente.
+
+Ladko rongea donc son frein dans l'inaction, les envois d'armes ayant
+été forcément supprimés depuis l'avortement de la révolte et la
+concentration des troupes turques sur les rives du fleuve. Mais cette
+attente, déjà pénible par elle-même, lui devint tout à fait intolérable,
+quand, vers la fin du mois de juin, il cessa de recevoir aucune nouvelle
+de sa chère Natcha.
+
+Il ne savait que penser, et ses inquiétudes devinrent de torturantes
+angoisses à mesure que le temps s'écoula. Il était, en effet, en droit
+de tout craindre. Le 1er juillet, la Serbie avait officiellement
+déclaré la guerre au Sultan, et, depuis lors, la région du Danube était
+sillonnée de troupes, dont le passage incessant s'accompagnait des plus
+terribles excès. Fallait-il donc compter Natcha au nombre des victimes
+de ces troubles, ou bien avait-elle été incarcérée par les autorités
+turques, soit comme otage, soit comme complice présumée de son mari?
+
+Après un mois de ce silence, il ne put le supporter davantage, et se
+résolut à tout braver pour rentrer en Bulgarie afin d'en connaître la
+véritable cause.
+
+Toutefois, dans l'intérêt même de Natcha, il importait d'agir avec
+prudence. Aller sottement se faire prendre par les sentinelles turques
+n'eût servi de rien. Son retour n'aurait d'utilité que s'il pouvait
+pénétrer dans la ville de Roustchouk et y circuler librement, malgré les
+soupçons dont il était l'objet. Il agirait ensuite au mieux, selon
+les circonstances. Au pis aller, et dût-il repasser précipitamment la
+frontière, il aurait eu du moins la joie de serrer sa femme sur son
+coeur.
+
+Serge Ladko chercha pendant plusieurs jours la solution de ce difficile
+problème. Il crut enfin l'avoir trouvée, et, sans se confier à personne,
+mit immédiatement à exécution le plan imaginé par lui.
+
+Ce plan réussirait-il? L'avenir le lui dirait. Il fallait, en tous cas,
+tenter le sort, et c'est pourquoi, dans la matinée du 28 juillet 1876,
+les plus proches voisins du pilote, dont nul ne connaissait le nom
+véritable, aperçurent hermétiquement close la petite maison dans
+laquelle, depuis plusieurs mois, il avait abrité sa solitude.
+
+Quel était le plan de Ladko, les dangers auxquels il allait s'exposer en
+s'efforçant de le réaliser, par quels côtés les événements de Bulgarie,
+et de Roustchouk en particulier, se relient au concours de pêche de
+Sigmaringen, c'est ce que le lecteur apprendra dans la suite de ce récit
+nullement imaginaire, dont les principaux personnages vivent encore de
+nos jours sur les bords du Danube.
+
+
+
+V
+
+KARL DRAGOCH
+
+
+Aussitôt qu'il eut son reçu en poche, M. Jaeger procéda à son
+installation. Après s'être enquis de la couchette qui lui était
+attribuée, il disparut dans la cabine, en emportant sa valise. Dix
+minutes plus tard, il en ressortait, transformé de la tête aux pieds.
+Vêtu comme un pêcheur fini,--rude vareuse, bottes fortes, casquette de
+loutre,--il semblait la copie d'Ilia Brusch.
+
+M. Jaeger éprouva un peu de surprise, en constatant que, pendant sa
+courte absence, son hôte avait quitté la barge. Respectueux de ses
+engagements, il ne se permit toutefois aucune question, quand celui-ci
+revint, une demi-heure plus tard. C'est sans l'avoir sollicité qu'il
+apprit qu'Ilia Brusch avait cru devoir envoyer quelques lettres
+aux journaux, afin de leur annoncer son arrivée à Neustadt pour le
+surlendemain soir, et à Ratisbonne pour le jour suivant. Maintenant que
+les intérêts de M. Jaeger étaient en jeu, il importait en effet de ne
+plus rencontrer un désert pareil à celui qu'on avait trouvé à Ulm. Ilia
+Brusch exprima même le regret de ne pouvoir s'arrêter aux villes qu'on
+traverserait avant Neustadt, et notamment à Neubourg et à Ingolstadt,
+qui sont des cités assez importantes. Ces arrêts, malheureusement, ne
+cadraient pas avec son plan d'étapes et il était forcé d'y renoncer.
+
+M. Jaeger parut enchanté de la réclame faite à son profit et ne
+manifesta pas autrement d'ennui de ne pouvoir s'arrêter à Neubourg et à
+Ingolstadt. Il approuva son hôte, au contraire, et l'assura une fois de
+plus qu'il n'entendait aucunement diminuer sa liberté, ainsi qu'ils en
+étaient convenus.
+
+Les deux compagnons soupèrent ensuite face à face, à cheval sur l'un des
+bancs. A titre de bienvenue, M. Jaeger corsa même le menu d'un superbe
+jambon, qu'il sortit de son inépuisable valise, et ce produit de la
+ville de Mayence fut fort apprécié d'Ilia Brusch, qui commença à estimer
+que son convive avait du bon.
+
+La nuit se passa sans incident. Avant le lever du soleil, Ilia Brusch
+largua les amarres, en évitant de troubler le profond sommeil dans
+lequel était plongé son aimable passager.
+
+A Ulm, où il achève de traverser le petit royaume de Wurtemberg pour
+pénétrer en Bavière, le Danube n'est encore qu'un modeste cours d'eau.
+Il n'a pas reçu les grands tributaires qui accroissent sa puissance
+en aval, et rien ne permet de présager qu'il va devenir l'un des plus
+importants fleuves de l'Europe.
+
+Le courant, déjà fort assagi, atteignait à peu près une lieue à l'heure.
+Des barques de toutes dimensions, parmi lesquelles quelques lourds
+bateaux chargés à couler, le descendaient, s'aidant parfois d'une large
+voile que gonflait une brise de Nord-Ouest. Le temps s'annonçait beau,
+sans menace de pluie.
+
+Dès qu'il fut au milieu du courant, Ilia Brusch manoeuvra sa godille et
+activa la marche de l'embarcation. M. Jaeger, quelques heures plus tard,
+le trouva livré à cette occupation, et jusqu'au soir il en fut ainsi,
+sauf un court repos au moment du déjeuner, pendant lequel la dérive ne
+fut même pas interrompue. Le passager ne formula aucune observation, et,
+s'il fut étonné de tant de hâte, il garda son étonnement pour lui.
+
+Peu de paroles furent échangées au cours de cette journée. Ilia Brusch
+godillait énergiquement. Quant à M. Jaeger, il observait avec une
+attention, qui aurait certainement frappé son hôte, si celui-ci eût été
+moins absorbé, les bateaux qui sillonnaient le Danube, à moins que son
+regard n'en parcourût les deux rives. Ces rives étaient notablement
+abaissées. Le fleuve montrait même une tendance à s'élargir aux dépens
+des alentours. La berge de gauche, à demi submergée, ne se distinguait
+plus avec précision, tandis que, sur la berge droite, élevée
+artificiellement pour l'établissement de la voie ferrée, les trains
+couraient, les locomotives haletaient, mêlant leurs fumées à celles des
+dampsboots, dont les roues battaient l'eau à grand bruit.
+
+A Offingen, devant lequel on passa dans l'après-midi, la voie ferrée
+obliqua vers le Sud, définitivement repoussée par le fleuve et la
+rive droite fut transformée à son tour en un vaste marais, dont rien
+n'indiquait la fin, lorsqu'on s'arrêta, le soir, à Dillingen, pour la
+nuit.
+
+Le lendemain, après une étape aussi rude que celle de la veille, le
+grappin fut jeté en un point désert, à quelques kilomètres au-dessus de
+Neubourg, et, de nouveau, l'aube du 15 août se leva quand la barge était
+déjà au milieu du courant.
+
+C'est pour le soir de ce jour qu'Ilia Brusch avait annoncé son arrivée
+à Neustadt. Il eût été honteux de s'y présenter les mains vides. Les
+conditions atmosphériques étant favorables et l'étape devant être
+sensiblement plus courte que les précédentes, Ilia Brusch se résolut
+donc à pêcher.
+
+Dès les premières heures du jour, il vérifia ses engins, avec un soin
+minutieux. Son compagnon, assis à l'arrière de la barque, semblait
+d'ailleurs s'intéresser à ses préparatifs, ainsi qu'il sied à un
+véritable amateur. Tout en travaillant, Ilia Brusch ne dédaignait pas de
+causer.
+
+«Aujourd'hui, comme vous le voyez, monsieur Jaeger, je me dispose à
+pêcher, et les apprêts de la pêche sont un peu longs. C'est que le
+poisson est défiant de sa nature, et on ne saurait prendre trop de
+précautions pour l'attirer. Certains ont une intelligence rare, entre
+autres la tanche. Il faut lutter de ruse avec elle, et sa bouche est
+tellement dure, qu'elle risque de casser la ligne.
+
+--Pas fameux, la tanche, je crois, fit observer M. Jaeger.
+
+--Non, car elle affectionne les eaux bourbeuses, ce qui communique
+souvent à sa chair un goût désagréable.
+
+--Et le brochet?
+
+--Excellent, le brochet, déclara Ilia Brusch, à la condition de peser au
+moins cinq ou six livres; quant aux petits, ils ne sont qu'arêtes. Mais,
+dans tous les cas, le brochet ne saurait être rangé parmi les poissons
+intelligents et rusés.
+
+--Vraiment, monsieur Brusch! Ainsi donc, les requins d'eau douce, comme
+on les appelle...
+
+--Sont aussi bêtes que les requins d'eau salée, monsieur Jaeger. De
+véritables brutes, au même niveau que la perche ou l'anguille! Leur
+pêche peut donner du profit, de l'honneur jamais... Ce sont, comme l'a
+écrit un fin connaisseur, des poissons «qui se prennent» et «qu'on ne
+prend pas».
+
+M. Jaeger ne pouvait qu'admirer la conviction si persuasive d'Ilia
+Brusch, non moins que la minutieuse attention avec laquelle il préparait
+ses engins.
+
+Tout d'abord, il avait saisi sa canne à la fois flexible et légère, qui,
+après avoir été ployée à son extrémité jusqu'à son point de rupture,
+s'était redressée aussi droite qu'auparavant. Cette canne se composait
+de deux parties, l'une forte à sa base de quatre centimètres et
+diminuant jusqu'à n'avoir plus qu'un centimètre à l'endroit où
+commençait la seconde, le scion, cette dernière en bois fin et
+résistant. Faite d'une gaule de noisetier, elle mesurait près de quatre
+mètres de longueur, ce qui permettait au pêcheur de s'attaquer, sans
+s'éloigner de la rive, aux poissons de fond, tels que la brème et le
+gardon rouge.
+
+Ilia Brusch, montrant à M. Jaeger les hameçons qu'il venait de fixer
+avec l'empile à l'extrémité du crin de Florence:
+
+--Vous voyez, monsieur Jaeger, dit-il, ce sont des hameçons numéro onze,
+très fins de corps. Comme amorce, ce qu'il y a de meilleur, pour le
+gardon, c'est du blé cuit, crevé d'un côté seulement et bien amolli...
+Allons! voilà qui est fini et je n'ai plus qu'à tenter la fortune.»
+
+Tandis que M. Jaeger s'accotait contre le tôt, il s'assit sur le banc,
+son épuisette à sa portée, puis la ligne fut lancée après un balancement
+méthodique, qui n'était pas dépourvu d'une certaine grâce. Les hameçons
+s'enfoncèrent sous les eaux jaunâtres, et la plombée leur donna une
+position verticale, ce qui est préférable, de l'avis de tous les
+professionnels. Au-dessus d'eux, surnageait la flotte, faite d'une plume
+de cygne, qui, n'absorbant pas l'eau, est, par cela même, excellente.
+
+Il va de soi qu'un profond silence régna dans l'embarcation à partir de
+ce moment. Le bruit des voix effarouche trop facilement le poisson, et
+d'ailleurs un pêcheur sérieux a autre chose à faire qu'à s'oublier en
+bavardages. Il doit être attentif à tous les mouvements de sa flotte,
+et ne pas laisser échapper l'instant précis où il convient de ferrer la
+proie.
+
+Pendant cette matinée, Ilia Brusch eut lieu d'être satisfait. Non
+seulement il prit une vingtaine de gardons, mais encore douze chevesnes
+et quelques dards. Si M. Jaeger avait en réalité les goûts du passionné
+amateur qu'il s'était vanté d'être, il ne pouvait qu'admirer la
+précision rapide avec laquelle son hôte ferrait, ainsi que cela est
+nécessaire pour les poissons de cette espèce. Dès qu'il sentait que
+«cela mordait», il se gardait bien de ramener aussitôt ses captures à
+la surface de l'eau, il les laissait se débattre dans les fonds, se
+fatiguer en vains efforts pour se décrocher, montrant ce sang-froid
+imperturbable qui est l'une des qualités de tout pêcheur digne de ce
+nom.
+
+La pêche fut terminée vers onze heures. Pendant la belle saison, le
+poisson ne mord pas, en effet, aux heures où le soleil, parvenu à
+son point culminant, fait scintiller la surface des eaux. Le butin,
+d'ailleurs, était suffisamment abondant. Ilia Brusch craignait même
+qu'il ne le fût trop, en raison du peu d'importance de la ville de
+Neustadt où la barge s'arrêta vers cinq heures.
+
+Il se trompait. Vingt-cinq ou trente personnes guettaient son apparition
+et le saluèrent de leurs applaudissements, dès que l'embarcation fut
+amarrée. Bientôt il ne sut auquel entendre, et, en quelques instants,
+les poissons furent échangés contre vingt-sept florins, qu'Ilia Brusch
+versa, séance tenante, à M. Jaeger à titre de premier dividende.
+
+Celui-ci, conscient de n'avoir aucun droit à l'admiration publique,
+s'était modestement abrité sous le tôt, où Ilia Brusch vint le
+rejoindre, aussitôt qu'il put se débarrasser de ses enthousiastes
+admirateurs. Il convenait, en effet, de ne pas perdre de temps pour
+chercher le sommeil, la nuit devant être fort écourtée. Désireux d'être
+de bonne heure à Ratisbonne, dont près de soixante-dix kilomètres le
+séparaient, Ilia Brusch avait décidé qu'il se remettrait en route dès
+une heure du matin, ce qui lui donnerait le loisir de pêcher encore au
+cours de la journée suivante, malgré la longueur de l'étape.
+
+Une trentaine de livres de poissons furent prises par Ilia Brusch
+avant midi, si bien que les curieux qui se pressaient sur le quai
+de Ratisbonne n'eurent pas le regret de s'être dérangés en vain.
+L'enthousiasme public augmentait visiblement. Il s'établit, en plein
+air, de véritables enchères entre les amateurs, et les trente livres de
+poissons ne rapportèrent pas moins de quarante et un florins au lauréat
+de la Ligue Danubienne.
+
+Celui-ci n'avait jamais rêvé pareil succès, et il en arrivait à penser
+que M. Jaeger pourrait bien, en fin de compte, avoir fait une excellente
+affaire. En attendant que ce point fût élucidé, il importait de remettre
+les quarante et un florins à leur légitime propriétaire, mais Ilia
+Brusch fut dans l'impossibilité de s'acquitter de ce devoir. M. Jaeger
+avait, en effet, quitté discrètement la barge, en prévenant son
+compagnon, par un mot laissé en évidence, que celui-ci n'eût pas à
+l'attendre pour le souper et qu'il reviendrait seulement assez tard dans
+la soirée.
+
+Ilia Brusch trouva fort naturel que M. Jaeger voulût profiter de cette
+occasion de visiter une ville qui fut pendant cinquante ans le siège de
+la diète impériale. Peut-être, aurait-il éprouvé moins de satisfaction
+et plus de surprise, s'il avait su à quelles occupations se livrait
+alors son passager, et s'il en avait connu la véritable personnalité.
+
+«M. Jaeger, 45, Leipzigerstrasse, Vienne», avait docilement écrit Ilia
+Brusch sous la dictée du nouveau venu. Mais celui-ci eût été fort
+embarrassé si le pêcheur s'était montré plus curieux, et si, reprenant
+pour son compte une requête dont il venait d'apprécier le désagrément,
+il avait, à l'exemple de l'indiscret pandore, demandé à M. Jaeger de lui
+montrer ses papiers.
+
+Ilia Brusch négligea cette précaution, dont la légitimité lui avait
+cependant été démontrée, et cette négligence devait avoir pour lui de
+terribles résultats.
+
+Quel nom le gendarme allemand avait lu sur le passeport que lui
+présentait M. Jaeger, nul ne le sait; mais, si ce nom était bien
+exactement celui du véritable propriétaire du passeport, le gendarme
+n'avait pu en lire un autre que celui de Karl Dragoch.
+
+Le passionné amateur de pêche et le chef de la police danubienne
+ne faisaient, en effet, qu'une seule et unique personne. Résolu à
+s'introduire, coûte que coûte, dans l'embarcation d'Ilia Brusch, Karl
+Dragoch, prévoyant la possibilité d'une invincible résistance, avait
+dressé ses batteries en conséquence. L'intervention du gendarme était
+préparée, et la scène truquée comme une scène de théâtre. L'événement
+démontrait que Karl Dragoch avait frappé juste, puisque Ilia Brusch
+considérait maintenant comme une heureuse chance d'avoir, au milieu
+des dangers qui lui étaient révélés, ce protecteur dont il ne pouvait
+contester la puissance.
+
+Le succès était même si complet que Dragoch en était troublé. Pourquoi,
+après tout, Ilia Brusch avait-il montré tant d'émotion devant
+l'injonction du gendarme? Pourquoi avait-il une telle crainte de voir
+se rééditer une aventure de ce genre, qu'il sacrifiait à cette crainte
+l'amour--dont la violence avait bien aussi, d'ailleurs, quelque chose
+d'excessif--qu'il proclamait avoir pour la solitude? Un honnête homme,
+que diable! n'a pas à redouter si fort une comparution devant un
+commissaire de police. Le pis qui puisse en résulter, c'est un retard de
+quelques heures, de quelques jours à la rigueur, et quand on n'est pas
+pressé... Il est vrai qu'Ilia Brusch était pressé, ce qui ne laissait
+pas de donner aussi à réfléchir.
+
+Défiant par nature, comme tout bon policier, Karl Dragoch réfléchissait.
+Mais il avait aussi trop de bon sens pour se laisser égarer par des
+particularités fugitives, dont l'explication était probablement des plus
+simples. Il enregistra donc purement et simplement ces petites remarques
+dans sa mémoire, et appliqua les ressources de son esprit à la solution
+du problème, plus sérieux celui-là, qu'il s'était posé.
+
+Le projet que Karl Dragoch avait mis à exécution, en s'imposant à Ilia
+Brusch à titre de passager, n'était pas né tout armé dans son cerveau.
+Le véritable auteur en était Michael Michaelovitch, qui, d'ailleurs, ne
+s'en doutait guère. Quand ce Serbe facétieux avait plaisamment insinué,
+au _Rendez-vous des Pêcheurs_, que le lauréat de la Ligue Danubienne
+pourrait bien être, au choix, soit le malfaiteur poursuivi, soit le
+policier poursuivant, Karl Dragoch avait accordé une sérieuse attention
+à ces propos émis à la légère. Certes, il ne les avait pas pris au pied
+de la lettre. Il avait de bonnes raisons de savoir que le pêcheur et
+le policier n'avaient rien de commun, et, procédant par analogie, il
+considéra comme infiniment vraisemblable que ce pêcheur n'eût pas plus
+de rapport avec le malfaiteur recherché. Mais, de ce qu'une chose n'a
+pas été faite, il ne s'ensuit pas qu'elle ne puisse l'être, et Karl
+Dragoch avait pensé aussitôt que le joyeux Serbe avait raison, et qu'un
+détective, désireux de surveiller le Danube tout à son aise, se fût, en
+effet, montré très habile, en empruntant la personnalité d'un pêcheur
+assez notoire pour que personne n'en puisse raisonnablement suspecter
+l'identité professionnelle.
+
+Quelque tentante que fût cette combinaison, il y fallait cependant
+renoncer. Le concours de Sigmaringen avait eu lieu, Ilia Brusch,
+vainqueur du tournoi, avait annoncé publiquement son projet, et
+certainement il ne se prêterait pas de bonne grâce à une substitution de
+personne, substitution très scabreuse, au surplus, puisque les traits du
+lauréat étaient désormais connus d'un grand nombre de ses collègues.
+
+Toutefois, s'il fallait renoncer à ce qu'Ilia Brusch consentît à laisser
+effectuer sous son nom, par un autre que lui, le voyage qu'il avait
+entrepris, il existait peut-être un moyen terme d'arriver au même but.
+Dans l'impossibilité d'être Ilia Brusch, Karl Dragoch ne pouvait-il
+se contenter de prendre passage à son bord? Qui ferait attention au
+compagnon d'un homme devenu presque célèbre et qui monopoliserait
+par conséquent à son profit l'intérêt général? Et même, si quelqu'un
+laissait par inadvertance tomber un regard distrait sur ce compagnon
+obscur, était-il admissible qu'il établît le moindre rapprochement entre
+ce vague inconnu et le policier, qui accomplirait ainsi sa mission dans
+une ombre protectrice?
+
+Ce projet longuement examiné, Karl Dragoch, en dernière analyse, le
+jugea excellent, et résolut de le réaliser. On a vu avec quelle maëstria
+il avait machiné sa scène initiale, mais cette scène eût été, au besoin,
+suivie de beaucoup d'autres. S'il l'avait fallu, Ilia Brusch eût été
+traîné chez le commissaire, emprisonné même sous de spécieux prétextes,
+effrayé de cent façons. Karl Dragoch, on peut en être sûr, eût joué de
+l'arbitraire sans remords, jusqu'au moment où le pêcheur, terrifié,
+n'aurait plus vu qu'un sauveur dans le passager qu'il repoussait.
+
+Le détective s'estimait heureux, toutefois, d'avoir triomphé sans
+employer cette violence morale et sans continuer la comédie plus loin
+que le premier acte.
+
+Maintenant, il était dans la place, bien certain que, s'il faisait mine
+de vouloir la quitter, son hôte s'opposerait à son départ avec autant
+d'énergie qu'il s'était opposé à son entrée. Restait à tirer parti de la
+situation.
+
+Pour cela, Karl Dragoch n'avait qu'à se laisser entraîner par le
+courant. Pendant que son compagnon pêcherait ou godillerait, il
+surveillerait le fleuve, où rien d'anormal n'échapperait à son regard
+expérimenté. Chemin faisant, il s'aboucherait avec ses hommes disséminés
+le long des rives. A la première nouvelle d'un délit ou d'un crime,
+il se séparerait d'Ilia Brusch pour se lancer sur les traces des
+malfaiteurs, et il en serait au besoin de même, si, en l'absence de tout
+crime ou de tout délit, un indice suspect attirait son attention.
+
+Tout cela était sagement combiné et, plus il y pensait, plus Karl
+Dragoch s'applaudissait de son idée, qui, en lui assurant l'incognito
+sur toute la longueur du Danube, multipliait les chances du succès.
+
+Malheureusement, en raisonnant ainsi, le détective ne tenait pas compte
+du hasard. Il ne se doutait guère qu'une série de faits des plus
+singuliers allait, dans peu de jours, aiguiller ses recherches dans une
+direction imprévue et donner à sa mission une ampleur inattendue.
+
+
+
+VI
+
+LES YEUX BLEUS
+
+
+En quittant la barge, Karl Dragoch gagna les quartiers du centre. Il
+connaissait Ratisbonne, et c'est sans hésiter sur la direction à suivre
+qu'il s'engagea à travers les rues silencieuses, flanquées ça et là de
+donjons féodaux à dix étages, de cette cité jadis bruyante, que n'anime
+plus guère une population tombée à vingt-six mille âmes.
+
+Karl Dragoch ne songeait pas à visiter la ville, comme le croyait Ilia
+Brusch. Ce n'est pas en qualité de touriste qu'il voyageait. A peu de
+distance du pont, il se trouva en face du Dom, la cathédrale aux tours
+inachevées, mais il ne jeta qu'un coup d'oeil distrait sur son curieux
+portail de la fin du XVe siècle. Assurément, il n'irait pas admirer, au
+Palais des Princes de Tour et Taxis, la chapelle gothique et le cloître
+ogival, pas plus que la bibliothèque de pipes, bizarre curiosité de cet
+ancien couvent. Il ne visiterait pas davantage le Rathhaus, siège de la
+Diète autrefois, et aujourd'hui simple Hôtel de Ville, dont la salle
+est ornée de vieilles tapisseries, et où la chambre de torture avec ses
+divers appareils est montrée, non sans orgueil, par le concierge de
+l'endroit. Il ne dépenserait pas un _trinkgeld_, le pourboire allemand,
+à payer les services d'un cicérone. Il n'en avait pas besoin, et c'est
+sans le secours de personne qu'il se rendit au Bureau des Postes, où
+plusieurs lettres l'attendaient à des initiales convenues. Karl Dragoch,
+ayant lu ces lettres, sans que son visage décelât aucun sentiment, se
+disposait à sortir du bureau, lorsqu'un homme assez vulgairement vêtu
+l'accosta sur la porte.
+
+Cet homme et Dragoch se connaissaient, car celui-ci d'un geste arrêta
+le nouveau venu au moment où il allait prendre la parole. Ce geste
+signifiait évidemment: «Pas ici.» Tous deux se dirigèrent vers une place
+voisine.
+
+«Pourquoi ne m'as-tu pas attendu sur le bord du fleuve? demanda Karl
+Dragoch, quand il s'estima à l'abri des oreilles indiscrètes.
+
+--Je craignais de vous manquer, lui fut-il répondu. Et, comme je savais
+que vous deviez venir à la poste....
+
+--Enfin, te voilà, c'est l'essentiel, interrompit Karl Dragoch. Rien de
+neuf?
+
+--Rien.
+
+--Pas même un vulgaire cambriolage dans la région?
+
+--Ni dans la région, ni ailleurs, le long du Danube s'entend.
+
+--A quand remontent tes dernières nouvelles?
+
+--Il n'y a pas deux heures que j'ai reçu un télégramme de notre bureau
+central de Budapest. Calme plat sur toute la ligne.
+
+Karl Dragoch réfléchit un instant.
+
+--Tu vas aller au Parquet de ma part. Tu donneras ton nom, Friedrick
+Ulhmann, et tu prieras qu'on te tienne au courant s'il survenait la
+moindre chose. Tu partiras ensuite pour Vienne.
+
+--Et nos hommes?
+
+--Je m'en charge. Je les verrai au passage. Rendez-vous à Vienne,
+d'aujourd'hui en huit, c'est le mot d'ordre.
+
+--Vous laisserez donc le haut fleuve sans surveillance? demanda Ulhmann.
+
+--Les polices locales y suffiront, répondit Dragoch, et nous accourrons
+à la moindre alerte. Jusqu'ici, d'ailleurs, il ne s'est jamais rien
+passé, au-dessus de Vienne, qui soit de notre compétence. Pas si bêtes,
+nos bonshommes, d'opérer si loin de leur base.
+
+--Leur base?... répéta Ulhmann. Auriez-vous des renseignements
+particuliers?
+
+--J'ai, en tous cas, une opinion.
+
+--Qui est?...
+
+--Trop curieux!... Quoi qu'il en soit, je te prédis que nous débuterons
+entre Vienne et Budapest.
+
+--Pourquoi là plutôt qu'ailleurs?
+
+--Parce que c'est là que le dernier crime a été commis. Tu sais bien, ce
+fermier qu'ils ont fait «chauffer» et qu'on a retrouvé brûlé jusqu'aux
+genoux.
+
+--Raison de plus pour qu'ils opèrent ailleurs la prochaine fois.
+
+--Parce que?...
+
+--Parce qu'ils se diront que le district où ce crime a été perpétré doit
+être tout spécialement surveillé. Ils iront donc plus loin tenter la
+fortune. C'est ce qu'ils ont fait jusqu'ici. Jamais deux fois de suite
+au même endroit.»
+
+--Ils ont raisonné comme des bourriques, et tu les imites, Friedrick
+Ulhmann, répliqua Karl Dragoch. Mais c'est bien sur leur sottise que je
+compte. Tous les journaux, comme tu as dû le voir, m'ont attribué un
+raisonnement analogue. Ils ont publié avec un parfait ensemble que je
+quittais le Danube supérieur, où, selon moi, les malfaiteurs ne
+se risqueraient pas à revenir, et que je partais pour la Hongrie
+méridionale. Inutile de te dire qu'il n'y a pas un mot de vrai
+là-dedans, mais tu peux être sûr que ces communications tendancieuses
+n'ont pas manqué de toucher les intéressés.
+
+--Vous en concluez?
+
+--Qu'ils n'iront pas du côté de la Hongrie méridionale se jeter dans la
+gueule du loup.
+
+--Le Danube est long, objecta Ulhmann. Il y a la Serbie, la Roumanie, la
+Turquie...
+
+--Et la guerre?.. Rien à faire par là pour eux. Nous verrons bien, au
+surplus.
+
+Karl Dragoch garda un instant le silence.
+
+--A-t-on ponctuellement suivi mes instructions? reprit-il.
+
+--Ponctuellement.
+
+--La surveillance du fleuve a été continuée?
+
+--Jour et nuit.
+
+--Et l'on n'a rien découvert de suspect?
+
+--Absolument rien. Toutes les barges, tous les chalands ont leurs
+papiers en règle. A ce propos, je dois vous dire que ces opérations de
+contrôle soulèvent beaucoup de murmures. La batellerie proteste, et, si
+vous voulez mon opinion, je trouve qu'elle n'a pas tort. Les bateaux
+n'ont rien avoir dans ce que nous cherchons. Ce n'est pas sur l'eau que
+des crimes sont commis.
+
+Karl Dragoch fronça les sourcils.
+
+--J'attache une grande importance à la visite des barges, des chalands
+et même des plus petites embarcations, répliqua-t-il d'un ton sec.
+J'ajouterai, une fois pour toutes, que je n'aime pas les observations.
+
+Ulhmann fit le gros dos.
+
+--C'est bon, Monsieur, dit-il.
+
+Karl Dragoch reprît:
+
+--Je ne sais encore ce que je ferai... Peut-être m'arrêterai-je à
+Vienne. Peut-être pousserai-je jusqu'à Belgrade... Je ne suis pas
+fixé... Comme il importe de ne pas perdre de contact, tiens-moi au
+courant par un mot adressé en autant d'exemplaires qu'il sera nécessaire
+à ceux de nos hommes échelonnés entre Ratisbonne et Vienne.
+
+--Bien, Monsieur, répondit Ulhmann. Et moi?.. Où vous reverrai-je?
+
+--A Vienne, dans huit jours, je te l'ai dit, répondit Dragoch.
+
+Il réfléchit quelques instants.
+
+--Tu peux te retirer, ajouta-t-il. Ne manque pas de passer au Parquet et
+prends ensuite le premier train.
+
+Ulhmann s'éloignait déjà. Karl Dragoch le rappela.
+
+--Tu as entendu parler d'un certain Ilia Brusch? interrogea-t-il.
+
+--Ce pêcheur qui s'est engagé à descendre le Danube la ligne à la main?
+
+--Précisément. Eh bien, si tu me vois avec lui, n'aie pas l'air de me
+connaître.»
+
+Là-dessus, ils se séparèrent, Friedrick Ulhmann disparut vers le haut
+quartier, tandis que Karl Dragoch se dirigeait vers l'hôtel de la
+Croix-d'Or, où il comptait dîner.
+
+Une dizaine de convives, causant de choses et d'autres, étaient déjà à
+table, lorsqu'il prit place à son tour. S'il mangea de grand appétit,
+Karl Dragoch ne se mêla point à la conversation. Il écoutait, par
+exemple, en homme qui a l'habitude de prêter l'oreille à tout ce qu'on
+dit autour de lui. Aussi ne put-il manquer d'entendre, quand l'un des
+convives demanda à son voisin:
+
+«Eh bien, cette fameuse bande, on n'en a donc pas de nouvelles?
+
+--Pas plus que du fameux Brusch, répondit l'autre. On attendait son
+passage à Ratisbonne, et il n'a pas encore été signalé.
+
+--C'est singulier.
+
+--A moins que Brusch et le chef de la bande ne fassent qu'un.
+
+--Vous voulez rire?
+
+--Eh!.. qui sait?..»
+
+Karl Dragoch avait vivement relevé les yeux. C'était la seconde fois
+que cette hypothèse, décidément dans l'air, venait s'imposer à son
+attention. Mais il eut comme un imperceptible haussement d'épaules, et
+acheva son dîner sans prononcer une parole. Plaisanterie que tout cela.
+D'ailleurs, il était bien renseigné, ce bavard, qui ne connaissait même
+pas l'arrivée d'Ilia Brusch à Ratisbonne.
+
+Son dîner terminé, Karl Dragoch redescendit vers les quais. Là, au lieu
+de regagner tout de suite la barge, il s'attarda quelques instants
+sur le vieux pont de pierre qui réunit Ratisbonne à Stadt-am-Hof, son
+faubourg, et laissa errer son regard sur le fleuve, où quelques bateaux
+glissaient encore en se hâtant de profiter de la lumière mourante du
+jour.
+
+Il s'oubliait dans cette contemplation, quand une main se posa sur son
+épaule, en même temps que l'interpellait une voix familière.
+
+«Il faut croire, monsieur Jaeger, que tout cela vous intéresse.
+
+Karl Dragoch se retourna et vit, en face de lui, Ilia Brusch, qui le
+regardait en souriant.
+
+--Oui, répondit-il, tout ce mouvement du fleuve est curieux. Je ne me
+lasse pas de l'observer.
+
+--Eh! monsieur Jaeger, dit Ilia Brusch. cela vous intéressera davantage,
+lorsque nous arriverons sur le bas fleuve, où les bateaux sont plus
+nombreux. Vous verrez, quand nous serons aux Portes de Fer!.. Les
+connaissez-vous?
+
+--Non, répondit Dragoch.
+
+--Il faut avoir vu cela! déclara Ilia Brusch. S'il n'y a pas au monde
+un plus beau fleuve que le Danube, il n'y a pas, sur tout le cours du
+Danube, un plus bel endroit que les Portes de Fer!..
+
+Cependant la nuit était devenue complète. La grosse montre d'Ilia Brusch
+marquait plus de neuf heures.
+
+--J'étais en bas, dans la barge, lorsque je vous ai aperçu sur le pont,
+monsieur Jaeger, dit-il. Si je suis venu vous trouver, c'est pour vous
+rappeler que nous partons demain de très bonne heure, et que nous
+ferions bien, par conséquent, d'aller nous coucher.
+
+--Je vous suis, monsieur Brusch, approuva Karl Dragoch.
+
+Tous deux descendirent vers la rive. Comme ils tournaient l'extrémité du
+pont, le passager de dire:
+
+--Et la vente de notre poisson, monsieur Brusch?.. Êtes-vous satisfait?
+
+--Dites enchanté, monsieur Jaeger! Je n'ai pas à vous remettre moins de
+quarante et un florins!.
+
+--Ce qui fera soixante-huit, avec les vingt-sept précédemment encaissés.
+Et nous ne sommes, qu'à Ratisbonne!.. Eh! eh! monsieur Brusch, l'affaire
+ne me paraît pas si mauvaise!
+
+--J'en arrive à le croire,» reconnut le pêcheur.
+
+Un quart d'heure plus tard, tous deux dormaient l'un près de l'autre,
+et, au soleil levant, l'embarcation était déjà à cinq kilomètres de
+Ratisbonne.
+
+En aval de cette ville, les rives du Danube présentent des aspects
+très différents. Sur la droite se succèdent à perte de vue de fertiles
+plaines, une riche et productive campagne, où ne manquent ni les fermes,
+ni les villages, tandis que, sur la gauche, se massent des forêts
+profondes et s'étagent des collines qui vont se souder au Bohmerwald.
+
+En passant, M. Jaeger et Ilia Brusch purent apercevoir, au-dessus de la
+bourgade de Donaustauf, le Palais d'été des Princes de Tour et Taxis,
+et le vieux château épiscopal de Ratisbonne, puis, au delà, sur le
+Savaltorberg, le Walhalla, ou «Séjour des élus», sorte de Parthénon
+égaré sous le ciel bavarois, qui n'est point celui de l'Attique, et dont
+la construction est due au roi Louis. A l'intérieur, c'est un musée, où
+figurent les bustes des héros de la Germanie, musée moins admirable que
+les belles dispositions architecturales de l'extérieur. Si le Walhalla
+ne vaut pas, en effet, le Parthénon d'Athènes, il l'emporte sur celui
+dont les Écossais ont décoré une des collines d'Édimbourg, la «vieille
+enfumée».
+
+Longue est la distance séparant Ratisbonne de Vienne, lorsqu'on suit les
+méandres du Danube. Cependant, sur cette route liquide de près de quatre
+cent soixante-quinze kilomètres, les cités de quelque importance sont
+rares. On ne trouve guère a signaler que Straubing, entrepôt agricole
+de la Bavière, où la barge s'arrêta le soir du 18 août; Passau, où elle
+arriva le 20, et Lintz qu'elle dépassa dans la journée du 21. En
+dehors de ces villes, dont les deux dernières ont une certaine valeur
+stratégique, mais dont aucune n'atteint vingt mille âmes il n'existe que
+d'insignifiantes agglomérations.
+
+A défaut des oeuvres de l'homme, le touriste a, du moins, pour se
+défendre contre l'ennui, le spectacle toujours varié des rives du grand
+fleuve. Au-dessous de Straubing, où il s'étale déjà sur une largeur de
+quatre cents mètres, le Danube ne cesse de se resserrer, tandis que les
+premières ramifications des Alpes Rhétiques surélèvent peu à peu la rive
+droite.
+
+A Passau, bâtie au confluent de trois cours d'eau, le Danube, l'Inn et
+l'Ils, dont les deux premiers comptent parmi les plus importants de
+l'Europe, on quitte l'Allemagne, et cette même rive droite devient
+autrichienne dans l'aval immédiat de la ville, tandis que c'est
+seulement quelques kilomètres plus bas, au confluent de la Dadelsbach,
+que la rive gauche commence à faire partie de l'empire des Habsbourg. En
+ce point, le lit du fleuve est réduit à une étroite vallée de deux cents
+mètres environ qui va le conduire jusqu'à Vienne, tantôt s'élargissant
+au point de permettre la formation de véritables lacs parsemés d'îles
+et d'îlots, tantôt rapprochant plus encore ses parois entre lesquelles
+grondent les eaux furieuses.
+
+Ilia Brusch paraissait n'accorder aucun intérêt à cette succession de
+spectacles changeants et toujours sublimes, et semblait uniquement
+préoccupé d'activer de toute la vigueur de ses bras l'allure de son
+embarcation. L'attention qu'il lui fallait apporter à la conduite de
+la barge eût, d'ailleurs, suffi à excuser son indifférence. Outre les
+difficultés résultant des bancs de sable, difficultés qui sont monnaie
+courante de la navigation danubienne, il en avait à vaincre de plus
+sérieuses. Quelques kilomètres avant Passau, il avait dû affronter les
+rapides de Wilshofen, puis, cent cinquante kilomètres plus bas, un
+peu au-dessous de Grein, l'une des villes les plus misérables de la
+Haute-Autriche, ce furent ceux autrement redoutables du Strudel et du
+Wirbel.
+
+En cet endroit, la vallée devient un étroit couloir limité par
+des parois sauvages, entre lesquelles se précipitent les eaux
+bouillonnantes. Autrefois, de nombreux récifs rendaient ce passage des
+plus dangereux, et il n'était pas rare que la batellerie y éprouvât de
+graves dommages. Maintenant, le danger a notablement diminué. On a fait
+sauter à la mine les plus gênantes des roches qui s'échelonnaient
+d'une rive à l'autre. Les rapides ont perdu de leur fureur, les remous
+n'attirent plus les bateaux dans leurs tourbillons avec la même
+violence, et les catastrophes sont devenues moins fréquentes. Beaucoup
+de précautions, cependant, sont encore à prendre, autant pour les grands
+chalands que pour les petites embarcations.
+
+Tout cela n'était pas pour embarrasser Ilia Brusch. Il suivait les
+passes, évitait les bancs de sable, dominait les remous et les rapides,
+avec une étonnante habileté. Cette habileté, Karl Dragoch l'admirait,
+mais il ne laissait pas aussi d'être surpris qu'un simple pêcheur eût
+une science si parfaite du Danube et de ses traîtresses surprises.
+
+Si Ilia Brusch étonnait Karl Dragoch, la réciproque n'était pas moins
+vraie. Le pêcheur admirait, sans y rien comprendre, l'étendue des
+relations de son passager. Si infime que fût le lieu choisi pour la
+halte du soir, il était rare que M. Jaeger n'y trouvât pas quelqu'un de
+connaissance. A peine la barge était-elle amarrée, il sautait à terre et
+presque aussitôt il était abordé par une ou deux personnes. Jamais, du
+reste, il ne s'oubliait en de longues conversations. Après un échange
+de quelques mots, les interlocuteurs se séparaient, et M. Jaeger
+réintégrait la barge, tandis que les étrangers s'éloignaient. A la fin
+Ilia Brusch n'y put tenir.
+
+«Vous ayez donc des amis un peu partout, monsieur Jaeger? demanda-t-il
+un jour.
+
+--En effet, monsieur Brusch, répondit Karl Dragoch. Cela tient à ce que
+j'ai souvent parcouru ces contrées.
+
+--En touriste, monsieur Jaeger?
+
+--Non, monsieur Brusch, pas en touriste. Je voyageais à cette époque
+pour une maison de commerce de Budapest, et, dans ce métier-là, non
+seulement on voit du pays, mais on se crée de nombreuses relations, vous
+le savez.»
+
+Tels furent les seuls incidents--si l'on peut appeler cela des
+incidents--qui marquèrent le voyage du 18 au 24 août. Ce jour-là, après
+une nuit passée le long de la rive, loin de tout village, en dessous de
+la petite ville de Tulln, Ilia Brusch se remit en route avant l'aube,
+ainsi qu'il en avait coutume. Cette journée ne devait pas être pareille
+aux précédentes. Le soir même, en effet, on serait à Vienne, et, pour la
+première fois, depuis huit jours, Ilia Brusch allait pêcher, afin de ne
+pas décevoir les admirateurs qu'il ne pouvait manquer d'avoir dans la
+capitale, où il avait eu soin de faire annoncer son arrivée par les cent
+voix de la Presse.
+
+D'ailleurs, ne fallait-il pas penser aux intérêts de M. Jaeger, trop
+négligés pendant cette semaine de navigation acharnée? Bien qu'il ne se
+plaignit pas, ainsi qu'il s'y était engagé, celui-ci ne devait pas être
+content, Ilia Brusch le comprenait de reste, et c'est pour être en
+mesure de lui donner au moins une apparence de satisfaction, qu'il
+s'était arrangé de manière à n'avoir qu'une trentaine de kilomètres à
+franchir durant cette dernière journée. Ainsi, malgré la diminution de
+sa vitesse, il lui serait quand même possible d'atteindre Vienne d'assez
+bonne heure pour tirer parti du produit de sa pêche.
+
+Au moment où Karl Dragoch sortit de la cabine, le butin était déjà
+abondant, mais le pêcheur devait faire mieux encore. Vers onze heures,
+sa ligne ramena un brochet de vingt livres. C'était une pièce royale qui
+obtiendrait sûrement un haut prix des amateurs viennois.
+
+Enhardi par ce succès, Ilia Brusch voulut tenter la chance une dernière
+fois, ce en quoi il eut grand tort, ainsi que l'événement le prouva.
+
+Comment s'y prit-il? Il eût été bien incapable de le dire. Le fait est
+que, lui, toujours si adroit, eut à ce moment un coup malheureux. Que ce
+soit le résultat d'un instant de distraction ou pour toute autre cause,
+sa ligne, fut mal lancée, et l'hameçon, violemment ramené, vint frapper
+son visage où il traça un sillon sanglant. Ilia Brusch poussa un cri de
+douleur.
+
+Après avoir labouré les chairs, l'hameçon, continuant sa route, agrippa
+au passage les lunettes aux grands verres noirs que le pêcheur portait
+jour et nuit, et cet instrument, enlevé comme une plume, se mit à
+décrire des courbes éperdues à quelques centimètres au-dessus de la
+surface de l'eau.
+
+Étouffant une exclamation de dépit, Ilia Brusch, après un coup d'oeil
+plein d'inquiétude à l'adresse de M. Jaeger, eut tôt fait de ramener à
+lui les lunettes vagabondes, qu'il s'empressa de remettre à leur place
+primitive. Alors seulement il parut soulagé.
+
+Cet incident n'avait duré que quelques secondes, mais ces quelques
+secondes avaient suffi à Karl Dragoch pour constater que son hôte
+possédait de magnifiques yeux bleus, dont le regard très vif semblait
+peu compatible avec une vue maladive.
+
+Le détective ne put faire autrement que de réfléchir à cette
+singularité, son tempérament le portant à réfléchir sur tous les sujets
+qui sollicitaient son attention, et ses réflexions ne furent pas
+terminées après que les yeux bleus eurent disparu de nouveau derrière
+l'écran noir qui les dissimulait habituellement. Il est inutile de dire
+qu'Ilia Brusch ne pêcha pas davantage ce jour-là. Son estafilade, plus
+douloureuse que grave, sommairement pansée, il rangea avec soin ses
+engins, tandis que le bateau suivait tout seul le fil du courant, puis
+ce fut l'heure du déjeuner.
+
+Peu d'instants auparavant, on était passé au pied du Kalhemberg, mont de
+trois cent cinquante mètres, dont le sommet domine la ville de Vienne.
+Maintenant, plus on avançait, plus l'animation des rives annonçait
+l'approche d'une importante cité. Les villas, tout d'abord, s'étaient
+succédé, de plus en plus rapprochées. Puis, des usines avaient souillé
+le ciel des fumées de leurs hautes cheminées. Bientôt Ilia Brusch et son
+compagnon aperçurent quelques fiacres mettant dans cette banlieue une
+note franchement urbaine.
+
+Dès les premières heures de l'après-midi, la barge dépassa Nussdorf,
+point où s'arrêtent les bateaux à vapeur, en raison de leur tirant
+d'eau. La modeste embarcation du pêcheur avait à cet égard de moindres
+exigences. D'ailleurs, elle ne contenait pas, comme les dampsschiffs,
+des voyageurs, qui eussent exigé d'être transportés par le canal
+jusqu'au coeur même de la ville.
+
+Libre de ses mouvements, Ilia Brusch suivit le grand bras du Danube.
+Avant quatre heures, il s'arrêtait près de la rive et frappait son
+amarre à l'un des arbres du Prater, promenade fameuse, qui est à Vienne
+ce que le Bois de Boulogne est à Paris.
+
+«Qu'avez-vous donc aux yeux, monsieur Brusch? demanda à ce moment Karl
+Dragoch qui, depuis l'incident des lunettes, n'avait prononcé que de
+rares paroles.
+
+Ilia Brusch interrompit son travail et se tourna vers son passager.
+
+--Aux yeux? répéta-t-il d'un ton interrogatif.
+
+--Oui, aux yeux, dit M. Jaeger. Ce n'est pas pour votre plaisir, je
+suppose, que vous portez ces lunettes noires?
+
+--Ah! fit Ilia Brusch, mes lunettes!.. J'ai la vue faible, et la lumière
+me fait mal, voilà tout.»
+
+La vue faible?.. Avec des yeux pareils!..
+
+Son explication donnée, Ilia Brusch acheva d'amarrer sa barge. Son
+passager le regardait faire d'un air songeur.
+
+
+
+VII
+
+CHASSEURS ET GIBIERS
+
+
+Quelques promeneurs animaient, en cette après-midi d'août, la rive du
+Danube, qui forme, au Nord-Est, l'extrême limite de la promenade du
+Prater. Ces promeneurs guettaient-ils Ilia Brusch? Probablement,
+celui-ci ayant eu soin de faire préciser à l'avance par les journaux
+le lieu et presque l'heure de son arrivée. Mais comment les curieux,
+disséminés sur un aussi vaste espace, découvriraient-ils la barge que
+rien ne signalait à leur attention?
+
+Ilia Brusch avait prévu cette difficulté. Dès que son embarcation fut
+amarrée, il s'empressa de dresser un mât portant une longue banderolle
+sur laquelle on pouvait lire: _Ilia Brusch, Lauréat du concours de
+Sigmaringen_; puis, sur le toit du rouf, il fit, des poissons capturés
+pendant la matinée, une sorte d'étalage, en donnant au brochet la place
+d'honneur.
+
+Cette réclame à l'américaine eut un résultat immédiat. Quelques badauds
+s'arrêtèrent en face de la barge et la contemplèrent d'un air désoeuvré.
+Ces premiers badauds en attirant d'autres, le rassemblement prit en
+quelques instants des proportions telles que les véritables curieux ne
+purent faire autrement que de le remarquer. Ils accoururent, et, en
+voyant tous ces gens se hâter dans la même direction, d'autres se mirent
+à courir à leur exemple sans savoir pourquoi. En moins d'un quart
+d'heure, cinq cents personnes étaient groupées en face de la barge. Ilia
+Brusch n'avait jamais rêvé pareil succès:
+
+Entre ce public et le pêcheur, le dialogue ne tarda pas à s'engager.
+
+«Monsieur Brusch? demanda un des assistants.
+
+--Présent, répondit l'interpellé.
+
+--Permettez-moi de me présenter. M. Claudius Roth, un de vos collègues
+de la Ligue Danubienne.
+
+--Enchanté, monsieur Roth!
+
+--Plusieurs autres de nos collègues sont ici, d'ailleurs. Voici M.
+Hanisch, M. Tietze, M. Hugo Zwiedinek, sans compter ceux que je ne
+connais pas.
+
+--Moi, par exemple, Mathias Kasselick, de Budapest, dit un spectateur.
+
+--Et moi, ajouta un autre, Wilhelm Bickel, de Vienne.
+
+--Ravi, Messieurs, d'être en pays de connaissance, s'écria Ilia Brusch.
+
+Les demandes et les réponses se croisèrent. La conversation devint
+générale.
+
+--Vous avez fait bon voyage, monsieur Brusch?
+
+--Excellent.
+
+--Voyage rapide, en tous cas. On ne vous attendait pas si tôt.
+
+--Il y a pourtant quinze jours que je suis en route.
+
+--Oui, mais il y a loin de Donaueschingen à Vienne!
+
+--Neuf cents kilomètres, à peu près, ce qui fait une soixantaine de
+kilomètres par jour en moyenne.
+
+--Le courant les fait à peine en vingt-quatre heures.
+
+--Ça dépend des endroits.
+
+--C'est vrai. Et votre poisson? Le vendez-vous facilement?
+
+--A merveille.
+
+--Alors, vous êtes content?
+
+--Très content.
+
+--Aujourd'hui, votre pêche est fort belle. Il y a surtout un brochet
+superbe.
+
+--Il n'est pas mal, en effet.
+
+--Combien le brochet?
+
+--Ce qu'il vous plaira de le payer. Je vais, si vous le voulez bien,
+mettre mon poisson aux enchères, en gardant le brochet pour la fin.
+
+--Pour la bonne bouche, traduisit un plaisant.
+
+--Excellente idée! s'écria M. Roth. L'acquéreur du brochet, au lieu
+d'en manger la chair, pourra, s'il le préfère, le faire empailler, en
+souvenir d'Ilia Brusch!»
+
+Ce petit discours obtint un grand succès et les enchères commencèrent
+avec animation. Un quart d'heure plus tard, le pêcheur avait encaissé
+une somme rondelette, à laquelle le fameux brochet n'avait pas contribué
+pour moins de trente-cinq florins.
+
+La vente terminée, la conversation continua entre le lauréat et le
+groupe d'admirateurs qui se pressait sur la berge. Renseigné sur le
+passé, on s'enquérait de ses intentions pour l'avenir. Ilia Brusch
+répondait, d'ailleurs, avec complaisance, et annonçait, sans en faire
+mystère, qu'après avoir consacré à Vienne la journée du lendemain, il
+irait, le soir du jour suivant, coucher à Presbourg.
+
+Peu à peu, l'heure s'avançant, les curieux diminuèrent de nombre, chacun
+regagnant son dîner. Obligé de penser au sien, Ilia Brusch disparut dans
+le tôt, laissant son passager en pâture à l'admiration publique.
+
+C'est pourquoi deux promeneurs, attirés par le rassemblement qui
+comptait encore une centaine de personnes, n'aperçurent que Karl
+Dragoch, solitairement assis au-dessous de la banderolle qui annonçait
+_urbi et orbi_ le nom et la qualité du lauréat de la Ligue Danubienne.
+L'un de ces nouveaux venus était un grand gaillard de trente ans
+environ, large d'épaules, chevelure et barbe blondes, de ce blond slave
+qui semble l'apanage de la race; l'autre, d'aspect robuste aussi, et
+remarquable par l'insolite carrure de ses épaules, était plus âgé, et
+ses cheveux grisonnants montraient qu'il avait dépassé la quarantaine.
+
+Au premier regard que le plus jeune de ces personnages jeta vers la
+barge, il tressaillit et fit un rapide mouvement de recul, en entraînant
+son compagnon en arrière.
+
+« C'est lui, dit-il, d'une voix étouffée, dès qu'ils furent sortis de la
+foule.
+
+--Tu crois?
+
+--Sûr! Tu ne l'as donc pas reconnu?
+
+--Comment l'aurais-je reconnu? Je ne l'ai jamais vu.
+
+Un instant de silence suivit. Les deux interlocuteurs réfléchissaient.
+
+--Il est seul dans la barque? demanda le plus âgé.
+
+--Tout seul.
+
+--Et c'est bien la barque d'Ilia Brusch?
+
+--Pas d'erreur possible. Le nom est inscrit sur la banderolle.
+
+--C'est à n'y rien comprendre.
+
+Après un nouveau silence, ce fut le plus jeune qui reprit:
+
+--Ce serait donc lui qui fait ce voyage à grand orchestre sous le nom
+d'Ilia Brusch?
+
+--Dans quel but?
+
+Le personnage à la barbe blonde haussa les épaules.
+
+--Dans le but de parcourir le Danube incognito, c'est clair.
+
+--Diable! fit son compagnon grisonnant.
+
+--Ça ne m'étonnerait pas, dit l'autre. C'est un malin, Dragoch, et son
+coup aurait parfaitement réussi, sans le hasard qui nous a fait passer
+par ici.
+
+Le plus âgé des deux interlocuteurs paraissait mal convaincu.
+
+--C'est du roman, murmura-t-il entre ses dents.
+
+--Tout à fait, Titcha, tout à fait, approuva son compagnon, mais Dragoch
+aime assez les moyens romanesques. Nous tirerons, d'ailleurs, la chose
+au clair. On disait autour de nous que la barge resterait à Vienne
+demain toute la journée. Nous n'aurons qu'à revenir. Si Dragoch est
+toujours là, c'est que c'est bien lui qui est entré dans la peau d'Ilia
+Brusch.
+
+--Dans ce cas, demanda Titcha, que ferons-nous?
+
+Son interlocuteur ne répondit pas tout de suite.
+
+--Nous aviserons, » dit-il.
+
+Tous deux s'éloignèrent du côté de la ville, laissant la barge entourée
+d'un public de plus en plus clairsemé. La nuit s'écoula paisiblement
+pour Ilia Brusch et son passager. Quand celui-ci sortit de la cabine,
+il trouva le premier en train de faire subir à ses engins de pêche une
+révision générale.
+
+« Beau temps, monsieur Brusch, dit Karl Dragoch en manière de bonjour.
+
+--Beau temps, monsieur Jaeger, approuva Ilia Brusch.
+
+--Ne comptez-vous pas en profiter, monsieur Brusch, pour visiter la
+ville?
+
+--Ma foi non, monsieur Jaeger. Je ne suis pas curieux de mon naturel,
+et j'ai ici de quoi m'occuper toute la journée. Après deux semaines de
+navigation, ce n'est pas du luxe de remettre un peu d'ordre.
+
+--A votre aise, monsieur Brusch. Pour moi, je n'imiterai pas votre
+indifférence et je compte rester à terre jusqu'au soir.
+
+--Et bien vous ferez, monsieur Jaeger, approuva Ilia Brusch, puisque
+c'est à Vienne que vous demeurez. Peut-être avez-vous de la famille qui
+ne sera pas fâchée de vous voir.
+
+--C'est une erreur, monsieur Brusch, je suis garçon.
+
+--Tant pis, monsieur Jaeger, tant pis. On n'est pas trop de deux pour
+porter le fardeau de la vie.
+
+Karl Dragoch se mit à rire.
+
+--Fichtre! monsieur Brusch, vous n'êtes pas gai, ce matin.
+
+--On a ses jours, monsieur Jaeger, répondit le pêcheur. Mais que cela ne
+vous empêche pas de vous amuser le mieux possible.
+
+--Je tâcherai, monsieur Brusch, » répondit Karl Dragoch en s'éloignant.
+
+A travers le Prater, il alla rejoindre la Haupt-Allée, rendez-vous des
+élégances viennoises pendant la saison. Mais, à cette époque de l'année,
+et à cette heure, la Haupt-Allée était presque déserte et il put hâter
+le pas sans être gêné par la foule.
+
+Il y avait, toutefois, assez de monde pour que son attention ne fût pas
+attirée par deux promeneurs qu'il croisa, en même temps que plusieurs
+autres, comme il arrivait à la hauteur du Constantins Hugel, colline
+artificielle dont on a jugé bon de varier la perspective du Prater. Sans
+s'occuper de ces deux promeneurs, Karl Dragoch continua tranquillement
+sa route, et, dix minutes plus tard, il entrait dans un petit café du
+rond-point du Prater, le Prater Stern en allemand. Il y était attendu.
+Un consommateur déjà attablé se leva, en l'apercevant, et vint à sa
+rencontre.
+
+«Bonjour, Ulhmann, dit Karl Dragoch.
+
+--Bonjour, Monsieur, répondit Friedrich Ulhmann.
+
+--Toujours rien de neuf?
+
+--Toujours rien.
+
+--C'est bon. Cette fois, nous pouvons disposer de la journée et convenir
+mûrement de ce que nous devons faire.»
+
+Si Karl Dragoch n'avait pas remarqué les deux promeneurs de la
+Haupt-Allée, ceux-ci--les mêmes individus que le hasard avait conduits,
+la veille, près de la barge d'Ilia Brusch--l'avaient parfaitement vu,
+au contraire. D'un même mouvement ils avaient fait volte-face, après le
+passage du chef de la police danubienne, et l'avaient suivi, en gardant
+une distance suffisante pour éviter toute surprise. Quand Dragoch
+eut disparu dans le petit café, ils entrèrent dans un établissement
+semblable situé vis-à-vis du premier, de l'autre côté du rond-point,
+résolus à rester, s'il le fallait, toute la journée en embuscade.
+
+Leur patience fut mise à l'épreuve. Après avoir consacré plusieurs
+heures à convenir dans le détail de leurs faits et gestes, Dragoch et
+Ulhmann déjeunèrent sans se presser. Leur déjeuner terminé, désireux
+d'échapper à l'atmosphère étouffante de la salle, ils se firent servir à
+l'air libre la tasse de café devenue le complément indispensable de tout
+repas. Ils étaient en train de la savourer, quand Dragoch fit soudain
+un geste d'étonnement et, comme désireux de n'être pas reconnu, rentra
+rapidement dans l'intérieur du restaurant, d'où, à travers les rideaux
+du vitrage, il surveilla un homme qui traversait la place en ce moment.
+
+«C'est lui, Dieu me pardonne!» murmura Dragoch, en suivant des yeux Ilia
+Brusch.
+
+C'était Ilia Brusch, en effet, bien reconnaissable à sa figure rasée, à
+ses lunettes et à ses cheveux noirs comme ceux d'un Italien du Sud.
+
+Quand celui-ci se fut engagé dans la Kaiser-Josephstrasse, Dragoch
+vint rejoindre Ulhmann demeuré sur la terrasse, lui intima l'ordre de
+l'attendre autant qu'il serait nécessaire, et s'élança sur les traces du
+pêcheur.
+
+Ilia Brusch marchait, sans songer à se retourner, avec le calme d'une
+conscience paisible. D'un pas tranquille, il marcha jusqu'au bout de
+la Kaiser-Josephstrasse, puis, en droite ligne, à travers le parc de
+l'Augarten, il arriva à la Brigittenau. Quelques instants, il parut
+alors hésiter, et pénétra finalement dans une échoppe de sordide
+apparence ouvrant sa pauvre devanture dans l'une des plus misérables
+rues de ce quartier ouvrier.
+
+Une demi-heure plus tard il ressortait. Toujours filé, sans le savoir,
+par Karl Dragoch, qui ne manqua pas en passant de lire l'enseigne de
+la boutique où son compagnon de voyage venait de s'arrêter, il prit la
+Rembrandtgasse, puis, remontant la rive gauche du canal, atteignit
+la Praterstrasse, qu'il suivit jusqu'au rond-point. Là, il tourna
+délibérément à droite et s'éloigna par la Haupt-Allée, sous les arbres
+du Prater. Il rentrait évidemment à bord de la barge, et Karl Dragoch
+jugea inutile de continuer plus longtemps sa filature.
+
+Celui-ci revint donc au petit café, devant lequel Friedrich Ulhmann
+l'avait fidèlement attendu.
+
+«Connais-tu un juif du nom de Simon Klein? demanda-t-il en l'abordant.
+
+--Certainement, répondit Ulhmann.
+
+--Qu'est-ce que c'est que ce juif?
+
+--Pas grand'chose de bon. Brocanteur, usurier, au besoin receleur, je
+crois que ces trois mots le peignent du haut en bas.
+
+--C'est bien ce que je pensais, murmura Dragoch, qui paraissait plongé
+en de profondes réflexions.
+
+Après un instant, il reprit:
+
+--Combien d'hommes avons-nous ici?
+
+--Une quarantaine, répondit Ulhmann.
+
+--C'est suffisant. Écoute-moi bien. Il faut faire table rase de ce que
+nous avons dit ce matin. Je change mon plan, car, plus je vais, plus
+j'ai le pressentiment que l'affaire arrivera près de l'endroit, quel
+qu'il soit, où je serai moi-même.
+
+--Où vous serez?... Je ne comprends pas.
+
+--C'est inutile. Tu échelonneras tes hommes, deux par deux, sur la rive
+gauche du Danube de cinq en cinq kilomètres, en commençant à vingt
+kilomètres au delà de Presbourg. Leur mission unique sera de me
+surveiller. Aussitôt que le dernier échelon m'aura aperçu, les deux
+hommes qui le composent se hâteront d'aller cinq kilomètres en avant du
+premier, et ainsi de suite. C'est compris?... Qu'ils ne me manquent pas
+surtout!
+
+--Et moi? interrogea Ulhmann.
+
+--Toi, tu t'arrangeras pour ne pas me perdre de vue. Comme je suis dans
+une barque, au beau milieu du fleuve, ce n'est pas très difficile...
+Pour tes hommes, qu'ils prennent, bien entendu, en montant leur faction,
+tous les renseignements possibles. En cas de besoin, le poste informé
+d'un événement grave avisera les autres, dont il sera le point de
+concentration.
+
+--Compris.
+
+--Qu'on se mette en route dès ce soir, et que demain je trouve tes
+hommes à leur poste.
+
+--Ils y seront,» dit Ulhmann.
+
+Par deux et trois fois Karl Dragoch exposa son plan, sans se lasser,
+jusqu'au moment où, certain d'avoir été parfaitement saisi par son
+subordonné, il se décida, l'heure avançant, à regagner la barge.
+
+Dans le petit café, de l'autre côté de la place, les deux promeneurs du
+Prater n'avaient pas interrompu leur espionnage. Ils avaient vu Dragoch
+sortir, sans en soupçonner la raison, Ilia Brusch n'ayant pas plus
+attiré leur attention que ne l'aurait fait tout autre passant. Leur
+premier mouvement avait été de se lancer à sa poursuite, mais la
+présence de Friedrich Ulhmann les en avait empêchés. Rassurés,
+d'ailleurs, par l'attente de celui-ci, ils avaient eux-mêmes attendu,
+convaincus qu'ils ne tarderaient pas à voir revenir Karl Dragoch.
+
+Le retour du détective prouva qu'ils avaient justement raisonné, et,
+quand le détective disparut avec Ulhmann dans l'intérieur du café, ils
+restèrent aux aguets, jusqu'au moment où se séparèrent le chef de police
+et son subordonné.
+
+Laissant ce dernier remonter vers le centre, les deux acolytes
+s'attachèrent de nouveau à Karl Dragoch, et redescendirent à sa suite
+la Haupt-Allée, qu'ils avaient suivie le matin même en sens contraire.
+Après trois quarts d'heure de marche, ils s'arrêtèrent. La ligne
+d'arbres bordant la berge du Danube apparaissait alors. Il ne pouvait
+être douteux que Dragoch regagnât son embarcation.
+
+«Inutile d'aller plus loin, dit le plus jeune. Nous sommes fixés,
+maintenant. Ilia Brusch et Karl Dragoch sont bien le même homme.
+La démonstration est faite, et, en le suivant plus longtemps, nous
+risquerions d'être remarqués à notre tour.
+
+--Qu'allons-nous faire? demanda son compagnon à carrure de lutteur.
+
+--Nous en causerons, répondit l'autre. J'ai une idée.»
+
+Pendant que les deux inconnus s'occupaient si fort de sa personne,
+et élaboraient, en s'éloignant vers le Prater Stern, des plans dont
+l'exécution ne devait pas être beaucoup différée, Karl Dragoch
+réintégrait la barge, sans se douter de l'espionnage dont il avait été
+l'objet au cours de cette journée. Il y trouva Ilia Brusch, fort affairé
+à préparer le dîner, que les deux compagnons, une heure plus tard,
+partagèrent comme de coutume, à cheval sur l'un des bancs.
+
+«Eh bien, monsieur Jaeger, êtes-vous content de votre promenade? demanda
+Ilia Brusch, quand les pipes commencèrent à répandre leurs nuages de
+fumée.
+
+--Enchanté, répondit Karl Dragoch. Et vous, monsieur Brusch, n'avez-vous
+pas changé d'avis, et ne vous êtes-vous pas décidé à parcourir un peu la
+ville de Vienne?.. A y faire quelque visite, peut-être?
+
+--Que non pas, monsieur Jaeger, affirma Ilia Brusch. Je ne connais
+personne ici, moi. Depuis que vous êtes parti, je n'ai pas mis le pied à
+terre.
+
+--Vraiment!
+
+--C'est ainsi. Je n'ai pas quitté le bord, où j'avais d'ailleurs assez
+de travail pour m'occuper jusqu'au soir.»
+
+Karl Dragoch ne répliqua pas. Les pensées que le flagrant mensonge de
+son hôte pouvait lui suggérer, il les garda pour lui, et l'on parla de
+choses et d'autres jusqu'au moment où sonna l'heure du sommeil.
+
+
+
+VIII
+
+UN PORTRAIT DE FEMME
+
+
+Ilia Brusch s'était-il rendu coupable d'un mensonge prémédité, ou
+bien changea-t-il d'avis par simple caprice? Quoi qu'il en soit, les
+renseignements fournis par lui sur son itinéraire se trouvèrent être de
+la plus notoire inexactitude..
+
+Parti deux heures avant l'aube, le matin du 26 août, il ne s'arrêta pas
+à Presbourg, comme il l'avait annoncé. Vingt heures de godille acharnée
+le menèrent d'une seule traite à plus de quinze kilomètres au delà de
+cette ville, et il recommença cet effort surhumain après quelques brefs
+instants de repos.
+
+Pourquoi il s'efforçait avec une hâte si fébrile d'écourter son voyage,
+Ilia Brusch ne se crut pas obligé d'en faire confidence à M. Jaeger,
+dont les intérêts étaient ainsi gravement compromis cependant, et, de
+son côté, celui-ci, respectueux de la foi jurée, ne manifesta par aucun
+signe le désappointement que tant de précipitation devait lui faire
+éprouver.
+
+Les préoccupations de Karl Dragoch détournaient, d'ailleurs, l'attention
+de M. Jaeger. Le petit dommage que le second risquait de subir n'avait
+qu'une importance bien mince en regard des soucis du premier.
+
+Dans cette matinée du 26 août, Karl Dragoch venait, en effet, de faire
+une remarque du caractère le plus insolite, qui, s'ajoutant à celles des
+jours précédents, achevait de le troubler profondément. C'est vers dix
+heures du matin que la chose était arrivée. A ce moment, Dragoch, plongé
+dans ses pensées, regardait machinalement Ilia Brusch godiller, debout
+à l'arrière de la barge, avec un entêtement de boeuf au labour. A cause
+d'une sinuosité du chenal qui l'obligeait à se diriger, pour quelques
+instants, vers le Nord-Ouest, le pêcheur avait alors le soleil en plein
+derrière lui. Il était tête nue, car, ruisselant littéralement de sueur,
+il avait rejeté à ses pieds la casquette de loutre dont il se couvrait
+d'ordinaire, et la lumière éclairait vivement par transparence son
+abondante et noire chevelure.
+
+Tout à coup, Karl Dragoch fut frappé par une particularité des plus
+singulières. Si Ilia Brusch était brun, et cela n'était pas contestable,
+il ne l'était du moins que partiellement. Noirs à leur extrémité,
+ses cheveux, à leur base, s'accusaient, sur une longueur de quelques
+millimètres, du plus indéniable blond.
+
+Phénomène naturel que cette diversité de teintes? Peut-être. Mais, plus
+vraisemblablement, simple résultat d'une vulgaire teinture dont on
+aurait négligé de renouveler l'application.
+
+Quand bien même un doute aurait pu, d'ailleurs, subsister à ce sujet
+dans l'esprit de Karl Dragoch, celui-ci n'eût pas tardé à être
+exactement renseigné, puisque, dès le lendemain matin, les cheveux
+d'Ilia Brusch avaient perdu leur double coloration. Le pêcheur,
+évidemment, s'était aperçu de sa négligence et y avait remédié pendant
+la nuit.
+
+Ces yeux que leur propriétaire dissimulait avec tant de soin derrière
+d'impénétrables verres, ce mensonge certain au moment de l'escale à
+Vienne, cette hâte incompréhensible si peu compatible avec le but avoué
+du voyage, ces cheveux blonds transformés en cheveux noirs, tout cela
+formait un faisceau de présomptions dont on devait nécessairement
+conclure... Au fait, que devait-on en conclure? Karl Dragoch, après
+tout, n'en savait rien. Que la conduite d'Ilia Brusch fût louche, ce
+n'était que trop certain, mais quelle conclusion convenait-il d'en
+tirer?
+
+Pourtant, une hypothèse, cent fois repoussée d'abord, finit par
+s'imposer à Karl Dragoch qui ne cessait de réfléchir au problème posé
+à sa sagacité. Et cette hypothèse, c'était celle-là même que, par
+deux fois, lui avait suggérée le hasard. Le joyeux Serbe, Michael
+Michaelovitch, d'abord, les voyageurs de l'hôtel de Ratisbonne,
+ensuite, n'avaient-ils pas, moitié sérieusement, moitié sous forme de
+plaisanterie, émis l'idée que, sous le vêtement d'emprunt du lauréat, se
+cachait le chef des malfaiteurs qui terrorisaient la région? Fallait-il
+donc en arriver à examiner sérieusement une supposition à laquelle
+ceux-mêmes qui l'avaient formulée n'accordaient sûrement pas la moindre
+créance?
+
+Pourquoi pas, après tout? Certes, les faits observés jusqu'ici
+n'autorisaient pas une certitude. Ils autorisaient du moins tous les
+soupçons. Et, en vérité, si des observations subséquentes établissaient
+le bien-fondé de ces soupçons, ce serait une plaisante aventure que le
+même bateau eût transporté pendant un si grand nombre de kilomètres ce
+chef de bandits et le policier chargé de l'arrêter.
+
+Par ce côté, le drame avait tendance à tourner au vaudeville, et Karl
+Dragoch répugnait fort à admettre la possibilité d'une si merveilleuse
+coïncidence. Mais les procédés techniques du vaudeville ne
+consistent-ils pas uniquement dans la concentration en un même lieu et
+en un court espace de temps de quiproquos et de surprises, qu'on ne
+remarque pas, ou qui semblent moins hilarants dans la vie réelle, à
+cause de leur éparpillement et, pour ainsi parler, de leur état de
+dilution? Il ne serait donc pas d'une saine logique de rejeter _de
+plano_ un fait, sous prétexte qu'il parait anormal ou invraisemblable.
+Il convient d'être plus modeste, et d'admettre l'infinie richesse des
+combinaisons du hasard.
+
+C'est sous l'empire de ces préoccupations que Karl Dragoch, le matin du
+28, après une nuit passée en pleine campagne à quelques kilomètres en
+aval de Komorn, mit la conversation sur un sujet qui n'avait jamais été
+effleuré jusqu'alors.
+
+«Bonjour, monsieur Brusch, dit-il, en sortant, ce matin-là, de la
+cabine, où il venait de dresser à loisir son plan d'attaque.
+
+--Bonjour, monsieur Jaeger répondit le pêcheur qui godillait avec son
+énergie coutumière.
+
+--Vous avez bien dormi, monsieur Brusch?
+
+--Parfaitement. Et vous, monsieur Jaeger?
+
+--Euh!.. euh!.. Comme ci, comme ça.
+
+--Vraiment! fit Ilia Brusch. Pourquoi, si vous avez été souffrant, ne
+pas m'avoir appelé?
+
+--Ma santé est parfaite, monsieur Brusch, répondit M. Jaeger. Cela
+n'empêche pas que la nuit m'ait paru un peu longue. Je ne suis pas
+fâché, je l'avoue, d'en avoir vu la fin.
+
+--Parce que?..
+
+--Parce que j'étais un peu inquiet, je peux le reconnaître maintenant.
+
+--Inquiet!.. répéta Ilia Brusch d'un ton de sincère étonnement.
+
+--Ce n'est même pas la première fois que je suis inquiet, expliqua M.
+Jaeger. Je n'ai jamais été très à mon aise, quand la fantaisie vous a
+pris de passer la nuit loin de toute ville et de tout village.
+
+--Bah!.. fit Ilia Brusch qui semblait tomber des nues. Il fallait me le
+dire, et je me serais arrangé autrement.
+
+--Vous oubliez que je me suis engagé à vous laisser toute liberté d'agir
+à votre guise. Chose promise, chose due, monsieur Brusch! Cela n'empêche
+pas que je n'aie pas toujours été très rassuré. Que voulez-vous? Je
+suis un citadin, moi, et je trouve impressionnants ce silence et cette
+solitude de la campagne.
+
+--Affaire d'habitude, monsieur Jaeger, répliqua gaiement Ilia Brusch.
+Vous vous y feriez, si notre voyage devait être plus long. En réalité,
+il y a moins de dangers en rase campagne qu'au coeur d'une grande ville
+où pullulent les assassins et les rôdeurs.
+
+--Vous avez probablement raison, monsieur Brusch, approuva M. Jauger,
+mais les impressions ne se commandent pas. Au surplus, mes craintes ne
+sont pas tout à fait déraisonnables dans le cas présent, puisque nous
+traversons une région particulièrement mal famée.
+
+--Mal famée!.. se récria Ilia Brusch. Où prenez-vous ça, monsieur
+Jaeger?.. J'habite par ici, moi qui vous parle, et je n'ai jamais
+entendu dire que le pays fût mal famé!
+
+Ce fut au tour de M. Jaeger de manifester une vive surprise.
+
+--Parlez-vous sérieusement, monsieur Brusch? s'écria-t-il. Vous seriez
+le seul, alors, à ignorer ce que tout le monde sait de la Bavière à la
+Roumanie.
+
+--Quoi donc? demanda Ilia Brusch.
+
+--Parbleu! qu'une bande d'insaisissables malfaiteurs met en coupe réglée
+les deux rives du Danube, de Presbourg à son embouchure.
+
+--C'est la première fois que j'entends parler de ça, déclara Ilia Brusch
+avec l'accent de la sincérité.
+
+--Pas possible!.. s'étonna M. Jaeger. Mais on ne s'occupe pas d'autre
+chose d'un bout à l'autre du fleuve.
+
+--On apprend du nouveau tous les jours, fit observer placidement Ilia
+Brusch. Et il y a longtemps que ces vols auraient commencé?
+
+--Dix-huit mois environ, répondit M. Jaeger. Si encore il ne s'agissait
+que de vols!..
+
+Mais les malfaiteurs en question ne se contentent pas de voler. Ils
+assassinent au besoin. Pendant ces dix-huit mois, on leur attribue au
+moins dix meurtres dont les auteurs sont demeurés inconnus. Le dernier
+de ces meurtres, précisément, a été accompli à moins de cinquante
+kilomètres d'ici.
+
+--Je comprends maintenant vos inquiétudes, dit Ilia Brusch. Peut-être
+même les aurais-je partagées, si j'avais été mieux renseigné. A
+l'avenir, nous nous arrêterons, le soir, autant que possible à proximité
+d'un village ou d'une ville, à commencer par notre halte d'aujourd'hui,
+que nous ferons à Gran.
+
+--Oh! approuva M. Jaeger, là nous serons tranquilles. Gran est une ville
+importante.
+
+--Je suis d'autant plus satisfait, continua Ilia Brusch, que vous vous y
+trouviez en sûreté, que je compte vous laisser seul la nuit prochaine.
+
+--Vous avez l'intention de vous absenter?
+
+--Oui, monsieur Jaeger, mais quelques heures seulement. De Gran, où
+j'espère bien arriver de bonne heure, je voudrais pousser une pointe
+jusqu'à Szalka, qui n'en est pas fort éloigné. C'est là que j'habite,
+comme vous le savez. Je serai, d'ailleurs, de retour avant l'aube, et
+notre départ, demain matin, n'en sera nullement retardé.
+
+--A votre aise, monsieur Brusch, conclut M. Jaeger. Je conçois que vous
+ayez le désir de faire un tour chez vous, et à Gran, je le répète, il
+n'y a rien à redouter.
+
+Pendant une demi-heure, la conversation fut interrompue. Après cet
+entr'acte, Karl Dragoch reprit sur nouveaux frais.
+
+--C'est vraiment curieux, dit-il, que vous n'ayez jamais entendu parler
+de ces malfaiteurs du Danube. C'est d'autant plus curieux, qu'on s'est
+particulièrement occupé de cette affaire quelques jours après le
+concours de pêche de Sigmaringen.
+
+--A quel propos? demanda Ilia Brusch.
+
+--A propos de la constitution d'une brigade de police spéciale sous
+les ordres d'un chef que l'on dit fort habile, un nommé Karl Dragoch,
+détective de Budapest.
+
+--Il aura fort à faire, observa Ilia Brusch, que ce nom ne parut pas
+autrement frapper. C'est long, le Danube, et il est peu commode de
+surveiller des gens sur lesquels on ne sait rien.
+
+--C'est ce qui vous trompe, répliqua M. Jaeger. La police ne serait
+pas sans renseignements. De l'ensemble des témoignages recueillis
+résulterait, d'abord, un signalement presque certain du chef de la
+bande.
+
+--Comment est-il fait, ce particulier-là? demanda Ilia Brusch.
+
+--Comme aspect général, c'est un homme dans votre genre...
+
+--Merci bien! interrompit en riant Ilia Brusch.
+
+--Oui, poursuivit M. Jaeger, il serait à peu près de votre taille et de
+votre corpulence, mais pour le reste, par exemple, aucun rapport.
+
+--Heureusement! soupira Ilia Brusch avec un air de soulagement qui
+voulait être comique.
+
+--Il aurait, dit-on, de très beaux yeux bleus, et ne serait pas obligé
+comme vous de porter lunettes. En outre, tandis que vous êtes très brun
+et soigneusement rasé, il porterait toute sa barbe, que l'on dit blonde.
+Sur ce dernier point, notamment, les témoignages recueillis sont
+formels, à ce qu'on prétend.
+
+--C'est une indication, évidemment, reconnut Ilia Brusch, mais encore
+bien vague. Il y a beaucoup de blonds, et s'il faut les passer tous au
+crible!..
+
+--On sait encore autre chose. D'après les on dit, ce chef serait de
+nationalité bulgare... comme vous-même, monsieur Brusch!
+
+--Que voulez-vous dire? demanda Ilia Brusch d'une, voix troublée.
+
+--D'après votre accent, s'excusa Karl Dragoch d'un air innocent, je vous
+ai cru d'origine bulgare... Mais je me suis trompé, peut-être?.
+
+--Vous ne vous êtes pas trompé, reconnut Ilia Brusch après une courte
+hésitation.
+
+--Ce chef serait donc votre compatriote. Dans le public, son nom court
+même de bouche en bouche.
+
+--Oh alors!.. Si l'on sait son nom!..
+
+--Bien entendu, cela n'a rien d'officiel.
+
+--Officiel ou officieux, quel serait le nom du paroissien.
+
+--A tort ou à raison, les riverains du fleuve mettent les méfaits dont
+ils ont à souffrir au compte d'un certain Ladko.
+
+--Ladko!.. répéta Ilia Brusch qui, en proie à une évidente émotion,
+arrêta brusquement le va-et-vient de sa godille.
+
+--Ladko, affirma Karl Dragoch, en surveillant du coin de l'oeil son
+interlocuteur.
+
+Mais déjà celui-ci s'était ressaisi.
+
+--C'est drôle, dit-il simplement, tandis que l'aviron reprenait entre
+ses mains son éternel travail.
+
+--Qu'est-ce qui est drôle? insista Karl Dragoch. Connaîtriez-vous ce
+Ladko?
+
+---Moi? protesta le pêcheur. Pas le moins du monde. Mais ce n'est pas un
+nom bulgare que Ladko. Voilà tout ce que je vois de drôle là-dedans.»
+
+Karl Dragoch ne poussa pas plus avant un interrogatoire, qui, plus
+clair, risquait de devenir dangereux, et dont les résultats pouvaient
+d'ores et déjà être considérés comme satisfaisants. La surprise du
+pêcheur en entendant le signalement du malfaiteur, son trouble en
+connaissant la nationalité probable de celui-ci, son émotion en en
+apprenant le nom, tout cela était indéniable et donnait une force
+nouvelle aux présomptions antérieures, sans apporter toutefois aucune
+preuve décisive.
+
+Comme l'avait prévu Ilia Brusch, il n'était pas encore deux heures de
+l'après-midi lorsque la barge arriva à Gran. Cinq cents mètres avant
+les premières maisons, le pêcheur prit terre sur la rive gauche, afin
+d'éviter, dit-il, d'être retardé par la curiosité populaire, et pria M.
+Jaeger de bien vouloir conduire seul la barge sur la rive droite, où il
+s'arrêterait au coeur de la ville, ce à quoi le passager consentit avec
+obligeance.
+
+Son travail terminé, celui-ci se transforma en détective. La barge
+amarrée, il sauta sur le quai, en quête de l'un de ses hommes.
+
+Il n'avait pas fait vingt pas qu'il se heurtait à Friedrick Ulhmann. Un
+dialogue rapide s'engagea entre les deux policiers.
+
+«Tout va bien?
+
+--Tout.
+
+--Il faut resserrer le cercle, Ulhmann. Tes postes de deux hommes à un
+kilomètre l'un de l'autre désormais.
+
+--Ça chauffe, alors?
+
+--Oui.
+
+--Tant mieux.
+
+--Demain, tâche de ne pas me perdre des yeux. J'ai idée que nous
+brûlons.
+
+---Compris.
+
+--Et qu'on ne s'endorme pas! Du nerf! Qu'on se grouille!
+
+--Comptez sur moi.
+
+--Si tu apprends quelque chose, un signe de la berge, n'est-ce pas?
+
+--Entendu.»
+
+Les deux interlocuteurs se séparèrent, et Karl Dragoch réintégra
+l'embarcation.
+
+Si son repos ne fut pas troublé par l'inquiétude qu'il prétendait
+éprouver d'ordinaire, il le fut, au cours de cette nuit, par le vacarme
+des éléments déchaînés. A minuit, une tempête de l'Est se leva, en
+effet, et augmenta d'heure en heure, tandis que la pluie faisait rage.
+
+Au moment où, vers cinq heures du matin, Ilia Brusch regagna la barge,
+la pluie tombait toujours à torrents et le vent soufflait avec fureur
+dans une direction nettement opposée à celle du courant. Le pêcheur
+n'hésita pas, cependant, à partir. Son amarre larguée, il poussa
+aussitôt au milieu du fleuve et reprit son éternelle godille. Il lui
+fallait un véritable courage pour se mettre au travail dans de telles
+conditions, après une nuit qui n'avait pu manquer d'être fatigante.
+
+La tempête ne montra, pendant les premières heures de la matinée, aucune
+tendance à décroître, au contraire. La barge, malgré l'aide du courant,
+ne gagnait que péniblement contre ce terrible vent debout, et c'est
+à peine si, après quatre heures d'efforts, elle était parvenue à une
+dizaine de kilomètres de la ville de Gran. Le confluent de l'Ipoly, sur
+la rive droite duquel est situé Szalka, où Ilia Brusch disait s'être
+rendu la nuit précédente, ne pouvait plus alors être bien éloigné.
+
+A ce moment, la tempête redoubla de fureur, au point de rendre la
+situation réellement critique. Si le Danube n'est pas comparable à
+la mer, il est toutefois assez vaste pour que de véritables lames
+réussissent à s'y former lorsque le vent acquiert une grande violence.
+Il en était ainsi, ce jour-là, et, malgré la hâte dont Ilia Brusch
+faisait preuve, force lui fut de se réfugier près de la rive gauche.
+
+Il ne devait pas l'atteindre..
+
+Plus de cinquante mètres l'en séparaient encore, quand surgit un
+effrayant phénomène. A quelque distance en amont, les arbres qui
+garnissaient la berge furent tout à coup précipités dans le fleuve,
+cassés net au ras du sol, comme s'ils eussent été rasés par une faux
+gigantesque. En même temps, l'eau, soulevée par une incommensurable
+puissance, monta à l'assaut de la rive, puis se dressa en une lame
+énorme qui roula en déferlant à la poursuite de la barge.
+
+Evidemment, une trombe venait de se former dans les couches
+atmosphériques et promenait à la surface du fleuve son irrésistible
+ventouse.
+
+Ilia Brusch comprit le danger. Faisant pivoter la barge d'un énergique
+coup d'aviron, il s'efforça de se rapprocher de la rive droite. Si cette
+manoeuvre n'eut pas tout le résultat qu'il en attendait, c'est pourtant
+à elle que le pêcheur et son passager durent finalement leur salut.
+
+Rattrapée par le météore continuant sa course furieuse, la barge évita
+du moins la montagne d'eau qu'il soulevait sur son passage. C'est
+pourquoi elle ne fut pas submergée, ce qui eût été fatal sans la
+manoeuvre d'Ilia Brusch. Saisie par les spires les plus extérieures du
+tourbillon, elle fut simplement lancée avec violence selon une courbe de
+grand rayon.
+
+A peine effleurée par la pieuvre aérienne, dont la tentacule avait,
+cette fois, manqué le but, l'embarcation fut presque aussitôt lâchée
+qu'aspirée. En quelques secondes, la trombe était passée et la vague
+s'enfuyait en rugissant vers l'aval, tandis que la résistance de l'eau
+neutralisait peu à peu la vitesse acquise de la barge.
+
+Malheureusement, avant que ce résultat fût complètement atteint, un
+nouveau danger se révéla à l'improviste. Droit devant l'étrave, qui
+fendait l'eau avec la vitesse d'un express, le pêcheur aperçut tout
+à coup un des arbres arrachés, qui, les racines en l'air, suivait
+lentement le courant. L'embarcation, lancée dans l'enchevêtrement de ces
+racines, ne pouvait manquer de chavirer, d'être gravement endommagée
+tout au moins. Ilia Brusch poussa un cri d'effroi, en découvrant cet
+obstacle imprévu.
+
+Mais Karl Dragoch avait aussi vu le danger, il en avait compris
+l'imminence. Sans hésiter, il s'élança à l'avant de la barge, ses
+mains saisirent les racines qui s'échevelaient hors de l'eau, et,
+s'arc-boutant pour mieux lutter contre l'impulsion du bateau, il
+s'efforça de l'écarter de la direction dangereuse.
+
+Il y parvint. La barge, déviée de sa route, passa comme une flèche, en
+raclant les racines, puis la tête de l'arbre encore couverte de ses
+feuilles. Un instant de plus, et elle allait laisser derrière elle
+l'épave verdoyante mollement entraînée par le courant, lorsque Karl
+Dragoch fut atteint en pleine poitrine par une des dernières ramures.
+En vain, il voulut résister au choc. Perdant l'équilibre, il culbuta
+par-dessus bord et disparut sous les eaux.
+
+A sa chute en succéda immédiatement une autre, volontaire celle-ci. Ilia
+Brusch, en voyant tomber son passager, s'était sans hésiter élancé à son
+secours.
+
+Mais ce n'était pas chose facile d'apercevoir quoi que ce fût dans
+ces eaux limoneuses tout agitées par le passage d'un furieux météore.
+Pendant une minute, Ilia Brusch s'y épuisa en vain, et il commençait à
+désespérer de découvrir M. Jaeger, quand il saisit enfin le malheureux,
+flottant; évanoui, entre deux eaux.
+
+A tout prendre, cela valait mieux. Un homme qui se noie se débat
+d'ordinaire et augmente ainsi sans le savoir la difficulté du sauvetage.
+Un homme évanoui n'est plus qu'une masse inerte dont le salut dépend
+uniquement de l'habileté du sauveteur.
+
+Ilia Brusch eut tôt fait d'élever hors de l'eau la tête de M. Jaeger,
+puis, d'un bras vigoureux, il nagea vers la barge, qui, pendant ce
+temps, s'était éloignée d'une trentaine de mètres. Il s'en rapprocha en
+quelques brasses, qui semblaient être un jeu pour le robuste nageur, et,
+d'une main, il en saisit le bord, tandis que son autre main soutenait le
+passager toujours privé de sentiment.
+
+Restait maintenant à hisser M. Jaeger à bord de l'embarcation, et ce
+n'était pas besogne aisée. Ilia Brusch, au prix de mille efforts,
+réussit toutefois à la mener à bonne fin.
+
+Dès qu'il eut déposé le noyé sur une des couchettes du tôt, il le
+dépouilla de ses vêtements, et, ayant retiré de l'un des coffres
+quelques morceaux de laine, se mit en devoir de le frictionner,
+énergiquement. M. Jaeger ne tarda pas à ouvrir les yeux et à revenir au
+sentiment du réel. L'immersion n'avait pas été longue, en somme, et il
+était à espérer qu'elle n'aurait pas de suites fâcheuses.
+
+«Eh! Eh! monsieur Jaeger, s'écria Ilia Brusch, dès qu'il vit son malade
+reprendre connaissance, vous vous y entendez pour les plongeons!
+
+M. Jaeger sourit faiblement sans répondre.
+
+--Ça ne sera rien, poursuivait Ilia Brusch, en continuant ses énergiques
+frictions. Rien de meilleur pour la santé qu'un bain au mois d'août!
+
+--Merci, monsieur Brusch, balbutia Karl Dragoch.
+
+--Il n'y a vraiment pas de quoi, répliqua gaiement le pêcheur. C'est
+à moi de vous remercier, monsieur Jaeger, puisque vous m'avez donné
+l'occasion d'un excellent bain.
+
+Les forces de Karl Dragoch revenaient à vue d'oeil. Un bon coup
+d'eau-de-vie, et il n'y paraîtrait plus. Malheureusement, Ilia Brusch,
+plus ému qu'il ne voulait le paraître, bouleversa en vain tous ses
+coffres. La provision d'alcool était épuisée, et il n'en restait pas une
+goutte à bord de la barge.
+
+--Voilà qui est vexant! s'écria Ilia Brusch. Pas une goutte de schnaps
+dans notre cambuse!
+
+--Peu importe, monsieur Brusch, affirma Karl Dragoch, d'une voix faible.
+Je m'en passerai fort bien, je vous assure.
+
+Karl Dragoch grelottait, cependant, en dépit de ses assurances, et un
+cordial ne lui eût certes pas été inutile.
+
+--C'est ce qui vous trompe, répondit Ilia Brusch, qui ne s'illusionnait
+pas sur l'état de son passager, vous ne vous en passerez pas, monsieur
+Jaeger. Laissez moi faire. Ce ne sera pas long.
+
+En un tour de mains, le pêcheur eut échangé ses vêtements trempés contre
+des vêtements secs, puis quelques coups de godille amenèrent la barge à
+la rive gauche où elle fut amarrée solidement.
+
+--Un peu de patience, monsieur Jaeger, dit Ilia Brusch en sautant à
+terre. Ici, je connais le pays, puisque voilà le confluent de l'Ipoly. A
+moins de quinze cents mètres, il y a un village, où je trouverai tout ce
+qu'il faut. Dans une demi-heure, je serai de retour.»
+
+Cela dit, Ilia Brusch s'éloigna, sans attendre la réponse.
+
+Quand il fut seul, Karl Dragoch se laissa retomber sur sa couchette.
+Il était plus brisé qu'il ne lui plaisait de le dire, et, pendant un
+instant, il ferma les yeux avec lassitude.
+
+Mais la vie reprenait rapidement son cours; le sang battait dans ses
+artères. Bientôt il rouvrit les yeux et laissa errer autour de lui un
+regard plus ferme de minute eh minute.
+
+La première chose qui sollicita ce regard encore vague, ce fut l'un des
+coffres, qu'Ilia Brusch, dans la précipitation de son départ, avait
+oublié de refermer. Bouleversé par la recherche infructueuse du pêcheur,
+l'intérieur de ce coffre n'offrait à la vue qu'un amas d'objets
+hétéroclites. Linge rude, grossiers vêtements, fortes chaussures y
+étaient entassés dans le plus grand désordre.
+
+Pourquoi les yeux de Karl Dragoch se mirent-ils à briller tout à coup?
+Ce spectacle, pourtant peu passionnant, l'intéressait-il donc à ce point
+qu'il se soulevât sur le coude, après quelques secondes d'attention, de
+manière a voir plus commodément dans le coffre béant?
+
+Certes, ce n'étaient ni les vêtements, ni le linge qui pouvaient exciter
+ainsi la curiosité de l'indiscret passager, mais, entre ces divers
+objets d'habillement, l'oeil fureteur du détective venait de découvrir
+un objet plus digne de retenir son attention.
+
+Ce n'était pas autre chose qu'un portefeuille à demi entr'ouvert,
+et laissant fuir les nombreux papiers dont il était bourré. Un
+portefeuille! Des papiers! C'est-à-dire une réponse, sans doute, aux
+questions que Karl Dragoch se posait depuis quelques jours.
+
+Le détective n'y put tenir. Après une courte hésitation, au risque de
+trahir, ce faisant, les lois de l'hospitalité, sa main s'allongea
+et plongea dans le coffre, d'où elle ressortit avec le portefeuille
+tentateur et son contenu, dont l'inventaire fut aussitôt commencé.
+
+Des lettres, d'abord, que Karl Dragoch ne s'attarda pas à lire, mais que
+leur suscription montrait adressées à M. Ilia Brusch à Szalka; puis des
+reçus, parmi lesquels des quittances de loyer libellées au même nom.
+Rien d'intéressant dans tout cela.
+
+Karl Dragoch allait peut-être y renoncer, quand un dernier document le
+fit tressaillir. Rien ne pouvait être plus innocent cependant, et il
+fallait être un policier pour éprouver, devant un tel «document», un
+autre sentiment qu'une sympathique émotion.
+
+C'était un portrait, le portrait d'une jeune femme dont la parfaite
+beauté eût enthousiasmé un peintre. Mais un policier n'est pas un
+artiste, et ce n'est pas d'admiration pour ce ravissant visage que
+battait le coeur de Karl Dragoch. A peine même s'il en avait regardé
+les traits. A vrai dire, il n'avait rien vu de ce portrait, rien
+qu'une simple ligne d'écriture en langue bulgare tracée au bas de la
+photographie. « A mon cher mari, Natcha Ladko », tels étaient les mots
+que pouvait lire Karl Dragoch éperdu.
+
+Ainsi, ses soupçons étaient justifiés, et logiques ses déductions basées
+sur les singularités observées. Ladko! C'était bien avec Ladko, qu'il
+descendait le Danube depuis tant de jours. C'était bien ce dangereux
+malfaiteur, vainement pourchassé jusqu'alors, qui se cachait sous
+l'inoffensive personnalité du lauréat de la Ligue Danubienne.
+
+Quelle allait être la conduite de Karl Dragoch après une pareille
+constatation? Il n'avait pas encore pris de décision, quand un bruit de
+pas sur la berge lui fit rejeter vivement le portefeuille au fond du
+coffre dont il rabattit le couvercle. Le nouvel arrivant ne pouvait être
+Ilia Brusch parti depuis dix minutes à peine.
+
+« Monsieur Dragoch! appela une voix au dehors.
+
+--Friedrick Ulhmann! murmura Karl Dragoch qui parvint péniblement à se
+mettre debout et sortit en chancelant de la cabine.
+
+--Excusez-moi de vous avoir appelé, dit Friedrick Ulhmann dès qu'il
+aperçut son chef. J'ai vu votre compagnon s'éloigner tout à l'heure et
+je vous savais seul.
+
+--Qu'y a-t-il? demanda Karl Dragoch.
+
+--Du nouveau, Monsieur. Un crime a été commis cette nuit.
+
+--Cette nuit! s'écria Karl Dragoch en pensant aussitôt à l'absence
+d'Ilia Brusch au cours de la nuit précédente.
+
+--Une villa a été pillée à proximité d'ici. Le gardien a été frappé.
+
+--Mort?
+
+--Non, mais grièvement blessé.
+
+--C'est bon, dit Karl Dragoch en imposant de la main silence à son
+subordonné.
+
+Il réfléchissait profondément. Que convenait-il de faire? Agir certes,
+et pour cela la force ne lui manquerait pas. La nouvelle qu'il venait
+d'apprendre était le meilleur des remèdes. Il ne lui restait plus de
+traces de l'accident dont il venait d'être victime. Il n'avait plus
+besoin maintenant de chercher un appui sur la cloison de la cabine. Sous
+le coup de fouet des nerfs, le sang revenait à flots à son visage.
+
+Oui, il fallait agir, mais comment? Devait-il attendre le retour d'Ilia
+Brusch, ou plutôt de Ladko, puisque tel était le véritable nom de son
+compagnon de route, et lui mettre à l'improviste la main sur l'épaule
+au nom de la loi? Cela paraissait le plus sage, puisque désormais il ne
+pouvait subsister aucun doute sur la culpabilité du soi-disant pêcheur.
+Le soin avec lequel il dissimulait sa véritable personnalité, le mystère
+dont il s'entourait, ce nom qui était le sien et, en même temps, celui
+par lequel la rumeur publique désignait le chef des bandits, son absence
+de la nuit dernière concordant avec la découverte d'un nouveau crime,
+tout disait à Karl Dragoch qu'Ilia Brusch était bien le bandit
+recherché.
+
+Mais ce bandit lui avait sauvé la vie!.. Voilà qui compliquait
+étrangement la situation!
+
+Quelle apparence qu'un voleur, plus qu'un voleur, un assassin se
+fût jeté à l'eau pour l'en retirer? Et, quand bien même cette chose
+invraisemblable serait vraie, était-il possible, à qui venait d'être
+arraché à la mort, de reconnaître ainsi le dévouement de son sauveur?
+Quel risque, d'ailleurs, à surseoir à une arrestation? Maintenant que le
+faux Ilia Brusch était démasqué, que sa personnalité était connue, il
+lui serait impossible d'échapper aux forces de police disséminées le
+long du fleuve, et, dans le cas où l'enquête aboutirait en effet au
+soi-disant pêcheur, on disposerait alors d'un plus nombreux personnel,
+et l'arrestation serait opérée plus sûrement pour avoir été différée.
+
+Karl Dragoch, pendant cinq minutés, retourna sous toutes ses faces le
+cas de conscience qui s'imposait à lui. Partir sans avoir revu Ilia
+Brusch?.. Ou bien rester, placer Friedrick Ulhmann en embuscade dans la
+cabine, et, quand le pêcheur apparaîtrait, sauter sur lui sans crier
+gare, quitte à s'expliquer après?... Non, décidément. Répondre par cette
+trahison à un tel acte de dévouement, cela lui soulevait le coeur.
+Mieux valait, au risque de laisser à un coupable une chance de salut,
+commencer l'enquête en oubliant provisoirement ce qu'il croyait savoir.
+Si cette enquête le ramenait finalement à Ilia Brusch, si son devoir
+l'obligeait alors à traiter son sauveur en ennemi, ce serait du moins
+face à face qu'il le combattrait, et après lui avoir donné le temps de
+se mettre en défense.
+
+Acceptant du geste toutes les conséquences de sa décision, Karl Dragoch,
+son parti pris, rentra dans la cabine. Par un mot déposé en évidence il
+avertit Ilia Brusch de la nécessité où il était de s'absenter, en priant
+son hôte de l'attendre au moins pendant vingt-quatre heures. Puis il se
+disposa à partir.
+
+--Combien d'hommes avons-nous? demanda-t-il en sortant de la cabine.
+
+--Il y en a deux sur place, mais on est en train de battre le rappel.
+Nous en aurons une dizaine avant ce soir.
+
+--Bien, approuva Karl Dragoch. Ne m'as-tu pas dit que le théâtre du
+crime n'était pas éloigné?
+
+--Deux kilomètres à peu près, répondit Ulhmann.
+
+--Conduis-moi, » dit Karl Dragoch en sautant sur la rive.
+
+
+
+IX
+
+LES DEUX ÉCHECS DE DRAGOCH
+
+
+Les Karpathes décrivent, dans la partie septentrionale de la Hongrie, un
+immense arc de cercle, dont l'extrémité occidentale se divise en
+deux branches secondaires. L'une va mourir au Danube à la hauteur de
+Presbourg; l'autre atteint le fleuve dans les environs de Gran, où elle
+se continue, sur la rive droite, par les sept cent soixante-six mètres
+du mont Pilis.
+
+C'est au pied de cette médiocre montagne qu'un crime venait d'être
+commis, et c'est là que Karl Dragoch allait pour la première fois se
+trouver aux prises avec les redoutables malfaiteurs qu'il avait mission
+de poursuivre.
+
+Quelques heures avant le moment où, faussant compagnie à son hôte, il
+se faisait violence pour obéir, malgré sa faiblesse, à l'invitation de
+Friedrich Ulhmann, une charrette lourdement chargée s'était arrêtée
+devant une misérable auberge construite à la base de l'une des collines
+par lesquelles le mont Pilis se raccorde à la vallée du Danube.
+
+La position de cette auberge avait été judicieusement choisie au point
+de vue commercial. Elle commandait le croisement de trois routes
+se dirigeant, l'une vers le Nord, une autre vers le Sud-Est, et la
+troisième vers le Nord-Ouest. Ces trois routes aboutissant au Danube,
+celle du Nord à la courbe qu'il décrit en face du mont Pilis, celle du
+Sud-Est au bourg de Saint-André, celle du Nord-Ouest à la ville de Gran,
+l'auberge était située, en quelque sorte, entre les branches d'un vaste
+compas liquide et ne pouvait manquer de profiter du roulage alimentant
+la batellerie.
+
+Le Danube qui, au sortir de Gran, coule sensiblement de l'Ouest à l'Est,
+s'infléchit, en effet, vers le Sud, à quelque distance du confluent
+de l'Ipoly, puis remonte au Nord, après avoir dessiné une
+demi-circonférence de faible rayon. Mais, presque aussitôt, il se replie
+sur lui-même, pour adopter une direction Nord-Sud, qu'il n'abandonnera
+plus, en aval, pendant un très grand nombre de kilomètres.
+
+Au moment où le véhicule faisait halte, le soleil se levait à peine.
+Tout dormait encore dans la maison, dont les épais volets étaient
+hermétiquement fermés.
+
+«Holà, oh! de l'auberge!.. appela, en heurtant la porte du manche de son
+fouet, l'un des deux hommes qui conduisaient la charrette.
+
+--On y va! répondit de l'intérieur l'aubergiste réveillé en sursaut.
+
+Un instant plus tard, une tête embroussaillée se montrait à une fenêtre
+du premier.
+
+--Que voulez-vous? interrogea sans aménité l'aubergiste.
+
+--Manger, d'abord; dormir, ensuite, dit le charretier.
+
+--On y va, répéta l'hôte qui disparut dans l'intérieur.
+
+Lorsque, par le portail grand ouvert, la charrette eut pénétré dans la
+cour, ses conducteurs s'empressèrent de dételer leurs deux chevaux et
+de les conduire à l'écurie, où une large provende leur fut distribuée.
+Pendant ce temps, l'hôte ne cessait de tourner autour de ces clients
+matinaux. Évidemment, il n'eût pas demandé mieux que d'engager la
+conversation, mais les rouliers, par contre, semblaient peu désireux de
+lui donner la réplique.
+
+--Vous arrivez de bon matin, camarades, insinua l'aubergiste. Vous avez
+donc voyagé pendant la nuit?
+
+--Il parait, fit l'un des charretiers.
+
+--Et vous allez loin comme ça?
+
+--Loin ou près, c'est notre affaire, lui fut-il répliqué.
+
+L'aubergiste se le tint pour dit.
+
+--Pourquoi molester ce brave homme, Vogel? intervint l'autre charretier
+qui n'avait pas encore ouvert la bouche. Nous n'avons aucune raison de
+cacher que nous allons à Saint-André.
+
+--Possible que nous n'ayons pas à le cacher, répliqua Vogel d'un ton
+bourru, mais ça ne regarde personne, j'imagine.
+
+--Evidemment, approuva l'aubergiste, flagorneur comme tout bon
+commerçant.
+
+Ce que j'en disais, c'était histoire de parler, simplement.... Ces
+messieurs désirent manger?
+
+--Oui, répondit celui des deux rouliers qui semblait le moins brutal. Du
+pain, du lard, du jambon, des saucisses, ce que tu auras.»
+
+La charrette avait dû parcourir une longue route, car ses conducteurs
+affamés firent largement honneur au repas. Ils étaient fatigués aussi,
+et c'est pourquoi ils ne s'oublièrent pas à table. La dernière bouchée
+prise, ils s'empressèrent d'aller chercher le sommeil, l'un sur la
+paille de l'écurie, près des chevaux, l'autre sous la bâche de la
+charrette.
+
+Midi sonnait quand ils reparurent. Ce fut pour réclamer aussitôt un
+second repas qui leur fut servi comme le précédent dans la grande
+salle de l'auberge. Reposés maintenant, ils s'attardèrent. Au dessert
+succédèrent les verres d'eau-de-vie qui disparaissaient comme de l'eau
+dans ces rudes gosiers.
+
+Au cours de l'après-midi, plusieurs voitures s'arrêtèrent à l'auberge
+et de nombreux piétons entrèrent boire un coup. Des paysans, pour la
+plupart, qui, la besace au dos, le bâton à la main, se rendaient à Gran
+ou en revenaient. Presque tous étaient des habitués et l'hôtelier
+ne pouvait que s'applaudir d'avoir la tête solide réclamée, par sa
+profession, car il trinquait avec tous ses clients les uns après les
+autres. Cela faisait marcher le commerce. On cause, en effet, en
+trinquant, et parler assèche le gosier, ce qui excite à de nouvelles
+libations.
+
+Ce jour-là précisément la conversation ne manquait pas d'aliment. Le
+crime commis pendant la nuit mettait les cervelles à l'envers. La
+nouvelle en avait été apportée par les premiers passants, et chacun
+racontait un détail inédit ou émettait son avis personnel.
+
+L'aubergiste apprit ainsi successivement que la magnifique villa
+possédée par le comte Hagueneau à cinq cents mètres de la rive du Danube
+avait été complètement dévalisée et que le gardien Christian était
+grièvement blessé; que ce crime était sans doute l'oeuvre de
+l'insaisissable bande de malfaiteurs auxquels on attribuait tant
+d'autres crimes impunis; que la police enfin sillonnait la campagne et
+que les criminels étaient recherchés par la brigade récemment créée pour
+la surveillance du fleuve.
+
+Les deux rouliers ne se mêlaient pas aux conversations que suscitait
+l'événement, conversations qui se développaient à grand accompagnement
+d'exclamations et de cris. Silencieusement, ils restaient à l'écart,
+mais sans doute ils ne perdaient rien des propos échangés autour d'eux,
+car ils ne pouvaient manquer de s'intéresser à ce qui passionnait tout
+le monde.
+
+Cependant, le bruit s'apaisa peu à peu, et, vers six heures et demie du
+soir, ils furent de nouveau seuls dans la grande salle, d'où le dernier
+consommateur venait de s'éloigner. L'un d'eux interpella aussitôt
+l'aubergiste fort activé à rincer des verres sur son comptoir. Celui-ci
+s'empressa d'accourir.
+
+«Que désirent ces messieurs? demanda-t-il.
+
+--Dîner, répondit un charretier.
+
+--Et coucher ensuite, sans doute? interrogea l'aubergiste.
+
+--Non, mon maître, répliqua celui des deux rouliers qui paraissait le
+plus sociable. Nous comptons repartir à la nuit...
+
+--A la nuit!... s'étonna l'aubergiste.
+
+--Afin, continua son client, d'être dès l'aube sur la place du marché.
+
+--De Saint-André?
+
+--Ou de Gran. Cela dépendra des circonstances. Nous attendons ici un ami
+qui est allé aux informations. Il nous dira où nous avons le plus de
+chances de nous défaire avantageusement de nos marchandises.»
+
+L'aubergiste quitta la salle pour s'occuper des apprêts du repas.
+
+«Tu as entendu, Kaiserlick? dit à voix basse le plus jeune des deux
+rouliers en se penchant vers son compagnon.
+
+--Oui.
+
+--Le coup est découvert.
+
+--Tu n'espérais pas, je suppose, qu'il demeurerait caché?
+
+--Et la police bat la campagne.
+
+--Qu'elle la batte.
+
+--Sous la conduite de Dragoch, à ce qu'on prétend.
+
+--Ça, c'est autre chose, Vogel. A mon idée, ceux qui n'ont que Dragoch à
+craindre peuvent dormir sur les deux oreilles.
+
+--Que veux-tu dire?
+
+--Ce que je dis, Vogel.
+
+--Dragoch serait donc?...
+
+--Quoi?
+
+--Supprimé?
+
+--Tu le sauras demain. D'ici là, motus,» conclut le roulier, en voyant
+revenir l'aubergiste.
+
+Le personnage attendu par les deux charretiers n'arriva qu'à la nuit
+close. Un rapide colloque s'engagea entre les trois compagnons.
+
+«On affirmait ici que la police est sur la piste, dit à voix basse
+Kaiserlick.
+
+--Elle cherche, mais elle ne trouvera pas.
+
+--Et Dragoch?
+
+--Bouclé.
+
+--Qui s'est chargé de l'opération?
+
+--Titcha.
+
+--Alors, il y a du bon ... Et nous, que devons-nous faire?
+
+--Atteler sans tarder.
+
+--Pour?...
+
+--Pour Saint-André, mais à cinq cents mètres d'ici vous rebrousserez
+chemin. L'auberge aura été fermée pendant ce temps-là. Vous passerez
+inaperçus, et vous prendrez la route du Nord. Tandis que on vous croira
+d'un côté, vous serez de l'autre.
+
+--Où est donc, le chaland?
+
+--A l'anse de Pilis.
+
+--C'est là qu'est le rendez-vous?
+
+--Non, un peu plus près, à la clairière, sur la gauche de la route. Tu
+la connais?
+
+--Oui.
+
+--Une quinzaine des nôtres y sont déjà. Vous irez les rejoindre.
+
+--Et toi?
+
+--Je retourne en arrière rassembler le surplus de nos hommes que j'ai
+laissés en surveillance. Je les ramènerai avec moi.
+
+--En route donc,» approuvèrent les charretiers.
+
+Cinq minutes plus tard, la voiture s'ébranlait. L'hôte, tout en
+maintenant ouvert l'un des battants de la porte cochère, salua poliment
+ses clients.
+
+« Alors, décidément, c'est-il à Gran que vous allez? interrogea-t-il.
+
+--Non, répondirent les rouliers, c'est à Saint-André, l'ami.
+
+--Bon voyage, les gars! formula l'hôte.
+
+--Merci, camarade. »
+
+La charrette tourna à droite et prit, vers l'Est, le chemin de
+Saint-André. Quand elle eut disparu dans la nuit, le personnage que
+Kaiserlick et Vogel avaient attendu toute la journée, s'éloigna à son
+tour, dans la direction opposée, sur la route de Gran.
+
+L'aubergiste ne s'en aperçut même pas. Sans plus s'occuper de ces
+passants que vraisemblablement il ne reverrait jamais, il se hâta de
+fermer la maison et de gagner son lit.
+
+La charrette qui, pendant ce temps, s'éloignait au pas tranquille de ses
+chevaux, fit volte-face au bout de cinq cents mètres, conformément aux
+instructions reçues, et suivit en sens inverse le chemin qu'elle venait
+de parcourir.
+
+Lorsqu'elle fut de nouveau à la hauteur de l'auberge, tout y était clos,
+en effet, et elle aurait dépassé ce point sans incident, si un chien,
+qui dormait au beau milieu de la chaussée, ne s'était enfui tout à coup
+en aboyant si violemment, que le cheval de flèche effrayé se déroba par
+un brusque écart jusque sur le bas côté de la route. Les charretiers
+eurent vite fait de ramener l'animal en bonne direction, et, pour la
+seconde fois, la voiture disparut dans la nuit.
+
+Il était environ dix heures et demie quand, abandonnant le chemin tracé,
+elle pénétra sous le couvert d'un petit bois, dont les masses sombres
+s'élevaient sur la gauche. Elle fut arrêtée au troisième tour de roue.
+
+«Qui va là? questionna une voix dans les ténèbres.
+
+--Kaiserlick et Vogel, répondirent les rouliers.
+
+--Passez,» dit la voix.
+
+En arrière des premiers rangs d'arbres la charrette déboucha dans une
+clairière, où une quinzaine d'hommes dormaient, étendus sur la mousse.
+«Le chef est là? s'enquit Kaiserlick.
+
+--Pas encore.
+
+--Il nous a dit de l'attendre ici.»
+
+L'attente ne fut pas longue. Une demi-heure à peine après la voiture, le
+chef, ce même personnage qui était venu sur le tard à l'auberge, arriva
+à son tour, accompagné d'une dizaine de compagnons, ce qui portait à
+plus de vingt-cinq le nombre des membres de la troupe.
+
+«Tout le monde est là? demanda-t-il.
+
+--Oui, répondit Kaiserlick qui paraissait détenir quelque autorité dans
+la bande.
+
+--Et Titcha?
+
+--Me voici, prononça une voix sonore.
+
+--Eh bien?.. interrogea anxieusement le chef.
+
+--Réussite sur toute la ligne. L'oiseau est en cage à bord du chaland.
+
+--Partons, dans ce cas, et hâtons-nous, commanda le chef. Six hommes en
+éclaireurs, le reste à l'arrière-garde, la voiture au milieu. Le Danube
+n'est pas à cinq cents mètres d'ici, et le déchargement sera fait en un
+tour de main. Vogel emmènera alors la charrette, et ceux qui sont du
+pays rentreront tranquillement chez eux. Les autres embarqueront sur le
+chaland.
+
+On allait exécuter ces ordres, quand un des hommes laissés en
+surveillance au bord de la route accourut en toute hâte.
+
+--Alerte! dit-il en étouffant sa voix.
+
+--Qu'y a-t-il? demanda le chef de la bande.
+
+--Ecoute.
+
+Tous tendirent l'oreille. Le bruit d'une troupe en marche se faisait
+entendre sur la route. A ce bruit, bientôt quelques voix assourdies se
+joignirent. La distance ne devait pas être supérieure à une centaine de
+toises.
+
+--Restons dans la clairière, commanda le chef. Ces gens-là passeront
+sans nous voir.»
+
+Assurément, étant donnée l'obscurité profonde, ils ne seraient pas
+aperçus, mais il y avait ceci de grave: si, par mauvaise chance, c'était
+une escouade de police qui suivait cette route, c'est qu'elle se
+dirigeait vers le fleuve. Certes, il pouvait se faire qu'elle ne
+découvrit pas le bateau, et, d'ailleurs, les précautions étaient
+prises. Ces agents auraient beau le visiter de fond en comble, ils n'y
+trouveraient rien de suspect. Mais, même en admettant que cette escouade
+ne soupçonnât pas l'existence du chaland, peut-être resterait-elle en
+embuscade dans les environs, et, dans ce cas, il eût été très imprudent
+de faire sortir la charrette.
+
+Enfin, on tiendrait compte des circonstances, et on agirait selon les
+événements. Après avoir attendu dans cette clairière toute la journée
+suivante, s'il le fallait, quelques-uns des hommes descendraient, à la
+nuit, jusqu'au Danube, et s'assureraient de l'absence de toute force de
+police.
+
+Pour l'instant, l'essentiel était de ne pas être dépistés, et que rien
+ne donnât l'éveil à cette troupe qui s'approchait.
+
+Celle-ci ne tarda pas à atteindre le point où la route longeait la
+clairière. Malgré la nuit noire, on reconnut qu'elle se composait d'une
+dizaine d'hommes, et de significatifs cliquetis d'acier indiquaient des
+hommes armés.
+
+Déjà, elle avait dépassé la clairière, lorsqu'un incident vint modifier
+les choses du tout au tout.
+
+Un des deux chevaux, effrayé par ce passage d'hommes sur la route,
+s'ébroua et poussa un long hennissement qui fut répété par son
+congénère.
+
+La troupe en marche s'arrêta sur place.
+
+C'était bien une escouade de police qui descendait vers le fleuve, sous
+le commandement de Karl Dragoch complètement remis des suites de son
+accident de la matinée.
+
+Si les gens de la clairière avaient connu ce détail, peut-être leur
+inquiétude en eût-elle été augmentée. Mais, ainsi qu'on l'a vu, leur
+chef croyait hors de combat le policier redouté. Pourquoi il commettait
+cette erreur, pourquoi il estimait ne plus avoir à compter avec un
+adversaire qu'il avait précisément en face de lui, c'est ce que la suite
+du récit ne tardera pas à faire comprendre au lecteur.
+
+Lorsque, dans la matinée de ce même jour, Karl Dragoch eut sauté sur la
+berge, où l'attendait son subordonné, celui-ci l'avait entraîné vers
+l'amont. Après deux ou trois cents mètres de marche, les deux policiers
+étaient arrivés à un canot, dissimulé dans les herbes de la rive, à bord
+duquel ils s'embarquèrent. Aussitôt, les avirons, vigoureusement maniés
+par Friedrick Ulhmann, emportèrent rapidement la légère embarcation de
+l'autre côté du fleuve.
+
+«C'est donc sur la rive droite que le crime a été commis? demanda à ce
+moment Karl Dragoch.
+
+--Oui, répondit Friedrick Ulhmann.
+
+--Dans quelle direction?
+
+--En amont. Dans les environs de Gran.
+
+--Comment! Dans les environs de Gran, se récria Dragoch. Ne me disais-tu
+pas tout à l'heure que nous n'avions que peu de chemin à faire?
+
+--Ce n'est pas loin, dit Ulhmann. Il y a peut-être bien trois
+kilomètres, tout de même.»
+
+Il y en avait quatre, en réalité, et cette longue étape ne put être
+franchie sans difficulté par un homme qui venait à peine d'échapper à la
+mort Plus d'une fois, Karl Dragoch dut s'étendre, afin de reprendre le
+souffle qui lui manquait. Il était près de trois heures de l'après-midi,
+quand il atteignit enfin la villa du comte Hagueneau, où l'appelait sa
+fonction.
+
+Dès qu'il se sentit, grâce à un cordial qu'il s'empressa de réclamer, en
+possession de tous ses moyens, le premier soin de Karl Dragoch fut de
+se faire conduire au chevet du gardien Christian Hoël. Pansé quelques
+heures plus tôt par un chirurgien des environs, celui-ci, la face
+blanche, les yeux clos, haletait péniblement. Bien que sa blessure fût
+des plus graves et intéressât le poumon, il subsistait toutefois un
+sérieux espoir de le sauver, à la condition que la plus légère fatigue
+lui fût épargnée.
+
+Karl Dragoch put néanmoins obtenir quelques renseignements, que le
+gardien lui donna d'une voix étouffée, par monosyllabes largement
+espacés. Au prix de beaucoup de patience, il apprit qu'une bande de
+malfaiteurs, composée de cinq ou six hommes, au bas mot, avait, au
+milieu de la nuit dernière, fait irruption dans la villa, après en avoir
+enfoncé la porte. Le gardien Christian Hoël, réveillé par le bruit,
+avait eu à peine le temps de se lever, qu'il retombait frappé d'un coup
+de poignard entre les deux épaules. Il ignorait par conséquent ce qui
+s'était passé ensuite, et il était incapable de donner aucune indication
+sur ses agresseurs. Cependant, il savait quel était leur chef, un
+certain Ladko, dont ses compagnons avaient, à plusieurs reprises,
+prononcé le nom avec une sorte d'inexplicable forfanterie. Quant à ce
+Ladko, dont un masque recouvrait le visage, c'était un grand gaillard
+aux yeux bleus et porteur d'une abondante barbe blonde.
+
+Ce dernier détail, de nature à infirmer les soupçons qu'il avait conçus
+touchant Ilia Brusch, ne laissa pas de troubler Karl Dragoch. Qu'Ilia
+Brusch fût blond, lui aussi, il n'en doutait pas, mais ce blond était
+déguisé en brun, et on ne retire pas une teinture le soir pour la
+remettre le lendemain, comme on ferait d'une perruque. Il y avait là une
+sérieuse difficulté que Dragoch se réserva d'élucider à loisir.
+
+Le gardien Christian ne put, d'ailleurs, lui fournir de plus amples
+détails. Il n'avait rien remarqué concernant ses autres agresseurs,
+ceux-ci ayant pris, comme leur chef, la précaution de se masquer.
+
+Muni de ces renseignements, le détective posa ensuite quelques questions
+touchant la villa même du comte Hagueneau. C'était, ainsi qu'il
+l'apprit, une très riche habitation meublée avec un luxe princier. Les
+bijoux, l'argenterie et les objets précieux abondaient dans les tiroirs,
+les objets d'art sur les cheminées et les meubles, les tapisseries
+anciennes et les tableaux de maître sur les murs. Des titres avaient
+même été laissés en dépôt dans un coffre-fort, au premier étage. Nul
+doute par conséquent que les envahisseurs n'aient eu l'occasion de faire
+un merveilleux butin.
+
+C'est ce que Karl Dragoch put, en effet, constater aisément en
+parcourant les diverses pièces de l'habitation. C'était un pillage en
+règle, accompli avec une parfaite méthode. Les voleurs, en gens de goût,
+ne s'étaient pas encombrés des non-valeurs. La plupart des objets de
+prix avaient disparu; à la place des tapisseries arrachées, de grands
+carrés de muraille apparaissaient à nu, et, veufs des plus belles toiles
+découpées avec art, des cadres vides pendaient lamentablement. Les
+pillards s'étaient approprié jusqu'à des tentures choisies évidemment
+parmi les plus somptueuses et jusqu'à des tapis sélectionnés parmi les
+plus beaux. Quant au coffre-fort, il avait été forcé, et son contenu
+avait disparu.
+
+«On n'a pas emporté tout cela à dos d'hommes, se dit Karl Dragoch en
+constatant cette dévastation. Il y avait là de quoi charger une voiture.
+Reste à dénicher la voiture.»
+
+Cet interrogatoire et ces premières recherches avaient nécessité un
+temps fort long. La nuit était prochaine. Il importait, avant qu'elle
+fût complète, de retrouver trace, si faire se pouvait, du véhicule dont
+les voleurs, d'après le policier, avaient dû nécessairement faire usage.
+Celui-ci se hâta donc de sortir.
+
+Il n'eut pas loin à aller pour découvrir la preuve qu il recherchait.
+Sur le sol de la vaste cour ménagée devant la villa, de larges roues
+avaient laissé de profondes empreintes juste en face de la porte brisée,
+et, à quelque distance, la terre était piétinée, comme elle aurait pu
+l'être par des chevaux qui eussent longtemps attendu.
+
+Ces constatations faites d'un coup d'oeil, Karl Dragoch s'approcha de
+l'endroit où des chevaux paraissaient avoir stationné et examina le
+sol avec attention. Puis, traversant la cour, il procéda, aux abords
+immédiats de la grille donnant sur la route, à un nouvel et minutieux
+examen, à l'issue duquel il suivit le chemin public pendant une centaine
+de mètres, pour revenir ensuite sur ses pas.
+
+«Ulhmann! appela-t-il en rentrant dans la cour.
+
+--Monsieur? répondit l'agent, qui sortit de la maison et s'approcha de
+son chef.
+
+--Combien avons-nous d'hommes? demanda celui-ci.
+
+--Onze.
+
+--C'est peu, fit Dragoch.
+
+--Cependant, objecta Ulhmann, le gardien Christian n'estime qu'à cinq ou
+six le nombre de ses agresseurs.
+
+--Le gardien Christian a son opinion, et moi j'ai la mienne, répliqua
+Dragoch. N'importe, il faut nous contenter de ce que nous avons. Tu vas
+laisser un homme ici, et prendre les dix autres. Avec nous deux, ça fera
+douze. C'est quelque chose.
+
+--Vous avez donc un indice? interrogea Friedrick Ulhmann.
+
+--Je sais, où sont nos voleurs ... de quel côté ils sont du moins.
+
+--Oserai-je vous demander?.. commença Ulhmann.
+
+--D'où me vient cette assurance? acheva Karl Dragoch. Rien n'est plus
+simple. C'est même véritablement enfantin. Je me suis d'abord dit qu'on
+avait pris trop de choses ici pour ne pas avoir besoin d'un véhicule
+quelconque. J'ai donc cherché ce véhicule et je l'ai trouvé. C'est une
+charrette à quatre roues, attelée de deux chevaux, dont l'un, celui de
+flèche, offre cette particularité qu'il manque un clou au fer de son
+pied antérieur droit.
+
+--Comment avez-vous pu savoir cela? interrogea Ulhmann ébahi.
+
+--Parce qu'il a plu la nuit dernière et que la terre encore mal séchée a
+gardé fidèlement les empreintes. J'ai appris de la même manière que la
+charrette, on quittant la villa, avait tourné à gauche, c'est-à-dire
+dans une direction opposée à celle de Gran. Nous allons nous diriger
+du même côté et suivre au besoin à la piste le cheval dont le fer est
+incomplet. Il n'y a pas apparence que nos gaillards aient voyagé pendant
+le jour. Ils se sont sans doute terrés quelque part jusqu'au soir. Or,
+la région est peu habitée et les maisons ne sont pas bien nombreuses.
+Nous fouillerons au besoin toutes celles que nous trouverons sur la
+route. Réunis tes hommes, car voici venir la nuit, et le gibier doit
+commencer à se donner de l'air.»
+
+Karl Dragoch et son escouade durent marcher longtemps avant de découvrir
+un indice nouveau. Il était près de dix heures et demie quand, après
+avoir visité inutilement deux ou trois fermes, ils arrivèrent, au
+croisement des trois routes, à l'auberge où les deux rouliers avaient
+passé la journée et d'où ils venaient de partir trois quarts d'heure
+plus tôt. Karl Dragoch heurta rudement la porte.
+
+«Au nom de la loi! prononça Dragoch lorsqu'il vit apparaître à sa
+fenêtre l'aubergiste, dont il était écrit que le sommeil serait troublé
+ce jour-là.
+
+--Au nom de la loi!.. répéta l'aubergiste, épouvanté en voyant sa
+demeure cernée par cette troupe nombreuse. Qu'ai-je donc fait?
+
+--Descends, et l'on te le dira... Mais surtout ne tarde pas trop,»
+répliqua Dragoch d'une voix impatiente.
+
+Quand l'aubergiste, à demi vêtu, eut ouvert sa porte, le policier
+procéda à un rapide interrogatoire. Une charrette était-elle venue ici
+dans la matinée? Combien d'hommes la conduisaient? S'était-elle arrêtée?
+Était-elle repartie? De quel côté s'était-elle dirigée?
+
+Les réponses ne se firent pas attendre. Oui, une charrette conduite par
+deux hommes était venue à l'auberge de bon matin. Elle y avait séjourné
+jusqu'au soir, et n'était repartie qu'après la venue d'un troisième
+personnage attendu par les deux charretiers. La demie de neuf heures
+avait déjà sonné, quand elle s'était éloignée dans la direction de
+Saint-André.
+
+«De Saint-André? insista Karl Dragoch. Tu en es sûr?
+
+--Sûr, affirma l'aubergiste.
+
+--On te l'a dit, ou tu l'as vu?
+
+--Je l'ai vu.
+
+--Hum!.. murmura Karl Dragoch, qui ajouta: C'est bon. Remonte te coucher
+maintenant, mon brave, et tiens ta langue.»
+
+L'aubergiste ne se le fit pas dire deux fois. La porte se referma, et
+l'escouade de police demeura seule sur la route.
+
+«Un instant!» commanda Karl Dragoch à ses hommes qui restèrent
+immobiles, tandis que lui-même, muni d'un fanal, examinait
+minutieusement le sol.
+
+D'abord, il ne remarqua rien de suspect, mais il n'en fut pas ainsi
+quand, ayant traversé la route, il en eut atteint le bas côté. En
+cet endroit, la terre moins foulée par le passage des véhicules,
+et, d'ailleurs, moins solidement empierrée, avait conservé plus de
+plasticité. Du premier regard, Karl Dragoch découvrit l'empreinte d'un
+sabot auquel un clou manquait, et constata que le cheval, propriétaire
+de cette ferrure incomplète, se dirigeait non pas vers Saint-André, ni
+vers Gran, mais directement vers le fleuve, par le chemin du Nord. C'est
+donc par ce chemin que Dragoch s'avança à son tour à la tête de ses
+hommes.
+
+Trois kilomètres environ avaient été franchis sans incident à travers
+un pays complètement désert, quand, sur la gauche de la route, le
+hennissement d'un cheval retentit. Retenant ses hommes du geste, Karl
+Dragoch s'avança jusqu'à la lisière d'un petit bois qu'on distinguait
+confusément dans l'ombre.
+
+«Qui est là?..» héla-t-il d'une voix forte.
+
+Nulle réponse n'étant faite à sa question, un des agents, sur son ordre,
+alluma une torche de résine. Sa flamme fuligineuse brilla d'un vif éclat
+dans cette nuit sans lune, mais sa lumière mourait à quelques pas,
+impuissante à percer l'obscurité rendue plus épaisse encore par le
+feuillage des arbres.
+
+«En avant!» commanda Dragoch, en pénétrant dans le fourré à la tête de
+l'escouade.
+
+Mais le fourré avait des défenseurs. A peine en avait-on dépassé la
+lisière, qu'une voix impérieuse prononça:
+
+«Un pas de plus, et nous faisons feu!»
+
+Cette menace n'était pas pour arrêter Karl Dragoch, d'autant plus qu'à
+la vague lueur de la torche, il lui avait semblé apercevoir une masse
+immobile, celle d'une charrette sans doute, autour de laquelle se
+groupaient une troupe d'hommes, dont il n'avait pu reconnaître le
+nombre.
+
+«En avant!» commanda-t-il de nouveau.
+
+Obéissant à cet ordre, l'escouade de police continua sa marche
+fort incertaine dans ce bois inconnu. La difficulté ne tarda pas à
+s'aggraver. Tout à coup, la torche fut arrachée des mains de l'agent qui
+la portait. L'obscurité redevint profonde.
+
+«Maladroit!.. gronda Dragoch. De la lumière, Frantz!.. De la lumière!..»
+
+Son dépit était d'autant plus vif qu'au dernier éclat jeté par la torche
+en s'éteignant, il avait cru voir la charrette commencer un mouvement de
+retraite et s'éloigner sous les arbres. Malheureusement, il ne pouvait
+être question de lui donner la chasse. C'est une vivante muraille
+que l'escouade de police rencontrait devant elle. A chaque agent
+s'opposaient deux ou trois adversaires, et Dragoch comprenait un peu
+tard qu'il ne disposait pas de forces suffisantes pour s'assurer la
+victoire. Jusqu'ici, aucun coup de feu n'avait été tiré, ni d'un côté,
+ni de l'autre.
+
+«Titcha!.. appela à ce moment une voix dans la nuit.
+
+--Présent! répondit une autre voix.
+
+--La voiture?
+
+--Partie.
+
+--Alors, il faut en finir.»
+
+Ces voix, Dragoch les enregistra dans sa mémoire. Il ne devait jamais
+les oublier.
+
+Ce court dialogue échangé, les revolvers se mirent aussitôt de la
+partie, ébranlant l'atmosphère de leurs sèches détonations. Quelques
+agents furent atteints par les balles, et Karl Dragoch, se rendant
+compte qu'il y aurait eu folie à s'obstiner, dut se résoudre à ordonner
+la retraite.
+
+L'escouade de police regagna donc la route, où les vainqueurs ne se
+risqueront pas à la poursuivre, et la nuit reprit son calme un instant
+troublé.
+
+Il fallut d'abord s'occuper des blessés. Ils étaient au nombre de trois,
+très légèrement frappés, d'ailleurs. Après un sommaire pansement, ils
+furent renvoyés en arrière sous la garde de quatre de leurs camarades.
+Quant à Dragoch, accompagné de Friedrick Ulhmann et des trois derniers
+agents, il s'élança à travers champs, vers le Danube, en obliquant
+légèrement dans la direction de Gran.
+
+Il retrouva sans difficulté l'endroit où il avait abordé quelques heures
+plus tôt, et l'embarcation dans laquelle Ulhmann et lui avaient passé le
+fleuve. Les cinq hommes s'y embarquèrent, et, le Danube traversé en sens
+inverse, ils en descendirent le cours sur la rive gauche.
+
+Si Karl Dragoch venait de subir un échec, il entendait avoir sa
+revanche. Qu'Ilia Brusch et le trop fameux Ladko fussent le même homme,
+cela ne faisait plus pour lui l'ombre d'un doute, et c'est à son
+compagnon de voyage, il en était convaincu, que le crime de la nuit
+précédente devait être imputé. Selon toute vraisemblance, celui-ci,
+après avoir mis son butin à l'abri, se hâterait de reprendre la
+personnalité d'emprunt qu'il ne savait pas percée à jour et qui lui
+avait permis de déjouer jusqu'ici les recherches de la police. Avant
+l'aube, il aurait sûrement regagné la barge, et il y attendrait son
+passager absent, ainsi que l'aurait fait l'inoffensif et honnête pêcheur
+qu'il prétendait être.
+
+Cinq hommes résolus seraient alors aux aguets. Ces cinq hommes, vaincus
+par Ladko et sa bande, triompheraient plus aisément de la résistance que
+pourrait leur opposer ce même Ladko, obligé à la solitude pour jouer son
+rôle d'Ilia Brusch.
+
+Ce plan très bien conçu fut malheureusement irréalisable. Karl Dragoch
+et ses hommes eurent beau explorer la rive, il leur fut impossible de
+découvrir la barge du pêcheur. Dragoch et Ulhmann n'eurent aucune
+peine, il est vrai, à reconnaître la place précise où le premier avait
+débarqué, mais, de la barge, pas la moindre trace. La barge avait
+disparu, et Ilia Brusch avec elle.
+
+Karl Dragoch était joué, décidément, et cela l'emplissait de fureur.
+
+«Friedrick, dit-il à son subordonné, je suis à bout. Il me serait
+impossible de faire un pas de plus. Nous allons dormir dans l'herbe pour
+retrouver un peu de force. Mais un de nos hommes va prendre le canot et
+remonter à Gran sur-le-champ. A l'ouverture du bureau, il fera jouer le
+télégraphe. Allume un fanal. Je vais dicter. Ecris.
+
+Friedrick Ulhmann obéit en silence:
+
+«Crime commis cette nuit environs de Gran. Butin chargé sur chaland.
+Exercer rigoureusement visites prescrites.»
+
+--Voilà pour une, dit Dragoch en s'interrompant. A l'autre maintenant.
+
+Il dicta de nouveau:
+
+«Mandat d'amener contre le nommé Ladko, se disant faussement Ilia Brusch
+et se prétendant lauréat de la Ligue Danubienne au dernier concours de
+Sigmaringen, ledit Ladko, _alias_ Ilia Brusch, inculpé des crimes de
+vols et de meurtres.»
+
+--Que ceci soit télégraphié à la première heure à toutes les communes
+riveraines sans exception,» commanda Karl Dragoch, en s'étendant épuisé
+sur le sol.
+
+
+
+X
+
+PRISONNIER
+
+
+Les soupçons conçus par Karl Dragoch et que la découverte du portrait
+était venue confirmer, ces soupçons n'étaient point entièrement erronés,
+il est temps de le dire au lecteur pour l'intelligence de ce récit. Sur
+un point, tout au moins, Karl Dragoch avait justement raisonné. Oui,
+Ilia Brusch et Serge Ladko n'étaient qu'un seul et même homme.
+
+Mais Dragoch se trompait gravement au contraire quand il attribuait à
+son compagnon de voyage la série de vols et de meurtres qui, depuis tant
+de mois, désolaient la région du Danube, et en particulier le dernier
+attentat, le pillage de la villa du comte Hagueneau et l'assassinat
+du gardien Christian. Ladko, d'ailleurs, ne se doutait guère que son
+passager eût de pareilles pensées. Tout ce qu'il savait, c'est que son
+nom servait à désigner un criminel fameux, et il était incapable de
+comprendre comment une telle confusion avait pu se produire.
+
+Atterré tout d'abord en se découvrant un si redoutable homonyme, qui,
+pour comble de malheur, se trouvait être en même temps son compatriote,
+il s'était ressaisi après ce moment d'effroi instinctif. Que lui
+importait en somme un malfaiteur avec lequel il n'avait de commun que le
+nom? Un innocent n'a rien à craindre. Et, innocent de tous ces crimes,
+il l'était assurément.
+
+C'est donc sans inquiétude que Serge Ladko--on lui conservera désormais
+son véritable nom--s'était absenté la nuit précédente, afin de se rendre
+à Szalka ainsi qu'il l'avait annoncé. C'est dans cette petite ville,
+en effet, que, dissimulé sous le nom d'Ilia Brusch, il avait fixé sa
+résidence, après son départ de Roustchouk, et c'est là que, pendant
+de trop longues semaines, il avait attendu des nouvelles de sa chère
+Natcha.
+
+L'attente, ainsi qu'on le sait déjà, avait fini par lui devenir
+intolérable, et il se torturait l'esprit à rechercher un moyen de
+pénétrer incognito en Bulgarie, quand le hasard lui fit tomber sous
+les yeux un numéro du _Pester Lloyd_ dans lequel était annoncé à grand
+fracas le concours de pêche de Sigmaringen. C'est on lisant l'article
+consacré à ce concours que l'exilé, aussi habile pêcheur, on ne l'a
+peut-être pas oublié, que pilote réputé, conçut l'idée d'un plan
+d'action dont la bizarrerie assurerait peut-être le succès.
+
+Sous le nom d'Ilia Brusch, le seul qu'il eût jamais porté à Szalka, il
+s'enrôlerait dans la Ligue Danubienne, il participerait au concours de
+Sigmaringen et, grâce à, sa virtuosité de pêcheur, il y remporterait
+le premier prix. Après avoir ainsi donné à son nom d'emprunt un
+commencement de notoriété, il annoncerait avec le plus de bruit
+possible, et en engageant même des paris, si faire se pouvait, son
+intention de descendre le Danube, la ligne à la main, depuis la source
+jusqu'à l'embouchure. Nul doute que ce projet ne mît en révolution le
+monde spécial des pêcheurs à la ligne et ne valût à son auteur quelque
+réputation dans le reste du public.
+
+Nanti dès lors d'un état civil hors de discussion, car on accorde,
+d'ordinaire, une confiance aveugle aux gens en vedette, Serge Ladko
+descendrait en effet le Danube. Bien entendu, il activerait de son mieux
+la marche de son bateau et ne perdrait à pêcher que le minimum de temps
+nécessaire à la vraisemblance. Toutefois, il ferait assez parler de lui
+le long du parcours pour ne pas se laisser oublier et pour être en état
+de débarquer ouvertement à Roustchouk sous la protection d'une notoriété
+bien établie.
+
+Pour que cet unique but de son entreprise fût heureusement atteint, il
+fallait que nul ne soupçonnât son véritable nom, et que personne ne pût
+reconnaître, dans les traits du pêcheur Ilia Brusch, ceux du pilote
+Serge Ladko.
+
+La première condition était facile à réaliser. Il suffirait, une fois
+transformé en lauréat de la Ligue Danubienne, de jouer ce rôle sans
+défaillance. Serge Ladko se jura donc à lui-même d'être Ilia Brusch
+envers et contre tous, quels que fussent les incidents du voyage. Il
+était a supposer, d'ailleurs, que ce voyage s'accomplirait lentement,
+mais sûrement, et qu'aucun incident ne viendrait rendre le serment
+difficile à tenir.
+
+Satisfaire à la deuxième condition était plus simple encore. Un coup
+de rasoir qui supprimerait la barbe, une application de teinture qui
+changerait la couleur des cheveux, de larges lunettes noires qui
+cacheraient celle des yeux, il n'en fallait pas davantage. Serge Ladko
+procéda à ce déguisement sommaire dans la nuit qui précéda son départ,
+puis se mit en route avant l'aube, assuré d'être méconnaissable pour
+tout regard non prévenu.
+
+A Sigmaringen, les événements s'étaient réalisés conformément, à ses
+prévisions. Lauréat en vue du concours, l'annonce de son projet avait
+été favorablement commentée par la Presse des régions riveraines. Devenu
+ainsi un personnage assez notoire pour que son identité ne pût être
+raisonnablement suspectée, assuré, d'autre part, de trouver du secours,
+le cas échéant, près de ses collègues de la Ligue Danubienne disséminés
+le long du fleuve, Serge Ladko s'était abandonné au courant.
+
+A Ulm, il avait eu une première désillusion, en constatant que
+sa célébrité relative ne le mettait pas à l'abri des foudres de
+l'administration. Aussi avait-il été trop heureux d'accepter un passager
+possédant des papiers bien en règle et dont la police semblait priser
+l'honorabilité. Certes, quand on serait à Roustchouk et que la prétendue
+gageure serait abandonnée par son auteur, la présence d'un étranger
+pourrait présenter des inconvénients. Mais, alors, on s'expliquerait, et
+jusque-là elle augmenterait les probabilités de succès d'un voyage que
+Serge Ladko avait le plus passionné désir de mener à bonne fin.
+
+Apprendre qu'il portait le même nom qu'un redoutable bandit et que
+ce bandit était Bulgare avait fait éprouver à Serge Ladko sa seconde
+émotion désagréable. Quelle que fût son innocence, et par conséquent
+sa sécurité, il ne pouvait méconnaître qu'une telle homonymie était de
+nature à provoquer les plus regrettables erreurs ou même les plus graves
+complications.
+
+Que le nom qu'il dissimulait sous celui d'Ilia Brusch vînt à être
+connu, et non seulement son débarquement à Roustchouk s'en trouverait
+compromis, mais encore il était à craindre qu'il n'en résultât de longs
+retards.
+
+Contre ces dangers, Serge Ladko ne pouvait rien. D'ailleurs, s'ils
+étaient sérieux, il convenait de ne pas les exagérer. En réalité, il
+était peu croyable que la police accordât, sans raison particulière, son
+attention à un inoffensif pêcheur à la ligne, et surtout à un pêcheur
+protégé par les lauriers cueillis au concours de Sigmaringen.
+
+Venu à Szalka après le coucher du soleil et reparti bien avant le jour
+sans être vu de personne, Serge Ladko n'avait fait que passer dans sa
+maison, juste le temps de constater qu'aucune nouvelle de Natcha ne l'y
+attendait. La persistance d'un tel silence avait véritablement quelque
+chose d'affolant. Pourquoi la jeune femme n'écrivait-elle plus depuis
+deux mois? Que lui était-il arrivé? Les périodes de troubles publics
+sont fécondes en malheurs privés, et le pilote se demandait avec
+angoisse si, en admettant qu'il débarquât heureusement à Roustchouk, il
+n'y débarquerait pas trop tard.
+
+Cette pensée, qui lui brisait le coeur, décuplait en même temps la
+puissance de ses muscles. C'est elle qui lui avait donné, au départ de
+Gran, la force de résister à la tempête et de lutter victorieusement
+contre le vent déchaîné. C'est elle qui lui faisait hâter le pas, tandis
+qu'il revenait vers la barge, muni du cordial destiné à M. Jaeger.
+
+Sa surprise fut grande de n'y pas trouver le passager qu il avait quitté
+si mal en point, et le petit mot d'avertissement écrit par celui-ci ne
+la diminua pas. Quel motif si impérieux avait pu décider M. Jaeger à
+s'éloigner malgré son état de faiblesse? Comment pouvait-il se faire
+qu'un bourgeois de Vienne eût des affaires si pressantes en rase
+campagne, loin de tout centre habité? Il y avait là un problème dont les
+réflexions du pilote ne rendirent pas la solution plus prochaine.
+
+Quelle qu'en fût la cause, l'absence de M. Jaeger avait, en tous cas, le
+grave inconvénient d'allonger encore un voyage déjà trop long. Sans cet
+incident inattendu, la barge aurait vite gagné le milieu du fleuve, et,
+avant le soir, beaucoup de kilomètres eussent été ajoutés aux kilomètres
+laissés jusqu'ici dans son sillage.
+
+La tentation était bien forte de tenir pour nulle et non avenue la
+prière de M. Jaeger, de pousser au large, et de continuer sans perdre
+une minute un voyage dont le but attirait Serge Ladko comme l'aimant
+attire le fer.
+
+Le pilote se résigna pourtant à l'attente.
+
+Il avait des obligations à l'égard de son passager, et, tout bien
+considéré, mieux valait perdre une journée et ne fournir aucun prétexte
+à des contestations ultérieures.
+
+Pour utiliser la fin de cette journée plus qu'à demi écoulée déjà,
+le travail heureusement ne manquerait pas. Elle suffirait à peine à
+remettre de l'ordre dans la barge et à réparer quelques petits dégâts
+causés par la tempête.
+
+Serge Ladko s'occupa tout d'abord de ranger les coffres dont il avait
+bouleversé le contenu pendant ses infructueuses recherches de la
+matinée. Cela ne lui aurait pas demandé beaucoup de temps, si, en
+achevant le rangement du dernier, son regard ne fût tombé sur ce même
+portefeuille qui avait précédemment sollicité l'attention de Karl
+Dragoch. Ce portefeuille, le pilote l'ouvrit comme l'avait ouvert le
+policier, et, comme celui-ci, mais agité de sentiments tout autres, il
+en retira le portrait que Natcha lui avait remis à l'instant de leur
+séparation, avec une dédicace pleine de tendresse.
+
+Un long moment, Serge Ladko contempla ce visage adorable. Natcha!..
+C'était bien elle!.. C'étaient bien ses traits chéris, ses yeux si purs,
+ses lèvres entr'ouvertes comme si elles allaient parler!..
+
+Avec un soupir, il replaça enfin la chère image dans le portefeuille et
+le portefeuille dans le coffre, qu'il referma avec soin et dont il mit
+la clef dans sa poche, puis il sortit du tôt pour vaquer à d'autres
+travaux.
+
+Mais il n'avait plus de coeur à l'ouvrage. Bientôt ses mains demeurèrent
+inactives, et, assis sur l'un des bancs, le dos tourné à la rive,
+il laissa son regard errer sur le fleuve. Sa pensée s'envola vers
+Roustchouk. Il vit sa femme, sa maison riante et pleine de chansons...
+Certes, il ne regrettait rien. Sacrifier son propre bonheur à la patrie,
+il le referait si c'était à refaire... Quelle douleur pourtant qu'un
+si cruel sacrifice eût été à ce point inutile! La révolte éclatant
+prématurément et écrasée sans recours, combien d'années encore
+la Bulgarie gémirait-elle sous le joug des oppresseurs? Lui-même
+pourrait-il franchir la frontière, et, s'il y parvenait, retrouverait-il
+celle qu'il aimait? Les Turcs ne s'étaient-ils pas emparés, comme d'un
+otage, de la femme d'un de leurs adversaires les plus déterminés? S'il
+en était ainsi, qu'avaient-ils fait de Natcha?
+
+Hélas! cet humble drame intime disparaissait dans la convulsion qui
+secouait la région balkanique. Combien peu comptait cette misère de
+deux êtres, au milieu de la détresse publique? Toute la péninsule était
+parcourue à cette heure par des hordes féroces. Partout le galop sauvage
+des chevaux faisait trembler la terre, et dans les plus pauvres villages
+avaient passé la dévastation et la guerre.
+
+Contre le colosse turc, deux pygmées: la Serbie et le Monténégro. Ces
+David réussiraient-ils à vaincre Goliath? Ladko comprenait à quel point
+la bataille était inégale, et, tout pensif, il plaçait son espoir dans
+le père de tous les Slaves, le grand Tzar de Russie, qui, un jour
+peut-être, daignerait étendre sa main puissante au-dessus de ses fils
+opprimés.
+
+Absorbé dans ses pensées, Serge Ladko avait perdu jusqu'au souvenir du
+lieu où il se trouvait. Un régiment tout entier eût défilé derrière lui
+sur la berge qu'il ne se fût pas retourné. _A fortiori_ ne s'aperçut-il
+pas de l'arrivée de trois hommes qui venaient de l'amont et marchaient
+avec précaution. Mais, si Ladko ne vit pas ces trois hommes, ceux-ci le
+virent aisément, dès que la barge leur apparut au tournant du fleuve. Le
+trio fit halte aussitôt et tint conciliabule à voix basse.
+
+L'un de ces trois nouveaux venus a déjà été présenté au lecteur, lors de
+l'escale à Vienne, sous le nom de Titcha. C'est lui qui, en compagnie
+d'un acolyte, s'était attaché aux pas de Karl Dragoch, après que le
+détective eut filé de son côté Ilia Brusch, tandis que ce dernier
+faisait une innocente démarche près d'un des intermédiaires employés
+lors des envois d'armes en Bulgarie. Cette filature avait, on s'en
+souvient, amené jusqu'à proximité de la barge les deux espions, qui,
+sûrs de connaître l'habitation flottante du policier, s'étaient alors
+éloignés en projetant de tirer parti de leur découverte. Ces projets, il
+s'agissait maintenant de les réaliser.
+
+Les trois hommes s'étaient tapis dans l'herbe de la rive, et, de là, ils
+épiaient Serge Ladko. Celui-ci, poursuivant sa méditation, ignorait leur
+présence et n'avait aucun soupçon du danger qu'elle lui faisait courir.
+Le danger était grand, cependant, ces gens en embuscade, trois affiliés
+de la bande de malfaiteurs qui parcourait alors la région du Danube,
+n'étant pas de ceux qu'il fait bon rencontrer dans un lieu désert.
+
+De cette bande, Titcha était même un membre important; il pouvait être
+considéré comme le premier après le chef, dont les exploits valaient au
+nom du pilote une honteuse célébrité. Quant aux deux autres, Sakmann et
+Zerlang, simples comparses: des bras, non des têtes.
+
+«C'est lui! murmura Titcha, en arrêtant de la main ses compagnons, dès
+qu'il découvrit la barge au détour du fleuve.
+
+--Dragoch? interrogea Sakmann.
+
+--Oui.
+
+--Tu en es sûr?
+
+--Absolument.
+
+--Mais tu ne vois pas sa figure, puisqu'il a le dos tourné, objecta
+Zerlang.
+
+--Ça ne m'avancerait pas à grand'chose de voir sa figure; répondit
+Titcha. Je ne le connais pas. A peine si je l'ai aperçu à Vienne.
+
+--Dans ce cas!..
+
+--Mais je reconnais parfaitement le bateau, interrompit Titcha, j'ai eu
+tout le loisir de l'examiner, pendant que Ladko et moi nous étions noyés
+dans la foule. Je suis certain de ne pas me tromper.
+
+--En route, alors! fit l'un des hommes.
+
+--En route,» approuva Titcha, en dépliant un paquet qu'il tenait sous
+son bras.
+
+Le pilote continuait à ne pas se douter de la surveillance dont il était
+l'objet. Il n'avait pas entendu les trois hommes arriver; il ne les
+entendit pas davantage, lorsqu'ils s'approchèrent en étouffant le bruit
+de leurs pas dans l'herbe épaisse de la rive. Perdu dans son rêve, il
+laissait sa pensée fuir avec le courant vers Natcha et vers le pays.
+
+Tout à coup une multitude d'inextricables liens s'enroulèrent à la fois
+autour de lui, l'aveuglant, le paralysant, l'étouffant.
+
+Redressé d'une secousse, il se débattait instinctivement et s'épuisait
+en vains efforts, quand un choc violent sur le crâne le jeta tout
+étourdi dans le fond de la barge. Pas si vite, cependant, qu'il n'ait eu
+le temps de se voir prisonnier des mailles de l'un de ces vastes filets
+désignés sous le nom d'éperviers, dont lui-même avait usé plus d'une
+fois pour capturer le poisson.
+
+Lorsque Serge Ladko sortit de ce demi-évanouissement, il n'était plus
+enveloppé du filet à l'aide duquel on l'avait réduit à l'impuissance.
+Par contre, étroitement ligotté par les multiples tours d'une corde
+solide, il n'aurait pu faire le plus petit mouvement; un bâillon eût au
+besoin étouffé ses cris, un impénétrable bandeau lui enlevait l'usage de
+la vue.
+
+La première sensation de Serge Ladko, en revenant à la vie, fut celle
+d'un véritable ahurissement. Que lui était-il arrivé? Que signifiait
+cette inexplicable attaque, et que voulait-on faire de lui? A tout
+prendre, il avait lieu de se rassurer dans une certaine mesure. Si l'on
+avait eu l'intention de le tuer, c'eût été chose faite. Puisqu'il était
+encore de ce monde, c'est qu'on n'en voulait pas à sa vie, et que ses
+agresseurs, quels qu'ils fussent, n'avaient d'autre intention que de
+s'emparer de sa personne.
+
+Mais pourquoi, dans quel but s'emparer de sa personne?
+
+A cette question, il était malaisé de répondre. Des voleurs?.. Ils
+n'eussent pas pris la peine de ficeler leur victime avec un tel luxe de
+précautions, quand un coup de couteau les eût servis plus rapidement et
+plus sûrement. D'ailleurs, combien misérables les voleurs que le contenu
+de la pauvre barge eût été capable de tenter!
+
+Une vengeance?.. Impossibilité plus grande encore. Ilia Brusch n'avait
+pas d'ennemis. Les seuls ennemis de Ladko, les Turcs, ne pouvaient
+soupçonner que le patriote bulgare se cachât sous le nom du pêcheur,
+et, quand bien même ils en auraient été informés, il n'était pas un
+personnage si considérable qu'ils se fussent risqués à cet acte de
+violence si loin de la frontière, en plein coeur de l'Empire d'Autriche.
+Au surplus, des Turcs l'eussent supprimé, eux aussi, plus certainement
+encore que de simples voleurs.
+
+S'étant convaincu que, pour l'instant du moins, le mystère était
+impénétrable, Serge Ladko, en homme pratique, cessa d'y penser, et
+consacra toutes les forces de son intelligence à observer ce qui allait
+suivre et à chercher les moyens, s'il en existait, de reconquérir sa
+liberté.
+
+A vrai dire, sa situation ne se prêtait pas à des observations
+nombreuses. Raidi par l'étreinte d'une corde enroulée en spirales autour
+de son corps, le moindre mouvement lui était interdit, et le bandeau
+était si bien appliqué sur ses yeux qu'il n'aurait su dire s'il faisait
+jour ou s'il faisait nuit. La première chose qu'il reconnut, en
+concentrant toute son attention dans le sens de l'ouïe, c'est qu'il
+reposait dans le fond d'un bateau, le sien sans aucun doute, et que ce
+bateau avançait rapidement sous l'effort de bras robustes. Il entendait
+distinctement, en effet, le grincement des avirons contre le bois
+des tolets, et le bruissement de l'eau glissant sur les flancs de
+l'embarcation.
+
+Dans quelle direction se dirigeait-on? Tel fut le second problème dont
+il trouva assez facilement la solution, en constatant une sensible
+différence de température entre le côté gauche et le côté droit de sa
+personne. Les secousses que lui communiquait la barge à chaque impulsion
+des avirons lui montrant qu'il était couché dans le sens de la marche,
+et le soleil, au moment de l'agression, n'étant guère éloigné du
+méridien, il en conclut sans peine qu'une moitié de son corps était
+à l'ombre produite par la paroi de l'embarcation et que celle-ci se
+dirigeait de l'Ouest à l'Est, en continuant par conséquent à suivre le
+courant, comme au temps où elle obéissait à son maître légitime.
+
+Aucune parole n'était échangée entre ceux qui le tenaient en leur
+pouvoir. Nul bruit humain ne frappait son oreille, hors les _han!_
+des nautoniers lorsqu'ils pesaient sur les rames. Cette navigation
+silencieuse durait depuis une heure et demie environ, quand la chaleur
+du soleil gagna son visage et lui apprit ainsi que l'on obliquait vers
+le Sud. Le pilote n'en fut pas étonné. Sa parfaite connaissance des
+moindres détours du fleuve lui fit comprendre que l'on commençait à
+suivre la courbe qu'il décrit en face du mont Pilis. Bientôt, sans
+doute, on reprendrait la direction de l'Est, puis celle du Nord,
+jusqu'au point extrême d'où le Danube commence à descendre franchement
+vers la péninsule des Balkans.
+
+Ces prévisions ne se réalisèrent qu'en partie. Au moment où Serge Ladko
+calculait que l'on avait atteint le milieu de l'anse de Pilis, le bruit
+des avirons cessa tout à coup. Tandis que la barge courait sur son erre,
+une voix rude se fit entendre.
+
+«Prends la gaffe,» commanda l'un des invisibles assaillants.
+
+Presque aussitôt, il y eut un choc, que suivit un grincement tel qu'en
+aurait pu produire le bordage éraflant un corps dur, puis Serge Ladko
+fut soulevé et hissé de mains en mains.
+
+Evidemment la barge avait accosté un autre bateau de dimensions plus
+considérables, à bord duquel le prisonnier était embarqué à la façon
+d'un colis. Celui-ci tendait vainement l'oreille afin de saisir au
+passage quelques paroles. Pas un mot n'était prononcé. Les geôliers
+ne se révélaient que par le contact de leurs mains brutales et par le
+souffle de leurs poitrines haletantes.
+
+Ballotté, tiraillé en tous sens, Serge Ladko, d'ailleurs, n'eut pas le
+loisir de la réflexion. Après l'avoir monté, on le descendit le long
+d'une échelle qui lui laboura cruellement les reins. Aux heurts dont
+il était meurtri, il comprit qu'on le faisait passer par une ouverture
+étroite, et enfin, bandeau et bâillon arrachés, il fût jeté bas comme un
+paquet, tandis que le bruit sourd d'une trappe qui se ferme résonnait
+au-dessus de lui.
+
+Il fallut un long moment, à Serge Ladko, tout étourdi de la secousse,
+pour reprendre conscience de lui-même. Quand il y fut parvenu, sa
+situation ne lui parut pas améliorée, bien qu'il eût retrouvé l'usage
+de la parole et de la vue. Si l'on avait jugé un bâillon inutile, c'est
+évidemment que personne ne pouvait entendre ses cris, et la suppression
+de son bandeau ne lui était pas d'un plus grand secours. C'est en vain
+qu'il ouvrait les yeux. Autour de lui tout était ombre. Et quelle ombre!
+Le prisonnier, qui, d'après la succession des sensations ressenties,
+supposait avoir été déposé dans la cale d'un bateau, s'épuisait en
+inutiles efforts pour découvrir la plus faible raie de lumière filtrant
+à travers le joint d'un panneau. Il ne distinguait rien. Ce n'était pas
+l'obscurité d'une cave, dans laquelle l'oeil parvient encore à discerner
+quelque vague lueur: c'était le noir total, absolu, comparable seulement
+à celui qui doit régner dans la tombe.
+
+Combien d'heures s'écoulèrent ainsi? Serge Ladko estimait qu'on était
+parvenu au milieu de la nuit, quand un vacarme, assourdi par la
+distance, parvint jusqu'à lui. On courait, on piétinait. Puis le bruit
+se rapprocha. De lourds colis étaient traînés directement au-dessus de
+sa tête, et c'est à peine, il l'eût juré, si l'épaisseur d'une planche
+le séparait des travailleurs inconnus.
+
+Le bruit se rapprocha encore. On parlait maintenant à côté de lui, sans
+doute derrière l'une des cloisons délimitant sa prison, mais, de ce
+qu'on disait, il était impossible de deviner le sens.
+
+Bientôt, d'ailleurs, le bruit s'apaisa, et de nouveau ce fut le silence
+autour du malheureux pilote qu'environnait une ombre impénétrable.
+
+Serge Ladko s'endormit
+
+
+
+XI
+
+AU POUVOIR D'UN ENNEMI
+
+
+Après que Karl Dragoch et ses hommes eurent battu en retraite, les
+vainqueurs étaient d'abord restés sur le lieu du combat, prêts à
+s'opposer à un retour offensif, tandis que la charrette s'éloignait dans
+la direction du Danube. Ce fut seulement quand le temps écoulé eut rendu
+certain le départ définitif des forces de police que, sur un ordre de
+son chef, la bande des malfaiteurs se mit en marche à son tour.
+
+Ils eurent bientôt atteint le fleuve, qui coulait à moins de cinq cents
+mètres. La charrette les y attendait, en face d'un chaland, dont on
+apercevait la masse sombre à quelques mètres de la rive.
+
+La distance était médiocre et les travailleurs nombreux. En peu
+d'instants, le va-et-vient de deux bachots eut transporté à bord de ce
+chaland le chargement de la voiture. Aussitôt, celle-ci s'éloigna et
+disparut dans la nuit, tandis que la plupart des combattants de la
+clairière se dispersaient à travers la campagne, après avoir reçu leur
+part de butin. Du crime qui venait d'être commis, il ne subsistait plus
+d'autre trace qu'un amoncellement de colis encombrant le pont de la
+gabarre, à bord de laquelle ne s'étaient embarqués que huit hommes.
+
+En réalité, la fameuse bande du Danube était exclusivement composée de
+ces huit hommes. Quant aux autres, ils représentaient une faible partie
+d'un personnel indéterminé de sous-ordres, dont telle ou telle fraction
+était utilisée, selon la région exploitée: Ceux-ci demeuraient toujours
+étrangers à l'exécution proprement dite des coups de main, et leur rôle,
+limité aux fonctions de porteurs, de vedettes ou de gardes du corps, ne
+commençait qu'au moment où il s'agissait d'évacuer vers le fleuve le
+butin conquis.
+
+Cette organisation était des plus habiles. Par ce moyen, la bande
+disposait, sur tout le parcours du Danube, d'innombrables affiliés
+dont bien peu se rendaient compte du genre d'opérations auxquelles ils
+apportaient leur concours. Recrutés dans la classe la plus illettrée, de
+véritables brutes en général, ils croyaient participer à de vulgaires
+actes de contrebande et ne cherchaient pas à en savoir davantage. Jamais
+ils n'avaient songé à établir le moindre rapprochement entre celui qui
+commandait les expéditions auxquelles ils prenaient part et ce fameux
+Ladko qui, tout en leur cachant son nom, semblait se complaire
+étrangement à laisser une trace quelconque de son état civil sur chaque
+théâtre de ses crimes.
+
+Leur indifférence paraîtra moins surprenante, si l'on veut bien
+considérer que ces crimes, commis sur tout le cours du Danube, étaient
+éparpillés sur une immense étendue. L'émotion publique avait donc, entre
+chacun d'eux, le temps de se calmer. C'est surtout dans les bureaux de
+la police, où venaient se centraliser toutes les plaintes des régions
+riveraines, que le nom de Ladko avait acquis sa triste célébrité. Dans
+les villes, la classe bourgeoise, à cause des _manchettes_ ronflantes
+des journaux, lui accordait encore un intérêt spécial. Mais pour la
+masse du peuple, et, _a fortiori_, pour les paysans, il n'était qu'un
+malfaiteur comme un autre, dont on a à souffrir une fois et qu'on ne
+revoit plus ensuite.
+
+Au contraire, les huit hommes restés à bord du chaland se connaissaient
+tous entre eux et formaient une véritable bande. A l'aide de leur
+bateau, ils montaient ou descendaient sans cesse le Danube. Que
+l'occasion d'une profitable opération se présentât, ils s'arrêtaient,
+recrutaient dans les environs le personnel nécessaire, puis, le butin
+en sûreté dans leur cachette flottante, ils repartaient, en quête de
+nouveaux exploits.
+
+Quand le chaland était plein, ils gagnaient la mer Noire où un vapeur
+à leur dévotion venait croiser au jour fixé. Transportées à bord de ce
+vapeur, les richesses volées, et parfois acquises au prix d'un meurtre,
+y devenaient brave et loyale cargaison, capable d'être échangée contre
+de l'or, dans des contrées lointaines, au grand soleil des honnêtes
+gens.
+
+C'est exceptionnellement que la bande, la nuit précédente, avait fait
+parler d'elle à si faible distance de son précédent méfait. Elle ne
+commettait pas, d'ordinaire, une telle faute, qui, répétée, eût pu
+donner l'éveil aux complices inconscients qu'elle embauchait dans le
+pays. Mais, cette fois, son capitaine avait eu une raison particulière
+de ne pas s'éloigner, et si cette raison n'était pas celle que lui avait
+attribuée Karl Dragoch, en causant à Ulm avec Friedrich Ulhmann, la
+personnalité du policier n'y était cependant pas étrangère.
+
+Reconnu à Vienne par le chef de bande lui-même, alors accompagné de son
+second, Titcha, il avait été, depuis cet instant, suivi à la piste, sans
+le savoir, par une série d'affiliés locaux auxquels on n'avait dit que
+l'essentiel, et le chaland s'était appliqué à ne précéder la barge que
+de quelques kilomètres. Cet espionnage, des plus malaisés dans une
+contrée souvent découverte et où abondaient en ce moment les gens de
+police, avait été forcément intermittent, et le hasard avait voulu que
+jamais Karl Dragoch et son hôte ne fussent aperçus en même temps. Rien
+n'avait donc permis de supposer que la barge eût deux habitants, ni
+d'admettre, par conséquent, la possibilité d'une erreur.
+
+En instituant cette surveillance, le capitaine des bandits rêvait d'un
+coup de maître. Supprimer le détective? Il n'y songeait pas. Pour le
+moment tout au moins, il projetait seulement de s'en emparer, Karl
+Dragoch en son pouvoir, il aurait ensuite la partie belle pour traiter
+d'égal à égal, si jamais un sérieux danger le menaçait.
+
+Pendant plusieurs jours, l'occasion de cet enlèvement ne s'était pas
+présentée. Ou bien la barge s'arrêtait le soir à trop faible distance
+d'un centre habité, ou bien on rencontrait dans son voisinage trop
+immédiat quelques-uns des agents égrenés sur la rive et dont la qualité
+ne pouvait échapper à un professionnel du crime.
+
+Le matin du 29 août, enfin, les circonstances avaient paru favorables.
+La tempête qui, la nuit précédente, avait protégé la bande pendant
+qu'elle s'attaquait à la villa du comte Hagueneau, devait avoir plus ou
+moins dispersé les policiers qui précédaient ou suivaient leur chef le
+long du fleuve. Peut-être celui-ci serait-il momentanément seul et sans
+défense. Il fallait en profiter.
+
+Aussitôt la voiture chargée des dépouilles de la villa, Titcha avait été
+dépêché avec deux des hommes les plus résolus. On a vu comment les trois
+aventuriers s'étaient acquittés de leur mission, et comment le pilote
+Serge Ladko était devenu leur prisonnier, au lieu et place du détective
+Karl Dragoch.
+
+Jusqu'ici, Titcha n'avait pu renseigner son capitaine sur l'heureuse
+issue de sa mission que par les quelques mots brefs échangés dans la
+clairière, au moment où l'escouade de police était survenue sur la
+route. L'entretien serait nécessairement repris à ce sujet, mais, pour
+l'instant, il ne pouvait en être question. Avant tout, il s'agissait de
+faire disparaître et de mettre à l'abri les nombreux colis entassés
+sur le pont, et c'est à quoi s'employèrent sans tarder les huit hommes
+formant l'équipage de la gabarre.
+
+Soit à bras, soit en les faisant glisser sur des plans inclinés, ces
+colis furent d'abord introduits dans l'intérieur du bateau, premier
+travail qui n'exigea que quelques minutes, puis on procéda à l'arrimage
+définitif. Pour cela le plancher de la cale fut soulevé et laissa à
+découvert une ouverture béante, à la place où l'on se fût légitimement
+attendu a trouver l'eau du Danube. Une lanterne, descendue dans ce
+deuxième compartiment, permit d'y distinguer un amoncellement d'objets
+hétéroclites qui le remplissaient déjà en partie. Il restait assez de
+place, cependant, pour que les dépouilles du comte Hagueneau pussent
+être logées à leur tour dans l'introuvable cachette.
+
+Merveilleusement truquée, en effet, était cette gabarre qui servait à
+la fois de moyen de transport, d'habitation et de magasin inviolable.
+Au-dessous du bateau visible, un autre plus petit s'appliquait, le
+pont de celui-ci formant le fond de celui-là. Ce second bateau, d'une
+profondeur de deux mètres environ, avait un déplacement tel, qu'il
+fût capable de porter le premier et de le soulever d'un pied ou deux
+au-dessus de la surface de l'eau. On avait remédié à cet inconvénient,
+qui aurait, sans cela, dévoilé la supercherie, en chargeant le bateau
+inférieur d'une quantité de lest suffisant à le noyer entièrement, de
+telle sorte que le chaland supérieur gardât la ligne de flottaison qu'il
+devait avoir à vide.
+
+Vide, sa cale l'était toujours, les marchandises volées, qui allaient
+s'entasser dans le double fond, y remplaçaient un poids correspondant de
+lest, et l'aspect de l'extérieur n'était en rien modifié.
+
+Par exemple cette gabarre, qui, lège, aurait dû normalement caler à
+peine un pied, s'enfonçait dans l'eau de près de sept. Cela n'était
+pas sans créer de réelles difficultés dans la navigation du Danube et
+rendait nécessaire le concours d'un excellent pilote. Ce pilote, la
+bande le possédait dans la personne de Yacoub Ogul, un israélite natif
+lui aussi de Roustchouk. Très pratique du fleuve, Yacoub Ogul aurait
+pu lutter avec Serge Ladko lui-même pour la parfaite connaissance des
+passes, des chenals et des bancs de sable; d'une main sûre, il dirigeait
+le chaland à travers les rapides semés de rochers que l'on rencontre
+parfois sur son cours.
+
+Quant à la police, elle pouvait examiner le bateau tant que cela lui
+plairait. Elle pouvait en mesurer la hauteur intérieure et extérieure
+sans trouver la plus petite différence. Elle pouvait sonder tout autour
+sans rencontrer la cachette sous-marine, établie suffisamment en
+retrait, et de lignes assez fuyantes pour qu'il fût impossible de
+l'atteindre. Toutes ses investigations l'amèneraient uniquement à
+constater que ce chaland était vide et que ce chaland vide enfonçait
+dans l'eau de la quantité strictement suffisante pour équilibrer son
+poids.
+
+En ce qui concerne les papiers, les précautions n'étaient pas moins
+bien prises. Dans tous les cas, soit qu'elle descendît le courant, soit
+qu'elle le remontât, la gabarre, ou allait chercher des marchandises,
+ou, marchandises débarquées, retournait à son port d'attache. Selon
+le choix qui paraissait le meilleur, elle appartenait, tantôt à M.
+Constantinesco, tantôt à M. Wenzel Meyer, tous deux commerçants, l'un de
+Galatz, l'autre de Vienne. Les papiers, illustrés des cachets les plus
+officiels, étaient à ce point en règle, que jamais personne n'avait
+songé à les vérifier. L'eût-on fait, d'ailleurs, que l'on aurait
+constaté l'existence d'un Constantinesco ou d'un Wenzel Meyer dans
+l'une ou l'autre des deux villes indiquées. En réalité, le propriétaire
+s'appelait Ivan Striga.
+
+Le lecteur se rappellera peut-être que ce nom appartenait à un des
+individus les moins recommandables de Roustchouk, qui, après s'être
+vainement opposé au mariage de Serge Ladko et de Natcha Gregorevitch,
+avait disparu ensuite de la ville. Sans qu'on entendît parler
+positivement de lui, de mauvais bruits avaient alors couru sur son
+compte, et la rumeur publique l'accusait de tous les crimes.
+
+Pour une fois, la rumeur publique ne se trompait pas. Avec sept autres
+misérables de son espèce, Ivan Striga avait, en effet, formé une bande
+de véritables pirates, qui, depuis lors, écumait littéralement les deux
+rives du Danube.
+
+Avoir trouvé ainsi le chemin de la richesse facile, c'était quelque
+chose; s'assurer la sécurité, c'était mieux encore. Dans ce but, au lieu
+de cacher son nom et son visage, ainsi que l'aurait fait un malfaiteur
+vulgaire, il s'était arrangé de manière, à ne pas être un anonyme pour
+ses victimes. Bien, entendu, ce n'était pas son vrai nom qu'il leur
+faisait connaître. Non, celui qu'il avait résolu de laisser deviner avec
+une adroite imprudence, c'était celui de Serge Ladko.
+
+S'abriter, afin d'échapper aux conséquences d'un forfait, derrière une
+personnalité d'emprunt, c'est un stratagème assez commun, mais
+Striga l'avait rénové par le choix intelligent du pseudonyme qu'il
+s'attribuait.
+
+Si le nom de Ladko n'était, ni plus ni moins qu'un autre, capable de
+créer une confusion et, par suite, hors le cas de flagrant délit, de
+détourner les soupçons au profit du coupable, il possédait quelques
+avantages qui lui étaient propres.
+
+En premier lieu, Serge Ladko n'était pas un mythe. Il existait, si le
+coup de fusil qui l'avait salué à son départ de Roustchouk ne l'avait
+pas abattu pour jamais. Bien que Striga se vantât volontiers d'avoir
+supprimé son ennemi, la vérité est qu'il n'en savait rien. Peu
+importait, d'ailleurs, au point de vue de l'enquête qui pouvait être
+faite à Roustchouk. Si Ladko était mort, la police ne pourrait rien
+comprendre aux accusations dont il serait l'objet. S'il était vivant,
+elle trouverait un homme de chair et d'os, d'une honorabilité si bien
+établie que l'enquête, selon toute vraisemblance, en resterait là. Sans
+doute, on rechercherait alors ceux qui auraient la malchance d'être ses
+homonymes. Mais, avant qu'on eût passé au crible tous les Ladkos du
+monde, il coulerait de l'eau sous les ponts du Danube!
+
+Que si, d'aventure, les soupçons, à force d'être dirigés dans la même
+direction, finissaient par entamer la cuirasse d'honorabilité de Serge
+Ladko, ce serait alors un résultat doublement heureux. Outre qu'il est
+toujours agréable à un bandit de savoir qu'un autre est inquiété à sa
+place, cette substitution lui devient plus agréable encore quand il a
+voué à sa victime une haine mortelle.
+
+Alors même que ces déductions eussent été déraisonnables, l'absence de
+Serge Ladko, dont personne ne connaissait la patriotique mission, les
+eût rendues logiques. Pourquoi le pilote était-il parti sans crier gare?
+La section locale de la police du fleuve commençait précisément à se
+poser cette question au moment où Karl Dragoch découvrait ce qu'il
+croyait être la vérité, et, comme chacun sait, lorsque la police
+commence à se poser des questions, il y a peu de chances qu'elle y
+réponde avec bienveillance.
