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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:37:04 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le pilote du Danube + +Author: Jules Verne + +Release Date: March 6, 2004 [EBook #11484] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PILOTE DU DANUBE *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and PG Distributed +Proofreaders. This file was produced from images generously made +available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + + + + + +</pre> + + + +<h1>LE PILOTE DU DANUBE</h1> + +<h3>PAR</h3> + +<h2>JULES VERNE</h2> + +<h2>1920 </h2> + +<br><br><br> + + +<a name="I"></a> +<h3>I</h3> + +<h3>AU CONCOURS DE SIGMARINGEN.</h3> + +<p>Ce jour-là, samedi 5 août 1876, une foule +nombreuse et bruyante remplissait le cabaret +à l'enseigne du <i>Rendez-vous des Pêcheurs</i>. +Chansons, cris, chocs des verres, applaudissements, +exclamations se fondaient en +un terrible vacarme que dominaient, à intervalles +presque réguliers, ces <i>hoch!</i> par +lesquels a coutume de s'exprimer la joie +allemande à son paroxysme.</p> + +<p>Les fenêtres de ce cabaret donnaient +directement sur le Danube, à l'extrémité +de la charmante petite ville de Sigmaringen, +capitale de l'enclave prussienne de Hohenzollern, +située, presque à l'origine de ce +grand fleuve de l'Europe centrale.</p> + +<p>Obéissant à l'invitation de l'enseigne +peinte en belles lettres gothiques au-dessus +de la porte d'entrée, c'est là que s'étaient +réunis les membres de la Ligue Danubienne, +société internationale de pêcheurs appartenant +aux diverses nationalités riveraines. +Il n'est pas de joyeuse réunion sans notable +beuverie. Aussi buvait-on de bonne bière +de Munich et de bon vin de Hongrie à +pleines chopes et à pleins verres. On fumait +aussi, et la grande salle était tout obscurcie +par la fumée odorante que les longues +pipes crachaient sans relâche. Mais, si les +sociétaires ne se voyaient plus, ils s'entendaient +de reste, à moins qu'ils ne fussent +sourds.</p> + +<p>Calmes et silencieux dans l'exercice de +leurs fonctions, les pêcheurs à la ligne sont, +en effet, les gens les plus bruyants du +monde dès qu'ils ont remisé leurs attributs. +Pour raconter leurs hauts faits, ils valent +les chasseurs, ce qui n'est pas peu dire.</p> + +<p>On était à la fin d'un déjeuner des plus +substantiels, qui avait rassemblé autour des +tables du cabaret une centaine de convives, +tous chevaliers de la gaule, enragés de la +flotte, fanatiques de l'hameçon. Les exercices +de la matinée avaient sans doute singulièrement +altéré leurs gosiers, à en juger +par le nombre de bouteilles figurant au +milieu de la desserte. Maintenant, c'était le +tour des nombreuses liqueurs que les +hommes ont imaginées pour succéder au +café.</p> + +<p>Trois heures après midi sonnaient, lorsque +les convives, de plus en plus montés +en couleur, quittèrent la table. Pour être +franc, quelques-uns titubaient et n'auraient +pu se passer complètement du secours de +leurs voisins. Mais le plus grand nombre +se tenaient fermes sur leurs jambes, en +braves et solides habitués de ces longues +séances épulatoires, qui se renouvelaient +plusieurs fois dans l'année à propos des +concours de la Ligue Danubienne.</p> + +<p>De ces concours très suivis, très fêtés, +grande était la réputation sur tout le cours +du célèbre fleuve jaune, et non pas bleu +comme le chante la fameuse valse de Strauss. +Du duché de Bade, du Wurtemberg, de la +Bavière, de l'Autriche, de la Hongrie, de la +Roumanie, de la Serbie, et même des provinces +turques de Bulgarie et de Bessarabie, +les concurrents affluaient.</p> + +<p>La Société comptait déjà cinq années +d'existence. Très bien administrée par son +Président, le Hongrois Miclesco, elle prospérait. +Ses ressources toujours croissantes +lui permettaient d'offrir des prix importants +dans ses concours, et sa bannière étincelait +des glorieuses médailles conquises +de haute lutte sur des associations rivales. +Très au courant de la législation relative à la +pêche fluviale, son Comité directeur soutenait +ses adhérents, tant contre l'État que +contre les particuliers, et défendait leurs +droits et privilèges avec cette ténacité, on +pourrait dire cet entêtement professionnel, +spécial au bipède que ses instincts de +pêcheur à la ligne rendent digne d'être +classé dans une catégorie particulière de +l'humanité.</p> + +<p>Le concours qui venait d'avoir lieu était +le deuxième de cette année 1876. Dès cinq +heures du matin, les concurrents avaient +quitté la ville pour gagner la rive gauche +du Danube, un peu en aval de Sigmaringen. +Ils portaient l'uniforme de la Société: blouse +courte laissant aux mouvements toute leur +liberté, pantalon engagé dans des bottes à +forte semelle, casquette blanche à large +visière. Bien entendu, ils possédaient la +collection complète des divers engins énumérés +au <i>Manuel du Pêcheur</i>: cannes, +gaules, épuisettes, lignes empaquetées dans +leur enveloppe de peau de daim, flotteurs, +sondes, grains de plomb fondus de toutes +tailles pour les plombées, mouches artificielles, +cordonnet, crin de Florence. La +pêche devait être libre, en ce sens que les +poissons, quels qu'ils fussent, seraient de +bonne prise, et chaque pêcheur pourrait +amorcer sa place comme il l'entendrait.</p> + +<p>A six heures sonnant, quatre-vingt-dix-sept +concurrents exactement étaient à leur +poste, la ligne flottante en main, prêts à +lancer l'hameçon. Un coup de clairon +donna le signal, et les quatre-vingt-dix-sept +lignes se tendirent du même mouvement +au-dessus du courant.</p> + +<p>Le concours était doté de plusieurs prix, +dont les deux premiers, d'une valeur de +cent florins chacun, seraient attribués au +pêcheur qui aurait le plus grand nombre +de poissons et à celui qui capturerait la +plus lourde pièce.</p> + +<p>Il n'y eut aucun incident jusqu'au second +coup de clairon, qui, à onze heures moins +cinq, clôtura le concours. Chaque lot fut +alors soumis au jury composé du Président +Miclesco et de quatre membres de la Ligue +Danubienne. Que ces hauts et puissants +personnages prissent leur décision en toute +impartialité et de telle sorte qu'aucune réclamation +ne fut possible, bien qu'on ait la tête +chaude dans le monde particulier des +pêcheurs à la ligne, nul ne le mit en doute +un seul instant. Toutefois, il fallut s'armer +de patience pour connaître le résultat de +leur consciencieux examen, l'attribution des +divers prix, soit du poids, soit du nombre, +devant rester secrète jusqu'à l'heure de la +distribution des récompenses, précédée +d'un repas qui allait réunir tous les concurrents +en de fraternelles agapes.</p> + +<p>Cette heure était arrivée. Les pêcheurs, +sans parler des curieux venus de Sigmaringen, +attendaient, confortablement assis, +devant l'estrade sur laquelle se tenaient le +Président et les autres membres du Jury.</p> + +<p>Et, en vérité, si les sièges, bancs ou +escabeaux, ne faisaient point défaut, les +tables ne manquaient pas non plus, ni, sur +les tables, les moss de bière, les flacons +de liqueurs variées, ainsi que les verres +grands et petits.</p> + +<p>Chacun ayant pris place, et les pipes +continuant à fumer de plus belle, le Président +se leva.</p> + +<p>«Écoutez!.. Écoutez!..» cria-t-on de +tous côtés.</p> + +<p>M. Miclesco vida au préalable un bock +écumeux dont la mousse perla sur la pointe +de ses moustaches.</p> + +<p>«Mes chers collègues, dit-il en allemand, +langue comprise de tous les membres de la +Ligue Danubienne malgré la diversité de +leurs nationalités, ne vous attendez pas à +un discours classiquement ordonné, avec +préambule, développement et conclusion. +Non, nous ne sommes pas ici pour nous +griser de harangues officielles, et je viens +seulement causer de nos petites affaires, en +bons camarades, je dirai même en frères, si +cette qualification vous paraît justifiée pour +une assemblée internationale.</p> + +<p>Ces deux phrases, un peu longues comme +toutes celles qui se débitent généralement +au commencement d'un discours, même +quand l'orateur se défend de discourir, +furent accueillies par d'unanimes applaudissements, +auxquels se joignirent de nombreux +<i>très bien! très bien!</i> mélangés de +<i>hoch!</i>, voire de hoquets. Puis, au Président +levant son verre, tous les verres pleins +firent raison.</p> + +<p>M. Miclesco continua son discours en +mettant le pêcheur à la ligne au premier +rang de l'humanité. Il fit valoir toutes les +qualités, toutes les vertus dont l'a pourvu +la généreuse nature. Il dit ce qu'il lui faut +de patience, d'ingéniosité, de sang-froid, +d'intelligence supérieure, pour réussir dans +cet art, car, plutôt qu'un métier, c'est un +art, qu'il plaça bien au-dessus des prouesses +cynégétiques dont se vantent à tort les chasseurs.</p> + +<p>—Pourrait-on comparer, s'écria-t-il, la +chasse à la pêche?</p> + +<p>—Non! ... non!..., fut-il répondu par toute +l'assistance.</p> + +<p>—Quel mérite y a-t-il à tuer un perdreau +ou un lièvre, lorsqu'on le voit à bonne +portée, et qu'un chien—est-ce que nous +avons des chiens, nous?—l'a dépisté à votre +profit?... Ce gibier, vous l'apercevez de loin, +vous le visez à loisir et vous l'accablez d'innombrables +grains de plomb, dont la plupart +sont tirés en pure perte!... Le poisson, +au contraire, vous ne pouvez le suivre du +regard.... Il est caché sous les eaux.... Ce +qu'il faut de manoeuvres adroites, de délicates +invites, de dépense intellectuelle et +d'adresse, pour le décider à mordre à votre +hameçon, pour le ferrer, pour le sortir de +l'eau, tantôt pâmé à l'extrémité de la ligne, +tantôt frétillant et, pour ainsi dire, applaudissant +lui-même à la victoire du pêcheur!</p> + +<p>Cette fois, ce fut un tonnerre de bravos. +Assurément, le Président Miclesco répondait +aux sentiments de la Ligue Danubienne. +Comprenant qu'il ne pourrait jamais aller +trop loin dans l'éloge de ses confrères, il +n'hésita pas, sans craindre d'être taxé d'exagération, +à placer leur noble exercice au-dessus +de tous les autres, à élever jusqu'aux +nues les fervents disciples de la science +piscicaptologique, à évoquer même le souvenir +de la superbe déesse qui présidait +aux jeux piscatoriens de l'ancienne Rome +dans les cérémonies halieutiques.</p> + +<p>Ces mots furent-ils compris? Probablement, +puisqu'ils provoquèrent de véritables +trépignements d'enthousiasme.</p> + +<p>Alors, après avoir repris haleine en vidant +une chope de bière neigeuse:</p> + +<p>—Il ne me reste plus, dit-il, qu'à nous +féliciter de la prospérité croissante de notre +Société, qui recruté chaque année de nouveaux +membres et dont la réputation est si +bien établie dans toute l'Europe centrale. +Ses succès, je ne vous en parlerai pas. Vous +les connaissez, vous en avez votre part, et +c'est un grand honneur que de figurer dans +ses concours! La presse allemande, la presse +tchèque, la presse roumaine ne lui ont +jamais marchandé leurs éloges si précieux, +j'ajoute si mérités, et je porte un toast, en +vous priant de me faire raison, aux journalistes +qui se dévouent à la cause internationale +de la Ligue Danubienne!</p> + +<p>Certes, on fit raison au Président Miclesco. +Les flacons se vidèrent dans les verres, et +les verres se vidèrent dans les gosiers, avec +autant de facilité que l'eau du grand fleuve +et de ses affluents s'écoule dans la mer.</p> + +<p>On en fût demeuré là, si le discours présidentiel +eût pris fin sur ce dernier toast. +Mais d'autres toasts s'imposaient, d'une +aussi évidente opportunité.</p> + +<p>En effet, le Président s'était redressé de +toute sa hauteur, entre le secrétaire et le trésorier +également debout. De la main droite, +chacun d'eux tenait une coupe de champagne, +la main gauche posée sur le coeur.</p> + +<p>—Je bois à la Ligue Danubienne, dit +M. Miclesco en couvrant l'assistance du +regard.</p> + +<p>Tous s'étaient levés, une coupe au niveau +des lèvres. Les uns montés sur les bancs, +quelques autres sur les tables, on répondit +avec un ensemble parfait à la proposition +de M. Miclesco.</p> + +<p>Celui-ci, les coupes vides, reprit de plus +belle, après avoir puisé aux intarissables +flacons placés devant ses assesseurs et lui:</p> + +<p>—Aux nationalités diverses, aux Badois, +aux Wurtembergeois, aux Bavarois, aux +Autrichiens, aux Hongrois, aux Serbes, aux +Valaques, aux Moldaves, aux Bulgares, +aux Bessarabiens que la Ligue Danubienne +compte dans ses rangs!»</p> + +<p>Et Bessarabiens, Bulgares, Moldaves, +Valaques, Serbes, Hongrois, Autrichiens, +Bavarois, Wurtembergeois, Badois lui +répondirent comme un seul homme en +absorbant le contenu de leurs coupes.</p> + +<p>Enfin le Président termina sa harangue, +en annonçant qu'il buvait à la santé de +chacun des membres de la Société. Mais, +leur nombre atteignant quatre cent soixante-treize, +il fut malheureusement obligé de les +grouper dans un seul toast.</p> + +<p>On y répondit d'ailleurs par mille et mille +<i>hoch!</i> qui se prolongèrent jusqu'à extinction +des forces vocales.</p> + +<p>Ainsi s'acheva le second numéro du programme, +dont le premier avait pris fin avec +les exercices épulatoires. Le troisième +allait consister dans la proclamation des +lauréats.</p> + +<p>Chacun attendait avec une anxiété bien +naturelle, car, ainsi qu'il a été dit, le secret +du Jury avait été gardé. Mais le moment +était venu où on le connaîtrait enfin.</p> + +<p>Le Président Miclesco se mit en devoir de +lire la liste officielle des récompenses dans +les deux catégories.</p> + +<p>Conformément aux statuts de la Société, +les prix de moindre valeur seraient proclamés +les premiers, ce qui donnerait à la +lecture de cette sorte de palmarès un intérêt +Grandissant.</p> + +<p>A l'appel de leur nom, les lauréats des +prix inférieurs dans la catégorie du nombre +se présentèrent devant l'estrade. Le Président +leur donna l'accolade, en leur remettant +un diplôme et une somme d'argent +variable suivant le rang obtenu.</p> + +<p>Les poissons que contenaient les filets +étaient de ceux que tout pêcheur peut +prendre dans les eaux du Danube: épinoches, +gardons, goujons, plies, perches, +tanches, brochets, chevesnes et autres. +Valaques, Hongrois, Badois, Wurtembergeois +figuraient dans la nomenclature de +ces prix inférieurs.</p> + +<p>Le deuxième prix fut attribué, pour +soixante-dix-sept poissons capturés, à un +Allemand du nom de Weber dont le succès +fut accueilli par de chaleureux applaudissements. +Ledit Weber était, en effet, fort +connu de ses confrères. Maintes et maintes +fois déjà, il avait été classé dans les rangs +supérieurs lors des précédents concours, +et l'on s'attendait généralement à ce qu'il +remportât le premier prix du nombre, ce +jour-là.</p> + +<p>Non, soixante-dix-sept poissons seulement +figuraient dans son filet, soixante-dix-sept +bien comptés et recomptés, alors qu'un +concurrent, sinon plus habile, du moins +plus heureux, en avait rapporté quatre-vingt-dix-neuf +dans le sien.</p> + +<p>Le nom de ce maître pêcheur fut alors +proclamé. C'était le Hongrois Ilia Brusch.</p> + +<p>L'assemblée très surprise n'applaudit +pas, en entendant le nom de ce Hongrois +inconnu des membres de la Ligue Danubienne, +dans laquelle il n'était entré que +tout récemment.</p> + +<p>Le lauréat n'ayant pas cru devoir se présenter +pour toucher la prime de cent florins, +le Président Miclesco passa sans plus tarder +à la liste des vainqueurs dans la catégorie +du poids. Les primés furent des Roumains, +des Slaves et des Autrichiens. Lorsque le +nom auquel était attribué le second prix fut +prononcé, ce nom fut applaudi comme l'avait +été celui de l'Allemand Weber. M. Ivetozar, +l'un des assesseurs, triomphait avec un chevesne +de trois livres et demie, qui eût assurément +échappé à un pêcheur possédant +moins d'adresse et de sang-froid. C'était +l'un des membres les plus en vue, les plus +actifs, les plus dévoués de la Société, et +c'est lui qui, à cette époque, avait remporté +le plus grand nombre de récompenses. +Aussi fut-il salué par d'unanimes applaudissements.</p> + +<p>Il ne restait plus qu'à décerner le premier +prix de cette catégorie, et les coeurs +palpitaient en attendant le nom du lauréat.</p> + +<p>Quel ne fut pas l'étonnement, plus que +l'étonnement, quelle ne fut pas la stupéfaction +générale, lorsque le Président Miclesco, +d'une voix, dont il ne pouvait modérer le +tremblement, laissa tomber ces mots:</p> + +<p>« Premier au poids pour un brochet de +dix-sept livres, le Hongrois Ilia Brusch! »</p> + +<p>Un grand silence se fit dans l'assistance. +Les mains prêtes à battre demeurèrent +immobiles, les bouches prêtes à acclamer le +vainqueur se turent. Un vif sentiment de +curiosité immobilisait tout le monde.</p> + +<p>Ilia Brusch allait-il enfin apparaître? +Viendrait-il recevoir du Président Miclesco +les diplômes d'honneur et les deux cents +florins qui les accompagnaient?</p> + +<p>Soudain un murmure courut à travers +l'assemblée.</p> + +<p>Un des assistants, qui, jusque-là, s'était +tenu un peu à l'écart, se dirigeait vers l'estrade.</p> + +<p>C'était le Hongrois Ilia Brusch.</p> + +<p>A en juger par son visage soigneusement +rasé, que couronnait une épaisse chevelure +d'un noir d'encre, Ilia Brusch n'avait pas +dépassé trente ans. D'une stature au-dessus +de la moyenne, large d'épaules, bien planté +sur ses jambes, il devait être d'une force +peu commune. On pouvait être surpris, en +vérité, qu'un gaillard de cette trempe se +complût aux placides distractions de la +pêche à la ligne, au point d'avoir acquis +dans cet art difficile la maîtrise dont le +résultat du concours donnait une irrécusable +preuve.</p> + +<p>Autre particularité assez bizarre, Ilia +Brusch devait, d'une manière ou d'une +autre, être affligé d'une affection de la vue. +De larges lunettes noires cachaient, en +effet, ses yeux, dont il eût été impossible +de reconnaître la couleur. Or, la vue est le +plus précieux des sens pour qui se passionne +aux imperceptibles mouvements de +la flotte, et de bons yeux sont nécessaires +à qui veut déjouer les multiples ruses du +poisson.</p> + +<p>Mais, que l'on fût ou que l'on ne fût pas +étonné, il n'y avait qu'à s'incliner. L'impartialité +du Jury ne pouvant être suspectée, +Ilia Brusch était le vainqueur du concours, +et cela dans des conditions que personne, +de mémoire de ligueur, n'avait jamais réunies. +L'assemblée se dégela donc, et des +applaudissements suffisamment sonores +saluèrent le triomphateur, au moment où +il recevait ses diplômes et ses primes des +mains du Président Miclesco.</p> + +<p>Cela fait, Ilia Brusch, au lieu de descendre +de l'estrade, eut un court colloque avec le +Président, puis se retourna vers l'assemblée +intriguée, en réclamant du geste un silence +qu'il obtint comme par enchantement.</p> + +<p>« Messieurs et chers collègues, dit Ilia +Brusch, je vous demanderai la permission +de vous adresser quelques mots, ainsi que +notre Président veut bien m'y autoriser.</p> + +<p>On aurait entendu voler une mouche dans +la salle tout à l'heure si bruyante. A quoi +tendait cette allocution non prévue au +programme?</p> + +<p>—Je désire d'abord vous remercier, continuait +Ilia Brusch, de votre sympathie et +de vos applaudissements, mais je vous prie +de croire que je ne m'enorgueillis pas plus +qu'il ne convient du double succès que je +viens d'obtenir. Je n'ignore pas que ce succès, +s'il eût appartenu au plus digne, eût +été remporté par quelque membre plus +ancien de la Ligue Danubienne, si riche en +valeureux pêcheurs, et que je le dois, plutôt +qu'à mon mérite, à un hasard favorable.</p> + +<p>La modestie de ce début fut vivement +appréciée de l'assistance, d'où plusieurs +<i>très bien!</i> s'élevèrent en sourdine.</p> + +<p>—Ce hasard favorable, il me reste à le +justifier, et j'ai conçu dans ce but un projet +que je crois de nature à intéresser cette +réunion d'illustres pêcheurs.</p> + +<p>«La mode, vous ne l'ignorez pas, mes +chers collègues, est aux records. Pourquoi +n'imiterions-nous pas les champions d'autres +sports, inférieurs au nôtre à coup sûr, +et ne tenterions-nous pas d'établir le record +de la pêche?</p> + +<p>Des exclamations étouffées coururent +dans l'auditoire. On entendit des <i>ah! ah!</i>, +des <i>tiens! tiens!</i>, des <i>pourquoi pas?</i>, chaque +sociétaire traduisant son impression selon +son tempérament particulier.</p> + +<p>—Quand cette idée, poursuivait cependant +l'orateur, m'est venue pour la première +fois à l'esprit, je l'ai adoptée sur-le-champ, +et sur-le-champ j'ai compris dans quelles +conditions elle devait être réalisée. Mon +titre d'associé de la Ligue Danubienne +limitait, d'ailleurs, le problème. Ligueur du +Danube, c'est au Danube seul qu'il me fallait +demander l'heureuse issue de mon entreprise. +J'ai donc formé le projet de descendre +notre glorieux fleuve, de sa source +même à la mer Noire, et de vivre, durant +ce parcours de trois mille kilomètres, exclusivement +du produit de ma pêche.</p> + +<p>«La chance qui m'a favorisé aujourd'hui +augmenterait encore, s'il était possible, +mon désir d'accomplir ce voyage, dont, j'en +suis certain, vous apprécierez l'intérêt, et +c'est pourquoi, dès à présent, je vous +annonce mon départ, fixé au 10 août, c'est-à dire +à jeudi prochain, en vous donnant +rendez-vous, ce jour-là, au point précis où +commence le Danube.</p> + +<p>Il est plus facile d'imaginer que de décrire +l'enthousiasme que provoqua cette communication +inattendue. Pendant cinq minutes, +ce fut une tempête de <i>hoch!</i> et d'applaudissements +frénétiques.</p> + +<p>Mais un tel incident ne pouvait se terminer +ainsi. M. Miclesco le comprit, et, +comme toujours, il agit en véritable président. +Un peu lourdement peut-être, il se +leva une fois de plus entre ses deux assesseurs.</p> + +<p>—A notre collègue Ilia Brusch! dit-il +d'une voix émue, en brandissant une coupe +de champagne.</p> + +<p>—A notre collègue Ilia Brusch!» répondit +l'assemblée avec un bruit de tonnerre, +auquel succéda immédiatement un profond +silence, les humains n'étant pas conformés, +par suite d'une regrettable lacune, +de manière à pouvoir crier et boire en même +temps.</p> + +<p>Toutefois, le silence fut de courte durée +Le vin pétillant eut tôt fait de rendre aux +gosiers lassés une vigueur nouvelle, ce qui +leur permit de porter encore d'innombrables +santés, jusqu'au moment où fut clôturé, au +milieu de l'allégresse générale, le fameux +concours de pêche ouvert ce jour-là, samedi +5 août 1876, par la Ligue Danubienne, dans +la charmante petite ville de Sigmaringen.</p> + +<br><br><br> +<a name="II"></a> +<h3>II</h3> + +<h3>AUX SOURCES DU DANUBE.</h3> + + +<p>En annonçant à ses collègues réunis au +<i>Rendez-vous des Pêcheurs</i> son projet de descendre +le Danube, la ligne à la main, Ilia +Brusch avait-il ambitionné la gloire? Si tel +était son but, il pouvait se vanter de l'avoir +Atteint.</p> + +<p>La presse s'était emparée de l'incident, et +tous les journaux de la région danubienne, +sans exception, avaient consacré au concours +de Sigmaringen une <i>copie</i> plus ou +moins abondante, mais toujours capable de +chatouiller agréablement l'amour-propre +du vainqueur, dont le nom était en passe +de devenir tout à fait populaire.</p> + +<p>Dès le lendemain, dans son numéro du +6 août, la <i>Neue Freie Press</i>, de Vienne, +notamment, avait inséré ce qui suit:</p> + +<p>Le dernier concours de pêche de la +Ligue Danubienne s'est terminé hier à Sigmaringen +sur un véritable coup de théâtre, +dont un Hongrois du nom d'Ilia Brusch, hier +inconnu, aujourd'hui presque célèbre, a été +le héros.</p> + +<p>»Qu'a donc fait Ilia Brusch, demandez-vous, +pour mériter une gloire aussi soudaine?</p> + +<p>»En premier lieu, cet habile homme a +réussi à s'adjuger les deux premiers prix +du poids et du nombre, en distançant de +loin tous ses concurrents, ce qui, paraît-il, +ne s'était jamais vu depuis qu'il existe des +concours de ce genre. Ce n'est déjà pas +mal. Mais il y a mieux.</p> + +<p>»Quand on a récolté une pareille moisson +de lauriers, quand on a remporté une +aussi éclatante victoire, il semblerait qu'on +soit en droit de goûter un repos mérité. Or, +tel n'est pas l'avis de ce Hongrois étonnant, +qui se prépare à nous étonner plus encore.</p> + +<p>»Si nous sommes bien informés—et +l'on connaît la sûreté de nos informations—Ilia +Brusch aurait annoncé à ses collègues +qu'il se proposait de descendre, la ligne à la +main, tout le Danube, depuis sa source, +dans le duché de Bade, jusqu'à son embouchure, +dans la mer Noire, soit un parcours +de trois mille kilomètres environ.</p> + +<p>»Nous tiendrons nos lecteurs au courant +des péripéties de cette originale entreprise.</p> + +<p>»C'est jeudi prochain, 10 août, qu'Ilia +Brusch doit se mettre en route. Souhaitons-lui +bon voyage, mais souhaitons aussi que +le terrible pêcheur n'extermine pas, jusqu'au +dernier représentant, la gent aquatique +qui peuple les eaux du grand fleuve +international!»</p> + +<p>Ainsi s'exprimait la <i>Neue Freie Press</i> de +Vienne. Le <i>Pester Lloyd</i> de Budapest ne se +montrait pas moins chaleureux, non plus +que le <i>Srbské Noviné</i> de Belgrade et le +<i>Românul</i> de Bucarest, dans lesquels la note +se haussait aux dimensions d'un véritable +article.</p> + +<p>Cette littérature était bien faite pour +attirer l'attention sur Ilia Brusch, et, s'il est +vrai que la presse soit le reflet de l'opinion +publique, celui-ci pouvait s'attendre à exciter +un intérêt grandissant à mesure que se +poursuivrait son voyage.</p> + +<p>Dans les principales villes du parcours +ne trouverait-il pas, d'ailleurs, des membres +de la Ligue Danubienne, qui considéreraient +comme un devoir de contribuer à la +gloire de leur collègue? Nul doute qu'il ne +reçût d'eux assistance et secours, en cas +de besoin.</p> + +<p>Dès à présent, les commentaires de la +presse obtenaient un franc succès parmi +les pêcheurs à la ligne. Aux yeux de ces +professionnels, l'entreprise d'Ilia Brusch +acquérait une énorme importance, et nombre +de ligueurs, attirés à Sigmaringen par +le concours qui venait de finir, s'y étaient +attardés, afin d'assister au départ du champion +de la Ligue Danubienne.</p> + +<p>Quelqu'un qui n'avait pas à se plaindre +de la prolongation de leur séjour, c'était, à +coup sûr, le patron du <i>Rendez-vous des +Pêcheurs</i>. Dans l'après-midi du 8 août, avant-veille +du jour fixé par le lauréat pour le +début de son original voyage, plus de +trente buveurs continuaient à mener +joyeuse vie dans la grande salle du cabaret, +dont la caisse, étant données les facultés +absorbantes de cette clientèle de choix, +connaissait des recettes inespérées.</p> + +<p>Pourtant, malgré la proximité de l'événement +qui avait retenu ces curieux dans +la capitale du Hohenzollern, ce n'est pas +du héros du jour que l'on s'entretenait, le +soir du 8 août, au <i>Rendez-vous des Pêcheurs</i>. +Un autre événement, plus important encore +pour ces riverains du grand fleuve, servait +de thème à la conversation générale et mettait +tout ce monde en rumeur.</p> + +<p>Cette émotion n'avait rien d'exagéré, et +des faits du caractère le plus sérieux la +justifiaient amplement.</p> + +<p>Depuis plusieurs mois, en effet, les rives +du Danube étaient désolées par un perpétuel +brigandage. On ne comptait plus les +fermes dévalisées, les châteaux pillés, les +villas cambriolées, les meurtres même, plusieurs +personnes ayant payé de leur vie la +résistance qu'elles tentaient d'opposer à +d'insaisissables malfaiteurs.</p> + +<p>De toute évidence, une telle série de +crimes n'avait pu être accomplie par quelques +individus isolés. On avait certainement +affaire à une bande bien organisée, et sans +doute fort nombreuse, à en juger par ses +exploits.</p> + +<p>Circonstance singulière, cette bande n'opérait +que dans le voisinage immédiat du +Danube. Au delà de deux kilomètres de part +et d'autre du fleuve, jamais un seul crime +n'avait pu lui être légitimement attribué. +Toutefois, le théâtre de ses opérations ne +paraissait ainsi limité que dans le sens de +la largeur, et les rives autrichiennes, hongroises, +serbes ou roumaines étaient pareillement +mises à sac par ces bandits, qu'on +ne parvenait nulle part à prendre sur le fait.</p> + +<p>Leur coup accompli, ils disparaissaient +jusqu'au prochain crime, commis parfois +à des centaines de kilomètres du précédent. +Dans l'intervalle, on ne trouvait d'eux aucune +trace. Ils semblaient s'être volatilisés, ainsi +que les objets matériels, parfois très encombrants, +qui représentaient leur butin.</p> + +<p>Les gouvernements intéressés avaient +fini par s'émouvoir de ces échecs successifs, +vraisemblablement imputables au défaut +de cohésion des forces répressives. Une +conversation diplomatique s'était engagée +à ce sujet, et, ainsi que la presse en donnait +la nouvelle ce matin même du 8 août, les +négociations venaient d'aboutir à la création +d'une police internationale répartie sur +tout le cours du Danube sous l'autorité d'un +chef unique. La désignation de ce chef avait +été particulièrement laborieuse, mais finalement +on s'était mis d'accord sur le nom +de Karl Dragoch, détective hongrois bien +connu dans la région.</p> + +<p>Karl Dragoch était, en effet, un policier, +remarquable, et la difficile mission qui lui +était confiée n'aurait pu l'être à un plus +digne. Agé de quarante-cinq ans, c'était un +homme de complexion moyenne, plutôt maigre, +et doué de plus de force morale que de +force physique. Il avait assez de vigueur, +cependant, pour supporter les fatigues professionnelles +de son état, comme il avait +assez de bravoure pour en affronter les +dangers. Légalement, il demeurait à Budapest, +mais le plus souvent il était en campagne, +occupé à quelque enquête délicate. +Sa connaissance parfaite de tous les idiomes +du Sud-Est de l'Europe, de l'allemand +et du roumain, du serbe, du bulgare et du +turc, sans parler du hongrois, sa langue +maternelle, lui permettait de n'être jamais +embarrassé, et, en sa qualité de célibataire, +il n'avait pas à craindre que des soucis de +famille vinssent entraver la liberté de ses +mouvements.