+
+Ainsi, la situation était bien nette dans sa dramatique complication.
+Une longue série de crimes que des maladresses voulues faisaient
+toujours attribuer à un certain Ladko, de Roustchouk; le pilote du même
+nom, vaguement, très vaguement encore soupçonné, à cause de son absence,
+d'être le coupable, tandis qu'à des centaines de kilomètres un Ladko,
+accusé par de plus sérieuses présomptions, était dépisté sous le
+déguisement du pêcheur Ilia Brusch; et Striga, pendant ce temps,
+reprenant, après chaque expédition, son état civil authentique, pour
+circuler librement sur le Danube.
+
+Toutefois, pour que sa sécurité ne fût pas menacée, la condition
+essentielle était que l'on fit disparaître toute trace compromettante
+dans le plus bref délai possible. C'est pourquoi, ce soir-là, le butin
+nouvellement conquis fut, comme de coutume, rapidement déposé dans
+l'introuvable cachette. C'est le bruit de cet arrimage que le véritable
+Serge Ladko entendit dans son cachot pris aux dépens de cette même cale
+sous-marine, au fond de laquelle nulle puissance humaine n'était capable
+de le secourir. Puis, le parquet remis en place, les hommes remontèrent
+sur le pont dont les panneaux furent refermés. La police pouvait venir
+désormais.
+
+Il était, à ce moment, près de trois heures du matin. L'équipage de la
+gabarre, surmené par les fatigues de cette nuit et par celles de la nuit
+précédente, aurait eu grand besoin de repos, mais il ne pouvait en être
+question.
+
+Striga, désireux de s'éloigner au plus vite du lieu de son dernier
+crime, donna l'ordre de se mettre en route en profitant de l'aube
+naissante, ordre qui fut exécuté sans un murmure, chacun comprenant la
+force des raisons qui le dictaient.
+
+Pendant qu'on s'occupait de ramener l'ancre à bord et de pousser
+le chaland au milieu du fleuve, Striga s'enquit des péripéties de
+l'expédition de la matinée.
+
+«Ça a été tout seul, lui répondit Titcha. Le Dragoch a été pris au
+premier coup de filet comme un simple brochet.
+
+--Vous a-t-il vus?
+
+--Je ne crois pas. Il avait autre chose à penser.
+
+--Il ne s'est pas débattu?
+
+--Il a essayé, la canaille. J'ai dû l'assommer à moitié pour le faire
+tenir tranquille.
+
+--Tu ne l'as pas tué, au moins? demanda vivement Striga.
+
+--Que non pas! Étourdi tout au plus. J'en ai profité pour le ligotter
+proprement. Mais je n'avais pas fini le paquetage que le colis respirait
+comme père et mère.
+
+--Et maintenant?
+
+--Il est dans la cale. Dans le double fond, naturellement.
+
+--Sait-il où on l'a transporté?
+
+--Il faudrait alors qu'il soit rudement malin, déclara Titcha en riant
+bruyamment. Tu dois bien penser que je n'ai oublié ni le bâillon, ni le
+bandeau. On ne les a retirés que le particulier en cage. Là, il peut, si
+ça lui convient, chanter des romances et admirer le paysage.
+
+Striga sourit sans répondre. Titcha reprit:
+
+---J'ai fait ce que tu as commandé, mais où cela nous mènera-t-il?
+
+--Ne serait-ce qu'à désorganiser la brigade privée de son chef, répondit
+Striga.
+
+Titcha haussa les épaules.
+
+--On en nommera un autre, dit-il.
+
+--Possible, mais il ne vaudra peut-être pas celui que nous tenons. Dans
+tous les cas, nous pourrons causer. Au besoin, nous le rendrions en
+échange des passeports qui nous seraient nécessaires. Il est donc
+essentiel de le garder vivant.
+
+--Il l'est, affirma Titcha.
+
+--A-t-on pensé à lui donner à manger?
+
+--Diable!... fit Titcha en se grattant la tête. On l'a tout à fait
+oublié. Mais douze heures d'abstinence n'ont jamais fait de mal à
+personne, et je lui porterai son dîner dès que nous serons en marche ...
+A moins que tu ne veuilles le lui porter toi-même, pour te rendre compte
+par tes yeux?
+
+--Non, dit vivement Striga. Je préfère qu'il ne me voie pas. Je le
+connais et il ne me connaît pas. C'est un avantage que je ne veux pas
+perdre.
+
+--Tu pourrais mettre un masque.
+
+--Ça ne prendrait pas avec Dragoch. Pas besoin qu'on lui montre son
+visage. La taille, la carrure, le moindre détail lui suffît pour
+reconnaître les gens.
+
+--Alors, je suis frais, moi, qui suis obligé de lui porter sa pitance!
+
+--Il faut bien que quelqu'un le fasse ... D'ailleurs, Dragoch n'est pas
+bien dangereux actuellement, et, s'il le redevient jamais, c'est que
+nous serons à l'abri.
+
+--Amen!.. fit Titcha.
+
+--Pour le moment, reprit Striga, on va le laisser dans sa boîte. Pas
+trop longtemps, par exemple, sans quoi il finirait par mourir asphyxié.
+On le remontera dans une cabine du pont quand nous aurons dépassé
+Budapest, demain matin, après mon départ.
+
+--Tu as donc l'intention de t'absenter? demanda Titcha.
+
+--Oui, répondit Striga. Je quitterai le chaland de temps en temps afin
+de recueillir des informations sur la rive. Je verrai ce qu'on dit de
+notre dernière affaire et de la disparition de Dragoch.
+
+--Et si tu te fais pincer? objecta Titcha.
+
+--Pas de danger. Personne ne me connaît, et la police du fleuve doit
+être dans le marasme. Pour les autres, j'aurai, s'il le faut, une
+identité toute neuve.
+
+--Laquelle?
+
+--Celle du célèbre Ilia Brusch, pêcheur insigne et lauréat de la Ligue
+Danubienne.
+
+--Quelle idée!
+
+--Excellente. J'ai le bateau d'Ilia Brusch. Je lui emprunterai sa peau,
+à l'exemple de Karl Dragoch.
+
+--Et si l'on te demande du poisson?
+
+--J'en achèterai, s'il le faut, pour le revendre.
+
+--Tu as réponse à tout.
+
+--Parbleu!»
+
+La conversation prit fin sur ce mot. Le chaland avait commencé a suivre
+le fil du courant. Il soufflait une légère brise du Nord qui serait très
+favorable quand, un peu au-dessus de Visegrad, le Danube, revenant sur
+lui-même, suivrait la direction du Sud. Jusque-là, au contraire, cette
+brise du Nord retardait singulièrement le bateau, et Striga, pressé de
+s'éloigner du théâtre de ses exploits, donna l'ordre de border deux
+longs avirons qui aideraient à gagner contre le vent.
+
+Il fallut trois heures pour parcourir dix kilomètres et atteindre le
+premier coude du fleuve, puis deux heures encore pour suivre la courbe
+que dessine le Danube avant d'adopter franchement la direction du Sud.
+Un peu en amont de Waitzen, on put enfin abandonner les avirons, et,
+sous la poussée de la voile, la marche du bateau fut notablement
+accélérée.
+
+Vers onze heures on passa devant Saint-André où les deux charretiers
+Kaiserlick et Vogel avaient prétendu se rendre au cours de la nuit
+précédente. Il ne fut pas question de s'y arrêter, et le chaland
+continua à dériver vers Budapest, encore distante de vingt-cinq à trente
+kilomètres.
+
+A mesure qu'on gagnait vers l'aval, l'aspect des rives devenait plus
+sévère. Les îles ombreuses et verdoyantes se multipliaient, ne laissant
+parfois entre elles que d'étroits canaux, interdits aux chalands, mais
+suffisants pour la navigation de plaisance.
+
+Dans cette partie du Danube, la batellerie commence à devenir assez
+active. Il y a même de fréquents encombrements, car le cours du fleuve
+est resserré entre les premières ramifications des Alpes Norriques et
+les dernières ondulations des Karpathes. Quelquefois se produisent des
+échouages ou des abordages, peu dommageables en somme, pour peu que
+l'attention des pilotes soit un seul instant en défaut. En général,
+le malheur se réduit à une perte de temps. Mais que de cris, que de
+querelles, au moment de la collision!
+
+Le chaland, dont Striga était le capitaine, devait être compté parmi
+les mieux dirigés. De grande taille, puisque sa capacité dépassait deux
+cents tonnes, le pont proprement dit en était recouvert d'une sorte de
+superstructure, d'un spardeck, qui formait, à l'arrière, le toit du
+rouf habité par le personnel. Un mâtereau à l'avant servait à hisser
+le pavillon national, et, à la poupe, un gouvernail à large safran
+permettait au pilote de maintenir le bateau en bonne direction.
+
+A mesure qu'on descendait le courant, l'animation du fleuve allait
+croissant, ainsi que cela se produit aux approches des grandes cités.
+Des embarcations légères, à vapeur ou à voiles, chargées de promeneurs
+ou de touristes, se glissaient entre les îles. Bientôt, dans le
+lointain, la fumée de cheminées d'usines empâta l'horizon, annonçant les
+faubourgs de Budapest.
+
+A ce moment, il se produisit un fait singulier. Sur un signe de Striga,
+Titcha pénétra dans le rouf de l'arrière, avec un de ses compagnons de
+l'équipage. Les deux hommes en ressortirent bientôt. Ils escortaient
+une femme d'une taille élancée, mais dont il était malaisé de voir les
+traits à demi cachés par un bâillon. Les mains liées derrière le dos,
+cette femme marchait entre ses deux gardiens, sans essayer d'une
+résistance dont l'expérience lui avait sans doute démontré l'inutilité.
+Docilement, elle descendit dans la cale par l'échelle du grand panneau,
+puis dans un compartiment du double fond dont la trappe fut refermée sur
+elle. Cela fait, Titcha et son compagnon reprirent leurs occupations,
+comme si de rien n'était.
+
+Vers trois heures de l'après-midi, le chaland s'engagea entre les quais
+de la capitale de la Hongrie. A droite, c'était Buda, l'ancienne ville
+turque; à gauche, Pest, la ville moderne. A cette époque, Buda était,
+plus qu'elle ne l'est restée de nos jours, une de ces vieilles et
+pittoresques cités que le progrès égalitaire tend à faire disparaître.
+Par contre, Pest, si son importance était déjà considérable, n'avait pas
+encore atteint le prodigieux développement qui a fait d'elle la plus
+importante et la plus belle métropole de l'Europe orientale.
+
+Sur les deux rives, et notamment sur la rive gauche, se succédaient
+les maisons à arcades et à terrasses, que dominaient les clochers des
+églises dorés par les rayons du soleil, et la longue enfilade des quais
+ne manquait ni de noblesse ni de grandeur.
+
+Le personnel du chaland n'accordait pas son attention à ce spectacle
+enchanteur. La traversée de Budapest pouvant ménager de désagréables
+surprises à des gens si sujets à caution, l'équipage n'avait d'yeux que
+pour le fleuve où se croisaient de nombreuses embarcations. Ce prudent
+souci permit à Striga de distinguer en temps voulu, au milieu des
+autres, un bateau conduit par quatre hommes, qui se dirigeait en droite
+ligne vers le chaland. Ayant reconnu un canot de la police fluviale, il
+avertit d'un coup d'oeil Titcha, qui, sans autre explication, s'affala
+par le panneau dans la cale.
+
+Striga ne s'était pas trompé. En quelques minutes, ce canot eut rallié
+la gabarre. Deux hommes montèrent à bord.
+
+«Le patron? demanda l'un des nouveaux arrivants.
+
+--C'est moi, répondit Striga en faisant un pas en avant de ses
+compagnons.
+
+--Votre nom?
+
+--Ivan Striga.
+
+--Votre nationalité?
+
+--Bulgare.
+
+--D'où vient cette gabarre?
+
+--De Vienne.
+
+--Où va-t-elle?
+
+--A Galatz.
+
+--Son propriétaire?
+
+--M. Constantinesco, de Galatz.
+
+--Chargement?
+
+--Néant. Nous retournons à vide.
+
+--Vos papiers?
+
+--Les voici, dit Striga, en offrant au questionneur les documents
+demandés.
+
+--C'est bon, approuva celui-ci, qui les restitua après un examen
+consciencieux. Nous allons jeter un coup d'oeil dans votre cale.
+
+--A votre aise, concéda Striga. Je vous ferai toutefois remarquer que
+c'est la quatrième visite que nous subissons depuis notre départ de
+Vienne. Ce n'est pas agréable.»
+
+Le policier, déclinant du geste toute responsabilité personnelle dans
+les ordres dont il n'était que l'exécuteur, descendit sans répondre par
+le panneau. Arrivé au bas de l'échelle, il s'avança de quelques pas dans
+la cale dont son regard fit le tour, puis il remonta. Rien n'était venu
+l'avertir que sous ses pieds gisaient deux créatures humaines, un homme,
+d'un côté, une femme de l'autre, toutes deux réduites à l'impuissance
+et hors d'état de demander du secours. La visite ne pouvait être plus
+consciencieuse ni plus longue. Le chaland étant complètement vide, il
+n'y avait pas lieu de s'enquérir de la provenance de son chargement, ce
+qui simplifiait beaucoup les choses.
+
+Le policier reparut donc au jour, et, sans poser d'autres questions,
+regagna son canot, qui s'éloigna vers de nouvelles perquisitions, tandis
+que la gabarre continuait lentement sa route vers l'aval.
+
+Quand les dernières maisons de Budapest eurent été laissées en arrière,
+le moment parut venu de s'occuper de la prisonnière de la cale. Titcha
+et son compagnon disparurent dans l'intérieur, pour en ressortir
+bientôt, escortant cette même femme qui y avait été incarcérée quelques
+heures plus tôt, et qui fut réintégrée dans le rouf. Des autres hommes
+de l'équipage, nul ne sembla prêter la moindre attention à cet incident.
+
+On ne fit halte qu'à la nuit, entre les bourgs d'Ercsin et d'Adony, à
+plus de trente kilomètres au-dessous de Budapest, et l'on repartit le
+lendemain dès l'aube. Au cours de cette journée du 31 août, la dérive
+fut interrompue par quelques arrêts, pendant lesquels Striga quitta le
+bord, en utilisant la barge, conquise, à ce qu'il pensait, sur Karl
+Dragoch. Loin de se cacher, il accostait dans les villages, se
+présentait aux habitants comme étant ce fameux lauréat de la Ligue
+Danubienne, dont la renommée n'avait pu manquer de parvenir jusqu'à eux,
+et engageait des conversations qu'il aiguillait adroitement sur les
+sujets qui lui tenaient au coeur.
+
+Très maigre fut sa récolte de renseignements. Le nom d'Ilia Brusch ne
+paraissait pas être populaire dans cette région. Sans doute, à Mohacs,
+Apatin, Neusatz, Semlin ou Belgrade, qui sont des villes importantes, il
+en serait autrement. Mais Striga n'avait pas l'intention de s'y risquer
+et il comptait bien se borner à prendre langue dans des villages, où la
+police exerçait nécessairement une surveillance moins effective. Par
+malheur, les paysans ignoraient généralement le concours de Sigmaringen
+et se montraient très rebelles aux interviews. D'ailleurs, ils ne
+savaient rien. Ils ignoraient Karl Dragoch plus encore qu'Ilia Brusch,
+et Striga déploya en vain tous les raffinements de sa diplomatie.
+
+Ainsi que cela avait été convenu la veille, c'est pendant une des
+absences de Striga que Serge Ladko fut remonté au jour et transporté
+dans une petite cabine dont la porte fut soigneusement verrouillée.
+Précaution peut-être exagérée, tout mouvement étant interdit au
+prisonnier étroitement ligotté.
+
+Les journées du 1er au 6 septembre s'écoulèrent paisiblement. Poussé à
+la fois par le courant et par un vent favorable, le chaland continuait
+à dériver, à raison d'une soixantaine de kilomètres par vingt-quatre
+heures. La distance parcourue aurait même été sensiblement plus grande
+sans les arrêts que rendaient nécessaires les absences de Striga.
+
+Si les excursions de celui-ci étaient toujours aussi stériles au point
+de vue spécial des renseignements, une fois, du moins, il réussit,
+en utilisant ses talents professionnels,. à les rendre profitables à
+d'autres égards.
+
+Ceci se passait le 5 septembre. Ce jour-là, le chaland étant venu
+mouiller à la nuit en face d'un petit bourg du nom de Szuszek, Striga
+descendit à terre comme de coutume. La soirée était avancée. Les
+paysans, qui se couchent d'ordinaire avec le soleil, ayant pour la
+plupart réintégré leurs demeures, il déambulait solitairement, quand il
+avisa une maison d'apparence assez cossue, dont le propriétaire, plein
+de confiance dans la probité publique, avait laissé la porte ouverte, en
+s'absentant pour quelque course dans le voisinage.
+
+Sans hésiter, Striga s'introduisit dans cette maison, qui se trouva
+être un magasin de détail, ainsi que l'existence d'un comptoir le
+lui démontra. Prendre dans le tiroir de ce comptoir la recette de la
+journée, cela ne demanda qu'un instant. Puis, non content de cette
+modeste rapine, il eut tôt fait de découvrir dans le corps inférieur
+d'un bahut, dont l'effraction ne fut qu'un jeu pour lui, un sac
+rondelet, qui rendit au toucher un son métallique de bon augure.
+
+Ainsi nanti, Striga s'empressa de regagner son chaland, qui, l'aube
+venue, était déjà loin.
+
+Telle fut la seule aventure du voyage.
+
+A bord, Striga avait d'autres occupations. De temps à autre, il
+disparaissait dans le rouf, et s'introduisait dans une cabine située en
+face de celle où l'on avait déposé Serge Ladko. Parfois, sa visite ne
+durait que quelques minutes, parfois elle se prolongeait davantage. Il
+n'était pas rare, dans ce dernier cas, qu'on entendit jusque sur le pont
+l'écho d'une violente discussion, où l'on discernait une voix de femme
+répondant avec calme à un homme en fureur. Le résultat était alors
+toujours le même: indifférence générale de l'équipage et sortie
+furibonde de Striga, qui s'empressait de quitter le bord pour calmer ses
+nerfs irrités.
+
+C'est principalement sur la rive droite qu'il poursuivait ses
+investigations. Rares, en effet, sont les bourgs et les villages de
+la rive gauche au delà de laquelle s'étend à perte de vue l'immense
+puzsta..
+
+Cette puzsta, c'est la plaine hongroise par excellence, que limitent,
+à près de cent lieues, les montagnes de la Transylvanie. Les lignes
+de chemins de fer qui la desservent traversent une infinie étendue de
+landes désertes, de vastes pâturages, de marais immenses où pullule le
+gibier aquatique. Cette puzsta, c'est la table toujours généreusement
+servie pour d'innombrables convives à quatre pattes, ces milliers et ces
+milliers de ruminants qui constituent l'une des principales richesses du
+royaume de Hongrie. A peine, s'il s'y rencontre quelques champs de blé
+ou de maïs.
+
+La largeur du fleuve est devenue considérable alors, et de nombreux
+îlots ou îles en divisent le cours. Telles de ces dernières sont de
+grande étendue et laissent de chaque côté deux bras où le courant
+acquiert une certaine rapidité.
+
+Ces îles ne sont point, fertiles. A leur surface ne poussent que des
+bouleaux, des trembles, des saules, au milieu du limon déposé par les
+inondations qui sont fréquentes. Cependant on y récolte du foin en
+abondance, et les barques, chargées jusqu'au plat bord, le charrient aux
+fermes ou aux bourgades de la rive.
+
+Le 6 septembre, le chaland mouilla à la tombée de la nuit. Striga était
+absent à ce moment. S'il n'avait voulu se risquer, ni à Neusatz, ni à
+Peterwardein qui lui fait face, l'importance relative de ces villes
+pouvant être une cause de dangers, il s'était du moins arrêté, afin d'y
+continuer son enquête, au bourg de Karlovitz, situé une vingtaine de
+kilomètres en aval. Sur son ordre, le chaland n'avait fait halte que
+deux ou trois lieues plus bas, pour attendre son capitaine, qui le
+rejoindrait en s'aidant du courant.
+
+Vers neuf heures du soir, celui-ci n'en était plus fort éloigné. Il
+ne se pressait pas. Laissant fuir la barge au gré du courant, il
+s'abandonnait à des pensées en somme assez riantes. Son stratagème avait
+pleinement réussi. Personne ne l'avait suspecté et rien ne s'était
+opposé à ce qu'il se renseignât librement. A vrai dire, de
+renseignements, il n'en avait guère récolté. Mais cette ignorance
+publique, qui confinait à l'indifférence, était, en somme, un symptôme
+favorable. Bien certainement, dans cette région, on n'avait que très
+vaguement entendu parler de la bande du Danube, et l'on ignorait jusqu'à
+l'existence de Karl Dragoch, dont la disparition ne pouvait, par suite,
+causer d'émotion.
+
+D'un autre côté, que ce fût à cause de la suppression de son chef ou en
+raison de la pauvreté de la région traversée, la vigilance de la police
+paraissait grandement diminuée. Depuis plusieurs jours, Striga n'avait
+aperçu personne qui eût la tournure d'un agent, et nul ne parlait de la
+surveillance fluviale si active deux ou trois cent kilomètres en amont.
+
+Il y avait donc toutes chances pour que le chaland arrivât heureusement
+au terme de son voyage, c'est-à-dire à la mer Noire, où son chargement
+serait transporté à bord du vapeur accoutumé. Demain, on serait au delà
+de Semlin et de Belgrade. Il suffirait ensuite de longer de préférence
+la rive serbe pour se mettre à l'abri de toute fâcheuse surprise. La
+Serbie devait être, en effet, plus ou moins désorganisée par la guerre
+qu'elle soutenait contre la Turquie et il n'y avait pas apparence que
+les autorités riveraines perdissent leur temps à s'occuper d'une gabarre
+descendant à vide le cours du fleuve.
+
+Qui sait? Ce serait peut-être le dernier voyage de Striga. Peut-être
+se retirerait-il au loin, après fortune faite, riche, considéré--et
+heureux, songeait-il, en pensant à la prisonnière enfermée dans la
+gabarre.
+
+Il en était là de ses réflexions quand ses yeux tombèrent sur les
+coffres symétriques dont les couvercles avaient si longtemps servi de
+couchettes à Karl Dragoch et à son hôte, et tout à coup cette pensée lui
+vint que, depuis huit jours qu'il était maître de la barge, il n'avait
+pas songé à en explorer le contenu. Il était grand temps de réparer cet
+inconcevable oubli.
+
+En premier lieu, il s'attaqua au coffre de tribord qu'il fractura en
+un tour de main. Il n'y trouva que des piles de linge et de vêtements
+rangés en bon ordre. Striga, qui n'avait que faire de cette défroque,
+referma le coffre et s'attaqua au suivant.
+
+Le contenu de celui-ci n'était pas fort différent du précédent, et
+Striga désappointé allait y renoncer, quand il découvrit dans un des
+coins un objet plus intéressant. Si les articles d'habillement ne
+pouvaient rien lui apprendre, il n'en serait peut-être pas de même de ce
+gros portefeuille qui, selon toute vraisemblance, devait contenir
+des papiers. Or, les papiers ont beau être muets, rien n'égale, dans
+certains cas, leur éloquence.
+
+Striga ouvrit ce portefeuille, et, conformément à son espoir, il s'en
+échappa de nombreux documents, dont il entreprit le patient examen. Les
+quittances, les lettres défilèrent, toutes au nom d'Ilia Brusch, puis
+ses yeux, agrandis par la surprise, s'arrêtèrent sur le portrait qui,
+déjà, avait éveillé les soupçons de Karl Dragoch.
+
+D'abord Striga ne comprit pas. Qu'il y eût dans cette barge des papiers
+au nom d'Ilia Brusch, et qu'il n'y en eût aucun au nom du policier,
+c'était déjà passablement étonnant. Toutefois, l'explication de cette
+anomalie pouvait être des plus naturelles. Peut-être Karl Dragoch, au
+lieu de doubler le lauréat de la Ligue Danubienne, comme Striga l'avait
+cru jusqu'ici, avait-il emprunté à l'amiable la personnalité du pêcheur,
+et peut-être, dans ce cas, avait-il conservé, d'un commun accord avec
+le véritable Ilia Brusch, les documents nécessaires pour justifier au
+besoin de son identité. Mais pourquoi ce nom de Ladko, ce nom dont, avec
+une habileté diabolique, Striga signait tous ses crimes? Et que venait
+faire là ce portrait d'une femme, à laquelle celui-ci n'avait jamais
+renoncé malgré l'échec de ses précédentes tentatives? Quel était donc
+le légitime propriétaire de cette barge pour avoir en sa possession
+un document si intime et si singulier? A qui appartenait-elle en
+définitive, à Karl Dragoch, à Ilia Brusch ou à Serge Ladko, et lequel
+de ces trois hommes, dont deux l'intéressaient à un si haut point,
+tenait-il prisonnier en fin de compte dans le chaland? Le dernier, il
+proclamait, cependant, l'avoir tué, le soir où, d'un coup de feu,
+il avait abattu l'un des deux hommes de ce canot qui s'éloignait
+furtivement de Roustchouk. Vraiment, s'il avait mal visé alors, il
+aimerait encore mieux, plutôt que le policier, tenir entre ses mains le
+pilote, qu'il ne manquerait pas une seconde fois, dans ce cas. Celui-là,
+il ne serait pas question de le garder comme otage. Une pierre au
+cou ferait l'affaire, et, débarrassé ainsi d'un ennemi mortel, il
+supprimerait en même temps le principal obstacle à des projets dont il
+poursuivait âprement la réalisation.
+
+Impatient d'être fixé, Striga, gardant par devers lui le portrait
+qu'il venait de découvrir, saisit la godille et pressa la marche de
+l'embarcation.
+
+Bientôt la masse de la gabarre apparut dans la nuit. Il accosta
+rapidement, sauta sur le pont, et, se dirigeant vers la cabine faisant
+face à celle qu'il visitait d'ordinaire, introduisit la clef dans la
+serrure.
+
+Moins avancé que son geôlier, Serge Ladko n'avait même pas le choix
+entre plusieurs explications de son aventure. Le mystère lui en
+paraissait toujours aussi impénétrable, et il avait renoncé à imaginer
+des conjectures sur les motifs que l'on pouvait avoir de le séquestrer.
+
+Quand, après un fiévreux sommeil, il s'était réveillé au fond de son
+cachot, la première sensation qu'il éprouva fut celle de la faim. Plus
+de vingt-quatre heures s'étaient alors écoulées depuis son dernier
+repas, et la nature ne perd jamais ses droits, quelle que soit la
+violence de nos émotions.
+
+Il patienta d'abord, puis, la sensation devenant de plus en plus
+impérieuse, il perdit le beau calme qui l'avait soutenu jusque-là.
+Allait-on le laisser mourir d'inanition? Il appela. Personne ne
+répondit. Il appela plus fort. Même résultat. Il s'égosilla enfin en
+hurlements furieux, sans obtenir plus de succès.
+
+Exaspéré, il s'efforça de briser ses liens. Mais ceux-ci étaient solides
+et c'est en vain qu'il se roula sur le parquet en tendant ses muscles à
+les rompre.
+
+Dans un de ces mouvements convulsifs, son visage heurta un objet
+déposé près de lui. Le besoin affine les sens. Serge Ladko reconnut
+immédiatement du pain et un morceau de lard qu'on avait sans doute mis
+là pendant son sommeil. Profiter de cette attention de ses geôliers
+n'était pas des plus faciles, dans la situation où il se trouvait. Mais
+la nécessité rend industrieux, et, après plusieurs essais infructueux,
+il réussit à se passer du secours de ses mains.
+
+Sa faim satisfaite, les heures coulèrent lentes et monotones. Dans le
+silence, un murmure, un frissonnement, semblable à celui des feuilles
+agitées par une brise légère, venait frapper son oreille. Le bateau qui
+le portait était évidemment en marche et fendait, comme un coin, l'eau
+du fleuve.
+
+Combien d'heures s'étaient-elles succédé, quand une trappe fut soulevée
+au-dessus de lui? Suspendue au bout d'une ficelle, une ration semblable
+à celle qu'il avait découverte à son premier réveil, oscilla dans
+l'ouverture qu'éclairait une lumière incertaine et vint se poser à sa
+portée.
+
+Des heures coulèrent encore, puis la trappe s'ouvrit de nouveau. Un
+homme descendit, s'approcha du corps inerte, et Serge Ladko, pour la
+seconde fois, sentit qu'on lui recouvrait la bouche d'un large bâillon.
+C'est donc qu'on avait peur de ses cris et qu'il passait à proximité
+d'un secours? Sans doute, car, l'homme à peine remonté, le prisonnier
+entendit que l'on marchait sur le plafond de son cachot. Il voulut
+appeler ... aucun son ne sortit de ses lèvres ... Le bruit de pas cessa.
+
+Le secours devait être déjà loin, quand, peu d'instants plus tard, on
+revint, sans plus d'explications, supprimer son bâillon. Si on lui
+permettait d'appeler, c'est que cela n'offrait plus de danger. Dès lors,
+à quoi bon?
+
+Après le troisième repas, identique aux deux premiers, l'attente fut
+plus longue. C'était la nuit sans doute. Serge Ladko calculait que sa
+captivité remontait environ à quarante-huit heures, lorsque, par la
+trappe de nouveau ouverte, on insinua une échelle, à l'aide de laquelle
+quatre hommes descendirent au fond du cachot.
+
+Ces quatre hommes, Serge Ladko n'eut pas le temps de distinguer leurs
+traits. Rapidement, un bâillon était encore appliqué sur sa bouche, un
+bandeau sur ses yeux, et, redevenu colis aveugle et muet, il était comme
+la première fois transporté de mains en mains.
+
+Aux heurts qu'il subit, il reconnut l'ouverture étroite--la trappe,
+il le comprenait--qu'il avait déjà franchie et qu'il franchissait
+maintenant en sens inverse. L'échelle qui avait meurtri ses reins
+pendant la descente, les meurtrit également, tandis qu'on le remontait.
+Un bref trajet horizontal suivit, puis, brutalement jeté sur le parquet,
+il sentit qu'on lui enlevait comme auparavant bandeau et bâillon. Il
+ouvrait à peine les yeux, qu'une porte se refermait avec bruit.
+
+Serge Ladko regarda autour de lui. S'il n'avait fait que changer de
+prison, celle-ci était infiniment supérieure à la précédente. Par une
+petite fenêtre, le jour entrait à flots, lui permettant d'apercevoir,
+déposée auprès de lui, sa pitance ordinaire qu'il avait été contraint
+jusqu'ici de chercher à tâtons. La lumière du soleil lui rendait le
+courage et sa situation lui apparaissait moins désespérée. Derrière
+cette fenêtre, c'était la liberté. Il s'agissait de la conquérir.
+
+Longtemps il désespéra d'en trouver le moyen, quand enfin, en parcourant
+pour la millième fois du regard la cabine exiguë qui lui servait de
+prison, il découvrit, appliquée contre la paroi, une sorte de ferrure
+plate qui, sortie du plancher et s'élevant verticalement jusqu'au
+plafond, servait probablement à relier entre eux les madriers du bordé.
+Cette ferrure formait saillie, et, bien qu'elle ne présentât aucun angle
+tranchant, il n'était peut-être pas impossible de s'en servir pour user
+ses liens, sinon pour les couper. Difficile à coup sûr, l'entreprise
+méritait tout au moins d'être tentée.
+
+Ayant réussi avec beaucoup de peine à ramper jusqu'à ce morceau de fer,
+Serge Ladko commença aussitôt à limer contre lui la corde qui retenait
+ses mains. L'immobilité presque totale que ses entraves lui imposaient
+rendait ce travail extrêmement pénible, et le va-et-vient des bras, ne
+pouvant être obtenu que par une série de contractions de tout le corps,
+restait forcément contenu dans d'étroites limites. Outre que la besogne
+avançait lentement ainsi, elle était en même temps véritablement
+exténuante, et, toutes les cinq minutes, le pilote était contraint de
+prendre du repos. Deux fois par jour, aux heures des repas, il lui
+fallait s'interrompre. C'était toujours le même geôlier qui venait lui
+apporter sa nourriture et, bien que celui-ci dissimulât son visage sous
+un masque de toile, Serge Ladko le reconnaissait sans hésitation à ses
+cheveux gris et à la remarquable largeur de ses épaules. D'ailleurs,
+bien qu'il n'en pût discerner les traits, l'aspect de cet homme lui
+donnait l'impression de quelque chose de déjà vu. Sans qu'il lui fût
+possible de rien préciser, cette carrure puissante, cette démarche
+lourde, ces cheveux grisonnants que l'on distinguait au-dessus du masque
+de toile, ne lui semblaient pas inconnus.
+
+Les rations lui étaient servies à heure fixe, et jamais, hors de ces
+instants, on ne pénétrait dans sa prison. Rien n'en aurait même troublé
+le silence, si, de temps à autre, il n'avait entendu une porte s'ouvrir
+en face de la sienne. Presque toujours, le bruit de deux voix, celle
+d'un homme et celle d'une femme, parvenait ensuite jusqu'à lui. Serge
+Ladko tendait alors l'oreille, et, interrompant son patient travail, il
+cherchait à mieux discerner ces voix qui remuaient en lui des sensations
+vagues et profondes.
+
+En dehors de ces incidents, le prisonnier mangeait d'abord, dès le
+départ de son geôlier, puis il se remettait obstinément à l'oeuvre.
+
+Cinq jours s'étaient écoulés depuis qu'il l'avait commencée, et il en
+était encore à se demander s'il faisait ou non quelques progrès, quand,
+à la tombée de la nuit, le soir du 6 septembre, le lien qui encerclait
+ses poignets se brisa tout à coup.
+
+Le pilote dut refouler le cri de joie qui allait lui échapper. On
+ouvrait sa porte. Le même homme que chaque jour entrait dans sa cellule
+et déposait près de lui le repas habituel.
+
+Dès qu'il se retrouva seul, Serge Ladko voulut mouvoir ses membres
+libérés. Il lui fut d'abord impossible d'y parvenir. Immobilisés pendant
+toute une longue semaine, ses mains et ses bras étaient comme frappés de
+paralysie. Peu à peu, cependant, le mouvement leur revint et augmenta
+graduellement d'amplitude. Après une heure d'efforts, il put exécuter
+des gestes encore maladroits et délivrer ses jambes à leur tour.
+
+Il était libre. Du moins il avait fait le premier pas vers la liberté.
+Le second, ce serait de franchir cette fenêtre qu'il était en son
+pouvoir d'atteindre maintenant, et par laquelle il apercevait l'eau du
+Danube, sinon la rive invisible dans l'obscurité. Les circonstances
+étaient favorables. Il faisait dehors un noir d'encre. Bien malin qui le
+rattraperait par cette nuit sans lune, où l'on ne voyait rien à dix pas.
+D'ailleurs, on ne reviendrait plus dans sa cellule que le lendemain.
+Quand on s'apercevrait de son évasion, il serait loin.
+
+Une grave difficulté, plus qu'une difficulté, une impossibilité
+matérielle l'arrêta à la première tentative. Assez large pour un
+adolescent souple et svelte, la fenêtre était trop étroite pour
+livrer passage à un homme dans la force de l'âge et doué d'une aussi
+respectable carrure que Serge Ladko. Celui-ci, après s'être épuisé en
+vain, dut reconnaître que l'obstacle était infranchissable et se laissa
+retomber tout haletant dans sa prison.
+
+Etait-il donc condamné à n'en plus sortir? Un long moment, il contempla
+le carré de nuit dessiné par l'implacable fenêtre, puis, décidé à
+de nouveaux efforts, il se dépouilla de ses vêtements et, d'un élan
+furieux, se lança dans l'ouverture béante, résolu à la franchir coûte
+que coûte.
+
+Son sang coula, ses os craquèrent, mais une épaule d'abord, un bras
+ensuite passèrent, et le montant de la fenêtre vint buter contre sa
+hanche gauche. Malheureusement l'épaule droite avait buté, elle aussi,
+de telle sorte que tout effort supplémentaire serait évidemment inutile.
+
+Une partie du corps à l'air libre et surplombant le courant, l'autre
+partie demeurée prisonnière, ses côtes écrasées par la pression, Serge
+Ladko ne tarda pas à trouver la position intenable. Puisque s'enfuir
+ainsi était impraticable, il fallait aviser à d'autres moyens.
+Peut-être, pourrait-il arracher l'un des montants de la fenêtre et
+agrandir ainsi l'infranchissable ouverture.
+
+Mais, pour cela, il était nécessaire de réintégrer la prison, et Ladko
+fut obligé de reconnaître l'impossibilité de ce retour en arrière. Il ne
+lui était permis ni d'avancer, ni de reculer, et, à moins d'appeler à
+son aide, il était irrémédiablement condamné à rester dans sa cruelle
+position.
+
+C'est en vain qu'il se débattit. Tout fut inutile. Il s'était lui-même
+pris au piège par la violence de son élan.
+
+Serge Ladko reprenait haleine, quand un bruit insolite le fit
+tressaillir. Un nouveau danger se révélait, menaçant. Fait qui ne
+s'était jamais produit à pareille heure depuis qu'il occupait cette
+prison, on s'arrêtait à sa porte, une clef cherchait en tâtonnant le
+trou de la serrure, s'y introduisait enfin...
+
+Soulevé par le désespoir, le pilote raidit tous ses muscles dans un
+effort surhumain...
+
+Au dehors, cependant, la clef tournait dans la serrure... entraînait le
+pène avec elle ... lui faisait faire un premier pas hors de la gâche...
+
+
+
+XII
+
+AU NOM DE LA LOI
+
+
+Striga, la porte ouverte, s'arrêta hésitant sur le seuil. Une obscurité
+profonde emplissait la cellule. Il ne distinguait rien, si ce n'est
+un carré d'ombre plus claire vaguement découpé par l'ouverture de la
+fenêtre. Dans un coin, quelque part, gisait le prisonnier. On ne pouvait
+l'apercevoir.
+
+«Titcha! appela Striga d'une voix impatiente, de la lumière!»
+
+Titcha s'empressa d'apporter une lanterne dont la tremblante lueur,
+soudainement projetée, parut illuminer la pièce. Les deux hommes,
+l'ayant parcourue d'un rapide coup d'oeil, échangèrent un regard
+troublé. La cabine était vide. Sur le parquet, des liens rompus, des
+vêtements jetés à la volée: du prisonnier, nulle autre trace.
+
+«M'expliqueras-tu?... commença Striga.
+
+Avant de répondre, Titcha alla jusqu'à la fenêtre, et passa le doigt sur
+l'un des montants.
+
+--Envolé, dit-il, en montrant son doigt rouge.
+
+--Envolé!... répéta Striga, qui proféra un juron.
+
+--Mais pas depuis longtemps, continua Titcha. Le sang est encore frais.
+D'ailleurs, il n'y a pas plus de deux heures que je lui ai apporté sa
+ration.
+
+--Et tu n'as rien vu d'anormal à ce moment?
+
+--Absolument rien. Je l'ai laissé ficelé comme un saucisson.
+
+--Imbécile! gronda Striga!
+
+Titcha, ouvrant les bras, exprima clairement par ce geste qu'il ignorait
+comment l'évasion avait pu s'accomplir et qu'il en déclinait, dans tous
+les cas, la responsabilité. Striga n'accepta pas cette commode défaite.
+
+--Oui, imbécile, répéta-t-il d'une voix furieuse en arrachant des mains
+de son compagnon la lanterne qu'il promena sur le pourtour de la cabine.
+Il fallait visiter ton prisonnier et ne pas te fier aux apparences....
+Tiens! regarde ce morceau de fer poli par le frottement. C'est là qu'il
+a usé la corde qui retenait ses mains.... Il a dû y mettre des jours et
+des jours.... Et tu ne t'es aperçu de rien!... On n'est pas stupide à ce
+point-là!
+
+--Ah ça, mais, quand tu auras fini!... répliqua Titcha qui sentait la
+colère le gagner à son tour. Est-ce que tu me prends pour ton chien?...
+Après tout, puisque tu tenais tant à boucler le Dragoch, il fallait le
+garder toi-même.
+
+--J'aurais mieux fait, approuva Striga. Mais, d'abord, est-ce bien
+Dragoch que nous tenions?
+
+--Qui veux-tu que ce soit?
+
+--Le sais-je?... Je suis en droit de m'attendre à tout, en voyant la
+manière dont tu t'acquittes d'une mission. L'as-tu reconnu, quand tu
+l'as pris?
+
+--Je ne peux pas dire que je l'aie reconnu, confessa Titcha, vu qu'il
+tournait le dos....
+
+--Là!..
+
+--Mais j'ai parfaitement reconnu le bateau. C'est bien celui que tu m'as
+montré à Vienne. Ça, par exemple, j'en suis sûr.
+
+--Le bateau!.. Le bateau!.. Enfin, comment était-il, ton prisonnier?
+Etait-il grand?
+
+Serge Ladko et Ivan Striga avaient en réalité une taille sensiblement
+égale. Mais un homme couché paraît, on ne l'ignore pas, beaucoup plus
+grand qu'un homme debout, et Titcha n'avait guère vu le pilote qu'étendu
+sur le parquet de sa prison. C'est donc de la meilleure foi du monde
+qu'il répondit:
+
+--La tête de plus que toi.
+
+--Ce n'est pas Dragoch!.. murmura Striga, qui se savait d'une stature
+plus élevée que le détective.
+
+Il réfléchit quelques instants, puis demanda:
+
+--Le prisonnier ressemblait-il à quelqu'un de ta connaissance?
+
+--De ma connaissance? protesta Titcha. Jamais de la vie!
+
+--. Par exemple, il ne ressemblerait pas... à Ladko?
+
+--En voilà une idée! s'écria Titcha. Pourquoi diable veux-tu que Dragoch
+ressemble à Ladko?
+
+--Et si notre prisonnier n'était pas Dragoch?
+
+--Il ne serait pas davantage Ladko, que je connais assez, parbleu, pour
+ne pas m'y tromper.
+
+--Réponds toujours à ma question, insista Striga. Lui ressemblait-il?
+
+--Tu rêves, protesta Titcha. D'abord, le prisonnier n'avait pas de
+barbe, et Ladko en a.
+
+--Ça se coupe, la barbe, fit observer Striga.
+
+--Je ne dis pas non... Et puis, le prisonnier avait des lunettes.
+
+Striga haussa les épaules.
+
+--Etait-il brun ou blond? demanda-t-il.
+
+--Brun, répondit Titcha avec conviction.
+
+--Tu en es sûr?
+
+--Sûr.
+
+--Ce n'est pas Ladko!.. murmura de nouveau Striga. Ce serait donc Ilia
+Brusch..
+
+--Quel Ilia Brusch?
+
+--Le pêcheur.
+
+--Bah!.. fit Titcha abasourdi. Mais alors, si le prisonnier n'était ni
+Ladko, ni Karl Dragoch, peu importe qu'il ait pris la clef des champs.
+
+Striga, sans répondre, s'approcha à son tour de la fenêtre. Après
+avoir examiné les traces de sang, il se pencha au dehors et s'efforça
+vainement de percer les ténèbres.
+
+--Depuis combien de temps est-il parti?., se demandait-il à demi-voix.
+
+--Pas plus de deux heures, dit Titcha.
+
+--S'il court depuis deux heures, il doit être loin! s'écria Striga, qui
+maîtrisait, avec peine sa colère.
+
+Après un instant de réflexion, il ajouta:
+
+--Rien à faire pour le moment. La nuit est trop noire. Puisque l'oiseau
+est envolé, bon voyage. Quant à nous, nous nous mettrons en route un
+peu avant l'aube, de manière à être le plus tôt possible au delà de
+Belgrade.»
+
+Il resta un instant songeur, puis, sans rien ajouter, il quitta la
+cabine pour entrer dans celle qui lui faisait face. Titcha prêta
+l'oreille. D'abord, il n'entendit rien; mais bientôt, à travers la porte
+fermée, arrivèrent jusqu'à lui des éclats de voix dont le diapason
+montait progressivement. Haussant les épaules avec dédain, Titcha
+s'éloigna et regagna son lit.
+
+C'est à tort que Striga avait jugé inutile de se livrer à des recherches
+immédiates. Ces recherches n'eussent peut-être pas été vaines, car le
+fugitif n'était pas loin.
+
+En entendant le bruit de la clef tournant dans la serrure, Serge Ladko,
+d'un effort désespéré, avait vaincu l'obstacle. Sous la violente
+traction des muscles, l'épaule d'abord, la hanche ensuite s'étaient
+effacées, et il avait glissé comme une flèche hors de la fenêtre trop
+étroite, pour tomber, la tête la première, dans l'eau du Danube,
+qui s'était ouverte et refermée sans bruit. Quand, après une courte
+immersion, il revint à la surface, le courant l'avait déjà emporté à
+quelque distance de l'endroit de sa chute. Un instant plus tard, il
+dépassait l'arrière du chaland, évité la proue vers l'amont. Devant lui
+la route était libre.
+
+Il n'avait pas à hésiter. Le seul parti à prendre était de se laisser
+dériver quelque temps encore. Une fois hors d'atteinte, il nagerait
+vigoureusement vers l'une des rives. Il y arriverait, il est vrai, dans
+un état de nudité qui pouvait être une source de grandes difficultés
+ultérieures, mais il n'avait pas le choix. Le plus pressé était de
+s'éloigner de la prison flottante où il venait de passer de si pénibles
+jours. Quand il aurait pris terre, il aviserait.
+
+Tout à coup, dans la nuit, la masse sombre d'une seconde embarcation se
+dressa devant lui. Quelle ne fut pas son émotion, en reconnaissant sa
+barge retenue par une bosse amarrée au chaland et que tendait la poussée
+du courant. Il se cramponna instinctivement au gouvernail, et, un
+instant, demeura immobile.
+
+Dans la paix nocturne, un bruit de voix parvenait jusqu'à lui. Sans
+doute, on discutait les circonstances de sa fuite. Il attendit, la tête
+seule hors de l'eau noire qui le couvrait de son impénétrable voile.
+
+Les voix grandirent, puis se turent, et tout retomba dans le silence.
+Serge Ladko, s'accrochant au plat bord, se hissa lentement dans la barge
+et disparut sous le tôt. Là, l'oreille tendue, il écouta de nouveau.. Il
+n'entendit rien. Plus aucun bruit autour de lui.
+
+Sous le tôt, l'obscurité de la nuit se faisait plus épaisse encore. Dans
+l'impossibilité de rien distinguer, Serge Ladko tâtonna comme un aveugle
+pour reconnaître les objets familiers. Il ne semblait pas que l'on eût
+rien touché. Là étaient ses instruments de pêche; à ce clou pendait
+encore le bonnet de loutre qu'il y avait lui-même accroché. A droite,
+c'était sa couchette; à gauche, celle où M. Jaeger avait si longtemps
+dormi... Mais pourquoi étaient-ils ouverts, les coffres ménagés
+au-dessous de ces couchettes? On les avait donc forcés?.. Invisibles
+dans l'ombre, ses mains hésitantes firent l'inventaire de ses modestes
+richesses... Non, on ne lui avait rien pris. Linge et vêtements
+paraissaient en on ordre, comme il les avait laissés... Jusqu'à son
+couteau qu'il retrouva à la place même où il l'avait rangé. Ce couteau,
+Serge Ladko l'ouvrit, puis, rampant sur le ventre dans le fond de la
+barge, il s'avança vers l'étrave.
+
+Quel voyage! L'oreille aux aguets, les yeux vainement ouverts dans les
+ténèbres, s'arrêtant, la respiration coupée, au moindre clapotis de
+l'eau, il lui fallut dix minutes pour arriver au but. Enfin, sa main put
+saisir la bosse, qu'il trancha d'un seul coup.
+
+La corde coupée fouetta l'eau à grand bruit. Ladko, le coeur battant,
+retomba dans la barge. Impossible qu'on n'ait pas entendu la chute de
+cette corde, dans un silence si profond...
+
+Non... rien ne bougeait... Le pilote, peu à peu redressé, comprit qu'il
+était déjà foin de ses ennemis. A peine libre, en effet, la barge avait
+commencé à dériver, et il n'avait fallu qu'un instant pour qu'entre elle
+et le chaland s'élevât le mur inexpugnable de la nuit.
+
+Quand il s'estima assez loin pour n'avoir plus rien à craindre, Serge
+Ladko arma un aviron, et quelques coups de godille augmentèrent
+rapidement la distance. Alors seulement, il s'aperçut qu'il grelottait
+et s'occupa de se couvrir. Décidément, on n'avait pas touché au contenu
+de ses coffres, où il trouva sans peine le linge et les vêtements
+nécessaires. Cela fait, il saisit de nouveau l'aviron et se remit à
+godiller avec rage.
+
+Où était-il? Il n'en avait aucune idée. Rien ne pouvait le renseigner
+sur le parcours effectué par le chaland dans lequel il avait été
+incarcéré. Sa prison flottante avait-elle monté ou descendu le fleuve,
+il l'ignorait.
+
+En tous cas, c'est dans le sens du courant qu'il devait maintenant se
+diriger, puisque c'est dans cette direction qu'étaient Roustchouk et
+Natcha. Si on l'avait ramené en arrière, ce serait du temps à regagner à
+grands renforts de bras, voilà tout. Pour le moment, il commencerait par
+naviguer toute la nuit, de manière à s'éloigner le plus possible de
+ses ennemis inconnus. Il pouvait compter sur environ sept heures
+d'obscurité. En sept heures, on fait du chemin. Le jour venu, il
+s'arrêterait, pour prendre du repos, dans la première ville rencontrée.
+
+Serge Ladko godillait vigoureusement depuis une vingtaine de minutes,
+quand un cri affaibli par la distance s'éleva dans la nuit. Ce qu'il
+exprimait, joie, colère ou terreur, trop vague était ce cri lointain
+pour que l'on pût le dire. Et pourtant, si vague qu'elle fût, cette
+voix, qui lui arrivait des confins de l'horizon, emplit d'un trouble
+obscur le coeur du pilote. Où avait-il entendu une voix semblable?.. Un
+peu plus, il eût juré que c'était celle de Natcha... Il avait cessé de
+godiller, l'oreille tendue aux sourdes rumeurs de la nuit.
+
+Le cri ne se renouvela pas. L'espace était redevenu muet autour de la
+barge que le courant entraînait en silence. Natcha!..
+
+Il n'avait que ce nom-là en tête... Serge Ladko, d'un mouvement
+d'épaules, rejeta cette obsession, cette idée fixe et se remit au
+travail.
+
+Le temps passa. Il pouvait être minuit, quand, sur la rive droite,
+se dessinèrent confusément des maisons. Ce n'était qu'un village,
+Szlankament, que Ladko laissa en arrière sans l'avoir reconnu.
+
+Quelques heures plus tard, au moment du lever de l'aube, un autre bourg,
+Nove Banoveze, apparut à son tour. Il ne le reconnut pas davantage et le
+dépassa pareillement.
+
+Puis les rives redevinrent désertes, tandis que le jour se levait.
+
+Dès que la lumière fut suffisante, Serge Ladko s'empressa de réparer les
+dégâts causés à son déguisement par une si longue captivité. En quelques
+minutes, ses cheveux redevinrent noirs de leur racine à leur pointe, un
+coup de rasoir fit tomber la barbe naissante et ses lunettes faussées
+furent remplacées par des neuves. Cela fait, il se remit à godiller avec
+le même inlassable courage.
+
+De temps à autre, il jetait un coup d'oeil en arrière, sans rien
+apercevoir de suspect. Les ennemis étaient loin, décidément.
+
+Libérant son esprit de ses préoccupations les plus immédiates, le
+sentiment de sa sécurité reconquise lui permettait de songer de nouveau
+à l'étrangeté de sa situation. Quels étaient ces ennemis qui le
+contraignaient à fuir? Que lui voulaient-ils? Pourquoi l'avaient-ils
+tenu durant tant de jours en leur pouvoir? Autant de questions
+auxquelles il était dans l'impossibilité de répondre. Quels que fussent
+ces ennemis, il fallait, en tous cas, se défier d'eux à l'avenir, et ce
+souci allait fâcheusement compliquer son voyage, à moins qu'il ne prît
+le parti de réclamer, malgré les dangers d'une telle démarche, la
+protection de la police contre ses ravisseurs inconnus, à la première
+ville qu'il traverserait.
+
+Cette ville, quelle serait-elle? Cela non plus, il ne le savait pas,
+et rien n'était de nature à le renseigner, sur ces rives désertes où,
+séparés par de longs espaces, s'égrenaient de rares et pauvres hameaux.
+
+Ce fut seulement vers huit heures du matin, que, toujours sur la rive
+droite, de hauts clochers piquèrent le ciel, tandis que, devant la
+barge, une autre ville plus lointaine montait à l'horizon. Serge Ladko
+eut un sursaut de joie. Ces villes, il les connaissait bien. L'une,
+la plus proche, c'était Semlin, dernière cité danubienne de l'empire
+austro-hongrois; l'autre, juste en face de lui, c'était Belgrade, la
+capitale serbe, située également sur la rive droite, après un coude
+brusque du fleuve, au confluent de la Save.
+
+Ainsi donc, pendant son incarcération, il avait continué à descendre le
+courant, sa prison flottante l'avait rapproché du but, et, sans même
+s'en rendre compte, il avait franchi plus de cinq cents kilomètres.
+
+Pour l'instant, Semlin, c'était le salut. Autant que besoin serait, il
+y trouverait aide et protection. Mais se résoudrait-il à demander du
+secours? S'il se plaignait, s'il racontait son inexplicable aventure,
+n'allait-on pas ouvrir une enquête, dont il serait la première victime?
+Peut-être voudrait-on savoir qui il était, d'où il venait, où il se
+rendait, et peut-être parviendrait-on à découvrir le nom qu'il s'était
+juré de ne jamais révéler, quoi qu'il arrivât.
+
+Remettant à prendre un parti à ce sujet, Serge Ladko activa la marche
+de son embarcation. La demie de huit heures sonnait aux horloges de la
+ville comme il fixait son amarre à un anneau du quai. Il procéda ensuite
+à quelques rapides rangements, puis examina de nouveau ce problème:
+parler ou se taire. Finalement il se décida pour l'abstention. Tout bien
+considéré, mieux valait garderie silence, aller chercher sous le tôt
+un repos bien gagné, et s'éloigner inaperçu de Semlin comme il y était
+arrivé.
+
+A ce moment, quatre hommes parurent sur le quai et s'arrêtèrent en face
+de la barge. Ces hommes sautèrent à bord, et l'un d'eux, s'approchant de
+Serge Ladko, qui le regardait faire avec étonnement, demanda:
+
+«Vous êtes bien le nommé Ilia Brusch?
+
+--Oui, répondit le pilote, en fixant sur le questionneur un regard
+inquiet.
+
+Celui-ci entr'ouvrit son vêtement, afin de montrer une écharpe aux
+couleurs hongroises, qui lui enserrait la taille.
+
+--Au nom de la loi, je vous arrête,» dit-il en touchant le pilote à
+l'épaule.
+
+
+
+XIII
+
+UNE COMMISSION ROGATOIRE
+
+
+Karl Dragoch n'avait pas souvenir de s'être occupé, dans tout le cours
+de sa carrière, d'une affaire aussi fertile en incidents inattendus et
+ayant autant le caractère du mystère que cette affaire de la bande du
+Danube. L'incroyable mobilité de l'insaisissable bande, son ubiquité, la
+soudaineté de ses coups, avaient déjà quelque chose d'insolite. Et voici
+que son chef, à peine dépisté, devenait introuvable, et semblait se rire
+des mandats d'amener lancés contre lui dans toutes les directions!
+
+Tout d'abord, on eût été fondé à croire qu'il s'était évaporé. De lui,
+aucune trace, ni en amont, ni en aval. La police de Budapest, notamment,
+malgré une surveillance incessante, n'avait rien signalé qui lui
+ressemblât. Il fallait bien qu'il fût passé à Budapest, cependant,
+puisque, dès le 31 août, il était vu à Duna Földvar, soit près de
+quatre-vingt-dix kilomètres plus bas que la capitale de la Hongrie.
+Ignorant que le rôle du pêcheur fût joué à ce moment par Ivan Striga,
+à qui le chaland assurait un refuge, Karl Dragoch n'y pouvait rien
+comprendre.
+
+Les jours suivants, c'est à Szekszard, à Vukovar, à Cserevics, à
+Karlovitz enfin que l'on signalait sa présence. Ilia Brusch ne se
+cachait pas. Loin de là, il disait son nom à qui voulait l'entendre, et
+parfois même vendait quelques livres de poissons. D'aucuns, il est vrai,
+prétendaient aussi l'avoir surpris au moment où il en achetait, ce qui
+ne laissait pas d'être assez singulier.
+
+Le soi-disant pêcheur faisait preuve en tous cas d'une infernale
+habileté. La police, aussitôt prévenue de son apparition, avait beau
+faire diligence, elle arrivait toujours trop tard. C'est en vain qu'elle
+sillonnait ensuite le fleuve en tous sens, elle n'y découvrait pas le
+plus petit vestige de la barge qui semblait littéralement volatilisée.
+
+Karl Dragoch se désespérait en apprenant les échecs successifs de ses
+sous-ordres. Le gibier allait-il décidément lui glisser entre les mains?
+
+Toutefois, deux choses étaient certaines. La première, c'est que le
+prétendu lauréat continuait à descendre le fleuve. La seconde, c'est
+qu'il semblait fuir les villes, dont, sans doute, il redoutait la
+police.
+
+Karl Dragoch fit donc redoubler de surveillance à toutes les cités de
+quelque importance situées en aval de Budapest, telles que Mohacs,
+Apatin et Neusatz, et lui-même établit son quartier général à Semlin.
+Ces villes constituaient ainsi autant de barrages élevés sur la route du
+fugitif.
+
+Malheureusement, il paraissait bien que celui-ci ne fît que rire de la
+série d'obstacles accumulés devant lui. De même qu'on avait appris son
+passage en aval de Budapest, sa présence fut constatée, mais toujours
+trop tard, en aval de Mohacs, d'Apatin et de Neusatz. Dragoch,
+transporté de colère et comprenant qu'il jouait sa dernière carte,
+réunit alors une véritable flottille. Sur son ordre, plus de trente
+embarcations croisèrent nuit et jour au-dessous de Semlin. Bien adroit
+serait l'adversaire s'il parvenait à franchir leur ligne serrée.
+
+Pour remarquables qu'elles fussent, ces dispositions n'auraient eu
+cependant aucun succès, si Serge Ladko fût resté prisonnier dans la
+gabarre de Striga. Heureusement pour le repos de Dragoch, il ne devait
+pas en être ainsi.
+
+La journée du 6 septembre s'était écoulée dans ces conditions, sans que
+rien de nouveau fût survenu, et Dragoch, dès les premières heures du 7,
+se disposait à rejoindre sa flottille, quand il vit un agent accourir à
+sa rencontre. Son homme, enfin arrêté, venait d'être incarcéré dans la
+prison de Semlin.
+
+Il se hâta de se rendre au parquet. L'agent avait dit vrai. Le trop
+célèbre Ladko était bien réellement sous les verrous.
+
+La nouvelle se répandit avec la rapidité de l'éclair et mit la ville en
+rumeur. On ne causait pas d'autre chose, et, sur le quai, des groupes
+compacts stationnèrent toute la journée devant la barge du fameux
+malfaiteur.
+
+Ces groupes ne purent manquer d'attirer l'attention d'une gabarre qui,
+vers trois heures de l'après-midi, passa au large de Semlin. Cette
+gabarre qui descendait innocemment le fleuve, c'était celle de Striga.
+
+«Qu'y a-t-il donc à Semlin? dit celui-ci à son fidèle Titcha, en
+remarquant l'animation des quais. Serait-ce une émeute?
+
+Il s'aida d'une jumelle, qu'il écarta de ses yeux après un rapide
+examen.
+
+--Le diable m'emporte, Titcha, s'écria-t-il, si ce n'est pas
+l'embarcation de notre particulier!
+
+--Tu crois?... fit Titcha en s'emparant de la jumelle.
+
+--Il faut que j'en aie le coeur net, déclara Striga qui paraissait en
+proie à une vive agitation. Je vais à terre.
+
+--Pour te faire pincer. C'est malin!... Si cette embarcation est celle
+de Dragoch, c'est que Dragoch est à Semlin. C'est se jeter dans la
+gueule du loup.
+
+--Tu as raison, approuva Striga, qui disparut dans le rouf. Mais nous
+allons prendre nos précautions.»
+
+Un quart d'heure plus tard, il revenait «camouflé» de main de maître,
+si l'on veut bien nous permettre cette expression empruntée à l'argot
+commun aux malfaiteurs et aux gens de police. Sa barbe coupée et
+remplacée par des favoris postiches, ses cheveux dissimulés sous une
+perruque, un large bandeau recouvrant l'un de ses yeux, il s'appuyait
+péniblement sur une canne, comme un homme qui sortirait à peine d'une
+grave maladie.
+
+«Et maintenant?... demanda-t-il, non sans quelque vanité.
+
+--Merveilleux! admira Titcha.
+
+--Ecoute, reprit Striga. Tandis que je serai à Semlin, vous continuerez
+votre route. Deux ou trois lieues au delà de Belgrade, vous mouillerez
+et vous attendrez mon retour.
+
+--Comment feras-tu pour nous rejoindre?
+
+--Ne t'inquiète pas de ça, et dis à Ogul de me conduire dans le bachot.»
+
+Pendant ce temps, le chaland avait laissé Semlin en arrière. Ayant
+pris terre assez loin de la ville, Striga revint à grands pas vers les
+maisons. Dès qu'il les eut atteintes, il modéra son allure, et, se
+mêlant aux groupes qui stationnaient au bord du fleuve, il recueillit
+avidement les propos échangés autour de lui.
+
+Il ne s'attendait guère à ce que ces propos lui apprirent. Personne,
+dans ces groupes animés, ne parlait de Dragoch. On ne s'entretenait
+pas davantage d'Ilia Brusch. Il n'était question que de Ladko. De quel
+Ladko? Non pas du pilote de Roustchouk, dont le nom avait été utilisé
+par Striga de la manière qu'on sait, mais précisément de ce Ladko
+imaginaire qu'il avait ainsi créé de toutes pièces, du Ladko malfaiteur,
+du Ladko pirate, c'est-à-dire de lui-même, Striga. C'est sa propre
+arrestation qui formait le sujet de la conversation générale.
+
+Il ne parvenait pas à comprendre. Que la police commit une erreur et
+arrêtât un innocent au lieu et place du coupable, il n'y avait à cela
+rien de bien surprenant. Mais quel rapport avait cette erreur, dont il
+pouvait mieux que personne certifier la réalité, avec la présence de ce
+bateau, que son chaland, la veille encore, avait à la traîne?
+
+On estimera, sans doute, qu'il faisait preuve de faiblesse en accordant
+quelque intérêt à ce côté de la question. L'essentiel, c'était qu'un
+autre fût poursuivi à sa place. Pendant qu'on suspecterait celui-là,
+on ne songerait pas à s'occuper de lui. C'était le point important. Le
+reste ne comptait pas.
+
+Rien n'eût été plus vrai, s'il n'avait eu des motifs particuliers de
+vouloir être renseigné à cet égard. A en juger d'après les apparences,
+tout portait à croire que l'homme incarcéré et le maître de la barge
+ne faisaient qu'un. Quel était cet inconnu, qui, après avoir été,
+huit jours durant, prisonnier à bord du chaland, en remplaçait si
+complaisamment le propriétaire entre les griffes de la police? Striga,
+certes, ne quitterait pas Semlin avant d'être fixé sur ce point.
+
+Il lui fallut s'armer de patience. M. Izar Rona, juge chargé de cette
+affaire, ne paraissait pas disposé à mener rondement l'instruction.
+Trois jours s'écoulèrent sans qu'il donnât signe de vie. Cette attente
+préalable faisait partie de sa méthode. D'après lui, il est excellent de
+laisser tout d'abord un accusé aux prises avec la solitude. L'isolement
+est un grand destructeur de force nerveuse, et quelques jours de secret
+dépriment merveilleusement l'adversaire que le juge va trouver en face
+de lui.
+
+M. Izar Rona, quarante-huit heures après l'arrestation, exprimait ces
+idées à Karl Dragoch venu aux informations. Le détective ne pouvait que
+donner aux théories de son chef une approbation hiérarchique.
+
+«Enfin, monsieur le Juge, se risqua-t-il à demander, quand comptez-vous
+procéder au premier interrogatoire?
+
+--Demain.
+
+--Je viendrai donc demain soir en apprendre le résultat. Inutile de vous
+répéter, je pense, sur quoi se fondent les présomptions?
+
+--Inutile, affirma M. Rona. J'ai nos conversations antérieures présentes
+à l'esprit, et, d'ailleurs, mes notes sont très complètes.
+
+--Vous me permettrez toutefois de vous rappeler, monsieur le Juge, le
+désir que j'ai pris la liberté de vous exprimer?
+
+--Quel désir?
+
+--Celui de ne pas paraître dans cette affaire, au moins jusqu'à nouvel
+ordre. Ainsi que je vous l'ai exposé, l'inculpé ne me connaît que sous
+le nom de Jaeger. Cela peut éventuellement nous servir. Evidemment,
+lorsque nous serons devant la Cour, il me faudra décliner mon nom
+véritable. Mais nous n'en sommes pas là, et il me paraît préférable,
+pour la recherche des complices, de ne pas me brûler avant l'heure....
+
+--C'est entendu,» promit le juge.
+
+Dans la cellule où on l'avait enfermé, Serge Ladko attendait qu'on
+voulût bien s'occuper de lui. Suivant de si près sa précédente aventure,
+ce nouveau malheur, aussi inexplicable pour lui que l'autre, n'avait pas
+abattu son courage. Sans tenter la moindre résistance au moment de
+son arrestation, il s'était laissé conduire à la prison, après avoir
+vainement formulé une question restée sans réponse. Que risquait-il,
+d'ailleurs? Cette arrestation résultait nécessairement d'une erreur qui
+serait dissipée dès qu'on l'interrogerait.
+
+Par malheur, le premier interrogatoire se faisait singulièrement
+attendre. Serge Ladko, maintenu au secret le plus rigoureux, demeurait
+seul, jour et nuit, dans sa cellule, où, de temps à autre, un gardien
+venait jeter un furtif coup d'oeil par un judas percé dans la porte. Ce
+gardien espérait-il, obéissant aux ordres de M. Izar Rona, constater les
+résultats progressifs de la méthode d'isolement! En ce cas, il ne devait
+pas se retirer satisfait. Les heures et les jours s'écoulaient, sans
+que rien, dans l'attitude du prisonnier, révélât un changement de ses
+intimes pensées. Assis sur une chaise, les mains appuyées sur les
+genoux, les yeux baissés, la face froide, il semblait profondément
+réfléchir, et gardait une immobilité presque absolue, sans donner aucun
+signe d'impatience. Dès la première minute, Serge Ladko s'était résolu
+au calme, et rien ne l'en ferait sortir; mais il en arrivait, en
+constatant la fuite du temps, à regretter sa prison flottante qui, du
+moins, le rapprochait de Roustchouk.
+
+Le troisième jour, enfin,--on était alors au 10 septembre,--sa porte
+s'ouvrit, et il fut invité à quitter sa cellule. Encadré par quatre
+soldats, baïonnette au canon, il suivit un long couloir, descendit un
+interminable escalier, puis traversa une rue, au delà de laquelle il
+pénétra dans le Palais de Justice, bâti en face de la prison.
+
+Dans cette rue, le populaire grouillait, se pressant derrière un cordon
+d'agents de police. Quand le prisonnier apparut, de féroces clameurs
+s'élevèrent de cette foule, avide d'exprimer sa haine pour le malfaiteur
+redouté et si longtemps impuni. Quel que fût le sentiment de Serge Ladko
+en se voyant en butte à cette injure imméritée, il n'en laissa rien
+paraître. D'un pas ferme, il entra dans le Palais, et, après une
+nouvelle attente, se trouva enfin devant son juge.
+
+M. Izar Rona, petit homme malingre, blond, la barbe rare, au teint
+jaune et bilieux, était un magistrat de la manière forte. Procédant
+par affirmations tranchantes, par dénégations brutales, il attaquait
+l'adversaire à coups de boutoir, plus désireux d'inspirer la terreur que
+de gagner la confiance.
+
+Les gardes s'étaient retirés sur un signe du juge. Debout au milieu de
+la pièce, Serge Ladko attendait qu'il plût à celui-ci de l'interroger.
+Dans un angle, le greffier prêt à écrire.
+
+«Asseyez-vous, dit M. Rona d'un ton brusque.
+
+Serge Ladko obéit. Le magistrat reprit:
+
+--Votre nom?
+
+--Ilia Brusch.
+
+--Votre domicile?
+
+--Szalka.
+
+--Votre profession?
+
+--Pêcheur.
+
+--Vous mentez, formula le juge, en surveillant du regard le prévenu.
+
+Une légère rougeur colora le visage de Serge Ladko dont les yeux eurent
+un rapide éclair. Toutefois, il se contraignit au calme et garda le
+silence.
+
+--Vous mentez, répéta M. Rona. Vous vous appelez Ladko. Votre domicile
+est Roustchouk.
+
+Le pilote tressaillit. Ainsi son identité véritable était connue.
+Comment cela avait-il pu se faire? Cependant, le juge, à qui le
+tressaillement du prévenu n'avait pas échappé, poursuivait d'une voix
+cinglante:
+
+--Vous êtes accusé de trois vols simples, de dix-neuf vols qualifiés
+perpétrés avec les circonstances aggravantes d'escalade et d'effraction,
+de trois assassinats et de six tentatives de meurtre, lesdits crimes
+et délits accomplis avec préméditation depuis moins de trois ans.
+Qu'avez-vous à répondre?
+
+Le pilote avait écouté, stupéfait, cette incroyable nomenclature. Eh
+quoi! la confusion qu'il avait redoutée, en apprenant de la bouche de
+M. Jaeger l'existence de son sinistre homonyme, cette confusion s'était
+produite en effet. Dès lors, à quoi bon avouer qu'il s'appelait Serge
+Ladko? Tout à l'heure, il avait eu la pensée de le reconnaître, en
+implorant la discrétion du juge. Il comprenait maintenant qu'un tel
+aveu serait plus nuisible qu'utile. C'était bien lui, Serge Ladko, de
+Roustchouk, et non un autre, qui était accusé de cette effroyable série
+de crimes. Sans doute, même définitivement identifié, il parviendrait à
+établir son innocence. Mais combien de temps faudrait-il pour y arriver?
+Non, mieux valait soutenir jusqu'au bout le rôle du pêcheur Ilia Brusch,
+puisque Ilia Brusch était le nom d'un innocent.
+
+--J'ai à répondre que vous vous trompez, répliqua-t-il d'une voix ferme.
+Je me nomme Ilia Brusch et je demeure à Szalka. Il est bien facile,
+d'ailleurs, de vous en assurer.
+
+--Ce sera fait, dit le juge en prenant une note. En attendant, je vais
+vous faire connaître quelques-unes des charges qui pèsent sur vous.
+
+Serge Ladko se fit plus attentif. On touchait au point intéressant.
+
+--Pour le moment, commença le juge, nous laisserons de côté la plus
+grande partie des crimes qui vous sont reprochés, et nous nous
+occuperons seulement des plus récents, de ceux qui ont été perpétrés
+pendant le voyage au cours duquel vous avez été arrêté.
+
+M. Rona, ayant repris haleine, poursuivit:
+
+--C'est à Ulm que l'on signale pour la première fois votre présence.
+C'est donc à Ulm que nous placerons l'origine de ce voyage.
+
+--Pardon, Monsieur, interrompit vivement Serge Ladko. Mon voyage avait
+commencé bien avant Ulm, puisque j'ai remporté deux prix au concours
+de pêche de Sigmaringen et que j'ai ensuite remonté le fleuve jusqu'à
+Donaueschingen.
+
+--Il est exact, en effet, répliqua le juge, qu'un certain Ilia Brusch
+a été proclamé lauréat du concours de pêche institué par la Ligue
+Danubienne à Sigmaringen, et que cet Ilia Brusch a été vu à
+Donaueschingen. Mais, ou bien vous aviez déjà adopté à Sigmaringen une
+personnalité d'emprunt, ou bien vous vous êtes substitué audit Ilia
+Brusch pendant qu'il allait de Donaueschingen à Ulm. C'est un point que
+nous éluciderons en son temps, soyez tranquille.
+
+Serge Ladko, les yeux écarquillés par la surprise, écoutait comme
+dans un rêve ces fantaisistes déductions. Un peu plus, on eût compté
+l'imaginaire Ilia Brusch au nombre de ses victimes! Sans prendre la
+peine de répondre, il haussait dédaigneusement les épaules, quand
+le juge, en le regardant fixement, lui demanda tout à coup à
+brûle-pourpoint:
+
+--Qu'êtes-vous allé faire à Vienne, le 26 août dernier, chez le juif
+Simon Klein?
+
+Malgré lui, Serge Ladko tressaillit une seconde fois. Voilà qu'on
+connaissait cette visite, maintenant! Certes, elle n'avait rien de
+répréhensible, mais l'avouer, c'était avouer en même temps son identité,
+et, puisqu'il avait adopté le parti de la nier, force lui était de
+persister dans cette voie.
+
+--Simon Klein?... répéta-t-il d'un air interrogateur, en homme qui ne
+comprend pas.
+
+--Vous niez?... fit M. Rona. Je m'y attendais. C'est donc à moi de vous
+apprendre qu'en vous rendant chez le juif Simon Klein--et le juge, ce
+disant, se souleva à demi sur son siège pour donner à ses paroles une
+plus écrasante autorité,--vous alliez vous entendre avec le receleur
+ordinaire de votre bande.
+
+--De ma bande!... répéta le pilote ahuri.
+
+--Il est vrai, rectifia ironiquement le juge, que vous ne savez pas ce
+que je veux dire, que vous ne faites partie d'aucune bande, que vous
+n'êtes pas Ladko, mais bien un inoffensif pêcheur à la ligne du nom
+d'Ilia Brusch; Mais alors, si vous vous nommez en effet Ilia Brusch,
+pourquoi vous cachez-vous?
+
+--Je me cache, moi?... protesta Serge Ladko.
+
+--Dame! ça m'en a tout l'air, répondit M. Izar Rona, à moins que ce ne
+soit pas se cacher que de dissimuler sous des lunettes noires des yeux
+qui semblent les meilleurs du monde--au fait! ayez donc l'obligeance de
+les enlever, ces lunettes!--et de teindre en noir des cheveux que l'on a
+naturellement blonds.
+
+Serge Ladko était accablé.
+
+La police était bien renseignée et la trame se resserrait autour de lui;
+sans paraître remarquer son trouble, M. Rona poursuivit son avantage:
+
+--Eh! eh! vous voilà moins fringant, mon gaillard. Vous ne nous saviez
+pas si avancés ... mais je continue. A Ulm, vous aviez pris un passager
+avec vous.
+
+--Oui, répondit Serge Ladko.
+
+--Quel était son nom?
+
+--M. Jaeger.
+
+--Très exact. Voudriez-vous me dire ce qu'il est devenu, ce M. Jaeger?
+
+--Je l'ignore. Il m'a quitté en pleine campagne, presque au confluent de
+l'Ipoly. J'ai été bien surpris de ne plus le trouver en revenant à bord.
+
+--En revenant, dites-vous. Vous vous étiez donc absenté? Où étiez-vous
+allé?
+
+--Dans un village des environs, afin de me procurer un cordial pour mon
+passager.
+
+--Il était donc malade?
+
+--Très malade. Il avait failli se noyer tout bonnement.
+
+--Et c'est vous qui l'avez sauvé, je présume?
+
+--Qui voulez-vous que ce soit, puisqu'il n'y avait que moi?
+
+--Hum!... fit le juge un peu ébranlé.
+
+Mais, se ressaisissant:
+
+--Vous comptez sans doute m'émouvoir avec cette histoire de sauvetage?
+
+--Moi? protesta Ladko. Vous m'interrogez, je réponds. Voilà tout.
+
+--C'est bon, conclut M. Izar Rona. Mais, dites-moi, avant cet incident,
+vous n'aviez jamais quitté votre barge, je crois?
+
+--Une seule fois, pour aller chez moi, à Szalka.
+
+--Pourriez-vous me préciser la date de cette excursion?
+
+--Pourquoi pas, en cherchant un peu.
+
+--Je vais vous aider. Ne serait-ce pas dans la nuit du 28 au 29 août?
+
+--Peut-être bien.
+
+--Vous ne le niez pas?
+
+--Non.
+
+--Vous l'avouez?
+
+--Si vous voulez.
+
+--Nous sommes d'accord.... C'est sur la rive gauche du Danube, je crois,
+que se trouve Szalka? demanda M. Rona d'un air bonhomme.
+
+--En effet.
+
+--Et il faisait noir, je crois, dans cette nuit du 28 au 29 août?
+
+--Très noir. Un temps affreux.
+
+--Cela explique que vous vous soyez trompé. C'est par une erreur toute
+naturelle qu'en pensant aborder la rive gauche, vous avez débarqué sur
+la rive droite.
+
+--Sur la rive droite?
+
+M. Izar Rona se leva tout à fait, et, fixant le prévenu dans les yeux,
+prononça:
+
+--Oui, sur la rive droite, juste en face de la villa du comte Hagueneau?
+
+Serge Ladko chercha de bonne foi dans ses souvenirs. Hagueneau? Il ne
+connaissait pas ce nom.
+
+--Vous êtes très fort, déclara le juge déçu dans son essai
+d'intimidation. Il est donc entendu que c'est la première fois que vous
+entendez prononcer le nom du comte Hagueneau et que, si, au cours de la
+nuit du 28 au 29 août, sa villa a été mise au pillage et son gardien
+Christian Hoël grièvement blessé, c'est à votre insu. Où diable avais-je
+la tête? Comment connaîtriez-vous ces crimes commis par un certain
+Ladko? Ladko, que diable! ce n'est pas votre nom!
+
+--Mon nom est Ilia Brusch, affirma le pilote d'une voix moins assurée
+que la première fois.
+
+--Parfait! parfait!... c'est convenu ... mais alors, si vous ne
+vous appelez pas Ladko, pourquoi avez-vous disparu, juste après la
+perpétration de ce crime, pour ne rompre votre incognito--et encore bien
+modestement!--qu'à une distance respectable de la région qui en a été
+le théâtre? Pourquoi ne vous a-t-on vu, vous qui montriez auparavant si
+généreusement votre personne, ni à Budapest, ni à Neusatz, ni à aucune
+ville un peu importante? Pourquoi avez-vous abandonné votre rôle de
+pêcheur, au point même d'acheter parfois du poisson dans les villages où
+vous consentiez à vous arrêter?
+
+Tout cela était de l'hébreu pour le malheureux pilote. S'il avait
+disparu, c'était bien malgré lui. Depuis cette nuit du 28 au 29 août,
+n'avait-il pas été constamment prisonnier? Dans ces conditions, quoi de
+surprenant à ce qu'il eût disparu? L'étonnant, au contraire, c'est qu'il
+se trouvât quelqu'un pour prétendre l'avoir aperçu.
+
+Cette erreur du moins serait facile à dissiper. Il suffirait de raconter
+sincèrement l'aventure incompréhensible dont il avait été victime. La
+justice serait peut-être plus clairvoyante et peut-être arriverait-elle
+à débrouiller les fils de cet imbroglio. Bien décidé à faire ce récit,
+Serge Ladko attendait impatiemment que M. Rona lui permit de placer un
+mot. Mais le juge était lancé à toute vapeur. Il se promenait maintenant
+de long en large dans son cabinet, en jetant au visage de son prisonnier
+un flot d'arguments qu'il jugeait triomphants.
+
+--Si vous n'êtes pas Ladko, continuait-il avec une véhémence croissante,
+comment se fait-il que, succédant au pillage de la villa du comte
+Hagueneau, pillage accompli, par un malheureux hasard, précisément au
+moment où vous aviez quitté votre barge, un vol, oh! un vol simple,
+celui-ci! ait été commis à Szuszek dans la nuit du 5 au 6 septembre,
+nuit que vous avez dû nécessairement passer en face de ce village? Si
+vous n'êtes pas Ladko, enfin, que faisait dans votre barge ce portrait
+adressé à son mari par votre femme, Natcha Ladko?
+
+M. Rona avait touché juste, cette fois, et le dernier argument était en
+effet triomphant. Le pilote, anéanti, avait baissé la tête et de grosses
+gouttes de sueur ruisselaient de son visage.
+
+Cependant le juge poursuivait d'une voix plus haute:
+
+--Si vous n'êtes pas Ladko, pourquoi ce portrait a-t-il été supprimé
+du jour où vous vous êtes senti menacé? Il était dans votre coffre, ce
+portrait; je précise, dans votre coffre de tribord. Il n'y est plus. Sa
+présence vous accusait; sa disparition vous condamne. Qu'avez-vous à
+répondre?
+
+--Rien, murmura Ladko d'une voix sourde. Je ne comprends rien à ce qui
+m'arrive.
+
+--Vous comprendrez à merveille si vous voulez vous en donner la peine.
+Pour le moment, nous allons interrompre cet intéressant entretien. On va
+vous reconduire dans votre cellule, où vous aurez tout le temps de vous
+livrer à vos réflexions. Récapitulons, en attendant, l'interrogatoire
+d'aujourd'hui. Vous prétendez: 1° Vous nommer Ilia Brusch; 2° Avoir
+remporté le prix au concours de pêche de Sigmaringen; 3° Habiter Szalka;
+4° Avoir passé chez vous, à Szalka, la nuit du 28 au 29 août. Ces points
+seront vérifiés. De mon côté je prétends: 1° Que votre nom est Ladko;
+2° Que votre domicile est Roustchouk; 3° Que, dans la nuit du 28 au 29
+août, avec l'aide de nombreux complices, vous avez mis au pillage la
+villa du comte Hagueneau et vous êtes rendu coupable d'une tentative de
+meurtre sur la personne du gardien Christian Hoël; 4° Qu'un vol dont
+le nommé Kellermann, de Szuszek, a été victime, dans la nuit du 5 au 6
+septembre, doit être mis à votre passif; 5° Que de nombreux autres vols
+et meurtres commis dans les régions baignées par le Danube doivent
+pareillement vous être imputés. L'instruction de ces crimes est ouverte.
+Des témoins sont cités. Vous serez mis en leur présence... Voulez-vous
+signer votre interrogatoire?.. Non?.. A votre aise!.. Gardes,
+reconduisez le prévenu!»
+
+Pour regagner sa prison, Serge Ladko dut passer de nouveau au milieu
+de la foule et en subir encore les vociférations hostiles. La colère
+populaire semblait s'être accrue pendant la durée de l'interrogatoire et
+la police eut quelque peine à protéger le prisonnier.
+
+Au premier rang de cette foule hurlante, figurait Ivan Striga.
+Celui-ci dévora des yeux l'individu qui prenait sa place avec tant de
+complaisance. Le pilote passa à deux mètres de lui et il put le voir
+tout à son aise. Mais il ne reconnut pas cet homme imberbe, aux cheveux
+bruns, dont le visage était orné d'une superbe paire de lunettes noires,
+et ses perplexités n'en furent pas atténuées.
+
+Striga s'éloigna tout songeur avec le reste de la foule quand furent
+refermées les portes de la prison. Décidément, il ne connaissait pas
+l'homme arrêté. Ce n'était, en tous cas, ni Dragoch, ni Ladko. Dès lors,
+qu'il s'agît d'Ilia Brusch ou de tout autre, que lui importait? Quelle
+que fût la personnalité de l'accusé, l'essentiel était qu'il absorbât
+l'attention de la justice, et Striga n'avait plus de raison de
+s'attarder à Semlin. C'est pourquoi il se résolut à partir dès le
+lendemain peur regagner son chaland.
+
+Mais, à son réveil, la lecture des journaux le fit changer d'avis. Cette
+affaire Ladko étant menée dans le secret le plus rigoureux, c'était une
+raison péremptoire pour que la Presse s'ingéniât à percer, le mystère.
+Elle y avait réussi. Ample était sa moisson d'informations.
+
+Les journaux relataient, en effet, assez exactement le premier
+interrogatoire, en faisant suivre leur récit de commentaires qui
+n'étaient pas précisément favorables à l'accusé. En général, ils
+s'étonnaient de l'obstination avec laquelle celui-ci soutenait être un
+simple pêcheur, du nom d'Ilia Brusch, habitant seul la petite ville de
+Szalka. Quel intérêt pouvait-il avoir à soutenir un pareil système, dont
+la fragilité était évidente? Déjà, d'après eux, le juge d'instruction,
+M. Izar Rona, avait envoyé à Gran une commission rogatoire. D'ici
+très peu de jours, un magistrat se transporterait donc à Szalka et
+se livrerait à une enquête qui aurait comme résultat de ruiner les
+allégations du prévenu. On chercherait cet Ilia Brusch, et on le
+trouverait ... s'il existait, ce qui, en somme, était fort douteux.
+
+Cette nouvelle modifia les projets de Striga. Tandis qu'il poursuivait
+sa lecture, une idée singulière lui était venue, et l'idée prit corps,
+quand il eut achevé de lire. Certes, il était très bon que la justice
+tînt un innocent. Mais il serait meilleur encore qu'elle le gardât. Pour
+cela, que fallait-il? Lui fournir un Ilia Brusch en chair et en os, ce
+qui convaincrait _ipso facto_ d'imposture le véritable Ilia Brusch qu'on
+retenait prisonnier à Semlin. Cette charge s'ajouterait à celles qu'on
+possédait déjà forcément contre lui, puisqu'on l'avait arrêté, et
+suffirait peut-être à motiver sa condamnation définitive, au grand
+profit du vrai coupable.
+
+Sans plus attendre, Striga quitta la ville. Seulement, au lieu de
+regagner son chaland, il lui tournait le dos. Emporté par une rapide
+voiture, il allait rejoindre la ligne ferrée qui l'emmènerait à toute
+vapeur vers Budapest et vers le Nord.
+
+Pendant ce temps, Serge Ladko, gardant son immobilité coutumière,
+comptait tristement les heures. De sa première entrevue avec le juge,
+il était revenu effrayé de la gravité des présomptions qui pesaient sur
+lui. Certes, il réussirait fatalement avec le temps à faire triompher
+son innocence. Mais il lui faudrait sans doute s'armer de patience, car
+il ne pouvait méconnaître que les apparences fussent contre lui et que
+la justice n'eût bâti avec logique son échafaudage d'hypothèses.
+
+Toutefois, il y a loin entre de simples soupçons et des preuves
+formelles. Or, des preuves, on n'arriverait jamais, et pour cause, à
+en réunir contre lui. Le seul témoin qu'il eût à craindre, et encore
+uniquement en ce qui concernait le secret de son nom, c'était le
+juif Simon Klein. Mais Simon Klein, qui avait son point d'honneur
+professionnel, ne consentirait vraisemblablement jamais à le
+reconnaître. D'ailleurs, aurait-on même besoin de le mettre en présence
+de son ancien correspondant de Vienne? Le juge n'avait-il pas déclaré
+qu'il allait se renseigner à Szalka? Ces renseignements ne pouvant
+manquer d'être excellents, la mise en liberté du prisonnier en
+résulterait évidemment.
+
+Plusieurs jours s'écoulèrent, durant lesquels Serge Ladko ressassa ces
+pensées avec une fébrilité croissante. Szalka n'était pas si loin, et
+il ne fallait pas si longtemps pour se renseigner. On était au septième
+jour, depuis son premier interrogatoire, quand il fut introduit, de
+nouveau dans le cabinet de M. Rona.
+
+Le juge était à son bureau et paraissait fort occupé. Pendant dix
+minutes, il laissa le pilote attendre debout, comme s'il eût ignoré sa
+présence.
+
+«Nous avons la réponse de Szalka, dit-il enfin d'une voix détachée, sans
+même relever les yeux sur le prisonnier qu'il surveillait sournoisement
+à travers ses cils baissés.
+
+--Ah!.. fît Serge Ladko avec satisfaction.
+
+--Vous aviez raison, continuait cependant M. Rona. Il existe bien à
+Szalka un nommé Ilia Brusch, qui jouit de la meilleure réputation.
+
+--Ah!.. fit pour la seconde fois le pilote, qui voyait déjà ouverte la
+porte de sa prison.
+
+Le juge, se faisant plus étranger et plus indifférent encore, murmura
+sans paraître y attacher la moindre importance:
+
+--Le commissaire de police de Gran, chargé de l'enquête, a eu la bonne
+fortune de lui parler à lui-même.
+
+--A lui-même? répéta Serge Ladko qui ne comprenait pas.
+
+--A lui-même, affirma le juge.
+
+Serge Ladko croyait rêver. Comment un autre Ilia Brusch avait-il pu être
+trouvé à Szalka?
+
+--Ce n'est pas possible, Monsieur, balbutia-t-il. Il y a erreur.
+
+--Jugez-en vous-même, répliqua le juge. Voici le rapport du commissaire
+de police de Gran. Il en résulte que ce magistrat, déférant à la
+commission rogatoire que je lui ai adressée, s'est transporté le 14
+septembre à Szalka et qu'il s'est rendu dans une maison sise au coin du
+chemin de halage et de la route de Budapest.... C'est bien l'adresse que
+vous avez donnée, je pense? demanda le juge en s'interrompant.
+
+--Oui, Monsieur, répondit Serge Ladko d'un air égaré.
+
+--... et de la route de Budapest, reprit M. Rona; qu'il a été reçu dans
+la dite maison, par le sieur Ilia Brusch en personne, lequel a déclaré
+n'être que tout récemment revenu d'une assez longue absence. Le
+commissaire ajoute que les renseignements qu'il a pu recueillir sur
+le sieur Ilia Brusch tendent à établir sa parfaite honorabilité, et
+qu'aucun autre habitant de Szalka ne porte ce nom.... Avez-vous quelque
+chose à dire? Ne vous gênez pas, je vous prie.
+
+--Non, Monsieur, balbutia Serge Ladko qui se sentait devenir fou.
+
+--Voilà donc un premier point élucidé,» conclut avec satisfaction M.
+Rona, qui regardait son prisonnier comme le chat doit regarder une
+souris.
+
+
+
+XIV
+
+ENTRE CIEL ET TERRE
+
+
+Son deuxième interrogatoire terminé, Serge Ladko regagna sa cellule sans
+se rendre compte de ce qu'il faisait. A peine s'il avait entendu les
+questions du juge après que l'incident de la commission rogatoire eut
+été vidé de la façon que l'on sait, et il n'avait plus répondu que
+d'un air hébété. Ce qui lui arrivait dépassait les limites de son
+intelligence. Que lui voulait-on à la fin? Enlevé, puis incarcéré à bord
+d'un chaland par de mystérieux ennemis, il ne recouvrait sa liberté que
+pour la perdre aussitôt; et voici maintenant qu'on trouvait, à Szalka,
+un autre Ilia Brusch, c'est-à-dire un autre lui-même, dans sa propre
+maison!.. Cela tenait de la fantasmagorie!
+
+Stupéfait, affolé par cette succession d'événements inexplicables,
+il avait la sensation d'être le jouet de puissances supérieures et
+hostiles, d'être invinciblement entraîné, proie inerte et sans défense,
+dans les engrenages de cette machine formidable qui s'appelle: la
+Justice.
+
+Cette dépression, cet anéantissement de toute énergie, son visage
+l'exprimait avec tant d'éloquence, qu'un des gardiens qui lui faisaient
+escorte en fut ému, bien qu'il considérât son prisonnier comme le plus
+abominable criminel.
+
+«Ça ne va donc pas comme vous voulez, camarade? demanda, en mettant dans
+sa voix quelque désir de réconfort, ce fonctionnaire blasé cependant par
+profession sur le spectacle des misères humaines.
+
+Il aurait parlé à un sourd, que le résultat eût été le même.
+
+--Allons! reprit le compatissant gardien, il faut se faire une raison.
+M. Izar Rona n'est pas un mauvais diable, et tout s'arrangera peut-être
+mieux que vous ne pensez... En attendant, je vais vous laisser ça... Il
+est question de votre pays là-dedans. Ça vous distraira.»
+
+Le prisonnier garda son immobilité. Il n'avait pas entendu.
+
+Il n'entendit pas davantage les verrous poussés à l'extérieur et pas
+davantage il ne vit le journal que le gardien, trahissant ainsi sans
+penser à mal le secret rigoureux auquel était astreint son prisonnier,
+déposait sur la table en s'en allant.
+
+Les heures coulèrent. Le jour s'acheva, puis la nuit, et ce fut une
+nouvelle aurore. Ecroulé sur sa chaise, Serge Ladko n'avait pas
+conscience de la fuite du temps.
+
+Cependant, quand le jour grandissant vint frapper son visage, il parut
+sortir de cet accablement. Il ouvrit les yeux, et son regard vague erra
+par la cellule. La première chose qu'il aperçut alors, ce fut le journal
+laissé la veille par le pitoyable gardien.
+
+Tel que celui-ci l'y avait placé, ce journal s'étalait toujours sur
+la table, découvrant une _manchette_ imprimée en grasses capitales
+au-dessous du titre. «Les massacres de Bulgarie», annonçait cette
+manchette, sur laquelle tomba le premier regard de Serge Ladko. Il
+tressaillit et s'empara fébrilement du journal. Son intelligence
+réveillée revenait à flots. Ses yeux fulguraient, tandis qu'il
+poursuivait sa lecture.
+
+Les événements qu'il apprenait ainsi étaient, au même instant, commentés
+dans l'Europe entière, et y soulevaient une clameur générale de
+réprobation. Depuis, ils sont entrés dans l'histoire, dont ils ne
+forment pas la page la plus glorieuse.
+
+Ainsi qu'il a été rappelé au début de ce récit, toute la région
+balkanique était alors en ébullition. Dès l'été de 1875, l'Herzégovine
+s'était révoltée, et les troupes ottomanes envoyées contre elle
+n'avaient pu la réduire. En mai 1876, la Bulgarie s'étant soulevée à son
+tour, la Porte répondit à l'insurrection en concentrant une nombreuse
+armée dans un vaste triangle ayant pour sommets Roustchouk, Widdin et
+Sofia. Enfin, le 1er et le 2 juillet de cette année 1876, la Serbie et
+le Monténégro, entrant en scène à leur tour, avaient déclaré la guerre à
+la Turquie. Les Serbes, commandés par le général russe Tchernaief,
+après avoir tout d'abord remporté quelques succès, avaient dû battre en
+retraite en deçà de leur frontière, et le 1er septembre le prince Milan
+s'était vu contraint de demander un armistice de dix jours, pendant
+lequel il sollicita, des puissances chrétiennes, une intervention que
+celles-ci furent malheureusement trop longues à lui accorder.
+
+«Alors,» dit M. Édouard Driault, dans son _Histoire de la Question
+d'Orient_, «se produisit le plus affreux épisode de ces luttes; il
+rappelle les massacres de Chio au temps de l'insurrection grecque. Ce
+furent les massacres de Bulgarie. La Porte, au milieu de la guerre
+contre la Serbie et le Monténégro, craignait que l'insurrection bulgare,
+sur les derrières de l'armée, ne compromît ses opérations. Le gouverneur
+de la Bulgarie, Chefkat-Pacha, reçut-il l'ordre d'écraser l'insurrection
+sans regarder aux moyens? Cela est vraisemblable. Des bandes de
+Bachi-Bouzouks et de Circassiens appelées d'Asie furent lâchées sur
+la Bulgarie, et en quelques jours elle fut mise à feu et à sang. Ils
+assouvirent à l'aise leurs sauvages passions, brûlèrent les villages,
+massacrèrent les hommes au milieu des tortures les plus raffinées,
+éventrèrent les femmes, coupèrent en morceaux les enfants. Il y eut
+environ vingt-cinq à trente mille victimes...»
+
+Tandis qu'il lisait, des gouttes de sueur perlaient sur le visage
+de Serge Ladko. Natcha!.. Qu'était devenue Natcha, au milieu de cet
+effroyable bouleversement?.. Vivait-elle encore? Était-elle morte, au
+contraire, et son cadavre éventré, coupé en morceaux, de même que celui
+de tant d'autres innocentes victimes, traînait-il dans la boue, dans la
+fange, dans le sang, écrasé sous le pied des chevaux?
+
+Serge Ladko s'était levé, et, pareil à une bête fauve mise en cage,
+courait furieusement autour de la cellule, comme s'il eût cherché une
+issue pour voler au secours de Natcha.
+
+Cet accès de désespoir fut de courte durée. Revenu bientôt à la raison,
+il se contraignit au calme, d'un énergique effort, et, avec un cerveau
+lucide, chercha les moyens de reconquérir sa liberté.
+
+Aller trouver le juge, lui avouer sans détour la vérité, implorer au
+besoin sa pitié?.. Mauvais moyen. Quelle chance avait-il d'obtenir la
+confiance d'un esprit prévenu, après avoir si longtemps persévéré dans
+le mensonge? Etait-il en son pouvoir de détruire d'un seul mot la
+suspicion attachée à son nom de Ladko, de ruiner en un instant les
+présomptions qui l'accablaient? Non. Une enquête serait à tout le moins
+nécessaire, et une enquête exigerait des semaines, sinon des mois.
+
+Il fallait donc fuir.
+
+Pour la première fois depuis qu'il y était entré, Serge Ladko examina
+sa cellule. Ce fut vite fait. Quatre murs percés de deux ouvertures:
+la porte d'un coté, la fenêtre de l'autre. Derrière trois de ces murs,
+d'autres cachots, d'autres prisons; derrière la fenêtre seulement,
+l'espace et la liberté.
+
+L'enseuillement de cette fenêtre, dont le linteau atteignait le plafond,
+dépassait un mètre cinquante, et sa partie inférieure, ce qu'on eût
+nommé l'appui pour une ouverture ordinaire, était inaccessible, une
+rangée de gros barreaux scellés dans l'épaisseur du cadre en interdisant
+l'approche. D'ailleurs, cette difficulté vaincue, il en serait resté
+une autre. Au dehors, une sorte de hotte, dont les côtés venaient
+s'appliquer de part et d'autre de la fenêtre, arrêtait tout regard vers
+l'extérieur et ne laissait de visible qu'un étroit rectangle de ciel.
+Non pas même pour fuir, mais pour être seulement en état d'en chercher
+le moyen, il fallait donc tout d'abord forcer l'obstacle de la grille,
+puis se hisser à force de bras au sommet de cette hotte, de manière à
+pouvoir reconnaître les alentours.
+
+A en juger par les escaliers descendus lors des convocations de M. Izar
+Rona, Serge Ladko s'estimait enfermé au quatrième étage de la prison.
+Douze à quatorze mètres à tout le moins devaient donc le séparer du sol.
+Serait-il possible de les franchir? Impatient d'être renseigné à cet
+égard, il résolut de se mettre à l'oeuvre sur-le-champ.
+
+Au préalable, cependant, il convenait de se procurer un instrument de
+travail. On lui avait tout pris, quand on l'avait écroué, et, dans son
+cachot, rien ne pouvait être d'aucun secours. Une table, une chaise et
+une couchette, représentée par une maigre paillasse recouvrant une voûte
+en maçonnerie, c'était là tout son mobilier.
+
+Serge Ladko cherchait en vain depuis longtemps, quand, en visitant pour
+la centième fois ses vêtements, sa main rencontra enfin un corps dur.
+Pas plus que ses geôliers eux-mêmes, il n'avait pensé jusqu'ici à cette
+chose insignifiante qu'est une boucle de pantalon. Quelle importance
+n'acquérait pas maintenant cette chose insignifiante, seul objet
+métallique qui fût en sa possession!
+
+Ayant détaché cette boucle, Serge Ladko, sans perdre une minute, attaqua
+la muraille au pied de l'un des barreaux, et la pierre, obstinément
+griffée par les ardillons d'acier, commença à tomber en poussière sur
+le sol. Ce travail, déjà lent et pénible par lui-même, était encore
+compliqué par la surveillance incessante à laquelle était soumis le
+prisonnier. Une heure ne s'écoulait pas, sans qu'un gardien vînt mettre
+l'oeil au guichet de la porte. De là, nécessité d'avoir toujours
+l'oreille tendue vers les bruits extérieurs, et, au moindre signe de
+danger, d'interrompre le travail en faisant disparaître toute trace
+suspecte.
+
+Dans ce but, Serge Ladko utilisait son pain. Ce pain, malaxé avec
+la poussière qui tombait de la muraille, prit d'une manière assez
+satisfaisante la couleur de la pierre et devint un véritable mastic, à
+l'aide duquel le trou fut dissimulé à mesure qu'il était creusé. Quant
+au surplus des débris produits par le grattage, il le cachait sous la
+voûte de son lit.
+
+Après douze heures d'efforts, le barreau était déchaussé sur une hauteur
+de trois centimètres, mais la boucle n'avait plus de pointes. Serge
+Ladko brisa l'armature, et, des morceaux, fit autant d'outils. Douze
+heures plus tard, ces menus fragments d'acier avaient disparu à leur
+tour.
+
+Heureusement, la chance qui avait déjà souri au prisonnier semblait ne
+plus vouloir l'abandonner. Au premier repas qui lui fut servi, il se
+risqua à garder un couteau de table, et, personne n'ayant remarqué ce
+larcin, il le recommença avec le même bonheur le jour suivant. Il se
+trouvait ainsi maître de deux instruments plus sérieux que ceux dont il
+avait disposé jusqu'ici. A vrai dire, il ne s'agissait que de méchants
+couteaux très grossièrement fabriqués. Toutefois, leurs lames étaient
+assez bonnes, et les manches en facilitaient le maniement.
+
+Le travail, à partir de ce moment, avança plus vite, bien que trop
+lentement encore. Le ciment, avec le temps, avait acquis la dureté du
+granit et ne se laissait que difficilement effriter. A chaque instant,
+d'ailleurs, le travail devait être interrompu, soit à cause d'une
+ronde de gardiens, soit par suite d'une convocation de M. Rona, qui
+multipliait les interrogatoires.
+
+Le résultat de ces interrogatoires était toujours le même. L'instruction
+piétinait sur place. A chaque séance, c'était un défilé de témoins dont
+les déclarations n'apportaient aucune lumière. Si les uns semblaient
+trouver quelque vague ressemblance entre Serge Ladko et le malfaiteur
+qu'ils avaient plus ou moins nettement aperçu le jour où ils en avaient
+été victimes, d'autres niaient catégoriquement cette ressemblance. M.
+Rona avait beau affubler son prévenu de barbes postiches taillées selon
+toutes les coupes imaginables, l'obliger à montrer ses yeux ou à les
+dissimuler derrière les verres noirs des lunettes, il ne réussissait pas
+à obtenir un seul témoignage formel. Aussi attendait-il avec impatience
+que l'état de Christian Hoël, blessé lors du dernier attentat de la
+bande du Danube, permît à celui-ci de se rendre à Semlin.
+
+De ces interrogatoires, Serge Ladko se désintéressait d'ailleurs.
+Docilement, il se prêtait à toutes les expériences du juge, s'affublait
+de perruques et de fausses barbes, mettait ou retirait ses lunettes,
+sans se permettre la plus petite observation. Sa pensée était absente de
+ce cabinet. Elle restait dans sa cellule, où le barreau qui le séparait
+de la liberté sortait peu à peu de la pierre.
+
+Quatre jours lui furent nécessaires pour achever de le desceller.
+C'est seulement le soir du 23 septembre qu'il en atteignit l'extrémité
+inférieure. Il s'agissait maintenant d'en scier l'extrémité opposée.
+
+Cette partie du travail était la plus pénible. Suspendu d'une main au
+reste de la grille, Serge Ladko, de l'autre, activait le va-et-vient de
+son outil. Celui-ci, simple lame de couteau, jouait mal son rôle de
+scie et n'entamait que lentement le fer. D'autre part, cette position
+exténuante obligeait à de fréquents repos.
+
+Le 29 septembre, enfin, après six jours d'efforts héroïques, Serge Ladko
+estima suffisante la profondeur de l'entaille. A quelques millimètres
+près, le fer était en effet sectionné. Il n'aurait donc aucune peine à
+vaincre la résistance du métal, lorsqu'il voudrait plier la barre. Il
+était temps. La lame du second couteau était alors réduite à un fil.
+
+Dès le lendemain matin, aussitôt après le passage de la première
+ronde, ce qui lui assurait une heure environ de sécurité, Serge Ladko
+poursuivit méthodiquement son entreprise. Conformément à ses prévisions,
+le barreau fléchit sans difficulté. Par l'ouverture ainsi faite, il
+passa de l'autre côté de la grille, puis, s'enlevant à la force des
+bras, atteignit le sommet de la hotte. Avidement, il regarda autour de
+lui.
+
+Comme il l'avait supposé, quatorze mètres environ le séparaient du sol.
+Cette distance n'était pas telle qu'il fût impossible de la franchir,
+pourvu que l'on possédât une corde de longueur suffisante. Mais arriver
+jusqu'au sol n'était que la difficulté la moins grave, et, cette
+difficulté fût-elle vaincue, le problème n'en serait pas pour cela plus
+près d'être résolu.
+
+Ainsi que Serge Ladko put le constater, la prison était, en effet,
+ceinturée par un chemin de ronde, que limitait, à la périphérie, un mur
+d'environ huit mètres d'élévation, au delà duquel apparaissaient
+des toits de maisons. Après être descendu, il faudrait donc passer
+par-dessus cette muraille, ce qui, dès l'abord, semblait impraticable.
+
+A en juger par l'éloignement des maisons, une rue entourait probablement
+la prison. Une fois dans cette rue, un fugitif pouvait se considérer
+comme sauvé. Mais le moyen existait-il d'y arriver sain et sauf?
+
+Serge Ladko, en quête d'un expédient, commença par examiner
+attentivement ce qu'il pouvait découvrir sur la gauche. S'il n'y trouva
+pas la solution qu'il cherchait, ce qu'il aperçut fit battre son
+coeur d'émotion. Dans cette direction, il voyait le Danube, dont
+d'innombrables bateaux de toutes tailles sillonnaient les eaux jaunes.
+Les uns suivaient ou remontaient le courant, d'autres tendaient la corde
+de leur ancre ou l'amarre qui les retenait au quai.
+
+Parmi ces derniers, le pilote, du premier coup d'oeil, reconnut sa
+barge. Rien ne la distinguait des embarcations ses voisines, et il ne
+semblait pas qu'elle fût l'objet d'une surveillance particulière. Ce
+serait une heureuse chance, s'il parvenait à la reconquérir. En moins
+d'une heure, grâce à elle, il aurait franchi la frontière, et, en
+territoire serbe, il se rirait de la justice austro-hongroise.
+
+Serge Ladko reporta ses regards vers la droite, et, de ce côté, il
+remarqua aussitôt une particularité qui le rendit attentif. Retenue de
+distance en distance par de solides crampons scellés dans le bâtiment,
+une tige de fer venue du toit--la chaîne du paratonnerre selon toute
+vraisemblance--passait à proximité de sa fenêtre, pour aller finalement
+s'enfoncer dans le sol. Cette tige de fer eût rendu la descente assez
+facile, si l'on avait pu arriver jusqu'à elle.
+
+Or, ceci n'était peut-être pas irréalisable. A la hauteur du carrelage
+de sa cellule, une sorte de bandeau, motivé par la décoration de
+l'édifice, courait le long du mur en faisant une saillie de vingt ou
+vingt-cinq centimètres. Peut-être, avec du sang-froid et de l'énergie,
+n'eût-il pas été impossible de s'y tenir debout, et d'atteindre ainsi la
+chaîne du paratonnerre.
+
+Malheureusement, quand bien même on eût été capable d'une aussi
+folle audace, la muraille extérieure n'en fût pas moins, demeurée
+infranchissable. Prisonnier dans une cellule ou dans le chemin de ronde,
+c'était toujours être prisonnier.
+
+Serge Ladko, en examinant cette muraille avec plus de soin qu'il ne
+l'avait fait jusqu'alors, observa que la partie supérieure, à peu de
+distance au-dessous du chaperon, en était décorée intérieurement et
+extérieurement par une série de bossages, formés de moellons carrés à
+demi encastrés dans le reste de la maçonnerie. Un long moment Serge
+Ladko contempla cet ornement architectural, puis, se laissant glisser
+sur l'appui de la fenêtre, il réintégra sa cellule, et se hâta de faire
+disparaître toute trace compromettante.
+
+Son parti était pris. Le moyen d'être libre envers et contre tous, il
+l'avait trouvé. Quelque risqué qu'il fût, ce moyen pouvait, devait
+réussir. Au surplus, mieux valait la mort que la continuation de
+pareilles angoisses.
+
+Patiemment, il attendit le passage de la seconde ronde. Assuré dès lors
+d'une nouvelle période de tranquillité, il se mit en devoir d'achever
+ses préparatifs. De ses draps, il fit, à l'aide de ce qui subsistait
+de son couteau, une cinquantaine de bandes de quelques centimètres de
+largeur. Afin que l'attention des gardiens ne fût pas attirée, il eut
+soin de réserver une quantité de toile suffisante pour que sa couchette
+gardât son aspect extérieur. Quant au reste, nul n'aurait évidemment
+l'idée de venir soulever la couverture.
+
+Les bandes découpées, il les accoupla quatre par quatre sous forme
+d'une tresse, dans laquelle les brins, se chevauchant l'un l'autre,
+s'allongeaient d'une nouvelle bande lorsqu'ils étaient proches de leur
+fin. Une journée fut consacrée à ce travail. Enfin, le 1er octobre,
+un peu avant midi, Serge Ladko eut en sa possession une corde solide,
+longue de quatorze à quinze mètres, qu'il dissimula soigneusement sous
+sa couchette.
+
+Tout étant prêt, il résolut que l'évasion aurait lieu le soir même, à
+neuf heures.
+
+Cette dernière journée, Serge Ladko l'occupa à examiner les plus petits
+détails de son entreprise, à en calculer les chances et les dangers.
+Quelle en serait l'issue: la liberté ou la mort? Un avenir prochain en
+déciderait. Dans tous les cas, il la tenterait.
+
+Toutefois, avant que l'instant d'agir sonnât, le sort lui réservait une
+dernière épreuve. Il était près de trois heures de l'après-midi, quand
+les verrous de sa porte furent tirés à grand bruit. Que lui voulait-on?
+S'agissait-il encore d'un interrogatoire de M. Izar Rona? L'heure à
+laquelle il convoquait d'ordinaire le prisonnier était passée cependant.
+
+Non, il n'était pas question de se rendre à une convocation du juge. Par
+la porte ouverte, Serge Ladko aperçut dans le couloir, outre l'un de
+ses gardiens habituels, un groupe de trois personnes qui lui étaient
+inconnues. L'une de ces personnes était une femme, une jeune femme de
+vingt ans à peine, dont le visage exprimait la douceur et la bonté. Des
+deux hommes qui l'accompagnaient, l'un était évidemment son mari. Le
+langage et l'attitude du gardien permettaient de reconnaître dans
+l'autre le directeur même de la prison.
+
+Il s'agissait évidemment d'une visite. A en juger par la déférence
+respectueuse qui leur était témoignée, les visiteurs étaient gens de
+marque, peut-être quelque couple princier en voyage, auprès duquel le
+directeur jouait le rôle de cicérone.
+
+«L'occupant actuel de cette cellule, dit-il à ses hôtes, n'est autre
+que le fameux Ladko, chef de la bande du Danube, dont le nom à dû
+certainement parvenir jusqu'à vous.
+
+La jeune femme glissa un regard timide à l'adresse du célèbre
+malfaiteur. Il n'avait pas l'air bien terrible, ce célèbre malfaiteur.
+Jamais on ne se serait imaginé un chef de bandits d'une cruauté
+légendaire sous les traits de cet homme amaigri, émacié, à la figure
+hâve, dont les jeux exprimaient tant de détresse et de profond
+désespoir.
+
+--Il est vrai qu'il s'entête à protester de son innocence, ajouta
+impartialement le directeur; mais nous sommes habitués à cette chanson.»
+
+Il fit ensuite remarquer aux visiteurs le bon ordre de la cellule et sa
+parfaite propreté. Dans la chaleur de son discours, il en franchit même
+le seuil, et alla s'adosser au-dessous de la fenêtre, afin de faire face
+à son auditoire.
+
+Tout à coup, le coeur de Serge Ladko Cessa de battre. Sans le savoir,
+l'orateur frôlait l'endroit attaqué par le prisonnier et un peu de
+ciment commençait à tomber en fine poussière. Ebranlé par un autre
+mouvement, ce fut bientôt le tampon de mie de pain qui se détacha
+d'un seul bloc et tomba sur le carreau. Serge Ladko eut un frisson
+d'épouvanté, en constatant que l'extrémité du barreau descellé
+apparaissait à nu au fond de son alvéole.
+
+Quelqu'un avait-il vu? Oui, quelqu'un avait vu. Tandis que son mari et
+le directeur examinaient la misérable table comme un objet du plus haut
+intérêt, et que le gardien, respectueusement détourné, semblait regarder
+quelque chose dans l'enfilade du couloir, la visiteuse tenait ses yeux
+fixés sur l'excavation pratiquée dans la muraille, et l'expression de
+son visage montrait qu'elle en comprenait le mystérieux langage.
+
+Elle allait parler... d'un mot, ruiner tant d'efforts... Serge Ladko
+attendait, et, par degrés, il se sentait mourir.
+
+Un peu pâle, la jeune femme releva les yeux sur le prisonnier et
+le couvrit de son regard limpide. Vit-elle les grosses larmes qui
+s'échappaient lentement des paupières du misérable? Comprit-elle
+sa supplication silencieuse? Eut-elle conscience de son horrible
+désespoir?..
+
+Dix secondes tragiques passèrent, et soudain elle se détourna en
+poussant un cri de douleur. Ses deux compagnons se précipitèrent vers
+elle. Que lui était-il arrivé? Rien de grave, affirma-t-elle, d'une
+voix tremblante, en s'efforçant de sourire. Elle venait de se tordre
+sottement le pied, voilà tout.
+
+Tandis que Serge Ladko allait, sans être aperçu, se placer devant le
+barreau accusateur, mari, directeur et gardien s'empressèrent. Les deux
+premiers sortirent soutenant la prétendue blessée; le troisième repoussa
+précipitamment les verrous. Serge Ladko était seul.
+
+Quel élan de gratitude gonfla sa poitrine pour la douce créature, qui
+avait eu pitié! Grâce à elle, il était sauvé. Il lui devait la vie; plus
+que la vie, la liberté.
+
+Il était retombé, accablé, sur sa couchette. L'émotion avait été trop
+rude. Son cerveau vacillait sous ce dernier coup du sort.
+
+Le reste du jour s'écoula sans autre incident, et neuf heures sonnèrent
+enfin aux horloges lointaines de la ville. La nuit était tout à
+fait venue. De gros nuages, roulant dans le ciel, en augmentaient
+l'obscurité.
+
+Dans le couloir, un bruit grandissant annonçait l'approche d'une ronde.
+Arrivée devant la porte, elle fit halte. Un gardien appliqua son oeil au
+guichet et se retira satisfait. Le prisonnier dormait, enfoncé jusqu'au
+menton sous sa couverture. La ronde se remit en marche. Le bruit de ses
+pas décrut, s'éteignit.
+
+Le moment d'agir était arrivé.
+
+Aussitôt, Serge Ladko sauta à bas de sa couchette, dont il disposa
+le matelas de manière à simuler suffisamment, dans la pénombre de la
+cellule, la présence d'un homme endormi. Cela fait, il se munit de sa
+corde, puis, s'étant glissé de nouveau de l'autre côté de la grille;
+il s'enleva comme la première fois et se mit à cheval sur l'arête
+supérieure de la hotte.
+
+Les bandeaux qui décoraient le bâtiment étant situés à la hauteur de
+chaque plancher, Serge Ladko dominait ainsi de près de quatre mètres
+celui de ces ornements sur lequel il s'agissait de prendre pied. Il
+avait prévu cette difficulté. Embrassant l'un des barreaux de la grille
+avec la corde dont il garda en main les deux extrémités, il se laissa
+glisser sans trop de peine jusqu'à la saillie extérieure.
+
+Le dos appliqué à la muraille, cramponné de la main gauche à la corde
+qui le supportait, le fugitif se reposa un instant. Comment garder
+l'équilibre sur cette surface étroite? A peine aurait-il lâché son
+soutien, qu'il irait s'abîmer sur le sol du chemin de ronde.
+
+Prudemment, s'astreignant a des mouvements d'une extrême lenteur, il
+réussit à saisir la corde de la main droite, et, de la gauche, il
+inspecta la paroi de la hotte. Celle-ci ne s'appliquait pas toute seule
+devant la fenêtre et, pour la retenir, un organe quelconque existait
+nécessairement. En la frôlant, sa main ne tarda pas, en effet, à
+rencontrer un obstacle, qu'après, un peu d'hésitation il reconnut être
+une patte scellée dans la maçonnerie.
+
+Quelque faible que fût la prise offerte par cette patte, force lui était
+de s'en contenter. S'y accrochant du bout de ses doigts crispés, il
+attira lentement l'un des doubles de la corde, qui vint peu à peu
+retomber sur ses épaules. Désormais, les ponts étaient coupés derrière
+lui. L'eût-il voulu, il ne pouvait plus regagner sa cellule. Il fallait,
+de toute nécessité, persévérer jusqu'au bout dans son entreprise.
+
+Serge Ladko se risqua à tourner à demi la tête vers la chaîne du
+paratonnerre dont il avait le plus escompté le secours. Quel ne fut
+pas son effroi, en constatant que près de deux mètres séparaient cette
+chaîne de la hotte dont il lui était, sous peine de mort, interdit de
+s'éloigner!
+
+Cependant, il lui fallait prendre un parti. Debout sur cette étroite
+saillie, le dos appliqué contre la muraille, retenu au-dessus du vide
+par un misérable morceau de fer que l'extrémité de ses doigts avait
+peine à saisir, il ne pouvait s'éterniser dans cette situation. Dans
+quelques minutes, ses doigts lassés relâcheraient leur étreinte, et ce
+serait alors la chute inévitable. Mieux valait ne périr qu'après un
+dernier effort vers le salut.
+
+S'inclinant du côté de la fenêtre, le fugitif replia son bras gauche
+comme un ressort prêt à se détendre, puis, abandonnant tout appui, il se
+repoussa violemment vers la droite.
+
+Il tomba. Son épaule heurta la saillie du bandeau. Mais, grâce à l'élan
+qu'il s'était donné, ses mains étendues avaient enfin atteint le but. La
+première difficulté était vaincue. Restait à vaincre la seconde.
+
+Serge Ladko se laissa glisser le long de la chaîne et s'arrêta sur l'un
+des crampons qui la fixaient à la muraille. Là, il fit une courte halte
+et s'accorda le temps de la réflexion.
+
+Le sol était invisible dans la nuit, mais, d'en bas, arrivait jusqu'au
+fugitif le bruit d'un pas régulier. Un soldat montait évidemment la
+garde. A en juger par ce bruit croissant et décroissant tour à tour, la
+sentinelle, après avoir suivi la fraction du chemin de ronde longeant
+cette partie de la prison, tournait ensuite dans la prolongation de ce
+chemin qui passait devant une autre façade du bâtiment, puis revenait,
+pour recommencer sans interruption son va-et-vient. Serge Ladko calcula
+que l'absence du soldat durait de trois à quatre minutes. C'est donc
+dans ce délai que la distance le séparant de la muraille extérieure
+devait être franchie.
+
+S'il devinait, au-dessous de lui, la crête de cette muraille dont la
+blancheur se découpait vaguement dans l'ombre, il ne pouvait distinguer
+les pierres en saillie qui en décoraient le sommet.
+
+Serge Ladko, se laissant glisser un peu plus bas, s'arrêta à l'un des
+crampons inférieurs. De ce point, il dominait encore de deux ou trois
+mètres le sommet de la muraille qu'il s'agissait de franchir.
+
+Solide, désormais, il lui était permis de procéder par mouvements plus
+rapides. Il ne lui fallut qu'un instant pour dérouler sa corde, la faire
+passer derrière la chaîne du paratonnerre et en nouer les deux bouts de
+manière à la transformer en une corde sans fin. La longueur nécessaire
+approximativement calculée, il en lança ensuite au-dessus de la muraille
+de clôture, puis en ramena à lui l'extrémité en forme de boucle, comme
+il l'aurait fait avec un lasso, en s'efforçant de saisir une des pierres
+en saillie dont la muraille était extérieurement ornée.
+
+L'entreprise était difficile. Au milieu de cette obscurité profonde, qui
+lui cachait le but, il ne pouvait compter que sur le hasard.
+
+Plus de vingt fois la corde avait été lancée sans résultat, quand elle
+opposa enfin une résistance. Serge Ladko insista en vain. La prise
+était bonne et ne céda pas. La tentative avait donc réussi. La boucle
+terminale s'était enroulée autour d'un des bossages extérieurs, et une
+sorte de passerelle était maintenant jetée au-dessus du chemin de ronde.
+
+Passerelle fragile à coup sûr! N'allait-elle pas se rompre ou se
+détacher de la pierre qui la retenait? Dans le premier cas, ce serait
+une épouvantable chute de dix mètres de hauteur; dans le second, ramené
+contre le mur de la prison à la manière d'un balancier, son fardeau
+humain viendrait s'y écraser.
+
+Pas un instant, Serge Ladko n'hésita devant la possibilité de ce danger.
+Sa corde fortement tendue, il en réunit de nouveau les deux extrémités,
+puis, prêt à s'élancer, il prêta l'oreille aux pas du soldat de garde.
+
+Celui-ci était précisément juste en dessous du fugitif. Il s'éloignait.
+Bientôt, il tourna le coin du bâtiment et le bruit de ses pas
+s'éteignit. Il fallait, sans perdre une seconde, profiter de son
+absence.
+
+Serge Ladko s'avança sur le chemin aérien. Suspendu entre ciel et
+terre, il avançait d'un mouvement égal et souple, sans s'inquiéter du
+fléchissement de la corde, dont la courbure s'accentuait à mesure qu'il
+approchait du milieu du parcours. Il voulait passer. Il passerait.
+
+Il passa. En moins d'une minute, le vertigineux abîme franchi, il
+atteignait la crête de la muraille.
+
+Sans y prendre de repos, il se hâta de plus en plus, enfiévré par la
+certitude du succès. Dix minutes à peine s'étaient écoulées depuis qu'il
+avait quitté sa cellule, mais ces dix minutes lui semblaient avoir duré
+plus d'une heure, et il redoutait qu'une ronde ne vînt l'inspecter. Son
+évasion ne serait-elle pas découverte alors, malgré la manière dont il
+avait disposé sa couchette? Il importait d'être loin auparavant. La
+barge était là, à deux pas de lui! Quelques coups d'aviron suffiraient à
+le mettre hors de l'atteinte de ses persécuteurs.
+
+Interrompant son travail à chaque passage du soldat de garde, Serge
+Ladko dénoua fébrilement sa corde, la ramena à lui en hâlant sur l'un
+des brins, puis, la doublant de nouveau et entourant de la boucle ainsi
+formée l'une des saillies intérieures, il commença sa descente, après
+s'être assuré que la rue était déserte.
+
+Arrivé heureusement à terre, il fît aussitôt retomber la corde à ses
+pieds et la roula en paquet. Tout était terminé. Il était libre, et
+aucune trace ne subsisterait de son audacieuse évasion.
+
+Mais, comme il allait partir à la recherche de sa barge, une voix
+s'éleva tout à coup dans la nuit.
+
+«Parbleu! prononçait-on à moins de dix pas, c'est M. Ilia Brusch, ma
+parole!
+
+Serge Ladko eut un tressaillement de plaisir. Le sort décidément se
+déclarait en sa faveur puisqu'il lui envoyait le secours d'un ami.
+
+--M. Jaeger!» s'écria-t-il d'une voix joyeuse, tandis qu'un passant
+sortait de l'ombre et se dirigeait vers lui.
+
+
+
+XV
+
+PRÈS DU BUT
+
+
+Le 10 octobre, l'aube se leva pour la neuvième fois, depuis que la
+barge avait recommencé à descendre le Danube. Pendant les huit jours
+précédents, près de sept cents kilomètres avaient été laissés en
+arrière. On approchait de Roustchouk, où l'on arriverait avant le soir.
+
+A bord, rien ne semblait changé. La barge transportait, comme autrefois,
+les deux mêmes compagnons: Serge Ladko et Karl Dragoch, redevenus, l'un
+le pêcheur Ilia Brusch, l'autre, le débonnaire M. Jaeger.
+
+Toutefois, la manière dont le premier jouait maintenant son rôle rendait
+plus difficile à soutenir celui du second. Hypnotisé par le désir de se
+rapprocher de Roustchouk, manoeuvrant l'aviron jour et nuit, Serge
+Ladko négligeait, en effet, les précautions les plus élémentaires. Non
+seulement il s'était débarrassé de ses lunettes, mais encore, supprimant
+rasoir et teinture, il permettait aux changements survenus dans sa
+personne pendant la durée de sa détention de s'accuser avec une netteté
+croissante. Ses cheveux noirs pâlissaient de jour en jour, et sa barbe
+blonde commençait à atteindre une longueur respectable.
+
+Il eût été naturel que Karl Dragoch manifestât quelque étonnement d'une
+pareille transformation. Celui-ci ne disait rien pourtant. Décidé à
+suivre jusqu'au bout la voie dans laquelle il s'était engagé, il avait
+pris le parti de ne rien voir de ce qui pouvait être gênant.
+
+Au moment où il s'était trouvé face à face avec Serge Ladko, les
+opinions antérieures de Karl Dragoch étaient fortement ébranlées, et
+il se sentait moins enclin à admettre la culpabilité de son ancien
+compagnon de voyage.
+
+L'incident provoqué par la commission rogatoire de Szalka avait été la
+première cause de ce revirement. Karl Dragoch avait, en effet, procédé à
+son enquête personnelle. Plus difficile à satisfaire que le commissaire
+de police de Gran, il avait longuement interrogé les habitants de la
+ville, et les réponses obtenues n'avaient pas été sans le troubler.
+
+Qu'un nommé Ilia Brusch, dont la vie était au demeurant des plus
+régulières, eût élu domicile à Szalka et qu'il l'eût quittée peu de
+temps avant le concours de Sigmaringen, ce premier point n'était pas
+contestable. Cet Ilia Brusch avait-il été revu après ce concours, et
+notamment dans la nuit du 28 au 29 août? Sur ce deuxième point, les
+témoignages furent évasifs. Si les plus proches voisins croyaient bien
+se rappeler que, vers la fin d'août, ils avaient remarqué de la lumière
+dans la maison du pêcheur alors fermée depuis plus d'un mois, ils
+n'osèrent cependant rien affirmer. Ces renseignements, tout vagues et
+hésitants qu'ils fussent, augmentèrent naturellement les perplexités du
+policier.
+
+Restait un troisième point à élucider. Quel était le personnage à qui le
+commissaire de Gran avait parlé au domicile indiqué par le prévenu? A
+cet égard, Dragoch ne put recueillir aucune indication. Ilia Brusch
+étant assez connu à Szalka, il fallait nécessairement, s'il y était
+venu, qu'il fût arrivé et reparti pendant la nuit, puisque personne ne
+l'avait aperçu. Un tel mystère, déjà suspect par lui-même, le devint
+bien davantage, quand Karl Dragoch eut mis la main sur le tenancier
+d'une petite auberge, auquel, dans la soirée du 12 septembre, trente-six
+heures avant la visite du commissaire de police de Gran, un inconnu
+avait demandé l'adresse d'Ilia Brusch. Le problème se compliquait. Il se
+compliqua encore, quand cet aubergiste, pressé de questions, eut donné
+de l'inconnu un signalement correspondant traits pour traits à celui
+que, d'après la rumeur publique, il convenait d'attribuer au chef de la
+bande du Danube.
+
+Tout ceci rendit Karl Dragoch rêveur. Il flaira des choses louches. Il
+eut le sentiment instinctif d'être en présence de quelque machination
+ténébreuse dont le but lui demeurait inconnu, mais dont il n'était pas
+impossible que le prévenu fût la victime.
+
+Cette impression se trouva fortifiée, quand, à son retour à Semlin,
+il connut la marche de l'instruction. En somme, après vingt jours
+de secret, elle n'avait pas fait un pas. Aucun complice n'avait été
+découvert, nul témoin n'avait formellement reconnu le prisonnier, contre
+lequel il n'existait toujours d'autre charge que le fait d'avoir cherché
+à modifier l'aspect de son visage et d'avoir possédé un portrait de
+femme sur lequel figurait le nom de Ladko.
+
+Ces présomptions, qui, corroborées par d'autres, eussent eu une grande
+valeur, perdaient, isolées, beaucoup de leur importance. Peut-être,
+après tout, ce déguisement et la présence du portrait avaient-ils une
+cause avouable.
+
+Karl Dragoch, dans cet état d'esprit, était particulièrement accessible
+à la pitié. C'est pourquoi il n'avait pu s'empêcher d'être profondément
+ému par la naïve confiance de Serge Ladko, dans une circonstance où
+celui-ci aurait été excusable de se défier de son plus intime ami.
+
+Etait-il impossible, d'ailleurs, de mettre ce sentiment de pitié
+d'accord avec ses devoirs professionnels en reprenant comme devant sa
+place dans la barge? Si Ilia Brusch se nommait en réalité Ladko, et si
+ce Ladko était bien un malfaiteur, Karl Dragoch, en s'attachant à
+lui, dépisterait ses complices. Innocent, au contraire, peut-être
+conduirait-il quand même au vrai coupable, auquel l'incident de Szalka
+eût prouvé, dans ce cas, qu'il portait ombrage.
+
+Ces raisonnements, un peu spécieux, n'étaient pas dénués de toute
+logique. L'aspect misérable de Serge Ladko, le courage surhumain qu'il
+avait dû déployer pour accomplir sa fantastique évasion, et surtout le
+souvenir du service autrefois rendu avec tant d'héroïque simplicité,
+firent le reste. Karl Dragoch devait la vie à ce malheureux qui haletait
+devant lui, les mains en sang, la sueur ruisselant sur son visage
+décharné. Allait-il, en retour, le rejeter dans l'enfer? Le détective ne
+put s'y résoudre.
+
+«Venez!» dit-il simplement en réponse à l'exclamation joyeuse du
+fugitif, qu'il entraîna vers le fleuve.
+
+Peu de paroles avaient été échangées entre les deux compagnons
+pendant les huit jours qui venaient de s'écouler. Serge Ladko gardait
+généralement le silence et concentrait toutes les forces de son être
+pour accroître la vitesse de l'embarcation.
+
+En phrases hachées, qu'il fallait lui arracher en quelque sorte, il fit
+toutefois le récit de ses inexplicables aventures depuis le confluent
+de l'Ipoly. Il raconta sa longue détention dans la prison de Semlin,
+succédant à une séquestration plus étrange encore à bord d un chaland
+inconnu. Ils mentaient donc, ceux qui prétendaient l'avoir vu entre
+Budapest et Semlin, puisque, durant tout ce parcours, il avait été
+enfermé, pieds et mains liés, dans ce chaland.
+
+À ce récit, les opinions primitives de Karl Dragoch évoluèrent de plus
+en plus. Malgré lui, il établissait un rapprochement entre l'agression
+dont Ilia Brusch avait été victime et l'intervention d'un sosie à
+Szalka. A n'en pas douter, le pêcheur gênait quelqu'un et était en
+butte aux coups d'un ennemi inconnu, mais dont le signalement semblait
+correspondre à celui du véritable bandit.
+
+Ainsi, peu à peu, Karl Dragoch s'acheminait vers la vérité. Hors d'état
+de contrôler ses déductions, il sentait du moins décroître de jour en
+jour les soupçons autrefois conçus.
+
+Pas un instant, néanmoins, il ne songea à quitter la barge pour revenir
+en arrière et recommencer son enquête sur nouveaux frais. Son flair
+de policier lui disait que la piste était bonne, et que le pêcheur,
+innocent peut-être, était d'une manière ou d'autre mêlé à l'histoire de
+la bande du Danube. La tranquillité était parfaite, d'ailleurs, sur
+le haut fleuve, et la succession des crimes commis prouvait que leurs
+auteurs avaient, eux aussi, descendu le courant, au moins jusqu'aux
+environs de Semlin. Il y avait donc toutes chances pour qu'ils eussent
+continué à le descendre pendant la détention d'Ilia Brusch.
+
+Sur ce point, Karl Dragoch ne se trompait pas. Ivan Striga continuait,
+en effet, à se rapprocher de la mer Noire, avec douze jours d'avance sur
+la barge au départ de Semlin. Mais, ces douze jours d'avance, il les
+perdait peu à peu, la distance séparant les deux bateaux diminuait
+graduellement, et, jour par jour, heure par heure, minute par minute, la
+barge gagnait implacablement sur le chaland, sous l'effort furieux de
+Serge Ladko.
+
+Celui-ci n'avait qu'un but: Roustchouk; qu'une idée: Natcha. S'il
+négligeait les précautions autrefois prises pour protéger son incognito,
+c'est qu'il n'y pensait vraiment plus. D'ailleurs, de quel intérêt
+eussent-elles été maintenant? Après son arrestation, après son évasion,
+s'appeler Ilia Brusch devait être aussi compromettant que de s'appeler
+Serge Ladko. Sous un nom ou sous un autre, il ne pouvait plus désormais
+s'introduire que secrètement à Roustchouk, sous peine d'être appréhendé
+sur-le-champ.
+
+Absorbé par son idée fixe, il n'avait, pendant ces huit jours, accordé
+aucune attention aux rives du fleuve. S'il s'était aperçu qu'on passât
+devant Belgrade--la ville blanche--étagée sur une colline, que domine
+le palais du prince, le Konak, et précédée d'un faubourg où viennent
+transiter une immense quantité de marchandises, c'est parce que Belgrade
+indique la frontière serbe où expiraient les pouvoirs de M. Izar Rona.
+Mais, ensuite, il ne remarqua plus rien.
+
+Il ne vit, ni Semendria, ancienne capitale de la Serbie, célèbre par
+les vignobles dont elle est entourée; ni Colombals, où l'on montre une
+caverne dans laquelle Saint-Georges aurait, d'après la légende, déposé
+le corps du dragon tué de ses propres mains; ni Orsova, au delà de
+laquelle le Danube coule entre deux anciennes provinces turques,
+devenues depuis royaumes indépendants; ni les Portes de Fer, ce défilé
+fameux bordé de murailles verticales de quatre cents mètres, où le
+Danube se précipite et se brise avec fureur contre les blocs dont son
+lit est semé; ni Widdin, première ville bulgare de quelque importance;
+ni Nikopoli, ni Sistowa, les deux autres cités notoires qu'il lui fallut
+dépasser en amont de Roustchouk.
+
+De préférence, il longeait la rive serbe, où il s'estimait plus en
+sûreté, et en effet, jusqu'à la sortie des Portes de Fer, il ne fut pas
+inquiété par la police.
+
+Ce fut seulement à Orsava que, pour la première fois, un canot de la
+brigade fluviale intima à la barge l'ordre de s'arrêter. Serge Ladko,
+très inquiet, obéit en se demandant ce qu'il répondrait aux questions
+qu'on allait inévitablement lui poser.
+
+On ne l'interrogea même pas. Sur un mot de Karl Dragoch, le chef du
+détachement s'inclina avec déférence et il ne fut plus question de
+perquisition.
+
+Le pilote ne songea pas à s'étonner qu'un bourgeois de Vienne disposât
+à son gré de la force publique. Trop heureux de s'en tirer à si bon
+compte, il trouva toute naturelle une omnipotence qui s'exerçait à son
+profit, et il ne manifesta pas plus de surprise, mais simplement une
+impatience grandissante, en voyant se prolonger l'entretien entre
+l'agent et son passager.
+
+Conformément aux ordres, tant de M. Izar Rona, furieux de l'évasion de
+son prévenu, que de Karl Dragoch lui-même, la police du fleuve avait
+redoublé de vigueur. De distance en distance, on obligeait la navigation
+à franchir une série de barrages, parmi lesquels celui d'Orsova était
+d'une importance capitale. L'étranglement du fleuve en cette partie de
+son cours facilitant la surveillance, il était impossible, en effet,
+qu'aucun bateau réussît à passer sans avoir été minutieusement visité.
+
+Karl Dragoch, en interrogeant son subordonné, eut l'ennui d'apprendre
+à la fois, et que ces perquisitions n'avaient donné aucun résultat,
+et qu'un nouveau crime, un cambriolage d'une certaine gravité, venait
+d'être commis deux jours auparavant en territoire roumain, au confluent
+du Jirel, presque exactement en face de la ville bulgare de Rahowa.
+
+Ainsi donc, la bande du Danube avait réussi a passer entre les mailles
+du filet. Cette bande ayant coutume de s'approprier non seulement l'or
+et l'argent, mais les objets précieux de toute nature, son butin devait
+être d'un volume encombrant, et il était vraiment inconcevable qu'on
+n'en eût pas trouvé trace, alors qu'aucun bateau n'avait pu échapper à
+la visite.
+
+Il en était cependant ainsi.
+
+Karl Dragoch était stupéfait d'une telle virtuosité. Toutefois, il
+fallait bien se rendre à l'évidence, les malfaiteurs prouvant eux-mêmes
+par des attentats leur descente vers l'aval.
+
+La seule conclusion à tirer de ces faits, c'est qu'il convenait de se
+hâter. Le lieu et la date du dernier vol signalé indiquaient que ses
+auteurs avaient moins de trois cents kilomètres d'avance. En tenant
+compte du temps pendant lequel Ilia Brusch avait été immobilisé, temps
+que la bande du Danube avait certainement mis à profit, il fallait en
+inférer que sa vitesse était à peine la moitié de celle de la barge. Il
+n'était donc pas impossible de l'atteindre à la course.
+
+On repartit donc sans plus attendre et, dès les premières heures du 6
+octobre, la frontière bulgare était franchie. A partir de ce point,
+Serge Ladko qui, jusque-là, avait suivi de son mieux la rive droite,
+serra au contraire le plus possible le bord roumain dont, à partir de
+Lom-Palamka, une succession de marais de huit à dix kilomètres de large
+n'allait pas tarder, d'ailleurs, à interdire l'approche.
+
+Quelque absorbé qu'il fût en lui-même, le fleuve, depuis qu'on était
+entré dans les eaux bulgares, n'avait pu manquer de lui paraître
+suspect. Un certain nombre de chaloupes à vapeur, de torpilleurs même,
+voire de canonnières, battant pavillon ottoman, le sillonnaient en
+effet. En prévision de la guerre qui allait, moins d'un an plus tard,
+éclater avec la Russie, la Turquie commençait déjà à surveiller le
+Danube, qu'elle devait peupler ensuite d'une véritable flottille.
+
+Risque pour risque, le pilote préférait se tenir à distance de ces
+navires turcs, dût-il pour cela se jeter dans les griffes des autorités
+roumaines, contre lesquelles M. Jaeger serait peut-être capable de le
+protéger, comme il l'avait fait à Orsova.
+
+L'occasion ne se présenta pas de mettre à une nouvelle épreuve le
+pouvoir du passager; aucun incident ne troubla cette dernière partie du
+voyage, et, le 10 octobre, vers quatre heures de l'après-midi, la
+barge parvenait enfin à la hauteur de Roustchouk, que l'on distinguait
+confusément sur l'autre rive. Le pilote gagna alors le milieu du fleuve,
+puis, arrêtant pour la première fois depuis tant de jours le mouvement
+de son aviron, il laissa tomber le grappin par le fond.
+
+«Qu'y a-t-il? demanda Karl Dragoch surpris.
+
+--Je suis arrivé, répondit laconiquement Serge Ladko.
+
+--Arrivé?... Nous ne sommes pas encore à la mer Noire, cependant.
+
+--Je vous ai trompé, monsieur Jaeger, déclara sans ambages Serge Ladko.
+Je n'ai jamais eu l'intention d'aller jusqu'à la mer Noire.
+
+--Bah! fit le détective dont l'attention s'éveilla.
+
+--Non. Je suis parti dans l'idée de m'arrêter à Roustchouk. Nous y
+sommes.
+
+--Où prenez-vous Roustchouk?
+
+--Là, répondit le pilote, en montrant les maisons de la ville lointaine.
+
+--Pourquoi, dans ce cas, n'y allons-nous pas?
+
+--Parce qu'il me faut attendre la nuit. Je suis traqué, poursuivi. Dans
+le jour, je risquerais de me faire arrêter au premier pas.
+
+Voilà qui devenait intéressant. Les soupçons primitivement conçus par
+Dragoch étaient-ils donc justifiés?
+
+--Comme à Semlin, murmura-t-il à demi-voix.
+
+--Comme à Semlin, approuva Serge Ladko sans s'émouvoir, mais pas pour
+les mêmes causes. Je suis un honnête homme, monsieur Jaeger.
+
+--Je n'en doute pas, monsieur Brusch, bien qu'elles soient rarement
+bonnes, les raisons que l'on a de redouter une arrestation.
+
+--Les miennes le sont, monsieur Jaeger, affirma froidement Serge Ladko.
+Excusez-moi de ne pas vous les révéler. Je me suis juré à moi-même de
+garder mon secret. Je le garderai.
+
+Karl Dragoch acquiesça d'un geste qui exprimait la plus parfaite
+indifférence. Le pilote reprit:
+
+--Je conçois, monsieur Jaeger, que vous ne soyez pas désireux d'être
+mêlé à mes affaires. Si vous le voulez, je vous déposerai en terre
+roumaine. Vous éviterez ainsi les dangers auxquels je peux être exposé.
+
+--Combien de temps comptez-vous rester à Roustchouk? demanda Karl
+Dragoch sans répondre directement.
+
+--Je ne sais, dit Serge Ladko. Si les choses tournent à mon gré, je
+serai revenu à bord avant le jour et, dans ce cas, je ne serai pas seul.
+S'il en est autrement, j'ignore ce que je ferai.
+
+--Je vous suivrai jusqu'au bout, monsieur Brusch, déclara sans hésiter
+Karl Dragoch.
+
+--A votre aise!» conclut Serge Ladko qui n'ajouta pas une parole.
+
+A la nuit tombante, il reprit l'aviron et s'approcha de la rive bulgare.
+L'obscurité était complète quand il y accosta, un peu en aval des
+dernières maisons de la ville.
+
+Tout son être tendu vers le but, Serge Ladko agissait à la manière d'un
+somnambule. Ses gestes nets et précis faisaient sans hésitation ce qu'il
+fallait faire, ce qu'il lui eût été impossible de ne pas faire. Aveugle
+pour tout ce qui l'entourait, il ne vit pas son compagnon disparaître
+dans la cabine dès que le grappin eut été ramené à bord. Le monde
+extérieur avait perdu pour lui toute réalité. Son rêve seul existait.
+Et, ce rêve, c'était, tout illuminée de soleil, en dépit de la nuit, sa
+maison et, dans sa maison, Natcha!... En dehors de Natcha, il n'était
+plus rien sous le ciel.
+
+Dès que l'étrave de la barge eut touché la rive, il sauta à terre, fixa
+solidement son amarre et s'éloigna d'un pas rapide.
+
+Aussitôt, Karl Dragoch sortit de la cabine. Il n'y avait pas perdu son
+temps. Qui aurait reconnu le policier, à la silhouette énergique et
+sèche, dans ce balourd aux pesantes allures, merveilleuse copie d'un
+paysan hongrois?
+
+Le détective prit terre à son tour et, suivant le pilote à la piste,
+partit en chasse une fois de plus.
+
+
+
+XVI
+
+LA MAISON VIDE
+
+
+En cinq minutes Serge Ladko et Karl Dragoch eurent atteint les maisons.
+
+Roustchouk ne possédant, à cette époque, malgré son importance
+commerciale, aucun éclairage public, il leur eût été difficile, s'ils en
+avaient eu le désir, de se faire une idée de la ville irrégulièrement
+groupée autour d'un vaste débarcadère, sur la périphérie duquel se
+tassaient des échoppes assez délabrées, à usage d'entrepôts ou de
+cabarets. Mais, en vérité, ils n'y songeaient guère. Le premier marchait
+d'un pas rapide, les yeux fixés devant lui, comme s'il eût été attiré
+par un but étincelant dans la nuit. Quant au second, il mettait tant
+d'attention à suivre le pilote, qu'il ne vit même pas deux hommes, qui
+débouchaient d'une ruelle au moment où il la traversait.
+
+Dès qu'ils furent sur le chemin longeant le fleuve, ces deux hommes se
+séparèrent. L'un s'éloigna à droite, vers l'aval.
+
+«Bonsoir, dit-il en bulgare.
+
+--Bonsoir,» répondit l'autre, qui, tournant à gauche, emboîta le pas à
+Karl Dragoch.
+
+Au son de cette voix, celui-ci avait tressailli. Une seconde, il
+hésita, en ralentissant instinctivement sa marche, puis, abandonnant sa
+poursuite, il s'arrêta soudain et fit volte-face.
+
+Tout un ensemble de dons naturels ou acquis est nécessaire au policier
+qui a l'ambition de ne pas croupir dans les bas emplois de sa
+profession. Mais, la plus précieuse des multiples qualités qu'il doit
+posséder, c'est une parfaite mémoire de l'oeil et de l'oreille.
+
+Karl Dragoch possédait cet avantage au plus haut degré. Ses nerfs
+auditifs et visuels constituaient de véritables appareils enregistreurs,
+et leurs sensations lumineuses ou sonores, il ne les oubliait jamais,
+quelle que fût la longueur du temps écoulé. Après des mois, après des
+années, il reconnaissait du premier coup un visage à peine aperçu, la
+voix qui, une seule fois, avait fait vibrer son tympan.
+
+Il en était précisément ainsi pour l'une de celles qu'il venait
+d'entendre, et, dans la circonstance présente, il n'y avait pas si
+longtemps qu'il s'était trouvé en face du propriétaire, pour qu'une
+erreur fût à redouter. Cette voix, qui, dans la clairière, au pied du
+mont Pilis, avait résonné à son oreille, c'était le fil conducteur
+vainement cherché jusqu'ici. Pour ingénieuses qu'elles pussent paraître,
+ses déductions relatives à son compagnon de voyage n'étaient en somme
+que des hypothèses. La voix, au contraire, lui apportait enfin une
+certitude. Entre le probable et le certain, l'hésitation était
+impossible, et c'est pourquoi le détective, abandonnant sa filature,
+s'était lancé sur une nouvelle piste.
+
+«Bonsoir, Titcha, prononça en allemand Karl Dragoch lorsque l'homme fut
+arrivé à proximité.
+
+Celui-ci s'arrêta, cherchant à percer l'obscurité de la nuit.
+
+--Qui me parle? interrogeait-il.
+
+--Moi, répondit Dragoch.
+
+--Qui ça, vous?
+
+--Max Raynold.
+
+--Connais pas.
+
+--Mais je vous connais, moi, puisque je vous ai appelé par votre nom.
+
+--C'est juste, reconnut Titcha. Il faut même que vous ayez de bons yeux,
+camarade.
+
+--Ils sont excellents, en effet.
+
+Le dialogue fut interrompu un instant.
+
+--Que me voulez-vous? reprit Titcha.
+
+--Vous parler, déclara Dragoch, à vous et à un autre. Je ne suis à
+Roustchouk que pour ça.
+
+--Vous n'êtes donc pas d'ici?
+
+--Non. Je suis arrivé aujourd'hui.
+
+--Joli moment que vous avez choisi, ricana Titcha, qui faisait sans
+doute allusion à l'anarchie actuelle de la Bulgarie.
+
+Dragoch, ayant esquissé un geste d'indifférence, ajouta:
+
+--Je suis de Gran.
+
+Titcha garda le silence.
+
+--Vous ne connaissez pas Gran? insista Dragoch.
+
+--Non.
+
+--C'est étonnant, après en être venu si près.
+
+--Si près?... répéta Titcha. Où prenez vous que je sois allé près de
+Gran?
+
+--Parbleu! dit en riant Karl Dragoch, elle n'en est pas si loin, la
+villa Hagueneau.
+
+Ce fut au tour de Titcha de tressaillir. Il essaya, toutefois, de payer
+d'audace.
+
+--La villa Hagueneau?... balbutia-t-il d'un ton qu'il voulait rendre
+plaisant. C'est juste comme pour vous, camarade. Connais pas.
+
+--Vraiment?.. fit ironique ment Dragoch. Et la clairière de Pilis, la
+connaissez-vous?
+
+Titcha, se rapprochant vivement, saisit le bras de son interlocuteur.
+
+--Plus bas, donc! dit-il sans chercher cette fois à dissimuler son
+émotion. Vous êtes fou de crier comme ça.
+
+--Puisqu'il n'y a personne, objecta Dragoch.
+
+--On ne sait jamais, répliqua Titcha, qui demanda: Enfin, que
+voulez-vous?
+
+--Parler à Ladko, répondit Dragoch sans baisser la voix.
+
+Titcha resserra son étreinte.
+
+--Chut! fit-il en jetant autour de lui des regards apeurés. Vous avez
+donc juré de nous faire pendre?
+
+Karl Dragoch se mit à rire.
+
+--Ah bien! dit-il, ça ne va pas être commode de nous entendre, s'il faut
+parler à la muette!
+
+--Aussi, gronda sourdement Titcha, on n'a pas idée d'aborder les gens au
+milieu de la nuit sans crier gare. Il y a des choses qu'il vaut mieux ne
+pas dire en pleine rue.
+
+--Je ne tiens pas à vous parler dans la rue, riposta Dragoch. Allons
+ailleurs.
+
+--Où?
+
+--N'importe où. Il y a bien un cabaret dans les environs?
+
+--A quelques pas d'ici.
+
+--Allons-y.
+
+--Soit, concéda Titcha. Suivez-moi.
+
+Cinquante mètres plus loin, les deux compagnons arrivèrent sur une
+petite place. En face d'eux, une fenêtre brillait faiblement dans la
+nuit.
+
+--C'est là, dit Titcha.
+
+La porte ouverte, ils entrèrent de plain-pied dans la salle déserte d'un
+modeste café dont une dizaine de tables garnissaient le pourtour.
+
+--Nous serons à merveille ici, dit Dragoch.
+
+Le patron accourait au-devant de ces clients inespérés.
+
+--Qu'allons-nous boire?... C'est moi qui régale, annonça le détective,
+en frappant sur son gousset.
+
+--Un verre de racki? proposa Titcha.
+
+--Va pour le racki!... Et du genièvre?... Ça ne vous dit rien?
+
+--Bon aussi, le genièvre, approuva Titcha.
+
+Karl Dragoch se tourna vers le patron attentif aux ordres.
+
+--Vous avez entendu, l'ami?... Servez-nous, et vivement!
+
+Pendant que l'hôte s'empressait, Dragoch, d'un coup d'oeil, pesa
+l'adversaire qu'il allait avoir à combattre. Il l'eut vite jugé. Larges
+épaules, cou de taureau, front étroit mangé par d'épais cheveux gris,
+parfait exemplaire, en un mot, du lutteur forain de bas étage, c'était
+une véritable brute qu'il avait en face de lui.
+
+Aussitôt que les bouteilles et deux verres eurent été apportés, Titcha
+reprit la conversation au point où elle avait débuté.
+
+--Vous dites donc que vous me connaissez?
+
+--Vous en doutez?
+
+--Et que vous connaissez l'affaire de Gran?
+
+--Aussi. Nous y avons travaillé ensemble.
+
+--Pas possible!
+
+--Mais certain.
+
+--Je n'y comprends rien, murmura Titcha, qui cherchait de bonne foi dans
+ses souvenirs. Nous n'étions que nous huit, cependant...
+
+--Pardon, interrompit Dragoch, nous étions neuf, puisque j'y étais.
+
+--Vous avez mis la main à la pâte? insista Titcha mal convaincu.
+
+--Oui, à la villa, et à la clairière pareillement. C'est même moi qui ai
+emmené la charrette.
+
+--Avec Vogel?
+
+--Avec Vogel.
+
+Titcha réfléchit un instant.
+
+--Ça ne se peut pas, protesta-t-il. C'est Kaiserlick qui était avec
+Vogel.
+
+--Non, c'est moi, répliqua Dragoch sans se troubler. Kaiserlick était
+resté avec vous autres.
+
+--Vous en êtes sûr?
+
+--Absolument, affirma Dragoch.
+
+Titcha paraissait ébranlé. Le bandit ne brillait pas précisément par
+l'intelligence. Sans s'apercevoir qu'il venait lui-même de révéler
+l'existence de Vogel et de Kaiserlick au prétendu Max Raynold, il
+considérait comme une preuve que ce dernier connût leurs noms.
+
+--Un verre de genièvre? proposa Dragoch.
+
+--Ça n'est pas de refus, dit Titcha.
+
+Puis, le verre vidé d'un trait:
+
+--C'est curieux, murmura-t-il, à demi vaincu. C'est bien la première
+fois que nous mêlons un étranger à nos affaires.
+
+--Il faut un commencement à tout, répliqua Karl Dragoch. Je ne serai
+plus un étranger quand j'aurai été admis dans la bande.
+
+--Quelle bande?
+
+--Inutile de finasser, camarade. Puisque je vous dis que c'est convenu.
+
+--Qu'est-ce qui est convenu?
+
+--Que je serai des vôtres.
+
+--Convenu avec qui?
+
+--Avec Ladko.
+
+--Taisez-vous donc, interrompit rudement Titcha. Je vous ai déjà prévenu
+qu'il fallait garder ce nom-là pour vous.
+
+--Dans la rue, objecta Dragoch. Mais ici?
+
+--Ici comme ailleurs, dans toute la ville, s'entend.
+
+--Pourquoi? demanda Dragoch suivant la veine.
+
+Mais Titcha conservait un reste de méfiance.
+
+--Si on vous le demande, répondit-il prudemment, vous direz que vous
+l'ignorez, camarade. Vous savez beaucoup de choses, mais vous ne savez
+pas tout, je le vois, et ce n'est pas à un vieux renard comme moi que
+vous tirerez les vers du nez.
+
+Titcha se trompait, il n'était pas de force à lutter avec un jouteur
+comme Dragoch, et le vieux renard avait trouvé son maître. La sobriété
+n'était pas sa qualité dominante, et le détective, aussitôt qu'il l'eut
+découvert, s'était ingénié à tirer parti de ce défaut à la cuirasse de
+l'adversaire. Ses offres répétées avaient eu raison de la résistance,
+d'ailleurs assez molle, du bandit. Les verres de genièvre succédaient
+aux verres de racki, et réciproquement. L'effet de l'alcool commençait
+déjà à se faire sentir. L'oeil de Titcha devenait trouble, sa langue
+plus lourde, sa prudence moins éveillée. Or, comme chacun sait,
+glissante est la route de l'ivresse, et d'ordinaire, plus on apaise la
+soif, plus elle grandit.
+
+--Nous disions donc, reprit Titcha d'une voix un peu pâteuse, que c'est
+convenu avec le chef?
+
+--Convenu, déclara Dragoch.
+
+--Il a bien fait,... le chef, affirma Titcha, qui, sous l'influence de
+l'ivresse, se mit à tutoyer son interlocuteur. Tu as l'air d'un bon et
+d'un vrai camarade.
+
+--Tu peux le dire, approuva Dragoch en s'accordant à l'unisson.
+
+--Seulement, voilà!... Tu ne le verras pas,... le chef.
+
+--Pourquoi ne le verrai-je pas?
+
+Avant de répondre, Titcha, avisant la bouteille de racki, s'en versa
+coup sur coup deux rasades. Quand il eut bu, il déclara d'une voix
+rauque:
+
+--Parti,... le chef.
+
+--Il n'est pas à Roustchouk? insista Dragoch vivement désappointé.
+
+--Il n'y est plus.
+
+--Plus?.. Il y est donc venu?
+
+--Il y a quatre jours.
+
+--Et maintenant?
+
+--Il continue à descendre jusqu'à la mer avec le chaland.
+
+--Quand doit-il revenir?
+
+--Dans une quinzaine.
+
+--Quinze jours de retard! Voilà bien ma chance! s'écria Dragoch.
+
+--Ça te démange donc bien d'entrer dans la compagnie? demanda Titcha
+avec un gros rire.
+
+--Dame! fit Dragoch. Je suis paysan, moi, et au coup de Gran j'ai touché
+en une nuit plus que je ne gagne en un an à travailler la terre.
+
+--Ça t'a mis en goût, conclut Titcha en riant aux éclats.
+
+Dragoch parut s'apercevoir que le verre de son vis-à-vis était vide, et
+s'empressa de le remplir.
+
+--Mais tu ne bois pas, camarade, s'écria-t-il. A ta santé!
+
+--A ta santé! répéta Titcha, qui lampa son verre d'un trait.
+
+Abondante était la moisson de renseignements recueillie par le policier.
+Il savait de combien d'affiliés se composait la bande du Danube: huit,
+au dire de Titcha; le nom de trois d'entre eux et même de quatre, en
+y comprenant le chef; sa destination: la mer, où sans doute un navire
+serait chargé du butin; la base de ses opérations: Roustchouk.
+Quand Ladko y reviendrait, dans une quinzaine de jours, toutes les
+dispositions seraient prises pour qu'il fût appréhendé sur-le-champ, à
+moins qu'on ne réussît à mettre la main sur lui aux bouches mêmes du
+Danube.
+
+Plus d'un point, toutefois, restaient encore obscurs. Karl Dragoch pensa
+qu'il serait peut-être possible d'élucider tout au moins l'un d'eux, en
+profitant de l'état d'ébriété de son interlocuteur.
+
+--Pourquoi donc, demanda-t-il d'un ton indifférent après un instant de
+silence, ne voulais-tu pas tout à l'heure que je prononce le nom de
+Ladko?
+
+Tout à fait gris, décidément, Titcha eut un regard mouillé à l'adresse
+de son compagnon, auquel, dans une soudaine explosion de tendresse, il
+tendit la main.
+
+--Je vais te le dire, balbutia-t-il, car tu es un ami, toi!
+
+--Oui, affirma Dragoch en répondant à l'étreinte de l'ivrogne.
+
+--Un frère.
+
+--Oui.
+
+--Un luron, un gars d'attaque.
+
+--Oui.
+
+Titcha chercha des yeux les bouteilles.
+
+--Un coup de genièvre? proposa-t-il.
+
+--Il n'y en a plus, répondit Dragoch.
+
+Estimant l'adversaire à point, et redoutant de le voir tomber ivre-mort,
+le détective s'était arrangé pour répandre sur le sol une bonne partie
+des flacons. Mais cela ne faisait pas l'affaire de Titcha qui, en
+apprenant l'épuisement du genièvre, fit une grimace désolée.
+
+--Du racki, alors? implora-t-il.
+
+--Voilà, consentit Karl Dragoch en avançant sur la table la bouteille
+qui contenait encore quelques gouttes de liqueur. Mais attention,
+camarade!... Il ne faudrait pas nous griser.
+
+--Moi!... protesta Titcha, qui s'adjugea le fond de la bouteille. Je le
+voudrais que je ne pourrais pas!
+
+--Nous disions donc que Ladko?... suggéra Dragoch reprenant patiemment
+sa marche tortueuse vers le but.
+
+--Ladko?... répéta Titcha qui ne savait plus de quoi il s'agissait.
+
+--Pourquoi ne faut-il pas le nommer?
+
+Titcha eut un rire aviné.
+
+--Ça t'intrigue, ça, mon fils!... C'est qu'ici Ladko se prononce Striga,
+voilà tout.
+
+--Striga?... répéta Dragoch qui ne comprenait pas. Pourquoi Striga?...
+
+--Parce que c'est son nom, à cet enfant... Ainsi, toi, tu t'appelles...
+Au fait! comment t'appelles-tu?...
+
+--Raynold.
+
+--C'est ça... Raynold... Eh bien! Je t'appelle Raynold... Lui, il
+s'appelle Striga... C'est clair.
+
+--A Gran, cependant... insista Dragoch.
+
+--Oh! interrompit Titcha, à Gran, c'était Ladko... Mais, à Roustchouk,
+c'est Striga.
+
+Il cligna de l'oeil d'un air malin.
+
+--Comme ça, tu comprends, ni vu, ni connu.
+
+Qu'un malfaiteur s'affuble d'un nom d'emprunt quand il accomplit ses
+méfaits, cela n'est pas pour étonner un policier, mais pourquoi ce nom
+de Ladko, ce même nom dont était signé le portrait trouvé dans la barge?
+
+--Il existe bien un Ladko pourtant, s'écria avec impatience Dragoch
+formulant ainsi la conclusion de sa pensée.
+
+--Parbleu! fit Titcha. C'est même le plus beau de l'affaire.
+
+--Qu'est-ce que c'est que ce Ladko?
+
+--Une canaille, affirma énergiquement Titcha.
+
+--Qu'est-ce qu'il t'a fait?
+
+--A moi?... Rien... A Striga...
+
+--Qu'est-ce qu'il a fait à Striga?.
+
+--Il lui a soufflé la femme... la belle Natcha.
+
+Natcha! ce même prénom qui figurait sur le portrait. Dragoch, assuré
+d'être sur la bonne piste, écoutait avidement Titcha qui poursuivait
+sans se faire prier:
+
+--Depuis, ils ne sont pas amis, tu penses!... C'est pour ça que Striga a
+pris son nom. C'est un malin, Striga.
+
+--Tout cela, objecta Dragoch, ne me dit pas pourquoi il ne faut pas
+prononcer le nom de Ladko.
+
+--Parce qu'il est malsain, expliqua Titcha... A Gran... et ailleurs, tu
+sais qui il désigne... Ici, c'est celui d'une espèce de pilote qui s'est
+mis contre le-gouvernement... Il conspire, l'imbécile... Et les rues
+sont pleines de Turcs à Roustchouk!
+
+--Qu'est-il devenu? demanda Dragoch.
+
+Titcha fit un geste d'ignorance.
+
+--Il a disparu, répondit-il. Striga dit qu'il est mort.
+
+--Mort!
+
+--Et ça doit être vrai, puisque Striga a la femme maintenant.
+
+--Quelle femme?
+
+--Eh! la belle Natcha... Après le nom, la femme... Pas contente, la
+colombe!... Mais Striga la tient bien à bord du chaland.
+
+Tout s'éclaircissait pour Dragoch. Ce n'est pas en compagnie d'un
+vulgaire malfaiteur qu'il avait passé de si longs jours, mais avec un
+patriote exilé. Quelle ne devait pas être en ce moment la douleur du
+malheureux, n'arrivant enfin chez lui après tant d'efforts, que pour
+trouver sa maison vide!... Il fallait courir à son aide... Quant à la
+bande du Danube, Dragoch, renseigné désormais, n'aurait aucune peine à
+mettre ensuite la main sur elle.
+
+--Il fait chaud!... soupira-t-il en faisant semblant d'être vaincu par
+l'ivresse.
+
+--Très chaud, approuva Titcha.
+
+--C'est le racki, balbutia Dragoch.
+
+Titcha abattit son poing sur la table.
+
+--Tu n'as pas la tête solide, l'enfant!.. railla-t-il lourdement. Moi...
+tu vois... Prêt à recommencer.
+
+--Je ne peux pas lutter, reconnut Dragoch.
+
+--Mauviette!.. ricana Titcha. Enfin, sortons, si le coeur t'en dit.
+
+Le patron appelé et payé, les deux compagnons se retrouvèrent sur la
+place. Ce changement ne parut pas favorable à Titcha. A peine à l'air
+libre, son ivresse s'aggrava notablement. Dragoch eut peur d'avoir forcé
+la dose.
+
+--Dis donc, demanda-t-il en montrant l'aval, ce Ladko?...
+
+--Quel Ladko?
+
+--Le pilote. C'est par là qu'il demeurait?
+
+--Non.
+
+Karl Dragoch se tourna du côté de la ville.
+
+--Par la?
+
+--Non plus
+
+--Par là, alors? interrogea Dragoch en indiquant l'amont.
+
+--Oui, balbutia Titcha.
+
+Le détective entraîna son compagnon. Celui-ci titubait et se laissait
+conduire en mâchonnant des propos incohérents quand, après cinq minutes
+de marche, il s'arrêta brusquement, s'efforçant de reprendre son aplomb.
+
+--Qu'est-ce qu'il disait donc, Striga, bégayait-il, que Ladko était
+mort?
+
+--Eh bien?
+
+--Il n'est pas mort, puisqu'il y a quelqu'un chez lui.
+
+Et Titcha montrait, à quelques pas, des raies de lumière filtrant à
+travers les volets d'une fenêtre et striant la chaussée. Dragoch se hâta
+vers cette fenêtre. Par une fente des volets, Titcha et lui regardèrent
+dans la maison.
+
+Ils aperçurent une salle de proportions modestes, mais assez
+confortablement meublée. Le désordre des meubles et la couche épaisse de
+poussière qui les recouvrait incitaient à croire que cette salle
+avait été le théâtre, depuis longtemps abandonné, de quelque scène de
+violence. Le centre en était occupé par une grande table, sur laquelle
+était accoudé un homme, qui semblait réfléchir profondément. La
+contraction de ses doigts à demi disparus dans les cheveux en désordre
+exprimait éloquemment le trouble douloureux de son âme. Des yeux de cet
+homme, de grosses larmes coulaient.
+
+Ainsi qu'il s'y attendait, Karl Dragoch reconnut son compagnon de
+voyage. Mais il ne fut pas seul à reconnaître le désespéré songeur.
+
+--C'est lui!... murmura Titcha en faisant d'énergiques efforts pour
+chasser son ivresse.
+
+--Lui?...
+
+--Ladko.
+
+Titcha se passa la main sur le visage et parvint à retrouver un peu de
+sang-froid.
+
+--Il n'est pas mort, la canaille... dit-il entre ses dents. Mais il n'en
+vaut guère mieux... Les Turcs me payeront sa peau plus cher qu'elle ne
+vaut... C'est Striga qui sera content!.. Ne bouge pas d'ici, camarade,
+dit-il en s'adressant à Karl Dragoch. S'il veut sortir, assomme-le!..
+Appelle à l'aide au besoin... Moi, je vais chercher la police...
+
+Sans attendre de réponse, Titcha s'éloigna en courant. A peine s'il
+faisait encore quelques zigzags. L'émotion lui avait rendu son
+équilibre.
+
+Dès qu'il fut seul, le détective entra dans la maison.
+
+Serge Ladko ne fit pas un mouvement. Karl Dragoch lui mit la main sur
+l'épaule.
+
+Le malheureux releva la tête. Mais sa pensée restait absente, et son
+regard vague montrait qu'il ne reconnaissait pas son passager. Celui-ci
+ne prononça qu'un mot:
+
+«Natcha!...
+
+Serge Ladko se redressa avec violence. Ses yeux flambaient,
+interrogateurs, rivés sur ceux de Karl Dragoch.
+
+--Suivez-moi, dit le détective, et hâtons-nous.»
+
+
+
+XVII
+
+A LA NAGE
+
+
+La barge volait sur les eaux. Ivre, exalté, en proie à une sorte de
+rage, Serge Ladko, plus furieusement que jamais, pesait sur l'aviron.
+Affranchi des lois communes par la violence de son désir, à peine s'il
+s'accordait, chaque nuit, quelques instants de repos. Il tombait alors,
+assommé, dans un sommeil de plomb, dont il s'éveillait soudainement,
+comme appelé par un coup de cloche, deux heures plus tard, pour
+reprendre aussitôt son effrayant labeur.
+
+Témoin de cette poursuite acharnée, Karl Dragoch admirait qu'un
+organisme humain pût être doué d'une telle force de résistance. C'était
+un homme, cependant, qui lui donnait ce prodigieux spectacle, mais un
+homme qui puisait une énergie surhumaine dans le plus affreux désespoir.
+
+Soucieux d'épargner au malheureux pilote la plus légère distraction, le
+détective s'appliquait à ne pas rompre le silence. Tout ce qu'il était
+essentiel de dire, on l'avait dit au départ de Roustchouk. Dès que la
+barge eut été repoussée dans le courant, Karl Dragoch avait, en effet,
+donné les explications indispensables. Tout d'abord, il avait révélé sa
+qualité. Puis, en quelques mots brefs, il avait expliqué pourquoi il
+avait entrepris ce voyage, à la poursuite de la bande du Danube, à
+laquelle la croyance populaire attribuait pour chef un certain Ladko, de
+Roustchouk.
+
+Ce récit, le pilote l'avait écouté distraitement, en manifestant une
+fiévreuse impatience. Que lui importait tout cela? Il n'avait qu'une
+pensée, qu'un but, qu'un espoir: Natcha!
+
+Son attention ne s'était éveillée qu'au moment où Karl Dragoch avait
+commencé à parler de la jeune femme, à dire comment, de la bouche de
+Titcha, il avait appris que Natcha descendait le cours du fleuve,
+prisonnière à bord d'un chaland commandé par le chef de cette bande,
+dont le nom réel n'était pas Ladko, mais Striga.
+
+A ce nom, Serge Ladko avait poussé un véritable rugissement.
+
+«Striga!» s'était-il écrié tandis que sa main crispée étreignait
+violemment l'aviron.
+
+Il n'en avait pas demandé davantage. Depuis lors, il se hâtait sans
+répit, sans trêve, sans repos, les sourcils froncés, les yeux fous,
+toute son âme projetée en avant, vers le but. Ce but, il avait dans son
+coeur la certitude de l'atteindre. Pourquoi? Il eût été incapable de le
+dire. Il en était certain, voilà tout. Le chaland dans lequel Natcha
+était prisonnière, il le découvrirait du premier coup d'oeil, fût-ce
+au milieu de mille autres. Comment? Il n'en savait rien. Mais il le
+découvrirait. Cela ne se discutait pas, ne faisait pas question. Il
+s'expliquait maintenant pourquoi il lui avait semblé connaître celui
+des geôliers chargé de lui apporter ses repas pendant sa première
+incarcération, et pourquoi les voix entendues confusément avaient eu un
+écho dans son coeur. Le geôlier, c'était Titcha. Les voix, c'étaient
+celles de Striga et de Natcha. Et de même, le cri apporté par la nuit,
+c'était encore Natcha appelant inutilement à l'aide. Que ne s'était-il
+arrêté alors! Que de regrets, que de remords il se fût épargnés!
+
+A peine si, au moment de sa fuite, il avait aperçu dans l'obscurité la
+masse sombre de la prison flottante dans laquelle il abandonnait, sans
+le savoir, celle qui lui était si chère. N'importe! cela suffirait. Il
+était impossible qu'il passât en vue de ce chaland sans qu'au fond de
+son être une voix mystérieuse ne l'en avertît.
+
+En vérité, l'espoir de Serge Ladko était moins présomptueux qu'on ne
+pourrait être tenté de le croire. Ses chances d'erreur étaient, en
+effet, très réduites par la rareté des chalands sillonnant le Danube.
+Leur nombre, qui, depuis Orsova, n'avait cessé de diminuer, était
+devenu tout à fait insignifiant à partir de Roustchouk, et les derniers
+s'étaient arrêtés à Silistrie. En aval de cette ville, que la barge eut
+dépassée en vingt-quatre heures, il ne resta que deux gabarres sur le
+fleuve, où régnaient presque exclusivement désormais les bâtiments à
+vapeur.
+
+C'est qu'à la hauteur de Roustchouk le Danube est immense. S'étalant sur
+la rive gauche en interminables marais, son lit y dépasse deux lieues.
+En aval, il est plus vaste encore, et, entre Silistrie et Braïla,
+atteint parfois jusqu'à vingt kilomètres de largeur. Cette étendue
+d'eau, c'est une véritable mer, à laquelle ne manquent ni les tempêtes,
+ni les lames couronnées d'écume, et il est concevable que des chalands
+plats, peu faits pour les houles du large, hésitent à s'y aventurer.
+
+Il était même fort heureux pour Serge Ladko que le temps restât fixé
+au beau. Dans une embarcation de si petite taille et de formes si peu
+_marines_, il aurait été forcé, pour peu que le vent eût soufflé avec
+quelque violence, de chercher refuge dans une anfractuosité de la rive.
+
+Karl Dragoch, qui, tout en s'intéressant de grand coeur aux soucis de
+son compagnon, visait aussi un autre but, ne laissait pas d'être troublé
+en constatant le désert de cette morne étendue. Titcha ne lui avait-il
+pas donné un renseignement mensonger? L'arrêt successif de tous les
+chalands lui faisait craindre que Striga n'eût été dans la nécessité de
+les imiter. Son inquiétude devint telle qu'il finit par s'en ouvrir à
+Serge Ladko.
+
+«Un chaland est-il capable d'aller jusqu'à la mer? demanda-t-il.
+
+--Oui, répondit le pilote. Cela arrive rarement, mais ça se voit
+cependant.
+
+--Vous en avez conduit vous-même?
+
+--Quelquefois.
+
+--Comment font-ils pour décharger leur cargaison?
+
+--En s'abritant dans une des criques qui existent au delà des bouches,
+et où des vapeurs viennent les trouver.
+
+--Les bouches, dites-vous. Il y en a plusieurs, en effet.
+
+--Il y a deux branches principales, répondit Serge Ladko. L'une, au
+Nord, celle de Kilia; l'autre, plus au Sud, celle de Sulina. Cette
+dernière est la plus importante.
+
+--Cela ne peut-il être pour nous une cause d'erreur? s'enquit Karl
+Dragoch.
+
+--Non, affirma le pilote. Des gens qui se cachent ne passent pas par
+Sulina. Nous prendrons le bras du Nord.
+
+Karl Dragoch ne fut qu'à demi rassuré par cette réponse. Pendant que
+l'on suivrait une route, la bande pouvait parfaitement s'échapper par
+l'autre. Mais que faire contre cette éventualité, sinon s'en remettre à
+la chance, puisqu'on ne possédait pas le moyen de surveiller à la fois
+toutes les bouches du fleuve? Comme s'il eût deviné sa pensée, Serge
+Ladko compléta son explication de cette manière rassurante:
+
+--D'ailleurs, au delà de la bouche de Kilia, il existe une anse, dans
+laquelle un chaland peut procéder à un transbordement. Par la bouche de
+Sulina, il lui faudrait au contraire décharger dans le port de ce nom,
+qui est situé au bord même de la mer. Quant au bras Saint-Georges, qui
+coule plus au Sud, il est à peine navigable, bien qu'il soit le plus
+important au point de vue de la largeur. Aucune erreur n'est donc à
+craindre.»
+
+Dans la matinée du 14 octobre, le quatrième jour après le départ de
+Roustchouk, la barge parvint enfin au delta du Danube.
+
+Laissant sur la droite le bras de Sulina, elle s'engagea franchement
+dans celui de Kilia. A midi, on passait devant Ismaïl, dernière ville de
+quelque importance que l'on dût rencontrer. Dès les premières heures du
+lendemain, on déboucherait dans la mer Noire.
+
+Aurait-on rejoint auparavant le chaland de Striga? Rien n'autorisait à
+le croire. Depuis qu'on avait abandonné le bras principal, la solitude
+du fleuve était devenue complète. Si loin que s'étendit le regard,
+plus une voile, plus un panache de fumée. Karl Dragoch était dévoré
+d'inquiétude.
+
+Quant à Serge Ladko, s'il était inquiet, il n'en laissait rien paraître.
+Toujours courbé sur l'aviron, il poussait inlassablement la barge de
+l'avant, attentif à suivre le chenal que seule une longue pratique lui
+permettait de reconnaître entre les rives basses et marécageuses.
+
+Son courage obstiné devait avoir sa récompense. Dans l'après-midi de ce
+même jour, vers cinq heures, un chaland apparut enfin, mouillé à une
+douzaine de kilomètres au-dessous de la ville forte de Kilia. Serge
+Ladko, arrêtant le mouvement de son aviron, saisit une longue-vue et
+examina attentivement ce chaland.
+
+« C'est lui!... dit-il d'une voix étouffée en laissant retomber
+l'instrument.
+
+--Vous en êtes sûr?
+
+--Sûr, affirma Serge Ladko. J'ai reconnu Yacoub Ogul, un habile pilote
+de Roustchouk, âme damnée de Striga, dont il conduit certainement le
+bateau.
+
+--Qu'allons-nous faire? demanda Karl Dragoch.
+
+Serge Ladko ne répondit pas sur-le-champ. Il réfléchissait. Le détective
+reprit:
+
+--Il faut revenir en arrière jusqu'à Kilia et au besoin jusqu'à Ismaïl.
+La, nous nous procurerons du renfort.
+
+Le pilote hocha négativement la tête.
+
+--Remonter jusqu'à Ismaïl, en refoulant le courant, ou seulement jusqu'à
+Kilia, dit-il, cela demanderait trop de temps. Le chaland prendrait de
+l'avance, et, en mer, on ne pourrait plus le retrouver. Non, restons ici
+et attendons la nuit. J'ai une idée. Si je ne réussis pas, nous suivrons
+le chaland de loin, et, quand nous connaîtrons son lieu de relâche, nous
+irons chercher de l'aide à Sulina.
+
+A huit heures, l'obscurité devenue complète, Serge Ladko laissa
+dériver la barge Jusqu'à deux cents mètres du chaland. Là, il mouilla
+silencieusement son grappin. Puis, sans un mot d'explication à Karl
+Dragoch qui le regardait faire avec étonnement, il quitta ses vêtements
+et s'élança dans le fleuve.
+
+Fendant l'eau d'un bras robuste, il se dirigea en droite ligne vers
+le chaland qu'il distinguait confusément dans l'ombre. Quand il l'eut
+dépassé, à distance suffisante pour ne pas être aperçu, il nagea en sens
+contraire, et, refoulant le courant assez rapide, vint s'accrocher
+au large safran du gouvernail. Il écouta. Presque étouffé par le
+frissonnement soyeux de l'eau courant sur les flancs de la gabarre,
+un air de danse parvint jusqu'à lui. Au-dessus de sa tête, quelqu'un
+chantonnait à mi-voix. Cramponné des pieds et des mains à la surface
+gluante du bois, Serge Ladko s'éleva d'un lent effort jusqu'à la partie
+supérieure du safran et reconnut Yacoub Ogul.
+
+A bord, tout était tranquille. Aucun bruit ne sortait du rouf, dans
+lequel Ivan Striga s'était sans doute retiré. Des hommes de l'équipage,
+cinq devisaient paisiblement, étendus sur le pont vers l'avant. Leurs
+voix se fondaient en un murmure confus. Seul, Yacoub Ogul se trouvait
+à l'arrière. Monté au-dessus du rouf, il s'était assis sur la barre du
+gouvernail et se laissait bercer par la paix nocturne, en murmurant une
+chanson familière.
+
+La chanson s'éteignit tout à coup. Deux mains de fer broyaient la gorge
+du chanteur, qui, basculant par-dessus le couronnement, vint tomber en
+travers du safran. Était-il mort? Jambes et bras ballants, son corps
+inerte pendait comme un linge de part et d'autre de cette arête étroite.
+Serge Ladko desserra son étreinte et saisit l'homme par la ceinture,
+puis diminuant graduellement la pression de ses genoux contre le safran,
+il se laissa glisser peu à peu et s'enfonça silencieusement dans l'eau.
+
+Nul, dans le chaland, n'avait soupçonné l'agression. Ivan Striga n'était
+pas sorti du rouf. A l'avant, les cinq causeurs continuaient leur
+paisible conversation.
+
+Serge Ladko, cependant, nageait vers la barge. Le retour était plus
+pénible que l'aller. Outre qu'il lui fallait maintenant remonter le
+courant, il avait à soutenir le corps de Yacoub Ogul. Si celui-ci
+n'était pas mort, il n'en valait guère mieux. La fraîcheur de l'eau
+ne l'avait pas ranimé; il ne faisait pas un mouvement. Serge Ladko
+commençait à craindre d'avoir eu la main trop lourde.
+
+Alors que cinq minutes avaient suffi pour venir de la barge au chaland,
+plus d'une demi-heure fut nécessaire pour refaire le même parcours en
+sens inverse. Encore le pilote eut-il la chance de ne pas s'égarer dans
+l'ombre.
+
+« Aidez-moi, dit-il à Karl Dragoch en saisissant enfin l'embarcation. En
+voici toujours un.
+
+Avec le secours du détective, Yacoub Ogul fut passé par-dessus bord et
+déposé dans la barge.
+
+--Est-il mort? demanda Serge Ladko.
+
+Karl Dragoch se pencha sur le captif.
+
+--Non, dit-il. Il respire.
+
+Serge Ladko eut un soupir de satisfaction et, reprenant aussitôt
+l'aviron, commença à remonter le courant.
+
+--Alors, attachez-le, et solidement, dit-il tout en godillant, si vous
+ne voulez pas qu'il vous brûle la politesse quand je vous aurai déposé à
+terre.
+
+--Nous allons donc nous séparer? demanda Karl Dragoch.
+
+--Oui, répondit Serge Ladko. Quand vous aurez pris terre, je retournerai
+aux alentours du chaland, et demain je m'arrangerai pour m'introduire à
+bord.
+
+--En plein jour?
+
+--En plein jour. J'ai mon idée. Soyez tranquille, pendant un certain
+temps tout au moins, je ne courrai aucun danger. Plus tard, quand nous
+serons près de la mer Noire, je ne dis pas que les choses ne risquent de
+se gâter. Mais je compte sur vous à ce moment que je retarderai le plus
+possible.
+
+--Sur moi?... Que pourrai-je donc faire?
+
+--M'amener du secours.
+
+--Je m'y emploierai, n'en doutez pas, affirma chaleureusement Karl
+Dragoch.
+
+--Je n'en doute pas, mais vous aurez peut-être quelque difficulté. Vous
+ferez pour le mieux, voilà tout. Ne perdez pas de vue que le chaland
+quittera son mouillage demain à midi, et que, si rien ne l'arrête, il
+sera en mer vers quatre heures. Basez-vous là-dessus.
+
+--Pourquoi ne restez-vous pas avec moi? demanda Karl Dragoch très
+inquiet pour son compagnon.
+
+--Parce que vous pouvez éprouver du retard, ce qui permettrait à Striga
+de prendre de l'avance et de disparaître. Il ne faut pas qu'il atteigne
+la mer. Et il ne l'atteindra pas, même si vous arrivez trop tard pour me
+prêter main-forte. Seulement, dans ce cas, il est probable que je serai
+mort.»
+
+Le ton du pilote était sans réplique. Comprenant que rien ne le ferait
+changer d'avis, Karl Dragoch n'insista pas. La barge fut donc conduite à
+la rive, et Yacoub Ogul, toujours évanoui, fut déposé sur le sol.
+
+Aussitôt, Serge Ladko poussa au large. La barge disparut dans la nuit.
+
+
+
+XVIII
+
+LE PILOTE DU DANUBE
+
+
+Quand Serge Ladko eut disparu dans l'ombre, Karl Dragoch hésita un
+instant sur ce qu'il convenait de faire. Seul, au début de la nuit, en
+ce point de la frontière de la Bessarabie, encombré du corps inerte d'un
+prisonnier dont son devoir lui interdisait de se séparer, sa situation
+ne laissait pas d'être fort embarrassante. Cependant, comme il était
+évident qu'un secours ne lui arriverait pas sans qu'il allât le
+chercher, il lui fallut bien prendre une décision. Le temps pressait.
+D'une heure, d'une minute peut-être pouvait dépendre le salut de Serge
+Ladko. Abandonnant provisoirement Yacoub Ogul toujours évanoui, et
+suffisamment ligotté, d'ailleurs, pour que la fuite lui fût interdite
+en cas de retour à la vie, il remonta vers l'amont aussi vite que le
+permettait la nature du terrain.
+
+Après une demi-heure de marche dans un pays complètement désert, il
+commençait à craindre d'être obligé de pousser jusqu'à Kilia, lorsqu'il
+découvrit enfin une maison bâtie au bord du fleuve.
+
+Ce ne fut pas une petite affaire que de se faire ouvrir la porte de
+cette maison, qui semblait être une ferme de quelque importance. A
+pareille heure, en pareil lieu, une certaine méfiance est excusable, et
+les habitants de cette demeure paraissaient peu friands d'en permettre
+l'entrée. La difficulté s'aggravait de l'impossibilité où l'on était de
+se comprendre, ces paysans parlant un patois local que Karl Dragoch,
+malgré son polyglotisme, ne connaissait pas. Inventant un jargon
+de circonstance dans lequel des mots roumains, russes et allemands
+figuraient chacun pour un tiers, il réussit toutefois à gagner
+leur confiance, et la porte si énergiquement défendue finit par
+s'entre-bâiller.
+
+Une fois dans la place, il lui fallut répondre à un interrogatoire
+serré, dont il sortit nécessairement à son honneur, puisque deux heures
+ne s'étaient pas écoulées depuis son débarquement, qu'une charrette
+l'avait ramené prés de Yacoub Ogul.
+
+Celui-ci n'avait pas repris connaissance. Il ne donna même aucun signe
+de conscience, quand, de l'herbe de la rive, il fut transporté dans la
+charrette, qui repartit aussitôt vers Kilia. Jusqu'à la ferme, force fut
+d'aller au pas, mais, au delà, on trouva un chemin, à la vérité fort
+mauvais, qui permit néanmoins d'activer l'allure.
+
+Il était plus de minuit, quand, après ces péripéties, Karl Dragoch entra
+dans Kilia. Tout dormait dans la ville, et découvrir le chef de la
+police ne fut pas chose facile. Il y parvint cependant, et prit, sur
+lui de réveiller ce haut fonctionnaire, qui, sans manifester trop de
+mauvaise humeur, se mit obligeamment à sa disposition.
+
+Karl Dragoch en profita pour faire déposer en lieu sûr Yacoub Ogul, qui
+commençait à ouvrir les yeux; puis, libre de ses mouvements, il put
+enfin s'occuper de la capture du reste de la bande et du salut de Serge
+Ladko, qui le passionnait peut-être plus encore.
+
+Dès le premier pas, il se heurta à d'insurmontables difficultés. Aucun
+vapeur n'était alors à Kilia, et, d'autre part, le chef de la police se
+refusait énergiquement à envoyer ses hommes sur le fleuve. Ce bras du
+Danube étant alors indivis entre la Roumanie et la Turquie, on était en
+droit de craindre que leur intervention ne provoquât de la part de
+la Sublime Porte des réclamations très regrettables à un moment où
+grondaient sourdement des menaces de guerre. Si le fonctionnaire roumain
+avait pu feuilleter le livre du Destin, il y aurait vu que cette guerre,
+décrétée de toute éternité, éclaterait nécessairement quelques mois plus
+tard, et cela l'aurait, sans doute, rendu moins timide; mais, dans
+son ignorance de l'avenir, il tremblait à la pensée d'être mêlé
+d'une manière quelconque à des complications diplomatiques, et il se
+conformait au sage précepte: «Pas d'affaires», qui est, comme on ne
+l'ignore pas, la devise des fonctionnaires de tous les pays.
+
+Le maximum de ce qu'il osa faire, ce fut de donner à Karl Dragoch le
+conseil de se rendre à Sulina et de lui indiquer l'homme capable de le
+conduire dans ce difficile voyage de près de cinquante kilomètres à
+travers le delta du Danube.
+
+Aller réveiller cet homme, le décider, atteler la voiture, la faire
+passer sur la rive droite, tout cela demanda beaucoup de temps. Il était
+près de trois heures du matin, quand le détective fut enfin emporté
+au trot d'un petit cheval, dont la qualité était fort heureusement
+supérieure à l'apparence.
+
+Le chef de la police de Kilia avait eu raison en représentant comme
+difficile la traversée du Delta. Sur des routes boueuses et parfois
+recouvertes de plusieurs centimètres d'eau, la voiture avançait
+péniblement, et, sans l'habileté du conducteur, elle se fût plus d'une
+fois égarée dans cette plaine où n'existe aucun point de repère. On
+n'avançait pas vite ainsi, et encore fallait-il de temps à autre laisser
+souffler le cheval exténué.
+
+Midi sonnait comme Karl Dragoch arrivait à Sulina. Le délai fixé par
+Serge Ladko allait expirer dans quelques heures! Sans prendre le temps
+de se restaurer, il courut se mettre en rapport avec les autorités
+locales.
+
+Sulina, devenue roumaine depuis le traité de Berlin, était ville turque
+à l'époque de ces événements. Les relations étant alors des plus tendues
+entre la Sublime Porte et les puissances occidentales, Karl Dragoch,
+sujet hongrois, ne pouvait espérer y être _persona grata_, malgré la
+mission d'intérêt général dont il était investi. Moins mal reçu qu'il
+ne le craignait, il ne fut donc pas surpris de ne trouver auprès des
+autorités qu'une aide assez molle.
+
+La police locale, lui dit-on, ne possédant pas d'embarcation qui lui
+fût spécialement affectée, il ne devait compter que sur l'aviso de la
+douane, dont le concours était tout indiqué dans la circonstance, une
+bande de voleurs pouvant, avec un peu de complaisance, être assimilée à
+une bande de contrebandiers. Malheureusement, cet aviso, navire à vapeur
+de marche d'ailleurs assez rapide, n'était pas présentement dans le
+port. Il croisait en mer, mais sûrement à faible distance de la côte.
+Karl Dragoch n'avait donc qu'à fréter une barque de pêche, et, dès qu il
+serait hors des jetées, il le rencontrerait sans aucun doute.
+
+Le détective, désespéré de son impuissance, se résigna à adopter ce
+parti. A une heure et demie de l'après-midi, il mettait à la voile et
+doublait le môle, à la recherche de l'aviso. Il ne disposait plus que de
+cent cinquante minutes pour arriver au rendez-vous de Serge Ladko!
+
+Celui-ci, pendant que Karl Dragoch subissait cette série de
+mésaventures, poursuivait méthodiquement l'exécution de son plan.
+
+Toute la matinée, il était resté aux aguets, sa barge dissimulée dans
+les roseaux de la rive, s'assurant que le chaland ne faisait aucun
+préparatif de départ. En s'emparant, un peu brutalement peut-être--mais
+il n'avait pas le choix des moyens--de Yacoub Ogul, c'est ce but
+précisément qu'il avait visé. Ainsi qu'il l'avait prévu, Striga n'osait
+s'aventurer sans guide dans une navigation des plus délicates et que
+l'abondance des bancs de sable rend impraticable à qui n'en a pas
+fait l'étude exclusive de sa vie. Il était à croire que les pirates,
+incapables de s'expliquer la disparition de leur pilote, saisiraient la
+première occasion de le remplacer. Mais les pilotes n'abondent pas sur
+le bras de Kilia, et, jusqu'à onze heures du matin, les eaux, si l'on
+fait exception du chaland toujours immobile et de la barge invisible,
+demeurèrent complètement désertes A onze heures seulement, deux
+embarcations apparurent du côté de la mer. Serge Ladko, les ayant
+examinées avec sa longue-vue, reconnut que l'une d'elles était celle
+d'un pilote. Ivan Striga allait donc vraisemblablement trouver le
+secours qu'il devait attendre avec impatience. Le moment d'intervenir
+était arrivé.
+
+La barge sortit hors des roseaux et se rapprocha du chaland.
+
+« Oh! du chaland!... héla Serge Ladko quand il fut à portée de la voix.
+
+--Oh!... lui fut-il répondu.
+
+Un homme apparut sur le rouf. Cet homme, c'était Ivan Striga.
+
+Quelle fureur gronda dans le coeur de Serge Ladko, lorsqu'il aperçut cet
+ennemi acharné de son bonheur, le lâche qui, depuis tant de mois, tenait
+Natcha en son pouvoir!
+
+Mais il s'attendait à cette rencontre qu'il avait cherchée. Il y était
+préparé. Sa fureur, il la renferma en lui-même, et, se faisant violence:
+
+--Vous n'auriez pas besoin d'un pilote? demanda-t-il d'une voix calme.
+
+Au lieu de répondre, Striga, abritant ses yeux de la main, considéra un
+long instant celui qui l'interpellait. A vrai dire, d'un seul regard
+il avait été fixé sur la personnalité du nouveau venu. Mais, qu'il eût
+devant lui le mari de Natcha, cela lui paraissait si extraordinaire et,
+on peut le dire, si inespéré, qu'il hésitait devant l'évidence.
+
+--N'êtes-vous pas Serge Ladko, de Roustchouk? interrogea-t-il à son
+tour.
+
+--C'est bien moi, répondit le pilote.
+
+--Ne me reconnaissez-vous pas?
+
+--Il faudrait donc être aveugle, répliqua Serge Ladko. Je vous reconnais
+parfaitement, Ivan Striga.
+
+--Et vous me faites vos offres de service?
+
+--Pourquoi pas? je suis pilote, déclara froidement Serge Ladko.
+
+Striga balança un instant. Que celui qu'il haïssait le plus au monde
+vint ainsi bénévolement se mettre à sa merci, c'était trop beau. Cela
+ne cachait-il pas un piège?... Mais quel danger pouvait faire courir un
+homme seul à un équipage nombreux et résolu? Qu'il conduisit le chaland
+jusqu'à la mer, puisqu'il avait la sottise de le proposer! Une fois en
+mer, par exemple!...
+
+--Embarque! conclut le pirate, la bouche déformée par un rictus cruel
+que vit distinctement Serge Ladko.
+
+Celui-ci ne se fit pas répéter l'invitation. Sa barge accosta le
+chaland, à bord duquel il monta. Striga s'avança au-devant de lui.
+
+--Me permettrez-vous, dit-il, de vous exprimer ma surprise de vous
+rencontrer aux bouches du Danube?
+
+Le pilote garda le silence.
+
+--On vous croyait mort, reprit Striga, depuis le temps que vous avez
+disparu de Roustchouk.
+
+Cette insinuation n'obtint pas plus de succès que la précédente.
+
+--Qu'étiez-vous devenu? interrogea Striga sans se décourager.
+
+--Je n'ai pas quitté le voisinage de la mer, répondit enfin Serge Ladko.
+
+--Si loin de Roustchouk! s'exclama Striga.
+
+Serge Ladko fronça les sourcils. Cet interrogatoire commençait à
+l'exaspérer. Suivant la ligne de conduite qu'il s'était tracée, il
+refréna toutefois son impatience et expliqua posément:
+
+--Les périodes troublées ne sont pas favorables aux affaires.
+
+Striga le considéra d'un oeil narquois.
+
+--Et l'on vous disait patriote! s'écria-t-il avec ironie.
+
+--Je ne fais plus de politique, dit sèchement Serge Ladko.
+
+A ce moment, le regard de Striga tomba sur la barge, que le courant
+avait fait éviter à l'arrière du chaland. Il tressaillit violemment. Il
+ne pouvait se tromper. C'était bien cette barge, dont il s'était servi
+lui-même pendant huit jours, et qu'il avait retrouvée amarrée au quai de
+Semlin. Serge Ladko mentait donc quand il prétendait ne pas avoir quitté
+le delta du Danube?
+
+--Depuis que vous avez quitté Roustchouk, vous ne vous êtes pas éloigné
+de ces parages? insista Striga en scrutant de l'oeil son interlocuteur.
+
+--Non, répondit Serge Ladko.
+
+--Vous m'étonnez, fit Striga.
+
+--Pourquoi? Avez-vous cru me rencontrer ailleurs?
+
+--Vous, non. Mais cette embarcation... Je jurerais l'avoir vue sur le
+haut fleuve.
+
+--C'est bien possible, répondit Serge Ladko avec indifférence. Je l'ai
+achetée, il y a trois jours, d'un homme qui disait arriver de Vienne.
+
+--Comment était cet homme? demanda vivement Striga dont les soupçons
+évoluaient vers Karl Dragoch.
+
+--Un brun, avec des lunettes.
+
+--Ah!... fit Striga tout songeur.
+
+Les réponses du pilote l'avaient visiblement ébranlé. Il ne savait plus
+ce qu'il devait croire. Mais il ne tarda pas à libérer son esprit de
+toute préoccupation. Qu'importait après tout? Que Serge Ladko dît ou ne
+dît pas la vérité, il n'en était pas moins entre ses mains. L'imbécile,
+qui se jetait ainsi dans la gueule du loup!... Entré sur le chaland,
+il n'en sortirait pas vivant. Voilà des mois que Striga mentait en
+affirmant à Natcha qu'elle était veuve. Dès qu'on serait en mer, ce
+mensonge deviendrait une vérité.
+
+--Partons! dit-il en manière de conclusion à ses pensées.
+
+--A midi, répondit tranquillement Serge Ladko qui, sortant des
+provisions d'un sac qu'il portait à la main, se mit en devoir de
+déjeuner.
+
+Le pirate eut un geste d'impatience. Serge Ladko feignit de n'en rien
+voir.
+
+--Je dois vous prévenir, dit Striga, que je tiens à être à la mer avant
+la nuit.
+
+--Nous y serons,» affirma le pilote, sans montrer la moindre velléité de
+modifier sa décision.
+
+Striga s'éloigna vers l'avant. A en juger par l'expression réfléchie de
+son visage, il lui restait un souci. Que le mari s'offrit à conduire
+précisément le chaland dans lequel sa femme était retenue prisonnière,
+cette coïncidence était tout de même par trop extraordinaire. Certes,
+rien ne pouvant empêcher que Serge Ladko ne fût seul à bord contre six
+hommes déterminés, Striga eût sagement fait en ne cherchant pas plus
+loin. Mais il se tenait en vain ce raisonnement irréfutable. C'était
+pour lui un besoin de savoir si la disparition de Natcha était connue du
+principal intéressé. Sa curiosité surexcitée ne lui laissa pas de cesse
+qu'il n'y eût cédé.
+
+«Avez-vous reçu des nouvelles de Roustchouk depuis que vous l'avez
+quitté? demanda-t-il en revenant vers le pilote qui continuait
+paisiblement son repas.
+
+--Jamais, répondit celui-ci.
+
+--Ce silence ne vous a pas surpris?
+
+--Pourquoi m'aurait-il surpris? demanda Serge Ladko en fixant son
+interlocuteur.
+
+Quelle que fût son audace, celui-ci se sentit gêné sous ce ferme regard.
+
+--Je croyais, balbutia-t-il, que vous y aviez laissé votre femme.
+
+--Et moi je crois, répliqua froidement Serge Ladko, qu'un autre sujet de
+conversation serait préférable entre nous.»
+
+Striga se le tint pour dit.
+
+Quelques minutes après midi, le pilote donna l'ordre de lever l'ancre,
+puis, la voile hissée et bordée, il prit lui-même la barre. A ce moment
+Striga s'approcha de lui.
+
+«Je dois vous prévenir, lui dit-il, que le chaland a besoin de fond.
+
+--Il est sur lest, objecta Serge Ladko. Deux pieds d'eau doivent
+suffire.
+
+--Il en faut sept, affirma Striga.
+
+--Sept! s'écria le pilote, pour qui ce seul mot était une révélation.
+
+Voilà donc pourquoi la bande du Danube avait échappé jusqu'ici à
+toutes les poursuites! Son bateau était habilement truqué. Ce qu'on
+en apercevait hors de l'eau n'était qu'une trompeuse apparence. Le
+véritable chaland était sous-marin, et c'est dans cette cachette
+qu'était déposé le produit de ses rapines. Cachette qui pouvait,
+au besoin, Serge Ladko le savait par expérience, se transformer en
+inviolable cachot.
+
+--Sept, avait répété Striga en réponse. à l'exclamation du pilote.
+
+--C'est bien,» dit celui-ci sans faire d'autre observation.
+
+Pendant les premiers moments qui suivirent le départ, Striga, qui
+conservait malgré tout un reste d'inquiétude, ne se départit pas d'une
+surveillance rigoureuse. Mais l'attitude de Serge Ladko était de
+nature à le rassurer. Très appliqué à ses fonctions, il ne nourrissait
+visiblement aucun mauvais dessein et prouvait que sa réputation
+d'habileté était amplement justifiée. Sous sa main, le chaland évoluait
+docilement entre les bancs invisibles et suivait avec une précision
+mathématique les sinuosités de la passe.
+
+Peu à peu, les dernières craintes du pirate s'évanouirent. La navigation
+se poursuivait sans incident. Bientôt on atteindrait la mer.
+
+Il était quatre heures quand on l'aperçut. Après un dernier coude du
+fleuve, le ciel et l'eau se rejoignirent à l'horizon.
+
+Striga interpella le pilote.
+
+«Nous voici parés, je pense? dit-il. Ne pourrait-on rendre la barre au
+timonier habituel?
+
+--Pas encore, répondit Serge Ladko. Le plus difficile n'est pas fait.»
+
+A mesure qu'on gagnait vers l'embouchure, un champ plus vaste était
+offert à la vue. Placé au sommet mouvant de cet angle dont les branches
+s'ouvraient peu à peu, Striga tenait son regard obstinément dirigé vers
+la mer. Tout à coup, il saisit une longue-vue, la braqua sur un petit
+vapeur de quatre à cinq cents tonneaux qui doublait la pointe Nord,
+puis, après un bref examen, donna l'ordre de hisser un pavillon en tête
+de mât. On répondit aussitôt par un signal pareil à bord du vapeur, qui,
+venant sur tribord, commença à se rapprocher de l'estuaire.
+
+A ce moment, Serge Ladko ayant poussé la barre toute à bâbord, le
+chaland abattit sur tribord, et, coupant obliquement le courant, prit
+son erre vers le Sud-Est, comme pour aborder la rive droite.
+
+Striga étonné, regarda le pilote dont l'impassibilité le rassura. Un
+dernier banc de sable obligeait sans doute les bateaux à suivre cette
+route capricieuse.
+
+Striga ne se trompait pas. Oui, un banc de sable gisait en effet dans
+le lit du fleuve, mais non pas du côté de la mer, et c'est droit sur ce
+banc que Serge Ladko gouvernait d'une main ferme.
+
+Soudain, il y eut un formidable craquement. Le chaland en fut ébranlé
+jusque dans ses fonds. Sous le choc, le mât vint en bas, cassé net au
+ras de l'emplanture, et la voile s'abattit en grand, recouvrant de
+ses larges plis les hommes qui se trouvaient à l'avant. Le chaland,
+irrémédiablement engravé, demeura immobile.
+
+A bord, tout le monde avait été renversé, y compris Striga, qui se
+releva ivre de rage.
+
+Son premier regard fut pour Serge Ladko. Le pilote ne paraissait pas ému
+de l'accident. Il avait lâché la barre, et, les mains enfoncées dans les
+poches de sa vareuse, il surveillait son ennemi, le regard attentif à ce
+qui allait suivre.
+
+« Canaille! » hurla Striga, qui, brandissant un revolver, courut vers
+l'arrière.
+
+A la distance de trois pas, il tira.
+
+Serge Ladko s'était baissé. La balle passa au-dessus de lui sans
+l'atteindre. Aussitôt redressé, il fut d'un bond sur son adversaire, que
+son couteau frappa au coeur. Ivan Striga s'écroula comme une masse.
+
+Le drame s'était déroulé si rapidement, que les cinq hommes de
+l'équipage, embarrassés, d'ailleurs, dans les plis de la voile,
+n'avaient pas eu le temps d'intervenir. Mais quel hurlement ils
+poussèrent en voyant tomber leur chef!
+
+Serge Ladko, s'élançant à l'avant du spardeck, se précipita à leur
+rencontre. De la, il dominait le pont, sur lequel les hommes accouraient
+en tumulte.
+
+«Arrière! cria-t-il, les deux mains armées de revolvers, dont l'un
+venait d'être arraché à Striga.
+
+Les hommes s'arrêtèrent. Ils n'avaient point d'armes, et, pour s'en
+procurer, il leur fallait pénétrer dans le rouf, c'est-à-dire passer
+sous le feu de l'ennemi.
+
+--Un mot, camarades, reprit Serge Ladko sans quitter son attitude
+menaçante. J'ai là onze coups. C'est plus qu'il n'en faut pour vous
+descendre tous jusqu'au dernier. Je vous préviens que je tire, si vous
+ne reculez pas immédiatement vers l'avant.
+
+L'équipage se consulta, indécis. Serge Ladko comprit que, s'ils se
+ruaient tous à la fois, il arriverait bien sans doute à en abattre
+quelques-uns, mais qu'il serait lui-même abattu par les autres.
+
+--Attention!... Je compte jusqu'à trois, annonça-t-il, sans leur laisser
+le temps de la réflexion. Un!...
+
+Les hommes ne bougèrent pas.
+
+--Deux!... prononça le pilote.
+
+Il y eut un mouvement dans le groupe. Trois hommes ébauchèrent une
+velléité d'attaque. Deux commencèrent à battre, en retraite.
+
+--Trois!...» dit Serge Ladko en pressant la détente.
+
+Un homme tomba, l'épaule traversée d'une balle. Ses compagnons
+s'empressèrent de prendre la fuite.
+
+Serge Ladko, sans quitter son poste d'observation, jeta un regard
+vers le vapeur qui avait obéi au signal de Striga. Le bâtiment était
+maintenant à moins d'un mille. Lorsqu'il serait bord à bord avec le
+chaland, lorsque son équipage se serait joint aux pirates, dont il était
+nécessairement plus ou moins complice, la situation deviendrait des plus
+graves.
+
+Le steamer approchait toujours. Il n'était plus qu'à trois encablures,
+quand, évoluant brusquement sur tribord, il décrivit un grand cercle et
+s'éloigna vers la haute mer. Que signifiait cette manoeuvre? Avait-il
+donc été inquiété par quelque chose que Serge Ladko ne pouvait
+apercevoir?
+
+Celui-ci, le coeur battant, attendit. Quelques minutes s'écoulèrent, et
+un autre vapeur surgit hors de la pointe du Sud. Sa cheminée vomissait
+des torrents de fumée. Le cap droit sur le chaland, il arrivait à toute
+vitesse. Bientôt, Serge Ladko put reconnaître à l'avant une figure amie,
+celle de son passager, M. Jaeger, celle du détective Karl Dragoch. Il
+était sauvé.
+
+Un instant plus tard, le pont de la gabarre était envahi par la police,
+et son équipage se rendait, sans essayer une résistance inutile.
+
+Pendant ce temps, Serge Ladko s'était précipité dans le rouf. L'une
+après l'autre, il en visita les cabines. Une seule porte était fermée.
+Il la renversa d'un coup d'épaule et s'arrêta sur le seuil, éperdu.
+
+Natcha, reconquise, lui tendait les bras.
+
+
+
+XIX
+
+ÉPILOGUE
+
+
+Le procès de la bande du Danube passa inaperçu dans le flamboiement de
+la guerre russo-turque. Les brigands, y compris Titcha aisément cueilli
+à Roustchouk, furent pendus haut et court, sans éveiller dans le public
+l'attention qu'en de moins tragiques circonstances on eût accordé à leur
+exécution.
+
+---Toutefois, les débats donnèrent aux principaux intéressés
+l'explication de ce qui était resté jusqu'ici incompréhensible pour eux.
+Serge Ladko sut par suite de quel quiproquo il avait été emprisonné dans
+le chaland en lieu et place de Karl Dragoch, et comment Striga, ayant
+appris par les journaux l'envoi d'une commission rogatoire à Szalka,
+s'était introduit dans la maison du pêcheur Ilia Brusch, pour répondre
+aux questions du commissaire de police de Gran.
+
+Il sut également comment Natcha, enlevée par la bande du Danube, avait
+eu à lutter contre les attaques de Striga, qui, se croyant certain
+d'avoir abattu son ennemi, ne cessait de lui affirmer qu'elle était
+veuve. Un soir notamment, Striga, à l'appui de son dire, avait montré à
+la jeune femme son propre portrait, qu'il prétendait avoir conquis de
+haute lutte sur le légitime propriétaire. Il en était résulté une scène
+violente, au cours de laquelle Striga s'était emporté jusqu'à la menace.
+De là, le cri poussé par Natcha, et que le fugitif avait entendu dans la
+nuit.
+
+Mais c'était là de l'histoire ancienne. Serge Ladko ne pensait plus aux
+mauvais jours depuis qu'il avait eu le bonheur de retrouver sa chère
+Natcha.
+
+Le territoire de la Bulgarie lui étant interdit, l'heureux couple, après
+les événements qui viennent d'être racontés, s'était fixé d'abord dans
+la ville roumaine de Giurgievo. C'est là qu'il se trouvait, quand, au
+mois de mai de l'année suivante, le Tzar déclara officiellement la
+guerre au Sultan. Serge Ladko, est-il besoin de le dire, fut des
+premiers qui s'engagèrent dans les rangs de l'armée russe, à laquelle,
+grâce à sa connaissance du théâtre des opérations, il rendit
+d'importants services.
+
+La guerre finie, la Bulgarie enfin libre, il revint avec Natcha dans la
+maison de Roustchouk et reprit son métier de pilote. Tous deux y vivent
+encore aujourd'hui, heureux et honorés.
+
+Karl Dragoch est resté leur ami. Pendant longtemps, il n'a jamais manqué
+de descendre le Danube, au moins une fois l'an, pour venir à Roustchouk.
+Aujourd'hui, les voies ferrées, dont le réseau s'est progressivement
+développé, lui permettent d'abréger le voyage. Mais c'est toujours
+en suivant les méandres du fleuve que Serge Ladko, au hasard de ses
+pilotages, lui rend ses visites à Budapest.
+
+Des trois garçons que Natcha lui a donnés et qui sont maintenant des
+hommes, le plus jeune, après un sévère apprentissage sous les ordres de
+Karl Dragoch, est en bonne voie pour atteindre les plus hauts grades
+dans l'administration judiciaire de Bulgarie.
+
+Le cadet, digne héritier d'un lauréat de la Ligue Danubienne, s'est
+consacré au peuple des eaux. Toutefois, rejetant la ligne, il a
+perfectionné les méthodes de combat. Il doit à ses pêcheries d'esturgeon
+une célébrité universelle et une fortune qui promet de devenir
+considérable.
+
+Quant à l'aîné, il succédera à son père, lorsque l'âge de la retraite
+sonnera pour celui-ci. Par lui seront alors conduits vapeurs et
+chalands, de Vienne à la mer, dans les passes sinueuses et entre les
+bancs perfides du grand fleuve; par lui se perpétuera la race des
+Pilotes du Danube.
+
+Mais, quelle que soit la différence de leurs positions, des trois fils
+de Serge Ladko le coeur bat à l'unisson. Aiguillés par la vie sur des
+routes divergentes, ils se rencontrent toujours à ces carrefours: une
+même vénération pour leur père, une égale tendresse pour leur mère, un
+pareil amour de la patrie bulgare.
+
+
+
+TABLE.
+
+Chapitres.
+
+I.--Au concours de Sigmaringen
+
+II.--Aux sources du Danube
+
+III.--Le passager d'Ilia Brusch
+
+IV.--Serge Ladko
+
+V.--Karl Dragoch
+
+VI.--Les yeux bleus
+
+VII.--Chasseurs et gibiers
+
+VIII.--Un portrait de femme
+
+IX.--Les deux échecs de Dragoch
+
+X.--Prisonnier
+
+XI.--Au pouvoir d'un ennemi
+
+XII.--Au nom de la loi
+
+XIII.--Une commission rogatoire
+
+XIV.--Entre ciel et terre
+
+XV.--Près du but
+
+XVI.--La maison vide
+
+XVII.--A la nage
+
+XVIII.--Le pilote du Danube
+
+XIX.--Épilogue
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le pilote du Danube, by Jules Verne
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PILOTE DU DANUBE ***
+
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+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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+
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+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
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+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
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+
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+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
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+ <title>LE PILOTE DU DANUBE</title>
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+<pre>
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+The Project Gutenberg EBook of Le pilote du Danube, by Jules Verne
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le pilote du Danube
+
+Author: Jules Verne
+
+Release Date: March 6, 2004 [EBook #11484]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PILOTE DU DANUBE ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and PG Distributed
+Proofreaders. This file was produced from images generously made
+available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+
+<h1>LE PILOTE DU DANUBE</h1>
+
+<h3>PAR</h3>
+
+<h2>JULES VERNE</h2>
+
+<h2>1920 </h2>
+
+<br><br><br>
+
+
+<a name="I"></a>
+<h3>I</h3>
+
+<h3>AU CONCOURS DE SIGMARINGEN.</h3>
+
+<p>Ce jour-là, samedi 5 août 1876, une foule
+nombreuse et bruyante remplissait le cabaret
+à l'enseigne du <i>Rendez-vous des Pêcheurs</i>.
+Chansons, cris, chocs des verres, applaudissements,
+exclamations se fondaient en
+un terrible vacarme que dominaient, à intervalles
+presque réguliers, ces <i>hoch!</i> par
+lesquels a coutume de s'exprimer la joie
+allemande à son paroxysme.</p>
+
+<p>Les fenêtres de ce cabaret donnaient
+directement sur le Danube, à l'extrémité
+de la charmante petite ville de Sigmaringen,
+capitale de l'enclave prussienne de Hohenzollern,
+située, presque à l'origine de ce
+grand fleuve de l'Europe centrale.</p>
+
+<p>Obéissant à l'invitation de l'enseigne
+peinte en belles lettres gothiques au-dessus
+de la porte d'entrée, c'est là que s'étaient
+réunis les membres de la Ligue Danubienne,
+société internationale de pêcheurs appartenant
+aux diverses nationalités riveraines.
+Il n'est pas de joyeuse réunion sans notable
+beuverie. Aussi buvait-on de bonne bière
+de Munich et de bon vin de Hongrie à
+pleines chopes et à pleins verres. On fumait
+aussi, et la grande salle était tout obscurcie
+par la fumée odorante que les longues
+pipes crachaient sans relâche. Mais, si les
+sociétaires ne se voyaient plus, ils s'entendaient
+de reste, à moins qu'ils ne fussent
+sourds.</p>
+
+<p>Calmes et silencieux dans l'exercice de
+leurs fonctions, les pêcheurs à la ligne sont,
+en effet, les gens les plus bruyants du
+monde dès qu'ils ont remisé leurs attributs.
+Pour raconter leurs hauts faits, ils valent
+les chasseurs, ce qui n'est pas peu dire.</p>
+
+<p>On était à la fin d'un déjeuner des plus
+substantiels, qui avait rassemblé autour des
+tables du cabaret une centaine de convives,
+tous chevaliers de la gaule, enragés de la
+flotte, fanatiques de l'hameçon. Les exercices
+de la matinée avaient sans doute singulièrement
+altéré leurs gosiers, à en juger
+par le nombre de bouteilles figurant au
+milieu de la desserte. Maintenant, c'était le
+tour des nombreuses liqueurs que les
+hommes ont imaginées pour succéder au
+café.</p>
+
+<p>Trois heures après midi sonnaient, lorsque
+les convives, de plus en plus montés
+en couleur, quittèrent la table. Pour être
+franc, quelques-uns titubaient et n'auraient
+pu se passer complètement du secours de
+leurs voisins. Mais le plus grand nombre
+se tenaient fermes sur leurs jambes, en
+braves et solides habitués de ces longues
+séances épulatoires, qui se renouvelaient
+plusieurs fois dans l'année à propos des
+concours de la Ligue Danubienne.</p>
+
+<p>De ces concours très suivis, très fêtés,
+grande était la réputation sur tout le cours
+du célèbre fleuve jaune, et non pas bleu
+comme le chante la fameuse valse de Strauss.
+Du duché de Bade, du Wurtemberg, de la
+Bavière, de l'Autriche, de la Hongrie, de la
+Roumanie, de la Serbie, et même des provinces
+turques de Bulgarie et de Bessarabie,
+les concurrents affluaient.</p>
+
+<p>La Société comptait déjà cinq années
+d'existence. Très bien administrée par son
+Président, le Hongrois Miclesco, elle prospérait.
+Ses ressources toujours croissantes
+lui permettaient d'offrir des prix importants
+dans ses concours, et sa bannière étincelait
+des glorieuses médailles conquises
+de haute lutte sur des associations rivales.
+Très au courant de la législation relative à la
+pêche fluviale, son Comité directeur soutenait
+ses adhérents, tant contre l'État que
+contre les particuliers, et défendait leurs
+droits et privilèges avec cette ténacité, on
+pourrait dire cet entêtement professionnel,
+spécial au bipède que ses instincts de
+pêcheur à la ligne rendent digne d'être
+classé dans une catégorie particulière de
+l'humanité.</p>
+
+<p>Le concours qui venait d'avoir lieu était
+le deuxième de cette année 1876. Dès cinq
+heures du matin, les concurrents avaient
+quitté la ville pour gagner la rive gauche
+du Danube, un peu en aval de Sigmaringen.
+Ils portaient l'uniforme de la Société: blouse
+courte laissant aux mouvements toute leur
+liberté, pantalon engagé dans des bottes à
+forte semelle, casquette blanche à large
+visière. Bien entendu, ils possédaient la
+collection complète des divers engins énumérés
+au <i>Manuel du Pêcheur</i>: cannes,
+gaules, épuisettes, lignes empaquetées dans
+leur enveloppe de peau de daim, flotteurs,
+sondes, grains de plomb fondus de toutes
+tailles pour les plombées, mouches artificielles,
+cordonnet, crin de Florence. La
+pêche devait être libre, en ce sens que les
+poissons, quels qu'ils fussent, seraient de
+bonne prise, et chaque pêcheur pourrait
+amorcer sa place comme il l'entendrait.</p>
+
+<p>A six heures sonnant, quatre-vingt-dix-sept
+concurrents exactement étaient à leur
+poste, la ligne flottante en main, prêts à
+lancer l'hameçon. Un coup de clairon
+donna le signal, et les quatre-vingt-dix-sept
+lignes se tendirent du même mouvement
+au-dessus du courant.</p>
+
+<p>Le concours était doté de plusieurs prix,
+dont les deux premiers, d'une valeur de
+cent florins chacun, seraient attribués au
+pêcheur qui aurait le plus grand nombre
+de poissons et à celui qui capturerait la
+plus lourde pièce.</p>
+
+<p>Il n'y eut aucun incident jusqu'au second
+coup de clairon, qui, à onze heures moins
+cinq, clôtura le concours. Chaque lot fut
+alors soumis au jury composé du Président
+Miclesco et de quatre membres de la Ligue
+Danubienne. Que ces hauts et puissants
+personnages prissent leur décision en toute
+impartialité et de telle sorte qu'aucune réclamation
+ne fut possible, bien qu'on ait la tête
+chaude dans le monde particulier des
+pêcheurs à la ligne, nul ne le mit en doute
+un seul instant. Toutefois, il fallut s'armer
+de patience pour connaître le résultat de
+leur consciencieux examen, l'attribution des
+divers prix, soit du poids, soit du nombre,
+devant rester secrète jusqu'à l'heure de la
+distribution des récompenses, précédée
+d'un repas qui allait réunir tous les concurrents
+en de fraternelles agapes.</p>
+
+<p>Cette heure était arrivée. Les pêcheurs,
+sans parler des curieux venus de Sigmaringen,
+attendaient, confortablement assis,
+devant l'estrade sur laquelle se tenaient le
+Président et les autres membres du Jury.</p>
+
+<p>Et, en vérité, si les sièges, bancs ou
+escabeaux, ne faisaient point défaut, les
+tables ne manquaient pas non plus, ni, sur
+les tables, les moss de bière, les flacons
+de liqueurs variées, ainsi que les verres
+grands et petits.</p>
+
+<p>Chacun ayant pris place, et les pipes
+continuant à fumer de plus belle, le Président
+se leva.</p>
+
+<p>«Écoutez!.. Écoutez!..» cria-t-on de
+tous côtés.</p>
+
+<p>M. Miclesco vida au préalable un bock
+écumeux dont la mousse perla sur la pointe
+de ses moustaches.</p>
+
+<p>«Mes chers collègues, dit-il en allemand,
+langue comprise de tous les membres de la
+Ligue Danubienne malgré la diversité de
+leurs nationalités, ne vous attendez pas à
+un discours classiquement ordonné, avec
+préambule, développement et conclusion.
+Non, nous ne sommes pas ici pour nous
+griser de harangues officielles, et je viens
+seulement causer de nos petites affaires, en
+bons camarades, je dirai même en frères, si
+cette qualification vous paraît justifiée pour
+une assemblée internationale.</p>
+
+<p>Ces deux phrases, un peu longues comme
+toutes celles qui se débitent généralement
+au commencement d'un discours, même
+quand l'orateur se défend de discourir,
+furent accueillies par d'unanimes applaudissements,
+auxquels se joignirent de nombreux
+<i>très bien! très bien!</i> mélangés de
+<i>hoch!</i>, voire de hoquets. Puis, au Président
+levant son verre, tous les verres pleins
+firent raison.</p>
+
+<p>M. Miclesco continua son discours en
+mettant le pêcheur à la ligne au premier
+rang de l'humanité. Il fit valoir toutes les
+qualités, toutes les vertus dont l'a pourvu
+la généreuse nature. Il dit ce qu'il lui faut
+de patience, d'ingéniosité, de sang-froid,
+d'intelligence supérieure, pour réussir dans
+cet art, car, plutôt qu'un métier, c'est un
+art, qu'il plaça bien au-dessus des prouesses
+cynégétiques dont se vantent à tort les chasseurs.</p>
+
+<p>&mdash;Pourrait-on comparer, s'écria-t-il, la
+chasse à la pêche?</p>
+
+<p>&mdash;Non! ... non!..., fut-il répondu par toute
+l'assistance.</p>
+
+<p>&mdash;Quel mérite y a-t-il à tuer un perdreau
+ou un lièvre, lorsqu'on le voit à bonne
+portée, et qu'un chien&mdash;est-ce que nous
+avons des chiens, nous?&mdash;l'a dépisté à votre
+profit?... Ce gibier, vous l'apercevez de loin,
+vous le visez à loisir et vous l'accablez d'innombrables
+grains de plomb, dont la plupart
+sont tirés en pure perte!... Le poisson,
+au contraire, vous ne pouvez le suivre du
+regard.... Il est caché sous les eaux.... Ce
+qu'il faut de manoeuvres adroites, de délicates
+invites, de dépense intellectuelle et
+d'adresse, pour le décider à mordre à votre
+hameçon, pour le ferrer, pour le sortir de
+l'eau, tantôt pâmé à l'extrémité de la ligne,
+tantôt frétillant et, pour ainsi dire, applaudissant
+lui-même à la victoire du pêcheur!</p>
+
+<p>Cette fois, ce fut un tonnerre de bravos.
+Assurément, le Président Miclesco répondait
+aux sentiments de la Ligue Danubienne.
+Comprenant qu'il ne pourrait jamais aller
+trop loin dans l'éloge de ses confrères, il
+n'hésita pas, sans craindre d'être taxé d'exagération,
+à placer leur noble exercice au-dessus
+de tous les autres, à élever jusqu'aux
+nues les fervents disciples de la science
+piscicaptologique, à évoquer même le souvenir
+de la superbe déesse qui présidait
+aux jeux piscatoriens de l'ancienne Rome
+dans les cérémonies halieutiques.</p>
+
+<p>Ces mots furent-ils compris? Probablement,
+puisqu'ils provoquèrent de véritables
+trépignements d'enthousiasme.</p>
+
+<p>Alors, après avoir repris haleine en vidant
+une chope de bière neigeuse:</p>
+
+<p>&mdash;Il ne me reste plus, dit-il, qu'à nous
+féliciter de la prospérité croissante de notre
+Société, qui recruté chaque année de nouveaux
+membres et dont la réputation est si
+bien établie dans toute l'Europe centrale.
+Ses succès, je ne vous en parlerai pas. Vous
+les connaissez, vous en avez votre part, et
+c'est un grand honneur que de figurer dans
+ses concours! La presse allemande, la presse
+tchèque, la presse roumaine ne lui ont
+jamais marchandé leurs éloges si précieux,
+j'ajoute si mérités, et je porte un toast, en
+vous priant de me faire raison, aux journalistes
+qui se dévouent à la cause internationale
+de la Ligue Danubienne!</p>
+
+<p>Certes, on fit raison au Président Miclesco.
+Les flacons se vidèrent dans les verres, et
+les verres se vidèrent dans les gosiers, avec
+autant de facilité que l'eau du grand fleuve
+et de ses affluents s'écoule dans la mer.</p>
+
+<p>On en fût demeuré là, si le discours présidentiel
+eût pris fin sur ce dernier toast.
+Mais d'autres toasts s'imposaient, d'une
+aussi évidente opportunité.</p>
+
+<p>En effet, le Président s'était redressé de
+toute sa hauteur, entre le secrétaire et le trésorier
+également debout. De la main droite,
+chacun d'eux tenait une coupe de champagne,
+la main gauche posée sur le coeur.</p>
+
+<p>&mdash;Je bois à la Ligue Danubienne, dit
+M. Miclesco en couvrant l'assistance du
+regard.</p>
+
+<p>Tous s'étaient levés, une coupe au niveau
+des lèvres. Les uns montés sur les bancs,
+quelques autres sur les tables, on répondit
+avec un ensemble parfait à la proposition
+de M. Miclesco.</p>
+
+<p>Celui-ci, les coupes vides, reprit de plus
+belle, après avoir puisé aux intarissables
+flacons placés devant ses assesseurs et lui:</p>
+
+<p>&mdash;Aux nationalités diverses, aux Badois,
+aux Wurtembergeois, aux Bavarois, aux
+Autrichiens, aux Hongrois, aux Serbes, aux
+Valaques, aux Moldaves, aux Bulgares,
+aux Bessarabiens que la Ligue Danubienne
+compte dans ses rangs!»</p>
+
+<p>Et Bessarabiens, Bulgares, Moldaves,
+Valaques, Serbes, Hongrois, Autrichiens,
+Bavarois, Wurtembergeois, Badois lui
+répondirent comme un seul homme en
+absorbant le contenu de leurs coupes.</p>
+
+<p>Enfin le Président termina sa harangue,
+en annonçant qu'il buvait à la santé de
+chacun des membres de la Société. Mais,
+leur nombre atteignant quatre cent soixante-treize,
+il fut malheureusement obligé de les
+grouper dans un seul toast.</p>
+
+<p>On y répondit d'ailleurs par mille et mille
+<i>hoch!</i> qui se prolongèrent jusqu'à extinction
+des forces vocales.</p>
+
+<p>Ainsi s'acheva le second numéro du programme,
+dont le premier avait pris fin avec
+les exercices épulatoires. Le troisième
+allait consister dans la proclamation des
+lauréats.</p>
+
+<p>Chacun attendait avec une anxiété bien
+naturelle, car, ainsi qu'il a été dit, le secret
+du Jury avait été gardé. Mais le moment
+était venu où on le connaîtrait enfin.</p>
+
+<p>Le Président Miclesco se mit en devoir de
+lire la liste officielle des récompenses dans
+les deux catégories.</p>
+
+<p>Conformément aux statuts de la Société,
+les prix de moindre valeur seraient proclamés
+les premiers, ce qui donnerait à la
+lecture de cette sorte de palmarès un intérêt
+Grandissant.</p>
+
+<p>A l'appel de leur nom, les lauréats des
+prix inférieurs dans la catégorie du nombre
+se présentèrent devant l'estrade. Le Président
+leur donna l'accolade, en leur remettant
+un diplôme et une somme d'argent
+variable suivant le rang obtenu.</p>
+
+<p>Les poissons que contenaient les filets
+étaient de ceux que tout pêcheur peut
+prendre dans les eaux du Danube: épinoches,
+gardons, goujons, plies, perches,
+tanches, brochets, chevesnes et autres.
+Valaques, Hongrois, Badois, Wurtembergeois
+figuraient dans la nomenclature de
+ces prix inférieurs.</p>
+
+<p>Le deuxième prix fut attribué, pour
+soixante-dix-sept poissons capturés, à un
+Allemand du nom de Weber dont le succès
+fut accueilli par de chaleureux applaudissements.
+Ledit Weber était, en effet, fort
+connu de ses confrères. Maintes et maintes
+fois déjà, il avait été classé dans les rangs
+supérieurs lors des précédents concours,
+et l'on s'attendait généralement à ce qu'il
+remportât le premier prix du nombre, ce
+jour-là.</p>
+
+<p>Non, soixante-dix-sept poissons seulement
+figuraient dans son filet, soixante-dix-sept
+bien comptés et recomptés, alors qu'un
+concurrent, sinon plus habile, du moins
+plus heureux, en avait rapporté quatre-vingt-dix-neuf
+dans le sien.</p>
+
+<p>Le nom de ce maître pêcheur fut alors
+proclamé. C'était le Hongrois Ilia Brusch.</p>
+
+<p>L'assemblée très surprise n'applaudit
+pas, en entendant le nom de ce Hongrois
+inconnu des membres de la Ligue Danubienne,
+dans laquelle il n'était entré que
+tout récemment.</p>
+
+<p>Le lauréat n'ayant pas cru devoir se présenter
+pour toucher la prime de cent florins,
+le Président Miclesco passa sans plus tarder
+à la liste des vainqueurs dans la catégorie
+du poids. Les primés furent des Roumains,
+des Slaves et des Autrichiens. Lorsque le
+nom auquel était attribué le second prix fut
+prononcé, ce nom fut applaudi comme l'avait
+été celui de l'Allemand Weber. M. Ivetozar,
+l'un des assesseurs, triomphait avec un chevesne
+de trois livres et demie, qui eût assurément
+échappé à un pêcheur possédant
+moins d'adresse et de sang-froid. C'était
+l'un des membres les plus en vue, les plus
+actifs, les plus dévoués de la Société, et
+c'est lui qui, à cette époque, avait remporté
+le plus grand nombre de récompenses.
+Aussi fut-il salué par d'unanimes applaudissements.</p>
+
+<p>Il ne restait plus qu'à décerner le premier
+prix de cette catégorie, et les coeurs
+palpitaient en attendant le nom du lauréat.</p>
+
+<p>Quel ne fut pas l'étonnement, plus que
+l'étonnement, quelle ne fut pas la stupéfaction
+générale, lorsque le Président Miclesco,
+d'une voix, dont il ne pouvait modérer le
+tremblement, laissa tomber ces mots:</p>
+
+<p>« Premier au poids pour un brochet de
+dix-sept livres, le Hongrois Ilia Brusch! »</p>
+
+<p>Un grand silence se fit dans l'assistance.
+Les mains prêtes à battre demeurèrent
+immobiles, les bouches prêtes à acclamer le
+vainqueur se turent. Un vif sentiment de
+curiosité immobilisait tout le monde.</p>
+
+<p>Ilia Brusch allait-il enfin apparaître?
+Viendrait-il recevoir du Président Miclesco
+les diplômes d'honneur et les deux cents
+florins qui les accompagnaient?</p>
+
+<p>Soudain un murmure courut à travers
+l'assemblée.</p>
+
+<p>Un des assistants, qui, jusque-là, s'était
+tenu un peu à l'écart, se dirigeait vers l'estrade.</p>
+
+<p>C'était le Hongrois Ilia Brusch.</p>
+
+<p>A en juger par son visage soigneusement
+rasé, que couronnait une épaisse chevelure
+d'un noir d'encre, Ilia Brusch n'avait pas
+dépassé trente ans. D'une stature au-dessus
+de la moyenne, large d'épaules, bien planté
+sur ses jambes, il devait être d'une force
+peu commune. On pouvait être surpris, en
+vérité, qu'un gaillard de cette trempe se
+complût aux placides distractions de la
+pêche à la ligne, au point d'avoir acquis
+dans cet art difficile la maîtrise dont le
+résultat du concours donnait une irrécusable
+preuve.</p>
+
+<p>Autre particularité assez bizarre, Ilia
+Brusch devait, d'une manière ou d'une
+autre, être affligé d'une affection de la vue.
+De larges lunettes noires cachaient, en
+effet, ses yeux, dont il eût été impossible
+de reconnaître la couleur. Or, la vue est le
+plus précieux des sens pour qui se passionne
+aux imperceptibles mouvements de
+la flotte, et de bons yeux sont nécessaires
+à qui veut déjouer les multiples ruses du
+poisson.</p>
+
+<p>Mais, que l'on fût ou que l'on ne fût pas
+étonné, il n'y avait qu'à s'incliner. L'impartialité
+du Jury ne pouvant être suspectée,
+Ilia Brusch était le vainqueur du concours,
+et cela dans des conditions que personne,
+de mémoire de ligueur, n'avait jamais réunies.
+L'assemblée se dégela donc, et des
+applaudissements suffisamment sonores
+saluèrent le triomphateur, au moment où
+il recevait ses diplômes et ses primes des
+mains du Président Miclesco.</p>
+
+<p>Cela fait, Ilia Brusch, au lieu de descendre
+de l'estrade, eut un court colloque avec le
+Président, puis se retourna vers l'assemblée
+intriguée, en réclamant du geste un silence
+qu'il obtint comme par enchantement.</p>
+
+<p>« Messieurs et chers collègues, dit Ilia
+Brusch, je vous demanderai la permission
+de vous adresser quelques mots, ainsi que
+notre Président veut bien m'y autoriser.</p>
+
+<p>On aurait entendu voler une mouche dans
+la salle tout à l'heure si bruyante. A quoi
+tendait cette allocution non prévue au
+programme?</p>
+
+<p>&mdash;Je désire d'abord vous remercier, continuait
+Ilia Brusch, de votre sympathie et
+de vos applaudissements, mais je vous prie
+de croire que je ne m'enorgueillis pas plus
+qu'il ne convient du double succès que je
+viens d'obtenir. Je n'ignore pas que ce succès,
+s'il eût appartenu au plus digne, eût
+été remporté par quelque membre plus
+ancien de la Ligue Danubienne, si riche en
+valeureux pêcheurs, et que je le dois, plutôt
+qu'à mon mérite, à un hasard favorable.</p>
+
+<p>La modestie de ce début fut vivement
+appréciée de l'assistance, d'où plusieurs
+<i>très bien!</i> s'élevèrent en sourdine.</p>
+
+<p>&mdash;Ce hasard favorable, il me reste à le
+justifier, et j'ai conçu dans ce but un projet
+que je crois de nature à intéresser cette
+réunion d'illustres pêcheurs.</p>
+
+<p>«La mode, vous ne l'ignorez pas, mes
+chers collègues, est aux records. Pourquoi
+n'imiterions-nous pas les champions d'autres
+sports, inférieurs au nôtre à coup sûr,
+et ne tenterions-nous pas d'établir le record
+de la pêche?</p>
+
+<p>Des exclamations étouffées coururent
+dans l'auditoire. On entendit des <i>ah! ah!</i>,
+des <i>tiens! tiens!</i>, des <i>pourquoi pas?</i>, chaque
+sociétaire traduisant son impression selon
+son tempérament particulier.</p>
+
+<p>&mdash;Quand cette idée, poursuivait cependant
+l'orateur, m'est venue pour la première
+fois à l'esprit, je l'ai adoptée sur-le-champ,
+et sur-le-champ j'ai compris dans quelles
+conditions elle devait être réalisée. Mon
+titre d'associé de la Ligue Danubienne
+limitait, d'ailleurs, le problème. Ligueur du
+Danube, c'est au Danube seul qu'il me fallait
+demander l'heureuse issue de mon entreprise.
+J'ai donc formé le projet de descendre
+notre glorieux fleuve, de sa source
+même à la mer Noire, et de vivre, durant
+ce parcours de trois mille kilomètres, exclusivement
+du produit de ma pêche.</p>
+
+<p>«La chance qui m'a favorisé aujourd'hui
+augmenterait encore, s'il était possible,
+mon désir d'accomplir ce voyage, dont, j'en
+suis certain, vous apprécierez l'intérêt, et
+c'est pourquoi, dès à présent, je vous
+annonce mon départ, fixé au 10 août, c'est-à dire
+à jeudi prochain, en vous donnant
+rendez-vous, ce jour-là, au point précis où
+commence le Danube.</p>
+
+<p>Il est plus facile d'imaginer que de décrire
+l'enthousiasme que provoqua cette communication
+inattendue. Pendant cinq minutes,
+ce fut une tempête de <i>hoch!</i> et d'applaudissements
+frénétiques.</p>
+
+<p>Mais un tel incident ne pouvait se terminer
+ainsi. M. Miclesco le comprit, et,
+comme toujours, il agit en véritable président.
+Un peu lourdement peut-être, il se
+leva une fois de plus entre ses deux assesseurs.</p>
+
+<p>&mdash;A notre collègue Ilia Brusch! dit-il
+d'une voix émue, en brandissant une coupe
+de champagne.</p>
+
+<p>&mdash;A notre collègue Ilia Brusch!» répondit
+l'assemblée avec un bruit de tonnerre,
+auquel succéda immédiatement un profond
+silence, les humains n'étant pas conformés,
+par suite d'une regrettable lacune,
+de manière à pouvoir crier et boire en même
+temps.</p>
+
+<p>Toutefois, le silence fut de courte durée
+Le vin pétillant eut tôt fait de rendre aux
+gosiers lassés une vigueur nouvelle, ce qui
+leur permit de porter encore d'innombrables
+santés, jusqu'au moment où fut clôturé, au
+milieu de l'allégresse générale, le fameux
+concours de pêche ouvert ce jour-là, samedi
+5 août 1876, par la Ligue Danubienne, dans
+la charmante petite ville de Sigmaringen.</p>
+
+<br><br><br>
+<a name="II"></a>
+<h3>II</h3>
+
+<h3>AUX SOURCES DU DANUBE.</h3>
+
+
+<p>En annonçant à ses collègues réunis au
+<i>Rendez-vous des Pêcheurs</i> son projet de descendre
+le Danube, la ligne à la main, Ilia
+Brusch avait-il ambitionné la gloire? Si tel
+était son but, il pouvait se vanter de l'avoir
+Atteint.</p>
+
+<p>La presse s'était emparée de l'incident, et
+tous les journaux de la région danubienne,
+sans exception, avaient consacré au concours
+de Sigmaringen une <i>copie</i> plus ou
+moins abondante, mais toujours capable de
+chatouiller agréablement l'amour-propre
+du vainqueur, dont le nom était en passe
+de devenir tout à fait populaire.</p>
+
+<p>Dès le lendemain, dans son numéro du
+6 août, la <i>Neue Freie Press</i>, de Vienne,
+notamment, avait inséré ce qui suit:</p>
+
+<p>Le dernier concours de pêche de la
+Ligue Danubienne s'est terminé hier à Sigmaringen
+sur un véritable coup de théâtre,
+dont un Hongrois du nom d'Ilia Brusch, hier
+inconnu, aujourd'hui presque célèbre, a été
+le héros.</p>
+
+<p>»Qu'a donc fait Ilia Brusch, demandez-vous,
+pour mériter une gloire aussi soudaine?</p>
+
+<p>»En premier lieu, cet habile homme a
+réussi à s'adjuger les deux premiers prix
+du poids et du nombre, en distançant de
+loin tous ses concurrents, ce qui, paraît-il,
+ne s'était jamais vu depuis qu'il existe des
+concours de ce genre. Ce n'est déjà pas
+mal. Mais il y a mieux.</p>
+
+<p>»Quand on a récolté une pareille moisson
+de lauriers, quand on a remporté une
+aussi éclatante victoire, il semblerait qu'on
+soit en droit de goûter un repos mérité. Or,
+tel n'est pas l'avis de ce Hongrois étonnant,
+qui se prépare à nous étonner plus encore.</p>
+
+<p>»Si nous sommes bien informés&mdash;et
+l'on connaît la sûreté de nos informations&mdash;Ilia
+Brusch aurait annoncé à ses collègues
+qu'il se proposait de descendre, la ligne à la
+main, tout le Danube, depuis sa source,
+dans le duché de Bade, jusqu'à son embouchure,
+dans la mer Noire, soit un parcours
+de trois mille kilomètres environ.</p>
+
+<p>»Nous tiendrons nos lecteurs au courant
+des péripéties de cette originale entreprise.</p>
+
+<p>»C'est jeudi prochain, 10 août, qu'Ilia
+Brusch doit se mettre en route. Souhaitons-lui
+bon voyage, mais souhaitons aussi que
+le terrible pêcheur n'extermine pas, jusqu'au
+dernier représentant, la gent aquatique
+qui peuple les eaux du grand fleuve
+international!»</p>
+
+<p>Ainsi s'exprimait la <i>Neue Freie Press</i> de
+Vienne. Le <i>Pester Lloyd</i> de Budapest ne se
+montrait pas moins chaleureux, non plus
+que le <i>Srbské Noviné</i> de Belgrade et le
+<i>Românul</i> de Bucarest, dans lesquels la note
+se haussait aux dimensions d'un véritable
+article.</p>
+
+<p>Cette littérature était bien faite pour
+attirer l'attention sur Ilia Brusch, et, s'il est
+vrai que la presse soit le reflet de l'opinion
+publique, celui-ci pouvait s'attendre à exciter
+un intérêt grandissant à mesure que se
+poursuivrait son voyage.</p>
+
+<p>Dans les principales villes du parcours
+ne trouverait-il pas, d'ailleurs, des membres
+de la Ligue Danubienne, qui considéreraient
+comme un devoir de contribuer à la
+gloire de leur collègue? Nul doute qu'il ne
+reçût d'eux assistance et secours, en cas
+de besoin.</p>
+
+<p>Dès à présent, les commentaires de la
+presse obtenaient un franc succès parmi
+les pêcheurs à la ligne. Aux yeux de ces
+professionnels, l'entreprise d'Ilia Brusch
+acquérait une énorme importance, et nombre
+de ligueurs, attirés à Sigmaringen par
+le concours qui venait de finir, s'y étaient
+attardés, afin d'assister au départ du champion
+de la Ligue Danubienne.</p>
+
+<p>Quelqu'un qui n'avait pas à se plaindre
+de la prolongation de leur séjour, c'était, à
+coup sûr, le patron du <i>Rendez-vous des
+Pêcheurs</i>. Dans l'après-midi du 8 août, avant-veille
+du jour fixé par le lauréat pour le
+début de son original voyage, plus de
+trente buveurs continuaient à mener
+joyeuse vie dans la grande salle du cabaret,
+dont la caisse, étant données les facultés
+absorbantes de cette clientèle de choix,
+connaissait des recettes inespérées.</p>
+
+<p>Pourtant, malgré la proximité de l'événement
+qui avait retenu ces curieux dans
+la capitale du Hohenzollern, ce n'est pas
+du héros du jour que l'on s'entretenait, le
+soir du 8 août, au <i>Rendez-vous des Pêcheurs</i>.
+Un autre événement, plus important encore
+pour ces riverains du grand fleuve, servait
+de thème à la conversation générale et mettait
+tout ce monde en rumeur.</p>
+
+<p>Cette émotion n'avait rien d'exagéré, et
+des faits du caractère le plus sérieux la
+justifiaient amplement.</p>
+
+<p>Depuis plusieurs mois, en effet, les rives
+du Danube étaient désolées par un perpétuel
+brigandage. On ne comptait plus les
+fermes dévalisées, les châteaux pillés, les
+villas cambriolées, les meurtres même, plusieurs
+personnes ayant payé de leur vie la
+résistance qu'elles tentaient d'opposer à
+d'insaisissables malfaiteurs.</p>
+
+<p>De toute évidence, une telle série de
+crimes n'avait pu être accomplie par quelques
+individus isolés. On avait certainement
+affaire à une bande bien organisée, et sans
+doute fort nombreuse, à en juger par ses
+exploits.</p>
+
+<p>Circonstance singulière, cette bande n'opérait
+que dans le voisinage immédiat du
+Danube. Au delà de deux kilomètres de part
+et d'autre du fleuve, jamais un seul crime
+n'avait pu lui être légitimement attribué.
+Toutefois, le théâtre de ses opérations ne
+paraissait ainsi limité que dans le sens de
+la largeur, et les rives autrichiennes, hongroises,
+serbes ou roumaines étaient pareillement
+mises à sac par ces bandits, qu'on
+ne parvenait nulle part à prendre sur le fait.</p>
+
+<p>Leur coup accompli, ils disparaissaient
+jusqu'au prochain crime, commis parfois
+à des centaines de kilomètres du précédent.
+Dans l'intervalle, on ne trouvait d'eux aucune
+trace. Ils semblaient s'être volatilisés, ainsi
+que les objets matériels, parfois très encombrants,
+qui représentaient leur butin.</p>
+
+<p>Les gouvernements intéressés avaient
+fini par s'émouvoir de ces échecs successifs,
+vraisemblablement imputables au défaut
+de cohésion des forces répressives. Une
+conversation diplomatique s'était engagée
+à ce sujet, et, ainsi que la presse en donnait
+la nouvelle ce matin même du 8 août, les
+négociations venaient d'aboutir à la création
+d'une police internationale répartie sur
+tout le cours du Danube sous l'autorité d'un
+chef unique. La désignation de ce chef avait
+été particulièrement laborieuse, mais finalement
+on s'était mis d'accord sur le nom
+de Karl Dragoch, détective hongrois bien
+connu dans la région.</p>
+
+<p>Karl Dragoch était, en effet, un policier,
+remarquable, et la difficile mission qui lui
+était confiée n'aurait pu l'être à un plus
+digne. Agé de quarante-cinq ans, c'était un
+homme de complexion moyenne, plutôt maigre,
+et doué de plus de force morale que de
+force physique. Il avait assez de vigueur,
+cependant, pour supporter les fatigues professionnelles
+de son état, comme il avait
+assez de bravoure pour en affronter les
+dangers. Légalement, il demeurait à Budapest,
+mais le plus souvent il était en campagne,
+occupé à quelque enquête délicate.
+Sa connaissance parfaite de tous les idiomes
+du Sud-Est de l'Europe, de l'allemand
+et du roumain, du serbe, du bulgare et du
+turc, sans parler du hongrois, sa langue
+maternelle, lui permettait de n'être jamais
+embarrassé, et, en sa qualité de célibataire,
+il n'avait pas à craindre que des soucis de
+famille vinssent entraver la liberté de ses
+mouvements.</p>
+
+<p>Sa nomination avait, comme on dit, une
+bonne presse. Quant au public, il l'approuvait
+à l'unanimité. Dans la grande salle du
+<i>Rendez-vous des Pêcheurs</i>, la nouvelle en
+était accueillie d'une manière tout particulièrement
+flatteuse.</p>
+
+<p>«On ne pouvait mieux choisir, affirmait,
+au moment où s'allumaient les lampes du
+cabaret, M. Ivetozar, titulaire du second
+prix du poids, lors du concours qui venait de
+finir. Je connais Dragoch. C'est un homme.</p>
+
+<p>&mdash;Et un habile homme, renchérit le Président
+Miclesco.</p>
+
+<p>&mdash;Souhaitons, s'écria un Croate, du nom
+peu facile à prononcer de Svrb, propriétaire
+d'une teinturerie dans un des faubourgs de
+Vienne, qu'il réussisse à assainir les rives
+du fleuve. La vie n'y était plus tolérable, en
+vérité!</p>
+
+<p>&mdash;Karl Dragoch a affaire à forte partie,
+dit l'Allemand Weber, en hochant la tête.
+Il faudra le voir à l'oeuvre.</p>
+
+<p>&mdash;A l'oeuvre!... s'écria M. Ivetozar. Il y
+est déjà, n'en doutez pas.</p>
+
+<p>&mdash;Certes! approuva M. Miclesco. Karl
+Dragoch n'est pas d'un caractère à perdre
+son temps. Si sa nomination remonte à
+quatre jours, comme le disent les journaux,
+il y en a au moins trois qu'il est en campagne.</p>
+
+<p>&mdash;Par quel bout va-t-il commencer?
+demanda M. Piscéa, un Roumain au nom
+prédestiné pour un pêcheur à la ligne. Je
+serais bien embarrassé, je l'avoue, si j'étais
+à sa place.</p>
+
+<p>&mdash;C'est précisément pour ça qu'on ne
+vous y a pas mis, mon cher, répliqua plaisamment
+un Serbe. Soyez sûr que Dragoch
+n'est pas embarrassé, lui. Quant à vous dire
+son plan, c'est autre chose. Peut-être s'est-il
+dirigé sur Belgrade, peut-être est-il resté à
+Budapest... A moins qu'il n'ait préféré venir
+précisément ici, à Sigmaringen, et qu'il ne
+soit en ce moment parmi nous au <i>Rendez-vous
+des Pêcheurs!</i></p>
+
+<p>Cette supposition obtint un grand succès
+d'hilarité.</p>
+
+<p>&mdash;Parmi nous!... se récria M. Weber.
+Vous nous la baillez belle, Michael Michaelovitch.
+Que viendrait-il faire ici, où, de
+mémoire d'homme, on n'a jamais eu à
+déplorer le moindre crime?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! riposta Michael Michaelovitch, ne
+serait-ce que pour assister après-demain au
+départ d'Ilia Brusch. Ça l'intéresse peut-être,
+cet homme.... A moins, toutefois, qu'Ilia
+Brusch et Karl Dragoch ne fassent qu'un.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, ne fassent qu'un! S'écria-t-on
+de toutes parts. Qu'entendez-vous par
+là?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! ce serait très fort. Sous la
+peau du lauréat, personne ne soupçonnerait
+le policier, qui pourrait ainsi inspecter
+le Danube en parfaite liberté.</p>
+
+<p>Cette fantaisiste boutade fit ouvrir de
+grands yeux aux autres buveurs. Ce Michael
+Michaelovitch!... Il n'y avait que lui pour
+avoir des idées pareilles!</p>
+
+<p>Mais Michael Michaelovitch ne tenait pas
+autrement à celle qu'il venait de risquer.</p>
+
+<p>&mdash;A moins ... commença-t-il, en employant
+une tournure qui lui était décidément
+familière.</p>
+
+<p>&mdash;A moins?</p>
+
+<p>&mdash;A moins que Karl Dragoch n'ait un
+autre motif de venir ici, poursuivit-il, passant
+sans transition à une autre hypothèse
+non moins fantaisiste.</p>
+
+<p>&mdash;Quel motif?</p>
+
+<p>&mdash;Supposez, par exemple, que ce projet
+de descendre le Danube la ligne à la main
+lui paraisse louche.</p>
+
+<p>&mdash;Louche!... Pourquoi louche?</p>
+
+<p>&mdash;Dame! ce ne serait pas bête, non plus,
+pour un filou, de se cacher dans la peau
+d'un pêcheur, et surtout d'un pêcheur aussi
+notoire. Une telle célébrité vaut tous les
+incognitos du monde. On pourrait faire les
+cent coups à son aise, à la condition de
+pêcher dans l'intervalle, histoire de donner
+le change.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais il faudrait savoir pêcher,
+objecta doctoralement le Président Miclesco,
+et c'est là un privilège réservé aux
+honnêtes gens.</p>
+
+<p>Cette observation morale, peut-être un
+peu hasardeuse, fut frénétiquement applaudie
+par tous ces passionnés pêcheurs.
+Michael Michaelovitch profita avec un tact
+remarquable de l'enthousiasme général.</p>
+
+<p>&mdash;A la santé du Président! s'écria-t-il
+en levant son verre.</p>
+
+<p>&mdash;A la santé du Président! répétèrent
+tous les buveurs, en vidant les leurs
+comme un seul homme.</p>
+
+<p>&mdash;A la santé du Président! répéta un
+consommateur solitairement attablé, qui,
+depuis quelques instants, semblait prendre
+un vif intérêt aux répliques échangées
+autour de lui.</p>
+
+<p>M. Miclesco fut sensible à l'aimable procédé
+de cet inconnu, et, pour l'en remercier,
+il esquissa à son adresse un geste
+de toast. Le buveur solitaire, estimant
+sans doute la glace suffisamment rompue
+par ce geste courtois, se considéra comme
+autorisé à faire part de ses impressions à
+l'honorable assistance.</p>
+
+<p>&mdash;Bien répondu, ma foi! dit-il. Oui,
+certes, la pêche est un plaisir d'honnêtes
+gens.</p>
+
+<p>&mdash;Aurions-nous l'avantage de parler à
+un confrère? demanda M. Miclesco, en
+s'approchant de l'inconnu.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! répondit modestement celui-ci, un
+amateur tout au plus, qui se passionne pour
+les beaux coups, mais n'a pas l'outrecuidance
+de chercher à les imiter.</p>
+
+<p>&mdash;Tant pis, monsieur...?</p>
+
+<p>&mdash;Jaeger.</p>
+
+<p>&mdash;Tant pis, monsieur Jaeger, car je dois
+en conclure que nous n'aurons jamais
+l'honneur de vous compter au nombre
+des membres de la Ligue Danubienne.</p>
+
+<p>&mdash;Qui sait? répondit M. Jaeger. Je me
+déciderai peut-être un jour à mettre moi
+aussi la main à la pâte ... à la ligne, je
+veux dire, et, ce jour-là, je serai certainement
+des vôtres, si je réunis toutefois les
+conditions requises pour l'admission.</p>
+
+<p>&mdash;N'en doutez pas, affirma avec précipitation
+M. Miclesco excité par l'espoir de
+recruter un nouvel adhérent. Ces conditions
+fort simples ne sont qu'au nombre de
+quatre. La première est de payer une modeste
+cotisation annuelle. C'est la principale.</p>
+
+<p>&mdash;Bien entendu, approuva M. Jaeger en
+riant.</p>
+
+<p>&mdash;La seconde, c'est d'aimer la pêche. La
+troisième, c'est d'être un agréable compagnon,
+et je considère que cette troisième
+condition est d'ores et déjà réalisée.</p>
+
+<p>&mdash;Trop aimable! remercia M. Jaeger.</p>
+
+<p>&mdash;Quant à la quatrième, elle consiste
+uniquement dans l'inscription du nom et
+de l'adresse sur les listes de la Société. Or,
+ayant déjà votre nom, quand j'aurai votre
+adresse....</p>
+
+<p>&mdash;43, Leipzigerstrasse, à Vienne.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ferez un ligueur complet au
+prix de vingt couronnes par an.</p>
+
+<p>Les deux interlocuteurs se mirent à rire
+de bon coeur.</p>
+
+<p>&mdash;Pas d'autres formalités? demanda
+M. Jaeger.</p>
+
+<p>&mdash;Pas d'autres.</p>
+
+<p>&mdash;Pas de pièces d'identité à fournir?</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, monsieur Jaeger, objecta
+M. Miclesco, pour pêcher à la ligne!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste, reconnut M. Jaeger. D'ailleurs,
+cela n'a guère d'importance. Tout
+le monde doit se connaître à la Ligue
+Danubienne.</p>
+
+<p>&mdash;C'est exactement le contraire, rectifia
+M. Miclesco. Songez donc! certains de nos
+camarades habitent ici, à Sigmaringen, et
+d'autres sur le rivage de la mer Noire.
+Cela ne facilite pas les relations de bon
+voisinage.</p>
+
+<p>&mdash;En effet!</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, par exemple, notre étonnant
+lauréat du dernier concours...</p>
+
+<p>&mdash;Ilia Brusch?</p>
+
+<p>&mdash;Lui-même. Eh bien! personne ne le
+connaît.</p>
+
+<p>&mdash;Pas possible!</p>
+
+<p>&mdash;C'est ainsi, affirma M. Miclesco. Il n'y
+a pas plus de quinze jours, il est vrai, qu'il
+fait partie de la Ligue. Pour tout le monde,
+Ilia Brusch a été une surprise, que dis-je!
+une véritable révélation.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'on appelle un <i>outsider</i>, en style
+de course.</p>
+
+<p>&mdash;Précisément.</p>
+
+<p>&mdash;De quel pays est-il, cet outsider?</p>
+
+<p>&mdash;C'est un Hongrois.</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous alors. Car vous êtes
+Hongrois, je crois, monsieur le Président?</p>
+
+<p>&mdash;Pur sang, monsieur Jaeger, Hongrois
+de Budapest.</p>
+
+<p>&mdash;Tandis qu'Ilia Brusch?</p>
+
+<p>&mdash;Est de Szalka.</p>
+
+<p>&mdash;Où prenez-vous Szalka?</p>
+
+<p>&mdash;C'est une bourgade, une petite ville,
+si vous voulez, sur la rive droite de l'Ipoly,
+rivière qui se jette dans le Danube à
+quelques lieues au-dessus de Budapest.</p>
+
+<p>&mdash;Avec celui-là, du moins, monsieur
+Miclesco, vous pourrez par conséquent
+voisiner, fit observer M. Jaeger en riant.</p>
+
+<p>&mdash;Pas avant deux ou trois mois, en tous
+cas, répondit sur le même ton le Président
+de la Ligue Danubienne. Il lui faudra bien
+ce temps pour son voyage...</p>
+
+<p>&mdash;A moins qu'il ne le fasse pas! insinua
+le Serbe facétieux, en se mêlant sans façon
+à la conversation.</p>
+
+<p>D'autres pêcheurs se rapprochèrent.
+M. Jaeger et M. Miclesco devinrent le centre
+d'un petit groupe.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'entendez-vous par là? interrogea
+M. Miclesco. Vous avez une brillante imagination,
+Michael Michaelovitch.</p>
+
+<p>&mdash;Simple plaisanterie, mon cher Président,
+répondit l'interrupteur. Cependant,
+si Ilia Brusch ne peut être, selon vous, ni
+un policier ni un malfaiteur, pourquoi
+n'aurait-il pas voulu se payer, comme on
+dit, notre tête, et pourquoi ne serait-il pas
+tout simplement un farceur?</p>
+
+<p>M. Miclesco prit la chose sur le mode
+grave.</p>
+
+<p>&mdash;Votre esprit est malveillant, Michael
+Michaelovitch, répliqua-t-il. Cela vous
+jouera un mauvais tour un jour ou l'autre.
+Ilia Brusch m'a fait l'effet d'un brave
+homme et d'un homme sérieux. D'ailleurs,
+il est membre de la Ligue Danubienne. C'est
+tout dire.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! cria-t-on de tous côtés.</p>
+
+<p>Michael Michaelovitch, sans paraître
+autrement confus de la leçon, saisit avec
+une admirable présence d'esprit cette nouvelle
+occasion de porter un toast.</p>
+
+<p>&mdash;Dans ce cas, dit-il, en saisissant son
+moss, à la santé d'Ilia Brusch!</p>
+
+<p>&mdash;A la santé d'Ilia Brusch!» répondit
+en choeur l'assistance, sans excepter M. Jæger,
+qui vida consciencieusement son verre
+Jusqu'à la dernière goutte.</p>
+
+<p>Cette boutade de Michael Michaelovitch
+n'était cependant pas aussi dénuée de bon
+sens que les précédentes. Après avoir
+annoncé son projet à grand fracas, Ilia
+Brusch n'avait plus reparu. Nul n'en avait
+plus entendu parler. N'était-il pas singulier
+qu'il se fût ainsi tenu à l'écart, et ne
+pouvait-on légitimement supposer qu'il
+avait voulu en faire accroire à ses trop
+crédules collègues? Pour que l'on fût fixé
+à cet égard, l'attente, en tous cas, ne serait
+plus de longue durée. Dans trente-six
+heures, on saurait à quoi s'en tenir.</p>
+
+<p>Ceux qui s'intéressaient à ce projet n'avaient
+qu'à se transporter à quelques
+lieues en amont de Sigmaringen. Ils y rencontreraient
+assurément Ilia Brusch, si
+celui-ci était un homme aussi sérieux que
+le Président Miclesco l'affirmait de confiance.</p>
+
+<p>Toutefois, une difficulté pouvait se présenter.
+La situation de la source du grand
+fleuve était-elle déterminée avec précision?
+Les cartes l'indiquaient-elles avec exactitude?
+N'existait-il pas quelque incertitude
+sur ce point, et, quand on essaierait de
+rejoindre Ilia Brusch à tel endroit, ne
+serait-il pas à tel autre?</p>
+
+<p>Certes, il n'est pas douteux que le Danube,
+l'Ister des Anciens, prenne naissance
+dans le grand-duché de Bade. Les géographes
+affirment même que c'est par six
+degrés dix minutes de longitude orientale
+et quarante-sept degrés quarante-huit minutes
+de latitude septentrionale. Mais enfin
+cette détermination, en admettant qu'elle
+soit juste, n'est poussée que jusqu'à la
+minute d'arc et non jusqu'à la seconde, ce
+qui peut donner lieu à une variation d'une
+certaine importance. Or, il s'agissait de
+jeter la ligne à l'endroit même où la première
+goutte d'eau danubienne commence
+à dévaler vers la mer Noire.</p>
+
+<p>D'après une légende qui eut longtemps
+la valeur d'une donnée géographique, le
+Danube naîtrait au milieu d'un jardin, celui
+des princes de Furstenberg. Il aurait pour
+berceau un bassin en marbre, dans lequel
+nombre de touristes viennent remplir leur
+gobelet. Serait-ce donc au bord de cette
+vasque intarissable qu'il conviendrait d'attendre
+Ilia Brusch le matin du 10 août?</p>
+
+<p>Non, là n'est point la véritable, l'authentique
+source du grand fleuve. On sait
+maintenant qu'il est formé par la réunion
+de deux ruisseaux, la Breg et la Brigach,
+lesquels se déversent d'une altitude de
+huit cent soixante-quinze mètres, à travers
+la forêt du Schwarzwald. Leurs eaux se
+mélangent à Donaueschingen, quelques
+lieues en amont de Sigmaringen, et se
+confondent alors sous l'appellation unique
+de Donau, d'où les Français ont fait Danube.</p>
+
+<p>Si l'un de ces ruisseaux méritait plus
+que l'autre d'être considéré comme le
+fleuve lui-même, ce serait la Breg, dont la
+longueur l'emporte de trente-sept kilomètres,
+et qui naît dans le Brisgau.</p>
+
+<p>Mais, sans doute, les curieux plus avisés
+s'étaient dit que le point de départ d'Ilia
+Brusch&mdash;s'il partait toutefois&mdash;serait
+Donaueschingen, car c'est là qu'ils se
+rendirent, la plupart appartenant à la Ligue
+Danubienne, en compagnie du Président
+Miclesco.</p>
+
+<p>Dès le matin du 10 août, ils se mirent
+en faction sur la rive de la Breg, au confluent
+des deux ruisseaux. Mais les heures
+s'écoulèrent, sans que la présence de
+l'homme du jour eût été signalée.</p>
+
+<p>«Il ne viendra pas, disait l'un.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est qu'un mystificateur, disait
+l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Et nous ressemblons singulièrement
+à de bons niais! ajoutait Michael Michaelovitch,
+qui n'avait pas le triomphe modeste.</p>
+
+<p>Seul, le Président Miclesco persistait à
+prendre la défense d'Ilia Brusch.</p>
+
+<p>&mdash;Non, affirmait-il, je n'admettrai jamais
+qu'un membre de la Ligue Danubienne
+ait pu avoir la pensée de mystifier ses
+collègues!... Ilia Brusch aura été retardé.
+Patientons. Nous allons bientôt le voir
+arriver.»</p>
+
+<p>M. Miclesco avait raison de se montrer
+aussi confiant. Un peu avant neuf heures,
+un cri s'échappa du groupe qui se tenait
+au confluent de la Breg et de la Brigach.</p>
+
+<p>«Le voilà!... le voilà!»</p>
+
+<p>A deux cents pas, au tournant d'une
+pointe, apparaissait un canot conduit à la
+godille, le long de la berge, en dehors
+du courant. Seul, debout à l'arrière, un
+homme le dirigeait.</p>
+
+<p>Cet homme était bien celui qui avait
+figuré quelques jours avant au concours
+de la Ligue Danubienne, le gagnant des
+deux premiers prix, le Hongrois Ilia
+Brusch.</p>
+
+<p>Lorsque le canot eut atteint le confluent,
+il s'arrêta, et un grappin le fixa à la berge.
+Ilia Brusch débarqua, et tous les curieux
+se réunirent autour de lui. Sans doute, il
+ne s'attendait pas à trouver si nombreuse
+assistance, car il en parut quelque peu
+gêné.</p>
+
+<p>Le Président Miclesco vint le rejoindre,
+et lui tendit une main qu'Ilia Brusch serra
+avec déférence, après avoir retiré sa casquette
+de loutre.</p>
+
+<p>«Ilia Brusch, dit M. Miclesco avec une
+dignité vraiment présidentielle, je suis
+heureux de revoir le grand lauréat de
+notre dernier concours.</p>
+
+<p>Le grand lauréat s'inclina par manière
+de remerciement. Le Président reprit:</p>
+
+<p>&mdash;De ce que nous vous rencontrons aux
+sources de notre fleuve international, nous
+en concluons que vous mettez à exécution
+votre projet de le descendre, en pêchant à
+la ligne, jusqu'à son embouchure.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, monsieur le Président, répondit
+Ilia Brusch.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est aujourd'hui même que vous
+commencez votre descente?</p>
+
+<p>&mdash;Aujourd'hui même, monsieur le Président.</p>
+
+<p>&mdash;Comment comptez-vous effectuer le
+parcours?</p>
+
+<p>&mdash;En m'abandonnant au courant.</p>
+
+<p>&mdash;Dans ce canot?</p>
+
+<p>&mdash;Dans ce canot.</p>
+
+<p>&mdash;Sans jamais relâcher?</p>
+
+<p>&mdash;Si, la nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'ignorez pas qu'il s'agit de trois
+mille kilomètres?</p>
+
+<p>&mdash;A dix lieues par jour, ce sera fait en
+deux mois environ.</p>
+
+<p>&mdash;Alors bon voyage, Ilia Brusch!</p>
+
+<p>&mdash;En vous remerciant, monsieur le Président!»</p>
+
+<p>Ilia Brusch salua une dernière fois, et
+remonta dans son embarcation, tandis que
+les curieux se pressaient pour le voir
+partir.</p>
+
+<p>Il prit sa ligne, l'amorça, la déposa sur
+l'un des bancs, ramena le grappin à bord,
+repoussa le canot d'un vigoureux coup
+de gaffe, puis, s'asseyant à l'arrière, il lança
+la ligne.</p>
+
+<p>Un instant après, il la retirait. Un barbeau
+frétillait à l'hameçon. Cela parut d'un
+heureux présage, et, comme il tournait la
+pointe, toute l'assistance acclama par de
+frénétiques <i>hoch!</i> le lauréat de la Ligue
+Danubienne.</p>
+
+<br><br><br>
+<a name="III"></a>
+<h3>III</h3>
+
+<h3>LE PASSAGER D'ILIA BRUSCH.</h3>
+
+
+<p>Elle était donc commencée, cette descente
+du grand fleuve, qui allait promener
+Ilia Brusch à travers un duché: celui de
+Bade; deux royaumes: le Wurtemberg et
+la Bavière; deux empires: l'Autriche-Hongrie
+et la Turquie; trois principautés: le
+Hohenzollern, la Serbie et la Roumanie<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>.
+L'original pêcheur n'avait à redouter
+aucune fatigue pendant ce long parcours
+de plus de sept cents lieues. Le courant du
+Danube se chargerait de le transporter
+jusqu'à l'embouchure, à raison d'un peu
+plus d'une lieue à l'heure, soit, en moyenne,
+une cinquantaine de kilomètres par jour.
+En deux mois, il serait ainsi au terme de
+son voyage, à condition qu'aucun incident
+ne l'arrêtât en route. Mais pourquoi aurait-il
+éprouvé des retards?</p>
+
+<p><a name="footnote1"></a>[Note 1: Ces deux principautés ont été érigées depuis en
+royaumes, la Roumanie en 1881 et la Serbie en 1882.]</p>
+
+<p>Le canot d'Ilia Brusch mesurait une douzaine
+de pieds. C'était une sorte de barge
+à fond plat, large de quatre pieds en son
+milieu. A l'avant, s'arrondissait un rouf,
+un tôt, si l'on veut, sous lequel deux hommes
+auraient pu s'abriter. A l'intérieur de ce
+rouf, deux coffres latéraux, placés en abord,
+contenaient la garde-robe très réduite du
+propriétaire, et pouvaient, une fois refermés,
+se transformer en couchettes. A l'arrière
+un autre coffre formait banc, et
+servait à loger divers ustensiles de cuisine.</p>
+
+<p>Inutile d'ajouter que la barge était pourvue
+de tous les engins qui constituent le
+matériel du véritable pêcheur. Ilia Brusch
+n'aurait pu s'en passer, puisque, d'après
+le projet communiqué par lui à ses collègues
+le jour du concours, il devait, pendant
+ce voyage, vivre exclusivement du produit
+de sa pêche, soit qu'il le consommât en
+nature, soit qu'il l'échangeât contre espèces
+sonnantes et trébuchantes, qui lui permettraient
+de composer des menus plus variés
+sans donner d'entorse à son programme.</p>
+
+<p>Dans ce but, Ilia Brusch irait, le soir
+venu, vendre le poisson capturé pendant
+le jour, et ce poisson aurait des amateurs
+sur l'une et l'autre rive, après le bruit fait
+autour du nom du pêcheur.</p>
+
+<p>Ainsi s'écoula la première journée. Toutefois,
+un observateur, qui aurait pu ne pas
+quitter des yeux Ilia Brusch, aurait été à bon
+droit surpris du peu d'ardeur que le lauréat
+de la Ligue Danubienne semblait mettre à
+la pêche, seule raison d'être, pourtant, de
+son excentrique entreprise. Se croyait-il à
+l'abri des regards, il s'empressait de lâcher
+la ligne pour l'aviron, et godillait de toutes
+ses forces, comme s'il eût voulu activer
+la marche du bateau. Quelques curieux
+apparaissaient-ils, au contraire, sur l'une
+des berges, ou croisait-il un batelier, il
+saisissait aussitôt son arme professionnelle,
+et, son habileté aidant, ne tardait pas
+à tirer hors de l'eau quelque beau poisson,
+qui lui valait les applaudissements des
+spectateurs. Mais, les curieux cachés par
+un mouvement de la rive, le batelier disparu
+à un tournant, il reprenait l'aviron,
+et imprimait à sa lourde barge une vitesse
+qui s'ajoutait à celle de l'eau.</p>
+
+<p>Ilia Brusch avait-il donc quelque motif
+de chercher à abréger un voyage que personne,
+cependant, ne l'avait forcé à entreprendre?
+Quoi qu'il en soit à cet égard, il
+avançait assez vite. Entraîné par un courant
+plus rapide à l'origine du fleuve qu'il
+ne le sera plus tard, godillant chaque fois
+qu'il estimait l'occasion favorable, il dérivait
+à raison de huit kilomètres à l'heure, sinon
+davantage.</p>
+
+<p>Après avoir passé devant quelques localités
+sans importance, il laissa derrière lui
+Tuttlingen, centre plus considérable, sans
+s'y arrêter, bien que quelques-uns de ses
+admirateurs lui fissent, de la berge, signe
+d'accoster. Ilia Brusch, déclinant du geste
+l'invitation, se refusa à interrompre sa
+dérive.</p>
+
+<p>Vers quatre heures de l'après-midi, il
+arrivait à la hauteur de la petite ville de
+Fridingen, à quarante-huit kilomètres de
+son point de départ. Volontiers il aurait
+brûlé&mdash;si toutefois cette expression est
+de mise quand on suit un chemin liquide&mdash;Fridingen
+comme les stations précédentes, mais l'enthousiasme public ne le
+lui permit pas. Dès qu'il apparut, plusieurs
+barques, d'où s'élevaient d'innombrables
+<i>hoch!</i>, se détachèrent de la rive et cernèrent
+le glorieux lauréat.</p>
+
+<p>Celui-ci se rendit de bonne grâce. D'ailleurs
+n'avait-il pas à chercher preneur pour
+le poisson capturé au cours de sa pêche
+intermittente? Barbeaux, brèmes, gardons,
+épinoches frétillaient encore dans son filet,
+sans compter plusieurs de ces mulets qui
+sont plus particulièrement désignés sous
+le nom de hottus. Evidemment il ne pouvait
+consommer tout cela à lui seul. Du reste,
+il n'en était pas question. Les amateurs
+étaient nombreux. Aussitôt que la barge
+fut arrêtée, une cinquantaine de Badois se
+pressèrent autour de lui, l'appelant, l'entourant,
+lui rendant les honneurs dus au
+lauréat de la Ligue Danubienne.</p>
+
+<p>«Eh! par ici, Brusch!</p>
+
+<p>&mdash;Un verre de bonne bière, Brusch?</p>
+
+<p>&mdash;Nous achetons votre poisson, Brusch!</p>
+
+<p>&mdash;Vingt kreutzers, celui-ci!</p>
+
+<p>&mdash;Un florin, celui-là!»</p>
+
+
+<p>Le lauréat ne savait à qui répondre, et sa
+pêche eut vite fait de lui rapporter quelques
+jolies pièces sonnantes. Avec la prime
+déjà touchée au concours cela finirait par
+former une belle somme, si l'enthousiasme
+se propageait également des sources du
+grand fleuve à son embouchure.</p>
+
+<p>Et pourquoi eût-il pris fin? Pourquoi
+cesserait-on de se disputer les poissons
+d'Ilia Brusch? N'était-ce pas un honneur
+de posséder une pièce sortie de ses mains?
+Certes, il n'aurait même pas la peine d'aller
+à domicile débiter sa marchandise que le
+public se disputerait sur place. Cette vente
+était décidément une idée géniale.</p>
+
+<p>Ce soir-là, outre qu'il vendit aisément son
+poisson, les invitations ne lui manquèrent
+pas. Ilia Brusch, qui semblait désireux de
+quitter son embarcation le moins possible,
+les repoussa toutes, comme il refusa avec
+énergie les bons verres de vin et les bons
+moss de bière, qu'on le priait de tous côtés
+de venir boire dans les cabarets de la rive.
+Ses admirateurs durent y renoncer et se
+séparer de leur héros, après avoir pris
+rendez-vous pour le lendemain au moment
+du départ.</p>
+
+<p>Mais, le lendemain, ils ne trouvèrent plus
+la barge. Ilia Brusch était parti avant l'aube,
+et, profitant de la solitude de cette heure
+matinale, il godillait avec ardeur en se
+maintenant au milieu du fleuve, à égale
+distance de ses rives assez escarpées.
+Aidé par le courant rapide, il passa vers
+cinq heures du matin à Sigmaringen,
+à quelques mètres du <i>Rendez-vous des
+Pêcheurs</i>. Sans doute, un peu plus tard, l'un
+ou l'autre des membres de la Ligue Danubienne
+viendrait s'accouder au balcon du
+cabaret, afin de guetter l'arrivée de son
+glorieux collègue. Il la guetterait vainement.
+Le pêcheur alors serait loin, s'il
+continuait à aller de ce train.</p>
+
+<p>A quelques kilomètres de Sigmaringen,
+Ilia Brusch laissa derrière lui le premier
+affluent du Danube, un simple ruisseau, le
+Louchat, qui s'y jette sur la rive gauche.</p>
+
+<p>Profitant de l'éloignement relatif séparant
+les centres habités dans cette partie de
+son parcours, Ilia Brusch activa, durant
+toute cette journée, la marche de son embarcation,
+en ne pêchant que le minimum indispensable.
+A la nuit, n'ayant capturé que
+tout juste le poisson nécessaire à sa consommation
+personnelle, il s'arrêta en pleine
+campagne, un peu en amont de la petite
+ville de Mundelkingen dont les habitants ne
+le croyaient certainement pas si proche.</p>
+
+<p>A cette deuxième journée de navigation
+succéda la troisième, qui fut presque identique.
+Ilia Brusch dériva rapidement devant
+Mundelkingen avant le lever du soleil, et il
+était encore de bonne heure qu'il avait déjà
+dépassé le gros bourg d'Ehingen. A quatre
+heures, il coupait l'Iller, important affluent
+de droite, et cinq heures n'avaient pas
+sonné, qu'il était amarré à un anneau de
+fer scellé dans le quai d'Ulm, première ville
+du royaume de Wurtemberg, après Stuttgart,
+sa capitale.</p>
+
+<p>L'arrivée du célèbre lauréat n'avait pas
+été signalée. On ne l'attendait que le lendemain
+vers les dernières heures du soir.
+Il n'y eut donc pas l'empressement habituel.
+Très satisfait de son incognito, Ilia Brusch
+résolut d'employer la fin du jour à une
+visite sommaire de la ville.</p>
+
+<p>Toutefois, dire que le quai était désert ne
+serait pas scrupuleusement exact. Il avait
+au moins un promeneur, et même tout
+portait à croire que ce promeneur attendait
+Ilia Brusch, puisque, depuis le moment où
+la barge était apparue, il l'avait suivie, en
+marchant le long de la rive. Selon toute
+probabilité, le lauréat de la Ligue Danubienne
+n'éviterait donc pas l'ovation habituelle.</p>
+
+<p>Cependant, depuis que la barge était
+amarrée à quai, le promeneur solitaire ne
+s'en était pas rapproché. Il restait à quelque
+distance, paraissant observer, comme soucieux
+de n'être pas vu lui-même. C'était un
+homme de taille moyenne, sec, l'oeil vif,
+bien qu'il eût certainement dépassé la
+quarantaine, le corps serré dans un vêtement
+à la mode hongroise. Il tenait à la
+main une valise de cuir.</p>
+
+<p>Ilia Brusch, sans lui prêter aucune
+attention, amarra solidement son bateau,
+ferma la porte du tôt, s'assura que le couvercle
+des coffres était bien cadenassé,
+puis sauta à terre, et gagna la première
+rue remontant vers la ville.</p>
+
+<p>L'homme aussitôt de lui emboîter le pas,
+après avoir rapidement déposé dans la barge
+la valise de cuir qu'il tenait à la main.</p>
+
+<p>Traversée par le Danube, Ulm est wurtembergeoise
+sur la rive gauche, et bavaroise
+sur la rive droite, mais, sur les deux
+rives, c'est une ville bien allemande.</p>
+
+<p>Ilia Brusch allait le long des vieilles rues
+bordées de vieilles boutiques à guichets,
+boutiques dans lesquelles la pratique
+n'entre guère et où les marchés se concluent
+à travers la devanture vitrée. Quand
+le vent siffle, quel tapage de ferrailles
+sonores, alors que se balancent, au bout
+de leurs bras, les pesantes enseignes
+découpées en ours, en cerfs, en croix et en
+couronnes!</p>
+
+<p>Ilia Brusch, après avoir gagné l'ancienne
+enceinte, parcourut le quartier, où bouchers,
+tripiers et tanneurs ont leurs
+séchoirs, puis, tout en flânant à l'aventure,
+il arriva devant la cathédrale, l'une des plus
+hardies de l'Allemagne. Son munster avait
+l'ambition de s'élever plus haut que celui
+de Strasbourg. Cette ambition a été déçue,
+comme tant d'autres plus humaines, et
+l'extrême pointe de la flèche wurtembergeoise
+s'arrête à la hauteur de trois cent
+trente-sept pieds.</p>
+
+<p>Ilia Brusch n'appartenant pas à la famille
+des grimpeurs, l'idée ne lui vint pas de
+monter au munster, d'où son regard aurait
+embrassé toute la ville et la campagne
+environnante. S'il l'eût fait, il aurait été
+certainement suivi par cet inconnu, qui ne
+le quittait pas, sans qu'il s'aperçût de
+cette étrange poursuite. Du moins en fut-il
+accompagné, lorsque, entré dans la cathédrale,
+il en admira le tabernacle, qu'un
+voyageur français, M. Duruy, a pu comparer
+à un bastion avec logettes et mâchicoulis,
+et les stalles du choeur, qu'un artiste du
+XVe siècle a peuplées de personnages célèbres
+de l'époque.</p>
+
+<p>L'un suivant l'autre, ils passèrent devant
+l'hôtel de ville, vénérable édifice du XIIe siècle,
+puis redescendirent vers le fleuve.</p>
+
+<p>Avant d'arriver au quai, Ilia Brusch fit
+une halte de quelques instants, pour regarder
+une compagnie d'échassiers juchés sur
+leurs longues échasses, exercice très goûté
+à Ulm, bien qu'il ne soit pas imposé aux
+habitants, comme il l'est encore, dans
+l'antique cité universitaire de Tubingue,
+par un sol humide et raviné impropre à la
+marche des simples piétons.</p>
+
+<p>Afin de mieux jouir de ce spectacle, dont
+les acteurs étaient une troupe de jeunes
+gens, de jeunes filles, de garçons et de
+fillettes, tous en joie, Ilia Brusch avait pris
+place dans un café. L'inconnu ne manqua
+pas de venir s'asseoir à une table voisine de
+la sienne, et tous deux se firent servir un
+pot de la bière fameuse du pays.</p>
+
+<p>Dix minutes après, ils se remettaient en
+route, mais dans un ordre inverse à celui
+du départ. L'inconnu, maintenant, marchait
+le premier au pas accéléré, et quand Ilia
+Brusch, qui le suivait à son tour sans s'en
+douter, atteignit sa barge, il l'y trouva
+installé et paraissant attendre depuis longtemps.
+Il faisait encore grand jour. Ilia
+Brusch aperçut de loin cet intrus, confortablement
+assis sur le coffre d'arrière, une
+valise de cuir jaune à ses pieds. Très surpris,
+il hâta le pas.</p>
+
+<p>«Pardon, Monsieur, dit-il, en sautant
+dans son embarcation, vous faites erreur,
+je pense?</p>
+
+<p>&mdash;Nullement, répondit l'inconnu. C'est
+bien à vous que je désire parler.</p>
+
+<p>&mdash;A moi?</p>
+
+<p>&mdash;A vous, monsieur Ilia Brusch.</p>
+
+<p>&mdash;Dans quel but?</p>
+
+<p>&mdash;Pour vous proposer une affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Une affaire! répéta le pêcheur très
+surpris.</p>
+
+<p>&mdash;Et même une excellente affaire, affirma
+l'inconnu, qui invita du geste son interlocuteur
+à s'asseoir.</p>
+
+<p>Invitation quelque peu incorrecte, à coup
+sûr, car il n'est pas d'usage d'offrir un siège
+à qui vous reçoit chez lui. Mais ce personnage
+parlait avec tant de décision et de
+tranquille assurance, qu'Ilia Brusch en fut
+impressionné. Sans mot dire, il obéit à
+l'offre incongrue.</p>
+
+<p>&mdash;Comme tout le monde, reprit l'inconnu,
+je connais votre projet et je sais
+par conséquent que vous comptez descendre
+le Danube, en vivant exclusivement
+du produit de votre pêche. Je suis moi-même
+un amateur passionné de l'art de la
+pêche, et je désirerais vivement m'intéresser
+a votre entreprise.</p>
+
+<p>&mdash;De quelle façon?</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous le dire. Mais, auparavant,
+permettez-moi une question. A combien
+estimez-vous la valeur du poisson que vous
+pécherez au cours de votre voyage.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que pourra rapporter ma pêche?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. J'entends ce que vous en vendrez,
+sans tenir compte de ce que vous
+consommerez personnellement.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être une centaine de florins.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en offre cinq cents.</p>
+
+<p>&mdash;Cinq cents florins! répéta Ilia Brusch
+abasourdi.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, cinq cents florins payés comptant
+et d'avance.</p>
+
+<p>Ilia Brusch regarda l'auteur de cette
+singulière proposition, et son regard devait
+être très éloquent, car celui-ci répondit à la
+pensée que le pêcheur n'exprimait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, monsieur Brusch.
+J'ai tout mon bon sens.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, quel est votre but? demanda le
+lauréat mal convaincu.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'ai dit, expliqua l'inconnu.
+Je désire m'intéresser à vos prouesses, y
+assister même. Et puis, il y a aussi l'émotion
+du joueur. Après avoir mis sur votre
+chance cinq cents florins, cela m'amusera
+de voir la somme rentrer par fractions tous
+les soirs, au fur et à mesure de vos ventes.</p>
+
+<p>&mdash;Tous les soirs? insista Ilia Brusch.
+Vous auriez donc l'intention de vous
+embarquer avec moi?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, dit l'inconnu. Bien
+entendu, mon passage ne serait pas compris
+dans nos conventions et serait payé par
+une égale somme de cinq cents florins, ce
+qui fera mille florins au total, toujours
+comptant et d'avance.</p>
+
+<p>&mdash;Mille florins! répéta derechef Ilia
+Brusch de plus en plus surpris.</p>
+
+<p>Certes, la proposition était tentante. Mais
+il est à supposer que le pêcheur tenait à sa
+solitude, car il répondit brièvement:</p>
+
+<p>&mdash;Mes regrets, Monsieur. Je refuse.</p>
+
+<p>Devant une réponse aussi catégorique,
+formulée d'un ton péremptoire, il n'y avait
+qu'à s'incliner. Tel n'était pas l'avis, sans
+doute, du passionné amateur de pêche, qui
+ne parut aucunement impressionné par la
+netteté du refus.</p>
+
+<p>&mdash;Me permettrez-vous, monsieur Brusch,
+de vous demander pourquoi? Interrogea-t-il
+placidement.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas de raisons à donner. Je,
+refuse, voilà tout. C'est mon droit, je pense,
+répondit Ilia Brusch avec un commencement
+d'impatience.</p>
+
+<p>&mdash;C'est votre droit, assurément, reconnut
+sans s'émouvoir son interlocuteur. Mais
+je n'excède pas le mien en vous priant de
+bien vouloir me faire connaître les motifs
+de votre décision. Ma proposition n'était
+nullement désobligeante, au contraire, et
+il est naturel que je sois traité avec courtoisie.</p>
+
+<p>Ces mots avaient été débités d'une
+manière qui n'avait rien de comminatoire,
+mais le ton était si ferme, si plein d'autorité
+même, qu'Ilia Brusch en fut frappé.
+S'il tenait à sa solitude, il tenait encore
+plus sans doute à éviter une discussion
+intempestive, car il fit droit aussitôt à
+une observation en somme parfaitement
+justifiée.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, Monsieur, dit-il. Je
+vous dirai donc tout d'abord que j'aurais
+scrupule à vous laisser faire une opération
+certainement désastreuse.</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon affaire.</p>
+
+<p>&mdash;C'est aussi la mienne, car mon intention
+n'est pas de pêcher au delà d'une heure
+par jour.</p>
+
+<p>&mdash;Et le reste du temps?</p>
+
+<p>&mdash;Je godille pour activer la marche de
+mon bateau.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes donc pressé?</p>
+
+<p>Ilia Brusch se mordit les lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;Pressé ou non, répondit-il plus sèchement,
+c'est ainsi. Vous devez comprendre
+que, dans ces conditions, accepter vos cinq
+cents florins serait un véritable vol.</p>
+
+<p>&mdash;Pas maintenant que je suis prévenu,
+objecta l'acquéreur sans se départir de son
+calme imperturbable.</p>
+
+<p>&mdash;Tout de même, répliqua Ilia Brusch,
+à moins que je ne m'astreigne à pêcher
+tous les jours, ne fût-ce qu'une heure. Or,
+je ne m'imposerai jamais une telle obligation.
+J'entends agir à ma fantaisie. Je veux
+être libre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le serez, déclara l'inconnu. Vous
+pécherez quand il vous plaira, et seulement
+quand il vous plaira. Cela augmentera
+même les charmes du jeu. D'ailleurs, je
+vous sais assez habile pour que deux ou
+trois coups heureux suffisent à m'assurer
+un bénéfice, et je considère toujours l'affaire
+comme excellente. Je persiste donc à vous
+offrir cinq cents florins à forfait, soit mille
+florins, passage compris.</p>
+
+<p>&mdash;Et je persiste à les refuser.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, je répéterai ma question: Pourquoi?</p>
+
+<p>Une telle insistance avait véritablement
+quelque chose de déplacé. Ilia Brusch,
+fort calme de son naturel, commençait
+néanmoins à perdre patience.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? répondit-il plus vivement.
+Je vous l'ai dit, je crois. J'ajouterai, puisque
+vous l'exigez, que je ne veux personne à
+bord. Il n'est pas défendu, je suppose,
+d'aimer la solitude.</p>
+
+<p>&mdash;Certes, reconnut son interlocuteur
+sans faire le moins du monde mine de
+quitter le banc sur lequel il semblait
+incrusté. Mais, avec moi, vous serez seul.
+Je ne bougerai pas de ma place et même
+je ne dirai pas un mot, si vous m'imposez
+cette condition.</p>
+
+<p>&mdash;Et la nuit? répliqua Ilia Brusch, que
+la colère gagnait. Pensez-vous que deux
+personnes seraient à leur aise dans ma
+cabine?</p>
+
+<p>&mdash;Elle est assez grande pour les contenir,
+répondit l'inconnu. D'ailleurs, mille
+florins peuvent bien compenser un peu de
+gêne.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas s'ils le peuvent, riposta
+Ilia Brusch de plus en plus irrité, mais
+moi je ne le veux pas. C'est non, cent fois
+non, mille fois non. Voilà qui est net, je
+pense.</p>
+
+<p>&mdash;Très net, approuva l'inconnu.</p>
+
+<p>&mdash;Alors?.. demanda Ilia Brusch en montrant
+le quai de la main.</p>
+
+<p>Mais son interlocuteur parut ne pas
+comprendre ce geste pourtant si clair. Il
+avait tiré une pipe de sa poche et la bourrait
+avec soin. Un pareil aplomb exaspéra
+Ilia Brusch.</p>
+
+<p>&mdash;Faudra-t-il donc que je vous dépose
+à terre? s'écria-t-il hors de lui.</p>
+
+<p>L'inconnu avait achevé de bourrer sa
+pipe.</p>
+
+<p>&mdash;Vous auriez tort, dit-il, sans que sa
+voix trahît la moindre crainte. Et cela, pour
+trois raisons. La première, c'est qu'une
+rixe ne pourrait manquer de provoquer
+l'intervention de la police, ce qui nous obligerait
+à aller tous deux chez le commissaire
+décliner nos noms et prénoms et répondre
+à un interminable interrogatoire. Cela ne
+m'amuserait guère, je l'avoue, et, d'un autre
+côté, cette aventure serait peu propre à
+abréger votre voyage, comme vous semblez
+le désirer....</p>
+
+<p>L'obstiné amateur de pêche comptait-il
+beaucoup sur cet argument? Si tel était
+son espoir, il avait lieu d'être satisfait. Ilia
+Brusch, subitement radouci, semblait disposé
+à écouter jusqu'au bout le plaidoyer.
+Le disert orateur, très occupé à allumer
+sa pipe, ne s'aperçut pas, d'ailleurs, de
+l'effet produit par ses paroles.</p>
+
+<p>Il allait reprendre sa placide argumentation,
+quand, à cet instant précis, une
+troisième personne, qu'Ilia Brusch, absorbé
+par la discussion, n'avait pas vue s'approcher,
+sauta dans la barge. Ce nouveau
+venu portait l'uniforme des gendarmes
+allemands.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Ilia Brusch? demanda ce
+représentant de la force publique.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi, répondit l'interpellé.</p>
+
+<p>&mdash;Vos papiers, s'il vous plaît?</p>
+
+<p>La demande tomba comme une pierre au
+milieu d'une mare tranquille. Ilia Brusch
+fut visiblement anéanti.</p>
+
+<p>&mdash;Mes papiers?.. bégaya-t-il. Mais je n'ai
+pas de papiers, moi, si ce n'est des enveloppes
+de lettres et les quittances de loyer
+pour la maison que j'habite à Szalka. Cela
+vous suffit-il?</p>
+
+<p>&mdash;Ce ne sont pas des papiers, ça, répliqua
+le gendarme d'un air dégoûté. Un acte de
+baptême, une carte de circulation, un livret
+d'ouvrier, un passeport, voilà des papiers!
+Avez-vous quelque chose de ce genre?</p>
+
+<p>&mdash;Absolument rien, dit Ilia Brusch avec
+désolation.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ennuyeux pour vous, murmura
+le gendarme, qui paraissait très sincèrement
+fâché d'être dans la nécessité de sévir.</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi! protesta le pêcheur. Mais
+je suis un honnête homme, je vous prie de
+le croire.</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis convaincu, proclama le gendarme.</p>
+
+<p>&mdash;Et je n'ai rien à craindre de personne.
+Je suis bien connu, du reste. C'est moi qui
+suis le lauréat du dernier concours de
+pêche de la Ligue Danubienne à Sigmaringen,
+dont toute la presse a parlé, et, ici
+même, j'aurai sûrement des répondants.</p>
+
+<p>&mdash;On les cherchera, soyez tranquille,
+assura le gendarme. En attendant, je suis
+obligé de vous prier de me suivre chez le
+commissaire, qui s'assurera de votre identité.</p>
+
+<p>&mdash;Chez le commissaire! se récria Ilia
+Brusch. De quoi m'accuse-t-on?</p>
+
+<p>&mdash;De rien du tout, expliqua le gendarme.
+Seulement, j'ai une consigne, moi. Cette
+consigne est de surveiller le fleuve et d'amener
+chez le commissaire tous ceux que
+je trouverai non munis de papiers en règle.
+Etes-vous sur le fleuve? Oui. Avez-vous
+des papiers? Non. Donc, je vous emmène.
+Le reste ne me regarde pas.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est une indignité! protesta Ilia
+Brusch, qui semblait au désespoir.</p>
+
+<p>&mdash;C'est comme ça, déclara le gendarme
+avec flegme.</p>
+
+<p>L'aspirant passager, dont le plaidoyer
+avait été si brusquement interrompu, accordait
+à ce dialogue une attention telle
+qu'il en avait laissé éteindre sa pipe. Il
+jugea le moment venu d'intervenir.</p>
+
+<p>&mdash;Si je répondais, moi, de M. Ilia
+Brusch, dit-il, cela ne suffirait-il pas?</p>
+
+<p>&mdash;Ça dépend, prononça le gendarme.
+Qui êtes-vous, vous?</p>
+
+<p>&mdash;Voici mon passeport, répondit l'amateur
+de pêche, en tendant une feuille
+dépliée.</p>
+
+<p>Le gendarme la parcourut des yeux,
+et aussitôt ses allures changèrent du tout
+au tout.</p>
+
+<p>&mdash;C'est différent, dit-il.</p>
+
+<p>Il replia soigneusement le passeport
+qu'il rendit à son propriétaire. Après quoi,
+sautant sur le quai:</p>
+
+<p>&mdash;A vous revoir, Messieurs, dit-il, en
+adressant un salut plein de déférence au
+compagnon d'Ilia Brusch.</p>
+
+<p>Quant à ce dernier, aussi étonné de la
+soudaineté de cet incident inattendu que
+de la façon dont il avait été solutionné,
+il suivait des yeux l'ennemi battant en
+retraite.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, son sauveur, reprenant
+le fil de son discours au point même
+où il avait été brisé, poursuivait impitoyablement:</p>
+
+<p>&mdash;La deuxième raison, monsieur Brusch,
+c'est que le fleuve, pour des motifs que
+vous ignorez peut-être, est étroitement
+surveillé, comme vous en avez eu la preuve
+à l'instant. Cette surveillance se fera plus
+étroite encore quand vous arriverez en
+aval, et plus encore, s'il est possible, quand
+vous traverserez la Serbie et les provinces
+bulgares de l'Empire ottoman, pays fort
+troublés et qui sont même officiellement
+en guerre depuis le 1er juillet. J'estime que
+plus d'un incident peut naître au cours de
+votre voyage, et que vous ne serez pas
+fâché d'avoir, le cas échéant, le concours
+d'un honnête bourgeois, qui a le bonheur
+de disposer de quelque influence.</p>
+
+<p>Que ce second argument, dont la valeur
+venait d'être démontrée avant la lettre, fût
+de nature à porter, l'habile orateur était
+fondé à le croire. Mais il n'espérait sans
+doute pas un succès si complet. Ilia Brusch,
+pleinement convaincu, ne demandait qu'à
+céder. L'embarrassant était seulement de
+trouver un prétexte plausible à son revirement.</p>
+
+<p>&mdash;La troisième et dernière raison, continuait
+cependant le candidat passager,
+c'est que je m'adresse à vous de la part
+de M. Miclesco, votre président. Puisque
+vous avez placé votre entreprise sous le
+patronage de la Ligue Danubienne, c'est
+bien le moins qu'elle surveille son exécution,
+de manière à être en état d'en garantir,
+au besoin, la loyauté. Quand M. Miclesco
+a connu mon intention de m'associer à
+votre voyage, il m'a donné un mandat quasi
+officiel dans ce sens. Je regrette de n'avoir
+pas prévu votre incompréhensible résistance,
+et d'avoir refusé les lettres de recommandation
+qu'il offrait de me remettre pour
+vous.</p>
+
+<p>Ilia Brusch poussa un soupir de soulagement.
+Pouvait-il exister meilleur prétexte
+d'accorder maintenant ce qu'il refusait
+avec tant d'acharnement?</p>
+
+<p>&mdash;Il fallait le dire! s'écria-t-il. Dans ce
+cas, c'est fort différent, et j'aurais mauvaise
+grâce à repousser plus longtemps vos propositions.</p>
+
+<p>&mdash;Vous les acceptez donc?</p>
+
+<p>&mdash;Je les accepte.</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien! dit l'amateur de pêche enfin
+parvenu au comble de ses voeux, en tirant
+de sa poche quelques billets de banque.
+Voici les mille florins.</p>
+
+<p>&mdash;En voulez-vous un reçu? demanda
+Ilia Brusch.</p>
+
+<p>&mdash;Si cela ne vous désoblige pas.</p>
+
+<p>Le pêcheur tira de l'un des coffres de
+l'encre, une plume et un calepin, dont il
+déchira un feuillet, puis, aux dernières
+lueurs du jour, se mit en devoir de libeller
+le reçu qu'il lisait en même temps à haute
+voix.</p>
+
+<p>«Reçu, en payement forfaitaire de ma
+pêche pendant toute la durée de mon présent
+voyage et pour prix de son passage
+d'Ulm à la mer Noire, la somme de mille
+florins de monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;De monsieur...? répéta-t-il, la plume
+levée, d'un ton interrogateur.</p>
+
+<p>Le passager d'Ilia Brusch était en train
+de rallumer sa pipe.</p>
+
+<p>&mdash;Jaeger, 45, Leipzigerstrasse, Vienne,»
+répondit-il entre deux bouffées de tabac.</p>
+
+
+<br><br><br>
+
+<a name="IV"></a>
+<h3>IV</h3>
+
+<h3>SERGE LADKO.</h3>
+
+
+<p>Des diverses contrées de la terre, qui,
+depuis l'origine de la période historique,
+ont été spécialement éprouvées par la
+guerre,&mdash;en admettant qu'aucune contrée
+puisse se flatter d'avoir bénéficié d'une
+faveur relative à cet égard!&mdash;le Sud et le
+Sud-Est de l'Europe méritent d'être cités
+au premier rang. Par leur situation géographique,
+ces régions sont, en effet, avec
+la fraction de l'Asie comprise entre la mer
+Noire et l'Indus, l'arène où viennent fatalement
+se heurter les races concurrentes
+qui peuplent l'ancien continent.</p>
+
+<p>Phéniciens, Grecs, Romains, Perses,
+Huns, Goths, Slaves, Magyars, Turcs et
+tant d'autres, se sont disputé tout ou partie
+de ces malheureuses contrées, sans préjudice
+des hordes alors sauvages qui n'ont
+fait que les traverser, pour aller s'établir
+dans l'Europe centrale et occidentale, où,
+par une lente élaboration, elles ont engendré
+les nationalités modernes.</p>
+
+<p>Pas plus que leur tragique passé, l'avenir
+pour elles ne serait riant, à en croire
+nombre de savants prophètes. D'après eux,
+l'invasion jaune y ramènera nécessairement
+un jour ou l'autre les carnages de l'antiquité
+et du moyen âge. Ce jour venu, la
+Russie méridionale, la Roumanie, la Serbie,
+la Bulgarie, la Hongrie, la Turquie
+même bien étonnée de jouer un pareil rôle&mdash;si
+toutefois le pays qu'on nomme ainsi
+aujourd'hui est encore à cette époque au
+pouvoir des fils d'Osman&mdash;seront par la
+force des choses le rempart avancé de
+l'Europe, et c'est à leurs dépens que se décideront
+les premiers chocs.</p>
+
+<p>En attendant ces cataclysmes, dont
+l'échéance est, à tout le moins, fort lointaine,
+les diverses races qui, au cours des
+âges, se sont superposées entre la Méditerranée
+et les Karpathes ont fini par se
+tasser vaille que vaille, et la paix&mdash;oh!
+cette paix relative des nations dites civilisées&mdash;n'a
+cessé d'étendre son empire
+vers l'Est. Les troubles, les pillages, les
+meurtres à l'état endémique paraissent
+désormais limités à la partie de la péninsule
+des Balkans encore gouvernée par les
+Osmanlis.</p>
+
+<p>Entrés pour la première fois en Europe
+en 1356, maîtres de Constantinople en 1453,
+les Turcs se heurtèrent aux précédents
+envahisseurs, qui, venus avant eux de l'Asie
+centrale et depuis longtemps convertis au
+christianisme, commençaient dès lors à
+s'amalgamer aux populations indigènes
+et à s'organiser en nations régulières et
+stables. Perpétuel recommencement de
+l'éternelle bataille pour la vie, ces nations
+naissantes défendirent avec acharnement
+ce qu'elles-mêmes avaient pris à d'autres.
+Slaves, Magyars, Grecs, Croates, Teutons
+opposèrent à l'invasion turque une vivante
+barrière, qui, si elle fléchit par endroits,
+ne put être nulle part complètement renversée.</p>
+
+<p>Contenus en deçà des Karpathes et du
+Danube, les Osmanlis furent même incapables
+de se maintenir dans ces limites
+extrêmes, et ce qu'on appelle la <i>Question
+d'Orient</i> n'est que l'histoire de leur retraite
+séculaire.</p>
+
+<p>A la différence des envahisseurs qui les
+avaient précédés et qu'ils prétendaient
+déloger à leur profit, ces musulmans asiatiques
+n'ont jamais réussi à s'assimiler les
+peuples qu'ils soumettaient à leur pouvoir.
+Établis par la conquête, ils sont restés des
+conquérants commandant en maîtres à des
+esclaves. Aggravée par la différence des
+religions, une telle méthode de gouvernement
+ne pouvait avoir d'autre conséquence
+que la révolte permanente des vaincus.</p>
+
+<p>L'histoire est pleine, en effet, de ces
+révoltes, qui, après des siècles de luttes,
+avaient abouti, en 1875, à l'indépendance
+plus ou moins complète de la Grèce, du
+Monténégro, de la Roumanie et de la Serbie.
+Quant aux autres populations chrétiennes,
+elles continuaient à subir la domination
+des sectateurs de Mahomet.</p>
+
+<p>Cette domination, dans les premiers
+mois de 1875, se fit plus lourde et plus
+vexatoire encore que de coutume. Sous
+l'influence d'une réaction musulmane qui
+triomphait alors au palais du Sultan, les
+chrétiens de l'Empire ottoman furent surchargés
+d'impôts, malmenés, tués, torturés
+de mille manières. La réponse ne se fit pas
+attendre. Au début de l'été, l'Herzégovine
+se souleva une fois de plus.</p>
+
+<p>Des bandes de patriotes battirent la
+campagne, et, commandées par des chefs
+de valeur, comme Peko-Paulowitch et Luibibratich,
+infligèrent échecs sur échecs
+aux troupes régulières envoyées contre
+elles.</p>
+
+<p>Bientôt l'incendie se propagea, gagna le
+Monténégro, la Bosnie, la Serbie. Une nouvelle
+défaite subie par les armes turques
+aux défilés de la Duga, en janvier 1876,
+acheva d'enflammer les courages, et la
+fureur populaire commença à gronder en
+Bulgarie. Comme toujours, cela débuta
+par de sourdes conspirations, par des réunions
+clandestines auxquelles se rendait
+en grand secret la jeunesse ardente du
+pays.</p>
+
+<p>Dans ces conciliabules, les chefs se dégagèrent
+rapidement et affermirent leur autorité
+sur une clientèle plus ou moins nombreuse,
+les uns par l'éloquence du verbe,
+d'autres par la valeur de leur intelligence
+ou par l'ardeur de leur patriotisme. En peu
+de temps, chaque groupement, et, au-dessus
+des groupements, chaque ville eut le sien.</p>
+
+<p>A Roustchouk, important centre bulgare
+situé au bord du Danube, presque exactement
+en face de la ville roumaine de
+Giurgievo, l'autorité fut dévolue sans conteste
+au pilote Serge Ladko. On n'aurait
+pu faire un meilleur choix.</p>
+
+<p>Agé de près de trente ans, de haute
+taille, blond comme un Slave du Nord,
+d'une force herculéenne, d'une agilité peu
+commune, rompu à tous les exercices du
+corps, Serge Ladko possédait cet ensemble
+de qualités physiques qui facilite le commandement.
+Ce qui vaut mieux, il avait
+aussi les qualités morales nécessaires à
+un chef: l'énergie dans la décision, la
+prudence dans l'exécution, l'amour passionné
+de son pays.</p>
+
+<p>Serge Ladko était né à Roustchouk, où il
+exerçait la profession de pilote du Danube,
+et il n'avait jamais quitté la ville, si ce n'est
+pour conduire, soit vers Vienne ou plus en
+amont encore, soit jusqu'aux flots de la mer
+Noire, les barges et chalands qui s'en remettaient
+à sa connaissance parfaite du grand
+fleuve. Dans l'intervalle de ces navigations
+mi-fluviales, mi-maritimes, il consacrait
+ses loisirs à la pêche, et, servi par des
+dons naturels exceptionnels, il avait acquis
+une étonnante habileté dans cet art, dont
+les produits, joints à ses honoraires de
+pilotage, lui assuraient la plus large aisance.</p>
+
+<p>Obligé par son double métier de passer
+sur le fleuve les quatre cinquièmes de sa
+vie, l'eau était peu à peu devenue son élément.
+Traverser le Danube, large à Roustchouk
+comme un bras de mer, n'était qu'un
+jeu pour lui, et l'on ne comptait plus les
+sauvetages de ce merveilleux nageur.</p>
+
+<p>Une existence si digne et si droite avait,
+bien avant les troubles anti-turcs, rendu
+Serge Ladko populaire à Roustchouk. Innombrables
+y étaient ses amis, parfois
+inconnus de lui. On pourrait même dire
+que ces amis comprenaient l'unanimité des
+habitants de la ville, si Ivan Striga n'avait
+pas existé.</p>
+
+<p>C'était aussi un enfant du pays, cet Ivan
+Striga, comme Serge Ladko, dont il réalisait
+la vivante antithèse.</p>
+
+<p>Physiquement, il n'y avait entre eux rien
+de commun, et pourtant un passeport, qui
+se contente de désignations sommaires, eût
+employé des termes identiques pour les
+dépeindre l'un et l'autre.</p>
+
+<p>De même que Ladko, Striga était grand,
+large d'épaules, robuste, blond de cheveux
+et de barbe. Lui aussi avait les yeux bleus.
+Mais à ces traits généraux se limitait la
+ressemblance. Autant le visage aux lignes
+nobles de l'un exprimait la cordialité et la
+franchise, autant les traits tourmentés de
+l'autre disaient l'astuce et la froide cruauté.</p>
+
+<p>Au moral, la dissemblance s'accentuait
+encore. Tandis que Ladko vivait au grand
+jour, nul n'aurait pu dire par quels moyens
+Striga se procurait l'or qu'il dépensait
+sans compter. Faute de certitudes à cet
+égard, l'imagination populaire se donnait
+libre carrière. On disait que Striga, traître
+à son pays et à sa race, s'était fait l'espion
+appointé du Turc oppresseur; on disait
+qu'à son métier d'espion il ajoutait, quand
+l'occasion s'en présentait, celui de contrebandier,
+et que des marchandises de toute
+nature passaient souvent grâce à lui de la
+rive roumaine à la rive bulgare, ou réciproquement,
+sans payer de droits à la Douane;
+on disait même, en hochant la tête, que tout
+cela était peu de chose, et que Striga tirait
+le plus clair de ses ressources de rapines
+vulgaires et de brigandages; on disait
+encore... Mais que ne disait-on pas? La
+vérité est qu'on ne savait rien de précis
+des faits et gestes de cet inquiétant personnage,
+qui, si les suppositions désobligeantes
+du public répondaient à la réalité, avait eu,
+en tous cas, la grande habileté de ne
+jamais se laisser prendre.</p>
+
+<p>Ces suppositions, d'ailleurs, on se bornait
+à se les confier discrètement. Personne
+ne se fût risqué à prononcer tout haut une
+parole contre un homme dont on redoutait
+le cynisme et la violence. Striga pouvait
+donc feindre d'ignorer l'opinion que l'on
+avait de lui, attribuer à l'admiration générale
+la sympathie que beaucoup lui témoignaient
+par lâcheté, parcourir la ville en
+pays conquis et la troubler, en compagnie
+de ses habitants les plus tarés, du scandale
+de ses orgies.</p>
+
+<p>Entre un tel individu et Ladko, qui menait
+une existence si différente, il ne semblait
+pas que le moindre rapport dût s'établir,
+et pendant longtemps, en effet, ils ne
+connurent l'un de l'autre que ce que leur
+en apprenait la rumeur publique. Logiquement
+même, il aurait dû en être toujours
+ainsi. Mais le sort se rit de ce que nous
+appelons la logique, et il était écrit quelque
+part que les deux hommes se trouveraient
+face à face, transformés en irréconciliables
+adversaires.</p>
+
+<p>Natcha Gregorevitch, célèbre dans toute
+la ville pour sa beauté, était âgée de vingt
+ans. Avec sa mère d'abord, seule ensuite,
+elle demeurait dans le voisinage de Ladko
+qu'elle avait ainsi connu dès sa première
+enfance. Depuis longtemps, le secours d'un
+homme manquait à la maison. Quinze ans
+avant l'époque où commence ce récit, le
+père était tombé, en effet, sous les coups
+des Turcs, et le souvenir de ce meurtre abominable
+faisait encore frémir d'indignation
+les patriotes opprimés, mais non asservis.
+Sa veuve, réduite à ne compter que sur
+elle-même, s'était mise courageusement au
+travail. Experte dans l'art de ces dentelles
+et de ces broderies dont, chez les Slaves,
+la plus modeste paysanne agrémente volontiers
+son humble parure, elle avait réussi
+par ce moyen à assurer sa subsistance et
+celle de sa fille.</p>
+
+<p>Cependant, c'est aux pauvres surtout que
+sont funestes les périodes troublées, et plus
+d'une fois la dentellière aurait eu à souffrir
+de l'anarchie permanente de la Bulgarie, si
+Ladko n'était venu discrètement à son secours.
+Peu à peu, une grande intimité s'était
+établie entre le jeune homme et les deux
+femmes qui offraient l'abri de leur paisible
+demeure à ses désoeuvrements de garçon.
+Souvent, le soir, il frappait à leur porte,
+et la veillée se prolongeait autour du samovar
+bouillant. D'autres fois, c'est lui qui leur
+offrait, en échange de leur affectueux accueil,
+la distraction d'une promenade ou d'une
+partie de pêche sur le Danube.</p>
+
+<p>Lorsque Mme Gregorevitch, usée par son
+incessant labeur, alla rejoindre son mari,
+la protection de Ladko se continua à l'orpheline.
+Cette protection se fit même plus vigilante
+encore, et, grâce à lui, jamais la jeune
+fille n'eut à souffrir de la disparition de la
+pauvre mère, qui avait donné deux fois la
+vie à son enfant.</p>
+
+<p>C'est ainsi que, de jour en jour, sans
+même qu'ils en eussent conscience, l'amour
+s'était éveillé dans le coeur des deux jeunes
+gens. Ce fut à Striga qu'ils en durent la
+révélation.</p>
+
+<p>Celui-ci, ayant aperçu celle qu'on appelait
+couramment la <i>beauté de Roustchouk</i>, s'en
+était épris avec la soudaineté et la fureur
+qui caractérisaient cette nature sans frein.
+En homme habitué à voir tout plier devant
+ses caprices, il s'était présenté chez la jeune
+fille et, sans autre formalité, l'avait demandée
+en mariage. Pour la première fois de
+sa vie, il se heurta à une résistance invincible.
+Natcha, au risque de s'attirer la haine
+d'un homme aussi redoutable, déclara que
+rien ne pourrait jamais la décider à un
+pareil mariage. Striga revint vainement à la
+charge. Tout ce qu'il obtint fut de se voir, à
+la troisième tentative, refuser purement et
+simplement la porte.</p>
+
+<p>Alors sa colère ne connut plus de bornes.
+Donnant libre cours à sa nature sauvage, il
+se répandit en imprécations dont Natcha
+fut épouvantée. Dans sa détresse, elle courut
+faire part de ses craintes à Serge Ladko,
+que sa confidence enflamma d'une colère
+égale à celle qui venait de l'effrayer si fort.
+Sans vouloir rien entendre, avec une violence
+extraordinaire d'expressions, il vitupéra
+contre l'homme assez osé pour lever
+les yeux sur elle.</p>
+
+<p>Ladko consentit pourtant à se calmer.
+Des explications suivirent, très confuses,
+mais dont le résultat fut parfaitement clair.
+Une heure plus tard, Serge et Natcha, le
+ciel dans les yeux et la joie au coeur, échangeaient
+leur premier baiser de fiançailles.</p>
+
+<p>Lorsque Striga connut la nouvelle, il
+manqua mourir de rage. Audacieusement,
+il se présenta à la maison Gregorevitch,
+l'injure et la menace à la bouche. Jeté
+dehors par une main de fer, il apprit que
+la maison avait désormais un homme pour
+la défendre.</p>
+
+<p>Etre vaincu!... Avoir trouvé son maître,
+lui, Striga, qui s'enorgueillissait tant de sa
+force athlétique!... C'était plus d'humiliations
+qu'il n'en pouvait supporter, et il
+résolut de se venger. Avec quelques aventuriers
+de son acabit, il attendit Ladko, un
+soir que celui-ci remontait la berge du
+fleuve. Cette fois, il ne s'agissait plus d'une
+simple rixe, mais bien d'un assassinat en
+règle. Les assaillants brandissaient des
+couteaux.</p>
+
+<p>Cette nouvelle attaque n'eut pas plus de
+succès que la précédente. Armé d'un aviron
+qu'il manoeuvrait comme une massue, le
+pilote força ses agresseurs à la retraite, et
+Striga, serré de près, fut obligé à une fuite
+honteuse.</p>
+
+<p>Cette leçon avait été suffisante, sans
+doute, car le louche personnage ne recommença
+pas sa criminelle tentative. Au début
+de l'année 1875, Serge Ladko épousa Natcha
+Gregorevitch, et depuis lors, on s'adorait
+à plein coeur dans la confortable maison
+du pilote.</p>
+
+<p>C'est au milieu de cette lune de miel,
+dont plus d'une année n'avait pas atténué
+l'éclat, que survinrent les événements de
+Bulgarie, dans les premiers mois de 1876.
+L'amour que Serge Ladko éprouvait pour
+sa femme ne pouvait, quelque profond fût-il,
+lui faire oublier celui qu'il devait à son pays.
+Sans hésiter, il fit partie de ceux qui, tout
+de suite, se groupèrent, se concertèrent,
+s'ingéniant à chercher les moyens de remédier
+aux misères de la patrie.</p>
+
+<p>Avant tout, il fallait se procurer des
+armes. De nombreux jeunes gens émigrèrent
+dans ce but, franchirent le fleuve, se
+répandirent en Roumanie, et jusqu'en Russie.
+Serge Ladko fut de ceux-là. Le coeur
+déchiré de regrets, mais ferme dans l'accomplissement
+de son devoir, il partit, laissant
+loin de lui celle qu'il adorait exposée à tous
+les dangers qui menacent, en temps de
+révolution, la femme d'un chef de partisans.</p>
+
+<p>A ce moment, le souvenir de Striga lui
+vint à l'esprit et aggrava ses inquiétudes.
+Le bandit n'allait-il pas profiter de l'absence
+de son heureux rival pour le frapper
+dans ce qu'il avait de plus cher? C'était
+possible, en effet. Mais Serge Ladko passa
+outre à cette crainte légitime. D'ailleurs, il
+semblait bien que, depuis plusieurs mois,
+Striga avait quitté le pays sans esprit de
+retour.</p>
+
+<p>A en croire le bruit public, il avait transporté
+plus au Nord le théâtre principal de
+ses opérations. Si les racontars ne manquaient
+pas à ce sujet, ils restaient incohérents
+et contradictoires. La rumeur populaire
+l'accusait en gros de tous les crimes,
+sans que personne en précisât aucun.</p>
+
+<p>Le départ de Striga paraissait, du moins,
+chose certaine, et cela seulement importait
+à Ladko.</p>
+
+<p>L'événement donna raison à son courage.
+Pendant son absence, rien ne menaça la
+sécurité de Natcha.</p>
+
+<p>A peine arrivé, il dut repartir, et cette
+seconde expédition allait être plus longue
+que la première. Les procédés adoptés
+jusqu'ici ne permettaient, en effet, de se
+procurer des armes qu'en quantité insuffisante.
+Les transports, en provenance de la
+Russie, étaient effectués par terre, à travers
+la Hongrie et la Roumanie, c'est-à-dire
+dans des contrées fort dépourvues à cette
+époque de lignes ferrées. Les patriotes
+bulgares espérèrent arriver plus aisément
+au résultat désiré, si l'un d'eux remontait
+à Budapest et y centralisait les envois
+d'armes venus par rail, pour en charger
+des chalands qui descendraient ensuite
+rapidement le Danube.</p>
+
+<p>Ladko, désigné pour cette mission de
+confiance, se mit en route le soir même.
+En compagnie d'un compatriote, qui devait
+ramener le bateau à la rive bulgare, il traversa
+le fleuve, afin de gagner, le plus vite
+possible, à travers la Roumanie, la capitale
+de la Hongrie. A ce moment, un incident se
+produisit qui donna beaucoup à penser au
+délégué des conspirateurs.</p>
+
+<p>Son compagnon et lui n'étaient pas à cinquante
+mètres du bord quand un coup de
+feu retentit. La balle leur était destinée
+sans aucun doute, car ils l'entendirent
+siffler à leurs oreilles, et le pilote en douta
+d'autant moins que, dans le tireur entrevu
+à l'obscure lumière du crépuscule, il crut
+reconnaître Striga. Celui-ci était donc de
+retour à Roustchouk?</p>
+
+<p>L'angoisse mortelle que cette complication
+lui fit éprouver n'ébranla pas la résolution
+de Ladko: Il avait fait d'avance à la patrie
+le sacrifice de sa vie. Il saurait aussi,
+s'il le fallait, lui sacrifier plus encore: son
+bonheur mille fois plus précieux. Au bruit
+du coup de feu, il s'était laissé tomber au
+fond de l'embarcation. Mais ce n'était là
+qu'une ruse de guerre destinée à éviter
+une nouvelle attaque, et la détonation n'avait
+pas cessé de se répercuter dans la campagne,
+que sa main, appuyant plus lourdement
+sur l'aviron, poussait plus vite le
+bateau vers la ville roumaine de Giurgievo,
+dont les lumières commençaient à piquer
+la nuit grandissante.</p>
+
+<p>Parvenu à destination, Ladko s'occupa
+activement de sa mission.</p>
+
+<p>Il se mit en rapport avec les émissaires
+du Gouvernement du Tzar, les uns arrêtés
+à la frontière russe, certains fixés incognito
+à Budapest et à Vienne. Plusieurs
+chalands, chargés par ses soins d'armes
+et de munitions, descendirent le courant
+du Danube.</p>
+
+<p>Fréquentes étaient les nouvelles qu'il
+recevait de Natcha, par des lettres envoyées
+au nom d'emprunt qu'il avait choisi, et
+portées en territoire roumain à la faveur de
+la nuit. Bonnes tout d'abord, ces nouvelles
+ne tardèrent pas à devenir plus inquiétantes.
+Ce n'est pas que Natcha prononçât
+le nom de Striga. Elle semblait même
+ignorer que le bandit fût revenu en Bulgarie,
+et Ladko commença à douter du bien-fondé
+de ses craintes. Par contre, il était
+certain que celui-ci avait été dénoncé aux
+autorités turques, puisque la police avait
+fait irruption dans sa demeure et s'était
+livrée à une perquisition, d'ailleurs sans
+résultat. Il ne devait donc pas se hâter de
+revenir en Bulgarie, car son retour eût été
+un véritable suicide. On connaissait son
+rôle, on le guettait, jour et nuit, et il ne
+pourrait se montrer en ville sans être arrêté
+au premier pas. Arrêté étant, chez les
+Turcs, synonyme d'exécuté, il fallait donc
+que Ladko s'abstint de reparaître, jusqu'au
+moment où la révolte serait ouvertement
+proclamée, sous peine d'attirer les pires
+malheurs sur lui-même et sur sa femme,
+que l'on n'avait jusqu'ici nullement inquiétée.</p>
+
+<p>Ce moment ne tarda pas à arriver. La
+Bulgarie se souleva au mois de mai, trop
+prématurément au gré du pilote qui augurait
+mal de cette précipitation.</p>
+
+<p>Quelle que fût son opinion à cet égard,
+il devait courir au secours de son pays.
+Le train l'amena à Zombor, la dernière
+ville hongroise, proche du Danube, qui fût
+alors desservie par le chemin de fer. Là,
+il s'embarquerait et n'aurait plus qu'à
+s'abandonner au courant.</p>
+
+<p>Les nouvelles qu'il trouva à Zombor le
+forcèrent à interrompre son voyage. Ses
+craintes n'étaient que trop justifiées. La
+révolution bulgare était écrasée dans l'oeuf.
+Déjà la Turquie concentrait des troupes
+nombreuses dans un vaste triangle dont
+Roustchouk, Widdin et Sofia formaient les
+sommets, et sa main de fer s'appesantissait
+plus lourdement sur ces malheureuses contrées.
+Ladko dut revenir en arrière et retourner
+attendre de meilleurs jours dans la petite
+ville où il avait fixé sa résidence.</p>
+
+<p>Les lettres de Natcha, qu'il y reçut bientôt,
+lui démontrèrent l'impossibilité de
+prendre un autre parti. Sa maison était
+surveillée plus que jamais, à ce point que
+Natcha devait se considérer comme virtuellement
+prisonnière; plus que jamais on le
+guettait, et il lui fallait, dans l'intérêt commun,
+s'abstenir soigneusement de toute
+démarche imprudente.</p>
+
+<p>Ladko rongea donc son frein dans l'inaction,
+les envois d'armes ayant été forcément
+supprimés depuis l'avortement de la révolte
+et la concentration des troupes turques
+sur les rives du fleuve. Mais cette attente,
+déjà pénible par elle-même, lui devint tout
+à fait intolérable, quand, vers la fin du
+mois de juin, il cessa de recevoir aucune
+nouvelle de sa chère Natcha.</p>
+
+<p>Il ne savait que penser, et ses inquiétudes
+devinrent de torturantes angoisses à
+mesure que le temps s'écoula. Il était, en
+effet, en droit de tout craindre. Le 1er juillet,
+la Serbie avait officiellement déclaré la
+guerre au Sultan, et, depuis lors, la région
+du Danube était sillonnée de troupes, dont
+le passage incessant s'accompagnait des
+plus terribles excès. Fallait-il donc compter
+Natcha au nombre des victimes de ces troubles,
+ou bien avait-elle été incarcérée par les
+autorités turques, soit comme otage, soit
+comme complice présumée de son mari?</p>
+
+<p>Après un mois de ce silence, il ne put le
+supporter davantage, et se résolut à tout
+braver pour rentrer en Bulgarie afin d'en
+connaître la véritable cause.</p>
+
+<p>Toutefois, dans l'intérêt même de Natcha,
+il importait d'agir avec prudence. Aller
+sottement se faire prendre par les sentinelles
+turques n'eût servi de rien. Son
+retour n'aurait d'utilité que s'il pouvait
+pénétrer dans la ville de Roustchouk et y
+circuler librement, malgré les soupçons
+dont il était l'objet. Il agirait ensuite au
+mieux, selon les circonstances. Au pis
+aller, et dût-il repasser précipitamment la
+frontière, il aurait eu du moins la joie de
+serrer sa femme sur son coeur.</p>
+
+<p>Serge Ladko chercha pendant plusieurs
+jours la solution de ce difficile problème.
+Il crut enfin l'avoir trouvée, et, sans se
+confier à personne, mit immédiatement à
+exécution le plan imaginé par lui.</p>
+
+<p>Ce plan réussirait-il? L'avenir le lui
+dirait. Il fallait, en tous cas, tenter le sort,
+et c'est pourquoi, dans la matinée du
+28 juillet 1876, les plus proches voisins du
+pilote, dont nul ne connaissait le nom véritable,
+aperçurent hermétiquement close la
+petite maison dans laquelle, depuis plusieurs
+mois, il avait abrité sa solitude.</p>
+
+<p>Quel était le plan de Ladko, les dangers
+auxquels il allait s'exposer en s'efforçant
+de le réaliser, par quels côtés les événements
+de Bulgarie, et de Roustchouk en
+particulier, se relient au concours de pêche
+de Sigmaringen, c'est ce que le lecteur
+apprendra dans la suite de ce récit nullement
+imaginaire, dont les principaux personnages
+vivent encore de nos jours sur
+les bords du Danube.</p>
+
+
+<br><br><br>
+
+<a name="V"></a>
+
+<h3>V</h3>
+
+<h3>KARL DRAGOCH.</h3>
+
+<p>Aussitôt qu'il eut son reçu en poche,
+M. Jaeger procéda à son installation. Après
+s'être enquis de la couchette qui lui était
+attribuée, il disparut dans la cabine, en
+emportant sa valise. Dix minutes plus tard,
+il en ressortait, transformé de la tête aux
+pieds. Vêtu comme un pêcheur fini,&mdash;rude
+vareuse, bottes fortes, casquette de
+loutre,&mdash;il semblait la copie d'Ilia Brusch.</p>
+
+<p>M. Jaeger éprouva un peu de surprise,
+en constatant que, pendant sa courte
+absence, son hôte avait quitté la barge.
+Respectueux de ses engagements, il ne se
+permit toutefois aucune question, quand
+celui-ci revint, une demi-heure plus tard.
+C'est sans l'avoir sollicité qu'il apprit
+qu'Ilia Brusch avait cru devoir envoyer
+quelques lettres aux journaux, afin de
+leur annoncer son arrivée à Neustadt pour
+le surlendemain soir, et à Ratisbonne pour
+le jour suivant. Maintenant que les intérêts
+de M. Jaeger étaient en jeu, il importait en
+effet de ne plus rencontrer un désert pareil
+à celui qu'on avait trouvé à Ulm. Ilia Brusch
+exprima même le regret de ne pouvoir s'arrêter
+aux villes qu'on traverserait avant
+Neustadt, et notamment à Neubourg et à
+Ingolstadt, qui sont des cités assez importantes.
+Ces arrêts, malheureusement, ne
+cadraient pas avec son plan d'étapes et il
+était forcé d'y renoncer.</p>
+
+<p>M. Jaeger parut enchanté de la réclame
+faite à son profit et ne manifesta pas autrement
+d'ennui de ne pouvoir s'arrêter à
+Neubourg et à Ingolstadt. Il approuva son
+hôte, au contraire, et l'assura une fois de
+plus qu'il n'entendait aucunement diminuer
+sa liberté, ainsi qu'ils en étaient
+convenus.</p>
+
+<p>Les deux compagnons soupèrent ensuite
+face à face, à cheval sur l'un des bancs. A
+titre de bienvenue, M. Jaeger corsa même
+le menu d'un superbe jambon, qu'il sortit
+de son inépuisable valise, et ce produit de la
+ville de Mayence fut fort apprécié d'Ilia
+Brusch, qui commença à estimer que son
+convive avait du bon.</p>
+
+<p>La nuit se passa sans incident. Avant le
+lever du soleil, Ilia Brusch largua les
+amarres, en évitant de troubler le profond
+sommeil dans lequel était plongé son
+aimable passager.</p>
+
+<p>A Ulm, où il achève de traverser le petit
+royaume de Wurtemberg pour pénétrer en
+Bavière, le Danube n'est encore qu'un
+modeste cours d'eau. Il n'a pas reçu les
+grands tributaires qui accroissent sa puissance
+en aval, et rien ne permet de présager
+qu'il va devenir l'un des plus importants
+fleuves de l'Europe.</p>
+
+<p>Le courant, déjà fort assagi, atteignait à
+peu près une lieue à l'heure. Des barques
+de toutes dimensions, parmi lesquelles
+quelques lourds bateaux chargés à couler,
+le descendaient, s'aidant parfois d'une large
+voile que gonflait une brise de Nord-Ouest.
+Le temps s'annonçait beau, sans menace de
+pluie.</p>
+
+<p>Dès qu'il fut au milieu du courant, Ilia
+Brusch manoeuvra sa godille et activa la
+marche de l'embarcation. M. Jaeger, quelques
+heures plus tard, le trouva livré à cette
+occupation, et jusqu'au soir il en fut ainsi,
+sauf un court repos au moment du déjeuner,
+pendant lequel la dérive ne fut même
+pas interrompue. Le passager ne formula
+aucune observation, et, s'il fut étonné de
+tant de hâte, il garda son étonnement pour
+lui.</p>
+
+<p>Peu de paroles furent échangées au cours
+de cette journée. Ilia Brusch godillait énergiquement.
+Quant à M. Jaeger, il observait
+avec une attention, qui aurait certainement
+frappé son hôte, si celui-ci eût été moins
+absorbé, les bateaux qui sillonnaient le
+Danube, à moins que son regard n'en parcourût
+les deux rives. Ces rives étaient
+notablement abaissées. Le fleuve montrait
+même une tendance à s'élargir aux dépens
+des alentours. La berge de gauche, à demi
+submergée, ne se distinguait plus avec précision,
+tandis que, sur la berge droite,
+élevée artificiellement pour l'établissement
+de la voie ferrée, les trains couraient, les
+locomotives haletaient, mêlant leurs fumées
+à celles des dampsboots, dont les roues
+battaient l'eau à grand bruit.</p>
+
+<p>A Offingen, devant lequel on passa dans
+l'après-midi, la voie ferrée obliqua vers le
+Sud, définitivement repoussée par le fleuve
+et la rive droite fut transformée à son tour
+en un vaste marais, dont rien n'indiquait la
+fin, lorsqu'on s'arrêta, le soir, à Dillingen,
+pour la nuit.</p>
+
+<p>Le lendemain, après une étape aussi rude
+que celle de la veille, le grappin fut jeté en
+un point désert, à quelques kilomètres au-dessus
+de Neubourg, et, de nouveau, l'aube
+du 15 août se leva quand la barge était déjà
+au milieu du courant.</p>
+
+<p>C'est pour le soir de ce jour qu'Ilia Brusch
+avait annoncé son arrivée à Neustadt. Il eût
+été honteux de s'y présenter les mains
+vides. Les conditions atmosphériques étant
+favorables et l'étape devant être sensiblement
+plus courte que les précédentes, Ilia
+Brusch se résolut donc à pêcher.</p>
+
+<p>Dès les premières heures du jour, il vérifia
+ses engins, avec un soin minutieux. Son
+compagnon, assis à l'arrière de la barque,
+semblait d'ailleurs s'intéresser à ses préparatifs,
+ainsi qu'il sied à un véritable
+amateur. Tout en travaillant, Ilia Brusch
+ne dédaignait pas de causer.</p>
+
+<p>«Aujourd'hui, comme vous le voyez,
+monsieur Jaeger, je me dispose à pêcher,
+et les apprêts de la pêche sont un peu longs.
+C'est que le poisson est défiant de sa nature,
+et on ne saurait prendre trop de précautions
+pour l'attirer. Certains ont une intelligence
+rare, entre autres la tanche. Il faut lutter
+de ruse avec elle, et sa bouche est tellement
+dure, qu'elle risque de casser la ligne.</p>
+
+<p>&mdash;Pas fameux, la tanche, je crois, fit
+observer M. Jaeger.</p>
+
+<p>&mdash;Non, car elle affectionne les eaux
+bourbeuses, ce qui communique souvent à
+sa chair un goût désagréable.</p>
+
+<p>&mdash;Et le brochet?</p>
+
+<p>&mdash;Excellent, le brochet, déclara Ilia
+Brusch, à la condition de peser au moins
+cinq ou six livres; quant aux petits, ils ne
+sont qu'arêtes. Mais, dans tous les cas, le
+brochet ne saurait être rangé parmi les
+poissons intelligents et rusés.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, monsieur Brusch! Ainsi
+donc, les requins d'eau douce, comme on
+les appelle...</p>
+
+<p>&mdash;Sont aussi bêtes que les requins d'eau
+salée, monsieur Jaeger. De véritables
+brutes, au même niveau que la perche ou
+l'anguille! Leur pêche peut donner du profit,
+de l'honneur jamais... Ce sont, comme
+l'a écrit un fin connaisseur, des poissons
+«qui se prennent» et «qu'on ne prend
+pas».</p>
+
+<p>M. Jaeger ne pouvait qu'admirer la conviction
+si persuasive d'Ilia Brusch, non moins que la minutieuse attention avec
+laquelle il préparait ses engins.</p>
+
+<p>Tout d'abord, il avait saisi sa canne à la
+fois flexible et légère, qui, après avoir été
+ployée à son extrémité jusqu'à son point de
+rupture, s'était redressée aussi droite qu'auparavant.
+Cette canne se composait de deux
+parties, l'une forte à sa base de quatre centimètres
+et diminuant jusqu'à n'avoir plus
+qu'un centimètre à l'endroit où commençait
+la seconde, le scion, cette dernière en bois
+fin et résistant. Faite d'une gaule de noisetier,
+elle mesurait près de quatre mètres de
+longueur, ce qui permettait au pêcheur de
+s'attaquer, sans s'éloigner de la rive, aux
+poissons de fond, tels que la brème et le
+gardon rouge.</p>
+
+<p>Ilia Brusch, montrant à M. Jaeger les
+hameçons qu'il venait de fixer avec l'empile
+à l'extrémité du crin de Florence:</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, monsieur Jaeger, dit-il, ce
+sont des hameçons numéro onze, très fins
+de corps. Comme amorce, ce qu'il y a de
+meilleur, pour le gardon, c'est du blé cuit,
+crevé d'un côté seulement et bien amolli...
+Allons! voilà qui est fini et je n'ai plus
+qu'à tenter la fortune.»</p>
+
+<p>Tandis que M. Jaeger s'accotait contre
+le tôt, il s'assit sur le banc, son épuisette à
+sa portée, puis la ligne fut lancée après un
+balancement méthodique, qui n'était pas
+dépourvu d'une certaine grâce. Les hameçons
+s'enfoncèrent sous les eaux jaunâtres,
+et la plombée leur donna une position verticale,
+ce qui est préférable, de l'avis de tous
+les professionnels. Au-dessus d'eux, surnageait
+la flotte, faite d'une plume de cygne,
+qui, n'absorbant pas l'eau, est, par cela
+même, excellente.</p>
+
+<p>Il va de soi qu'un profond silence régna
+dans l'embarcation à partir de ce moment.
+Le bruit des voix effarouche trop facilement
+le poisson, et d'ailleurs un pêcheur sérieux
+a autre chose à faire qu'à s'oublier en bavardages.
+Il doit être attentif à tous les mouvements
+de sa flotte, et ne pas laisser
+échapper l'instant précis où il convient de
+ferrer la proie.</p>
+
+<p>Pendant cette matinée, Ilia Brusch eut
+lieu d'être satisfait. Non seulement il prit
+une vingtaine de gardons, mais encore
+douze chevesnes et quelques dards. Si
+M. Jaeger avait en réalité les goûts du passionné
+amateur qu'il s'était vanté d'être,
+il ne pouvait qu'admirer la précision rapide
+avec laquelle son hôte ferrait, ainsi que
+cela est nécessaire pour les poissons de
+cette espèce. Dès qu'il sentait que «cela
+mordait», il se gardait bien de ramener
+aussitôt ses captures à la surface de l'eau,
+il les laissait se débattre dans les fonds,
+se fatiguer en vains efforts pour se décrocher,
+montrant ce sang-froid imperturbable
+qui est l'une des qualités de tout
+pêcheur digne de ce nom.</p>
+
+<p>La pêche fut terminée vers onze heures.
+Pendant la belle saison, le poisson ne mord
+pas, en effet, aux heures où le soleil, parvenu
+à son point culminant, fait scintiller
+la surface des eaux. Le butin, d'ailleurs,
+était suffisamment abondant. Ilia Brusch
+craignait même qu'il ne le fût trop, en raison
+du peu d'importance de la ville de
+Neustadt où la barge s'arrêta vers cinq
+heures.</p>
+
+<p>Il se trompait. Vingt-cinq ou trente personnes
+guettaient son apparition et le
+saluèrent de leurs applaudissements, dès
+que l'embarcation fut amarrée. Bientôt il
+ne sut auquel entendre, et, en quelques instants,
+les poissons furent échangés contre
+vingt-sept florins, qu'Ilia Brusch versa,
+séance tenante, à M. Jaeger à titre de premier
+dividende.</p>
+
+<p>Celui-ci, conscient de n'avoir aucun droit
+à l'admiration publique, s'était modestement
+abrité sous le tôt, où Ilia Brusch vint
+le rejoindre, aussitôt qu'il put se débarrasser
+de ses enthousiastes admirateurs. Il
+convenait, en effet, de ne pas perdre de
+temps pour chercher le sommeil, la nuit
+devant être fort écourtée. Désireux d'être
+de bonne heure à Ratisbonne, dont près
+de soixante-dix kilomètres le séparaient,
+Ilia Brusch avait décidé qu'il se remettrait
+en route dès une heure du matin, ce qui
+lui donnerait le loisir de pêcher encore au
+cours de la journée suivante, malgré la longueur
+de l'étape.</p>
+
+<p>Une trentaine de livres de poissons
+furent prises par Ilia Brusch avant midi,
+si bien que les curieux qui se pressaient
+sur le quai de Ratisbonne n'eurent pas le
+regret de s'être dérangés en vain. L'enthousiasme
+public augmentait visiblement.
+Il s'établit, en plein air, de véritables
+enchères entre les amateurs, et les trente
+livres de poissons ne rapportèrent pas
+moins de quarante et un florins au lauréat
+de la Ligue Danubienne.</p>
+
+<p>Celui-ci n'avait jamais rêvé pareil succès,
+et il en arrivait à penser que M. Jaeger
+pourrait bien, en fin de compte, avoir fait
+une excellente affaire. En attendant que ce
+point fût élucidé, il importait de remettre
+les quarante et un florins à leur légitime
+propriétaire, mais Ilia Brusch fut dans
+l'impossibilité de s'acquitter de ce devoir.
+M. Jaeger avait, en effet, quitté discrètement
+la barge, en prévenant son compagnon,
+par un mot laissé en évidence,
+que celui-ci n'eût pas à l'attendre pour le
+souper et qu'il reviendrait seulement assez
+tard dans la soirée.</p>
+
+<p>Ilia Brusch trouva fort naturel que
+M. Jaeger voulût profiter de cette occasion
+de visiter une ville qui fut pendant cinquante
+ans le siège de la diète impériale.
+Peut-être, aurait-il éprouvé moins de satisfaction
+et plus de surprise, s'il avait su à
+quelles occupations se livrait alors son passager,
+et s'il en avait connu la véritable
+personnalité.</p>
+
+<p>«M. Jaeger, 45, Leipzigerstrasse,
+Vienne», avait docilement écrit Ilia Brusch
+sous la dictée du nouveau venu. Mais
+celui-ci eût été fort embarrassé si le pêcheur
+s'était montré plus curieux, et si, reprenant
+pour son compte une requête dont il venait
+d'apprécier le désagrément, il avait, à
+l'exemple de l'indiscret pandore, demandé
+à M. Jaeger de lui montrer ses papiers.</p>
+
+<p>Ilia Brusch négligea cette précaution,
+dont la légitimité lui avait cependant été
+démontrée, et cette négligence devait avoir
+pour lui de terribles résultats.</p>
+
+<p>Quel nom le gendarme allemand avait lu
+sur le passeport que lui présentait M. Jaeger,
+nul ne le sait; mais, si ce nom était
+bien exactement celui du véritable propriétaire
+du passeport, le gendarme n'avait pu
+en lire un autre que celui de Karl Dragoch.</p>
+
+<p>Le passionné amateur de pêche et le
+chef de la police danubienne ne faisaient,
+en effet, qu'une seule et unique personne.
+Résolu à s'introduire, coûte que coûte,
+dans l'embarcation d'Ilia Brusch, Karl Dragoch,
+prévoyant la possibilité d'une invincible
+résistance, avait dressé ses batteries
+en conséquence. L'intervention du gendarme
+était préparée, et la scène truquée
+comme une scène de théâtre. L'événement
+démontrait que Karl Dragoch avait frappé
+juste, puisque Ilia Brusch considérait maintenant
+comme une heureuse chance d'avoir,
+au milieu des dangers qui lui étaient révélés,
+ce protecteur dont il ne pouvait contester
+la puissance.</p>
+
+<p>Le succès était même si complet que
+Dragoch en était troublé. Pourquoi, après
+tout, Ilia Brusch avait-il montré tant d'émotion
+devant l'injonction du gendarme?
+Pourquoi avait-il une telle crainte de voir
+se rééditer une aventure de ce genre, qu'il
+sacrifiait à cette crainte l'amour&mdash;dont la
+violence avait bien aussi, d'ailleurs, quelque
+chose d'excessif&mdash;qu'il proclamait
+avoir pour la solitude? Un honnête homme,
+que diable! n'a pas à redouter si fort une
+comparution devant un commissaire de
+police. Le pis qui puisse en résulter, c'est
+un retard de quelques heures, de quelques
+jours à la rigueur, et quand on n'est pas
+pressé... Il est vrai qu'Ilia Brusch était
+pressé, ce qui ne laissait pas de donner
+aussi à réfléchir.</p>
+
+<p>Défiant par nature, comme tout bon policier,
+Karl Dragoch réfléchissait. Mais il
+avait aussi trop de bon sens pour se laisser
+égarer par des particularités fugitives, dont
+l'explication était probablement des plus
+simples. Il enregistra donc purement et
+simplement ces petites remarques dans sa
+mémoire, et appliqua les ressources de son
+esprit à la solution du problème, plus
+sérieux celui-là, qu'il s'était posé.</p>
+
+<p>Le projet que Karl Dragoch avait mis à
+exécution, en s'imposant à Ilia Brusch à
+titre de passager, n'était pas né tout armé
+dans son cerveau. Le véritable auteur en
+était Michael Michaelovitch, qui, d'ailleurs,
+ne s'en doutait guère. Quand ce Serbe facétieux
+avait plaisamment insinué, au <i>Rendez-vous
+des Pêcheurs</i>, que le lauréat de la
+Ligue Danubienne pourrait bien être, au
+choix, soit le malfaiteur poursuivi, soit le
+policier poursuivant, Karl Dragoch avait
+accordé une sérieuse attention à ces propos
+émis à la légère. Certes, il ne les avait pas
+pris au pied de la lettre. Il avait de bonnes
+raisons de savoir que le pêcheur et le policier
+n'avaient rien de commun, et, procédant
+par analogie, il considéra comme infiniment
+vraisemblable que ce pêcheur n'eût pas plus
+de rapport avec le malfaiteur recherché.
+Mais, de ce qu'une chose n'a pas été faite,
+il ne s'ensuit pas qu'elle ne puisse l'être, et
+Karl Dragoch avait pensé aussitôt que le
+joyeux Serbe avait raison, et qu'un détective,
+désireux de surveiller le Danube tout
+à son aise, se fût, en effet, montré très habile,
+en empruntant la personnalité d'un pêcheur
+assez notoire pour que personne n'en
+puisse raisonnablement suspecter l'identité
+professionnelle.</p>
+
+<p>Quelque tentante que fût cette combinaison,
+il y fallait cependant renoncer. Le
+concours de Sigmaringen avait eu lieu,
+Ilia Brusch, vainqueur du tournoi, avait
+annoncé publiquement son projet, et certainement
+il ne se prêterait pas de bonne
+grâce à une substitution de personne,
+substitution très scabreuse, au surplus,
+puisque les traits du lauréat étaient désormais
+connus d'un grand nombre de ses
+collègues.</p>
+
+<p>Toutefois, s'il fallait renoncer à ce qu'Ilia
+Brusch consentît à laisser effectuer sous
+son nom, par un autre que lui, le voyage
+qu'il avait entrepris, il existait peut-être
+un moyen terme d'arriver au même but.
+Dans l'impossibilité d'être Ilia Brusch,
+Karl Dragoch ne pouvait-il se contenter
+de prendre passage à son bord? Qui ferait
+attention au compagnon d'un homme
+devenu presque célèbre et qui monopoliserait
+par conséquent à son profit l'intérêt
+général? Et même, si quelqu'un laissait
+par inadvertance tomber un regard distrait
+sur ce compagnon obscur, était-il
+admissible qu'il établît le moindre rapprochement
+entre ce vague inconnu et le policier,
+qui accomplirait ainsi sa mission dans
+une ombre protectrice?</p>
+
+<p>Ce projet longuement examiné, Karl
+Dragoch, en dernière analyse, le jugea
+excellent, et résolut de le réaliser. On a
+vu avec quelle maëstria il avait machiné
+sa scène initiale, mais cette scène eût été,
+au besoin, suivie de beaucoup d'autres.
+S'il l'avait fallu, Ilia Brusch eût été traîné
+chez le commissaire, emprisonné même
+sous de spécieux prétextes, effrayé de cent
+façons. Karl Dragoch, on peut en être sûr,
+eût joué de l'arbitraire sans remords, jusqu'au
+moment où le pêcheur, terrifié, n'aurait
+plus vu qu'un sauveur dans le passager
+qu'il repoussait.</p>
+
+<p>Le détective s'estimait heureux, toutefois,
+d'avoir triomphé sans employer cette
+violence morale et sans continuer la comédie
+plus loin que le premier acte.</p>
+
+<p>Maintenant, il était dans la place, bien
+certain que, s'il faisait mine de vouloir la
+quitter, son hôte s'opposerait à son départ
+avec autant d'énergie qu'il s'était opposé à
+son entrée. Restait à tirer parti de la situation.</p>
+
+<p>Pour cela, Karl Dragoch n'avait qu'à se
+laisser entraîner par le courant. Pendant
+que son compagnon pêcherait ou godillerait,
+il surveillerait le fleuve, où rien d'anormal
+n'échapperait à son regard expérimenté.
+Chemin faisant, il s'aboucherait
+avec ses hommes disséminés le long des
+rives. A la première nouvelle d'un délit ou
+d'un crime, il se séparerait d'Ilia Brusch
+pour se lancer sur les traces des malfaiteurs,
+et il en serait au besoin de même, si,
+en l'absence de tout crime ou de tout délit,
+un indice suspect attirait son attention.</p>
+
+<p>Tout cela était sagement combiné et,
+plus il y pensait, plus Karl Dragoch s'applaudissait
+de son idée, qui, en lui assurant
+l'incognito sur toute la longueur du
+Danube, multipliait les chances du succès.</p>
+
+<p>Malheureusement, en raisonnant ainsi,
+le détective ne tenait pas compte du hasard.
+Il ne se doutait guère qu'une série de faits
+des plus singuliers allait, dans peu de jours,
+aiguiller ses recherches dans une direction
+imprévue et donner à sa mission une ampleur
+inattendue.</p>
+
+<br><br><br>
+<a name="VI"></a>
+<h3>VI</h3>
+
+<h3>LES YEUX BLEUS.</h3>
+
+
+<p>En quittant la barge, Karl Dragoch
+gagna les quartiers du centre. Il connaissait
+Ratisbonne, et c'est sans hésiter sur la
+direction à suivre qu'il s'engagea à travers
+les rues silencieuses, flanquées ça et là de
+donjons féodaux à dix étages, de cette cité
+jadis bruyante, que n'anime plus guère une
+population tombée à vingt-six mille âmes.</p>
+
+<p>Karl Dragoch ne songeait pas à visiter
+la ville, comme le croyait Ilia Brusch. Ce
+n'est pas en qualité de touriste qu'il voyageait.
+A peu de distance du pont, il se
+trouva en face du Dom, la cathédrale aux
+tours inachevées, mais il ne jeta qu'un
+coup d'oeil distrait sur son curieux portail
+de la fin du XVe siècle. Assurément, il n'irait
+pas admirer, au Palais des Princes de
+Tour et Taxis, la chapelle gothique et le
+cloître ogival, pas plus que la bibliothèque
+de pipes, bizarre curiosité de cet ancien
+couvent. Il ne visiterait pas davantage le
+Rathhaus, siège de la Diète autrefois, et
+aujourd'hui simple Hôtel de Ville, dont la
+salle est ornée de vieilles tapisseries, et où
+la chambre de torture avec ses divers appareils
+est montrée, non sans orgueil, par le
+concierge de l'endroit. Il ne dépenserait
+pas un <i>trinkgeld</i>, le pourboire allemand,
+à payer les services d'un cicérone. Il n'en
+avait pas besoin, et c'est sans le secours
+de personne qu'il se rendit au Bureau des
+Postes, où plusieurs lettres l'attendaient
+à des initiales convenues. Karl Dragoch,
+ayant lu ces lettres, sans que son visage
+décelât aucun sentiment, se disposait à
+sortir du bureau, lorsqu'un homme assez
+vulgairement vêtu l'accosta sur la porte.</p>
+
+<p>Cet homme et Dragoch se connaissaient,
+car celui-ci d'un geste arrêta le
+nouveau venu au moment où il allait
+prendre la parole. Ce geste signifiait évidemment:
+«Pas ici.» Tous deux se dirigèrent
+vers une place voisine.</p>
+
+<p>«Pourquoi ne m'as-tu pas attendu sur
+le bord du fleuve? demanda Karl Dragoch,
+quand il s'estima à l'abri des oreilles
+indiscrètes.</p>
+
+<p>&mdash;Je craignais de vous manquer, lui
+fut-il répondu. Et, comme je savais que
+vous deviez venir à la poste....</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, te voilà, c'est l'essentiel, interrompit
+Karl Dragoch. Rien de neuf?</p>
+
+<p>&mdash;Rien.</p>
+
+<p>&mdash;Pas même un vulgaire cambriolage
+dans la région?</p>
+
+<p>&mdash;Ni dans la région, ni ailleurs, le long
+du Danube s'entend.</p>
+
+<p>&mdash;A quand remontent tes dernières nouvelles?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas deux heures que j'ai reçu
+un télégramme de notre bureau central de
+Budapest. Calme plat sur toute la ligne.</p>
+
+<p>Karl Dragoch réfléchit un instant.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas aller au Parquet de ma part.
+Tu donneras ton nom, Friedrick Ulhmann,
+et tu prieras qu'on te tienne au courant s'il
+survenait la moindre chose. Tu partiras
+ensuite pour Vienne.</p>
+
+<p>&mdash;Et nos hommes?</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en charge. Je les verrai au passage.
+Rendez-vous à Vienne, d'aujourd'hui
+en huit, c'est le mot d'ordre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous laisserez donc le haut fleuve
+sans surveillance? demanda Ulhmann.</p>
+
+<p>&mdash;Les polices locales y suffiront, répondit
+Dragoch, et nous accourrons à la moindre
+alerte. Jusqu'ici, d'ailleurs, il ne s'est
+jamais rien passé, au-dessus de Vienne, qui
+soit de notre compétence. Pas si bêtes, nos
+bonshommes, d'opérer si loin de leur base.</p>
+
+<p>&mdash;Leur base?... répéta Ulhmann. Auriez-vous
+des renseignements particuliers?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai, en tous cas, une opinion.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est?...</p>
+
+<p>&mdash;Trop curieux!... Quoi qu'il en soit, je
+te prédis que nous débuterons entre Vienne
+et Budapest.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi là plutôt qu'ailleurs?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que c'est là que le dernier
+crime a été commis. Tu sais bien, ce fermier
+qu'ils ont fait «chauffer» et qu'on
+a retrouvé brûlé jusqu'aux genoux.</p>
+
+<p>&mdash;Raison de plus pour qu'ils opèrent
+ailleurs la prochaine fois.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que?...</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'ils se diront que le district
+où ce crime a été perpétré doit être tout
+spécialement surveillé. Ils iront donc plus
+loin tenter la fortune. C'est ce qu'ils ont
+fait jusqu'ici. Jamais deux fois de suite au
+même endroit.»</p>
+
+<p>&mdash;Ils ont raisonné comme des bourriques,
+et tu les imites, Friedrick Ulhmann,
+répliqua Karl Dragoch. Mais c'est bien
+sur leur sottise que je compte. Tous les
+journaux, comme tu as dû le voir, m'ont
+attribué un raisonnement analogue. Ils ont
+publié avec un parfait ensemble que je
+quittais le Danube supérieur, où, selon moi,
+les malfaiteurs ne se risqueraient pas
+à revenir, et que je partais pour la Hongrie
+méridionale. Inutile de te dire qu'il n'y a
+pas un mot de vrai là-dedans, mais tu
+peux être sûr que ces communications tendancieuses
+n'ont pas manqué de toucher
+les intéressés.</p>
+
+<p>&mdash;Vous en concluez?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'ils n'iront pas du côté de la Hongrie
+méridionale se jeter dans la gueule
+du loup.</p>
+
+<p>&mdash;Le Danube est long, objecta Ulhmann.