</p> + +<p>Sa nomination avait, comme on dit, une +bonne presse. Quant au public, il l'approuvait +à l'unanimité. Dans la grande salle du +<i>Rendez-vous des Pêcheurs</i>, la nouvelle en +était accueillie d'une manière tout particulièrement +flatteuse.</p> + +<p>«On ne pouvait mieux choisir, affirmait, +au moment où s'allumaient les lampes du +cabaret, M. Ivetozar, titulaire du second +prix du poids, lors du concours qui venait de +finir. Je connais Dragoch. C'est un homme.</p> + +<p>—Et un habile homme, renchérit le Président +Miclesco.</p> + +<p>—Souhaitons, s'écria un Croate, du nom +peu facile à prononcer de Svrb, propriétaire +d'une teinturerie dans un des faubourgs de +Vienne, qu'il réussisse à assainir les rives +du fleuve. La vie n'y était plus tolérable, en +vérité!</p> + +<p>—Karl Dragoch a affaire à forte partie, +dit l'Allemand Weber, en hochant la tête. +Il faudra le voir à l'oeuvre.</p> + +<p>—A l'oeuvre!... s'écria M. Ivetozar. Il y +est déjà, n'en doutez pas.</p> + +<p>—Certes! approuva M. Miclesco. Karl +Dragoch n'est pas d'un caractère à perdre +son temps. Si sa nomination remonte à +quatre jours, comme le disent les journaux, +il y en a au moins trois qu'il est en campagne.</p> + +<p>—Par quel bout va-t-il commencer? +demanda M. Piscéa, un Roumain au nom +prédestiné pour un pêcheur à la ligne. Je +serais bien embarrassé, je l'avoue, si j'étais +à sa place.</p> + +<p>—C'est précisément pour ça qu'on ne +vous y a pas mis, mon cher, répliqua plaisamment +un Serbe. Soyez sûr que Dragoch +n'est pas embarrassé, lui. Quant à vous dire +son plan, c'est autre chose. Peut-être s'est-il +dirigé sur Belgrade, peut-être est-il resté à +Budapest... A moins qu'il n'ait préféré venir +précisément ici, à Sigmaringen, et qu'il ne +soit en ce moment parmi nous au <i>Rendez-vous +des Pêcheurs!</i></p> + +<p>Cette supposition obtint un grand succès +d'hilarité.</p> + +<p>—Parmi nous!... se récria M. Weber. +Vous nous la baillez belle, Michael Michaelovitch. +Que viendrait-il faire ici, où, de +mémoire d'homme, on n'a jamais eu à +déplorer le moindre crime?</p> + +<p>—Eh! riposta Michael Michaelovitch, ne +serait-ce que pour assister après-demain au +départ d'Ilia Brusch. Ça l'intéresse peut-être, +cet homme.... A moins, toutefois, qu'Ilia +Brusch et Karl Dragoch ne fassent qu'un.</p> + +<p>—Comment, ne fassent qu'un! S'écria-t-on +de toutes parts. Qu'entendez-vous par +là?</p> + +<p>—Parbleu! ce serait très fort. Sous la +peau du lauréat, personne ne soupçonnerait +le policier, qui pourrait ainsi inspecter +le Danube en parfaite liberté.</p> + +<p>Cette fantaisiste boutade fit ouvrir de +grands yeux aux autres buveurs. Ce Michael +Michaelovitch!... Il n'y avait que lui pour +avoir des idées pareilles!</p> + +<p>Mais Michael Michaelovitch ne tenait pas +autrement à celle qu'il venait de risquer.</p> + +<p>—A moins ... commença-t-il, en employant +une tournure qui lui était décidément +familière.</p> + +<p>—A moins?</p> + +<p>—A moins que Karl Dragoch n'ait un +autre motif de venir ici, poursuivit-il, passant +sans transition à une autre hypothèse +non moins fantaisiste.</p> + +<p>—Quel motif?</p> + +<p>—Supposez, par exemple, que ce projet +de descendre le Danube la ligne à la main +lui paraisse louche.</p> + +<p>—Louche!... Pourquoi louche?</p> + +<p>—Dame! ce ne serait pas bête, non plus, +pour un filou, de se cacher dans la peau +d'un pêcheur, et surtout d'un pêcheur aussi +notoire. Une telle célébrité vaut tous les +incognitos du monde. On pourrait faire les +cent coups à son aise, à la condition de +pêcher dans l'intervalle, histoire de donner +le change.</p> + +<p>—Oui, mais il faudrait savoir pêcher, +objecta doctoralement le Président Miclesco, +et c'est là un privilège réservé aux +honnêtes gens.</p> + +<p>Cette observation morale, peut-être un +peu hasardeuse, fut frénétiquement applaudie +par tous ces passionnés pêcheurs. +Michael Michaelovitch profita avec un tact +remarquable de l'enthousiasme général.</p> + +<p>—A la santé du Président! s'écria-t-il +en levant son verre.</p> + +<p>—A la santé du Président! répétèrent +tous les buveurs, en vidant les leurs +comme un seul homme.</p> + +<p>—A la santé du Président! répéta un +consommateur solitairement attablé, qui, +depuis quelques instants, semblait prendre +un vif intérêt aux répliques échangées +autour de lui.</p> + +<p>M. Miclesco fut sensible à l'aimable procédé +de cet inconnu, et, pour l'en remercier, +il esquissa à son adresse un geste +de toast. Le buveur solitaire, estimant +sans doute la glace suffisamment rompue +par ce geste courtois, se considéra comme +autorisé à faire part de ses impressions à +l'honorable assistance.</p> + +<p>—Bien répondu, ma foi! dit-il. Oui, +certes, la pêche est un plaisir d'honnêtes +gens.</p> + +<p>—Aurions-nous l'avantage de parler à +un confrère? demanda M. Miclesco, en +s'approchant de l'inconnu.</p> + +<p>—Oh! répondit modestement celui-ci, un +amateur tout au plus, qui se passionne pour +les beaux coups, mais n'a pas l'outrecuidance +de chercher à les imiter.</p> + +<p>—Tant pis, monsieur...?</p> + +<p>—Jaeger.</p> + +<p>—Tant pis, monsieur Jaeger, car je dois +en conclure que nous n'aurons jamais +l'honneur de vous compter au nombre +des membres de la Ligue Danubienne.</p> + +<p>—Qui sait? répondit M. Jaeger. Je me +déciderai peut-être un jour à mettre moi +aussi la main à la pâte ... à la ligne, je +veux dire, et, ce jour-là, je serai certainement +des vôtres, si je réunis toutefois les +conditions requises pour l'admission.</p> + +<p>—N'en doutez pas, affirma avec précipitation +M. Miclesco excité par l'espoir de +recruter un nouvel adhérent. Ces conditions +fort simples ne sont qu'au nombre de +quatre. La première est de payer une modeste +cotisation annuelle. C'est la principale.</p> + +<p>—Bien entendu, approuva M. Jaeger en +riant.</p> + +<p>—La seconde, c'est d'aimer la pêche. La +troisième, c'est d'être un agréable compagnon, +et je considère que cette troisième +condition est d'ores et déjà réalisée.</p> + +<p>—Trop aimable! remercia M. Jaeger.</p> + +<p>—Quant à la quatrième, elle consiste +uniquement dans l'inscription du nom et +de l'adresse sur les listes de la Société. Or, +ayant déjà votre nom, quand j'aurai votre +adresse....</p> + +<p>—43, Leipzigerstrasse, à Vienne.</p> + +<p>—Vous ferez un ligueur complet au +prix de vingt couronnes par an.</p> + +<p>Les deux interlocuteurs se mirent à rire +de bon coeur.</p> + +<p>—Pas d'autres formalités? demanda +M. Jaeger.</p> + +<p>—Pas d'autres.</p> + +<p>—Pas de pièces d'identité à fournir?</p> + +<p>—Voyons, monsieur Jaeger, objecta +M. Miclesco, pour pêcher à la ligne!...</p> + +<p>—C'est juste, reconnut M. Jaeger. D'ailleurs, +cela n'a guère d'importance. Tout +le monde doit se connaître à la Ligue +Danubienne.</p> + +<p>—C'est exactement le contraire, rectifia +M. Miclesco. Songez donc! certains de nos +camarades habitent ici, à Sigmaringen, et +d'autres sur le rivage de la mer Noire. +Cela ne facilite pas les relations de bon +voisinage.</p> + +<p>—En effet!</p> + +<p>—Ainsi, par exemple, notre étonnant +lauréat du dernier concours...</p> + +<p>—Ilia Brusch?</p> + +<p>—Lui-même. Eh bien! personne ne le +connaît.</p> + +<p>—Pas possible!</p> + +<p>—C'est ainsi, affirma M. Miclesco. Il n'y +a pas plus de quinze jours, il est vrai, qu'il +fait partie de la Ligue. Pour tout le monde, +Ilia Brusch a été une surprise, que dis-je! +une véritable révélation.</p> + +<p>—Ce qu'on appelle un <i>outsider</i>, en style +de course.</p> + +<p>—Précisément.</p> + +<p>—De quel pays est-il, cet outsider?</p> + +<p>—C'est un Hongrois.</p> + +<p>—Comme vous alors. Car vous êtes +Hongrois, je crois, monsieur le Président?</p> + +<p>—Pur sang, monsieur Jaeger, Hongrois +de Budapest.</p> + +<p>—Tandis qu'Ilia Brusch?</p> + +<p>—Est de Szalka.</p> + +<p>—Où prenez-vous Szalka?</p> + +<p>—C'est une bourgade, une petite ville, +si vous voulez, sur la rive droite de l'Ipoly, +rivière qui se jette dans le Danube à +quelques lieues au-dessus de Budapest.</p> + +<p>—Avec celui-là, du moins, monsieur +Miclesco, vous pourrez par conséquent +voisiner, fit observer M. Jaeger en riant.</p> + +<p>—Pas avant deux ou trois mois, en tous +cas, répondit sur le même ton le Président +de la Ligue Danubienne. Il lui faudra bien +ce temps pour son voyage...</p> + +<p>—A moins qu'il ne le fasse pas! insinua +le Serbe facétieux, en se mêlant sans façon +à la conversation.</p> + +<p>D'autres pêcheurs se rapprochèrent. +M. Jaeger et M. Miclesco devinrent le centre +d'un petit groupe.</p> + +<p>—Qu'entendez-vous par là? interrogea +M. Miclesco. Vous avez une brillante imagination, +Michael Michaelovitch.</p> + +<p>—Simple plaisanterie, mon cher Président, +répondit l'interrupteur. Cependant, +si Ilia Brusch ne peut être, selon vous, ni +un policier ni un malfaiteur, pourquoi +n'aurait-il pas voulu se payer, comme on +dit, notre tête, et pourquoi ne serait-il pas +tout simplement un farceur?</p> + +<p>M. Miclesco prit la chose sur le mode +grave.</p> + +<p>—Votre esprit est malveillant, Michael +Michaelovitch, répliqua-t-il. Cela vous +jouera un mauvais tour un jour ou l'autre. +Ilia Brusch m'a fait l'effet d'un brave +homme et d'un homme sérieux. D'ailleurs, +il est membre de la Ligue Danubienne. C'est +tout dire.</p> + +<p>—Bravo! cria-t-on de tous côtés.</p> + +<p>Michael Michaelovitch, sans paraître +autrement confus de la leçon, saisit avec +une admirable présence d'esprit cette nouvelle +occasion de porter un toast.</p> + +<p>—Dans ce cas, dit-il, en saisissant son +moss, à la santé d'Ilia Brusch!</p> + +<p>—A la santé d'Ilia Brusch!» répondit +en choeur l'assistance, sans excepter M. Jæger, +qui vida consciencieusement son verre +Jusqu'à la dernière goutte.</p> + +<p>Cette boutade de Michael Michaelovitch +n'était cependant pas aussi dénuée de bon +sens que les précédentes. Après avoir +annoncé son projet à grand fracas, Ilia +Brusch n'avait plus reparu. Nul n'en avait +plus entendu parler. N'était-il pas singulier +qu'il se fût ainsi tenu à l'écart, et ne +pouvait-on légitimement supposer qu'il +avait voulu en faire accroire à ses trop +crédules collègues? Pour que l'on fût fixé +à cet égard, l'attente, en tous cas, ne serait +plus de longue durée. Dans trente-six +heures, on saurait à quoi s'en tenir.</p> + +<p>Ceux qui s'intéressaient à ce projet n'avaient +qu'à se transporter à quelques +lieues en amont de Sigmaringen. Ils y rencontreraient +assurément Ilia Brusch, si +celui-ci était un homme aussi sérieux que +le Président Miclesco l'affirmait de confiance.</p> + +<p>Toutefois, une difficulté pouvait se présenter. +La situation de la source du grand +fleuve était-elle déterminée avec précision? +Les cartes l'indiquaient-elles avec exactitude? +N'existait-il pas quelque incertitude +sur ce point, et, quand on essaierait de +rejoindre Ilia Brusch à tel endroit, ne +serait-il pas à tel autre?</p> + +<p>Certes, il n'est pas douteux que le Danube, +l'Ister des Anciens, prenne naissance +dans le grand-duché de Bade. Les géographes +affirment même que c'est par six +degrés dix minutes de longitude orientale +et quarante-sept degrés quarante-huit minutes +de latitude septentrionale. Mais enfin +cette détermination, en admettant qu'elle +soit juste, n'est poussée que jusqu'à la +minute d'arc et non jusqu'à la seconde, ce +qui peut donner lieu à une variation d'une +certaine importance. Or, il s'agissait de +jeter la ligne à l'endroit même où la première +goutte d'eau danubienne commence +à dévaler vers la mer Noire.</p> + +<p>D'après une légende qui eut longtemps +la valeur d'une donnée géographique, le +Danube naîtrait au milieu d'un jardin, celui +des princes de Furstenberg. Il aurait pour +berceau un bassin en marbre, dans lequel +nombre de touristes viennent remplir leur +gobelet. Serait-ce donc au bord de cette +vasque intarissable qu'il conviendrait d'attendre +Ilia Brusch le matin du 10 août?</p> + +<p>Non, là n'est point la véritable, l'authentique +source du grand fleuve. On sait +maintenant qu'il est formé par la réunion +de deux ruisseaux, la Breg et la Brigach, +lesquels se déversent d'une altitude de +huit cent soixante-quinze mètres, à travers +la forêt du Schwarzwald. Leurs eaux se +mélangent à Donaueschingen, quelques +lieues en amont de Sigmaringen, et se +confondent alors sous l'appellation unique +de Donau, d'où les Français ont fait Danube.</p> + +<p>Si l'un de ces ruisseaux méritait plus +que l'autre d'être considéré comme le +fleuve lui-même, ce serait la Breg, dont la +longueur l'emporte de trente-sept kilomètres, +et qui naît dans le Brisgau.</p> + +<p>Mais, sans doute, les curieux plus avisés +s'étaient dit que le point de départ d'Ilia +Brusch—s'il partait toutefois—serait +Donaueschingen, car c'est là qu'ils se +rendirent, la plupart appartenant à la Ligue +Danubienne, en compagnie du Président +Miclesco.</p> + +<p>Dès le matin du 10 août, ils se mirent +en faction sur la rive de la Breg, au confluent +des deux ruisseaux. Mais les heures +s'écoulèrent, sans que la présence de +l'homme du jour eût été signalée.</p> + +<p>«Il ne viendra pas, disait l'un.</p> + +<p>—Ce n'est qu'un mystificateur, disait +l'autre.</p> + +<p>—Et nous ressemblons singulièrement +à de bons niais! ajoutait Michael Michaelovitch, +qui n'avait pas le triomphe modeste.</p> + +<p>Seul, le Président Miclesco persistait à +prendre la défense d'Ilia Brusch.</p> + +<p>—Non, affirmait-il, je n'admettrai jamais +qu'un membre de la Ligue Danubienne +ait pu avoir la pensée de mystifier ses +collègues!... Ilia Brusch aura été retardé. +Patientons. Nous allons bientôt le voir +arriver.»</p> + +<p>M. Miclesco avait raison de se montrer +aussi confiant. Un peu avant neuf heures, +un cri s'échappa du groupe qui se tenait +au confluent de la Breg et de la Brigach.</p> + +<p>«Le voilà!... le voilà!»</p> + +<p>A deux cents pas, au tournant d'une +pointe, apparaissait un canot conduit à la +godille, le long de la berge, en dehors +du courant. Seul, debout à l'arrière, un +homme le dirigeait.</p> + +<p>Cet homme était bien celui qui avait +figuré quelques jours avant au concours +de la Ligue Danubienne, le gagnant des +deux premiers prix, le Hongrois Ilia +Brusch.</p> + +<p>Lorsque le canot eut atteint le confluent, +il s'arrêta, et un grappin le fixa à la berge. +Ilia Brusch débarqua, et tous les curieux +se réunirent autour de lui. Sans doute, il +ne s'attendait pas à trouver si nombreuse +assistance, car il en parut quelque peu +gêné.</p> + +<p>Le Président Miclesco vint le rejoindre, +et lui tendit une main qu'Ilia Brusch serra +avec déférence, après avoir retiré sa casquette +de loutre.</p> + +<p>«Ilia Brusch, dit M. Miclesco avec une +dignité vraiment présidentielle, je suis +heureux de revoir le grand lauréat de +notre dernier concours.</p> + +<p>Le grand lauréat s'inclina par manière +de remerciement. Le Président reprit:</p> + +<p>—De ce que nous vous rencontrons aux +sources de notre fleuve international, nous +en concluons que vous mettez à exécution +votre projet de le descendre, en pêchant à +la ligne, jusqu'à son embouchure.</p> + +<p>—En effet, monsieur le Président, répondit +Ilia Brusch.</p> + +<p>—Et c'est aujourd'hui même que vous +commencez votre descente?</p> + +<p>—Aujourd'hui même, monsieur le Président.</p> + +<p>—Comment comptez-vous effectuer le +parcours?</p> + +<p>—En m'abandonnant au courant.</p> + +<p>—Dans ce canot?</p> + +<p>—Dans ce canot.</p> + +<p>—Sans jamais relâcher?</p> + +<p>—Si, la nuit.</p> + +<p>—Vous n'ignorez pas qu'il s'agit de trois +mille kilomètres?</p> + +<p>—A dix lieues par jour, ce sera fait en +deux mois environ.</p> + +<p>—Alors bon voyage, Ilia Brusch!</p> + +<p>—En vous remerciant, monsieur le Président!»</p> + +<p>Ilia Brusch salua une dernière fois, et +remonta dans son embarcation, tandis que +les curieux se pressaient pour le voir +partir.</p> + +<p>Il prit sa ligne, l'amorça, la déposa sur +l'un des bancs, ramena le grappin à bord, +repoussa le canot d'un vigoureux coup +de gaffe, puis, s'asseyant à l'arrière, il lança +la ligne.</p> + +<p>Un instant après, il la retirait. Un barbeau +frétillait à l'hameçon. Cela parut d'un +heureux présage, et, comme il tournait la +pointe, toute l'assistance acclama par de +frénétiques <i>hoch!</i> le lauréat de la Ligue +Danubienne.</p> + +<br><br><br> +<a name="III"></a> +<h3>III</h3> + +<h3>LE PASSAGER D'ILIA BRUSCH.</h3> + + +<p>Elle était donc commencée, cette descente +du grand fleuve, qui allait promener +Ilia Brusch à travers un duché: celui de +Bade; deux royaumes: le Wurtemberg et +la Bavière; deux empires: l'Autriche-Hongrie +et la Turquie; trois principautés: le +Hohenzollern, la Serbie et la Roumanie<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>. +L'original pêcheur n'avait à redouter +aucune fatigue pendant ce long parcours +de plus de sept cents lieues. Le courant du +Danube se chargerait de le transporter +jusqu'à l'embouchure, à raison d'un peu +plus d'une lieue à l'heure, soit, en moyenne, +une cinquantaine de kilomètres par jour. +En deux mois, il serait ainsi au terme de +son voyage, à condition qu'aucun incident +ne l'arrêtât en route. Mais pourquoi aurait-il +éprouvé des retards?</p> + +<p><a name="footnote1"></a>[Note 1: Ces deux principautés ont été érigées depuis en +royaumes, la Roumanie en 1881 et la Serbie en 1882.]</p> + +<p>Le canot d'Ilia Brusch mesurait une douzaine +de pieds. C'était une sorte de barge +à fond plat, large de quatre pieds en son +milieu. A l'avant, s'arrondissait un rouf, +un tôt, si l'on veut, sous lequel deux hommes +auraient pu s'abriter. A l'intérieur de ce +rouf, deux coffres latéraux, placés en abord, +contenaient la garde-robe très réduite du +propriétaire, et pouvaient, une fois refermés, +se transformer en couchettes. A l'arrière +un autre coffre formait banc, et +servait à loger divers ustensiles de cuisine.</p> + +<p>Inutile d'ajouter que la barge était pourvue +de tous les engins qui constituent le +matériel du véritable pêcheur. Ilia Brusch +n'aurait pu s'en passer, puisque, d'après +le projet communiqué par lui à ses collègues +le jour du concours, il devait, pendant +ce voyage, vivre exclusivement du produit +de sa pêche, soit qu'il le consommât en +nature, soit qu'il l'échangeât contre espèces +sonnantes et trébuchantes, qui lui permettraient +de composer des menus plus variés +sans donner d'entorse à son programme.</p> + +<p>Dans ce but, Ilia Brusch irait, le soir +venu, vendre le poisson capturé pendant +le jour, et ce poisson aurait des amateurs +sur l'une et l'autre rive, après le bruit fait +autour du nom du pêcheur.</p> + +<p>Ainsi s'écoula la première journée. Toutefois, +un observateur, qui aurait pu ne pas +quitter des yeux Ilia Brusch, aurait été à bon +droit surpris du peu d'ardeur que le lauréat +de la Ligue Danubienne semblait mettre à +la pêche, seule raison d'être, pourtant, de +son excentrique entreprise. Se croyait-il à +l'abri des regards, il s'empressait de lâcher +la ligne pour l'aviron, et godillait de toutes +ses forces, comme s'il eût voulu activer +la marche du bateau. Quelques curieux +apparaissaient-ils, au contraire, sur l'une +des berges, ou croisait-il un batelier, il +saisissait aussitôt son arme professionnelle, +et, son habileté aidant, ne tardait pas +à tirer hors de l'eau quelque beau poisson, +qui lui valait les applaudissements des +spectateurs. Mais, les curieux cachés par +un mouvement de la rive, le batelier disparu +à un tournant, il reprenait l'aviron, +et imprimait à sa lourde barge une vitesse +qui s'ajoutait à celle de l'eau.</p> + +<p>Ilia Brusch avait-il donc quelque motif +de chercher à abréger un voyage que personne, +cependant, ne l'avait forcé à entreprendre? +Quoi qu'il en soit à cet égard, il +avançait assez vite. Entraîné par un courant +plus rapide à l'origine du fleuve qu'il +ne le sera plus tard, godillant chaque fois +qu'il estimait l'occasion favorable, il dérivait +à raison de huit kilomètres à l'heure, sinon +davantage.</p> + +<p>Après avoir passé devant quelques localités +sans importance, il laissa derrière lui +Tuttlingen, centre plus considérable, sans +s'y arrêter, bien que quelques-uns de ses +admirateurs lui fissent, de la berge, signe +d'accoster. Ilia Brusch, déclinant du geste +l'invitation, se refusa à interrompre sa +dérive.</p> + +<p>Vers quatre heures de l'après-midi, il +arrivait à la hauteur de la petite ville de +Fridingen, à quarante-huit kilomètres de +son point de départ. Volontiers il aurait +brûlé—si toutefois cette expression est +de mise quand on suit un chemin liquide—Fridingen +comme les stations précédentes, mais l'enthousiasme public ne le +lui permit pas. Dès qu'il apparut, plusieurs +barques, d'où s'élevaient d'innombrables +<i>hoch!</i>, se détachèrent de la rive et cernèrent +le glorieux lauréat.</p> + +<p>Celui-ci se rendit de bonne grâce. D'ailleurs +n'avait-il pas à chercher preneur pour +le poisson capturé au cours de sa pêche +intermittente? Barbeaux, brèmes, gardons, +épinoches frétillaient encore dans son filet, +sans compter plusieurs de ces mulets qui +sont plus particulièrement désignés sous +le nom de hottus. Evidemment il ne pouvait +consommer tout cela à lui seul. Du reste, +il n'en était pas question. Les amateurs +étaient nombreux. Aussitôt que la barge +fut arrêtée, une cinquantaine de Badois se +pressèrent autour de lui, l'appelant, l'entourant, +lui rendant les honneurs dus au +lauréat de la Ligue Danubienne.</p> + +<p>«Eh! par ici, Brusch!</p> + +<p>—Un verre de bonne bière, Brusch?</p> + +<p>—Nous achetons votre poisson, Brusch!</p> + +<p>—Vingt kreutzers, celui-ci!</p> + +<p>—Un florin, celui-là!»</p> + + +<p>Le lauréat ne savait à qui répondre, et sa +pêche eut vite fait de lui rapporter quelques +jolies pièces sonnantes. Avec la prime +déjà touchée au concours cela finirait par +former une belle somme, si l'enthousiasme +se propageait également des sources du +grand fleuve à son embouchure.</p> + +<p>Et pourquoi eût-il pris fin? Pourquoi +cesserait-on de se disputer les poissons +d'Ilia Brusch? N'était-ce pas un honneur +de posséder une pièce sortie de ses mains? +Certes, il n'aurait même pas la peine d'aller +à domicile débiter sa marchandise que le +public se disputerait sur place. Cette vente +était décidément une idée géniale.</p> + +<p>Ce soir-là, outre qu'il vendit aisément son +poisson, les invitations ne lui manquèrent +pas. Ilia Brusch, qui semblait désireux de +quitter son embarcation le moins possible, +les repoussa toutes, comme il refusa avec +énergie les bons verres de vin et les bons +moss de bière, qu'on le priait de tous côtés +de venir boire dans les cabarets de la rive. +Ses admirateurs durent y renoncer et se +séparer de leur héros, après avoir pris +rendez-vous pour le lendemain au moment +du départ.</p> + +<p>Mais, le lendemain, ils ne trouvèrent plus +la barge. Ilia Brusch était parti avant l'aube, +et, profitant de la solitude de cette heure +matinale, il godillait avec ardeur en se +maintenant au milieu du fleuve, à égale +distance de ses rives assez escarpées. +Aidé par le courant rapide, il passa vers +cinq heures du matin à Sigmaringen, +à quelques mètres du <i>Rendez-vous des +Pêcheurs</i>. Sans doute, un peu plus tard, l'un +ou l'autre des membres de la Ligue Danubienne +viendrait s'accouder au balcon du +cabaret, afin de guetter l'arrivée de son +glorieux collègue. Il la guetterait vainement. +Le pêcheur alors serait loin, s'il +continuait à aller de ce train.</p> + +<p>A quelques kilomètres de Sigmaringen, +Ilia Brusch laissa derrière lui le premier +affluent du Danube, un simple ruisseau, le +Louchat, qui s'y jette sur la rive gauche.</p> + +<p>Profitant de l'éloignement relatif séparant +les centres habités dans cette partie de +son parcours, Ilia Brusch activa, durant +toute cette journée, la marche de son embarcation, +en ne pêchant que le minimum indispensable. +A la nuit, n'ayant capturé que +tout juste le poisson nécessaire à sa consommation +personnelle, il s'arrêta en pleine +campagne, un peu en amont de la petite +ville de Mundelkingen dont les habitants ne +le croyaient certainement pas si proche.</p> + +<p>A cette deuxième journée de navigation +succéda la troisième, qui fut presque identique. +Ilia Brusch dériva rapidement devant +Mundelkingen avant le lever du soleil, et il +était encore de bonne heure qu'il avait déjà +dépassé le gros bourg d'Ehingen. A quatre +heures, il coupait l'Iller, important affluent +de droite, et cinq heures n'avaient pas +sonné, qu'il était amarré à un anneau de +fer scellé dans le quai d'Ulm, première ville +du royaume de Wurtemberg, après Stuttgart, +sa capitale.</p> + +<p>L'arrivée du célèbre lauréat n'avait pas +été signalée. On ne l'attendait que le lendemain +vers les dernières heures du soir. +Il n'y eut donc pas l'empressement habituel. +Très satisfait de son incognito, Ilia Brusch +résolut d'employer la fin du jour à une +visite sommaire de la ville.</p> + +<p>Toutefois, dire que le quai était désert ne +serait pas scrupuleusement exact. Il avait +au moins un promeneur, et même tout +portait à croire que ce promeneur attendait +Ilia Brusch, puisque, depuis le moment où +la barge était apparue, il l'avait suivie, en +marchant le long de la rive. Selon toute +probabilité, le lauréat de la Ligue Danubienne +n'éviterait donc pas l'ovation habituelle.</p> + +<p>Cependant, depuis que la barge était +amarrée à quai, le promeneur solitaire ne +s'en était pas rapproché. Il restait à quelque +distance, paraissant observer, comme soucieux +de n'être pas vu lui-même. C'était un +homme de taille moyenne, sec, l'oeil vif, +bien qu'il eût certainement dépassé la +quarantaine, le corps serré dans un vêtement +à la mode hongroise. Il tenait à la +main une valise de cuir.</p> + +<p>Ilia Brusch, sans lui prêter aucune +attention, amarra solidement son bateau, +ferma la porte du tôt, s'assura que le couvercle +des coffres était bien cadenassé, +puis sauta à terre, et gagna la première +rue remontant vers la ville.</p> + +<p>L'homme aussitôt de lui emboîter le pas, +après avoir rapidement déposé dans la barge +la valise de cuir qu'il tenait à la main.</p> + +<p>Traversée par le Danube, Ulm est wurtembergeoise +sur la rive gauche, et bavaroise +sur la rive droite, mais, sur les deux +rives, c'est une ville bien allemande.</p> + +<p>Ilia Brusch allait le long des vieilles rues +bordées de vieilles boutiques à guichets, +boutiques dans lesquelles la pratique +n'entre guère et où les marchés se concluent +à travers la devanture vitrée. Quand +le vent siffle, quel tapage de ferrailles +sonores, alors que se balancent, au bout +de leurs bras, les pesantes enseignes +découpées en ours, en cerfs, en croix et en +couronnes!</p> + +<p>Ilia Brusch, après avoir gagné l'ancienne +enceinte, parcourut le quartier, où bouchers, +tripiers et tanneurs ont leurs +séchoirs, puis, tout en flânant à l'aventure, +il arriva devant la cathédrale, l'une des plus +hardies de l'Allemagne. Son munster avait +l'ambition de s'élever plus haut que celui +de Strasbourg. Cette ambition a été déçue, +comme tant d'autres plus humaines, et +l'extrême pointe de la flèche wurtembergeoise +s'arrête à la hauteur de trois cent +trente-sept pieds.</p> + +<p>Ilia Brusch n'appartenant pas à la famille +des grimpeurs, l'idée ne lui vint pas de +monter au munster, d'où son regard aurait +embrassé toute la ville et la campagne +environnante. S'il l'eût fait, il aurait été +certainement suivi par cet inconnu, qui ne +le quittait pas, sans qu'il s'aperçût de +cette étrange poursuite. Du moins en fut-il +accompagné, lorsque, entré dans la cathédrale, +il en admira le tabernacle, qu'un +voyageur français, M. Duruy, a pu comparer +à un bastion avec logettes et mâchicoulis, +et les stalles du choeur, qu'un artiste du +XVe siècle a peuplées de personnages célèbres +de l'époque.</p> + +<p>L'un suivant l'autre, ils passèrent devant +l'hôtel de ville, vénérable édifice du XIIe siècle, +puis redescendirent vers le fleuve.</p> + +<p>Avant d'arriver au quai, Ilia Brusch fit +une halte de quelques instants, pour regarder +une compagnie d'échassiers juchés sur +leurs longues échasses, exercice très goûté +à Ulm, bien qu'il ne soit pas imposé aux +habitants, comme il l'est encore, dans +l'antique cité universitaire de Tubingue, +par un sol humide et raviné impropre à la +marche des simples piétons.</p> + +<p>Afin de mieux jouir de ce spectacle, dont +les acteurs étaient une troupe de jeunes +gens, de jeunes filles, de garçons et de +fillettes, tous en joie, Ilia Brusch avait pris +place dans un café. L'inconnu ne manqua +pas de venir s'asseoir à une table voisine de +la sienne, et tous deux se firent servir un +pot de la bière fameuse du pays.</p> + +<p>Dix minutes après, ils se remettaient en +route, mais dans un ordre inverse à celui +du départ. L'inconnu, maintenant, marchait +le premier au pas accéléré, et quand Ilia +Brusch, qui le suivait à son tour sans s'en +douter, atteignit sa barge, il l'y trouva +installé et paraissant attendre depuis longtemps. +Il faisait encore grand jour. Ilia +Brusch aperçut de loin cet intrus, confortablement +assis sur le coffre d'arrière, une +valise de cuir jaune à ses pieds. Très surpris, +il hâta le pas.</p> + +<p>«Pardon, Monsieur, dit-il, en sautant +dans son embarcation, vous faites erreur, +je pense?</p> + +<p>—Nullement, répondit l'inconnu. C'est +bien à vous que je désire parler.</p> + +<p>—A moi?</p> + +<p>—A vous, monsieur Ilia Brusch.</p> + +<p>—Dans quel but?</p> + +<p>—Pour vous proposer une affaire.</p> + +<p>—Une affaire! répéta le pêcheur très +surpris.</p> + +<p>—Et même une excellente affaire, affirma +l'inconnu, qui invita du geste son interlocuteur +à s'asseoir.</p> + +<p>Invitation quelque peu incorrecte, à coup +sûr, car il n'est pas d'usage d'offrir un siège +à qui vous reçoit chez lui. Mais ce personnage +parlait avec tant de décision et de +tranquille assurance, qu'Ilia Brusch en fut +impressionné. Sans mot dire, il obéit à +l'offre incongrue.