+Il y a la Serbie, la Roumanie, la Turquie...</p>
+
+<p>&mdash;Et la guerre?.. Rien à faire par là
+pour eux. Nous verrons bien, au surplus.</p>
+
+<p>Karl Dragoch garda un instant le silence.</p>
+
+<p>&mdash;A-t-on ponctuellement suivi mes instructions?
+reprit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Ponctuellement.</p>
+
+<p>&mdash;La surveillance du fleuve a été continuée?</p>
+
+<p>&mdash;Jour et nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Et l'on n'a rien découvert de suspect?</p>
+
+<p>&mdash;Absolument rien. Toutes les barges,
+tous les chalands ont leurs papiers en
+règle. A ce propos, je dois vous dire que
+ces opérations de contrôle soulèvent beaucoup
+de murmures. La batellerie proteste,
+et, si vous voulez mon opinion, je trouve
+qu'elle n'a pas tort. Les bateaux n'ont rien
+avoir dans ce que nous cherchons. Ce n'est
+pas sur l'eau que des crimes sont commis.</p>
+
+<p>Karl Dragoch fronça les sourcils.</p>
+
+<p>&mdash;J'attache une grande importance à
+la visite des barges, des chalands et même
+des plus petites embarcations, répliqua-t-il
+d'un ton sec. J'ajouterai, une fois pour
+toutes, que je n'aime pas les observations.</p>
+
+<p>Ulhmann fit le gros dos.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, Monsieur, dit-il.</p>
+
+<p>Karl Dragoch reprît:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais encore ce que je ferai...
+Peut-être m'arrêterai-je à Vienne. Peut-être
+pousserai-je jusqu'à Belgrade... Je ne suis
+pas fixé... Comme il importe de ne pas
+perdre de contact, tiens-moi au courant
+par un mot adressé en autant d'exemplaires
+qu'il sera nécessaire à ceux de nos
+hommes échelonnés entre Ratisbonne et
+Vienne.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, Monsieur, répondit Ulhmann.
+Et moi?.. Où vous reverrai-je?</p>
+
+<p>&mdash;A Vienne, dans huit jours, je te l'ai
+dit, répondit Dragoch.</p>
+
+<p>Il réfléchit quelques instants.</p>
+
+<p>&mdash;Tu peux te retirer, ajouta-t-il. Ne
+manque pas de passer au Parquet et prends
+ensuite le premier train.</p>
+
+<p>Ulhmann s'éloignait déjà. Karl Dragoch
+le rappela.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as entendu parler d'un certain
+Ilia Brusch? interrogea-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Ce pêcheur qui s'est engagé à descendre
+le Danube la ligne à la main?</p>
+
+<p>&mdash;Précisément. Eh bien, si tu me vois
+avec lui, n'aie pas l'air de me connaître.»</p>
+
+<p>Là-dessus, ils se séparèrent, Friedrick
+Ulhmann disparut vers le haut quartier,
+tandis que Karl Dragoch se dirigeait vers
+l'hôtel de la Croix-d'Or, où il comptait
+dîner.</p>
+
+<p>Une dizaine de convives, causant de
+choses et d'autres, étaient déjà à table,
+lorsqu'il prit place à son tour. S'il mangea
+de grand appétit, Karl Dragoch ne se
+mêla point à la conversation. Il écoutait,
+par exemple, en homme qui a l'habitude
+de prêter l'oreille à tout ce qu'on dit autour
+de lui. Aussi ne put-il manquer d'entendre,
+quand l'un des convives demanda à son
+voisin:</p>
+
+<p>«Eh bien, cette fameuse bande, on n'en
+a donc pas de nouvelles?</p>
+
+<p>&mdash;Pas plus que du fameux Brusch, répondit
+l'autre. On attendait son passage à Ratisbonne,
+et il n'a pas encore été signalé.</p>
+
+<p>&mdash;C'est singulier.</p>
+
+<p>&mdash;A moins que Brusch et le chef de
+la bande ne fassent qu'un.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez rire?</p>
+
+<p>&mdash;Eh!.. qui sait?..»</p>
+
+<p>Karl Dragoch avait vivement relevé les
+yeux. C'était la seconde fois que cette
+hypothèse, décidément dans l'air, venait
+s'imposer à son attention. Mais il eut comme
+un imperceptible haussement d'épaules, et
+acheva son dîner sans prononcer une
+parole. Plaisanterie que tout cela. D'ailleurs,
+il était bien renseigné, ce bavard, qui
+ne connaissait même pas l'arrivée d'Ilia
+Brusch à Ratisbonne.</p>
+
+<p>Son dîner terminé, Karl Dragoch redescendit
+vers les quais. Là, au lieu de regagner
+tout de suite la barge, il s'attarda
+quelques instants sur le vieux pont de
+pierre qui réunit Ratisbonne à Stadt-am-Hof,
+son faubourg, et laissa errer son
+regard sur le fleuve, où quelques bateaux
+glissaient encore en se hâtant de profiter de
+la lumière mourante du jour.</p>
+
+<p>Il s'oubliait dans cette contemplation,
+quand une main se posa sur son épaule, en
+même temps que l'interpellait une voix
+familière.</p>
+
+<p>«Il faut croire, monsieur Jaeger, que
+tout cela vous intéresse.</p>
+
+<p>Karl Dragoch se retourna et vit, en face
+de lui, Ilia Brusch, qui le regardait en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit-il, tout ce mouvement du
+fleuve est curieux. Je ne me lasse pas de
+l'observer.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! monsieur Jaeger, dit Ilia Brusch.
+cela vous intéressera davantage, lorsque
+nous arriverons sur le bas fleuve, où les
+bateaux sont plus nombreux. Vous verrez,
+quand nous serons aux Portes de Fer!..
+Les connaissez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit Dragoch.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut avoir vu cela! déclara Ilia
+Brusch. S'il n'y a pas au monde un plus
+beau fleuve que le Danube, il n'y a pas, sur
+tout le cours du Danube, un plus bel endroit
+que les Portes de Fer!..</p>
+
+<p>Cependant la nuit était devenue complète.
+La grosse montre d'Ilia Brusch marquait
+plus de neuf heures.</p>
+
+<p>&mdash;J'étais en bas, dans la barge, lorsque
+je vous ai aperçu sur le pont, monsieur Jaeger,
+dit-il. Si je suis venu vous trouver,
+c'est pour vous rappeler que nous partons
+demain de très bonne heure, et que nous
+ferions bien, par conséquent, d'aller nous
+coucher.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous suis, monsieur Brusch,
+approuva Karl Dragoch.</p>
+
+<p>Tous deux descendirent vers la rive.
+Comme ils tournaient l'extrémité du pont,
+le passager de dire:</p>
+
+<p>&mdash;Et la vente de notre poisson, monsieur
+Brusch?.. Êtes-vous satisfait?</p>
+
+<p>&mdash;Dites enchanté, monsieur Jaeger! Je
+n'ai pas à vous remettre moins de quarante
+et un florins!.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui fera soixante-huit, avec les
+vingt-sept précédemment encaissés. Et
+nous ne sommes, qu'à Ratisbonne!.. Eh!
+eh! monsieur Brusch, l'affaire ne me paraît
+pas si mauvaise!</p>
+
+<p>&mdash;J'en arrive à le croire,» reconnut le
+pêcheur.</p>
+
+<p>Un quart d'heure plus tard, tous deux
+dormaient l'un près de l'autre, et, au soleil
+levant, l'embarcation était déjà à cinq kilomètres
+de Ratisbonne.</p>
+
+<p>En aval de cette ville, les rives du Danube
+présentent des aspects très différents. Sur
+la droite se succèdent à perte de vue de
+fertiles plaines, une riche et productive
+campagne, où ne manquent ni les fermes,
+ni les villages, tandis que, sur la gauche,
+se massent des forêts profondes et s'étagent
+des collines qui vont se souder au Bohmerwald.</p>
+
+<p>En passant, M. Jaeger et Ilia Brusch
+purent apercevoir, au-dessus de la bourgade
+de Donaustauf, le Palais d'été des
+Princes de Tour et Taxis, et le vieux château
+épiscopal de Ratisbonne, puis, au delà,
+sur le Savaltorberg, le Walhalla, ou «Séjour
+des élus», sorte de Parthénon égaré sous
+le ciel bavarois, qui n'est point celui de
+l'Attique, et dont la construction est due
+au roi Louis. A l'intérieur, c'est un musée,
+où figurent les bustes des héros de la Germanie,
+musée moins admirable que les
+belles dispositions architecturales de l'extérieur.
+Si le Walhalla ne vaut pas, en effet,
+le Parthénon d'Athènes, il l'emporte sur
+celui dont les Écossais ont décoré une des
+collines d'Édimbourg, la «vieille enfumée».</p>
+
+<p>Longue est la distance séparant Ratisbonne
+de Vienne, lorsqu'on suit les méandres
+du Danube. Cependant, sur cette route
+liquide de près de quatre cent soixante-quinze
+kilomètres, les cités de quelque importance
+sont rares. On ne trouve guère
+a signaler que Straubing, entrepôt agricole
+de la Bavière, où la barge s'arrêta le
+soir du 18 août; Passau, où elle arriva le
+20, et Lintz qu'elle dépassa dans la journée
+du 21. En dehors de ces villes, dont les
+deux dernières ont une certaine valeur
+stratégique, mais dont aucune n'atteint
+vingt mille âmes il n'existe que d'insignifiantes
+agglomérations.</p>
+
+<p>A défaut des oeuvres de l'homme, le touriste
+a, du moins, pour se défendre contre
+l'ennui, le spectacle toujours varié des rives
+du grand fleuve. Au-dessous de Straubing,
+où il s'étale déjà sur une largeur de quatre
+cents mètres, le Danube ne cesse de se
+resserrer, tandis que les premières ramifications
+des Alpes Rhétiques surélèvent
+peu à peu la rive droite.</p>
+
+<p>A Passau, bâtie au confluent de trois
+cours d'eau, le Danube, l'Inn et l'Ils, dont
+les deux premiers comptent parmi les plus
+importants de l'Europe, on quitte l'Allemagne,
+et cette même rive droite devient autrichienne
+dans l'aval immédiat de la ville,
+tandis que c'est seulement quelques kilomètres
+plus bas, au confluent de la Dadelsbach,
+que la rive gauche commence à faire
+partie de l'empire des Habsbourg. En ce
+point, le lit du fleuve est réduit à une étroite
+vallée de deux cents mètres environ qui va
+le conduire jusqu'à Vienne, tantôt s'élargissant
+au point de permettre la formation
+de véritables lacs parsemés d'îles et d'îlots,
+tantôt rapprochant plus encore ses parois
+entre lesquelles grondent les eaux furieuses.</p>
+
+<p>Ilia Brusch paraissait n'accorder aucun
+intérêt à cette succession de spectacles
+changeants et toujours sublimes, et semblait
+uniquement préoccupé d'activer de
+toute la vigueur de ses bras l'allure de son
+embarcation. L'attention qu'il lui fallait
+apporter à la conduite de la barge eût,
+d'ailleurs, suffi à excuser son indifférence.
+Outre les difficultés résultant des bancs de
+sable, difficultés qui sont monnaie courante
+de la navigation danubienne, il en
+avait à vaincre de plus sérieuses. Quelques
+kilomètres avant Passau, il avait dû
+affronter les rapides de Wilshofen, puis,
+cent cinquante kilomètres plus bas, un peu
+au-dessous de Grein, l'une des villes les
+plus misérables de la Haute-Autriche, ce
+furent ceux autrement redoutables du Strudel
+et du Wirbel.</p>
+
+<p>En cet endroit, la vallée devient un étroit
+couloir limité par des parois sauvages,
+entre lesquelles se précipitent les eaux
+bouillonnantes. Autrefois, de nombreux
+récifs rendaient ce passage des plus dangereux,
+et il n'était pas rare que la batellerie
+y éprouvât de graves dommages. Maintenant,
+le danger a notablement diminué. On
+a fait sauter à la mine les plus gênantes
+des roches qui s'échelonnaient d'une rive à
+l'autre. Les rapides ont perdu de leur
+fureur, les remous n'attirent plus les bateaux
+dans leurs tourbillons avec la même
+violence, et les catastrophes sont devenues
+moins fréquentes. Beaucoup de précautions,
+cependant, sont encore à prendre,
+autant pour les grands chalands que pour
+les petites embarcations.</p>
+
+<p>Tout cela n'était pas pour embarrasser
+Ilia Brusch. Il suivait les passes, évitait les
+bancs de sable, dominait les remous et les
+rapides, avec une étonnante habileté. Cette
+habileté, Karl Dragoch l'admirait, mais il
+ne laissait pas aussi d'être surpris qu'un
+simple pêcheur eût une science si parfaite
+du Danube et de ses traîtresses surprises.</p>
+
+<p>Si Ilia Brusch étonnait Karl Dragoch, la
+réciproque n'était pas moins vraie. Le
+pêcheur admirait, sans y rien comprendre,
+l'étendue des relations de son passager.
+Si infime que fût le lieu choisi pour la
+halte du soir, il était rare que M. Jaeger
+n'y trouvât pas quelqu'un de connaissance.
+A peine la barge était-elle amarrée, il sautait
+à terre et presque aussitôt il était abordé
+par une ou deux personnes. Jamais, du
+reste, il ne s'oubliait en de longues conversations.
+Après un échange de quelques
+mots, les interlocuteurs se séparaient, et
+M. Jaeger réintégrait la barge, tandis que
+les étrangers s'éloignaient.
+A la fin Ilia Brusch n'y put tenir.</p>
+
+<p>«Vous ayez donc des amis un peu partout,
+monsieur Jaeger? demanda-t-il un
+jour.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, monsieur Brusch, répondit
+Karl Dragoch. Cela tient à ce que j'ai souvent
+parcouru ces contrées.</p>
+
+<p>&mdash;En touriste, monsieur Jaeger?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur Brusch, pas en touriste.
+Je voyageais à cette époque pour une
+maison de commerce de Budapest, et, dans
+ce métier-là, non seulement on voit du pays,
+mais on se crée de nombreuses relations,
+vous le savez.»</p>
+
+<p>Tels furent les seuls incidents&mdash;si l'on
+peut appeler cela des incidents&mdash;qui marquèrent
+le voyage du 18 au 24 août. Ce
+jour-là, après une nuit passée le long de
+la rive, loin de tout village, en dessous de
+la petite ville de Tulln, Ilia Brusch se remit
+en route avant l'aube, ainsi qu'il en avait
+coutume. Cette journée ne devait pas être
+pareille aux précédentes. Le soir même,
+en effet, on serait à Vienne, et, pour la première
+fois, depuis huit jours, Ilia Brusch
+allait pêcher, afin de ne pas décevoir
+les admirateurs qu'il ne pouvait manquer
+d'avoir dans la capitale, où il avait eu soin
+de faire annoncer son arrivée par les cent
+voix de la Presse.</p>
+
+<p>D'ailleurs, ne fallait-il pas penser aux
+intérêts de M. Jaeger, trop négligés pendant
+cette semaine de navigation acharnée?
+Bien qu'il ne se plaignit pas, ainsi qu'il s'y
+était engagé, celui-ci ne devait pas être
+content, Ilia Brusch le comprenait de reste,
+et c'est pour être en mesure de lui donner
+au moins une apparence de satisfaction,
+qu'il s'était arrangé de manière à n'avoir
+qu'une trentaine de kilomètres à franchir
+durant cette dernière journée. Ainsi, malgré
+la diminution de sa vitesse, il lui serait
+quand même possible d'atteindre Vienne
+d'assez bonne heure pour tirer parti du produit
+de sa pêche.</p>
+
+<p>Au moment où Karl Dragoch sortit de la
+cabine, le butin était déjà abondant, mais le
+pêcheur devait faire mieux encore. Vers
+onze heures, sa ligne ramena un brochet
+de vingt livres. C'était une pièce royale qui
+obtiendrait sûrement un haut prix des
+amateurs viennois.</p>
+
+<p>Enhardi par ce succès, Ilia Brusch voulut
+tenter la chance une dernière fois, ce en
+quoi il eut grand tort, ainsi que l'événement
+le prouva. </p>
+
+<p>Comment s'y prit-il? Il eût été bien incapable
+de le dire. Le fait est que, lui, toujours
+si adroit, eut à ce moment un coup
+malheureux. Que ce soit le résultat d'un
+instant de distraction ou pour toute autre
+cause, sa ligne, fut mal lancée, et l'hameçon,
+violemment ramené, vint frapper son visage
+où il traça un sillon sanglant. Ilia Brusch
+poussa un cri de douleur.</p>
+
+<p>Après avoir labouré les chairs, l'hameçon,
+continuant sa route, agrippa au passage
+les lunettes aux grands verres noirs que
+le pêcheur portait jour et nuit, et cet instrument,
+ enlevé comme une plume, se mit
+à décrire des courbes éperdues à quelques
+centimètres au-dessus de la surface de l'eau.</p>
+
+<p>Étouffant une exclamation de dépit, Ilia
+Brusch, après un coup d'oeil plein d'inquiétude
+à l'adresse de M. Jaeger, eut tôt fait
+de ramener à lui les lunettes vagabondes,
+qu'il s'empressa de remettre à leur place
+primitive. Alors seulement il parut soulagé.</p>
+
+<p>Cet incident n'avait duré que quelques
+secondes, mais ces quelques secondes
+avaient suffi à Karl Dragoch pour constater
+que son hôte possédait de magnifiques yeux
+bleus, dont le regard très vif semblait peu
+compatible avec une vue maladive.</p>
+
+<p>Le détective ne put faire autrement que de
+réfléchir à cette singularité, son tempérament
+le portant à réfléchir sur tous les
+sujets qui sollicitaient son attention, et ses
+réflexions ne furent pas terminées après
+que les yeux bleus eurent disparu de nouveau
+derrière l'écran noir qui les dissimulait
+habituellement. Il est inutile de dire
+qu'Ilia Brusch ne pêcha pas davantage ce
+jour-là. Son estafilade, plus douloureuse
+que grave, sommairement pansée, il rangea
+avec soin ses engins, tandis que le bateau
+suivait tout seul le fil du courant, puis ce
+fut l'heure du déjeuner.</p>
+
+<p>Peu d'instants auparavant, on était passé
+au pied du Kalhemberg, mont de trois cent
+cinquante mètres, dont le sommet domine la
+ville de Vienne. Maintenant, plus on avançait,
+plus l'animation des rives annonçait
+l'approche d'une importante cité. Les villas,
+tout d'abord, s'étaient succédé, de plus en
+plus rapprochées. Puis, des usines avaient
+souillé le ciel des fumées de leurs hautes
+cheminées. Bientôt Ilia Brusch et son compagnon
+aperçurent quelques fiacres mettant
+dans cette banlieue une note franchement
+urbaine.</p>
+
+<p>Dès les premières heures de l'après-midi,
+la barge dépassa Nussdorf, point où
+s'arrêtent les bateaux à vapeur, en raison
+de leur tirant d'eau. La modeste embarcation
+du pêcheur avait à cet égard de moindres
+exigences. D'ailleurs, elle ne contenait
+pas, comme les dampsschiffs, des
+voyageurs, qui eussent exigé d'être transportés
+par le canal jusqu'au coeur même de
+la ville.</p>
+
+<p>Libre de ses mouvements, Ilia Brusch
+suivit le grand bras du Danube. Avant
+quatre heures, il s'arrêtait près de la rive
+et frappait son amarre à l'un des arbres
+du Prater, promenade fameuse, qui est à
+Vienne ce que le Bois de Boulogne est à
+Paris.</p>
+
+<p>«Qu'avez-vous donc aux yeux, monsieur
+Brusch? demanda à ce moment Karl Dragoch
+qui, depuis l'incident des lunettes,
+n'avait prononcé que de rares paroles.</p>
+
+<p>Ilia Brusch interrompit son travail et se
+tourna vers son passager.</p>
+
+<p>&mdash;Aux yeux? répéta-t-il d'un ton interrogatif.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, aux yeux, dit M. Jaeger. Ce n'est
+pas pour votre plaisir, je suppose, que vous
+portez ces lunettes noires?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit Ilia Brusch, mes lunettes!..
+J'ai la vue faible, et la lumière me fait mal,
+voilà tout.»</p>
+
+<p>La vue faible?.. Avec des yeux pareils!..</p>
+
+<p>Son explication donnée, Ilia Brusch
+acheva d'amarrer sa barge. Son passager
+le regardait faire d'un air songeur.</p>
+
+<br><br><br>
+<a name="VII"></a>
+
+<h3>VII</h3>
+
+
+<h3>CHASSEURS ET GIBIERS.</h3>
+
+<p>Quelques promeneurs animaient, en cette
+après-midi d'août, la rive du Danube, qui
+forme, au Nord-Est, l'extrême limite de la
+promenade du Prater. Ces promeneurs guettaient-ils
+Ilia Brusch? Probablement, celui-ci
+ayant eu soin de faire préciser à l'avance
+par les journaux le lieu et presque l'heure
+de son arrivée. Mais comment les curieux,
+disséminés sur un aussi vaste espace, découvriraient-ils
+la barge que rien ne signalait
+à leur attention?</p>
+
+<p>Ilia Brusch avait prévu cette difficulté. Dès
+que son embarcation fut amarrée, il s'empressa
+de dresser un mât portant une longue
+banderolle sur laquelle on pouvait lire:
+<i>Ilia Brusch, Lauréat du concours de Sigmaringen</i>;
+puis, sur le toit du rouf, il fit, des
+poissons capturés pendant la matinée, une
+sorte d'étalage, en donnant au brochet la
+place d'honneur.</p>
+
+<p>Cette réclame à l'américaine eut un
+résultat immédiat. Quelques badauds s'arrêtèrent
+en face de la barge et la contemplèrent
+d'un air désoeuvré. Ces premiers
+badauds en attirant d'autres, le rassemblement
+prit en quelques instants des proportions
+telles que les véritables curieux
+ne purent faire autrement que de le remarquer.
+Ils accoururent, et, en voyant tous
+ces gens se hâter dans la même direction,
+d'autres se mirent à courir à leur exemple
+sans savoir pourquoi. En moins d'un quart
+d'heure, cinq cents personnes étaient groupées
+en face de la barge. Ilia Brusch n'avait
+jamais rêvé pareil succès:</p>
+
+<p>Entre ce public et le pêcheur, le dialogue
+ne tarda pas à s'engager.</p>
+
+<p>«Monsieur Brusch? demanda un des
+assistants.</p>
+
+<p>&mdash;Présent, répondit l'interpellé.</p>
+
+<p>&mdash;Permettez-moi de me présenter.
+M. Claudius Roth, un de vos collègues de
+la Ligue Danubienne.</p>
+
+<p>&mdash;Enchanté, monsieur Roth!</p>
+
+<p>&mdash;Plusieurs autres de nos collègues sont
+ici, d'ailleurs. Voici M. Hanisch, M. Tietze,
+M. Hugo Zwiedinek, sans compter ceux que
+je ne connais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, par exemple, Mathias Kasselick,
+de Budapest, dit un spectateur.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, ajouta un autre, Wilhelm
+Bickel, de Vienne.</p>
+
+<p>&mdash;Ravi, Messieurs, d'être en pays de
+connaissance, s'écria Ilia Brusch.</p>
+
+<p>Les demandes et les réponses se croisèrent.
+La conversation devint générale.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez fait bon voyage, monsieur
+Brusch?</p>
+
+<p>&mdash;Excellent.</p>
+
+<p>&mdash;Voyage rapide, en tous cas. On ne vous
+attendait pas si tôt.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a pourtant quinze jours que je suis
+en route.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais il y a loin de Donaueschingen
+à Vienne!</p>
+
+<p>&mdash;Neuf cents kilomètres, à peu près, ce
+qui fait une soixantaine de kilomètres par
+jour en moyenne.</p>
+
+<p>&mdash;Le courant les fait à peine en vingt-quatre
+heures.</p>
+
+<p>&mdash;Ça dépend des endroits.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai. Et votre poisson? Le vendez-vous
+facilement?</p>
+
+<p>&mdash;A merveille.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous êtes content?</p>
+
+<p>&mdash;Très content.</p>
+
+<p>&mdash;Aujourd'hui, votre pêche est fort belle.
+Il y a surtout un brochet superbe.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas mal, en effet.</p>
+
+<p>&mdash;Combien le brochet?</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'il vous plaira de le payer. Je
+vais, si vous le voulez bien, mettre mon
+poisson aux enchères, en gardant le brochet
+pour la fin.</p>
+
+<p>&mdash;Pour la bonne bouche, traduisit un
+plaisant.</p>
+
+<p>&mdash;Excellente idée! s'écria M. Roth. L'acquéreur
+du brochet, au lieu d'en manger
+la chair, pourra, s'il le préfère, le faire
+empailler, en souvenir d'Ilia Brusch!»</p>
+
+<p>Ce petit discours obtint un grand succès
+et les enchères commencèrent avec animation.
+Un quart d'heure plus tard, le pêcheur
+avait encaissé une somme rondelette, à
+laquelle le fameux brochet n'avait pas contribué
+pour moins de trente-cinq florins.</p>
+
+<p>La vente terminée, la conversation continua
+entre le lauréat et le groupe d'admirateurs
+qui se pressait sur la berge. Renseigné
+sur le passé, on s'enquérait de ses
+intentions pour l'avenir. Ilia Brusch répondait,
+d'ailleurs, avec complaisance, et
+annonçait, sans en faire mystère, qu'après
+avoir consacré à Vienne la journée du lendemain,
+il irait, le soir du jour suivant, coucher
+à Presbourg.</p>
+
+<p>Peu à peu, l'heure s'avançant, les curieux
+diminuèrent de nombre, chacun regagnant
+son dîner. Obligé de penser au sien, Ilia
+Brusch disparut dans le tôt, laissant son
+passager en pâture à l'admiration publique.</p>
+
+<p>C'est pourquoi deux promeneurs, attirés
+par le rassemblement qui comptait encore
+une centaine de personnes, n'aperçurent
+que Karl Dragoch, solitairement assis au-dessous
+de la banderolle qui annonçait <i>urbi
+et orbi</i> le nom et la qualité du lauréat de la
+Ligue Danubienne. L'un de ces nouveaux
+venus était un grand gaillard de trente
+ans environ, large d'épaules, chevelure et
+barbe blondes, de ce blond slave qui semble
+l'apanage de la race; l'autre, d'aspect
+robuste aussi, et remarquable par l'insolite
+carrure de ses épaules, était plus âgé, et
+ses cheveux grisonnants montraient qu'il
+avait dépassé la quarantaine.</p>
+
+<p>Au premier regard que le plus jeune de
+ces personnages jeta vers la barge, il tressaillit
+et fit un rapide mouvement de recul,
+en entraînant son compagnon en arrière.</p>
+
+<p>« C'est lui, dit-il, d'une voix étouffée, dès
+qu'ils furent sortis de la foule.</p>
+
+<p>&mdash;Tu crois?</p>
+
+<p>&mdash;Sûr! Tu ne l'as donc pas reconnu?</p>
+
+<p>&mdash;Comment l'aurais-je reconnu? Je ne
+l'ai jamais vu.</p>
+
+<p>Un instant de silence suivit. Les deux
+interlocuteurs réfléchissaient.</p>
+
+<p>&mdash;Il est seul dans la barque? demanda le
+plus âgé.</p>
+
+<p>&mdash;Tout seul.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est bien la barque d'Ilia Brusch?</p>
+
+<p>&mdash;Pas d'erreur possible. Le nom est
+inscrit sur la banderolle.</p>
+
+<p>&mdash;C'est à n'y rien comprendre.</p>
+
+<p>Après un nouveau silence, ce fut le plus
+jeune qui reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait donc lui qui fait ce voyage à
+grand orchestre sous le nom d'Ilia Brusch?</p>
+
+<p>&mdash;Dans quel but?</p>
+
+<p>Le personnage à la barbe blonde haussa
+les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Dans le but de parcourir le Danube
+incognito, c'est clair.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! fit son compagnon grisonnant.</p>
+
+<p>&mdash;Ça ne m'étonnerait pas, dit l'autre.
+C'est un malin, Dragoch, et son coup aurait
+parfaitement réussi, sans le hasard qui nous
+a fait passer par ici.</p>
+
+<p>Le plus âgé des deux interlocuteurs
+paraissait mal convaincu.</p>
+
+<p>&mdash;C'est du roman, murmura-t-il entre ses
+dents.</p>
+
+<p>&mdash;Tout à fait, Titcha, tout à fait, approuva
+son compagnon, mais Dragoch aime
+assez les moyens romanesques. Nous tirerons,
+d'ailleurs, la chose au clair. On disait
+autour de nous que la barge resterait à
+Vienne demain toute la journée. Nous n'aurons
+qu'à revenir. Si Dragoch est toujours
+là, c'est que c'est bien lui qui est entré dans
+la peau d'Ilia Brusch.</p>
+
+<p>&mdash;Dans ce cas, demanda Titcha, que ferons-nous?</p>
+
+<p>Son interlocuteur ne répondit pas tout de
+suite.</p>
+
+<p>&mdash;Nous aviserons, » dit-il.</p>
+
+<p>Tous deux s'éloignèrent du côté de la
+ville, laissant la barge entourée d'un public
+de plus en plus clairsemé. La nuit s'écoula
+paisiblement pour Ilia Brusch et son passager.
+Quand celui-ci sortit de la cabine, il
+trouva le premier en train de faire subir à
+ses engins de pêche une révision générale.</p>
+
+<p>« Beau temps, monsieur Brusch, dit Karl
+Dragoch en manière de bonjour.</p>
+
+<p>&mdash;Beau temps, monsieur Jaeger, approuva
+Ilia Brusch.</p>
+
+<p>&mdash;Ne comptez-vous pas en profiter, monsieur
+Brusch, pour visiter la ville?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi non, monsieur Jaeger. Je ne
+suis pas curieux de mon naturel, et j'ai ici
+de quoi m'occuper toute la journée. Après
+deux semaines de navigation, ce n'est pas
+du luxe de remettre un peu d'ordre.</p>
+
+<p>&mdash;A votre aise, monsieur Brusch. Pour
+moi, je n'imiterai pas votre indifférence et
+je compte rester à terre jusqu'au soir.</p>
+
+<p>&mdash;Et bien vous ferez, monsieur Jaeger,
+approuva Ilia Brusch, puisque c'est à
+Vienne que vous demeurez. Peut-être avez-vous
+de la famille qui ne sera pas fâchée de
+vous voir.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une erreur, monsieur Brusch, je
+suis garçon.</p>
+
+<p>&mdash;Tant pis, monsieur Jaeger, tant pis.
+On n'est pas trop de deux pour porter le
+fardeau de la vie.</p>
+
+<p>Karl Dragoch se mit à rire.</p>
+
+<p>&mdash;Fichtre! monsieur Brusch, vous n'êtes
+pas gai, ce matin.</p>
+
+<p>&mdash;On a ses jours, monsieur Jaeger,
+répondit le pêcheur. Mais que cela ne vous
+empêche pas de vous amuser le mieux possible.</p>
+
+<p>&mdash;Je tâcherai, monsieur Brusch, » répondit
+Karl Dragoch en s'éloignant.</p>
+
+<p>A travers le Prater, il alla rejoindre la
+Haupt-Allée, rendez-vous des élégances
+viennoises pendant la saison. Mais, à
+cette époque de l'année, et à cette heure,
+la Haupt-Allée était presque déserte et
+il put hâter le pas sans être gêné par la
+foule.</p>
+
+<p>Il y avait, toutefois, assez de monde pour
+que son attention ne fût pas attirée par deux
+promeneurs qu'il croisa, en même temps que
+plusieurs autres, comme il arrivait à la
+hauteur du Constantins Hugel, colline artificielle
+dont on a jugé bon de varier la
+perspective du Prater. Sans s'occuper de
+ces deux promeneurs, Karl Dragoch continua
+tranquillement sa route, et, dix
+minutes plus tard, il entrait dans un petit
+café du rond-point du Prater, le Prater
+Stern en allemand. Il y était attendu. Un
+consommateur déjà attablé se leva, en l'apercevant,
+et vint à sa rencontre.</p>
+
+<p>«Bonjour, Ulhmann, dit Karl Dragoch.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, Monsieur, répondit Friedrich
+Ulhmann.</p>
+
+<p>&mdash;Toujours rien de neuf?</p>
+
+<p>&mdash;Toujours rien.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon. Cette fois, nous pouvons
+disposer de la journée et convenir mûrement
+de ce que nous devons faire.»</p>
+
+<p>Si Karl Dragoch n'avait pas remarqué les
+deux promeneurs de la Haupt-Allée, ceux-ci&mdash;les
+mêmes individus que le hasard avait
+conduits, la veille, près de la barge d'Ilia
+Brusch&mdash;l'avaient parfaitement vu, au
+contraire. D'un même mouvement ils avaient
+fait volte-face, après le passage du chef de
+la police danubienne, et l'avaient suivi, en
+gardant une distance suffisante pour éviter
+toute surprise. Quand Dragoch eut disparu
+dans le petit café, ils entrèrent dans un établissement
+semblable situé vis-à-vis du premier,
+de l'autre côté du rond-point, résolus
+à rester, s'il le fallait, toute la journée en
+embuscade.</p>
+
+<p>Leur patience fut mise à l'épreuve. Après
+avoir consacré plusieurs heures à convenir
+dans le détail de leurs faits et gestes, Dragoch
+et Ulhmann déjeunèrent sans se
+presser. Leur déjeuner terminé, désireux
+d'échapper à l'atmosphère étouffante de la
+salle, ils se firent servir à l'air libre la tasse
+de café devenue le complément indispensable
+de tout repas. Ils étaient en train de
+la savourer, quand Dragoch fit soudain un
+geste d'étonnement et, comme désireux de
+n'être pas reconnu, rentra rapidement dans
+l'intérieur du restaurant, d'où, à travers
+les rideaux du vitrage, il surveilla un homme
+qui traversait la place en ce moment.</p>
+
+<p>«C'est lui, Dieu me pardonne!» murmura
+Dragoch, en suivant des yeux Ilia
+Brusch.</p>
+
+<p>C'était Ilia Brusch, en effet, bien reconnaissable
+à sa figure rasée, à ses lunettes
+et à ses cheveux noirs comme ceux d'un
+Italien du Sud.</p>
+
+<p>Quand celui-ci se fut engagé dans la
+Kaiser-Josephstrasse, Dragoch vint rejoindre
+Ulhmann demeuré sur la terrasse,
+lui intima l'ordre de l'attendre autant qu'il
+serait nécessaire, et s'élança sur les traces
+du pêcheur.</p>
+
+<p>Ilia Brusch marchait, sans songer à se
+retourner, avec le calme d'une conscience
+paisible. D'un pas tranquille, il marcha
+jusqu'au bout de la Kaiser-Josephstrasse,
+puis, en droite ligne, à travers le parc de
+l'Augarten, il arriva à la Brigittenau. Quelques
+instants, il parut alors hésiter, et
+pénétra finalement dans une échoppe de
+sordide apparence ouvrant sa pauvre devanture
+dans l'une des plus misérables rues
+de ce quartier ouvrier.</p>
+
+<p>Une demi-heure plus tard il ressortait.
+Toujours filé, sans le savoir, par Karl Dragoch,
+qui ne manqua pas en passant de lire
+l'enseigne de la boutique où son compagnon
+de voyage venait de s'arrêter, il prit la
+Rembrandtgasse, puis, remontant la rive
+gauche du canal, atteignit la Praterstrasse,
+qu'il suivit jusqu'au rond-point. Là, il tourna
+délibérément à droite et s'éloigna par la
+Haupt-Allée, sous les arbres du Prater. Il
+rentrait évidemment à bord de la barge, et
+Karl Dragoch jugea inutile de continuer
+plus longtemps sa filature.</p>
+
+<p>Celui-ci revint donc au petit café, devant
+lequel Friedrich Ulhmann l'avait fidèlement
+attendu.</p>
+
+<p>«Connais-tu un juif du nom de Simon
+Klein? demanda-t-il en l'abordant.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, répondit Ulhmann.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que ce juif?</p>
+
+<p>&mdash;Pas grand'chose de bon. Brocanteur,
+usurier, au besoin receleur, je crois que
+ces trois mots le peignent du haut en bas.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien ce que je pensais, murmura
+Dragoch, qui paraissait plongé en de profondes
+réflexions.</p>
+
+<p>Après un instant, il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Combien d'hommes avons-nous ici?</p>
+
+<p>&mdash;Une quarantaine, répondit Ulhmann.</p>
+
+<p>&mdash;C'est suffisant. Écoute-moi bien. Il
+faut faire table rase de ce que nous avons
+dit ce matin. Je change mon plan, car, plus
+je vais, plus j'ai le pressentiment que l'affaire
+arrivera près de l'endroit, quel qu'il soit,
+où je serai moi-même.</p>
+
+<p>&mdash;Où vous serez?... Je ne comprends pas.</p>
+
+<p>&mdash;C'est inutile. Tu échelonneras tes
+hommes, deux par deux, sur la rive gauche
+du Danube de cinq en cinq kilomètres, en
+commençant à vingt kilomètres au delà
+de Presbourg. Leur mission unique sera
+de me surveiller. Aussitôt que le dernier
+échelon m'aura aperçu, les deux hommes
+qui le composent se hâteront d'aller cinq
+kilomètres en avant du premier, et ainsi de
+suite. C'est compris?... Qu'ils ne me manquent
+pas surtout!</p>
+
+<p>&mdash;Et moi? interrogea Ulhmann.</p>
+
+<p>&mdash;Toi, tu t'arrangeras pour ne pas me
+perdre de vue. Comme je suis dans une
+barque, au beau milieu du fleuve, ce n'est
+pas très difficile... Pour tes hommes, qu'ils
+prennent, bien entendu, en montant leur
+faction, tous les renseignements possibles.
+En cas de besoin, le poste informé d'un
+événement grave avisera les autres, dont
+il sera le point de concentration.</p>
+
+<p>&mdash;Compris.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on se mette en route dès ce soir, et
+que demain je trouve tes hommes à leur
+poste.</p>
+
+<p>&mdash;Ils y seront,» dit Ulhmann.</p>
+
+<p>Par deux et trois fois Karl Dragoch exposa
+son plan, sans se lasser, jusqu'au
+moment où, certain d'avoir été parfaitement
+saisi par son subordonné, il se décida,
+l'heure avançant, à regagner la barge.</p>
+
+<p>Dans le petit café, de l'autre côté de la
+place, les deux promeneurs du Prater
+n'avaient pas interrompu leur espionnage.
+Ils avaient vu Dragoch sortir, sans en
+soupçonner la raison, Ilia Brusch n'ayant
+pas plus attiré leur attention que ne l'aurait
+fait tout autre passant. Leur premier mouvement
+avait été de se lancer à sa poursuite,
+mais la présence de Friedrich Ulhmann
+les en avait empêchés. Rassurés,
+d'ailleurs, par l'attente de celui-ci, ils
+avaient eux-mêmes attendu, convaincus
+qu'ils ne tarderaient pas à voir revenir Karl
+Dragoch.</p>
+
+<p>Le retour du détective prouva qu'ils
+avaient justement raisonné, et, quand le
+détective disparut avec Ulhmann dans l'intérieur
+du café, ils restèrent aux aguets,
+jusqu'au moment où se séparèrent le chef
+de police et son subordonné.</p>
+
+<p>Laissant ce dernier remonter vers le
+centre, les deux acolytes s'attachèrent de
+nouveau à Karl Dragoch, et redescendirent
+à sa suite la Haupt-Allée, qu'ils avaient suivie
+le matin même en sens contraire. Après
+trois quarts d'heure de marche, ils s'arrêtèrent.
+La ligne d'arbres bordant la berge
+du Danube apparaissait alors. Il ne pouvait
+être douteux que Dragoch regagnât son
+embarcation.</p>
+
+<p>«Inutile d'aller plus loin, dit le plus
+jeune. Nous sommes fixés, maintenant.
+Ilia Brusch et Karl Dragoch sont bien le
+même homme. La démonstration est faite,
+et, en le suivant plus longtemps, nous risquerions
+d'être remarqués à notre tour.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'allons-nous faire? demanda son
+compagnon à carrure de lutteur.</p>
+
+<p>&mdash;Nous en causerons, répondit l'autre.
+J'ai une idée.»</p>
+
+<p>Pendant que les deux inconnus s'occupaient
+si fort de sa personne, et élaboraient,
+en s'éloignant vers le Prater Stern,
+des plans dont l'exécution ne devait pas
+être beaucoup différée, Karl Dragoch réintégrait
+la barge, sans se douter de l'espionnage
+dont il avait été l'objet au cours de
+cette journée. Il y trouva Ilia Brusch, fort
+affairé à préparer le dîner, que les deux
+compagnons, une heure plus tard, partagèrent
+comme de coutume, à cheval sur l'un
+des bancs.</p>
+
+<p>«Eh bien, monsieur Jaeger, êtes-vous
+content de votre promenade? demanda Ilia
+Brusch, quand les pipes commencèrent à
+répandre leurs nuages de fumée.</p>
+
+<p>&mdash;Enchanté, répondit Karl Dragoch.
+Et vous, monsieur Brusch, n'avez-vous
+pas changé d'avis, et ne vous êtes-vous pas
+décidé à parcourir un peu la ville de
+Vienne?.. A y faire quelque visite, peut-être?</p>
+
+<p>&mdash;Que non pas, monsieur Jaeger, affirma
+Ilia Brusch. Je ne connais personne ici,
+moi. Depuis que vous êtes parti, je n'ai
+pas mis le pied à terre.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment!</p>
+
+<p>&mdash;C'est ainsi. Je n'ai pas quitté le bord,
+où j'avais d'ailleurs assez de travail pour
+m'occuper jusqu'au soir.»</p>
+
+<p>Karl Dragoch ne répliqua pas. Les pensées
+que le flagrant mensonge de son hôte
+pouvait lui suggérer, il les garda pour lui,
+et l'on parla de choses et d'autres jusqu'au
+moment où sonna l'heure du sommeil.</p>
+
+<br><br><br>
+<a name="VIII"></a>
+<h3>VIII</h3>
+
+
+<h3>UN PORTRAIT DE FEMME.</h3>
+
+<p>Ilia Brusch s'était-il rendu coupable d'un
+mensonge prémédité, ou bien changea-t-il
+d'avis par simple caprice? Quoi qu'il en soit,
+les renseignements fournis par lui sur son
+itinéraire se trouvèrent être de la plus
+notoire inexactitude..</p>
+
+<p>Parti deux heures avant l'aube, le matin
+du 26 août, il ne s'arrêta pas à Presbourg,
+comme il l'avait annoncé. Vingt heures de
+godille acharnée le menèrent d'une seule
+traite à plus de quinze kilomètres au delà
+de cette ville, et il recommença cet effort
+surhumain après quelques brefs instants
+de repos.</p>
+
+<p>Pourquoi il s'efforçait avec une hâte si
+fébrile d'écourter son voyage, Ilia Brusch
+ne se crut pas obligé d'en faire confidence
+à M. Jaeger, dont les intérêts étaient ainsi
+gravement compromis cependant, et, de
+son côté, celui-ci, respectueux de la foi
+jurée, ne manifesta par aucun signe le
+désappointement que tant de précipitation
+devait lui faire éprouver.</p>
+
+<p>Les préoccupations de Karl Dragoch détournaient,
+d'ailleurs, l'attention de M. Jaeger.
+Le petit dommage que le second risquait
+de subir n'avait qu'une importance
+bien mince en regard des soucis du premier.</p>
+
+<p>Dans cette matinée du 26 août, Karl Dragoch
+venait, en effet, de faire une remarque
+du caractère le plus insolite, qui, s'ajoutant
+à celles des jours précédents, achevait de le
+troubler profondément. C'est vers dix heures
+du matin que la chose était arrivée. A ce
+moment, Dragoch, plongé dans ses pensées,
+regardait machinalement Ilia Brusch
+godiller, debout à l'arrière de la barge,
+avec un entêtement de boeuf au labour. A
+cause d'une sinuosité du chenal qui l'obligeait
+à se diriger, pour quelques instants,
+vers le Nord-Ouest, le pêcheur avait alors
+le soleil en plein derrière lui. Il était tête
+nue, car, ruisselant littéralement de sueur,
+il avait rejeté à ses pieds la casquette de
+loutre dont il se couvrait d'ordinaire, et la
+lumière éclairait vivement par transparence
+son abondante et noire chevelure.</p>
+
+<p>Tout à coup, Karl Dragoch fut frappé
+par une particularité des plus singulières.
+Si Ilia Brusch était brun, et cela n'était
+pas contestable, il ne l'était du moins que
+partiellement. Noirs à leur extrémité, ses
+cheveux, à leur base, s'accusaient, sur une
+longueur de quelques millimètres, du plus
+indéniable blond.</p>
+
+<p>Phénomène naturel que cette diversité
+de teintes? Peut-être. Mais, plus vraisemblablement,
+simple résultat d'une vulgaire
+teinture dont on aurait négligé de renouveler
+l'application.</p>
+
+<p>Quand bien même un doute aurait pu,
+d'ailleurs, subsister à ce sujet dans l'esprit
+de Karl Dragoch, celui-ci n'eût pas tardé à
+être exactement renseigné, puisque, dès le
+lendemain matin, les cheveux d'Ilia Brusch
+avaient perdu leur double coloration. Le
+pêcheur, évidemment, s'était aperçu de sa
+négligence et y avait remédié pendant la
+nuit.</p>
+
+<p>Ces yeux que leur propriétaire dissimulait
+avec tant de soin derrière d'impénétrables
+verres, ce mensonge certain au moment
+de l'escale à Vienne, cette hâte incompréhensible
+si peu compatible avec le but
+avoué du voyage, ces cheveux blonds
+transformés en cheveux noirs, tout cela
+formait un faisceau de présomptions dont
+on devait nécessairement conclure... Au
+fait, que devait-on en conclure? Karl Dragoch,
+après tout, n'en savait rien. Que la
+conduite d'Ilia Brusch fût louche, ce n'était
+que trop certain, mais quelle conclusion
+convenait-il d'en tirer?</p>
+
+<p>Pourtant, une hypothèse, cent fois repoussée
+d'abord, finit par s'imposer à Karl
+Dragoch qui ne cessait de réfléchir au
+problème posé à sa sagacité. Et cette hypothèse,
+c'était celle-là même que, par deux
+fois, lui avait suggérée le hasard. Le joyeux
+Serbe, Michael Michaelovitch, d'abord, les
+voyageurs de l'hôtel de Ratisbonne, ensuite,
+n'avaient-ils pas, moitié sérieusement,
+moitié sous forme de plaisanterie, émis
+l'idée que, sous le vêtement d'emprunt du
+lauréat, se cachait le chef des malfaiteurs
+qui terrorisaient la région? Fallait-il donc
+en arriver à examiner sérieusement une
+supposition à laquelle ceux-mêmes qui
+l'avaient formulée n'accordaient sûrement
+pas la moindre créance?</p>
+
+<p>Pourquoi pas, après tout? Certes, les
+faits observés jusqu'ici n'autorisaient pas
+une certitude. Ils autorisaient du moins
+tous les soupçons. Et, en vérité, si des
+observations subséquentes établissaient le
+bien-fondé de ces soupçons, ce serait une
+plaisante aventure que le même bateau
+eût transporté pendant un si grand nombre
+de kilomètres ce chef de bandits et le policier
+chargé de l'arrêter.</p>
+
+<p>Par ce côté, le drame avait tendance à
+tourner au vaudeville, et Karl Dragoch
+répugnait fort à admettre la possibilité
+d'une si merveilleuse coïncidence. Mais les
+procédés techniques du vaudeville ne consistent-ils
+pas uniquement dans la concentration
+en un même lieu et en un court
+espace de temps de quiproquos et de surprises,
+qu'on ne remarque pas, ou qui semblent
+moins hilarants dans la vie réelle, à
+cause de leur éparpillement et, pour ainsi
+parler, de leur état de dilution? Il ne serait
+donc pas d'une saine logique de rejeter <i>de
+plano</i> un fait, sous prétexte qu'il parait anormal
+ou invraisemblable. Il convient d'être
+plus modeste, et d'admettre l'infinie richesse
+des combinaisons du hasard.</p>
+
+<p>C'est sous l'empire de ces préoccupations
+que Karl Dragoch, le matin du 28, après
+une nuit passée en pleine campagne à
+quelques kilomètres en aval de Komorn,
+mit la conversation sur un sujet qui n'avait
+jamais été effleuré jusqu'alors.</p>
+
+<p>«Bonjour, monsieur Brusch, dit-il, en
+sortant, ce matin-là, de la cabine, où il venait
+de dresser à loisir son plan d'attaque.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, monsieur Jaeger répondit le
+pêcheur qui godillait avec son énergie coutumière.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez bien dormi, monsieur
+Brusch?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement. Et vous, monsieur Jaeger?</p>
+
+<p>&mdash;Euh!.. euh!.. Comme ci, comme ça.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment! fit Ilia Brusch. Pourquoi,
+si vous avez été souffrant, ne pas m'avoir
+appelé?</p>
+
+<p>&mdash;Ma santé est parfaite, monsieur Brusch,
+répondit M. Jaeger. Cela n'empêche pas
+que la nuit m'ait paru un peu longue. Je
+ne suis pas fâché, je l'avoue, d'en avoir vu
+la fin.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que?..</p>
+
+<p>&mdash;Parce que j'étais un peu inquiet, je
+peux le reconnaître maintenant.</p>
+
+<p>&mdash;Inquiet!.. répéta Ilia Brusch d'un ton
+de sincère étonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est même pas la première fois
+que je suis inquiet, expliqua M. Jaeger. Je
+n'ai jamais été très à mon aise, quand la
+fantaisie vous a pris de passer la nuit loin
+de toute ville et de tout village.</p>
+
+<p>&mdash;Bah!.. fit Ilia Brusch qui semblait
+tomber des nues. Il fallait me le dire, et je
+me serais arrangé autrement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous oubliez que je me suis engagé
+à vous laisser toute liberté d'agir à votre
+guise. Chose promise, chose due, monsieur
+Brusch! Cela n'empêche pas que je
+n'aie pas toujours été très rassuré. Que
+voulez-vous? Je suis un citadin, moi, et je
+trouve impressionnants ce silence et cette
+solitude de la campagne.</p>
+
+<p>&mdash;Affaire d'habitude, monsieur Jaeger,
+répliqua gaiement Ilia Brusch. Vous vous
+y feriez, si notre voyage devait être plus
+long. En réalité, il y a moins de dangers en
+rase campagne qu'au coeur d'une grande
+ville où pullulent les assassins et les
+rôdeurs.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez probablement raison, monsieur
+Brusch, approuva M. Jauger, mais
+les impressions ne se commandent pas.
+Au surplus, mes craintes ne sont pas tout
+à fait déraisonnables dans le cas présent,
+puisque nous traversons une région particulièrement
+mal famée.</p>
+
+<p>&mdash;Mal famée!.. se récria Ilia Brusch.
+Où prenez-vous ça, monsieur Jaeger?..
+J'habite par ici, moi qui vous parle, et je
+n'ai jamais entendu dire que le pays fût mal
+famé!</p>
+
+<p>Ce fut au tour de M. Jaeger de manifester
+une vive surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez-vous sérieusement, monsieur
+Brusch? s'écria-t-il. Vous seriez le seul,
+alors, à ignorer ce que tout le monde sait
+de la Bavière à la Roumanie.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc? demanda Ilia Brusch.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! qu'une bande d'insaisissables
+malfaiteurs met en coupe réglée les deux
+rives du Danube, de Presbourg à son embouchure.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la première fois que j'entends
+parler de ça, déclara Ilia Brusch avec
+l'accent de la sincérité.</p>
+
+<p>&mdash;Pas possible!.. s'étonna M. Jaeger.
+Mais on ne s'occupe pas d'autre chose d'un
+bout à l'autre du fleuve.</p>
+
+<p>&mdash;On apprend du nouveau tous les jours,
+fit observer placidement Ilia Brusch. Et il
+y a longtemps que ces vols auraient commencé?</p>
+
+<p>&mdash;Dix-huit mois environ, répondit M. Jaeger.
+Si encore il ne s'agissait que de vols!..</p>
+
+<p>Mais les malfaiteurs en question ne se
+contentent pas de voler. Ils assassinent au
+besoin. Pendant ces dix-huit mois, on leur
+attribue au moins dix meurtres dont les
+auteurs sont demeurés inconnus. Le dernier
+de ces meurtres, précisément, a été
+accompli à moins de cinquante kilomètres
+d'ici.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends maintenant vos inquiétudes,
+dit Ilia Brusch. Peut-être même les
+aurais-je partagées, si j'avais été mieux
+renseigné. A l'avenir, nous nous arrêterons,
+le soir, autant que possible à proximité
+d'un village ou d'une ville, à commencer
+par notre halte d'aujourd'hui, que nous
+ferons à Gran.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! approuva M. Jaeger, là nous
+serons tranquilles. Gran est une ville importante.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis d'autant plus satisfait, continua
+Ilia Brusch, que vous vous y trouviez
+en sûreté, que je compte vous laisser seul
+la nuit prochaine.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez l'intention de vous absenter?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur Jaeger, mais quelques
+heures seulement. De Gran, où j'espère
+bien arriver de bonne heure, je voudrais
+pousser une pointe jusqu'à Szalka, qui n'en
+est pas fort éloigné. C'est là que j'habite,
+comme vous le savez. Je serai, d'ailleurs,
+de retour avant l'aube, et notre départ,
+demain matin, n'en sera nullement retardé.</p>
+
+<p>&mdash;A votre aise, monsieur Brusch, conclut
+M. Jaeger. Je conçois que vous ayez le
+désir de faire un tour chez vous, et à Gran,
+je le répète, il n'y a rien à redouter.</p>
+
+<p>Pendant une demi-heure, la conversation
+fut interrompue. Après cet entr'acte,
+Karl Dragoch reprit sur nouveaux frais.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vraiment curieux, dit-il, que
+vous n'ayez jamais entendu parler de ces
+malfaiteurs du Danube. C'est d'autant plus
+curieux, qu'on s'est particulièrement occupé
+de cette affaire quelques jours après le
+concours de pêche de Sigmaringen.</p>
+
+<p>&mdash;A quel propos? demanda Ilia Brusch.</p>
+
+<p>&mdash;A propos de la constitution d'une brigade
+de police spéciale sous les ordres d'un
+chef que l'on dit fort habile, un nommé Karl
+Dragoch, détective de Budapest.</p>
+
+<p>&mdash;Il aura fort à faire, observa Ilia
+Brusch, que ce nom ne parut pas autrement
+frapper. C'est long, le Danube, et il est peu
+commode de surveiller des gens sur lesquels
+on ne sait rien.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce qui vous trompe, répliqua
+M. Jaeger. La police ne serait pas sans
+renseignements. De l'ensemble des témoignages
+recueillis résulterait, d'abord, un
+signalement presque certain du chef de la
+bande.</p>
+
+<p>&mdash;Comment est-il fait, ce particulier-là?
+demanda Ilia Brusch.</p>
+
+<p>&mdash;Comme aspect général, c'est un
+homme dans votre genre...</p>
+
+<p>&mdash;Merci bien! interrompit en riant Ilia
+Brusch.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, poursuivit M. Jaeger, il serait à
+peu près de votre taille et de votre corpulence,
+mais pour le reste, par exemple,
+aucun rapport.</p>
+
+<p>&mdash;Heureusement! soupira Ilia Brusch
+avec un air de soulagement qui voulait être
+comique.</p>
+
+<p>&mdash;Il aurait, dit-on, de très beaux yeux
+bleus, et ne serait pas obligé comme vous
+de porter lunettes. En outre, tandis que
+vous êtes très brun et soigneusement rasé,
+il porterait toute sa barbe, que l'on dit
+blonde. Sur ce dernier point, notamment,
+les témoignages recueillis sont formels, à
+ce qu'on prétend.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une indication, évidemment,
+reconnut Ilia Brusch, mais encore bien
+vague. Il y a beaucoup de blonds, et s'il
+faut les passer tous au crible!..</p>
+
+<p>&mdash;On sait encore autre chose. D'après les
+on dit, ce chef serait de nationalité bulgare...
+comme vous-même, monsieur Brusch!</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire? demanda Ilia
+Brusch d'une, voix troublée.</p>
+
+<p>&mdash;D'après votre accent, s'excusa Karl
+Dragoch d'un air innocent, je vous ai cru
+d'origine bulgare... Mais je me suis trompé,
+peut-être?.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne vous êtes pas trompé, reconnut
+Ilia Brusch après une courte hésitation.</p>
+
+<p>&mdash;Ce chef serait donc votre compatriote.
+Dans le public, son nom court même de
+bouche en bouche.</p>
+
+<p>&mdash;Oh alors!.. Si l'on sait son nom!..</p>
+
+<p>&mdash;Bien entendu, cela n'a rien d'officiel.</p>
+
+<p>&mdash;Officiel ou officieux, quel serait le nom
+du paroissien.</p>
+
+<p>&mdash;A tort ou à raison, les riverains du
+fleuve mettent les méfaits dont ils ont à
+souffrir au compte d'un certain Ladko.</p>
+
+<p>&mdash;Ladko!.. répéta Ilia Brusch qui, en
+proie à une évidente émotion, arrêta brusquement
+le va-et-vient de sa godille.</p>
+
+<p>&mdash;Ladko, affirma Karl Dragoch, en surveillant
+du coin de l'oeil son interlocuteur.</p>
+
+<p>Mais déjà celui-ci s'était ressaisi.</p>
+
+<p>&mdash;C'est drôle, dit-il simplement, tandis
+que l'aviron reprenait entre ses mains son
+éternel travail.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qui est drôle? insista Karl
+Dragoch. Connaîtriez-vous ce Ladko?</p>
+
+<p>&mdash;-Moi? protesta le pêcheur. Pas le
+moins du monde. Mais ce n'est pas un nom
+bulgare que Ladko. Voilà tout ce que je vois
+de drôle là-dedans.»</p>
+
+<p>Karl Dragoch ne poussa pas plus avant
+un interrogatoire, qui, plus clair, risquait
+de devenir dangereux, et dont les résultats
+pouvaient d'ores et déjà être considérés
+comme satisfaisants. La surprise du
+pêcheur en entendant le signalement du
+malfaiteur, son trouble en connaissant la
+nationalité probable de celui-ci, son émotion
+en en apprenant le nom, tout cela était
+indéniable et donnait une force nouvelle
+aux présomptions antérieures, sans apporter
+toutefois aucune preuve décisive.</p>
+
+<p>Comme l'avait prévu Ilia Brusch, il
+n'était pas encore deux heures de l'après-midi
+lorsque la barge arriva à Gran. Cinq
+cents mètres avant les premières maisons,
+le pêcheur prit terre sur la rive gauche,
+afin d'éviter, dit-il, d'être retardé par la
+curiosité populaire, et pria M. Jaeger de
+bien vouloir conduire seul la barge sur la
+rive droite, où il s'arrêterait au coeur de la
+ville, ce à quoi le passager consentit avec
+obligeance.</p>
+
+<p>Son travail terminé, celui-ci se transforma
+en détective. La barge amarrée, il
+sauta sur le quai, en quête de l'un de ses
+hommes.</p>
+
+<p>Il n'avait pas fait vingt pas qu'il se
+heurtait à Friedrick Ulhmann. Un dialogue
+rapide s'engagea entre les deux policiers.</p>
+
+<p>«Tout va bien?</p>
+
+<p>&mdash;Tout.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut resserrer le cercle, Ulhmann.
+Tes postes de deux hommes à un kilomètre
+l'un de l'autre désormais.</p>
+
+<p>&mdash;Ça chauffe, alors?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Demain, tâche de ne pas me perdre
+des yeux. J'ai idée que nous brûlons.</p>
+
+<p>&mdash;-Compris.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'on ne s'endorme pas! Du nerf!
+Qu'on se grouille!</p>
+
+<p>&mdash;Comptez sur moi.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu apprends quelque chose, un signe
+de la berge, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Entendu.»</p>
+
+<p>Les deux interlocuteurs se séparèrent,
+et Karl Dragoch réintégra l'embarcation.</p>
+
+<p>Si son repos ne fut pas troublé par
+l'inquiétude qu'il prétendait éprouver d'ordinaire,
+il le fut, au cours de cette nuit, par
+le vacarme des éléments déchaînés. A
+minuit, une tempête de l'Est se leva, en
+effet, et augmenta d'heure en heure, tandis
+que la pluie faisait rage.</p>
+
+<p>Au moment où, vers cinq heures du
+matin, Ilia Brusch regagna la barge, la
+pluie tombait toujours à torrents et le vent
+soufflait avec fureur dans une direction nettement
+opposée à celle du courant. Le
+pêcheur n'hésita pas, cependant, à partir.
+Son amarre larguée, il poussa aussitôt au
+milieu du fleuve et reprit son éternelle
+godille. Il lui fallait un véritable courage
+pour se mettre au travail dans de telles
+conditions, après une nuit qui n'avait pu
+manquer d'être fatigante.</p>
+
+<p>La tempête ne montra, pendant les premières
+heures de la matinée, aucune tendance
+à décroître, au contraire. La barge,
+malgré l'aide du courant, ne gagnait que
+péniblement contre ce terrible vent debout,
+et c'est à peine si, après quatre heures
+d'efforts, elle était parvenue à une dizaine
+de kilomètres de la ville de Gran. Le confluent
+de l'Ipoly, sur la rive droite duquel
+est situé Szalka, où Ilia Brusch disait s'être
+rendu la nuit précédente, ne pouvait plus
+alors être bien éloigné.</p>
+
+<p>A ce moment, la tempête redoubla de
+fureur, au point de rendre la situation
+réellement critique. Si le Danube n'est pas
+comparable à la mer, il est toutefois assez
+vaste pour que de véritables lames réussissent
+à s'y former lorsque le vent acquiert
+une grande violence. Il en était ainsi, ce
+jour-là, et, malgré la hâte dont Ilia Brusch
+faisait preuve, force lui fut de se réfugier
+près de la rive gauche.</p>
+
+<p>Il ne devait pas l'atteindre..</p>
+
+<p>Plus de cinquante mètres l'en séparaient
+encore, quand surgit un effrayant phénomène. A quelque
+distance en amont, les
+arbres qui garnissaient la berge furent
+tout à coup précipités dans le fleuve, cassés
+net au ras du sol, comme s'ils eussent
+été rasés par une faux gigantesque. En
+même temps, l'eau, soulevée par une incommensurable
+puissance, monta à l'assaut de
+la rive, puis se dressa en une lame énorme
+qui roula en déferlant à la poursuite de la
+barge.</p>
+
+<p>Evidemment, une trombe venait de se
+former dans les couches atmosphériques et
+promenait à la surface du fleuve son irrésistible
+ventouse. </p>
+
+<p>Ilia Brusch comprit le danger. Faisant
+pivoter la barge d'un énergique coup d'aviron,
+il s'efforça de se rapprocher de la rive
+droite. Si cette manoeuvre n'eut pas tout
+le résultat qu'il en attendait, c'est pourtant
+à elle que le pêcheur et son passager
+durent finalement leur salut.</p>
+
+<p>Rattrapée par le météore continuant sa
+course furieuse, la barge évita du moins
+la montagne d'eau qu'il soulevait sur son
+passage. C'est pourquoi elle ne fut pas
+submergée, ce qui eût été fatal sans la manoeuvre
+d'Ilia Brusch. Saisie par les spires
+les plus extérieures du tourbillon, elle fut
+simplement lancée avec violence selon une
+courbe de grand rayon.</p>
+
+<p>A peine effleurée par la pieuvre aérienne,
+dont la tentacule avait, cette fois, manqué
+le but, l'embarcation fut presque aussitôt
+lâchée qu'aspirée. En quelques secondes,
+la trombe était passée et la vague s'enfuyait
+en rugissant vers l'aval, tandis que
+la résistance de l'eau neutralisait peu à peu
+la vitesse acquise de la barge.</p>
+
+<p>Malheureusement, avant que ce résultat
+fût complètement atteint, un nouveau danger
+se révéla à l'improviste. Droit devant
+l'étrave, qui fendait l'eau avec la vitesse d'un
+express, le pêcheur aperçut tout à coup un
+des arbres arrachés, qui, les racines en
+l'air, suivait lentement le courant. L'embarcation,
+lancée dans l'enchevêtrement de
+ces racines, ne pouvait manquer de chavirer,
+d'être gravement endommagée tout
+au moins. Ilia Brusch poussa un cri d'effroi,
+en découvrant cet obstacle imprévu.</p>
+
+<p>Mais Karl Dragoch avait aussi vu le danger,
+il en avait compris l'imminence. Sans
+hésiter, il s'élança à l'avant de la barge,
+ses mains saisirent les racines qui s'échevelaient
+hors de l'eau, et, s'arc-boutant pour
+mieux lutter contre l'impulsion du bateau,
+il s'efforça de l'écarter de la direction dangereuse.</p>
+
+<p>Il y parvint. La barge, déviée de sa route,
+passa comme une flèche, en raclant les
+racines, puis la tête de l'arbre encore couverte
+de ses feuilles. Un instant de plus,
+et elle allait laisser derrière elle l'épave
+verdoyante mollement entraînée par le courant,
+lorsque Karl Dragoch fut atteint en
+pleine poitrine par une des dernières ramures.
+En vain, il voulut résister au choc.
+Perdant l'équilibre, il culbuta par-dessus
+bord et disparut sous les eaux.</p>
+
+<p>A sa chute en succéda immédiatement
+une autre, volontaire celle-ci. Ilia Brusch,
+en voyant tomber son passager, s'était
+sans hésiter élancé à son secours.</p>
+
+<p>Mais ce n'était pas chose facile d'apercevoir
+quoi que ce fût dans ces eaux limoneuses
+tout agitées par le passage d'un
+furieux météore. Pendant une minute, Ilia
+Brusch s'y épuisa en vain, et il commençait
+à désespérer de découvrir M. Jaeger,
+quand il saisit enfin le malheureux, flottant;
+évanoui, entre deux eaux.</p>
+
+<p>A tout prendre, cela valait mieux. Un
+homme qui se noie se débat d'ordinaire et
+augmente ainsi sans le savoir la difficulté
+du sauvetage. Un homme évanoui n'est plus
+qu'une masse inerte dont le salut dépend
+uniquement de l'habileté du sauveteur.</p>
+
+<p>Ilia Brusch eut tôt fait d'élever hors
+de l'eau la tête de M. Jaeger, puis, d'un
+bras vigoureux, il nagea vers la barge,
+qui, pendant ce temps, s'était éloignée d'une
+trentaine de mètres. Il s'en rapprocha en
+quelques brasses, qui semblaient être un
+jeu pour le robuste nageur, et, d'une main,
+il en saisit le bord, tandis que son autre
+main soutenait le passager toujours privé
+de sentiment.</p>
+
+<p>Restait maintenant à hisser M. Jaeger à
+bord de l'embarcation, et ce n'était pas
+besogne aisée. Ilia Brusch, au prix de
+mille efforts, réussit toutefois à la mener à
+bonne fin.</p>
+
+<p>Dès qu'il eut déposé le noyé sur une des
+couchettes du tôt, il le dépouilla de ses
+vêtements, et, ayant retiré de l'un des
+coffres quelques morceaux de laine, se mit
+en devoir de le frictionner, énergiquement.
+M. Jaeger ne tarda pas à ouvrir les yeux
+et à revenir au sentiment du réel. L'immersion
+n'avait pas été longue, en somme, et
+il était à espérer qu'elle n'aurait pas de
+suites fâcheuses.</p>
+
+<p>«Eh! Eh! monsieur Jaeger, s'écria Ilia
+Brusch, dès qu'il vit son malade reprendre
+connaissance, vous vous y entendez pour
+les plongeons!</p>
+
+<p>M. Jaeger sourit faiblement sans répondre.</p>
+
+<p>&mdash;Ça ne sera rien, poursuivait Ilia
+Brusch, en continuant ses énergiques frictions.
+Rien de meilleur pour la santé qu'un
+bain au mois d'août!</p>
+
+<p>&mdash;Merci, monsieur Brusch, balbutia Karl
+Dragoch.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a vraiment pas de quoi, répliqua
+gaiement le pêcheur. C'est à moi de
+vous remercier, monsieur Jaeger, puisque
+vous m'avez donné l'occasion d'un excellent
+bain.</p>
+
+<p>Les forces de Karl Dragoch revenaient
+à vue d'oeil. Un bon coup d'eau-de-vie, et
+il n'y paraîtrait plus. Malheureusement,
+Ilia Brusch, plus ému qu'il ne voulait le
+paraître, bouleversa en vain tous ses
+coffres. La provision d'alcool était épuisée,
+et il n'en restait pas une goutte à bord de
+la barge.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà qui est vexant! s'écria Ilia
+Brusch. Pas une goutte de schnaps dans
+notre cambuse!</p>
+
+<p>&mdash;Peu importe, monsieur Brusch, affirma
+Karl Dragoch, d'une voix faible. Je
+m'en passerai fort bien, je vous assure.</p>
+
+<p>Karl Dragoch grelottait, cependant, en
+dépit de ses assurances, et un cordial ne
+lui eût certes pas été inutile.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce qui vous trompe, répondit
+Ilia Brusch, qui ne s'illusionnait pas sur
+l'état de son passager, vous ne vous en
+passerez pas, monsieur Jaeger. Laissez moi
+faire. Ce ne sera pas long.</p>
+
+<p>En un tour de mains, le pêcheur eut
+échangé ses vêtements trempés contre des
+vêtements secs, puis quelques coups de
+godille amenèrent la barge à la rive gauche
+où elle fut amarrée solidement.</p>
+
+<p>&mdash;Un peu de patience, monsieur Jaeger,
+dit Ilia Brusch en sautant à terre. Ici, je
+connais le pays, puisque voilà le confluent
+de l'Ipoly. A moins de quinze cents mètres,
+il y a un village, où je trouverai tout ce
+qu'il faut. Dans une demi-heure, je serai
+de retour.»</p>
+
+<p>Cela dit, Ilia Brusch s'éloigna, sans attendre
+la réponse.</p>
+
+<p>Quand il fut seul, Karl Dragoch se laissa
+retomber sur sa couchette. Il était plus brisé
+qu'il ne lui plaisait de le dire, et, pendant un
+instant, il ferma les yeux avec lassitude.</p>
+
+<p>Mais la vie reprenait rapidement son
+cours; le sang battait dans ses artères.
+Bientôt il rouvrit les yeux et laissa errer
+autour de lui un regard plus ferme de minute
+eh minute.</p>
+
+<p>La première chose qui sollicita ce regard
+encore vague, ce fut l'un des coffres, qu'Ilia
+Brusch, dans la précipitation de son
+départ, avait oublié de refermer. Bouleversé
+par la recherche infructueuse du
+pêcheur, l'intérieur de ce coffre n'offrait à
+la vue qu'un amas d'objets hétéroclites.
+Linge rude, grossiers vêtements, fortes
+chaussures y étaient entassés dans le plus
+grand désordre.</p>
+
+<p>Pourquoi les yeux de Karl Dragoch se
+mirent-ils à briller tout à coup? Ce spectacle,
+pourtant peu passionnant, l'intéressait-il
+donc à ce point qu'il se soulevât sur
+le coude, après quelques secondes d'attention,
+de manière a voir plus commodément
+dans le coffre béant?</p>
+
+<p>Certes, ce n'étaient ni les vêtements, ni
+le linge qui pouvaient exciter ainsi la curiosité
+de l'indiscret passager, mais, entre ces
+divers objets d'habillement, l'oeil fureteur
+du détective venait de découvrir un objet
+plus digne de retenir son attention.</p>
+
+<p>Ce n'était pas autre chose qu'un portefeuille
+à demi entr'ouvert, et laissant fuir
+les nombreux papiers dont il était bourré.
+Un portefeuille! Des papiers! C'est-à-dire
+une réponse, sans doute, aux questions que
+Karl Dragoch se posait depuis quelques
+jours. </p>
+
+<p>Le détective n'y put tenir. Après une
+courte hésitation, au risque de trahir, ce
+faisant, les lois de l'hospitalité, sa main
+s'allongea et plongea dans le coffre, d'où
+elle ressortit avec le portefeuille tentateur
+et son contenu, dont l'inventaire fut aussitôt
+commencé.</p>
+
+<p>Des lettres, d'abord, que Karl Dragoch
+ne s'attarda pas à lire, mais que leur suscription
+montrait adressées à M. Ilia Brusch
+à Szalka; puis des reçus, parmi lesquels
+des quittances de loyer libellées au même
+nom. Rien d'intéressant dans tout cela.</p>
+
+<p>Karl Dragoch allait peut-être y renoncer,
+quand un dernier document le fit tressaillir.
+Rien ne pouvait être plus innocent
+cependant, et il fallait être un policier pour
+éprouver, devant un tel «document», un
+autre sentiment qu'une sympathique émotion.</p>
+
+<p>C'était un portrait, le portrait d'une
+jeune femme dont la parfaite beauté eût
+enthousiasmé un peintre. Mais un policier
+n'est pas un artiste, et ce n'est pas d'admiration
+pour ce ravissant visage que battait
+le coeur de Karl Dragoch. A peine même
+s'il en avait regardé les traits. A vrai dire,
+il n'avait rien vu de ce portrait, rien qu'une
+simple ligne d'écriture en langue bulgare
+tracée au bas de la photographie. « A mon
+cher mari, Natcha Ladko », tels étaient
+les mots que pouvait lire Karl Dragoch
+éperdu.</p>
+
+<p>Ainsi, ses soupçons étaient justifiés, et
+logiques ses déductions basées sur les singularités
+observées. Ladko! C'était bien
+avec Ladko, qu'il descendait le Danube
+depuis tant de jours. C'était bien ce dangereux
+malfaiteur, vainement pourchassé
+jusqu'alors, qui se cachait sous l'inoffensive
+personnalité du lauréat de la Ligue
+Danubienne.</p>
+
+<p>Quelle allait être la conduite de Karl
+Dragoch après une pareille constatation?
+Il n'avait pas encore pris de décision,
+quand un bruit de pas sur la berge lui fit
+rejeter vivement le portefeuille au fond du
+coffre dont il rabattit le couvercle. Le nouvel
+arrivant ne pouvait être Ilia Brusch
+parti depuis dix minutes à peine.</p>
+
+<p>« Monsieur Dragoch! appela une voix au
+dehors.</p>
+
+<p>&mdash;Friedrick Ulhmann! murmura Karl
+Dragoch qui parvint péniblement à se mettre
+debout et sortit en chancelant de la cabine.</p>
+
+<p>&mdash;Excusez-moi de vous avoir appelé, dit
+Friedrick Ulhmann dès qu'il aperçut son
+chef. J'ai vu votre compagnon s'éloigner
+tout à l'heure et je vous savais seul.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il? demanda Karl Dragoch.</p>
+
+<p>&mdash;Du nouveau, Monsieur. Un crime a
+été commis cette nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Cette nuit! s'écria Karl Dragoch en
+pensant aussitôt à l'absence d'Ilia Brusch
+au cours de la nuit précédente.</p>
+
+<p>&mdash;Une villa a été pillée à proximité d'ici.
+Le gardien a été frappé.</p>
+
+<p>&mdash;Mort?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais grièvement blessé.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, dit Karl Dragoch en imposant
+de la main silence à son subordonné.</p>
+
+<p>Il réfléchissait profondément. Que convenait-il
+de faire? Agir certes, et pour cela
+la force ne lui manquerait pas. La nouvelle
+qu'il venait d'apprendre était le meilleur
+des remèdes. Il ne lui restait plus de traces
+de l'accident dont il venait d'être victime.
+Il n'avait plus besoin maintenant de chercher
+un appui sur la cloison de la cabine.
+Sous le coup de fouet des nerfs, le sang
+revenait à flots à son visage.</p>
+
+<p>Oui, il fallait agir, mais comment? Devait-il
+attendre le retour d'Ilia Brusch, ou plutôt
+de Ladko, puisque tel était le véritable
+nom de son compagnon de route, et lui
+mettre à l'improviste la main sur l'épaule
+au nom de la loi? Cela paraissait le plus
+sage, puisque désormais il ne pouvait subsister
+aucun doute sur la culpabilité du
+soi-disant pêcheur. Le soin avec lequel il
+dissimulait sa véritable personnalité, le
+mystère dont il s'entourait, ce nom qui
+était le sien et, en même temps, celui par
+lequel la rumeur publique désignait le
+chef des bandits, son absence de la nuit
+dernière concordant avec la découverte
+d'un nouveau crime, tout disait à Karl
+Dragoch qu'Ilia Brusch était bien le bandit
+recherché.</p>
+
+<p>Mais ce bandit lui avait sauvé la vie!..
+Voilà qui compliquait étrangement la situation!</p>
+
+<p>Quelle apparence qu'un voleur, plus qu'un
+voleur, un assassin se fût jeté à l'eau pour
+l'en retirer? Et, quand bien même cette
+chose invraisemblable serait vraie, était-il
+possible, à qui venait d'être arraché à la
+mort, de reconnaître ainsi le dévouement
+de son sauveur? Quel risque, d'ailleurs, à
+surseoir à une arrestation? Maintenant
+que le faux Ilia Brusch était démasqué, que
+sa personnalité était connue, il lui serait
+impossible d'échapper aux forces de police
+disséminées le long du fleuve, et, dans le
+cas où l'enquête aboutirait en effet au soi-disant
+pêcheur, on disposerait alors d'un
+plus nombreux personnel, et l'arrestation
+serait opérée plus sûrement pour avoir été
+différée.</p>
+
+<p>Karl Dragoch, pendant cinq minutés,
+retourna sous toutes ses faces le cas de
+conscience qui s'imposait à lui. Partir sans
+avoir revu Ilia Brusch?.. Ou bien rester,
+placer Friedrick Ulhmann en embuscade
+dans la cabine, et, quand le pêcheur apparaîtrait,
+sauter sur lui sans crier gare,
+quitte à s'expliquer après?... Non, décidément.
+Répondre par cette trahison à un
+tel acte de dévouement, cela lui soulevait
+le coeur. Mieux valait, au risque de laisser
+à un coupable une chance de salut, commencer
+l'enquête en oubliant provisoirement
+ce qu'il croyait savoir. Si cette enquête
+le ramenait finalement à Ilia Brusch, si son
+devoir l'obligeait alors à traiter son sauveur
+en ennemi, ce serait du moins face à
+face qu'il le combattrait, et après lui avoir
+donné le temps de se mettre en défense.</p>
+
+<p>Acceptant du geste toutes les conséquences
+de sa décision, Karl Dragoch, son
+parti pris, rentra dans la cabine. Par un
+mot déposé en évidence il avertit Ilia
+Brusch de la nécessité où il était de s'absenter,
+en priant son hôte de l'attendre au
+moins pendant vingt-quatre heures. Puis
+il se disposa à partir.</p>
+
+<p>&mdash;Combien d'hommes avons-nous? demanda-t-il
+en sortant de la cabine.</p>
+
+<p>&mdash;Il y en a deux sur place, mais on est
+en train de battre le rappel. Nous en aurons
+une dizaine avant ce soir.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, approuva Karl Dragoch. Ne
+m'as-tu pas dit que le théâtre du crime
+n'était pas éloigné?</p>
+
+<p>&mdash;Deux kilomètres à peu près, répondit
+Ulhmann.</p>
+
+<p>&mdash;Conduis-moi, » dit Karl Dragoch en
+sautant sur la rive.</p>
+
+<br><br><br>
+<a name="IX"></a>
+<h3>IX</h3>
+
+<h3>LES DEUX ÉCHECS DE DRAGOCH.</h3>
+
+<p>Les Karpathes décrivent, dans la partie
+septentrionale de la Hongrie, un immense
+arc de cercle, dont l'extrémité occidentale
+se divise en deux branches secondaires.
+L'une va mourir au Danube à la hauteur
+de Presbourg; l'autre atteint le fleuve
+dans les environs de Gran, où elle se continue,
+sur la rive droite, par les sept cent
+soixante-six mètres du mont Pilis.</p>
+
+<p>C'est au pied de cette médiocre montagne
+qu'un crime venait d'être commis, et c'est
+là que Karl Dragoch allait pour la première
+fois se trouver aux prises avec les
+redoutables malfaiteurs qu'il avait mission
+de poursuivre.</p>
+
+<p>Quelques heures avant le moment où,
+faussant compagnie à son hôte, il se faisait
+violence pour obéir, malgré sa faiblesse, à
+l'invitation de Friedrich Ulhmann, une
+charrette lourdement chargée s'était arrêtée
+devant une misérable auberge construite
+à la base de l'une des collines par lesquelles
+le mont Pilis se raccorde à la
+vallée du Danube.</p>
+
+<p>La position de cette auberge avait été
+judicieusement choisie au point de vue
+commercial. Elle commandait le croisement
+de trois routes se dirigeant, l'une
+vers le Nord, une autre vers le Sud-Est, et
+la troisième vers le Nord-Ouest. Ces trois
+routes aboutissant au Danube, celle du
+Nord à la courbe qu'il décrit en face du
+mont Pilis, celle du Sud-Est au bourg de
+Saint-André, celle du Nord-Ouest à la ville
+de Gran, l'auberge était située, en quelque
+sorte, entre les branches d'un vaste compas
+liquide et ne pouvait manquer de
+profiter du roulage alimentant la batellerie.</p>
+
+<p>Le Danube qui, au sortir de Gran, coule
+sensiblement de l'Ouest à l'Est, s'infléchit,
+en effet, vers le Sud, à quelque distance
+du confluent de l'Ipoly, puis remonte au
+Nord, après avoir dessiné une demi-circonférence
+de faible rayon. Mais, presque
+aussitôt, il se replie sur lui-même, pour
+adopter une direction Nord-Sud, qu'il
+n'abandonnera plus, en aval, pendant un
+très grand nombre de kilomètres.</p>
+
+<p>Au moment où le véhicule faisait halte,
+le soleil se levait à peine. Tout dormait
+encore dans la maison, dont les épais volets
+étaient hermétiquement fermés.</p>
+
+<p>«Holà, oh! de l'auberge!.. appela, en
+heurtant la porte du manche de son fouet,
+l'un des deux hommes qui conduisaient la
+charrette.</p>
+
+<p>&mdash;On y va! répondit de l'intérieur
+l'aubergiste réveillé en sursaut.</p>
+
+<p>Un instant plus tard, une tête embroussaillée
+se montrait à une fenêtre du premier.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous? interrogea sans
+aménité l'aubergiste.</p>
+
+
+
+<p>IV</p>
+
+
+<p>&mdash;Manger, d'abord; dormir, ensuite, dit
+le charretier.</p>
+
+<p>&mdash;On y va, répéta l'hôte qui disparut
+dans l'intérieur.</p>
+
+<p>Lorsque, par le portail grand ouvert, la
+charrette eut pénétré dans la cour, ses
+conducteurs s'empressèrent de dételer
+leurs deux chevaux et de les conduire à
+l'écurie, où une large provende leur fut
+distribuée. Pendant ce temps, l'hôte ne
+cessait de tourner autour de ces clients
+matinaux. Évidemment, il n'eût pas demandé
+mieux que d'engager la conversation,
+mais les rouliers, par contre, semblaient
+peu désireux de lui donner la
+réplique.</p>
+
+<p>&mdash;Vous arrivez de bon matin, camarades,
+insinua l'aubergiste. Vous avez donc voyagé
+pendant la nuit?</p>
+
+<p>&mdash;Il parait, fit l'un des charretiers. </p>
+
+<p>&mdash;Et vous allez loin comme ça?</p>
+
+<p>&mdash;Loin ou près, c'est notre affaire, lui
+fut-il répliqué.</p>
+
+<p>L'aubergiste se le tint pour dit.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi molester ce brave homme,
+Vogel? intervint l'autre charretier qui
+n'avait pas encore ouvert la bouche. Nous
+n'avons aucune raison de cacher que nous
+allons à Saint-André.</p>
+
+<p>&mdash;Possible que nous n'ayons pas à le
+cacher, répliqua Vogel d'un ton bourru,
+mais ça ne regarde personne, j'imagine.</p>
+
+<p>&mdash;Evidemment, approuva l'aubergiste,
+flagorneur comme tout bon commerçant.</p>
+
+<p>Ce que j'en disais, c'était histoire de parler,
+simplement.... Ces messieurs désirent manger?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit celui des deux rouliers
+qui semblait le moins brutal. Du pain, du
+lard, du jambon, des saucisses, ce que tu
+auras.»</p>
+
+<p>La charrette avait dû parcourir une longue
+route, car ses conducteurs affamés firent
+largement honneur au repas. Ils étaient
+fatigués aussi, et c'est pourquoi ils ne
+s'oublièrent pas à table. La dernière bouchée
+prise, ils s'empressèrent d'aller chercher
+le sommeil, l'un sur la paille de l'écurie,
+près des chevaux, l'autre sous la bâche de
+la charrette.</p>
+
+<p>Midi sonnait quand ils reparurent. Ce
+fut pour réclamer aussitôt un second
+repas qui leur fut servi comme le précédent
+dans la grande salle de l'auberge.
+Reposés maintenant, ils s'attardèrent. Au
+dessert succédèrent les verres d'eau-de-vie
+qui disparaissaient comme de l'eau dans
+ces rudes gosiers.</p>
+
+<p>Au cours de l'après-midi, plusieurs
+voitures s'arrêtèrent à l'auberge et de
+nombreux piétons entrèrent boire un coup.
+Des paysans, pour la plupart, qui, la besace
+au dos, le bâton à la main, se rendaient à
+Gran ou en revenaient. Presque tous étaient
+des habitués et l'hôtelier ne pouvait que
+s'applaudir d'avoir la tête solide réclamée,
+par sa profession, car il trinquait avec tous
+ses clients les uns après les autres. Cela
+faisait marcher le commerce. On cause, en
+effet, en trinquant, et parler assèche le
+gosier, ce qui excite à de nouvelles libations.</p>
+
+<p>Ce jour-là précisément la conversation ne
+manquait pas d'aliment. Le crime commis
+pendant la nuit mettait les cervelles à
+l'envers. La nouvelle en avait été apportée
+par les premiers passants, et chacun racontait
+un détail inédit ou émettait son avis
+personnel.</p>
+
+<p>L'aubergiste apprit ainsi successivement
+que la magnifique villa possédée par le
+comte Hagueneau à cinq cents mètres de la
+rive du Danube avait été complètement
+dévalisée et que le gardien Christian était
+grièvement blessé; que ce crime était sans
+doute l'oeuvre de l'insaisissable bande de
+malfaiteurs auxquels on attribuait tant
+d'autres crimes impunis; que la police
+enfin sillonnait la campagne et que les criminels
+étaient recherchés par la brigade
+récemment créée pour la surveillance du
+fleuve.</p>
+
+<p>Les deux rouliers ne se mêlaient pas
+aux conversations que suscitait l'événement,
+conversations qui se développaient
+à grand accompagnement d'exclamations
+et de cris. Silencieusement, ils restaient à
+l'écart, mais sans doute ils ne perdaient
+rien des propos échangés autour d'eux, car
+ils ne pouvaient manquer de s'intéresser à
+ce qui passionnait tout le monde.</p>
+
+<p>Cependant, le bruit s'apaisa peu à peu,
+et, vers six heures et demie du soir, ils
+furent de nouveau seuls dans la grande
+salle, d'où le dernier consommateur venait
+de s'éloigner. L'un d'eux interpella aussitôt
+l'aubergiste fort activé à rincer des verres
+sur son comptoir. Celui-ci s'empressa
+d'accourir.</p>
+
+<p>«Que désirent ces messieurs? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Dîner, répondit un charretier.</p>
+
+<p>&mdash;Et coucher ensuite, sans doute? interrogea
+l'aubergiste.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon maître, répliqua celui des
+deux rouliers qui paraissait le plus sociable.
+Nous comptons repartir à la nuit...</p>
+
+<p>&mdash;A la nuit!... s'étonna l'aubergiste.</p>
+
+<p>&mdash;Afin, continua son client, d'être dès
+l'aube sur la place du marché.</p>
+
+<p>&mdash;De Saint-André?</p>
+
+<p>&mdash;Ou de Gran. Cela dépendra des circonstances.
+Nous attendons ici un ami qui
+est allé aux informations. Il nous dira
+où nous avons le plus de chances de nous
+défaire avantageusement de nos marchandises.»</p>
+
+<p>L'aubergiste quitta la salle pour s'occuper
+des apprêts du repas.</p>
+
+<p>«Tu as entendu, Kaiserlick? dit à voix
+basse le plus jeune des deux rouliers en se
+penchant vers son compagnon.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Le coup est découvert.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'espérais pas, je suppose, qu'il
+demeurerait caché?</p>
+
+<p>&mdash;Et la police bat la campagne.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'elle la batte.</p>
+
+<p>&mdash;Sous la conduite de Dragoch, à ce
+qu'on prétend.</p>
+
+<p>&mdash;Ça, c'est autre chose, Vogel. A mon
+idée, ceux qui n'ont que Dragoch à craindre
+peuvent dormir sur les deux oreilles.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu dire?</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je dis, Vogel.</p>
+
+<p>&mdash;Dragoch serait donc?...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Supprimé?</p>
+
+<p>&mdash;Tu le sauras demain. D'ici là, motus,»
+conclut le roulier, en voyant revenir
+l'aubergiste.</p>
+
+<p>Le personnage attendu par les deux
+charretiers n'arriva qu'à la nuit close. Un
+rapide colloque s'engagea entre les trois
+compagnons.</p>
+
+<p>«On affirmait ici que la police est sur
+la piste, dit à voix basse Kaiserlick.</p>
+
+<p>&mdash;Elle cherche, mais elle ne trouvera
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Et Dragoch?</p>
+
+<p>&mdash;Bouclé.</p>
+
+<p>&mdash;Qui s'est chargé de l'opération?</p>
+
+<p>&mdash;Titcha.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, il y a du bon ... Et nous, que
+devons-nous faire?</p>
+
+<p>&mdash;Atteler sans tarder.</p>
+
+<p>&mdash;Pour?...</p>
+
+<p>&mdash;Pour Saint-André, mais à cinq cents
+mètres d'ici vous rebrousserez chemin.
+L'auberge aura été fermée pendant ce
+temps-là. Vous passerez inaperçus, et vous
+prendrez la route du Nord. Tandis que
+on vous croira d'un côté, vous serez de
+l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Où est donc, le chaland?</p>
+
+<p>&mdash;A l'anse de Pilis.</p>
+
+<p>&mdash;C'est là qu'est le rendez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Non, un peu plus près, à la clairière,
+sur la gauche de la route. Tu la connais?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Une quinzaine des nôtres y sont
+déjà. Vous irez les rejoindre.</p>
+
+<p>&mdash;Et toi?</p>
+
+<p>&mdash;Je retourne en arrière rassembler
+le surplus de nos hommes que j'ai laissés
+en surveillance. Je les ramènerai avec moi.</p>
+
+<p>&mdash;En route donc,» approuvèrent les
+charretiers.</p>
+
+<p>Cinq minutes plus tard, la voiture s'ébranlait.
+L'hôte, tout en maintenant ouvert l'un
+des battants de la porte cochère, salua
+poliment ses clients.</p>
+
+<p>« Alors, décidément, c'est-il à Gran que
+vous allez? interrogea-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondirent les rouliers, c'est à
+Saint-André, l'ami.</p>
+
+<p>&mdash;Bon voyage, les gars! formula l'hôte.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, camarade. »</p>
+
+<p>La charrette tourna à droite et prit, vers
+l'Est, le chemin de Saint-André. Quand
+elle eut disparu dans la nuit, le personnage
+que Kaiserlick et Vogel avaient attendu
+toute la journée, s'éloigna à son tour, dans
+la direction opposée, sur la route de Gran.</p>
+
+<p>L'aubergiste ne s'en aperçut même pas.
+Sans plus s'occuper de ces passants que
+vraisemblablement il ne reverrait jamais,
+il se hâta de fermer la maison et de gagner
+son lit.</p>
+
+<p>La charrette qui, pendant ce temps, s'éloignait
+au pas tranquille de ses chevaux, fit
+volte-face au bout de cinq cents mètres,
+conformément aux instructions reçues, et
+suivit en sens inverse le chemin qu'elle
+venait de parcourir.</p>
+
+<p>Lorsqu'elle fut de nouveau à la hauteur
+de l'auberge, tout y était clos, en effet, et
+elle aurait dépassé ce point sans incident,
+si un chien, qui dormait au beau milieu de
+la chaussée, ne s'était enfui tout à coup en
+aboyant si violemment, que le cheval de
+flèche effrayé se déroba par un brusque
+écart jusque sur le bas côté de la route.
+Les charretiers eurent vite fait de ramener
+l'animal en bonne direction, et, pour la
+seconde fois, la voiture disparut dans la
+nuit.</p>
+
+<p>Il était environ dix heures et demie
+quand, abandonnant le chemin tracé, elle
+pénétra sous le couvert d'un petit bois,
+dont les masses sombres s'élevaient sur
+la gauche. Elle fut arrêtée au troisième
+tour de roue.</p>
+
+<p>«Qui va là? questionna une voix dans les
+ténèbres.</p>
+
+<p>&mdash;Kaiserlick et Vogel, répondirent les
+rouliers.</p>
+
+<p>&mdash;Passez,» dit la voix.</p>
+
+<p>En arrière des premiers rangs d'arbres
+la charrette déboucha dans une clairière,
+où une quinzaine d'hommes dormaient,
+étendus sur la mousse.
+«Le chef est là? s'enquit Kaiserlick.</p>
+
+<p>&mdash;Pas encore.</p>
+
+<p>&mdash;Il nous a dit de l'attendre ici.»</p>
+
+<p>L'attente ne fut pas longue. Une demi-heure
+à peine après la voiture, le chef, ce
+même personnage qui était venu sur le
+tard à l'auberge, arriva à son tour, accompagné
+d'une dizaine de compagnons, ce qui
+portait à plus de vingt-cinq le nombre
+des membres de la troupe.</p>
+
+<p>«Tout le monde est là? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit Kaiserlick qui paraissait
+détenir quelque autorité dans la bande.</p>
+
+<p>&mdash;Et Titcha?</p>
+
+<p>&mdash;Me voici, prononça une voix sonore.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?.. interrogea anxieusement
+le chef.</p>
+
+<p>&mdash;Réussite sur toute la ligne. L'oiseau
+est en cage à bord du chaland.</p>
+
+<p>&mdash;Partons, dans ce cas, et hâtons-nous,
+commanda le chef. Six hommes en éclaireurs,
+le reste à l'arrière-garde, la voiture
+au milieu. Le Danube n'est pas à cinq
+cents mètres d'ici, et le déchargement sera
+fait en un tour de main. Vogel emmènera
+alors la charrette, et ceux qui sont du pays
+rentreront tranquillement chez eux. Les
+autres embarqueront sur le chaland.</p>
+
+<p>On allait exécuter ces ordres, quand un
+des hommes laissés en surveillance au
+bord de la route accourut en toute hâte.</p>
+
+<p>&mdash;Alerte! dit-il en étouffant sa voix.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il? demanda le chef de la
+bande.</p>
+
+<p>&mdash;Ecoute.</p>
+
+<p>Tous tendirent l'oreille. Le bruit d'une
+troupe en marche se faisait entendre sur
+la route. A ce bruit, bientôt quelques voix
+assourdies se joignirent. La distance ne
+devait pas être supérieure à une centaine
+de toises.</p>
+
+<p>&mdash;Restons dans la clairière, commanda
+le chef. Ces gens-là passeront sans nous
+voir.»</p>
+
+<p>Assurément, étant donnée l'obscurité
+profonde, ils ne seraient pas aperçus, mais
+il y avait ceci de grave: si, par mauvaise
+chance, c'était une escouade de police qui
+suivait cette route, c'est qu'elle se dirigeait
+vers le fleuve. Certes, il pouvait se faire
+qu'elle ne découvrit pas le bateau, et,
+d'ailleurs, les précautions étaient prises.
+Ces agents auraient beau le visiter de fond
+en comble, ils n'y trouveraient rien de
+suspect. Mais, même en admettant que
+cette escouade ne soupçonnât pas l'existence
+du chaland, peut-être resterait-elle en
+embuscade dans les environs, et, dans ce
+cas, il eût été très imprudent de faire sortir
+la charrette.</p>
+
+<p>Enfin, on tiendrait compte des circonstances,
+et on agirait selon les événements.
+Après avoir attendu dans cette clairière
+toute la journée suivante, s'il le fallait,
+quelques-uns des hommes descendraient, à
+la nuit, jusqu'au Danube, et s'assureraient
+de l'absence de toute force de police.</p>
+
+<p>Pour l'instant, l'essentiel était de ne pas
+être dépistés, et que rien ne donnât l'éveil
+à cette troupe qui s'approchait.</p>
+
+<p>Celle-ci ne tarda pas à atteindre le point
+où la route longeait la clairière. Malgré la
+nuit noire, on reconnut qu'elle se composait
+d'une dizaine d'hommes, et de significatifs
+cliquetis d'acier indiquaient des hommes
+armés.</p>
+
+<p>Déjà, elle avait dépassé la clairière,
+lorsqu'un incident vint modifier les choses
+du tout au tout.</p>
+
+<p>Un des deux chevaux, effrayé par ce
+passage d'hommes sur la route, s'ébroua
+et poussa un long hennissement qui fut
+répété par son congénère.</p>
+
+<p>La troupe en marche s'arrêta sur place.</p>
+
+<p>C'était bien une escouade de police qui
+descendait vers le fleuve, sous le commandement
+de Karl Dragoch complètement
+remis des suites de son accident de la
+matinée.</p>
+
+<p>Si les gens de la clairière avaient connu
+ce détail, peut-être leur inquiétude en eût-elle
+été augmentée. Mais, ainsi qu'on l'a vu,
+leur chef croyait hors de combat le policier
+redouté. Pourquoi il commettait cette
+erreur, pourquoi il estimait ne plus avoir
+à compter avec un adversaire qu'il avait
+précisément en face de lui, c'est ce que la
+suite du récit ne tardera pas à faire comprendre
+au lecteur.</p>
+
+<p>Lorsque, dans la matinée de ce même
+jour, Karl Dragoch eut sauté sur la berge,
+où l'attendait son subordonné, celui-ci
+l'avait entraîné vers l'amont. Après deux
+ou trois cents mètres de marche, les
+deux policiers étaient arrivés à un canot,
+dissimulé dans les herbes de la rive, à
+bord duquel ils s'embarquèrent. Aussitôt,
+les avirons, vigoureusement maniés par
+Friedrick Ulhmann, emportèrent rapidement
+la légère embarcation de l'autre côté
+du fleuve.</p>
+
+<p>«C'est donc sur la rive droite que le
+crime a été commis? demanda à ce moment
+Karl Dragoch.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit Friedrick Ulhmann.</p>
+
+<p>&mdash;Dans quelle direction?</p>
+
+<p>&mdash;En amont. Dans les environs de Gran.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! Dans les environs de Gran,
+se récria Dragoch. Ne me disais-tu pas
+tout à l'heure que nous n'avions que peu
+de chemin à faire?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas loin, dit Ulhmann. Il y a
+peut-être bien trois kilomètres, tout de
+même.»</p>
+
+<p>Il y en avait quatre, en réalité, et cette
+longue étape ne put être franchie sans
+difficulté par un homme qui venait à peine
+d'échapper à la mort Plus d'une fois, Karl
+Dragoch dut s'étendre, afin de reprendre
+le souffle qui lui manquait. Il était près
+de trois heures de l'après-midi, quand il
+atteignit enfin la villa du comte Hagueneau,
+où l'appelait sa fonction.</p>
+
+<p>Dès qu'il se sentit, grâce à un cordial
+qu'il s'empressa de réclamer, en possession
+de tous ses moyens, le premier soin de
+Karl Dragoch fut de se faire conduire au
+chevet du gardien Christian Hoël. Pansé
+quelques heures plus tôt par un chirurgien
+des environs, celui-ci, la face blanche,
+les yeux clos, haletait péniblement. Bien
+que sa blessure fût des plus graves et
+intéressât le poumon, il subsistait toutefois
+un sérieux espoir de le sauver, à la condition
+que la plus légère fatigue lui fût épargnée.</p>
+
+<p>Karl Dragoch put néanmoins obtenir
+quelques renseignements, que le gardien
+lui donna d'une voix étouffée, par monosyllabes
+largement espacés. Au prix de
+beaucoup de patience, il apprit qu'une
+bande de malfaiteurs, composée de cinq
+ou six hommes, au bas mot, avait, au milieu
+de la nuit dernière, fait irruption dans la
+villa, après en avoir enfoncé la porte. Le
+gardien Christian Hoël, réveillé par le
+bruit, avait eu à peine le temps de se lever,
+qu'il retombait frappé d'un coup de poignard
+entre les deux épaules. Il ignorait
+par conséquent ce qui s'était passé ensuite,
+et il était incapable de donner aucune
+indication sur ses agresseurs. Cependant,
+il savait quel était leur chef, un certain
+Ladko, dont ses compagnons avaient, à
+plusieurs reprises, prononcé le nom avec
+une sorte d'inexplicable forfanterie. Quant à
+ce Ladko, dont un masque recouvrait le
+visage, c'était un grand gaillard aux yeux
+bleus et porteur d'une abondante barbe
+blonde.</p>
+
+<p>Ce dernier détail, de nature à infirmer
+les soupçons qu'il avait conçus touchant
+Ilia Brusch, ne laissa pas de troubler
+Karl Dragoch. Qu'Ilia Brusch fût blond,
+lui aussi, il n'en doutait pas, mais ce blond
+était déguisé en brun, et on ne retire pas
+une teinture le soir pour la remettre le
+lendemain, comme on ferait d'une perruque.
+Il y avait là une sérieuse difficulté
+que Dragoch se réserva d'élucider à loisir.</p>
+
+<p>Le gardien Christian ne put, d'ailleurs,
+lui fournir de plus amples détails. Il n'avait
+rien remarqué concernant ses autres agresseurs,
+ceux-ci ayant pris, comme leur chef,
+la précaution de se masquer.</p>
+
+<p>Muni de ces renseignements, le détective
+posa ensuite quelques questions touchant
+la villa même du comte Hagueneau. C'était,
+ainsi qu'il l'apprit, une très riche habitation
+meublée avec un luxe princier. Les bijoux,
+l'argenterie et les objets précieux abondaient
+dans les tiroirs, les objets d'art sur
+les cheminées et les meubles, les tapisseries
+anciennes et les tableaux de maître sur
+les murs. Des titres avaient même été
+laissés en dépôt dans un coffre-fort, au
+premier étage. Nul doute par conséquent
+que les envahisseurs n'aient eu l'occasion
+de faire un merveilleux butin.</p>
+
+<p>C'est ce que Karl Dragoch put, en effet,
+constater aisément en parcourant les diverses
+pièces de l'habitation. C'était un
+pillage en règle, accompli avec une parfaite
+méthode. Les voleurs, en gens de
+goût, ne s'étaient pas encombrés des non-valeurs.
+La plupart des objets de prix
+avaient disparu; à la place des tapisseries
+arrachées, de grands carrés de muraille
+apparaissaient à nu, et, veufs des plus belles
+toiles découpées avec art, des cadres vides
+pendaient lamentablement. Les pillards
+s'étaient approprié jusqu'à des tentures
+choisies évidemment parmi les plus somptueuses
+et jusqu'à des tapis sélectionnés
+parmi les plus beaux. Quant au coffre-fort,
+il avait été forcé, et son contenu avait
+disparu.</p>
+
+<p>«On n'a pas emporté tout cela à dos
+d'hommes, se dit Karl Dragoch en constatant
+cette dévastation. Il y avait là de
+quoi charger une voiture. Reste à dénicher
+la voiture.»</p>
+
+<p>Cet interrogatoire et ces premières recherches
+avaient nécessité un temps fort
+long. La nuit était prochaine. Il importait,
+avant qu'elle fût complète, de retrouver
+trace, si faire se pouvait, du véhicule dont
+les voleurs, d'après le policier, avaient dû
+nécessairement faire usage. Celui-ci se hâta
+donc de sortir.</p>
+
+<p>Il n'eut pas loin à aller pour découvrir la
+preuve qu il recherchait. Sur le sol de la
+vaste cour ménagée devant la villa, de larges
+roues avaient laissé de profondes empreintes
+juste en face de la porte brisée, et,
+à quelque distance, la terre était piétinée,
+comme elle aurait pu l'être par des chevaux
+qui eussent longtemps attendu.</p>
+
+<p>Ces constatations faites d'un coup d'oeil,
+Karl Dragoch s'approcha de l'endroit où
+des chevaux paraissaient avoir stationné et
+examina le sol avec attention. Puis, traversant
+la cour, il procéda, aux abords
+immédiats de la grille donnant sur la
+route, à un nouvel et minutieux examen, à
+l'issue duquel il suivit le chemin public
+pendant une centaine de mètres, pour
+revenir ensuite sur ses pas.</p>
+
+<p>«Ulhmann! appela-t-il en rentrant dans
+la cour.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur? répondit l'agent, qui sortit
+de la maison et s'approcha de son chef.</p>
+
+<p>&mdash;Combien avons-nous d'hommes? demanda
+celui-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Onze.</p>
+
+<p>&mdash;C'est peu, fit Dragoch.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, objecta Ulhmann, le gardien
+Christian n'estime qu'à cinq ou six le
+nombre de ses agresseurs.</p>
+
+<p>&mdash;Le gardien Christian a son opinion,
+et moi j'ai la mienne, répliqua Dragoch.
+N'importe, il faut nous contenter de ce que
+nous avons. Tu vas laisser un homme ici,
+et prendre les dix autres. Avec nous deux,
+ça fera douze. C'est quelque chose.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez donc un indice? interrogea
+Friedrick Ulhmann.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais, où sont nos voleurs ... de
+quel côté ils sont du moins.</p>
+
+<p>&mdash;Oserai-je vous demander?.. commença
+Ulhmann.</p>
+
+<p>&mdash;D'où me vient cette assurance? acheva
+Karl Dragoch. Rien n'est plus simple. C'est
+même véritablement enfantin. Je me suis
+d'abord dit qu'on avait pris trop de choses
+ici pour ne pas avoir besoin d'un véhicule
+quelconque. J'ai donc cherché ce véhicule
+et je l'ai trouvé. C'est une charrette à
+quatre roues, attelée de deux chevaux,
+dont l'un, celui de flèche, offre cette particularité
+qu'il manque un clou au fer de son
+pied antérieur droit.</p>
+
+<p>&mdash;Comment avez-vous pu savoir cela?
+interrogea Ulhmann ébahi.</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'il a plu la nuit dernière et
+que la terre encore mal séchée a gardé
+fidèlement les empreintes. J'ai appris de la
+même manière que la charrette, on quittant
+la villa, avait tourné à gauche, c'est-à-dire
+dans une direction opposée à celle de Gran.
+Nous allons nous diriger du même côté et
+suivre au besoin à la piste le cheval dont
+le fer est incomplet. Il n'y a pas apparence
+que nos gaillards aient voyagé pendant le
+jour. Ils se sont sans doute terrés quelque
+part jusqu'au soir. Or, la région est peu
+habitée et les maisons ne sont pas bien
+nombreuses. Nous fouillerons au besoin
+toutes celles que nous trouverons sur la
+route. Réunis tes hommes, car voici venir
+la nuit, et le gibier doit commencer à se
+donner de l'air.»</p>
+
+<p>Karl Dragoch et son escouade durent
+marcher longtemps avant de découvrir un
+indice nouveau. Il était près de dix heures
+et demie quand, après avoir visité inutilement
+deux ou trois fermes, ils arrivèrent,
+au croisement des trois routes, à l'auberge
+où les deux rouliers avaient passé la journée
+et d'où ils venaient de partir trois quarts
+d'heure plus tôt. Karl Dragoch heurta
+rudement la porte. </p>
+
+<p>«Au nom de la loi! prononça Dragoch
+lorsqu'il vit apparaître à sa fenêtre l'aubergiste,
+dont il était écrit que le sommeil
+serait troublé ce jour-là.</p>
+
+<p>&mdash;Au nom de la loi!.. répéta l'aubergiste,
+épouvanté en voyant sa demeure
+cernée par cette troupe nombreuse. Qu'ai-je
+donc fait?</p>
+
+<p>&mdash;Descends, et l'on te le dira... Mais
+surtout ne tarde pas trop,» répliqua Dragoch
+d'une voix impatiente.</p>
+
+<p>Quand l'aubergiste, à demi vêtu, eut
+ouvert sa porte, le policier procéda à un
+rapide interrogatoire. Une charrette était-elle
+venue ici dans la matinée? Combien
+d'hommes la conduisaient? S'était-elle arrêtée?
+Était-elle repartie? De quel côté
+s'était-elle dirigée?</p>
+
+<p>Les réponses ne se firent pas attendre.
+Oui, une charrette conduite par deux
+hommes était venue à l'auberge de bon
+matin. Elle y avait séjourné jusqu'au soir,
+et n'était repartie qu'après la venue d'un
+troisième personnage attendu par les deux
+charretiers. La demie de neuf heures
+avait déjà sonné, quand elle s'était éloignée
+dans la direction de Saint-André.</p>
+
+<p>«De Saint-André? insista Karl Dragoch.
+Tu en es sûr?</p>
+
+<p>&mdash;Sûr, affirma l'aubergiste.</p>
+
+<p>&mdash;On te l'a dit, ou tu l'as vu?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai vu.</p>
+
+<p>&mdash;Hum!.. murmura Karl Dragoch, qui
+ajouta: C'est bon. Remonte te coucher maintenant,
+mon brave, et tiens ta langue.»</p>
+
+<p>L'aubergiste ne se le fit pas dire deux
+fois. La porte se referma, et l'escouade de
+police demeura seule sur la route.</p>
+
+<p>«Un instant!» commanda Karl Dragoch
+à ses hommes qui restèrent immobiles,
+tandis que lui-même, muni d'un fanal, examinait
+minutieusement le sol.</p>
+
+<p>D'abord, il ne remarqua rien de suspect,
+mais il n'en fut pas ainsi quand, ayant traversé
+la route, il en eut atteint le bas côté.
+En cet endroit, la terre moins foulée par le
+passage des véhicules, et, d'ailleurs, moins
+solidement empierrée, avait conservé plus
+de plasticité. Du premier regard, Karl
+Dragoch découvrit l'empreinte d'un sabot
+auquel un clou manquait, et constata que
+le cheval, propriétaire de cette ferrure
+incomplète, se dirigeait non pas vers Saint-André,
+ni vers Gran, mais directement
+vers le fleuve, par le chemin du Nord. C'est
+donc par ce chemin que Dragoch s'avança
+à son tour à la tête de ses hommes.</p>
+
+<p>Trois kilomètres environ avaient été franchis
+sans incident à travers un pays complètement
+désert, quand, sur la gauche de
+la route, le hennissement d'un cheval
+retentit. Retenant ses hommes du geste,
+Karl Dragoch s'avança jusqu'à la lisière
+d'un petit bois qu'on distinguait confusément
+dans l'ombre.</p>
+
+<p>«Qui est là?..» héla-t-il d'une voix forte.</p>
+
+<p>Nulle réponse n'étant faite à sa question,
+un des agents, sur son ordre, alluma une
+torche de résine. Sa flamme fuligineuse
+brilla d'un vif éclat dans cette nuit sans
+lune, mais sa lumière mourait à quelques
+pas, impuissante à percer l'obscurité rendue
+plus épaisse encore par le feuillage
+des arbres.</p>
+
+<p>«En avant!» commanda Dragoch, en
+pénétrant dans le fourré à la tête de
+l'escouade.</p>
+
+<p>Mais le fourré avait des défenseurs. A
+peine en avait-on dépassé la lisière, qu'une
+voix impérieuse prononça:</p>
+
+<p>«Un pas de plus, et nous faisons feu!»</p>
+
+<p>Cette menace n'était pas pour arrêter
+Karl Dragoch, d'autant plus qu'à la vague
+lueur de la torche, il lui avait semblé apercevoir
+une masse immobile, celle d'une
+charrette sans doute, autour de laquelle se
+groupaient une troupe d'hommes, dont il
+n'avait pu reconnaître le nombre.</p>
+
+<p>«En avant!» commanda-t-il de nouveau.</p>
+
+<p>Obéissant à cet ordre, l'escouade de police
+continua sa marche fort incertaine dans ce
+bois inconnu. La difficulté ne tarda pas à
+s'aggraver. Tout à coup, la torche fut
+arrachée des mains de l'agent qui la portait.
+L'obscurité redevint profonde.</p>
+
+<p>«Maladroit!.. gronda Dragoch. De la
+lumière, Frantz!.. De la lumière!..»</p>
+
+<p>Son dépit était d'autant plus vif qu'au
+dernier éclat jeté par la torche en s'éteignant,
+il avait cru voir la charrette commencer
+un mouvement de retraite et s'éloigner
+sous les arbres. Malheureusement, il
+ne pouvait être question de lui donner la
+chasse. C'est une vivante muraille que
+l'escouade de police rencontrait devant
+elle. A chaque agent s'opposaient deux ou
+trois adversaires, et Dragoch comprenait
+un peu tard qu'il ne disposait pas de forces
+suffisantes pour s'assurer la victoire. Jusqu'ici,
+aucun coup de feu n'avait été tiré, ni
+d'un côté, ni de l'autre.</p>
+
+<p>«Titcha!.. appela à ce moment une voix
+dans la nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Présent! répondit une autre voix.</p>
+
+<p>&mdash;La voiture?</p>
+
+<p>&mdash;Partie.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, il faut en finir.»</p>
+
+<p>Ces voix, Dragoch les enregistra dans sa
+mémoire. Il ne devait jamais les oublier.</p>
+
+<p>Ce court dialogue échangé, les revolvers
+se mirent aussitôt de la partie, ébranlant
+l'atmosphère de leurs sèches détonations.
+Quelques agents furent atteints par les
+balles, et Karl Dragoch, se rendant compte
+qu'il y aurait eu folie à s'obstiner, dut se
+résoudre à ordonner la retraite.</p>
+
+<p>L'escouade de police regagna donc la
+route, où les vainqueurs ne se risqueront
+pas à la poursuivre, et la nuit reprit son
+calme un instant troublé.</p>
+
+<p>Il fallut d'abord s'occuper des blessés.
+Ils étaient au nombre de trois, très légèrement
+frappés, d'ailleurs. Après un sommaire
+pansement, ils furent renvoyés en
+arrière sous la garde de quatre de leurs
+camarades. Quant à Dragoch, accompagné
+de Friedrick Ulhmann et des trois derniers
+agents, il s'élança à travers champs,
+vers le Danube, en obliquant légèrement
+dans la direction de Gran.</p>
+
+<p>Il retrouva sans difficulté l'endroit où il
+avait abordé quelques heures plus tôt, et
+l'embarcation dans laquelle Ulhmann et lui
+avaient passé le fleuve. Les cinq hommes
+s'y embarquèrent, et, le Danube traversé
+en sens inverse, ils en descendirent le
+cours sur la rive gauche.</p>
+
+<p>Si Karl Dragoch venait de subir un
+échec, il entendait avoir sa revanche.
+Qu'Ilia Brusch et le trop fameux Ladko
+fussent le même homme, cela ne faisait plus
+pour lui l'ombre d'un doute, et c'est à son
+compagnon de voyage, il en était convaincu,
+que le crime de la nuit précédente devait
+être imputé. Selon toute vraisemblance,
+celui-ci, après avoir mis son butin à l'abri,
+se hâterait de reprendre la personnalité
+d'emprunt qu'il ne savait pas percée à jour
+et qui lui avait permis de déjouer jusqu'ici
+les recherches de la police. Avant l'aube, il
+aurait sûrement regagné la barge, et il y
+attendrait son passager absent, ainsi que
+l'aurait fait l'inoffensif et honnête pêcheur
+qu'il prétendait être.</p>
+
+<p>Cinq hommes résolus seraient alors aux
+aguets. Ces cinq hommes, vaincus par
+Ladko et sa bande, triompheraient plus
+aisément de la résistance que pourrait
+leur opposer ce même Ladko, obligé à la
+solitude pour jouer son rôle d'Ilia Brusch.</p>
+
+<p>Ce plan très bien conçu fut malheureusement
+irréalisable. Karl Dragoch et
+ses hommes eurent beau explorer la rive, il
+leur fut impossible de découvrir la barge
+du pêcheur. Dragoch et Ulhmann n'eurent
+aucune peine, il est vrai, à reconnaître la
+place précise où le premier avait débarqué,
+mais, de la barge, pas la moindre
+trace. La barge avait disparu, et Ilia
+Brusch avec elle.</p>
+
+<p>Karl Dragoch était joué, décidément, et
+cela l'emplissait de fureur.</p>
+
+<p>«Friedrick, dit-il à son subordonné, je
+suis à bout. Il me serait impossible de
+faire un pas de plus. Nous allons dormir
+dans l'herbe pour retrouver un peu de
+force. Mais un de nos hommes va prendre
+le canot et remonter à Gran sur-le-champ.
+A l'ouverture du bureau, il fera jouer le
+télégraphe. Allume un fanal. Je vais dicter.
+Ecris.</p>
+
+<p>Friedrick Ulhmann obéit en silence:</p>
+
+<p>«Crime commis cette nuit environs de
+Gran. Butin chargé sur chaland. Exercer
+rigoureusement visites prescrites.»</p>
+
+<p>&mdash;Voilà pour une, dit Dragoch en s'interrompant.
+A l'autre maintenant.</p>
+
+<p>Il dicta de nouveau:</p>
+
+<p>«Mandat d'amener contre le nommé
+Ladko, se disant faussement Ilia Brusch et
+se prétendant lauréat de la Ligue Danubienne
+au dernier concours de Sigmaringen,
+ledit Ladko, <i>alias</i> Ilia Brusch, inculpé
+des crimes de vols et de meurtres.»</p>
+
+<p>&mdash;Que ceci soit télégraphié à la première
+heure à toutes les communes riveraines
+sans exception,» commanda Karl
+Dragoch, en s'étendant épuisé sur le sol.</p>
+
+
+<br><br><br>
+<a name="X"></a>
+
+<h3>X</h3>
+
+<h3>PRISONNIER.</h3>
+
+
+<p>Les soupçons conçus par Karl Dragoch
+et que la découverte du portrait était venue
+confirmer, ces soupçons n'étaient point
+entièrement erronés, il est temps de le
+dire au lecteur pour l'intelligence de ce
+récit. Sur un point, tout au moins, Karl
+Dragoch avait justement raisonné. Oui,
+Ilia Brusch et Serge Ladko n'étaient qu'un
+seul et même homme.</p>
+
+<p>Mais Dragoch se trompait gravement au
+contraire quand il attribuait à son compagnon
+de voyage la série de vols et de
+meurtres qui, depuis tant de mois, désolaient
+la région du Danube, et en particulier
+le dernier attentat, le pillage de la
+villa du comte Hagueneau et l'assassinat
+du gardien Christian. Ladko, d'ailleurs, ne
+se doutait guère que son passager eût de
+pareilles pensées. Tout ce qu'il savait, c'est
+que son nom servait à désigner un criminel
+fameux, et il était incapable de comprendre
+comment une telle confusion avait pu se
+produire.</p>
+
+<p>Atterré tout d'abord en se découvrant un
+si redoutable homonyme, qui, pour comble
+de malheur, se trouvait être en même
+temps son compatriote, il s'était ressaisi
+après ce moment d'effroi instinctif. Que lui
+importait en somme un malfaiteur avec
+lequel il n'avait de commun que le nom? Un
+innocent n'a rien à craindre. Et, innocent de
+tous ces crimes, il l'était assurément.</p>
+
+<p>C'est donc sans inquiétude que Serge
+Ladko&mdash;on lui conservera désormais son
+véritable nom&mdash;s'était absenté la nuit précédente,
+afin de se rendre à Szalka ainsi
+qu'il l'avait annoncé. C'est dans cette petite
+ville, en effet, que, dissimulé sous le nom
+d'Ilia Brusch, il avait fixé sa résidence,
+après son départ de Roustchouk, et c'est
+là que, pendant de trop longues semaines,
+il avait attendu des nouvelles de sa chère
+Natcha.</p>
+
+<p>L'attente, ainsi qu'on le sait déjà, avait
+fini par lui devenir intolérable, et il se torturait
+l'esprit à rechercher un moyen de
+pénétrer incognito en Bulgarie, quand le
+hasard lui fit tomber sous les yeux un
+numéro du <i>Pester Lloyd</i> dans lequel était
+annoncé à grand fracas le concours de
+pêche de Sigmaringen. C'est on lisant l'article
+consacré à ce concours que l'exilé,
+aussi habile pêcheur, on ne l'a peut-être
+pas oublié, que pilote réputé, conçut l'idée
+d'un plan d'action dont la bizarrerie assurerait
+peut-être le succès.</p>
+
+<p>Sous le nom d'Ilia Brusch, le seul qu'il
+eût jamais porté à Szalka, il s'enrôlerait
+dans la Ligue Danubienne, il participerait
+au concours de Sigmaringen et, grâce à, sa
+virtuosité de pêcheur, il y remporterait le
+premier prix. Après avoir ainsi donné à son
+nom d'emprunt un commencement de notoriété,
+il annoncerait avec le plus de bruit
+possible, et en engageant même des paris,
+si faire se pouvait, son intention de descendre
+le Danube, la ligne à la main, depuis
+la source jusqu'à l'embouchure. Nul doute
+que ce projet ne mît en révolution le monde
+spécial des pêcheurs à la ligne et ne valût
+à son auteur quelque réputation dans le
+reste du public.</p>
+
+<p>Nanti dès lors d'un état civil hors de
+discussion, car on accorde, d'ordinaire,
+une confiance aveugle aux gens en vedette,
+Serge Ladko descendrait en effet le Danube.
+Bien entendu, il activerait de son mieux la
+marche de son bateau et ne perdrait à
+pêcher que le minimum de temps nécessaire
+à la vraisemblance. Toutefois, il ferait
+assez parler de lui le long du parcours
+pour ne pas se laisser oublier et pour être
+en état de débarquer ouvertement à Roustchouk
+sous la protection d'une notoriété
+bien établie.</p>
+
+<p>Pour que cet unique but de son entreprise
+fût heureusement atteint, il fallait que
+nul ne soupçonnât son véritable nom, et
+que personne ne pût reconnaître, dans
+les traits du pêcheur Ilia Brusch, ceux
+du pilote Serge Ladko.</p>
+
+<p>La première condition était facile à réaliser.
+Il suffirait, une fois transformé en
+lauréat de la Ligue Danubienne, de jouer
+ce rôle sans défaillance. Serge Ladko se
+jura donc à lui-même d'être Ilia Brusch
+envers et contre tous, quels que fussent
+les incidents du voyage. Il était a supposer,
+d'ailleurs, que ce voyage s'accomplirait lentement,
+mais sûrement, et qu'aucun incident
+ne viendrait rendre le serment difficile
+à tenir.</p>
+
+<p>Satisfaire à la deuxième condition était
+plus simple encore. Un coup de rasoir qui
+supprimerait la barbe, une application de
+teinture qui changerait la couleur des cheveux,
+de larges lunettes noires qui cacheraient
+celle des yeux, il n'en fallait pas
+davantage. Serge Ladko procéda à ce
+déguisement sommaire dans la nuit qui
+précéda son départ, puis se mit en route
+avant l'aube, assuré d'être méconnaissable
+pour tout regard non prévenu.</p>
+
+<p>A Sigmaringen, les événements s'étaient
+réalisés conformément, à ses prévisions.
+Lauréat en vue du concours, l'annonce de
+son projet avait été favorablement commentée
+par la Presse des régions riveraines.
+Devenu ainsi un personnage assez
+notoire pour que son identité ne pût être
+raisonnablement suspectée, assuré, d'autre
+part, de trouver du secours, le cas échéant,
+près de ses collègues de la Ligue Danubienne
+disséminés le long du fleuve, Serge
+Ladko s'était abandonné au courant.</p>
+
+<p>A Ulm, il avait eu une première désillusion,
+en constatant que sa célébrité
+relative ne le mettait pas à l'abri des
+foudres de l'administration. Aussi avait-il
+été trop heureux d'accepter un passager
+possédant des papiers bien en règle et
+dont la police semblait priser l'honorabilité.
+Certes, quand on serait à Roustchouk
+et que la prétendue gageure serait abandonnée
+par son auteur, la présence d'un
+étranger pourrait présenter des inconvénients.
+Mais, alors, on s'expliquerait, et
+jusque-là elle augmenterait les probabilités
+de succès d'un voyage que Serge Ladko
+avait le plus passionné désir de mener à
+bonne fin.</p>
+
+<p>Apprendre qu'il portait le même nom
+qu'un redoutable bandit et que ce bandit
+était Bulgare avait fait éprouver à Serge
+Ladko sa seconde émotion désagréable.
+Quelle que fût son innocence, et par conséquent
+sa sécurité, il ne pouvait méconnaître
+qu'une telle homonymie était de
+nature à provoquer les plus regrettables
+erreurs ou même les plus graves complications.</p>
+
+<p>Que le nom qu'il dissimulait sous celui
+d'Ilia Brusch vînt à être connu, et non seulement
+son débarquement à Roustchouk
+s'en trouverait compromis, mais encore il
+était à craindre qu'il n'en résultât de longs
+retards.</p>
+
+<p>Contre ces dangers, Serge Ladko ne
+pouvait rien. D'ailleurs, s'ils étaient sérieux,
+il convenait de ne pas les exagérer. En réalité,
+il était peu croyable que la police
+accordât, sans raison particulière, son
+attention à un inoffensif pêcheur à la
+ligne, et surtout à un pêcheur protégé par
+les lauriers cueillis au concours de Sigmaringen.</p>
+
+<p>Venu à Szalka après le coucher du soleil
+et reparti bien avant le jour sans être vu
+de personne, Serge Ladko n'avait fait que
+passer dans sa maison, juste le temps de
+constater qu'aucune nouvelle de Natcha ne
+l'y attendait. La persistance d'un tel silence
+avait véritablement quelque chose d'affolant.
+Pourquoi la jeune femme n'écrivait-elle
+plus depuis deux mois? Que lui était-il
+arrivé? Les périodes de troubles publics
+sont fécondes en malheurs privés, et le
+pilote se demandait avec angoisse si, en
+admettant qu'il débarquât heureusement
+à Roustchouk, il n'y débarquerait pas trop
+tard.</p>
+
+<p>Cette pensée, qui lui brisait le coeur,
+décuplait en même temps la puissance de
+ses muscles. C'est elle qui lui avait donné,
+au départ de Gran, la force de résister à
+la tempête et de lutter victorieusement
+contre le vent déchaîné. C'est elle qui lui
+faisait hâter le pas, tandis qu'il revenait
+vers la barge, muni du cordial destiné à
+M. Jaeger.</p>
+
+<p>Sa surprise fut grande de n'y pas trouver
+le passager qu il avait quitté si mal en
+point, et le petit mot d'avertissement écrit
+par celui-ci ne la diminua pas. Quel motif
+si impérieux avait pu décider M. Jaeger à
+s'éloigner malgré son état de faiblesse?
+Comment pouvait-il se faire qu'un bourgeois
+de Vienne eût des affaires si pressantes
+en rase campagne, loin de tout
+centre habité? Il y avait là un problème
+dont les réflexions du pilote ne rendirent
+pas la solution plus prochaine.</p>
+
+<p>Quelle qu'en fût la cause, l'absence de
+M. Jaeger avait, en tous cas, le grave inconvénient
+d'allonger encore un voyage déjà
+trop long. Sans cet incident inattendu, la
+barge aurait vite gagné le milieu du fleuve,
+et, avant le soir, beaucoup de kilomètres
+eussent été ajoutés aux kilomètres laissés
+jusqu'ici dans son sillage.</p>
+
+<p>La tentation était bien forte de tenir pour
+nulle et non avenue la prière de M. Jaeger,
+de pousser au large, et de continuer sans
+perdre une minute un voyage dont le but
+attirait Serge Ladko comme l'aimant attire
+le fer.</p>
+
+<p>Le pilote se résigna pourtant à l'attente.</p>
+
+<p>Il avait des obligations à l'égard de son
+passager, et, tout bien considéré, mieux
+valait perdre une journée et ne fournir
+aucun prétexte à des contestations ultérieures.</p>
+
+<p>Pour utiliser la fin de cette journée plus
+qu'à demi écoulée déjà, le travail heureusement
+ne manquerait pas. Elle suffirait à
+peine à remettre de l'ordre dans la barge
+et à réparer quelques petits dégâts causés
+par la tempête.</p>
+
+<p>Serge Ladko s'occupa tout d'abord de
+ranger les coffres dont il avait bouleversé
+le contenu pendant ses infructueuses recherches
+de la matinée. Cela ne lui aurait
+pas demandé beaucoup de temps, si, en
+achevant le rangement du dernier, son
+regard ne fût tombé sur ce même portefeuille
+qui avait précédemment sollicité
+l'attention de Karl Dragoch. Ce portefeuille,
+le pilote l'ouvrit comme l'avait
+ouvert le policier, et, comme celui-ci, mais
+agité de sentiments tout autres, il en retira
+le portrait que Natcha lui avait remis à
+l'instant de leur séparation, avec une dédicace
+pleine de tendresse.</p>
+
+<p>Un long moment, Serge Ladko contempla
+ce visage adorable. Natcha!.. C'était
+bien elle!.. C'étaient bien ses traits chéris,
+ses yeux si purs, ses lèvres entr'ouvertes
+comme si elles allaient parler!..</p>
+
+<p>Avec un soupir, il replaça enfin la chère
+image dans le portefeuille et le portefeuille
+dans le coffre, qu'il referma avec soin
+et dont il mit la clef dans sa poche, puis
+il sortit du tôt pour vaquer à d'autres
+travaux.</p>
+
+<p>Mais il n'avait plus de coeur à l'ouvrage.
+Bientôt ses mains demeurèrent inactives,
+et, assis sur l'un des bancs, le dos tourné
+à la rive, il laissa son regard errer sur le
+fleuve. Sa pensée s'envola vers Roustchouk.
+Il vit sa femme, sa maison riante et pleine
+de chansons... Certes, il ne regrettait rien.
+Sacrifier son propre bonheur à la patrie,
+il le referait si c'était à refaire... Quelle
+douleur pourtant qu'un si cruel sacrifice
+eût été à ce point inutile! La révolte éclatant
+prématurément et écrasée sans recours,
+combien d'années encore la Bulgarie
+gémirait-elle sous le joug des oppresseurs?
+Lui-même pourrait-il franchir la frontière,
+et, s'il y parvenait, retrouverait-il
+celle qu'il aimait? Les Turcs ne s'étaient-ils
+pas emparés, comme d'un otage, de la
+femme d'un de leurs adversaires les plus
+déterminés? S'il en était ainsi, qu'avaient-ils
+fait de Natcha?</p>
+
+<p>Hélas! cet humble drame intime disparaissait
+dans la convulsion qui secouait la
+région balkanique. Combien peu comptait
+cette misère de deux êtres, au milieu de
+la détresse publique? Toute la péninsule
+était parcourue à cette heure par des hordes
+féroces. Partout le galop sauvage des chevaux
+faisait trembler la terre, et dans les
+plus pauvres villages avaient passé la dévastation
+et la guerre.</p>
+
+<p>Contre le colosse turc, deux pygmées:
+la Serbie et le Monténégro. Ces David
+réussiraient-ils à vaincre Goliath? Ladko
+comprenait à quel point la bataille était
+inégale, et, tout pensif, il plaçait son espoir
+dans le père de tous les Slaves, le grand
+Tzar de Russie, qui, un jour peut-être,
+daignerait étendre sa main puissante au-dessus
+de ses fils opprimés.</p>
+
+<p>Absorbé dans ses pensées, Serge Ladko
+avait perdu jusqu'au souvenir du lieu où il
+se trouvait. Un régiment tout entier eût
+défilé derrière lui sur la berge qu'il ne
+se fût pas retourné. <i>A fortiori</i> ne s'aperçut-il
+pas de l'arrivée de trois hommes qui
+venaient de l'amont et marchaient avec
+précaution. Mais, si Ladko ne vit pas ces
+trois hommes, ceux-ci le virent aisément,
+dès que la barge leur apparut au tournant
+du fleuve. Le trio fit halte aussitôt et tint
+conciliabule à voix basse.</p>
+
+<p>L'un de ces trois nouveaux venus a déjà
+été présenté au lecteur, lors de l'escale à
+Vienne, sous le nom de Titcha. C'est lui
+qui, en compagnie d'un acolyte, s'était attaché
+aux pas de Karl Dragoch, après que le
+détective eut filé de son côté Ilia Brusch,
+tandis que ce dernier faisait une innocente
+démarche près d'un des intermédiaires
+employés lors des envois d'armes en Bulgarie.
+Cette filature avait, on s'en souvient,
+amené jusqu'à proximité de la barge les
+deux espions, qui, sûrs de connaître l'habitation
+flottante du policier, s'étaient alors
+éloignés en projetant de tirer parti de leur
+découverte. Ces projets, il s'agissait maintenant
+de les réaliser.</p>
+
+<p>Les trois hommes s'étaient tapis dans
+l'herbe de la rive, et, de là, ils épiaient
+Serge Ladko. Celui-ci, poursuivant sa
+méditation, ignorait leur présence et n'avait
+aucun soupçon du danger qu'elle lui faisait
+courir. Le danger était grand, cependant,
+ces gens en embuscade, trois affiliés
+de la bande de malfaiteurs qui parcourait
+alors la région du Danube, n'étant pas de
+ceux qu'il fait bon rencontrer dans un lieu
+désert.</p>
+
+<p>De cette bande, Titcha était même un
+membre important; il pouvait être considéré
+comme le premier après le chef, dont
+les exploits valaient au nom du pilote une
+honteuse célébrité. Quant aux deux autres,
+Sakmann et Zerlang, simples comparses:
+des bras, non des têtes.</p>
+
+<p>«C'est lui! murmura Titcha, en arrêtant
+de la main ses compagnons, dès qu'il
+découvrit la barge au détour du fleuve.</p>
+
+<p>&mdash;Dragoch? interrogea Sakmann.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Tu en es sûr?</p>
+
+<p>&mdash;Absolument.</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu ne vois pas sa figure, puisqu'il
+a le dos tourné, objecta Zerlang.</p>
+
+<p>&mdash;Ça ne m'avancerait pas à grand'chose
+de voir sa figure; répondit Titcha. Je ne
+le connais pas. A peine si je l'ai aperçu à
+Vienne.</p>
+
+<p>&mdash;Dans ce cas!..</p>
+
+<p>&mdash;Mais je reconnais parfaitement le
+bateau, interrompit Titcha, j'ai eu tout le
+loisir de l'examiner, pendant que Ladko et
+moi nous étions noyés dans la foule. Je
+suis certain de ne pas me tromper. </p>
+
+<p>&mdash;En route, alors! fit l'un des hommes.</p>
+
+<p>&mdash;En route,» approuva Titcha, en dépliant
+un paquet qu'il tenait sous son
+bras.</p>
+
+<p>Le pilote continuait à ne pas se douter de
+la surveillance dont il était l'objet. Il n'avait
+pas entendu les trois hommes arriver;
+il ne les entendit pas davantage, lorsqu'ils
+s'approchèrent en étouffant le bruit de leurs
+pas dans l'herbe épaisse de la rive. Perdu
+dans son rêve, il laissait sa pensée fuir
+avec le courant vers Natcha et vers le
+pays.</p>
+
+<p>Tout à coup une multitude d'inextricables
+liens s'enroulèrent à la fois autour de lui,
+l'aveuglant, le paralysant, l'étouffant.</p>
+
+<p>Redressé d'une secousse, il se débattait
+instinctivement et s'épuisait en vains efforts,
+quand un choc violent sur le crâne le
+jeta tout étourdi dans le fond de la barge.
+Pas si vite, cependant, qu'il n'ait eu le temps
+de se voir prisonnier des mailles de l'un
+de ces vastes filets désignés sous le nom
+d'éperviers, dont lui-même avait usé plus
+d'une fois pour capturer le poisson.</p>
+
+<p>Lorsque Serge Ladko sortit de ce demi-évanouissement,
+il n'était plus enveloppé
+du filet à l'aide duquel on l'avait réduit à
+l'impuissance. Par contre, étroitement
+ligotté par les multiples tours d'une corde
+solide, il n'aurait pu faire le plus petit
+mouvement; un bâillon eût au besoin étouffé
+ses cris, un impénétrable bandeau lui enlevait
+l'usage de la vue.</p>
+
+<p>La première sensation de Serge Ladko,
+en revenant à la vie, fut celle d'un véritable
+ahurissement. Que lui était-il arrivé?
+Que signifiait cette inexplicable attaque, et
+que voulait-on faire de lui? A tout prendre,
+il avait lieu de se rassurer dans une certaine
+mesure. Si l'on avait eu l'intention de le
+tuer, c'eût été chose faite. Puisqu'il était
+encore de ce monde, c'est qu'on n'en voulait
+pas à sa vie, et que ses agresseurs, quels
+qu'ils fussent, n'avaient d'autre intention
+que de s'emparer de sa personne.</p>
+
+<p>Mais pourquoi, dans quel but s'emparer
+de sa personne?</p>
+
+<p>A cette question, il était malaisé de
+répondre. Des voleurs?.. Ils n'eussent pas
+pris la peine de ficeler leur victime avec un
+tel luxe de précautions, quand un coup de
+couteau les eût servis plus rapidement et
+plus sûrement. D'ailleurs, combien misérables
+les voleurs que le contenu de la
+pauvre barge eût été capable de tenter!</p>
+
+<p>Une vengeance?.. Impossibilité plus
+grande encore. Ilia Brusch n'avait pas d'ennemis.
+Les seuls ennemis de Ladko, les
+Turcs, ne pouvaient soupçonner que le
+patriote bulgare se cachât sous le nom du
+pêcheur, et, quand bien même ils en
+auraient été informés, il n'était pas un
+personnage si considérable qu'ils se fussent
+risqués à cet acte de violence si loin de la
+frontière, en plein coeur de l'Empire d'Autriche.
+Au surplus, des Turcs l'eussent
+supprimé, eux aussi, plus certainement
+encore que de simples voleurs.</p>
+
+<p>S'étant convaincu que, pour l'instant du
+moins, le mystère était impénétrable, Serge
+Ladko, en homme pratique, cessa d'y penser,
+et consacra toutes les forces de son
+intelligence à observer ce qui allait suivre
+et à chercher les moyens, s'il en existait,
+de reconquérir sa liberté.</p>
+
+<p>A vrai dire, sa situation ne se prêtait pas
+à des observations nombreuses. Raidi par
+l'étreinte d'une corde enroulée en spirales
+autour de son corps, le moindre mouvement
+lui était interdit, et le bandeau était si bien
+appliqué sur ses yeux qu'il n'aurait su dire
+s'il faisait jour ou s'il faisait nuit. La première
+chose qu'il reconnut, en concentrant
+toute son attention dans le sens de l'ouïe,
+c'est qu'il reposait dans le fond d'un bateau,
+le sien sans aucun doute, et que ce bateau
+avançait rapidement sous l'effort de bras
+robustes. Il entendait distinctement, en
+effet, le grincement des avirons contre le
+bois des tolets, et le bruissement de l'eau
+glissant sur les flancs de l'embarcation.</p>
+
+<p>Dans quelle direction se dirigeait-on?
+Tel fut le second problème dont il trouva
+assez facilement la solution, en constatant
+une sensible différence de température
+entre le côté gauche et le côté droit de sa
+personne. Les secousses que lui communiquait
+la barge à chaque impulsion des
+avirons lui montrant qu'il était couché dans
+le sens de la marche, et le soleil, au moment
+de l'agression, n'étant guère éloigné
+du méridien, il en conclut sans peine qu'une
+moitié de son corps était à l'ombre produite
+par la paroi de l'embarcation et que
+celle-ci se dirigeait de l'Ouest à l'Est, en
+continuant par conséquent à suivre le courant,
+comme au temps où elle obéissait à
+son maître légitime.</p>
+
+<p>Aucune parole n'était échangée entre
+ceux qui le tenaient en leur pouvoir. Nul
+bruit humain ne frappait son oreille, hors
+les <i>han!</i> des nautoniers lorsqu'ils pesaient
+sur les rames. Cette navigation silencieuse
+durait depuis une heure et demie environ,
+quand la chaleur du soleil gagna son visage
+et lui apprit ainsi que l'on obliquait vers
+le Sud. Le pilote n'en fut pas étonné. Sa
+parfaite connaissance des moindres détours
+du fleuve lui fit comprendre que l'on commençait
+à suivre la courbe qu'il décrit en
+face du mont Pilis. Bientôt, sans doute,
+on reprendrait la direction de l'Est, puis
+celle du Nord, jusqu'au point extrême d'où
+le Danube commence à descendre franchement
+vers la péninsule des Balkans.</p>
+
+<p>Ces prévisions ne se réalisèrent qu'en
+partie. Au moment où Serge Ladko calculait
+que l'on avait atteint le milieu de l'anse
+de Pilis, le bruit des avirons cessa tout
+à coup. Tandis que la barge courait sur
+son erre, une voix rude se fit entendre.</p>
+
+<p>«Prends la gaffe,» commanda l'un des
+invisibles assaillants.</p>
+
+<p>Presque aussitôt, il y eut un choc, que
+suivit un grincement tel qu'en aurait pu
+produire le bordage éraflant un corps dur,
+puis Serge Ladko fut soulevé et hissé de
+mains en mains.</p>
+
+<p>Evidemment la barge avait accosté un
+autre bateau de dimensions plus considérables,
+à bord duquel le prisonnier était
+embarqué à la façon d'un colis. Celui-ci
+tendait vainement l'oreille afin de saisir
+au passage quelques paroles. Pas un mot
+n'était prononcé. Les geôliers ne se révélaient
+que par le contact de leurs mains brutales
+et par le souffle de leurs poitrines
+haletantes.</p>
+
+<p>Ballotté, tiraillé en tous sens, Serge Ladko,
+d'ailleurs, n'eut pas le loisir de la réflexion.
+Après l'avoir monté, on le descendit le long
+d'une échelle qui lui laboura cruellement
+les reins. Aux heurts dont il était meurtri,
+il comprit qu'on le faisait passer par une
+ouverture étroite, et enfin, bandeau et bâillon
+arrachés, il fût jeté bas comme un paquet,
+tandis que le bruit sourd d'une trappe
+qui se ferme résonnait au-dessus de lui.</p>
+
+<p>Il fallut un long moment, à Serge Ladko,
+tout étourdi de la secousse, pour reprendre
+conscience de lui-même. Quand il y fut parvenu,
+sa situation ne lui parut pas améliorée,
+bien qu'il eût retrouvé l'usage de la
+parole et de la vue. Si l'on avait jugé un
+bâillon inutile, c'est évidemment que personne
+ne pouvait entendre ses cris, et la
+suppression de son bandeau ne lui était pas
+d'un plus grand secours. C'est en vain qu'il
+ouvrait les yeux. Autour de lui tout était
+ombre. Et quelle ombre! Le prisonnier, qui,
+d'après la succession des sensations ressenties,
+supposait avoir été déposé dans la
+cale d'un bateau, s'épuisait en inutiles
+efforts pour découvrir la plus faible raie
+de lumière filtrant à travers le joint d'un
+panneau. Il ne distinguait rien. Ce n'était
+pas l'obscurité d'une cave, dans laquelle
+l'oeil parvient encore à discerner quelque
+vague lueur: c'était le noir total, absolu,
+comparable seulement à celui qui doit
+régner dans la tombe.</p>
+
+<p>Combien d'heures s'écoulèrent ainsi?
+Serge Ladko estimait qu'on était parvenu
+au milieu de la nuit, quand un vacarme,
+assourdi par la distance, parvint jusqu'à
+lui. On courait, on piétinait. Puis le bruit
+se rapprocha. De lourds colis étaient traînés
+directement au-dessus de sa tête, et
+c'est à peine, il l'eût juré, si l'épaisseur
+d'une planche le séparait des travailleurs
+inconnus. </p>
+
+<p>Le bruit se rapprocha encore. On parlait
+maintenant à côté de lui, sans doute derrière
+l'une des cloisons délimitant sa prison,
+mais, de ce qu'on disait, il était impossible
+de deviner le sens.</p>
+
+<p>Bientôt, d'ailleurs, le bruit s'apaisa, et
+de nouveau ce fut le silence autour du
+malheureux pilote qu'environnait une ombre
+impénétrable.</p>
+
+<p>Serge Ladko s'endormit</p>
+
+
+<br><br><br>
+
+<a name="XI"></a>
+
+<h3>XI</h3>
+
+<h3>AU POUVOIR D'UN ENNEMI.</h3>
+
+<p>Après que Karl Dragoch et ses hommes
+eurent battu en retraite, les vainqueurs
+étaient d'abord restés sur le lieu du combat,
+prêts à s'opposer à un retour offensif, tandis
+que la charrette s'éloignait dans la direction
+du Danube. Ce fut seulement quand
+le temps écoulé eut rendu certain le départ
+définitif des forces de police que, sur un
+ordre de son chef, la bande des malfaiteurs
+se mit en marche à son tour.</p>
+
+<p>Ils eurent bientôt atteint le fleuve, qui
+coulait à moins de cinq cents mètres. La
+charrette les y attendait, en face d'un chaland,
+dont on apercevait la masse sombre à
+quelques mètres de la rive.</p>
+
+<p>La distance était médiocre et les travailleurs
+nombreux. En peu d'instants, le va-et-vient
+de deux bachots eut transporté à
+bord de ce chaland le chargement de la voiture.
+Aussitôt, celle-ci s'éloigna et disparut
+dans la nuit, tandis que la plupart des combattants
+de la clairière se dispersaient à
+travers la campagne, après avoir reçu
+leur part de butin. Du crime qui venait
+d'être commis, il ne subsistait plus d'autre
+trace qu'un amoncellement de colis encombrant
+le pont de la gabarre, à bord de
+laquelle ne s'étaient embarqués que huit
+hommes.</p>
+
+<p>En réalité, la fameuse bande du Danube
+était exclusivement composée de ces huit
+hommes. Quant aux autres, ils représentaient
+une faible partie d'un personnel
+indéterminé de sous-ordres, dont telle ou
+telle fraction était utilisée, selon la région
+exploitée: Ceux-ci demeuraient toujours
+étrangers à l'exécution proprement dite des
+coups de main, et leur rôle, limité aux
+fonctions de porteurs, de vedettes ou de
+gardes du corps, ne commençait qu'au
+moment où il s'agissait d'évacuer vers le
+fleuve le butin conquis.</p>
+
+<p>Cette organisation était des plus habiles.
+Par ce moyen, la bande disposait, sur tout
+le parcours du Danube, d'innombrables
+affiliés dont bien peu se rendaient compte
+du genre d'opérations auxquelles ils apportaient
+leur concours. Recrutés dans la classe
+la plus illettrée, de véritables brutes en
+général, ils croyaient participer à de vulgaires
+actes de contrebande et ne cherchaient
+pas à en savoir davantage. Jamais
+ils n'avaient songé à établir le moindre rapprochement
+entre celui qui commandait les
+expéditions auxquelles ils prenaient part
+et ce fameux Ladko qui, tout en leur cachant
+son nom, semblait se complaire
+étrangement à laisser une trace quelconque
+de son état civil sur chaque théâtre de ses
+crimes.</p>
+
+<p>Leur indifférence paraîtra moins surprenante,
+si l'on veut bien considérer que ces
+crimes, commis sur tout le cours du Danube,
+étaient éparpillés sur une immense
+étendue. L'émotion publique avait donc,
+entre chacun d'eux, le temps de se calmer.
+C'est surtout dans les bureaux de la police,
+où venaient se centraliser toutes les plaintes
+des régions riveraines, que le nom de
+Ladko avait acquis sa triste célébrité. Dans
+les villes, la classe bourgeoise, à cause des
+<i>manchettes</i> ronflantes des journaux, lui
+accordait encore un intérêt spécial. Mais
+pour la masse du peuple, et, <i>a fortiori</i>, pour
+les paysans, il n'était qu'un malfaiteur
+comme un autre, dont on a à souffrir une
+fois et qu'on ne revoit plus ensuite.</p>
+
+<p>Au contraire, les huit hommes restés à
+bord du chaland se connaissaient tous
+entre eux et formaient une véritable bande.
+A l'aide de leur bateau, ils montaient ou
+descendaient sans cesse le Danube. Que
+l'occasion d'une profitable opération se
+présentât, ils s'arrêtaient, recrutaient dans
+les environs le personnel nécessaire, puis,
+le butin en sûreté dans leur cachette flottante,
+ils repartaient, en quête de nouveaux
+exploits. </p>
+
+<p>Quand le chaland était plein, ils gagnaient
+la mer Noire où un vapeur à leur dévotion
+venait croiser au jour fixé. Transportées à
+bord de ce vapeur, les richesses volées,
+et parfois acquises au prix d'un meurtre,
+y devenaient brave et loyale cargaison,
+capable d'être échangée contre de l'or,
+dans des contrées lointaines, au grand soleil
+des honnêtes gens.</p>
+
+<p>C'est exceptionnellement que la bande,
+la nuit précédente, avait fait parler d'elle à
+si faible distance de son précédent méfait.
+Elle ne commettait pas, d'ordinaire, une
+telle faute, qui, répétée, eût pu donner l'éveil
+aux complices inconscients qu'elle
+embauchait dans le pays. Mais, cette fois,
+son capitaine avait eu une raison particulière
+de ne pas s'éloigner, et si cette raison
+n'était pas celle que lui avait attribuée Karl
+Dragoch, en causant à Ulm avec Friedrich
+Ulhmann, la personnalité du policier n'y
+était cependant pas étrangère.</p>
+
+<p>Reconnu à Vienne par le chef de bande
+lui-même, alors accompagné de son second,
+Titcha, il avait été, depuis cet instant,
+suivi à la piste, sans le savoir, par une
+série d'affiliés locaux auxquels on n'avait
+dit que l'essentiel, et le chaland s'était
+appliqué à ne précéder la barge que de
+quelques kilomètres. Cet espionnage, des
+plus malaisés dans une contrée souvent
+découverte et où abondaient en ce moment
+les gens de police, avait été forcément intermittent,
+et le hasard avait voulu que jamais
+Karl Dragoch et son hôte ne fussent aperçus
+en même temps. Rien n'avait donc permis
+de supposer que la barge eût deux habitants,
+ni d'admettre, par conséquent, la
+possibilité d'une erreur.</p>
+
+<p>En instituant cette surveillance, le capitaine
+des bandits rêvait d'un coup de maître.
+Supprimer le détective? Il n'y songeait pas.
+Pour le moment tout au moins, il projetait
+seulement de s'en emparer, Karl Dragoch
+en son pouvoir, il aurait ensuite la partie
+belle pour traiter d'égal à égal, si jamais un
+sérieux danger le menaçait.</p>
+
+<p>Pendant plusieurs jours, l'occasion de
+cet enlèvement ne s'était pas présentée. Ou
+bien la barge s'arrêtait le soir à trop faible
+distance d'un centre habité, ou bien on
+rencontrait dans son voisinage trop immédiat
+quelques-uns des agents égrenés sur
+la rive et dont la qualité ne pouvait échapper
+à un professionnel du crime.</p>
+
+<p>Le matin du 29 août, enfin, les circonstances
+avaient paru favorables. La
+tempête qui, la nuit précédente, avait protégé
+la bande pendant qu'elle s'attaquait
+à la villa du comte Hagueneau, devait avoir
+plus ou moins dispersé les policiers qui
+précédaient ou suivaient leur chef le long
+du fleuve. Peut-être celui-ci serait-il momentanément
+seul et sans défense. Il fallait
+en profiter.</p>
+
+<p>Aussitôt la voiture chargée des dépouilles
+de la villa, Titcha avait été dépêché avec
+deux des hommes les plus résolus. On a vu
+comment les trois aventuriers s'étaient
+acquittés de leur mission, et comment le
+pilote Serge Ladko était devenu leur prisonnier,
+au lieu et place du détective Karl Dragoch.</p>
+
+<p>Jusqu'ici, Titcha n'avait pu renseigner
+son capitaine sur l'heureuse issue de sa
+mission que par les quelques mots brefs
+échangés dans la clairière, au moment où
+l'escouade de police était survenue sur la
+route. L'entretien serait nécessairement
+repris à ce sujet, mais, pour l'instant, il
+ne pouvait en être question. Avant tout,
+il s'agissait de faire disparaître et de mettre
+à l'abri les nombreux colis entassés sur le
+pont, et c'est à quoi s'employèrent sans tarder
+les huit hommes formant l'équipage de
+la gabarre.</p>
+
+<p>Soit à bras, soit en les faisant glisser
+sur des plans inclinés, ces colis furent
+d'abord introduits dans l'intérieur du
+bateau, premier travail qui n'exigea que
+quelques minutes, puis on procéda à l'arrimage
+définitif. Pour cela le plancher de
+la cale fut soulevé et laissa à découvert une
+ouverture béante, à la place où l'on se fût
+légitimement attendu a trouver l'eau du
+Danube. Une lanterne, descendue dans ce
+deuxième compartiment, permit d'y distinguer
+un amoncellement d'objets hétéroclites
+qui le remplissaient déjà en partie.
+Il restait assez de place, cependant, pour
+que les dépouilles du comte Hagueneau
+pussent être logées à leur tour dans l'introuvable
+cachette. </p>
+
+<p>Merveilleusement truquée, en effet, était
+cette gabarre qui servait à la fois de moyen
+de transport, d'habitation et de magasin
+inviolable. Au-dessous du bateau visible,
+un autre plus petit s'appliquait, le pont de
+celui-ci formant le fond de celui-là. Ce
+second bateau, d'une profondeur de deux
+mètres environ, avait un déplacement tel,
+qu'il fût capable de porter le premier et de
+le soulever d'un pied ou deux au-dessus de
+la surface de l'eau. On avait remédié à cet
+inconvénient, qui aurait, sans cela, dévoilé
+la supercherie, en chargeant le bateau inférieur
+d'une quantité de lest suffisant à le
+noyer entièrement, de telle sorte que le
+chaland supérieur gardât la ligne de flottaison
+qu'il devait avoir à vide.</p>
+
+<p>Vide, sa cale l'était toujours, les marchandises
+volées, qui allaient s'entasser
+dans le double fond, y remplaçaient un
+poids correspondant de lest, et l'aspect de
+l'extérieur n'était en rien modifié.</p>
+
+<p>Par exemple cette gabarre, qui, lège,
+aurait dû normalement caler à peine un
+pied, s'enfonçait dans l'eau de près de
+sept. Cela n'était pas sans créer de réelles
+difficultés dans la navigation du Danube
+et rendait nécessaire le concours d'un
+excellent pilote. Ce pilote, la bande le possédait
+dans la personne de Yacoub Ogul,
+un israélite natif lui aussi de Roustchouk.
+Très pratique du fleuve, Yacoub Ogul aurait
+pu lutter avec Serge Ladko lui-même pour
+la parfaite connaissance des passes, des
+chenals et des bancs de sable; d'une main
+sûre, il dirigeait le chaland à travers les
+rapides semés de rochers que l'on rencontre
+parfois sur son cours.</p>
+
+<p>Quant à la police, elle pouvait examiner
+le bateau tant que cela lui plairait. Elle
+pouvait en mesurer la hauteur intérieure et
+extérieure sans trouver la plus petite différence.
+Elle pouvait sonder tout autour sans
+rencontrer la cachette sous-marine, établie
+suffisamment en retrait, et de lignes assez
+fuyantes pour qu'il fût impossible de l'atteindre.
+Toutes ses investigations l'amèneraient
+uniquement à constater que ce chaland
+était vide et que ce chaland vide
+enfonçait dans l'eau de la quantité strictement
+suffisante pour équilibrer son poids.</p>
+
+<p>En ce qui concerne les papiers, les précautions
+n'étaient pas moins bien prises.
+Dans tous les cas, soit qu'elle descendît le
+courant, soit qu'elle le remontât, la gabarre,
+ou allait chercher des marchandises, ou,
+marchandises débarquées, retournait à son
+port d'attache. Selon le choix qui paraissait
+le meilleur, elle appartenait, tantôt à
+M. Constantinesco, tantôt à M. Wenzel
+Meyer, tous deux commerçants, l'un de
+Galatz, l'autre de Vienne. Les papiers, illustrés
+des cachets les plus officiels, étaient
+à ce point en règle, que jamais personne
+n'avait songé à les vérifier. L'eût-on fait,
+d'ailleurs, que l'on aurait constaté l'existence
+d'un Constantinesco ou d'un Wenzel
+Meyer dans l'une ou l'autre des deux villes
+indiquées. En réalité, le propriétaire s'appelait
+Ivan Striga.</p>
+
+<p>Le lecteur se rappellera peut-être que
+ce nom appartenait à un des individus les
+moins recommandables de Roustchouk,
+qui, après s'être vainement opposé au
+mariage de Serge Ladko et de Natcha
+Gregorevitch, avait disparu ensuite de la
+ville. Sans qu'on entendît parler positivement
+de lui, de mauvais bruits avaient
+alors couru sur son compte, et la rumeur
+publique l'accusait de tous les crimes.</p>
+
+<p>Pour une fois, la rumeur publique ne se
+trompait pas. Avec sept autres misérables
+de son espèce, Ivan Striga avait, en effet,
+formé une bande de véritables pirates, qui,
+depuis lors, écumait littéralement les deux
+rives du Danube.</p>
+
+<p>Avoir trouvé ainsi le chemin de la richesse
+facile, c'était quelque chose; s'assurer la
+sécurité, c'était mieux encore. Dans ce but,
+au lieu de cacher son nom et son visage,
+ainsi que l'aurait fait un malfaiteur vulgaire,
+il s'était arrangé de manière, à ne pas être
+un anonyme pour ses victimes. Bien, entendu,
+ce n'était pas son vrai nom qu'il
+leur faisait connaître. Non, celui qu'il avait
+résolu de laisser deviner avec une adroite
+imprudence, c'était celui de Serge Ladko.</p>
+
+<p>S'abriter, afin d'échapper aux conséquences
+d'un forfait, derrière une personnalité
+d'emprunt, c'est un stratagème assez
+commun, mais Striga l'avait rénové par le
+choix intelligent du pseudonyme qu'il s'attribuait.</p>
+
+<p>Si le nom de Ladko n'était, ni plus ni
+moins qu'un autre, capable de créer une
+confusion et, par suite, hors le cas de flagrant
+délit, de détourner les soupçons au
+profit du coupable, il possédait quelques
+avantages qui lui étaient propres.</p>
+
+<p>En premier lieu, Serge Ladko n'était pas
+un mythe. Il existait, si le coup de fusil qui
+l'avait salué à son départ de Roustchouk
+ne l'avait pas abattu pour jamais. Bien que
+Striga se vantât volontiers d'avoir supprimé
+son ennemi, la vérité est qu'il n'en savait
+rien. Peu importait, d'ailleurs, au point de
+vue de l'enquête qui pouvait être faite à
+Roustchouk. Si Ladko était mort, la police
+ne pourrait rien comprendre aux accusations
+dont il serait l'objet. S'il était vivant,
+elle trouverait un homme de chair et d'os,
+d'une honorabilité si bien établie que l'enquête,
+selon toute vraisemblance, en resterait
+là. Sans doute, on rechercherait alors
+ceux qui auraient la malchance d'être ses
+homonymes. Mais, avant qu'on eût passé au
+crible tous les Ladkos du monde, il coulerait
+de l'eau sous les ponts du Danube!</p>
+
+<p>Que si, d'aventure, les soupçons, à force
+d'être dirigés dans la même direction, finissaient
+par entamer la cuirasse d'honorabilité
+de Serge Ladko, ce serait alors un
+résultat doublement heureux. Outre qu'il
+est toujours agréable à un bandit de savoir
+qu'un autre est inquiété à sa place, cette
+substitution lui devient plus agréable
+encore quand il a voué à sa victime une
+haine mortelle.</p>
+
+<p>Alors même que ces déductions eussent
+été déraisonnables, l'absence de Serge
+Ladko, dont personne ne connaissait la patriotique
+mission, les eût rendues logiques.
+Pourquoi le pilote était-il parti sans crier
+gare? La section locale de la police du
+fleuve commençait précisément à se poser
+cette question au moment où Karl Dragoch
+découvrait ce qu'il croyait être la vérité, et,
+comme chacun sait, lorsque la police commence
+à se poser des questions, il y a peu de
+chances qu'elle y réponde avec bienveillance.</p>
+
+<p>Ainsi, la situation était bien nette dans
+sa dramatique complication. Une longue
+série de crimes que des maladresses voulues
+faisaient toujours attribuer à un certain
+Ladko, de Roustchouk; le pilote du
+même nom, vaguement, très vaguement
+encore soupçonné, à cause de son absence,
+d'être le coupable, tandis qu'à des centaines
+de kilomètres un Ladko, accusé par
+de plus sérieuses présomptions, était dépisté
+sous le déguisement du pêcheur Ilia
+Brusch; et Striga, pendant ce temps, reprenant,
+après chaque expédition, son état
+civil authentique, pour circuler librement
+sur le Danube.</p>
+
+<p>Toutefois, pour que sa sécurité ne fût
+pas menacée, la condition essentielle était
+que l'on fit disparaître toute trace compromettante
+dans le plus bref délai possible.
+C'est pourquoi, ce soir-là, le butin nouvellement
+conquis fut, comme de coutume,
+rapidement déposé dans l'introuvable cachette.
+C'est le bruit de cet arrimage que
+le véritable Serge Ladko entendit dans son
+cachot pris aux dépens de cette même cale
+sous-marine, au fond de laquelle nulle
+puissance humaine n'était capable de le
+secourir. Puis, le parquet remis en place,
+les hommes remontèrent sur le pont dont
+les panneaux furent refermés. La police
+pouvait venir désormais.</p>
+
+<p>Il était, à ce moment, près de trois heures
+du matin. L'équipage de la gabarre, surmené
+par les fatigues de cette nuit et par celles
+de la nuit précédente, aurait eu grand besoin
+de repos, mais il ne pouvait en être question.</p>
+
+<p>Striga, désireux de s'éloigner au plus
+vite du lieu de son dernier crime, donna
+l'ordre de se mettre en route en profitant
+de l'aube naissante, ordre qui fut exécuté
+sans un murmure, chacun comprenant la
+force des raisons qui le dictaient.</p>
+
+<p>Pendant qu'on s'occupait de ramener
+l'ancre à bord et de pousser le chaland au
+milieu du fleuve, Striga s'enquit des péripéties
+de l'expédition de la matinée.</p>
+
+<p>«Ça a été tout seul, lui répondit Titcha.
+Le Dragoch a été pris au premier coup de
+filet comme un simple brochet.</p>
+
+<p>&mdash;Vous a-t-il vus?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas. Il avait autre chose à
+penser.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne s'est pas débattu?</p>
+
+<p>&mdash;Il a essayé, la canaille. J'ai dû l'assommer
+à moitié pour le faire tenir tranquille.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne l'as pas tué, au moins? demanda
+vivement Striga.</p>
+
+<p>&mdash;Que non pas! Étourdi tout au plus.
+J'en ai profité pour le ligotter proprement.
+Mais je n'avais pas fini le paquetage que le
+colis respirait comme père et mère.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Il est dans la cale. Dans le double
+fond, naturellement.</p>
+
+<p>&mdash;Sait-il où on l'a transporté?</p>
+
+<p>&mdash;Il faudrait alors qu'il soit rudement
+malin, déclara Titcha en riant bruyamment.
+Tu dois bien penser que je n'ai oublié ni le
+bâillon, ni le bandeau. On ne les a retirés
+que le particulier en cage. Là, il peut, si ça
+lui convient, chanter des romances et
+admirer le paysage.</p>
+
+<p>Striga sourit sans répondre. Titcha reprit:</p>
+
+<p>&mdash;-J'ai fait ce que tu as commandé, mais
+où cela nous mènera-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Ne serait-ce qu'à désorganiser la brigade
+privée de son chef, répondit Striga.</p>
+
+<p>Titcha haussa les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;On en nommera un autre, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Possible, mais il ne vaudra peut-être
+pas celui que nous tenons. Dans tous les
+cas, nous pourrons causer. Au besoin, nous
+le rendrions en échange des passeports qui
+nous seraient nécessaires. Il est donc
+essentiel de le garder vivant.</p>
+
+<p>&mdash;Il l'est, affirma Titcha.</p>
+
+<p>&mdash;A-t-on pensé à lui donner à manger?</p>
+
+<p>&mdash;Diable!... fit Titcha en se grattant la
+tête. On l'a tout à fait oublié. Mais douze
+heures d'abstinence n'ont jamais fait de mal
+à personne, et je lui porterai son dîner dès
+que nous serons en marche ... A moins que
+tu ne veuilles le lui porter toi-même, pour te
+rendre compte par tes yeux?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit vivement Striga. Je préfère
+qu'il ne me voie pas. Je le connais et il ne
+me connaît pas. C'est un avantage que je
+ne veux pas perdre.</p>
+
+<p>&mdash;Tu pourrais mettre un masque.</p>
+
+<p>&mdash;Ça ne prendrait pas avec Dragoch.
+Pas besoin qu'on lui montre son visage.
+La taille, la carrure, le moindre détail lui
+suffît pour reconnaître les gens.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, je suis frais, moi, qui suis obligé
+de lui porter sa pitance!</p>
+
+<p>&mdash;Il faut bien que quelqu'un le fasse ...
+D'ailleurs, Dragoch n'est pas bien dangereux
+actuellement, et, s'il le redevient
+jamais, c'est que nous serons à l'abri.</p>
+
+<p>&mdash;Amen!.. fit Titcha.</p>
+
+<p>&mdash;Pour le moment, reprit Striga, on va le
+laisser dans sa boîte. Pas trop longtemps,
+par exemple, sans quoi il finirait par mourir
+asphyxié. On le remontera dans une cabine
+du pont quand nous aurons dépassé Budapest,
+demain matin, après mon départ.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as donc l'intention de t'absenter?
+demanda Titcha.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit Striga. Je quitterai le
+chaland de temps en temps afin de recueillir
+des informations sur la rive. Je verrai ce
+qu'on dit de notre dernière affaire et de la
+disparition de Dragoch.</p>
+
+<p>&mdash;Et si tu te fais pincer? objecta Titcha.</p>
+
+<p>&mdash;Pas de danger. Personne ne me connaît,
+et la police du fleuve doit être dans
+le marasme. Pour les autres, j'aurai, s'il le
+faut, une identité toute neuve.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;Celle du célèbre Ilia Brusch, pêcheur
+insigne et lauréat de la Ligue Danubienne.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle idée!</p>
+
+<p>&mdash;Excellente. J'ai le bateau d'Ilia Brusch.
+Je lui emprunterai sa peau, à l'exemple de
+Karl Dragoch.</p>
+
+<p>&mdash;Et si l'on te demande du poisson?</p>
+
+<p>&mdash;J'en achèterai, s'il le faut, pour le revendre.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as réponse à tout.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu!»</p>
+
+<p>La conversation prit fin sur ce mot. Le
+chaland avait commencé a suivre le fil du
+courant. Il soufflait une légère brise du
+Nord qui serait très favorable quand, un peu
+au-dessus de Visegrad, le Danube, revenant
+sur lui-même, suivrait la direction du Sud.
+Jusque-là, au contraire, cette brise du Nord
+retardait singulièrement le bateau, et Striga,
+pressé de s'éloigner du théâtre de ses
+exploits, donna l'ordre de border deux
+longs avirons qui aideraient à gagner contre
+le vent.</p>
+
+<p>Il fallut trois heures pour parcourir dix
+kilomètres et atteindre le premier coude du
+fleuve, puis deux heures encore pour suivre
+la courbe que dessine le Danube avant d'adopter
+franchement la direction du Sud. Un
+peu en amont de Waitzen, on put enfin
+abandonner les avirons, et, sous la poussée
+de la voile, la marche du bateau fut notablement
+accélérée.</p>
+
+<p>Vers onze heures on passa devant Saint-André
+où les deux charretiers Kaiserlick
+et Vogel avaient prétendu se rendre au cours
+de la nuit précédente. Il ne fut pas question
+de s'y arrêter, et le chaland continua à dériver
+vers Budapest, encore distante de
+vingt-cinq à trente kilomètres.</p>
+
+<p>A mesure qu'on gagnait vers l'aval, l'aspect
+des rives devenait plus sévère. Les
+îles ombreuses et verdoyantes se multipliaient,
+ne laissant parfois entre elles que
+d'étroits canaux, interdits aux chalands,
+mais suffisants pour la navigation de plaisance.</p>
+
+<p>Dans cette partie du Danube, la batellerie
+commence à devenir assez active. Il y a
+même de fréquents encombrements, car le
+cours du fleuve est resserré entre les premières
+ramifications des Alpes Norriques
+et les dernières ondulations des Karpathes.
+Quelquefois se produisent des échouages
+ou des abordages, peu dommageables en
+somme, pour peu que l'attention des pilotes
+soit un seul instant en défaut. En général,
+le malheur se réduit à une perte de temps.
+Mais que de cris, que de querelles, au moment
+de la collision!</p>
+
+<p>Le chaland, dont Striga était le capitaine,
+devait être compté parmi les mieux dirigés.
+De grande taille, puisque sa capacité dépassait
+deux cents tonnes, le pont proprement
+dit en était recouvert d'une sorte de superstructure,
+d'un spardeck, qui formait, à l'arrière,
+le toit du rouf habité par le personnel.
+Un mâtereau à l'avant servait à hisser le
+pavillon national, et, à la poupe, un gouvernail
+à large safran permettait au pilote de
+maintenir le bateau en bonne direction.</p>
+
+<p>A mesure qu'on descendait le courant,
+l'animation du fleuve allait croissant, ainsi
+que cela se produit aux approches des
+grandes cités. Des embarcations légères, à
+vapeur ou à voiles, chargées de promeneurs
+ou de touristes, se glissaient entre
+les îles. Bientôt, dans le lointain, la fumée
+de cheminées d'usines empâta l'horizon,
+annonçant les faubourgs de Budapest.</p>
+
+<p>A ce moment, il se produisit un fait singulier.
+Sur un signe de Striga, Titcha
+pénétra dans le rouf de l'arrière, avec un
+de ses compagnons de l'équipage. Les deux
+hommes en ressortirent bientôt. Ils escortaient
+une femme d'une taille élancée, mais
+dont il était malaisé de voir les traits à demi
+cachés par un bâillon. Les mains liées derrière
+le dos, cette femme marchait entre ses
+deux gardiens, sans essayer d'une résistance
+dont l'expérience lui avait sans doute
+démontré l'inutilité. Docilement, elle descendit
+dans la cale par l'échelle du grand
+panneau, puis dans un compartiment du
+double fond dont la trappe fut refermée
+sur elle. Cela fait, Titcha et son compagnon
+reprirent leurs occupations, comme si de
+rien n'était.</p>
+
+<p>Vers trois heures de l'après-midi, le chaland
+s'engagea entre les quais de la capitale
+de la Hongrie. A droite, c'était Buda,
+l'ancienne ville turque; à gauche, Pest, la
+ville moderne. A cette époque, Buda était,
+plus qu'elle ne l'est restée de nos jours, une
+de ces vieilles et pittoresques cités que le
+progrès égalitaire tend à faire disparaître.
+Par contre, Pest, si son importance était
+déjà considérable, n'avait pas encore atteint
+le prodigieux développement qui a fait
+d'elle la plus importante et la plus belle
+métropole de l'Europe orientale.</p>
+
+<p>Sur les deux rives, et notamment sur la
+rive gauche, se succédaient les maisons à
+arcades et à terrasses, que dominaient les
+clochers des églises dorés par les rayons
+du soleil, et la longue enfilade des quais ne
+manquait ni de noblesse ni de grandeur.</p>
+
+<p>Le personnel du chaland n'accordait pas
+son attention à ce spectacle enchanteur.
+La traversée de Budapest pouvant ménager
+de désagréables surprises à des gens si
+sujets à caution, l'équipage n'avait d'yeux
+que pour le fleuve où se croisaient de nombreuses
+embarcations. Ce prudent souci
+permit à Striga de distinguer en temps
+voulu, au milieu des autres, un bateau conduit
+par quatre hommes, qui se dirigeait en
+droite ligne vers le chaland. Ayant reconnu
+un canot de la police fluviale, il avertit d'un
+coup d'oeil Titcha, qui, sans autre explication,
+s'affala par le panneau dans la cale.</p>
+
+<p>Striga ne s'était pas trompé. En quelques
+minutes, ce canot eut rallié la gabarre. Deux
+hommes montèrent à bord.</p>
+
+<p>«Le patron? demanda l'un des nouveaux
+arrivants.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi, répondit Striga en faisant
+un pas en avant de ses compagnons.</p>
+
+<p>&mdash;Votre nom?</p>
+
+<p>&mdash;Ivan Striga.</p>
+
+<p>&mdash;Votre nationalité?</p>
+
+<p>&mdash;Bulgare.</p>
+
+<p>&mdash;D'où vient cette gabarre?</p>
+
+<p>&mdash;De Vienne.</p>
+
+<p>&mdash;Où va-t-elle?</p>
+
+<p>&mdash;A Galatz.</p>
+
+<p>&mdash;Son propriétaire?</p>
+
+<p>&mdash;M. Constantinesco, de Galatz.</p>
+
+<p>&mdash;Chargement?</p>
+
+<p>&mdash;Néant. Nous retournons à vide.</p>
+
+<p>&mdash;Vos papiers?</p>
+
+<p>&mdash;Les voici, dit Striga, en offrant au
+questionneur les documents demandés.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, approuva celui-ci, qui les
+restitua après un examen consciencieux.
+Nous allons jeter un coup d'oeil dans votre
+cale.</p>
+
+<p>&mdash;A votre aise, concéda Striga. Je vous
+ferai toutefois remarquer que c'est la quatrième
+visite que nous subissons depuis
+notre départ de Vienne. Ce n'est pas agréable.»</p>
+
+<p>Le policier, déclinant du geste toute responsabilité
+personnelle dans les ordres
+dont il n'était que l'exécuteur, descendit
+sans répondre par le panneau. Arrivé au
+bas de l'échelle, il s'avança de quelques pas
+dans la cale dont son regard fit le tour,
+puis il remonta. Rien n'était venu l'avertir
+que sous ses pieds gisaient deux créatures
+humaines, un homme, d'un côté, une femme
+de l'autre, toutes deux réduites à l'impuissance
+et hors d'état de demander du secours.