</p> + +<p>—Comme tout le monde, reprit l'inconnu, +je connais votre projet et je sais +par conséquent que vous comptez descendre +le Danube, en vivant exclusivement +du produit de votre pêche. Je suis moi-même +un amateur passionné de l'art de la +pêche, et je désirerais vivement m'intéresser +a votre entreprise.</p> + +<p>—De quelle façon?</p> + +<p>—Je vais vous le dire. Mais, auparavant, +permettez-moi une question. A combien +estimez-vous la valeur du poisson que vous +pécherez au cours de votre voyage.</p> + +<p>—Ce que pourra rapporter ma pêche?</p> + +<p>—Oui. J'entends ce que vous en vendrez, +sans tenir compte de ce que vous +consommerez personnellement.</p> + +<p>—Peut-être une centaine de florins.</p> + +<p>—Je vous en offre cinq cents.</p> + +<p>—Cinq cents florins! répéta Ilia Brusch +abasourdi.</p> + +<p>—Oui, cinq cents florins payés comptant +et d'avance.</p> + +<p>Ilia Brusch regarda l'auteur de cette +singulière proposition, et son regard devait +être très éloquent, car celui-ci répondit à la +pensée que le pêcheur n'exprimait pas.</p> + +<p>—Soyez tranquille, monsieur Brusch. +J'ai tout mon bon sens.</p> + +<p>—Alors, quel est votre but? demanda le +lauréat mal convaincu.</p> + +<p>—Je vous l'ai dit, expliqua l'inconnu. +Je désire m'intéresser à vos prouesses, y +assister même. Et puis, il y a aussi l'émotion +du joueur. Après avoir mis sur votre +chance cinq cents florins, cela m'amusera +de voir la somme rentrer par fractions tous +les soirs, au fur et à mesure de vos ventes.</p> + +<p>—Tous les soirs? insista Ilia Brusch. +Vous auriez donc l'intention de vous +embarquer avec moi?</p> + +<p>—Certainement, dit l'inconnu. Bien +entendu, mon passage ne serait pas compris +dans nos conventions et serait payé par +une égale somme de cinq cents florins, ce +qui fera mille florins au total, toujours +comptant et d'avance.</p> + +<p>—Mille florins! répéta derechef Ilia +Brusch de plus en plus surpris.</p> + +<p>Certes, la proposition était tentante. Mais +il est à supposer que le pêcheur tenait à sa +solitude, car il répondit brièvement:</p> + +<p>—Mes regrets, Monsieur. Je refuse.</p> + +<p>Devant une réponse aussi catégorique, +formulée d'un ton péremptoire, il n'y avait +qu'à s'incliner. Tel n'était pas l'avis, sans +doute, du passionné amateur de pêche, qui +ne parut aucunement impressionné par la +netteté du refus.</p> + +<p>—Me permettrez-vous, monsieur Brusch, +de vous demander pourquoi? Interrogea-t-il +placidement.</p> + +<p>—Je n'ai pas de raisons à donner. Je, +refuse, voilà tout. C'est mon droit, je pense, +répondit Ilia Brusch avec un commencement +d'impatience.</p> + +<p>—C'est votre droit, assurément, reconnut +sans s'émouvoir son interlocuteur. Mais +je n'excède pas le mien en vous priant de +bien vouloir me faire connaître les motifs +de votre décision. Ma proposition n'était +nullement désobligeante, au contraire, et +il est naturel que je sois traité avec courtoisie.</p> + +<p>Ces mots avaient été débités d'une +manière qui n'avait rien de comminatoire, +mais le ton était si ferme, si plein d'autorité +même, qu'Ilia Brusch en fut frappé. +S'il tenait à sa solitude, il tenait encore +plus sans doute à éviter une discussion +intempestive, car il fit droit aussitôt à +une observation en somme parfaitement +justifiée.</p> + +<p>—Vous avez raison, Monsieur, dit-il. Je +vous dirai donc tout d'abord que j'aurais +scrupule à vous laisser faire une opération +certainement désastreuse.</p> + +<p>—C'est mon affaire.</p> + +<p>—C'est aussi la mienne, car mon intention +n'est pas de pêcher au delà d'une heure +par jour.</p> + +<p>—Et le reste du temps?</p> + +<p>—Je godille pour activer la marche de +mon bateau.</p> + +<p>—Vous êtes donc pressé?</p> + +<p>Ilia Brusch se mordit les lèvres.</p> + +<p>—Pressé ou non, répondit-il plus sèchement, +c'est ainsi. Vous devez comprendre +que, dans ces conditions, accepter vos cinq +cents florins serait un véritable vol.</p> + +<p>—Pas maintenant que je suis prévenu, +objecta l'acquéreur sans se départir de son +calme imperturbable.</p> + +<p>—Tout de même, répliqua Ilia Brusch, +à moins que je ne m'astreigne à pêcher +tous les jours, ne fût-ce qu'une heure. Or, +je ne m'imposerai jamais une telle obligation. +J'entends agir à ma fantaisie. Je veux +être libre.</p> + +<p>—Vous le serez, déclara l'inconnu. Vous +pécherez quand il vous plaira, et seulement +quand il vous plaira. Cela augmentera +même les charmes du jeu. D'ailleurs, je +vous sais assez habile pour que deux ou +trois coups heureux suffisent à m'assurer +un bénéfice, et je considère toujours l'affaire +comme excellente. Je persiste donc à vous +offrir cinq cents florins à forfait, soit mille +florins, passage compris.</p> + +<p>—Et je persiste à les refuser.</p> + +<p>—Alors, je répéterai ma question: Pourquoi?</p> + +<p>Une telle insistance avait véritablement +quelque chose de déplacé. Ilia Brusch, +fort calme de son naturel, commençait +néanmoins à perdre patience.</p> + +<p>—Pourquoi? répondit-il plus vivement. +Je vous l'ai dit, je crois. J'ajouterai, puisque +vous l'exigez, que je ne veux personne à +bord. Il n'est pas défendu, je suppose, +d'aimer la solitude.</p> + +<p>—Certes, reconnut son interlocuteur +sans faire le moins du monde mine de +quitter le banc sur lequel il semblait +incrusté. Mais, avec moi, vous serez seul. +Je ne bougerai pas de ma place et même +je ne dirai pas un mot, si vous m'imposez +cette condition.</p> + +<p>—Et la nuit? répliqua Ilia Brusch, que +la colère gagnait. Pensez-vous que deux +personnes seraient à leur aise dans ma +cabine?</p> + +<p>—Elle est assez grande pour les contenir, +répondit l'inconnu. D'ailleurs, mille +florins peuvent bien compenser un peu de +gêne.</p> + +<p>—Je ne sais pas s'ils le peuvent, riposta +Ilia Brusch de plus en plus irrité, mais +moi je ne le veux pas. C'est non, cent fois +non, mille fois non. Voilà qui est net, je +pense.</p> + +<p>—Très net, approuva l'inconnu.</p> + +<p>—Alors?.. demanda Ilia Brusch en montrant +le quai de la main.</p> + +<p>Mais son interlocuteur parut ne pas +comprendre ce geste pourtant si clair. Il +avait tiré une pipe de sa poche et la bourrait +avec soin. Un pareil aplomb exaspéra +Ilia Brusch.</p> + +<p>—Faudra-t-il donc que je vous dépose +à terre? s'écria-t-il hors de lui.</p> + +<p>L'inconnu avait achevé de bourrer sa +pipe.</p> + +<p>—Vous auriez tort, dit-il, sans que sa +voix trahît la moindre crainte. Et cela, pour +trois raisons. La première, c'est qu'une +rixe ne pourrait manquer de provoquer +l'intervention de la police, ce qui nous obligerait +à aller tous deux chez le commissaire +décliner nos noms et prénoms et répondre +à un interminable interrogatoire. Cela ne +m'amuserait guère, je l'avoue, et, d'un autre +côté, cette aventure serait peu propre à +abréger votre voyage, comme vous semblez +le désirer....</p> + +<p>L'obstiné amateur de pêche comptait-il +beaucoup sur cet argument? Si tel était +son espoir, il avait lieu d'être satisfait. Ilia +Brusch, subitement radouci, semblait disposé +à écouter jusqu'au bout le plaidoyer. +Le disert orateur, très occupé à allumer +sa pipe, ne s'aperçut pas, d'ailleurs, de +l'effet produit par ses paroles.</p> + +<p>Il allait reprendre sa placide argumentation, +quand, à cet instant précis, une +troisième personne, qu'Ilia Brusch, absorbé +par la discussion, n'avait pas vue s'approcher, +sauta dans la barge. Ce nouveau +venu portait l'uniforme des gendarmes +allemands.</p> + +<p>—Monsieur Ilia Brusch? demanda ce +représentant de la force publique.</p> + +<p>—C'est moi, répondit l'interpellé.</p> + +<p>—Vos papiers, s'il vous plaît?</p> + +<p>La demande tomba comme une pierre au +milieu d'une mare tranquille. Ilia Brusch +fut visiblement anéanti.</p> + +<p>—Mes papiers?.. bégaya-t-il. Mais je n'ai +pas de papiers, moi, si ce n'est des enveloppes +de lettres et les quittances de loyer +pour la maison que j'habite à Szalka. Cela +vous suffit-il?</p> + +<p>—Ce ne sont pas des papiers, ça, répliqua +le gendarme d'un air dégoûté. Un acte de +baptême, une carte de circulation, un livret +d'ouvrier, un passeport, voilà des papiers! +Avez-vous quelque chose de ce genre?</p> + +<p>—Absolument rien, dit Ilia Brusch avec +désolation.</p> + +<p>—C'est ennuyeux pour vous, murmura +le gendarme, qui paraissait très sincèrement +fâché d'être dans la nécessité de sévir.</p> + +<p>—Pour moi! protesta le pêcheur. Mais +je suis un honnête homme, je vous prie de +le croire.</p> + +<p>—J'en suis convaincu, proclama le gendarme.</p> + +<p>—Et je n'ai rien à craindre de personne. +Je suis bien connu, du reste. C'est moi qui +suis le lauréat du dernier concours de +pêche de la Ligue Danubienne à Sigmaringen, +dont toute la presse a parlé, et, ici +même, j'aurai sûrement des répondants.</p> + +<p>—On les cherchera, soyez tranquille, +assura le gendarme. En attendant, je suis +obligé de vous prier de me suivre chez le +commissaire, qui s'assurera de votre identité.</p> + +<p>—Chez le commissaire! se récria Ilia +Brusch. De quoi m'accuse-t-on?</p> + +<p>—De rien du tout, expliqua le gendarme. +Seulement, j'ai une consigne, moi. Cette +consigne est de surveiller le fleuve et d'amener +chez le commissaire tous ceux que +je trouverai non munis de papiers en règle. +Etes-vous sur le fleuve? Oui. Avez-vous +des papiers? Non. Donc, je vous emmène. +Le reste ne me regarde pas.</p> + +<p>—Mais c'est une indignité! protesta Ilia +Brusch, qui semblait au désespoir.</p> + +<p>—C'est comme ça, déclara le gendarme +avec flegme.</p> + +<p>L'aspirant passager, dont le plaidoyer +avait été si brusquement interrompu, accordait +à ce dialogue une attention telle +qu'il en avait laissé éteindre sa pipe. Il +jugea le moment venu d'intervenir.</p> + +<p>—Si je répondais, moi, de M. Ilia +Brusch, dit-il, cela ne suffirait-il pas?</p> + +<p>—Ça dépend, prononça le gendarme. +Qui êtes-vous, vous?</p> + +<p>—Voici mon passeport, répondit l'amateur +de pêche, en tendant une feuille +dépliée.</p> + +<p>Le gendarme la parcourut des yeux, +et aussitôt ses allures changèrent du tout +au tout.</p> + +<p>—C'est différent, dit-il.</p> + +<p>Il replia soigneusement le passeport +qu'il rendit à son propriétaire. Après quoi, +sautant sur le quai:</p> + +<p>—A vous revoir, Messieurs, dit-il, en +adressant un salut plein de déférence au +compagnon d'Ilia Brusch.</p> + +<p>Quant à ce dernier, aussi étonné de la +soudaineté de cet incident inattendu que +de la façon dont il avait été solutionné, +il suivait des yeux l'ennemi battant en +retraite.</p> + +<p>Pendant ce temps, son sauveur, reprenant +le fil de son discours au point même +où il avait été brisé, poursuivait impitoyablement:</p> + +<p>—La deuxième raison, monsieur Brusch, +c'est que le fleuve, pour des motifs que +vous ignorez peut-être, est étroitement +surveillé, comme vous en avez eu la preuve +à l'instant. Cette surveillance se fera plus +étroite encore quand vous arriverez en +aval, et plus encore, s'il est possible, quand +vous traverserez la Serbie et les provinces +bulgares de l'Empire ottoman, pays fort +troublés et qui sont même officiellement +en guerre depuis le 1er juillet. J'estime que +plus d'un incident peut naître au cours de +votre voyage, et que vous ne serez pas +fâché d'avoir, le cas échéant, le concours +d'un honnête bourgeois, qui a le bonheur +de disposer de quelque influence.</p> + +<p>Que ce second argument, dont la valeur +venait d'être démontrée avant la lettre, fût +de nature à porter, l'habile orateur était +fondé à le croire. Mais il n'espérait sans +doute pas un succès si complet. Ilia Brusch, +pleinement convaincu, ne demandait qu'à +céder. L'embarrassant était seulement de +trouver un prétexte plausible à son revirement.</p> + +<p>—La troisième et dernière raison, continuait +cependant le candidat passager, +c'est que je m'adresse à vous de la part +de M. Miclesco, votre président. Puisque +vous avez placé votre entreprise sous le +patronage de la Ligue Danubienne, c'est +bien le moins qu'elle surveille son exécution, +de manière à être en état d'en garantir, +au besoin, la loyauté. Quand M. Miclesco +a connu mon intention de m'associer à +votre voyage, il m'a donné un mandat quasi +officiel dans ce sens. Je regrette de n'avoir +pas prévu votre incompréhensible résistance, +et d'avoir refusé les lettres de recommandation +qu'il offrait de me remettre pour +vous.</p> + +<p>Ilia Brusch poussa un soupir de soulagement. +Pouvait-il exister meilleur prétexte +d'accorder maintenant ce qu'il refusait +avec tant d'acharnement?</p> + +<p>—Il fallait le dire! s'écria-t-il. Dans ce +cas, c'est fort différent, et j'aurais mauvaise +grâce à repousser plus longtemps vos propositions.</p> + +<p>—Vous les acceptez donc?</p> + +<p>—Je les accepte.</p> + +<p>—Fort bien! dit l'amateur de pêche enfin +parvenu au comble de ses voeux, en tirant +de sa poche quelques billets de banque. +Voici les mille florins.</p> + +<p>—En voulez-vous un reçu? demanda +Ilia Brusch.</p> + +<p>—Si cela ne vous désoblige pas.</p> + +<p>Le pêcheur tira de l'un des coffres de +l'encre, une plume et un calepin, dont il +déchira un feuillet, puis, aux dernières +lueurs du jour, se mit en devoir de libeller +le reçu qu'il lisait en même temps à haute +voix.</p> + +<p>«Reçu, en payement forfaitaire de ma +pêche pendant toute la durée de mon présent +voyage et pour prix de son passage +d'Ulm à la mer Noire, la somme de mille +florins de monsieur...</p> + +<p>—De monsieur...? répéta-t-il, la plume +levée, d'un ton interrogateur.</p> + +<p>Le passager d'Ilia Brusch était en train +de rallumer sa pipe.</p> + +<p>—Jaeger, 45, Leipzigerstrasse, Vienne,» +répondit-il entre deux bouffées de tabac.</p> + + +<br><br><br> + +<a name="IV"></a> +<h3>IV</h3> + +<h3>SERGE LADKO.</h3> + + +<p>Des diverses contrées de la terre, qui, +depuis l'origine de la période historique, +ont été spécialement éprouvées par la +guerre,—en admettant qu'aucune contrée +puisse se flatter d'avoir bénéficié d'une +faveur relative à cet égard!—le Sud et le +Sud-Est de l'Europe méritent d'être cités +au premier rang. Par leur situation géographique, +ces régions sont, en effet, avec +la fraction de l'Asie comprise entre la mer +Noire et l'Indus, l'arène où viennent fatalement +se heurter les races concurrentes +qui peuplent l'ancien continent.</p> + +<p>Phéniciens, Grecs, Romains, Perses, +Huns, Goths, Slaves, Magyars, Turcs et +tant d'autres, se sont disputé tout ou partie +de ces malheureuses contrées, sans préjudice +des hordes alors sauvages qui n'ont +fait que les traverser, pour aller s'établir +dans l'Europe centrale et occidentale, où, +par une lente élaboration, elles ont engendré +les nationalités modernes.</p> + +<p>Pas plus que leur tragique passé, l'avenir +pour elles ne serait riant, à en croire +nombre de savants prophètes. D'après eux, +l'invasion jaune y ramènera nécessairement +un jour ou l'autre les carnages de l'antiquité +et du moyen âge. Ce jour venu, la +Russie méridionale, la Roumanie, la Serbie, +la Bulgarie, la Hongrie, la Turquie +même bien étonnée de jouer un pareil rôle—si +toutefois le pays qu'on nomme ainsi +aujourd'hui est encore à cette époque au +pouvoir des fils d'Osman—seront par la +force des choses le rempart avancé de +l'Europe, et c'est à leurs dépens que se décideront +les premiers chocs.</p> + +<p>En attendant ces cataclysmes, dont +l'échéance est, à tout le moins, fort lointaine, +les diverses races qui, au cours des +âges, se sont superposées entre la Méditerranée +et les Karpathes ont fini par se +tasser vaille que vaille, et la paix—oh! +cette paix relative des nations dites civilisées—n'a +cessé d'étendre son empire +vers l'Est. Les troubles, les pillages, les +meurtres à l'état endémique paraissent +désormais limités à la partie de la péninsule +des Balkans encore gouvernée par les +Osmanlis.</p> + +<p>Entrés pour la première fois en Europe +en 1356, maîtres de Constantinople en 1453, +les Turcs se heurtèrent aux précédents +envahisseurs, qui, venus avant eux de l'Asie +centrale et depuis longtemps convertis au +christianisme, commençaient dès lors à +s'amalgamer aux populations indigènes +et à s'organiser en nations régulières et +stables. Perpétuel recommencement de +l'éternelle bataille pour la vie, ces nations +naissantes défendirent avec acharnement +ce qu'elles-mêmes avaient pris à d'autres. +Slaves, Magyars, Grecs, Croates, Teutons +opposèrent à l'invasion turque une vivante +barrière, qui, si elle fléchit par endroits, +ne put être nulle part complètement renversée.</p> + +<p>Contenus en deçà des Karpathes et du +Danube, les Osmanlis furent même incapables +de se maintenir dans ces limites +extrêmes, et ce qu'on appelle la <i>Question +d'Orient</i> n'est que l'histoire de leur retraite +séculaire.</p> + +<p>A la différence des envahisseurs qui les +avaient précédés et qu'ils prétendaient +déloger à leur profit, ces musulmans asiatiques +n'ont jamais réussi à s'assimiler les +peuples qu'ils soumettaient à leur pouvoir. +Établis par la conquête, ils sont restés des +conquérants commandant en maîtres à des +esclaves. Aggravée par la différence des +religions, une telle méthode de gouvernement +ne pouvait avoir d'autre conséquence +que la révolte permanente des vaincus.</p> + +<p>L'histoire est pleine, en effet, de ces +révoltes, qui, après des siècles de luttes, +avaient abouti, en 1875, à l'indépendance +plus ou moins complète de la Grèce, du +Monténégro, de la Roumanie et de la Serbie. +Quant aux autres populations chrétiennes, +elles continuaient à subir la domination +des sectateurs de Mahomet.</p> + +<p>Cette domination, dans les premiers +mois de 1875, se fit plus lourde et plus +vexatoire encore que de coutume. Sous +l'influence d'une réaction musulmane qui +triomphait alors au palais du Sultan, les +chrétiens de l'Empire ottoman furent surchargés +d'impôts, malmenés, tués, torturés +de mille manières. La réponse ne se fit pas +attendre. Au début de l'été, l'Herzégovine +se souleva une fois de plus.</p> + +<p>Des bandes de patriotes battirent la +campagne, et, commandées par des chefs +de valeur, comme Peko-Paulowitch et Luibibratich, +infligèrent échecs sur échecs +aux troupes régulières envoyées contre +elles.</p> + +<p>Bientôt l'incendie se propagea, gagna le +Monténégro, la Bosnie, la Serbie. Une nouvelle +défaite subie par les armes turques +aux défilés de la Duga, en janvier 1876, +acheva d'enflammer les courages, et la +fureur populaire commença à gronder en +Bulgarie. Comme toujours, cela débuta +par de sourdes conspirations, par des réunions +clandestines auxquelles se rendait +en grand secret la jeunesse ardente du +pays.</p> + +<p>Dans ces conciliabules, les chefs se dégagèrent +rapidement et affermirent leur autorité +sur une clientèle plus ou moins nombreuse, +les uns par l'éloquence du verbe, +d'autres par la valeur de leur intelligence +ou par l'ardeur de leur patriotisme. En peu +de temps, chaque groupement, et, au-dessus +des groupements, chaque ville eut le sien.</p> + +<p>A Roustchouk, important centre bulgare +situé au bord du Danube, presque exactement +en face de la ville roumaine de +Giurgievo, l'autorité fut dévolue sans conteste +au pilote Serge Ladko. On n'aurait +pu faire un meilleur choix.</p> + +<p>Agé de près de trente ans, de haute +taille, blond comme un Slave du Nord, +d'une force herculéenne, d'une agilité peu +commune, rompu à tous les exercices du +corps, Serge Ladko possédait cet ensemble +de qualités physiques qui facilite le commandement. +Ce qui vaut mieux, il avait +aussi les qualités morales nécessaires à +un chef: l'énergie dans la décision, la +prudence dans l'exécution, l'amour passionné +de son pays.</p> + +<p>Serge Ladko était né à Roustchouk, où il +exerçait la profession de pilote du Danube, +et il n'avait jamais quitté la ville, si ce n'est +pour conduire, soit vers Vienne ou plus en +amont encore, soit jusqu'aux flots de la mer +Noire, les barges et chalands qui s'en remettaient +à sa connaissance parfaite du grand +fleuve. Dans l'intervalle de ces navigations +mi-fluviales, mi-maritimes, il consacrait +ses loisirs à la pêche, et, servi par des +dons naturels exceptionnels, il avait acquis +une étonnante habileté dans cet art, dont +les produits, joints à ses honoraires de +pilotage, lui assuraient la plus large aisance.</p> + +<p>Obligé par son double métier de passer +sur le fleuve les quatre cinquièmes de sa +vie, l'eau était peu à peu devenue son élément. +Traverser le Danube, large à Roustchouk +comme un bras de mer, n'était qu'un +jeu pour lui, et l'on ne comptait plus les +sauvetages de ce merveilleux nageur.</p> + +<p>Une existence si digne et si droite avait, +bien avant les troubles anti-turcs, rendu +Serge Ladko populaire à Roustchouk. Innombrables +y étaient ses amis, parfois +inconnus de lui. On pourrait même dire +que ces amis comprenaient l'unanimité des +habitants de la ville, si Ivan Striga n'avait +pas existé.</p> + +<p>C'était aussi un enfant du pays, cet Ivan +Striga, comme Serge Ladko, dont il réalisait +la vivante antithèse.</p> + +<p>Physiquement, il n'y avait entre eux rien +de commun, et pourtant un passeport, qui +se contente de désignations sommaires, eût +employé des termes identiques pour les +dépeindre l'un et l'autre.</p> + +<p>De même que Ladko, Striga était grand, +large d'épaules, robuste, blond de cheveux +et de barbe. Lui aussi avait les yeux bleus. +Mais à ces traits généraux se limitait la +ressemblance. Autant le visage aux lignes +nobles de l'un exprimait la cordialité et la +franchise, autant les traits tourmentés de +l'autre disaient l'astuce et la froide cruauté.</p> + +<p>Au moral, la dissemblance s'accentuait +encore. Tandis que Ladko vivait au grand +jour, nul n'aurait pu dire par quels moyens +Striga se procurait l'or qu'il dépensait +sans compter. Faute de certitudes à cet +égard, l'imagination populaire se donnait +libre carrière. On disait que Striga, traître +à son pays et à sa race, s'était fait l'espion +appointé du Turc oppresseur; on disait +qu'à son métier d'espion il ajoutait, quand +l'occasion s'en présentait, celui de contrebandier, +et que des marchandises de toute +nature passaient souvent grâce à lui de la +rive roumaine à la rive bulgare, ou réciproquement, +sans payer de droits à la Douane; +on disait même, en hochant la tête, que tout +cela était peu de chose, et que Striga tirait +le plus clair de ses ressources de rapines +vulgaires et de brigandages; on disait +encore... Mais que ne disait-on pas? La +vérité est qu'on ne savait rien de précis +des faits et gestes de cet inquiétant personnage, +qui, si les suppositions désobligeantes +du public répondaient à la réalité, avait eu, +en tous cas, la grande habileté de ne +jamais se laisser prendre.</p> + +<p>Ces suppositions, d'ailleurs, on se bornait +à se les confier discrètement. Personne +ne se fût risqué à prononcer tout haut une +parole contre un homme dont on redoutait +le cynisme et la violence. Striga pouvait +donc feindre d'ignorer l'opinion que l'on +avait de lui, attribuer à l'admiration générale +la sympathie que beaucoup lui témoignaient +par lâcheté, parcourir la ville en +pays conquis et la troubler, en compagnie +de ses habitants les plus tarés, du scandale +de ses orgies.</p> + +<p>Entre un tel individu et Ladko, qui menait +une existence si différente, il ne semblait +pas que le moindre rapport dût s'établir, +et pendant longtemps, en effet, ils ne +connurent l'un de l'autre que ce que leur +en apprenait la rumeur publique. Logiquement +même, il aurait dû en être toujours +ainsi. Mais le sort se rit de ce que nous +appelons la logique, et il était écrit quelque +part que les deux hommes se trouveraient +face à face, transformés en irréconciliables +adversaires.</p> + +<p>Natcha Gregorevitch, célèbre dans toute +la ville pour sa beauté, était âgée de vingt +ans. Avec sa mère d'abord, seule ensuite, +elle demeurait dans le voisinage de Ladko +qu'elle avait ainsi connu dès sa première +enfance. Depuis longtemps, le secours d'un +homme manquait à la maison. Quinze ans +avant l'époque où commence ce récit, le +père était tombé, en effet, sous les coups +des Turcs, et le souvenir de ce meurtre abominable +faisait encore frémir d'indignation +les patriotes opprimés, mais non asservis. +Sa veuve, réduite à ne compter que sur +elle-même, s'était mise courageusement au +travail. Experte dans l'art de ces dentelles +et de ces broderies dont, chez les Slaves, +la plus modeste paysanne agrémente volontiers +son humble parure, elle avait réussi +par ce moyen à assurer sa subsistance et +celle de sa fille.</p> + +<p>Cependant, c'est aux pauvres surtout que +sont funestes les périodes troublées, et plus +d'une fois la dentellière aurait eu à souffrir +de l'anarchie permanente de la Bulgarie, si +Ladko n'était venu discrètement à son secours. +Peu à peu, une grande intimité s'était +établie entre le jeune homme et les deux +femmes qui offraient l'abri de leur paisible +demeure à ses désoeuvrements de garçon. +Souvent, le soir, il frappait à leur porte, +et la veillée se prolongeait autour du samovar +bouillant. D'autres fois, c'est lui qui leur +offrait, en échange de leur affectueux accueil, +la distraction d'une promenade ou d'une +partie de pêche sur le Danube.</p> + +<p>Lorsque Mme Gregorevitch, usée par son +incessant labeur, alla rejoindre son mari, +la protection de Ladko se continua à l'orpheline. +Cette protection se fit même plus vigilante +encore, et, grâce à lui, jamais la jeune +fille n'eut à souffrir de la disparition de la +pauvre mère, qui avait donné deux fois la +vie à son enfant.</p> + +<p>C'est ainsi que, de jour en jour, sans +même qu'ils en eussent conscience, l'amour +s'était éveillé dans le coeur des deux jeunes +gens. Ce fut à Striga qu'ils en durent la +révélation.</p> + +<p>Celui-ci, ayant aperçu celle qu'on appelait +couramment la <i>beauté de Roustchouk</i>, s'en +était épris avec la soudaineté et la fureur +qui caractérisaient cette nature sans frein. +En homme habitué à voir tout plier devant +ses caprices, il s'était présenté chez la jeune +fille et, sans autre formalité, l'avait demandée +en mariage. Pour la première fois de +sa vie, il se heurta à une résistance invincible. +Natcha, au risque de s'attirer la haine +d'un homme aussi redoutable, déclara que +rien ne pourrait jamais la décider à un +pareil mariage. Striga revint vainement à la +charge. Tout ce qu'il obtint fut de se voir, à +la troisième tentative, refuser purement et +simplement la porte.</p> + +<p>Alors sa colère ne connut plus de bornes. +Donnant libre cours à sa nature sauvage, il +se répandit en imprécations dont Natcha +fut épouvantée. Dans sa détresse, elle courut +faire part de ses craintes à Serge Ladko, +que sa confidence enflamma d'une colère +égale à celle qui venait de l'effrayer si fort. +Sans vouloir rien entendre, avec une violence +extraordinaire d'expressions, il vitupéra +contre l'homme assez osé pour lever +les yeux sur elle.</p> + +<p>Ladko consentit pourtant à se calmer. +Des explications suivirent, très confuses, +mais dont le résultat fut parfaitement clair. +Une heure plus tard, Serge et Natcha, le +ciel dans les yeux et la joie au coeur, échangeaient +leur premier baiser de fiançailles.</p> + +<p>Lorsque Striga connut la nouvelle, il +manqua mourir de rage. Audacieusement, +il se présenta à la maison Gregorevitch, +l'injure et la menace à la bouche. Jeté +dehors par une main de fer, il apprit que +la maison avait désormais un homme pour +la défendre.</p> + +<p>Etre vaincu!... Avoir trouvé son maître, +lui, Striga, qui s'enorgueillissait tant de sa +force athlétique!... C'était plus d'humiliations +qu'il n'en pouvait supporter, et il +résolut de se venger. Avec quelques aventuriers +de son acabit, il attendit Ladko, un +soir que celui-ci remontait la berge du +fleuve. Cette fois, il ne s'agissait plus d'une +simple rixe, mais bien d'un assassinat en +règle. Les assaillants brandissaient des +couteaux.</p> + +<p>Cette nouvelle attaque n'eut pas plus de +succès que la précédente. Armé d'un aviron +qu'il manoeuvrait comme une massue, le +pilote força ses agresseurs à la retraite, et +Striga, serré de près, fut obligé à une fuite +honteuse.</p> + +<p>Cette leçon avait été suffisante, sans +doute, car le louche personnage ne recommença +pas sa criminelle tentative. Au début +de l'année 1875, Serge Ladko épousa Natcha +Gregorevitch, et depuis lors, on s'adorait +à plein coeur dans la confortable maison +du pilote.</p> + +<p>C'est au milieu de cette lune de miel, +dont plus d'une année n'avait pas atténué +l'éclat, que survinrent les événements de +Bulgarie, dans les premiers mois de 1876. +L'amour que Serge Ladko éprouvait pour +sa femme ne pouvait, quelque profond fût-il, +lui faire oublier celui qu'il devait à son pays. +Sans hésiter, il fit partie de ceux qui, tout +de suite, se groupèrent, se concertèrent, +s'ingéniant à chercher les moyens de remédier +aux misères de la patrie.</p> + +<p>Avant tout, il fallait se procurer des +armes. De nombreux jeunes gens émigrèrent +dans ce but, franchirent le fleuve, se +répandirent en Roumanie, et jusqu'en Russie. +Serge Ladko fut de ceux-là. Le coeur +déchiré de regrets, mais ferme dans l'accomplissement +de son devoir, il partit, laissant +loin de lui celle qu'il adorait exposée à tous +les dangers qui menacent, en temps de +révolution, la femme d'un chef de partisans.</p> + +<p>A ce moment, le souvenir de Striga lui +vint à l'esprit et aggrava ses inquiétudes. +Le bandit n'allait-il pas profiter de l'absence +de son heureux rival pour le frapper +dans ce qu'il avait de plus cher? C'était +possible, en effet. Mais Serge Ladko passa +outre à cette crainte légitime. D'ailleurs, il +semblait bien que, depuis plusieurs mois, +Striga avait quitté le pays sans esprit de +retour.