+La visite ne pouvait être plus consciencieuse
+ni plus longue. Le chaland étant complètement
+vide, il n'y avait pas lieu de s'enquérir
+de la provenance de son chargement,
+ce qui simplifiait beaucoup les choses.</p>
+
+<p>Le policier reparut donc au jour, et, sans
+poser d'autres questions, regagna son canot,
+qui s'éloigna vers de nouvelles perquisitions,
+tandis que la gabarre continuait
+lentement sa route vers l'aval.</p>
+
+<p>Quand les dernières maisons de Budapest
+eurent été laissées en arrière, le moment
+parut venu de s'occuper de la prisonnière
+de la cale. Titcha et son compagnon
+disparurent dans l'intérieur, pour en ressortir
+bientôt, escortant cette même femme
+qui y avait été incarcérée quelques heures
+plus tôt, et qui fut réintégrée dans le rouf.
+Des autres hommes de l'équipage, nul ne
+sembla prêter la moindre attention à cet
+incident.</p>
+
+<p>On ne fit halte qu'à la nuit, entre les
+bourgs d'Ercsin et d'Adony, à plus de trente
+kilomètres au-dessous de Budapest, et l'on
+repartit le lendemain dès l'aube. Au cours
+de cette journée du 31 août, la dérive fut interrompue
+par quelques arrêts, pendant lesquels
+Striga quitta le bord, en utilisant la
+barge, conquise, à ce qu'il pensait, sur Karl
+Dragoch. Loin de se cacher, il accostait
+dans les villages, se présentait aux habitants
+comme étant ce fameux lauréat de la
+Ligue Danubienne, dont la renommée n'avait
+pu manquer de parvenir jusqu'à eux, et
+engageait des conversations qu'il aiguillait
+adroitement sur les sujets qui lui tenaient
+au coeur.</p>
+
+<p>Très maigre fut sa récolte de renseignements.
+Le nom d'Ilia Brusch ne paraissait
+pas être populaire dans cette région. Sans
+doute, à Mohacs, Apatin, Neusatz, Semlin
+ou Belgrade, qui sont des villes importantes,
+il en serait autrement. Mais Striga n'avait
+pas l'intention de s'y risquer et il comptait
+bien se borner à prendre langue dans des
+villages, où la police exerçait nécessairement
+une surveillance moins effective. Par
+malheur, les paysans ignoraient généralement
+le concours de Sigmaringen et se montraient
+très rebelles aux interviews. D'ailleurs,
+ils ne savaient rien. Ils ignoraient
+Karl Dragoch plus encore qu'Ilia Brusch,
+et Striga déploya en vain tous les raffinements
+de sa diplomatie.</p>
+
+<p>Ainsi que cela avait été convenu la veille,
+c'est pendant une des absences de Striga
+que Serge Ladko fut remonté au jour et
+transporté dans une petite cabine dont la
+porte fut soigneusement verrouillée. Précaution
+peut-être exagérée, tout mouvement
+étant interdit au prisonnier étroitement
+ligotté.</p>
+
+<p>Les journées du 1er au 6 septembre
+s'écoulèrent paisiblement. Poussé à la fois
+par le courant et par un vent favorable, le
+chaland continuait à dériver, à raison d'une
+soixantaine de kilomètres par vingt-quatre
+heures. La distance parcourue aurait même
+été sensiblement plus grande sans les arrêts
+que rendaient nécessaires les absences de
+Striga.</p>
+
+<p>Si les excursions de celui-ci étaient toujours
+aussi stériles au point de vue spécial
+des renseignements, une fois, du moins, il
+réussit, en utilisant ses talents professionnels,.
+à les rendre profitables à d'autres
+égards.</p>
+
+<p>Ceci se passait le 5 septembre. Ce jour-là,
+le chaland étant venu mouiller à la nuit
+en face d'un petit bourg du nom de Szuszek,
+Striga descendit à terre comme de coutume.
+La soirée était avancée. Les paysans, qui
+se couchent d'ordinaire avec le soleil, ayant
+pour la plupart réintégré leurs demeures,
+il déambulait solitairement, quand il avisa
+une maison d'apparence assez cossue, dont
+le propriétaire, plein de confiance dans la
+probité publique, avait laissé la porte ouverte,
+en s'absentant pour quelque course
+dans le voisinage.</p>
+
+<p>Sans hésiter, Striga s'introduisit dans
+cette maison, qui se trouva être un magasin
+de détail, ainsi que l'existence d'un comptoir
+le lui démontra. Prendre dans le tiroir
+de ce comptoir la recette de la journée,
+cela ne demanda qu'un instant. Puis, non
+content de cette modeste rapine, il eut tôt
+fait de découvrir dans le corps inférieur
+d'un bahut, dont l'effraction ne fut qu'un jeu
+pour lui, un sac rondelet, qui rendit au
+toucher un son métallique de bon augure.</p>
+
+<p>Ainsi nanti, Striga s'empressa de regagner
+son chaland, qui, l'aube venue, était
+déjà loin.</p>
+
+<p>Telle fut la seule aventure du voyage.</p>
+
+<p>A bord, Striga avait d'autres occupations.
+De temps à autre, il disparaissait dans le
+rouf, et s'introduisait dans une cabine située
+en face de celle où l'on avait déposé Serge
+Ladko. Parfois, sa visite ne durait que quelques
+minutes, parfois elle se prolongeait
+davantage. Il n'était pas rare, dans ce dernier
+cas, qu'on entendit jusque sur le pont
+l'écho d'une violente discussion, où l'on
+discernait une voix de femme répondant
+avec calme à un homme en fureur. Le résultat
+était alors toujours le même: indifférence
+générale de l'équipage et sortie furibonde
+de Striga, qui s'empressait de quitter le
+bord pour calmer ses nerfs irrités.</p>
+
+<p>C'est principalement sur la rive droite
+qu'il poursuivait ses investigations. Rares,
+en effet, sont les bourgs et les villages de
+la rive gauche au delà de laquelle s'étend à
+perte de vue l'immense puzsta..</p>
+
+<p>Cette puzsta, c'est la plaine hongroise
+par excellence, que limitent, à près de cent
+lieues, les montagnes de la Transylvanie.
+Les lignes de chemins de fer qui la desservent
+traversent une infinie étendue de
+landes désertes, de vastes pâturages, de
+marais immenses où pullule le gibier aquatique.
+Cette puzsta, c'est la table toujours
+généreusement servie pour d'innombrables
+convives à quatre pattes, ces milliers et ces
+milliers de ruminants qui constituent l'une
+des principales richesses du royaume de
+Hongrie. A peine, s'il s'y rencontre quelques
+champs de blé ou de maïs.</p>
+
+<p>La largeur du fleuve est devenue considérable
+alors, et de nombreux îlots ou
+îles en divisent le cours. Telles de ces dernières
+sont de grande étendue et laissent
+de chaque côté deux bras où le courant
+acquiert une certaine rapidité.</p>
+
+<p>Ces îles ne sont point, fertiles. A leur
+surface ne poussent que des bouleaux, des
+trembles, des saules, au milieu du limon
+déposé par les inondations qui sont fréquentes.
+Cependant on y récolte du foin en
+abondance, et les barques, chargées jusqu'au
+plat bord, le charrient aux fermes ou
+aux bourgades de la rive.</p>
+
+<p>Le 6 septembre, le chaland mouilla à la
+tombée de la nuit. Striga était absent à ce
+moment. S'il n'avait voulu se risquer, ni à
+Neusatz, ni à Peterwardein qui lui fait face,
+l'importance relative de ces villes pouvant
+être une cause de dangers, il s'était du
+moins arrêté, afin d'y continuer son enquête,
+au bourg de Karlovitz, situé une vingtaine
+de kilomètres en aval. Sur son ordre, le
+chaland n'avait fait halte que deux ou trois
+lieues plus bas, pour attendre son capitaine,
+qui le rejoindrait en s'aidant du courant.</p>
+
+<p>Vers neuf heures du soir, celui-ci n'en
+était plus fort éloigné. Il ne se pressait pas.
+Laissant fuir la barge au gré du courant,
+il s'abandonnait à des pensées en somme
+assez riantes. Son stratagème avait pleinement
+réussi. Personne ne l'avait suspecté
+et rien ne s'était opposé à ce qu'il se renseignât
+librement. A vrai dire, de renseignements,
+il n'en avait guère récolté. Mais
+cette ignorance publique, qui confinait à
+l'indifférence, était, en somme, un symptôme
+favorable. Bien certainement, dans cette
+région, on n'avait que très vaguement entendu
+parler de la bande du Danube, et
+l'on ignorait jusqu'à l'existence de Karl
+Dragoch, dont la disparition ne pouvait, par
+suite, causer d'émotion.</p>
+
+<p>D'un autre côté, que ce fût à cause de la
+suppression de son chef ou en raison de la
+pauvreté de la région traversée, la vigilance
+de la police paraissait grandement diminuée.
+Depuis plusieurs jours, Striga n'avait
+aperçu personne qui eût la tournure
+d'un agent, et nul ne parlait de la surveillance
+fluviale si active deux ou trois cent
+kilomètres en amont.</p>
+
+<p>Il y avait donc toutes chances pour que le
+chaland arrivât heureusement au terme de
+son voyage, c'est-à-dire à la mer Noire, où
+son chargement serait transporté à bord
+du vapeur accoutumé. Demain, on serait au
+delà de Semlin et de Belgrade. Il suffirait
+ensuite de longer de préférence la rive
+serbe pour se mettre à l'abri de toute
+fâcheuse surprise. La Serbie devait être,
+en effet, plus ou moins désorganisée par la
+guerre qu'elle soutenait contre la Turquie
+et il n'y avait pas apparence que les autorités
+riveraines perdissent leur temps à
+s'occuper d'une gabarre descendant à vide
+le cours du fleuve.</p>
+
+<p>Qui sait? Ce serait peut-être le dernier
+voyage de Striga. Peut-être se retirerait-il
+au loin, après fortune faite, riche, considéré&mdash;et
+heureux, songeait-il, en pensant à la
+prisonnière enfermée dans la gabarre.</p>
+
+<p>Il en était là de ses réflexions quand ses
+yeux tombèrent sur les coffres symétriques
+dont les couvercles avaient si longtemps
+servi de couchettes à Karl Dragoch et à son
+hôte, et tout à coup cette pensée lui vint
+que, depuis huit jours qu'il était maître de
+la barge, il n'avait pas songé à en explorer
+le contenu. Il était grand temps de réparer
+cet inconcevable oubli.</p>
+
+<p>En premier lieu, il s'attaqua au coffre de
+tribord qu'il fractura en un tour de main. Il
+n'y trouva que des piles de linge et de vêtements
+rangés en bon ordre. Striga, qui
+n'avait que faire de cette défroque, referma
+le coffre et s'attaqua au suivant.</p>
+
+<p>Le contenu de celui-ci n'était pas fort
+différent du précédent, et Striga désappointé
+allait y renoncer, quand il découvrit
+dans un des coins un objet plus intéressant.
+Si les articles d'habillement ne pouvaient
+rien lui apprendre, il n'en serait peut-être
+pas de même de ce gros portefeuille
+qui, selon toute vraisemblance, devait contenir
+des papiers. Or, les papiers ont beau
+être muets, rien n'égale, dans certains cas,
+leur éloquence.</p>
+
+<p>Striga ouvrit ce portefeuille, et, conformément
+à son espoir, il s'en échappa de
+nombreux documents, dont il entreprit le
+patient examen. Les quittances, les lettres
+défilèrent, toutes au nom d'Ilia Brusch, puis
+ses yeux, agrandis par la surprise, s'arrêtèrent
+sur le portrait qui, déjà, avait éveillé
+les soupçons de Karl Dragoch.</p>
+
+<p>D'abord Striga ne comprit pas. Qu'il y
+eût dans cette barge des papiers au nom
+d'Ilia Brusch, et qu'il n'y en eût aucun au
+nom du policier, c'était déjà passablement
+étonnant. Toutefois, l'explication de cette
+anomalie pouvait être des plus naturelles.
+Peut-être Karl Dragoch, au lieu de doubler
+le lauréat de la Ligue Danubienne, comme
+Striga l'avait cru jusqu'ici, avait-il emprunté
+à l'amiable la personnalité du pêcheur, et
+peut-être, dans ce cas, avait-il conservé,
+d'un commun accord avec le véritable Ilia
+Brusch, les documents nécessaires pour
+justifier au besoin de son identité. Mais
+pourquoi ce nom de Ladko, ce nom dont,
+avec une habileté diabolique, Striga signait
+tous ses crimes? Et que venait faire là ce
+portrait d'une femme, à laquelle celui-ci
+n'avait jamais renoncé malgré l'échec de
+ses précédentes tentatives? Quel était donc
+le légitime propriétaire de cette barge pour
+avoir en sa possession un document si
+intime et si singulier? A qui appartenait-elle
+en définitive, à Karl Dragoch, à Ilia
+Brusch ou à Serge Ladko, et lequel de ces
+trois hommes, dont deux l'intéressaient à
+un si haut point, tenait-il prisonnier en fin
+de compte dans le chaland? Le dernier, il
+proclamait, cependant, l'avoir tué, le soir
+où, d'un coup de feu, il avait abattu l'un
+des deux hommes de ce canot qui s'éloignait
+furtivement de Roustchouk. Vraiment, s'il
+avait mal visé alors, il aimerait encore
+mieux, plutôt que le policier, tenir entre
+ses mains le pilote, qu'il ne manquerait
+pas une seconde fois, dans ce cas. Celui-là,
+il ne serait pas question de le garder comme
+otage. Une pierre au cou ferait l'affaire,
+et, débarrassé ainsi d'un ennemi mortel, il
+supprimerait en même temps le principal
+obstacle à des projets dont il poursuivait
+âprement la réalisation.</p>
+
+<p>Impatient d'être fixé, Striga, gardant par
+devers lui le portrait qu'il venait de découvrir,
+saisit la godille et pressa la marche de
+l'embarcation.</p>
+
+<p>Bientôt la masse de la gabarre apparut
+dans la nuit. Il accosta rapidement, sauta
+sur le pont, et, se dirigeant vers la cabine
+faisant face à celle qu'il visitait d'ordinaire,
+introduisit la clef dans la serrure.</p>
+
+<p>Moins avancé que son geôlier, Serge
+Ladko n'avait même pas le choix entre
+plusieurs explications de son aventure. Le
+mystère lui en paraissait toujours aussi
+impénétrable, et il avait renoncé à imaginer
+des conjectures sur les motifs que l'on pouvait
+avoir de le séquestrer.</p>
+
+<p>Quand, après un fiévreux sommeil, il
+s'était réveillé au fond de son cachot, la première
+sensation qu'il éprouva fut celle de la
+faim. Plus de vingt-quatre heures s'étaient
+alors écoulées depuis son dernier repas, et
+la nature ne perd jamais ses droits, quelle
+que soit la violence de nos émotions.</p>
+
+<p>Il patienta d'abord, puis, la sensation
+devenant de plus en plus impérieuse, il
+perdit le beau calme qui l'avait soutenu
+jusque-là. Allait-on le laisser mourir d'inanition?
+Il appela. Personne ne répondit. Il
+appela plus fort. Même résultat. Il s'égosilla
+enfin en hurlements furieux, sans obtenir
+plus de succès.</p>
+
+<p>Exaspéré, il s'efforça de briser ses liens.
+Mais ceux-ci étaient solides et c'est en vain
+qu'il se roula sur le parquet en tendant ses
+muscles à les rompre.</p>
+
+<p>Dans un de ces mouvements convulsifs,
+son visage heurta un objet déposé près de
+lui. Le besoin affine les sens. Serge Ladko
+reconnut immédiatement du pain et un
+morceau de lard qu'on avait sans doute
+mis là pendant son sommeil. Profiter de
+cette attention de ses geôliers n'était pas
+des plus faciles, dans la situation où il se
+trouvait. Mais la nécessité rend industrieux,
+et, après plusieurs essais infructueux, il
+réussit à se passer du secours de ses mains.</p>
+
+<p>Sa faim satisfaite, les heures coulèrent
+lentes et monotones. Dans le silence, un
+murmure, un frissonnement, semblable à
+celui des feuilles agitées par une brise
+légère, venait frapper son oreille. Le bateau
+qui le portait était évidemment en marche
+et fendait, comme un coin, l'eau du fleuve.</p>
+
+<p>Combien d'heures s'étaient-elles succédé,
+quand une trappe fut soulevée au-dessus
+de lui? Suspendue au bout d'une ficelle,
+une ration semblable à celle qu'il avait
+découverte à son premier réveil, oscilla
+dans l'ouverture qu'éclairait une lumière
+incertaine et vint se poser à sa portée.</p>
+
+<p>Des heures coulèrent encore, puis la
+trappe s'ouvrit de nouveau. Un homme descendit,
+s'approcha du corps inerte, et Serge
+Ladko, pour la seconde fois, sentit qu'on
+lui recouvrait la bouche d'un large bâillon.
+C'est donc qu'on avait peur de ses cris et
+qu'il passait à proximité d'un secours?
+Sans doute, car, l'homme à peine remonté,
+le prisonnier entendit que l'on marchait
+sur le plafond de son cachot. Il voulut
+appeler ... aucun son ne sortit de ses lèvres ...
+Le bruit de pas cessa.</p>
+
+<p>Le secours devait être déjà loin, quand,
+peu d'instants plus tard, on revint, sans
+plus d'explications, supprimer son bâillon.
+Si on lui permettait d'appeler, c'est que
+cela n'offrait plus de danger. Dès lors, à
+quoi bon?</p>
+
+<p>Après le troisième repas, identique aux
+deux premiers, l'attente fut plus longue.
+C'était la nuit sans doute. Serge Ladko
+calculait que sa captivité remontait environ
+à quarante-huit heures, lorsque, par la
+trappe de nouveau ouverte, on insinua une
+échelle, à l'aide de laquelle quatre hommes
+descendirent au fond du cachot.</p>
+
+<p>Ces quatre hommes, Serge Ladko n'eut
+pas le temps de distinguer leurs traits. Rapidement,
+un bâillon était encore appliqué
+sur sa bouche, un bandeau sur ses yeux,
+et, redevenu colis aveugle et muet, il était
+comme la première fois transporté de mains
+en mains.</p>
+
+<p>Aux heurts qu'il subit, il reconnut l'ouverture
+étroite&mdash;la trappe, il le comprenait
+&mdash;qu'il avait déjà franchie et qu'il franchissait
+maintenant en sens inverse. L'échelle
+qui avait meurtri ses reins pendant la
+descente, les meurtrit également, tandis
+qu'on le remontait. Un bref trajet horizontal
+suivit, puis, brutalement jeté sur
+le parquet, il sentit qu'on lui enlevait
+comme auparavant bandeau et bâillon. Il
+ouvrait à peine les yeux, qu'une porte se
+refermait avec bruit.</p>
+
+<p>Serge Ladko regarda autour de lui. S'il
+n'avait fait que changer de prison, celle-ci
+était infiniment supérieure à la précédente.
+Par une petite fenêtre, le jour entrait à
+flots, lui permettant d'apercevoir, déposée
+auprès de lui, sa pitance ordinaire qu'il
+avait été contraint jusqu'ici de chercher à
+tâtons. La lumière du soleil lui rendait le
+courage et sa situation lui apparaissait
+moins désespérée. Derrière cette fenêtre,
+c'était la liberté. Il s'agissait de la conquérir.</p>
+
+<p>Longtemps il désespéra d'en trouver le
+moyen, quand enfin, en parcourant pour
+la millième fois du regard la cabine exiguë
+qui lui servait de prison, il découvrit, appliquée
+contre la paroi, une sorte de ferrure
+plate qui, sortie du plancher et s'élevant
+verticalement jusqu'au plafond, servait
+probablement à relier entre eux les madriers
+du bordé. Cette ferrure formait saillie, et,
+bien qu'elle ne présentât aucun angle tranchant,
+il n'était peut-être pas impossible de
+s'en servir pour user ses liens, sinon pour
+les couper. Difficile à coup sûr, l'entreprise
+méritait tout au moins d'être tentée.</p>
+
+<p>Ayant réussi avec beaucoup de peine
+à ramper jusqu'à ce morceau de fer, Serge
+Ladko commença aussitôt à limer contre
+lui la corde qui retenait ses mains. L'immobilité
+presque totale que ses entraves lui
+imposaient rendait ce travail extrêmement
+pénible, et le va-et-vient des bras, ne pouvant
+être obtenu que par une série de contractions
+de tout le corps, restait forcément
+contenu dans d'étroites limites. Outre que
+la besogne avançait lentement ainsi, elle
+était en même temps véritablement exténuante,
+et, toutes les cinq minutes, le pilote
+était contraint de prendre du repos.
+Deux fois par jour, aux heures des
+repas, il lui fallait s'interrompre. C'était
+toujours le même geôlier qui venait lui
+apporter sa nourriture et, bien que celui-ci
+dissimulât son visage sous un masque de
+toile, Serge Ladko le reconnaissait sans
+hésitation à ses cheveux gris et à la remarquable
+largeur de ses épaules. D'ailleurs,
+bien qu'il n'en pût discerner les traits,
+l'aspect de cet homme lui donnait l'impression
+de quelque chose de déjà vu. Sans
+qu'il lui fût possible de rien préciser, cette
+carrure puissante, cette démarche lourde,
+ces cheveux grisonnants que l'on distinguait
+au-dessus du masque de toile, ne lui semblaient
+pas inconnus.</p>
+
+<p>Les rations lui étaient servies à heure
+fixe, et jamais, hors de ces instants, on ne
+pénétrait dans sa prison. Rien n'en aurait
+même troublé le silence, si, de temps à
+autre, il n'avait entendu une porte s'ouvrir
+en face de la sienne. Presque toujours,
+le bruit de deux voix, celle d'un homme
+et celle d'une femme, parvenait ensuite
+jusqu'à lui. Serge Ladko tendait alors
+l'oreille, et, interrompant son patient travail,
+il cherchait à mieux discerner ces voix
+qui remuaient en lui des sensations vagues
+et profondes.</p>
+
+<p>En dehors de ces incidents, le prisonnier
+mangeait d'abord, dès le départ de son
+geôlier, puis il se remettait obstinément à
+l'oeuvre.</p>
+
+<p>Cinq jours s'étaient écoulés depuis qu'il
+l'avait commencée, et il en était encore à
+se demander s'il faisait ou non quelques
+progrès, quand, à la tombée de la nuit, le
+soir du 6 septembre, le lien qui encerclait
+ses poignets se brisa tout à coup.</p>
+
+<p>Le pilote dut refouler le cri de joie qui
+allait lui échapper. On ouvrait sa porte. Le
+même homme que chaque jour entrait
+dans sa cellule et déposait près de lui le
+repas habituel.</p>
+
+<p>Dès qu'il se retrouva seul, Serge Ladko
+voulut mouvoir ses membres libérés. Il
+lui fut d'abord impossible d'y parvenir.
+Immobilisés pendant toute une longue
+semaine, ses mains et ses bras étaient
+comme frappés de paralysie. Peu à peu,
+cependant, le mouvement leur revint et
+augmenta graduellement d'amplitude.
+Après une heure d'efforts, il put exécuter
+des gestes encore maladroits et délivrer
+ses jambes à leur tour.</p>
+
+<p>Il était libre. Du moins il avait fait le
+premier pas vers la liberté. Le second, ce
+serait de franchir cette fenêtre qu'il était
+en son pouvoir d'atteindre maintenant, et
+par laquelle il apercevait l'eau du Danube,
+sinon la rive invisible dans l'obscurité.
+Les circonstances étaient favorables. Il
+faisait dehors un noir d'encre. Bien malin
+qui le rattraperait par cette nuit sans lune,
+où l'on ne voyait rien à dix pas. D'ailleurs,
+on ne reviendrait plus dans sa cellule que
+le lendemain. Quand on s'apercevrait de
+son évasion, il serait loin.</p>
+
+<p>Une grave difficulté, plus qu'une difficulté,
+une impossibilité matérielle l'arrêta
+à la première tentative. Assez large pour
+un adolescent souple et svelte, la fenêtre
+était trop étroite pour livrer passage à
+un homme dans la force de l'âge et doué
+d'une aussi respectable carrure que Serge
+Ladko. Celui-ci, après s'être épuisé en
+vain, dut reconnaître que l'obstacle était
+infranchissable et se laissa retomber tout
+haletant dans sa prison.</p>
+
+<p>Etait-il donc condamné à n'en plus
+sortir? Un long moment, il contempla
+le carré de nuit dessiné par l'implacable
+fenêtre, puis, décidé à de nouveaux efforts,
+il se dépouilla de ses vêtements et, d'un
+élan furieux, se lança dans l'ouverture
+béante, résolu à la franchir coûte que
+coûte.</p>
+
+<p>Son sang coula, ses os craquèrent, mais
+une épaule d'abord, un bras ensuite passèrent,
+et le montant de la fenêtre vint buter
+contre sa hanche gauche. Malheureusement
+l'épaule droite avait buté, elle aussi, de
+telle sorte que tout effort supplémentaire
+serait évidemment inutile.</p>
+
+<p>Une partie du corps à l'air libre et surplombant
+le courant, l'autre partie demeurée
+prisonnière, ses côtes écrasées
+par la pression, Serge Ladko ne tarda pas
+à trouver la position intenable. Puisque
+s'enfuir ainsi était impraticable, il fallait
+aviser à d'autres moyens. Peut-être, pourrait-il
+arracher l'un des montants de la
+fenêtre et agrandir ainsi l'infranchissable
+ouverture.</p>
+
+<p>Mais, pour cela, il était nécessaire de
+réintégrer la prison, et Ladko fut obligé de
+reconnaître l'impossibilité de ce retour en
+arrière. Il ne lui était permis ni d'avancer,
+ni de reculer, et, à moins d'appeler à son
+aide, il était irrémédiablement condamné
+à rester dans sa cruelle position.</p>
+
+<p>C'est en vain qu'il se débattit. Tout fut
+inutile. Il s'était lui-même pris au piège
+par la violence de son élan.</p>
+
+<p>Serge Ladko reprenait haleine, quand
+un bruit insolite le fit tressaillir. Un nouveau
+danger se révélait, menaçant. Fait
+qui ne s'était jamais produit à pareille
+heure depuis qu'il occupait cette prison, on
+s'arrêtait à sa porte, une clef cherchait en
+tâtonnant le trou de la serrure, s'y introduisait
+enfin...</p>
+
+<p>Soulevé par le désespoir, le pilote raidit
+tous ses muscles dans un effort surhumain...</p>
+
+<p>Au dehors, cependant, la clef tournait
+dans la serrure... entraînait le pène avec
+elle ... lui faisait faire un premier pas hors
+de la gâche...</p>
+
+
+<br><br><br>
+
+<a name="XII"></a>
+
+<h3>XII</h3>
+
+
+<h3>AU NOM DE LA LOI.</h3>
+
+<p>Striga, la porte ouverte, s'arrêta hésitant
+sur le seuil. Une obscurité profonde
+emplissait la cellule. Il ne distinguait
+rien, si ce n'est un carré d'ombre plus
+claire vaguement découpé par l'ouverture
+de la fenêtre. Dans un coin, quelque part,
+gisait le prisonnier. On ne pouvait l'apercevoir.</p>
+
+<p>«Titcha! appela Striga d'une voix impatiente,
+de la lumière!»</p>
+
+<p>Titcha s'empressa d'apporter une lanterne
+dont la tremblante lueur, soudainement
+projetée, parut illuminer la pièce. Les
+deux hommes, l'ayant parcourue d'un
+rapide coup d'oeil, échangèrent un regard
+troublé. La cabine était vide. Sur le parquet,
+des liens rompus, des vêtements
+jetés à la volée: du prisonnier, nulle autre
+trace.</p>
+
+<p>«M'expliqueras-tu?... commença Striga.</p>
+
+<p>Avant de répondre, Titcha alla jusqu'à la
+fenêtre, et passa le doigt sur l'un des montants.</p>
+
+<p>&mdash;Envolé, dit-il, en montrant son doigt
+rouge.</p>
+
+<p>&mdash;Envolé!... répéta Striga, qui proféra
+un juron.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pas depuis longtemps, continua
+Titcha. Le sang est encore frais. D'ailleurs,
+il n'y a pas plus de deux heures que je lui
+ai apporté sa ration.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu n'as rien vu d'anormal à ce
+moment?</p>
+
+<p>&mdash;Absolument rien. Je l'ai laissé ficelé
+comme un saucisson.</p>
+
+<p>&mdash;Imbécile! gronda Striga!</p>
+
+<p>Titcha, ouvrant les bras, exprima clairement
+par ce geste qu'il ignorait comment
+l'évasion avait pu s'accomplir et qu'il en
+déclinait, dans tous les cas, la responsabilité.
+Striga n'accepta pas cette commode
+défaite.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, imbécile, répéta-t-il d'une voix
+furieuse en arrachant des mains de son
+compagnon la lanterne qu'il promena sur
+le pourtour de la cabine. Il fallait visiter
+ton prisonnier et ne pas te fier aux apparences....
+Tiens! regarde ce morceau de
+fer poli par le frottement. C'est là qu'il a
+usé la corde qui retenait ses mains.... Il a
+dû y mettre des jours et des jours.... Et tu
+ne t'es aperçu de rien!... On n'est pas stupide
+à ce point-là!</p>
+
+<p>&mdash;Ah ça, mais, quand tu auras fini!...
+répliqua Titcha qui sentait la colère le
+gagner à son tour. Est-ce que tu me prends
+pour ton chien?... Après tout, puisque tu
+tenais tant à boucler le Dragoch, il fallait
+le garder toi-même.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais mieux fait, approuva Striga.
+Mais, d'abord, est-ce bien Dragoch que nous
+tenions?</p>
+
+<p>&mdash;Qui veux-tu que ce soit?</p>
+
+<p>&mdash;Le sais-je?... Je suis en droit de m'attendre
+à tout, en voyant la manière dont tu
+t'acquittes d'une mission. L'as-tu reconnu,
+quand tu l'as pris?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne peux pas dire que je l'aie
+reconnu, confessa Titcha, vu qu'il tournait
+le dos....</p>
+
+<p>&mdash;Là!..</p>
+
+<p>&mdash;Mais j'ai parfaitement reconnu le
+bateau. C'est bien celui que tu m'as montré
+à Vienne. Ça, par exemple, j'en suis sûr.</p>
+
+<p>&mdash;Le bateau!.. Le bateau!.. Enfin, comment
+était-il, ton prisonnier? Etait-il grand?</p>
+
+<p>Serge Ladko et Ivan Striga avaient en
+réalité une taille sensiblement égale. Mais
+un homme couché paraît, on ne l'ignore
+pas, beaucoup plus grand qu'un homme
+debout, et Titcha n'avait guère vu le pilote
+qu'étendu sur le parquet de sa prison.
+C'est donc de la meilleure foi du monde
+qu'il répondit:</p>
+
+<p>&mdash;La tête de plus que toi.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas Dragoch!.. murmura
+Striga, qui se savait d'une stature plus
+élevée que le détective.</p>
+
+<p>Il réfléchit quelques instants, puis demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Le prisonnier ressemblait-il à quelqu'un
+de ta connaissance?</p>
+
+<p>&mdash;De ma connaissance? protesta Titcha.
+Jamais de la vie!</p>
+
+<p>&mdash;. Par exemple, il ne ressemblerait pas...
+à Ladko?</p>
+
+<p>&mdash;En voilà une idée! s'écria Titcha.
+Pourquoi diable veux-tu que Dragoch ressemble
+à Ladko?</p>
+
+<p>&mdash;Et si notre prisonnier n'était pas Dragoch?</p>
+
+<p>&mdash;Il ne serait pas davantage Ladko, que
+je connais assez, parbleu, pour ne pas m'y
+tromper.</p>
+
+<p>&mdash;Réponds toujours à ma question,
+insista Striga. Lui ressemblait-il?</p>
+
+<p>&mdash;Tu rêves, protesta Titcha. D'abord, le
+prisonnier n'avait pas de barbe, et Ladko
+en a.</p>
+
+<p>&mdash;Ça se coupe, la barbe, fit observer
+Striga.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis pas non... Et puis, le prisonnier
+avait des lunettes.</p>
+
+<p>Striga haussa les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Etait-il brun ou blond? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Brun, répondit Titcha avec conviction.</p>
+
+<p>&mdash;Tu en es sûr?</p>
+
+<p>&mdash;Sûr.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas Ladko!.. murmura de
+nouveau Striga. Ce serait donc Ilia Brusch..</p>
+
+<p>&mdash;Quel Ilia Brusch?</p>
+
+<p>&mdash;Le pêcheur.</p>
+
+<p>&mdash;Bah!.. fit Titcha abasourdi. Mais alors,
+si le prisonnier n'était ni Ladko, ni Karl
+Dragoch, peu importe qu'il ait pris la clef
+des champs.</p>
+
+<p>Striga, sans répondre, s'approcha à son
+tour de la fenêtre. Après avoir examiné les
+traces de sang, il se pencha au dehors et
+s'efforça vainement de percer les ténèbres.</p>
+
+<p>&mdash;Depuis combien de temps est-il parti?.,
+se demandait-il à demi-voix.</p>
+
+<p>&mdash;Pas plus de deux heures, dit Titcha.</p>
+
+<p>&mdash;S'il court depuis deux heures, il doit
+être loin! s'écria Striga, qui maîtrisait,
+avec peine sa colère.</p>
+
+<p>Après un instant de réflexion, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Rien à faire pour le moment. La nuit
+est trop noire. Puisque l'oiseau est envolé,
+bon voyage. Quant à nous, nous nous
+mettrons en route un peu avant l'aube, de
+manière à être le plus tôt possible au delà
+de Belgrade.»</p>
+
+<p>Il resta un instant songeur, puis, sans
+rien ajouter, il quitta la cabine pour entrer
+dans celle qui lui faisait face. Titcha prêta
+l'oreille. D'abord, il n'entendit rien; mais
+bientôt, à travers la porte fermée, arrivèrent
+jusqu'à lui des éclats de voix dont le
+diapason montait progressivement. Haussant
+les épaules avec dédain, Titcha s'éloigna
+et regagna son lit.</p>
+
+<p>C'est à tort que Striga avait jugé inutile
+de se livrer à des recherches immédiates.
+Ces recherches n'eussent peut-être pas été
+vaines, car le fugitif n'était pas loin.</p>
+
+<p>En entendant le bruit de la clef tournant
+dans la serrure, Serge Ladko, d'un effort
+désespéré, avait vaincu l'obstacle. Sous la
+violente traction des muscles, l'épaule
+d'abord, la hanche ensuite s'étaient effacées,
+et il avait glissé comme une flèche
+hors de la fenêtre trop étroite, pour tomber,
+la tête la première, dans l'eau du
+Danube, qui s'était ouverte et refermée
+sans bruit. Quand, après une courte immersion,
+il revint à la surface, le courant
+l'avait déjà emporté à quelque distance de
+l'endroit de sa chute. Un instant plus tard,
+il dépassait l'arrière du chaland, évité la
+proue vers l'amont. Devant lui la route était
+libre.</p>
+
+<p>Il n'avait pas à hésiter. Le seul parti à
+prendre était de se laisser dériver quelque
+temps encore. Une fois hors d'atteinte, il
+nagerait vigoureusement vers l'une des
+rives. Il y arriverait, il est vrai, dans un
+état de nudité qui pouvait être une source
+de grandes difficultés ultérieures, mais il
+n'avait pas le choix. Le plus pressé était de
+s'éloigner de la prison flottante où il venait
+de passer de si pénibles jours. Quand il
+aurait pris terre, il aviserait.</p>
+
+<p>Tout à coup, dans la nuit, la masse
+sombre d'une seconde embarcation se
+dressa devant lui. Quelle ne fut pas son
+émotion, en reconnaissant sa barge retenue
+par une bosse amarrée au chaland et que
+tendait la poussée du courant. Il se cramponna
+instinctivement au gouvernail, et, un
+instant, demeura immobile.</p>
+
+<p>Dans la paix nocturne, un bruit de voix
+parvenait jusqu'à lui. Sans doute, on discutait
+les circonstances de sa fuite. Il attendit,
+la tête seule hors de l'eau noire qui le
+couvrait de son impénétrable voile.</p>
+
+<p>Les voix grandirent, puis se turent, et
+tout retomba dans le silence. Serge Ladko,
+s'accrochant au plat bord, se hissa lentement
+dans la barge et disparut sous le tôt.
+Là, l'oreille tendue, il écouta de nouveau..
+Il n'entendit rien. Plus aucun bruit autour
+de lui.</p>
+
+<p>Sous le tôt, l'obscurité de la nuit se faisait
+plus épaisse encore. Dans l'impossibilité de
+rien distinguer, Serge Ladko tâtonna
+comme un aveugle pour reconnaître les
+objets familiers. Il ne semblait pas que l'on
+eût rien touché. Là étaient ses instruments
+de pêche; à ce clou pendait encore le
+bonnet de loutre qu'il y avait lui-même
+accroché. A droite, c'était sa couchette; à
+gauche, celle où M. Jaeger avait si longtemps
+dormi... Mais pourquoi étaient-ils
+ouverts, les coffres ménagés au-dessous
+de ces couchettes? On les avait donc forcés?..
+Invisibles dans l'ombre, ses mains
+hésitantes firent l'inventaire de ses modestes
+richesses... Non, on ne lui avait rien
+pris. Linge et vêtements paraissaient en
+on ordre, comme il les avait laissés...
+Jusqu'à son couteau qu'il retrouva à la
+place même où il l'avait rangé. Ce couteau,
+Serge Ladko l'ouvrit, puis, rampant sur
+le ventre dans le fond de la barge, il
+s'avança vers l'étrave.</p>
+
+<p>Quel voyage! L'oreille aux aguets, les
+yeux vainement ouverts dans les ténèbres,
+s'arrêtant, la respiration coupée, au moindre
+clapotis de l'eau, il lui fallut dix minutes
+pour arriver au but. Enfin, sa main put
+saisir la bosse, qu'il trancha d'un seul
+coup.</p>
+
+<p>La corde coupée fouetta l'eau à grand
+bruit. Ladko, le coeur battant, retomba
+dans la barge. Impossible qu'on n'ait pas
+entendu la chute de cette corde, dans un
+silence si profond...</p>
+
+<p>Non... rien ne bougeait... Le pilote, peu
+à peu redressé, comprit qu'il était déjà foin
+de ses ennemis. A peine libre, en effet, la
+barge avait commencé à dériver, et il
+n'avait fallu qu'un instant pour qu'entre elle
+et le chaland s'élevât le mur inexpugnable
+de la nuit.</p>
+
+<p>Quand il s'estima assez loin pour n'avoir
+plus rien à craindre, Serge Ladko arma un
+aviron, et quelques coups de godille augmentèrent
+rapidement la distance. Alors
+seulement, il s'aperçut qu'il grelottait et
+s'occupa de se couvrir. Décidément, on
+n'avait pas touché au contenu de ses coffres,
+où il trouva sans peine le linge et les vêtements
+nécessaires. Cela fait, il saisit de
+nouveau l'aviron et se remit à godiller avec
+rage.</p>
+
+<p>Où était-il? Il n'en avait aucune idée.
+Rien ne pouvait le renseigner sur le parcours
+effectué par le chaland dans lequel
+il avait été incarcéré. Sa prison flottante
+avait-elle monté ou descendu le fleuve, il
+l'ignorait.</p>
+
+<p>En tous cas, c'est dans le sens du courant
+qu'il devait maintenant se diriger,
+puisque c'est dans cette direction qu'étaient
+Roustchouk et Natcha. Si on l'avait ramené
+en arrière, ce serait du temps à regagner à
+grands renforts de bras, voilà tout. Pour le
+moment, il commencerait par naviguer
+toute la nuit, de manière à s'éloigner le
+plus possible de ses ennemis inconnus. Il
+pouvait compter sur environ sept heures
+d'obscurité. En sept heures, on fait du
+chemin. Le jour venu, il s'arrêterait, pour
+prendre du repos, dans la première ville
+rencontrée.</p>
+
+<p>Serge Ladko godillait vigoureusement
+depuis une vingtaine de minutes, quand un
+cri affaibli par la distance s'éleva dans la
+nuit. Ce qu'il exprimait, joie, colère ou
+terreur, trop vague était ce cri lointain pour
+que l'on pût le dire. Et pourtant, si vague
+qu'elle fût, cette voix, qui lui arrivait des
+confins de l'horizon, emplit d'un trouble
+obscur le coeur du pilote. Où avait-il entendu
+une voix semblable?.. Un peu plus, il eût
+juré que c'était celle de Natcha... Il avait
+cessé de godiller, l'oreille tendue aux
+sourdes rumeurs de la nuit.</p>
+
+<p>Le cri ne se renouvela pas. L'espace
+était redevenu muet autour de la barge
+que le courant entraînait en silence. Natcha!..</p>
+
+<p>Il n'avait que ce nom-là en tête...
+Serge Ladko, d'un mouvement d'épaules,
+rejeta cette obsession, cette idée fixe et se
+remit au travail.</p>
+
+<p>Le temps passa. Il pouvait être minuit,
+quand, sur la rive droite, se dessinèrent
+confusément des maisons. Ce n'était qu'un
+village, Szlankament, que Ladko laissa en
+arrière sans l'avoir reconnu.</p>
+
+<p>Quelques heures plus tard, au moment
+du lever de l'aube, un autre bourg, Nove
+Banoveze, apparut à son tour. Il ne le
+reconnut pas davantage et le dépassa pareillement.</p>
+
+<p>Puis les rives redevinrent désertes, tandis
+que le jour se levait.</p>
+
+<p>Dès que la lumière fut suffisante, Serge
+Ladko s'empressa de réparer les dégâts
+causés à son déguisement par une si longue
+captivité. En quelques minutes, ses cheveux
+redevinrent noirs de leur racine à
+leur pointe, un coup de rasoir fit tomber
+la barbe naissante et ses lunettes faussées
+furent remplacées par des neuves. Cela
+fait, il se remit à godiller avec le même
+inlassable courage.</p>
+
+<p>De temps à autre, il jetait un coup d'oeil
+en arrière, sans rien apercevoir de suspect.
+Les ennemis étaient loin, décidément.</p>
+
+<p>Libérant son esprit de ses préoccupations
+les plus immédiates, le sentiment de sa
+sécurité reconquise lui permettait de songer
+de nouveau à l'étrangeté de sa situation.
+Quels étaient ces ennemis qui le
+contraignaient à fuir? Que lui voulaient-ils?
+Pourquoi l'avaient-ils tenu durant tant
+de jours en leur pouvoir? Autant de questions
+auxquelles il était dans l'impossibilité
+de répondre. Quels que fussent ces
+ennemis, il fallait, en tous cas, se défier
+d'eux à l'avenir, et ce souci allait fâcheusement
+compliquer son voyage, à moins
+qu'il ne prît le parti de réclamer, malgré
+les dangers d'une telle démarche, la protection
+de la police contre ses ravisseurs
+inconnus, à la première ville qu'il traverserait.</p>
+
+<p>Cette ville, quelle serait-elle? Cela non
+plus, il ne le savait pas, et rien n'était de
+nature à le renseigner, sur ces rives désertes
+où, séparés par de longs espaces, s'égrenaient
+de rares et pauvres hameaux.</p>
+
+<p>Ce fut seulement vers huit heures du
+matin, que, toujours sur la rive droite, de
+hauts clochers piquèrent le ciel, tandis
+que, devant la barge, une autre ville plus
+lointaine montait à l'horizon. Serge Ladko
+eut un sursaut de joie. Ces villes, il les
+connaissait bien. L'une, la plus proche,
+c'était Semlin, dernière cité danubienne de
+l'empire austro-hongrois; l'autre, juste en
+face de lui, c'était Belgrade, la capitale
+serbe, située également sur la rive droite,
+après un coude brusque du fleuve, au
+confluent de la Save.</p>
+
+<p>Ainsi donc, pendant son incarcération, il
+avait continué à descendre le courant, sa
+prison flottante l'avait rapproché du but,
+et, sans même s'en rendre compte, il avait
+franchi plus de cinq cents kilomètres.</p>
+
+<p>Pour l'instant, Semlin, c'était le salut.
+Autant que besoin serait, il y trouverait aide
+et protection. Mais se résoudrait-il à demander
+du secours? S'il se plaignait, s'il racontait
+son inexplicable aventure, n'allait-on
+pas ouvrir une enquête, dont il serait la
+première victime? Peut-être voudrait-on
+savoir qui il était, d'où il venait, où il se
+rendait, et peut-être parviendrait-on à
+découvrir le nom qu'il s'était juré de ne
+jamais révéler, quoi qu'il arrivât.</p>
+
+<p>Remettant à prendre un parti à ce sujet,
+Serge Ladko activa la marche de son embarcation.
+La demie de huit heures sonnait
+aux horloges de la ville comme il fixait son
+amarre à un anneau du quai. Il procéda
+ensuite à quelques rapides rangements,
+puis examina de nouveau ce problème:
+parler ou se taire. Finalement il se décida
+pour l'abstention. Tout bien considéré,
+mieux valait garderie silence, aller chercher
+sous le tôt un repos bien gagné, et s'éloigner
+inaperçu de Semlin comme il y était arrivé.</p>
+
+<p>A ce moment, quatre hommes parurent
+sur le quai et s'arrêtèrent en face de la
+barge. Ces hommes sautèrent à bord, et
+l'un d'eux, s'approchant de Serge Ladko,
+qui le regardait faire avec étonnement,
+demanda:</p>
+
+<p>«Vous êtes bien le nommé Ilia Brusch?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit le pilote, en fixant sur
+le questionneur un regard inquiet.</p>
+
+<p>Celui-ci entr'ouvrit son vêtement, afin de
+montrer une écharpe aux couleurs hongroises,
+qui lui enserrait la taille.</p>
+
+<p>&mdash;Au nom de la loi, je vous arrête,»
+dit-il en touchant le pilote à l'épaule.</p>
+
+<br><br><br>
+
+<a name="XIII"></a>
+
+<h3>XIII</h3>
+
+
+<h3>UNE COMMISSION ROGATOIRE.</h3>
+
+<p>Karl Dragoch n'avait pas souvenir de
+s'être occupé, dans tout le cours de sa carrière,
+d'une affaire aussi fertile en incidents
+inattendus et ayant autant le caractère
+du mystère que cette affaire de la
+bande du Danube. L'incroyable mobilité
+de l'insaisissable bande, son ubiquité, la
+soudaineté de ses coups, avaient déjà
+quelque chose d'insolite. Et voici que son
+chef, à peine dépisté, devenait introuvable,
+et semblait se rire des mandats d'amener
+lancés contre lui dans toutes les directions!</p>
+
+<p>Tout d'abord, on eût été fondé à croire
+qu'il s'était évaporé. De lui, aucune trace,
+ni en amont, ni en aval. La police de
+Budapest, notamment, malgré une surveillance
+incessante, n'avait rien signalé qui
+lui ressemblât. Il fallait bien qu'il fût passé
+à Budapest, cependant, puisque, dès le
+31 août, il était vu à Duna Földvar, soit
+près de quatre-vingt-dix kilomètres plus
+bas que la capitale de la Hongrie. Ignorant
+que le rôle du pêcheur fût joué à ce moment
+par Ivan Striga, à qui le chaland
+assurait un refuge, Karl Dragoch n'y pouvait
+rien comprendre.</p>
+
+<p>Les jours suivants, c'est à Szekszard, à
+Vukovar, à Cserevics, à Karlovitz enfin que
+l'on signalait sa présence. Ilia Brusch ne
+se cachait pas. Loin de là, il disait son nom
+à qui voulait l'entendre, et parfois même
+vendait quelques livres de poissons. D'aucuns,
+il est vrai, prétendaient aussi l'avoir
+surpris au moment où il en achetait, ce qui
+ne laissait pas d'être assez singulier.</p>
+
+<p>Le soi-disant pêcheur faisait preuve en
+tous cas d'une infernale habileté. La police,
+aussitôt prévenue de son apparition, avait
+beau faire diligence, elle arrivait toujours
+trop tard. C'est en vain qu'elle sillonnait
+ensuite le fleuve en tous sens, elle n'y découvrait
+pas le plus petit vestige de la
+barge qui semblait littéralement volatilisée.</p>
+
+<p>Karl Dragoch se désespérait en apprenant
+les échecs successifs de ses sous-ordres.
+Le gibier allait-il décidément lui
+glisser entre les mains?</p>
+
+<p>Toutefois, deux choses étaient certaines.
+La première, c'est que le prétendu lauréat
+continuait à descendre le fleuve. La seconde,
+c'est qu'il semblait fuir les villes,
+dont, sans doute, il redoutait la police.</p>
+
+<p>Karl Dragoch fit donc redoubler de surveillance
+à toutes les cités de quelque
+importance situées en aval de Budapest,
+telles que Mohacs, Apatin et Neusatz, et
+lui-même établit son quartier général à
+Semlin. Ces villes constituaient ainsi autant
+de barrages élevés sur la route du fugitif.</p>
+
+<p>Malheureusement, il paraissait bien que
+celui-ci ne fît que rire de la série d'obstacles
+accumulés devant lui. De même qu'on
+avait appris son passage en aval de Budapest,
+sa présence fut constatée, mais toujours
+trop tard, en aval de Mohacs, d'Apatin
+et de Neusatz. Dragoch, transporté de
+colère et comprenant qu'il jouait sa dernière
+carte, réunit alors une véritable flottille.
+Sur son ordre, plus de trente embarcations
+croisèrent nuit et jour au-dessous de Semlin.
+Bien adroit serait l'adversaire s'il parvenait
+à franchir leur ligne serrée.</p>
+
+<p>Pour remarquables qu'elles fussent, ces
+dispositions n'auraient eu cependant aucun
+succès, si Serge Ladko fût resté prisonnier
+dans la gabarre de Striga. Heureusement
+pour le repos de Dragoch, il ne devait pas
+en être ainsi.</p>
+
+<p>La journée du 6 septembre s'était écoulée
+dans ces conditions, sans que rien de nouveau
+fût survenu, et Dragoch, dès les premières
+heures du 7, se disposait à rejoindre
+sa flottille, quand il vit un agent accourir
+à sa rencontre. Son homme, enfin arrêté,
+venait d'être incarcéré dans la prison de
+Semlin.</p>
+
+<p>Il se hâta de se rendre au parquet.
+L'agent avait dit vrai. Le trop célèbre
+Ladko était bien réellement sous les verrous.</p>
+
+<p>La nouvelle se répandit avec la rapidité
+de l'éclair et mit la ville en rumeur. On ne
+causait pas d'autre chose, et, sur le quai,
+des groupes compacts stationnèrent toute
+la journée devant la barge du fameux malfaiteur.</p>
+
+<p>Ces groupes ne purent manquer d'attirer
+l'attention d'une gabarre qui, vers trois
+heures de l'après-midi, passa au large de
+Semlin. Cette gabarre qui descendait innocemment
+le fleuve, c'était celle de Striga.</p>
+
+<p>«Qu'y a-t-il donc à Semlin? dit celui-ci
+à son fidèle Titcha, en remarquant l'animation
+des quais. Serait-ce une émeute?</p>
+
+<p>Il s'aida d'une jumelle, qu'il écarta de ses
+yeux après un rapide examen.</p>
+
+<p>&mdash;Le diable m'emporte, Titcha, s'écria-t-il,
+si ce n'est pas l'embarcation de notre
+particulier!</p>
+
+<p>&mdash;Tu crois?... fit Titcha en s'emparant
+de la jumelle.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que j'en aie le coeur net, déclara
+Striga qui paraissait en proie à une vive
+agitation. Je vais à terre.</p>
+
+<p>&mdash;Pour te faire pincer. C'est malin!...
+Si cette embarcation est celle de Dragoch,
+c'est que Dragoch est à Semlin. C'est se
+jeter dans la gueule du loup.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, approuva Striga, qui
+disparut dans le rouf. Mais nous allons
+prendre nos précautions.»</p>
+
+<p>Un quart d'heure plus tard, il revenait
+«camouflé» de main de maître, si l'on
+veut bien nous permettre cette expression
+empruntée à l'argot commun aux malfaiteurs
+et aux gens de police. Sa barbe coupée
+et remplacée par des favoris postiches, ses
+cheveux dissimulés sous une perruque, un
+large bandeau recouvrant l'un de ses yeux,
+il s'appuyait péniblement sur une canne,
+comme un homme qui sortirait à peine d'une
+grave maladie.</p>
+
+<p>«Et maintenant?... demanda-t-il, non
+sans quelque vanité.</p>
+
+<p>&mdash;Merveilleux! admira Titcha.</p>
+
+<p>&mdash;Ecoute, reprit Striga. Tandis que je
+serai à Semlin, vous continuerez votre
+route. Deux ou trois lieues au delà de Belgrade,
+vous mouillerez et vous attendrez
+mon retour.</p>
+
+<p>&mdash;Comment feras-tu pour nous rejoindre?</p>
+
+<p>&mdash;Ne t'inquiète pas de ça, et dis à Ogul
+de me conduire dans le bachot.»</p>
+
+<p>Pendant ce temps, le chaland avait laissé
+Semlin en arrière. Ayant pris terre assez
+loin de la ville, Striga revint à grands pas
+vers les maisons. Dès qu'il les eut atteintes,
+il modéra son allure, et, se mêlant aux
+groupes qui stationnaient au bord du fleuve,
+il recueillit avidement les propos échangés
+autour de lui.</p>
+
+<p>Il ne s'attendait guère à ce que ces propos
+lui apprirent. Personne, dans ces groupes
+animés, ne parlait de Dragoch. On ne
+s'entretenait pas davantage d'Ilia Brusch.
+Il n'était question que de Ladko. De quel
+Ladko? Non pas du pilote de Roustchouk,
+dont le nom avait été utilisé par Striga de la
+manière qu'on sait, mais précisément de
+ce Ladko imaginaire qu'il avait ainsi créé
+de toutes pièces, du Ladko malfaiteur, du
+Ladko pirate, c'est-à-dire de lui-même,
+Striga. C'est sa propre arrestation qui
+formait le sujet de la conversation générale.</p>
+
+<p>Il ne parvenait pas à comprendre. Que
+la police commit une erreur et arrêtât un
+innocent au lieu et place du coupable, il n'y
+avait à cela rien de bien surprenant. Mais
+quel rapport avait cette erreur, dont il
+pouvait mieux que personne certifier la
+réalité, avec la présence de ce bateau, que
+son chaland, la veille encore, avait à la
+traîne?</p>
+
+<p>On estimera, sans doute, qu'il faisait
+preuve de faiblesse en accordant quelque
+intérêt à ce côté de la question. L'essentiel,
+c'était qu'un autre fût poursuivi à sa
+place. Pendant qu'on suspecterait celui-là,
+on ne songerait pas à s'occuper de lui.
+C'était le point important. Le reste ne
+comptait pas.</p>
+
+<p>Rien n'eût été plus vrai, s'il n'avait eu des
+motifs particuliers de vouloir être renseigné
+à cet égard. A en juger d'après les apparences,
+tout portait à croire que l'homme
+incarcéré et le maître de la barge ne faisaient
+qu'un. Quel était cet inconnu, qui,
+après avoir été, huit jours durant, prisonnier
+à bord du chaland, en remplaçait si
+complaisamment le propriétaire entre les
+griffes de la police? Striga, certes, ne quitterait
+pas Semlin avant d'être fixé sur ce
+point.</p>
+
+<p>Il lui fallut s'armer de patience. M. Izar
+Rona, juge chargé de cette affaire, ne
+paraissait pas disposé à mener rondement
+l'instruction. Trois jours s'écoulèrent sans
+qu'il donnât signe de vie. Cette attente préalable
+faisait partie de sa méthode. D'après
+lui, il est excellent de laisser tout d'abord
+un accusé aux prises avec la solitude. L'isolement
+est un grand destructeur de force
+nerveuse, et quelques jours de secret
+dépriment merveilleusement l'adversaire
+que le juge va trouver en face de lui.</p>
+
+<p>M. Izar Rona, quarante-huit heures
+après l'arrestation, exprimait ces idées à
+Karl Dragoch venu aux informations. Le
+détective ne pouvait que donner aux théories
+de son chef une approbation hiérarchique.</p>
+
+<p>«Enfin, monsieur le Juge, se risqua-t-il
+à demander, quand comptez-vous procéder
+au premier interrogatoire?</p>
+
+<p>&mdash;Demain.</p>
+
+<p>&mdash;Je viendrai donc demain soir en
+apprendre le résultat. Inutile de vous répéter,
+je pense, sur quoi se fondent les présomptions?</p>
+
+<p>&mdash;Inutile, affirma M. Rona. J'ai nos
+conversations antérieures présentes à l'esprit,
+et, d'ailleurs, mes notes sont très
+complètes.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me permettrez toutefois de vous
+rappeler, monsieur le Juge, le désir que j'ai
+pris la liberté de vous exprimer?</p>
+
+<p>&mdash;Quel désir?</p>
+
+<p>&mdash;Celui de ne pas paraître dans cette
+affaire, au moins jusqu'à nouvel ordre.
+Ainsi que je vous l'ai exposé, l'inculpé ne
+me connaît que sous le nom de Jaeger.
+Cela peut éventuellement nous servir. Evidemment,
+lorsque nous serons devant la
+Cour, il me faudra décliner mon nom véritable.
+Mais nous n'en sommes pas là, et il
+me paraît préférable, pour la recherche des
+complices, de ne pas me brûler avant
+l'heure....</p>
+
+<p>&mdash;C'est entendu,» promit le juge.</p>
+
+<p>Dans la cellule où on l'avait enfermé,
+Serge Ladko attendait qu'on voulût bien
+s'occuper de lui. Suivant de si près sa
+précédente aventure, ce nouveau malheur,
+aussi inexplicable pour lui que l'autre,
+n'avait pas abattu son courage. Sans tenter
+la moindre résistance au moment de son
+arrestation, il s'était laissé conduire à la
+prison, après avoir vainement formulé une
+question restée sans réponse. Que risquait-il,
+d'ailleurs? Cette arrestation résultait
+nécessairement d'une erreur qui serait dissipée
+dès qu'on l'interrogerait.</p>
+
+<p>Par malheur, le premier interrogatoire
+se faisait singulièrement attendre. Serge
+Ladko, maintenu au secret le plus rigoureux,
+demeurait seul, jour et nuit, dans
+sa cellule, où, de temps à autre, un gardien
+venait jeter un furtif coup d'oeil par un
+judas percé dans la porte. Ce gardien espérait-il,
+obéissant aux ordres de M. Izar
+Rona, constater les résultats progressifs
+de la méthode d'isolement! En ce cas, il
+ne devait pas se retirer satisfait. Les heures
+et les jours s'écoulaient, sans que rien,
+dans l'attitude du prisonnier, révélât un
+changement de ses intimes pensées. Assis
+sur une chaise, les mains appuyées sur les
+genoux, les yeux baissés, la face froide, il
+semblait profondément réfléchir, et gardait
+une immobilité presque absolue, sans donner
+aucun signe d'impatience. Dès la première
+minute, Serge Ladko s'était résolu
+au calme, et rien ne l'en ferait sortir; mais
+il en arrivait, en constatant la fuite du
+temps, à regretter sa prison flottante qui,
+du moins, le rapprochait de Roustchouk.</p>
+
+<p>Le troisième jour, enfin,&mdash;on était alors
+au 10 septembre,&mdash;sa porte s'ouvrit, et il
+fut invité à quitter sa cellule. Encadré par
+quatre soldats, baïonnette au canon, il
+suivit un long couloir, descendit un interminable
+escalier, puis traversa une rue,
+au delà de laquelle il pénétra dans le Palais
+de Justice, bâti en face de la prison.</p>
+
+<p>Dans cette rue, le populaire grouillait, se
+pressant derrière un cordon d'agents de
+police. Quand le prisonnier apparut, de
+féroces clameurs s'élevèrent de cette foule,
+avide d'exprimer sa haine pour le malfaiteur
+redouté et si longtemps impuni. Quel
+que fût le sentiment de Serge Ladko en
+se voyant en butte à cette injure imméritée,
+il n'en laissa rien paraître. D'un pas ferme,
+il entra dans le Palais, et, après une nouvelle
+attente, se trouva enfin devant son
+juge.</p>
+
+<p>M. Izar Rona, petit homme malingre,
+blond, la barbe rare, au teint jaune et
+bilieux, était un magistrat de la manière
+forte. Procédant par affirmations tranchantes,
+par dénégations brutales, il attaquait
+l'adversaire à coups de boutoir, plus
+désireux d'inspirer la terreur que de gagner
+la confiance.</p>
+
+<p>Les gardes s'étaient retirés sur un
+signe du juge. Debout au milieu de la pièce,
+Serge Ladko attendait qu'il plût à celui-ci
+de l'interroger. Dans un angle, le greffier
+prêt à écrire.</p>
+
+<p>«Asseyez-vous, dit M. Rona d'un ton
+brusque.</p>
+
+<p>Serge Ladko obéit. Le magistrat reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Votre nom?</p>
+
+<p>&mdash;Ilia Brusch.</p>
+
+<p>&mdash;Votre domicile?</p>
+
+<p>&mdash;Szalka.</p>
+
+<p>&mdash;Votre profession?</p>
+
+<p>&mdash;Pêcheur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous mentez, formula le juge, en surveillant
+du regard le prévenu.</p>
+
+<p>Une légère rougeur colora le visage de
+Serge Ladko dont les yeux eurent un
+rapide éclair. Toutefois, il se contraignit
+au calme et garda le silence.</p>
+
+<p>&mdash;Vous mentez, répéta M. Rona. Vous
+vous appelez Ladko. Votre domicile est
+Roustchouk.</p>
+
+<p>Le pilote tressaillit. Ainsi son identité
+véritable était connue. Comment cela
+avait-il pu se faire? Cependant, le juge,
+à qui le tressaillement du prévenu n'avait
+pas échappé, poursuivait d'une voix cinglante:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes accusé de trois vols simples,
+de dix-neuf vols qualifiés perpétrés
+avec les circonstances aggravantes d'escalade
+et d'effraction, de trois assassinats
+et de six tentatives de meurtre, lesdits
+crimes et délits accomplis avec préméditation
+depuis moins de trois ans. Qu'avez-vous
+à répondre?</p>
+
+<p>Le pilote avait écouté, stupéfait, cette
+incroyable nomenclature. Eh quoi! la confusion
+qu'il avait redoutée, en apprenant
+de la bouche de M. Jaeger l'existence de son
+sinistre homonyme, cette confusion s'était
+produite en effet. Dès lors, à quoi bon
+avouer qu'il s'appelait Serge Ladko? Tout
+à l'heure, il avait eu la pensée de le reconnaître,
+en implorant la discrétion du juge.
+Il comprenait maintenant qu'un tel aveu
+serait plus nuisible qu'utile. C'était bien
+lui, Serge Ladko, de Roustchouk, et non un
+autre, qui était accusé de cette effroyable
+série de crimes. Sans doute, même définitivement
+identifié, il parviendrait à établir
+son innocence. Mais combien de temps
+faudrait-il pour y arriver? Non, mieux valait
+soutenir jusqu'au bout le rôle du pêcheur
+Ilia Brusch, puisque Ilia Brusch était le
+nom d'un innocent.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai à répondre que vous vous trompez,
+répliqua-t-il d'une voix ferme. Je me
+nomme Ilia Brusch et je demeure à Szalka.
+Il est bien facile, d'ailleurs, de vous en
+assurer.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera fait, dit le juge en prenant une
+note. En attendant, je vais vous faire connaître
+quelques-unes des charges qui pèsent
+sur vous.</p>
+
+<p>Serge Ladko se fit plus attentif. On touchait
+au point intéressant.</p>
+
+<p>&mdash;Pour le moment, commença le juge,
+nous laisserons de côté la plus grande
+partie des crimes qui vous sont reprochés,
+et nous nous occuperons seulement des plus
+récents, de ceux qui ont été perpétrés pendant
+le voyage au cours duquel vous avez
+été arrêté.</p>
+
+<p>M. Rona, ayant repris haleine, poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est à Ulm que l'on signale pour la
+première fois votre présence. C'est donc à
+Ulm que nous placerons l'origine de ce
+voyage.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, Monsieur, interrompit vivement
+Serge Ladko. Mon voyage avait commencé
+bien avant Ulm, puisque j'ai remporté
+deux prix au concours de pêche de
+Sigmaringen et que j'ai ensuite remonté
+le fleuve jusqu'à Donaueschingen.</p>
+
+<p>&mdash;Il est exact, en effet, répliqua le juge,
+qu'un certain Ilia Brusch a été proclamé
+lauréat du concours de pêche institué par
+la Ligue Danubienne à Sigmaringen, et que
+cet Ilia Brusch a été vu à Donaueschingen.
+Mais, ou bien vous aviez déjà adopté à Sigmaringen
+une personnalité d'emprunt, ou
+bien vous vous êtes substitué audit Ilia
+Brusch pendant qu'il allait de Donaueschingen
+à Ulm. C'est un point que nous éluciderons
+en son temps, soyez tranquille.</p>
+
+<p>Serge Ladko, les yeux écarquillés par
+la surprise, écoutait comme dans un rêve
+ces fantaisistes déductions. Un peu plus,
+on eût compté l'imaginaire Ilia Brusch au
+nombre de ses victimes! Sans prendre la
+peine de répondre, il haussait dédaigneusement
+les épaules, quand le juge, en le
+regardant fixement, lui demanda tout à coup
+à brûle-pourpoint:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'êtes-vous allé faire à Vienne, le
+26 août dernier, chez le juif Simon Klein?</p>
+
+<p>Malgré lui, Serge Ladko tressaillit une
+seconde fois. Voilà qu'on connaissait cette
+visite, maintenant! Certes, elle n'avait rien
+de répréhensible, mais l'avouer, c'était
+avouer en même temps son identité, et,
+puisqu'il avait adopté le parti de la nier,
+force lui était de persister dans cette
+voie.</p>
+
+<p>&mdash;Simon Klein?... répéta-t-il d'un air
+interrogateur, en homme qui ne comprend
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Vous niez?... fit M. Rona. Je m'y
+attendais. C'est donc à moi de vous apprendre
+qu'en vous rendant chez le juif
+Simon Klein&mdash;et le juge, ce disant, se
+souleva à demi sur son siège pour donner
+à ses paroles une plus écrasante autorité,&mdash;vous
+alliez vous entendre avec le receleur
+ordinaire de votre bande.</p>
+
+<p>&mdash;De ma bande!... répéta le pilote ahuri.</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai, rectifia ironiquement le
+juge, que vous ne savez pas ce que je veux
+dire, que vous ne faites partie d'aucune
+bande, que vous n'êtes pas Ladko, mais
+bien un inoffensif pêcheur à la ligne du nom
+d'Ilia Brusch; Mais alors, si vous vous
+nommez en effet Ilia Brusch, pourquoi vous
+cachez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je me cache, moi?... protesta Serge
+Ladko.</p>
+
+<p>&mdash;Dame! ça m'en a tout l'air, répondit
+M. Izar Rona, à moins que ce ne soit pas
+se cacher que de dissimuler sous des
+lunettes noires des yeux qui semblent les
+meilleurs du monde&mdash;au fait! ayez donc
+l'obligeance de les enlever, ces lunettes!&mdash;et
+de teindre en noir des cheveux que
+l'on a naturellement blonds.</p>
+
+<p>Serge Ladko était accablé.</p>
+
+<p>La police était bien renseignée et la
+trame se resserrait autour de lui; sans
+paraître remarquer son trouble, M. Rona
+poursuivit son avantage:</p>
+
+<p>&mdash;Eh! eh! vous voilà moins fringant,
+mon gaillard. Vous ne nous saviez pas si
+avancés ... mais je continue. A Ulm, vous
+aviez pris un passager avec vous.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit Serge Ladko.</p>
+
+<p>&mdash;Quel était son nom?</p>
+
+<p>&mdash;M. Jaeger.</p>
+
+<p>&mdash;Très exact. Voudriez-vous me dire ce
+qu'il est devenu, ce M. Jaeger?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore. Il m'a quitté en pleine
+campagne, presque au confluent de l'Ipoly.
+J'ai été bien surpris de ne plus le trouver
+en revenant à bord.</p>
+
+<p>&mdash;En revenant, dites-vous. Vous vous
+étiez donc absenté? Où étiez-vous allé?</p>
+
+<p>&mdash;Dans un village des environs, afin
+de me procurer un cordial pour mon passager.</p>
+
+<p>&mdash;Il était donc malade?</p>
+
+<p>&mdash;Très malade. Il avait failli se noyer
+tout bonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est vous qui l'avez sauvé, je présume?</p>
+
+<p>&mdash;Qui voulez-vous que ce soit, puisqu'il
+n'y avait que moi?</p>
+
+<p>&mdash;Hum!... fit le juge un peu ébranlé.</p>
+
+<p>Mais, se ressaisissant:</p>
+
+<p>&mdash;Vous comptez sans doute m'émouvoir
+avec cette histoire de sauvetage?</p>
+
+<p>&mdash;Moi? protesta Ladko. Vous m'interrogez,
+je réponds. Voilà tout.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, conclut M. Izar Rona. Mais,
+dites-moi, avant cet incident, vous n'aviez
+jamais quitté votre barge, je crois?</p>
+
+<p>&mdash;Une seule fois, pour aller chez moi, à
+Szalka.</p>
+
+<p>&mdash;Pourriez-vous me préciser la date de
+cette excursion?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas, en cherchant un peu.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous aider. Ne serait-ce pas
+dans la nuit du 28 au 29 août?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être bien.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne le niez pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avouez?</p>
+
+<p>&mdash;Si vous voulez.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes d'accord.... C'est sur
+la rive gauche du Danube, je crois, que
+se trouve Szalka? demanda M. Rona d'un
+air bonhomme.</p>
+
+<p>&mdash;En effet.</p>
+
+<p>&mdash;Et il faisait noir, je crois, dans cette
+nuit du 28 au 29 août?</p>
+
+<p>&mdash;Très noir. Un temps affreux.</p>
+
+<p>&mdash;Cela explique que vous vous soyez
+trompé. C'est par une erreur toute naturelle
+qu'en pensant aborder la rive gauche,
+vous avez débarqué sur la rive droite.</p>
+
+<p>&mdash;Sur la rive droite?</p>
+
+<p>M. Izar Rona se leva tout à fait, et, fixant
+le prévenu dans les yeux, prononça:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sur la rive droite, juste en face
+de la villa du comte Hagueneau?</p>
+
+<p>Serge Ladko chercha de bonne foi dans
+ses souvenirs. Hagueneau? Il ne connaissait
+pas ce nom.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes très fort, déclara le juge
+déçu dans son essai d'intimidation. Il est
+donc entendu que c'est la première fois que
+vous entendez prononcer le nom du comte
+Hagueneau et que, si, au cours de la nuit du
+28 au 29 août, sa villa a été mise au pillage
+et son gardien Christian Hoël grièvement
+blessé, c'est à votre insu. Où diable avais-je
+la tête? Comment connaîtriez-vous ces
+crimes commis par un certain Ladko?
+Ladko, que diable! ce n'est pas votre nom!</p>
+
+<p>&mdash;Mon nom est Ilia Brusch, affirma le
+pilote d'une voix moins assurée que la première
+fois.</p>
+
+<p>&mdash;Parfait! parfait!... c'est convenu ...
+mais alors, si vous ne vous appelez pas
+Ladko, pourquoi avez-vous disparu, juste
+après la perpétration de ce crime, pour ne
+rompre votre incognito&mdash;et encore bien
+modestement!&mdash;qu'à une distance respectable
+de la région qui en a été le théâtre?
+Pourquoi ne vous a-t-on vu, vous qui montriez
+auparavant si généreusement votre
+personne, ni à Budapest, ni à Neusatz, ni à
+aucune ville un peu importante? Pourquoi
+avez-vous abandonné votre rôle de pêcheur,
+au point même d'acheter parfois du poisson
+dans les villages où vous consentiez
+à vous arrêter?</p>
+
+<p>Tout cela était de l'hébreu pour le
+malheureux pilote. S'il avait disparu, c'était
+bien malgré lui. Depuis cette nuit du 28 au
+29 août, n'avait-il pas été constamment
+prisonnier? Dans ces conditions, quoi de
+surprenant à ce qu'il eût disparu? L'étonnant,
+au contraire, c'est qu'il se trouvât
+quelqu'un pour prétendre l'avoir aperçu.</p>
+
+<p>Cette erreur du moins serait facile à
+dissiper. Il suffirait de raconter sincèrement
+l'aventure incompréhensible dont il
+avait été victime. La justice serait peut-être
+plus clairvoyante et peut-être arriverait-elle
+à débrouiller les fils de cet imbroglio.
+Bien décidé à faire ce récit, Serge Ladko
+attendait impatiemment que M. Rona lui
+permit de placer un mot. Mais le juge
+était lancé à toute vapeur. Il se promenait
+maintenant de long en large dans son
+cabinet, en jetant au visage de son prisonnier
+un flot d'arguments qu'il jugeait triomphants.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous n'êtes pas Ladko, continuait-il
+avec une véhémence croissante, comment
+se fait-il que, succédant au pillage de la
+villa du comte Hagueneau, pillage accompli,
+par un malheureux hasard, précisément
+au moment où vous aviez quitté votre barge,
+un vol, oh! un vol simple, celui-ci! ait été
+commis à Szuszek dans la nuit du 5 au
+6 septembre, nuit que vous avez dû nécessairement
+passer en face de ce village? Si
+vous n'êtes pas Ladko, enfin, que faisait
+dans votre barge ce portrait adressé à son
+mari par votre femme, Natcha Ladko?</p>
+
+<p>M. Rona avait touché juste, cette fois,
+et le dernier argument était en effet triomphant.
+Le pilote, anéanti, avait baissé la
+tête et de grosses gouttes de sueur ruisselaient
+de son visage.</p>
+
+<p>Cependant le juge poursuivait d'une voix
+plus haute:</p>
+
+<p>&mdash;Si vous n'êtes pas Ladko, pourquoi
+ce portrait a-t-il été supprimé du jour où
+vous vous êtes senti menacé? Il était dans
+votre coffre, ce portrait; je précise, dans
+votre coffre de tribord. Il n'y est plus. Sa
+présence vous accusait; sa disparition vous
+condamne. Qu'avez-vous à répondre?</p>
+
+<p>&mdash;Rien, murmura Ladko d'une voix
+sourde. Je ne comprends rien à ce qui
+m'arrive.</p>
+
+<p>&mdash;Vous comprendrez à merveille si vous
+voulez vous en donner la peine. Pour le
+moment, nous allons interrompre cet intéressant
+entretien. On va vous reconduire
+dans votre cellule, où vous aurez tout le
+temps de vous livrer à vos réflexions.
+Récapitulons, en attendant, l'interrogatoire
+d'aujourd'hui. Vous prétendez: 1° Vous
+nommer Ilia Brusch; 2° Avoir remporté
+le prix au concours de pêche de Sigmaringen;
+3° Habiter Szalka; 4° Avoir passé chez
+vous, à Szalka, la nuit du 28 au 29 août.
+Ces points seront vérifiés. De mon côté je
+prétends: 1° Que votre nom est Ladko;
+2° Que votre domicile est Roustchouk;
+3° Que, dans la nuit du 28 au 29 août, avec
+l'aide de nombreux complices, vous avez
+mis au pillage la villa du comte Hagueneau
+et vous êtes rendu coupable d'une
+tentative de meurtre sur la personne du
+gardien Christian Hoël; 4° Qu'un vol dont
+le nommé Kellermann, de Szuszek, a été
+victime, dans la nuit du 5 au 6 septembre,
+doit être mis à votre passif; 5° Que de
+nombreux autres vols et meurtres commis
+dans les régions baignées par le Danube
+doivent pareillement vous être imputés.
+L'instruction de ces crimes est ouverte.
+Des témoins sont cités. Vous serez mis
+en leur présence... Voulez-vous signer
+votre interrogatoire?.. Non?.. A votre
+aise!.. Gardes, reconduisez le prévenu!»</p>
+
+<p>Pour regagner sa prison, Serge Ladko
+dut passer de nouveau au milieu de la foule
+et en subir encore les vociférations hostiles.
+La colère populaire semblait s'être accrue
+pendant la durée de l'interrogatoire et la
+police eut quelque peine à protéger le prisonnier.</p>
+
+<p>Au premier rang de cette foule hurlante,
+figurait Ivan Striga. Celui-ci dévora des
+yeux l'individu qui prenait sa place avec
+tant de complaisance. Le pilote passa à
+deux mètres de lui et il put le voir tout à son
+aise. Mais il ne reconnut pas cet homme
+imberbe, aux cheveux bruns, dont le visage
+était orné d'une superbe paire de lunettes
+noires, et ses perplexités n'en furent pas
+atténuées.</p>
+
+<p>Striga s'éloigna tout songeur avec le
+reste de la foule quand furent refermées
+les portes de la prison. Décidément, il ne
+connaissait pas l'homme arrêté. Ce n'était,
+en tous cas, ni Dragoch, ni Ladko. Dès lors,
+qu'il s'agît d'Ilia Brusch ou de tout autre,
+que lui importait? Quelle que fût la personnalité
+de l'accusé, l'essentiel était qu'il
+absorbât l'attention de la justice, et Striga
+n'avait plus de raison de s'attarder à
+Semlin. C'est pourquoi il se résolut à partir
+dès le lendemain peur regagner son
+chaland.</p>
+
+<p>Mais, à son réveil, la lecture des journaux
+le fit changer d'avis. Cette affaire
+Ladko étant menée dans le secret le plus
+rigoureux, c'était une raison péremptoire
+pour que la Presse s'ingéniât à percer, le
+mystère. Elle y avait réussi. Ample était
+sa moisson d'informations.</p>
+
+<p>Les journaux relataient, en effet, assez
+exactement le premier interrogatoire, en
+faisant suivre leur récit de commentaires
+qui n'étaient pas précisément favorables à
+l'accusé. En général, ils s'étonnaient de
+l'obstination avec laquelle celui-ci soutenait
+être un simple pêcheur, du nom d'Ilia
+Brusch, habitant seul la petite ville de
+Szalka. Quel intérêt pouvait-il avoir à soutenir
+un pareil système, dont la fragilité
+était évidente? Déjà, d'après eux, le juge
+d'instruction, M. Izar Rona, avait envoyé
+à Gran une commission rogatoire. D'ici
+très peu de jours, un magistrat se transporterait
+donc à Szalka et se livrerait à
+une enquête qui aurait comme résultat de
+ruiner les allégations du prévenu. On chercherait
+cet Ilia Brusch, et on le trouverait ...
+s'il existait, ce qui, en somme, était fort
+douteux.</p>
+
+<p>Cette nouvelle modifia les projets de
+Striga. Tandis qu'il poursuivait sa lecture,
+une idée singulière lui était venue, et l'idée
+prit corps, quand il eut achevé de lire.
+Certes, il était très bon que la justice tînt
+un innocent. Mais il serait meilleur encore
+qu'elle le gardât. Pour cela, que fallait-il?
+Lui fournir un Ilia Brusch en chair et en
+os, ce qui convaincrait <i>ipso facto</i> d'imposture
+le véritable Ilia Brusch qu'on
+retenait prisonnier à Semlin. Cette charge
+s'ajouterait à celles qu'on possédait déjà
+forcément contre lui, puisqu'on l'avait
+arrêté, et suffirait peut-être à motiver sa
+condamnation définitive, au grand profit
+du vrai coupable.</p>
+
+<p>Sans plus attendre, Striga quitta la ville.
+Seulement, au lieu de regagner son chaland,
+il lui tournait le dos. Emporté par une
+rapide voiture, il allait rejoindre la ligne
+ferrée qui l'emmènerait à toute vapeur vers
+Budapest et vers le Nord.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Serge Ladko, gardant
+son immobilité coutumière, comptait tristement
+les heures. De sa première entrevue
+avec le juge, il était revenu effrayé de la
+gravité des présomptions qui pesaient sur
+lui. Certes, il réussirait fatalement avec le
+temps à faire triompher son innocence.
+Mais il lui faudrait sans doute s'armer de
+patience, car il ne pouvait méconnaître que
+les apparences fussent contre lui et que la
+justice n'eût bâti avec logique son échafaudage
+d'hypothèses.</p>
+
+<p>Toutefois, il y a loin entre de simples
+soupçons et des preuves formelles. Or, des
+preuves, on n'arriverait jamais, et pour
+cause, à en réunir contre lui. Le seul
+témoin qu'il eût à craindre, et encore uniquement
+en ce qui concernait le secret de
+son nom, c'était le juif Simon Klein. Mais
+Simon Klein, qui avait son point d'honneur
+professionnel, ne consentirait vraisemblablement
+jamais à le reconnaître. D'ailleurs,
+aurait-on même besoin de le mettre
+en présence de son ancien correspondant
+de Vienne? Le juge n'avait-il pas déclaré
+qu'il allait se renseigner à Szalka? Ces renseignements
+ne pouvant manquer d'être
+excellents, la mise en liberté du prisonnier
+en résulterait évidemment.</p>
+
+<p>Plusieurs jours s'écoulèrent, durant lesquels
+Serge Ladko ressassa ces pensées
+avec une fébrilité croissante. Szalka n'était
+pas si loin, et il ne fallait pas si longtemps
+pour se renseigner. On était au septième
+jour, depuis son premier interrogatoire,
+quand il fut introduit, de nouveau dans le
+cabinet de M. Rona.</p>
+
+<p>Le juge était à son bureau et paraissait
+fort occupé. Pendant dix minutes, il laissa
+le pilote attendre debout, comme s'il eût
+ignoré sa présence.</p>
+
+<p>«Nous avons la réponse de Szalka, dit-il
+enfin d'une voix détachée, sans même relever
+les yeux sur le prisonnier qu'il surveillait
+sournoisement à travers ses cils
+baissés.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!.. fît Serge Ladko avec satisfaction.</p>
+
+<p>&mdash;Vous aviez raison, continuait cependant
+M. Rona. Il existe bien à Szalka un
+nommé Ilia Brusch, qui jouit de la meilleure
+réputation.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!.. fit pour la seconde fois le pilote,
+qui voyait déjà ouverte la porte de sa
+prison.</p>
+
+<p>Le juge, se faisant plus étranger et plus
+indifférent encore, murmura sans paraître
+y attacher la moindre importance:</p>
+
+<p>&mdash;Le commissaire de police de Gran,
+chargé de l'enquête, a eu la bonne fortune
+de lui parler à lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;A lui-même? répéta Serge Ladko qui
+ne comprenait pas.</p>
+
+<p>&mdash;A lui-même, affirma le juge.</p>
+
+<p>Serge Ladko croyait rêver. Comment un
+autre Ilia Brusch avait-il pu être trouvé à
+Szalka?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas possible, Monsieur,
+balbutia-t-il. Il y a erreur.</p>
+
+<p>&mdash;Jugez-en vous-même, répliqua le juge.
+Voici le rapport du commissaire de police
+de Gran. Il en résulte que ce magistrat,
+déférant à la commission rogatoire que je
+lui ai adressée, s'est transporté le 14 septembre
+à Szalka et qu'il s'est rendu dans
+une maison sise au coin du chemin de
+halage et de la route de Budapest.... C'est
+bien l'adresse que vous avez donnée, je
+pense? demanda le juge en s'interrompant.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Monsieur, répondit Serge Ladko
+d'un air égaré.</p>
+
+<p>&mdash;... et de la route de Budapest, reprit
+M. Rona; qu'il a été reçu dans la dite maison,
+par le sieur Ilia Brusch en personne,
+lequel a déclaré n'être que tout récemment
+revenu d'une assez longue absence. Le
+commissaire ajoute que les renseignements
+qu'il a pu recueillir sur le sieur Ilia
+Brusch tendent à établir sa parfaite honorabilité,
+et qu'aucun autre habitant de
+Szalka ne porte ce nom.... Avez-vous quelque
+chose à dire? Ne vous gênez pas, je vous
+prie.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Monsieur, balbutia Serge Ladko
+qui se sentait devenir fou.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà donc un premier point élucidé,»
+conclut avec satisfaction M. Rona, qui regardait
+son prisonnier comme le chat doit
+regarder une souris.</p>
+
+<br><br><br>
+
+<a name="XIV"></a>
+
+<h3>XIV</h3>
+
+<h3>ENTRE CIEL ET TERRE</h3>
+
+
+<p>Son deuxième interrogatoire terminé,
+Serge Ladko regagna sa cellule sans se
+rendre compte de ce qu'il faisait. A peine
+s'il avait entendu les questions du juge
+après que l'incident de la commission rogatoire
+eut été vidé de la façon que l'on sait,
+et il n'avait plus répondu que d'un air
+hébété. Ce qui lui arrivait dépassait les
+limites de son intelligence. Que lui voulait-on
+à la fin? Enlevé, puis incarcéré à bord
+d'un chaland par de mystérieux ennemis,
+il ne recouvrait sa liberté que pour la
+perdre aussitôt; et voici maintenant qu'on
+trouvait, à Szalka, un autre Ilia Brusch,
+c'est-à-dire un autre lui-même, dans sa
+propre maison!.. Cela tenait de la fantasmagorie!</p>
+
+<p>Stupéfait, affolé par cette succession
+d'événements inexplicables, il avait la sensation
+d'être le jouet de puissances supérieures
+et hostiles, d'être invinciblement
+entraîné, proie inerte et sans défense, dans
+les engrenages de cette machine formidable
+qui s'appelle: la Justice.</p>
+
+<p>Cette dépression, cet anéantissement de
+toute énergie, son visage l'exprimait avec
+tant d'éloquence, qu'un des gardiens qui
+lui faisaient escorte en fut ému, bien qu'il
+considérât son prisonnier comme le plus
+abominable criminel.</p>
+
+<p>«Ça ne va donc pas comme vous voulez,
+camarade? demanda, en mettant dans sa
+voix quelque désir de réconfort, ce fonctionnaire
+blasé cependant par profession sur le
+spectacle des misères humaines.</p>
+
+<p>Il aurait parlé à un sourd, que le résultat
+eût été le même.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! reprit le compatissant gardien,
+il faut se faire une raison. M. Izar
+Rona n'est pas un mauvais diable, et tout
+s'arrangera peut-être mieux que vous ne
+pensez... En attendant, je vais vous laisser
+ça... Il est question de votre pays là-dedans.
+Ça vous distraira.»</p>
+
+<p>Le prisonnier garda son immobilité. Il
+n'avait pas entendu.</p>
+
+<p>Il n'entendit pas davantage les verrous
+poussés à l'extérieur et pas davantage il
+ne vit le journal que le gardien, trahissant
+ainsi sans penser à mal le secret rigoureux
+auquel était astreint son prisonnier, déposait
+sur la table en s'en allant.</p>
+
+<p>Les heures coulèrent. Le jour s'acheva,
+puis la nuit, et ce fut une nouvelle aurore.
+Ecroulé sur sa chaise, Serge Ladko n'avait
+pas conscience de la fuite du temps.</p>
+
+<p>Cependant, quand le jour grandissant
+vint frapper son visage, il parut sortir de
+cet accablement. Il ouvrit les yeux, et son
+regard vague erra par la cellule. La première
+chose qu'il aperçut alors, ce fut le
+journal laissé la veille par le pitoyable gardien.</p>
+
+<p>Tel que celui-ci l'y avait placé, ce journal
+s'étalait toujours sur la table, découvrant
+une <i>manchette</i> imprimée en grasses capitales
+au-dessous du titre. «Les massacres
+de Bulgarie», annonçait cette manchette,
+sur laquelle tomba le premier regard de
+Serge Ladko. Il tressaillit et s'empara
+fébrilement du journal. Son intelligence
+réveillée revenait à flots. Ses yeux fulguraient,
+tandis qu'il poursuivait sa lecture.</p>
+
+<p>Les événements qu'il apprenait ainsi
+étaient, au même instant, commentés dans
+l'Europe entière, et y soulevaient une clameur
+générale de réprobation. Depuis, ils
+sont entrés dans l'histoire, dont ils ne forment
+pas la page la plus glorieuse.</p>
+
+<p>Ainsi qu'il a été rappelé au début de ce
+récit, toute la région balkanique était alors
+en ébullition. Dès l'été de 1875, l'Herzégovine
+s'était révoltée, et les troupes ottomanes
+envoyées contre elle n'avaient pu la
+réduire. En mai 1876, la Bulgarie s'étant
+soulevée à son tour, la Porte répondit à
+l'insurrection en concentrant une nombreuse
+armée dans un vaste triangle ayant
+pour sommets Roustchouk, Widdin et
+Sofia. Enfin, le 1er et le 2 juillet de cette
+année 1876, la Serbie et le Monténégro,
+entrant en scène à leur tour, avaient
+déclaré la guerre à la Turquie. Les Serbes,
+commandés par le général russe
+Tchernaief, après avoir tout d'abord remporté
+quelques succès, avaient dû battre en
+retraite en deçà de leur frontière, et le
+1er septembre le prince Milan s'était vu
+contraint de demander un armistice de
+dix jours, pendant lequel il sollicita, des
+puissances chrétiennes, une intervention
+que celles-ci furent malheureusement trop
+longues à lui accorder.</p>
+
+<p>«Alors,» dit M. Édouard Driault, dans
+son <i>Histoire de la Question d'Orient</i>, «se
+produisit le plus affreux épisode de
+ces luttes; il rappelle les massacres de
+Chio au temps de l'insurrection grecque.
+Ce furent les massacres de Bulgarie. La
+Porte, au milieu de la guerre contre la
+Serbie et le Monténégro, craignait que
+l'insurrection bulgare, sur les derrières
+de l'armée, ne compromît ses opérations.
+Le gouverneur de la Bulgarie, Chefkat-Pacha,
+reçut-il l'ordre d'écraser l'insurrection
+sans regarder aux moyens? Cela
+est vraisemblable. Des bandes de Bachi-Bouzouks
+et de Circassiens appelées d'Asie
+furent lâchées sur la Bulgarie, et en
+quelques jours elle fut mise à feu et à
+sang. Ils assouvirent à l'aise leurs sauvages
+passions, brûlèrent les villages,
+massacrèrent les hommes au milieu des
+tortures les plus raffinées, éventrèrent
+les femmes, coupèrent en morceaux les
+enfants. Il y eut environ vingt-cinq à trente
+mille victimes...»</p>
+
+<p>Tandis qu'il lisait, des gouttes de sueur
+perlaient sur le visage de Serge Ladko.
+Natcha!.. Qu'était devenue Natcha, au milieu
+de cet effroyable bouleversement?..
+Vivait-elle encore? Était-elle morte, au contraire,
+et son cadavre éventré, coupé en
+morceaux, de même que celui de tant d'autres
+innocentes victimes, traînait-il dans la
+boue, dans la fange, dans le sang, écrasé
+sous le pied des chevaux?</p>
+
+<p>Serge Ladko s'était levé, et, pareil à une
+bête fauve mise en cage, courait furieusement
+autour de la cellule, comme s'il eût
+cherché une issue pour voler au secours de
+Natcha.</p>
+
+<p>Cet accès de désespoir fut de courte durée.
+Revenu bientôt à la raison, il se contraignit
+au calme, d'un énergique effort, et,
+avec un cerveau lucide, chercha les moyens
+de reconquérir sa liberté.</p>
+
+<p>Aller trouver le juge, lui avouer sans
+détour la vérité, implorer au besoin sa
+pitié?.. Mauvais moyen. Quelle chance
+avait-il d'obtenir la confiance d'un esprit
+prévenu, après avoir si longtemps persévéré
+dans le mensonge? Etait-il en son
+pouvoir de détruire d'un seul mot la suspicion
+attachée à son nom de Ladko, de ruiner
+en un instant les présomptions qui
+l'accablaient? Non. Une enquête serait à
+tout le moins nécessaire, et une enquête
+exigerait des semaines, sinon des mois.</p>
+
+<p>Il fallait donc fuir.</p>
+
+<p>Pour la première fois depuis qu'il y était
+entré, Serge Ladko examina sa cellule. Ce
+fut vite fait. Quatre murs percés de deux
+ouvertures: la porte d'un coté, la fenêtre
+de l'autre. Derrière trois de ces murs,
+d'autres cachots, d'autres prisons; derrière
+la fenêtre seulement, l'espace et la liberté.</p>
+
+<p>L'enseuillement de cette fenêtre, dont le
+linteau atteignait le plafond, dépassait un
+mètre cinquante, et sa partie inférieure,
+ce qu'on eût nommé l'appui pour une ouverture
+ordinaire, était inaccessible, une
+rangée de gros barreaux scellés dans
+l'épaisseur du cadre en interdisant l'approche.
+D'ailleurs, cette difficulté vaincue,
+il en serait resté une autre. Au dehors, une
+sorte de hotte, dont les côtés venaient
+s'appliquer de part et d'autre de la fenêtre,
+arrêtait tout regard vers l'extérieur et ne
+laissait de visible qu'un étroit rectangle
+de ciel. Non pas même pour fuir, mais pour
+être seulement en état d'en chercher le
+moyen, il fallait donc tout d'abord forcer
+l'obstacle de la grille, puis se hisser à force
+de bras au sommet de cette hotte, de manière
+à pouvoir reconnaître les alentours.</p>
+
+<p>A en juger par les escaliers descendus
+lors des convocations de M. Izar Rona,
+Serge Ladko s'estimait enfermé au quatrième
+étage de la prison. Douze à quatorze
+mètres à tout le moins devaient donc le
+séparer du sol. Serait-il possible de les
+franchir? Impatient d'être renseigné à cet
+égard, il résolut de se mettre à l'oeuvre
+sur-le-champ.</p>
+
+<p>Au préalable, cependant, il convenait de
+se procurer un instrument de travail. On
+lui avait tout pris, quand on l'avait écroué,
+et, dans son cachot, rien ne pouvait être
+d'aucun secours. Une table, une chaise et
+une couchette, représentée par une maigre
+paillasse recouvrant une voûte en maçonnerie,
+c'était là tout son mobilier.</p>
+
+<p>Serge Ladko cherchait en vain depuis
+longtemps, quand, en visitant pour la centième
+fois ses vêtements, sa main rencontra
+enfin un corps dur. Pas plus que ses
+geôliers eux-mêmes, il n'avait pensé jusqu'ici
+à cette chose insignifiante qu'est
+une boucle de pantalon. Quelle importance
+n'acquérait pas maintenant cette chose
+insignifiante, seul objet métallique qui fût
+en sa possession!</p>
+
+<p>Ayant détaché cette boucle, Serge Ladko,
+sans perdre une minute, attaqua la muraille
+au pied de l'un des barreaux, et la pierre,
+obstinément griffée par les ardillons d'acier,
+commença à tomber en poussière sur le
+sol. Ce travail, déjà lent et pénible par lui-même,
+était encore compliqué par la surveillance
+incessante à laquelle était soumis
+le prisonnier. Une heure ne s'écoulait pas,
+sans qu'un gardien vînt mettre l'oeil au
+guichet de la porte. De là, nécessité d'avoir
+toujours l'oreille tendue vers les bruits
+extérieurs, et, au moindre signe de danger,
+d'interrompre le travail en faisant disparaître
+toute trace suspecte.</p>
+
+<p>Dans ce but, Serge Ladko utilisait son
+pain. Ce pain, malaxé avec la poussière qui
+tombait de la muraille, prit d'une manière
+assez satisfaisante la couleur de la pierre
+et devint un véritable mastic, à l'aide
+duquel le trou fut dissimulé à mesure
+qu'il était creusé. Quant au surplus des
+débris produits par le grattage, il le cachait
+sous la voûte de son lit.</p>
+
+<p>Après douze heures d'efforts, le barreau
+était déchaussé sur une hauteur de trois
+centimètres, mais la boucle n'avait plus de
+pointes. Serge Ladko brisa l'armature, et,
+des morceaux, fit autant d'outils. Douze
+heures plus tard, ces menus fragments
+d'acier avaient disparu à leur tour.</p>
+
+<p>Heureusement, la chance qui avait déjà
+souri au prisonnier semblait ne plus vouloir
+l'abandonner. Au premier repas qui lui
+fut servi, il se risqua à garder un couteau
+de table, et, personne n'ayant remarqué ce
+larcin, il le recommença avec le même
+bonheur le jour suivant. Il se trouvait
+ainsi maître de deux instruments plus
+sérieux que ceux dont il avait disposé jusqu'ici.
+A vrai dire, il ne s'agissait que de
+méchants couteaux très grossièrement fabriqués.
+Toutefois, leurs lames étaient assez
+bonnes, et les manches en facilitaient le
+maniement.</p>
+
+<p>Le travail, à partir de ce moment,
+avança plus vite, bien que trop lentement
+encore. Le ciment, avec le temps,
+avait acquis la dureté du granit et ne se
+laissait que difficilement effriter. A chaque
+instant, d'ailleurs, le travail devait être
+interrompu, soit à cause d'une ronde de
+gardiens, soit par suite d'une convocation
+de M. Rona, qui multipliait les interrogatoires.</p>
+
+<p>Le résultat de ces interrogatoires était
+toujours le même. L'instruction piétinait
+sur place. A chaque séance, c'était un
+défilé de témoins dont les déclarations
+n'apportaient aucune lumière. Si les uns
+semblaient trouver quelque vague ressemblance
+entre Serge Ladko et le malfaiteur
+qu'ils avaient plus ou moins nettement
+aperçu le jour où ils en avaient été victimes,
+d'autres niaient catégoriquement
+cette ressemblance. M. Rona avait beau
+affubler son prévenu de barbes postiches
+taillées selon toutes les coupes imaginables,
+l'obliger à montrer ses yeux ou à les dissimuler
+derrière les verres noirs des lunettes,
+il ne réussissait pas à obtenir un seul
+témoignage formel. Aussi attendait-il avec
+impatience que l'état de Christian Hoël,
+blessé lors du dernier attentat de la bande
+du Danube, permît à celui-ci de se rendre
+à Semlin.</p>
+
+<p>De ces interrogatoires, Serge Ladko se
+désintéressait d'ailleurs. Docilement, il se
+prêtait à toutes les expériences du juge,
+s'affublait de perruques et de fausses barbes,
+mettait ou retirait ses lunettes, sans
+se permettre la plus petite observation. Sa
+pensée était absente de ce cabinet. Elle
+restait dans sa cellule, où le barreau qui le
+séparait de la liberté sortait peu à peu de
+la pierre.</p>
+
+<p>Quatre jours lui furent nécessaires pour
+achever de le desceller. C'est seulement
+le soir du 23 septembre qu'il en atteignit
+l'extrémité inférieure. Il s'agissait maintenant
+d'en scier l'extrémité opposée.</p>
+
+<p>Cette partie du travail était la plus
+pénible. Suspendu d'une main au reste de
+la grille, Serge Ladko, de l'autre, activait
+le va-et-vient de son outil. Celui-ci, simple
+lame de couteau, jouait mal son rôle de scie
+et n'entamait que lentement le fer. D'autre
+part, cette position exténuante obligeait à
+de fréquents repos.</p>
+
+<p>Le 29 septembre, enfin, après six jours
+d'efforts héroïques, Serge Ladko estima
+suffisante la profondeur de l'entaille. A
+quelques millimètres près, le fer était en
+effet sectionné. Il n'aurait donc aucune
+peine à vaincre la résistance du métal,
+lorsqu'il voudrait plier la barre. Il était
+temps. La lame du second couteau était
+alors réduite à un fil.</p>
+
+<p>Dès le lendemain matin, aussitôt après
+le passage de la première ronde, ce qui lui
+assurait une heure environ de sécurité,
+Serge Ladko poursuivit méthodiquement
+son entreprise. Conformément à ses prévisions,
+le barreau fléchit sans difficulté.
+Par l'ouverture ainsi faite, il passa de
+l'autre côté de la grille, puis, s'enlevant à
+la force des bras, atteignit le sommet de
+la hotte. Avidement, il regarda autour de
+lui.</p>
+
+<p>Comme il l'avait supposé, quatorze mètres
+environ le séparaient du sol. Cette distance
+n'était pas telle qu'il fût impossible
+de la franchir, pourvu que l'on possédât
+une corde de longueur suffisante. Mais
+arriver jusqu'au sol n'était que la difficulté
+la moins grave, et, cette difficulté fût-elle
+vaincue, le problème n'en serait pas
+pour cela plus près d'être résolu.</p>
+
+<p>Ainsi que Serge Ladko put le constater,
+la prison était, en effet, ceinturée par un
+chemin de ronde, que limitait, à la périphérie,
+un mur d'environ huit mètres d'élévation,
+au delà duquel apparaissaient des
+toits de maisons. Après être descendu, il
+faudrait donc passer par-dessus cette
+muraille, ce qui, dès l'abord, semblait
+impraticable.</p>
+
+<p>A en juger par l'éloignement des maisons,
+une rue entourait probablement la
+prison. Une fois dans cette rue, un fugitif
+pouvait se considérer comme sauvé. Mais
+le moyen existait-il d'y arriver sain et
+sauf?</p>
+
+<p>Serge Ladko, en quête d'un expédient,
+commença par examiner attentivement ce
+qu'il pouvait découvrir sur la gauche. S'il
+n'y trouva pas la solution qu'il cherchait,
+ce qu'il aperçut fit battre son coeur d'émotion.
+Dans cette direction, il voyait le
+Danube, dont d'innombrables bateaux de
+toutes tailles sillonnaient les eaux jaunes.
+Les uns suivaient ou remontaient le courant,
+d'autres tendaient la corde de leur
+ancre ou l'amarre qui les retenait au quai.</p>
+
+<p>Parmi ces derniers, le pilote, du premier
+coup d'oeil, reconnut sa barge. Rien ne la
+distinguait des embarcations ses voisines,
+et il ne semblait pas qu'elle fût l'objet d'une
+surveillance particulière. Ce serait une heureuse
+chance, s'il parvenait à la reconquérir.
+En moins d'une heure, grâce à elle, il
+aurait franchi la frontière, et, en territoire
+serbe, il se rirait de la justice austro-hongroise.</p>
+
+<p>Serge Ladko reporta ses regards vers
+la droite, et, de ce côté, il remarqua aussitôt
+une particularité qui le rendit attentif.
+Retenue de distance en distance par de solides
+crampons scellés dans le bâtiment,
+une tige de fer venue du toit&mdash;la chaîne du
+paratonnerre selon toute vraisemblance&mdash;
+passait à proximité de sa fenêtre, pour aller
+finalement s'enfoncer dans le sol. Cette tige
+de fer eût rendu la descente assez facile,
+si l'on avait pu arriver jusqu'à elle.</p>
+
+<p>Or, ceci n'était peut-être pas irréalisable.
+A la hauteur du carrelage de sa cellule,
+une sorte de bandeau, motivé par la décoration
+de l'édifice, courait le long du mur en
+faisant une saillie de vingt ou vingt-cinq
+centimètres. Peut-être, avec du sang-froid
+et de l'énergie, n'eût-il pas été impossible
+de s'y tenir debout, et d'atteindre ainsi la
+chaîne du paratonnerre.</p>
+
+<p>Malheureusement, quand bien même on
+eût été capable d'une aussi folle audace, la
+muraille extérieure n'en fût pas moins,
+demeurée infranchissable. Prisonnier dans
+une cellule ou dans le chemin de ronde,
+c'était toujours être prisonnier.</p>
+
+<p>Serge Ladko, en examinant cette muraille
+avec plus de soin qu'il ne l'avait fait jusqu'alors,
+observa que la partie supérieure,
+à peu de distance au-dessous du chaperon,
+en était décorée intérieurement et extérieurement
+par une série de bossages, formés
+de moellons carrés à demi encastrés dans
+le reste de la maçonnerie. Un long moment
+Serge Ladko contempla cet ornement
+architectural, puis, se laissant glisser sur
+l'appui de la fenêtre, il réintégra sa cellule,
+et se hâta de faire disparaître toute trace
+compromettante.</p>
+
+<p>Son parti était pris. Le moyen d'être
+libre envers et contre tous, il l'avait trouvé.
+Quelque risqué qu'il fût, ce moyen pouvait,
+devait réussir. Au surplus, mieux valait
+la mort que la continuation de pareilles
+angoisses.</p>
+
+<p>Patiemment, il attendit le passage de la
+seconde ronde. Assuré dès lors d'une nouvelle
+période de tranquillité, il se mit en
+devoir d'achever ses préparatifs. De ses
+draps, il fit, à l'aide de ce qui subsistait de
+son couteau, une cinquantaine de bandes
+de quelques centimètres de largeur. Afin
+que l'attention des gardiens ne fût pas
+attirée, il eut soin de réserver une quantité
+de toile suffisante pour que sa couchette
+gardât son aspect extérieur. Quant au
+reste, nul n'aurait évidemment l'idée de
+venir soulever la couverture.</p>
+
+<p>Les bandes découpées, il les accoupla
+quatre par quatre sous forme d'une tresse,
+dans laquelle les brins, se chevauchant
+l'un l'autre, s'allongeaient d'une nouvelle
+bande lorsqu'ils étaient proches de leur fin.
+Une journée fut consacrée à ce travail.
+Enfin, le 1er octobre, un peu avant midi,
+Serge Ladko eut en sa possession une
+corde solide, longue de quatorze à quinze
+mètres, qu'il dissimula soigneusement sous
+sa couchette.</p>
+
+<p>Tout étant prêt, il résolut que l'évasion
+aurait lieu le soir même, à neuf heures.</p>
+
+<p>Cette dernière journée, Serge Ladko
+l'occupa à examiner les plus petits détails
+de son entreprise, à en calculer les chances
+et les dangers. Quelle en serait l'issue: la
+liberté ou la mort? Un avenir prochain en
+déciderait. Dans tous les cas, il la tenterait.</p>
+
+<p>Toutefois, avant que l'instant d'agir sonnât,
+le sort lui réservait une dernière
+épreuve. Il était près de trois heures de
+l'après-midi, quand les verrous de sa porte
+furent tirés à grand bruit. Que lui voulait-on?
+S'agissait-il encore d'un interrogatoire
+de M. Izar Rona? L'heure à laquelle il
+convoquait d'ordinaire le prisonnier était
+passée cependant.</p>
+
+<p>Non, il n'était pas question de se rendre
+à une convocation du juge. Par la porte
+ouverte, Serge Ladko aperçut dans le couloir,
+outre l'un de ses gardiens habituels,
+un groupe de trois personnes qui lui
+étaient inconnues. L'une de ces personnes
+était une femme, une jeune femme de vingt
+ans à peine, dont le visage exprimait la
+douceur et la bonté. Des deux hommes qui
+l'accompagnaient, l'un était évidemment
+son mari. Le langage et l'attitude du gardien
+permettaient de reconnaître dans l'autre le
+directeur même de la prison.</p>
+
+<p>Il s'agissait évidemment d'une visite. A
+en juger par la déférence respectueuse qui
+leur était témoignée, les visiteurs étaient
+gens de marque, peut-être quelque couple
+princier en voyage, auprès duquel le directeur
+jouait le rôle de cicérone.</p>
+
+<p>«L'occupant actuel de cette cellule, dit-il
+à ses hôtes, n'est autre que le fameux
+Ladko, chef de la bande du Danube, dont le
+nom à dû certainement parvenir jusqu'à
+vous.</p>
+
+<p>La jeune femme glissa un regard timide à
+l'adresse du célèbre malfaiteur. Il n'avait
+pas l'air bien terrible, ce célèbre malfaiteur.
+Jamais on ne se serait imaginé un chef de
+bandits d'une cruauté légendaire sous les
+traits de cet homme amaigri, émacié, à la
+figure hâve, dont les jeux exprimaient tant
+de détresse et de profond désespoir.</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai qu'il s'entête à protester de
+son innocence, ajouta impartialement le
+directeur; mais nous sommes habitués à
+cette chanson.»</p>
+
+<p>Il fit ensuite remarquer aux visiteurs le
+bon ordre de la cellule et sa parfaite propreté.
+Dans la chaleur de son discours, il
+en franchit même le seuil, et alla s'adosser
+au-dessous de la fenêtre, afin de faire face à
+son auditoire.</p>
+
+<p>Tout à coup, le coeur de Serge Ladko
+Cessa de battre. Sans le savoir, l'orateur
+frôlait l'endroit attaqué par le prisonnier
+et un peu de ciment commençait à tomber
+en fine poussière. Ebranlé par un autre
+mouvement, ce fut bientôt le tampon de mie
+de pain qui se détacha d'un seul bloc et
+tomba sur le carreau. Serge Ladko eut un
+frisson d'épouvanté, en constatant que l'extrémité
+du barreau descellé apparaissait à
+nu au fond de son alvéole.</p>
+
+<p>Quelqu'un avait-il vu? Oui, quelqu'un
+avait vu. Tandis que son mari et le directeur
+examinaient la misérable table comme
+un objet du plus haut intérêt, et que le gardien,
+respectueusement détourné, semblait
+regarder quelque chose dans l'enfilade du
+couloir, la visiteuse tenait ses yeux fixés
+sur l'excavation pratiquée dans la muraille,
+et l'expression de son visage montrait
+qu'elle en comprenait le mystérieux langage.</p>
+
+<p>Elle allait parler... d'un mot, ruiner tant
+d'efforts... Serge Ladko attendait, et, par
+degrés, il se sentait mourir.</p>
+
+<p>Un peu pâle, la jeune femme releva les
+yeux sur le prisonnier et le couvrit de son
+regard limpide. Vit-elle les grosses larmes
+qui s'échappaient lentement des paupières
+du misérable? Comprit-elle sa supplication
+silencieuse? Eut-elle conscience de son
+horrible désespoir?..</p>
+
+<p>Dix secondes tragiques passèrent, et
+soudain elle se détourna en poussant un
+cri de douleur. Ses deux compagnons se
+précipitèrent vers elle. Que lui était-il
+arrivé? Rien de grave, affirma-t-elle, d'une
+voix tremblante, en s'efforçant de sourire.
+Elle venait de se tordre sottement le pied,
+voilà tout.</p>
+
+<p>Tandis que Serge Ladko allait, sans être
+aperçu, se placer devant le barreau accusateur,
+mari, directeur et gardien s'empressèrent.
+Les deux premiers sortirent
+soutenant la prétendue blessée; le troisième
+repoussa précipitamment les verrous.
+Serge Ladko était seul.</p>
+
+<p>Quel élan de gratitude gonfla sa poitrine
+pour la douce créature, qui avait eu pitié!
+Grâce à elle, il était sauvé. Il lui devait la
+vie; plus que la vie, la liberté.</p>
+
+<p>Il était retombé, accablé, sur sa couchette.
+L'émotion avait été trop rude. Son
+cerveau vacillait sous ce dernier coup du
+sort.</p>
+
+<p>Le reste du jour s'écoula sans autre incident,
+et neuf heures sonnèrent enfin aux
+horloges lointaines de la ville. La nuit était
+tout à fait venue. De gros nuages, roulant
+dans le ciel, en augmentaient l'obscurité.</p>
+
+<p>Dans le couloir, un bruit grandissant
+annonçait l'approche d'une ronde. Arrivée
+devant la porte, elle fit halte. Un gardien
+appliqua son oeil au guichet et se retira
+satisfait. Le prisonnier dormait, enfoncé
+jusqu'au menton sous sa couverture. La
+ronde se remit en marche. Le bruit de ses
+pas décrut, s'éteignit.</p>
+
+<p>Le moment d'agir était arrivé.</p>
+
+<p>Aussitôt, Serge Ladko sauta à bas de sa
+couchette, dont il disposa le matelas de
+manière à simuler suffisamment, dans la
+pénombre de la cellule, la présence d'un
+homme endormi. Cela fait, il se munit de sa
+corde, puis, s'étant glissé de nouveau de
+l'autre côté de la grille; il s'enleva comme
+la première fois et se mit à cheval sur
+l'arête supérieure de la hotte.</p>
+
+<p>Les bandeaux qui décoraient le bâtiment
+étant situés à la hauteur de chaque plancher,
+Serge Ladko dominait ainsi de près
+de quatre mètres celui de ces ornements
+sur lequel il s'agissait de prendre pied. Il
+avait prévu cette difficulté. Embrassant
+l'un des barreaux de la grille avec la corde
+dont il garda en main les deux extrémités,
+il se laissa glisser sans trop de peine jusqu'à
+la saillie extérieure.</p>
+
+<p>Le dos appliqué à la muraille, cramponné
+de la main gauche à la corde qui le supportait,
+le fugitif se reposa un instant. Comment
+garder l'équilibre sur cette surface
+étroite? A peine aurait-il lâché son soutien,
+qu'il irait s'abîmer sur le sol du chemin de
+ronde.</p>
+
+<p>Prudemment, s'astreignant a des mouvements
+d'une extrême lenteur, il réussit à
+saisir la corde de la main droite, et, de la
+gauche, il inspecta la paroi de la hotte.
+Celle-ci ne s'appliquait pas toute seule
+devant la fenêtre et, pour la retenir, un
+organe quelconque existait nécessairement.
+En la frôlant, sa main ne tarda pas, en effet,
+à rencontrer un obstacle, qu'après, un peu
+d'hésitation il reconnut être une patte
+scellée dans la maçonnerie.</p>
+
+<p>Quelque faible que fût la prise offerte par
+cette patte, force lui était de s'en contenter.
+S'y accrochant du bout de ses doigts crispés,
+il attira lentement l'un des doubles de
+la corde, qui vint peu à peu retomber sur
+ses épaules. Désormais, les ponts étaient
+coupés derrière lui. L'eût-il voulu, il ne
+pouvait plus regagner sa cellule. Il fallait,
+de toute nécessité, persévérer jusqu'au
+bout dans son entreprise.</p>
+
+<p>Serge Ladko se risqua à tourner à demi
+la tête vers la chaîne du paratonnerre dont
+il avait le plus escompté le secours. Quel ne fut
+pas son effroi, en constatant que près de
+deux mètres séparaient cette chaîne de la
+hotte dont il lui était, sous peine de mort,
+interdit de s'éloigner!</p>
+
+<p>Cependant, il lui fallait prendre un parti.
+Debout sur cette étroite saillie, le dos
+appliqué contre la muraille, retenu au-dessus
+du vide par un misérable morceau
+de fer que l'extrémité de ses doigts avait
+peine à saisir, il ne pouvait s'éterniser
+dans cette situation. Dans quelques minutes,
+ses doigts lassés relâcheraient leur
+étreinte, et ce serait alors la chute inévitable.
+Mieux valait ne périr qu'après un dernier
+effort vers le salut.</p>
+
+<p>S'inclinant du côté de la fenêtre, le
+fugitif replia son bras gauche comme un
+ressort prêt à se détendre, puis, abandonnant
+tout appui, il se repoussa violemment
+vers la droite.</p>
+
+<p>Il tomba. Son épaule heurta la saillie du
+bandeau. Mais, grâce à l'élan qu'il s'était
+donné, ses mains étendues avaient enfin
+atteint le but. La première difficulté était
+vaincue. Restait à vaincre la seconde.</p>
+
+<p>Serge Ladko se laissa glisser le long de
+la chaîne et s'arrêta sur l'un des crampons
+qui la fixaient à la muraille. Là, il fit une
+courte halte et s'accorda le temps de la
+réflexion.</p>
+
+<p>Le sol était invisible dans la nuit, mais,
+d'en bas, arrivait jusqu'au fugitif le bruit
+d'un pas régulier. Un soldat montait évidemment
+la garde. A en juger par ce bruit
+croissant et décroissant tour à tour, la
+sentinelle, après avoir suivi la fraction du
+chemin de ronde longeant cette partie de
+la prison, tournait ensuite dans la prolongation
+de ce chemin qui passait devant une
+autre façade du bâtiment, puis revenait,
+pour recommencer sans interruption son
+va-et-vient. Serge Ladko calcula que l'absence
+du soldat durait de trois à quatre
+minutes. C'est donc dans ce délai que la
+distance le séparant de la muraille extérieure
+devait être franchie.</p>
+
+<p>S'il devinait, au-dessous de lui, la crête
+de cette muraille dont la blancheur se
+découpait vaguement dans l'ombre, il ne
+pouvait distinguer les pierres en saillie qui
+en décoraient le sommet.</p>
+
+<p>Serge Ladko, se laissant glisser un peu
+plus bas, s'arrêta à l'un des crampons inférieurs.
+De ce point, il dominait encore de
+deux ou trois mètres le sommet de la muraille
+qu'il s'agissait de franchir.</p>
+
+<p>Solide, désormais, il lui était permis de
+procéder par mouvements plus rapides.
+Il ne lui fallut qu'un instant pour dérouler
+sa corde, la faire passer derrière la chaîne
+du paratonnerre et en nouer les deux
+bouts de manière à la transformer en une
+corde sans fin. La longueur nécessaire
+approximativement calculée, il en lança
+ensuite au-dessus de la muraille de clôture,
+puis en ramena à lui l'extrémité en forme
+de boucle, comme il l'aurait fait avec un
+lasso, en s'efforçant de saisir une des
+pierres en saillie dont la muraille était extérieurement
+ornée.</p>
+
+<p>L'entreprise était difficile. Au milieu de
+cette obscurité profonde, qui lui cachait
+le but, il ne pouvait compter que sur le
+hasard.</p>
+
+<p>Plus de vingt fois la corde avait été lancée
+sans résultat, quand elle opposa enfin une
+résistance. Serge Ladko insista en vain.
+La prise était bonne et ne céda pas. La
+tentative avait donc réussi. La boucle
+terminale s'était enroulée autour d'un des
+bossages extérieurs, et une sorte de passerelle
+était maintenant jetée au-dessus du
+chemin de ronde.</p>
+
+<p>Passerelle fragile à coup sûr! N'allait-elle
+pas se rompre ou se détacher de la pierre
+qui la retenait? Dans le premier cas, ce
+serait une épouvantable chute de dix mètres
+de hauteur; dans le second, ramené contre
+le mur de la prison à la manière d'un
+balancier, son fardeau humain viendrait s'y
+écraser.</p>
+
+<p>Pas un instant, Serge Ladko n'hésita
+devant la possibilité de ce danger. Sa
+corde fortement tendue, il en réunit de nouveau
+les deux extrémités, puis, prêt à s'élancer,
+il prêta l'oreille aux pas du soldat
+de garde.</p>
+
+<p>Celui-ci était précisément juste en dessous
+du fugitif. Il s'éloignait. Bientôt, il
+tourna le coin du bâtiment et le bruit de ses
+pas s'éteignit. Il fallait, sans perdre une
+seconde, profiter de son absence.</p>
+
+<p>Serge Ladko s'avança sur le chemin
+aérien. Suspendu entre ciel et terre, il
+avançait d'un mouvement égal et souple,
+sans s'inquiéter du fléchissement de la
+corde, dont la courbure s'accentuait à
+mesure qu'il approchait du milieu du parcours.
+Il voulait passer. Il passerait.</p>
+
+<p>Il passa. En moins d'une minute, le vertigineux
+abîme franchi, il atteignait la crête
+de la muraille.</p>
+
+<p>Sans y prendre de repos, il se hâta de
+plus en plus, enfiévré par la certitude du
+succès. Dix minutes à peine s'étaient écoulées
+depuis qu'il avait quitté sa cellule, mais
+ces dix minutes lui semblaient avoir duré
+plus d'une heure, et il redoutait qu'une
+ronde ne vînt l'inspecter. Son évasion ne
+serait-elle pas découverte alors, malgré la
+manière dont il avait disposé sa couchette?
+Il importait d'être loin auparavant.
+La barge était là, à deux pas de lui! Quelques
+coups d'aviron suffiraient à le mettre
+hors de l'atteinte de ses persécuteurs.</p>
+
+<p>Interrompant son travail à chaque passage
+du soldat de garde, Serge Ladko
+dénoua fébrilement sa corde, la ramena à
+lui en hâlant sur l'un des brins, puis, la
+doublant de nouveau et entourant de la
+boucle ainsi formée l'une des saillies intérieures,
+il commença sa descente, après
+s'être assuré que la rue était déserte.</p>
+
+<p>Arrivé heureusement à terre, il fît aussitôt
+retomber la corde à ses pieds et la
+roula en paquet. Tout était terminé. Il était
+libre, et aucune trace ne subsisterait de son
+audacieuse évasion.</p>
+
+<p>Mais, comme il allait partir à la recherche
+de sa barge, une voix s'éleva tout à
+coup dans la nuit.</p>
+
+<p>«Parbleu! prononçait-on à moins de
+dix pas, c'est M. Ilia Brusch, ma parole!</p>
+
+<p>Serge Ladko eut un tressaillement de
+plaisir. Le sort décidément se déclarait en
+sa faveur puisqu'il lui envoyait le secours
+d'un ami.</p>
+
+<p>&mdash;M. Jaeger!» s'écria-t-il d'une voix
+joyeuse, tandis qu'un passant sortait de
+l'ombre et se dirigeait vers lui.</p>
+
+<br><br><br>
+
+<a name="XV"></a>
+
+<h3>XV</h3>
+
+<h3>PRÈS DU BUT.</h3>
+
+
+<p>Le 10 octobre, l'aube se leva pour la neuvième
+fois, depuis que la barge avait recommencé
+à descendre le Danube. Pendant les
+huit jours précédents, près de sept cents
+kilomètres avaient été laissés en arrière.
+On approchait de Roustchouk, où l'on arriverait
+avant le soir.</p>
+
+<p>A bord, rien ne semblait changé. La barge
+transportait, comme autrefois, les deux
+mêmes compagnons: Serge Ladko et Karl
+Dragoch, redevenus, l'un le pêcheur Ilia
+Brusch, l'autre, le débonnaire M. Jaeger.</p>
+
+<p>Toutefois, la manière dont le premier
+jouait maintenant son rôle rendait plus
+difficile à soutenir celui du second. Hypnotisé
+par le désir de se rapprocher de
+Roustchouk, manoeuvrant l'aviron jour et
+nuit, Serge Ladko négligeait, en effet, les
+précautions les plus élémentaires. Non seulement
+il s'était débarrassé de ses lunettes,
+mais encore, supprimant rasoir et teinture,
+il permettait aux changements survenus
+dans sa personne pendant la durée de sa
+détention de s'accuser avec une netteté
+croissante. Ses cheveux noirs pâlissaient
+de jour en jour, et sa barbe blonde commençait
+à atteindre une longueur respectable.</p>
+
+<p>Il eût été naturel que Karl Dragoch manifestât
+quelque étonnement d'une pareille
+transformation. Celui-ci ne disait rien pourtant.
+Décidé à suivre jusqu'au bout la voie
+dans laquelle il s'était engagé, il avait pris
+le parti de ne rien voir de ce qui pouvait
+être gênant.</p>
+
+<p>Au moment où il s'était trouvé face à
+face avec Serge Ladko, les opinions antérieures
+de Karl Dragoch étaient fortement
+ébranlées, et il se sentait moins enclin à
+admettre la culpabilité de son ancien compagnon
+de voyage.</p>
+
+<p>L'incident provoqué par la commission
+rogatoire de Szalka avait été la première
+cause de ce revirement. Karl Dragoch avait,
+en effet, procédé à son enquête personnelle.
+Plus difficile à satisfaire que le commissaire
+de police de Gran, il avait longuement
+interrogé les habitants de la ville, et les
+réponses obtenues n'avaient pas été sans le
+troubler.</p>
+
+<p>Qu'un nommé Ilia Brusch, dont la vie
+était au demeurant des plus régulières,
+eût élu domicile à Szalka et qu'il l'eût quittée
+peu de temps avant le concours de Sigmaringen,
+ce premier point n'était pas contestable.
+Cet Ilia Brusch avait-il été revu
+après ce concours, et notamment dans la
+nuit du 28 au 29 août? Sur ce deuxième
+point, les témoignages furent évasifs. Si les
+plus proches voisins croyaient bien se rappeler
+que, vers la fin d'août, ils avaient
+remarqué de la lumière dans la maison du
+pêcheur alors fermée depuis plus d'un mois,
+ils n'osèrent cependant rien affirmer. Ces
+renseignements, tout vagues et hésitants
+qu'ils fussent, augmentèrent naturellement
+les perplexités du policier.</p>
+
+<p>Restait un troisième point à élucider.
+Quel était le personnage à qui le commissaire
+de Gran avait parlé au domicile indiqué
+par le prévenu? A cet égard, Dragoch
+ne put recueillir aucune indication. Ilia
+Brusch étant assez connu à Szalka, il fallait
+nécessairement, s'il y était venu, qu'il fût
+arrivé et reparti pendant la nuit, puisque
+personne ne l'avait aperçu. Un tel mystère,
+déjà suspect par lui-même, le devint bien
+davantage, quand Karl Dragoch eut mis la
+main sur le tenancier d'une petite auberge,
+auquel, dans la soirée du 12 septembre,
+trente-six heures avant la visite du commissaire
+de police de Gran, un inconnu avait
+demandé l'adresse d'Ilia Brusch. Le problème
+se compliquait. Il se compliqua
+encore, quand cet aubergiste, pressé de
+questions, eut donné de l'inconnu un signalement
+correspondant traits pour traits à
+celui que, d'après la rumeur publique, il
+convenait d'attribuer au chef de la bande du
+Danube.</p>
+
+<p>Tout ceci rendit Karl Dragoch rêveur. Il
+flaira des choses louches. Il eut le sentiment
+instinctif d'être en présence de quelque
+machination ténébreuse dont le but lui
+demeurait inconnu, mais dont il n'était pas
+impossible que le prévenu fût la victime.</p>
+
+<p>Cette impression se trouva fortifiée,
+quand, à son retour à Semlin, il connut la
+marche de l'instruction. En somme, après
+vingt jours de secret, elle n'avait pas fait un
+pas. Aucun complice n'avait été découvert,
+nul témoin n'avait formellement reconnu le
+prisonnier, contre lequel il n'existait toujours
+d'autre charge que le fait d'avoir
+cherché à modifier l'aspect de son visage
+et d'avoir possédé un portrait de femme sur
+lequel figurait le nom de Ladko.</p>
+
+<p>Ces présomptions, qui, corroborées par
+d'autres, eussent eu une grande valeur,
+perdaient, isolées, beaucoup de leur importance.
+Peut-être, après tout, ce déguisement
+et la présence du portrait avaient-ils
+une cause avouable.</p>
+
+<p>Karl Dragoch, dans cet état d'esprit,
+était particulièrement accessible à la pitié.
+C'est pourquoi il n'avait pu s'empêcher
+d'être profondément ému par la naïve confiance
+de Serge Ladko, dans une circonstance
+où celui-ci aurait été excusable de
+se défier de son plus intime ami.</p>
+
+<p>Etait-il impossible, d'ailleurs, de mettre
+ce sentiment de pitié d'accord avec ses
+devoirs professionnels en reprenant comme
+devant sa place dans la barge? Si Ilia
+Brusch se nommait en réalité Ladko, et si
+ce Ladko était bien un malfaiteur, Karl
+Dragoch, en s'attachant à lui, dépisterait
+ses complices. Innocent, au contraire, peut-être
+conduirait-il quand même au vrai coupable,
+auquel l'incident de Szalka eût
+prouvé, dans ce cas, qu'il portait ombrage.</p>
+
+<p>Ces raisonnements, un peu spécieux,
+n'étaient pas dénués de toute logique. L'aspect
+misérable de Serge Ladko, le courage
+surhumain qu'il avait dû déployer pour
+accomplir sa fantastique évasion, et surtout
+le souvenir du service autrefois rendu avec
+tant d'héroïque simplicité, firent le reste.
+Karl Dragoch devait la vie à ce malheureux
+qui haletait devant lui, les mains en sang, la
+sueur ruisselant sur son visage décharné.
+Allait-il, en retour, le rejeter dans l'enfer?
+Le détective ne put s'y résoudre.</p>
+
+<p>«Venez!» dit-il simplement en réponse à
+l'exclamation joyeuse du fugitif, qu'il entraîna
+vers le fleuve.</p>
+
+<p>Peu de paroles avaient été échangées
+entre les deux compagnons pendant les huit
+jours qui venaient de s'écouler. Serge
+Ladko gardait généralement le silence et
+concentrait toutes les forces de son être
+pour accroître la vitesse de l'embarcation.</p>
+
+<p>En phrases hachées, qu'il fallait lui arracher
+en quelque sorte, il fit toutefois le récit
+de ses inexplicables aventures depuis le
+confluent de l'Ipoly. Il raconta sa longue
+détention dans la prison de Semlin, succédant
+à une séquestration plus étrange
+encore à bord d un chaland inconnu. Ils
+mentaient donc, ceux qui prétendaient l'avoir
+vu entre Budapest et Semlin, puisque, durant
+tout ce parcours, il avait été enfermé,
+pieds et mains liés, dans ce chaland.</p>
+
+<p>À ce récit, les opinions primitives de Karl
+Dragoch évoluèrent de plus en plus. Malgré
+lui, il établissait un rapprochement entre
+l'agression dont Ilia Brusch avait été victime
+et l'intervention d'un sosie à Szalka.
+A n'en pas douter, le pêcheur gênait quelqu'un
+et était en butte aux coups d'un ennemi
+inconnu, mais dont le signalement semblait
+correspondre à celui du véritable bandit.</p>
+
+<p>Ainsi, peu à peu, Karl Dragoch s'acheminait
+vers la vérité. Hors d'état de contrôler
+ses déductions, il sentait du moins
+décroître de jour en jour les soupçons autrefois
+conçus.</p>
+
+<p>Pas un instant, néanmoins, il ne songea à
+quitter la barge pour revenir en arrière et
+recommencer son enquête sur nouveaux
+frais. Son flair de policier lui disait que la
+piste était bonne, et que le pêcheur, innocent
+peut-être, était d'une manière ou d'autre
+mêlé à l'histoire de la bande du Danube.
+La tranquillité était parfaite, d'ailleurs, sur
+le haut fleuve, et la succession des crimes
+commis prouvait que leurs auteurs avaient,
+eux aussi, descendu le courant, au moins
+jusqu'aux environs de Semlin. Il y avait
+donc toutes chances pour qu'ils eussent
+continué à le descendre pendant la détention
+d'Ilia Brusch.</p>
+
+<p>Sur ce point, Karl Dragoch ne se trompait
+pas. Ivan Striga continuait, en effet, à
+se rapprocher de la mer Noire, avec douze
+jours d'avance sur la barge au départ de
+Semlin. Mais, ces douze jours d'avance, il
+les perdait peu à peu, la distance séparant
+les deux bateaux diminuait graduellement,
+et, jour par jour, heure par heure, minute
+par minute, la barge gagnait implacablement
+sur le chaland, sous l'effort furieux de
+Serge Ladko.</p>
+
+<p>Celui-ci n'avait qu'un but: Roustchouk;
+qu'une idée: Natcha. S'il négligeait les
+précautions autrefois prises pour protéger
+son incognito, c'est qu'il n'y pensait vraiment
+plus. D'ailleurs, de quel intérêt eussent-elles
+été maintenant? Après son arrestation,
+après son évasion, s'appeler Ilia
+Brusch devait être aussi compromettant
+que de s'appeler Serge Ladko. Sous un nom
+ou sous un autre, il ne pouvait plus désormais
+s'introduire que secrètement à Roustchouk,
+sous peine d'être appréhendé sur-le-champ.</p>
+
+<p>Absorbé par son idée fixe, il n'avait, pendant
+ces huit jours, accordé aucune attention
+aux rives du fleuve. S'il s'était aperçu
+qu'on passât devant Belgrade&mdash;la ville
+blanche&mdash;étagée sur une colline, que
+domine le palais du prince, le Konak, et précédée
+d'un faubourg où viennent transiter
+une immense quantité de marchandises,
+c'est parce que Belgrade indique la frontière
+serbe où expiraient les pouvoirs de M. Izar
+Rona. Mais, ensuite, il ne remarqua plus
+rien.</p>
+
+<p>Il ne vit, ni Semendria, ancienne capitale
+de la Serbie, célèbre par les vignobles dont
+elle est entourée; ni Colombals, où l'on
+montre une caverne dans laquelle Saint-Georges
+aurait, d'après la légende, déposé
+le corps du dragon tué de ses propres
+mains; ni Orsova, au delà de laquelle le Danube
+coule entre deux anciennes provinces
+turques, devenues depuis royaumes indépendants;
+ni les Portes de Fer, ce défilé
+fameux bordé de murailles verticales de
+quatre cents mètres, où le Danube se précipite
+et se brise avec fureur contre les
+blocs dont son lit est semé; ni Widdin,
+première ville bulgare de quelque importance;
+ni Nikopoli, ni Sistowa, les deux autres
+cités notoires qu'il lui fallut dépasser
+en amont de Roustchouk.</p>
+
+<p>De préférence, il longeait la rive serbe,
+où il s'estimait plus en sûreté, et en effet,
+jusqu'à la sortie des Portes de Fer, il ne fut
+pas inquiété par la police.</p>
+
+<p>Ce fut seulement à Orsava que, pour la
+première fois, un canot de la brigade fluviale
+intima à la barge l'ordre de s'arrêter.
+Serge Ladko, très inquiet, obéit en se
+demandant ce qu'il répondrait aux questions
+qu'on allait inévitablement lui poser.</p>
+
+<p>On ne l'interrogea même pas. Sur un
+mot de Karl Dragoch, le chef du détachement
+s'inclina avec déférence et il ne fut plus
+question de perquisition.</p>
+
+<p>Le pilote ne songea pas à s'étonner qu'un
+bourgeois de Vienne disposât à son gré de
+la force publique. Trop heureux de s'en
+tirer à si bon compte, il trouva toute naturelle
+une omnipotence qui s'exerçait à son
+profit, et il ne manifesta pas plus de surprise,
+mais simplement une impatience grandissante,
+en voyant se prolonger l'entretien
+entre l'agent et son passager.</p>
+
+<p>Conformément aux ordres, tant de M. Izar
+Rona, furieux de l'évasion de son prévenu,
+que de Karl Dragoch lui-même, la police du
+fleuve avait redoublé de vigueur. De distance
+en distance, on obligeait la navigation à franchir
+une série de barrages, parmi lesquels
+celui d'Orsova était d'une importance capitale.
+L'étranglement du fleuve en cette partie
+de son cours facilitant la surveillance,
+il était impossible, en effet, qu'aucun bateau
+réussît à passer sans avoir été minutieusement
+visité.</p>
+
+<p>Karl Dragoch, en interrogeant son subordonné,
+eut l'ennui d'apprendre à la fois, et
+que ces perquisitions n'avaient donné aucun
+résultat, et qu'un nouveau crime, un
+cambriolage d'une certaine gravité, venait
+d'être commis deux jours auparavant en
+territoire roumain, au confluent du Jirel,
+presque exactement en face de la ville bulgare
+de Rahowa.</p>
+
+<p>Ainsi donc, la bande du Danube avait
+réussi a passer entre les mailles du filet.
+Cette bande ayant coutume de s'approprier
+non seulement l'or et l'argent, mais les
+objets précieux de toute nature, son butin
+devait être d'un volume encombrant, et il
+était vraiment inconcevable qu'on n'en eût
+pas trouvé trace, alors qu'aucun bateau
+n'avait pu échapper à la visite.</p>
+
+<p>Il en était cependant ainsi.</p>
+
+<p>Karl Dragoch était stupéfait d'une telle
+virtuosité. Toutefois, il fallait bien se rendre
+à l'évidence, les malfaiteurs prouvant eux-mêmes
+par des attentats leur descente vers
+l'aval.</p>
+
+<p>La seule conclusion à tirer de ces faits,
+c'est qu'il convenait de se hâter. Le lieu et
+la date du dernier vol signalé indiquaient
+que ses auteurs avaient moins de trois cents
+kilomètres d'avance. En tenant compte du
+temps pendant lequel Ilia Brusch avait été
+immobilisé, temps que la bande du Danube
+avait certainement mis à profit, il fallait en
+inférer que sa vitesse était à peine la moitié
+de celle de la barge. Il n'était donc pas impossible
+de l'atteindre à la course.</p>
+
+<p>On repartit donc sans plus attendre et,
+dès les premières heures du 6 octobre, la
+frontière bulgare était franchie. A partir de
+ce point, Serge Ladko qui, jusque-là, avait
+suivi de son mieux la rive droite, serra au
+contraire le plus possible le bord roumain
+dont, à partir de Lom-Palamka, une succession
+de marais de huit à dix kilomètres de
+large n'allait pas tarder, d'ailleurs, à interdire
+l'approche.</p>
+
+<p>Quelque absorbé qu'il fût en lui-même, le
+fleuve, depuis qu'on était entré dans les
+eaux bulgares, n'avait pu manquer de lui
+paraître suspect. Un certain nombre de
+chaloupes à vapeur, de torpilleurs même,
+voire de canonnières, battant pavillon ottoman,
+le sillonnaient en effet. En prévision
+de la guerre qui allait, moins d'un an plus
+tard, éclater avec la Russie, la Turquie
+commençait déjà à surveiller le Danube,
+qu'elle devait peupler ensuite d'une véritable
+flottille.</p>
+
+<p>Risque pour risque, le pilote préférait se
+tenir à distance de ces navires turcs, dût-il
+pour cela se jeter dans les griffes des autorités
+roumaines, contre lesquelles M. Jaeger
+serait peut-être capable de le protéger,
+comme il l'avait fait à Orsova.</p>
+
+<p>L'occasion ne se présenta pas de mettre
+à une nouvelle épreuve le pouvoir du passager;
+aucun incident ne troubla cette dernière
+partie du voyage, et, le 10 octobre,
+vers quatre heures de l'après-midi, la barge
+parvenait enfin à la hauteur de Roustchouk,
+que l'on distinguait confusément sur l'autre
+rive. Le pilote gagna alors le milieu du
+fleuve, puis, arrêtant pour la première fois
+depuis tant de jours le mouvement de son
+aviron, il laissa tomber le grappin par le
+fond.</p>
+
+<p>«Qu'y a-t-il? demanda Karl Dragoch
+surpris.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis arrivé, répondit laconiquement
+Serge Ladko.</p>
+
+<p>&mdash;Arrivé?... Nous ne sommes pas encore
+à la mer Noire, cependant.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai trompé, monsieur Jaeger,
+déclara sans ambages Serge Ladko. Je n'ai
+jamais eu l'intention d'aller jusqu'à la mer
+Noire.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! fit le détective dont l'attention
+s'éveilla.</p>
+
+<p>&mdash;Non. Je suis parti dans l'idée de m'arrêter
+à Roustchouk. Nous y sommes.</p>
+
+<p>&mdash;Où prenez-vous Roustchouk?</p>
+
+<p>&mdash;Là, répondit le pilote, en montrant les
+maisons de la ville lointaine.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi, dans ce cas, n'y allons-nous
+pas?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'il me faut attendre la nuit. Je
+suis traqué, poursuivi. Dans le jour, je risquerais
+de me faire arrêter au premier pas.</p>
+
+<p>Voilà qui devenait intéressant. Les soupçons
+primitivement conçus par Dragoch
+étaient-ils donc justifiés?</p>
+
+<p>&mdash;Comme à Semlin, murmura-t-il à demi-voix.</p>
+
+<p>&mdash;Comme à Semlin, approuva Serge
+Ladko sans s'émouvoir, mais pas pour les
+mêmes causes. Je suis un honnête homme,
+monsieur Jaeger.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en doute pas, monsieur Brusch,
+bien qu'elles soient rarement bonnes, les
+raisons que l'on a de redouter une arrestation.</p>
+
+<p>&mdash;Les miennes le sont, monsieur Jaeger,
+affirma froidement Serge Ladko. Excusez-moi
+de ne pas vous les révéler. Je me suis
+juré à moi-même de garder mon secret. Je
+le garderai.</p>
+
+<p>Karl Dragoch acquiesça d'un geste qui
+exprimait la plus parfaite indifférence. Le
+pilote reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Je conçois, monsieur Jaeger, que vous
+ne soyez pas désireux d'être mêlé à mes
+affaires. Si vous le voulez, je vous déposerai
+en terre roumaine. Vous éviterez ainsi les
+dangers auxquels je peux être exposé.</p>
+
+<p>&mdash;Combien de temps comptez-vous rester
+à Roustchouk? demanda Karl Dragoch
+sans répondre directement.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais, dit Serge Ladko. Si les
+choses tournent à mon gré, je serai revenu
+à bord avant le jour et, dans ce cas, je ne
+serai pas seul. S'il en est autrement, j'ignore
+ce que je ferai.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous suivrai jusqu'au bout, monsieur
+Brusch, déclara sans hésiter Karl
+Dragoch.</p>
+
+<p>&mdash;A votre aise!» conclut Serge Ladko
+qui n'ajouta pas une parole.</p>
+
+<p>A la nuit tombante, il reprit l'aviron et
+s'approcha de la rive bulgare. L'obscurité
+était complète quand il y accosta, un peu
+en aval des dernières maisons de la ville.</p>
+
+<p>Tout son être tendu vers le but, Serge
+Ladko agissait à la manière d'un somnambule.
+Ses gestes nets et précis faisaient
+sans hésitation ce qu'il fallait faire, ce qu'il
+lui eût été impossible de ne pas faire.
+Aveugle pour tout ce qui l'entourait, il ne
+vit pas son compagnon disparaître dans la
+cabine dès que le grappin eut été ramené
+à bord. Le monde extérieur avait perdu
+pour lui toute réalité. Son rêve seul existait.
+Et, ce rêve, c'était, tout illuminée de soleil,
+en dépit de la nuit, sa maison et, dans sa
+maison, Natcha!... En dehors de Natcha, il
+n'était plus rien sous le ciel.</p>
+
+<p>Dès que l'étrave de la barge eut touché la
+rive, il sauta à terre, fixa solidement son
+amarre et s'éloigna d'un pas rapide.</p>
+
+<p>Aussitôt, Karl Dragoch sortit de la cabine.
+Il n'y avait pas perdu son temps. Qui aurait
+reconnu le policier, à la silhouette énergique
+et sèche, dans ce balourd aux pesantes
+allures, merveilleuse copie d'un paysan
+hongrois?</p>
+
+<p>Le détective prit terre à son tour et,
+suivant le pilote à la piste, partit en chasse
+une fois de plus.</p>
+
+<br><br><br>
+
+<a name="XVI"></a>
+
+<h3>XVI</h3>
+
+<h3>LA MAISON VIDE.</h3>
+
+
+<p>En cinq minutes Serge Ladko et Karl
+Dragoch eurent atteint les maisons.</p>
+
+<p>Roustchouk ne possédant, à cette époque,
+malgré son importance commerciale, aucun
+éclairage public, il leur eût été difficile, s'ils
+en avaient eu le désir, de se faire une idée
+de la ville irrégulièrement groupée autour
+d'un vaste débarcadère, sur la périphérie
+duquel se tassaient des échoppes assez
+délabrées, à usage d'entrepôts ou de cabarets.
+Mais, en vérité, ils n'y songeaient
+guère. Le premier marchait d'un pas rapide,
+les yeux fixés devant lui, comme s'il
+eût été attiré par un but étincelant dans la
+nuit. Quant au second, il mettait tant d'attention
+à suivre le pilote, qu'il ne vit même
+pas deux hommes, qui débouchaient d'une
+ruelle au moment où il la traversait.</p>
+
+<p>Dès qu'ils furent sur le chemin longeant
+le fleuve, ces deux hommes se séparèrent.
+L'un s'éloigna à droite, vers l'aval.</p>
+
+<p>«Bonsoir, dit-il en bulgare.</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir,» répondit l'autre, qui, tournant
+à gauche, emboîta le pas à Karl
+Dragoch.</p>
+
+<p>Au son de cette voix, celui-ci avait tressailli.
+Une seconde, il hésita, en ralentissant
+instinctivement sa marche, puis, abandonnant
+sa poursuite, il s'arrêta soudain et
+fit volte-face.</p>
+
+<p>Tout un ensemble de dons naturels ou
+acquis est nécessaire au policier qui a
+l'ambition de ne pas croupir dans les bas
+emplois de sa profession. Mais, la plus
+précieuse des multiples qualités qu'il doit
+posséder, c'est une parfaite mémoire de
+l'oeil et de l'oreille.</p>
+
+<p>Karl Dragoch possédait cet avantage au
+plus haut degré. Ses nerfs auditifs et visuels
+constituaient de véritables appareils enregistreurs,
+et leurs sensations lumineuses
+ou sonores, il ne les oubliait jamais, quelle
+que fût la longueur du temps écoulé. Après
+des mois, après des années, il reconnaissait
+du premier coup un visage à peine
+aperçu, la voix qui, une seule fois, avait
+fait vibrer son tympan.</p>
+
+<p>Il en était précisément ainsi pour l'une
+de celles qu'il venait d'entendre, et, dans
+la circonstance présente, il n'y avait pas si
+longtemps qu'il s'était trouvé en face du propriétaire,
+pour qu'une erreur fût à redouter.
+Cette voix, qui, dans la clairière, au pied
+du mont Pilis, avait résonné à son oreille,
+c'était le fil conducteur vainement cherché
+jusqu'ici. Pour ingénieuses qu'elles pussent
+paraître, ses déductions relatives à son
+compagnon de voyage n'étaient en somme
+que des hypothèses. La voix, au contraire,
+lui apportait enfin une certitude. Entre le
+probable et le certain, l'hésitation était
+impossible, et c'est pourquoi le détective,
+abandonnant sa filature, s'était lancé sur
+une nouvelle piste.</p>
+
+<p>«Bonsoir, Titcha, prononça en allemand
+Karl Dragoch lorsque l'homme fut arrivé
+à proximité.</p>
+
+<p>Celui-ci s'arrêta, cherchant à percer l'obscurité
+de la nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Qui me parle? interrogeait-il.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, répondit Dragoch.</p>
+
+<p>&mdash;Qui ça, vous?</p>
+
+<p>&mdash;Max Raynold.</p>
+
+<p>&mdash;Connais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je vous connais, moi, puisque
+je vous ai appelé par votre nom.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste, reconnut Titcha. Il faut
+même que vous ayez de bons yeux, camarade.</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont excellents, en effet.</p>
+
+<p>Le dialogue fut interrompu un instant.</p>
+
+<p>&mdash;Que me voulez-vous? reprit Titcha.</p>
+
+<p>&mdash;Vous parler, déclara Dragoch, à vous
+et à un autre. Je ne suis à Roustchouk que
+pour ça.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'êtes donc pas d'ici?</p>
+
+<p>&mdash;Non. Je suis arrivé aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Joli moment que vous avez choisi,
+ricana Titcha, qui faisait sans doute allusion
+à l'anarchie actuelle de la Bulgarie.</p>
+
+<p>Dragoch, ayant esquissé un geste d'indifférence,
+ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis de Gran.</p>
+
+<p>Titcha garda le silence.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne connaissez pas Gran? insista
+Dragoch.</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;C'est étonnant, après en être venu si
+près.</p>
+
+<p>&mdash;Si près?... répéta Titcha. Où prenez vous
+que je sois allé près de Gran?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! dit en riant Karl Dragoch, elle
+n'en est pas si loin, la villa Hagueneau.</p>
+
+<p>Ce fut au tour de Titcha de tressaillir. Il
+essaya, toutefois, de payer d'audace.</p>
+
+<p>&mdash;La villa Hagueneau?... balbutia-t-il d'un
+ton qu'il voulait rendre plaisant. C'est juste
+comme pour vous, camarade. Connais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment?.. fit ironique ment Dragoch.
+Et la clairière de Pilis, la connaissez-vous?</p>
+
+<p>Titcha, se rapprochant vivement, saisit
+le bras de son interlocuteur.</p>
+
+<p>&mdash;Plus bas, donc! dit-il sans chercher
+cette fois à dissimuler son émotion. Vous
+êtes fou de crier comme ça.</p>
+
+<p>&mdash;Puisqu'il n'y a personne, objecta Dragoch.</p>
+
+<p>&mdash;On ne sait jamais, répliqua Titcha, qui
+demanda: Enfin, que voulez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Parler à Ladko, répondit Dragoch
+sans baisser la voix.</p>
+
+<p>Titcha resserra son étreinte.</p>
+
+<p>&mdash;Chut! fit-il en jetant autour de lui des
+regards apeurés. Vous avez donc juré de
+nous faire pendre?</p>
+
+<p>Karl Dragoch se mit à rire.</p>
+
+<p>&mdash;Ah bien! dit-il, ça ne va pas être commode
+de nous entendre, s'il faut parler à
+la muette!</p>
+
+<p>&mdash;Aussi, gronda sourdement Titcha, on
+n'a pas idée d'aborder les gens au milieu
+de la nuit sans crier gare. Il y a des choses
+qu'il vaut mieux ne pas dire en pleine
+rue.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne tiens pas à vous parler dans la
+rue, riposta Dragoch. Allons ailleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Où?</p>
+
+<p>&mdash;N'importe où. Il y a bien un cabaret
+dans les environs?</p>
+
+<p>&mdash;A quelques pas d'ici.</p>
+
+<p>&mdash;Allons-y.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, concéda Titcha. Suivez-moi.</p>
+
+<p>Cinquante mètres plus loin, les deux compagnons
+arrivèrent sur une petite place.
+En face d'eux, une fenêtre brillait faiblement
+dans la nuit.</p>
+
+<p>&mdash;C'est là, dit Titcha.</p>
+
+<p>La porte ouverte, ils entrèrent de plain-pied
+dans la salle déserte d'un modeste café
+dont une dizaine de tables garnissaient le
+pourtour.</p>
+
+<p>&mdash;Nous serons à merveille ici, dit Dragoch.</p>
+
+<p>Le patron accourait au-devant de ces
+clients inespérés.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'allons-nous boire?... C'est moi qui
+régale, annonça le détective, en frappant
+sur son gousset.</p>
+
+<p>&mdash;Un verre de racki? proposa Titcha.</p>
+
+<p>&mdash;Va pour le racki!... Et du genièvre?...
+Ça ne vous dit rien?</p>
+
+<p>&mdash;Bon aussi, le genièvre, approuva
+Titcha.</p>
+
+<p>Karl Dragoch se tourna vers le patron
+attentif aux ordres.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez entendu, l'ami?... Servez-nous,
+et vivement!</p>
+
+<p>Pendant que l'hôte s'empressait, Dragoch,
+d'un coup d'oeil, pesa l'adversaire qu'il
+allait avoir à combattre. Il l'eut vite jugé.
+Larges épaules, cou de taureau, front
+étroit mangé par d'épais cheveux gris,
+parfait exemplaire, en un mot, du lutteur
+forain de bas étage, c'était une véritable
+brute qu'il avait en face de lui.</p>
+
+<p>Aussitôt que les bouteilles et deux verres
+eurent été apportés, Titcha reprit la conversation
+au point où elle avait débuté.</p>
+
+<p>&mdash;Vous dites donc que vous me connaissez?</p>
+
+<p>&mdash;Vous en doutez?</p>
+
+<p>&mdash;Et que vous connaissez l'affaire de
+Gran?</p>
+
+<p>&mdash;Aussi. Nous y avons travaillé ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;Pas possible!</p>
+
+<p>&mdash;Mais certain.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'y comprends rien, murmura
+Titcha, qui cherchait de bonne foi dans ses
+souvenirs. Nous n'étions que nous huit,
+cependant...</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, interrompit Dragoch, nous
+étions neuf, puisque j'y étais.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez mis la main à la pâte?
+insista Titcha mal convaincu.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, à la villa, et à la clairière pareillement.
+C'est même moi qui ai emmené la charrette.</p>
+
+<p>&mdash;Avec Vogel?</p>
+
+<p>&mdash;Avec Vogel.</p>
+
+<p>Titcha réfléchit un instant.</p>
+
+<p>&mdash;Ça ne se peut pas, protesta-t-il. C'est
+Kaiserlick qui était avec Vogel.</p>
+
+<p>&mdash;Non, c'est moi, répliqua Dragoch sans
+se troubler. Kaiserlick était resté avec vous
+autres.</p>
+
+<p>&mdash;Vous en êtes sûr?</p>
+
+<p>&mdash;Absolument, affirma Dragoch.</p>
+
+<p>Titcha paraissait ébranlé. Le bandit ne
+brillait pas précisément par l'intelligence.
+Sans s'apercevoir qu'il venait lui-même de
+révéler l'existence de Vogel et de Kaiserlick
+au prétendu Max Raynold, il considérait
+comme une preuve que ce dernier connût
+leurs noms.</p>
+
+<p>&mdash;Un verre de genièvre? proposa Dragoch.</p>
+
+<p>&mdash;Ça n'est pas de refus, dit Titcha.</p>
+
+<p>Puis, le verre vidé d'un trait:</p>
+
+<p>&mdash;C'est curieux, murmura-t-il, à demi
+vaincu. C'est bien la première fois que
+nous mêlons un étranger à nos affaires.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut un commencement à tout, répliqua
+Karl Dragoch. Je ne serai plus un
+étranger quand j'aurai été admis dans la
+bande.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle bande?</p>
+
+<p>&mdash;Inutile de finasser, camarade. Puisque
+je vous dis que c'est convenu.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qui est convenu?</p>
+
+<p>&mdash;Que je serai des vôtres.</p>
+
+<p>&mdash;Convenu avec qui?</p>
+
+<p>&mdash;Avec Ladko.</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous donc, interrompit rudement
+Titcha. Je vous ai déjà prévenu qu'il
+fallait garder ce nom-là pour vous.</p>
+
+<p>&mdash;Dans la rue, objecta Dragoch. Mais
+ici?</p>
+
+<p>&mdash;Ici comme ailleurs, dans toute la
+ville, s'entend.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? demanda Dragoch suivant
+la veine.</p>
+
+<p>Mais Titcha conservait un reste de méfiance.</p>
+
+<p>&mdash;Si on vous le demande, répondit-il
+prudemment, vous direz que vous l'ignorez,
+camarade. Vous savez beaucoup de choses,
+mais vous ne savez pas tout, je le vois, et
+ce n'est pas à un vieux renard comme moi
+que vous tirerez les vers du nez.</p>
+
+<p>Titcha se trompait, il n'était pas de force
+à lutter avec un jouteur comme Dragoch,
+et le vieux renard avait trouvé son maître.
+La sobriété n'était pas sa qualité dominante,
+et le détective, aussitôt qu'il l'eut
+découvert, s'était ingénié à tirer parti de
+ce défaut à la cuirasse de l'adversaire. Ses
+offres répétées avaient eu raison de la résistance,
+d'ailleurs assez molle, du bandit. Les
+verres de genièvre succédaient aux verres
+de racki, et réciproquement. L'effet de
+l'alcool commençait déjà à se faire sentir.
+L'oeil de Titcha devenait trouble, sa langue
+plus lourde, sa prudence moins éveillée. Or,
+comme chacun sait, glissante est la route
+de l'ivresse, et d'ordinaire, plus on apaise
+la soif, plus elle grandit.</p>
+
+<p>&mdash;Nous disions donc, reprit Titcha d'une
+voix un peu pâteuse, que c'est convenu avec
+le chef?</p>
+
+<p>&mdash;Convenu, déclara Dragoch.</p>
+
+<p>&mdash;Il a bien fait,... le chef, affirma Titcha,
+qui, sous l'influence de l'ivresse, se mit à
+tutoyer son interlocuteur. Tu as l'air d'un
+bon et d'un vrai camarade.</p>
+
+<p>&mdash;Tu peux le dire, approuva Dragoch
+en s'accordant à l'unisson.</p>
+
+<p>&mdash;Seulement, voilà!... Tu ne le verras
+pas,... le chef.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne le verrai-je pas?</p>
+
+<p>Avant de répondre, Titcha, avisant la
+bouteille de racki, s'en versa coup sur coup
+deux rasades. Quand il eut bu, il déclara
+d'une voix rauque:</p>
+
+<p>&mdash;Parti,... le chef.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas à Roustchouk? insista
+Dragoch vivement désappointé.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y est plus.</p>
+
+<p>&mdash;Plus?.. Il y est donc venu?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a quatre jours.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Il continue à descendre jusqu'à la mer
+avec le chaland.</p>
+
+<p>&mdash;Quand doit-il revenir?</p>
+
+<p>&mdash;Dans une quinzaine.</p>
+
+<p>&mdash;Quinze jours de retard! Voilà bien
+ma chance! s'écria Dragoch.</p>
+
+<p>&mdash;Ça te démange donc bien d'entrer dans
+la compagnie? demanda Titcha avec un
+gros rire.</p>
+
+<p>&mdash;Dame! fit Dragoch. Je suis paysan,
+moi, et au coup de Gran j'ai touché en une
+nuit plus que je ne gagne en un an à travailler
+la terre.</p>
+
+<p>&mdash;Ça t'a mis en goût, conclut Titcha en
+riant aux éclats.</p>
+
+<p>Dragoch parut s'apercevoir que le verre
+de son vis-à-vis était vide, et s'empressa
+de le remplir.</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu ne bois pas, camarade, s'écria-t-il.
+A ta santé!</p>
+
+<p>&mdash;A ta santé! répéta Titcha, qui lampa
+son verre d'un trait.</p>
+
+<p>Abondante était la moisson de renseignements
+recueillie par le policier. Il savait
+de combien d'affiliés se composait la bande
+du Danube: huit, au dire de Titcha; le
+nom de trois d'entre eux et même de quatre,
+en y comprenant le chef; sa destination: la
+mer, où sans doute un navire serait chargé
+du butin; la base de ses opérations: Roustchouk.
+Quand Ladko y reviendrait, dans
+une quinzaine de jours, toutes les dispositions
+seraient prises pour qu'il fût appréhendé
+sur-le-champ, à moins qu'on ne réussît
+à mettre la main sur lui aux bouches
+mêmes du Danube.</p>
+
+<p>Plus d'un point, toutefois, restaient encore
+obscurs. Karl Dragoch pensa qu'il serait
+peut-être possible d'élucider tout au moins
+l'un d'eux, en profitant de l'état d'ébriété de
+son interlocuteur.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc, demanda-t-il d'un ton
+indifférent après un instant de silence, ne
+voulais-tu pas tout à l'heure que je prononce
+le nom de Ladko?</p>
+
+<p>Tout à fait gris, décidément, Titcha eut
+un regard mouillé à l'adresse de son compagnon,
+auquel, dans une soudaine explosion
+de tendresse, il tendit la main.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais te le dire, balbutia-t-il, car tu
+es un ami, toi!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, affirma Dragoch en répondant à
+l'étreinte de l'ivrogne.</p>
+
+<p>&mdash;Un frère.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Un luron, un gars d'attaque.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>Titcha chercha des yeux les bouteilles.</p>
+
+<p>&mdash;Un coup de genièvre? proposa-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y en a plus, répondit Dragoch.</p>
+
+<p>Estimant l'adversaire à point, et redoutant
+de le voir tomber ivre-mort, le détective
+s'était arrangé pour répandre sur le sol
+une bonne partie des flacons. Mais cela ne
+faisait pas l'affaire de Titcha qui, en apprenant
+l'épuisement du genièvre, fit une grimace
+désolée.</p>
+
+<p>&mdash;Du racki, alors? implora-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, consentit Karl Dragoch en
+avançant sur la table la bouteille qui contenait
+encore quelques gouttes de liqueur.
+Mais attention, camarade!... Il ne faudrait
+pas nous griser.</p>
+
+<p>&mdash;Moi!... protesta Titcha, qui s'adjugea
+le fond de la bouteille. Je le voudrais que
+je ne pourrais pas!</p>
+
+<p>&mdash;Nous disions donc que Ladko?... suggéra
+Dragoch reprenant patiemment sa
+marche tortueuse vers le but.</p>
+
+<p>&mdash;Ladko?... répéta Titcha qui ne savait
+plus de quoi il s'agissait.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne faut-il pas le nommer?</p>
+
+<p>Titcha eut un rire aviné.</p>
+
+<p>&mdash;Ça t'intrigue, ça, mon fils!... C'est
+qu'ici Ladko se prononce Striga, voilà tout.</p>
+
+<p>&mdash;Striga?... répéta Dragoch qui ne
+comprenait pas. Pourquoi Striga?...</p>
+
+<p>&mdash;Parce que c'est son nom, à cet enfant...
+Ainsi, toi, tu t'appelles... Au fait! comment
+t'appelles-tu?...</p>
+
+<p>&mdash;Raynold.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ça... Raynold... Eh bien! Je t'appelle
+Raynold... Lui, il s'appelle Striga...
+C'est clair.</p>
+
+<p>&mdash;A Gran, cependant... insista Dragoch.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! interrompit Titcha, à Gran, c'était
+Ladko... Mais, à Roustchouk, c'est Striga.</p>
+
+<p>Il cligna de l'oeil d'un air malin.</p>
+
+<p>&mdash;Comme ça, tu comprends, ni vu, ni
+connu.</p>
+
+<p>Qu'un malfaiteur s'affuble d'un nom d'emprunt
+quand il accomplit ses méfaits, cela
+n'est pas pour étonner un policier, mais
+pourquoi ce nom de Ladko, ce même nom
+dont était signé le portrait trouvé dans la
+barge?</p>
+
+<p>&mdash;Il existe bien un Ladko pourtant,
+s'écria avec impatience Dragoch formulant
+ainsi la conclusion de sa pensée.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! fit Titcha. C'est même le plus
+beau de l'affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que ce Ladko?</p>
+
+<p>&mdash;Une canaille, affirma énergiquement
+Titcha.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il t'a fait?</p>
+
+<p>&mdash;A moi?... Rien... A Striga...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il a fait à Striga?.</p>
+
+<p>&mdash;Il lui a soufflé la femme... la belle
+Natcha.</p>
+
+<p>Natcha! ce même prénom qui figurait sur
+le portrait. Dragoch, assuré d'être sur la
+bonne piste, écoutait avidement Titcha qui
+poursuivait sans se faire prier:</p>
+
+<p>&mdash;Depuis, ils ne sont pas amis, tu
+penses!... C'est pour ça que Striga a pris
+son nom. C'est un malin, Striga.</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela, objecta Dragoch, ne me dit
+pas pourquoi il ne faut pas prononcer le
+nom de Ladko.</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'il est malsain, expliqua
+Titcha... A Gran... et ailleurs, tu sais qui
+il désigne... Ici, c'est celui d'une espèce
+de pilote qui s'est mis contre le-gouvernement...
+Il conspire, l'imbécile... Et les
+rues sont pleines de Turcs à Roustchouk!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-il devenu? demanda Dragoch.</p>
+
+<p>Titcha fit un geste d'ignorance.</p>
+
+<p>&mdash;Il a disparu, répondit-il. Striga dit
+qu'il est mort.</p>
+
+<p>&mdash;Mort!</p>
+
+<p>&mdash;Et ça doit être vrai, puisque Striga a
+la femme maintenant.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle femme?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! la belle Natcha... Après le nom,
+la femme... Pas contente, la colombe!...
+Mais Striga la tient bien à bord du chaland.</p>
+
+<p>Tout s'éclaircissait pour Dragoch. Ce
+n'est pas en compagnie d'un vulgaire malfaiteur
+qu'il avait passé de si longs jours,
+mais avec un patriote exilé. Quelle ne devait
+pas être en ce moment la douleur du malheureux,
+n'arrivant enfin chez lui après
+tant d'efforts, que pour trouver sa maison
+vide!... Il fallait courir à son aide... Quant
+à la bande du Danube, Dragoch, renseigné
+désormais, n'aurait aucune peine à
+mettre ensuite la main sur elle.</p>
+
+<p>&mdash;Il fait chaud!... soupira-t-il en faisant
+semblant d'être vaincu par l'ivresse.</p>
+
+<p>&mdash;Très chaud, approuva Titcha.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le racki, balbutia Dragoch.</p>
+
+<p>Titcha abattit son poing sur la table.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'as pas la tête solide, l'enfant!..
+railla-t-il lourdement. Moi... tu vois... Prêt
+à recommencer.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne peux pas lutter, reconnut Dragoch.</p>
+
+<p>&mdash;Mauviette!.. ricana Titcha. Enfin,
+sortons, si le coeur t'en dit.</p>
+
+<p>Le patron appelé et payé, les deux compagnons
+se retrouvèrent sur la place. Ce
+changement ne parut pas favorable à
+Titcha. A peine à l'air libre, son ivresse
+s'aggrava notablement. Dragoch eut peur
+d'avoir forcé la dose.</p>
+
+<p>&mdash;Dis donc, demanda-t-il en montrant
+l'aval, ce Ladko?...</p>
+
+<p>&mdash;Quel Ladko?</p>
+
+<p>&mdash;Le pilote. C'est par là qu'il demeurait?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>Karl Dragoch se tourna du côté de la
+ville.</p>
+
+<p>&mdash;Par la?</p>
+
+<p>&mdash;Non plus</p>
+
+<p>&mdash;Par là, alors? interrogea Dragoch en
+indiquant l'amont.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, balbutia Titcha.</p>
+
+<p>Le détective entraîna son compagnon.
+Celui-ci titubait et se laissait conduire en
+mâchonnant des propos incohérents quand,
+après cinq minutes de marche, il s'arrêta
+brusquement, s'efforçant de reprendre son
+aplomb.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il disait donc, Striga,
+bégayait-il, que Ladko était mort?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas mort, puisqu'il y a quelqu'un
+chez lui.</p>
+
+<p>Et Titcha montrait, à quelques pas, des
+raies de lumière filtrant à travers les
+volets d'une fenêtre et striant la chaussée.
+Dragoch se hâta vers cette fenêtre. Par
+une fente des volets, Titcha et lui regardèrent
+dans la maison.</p>
+
+<p>Ils aperçurent une salle de proportions
+modestes, mais assez confortablement meublée.
+Le désordre des meubles et la couche
+épaisse de poussière qui les recouvrait
+incitaient à croire que cette salle avait été
+le théâtre, depuis longtemps abandonné,
+de quelque scène de violence. Le centre
+en était occupé par une grande table, sur
+laquelle était accoudé un homme, qui semblait
+réfléchir profondément. La contraction
+de ses doigts à demi disparus dans
+les cheveux en désordre exprimait éloquemment
+le trouble douloureux de son âme.
+Des yeux de cet homme, de grosses larmes
+coulaient.</p>
+
+<p>Ainsi qu'il s'y attendait, Karl Dragoch
+reconnut son compagnon de voyage. Mais
+il ne fut pas seul à reconnaître le désespéré
+songeur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est lui!... murmura Titcha en faisant
+d'énergiques efforts pour chasser son
+ivresse.</p>
+
+<p>&mdash;Lui?...</p>
+
+<p>&mdash;Ladko.</p>
+
+<p>Titcha se passa la main sur le visage et
+parvint à retrouver un peu de sang-froid.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas mort, la canaille... dit-il
+entre ses dents. Mais il n'en vaut guère
+mieux... Les Turcs me payeront sa peau
+plus cher qu'elle ne vaut... C'est Striga
+qui sera content!.. Ne bouge pas d'ici,
+camarade, dit-il en s'adressant à Karl
+Dragoch. S'il veut sortir, assomme-le!..
+Appelle à l'aide au besoin... Moi, je vais
+chercher la police...</p>
+
+<p>Sans attendre de réponse, Titcha s'éloigna
+en courant. A peine s'il faisait encore
+quelques zigzags. L'émotion lui avait rendu
+son équilibre.</p>
+
+<p>Dès qu'il fut seul, le détective entra dans
+la maison.</p>
+
+<p>Serge Ladko ne fit pas un mouvement.
+Karl Dragoch lui mit la main sur l'épaule.</p>
+
+<p>Le malheureux releva la tête. Mais sa
+pensée restait absente, et son regard vague
+montrait qu'il ne reconnaissait pas son passager.
+Celui-ci ne prononça qu'un mot:</p>
+
+<p>«Natcha!...</p>
+
+<p>Serge Ladko se redressa avec violence.
+Ses yeux flambaient, interrogateurs, rivés
+sur ceux de Karl Dragoch.</p>
+
+<p>&mdash;Suivez-moi, dit le détective, et hâtons-nous.»</p>
+
+<br><br><br>
+<a name="XVII"></a>
+
+<h3>XVII</h3>
+
+<h3>A LA NAGE.</h3>
+
+
+<p>La barge volait sur les eaux. Ivre, exalté,
+en proie à une sorte de rage, Serge Ladko,
+plus furieusement que jamais, pesait sur
+l'aviron. Affranchi des lois communes par
+la violence de son désir, à peine s'il s'accordait,
+chaque nuit, quelques instants de
+repos. Il tombait alors, assommé, dans un
+sommeil de plomb, dont il s'éveillait soudainement,
+comme appelé par un coup de
+cloche, deux heures plus tard, pour
+reprendre aussitôt son effrayant labeur.</p>
+
+<p>Témoin de cette poursuite acharnée,
+Karl Dragoch admirait qu'un organisme
+humain pût être doué d'une telle force de
+résistance. C'était un homme, cependant,
+qui lui donnait ce prodigieux spectacle,
+mais un homme qui puisait une énergie
+surhumaine dans le plus affreux désespoir.</p>
+
+<p>Soucieux d'épargner au malheureux pilote
+la plus légère distraction, le détective
+s'appliquait à ne pas rompre le silence.
+Tout ce qu'il était essentiel de dire, on
+l'avait dit au départ de Roustchouk. Dès
+que la barge eut été repoussée dans le courant,
+Karl Dragoch avait, en effet, donné
+les explications indispensables. Tout d'abord,
+il avait révélé sa qualité. Puis, en
+quelques mots brefs, il avait expliqué pourquoi
+il avait entrepris ce voyage, à la
+poursuite de la bande du Danube, à
+laquelle la croyance populaire attribuait
+pour chef un certain Ladko, de Roustchouk.</p>
+
+<p>Ce récit, le pilote l'avait écouté distraitement,
+en manifestant une fiévreuse impatience.
+Que lui importait tout cela? Il
+n'avait qu'une pensée, qu'un but, qu'un
+espoir: Natcha!</p>
+
+<p>Son attention ne s'était éveillée qu'au
+moment où Karl Dragoch avait commencé
+à parler de la jeune femme, à dire comment,
+de la bouche de Titcha, il avait appris
+que Natcha descendait le cours du fleuve,
+prisonnière à bord d'un chaland commandé
+par le chef de cette bande, dont le nom réel
+n'était pas Ladko, mais Striga.</p>
+
+<p>A ce nom, Serge Ladko avait poussé un
+véritable rugissement.</p>
+
+<p>«Striga!» s'était-il écrié tandis que sa
+main crispée étreignait violemment l'aviron.</p>
+
+<p>Il n'en avait pas demandé davantage.
+Depuis lors, il se hâtait sans répit, sans
+trêve, sans repos, les sourcils froncés, les
+yeux fous, toute son âme projetée en avant,
+vers le but. Ce but, il avait dans son coeur
+la certitude de l'atteindre. Pourquoi? Il eût
+été incapable de le dire. Il en était certain,
+voilà tout. Le chaland dans lequel Natcha
+était prisonnière, il le découvrirait du premier
+coup d'oeil, fût-ce au milieu de mille
+autres. Comment? Il n'en savait rien. Mais
+il le découvrirait. Cela ne se discutait pas,
+ne faisait pas question. Il s'expliquait maintenant
+pourquoi il lui avait semblé connaître
+celui des geôliers chargé de lui apporter
+ses repas pendant sa première incarcération,
+et pourquoi les voix entendues
+confusément avaient eu un écho dans son
+coeur. Le geôlier, c'était Titcha. Les voix,
+c'étaient celles de Striga et de Natcha. Et
+de même, le cri apporté par la nuit, c'était
+encore Natcha appelant inutilement à l'aide.
+Que ne s'était-il arrêté alors! Que de
+regrets, que de remords il se fût épargnés!</p>
+
+<p>A peine si, au moment de sa fuite, il
+avait aperçu dans l'obscurité la masse
+sombre de la prison flottante dans laquelle
+il abandonnait, sans le savoir, celle qui
+lui était si chère. N'importe! cela suffirait.
+Il était impossible qu'il passât en vue
+de ce chaland sans qu'au fond de son être
+une voix mystérieuse ne l'en avertît.</p>
+
+<p>En vérité, l'espoir de Serge Ladko était
+moins présomptueux qu'on ne pourrait
+être tenté de le croire. Ses chances d'erreur
+étaient, en effet, très réduites par la rareté
+des chalands sillonnant le Danube. Leur
+nombre, qui, depuis Orsova, n'avait cessé
+de diminuer, était devenu tout à fait insignifiant
+à partir de Roustchouk, et les
+derniers s'étaient arrêtés à Silistrie. En
+aval de cette ville, que la barge eut dépassée
+en vingt-quatre heures, il ne resta que deux
+gabarres sur le fleuve, où régnaient presque
+exclusivement désormais les bâtiments à
+vapeur.</p>
+
+<p>C'est qu'à la hauteur de Roustchouk le
+Danube est immense. S'étalant sur la rive
+gauche en interminables marais, son lit y
+dépasse deux lieues. En aval, il est plus
+vaste encore, et, entre Silistrie et Braïla,
+atteint parfois jusqu'à vingt kilomètres de
+largeur. Cette étendue d'eau, c'est une
+véritable mer, à laquelle ne manquent ni
+les tempêtes, ni les lames couronnées
+d'écume, et il est concevable que des chalands
+plats, peu faits pour les houles du
+large, hésitent à s'y aventurer.</p>
+
+<p>Il était même fort heureux pour Serge
+Ladko que le temps restât fixé au beau.
+Dans une embarcation de si petite taille
+et de formes si peu <i>marines</i>, il aurait été
+forcé, pour peu que le vent eût soufflé
+avec quelque violence, de chercher refuge
+dans une anfractuosité de la rive.</p>
+
+<p>Karl Dragoch, qui, tout en s'intéressant
+de grand coeur aux soucis de son compagnon,
+visait aussi un autre but, ne laissait
+pas d'être troublé en constatant le désert de
+cette morne étendue. Titcha ne lui avait-il
+pas donné un renseignement mensonger?
+L'arrêt successif de tous les chalands lui
+faisait craindre que Striga n'eût été dans
+la nécessité de les imiter. Son inquiétude
+devint telle qu'il finit par s'en ouvrir à Serge
+Ladko.</p>
+
+<p>«Un chaland est-il capable d'aller jusqu'à
+la mer? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit le pilote. Cela arrive
+rarement, mais ça se voit cependant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous en avez conduit vous-même?</p>
+
+<p>&mdash;Quelquefois.</p>
+
+<p>&mdash;Comment font-ils pour décharger leur
+cargaison?</p>
+
+<p>&mdash;En s'abritant dans une des criques
+qui existent au delà des bouches, et où des
+vapeurs viennent les trouver.</p>
+
+<p>&mdash;Les bouches, dites-vous. Il y en a
+plusieurs, en effet.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a deux branches principales,
+répondit Serge Ladko. L'une, au Nord,
+celle de Kilia; l'autre, plus au Sud, celle
+de Sulina. Cette dernière est la plus importante.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne peut-il être pour nous une
+cause d'erreur? s'enquit Karl Dragoch.</p>
+
+<p>&mdash;Non, affirma le pilote. Des gens qui se
+cachent ne passent pas par Sulina. Nous
+prendrons le bras du Nord.</p>
+
+<p>Karl Dragoch ne fut qu'à demi rassuré
+par cette réponse. Pendant que l'on suivrait
+une route, la bande pouvait parfaitement
+s'échapper par l'autre. Mais que faire contre
+cette éventualité, sinon s'en remettre à la
+chance, puisqu'on ne possédait pas le
+moyen de surveiller à la fois toutes les
+bouches du fleuve? Comme s'il eût deviné
+sa pensée, Serge Ladko compléta son
+explication de cette manière rassurante:</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, au delà de la bouche de
+Kilia, il existe une anse, dans laquelle un
+chaland peut procéder à un transbordement.
+Par la bouche de Sulina, il lui faudrait au
+contraire décharger dans le port de ce
+nom, qui est situé au bord même de la
+mer. Quant au bras Saint-Georges, qui
+coule plus au Sud, il est à peine navigable,
+bien qu'il soit le plus important au
+point de vue de la largeur. Aucune erreur
+n'est donc à craindre.»</p>
+
+<p>Dans la matinée du 14 octobre, le quatrième
+jour après le départ de Roustchouk,
+la barge parvint enfin au delta du Danube.</p>
+
+<p>Laissant sur la droite le bras de Sulina,
+elle s'engagea franchement dans celui de
+Kilia. A midi, on passait devant Ismaïl,
+dernière ville de quelque importance que
+l'on dût rencontrer. Dès les premières
+heures du lendemain, on déboucherait
+dans la mer Noire.</p>
+
+<p>Aurait-on rejoint auparavant le chaland
+de Striga? Rien n'autorisait à le croire.
+Depuis qu'on avait abandonné le bras
+principal, la solitude du fleuve était devenue
+complète. Si loin que s'étendit le
+regard, plus une voile, plus un panache de
+fumée. Karl Dragoch était dévoré d'inquiétude.</p>
+
+<p>Quant à Serge Ladko, s'il était inquiet,
+il n'en laissait rien paraître. Toujours
+courbé sur l'aviron, il poussait inlassablement
+la barge de l'avant, attentif à suivre
+le chenal que seule une longue pratique
+lui permettait de reconnaître entre les rives
+basses et marécageuses.</p>
+
+<p>Son courage obstiné devait avoir sa récompense.
+Dans l'après-midi de ce même
+jour, vers cinq heures, un chaland apparut
+enfin, mouillé à une douzaine de kilomètres
+au-dessous de la ville forte de
+Kilia. Serge Ladko, arrêtant le mouvement
+de son aviron, saisit une longue-vue et
+examina attentivement ce chaland.</p>
+
+<p>« C'est lui!... dit-il d'une voix étouffée
+en laissant retomber l'instrument.</p>
+
+<p>&mdash;Vous en êtes sûr?</p>
+
+<p>&mdash;Sûr, affirma Serge Ladko. J'ai reconnu
+Yacoub Ogul, un habile pilote de Roustchouk,
+âme damnée de Striga, dont il conduit
+certainement le bateau.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'allons-nous faire? demanda Karl
+Dragoch.</p>
+
+<p>Serge Ladko ne répondit pas sur-le-champ.
+Il réfléchissait. Le détective reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut revenir en arrière jusqu'à Kilia
+et au besoin jusqu'à Ismaïl. La, nous nous
+procurerons du renfort.</p>
+
+<p>Le pilote hocha négativement la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Remonter jusqu'à Ismaïl, en refoulant
+le courant, ou seulement jusqu'à Kilia,
+dit-il, cela demanderait trop de temps. Le
+chaland prendrait de l'avance, et, en mer,
+on ne pourrait plus le retrouver. Non, restons
+ici et attendons la nuit. J'ai une idée.
+Si je ne réussis pas, nous suivrons le chaland
+de loin, et, quand nous connaîtrons
+son lieu de relâche, nous irons chercher
+de l'aide à Sulina.</p>
+
+<p>A huit heures, l'obscurité devenue complète,
+Serge Ladko laissa dériver la barge
+Jusqu'à deux cents mètres du chaland. Là,
+il mouilla silencieusement son grappin.
+Puis, sans un mot d'explication à Karl
+Dragoch qui le regardait faire avec étonnement,
+il quitta ses vêtements et s'élança
+dans le fleuve.</p>
+
+<p>Fendant l'eau d'un bras robuste, il se
+dirigea en droite ligne vers le chaland qu'il
+distinguait confusément dans l'ombre.
+Quand il l'eut dépassé, à distance suffisante
+pour ne pas être aperçu, il nagea en
+sens contraire, et, refoulant le courant assez
+rapide, vint s'accrocher au large safran du
+gouvernail. Il écouta. Presque étouffé par le
+frissonnement soyeux de l'eau courant sur
+les flancs de la gabarre, un air de danse
+parvint jusqu'à lui. Au-dessus de sa tête,
+quelqu'un chantonnait à mi-voix. Cramponné
+des pieds et des mains à la surface
+gluante du bois, Serge Ladko s'éleva d'un
+lent effort jusqu'à la partie supérieure du
+safran et reconnut Yacoub Ogul.</p>
+
+<p>A bord, tout était tranquille. Aucun bruit
+ne sortait du rouf, dans lequel Ivan Striga
+s'était sans doute retiré. Des hommes de
+l'équipage, cinq devisaient paisiblement,
+étendus sur le pont vers l'avant. Leurs
+voix se fondaient en un murmure confus.
+Seul, Yacoub Ogul se trouvait à l'arrière.
+Monté au-dessus du rouf, il s'était assis sur
+la barre du gouvernail et se laissait bercer
+par la paix nocturne, en murmurant une
+chanson familière.</p>
+
+<p>La chanson s'éteignit tout à coup. Deux
+mains de fer broyaient la gorge du chanteur,
+qui, basculant par-dessus le couronnement,
+vint tomber en travers du safran. Était-il
+mort? Jambes et bras ballants, son corps
+inerte pendait comme un linge de part et
+d'autre de cette arête étroite. Serge Ladko
+desserra son étreinte et saisit l'homme par
+la ceinture, puis diminuant graduellement
+la pression de ses genoux contre le safran,
+il se laissa glisser peu à peu et s'enfonça
+silencieusement dans l'eau.</p>
+
+<p>Nul, dans le chaland, n'avait soupçonné
+l'agression. Ivan Striga n'était pas sorti
+du rouf. A l'avant, les cinq causeurs continuaient
+leur paisible conversation.</p>
+
+<p>Serge Ladko, cependant, nageait vers
+la barge. Le retour était plus pénible que
+l'aller. Outre qu'il lui fallait maintenant
+remonter le courant, il avait à soutenir
+le corps de Yacoub Ogul. Si celui-ci n'était
+pas mort, il n'en valait guère mieux. La
+fraîcheur de l'eau ne l'avait pas ranimé;
+il ne faisait pas un mouvement. Serge
+Ladko commençait à craindre d'avoir eu
+la main trop lourde.</p>
+
+<p>Alors que cinq minutes avaient suffi pour
+venir de la barge au chaland, plus d'une
+demi-heure fut nécessaire pour refaire le
+même parcours en sens inverse. Encore le
+pilote eut-il la chance de ne pas s'égarer
+dans l'ombre.</p>
+
+<p>« Aidez-moi, dit-il à Karl Dragoch en
+saisissant enfin l'embarcation. En voici
+toujours un.</p>
+
+<p>Avec le secours du détective, Yacoub Ogul
+fut passé par-dessus bord et déposé dans la
+barge.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il mort? demanda Serge Ladko.</p>
+
+<p>Karl Dragoch se pencha sur le captif.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit-il. Il respire.</p>
+
+<p>Serge Ladko eut un soupir de satisfaction
+et, reprenant aussitôt l'aviron, commença
+à remonter le courant.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, attachez-le, et solidement, dit-il
+tout en godillant, si vous ne voulez pas
+qu'il vous brûle la politesse quand je vous
+aurai déposé à terre.</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons donc nous séparer? demanda
+Karl Dragoch.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit Serge Ladko. Quand
+vous aurez pris terre, je retournerai aux
+alentours du chaland, et demain je m'arrangerai
+pour m'introduire à bord.</p>
+
+<p>&mdash;En plein jour?</p>
+
+<p>&mdash;En plein jour. J'ai mon idée. Soyez
+tranquille, pendant un certain temps tout
+au moins, je ne courrai aucun danger. Plus
+tard, quand nous serons près de la mer
+Noire, je ne dis pas que les choses ne
+risquent de se gâter. Mais je compte sur
+vous à ce moment que je retarderai le plus
+possible.</p>
+
+<p>&mdash;Sur moi?... Que pourrai-je donc faire?</p>
+
+<p>&mdash;M'amener du secours.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'y emploierai, n'en doutez pas,
+affirma chaleureusement Karl Dragoch.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en doute pas, mais vous aurez
+peut-être quelque difficulté. Vous ferez
+pour le mieux, voilà tout. Ne perdez pas
+de vue que le chaland quittera son mouillage
+demain à midi, et que, si rien ne l'arrête,
+il sera en mer vers quatre heures. Basez-vous
+là-dessus.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne restez-vous pas avec
+moi? demanda Karl Dragoch très inquiet
+pour son compagnon.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que vous pouvez éprouver du
+retard, ce qui permettrait à Striga de prendre
+de l'avance et de disparaître. Il ne faut
+pas qu'il atteigne la mer. Et il ne l'atteindra
+pas, même si vous arrivez trop tard
+pour me prêter main-forte. Seulement,
+dans ce cas, il est probable que je serai
+mort.»</p>
+
+<p>Le ton du pilote était sans réplique.
+Comprenant que rien ne le ferait changer
+d'avis, Karl Dragoch n'insista pas. La
+barge fut donc conduite à la rive, et Yacoub
+Ogul, toujours évanoui, fut déposé sur le
+sol.</p>
+
+<p>Aussitôt, Serge Ladko poussa au large.
+La barge disparut dans la nuit.</p>
+
+
+<br><br><br>
+
+<a name="XVIII"></a>
+
+<h3>XVIII</h3>
+
+
+<h3>LE PILOTE DU DANUBE.</h3>
+
+
+<p>Quand Serge Ladko eut disparu dans
+l'ombre, Karl Dragoch hésita un instant sur
+ce qu'il convenait de faire. Seul, au début
+de la nuit, en ce point de la frontière de la
+Bessarabie, encombré du corps inerte d'un
+prisonnier dont son devoir lui interdisait de
+se séparer, sa situation ne laissait pas d'être
+fort embarrassante. Cependant, comme il
+était évident qu'un secours ne lui arriverait
+pas sans qu'il allât le chercher, il lui
+fallut bien prendre une décision. Le temps
+pressait. D'une heure, d'une minute peut-être
+pouvait dépendre le salut de Serge
+Ladko. Abandonnant provisoirement Yacoub
+Ogul toujours évanoui, et suffisamment
+ligotté, d'ailleurs, pour que la fuite
+lui fût interdite en cas de retour à la vie, il
+remonta vers l'amont aussi vite que le permettait
+la nature du terrain.</p>
+
+<p>Après une demi-heure de marche dans
+un pays complètement désert, il commençait
+à craindre d'être obligé de pousser
+jusqu'à Kilia, lorsqu'il découvrit enfin une
+maison bâtie au bord du fleuve.</p>
+
+<p>Ce ne fut pas une petite affaire que de se
+faire ouvrir la porte de cette maison, qui
+semblait être une ferme de quelque importance.
+A pareille heure, en pareil lieu, une
+certaine méfiance est excusable, et les habitants
+de cette demeure paraissaient peu
+friands d'en permettre l'entrée. La difficulté
+s'aggravait de l'impossibilité où l'on
+était de se comprendre, ces paysans parlant
+un patois local que Karl Dragoch, malgré
+son polyglotisme, ne connaissait pas.
+Inventant un jargon de circonstance dans
+lequel des mots roumains, russes et allemands
+figuraient chacun pour un tiers, il
+réussit toutefois à gagner leur confiance,
+et la porte si énergiquement défendue finit
+par s'entre-bâiller.</p>
+
+<p>Une fois dans la place, il lui fallut répondre
+à un interrogatoire serré, dont il sortit
+nécessairement à son honneur, puisque
+deux heures ne s'étaient pas écoulées depuis
+son débarquement, qu'une charrette l'avait
+ramené prés de Yacoub Ogul.</p>
+
+<p>Celui-ci n'avait pas repris connaissance.
+Il ne donna même aucun signe de conscience,
+quand, de l'herbe de la rive, il fut
+transporté dans la charrette, qui repartit
+aussitôt vers Kilia. Jusqu'à la ferme, force
+fut d'aller au pas, mais, au delà, on trouva
+un chemin, à la vérité fort mauvais, qui
+permit néanmoins d'activer l'allure.</p>
+
+<p>Il était plus de minuit, quand, après ces
+péripéties, Karl Dragoch entra dans Kilia.
+Tout dormait dans la ville, et découvrir le
+chef de la police ne fut pas chose facile. Il
+y parvint cependant, et prit, sur lui de réveiller
+ce haut fonctionnaire, qui, sans manifester
+trop de mauvaise humeur, se mit
+obligeamment à sa disposition.</p>
+
+<p>Karl Dragoch en profita pour faire déposer
+en lieu sûr Yacoub Ogul, qui commençait
+à ouvrir les yeux; puis, libre de ses
+mouvements, il put enfin s'occuper de la
+capture du reste de la bande et du salut de
+Serge Ladko, qui le passionnait peut-être
+plus encore.</p>
+
+<p>Dès le premier pas, il se heurta à d'insurmontables
+difficultés. Aucun vapeur n'était
+alors à Kilia, et, d'autre part, le chef de la
+police se refusait énergiquement à envoyer
+ses hommes sur le fleuve. Ce bras du
+Danube étant alors indivis entre la Roumanie
+et la Turquie, on était en droit de
+craindre que leur intervention ne provoquât
+de la part de la Sublime Porte des réclamations
+très regrettables à un moment où
+grondaient sourdement des menaces de
+guerre. Si le fonctionnaire roumain avait
+pu feuilleter le livre du Destin, il y aurait
+vu que cette guerre, décrétée de toute
+éternité, éclaterait nécessairement quelques
+mois plus tard, et cela l'aurait, sans doute,
+rendu moins timide; mais, dans son ignorance
+de l'avenir, il tremblait à la pensée
+d'être mêlé d'une manière quelconque à des
+complications diplomatiques, et il se conformait
+au sage précepte: «Pas d'affaires»,
+qui est, comme on ne l'ignore pas, la devise
+des fonctionnaires de tous les pays.</p>
+
+<p>Le maximum de ce qu'il osa faire, ce fut
+de donner à Karl Dragoch le conseil de se
+rendre à Sulina et de lui indiquer l'homme
+capable de le conduire dans ce difficile
+voyage de près de cinquante kilomètres à
+travers le delta du Danube.</p>
+
+<p>Aller réveiller cet homme, le décider,
+atteler la voiture, la faire passer sur la
+rive droite, tout cela demanda beaucoup
+de temps. Il était près de trois heures du
+matin, quand le détective fut enfin emporté
+au trot d'un petit cheval, dont la qualité
+était fort heureusement supérieure à l'apparence.</p>
+
+<p>Le chef de la police de Kilia avait eu
+raison en représentant comme difficile la
+traversée du Delta. Sur des routes boueuses
+et parfois recouvertes de plusieurs centimètres
+d'eau, la voiture avançait péniblement,
+et, sans l'habileté du conducteur,
+elle se fût plus d'une fois égarée dans
+cette plaine où n'existe aucun point de
+repère. On n'avançait pas vite ainsi, et
+encore fallait-il de temps à autre laisser
+souffler le cheval exténué.</p>
+
+<p>Midi sonnait comme Karl Dragoch arrivait
+à Sulina. Le délai fixé par Serge Ladko
+allait expirer dans quelques heures! Sans
+prendre le temps de se restaurer, il courut
+se mettre en rapport avec les autorités
+locales.</p>
+
+<p>Sulina, devenue roumaine depuis le traité
+de Berlin, était ville turque à l'époque de
+ces événements. Les relations étant alors
+des plus tendues entre la Sublime Porte et
+les puissances occidentales, Karl Dragoch,
+sujet hongrois, ne pouvait espérer y être
+<i>persona grata</i>, malgré la mission d'intérêt
+général dont il était investi. Moins mal reçu
+qu'il ne le craignait, il ne fut donc pas surpris
+de ne trouver auprès des autorités
+qu'une aide assez molle.</p>
+
+<p>La police locale, lui dit-on, ne possédant
+pas d'embarcation qui lui fût spécialement
+affectée, il ne devait compter que sur
+l'aviso de la douane, dont le concours était
+tout indiqué dans la circonstance, une
+bande de voleurs pouvant, avec un peu
+de complaisance, être assimilée à une
+bande de contrebandiers. Malheureusement,
+cet aviso, navire à vapeur de marche
+d'ailleurs assez rapide, n'était pas présentement
+dans le port. Il croisait en mer,
+mais sûrement à faible distance de la côte.
+Karl Dragoch n'avait donc qu'à fréter une
+barque de pêche, et, dès qu il serait hors
+des jetées, il le rencontrerait sans aucun
+doute.</p>
+
+<p>Le détective, désespéré de son impuissance,
+se résigna à adopter ce parti. A
+une heure et demie de l'après-midi, il mettait
+à la voile et doublait le môle, à la recherche
+de l'aviso. Il ne disposait plus que de cent
+cinquante minutes pour arriver au rendez-vous
+de Serge Ladko!</p>
+
+<p>Celui-ci, pendant que Karl Dragoch
+subissait cette série de mésaventures,
+poursuivait méthodiquement l'exécution de
+son plan.</p>
+
+<p>Toute la matinée, il était resté aux aguets,
+sa barge dissimulée dans les roseaux de la
+rive, s'assurant que le chaland ne faisait
+aucun préparatif de départ. En s'emparant,
+un peu brutalement peut-être&mdash;mais il
+n'avait pas le choix des moyens&mdash;de Yacoub
+Ogul, c'est ce but précisément qu'il avait
+visé. Ainsi qu'il l'avait prévu, Striga n'osait
+s'aventurer sans guide dans une navigation
+des plus délicates et que l'abondance des
+bancs de sable rend impraticable à qui n'en
+a pas fait l'étude exclusive de sa vie. Il
+était à croire que les pirates, incapables de
+s'expliquer la disparition de leur pilote,
+saisiraient la première occasion de le remplacer.
+Mais les pilotes n'abondent pas sur
+le bras de Kilia, et, jusqu'à onze heures du
+matin, les eaux, si l'on fait exception du
+chaland toujours immobile et de la barge
+invisible, demeurèrent complètement désertes
+A onze heures seulement, deux
+embarcations apparurent du côté de la mer.
+Serge Ladko, les ayant examinées avec
+sa longue-vue, reconnut que l'une d'elles
+était celle d'un pilote. Ivan Striga allait
+donc vraisemblablement trouver le secours
+qu'il devait attendre avec impatience. Le
+moment d'intervenir était arrivé.</p>
+
+<p>La barge sortit hors des roseaux et se
+rapprocha du chaland.</p>
+
+<p>« Oh! du chaland!... héla Serge Ladko
+quand il fut à portée de la voix.</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... lui fut-il répondu.</p>
+
+<p>Un homme apparut sur le rouf. Cet
+homme, c'était Ivan Striga.</p>
+
+<p>Quelle fureur gronda dans le coeur de
+Serge Ladko, lorsqu'il aperçut cet ennemi
+acharné de son bonheur, le lâche qui, depuis
+tant de mois, tenait Natcha en son pouvoir!</p>
+
+<p>Mais il s'attendait à cette rencontre qu'il
+avait cherchée. Il y était préparé. Sa fureur,
+il la renferma en lui-même, et, se faisant
+violence:</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'auriez pas besoin d'un pilote?
+demanda-t-il d'une voix calme.</p>
+
+<p>Au lieu de répondre, Striga, abritant ses
+yeux de la main, considéra un long instant
+celui qui l'interpellait. A vrai dire, d'un seul
+regard il avait été fixé sur la personnalité
+du nouveau venu. Mais, qu'il eût devant lui
+le mari de Natcha, cela lui paraissait si
+extraordinaire et, on peut le dire, si inespéré,
+qu'il hésitait devant l'évidence.</p>
+
+<p>&mdash;N'êtes-vous pas Serge Ladko, de
+Roustchouk? interrogea-t-il à son tour.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien moi, répondit le pilote.</p>
+
+<p>&mdash;Ne me reconnaissez-vous pas?</p>
+
+<p>&mdash;Il faudrait donc être aveugle, répliqua
+Serge Ladko. Je vous reconnais parfaitement,
+Ivan Striga.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous me faites vos offres de service?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas? je suis pilote, déclara
+froidement Serge Ladko.</p>
+
+<p>Striga balança un instant. Que celui
+qu'il haïssait le plus au monde vint ainsi
+bénévolement se mettre à sa merci, c'était
+trop beau. Cela ne cachait-il pas un piège?...
+Mais quel danger pouvait faire courir un
+homme seul à un équipage nombreux et
+résolu? Qu'il conduisit le chaland jusqu'à
+la mer, puisqu'il avait la sottise de le proposer!
+Une fois en mer, par exemple!...</p>
+
+<p>&mdash;Embarque! conclut le pirate, la bouche
+déformée par un rictus cruel que vit distinctement
+Serge Ladko.</p>
+
+<p>Celui-ci ne se fit pas répéter l'invitation.
+Sa barge accosta le chaland, à bord duquel
+il monta. Striga s'avança au-devant
+de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Me permettrez-vous, dit-il, de vous
+exprimer ma surprise de vous rencontrer
+aux bouches du Danube?</p>
+
+<p>Le pilote garda le silence.</p>
+
+<p>&mdash;On vous croyait mort, reprit Striga,
+depuis le temps que vous avez disparu de
+Roustchouk.</p>
+
+<p>Cette insinuation n'obtint pas plus de
+succès que la précédente.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'étiez-vous devenu? interrogea Striga
+sans se décourager.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas quitté le voisinage de la
+mer, répondit enfin Serge Ladko.</p>
+
+<p>&mdash;Si loin de Roustchouk! s'exclama
+Striga.</p>
+
+<p>Serge Ladko fronça les sourcils. Cet
+interrogatoire commençait à l'exaspérer.
+Suivant la ligne de conduite qu'il s'était
+tracée, il refréna toutefois son impatience
+et expliqua posément:</p>
+
+<p>&mdash;Les périodes troublées ne sont pas
+favorables aux affaires.</p>
+
+<p>Striga le considéra d'un oeil narquois.</p>
+
+<p>&mdash;Et l'on vous disait patriote! s'écria-t-il
+avec ironie.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne fais plus de politique, dit sèchement
+Serge Ladko.</p>
+
+<p>A ce moment, le regard de Striga tomba
+sur la barge, que le courant avait fait
+éviter à l'arrière du chaland. Il tressaillit
+violemment. Il ne pouvait se tromper.
+C'était bien cette barge, dont il s'était
+servi lui-même pendant huit jours, et qu'il
+avait retrouvée amarrée au quai de Semlin.
+Serge Ladko mentait donc quand il prétendait
+ne pas avoir quitté le delta du Danube?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis que vous avez quitté Roustchouk,
+vous ne vous êtes pas éloigné de ces
+parages? insista Striga en scrutant de l'oeil
+son interlocuteur.</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit Serge Ladko.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'étonnez, fit Striga.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? Avez-vous cru me rencontrer
+ailleurs?</p>
+
+<p>&mdash;Vous, non. Mais cette embarcation...
+Je jurerais l'avoir vue sur le haut fleuve.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien possible, répondit Serge
+Ladko avec indifférence. Je l'ai achetée, il
+y a trois jours, d'un homme qui disait
+arriver de Vienne.</p>
+
+<p>&mdash;Comment était cet homme? demanda
+vivement Striga dont les soupçons évoluaient
+vers Karl Dragoch.</p>
+
+<p>&mdash;Un brun, avec des lunettes.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... fit Striga tout songeur.</p>
+
+<p>Les réponses du pilote l'avaient visiblement
+ébranlé. Il ne savait plus ce qu'il
+devait croire. Mais il ne tarda pas à libérer
+son esprit de toute préoccupation.
+Qu'importait après tout? Que Serge Ladko
+dît ou ne dît pas la vérité, il n'en était pas
+moins entre ses mains. L'imbécile, qui se
+jetait ainsi dans la gueule du loup!... Entré
+sur le chaland, il n'en sortirait pas vivant.
+Voilà des mois que Striga mentait en affirmant
+à Natcha qu'elle était veuve. Dès
+qu'on serait en mer, ce mensonge deviendrait
+une vérité.</p>
+
+<p>&mdash;Partons! dit-il en manière de conclusion
+à ses pensées.</p>
+
+<p>&mdash;A midi, répondit tranquillement Serge
+Ladko qui, sortant des provisions d'un sac
+qu'il portait à la main, se mit en devoir de
+déjeuner.</p>
+
+<p>Le pirate eut un geste d'impatience.
+Serge Ladko feignit de n'en rien voir.</p>
+
+<p>&mdash;Je dois vous prévenir, dit Striga, que
+je tiens à être à la mer avant la nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Nous y serons,» affirma le pilote, sans
+montrer la moindre velléité de modifier sa
+décision.</p>
+
+<p>Striga s'éloigna vers l'avant. A en juger
+par l'expression réfléchie de son visage,
+il lui restait un souci. Que le mari s'offrit
+à conduire précisément le chaland dans
+lequel sa femme était retenue prisonnière,
+cette coïncidence était tout de même par
+trop extraordinaire. Certes, rien ne pouvant
+empêcher que Serge Ladko ne fût seul à
+bord contre six hommes déterminés, Striga
+eût sagement fait en ne cherchant pas plus
+loin. Mais il se tenait en vain ce raisonnement
+irréfutable. C'était pour lui un besoin
+de savoir si la disparition de Natcha était
+connue du principal intéressé. Sa curiosité
+surexcitée ne lui laissa pas de cesse qu'il
+n'y eût cédé.</p>
+
+<p>«Avez-vous reçu des nouvelles de Roustchouk
+depuis que vous l'avez quitté?
+demanda-t-il en revenant vers le pilote qui
+continuait paisiblement son repas.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais, répondit celui-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Ce silence ne vous a pas surpris?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi m'aurait-il surpris? demanda
+Serge Ladko en fixant son interlocuteur.</p>
+
+<p>Quelle que fût son audace, celui-ci se
+sentit gêné sous ce ferme regard.</p>
+
+<p>&mdash;Je croyais, balbutia-t-il, que vous y
+aviez laissé votre femme.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi je crois, répliqua froidement
+Serge Ladko, qu'un autre sujet de conversation
+serait préférable entre nous.»</p>
+
+<p>Striga se le tint pour dit.</p>
+
+<p>Quelques minutes après midi, le pilote
+donna l'ordre de lever l'ancre, puis, la
+voile hissée et bordée, il prit lui-même la
+barre. A ce moment Striga s'approcha de
+lui.</p>
+
+<p>«Je dois vous prévenir, lui dit-il, que le
+chaland a besoin de fond.</p>
+
+<p>&mdash;Il est sur lest, objecta Serge Ladko.
+Deux pieds d'eau doivent suffire.</p>
+
+<p>&mdash;Il en faut sept, affirma Striga.</p>
+
+<p>&mdash;Sept! s'écria le pilote, pour qui ce seul
+mot était une révélation.</p>
+
+<p>Voilà donc pourquoi la bande du Danube
+avait échappé jusqu'ici à toutes les poursuites!
+Son bateau était habilement truqué.
+Ce qu'on en apercevait hors de l'eau n'était
+qu'une trompeuse apparence. Le véritable
+chaland était sous-marin, et c'est dans
+cette cachette qu'était déposé le produit
+de ses rapines. Cachette qui pouvait, au
+besoin, Serge Ladko le savait par expérience,
+se transformer en inviolable cachot.</p>
+
+<p>&mdash;Sept, avait répété Striga en réponse.
+à l'exclamation du pilote.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien,» dit celui-ci sans faire
+d'autre observation.</p>
+
+<p>Pendant les premiers moments qui suivirent
+le départ, Striga, qui conservait malgré
+tout un reste d'inquiétude, ne se départit
+pas d'une surveillance rigoureuse. Mais
+l'attitude de Serge Ladko était de nature à
+le rassurer. Très appliqué à ses fonctions,
+il ne nourrissait visiblement aucun mauvais
+dessein et prouvait que sa réputation
+d'habileté était amplement justifiée. Sous
+sa main, le chaland évoluait docilement
+entre les bancs invisibles et suivait avec
+une précision mathématique les sinuosités
+de la passe.</p>
+
+<p>Peu à peu, les dernières craintes du
+pirate s'évanouirent. La navigation se
+poursuivait sans incident. Bientôt on
+atteindrait la mer.</p>
+
+<p>Il était quatre heures quand on l'aperçut.
+Après un dernier coude du fleuve, le
+ciel et l'eau se rejoignirent à l'horizon.</p>
+
+<p>Striga interpella le pilote.</p>
+
+<p>«Nous voici parés, je pense? dit-il. Ne
+pourrait-on rendre la barre au timonier
+habituel?</p>
+
+<p>&mdash;Pas encore, répondit Serge Ladko.
+Le plus difficile n'est pas fait.»</p>
+
+<p>A mesure qu'on gagnait vers l'embouchure,
+un champ plus vaste était offert à
+la vue. Placé au sommet mouvant de cet
+angle dont les branches s'ouvraient peu à
+peu, Striga tenait son regard obstinément
+dirigé vers la mer. Tout à coup, il saisit
+une longue-vue, la braqua sur un petit
+vapeur de quatre à cinq cents tonneaux
+qui doublait la pointe Nord, puis, après un
+bref examen, donna l'ordre de hisser un
+pavillon en tête de mât. On répondit aussitôt
+par un signal pareil à bord du vapeur, qui,
+venant sur tribord, commença à se rapprocher
+de l'estuaire.</p>
+
+<p>A ce moment, Serge Ladko ayant poussé
+la barre toute à bâbord, le chaland abattit
+sur tribord, et, coupant obliquement le
+courant, prit son erre vers le Sud-Est,
+comme pour aborder la rive droite.</p>
+
+<p>Striga étonné, regarda le pilote dont
+l'impassibilité le rassura. Un dernier banc
+de sable obligeait sans doute les bateaux à
+suivre cette route capricieuse.</p>
+
+<p>Striga ne se trompait pas. Oui, un banc
+de sable gisait en effet dans le lit du fleuve,
+mais non pas du côté de la mer, et c'est
+droit sur ce banc que Serge Ladko gouvernait
+d'une main ferme.</p>
+
+<p>Soudain, il y eut un formidable craquement.
+Le chaland en fut ébranlé jusque dans
+ses fonds. Sous le choc, le mât vint en bas,
+cassé net au ras de l'emplanture, et la voile
+s'abattit en grand, recouvrant de ses larges
+plis les hommes qui se trouvaient à l'avant.
+Le chaland, irrémédiablement engravé,
+demeura immobile.</p>
+
+<p>A bord, tout le monde avait été renversé,
+y compris Striga, qui se releva ivre de rage.</p>
+
+<p>Son premier regard fut pour Serge
+Ladko. Le pilote ne paraissait pas ému de
+l'accident. Il avait lâché la barre, et, les
+mains enfoncées dans les poches de sa
+vareuse, il surveillait son ennemi, le regard
+attentif à ce qui allait suivre.</p>
+
+<p>« Canaille! » hurla Striga, qui, brandissant
+un revolver, courut vers l'arrière.</p>
+
+<p>A la distance de trois pas, il tira.</p>
+
+<p>Serge Ladko s'était baissé. La balle
+passa au-dessus de lui sans l'atteindre.
+Aussitôt redressé, il fut d'un bond sur
+son adversaire, que son couteau frappa
+au coeur. Ivan Striga s'écroula comme
+une masse.</p>
+
+<p>Le drame s'était déroulé si rapidement,
+que les cinq hommes de l'équipage, embarrassés,
+d'ailleurs, dans les plis de la voile,
+n'avaient pas eu le temps d'intervenir.
+Mais quel hurlement ils poussèrent en
+voyant tomber leur chef!</p>
+
+<p>Serge Ladko, s'élançant à l'avant du
+spardeck, se précipita à leur rencontre. De
+la, il dominait le pont, sur lequel les hommes
+accouraient en tumulte.</p>
+
+<p>«Arrière! cria-t-il, les deux mains armées
+de revolvers, dont l'un venait d'être
+arraché à Striga.</p>
+
+<p>Les hommes s'arrêtèrent. Ils n'avaient
+point d'armes, et, pour s'en procurer, il leur
+fallait pénétrer dans le rouf, c'est-à-dire
+passer sous le feu de l'ennemi.</p>
+
+<p>&mdash;Un mot, camarades, reprit Serge
+Ladko sans quitter son attitude menaçante.
+J'ai là onze coups. C'est plus qu'il n'en faut
+pour vous descendre tous jusqu'au dernier.
+Je vous préviens que je tire, si vous ne
+reculez pas immédiatement vers l'avant.</p>
+
+<p>L'équipage se consulta, indécis. Serge
+Ladko comprit que, s'ils se ruaient tous à
+la fois, il arriverait bien sans doute à en
+abattre quelques-uns, mais qu'il serait
+lui-même abattu par les autres.</p>
+
+<p>&mdash;Attention!... Je compte jusqu'à trois,
+annonça-t-il, sans leur laisser le temps de
+la réflexion. Un!...</p>
+
+<p>Les hommes ne bougèrent pas.</p>
+
+<p>&mdash;Deux!... prononça le pilote.</p>
+
+<p>Il y eut un mouvement dans le groupe.
+Trois hommes ébauchèrent une velléité
+d'attaque. Deux commencèrent à battre, en
+retraite.</p>
+
+<p>&mdash;Trois!...» dit Serge Ladko en pressant
+la détente.</p>
+
+<p>Un homme tomba, l'épaule traversée
+d'une balle. Ses compagnons s'empressèrent
+de prendre la fuite.</p>
+
+<p>Serge Ladko, sans quitter son poste
+d'observation, jeta un regard vers le vapeur
+qui avait obéi au signal de Striga.
+Le bâtiment était maintenant à moins d'un
+mille. Lorsqu'il serait bord à bord avec le
+chaland, lorsque son équipage se serait
+joint aux pirates, dont il était nécessairement
+plus ou moins complice, la situation
+deviendrait des plus graves.</p>
+
+<p>Le steamer approchait toujours. Il n'était
+plus qu'à trois encablures, quand, évoluant
+brusquement sur tribord, il décrivit un
+grand cercle et s'éloigna vers la haute
+mer. Que signifiait cette manoeuvre? Avait-il
+donc été inquiété par quelque chose que
+Serge Ladko ne pouvait apercevoir?</p>
+
+<p>Celui-ci, le coeur battant, attendit. Quelques
+minutes s'écoulèrent, et un autre
+vapeur surgit hors de la pointe du Sud.
+Sa cheminée vomissait des torrents de
+fumée. Le cap droit sur le chaland, il
+arrivait à toute vitesse. Bientôt, Serge
+Ladko put reconnaître à l'avant une figure
+amie, celle de son passager, M. Jaeger,
+celle du détective Karl Dragoch. Il était
+sauvé.</p>
+
+<p>Un instant plus tard, le pont de la gabarre
+était envahi par la police, et son équipage
+se rendait, sans essayer une résistance
+inutile.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Serge Ladko s'était
+précipité dans le rouf. L'une après l'autre,
+il en visita les cabines. Une seule porte était
+fermée. Il la renversa d'un coup d'épaule
+et s'arrêta sur le seuil, éperdu.</p>
+
+<p>Natcha, reconquise, lui tendait les bras.</p>
+
+
+<br><br><br>
+
+<a name="XIX"></a>
+
+<h3>XIX</h3>
+
+
+<h3>ÉPILOGUE.</h3>
+
+
+<p>Le procès de la bande du Danube passa
+inaperçu dans le flamboiement de la guerre
+russo-turque. Les brigands, y compris
+Titcha aisément cueilli à Roustchouk,
+furent pendus haut et court, sans éveiller
+dans le public l'attention qu'en de moins
+tragiques circonstances on eût accordé à
+leur exécution.</p>
+
+<p>&mdash;-Toutefois, les débats donnèrent aux
+principaux intéressés l'explication de ce
+qui était resté jusqu'ici incompréhensible
+pour eux. Serge Ladko sut par suite de
+quel quiproquo il avait été emprisonné
+dans le chaland en lieu et place de Karl
+Dragoch, et comment Striga, ayant appris
+par les journaux l'envoi d'une commission
+rogatoire à Szalka, s'était introduit dans
+la maison du pêcheur Ilia Brusch, pour
+répondre aux questions du commissaire de
+police de Gran.</p>
+
+<p>Il sut également comment Natcha, enlevée
+par la bande du Danube, avait eu à
+lutter contre les attaques de Striga, qui, se
+croyant certain d'avoir abattu son ennemi,
+ne cessait de lui affirmer qu'elle était veuve.
+Un soir notamment, Striga, à l'appui de son
+dire, avait montré à la jeune femme son
+propre portrait, qu'il prétendait avoir conquis
+de haute lutte sur le légitime propriétaire.
+Il en était résulté une scène violente,
+au cours de laquelle Striga s'était
+emporté jusqu'à la menace. De là, le cri
+poussé par Natcha, et que le fugitif avait
+entendu dans la nuit.</p>
+
+<p>Mais c'était là de l'histoire ancienne.
+Serge Ladko ne pensait plus aux mauvais
+jours depuis qu'il avait eu le bonheur de
+retrouver sa chère Natcha.</p>
+
+<p>Le territoire de la Bulgarie lui étant
+interdit, l'heureux couple, après les événements
+qui viennent d'être racontés, s'était
+fixé d'abord dans la ville roumaine de
+Giurgievo. C'est là qu'il se trouvait, quand,
+au mois de mai de l'année suivante, le
+Tzar déclara officiellement la guerre au
+Sultan. Serge Ladko, est-il besoin de le
+dire, fut des premiers qui s'engagèrent
+dans les rangs de l'armée russe, à laquelle,
+grâce à sa connaissance du théâtre des
+opérations, il rendit d'importants services.</p>
+
+<p>La guerre finie, la Bulgarie enfin libre,
+il revint avec Natcha dans la maison de
+Roustchouk et reprit son métier de pilote.
+Tous deux y vivent encore aujourd'hui,
+heureux et honorés.</p>
+
+<p>Karl Dragoch est resté leur ami. Pendant
+longtemps, il n'a jamais manqué de
+descendre le Danube, au moins une fois
+l'an, pour venir à Roustchouk. Aujourd'hui,
+les voies ferrées, dont le réseau s'est progressivement
+développé, lui permettent
+d'abréger le voyage. Mais c'est toujours en
+suivant les méandres du fleuve que Serge
+Ladko, au hasard de ses pilotages, lui rend
+ses visites à Budapest.</p>
+
+<p>Des trois garçons que Natcha lui a donnés
+et qui sont maintenant des hommes, le
+plus jeune, après un sévère apprentissage
+sous les ordres de Karl Dragoch, est en
+bonne voie pour atteindre les plus hauts
+grades dans l'administration judiciaire de
+Bulgarie.</p>
+
+<p>Le cadet, digne héritier d'un lauréat de
+la Ligue Danubienne, s'est consacré au
+peuple des eaux. Toutefois, rejetant la
+ligne, il a perfectionné les méthodes de
+combat. Il doit à ses pêcheries d'esturgeon
+une célébrité universelle et une fortune
+qui promet de devenir considérable.</p>
+
+<p>Quant à l'aîné, il succédera à son père,
+lorsque l'âge de la retraite sonnera pour
+celui-ci. Par lui seront alors conduits vapeurs
+et chalands, de Vienne à la mer,
+dans les passes sinueuses et entre les
+bancs perfides du grand fleuve; par lui se
+perpétuera la race des Pilotes du Danube.</p>
+
+<p>Mais, quelle que soit la différence de leurs
+positions, des trois fils de Serge Ladko le
+coeur bat à l'unisson. Aiguillés par la vie
+sur des routes divergentes, ils se rencontrent
+toujours à ces carrefours: une même
+vénération pour leur père, une égale tendresse
+pour leur mère, un pareil amour de
+la patrie bulgare.</p>
+
+<br><br><br>
+<h2>TABLE.</h2>
+
+
+
+
+<p>Chapitres.</p>
+
+<p><a href="#I">I</a>.&mdash;Au concours de Sigmaringen</p>
+
+<p><a href="#II">II</a>.&mdash;Aux sources du Danube</p>
+
+<p><a href="#III">III</a>.&mdash;Le passager d'Ilia Brusch</p>
+
+<p><a href="#IV">IV</a>.&mdash;Serge Ladko</p>
+
+<p><a href="#V">V</a>.&mdash;Karl Dragoch</p>
+
+<p><a href="#VI">VI</a>.&mdash;Les yeux bleus</p>
+
+<p><a href="#VII">VII</a>.&mdash;Chasseurs et gibiers</p>
+
+<p><a href="#VIII">VIII</a>.&mdash;Un portrait de femme</p>
+
+<p><a href="#IX">IX</a>.&mdash;Les deux échecs de Dragoch</p>
+
+<p><a href="#X">X</a>.&mdash;Prisonnier</p>
+
+<p><a href="#XI">XI</a>.&mdash;Au pouvoir d'un ennemi</p>
+
+<p><a href="#XII">XII</a>.&mdash;Au nom de la loi</p>
+
+<p><a href="#XIII">XIII</a>.&mdash;Une commission rogatoire</p>
+
+<p><a href="#XIV">XIV</a>.&mdash;Entre ciel et terre</p>
+
+<p><a href="#XV">XV</a>.&mdash;Près du but</p>
+
+<p><a href="#XVI">XVI</a>.&mdash;La maison vide</p>
+
+<p><a href="#XVII">XVII</a>.&mdash;A la nage</p>
+
+<p><a href="#XVIII">XVIII</a>.&mdash;Le pilote du Danube</p>
+
+<p><a href="#XIX">XIX</a>.&mdash;Épilogue</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le pilote du Danube, by Jules Verne
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PILOTE DU DANUBE ***
+
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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+
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+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
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+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
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+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
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+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
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+
+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
+
+
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+The Project Gutenberg EBook of Le pilote du Danube, by Jules Verne
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Le pilote du Danube
+
+Author: Jules Verne
+
+Release Date: March 6, 2004 [EBook #11484]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PILOTE DU DANUBE ***
+
+
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+
+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and PG Distributed
+Proofreaders. This file was produced from images generously made
+available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+LE PILOTE DU DANUBE
+
+PAR
+
+JULES VERNE
+
+1920
+
+
+
+
+I
+
+AU CONCOURS DE SIGMARINGEN
+
+
+Ce jour-la, samedi 5 aout 1876, une foule nombreuse et bruyante
+remplissait le cabaret a l'enseigne du _Rendez-vous des Pecheurs_.
+Chansons, cris, chocs des verres, applaudissements, exclamations se
+fondaient en un terrible vacarme que dominaient, a intervalles presque
+reguliers, ces _hoch!_ par lesquels a coutume de s'exprimer la joie
+allemande a son paroxysme.
+
+Les fenetres de ce cabaret donnaient directement sur le Danube, a
+l'extremite de la charmante petite ville de Sigmaringen, capitale de
+l'enclave prussienne de Hohenzollern, situee, presque a l'origine de ce
+grand fleuve de l'Europe centrale.
+
+Obeissant a l'invitation de l'enseigne peinte en belles lettres
+gothiques au-dessus de la porte d'entree, c'est la que s'etaient reunis
+les membres de la Ligue Danubienne, societe internationale de pecheurs
+appartenant aux diverses nationalites riveraines. Il n'est pas de
+joyeuse reunion sans notable beuverie. Aussi buvait-on de bonne biere de
+Munich et de bon vin de Hongrie a pleines chopes et a pleins verres.
+On fumait aussi, et la grande salle etait tout obscurcie par la fumee
+odorante que les longues pipes crachaient sans relache. Mais, si les
+societaires ne se voyaient plus, ils s'entendaient de reste, a moins
+qu'ils ne fussent sourds.
+
+Calmes et silencieux dans l'exercice de leurs fonctions, les pecheurs a
+la ligne sont, en effet, les gens les plus bruyants du monde des qu'ils
+ont remise leurs attributs. Pour raconter leurs hauts faits, ils valent
+les chasseurs, ce qui n'est pas peu dire.
+
+On etait a la fin d'un dejeuner des plus substantiels, qui avait
+rassemble autour des tables du cabaret une centaine de convives, tous
+chevaliers de la gaule, enrages de la flotte, fanatiques de l'hamecon.
+Les exercices de la matinee avaient sans doute singulierement altere
+leurs gosiers, a en juger par le nombre de bouteilles figurant au milieu
+de la desserte. Maintenant, c'etait le tour des nombreuses liqueurs que
+les hommes ont imaginees pour succeder au cafe.
+
+Trois heures apres midi sonnaient, lorsque les convives, de plus en plus
+montes en couleur, quitterent la table. Pour etre franc, quelques-uns
+titubaient et n'auraient pu se passer completement du secours de leurs
+voisins. Mais le plus grand nombre se tenaient fermes sur leurs jambes,
+en braves et solides habitues de ces longues seances epulatoires, qui se
+renouvelaient plusieurs fois dans l'annee a propos des concours de la
+Ligue Danubienne.
+
+De ces concours tres suivis, tres fetes, grande etait la reputation sur
+tout le cours du celebre fleuve jaune, et non pas bleu comme le chante
+la fameuse valse de Strauss. Du duche de Bade, du Wurtemberg, de la
+Baviere, de l'Autriche, de la Hongrie, de la Roumanie, de la Serbie, et
+meme des provinces turques de Bulgarie et de Bessarabie, les concurrents
+affluaient.
+
+La Societe comptait deja cinq annees d'existence. Tres bien administree
+par son President, le Hongrois Miclesco, elle prosperait. Ses ressources
+toujours croissantes lui permettaient d'offrir des prix importants
+dans ses concours, et sa banniere etincelait des glorieuses medailles
+conquises de haute lutte sur des associations rivales. Tres au courant
+de la legislation relative a la peche fluviale, son Comite directeur
+soutenait ses adherents, tant contre l'Etat que contre les particuliers,
+et defendait leurs droits et privileges avec cette tenacite, on pourrait
+dire cet entetement professionnel, special au bipede que ses instincts
+de pecheur a la ligne rendent digne d'etre classe dans une categorie
+particuliere de l'humanite.
+
+Le concours qui venait d'avoir lieu etait le deuxieme de cette annee
+1876. Des cinq heures du matin, les concurrents avaient quitte la ville
+pour gagner la rive gauche du Danube, un peu en aval de Sigmaringen.
+Ils portaient l'uniforme de la Societe: blouse courte laissant aux
+mouvements toute leur liberte, pantalon engage dans des bottes a
+forte semelle, casquette blanche a large visiere. Bien entendu, ils
+possedaient la collection complete des divers engins enumeres au _Manuel
+du Pecheur_: cannes, gaules, epuisettes, lignes empaquetees dans leur
+enveloppe de peau de daim, flotteurs, sondes, grains de plomb fondus de
+toutes tailles pour les plombees, mouches artificielles, cordonnet, crin
+de Florence. La peche devait etre libre, en ce sens que les poissons,
+quels qu'ils fussent, seraient de bonne prise, et chaque pecheur
+pourrait amorcer sa place comme il l'entendrait.
+
+A six heures sonnant, quatre-vingt-dix-sept concurrents exactement
+etaient a leur poste, la ligne flottante en main, prets a
+lancer l'hamecon. Un coup de clairon donna le signal, et les
+quatre-vingt-dix-sept lignes se tendirent du meme mouvement au-dessus du
+courant.
+
+Le concours etait dote de plusieurs prix, dont les deux premiers, d'une
+valeur de cent florins chacun, seraient attribues au pecheur qui aurait
+le plus grand nombre de poissons et a celui qui capturerait la plus
+lourde piece.
+
+Il n'y eut aucun incident jusqu'au second coup de clairon, qui, a onze
+heures moins cinq, clotura le concours. Chaque lot fut alors soumis au
+jury compose du President Miclesco et de quatre membres de la Ligue
+Danubienne. Que ces hauts et puissants personnages prissent leur
+decision en toute impartialite et de telle sorte qu'aucune reclamation
+ne fut possible, bien qu'on ait la tete chaude dans le monde particulier
+des pecheurs a la ligne, nul ne le mit en doute un seul instant.
+Toutefois, il fallut s'armer de patience pour connaitre le resultat de
+leur consciencieux examen, l'attribution des divers prix, soit du poids,
+soit du nombre, devant rester secrete jusqu'a l'heure de la distribution
+des recompenses, precedee d'un repas qui allait reunir tous les
+concurrents en de fraternelles agapes.
+
+Cette heure etait arrivee. Les pecheurs, sans parler des curieux venus
+de Sigmaringen, attendaient, confortablement assis, devant l'estrade sur
+laquelle se tenaient le President et les autres membres du Jury.
+
+Et, en verite, si les sieges, bancs ou escabeaux, ne faisaient point
+defaut, les tables ne manquaient pas non plus, ni, sur les tables, les
+moss de biere, les flacons de liqueurs variees, ainsi que les verres
+grands et petits.
+
+Chacun ayant pris place, et les pipes continuant a fumer de plus belle,
+le President se leva.
+
+"Ecoutez!.. Ecoutez!.." cria-t-on de tous cotes.
+
+M. Miclesco vida au prealable un bock ecumeux dont la mousse perla sur
+la pointe de ses moustaches.
+
+"Mes chers collegues, dit-il en allemand, langue comprise de tous
+les membres de la Ligue Danubienne malgre la diversite de leurs
+nationalites, ne vous attendez pas a un discours classiquement ordonne,
+avec preambule, developpement et conclusion. Non, nous ne sommes pas ici
+pour nous griser de harangues officielles, et je viens seulement causer
+de nos petites affaires, en bons camarades, je dirai meme en freres,
+si cette qualification vous parait justifiee pour une assemblee
+internationale.
+
+Ces deux phrases, un peu longues comme toutes celles qui se debitent
+generalement au commencement d'un discours, meme quand l'orateur se
+defend de discourir, furent accueillies par d'unanimes applaudissements,
+auxquels se joignirent de nombreux _tres bien! tres bien!_ melanges de
+_hoch!_, voire de hoquets. Puis, au President levant son verre, tous les
+verres pleins firent raison.
+
+M. Miclesco continua son discours en mettant le pecheur a la ligne au
+premier rang de l'humanite. Il fit valoir toutes les qualites, toutes
+les vertus dont l'a pourvu la genereuse nature. Il dit ce qu'il lui faut
+de patience, d'ingeniosite, de sang-froid, d'intelligence superieure,
+pour reussir dans cet art, car, plutot qu'un metier, c'est un art, qu'il
+placa bien au-dessus des prouesses cynegetiques dont se vantent a tort
+les chasseurs.
+
+--Pourrait-on comparer, s'ecria-t-il, la chasse a la peche?
+
+--Non! ... non!..., fut-il repondu par toute l'assistance.
+
+--Quel merite y a-t-il a tuer un perdreau ou un lievre, lorsqu'on le
+voit a bonne portee, et qu'un chien--est-ce que nous avons des chiens,
+nous?--l'a depiste a votre profit?... Ce gibier, vous l'apercevez de
+loin, vous le visez a loisir et vous l'accablez d'innombrables grains
+de plomb, dont la plupart sont tires en pure perte!... Le poisson, au
+contraire, vous ne pouvez le suivre du regard.... Il est cache sous les
+eaux.... Ce qu'il faut de manoeuvres adroites, de delicates invites, de
+depense intellectuelle et d'adresse, pour le decider a mordre a votre
+hamecon, pour le ferrer, pour le sortir de l'eau, tantot pame a
+l'extremite de la ligne, tantot fretillant et, pour ainsi dire,
+applaudissant lui-meme a la victoire du pecheur!
+
+Cette fois, ce fut un tonnerre de bravos. Assurement, le President
+Miclesco repondait aux sentiments de la Ligue Danubienne. Comprenant
+qu'il ne pourrait jamais aller trop loin dans l'eloge de ses confreres,
+il n'hesita pas, sans craindre d'etre taxe d'exageration, a placer leur
+noble exercice au-dessus de tous les autres, a elever jusqu'aux nues les
+fervents disciples de la science piscicaptologique, a evoquer meme le
+souvenir de la superbe deesse qui presidait aux jeux piscatoriens de
+l'ancienne Rome dans les ceremonies halieutiques.
+
+Ces mots furent-ils compris? Probablement, puisqu'ils provoquerent de
+veritables trepignements d'enthousiasme.
+
+Alors, apres avoir repris haleine en vidant une chope de biere neigeuse:
+
+--Il ne me reste plus, dit-il, qu'a nous feliciter de la prosperite
+croissante de notre Societe, qui recrute chaque annee de nouveaux
+membres et dont la reputation est si bien etablie dans toute l'Europe
+centrale. Ses succes, je ne vous en parlerai pas. Vous les connaissez,
+vous en avez votre part, et c'est un grand honneur que de figurer dans
+ses concours! La presse allemande, la presse tcheque, la presse roumaine
+ne lui ont jamais marchande leurs eloges si precieux, j'ajoute si
+merites, et je porte un toast, en vous priant de me faire raison, aux
+journalistes qui se devouent a la cause internationale de la Ligue
+Danubienne!
+
+Certes, on fit raison au President Miclesco. Les flacons se viderent
+dans les verres, et les verres se viderent dans les gosiers, avec autant
+de facilite que l'eau du grand fleuve et de ses affluents s'ecoule dans
+la mer.
+
+On en fut demeure la, si le discours presidentiel eut pris fin sur ce
+dernier toast. Mais d'autres toasts s'imposaient, d'une aussi evidente
+opportunite.
+
+En effet, le President s'etait redresse de toute sa hauteur, entre le
+secretaire et le tresorier egalement debout. De la main droite, chacun
+d'eux tenait une coupe de champagne, la main gauche posee sur le coeur.
+
+--Je bois a la Ligue Danubienne, dit M. Miclesco en couvrant
+l'assistance du regard.
+
+Tous s'etaient leves, une coupe au niveau des levres. Les uns montes sur
+les bancs, quelques autres sur les tables, on repondit avec un ensemble
+parfait a la proposition de M. Miclesco.
+
+Celui-ci, les coupes vides, reprit de plus belle, apres avoir puise aux
+intarissables flacons places devant ses assesseurs et lui:
+
+--Aux nationalites diverses, aux Badois, aux Wurtembergeois, aux
+Bavarois, aux Autrichiens, aux Hongrois, aux Serbes, aux Valaques, aux
+Moldaves, aux Bulgares, aux Bessarabiens que la Ligue Danubienne compte
+dans ses rangs!"
+
+Et Bessarabiens, Bulgares, Moldaves, Valaques, Serbes, Hongrois,
+Autrichiens, Bavarois, Wurtembergeois, Badois lui repondirent comme un
+seul homme en absorbant le contenu de leurs coupes.
+
+Enfin le President termina sa harangue, en annoncant qu'il buvait a la
+sante de chacun des membres de la Societe. Mais, leur nombre atteignant
+quatre cent soixante-treize, il fut malheureusement oblige de les
+grouper dans un seul toast.
+
+On y repondit d'ailleurs par mille et mille _hoch!_ qui se prolongerent
+jusqu'a extinction des forces vocales.
+
+Ainsi s'acheva le second numero du programme, dont le premier avait pris
+fin avec les exercices epulatoires. Le troisieme allait consister dans
+la proclamation des laureats.
+
+Chacun attendait avec une anxiete bien naturelle, car, ainsi qu'il a ete
+dit, le secret du Jury avait ete garde. Mais le moment etait venu ou on
+le connaitrait enfin.
+
+Le President Miclesco se mit en devoir de lire la liste officielle des
+recompenses dans les deux categories.
+
+Conformement aux statuts de la Societe, les prix de moindre valeur
+seraient proclames les premiers, ce qui donnerait a la lecture de cette
+sorte de palmares un interet Grandissant.
+
+A l'appel de leur nom, les laureats des prix inferieurs dans la
+categorie du nombre se presenterent devant l'estrade. Le President leur
+donna l'accolade, en leur remettant un diplome et une somme d'argent
+variable suivant le rang obtenu.
+
+Les poissons que contenaient les filets etaient de ceux que tout pecheur
+peut prendre dans les eaux du Danube: epinoches, gardons, goujons,
+plies, perches, tanches, brochets, chevesnes et autres. Valaques,
+Hongrois, Badois, Wurtembergeois figuraient dans la nomenclature de ces
+prix inferieurs.
+
+Le deuxieme prix fut attribue, pour soixante-dix-sept poissons captures,
+a un Allemand du nom de Weber dont le succes fut accueilli par de
+chaleureux applaudissements. Ledit Weber etait, en effet, fort connu de
+ses confreres. Maintes et maintes fois deja, il avait ete classe dans
+les rangs superieurs lors des precedents concours, et l'on s'attendait
+generalement a ce qu'il remportat le premier prix du nombre, ce jour-la.
+
+Non, soixante-dix-sept poissons seulement figuraient dans son filet,
+soixante-dix-sept bien comptes et recomptes, alors qu'un concurrent,
+sinon plus habile, du moins plus heureux, en avait rapporte
+quatre-vingt-dix-neuf dans le sien.
+
+Le nom de ce maitre pecheur fut alors proclame. C'etait le Hongrois Ilia
+Brusch.
+
+L'assemblee tres surprise n'applaudit pas, en entendant le nom de ce
+Hongrois inconnu des membres de la Ligue Danubienne, dans laquelle il
+n'etait entre que tout recemment.
+
+Le laureat n'ayant pas cru devoir se presenter pour toucher la prime de
+cent florins, le President Miclesco passa sans plus tarder a la liste
+des vainqueurs dans la categorie du poids. Les primes furent des
+Roumains, des Slaves et des Autrichiens. Lorsque le nom auquel etait
+attribue le second prix fut prononce, ce nom fut applaudi comme l'avait
+ete celui de l'Allemand Weber. M. Ivetozar, l'un des assesseurs,
+triomphait avec un chevesne de trois livres et demie, qui eut assurement
+echappe a un pecheur possedant moins d'adresse et de sang-froid. C'etait
+l'un des membres les plus en vue, les plus actifs, les plus devoues de
+la Societe, et c'est lui qui, a cette epoque, avait remporte le
+plus grand nombre de recompenses. Aussi fut-il salue par d'unanimes
+applaudissements.
+
+Il ne restait plus qu'a decerner le premier prix de cette categorie, et
+les coeurs palpitaient en attendant le nom du laureat.
+
+Quel ne fut pas l'etonnement, plus que l'etonnement, quelle ne fut pas
+la stupefaction generale, lorsque le President Miclesco, d'une voix,
+dont il ne pouvait moderer le tremblement, laissa tomber ces mots:
+
+" Premier au poids pour un brochet de dix-sept livres, le Hongrois Ilia
+Brusch! "
+
+Un grand silence se fit dans l'assistance. Les mains pretes a battre
+demeurerent immobiles, les bouches pretes a acclamer le vainqueur se
+turent. Un vif sentiment de curiosite immobilisait tout le monde.
+
+Ilia Brusch allait-il enfin apparaitre? Viendrait-il recevoir du
+President Miclesco les diplomes d'honneur et les deux cents florins qui
+les accompagnaient?
+
+Soudain un murmure courut a travers l'assemblee.
+
+Un des assistants, qui, jusque-la, s'etait tenu un peu a l'ecart, se
+dirigeait vers l'estrade.
+
+C'etait le Hongrois Ilia Brusch.
+
+A en juger par son visage soigneusement rase, que couronnait une epaisse
+chevelure d'un noir d'encre, Ilia Brusch n'avait pas depasse trente ans.
+D'une stature au-dessus de la moyenne, large d'epaules, bien plante sur
+ses jambes, il devait etre d'une force peu commune. On pouvait etre
+surpris, en verite, qu'un gaillard de cette trempe se complut aux
+placides distractions de la peche a la ligne, au point d'avoir acquis
+dans cet art difficile la maitrise dont le resultat du concours donnait
+une irrecusable preuve.
+
+Autre particularite assez bizarre, Ilia Brusch devait, d'une maniere ou
+d'une autre, etre afflige d'une affection de la vue. De larges lunettes
+noires cachaient, en effet, ses yeux, dont il eut ete impossible de
+reconnaitre la couleur. Or, la vue est le plus precieux des sens pour
+qui se passionne aux imperceptibles mouvements de la flotte, et de bons
+yeux sont necessaires a qui veut dejouer les multiples ruses du poisson.
+
+Mais, que l'on fut ou que l'on ne fut pas etonne, il n'y avait qu'a
+s'incliner. L'impartialite du Jury ne pouvant etre suspectee, Ilia
+Brusch etait le vainqueur du concours, et cela dans des conditions que
+personne, de memoire de ligueur, n'avait jamais reunies. L'assemblee se
+degela donc, et des applaudissements suffisamment sonores saluerent le
+triomphateur, au moment ou il recevait ses diplomes et ses primes des
+mains du President Miclesco.
+
+Cela fait, Ilia Brusch, au lieu de descendre de l'estrade, eut un court
+colloque avec le President, puis se retourna vers l'assemblee intriguee,
+en reclamant du geste un silence qu'il obtint comme par enchantement.
+
+" Messieurs et chers collegues, dit Ilia Brusch, je vous demanderai la
+permission de vous adresser quelques mots, ainsi que notre President
+veut bien m'y autoriser.
+
+On aurait entendu voler une mouche dans la salle tout a l'heure si
+bruyante. A quoi tendait cette allocution non prevue au programme?
+
+--Je desire d'abord vous remercier, continuait Ilia Brusch, de votre
+sympathie et de vos applaudissements, mais je vous prie de croire que
+je ne m'enorgueillis pas plus qu'il ne convient du double succes que je
+viens d'obtenir. Je n'ignore pas que ce succes, s'il eut appartenu au
+plus digne, eut ete remporte par quelque membre plus ancien de la Ligue
+Danubienne, si riche en valeureux pecheurs, et que je le dois, plutot
+qu'a mon merite, a un hasard favorable.
+
+La modestie de ce debut fut vivement appreciee de l'assistance, d'ou
+plusieurs _tres bien!_ s'eleverent en sourdine.
+
+--Ce hasard favorable, il me reste a le justifier, et j'ai concu dans
+ce but un projet que je crois de nature a interesser cette reunion
+d'illustres pecheurs.
+
+"La mode, vous ne l'ignorez pas, mes chers collegues, est aux records.
+Pourquoi n'imiterions-nous pas les champions d'autres sports, inferieurs
+au notre a coup sur, et ne tenterions-nous pas d'etablir le record de la
+peche?
+
+Des exclamations etouffees coururent dans l'auditoire. On entendit des
+_ah! ah!_, des _tiens! tiens!_, des _pourquoi pas?_, chaque societaire
+traduisant son impression selon son temperament particulier.
+
+--Quand cette idee, poursuivait cependant l'orateur, m'est venue pour la
+premiere fois a l'esprit, je l'ai adoptee sur-le-champ, et sur-le-champ
+j'ai compris dans quelles conditions elle devait etre realisee. Mon
+titre d'associe de la Ligue Danubienne limitait, d'ailleurs, le
+probleme. Ligueur du Danube, c'est au Danube seul qu'il me fallait
+demander l'heureuse issue de mon entreprise. J'ai donc forme le projet
+de descendre notre glorieux fleuve, de sa source meme a la mer Noire, et
+de vivre, durant ce parcours de trois mille kilometres, exclusivement du
+produit de ma peche.
+
+"La chance qui m'a favorise aujourd'hui augmenterait encore, s'il etait
+possible, mon desir d'accomplir ce voyage, dont, j'en suis certain, vous
+apprecierez l'interet, et c'est pourquoi, des a present, je vous annonce
+mon depart, fixe au 10 aout, c'est-a dire a jeudi prochain, en vous
+donnant rendez-vous, ce jour-la, au point precis ou commence le Danube.
+
+Il est plus facile d'imaginer que de decrire l'enthousiasme que provoqua
+cette communication inattendue. Pendant cinq minutes, ce fut une tempete
+de _hoch!_ et d'applaudissements frenetiques.
+
+Mais un tel incident ne pouvait se terminer ainsi. M. Miclesco le
+comprit, et, comme toujours, il agit en veritable president. Un peu
+lourdement peut-etre, il se leva une fois de plus entre ses deux
+assesseurs.
+
+--A notre collegue Ilia Brusch! dit-il d'une voix emue, en brandissant
+une coupe de champagne.
+
+--A notre collegue Ilia Brusch!" repondit l'assemblee avec un bruit de
+tonnerre, auquel succeda immediatement un profond silence, les humains
+n'etant pas conformes, par suite d'une regrettable lacune, de maniere a
+pouvoir crier et boire en meme temps.
+
+Toutefois, le silence fut de courte duree Le vin petillant eut tot fait
+de rendre aux gosiers lasses une vigueur nouvelle, ce qui leur permit de
+porter encore d'innombrables santes, jusqu'au moment ou fut cloture, au
+milieu de l'allegresse generale, le fameux concours de peche ouvert ce
+jour-la, samedi 5 aout 1876, par la Ligue Danubienne, dans la charmante
+petite ville de Sigmaringen.
+
+
+
+II
+
+AUX SOURCES DU DANUBE
+
+
+En annoncant a ses collegues reunis au _Rendez-vous des Pecheurs_ son
+projet de descendre le Danube, la ligne a la main, Ilia Brusch avait-il
+ambitionne la gloire? Si tel etait son but, il pouvait se vanter de
+l'avoir Atteint.
+
+La presse s'etait emparee de l'incident, et tous les journaux de la
+region danubienne, sans exception, avaient consacre au concours de
+Sigmaringen une _copie_ plus ou moins abondante, mais toujours capable
+de chatouiller agreablement l'amour-propre du vainqueur, dont le nom
+etait en passe de devenir tout a fait populaire.
+
+Des le lendemain, dans son numero du 6 aout, la _Neue Freie Press_, de
+Vienne, notamment, avait insere ce qui suit:
+
+Le dernier concours de peche de la Ligue Danubienne s'est termine hier
+a Sigmaringen sur un veritable coup de theatre, dont un Hongrois du
+nom d'Ilia Brusch, hier inconnu, aujourd'hui presque celebre, a ete le
+heros.
+
+"Qu'a donc fait Ilia Brusch, demandez-vous, pour meriter une gloire
+aussi soudaine?
+
+"En premier lieu, cet habile homme a reussi a s'adjuger les deux
+premiers prix du poids et du nombre, en distancant de loin tous ses
+concurrents, ce qui, parait-il, ne s'etait jamais vu depuis qu'il existe
+des concours de ce genre. Ce n'est deja pas mal. Mais il y a mieux.
+
+"Quand on a recolte une pareille moisson de lauriers, quand on a
+remporte une aussi eclatante victoire, il semblerait qu'on soit en droit
+de gouter un repos merite. Or, tel n'est pas l'avis de ce Hongrois
+etonnant, qui se prepare a nous etonner plus encore.
+
+"Si nous sommes bien informes--et l'on connait la surete de nos
+informations--Ilia Brusch aurait annonce a ses collegues qu'il se
+proposait de descendre, la ligne a la main, tout le Danube, depuis sa
+source, dans le duche de Bade, jusqu'a son embouchure, dans la mer
+Noire, soit un parcours de trois mille kilometres environ.
+
+"Nous tiendrons nos lecteurs au courant des peripeties de cette
+originale entreprise.
+
+"C'est jeudi prochain, 10 aout, qu'Ilia Brusch doit se mettre en route.
+Souhaitons-lui bon voyage, mais souhaitons aussi que le terrible pecheur
+n'extermine pas, jusqu'au dernier representant, la gent aquatique qui
+peuple les eaux du grand fleuve international!"
+
+Ainsi s'exprimait la _Neue Freie Press_ de Vienne. Le _Pester Lloyd_ de
+Budapest ne se montrait pas moins chaleureux, non plus que le _Srbske
+Novine_ de Belgrade et le _Romanul_ de Bucarest, dans lesquels la note
+se haussait aux dimensions d'un veritable article.
+
+Cette litterature etait bien faite pour attirer l'attention sur Ilia
+Brusch, et, s'il est vrai que la presse soit le reflet de l'opinion
+publique, celui-ci pouvait s'attendre a exciter un interet grandissant a
+mesure que se poursuivrait son voyage.
+
+Dans les principales villes du parcours ne trouverait-il pas,
+d'ailleurs, des membres de la Ligue Danubienne, qui considereraient
+comme un devoir de contribuer a la gloire de leur collegue? Nul doute
+qu'il ne recut d'eux assistance et secours, en cas de besoin.
+
+Des a present, les commentaires de la presse obtenaient un franc
+succes parmi les pecheurs a la ligne. Aux yeux de ces professionnels,
+l'entreprise d'Ilia Brusch acquerait une enorme importance, et nombre de
+ligueurs, attires a Sigmaringen par le concours qui venait de finir,
+s'y etaient attardes, afin d'assister au depart du champion de la Ligue
+Danubienne.
+
+Quelqu'un qui n'avait pas a se plaindre de la prolongation de leur
+sejour, c'etait, a coup sur, le patron du _Rendez-vous des Pecheurs_.
+Dans l'apres-midi du 8 aout, avant-veille du jour fixe par le
+laureat pour le debut de son original voyage, plus de trente buveurs
+continuaient a mener joyeuse vie dans la grande salle du cabaret, dont
+la caisse, etant donnees les facultes absorbantes de cette clientele de
+choix, connaissait des recettes inesperees.
+
+Pourtant, malgre la proximite de l'evenement qui avait retenu ces
+curieux dans la capitale du Hohenzollern, ce n'est pas du heros du
+jour que l'on s'entretenait, le soir du 8 aout, au _Rendez-vous des
+Pecheurs_. Un autre evenement, plus important encore pour ces riverains
+du grand fleuve, servait de theme a la conversation generale et mettait
+tout ce monde en rumeur.
+
+Cette emotion n'avait rien d'exagere, et des faits du caractere le plus
+serieux la justifiaient amplement.
+
+Depuis plusieurs mois, en effet, les rives du Danube etaient desolees
+par un perpetuel brigandage. On ne comptait plus les fermes devalisees,
+les chateaux pilles, les villas cambriolees, les meurtres meme,
+plusieurs personnes ayant paye de leur vie la resistance qu'elles
+tentaient d'opposer a d'insaisissables malfaiteurs.
+
+De toute evidence, une telle serie de crimes n'avait pu etre accomplie
+par quelques individus isoles. On avait certainement affaire a une
+bande bien organisee, et sans doute fort nombreuse, a en juger par ses
+exploits.
+
+Circonstance singuliere, cette bande n'operait que dans le voisinage
+immediat du Danube. Au dela de deux kilometres de part et d'autre du
+fleuve, jamais un seul crime n'avait pu lui etre legitimement attribue.
+Toutefois, le theatre de ses operations ne paraissait ainsi limite que
+dans le sens de la largeur, et les rives autrichiennes, hongroises,
+serbes ou roumaines etaient pareillement mises a sac par ces bandits,
+qu'on ne parvenait nulle part a prendre sur le fait.
+
+Leur coup accompli, ils disparaissaient jusqu'au prochain crime, commis
+parfois a des centaines de kilometres du precedent. Dans l'intervalle,
+on ne trouvait d'eux aucune trace. Ils semblaient s'etre volatilises,
+ainsi que les objets materiels, parfois tres encombrants, qui
+representaient leur butin.
+
+Les gouvernements interesses avaient fini par s'emouvoir de ces echecs
+successifs, vraisemblablement imputables au defaut de cohesion des
+forces repressives. Une conversation diplomatique s'etait engagee a ce
+sujet, et, ainsi que la presse en donnait la nouvelle ce matin meme du
+8 aout, les negociations venaient d'aboutir a la creation d'une police
+internationale repartie sur tout le cours du Danube sous l'autorite
+d'un chef unique. La designation de ce chef avait ete particulierement
+laborieuse, mais finalement on s'etait mis d'accord sur le nom de Karl
+Dragoch, detective hongrois bien connu dans la region.
+
+Karl Dragoch etait, en effet, un policier, remarquable, et la difficile
+mission qui lui etait confiee n'aurait pu l'etre a un plus digne. Age
+de quarante-cinq ans, c'etait un homme de complexion moyenne, plutot
+maigre, et doue de plus de force morale que de force physique. Il
+avait assez de vigueur, cependant, pour supporter les fatigues
+professionnelles de son etat, comme il avait assez de bravoure pour en
+affronter les dangers. Legalement, il demeurait a Budapest, mais le plus
+souvent il etait en campagne, occupe a quelque enquete delicate. Sa
+connaissance parfaite de tous les idiomes du Sud-Est de l'Europe, de
+l'allemand et du roumain, du serbe, du bulgare et du turc, sans parler
+du hongrois, sa langue maternelle, lui permettait de n'etre jamais
+embarrasse, et, en sa qualite de celibataire, il n'avait pas a
+craindre que des soucis de famille vinssent entraver la liberte de ses
+mouvements.
+
+Sa nomination avait, comme on dit, une bonne presse. Quant au public,
+il l'approuvait a l'unanimite. Dans la grande salle du _Rendez-vous
+des Pecheurs_, la nouvelle en etait accueillie d'une maniere tout
+particulierement flatteuse.
+
+"On ne pouvait mieux choisir, affirmait, au moment ou s'allumaient les
+lampes du cabaret, M. Ivetozar, titulaire du second prix du poids, lors
+du concours qui venait de finir. Je connais Dragoch. C'est un homme.
+
+--Et un habile homme, rencherit le President Miclesco.
+
+--Souhaitons, s'ecria un Croate, du nom peu facile a prononcer de Svrb,
+proprietaire d'une teinturerie dans un des faubourgs de Vienne, qu'il
+reussisse a assainir les rives du fleuve. La vie n'y etait plus
+tolerable, en verite!
+
+--Karl Dragoch a affaire a forte partie, dit l'Allemand Weber, en
+hochant la tete. Il faudra le voir a l'oeuvre.
+
+--A l'oeuvre!... s'ecria M. Ivetozar. Il y est deja, n'en doutez pas.
+
+--Certes! approuva M. Miclesco. Karl Dragoch n'est pas d'un caractere
+a perdre son temps. Si sa nomination remonte a quatre jours, comme le
+disent les journaux, il y en a au moins trois qu'il est en campagne.
+
+--Par quel bout va-t-il commencer? demanda M. Piscea, un Roumain au nom
+predestine pour un pecheur a la ligne. Je serais bien embarrasse, je
+l'avoue, si j'etais a sa place.
+
+--C'est precisement pour ca qu'on ne vous y a pas mis, mon cher,
+repliqua plaisamment un Serbe. Soyez sur que Dragoch n'est pas
+embarrasse, lui. Quant a vous dire son plan, c'est autre chose.
+Peut-etre s'est-il dirige sur Belgrade, peut-etre est-il reste a
+Budapest... A moins qu'il n'ait prefere venir precisement ici, a
+Sigmaringen, et qu'il ne soit en ce moment parmi nous au _Rendez-vous
+des Pecheurs!_
+
+Cette supposition obtint un grand succes d'hilarite.
+
+--Parmi nous!... se recria M. Weber. Vous nous la baillez belle, Michael
+Michaelovitch. Que viendrait-il faire ici, ou, de memoire d'homme, on
+n'a jamais eu a deplorer le moindre crime?
+
+--Eh! riposta Michael Michaelovitch, ne serait-ce que pour assister
+apres-demain au depart d'Ilia Brusch. Ca l'interesse peut-etre, cet
+homme.... A moins, toutefois, qu'Ilia Brusch et Karl Dragoch ne fassent
+qu'un.
+
+--Comment, ne fassent qu'un! S'ecria-t-on de toutes parts.
+Qu'entendez-vous par la?
+
+--Parbleu! ce serait tres fort. Sous la peau du laureat, personne ne
+soupconnerait le policier, qui pourrait ainsi inspecter le Danube en
+parfaite liberte.
+
+Cette fantaisiste boutade fit ouvrir de grands yeux aux autres buveurs.
+Ce Michael Michaelovitch!... Il n'y avait que lui pour avoir des idees
+pareilles!
+
+Mais Michael Michaelovitch ne tenait pas autrement a celle qu'il venait
+de risquer.
+
+--A moins ... commenca-t-il, en employant une tournure qui lui etait
+decidement familiere.
+
+--A moins?
+
+--A moins que Karl Dragoch n'ait un autre motif de venir ici,
+poursuivit-il, passant sans transition a une autre hypothese non moins
+fantaisiste.
+
+--Quel motif?
+
+--Supposez, par exemple, que ce projet de descendre le Danube la ligne a
+la main lui paraisse louche.
+
+--Louche!... Pourquoi louche?
+
+--Dame! ce ne serait pas bete, non plus, pour un filou, de se cacher
+dans la peau d'un pecheur, et surtout d'un pecheur aussi notoire. Une
+telle celebrite vaut tous les incognitos du monde. On pourrait faire
+les cent coups a son aise, a la condition de pecher dans l'intervalle,
+histoire de donner le change.
+
+--Oui, mais il faudrait savoir pecher, objecta doctoralement le
+President Miclesco, et c'est la un privilege reserve aux honnetes gens.
+
+Cette observation morale, peut-etre un peu hasardeuse, fut
+frenetiquement applaudie par tous ces passionnes pecheurs. Michael
+Michaelovitch profita avec un tact remarquable de l'enthousiasme
+general.
+
+--A la sante du President! s'ecria-t-il en levant son verre.
+
+--A la sante du President! repeterent tous les buveurs, en vidant les
+leurs comme un seul homme.
+
+--A la sante du President! repeta un consommateur solitairement attable,
+qui, depuis quelques instants, semblait prendre un vif interet aux
+repliques echangees autour de lui.
+
+M. Miclesco fut sensible a l'aimable procede de cet inconnu, et, pour
+l'en remercier, il esquissa a son adresse un geste de toast. Le buveur
+solitaire, estimant sans doute la glace suffisamment rompue par ce geste
+courtois, se considera comme autorise a faire part de ses impressions a
+l'honorable assistance.
+
+--Bien repondu, ma foi! dit-il. Oui, certes, la peche est un plaisir
+d'honnetes gens.
+
+--Aurions-nous l'avantage de parler a un confrere? demanda M. Miclesco,
+en s'approchant de l'inconnu.
+
+--Oh! repondit modestement celui-ci, un amateur tout au plus, qui se
+passionne pour les beaux coups, mais n'a pas l'outrecuidance de chercher
+a les imiter.
+
+--Tant pis, monsieur...?
+
+--Jaeger.
+
+--Tant pis, monsieur Jaeger, car je dois en conclure que nous n'aurons
+jamais l'honneur de vous compter au nombre des membres de la Ligue
+Danubienne.
+
+--Qui sait? repondit M. Jaeger. Je me deciderai peut-etre un jour a
+mettre moi aussi la main a la pate ... a la ligne, je veux dire, et, ce
+jour-la, je serai certainement des votres, si je reunis toutefois les
+conditions requises pour l'admission.
+
+--N'en doutez pas, affirma avec precipitation M. Miclesco excite par
+l'espoir de recruter un nouvel adherent. Ces conditions fort simples
+ne sont qu'au nombre de quatre. La premiere est de payer une modeste
+cotisation annuelle. C'est la principale.
+
+--Bien entendu, approuva M. Jaeger en riant.
+
+--La seconde, c'est d'aimer la peche. La troisieme, c'est d'etre un
+agreable compagnon, et je considere que cette troisieme condition est
+d'ores et deja realisee.
+
+--Trop aimable! remercia M. Jaeger.
+
+--Quant a la quatrieme, elle consiste uniquement dans l'inscription du
+nom et de l'adresse sur les listes de la Societe. Or, ayant deja votre
+nom, quand j'aurai votre adresse....
+
+--43, Leipzigerstrasse, a Vienne.
+
+--Vous ferez un ligueur complet au prix de vingt couronnes par an.
+
+Les deux interlocuteurs se mirent a rire de bon coeur.
+
+--Pas d'autres formalites? demanda M. Jaeger.
+
+--Pas d'autres.
+
+--Pas de pieces d'identite a fournir?
+
+--Voyons, monsieur Jaeger, objecta M. Miclesco, pour pecher a la
+ligne!...
+
+--C'est juste, reconnut M. Jaeger. D'ailleurs, cela n'a guere
+d'importance. Tout le monde doit se connaitre a la Ligue Danubienne.
+
+--C'est exactement le contraire, rectifia M. Miclesco. Songez donc!
+certains de nos camarades habitent ici, a Sigmaringen, et d'autres sur
+le rivage de la mer Noire. Cela ne facilite pas les relations de bon
+voisinage.
+
+--En effet!
+
+--Ainsi, par exemple, notre etonnant laureat du dernier concours...
+
+--Ilia Brusch?
+
+--Lui-meme. Eh bien! personne ne le connait.
+
+--Pas possible!
+
+--C'est ainsi, affirma M. Miclesco. Il n'y a pas plus de quinze jours,
+il est vrai, qu'il fait partie de la Ligue. Pour tout le monde, Ilia
+Brusch a ete une surprise, que dis-je! une veritable revelation.
+
+--Ce qu'on appelle un _outsider_, en style de course.
+
+--Precisement.
+
+--De quel pays est-il, cet outsider?
+
+--C'est un Hongrois.
+
+--Comme vous alors. Car vous etes Hongrois, je crois, monsieur le
+President?
+
+--Pur sang, monsieur Jaeger, Hongrois de Budapest.
+
+--Tandis qu'Ilia Brusch?
+
+--Est de Szalka.
+
+--Ou prenez-vous Szalka?
+
+--C'est une bourgade, une petite ville, si vous voulez, sur la rive
+droite de l'Ipoly, riviere qui se jette dans le Danube a quelques lieues
+au-dessus de Budapest.
+
+--Avec celui-la, du moins, monsieur Miclesco, vous pourrez par
+consequent voisiner, fit observer M. Jaeger en riant.
+
+--Pas avant deux ou trois mois, en tous cas, repondit sur le meme ton le
+President de la Ligue Danubienne. Il lui faudra bien ce temps pour son
+voyage...
+
+--A moins qu'il ne le fasse pas! insinua le Serbe facetieux, en se
+melant sans facon a la conversation.
+
+D'autres pecheurs se rapprocherent. M. Jaeger et M. Miclesco devinrent
+le centre d'un petit groupe.
+
+--Qu'entendez-vous par la? interrogea M. Miclesco. Vous avez une
+brillante imagination, Michael Michaelovitch.
+
+--Simple plaisanterie, mon cher President, repondit l'interrupteur.
+Cependant, si Ilia Brusch ne peut etre, selon vous, ni un policier ni un
+malfaiteur, pourquoi n'aurait-il pas voulu se payer, comme on dit, notre
+tete, et pourquoi ne serait-il pas tout simplement un farceur?
+
+M. Miclesco prit la chose sur le mode grave.
+
+--Votre esprit est malveillant, Michael Michaelovitch, repliqua-t-il.
+Cela vous jouera un mauvais tour un jour ou l'autre. Ilia Brusch m'a
+fait l'effet d'un brave homme et d'un homme serieux. D'ailleurs, il est
+membre de la Ligue Danubienne. C'est tout dire.
+
+--Bravo! cria-t-on de tous cotes.
+
+Michael Michaelovitch, sans paraitre autrement confus de la lecon,
+saisit avec une admirable presence d'esprit cette nouvelle occasion de
+porter un toast.
+
+--Dans ce cas, dit-il, en saisissant son moss, a la sante d'Ilia Brusch!
+
+--A la sante d'Ilia Brusch!" repondit en choeur l'assistance, sans
+excepter M. Jaeger, qui vida consciencieusement son verre Jusqu'a la
+derniere goutte.
+
+Cette boutade de Michael Michaelovitch n'etait cependant pas aussi
+denuee de bon sens que les precedentes. Apres avoir annonce son projet
+a grand fracas, Ilia Brusch n'avait plus reparu. Nul n'en avait plus
+entendu parler. N'etait-il pas singulier qu'il se fut ainsi tenu a
+l'ecart, et ne pouvait-on legitimement supposer qu'il avait voulu en
+faire accroire a ses trop credules collegues? Pour que l'on fut fixe a
+cet egard, l'attente, en tous cas, ne serait plus de longue duree. Dans
+trente-six heures, on saurait a quoi s'en tenir.
+
+Ceux qui s'interessaient a ce projet n'avaient qu'a se transporter
+a quelques lieues en amont de Sigmaringen. Ils y rencontreraient
+assurement Ilia Brusch, si celui-ci etait un homme aussi serieux que le
+President Miclesco l'affirmait de confiance.
+
+Toutefois, une difficulte pouvait se presenter. La situation de la
+source du grand fleuve etait-elle determinee avec precision? Les
+cartes l'indiquaient-elles avec exactitude? N'existait-il pas quelque
+incertitude sur ce point, et, quand on essaierait de rejoindre Ilia
+Brusch a tel endroit, ne serait-il pas a tel autre?
+
+Certes, il n'est pas douteux que le Danube, l'Ister des Anciens, prenne
+naissance dans le grand-duche de Bade. Les geographes affirment meme que
+c'est par six degres dix minutes de longitude orientale et quarante-sept
+degres quarante-huit minutes de latitude septentrionale. Mais enfin
+cette determination, en admettant qu'elle soit juste, n'est poussee que
+jusqu'a la minute d'arc et non jusqu'a la seconde, ce qui peut donner
+lieu a une variation d'une certaine importance. Or, il s'agissait de
+jeter la ligne a l'endroit meme ou la premiere goutte d'eau danubienne
+commence a devaler vers la mer Noire.
+
+D'apres une legende qui eut longtemps la valeur d'une donnee
+geographique, le Danube naitrait au milieu d'un jardin, celui des
+princes de Furstenberg. Il aurait pour berceau un bassin en marbre, dans
+lequel nombre de touristes viennent remplir leur gobelet. Serait-ce donc
+au bord de cette vasque intarissable qu'il conviendrait d'attendre Ilia
+Brusch le matin du 10 aout?
+
+Non, la n'est point la veritable, l'authentique source du grand fleuve.
+On sait maintenant qu'il est forme par la reunion de deux ruisseaux, la
+Breg et la Brigach, lesquels se deversent d'une altitude de huit cent
+soixante-quinze metres, a travers la foret du Schwarzwald. Leurs eaux se
+melangent a Donaueschingen, quelques lieues en amont de Sigmaringen,
+et se confondent alors sous l'appellation unique de Donau, d'ou les
+Francais ont fait Danube.
+
+Si l'un de ces ruisseaux meritait plus que l'autre d'etre considere
+comme le fleuve lui-meme, ce serait la Breg, dont la longueur l'emporte
+de trente-sept kilometres, et qui nait dans le Brisgau.
+
+Mais, sans doute, les curieux plus avises s'etaient dit que le point de
+depart d'Ilia Brusch--s'il partait toutefois--serait Donaueschingen,
+car c'est la qu'ils se rendirent, la plupart appartenant a la Ligue
+Danubienne, en compagnie du President Miclesco.
+
+Des le matin du 10 aout, ils se mirent en faction sur la rive de la
+Breg, au confluent des deux ruisseaux. Mais les heures s'ecoulerent,
+sans que la presence de l'homme du jour eut ete signalee.
+
+"Il ne viendra pas, disait l'un.
+
+--Ce n'est qu'un mystificateur, disait l'autre.
+
+--Et nous ressemblons singulierement a de bons niais! ajoutait Michael
+Michaelovitch, qui n'avait pas le triomphe modeste.
+
+Seul, le President Miclesco persistait a prendre la defense d'Ilia
+Brusch.
+
+--Non, affirmait-il, je n'admettrai jamais qu'un membre de la Ligue
+Danubienne ait pu avoir la pensee de mystifier ses collegues!... Ilia
+Brusch aura ete retarde. Patientons. Nous allons bientot le voir
+arriver."
+
+M. Miclesco avait raison de se montrer aussi confiant. Un peu avant neuf
+heures, un cri s'echappa du groupe qui se tenait au confluent de la Breg
+et de la Brigach.
+
+"Le voila!... le voila!"
+
+A deux cents pas, au tournant d'une pointe, apparaissait un canot
+conduit a la godille, le long de la berge, en dehors du courant. Seul,
+debout a l'arriere, un homme le dirigeait.
+
+Cet homme etait bien celui qui avait figure quelques jours avant au
+concours de la Ligue Danubienne, le gagnant des deux premiers prix, le
+Hongrois Ilia Brusch.
+
+Lorsque le canot eut atteint le confluent, il s'arreta, et un grappin le
+fixa a la berge. Ilia Brusch debarqua, et tous les curieux se reunirent
+autour de lui. Sans doute, il ne s'attendait pas a trouver si nombreuse
+assistance, car il en parut quelque peu gene.
+
+Le President Miclesco vint le rejoindre, et lui tendit une main qu'Ilia
+Brusch serra avec deference, apres avoir retire sa casquette de loutre.
+
+"Ilia Brusch, dit M. Miclesco avec une dignite vraiment presidentielle,
+je suis heureux de revoir le grand laureat de notre dernier concours.
+
+Le grand laureat s'inclina par maniere de remerciement. Le President
+reprit:
+
+--De ce que nous vous rencontrons aux sources de notre fleuve
+international, nous en concluons que vous mettez a execution votre
+projet de le descendre, en pechant a la ligne, jusqu'a son embouchure.
+
+--En effet, monsieur le President, repondit Ilia Brusch.
+
+--Et c'est aujourd'hui meme que vous commencez votre descente?
+
+--Aujourd'hui meme, monsieur le President.
+
+--Comment comptez-vous effectuer le parcours?
+
+--En m'abandonnant au courant.
+
+--Dans ce canot?
+
+--Dans ce canot.
+
+--Sans jamais relacher?
+
+--Si, la nuit.
+
+--Vous n'ignorez pas qu'il s'agit de trois mille kilometres?
+
+--A dix lieues par jour, ce sera fait en deux mois environ.
+
+--Alors bon voyage, Ilia Brusch!
+
+--En vous remerciant, monsieur le President!"
+
+Ilia Brusch salua une derniere fois, et remonta dans son embarcation,
+tandis que les curieux se pressaient pour le voir partir.
+
+Il prit sa ligne, l'amorca, la deposa sur l'un des bancs, ramena le
+grappin a bord, repoussa le canot d'un vigoureux coup de gaffe, puis,
+s'asseyant a l'arriere, il lanca la ligne.
+
+Un instant apres, il la retirait. Un barbeau fretillait a l'hamecon.
+Cela parut d'un heureux presage, et, comme il tournait la pointe, toute
+l'assistance acclama par de frenetiques _hoch!_ le laureat de la Ligue
+Danubienne.
+
+
+
+III
+
+LE PASSAGER D'ILIA BRUSCH
+
+
+Elle etait donc commencee, cette descente du grand fleuve, qui allait
+promener Ilia Brusch a travers un duche: celui de Bade; deux royaumes:
+le Wurtemberg et la Baviere; deux empires: l'Autriche-Hongrie et
+la Turquie; trois principautes: le Hohenzollern, la Serbie et la
+Roumanie[1]. L'original pecheur n'avait a redouter aucune fatigue
+pendant ce long parcours de plus de sept cents lieues. Le courant du
+Danube se chargerait de le transporter jusqu'a l'embouchure, a raison
+d'un peu plus d'une lieue a l'heure, soit, en moyenne, une cinquantaine
+de kilometres par jour. En deux mois, il serait ainsi au terme de son
+voyage, a condition qu'aucun incident ne l'arretat en route. Mais
+pourquoi aurait-il eprouve des retards?
+
+[Note 1: Ces deux principautes ont ete erigees depuis en royaumes, la
+Roumanie en 1881 et la Serbie en 1882.]
+
+Le canot d'Ilia Brusch mesurait une douzaine de pieds. C'etait une sorte
+de barge a fond plat, large de quatre pieds en son milieu. A l'avant,
+s'arrondissait un rouf, un tot, si l'on veut, sous lequel deux hommes
+auraient pu s'abriter. A l'interieur de ce rouf, deux coffres lateraux,
+places en abord, contenaient la garde-robe tres reduite du proprietaire,
+et pouvaient, une fois refermes, se transformer en couchettes. A
+l'arriere un autre coffre formait banc, et servait a loger divers
+ustensiles de cuisine.
+
+Inutile d'ajouter que la barge etait pourvue de tous les engins qui
+constituent le materiel du veritable pecheur. Ilia Brusch n'aurait
+pu s'en passer, puisque, d'apres le projet communique par lui a ses
+collegues le jour du concours, il devait, pendant ce voyage, vivre
+exclusivement du produit de sa peche, soit qu'il le consommat en nature,
+soit qu'il l'echangeat contre especes sonnantes et trebuchantes, qui lui
+permettraient de composer des menus plus varies sans donner d'entorse a
+son programme.
+
+Dans ce but, Ilia Brusch irait, le soir venu, vendre le poisson capture
+pendant le jour, et ce poisson aurait des amateurs sur l'une et l'autre
+rive, apres le bruit fait autour du nom du pecheur.
+
+Ainsi s'ecoula la premiere journee. Toutefois, un observateur, qui
+aurait pu ne pas quitter des yeux Ilia Brusch, aurait ete a bon droit
+surpris du peu d'ardeur que le laureat de la Ligue Danubienne semblait
+mettre a la peche, seule raison d'etre, pourtant, de son excentrique
+entreprise. Se croyait-il a l'abri des regards, il s'empressait de
+lacher la ligne pour l'aviron, et godillait de toutes ses forces,
+comme s'il eut voulu activer la marche du bateau. Quelques curieux
+apparaissaient-ils, au contraire, sur l'une des berges, ou croisait-il
+un batelier, il saisissait aussitot son arme professionnelle, et, son
+habilete aidant, ne tardait pas a tirer hors de l'eau quelque beau
+poisson, qui lui valait les applaudissements des spectateurs. Mais, les
+curieux caches par un mouvement de la rive, le batelier disparu a un
+tournant, il reprenait l'aviron, et imprimait a sa lourde barge une
+vitesse qui s'ajoutait a celle de l'eau.
+
+Ilia Brusch avait-il donc quelque motif de chercher a abreger un voyage
+que personne, cependant, ne l'avait force a entreprendre? Quoi qu'il en
+soit a cet egard, il avancait assez vite. Entraine par un courant plus
+rapide a l'origine du fleuve qu'il ne le sera plus tard, godillant
+chaque fois qu'il estimait l'occasion favorable, il derivait a raison de
+huit kilometres a l'heure, sinon davantage.
+
+Apres avoir passe devant quelques localites sans importance, il laissa
+derriere lui Tuttlingen, centre plus considerable, sans s'y arreter,
+bien que quelques-uns de ses admirateurs lui fissent, de la berge, signe
+d'accoster. Ilia Brusch, declinant du geste l'invitation, se refusa a
+interrompre sa derive.
+
+Vers quatre heures de l'apres-midi, il arrivait a la hauteur de la
+petite ville de Fridingen, a quarante-huit kilometres de son point de
+depart. Volontiers il aurait brule--si toutefois cette expression est
+de mise quand on suit un chemin liquide--Fridingen comme les stations
+precedentes, mais l'enthousiasme public ne le lui permit pas. Des qu'il
+apparut, plusieurs barques, d'ou s'elevaient d'innombrables _hoch!_, se
+detacherent de la rive et cernerent le glorieux laureat.
+
+Celui-ci se rendit de bonne grace. D'ailleurs n'avait-il pas a chercher
+preneur pour le poisson capture au cours de sa peche intermittente?
+Barbeaux, bremes, gardons, epinoches fretillaient encore dans son filet,
+sans compter plusieurs de ces mulets qui sont plus particulierement
+designes sous le nom de hottus. Evidemment il ne pouvait consommer tout
+cela a lui seul. Du reste, il n'en etait pas question. Les amateurs
+etaient nombreux. Aussitot que la barge fut arretee, une cinquantaine de
+Badois se presserent autour de lui, l'appelant, l'entourant, lui rendant
+les honneurs dus au laureat de la Ligue Danubienne.
+
+"Eh! par ici, Brusch!
+
+--Un verre de bonne biere, Brusch?
+
+--Nous achetons votre poisson, Brusch!
+
+--Vingt kreutzers, celui-ci!
+
+--Un florin, celui-la!"
+
+
+Le laureat ne savait a qui repondre, et sa peche eut vite fait de lui
+rapporter quelques jolies pieces sonnantes. Avec la prime deja touchee
+au concours cela finirait par former une belle somme, si l'enthousiasme
+se propageait egalement des sources du grand fleuve a son embouchure.
+
+Et pourquoi eut-il pris fin? Pourquoi cesserait-on de se disputer les
+poissons d'Ilia Brusch? N'etait-ce pas un honneur de posseder une piece
+sortie de ses mains? Certes, il n'aurait meme pas la peine d'aller a
+domicile debiter sa marchandise que le public se disputerait sur place.
+Cette vente etait decidement une idee geniale.
+
+Ce soir-la, outre qu'il vendit aisement son poisson, les invitations ne
+lui manquerent pas. Ilia Brusch, qui semblait desireux de quitter son
+embarcation le moins possible, les repoussa toutes, comme il refusa
+avec energie les bons verres de vin et les bons moss de biere, qu'on le
+priait de tous cotes de venir boire dans les cabarets de la rive. Ses
+admirateurs durent y renoncer et se separer de leur heros, apres avoir
+pris rendez-vous pour le lendemain au moment du depart.
+
+Mais, le lendemain, ils ne trouverent plus la barge. Ilia Brusch
+etait parti avant l'aube, et, profitant de la solitude de cette heure
+matinale, il godillait avec ardeur en se maintenant au milieu du fleuve,
+a egale distance de ses rives assez escarpees. Aide par le courant
+rapide, il passa vers cinq heures du matin a Sigmaringen, a quelques
+metres du _Rendez-vous des Pecheurs_. Sans doute, un peu plus tard, l'un
+ou l'autre des membres de la Ligue Danubienne viendrait s'accouder au
+balcon du cabaret, afin de guetter l'arrivee de son glorieux collegue.
+Il la guetterait vainement. Le pecheur alors serait loin, s'il
+continuait a aller de ce train.
+
+A quelques kilometres de Sigmaringen, Ilia Brusch laissa derriere lui
+le premier affluent du Danube, un simple ruisseau, le Louchat, qui s'y
+jette sur la rive gauche.
+
+Profitant de l'eloignement relatif separant les centres habites dans
+cette partie de son parcours, Ilia Brusch activa, durant toute cette
+journee, la marche de son embarcation, en ne pechant que le minimum
+indispensable. A la nuit, n'ayant capture que tout juste le poisson
+necessaire a sa consommation personnelle, il s'arreta en pleine
+campagne, un peu en amont de la petite ville de Mundelkingen dont les
+habitants ne le croyaient certainement pas si proche.
+
+A cette deuxieme journee de navigation succeda la troisieme, qui fut
+presque identique. Ilia Brusch deriva rapidement devant Mundelkingen
+avant le lever du soleil, et il etait encore de bonne heure qu'il avait
+deja depasse le gros bourg d'Ehingen. A quatre heures, il coupait
+l'Iller, important affluent de droite, et cinq heures n'avaient pas
+sonne, qu'il etait amarre a un anneau de fer scelle dans le quai d'Ulm,
+premiere ville du royaume de Wurtemberg, apres Stuttgart, sa capitale.
+
+L'arrivee du celebre laureat n'avait pas ete signalee. On ne l'attendait
+que le lendemain vers les dernieres heures du soir. Il n'y eut donc pas
+l'empressement habituel. Tres satisfait de son incognito, Ilia Brusch
+resolut d'employer la fin du jour a une visite sommaire de la ville.
+
+Toutefois, dire que le quai etait desert ne serait pas scrupuleusement
+exact. Il avait au moins un promeneur, et meme tout portait a croire
+que ce promeneur attendait Ilia Brusch, puisque, depuis le moment ou la
+barge etait apparue, il l'avait suivie, en marchant le long de la rive.
+Selon toute probabilite, le laureat de la Ligue Danubienne n'eviterait
+donc pas l'ovation habituelle.
+
+Cependant, depuis que la barge etait amarree a quai, le promeneur
+solitaire ne s'en etait pas rapproche. Il restait a quelque distance,
+paraissant observer, comme soucieux de n'etre pas vu lui-meme. C'etait
+un homme de taille moyenne, sec, l'oeil vif, bien qu'il eut certainement
+depasse la quarantaine, le corps serre dans un vetement a la mode
+hongroise. Il tenait a la main une valise de cuir.
+
+Ilia Brusch, sans lui preter aucune attention, amarra solidement son
+bateau, ferma la porte du tot, s'assura que le couvercle des coffres
+etait bien cadenasse, puis sauta a terre, et gagna la premiere rue
+remontant vers la ville.
+
+L'homme aussitot de lui emboiter le pas, apres avoir rapidement depose
+dans la barge la valise de cuir qu'il tenait a la main.
+
+Traversee par le Danube, Ulm est wurtembergeoise sur la rive gauche, et
+bavaroise sur la rive droite, mais, sur les deux rives, c'est une ville
+bien allemande.
+
+Ilia Brusch allait le long des vieilles rues bordees de vieilles
+boutiques a guichets, boutiques dans lesquelles la pratique n'entre
+guere et ou les marches se concluent a travers la devanture vitree.
+Quand le vent siffle, quel tapage de ferrailles sonores, alors que se
+balancent, au bout de leurs bras, les pesantes enseignes decoupees en
+ours, en cerfs, en croix et en couronnes!
+
+Ilia Brusch, apres avoir gagne l'ancienne enceinte, parcourut le
+quartier, ou bouchers, tripiers et tanneurs ont leurs sechoirs, puis,
+tout en flanant a l'aventure, il arriva devant la cathedrale, l'une des
+plus hardies de l'Allemagne. Son munster avait l'ambition de s'elever
+plus haut que celui de Strasbourg. Cette ambition a ete decue,
+comme tant d'autres plus humaines, et l'extreme pointe de la fleche
+wurtembergeoise s'arrete a la hauteur de trois cent trente-sept pieds.
+
+Ilia Brusch n'appartenant pas a la famille des grimpeurs, l'idee ne lui
+vint pas de monter au munster, d'ou son regard aurait embrasse toute
+la ville et la campagne environnante. S'il l'eut fait, il aurait ete
+certainement suivi par cet inconnu, qui ne le quittait pas, sans qu'il
+s'apercut de cette etrange poursuite. Du moins en fut-il accompagne,
+lorsque, entre dans la cathedrale, il en admira le tabernacle, qu'un
+voyageur francais, M. Duruy, a pu comparer a un bastion avec logettes
+et machicoulis, et les stalles du choeur, qu'un artiste du XVe siecle a
+peuplees de personnages celebres de l'epoque.
+
+L'un suivant l'autre, ils passerent devant l'hotel de ville, venerable
+edifice du XIIe siecle, puis redescendirent vers le fleuve.
+
+Avant d'arriver au quai, Ilia Brusch fit une halte de quelques instants,
+pour regarder une compagnie d'echassiers juches sur leurs longues
+echasses, exercice tres goute a Ulm, bien qu'il ne soit pas impose aux
+habitants, comme il l'est encore, dans l'antique cite universitaire de
+Tubingue, par un sol humide et ravine impropre a la marche des simples
+pietons.
+
+Afin de mieux jouir de ce spectacle, dont les acteurs etaient une troupe
+de jeunes gens, de jeunes filles, de garcons et de fillettes, tous en
+joie, Ilia Brusch avait pris place dans un cafe. L'inconnu ne manqua pas
+de venir s'asseoir a une table voisine de la sienne, et tous deux se
+firent servir un pot de la biere fameuse du pays.
+
+Dix minutes apres, ils se remettaient en route, mais dans un ordre
+inverse a celui du depart. L'inconnu, maintenant, marchait le premier au
+pas accelere, et quand Ilia Brusch, qui le suivait a son tour sans
+s'en douter, atteignit sa barge, il l'y trouva installe et paraissant
+attendre depuis longtemps. Il faisait encore grand jour. Ilia Brusch
+apercut de loin cet intrus, confortablement assis sur le coffre
+d'arriere, une valise de cuir jaune a ses pieds. Tres surpris, il hata
+le pas.
+
+"Pardon, Monsieur, dit-il, en sautant dans son embarcation, vous faites
+erreur, je pense?
+
+--Nullement, repondit l'inconnu. C'est bien a vous que je desire parler.
+
+--A moi?
+
+--A vous, monsieur Ilia Brusch.
+
+--Dans quel but?
+
+--Pour vous proposer une affaire.
+
+--Une affaire! repeta le pecheur tres surpris.
+
+--Et meme une excellente affaire, affirma l'inconnu, qui invita du geste
+son interlocuteur a s'asseoir.
+
+Invitation quelque peu incorrecte, a coup sur, car il n'est pas d'usage
+d'offrir un siege a qui vous recoit chez lui. Mais ce personnage parlait
+avec tant de decision et de tranquille assurance, qu'Ilia Brusch en fut
+impressionne. Sans mot dire, il obeit a l'offre incongrue.
+
+--Comme tout le monde, reprit l'inconnu, je connais votre projet et je
+sais par consequent que vous comptez descendre le Danube, en vivant
+exclusivement du produit de votre peche. Je suis moi-meme un amateur
+passionne de l'art de la peche, et je desirerais vivement m'interesser a
+votre entreprise.
+
+--De quelle facon?
+
+--Je vais vous le dire. Mais, auparavant, permettez-moi une question. A
+combien estimez-vous la valeur du poisson que vous pecherez au cours de
+votre voyage.
+
+--Ce que pourra rapporter ma peche?
+
+--Oui. J'entends ce que vous en vendrez, sans tenir compte de ce que
+vous consommerez personnellement.
+
+--Peut-etre une centaine de florins.
+
+--Je vous en offre cinq cents.
+
+--Cinq cents florins! repeta Ilia Brusch abasourdi.
+
+--Oui, cinq cents florins payes comptant et d'avance.
+
+Ilia Brusch regarda l'auteur de cette singuliere proposition, et son
+regard devait etre tres eloquent, car celui-ci repondit a la pensee que
+le pecheur n'exprimait pas.
+
+--Soyez tranquille, monsieur Brusch. J'ai tout mon bon sens.
+
+--Alors, quel est votre but? demanda le laureat mal convaincu.
+
+--Je vous l'ai dit, expliqua l'inconnu. Je desire m'interesser a vos
+prouesses, y assister meme. Et puis, il y a aussi l'emotion du joueur.
+Apres avoir mis sur votre chance cinq cents florins, cela m'amusera de
+voir la somme rentrer par fractions tous les soirs, au fur et a mesure
+de vos ventes.
+
+--Tous les soirs? insista Ilia Brusch. Vous auriez donc l'intention de
+vous embarquer avec moi?
+
+--Certainement, dit l'inconnu. Bien entendu, mon passage ne serait pas
+compris dans nos conventions et serait paye par une egale somme de cinq
+cents florins, ce qui fera mille florins au total, toujours comptant et
+d'avance.
+
+--Mille florins! repeta derechef Ilia Brusch de plus en plus surpris.
+
+Certes, la proposition etait tentante. Mais il est a supposer que le
+pecheur tenait a sa solitude, car il repondit brievement:
+
+--Mes regrets, Monsieur. Je refuse.
+
+Devant une reponse aussi categorique, formulee d'un ton peremptoire,
+il n'y avait qu'a s'incliner. Tel n'etait pas l'avis, sans doute, du
+passionne amateur de peche, qui ne parut aucunement impressionne par la
+nettete du refus.
+
+--Me permettrez-vous, monsieur Brusch, de vous demander pourquoi?
+Interrogea-t-il placidement.
+
+--Je n'ai pas de raisons a donner. Je, refuse, voila tout. C'est mon
+droit, je pense, repondit Ilia Brusch avec un commencement d'impatience.
+
+--C'est votre droit, assurement, reconnut sans s'emouvoir son
+interlocuteur. Mais je n'excede pas le mien en vous priant de bien
+vouloir me faire connaitre les motifs de votre decision. Ma proposition
+n'etait nullement desobligeante, au contraire, et il est naturel que je
+sois traite avec courtoisie.
+
+Ces mots avaient ete debites d'une maniere qui n'avait rien de
+comminatoire, mais le ton etait si ferme, si plein d'autorite meme,
+qu'Ilia Brusch en fut frappe. S'il tenait a sa solitude, il tenait
+encore plus sans doute a eviter une discussion intempestive, car il fit
+droit aussitot a une observation en somme parfaitement justifiee.
+
+--Vous avez raison, Monsieur, dit-il. Je vous dirai donc tout d'abord
+que j'aurais scrupule a vous laisser faire une operation certainement
+desastreuse.
+
+--C'est mon affaire.
+
+--C'est aussi la mienne, car mon intention n'est pas de pecher au dela
+d'une heure par jour.
+
+--Et le reste du temps?
+
+--Je godille pour activer la marche de mon bateau.
+
+--Vous etes donc presse?
+
+Ilia Brusch se mordit les levres.
+
+--Presse ou non, repondit-il plus sechement, c'est ainsi. Vous devez
+comprendre que, dans ces conditions, accepter vos cinq cents florins
+serait un veritable vol.
+
+--Pas maintenant que je suis prevenu, objecta l'acquereur sans se
+departir de son calme imperturbable.
+
+--Tout de meme, repliqua Ilia Brusch, a moins que je ne m'astreigne a
+pecher tous les jours, ne fut-ce qu'une heure. Or, je ne m'imposerai
+jamais une telle obligation. J'entends agir a ma fantaisie. Je veux etre
+libre.
+
+--Vous le serez, declara l'inconnu. Vous pecherez quand il vous plaira,
+et seulement quand il vous plaira. Cela augmentera meme les charmes du
+jeu. D'ailleurs, je vous sais assez habile pour que deux ou trois coups
+heureux suffisent a m'assurer un benefice, et je considere toujours
+l'affaire comme excellente. Je persiste donc a vous offrir cinq cents
+florins a forfait, soit mille florins, passage compris.
+
+--Et je persiste a les refuser.
+
+--Alors, je repeterai ma question: Pourquoi?
+
+Une telle insistance avait veritablement quelque chose de deplace.
+Ilia Brusch, fort calme de son naturel, commencait neanmoins a perdre
+patience.
+
+--Pourquoi? repondit-il plus vivement. Je vous l'ai dit, je crois.
+J'ajouterai, puisque vous l'exigez, que je ne veux personne a bord. Il
+n'est pas defendu, je suppose, d'aimer la solitude.
+
+--Certes, reconnut son interlocuteur sans faire le moins du monde mine
+de quitter le banc sur lequel il semblait incruste. Mais, avec moi, vous
+serez seul. Je ne bougerai pas de ma place et meme je ne dirai pas un
+mot, si vous m'imposez cette condition.
+
+--Et la nuit? repliqua Ilia Brusch, que la colere gagnait. Pensez-vous
+que deux personnes seraient a leur aise dans ma cabine?
+
+--Elle est assez grande pour les contenir, repondit l'inconnu.
+D'ailleurs, mille florins peuvent bien compenser un peu de gene.
+
+--Je ne sais pas s'ils le peuvent, riposta Ilia Brusch de plus en plus
+irrite, mais moi je ne le veux pas. C'est non, cent fois non, mille fois
+non. Voila qui est net, je pense.
+
+--Tres net, approuva l'inconnu.
+
+--Alors?.. demanda Ilia Brusch en montrant le quai de la main.
+
+Mais son interlocuteur parut ne pas comprendre ce geste pourtant si
+clair. Il avait tire une pipe de sa poche et la bourrait avec soin. Un
+pareil aplomb exaspera Ilia Brusch.
+
+--Faudra-t-il donc que je vous depose a terre? s'ecria-t-il hors de lui.
+
+L'inconnu avait acheve de bourrer sa pipe.
+
+--Vous auriez tort, dit-il, sans que sa voix trahit la moindre crainte.
+Et cela, pour trois raisons. La premiere, c'est qu'une rixe ne pourrait
+manquer de provoquer l'intervention de la police, ce qui nous obligerait
+a aller tous deux chez le commissaire decliner nos noms et prenoms et
+repondre a un interminable interrogatoire. Cela ne m'amuserait guere, je
+l'avoue, et, d'un autre cote, cette aventure serait peu propre a abreger
+votre voyage, comme vous semblez le desirer....
+
+L'obstine amateur de peche comptait-il beaucoup sur cet argument? Si
+tel etait son espoir, il avait lieu d'etre satisfait. Ilia Brusch,
+subitement radouci, semblait dispose a ecouter jusqu'au bout le
+plaidoyer. Le disert orateur, tres occupe a allumer sa pipe, ne
+s'apercut pas, d'ailleurs, de l'effet produit par ses paroles.
+
+Il allait reprendre sa placide argumentation, quand, a cet instant
+precis, une troisieme personne, qu'Ilia Brusch, absorbe par la
+discussion, n'avait pas vue s'approcher, sauta dans la barge. Ce nouveau
+venu portait l'uniforme des gendarmes allemands.
+
+--Monsieur Ilia Brusch? demanda ce representant de la force publique.
+
+--C'est moi, repondit l'interpelle.
+
+--Vos papiers, s'il vous plait?
+
+La demande tomba comme une pierre au milieu d'une mare tranquille. Ilia
+Brusch fut visiblement aneanti.
+
+--Mes papiers?.. begaya-t-il. Mais je n'ai pas de papiers, moi, si ce
+n'est des enveloppes de lettres et les quittances de loyer pour la
+maison que j'habite a Szalka. Cela vous suffit-il?
+
+--Ce ne sont pas des papiers, ca, repliqua le gendarme d'un air degoute.
+Un acte de bapteme, une carte de circulation, un livret d'ouvrier, un
+passeport, voila des papiers! Avez-vous quelque chose de ce genre?
+
+--Absolument rien, dit Ilia Brusch avec desolation.
+
+--C'est ennuyeux pour vous, murmura le gendarme, qui paraissait tres
+sincerement fache d'etre dans la necessite de sevir.
+
+--Pour moi! protesta le pecheur. Mais je suis un honnete homme, je vous
+prie de le croire.
+
+--J'en suis convaincu, proclama le gendarme.
+
+--Et je n'ai rien a craindre de personne. Je suis bien connu, du reste.
+C'est moi qui suis le laureat du dernier concours de peche de la Ligue
+Danubienne a Sigmaringen, dont toute la presse a parle, et, ici meme,
+j'aurai surement des repondants.
+
+--On les cherchera, soyez tranquille, assura le gendarme. En attendant,
+je suis oblige de vous prier de me suivre chez le commissaire, qui
+s'assurera de votre identite.
+
+--Chez le commissaire! se recria Ilia Brusch. De quoi m'accuse-t-on?
+
+--De rien du tout, expliqua le gendarme. Seulement, j'ai une consigne,
+moi. Cette consigne est de surveiller le fleuve et d'amener chez le
+commissaire tous ceux que je trouverai non munis de papiers en regle.
+Etes-vous sur le fleuve? Oui. Avez-vous des papiers? Non. Donc, je vous
+emmene. Le reste ne me regarde pas.
+
+--Mais c'est une indignite! protesta Ilia Brusch, qui semblait au
+desespoir.
+
+--C'est comme ca, declara le gendarme avec flegme.
+
+L'aspirant passager, dont le plaidoyer avait ete si brusquement
+interrompu, accordait a ce dialogue une attention telle qu'il en avait
+laisse eteindre sa pipe. Il jugea le moment venu d'intervenir.
+
+--Si je repondais, moi, de M. Ilia Brusch, dit-il, cela ne suffirait-il
+pas?
+
+--Ca depend, prononca le gendarme. Qui etes-vous, vous?
+
+--Voici mon passeport, repondit l'amateur de peche, en tendant une
+feuille depliee.
+
+Le gendarme la parcourut des yeux, et aussitot ses allures changerent du
+tout au tout.
+
+--C'est different, dit-il.
+
+Il replia soigneusement le passeport qu'il rendit a son proprietaire.
+Apres quoi, sautant sur le quai:
+
+--A vous revoir, Messieurs, dit-il, en adressant un salut plein de
+deference au compagnon d'Ilia Brusch.
+
+Quant a ce dernier, aussi etonne de la soudainete de cet incident
+inattendu que de la facon dont il avait ete solutionne, il suivait des
+yeux l'ennemi battant en retraite.
+
+Pendant ce temps, son sauveur, reprenant le fil de son discours au point
+meme ou il avait ete brise, poursuivait impitoyablement:
+
+--La deuxieme raison, monsieur Brusch, c'est que le fleuve, pour des
+motifs que vous ignorez peut-etre, est etroitement surveille, comme
+vous en avez eu la preuve a l'instant. Cette surveillance se fera plus
+etroite encore quand vous arriverez en aval, et plus encore, s'il est
+possible, quand vous traverserez la Serbie et les provinces bulgares de
+l'Empire ottoman, pays fort troubles et qui sont meme officiellement
+en guerre depuis le 1er juillet. J'estime que plus d'un incident peut
+naitre au cours de votre voyage, et que vous ne serez pas fache d'avoir,
+le cas echeant, le concours d'un honnete bourgeois, qui a le bonheur de
+disposer de quelque influence.
+
+Que ce second argument, dont la valeur venait d'etre demontree avant
+la lettre, fut de nature a porter, l'habile orateur etait fonde a le
+croire. Mais il n'esperait sans doute pas un succes si complet. Ilia
+Brusch, pleinement convaincu, ne demandait qu'a ceder. L'embarrassant
+etait seulement de trouver un pretexte plausible a son revirement.
+
+--La troisieme et derniere raison, continuait cependant le candidat
+passager, c'est que je m'adresse a vous de la part de M. Miclesco, votre
+president. Puisque vous avez place votre entreprise sous le patronage
+de la Ligue Danubienne, c'est bien le moins qu'elle surveille son
+execution, de maniere a etre en etat d'en garantir, au besoin, la
+loyaute. Quand M. Miclesco a connu mon intention de m'associer a votre
+voyage, il m'a donne un mandat quasi officiel dans ce sens. Je regrette
+de n'avoir pas prevu votre incomprehensible resistance, et d'avoir
+refuse les lettres de recommandation qu'il offrait de me remettre pour
+vous.
+
+Ilia Brusch poussa un soupir de soulagement. Pouvait-il exister
+meilleur pretexte d'accorder maintenant ce qu'il refusait avec tant
+d'acharnement?
+
+--Il fallait le dire! s'ecria-t-il. Dans ce cas, c'est fort different,
+et j'aurais mauvaise grace a repousser plus longtemps vos propositions.
+
+--Vous les acceptez donc?
+
+--Je les accepte.
+
+--Fort bien! dit l'amateur de peche enfin parvenu au comble de ses
+voeux, en tirant de sa poche quelques billets de banque. Voici les mille
+florins.
+
+--En voulez-vous un recu? demanda Ilia Brusch.
+
+--Si cela ne vous desoblige pas.
+
+Le pecheur tira de l'un des coffres de l'encre, une plume et un calepin,
+dont il dechira un feuillet, puis, aux dernieres lueurs du jour, se mit
+en devoir de libeller le recu qu'il lisait en meme temps a haute voix.
+
+"Recu, en payement forfaitaire de ma peche pendant toute la duree de
+mon present voyage et pour prix de son passage d'Ulm a la mer Noire, la
+somme de mille florins de monsieur...
+
+--De monsieur...? repeta-t-il, la plume levee, d'un ton interrogateur.
+
+Le passager d'Ilia Brusch etait en train de rallumer sa pipe.
+
+--Jaeger, 45, Leipzigerstrasse, Vienne," repondit-il entre deux bouffees
+de tabac.
+
+
+
+IV
+
+SERGE LADKO
+
+
+Des diverses contrees de la terre, qui, depuis l'origine de la periode
+historique, ont ete specialement eprouvees par la guerre,--en admettant
+qu'aucune contree puisse se flatter d'avoir beneficie d'une faveur
+relative a cet egard!--le Sud et le Sud-Est de l'Europe meritent d'etre
+cites au premier rang. Par leur situation geographique, ces regions
+sont, en effet, avec la fraction de l'Asie comprise entre la mer
+Noire et l'Indus, l'arene ou viennent fatalement se heurter les races
+concurrentes qui peuplent l'ancien continent.
+
+Pheniciens, Grecs, Romains, Perses, Huns, Goths, Slaves, Magyars, Turcs
+et tant d'autres, se sont dispute tout ou partie de ces malheureuses
+contrees, sans prejudice des hordes alors sauvages qui n'ont fait
+que les traverser, pour aller s'etablir dans l'Europe centrale et
+occidentale, ou, par une lente elaboration, elles ont engendre les
+nationalites modernes.
+
+Pas plus que leur tragique passe, l'avenir pour elles ne serait riant, a
+en croire nombre de savants prophetes. D'apres eux, l'invasion jaune y
+ramenera necessairement un jour ou l'autre les carnages de l'antiquite
+et du moyen age. Ce jour venu, la Russie meridionale, la Roumanie, la
+Serbie, la Bulgarie, la Hongrie, la Turquie meme bien etonnee de jouer
+un pareil role--si toutefois le pays qu'on nomme ainsi aujourd'hui est
+encore a cette epoque au pouvoir des fils d'Osman--seront par la force
+des choses le rempart avance de l'Europe, et c'est a leurs depens que se
+decideront les premiers chocs.
+
+En attendant ces cataclysmes, dont l'echeance est, a tout le moins,
+fort lointaine, les diverses races qui, au cours des ages, se sont
+superposees entre la Mediterranee et les Karpathes ont fini par se
+tasser vaille que vaille, et la paix--oh! cette paix relative des
+nations dites civilisees--n'a cesse d'etendre son empire vers l'Est.
+Les troubles, les pillages, les meurtres a l'etat endemique paraissent
+desormais limites a la partie de la peninsule des Balkans encore
+gouvernee par les Osmanlis.
+
+Entres pour la premiere fois en Europe en 1356, maitres de
+Constantinople en 1453, les Turcs se heurterent aux precedents
+envahisseurs, qui, venus avant eux de l'Asie centrale et depuis
+longtemps convertis au christianisme, commencaient des lors a
+s'amalgamer aux populations indigenes et a s'organiser en nations
+regulieres et stables. Perpetuel recommencement de l'eternelle bataille
+pour la vie, ces nations naissantes defendirent avec acharnement ce
+qu'elles-memes avaient pris a d'autres. Slaves, Magyars, Grecs, Croates,
+Teutons opposerent a l'invasion turque une vivante barriere, qui,
+si elle flechit par endroits, ne put etre nulle part completement
+renversee.
+
+Contenus en deca des Karpathes et du Danube, les Osmanlis furent meme
+incapables de se maintenir dans ces limites extremes, et ce qu'on
+appelle la _Question d'Orient_ n'est que l'histoire de leur retraite
+seculaire.
+
+A la difference des envahisseurs qui les avaient precedes et qu'ils
+pretendaient deloger a leur profit, ces musulmans asiatiques n'ont
+jamais reussi a s'assimiler les peuples qu'ils soumettaient a leur
+pouvoir. Etablis par la conquete, ils sont restes des conquerants
+commandant en maitres a des esclaves. Aggravee par la difference des
+religions, une telle methode de gouvernement ne pouvait avoir d'autre
+consequence que la revolte permanente des vaincus.
+
+L'histoire est pleine, en effet, de ces revoltes, qui, apres des siecles
+de luttes, avaient abouti, en 1875, a l'independance plus ou moins
+complete de la Grece, du Montenegro, de la Roumanie et de la Serbie.
+Quant aux autres populations chretiennes, elles continuaient a subir la
+domination des sectateurs de Mahomet.
+
+Cette domination, dans les premiers mois de 1875, se fit plus lourde et
+plus vexatoire encore que de coutume. Sous l'influence d'une reaction
+musulmane qui triomphait alors au palais du Sultan, les chretiens de
+l'Empire ottoman furent surcharges d'impots, malmenes, tues, tortures de
+mille manieres. La reponse ne se fit pas attendre. Au debut de l'ete,
+l'Herzegovine se souleva une fois de plus.
+
+Des bandes de patriotes battirent la campagne, et, commandees par des
+chefs de valeur, comme Peko-Paulowitch et Luibibratich, infligerent
+echecs sur echecs aux troupes regulieres envoyees contre elles.
+
+Bientot l'incendie se propagea, gagna le Montenegro, la Bosnie, la
+Serbie. Une nouvelle defaite subie par les armes turques aux defiles de
+la Duga, en janvier 1876, acheva d'enflammer les courages, et la fureur
+populaire commenca a gronder en Bulgarie. Comme toujours, cela debuta
+par de sourdes conspirations, par des reunions clandestines auxquelles
+se rendait en grand secret la jeunesse ardente du pays.
+
+Dans ces conciliabules, les chefs se degagerent rapidement et
+affermirent leur autorite sur une clientele plus ou moins nombreuse,
+les uns par l'eloquence du verbe, d'autres par la valeur de leur
+intelligence ou par l'ardeur de leur patriotisme. En peu de temps,
+chaque groupement, et, au-dessus des groupements, chaque ville eut le
+sien.
+
+A Roustchouk, important centre bulgare situe au bord du Danube, presque
+exactement en face de la ville roumaine de Giurgievo, l'autorite fut
+devolue sans conteste au pilote Serge Ladko. On n'aurait pu faire un
+meilleur choix.
+
+Age de pres de trente ans, de haute taille, blond comme un Slave du
+Nord, d'une force herculeenne, d'une agilite peu commune, rompu a tous
+les exercices du corps, Serge Ladko possedait cet ensemble de qualites
+physiques qui facilite le commandement. Ce qui vaut mieux, il avait
+aussi les qualites morales necessaires a un chef: l'energie dans la
+decision, la prudence dans l'execution, l'amour passionne de son pays.
+
+Serge Ladko etait ne a Roustchouk, ou il exercait la profession de
+pilote du Danube, et il n'avait jamais quitte la ville, si ce n'est pour
+conduire, soit vers Vienne ou plus en amont encore, soit jusqu'aux
+flots de la mer Noire, les barges et chalands qui s'en remettaient a
+sa connaissance parfaite du grand fleuve. Dans l'intervalle de ces
+navigations mi-fluviales, mi-maritimes, il consacrait ses loisirs a la
+peche, et, servi par des dons naturels exceptionnels, il avait acquis
+une etonnante habilete dans cet art, dont les produits, joints a ses
+honoraires de pilotage, lui assuraient la plus large aisance.
+
+Oblige par son double metier de passer sur le fleuve les quatre
+cinquiemes de sa vie, l'eau etait peu a peu devenue son element.
+Traverser le Danube, large a Roustchouk comme un bras de mer, n'etait
+qu'un jeu pour lui, et l'on ne comptait plus les sauvetages de ce
+merveilleux nageur.
+
+Une existence si digne et si droite avait, bien avant les troubles
+anti-turcs, rendu Serge Ladko populaire a Roustchouk. Innombrables y
+etaient ses amis, parfois inconnus de lui. On pourrait meme dire que ces
+amis comprenaient l'unanimite des habitants de la ville, si Ivan Striga
+n'avait pas existe.
+
+C'etait aussi un enfant du pays, cet Ivan Striga, comme Serge Ladko,
+dont il realisait la vivante antithese.
+
+Physiquement, il n'y avait entre eux rien de commun, et pourtant un
+passeport, qui se contente de designations sommaires, eut employe des
+termes identiques pour les depeindre l'un et l'autre.
+
+De meme que Ladko, Striga etait grand, large d'epaules, robuste, blond
+de cheveux et de barbe. Lui aussi avait les yeux bleus. Mais a ces
+traits generaux se limitait la ressemblance. Autant le visage aux lignes
+nobles de l'un exprimait la cordialite et la franchise, autant les
+traits tourmentes de l'autre disaient l'astuce et la froide cruaute.
+
+Au moral, la dissemblance s'accentuait encore. Tandis que Ladko vivait
+au grand jour, nul n'aurait pu dire par quels moyens Striga se procurait
+l'or qu'il depensait sans compter. Faute de certitudes a cet egard,
+l'imagination populaire se donnait libre carriere. On disait que Striga,
+traitre a son pays et a sa race, s'etait fait l'espion appointe du
+Turc oppresseur; on disait qu'a son metier d'espion il ajoutait,
+quand l'occasion s'en presentait, celui de contrebandier, et que des
+marchandises de toute nature passaient souvent grace a lui de la rive
+roumaine a la rive bulgare, ou reciproquement, sans payer de droits a la
+Douane; on disait meme, en hochant la tete, que tout cela etait peu de
+chose, et que Striga tirait le plus clair de ses ressources de rapines
+vulgaires et de brigandages; on disait encore... Mais que ne disait-on
+pas? La verite est qu'on ne savait rien de precis des faits et gestes de
+cet inquietant personnage, qui, si les suppositions desobligeantes
+du public repondaient a la realite, avait eu, en tous cas, la grande
+habilete de ne jamais se laisser prendre.
+
+Ces suppositions, d'ailleurs, on se bornait a se les confier
+discretement. Personne ne se fut risque a prononcer tout haut une parole
+contre un homme dont on redoutait le cynisme et la violence. Striga
+pouvait donc feindre d'ignorer l'opinion que l'on avait de lui,
+attribuer a l'admiration generale la sympathie que beaucoup lui
+temoignaient par lachete, parcourir la ville en pays conquis et la
+troubler, en compagnie de ses habitants les plus tares, du scandale de
+ses orgies.
+
+Entre un tel individu et Ladko, qui menait une existence si differente,
+il ne semblait pas que le moindre rapport dut s'etablir, et pendant
+longtemps, en effet, ils ne connurent l'un de l'autre que ce que leur
+en apprenait la rumeur publique. Logiquement meme, il aurait du en etre
+toujours ainsi. Mais le sort se rit de ce que nous appelons la logique,
+et il etait ecrit quelque part que les deux hommes se trouveraient face
+a face, transformes en irreconciliables adversaires.
+
+Natcha Gregorevitch, celebre dans toute la ville pour sa beaute, etait
+agee de vingt ans. Avec sa mere d'abord, seule ensuite, elle demeurait
+dans le voisinage de Ladko qu'elle avait ainsi connu des sa premiere
+enfance. Depuis longtemps, le secours d'un homme manquait a la maison.
+Quinze ans avant l'epoque ou commence ce recit, le pere etait tombe, en
+effet, sous les coups des Turcs, et le souvenir de ce meurtre abominable
+faisait encore fremir d'indignation les patriotes opprimes, mais non
+asservis. Sa veuve, reduite a ne compter que sur elle-meme, s'etait mise
+courageusement au travail. Experte dans l'art de ces dentelles et de
+ces broderies dont, chez les Slaves, la plus modeste paysanne agremente
+volontiers son humble parure, elle avait reussi par ce moyen a assurer
+sa subsistance et celle de sa fille.
+
+Cependant, c'est aux pauvres surtout que sont funestes les periodes
+troublees, et plus d'une fois la dentelliere aurait eu a souffrir de
+l'anarchie permanente de la Bulgarie, si Ladko n'etait venu discretement
+a son secours. Peu a peu, une grande intimite s'etait etablie entre le
+jeune homme et les deux femmes qui offraient l'abri de leur paisible
+demeure a ses desoeuvrements de garcon. Souvent, le soir, il frappait a
+leur porte, et la veillee se prolongeait autour du samovar bouillant.
+D'autres fois, c'est lui qui leur offrait, en echange de leur affectueux
+accueil, la distraction d'une promenade ou d'une partie de peche sur le
+Danube.
+
+Lorsque Mme Gregorevitch, usee par son incessant labeur, alla rejoindre
+son mari, la protection de Ladko se continua a l'orpheline. Cette
+protection se fit meme plus vigilante encore, et, grace a lui, jamais la
+jeune fille n'eut a souffrir de la disparition de la pauvre mere, qui
+avait donne deux fois la vie a son enfant.
+
+C'est ainsi que, de jour en jour, sans meme qu'ils en eussent
+conscience, l'amour s'etait eveille dans le coeur des deux jeunes gens.
+Ce fut a Striga qu'ils en durent la revelation.
+
+Celui-ci, ayant apercu celle qu'on appelait couramment la _beaute de
+Roustchouk_, s'en etait epris avec la soudainete et la fureur qui
+caracterisaient cette nature sans frein. En homme habitue a voir tout
+plier devant ses caprices, il s'etait presente chez la jeune fille et,
+sans autre formalite, l'avait demandee en mariage. Pour la premiere fois
+de sa vie, il se heurta a une resistance invincible. Natcha, au risque
+de s'attirer la haine d'un homme aussi redoutable, declara que rien ne
+pourrait jamais la decider a un pareil mariage. Striga revint vainement
+a la charge. Tout ce qu'il obtint fut de se voir, a la troisieme
+tentative, refuser purement et simplement la porte.
+
+Alors sa colere ne connut plus de bornes. Donnant libre cours a
+sa nature sauvage, il se repandit en imprecations dont Natcha fut
+epouvantee. Dans sa detresse, elle courut faire part de ses craintes a
+Serge Ladko, que sa confidence enflamma d'une colere egale a celle qui
+venait de l'effrayer si fort. Sans vouloir rien entendre, avec une
+violence extraordinaire d'expressions, il vitupera contre l'homme assez
+ose pour lever les yeux sur elle.
+
+Ladko consentit pourtant a se calmer. Des explications suivirent, tres
+confuses, mais dont le resultat fut parfaitement clair. Une heure plus
+tard, Serge et Natcha, le ciel dans les yeux et la joie au coeur,
+echangeaient leur premier baiser de fiancailles.
+
+Lorsque Striga connut la nouvelle, il manqua mourir de rage.
+Audacieusement, il se presenta a la maison Gregorevitch, l'injure et la
+menace a la bouche. Jete dehors par une main de fer, il apprit que la
+maison avait desormais un homme pour la defendre.
+
+Etre vaincu!... Avoir trouve son maitre, lui, Striga, qui
+s'enorgueillissait tant de sa force athletique!... C'etait plus
+d'humiliations qu'il n'en pouvait supporter, et il resolut de se venger.
+Avec quelques aventuriers de son acabit, il attendit Ladko, un soir que
+celui-ci remontait la berge du fleuve. Cette fois, il ne s'agissait plus
+d'une simple rixe, mais bien d'un assassinat en regle. Les assaillants
+brandissaient des couteaux.
+
+Cette nouvelle attaque n'eut pas plus de succes que la precedente. Arme
+d'un aviron qu'il manoeuvrait comme une massue, le pilote forca ses
+agresseurs a la retraite, et Striga, serre de pres, fut oblige a une
+fuite honteuse.
+
+Cette lecon avait ete suffisante, sans doute, car le louche personnage
+ne recommenca pas sa criminelle tentative. Au debut de l'annee 1875,
+Serge Ladko epousa Natcha Gregorevitch, et depuis lors, on s'adorait a
+plein coeur dans la confortable maison du pilote.
+
+C'est au milieu de cette lune de miel, dont plus d'une annee n'avait pas
+attenue l'eclat, que survinrent les evenements de Bulgarie, dans les
+premiers mois de 1876. L'amour que Serge Ladko eprouvait pour sa femme
+ne pouvait, quelque profond fut-il, lui faire oublier celui qu'il devait
+a son pays. Sans hesiter, il fit partie de ceux qui, tout de suite,
+se grouperent, se concerterent, s'ingeniant a chercher les moyens de
+remedier aux miseres de la patrie.
+
+Avant tout, il fallait se procurer des armes. De nombreux jeunes gens
+emigrerent dans ce but, franchirent le fleuve, se repandirent en
+Roumanie, et jusqu'en Russie. Serge Ladko fut de ceux-la. Le coeur
+dechire de regrets, mais ferme dans l'accomplissement de son devoir,
+il partit, laissant loin de lui celle qu'il adorait exposee a tous les
+dangers qui menacent, en temps de revolution, la femme d'un chef de
+partisans.
+
+A ce moment, le souvenir de Striga lui vint a l'esprit et aggrava ses
+inquietudes. Le bandit n'allait-il pas profiter de l'absence de son
+heureux rival pour le frapper dans ce qu'il avait de plus cher? C'etait
+possible, en effet. Mais Serge Ladko passa outre a cette crainte
+legitime. D'ailleurs, il semblait bien que, depuis plusieurs mois,
+Striga avait quitte le pays sans esprit de retour.
+
+A en croire le bruit public, il avait transporte plus au Nord le theatre
+principal de ses operations. Si les racontars ne manquaient pas a ce
+sujet, ils restaient incoherents et contradictoires. La rumeur populaire
+l'accusait en gros de tous les crimes, sans que personne en precisat
+aucun.
+
+Le depart de Striga paraissait, du moins, chose certaine, et cela
+seulement importait a Ladko.
+
+L'evenement donna raison a son courage. Pendant son absence, rien ne
+menaca la securite de Natcha.
+
+A peine arrive, il dut repartir, et cette seconde expedition allait
+etre plus longue que la premiere. Les procedes adoptes jusqu'ici
+ne permettaient, en effet, de se procurer des armes qu'en quantite
+insuffisante. Les transports, en provenance de la Russie, etaient
+effectues par terre, a travers la Hongrie et la Roumanie, c'est-a-dire
+dans des contrees fort depourvues a cette epoque de lignes ferrees. Les
+patriotes bulgares espererent arriver plus aisement au resultat desire,
+si l'un d'eux remontait a Budapest et y centralisait les envois d'armes
+venus par rail, pour en charger des chalands qui descendraient ensuite
+rapidement le Danube.
+
+Ladko, designe pour cette mission de confiance, se mit en route le soir
+meme. En compagnie d'un compatriote, qui devait ramener le bateau a
+la rive bulgare, il traversa le fleuve, afin de gagner, le plus vite
+possible, a travers la Roumanie, la capitale de la Hongrie. A ce moment,
+un incident se produisit qui donna beaucoup a penser au delegue des
+conspirateurs.
+
+Son compagnon et lui n'etaient pas a cinquante metres du bord quand un
+coup de feu retentit. La balle leur etait destinee sans aucun doute,
+car ils l'entendirent siffler a leurs oreilles, et le pilote en douta
+d'autant moins que, dans le tireur entrevu a l'obscure lumiere du
+crepuscule, il crut reconnaitre Striga. Celui-ci etait donc de retour a
+Roustchouk?
+
+L'angoisse mortelle que cette complication lui fit eprouver n'ebranla
+pas la resolution de Ladko: Il avait fait d'avance a la patrie le
+sacrifice de sa vie. Il saurait aussi, s'il le fallait, lui sacrifier
+plus encore: son bonheur mille fois plus precieux. Au bruit du coup de
+feu, il s'etait laisse tomber au fond de l'embarcation. Mais ce n'etait
+la qu'une ruse de guerre destinee a eviter une nouvelle attaque, et la
+detonation n'avait pas cesse de se repercuter dans la campagne, que
+sa main, appuyant plus lourdement sur l'aviron, poussait plus vite
+le bateau vers la ville roumaine de Giurgievo, dont les lumieres
+commencaient a piquer la nuit grandissante.
+
+Parvenu a destination, Ladko s'occupa activement de sa mission.
+
+Il se mit en rapport avec les emissaires du Gouvernement du Tzar, les
+uns arretes a la frontiere russe, certains fixes incognito a Budapest
+et a Vienne. Plusieurs chalands, charges par ses soins d'armes et de
+munitions, descendirent le courant du Danube.
+
+Frequentes etaient les nouvelles qu'il recevait de Natcha, par des
+lettres envoyees au nom d'emprunt qu'il avait choisi, et portees en
+territoire roumain a la faveur de la nuit. Bonnes tout d'abord, ces
+nouvelles ne tarderent pas a devenir plus inquietantes. Ce n'est pas que
+Natcha prononcat le nom de Striga. Elle semblait meme ignorer que le
+bandit fut revenu en Bulgarie, et Ladko commenca a douter du bien-fonde
+de ses craintes. Par contre, il etait certain que celui-ci avait ete
+denonce aux autorites turques, puisque la police avait fait irruption
+dans sa demeure et s'etait livree a une perquisition, d'ailleurs sans
+resultat. Il ne devait donc pas se hater de revenir en Bulgarie, car
+son retour eut ete un veritable suicide. On connaissait son role, on le
+guettait, jour et nuit, et il ne pourrait se montrer en ville sans etre
+arrete au premier pas. Arrete etant, chez les Turcs, synonyme d'execute,
+il fallait donc que Ladko s'abstint de reparaitre, jusqu'au moment ou
+la revolte serait ouvertement proclamee, sous peine d'attirer les pires
+malheurs sur lui-meme et sur sa femme, que l'on n'avait jusqu'ici
+nullement inquietee.
+
+Ce moment ne tarda pas a arriver. La Bulgarie se souleva au mois de
+mai, trop prematurement au gre du pilote qui augurait mal de cette
+precipitation.
+
+Quelle que fut son opinion a cet egard, il devait courir au secours de
+son pays. Le train l'amena a Zombor, la derniere ville hongroise,
+proche du Danube, qui fut alors desservie par le chemin de fer. La, il
+s'embarquerait et n'aurait plus qu'a s'abandonner au courant.
+
+Les nouvelles qu'il trouva a Zombor le forcerent a interrompre son
+voyage. Ses craintes n'etaient que trop justifiees. La revolution
+bulgare etait ecrasee dans l'oeuf. Deja la Turquie concentrait des
+troupes nombreuses dans un vaste triangle dont Roustchouk, Widdin et
+Sofia formaient les sommets, et sa main de fer s'appesantissait plus
+lourdement sur ces malheureuses contrees. Ladko dut revenir en arriere
+et retourner attendre de meilleurs jours dans la petite ville ou il
+avait fixe sa residence.
+
+Les lettres de Natcha, qu'il y recut bientot, lui demontrerent
+l'impossibilite de prendre un autre parti. Sa maison etait surveillee
+plus que jamais, a ce point que Natcha devait se considerer comme
+virtuellement prisonniere; plus que jamais on le guettait, et il lui
+fallait, dans l'interet commun, s'abstenir soigneusement de toute
+demarche imprudente.
+
+Ladko rongea donc son frein dans l'inaction, les envois d'armes ayant
+ete forcement supprimes depuis l'avortement de la revolte et la
+concentration des troupes turques sur les rives du fleuve. Mais cette
+attente, deja penible par elle-meme, lui devint tout a fait intolerable,
+quand, vers la fin du mois de juin, il cessa de recevoir aucune nouvelle
+de sa chere Natcha.
+
+Il ne savait que penser, et ses inquietudes devinrent de torturantes
+angoisses a mesure que le temps s'ecoula. Il etait, en effet, en droit
+de tout craindre. Le 1er juillet, la Serbie avait officiellement
+declare la guerre au Sultan, et, depuis lors, la region du Danube etait
+sillonnee de troupes, dont le passage incessant s'accompagnait des plus
+terribles exces. Fallait-il donc compter Natcha au nombre des victimes
+de ces troubles, ou bien avait-elle ete incarceree par les autorites
+turques, soit comme otage, soit comme complice presumee de son mari?
+
+Apres un mois de ce silence, il ne put le supporter davantage, et se
+resolut a tout braver pour rentrer en Bulgarie afin d'en connaitre la
+veritable cause.
+
+Toutefois, dans l'interet meme de Natcha, il importait d'agir avec
+prudence. Aller sottement se faire prendre par les sentinelles turques
+n'eut servi de rien. Son retour n'aurait d'utilite que s'il pouvait
+penetrer dans la ville de Roustchouk et y circuler librement, malgre les
+soupcons dont il etait l'objet. Il agirait ensuite au mieux, selon
+les circonstances. Au pis aller, et dut-il repasser precipitamment la
+frontiere, il aurait eu du moins la joie de serrer sa femme sur son
+coeur.
+
+Serge Ladko chercha pendant plusieurs jours la solution de ce difficile
+probleme. Il crut enfin l'avoir trouvee, et, sans se confier a personne,
+mit immediatement a execution le plan imagine par lui.
+
+Ce plan reussirait-il? L'avenir le lui dirait. Il fallait, en tous cas,
+tenter le sort, et c'est pourquoi, dans la matinee du 28 juillet 1876,
+les plus proches voisins du pilote, dont nul ne connaissait le nom
+veritable, apercurent hermetiquement close la petite maison dans
+laquelle, depuis plusieurs mois, il avait abrite sa solitude.
+
+Quel etait le plan de Ladko, les dangers auxquels il allait s'exposer en
+s'efforcant de le realiser, par quels cotes les evenements de Bulgarie,
+et de Roustchouk en particulier, se relient au concours de peche de
+Sigmaringen, c'est ce que le lecteur apprendra dans la suite de ce recit
+nullement imaginaire, dont les principaux personnages vivent encore de
+nos jours sur les bords du Danube.
+
+
+
+V
+
+KARL DRAGOCH
+
+
+Aussitot qu'il eut son recu en poche, M. Jaeger proceda a son
+installation. Apres s'etre enquis de la couchette qui lui etait
+attribuee, il disparut dans la cabine, en emportant sa valise. Dix
+minutes plus tard, il en ressortait, transforme de la tete aux pieds.
+Vetu comme un pecheur fini,--rude vareuse, bottes fortes, casquette de
+loutre,--il semblait la copie d'Ilia Brusch.
+
+M. Jaeger eprouva un peu de surprise, en constatant que, pendant sa
+courte absence, son hote avait quitte la barge. Respectueux de ses
+engagements, il ne se permit toutefois aucune question, quand celui-ci
+revint, une demi-heure plus tard. C'est sans l'avoir sollicite qu'il
+apprit qu'Ilia Brusch avait cru devoir envoyer quelques lettres
+aux journaux, afin de leur annoncer son arrivee a Neustadt pour le
+surlendemain soir, et a Ratisbonne pour le jour suivant. Maintenant que
+les interets de M. Jaeger etaient en jeu, il importait en effet de ne
+plus rencontrer un desert pareil a celui qu'on avait trouve a Ulm. Ilia
+Brusch exprima meme le regret de ne pouvoir s'arreter aux villes qu'on
+traverserait avant Neustadt, et notamment a Neubourg et a Ingolstadt,
+qui sont des cites assez importantes. Ces arrets, malheureusement, ne
+cadraient pas avec son plan d'etapes et il etait force d'y renoncer.
+
+M. Jaeger parut enchante de la reclame faite a son profit et ne
+manifesta pas autrement d'ennui de ne pouvoir s'arreter a Neubourg et a
+Ingolstadt. Il approuva son hote, au contraire, et l'assura une fois de
+plus qu'il n'entendait aucunement diminuer sa liberte, ainsi qu'ils en
+etaient convenus.
+
+Les deux compagnons souperent ensuite face a face, a cheval sur l'un des
+bancs. A titre de bienvenue, M. Jaeger corsa meme le menu d'un superbe
+jambon, qu'il sortit de son inepuisable valise, et ce produit de la
+ville de Mayence fut fort apprecie d'Ilia Brusch, qui commenca a estimer
+que son convive avait du bon.
+
+La nuit se passa sans incident. Avant le lever du soleil, Ilia Brusch
+largua les amarres, en evitant de troubler le profond sommeil dans
+lequel etait plonge son aimable passager.
+
+A Ulm, ou il acheve de traverser le petit royaume de Wurtemberg pour
+penetrer en Baviere, le Danube n'est encore qu'un modeste cours d'eau.
+Il n'a pas recu les grands tributaires qui accroissent sa puissance
+en aval, et rien ne permet de presager qu'il va devenir l'un des plus
+importants fleuves de l'Europe.
+
+Le courant, deja fort assagi, atteignait a peu pres une lieue a l'heure.
+Des barques de toutes dimensions, parmi lesquelles quelques lourds
+bateaux charges a couler, le descendaient, s'aidant parfois d'une large
+voile que gonflait une brise de Nord-Ouest. Le temps s'annoncait beau,
+sans menace de pluie.
+
+Des qu'il fut au milieu du courant, Ilia Brusch manoeuvra sa godille et
+activa la marche de l'embarcation. M. Jaeger, quelques heures plus tard,
+le trouva livre a cette occupation, et jusqu'au soir il en fut ainsi,
+sauf un court repos au moment du dejeuner, pendant lequel la derive ne
+fut meme pas interrompue. Le passager ne formula aucune observation, et,
+s'il fut etonne de tant de hate, il garda son etonnement pour lui.
+
+Peu de paroles furent echangees au cours de cette journee. Ilia Brusch
+godillait energiquement. Quant a M. Jaeger, il observait avec une
+attention, qui aurait certainement frappe son hote, si celui-ci eut ete
+moins absorbe, les bateaux qui sillonnaient le Danube, a moins que son
+regard n'en parcourut les deux rives. Ces rives etaient notablement
+abaissees. Le fleuve montrait meme une tendance a s'elargir aux depens
+des alentours. La berge de gauche, a demi submergee, ne se distinguait
+plus avec precision, tandis que, sur la berge droite, elevee
+artificiellement pour l'etablissement de la voie ferree, les trains
+couraient, les locomotives haletaient, melant leurs fumees a celles des
+dampsboots, dont les roues battaient l'eau a grand bruit.
+
+A Offingen, devant lequel on passa dans l'apres-midi, la voie ferree
+obliqua vers le Sud, definitivement repoussee par le fleuve et la
+rive droite fut transformee a son tour en un vaste marais, dont rien
+n'indiquait la fin, lorsqu'on s'arreta, le soir, a Dillingen, pour la
+nuit.
+
+Le lendemain, apres une etape aussi rude que celle de la veille, le
+grappin fut jete en un point desert, a quelques kilometres au-dessus de
+Neubourg, et, de nouveau, l'aube du 15 aout se leva quand la barge etait
+deja au milieu du courant.
+
+C'est pour le soir de ce jour qu'Ilia Brusch avait annonce son arrivee
+a Neustadt. Il eut ete honteux de s'y presenter les mains vides. Les
+conditions atmospheriques etant favorables et l'etape devant etre
+sensiblement plus courte que les precedentes, Ilia Brusch se resolut
+donc a pecher.
+
+Des les premieres heures du jour, il verifia ses engins, avec un soin
+minutieux. Son compagnon, assis a l'arriere de la barque, semblait
+d'ailleurs s'interesser a ses preparatifs, ainsi qu'il sied a un
+veritable amateur. Tout en travaillant, Ilia Brusch ne dedaignait pas de
+causer.
+
+"Aujourd'hui, comme vous le voyez, monsieur Jaeger, je me dispose a
+pecher, et les apprets de la peche sont un peu longs. C'est que le
+poisson est defiant de sa nature, et on ne saurait prendre trop de
+precautions pour l'attirer. Certains ont une intelligence rare, entre
+autres la tanche. Il faut lutter de ruse avec elle, et sa bouche est
+tellement dure, qu'elle risque de casser la ligne.
+
+--Pas fameux, la tanche, je crois, fit observer M. Jaeger.
+
+--Non, car elle affectionne les eaux bourbeuses, ce qui communique
+souvent a sa chair un gout desagreable.
+
+--Et le brochet?
+
+--Excellent, le brochet, declara Ilia Brusch, a la condition de peser au
+moins cinq ou six livres; quant aux petits, ils ne sont qu'aretes. Mais,
+dans tous les cas, le brochet ne saurait etre range parmi les poissons
+intelligents et ruses.
+
+--Vraiment, monsieur Brusch! Ainsi donc, les requins d'eau douce, comme
+on les appelle...
+
+--Sont aussi betes que les requins d'eau salee, monsieur Jaeger. De
+veritables brutes, au meme niveau que la perche ou l'anguille! Leur
+peche peut donner du profit, de l'honneur jamais... Ce sont, comme l'a
+ecrit un fin connaisseur, des poissons "qui se prennent" et "qu'on ne
+prend pas".
+
+M. Jaeger ne pouvait qu'admirer la conviction si persuasive d'Ilia
+Brusch, non moins que la minutieuse attention avec laquelle il preparait
+ses engins.
+
+Tout d'abord, il avait saisi sa canne a la fois flexible et legere, qui,
+apres avoir ete ployee a son extremite jusqu'a son point de rupture,
+s'etait redressee aussi droite qu'auparavant. Cette canne se composait
+de deux parties, l'une forte a sa base de quatre centimetres et
+diminuant jusqu'a n'avoir plus qu'un centimetre a l'endroit ou
+commencait la seconde, le scion, cette derniere en bois fin et
+resistant. Faite d'une gaule de noisetier, elle mesurait pres de quatre
+metres de longueur, ce qui permettait au pecheur de s'attaquer, sans
+s'eloigner de la rive, aux poissons de fond, tels que la breme et le
+gardon rouge.
+
+Ilia Brusch, montrant a M. Jaeger les hamecons qu'il venait de fixer
+avec l'empile a l'extremite du crin de Florence:
+
+--Vous voyez, monsieur Jaeger, dit-il, ce sont des hamecons numero onze,
+tres fins de corps. Comme amorce, ce qu'il y a de meilleur, pour le
+gardon, c'est du ble cuit, creve d'un cote seulement et bien amolli...
+Allons! voila qui est fini et je n'ai plus qu'a tenter la fortune."
+
+Tandis que M. Jaeger s'accotait contre le tot, il s'assit sur le banc,
+son epuisette a sa portee, puis la ligne fut lancee apres un balancement
+methodique, qui n'etait pas depourvu d'une certaine grace. Les hamecons
+s'enfoncerent sous les eaux jaunatres, et la plombee leur donna une
+position verticale, ce qui est preferable, de l'avis de tous les
+professionnels. Au-dessus d'eux, surnageait la flotte, faite d'une plume
+de cygne, qui, n'absorbant pas l'eau, est, par cela meme, excellente.
+
+Il va de soi qu'un profond silence regna dans l'embarcation a partir de
+ce moment. Le bruit des voix effarouche trop facilement le poisson, et
+d'ailleurs un pecheur serieux a autre chose a faire qu'a s'oublier en
+bavardages. Il doit etre attentif a tous les mouvements de sa flotte,
+et ne pas laisser echapper l'instant precis ou il convient de ferrer la
+proie.
+
+Pendant cette matinee, Ilia Brusch eut lieu d'etre satisfait. Non
+seulement il prit une vingtaine de gardons, mais encore douze chevesnes
+et quelques dards. Si M. Jaeger avait en realite les gouts du passionne
+amateur qu'il s'etait vante d'etre, il ne pouvait qu'admirer la
+precision rapide avec laquelle son hote ferrait, ainsi que cela est
+necessaire pour les poissons de cette espece. Des qu'il sentait que
+"cela mordait", il se gardait bien de ramener aussitot ses captures a
+la surface de l'eau, il les laissait se debattre dans les fonds, se
+fatiguer en vains efforts pour se decrocher, montrant ce sang-froid
+imperturbable qui est l'une des qualites de tout pecheur digne de ce
+nom.
+
+La peche fut terminee vers onze heures. Pendant la belle saison, le
+poisson ne mord pas, en effet, aux heures ou le soleil, parvenu a
+son point culminant, fait scintiller la surface des eaux. Le butin,
+d'ailleurs, etait suffisamment abondant. Ilia Brusch craignait meme
+qu'il ne le fut trop, en raison du peu d'importance de la ville de
+Neustadt ou la barge s'arreta vers cinq heures.
+
+Il se trompait. Vingt-cinq ou trente personnes guettaient son apparition
+et le saluerent de leurs applaudissements, des que l'embarcation fut
+amarree. Bientot il ne sut auquel entendre, et, en quelques instants,
+les poissons furent echanges contre vingt-sept florins, qu'Ilia Brusch
+versa, seance tenante, a M. Jaeger a titre de premier dividende.
+
+Celui-ci, conscient de n'avoir aucun droit a l'admiration publique,
+s'etait modestement abrite sous le tot, ou Ilia Brusch vint le
+rejoindre, aussitot qu'il put se debarrasser de ses enthousiastes
+admirateurs. Il convenait, en effet, de ne pas perdre de temps pour
+chercher le sommeil, la nuit devant etre fort ecourtee. Desireux d'etre
+de bonne heure a Ratisbonne, dont pres de soixante-dix kilometres le
+separaient, Ilia Brusch avait decide qu'il se remettrait en route des
+une heure du matin, ce qui lui donnerait le loisir de pecher encore au
+cours de la journee suivante, malgre la longueur de l'etape.
+
+Une trentaine de livres de poissons furent prises par Ilia Brusch
+avant midi, si bien que les curieux qui se pressaient sur le quai
+de Ratisbonne n'eurent pas le regret de s'etre deranges en vain.
+L'enthousiasme public augmentait visiblement. Il s'etablit, en plein
+air, de veritables encheres entre les amateurs, et les trente livres de
+poissons ne rapporterent pas moins de quarante et un florins au laureat
+de la Ligue Danubienne.
+
+Celui-ci n'avait jamais reve pareil succes, et il en arrivait a penser
+que M. Jaeger pourrait bien, en fin de compte, avoir fait une excellente
+affaire. En attendant que ce point fut elucide, il importait de remettre
+les quarante et un florins a leur legitime proprietaire, mais Ilia
+Brusch fut dans l'impossibilite de s'acquitter de ce devoir. M. Jaeger
+avait, en effet, quitte discretement la barge, en prevenant son
+compagnon, par un mot laisse en evidence, que celui-ci n'eut pas a
+l'attendre pour le souper et qu'il reviendrait seulement assez tard dans
+la soiree.
+
+Ilia Brusch trouva fort naturel que M. Jaeger voulut profiter de cette
+occasion de visiter une ville qui fut pendant cinquante ans le siege de
+la diete imperiale. Peut-etre, aurait-il eprouve moins de satisfaction
+et plus de surprise, s'il avait su a quelles occupations se livrait
+alors son passager, et s'il en avait connu la veritable personnalite.
+
+"M. Jaeger, 45, Leipzigerstrasse, Vienne", avait docilement ecrit Ilia
+Brusch sous la dictee du nouveau venu. Mais celui-ci eut ete fort
+embarrasse si le pecheur s'etait montre plus curieux, et si, reprenant
+pour son compte une requete dont il venait d'apprecier le desagrement,
+il avait, a l'exemple de l'indiscret pandore, demande a M. Jaeger de lui
+montrer ses papiers.
+
+Ilia Brusch negligea cette precaution, dont la legitimite lui avait
+cependant ete demontree, et cette negligence devait avoir pour lui de
+terribles resultats.
+
+Quel nom le gendarme allemand avait lu sur le passeport que lui
+presentait M. Jaeger, nul ne le sait; mais, si ce nom etait bien
+exactement celui du veritable proprietaire du passeport, le gendarme
+n'avait pu en lire un autre que celui de Karl Dragoch.
+
+Le passionne amateur de peche et le chef de la police danubienne
+ne faisaient, en effet, qu'une seule et unique personne. Resolu a
+s'introduire, coute que coute, dans l'embarcation d'Ilia Brusch, Karl
+Dragoch, prevoyant la possibilite d'une invincible resistance, avait
+dresse ses batteries en consequence. L'intervention du gendarme etait
+preparee, et la scene truquee comme une scene de theatre. L'evenement
+demontrait que Karl Dragoch avait frappe juste, puisque Ilia Brusch
+considerait maintenant comme une heureuse chance d'avoir, au milieu
+des dangers qui lui etaient reveles, ce protecteur dont il ne pouvait
+contester la puissance.
+
+Le succes etait meme si complet que Dragoch en etait trouble. Pourquoi,
+apres tout, Ilia Brusch avait-il montre tant d'emotion devant
+l'injonction du gendarme? Pourquoi avait-il une telle crainte de voir
+se reediter une aventure de ce genre, qu'il sacrifiait a cette crainte
+l'amour--dont la violence avait bien aussi, d'ailleurs, quelque chose
+d'excessif--qu'il proclamait avoir pour la solitude? Un honnete homme,
+que diable! n'a pas a redouter si fort une comparution devant un
+commissaire de police. Le pis qui puisse en resulter, c'est un retard de
+quelques heures, de quelques jours a la rigueur, et quand on n'est pas
+presse... Il est vrai qu'Ilia Brusch etait presse, ce qui ne laissait
+pas de donner aussi a reflechir.
+
+Defiant par nature, comme tout bon policier, Karl Dragoch reflechissait.
+Mais il avait aussi trop de bon sens pour se laisser egarer par des
+particularites fugitives, dont l'explication etait probablement des plus
+simples. Il enregistra donc purement et simplement ces petites remarques
+dans sa memoire, et appliqua les ressources de son esprit a la solution
+du probleme, plus serieux celui-la, qu'il s'etait pose.
+
+Le projet que Karl Dragoch avait mis a execution, en s'imposant a Ilia
+Brusch a titre de passager, n'etait pas ne tout arme dans son cerveau.
+Le veritable auteur en etait Michael Michaelovitch, qui, d'ailleurs, ne
+s'en doutait guere. Quand ce Serbe facetieux avait plaisamment insinue,
+au _Rendez-vous des Pecheurs_, que le laureat de la Ligue Danubienne
+pourrait bien etre, au choix, soit le malfaiteur poursuivi, soit le
+policier poursuivant, Karl Dragoch avait accorde une serieuse attention
+a ces propos emis a la legere. Certes, il ne les avait pas pris au pied
+de la lettre. Il avait de bonnes raisons de savoir que le pecheur et
+le policier n'avaient rien de commun, et, procedant par analogie, il
+considera comme infiniment vraisemblable que ce pecheur n'eut pas plus
+de rapport avec le malfaiteur recherche. Mais, de ce qu'une chose n'a
+pas ete faite, il ne s'ensuit pas qu'elle ne puisse l'etre, et Karl
+Dragoch avait pense aussitot que le joyeux Serbe avait raison, et qu'un
+detective, desireux de surveiller le Danube tout a son aise, se fut, en
+effet, montre tres habile, en empruntant la personnalite d'un pecheur
+assez notoire pour que personne n'en puisse raisonnablement suspecter
+l'identite professionnelle.
+
+Quelque tentante que fut cette combinaison, il y fallait cependant
+renoncer. Le concours de Sigmaringen avait eu lieu, Ilia Brusch,
+vainqueur du tournoi, avait annonce publiquement son projet, et
+certainement il ne se preterait pas de bonne grace a une substitution de
+personne, substitution tres scabreuse, au surplus, puisque les traits du
+laureat etaient desormais connus d'un grand nombre de ses collegues.
+
+Toutefois, s'il fallait renoncer a ce qu'Ilia Brusch consentit a laisser
+effectuer sous son nom, par un autre que lui, le voyage qu'il avait
+entrepris, il existait peut-etre un moyen terme d'arriver au meme but.
+Dans l'impossibilite d'etre Ilia Brusch, Karl Dragoch ne pouvait-il
+se contenter de prendre passage a son bord? Qui ferait attention au
+compagnon d'un homme devenu presque celebre et qui monopoliserait
+par consequent a son profit l'interet general? Et meme, si quelqu'un
+laissait par inadvertance tomber un regard distrait sur ce compagnon
+obscur, etait-il admissible qu'il etablit le moindre rapprochement entre
+ce vague inconnu et le policier, qui accomplirait ainsi sa mission dans
+une ombre protectrice?
+
+Ce projet longuement examine, Karl Dragoch, en derniere analyse, le
+jugea excellent, et resolut de le realiser. On a vu avec quelle maestria
+il avait machine sa scene initiale, mais cette scene eut ete, au besoin,
+suivie de beaucoup d'autres. S'il l'avait fallu, Ilia Brusch eut ete
+traine chez le commissaire, emprisonne meme sous de specieux pretextes,
+effraye de cent facons. Karl Dragoch, on peut en etre sur, eut joue de
+l'arbitraire sans remords, jusqu'au moment ou le pecheur, terrifie,
+n'aurait plus vu qu'un sauveur dans le passager qu'il repoussait.
+
+Le detective s'estimait heureux, toutefois, d'avoir triomphe sans
+employer cette violence morale et sans continuer la comedie plus loin
+que le premier acte.
+
+Maintenant, il etait dans la place, bien certain que, s'il faisait mine
+de vouloir la quitter, son hote s'opposerait a son depart avec autant
+d'energie qu'il s'etait oppose a son entree. Restait a tirer parti de la
+situation.
+
+Pour cela, Karl Dragoch n'avait qu'a se laisser entrainer par le
+courant. Pendant que son compagnon pecherait ou godillerait, il
+surveillerait le fleuve, ou rien d'anormal n'echapperait a son regard
+experimente. Chemin faisant, il s'aboucherait avec ses hommes dissemines
+le long des rives. A la premiere nouvelle d'un delit ou d'un crime,
+il se separerait d'Ilia Brusch pour se lancer sur les traces des
+malfaiteurs, et il en serait au besoin de meme, si, en l'absence de tout
+crime ou de tout delit, un indice suspect attirait son attention.
+
+Tout cela etait sagement combine et, plus il y pensait, plus Karl
+Dragoch s'applaudissait de son idee, qui, en lui assurant l'incognito
+sur toute la longueur du Danube, multipliait les chances du succes.
+
+Malheureusement, en raisonnant ainsi, le detective ne tenait pas compte
+du hasard. Il ne se doutait guere qu'une serie de faits des plus
+singuliers allait, dans peu de jours, aiguiller ses recherches dans une
+direction imprevue et donner a sa mission une ampleur inattendue.
+
+
+
+VI
+
+LES YEUX BLEUS
+
+
+En quittant la barge, Karl Dragoch gagna les quartiers du centre. Il
+connaissait Ratisbonne, et c'est sans hesiter sur la direction a suivre
+qu'il s'engagea a travers les rues silencieuses, flanquees ca et la de
+donjons feodaux a dix etages, de cette cite jadis bruyante, que n'anime
+plus guere une population tombee a vingt-six mille ames.
+
+Karl Dragoch ne songeait pas a visiter la ville, comme le croyait Ilia
+Brusch. Ce n'est pas en qualite de touriste qu'il voyageait. A peu de
+distance du pont, il se trouva en face du Dom, la cathedrale aux tours
+inachevees, mais il ne jeta qu'un coup d'oeil distrait sur son curieux
+portail de la fin du XVe siecle. Assurement, il n'irait pas admirer, au
+Palais des Princes de Tour et Taxis, la chapelle gothique et le cloitre
+ogival, pas plus que la bibliotheque de pipes, bizarre curiosite de cet
+ancien couvent. Il ne visiterait pas davantage le Rathhaus, siege de la
+Diete autrefois, et aujourd'hui simple Hotel de Ville, dont la salle
+est ornee de vieilles tapisseries, et ou la chambre de torture avec ses
+divers appareils est montree, non sans orgueil, par le concierge de
+l'endroit. Il ne depenserait pas un _trinkgeld_, le pourboire allemand,
+a payer les services d'un cicerone. Il n'en avait pas besoin, et c'est
+sans le secours de personne qu'il se rendit au Bureau des Postes, ou
+plusieurs lettres l'attendaient a des initiales convenues. Karl Dragoch,
+ayant lu ces lettres, sans que son visage decelat aucun sentiment, se
+disposait a sortir du bureau, lorsqu'un homme assez vulgairement vetu
+l'accosta sur la porte.
+
+Cet homme et Dragoch se connaissaient, car celui-ci d'un geste arreta
+le nouveau venu au moment ou il allait prendre la parole. Ce geste
+signifiait evidemment: "Pas ici." Tous deux se dirigerent vers une place
+voisine.
+
+"Pourquoi ne m'as-tu pas attendu sur le bord du fleuve? demanda Karl
+Dragoch, quand il s'estima a l'abri des oreilles indiscretes.
+
+--Je craignais de vous manquer, lui fut-il repondu. Et, comme je savais
+que vous deviez venir a la poste....
+
+--Enfin, te voila, c'est l'essentiel, interrompit Karl Dragoch. Rien de
+neuf?
+
+--Rien.
+
+--Pas meme un vulgaire cambriolage dans la region?
+
+--Ni dans la region, ni ailleurs, le long du Danube s'entend.
+
+--A quand remontent tes dernieres nouvelles?
+
+--Il n'y a pas deux heures que j'ai recu un telegramme de notre bureau
+central de Budapest. Calme plat sur toute la ligne.
+
+Karl Dragoch reflechit un instant.
+
+--Tu vas aller au Parquet de ma part. Tu donneras ton nom, Friedrick
+Ulhmann, et tu prieras qu'on te tienne au courant s'il survenait la
+moindre chose. Tu partiras ensuite pour Vienne.
+
+--Et nos hommes?
+
+--Je m'en charge. Je les verrai au passage. Rendez-vous a Vienne,
+d'aujourd'hui en huit, c'est le mot d'ordre.
+
+--Vous laisserez donc le haut fleuve sans surveillance? demanda Ulhmann.
+
+--Les polices locales y suffiront, repondit Dragoch, et nous accourrons
+a la moindre alerte. Jusqu'ici, d'ailleurs, il ne s'est jamais rien
+passe, au-dessus de Vienne, qui soit de notre competence. Pas si betes,
+nos bonshommes, d'operer si loin de leur base.
+
+--Leur base?... repeta Ulhmann. Auriez-vous des renseignements
+particuliers?
+
+--J'ai, en tous cas, une opinion.
+
+--Qui est?...
+
+--Trop curieux!... Quoi qu'il en soit, je te predis que nous debuterons
+entre Vienne et Budapest.
+
+--Pourquoi la plutot qu'ailleurs?
+
+--Parce que c'est la que le dernier crime a ete commis. Tu sais bien, ce
+fermier qu'ils ont fait "chauffer" et qu'on a retrouve brule jusqu'aux
+genoux.
+
+--Raison de plus pour qu'ils operent ailleurs la prochaine fois.
+
+--Parce que?...
+
+--Parce qu'ils se diront que le district ou ce crime a ete perpetre doit
+etre tout specialement surveille. Ils iront donc plus loin tenter la
+fortune. C'est ce qu'ils ont fait jusqu'ici. Jamais deux fois de suite
+au meme endroit."
+
+--Ils ont raisonne comme des bourriques, et tu les imites, Friedrick
+Ulhmann, repliqua Karl Dragoch. Mais c'est bien sur leur sottise que je
+compte. Tous les journaux, comme tu as du le voir, m'ont attribue un
+raisonnement analogue. Ils ont publie avec un parfait ensemble que je
+quittais le Danube superieur, ou, selon moi, les malfaiteurs ne
+se risqueraient pas a revenir, et que je partais pour la Hongrie
+meridionale. Inutile de te dire qu'il n'y a pas un mot de vrai
+la-dedans, mais tu peux etre sur que ces communications tendancieuses
+n'ont pas manque de toucher les interesses.
+
+--Vous en concluez?
+
+--Qu'ils n'iront pas du cote de la Hongrie meridionale se jeter dans la
+gueule du loup.
+
+--Le Danube est long, objecta Ulhmann. Il y a la Serbie, la Roumanie, la
+Turquie...
+
+--Et la guerre?.. Rien a faire par la pour eux. Nous verrons bien, au
+surplus.
+
+Karl Dragoch garda un instant le silence.
+
+--A-t-on ponctuellement suivi mes instructions? reprit-il.
+
+--Ponctuellement.
+
+--La surveillance du fleuve a ete continuee?
+
+--Jour et nuit.
+
+--Et l'on n'a rien decouvert de suspect?
+
+--Absolument rien. Toutes les barges, tous les chalands ont leurs
+papiers en regle. A ce propos, je dois vous dire que ces operations de
+controle soulevent beaucoup de murmures. La batellerie proteste, et, si
+vous voulez mon opinion, je trouve qu'elle n'a pas tort. Les bateaux
+n'ont rien avoir dans ce que nous cherchons. Ce n'est pas sur l'eau que
+des crimes sont commis.
+
+Karl Dragoch fronca les sourcils.
+
+--J'attache une grande importance a la visite des barges, des chalands
+et meme des plus petites embarcations, repliqua-t-il d'un ton sec.
+J'ajouterai, une fois pour toutes, que je n'aime pas les observations.
+
+Ulhmann fit le gros dos.
+
+--C'est bon, Monsieur, dit-il.
+
+Karl Dragoch reprit:
+
+--Je ne sais encore ce que je ferai... Peut-etre m'arreterai-je a
+Vienne. Peut-etre pousserai-je jusqu'a Belgrade... Je ne suis pas
+fixe... Comme il importe de ne pas perdre de contact, tiens-moi au
+courant par un mot adresse en autant d'exemplaires qu'il sera necessaire
+a ceux de nos hommes echelonnes entre Ratisbonne et Vienne.
+
+--Bien, Monsieur, repondit Ulhmann. Et moi?.. Ou vous reverrai-je?
+
+--A Vienne, dans huit jours, je te l'ai dit, repondit Dragoch.
+
+Il reflechit quelques instants.
+
+--Tu peux te retirer, ajouta-t-il. Ne manque pas de passer au Parquet et
+prends ensuite le premier train.
+
+Ulhmann s'eloignait deja. Karl Dragoch le rappela.
+
+--Tu as entendu parler d'un certain Ilia Brusch? interrogea-t-il.
+
+--Ce pecheur qui s'est engage a descendre le Danube la ligne a la main?
+
+--Precisement. Eh bien, si tu me vois avec lui, n'aie pas l'air de me
+connaitre."
+
+La-dessus, ils se separerent, Friedrick Ulhmann disparut vers le haut
+quartier, tandis que Karl Dragoch se dirigeait vers l'hotel de la
+Croix-d'Or, ou il comptait diner.
+
+Une dizaine de convives, causant de choses et d'autres, etaient deja a
+table, lorsqu'il prit place a son tour. S'il mangea de grand appetit,
+Karl Dragoch ne se mela point a la conversation. Il ecoutait, par
+exemple, en homme qui a l'habitude de preter l'oreille a tout ce qu'on
+dit autour de lui. Aussi ne put-il manquer d'entendre, quand l'un des
+convives demanda a son voisin:
+
+"Eh bien, cette fameuse bande, on n'en a donc pas de nouvelles?
+
+--Pas plus que du fameux Brusch, repondit l'autre. On attendait son
+passage a Ratisbonne, et il n'a pas encore ete signale.
+
+--C'est singulier.
+
+--A moins que Brusch et le chef de la bande ne fassent qu'un.
+
+--Vous voulez rire?
+
+--Eh!.. qui sait?.."
+
+Karl Dragoch avait vivement releve les yeux. C'etait la seconde fois
+que cette hypothese, decidement dans l'air, venait s'imposer a son
+attention. Mais il eut comme un imperceptible haussement d'epaules, et
+acheva son diner sans prononcer une parole. Plaisanterie que tout cela.
+D'ailleurs, il etait bien renseigne, ce bavard, qui ne connaissait meme
+pas l'arrivee d'Ilia Brusch a Ratisbonne.
+
+Son diner termine, Karl Dragoch redescendit vers les quais. La, au lieu
+de regagner tout de suite la barge, il s'attarda quelques instants
+sur le vieux pont de pierre qui reunit Ratisbonne a Stadt-am-Hof, son
+faubourg, et laissa errer son regard sur le fleuve, ou quelques bateaux
+glissaient encore en se hatant de profiter de la lumiere mourante du
+jour.
+
+Il s'oubliait dans cette contemplation, quand une main se posa sur son
+epaule, en meme temps que l'interpellait une voix familiere.
+
+"Il faut croire, monsieur Jaeger, que tout cela vous interesse.
+
+Karl Dragoch se retourna et vit, en face de lui, Ilia Brusch, qui le
+regardait en souriant.
+
+--Oui, repondit-il, tout ce mouvement du fleuve est curieux. Je ne me
+lasse pas de l'observer.
+
+--Eh! monsieur Jaeger, dit Ilia Brusch. cela vous interessera davantage,
+lorsque nous arriverons sur le bas fleuve, ou les bateaux sont plus
+nombreux. Vous verrez, quand nous serons aux Portes de Fer!.. Les
+connaissez-vous?
+
+--Non, repondit Dragoch.
+
+--Il faut avoir vu cela! declara Ilia Brusch. S'il n'y a pas au monde
+un plus beau fleuve que le Danube, il n'y a pas, sur tout le cours du
+Danube, un plus bel endroit que les Portes de Fer!..
+
+Cependant la nuit etait devenue complete. La grosse montre d'Ilia Brusch
+marquait plus de neuf heures.
+
+--J'etais en bas, dans la barge, lorsque je vous ai apercu sur le pont,
+monsieur Jaeger, dit-il. Si je suis venu vous trouver, c'est pour vous
+rappeler que nous partons demain de tres bonne heure, et que nous
+ferions bien, par consequent, d'aller nous coucher.
+
+--Je vous suis, monsieur Brusch, approuva Karl Dragoch.
+
+Tous deux descendirent vers la rive. Comme ils tournaient l'extremite du
+pont, le passager de dire:
+
+--Et la vente de notre poisson, monsieur Brusch?.. Etes-vous satisfait?
+
+--Dites enchante, monsieur Jaeger! Je n'ai pas a vous remettre moins de
+quarante et un florins!.
+
+--Ce qui fera soixante-huit, avec les vingt-sept precedemment encaisses.
+Et nous ne sommes, qu'a Ratisbonne!.. Eh! eh! monsieur Brusch, l'affaire
+ne me parait pas si mauvaise!
+
+--J'en arrive a le croire," reconnut le pecheur.
+
+Un quart d'heure plus tard, tous deux dormaient l'un pres de l'autre,
+et, au soleil levant, l'embarcation etait deja a cinq kilometres de
+Ratisbonne.