</p> + +<p>A en croire le bruit public, il avait transporté +plus au Nord le théâtre principal de +ses opérations. Si les racontars ne manquaient +pas à ce sujet, ils restaient incohérents +et contradictoires. La rumeur populaire +l'accusait en gros de tous les crimes, +sans que personne en précisât aucun.</p> + +<p>Le départ de Striga paraissait, du moins, +chose certaine, et cela seulement importait +à Ladko.</p> + +<p>L'événement donna raison à son courage. +Pendant son absence, rien ne menaça la +sécurité de Natcha.</p> + +<p>A peine arrivé, il dut repartir, et cette +seconde expédition allait être plus longue +que la première. Les procédés adoptés +jusqu'ici ne permettaient, en effet, de se +procurer des armes qu'en quantité insuffisante. +Les transports, en provenance de la +Russie, étaient effectués par terre, à travers +la Hongrie et la Roumanie, c'est-à-dire +dans des contrées fort dépourvues à cette +époque de lignes ferrées. Les patriotes +bulgares espérèrent arriver plus aisément +au résultat désiré, si l'un d'eux remontait +à Budapest et y centralisait les envois +d'armes venus par rail, pour en charger +des chalands qui descendraient ensuite +rapidement le Danube.</p> + +<p>Ladko, désigné pour cette mission de +confiance, se mit en route le soir même. +En compagnie d'un compatriote, qui devait +ramener le bateau à la rive bulgare, il traversa +le fleuve, afin de gagner, le plus vite +possible, à travers la Roumanie, la capitale +de la Hongrie. A ce moment, un incident se +produisit qui donna beaucoup à penser au +délégué des conspirateurs.</p> + +<p>Son compagnon et lui n'étaient pas à cinquante +mètres du bord quand un coup de +feu retentit. La balle leur était destinée +sans aucun doute, car ils l'entendirent +siffler à leurs oreilles, et le pilote en douta +d'autant moins que, dans le tireur entrevu +à l'obscure lumière du crépuscule, il crut +reconnaître Striga. Celui-ci était donc de +retour à Roustchouk?</p> + +<p>L'angoisse mortelle que cette complication +lui fit éprouver n'ébranla pas la résolution +de Ladko: Il avait fait d'avance à la patrie +le sacrifice de sa vie. Il saurait aussi, +s'il le fallait, lui sacrifier plus encore: son +bonheur mille fois plus précieux. Au bruit +du coup de feu, il s'était laissé tomber au +fond de l'embarcation. Mais ce n'était là +qu'une ruse de guerre destinée à éviter +une nouvelle attaque, et la détonation n'avait +pas cessé de se répercuter dans la campagne, +que sa main, appuyant plus lourdement +sur l'aviron, poussait plus vite le +bateau vers la ville roumaine de Giurgievo, +dont les lumières commençaient à piquer +la nuit grandissante.</p> + +<p>Parvenu à destination, Ladko s'occupa +activement de sa mission.</p> + +<p>Il se mit en rapport avec les émissaires +du Gouvernement du Tzar, les uns arrêtés +à la frontière russe, certains fixés incognito +à Budapest et à Vienne. Plusieurs +chalands, chargés par ses soins d'armes +et de munitions, descendirent le courant +du Danube.</p> + +<p>Fréquentes étaient les nouvelles qu'il +recevait de Natcha, par des lettres envoyées +au nom d'emprunt qu'il avait choisi, et +portées en territoire roumain à la faveur de +la nuit. Bonnes tout d'abord, ces nouvelles +ne tardèrent pas à devenir plus inquiétantes. +Ce n'est pas que Natcha prononçât +le nom de Striga. Elle semblait même +ignorer que le bandit fût revenu en Bulgarie, +et Ladko commença à douter du bien-fondé +de ses craintes. Par contre, il était +certain que celui-ci avait été dénoncé aux +autorités turques, puisque la police avait +fait irruption dans sa demeure et s'était +livrée à une perquisition, d'ailleurs sans +résultat. Il ne devait donc pas se hâter de +revenir en Bulgarie, car son retour eût été +un véritable suicide. On connaissait son +rôle, on le guettait, jour et nuit, et il ne +pourrait se montrer en ville sans être arrêté +au premier pas. Arrêté étant, chez les +Turcs, synonyme d'exécuté, il fallait donc +que Ladko s'abstint de reparaître, jusqu'au +moment où la révolte serait ouvertement +proclamée, sous peine d'attirer les pires +malheurs sur lui-même et sur sa femme, +que l'on n'avait jusqu'ici nullement inquiétée.</p> + +<p>Ce moment ne tarda pas à arriver. La +Bulgarie se souleva au mois de mai, trop +prématurément au gré du pilote qui augurait +mal de cette précipitation.</p> + +<p>Quelle que fût son opinion à cet égard, +il devait courir au secours de son pays. +Le train l'amena à Zombor, la dernière +ville hongroise, proche du Danube, qui fût +alors desservie par le chemin de fer. Là, +il s'embarquerait et n'aurait plus qu'à +s'abandonner au courant.</p> + +<p>Les nouvelles qu'il trouva à Zombor le +forcèrent à interrompre son voyage. Ses +craintes n'étaient que trop justifiées. La +révolution bulgare était écrasée dans l'oeuf. +Déjà la Turquie concentrait des troupes +nombreuses dans un vaste triangle dont +Roustchouk, Widdin et Sofia formaient les +sommets, et sa main de fer s'appesantissait +plus lourdement sur ces malheureuses contrées. +Ladko dut revenir en arrière et retourner +attendre de meilleurs jours dans la petite +ville où il avait fixé sa résidence.</p> + +<p>Les lettres de Natcha, qu'il y reçut bientôt, +lui démontrèrent l'impossibilité de +prendre un autre parti. Sa maison était +surveillée plus que jamais, à ce point que +Natcha devait se considérer comme virtuellement +prisonnière; plus que jamais on le +guettait, et il lui fallait, dans l'intérêt commun, +s'abstenir soigneusement de toute +démarche imprudente.</p> + +<p>Ladko rongea donc son frein dans l'inaction, +les envois d'armes ayant été forcément +supprimés depuis l'avortement de la révolte +et la concentration des troupes turques +sur les rives du fleuve. Mais cette attente, +déjà pénible par elle-même, lui devint tout +à fait intolérable, quand, vers la fin du +mois de juin, il cessa de recevoir aucune +nouvelle de sa chère Natcha.</p> + +<p>Il ne savait que penser, et ses inquiétudes +devinrent de torturantes angoisses à +mesure que le temps s'écoula. Il était, en +effet, en droit de tout craindre. Le 1er juillet, +la Serbie avait officiellement déclaré la +guerre au Sultan, et, depuis lors, la région +du Danube était sillonnée de troupes, dont +le passage incessant s'accompagnait des +plus terribles excès. Fallait-il donc compter +Natcha au nombre des victimes de ces troubles, +ou bien avait-elle été incarcérée par les +autorités turques, soit comme otage, soit +comme complice présumée de son mari?</p> + +<p>Après un mois de ce silence, il ne put le +supporter davantage, et se résolut à tout +braver pour rentrer en Bulgarie afin d'en +connaître la véritable cause.</p> + +<p>Toutefois, dans l'intérêt même de Natcha, +il importait d'agir avec prudence. Aller +sottement se faire prendre par les sentinelles +turques n'eût servi de rien. Son +retour n'aurait d'utilité que s'il pouvait +pénétrer dans la ville de Roustchouk et y +circuler librement, malgré les soupçons +dont il était l'objet. Il agirait ensuite au +mieux, selon les circonstances. Au pis +aller, et dût-il repasser précipitamment la +frontière, il aurait eu du moins la joie de +serrer sa femme sur son coeur.</p> + +<p>Serge Ladko chercha pendant plusieurs +jours la solution de ce difficile problème. +Il crut enfin l'avoir trouvée, et, sans se +confier à personne, mit immédiatement à +exécution le plan imaginé par lui.</p> + +<p>Ce plan réussirait-il? L'avenir le lui +dirait. Il fallait, en tous cas, tenter le sort, +et c'est pourquoi, dans la matinée du +28 juillet 1876, les plus proches voisins du +pilote, dont nul ne connaissait le nom véritable, +aperçurent hermétiquement close la +petite maison dans laquelle, depuis plusieurs +mois, il avait abrité sa solitude.</p> + +<p>Quel était le plan de Ladko, les dangers +auxquels il allait s'exposer en s'efforçant +de le réaliser, par quels côtés les événements +de Bulgarie, et de Roustchouk en +particulier, se relient au concours de pêche +de Sigmaringen, c'est ce que le lecteur +apprendra dans la suite de ce récit nullement +imaginaire, dont les principaux personnages +vivent encore de nos jours sur +les bords du Danube.</p> + + +<br><br><br> + +<a name="V"></a> + +<h3>V</h3> + +<h3>KARL DRAGOCH.</h3> + +<p>Aussitôt qu'il eut son reçu en poche, +M. Jaeger procéda à son installation. Après +s'être enquis de la couchette qui lui était +attribuée, il disparut dans la cabine, en +emportant sa valise. Dix minutes plus tard, +il en ressortait, transformé de la tête aux +pieds. Vêtu comme un pêcheur fini,—rude +vareuse, bottes fortes, casquette de +loutre,—il semblait la copie d'Ilia Brusch.</p> + +<p>M. Jaeger éprouva un peu de surprise, +en constatant que, pendant sa courte +absence, son hôte avait quitté la barge. +Respectueux de ses engagements, il ne se +permit toutefois aucune question, quand +celui-ci revint, une demi-heure plus tard. +C'est sans l'avoir sollicité qu'il apprit +qu'Ilia Brusch avait cru devoir envoyer +quelques lettres aux journaux, afin de +leur annoncer son arrivée à Neustadt pour +le surlendemain soir, et à Ratisbonne pour +le jour suivant. Maintenant que les intérêts +de M. Jaeger étaient en jeu, il importait en +effet de ne plus rencontrer un désert pareil +à celui qu'on avait trouvé à Ulm. Ilia Brusch +exprima même le regret de ne pouvoir s'arrêter +aux villes qu'on traverserait avant +Neustadt, et notamment à Neubourg et à +Ingolstadt, qui sont des cités assez importantes. +Ces arrêts, malheureusement, ne +cadraient pas avec son plan d'étapes et il +était forcé d'y renoncer.</p> + +<p>M. Jaeger parut enchanté de la réclame +faite à son profit et ne manifesta pas autrement +d'ennui de ne pouvoir s'arrêter à +Neubourg et à Ingolstadt. Il approuva son +hôte, au contraire, et l'assura une fois de +plus qu'il n'entendait aucunement diminuer +sa liberté, ainsi qu'ils en étaient +convenus.</p> + +<p>Les deux compagnons soupèrent ensuite +face à face, à cheval sur l'un des bancs. A +titre de bienvenue, M. Jaeger corsa même +le menu d'un superbe jambon, qu'il sortit +de son inépuisable valise, et ce produit de la +ville de Mayence fut fort apprécié d'Ilia +Brusch, qui commença à estimer que son +convive avait du bon.</p> + +<p>La nuit se passa sans incident. Avant le +lever du soleil, Ilia Brusch largua les +amarres, en évitant de troubler le profond +sommeil dans lequel était plongé son +aimable passager.</p> + +<p>A Ulm, où il achève de traverser le petit +royaume de Wurtemberg pour pénétrer en +Bavière, le Danube n'est encore qu'un +modeste cours d'eau. Il n'a pas reçu les +grands tributaires qui accroissent sa puissance +en aval, et rien ne permet de présager +qu'il va devenir l'un des plus importants +fleuves de l'Europe.</p> + +<p>Le courant, déjà fort assagi, atteignait à +peu près une lieue à l'heure. Des barques +de toutes dimensions, parmi lesquelles +quelques lourds bateaux chargés à couler, +le descendaient, s'aidant parfois d'une large +voile que gonflait une brise de Nord-Ouest. +Le temps s'annonçait beau, sans menace de +pluie.</p> + +<p>Dès qu'il fut au milieu du courant, Ilia +Brusch manoeuvra sa godille et activa la +marche de l'embarcation. M. Jaeger, quelques +heures plus tard, le trouva livré à cette +occupation, et jusqu'au soir il en fut ainsi, +sauf un court repos au moment du déjeuner, +pendant lequel la dérive ne fut même +pas interrompue. Le passager ne formula +aucune observation, et, s'il fut étonné de +tant de hâte, il garda son étonnement pour +lui.</p> + +<p>Peu de paroles furent échangées au cours +de cette journée. Ilia Brusch godillait énergiquement. +Quant à M. Jaeger, il observait +avec une attention, qui aurait certainement +frappé son hôte, si celui-ci eût été moins +absorbé, les bateaux qui sillonnaient le +Danube, à moins que son regard n'en parcourût +les deux rives. Ces rives étaient +notablement abaissées. Le fleuve montrait +même une tendance à s'élargir aux dépens +des alentours. La berge de gauche, à demi +submergée, ne se distinguait plus avec précision, +tandis que, sur la berge droite, +élevée artificiellement pour l'établissement +de la voie ferrée, les trains couraient, les +locomotives haletaient, mêlant leurs fumées +à celles des dampsboots, dont les roues +battaient l'eau à grand bruit.</p> + +<p>A Offingen, devant lequel on passa dans +l'après-midi, la voie ferrée obliqua vers le +Sud, définitivement repoussée par le fleuve +et la rive droite fut transformée à son tour +en un vaste marais, dont rien n'indiquait la +fin, lorsqu'on s'arrêta, le soir, à Dillingen, +pour la nuit.</p> + +<p>Le lendemain, après une étape aussi rude +que celle de la veille, le grappin fut jeté en +un point désert, à quelques kilomètres au-dessus +de Neubourg, et, de nouveau, l'aube +du 15 août se leva quand la barge était déjà +au milieu du courant.</p> + +<p>C'est pour le soir de ce jour qu'Ilia Brusch +avait annoncé son arrivée à Neustadt. Il eût +été honteux de s'y présenter les mains +vides. Les conditions atmosphériques étant +favorables et l'étape devant être sensiblement +plus courte que les précédentes, Ilia +Brusch se résolut donc à pêcher.</p> + +<p>Dès les premières heures du jour, il vérifia +ses engins, avec un soin minutieux. Son +compagnon, assis à l'arrière de la barque, +semblait d'ailleurs s'intéresser à ses préparatifs, +ainsi qu'il sied à un véritable +amateur. Tout en travaillant, Ilia Brusch +ne dédaignait pas de causer.</p> + +<p>«Aujourd'hui, comme vous le voyez, +monsieur Jaeger, je me dispose à pêcher, +et les apprêts de la pêche sont un peu longs. +C'est que le poisson est défiant de sa nature, +et on ne saurait prendre trop de précautions +pour l'attirer. Certains ont une intelligence +rare, entre autres la tanche. Il faut lutter +de ruse avec elle, et sa bouche est tellement +dure, qu'elle risque de casser la ligne.</p> + +<p>—Pas fameux, la tanche, je crois, fit +observer M. Jaeger.</p> + +<p>—Non, car elle affectionne les eaux +bourbeuses, ce qui communique souvent à +sa chair un goût désagréable.</p> + +<p>—Et le brochet?</p> + +<p>—Excellent, le brochet, déclara Ilia +Brusch, à la condition de peser au moins +cinq ou six livres; quant aux petits, ils ne +sont qu'arêtes. Mais, dans tous les cas, le +brochet ne saurait être rangé parmi les +poissons intelligents et rusés.</p> + +<p>—Vraiment, monsieur Brusch! Ainsi +donc, les requins d'eau douce, comme on +les appelle...</p> + +<p>—Sont aussi bêtes que les requins d'eau +salée, monsieur Jaeger. De véritables +brutes, au même niveau que la perche ou +l'anguille! Leur pêche peut donner du profit, +de l'honneur jamais... Ce sont, comme +l'a écrit un fin connaisseur, des poissons +«qui se prennent» et «qu'on ne prend +pas».</p> + +<p>M. Jaeger ne pouvait qu'admirer la conviction +si persuasive d'Ilia Brusch, non moins que la minutieuse attention avec +laquelle il préparait ses engins.</p> + +<p>Tout d'abord, il avait saisi sa canne à la +fois flexible et légère, qui, après avoir été +ployée à son extrémité jusqu'à son point de +rupture, s'était redressée aussi droite qu'auparavant. +Cette canne se composait de deux +parties, l'une forte à sa base de quatre centimètres +et diminuant jusqu'à n'avoir plus +qu'un centimètre à l'endroit où commençait +la seconde, le scion, cette dernière en bois +fin et résistant. Faite d'une gaule de noisetier, +elle mesurait près de quatre mètres de +longueur, ce qui permettait au pêcheur de +s'attaquer, sans s'éloigner de la rive, aux +poissons de fond, tels que la brème et le +gardon rouge.</p> + +<p>Ilia Brusch, montrant à M. Jaeger les +hameçons qu'il venait de fixer avec l'empile +à l'extrémité du crin de Florence:</p> + +<p>—Vous voyez, monsieur Jaeger, dit-il, ce +sont des hameçons numéro onze, très fins +de corps. Comme amorce, ce qu'il y a de +meilleur, pour le gardon, c'est du blé cuit, +crevé d'un côté seulement et bien amolli... +Allons! voilà qui est fini et je n'ai plus +qu'à tenter la fortune.»</p> + +<p>Tandis que M. Jaeger s'accotait contre +le tôt, il s'assit sur le banc, son épuisette à +sa portée, puis la ligne fut lancée après un +balancement méthodique, qui n'était pas +dépourvu d'une certaine grâce. Les hameçons +s'enfoncèrent sous les eaux jaunâtres, +et la plombée leur donna une position verticale, +ce qui est préférable, de l'avis de tous +les professionnels. Au-dessus d'eux, surnageait +la flotte, faite d'une plume de cygne, +qui, n'absorbant pas l'eau, est, par cela +même, excellente.</p> + +<p>Il va de soi qu'un profond silence régna +dans l'embarcation à partir de ce moment. +Le bruit des voix effarouche trop facilement +le poisson, et d'ailleurs un pêcheur sérieux +a autre chose à faire qu'à s'oublier en bavardages. +Il doit être attentif à tous les mouvements +de sa flotte, et ne pas laisser +échapper l'instant précis où il convient de +ferrer la proie.</p> + +<p>Pendant cette matinée, Ilia Brusch eut +lieu d'être satisfait. Non seulement il prit +une vingtaine de gardons, mais encore +douze chevesnes et quelques dards. Si +M. Jaeger avait en réalité les goûts du passionné +amateur qu'il s'était vanté d'être, +il ne pouvait qu'admirer la précision rapide +avec laquelle son hôte ferrait, ainsi que +cela est nécessaire pour les poissons de +cette espèce. Dès qu'il sentait que «cela +mordait», il se gardait bien de ramener +aussitôt ses captures à la surface de l'eau, +il les laissait se débattre dans les fonds, +se fatiguer en vains efforts pour se décrocher, +montrant ce sang-froid imperturbable +qui est l'une des qualités de tout +pêcheur digne de ce nom.</p> + +<p>La pêche fut terminée vers onze heures. +Pendant la belle saison, le poisson ne mord +pas, en effet, aux heures où le soleil, parvenu +à son point culminant, fait scintiller +la surface des eaux. Le butin, d'ailleurs, +était suffisamment abondant. Ilia Brusch +craignait même qu'il ne le fût trop, en raison +du peu d'importance de la ville de +Neustadt où la barge s'arrêta vers cinq +heures.</p> + +<p>Il se trompait. Vingt-cinq ou trente personnes +guettaient son apparition et le +saluèrent de leurs applaudissements, dès +que l'embarcation fut amarrée. Bientôt il +ne sut auquel entendre, et, en quelques instants, +les poissons furent échangés contre +vingt-sept florins, qu'Ilia Brusch versa, +séance tenante, à M. Jaeger à titre de premier +dividende.</p> + +<p>Celui-ci, conscient de n'avoir aucun droit +à l'admiration publique, s'était modestement +abrité sous le tôt, où Ilia Brusch vint +le rejoindre, aussitôt qu'il put se débarrasser +de ses enthousiastes admirateurs. Il +convenait, en effet, de ne pas perdre de +temps pour chercher le sommeil, la nuit +devant être fort écourtée. Désireux d'être +de bonne heure à Ratisbonne, dont près +de soixante-dix kilomètres le séparaient, +Ilia Brusch avait décidé qu'il se remettrait +en route dès une heure du matin, ce qui +lui donnerait le loisir de pêcher encore au +cours de la journée suivante, malgré la longueur +de l'étape.</p> + +<p>Une trentaine de livres de poissons +furent prises par Ilia Brusch avant midi, +si bien que les curieux qui se pressaient +sur le quai de Ratisbonne n'eurent pas le +regret de s'être dérangés en vain. L'enthousiasme +public augmentait visiblement. +Il s'établit, en plein air, de véritables +enchères entre les amateurs, et les trente +livres de poissons ne rapportèrent pas +moins de quarante et un florins au lauréat +de la Ligue Danubienne.</p> + +<p>Celui-ci n'avait jamais rêvé pareil succès, +et il en arrivait à penser que M. Jaeger +pourrait bien, en fin de compte, avoir fait +une excellente affaire. En attendant que ce +point fût élucidé, il importait de remettre +les quarante et un florins à leur légitime +propriétaire, mais Ilia Brusch fut dans +l'impossibilité de s'acquitter de ce devoir. +M. Jaeger avait, en effet, quitté discrètement +la barge, en prévenant son compagnon, +par un mot laissé en évidence, +que celui-ci n'eût pas à l'attendre pour le +souper et qu'il reviendrait seulement assez +tard dans la soirée.</p> + +<p>Ilia Brusch trouva fort naturel que +M. Jaeger voulût profiter de cette occasion +de visiter une ville qui fut pendant cinquante +ans le siège de la diète impériale. +Peut-être, aurait-il éprouvé moins de satisfaction +et plus de surprise, s'il avait su à +quelles occupations se livrait alors son passager, +et s'il en avait connu la véritable +personnalité.</p> + +<p>«M. Jaeger, 45, Leipzigerstrasse, +Vienne», avait docilement écrit Ilia Brusch +sous la dictée du nouveau venu. Mais +celui-ci eût été fort embarrassé si le pêcheur +s'était montré plus curieux, et si, reprenant +pour son compte une requête dont il venait +d'apprécier le désagrément, il avait, à +l'exemple de l'indiscret pandore, demandé +à M. Jaeger de lui montrer ses papiers.</p> + +<p>Ilia Brusch négligea cette précaution, +dont la légitimité lui avait cependant été +démontrée, et cette négligence devait avoir +pour lui de terribles résultats.</p> + +<p>Quel nom le gendarme allemand avait lu +sur le passeport que lui présentait M. Jaeger, +nul ne le sait; mais, si ce nom était +bien exactement celui du véritable propriétaire +du passeport, le gendarme n'avait pu +en lire un autre que celui de Karl Dragoch.</p> + +<p>Le passionné amateur de pêche et le +chef de la police danubienne ne faisaient, +en effet, qu'une seule et unique personne. +Résolu à s'introduire, coûte que coûte, +dans l'embarcation d'Ilia Brusch, Karl Dragoch, +prévoyant la possibilité d'une invincible +résistance, avait dressé ses batteries +en conséquence. L'intervention du gendarme +était préparée, et la scène truquée +comme une scène de théâtre. L'événement +démontrait que Karl Dragoch avait frappé +juste, puisque Ilia Brusch considérait maintenant +comme une heureuse chance d'avoir, +au milieu des dangers qui lui étaient révélés, +ce protecteur dont il ne pouvait contester +la puissance.</p> + +<p>Le succès était même si complet que +Dragoch en était troublé. Pourquoi, après +tout, Ilia Brusch avait-il montré tant d'émotion +devant l'injonction du gendarme? +Pourquoi avait-il une telle crainte de voir +se rééditer une aventure de ce genre, qu'il +sacrifiait à cette crainte l'amour—dont la +violence avait bien aussi, d'ailleurs, quelque +chose d'excessif—qu'il proclamait +avoir pour la solitude? Un honnête homme, +que diable! n'a pas à redouter si fort une +comparution devant un commissaire de +police. Le pis qui puisse en résulter, c'est +un retard de quelques heures, de quelques +jours à la rigueur, et quand on n'est pas +pressé... Il est vrai qu'Ilia Brusch était +pressé, ce qui ne laissait pas de donner +aussi à réfléchir.</p> + +<p>Défiant par nature, comme tout bon policier, +Karl Dragoch réfléchissait. Mais il +avait aussi trop de bon sens pour se laisser +égarer par des particularités fugitives, dont +l'explication était probablement des plus +simples. Il enregistra donc purement et +simplement ces petites remarques dans sa +mémoire, et appliqua les ressources de son +esprit à la solution du problème, plus +sérieux celui-là, qu'il s'était posé.</p> + +<p>Le projet que Karl Dragoch avait mis à +exécution, en s'imposant à Ilia Brusch à +titre de passager, n'était pas né tout armé +dans son cerveau. Le véritable auteur en +était Michael Michaelovitch, qui, d'ailleurs, +ne s'en doutait guère. Quand ce Serbe facétieux +avait plaisamment insinué, au <i>Rendez-vous +des Pêcheurs</i>, que le lauréat de la +Ligue Danubienne pourrait bien être, au +choix, soit le malfaiteur poursuivi, soit le +policier poursuivant, Karl Dragoch avait +accordé une sérieuse attention à ces propos +émis à la légère. Certes, il ne les avait pas +pris au pied de la lettre. Il avait de bonnes +raisons de savoir que le pêcheur et le policier +n'avaient rien de commun, et, procédant +par analogie, il considéra comme infiniment +vraisemblable que ce pêcheur n'eût pas plus +de rapport avec le malfaiteur recherché. +Mais, de ce qu'une chose n'a pas été faite, +il ne s'ensuit pas qu'elle ne puisse l'être, et +Karl Dragoch avait pensé aussitôt que le +joyeux Serbe avait raison, et qu'un détective, +désireux de surveiller le Danube tout +à son aise, se fût, en effet, montré très habile, +en empruntant la personnalité d'un pêcheur +assez notoire pour que personne n'en +puisse raisonnablement suspecter l'identité +professionnelle.</p> + +<p>Quelque tentante que fût cette combinaison, +il y fallait cependant renoncer. Le +concours de Sigmaringen avait eu lieu, +Ilia Brusch, vainqueur du tournoi, avait +annoncé publiquement son projet, et certainement +il ne se prêterait pas de bonne +grâce à une substitution de personne, +substitution très scabreuse, au surplus, +puisque les traits du lauréat étaient désormais +connus d'un grand nombre de ses +collègues.</p> + +<p>Toutefois, s'il fallait renoncer à ce qu'Ilia +Brusch consentît à laisser effectuer sous +son nom, par un autre que lui, le voyage +qu'il avait entrepris, il existait peut-être +un moyen terme d'arriver au même but. +Dans l'impossibilité d'être Ilia Brusch, +Karl Dragoch ne pouvait-il se contenter +de prendre passage à son bord? Qui ferait +attention au compagnon d'un homme +devenu presque célèbre et qui monopoliserait +par conséquent à son profit l'intérêt +général? Et même, si quelqu'un laissait +par inadvertance tomber un regard distrait +sur ce compagnon obscur, était-il +admissible qu'il établît le moindre rapprochement +entre ce vague inconnu et le policier, +qui accomplirait ainsi sa mission dans +une ombre protectrice?</p> + +<p>Ce projet longuement examiné, Karl +Dragoch, en dernière analyse, le jugea +excellent, et résolut de le réaliser. On a +vu avec quelle maëstria il avait machiné +sa scène initiale, mais cette scène eût été, +au besoin, suivie de beaucoup d'autres. +S'il l'avait fallu, Ilia Brusch eût été traîné +chez le commissaire, emprisonné même +sous de spécieux prétextes, effrayé de cent +façons. Karl Dragoch, on peut en être sûr, +eût joué de l'arbitraire sans remords, jusqu'au +moment où le pêcheur, terrifié, n'aurait +plus vu qu'un sauveur dans le passager +qu'il repoussait.</p> + +<p>Le détective s'estimait heureux, toutefois, +d'avoir triomphé sans employer cette +violence morale et sans continuer la comédie +plus loin que le premier acte.</p> + +<p>Maintenant, il était dans la place, bien +certain que, s'il faisait mine de vouloir la +quitter, son hôte s'opposerait à son départ +avec autant d'énergie qu'il s'était opposé à +son entrée. Restait à tirer parti de la situation.</p> + +<p>Pour cela, Karl Dragoch n'avait qu'à se +laisser entraîner par le courant. Pendant +que son compagnon pêcherait ou godillerait, +il surveillerait le fleuve, où rien d'anormal +n'échapperait à son regard expérimenté. +Chemin faisant, il s'aboucherait +avec ses hommes disséminés le long des +rives. A la première nouvelle d'un délit ou +d'un crime, il se séparerait d'Ilia Brusch +pour se lancer sur les traces des malfaiteurs, +et il en serait au besoin de même, si, +en l'absence de tout crime ou de tout délit, +un indice suspect attirait son attention.</p> + +<p>Tout cela était sagement combiné et, +plus il y pensait, plus Karl Dragoch s'applaudissait +de son idée, qui, en lui assurant +l'incognito sur toute la longueur du +Danube, multipliait les chances du succès.</p> + +<p>Malheureusement, en raisonnant ainsi, +le détective ne tenait pas compte du hasard. +Il ne se doutait guère qu'une série de faits +des plus singuliers allait, dans peu de jours, +aiguiller ses recherches dans une direction +imprévue et donner à sa mission une ampleur +inattendue.</p> + +<br><br><br> +<a name="VI"></a> +<h3>VI</h3> + +<h3>LES YEUX BLEUS.</h3> + + +<p>En quittant la barge, Karl Dragoch +gagna les quartiers du centre. Il connaissait +Ratisbonne, et c'est sans hésiter sur la +direction à suivre qu'il s'engagea à travers +les rues silencieuses, flanquées ça et là de +donjons féodaux à dix étages, de cette cité +jadis bruyante, que n'anime plus guère une +population tombée à vingt-six mille âmes.</p> + +<p>Karl Dragoch ne songeait pas à visiter +la ville, comme le croyait Ilia Brusch. Ce +n'est pas en qualité de touriste qu'il voyageait. +A peu de distance du pont, il se +trouva en face du Dom, la cathédrale aux +tours inachevées, mais il ne jeta qu'un +coup d'oeil distrait sur son curieux portail +de la fin du XVe siècle. Assurément, il n'irait +pas admirer, au Palais des Princes de +Tour et Taxis, la chapelle gothique et le +cloître ogival, pas plus que la bibliothèque +de pipes, bizarre curiosité de cet ancien +couvent. Il ne visiterait pas davantage le +Rathhaus, siège de la Diète autrefois, et +aujourd'hui simple Hôtel de Ville, dont la +salle est ornée de vieilles tapisseries, et où +la chambre de torture avec ses divers appareils +est montrée, non sans orgueil, par le +concierge de l'endroit. Il ne dépenserait +pas un <i>trinkgeld</i>, le pourboire allemand, +à payer les services d'un cicérone. Il n'en +avait pas besoin, et c'est sans le secours +de personne qu'il se rendit au Bureau des +Postes, où plusieurs lettres l'attendaient +à des initiales convenues. Karl Dragoch, +ayant lu ces lettres, sans que son visage +décelât aucun sentiment, se disposait à +sortir du bureau, lorsqu'un homme assez +vulgairement vêtu l'accosta sur la porte.</p> + +<p>Cet homme et Dragoch se connaissaient, +car celui-ci d'un geste arrêta le +nouveau venu au moment où il allait +prendre la parole. Ce geste signifiait évidemment: +«Pas ici.» Tous deux se dirigèrent +vers une place voisine.</p> + +<p>«Pourquoi ne m'as-tu pas attendu sur +le bord du fleuve? demanda Karl Dragoch, +quand il s'estima à l'abri des oreilles +indiscrètes.</p> + +<p>—Je craignais de vous manquer, lui +fut-il répondu. Et, comme je savais que +vous deviez venir à la poste....</p> + +<p>—Enfin, te voilà, c'est l'essentiel, interrompit +Karl Dragoch. Rien de neuf?</p> + +<p>—Rien.</p> + +<p>—Pas même un vulgaire cambriolage +dans la région?</p> + +<p>—Ni dans la région, ni ailleurs, le long +du Danube s'entend.</p> + +<p>—A quand remontent tes dernières nouvelles?</p> + +<p>—Il n'y a pas deux heures que j'ai reçu +un télégramme de notre bureau central de +Budapest. Calme plat sur toute la ligne.