+
+En aval de cette ville, les rives du Danube presentent des aspects
+tres differents. Sur la droite se succedent a perte de vue de fertiles
+plaines, une riche et productive campagne, ou ne manquent ni les fermes,
+ni les villages, tandis que, sur la gauche, se massent des forets
+profondes et s'etagent des collines qui vont se souder au Bohmerwald.
+
+En passant, M. Jaeger et Ilia Brusch purent apercevoir, au-dessus de la
+bourgade de Donaustauf, le Palais d'ete des Princes de Tour et Taxis,
+et le vieux chateau episcopal de Ratisbonne, puis, au dela, sur le
+Savaltorberg, le Walhalla, ou "Sejour des elus", sorte de Parthenon
+egare sous le ciel bavarois, qui n'est point celui de l'Attique, et dont
+la construction est due au roi Louis. A l'interieur, c'est un musee, ou
+figurent les bustes des heros de la Germanie, musee moins admirable que
+les belles dispositions architecturales de l'exterieur. Si le Walhalla
+ne vaut pas, en effet, le Parthenon d'Athenes, il l'emporte sur celui
+dont les Ecossais ont decore une des collines d'Edimbourg, la "vieille
+enfumee".
+
+Longue est la distance separant Ratisbonne de Vienne, lorsqu'on suit les
+meandres du Danube. Cependant, sur cette route liquide de pres de quatre
+cent soixante-quinze kilometres, les cites de quelque importance sont
+rares. On ne trouve guere a signaler que Straubing, entrepot agricole
+de la Baviere, ou la barge s'arreta le soir du 18 aout; Passau, ou elle
+arriva le 20, et Lintz qu'elle depassa dans la journee du 21. En
+dehors de ces villes, dont les deux dernieres ont une certaine valeur
+strategique, mais dont aucune n'atteint vingt mille ames il n'existe que
+d'insignifiantes agglomerations.
+
+A defaut des oeuvres de l'homme, le touriste a, du moins, pour se
+defendre contre l'ennui, le spectacle toujours varie des rives du grand
+fleuve. Au-dessous de Straubing, ou il s'etale deja sur une largeur de
+quatre cents metres, le Danube ne cesse de se resserrer, tandis que les
+premieres ramifications des Alpes Rhetiques surelevent peu a peu la rive
+droite.
+
+A Passau, batie au confluent de trois cours d'eau, le Danube, l'Inn et
+l'Ils, dont les deux premiers comptent parmi les plus importants de
+l'Europe, on quitte l'Allemagne, et cette meme rive droite devient
+autrichienne dans l'aval immediat de la ville, tandis que c'est
+seulement quelques kilometres plus bas, au confluent de la Dadelsbach,
+que la rive gauche commence a faire partie de l'empire des Habsbourg. En
+ce point, le lit du fleuve est reduit a une etroite vallee de deux cents
+metres environ qui va le conduire jusqu'a Vienne, tantot s'elargissant
+au point de permettre la formation de veritables lacs parsemes d'iles
+et d'ilots, tantot rapprochant plus encore ses parois entre lesquelles
+grondent les eaux furieuses.
+
+Ilia Brusch paraissait n'accorder aucun interet a cette succession de
+spectacles changeants et toujours sublimes, et semblait uniquement
+preoccupe d'activer de toute la vigueur de ses bras l'allure de son
+embarcation. L'attention qu'il lui fallait apporter a la conduite de
+la barge eut, d'ailleurs, suffi a excuser son indifference. Outre les
+difficultes resultant des bancs de sable, difficultes qui sont monnaie
+courante de la navigation danubienne, il en avait a vaincre de plus
+serieuses. Quelques kilometres avant Passau, il avait du affronter les
+rapides de Wilshofen, puis, cent cinquante kilometres plus bas, un
+peu au-dessous de Grein, l'une des villes les plus miserables de la
+Haute-Autriche, ce furent ceux autrement redoutables du Strudel et du
+Wirbel.
+
+En cet endroit, la vallee devient un etroit couloir limite par
+des parois sauvages, entre lesquelles se precipitent les eaux
+bouillonnantes. Autrefois, de nombreux recifs rendaient ce passage des
+plus dangereux, et il n'etait pas rare que la batellerie y eprouvat de
+graves dommages. Maintenant, le danger a notablement diminue. On a fait
+sauter a la mine les plus genantes des roches qui s'echelonnaient
+d'une rive a l'autre. Les rapides ont perdu de leur fureur, les remous
+n'attirent plus les bateaux dans leurs tourbillons avec la meme
+violence, et les catastrophes sont devenues moins frequentes. Beaucoup
+de precautions, cependant, sont encore a prendre, autant pour les grands
+chalands que pour les petites embarcations.
+
+Tout cela n'etait pas pour embarrasser Ilia Brusch. Il suivait les
+passes, evitait les bancs de sable, dominait les remous et les rapides,
+avec une etonnante habilete. Cette habilete, Karl Dragoch l'admirait,
+mais il ne laissait pas aussi d'etre surpris qu'un simple pecheur eut
+une science si parfaite du Danube et de ses traitresses surprises.
+
+Si Ilia Brusch etonnait Karl Dragoch, la reciproque n'etait pas moins
+vraie. Le pecheur admirait, sans y rien comprendre, l'etendue des
+relations de son passager. Si infime que fut le lieu choisi pour la
+halte du soir, il etait rare que M. Jaeger n'y trouvat pas quelqu'un de
+connaissance. A peine la barge etait-elle amarree, il sautait a terre et
+presque aussitot il etait aborde par une ou deux personnes. Jamais, du
+reste, il ne s'oubliait en de longues conversations. Apres un echange
+de quelques mots, les interlocuteurs se separaient, et M. Jaeger
+reintegrait la barge, tandis que les etrangers s'eloignaient. A la fin
+Ilia Brusch n'y put tenir.
+
+"Vous ayez donc des amis un peu partout, monsieur Jaeger? demanda-t-il
+un jour.
+
+--En effet, monsieur Brusch, repondit Karl Dragoch. Cela tient a ce que
+j'ai souvent parcouru ces contrees.
+
+--En touriste, monsieur Jaeger?
+
+--Non, monsieur Brusch, pas en touriste. Je voyageais a cette epoque
+pour une maison de commerce de Budapest, et, dans ce metier-la, non
+seulement on voit du pays, mais on se cree de nombreuses relations, vous
+le savez."
+
+Tels furent les seuls incidents--si l'on peut appeler cela des
+incidents--qui marquerent le voyage du 18 au 24 aout. Ce jour-la, apres
+une nuit passee le long de la rive, loin de tout village, en dessous de
+la petite ville de Tulln, Ilia Brusch se remit en route avant l'aube,
+ainsi qu'il en avait coutume. Cette journee ne devait pas etre pareille
+aux precedentes. Le soir meme, en effet, on serait a Vienne, et, pour la
+premiere fois, depuis huit jours, Ilia Brusch allait pecher, afin de ne
+pas decevoir les admirateurs qu'il ne pouvait manquer d'avoir dans la
+capitale, ou il avait eu soin de faire annoncer son arrivee par les cent
+voix de la Presse.
+
+D'ailleurs, ne fallait-il pas penser aux interets de M. Jaeger, trop
+negliges pendant cette semaine de navigation acharnee? Bien qu'il ne se
+plaignit pas, ainsi qu'il s'y etait engage, celui-ci ne devait pas etre
+content, Ilia Brusch le comprenait de reste, et c'est pour etre en
+mesure de lui donner au moins une apparence de satisfaction, qu'il
+s'etait arrange de maniere a n'avoir qu'une trentaine de kilometres a
+franchir durant cette derniere journee. Ainsi, malgre la diminution de
+sa vitesse, il lui serait quand meme possible d'atteindre Vienne d'assez
+bonne heure pour tirer parti du produit de sa peche.
+
+Au moment ou Karl Dragoch sortit de la cabine, le butin etait deja
+abondant, mais le pecheur devait faire mieux encore. Vers onze heures,
+sa ligne ramena un brochet de vingt livres. C'etait une piece royale qui
+obtiendrait surement un haut prix des amateurs viennois.
+
+Enhardi par ce succes, Ilia Brusch voulut tenter la chance une derniere
+fois, ce en quoi il eut grand tort, ainsi que l'evenement le prouva.
+
+Comment s'y prit-il? Il eut ete bien incapable de le dire. Le fait est
+que, lui, toujours si adroit, eut a ce moment un coup malheureux. Que ce
+soit le resultat d'un instant de distraction ou pour toute autre cause,
+sa ligne, fut mal lancee, et l'hamecon, violemment ramene, vint frapper
+son visage ou il traca un sillon sanglant. Ilia Brusch poussa un cri de
+douleur.
+
+Apres avoir laboure les chairs, l'hamecon, continuant sa route, agrippa
+au passage les lunettes aux grands verres noirs que le pecheur portait
+jour et nuit, et cet instrument, enleve comme une plume, se mit a
+decrire des courbes eperdues a quelques centimetres au-dessus de la
+surface de l'eau.
+
+Etouffant une exclamation de depit, Ilia Brusch, apres un coup d'oeil
+plein d'inquietude a l'adresse de M. Jaeger, eut tot fait de ramener a
+lui les lunettes vagabondes, qu'il s'empressa de remettre a leur place
+primitive. Alors seulement il parut soulage.
+
+Cet incident n'avait dure que quelques secondes, mais ces quelques
+secondes avaient suffi a Karl Dragoch pour constater que son hote
+possedait de magnifiques yeux bleus, dont le regard tres vif semblait
+peu compatible avec une vue maladive.
+
+Le detective ne put faire autrement que de reflechir a cette
+singularite, son temperament le portant a reflechir sur tous les sujets
+qui sollicitaient son attention, et ses reflexions ne furent pas
+terminees apres que les yeux bleus eurent disparu de nouveau derriere
+l'ecran noir qui les dissimulait habituellement. Il est inutile de dire
+qu'Ilia Brusch ne pecha pas davantage ce jour-la. Son estafilade, plus
+douloureuse que grave, sommairement pansee, il rangea avec soin ses
+engins, tandis que le bateau suivait tout seul le fil du courant, puis
+ce fut l'heure du dejeuner.
+
+Peu d'instants auparavant, on etait passe au pied du Kalhemberg, mont de
+trois cent cinquante metres, dont le sommet domine la ville de Vienne.
+Maintenant, plus on avancait, plus l'animation des rives annoncait
+l'approche d'une importante cite. Les villas, tout d'abord, s'etaient
+succede, de plus en plus rapprochees. Puis, des usines avaient souille
+le ciel des fumees de leurs hautes cheminees. Bientot Ilia Brusch et son
+compagnon apercurent quelques fiacres mettant dans cette banlieue une
+note franchement urbaine.
+
+Des les premieres heures de l'apres-midi, la barge depassa Nussdorf,
+point ou s'arretent les bateaux a vapeur, en raison de leur tirant
+d'eau. La modeste embarcation du pecheur avait a cet egard de moindres
+exigences. D'ailleurs, elle ne contenait pas, comme les dampsschiffs,
+des voyageurs, qui eussent exige d'etre transportes par le canal
+jusqu'au coeur meme de la ville.
+
+Libre de ses mouvements, Ilia Brusch suivit le grand bras du Danube.
+Avant quatre heures, il s'arretait pres de la rive et frappait son
+amarre a l'un des arbres du Prater, promenade fameuse, qui est a Vienne
+ce que le Bois de Boulogne est a Paris.
+
+"Qu'avez-vous donc aux yeux, monsieur Brusch? demanda a ce moment Karl
+Dragoch qui, depuis l'incident des lunettes, n'avait prononce que de
+rares paroles.
+
+Ilia Brusch interrompit son travail et se tourna vers son passager.
+
+--Aux yeux? repeta-t-il d'un ton interrogatif.
+
+--Oui, aux yeux, dit M. Jaeger. Ce n'est pas pour votre plaisir, je
+suppose, que vous portez ces lunettes noires?
+
+--Ah! fit Ilia Brusch, mes lunettes!.. J'ai la vue faible, et la lumiere
+me fait mal, voila tout."
+
+La vue faible?.. Avec des yeux pareils!..
+
+Son explication donnee, Ilia Brusch acheva d'amarrer sa barge. Son
+passager le regardait faire d'un air songeur.
+
+
+
+VII
+
+CHASSEURS ET GIBIERS
+
+
+Quelques promeneurs animaient, en cette apres-midi d'aout, la rive du
+Danube, qui forme, au Nord-Est, l'extreme limite de la promenade du
+Prater. Ces promeneurs guettaient-ils Ilia Brusch? Probablement,
+celui-ci ayant eu soin de faire preciser a l'avance par les journaux
+le lieu et presque l'heure de son arrivee. Mais comment les curieux,
+dissemines sur un aussi vaste espace, decouvriraient-ils la barge que
+rien ne signalait a leur attention?
+
+Ilia Brusch avait prevu cette difficulte. Des que son embarcation fut
+amarree, il s'empressa de dresser un mat portant une longue banderolle
+sur laquelle on pouvait lire: _Ilia Brusch, Laureat du concours de
+Sigmaringen_; puis, sur le toit du rouf, il fit, des poissons captures
+pendant la matinee, une sorte d'etalage, en donnant au brochet la place
+d'honneur.
+
+Cette reclame a l'americaine eut un resultat immediat. Quelques badauds
+s'arreterent en face de la barge et la contemplerent d'un air desoeuvre.
+Ces premiers badauds en attirant d'autres, le rassemblement prit en
+quelques instants des proportions telles que les veritables curieux ne
+purent faire autrement que de le remarquer. Ils accoururent, et, en
+voyant tous ces gens se hater dans la meme direction, d'autres se mirent
+a courir a leur exemple sans savoir pourquoi. En moins d'un quart
+d'heure, cinq cents personnes etaient groupees en face de la barge. Ilia
+Brusch n'avait jamais reve pareil succes:
+
+Entre ce public et le pecheur, le dialogue ne tarda pas a s'engager.
+
+"Monsieur Brusch? demanda un des assistants.
+
+--Present, repondit l'interpelle.
+
+--Permettez-moi de me presenter. M. Claudius Roth, un de vos collegues
+de la Ligue Danubienne.
+
+--Enchante, monsieur Roth!
+
+--Plusieurs autres de nos collegues sont ici, d'ailleurs. Voici M.
+Hanisch, M. Tietze, M. Hugo Zwiedinek, sans compter ceux que je ne
+connais pas.
+
+--Moi, par exemple, Mathias Kasselick, de Budapest, dit un spectateur.
+
+--Et moi, ajouta un autre, Wilhelm Bickel, de Vienne.
+
+--Ravi, Messieurs, d'etre en pays de connaissance, s'ecria Ilia Brusch.
+
+Les demandes et les reponses se croiserent. La conversation devint
+generale.
+
+--Vous avez fait bon voyage, monsieur Brusch?
+
+--Excellent.
+
+--Voyage rapide, en tous cas. On ne vous attendait pas si tot.
+
+--Il y a pourtant quinze jours que je suis en route.
+
+--Oui, mais il y a loin de Donaueschingen a Vienne!
+
+--Neuf cents kilometres, a peu pres, ce qui fait une soixantaine de
+kilometres par jour en moyenne.
+
+--Le courant les fait a peine en vingt-quatre heures.
+
+--Ca depend des endroits.
+
+--C'est vrai. Et votre poisson? Le vendez-vous facilement?
+
+--A merveille.
+
+--Alors, vous etes content?
+
+--Tres content.
+
+--Aujourd'hui, votre peche est fort belle. Il y a surtout un brochet
+superbe.
+
+--Il n'est pas mal, en effet.
+
+--Combien le brochet?
+
+--Ce qu'il vous plaira de le payer. Je vais, si vous le voulez bien,
+mettre mon poisson aux encheres, en gardant le brochet pour la fin.
+
+--Pour la bonne bouche, traduisit un plaisant.
+
+--Excellente idee! s'ecria M. Roth. L'acquereur du brochet, au lieu
+d'en manger la chair, pourra, s'il le prefere, le faire empailler, en
+souvenir d'Ilia Brusch!"
+
+Ce petit discours obtint un grand succes et les encheres commencerent
+avec animation. Un quart d'heure plus tard, le pecheur avait encaisse
+une somme rondelette, a laquelle le fameux brochet n'avait pas contribue
+pour moins de trente-cinq florins.
+
+La vente terminee, la conversation continua entre le laureat et le
+groupe d'admirateurs qui se pressait sur la berge. Renseigne sur le
+passe, on s'enquerait de ses intentions pour l'avenir. Ilia Brusch
+repondait, d'ailleurs, avec complaisance, et annoncait, sans en faire
+mystere, qu'apres avoir consacre a Vienne la journee du lendemain, il
+irait, le soir du jour suivant, coucher a Presbourg.
+
+Peu a peu, l'heure s'avancant, les curieux diminuerent de nombre, chacun
+regagnant son diner. Oblige de penser au sien, Ilia Brusch disparut dans
+le tot, laissant son passager en pature a l'admiration publique.
+
+C'est pourquoi deux promeneurs, attires par le rassemblement qui
+comptait encore une centaine de personnes, n'apercurent que Karl
+Dragoch, solitairement assis au-dessous de la banderolle qui annoncait
+_urbi et orbi_ le nom et la qualite du laureat de la Ligue Danubienne.
+L'un de ces nouveaux venus etait un grand gaillard de trente ans
+environ, large d'epaules, chevelure et barbe blondes, de ce blond slave
+qui semble l'apanage de la race; l'autre, d'aspect robuste aussi, et
+remarquable par l'insolite carrure de ses epaules, etait plus age, et
+ses cheveux grisonnants montraient qu'il avait depasse la quarantaine.
+
+Au premier regard que le plus jeune de ces personnages jeta vers la
+barge, il tressaillit et fit un rapide mouvement de recul, en entrainant
+son compagnon en arriere.
+
+" C'est lui, dit-il, d'une voix etouffee, des qu'ils furent sortis de la
+foule.
+
+--Tu crois?
+
+--Sur! Tu ne l'as donc pas reconnu?
+
+--Comment l'aurais-je reconnu? Je ne l'ai jamais vu.
+
+Un instant de silence suivit. Les deux interlocuteurs reflechissaient.
+
+--Il est seul dans la barque? demanda le plus age.
+
+--Tout seul.
+
+--Et c'est bien la barque d'Ilia Brusch?
+
+--Pas d'erreur possible. Le nom est inscrit sur la banderolle.
+
+--C'est a n'y rien comprendre.
+
+Apres un nouveau silence, ce fut le plus jeune qui reprit:
+
+--Ce serait donc lui qui fait ce voyage a grand orchestre sous le nom
+d'Ilia Brusch?
+
+--Dans quel but?
+
+Le personnage a la barbe blonde haussa les epaules.
+
+--Dans le but de parcourir le Danube incognito, c'est clair.
+
+--Diable! fit son compagnon grisonnant.
+
+--Ca ne m'etonnerait pas, dit l'autre. C'est un malin, Dragoch, et son
+coup aurait parfaitement reussi, sans le hasard qui nous a fait passer
+par ici.
+
+Le plus age des deux interlocuteurs paraissait mal convaincu.
+
+--C'est du roman, murmura-t-il entre ses dents.
+
+--Tout a fait, Titcha, tout a fait, approuva son compagnon, mais Dragoch
+aime assez les moyens romanesques. Nous tirerons, d'ailleurs, la chose
+au clair. On disait autour de nous que la barge resterait a Vienne
+demain toute la journee. Nous n'aurons qu'a revenir. Si Dragoch est
+toujours la, c'est que c'est bien lui qui est entre dans la peau d'Ilia
+Brusch.
+
+--Dans ce cas, demanda Titcha, que ferons-nous?
+
+Son interlocuteur ne repondit pas tout de suite.
+
+--Nous aviserons, " dit-il.
+
+Tous deux s'eloignerent du cote de la ville, laissant la barge entouree
+d'un public de plus en plus clairseme. La nuit s'ecoula paisiblement
+pour Ilia Brusch et son passager. Quand celui-ci sortit de la cabine,
+il trouva le premier en train de faire subir a ses engins de peche une
+revision generale.
+
+" Beau temps, monsieur Brusch, dit Karl Dragoch en maniere de bonjour.
+
+--Beau temps, monsieur Jaeger, approuva Ilia Brusch.
+
+--Ne comptez-vous pas en profiter, monsieur Brusch, pour visiter la
+ville?
+
+--Ma foi non, monsieur Jaeger. Je ne suis pas curieux de mon naturel,
+et j'ai ici de quoi m'occuper toute la journee. Apres deux semaines de
+navigation, ce n'est pas du luxe de remettre un peu d'ordre.
+
+--A votre aise, monsieur Brusch. Pour moi, je n'imiterai pas votre
+indifference et je compte rester a terre jusqu'au soir.
+
+--Et bien vous ferez, monsieur Jaeger, approuva Ilia Brusch, puisque
+c'est a Vienne que vous demeurez. Peut-etre avez-vous de la famille qui
+ne sera pas fachee de vous voir.
+
+--C'est une erreur, monsieur Brusch, je suis garcon.
+
+--Tant pis, monsieur Jaeger, tant pis. On n'est pas trop de deux pour
+porter le fardeau de la vie.
+
+Karl Dragoch se mit a rire.
+
+--Fichtre! monsieur Brusch, vous n'etes pas gai, ce matin.
+
+--On a ses jours, monsieur Jaeger, repondit le pecheur. Mais que cela ne
+vous empeche pas de vous amuser le mieux possible.
+
+--Je tacherai, monsieur Brusch, " repondit Karl Dragoch en s'eloignant.
+
+A travers le Prater, il alla rejoindre la Haupt-Allee, rendez-vous des
+elegances viennoises pendant la saison. Mais, a cette epoque de l'annee,
+et a cette heure, la Haupt-Allee etait presque deserte et il put hater
+le pas sans etre gene par la foule.
+
+Il y avait, toutefois, assez de monde pour que son attention ne fut pas
+attiree par deux promeneurs qu'il croisa, en meme temps que plusieurs
+autres, comme il arrivait a la hauteur du Constantins Hugel, colline
+artificielle dont on a juge bon de varier la perspective du Prater. Sans
+s'occuper de ces deux promeneurs, Karl Dragoch continua tranquillement
+sa route, et, dix minutes plus tard, il entrait dans un petit cafe du
+rond-point du Prater, le Prater Stern en allemand. Il y etait attendu.
+Un consommateur deja attable se leva, en l'apercevant, et vint a sa
+rencontre.
+
+"Bonjour, Ulhmann, dit Karl Dragoch.
+
+--Bonjour, Monsieur, repondit Friedrich Ulhmann.
+
+--Toujours rien de neuf?
+
+--Toujours rien.
+
+--C'est bon. Cette fois, nous pouvons disposer de la journee et convenir
+murement de ce que nous devons faire."
+
+Si Karl Dragoch n'avait pas remarque les deux promeneurs de la
+Haupt-Allee, ceux-ci--les memes individus que le hasard avait conduits,
+la veille, pres de la barge d'Ilia Brusch--l'avaient parfaitement vu,
+au contraire. D'un meme mouvement ils avaient fait volte-face, apres le
+passage du chef de la police danubienne, et l'avaient suivi, en gardant
+une distance suffisante pour eviter toute surprise. Quand Dragoch
+eut disparu dans le petit cafe, ils entrerent dans un etablissement
+semblable situe vis-a-vis du premier, de l'autre cote du rond-point,
+resolus a rester, s'il le fallait, toute la journee en embuscade.
+
+Leur patience fut mise a l'epreuve. Apres avoir consacre plusieurs
+heures a convenir dans le detail de leurs faits et gestes, Dragoch et
+Ulhmann dejeunerent sans se presser. Leur dejeuner termine, desireux
+d'echapper a l'atmosphere etouffante de la salle, ils se firent servir a
+l'air libre la tasse de cafe devenue le complement indispensable de tout
+repas. Ils etaient en train de la savourer, quand Dragoch fit soudain
+un geste d'etonnement et, comme desireux de n'etre pas reconnu, rentra
+rapidement dans l'interieur du restaurant, d'ou, a travers les rideaux
+du vitrage, il surveilla un homme qui traversait la place en ce moment.
+
+"C'est lui, Dieu me pardonne!" murmura Dragoch, en suivant des yeux Ilia
+Brusch.
+
+C'etait Ilia Brusch, en effet, bien reconnaissable a sa figure rasee, a
+ses lunettes et a ses cheveux noirs comme ceux d'un Italien du Sud.
+
+Quand celui-ci se fut engage dans la Kaiser-Josephstrasse, Dragoch
+vint rejoindre Ulhmann demeure sur la terrasse, lui intima l'ordre de
+l'attendre autant qu'il serait necessaire, et s'elanca sur les traces du
+pecheur.
+
+Ilia Brusch marchait, sans songer a se retourner, avec le calme d'une
+conscience paisible. D'un pas tranquille, il marcha jusqu'au bout de
+la Kaiser-Josephstrasse, puis, en droite ligne, a travers le parc de
+l'Augarten, il arriva a la Brigittenau. Quelques instants, il parut
+alors hesiter, et penetra finalement dans une echoppe de sordide
+apparence ouvrant sa pauvre devanture dans l'une des plus miserables
+rues de ce quartier ouvrier.
+
+Une demi-heure plus tard il ressortait. Toujours file, sans le savoir,
+par Karl Dragoch, qui ne manqua pas en passant de lire l'enseigne de
+la boutique ou son compagnon de voyage venait de s'arreter, il prit la
+Rembrandtgasse, puis, remontant la rive gauche du canal, atteignit
+la Praterstrasse, qu'il suivit jusqu'au rond-point. La, il tourna
+deliberement a droite et s'eloigna par la Haupt-Allee, sous les arbres
+du Prater. Il rentrait evidemment a bord de la barge, et Karl Dragoch
+jugea inutile de continuer plus longtemps sa filature.
+
+Celui-ci revint donc au petit cafe, devant lequel Friedrich Ulhmann
+l'avait fidelement attendu.
+
+"Connais-tu un juif du nom de Simon Klein? demanda-t-il en l'abordant.
+
+--Certainement, repondit Ulhmann.
+
+--Qu'est-ce que c'est que ce juif?
+
+--Pas grand'chose de bon. Brocanteur, usurier, au besoin receleur, je
+crois que ces trois mots le peignent du haut en bas.
+
+--C'est bien ce que je pensais, murmura Dragoch, qui paraissait plonge
+en de profondes reflexions.
+
+Apres un instant, il reprit:
+
+--Combien d'hommes avons-nous ici?
+
+--Une quarantaine, repondit Ulhmann.
+
+--C'est suffisant. Ecoute-moi bien. Il faut faire table rase de ce que
+nous avons dit ce matin. Je change mon plan, car, plus je vais, plus
+j'ai le pressentiment que l'affaire arrivera pres de l'endroit, quel
+qu'il soit, ou je serai moi-meme.
+
+--Ou vous serez?... Je ne comprends pas.
+
+--C'est inutile. Tu echelonneras tes hommes, deux par deux, sur la rive
+gauche du Danube de cinq en cinq kilometres, en commencant a vingt
+kilometres au dela de Presbourg. Leur mission unique sera de me
+surveiller. Aussitot que le dernier echelon m'aura apercu, les deux
+hommes qui le composent se hateront d'aller cinq kilometres en avant du
+premier, et ainsi de suite. C'est compris?... Qu'ils ne me manquent pas
+surtout!
+
+--Et moi? interrogea Ulhmann.
+
+--Toi, tu t'arrangeras pour ne pas me perdre de vue. Comme je suis dans
+une barque, au beau milieu du fleuve, ce n'est pas tres difficile...
+Pour tes hommes, qu'ils prennent, bien entendu, en montant leur faction,
+tous les renseignements possibles. En cas de besoin, le poste informe
+d'un evenement grave avisera les autres, dont il sera le point de
+concentration.
+
+--Compris.
+
+--Qu'on se mette en route des ce soir, et que demain je trouve tes
+hommes a leur poste.
+
+--Ils y seront," dit Ulhmann.
+
+Par deux et trois fois Karl Dragoch exposa son plan, sans se lasser,
+jusqu'au moment ou, certain d'avoir ete parfaitement saisi par son
+subordonne, il se decida, l'heure avancant, a regagner la barge.
+
+Dans le petit cafe, de l'autre cote de la place, les deux promeneurs du
+Prater n'avaient pas interrompu leur espionnage. Ils avaient vu Dragoch
+sortir, sans en soupconner la raison, Ilia Brusch n'ayant pas plus
+attire leur attention que ne l'aurait fait tout autre passant. Leur
+premier mouvement avait ete de se lancer a sa poursuite, mais la
+presence de Friedrich Ulhmann les en avait empeches. Rassures,
+d'ailleurs, par l'attente de celui-ci, ils avaient eux-memes attendu,
+convaincus qu'ils ne tarderaient pas a voir revenir Karl Dragoch.
+
+Le retour du detective prouva qu'ils avaient justement raisonne, et,
+quand le detective disparut avec Ulhmann dans l'interieur du cafe, ils
+resterent aux aguets, jusqu'au moment ou se separerent le chef de police
+et son subordonne.
+
+Laissant ce dernier remonter vers le centre, les deux acolytes
+s'attacherent de nouveau a Karl Dragoch, et redescendirent a sa suite
+la Haupt-Allee, qu'ils avaient suivie le matin meme en sens contraire.
+Apres trois quarts d'heure de marche, ils s'arreterent. La ligne
+d'arbres bordant la berge du Danube apparaissait alors. Il ne pouvait
+etre douteux que Dragoch regagnat son embarcation.
+
+"Inutile d'aller plus loin, dit le plus jeune. Nous sommes fixes,
+maintenant. Ilia Brusch et Karl Dragoch sont bien le meme homme.
+La demonstration est faite, et, en le suivant plus longtemps, nous
+risquerions d'etre remarques a notre tour.
+
+--Qu'allons-nous faire? demanda son compagnon a carrure de lutteur.
+
+--Nous en causerons, repondit l'autre. J'ai une idee."
+
+Pendant que les deux inconnus s'occupaient si fort de sa personne,
+et elaboraient, en s'eloignant vers le Prater Stern, des plans dont
+l'execution ne devait pas etre beaucoup differee, Karl Dragoch
+reintegrait la barge, sans se douter de l'espionnage dont il avait ete
+l'objet au cours de cette journee. Il y trouva Ilia Brusch, fort affaire
+a preparer le diner, que les deux compagnons, une heure plus tard,
+partagerent comme de coutume, a cheval sur l'un des bancs.
+
+"Eh bien, monsieur Jaeger, etes-vous content de votre promenade? demanda
+Ilia Brusch, quand les pipes commencerent a repandre leurs nuages de
+fumee.
+
+--Enchante, repondit Karl Dragoch. Et vous, monsieur Brusch, n'avez-vous
+pas change d'avis, et ne vous etes-vous pas decide a parcourir un peu la
+ville de Vienne?.. A y faire quelque visite, peut-etre?
+
+--Que non pas, monsieur Jaeger, affirma Ilia Brusch. Je ne connais
+personne ici, moi. Depuis que vous etes parti, je n'ai pas mis le pied a
+terre.
+
+--Vraiment!
+
+--C'est ainsi. Je n'ai pas quitte le bord, ou j'avais d'ailleurs assez
+de travail pour m'occuper jusqu'au soir."
+
+Karl Dragoch ne repliqua pas. Les pensees que le flagrant mensonge de
+son hote pouvait lui suggerer, il les garda pour lui, et l'on parla de
+choses et d'autres jusqu'au moment ou sonna l'heure du sommeil.
+
+
+
+VIII
+
+UN PORTRAIT DE FEMME
+
+
+Ilia Brusch s'etait-il rendu coupable d'un mensonge premedite, ou
+bien changea-t-il d'avis par simple caprice? Quoi qu'il en soit, les
+renseignements fournis par lui sur son itineraire se trouverent etre de
+la plus notoire inexactitude..
+
+Parti deux heures avant l'aube, le matin du 26 aout, il ne s'arreta pas
+a Presbourg, comme il l'avait annonce. Vingt heures de godille acharnee
+le menerent d'une seule traite a plus de quinze kilometres au dela de
+cette ville, et il recommenca cet effort surhumain apres quelques brefs
+instants de repos.
+
+Pourquoi il s'efforcait avec une hate si febrile d'ecourter son voyage,
+Ilia Brusch ne se crut pas oblige d'en faire confidence a M. Jaeger,
+dont les interets etaient ainsi gravement compromis cependant, et, de
+son cote, celui-ci, respectueux de la foi juree, ne manifesta par aucun
+signe le desappointement que tant de precipitation devait lui faire
+eprouver.
+
+Les preoccupations de Karl Dragoch detournaient, d'ailleurs, l'attention
+de M. Jaeger. Le petit dommage que le second risquait de subir n'avait
+qu'une importance bien mince en regard des soucis du premier.
+
+Dans cette matinee du 26 aout, Karl Dragoch venait, en effet, de faire
+une remarque du caractere le plus insolite, qui, s'ajoutant a celles des
+jours precedents, achevait de le troubler profondement. C'est vers dix
+heures du matin que la chose etait arrivee. A ce moment, Dragoch, plonge
+dans ses pensees, regardait machinalement Ilia Brusch godiller, debout
+a l'arriere de la barge, avec un entetement de boeuf au labour. A cause
+d'une sinuosite du chenal qui l'obligeait a se diriger, pour quelques
+instants, vers le Nord-Ouest, le pecheur avait alors le soleil en plein
+derriere lui. Il etait tete nue, car, ruisselant litteralement de sueur,
+il avait rejete a ses pieds la casquette de loutre dont il se couvrait
+d'ordinaire, et la lumiere eclairait vivement par transparence son
+abondante et noire chevelure.
+
+Tout a coup, Karl Dragoch fut frappe par une particularite des plus
+singulieres. Si Ilia Brusch etait brun, et cela n'etait pas contestable,
+il ne l'etait du moins que partiellement. Noirs a leur extremite,
+ses cheveux, a leur base, s'accusaient, sur une longueur de quelques
+millimetres, du plus indeniable blond.
+
+Phenomene naturel que cette diversite de teintes? Peut-etre. Mais, plus
+vraisemblablement, simple resultat d'une vulgaire teinture dont on
+aurait neglige de renouveler l'application.
+
+Quand bien meme un doute aurait pu, d'ailleurs, subsister a ce sujet
+dans l'esprit de Karl Dragoch, celui-ci n'eut pas tarde a etre
+exactement renseigne, puisque, des le lendemain matin, les cheveux
+d'Ilia Brusch avaient perdu leur double coloration. Le pecheur,
+evidemment, s'etait apercu de sa negligence et y avait remedie pendant
+la nuit.
+
+Ces yeux que leur proprietaire dissimulait avec tant de soin derriere
+d'impenetrables verres, ce mensonge certain au moment de l'escale a
+Vienne, cette hate incomprehensible si peu compatible avec le but avoue
+du voyage, ces cheveux blonds transformes en cheveux noirs, tout cela
+formait un faisceau de presomptions dont on devait necessairement
+conclure... Au fait, que devait-on en conclure? Karl Dragoch, apres
+tout, n'en savait rien. Que la conduite d'Ilia Brusch fut louche, ce
+n'etait que trop certain, mais quelle conclusion convenait-il d'en
+tirer?
+
+Pourtant, une hypothese, cent fois repoussee d'abord, finit par
+s'imposer a Karl Dragoch qui ne cessait de reflechir au probleme pose
+a sa sagacite. Et cette hypothese, c'etait celle-la meme que, par
+deux fois, lui avait suggeree le hasard. Le joyeux Serbe, Michael
+Michaelovitch, d'abord, les voyageurs de l'hotel de Ratisbonne,
+ensuite, n'avaient-ils pas, moitie serieusement, moitie sous forme de
+plaisanterie, emis l'idee que, sous le vetement d'emprunt du laureat, se
+cachait le chef des malfaiteurs qui terrorisaient la region? Fallait-il
+donc en arriver a examiner serieusement une supposition a laquelle
+ceux-memes qui l'avaient formulee n'accordaient surement pas la moindre
+creance?
+
+Pourquoi pas, apres tout? Certes, les faits observes jusqu'ici
+n'autorisaient pas une certitude. Ils autorisaient du moins tous les
+soupcons. Et, en verite, si des observations subsequentes etablissaient
+le bien-fonde de ces soupcons, ce serait une plaisante aventure que le
+meme bateau eut transporte pendant un si grand nombre de kilometres ce
+chef de bandits et le policier charge de l'arreter.
+
+Par ce cote, le drame avait tendance a tourner au vaudeville, et Karl
+Dragoch repugnait fort a admettre la possibilite d'une si merveilleuse
+coincidence. Mais les procedes techniques du vaudeville ne
+consistent-ils pas uniquement dans la concentration en un meme lieu et
+en un court espace de temps de quiproquos et de surprises, qu'on ne
+remarque pas, ou qui semblent moins hilarants dans la vie reelle, a
+cause de leur eparpillement et, pour ainsi parler, de leur etat de
+dilution? Il ne serait donc pas d'une saine logique de rejeter _de
+plano_ un fait, sous pretexte qu'il parait anormal ou invraisemblable.
+Il convient d'etre plus modeste, et d'admettre l'infinie richesse des
+combinaisons du hasard.
+
+C'est sous l'empire de ces preoccupations que Karl Dragoch, le matin du
+28, apres une nuit passee en pleine campagne a quelques kilometres en
+aval de Komorn, mit la conversation sur un sujet qui n'avait jamais ete
+effleure jusqu'alors.
+
+"Bonjour, monsieur Brusch, dit-il, en sortant, ce matin-la, de la
+cabine, ou il venait de dresser a loisir son plan d'attaque.
+
+--Bonjour, monsieur Jaeger repondit le pecheur qui godillait avec son
+energie coutumiere.
+
+--Vous avez bien dormi, monsieur Brusch?
+
+--Parfaitement. Et vous, monsieur Jaeger?
+
+--Euh!.. euh!.. Comme ci, comme ca.
+
+--Vraiment! fit Ilia Brusch. Pourquoi, si vous avez ete souffrant, ne
+pas m'avoir appele?
+
+--Ma sante est parfaite, monsieur Brusch, repondit M. Jaeger. Cela
+n'empeche pas que la nuit m'ait paru un peu longue. Je ne suis pas
+fache, je l'avoue, d'en avoir vu la fin.
+
+--Parce que?..
+
+--Parce que j'etais un peu inquiet, je peux le reconnaitre maintenant.
+
+--Inquiet!.. repeta Ilia Brusch d'un ton de sincere etonnement.
+
+--Ce n'est meme pas la premiere fois que je suis inquiet, expliqua M.
+Jaeger. Je n'ai jamais ete tres a mon aise, quand la fantaisie vous a
+pris de passer la nuit loin de toute ville et de tout village.
+
+--Bah!.. fit Ilia Brusch qui semblait tomber des nues. Il fallait me le
+dire, et je me serais arrange autrement.
+
+--Vous oubliez que je me suis engage a vous laisser toute liberte d'agir
+a votre guise. Chose promise, chose due, monsieur Brusch! Cela n'empeche
+pas que je n'aie pas toujours ete tres rassure. Que voulez-vous? Je
+suis un citadin, moi, et je trouve impressionnants ce silence et cette
+solitude de la campagne.
+
+--Affaire d'habitude, monsieur Jaeger, repliqua gaiement Ilia Brusch.
+Vous vous y feriez, si notre voyage devait etre plus long. En realite,
+il y a moins de dangers en rase campagne qu'au coeur d'une grande ville
+ou pullulent les assassins et les rodeurs.
+
+--Vous avez probablement raison, monsieur Brusch, approuva M. Jauger,
+mais les impressions ne se commandent pas. Au surplus, mes craintes ne
+sont pas tout a fait deraisonnables dans le cas present, puisque nous
+traversons une region particulierement mal famee.
+
+--Mal famee!.. se recria Ilia Brusch. Ou prenez-vous ca, monsieur
+Jaeger?.. J'habite par ici, moi qui vous parle, et je n'ai jamais
+entendu dire que le pays fut mal fame!
+
+Ce fut au tour de M. Jaeger de manifester une vive surprise.
+
+--Parlez-vous serieusement, monsieur Brusch? s'ecria-t-il. Vous seriez
+le seul, alors, a ignorer ce que tout le monde sait de la Baviere a la
+Roumanie.
+
+--Quoi donc? demanda Ilia Brusch.
+
+--Parbleu! qu'une bande d'insaisissables malfaiteurs met en coupe reglee
+les deux rives du Danube, de Presbourg a son embouchure.
+
+--C'est la premiere fois que j'entends parler de ca, declara Ilia Brusch
+avec l'accent de la sincerite.
+
+--Pas possible!.. s'etonna M. Jaeger. Mais on ne s'occupe pas d'autre
+chose d'un bout a l'autre du fleuve.
+
+--On apprend du nouveau tous les jours, fit observer placidement Ilia
+Brusch. Et il y a longtemps que ces vols auraient commence?
+
+--Dix-huit mois environ, repondit M. Jaeger. Si encore il ne s'agissait
+que de vols!..
+
+Mais les malfaiteurs en question ne se contentent pas de voler. Ils
+assassinent au besoin. Pendant ces dix-huit mois, on leur attribue au
+moins dix meurtres dont les auteurs sont demeures inconnus. Le dernier
+de ces meurtres, precisement, a ete accompli a moins de cinquante
+kilometres d'ici.
+
+--Je comprends maintenant vos inquietudes, dit Ilia Brusch. Peut-etre
+meme les aurais-je partagees, si j'avais ete mieux renseigne. A
+l'avenir, nous nous arreterons, le soir, autant que possible a proximite
+d'un village ou d'une ville, a commencer par notre halte d'aujourd'hui,
+que nous ferons a Gran.
+
+--Oh! approuva M. Jaeger, la nous serons tranquilles. Gran est une ville
+importante.
+
+--Je suis d'autant plus satisfait, continua Ilia Brusch, que vous vous y
+trouviez en surete, que je compte vous laisser seul la nuit prochaine.
+
+--Vous avez l'intention de vous absenter?
+
+--Oui, monsieur Jaeger, mais quelques heures seulement. De Gran, ou
+j'espere bien arriver de bonne heure, je voudrais pousser une pointe
+jusqu'a Szalka, qui n'en est pas fort eloigne. C'est la que j'habite,
+comme vous le savez. Je serai, d'ailleurs, de retour avant l'aube, et
+notre depart, demain matin, n'en sera nullement retarde.
+
+--A votre aise, monsieur Brusch, conclut M. Jaeger. Je concois que vous
+ayez le desir de faire un tour chez vous, et a Gran, je le repete, il
+n'y a rien a redouter.
+
+Pendant une demi-heure, la conversation fut interrompue. Apres cet
+entr'acte, Karl Dragoch reprit sur nouveaux frais.
+
+--C'est vraiment curieux, dit-il, que vous n'ayez jamais entendu parler
+de ces malfaiteurs du Danube. C'est d'autant plus curieux, qu'on s'est
+particulierement occupe de cette affaire quelques jours apres le
+concours de peche de Sigmaringen.
+
+--A quel propos? demanda Ilia Brusch.
+
+--A propos de la constitution d'une brigade de police speciale sous
+les ordres d'un chef que l'on dit fort habile, un nomme Karl Dragoch,
+detective de Budapest.
+
+--Il aura fort a faire, observa Ilia Brusch, que ce nom ne parut pas
+autrement frapper. C'est long, le Danube, et il est peu commode de
+surveiller des gens sur lesquels on ne sait rien.
+
+--C'est ce qui vous trompe, repliqua M. Jaeger. La police ne serait
+pas sans renseignements. De l'ensemble des temoignages recueillis
+resulterait, d'abord, un signalement presque certain du chef de la
+bande.
+
+--Comment est-il fait, ce particulier-la? demanda Ilia Brusch.
+
+--Comme aspect general, c'est un homme dans votre genre...
+
+--Merci bien! interrompit en riant Ilia Brusch.
+
+--Oui, poursuivit M. Jaeger, il serait a peu pres de votre taille et de
+votre corpulence, mais pour le reste, par exemple, aucun rapport.
+
+--Heureusement! soupira Ilia Brusch avec un air de soulagement qui
+voulait etre comique.
+
+--Il aurait, dit-on, de tres beaux yeux bleus, et ne serait pas oblige
+comme vous de porter lunettes. En outre, tandis que vous etes tres brun
+et soigneusement rase, il porterait toute sa barbe, que l'on dit blonde.
+Sur ce dernier point, notamment, les temoignages recueillis sont
+formels, a ce qu'on pretend.
+
+--C'est une indication, evidemment, reconnut Ilia Brusch, mais encore
+bien vague. Il y a beaucoup de blonds, et s'il faut les passer tous au
+crible!..
+
+--On sait encore autre chose. D'apres les on dit, ce chef serait de
+nationalite bulgare... comme vous-meme, monsieur Brusch!
+
+--Que voulez-vous dire? demanda Ilia Brusch d'une, voix troublee.
+
+--D'apres votre accent, s'excusa Karl Dragoch d'un air innocent, je vous
+ai cru d'origine bulgare... Mais je me suis trompe, peut-etre?.
+
+--Vous ne vous etes pas trompe, reconnut Ilia Brusch apres une courte
+hesitation.
+
+--Ce chef serait donc votre compatriote. Dans le public, son nom court
+meme de bouche en bouche.
+
+--Oh alors!.. Si l'on sait son nom!..
+
+--Bien entendu, cela n'a rien d'officiel.
+
+--Officiel ou officieux, quel serait le nom du paroissien.
+
+--A tort ou a raison, les riverains du fleuve mettent les mefaits dont
+ils ont a souffrir au compte d'un certain Ladko.
+
+--Ladko!.. repeta Ilia Brusch qui, en proie a une evidente emotion,
+arreta brusquement le va-et-vient de sa godille.
+
+--Ladko, affirma Karl Dragoch, en surveillant du coin de l'oeil son
+interlocuteur.
+
+Mais deja celui-ci s'etait ressaisi.
+
+--C'est drole, dit-il simplement, tandis que l'aviron reprenait entre
+ses mains son eternel travail.
+
+--Qu'est-ce qui est drole? insista Karl Dragoch. Connaitriez-vous ce
+Ladko?
+
+---Moi? protesta le pecheur. Pas le moins du monde. Mais ce n'est pas un
+nom bulgare que Ladko. Voila tout ce que je vois de drole la-dedans."
+
+Karl Dragoch ne poussa pas plus avant un interrogatoire, qui, plus
+clair, risquait de devenir dangereux, et dont les resultats pouvaient
+d'ores et deja etre consideres comme satisfaisants. La surprise du
+pecheur en entendant le signalement du malfaiteur, son trouble en
+connaissant la nationalite probable de celui-ci, son emotion en en
+apprenant le nom, tout cela etait indeniable et donnait une force
+nouvelle aux presomptions anterieures, sans apporter toutefois aucune
+preuve decisive.
+
+Comme l'avait prevu Ilia Brusch, il n'etait pas encore deux heures de
+l'apres-midi lorsque la barge arriva a Gran. Cinq cents metres avant
+les premieres maisons, le pecheur prit terre sur la rive gauche, afin
+d'eviter, dit-il, d'etre retarde par la curiosite populaire, et pria M.
+Jaeger de bien vouloir conduire seul la barge sur la rive droite, ou il
+s'arreterait au coeur de la ville, ce a quoi le passager consentit avec
+obligeance.
+
+Son travail termine, celui-ci se transforma en detective. La barge
+amarree, il sauta sur le quai, en quete de l'un de ses hommes.
+
+Il n'avait pas fait vingt pas qu'il se heurtait a Friedrick Ulhmann. Un
+dialogue rapide s'engagea entre les deux policiers.
+
+"Tout va bien?
+
+--Tout.
+
+--Il faut resserrer le cercle, Ulhmann. Tes postes de deux hommes a un
+kilometre l'un de l'autre desormais.
+
+--Ca chauffe, alors?
+
+--Oui.
+
+--Tant mieux.
+
+--Demain, tache de ne pas me perdre des yeux. J'ai idee que nous
+brulons.
+
+---Compris.
+
+--Et qu'on ne s'endorme pas! Du nerf! Qu'on se grouille!
+
+--Comptez sur moi.
+
+--Si tu apprends quelque chose, un signe de la berge, n'est-ce pas?
+
+--Entendu."
+
+Les deux interlocuteurs se separerent, et Karl Dragoch reintegra
+l'embarcation.
+
+Si son repos ne fut pas trouble par l'inquietude qu'il pretendait
+eprouver d'ordinaire, il le fut, au cours de cette nuit, par le vacarme
+des elements dechaines. A minuit, une tempete de l'Est se leva, en
+effet, et augmenta d'heure en heure, tandis que la pluie faisait rage.
+
+Au moment ou, vers cinq heures du matin, Ilia Brusch regagna la barge,
+la pluie tombait toujours a torrents et le vent soufflait avec fureur
+dans une direction nettement opposee a celle du courant. Le pecheur
+n'hesita pas, cependant, a partir. Son amarre larguee, il poussa
+aussitot au milieu du fleuve et reprit son eternelle godille. Il lui
+fallait un veritable courage pour se mettre au travail dans de telles
+conditions, apres une nuit qui n'avait pu manquer d'etre fatigante.
+
+La tempete ne montra, pendant les premieres heures de la matinee, aucune
+tendance a decroitre, au contraire. La barge, malgre l'aide du courant,
+ne gagnait que peniblement contre ce terrible vent debout, et c'est
+a peine si, apres quatre heures d'efforts, elle etait parvenue a une
+dizaine de kilometres de la ville de Gran. Le confluent de l'Ipoly, sur
+la rive droite duquel est situe Szalka, ou Ilia Brusch disait s'etre
+rendu la nuit precedente, ne pouvait plus alors etre bien eloigne.
+
+A ce moment, la tempete redoubla de fureur, au point de rendre la
+situation reellement critique. Si le Danube n'est pas comparable a
+la mer, il est toutefois assez vaste pour que de veritables lames
+reussissent a s'y former lorsque le vent acquiert une grande violence.
+Il en etait ainsi, ce jour-la, et, malgre la hate dont Ilia Brusch
+faisait preuve, force lui fut de se refugier pres de la rive gauche.
+
+Il ne devait pas l'atteindre..
+
+Plus de cinquante metres l'en separaient encore, quand surgit un
+effrayant phenomene. A quelque distance en amont, les arbres qui
+garnissaient la berge furent tout a coup precipites dans le fleuve,
+casses net au ras du sol, comme s'ils eussent ete rases par une faux
+gigantesque. En meme temps, l'eau, soulevee par une incommensurable
+puissance, monta a l'assaut de la rive, puis se dressa en une lame
+enorme qui roula en deferlant a la poursuite de la barge.
+
+Evidemment, une trombe venait de se former dans les couches
+atmospheriques et promenait a la surface du fleuve son irresistible
+ventouse.
+
+Ilia Brusch comprit le danger. Faisant pivoter la barge d'un energique
+coup d'aviron, il s'efforca de se rapprocher de la rive droite. Si cette
+manoeuvre n'eut pas tout le resultat qu'il en attendait, c'est pourtant
+a elle que le pecheur et son passager durent finalement leur salut.
+
+Rattrapee par le meteore continuant sa course furieuse, la barge evita
+du moins la montagne d'eau qu'il soulevait sur son passage. C'est
+pourquoi elle ne fut pas submergee, ce qui eut ete fatal sans la
+manoeuvre d'Ilia Brusch. Saisie par les spires les plus exterieures du
+tourbillon, elle fut simplement lancee avec violence selon une courbe de
+grand rayon.
+
+A peine effleuree par la pieuvre aerienne, dont la tentacule avait,
+cette fois, manque le but, l'embarcation fut presque aussitot lachee
+qu'aspiree. En quelques secondes, la trombe etait passee et la vague
+s'enfuyait en rugissant vers l'aval, tandis que la resistance de l'eau
+neutralisait peu a peu la vitesse acquise de la barge.
+
+Malheureusement, avant que ce resultat fut completement atteint, un
+nouveau danger se revela a l'improviste. Droit devant l'etrave, qui
+fendait l'eau avec la vitesse d'un express, le pecheur apercut tout
+a coup un des arbres arraches, qui, les racines en l'air, suivait
+lentement le courant. L'embarcation, lancee dans l'enchevetrement de ces
+racines, ne pouvait manquer de chavirer, d'etre gravement endommagee
+tout au moins. Ilia Brusch poussa un cri d'effroi, en decouvrant cet
+obstacle imprevu.
+
+Mais Karl Dragoch avait aussi vu le danger, il en avait compris
+l'imminence. Sans hesiter, il s'elanca a l'avant de la barge, ses
+mains saisirent les racines qui s'echevelaient hors de l'eau, et,
+s'arc-boutant pour mieux lutter contre l'impulsion du bateau, il
+s'efforca de l'ecarter de la direction dangereuse.
+
+Il y parvint. La barge, deviee de sa route, passa comme une fleche, en
+raclant les racines, puis la tete de l'arbre encore couverte de ses
+feuilles. Un instant de plus, et elle allait laisser derriere elle
+l'epave verdoyante mollement entrainee par le courant, lorsque Karl
+Dragoch fut atteint en pleine poitrine par une des dernieres ramures.
+En vain, il voulut resister au choc. Perdant l'equilibre, il culbuta
+par-dessus bord et disparut sous les eaux.
+
+A sa chute en succeda immediatement une autre, volontaire celle-ci. Ilia
+Brusch, en voyant tomber son passager, s'etait sans hesiter elance a son
+secours.
+
+Mais ce n'etait pas chose facile d'apercevoir quoi que ce fut dans
+ces eaux limoneuses tout agitees par le passage d'un furieux meteore.
+Pendant une minute, Ilia Brusch s'y epuisa en vain, et il commencait a
+desesperer de decouvrir M. Jaeger, quand il saisit enfin le malheureux,
+flottant; evanoui, entre deux eaux.
+
+A tout prendre, cela valait mieux. Un homme qui se noie se debat
+d'ordinaire et augmente ainsi sans le savoir la difficulte du sauvetage.
+Un homme evanoui n'est plus qu'une masse inerte dont le salut depend
+uniquement de l'habilete du sauveteur.
+
+Ilia Brusch eut tot fait d'elever hors de l'eau la tete de M. Jaeger,
+puis, d'un bras vigoureux, il nagea vers la barge, qui, pendant ce
+temps, s'etait eloignee d'une trentaine de metres. Il s'en rapprocha en
+quelques brasses, qui semblaient etre un jeu pour le robuste nageur, et,
+d'une main, il en saisit le bord, tandis que son autre main soutenait le
+passager toujours prive de sentiment.
+
+Restait maintenant a hisser M. Jaeger a bord de l'embarcation, et ce
+n'etait pas besogne aisee. Ilia Brusch, au prix de mille efforts,
+reussit toutefois a la mener a bonne fin.
+
+Des qu'il eut depose le noye sur une des couchettes du tot, il le
+depouilla de ses vetements, et, ayant retire de l'un des coffres
+quelques morceaux de laine, se mit en devoir de le frictionner,
+energiquement. M. Jaeger ne tarda pas a ouvrir les yeux et a revenir au
+sentiment du reel. L'immersion n'avait pas ete longue, en somme, et il
+etait a esperer qu'elle n'aurait pas de suites facheuses.
+
+"Eh! Eh! monsieur Jaeger, s'ecria Ilia Brusch, des qu'il vit son malade
+reprendre connaissance, vous vous y entendez pour les plongeons!
+
+M. Jaeger sourit faiblement sans repondre.
+
+--Ca ne sera rien, poursuivait Ilia Brusch, en continuant ses energiques
+frictions. Rien de meilleur pour la sante qu'un bain au mois d'aout!
+
+--Merci, monsieur Brusch, balbutia Karl Dragoch.
+
+--Il n'y a vraiment pas de quoi, repliqua gaiement le pecheur. C'est
+a moi de vous remercier, monsieur Jaeger, puisque vous m'avez donne
+l'occasion d'un excellent bain.
+
+Les forces de Karl Dragoch revenaient a vue d'oeil. Un bon coup
+d'eau-de-vie, et il n'y paraitrait plus. Malheureusement, Ilia Brusch,
+plus emu qu'il ne voulait le paraitre, bouleversa en vain tous ses
+coffres. La provision d'alcool etait epuisee, et il n'en restait pas une
+goutte a bord de la barge.
+
+--Voila qui est vexant! s'ecria Ilia Brusch. Pas une goutte de schnaps
+dans notre cambuse!
+
+--Peu importe, monsieur Brusch, affirma Karl Dragoch, d'une voix faible.
+Je m'en passerai fort bien, je vous assure.
+
+Karl Dragoch grelottait, cependant, en depit de ses assurances, et un
+cordial ne lui eut certes pas ete inutile.
+
+--C'est ce qui vous trompe, repondit Ilia Brusch, qui ne s'illusionnait
+pas sur l'etat de son passager, vous ne vous en passerez pas, monsieur
+Jaeger. Laissez moi faire. Ce ne sera pas long.
+
+En un tour de mains, le pecheur eut echange ses vetements trempes contre
+des vetements secs, puis quelques coups de godille amenerent la barge a
+la rive gauche ou elle fut amarree solidement.
+
+--Un peu de patience, monsieur Jaeger, dit Ilia Brusch en sautant a
+terre. Ici, je connais le pays, puisque voila le confluent de l'Ipoly. A
+moins de quinze cents metres, il y a un village, ou je trouverai tout ce
+qu'il faut. Dans une demi-heure, je serai de retour."
+
+Cela dit, Ilia Brusch s'eloigna, sans attendre la reponse.
+
+Quand il fut seul, Karl Dragoch se laissa retomber sur sa couchette.
+Il etait plus brise qu'il ne lui plaisait de le dire, et, pendant un
+instant, il ferma les yeux avec lassitude.
+
+Mais la vie reprenait rapidement son cours; le sang battait dans ses
+arteres. Bientot il rouvrit les yeux et laissa errer autour de lui un
+regard plus ferme de minute eh minute.
+
+La premiere chose qui sollicita ce regard encore vague, ce fut l'un des
+coffres, qu'Ilia Brusch, dans la precipitation de son depart, avait
+oublie de refermer. Bouleverse par la recherche infructueuse du pecheur,
+l'interieur de ce coffre n'offrait a la vue qu'un amas d'objets
+heteroclites. Linge rude, grossiers vetements, fortes chaussures y
+etaient entasses dans le plus grand desordre.
+
+Pourquoi les yeux de Karl Dragoch se mirent-ils a briller tout a coup?
+Ce spectacle, pourtant peu passionnant, l'interessait-il donc a ce point
+qu'il se soulevat sur le coude, apres quelques secondes d'attention, de
+maniere a voir plus commodement dans le coffre beant?
+
+Certes, ce n'etaient ni les vetements, ni le linge qui pouvaient exciter
+ainsi la curiosite de l'indiscret passager, mais, entre ces divers
+objets d'habillement, l'oeil fureteur du detective venait de decouvrir
+un objet plus digne de retenir son attention.
+
+Ce n'etait pas autre chose qu'un portefeuille a demi entr'ouvert,
+et laissant fuir les nombreux papiers dont il etait bourre. Un
+portefeuille! Des papiers! C'est-a-dire une reponse, sans doute, aux
+questions que Karl Dragoch se posait depuis quelques jours.
+
+Le detective n'y put tenir. Apres une courte hesitation, au risque de
+trahir, ce faisant, les lois de l'hospitalite, sa main s'allongea
+et plongea dans le coffre, d'ou elle ressortit avec le portefeuille
+tentateur et son contenu, dont l'inventaire fut aussitot commence.
+
+Des lettres, d'abord, que Karl Dragoch ne s'attarda pas a lire, mais que
+leur suscription montrait adressees a M. Ilia Brusch a Szalka; puis des
+recus, parmi lesquels des quittances de loyer libellees au meme nom.
+Rien d'interessant dans tout cela.
+
+Karl Dragoch allait peut-etre y renoncer, quand un dernier document le
+fit tressaillir. Rien ne pouvait etre plus innocent cependant, et il
+fallait etre un policier pour eprouver, devant un tel "document", un
+autre sentiment qu'une sympathique emotion.
+
+C'etait un portrait, le portrait d'une jeune femme dont la parfaite
+beaute eut enthousiasme un peintre. Mais un policier n'est pas un
+artiste, et ce n'est pas d'admiration pour ce ravissant visage que
+battait le coeur de Karl Dragoch. A peine meme s'il en avait regarde
+les traits. A vrai dire, il n'avait rien vu de ce portrait, rien
+qu'une simple ligne d'ecriture en langue bulgare tracee au bas de la
+photographie. " A mon cher mari, Natcha Ladko ", tels etaient les mots
+que pouvait lire Karl Dragoch eperdu.
+
+Ainsi, ses soupcons etaient justifies, et logiques ses deductions basees
+sur les singularites observees. Ladko! C'etait bien avec Ladko, qu'il
+descendait le Danube depuis tant de jours. C'etait bien ce dangereux
+malfaiteur, vainement pourchasse jusqu'alors, qui se cachait sous
+l'inoffensive personnalite du laureat de la Ligue Danubienne.
+
+Quelle allait etre la conduite de Karl Dragoch apres une pareille
+constatation? Il n'avait pas encore pris de decision, quand un bruit de
+pas sur la berge lui fit rejeter vivement le portefeuille au fond du
+coffre dont il rabattit le couvercle. Le nouvel arrivant ne pouvait etre
+Ilia Brusch parti depuis dix minutes a peine.
+
+" Monsieur Dragoch! appela une voix au dehors.
+
+--Friedrick Ulhmann! murmura Karl Dragoch qui parvint peniblement a se
+mettre debout et sortit en chancelant de la cabine.
+
+--Excusez-moi de vous avoir appele, dit Friedrick Ulhmann des qu'il
+apercut son chef. J'ai vu votre compagnon s'eloigner tout a l'heure et
+je vous savais seul.
+
+--Qu'y a-t-il? demanda Karl Dragoch.
+
+--Du nouveau, Monsieur. Un crime a ete commis cette nuit.
+
+--Cette nuit! s'ecria Karl Dragoch en pensant aussitot a l'absence
+d'Ilia Brusch au cours de la nuit precedente.
+
+--Une villa a ete pillee a proximite d'ici. Le gardien a ete frappe.
+
+--Mort?
+
+--Non, mais grievement blesse.
+
+--C'est bon, dit Karl Dragoch en imposant de la main silence a son
+subordonne.
+
+Il reflechissait profondement. Que convenait-il de faire? Agir certes,
+et pour cela la force ne lui manquerait pas. La nouvelle qu'il venait
+d'apprendre etait le meilleur des remedes. Il ne lui restait plus de
+traces de l'accident dont il venait d'etre victime. Il n'avait plus
+besoin maintenant de chercher un appui sur la cloison de la cabine. Sous
+le coup de fouet des nerfs, le sang revenait a flots a son visage.
+
+Oui, il fallait agir, mais comment? Devait-il attendre le retour d'Ilia
+Brusch, ou plutot de Ladko, puisque tel etait le veritable nom de son
+compagnon de route, et lui mettre a l'improviste la main sur l'epaule
+au nom de la loi? Cela paraissait le plus sage, puisque desormais il ne
+pouvait subsister aucun doute sur la culpabilite du soi-disant pecheur.
+Le soin avec lequel il dissimulait sa veritable personnalite, le mystere
+dont il s'entourait, ce nom qui etait le sien et, en meme temps, celui
+par lequel la rumeur publique designait le chef des bandits, son absence
+de la nuit derniere concordant avec la decouverte d'un nouveau crime,
+tout disait a Karl Dragoch qu'Ilia Brusch etait bien le bandit
+recherche.
+
+Mais ce bandit lui avait sauve la vie!.. Voila qui compliquait
+etrangement la situation!
+
+Quelle apparence qu'un voleur, plus qu'un voleur, un assassin se
+fut jete a l'eau pour l'en retirer? Et, quand bien meme cette chose
+invraisemblable serait vraie, etait-il possible, a qui venait d'etre
+arrache a la mort, de reconnaitre ainsi le devouement de son sauveur?
+Quel risque, d'ailleurs, a surseoir a une arrestation? Maintenant que le
+faux Ilia Brusch etait demasque, que sa personnalite etait connue, il
+lui serait impossible d'echapper aux forces de police disseminees le
+long du fleuve, et, dans le cas ou l'enquete aboutirait en effet au
+soi-disant pecheur, on disposerait alors d'un plus nombreux personnel,
+et l'arrestation serait operee plus surement pour avoir ete differee.
+
+Karl Dragoch, pendant cinq minutes, retourna sous toutes ses faces le
+cas de conscience qui s'imposait a lui. Partir sans avoir revu Ilia
+Brusch?.. Ou bien rester, placer Friedrick Ulhmann en embuscade dans la
+cabine, et, quand le pecheur apparaitrait, sauter sur lui sans crier
+gare, quitte a s'expliquer apres?... Non, decidement. Repondre par cette
+trahison a un tel acte de devouement, cela lui soulevait le coeur.
+Mieux valait, au risque de laisser a un coupable une chance de salut,
+commencer l'enquete en oubliant provisoirement ce qu'il croyait savoir.
+Si cette enquete le ramenait finalement a Ilia Brusch, si son devoir
+l'obligeait alors a traiter son sauveur en ennemi, ce serait du moins
+face a face qu'il le combattrait, et apres lui avoir donne le temps de
+se mettre en defense.
+
+Acceptant du geste toutes les consequences de sa decision, Karl Dragoch,
+son parti pris, rentra dans la cabine. Par un mot depose en evidence il
+avertit Ilia Brusch de la necessite ou il etait de s'absenter, en priant
+son hote de l'attendre au moins pendant vingt-quatre heures. Puis il se
+disposa a partir.
+
+--Combien d'hommes avons-nous? demanda-t-il en sortant de la cabine.
+
+--Il y en a deux sur place, mais on est en train de battre le rappel.
+Nous en aurons une dizaine avant ce soir.
+
+--Bien, approuva Karl Dragoch. Ne m'as-tu pas dit que le theatre du
+crime n'etait pas eloigne?
+
+--Deux kilometres a peu pres, repondit Ulhmann.
+
+--Conduis-moi, " dit Karl Dragoch en sautant sur la rive.
+
+
+
+IX
+
+LES DEUX ECHECS DE DRAGOCH
+
+
+Les Karpathes decrivent, dans la partie septentrionale de la Hongrie, un
+immense arc de cercle, dont l'extremite occidentale se divise en
+deux branches secondaires. L'une va mourir au Danube a la hauteur de
+Presbourg; l'autre atteint le fleuve dans les environs de Gran, ou elle
+se continue, sur la rive droite, par les sept cent soixante-six metres
+du mont Pilis.
+
+C'est au pied de cette mediocre montagne qu'un crime venait d'etre
+commis, et c'est la que Karl Dragoch allait pour la premiere fois se
+trouver aux prises avec les redoutables malfaiteurs qu'il avait mission
+de poursuivre.
+
+Quelques heures avant le moment ou, faussant compagnie a son hote, il
+se faisait violence pour obeir, malgre sa faiblesse, a l'invitation de
+Friedrich Ulhmann, une charrette lourdement chargee s'etait arretee
+devant une miserable auberge construite a la base de l'une des collines
+par lesquelles le mont Pilis se raccorde a la vallee du Danube.
+
+La position de cette auberge avait ete judicieusement choisie au point
+de vue commercial. Elle commandait le croisement de trois routes
+se dirigeant, l'une vers le Nord, une autre vers le Sud-Est, et la
+troisieme vers le Nord-Ouest. Ces trois routes aboutissant au Danube,
+celle du Nord a la courbe qu'il decrit en face du mont Pilis, celle du
+Sud-Est au bourg de Saint-Andre, celle du Nord-Ouest a la ville de Gran,
+l'auberge etait situee, en quelque sorte, entre les branches d'un vaste
+compas liquide et ne pouvait manquer de profiter du roulage alimentant
+la batellerie.
+
+Le Danube qui, au sortir de Gran, coule sensiblement de l'Ouest a l'Est,
+s'inflechit, en effet, vers le Sud, a quelque distance du confluent
+de l'Ipoly, puis remonte au Nord, apres avoir dessine une
+demi-circonference de faible rayon. Mais, presque aussitot, il se replie
+sur lui-meme, pour adopter une direction Nord-Sud, qu'il n'abandonnera
+plus, en aval, pendant un tres grand nombre de kilometres.
+
+Au moment ou le vehicule faisait halte, le soleil se levait a peine.
+Tout dormait encore dans la maison, dont les epais volets etaient
+hermetiquement fermes.
+
+"Hola, oh! de l'auberge!.. appela, en heurtant la porte du manche de son
+fouet, l'un des deux hommes qui conduisaient la charrette.
+
+--On y va! repondit de l'interieur l'aubergiste reveille en sursaut.
+
+Un instant plus tard, une tete embroussaillee se montrait a une fenetre
+du premier.
+
+--Que voulez-vous? interrogea sans amenite l'aubergiste.
+
+--Manger, d'abord; dormir, ensuite, dit le charretier.
+
+--On y va, repeta l'hote qui disparut dans l'interieur.
+
+Lorsque, par le portail grand ouvert, la charrette eut penetre dans la
+cour, ses conducteurs s'empresserent de deteler leurs deux chevaux et
+de les conduire a l'ecurie, ou une large provende leur fut distribuee.
+Pendant ce temps, l'hote ne cessait de tourner autour de ces clients
+matinaux. Evidemment, il n'eut pas demande mieux que d'engager la
+conversation, mais les rouliers, par contre, semblaient peu desireux de
+lui donner la replique.
+
+--Vous arrivez de bon matin, camarades, insinua l'aubergiste. Vous avez
+donc voyage pendant la nuit?
+
+--Il parait, fit l'un des charretiers.
+
+--Et vous allez loin comme ca?
+
+--Loin ou pres, c'est notre affaire, lui fut-il replique.
+
+L'aubergiste se le tint pour dit.
+
+--Pourquoi molester ce brave homme, Vogel? intervint l'autre charretier
+qui n'avait pas encore ouvert la bouche. Nous n'avons aucune raison de
+cacher que nous allons a Saint-Andre.
+
+--Possible que nous n'ayons pas a le cacher, repliqua Vogel d'un ton
+bourru, mais ca ne regarde personne, j'imagine.
+
+--Evidemment, approuva l'aubergiste, flagorneur comme tout bon
+commercant.
+
+Ce que j'en disais, c'etait histoire de parler, simplement.... Ces
+messieurs desirent manger?
+
+--Oui, repondit celui des deux rouliers qui semblait le moins brutal. Du
+pain, du lard, du jambon, des saucisses, ce que tu auras."
+
+La charrette avait du parcourir une longue route, car ses conducteurs
+affames firent largement honneur au repas. Ils etaient fatigues aussi,
+et c'est pourquoi ils ne s'oublierent pas a table. La derniere bouchee
+prise, ils s'empresserent d'aller chercher le sommeil, l'un sur la
+paille de l'ecurie, pres des chevaux, l'autre sous la bache de la
+charrette.
+
+Midi sonnait quand ils reparurent. Ce fut pour reclamer aussitot un
+second repas qui leur fut servi comme le precedent dans la grande
+salle de l'auberge. Reposes maintenant, ils s'attarderent. Au dessert
+succederent les verres d'eau-de-vie qui disparaissaient comme de l'eau
+dans ces rudes gosiers.
+
+Au cours de l'apres-midi, plusieurs voitures s'arreterent a l'auberge
+et de nombreux pietons entrerent boire un coup. Des paysans, pour la
+plupart, qui, la besace au dos, le baton a la main, se rendaient a Gran
+ou en revenaient. Presque tous etaient des habitues et l'hotelier
+ne pouvait que s'applaudir d'avoir la tete solide reclamee, par sa
+profession, car il trinquait avec tous ses clients les uns apres les
+autres. Cela faisait marcher le commerce. On cause, en effet, en
+trinquant, et parler asseche le gosier, ce qui excite a de nouvelles
+libations.
+
+Ce jour-la precisement la conversation ne manquait pas d'aliment. Le
+crime commis pendant la nuit mettait les cervelles a l'envers. La
+nouvelle en avait ete apportee par les premiers passants, et chacun
+racontait un detail inedit ou emettait son avis personnel.
+
+L'aubergiste apprit ainsi successivement que la magnifique villa
+possedee par le comte Hagueneau a cinq cents metres de la rive du Danube
+avait ete completement devalisee et que le gardien Christian etait
+grievement blesse; que ce crime etait sans doute l'oeuvre de
+l'insaisissable bande de malfaiteurs auxquels on attribuait tant
+d'autres crimes impunis; que la police enfin sillonnait la campagne et
+que les criminels etaient recherches par la brigade recemment creee pour
+la surveillance du fleuve.
+
+Les deux rouliers ne se melaient pas aux conversations que suscitait
+l'evenement, conversations qui se developpaient a grand accompagnement
+d'exclamations et de cris. Silencieusement, ils restaient a l'ecart,
+mais sans doute ils ne perdaient rien des propos echanges autour d'eux,
+car ils ne pouvaient manquer de s'interesser a ce qui passionnait tout
+le monde.
+
+Cependant, le bruit s'apaisa peu a peu, et, vers six heures et demie du
+soir, ils furent de nouveau seuls dans la grande salle, d'ou le dernier
+consommateur venait de s'eloigner. L'un d'eux interpella aussitot
+l'aubergiste fort active a rincer des verres sur son comptoir. Celui-ci
+s'empressa d'accourir.
+
+"Que desirent ces messieurs? demanda-t-il.
+
+--Diner, repondit un charretier.
+
+--Et coucher ensuite, sans doute? interrogea l'aubergiste.
+
+--Non, mon maitre, repliqua celui des deux rouliers qui paraissait le
+plus sociable. Nous comptons repartir a la nuit...
+
+--A la nuit!... s'etonna l'aubergiste.
+
+--Afin, continua son client, d'etre des l'aube sur la place du marche.
+
+--De Saint-Andre?
+
+--Ou de Gran. Cela dependra des circonstances. Nous attendons ici un ami
+qui est alle aux informations. Il nous dira ou nous avons le plus de
+chances de nous defaire avantageusement de nos marchandises."
+
+L'aubergiste quitta la salle pour s'occuper des apprets du repas.
+
+"Tu as entendu, Kaiserlick? dit a voix basse le plus jeune des deux
+rouliers en se penchant vers son compagnon.
+
+--Oui.
+
+--Le coup est decouvert.
+
+--Tu n'esperais pas, je suppose, qu'il demeurerait cache?
+
+--Et la police bat la campagne.
+
+--Qu'elle la batte.
+
+--Sous la conduite de Dragoch, a ce qu'on pretend.
+
+--Ca, c'est autre chose, Vogel. A mon idee, ceux qui n'ont que Dragoch a
+craindre peuvent dormir sur les deux oreilles.
+
+--Que veux-tu dire?
+
+--Ce que je dis, Vogel.
+
+--Dragoch serait donc?...
+
+--Quoi?
+
+--Supprime?
+
+--Tu le sauras demain. D'ici la, motus," conclut le roulier, en voyant
+revenir l'aubergiste.
+
+Le personnage attendu par les deux charretiers n'arriva qu'a la nuit
+close. Un rapide colloque s'engagea entre les trois compagnons.
+
+"On affirmait ici que la police est sur la piste, dit a voix basse
+Kaiserlick.
+
+--Elle cherche, mais elle ne trouvera pas.
+
+--Et Dragoch?
+
+--Boucle.
+
+--Qui s'est charge de l'operation?
+
+--Titcha.
+
+--Alors, il y a du bon ... Et nous, que devons-nous faire?
+
+--Atteler sans tarder.
+
+--Pour?...
+
+--Pour Saint-Andre, mais a cinq cents metres d'ici vous rebrousserez
+chemin. L'auberge aura ete fermee pendant ce temps-la. Vous passerez
+inapercus, et vous prendrez la route du Nord. Tandis que on vous croira
+d'un cote, vous serez de l'autre.
+
+--Ou est donc, le chaland?
+
+--A l'anse de Pilis.
+
+--C'est la qu'est le rendez-vous?
+
+--Non, un peu plus pres, a la clairiere, sur la gauche de la route. Tu
+la connais?
+
+--Oui.
+
+--Une quinzaine des notres y sont deja. Vous irez les rejoindre.
+
+--Et toi?
+
+--Je retourne en arriere rassembler le surplus de nos hommes que j'ai
+laisses en surveillance. Je les ramenerai avec moi.
+
+--En route donc," approuverent les charretiers.
+
+Cinq minutes plus tard, la voiture s'ebranlait. L'hote, tout en
+maintenant ouvert l'un des battants de la porte cochere, salua poliment
+ses clients.
+
+" Alors, decidement, c'est-il a Gran que vous allez? interrogea-t-il.
+
+--Non, repondirent les rouliers, c'est a Saint-Andre, l'ami.
+
+--Bon voyage, les gars! formula l'hote.
+
+--Merci, camarade. "
+
+La charrette tourna a droite et prit, vers l'Est, le chemin de
+Saint-Andre. Quand elle eut disparu dans la nuit, le personnage que
+Kaiserlick et Vogel avaient attendu toute la journee, s'eloigna a son
+tour, dans la direction opposee, sur la route de Gran.
+
+L'aubergiste ne s'en apercut meme pas. Sans plus s'occuper de ces
+passants que vraisemblablement il ne reverrait jamais, il se hata de
+fermer la maison et de gagner son lit.
+
+La charrette qui, pendant ce temps, s'eloignait au pas tranquille de ses
+chevaux, fit volte-face au bout de cinq cents metres, conformement aux
+instructions recues, et suivit en sens inverse le chemin qu'elle venait
+de parcourir.
+
+Lorsqu'elle fut de nouveau a la hauteur de l'auberge, tout y etait clos,
+en effet, et elle aurait depasse ce point sans incident, si un chien,
+qui dormait au beau milieu de la chaussee, ne s'etait enfui tout a coup
+en aboyant si violemment, que le cheval de fleche effraye se deroba par
+un brusque ecart jusque sur le bas cote de la route. Les charretiers
+eurent vite fait de ramener l'animal en bonne direction, et, pour la
+seconde fois, la voiture disparut dans la nuit.
+
+Il etait environ dix heures et demie quand, abandonnant le chemin trace,
+elle penetra sous le couvert d'un petit bois, dont les masses sombres
+s'elevaient sur la gauche. Elle fut arretee au troisieme tour de roue.
+
+"Qui va la? questionna une voix dans les tenebres.
+
+--Kaiserlick et Vogel, repondirent les rouliers.
+
+--Passez," dit la voix.
+
+En arriere des premiers rangs d'arbres la charrette deboucha dans une
+clairiere, ou une quinzaine d'hommes dormaient, etendus sur la mousse.
+"Le chef est la? s'enquit Kaiserlick.
+
+--Pas encore.
+
+--Il nous a dit de l'attendre ici."
+
+L'attente ne fut pas longue. Une demi-heure a peine apres la voiture, le
+chef, ce meme personnage qui etait venu sur le tard a l'auberge, arriva
+a son tour, accompagne d'une dizaine de compagnons, ce qui portait a
+plus de vingt-cinq le nombre des membres de la troupe.
+
+"Tout le monde est la? demanda-t-il.
+
+--Oui, repondit Kaiserlick qui paraissait detenir quelque autorite dans
+la bande.
+
+--Et Titcha?
+
+--Me voici, prononca une voix sonore.
+
+--Eh bien?.. interrogea anxieusement le chef.
+
+--Reussite sur toute la ligne. L'oiseau est en cage a bord du chaland.
+
+--Partons, dans ce cas, et hatons-nous, commanda le chef. Six hommes en
+eclaireurs, le reste a l'arriere-garde, la voiture au milieu. Le Danube
+n'est pas a cinq cents metres d'ici, et le dechargement sera fait en un
+tour de main. Vogel emmenera alors la charrette, et ceux qui sont du
+pays rentreront tranquillement chez eux. Les autres embarqueront sur le
+chaland.
+
+On allait executer ces ordres, quand un des hommes laisses en
+surveillance au bord de la route accourut en toute hate.
+
+--Alerte! dit-il en etouffant sa voix.
+
+--Qu'y a-t-il? demanda le chef de la bande.
+
+--Ecoute.
+
+Tous tendirent l'oreille. Le bruit d'une troupe en marche se faisait
+entendre sur la route. A ce bruit, bientot quelques voix assourdies se
+joignirent. La distance ne devait pas etre superieure a une centaine de
+toises.
+
+--Restons dans la clairiere, commanda le chef. Ces gens-la passeront
+sans nous voir."
+
+Assurement, etant donnee l'obscurite profonde, ils ne seraient pas
+apercus, mais il y avait ceci de grave: si, par mauvaise chance, c'etait
+une escouade de police qui suivait cette route, c'est qu'elle se
+dirigeait vers le fleuve. Certes, il pouvait se faire qu'elle ne
+decouvrit pas le bateau, et, d'ailleurs, les precautions etaient
+prises. Ces agents auraient beau le visiter de fond en comble, ils n'y
+trouveraient rien de suspect. Mais, meme en admettant que cette escouade
+ne soupconnat pas l'existence du chaland, peut-etre resterait-elle en
+embuscade dans les environs, et, dans ce cas, il eut ete tres imprudent
+de faire sortir la charrette.
+
+Enfin, on tiendrait compte des circonstances, et on agirait selon les
+evenements. Apres avoir attendu dans cette clairiere toute la journee
+suivante, s'il le fallait, quelques-uns des hommes descendraient, a la
+nuit, jusqu'au Danube, et s'assureraient de l'absence de toute force de
+police.
+
+Pour l'instant, l'essentiel etait de ne pas etre depistes, et que rien
+ne donnat l'eveil a cette troupe qui s'approchait.
+
+Celle-ci ne tarda pas a atteindre le point ou la route longeait la
+clairiere. Malgre la nuit noire, on reconnut qu'elle se composait d'une
+dizaine d'hommes, et de significatifs cliquetis d'acier indiquaient des
+hommes armes.
+
+Deja, elle avait depasse la clairiere, lorsqu'un incident vint modifier
+les choses du tout au tout.
+
+Un des deux chevaux, effraye par ce passage d'hommes sur la route,
+s'ebroua et poussa un long hennissement qui fut repete par son
+congenere.
+
+La troupe en marche s'arreta sur place.
+
+C'etait bien une escouade de police qui descendait vers le fleuve, sous
+le commandement de Karl Dragoch completement remis des suites de son
+accident de la matinee.
+
+Si les gens de la clairiere avaient connu ce detail, peut-etre leur
+inquietude en eut-elle ete augmentee. Mais, ainsi qu'on l'a vu, leur
+chef croyait hors de combat le policier redoute. Pourquoi il commettait
+cette erreur, pourquoi il estimait ne plus avoir a compter avec un
+adversaire qu'il avait precisement en face de lui, c'est ce que la suite
+du recit ne tardera pas a faire comprendre au lecteur.
+
+Lorsque, dans la matinee de ce meme jour, Karl Dragoch eut saute sur la
+berge, ou l'attendait son subordonne, celui-ci l'avait entraine vers
+l'amont. Apres deux ou trois cents metres de marche, les deux policiers
+etaient arrives a un canot, dissimule dans les herbes de la rive, a bord
+duquel ils s'embarquerent. Aussitot, les avirons, vigoureusement manies
+par Friedrick Ulhmann, emporterent rapidement la legere embarcation de
+l'autre cote du fleuve.
+
+"C'est donc sur la rive droite que le crime a ete commis? demanda a ce
+moment Karl Dragoch.
+
+--Oui, repondit Friedrick Ulhmann.
+
+--Dans quelle direction?
+
+--En amont. Dans les environs de Gran.
+
+--Comment! Dans les environs de Gran, se recria Dragoch. Ne me disais-tu
+pas tout a l'heure que nous n'avions que peu de chemin a faire?
+
+--Ce n'est pas loin, dit Ulhmann. Il y a peut-etre bien trois
+kilometres, tout de meme."
+
+Il y en avait quatre, en realite, et cette longue etape ne put etre
+franchie sans difficulte par un homme qui venait a peine d'echapper a la
+mort Plus d'une fois, Karl Dragoch dut s'etendre, afin de reprendre le
+souffle qui lui manquait. Il etait pres de trois heures de l'apres-midi,
+quand il atteignit enfin la villa du comte Hagueneau, ou l'appelait sa
+fonction.
+
+Des qu'il se sentit, grace a un cordial qu'il s'empressa de reclamer, en
+possession de tous ses moyens, le premier soin de Karl Dragoch fut de
+se faire conduire au chevet du gardien Christian Hoel. Panse quelques
+heures plus tot par un chirurgien des environs, celui-ci, la face
+blanche, les yeux clos, haletait peniblement. Bien que sa blessure fut
+des plus graves et interessat le poumon, il subsistait toutefois un
+serieux espoir de le sauver, a la condition que la plus legere fatigue
+lui fut epargnee.
+
+Karl Dragoch put neanmoins obtenir quelques renseignements, que le
+gardien lui donna d'une voix etouffee, par monosyllabes largement
+espaces. Au prix de beaucoup de patience, il apprit qu'une bande de
+malfaiteurs, composee de cinq ou six hommes, au bas mot, avait, au
+milieu de la nuit derniere, fait irruption dans la villa, apres en avoir
+enfonce la porte. Le gardien Christian Hoel, reveille par le bruit,
+avait eu a peine le temps de se lever, qu'il retombait frappe d'un coup
+de poignard entre les deux epaules. Il ignorait par consequent ce qui
+s'etait passe ensuite, et il etait incapable de donner aucune indication
+sur ses agresseurs. Cependant, il savait quel etait leur chef, un
+certain Ladko, dont ses compagnons avaient, a plusieurs reprises,
+prononce le nom avec une sorte d'inexplicable forfanterie. Quant a ce
+Ladko, dont un masque recouvrait le visage, c'etait un grand gaillard
+aux yeux bleus et porteur d'une abondante barbe blonde.
+
+Ce dernier detail, de nature a infirmer les soupcons qu'il avait concus
+touchant Ilia Brusch, ne laissa pas de troubler Karl Dragoch. Qu'Ilia
+Brusch fut blond, lui aussi, il n'en doutait pas, mais ce blond etait
+deguise en brun, et on ne retire pas une teinture le soir pour la
+remettre le lendemain, comme on ferait d'une perruque. Il y avait la une
+serieuse difficulte que Dragoch se reserva d'elucider a loisir.
+
+Le gardien Christian ne put, d'ailleurs, lui fournir de plus amples
+details. Il n'avait rien remarque concernant ses autres agresseurs,
+ceux-ci ayant pris, comme leur chef, la precaution de se masquer.
+
+Muni de ces renseignements, le detective posa ensuite quelques questions
+touchant la villa meme du comte Hagueneau. C'etait, ainsi qu'il
+l'apprit, une tres riche habitation meublee avec un luxe princier. Les
+bijoux, l'argenterie et les objets precieux abondaient dans les tiroirs,
+les objets d'art sur les cheminees et les meubles, les tapisseries
+anciennes et les tableaux de maitre sur les murs. Des titres avaient
+meme ete laisses en depot dans un coffre-fort, au premier etage. Nul
+doute par consequent que les envahisseurs n'aient eu l'occasion de faire
+un merveilleux butin.
+
+C'est ce que Karl Dragoch put, en effet, constater aisement en
+parcourant les diverses pieces de l'habitation. C'etait un pillage en
+regle, accompli avec une parfaite methode. Les voleurs, en gens de gout,
+ne s'etaient pas encombres des non-valeurs. La plupart des objets de
+prix avaient disparu; a la place des tapisseries arrachees, de grands
+carres de muraille apparaissaient a nu, et, veufs des plus belles toiles
+decoupees avec art, des cadres vides pendaient lamentablement. Les
+pillards s'etaient approprie jusqu'a des tentures choisies evidemment
+parmi les plus somptueuses et jusqu'a des tapis selectionnes parmi les
+plus beaux. Quant au coffre-fort, il avait ete force, et son contenu
+avait disparu.
+
+"On n'a pas emporte tout cela a dos d'hommes, se dit Karl Dragoch en
+constatant cette devastation. Il y avait la de quoi charger une voiture.
+Reste a denicher la voiture."
+
+Cet interrogatoire et ces premieres recherches avaient necessite un
+temps fort long. La nuit etait prochaine. Il importait, avant qu'elle
+fut complete, de retrouver trace, si faire se pouvait, du vehicule dont
+les voleurs, d'apres le policier, avaient du necessairement faire usage.
+Celui-ci se hata donc de sortir.
+
+Il n'eut pas loin a aller pour decouvrir la preuve qu il recherchait.
+Sur le sol de la vaste cour menagee devant la villa, de larges roues
+avaient laisse de profondes empreintes juste en face de la porte brisee,
+et, a quelque distance, la terre etait pietinee, comme elle aurait pu
+l'etre par des chevaux qui eussent longtemps attendu.
+
+Ces constatations faites d'un coup d'oeil, Karl Dragoch s'approcha de
+l'endroit ou des chevaux paraissaient avoir stationne et examina le
+sol avec attention. Puis, traversant la cour, il proceda, aux abords
+immediats de la grille donnant sur la route, a un nouvel et minutieux
+examen, a l'issue duquel il suivit le chemin public pendant une centaine
+de metres, pour revenir ensuite sur ses pas.
+
+"Ulhmann! appela-t-il en rentrant dans la cour.
+
+--Monsieur? repondit l'agent, qui sortit de la maison et s'approcha de
+son chef.
+
+--Combien avons-nous d'hommes? demanda celui-ci.
+
+--Onze.
+
+--C'est peu, fit Dragoch.
+
+--Cependant, objecta Ulhmann, le gardien Christian n'estime qu'a cinq ou
+six le nombre de ses agresseurs.
+
+--Le gardien Christian a son opinion, et moi j'ai la mienne, repliqua
+Dragoch. N'importe, il faut nous contenter de ce que nous avons. Tu vas
+laisser un homme ici, et prendre les dix autres. Avec nous deux, ca fera
+douze. C'est quelque chose.
+
+--Vous avez donc un indice? interrogea Friedrick Ulhmann.
+
+--Je sais, ou sont nos voleurs ... de quel cote ils sont du moins.
+
+--Oserai-je vous demander?.. commenca Ulhmann.
+
+--D'ou me vient cette assurance? acheva Karl Dragoch. Rien n'est plus
+simple. C'est meme veritablement enfantin. Je me suis d'abord dit qu'on
+avait pris trop de choses ici pour ne pas avoir besoin d'un vehicule
+quelconque. J'ai donc cherche ce vehicule et je l'ai trouve. C'est une
+charrette a quatre roues, attelee de deux chevaux, dont l'un, celui de
+fleche, offre cette particularite qu'il manque un clou au fer de son
+pied anterieur droit.
+
+--Comment avez-vous pu savoir cela? interrogea Ulhmann ebahi.
+
+--Parce qu'il a plu la nuit derniere et que la terre encore mal sechee a
+garde fidelement les empreintes. J'ai appris de la meme maniere que la
+charrette, on quittant la villa, avait tourne a gauche, c'est-a-dire
+dans une direction opposee a celle de Gran. Nous allons nous diriger
+du meme cote et suivre au besoin a la piste le cheval dont le fer est
+incomplet. Il n'y a pas apparence que nos gaillards aient voyage pendant
+le jour. Ils se sont sans doute terres quelque part jusqu'au soir. Or,
+la region est peu habitee et les maisons ne sont pas bien nombreuses.
+Nous fouillerons au besoin toutes celles que nous trouverons sur la
+route. Reunis tes hommes, car voici venir la nuit, et le gibier doit
+commencer a se donner de l'air."
+
+Karl Dragoch et son escouade durent marcher longtemps avant de decouvrir
+un indice nouveau. Il etait pres de dix heures et demie quand, apres
+avoir visite inutilement deux ou trois fermes, ils arriverent, au
+croisement des trois routes, a l'auberge ou les deux rouliers avaient
+passe la journee et d'ou ils venaient de partir trois quarts d'heure
+plus tot. Karl Dragoch heurta rudement la porte.
+
+"Au nom de la loi! prononca Dragoch lorsqu'il vit apparaitre a sa
+fenetre l'aubergiste, dont il etait ecrit que le sommeil serait trouble
+ce jour-la.
+
+--Au nom de la loi!.. repeta l'aubergiste, epouvante en voyant sa
+demeure cernee par cette troupe nombreuse. Qu'ai-je donc fait?
+
+--Descends, et l'on te le dira... Mais surtout ne tarde pas trop,"
+repliqua Dragoch d'une voix impatiente.
+
+Quand l'aubergiste, a demi vetu, eut ouvert sa porte, le policier
+proceda a un rapide interrogatoire. Une charrette etait-elle venue ici
+dans la matinee? Combien d'hommes la conduisaient? S'etait-elle arretee?
+Etait-elle repartie? De quel cote s'etait-elle dirigee?
+
+Les reponses ne se firent pas attendre. Oui, une charrette conduite par
+deux hommes etait venue a l'auberge de bon matin. Elle y avait sejourne
+jusqu'au soir, et n'etait repartie qu'apres la venue d'un troisieme
+personnage attendu par les deux charretiers. La demie de neuf heures
+avait deja sonne, quand elle s'etait eloignee dans la direction de
+Saint-Andre.
+
+"De Saint-Andre? insista Karl Dragoch. Tu en es sur?
+
+--Sur, affirma l'aubergiste.
+
+--On te l'a dit, ou tu l'as vu?
+
+--Je l'ai vu.
+
+--Hum!.. murmura Karl Dragoch, qui ajouta: C'est bon. Remonte te coucher
+maintenant, mon brave, et tiens ta langue."
+
+L'aubergiste ne se le fit pas dire deux fois. La porte se referma, et
+l'escouade de police demeura seule sur la route.
+
+"Un instant!" commanda Karl Dragoch a ses hommes qui resterent
+immobiles, tandis que lui-meme, muni d'un fanal, examinait
+minutieusement le sol.
+
+D'abord, il ne remarqua rien de suspect, mais il n'en fut pas ainsi
+quand, ayant traverse la route, il en eut atteint le bas cote. En
+cet endroit, la terre moins foulee par le passage des vehicules,
+et, d'ailleurs, moins solidement empierree, avait conserve plus de
+plasticite. Du premier regard, Karl Dragoch decouvrit l'empreinte d'un
+sabot auquel un clou manquait, et constata que le cheval, proprietaire
+de cette ferrure incomplete, se dirigeait non pas vers Saint-Andre, ni
+vers Gran, mais directement vers le fleuve, par le chemin du Nord. C'est
+donc par ce chemin que Dragoch s'avanca a son tour a la tete de ses
+hommes.
+
+Trois kilometres environ avaient ete franchis sans incident a travers
+un pays completement desert, quand, sur la gauche de la route, le
+hennissement d'un cheval retentit. Retenant ses hommes du geste, Karl
+Dragoch s'avanca jusqu'a la lisiere d'un petit bois qu'on distinguait
+confusement dans l'ombre.
+
+"Qui est la?.." hela-t-il d'une voix forte.
+
+Nulle reponse n'etant faite a sa question, un des agents, sur son ordre,
+alluma une torche de resine. Sa flamme fuligineuse brilla d'un vif eclat
+dans cette nuit sans lune, mais sa lumiere mourait a quelques pas,
+impuissante a percer l'obscurite rendue plus epaisse encore par le
+feuillage des arbres.
+
+"En avant!" commanda Dragoch, en penetrant dans le fourre a la tete de
+l'escouade.
+
+Mais le fourre avait des defenseurs. A peine en avait-on depasse la
+lisiere, qu'une voix imperieuse prononca:
+
+"Un pas de plus, et nous faisons feu!"
+
+Cette menace n'etait pas pour arreter Karl Dragoch, d'autant plus qu'a
+la vague lueur de la torche, il lui avait semble apercevoir une masse
+immobile, celle d'une charrette sans doute, autour de laquelle se
+groupaient une troupe d'hommes, dont il n'avait pu reconnaitre le
+nombre.
+
+"En avant!" commanda-t-il de nouveau.
+
+Obeissant a cet ordre, l'escouade de police continua sa marche
+fort incertaine dans ce bois inconnu. La difficulte ne tarda pas a
+s'aggraver. Tout a coup, la torche fut arrachee des mains de l'agent qui
+la portait. L'obscurite redevint profonde.
+
+"Maladroit!.. gronda Dragoch. De la lumiere, Frantz!.. De la lumiere!.."
+
+Son depit etait d'autant plus vif qu'au dernier eclat jete par la torche
+en s'eteignant, il avait cru voir la charrette commencer un mouvement de
+retraite et s'eloigner sous les arbres. Malheureusement, il ne pouvait
+etre question de lui donner la chasse. C'est une vivante muraille
+que l'escouade de police rencontrait devant elle. A chaque agent
+s'opposaient deux ou trois adversaires, et Dragoch comprenait un peu
+tard qu'il ne disposait pas de forces suffisantes pour s'assurer la
+victoire. Jusqu'ici, aucun coup de feu n'avait ete tire, ni d'un cote,
+ni de l'autre.
+
+"Titcha!.. appela a ce moment une voix dans la nuit.
+
+--Present! repondit une autre voix.
+
+--La voiture?
+
+--Partie.
+
+--Alors, il faut en finir."
+
+Ces voix, Dragoch les enregistra dans sa memoire. Il ne devait jamais
+les oublier.
+
+Ce court dialogue echange, les revolvers se mirent aussitot de la
+partie, ebranlant l'atmosphere de leurs seches detonations. Quelques
+agents furent atteints par les balles, et Karl Dragoch, se rendant
+compte qu'il y aurait eu folie a s'obstiner, dut se resoudre a ordonner
+la retraite.
+
+L'escouade de police regagna donc la route, ou les vainqueurs ne se
+risqueront pas a la poursuivre, et la nuit reprit son calme un instant
+trouble.
+
+Il fallut d'abord s'occuper des blesses. Ils etaient au nombre de trois,
+tres legerement frappes, d'ailleurs. Apres un sommaire pansement, ils
+furent renvoyes en arriere sous la garde de quatre de leurs camarades.
+Quant a Dragoch, accompagne de Friedrick Ulhmann et des trois derniers
+agents, il s'elanca a travers champs, vers le Danube, en obliquant
+legerement dans la direction de Gran.
+
+Il retrouva sans difficulte l'endroit ou il avait aborde quelques heures
+plus tot, et l'embarcation dans laquelle Ulhmann et lui avaient passe le
+fleuve. Les cinq hommes s'y embarquerent, et, le Danube traverse en sens
+inverse, ils en descendirent le cours sur la rive gauche.
+
+Si Karl Dragoch venait de subir un echec, il entendait avoir sa
+revanche. Qu'Ilia Brusch et le trop fameux Ladko fussent le meme homme,
+cela ne faisait plus pour lui l'ombre d'un doute, et c'est a son
+compagnon de voyage, il en etait convaincu, que le crime de la nuit
+precedente devait etre impute. Selon toute vraisemblance, celui-ci,
+apres avoir mis son butin a l'abri, se haterait de reprendre la
+personnalite d'emprunt qu'il ne savait pas percee a jour et qui lui
+avait permis de dejouer jusqu'ici les recherches de la police. Avant
+l'aube, il aurait surement regagne la barge, et il y attendrait son
+passager absent, ainsi que l'aurait fait l'inoffensif et honnete pecheur
+qu'il pretendait etre.
+
+Cinq hommes resolus seraient alors aux aguets. Ces cinq hommes, vaincus
+par Ladko et sa bande, triompheraient plus aisement de la resistance que
+pourrait leur opposer ce meme Ladko, oblige a la solitude pour jouer son
+role d'Ilia Brusch.
+
+Ce plan tres bien concu fut malheureusement irrealisable. Karl Dragoch
+et ses hommes eurent beau explorer la rive, il leur fut impossible de
+decouvrir la barge du pecheur. Dragoch et Ulhmann n'eurent aucune
+peine, il est vrai, a reconnaitre la place precise ou le premier avait
+debarque, mais, de la barge, pas la moindre trace. La barge avait
+disparu, et Ilia Brusch avec elle.
+
+Karl Dragoch etait joue, decidement, et cela l'emplissait de fureur.
+
+"Friedrick, dit-il a son subordonne, je suis a bout. Il me serait
+impossible de faire un pas de plus. Nous allons dormir dans l'herbe pour
+retrouver un peu de force. Mais un de nos hommes va prendre le canot et
+remonter a Gran sur-le-champ. A l'ouverture du bureau, il fera jouer le
+telegraphe. Allume un fanal. Je vais dicter. Ecris.
+
+Friedrick Ulhmann obeit en silence:
+
+"Crime commis cette nuit environs de Gran. Butin charge sur chaland.
+Exercer rigoureusement visites prescrites."
+
+--Voila pour une, dit Dragoch en s'interrompant. A l'autre maintenant.
+
+Il dicta de nouveau:
+
+"Mandat d'amener contre le nomme Ladko, se disant faussement Ilia Brusch
+et se pretendant laureat de la Ligue Danubienne au dernier concours de
+Sigmaringen, ledit Ladko, _alias_ Ilia Brusch, inculpe des crimes de
+vols et de meurtres."
+
+--Que ceci soit telegraphie a la premiere heure a toutes les communes
+riveraines sans exception," commanda Karl Dragoch, en s'etendant epuise
+sur le sol.
+
+
+
+X
+
+PRISONNIER
+
+
+Les soupcons concus par Karl Dragoch et que la decouverte du portrait
+etait venue confirmer, ces soupcons n'etaient point entierement errones,
+il est temps de le dire au lecteur pour l'intelligence de ce recit. Sur
+un point, tout au moins, Karl Dragoch avait justement raisonne. Oui,
+Ilia Brusch et Serge Ladko n'etaient qu'un seul et meme homme.
+
+Mais Dragoch se trompait gravement au contraire quand il attribuait a
+son compagnon de voyage la serie de vols et de meurtres qui, depuis tant
+de mois, desolaient la region du Danube, et en particulier le dernier
+attentat, le pillage de la villa du comte Hagueneau et l'assassinat
+du gardien Christian. Ladko, d'ailleurs, ne se doutait guere que son
+passager eut de pareilles pensees. Tout ce qu'il savait, c'est que son
+nom servait a designer un criminel fameux, et il etait incapable de
+comprendre comment une telle confusion avait pu se produire.
+
+Atterre tout d'abord en se decouvrant un si redoutable homonyme, qui,
+pour comble de malheur, se trouvait etre en meme temps son compatriote,
+il s'etait ressaisi apres ce moment d'effroi instinctif. Que lui
+importait en somme un malfaiteur avec lequel il n'avait de commun que le
+nom? Un innocent n'a rien a craindre. Et, innocent de tous ces crimes,
+il l'etait assurement.
+
+C'est donc sans inquietude que Serge Ladko--on lui conservera desormais
+son veritable nom--s'etait absente la nuit precedente, afin de se rendre
+a Szalka ainsi qu'il l'avait annonce. C'est dans cette petite ville,
+en effet, que, dissimule sous le nom d'Ilia Brusch, il avait fixe sa
+residence, apres son depart de Roustchouk, et c'est la que, pendant
+de trop longues semaines, il avait attendu des nouvelles de sa chere
+Natcha.
+
+L'attente, ainsi qu'on le sait deja, avait fini par lui devenir
+intolerable, et il se torturait l'esprit a rechercher un moyen de
+penetrer incognito en Bulgarie, quand le hasard lui fit tomber sous
+les yeux un numero du _Pester Lloyd_ dans lequel etait annonce a grand
+fracas le concours de peche de Sigmaringen. C'est on lisant l'article
+consacre a ce concours que l'exile, aussi habile pecheur, on ne l'a
+peut-etre pas oublie, que pilote repute, concut l'idee d'un plan
+d'action dont la bizarrerie assurerait peut-etre le succes.
+
+Sous le nom d'Ilia Brusch, le seul qu'il eut jamais porte a Szalka, il
+s'enrolerait dans la Ligue Danubienne, il participerait au concours de
+Sigmaringen et, grace a, sa virtuosite de pecheur, il y remporterait
+le premier prix. Apres avoir ainsi donne a son nom d'emprunt un
+commencement de notoriete, il annoncerait avec le plus de bruit
+possible, et en engageant meme des paris, si faire se pouvait, son
+intention de descendre le Danube, la ligne a la main, depuis la source
+jusqu'a l'embouchure. Nul doute que ce projet ne mit en revolution le
+monde special des pecheurs a la ligne et ne valut a son auteur quelque
+reputation dans le reste du public.
+
+Nanti des lors d'un etat civil hors de discussion, car on accorde,
+d'ordinaire, une confiance aveugle aux gens en vedette, Serge Ladko
+descendrait en effet le Danube. Bien entendu, il activerait de son mieux
+la marche de son bateau et ne perdrait a pecher que le minimum de temps
+necessaire a la vraisemblance. Toutefois, il ferait assez parler de lui
+le long du parcours pour ne pas se laisser oublier et pour etre en etat
+de debarquer ouvertement a Roustchouk sous la protection d'une notoriete
+bien etablie.
+
+Pour que cet unique but de son entreprise fut heureusement atteint, il
+fallait que nul ne soupconnat son veritable nom, et que personne ne put
+reconnaitre, dans les traits du pecheur Ilia Brusch, ceux du pilote
+Serge Ladko.
+
+La premiere condition etait facile a realiser. Il suffirait, une fois
+transforme en laureat de la Ligue Danubienne, de jouer ce role sans
+defaillance. Serge Ladko se jura donc a lui-meme d'etre Ilia Brusch
+envers et contre tous, quels que fussent les incidents du voyage. Il
+etait a supposer, d'ailleurs, que ce voyage s'accomplirait lentement,
+mais surement, et qu'aucun incident ne viendrait rendre le serment
+difficile a tenir.
+
+Satisfaire a la deuxieme condition etait plus simple encore. Un coup
+de rasoir qui supprimerait la barbe, une application de teinture qui
+changerait la couleur des cheveux, de larges lunettes noires qui
+cacheraient celle des yeux, il n'en fallait pas davantage. Serge Ladko
+proceda a ce deguisement sommaire dans la nuit qui preceda son depart,
+puis se mit en route avant l'aube, assure d'etre meconnaissable pour
+tout regard non prevenu.
+
+A Sigmaringen, les evenements s'etaient realises conformement, a ses
+previsions. Laureat en vue du concours, l'annonce de son projet avait
+ete favorablement commentee par la Presse des regions riveraines. Devenu
+ainsi un personnage assez notoire pour que son identite ne put etre
+raisonnablement suspectee, assure, d'autre part, de trouver du secours,
+le cas echeant, pres de ses collegues de la Ligue Danubienne dissemines
+le long du fleuve, Serge Ladko s'etait abandonne au courant.
+
+A Ulm, il avait eu une premiere desillusion, en constatant que
+sa celebrite relative ne le mettait pas a l'abri des foudres de
+l'administration. Aussi avait-il ete trop heureux d'accepter un passager
+possedant des papiers bien en regle et dont la police semblait priser
+l'honorabilite. Certes, quand on serait a Roustchouk et que la pretendue
+gageure serait abandonnee par son auteur, la presence d'un etranger
+pourrait presenter des inconvenients. Mais, alors, on s'expliquerait, et
+jusque-la elle augmenterait les probabilites de succes d'un voyage que
+Serge Ladko avait le plus passionne desir de mener a bonne fin.
+
+Apprendre qu'il portait le meme nom qu'un redoutable bandit et que
+ce bandit etait Bulgare avait fait eprouver a Serge Ladko sa seconde
+emotion desagreable. Quelle que fut son innocence, et par consequent
+sa securite, il ne pouvait meconnaitre qu'une telle homonymie etait de
+nature a provoquer les plus regrettables erreurs ou meme les plus graves
+complications.
+
+Que le nom qu'il dissimulait sous celui d'Ilia Brusch vint a etre
+connu, et non seulement son debarquement a Roustchouk s'en trouverait
+compromis, mais encore il etait a craindre qu'il n'en resultat de longs
+retards.
+
+Contre ces dangers, Serge Ladko ne pouvait rien. D'ailleurs, s'ils
+etaient serieux, il convenait de ne pas les exagerer. En realite, il
+etait peu croyable que la police accordat, sans raison particuliere, son
+attention a un inoffensif pecheur a la ligne, et surtout a un pecheur
+protege par les lauriers cueillis au concours de Sigmaringen.
+
+Venu a Szalka apres le coucher du soleil et reparti bien avant le jour
+sans etre vu de personne, Serge Ladko n'avait fait que passer dans sa
+maison, juste le temps de constater qu'aucune nouvelle de Natcha ne l'y
+attendait. La persistance d'un tel silence avait veritablement quelque
+chose d'affolant. Pourquoi la jeune femme n'ecrivait-elle plus depuis
+deux mois? Que lui etait-il arrive? Les periodes de troubles publics
+sont fecondes en malheurs prives, et le pilote se demandait avec
+angoisse si, en admettant qu'il debarquat heureusement a Roustchouk, il
+n'y debarquerait pas trop tard.
+
+Cette pensee, qui lui brisait le coeur, decuplait en meme temps la
+puissance de ses muscles. C'est elle qui lui avait donne, au depart de
+Gran, la force de resister a la tempete et de lutter victorieusement
+contre le vent dechaine. C'est elle qui lui faisait hater le pas, tandis
+qu'il revenait vers la barge, muni du cordial destine a M. Jaeger.
+
+Sa surprise fut grande de n'y pas trouver le passager qu il avait quitte
+si mal en point, et le petit mot d'avertissement ecrit par celui-ci ne
+la diminua pas. Quel motif si imperieux avait pu decider M. Jaeger a
+s'eloigner malgre son etat de faiblesse? Comment pouvait-il se faire
+qu'un bourgeois de Vienne eut des affaires si pressantes en rase
+campagne, loin de tout centre habite? Il y avait la un probleme dont les
+reflexions du pilote ne rendirent pas la solution plus prochaine.
+
+Quelle qu'en fut la cause, l'absence de M. Jaeger avait, en tous cas, le
+grave inconvenient d'allonger encore un voyage deja trop long. Sans cet
+incident inattendu, la barge aurait vite gagne le milieu du fleuve, et,
+avant le soir, beaucoup de kilometres eussent ete ajoutes aux kilometres
+laisses jusqu'ici dans son sillage.
+
+La tentation etait bien forte de tenir pour nulle et non avenue la
+priere de M. Jaeger, de pousser au large, et de continuer sans perdre
+une minute un voyage dont le but attirait Serge Ladko comme l'aimant
+attire le fer.
+
+Le pilote se resigna pourtant a l'attente.
+
+Il avait des obligations a l'egard de son passager, et, tout bien
+considere, mieux valait perdre une journee et ne fournir aucun pretexte
+a des contestations ulterieures.
+
+Pour utiliser la fin de cette journee plus qu'a demi ecoulee deja,
+le travail heureusement ne manquerait pas. Elle suffirait a peine a
+remettre de l'ordre dans la barge et a reparer quelques petits degats
+causes par la tempete.
+
+Serge Ladko s'occupa tout d'abord de ranger les coffres dont il avait
+bouleverse le contenu pendant ses infructueuses recherches de la
+matinee. Cela ne lui aurait pas demande beaucoup de temps, si, en
+achevant le rangement du dernier, son regard ne fut tombe sur ce meme
+portefeuille qui avait precedemment sollicite l'attention de Karl
+Dragoch. Ce portefeuille, le pilote l'ouvrit comme l'avait ouvert le
+policier, et, comme celui-ci, mais agite de sentiments tout autres, il
+en retira le portrait que Natcha lui avait remis a l'instant de leur
+separation, avec une dedicace pleine de tendresse.
+
+Un long moment, Serge Ladko contempla ce visage adorable. Natcha!..
+C'etait bien elle!.. C'etaient bien ses traits cheris, ses yeux si purs,
+ses levres entr'ouvertes comme si elles allaient parler!..
+
+Avec un soupir, il replaca enfin la chere image dans le portefeuille et
+le portefeuille dans le coffre, qu'il referma avec soin et dont il mit
+la clef dans sa poche, puis il sortit du tot pour vaquer a d'autres
+travaux.
+
+Mais il n'avait plus de coeur a l'ouvrage. Bientot ses mains demeurerent
+inactives, et, assis sur l'un des bancs, le dos tourne a la rive,
+il laissa son regard errer sur le fleuve. Sa pensee s'envola vers
+Roustchouk. Il vit sa femme, sa maison riante et pleine de chansons...
+Certes, il ne regrettait rien. Sacrifier son propre bonheur a la patrie,
+il le referait si c'etait a refaire... Quelle douleur pourtant qu'un
+si cruel sacrifice eut ete a ce point inutile! La revolte eclatant
+prematurement et ecrasee sans recours, combien d'annees encore
+la Bulgarie gemirait-elle sous le joug des oppresseurs? Lui-meme
+pourrait-il franchir la frontiere, et, s'il y parvenait, retrouverait-il
+celle qu'il aimait? Les Turcs ne s'etaient-ils pas empares, comme d'un
+otage, de la femme d'un de leurs adversaires les plus determines? S'il
+en etait ainsi, qu'avaient-ils fait de Natcha?
+
+Helas! cet humble drame intime disparaissait dans la convulsion qui
+secouait la region balkanique. Combien peu comptait cette misere de
+deux etres, au milieu de la detresse publique? Toute la peninsule etait
+parcourue a cette heure par des hordes feroces. Partout le galop sauvage
+des chevaux faisait trembler la terre, et dans les plus pauvres villages
+avaient passe la devastation et la guerre.
+
+Contre le colosse turc, deux pygmees: la Serbie et le Montenegro. Ces
+David reussiraient-ils a vaincre Goliath? Ladko comprenait a quel point
+la bataille etait inegale, et, tout pensif, il placait son espoir dans
+le pere de tous les Slaves, le grand Tzar de Russie, qui, un jour
+peut-etre, daignerait etendre sa main puissante au-dessus de ses fils
+opprimes.
+
+Absorbe dans ses pensees, Serge Ladko avait perdu jusqu'au souvenir du
+lieu ou il se trouvait. Un regiment tout entier eut defile derriere lui
+sur la berge qu'il ne se fut pas retourne. _A fortiori_ ne s'apercut-il
+pas de l'arrivee de trois hommes qui venaient de l'amont et marchaient
+avec precaution. Mais, si Ladko ne vit pas ces trois hommes, ceux-ci le
+virent aisement, des que la barge leur apparut au tournant du fleuve. Le
+trio fit halte aussitot et tint conciliabule a voix basse.
+
+L'un de ces trois nouveaux venus a deja ete presente au lecteur, lors de
+l'escale a Vienne, sous le nom de Titcha. C'est lui qui, en compagnie
+d'un acolyte, s'etait attache aux pas de Karl Dragoch, apres que le
+detective eut file de son cote Ilia Brusch, tandis que ce dernier
+faisait une innocente demarche pres d'un des intermediaires employes
+lors des envois d'armes en Bulgarie. Cette filature avait, on s'en
+souvient, amene jusqu'a proximite de la barge les deux espions, qui,
+surs de connaitre l'habitation flottante du policier, s'etaient alors
+eloignes en projetant de tirer parti de leur decouverte. Ces projets, il
+s'agissait maintenant de les realiser.
+
+Les trois hommes s'etaient tapis dans l'herbe de la rive, et, de la, ils
+epiaient Serge Ladko. Celui-ci, poursuivant sa meditation, ignorait leur
+presence et n'avait aucun soupcon du danger qu'elle lui faisait courir.
+Le danger etait grand, cependant, ces gens en embuscade, trois affilies
+de la bande de malfaiteurs qui parcourait alors la region du Danube,
+n'etant pas de ceux qu'il fait bon rencontrer dans un lieu desert.
+
+De cette bande, Titcha etait meme un membre important; il pouvait etre
+considere comme le premier apres le chef, dont les exploits valaient au
+nom du pilote une honteuse celebrite. Quant aux deux autres, Sakmann et
+Zerlang, simples comparses: des bras, non des tetes.
+
+"C'est lui! murmura Titcha, en arretant de la main ses compagnons, des
+qu'il decouvrit la barge au detour du fleuve.
+
+--Dragoch? interrogea Sakmann.
+
+--Oui.
+
+--Tu en es sur?
+
+--Absolument.
+
+--Mais tu ne vois pas sa figure, puisqu'il a le dos tourne, objecta
+Zerlang.
+
+--Ca ne m'avancerait pas a grand'chose de voir sa figure; repondit
+Titcha. Je ne le connais pas. A peine si je l'ai apercu a Vienne.
+
+--Dans ce cas!..
+
+--Mais je reconnais parfaitement le bateau, interrompit Titcha, j'ai eu
+tout le loisir de l'examiner, pendant que Ladko et moi nous etions noyes
+dans la foule. Je suis certain de ne pas me tromper.
+
+--En route, alors! fit l'un des hommes.
+
+--En route," approuva Titcha, en depliant un paquet qu'il tenait sous
+son bras.
+
+Le pilote continuait a ne pas se douter de la surveillance dont il etait
+l'objet. Il n'avait pas entendu les trois hommes arriver; il ne les
+entendit pas davantage, lorsqu'ils s'approcherent en etouffant le bruit
+de leurs pas dans l'herbe epaisse de la rive. Perdu dans son reve, il
+laissait sa pensee fuir avec le courant vers Natcha et vers le pays.
+
+Tout a coup une multitude d'inextricables liens s'enroulerent a la fois
+autour de lui, l'aveuglant, le paralysant, l'etouffant.
+
+Redresse d'une secousse, il se debattait instinctivement et s'epuisait
+en vains efforts, quand un choc violent sur le crane le jeta tout
+etourdi dans le fond de la barge. Pas si vite, cependant, qu'il n'ait eu
+le temps de se voir prisonnier des mailles de l'un de ces vastes filets
+designes sous le nom d'eperviers, dont lui-meme avait use plus d'une
+fois pour capturer le poisson.
+
+Lorsque Serge Ladko sortit de ce demi-evanouissement, il n'etait plus
+enveloppe du filet a l'aide duquel on l'avait reduit a l'impuissance.
+Par contre, etroitement ligotte par les multiples tours d'une corde
+solide, il n'aurait pu faire le plus petit mouvement; un baillon eut au
+besoin etouffe ses cris, un impenetrable bandeau lui enlevait l'usage de
+la vue.
+
+La premiere sensation de Serge Ladko, en revenant a la vie, fut celle
+d'un veritable ahurissement. Que lui etait-il arrive? Que signifiait
+cette inexplicable attaque, et que voulait-on faire de lui? A tout
+prendre, il avait lieu de se rassurer dans une certaine mesure. Si l'on
+avait eu l'intention de le tuer, c'eut ete chose faite. Puisqu'il etait
+encore de ce monde, c'est qu'on n'en voulait pas a sa vie, et que ses
+agresseurs, quels qu'ils fussent, n'avaient d'autre intention que de
+s'emparer de sa personne.
+
+Mais pourquoi, dans quel but s'emparer de sa personne?
+
+A cette question, il etait malaise de repondre. Des voleurs?.. Ils
+n'eussent pas pris la peine de ficeler leur victime avec un tel luxe de
+precautions, quand un coup de couteau les eut servis plus rapidement et
+plus surement. D'ailleurs, combien miserables les voleurs que le contenu
+de la pauvre barge eut ete capable de tenter!
+
+Une vengeance?.. Impossibilite plus grande encore. Ilia Brusch n'avait
+pas d'ennemis. Les seuls ennemis de Ladko, les Turcs, ne pouvaient
+soupconner que le patriote bulgare se cachat sous le nom du pecheur,
+et, quand bien meme ils en auraient ete informes, il n'etait pas un
+personnage si considerable qu'ils se fussent risques a cet acte de
+violence si loin de la frontiere, en plein coeur de l'Empire d'Autriche.
+Au surplus, des Turcs l'eussent supprime, eux aussi, plus certainement
+encore que de simples voleurs.
+
+S'etant convaincu que, pour l'instant du moins, le mystere etait
+impenetrable, Serge Ladko, en homme pratique, cessa d'y penser, et
+consacra toutes les forces de son intelligence a observer ce qui allait
+suivre et a chercher les moyens, s'il en existait, de reconquerir sa
+liberte.
+
+A vrai dire, sa situation ne se pretait pas a des observations
+nombreuses. Raidi par l'etreinte d'une corde enroulee en spirales autour
+de son corps, le moindre mouvement lui etait interdit, et le bandeau
+etait si bien applique sur ses yeux qu'il n'aurait su dire s'il faisait
+jour ou s'il faisait nuit. La premiere chose qu'il reconnut, en
+concentrant toute son attention dans le sens de l'ouie, c'est qu'il
+reposait dans le fond d'un bateau, le sien sans aucun doute, et que ce
+bateau avancait rapidement sous l'effort de bras robustes. Il entendait
+distinctement, en effet, le grincement des avirons contre le bois
+des tolets, et le bruissement de l'eau glissant sur les flancs de
+l'embarcation.
+
+Dans quelle direction se dirigeait-on? Tel fut le second probleme dont
+il trouva assez facilement la solution, en constatant une sensible
+difference de temperature entre le cote gauche et le cote droit de sa
+personne. Les secousses que lui communiquait la barge a chaque impulsion
+des avirons lui montrant qu'il etait couche dans le sens de la marche,
+et le soleil, au moment de l'agression, n'etant guere eloigne du
+meridien, il en conclut sans peine qu'une moitie de son corps etait
+a l'ombre produite par la paroi de l'embarcation et que celle-ci se
+dirigeait de l'Ouest a l'Est, en continuant par consequent a suivre le
+courant, comme au temps ou elle obeissait a son maitre legitime.
+
+Aucune parole n'etait echangee entre ceux qui le tenaient en leur
+pouvoir. Nul bruit humain ne frappait son oreille, hors les _han!_
+des nautoniers lorsqu'ils pesaient sur les rames. Cette navigation
+silencieuse durait depuis une heure et demie environ, quand la chaleur
+du soleil gagna son visage et lui apprit ainsi que l'on obliquait vers
+le Sud. Le pilote n'en fut pas etonne. Sa parfaite connaissance des
+moindres detours du fleuve lui fit comprendre que l'on commencait a
+suivre la courbe qu'il decrit en face du mont Pilis. Bientot, sans
+doute, on reprendrait la direction de l'Est, puis celle du Nord,
+jusqu'au point extreme d'ou le Danube commence a descendre franchement
+vers la peninsule des Balkans.
+
+Ces previsions ne se realiserent qu'en partie. Au moment ou Serge Ladko
+calculait que l'on avait atteint le milieu de l'anse de Pilis, le bruit
+des avirons cessa tout a coup. Tandis que la barge courait sur son erre,
+une voix rude se fit entendre.
+
+"Prends la gaffe," commanda l'un des invisibles assaillants.
+
+Presque aussitot, il y eut un choc, que suivit un grincement tel qu'en
+aurait pu produire le bordage eraflant un corps dur, puis Serge Ladko
+fut souleve et hisse de mains en mains.
+
+Evidemment la barge avait accoste un autre bateau de dimensions plus
+considerables, a bord duquel le prisonnier etait embarque a la facon
+d'un colis. Celui-ci tendait vainement l'oreille afin de saisir au
+passage quelques paroles. Pas un mot n'etait prononce. Les geoliers
+ne se revelaient que par le contact de leurs mains brutales et par le
+souffle de leurs poitrines haletantes.
+
+Ballotte, tiraille en tous sens, Serge Ladko, d'ailleurs, n'eut pas le
+loisir de la reflexion. Apres l'avoir monte, on le descendit le long
+d'une echelle qui lui laboura cruellement les reins. Aux heurts dont
+il etait meurtri, il comprit qu'on le faisait passer par une ouverture
+etroite, et enfin, bandeau et baillon arraches, il fut jete bas comme un
+paquet, tandis que le bruit sourd d'une trappe qui se ferme resonnait
+au-dessus de lui.
+
+Il fallut un long moment, a Serge Ladko, tout etourdi de la secousse,
+pour reprendre conscience de lui-meme. Quand il y fut parvenu, sa
+situation ne lui parut pas amelioree, bien qu'il eut retrouve l'usage
+de la parole et de la vue. Si l'on avait juge un baillon inutile, c'est
+evidemment que personne ne pouvait entendre ses cris, et la suppression
+de son bandeau ne lui etait pas d'un plus grand secours. C'est en vain
+qu'il ouvrait les yeux. Autour de lui tout etait ombre. Et quelle ombre!
+Le prisonnier, qui, d'apres la succession des sensations ressenties,
+supposait avoir ete depose dans la cale d'un bateau, s'epuisait en
+inutiles efforts pour decouvrir la plus faible raie de lumiere filtrant
+a travers le joint d'un panneau. Il ne distinguait rien. Ce n'etait pas
+l'obscurite d'une cave, dans laquelle l'oeil parvient encore a discerner
+quelque vague lueur: c'etait le noir total, absolu, comparable seulement
+a celui qui doit regner dans la tombe.
+
+Combien d'heures s'ecoulerent ainsi? Serge Ladko estimait qu'on etait
+parvenu au milieu de la nuit, quand un vacarme, assourdi par la
+distance, parvint jusqu'a lui. On courait, on pietinait. Puis le bruit
+se rapprocha. De lourds colis etaient traines directement au-dessus de
+sa tete, et c'est a peine, il l'eut jure, si l'epaisseur d'une planche
+le separait des travailleurs inconnus.
+
+Le bruit se rapprocha encore. On parlait maintenant a cote de lui, sans
+doute derriere l'une des cloisons delimitant sa prison, mais, de ce
+qu'on disait, il etait impossible de deviner le sens.
+
+Bientot, d'ailleurs, le bruit s'apaisa, et de nouveau ce fut le silence
+autour du malheureux pilote qu'environnait une ombre impenetrable.
+
+Serge Ladko s'endormit
+
+
+
+XI
+
+AU POUVOIR D'UN ENNEMI
+
+
+Apres que Karl Dragoch et ses hommes eurent battu en retraite, les
+vainqueurs etaient d'abord restes sur le lieu du combat, prets a
+s'opposer a un retour offensif, tandis que la charrette s'eloignait dans
+la direction du Danube. Ce fut seulement quand le temps ecoule eut rendu
+certain le depart definitif des forces de police que, sur un ordre de
+son chef, la bande des malfaiteurs se mit en marche a son tour.
+
+Ils eurent bientot atteint le fleuve, qui coulait a moins de cinq cents
+metres. La charrette les y attendait, en face d'un chaland, dont on
+apercevait la masse sombre a quelques metres de la rive.
+
+La distance etait mediocre et les travailleurs nombreux. En peu
+d'instants, le va-et-vient de deux bachots eut transporte a bord de ce
+chaland le chargement de la voiture. Aussitot, celle-ci s'eloigna et
+disparut dans la nuit, tandis que la plupart des combattants de la
+clairiere se dispersaient a travers la campagne, apres avoir recu leur
+part de butin. Du crime qui venait d'etre commis, il ne subsistait plus
+d'autre trace qu'un amoncellement de colis encombrant le pont de la
+gabarre, a bord de laquelle ne s'etaient embarques que huit hommes.
+
+En realite, la fameuse bande du Danube etait exclusivement composee de
+ces huit hommes. Quant aux autres, ils representaient une faible partie
+d'un personnel indetermine de sous-ordres, dont telle ou telle fraction
+etait utilisee, selon la region exploitee: Ceux-ci demeuraient toujours
+etrangers a l'execution proprement dite des coups de main, et leur role,
+limite aux fonctions de porteurs, de vedettes ou de gardes du corps, ne
+commencait qu'au moment ou il s'agissait d'evacuer vers le fleuve le
+butin conquis.
+
+Cette organisation etait des plus habiles. Par ce moyen, la bande
+disposait, sur tout le parcours du Danube, d'innombrables affilies
+dont bien peu se rendaient compte du genre d'operations auxquelles ils
+apportaient leur concours. Recrutes dans la classe la plus illettree, de
+veritables brutes en general, ils croyaient participer a de vulgaires
+actes de contrebande et ne cherchaient pas a en savoir davantage. Jamais
+ils n'avaient songe a etablir le moindre rapprochement entre celui qui
+commandait les expeditions auxquelles ils prenaient part et ce fameux
+Ladko qui, tout en leur cachant son nom, semblait se complaire
+etrangement a laisser une trace quelconque de son etat civil sur chaque
+theatre de ses crimes.
+
+Leur indifference paraitra moins surprenante, si l'on veut bien
+considerer que ces crimes, commis sur tout le cours du Danube, etaient
+eparpilles sur une immense etendue. L'emotion publique avait donc, entre
+chacun d'eux, le temps de se calmer. C'est surtout dans les bureaux de
+la police, ou venaient se centraliser toutes les plaintes des regions
+riveraines, que le nom de Ladko avait acquis sa triste celebrite. Dans
+les villes, la classe bourgeoise, a cause des _manchettes_ ronflantes
+des journaux, lui accordait encore un interet special. Mais pour la
+masse du peuple, et, _a fortiori_, pour les paysans, il n'etait qu'un
+malfaiteur comme un autre, dont on a a souffrir une fois et qu'on ne
+revoit plus ensuite.
+
+Au contraire, les huit hommes restes a bord du chaland se connaissaient
+tous entre eux et formaient une veritable bande. A l'aide de leur
+bateau, ils montaient ou descendaient sans cesse le Danube. Que
+l'occasion d'une profitable operation se presentat, ils s'arretaient,
+recrutaient dans les environs le personnel necessaire, puis, le butin
+en surete dans leur cachette flottante, ils repartaient, en quete de
+nouveaux exploits.
+
+Quand le chaland etait plein, ils gagnaient la mer Noire ou un vapeur
+a leur devotion venait croiser au jour fixe. Transportees a bord de ce
+vapeur, les richesses volees, et parfois acquises au prix d'un meurtre,
+y devenaient brave et loyale cargaison, capable d'etre echangee contre
+de l'or, dans des contrees lointaines, au grand soleil des honnetes
+gens.
+
+C'est exceptionnellement que la bande, la nuit precedente, avait fait
+parler d'elle a si faible distance de son precedent mefait. Elle ne
+commettait pas, d'ordinaire, une telle faute, qui, repetee, eut pu
+donner l'eveil aux complices inconscients qu'elle embauchait dans le
+pays. Mais, cette fois, son capitaine avait eu une raison particuliere
+de ne pas s'eloigner, et si cette raison n'etait pas celle que lui avait
+attribuee Karl Dragoch, en causant a Ulm avec Friedrich Ulhmann, la
+personnalite du policier n'y etait cependant pas etrangere.
+
+Reconnu a Vienne par le chef de bande lui-meme, alors accompagne de son
+second, Titcha, il avait ete, depuis cet instant, suivi a la piste, sans
+le savoir, par une serie d'affilies locaux auxquels on n'avait dit que
+l'essentiel, et le chaland s'etait applique a ne preceder la barge que
+de quelques kilometres. Cet espionnage, des plus malaises dans une
+contree souvent decouverte et ou abondaient en ce moment les gens de
+police, avait ete forcement intermittent, et le hasard avait voulu que
+jamais Karl Dragoch et son hote ne fussent apercus en meme temps. Rien
+n'avait donc permis de supposer que la barge eut deux habitants, ni
+d'admettre, par consequent, la possibilite d'une erreur.
+
+En instituant cette surveillance, le capitaine des bandits revait d'un
+coup de maitre. Supprimer le detective? Il n'y songeait pas. Pour le
+moment tout au moins, il projetait seulement de s'en emparer, Karl
+Dragoch en son pouvoir, il aurait ensuite la partie belle pour traiter
+d'egal a egal, si jamais un serieux danger le menacait.
+
+Pendant plusieurs jours, l'occasion de cet enlevement ne s'etait pas
+presentee. Ou bien la barge s'arretait le soir a trop faible distance
+d'un centre habite, ou bien on rencontrait dans son voisinage trop
+immediat quelques-uns des agents egrenes sur la rive et dont la qualite
+ne pouvait echapper a un professionnel du crime.
+
+Le matin du 29 aout, enfin, les circonstances avaient paru favorables.
+La tempete qui, la nuit precedente, avait protege la bande pendant
+qu'elle s'attaquait a la villa du comte Hagueneau, devait avoir plus ou
+moins disperse les policiers qui precedaient ou suivaient leur chef le
+long du fleuve. Peut-etre celui-ci serait-il momentanement seul et sans
+defense. Il fallait en profiter.
+
+Aussitot la voiture chargee des depouilles de la villa, Titcha avait ete
+depeche avec deux des hommes les plus resolus. On a vu comment les trois
+aventuriers s'etaient acquittes de leur mission, et comment le pilote
+Serge Ladko etait devenu leur prisonnier, au lieu et place du detective
+Karl Dragoch.
+
+Jusqu'ici, Titcha n'avait pu renseigner son capitaine sur l'heureuse
+issue de sa mission que par les quelques mots brefs echanges dans la
+clairiere, au moment ou l'escouade de police etait survenue sur la
+route. L'entretien serait necessairement repris a ce sujet, mais, pour
+l'instant, il ne pouvait en etre question. Avant tout, il s'agissait de
+faire disparaitre et de mettre a l'abri les nombreux colis entasses
+sur le pont, et c'est a quoi s'employerent sans tarder les huit hommes
+formant l'equipage de la gabarre.
+
+Soit a bras, soit en les faisant glisser sur des plans inclines, ces
+colis furent d'abord introduits dans l'interieur du bateau, premier
+travail qui n'exigea que quelques minutes, puis on proceda a l'arrimage
+definitif. Pour cela le plancher de la cale fut souleve et laissa a
+decouvert une ouverture beante, a la place ou l'on se fut legitimement
+attendu a trouver l'eau du Danube. Une lanterne, descendue dans ce
+deuxieme compartiment, permit d'y distinguer un amoncellement d'objets
+heteroclites qui le remplissaient deja en partie. Il restait assez de
+place, cependant, pour que les depouilles du comte Hagueneau pussent
+etre logees a leur tour dans l'introuvable cachette.
+
+Merveilleusement truquee, en effet, etait cette gabarre qui servait a
+la fois de moyen de transport, d'habitation et de magasin inviolable.
+Au-dessous du bateau visible, un autre plus petit s'appliquait, le
+pont de celui-ci formant le fond de celui-la. Ce second bateau, d'une
+profondeur de deux metres environ, avait un deplacement tel, qu'il
+fut capable de porter le premier et de le soulever d'un pied ou deux
+au-dessus de la surface de l'eau. On avait remedie a cet inconvenient,
+qui aurait, sans cela, devoile la supercherie, en chargeant le bateau
+inferieur d'une quantite de lest suffisant a le noyer entierement, de
+telle sorte que le chaland superieur gardat la ligne de flottaison qu'il
+devait avoir a vide.
+
+Vide, sa cale l'etait toujours, les marchandises volees, qui allaient
+s'entasser dans le double fond, y remplacaient un poids correspondant de
+lest, et l'aspect de l'exterieur n'etait en rien modifie.
+
+Par exemple cette gabarre, qui, lege, aurait du normalement caler a
+peine un pied, s'enfoncait dans l'eau de pres de sept. Cela n'etait
+pas sans creer de reelles difficultes dans la navigation du Danube et
+rendait necessaire le concours d'un excellent pilote. Ce pilote, la
+bande le possedait dans la personne de Yacoub Ogul, un israelite natif
+lui aussi de Roustchouk. Tres pratique du fleuve, Yacoub Ogul aurait
+pu lutter avec Serge Ladko lui-meme pour la parfaite connaissance des
+passes, des chenals et des bancs de sable; d'une main sure, il dirigeait
+le chaland a travers les rapides semes de rochers que l'on rencontre
+parfois sur son cours.
+
+Quant a la police, elle pouvait examiner le bateau tant que cela lui
+plairait. Elle pouvait en mesurer la hauteur interieure et exterieure
+sans trouver la plus petite difference. Elle pouvait sonder tout autour
+sans rencontrer la cachette sous-marine, etablie suffisamment en
+retrait, et de lignes assez fuyantes pour qu'il fut impossible de
+l'atteindre. Toutes ses investigations l'ameneraient uniquement a
+constater que ce chaland etait vide et que ce chaland vide enfoncait
+dans l'eau de la quantite strictement suffisante pour equilibrer son
+poids.
+
+En ce qui concerne les papiers, les precautions n'etaient pas moins
+bien prises. Dans tous les cas, soit qu'elle descendit le courant, soit
+qu'elle le remontat, la gabarre, ou allait chercher des marchandises,
+ou, marchandises debarquees, retournait a son port d'attache. Selon
+le choix qui paraissait le meilleur, elle appartenait, tantot a M.
+Constantinesco, tantot a M. Wenzel Meyer, tous deux commercants, l'un de
+Galatz, l'autre de Vienne. Les papiers, illustres des cachets les plus
+officiels, etaient a ce point en regle, que jamais personne n'avait
+songe a les verifier. L'eut-on fait, d'ailleurs, que l'on aurait
+constate l'existence d'un Constantinesco ou d'un Wenzel Meyer dans
+l'une ou l'autre des deux villes indiquees. En realite, le proprietaire
+s'appelait Ivan Striga.
+
+Le lecteur se rappellera peut-etre que ce nom appartenait a un des
+individus les moins recommandables de Roustchouk, qui, apres s'etre
+vainement oppose au mariage de Serge Ladko et de Natcha Gregorevitch,
+avait disparu ensuite de la ville. Sans qu'on entendit parler
+positivement de lui, de mauvais bruits avaient alors couru sur son
+compte, et la rumeur publique l'accusait de tous les crimes.
+
+Pour une fois, la rumeur publique ne se trompait pas. Avec sept autres
+miserables de son espece, Ivan Striga avait, en effet, forme une bande
+de veritables pirates, qui, depuis lors, ecumait litteralement les deux
+rives du Danube.
+
+Avoir trouve ainsi le chemin de la richesse facile, c'etait quelque
+chose; s'assurer la securite, c'etait mieux encore. Dans ce but, au lieu
+de cacher son nom et son visage, ainsi que l'aurait fait un malfaiteur
+vulgaire, il s'etait arrange de maniere, a ne pas etre un anonyme pour
+ses victimes. Bien, entendu, ce n'etait pas son vrai nom qu'il leur
+faisait connaitre. Non, celui qu'il avait resolu de laisser deviner avec
+une adroite imprudence, c'etait celui de Serge Ladko.
+
+S'abriter, afin d'echapper aux consequences d'un forfait, derriere une
+personnalite d'emprunt, c'est un stratageme assez commun, mais
+Striga l'avait renove par le choix intelligent du pseudonyme qu'il
+s'attribuait.
+
+Si le nom de Ladko n'etait, ni plus ni moins qu'un autre, capable de
+creer une confusion et, par suite, hors le cas de flagrant delit, de
+detourner les soupcons au profit du coupable, il possedait quelques
+avantages qui lui etaient propres.
+
+En premier lieu, Serge Ladko n'etait pas un mythe. Il existait, si le
+coup de fusil qui l'avait salue a son depart de Roustchouk ne l'avait
+pas abattu pour jamais. Bien que Striga se vantat volontiers d'avoir
+supprime son ennemi, la verite est qu'il n'en savait rien. Peu
+importait, d'ailleurs, au point de vue de l'enquete qui pouvait etre
+faite a Roustchouk. Si Ladko etait mort, la police ne pourrait rien
+comprendre aux accusations dont il serait l'objet. S'il etait vivant,
+elle trouverait un homme de chair et d'os, d'une honorabilite si bien
+etablie que l'enquete, selon toute vraisemblance, en resterait la. Sans
+doute, on rechercherait alors ceux qui auraient la malchance d'etre ses
+homonymes. Mais, avant qu'on eut passe au crible tous les Ladkos du
+monde, il coulerait de l'eau sous les ponts du Danube!
+
+Que si, d'aventure, les soupcons, a force d'etre diriges dans la meme
+direction, finissaient par entamer la cuirasse d'honorabilite de Serge
+Ladko, ce serait alors un resultat doublement heureux. Outre qu'il est
+toujours agreable a un bandit de savoir qu'un autre est inquiete a sa
+place, cette substitution lui devient plus agreable encore quand il a
+voue a sa victime une haine mortelle.
+
+Alors meme que ces deductions eussent ete deraisonnables, l'absence de
+Serge Ladko, dont personne ne connaissait la patriotique mission, les
+eut rendues logiques. Pourquoi le pilote etait-il parti sans crier gare?
+La section locale de la police du fleuve commencait precisement a se
+poser cette question au moment ou Karl Dragoch decouvrait ce qu'il
+croyait etre la verite, et, comme chacun sait, lorsque la police
+commence a se poser des questions, il y a peu de chances qu'elle y
+reponde avec bienveillance.
+
+Ainsi, la situation etait bien nette dans sa dramatique complication.
+Une longue serie de crimes que des maladresses voulues faisaient
+toujours attribuer a un certain Ladko, de Roustchouk; le pilote du meme
+nom, vaguement, tres vaguement encore soupconne, a cause de son absence,
+d'etre le coupable, tandis qu'a des centaines de kilometres un Ladko,
+accuse par de plus serieuses presomptions, etait depiste sous le
+deguisement du pecheur Ilia Brusch; et Striga, pendant ce temps,
+reprenant, apres chaque expedition, son etat civil authentique, pour
+circuler librement sur le Danube.
+
+Toutefois, pour que sa securite ne fut pas menacee, la condition
+essentielle etait que l'on fit disparaitre toute trace compromettante
+dans le plus bref delai possible. C'est pourquoi, ce soir-la, le butin
+nouvellement conquis fut, comme de coutume, rapidement depose dans
+l'introuvable cachette. C'est le bruit de cet arrimage que le veritable
+Serge Ladko entendit dans son cachot pris aux depens de cette meme cale
+sous-marine, au fond de laquelle nulle puissance humaine n'etait capable
+de le secourir. Puis, le parquet remis en place, les hommes remonterent
+sur le pont dont les panneaux furent refermes. La police pouvait venir
+desormais.
+
+Il etait, a ce moment, pres de trois heures du matin. L'equipage de la
+gabarre, surmene par les fatigues de cette nuit et par celles de la nuit
+precedente, aurait eu grand besoin de repos, mais il ne pouvait en etre
+question.
+
+Striga, desireux de s'eloigner au plus vite du lieu de son dernier
+crime, donna l'ordre de se mettre en route en profitant de l'aube
+naissante, ordre qui fut execute sans un murmure, chacun comprenant la
+force des raisons qui le dictaient.
+
+Pendant qu'on s'occupait de ramener l'ancre a bord et de pousser
+le chaland au milieu du fleuve, Striga s'enquit des peripeties de
+l'expedition de la matinee.
+
+"Ca a ete tout seul, lui repondit Titcha. Le Dragoch a ete pris au
+premier coup de filet comme un simple brochet.
+
+--Vous a-t-il vus?
+
+--Je ne crois pas. Il avait autre chose a penser.
+
+--Il ne s'est pas debattu?
+
+--Il a essaye, la canaille. J'ai du l'assommer a moitie pour le faire
+tenir tranquille.
+
+--Tu ne l'as pas tue, au moins? demanda vivement Striga.
+
+--Que non pas! Etourdi tout au plus. J'en ai profite pour le ligotter
+proprement. Mais je n'avais pas fini le paquetage que le colis respirait
+comme pere et mere.
+
+--Et maintenant?
+
+--Il est dans la cale. Dans le double fond, naturellement.
+
+--Sait-il ou on l'a transporte?
+
+--Il faudrait alors qu'il soit rudement malin, declara Titcha en riant
+bruyamment. Tu dois bien penser que je n'ai oublie ni le baillon, ni le
+bandeau. On ne les a retires que le particulier en cage. La, il peut, si
+ca lui convient, chanter des romances et admirer le paysage.
+
+Striga sourit sans repondre. Titcha reprit:
+
+---J'ai fait ce que tu as commande, mais ou cela nous menera-t-il?
+
+--Ne serait-ce qu'a desorganiser la brigade privee de son chef, repondit
+Striga.
+
+Titcha haussa les epaules.
+
+--On en nommera un autre, dit-il.
+
+--Possible, mais il ne vaudra peut-etre pas celui que nous tenons. Dans
+tous les cas, nous pourrons causer. Au besoin, nous le rendrions en
+echange des passeports qui nous seraient necessaires. Il est donc
+essentiel de le garder vivant.
+
+--Il l'est, affirma Titcha.
+
+--A-t-on pense a lui donner a manger?
+
+--Diable!... fit Titcha en se grattant la tete. On l'a tout a fait
+oublie. Mais douze heures d'abstinence n'ont jamais fait de mal a
+personne, et je lui porterai son diner des que nous serons en marche ...
+A moins que tu ne veuilles le lui porter toi-meme, pour te rendre compte
+par tes yeux?
+
+--Non, dit vivement Striga. Je prefere qu'il ne me voie pas. Je le
+connais et il ne me connait pas. C'est un avantage que je ne veux pas
+perdre.
+
+--Tu pourrais mettre un masque.
+
+--Ca ne prendrait pas avec Dragoch. Pas besoin qu'on lui montre son
+visage. La taille, la carrure, le moindre detail lui suffit pour
+reconnaitre les gens.
+
+--Alors, je suis frais, moi, qui suis oblige de lui porter sa pitance!
+
+--Il faut bien que quelqu'un le fasse ... D'ailleurs, Dragoch n'est pas
+bien dangereux actuellement, et, s'il le redevient jamais, c'est que
+nous serons a l'abri.
+
+--Amen!.. fit Titcha.
+
+--Pour le moment, reprit Striga, on va le laisser dans sa boite. Pas
+trop longtemps, par exemple, sans quoi il finirait par mourir asphyxie.
+On le remontera dans une cabine du pont quand nous aurons depasse
+Budapest, demain matin, apres mon depart.
+
+--Tu as donc l'intention de t'absenter? demanda Titcha.
+
+--Oui, repondit Striga. Je quitterai le chaland de temps en temps afin
+de recueillir des informations sur la rive. Je verrai ce qu'on dit de
+notre derniere affaire et de la disparition de Dragoch.
+
+--Et si tu te fais pincer? objecta Titcha.
+
+--Pas de danger. Personne ne me connait, et la police du fleuve doit
+etre dans le marasme. Pour les autres, j'aurai, s'il le faut, une
+identite toute neuve.
+
+--Laquelle?
+
+--Celle du celebre Ilia Brusch, pecheur insigne et laureat de la Ligue
+Danubienne.
+
+--Quelle idee!
+
+--Excellente. J'ai le bateau d'Ilia Brusch. Je lui emprunterai sa peau,
+a l'exemple de Karl Dragoch.
+
+--Et si l'on te demande du poisson?
+
+--J'en acheterai, s'il le faut, pour le revendre.
+
+--Tu as reponse a tout.
+
+--Parbleu!"
+
+La conversation prit fin sur ce mot. Le chaland avait commence a suivre
+le fil du courant. Il soufflait une legere brise du Nord qui serait tres
+favorable quand, un peu au-dessus de Visegrad, le Danube, revenant sur
+lui-meme, suivrait la direction du Sud. Jusque-la, au contraire, cette
+brise du Nord retardait singulierement le bateau, et Striga, presse de
+s'eloigner du theatre de ses exploits, donna l'ordre de border deux
+longs avirons qui aideraient a gagner contre le vent.
+
+Il fallut trois heures pour parcourir dix kilometres et atteindre le
+premier coude du fleuve, puis deux heures encore pour suivre la courbe
+que dessine le Danube avant d'adopter franchement la direction du Sud.
+Un peu en amont de Waitzen, on put enfin abandonner les avirons, et,
+sous la poussee de la voile, la marche du bateau fut notablement
+acceleree.
+
+Vers onze heures on passa devant Saint-Andre ou les deux charretiers
+Kaiserlick et Vogel avaient pretendu se rendre au cours de la nuit
+precedente. Il ne fut pas question de s'y arreter, et le chaland
+continua a deriver vers Budapest, encore distante de vingt-cinq a trente
+kilometres.
+
+A mesure qu'on gagnait vers l'aval, l'aspect des rives devenait plus
+severe. Les iles ombreuses et verdoyantes se multipliaient, ne laissant
+parfois entre elles que d'etroits canaux, interdits aux chalands, mais
+suffisants pour la navigation de plaisance.
+
+Dans cette partie du Danube, la batellerie commence a devenir assez
+active. Il y a meme de frequents encombrements, car le cours du fleuve
+est resserre entre les premieres ramifications des Alpes Norriques et
+les dernieres ondulations des Karpathes. Quelquefois se produisent des
+echouages ou des abordages, peu dommageables en somme, pour peu que
+l'attention des pilotes soit un seul instant en defaut. En general,
+le malheur se reduit a une perte de temps. Mais que de cris, que de
+querelles, au moment de la collision!
+
+Le chaland, dont Striga etait le capitaine, devait etre compte parmi
+les mieux diriges. De grande taille, puisque sa capacite depassait deux
+cents tonnes, le pont proprement dit en etait recouvert d'une sorte de
+superstructure, d'un spardeck, qui formait, a l'arriere, le toit du
+rouf habite par le personnel. Un matereau a l'avant servait a hisser
+le pavillon national, et, a la poupe, un gouvernail a large safran
+permettait au pilote de maintenir le bateau en bonne direction.
+
+A mesure qu'on descendait le courant, l'animation du fleuve allait
+croissant, ainsi que cela se produit aux approches des grandes cites.
+Des embarcations legeres, a vapeur ou a voiles, chargees de promeneurs
+ou de touristes, se glissaient entre les iles. Bientot, dans le
+lointain, la fumee de cheminees d'usines empata l'horizon, annoncant les
+faubourgs de Budapest.
+
+A ce moment, il se produisit un fait singulier. Sur un signe de Striga,
+Titcha penetra dans le rouf de l'arriere, avec un de ses compagnons de
+l'equipage. Les deux hommes en ressortirent bientot. Ils escortaient
+une femme d'une taille elancee, mais dont il etait malaise de voir les
+traits a demi caches par un baillon. Les mains liees derriere le dos,
+cette femme marchait entre ses deux gardiens, sans essayer d'une
+resistance dont l'experience lui avait sans doute demontre l'inutilite.
+Docilement, elle descendit dans la cale par l'echelle du grand panneau,
+puis dans un compartiment du double fond dont la trappe fut refermee sur
+elle. Cela fait, Titcha et son compagnon reprirent leurs occupations,
+comme si de rien n'etait.
+
+Vers trois heures de l'apres-midi, le chaland s'engagea entre les quais
+de la capitale de la Hongrie. A droite, c'etait Buda, l'ancienne ville
+turque; a gauche, Pest, la ville moderne. A cette epoque, Buda etait,
+plus qu'elle ne l'est restee de nos jours, une de ces vieilles et
+pittoresques cites que le progres egalitaire tend a faire disparaitre.
+Par contre, Pest, si son importance etait deja considerable, n'avait pas
+encore atteint le prodigieux developpement qui a fait d'elle la plus
+importante et la plus belle metropole de l'Europe orientale.
+
+Sur les deux rives, et notamment sur la rive gauche, se succedaient
+les maisons a arcades et a terrasses, que dominaient les clochers des
+eglises dores par les rayons du soleil, et la longue enfilade des quais
+ne manquait ni de noblesse ni de grandeur.
+
+Le personnel du chaland n'accordait pas son attention a ce spectacle
+enchanteur. La traversee de Budapest pouvant menager de desagreables
+surprises a des gens si sujets a caution, l'equipage n'avait d'yeux que
+pour le fleuve ou se croisaient de nombreuses embarcations. Ce prudent
+souci permit a Striga de distinguer en temps voulu, au milieu des
+autres, un bateau conduit par quatre hommes, qui se dirigeait en droite
+ligne vers le chaland. Ayant reconnu un canot de la police fluviale, il
+avertit d'un coup d'oeil Titcha, qui, sans autre explication, s'affala
+par le panneau dans la cale.
+
+Striga ne s'etait pas trompe. En quelques minutes, ce canot eut rallie
+la gabarre. Deux hommes monterent a bord.
+
+"Le patron? demanda l'un des nouveaux arrivants.
+
+--C'est moi, repondit Striga en faisant un pas en avant de ses
+compagnons.
+
+--Votre nom?
+
+--Ivan Striga.
+
+--Votre nationalite?
+
+--Bulgare.
+
+--D'ou vient cette gabarre?
+
+--De Vienne.
+
+--Ou va-t-elle?
+
+--A Galatz.
+
+--Son proprietaire?
+
+--M. Constantinesco, de Galatz.
+
+--Chargement?
+
+--Neant. Nous retournons a vide.
+
+--Vos papiers?
+
+--Les voici, dit Striga, en offrant au questionneur les documents
+demandes.
+
+--C'est bon, approuva celui-ci, qui les restitua apres un examen
+consciencieux. Nous allons jeter un coup d'oeil dans votre cale.
+
+--A votre aise, conceda Striga. Je vous ferai toutefois remarquer que
+c'est la quatrieme visite que nous subissons depuis notre depart de
+Vienne. Ce n'est pas agreable."
+
+Le policier, declinant du geste toute responsabilite personnelle dans
+les ordres dont il n'etait que l'executeur, descendit sans repondre par
+le panneau. Arrive au bas de l'echelle, il s'avanca de quelques pas dans
+la cale dont son regard fit le tour, puis il remonta. Rien n'etait venu
+l'avertir que sous ses pieds gisaient deux creatures humaines, un homme,
+d'un cote, une femme de l'autre, toutes deux reduites a l'impuissance
+et hors d'etat de demander du secours. La visite ne pouvait etre plus
+consciencieuse ni plus longue. Le chaland etant completement vide, il
+n'y avait pas lieu de s'enquerir de la provenance de son chargement, ce
+qui simplifiait beaucoup les choses.
+
+Le policier reparut donc au jour, et, sans poser d'autres questions,
+regagna son canot, qui s'eloigna vers de nouvelles perquisitions, tandis
+que la gabarre continuait lentement sa route vers l'aval.
+
+Quand les dernieres maisons de Budapest eurent ete laissees en arriere,
+le moment parut venu de s'occuper de la prisonniere de la cale. Titcha
+et son compagnon disparurent dans l'interieur, pour en ressortir
+bientot, escortant cette meme femme qui y avait ete incarceree quelques
+heures plus tot, et qui fut reintegree dans le rouf. Des autres hommes
+de l'equipage, nul ne sembla preter la moindre attention a cet incident.
+
+On ne fit halte qu'a la nuit, entre les bourgs d'Ercsin et d'Adony, a
+plus de trente kilometres au-dessous de Budapest, et l'on repartit le
+lendemain des l'aube. Au cours de cette journee du 31 aout, la derive
+fut interrompue par quelques arrets, pendant lesquels Striga quitta le
+bord, en utilisant la barge, conquise, a ce qu'il pensait, sur Karl
+Dragoch. Loin de se cacher, il accostait dans les villages, se
+presentait aux habitants comme etant ce fameux laureat de la Ligue
+Danubienne, dont la renommee n'avait pu manquer de parvenir jusqu'a eux,
+et engageait des conversations qu'il aiguillait adroitement sur les
+sujets qui lui tenaient au coeur.
+
+Tres maigre fut sa recolte de renseignements. Le nom d'Ilia Brusch ne
+paraissait pas etre populaire dans cette region. Sans doute, a Mohacs,
+Apatin, Neusatz, Semlin ou Belgrade, qui sont des villes importantes, il
+en serait autrement. Mais Striga n'avait pas l'intention de s'y risquer
+et il comptait bien se borner a prendre langue dans des villages, ou la
+police exercait necessairement une surveillance moins effective. Par
+malheur, les paysans ignoraient generalement le concours de Sigmaringen
+et se montraient tres rebelles aux interviews. D'ailleurs, ils ne
+savaient rien. Ils ignoraient Karl Dragoch plus encore qu'Ilia Brusch,
+et Striga deploya en vain tous les raffinements de sa diplomatie.
+
+Ainsi que cela avait ete convenu la veille, c'est pendant une des
+absences de Striga que Serge Ladko fut remonte au jour et transporte
+dans une petite cabine dont la porte fut soigneusement verrouillee.
+Precaution peut-etre exageree, tout mouvement etant interdit au
+prisonnier etroitement ligotte.
+
+Les journees du 1er au 6 septembre s'ecoulerent paisiblement. Pousse a
+la fois par le courant et par un vent favorable, le chaland continuait
+a deriver, a raison d'une soixantaine de kilometres par vingt-quatre
+heures. La distance parcourue aurait meme ete sensiblement plus grande
+sans les arrets que rendaient necessaires les absences de Striga.
+
+Si les excursions de celui-ci etaient toujours aussi steriles au point
+de vue special des renseignements, une fois, du moins, il reussit,
+en utilisant ses talents professionnels,. a les rendre profitables a
+d'autres egards.
+
+Ceci se passait le 5 septembre. Ce jour-la, le chaland etant venu
+mouiller a la nuit en face d'un petit bourg du nom de Szuszek, Striga
+descendit a terre comme de coutume. La soiree etait avancee. Les
+paysans, qui se couchent d'ordinaire avec le soleil, ayant pour la
+plupart reintegre leurs demeures, il deambulait solitairement, quand il
+avisa une maison d'apparence assez cossue, dont le proprietaire, plein
+de confiance dans la probite publique, avait laisse la porte ouverte, en
+s'absentant pour quelque course dans le voisinage.
+
+Sans hesiter, Striga s'introduisit dans cette maison, qui se trouva
+etre un magasin de detail, ainsi que l'existence d'un comptoir le
+lui demontra. Prendre dans le tiroir de ce comptoir la recette de la
+journee, cela ne demanda qu'un instant. Puis, non content de cette
+modeste rapine, il eut tot fait de decouvrir dans le corps inferieur
+d'un bahut, dont l'effraction ne fut qu'un jeu pour lui, un sac
+rondelet, qui rendit au toucher un son metallique de bon augure.
+
+Ainsi nanti, Striga s'empressa de regagner son chaland, qui, l'aube
+venue, etait deja loin.
+
+Telle fut la seule aventure du voyage.
+
+A bord, Striga avait d'autres occupations. De temps a autre, il
+disparaissait dans le rouf, et s'introduisait dans une cabine situee en
+face de celle ou l'on avait depose Serge Ladko. Parfois, sa visite ne
+durait que quelques minutes, parfois elle se prolongeait davantage. Il
+n'etait pas rare, dans ce dernier cas, qu'on entendit jusque sur le pont
+l'echo d'une violente discussion, ou l'on discernait une voix de femme
+repondant avec calme a un homme en fureur. Le resultat etait alors
+toujours le meme: indifference generale de l'equipage et sortie
+furibonde de Striga, qui s'empressait de quitter le bord pour calmer ses
+nerfs irrites.
+
+C'est principalement sur la rive droite qu'il poursuivait ses
+investigations. Rares, en effet, sont les bourgs et les villages de
+la rive gauche au dela de laquelle s'etend a perte de vue l'immense
+puzsta..
+
+Cette puzsta, c'est la plaine hongroise par excellence, que limitent,
+a pres de cent lieues, les montagnes de la Transylvanie. Les lignes
+de chemins de fer qui la desservent traversent une infinie etendue de
+landes desertes, de vastes paturages, de marais immenses ou pullule le
+gibier aquatique. Cette puzsta, c'est la table toujours genereusement
+servie pour d'innombrables convives a quatre pattes, ces milliers et ces
+milliers de ruminants qui constituent l'une des principales richesses du
+royaume de Hongrie. A peine, s'il s'y rencontre quelques champs de ble
+ou de mais.
+
+La largeur du fleuve est devenue considerable alors, et de nombreux
+ilots ou iles en divisent le cours. Telles de ces dernieres sont de
+grande etendue et laissent de chaque cote deux bras ou le courant
+acquiert une certaine rapidite.
+
+Ces iles ne sont point, fertiles. A leur surface ne poussent que des
+bouleaux, des trembles, des saules, au milieu du limon depose par les
+inondations qui sont frequentes. Cependant on y recolte du foin en
+abondance, et les barques, chargees jusqu'au plat bord, le charrient aux
+fermes ou aux bourgades de la rive.
+
+Le 6 septembre, le chaland mouilla a la tombee de la nuit. Striga etait
+absent a ce moment. S'il n'avait voulu se risquer, ni a Neusatz, ni a
+Peterwardein qui lui fait face, l'importance relative de ces villes
+pouvant etre une cause de dangers, il s'etait du moins arrete, afin d'y
+continuer son enquete, au bourg de Karlovitz, situe une vingtaine de
+kilometres en aval. Sur son ordre, le chaland n'avait fait halte que
+deux ou trois lieues plus bas, pour attendre son capitaine, qui le
+rejoindrait en s'aidant du courant.
+
+Vers neuf heures du soir, celui-ci n'en etait plus fort eloigne. Il
+ne se pressait pas. Laissant fuir la barge au gre du courant, il
+s'abandonnait a des pensees en somme assez riantes. Son stratageme avait
+pleinement reussi. Personne ne l'avait suspecte et rien ne s'etait
+oppose a ce qu'il se renseignat librement. A vrai dire, de
+renseignements, il n'en avait guere recolte. Mais cette ignorance
+publique, qui confinait a l'indifference, etait, en somme, un symptome
+favorable. Bien certainement, dans cette region, on n'avait que tres
+vaguement entendu parler de la bande du Danube, et l'on ignorait jusqu'a
+l'existence de Karl Dragoch, dont la disparition ne pouvait, par suite,
+causer d'emotion.
+
+D'un autre cote, que ce fut a cause de la suppression de son chef ou en
+raison de la pauvrete de la region traversee, la vigilance de la police
+paraissait grandement diminuee. Depuis plusieurs jours, Striga n'avait
+apercu personne qui eut la tournure d'un agent, et nul ne parlait de la
+surveillance fluviale si active deux ou trois cent kilometres en amont.
+
+Il y avait donc toutes chances pour que le chaland arrivat heureusement
+au terme de son voyage, c'est-a-dire a la mer Noire, ou son chargement
+serait transporte a bord du vapeur accoutume. Demain, on serait au dela
+de Semlin et de Belgrade. Il suffirait ensuite de longer de preference
+la rive serbe pour se mettre a l'abri de toute facheuse surprise. La
+Serbie devait etre, en effet, plus ou moins desorganisee par la guerre
+qu'elle soutenait contre la Turquie et il n'y avait pas apparence que
+les autorites riveraines perdissent leur temps a s'occuper d'une gabarre
+descendant a vide le cours du fleuve.
+
+Qui sait? Ce serait peut-etre le dernier voyage de Striga. Peut-etre
+se retirerait-il au loin, apres fortune faite, riche, considere--et
+heureux, songeait-il, en pensant a la prisonniere enfermee dans la
+gabarre.
+
+Il en etait la de ses reflexions quand ses yeux tomberent sur les
+coffres symetriques dont les couvercles avaient si longtemps servi de
+couchettes a Karl Dragoch et a son hote, et tout a coup cette pensee lui
+vint que, depuis huit jours qu'il etait maitre de la barge, il n'avait
+pas songe a en explorer le contenu. Il etait grand temps de reparer cet
+inconcevable oubli.
+
+En premier lieu, il s'attaqua au coffre de tribord qu'il fractura en
+un tour de main. Il n'y trouva que des piles de linge et de vetements
+ranges en bon ordre. Striga, qui n'avait que faire de cette defroque,
+referma le coffre et s'attaqua au suivant.
+
+Le contenu de celui-ci n'etait pas fort different du precedent, et
+Striga desappointe allait y renoncer, quand il decouvrit dans un des
+coins un objet plus interessant. Si les articles d'habillement ne
+pouvaient rien lui apprendre, il n'en serait peut-etre pas de meme de ce
+gros portefeuille qui, selon toute vraisemblance, devait contenir
+des papiers. Or, les papiers ont beau etre muets, rien n'egale, dans
+certains cas, leur eloquence.
+
+Striga ouvrit ce portefeuille, et, conformement a son espoir, il s'en
+echappa de nombreux documents, dont il entreprit le patient examen. Les
+quittances, les lettres defilerent, toutes au nom d'Ilia Brusch, puis
+ses yeux, agrandis par la surprise, s'arreterent sur le portrait qui,
+deja, avait eveille les soupcons de Karl Dragoch.
+
+D'abord Striga ne comprit pas. Qu'il y eut dans cette barge des papiers
+au nom d'Ilia Brusch, et qu'il n'y en eut aucun au nom du policier,
+c'etait deja passablement etonnant. Toutefois, l'explication de cette
+anomalie pouvait etre des plus naturelles. Peut-etre Karl Dragoch, au
+lieu de doubler le laureat de la Ligue Danubienne, comme Striga l'avait
+cru jusqu'ici, avait-il emprunte a l'amiable la personnalite du pecheur,
+et peut-etre, dans ce cas, avait-il conserve, d'un commun accord avec
+le veritable Ilia Brusch, les documents necessaires pour justifier au
+besoin de son identite. Mais pourquoi ce nom de Ladko, ce nom dont, avec
+une habilete diabolique, Striga signait tous ses crimes? Et que venait
+faire la ce portrait d'une femme, a laquelle celui-ci n'avait jamais
+renonce malgre l'echec de ses precedentes tentatives? Quel etait donc
+le legitime proprietaire de cette barge pour avoir en sa possession
+un document si intime et si singulier? A qui appartenait-elle en
+definitive, a Karl Dragoch, a Ilia Brusch ou a Serge Ladko, et lequel
+de ces trois hommes, dont deux l'interessaient a un si haut point,
+tenait-il prisonnier en fin de compte dans le chaland? Le dernier, il
+proclamait, cependant, l'avoir tue, le soir ou, d'un coup de feu,
+il avait abattu l'un des deux hommes de ce canot qui s'eloignait
+furtivement de Roustchouk. Vraiment, s'il avait mal vise alors, il
+aimerait encore mieux, plutot que le policier, tenir entre ses mains le
+pilote, qu'il ne manquerait pas une seconde fois, dans ce cas. Celui-la,
+il ne serait pas question de le garder comme otage. Une pierre au
+cou ferait l'affaire, et, debarrasse ainsi d'un ennemi mortel, il
+supprimerait en meme temps le principal obstacle a des projets dont il
+poursuivait aprement la realisation.
+
+Impatient d'etre fixe, Striga, gardant par devers lui le portrait
+qu'il venait de decouvrir, saisit la godille et pressa la marche de
+l'embarcation.
+
+Bientot la masse de la gabarre apparut dans la nuit. Il accosta
+rapidement, sauta sur le pont, et, se dirigeant vers la cabine faisant
+face a celle qu'il visitait d'ordinaire, introduisit la clef dans la
+serrure.
+
+Moins avance que son geolier, Serge Ladko n'avait meme pas le choix
+entre plusieurs explications de son aventure. Le mystere lui en
+paraissait toujours aussi impenetrable, et il avait renonce a imaginer
+des conjectures sur les motifs que l'on pouvait avoir de le sequestrer.
+
+Quand, apres un fievreux sommeil, il s'etait reveille au fond de son
+cachot, la premiere sensation qu'il eprouva fut celle de la faim. Plus
+de vingt-quatre heures s'etaient alors ecoulees depuis son dernier
+repas, et la nature ne perd jamais ses droits, quelle que soit la
+violence de nos emotions.
+
+Il patienta d'abord, puis, la sensation devenant de plus en plus
+imperieuse, il perdit le beau calme qui l'avait soutenu jusque-la.
+Allait-on le laisser mourir d'inanition? Il appela. Personne ne
+repondit. Il appela plus fort. Meme resultat. Il s'egosilla enfin en
+hurlements furieux, sans obtenir plus de succes.
+
+Exaspere, il s'efforca de briser ses liens. Mais ceux-ci etaient solides
+et c'est en vain qu'il se roula sur le parquet en tendant ses muscles a
+les rompre.
+
+Dans un de ces mouvements convulsifs, son visage heurta un objet
+depose pres de lui. Le besoin affine les sens. Serge Ladko reconnut
+immediatement du pain et un morceau de lard qu'on avait sans doute mis
+la pendant son sommeil. Profiter de cette attention de ses geoliers
+n'etait pas des plus faciles, dans la situation ou il se trouvait. Mais
+la necessite rend industrieux, et, apres plusieurs essais infructueux,
+il reussit a se passer du secours de ses mains.
+
+Sa faim satisfaite, les heures coulerent lentes et monotones. Dans le
+silence, un murmure, un frissonnement, semblable a celui des feuilles
+agitees par une brise legere, venait frapper son oreille. Le bateau qui
+le portait etait evidemment en marche et fendait, comme un coin, l'eau
+du fleuve.
+
+Combien d'heures s'etaient-elles succede, quand une trappe fut soulevee
+au-dessus de lui? Suspendue au bout d'une ficelle, une ration semblable
+a celle qu'il avait decouverte a son premier reveil, oscilla dans
+l'ouverture qu'eclairait une lumiere incertaine et vint se poser a sa
+portee.
+
+Des heures coulerent encore, puis la trappe s'ouvrit de nouveau. Un
+homme descendit, s'approcha du corps inerte, et Serge Ladko, pour la
+seconde fois, sentit qu'on lui recouvrait la bouche d'un large baillon.
+C'est donc qu'on avait peur de ses cris et qu'il passait a proximite
+d'un secours? Sans doute, car, l'homme a peine remonte, le prisonnier
+entendit que l'on marchait sur le plafond de son cachot. Il voulut
+appeler ... aucun son ne sortit de ses levres ... Le bruit de pas cessa.
+
+Le secours devait etre deja loin, quand, peu d'instants plus tard, on
+revint, sans plus d'explications, supprimer son baillon. Si on lui
+permettait d'appeler, c'est que cela n'offrait plus de danger. Des lors,
+a quoi bon?
+
+Apres le troisieme repas, identique aux deux premiers, l'attente fut
+plus longue. C'etait la nuit sans doute. Serge Ladko calculait que sa
+captivite remontait environ a quarante-huit heures, lorsque, par la
+trappe de nouveau ouverte, on insinua une echelle, a l'aide de laquelle
+quatre hommes descendirent au fond du cachot.
+
+Ces quatre hommes, Serge Ladko n'eut pas le temps de distinguer leurs
+traits. Rapidement, un baillon etait encore applique sur sa bouche, un
+bandeau sur ses yeux, et, redevenu colis aveugle et muet, il etait comme
+la premiere fois transporte de mains en mains.
+
+Aux heurts qu'il subit, il reconnut l'ouverture etroite--la trappe,
+il le comprenait--qu'il avait deja franchie et qu'il franchissait
+maintenant en sens inverse. L'echelle qui avait meurtri ses reins
+pendant la descente, les meurtrit egalement, tandis qu'on le remontait.
+Un bref trajet horizontal suivit, puis, brutalement jete sur le parquet,
+il sentit qu'on lui enlevait comme auparavant bandeau et baillon. Il
+ouvrait a peine les yeux, qu'une porte se refermait avec bruit.
+
+Serge Ladko regarda autour de lui. S'il n'avait fait que changer de
+prison, celle-ci etait infiniment superieure a la precedente. Par une
+petite fenetre, le jour entrait a flots, lui permettant d'apercevoir,
+deposee aupres de lui, sa pitance ordinaire qu'il avait ete contraint
+jusqu'ici de chercher a tatons. La lumiere du soleil lui rendait le
+courage et sa situation lui apparaissait moins desesperee. Derriere
+cette fenetre, c'etait la liberte. Il s'agissait de la conquerir.
+
+Longtemps il desespera d'en trouver le moyen, quand enfin, en parcourant
+pour la millieme fois du regard la cabine exigue qui lui servait de
+prison, il decouvrit, appliquee contre la paroi, une sorte de ferrure
+plate qui, sortie du plancher et s'elevant verticalement jusqu'au
+plafond, servait probablement a relier entre eux les madriers du borde.
+Cette ferrure formait saillie, et, bien qu'elle ne presentat aucun angle
+tranchant, il n'etait peut-etre pas impossible de s'en servir pour user
+ses liens, sinon pour les couper. Difficile a coup sur, l'entreprise
+meritait tout au moins d'etre tentee.
+
+Ayant reussi avec beaucoup de peine a ramper jusqu'a ce morceau de fer,
+Serge Ladko commenca aussitot a limer contre lui la corde qui retenait
+ses mains. L'immobilite presque totale que ses entraves lui imposaient
+rendait ce travail extremement penible, et le va-et-vient des bras, ne
+pouvant etre obtenu que par une serie de contractions de tout le corps,
+restait forcement contenu dans d'etroites limites. Outre que la besogne
+avancait lentement ainsi, elle etait en meme temps veritablement
+extenuante, et, toutes les cinq minutes, le pilote etait contraint de
+prendre du repos. Deux fois par jour, aux heures des repas, il lui
+fallait s'interrompre. C'etait toujours le meme geolier qui venait lui
+apporter sa nourriture et, bien que celui-ci dissimulat son visage sous
+un masque de toile, Serge Ladko le reconnaissait sans hesitation a ses
+cheveux gris et a la remarquable largeur de ses epaules. D'ailleurs,
+bien qu'il n'en put discerner les traits, l'aspect de cet homme lui
+donnait l'impression de quelque chose de deja vu. Sans qu'il lui fut
+possible de rien preciser, cette carrure puissante, cette demarche
+lourde, ces cheveux grisonnants que l'on distinguait au-dessus du masque
+de toile, ne lui semblaient pas inconnus.
+
+Les rations lui etaient servies a heure fixe, et jamais, hors de ces
+instants, on ne penetrait dans sa prison. Rien n'en aurait meme trouble
+le silence, si, de temps a autre, il n'avait entendu une porte s'ouvrir
+en face de la sienne. Presque toujours, le bruit de deux voix, celle
+d'un homme et celle d'une femme, parvenait ensuite jusqu'a lui. Serge
+Ladko tendait alors l'oreille, et, interrompant son patient travail, il
+cherchait a mieux discerner ces voix qui remuaient en lui des sensations
+vagues et profondes.
+
+En dehors de ces incidents, le prisonnier mangeait d'abord, des le
+depart de son geolier, puis il se remettait obstinement a l'oeuvre.
+
+Cinq jours s'etaient ecoules depuis qu'il l'avait commencee, et il en
+etait encore a se demander s'il faisait ou non quelques progres, quand,
+a la tombee de la nuit, le soir du 6 septembre, le lien qui encerclait
+ses poignets se brisa tout a coup.
+
+Le pilote dut refouler le cri de joie qui allait lui echapper. On
+ouvrait sa porte. Le meme homme que chaque jour entrait dans sa cellule
+et deposait pres de lui le repas habituel.
+
+Des qu'il se retrouva seul, Serge Ladko voulut mouvoir ses membres
+liberes. Il lui fut d'abord impossible d'y parvenir. Immobilises pendant
+toute une longue semaine, ses mains et ses bras etaient comme frappes de
+paralysie. Peu a peu, cependant, le mouvement leur revint et augmenta
+graduellement d'amplitude. Apres une heure d'efforts, il put executer
+des gestes encore maladroits et delivrer ses jambes a leur tour.
+
+Il etait libre. Du moins il avait fait le premier pas vers la liberte.
+Le second, ce serait de franchir cette fenetre qu'il etait en son
+pouvoir d'atteindre maintenant, et par laquelle il apercevait l'eau du
+Danube, sinon la rive invisible dans l'obscurite. Les circonstances
+etaient favorables. Il faisait dehors un noir d'encre. Bien malin qui le
+rattraperait par cette nuit sans lune, ou l'on ne voyait rien a dix pas.
+D'ailleurs, on ne reviendrait plus dans sa cellule que le lendemain.
+Quand on s'apercevrait de son evasion, il serait loin.
+
+Une grave difficulte, plus qu'une difficulte, une impossibilite
+materielle l'arreta a la premiere tentative. Assez large pour un
+adolescent souple et svelte, la fenetre etait trop etroite pour
+livrer passage a un homme dans la force de l'age et doue d'une aussi
+respectable carrure que Serge Ladko. Celui-ci, apres s'etre epuise en
+vain, dut reconnaitre que l'obstacle etait infranchissable et se laissa
+retomber tout haletant dans sa prison.
+
+Etait-il donc condamne a n'en plus sortir? Un long moment, il contempla
+le carre de nuit dessine par l'implacable fenetre, puis, decide a
+de nouveaux efforts, il se depouilla de ses vetements et, d'un elan
+furieux, se lanca dans l'ouverture beante, resolu a la franchir coute
+que coute.
+
+Son sang coula, ses os craquerent, mais une epaule d'abord, un bras
+ensuite passerent, et le montant de la fenetre vint buter contre sa
+hanche gauche. Malheureusement l'epaule droite avait bute, elle aussi,
+de telle sorte que tout effort supplementaire serait evidemment inutile.
+
+Une partie du corps a l'air libre et surplombant le courant, l'autre
+partie demeuree prisonniere, ses cotes ecrasees par la pression, Serge
+Ladko ne tarda pas a trouver la position intenable. Puisque s'enfuir
+ainsi etait impraticable, il fallait aviser a d'autres moyens.
+Peut-etre, pourrait-il arracher l'un des montants de la fenetre et
+agrandir ainsi l'infranchissable ouverture.
+
+Mais, pour cela, il etait necessaire de reintegrer la prison, et Ladko
+fut oblige de reconnaitre l'impossibilite de ce retour en arriere. Il ne
+lui etait permis ni d'avancer, ni de reculer, et, a moins d'appeler a
+son aide, il etait irremediablement condamne a rester dans sa cruelle
+position.
+
+C'est en vain qu'il se debattit. Tout fut inutile. Il s'etait lui-meme
+pris au piege par la violence de son elan.
+
+Serge Ladko reprenait haleine, quand un bruit insolite le fit
+tressaillir. Un nouveau danger se revelait, menacant. Fait qui ne
+s'etait jamais produit a pareille heure depuis qu'il occupait cette
+prison, on s'arretait a sa porte, une clef cherchait en tatonnant le
+trou de la serrure, s'y introduisait enfin...
+
+Souleve par le desespoir, le pilote raidit tous ses muscles dans un
+effort surhumain...
+
+Au dehors, cependant, la clef tournait dans la serrure... entrainait le
+pene avec elle ... lui faisait faire un premier pas hors de la gache...
+
+
+
+XII
+
+AU NOM DE LA LOI
+
+
+Striga, la porte ouverte, s'arreta hesitant sur le seuil. Une obscurite
+profonde emplissait la cellule. Il ne distinguait rien, si ce n'est
+un carre d'ombre plus claire vaguement decoupe par l'ouverture de la
+fenetre. Dans un coin, quelque part, gisait le prisonnier. On ne pouvait
+l'apercevoir.
+
+"Titcha! appela Striga d'une voix impatiente, de la lumiere!"
+
+Titcha s'empressa d'apporter une lanterne dont la tremblante lueur,
+soudainement projetee, parut illuminer la piece. Les deux hommes,
+l'ayant parcourue d'un rapide coup d'oeil, echangerent un regard
+trouble. La cabine etait vide. Sur le parquet, des liens rompus, des
+vetements jetes a la volee: du prisonnier, nulle autre trace.
+
+"M'expliqueras-tu?... commenca Striga.
+
+Avant de repondre, Titcha alla jusqu'a la fenetre, et passa le doigt sur
+l'un des montants.
+
+--Envole, dit-il, en montrant son doigt rouge.
+
+--Envole!... repeta Striga, qui profera un juron.
+
+--Mais pas depuis longtemps, continua Titcha. Le sang est encore frais.
+D'ailleurs, il n'y a pas plus de deux heures que je lui ai apporte sa
+ration.
+
+--Et tu n'as rien vu d'anormal a ce moment?
+
+--Absolument rien. Je l'ai laisse ficele comme un saucisson.
+
+--Imbecile! gronda Striga!
+
+Titcha, ouvrant les bras, exprima clairement par ce geste qu'il ignorait
+comment l'evasion avait pu s'accomplir et qu'il en declinait, dans tous
+les cas, la responsabilite. Striga n'accepta pas cette commode defaite.
+
+--Oui, imbecile, repeta-t-il d'une voix furieuse en arrachant des mains
+de son compagnon la lanterne qu'il promena sur le pourtour de la cabine.
+Il fallait visiter ton prisonnier et ne pas te fier aux apparences....
+Tiens! regarde ce morceau de fer poli par le frottement. C'est la qu'il
+a use la corde qui retenait ses mains.... Il a du y mettre des jours et
+des jours.... Et tu ne t'es apercu de rien!... On n'est pas stupide a ce
+point-la!
+
+--Ah ca, mais, quand tu auras fini!... repliqua Titcha qui sentait la
+colere le gagner a son tour. Est-ce que tu me prends pour ton chien?...
+Apres tout, puisque tu tenais tant a boucler le Dragoch, il fallait le
+garder toi-meme.
+
+--J'aurais mieux fait, approuva Striga. Mais, d'abord, est-ce bien
+Dragoch que nous tenions?
+
+--Qui veux-tu que ce soit?
+
+--Le sais-je?... Je suis en droit de m'attendre a tout, en voyant la
+maniere dont tu t'acquittes d'une mission. L'as-tu reconnu, quand tu
+l'as pris?
+
+--Je ne peux pas dire que je l'aie reconnu, confessa Titcha, vu qu'il
+tournait le dos....
+
+--La!..
+
+--Mais j'ai parfaitement reconnu le bateau. C'est bien celui que tu m'as
+montre a Vienne. Ca, par exemple, j'en suis sur.
+
+--Le bateau!.. Le bateau!.. Enfin, comment etait-il, ton prisonnier?
+Etait-il grand?
+
+Serge Ladko et Ivan Striga avaient en realite une taille sensiblement
+egale. Mais un homme couche parait, on ne l'ignore pas, beaucoup plus
+grand qu'un homme debout, et Titcha n'avait guere vu le pilote qu'etendu
+sur le parquet de sa prison. C'est donc de la meilleure foi du monde
+qu'il repondit:
+
+--La tete de plus que toi.
+
+--Ce n'est pas Dragoch!.. murmura Striga, qui se savait d'une stature
+plus elevee que le detective.
+
+Il reflechit quelques instants, puis demanda:
+
+--Le prisonnier ressemblait-il a quelqu'un de ta connaissance?
+
+--De ma connaissance? protesta Titcha. Jamais de la vie!
+
+--. Par exemple, il ne ressemblerait pas... a Ladko?
+
+--En voila une idee! s'ecria Titcha. Pourquoi diable veux-tu que Dragoch
+ressemble a Ladko?
+
+--Et si notre prisonnier n'etait pas Dragoch?
+
+--Il ne serait pas davantage Ladko, que je connais assez, parbleu, pour
+ne pas m'y tromper.
+
+--Reponds toujours a ma question, insista Striga. Lui ressemblait-il?
+
+--Tu reves, protesta Titcha. D'abord, le prisonnier n'avait pas de
+barbe, et Ladko en a.
+
+--Ca se coupe, la barbe, fit observer Striga.
+
+--Je ne dis pas non... Et puis, le prisonnier avait des lunettes.
+
+Striga haussa les epaules.
+
+--Etait-il brun ou blond? demanda-t-il.
+
+--Brun, repondit Titcha avec conviction.
+
+--Tu en es sur?
+
+--Sur.
+
+--Ce n'est pas Ladko!.. murmura de nouveau Striga. Ce serait donc Ilia
+Brusch..
+
+--Quel Ilia Brusch?
+
+--Le pecheur.
+
+--Bah!.. fit Titcha abasourdi. Mais alors, si le prisonnier n'etait ni
+Ladko, ni Karl Dragoch, peu importe qu'il ait pris la clef des champs.
+
+Striga, sans repondre, s'approcha a son tour de la fenetre. Apres
+avoir examine les traces de sang, il se pencha au dehors et s'efforca
+vainement de percer les tenebres.
+
+--Depuis combien de temps est-il parti?., se demandait-il a demi-voix.
+
+--Pas plus de deux heures, dit Titcha.
+
+--S'il court depuis deux heures, il doit etre loin! s'ecria Striga, qui
+maitrisait, avec peine sa colere.
+
+Apres un instant de reflexion, il ajouta:
+
+--Rien a faire pour le moment. La nuit est trop noire. Puisque l'oiseau
+est envole, bon voyage. Quant a nous, nous nous mettrons en route un
+peu avant l'aube, de maniere a etre le plus tot possible au dela de
+Belgrade."
+
+Il resta un instant songeur, puis, sans rien ajouter, il quitta la
+cabine pour entrer dans celle qui lui faisait face. Titcha preta
+l'oreille. D'abord, il n'entendit rien; mais bientot, a travers la porte
+fermee, arriverent jusqu'a lui des eclats de voix dont le diapason
+montait progressivement. Haussant les epaules avec dedain, Titcha
+s'eloigna et regagna son lit.
+
+C'est a tort que Striga avait juge inutile de se livrer a des recherches
+immediates. Ces recherches n'eussent peut-etre pas ete vaines, car le
+fugitif n'etait pas loin.
+
+En entendant le bruit de la clef tournant dans la serrure, Serge Ladko,
+d'un effort desespere, avait vaincu l'obstacle. Sous la violente
+traction des muscles, l'epaule d'abord, la hanche ensuite s'etaient
+effacees, et il avait glisse comme une fleche hors de la fenetre trop
+etroite, pour tomber, la tete la premiere, dans l'eau du Danube,
+qui s'etait ouverte et refermee sans bruit. Quand, apres une courte
+immersion, il revint a la surface, le courant l'avait deja emporte a
+quelque distance de l'endroit de sa chute. Un instant plus tard, il
+depassait l'arriere du chaland, evite la proue vers l'amont. Devant lui
+la route etait libre.
+
+Il n'avait pas a hesiter. Le seul parti a prendre etait de se laisser
+deriver quelque temps encore. Une fois hors d'atteinte, il nagerait
+vigoureusement vers l'une des rives. Il y arriverait, il est vrai, dans
+un etat de nudite qui pouvait etre une source de grandes difficultes
+ulterieures, mais il n'avait pas le choix. Le plus presse etait de
+s'eloigner de la prison flottante ou il venait de passer de si penibles
+jours. Quand il aurait pris terre, il aviserait.
+
+Tout a coup, dans la nuit, la masse sombre d'une seconde embarcation se
+dressa devant lui. Quelle ne fut pas son emotion, en reconnaissant sa
+barge retenue par une bosse amarree au chaland et que tendait la poussee
+du courant. Il se cramponna instinctivement au gouvernail, et, un
+instant, demeura immobile.
+
+Dans la paix nocturne, un bruit de voix parvenait jusqu'a lui. Sans
+doute, on discutait les circonstances de sa fuite. Il attendit, la tete
+seule hors de l'eau noire qui le couvrait de son impenetrable voile.
+
+Les voix grandirent, puis se turent, et tout retomba dans le silence.
+Serge Ladko, s'accrochant au plat bord, se hissa lentement dans la barge
+et disparut sous le tot. La, l'oreille tendue, il ecouta de nouveau.. Il
+n'entendit rien. Plus aucun bruit autour de lui.
+
+Sous le tot, l'obscurite de la nuit se faisait plus epaisse encore. Dans
+l'impossibilite de rien distinguer, Serge Ladko tatonna comme un aveugle
+pour reconnaitre les objets familiers. Il ne semblait pas que l'on eut
+rien touche. La etaient ses instruments de peche; a ce clou pendait
+encore le bonnet de loutre qu'il y avait lui-meme accroche. A droite,
+c'etait sa couchette; a gauche, celle ou M. Jaeger avait si longtemps
+dormi... Mais pourquoi etaient-ils ouverts, les coffres menages
+au-dessous de ces couchettes? On les avait donc forces?.. Invisibles
+dans l'ombre, ses mains hesitantes firent l'inventaire de ses modestes
+richesses... Non, on ne lui avait rien pris. Linge et vetements
+paraissaient en on ordre, comme il les avait laisses... Jusqu'a son
+couteau qu'il retrouva a la place meme ou il l'avait range. Ce couteau,
+Serge Ladko l'ouvrit, puis, rampant sur le ventre dans le fond de la
+barge, il s'avanca vers l'etrave.
+
+Quel voyage! L'oreille aux aguets, les yeux vainement ouverts dans les
+tenebres, s'arretant, la respiration coupee, au moindre clapotis de
+l'eau, il lui fallut dix minutes pour arriver au but. Enfin, sa main put
+saisir la bosse, qu'il trancha d'un seul coup.
+
+La corde coupee fouetta l'eau a grand bruit. Ladko, le coeur battant,
+retomba dans la barge. Impossible qu'on n'ait pas entendu la chute de
+cette corde, dans un silence si profond...
+
+Non... rien ne bougeait... Le pilote, peu a peu redresse, comprit qu'il
+etait deja foin de ses ennemis. A peine libre, en effet, la barge avait
+commence a deriver, et il n'avait fallu qu'un instant pour qu'entre elle
+et le chaland s'elevat le mur inexpugnable de la nuit.
+
+Quand il s'estima assez loin pour n'avoir plus rien a craindre, Serge
+Ladko arma un aviron, et quelques coups de godille augmenterent
+rapidement la distance. Alors seulement, il s'apercut qu'il grelottait
+et s'occupa de se couvrir. Decidement, on n'avait pas touche au contenu
+de ses coffres, ou il trouva sans peine le linge et les vetements
+necessaires. Cela fait, il saisit de nouveau l'aviron et se remit a
+godiller avec rage.
+
+Ou etait-il? Il n'en avait aucune idee. Rien ne pouvait le renseigner
+sur le parcours effectue par le chaland dans lequel il avait ete
+incarcere. Sa prison flottante avait-elle monte ou descendu le fleuve,
+il l'ignorait.
+
+En tous cas, c'est dans le sens du courant qu'il devait maintenant se
+diriger, puisque c'est dans cette direction qu'etaient Roustchouk et
+Natcha. Si on l'avait ramene en arriere, ce serait du temps a regagner a
+grands renforts de bras, voila tout. Pour le moment, il commencerait par
+naviguer toute la nuit, de maniere a s'eloigner le plus possible de
+ses ennemis inconnus. Il pouvait compter sur environ sept heures
+d'obscurite. En sept heures, on fait du chemin. Le jour venu, il
+s'arreterait, pour prendre du repos, dans la premiere ville rencontree.
+
+Serge Ladko godillait vigoureusement depuis une vingtaine de minutes,
+quand un cri affaibli par la distance s'eleva dans la nuit. Ce qu'il
+exprimait, joie, colere ou terreur, trop vague etait ce cri lointain
+pour que l'on put le dire. Et pourtant, si vague qu'elle fut, cette
+voix, qui lui arrivait des confins de l'horizon, emplit d'un trouble
+obscur le coeur du pilote. Ou avait-il entendu une voix semblable?.. Un
+peu plus, il eut jure que c'etait celle de Natcha... Il avait cesse de
+godiller, l'oreille tendue aux sourdes rumeurs de la nuit.
+
+Le cri ne se renouvela pas. L'espace etait redevenu muet autour de la
+barge que le courant entrainait en silence. Natcha!..
+
+Il n'avait que ce nom-la en tete... Serge Ladko, d'un mouvement
+d'epaules, rejeta cette obsession, cette idee fixe et se remit au
+travail.
+
+Le temps passa. Il pouvait etre minuit, quand, sur la rive droite,
+se dessinerent confusement des maisons. Ce n'etait qu'un village,
+Szlankament, que Ladko laissa en arriere sans l'avoir reconnu.
+
+Quelques heures plus tard, au moment du lever de l'aube, un autre bourg,
+Nove Banoveze, apparut a son tour. Il ne le reconnut pas davantage et le
+depassa pareillement.
+
+Puis les rives redevinrent desertes, tandis que le jour se levait.
+
+Des que la lumiere fut suffisante, Serge Ladko s'empressa de reparer les
+degats causes a son deguisement par une si longue captivite. En quelques
+minutes, ses cheveux redevinrent noirs de leur racine a leur pointe, un
+coup de rasoir fit tomber la barbe naissante et ses lunettes faussees
+furent remplacees par des neuves. Cela fait, il se remit a godiller avec
+le meme inlassable courage.
+
+De temps a autre, il jetait un coup d'oeil en arriere, sans rien
+apercevoir de suspect. Les ennemis etaient loin, decidement.
+
+Liberant son esprit de ses preoccupations les plus immediates, le
+sentiment de sa securite reconquise lui permettait de songer de nouveau
+a l'etrangete de sa situation. Quels etaient ces ennemis qui le
+contraignaient a fuir? Que lui voulaient-ils? Pourquoi l'avaient-ils
+tenu durant tant de jours en leur pouvoir? Autant de questions
+auxquelles il etait dans l'impossibilite de repondre. Quels que fussent
+ces ennemis, il fallait, en tous cas, se defier d'eux a l'avenir, et ce
+souci allait facheusement compliquer son voyage, a moins qu'il ne prit
+le parti de reclamer, malgre les dangers d'une telle demarche, la
+protection de la police contre ses ravisseurs inconnus, a la premiere
+ville qu'il traverserait.
+
+Cette ville, quelle serait-elle? Cela non plus, il ne le savait pas,
+et rien n'etait de nature a le renseigner, sur ces rives desertes ou,
+separes par de longs espaces, s'egrenaient de rares et pauvres hameaux.
+
+Ce fut seulement vers huit heures du matin, que, toujours sur la rive
+droite, de hauts clochers piquerent le ciel, tandis que, devant la
+barge, une autre ville plus lointaine montait a l'horizon. Serge Ladko
+eut un sursaut de joie. Ces villes, il les connaissait bien. L'une,
+la plus proche, c'etait Semlin, derniere cite danubienne de l'empire
+austro-hongrois; l'autre, juste en face de lui, c'etait Belgrade, la
+capitale serbe, situee egalement sur la rive droite, apres un coude
+brusque du fleuve, au confluent de la Save.
+
+Ainsi donc, pendant son incarceration, il avait continue a descendre le
+courant, sa prison flottante l'avait rapproche du but, et, sans meme
+s'en rendre compte, il avait franchi plus de cinq cents kilometres.
+
+Pour l'instant, Semlin, c'etait le salut. Autant que besoin serait, il
+y trouverait aide et protection. Mais se resoudrait-il a demander du
+secours? S'il se plaignait, s'il racontait son inexplicable aventure,
+n'allait-on pas ouvrir une enquete, dont il serait la premiere victime?
+Peut-etre voudrait-on savoir qui il etait, d'ou il venait, ou il se
+rendait, et peut-etre parviendrait-on a decouvrir le nom qu'il s'etait
+jure de ne jamais reveler, quoi qu'il arrivat.
+
+Remettant a prendre un parti a ce sujet, Serge Ladko activa la marche
+de son embarcation. La demie de huit heures sonnait aux horloges de la
+ville comme il fixait son amarre a un anneau du quai. Il proceda ensuite
+a quelques rapides rangements, puis examina de nouveau ce probleme:
+parler ou se taire. Finalement il se decida pour l'abstention. Tout bien
+considere, mieux valait garderie silence, aller chercher sous le tot
+un repos bien gagne, et s'eloigner inapercu de Semlin comme il y etait
+arrive.
+
+A ce moment, quatre hommes parurent sur le quai et s'arreterent en face
+de la barge. Ces hommes sauterent a bord, et l'un d'eux, s'approchant de
+Serge Ladko, qui le regardait faire avec etonnement, demanda:
+
+"Vous etes bien le nomme Ilia Brusch?
+
+--Oui, repondit le pilote, en fixant sur le questionneur un regard
+inquiet.
+
+Celui-ci entr'ouvrit son vetement, afin de montrer une echarpe aux
+couleurs hongroises, qui lui enserrait la taille.
+
+--Au nom de la loi, je vous arrete," dit-il en touchant le pilote a
+l'epaule.
+
+
+
+XIII
+
+UNE COMMISSION ROGATOIRE
+
+
+Karl Dragoch n'avait pas souvenir de s'etre occupe, dans tout le cours
+de sa carriere, d'une affaire aussi fertile en incidents inattendus et
+ayant autant le caractere du mystere que cette affaire de la bande du
+Danube. L'incroyable mobilite de l'insaisissable bande, son ubiquite, la
+soudainete de ses coups, avaient deja quelque chose d'insolite. Et voici
+que son chef, a peine depiste, devenait introuvable, et semblait se rire
+des mandats d'amener lances contre lui dans toutes les directions!
+
+Tout d'abord, on eut ete fonde a croire qu'il s'etait evapore. De lui,
+aucune trace, ni en amont, ni en aval. La police de Budapest, notamment,
+malgre une surveillance incessante, n'avait rien signale qui lui
+ressemblat. Il fallait bien qu'il fut passe a Budapest, cependant,
+puisque, des le 31 aout, il etait vu a Duna Foeldvar, soit pres de
+quatre-vingt-dix kilometres plus bas que la capitale de la Hongrie.
+Ignorant que le role du pecheur fut joue a ce moment par Ivan Striga,
+a qui le chaland assurait un refuge, Karl Dragoch n'y pouvait rien
+comprendre.
+
+Les jours suivants, c'est a Szekszard, a Vukovar, a Cserevics, a
+Karlovitz enfin que l'on signalait sa presence. Ilia Brusch ne se
+cachait pas. Loin de la, il disait son nom a qui voulait l'entendre, et
+parfois meme vendait quelques livres de poissons. D'aucuns, il est vrai,
+pretendaient aussi l'avoir surpris au moment ou il en achetait, ce qui
+ne laissait pas d'etre assez singulier.
+
+Le soi-disant pecheur faisait preuve en tous cas d'une infernale
+habilete. La police, aussitot prevenue de son apparition, avait beau
+faire diligence, elle arrivait toujours trop tard. C'est en vain qu'elle
+sillonnait ensuite le fleuve en tous sens, elle n'y decouvrait pas le
+plus petit vestige de la barge qui semblait litteralement volatilisee.
+
+Karl Dragoch se desesperait en apprenant les echecs successifs de ses
+sous-ordres. Le gibier allait-il decidement lui glisser entre les mains?
+
+Toutefois, deux choses etaient certaines. La premiere, c'est que le
+pretendu laureat continuait a descendre le fleuve. La seconde, c'est
+qu'il semblait fuir les villes, dont, sans doute, il redoutait la
+police.
+
+Karl Dragoch fit donc redoubler de surveillance a toutes les cites de
+quelque importance situees en aval de Budapest, telles que Mohacs,
+Apatin et Neusatz, et lui-meme etablit son quartier general a Semlin.
+Ces villes constituaient ainsi autant de barrages eleves sur la route du
+fugitif.
+
+Malheureusement, il paraissait bien que celui-ci ne fit que rire de la
+serie d'obstacles accumules devant lui. De meme qu'on avait appris son
+passage en aval de Budapest, sa presence fut constatee, mais toujours
+trop tard, en aval de Mohacs, d'Apatin et de Neusatz. Dragoch,
+transporte de colere et comprenant qu'il jouait sa derniere carte,
+reunit alors une veritable flottille. Sur son ordre, plus de trente
+embarcations croiserent nuit et jour au-dessous de Semlin. Bien adroit
+serait l'adversaire s'il parvenait a franchir leur ligne serree.
+
+Pour remarquables qu'elles fussent, ces dispositions n'auraient eu
+cependant aucun succes, si Serge Ladko fut reste prisonnier dans la
+gabarre de Striga. Heureusement pour le repos de Dragoch, il ne devait
+pas en etre ainsi.
+
+La journee du 6 septembre s'etait ecoulee dans ces conditions, sans que
+rien de nouveau fut survenu, et Dragoch, des les premieres heures du 7,
+se disposait a rejoindre sa flottille, quand il vit un agent accourir a
+sa rencontre. Son homme, enfin arrete, venait d'etre incarcere dans la
+prison de Semlin.
+
+Il se hata de se rendre au parquet. L'agent avait dit vrai. Le trop
+celebre Ladko etait bien reellement sous les verrous.
+
+La nouvelle se repandit avec la rapidite de l'eclair et mit la ville en
+rumeur. On ne causait pas d'autre chose, et, sur le quai, des groupes
+compacts stationnerent toute la journee devant la barge du fameux
+malfaiteur.
+
+Ces groupes ne purent manquer d'attirer l'attention d'une gabarre qui,
+vers trois heures de l'apres-midi, passa au large de Semlin. Cette
+gabarre qui descendait innocemment le fleuve, c'etait celle de Striga.
+
+"Qu'y a-t-il donc a Semlin? dit celui-ci a son fidele Titcha, en
+remarquant l'animation des quais. Serait-ce une emeute?
+
+Il s'aida d'une jumelle, qu'il ecarta de ses yeux apres un rapide
+examen.
+
+--Le diable m'emporte, Titcha, s'ecria-t-il, si ce n'est pas
+l'embarcation de notre particulier!
+
+--Tu crois?... fit Titcha en s'emparant de la jumelle.
+
+--Il faut que j'en aie le coeur net, declara Striga qui paraissait en
+proie a une vive agitation. Je vais a terre.
+
+--Pour te faire pincer. C'est malin!... Si cette embarcation est celle
+de Dragoch, c'est que Dragoch est a Semlin. C'est se jeter dans la
+gueule du loup.
+
+--Tu as raison, approuva Striga, qui disparut dans le rouf. Mais nous
+allons prendre nos precautions."
+
+Un quart d'heure plus tard, il revenait "camoufle" de main de maitre,
+si l'on veut bien nous permettre cette expression empruntee a l'argot
+commun aux malfaiteurs et aux gens de police. Sa barbe coupee et
+remplacee par des favoris postiches, ses cheveux dissimules sous une
+perruque, un large bandeau recouvrant l'un de ses yeux, il s'appuyait
+peniblement sur une canne, comme un homme qui sortirait a peine d'une
+grave maladie.
+
+"Et maintenant?... demanda-t-il, non sans quelque vanite.
+
+--Merveilleux! admira Titcha.
+
+--Ecoute, reprit Striga. Tandis que je serai a Semlin, vous continuerez
+votre route. Deux ou trois lieues au dela de Belgrade, vous mouillerez
+et vous attendrez mon retour.
+
+--Comment feras-tu pour nous rejoindre?
+
+--Ne t'inquiete pas de ca, et dis a Ogul de me conduire dans le bachot."
+
+Pendant ce temps, le chaland avait laisse Semlin en arriere. Ayant
+pris terre assez loin de la ville, Striga revint a grands pas vers les
+maisons. Des qu'il les eut atteintes, il modera son allure, et, se
+melant aux groupes qui stationnaient au bord du fleuve, il recueillit
+avidement les propos echanges autour de lui.
+
+Il ne s'attendait guere a ce que ces propos lui apprirent. Personne,
+dans ces groupes animes, ne parlait de Dragoch. On ne s'entretenait
+pas davantage d'Ilia Brusch. Il n'etait question que de Ladko. De quel
+Ladko? Non pas du pilote de Roustchouk, dont le nom avait ete utilise
+par Striga de la maniere qu'on sait, mais precisement de ce Ladko
+imaginaire qu'il avait ainsi cree de toutes pieces, du Ladko malfaiteur,
+du Ladko pirate, c'est-a-dire de lui-meme, Striga. C'est sa propre
+arrestation qui formait le sujet de la conversation generale.
+
+Il ne parvenait pas a comprendre. Que la police commit une erreur et
+arretat un innocent au lieu et place du coupable, il n'y avait a cela
+rien de bien surprenant. Mais quel rapport avait cette erreur, dont il
+pouvait mieux que personne certifier la realite, avec la presence de ce
+bateau, que son chaland, la veille encore, avait a la traine?
+
+On estimera, sans doute, qu'il faisait preuve de faiblesse en accordant
+quelque interet a ce cote de la question. L'essentiel, c'etait qu'un
+autre fut poursuivi a sa place. Pendant qu'on suspecterait celui-la,
+on ne songerait pas a s'occuper de lui. C'etait le point important. Le
+reste ne comptait pas.
+
+Rien n'eut ete plus vrai, s'il n'avait eu des motifs particuliers de
+vouloir etre renseigne a cet egard. A en juger d'apres les apparences,
+tout portait a croire que l'homme incarcere et le maitre de la barge
+ne faisaient qu'un. Quel etait cet inconnu, qui, apres avoir ete,
+huit jours durant, prisonnier a bord du chaland, en remplacait si
+complaisamment le proprietaire entre les griffes de la police? Striga,
+certes, ne quitterait pas Semlin avant d'etre fixe sur ce point.
+
+Il lui fallut s'armer de patience. M. Izar Rona, juge charge de cette
+affaire, ne paraissait pas dispose a mener rondement l'instruction.
+Trois jours s'ecoulerent sans qu'il donnat signe de vie. Cette attente
+prealable faisait partie de sa methode. D'apres lui, il est excellent de
+laisser tout d'abord un accuse aux prises avec la solitude. L'isolement
+est un grand destructeur de force nerveuse, et quelques jours de secret
+depriment merveilleusement l'adversaire que le juge va trouver en face
+de lui.
+
+M. Izar Rona, quarante-huit heures apres l'arrestation, exprimait ces
+idees a Karl Dragoch venu aux informations. Le detective ne pouvait que
+donner aux theories de son chef une approbation hierarchique.
+
+"Enfin, monsieur le Juge, se risqua-t-il a demander, quand comptez-vous
+proceder au premier interrogatoire?
+
+--Demain.
+
+--Je viendrai donc demain soir en apprendre le resultat. Inutile de vous
+repeter, je pense, sur quoi se fondent les presomptions?
+
+--Inutile, affirma M. Rona. J'ai nos conversations anterieures presentes
+a l'esprit, et, d'ailleurs, mes notes sont tres completes.
+
+--Vous me permettrez toutefois de vous rappeler, monsieur le Juge, le
+desir que j'ai pris la liberte de vous exprimer?
+
+--Quel desir?
+
+--Celui de ne pas paraitre dans cette affaire, au moins jusqu'a nouvel
+ordre. Ainsi que je vous l'ai expose, l'inculpe ne me connait que sous
+le nom de Jaeger. Cela peut eventuellement nous servir. Evidemment,
+lorsque nous serons devant la Cour, il me faudra decliner mon nom
+veritable. Mais nous n'en sommes pas la, et il me parait preferable,
+pour la recherche des complices, de ne pas me bruler avant l'heure....
+
+--C'est entendu," promit le juge.
+
+Dans la cellule ou on l'avait enferme, Serge Ladko attendait qu'on
+voulut bien s'occuper de lui. Suivant de si pres sa precedente aventure,
+ce nouveau malheur, aussi inexplicable pour lui que l'autre, n'avait pas
+abattu son courage. Sans tenter la moindre resistance au moment de
+son arrestation, il s'etait laisse conduire a la prison, apres avoir
+vainement formule une question restee sans reponse. Que risquait-il,
+d'ailleurs? Cette arrestation resultait necessairement d'une erreur qui
+serait dissipee des qu'on l'interrogerait.
+
+Par malheur, le premier interrogatoire se faisait singulierement
+attendre. Serge Ladko, maintenu au secret le plus rigoureux, demeurait
+seul, jour et nuit, dans sa cellule, ou, de temps a autre, un gardien
+venait jeter un furtif coup d'oeil par un judas perce dans la porte. Ce
+gardien esperait-il, obeissant aux ordres de M. Izar Rona, constater les
+resultats progressifs de la methode d'isolement! En ce cas, il ne devait
+pas se retirer satisfait. Les heures et les jours s'ecoulaient, sans
+que rien, dans l'attitude du prisonnier, revelat un changement de ses
+intimes pensees. Assis sur une chaise, les mains appuyees sur les
+genoux, les yeux baisses, la face froide, il semblait profondement
+reflechir, et gardait une immobilite presque absolue, sans donner aucun
+signe d'impatience. Des la premiere minute, Serge Ladko s'etait resolu
+au calme, et rien ne l'en ferait sortir; mais il en arrivait, en
+constatant la fuite du temps, a regretter sa prison flottante qui, du
+moins, le rapprochait de Roustchouk.
+
+Le troisieme jour, enfin,--on etait alors au 10 septembre,--sa porte
+s'ouvrit, et il fut invite a quitter sa cellule. Encadre par quatre
+soldats, baionnette au canon, il suivit un long couloir, descendit un
+interminable escalier, puis traversa une rue, au dela de laquelle il
+penetra dans le Palais de Justice, bati en face de la prison.
+
+Dans cette rue, le populaire grouillait, se pressant derriere un cordon
+d'agents de police. Quand le prisonnier apparut, de feroces clameurs
+s'eleverent de cette foule, avide d'exprimer sa haine pour le malfaiteur
+redoute et si longtemps impuni. Quel que fut le sentiment de Serge Ladko
+en se voyant en butte a cette injure immeritee, il n'en laissa rien
+paraitre. D'un pas ferme, il entra dans le Palais, et, apres une
+nouvelle attente, se trouva enfin devant son juge.
+
+M. Izar Rona, petit homme malingre, blond, la barbe rare, au teint
+jaune et bilieux, etait un magistrat de la maniere forte. Procedant
+par affirmations tranchantes, par denegations brutales, il attaquait
+l'adversaire a coups de boutoir, plus desireux d'inspirer la terreur que
+de gagner la confiance.
+
+Les gardes s'etaient retires sur un signe du juge. Debout au milieu de
+la piece, Serge Ladko attendait qu'il plut a celui-ci de l'interroger.
+Dans un angle, le greffier pret a ecrire.
+
+"Asseyez-vous, dit M. Rona d'un ton brusque.
+
+Serge Ladko obeit. Le magistrat reprit:
+
+--Votre nom?
+
+--Ilia Brusch.
+
+--Votre domicile?
+
+--Szalka.
+
+--Votre profession?
+
+--Pecheur.
+
+--Vous mentez, formula le juge, en surveillant du regard le prevenu.
+
+Une legere rougeur colora le visage de Serge Ladko dont les yeux eurent
+un rapide eclair. Toutefois, il se contraignit au calme et garda le
+silence.
+
+--Vous mentez, repeta M. Rona. Vous vous appelez Ladko. Votre domicile
+est Roustchouk.
+
+Le pilote tressaillit. Ainsi son identite veritable etait connue.
+Comment cela avait-il pu se faire? Cependant, le juge, a qui le
+tressaillement du prevenu n'avait pas echappe, poursuivait d'une voix
+cinglante:
+
+--Vous etes accuse de trois vols simples, de dix-neuf vols qualifies
+perpetres avec les circonstances aggravantes d'escalade et d'effraction,
+de trois assassinats et de six tentatives de meurtre, lesdits crimes
+et delits accomplis avec premeditation depuis moins de trois ans.
+Qu'avez-vous a repondre?
+
+Le pilote avait ecoute, stupefait, cette incroyable nomenclature. Eh
+quoi! la confusion qu'il avait redoutee, en apprenant de la bouche de
+M. Jaeger l'existence de son sinistre homonyme, cette confusion s'etait
+produite en effet. Des lors, a quoi bon avouer qu'il s'appelait Serge
+Ladko? Tout a l'heure, il avait eu la pensee de le reconnaitre, en
+implorant la discretion du juge. Il comprenait maintenant qu'un tel
+aveu serait plus nuisible qu'utile. C'etait bien lui, Serge Ladko, de
+Roustchouk, et non un autre, qui etait accuse de cette effroyable serie
+de crimes. Sans doute, meme definitivement identifie, il parviendrait a
+etablir son innocence. Mais combien de temps faudrait-il pour y arriver?
+Non, mieux valait soutenir jusqu'au bout le role du pecheur Ilia Brusch,
+puisque Ilia Brusch etait le nom d'un innocent.
+
+--J'ai a repondre que vous vous trompez, repliqua-t-il d'une voix ferme.
+Je me nomme Ilia Brusch et je demeure a Szalka. Il est bien facile,
+d'ailleurs, de vous en assurer.
+
+--Ce sera fait, dit le juge en prenant une note. En attendant, je vais
+vous faire connaitre quelques-unes des charges qui pesent sur vous.
+
+Serge Ladko se fit plus attentif. On touchait au point interessant.
+
+--Pour le moment, commenca le juge, nous laisserons de cote la plus
+grande partie des crimes qui vous sont reproches, et nous nous
+occuperons seulement des plus recents, de ceux qui ont ete perpetres
+pendant le voyage au cours duquel vous avez ete arrete.
+
+M. Rona, ayant repris haleine, poursuivit:
+
+--C'est a Ulm que l'on signale pour la premiere fois votre presence.
+C'est donc a Ulm que nous placerons l'origine de ce voyage.
+
+--Pardon, Monsieur, interrompit vivement Serge Ladko. Mon voyage avait
+commence bien avant Ulm, puisque j'ai remporte deux prix au concours
+de peche de Sigmaringen et que j'ai ensuite remonte le fleuve jusqu'a
+Donaueschingen.
+
+--Il est exact, en effet, repliqua le juge, qu'un certain Ilia Brusch
+a ete proclame laureat du concours de peche institue par la Ligue
+Danubienne a Sigmaringen, et que cet Ilia Brusch a ete vu a
+Donaueschingen. Mais, ou bien vous aviez deja adopte a Sigmaringen une
+personnalite d'emprunt, ou bien vous vous etes substitue audit Ilia
+Brusch pendant qu'il allait de Donaueschingen a Ulm. C'est un point que
+nous eluciderons en son temps, soyez tranquille.
+
+Serge Ladko, les yeux ecarquilles par la surprise, ecoutait comme
+dans un reve ces fantaisistes deductions. Un peu plus, on eut compte
+l'imaginaire Ilia Brusch au nombre de ses victimes! Sans prendre la
+peine de repondre, il haussait dedaigneusement les epaules, quand
+le juge, en le regardant fixement, lui demanda tout a coup a
+brule-pourpoint:
+
+--Qu'etes-vous alle faire a Vienne, le 26 aout dernier, chez le juif
+Simon Klein?
+
+Malgre lui, Serge Ladko tressaillit une seconde fois. Voila qu'on
+connaissait cette visite, maintenant! Certes, elle n'avait rien de
+reprehensible, mais l'avouer, c'etait avouer en meme temps son identite,
+et, puisqu'il avait adopte le parti de la nier, force lui etait de
+persister dans cette voie.
+
+--Simon Klein?... repeta-t-il d'un air interrogateur, en homme qui ne
+comprend pas.
+
+--Vous niez?... fit M. Rona. Je m'y attendais. C'est donc a moi de vous
+apprendre qu'en vous rendant chez le juif Simon Klein--et le juge, ce
+disant, se souleva a demi sur son siege pour donner a ses paroles une
+plus ecrasante autorite,--vous alliez vous entendre avec le receleur
+ordinaire de votre bande.
+
+--De ma bande!... repeta le pilote ahuri.
+
+--Il est vrai, rectifia ironiquement le juge, que vous ne savez pas ce
+que je veux dire, que vous ne faites partie d'aucune bande, que vous
+n'etes pas Ladko, mais bien un inoffensif pecheur a la ligne du nom
+d'Ilia Brusch; Mais alors, si vous vous nommez en effet Ilia Brusch,
+pourquoi vous cachez-vous?
+
+--Je me cache, moi?... protesta Serge Ladko.
+
+--Dame! ca m'en a tout l'air, repondit M. Izar Rona, a moins que ce ne
+soit pas se cacher que de dissimuler sous des lunettes noires des yeux
+qui semblent les meilleurs du monde--au fait! ayez donc l'obligeance de
+les enlever, ces lunettes!--et de teindre en noir des cheveux que l'on a
+naturellement blonds.
+
+Serge Ladko etait accable.
+
+La police etait bien renseignee et la trame se resserrait autour de lui;
+sans paraitre remarquer son trouble, M. Rona poursuivit son avantage:
+
+--Eh! eh! vous voila moins fringant, mon gaillard. Vous ne nous saviez
+pas si avances ... mais je continue. A Ulm, vous aviez pris un passager
+avec vous.
+
+--Oui, repondit Serge Ladko.
+
+--Quel etait son nom?
+
+--M. Jaeger.
+
+--Tres exact. Voudriez-vous me dire ce qu'il est devenu, ce M. Jaeger?
+
+--Je l'ignore. Il m'a quitte en pleine campagne, presque au confluent de
+l'Ipoly. J'ai ete bien surpris de ne plus le trouver en revenant a bord.
+
+--En revenant, dites-vous. Vous vous etiez donc absente? Ou etiez-vous
+alle?
+
+--Dans un village des environs, afin de me procurer un cordial pour mon
+passager.
+
+--Il etait donc malade?
+
+--Tres malade. Il avait failli se noyer tout bonnement.
+
+--Et c'est vous qui l'avez sauve, je presume?
+
+--Qui voulez-vous que ce soit, puisqu'il n'y avait que moi?
+
+--Hum!... fit le juge un peu ebranle.
+
+Mais, se ressaisissant:
+
+--Vous comptez sans doute m'emouvoir avec cette histoire de sauvetage?
+
+--Moi? protesta Ladko. Vous m'interrogez, je reponds. Voila tout.
+
+--C'est bon, conclut M. Izar Rona. Mais, dites-moi, avant cet incident,
+vous n'aviez jamais quitte votre barge, je crois?
+
+--Une seule fois, pour aller chez moi, a Szalka.
+
+--Pourriez-vous me preciser la date de cette excursion?
+
+--Pourquoi pas, en cherchant un peu.
+
+--Je vais vous aider. Ne serait-ce pas dans la nuit du 28 au 29 aout?
+
+--Peut-etre bien.
+
+--Vous ne le niez pas?
+
+--Non.
+
+--Vous l'avouez?
+
+--Si vous voulez.
+
+--Nous sommes d'accord.... C'est sur la rive gauche du Danube, je crois,
+que se trouve Szalka? demanda M. Rona d'un air bonhomme.
+
+--En effet.
+
+--Et il faisait noir, je crois, dans cette nuit du 28 au 29 aout?
+
+--Tres noir. Un temps affreux.
+
+--Cela explique que vous vous soyez trompe. C'est par une erreur toute
+naturelle qu'en pensant aborder la rive gauche, vous avez debarque sur
+la rive droite.
+
+--Sur la rive droite?
+
+M. Izar Rona se leva tout a fait, et, fixant le prevenu dans les yeux,
+prononca:
+
+--Oui, sur la rive droite, juste en face de la villa du comte Hagueneau?
+
+Serge Ladko chercha de bonne foi dans ses souvenirs. Hagueneau? Il ne
+connaissait pas ce nom.
+
+--Vous etes tres fort, declara le juge decu dans son essai
+d'intimidation. Il est donc entendu que c'est la premiere fois que vous
+entendez prononcer le nom du comte Hagueneau et que, si, au cours de la
+nuit du 28 au 29 aout, sa villa a ete mise au pillage et son gardien
+Christian Hoel grievement blesse, c'est a votre insu. Ou diable avais-je
+la tete? Comment connaitriez-vous ces crimes commis par un certain
+Ladko? Ladko, que diable! ce n'est pas votre nom!
+
+--Mon nom est Ilia Brusch, affirma le pilote d'une voix moins assuree
+que la premiere fois.
+
+--Parfait! parfait!... c'est convenu ... mais alors, si vous ne
+vous appelez pas Ladko, pourquoi avez-vous disparu, juste apres la
+perpetration de ce crime, pour ne rompre votre incognito--et encore bien
+modestement!--qu'a une distance respectable de la region qui en a ete
+le theatre? Pourquoi ne vous a-t-on vu, vous qui montriez auparavant si
+genereusement votre personne, ni a Budapest, ni a Neusatz, ni a aucune
+ville un peu importante? Pourquoi avez-vous abandonne votre role de
+pecheur, au point meme d'acheter parfois du poisson dans les villages ou
+vous consentiez a vous arreter?
+
+Tout cela etait de l'hebreu pour le malheureux pilote. S'il avait
+disparu, c'etait bien malgre lui. Depuis cette nuit du 28 au 29 aout,
+n'avait-il pas ete constamment prisonnier? Dans ces conditions, quoi de
+surprenant a ce qu'il eut disparu? L'etonnant, au contraire, c'est qu'il
+se trouvat quelqu'un pour pretendre l'avoir apercu.
+
+Cette erreur du moins serait facile a dissiper. Il suffirait de raconter
+sincerement l'aventure incomprehensible dont il avait ete victime. La
+justice serait peut-etre plus clairvoyante et peut-etre arriverait-elle
+a debrouiller les fils de cet imbroglio. Bien decide a faire ce recit,
+Serge Ladko attendait impatiemment que M. Rona lui permit de placer un
+mot. Mais le juge etait lance a toute vapeur. Il se promenait maintenant
+de long en large dans son cabinet, en jetant au visage de son prisonnier
+un flot d'arguments qu'il jugeait triomphants.
+
+--Si vous n'etes pas Ladko, continuait-il avec une vehemence croissante,
+comment se fait-il que, succedant au pillage de la villa du comte
+Hagueneau, pillage accompli, par un malheureux hasard, precisement au
+moment ou vous aviez quitte votre barge, un vol, oh! un vol simple,
+celui-ci! ait ete commis a Szuszek dans la nuit du 5 au 6 septembre,
+nuit que vous avez du necessairement passer en face de ce village? Si
+vous n'etes pas Ladko, enfin, que faisait dans votre barge ce portrait
+adresse a son mari par votre femme, Natcha Ladko?
+
+M. Rona avait touche juste, cette fois, et le dernier argument etait en
+effet triomphant. Le pilote, aneanti, avait baisse la tete et de grosses
+gouttes de sueur ruisselaient de son visage.
+
+Cependant le juge poursuivait d'une voix plus haute:
+
+--Si vous n'etes pas Ladko, pourquoi ce portrait a-t-il ete supprime
+du jour ou vous vous etes senti menace? Il etait dans votre coffre, ce
+portrait; je precise, dans votre coffre de tribord. Il n'y est plus. Sa
+presence vous accusait; sa disparition vous condamne. Qu'avez-vous a
+repondre?
+
+--Rien, murmura Ladko d'une voix sourde. Je ne comprends rien a ce qui
+m'arrive.
+
+--Vous comprendrez a merveille si vous voulez vous en donner la peine.
+Pour le moment, nous allons interrompre cet interessant entretien. On va
+vous reconduire dans votre cellule, ou vous aurez tout le temps de vous
+livrer a vos reflexions. Recapitulons, en attendant, l'interrogatoire
+d'aujourd'hui. Vous pretendez: 1 deg. Vous nommer Ilia Brusch; 2 deg. Avoir
+remporte le prix au concours de peche de Sigmaringen; 3 deg. Habiter Szalka;
+4 deg. Avoir passe chez vous, a Szalka, la nuit du 28 au 29 aout. Ces points
+seront verifies. De mon cote je pretends: 1 deg. Que votre nom est Ladko;
+2 deg. Que votre domicile est Roustchouk; 3 deg. Que, dans la nuit du 28 au 29
+aout, avec l'aide de nombreux complices, vous avez mis au pillage la
+villa du comte Hagueneau et vous etes rendu coupable d'une tentative de
+meurtre sur la personne du gardien Christian Hoel; 4 deg. Qu'un vol dont
+le nomme Kellermann, de Szuszek, a ete victime, dans la nuit du 5 au 6
+septembre, doit etre mis a votre passif; 5 deg. Que de nombreux autres vols
+et meurtres commis dans les regions baignees par le Danube doivent
+pareillement vous etre imputes. L'instruction de ces crimes est ouverte.
+Des temoins sont cites. Vous serez mis en leur presence... Voulez-vous
+signer votre interrogatoire?.. Non?.. A votre aise!.. Gardes,
+reconduisez le prevenu!"
+
+Pour regagner sa prison, Serge Ladko dut passer de nouveau au milieu
+de la foule et en subir encore les vociferations hostiles. La colere
+populaire semblait s'etre accrue pendant la duree de l'interrogatoire et
+la police eut quelque peine a proteger le prisonnier.
+
+Au premier rang de cette foule hurlante, figurait Ivan Striga.
+Celui-ci devora des yeux l'individu qui prenait sa place avec tant de
+complaisance. Le pilote passa a deux metres de lui et il put le voir
+tout a son aise. Mais il ne reconnut pas cet homme imberbe, aux cheveux
+bruns, dont le visage etait orne d'une superbe paire de lunettes noires,
+et ses perplexites n'en furent pas attenuees.
+
+Striga s'eloigna tout songeur avec le reste de la foule quand furent
+refermees les portes de la prison. Decidement, il ne connaissait pas
+l'homme arrete. Ce n'etait, en tous cas, ni Dragoch, ni Ladko. Des lors,
+qu'il s'agit d'Ilia Brusch ou de tout autre, que lui importait? Quelle
+que fut la personnalite de l'accuse, l'essentiel etait qu'il absorbat
+l'attention de la justice, et Striga n'avait plus de raison de
+s'attarder a Semlin. C'est pourquoi il se resolut a partir des le
+lendemain peur regagner son chaland.
+
+Mais, a son reveil, la lecture des journaux le fit changer d'avis. Cette
+affaire Ladko etant menee dans le secret le plus rigoureux, c'etait une
+raison peremptoire pour que la Presse s'ingeniat a percer, le mystere.
+Elle y avait reussi. Ample etait sa moisson d'informations.
+
+Les journaux relataient, en effet, assez exactement le premier
+interrogatoire, en faisant suivre leur recit de commentaires qui
+n'etaient pas precisement favorables a l'accuse. En general, ils
+s'etonnaient de l'obstination avec laquelle celui-ci soutenait etre un
+simple pecheur, du nom d'Ilia Brusch, habitant seul la petite ville de
+Szalka. Quel interet pouvait-il avoir a soutenir un pareil systeme, dont
+la fragilite etait evidente? Deja, d'apres eux, le juge d'instruction,
+M. Izar Rona, avait envoye a Gran une commission rogatoire. D'ici
+tres peu de jours, un magistrat se transporterait donc a Szalka et
+se livrerait a une enquete qui aurait comme resultat de ruiner les
+allegations du prevenu. On chercherait cet Ilia Brusch, et on le
+trouverait ... s'il existait, ce qui, en somme, etait fort douteux.
+
+Cette nouvelle modifia les projets de Striga. Tandis qu'il poursuivait
+sa lecture, une idee singuliere lui etait venue, et l'idee prit corps,
+quand il eut acheve de lire. Certes, il etait tres bon que la justice
+tint un innocent. Mais il serait meilleur encore qu'elle le gardat. Pour
+cela, que fallait-il? Lui fournir un Ilia Brusch en chair et en os, ce
+qui convaincrait _ipso facto_ d'imposture le veritable Ilia Brusch qu'on
+retenait prisonnier a Semlin. Cette charge s'ajouterait a celles qu'on
+possedait deja forcement contre lui, puisqu'on l'avait arrete, et
+suffirait peut-etre a motiver sa condamnation definitive, au grand
+profit du vrai coupable.
+
+Sans plus attendre, Striga quitta la ville. Seulement, au lieu de
+regagner son chaland, il lui tournait le dos. Emporte par une rapide
+voiture, il allait rejoindre la ligne ferree qui l'emmenerait a toute
+vapeur vers Budapest et vers le Nord.
+
+Pendant ce temps, Serge Ladko, gardant son immobilite coutumiere,
+comptait tristement les heures. De sa premiere entrevue avec le juge,
+il etait revenu effraye de la gravite des presomptions qui pesaient sur
+lui. Certes, il reussirait fatalement avec le temps a faire triompher
+son innocence. Mais il lui faudrait sans doute s'armer de patience, car
+il ne pouvait meconnaitre que les apparences fussent contre lui et que
+la justice n'eut bati avec logique son echafaudage d'hypotheses.
+
+Toutefois, il y a loin entre de simples soupcons et des preuves
+formelles. Or, des preuves, on n'arriverait jamais, et pour cause, a
+en reunir contre lui. Le seul temoin qu'il eut a craindre, et encore
+uniquement en ce qui concernait le secret de son nom, c'etait le
+juif Simon Klein. Mais Simon Klein, qui avait son point d'honneur
+professionnel, ne consentirait vraisemblablement jamais a le
+reconnaitre. D'ailleurs, aurait-on meme besoin de le mettre en presence
+de son ancien correspondant de Vienne? Le juge n'avait-il pas declare
+qu'il allait se renseigner a Szalka? Ces renseignements ne pouvant
+manquer d'etre excellents, la mise en liberte du prisonnier en
+resulterait evidemment.
+
+Plusieurs jours s'ecoulerent, durant lesquels Serge Ladko ressassa ces
+pensees avec une febrilite croissante. Szalka n'etait pas si loin, et
+il ne fallait pas si longtemps pour se renseigner. On etait au septieme
+jour, depuis son premier interrogatoire, quand il fut introduit, de
+nouveau dans le cabinet de M. Rona.
+
+Le juge etait a son bureau et paraissait fort occupe. Pendant dix
+minutes, il laissa le pilote attendre debout, comme s'il eut ignore sa
+presence.
+
+"Nous avons la reponse de Szalka, dit-il enfin d'une voix detachee, sans
+meme relever les yeux sur le prisonnier qu'il surveillait sournoisement
+a travers ses cils baisses.
+
+--Ah!.. fit Serge Ladko avec satisfaction.
+
+--Vous aviez raison, continuait cependant M. Rona. Il existe bien a
+Szalka un nomme Ilia Brusch, qui jouit de la meilleure reputation.
+
+--Ah!.. fit pour la seconde fois le pilote, qui voyait deja ouverte la
+porte de sa prison.
+
+Le juge, se faisant plus etranger et plus indifferent encore, murmura
+sans paraitre y attacher la moindre importance:
+
+--Le commissaire de police de Gran, charge de l'enquete, a eu la bonne
+fortune de lui parler a lui-meme.
+
+--A lui-meme? repeta Serge Ladko qui ne comprenait pas.
+
+--A lui-meme, affirma le juge.
+
+Serge Ladko croyait rever. Comment un autre Ilia Brusch avait-il pu etre
+trouve a Szalka?
+
+--Ce n'est pas possible, Monsieur, balbutia-t-il. Il y a erreur.
+
+--Jugez-en vous-meme, repliqua le juge. Voici le rapport du commissaire
+de police de Gran. Il en resulte que ce magistrat, deferant a la
+commission rogatoire que je lui ai adressee, s'est transporte le 14
+septembre a Szalka et qu'il s'est rendu dans une maison sise au coin du
+chemin de halage et de la route de Budapest.... C'est bien l'adresse que
+vous avez donnee, je pense? demanda le juge en s'interrompant.
+
+--Oui, Monsieur, repondit Serge Ladko d'un air egare.
+
+--... et de la route de Budapest, reprit M. Rona; qu'il a ete recu dans
+la dite maison, par le sieur Ilia Brusch en personne, lequel a declare
+n'etre que tout recemment revenu d'une assez longue absence. Le
+commissaire ajoute que les renseignements qu'il a pu recueillir sur
+le sieur Ilia Brusch tendent a etablir sa parfaite honorabilite, et
+qu'aucun autre habitant de Szalka ne porte ce nom.... Avez-vous quelque
+chose a dire? Ne vous genez pas, je vous prie.
+
+--Non, Monsieur, balbutia Serge Ladko qui se sentait devenir fou.
+
+--Voila donc un premier point elucide," conclut avec satisfaction M.
+Rona, qui regardait son prisonnier comme le chat doit regarder une
+souris.
+
+
+
+XIV
+
+ENTRE CIEL ET TERRE
+
+
+Son deuxieme interrogatoire termine, Serge Ladko regagna sa cellule sans
+se rendre compte de ce qu'il faisait. A peine s'il avait entendu les
+questions du juge apres que l'incident de la commission rogatoire eut
+ete vide de la facon que l'on sait, et il n'avait plus repondu que
+d'un air hebete. Ce qui lui arrivait depassait les limites de son
+intelligence. Que lui voulait-on a la fin? Enleve, puis incarcere a bord
+d'un chaland par de mysterieux ennemis, il ne recouvrait sa liberte que
+pour la perdre aussitot; et voici maintenant qu'on trouvait, a Szalka,
+un autre Ilia Brusch, c'est-a-dire un autre lui-meme, dans sa propre
+maison!.. Cela tenait de la fantasmagorie!
+
+Stupefait, affole par cette succession d'evenements inexplicables,
+il avait la sensation d'etre le jouet de puissances superieures et
+hostiles, d'etre invinciblement entraine, proie inerte et sans defense,
+dans les engrenages de cette machine formidable qui s'appelle: la
+Justice.
+
+Cette depression, cet aneantissement de toute energie, son visage
+l'exprimait avec tant d'eloquence, qu'un des gardiens qui lui faisaient
+escorte en fut emu, bien qu'il considerat son prisonnier comme le plus
+abominable criminel.
+
+"Ca ne va donc pas comme vous voulez, camarade? demanda, en mettant dans
+sa voix quelque desir de reconfort, ce fonctionnaire blase cependant par
+profession sur le spectacle des miseres humaines.
+
+Il aurait parle a un sourd, que le resultat eut ete le meme.
+
+--Allons! reprit le compatissant gardien, il faut se faire une raison.
+M. Izar Rona n'est pas un mauvais diable, et tout s'arrangera peut-etre
+mieux que vous ne pensez... En attendant, je vais vous laisser ca... Il
+est question de votre pays la-dedans. Ca vous distraira."
+
+Le prisonnier garda son immobilite. Il n'avait pas entendu.
+
+Il n'entendit pas davantage les verrous pousses a l'exterieur et pas
+davantage il ne vit le journal que le gardien, trahissant ainsi sans
+penser a mal le secret rigoureux auquel etait astreint son prisonnier,
+deposait sur la table en s'en allant.
+
+Les heures coulerent. Le jour s'acheva, puis la nuit, et ce fut une
+nouvelle aurore. Ecroule sur sa chaise, Serge Ladko n'avait pas
+conscience de la fuite du temps.
+
+Cependant, quand le jour grandissant vint frapper son visage, il parut
+sortir de cet accablement. Il ouvrit les yeux, et son regard vague erra
+par la cellule. La premiere chose qu'il apercut alors, ce fut le journal
+laisse la veille par le pitoyable gardien.
+
+Tel que celui-ci l'y avait place, ce journal s'etalait toujours sur
+la table, decouvrant une _manchette_ imprimee en grasses capitales
+au-dessous du titre. "Les massacres de Bulgarie", annoncait cette
+manchette, sur laquelle tomba le premier regard de Serge Ladko. Il
+tressaillit et s'empara febrilement du journal. Son intelligence
+reveillee revenait a flots. Ses yeux fulguraient, tandis qu'il
+poursuivait sa lecture.
+
+Les evenements qu'il apprenait ainsi etaient, au meme instant, commentes
+dans l'Europe entiere, et y soulevaient une clameur generale de
+reprobation. Depuis, ils sont entres dans l'histoire, dont ils ne
+forment pas la page la plus glorieuse.
+
+Ainsi qu'il a ete rappele au debut de ce recit, toute la region
+balkanique etait alors en ebullition. Des l'ete de 1875, l'Herzegovine
+s'etait revoltee, et les troupes ottomanes envoyees contre elle
+n'avaient pu la reduire. En mai 1876, la Bulgarie s'etant soulevee a son
+tour, la Porte repondit a l'insurrection en concentrant une nombreuse
+armee dans un vaste triangle ayant pour sommets Roustchouk, Widdin et
+Sofia. Enfin, le 1er et le 2 juillet de cette annee 1876, la Serbie et
+le Montenegro, entrant en scene a leur tour, avaient declare la guerre a
+la Turquie. Les Serbes, commandes par le general russe Tchernaief,
+apres avoir tout d'abord remporte quelques succes, avaient du battre en
+retraite en deca de leur frontiere, et le 1er septembre le prince Milan
+s'etait vu contraint de demander un armistice de dix jours, pendant
+lequel il sollicita, des puissances chretiennes, une intervention que
+celles-ci furent malheureusement trop longues a lui accorder.
+
+"Alors," dit M. Edouard Driault, dans son _Histoire de la Question
+d'Orient_, "se produisit le plus affreux episode de ces luttes; il
+rappelle les massacres de Chio au temps de l'insurrection grecque. Ce
+furent les massacres de Bulgarie. La Porte, au milieu de la guerre
+contre la Serbie et le Montenegro, craignait que l'insurrection bulgare,
+sur les derrieres de l'armee, ne compromit ses operations. Le gouverneur
+de la Bulgarie, Chefkat-Pacha, recut-il l'ordre d'ecraser l'insurrection
+sans regarder aux moyens? Cela est vraisemblable. Des bandes de
+Bachi-Bouzouks et de Circassiens appelees d'Asie furent lachees sur
+la Bulgarie, et en quelques jours elle fut mise a feu et a sang. Ils
+assouvirent a l'aise leurs sauvages passions, brulerent les villages,
+massacrerent les hommes au milieu des tortures les plus raffinees,
+eventrerent les femmes, couperent en morceaux les enfants. Il y eut
+environ vingt-cinq a trente mille victimes..."
+
+Tandis qu'il lisait, des gouttes de sueur perlaient sur le visage
+de Serge Ladko. Natcha!.. Qu'etait devenue Natcha, au milieu de cet
+effroyable bouleversement?.. Vivait-elle encore? Etait-elle morte, au
+contraire, et son cadavre eventre, coupe en morceaux, de meme que celui
+de tant d'autres innocentes victimes, trainait-il dans la boue, dans la
+fange, dans le sang, ecrase sous le pied des chevaux?
+
+Serge Ladko s'etait leve, et, pareil a une bete fauve mise en cage,
+courait furieusement autour de la cellule, comme s'il eut cherche une
+issue pour voler au secours de Natcha.
+
+Cet acces de desespoir fut de courte duree. Revenu bientot a la raison,
+il se contraignit au calme, d'un energique effort, et, avec un cerveau
+lucide, chercha les moyens de reconquerir sa liberte.
+
+Aller trouver le juge, lui avouer sans detour la verite, implorer au
+besoin sa pitie?.. Mauvais moyen. Quelle chance avait-il d'obtenir la
+confiance d'un esprit prevenu, apres avoir si longtemps persevere dans
+le mensonge? Etait-il en son pouvoir de detruire d'un seul mot la
+suspicion attachee a son nom de Ladko, de ruiner en un instant les
+presomptions qui l'accablaient? Non. Une enquete serait a tout le moins
+necessaire, et une enquete exigerait des semaines, sinon des mois.
+
+Il fallait donc fuir.
+
+Pour la premiere fois depuis qu'il y etait entre, Serge Ladko examina
+sa cellule. Ce fut vite fait. Quatre murs perces de deux ouvertures:
+la porte d'un cote, la fenetre de l'autre. Derriere trois de ces murs,
+d'autres cachots, d'autres prisons; derriere la fenetre seulement,
+l'espace et la liberte.
+
+L'enseuillement de cette fenetre, dont le linteau atteignait le plafond,
+depassait un metre cinquante, et sa partie inferieure, ce qu'on eut
+nomme l'appui pour une ouverture ordinaire, etait inaccessible, une
+rangee de gros barreaux scelles dans l'epaisseur du cadre en interdisant
+l'approche. D'ailleurs, cette difficulte vaincue, il en serait reste
+une autre. Au dehors, une sorte de hotte, dont les cotes venaient
+s'appliquer de part et d'autre de la fenetre, arretait tout regard vers
+l'exterieur et ne laissait de visible qu'un etroit rectangle de ciel.
+Non pas meme pour fuir, mais pour etre seulement en etat d'en chercher
+le moyen, il fallait donc tout d'abord forcer l'obstacle de la grille,
+puis se hisser a force de bras au sommet de cette hotte, de maniere a
+pouvoir reconnaitre les alentours.
+
+A en juger par les escaliers descendus lors des convocations de M. Izar
+Rona, Serge Ladko s'estimait enferme au quatrieme etage de la prison.
+Douze a quatorze metres a tout le moins devaient donc le separer du sol.
+Serait-il possible de les franchir? Impatient d'etre renseigne a cet
+egard, il resolut de se mettre a l'oeuvre sur-le-champ.
+
+Au prealable, cependant, il convenait de se procurer un instrument de
+travail. On lui avait tout pris, quand on l'avait ecroue, et, dans son
+cachot, rien ne pouvait etre d'aucun secours. Une table, une chaise et
+une couchette, representee par une maigre paillasse recouvrant une voute
+en maconnerie, c'etait la tout son mobilier.
+
+Serge Ladko cherchait en vain depuis longtemps, quand, en visitant pour
+la centieme fois ses vetements, sa main rencontra enfin un corps dur.
+Pas plus que ses geoliers eux-memes, il n'avait pense jusqu'ici a cette
+chose insignifiante qu'est une boucle de pantalon. Quelle importance
+n'acquerait pas maintenant cette chose insignifiante, seul objet
+metallique qui fut en sa possession!
+
+Ayant detache cette boucle, Serge Ladko, sans perdre une minute, attaqua
+la muraille au pied de l'un des barreaux, et la pierre, obstinement
+griffee par les ardillons d'acier, commenca a tomber en poussiere sur
+le sol. Ce travail, deja lent et penible par lui-meme, etait encore
+complique par la surveillance incessante a laquelle etait soumis le
+prisonnier. Une heure ne s'ecoulait pas, sans qu'un gardien vint mettre
+l'oeil au guichet de la porte. De la, necessite d'avoir toujours
+l'oreille tendue vers les bruits exterieurs, et, au moindre signe de
+danger, d'interrompre le travail en faisant disparaitre toute trace
+suspecte.
+
+Dans ce but, Serge Ladko utilisait son pain. Ce pain, malaxe avec
+la poussiere qui tombait de la muraille, prit d'une maniere assez
+satisfaisante la couleur de la pierre et devint un veritable mastic, a
+l'aide duquel le trou fut dissimule a mesure qu'il etait creuse. Quant
+au surplus des debris produits par le grattage, il le cachait sous la
+voute de son lit.
+
+Apres douze heures d'efforts, le barreau etait dechausse sur une hauteur
+de trois centimetres, mais la boucle n'avait plus de pointes. Serge
+Ladko brisa l'armature, et, des morceaux, fit autant d'outils. Douze
+heures plus tard, ces menus fragments d'acier avaient disparu a leur
+tour.
+
+Heureusement, la chance qui avait deja souri au prisonnier semblait ne
+plus vouloir l'abandonner. Au premier repas qui lui fut servi, il se
+risqua a garder un couteau de table, et, personne n'ayant remarque ce
+larcin, il le recommenca avec le meme bonheur le jour suivant. Il se
+trouvait ainsi maitre de deux instruments plus serieux que ceux dont il
+avait dispose jusqu'ici. A vrai dire, il ne s'agissait que de mechants
+couteaux tres grossierement fabriques. Toutefois, leurs lames etaient
+assez bonnes, et les manches en facilitaient le maniement.
+
+Le travail, a partir de ce moment, avanca plus vite, bien que trop
+lentement encore. Le ciment, avec le temps, avait acquis la durete du
+granit et ne se laissait que difficilement effriter. A chaque instant,
+d'ailleurs, le travail devait etre interrompu, soit a cause d'une
+ronde de gardiens, soit par suite d'une convocation de M. Rona, qui
+multipliait les interrogatoires.
+
+Le resultat de ces interrogatoires etait toujours le meme. L'instruction
+pietinait sur place. A chaque seance, c'etait un defile de temoins dont
+les declarations n'apportaient aucune lumiere. Si les uns semblaient
+trouver quelque vague ressemblance entre Serge Ladko et le malfaiteur
+qu'ils avaient plus ou moins nettement apercu le jour ou ils en avaient
+ete victimes, d'autres niaient categoriquement cette ressemblance. M.
+Rona avait beau affubler son prevenu de barbes postiches taillees selon
+toutes les coupes imaginables, l'obliger a montrer ses yeux ou a les
+dissimuler derriere les verres noirs des lunettes, il ne reussissait pas
+a obtenir un seul temoignage formel. Aussi attendait-il avec impatience
+que l'etat de Christian Hoel, blesse lors du dernier attentat de la
+bande du Danube, permit a celui-ci de se rendre a Semlin.
+
+De ces interrogatoires, Serge Ladko se desinteressait d'ailleurs.
+Docilement, il se pretait a toutes les experiences du juge, s'affublait
+de perruques et de fausses barbes, mettait ou retirait ses lunettes,
+sans se permettre la plus petite observation. Sa pensee etait absente de
+ce cabinet. Elle restait dans sa cellule, ou le barreau qui le separait
+de la liberte sortait peu a peu de la pierre.
+
+Quatre jours lui furent necessaires pour achever de le desceller.
+C'est seulement le soir du 23 septembre qu'il en atteignit l'extremite
+inferieure. Il s'agissait maintenant d'en scier l'extremite opposee.
+
+Cette partie du travail etait la plus penible. Suspendu d'une main au
+reste de la grille, Serge Ladko, de l'autre, activait le va-et-vient de
+son outil. Celui-ci, simple lame de couteau, jouait mal son role de
+scie et n'entamait que lentement le fer. D'autre part, cette position
+extenuante obligeait a de frequents repos.
+
+Le 29 septembre, enfin, apres six jours d'efforts heroiques, Serge Ladko
+estima suffisante la profondeur de l'entaille. A quelques millimetres
+pres, le fer etait en effet sectionne. Il n'aurait donc aucune peine a
+vaincre la resistance du metal, lorsqu'il voudrait plier la barre. Il
+etait temps. La lame du second couteau etait alors reduite a un fil.
+
+Des le lendemain matin, aussitot apres le passage de la premiere
+ronde, ce qui lui assurait une heure environ de securite, Serge Ladko
+poursuivit methodiquement son entreprise. Conformement a ses previsions,
+le barreau flechit sans difficulte. Par l'ouverture ainsi faite, il
+passa de l'autre cote de la grille, puis, s'enlevant a la force des
+bras, atteignit le sommet de la hotte. Avidement, il regarda autour de
+lui.
+
+Comme il l'avait suppose, quatorze metres environ le separaient du sol.
+Cette distance n'etait pas telle qu'il fut impossible de la franchir,
+pourvu que l'on possedat une corde de longueur suffisante. Mais arriver
+jusqu'au sol n'etait que la difficulte la moins grave, et, cette
+difficulte fut-elle vaincue, le probleme n'en serait pas pour cela plus
+pres d'etre resolu.
+
+Ainsi que Serge Ladko put le constater, la prison etait, en effet,
+ceinturee par un chemin de ronde, que limitait, a la peripherie, un mur
+d'environ huit metres d'elevation, au dela duquel apparaissaient
+des toits de maisons. Apres etre descendu, il faudrait donc passer
+par-dessus cette muraille, ce qui, des l'abord, semblait impraticable.
+
+A en juger par l'eloignement des maisons, une rue entourait probablement
+la prison. Une fois dans cette rue, un fugitif pouvait se considerer
+comme sauve. Mais le moyen existait-il d'y arriver sain et sauf?
+
+Serge Ladko, en quete d'un expedient, commenca par examiner
+attentivement ce qu'il pouvait decouvrir sur la gauche. S'il n'y trouva
+pas la solution qu'il cherchait, ce qu'il apercut fit battre son
+coeur d'emotion. Dans cette direction, il voyait le Danube, dont
+d'innombrables bateaux de toutes tailles sillonnaient les eaux jaunes.
+Les uns suivaient ou remontaient le courant, d'autres tendaient la corde
+de leur ancre ou l'amarre qui les retenait au quai.
+
+Parmi ces derniers, le pilote, du premier coup d'oeil, reconnut sa
+barge. Rien ne la distinguait des embarcations ses voisines, et il ne
+semblait pas qu'elle fut l'objet d'une surveillance particuliere. Ce
+serait une heureuse chance, s'il parvenait a la reconquerir. En moins
+d'une heure, grace a elle, il aurait franchi la frontiere, et, en
+territoire serbe, il se rirait de la justice austro-hongroise.
+
+Serge Ladko reporta ses regards vers la droite, et, de ce cote, il
+remarqua aussitot une particularite qui le rendit attentif. Retenue de
+distance en distance par de solides crampons scelles dans le batiment,
+une tige de fer venue du toit--la chaine du paratonnerre selon toute
+vraisemblance--passait a proximite de sa fenetre, pour aller finalement
+s'enfoncer dans le sol. Cette tige de fer eut rendu la descente assez
+facile, si l'on avait pu arriver jusqu'a elle.
+
+Or, ceci n'etait peut-etre pas irrealisable. A la hauteur du carrelage
+de sa cellule, une sorte de bandeau, motive par la decoration de
+l'edifice, courait le long du mur en faisant une saillie de vingt ou
+vingt-cinq centimetres. Peut-etre, avec du sang-froid et de l'energie,
+n'eut-il pas ete impossible de s'y tenir debout, et d'atteindre ainsi la
+chaine du paratonnerre.
+
+Malheureusement, quand bien meme on eut ete capable d'une aussi
+folle audace, la muraille exterieure n'en fut pas moins, demeuree
+infranchissable. Prisonnier dans une cellule ou dans le chemin de ronde,
+c'etait toujours etre prisonnier.
+
+Serge Ladko, en examinant cette muraille avec plus de soin qu'il ne
+l'avait fait jusqu'alors, observa que la partie superieure, a peu de
+distance au-dessous du chaperon, en etait decoree interieurement et
+exterieurement par une serie de bossages, formes de moellons carres a
+demi encastres dans le reste de la maconnerie. Un long moment Serge
+Ladko contempla cet ornement architectural, puis, se laissant glisser
+sur l'appui de la fenetre, il reintegra sa cellule, et se hata de faire
+disparaitre toute trace compromettante.
+
+Son parti etait pris. Le moyen d'etre libre envers et contre tous, il
+l'avait trouve. Quelque risque qu'il fut, ce moyen pouvait, devait
+reussir. Au surplus, mieux valait la mort que la continuation de
+pareilles angoisses.
+
+Patiemment, il attendit le passage de la seconde ronde. Assure des lors
+d'une nouvelle periode de tranquillite, il se mit en devoir d'achever
+ses preparatifs. De ses draps, il fit, a l'aide de ce qui subsistait
+de son couteau, une cinquantaine de bandes de quelques centimetres de
+largeur. Afin que l'attention des gardiens ne fut pas attiree, il eut
+soin de reserver une quantite de toile suffisante pour que sa couchette
+gardat son aspect exterieur. Quant au reste, nul n'aurait evidemment
+l'idee de venir soulever la couverture.
+
+Les bandes decoupees, il les accoupla quatre par quatre sous forme
+d'une tresse, dans laquelle les brins, se chevauchant l'un l'autre,
+s'allongeaient d'une nouvelle bande lorsqu'ils etaient proches de leur
+fin. Une journee fut consacree a ce travail. Enfin, le 1er octobre,
+un peu avant midi, Serge Ladko eut en sa possession une corde solide,
+longue de quatorze a quinze metres, qu'il dissimula soigneusement sous
+sa couchette.
+
+Tout etant pret, il resolut que l'evasion aurait lieu le soir meme, a
+neuf heures.
+
+Cette derniere journee, Serge Ladko l'occupa a examiner les plus petits
+details de son entreprise, a en calculer les chances et les dangers.
+Quelle en serait l'issue: la liberte ou la mort? Un avenir prochain en
+deciderait. Dans tous les cas, il la tenterait.
+
+Toutefois, avant que l'instant d'agir sonnat, le sort lui reservait une
+derniere epreuve. Il etait pres de trois heures de l'apres-midi, quand
+les verrous de sa porte furent tires a grand bruit. Que lui voulait-on?
+S'agissait-il encore d'un interrogatoire de M. Izar Rona? L'heure a
+laquelle il convoquait d'ordinaire le prisonnier etait passee cependant.
+
+Non, il n'etait pas question de se rendre a une convocation du juge. Par
+la porte ouverte, Serge Ladko apercut dans le couloir, outre l'un de
+ses gardiens habituels, un groupe de trois personnes qui lui etaient
+inconnues. L'une de ces personnes etait une femme, une jeune femme de
+vingt ans a peine, dont le visage exprimait la douceur et la bonte. Des
+deux hommes qui l'accompagnaient, l'un etait evidemment son mari. Le
+langage et l'attitude du gardien permettaient de reconnaitre dans
+l'autre le directeur meme de la prison.
+
+Il s'agissait evidemment d'une visite. A en juger par la deference
+respectueuse qui leur etait temoignee, les visiteurs etaient gens de
+marque, peut-etre quelque couple princier en voyage, aupres duquel le
+directeur jouait le role de cicerone.
+
+"L'occupant actuel de cette cellule, dit-il a ses hotes, n'est autre
+que le fameux Ladko, chef de la bande du Danube, dont le nom a du
+certainement parvenir jusqu'a vous.
+
+La jeune femme glissa un regard timide a l'adresse du celebre
+malfaiteur. Il n'avait pas l'air bien terrible, ce celebre malfaiteur.
+Jamais on ne se serait imagine un chef de bandits d'une cruaute
+legendaire sous les traits de cet homme amaigri, emacie, a la figure
+have, dont les jeux exprimaient tant de detresse et de profond
+desespoir.
+
+--Il est vrai qu'il s'entete a protester de son innocence, ajouta
+impartialement le directeur; mais nous sommes habitues a cette chanson."
+
+Il fit ensuite remarquer aux visiteurs le bon ordre de la cellule et sa
+parfaite proprete. Dans la chaleur de son discours, il en franchit meme
+le seuil, et alla s'adosser au-dessous de la fenetre, afin de faire face
+a son auditoire.
+
+Tout a coup, le coeur de Serge Ladko Cessa de battre. Sans le savoir,
+l'orateur frolait l'endroit attaque par le prisonnier et un peu de
+ciment commencait a tomber en fine poussiere. Ebranle par un autre
+mouvement, ce fut bientot le tampon de mie de pain qui se detacha
+d'un seul bloc et tomba sur le carreau. Serge Ladko eut un frisson
+d'epouvante, en constatant que l'extremite du barreau descelle
+apparaissait a nu au fond de son alveole.
+
+Quelqu'un avait-il vu? Oui, quelqu'un avait vu. Tandis que son mari et
+le directeur examinaient la miserable table comme un objet du plus haut
+interet, et que le gardien, respectueusement detourne, semblait regarder
+quelque chose dans l'enfilade du couloir, la visiteuse tenait ses yeux
+fixes sur l'excavation pratiquee dans la muraille, et l'expression de
+son visage montrait qu'elle en comprenait le mysterieux langage.
+
+Elle allait parler... d'un mot, ruiner tant d'efforts... Serge Ladko
+attendait, et, par degres, il se sentait mourir.
+
+Un peu pale, la jeune femme releva les yeux sur le prisonnier et
+le couvrit de son regard limpide. Vit-elle les grosses larmes qui
+s'echappaient lentement des paupieres du miserable? Comprit-elle
+sa supplication silencieuse? Eut-elle conscience de son horrible
+desespoir?..
+
+Dix secondes tragiques passerent, et soudain elle se detourna en
+poussant un cri de douleur. Ses deux compagnons se precipiterent vers
+elle. Que lui etait-il arrive? Rien de grave, affirma-t-elle, d'une
+voix tremblante, en s'efforcant de sourire. Elle venait de se tordre
+sottement le pied, voila tout.
+
+Tandis que Serge Ladko allait, sans etre apercu, se placer devant le
+barreau accusateur, mari, directeur et gardien s'empresserent. Les deux
+premiers sortirent soutenant la pretendue blessee; le troisieme repoussa
+precipitamment les verrous. Serge Ladko etait seul.
+
+Quel elan de gratitude gonfla sa poitrine pour la douce creature, qui
+avait eu pitie! Grace a elle, il etait sauve. Il lui devait la vie; plus
+que la vie, la liberte.
+
+Il etait retombe, accable, sur sa couchette. L'emotion avait ete trop
+rude. Son cerveau vacillait sous ce dernier coup du sort.
+
+Le reste du jour s'ecoula sans autre incident, et neuf heures sonnerent
+enfin aux horloges lointaines de la ville. La nuit etait tout a
+fait venue. De gros nuages, roulant dans le ciel, en augmentaient
+l'obscurite.
+
+Dans le couloir, un bruit grandissant annoncait l'approche d'une ronde.
+Arrivee devant la porte, elle fit halte. Un gardien appliqua son oeil au
+guichet et se retira satisfait. Le prisonnier dormait, enfonce jusqu'au
+menton sous sa couverture. La ronde se remit en marche. Le bruit de ses
+pas decrut, s'eteignit.
+
+Le moment d'agir etait arrive.
+
+Aussitot, Serge Ladko sauta a bas de sa couchette, dont il disposa
+le matelas de maniere a simuler suffisamment, dans la penombre de la
+cellule, la presence d'un homme endormi. Cela fait, il se munit de sa
+corde, puis, s'etant glisse de nouveau de l'autre cote de la grille;
+il s'enleva comme la premiere fois et se mit a cheval sur l'arete
+superieure de la hotte.
+
+Les bandeaux qui decoraient le batiment etant situes a la hauteur de
+chaque plancher, Serge Ladko dominait ainsi de pres de quatre metres
+celui de ces ornements sur lequel il s'agissait de prendre pied. Il
+avait prevu cette difficulte. Embrassant l'un des barreaux de la grille
+avec la corde dont il garda en main les deux extremites, il se laissa
+glisser sans trop de peine jusqu'a la saillie exterieure.
+
+Le dos applique a la muraille, cramponne de la main gauche a la corde
+qui le supportait, le fugitif se reposa un instant. Comment garder
+l'equilibre sur cette surface etroite? A peine aurait-il lache son
+soutien, qu'il irait s'abimer sur le sol du chemin de ronde.
+
+Prudemment, s'astreignant a des mouvements d'une extreme lenteur, il
+reussit a saisir la corde de la main droite, et, de la gauche, il
+inspecta la paroi de la hotte. Celle-ci ne s'appliquait pas toute seule
+devant la fenetre et, pour la retenir, un organe quelconque existait
+necessairement. En la frolant, sa main ne tarda pas, en effet, a
+rencontrer un obstacle, qu'apres, un peu d'hesitation il reconnut etre
+une patte scellee dans la maconnerie.
+
+Quelque faible que fut la prise offerte par cette patte, force lui etait
+de s'en contenter. S'y accrochant du bout de ses doigts crispes, il
+attira lentement l'un des doubles de la corde, qui vint peu a peu
+retomber sur ses epaules. Desormais, les ponts etaient coupes derriere
+lui. L'eut-il voulu, il ne pouvait plus regagner sa cellule. Il fallait,
+de toute necessite, perseverer jusqu'au bout dans son entreprise.
+
+Serge Ladko se risqua a tourner a demi la tete vers la chaine du
+paratonnerre dont il avait le plus escompte le secours. Quel ne fut
+pas son effroi, en constatant que pres de deux metres separaient cette
+chaine de la hotte dont il lui etait, sous peine de mort, interdit de
+s'eloigner!
+
+Cependant, il lui fallait prendre un parti. Debout sur cette etroite
+saillie, le dos applique contre la muraille, retenu au-dessus du vide
+par un miserable morceau de fer que l'extremite de ses doigts avait
+peine a saisir, il ne pouvait s'eterniser dans cette situation. Dans
+quelques minutes, ses doigts lasses relacheraient leur etreinte, et ce
+serait alors la chute inevitable. Mieux valait ne perir qu'apres un
+dernier effort vers le salut.
+
+S'inclinant du cote de la fenetre, le fugitif replia son bras gauche
+comme un ressort pret a se detendre, puis, abandonnant tout appui, il se
+repoussa violemment vers la droite.
+
+Il tomba. Son epaule heurta la saillie du bandeau. Mais, grace a l'elan
+qu'il s'etait donne, ses mains etendues avaient enfin atteint le but. La
+premiere difficulte etait vaincue. Restait a vaincre la seconde.
+
+Serge Ladko se laissa glisser le long de la chaine et s'arreta sur l'un
+des crampons qui la fixaient a la muraille. La, il fit une courte halte
+et s'accorda le temps de la reflexion.
+
+Le sol etait invisible dans la nuit, mais, d'en bas, arrivait jusqu'au
+fugitif le bruit d'un pas regulier. Un soldat montait evidemment la
+garde. A en juger par ce bruit croissant et decroissant tour a tour, la
+sentinelle, apres avoir suivi la fraction du chemin de ronde longeant
+cette partie de la prison, tournait ensuite dans la prolongation de ce
+chemin qui passait devant une autre facade du batiment, puis revenait,
+pour recommencer sans interruption son va-et-vient. Serge Ladko calcula
+que l'absence du soldat durait de trois a quatre minutes. C'est donc
+dans ce delai que la distance le separant de la muraille exterieure
+devait etre franchie.
+
+S'il devinait, au-dessous de lui, la crete de cette muraille dont la
+blancheur se decoupait vaguement dans l'ombre, il ne pouvait distinguer
+les pierres en saillie qui en decoraient le sommet.
+
+Serge Ladko, se laissant glisser un peu plus bas, s'arreta a l'un des
+crampons inferieurs. De ce point, il dominait encore de deux ou trois
+metres le sommet de la muraille qu'il s'agissait de franchir.
+
+Solide, desormais, il lui etait permis de proceder par mouvements plus
+rapides. Il ne lui fallut qu'un instant pour derouler sa corde, la faire
+passer derriere la chaine du paratonnerre et en nouer les deux bouts de
+maniere a la transformer en une corde sans fin. La longueur necessaire
+approximativement calculee, il en lanca ensuite au-dessus de la muraille
+de cloture, puis en ramena a lui l'extremite en forme de boucle, comme
+il l'aurait fait avec un lasso, en s'efforcant de saisir une des pierres
+en saillie dont la muraille etait exterieurement ornee.
+
+L'entreprise etait difficile. Au milieu de cette obscurite profonde, qui
+lui cachait le but, il ne pouvait compter que sur le hasard.
+
+Plus de vingt fois la corde avait ete lancee sans resultat, quand elle
+opposa enfin une resistance. Serge Ladko insista en vain. La prise
+etait bonne et ne ceda pas. La tentative avait donc reussi. La boucle
+terminale s'etait enroulee autour d'un des bossages exterieurs, et une
+sorte de passerelle etait maintenant jetee au-dessus du chemin de ronde.
+
+Passerelle fragile a coup sur! N'allait-elle pas se rompre ou se
+detacher de la pierre qui la retenait? Dans le premier cas, ce serait
+une epouvantable chute de dix metres de hauteur; dans le second, ramene
+contre le mur de la prison a la maniere d'un balancier, son fardeau
+humain viendrait s'y ecraser.
+
+Pas un instant, Serge Ladko n'hesita devant la possibilite de ce danger.
+Sa corde fortement tendue, il en reunit de nouveau les deux extremites,
+puis, pret a s'elancer, il preta l'oreille aux pas du soldat de garde.
+
+Celui-ci etait precisement juste en dessous du fugitif. Il s'eloignait.
+Bientot, il tourna le coin du batiment et le bruit de ses pas
+s'eteignit. Il fallait, sans perdre une seconde, profiter de son
+absence.
+
+Serge Ladko s'avanca sur le chemin aerien. Suspendu entre ciel et
+terre, il avancait d'un mouvement egal et souple, sans s'inquieter du
+flechissement de la corde, dont la courbure s'accentuait a mesure qu'il
+approchait du milieu du parcours. Il voulait passer. Il passerait.
+
+Il passa. En moins d'une minute, le vertigineux abime franchi, il
+atteignait la crete de la muraille.
+
+Sans y prendre de repos, il se hata de plus en plus, enfievre par la
+certitude du succes. Dix minutes a peine s'etaient ecoulees depuis qu'il
+avait quitte sa cellule, mais ces dix minutes lui semblaient avoir dure
+plus d'une heure, et il redoutait qu'une ronde ne vint l'inspecter. Son
+evasion ne serait-elle pas decouverte alors, malgre la maniere dont il
+avait dispose sa couchette? Il importait d'etre loin auparavant. La
+barge etait la, a deux pas de lui! Quelques coups d'aviron suffiraient a
+le mettre hors de l'atteinte de ses persecuteurs.
+
+Interrompant son travail a chaque passage du soldat de garde, Serge
+Ladko denoua febrilement sa corde, la ramena a lui en halant sur l'un
+des brins, puis, la doublant de nouveau et entourant de la boucle ainsi
+formee l'une des saillies interieures, il commenca sa descente, apres
+s'etre assure que la rue etait deserte.
+
+Arrive heureusement a terre, il fit aussitot retomber la corde a ses
+pieds et la roula en paquet. Tout etait termine. Il etait libre, et
+aucune trace ne subsisterait de son audacieuse evasion.
+
+Mais, comme il allait partir a la recherche de sa barge, une voix
+s'eleva tout a coup dans la nuit.
+
+"Parbleu! prononcait-on a moins de dix pas, c'est M. Ilia Brusch, ma
+parole!
+
+Serge Ladko eut un tressaillement de plaisir. Le sort decidement se
+declarait en sa faveur puisqu'il lui envoyait le secours d'un ami.
+
+--M. Jaeger!" s'ecria-t-il d'une voix joyeuse, tandis qu'un passant
+sortait de l'ombre et se dirigeait vers lui.
+
+
+
+XV
+
+PRES DU BUT
+
+
+Le 10 octobre, l'aube se leva pour la neuvieme fois, depuis que la
+barge avait recommence a descendre le Danube. Pendant les huit jours
+precedents, pres de sept cents kilometres avaient ete laisses en
+arriere. On approchait de Roustchouk, ou l'on arriverait avant le soir.
+
+A bord, rien ne semblait change. La barge transportait, comme autrefois,
+les deux memes compagnons: Serge Ladko et Karl Dragoch, redevenus, l'un
+le pecheur Ilia Brusch, l'autre, le debonnaire M. Jaeger.
+
+Toutefois, la maniere dont le premier jouait maintenant son role rendait
+plus difficile a soutenir celui du second. Hypnotise par le desir de se
+rapprocher de Roustchouk, manoeuvrant l'aviron jour et nuit, Serge
+Ladko negligeait, en effet, les precautions les plus elementaires. Non
+seulement il s'etait debarrasse de ses lunettes, mais encore, supprimant
+rasoir et teinture, il permettait aux changements survenus dans sa
+personne pendant la duree de sa detention de s'accuser avec une nettete
+croissante. Ses cheveux noirs palissaient de jour en jour, et sa barbe
+blonde commencait a atteindre une longueur respectable.
+
+Il eut ete naturel que Karl Dragoch manifestat quelque etonnement d'une
+pareille transformation. Celui-ci ne disait rien pourtant. Decide a
+suivre jusqu'au bout la voie dans laquelle il s'etait engage, il avait
+pris le parti de ne rien voir de ce qui pouvait etre genant.
+
+Au moment ou il s'etait trouve face a face avec Serge Ladko, les
+opinions anterieures de Karl Dragoch etaient fortement ebranlees, et
+il se sentait moins enclin a admettre la culpabilite de son ancien
+compagnon de voyage.
+
+L'incident provoque par la commission rogatoire de Szalka avait ete la
+premiere cause de ce revirement. Karl Dragoch avait, en effet, procede a
+son enquete personnelle. Plus difficile a satisfaire que le commissaire
+de police de Gran, il avait longuement interroge les habitants de la
+ville, et les reponses obtenues n'avaient pas ete sans le troubler.
+
+Qu'un nomme Ilia Brusch, dont la vie etait au demeurant des plus
+regulieres, eut elu domicile a Szalka et qu'il l'eut quittee peu de
+temps avant le concours de Sigmaringen, ce premier point n'etait pas
+contestable. Cet Ilia Brusch avait-il ete revu apres ce concours, et
+notamment dans la nuit du 28 au 29 aout? Sur ce deuxieme point, les
+temoignages furent evasifs. Si les plus proches voisins croyaient bien
+se rappeler que, vers la fin d'aout, ils avaient remarque de la lumiere
+dans la maison du pecheur alors fermee depuis plus d'un mois, ils
+n'oserent cependant rien affirmer. Ces renseignements, tout vagues et
+hesitants qu'ils fussent, augmenterent naturellement les perplexites du
+policier.
+
+Restait un troisieme point a elucider. Quel etait le personnage a qui le
+commissaire de Gran avait parle au domicile indique par le prevenu? A
+cet egard, Dragoch ne put recueillir aucune indication. Ilia Brusch
+etant assez connu a Szalka, il fallait necessairement, s'il y etait
+venu, qu'il fut arrive et reparti pendant la nuit, puisque personne ne
+l'avait apercu. Un tel mystere, deja suspect par lui-meme, le devint
+bien davantage, quand Karl Dragoch eut mis la main sur le tenancier
+d'une petite auberge, auquel, dans la soiree du 12 septembre, trente-six
+heures avant la visite du commissaire de police de Gran, un inconnu
+avait demande l'adresse d'Ilia Brusch. Le probleme se compliquait. Il se
+compliqua encore, quand cet aubergiste, presse de questions, eut donne
+de l'inconnu un signalement correspondant traits pour traits a celui
+que, d'apres la rumeur publique, il convenait d'attribuer au chef de la
+bande du Danube.
+
+Tout ceci rendit Karl Dragoch reveur. Il flaira des choses louches. Il
+eut le sentiment instinctif d'etre en presence de quelque machination
+tenebreuse dont le but lui demeurait inconnu, mais dont il n'etait pas
+impossible que le prevenu fut la victime.
+
+Cette impression se trouva fortifiee, quand, a son retour a Semlin,
+il connut la marche de l'instruction. En somme, apres vingt jours
+de secret, elle n'avait pas fait un pas. Aucun complice n'avait ete
+decouvert, nul temoin n'avait formellement reconnu le prisonnier, contre
+lequel il n'existait toujours d'autre charge que le fait d'avoir cherche
+a modifier l'aspect de son visage et d'avoir possede un portrait de
+femme sur lequel figurait le nom de Ladko.
+
+Ces presomptions, qui, corroborees par d'autres, eussent eu une grande
+valeur, perdaient, isolees, beaucoup de leur importance. Peut-etre,
+apres tout, ce deguisement et la presence du portrait avaient-ils une
+cause avouable.
+
+Karl Dragoch, dans cet etat d'esprit, etait particulierement accessible
+a la pitie. C'est pourquoi il n'avait pu s'empecher d'etre profondement
+emu par la naive confiance de Serge Ladko, dans une circonstance ou
+celui-ci aurait ete excusable de se defier de son plus intime ami.
+
+Etait-il impossible, d'ailleurs, de mettre ce sentiment de pitie
+d'accord avec ses devoirs professionnels en reprenant comme devant sa
+place dans la barge? Si Ilia Brusch se nommait en realite Ladko, et si
+ce Ladko etait bien un malfaiteur, Karl Dragoch, en s'attachant a
+lui, depisterait ses complices. Innocent, au contraire, peut-etre
+conduirait-il quand meme au vrai coupable, auquel l'incident de Szalka
+eut prouve, dans ce cas, qu'il portait ombrage.
+
+Ces raisonnements, un peu specieux, n'etaient pas denues de toute
+logique. L'aspect miserable de Serge Ladko, le courage surhumain qu'il
+avait du deployer pour accomplir sa fantastique evasion, et surtout le
+souvenir du service autrefois rendu avec tant d'heroique simplicite,
+firent le reste. Karl Dragoch devait la vie a ce malheureux qui haletait
+devant lui, les mains en sang, la sueur ruisselant sur son visage
+decharne. Allait-il, en retour, le rejeter dans l'enfer? Le detective ne
+put s'y resoudre.
+
+"Venez!" dit-il simplement en reponse a l'exclamation joyeuse du
+fugitif, qu'il entraina vers le fleuve.
+
+Peu de paroles avaient ete echangees entre les deux compagnons
+pendant les huit jours qui venaient de s'ecouler. Serge Ladko gardait
+generalement le silence et concentrait toutes les forces de son etre
+pour accroitre la vitesse de l'embarcation.
+
+En phrases hachees, qu'il fallait lui arracher en quelque sorte, il fit
+toutefois le recit de ses inexplicables aventures depuis le confluent
+de l'Ipoly. Il raconta sa longue detention dans la prison de Semlin,
+succedant a une sequestration plus etrange encore a bord d un chaland
+inconnu. Ils mentaient donc, ceux qui pretendaient l'avoir vu entre
+Budapest et Semlin, puisque, durant tout ce parcours, il avait ete
+enferme, pieds et mains lies, dans ce chaland.
+
+A ce recit, les opinions primitives de Karl Dragoch evoluerent de plus
+en plus. Malgre lui, il etablissait un rapprochement entre l'agression
+dont Ilia Brusch avait ete victime et l'intervention d'un sosie a
+Szalka. A n'en pas douter, le pecheur genait quelqu'un et etait en
+butte aux coups d'un ennemi inconnu, mais dont le signalement semblait
+correspondre a celui du veritable bandit.
+
+Ainsi, peu a peu, Karl Dragoch s'acheminait vers la verite. Hors d'etat
+de controler ses deductions, il sentait du moins decroitre de jour en
+jour les soupcons autrefois concus.
+
+Pas un instant, neanmoins, il ne songea a quitter la barge pour revenir
+en arriere et recommencer son enquete sur nouveaux frais. Son flair
+de policier lui disait que la piste etait bonne, et que le pecheur,
+innocent peut-etre, etait d'une maniere ou d'autre mele a l'histoire de
+la bande du Danube. La tranquillite etait parfaite, d'ailleurs, sur
+le haut fleuve, et la succession des crimes commis prouvait que leurs
+auteurs avaient, eux aussi, descendu le courant, au moins jusqu'aux
+environs de Semlin. Il y avait donc toutes chances pour qu'ils eussent
+continue a le descendre pendant la detention d'Ilia Brusch.
+
+Sur ce point, Karl Dragoch ne se trompait pas. Ivan Striga continuait,
+en effet, a se rapprocher de la mer Noire, avec douze jours d'avance sur
+la barge au depart de Semlin. Mais, ces douze jours d'avance, il les
+perdait peu a peu, la distance separant les deux bateaux diminuait
+graduellement, et, jour par jour, heure par heure, minute par minute, la
+barge gagnait implacablement sur le chaland, sous l'effort furieux de
+Serge Ladko.
+
+Celui-ci n'avait qu'un but: Roustchouk; qu'une idee: Natcha. S'il
+negligeait les precautions autrefois prises pour proteger son incognito,
+c'est qu'il n'y pensait vraiment plus. D'ailleurs, de quel interet
+eussent-elles ete maintenant? Apres son arrestation, apres son evasion,
+s'appeler Ilia Brusch devait etre aussi compromettant que de s'appeler
+Serge Ladko. Sous un nom ou sous un autre, il ne pouvait plus desormais
+s'introduire que secretement a Roustchouk, sous peine d'etre apprehende
+sur-le-champ.
+
+Absorbe par son idee fixe, il n'avait, pendant ces huit jours, accorde
+aucune attention aux rives du fleuve. S'il s'etait apercu qu'on passat
+devant Belgrade--la ville blanche--etagee sur une colline, que domine
+le palais du prince, le Konak, et precedee d'un faubourg ou viennent
+transiter une immense quantite de marchandises, c'est parce que Belgrade
+indique la frontiere serbe ou expiraient les pouvoirs de M. Izar Rona.
+Mais, ensuite, il ne remarqua plus rien.
+
+Il ne vit, ni Semendria, ancienne capitale de la Serbie, celebre par
+les vignobles dont elle est entouree; ni Colombals, ou l'on montre une
+caverne dans laquelle Saint-Georges aurait, d'apres la legende, depose
+le corps du dragon tue de ses propres mains; ni Orsova, au dela de
+laquelle le Danube coule entre deux anciennes provinces turques,
+devenues depuis royaumes independants; ni les Portes de Fer, ce defile
+fameux borde de murailles verticales de quatre cents metres, ou le
+Danube se precipite et se brise avec fureur contre les blocs dont son
+lit est seme; ni Widdin, premiere ville bulgare de quelque importance;
+ni Nikopoli, ni Sistowa, les deux autres cites notoires qu'il lui fallut
+depasser en amont de Roustchouk.
+
+De preference, il longeait la rive serbe, ou il s'estimait plus en
+surete, et en effet, jusqu'a la sortie des Portes de Fer, il ne fut pas
+inquiete par la police.
+
+Ce fut seulement a Orsava que, pour la premiere fois, un canot de la
+brigade fluviale intima a la barge l'ordre de s'arreter. Serge Ladko,
+tres inquiet, obeit en se demandant ce qu'il repondrait aux questions
+qu'on allait inevitablement lui poser.
+
+On ne l'interrogea meme pas. Sur un mot de Karl Dragoch, le chef du
+detachement s'inclina avec deference et il ne fut plus question de
+perquisition.
+
+Le pilote ne songea pas a s'etonner qu'un bourgeois de Vienne disposat
+a son gre de la force publique. Trop heureux de s'en tirer a si bon
+compte, il trouva toute naturelle une omnipotence qui s'exercait a son
+profit, et il ne manifesta pas plus de surprise, mais simplement une
+impatience grandissante, en voyant se prolonger l'entretien entre
+l'agent et son passager.
+
+Conformement aux ordres, tant de M. Izar Rona, furieux de l'evasion de
+son prevenu, que de Karl Dragoch lui-meme, la police du fleuve avait
+redouble de vigueur. De distance en distance, on obligeait la navigation
+a franchir une serie de barrages, parmi lesquels celui d'Orsova etait
+d'une importance capitale. L'etranglement du fleuve en cette partie de
+son cours facilitant la surveillance, il etait impossible, en effet,
+qu'aucun bateau reussit a passer sans avoir ete minutieusement visite.
+
+Karl Dragoch, en interrogeant son subordonne, eut l'ennui d'apprendre
+a la fois, et que ces perquisitions n'avaient donne aucun resultat,
+et qu'un nouveau crime, un cambriolage d'une certaine gravite, venait
+d'etre commis deux jours auparavant en territoire roumain, au confluent
+du Jirel, presque exactement en face de la ville bulgare de Rahowa.
+
+Ainsi donc, la bande du Danube avait reussi a passer entre les mailles
+du filet. Cette bande ayant coutume de s'approprier non seulement l'or
+et l'argent, mais les objets precieux de toute nature, son butin devait
+etre d'un volume encombrant, et il etait vraiment inconcevable qu'on
+n'en eut pas trouve trace, alors qu'aucun bateau n'avait pu echapper a
+la visite.
+
+Il en etait cependant ainsi.
+
+Karl Dragoch etait stupefait d'une telle virtuosite. Toutefois, il
+fallait bien se rendre a l'evidence, les malfaiteurs prouvant eux-memes
+par des attentats leur descente vers l'aval.
+
+La seule conclusion a tirer de ces faits, c'est qu'il convenait de se
+hater. Le lieu et la date du dernier vol signale indiquaient que ses
+auteurs avaient moins de trois cents kilometres d'avance. En tenant
+compte du temps pendant lequel Ilia Brusch avait ete immobilise, temps
+que la bande du Danube avait certainement mis a profit, il fallait en
+inferer que sa vitesse etait a peine la moitie de celle de la barge. Il
+n'etait donc pas impossible de l'atteindre a la course.
+
+On repartit donc sans plus attendre et, des les premieres heures du 6
+octobre, la frontiere bulgare etait franchie. A partir de ce point,
+Serge Ladko qui, jusque-la, avait suivi de son mieux la rive droite,
+serra au contraire le plus possible le bord roumain dont, a partir de
+Lom-Palamka, une succession de marais de huit a dix kilometres de large
+n'allait pas tarder, d'ailleurs, a interdire l'approche.
+
+Quelque absorbe qu'il fut en lui-meme, le fleuve, depuis qu'on etait
+entre dans les eaux bulgares, n'avait pu manquer de lui paraitre
+suspect. Un certain nombre de chaloupes a vapeur, de torpilleurs meme,
+voire de canonnieres, battant pavillon ottoman, le sillonnaient en
+effet. En prevision de la guerre qui allait, moins d'un an plus tard,
+eclater avec la Russie, la Turquie commencait deja a surveiller le
+Danube, qu'elle devait peupler ensuite d'une veritable flottille.
+
+Risque pour risque, le pilote preferait se tenir a distance de ces
+navires turcs, dut-il pour cela se jeter dans les griffes des autorites
+roumaines, contre lesquelles M. Jaeger serait peut-etre capable de le
+proteger, comme il l'avait fait a Orsova.
+
+L'occasion ne se presenta pas de mettre a une nouvelle epreuve le
+pouvoir du passager; aucun incident ne troubla cette derniere partie du
+voyage, et, le 10 octobre, vers quatre heures de l'apres-midi, la
+barge parvenait enfin a la hauteur de Roustchouk, que l'on distinguait
+confusement sur l'autre rive. Le pilote gagna alors le milieu du fleuve,
+puis, arretant pour la premiere fois depuis tant de jours le mouvement
+de son aviron, il laissa tomber le grappin par le fond.
+
+"Qu'y a-t-il? demanda Karl Dragoch surpris.
+
+--Je suis arrive, repondit laconiquement Serge Ladko.
+
+--Arrive?... Nous ne sommes pas encore a la mer Noire, cependant.
+
+--Je vous ai trompe, monsieur Jaeger, declara sans ambages Serge Ladko.
+Je n'ai jamais eu l'intention d'aller jusqu'a la mer Noire.
+
+--Bah! fit le detective dont l'attention s'eveilla.
+
+--Non. Je suis parti dans l'idee de m'arreter a Roustchouk. Nous y
+sommes.
+
+--Ou prenez-vous Roustchouk?
+
+--La, repondit le pilote, en montrant les maisons de la ville lointaine.
+
+--Pourquoi, dans ce cas, n'y allons-nous pas?
+
+--Parce qu'il me faut attendre la nuit. Je suis traque, poursuivi. Dans
+le jour, je risquerais de me faire arreter au premier pas.
+
+Voila qui devenait interessant. Les soupcons primitivement concus par
+Dragoch etaient-ils donc justifies?
+
+--Comme a Semlin, murmura-t-il a demi-voix.
+
+--Comme a Semlin, approuva Serge Ladko sans s'emouvoir, mais pas pour
+les memes causes. Je suis un honnete homme, monsieur Jaeger.
+
+--Je n'en doute pas, monsieur Brusch, bien qu'elles soient rarement
+bonnes, les raisons que l'on a de redouter une arrestation.
+
+--Les miennes le sont, monsieur Jaeger, affirma froidement Serge Ladko.
+Excusez-moi de ne pas vous les reveler. Je me suis jure a moi-meme de
+garder mon secret. Je le garderai.
+
+Karl Dragoch acquiesca d'un geste qui exprimait la plus parfaite
+indifference. Le pilote reprit:
+
+--Je concois, monsieur Jaeger, que vous ne soyez pas desireux d'etre
+mele a mes affaires. Si vous le voulez, je vous deposerai en terre
+roumaine. Vous eviterez ainsi les dangers auxquels je peux etre expose.
+
+--Combien de temps comptez-vous rester a Roustchouk? demanda Karl
+Dragoch sans repondre directement.
+
+--Je ne sais, dit Serge Ladko. Si les choses tournent a mon gre, je
+serai revenu a bord avant le jour et, dans ce cas, je ne serai pas seul.
+S'il en est autrement, j'ignore ce que je ferai.
+
+--Je vous suivrai jusqu'au bout, monsieur Brusch, declara sans hesiter
+Karl Dragoch.
+
+--A votre aise!" conclut Serge Ladko qui n'ajouta pas une parole.
+
+A la nuit tombante, il reprit l'aviron et s'approcha de la rive bulgare.
+L'obscurite etait complete quand il y accosta, un peu en aval des
+dernieres maisons de la ville.
+
+Tout son etre tendu vers le but, Serge Ladko agissait a la maniere d'un
+somnambule. Ses gestes nets et precis faisaient sans hesitation ce qu'il
+fallait faire, ce qu'il lui eut ete impossible de ne pas faire. Aveugle
+pour tout ce qui l'entourait, il ne vit pas son compagnon disparaitre
+dans la cabine des que le grappin eut ete ramene a bord. Le monde
+exterieur avait perdu pour lui toute realite. Son reve seul existait.
+Et, ce reve, c'etait, tout illuminee de soleil, en depit de la nuit, sa
+maison et, dans sa maison, Natcha!... En dehors de Natcha, il n'etait
+plus rien sous le ciel.
+
+Des que l'etrave de la barge eut touche la rive, il sauta a terre, fixa
+solidement son amarre et s'eloigna d'un pas rapide.
+
+Aussitot, Karl Dragoch sortit de la cabine. Il n'y avait pas perdu son
+temps. Qui aurait reconnu le policier, a la silhouette energique et
+seche, dans ce balourd aux pesantes allures, merveilleuse copie d'un
+paysan hongrois?
+
+Le detective prit terre a son tour et, suivant le pilote a la piste,
+partit en chasse une fois de plus.
+
+
+
+XVI
+
+LA MAISON VIDE
+
+
+En cinq minutes Serge Ladko et Karl Dragoch eurent atteint les maisons.
+
+Roustchouk ne possedant, a cette epoque, malgre son importance
+commerciale, aucun eclairage public, il leur eut ete difficile, s'ils en
+avaient eu le desir, de se faire une idee de la ville irregulierement
+groupee autour d'un vaste debarcadere, sur la peripherie duquel se
+tassaient des echoppes assez delabrees, a usage d'entrepots ou de
+cabarets. Mais, en verite, ils n'y songeaient guere. Le premier marchait
+d'un pas rapide, les yeux fixes devant lui, comme s'il eut ete attire
+par un but etincelant dans la nuit. Quant au second, il mettait tant
+d'attention a suivre le pilote, qu'il ne vit meme pas deux hommes, qui
+debouchaient d'une ruelle au moment ou il la traversait.
+
+Des qu'ils furent sur le chemin longeant le fleuve, ces deux hommes se
+separerent. L'un s'eloigna a droite, vers l'aval.
+
+"Bonsoir, dit-il en bulgare.
+
+--Bonsoir," repondit l'autre, qui, tournant a gauche, emboita le pas a
+Karl Dragoch.
+
+Au son de cette voix, celui-ci avait tressailli. Une seconde, il
+hesita, en ralentissant instinctivement sa marche, puis, abandonnant sa
+poursuite, il s'arreta soudain et fit volte-face.
+
+Tout un ensemble de dons naturels ou acquis est necessaire au policier
+qui a l'ambition de ne pas croupir dans les bas emplois de sa
+profession. Mais, la plus precieuse des multiples qualites qu'il doit
+posseder, c'est une parfaite memoire de l'oeil et de l'oreille.
+
+Karl Dragoch possedait cet avantage au plus haut degre. Ses nerfs
+auditifs et visuels constituaient de veritables appareils enregistreurs,
+et leurs sensations lumineuses ou sonores, il ne les oubliait jamais,
+quelle que fut la longueur du temps ecoule. Apres des mois, apres des
+annees, il reconnaissait du premier coup un visage a peine apercu, la
+voix qui, une seule fois, avait fait vibrer son tympan.
+
+Il en etait precisement ainsi pour l'une de celles qu'il venait
+d'entendre, et, dans la circonstance presente, il n'y avait pas si
+longtemps qu'il s'etait trouve en face du proprietaire, pour qu'une
+erreur fut a redouter. Cette voix, qui, dans la clairiere, au pied du
+mont Pilis, avait resonne a son oreille, c'etait le fil conducteur
+vainement cherche jusqu'ici. Pour ingenieuses qu'elles pussent paraitre,
+ses deductions relatives a son compagnon de voyage n'etaient en somme
+que des hypotheses. La voix, au contraire, lui apportait enfin une
+certitude. Entre le probable et le certain, l'hesitation etait
+impossible, et c'est pourquoi le detective, abandonnant sa filature,
+s'etait lance sur une nouvelle piste.
+
+"Bonsoir, Titcha, prononca en allemand Karl Dragoch lorsque l'homme fut
+arrive a proximite.
+
+Celui-ci s'arreta, cherchant a percer l'obscurite de la nuit.
+
+--Qui me parle? interrogeait-il.
+
+--Moi, repondit Dragoch.
+
+--Qui ca, vous?
+
+--Max Raynold.
+
+--Connais pas.
+
+--Mais je vous connais, moi, puisque je vous ai appele par votre nom.
+
+--C'est juste, reconnut Titcha. Il faut meme que vous ayez de bons yeux,
+camarade.
+
+--Ils sont excellents, en effet.
+
+Le dialogue fut interrompu un instant.
+
+--Que me voulez-vous? reprit Titcha.
+
+--Vous parler, declara Dragoch, a vous et a un autre. Je ne suis a
+Roustchouk que pour ca.
+
+--Vous n'etes donc pas d'ici?
+
+--Non. Je suis arrive aujourd'hui.
+
+--Joli moment que vous avez choisi, ricana Titcha, qui faisait sans
+doute allusion a l'anarchie actuelle de la Bulgarie.
+
+Dragoch, ayant esquisse un geste d'indifference, ajouta:
+
+--Je suis de Gran.
+
+Titcha garda le silence.
+
+--Vous ne connaissez pas Gran? insista Dragoch.
+
+--Non.
+
+--C'est etonnant, apres en etre venu si pres.
+
+--Si pres?... repeta Titcha. Ou prenez vous que je sois alle pres de
+Gran?
+
+--Parbleu! dit en riant Karl Dragoch, elle n'en est pas si loin, la
+villa Hagueneau.
+
+Ce fut au tour de Titcha de tressaillir. Il essaya, toutefois, de payer
+d'audace.
+
+--La villa Hagueneau?... balbutia-t-il d'un ton qu'il voulait rendre
+plaisant. C'est juste comme pour vous, camarade. Connais pas.
+
+--Vraiment?.. fit ironique ment Dragoch. Et la clairiere de Pilis, la
+connaissez-vous?
+
+Titcha, se rapprochant vivement, saisit le bras de son interlocuteur.
+
+--Plus bas, donc! dit-il sans chercher cette fois a dissimuler son
+emotion. Vous etes fou de crier comme ca.
+
+--Puisqu'il n'y a personne, objecta Dragoch.
+
+--On ne sait jamais, repliqua Titcha, qui demanda: Enfin, que
+voulez-vous?
+
+--Parler a Ladko, repondit Dragoch sans baisser la voix.
+
+Titcha resserra son etreinte.
+
+--Chut! fit-il en jetant autour de lui des regards apeures. Vous avez
+donc jure de nous faire pendre?
+
+Karl Dragoch se mit a rire.
+
+--Ah bien! dit-il, ca ne va pas etre commode de nous entendre, s'il faut
+parler a la muette!
+
+--Aussi, gronda sourdement Titcha, on n'a pas idee d'aborder les gens au
+milieu de la nuit sans crier gare. Il y a des choses qu'il vaut mieux ne
+pas dire en pleine rue.
+
+--Je ne tiens pas a vous parler dans la rue, riposta Dragoch. Allons
+ailleurs.
+
+--Ou?
+
+--N'importe ou. Il y a bien un cabaret dans les environs?
+
+--A quelques pas d'ici.
+
+--Allons-y.
+
+--Soit, conceda Titcha. Suivez-moi.
+
+Cinquante metres plus loin, les deux compagnons arriverent sur une
+petite place. En face d'eux, une fenetre brillait faiblement dans la
+nuit.
+
+--C'est la, dit Titcha.
+
+La porte ouverte, ils entrerent de plain-pied dans la salle deserte d'un
+modeste cafe dont une dizaine de tables garnissaient le pourtour.
+
+--Nous serons a merveille ici, dit Dragoch.
+
+Le patron accourait au-devant de ces clients inesperes.
+
+--Qu'allons-nous boire?... C'est moi qui regale, annonca le detective,
+en frappant sur son gousset.
+
+--Un verre de racki? proposa Titcha.
+
+--Va pour le racki!... Et du genievre?... Ca ne vous dit rien?
+
+--Bon aussi, le genievre, approuva Titcha.
+
+Karl Dragoch se tourna vers le patron attentif aux ordres.
+
+--Vous avez entendu, l'ami?... Servez-nous, et vivement!
+
+Pendant que l'hote s'empressait, Dragoch, d'un coup d'oeil, pesa
+l'adversaire qu'il allait avoir a combattre. Il l'eut vite juge. Larges
+epaules, cou de taureau, front etroit mange par d'epais cheveux gris,
+parfait exemplaire, en un mot, du lutteur forain de bas etage, c'etait
+une veritable brute qu'il avait en face de lui.
+
+Aussitot que les bouteilles et deux verres eurent ete apportes, Titcha
+reprit la conversation au point ou elle avait debute.
+
+--Vous dites donc que vous me connaissez?
+
+--Vous en doutez?
+
+--Et que vous connaissez l'affaire de Gran?
+
+--Aussi. Nous y avons travaille ensemble.
+
+--Pas possible!
+
+--Mais certain.
+
+--Je n'y comprends rien, murmura Titcha, qui cherchait de bonne foi dans
+ses souvenirs. Nous n'etions que nous huit, cependant...
+
+--Pardon, interrompit Dragoch, nous etions neuf, puisque j'y etais.
+
+--Vous avez mis la main a la pate? insista Titcha mal convaincu.
+
+--Oui, a la villa, et a la clairiere pareillement. C'est meme moi qui ai
+emmene la charrette.
+
+--Avec Vogel?
+
+--Avec Vogel.
+
+Titcha reflechit un instant.
+
+--Ca ne se peut pas, protesta-t-il. C'est Kaiserlick qui etait avec
+Vogel.
+
+--Non, c'est moi, repliqua Dragoch sans se troubler. Kaiserlick etait
+reste avec vous autres.
+
+--Vous en etes sur?
+
+--Absolument, affirma Dragoch.
+
+Titcha paraissait ebranle. Le bandit ne brillait pas precisement par
+l'intelligence. Sans s'apercevoir qu'il venait lui-meme de reveler
+l'existence de Vogel et de Kaiserlick au pretendu Max Raynold, il
+considerait comme une preuve que ce dernier connut leurs noms.
+
+--Un verre de genievre? proposa Dragoch.
+
+--Ca n'est pas de refus, dit Titcha.
+
+Puis, le verre vide d'un trait:
+
+--C'est curieux, murmura-t-il, a demi vaincu. C'est bien la premiere
+fois que nous melons un etranger a nos affaires.
+
+--Il faut un commencement a tout, repliqua Karl Dragoch. Je ne serai
+plus un etranger quand j'aurai ete admis dans la bande.
+
+--Quelle bande?
+
+--Inutile de finasser, camarade. Puisque je vous dis que c'est convenu.
+
+--Qu'est-ce qui est convenu?
+
+--Que je serai des votres.
+
+--Convenu avec qui?
+
+--Avec Ladko.
+
+--Taisez-vous donc, interrompit rudement Titcha. Je vous ai deja prevenu
+qu'il fallait garder ce nom-la pour vous.
+
+--Dans la rue, objecta Dragoch. Mais ici?
+
+--Ici comme ailleurs, dans toute la ville, s'entend.
+
+--Pourquoi? demanda Dragoch suivant la veine.
+
+Mais Titcha conservait un reste de mefiance.
+
+--Si on vous le demande, repondit-il prudemment, vous direz que vous
+l'ignorez, camarade. Vous savez beaucoup de choses, mais vous ne savez
+pas tout, je le vois, et ce n'est pas a un vieux renard comme moi que
+vous tirerez les vers du nez.
+
+Titcha se trompait, il n'etait pas de force a lutter avec un jouteur
+comme Dragoch, et le vieux renard avait trouve son maitre. La sobriete
+n'etait pas sa qualite dominante, et le detective, aussitot qu'il l'eut
+decouvert, s'etait ingenie a tirer parti de ce defaut a la cuirasse de
+l'adversaire. Ses offres repetees avaient eu raison de la resistance,
+d'ailleurs assez molle, du bandit. Les verres de genievre succedaient
+aux verres de racki, et reciproquement. L'effet de l'alcool commencait
+deja a se faire sentir. L'oeil de Titcha devenait trouble, sa langue
+plus lourde, sa prudence moins eveillee. Or, comme chacun sait,
+glissante est la route de l'ivresse, et d'ordinaire, plus on apaise la
+soif, plus elle grandit.
+
+--Nous disions donc, reprit Titcha d'une voix un peu pateuse, que c'est
+convenu avec le chef?
+
+--Convenu, declara Dragoch.
+
+--Il a bien fait,... le chef, affirma Titcha, qui, sous l'influence de
+l'ivresse, se mit a tutoyer son interlocuteur. Tu as l'air d'un bon et
+d'un vrai camarade.
+
+--Tu peux le dire, approuva Dragoch en s'accordant a l'unisson.
+
+--Seulement, voila!... Tu ne le verras pas,... le chef.
+
+--Pourquoi ne le verrai-je pas?
+
+Avant de repondre, Titcha, avisant la bouteille de racki, s'en versa
+coup sur coup deux rasades. Quand il eut bu, il declara d'une voix
+rauque:
+
+--Parti,... le chef.
+
+--Il n'est pas a Roustchouk? insista Dragoch vivement desappointe.
+
+--Il n'y est plus.
+
+--Plus?.. Il y est donc venu?
+
+--Il y a quatre jours.
+
+--Et maintenant?
+
+--Il continue a descendre jusqu'a la mer avec le chaland.
+
+--Quand doit-il revenir?
+
+--Dans une quinzaine.
+
+--Quinze jours de retard! Voila bien ma chance! s'ecria Dragoch.
+
+--Ca te demange donc bien d'entrer dans la compagnie? demanda Titcha
+avec un gros rire.
+
+--Dame! fit Dragoch. Je suis paysan, moi, et au coup de Gran j'ai touche
+en une nuit plus que je ne gagne en un an a travailler la terre.
+
+--Ca t'a mis en gout, conclut Titcha en riant aux eclats.
+
+Dragoch parut s'apercevoir que le verre de son vis-a-vis etait vide, et
+s'empressa de le remplir.
+
+--Mais tu ne bois pas, camarade, s'ecria-t-il. A ta sante!
+
+--A ta sante! repeta Titcha, qui lampa son verre d'un trait.
+
+Abondante etait la moisson de renseignements recueillie par le policier.
+Il savait de combien d'affilies se composait la bande du Danube: huit,
+au dire de Titcha; le nom de trois d'entre eux et meme de quatre, en
+y comprenant le chef; sa destination: la mer, ou sans doute un navire
+serait charge du butin; la base de ses operations: Roustchouk.
+Quand Ladko y reviendrait, dans une quinzaine de jours, toutes les
+dispositions seraient prises pour qu'il fut apprehende sur-le-champ, a
+moins qu'on ne reussit a mettre la main sur lui aux bouches memes du
+Danube.
+
+Plus d'un point, toutefois, restaient encore obscurs. Karl Dragoch pensa
+qu'il serait peut-etre possible d'elucider tout au moins l'un d'eux, en
+profitant de l'etat d'ebriete de son interlocuteur.
+
+--Pourquoi donc, demanda-t-il d'un ton indifferent apres un instant de
+silence, ne voulais-tu pas tout a l'heure que je prononce le nom de
+Ladko?
+
+Tout a fait gris, decidement, Titcha eut un regard mouille a l'adresse
+de son compagnon, auquel, dans une soudaine explosion de tendresse, il
+tendit la main.
+
+--Je vais te le dire, balbutia-t-il, car tu es un ami, toi!
+
+--Oui, affirma Dragoch en repondant a l'etreinte de l'ivrogne.
+
+--Un frere.
+
+--Oui.
+
+--Un luron, un gars d'attaque.
+
+--Oui.
+
+Titcha chercha des yeux les bouteilles.
+
+--Un coup de genievre? proposa-t-il.
+
+--Il n'y en a plus, repondit Dragoch.
+
+Estimant l'adversaire a point, et redoutant de le voir tomber ivre-mort,
+le detective s'etait arrange pour repandre sur le sol une bonne partie
+des flacons. Mais cela ne faisait pas l'affaire de Titcha qui, en
+apprenant l'epuisement du genievre, fit une grimace desolee.
+
+--Du racki, alors? implora-t-il.
+
+--Voila, consentit Karl Dragoch en avancant sur la table la bouteille
+qui contenait encore quelques gouttes de liqueur. Mais attention,
+camarade!... Il ne faudrait pas nous griser.
+
+--Moi!... protesta Titcha, qui s'adjugea le fond de la bouteille. Je le
+voudrais que je ne pourrais pas!
+
+--Nous disions donc que Ladko?... suggera Dragoch reprenant patiemment
+sa marche tortueuse vers le but.
+
+--Ladko?... repeta Titcha qui ne savait plus de quoi il s'agissait.
+
+--Pourquoi ne faut-il pas le nommer?
+
+Titcha eut un rire avine.
+
+--Ca t'intrigue, ca, mon fils!... C'est qu'ici Ladko se prononce Striga,
+voila tout.
+
+--Striga?... repeta Dragoch qui ne comprenait pas. Pourquoi Striga?...
+
+--Parce que c'est son nom, a cet enfant... Ainsi, toi, tu t'appelles...
+Au fait! comment t'appelles-tu?...
+
+--Raynold.
+
+--C'est ca... Raynold... Eh bien! Je t'appelle Raynold... Lui, il
+s'appelle Striga... C'est clair.
+
+--A Gran, cependant... insista Dragoch.
+
+--Oh! interrompit Titcha, a Gran, c'etait Ladko... Mais, a Roustchouk,
+c'est Striga.
+
+Il cligna de l'oeil d'un air malin.
+
+--Comme ca, tu comprends, ni vu, ni connu.
+
+Qu'un malfaiteur s'affuble d'un nom d'emprunt quand il accomplit ses
+mefaits, cela n'est pas pour etonner un policier, mais pourquoi ce nom
+de Ladko, ce meme nom dont etait signe le portrait trouve dans la barge?
+
+--Il existe bien un Ladko pourtant, s'ecria avec impatience Dragoch
+formulant ainsi la conclusion de sa pensee.
+
+--Parbleu! fit Titcha. C'est meme le plus beau de l'affaire.
+
+--Qu'est-ce que c'est que ce Ladko?
+
+--Une canaille, affirma energiquement Titcha.
+
+--Qu'est-ce qu'il t'a fait?
+
+--A moi?... Rien... A Striga...
+
+--Qu'est-ce qu'il a fait a Striga?.
+
+--Il lui a souffle la femme... la belle Natcha.
+
+Natcha! ce meme prenom qui figurait sur le portrait. Dragoch, assure
+d'etre sur la bonne piste, ecoutait avidement Titcha qui poursuivait
+sans se faire prier:
+
+--Depuis, ils ne sont pas amis, tu penses!... C'est pour ca que Striga a
+pris son nom. C'est un malin, Striga.
+
+--Tout cela, objecta Dragoch, ne me dit pas pourquoi il ne faut pas
+prononcer le nom de Ladko.
+
+--Parce qu'il est malsain, expliqua Titcha... A Gran... et ailleurs, tu
+sais qui il designe... Ici, c'est celui d'une espece de pilote qui s'est
+mis contre le-gouvernement... Il conspire, l'imbecile... Et les rues
+sont pleines de Turcs a Roustchouk!
+
+--Qu'est-il devenu? demanda Dragoch.
+
+Titcha fit un geste d'ignorance.
+
+--Il a disparu, repondit-il. Striga dit qu'il est mort.
+
+--Mort!
+
+--Et ca doit etre vrai, puisque Striga a la femme maintenant.
+
+--Quelle femme?
+
+--Eh! la belle Natcha... Apres le nom, la femme... Pas contente, la
+colombe!... Mais Striga la tient bien a bord du chaland.
+
+Tout s'eclaircissait pour Dragoch. Ce n'est pas en compagnie d'un
+vulgaire malfaiteur qu'il avait passe de si longs jours, mais avec un
+patriote exile. Quelle ne devait pas etre en ce moment la douleur du
+malheureux, n'arrivant enfin chez lui apres tant d'efforts, que pour
+trouver sa maison vide!... Il fallait courir a son aide... Quant a la
+bande du Danube, Dragoch, renseigne desormais, n'aurait aucune peine a
+mettre ensuite la main sur elle.
+
+--Il fait chaud!... soupira-t-il en faisant semblant d'etre vaincu par
+l'ivresse.
+
+--Tres chaud, approuva Titcha.
+
+--C'est le racki, balbutia Dragoch.
+
+Titcha abattit son poing sur la table.
+
+--Tu n'as pas la tete solide, l'enfant!.. railla-t-il lourdement. Moi...
+tu vois... Pret a recommencer.
+
+--Je ne peux pas lutter, reconnut Dragoch.
+
+--Mauviette!.. ricana Titcha. Enfin, sortons, si le coeur t'en dit.
+
+Le patron appele et paye, les deux compagnons se retrouverent sur la
+place. Ce changement ne parut pas favorable a Titcha. A peine a l'air
+libre, son ivresse s'aggrava notablement. Dragoch eut peur d'avoir force
+la dose.
+
+--Dis donc, demanda-t-il en montrant l'aval, ce Ladko?...
+
+--Quel Ladko?
+
+--Le pilote. C'est par la qu'il demeurait?
+
+--Non.
+
+Karl Dragoch se tourna du cote de la ville.
+
+--Par la?
+
+--Non plus
+
+--Par la, alors? interrogea Dragoch en indiquant l'amont.
+
+--Oui, balbutia Titcha.
+
+Le detective entraina son compagnon. Celui-ci titubait et se laissait
+conduire en machonnant des propos incoherents quand, apres cinq minutes
+de marche, il s'arreta brusquement, s'efforcant de reprendre son aplomb.
+
+--Qu'est-ce qu'il disait donc, Striga, begayait-il, que Ladko etait
+mort?
+
+--Eh bien?
+
+--Il n'est pas mort, puisqu'il y a quelqu'un chez lui.
+
+Et Titcha montrait, a quelques pas, des raies de lumiere filtrant a
+travers les volets d'une fenetre et striant la chaussee. Dragoch se hata
+vers cette fenetre. Par une fente des volets, Titcha et lui regarderent
+dans la maison.
+
+Ils apercurent une salle de proportions modestes, mais assez
+confortablement meublee. Le desordre des meubles et la couche epaisse de
+poussiere qui les recouvrait incitaient a croire que cette salle
+avait ete le theatre, depuis longtemps abandonne, de quelque scene de
+violence. Le centre en etait occupe par une grande table, sur laquelle
+etait accoude un homme, qui semblait reflechir profondement. La
+contraction de ses doigts a demi disparus dans les cheveux en desordre
+exprimait eloquemment le trouble douloureux de son ame. Des yeux de cet
+homme, de grosses larmes coulaient.
+
+Ainsi qu'il s'y attendait, Karl Dragoch reconnut son compagnon de
+voyage. Mais il ne fut pas seul a reconnaitre le desespere songeur.
+
+--C'est lui!... murmura Titcha en faisant d'energiques efforts pour
+chasser son ivresse.
+
+--Lui?...
+
+--Ladko.
+
+Titcha se passa la main sur le visage et parvint a retrouver un peu de
+sang-froid.
+
+--Il n'est pas mort, la canaille... dit-il entre ses dents. Mais il n'en
+vaut guere mieux... Les Turcs me payeront sa peau plus cher qu'elle ne
+vaut... C'est Striga qui sera content!.. Ne bouge pas d'ici, camarade,
+dit-il en s'adressant a Karl Dragoch. S'il veut sortir, assomme-le!..
+Appelle a l'aide au besoin... Moi, je vais chercher la police...
+
+Sans attendre de reponse, Titcha s'eloigna en courant. A peine s'il
+faisait encore quelques zigzags. L'emotion lui avait rendu son
+equilibre.
+
+Des qu'il fut seul, le detective entra dans la maison.
+
+Serge Ladko ne fit pas un mouvement. Karl Dragoch lui mit la main sur
+l'epaule.
+
+Le malheureux releva la tete. Mais sa pensee restait absente, et son
+regard vague montrait qu'il ne reconnaissait pas son passager. Celui-ci
+ne prononca qu'un mot:
+
+"Natcha!...
+
+Serge Ladko se redressa avec violence. Ses yeux flambaient,
+interrogateurs, rives sur ceux de Karl Dragoch.
+
+--Suivez-moi, dit le detective, et hatons-nous."
+
+
+
+XVII
+
+A LA NAGE
+
+
+La barge volait sur les eaux. Ivre, exalte, en proie a une sorte de
+rage, Serge Ladko, plus furieusement que jamais, pesait sur l'aviron.
+Affranchi des lois communes par la violence de son desir, a peine s'il
+s'accordait, chaque nuit, quelques instants de repos. Il tombait alors,
+assomme, dans un sommeil de plomb, dont il s'eveillait soudainement,
+comme appele par un coup de cloche, deux heures plus tard, pour
+reprendre aussitot son effrayant labeur.
+
+Temoin de cette poursuite acharnee, Karl Dragoch admirait qu'un
+organisme humain put etre doue d'une telle force de resistance. C'etait
+un homme, cependant, qui lui donnait ce prodigieux spectacle, mais un
+homme qui puisait une energie surhumaine dans le plus affreux desespoir.
+
+Soucieux d'epargner au malheureux pilote la plus legere distraction, le
+detective s'appliquait a ne pas rompre le silence. Tout ce qu'il etait
+essentiel de dire, on l'avait dit au depart de Roustchouk. Des que la
+barge eut ete repoussee dans le courant, Karl Dragoch avait, en effet,
+donne les explications indispensables. Tout d'abord, il avait revele sa
+qualite. Puis, en quelques mots brefs, il avait explique pourquoi il
+avait entrepris ce voyage, a la poursuite de la bande du Danube, a
+laquelle la croyance populaire attribuait pour chef un certain Ladko, de
+Roustchouk.
+
+Ce recit, le pilote l'avait ecoute distraitement, en manifestant une
+fievreuse impatience. Que lui importait tout cela? Il n'avait qu'une
+pensee, qu'un but, qu'un espoir: Natcha!
+
+Son attention ne s'etait eveillee qu'au moment ou Karl Dragoch avait
+commence a parler de la jeune femme, a dire comment, de la bouche de
+Titcha, il avait appris que Natcha descendait le cours du fleuve,
+prisonniere a bord d'un chaland commande par le chef de cette bande,
+dont le nom reel n'etait pas Ladko, mais Striga.
+
+A ce nom, Serge Ladko avait pousse un veritable rugissement.
+
+"Striga!" s'etait-il ecrie tandis que sa main crispee etreignait
+violemment l'aviron.
+
+Il n'en avait pas demande davantage. Depuis lors, il se hatait sans
+repit, sans treve, sans repos, les sourcils fronces, les yeux fous,
+toute son ame projetee en avant, vers le but. Ce but, il avait dans son
+coeur la certitude de l'atteindre. Pourquoi? Il eut ete incapable de le
+dire. Il en etait certain, voila tout. Le chaland dans lequel Natcha
+etait prisonniere, il le decouvrirait du premier coup d'oeil, fut-ce
+au milieu de mille autres. Comment? Il n'en savait rien. Mais il le
+decouvrirait. Cela ne se discutait pas, ne faisait pas question. Il
+s'expliquait maintenant pourquoi il lui avait semble connaitre celui
+des geoliers charge de lui apporter ses repas pendant sa premiere
+incarceration, et pourquoi les voix entendues confusement avaient eu un
+echo dans son coeur. Le geolier, c'etait Titcha. Les voix, c'etaient
+celles de Striga et de Natcha. Et de meme, le cri apporte par la nuit,
+c'etait encore Natcha appelant inutilement a l'aide. Que ne s'etait-il
+arrete alors! Que de regrets, que de remords il se fut epargnes!
+
+A peine si, au moment de sa fuite, il avait apercu dans l'obscurite la
+masse sombre de la prison flottante dans laquelle il abandonnait, sans
+le savoir, celle qui lui etait si chere. N'importe! cela suffirait. Il
+etait impossible qu'il passat en vue de ce chaland sans qu'au fond de
+son etre une voix mysterieuse ne l'en avertit.
+
+En verite, l'espoir de Serge Ladko etait moins presomptueux qu'on ne
+pourrait etre tente de le croire. Ses chances d'erreur etaient, en
+effet, tres reduites par la rarete des chalands sillonnant le Danube.
+Leur nombre, qui, depuis Orsova, n'avait cesse de diminuer, etait
+devenu tout a fait insignifiant a partir de Roustchouk, et les derniers
+s'etaient arretes a Silistrie. En aval de cette ville, que la barge eut
+depassee en vingt-quatre heures, il ne resta que deux gabarres sur le
+fleuve, ou regnaient presque exclusivement desormais les batiments a
+vapeur.
+
+C'est qu'a la hauteur de Roustchouk le Danube est immense. S'etalant sur
+la rive gauche en interminables marais, son lit y depasse deux lieues.
+En aval, il est plus vaste encore, et, entre Silistrie et Braila,
+atteint parfois jusqu'a vingt kilometres de largeur. Cette etendue
+d'eau, c'est une veritable mer, a laquelle ne manquent ni les tempetes,
+ni les lames couronnees d'ecume, et il est concevable que des chalands
+plats, peu faits pour les houles du large, hesitent a s'y aventurer.
+
+Il etait meme fort heureux pour Serge Ladko que le temps restat fixe
+au beau. Dans une embarcation de si petite taille et de formes si peu
+_marines_, il aurait ete force, pour peu que le vent eut souffle avec
+quelque violence, de chercher refuge dans une anfractuosite de la rive.
+
+Karl Dragoch, qui, tout en s'interessant de grand coeur aux soucis de
+son compagnon, visait aussi un autre but, ne laissait pas d'etre trouble
+en constatant le desert de cette morne etendue. Titcha ne lui avait-il
+pas donne un renseignement mensonger? L'arret successif de tous les
+chalands lui faisait craindre que Striga n'eut ete dans la necessite de
+les imiter. Son inquietude devint telle qu'il finit par s'en ouvrir a
+Serge Ladko.
+
+"Un chaland est-il capable d'aller jusqu'a la mer? demanda-t-il.
+
+--Oui, repondit le pilote. Cela arrive rarement, mais ca se voit
+cependant.
+
+--Vous en avez conduit vous-meme?
+
+--Quelquefois.
+
+--Comment font-ils pour decharger leur cargaison?
+
+--En s'abritant dans une des criques qui existent au dela des bouches,
+et ou des vapeurs viennent les trouver.
+
+--Les bouches, dites-vous. Il y en a plusieurs, en effet.
+
+--Il y a deux branches principales, repondit Serge Ladko. L'une, au
+Nord, celle de Kilia; l'autre, plus au Sud, celle de Sulina. Cette
+derniere est la plus importante.
+
+--Cela ne peut-il etre pour nous une cause d'erreur? s'enquit Karl
+Dragoch.
+
+--Non, affirma le pilote. Des gens qui se cachent ne passent pas par
+Sulina. Nous prendrons le bras du Nord.
+
+Karl Dragoch ne fut qu'a demi rassure par cette reponse. Pendant que
+l'on suivrait une route, la bande pouvait parfaitement s'echapper par
+l'autre. Mais que faire contre cette eventualite, sinon s'en remettre a
+la chance, puisqu'on ne possedait pas le moyen de surveiller a la fois
+toutes les bouches du fleuve? Comme s'il eut devine sa pensee, Serge
+Ladko completa son explication de cette maniere rassurante:
+
+--D'ailleurs, au dela de la bouche de Kilia, il existe une anse, dans
+laquelle un chaland peut proceder a un transbordement. Par la bouche de
+Sulina, il lui faudrait au contraire decharger dans le port de ce nom,
+qui est situe au bord meme de la mer. Quant au bras Saint-Georges, qui
+coule plus au Sud, il est a peine navigable, bien qu'il soit le plus
+important au point de vue de la largeur. Aucune erreur n'est donc a
+craindre."
+
+Dans la matinee du 14 octobre, le quatrieme jour apres le depart de
+Roustchouk, la barge parvint enfin au delta du Danube.
+
+Laissant sur la droite le bras de Sulina, elle s'engagea franchement
+dans celui de Kilia. A midi, on passait devant Ismail, derniere ville de
+quelque importance que l'on dut rencontrer. Des les premieres heures du
+lendemain, on deboucherait dans la mer Noire.
+
+Aurait-on rejoint auparavant le chaland de Striga? Rien n'autorisait a
+le croire. Depuis qu'on avait abandonne le bras principal, la solitude
+du fleuve etait devenue complete. Si loin que s'etendit le regard,
+plus une voile, plus un panache de fumee. Karl Dragoch etait devore
+d'inquietude.
+
+Quant a Serge Ladko, s'il etait inquiet, il n'en laissait rien paraitre.
+Toujours courbe sur l'aviron, il poussait inlassablement la barge de
+l'avant, attentif a suivre le chenal que seule une longue pratique lui
+permettait de reconnaitre entre les rives basses et marecageuses.
+
+Son courage obstine devait avoir sa recompense. Dans l'apres-midi de ce
+meme jour, vers cinq heures, un chaland apparut enfin, mouille a une
+douzaine de kilometres au-dessous de la ville forte de Kilia. Serge
+Ladko, arretant le mouvement de son aviron, saisit une longue-vue et
+examina attentivement ce chaland.
+
+" C'est lui!... dit-il d'une voix etouffee en laissant retomber
+l'instrument.
+
+--Vous en etes sur?
+
+--Sur, affirma Serge Ladko. J'ai reconnu Yacoub Ogul, un habile pilote
+de Roustchouk, ame damnee de Striga, dont il conduit certainement le
+bateau.
+
+--Qu'allons-nous faire? demanda Karl Dragoch.
+
+Serge Ladko ne repondit pas sur-le-champ. Il reflechissait. Le detective
+reprit:
+
+--Il faut revenir en arriere jusqu'a Kilia et au besoin jusqu'a Ismail.
+La, nous nous procurerons du renfort.
+
+Le pilote hocha negativement la tete.
+
+--Remonter jusqu'a Ismail, en refoulant le courant, ou seulement jusqu'a
+Kilia, dit-il, cela demanderait trop de temps. Le chaland prendrait de
+l'avance, et, en mer, on ne pourrait plus le retrouver. Non, restons ici
+et attendons la nuit. J'ai une idee. Si je ne reussis pas, nous suivrons
+le chaland de loin, et, quand nous connaitrons son lieu de relache, nous
+irons chercher de l'aide a Sulina.
+
+A huit heures, l'obscurite devenue complete, Serge Ladko laissa
+deriver la barge Jusqu'a deux cents metres du chaland. La, il mouilla
+silencieusement son grappin. Puis, sans un mot d'explication a Karl
+Dragoch qui le regardait faire avec etonnement, il quitta ses vetements
+et s'elanca dans le fleuve.
+
+Fendant l'eau d'un bras robuste, il se dirigea en droite ligne vers
+le chaland qu'il distinguait confusement dans l'ombre. Quand il l'eut
+depasse, a distance suffisante pour ne pas etre apercu, il nagea en sens
+contraire, et, refoulant le courant assez rapide, vint s'accrocher
+au large safran du gouvernail. Il ecouta. Presque etouffe par le
+frissonnement soyeux de l'eau courant sur les flancs de la gabarre,
+un air de danse parvint jusqu'a lui. Au-dessus de sa tete, quelqu'un
+chantonnait a mi-voix. Cramponne des pieds et des mains a la surface
+gluante du bois, Serge Ladko s'eleva d'un lent effort jusqu'a la partie
+superieure du safran et reconnut Yacoub Ogul.
+
+A bord, tout etait tranquille. Aucun bruit ne sortait du rouf, dans
+lequel Ivan Striga s'etait sans doute retire. Des hommes de l'equipage,
+cinq devisaient paisiblement, etendus sur le pont vers l'avant. Leurs
+voix se fondaient en un murmure confus. Seul, Yacoub Ogul se trouvait
+a l'arriere. Monte au-dessus du rouf, il s'etait assis sur la barre du
+gouvernail et se laissait bercer par la paix nocturne, en murmurant une
+chanson familiere.
+
+La chanson s'eteignit tout a coup. Deux mains de fer broyaient la gorge
+du chanteur, qui, basculant par-dessus le couronnement, vint tomber en
+travers du safran. Etait-il mort? Jambes et bras ballants, son corps
+inerte pendait comme un linge de part et d'autre de cette arete etroite.
+Serge Ladko desserra son etreinte et saisit l'homme par la ceinture,
+puis diminuant graduellement la pression de ses genoux contre le safran,
+il se laissa glisser peu a peu et s'enfonca silencieusement dans l'eau.
+
+Nul, dans le chaland, n'avait soupconne l'agression. Ivan Striga n'etait
+pas sorti du rouf. A l'avant, les cinq causeurs continuaient leur
+paisible conversation.
+
+Serge Ladko, cependant, nageait vers la barge. Le retour etait plus
+penible que l'aller. Outre qu'il lui fallait maintenant remonter le
+courant, il avait a soutenir le corps de Yacoub Ogul. Si celui-ci
+n'etait pas mort, il n'en valait guere mieux. La fraicheur de l'eau
+ne l'avait pas ranime; il ne faisait pas un mouvement. Serge Ladko
+commencait a craindre d'avoir eu la main trop lourde.
+
+Alors que cinq minutes avaient suffi pour venir de la barge au chaland,
+plus d'une demi-heure fut necessaire pour refaire le meme parcours en
+sens inverse. Encore le pilote eut-il la chance de ne pas s'egarer dans
+l'ombre.
+
+" Aidez-moi, dit-il a Karl Dragoch en saisissant enfin l'embarcation. En
+voici toujours un.
+
+Avec le secours du detective, Yacoub Ogul fut passe par-dessus bord et
+depose dans la barge.
+
+--Est-il mort? demanda Serge Ladko.
+
+Karl Dragoch se pencha sur le captif.
+
+--Non, dit-il. Il respire.
+
+Serge Ladko eut un soupir de satisfaction et, reprenant aussitot
+l'aviron, commenca a remonter le courant.
+
+--Alors, attachez-le, et solidement, dit-il tout en godillant, si vous
+ne voulez pas qu'il vous brule la politesse quand je vous aurai depose a
+terre.
+
+--Nous allons donc nous separer? demanda Karl Dragoch.
+
+--Oui, repondit Serge Ladko. Quand vous aurez pris terre, je retournerai
+aux alentours du chaland, et demain je m'arrangerai pour m'introduire a
+bord.
+
+--En plein jour?
+
+--En plein jour. J'ai mon idee. Soyez tranquille, pendant un certain
+temps tout au moins, je ne courrai aucun danger. Plus tard, quand nous
+serons pres de la mer Noire, je ne dis pas que les choses ne risquent de
+se gater. Mais je compte sur vous a ce moment que je retarderai le plus
+possible.
+
+--Sur moi?... Que pourrai-je donc faire?
+
+--M'amener du secours.
+
+--Je m'y emploierai, n'en doutez pas, affirma chaleureusement Karl
+Dragoch.
+
+--Je n'en doute pas, mais vous aurez peut-etre quelque difficulte. Vous
+ferez pour le mieux, voila tout. Ne perdez pas de vue que le chaland
+quittera son mouillage demain a midi, et que, si rien ne l'arrete, il
+sera en mer vers quatre heures. Basez-vous la-dessus.
+
+--Pourquoi ne restez-vous pas avec moi? demanda Karl Dragoch tres
+inquiet pour son compagnon.
+
+--Parce que vous pouvez eprouver du retard, ce qui permettrait a Striga
+de prendre de l'avance et de disparaitre. Il ne faut pas qu'il atteigne
+la mer. Et il ne l'atteindra pas, meme si vous arrivez trop tard pour me
+preter main-forte. Seulement, dans ce cas, il est probable que je serai
+mort."
+
+Le ton du pilote etait sans replique. Comprenant que rien ne le ferait
+changer d'avis, Karl Dragoch n'insista pas. La barge fut donc conduite a
+la rive, et Yacoub Ogul, toujours evanoui, fut depose sur le sol.
+
+Aussitot, Serge Ladko poussa au large. La barge disparut dans la nuit.
+
+
+
+XVIII
+
+LE PILOTE DU DANUBE
+
+
+Quand Serge Ladko eut disparu dans l'ombre, Karl Dragoch hesita un
+instant sur ce qu'il convenait de faire. Seul, au debut de la nuit, en
+ce point de la frontiere de la Bessarabie, encombre du corps inerte d'un
+prisonnier dont son devoir lui interdisait de se separer, sa situation
+ne laissait pas d'etre fort embarrassante. Cependant, comme il etait
+evident qu'un secours ne lui arriverait pas sans qu'il allat le
+chercher, il lui fallut bien prendre une decision. Le temps pressait.
+D'une heure, d'une minute peut-etre pouvait dependre le salut de Serge
+Ladko. Abandonnant provisoirement Yacoub Ogul toujours evanoui, et
+suffisamment ligotte, d'ailleurs, pour que la fuite lui fut interdite
+en cas de retour a la vie, il remonta vers l'amont aussi vite que le
+permettait la nature du terrain.
+
+Apres une demi-heure de marche dans un pays completement desert, il
+commencait a craindre d'etre oblige de pousser jusqu'a Kilia, lorsqu'il
+decouvrit enfin une maison batie au bord du fleuve.
+
+Ce ne fut pas une petite affaire que de se faire ouvrir la porte de
+cette maison, qui semblait etre une ferme de quelque importance. A
+pareille heure, en pareil lieu, une certaine mefiance est excusable, et
+les habitants de cette demeure paraissaient peu friands d'en permettre
+l'entree. La difficulte s'aggravait de l'impossibilite ou l'on etait de
+se comprendre, ces paysans parlant un patois local que Karl Dragoch,
+malgre son polyglotisme, ne connaissait pas. Inventant un jargon
+de circonstance dans lequel des mots roumains, russes et allemands
+figuraient chacun pour un tiers, il reussit toutefois a gagner
+leur confiance, et la porte si energiquement defendue finit par
+s'entre-bailler.
+
+Une fois dans la place, il lui fallut repondre a un interrogatoire
+serre, dont il sortit necessairement a son honneur, puisque deux heures
+ne s'etaient pas ecoulees depuis son debarquement, qu'une charrette
+l'avait ramene pres de Yacoub Ogul.
+
+Celui-ci n'avait pas repris connaissance. Il ne donna meme aucun signe
+de conscience, quand, de l'herbe de la rive, il fut transporte dans la
+charrette, qui repartit aussitot vers Kilia. Jusqu'a la ferme, force fut
+d'aller au pas, mais, au dela, on trouva un chemin, a la verite fort
+mauvais, qui permit neanmoins d'activer l'allure.
+
+Il etait plus de minuit, quand, apres ces peripeties, Karl Dragoch entra
+dans Kilia. Tout dormait dans la ville, et decouvrir le chef de la
+police ne fut pas chose facile. Il y parvint cependant, et prit, sur
+lui de reveiller ce haut fonctionnaire, qui, sans manifester trop de
+mauvaise humeur, se mit obligeamment a sa disposition.
+
+Karl Dragoch en profita pour faire deposer en lieu sur Yacoub Ogul, qui
+commencait a ouvrir les yeux; puis, libre de ses mouvements, il put
+enfin s'occuper de la capture du reste de la bande et du salut de Serge
+Ladko, qui le passionnait peut-etre plus encore.
+
+Des le premier pas, il se heurta a d'insurmontables difficultes. Aucun
+vapeur n'etait alors a Kilia, et, d'autre part, le chef de la police se
+refusait energiquement a envoyer ses hommes sur le fleuve. Ce bras du
+Danube etant alors indivis entre la Roumanie et la Turquie, on etait en
+droit de craindre que leur intervention ne provoquat de la part de
+la Sublime Porte des reclamations tres regrettables a un moment ou
+grondaient sourdement des menaces de guerre. Si le fonctionnaire roumain
+avait pu feuilleter le livre du Destin, il y aurait vu que cette guerre,
+decretee de toute eternite, eclaterait necessairement quelques mois plus
+tard, et cela l'aurait, sans doute, rendu moins timide; mais, dans
+son ignorance de l'avenir, il tremblait a la pensee d'etre mele
+d'une maniere quelconque a des complications diplomatiques, et il se
+conformait au sage precepte: "Pas d'affaires", qui est, comme on ne
+l'ignore pas, la devise des fonctionnaires de tous les pays.
+
+Le maximum de ce qu'il osa faire, ce fut de donner a Karl Dragoch le
+conseil de se rendre a Sulina et de lui indiquer l'homme capable de le
+conduire dans ce difficile voyage de pres de cinquante kilometres a
+travers le delta du Danube.
+
+Aller reveiller cet homme, le decider, atteler la voiture, la faire
+passer sur la rive droite, tout cela demanda beaucoup de temps. Il etait
+pres de trois heures du matin, quand le detective fut enfin emporte
+au trot d'un petit cheval, dont la qualite etait fort heureusement
+superieure a l'apparence.
+
+Le chef de la police de Kilia avait eu raison en representant comme
+difficile la traversee du Delta. Sur des routes boueuses et parfois
+recouvertes de plusieurs centimetres d'eau, la voiture avancait
+peniblement, et, sans l'habilete du conducteur, elle se fut plus d'une
+fois egaree dans cette plaine ou n'existe aucun point de repere. On
+n'avancait pas vite ainsi, et encore fallait-il de temps a autre laisser
+souffler le cheval extenue.
+
+Midi sonnait comme Karl Dragoch arrivait a Sulina. Le delai fixe par
+Serge Ladko allait expirer dans quelques heures! Sans prendre le temps
+de se restaurer, il courut se mettre en rapport avec les autorites
+locales.
+
+Sulina, devenue roumaine depuis le traite de Berlin, etait ville turque
+a l'epoque de ces evenements. Les relations etant alors des plus tendues
+entre la Sublime Porte et les puissances occidentales, Karl Dragoch,
+sujet hongrois, ne pouvait esperer y etre _persona grata_, malgre la
+mission d'interet general dont il etait investi. Moins mal recu qu'il
+ne le craignait, il ne fut donc pas surpris de ne trouver aupres des
+autorites qu'une aide assez molle.
+
+La police locale, lui dit-on, ne possedant pas d'embarcation qui lui
+fut specialement affectee, il ne devait compter que sur l'aviso de la
+douane, dont le concours etait tout indique dans la circonstance, une
+bande de voleurs pouvant, avec un peu de complaisance, etre assimilee a
+une bande de contrebandiers. Malheureusement, cet aviso, navire a vapeur
+de marche d'ailleurs assez rapide, n'etait pas presentement dans le
+port. Il croisait en mer, mais surement a faible distance de la cote.
+Karl Dragoch n'avait donc qu'a freter une barque de peche, et, des qu il
+serait hors des jetees, il le rencontrerait sans aucun doute.
+
+Le detective, desespere de son impuissance, se resigna a adopter ce
+parti. A une heure et demie de l'apres-midi, il mettait a la voile et
+doublait le mole, a la recherche de l'aviso. Il ne disposait plus que de
+cent cinquante minutes pour arriver au rendez-vous de Serge Ladko!
+
+Celui-ci, pendant que Karl Dragoch subissait cette serie de
+mesaventures, poursuivait methodiquement l'execution de son plan.
+
+Toute la matinee, il etait reste aux aguets, sa barge dissimulee dans
+les roseaux de la rive, s'assurant que le chaland ne faisait aucun
+preparatif de depart. En s'emparant, un peu brutalement peut-etre--mais
+il n'avait pas le choix des moyens--de Yacoub Ogul, c'est ce but
+precisement qu'il avait vise. Ainsi qu'il l'avait prevu, Striga n'osait
+s'aventurer sans guide dans une navigation des plus delicates et que
+l'abondance des bancs de sable rend impraticable a qui n'en a pas
+fait l'etude exclusive de sa vie. Il etait a croire que les pirates,
+incapables de s'expliquer la disparition de leur pilote, saisiraient la
+premiere occasion de le remplacer. Mais les pilotes n'abondent pas sur
+le bras de Kilia, et, jusqu'a onze heures du matin, les eaux, si l'on
+fait exception du chaland toujours immobile et de la barge invisible,
+demeurerent completement desertes A onze heures seulement, deux
+embarcations apparurent du cote de la mer. Serge Ladko, les ayant
+examinees avec sa longue-vue, reconnut que l'une d'elles etait celle
+d'un pilote. Ivan Striga allait donc vraisemblablement trouver le
+secours qu'il devait attendre avec impatience. Le moment d'intervenir
+etait arrive.
+
+La barge sortit hors des roseaux et se rapprocha du chaland.
+
+" Oh! du chaland!... hela Serge Ladko quand il fut a portee de la voix.
+
+--Oh!... lui fut-il repondu.
+
+Un homme apparut sur le rouf. Cet homme, c'etait Ivan Striga.
+
+Quelle fureur gronda dans le coeur de Serge Ladko, lorsqu'il apercut cet
+ennemi acharne de son bonheur, le lache qui, depuis tant de mois, tenait
+Natcha en son pouvoir!
+
+Mais il s'attendait a cette rencontre qu'il avait cherchee. Il y etait
+prepare. Sa fureur, il la renferma en lui-meme, et, se faisant violence:
+
+--Vous n'auriez pas besoin d'un pilote? demanda-t-il d'une voix calme.
+
+Au lieu de repondre, Striga, abritant ses yeux de la main, considera un
+long instant celui qui l'interpellait. A vrai dire, d'un seul regard
+il avait ete fixe sur la personnalite du nouveau venu. Mais, qu'il eut
+devant lui le mari de Natcha, cela lui paraissait si extraordinaire et,
+on peut le dire, si inespere, qu'il hesitait devant l'evidence.
+
+--N'etes-vous pas Serge Ladko, de Roustchouk? interrogea-t-il a son
+tour.
+
+--C'est bien moi, repondit le pilote.
+
+--Ne me reconnaissez-vous pas?
+
+--Il faudrait donc etre aveugle, repliqua Serge Ladko. Je vous reconnais
+parfaitement, Ivan Striga.
+
+--Et vous me faites vos offres de service?
+
+--Pourquoi pas? je suis pilote, declara froidement Serge Ladko.
+
+Striga balanca un instant. Que celui qu'il haissait le plus au monde
+vint ainsi benevolement se mettre a sa merci, c'etait trop beau. Cela
+ne cachait-il pas un piege?... Mais quel danger pouvait faire courir un
+homme seul a un equipage nombreux et resolu? Qu'il conduisit le chaland
+jusqu'a la mer, puisqu'il avait la sottise de le proposer! Une fois en
+mer, par exemple!...
+
+--Embarque! conclut le pirate, la bouche deformee par un rictus cruel
+que vit distinctement Serge Ladko.
+
+Celui-ci ne se fit pas repeter l'invitation. Sa barge accosta le
+chaland, a bord duquel il monta. Striga s'avanca au-devant de lui.
+
+--Me permettrez-vous, dit-il, de vous exprimer ma surprise de vous
+rencontrer aux bouches du Danube?
+
+Le pilote garda le silence.
+
+--On vous croyait mort, reprit Striga, depuis le temps que vous avez
+disparu de Roustchouk.
+
+Cette insinuation n'obtint pas plus de succes que la precedente.
+
+--Qu'etiez-vous devenu? interrogea Striga sans se decourager.
+
+--Je n'ai pas quitte le voisinage de la mer, repondit enfin Serge Ladko.
+
+--Si loin de Roustchouk! s'exclama Striga.
+
+Serge Ladko fronca les sourcils. Cet interrogatoire commencait a
+l'exasperer. Suivant la ligne de conduite qu'il s'etait tracee, il
+refrena toutefois son impatience et expliqua posement:
+
+--Les periodes troublees ne sont pas favorables aux affaires.
+
+Striga le considera d'un oeil narquois.
+
+--Et l'on vous disait patriote! s'ecria-t-il avec ironie.
+
+--Je ne fais plus de politique, dit sechement Serge Ladko.
+
+A ce moment, le regard de Striga tomba sur la barge, que le courant
+avait fait eviter a l'arriere du chaland. Il tressaillit violemment. Il
+ne pouvait se tromper. C'etait bien cette barge, dont il s'etait servi
+lui-meme pendant huit jours, et qu'il avait retrouvee amarree au quai de
+Semlin. Serge Ladko mentait donc quand il pretendait ne pas avoir quitte
+le delta du Danube?
+
+--Depuis que vous avez quitte Roustchouk, vous ne vous etes pas eloigne
+de ces parages? insista Striga en scrutant de l'oeil son interlocuteur.
+
+--Non, repondit Serge Ladko.
+
+--Vous m'etonnez, fit Striga.
+
+--Pourquoi? Avez-vous cru me rencontrer ailleurs?
+
+--Vous, non. Mais cette embarcation... Je jurerais l'avoir vue sur le
+haut fleuve.
+
+--C'est bien possible, repondit Serge Ladko avec indifference. Je l'ai
+achetee, il y a trois jours, d'un homme qui disait arriver de Vienne.
+
+--Comment etait cet homme? demanda vivement Striga dont les soupcons
+evoluaient vers Karl Dragoch.
+
+--Un brun, avec des lunettes.
+
+--Ah!... fit Striga tout songeur.
+
+Les reponses du pilote l'avaient visiblement ebranle. Il ne savait plus
+ce qu'il devait croire. Mais il ne tarda pas a liberer son esprit de
+toute preoccupation. Qu'importait apres tout? Que Serge Ladko dit ou ne
+dit pas la verite, il n'en etait pas moins entre ses mains. L'imbecile,
+qui se jetait ainsi dans la gueule du loup!... Entre sur le chaland,
+il n'en sortirait pas vivant. Voila des mois que Striga mentait en
+affirmant a Natcha qu'elle etait veuve. Des qu'on serait en mer, ce
+mensonge deviendrait une verite.
+
+--Partons! dit-il en maniere de conclusion a ses pensees.
+
+--A midi, repondit tranquillement Serge Ladko qui, sortant des
+provisions d'un sac qu'il portait a la main, se mit en devoir de
+dejeuner.
+
+Le pirate eut un geste d'impatience. Serge Ladko feignit de n'en rien
+voir.
+
+--Je dois vous prevenir, dit Striga, que je tiens a etre a la mer avant
+la nuit.
+
+--Nous y serons," affirma le pilote, sans montrer la moindre velleite de
+modifier sa decision.
+
+Striga s'eloigna vers l'avant. A en juger par l'expression reflechie de
+son visage, il lui restait un souci. Que le mari s'offrit a conduire
+precisement le chaland dans lequel sa femme etait retenue prisonniere,
+cette coincidence etait tout de meme par trop extraordinaire. Certes,
+rien ne pouvant empecher que Serge Ladko ne fut seul a bord contre six
+hommes determines, Striga eut sagement fait en ne cherchant pas plus
+loin. Mais il se tenait en vain ce raisonnement irrefutable. C'etait
+pour lui un besoin de savoir si la disparition de Natcha etait connue du
+principal interesse. Sa curiosite surexcitee ne lui laissa pas de cesse
+qu'il n'y eut cede.
+
+"Avez-vous recu des nouvelles de Roustchouk depuis que vous l'avez
+quitte? demanda-t-il en revenant vers le pilote qui continuait
+paisiblement son repas.
+
+--Jamais, repondit celui-ci.
+
+--Ce silence ne vous a pas surpris?
+
+--Pourquoi m'aurait-il surpris? demanda Serge Ladko en fixant son
+interlocuteur.
+
+Quelle que fut son audace, celui-ci se sentit gene sous ce ferme regard.
+
+--Je croyais, balbutia-t-il, que vous y aviez laisse votre femme.
+
+--Et moi je crois, repliqua froidement Serge Ladko, qu'un autre sujet de
+conversation serait preferable entre nous."
+
+Striga se le tint pour dit.
+
+Quelques minutes apres midi, le pilote donna l'ordre de lever l'ancre,
+puis, la voile hissee et bordee, il prit lui-meme la barre. A ce moment
+Striga s'approcha de lui.
+
+"Je dois vous prevenir, lui dit-il, que le chaland a besoin de fond.
+
+--Il est sur lest, objecta Serge Ladko. Deux pieds d'eau doivent
+suffire.
+
+--Il en faut sept, affirma Striga.
+
+--Sept! s'ecria le pilote, pour qui ce seul mot etait une revelation.
+
+Voila donc pourquoi la bande du Danube avait echappe jusqu'ici a
+toutes les poursuites! Son bateau etait habilement truque. Ce qu'on
+en apercevait hors de l'eau n'etait qu'une trompeuse apparence. Le
+veritable chaland etait sous-marin, et c'est dans cette cachette
+qu'etait depose le produit de ses rapines. Cachette qui pouvait,
+au besoin, Serge Ladko le savait par experience, se transformer en
+inviolable cachot.
+
+--Sept, avait repete Striga en reponse. a l'exclamation du pilote.
+
+--C'est bien," dit celui-ci sans faire d'autre observation.
+
+Pendant les premiers moments qui suivirent le depart, Striga, qui
+conservait malgre tout un reste d'inquietude, ne se departit pas d'une
+surveillance rigoureuse. Mais l'attitude de Serge Ladko etait de
+nature a le rassurer. Tres applique a ses fonctions, il ne nourrissait
+visiblement aucun mauvais dessein et prouvait que sa reputation
+d'habilete etait amplement justifiee. Sous sa main, le chaland evoluait
+docilement entre les bancs invisibles et suivait avec une precision
+mathematique les sinuosites de la passe.
+
+Peu a peu, les dernieres craintes du pirate s'evanouirent. La navigation
+se poursuivait sans incident. Bientot on atteindrait la mer.
+
+Il etait quatre heures quand on l'apercut. Apres un dernier coude du
+fleuve, le ciel et l'eau se rejoignirent a l'horizon.
+
+Striga interpella le pilote.
+
+"Nous voici pares, je pense? dit-il. Ne pourrait-on rendre la barre au
+timonier habituel?
+
+--Pas encore, repondit Serge Ladko. Le plus difficile n'est pas fait."
+
+A mesure qu'on gagnait vers l'embouchure, un champ plus vaste etait
+offert a la vue. Place au sommet mouvant de cet angle dont les branches
+s'ouvraient peu a peu, Striga tenait son regard obstinement dirige vers
+la mer. Tout a coup, il saisit une longue-vue, la braqua sur un petit
+vapeur de quatre a cinq cents tonneaux qui doublait la pointe Nord,
+puis, apres un bref examen, donna l'ordre de hisser un pavillon en tete
+de mat. On repondit aussitot par un signal pareil a bord du vapeur, qui,
+venant sur tribord, commenca a se rapprocher de l'estuaire.
+
+A ce moment, Serge Ladko ayant pousse la barre toute a babord, le
+chaland abattit sur tribord, et, coupant obliquement le courant, prit
+son erre vers le Sud-Est, comme pour aborder la rive droite.
+
+Striga etonne, regarda le pilote dont l'impassibilite le rassura. Un
+dernier banc de sable obligeait sans doute les bateaux a suivre cette
+route capricieuse.
+
+Striga ne se trompait pas. Oui, un banc de sable gisait en effet dans
+le lit du fleuve, mais non pas du cote de la mer, et c'est droit sur ce
+banc que Serge Ladko gouvernait d'une main ferme.
+
+Soudain, il y eut un formidable craquement. Le chaland en fut ebranle
+jusque dans ses fonds. Sous le choc, le mat vint en bas, casse net au
+ras de l'emplanture, et la voile s'abattit en grand, recouvrant de
+ses larges plis les hommes qui se trouvaient a l'avant. Le chaland,
+irremediablement engrave, demeura immobile.
+
+A bord, tout le monde avait ete renverse, y compris Striga, qui se
+releva ivre de rage.
+
+Son premier regard fut pour Serge Ladko. Le pilote ne paraissait pas emu
+de l'accident. Il avait lache la barre, et, les mains enfoncees dans les
+poches de sa vareuse, il surveillait son ennemi, le regard attentif a ce
+qui allait suivre.
+
+" Canaille! " hurla Striga, qui, brandissant un revolver, courut vers
+l'arriere.
+
+A la distance de trois pas, il tira.
+
+Serge Ladko s'etait baisse. La balle passa au-dessus de lui sans
+l'atteindre. Aussitot redresse, il fut d'un bond sur son adversaire, que
+son couteau frappa au coeur. Ivan Striga s'ecroula comme une masse.
+
+Le drame s'etait deroule si rapidement, que les cinq hommes de
+l'equipage, embarrasses, d'ailleurs, dans les plis de la voile,
+n'avaient pas eu le temps d'intervenir. Mais quel hurlement ils
+pousserent en voyant tomber leur chef!
+
+Serge Ladko, s'elancant a l'avant du spardeck, se precipita a leur
+rencontre. De la, il dominait le pont, sur lequel les hommes accouraient
+en tumulte.
+
+"Arriere! cria-t-il, les deux mains armees de revolvers, dont l'un
+venait d'etre arrache a Striga.
+
+Les hommes s'arreterent. Ils n'avaient point d'armes, et, pour s'en
+procurer, il leur fallait penetrer dans le rouf, c'est-a-dire passer
+sous le feu de l'ennemi.
+
+--Un mot, camarades, reprit Serge Ladko sans quitter son attitude
+menacante. J'ai la onze coups. C'est plus qu'il n'en faut pour vous
+descendre tous jusqu'au dernier. Je vous previens que je tire, si vous
+ne reculez pas immediatement vers l'avant.
+
+L'equipage se consulta, indecis. Serge Ladko comprit que, s'ils se
+ruaient tous a la fois, il arriverait bien sans doute a en abattre
+quelques-uns, mais qu'il serait lui-meme abattu par les autres.
+
+--Attention!... Je compte jusqu'a trois, annonca-t-il, sans leur laisser
+le temps de la reflexion. Un!...
+
+Les hommes ne bougerent pas.
+
+--Deux!... prononca le pilote.
+
+Il y eut un mouvement dans le groupe. Trois hommes ebaucherent une
+velleite d'attaque. Deux commencerent a battre, en retraite.
+
+--Trois!..." dit Serge Ladko en pressant la detente.
+
+Un homme tomba, l'epaule traversee d'une balle. Ses compagnons
+s'empresserent de prendre la fuite.
+
+Serge Ladko, sans quitter son poste d'observation, jeta un regard
+vers le vapeur qui avait obei au signal de Striga. Le batiment etait
+maintenant a moins d'un mille. Lorsqu'il serait bord a bord avec le
+chaland, lorsque son equipage se serait joint aux pirates, dont il etait
+necessairement plus ou moins complice, la situation deviendrait des plus
+graves.
+
+Le steamer approchait toujours. Il n'etait plus qu'a trois encablures,
+quand, evoluant brusquement sur tribord, il decrivit un grand cercle et
+s'eloigna vers la haute mer. Que signifiait cette manoeuvre? Avait-il
+donc ete inquiete par quelque chose que Serge Ladko ne pouvait
+apercevoir?
+
+Celui-ci, le coeur battant, attendit. Quelques minutes s'ecoulerent, et
+un autre vapeur surgit hors de la pointe du Sud. Sa cheminee vomissait
+des torrents de fumee. Le cap droit sur le chaland, il arrivait a toute
+vitesse. Bientot, Serge Ladko put reconnaitre a l'avant une figure amie,
+celle de son passager, M. Jaeger, celle du detective Karl Dragoch. Il
+etait sauve.
+
+Un instant plus tard, le pont de la gabarre etait envahi par la police,
+et son equipage se rendait, sans essayer une resistance inutile.
+
+Pendant ce temps, Serge Ladko s'etait precipite dans le rouf. L'une
+apres l'autre, il en visita les cabines. Une seule porte etait fermee.
+Il la renversa d'un coup d'epaule et s'arreta sur le seuil, eperdu.
+
+Natcha, reconquise, lui tendait les bras.
+
+
+
+XIX
+
+EPILOGUE
+
+
+Le proces de la bande du Danube passa inapercu dans le flamboiement de
+la guerre russo-turque. Les brigands, y compris Titcha aisement cueilli
+a Roustchouk, furent pendus haut et court, sans eveiller dans le public
+l'attention qu'en de moins tragiques circonstances on eut accorde a leur
+execution.
+
+---Toutefois, les debats donnerent aux principaux interesses
+l'explication de ce qui etait reste jusqu'ici incomprehensible pour eux.
+Serge Ladko sut par suite de quel quiproquo il avait ete emprisonne dans
+le chaland en lieu et place de Karl Dragoch, et comment Striga, ayant
+appris par les journaux l'envoi d'une commission rogatoire a Szalka,
+s'etait introduit dans la maison du pecheur Ilia Brusch, pour repondre
+aux questions du commissaire de police de Gran.
+
+Il sut egalement comment Natcha, enlevee par la bande du Danube, avait
+eu a lutter contre les attaques de Striga, qui, se croyant certain
+d'avoir abattu son ennemi, ne cessait de lui affirmer qu'elle etait
+veuve. Un soir notamment, Striga, a l'appui de son dire, avait montre a
+la jeune femme son propre portrait, qu'il pretendait avoir conquis de
+haute lutte sur le legitime proprietaire. Il en etait resulte une scene
+violente, au cours de laquelle Striga s'etait emporte jusqu'a la menace.
+De la, le cri pousse par Natcha, et que le fugitif avait entendu dans la
+nuit.
+
+Mais c'etait la de l'histoire ancienne. Serge Ladko ne pensait plus aux
+mauvais jours depuis qu'il avait eu le bonheur de retrouver sa chere
+Natcha.
+
+Le territoire de la Bulgarie lui etant interdit, l'heureux couple, apres
+les evenements qui viennent d'etre racontes, s'etait fixe d'abord dans
+la ville roumaine de Giurgievo. C'est la qu'il se trouvait, quand, au
+mois de mai de l'annee suivante, le Tzar declara officiellement la
+guerre au Sultan. Serge Ladko, est-il besoin de le dire, fut des
+premiers qui s'engagerent dans les rangs de l'armee russe, a laquelle,
+grace a sa connaissance du theatre des operations, il rendit
+d'importants services.
+
+La guerre finie, la Bulgarie enfin libre, il revint avec Natcha dans la
+maison de Roustchouk et reprit son metier de pilote. Tous deux y vivent
+encore aujourd'hui, heureux et honores.
+
+Karl Dragoch est reste leur ami. Pendant longtemps, il n'a jamais manque
+de descendre le Danube, au moins une fois l'an, pour venir a Roustchouk.
+Aujourd'hui, les voies ferrees, dont le reseau s'est progressivement
+developpe, lui permettent d'abreger le voyage. Mais c'est toujours
+en suivant les meandres du fleuve que Serge Ladko, au hasard de ses
+pilotages, lui rend ses visites a Budapest.
+
+Des trois garcons que Natcha lui a donnes et qui sont maintenant des
+hommes, le plus jeune, apres un severe apprentissage sous les ordres de
+Karl Dragoch, est en bonne voie pour atteindre les plus hauts grades
+dans l'administration judiciaire de Bulgarie.
+
+Le cadet, digne heritier d'un laureat de la Ligue Danubienne, s'est
+consacre au peuple des eaux. Toutefois, rejetant la ligne, il a
+perfectionne les methodes de combat. Il doit a ses pecheries d'esturgeon
+une celebrite universelle et une fortune qui promet de devenir
+considerable.
+
+Quant a l'aine, il succedera a son pere, lorsque l'age de la retraite
+sonnera pour celui-ci. Par lui seront alors conduits vapeurs et
+chalands, de Vienne a la mer, dans les passes sinueuses et entre les
+bancs perfides du grand fleuve; par lui se perpetuera la race des
+Pilotes du Danube.
+
+Mais, quelle que soit la difference de leurs positions, des trois fils
+de Serge Ladko le coeur bat a l'unisson. Aiguilles par la vie sur des
+routes divergentes, ils se rencontrent toujours a ces carrefours: une
+meme veneration pour leur pere, une egale tendresse pour leur mere, un
+pareil amour de la patrie bulgare.
+
+
+
+TABLE.
+
+Chapitres.
+
+I.--Au concours de Sigmaringen
+
+II.--Aux sources du Danube
+
+III.--Le passager d'Ilia Brusch
+
+IV.--Serge Ladko
+
+V.--Karl Dragoch
+
+VI.--Les yeux bleus
+
+VII.--Chasseurs et gibiers
+
+VIII.--Un portrait de femme
+
+IX.--Les deux echecs de Dragoch
+
+X.--Prisonnier
+
+XI.--Au pouvoir d'un ennemi
+
+XII.--Au nom de la loi
+
+XIII.--Une commission rogatoire
+
+XIV.--Entre ciel et terre
+
+XV.--Pres du but
+
+XVI.--La maison vide
+
+XVII.--A la nage
+
+XVIII.--Le pilote du Danube
+
+XIX.--Epilogue
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le pilote du Danube, by Jules Verne
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PILOTE DU DANUBE ***
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+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and PG Distributed
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+works. See paragraph 1.E below.
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+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
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+Foundation
+
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+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
+download any of these eBooks directly, rather than using the regular
+search system you may utilize the following addresses and just
+download by the etext year.
+
+ https://www.gutenberg.org/etext06
+
+ (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
+
+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
+
+
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Binary files differ
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--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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