</p> + +<p>Karl Dragoch réfléchit un instant.</p> + +<p>—Tu vas aller au Parquet de ma part. +Tu donneras ton nom, Friedrick Ulhmann, +et tu prieras qu'on te tienne au courant s'il +survenait la moindre chose. Tu partiras +ensuite pour Vienne.</p> + +<p>—Et nos hommes?</p> + +<p>—Je m'en charge. Je les verrai au passage. +Rendez-vous à Vienne, d'aujourd'hui +en huit, c'est le mot d'ordre.</p> + +<p>—Vous laisserez donc le haut fleuve +sans surveillance? demanda Ulhmann.</p> + +<p>—Les polices locales y suffiront, répondit +Dragoch, et nous accourrons à la moindre +alerte. Jusqu'ici, d'ailleurs, il ne s'est +jamais rien passé, au-dessus de Vienne, qui +soit de notre compétence. Pas si bêtes, nos +bonshommes, d'opérer si loin de leur base.</p> + +<p>—Leur base?... répéta Ulhmann. Auriez-vous +des renseignements particuliers?</p> + +<p>—J'ai, en tous cas, une opinion.</p> + +<p>—Qui est?...</p> + +<p>—Trop curieux!... Quoi qu'il en soit, je +te prédis que nous débuterons entre Vienne +et Budapest.</p> + +<p>—Pourquoi là plutôt qu'ailleurs?</p> + +<p>—Parce que c'est là que le dernier +crime a été commis. Tu sais bien, ce fermier +qu'ils ont fait «chauffer» et qu'on +a retrouvé brûlé jusqu'aux genoux.</p> + +<p>—Raison de plus pour qu'ils opèrent +ailleurs la prochaine fois.</p> + +<p>—Parce que?...</p> + +<p>—Parce qu'ils se diront que le district +où ce crime a été perpétré doit être tout +spécialement surveillé. Ils iront donc plus +loin tenter la fortune. C'est ce qu'ils ont +fait jusqu'ici. Jamais deux fois de suite au +même endroit.»</p> + +<p>—Ils ont raisonné comme des bourriques, +et tu les imites, Friedrick Ulhmann, +répliqua Karl Dragoch. Mais c'est bien +sur leur sottise que je compte. Tous les +journaux, comme tu as dû le voir, m'ont +attribué un raisonnement analogue. Ils ont +publié avec un parfait ensemble que je +quittais le Danube supérieur, où, selon moi, +les malfaiteurs ne se risqueraient pas +à revenir, et que je partais pour la Hongrie +méridionale. Inutile de te dire qu'il n'y a +pas un mot de vrai là-dedans, mais tu +peux être sûr que ces communications tendancieuses +n'ont pas manqué de toucher +les intéressés.</p> + +<p>—Vous en concluez?</p> + +<p>—Qu'ils n'iront pas du côté de la Hongrie +méridionale se jeter dans la gueule +du loup.</p> + +<p>—Le Danube est long, objecta Ulhmann. +Il y a la Serbie, la Roumanie, la Turquie...</p> + +<p>—Et la guerre?.. Rien à faire par là +pour eux. Nous verrons bien, au surplus.</p> + +<p>Karl Dragoch garda un instant le silence.</p> + +<p>—A-t-on ponctuellement suivi mes instructions? +reprit-il.</p> + +<p>—Ponctuellement.</p> + +<p>—La surveillance du fleuve a été continuée?</p> + +<p>—Jour et nuit.</p> + +<p>—Et l'on n'a rien découvert de suspect?</p> + +<p>—Absolument rien. Toutes les barges, +tous les chalands ont leurs papiers en +règle. A ce propos, je dois vous dire que +ces opérations de contrôle soulèvent beaucoup +de murmures. La batellerie proteste, +et, si vous voulez mon opinion, je trouve +qu'elle n'a pas tort. Les bateaux n'ont rien +avoir dans ce que nous cherchons. Ce n'est +pas sur l'eau que des crimes sont commis.</p> + +<p>Karl Dragoch fronça les sourcils.</p> + +<p>—J'attache une grande importance à +la visite des barges, des chalands et même +des plus petites embarcations, répliqua-t-il +d'un ton sec. J'ajouterai, une fois pour +toutes, que je n'aime pas les observations.</p> + +<p>Ulhmann fit le gros dos.</p> + +<p>—C'est bon, Monsieur, dit-il.</p> + +<p>Karl Dragoch reprît:</p> + +<p>—Je ne sais encore ce que je ferai... +Peut-être m'arrêterai-je à Vienne. Peut-être +pousserai-je jusqu'à Belgrade... Je ne suis +pas fixé... Comme il importe de ne pas +perdre de contact, tiens-moi au courant +par un mot adressé en autant d'exemplaires +qu'il sera nécessaire à ceux de nos +hommes échelonnés entre Ratisbonne et +Vienne.</p> + +<p>—Bien, Monsieur, répondit Ulhmann. +Et moi?.. Où vous reverrai-je?</p> + +<p>—A Vienne, dans huit jours, je te l'ai +dit, répondit Dragoch.</p> + +<p>Il réfléchit quelques instants.</p> + +<p>—Tu peux te retirer, ajouta-t-il. Ne +manque pas de passer au Parquet et prends +ensuite le premier train.</p> + +<p>Ulhmann s'éloignait déjà. Karl Dragoch +le rappela.</p> + +<p>—Tu as entendu parler d'un certain +Ilia Brusch? interrogea-t-il.</p> + +<p>—Ce pêcheur qui s'est engagé à descendre +le Danube la ligne à la main?</p> + +<p>—Précisément. Eh bien, si tu me vois +avec lui, n'aie pas l'air de me connaître.»</p> + +<p>Là-dessus, ils se séparèrent, Friedrick +Ulhmann disparut vers le haut quartier, +tandis que Karl Dragoch se dirigeait vers +l'hôtel de la Croix-d'Or, où il comptait +dîner.</p> + +<p>Une dizaine de convives, causant de +choses et d'autres, étaient déjà à table, +lorsqu'il prit place à son tour. S'il mangea +de grand appétit, Karl Dragoch ne se +mêla point à la conversation. Il écoutait, +par exemple, en homme qui a l'habitude +de prêter l'oreille à tout ce qu'on dit autour +de lui. Aussi ne put-il manquer d'entendre, +quand l'un des convives demanda à son +voisin:</p> + +<p>«Eh bien, cette fameuse bande, on n'en +a donc pas de nouvelles?</p> + +<p>—Pas plus que du fameux Brusch, répondit +l'autre. On attendait son passage à Ratisbonne, +et il n'a pas encore été signalé.</p> + +<p>—C'est singulier.</p> + +<p>—A moins que Brusch et le chef de +la bande ne fassent qu'un.</p> + +<p>—Vous voulez rire?</p> + +<p>—Eh!.. qui sait?..»</p> + +<p>Karl Dragoch avait vivement relevé les +yeux. C'était la seconde fois que cette +hypothèse, décidément dans l'air, venait +s'imposer à son attention. Mais il eut comme +un imperceptible haussement d'épaules, et +acheva son dîner sans prononcer une +parole. Plaisanterie que tout cela. D'ailleurs, +il était bien renseigné, ce bavard, qui +ne connaissait même pas l'arrivée d'Ilia +Brusch à Ratisbonne.</p> + +<p>Son dîner terminé, Karl Dragoch redescendit +vers les quais. Là, au lieu de regagner +tout de suite la barge, il s'attarda +quelques instants sur le vieux pont de +pierre qui réunit Ratisbonne à Stadt-am-Hof, +son faubourg, et laissa errer son +regard sur le fleuve, où quelques bateaux +glissaient encore en se hâtant de profiter de +la lumière mourante du jour.</p> + +<p>Il s'oubliait dans cette contemplation, +quand une main se posa sur son épaule, en +même temps que l'interpellait une voix +familière.</p> + +<p>«Il faut croire, monsieur Jaeger, que +tout cela vous intéresse.</p> + +<p>Karl Dragoch se retourna et vit, en face +de lui, Ilia Brusch, qui le regardait en souriant.</p> + +<p>—Oui, répondit-il, tout ce mouvement du +fleuve est curieux. Je ne me lasse pas de +l'observer.</p> + +<p>—Eh! monsieur Jaeger, dit Ilia Brusch. +cela vous intéressera davantage, lorsque +nous arriverons sur le bas fleuve, où les +bateaux sont plus nombreux. Vous verrez, +quand nous serons aux Portes de Fer!.. +Les connaissez-vous?</p> + +<p>—Non, répondit Dragoch.</p> + +<p>—Il faut avoir vu cela! déclara Ilia +Brusch. S'il n'y a pas au monde un plus +beau fleuve que le Danube, il n'y a pas, sur +tout le cours du Danube, un plus bel endroit +que les Portes de Fer!..</p> + +<p>Cependant la nuit était devenue complète. +La grosse montre d'Ilia Brusch marquait +plus de neuf heures.</p> + +<p>—J'étais en bas, dans la barge, lorsque +je vous ai aperçu sur le pont, monsieur Jaeger, +dit-il. Si je suis venu vous trouver, +c'est pour vous rappeler que nous partons +demain de très bonne heure, et que nous +ferions bien, par conséquent, d'aller nous +coucher.</p> + +<p>—Je vous suis, monsieur Brusch, +approuva Karl Dragoch.</p> + +<p>Tous deux descendirent vers la rive. +Comme ils tournaient l'extrémité du pont, +le passager de dire:</p> + +<p>—Et la vente de notre poisson, monsieur +Brusch?.. Êtes-vous satisfait?</p> + +<p>—Dites enchanté, monsieur Jaeger! Je +n'ai pas à vous remettre moins de quarante +et un florins!.</p> + +<p>—Ce qui fera soixante-huit, avec les +vingt-sept précédemment encaissés. Et +nous ne sommes, qu'à Ratisbonne!.. Eh! +eh! monsieur Brusch, l'affaire ne me paraît +pas si mauvaise!</p> + +<p>—J'en arrive à le croire,» reconnut le +pêcheur.</p> + +<p>Un quart d'heure plus tard, tous deux +dormaient l'un près de l'autre, et, au soleil +levant, l'embarcation était déjà à cinq kilomètres +de Ratisbonne.</p> + +<p>En aval de cette ville, les rives du Danube +présentent des aspects très différents. Sur +la droite se succèdent à perte de vue de +fertiles plaines, une riche et productive +campagne, où ne manquent ni les fermes, +ni les villages, tandis que, sur la gauche, +se massent des forêts profondes et s'étagent +des collines qui vont se souder au Bohmerwald.</p> + +<p>En passant, M. Jaeger et Ilia Brusch +purent apercevoir, au-dessus de la bourgade +de Donaustauf, le Palais d'été des +Princes de Tour et Taxis, et le vieux château +épiscopal de Ratisbonne, puis, au delà, +sur le Savaltorberg, le Walhalla, ou «Séjour +des élus», sorte de Parthénon égaré sous +le ciel bavarois, qui n'est point celui de +l'Attique, et dont la construction est due +au roi Louis. A l'intérieur, c'est un musée, +où figurent les bustes des héros de la Germanie, +musée moins admirable que les +belles dispositions architecturales de l'extérieur. +Si le Walhalla ne vaut pas, en effet, +le Parthénon d'Athènes, il l'emporte sur +celui dont les Écossais ont décoré une des +collines d'Édimbourg, la «vieille enfumée».</p> + +<p>Longue est la distance séparant Ratisbonne +de Vienne, lorsqu'on suit les méandres +du Danube. Cependant, sur cette route +liquide de près de quatre cent soixante-quinze +kilomètres, les cités de quelque importance +sont rares. On ne trouve guère +a signaler que Straubing, entrepôt agricole +de la Bavière, où la barge s'arrêta le +soir du 18 août; Passau, où elle arriva le +20, et Lintz qu'elle dépassa dans la journée +du 21. En dehors de ces villes, dont les +deux dernières ont une certaine valeur +stratégique, mais dont aucune n'atteint +vingt mille âmes il n'existe que d'insignifiantes +agglomérations.</p> + +<p>A défaut des oeuvres de l'homme, le touriste +a, du moins, pour se défendre contre +l'ennui, le spectacle toujours varié des rives +du grand fleuve. Au-dessous de Straubing, +où il s'étale déjà sur une largeur de quatre +cents mètres, le Danube ne cesse de se +resserrer, tandis que les premières ramifications +des Alpes Rhétiques surélèvent +peu à peu la rive droite.</p> + +<p>A Passau, bâtie au confluent de trois +cours d'eau, le Danube, l'Inn et l'Ils, dont +les deux premiers comptent parmi les plus +importants de l'Europe, on quitte l'Allemagne, +et cette même rive droite devient autrichienne +dans l'aval immédiat de la ville, +tandis que c'est seulement quelques kilomètres +plus bas, au confluent de la Dadelsbach, +que la rive gauche commence à faire +partie de l'empire des Habsbourg. En ce +point, le lit du fleuve est réduit à une étroite +vallée de deux cents mètres environ qui va +le conduire jusqu'à Vienne, tantôt s'élargissant +au point de permettre la formation +de véritables lacs parsemés d'îles et d'îlots, +tantôt rapprochant plus encore ses parois +entre lesquelles grondent les eaux furieuses.</p> + +<p>Ilia Brusch paraissait n'accorder aucun +intérêt à cette succession de spectacles +changeants et toujours sublimes, et semblait +uniquement préoccupé d'activer de +toute la vigueur de ses bras l'allure de son +embarcation. L'attention qu'il lui fallait +apporter à la conduite de la barge eût, +d'ailleurs, suffi à excuser son indifférence. +Outre les difficultés résultant des bancs de +sable, difficultés qui sont monnaie courante +de la navigation danubienne, il en +avait à vaincre de plus sérieuses. Quelques +kilomètres avant Passau, il avait dû +affronter les rapides de Wilshofen, puis, +cent cinquante kilomètres plus bas, un peu +au-dessous de Grein, l'une des villes les +plus misérables de la Haute-Autriche, ce +furent ceux autrement redoutables du Strudel +et du Wirbel.</p> + +<p>En cet endroit, la vallée devient un étroit +couloir limité par des parois sauvages, +entre lesquelles se précipitent les eaux +bouillonnantes. Autrefois, de nombreux +récifs rendaient ce passage des plus dangereux, +et il n'était pas rare que la batellerie +y éprouvât de graves dommages. Maintenant, +le danger a notablement diminué. On +a fait sauter à la mine les plus gênantes +des roches qui s'échelonnaient d'une rive à +l'autre. Les rapides ont perdu de leur +fureur, les remous n'attirent plus les bateaux +dans leurs tourbillons avec la même +violence, et les catastrophes sont devenues +moins fréquentes. Beaucoup de précautions, +cependant, sont encore à prendre, +autant pour les grands chalands que pour +les petites embarcations.</p> + +<p>Tout cela n'était pas pour embarrasser +Ilia Brusch. Il suivait les passes, évitait les +bancs de sable, dominait les remous et les +rapides, avec une étonnante habileté. Cette +habileté, Karl Dragoch l'admirait, mais il +ne laissait pas aussi d'être surpris qu'un +simple pêcheur eût une science si parfaite +du Danube et de ses traîtresses surprises.</p> + +<p>Si Ilia Brusch étonnait Karl Dragoch, la +réciproque n'était pas moins vraie. Le +pêcheur admirait, sans y rien comprendre, +l'étendue des relations de son passager. +Si infime que fût le lieu choisi pour la +halte du soir, il était rare que M. Jaeger +n'y trouvât pas quelqu'un de connaissance. +A peine la barge était-elle amarrée, il sautait +à terre et presque aussitôt il était abordé +par une ou deux personnes. Jamais, du +reste, il ne s'oubliait en de longues conversations. +Après un échange de quelques +mots, les interlocuteurs se séparaient, et +M. Jaeger réintégrait la barge, tandis que +les étrangers s'éloignaient. +A la fin Ilia Brusch n'y put tenir.</p> + +<p>«Vous ayez donc des amis un peu partout, +monsieur Jaeger? demanda-t-il un +jour.</p> + +<p>—En effet, monsieur Brusch, répondit +Karl Dragoch. Cela tient à ce que j'ai souvent +parcouru ces contrées.</p> + +<p>—En touriste, monsieur Jaeger?</p> + +<p>—Non, monsieur Brusch, pas en touriste. +Je voyageais à cette époque pour une +maison de commerce de Budapest, et, dans +ce métier-là, non seulement on voit du pays, +mais on se crée de nombreuses relations, +vous le savez.»</p> + +<p>Tels furent les seuls incidents—si l'on +peut appeler cela des incidents—qui marquèrent +le voyage du 18 au 24 août. Ce +jour-là, après une nuit passée le long de +la rive, loin de tout village, en dessous de +la petite ville de Tulln, Ilia Brusch se remit +en route avant l'aube, ainsi qu'il en avait +coutume. Cette journée ne devait pas être +pareille aux précédentes. Le soir même, +en effet, on serait à Vienne, et, pour la première +fois, depuis huit jours, Ilia Brusch +allait pêcher, afin de ne pas décevoir +les admirateurs qu'il ne pouvait manquer +d'avoir dans la capitale, où il avait eu soin +de faire annoncer son arrivée par les cent +voix de la Presse.</p> + +<p>D'ailleurs, ne fallait-il pas penser aux +intérêts de M. Jaeger, trop négligés pendant +cette semaine de navigation acharnée? +Bien qu'il ne se plaignit pas, ainsi qu'il s'y +était engagé, celui-ci ne devait pas être +content, Ilia Brusch le comprenait de reste, +et c'est pour être en mesure de lui donner +au moins une apparence de satisfaction, +qu'il s'était arrangé de manière à n'avoir +qu'une trentaine de kilomètres à franchir +durant cette dernière journée. Ainsi, malgré +la diminution de sa vitesse, il lui serait +quand même possible d'atteindre Vienne +d'assez bonne heure pour tirer parti du produit +de sa pêche.</p> + +<p>Au moment où Karl Dragoch sortit de la +cabine, le butin était déjà abondant, mais le +pêcheur devait faire mieux encore. Vers +onze heures, sa ligne ramena un brochet +de vingt livres. C'était une pièce royale qui +obtiendrait sûrement un haut prix des +amateurs viennois.</p> + +<p>Enhardi par ce succès, Ilia Brusch voulut +tenter la chance une dernière fois, ce en +quoi il eut grand tort, ainsi que l'événement +le prouva. </p> + +<p>Comment s'y prit-il? Il eût été bien incapable +de le dire. Le fait est que, lui, toujours +si adroit, eut à ce moment un coup +malheureux. Que ce soit le résultat d'un +instant de distraction ou pour toute autre +cause, sa ligne, fut mal lancée, et l'hameçon, +violemment ramené, vint frapper son visage +où il traça un sillon sanglant. Ilia Brusch +poussa un cri de douleur.</p> + +<p>Après avoir labouré les chairs, l'hameçon, +continuant sa route, agrippa au passage +les lunettes aux grands verres noirs que +le pêcheur portait jour et nuit, et cet instrument, + enlevé comme une plume, se mit +à décrire des courbes éperdues à quelques +centimètres au-dessus de la surface de l'eau.</p> + +<p>Étouffant une exclamation de dépit, Ilia +Brusch, après un coup d'oeil plein d'inquiétude +à l'adresse de M. Jaeger, eut tôt fait +de ramener à lui les lunettes vagabondes, +qu'il s'empressa de remettre à leur place +primitive. Alors seulement il parut soulagé.</p> + +<p>Cet incident n'avait duré que quelques +secondes, mais ces quelques secondes +avaient suffi à Karl Dragoch pour constater +que son hôte possédait de magnifiques yeux +bleus, dont le regard très vif semblait peu +compatible avec une vue maladive.</p> + +<p>Le détective ne put faire autrement que de +réfléchir à cette singularité, son tempérament +le portant à réfléchir sur tous les +sujets qui sollicitaient son attention, et ses +réflexions ne furent pas terminées après +que les yeux bleus eurent disparu de nouveau +derrière l'écran noir qui les dissimulait +habituellement. Il est inutile de dire +qu'Ilia Brusch ne pêcha pas davantage ce +jour-là. Son estafilade, plus douloureuse +que grave, sommairement pansée, il rangea +avec soin ses engins, tandis que le bateau +suivait tout seul le fil du courant, puis ce +fut l'heure du déjeuner.</p> + +<p>Peu d'instants auparavant, on était passé +au pied du Kalhemberg, mont de trois cent +cinquante mètres, dont le sommet domine la +ville de Vienne. Maintenant, plus on avançait, +plus l'animation des rives annonçait +l'approche d'une importante cité. Les villas, +tout d'abord, s'étaient succédé, de plus en +plus rapprochées. Puis, des usines avaient +souillé le ciel des fumées de leurs hautes +cheminées. Bientôt Ilia Brusch et son compagnon +aperçurent quelques fiacres mettant +dans cette banlieue une note franchement +urbaine.</p> + +<p>Dès les premières heures de l'après-midi, +la barge dépassa Nussdorf, point où +s'arrêtent les bateaux à vapeur, en raison +de leur tirant d'eau. La modeste embarcation +du pêcheur avait à cet égard de moindres +exigences. D'ailleurs, elle ne contenait +pas, comme les dampsschiffs, des +voyageurs, qui eussent exigé d'être transportés +par le canal jusqu'au coeur même de +la ville.</p> + +<p>Libre de ses mouvements, Ilia Brusch +suivit le grand bras du Danube. Avant +quatre heures, il s'arrêtait près de la rive +et frappait son amarre à l'un des arbres +du Prater, promenade fameuse, qui est à +Vienne ce que le Bois de Boulogne est à +Paris.</p> + +<p>«Qu'avez-vous donc aux yeux, monsieur +Brusch? demanda à ce moment Karl Dragoch +qui, depuis l'incident des lunettes, +n'avait prononcé que de rares paroles.</p> + +<p>Ilia Brusch interrompit son travail et se +tourna vers son passager.</p> + +<p>—Aux yeux? répéta-t-il d'un ton interrogatif.</p> + +<p>—Oui, aux yeux, dit M. Jaeger. Ce n'est +pas pour votre plaisir, je suppose, que vous +portez ces lunettes noires?</p> + +<p>—Ah! fit Ilia Brusch, mes lunettes!.. +J'ai la vue faible, et la lumière me fait mal, +voilà tout.»</p> + +<p>La vue faible?.. Avec des yeux pareils!..</p> + +<p>Son explication donnée, Ilia Brusch +acheva d'amarrer sa barge. Son passager +le regardait faire d'un air songeur.</p> + +<br><br><br> +<a name="VII"></a> + +<h3>VII</h3> + + +<h3>CHASSEURS ET GIBIERS.</h3> + +<p>Quelques promeneurs animaient, en cette +après-midi d'août, la rive du Danube, qui +forme, au Nord-Est, l'extrême limite de la +promenade du Prater. Ces promeneurs guettaient-ils +Ilia Brusch? Probablement, celui-ci +ayant eu soin de faire préciser à l'avance +par les journaux le lieu et presque l'heure +de son arrivée. Mais comment les curieux, +disséminés sur un aussi vaste espace, découvriraient-ils +la barge que rien ne signalait +à leur attention?</p> + +<p>Ilia Brusch avait prévu cette difficulté. Dès +que son embarcation fut amarrée, il s'empressa +de dresser un mât portant une longue +banderolle sur laquelle on pouvait lire: +<i>Ilia Brusch, Lauréat du concours de Sigmaringen</i>; +puis, sur le toit du rouf, il fit, des +poissons capturés pendant la matinée, une +sorte d'étalage, en donnant au brochet la +place d'honneur.</p> + +<p>Cette réclame à l'américaine eut un +résultat immédiat. Quelques badauds s'arrêtèrent +en face de la barge et la contemplèrent +d'un air désoeuvré. Ces premiers +badauds en attirant d'autres, le rassemblement +prit en quelques instants des proportions +telles que les véritables curieux +ne purent faire autrement que de le remarquer. +Ils accoururent, et, en voyant tous +ces gens se hâter dans la même direction, +d'autres se mirent à courir à leur exemple +sans savoir pourquoi. En moins d'un quart +d'heure, cinq cents personnes étaient groupées +en face de la barge. Ilia Brusch n'avait +jamais rêvé pareil succès:</p> + +<p>Entre ce public et le pêcheur, le dialogue +ne tarda pas à s'engager.</p> + +<p>«Monsieur Brusch? demanda un des +assistants.</p> + +<p>—Présent, répondit l'interpellé.</p> + +<p>—Permettez-moi de me présenter. +M. Claudius Roth, un de vos collègues de +la Ligue Danubienne.</p> + +<p>—Enchanté, monsieur Roth!</p> + +<p>—Plusieurs autres de nos collègues sont +ici, d'ailleurs. Voici M. Hanisch, M. Tietze, +M. Hugo Zwiedinek, sans compter ceux que +je ne connais pas.</p> + +<p>—Moi, par exemple, Mathias Kasselick, +de Budapest, dit un spectateur.</p> + +<p>—Et moi, ajouta un autre, Wilhelm +Bickel, de Vienne.</p> + +<p>—Ravi, Messieurs, d'être en pays de +connaissance, s'écria Ilia Brusch.</p> + +<p>Les demandes et les réponses se croisèrent. +La conversation devint générale.</p> + +<p>—Vous avez fait bon voyage, monsieur +Brusch?</p> + +<p>—Excellent.</p> + +<p>—Voyage rapide, en tous cas. On ne vous +attendait pas si tôt.</p> + +<p>—Il y a pourtant quinze jours que je suis +en route.</p> + +<p>—Oui, mais il y a loin de Donaueschingen +à Vienne!</p> + +<p>—Neuf cents kilomètres, à peu près, ce +qui fait une soixantaine de kilomètres par +jour en moyenne.</p> + +<p>—Le courant les fait à peine en vingt-quatre +heures.</p> + +<p>—Ça dépend des endroits.</p> + +<p>—C'est vrai. Et votre poisson? Le vendez-vous +facilement?</p> + +<p>—A merveille.</p> + +<p>—Alors, vous êtes content?</p> + +<p>—Très content.</p> + +<p>—Aujourd'hui, votre pêche est fort belle. +Il y a surtout un brochet superbe.</p> + +<p>—Il n'est pas mal, en effet.</p> + +<p>—Combien le brochet?</p> + +<p>—Ce qu'il vous plaira de le payer. Je +vais, si vous le voulez bien, mettre mon +poisson aux enchères, en gardant le brochet +pour la fin.</p> + +<p>—Pour la bonne bouche, traduisit un +plaisant.</p> + +<p>—Excellente idée! s'écria M. Roth. L'acquéreur +du brochet, au lieu d'en manger +la chair, pourra, s'il le préfère, le faire +empailler, en souvenir d'Ilia Brusch!»</p> + +<p>Ce petit discours obtint un grand succès +et les enchères commencèrent avec animation. +Un quart d'heure plus tard, le pêcheur +avait encaissé une somme rondelette, à +laquelle le fameux brochet n'avait pas contribué +pour moins de trente-cinq florins.</p> + +<p>La vente terminée, la conversation continua +entre le lauréat et le groupe d'admirateurs +qui se pressait sur la berge. Renseigné +sur le passé, on s'enquérait de ses +intentions pour l'avenir. Ilia Brusch répondait, +d'ailleurs, avec complaisance, et +annonçait, sans en faire mystère, qu'après +avoir consacré à Vienne la journée du lendemain, +il irait, le soir du jour suivant, coucher +à Presbourg.</p> + +<p>Peu à peu, l'heure s'avançant, les curieux +diminuèrent de nombre, chacun regagnant +son dîner. Obligé de penser au sien, Ilia +Brusch disparut dans le tôt, laissant son +passager en pâture à l'admiration publique.</p> + +<p>C'est pourquoi deux promeneurs, attirés +par le rassemblement qui comptait encore +une centaine de personnes, n'aperçurent +que Karl Dragoch, solitairement assis au-dessous +de la banderolle qui annonçait <i>urbi +et orbi</i> le nom et la qualité du lauréat de la +Ligue Danubienne. L'un de ces nouveaux +venus était un grand gaillard de trente +ans environ, large d'épaules, chevelure et +barbe blondes, de ce blond slave qui semble +l'apanage de la race; l'autre, d'aspect +robuste aussi, et remarquable par l'insolite +carrure de ses épaules, était plus âgé, et +ses cheveux grisonnants montraient qu'il +avait dépassé la quarantaine.</p> + +<p>Au premier regard que le plus jeune de +ces personnages jeta vers la barge, il tressaillit +et fit un rapide mouvement de recul, +en entraînant son compagnon en arrière.</p> + +<p>« C'est lui, dit-il, d'une voix étouffée, dès +qu'ils furent sortis de la foule.</p> + +<p>—Tu crois?</p> + +<p>—Sûr! Tu ne l'as donc pas reconnu?</p> + +<p>—Comment l'aurais-je reconnu? Je ne +l'ai jamais vu.</p> + +<p>Un instant de silence suivit. Les deux +interlocuteurs réfléchissaient.</p> + +<p>—Il est seul dans la barque? demanda le +plus âgé.</p> + +<p>—Tout seul.</p> + +<p>—Et c'est bien la barque d'Ilia Brusch?</p> + +<p>—Pas d'erreur possible. Le nom est +inscrit sur la banderolle.</p> + +<p>—C'est à n'y rien comprendre.</p> + +<p>Après un nouveau silence, ce fut le plus +jeune qui reprit:</p> + +<p>—Ce serait donc lui qui fait ce voyage à +grand orchestre sous le nom d'Ilia Brusch?</p> + +<p>—Dans quel but?</p> + +<p>Le personnage à la barbe blonde haussa +les épaules.</p> + +<p>—Dans le but de parcourir le Danube +incognito, c'est clair.</p> + +<p>—Diable! fit son compagnon grisonnant.</p> + +<p>—Ça ne m'étonnerait pas, dit l'autre. +C'est un malin, Dragoch, et son coup aurait +parfaitement réussi, sans le hasard qui nous +a fait passer par ici.</p> + +<p>Le plus âgé des deux interlocuteurs +paraissait mal convaincu.</p> + +<p>—C'est du roman, murmura-t-il entre ses +dents.</p> + +<p>—Tout à fait, Titcha, tout à fait, approuva +son compagnon, mais Dragoch aime +assez les moyens romanesques. Nous tirerons, +d'ailleurs, la chose au clair. On disait +autour de nous que la barge resterait à +Vienne demain toute la journée. Nous n'aurons +qu'à revenir. Si Dragoch est toujours +là, c'est que c'est bien lui qui est entré dans +la peau d'Ilia Brusch.</p> + +<p>—Dans ce cas, demanda Titcha, que ferons-nous?</p> + +<p>Son interlocuteur ne répondit pas tout de +suite.</p> + +<p>—Nous aviserons, » dit-il.</p> + +<p>Tous deux s'éloignèrent du côté de la +ville, laissant la barge entourée d'un public +de plus en plus clairsemé. La nuit s'écoula +paisiblement pour Ilia Brusch et son passager. +Quand celui-ci sortit de la cabine, il +trouva le premier en train de faire subir à +ses engins de pêche une révision générale.</p> + +<p>« Beau temps, monsieur Brusch, dit Karl +Dragoch en manière de bonjour.</p> + +<p>—Beau temps, monsieur Jaeger, approuva +Ilia Brusch.</p> + +<p>—Ne comptez-vous pas en profiter, monsieur +Brusch, pour visiter la ville?</p> + +<p>—Ma foi non, monsieur Jaeger. Je ne +suis pas curieux de mon naturel, et j'ai ici +de quoi m'occuper toute la journée. Après +deux semaines de navigation, ce n'est pas +du luxe de remettre un peu d'ordre.</p> + +<p>—A votre aise, monsieur Brusch. Pour +moi, je n'imiterai pas votre indifférence et +je compte rester à terre jusqu'au soir.</p> + +<p>—Et bien vous ferez, monsieur Jaeger, +approuva Ilia Brusch, puisque c'est à +Vienne que vous demeurez. Peut-être avez-vous +de la famille qui ne sera pas fâchée de +vous voir.</p> + +<p>—C'est une erreur, monsieur Brusch, je +suis garçon.</p> + +<p>—Tant pis, monsieur Jaeger, tant pis. +On n'est pas trop de deux pour porter le +fardeau de la vie.</p> + +<p>Karl Dragoch se mit à rire.</p> + +<p>—Fichtre! monsieur Brusch, vous n'êtes +pas gai, ce matin.</p> + +<p>—On a ses jours, monsieur Jaeger, +répondit le pêcheur. Mais que cela ne vous +empêche pas de vous amuser le mieux possible.</p> + +<p>—Je tâcherai, monsieur Brusch, » répondit +Karl Dragoch en s'éloignant.</p> + +<p>A travers le Prater, il alla rejoindre la +Haupt-Allée, rendez-vous des élégances +viennoises pendant la saison. Mais, à +cette époque de l'année, et à cette heure, +la Haupt-Allée était presque déserte et +il put hâter le pas sans être gêné par la +foule.</p> + +<p>Il y avait, toutefois, assez de monde pour +que son attention ne fût pas attirée par deux +promeneurs qu'il croisa, en même temps que +plusieurs autres, comme il arrivait à la +hauteur du Constantins Hugel, colline artificielle +dont on a jugé bon de varier la +perspective du Prater. Sans s'occuper de +ces deux promeneurs, Karl Dragoch continua +tranquillement sa route, et, dix +minutes plus tard, il entrait dans un petit +café du rond-point du Prater, le Prater +Stern en allemand. Il y était attendu. Un +consommateur déjà attablé se leva, en l'apercevant, +et vint à sa rencontre.</p> + +<p>«Bonjour, Ulhmann, dit Karl Dragoch.</p> + +<p>—Bonjour, Monsieur, répondit Friedrich +Ulhmann.</p> + +<p>—Toujours rien de neuf?</p> + +<p>—Toujours rien.</p> + +<p>—C'est bon. Cette fois, nous pouvons +disposer de la journée et convenir mûrement +de ce que nous devons faire.»</p> + +<p>Si Karl Dragoch n'avait pas remarqué les +deux promeneurs de la Haupt-Allée, ceux-ci—les +mêmes individus que le hasard avait +conduits, la veille, près de la barge d'Ilia +Brusch—l'avaient parfaitement vu, au +contraire. D'un même mouvement ils avaient +fait volte-face, après le passage du chef de +la police danubienne, et l'avaient suivi, en +gardant une distance suffisante pour éviter +toute surprise. Quand Dragoch eut disparu +dans le petit café, ils entrèrent dans un établissement +semblable situé vis-à-vis du premier, +de l'autre côté du rond-point, résolus +à rester, s'il le fallait, toute la journée en +embuscade.</p> + +<p>Leur patience fut mise à l'épreuve. Après +avoir consacré plusieurs heures à convenir +dans le détail de leurs faits et gestes, Dragoch +et Ulhmann déjeunèrent sans se +presser. Leur déjeuner terminé, désireux +d'échapper à l'atmosphère étouffante de la +salle, ils se firent servir à l'air libre la tasse +de café devenue le complément indispensable +de tout repas. Ils étaient en train de +la savourer, quand Dragoch fit soudain un +geste d'étonnement et, comme désireux de +n'être pas reconnu, rentra rapidement dans +l'intérieur du restaurant, d'où, à travers +les rideaux du vitrage, il surveilla un homme +qui traversait la place en ce moment.</p> + +<p>«C'est lui, Dieu me pardonne!» murmura +Dragoch, en suivant des yeux Ilia +Brusch.</p> + +<p>C'était Ilia Brusch, en effet, bien reconnaissable +à sa figure rasée, à ses lunettes +et à ses cheveux noirs comme ceux d'un +Italien du Sud.</p> + +<p>Quand celui-ci se fut engagé dans la +Kaiser-Josephstrasse, Dragoch vint rejoindre +Ulhmann demeuré sur la terrasse, +lui intima l'ordre de l'attendre autant qu'il +serait nécessaire, et s'élança sur les traces +du pêcheur.</p> + +<p>Ilia Brusch marchait, sans songer à se +retourner, avec le calme d'une conscience +paisible. D'un pas tranquille, il marcha +jusqu'au bout de la Kaiser-Josephstrasse, +puis, en droite ligne, à travers le parc de +l'Augarten, il arriva à la Brigittenau. Quelques +instants, il parut alors hésiter, et +pénétra finalement dans une échoppe de +sordide apparence ouvrant sa pauvre devanture +dans l'une des plus misérables rues +de ce quartier ouvrier.</p> + +<p>Une demi-heure plus tard il ressortait. +Toujours filé, sans le savoir, par Karl Dragoch, +qui ne manqua pas en passant de lire +l'enseigne de la boutique où son compagnon +de voyage venait de s'arrêter, il prit la +Rembrandtgasse, puis, remontant la rive +gauche du canal, atteignit la Praterstrasse, +qu'il suivit jusqu'au rond-point. Là, il tourna +délibérément à droite et s'éloigna par la +Haupt-Allée, sous les arbres du Prater. Il +rentrait évidemment à bord de la barge, et +Karl Dragoch jugea inutile de continuer +plus longtemps sa filature.</p> + +<p>Celui-ci revint donc au petit café, devant +lequel Friedrich Ulhmann l'avait fidèlement +attendu.</p> + +<p>«Connais-tu un juif du nom de Simon +Klein? demanda-t-il en l'abordant.</p> + +<p>—Certainement, répondit Ulhmann.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est que ce juif?</p> + +<p>—Pas grand'chose de bon. Brocanteur, +usurier, au besoin receleur, je crois que +ces trois mots le peignent du haut en bas.</p> + +<p>—C'est bien ce que je pensais, murmura +Dragoch, qui paraissait plongé en de profondes +réflexions.</p> + +<p>Après un instant, il reprit:</p> + +<p>—Combien d'hommes avons-nous ici?</p> + +<p>—Une quarantaine, répondit Ulhmann.</p> + +<p>—C'est suffisant. Écoute-moi bien. Il +faut faire table rase de ce que nous avons +dit ce matin. Je change mon plan, car, plus +je vais, plus j'ai le pressentiment que l'affaire +arrivera près de l'endroit, quel qu'il soit, +où je serai moi-même.</p> + +<p>—Où vous serez?... Je ne comprends pas.</p> + +<p>—C'est inutile. Tu échelonneras tes +hommes, deux par deux, sur la rive gauche +du Danube de cinq en cinq kilomètres, en +commençant à vingt kilomètres au delà +de Presbourg. Leur mission unique sera +de me surveiller. Aussitôt que le dernier +échelon m'aura aperçu, les deux hommes +qui le composent se hâteront d'aller cinq +kilomètres en avant du premier, et ainsi de +suite. C'est compris?... Qu'ils ne me manquent +pas surtout!</p> + +<p>—Et moi? interrogea Ulhmann.</p> + +<p>—Toi, tu t'arrangeras pour ne pas me +perdre de vue. Comme je suis dans une +barque, au beau milieu du fleuve, ce n'est +pas très difficile... Pour tes hommes, qu'ils +prennent, bien entendu, en montant leur +faction, tous les renseignements possibles. +En cas de besoin, le poste informé d'un +événement grave avisera les autres, dont +il sera le point de concentration.</p> + +<p>—Compris.</p> + +<p>—Qu'on se mette en route dès ce soir, et +que demain je trouve tes hommes à leur +poste.</p> + +<p>—Ils y seront,» dit Ulhmann.</p> + +<p>Par deux et trois fois Karl Dragoch exposa +son plan, sans se lasser, jusqu'au +moment où, certain d'avoir été parfaitement +saisi par son subordonné, il se décida, +l'heure avançant, à regagner la barge.</p> + +<p>Dans le petit café, de l'autre côté de la +place, les deux promeneurs du Prater +n'avaient pas interrompu leur espionnage. +Ils avaient vu Dragoch sortir, sans en +soupçonner la raison, Ilia Brusch n'ayant +pas plus attiré leur attention que ne l'aurait +fait tout autre passant. Leur premier mouvement +avait été de se lancer à sa poursuite, +mais la présence de Friedrich Ulhmann +les en avait empêchés. Rassurés, +d'ailleurs, par l'attente de celui-ci, ils +avaient eux-mêmes attendu, convaincus +qu'ils ne tarderaient pas à voir revenir Karl +Dragoch.</p> + +<p>Le retour du détective prouva qu'ils +avaient justement raisonné, et, quand le +détective disparut avec Ulhmann dans l'intérieur +du café, ils restèrent aux aguets, +jusqu'au moment où se séparèrent le chef +de police et son subordonné.</p> + +<p>Laissant ce dernier remonter vers le +centre, les deux acolytes s'attachèrent de +nouveau à Karl Dragoch, et redescendirent +à sa suite la Haupt-Allée, qu'ils avaient suivie +le matin même en sens contraire. Après +trois quarts d'heure de marche, ils s'arrêtèrent. +La ligne d'arbres bordant la berge +du Danube apparaissait alors. Il ne pouvait +être douteux que Dragoch regagnât son +embarcation.</p> + +<p>«Inutile d'aller plus loin, dit le plus +jeune. Nous sommes fixés, maintenant. +Ilia Brusch et Karl Dragoch sont bien le +même homme. La démonstration est faite, +et, en le suivant plus longtemps, nous risquerions +d'être remarqués à notre tour.</p> + +<p>—Qu'allons-nous faire? demanda son +compagnon à carrure de lutteur.</p> + +<p>—Nous en causerons, répondit l'autre. +J'ai une idée.»</p> + +<p>Pendant que les deux inconnus s'occupaient +si fort de sa personne, et élaboraient, +en s'éloignant vers le Prater Stern, +des plans dont l'exécution ne devait pas +être beaucoup différée, Karl Dragoch réintégrait +la barge, sans se douter de l'espionnage +dont il avait été l'objet au cours de +cette journée. Il y trouva Ilia Brusch, fort +affairé à préparer le dîner, que les deux +compagnons, une heure plus tard, partagèrent +comme de coutume, à cheval sur l'un +des bancs.</p> + +<p>«Eh bien, monsieur Jaeger, êtes-vous +content de votre promenade? demanda Ilia +Brusch, quand les pipes commencèrent à +répandre leurs nuages de fumée.</p> + +<p>—Enchanté, répondit Karl Dragoch. +Et vous, monsieur Brusch, n'avez-vous +pas changé d'avis, et ne vous êtes-vous pas +décidé à parcourir un peu la ville de +Vienne?.. A y faire quelque visite, peut-être?</p> + +<p>—Que non pas, monsieur Jaeger, affirma +Ilia Brusch. Je ne connais personne ici, +moi. Depuis que vous êtes parti, je n'ai +pas mis le pied à terre.</p> + +<p>—Vraiment!</p> + +<p>—C'est ainsi. Je n'ai pas quitté le bord, +où j'avais d'ailleurs assez de travail pour +m'occuper jusqu'au soir.»</p> + +<p>Karl Dragoch ne répliqua pas. Les pensées +que le flagrant mensonge de son hôte +pouvait lui suggérer, il les garda pour lui, +et l'on parla de choses et d'autres jusqu'au +moment où sonna l'heure du sommeil.</p> + +<br><br><br> +<a name="VIII"></a> +<h3>VIII</h3> + + +<h3>UN PORTRAIT DE FEMME.</h3> + +<p>Ilia Brusch s'était-il rendu coupable d'un +mensonge prémédité, ou bien changea-t-il +d'avis par simple caprice? Quoi qu'il en soit, +les renseignements fournis par lui sur son +itinéraire se trouvèrent être de la plus +notoire inexactitude..</p> + +<p>Parti deux heures avant l'aube, le matin +du 26 août, il ne s'arrêta pas à Presbourg, +comme il l'avait annoncé. Vingt heures de +godille acharnée le menèrent d'une seule +traite à plus de quinze kilomètres au delà +de cette ville, et il recommença cet effort +surhumain après quelques brefs instants +de repos.</p> + +<p>Pourquoi il s'efforçait avec une hâte si +fébrile d'écourter son voyage, Ilia Brusch +ne se crut pas obligé d'en faire confidence +à M. Jaeger, dont les intérêts étaient ainsi +gravement compromis cependant, et, de +son côté, celui-ci, respectueux de la foi +jurée, ne manifesta par aucun signe le +désappointement que tant de précipitation +devait lui faire éprouver.</p> + +<p>Les préoccupations de Karl Dragoch détournaient, +d'ailleurs, l'attention de M. Jaeger. +Le petit dommage que le second risquait +de subir n'avait qu'une importance +bien mince en regard des soucis du premier.</p> + +<p>Dans cette matinée du 26 août, Karl Dragoch +venait, en effet, de faire une remarque +du caractère le plus insolite, qui, s'ajoutant +à celles des jours précédents, achevait de le +troubler profondément. C'est vers dix heures +du matin que la chose était arrivée. A ce +moment, Dragoch, plongé dans ses pensées, +regardait machinalement Ilia Brusch +godiller, debout à l'arrière de la barge, +avec un entêtement de boeuf au labour. A +cause d'une sinuosité du chenal qui l'obligeait +à se diriger, pour quelques instants, +vers le Nord-Ouest, le pêcheur avait alors +le soleil en plein derrière lui. Il était tête +nue, car, ruisselant littéralement de sueur, +il avait rejeté à ses pieds la casquette de +loutre dont il se couvrait d'ordinaire, et la +lumière éclairait vivement par transparence +son abondante et noire chevelure.</p> + +<p>Tout à coup, Karl Dragoch fut frappé +par une particularité des plus singulières. +Si Ilia Brusch était brun, et cela n'était +pas contestable, il ne l'était du moins que +partiellement. Noirs à leur extrémité, ses +cheveux, à leur base, s'accusaient, sur une +longueur de quelques millimètres, du plus +indéniable blond.</p> + +<p>Phénomène naturel que cette diversité +de teintes? Peut-être. Mais, plus vraisemblablement, +simple résultat d'une vulgaire +teinture dont on aurait négligé de renouveler +l'application.</p> + +<p>Quand bien même un doute aurait pu, +d'ailleurs, subsister à ce sujet dans l'esprit +de Karl Dragoch, celui-ci n'eût pas tardé à +être exactement renseigné, puisque, dès le +lendemain matin, les cheveux d'Ilia Brusch +avaient perdu leur double coloration. Le +pêcheur, évidemment, s'était aperçu de sa +négligence et y avait remédié pendant la +nuit.</p> + +<p>Ces yeux que leur propriétaire dissimulait +avec tant de soin derrière d'impénétrables +verres, ce mensonge certain au moment +de l'escale à Vienne, cette hâte incompréhensible +si peu compatible avec le but +avoué du voyage, ces cheveux blonds +transformés en cheveux noirs, tout cela +formait un faisceau de présomptions dont +on devait nécessairement conclure... Au +fait, que devait-on en conclure? Karl Dragoch, +après tout, n'en savait rien. Que la +conduite d'Ilia Brusch fût louche, ce n'était +que trop certain, mais quelle conclusion +convenait-il d'en tirer?</p> + +<p>Pourtant, une hypothèse, cent fois repoussée +d'abord, finit par s'imposer à Karl +Dragoch qui ne cessait de réfléchir au +problème posé à sa sagacité. Et cette hypothèse, +c'était celle-là même que, par deux +fois, lui avait suggérée le hasard. Le joyeux +Serbe, Michael Michaelovitch, d'abord, les +voyageurs de l'hôtel de Ratisbonne, ensuite, +n'avaient-ils pas, moitié sérieusement, +moitié sous forme de plaisanterie, émis +l'idée que, sous le vêtement d'emprunt du +lauréat, se cachait le chef des malfaiteurs +qui terrorisaient la région? Fallait-il donc +en arriver à examiner sérieusement une +supposition à laquelle ceux-mêmes qui +l'avaient formulée n'accordaient sûrement +pas la moindre créance?</p> + +<p>Pourquoi pas, après tout? Certes, les +faits observés jusqu'ici n'autorisaient pas +une certitude. Ils autorisaient du moins +tous les soupçons. Et, en vérité, si des +observations subséquentes établissaient le +bien-fondé de ces soupçons, ce serait une +plaisante aventure que le même bateau +eût transporté pendant un si grand nombre +de kilomètres ce chef de bandits et le policier +chargé de l'arrêter.</p> + +<p>Par ce côté, le drame avait tendance à +tourner au vaudeville, et Karl Dragoch +répugnait fort à admettre la possibilité +d'une si merveilleuse coïncidence. Mais les +procédés techniques du vaudeville ne consistent-ils +pas uniquement dans la concentration +en un même lieu et en un court +espace de temps de quiproquos et de surprises, +qu'on ne remarque pas, ou qui semblent +moins hilarants dans la vie réelle, à +cause de leur éparpillement et, pour ainsi +parler, de leur état de dilution? Il ne serait +donc pas d'une saine logique de rejeter <i>de +plano</i> un fait, sous prétexte qu'il parait anormal +ou invraisemblable. Il convient d'être +plus modeste, et d'admettre l'infinie richesse +des combinaisons du hasard.</p> + +<p>C'est sous l'empire de ces préoccupations +que Karl Dragoch, le matin du 28, après +une nuit passée en pleine campagne à +quelques kilomètres en aval de Komorn, +mit la conversation sur un sujet qui n'avait +jamais été effleuré jusqu'alors.</p> + +<p>«Bonjour, monsieur Brusch, dit-il, en +sortant, ce matin-là, de la cabine, où il venait +de dresser à loisir son plan d'attaque.</p> + +<p>—Bonjour, monsieur Jaeger répondit le +pêcheur qui godillait avec son énergie coutumière.</p> + +<p>—Vous avez bien dormi, monsieur +Brusch?</p> + +<p>—Parfaitement. Et vous, monsieur Jaeger?</p> + +<p>—Euh!.. euh!.. Comme ci, comme ça.</p> + +<p>—Vraiment! fit Ilia Brusch. Pourquoi, +si vous avez été souffrant, ne pas m'avoir +appelé?</p> + +<p>—Ma santé est parfaite, monsieur Brusch, +répondit M. Jaeger. Cela n'empêche pas +que la nuit m'ait paru un peu longue. Je +ne suis pas fâché, je l'avoue, d'en avoir vu +la fin.</p> + +<p>—Parce que?..</p> + +<p>—Parce que j'étais un peu inquiet, je +peux le reconnaître maintenant.</p> + +<p>—Inquiet!.. répéta Ilia Brusch d'un ton +de sincère étonnement.</p> + +<p>—Ce n'est même pas la première fois +que je suis inquiet, expliqua M. Jaeger. Je +n'ai jamais été très à mon aise, quand la +fantaisie vous a pris de passer la nuit loin +de toute ville et de tout village.</p> + +<p>—Bah!.. fit Ilia Brusch qui semblait +tomber des nues. Il fallait me le dire, et je +me serais arrangé autrement.</p> + +<p>—Vous oubliez que je me suis engagé +à vous laisser toute liberté d'agir à votre +guise. Chose promise, chose due, monsieur +Brusch! Cela n'empêche pas que je +n'aie pas toujours été très rassuré. Que +voulez-vous? Je suis un citadin, moi, et je +trouve impressionnants ce silence et cette +solitude de la campagne.</p> + +<p>—Affaire d'habitude, monsieur Jaeger, +répliqua gaiement Ilia Brusch. Vous vous +y feriez, si notre voyage devait être plus +long. En réalité, il y a moins de dangers en +rase campagne qu'au coeur d'une grande +ville où pullulent les assassins et les +rôdeurs.</p> + +<p>—Vous avez probablement raison, monsieur +Brusch, approuva M. Jauger, mais +les impressions ne se commandent pas. +Au surplus, mes craintes ne sont pas tout +à fait déraisonnables dans le cas présent, +puisque nous traversons une région particulièrement +mal famée.</p> + +<p>—Mal famée!.. se récria Ilia Brusch. +Où prenez-vous ça, monsieur Jaeger?.. +J'habite par ici, moi qui vous parle, et je +n'ai jamais entendu dire que le pays fût mal +famé!</p> + +<p>Ce fut au tour de M. Jaeger de manifester +une vive surprise.</p> + +<p>—Parlez-vous sérieusement, monsieur +Brusch? s'écria-t-il. Vous seriez le seul, +alors, à ignorer ce que tout le monde sait +de la Bavière à la Roumanie.</p> + +<p>—Quoi donc? demanda Ilia Brusch.</p> + +<p>—Parbleu! qu'une bande d'insaisissables +malfaiteurs met en coupe réglée les deux +rives du Danube, de Presbourg à son embouchure.</p> + +<p>—C'est la première fois que j'entends +parler de ça, déclara Ilia Brusch avec +l'accent de la sincérité.</p> + +<p>—Pas possible!.. s'étonna M. Jaeger. +Mais on ne s'occupe pas d'autre chose d'un +bout à l'autre du fleuve.</p> + +<p>—On apprend du nouveau tous les jours, +fit observer placidement Ilia Brusch. Et il +y a longtemps que ces vols auraient commencé?</p> + +<p>—Dix-huit mois environ, répondit M. Jaeger. +Si encore il ne s'agissait que de vols!..</p> + +<p>Mais les malfaiteurs en question ne se +contentent pas de voler. Ils assassinent au +besoin. Pendant ces dix-huit mois, on leur +attribue au moins dix meurtres dont les +auteurs sont demeurés inconnus. Le dernier +de ces meurtres, précisément, a été +accompli à moins de cinquante kilomètres +d'ici.</p> + +<p>—Je comprends maintenant vos inquiétudes, +dit Ilia Brusch. Peut-être même les +aurais-je partagées, si j'avais été mieux +renseigné. A l'avenir, nous nous arrêterons, +le soir, autant que possible à proximité +d'un village ou d'une ville, à commencer +par notre halte d'aujourd'hui, que nous +ferons à Gran.</p> + +<p>—Oh! approuva M. Jaeger, là nous +serons tranquilles. Gran est une ville importante.</p> + +<p>—Je suis d'autant plus satisfait, continua +Ilia Brusch, que vous vous y trouviez +en sûreté, que je compte vous laisser seul +la nuit prochaine.</p> + +<p>—Vous avez l'intention de vous absenter?</p> + +<p>—Oui, monsieur Jaeger, mais quelques +heures seulement. De Gran, où j'espère +bien arriver de bonne heure, je voudrais +pousser une pointe jusqu'à Szalka, qui n'en +est pas fort éloigné. C'est là que j'habite, +comme vous le savez. Je serai, d'ailleurs, +de retour avant l'aube, et notre départ, +demain matin, n'en sera nullement retardé.</p> + +<p>—A votre aise, monsieur Brusch, conclut +M. Jaeger. Je conçois que vous ayez le +désir de faire un tour chez vous, et à Gran, +je le répète, il n'y a rien à redouter.</p> + +<p>Pendant une demi-heure, la conversation +fut interrompue. Après cet entr'acte, +Karl Dragoch reprit sur nouveaux frais.</p> + +<p>—C'est vraiment curieux, dit-il, que +vous n'ayez jamais entendu parler de ces +malfaiteurs du Danube. C'est d'autant plus +curieux, qu'on s'est particulièrement occupé +de cette affaire quelques jours après le +concours de pêche de Sigmaringen.</p> + +<p>—A quel propos? demanda Ilia Brusch.</p> + +<p>—A propos de la constitution d'une brigade +de police spéciale sous les ordres d'un +chef que l'on dit fort habile, un nommé Karl +Dragoch, détective de Budapest.</p> + +<p>—Il aura fort à faire, observa Ilia +Brusch, que ce nom ne parut pas autrement +frapper. C'est long, le Danube, et il est peu +commode de surveiller des gens sur lesquels +on ne sait rien.</p> + +<p>—C'est ce qui vous trompe, répliqua +M. Jaeger. La police ne serait pas sans +renseignements. De l'ensemble des témoignages +recueillis résulterait, d'abord, un +signalement presque certain du chef de la +bande.</p> + +<p>—Comment est-il fait, ce particulier-là? +demanda Ilia Brusch.</p> + +<p>—Comme aspect général, c'est un +homme dans votre genre...</p> + +<p>—Merci bien! interrompit en riant Ilia +Brusch.</p> + +<p>—Oui, poursuivit M. Jaeger, il serait à +peu près de votre taille et de votre corpulence, +mais pour le reste, par exemple, +aucun rapport.</p> + +<p>—Heureusement! soupira Ilia Brusch +avec un air de soulagement qui voulait être +comique.</p> + +<p>—Il aurait, dit-on, de très beaux yeux +bleus, et ne serait pas obligé comme vous +de porter lunettes. En outre, tandis que +vous êtes très brun et soigneusement rasé, +il porterait toute sa barbe, que l'on dit +blonde. Sur ce dernier point, notamment, +les témoignages recueillis sont formels, à +ce qu'on prétend.</p> + +<p>—C'est une indication, évidemment, +reconnut Ilia Brusch, mais encore bien +vague. Il y a beaucoup de blonds, et s'il +faut les passer tous au crible!..</p> + +<p>—On sait encore autre chose. D'après les +on dit, ce chef serait de nationalité bulgare... +comme vous-même, monsieur Brusch!</p> + +<p>—Que voulez-vous dire? demanda Ilia +Brusch d'une, voix troublée.</p> + +<p>—D'après votre accent, s'excusa Karl +Dragoch d'un air innocent, je vous ai cru +d'origine bulgare... Mais je me suis trompé, +peut-être?.</p> + +<p>—Vous ne vous êtes pas trompé, reconnut +Ilia Brusch après une courte hésitation.</p> + +<p>—Ce chef serait donc votre compatriote. +Dans le public, son nom court même de +bouche en bouche.</p> + +<p>—Oh alors!.. Si l'on sait son nom!..</p> + +<p>—Bien entendu, cela n'a rien d'officiel.</p> + +<p>—Officiel ou officieux, quel serait le nom +du paroissien.</p> + +<p>—A tort ou à raison, les riverains du +fleuve mettent les méfaits dont ils ont à +souffrir au compte d'un certain Ladko.</p> + +<p>—Ladko!.. répéta Ilia Brusch qui, en +proie à une évidente émotion, arrêta brusquement +le va-et-vient de sa godille.</p> + +<p>—Ladko, affirma Karl Dragoch, en surveillant +du coin de l'oeil son interlocuteur.</p> + +<p>Mais déjà celui-ci s'était ressaisi.</p> + +<p>—C'est drôle, dit-il simplement, tandis +que l'aviron reprenait entre ses mains son +éternel travail.</p> + +<p>—Qu'est-ce qui est drôle? insista Karl +Dragoch. Connaîtriez-vous ce Ladko?</p> + +<p>—-Moi? protesta le pêcheur. Pas le +moins du monde. Mais ce n'est pas un nom +bulgare que Ladko. Voilà tout ce que je vois +de drôle là-dedans.»</p> + +<p>Karl Dragoch ne poussa pas plus avant +un interrogatoire, qui, plus clair, risquait +de devenir dangereux, et dont les résultats +pouvaient d'ores et déjà être considérés +comme satisfaisants. La surprise du +pêcheur en entendant le signalement du +malfaiteur, son trouble en connaissant la +nationalité probable de celui-ci, son émotion +en en apprenant le nom, tout cela était +indéniable et donnait une force nouvelle +aux présomptions antérieures, sans apporter +toutefois aucune preuve décisive.</p> + +<p>Comme l'avait prévu Ilia Brusch, il +n'était pas encore deux heures de l'après-midi +lorsque la barge arriva à Gran. Cinq +cents mètres avant les premières maisons, +le pêcheur prit terre sur la rive gauche, +afin d'éviter, dit-il, d'être retardé par la +curiosité populaire, et pria M. Jaeger de +bien vouloir conduire seul la barge sur la +rive droite, où il s'arrêterait au coeur de la +ville, ce à quoi le passager consentit avec +obligeance.</p> + +<p>Son travail terminé, celui-ci se transforma +en détective. La barge amarrée, il +sauta sur le quai, en quête de l'un de ses +hommes.</p> + +<p>Il n'avait pas fait vingt pas qu'il se +heurtait à Friedrick Ulhmann. Un dialogue +rapide s'engagea entre les deux policiers.</p> + +<p>«Tout va bien?</p> + +<p>—Tout.</p> + +<p>—Il faut resserrer le cercle, Ulhmann. +Tes postes de deux hommes à un kilomètre +l'un de l'autre désormais.</p> + +<p>—Ça chauffe, alors?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Tant mieux.</p> + +<p>—Demain, tâche de ne pas me perdre +des yeux. J'ai idée que nous brûlons.</p> + +<p>—-Compris.</p> + +<p>—Et qu'on ne s'endorme pas! Du nerf! +Qu'on se grouille!</p> + +<p>—Comptez sur moi.</p> + +<p>—Si tu apprends quelque chose, un signe +de la berge, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Entendu.»</p> + +<p>Les deux interlocuteurs se séparèrent, +et Karl Dragoch réintégra l'embarcation.</p> + +<p>Si son repos ne fut pas troublé par +l'inquiétude qu'il prétendait éprouver d'ordinaire, +il le fut, au cours de cette nuit, par +le vacarme des éléments déchaînés. A +minuit, une tempête de l'Est se leva, en +effet, et augmenta d'heure en heure, tandis +que la pluie faisait rage.</p> + +<p>Au moment où, vers cinq heures du +matin, Ilia Brusch regagna la barge, la +pluie tombait toujours à torrents et le vent +soufflait avec fureur dans une direction nettement +opposée à celle du courant. Le +pêcheur n'hésita pas, cependant, à partir. +Son amarre larguée, il poussa aussitôt au +milieu du fleuve et reprit son éternelle +godille. Il lui fallait un véritable courage +pour se mettre au travail dans de telles +conditions, après une nuit qui n'avait pu +manquer d'être fatigante.</p> + +<p>La tempête ne montra, pendant les premières +heures de la matinée, aucune tendance +à décroître, au contraire. La barge, +malgré l'aide du courant, ne gagnait que +péniblement contre ce terrible vent debout, +et c'est à peine si, après quatre heures +d'efforts, elle était parvenue à une dizaine +de kilomètres de la ville de Gran. Le confluent +de l'Ipoly, sur la rive droite duquel +est situé Szalka, où Ilia Brusch disait s'être +rendu la nuit précédente, ne pouvait plus +alors être bien éloigné.</p> + +<p>A ce moment, la tempête redoubla de +fureur, au point de rendre la situation +réellement critique. Si le Danube n'est pas +comparable à la mer, il est toutefois assez +vaste pour que de véritables lames réussissent +à s'y former lorsque le vent acquiert +une grande violence. Il en était ainsi, ce +jour-là, et, malgré la hâte dont Ilia Brusch +faisait preuve, force lui fut de se réfugier +près de la rive gauche.</p> + +<p>Il ne devait pas l'atteindre..</p> + +<p>Plus de cinquante mètres l'en séparaient +encore, quand surgit un effrayant phénomène. A quelque +distance en amont, les +arbres qui garnissaient la berge furent +tout à coup précipités dans le fleuve, cassés +net au ras du sol, comme s'ils eussent +été rasés par une faux gigantesque. En +même temps, l'eau, soulevée par une incommensurable +puissance, monta à l'assaut de +la rive, puis se dressa en une lame énorme +qui roula en déferlant à la poursuite de la +barge.</p> + +<p>Evidemment, une trombe venait de se +former dans les couches atmosphériques et +promenait à la surface du fleuve son irrésistible +ventouse. </p> + +<p>Ilia Brusch comprit le danger. Faisant +pivoter la barge d'un énergique coup d'aviron, +il s'efforça de se rapprocher de la rive +droite. Si cette manoeuvre n'eut pas tout +le résultat qu'il en attendait, c'est pourtant +à elle que le pêcheur et son passager +durent finalement leur salut.</p> + +<p>Rattrapée par le météore continuant sa +course furieuse, la barge évita du moins +la montagne d'eau qu'il soulevait sur son +passage. C'est pourquoi elle ne fut pas +submergée, ce qui eût été fatal sans la manoeuvre +d'Ilia Brusch. Saisie par les spires +les plus extérieures du tourbillon, elle fut +simplement lancée avec violence selon une +courbe de grand rayon.</p> + +<p>A peine effleurée par la pieuvre aérienne, +dont la tentacule avait, cette fois, manqué +le but, l'embarcation fut presque aussitôt +lâchée qu'aspirée. En quelques secondes, +la trombe était passée et la vague s'enfuyait +en rugissant vers l'aval, tandis que +la résistance de l'eau neutralisait peu à peu +la vitesse acquise de la barge.</p> + +<p>Malheureusement, avant que ce résultat +fût complètement atteint, un nouveau danger +se révéla à l'improviste. Droit devant +l'étrave, qui fendait l'eau avec la vitesse d'un +express, le pêcheur aperçut tout à coup un +des arbres arrachés, qui, les racines en +l'air, suivait lentement le courant. L'embarcation, +lancée dans l'enchevêtrement de +ces racines, ne pouvait manquer de chavirer, +d'être gravement endommagée tout +au moins. Ilia Brusch poussa un cri d'effroi, +en découvrant cet obstacle imprévu.</p> + +<p>Mais Karl Dragoch avait aussi vu le danger, +il en avait compris l'imminence. Sans +hésiter, il s'élança à l'avant de la barge, +ses mains saisirent les racines qui s'échevelaient +hors de l'eau, et, s'arc-boutant pour +mieux lutter contre l'impulsion du bateau, +il s'efforça de l'écarter de la direction dangereuse.</p> + +<p>Il y parvint. La barge, déviée de sa route, +passa comme une flèche, en raclant les +racines, puis la tête de l'arbre encore couverte +de ses feuilles. Un instant de plus, +et elle allait laisser derrière elle l'épave +verdoyante mollement entraînée par le courant, +lorsque Karl Dragoch fut atteint en +pleine poitrine par une des dernières ramures. +En vain, il voulut résister au choc. +Perdant l'équilibre, il culbuta par-dessus +bord et disparut sous les eaux.</p> + +<p>A sa chute en succéda immédiatement +une autre, volontaire celle-ci. Ilia Brusch, +en voyant tomber son passager, s'était +sans hésiter élancé à son secours.</p> + +<p>Mais ce n'était pas chose facile d'apercevoir +quoi que ce fût dans ces eaux limoneuses +tout agitées par le passage d'un +furieux météore. Pendant une minute, Ilia +Brusch s'y épuisa en vain, et il commençait +à désespérer de découvrir M. Jaeger, +quand il saisit enfin le malheureux, flottant; +évanoui, entre deux eaux.</p> + +<p>A tout prendre, cela valait mieux. Un +homme qui se noie se débat d'ordinaire et +augmente ainsi sans le savoir la difficulté +du sauvetage. Un homme évanoui n'est plus +qu'une masse inerte dont le salut dépend +uniquement de l'habileté du sauveteur.</p> + +<p>Ilia Brusch eut tôt fait d'élever hors +de l'eau la tête de M. Jaeger, puis, d'un +bras vigoureux, il nagea vers la barge, +qui, pendant ce temps, s'était éloignée d'une +trentaine de mètres. Il s'en rapprocha en +quelques brasses, qui semblaient être un +jeu pour le robuste nageur, et, d'une main, +il en saisit le bord, tandis que son autre +main soutenait le passager toujours privé +de sentiment.</p> + +<p>Restait maintenant à hisser M. Jaeger à +bord de l'embarcation, et ce n'était pas +besogne aisée. Ilia Brusch, au prix de +mille efforts, réussit toutefois à la mener à +bonne fin.</p> + +<p>Dès qu'il eut déposé le noyé sur une des +couchettes du tôt, il le dépouilla de ses +vêtements, et, ayant retiré de l'un des +coffres quelques morceaux de laine, se mit +en devoir de le frictionner, énergiquement. +M. Jaeger ne tarda pas à ouvrir les yeux +et à revenir au sentiment du réel. L'immersion +n'avait pas été longue, en somme, et +il était à espérer qu'elle n'aurait pas de +suites fâcheuses.</p> + +<p>«Eh! Eh! monsieur Jaeger, s'écria Ilia +Brusch, dès qu'il vit son malade reprendre +connaissance, vous vous y entendez pour +les plongeons!</p> + +<p>M. Jaeger sourit faiblement sans répondre.</p> + +<p>—Ça ne sera rien, poursuivait Ilia +Brusch, en continuant ses énergiques frictions. +Rien de meilleur pour la santé qu'un +bain au mois d'août!</p> + +<p>—Merci, monsieur Brusch, balbutia Karl +Dragoch.</p> + +<p>—Il n'y a vraiment pas de quoi, répliqua +gaiement le pêcheur. C'est à moi de +vous remercier, monsieur Jaeger, puisque +vous m'avez donné l'occasion d'un excellent +bain.</p> + +<p>Les forces de Karl Dragoch revenaient +à vue d'oeil. Un bon coup d'eau-de-vie, et +il n'y paraîtrait plus. Malheureusement, +Ilia Brusch, plus ému qu'il ne voulait le +paraître, bouleversa en vain tous ses +coffres. La provision d'alcool était épuisée, +et il n'en restait pas une goutte à bord de +la barge.</p> + +<p>—Voilà qui est vexant! s'écria Ilia +Brusch. Pas une goutte de schnaps dans +notre cambuse!</p> + +<p>—Peu importe, monsieur Brusch, affirma +Karl Dragoch, d'une voix faible. Je +m'en passerai fort bien, je vous assure.</p> + +<p>Karl Dragoch grelottait, cependant, en +dépit de ses assurances, et un cordial ne +lui eût certes pas été inutile.</p> + +<p>—C'est ce qui vous trompe, répondit +Ilia Brusch, qui ne s'illusionnait pas sur +l'état de son passager, vous ne vous en +passerez pas, monsieur Jaeger. Laissez moi +faire. Ce ne sera pas long.</p> + +<p>En un tour de mains, le pêcheur eut +échangé ses vêtements trempés contre des +vêtements secs, puis quelques coups de +godille amenèrent la barge à la rive gauche +où elle fut amarrée solidement.</p> + +<p>—Un peu de patience, monsieur Jaeger, +dit Ilia Brusch en sautant à terre. Ici, je +connais le pays, puisque voilà le confluent +de l'Ipoly. A moins de quinze cents mètres, +il y a un village, où je trouverai tout ce +qu'il faut. Dans une demi-heure, je serai +de retour.»</p> + +<p>Cela dit, Ilia Brusch s'éloigna, sans attendre +la réponse.</p> + +<p>Quand il fut seul, Karl Dragoch se laissa +retomber sur sa couchette. Il était plus brisé +qu'il ne lui plaisait de le dire, et, pendant un +instant, il ferma les yeux avec lassitude.</p> + +<p>Mais la vie reprenait rapidement son +cours; le sang battait dans ses artères. +Bientôt il rouvrit les yeux et laissa errer +autour de lui un regard plus ferme de minute +eh minute.</p> + +<p>La première chose qui sollicita ce regard +encore vague, ce fut l'un des coffres, qu'Ilia +Brusch, dans la précipitation de son +départ, avait oublié de refermer. Bouleversé +par la recherche infructueuse du +pêcheur, l'intérieur de ce coffre n'offrait à +la vue qu'un amas d'objets hétéroclites. +Linge rude, grossiers vêtements, fortes +chaussures y étaient entassés dans le plus +grand désordre.</p> + +<p>Pourquoi les yeux de Karl Dragoch se +mirent-ils à briller tout à coup? Ce spectacle, +pourtant peu passionnant, l'intéressait-il +donc à ce point qu'il se soulevât sur +le coude, après quelques secondes d'attention, +de manière a voir plus commodément +dans le coffre béant?</p> + +<p>Certes, ce n'étaient ni les vêtements, ni +le linge qui pouvaient exciter ainsi la curiosité +de l'indiscret passager, mais, entre ces +divers objets d'habillement, l'oeil fureteur +du détective venait de découvrir un objet +plus digne de retenir son attention.</p> + +<p>Ce n'était pas autre chose qu'un portefeuille +à demi entr'ouvert, et laissant fuir +les nombreux papiers dont il était bourré. +Un portefeuille! Des papiers! C'est-à-dire +une réponse, sans doute, aux questions que +Karl Dragoch se posait depuis quelques +jours. </p> + +<p>Le détective n'y put tenir. Après une +courte hésitation, au risque de trahir, ce +faisant, les lois de l'hospitalité, sa main +s'allongea et plongea dans le coffre, d'où +elle ressortit avec le portefeuille tentateur +et son contenu, dont l'inventaire fut aussitôt +commencé.</p> + +<p>Des lettres, d'abord, que Karl Dragoch +ne s'attarda pas à lire, mais que leur suscription +montrait adressées à M. Ilia Brusch +à Szalka; puis des reçus, parmi lesquels +des quittances de loyer libellées au même +nom. Rien d'intéressant dans tout cela.</p> + +<p>Karl Dragoch allait peut-être y renoncer, +quand un dernier document le fit tressaillir. +Rien ne pouvait être plus innocent +cependant, et il fallait être un policier pour +éprouver, devant un tel «document», un +autre sentiment qu'une sympathique émotion.</p> + +<p>C'était un portrait, le portrait d'une +jeune femme dont la parfaite beauté eût +enthousiasmé un peintre. Mais un policier +n'est pas un artiste, et ce n'est pas d'admiration +pour ce ravissant visage que battait +le coeur de Karl Dragoch. A peine même +s'il en avait regardé les traits. A vrai dire, +il n'avait rien vu de ce portrait, rien qu'une +simple ligne d'écriture en langue bulgare +tracée au bas de la photographie. « A mon +cher mari, Natcha Ladko », tels étaient +les mots que pouvait lire Karl Dragoch +éperdu.</p> + +<p>Ainsi, ses soupçons étaient justifiés, et +logiques ses déductions basées sur les singularités +observées. Ladko! C'était bien +avec Ladko, qu'il descendait le Danube +depuis tant de jours. C'était bien ce dangereux +malfaiteur, vainement pourchassé +jusqu'alors, qui se cachait sous l'inoffensive +personnalité du lauréat de la Ligue +Danubienne.</p> + +<p>Quelle allait être la conduite de Karl +Dragoch après une pareille constatation? +Il n'avait pas encore pris de décision, +quand un bruit de pas sur la berge lui fit +rejeter vivement le portefeuille au fond du +coffre dont il rabattit le couvercle. Le nouvel +arrivant ne pouvait être Ilia Brusch +parti depuis dix minutes à peine.</p> + +<p>« Monsieur Dragoch! appela une voix au +dehors.</p> + +<p>—Friedrick Ulhmann! murmura Karl +Dragoch qui parvint péniblement à se mettre +debout et sortit en chancelant de la cabine.</p> + +<p>—Excusez-moi de vous avoir appelé, dit +Friedrick Ulhmann dès qu'il aperçut son +chef. J'ai vu votre compagnon s'éloigner +tout à l'heure et je vous savais seul.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il? demanda Karl Dragoch.</p> + +<p>—Du nouveau, Monsieur. Un crime a +été commis cette nuit.</p> + +<p>—Cette nuit! s'écria Karl Dragoch en +pensant aussitôt à l'absence d'Ilia Brusch +au cours de la nuit précédente.</p> + +<p>—Une villa a été pillée à proximité d'ici. +Le gardien a été frappé.</p> + +<p>—Mort?</p> + +<p>—Non, mais grièvement blessé.</p> + +<p>—C'est bon, dit Karl Dragoch en imposant +de la main silence à son subordonné.</p> + +<p>Il réfléchissait profondément. Que convenait-il +de faire? Agir certes, et pour cela +la force ne lui manquerait pas. La nouvelle +qu'il venait d'apprendre était le meilleur +des remèdes. Il ne lui restait plus de traces +de l'accident dont il venait d'être victime. +Il n'avait plus besoin maintenant de chercher +un appui sur la cloison de la cabine. +Sous le coup de fouet des nerfs, le sang +revenait à flots à son visage.</p> + +<p>Oui, il fallait agir, mais comment? Devait-il +attendre le retour d'Ilia Brusch, ou plutôt +de Ladko, puisque tel était le véritable +nom de son compagnon de route, et lui +mettre à l'improviste la main sur l'épaule +au nom de la loi? Cela paraissait le plus +sage, puisque désormais il ne pouvait subsister +aucun doute sur la culpabilité du +soi-disant pêcheur. Le soin avec lequel il +dissimulait sa véritable personnalité, le +mystère dont il s'entourait, ce nom qui +était le sien et, en même temps, celui par +lequel la rumeur publique désignait le +chef des bandits, son absence de la nuit +dernière concordant avec la découverte +d'un nouveau crime, tout disait à Karl +Dragoch qu'Ilia Brusch était bien le bandit +recherché.</p> + +<p>Mais ce bandit lui avait sauvé la vie!.. +Voilà qui compliquait étrangement la situation!</p> + +<p>Quelle apparence qu'un voleur, plus qu'un +voleur, un assassin se fût jeté à l'eau pour +l'en retirer? Et, quand bien même cette +chose invraisemblable serait vraie, était-il +possible, à qui venait d'être arraché à la +mort, de reconnaître ainsi le dévouement +de son sauveur? Quel risque, d'ailleurs, à +surseoir à une arrestation? Maintenant +que le faux Ilia Brusch était démasqué, que +sa personnalité était connue, il lui serait +impossible d'échapper aux forces de police +disséminées le long du fleuve, et, dans le +cas où l'enquête aboutirait en effet au soi-disant +pêcheur, on disposerait alors d'un +plus nombreux personnel, et l'arrestation +serait opérée plus sûrement pour avoir été +différée.</p> + +<p>Karl Dragoch, pendant cinq minutés, +retourna sous toutes ses faces le cas de +conscience qui s'imposait à lui. Partir sans +avoir revu Ilia Brusch?.. Ou bien rester, +placer Friedrick Ulhmann en embuscade +dans la cabine, et, quand le pêcheur apparaîtrait, +sauter sur lui sans crier gare, +quitte à s'expliquer après?... Non, décidément. +Répondre par cette trahison à un +tel acte de dévouement, cela lui soulevait +le coeur. Mieux valait, au risque de laisser +à un coupable une chance de salut, commencer +l'enquête en oubliant provisoirement +ce qu'il croyait savoir. Si cette enquête +le ramenait finalement à Ilia Brusch, si son +devoir l'obligeait alors à traiter son sauveur +en ennemi, ce serait du moins face à +face qu'il le combattrait, et après lui avoir +donné le temps de se mettre en défense.</p> + +<p>Acceptant du geste toutes les conséquences +de sa décision, Karl Dragoch, son +parti pris, rentra dans la cabine. Par un +mot déposé en évidence il avertit Ilia +Brusch de la nécessité où il était de s'absenter, +en priant son hôte de l'attendre au +moins pendant vingt-quatre heures. Puis +il se disposa à partir.</p> + +<p>—Combien d'hommes avons-nous? demanda-t-il +en sortant de la cabine.</p> + +<p>—Il y en a deux sur place, mais on est +en train de battre le rappel. Nous en aurons +une dizaine avant ce soir.</p> + +<p>—Bien, approuva Karl Dragoch. Ne +m'as-tu pas dit que le théâtre du crime +n'était pas éloigné?</p> + +<p>—Deux kilomètres à peu près, répondit +Ulhmann.</p> + +<p>—Conduis-moi, » dit Karl Dragoch en +sautant sur la rive.</p> + +<br><br><br> +<a name="IX"></a> +<h3>IX</h3> + +<h3>LES DEUX ÉCHECS DE DRAGOCH.</h3> + +<p>Les Karpathes décrivent, dans la partie +septentrionale de la Hongrie, un immense +arc de cercle, dont l'extrémité occidentale +se divise en deux branches secondaires. +L'une va mourir au Danube à la hauteur +de Presbourg; l'autre atteint le fleuve +dans les environs de Gran, où elle se continue, +sur la rive droite, par les sept cent +soixante-six mètres du mont Pilis.</p> + +<p>C'est au pied de cette médiocre montagne +qu'un crime venait d'être commis, et c'est +là que Karl Dragoch allait pour la première +fois se trouver aux prises avec les +redoutables malfaiteurs qu'il avait mission +de poursuivre.</p> + +<p>Quelques heures avant le moment où, +faussant compagnie à son hôte, il se faisait +violence pour obéir, malgré sa faiblesse, à +l'invitation de Friedrich Ulhmann, une +charrette lourdement chargée s'était arrêtée +devant une misérable auberge construite +à la base de l'une des collines par lesquelles +le mont Pilis se raccorde à la +vallée du Danube.</p> + +<p>La position de cette auberge avait été +judicieusement choisie au point de vue +commercial. Elle commandait le croisement +de trois routes se dirigeant, l'une +vers le Nord, une autre vers le Sud-Est, et +la troisième vers le Nord-Ouest. Ces trois +routes aboutissant au Danube, celle du +Nord à la courbe qu'il décrit en face du +mont Pilis, celle du Sud-Est au bourg de +Saint-André, celle du Nord-Ouest à la ville +de Gran, l'auberge était située, en quelque +sorte, entre les branches d'un vaste compas +liquide et ne pouvait manquer de +profiter du roulage alimentant la batellerie.</p> + +<p>Le Danube qui, au sortir de Gran, coule +sensiblement de l'Ouest à l'Est, s'infléchit, +en effet, vers le Sud, à quelque distance +du confluent de l'Ipoly, puis remonte au +Nord, après avoir dessiné une demi-circonférence +de faible rayon. Mais, presque +aussitôt, il se replie sur lui-même, pour +adopter une direction Nord-Sud, qu'il +n'abandonnera plus, en aval, pendant un +très grand nombre de kilomètres.</p> + +<p>Au moment où le véhicule faisait halte, +le soleil se levait à peine. Tout dormait +encore dans la maison, dont les épais volets +étaient hermétiquement fermés.</p> + +<p>«Holà, oh! de l'auberge!.. appela, en +heurtant la porte du manche de son fouet, +l'un des deux hommes qui conduisaient la +charrette.</p> + +<p>—On y va! répondit de l'intérieur +l'aubergiste réveillé en sursaut.</p> + +<p>Un instant plus tard, une tête embroussaillée +se montrait à une fenêtre du premier.</p> + +<p>—Que voulez-vous? interrogea sans +aménité l'aubergiste.</p> + + + +<p>IV</p> + + +<p>—Manger, d'abord; dormir, ensuite, dit +le charretier.</p> + +<p>—On y va, répéta l'hôte qui disparut +dans l'intérieur.</p> + +<p>Lorsque, par le portail grand ouvert, la +charrette eut pénétré dans la cour, ses +conducteurs s'empressèrent de dételer +leurs deux chevaux et de les conduire à +l'écurie, où une large provende leur fut +distribuée. Pendant ce temps, l'hôte ne +cessait de tourner autour de ces clients +matinaux. Évidemment, il n'eût pas demandé +mieux que d'engager la conversation, +mais les rouliers, par contre, semblaient +peu désireux de lui donner la +réplique.</p> + +<p>—Vous arrivez de bon matin, camarades, +insinua l'aubergiste. Vous avez donc voyagé +pendant la nuit?</p> + +<p>—Il parait, fit l'un des charretiers. </p> + +<p>—Et vous allez loin comme ça?</p> + +<p>—Loin ou près, c'est notre affaire, lui +fut-il répliqué.</p> + +<p>L'aubergiste se le tint pour dit.</p> + +<p>—Pourquoi molester ce brave homme, +Vogel? intervint l'autre charretier qui +n'avait pas encore ouvert la bouche. Nous +n'avons aucune raison de cacher que nous +allons à Saint-André.</p> + +<p>—Possible que nous n'ayons pas à le +cacher, répliqua Vogel d'un ton bourru, +mais ça ne regarde personne, j'imagine.</p> + +<p>—Evidemment, approuva l'aubergiste, +flagorneur comme tout bon commerçant.</p> + +<p>Ce que j'en disais, c'était histoire de parler, +simplement.... Ces messieurs désirent manger?</p> + +<p>—Oui, répondit celui des deux rouliers +qui semblait le moins brutal. Du pain, du +lard, du jambon, des saucisses, ce que tu +auras.»</p> + +<p>La charrette avait dû parcourir une longue +route, car ses conducteurs affamés firent +largement honneur au repas. Ils étaient +fatigués aussi, et c'est pourquoi ils ne +s'oublièrent pas à table. La dernière bouchée +prise, ils s'empressèrent d'aller chercher +le sommeil, l'un sur la paille de l'écurie, +près des chevaux, l'autre sous la bâche de +la charrette.</p> + +<p>Midi sonnait quand ils reparurent. Ce +fut pour réclamer aussitôt un second +repas qui leur fut servi comme le précédent +dans la grande salle de l'auberge. +Reposés maintenant, ils s'attardèrent. Au +dessert succédèrent les verres d'eau-de-vie +qui disparaissaient comme de l'eau dans +ces rudes gosiers.</p> + +<p>Au cours de l'après-midi, plusieurs +voitures s'arrêtèrent à l'auberge et de +nombreux piétons entrèrent boire un coup. +Des paysans, pour la plupart, qui, la besace +au dos, le bâton à la main, se rendaient à +Gran ou en revenaient. Presque tous étaient +des habitués et l'hôtelier ne pouvait que +s'applaudir d'avoir la tête solide réclamée, +par sa profession, car il trinquait avec tous +ses clients les uns après les autres. Cela +faisait marcher le commerce. On cause, en +effet, en trinquant, et parler assèche le +gosier, ce qui excite à de nouvelles libations.</p> + +<p>Ce jour-là précisément la conversation ne +manquait pas d'aliment. Le crime commis +pendant la nuit mettait les cervelles à +l'envers. La nouvelle en avait été apportée +par les premiers passants, et chacun racontait +un détail inédit ou émettait son avis +personnel.</p> + +<p>L'aubergiste apprit ainsi successivement +que la magnifique villa possédée par le +comte Hagueneau à cinq cents mètres de la +rive du Danube avait été complètement +dévalisée et que le gardien Christian était +grièvement blessé; que ce crime était sans +doute l'oeuvre de l'insaisissable bande de +malfaiteurs auxquels on attribuait tant +d'autres crimes impunis; que la police +enfin sillonnait la campagne et que les criminels +étaient recherchés par la brigade +récemment créée pour la surveillance du +fleuve.</p> + +<p>Les deux rouliers ne se mêlaient pas +aux conversations que suscitait l'événement, +conversations qui se développaient +à grand accompagnement d'exclamations +et de cris. Silencieusement, ils restaient à +l'écart, mais sans doute ils ne perdaient +rien des propos échangés autour d'eux, car +ils ne pouvaient manquer de s'intéresser à +ce qui passionnait tout le monde.</p> + +<p>Cependant, le bruit s'apaisa peu à peu, +et, vers six heures et demie du soir, ils +furent de nouveau seuls dans la grande +salle, d'où le dernier consommateur venait +de s'éloigner. L'un d'eux interpella aussitôt +l'aubergiste fort activé à rincer des verres +sur son comptoir. Celui-ci s'empressa +d'accourir.</p> + +<p>«Que désirent ces messieurs? demanda-t-il.</p> + +<p>—Dîner, répondit un charretier.</p> + +<p>—Et coucher ensuite, sans doute? interrogea +l'aubergiste.</p> + +<p>—Non, mon maître, répliqua celui des +deux rouliers qui paraissait le plus sociable. +Nous comptons repartir à la nuit...</p> + +<p>—A la nuit!... s'étonna l'aubergiste.</p> + +<p>—Afin, continua son client, d'être dès +l'aube sur la place du marché.</p> + +<p>—De Saint-André?</p> + +<p>—Ou de Gran. Cela dépendra des circonstances. +Nous attendons ici un ami qui +est allé aux informations. Il nous dira +où nous avons le plus de chances de nous +défaire avantageusement de nos marchandises.»</p> + +<p>L'aubergiste quitta la salle pour s'occuper +des apprêts du repas.</p> + +<p>«Tu as entendu, Kaiserlick? dit à voix +basse le plus jeune des deux rouliers en se +penchant vers son compagnon.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Le coup est découvert.</p> + +<p>—Tu n'espérais pas, je suppose, qu'il +demeurerait caché?</p> + +<p>—Et la police bat la campagne.</p> + +<p>—Qu'elle la batte.</p> + +<p>—Sous la conduite de Dragoch, à ce +qu'on prétend.</p> + +<p>—Ça, c'est autre chose, Vogel. A mon +idée, ceux qui n'ont que Dragoch à craindre +peuvent dormir sur les deux oreilles.</p> + +<p>—Que veux-tu dire?</p> + +<p>—Ce que je dis, Vogel.</p> + +<p>—Dragoch serait donc?...</p> + +<p>—Quoi?</p> + +<p>—Supprimé?</p> + +<p>—Tu le sauras demain. D'ici là, motus,» +conclut le roulier, en voyant revenir +l'aubergiste.</p> + +<p>Le personnage attendu par les deux +charretiers n'arriva qu'à la nuit close. Un +rapide colloque s'engagea entre les trois +compagnons.</p> + +<p>«On affirmait ici que la police est sur +la piste, dit à voix basse Kaiserlick.</p> + +<p>—Elle cherche, mais elle ne trouvera +pas.</p> + +<p>—Et Dragoch?</p> + +<p>—Bouclé.</p> + +<p>—Qui s'est chargé de l'opération?</p> + +<p>—Titcha.</p> + +<p>—Alors, il y a du bon ... Et nous, que +devons-nous faire?</p> + +<p>—Atteler sans tarder.</p> + +<p>—Pour?...</p> + +<p>—Pour Saint-André, mais à cinq cents +mètres d'ici vous rebrousserez chemin. +L'auberge aura été fermée pendant ce +temps-là. Vous passerez inaperçus, et vous +prendrez la route du Nord. Tandis que +on vous croira d'un côté, vous serez de +l'autre.</p> + +<p>—Où est donc, le chaland?</p> + +<p>—A l'anse de Pilis.</p> + +<p>—C'est là qu'est le rendez-vous?</p> + +<p>—Non, un peu plus près, à la clairière, +sur la gauche de la route. Tu la connais?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Une quinzaine des nôtres y sont +déjà. Vous irez les rejoindre.</p> + +<p>—Et toi?</p> + +<p>—Je retourne en arrière rassembler +le surplus de nos hommes que j'ai laissés +en surveillance. Je les ramènerai avec moi.</p> + +<p>—En route donc,» approuvèrent les +charretiers.</p> + +<p>Cinq minutes plus tard, la voiture s'ébranlait. +L'hôte, tout en maintenant ouvert l'un +des battants de la porte cochère, salua +poliment ses clients.</p> + +<p>« Alors, décidément, c'est-il à Gran que +vous allez? interrogea-t-il.</p> + +<p>—Non, répondirent les rouliers, c'est à +Saint-André, l'ami.</p> + +<p>—Bon voyage, les gars! formula l'hôte.</p> + +<p>—Merci, camarade. »</p> + +<p>La charrette tourna à droite et prit, vers +l'Est, le chemin de Saint-André. Quand +elle eut disparu dans la nuit, le personnage +que Kaiserlick et Vogel avaient attendu +toute la journée, s'éloigna à son tour, dans +la direction opposée, sur la route de Gran.</p> + +<p>L'aubergiste ne s'en aperçut même pas. +Sans plus s'occuper de ces passants que +vraisemblablement il ne reverrait jamais, +il se hâta de fermer la maison et de gagner +son lit.</p> + +<p>La charrette qui, pendant ce temps, s'éloignait +au pas tranquille de ses chevaux, fit +volte-face au bout de cinq cents mètres, +conformément aux instructions reçues, et +suivit en sens inverse le chemin qu'elle +venait de parcourir.</p> + +<p>Lorsqu'elle fut de nouveau à la hauteur +de l'auberge, tout y était clos, en effet, et +elle aurait dépassé ce point sans incident, +si un chien, qui dormait au beau milieu de +la chaussée, ne s'était enfui tout à coup en +aboyant si violemment, que le cheval de +flèche effrayé se déroba par un brusque +écart jusque sur le bas côté de la route. +Les charretiers eurent vite fait de ramener +l'animal en bonne direction, et, pour la +seconde fois, la voiture disparut dans la +nuit.</p> + +<p>Il était environ dix heures et demie +quand, abandonnant le chemin tracé, elle +pénétra sous le couvert d'un petit bois, +dont les masses sombres s'élevaient sur +la gauche. Elle fut arrêtée au troisième +tour de roue.</p> + +<p>«Qui va là? questionna une voix dans les +ténèbres.</p> + +<p>—Kaiserlick et Vogel, répondirent les +rouliers.</p> + +<p>—Passez,» dit la voix.</p> + +<p>En arrière des premiers rangs d'arbres +la charrette déboucha dans une clairière, +où une quinzaine d'hommes dormaient, +étendus sur la mousse. +«Le chef est là? s'enquit Kaiserlick.</p> + +<p>—Pas encore.</p> + +<p>—Il nous a dit de l'attendre ici.»</p> + +<p>L'attente ne fut pas longue. Une demi-heure +à peine après la voiture, le chef, ce +même personnage qui était venu sur le +tard à l'auberge, arriva à son tour, accompagné +d'une dizaine de compagnons, ce qui +portait à plus de vingt-cinq le nombre +des membres de la troupe.</p> + +<p>«Tout le monde est là? demanda-t-il.</p> + +<p>—Oui, répondit Kaiserlick qui paraissait +détenir quelque autorité dans la bande.</p> + +<p>—Et Titcha?</p> + +<p>—Me voici, prononça une voix sonore.</p> + +<p>—Eh bien?.. interrogea anxieusement +le chef.</p> + +<p>—Réussite sur toute la ligne. L'oiseau +est en cage à bord du chaland.</p> + +<p>—Partons, dans ce cas, et hâtons-nous, +commanda le chef. Six hommes en éclaireurs, +le reste à l'arrière-garde, la voiture +au milieu. Le Danube n'est pas à cinq +cents mètres d'ici, et le déchargement sera +fait en un tour de main. Vogel emmènera +alors la charrette, et ceux qui sont du pays +rentreront tranquillement chez eux. Les +autres embarqueront sur le chaland.</p> + +<p>On allait exécuter ces ordres, quand un +des hommes laissés en surveillance au +bord de la route accourut en toute hâte.</p> + +<p>—Alerte! dit-il en étouffant sa voix.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il? demanda le chef de la +bande.</p> + +<p>—Ecoute.</p> + +<p>Tous tendirent l'oreille. Le bruit d'une +troupe en marche se faisait entendre sur +la route. A ce bruit, bientôt quelques voix +assourdies se joignirent. La distance ne +devait pas être supérieure à une centaine +de toises.</p> + +<p>—Restons dans la clairière, commanda +le chef. Ces gens-là passeront sans nous +voir.»</p> + +<p>Assurément, étant donnée l'obscurité +profonde, ils ne seraient pas aperçus, mais +il y avait ceci de grave: si, par mauvaise +chance, c'était une escouade de police qui +suivait cette route, c'est qu'elle se dirigeait +vers le fleuve. Certes, il pouvait se faire +qu'elle ne découvrit pas le bateau, et, +d'ailleurs, les précautions étaient prises. +Ces agents auraient beau le visiter de fond +en comble, ils n'y trouveraient rien de +suspect. Mais, même en admettant que +cette escouade ne soupçonnât pas l'existence +du chaland, peut-être resterait-elle en +embuscade dans les environs, et, dans ce +cas, il eût été très imprudent de faire sortir +la charrette.</p> + +<p>Enfin, on tiendrait compte des circonstances, +et on agirait selon les événements. +Après avoir attendu dans cette clairière +toute la journée suivante, s'il le fallait, +quelques-uns des hommes descendraient, à +la nuit, jusqu'au Danube, et s'assureraient +de l'absence de toute force de police.</p> + +<p>Pour l'instant, l'essentiel était de ne pas +être dépistés, et que rien ne donnât l'éveil +à cette troupe qui s'approchait.</p> + +<p>Celle-ci ne tarda pas à atteindre le point +où la route longeait la clairière. Malgré la +nuit noire, on reconnut qu'elle se composait +d'une dizaine d'hommes, et de significatifs +cliquetis d'acier indiquaient des hommes +armés.</p> + +<p>Déjà, elle avait dépassé la clairière, +lorsqu'un incident vint modifier les choses +du tout au tout.</p> + +<p>Un des deux chevaux, effrayé par ce +passage d'hommes sur la route, s'ébroua +et poussa un long hennissement qui fut +répété par son congénère.</p> + +<p>La troupe en marche s'arrêta sur place.</p> + +<p>C'était bien une escouade de police qui +descendait vers le fleuve, sous le commandement +de Karl Dragoch complètement +remis des suites de son accident de la +matinée.</p> + +<p>Si les gens de la clairière avaient connu +ce détail, peut-être leur inquiétude en eût-elle +été augmentée. Mais, ainsi qu'on l'a vu, +leur chef croyait hors de combat le policier +redouté. Pourquoi il commettait cette +erreur, pourquoi il estimait ne plus avoir +à compter avec un adversaire qu'il avait +précisément en face de lui, c'est ce que la +suite du récit ne tardera pas à faire comprendre +au lecteur.</p> + +<p>Lorsque, dans la matinée de ce même +jour, Karl Dragoch eut sauté sur la berge, +où l'attendait son subordonné, celui-ci +l'avait entraîné vers l'amont. Après deux +ou trois cents mètres de marche, les +deux policiers étaient arrivés à un canot, +dissimulé dans les herbes de la rive, à +bord duquel ils s'embarquèrent. Aussitôt, +les avirons, vigoureusement maniés par +Friedrick Ulhmann, emportèrent rapidement +la légère embarcation de l'autre côté +du fleuve.</p> + +<p>«C'est donc sur la rive droite que le +crime a été commis? demanda à ce moment +Karl Dragoch.</p> + +<p>—Oui, répondit Friedrick Ulhmann.</p> + +<p>—Dans quelle direction?</p> + +<p>—En amont. Dans les environs de Gran.</p> + +<p>—Comment! Dans les environs de Gran, +se récria Dragoch. Ne me disais-tu pas +tout à l'heure que nous n'avions que peu +de chemin à faire?</p> + +<p>—Ce n'est pas loin, dit Ulhmann. Il y a +peut-être bien trois kilomètres, tout de +même.»</p> + +<p>Il y en avait quatre, en réalité, et cette +longue étape ne put être franchie sans +difficulté par un homme qui venait à peine +d'échapper à la mort Plus d'une fois, Karl +Dragoch dut s'étendre, afin de reprendre +le souffle qui lui manquait. Il était près +de trois heures de l'après-midi, quand il +atteignit enfin la villa du comte Hagueneau, +où l'appelait sa fonction.</p> + +<p>Dès qu'il se sentit, grâce à un cordial +qu'il s'empressa de réclamer, en possession +de tous ses moyens, le premier soin de +Karl Dragoch fut de se faire conduire au +chevet du gardien Christian Hoël. Pansé +quelques heures plus tôt par un chirurgien +des environs, celui-ci, la face blanche, +les yeux clos, haletait péniblement. Bien +que sa blessure fût des plus graves et +intéressât le poumon, il subsistait toutefois +un sérieux espoir de le sauver, à la condition +que la plus légère fatigue lui fût épargnée.</p> + +<p>Karl Dragoch put néanmoins obtenir +quelques renseignements, que le gardien +lui donna d'une voix étouffée, par monosyllabes +largement espacés. Au prix de +beaucoup de patience, il apprit qu'une +bande de malfaiteurs, composée de cinq +ou six hommes, au bas mot, avait, au milieu +de la nuit dernière, fait irruption dans la +villa, après en avoir enfoncé la porte. Le +gardien Christian Hoël, réveillé par le +bruit, avait eu à peine le temps de se lever, +qu'il retombait frappé d'un coup de poignard +entre les deux épaules. Il ignorait +par conséquent ce qui s'était passé ensuite, +et il était incapable de donner aucune +indication sur ses agresseurs. Cependant, +il savait quel était leur chef, un certain +Ladko, dont ses compagnons avaient, à +plusieurs reprises, prononcé le nom avec +une sorte d'inexplicable forfanterie. Quant à +ce Ladko, dont un masque recouvrait le +visage, c'était un grand gaillard aux yeux +bleus et porteur d'une abondante barbe +blonde.</p> + +<p>Ce dernier détail, de nature à infirmer +les soupçons qu'il avait conçus touchant +Ilia Brusch, ne laissa pas de troubler +Karl Dragoch. Qu'Ilia Brusch fût blond, +lui aussi, il n'en doutait pas, mais ce blond +était déguisé en brun, et on ne retire pas +une teinture le soir pour la remettre le +lendemain, comme on ferait d'une perruque. +Il y avait là une sérieuse difficulté +que Dragoch se réserva d'élucider à loisir.</p> + +<p>Le gardien Christian ne put, d'ailleurs, +lui fournir de plus amples détails. Il n'avait +rien remarqué concernant ses autres agresseurs, +ceux-ci ayant pris, comme leur chef, +la précaution de se masquer.</p> + +<p>Muni de ces renseignements, le détective +posa ensuite quelques questions touchant +la villa même du comte Hagueneau. C'était, +ainsi qu'il l'apprit, une très riche habitation +meublée avec un luxe princier. Les bijoux, +l'argenterie et les objets précieux abondaient +dans les tiroirs, les objets d'art sur +les cheminées et les meubles, les tapisseries +anciennes et les tableaux de maître sur +les murs. Des titres avaient même été +laissés en dépôt dans un coffre-fort, au +premier étage. Nul doute par conséquent +que les envahisseurs n'aient eu l'occasion +de faire un merveilleux butin.</p> + +<p>C'est ce que Karl Dragoch put, en effet, +constater aisément en parcourant les diverses +pièces de l'habitation. C'était un +pillage en règle, accompli avec une parfaite +méthode. Les voleurs, en gens de +goût, ne s'étaient pas encombrés des non-valeurs. +La plupart des objets de prix +avaient disparu; à la place des tapisseries +arrachées, de grands carrés de muraille +apparaissaient à nu, et, veufs des plus belles +toiles découpées avec art, des cadres vides +pendaient lamentablement. Les pillards +s'étaient approprié jusqu'à des tentures +choisies évidemment parmi les plus somptueuses +et jusqu'à des tapis sélectionnés +parmi les plus beaux. Quant au coffre-fort, +il avait été forcé, et son contenu avait +disparu.</p> + +<p>«On n'a pas emporté tout cela à dos +d'hommes, se dit Karl Dragoch en constatant +cette dévastation. Il y avait là de +quoi charger une voiture. Reste à dénicher +la voiture.»</p> + +<p>Cet interrogatoire et ces premières recherches +avaient nécessité un temps fort +long. La nuit était prochaine. Il importait, +avant qu'elle fût complète, de retrouver +trace, si faire se pouvait, du véhicule dont +les voleurs, d'après le policier, avaient dû +nécessairement faire usage. Celui-ci se hâta +donc de sortir.</p> + +<p>Il n'eut pas loin à aller pour découvrir la +preuve qu il recherchait. Sur le sol de la +vaste cour ménagée devant la villa, de larges +roues avaient laissé de profondes empreintes +juste en face de la porte brisée, et, +à quelque distance, la terre était piétinée, +comme elle aurait pu l'être par des chevaux +qui eussent longtemps attendu.</p> + +<p>Ces constatations faites d'un coup d'oeil, +Karl Dragoch s'approcha de l'endroit où +des chevaux paraissaient avoir stationné et +examina le sol avec attention. Puis, traversant +la cour, il procéda, aux abords +immédiats de la grille donnant sur la +route, à un nouvel et minutieux examen, à +l'issue duquel il suivit le chemin public +pendant une centaine de mètres, pour +revenir ensuite sur ses pas.</p> + +<p>«Ulhmann! appela-t-il en rentrant dans +la cour.</p> + +<p>—Monsieur? répondit l'agent, qui sortit +de la maison et s'approcha de son chef.</p> + +<p>—Combien avons-nous d'hommes? demanda +celui-ci.</p> + +<p>—Onze.</p> + +<p>—C'est peu, fit Dragoch.</p> + +<p>—Cependant, objecta Ulhmann, le gardien +Christian n'estime qu'à cinq ou six le +nombre de ses agresseurs.</p> + +<p>—Le gardien Christian a son opinion, +et moi j'ai la mienne, répliqua Dragoch. +N'importe, il faut nous contenter de ce que +nous avons. Tu vas laisser un homme ici, +et prendre les dix autres. Avec nous deux, +ça fera douze. C'est quelque chose.</p> + +<p>—Vous avez donc un indice? interrogea +Friedrick Ulhmann.</p> + +<p>—Je sais, où sont nos voleurs ... de +quel côté ils sont du moins.</p> + +<p>—Oserai-je vous demander?.. commença +Ulhmann.</p> + +<p>—D'où me vient cette assurance? acheva +Karl Dragoch. Rien n'est plus simple. C'est +même véritablement enfantin. Je me suis +d'abord dit qu'on avait pris trop de choses +ici pour ne pas avoir besoin d'un véhicule +quelconque. J'ai donc cherché ce véhicule +et je l'ai trouvé. C'est une charrette à +quatre roues, attelée de deux chevaux, +dont l'un, celui de flèche, offre cette particularité +qu'il manque un clou au fer de son +pied antérieur droit.</p> + +<p>—Comment avez-vous pu savoir cela? +interrogea Ulhmann ébahi.</p> + +<p>—Parce qu'il a plu la nuit dernière et +que la terre encore mal séchée a gardé +fidèlement les empreintes. J'ai appris de la +même manière que la charrette, on quittant +la villa, avait tourné à gauche, c'est-à-dire +dans une direction opposée à celle de Gran. +Nous allons nous diriger du même côté et +suivre au besoin à la piste le cheval dont +le fer est incomplet. Il n'y a pas apparence +que nos gaillards aient voyagé pendant le +jour. Ils se sont sans doute terrés quelque +part jusqu'au soir. Or, la région est peu +habitée et les maisons ne sont pas bien +nombreuses. Nous fouillerons au besoin +toutes celles que nous trouverons sur la +route. Réunis tes hommes, car voici venir +la nuit, et le gibier doit commencer à se +donner de l'air.»</p> + +<p>Karl Dragoch et son escouade durent +marcher longtemps avant de découvrir un +indice nouveau. Il était près de dix heures +et demie quand, après avoir visité inutilement +deux ou trois fermes, ils arrivèrent, +au croisement des trois routes, à l'auberge +où les deux rouliers avaient passé la journée +et d'où ils venaient de partir trois quarts +d'heure plus tôt. Karl Dragoch heurta +rudement la porte. </p> + +<p>«Au nom de la loi! prononça Dragoch +lorsqu'il vit apparaître à sa fenêtre l'aubergiste, +dont il était écrit que le sommeil +serait troublé ce jour-là.</p> + +<p>—Au nom de la loi!.. répéta l'aubergiste, +épouvanté en voyant sa demeure +cernée par cette troupe nombreuse. Qu'ai-je +donc fait?</p> + +<p>—Descends, et l'on te le dira... Mais +surtout ne tarde pas trop,» répliqua Dragoch +d'une voix impatiente.</p> + +<p>Quand l'aubergiste, à demi vêtu, eut +ouvert sa porte, le policier procéda à un +rapide interrogatoire. Une charrette était-elle +venue ici dans la matinée? Combien +d'hommes la conduisaient? S'était-elle arrêtée? +Était-elle repartie? De quel côté +s'était-elle dirigée?</p> + +<p>Les réponses ne se firent pas attendre. +Oui, une charrette conduite par deux +hommes était venue à l'auberge de bon +matin. Elle y avait séjourné jusqu'au soir, +et n'était repartie qu'après la venue d'un +troisième personnage attendu par les deux +charretiers. La demie de neuf heures +avait déjà sonné, quand elle s'était éloignée +dans la direction de Saint-André.</p> + +<p>«De Saint-André? insista Karl Dragoch. +Tu en es sûr?</p> + +<p>—Sûr, affirma l'aubergiste.</p> + +<p>—On te l'a dit, ou tu l'as vu?</p> + +<p>—Je l'ai vu.</p> + +<p>—Hum!.. murmura Karl Dragoch, qui +ajouta: C'est bon. Remonte te coucher maintenant, +mon brave, et tiens ta langue.»</p> + +<p>L'aubergiste ne se le fit pas dire deux +fois. La porte se referma, et l'escouade de +police demeura seule sur la route.</p> + +<p>«Un instant!» commanda Karl Dragoch +à ses hommes qui restèrent immobiles, +tandis que lui-même, muni d'un fanal, examinait +minutieusement le sol.</p> + +<p>D'abord, il ne remarqua rien de suspect, +mais il n'en fut pas ainsi quand, ayant traversé +la route, il en eut atteint le bas côté. +En cet endroit, la terre moins foulée par le +passage des véhicules, et, d'ailleurs, moins +solidement empierrée, avait conservé plus +de plasticité. Du premier regard, Karl +Dragoch découvrit l'empreinte d'un sabot +auquel un clou manquait, et constata que +le cheval, propriétaire de cette ferrure +incomplète, se dirigeait non pas vers Saint-André, +ni vers Gran, mais directement +vers le fleuve, par le chemin du Nord. C'est +donc par ce chemin que Dragoch s'avança +à son tour à la tête de ses hommes.</p> + +<p>Trois kilomètres environ avaient été franchis +sans incident à travers un pays complètement +désert, quand, sur la gauche de +la route, le hennissement d'un cheval +retentit. Retenant ses hommes du geste, +Karl Dragoch s'avança jusqu'à la lisière +d'un petit bois qu'on distinguait confusément +dans l'ombre.</p> + +<p>«Qui est là?..» héla-t-il d'une voix forte.</p> + +<p>Nulle réponse n'étant faite à sa question, +un des agents, sur son ordre, alluma une +torche de résine. Sa flamme fuligineuse +brilla d'un vif éclat dans cette nuit sans +lune, mais sa lumière mourait à quelques +pas, impuissante à percer l'obscurité rendue +plus épaisse encore par le feuillage +des arbres.</p> + +<p>«En avant!» commanda Dragoch, en +pénétrant dans le fourré à la tête de +l'escouade.</p> + +<p>Mais le fourré avait des défenseurs. A +peine en avait-on dépassé la lisière, qu'une +voix impérieuse prononça:</p> + +<p>«Un pas de plus, et nous faisons feu!»</p> + +<p>Cette menace n'était pas pour arrêter +Karl Dragoch, d'autant plus qu'à la vague +lueur de la torche, il lui avait semblé apercevoir +une masse immobile, celle d'une +charrette sans doute, autour de laquelle se +groupaient une troupe d'hommes, dont il +n'avait pu reconnaître le nombre.</p> + +<p>«En avant!» commanda-t-il de nouveau.</p> + +<p>Obéissant à cet ordre, l'escouade de police +continua sa marche fort incertaine dans ce +bois inconnu. La difficulté ne tarda pas à +s'aggraver. Tout à coup, la torche fut +arrachée des mains de l'agent qui la portait. +L'obscurité redevint profonde.</p> + +<p>«Maladroit!.. gronda Dragoch. De la +lumière, Frantz!.. De la lumière!..»</p> + +<p>Son dépit était d'autant plus vif qu'au +dernier éclat jeté par la torche en s'éteignant, +il avait cru voir la charrette commencer +un mouvement de retraite et s'éloigner +sous les arbres. Malheureusement, il +ne pouvait être question de lui donner la +chasse. C'est une vivante muraille que +l'escouade de police rencontrait devant +elle. A chaque agent s'opposaient deux ou +trois adversaires, et Dragoch comprenait +un peu tard qu'il ne disposait pas de forces +suffisantes pour s'assurer la victoire. Jusqu'ici, +aucun coup de feu n'avait été tiré, ni +d'un côté, ni de l'autre.</p> + +<p>«Titcha!.. appela à ce moment une voix +dans la nuit.</p> + +<p>—Présent! répondit une autre voix.</p> + +<p>—La voiture?</p> + +<p>—Partie.</p> + +<p>—Alors, il faut en finir.»</p> + +<p>Ces voix, Dragoch les enregistra dans sa +mémoire. Il ne devait jamais les oublier.</p> + +<p>Ce court dialogue échangé, les revolvers +se mirent aussitôt de la partie, ébranlant +l'atmosphère de leurs sèches détonations. +Quelques agents furent atteints par les +balles, et Karl Dragoch, se rendant compte +qu'il y aurait eu folie à s'obstiner, dut se +résoudre à ordonner la retraite.</p> + +<p>L'escouade de police regagna donc la +route, où les vainqueurs ne se risqueront +pas à la poursuivre, et la nuit reprit son +calme un instant troublé.</p> + +<p>Il fallut d'abord s'occuper des blessés. +Ils étaient au nombre de trois, très légèrement +frappés, d'ailleurs. Après un sommaire +pansement, ils furent renvoyés en +arrière sous la garde de quatre de leurs +camarades. Quant à Dragoch, accompagné +de Friedrick Ulhmann et des trois derniers +agents, il s'élança à travers champs, +vers le Danube, en obliquant légèrement +dans la direction de Gran.</p> + +<p>Il retrouva sans difficulté l'endroit où il +avait abordé quelques heures plus tôt, et +l'embarcation dans laquelle Ulhmann et lui +avaient passé le fleuve. Les cinq hommes +s'y embarquèrent, et, le Danube traversé +en sens inverse, ils en descendirent le +cours sur la rive gauche.</p> + +<p>Si Karl Dragoch venait de subir un +échec, il entendait avoir sa revanche. +Qu'Ilia Brusch et le trop fameux Ladko +fussent le même homme, cela ne faisait plus +pour lui l'ombre d'un doute, et c'est à son +compagnon de voyage, il en était convaincu, +que le crime de la nuit précédente devait +être imputé. Selon toute vraisemblance, +celui-ci, après avoir mis son butin à l'abri, +se hâterait de reprendre la personnalité +d'emprunt qu'il ne savait pas percée à jour +et qui lui avait permis de déjouer jusqu'ici +les recherches de la police. Avant l'aube, il +aurait sûrement regagné la barge, et il y +attendrait son passager absent, ainsi que +l'aurait fait l'inoffensif et honnête pêcheur +qu'il prétendait être.</p> + +<p>Cinq hommes résolus seraient alors aux +aguets. Ces cinq hommes, vaincus par +Ladko et sa bande, triompheraient plus +aisément de la résistance que pourrait +leur opposer ce même Ladko, obligé à la +solitude pour jouer son rôle d'Ilia Brusch.</p> + +<p>Ce plan très bien conçu fut malheureusement +irréalisable. Karl Dragoch et +ses hommes eurent beau explorer la rive, il +leur fut impossible de découvrir la barge +du pêcheur. Dragoch et Ulhmann n'eurent +aucune peine, il est vrai, à reconnaître la +place précise où le premier avait débarqué, +mais, de la barge, pas la moindre +trace. La barge avait disparu, et Ilia +Brusch avec elle.</p> + +<p>Karl Dragoch était joué, décidément, et +cela l'emplissait de fureur.</p> + +<p>«Friedrick, dit-il à son subordonné, je +suis à bout. Il me serait impossible de +faire un pas de plus. Nous allons dormir +dans l'herbe pour retrouver un peu de +force. Mais un de nos hommes va prendre +le canot et remonter à Gran sur-le-champ. +A l'ouverture du bureau, il fera jouer le +télégraphe. Allume un fanal. Je vais dicter. +Ecris.</p> + +<p>Friedrick Ulhmann obéit en silence:</p> + +<p>«Crime commis cette nuit environs de +Gran. Butin chargé sur chaland. Exercer +rigoureusement visites prescrites.»</p> + +<p>—Voilà pour une, dit Dragoch en s'interrompant. +A l'autre maintenant.</p> + +<p>Il dicta de nouveau:</p> + +<p>«Mandat d'amener contre le nommé +Ladko, se disant faussement Ilia Brusch et +se prétendant lauréat de la Ligue Danubienne +au dernier concours de Sigmaringen, +ledit Ladko, <i>alias</i> Ilia Brusch, inculpé +des crimes de vols et de meurtres.»</p> + +<p>—Que ceci soit télégraphié à la première +heure à toutes les communes riveraines +sans exception,» commanda Karl +Dragoch, en s'étendant épuisé sur le sol.</p> + + +<br><br><br> +<a name="X"></a> + +<h3>X</h3> + +<h3>PRISONNIER.</h3> + + +<p>Les soupçons conçus par Karl Dragoch +et que la découverte du portrait était venue +confirmer, ces soupçons n'étaient point +entièrement erronés, il est temps de le +dire au lecteur pour l'intelligence de ce +récit. Sur un point, tout au moins, Karl +Dragoch avait justement raisonné. Oui, +Ilia Brusch et Serge Ladko n'étaient qu'un +seul et même homme.</p> + +<p>Mais Dragoch se trompait gravement au +contraire quand il attribuait à son compagnon +de voyage la série de vols et de +meurtres qui, depuis tant de mois, désolaient +la région du Danube, et en particulier +le dernier attentat, le pillage de la +villa du comte Hagueneau et l'assassinat +du gardien Christian. Ladko, d'ailleurs, ne +se doutait guère que son passager eût de +pareilles pensées. Tout ce qu'il savait, c'est +que son nom servait à désigner un criminel +fameux, et il était incapable de comprendre +comment une telle confusion avait pu se +produire.</p> + +<p>Atterré tout d'abord en se découvrant un +si redoutable homonyme, qui, pour comble +de malheur, se trouvait être en même +temps son compatriote, il s'était ressaisi +après ce moment d'effroi instinctif. Que lui +importait en somme un malfaiteur avec +lequel il n'avait de commun que le nom? Un +innocent n'a rien à craindre. Et, innocent de +tous ces crimes, il l'était assurément.</p> + +<p>C'est donc sans inquiétude que Serge +Ladko—on lui conservera désormais son +véritable nom—s'était absenté la nuit précédente, +afin de se rendre à Szalka ainsi +qu'il l'avait annoncé. C'est dans cette petite +ville, en effet, que, dissimulé sous le nom +d'Ilia Brusch, il avait fixé sa résidence, +après son départ de Roustchouk, et c'est +là que, pendant de trop longues semaines, +il avait attendu des nouvelles de sa chère +Natcha.</p> + +<p>L'attente, ainsi qu'on le sait déjà, avait +fini par lui devenir intolérable, et il se torturait +l'esprit à rechercher un moyen de +pénétrer incognito en Bulgarie, quand le +hasard lui fit tomber sous les yeux un +numéro du <i>Pester Lloyd</i> dans lequel était +annoncé à grand fracas le concours de +pêche de Sigmaringen. C'est on lisant l'article +consacré à ce concours que l'exilé, +aussi habile pêcheur, on ne l'a peut-être +pas oublié, que pilote réputé, conçut l'idée +d'un plan d'action dont la bizarrerie assurerait +peut-être le succès.</p> + +<p>Sous le nom d'Ilia Brusch, le seul qu'il +eût jamais porté à Szalka, il s'enrôlerait +dans la Ligue Danubienne, il participerait +au concours de Sigmaringen et, grâce à, sa +virtuosité de pêcheur, il y remporterait le +premier prix. Après avoir ainsi donné à son +nom d'emprunt un commencement de notoriété, +il annoncerait avec le plus de bruit +possible, et en engageant même des paris, +si faire se pouvait, son intention de descendre +le Danube, la ligne à la main, depuis +la source jusqu'à l'embouchure. Nul doute +que ce projet ne mît en révolution le monde +spécial des pêcheurs à la ligne et ne valût +à son auteur quelque réputation dans le +reste du public.</p> + +<p>Nanti dès lors d'un état civil hors de +discussion, car on accorde, d'ordinaire, +une confiance aveugle aux gens en vedette, +Serge Ladko descendrait en effet le Danube. +Bien entendu, il activerait de son mieux la +marche de son bateau et ne perdrait à +pêcher que le minimum de temps nécessaire +à la vraisemblance. Toutefois, il ferait +assez parler de lui le long du parcours +pour ne pas se laisser oublier et pour être +en état de débarquer ouvertement à Roustchouk +sous la protection d'une notoriété +bien établie.</p> + +<p>Pour que cet unique but de son entreprise +fût heureusement atteint, il fallait que +nul ne soupçonnât son véritable nom, et +que personne ne pût reconnaître, dans +les traits du pêcheur Ilia Brusch, ceux +du pilote Serge Ladko.</p> + +<p>La première condition était facile à réaliser. +Il suffirait, une fois transformé en +lauréat de la Ligue Danubienne, de jouer +ce rôle sans défaillance. Serge Ladko se +jura donc à lui-même d'être Ilia Brusch +envers et contre tous, quels que fussent +les incidents du voyage. Il était a supposer, +d'ailleurs, que ce voyage s'accomplirait lentement, +mais sûrement, et qu'aucun incident +ne viendrait rendre le serment difficile +à tenir.</p> + +<p>Satisfaire à la deuxième condition était +plus simple encore. Un coup de rasoir qui +supprimerait la barbe, une application de +teinture qui changerait la couleur des cheveux, +de larges lunettes noires qui cacheraient +celle des yeux, il n'en fallait pas +davantage. Serge Ladko procéda à ce +déguisement sommaire dans la nuit qui +précéda son départ, puis se mit en route +avant l'aube, assuré d'être méconnaissable +pour tout regard non prévenu.</p> + +<p>A Sigmaringen, les événements s'étaient +réalisés conformément, à ses prévisions. +Lauréat en vue du concours, l'annonce de +son projet avait été favorablement commentée +par la Presse des régions riveraines. +Devenu ainsi un personnage assez +notoire pour que son identité ne pût être +raisonnablement suspectée, assuré, d'autre +part, de trouver du secours, le cas échéant, +près de ses collègues de la Ligue Danubienne +disséminés le long du fleuve, Serge +Ladko s'était abandonné au courant.</p> + +<p>A Ulm, il avait eu une première désillusion, +en constatant que sa célébrité +relative ne le mettait pas à l'abri des +foudres de l'administration. Aussi avait-il +été trop heureux d'accepter un passager +possédant des papiers bien en règle et +dont la police semblait priser l'honorabilité. +Certes, quand on serait à Roustchouk +et que la prétendue gageure serait abandonnée +par son auteur, la présence d'un +étranger pourrait présenter des inconvénients. +Mais, alors, on s'expliquerait, et +jusque-là elle augmenterait les probabilités +de succès d'un voyage que Serge Ladko +avait le plus passionné désir de mener à +bonne fin.</p> + +<p>Apprendre qu'il portait le même nom +qu'un redoutable bandit et que ce bandit +était Bulgare avait fait éprouver à Serge +Ladko sa seconde émotion désagréable. +Quelle que fût son innocence, et par conséquent +sa sécurité, il ne pouvait méconnaître +qu'une telle homonymie était de +nature à provoquer les plus regrettables +erreurs ou même les plus graves complications.</p> + +<p>Que le nom qu'il dissimulait sous celui +d'Ilia Brusch vînt à être connu, et non seulement +son débarquement à Roustchouk +s'en trouverait compromis, mais encore il +était à craindre qu'il n'en résultât de longs +retards.</p> + +<p>Contre ces dangers, Serge Ladko ne +pouvait rien. D'ailleurs, s'ils étaient sérieux, +il convenait de ne pas les exagérer. En réalité, +il était peu croyable que la police +accordât, sans raison particulière, son +attention à un inoffensif pêcheur à la +ligne, et surtout à un pêcheur protégé par +les lauriers cueillis au concours de Sigmaringen.</p> + +<p>Venu à Szalka après le coucher du soleil +et reparti bien avant le jour sans être vu +de personne, Serge Ladko n'avait fait que +passer dans sa maison, juste le temps de +constater qu'aucune nouvelle de Natcha ne +l'y attendait. La persistance d'un tel silence +avait véritablement quelque chose d'affolant. +Pourquoi la jeune femme n'écrivait-elle +plus depuis deux mois? Que lui était-il +arrivé? Les périodes de troubles publics +sont fécondes en malheurs privés, et le +pilote se demandait avec angoisse si, en +admettant qu'il débarquât heureusement +à Roustchouk, il n'y débarquerait pas trop +tard.</p> + +<p>Cette pensée, qui lui brisait le coeur, +décuplait en même temps la puissance de +ses muscles. C'est elle qui lui avait donné, +au départ de Gran, la force de résister à +la tempête et de lutter victorieusement +contre le vent déchaîné. C'est elle qui lui +faisait hâter le pas, tandis qu'il revenait +vers la barge, muni du cordial destiné à +M. Jaeger.</p> + +<p>Sa surprise fut grande de n'y pas trouver +le passager qu il avait quitté si mal en +point, et le petit mot d'avertissement écrit +par celui-ci ne la diminua pas. Quel motif +si impérieux avait pu décider M. Jaeger à +s'éloigner malgré son état de faiblesse? +Comment pouvait-il se faire qu'un bourgeois +de Vienne eût des affaires si pressantes +en rase campagne, loin de tout +centre habité? Il y avait là un problème +dont les réflexions du pilote ne rendirent +pas la solution plus prochaine.</p> + +<p>Quelle qu'en fût la cause, l'absence de +M. Jaeger avait, en tous cas, le grave inconvénient +d'allonger encore un voyage déjà +trop long. Sans cet incident inattendu, la +barge aurait vite gagné le milieu du fleuve, +et, avant le soir, beaucoup de kilomètres +eussent été ajoutés aux kilomètres laissés +jusqu'ici dans son sillage.</p> + +<p>La tentation était bien forte de tenir pour +nulle et non avenue la prière de M. Jaeger, +de pousser au large, et de continuer sans +perdre une minute un voyage dont le but +attirait Serge Ladko comme l'aimant attire +le fer.</p> + +<p>Le pilote se résigna pourtant à l'attente.</p> + +<p>Il avait des obligations à l'égard de son +passager, et, tout bien considéré, mieux +valait perdre une journée et ne fournir +aucun prétexte à des contestations ultérieures.</p> + +<p>Pour utiliser la fin de cette journée plus +qu'à demi écoulée déjà, le travail heureusement +ne manquerait pas. Elle suffirait à +peine à remettre de l'ordre dans la barge +et à réparer quelques petits dégâts causés +par la tempête.</p> + +<p>Serge Ladko s'occupa tout d'abord de +ranger les coffres dont il avait bouleversé +le contenu pendant ses infructueuses recherches +de la matinée. Cela ne lui aurait +pas demandé beaucoup de temps, si, en +achevant le rangement du dernier, son +regard ne fût tombé sur ce même portefeuille +qui avait précédemment sollicité +l'attention de Karl Dragoch. Ce portefeuille, +le pilote l'ouvrit comme l'avait +ouvert le policier, et, comme celui-ci, mais +agité de sentiments tout autres, il en retira +le portrait que Natcha lui avait remis à +l'instant de leur séparation, avec une dédicace +pleine de tendresse.</p> + +<p>Un long moment, Serge Ladko contempla +ce visage adorable. Natcha!.. C'était +bien elle!.. C'étaient bien ses traits chéris, +ses yeux si purs, ses lèvres entr'ouvertes +comme si elles allaient parler!..</p> + +<p>Avec un soupir, il replaça enfin la chère +image dans le portefeuille et le portefeuille +dans le coffre, qu'il referma avec soin +et dont il mit la clef dans sa poche, puis +il sortit du tôt pour vaquer à d'autres +travaux.</p> + +<p>Mais il n'avait plus de coeur à l'ouvrage. +Bientôt ses mains demeurèrent inactives, +et, assis sur l'un des bancs, le dos tourné +à la rive, il laissa son regard errer sur le +fleuve. Sa pensée s'envola vers Roustchouk. +Il vit sa femme, sa maison riante et pleine +de chansons... Certes, il ne regrettait rien. +Sacrifier son propre bonheur à la patrie, +il le referait si c'était à refaire... Quelle +douleur pourtant qu'un si cruel sacrifice +eût été à ce point inutile! La révolte éclatant +prématurément et écrasée sans recours, +combien d'années encore la Bulgarie +gémirait-elle sous le joug des oppresseurs? +Lui-même pourrait-il franchir la frontière, +et, s'il y parvenait, retrouverait-il +celle qu'il aimait? Les Turcs ne s'étaient-ils +pas emparés, comme d'un otage, de la +femme d'un de leurs adversaires les plus +déterminés? S'il en était ainsi, qu'avaient-ils +fait de Natcha?</p> + +<p>Hélas! cet humble drame intime disparaissait +dans la convulsion qui secouait la +région balkanique. Combien peu comptait +cette misère de deux êtres, au milieu de +la détresse publique? Toute la péninsule +était parcourue à cette heure par des hordes +féroces. Partout le galop sauvage des chevaux +faisait trembler la terre, et dans les +plus pauvres villages avaient passé la dévastation +et la guerre.</p> + +<p>Contre le colosse turc, deux pygmées: +la Serbie et le Monténégro. Ces David +réussiraient-ils à vaincre Goliath? Ladko +comprenait à quel point la bataille était +inégale, et, tout pensif, il plaçait son espoir +dans le père de tous les Slaves, le grand +Tzar de Russie, qui, un jour peut-être, +daignerait étendre sa main puissante au-dessus +de ses fils opprimés.</p> + +<p>Absorbé dans ses pensées, Serge Ladko +avait perdu jusqu'au souvenir du lieu où il +se trouvait. Un régiment tout entier eût +défilé derrière lui sur la berge qu'il ne +se fût pas retourné. <i>A fortiori</i> ne s'aperçut-il +pas de l'arrivée de trois hommes qui +venaient de l'amont et marchaient avec +précaution. Mais, si Ladko ne vit pas ces +trois hommes, ceux-ci le virent aisément, +dès que la barge leur apparut au tournant +du fleuve. Le trio fit halte aussitôt et tint +conciliabule à voix basse.</p> + +<p>L'un de ces trois nouveaux venus a déjà +été présenté au lecteur, lors de l'escale à +Vienne, sous le nom de Titcha. C'est lui +qui, en compagnie d'un acolyte, s'était attaché +aux pas de Karl Dragoch, après que le +détective eut filé de son côté Ilia Brusch, +tandis que ce dernier faisait une innocente +démarche près d'un des intermédiaires +employés lors des envois d'armes en Bulgarie. +Cette filature avait, on s'en souvient, +amené jusqu'à proximité de la barge les +deux espions, qui, sûrs de connaître l'habitation +flottante du policier, s'étaient alors +éloignés en projetant de tirer parti de leur +découverte. Ces projets, il s'agissait maintenant +de les réaliser.</p> + +<p>Les trois hommes s'étaient tapis dans +l'herbe de la rive, et, de là, ils épiaient +Serge Ladko. Celui-ci, poursuivant sa +méditation, ignorait leur présence et n'avait +aucun soupçon du danger qu'elle lui faisait +courir. Le danger était grand, cependant, +ces gens en embuscade, trois affiliés +de la bande de malfaiteurs qui parcourait +alors la région du Danube, n'étant pas de +ceux qu'il fait bon rencontrer dans un lieu +désert.</p> + +<p>De cette bande, Titcha était même un +membre important; il pouvait être considéré +comme le premier après le chef, dont +les exploits valaient au nom du pilote une +honteuse célébrité. Quant aux deux autres, +Sakmann et Zerlang, simples comparses: +des bras, non des têtes.</p> + +<p>«C'est lui! murmura Titcha, en arrêtant +de la main ses compagnons, dès qu'il +découvrit la barge au détour du fleuve.</p> + +<p>—Dragoch? interrogea Sakmann.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Tu en es sûr?</p> + +<p>—Absolument.</p> + +<p>—Mais tu ne vois pas sa figure, puisqu'il +a le dos tourné, objecta Zerlang.</p> + +<p>—Ça ne m'avancerait pas à grand'chose +de voir sa figure; répondit Titcha. Je ne +le connais pas. A peine si je l'ai aperçu à +Vienne.</p> + +<p>—Dans ce cas!..</p> + +<p>—Mais je reconnais parfaitement le +bateau, interrompit Titcha, j'ai eu tout le +loisir de l'examiner, pendant que Ladko et +moi nous étions noyés dans la foule. Je +suis certain de ne pas me tromper. </p> + +<p>—En route, alors! fit l'un des hommes.</p> + +<p>—En route,» approuva Titcha, en dépliant +un paquet qu'il tenait sous son +bras.</p> + +<p>Le pilote continuait à ne pas se douter de +la surveillance dont il était l'objet. Il n'avait +pas entendu les trois hommes arriver; +il ne les entendit pas davantage, lorsqu'ils +s'approchèrent en étouffant le bruit de leurs +pas dans l'herbe épaisse de la rive. Perdu +dans son rêve, il laissait sa pensée fuir +avec le courant vers Natcha et vers le +pays.</p> + +<p>Tout à coup une multitude d'inextricables +liens s'enroulèrent à la fois autour de lui, +l'aveuglant, le paralysant, l'étouffant.</p> + +<p>Redressé d'une secousse, il se débattait +instinctivement et s'épuisait en vains efforts, +quand un choc violent sur le crâne le +jeta tout étourdi dans le fond de la barge. +Pas si vite, cependant, qu'il n'ait eu le temps +de se voir prisonnier des mailles de l'un +de ces vastes filets désignés sous le nom +d'éperviers, dont lui-même avait usé plus +d'une fois pour capturer le poisson.</p> + +<p>Lorsque Serge Ladko sortit de ce demi-évanouissement, +il n'était plus enveloppé +du filet à l'aide duquel on l'avait réduit à +l'impuissance. Par contre, étroitement +ligotté par les multiples tours d'une corde +solide, il n'aurait pu faire le plus petit +mouvement; un bâillon eût au besoin étouffé +ses cris, un impénétrable bandeau lui enlevait +l'usage de la vue.</p> + +<p>La première sensation de Serge Ladko, +en revenant à la vie, fut celle d'un véritable +ahurissement. Que lui était-il arrivé? +Que signifiait cette inexplicable attaque, et +que voulait-on faire de lui? A tout prendre, +il avait lieu de se rassurer dans une certaine +mesure. Si l'on avait eu l'intention de le +tuer, c'eût été chose faite. Puisqu'il était +encore de ce monde, c'est qu'on n'en voulait +pas à sa vie, et que ses agresseurs, quels +qu'ils fussent, n'avaient d'autre intention +que de s'emparer de sa personne.</p> + +<p>Mais pourquoi, dans quel but s'emparer +de sa personne?</p> + +<p>A cette question, il était malaisé de +répondre. Des voleurs?.. Ils n'eussent pas +pris la peine de ficeler leur victime avec un +tel luxe de précautions, quand un coup de +couteau les eût servis plus rapidement et +plus sûrement. D'ailleurs, combien misérables +les voleurs que le contenu de la +pauvre barge eût été capable de tenter!</p> + +<p>Une vengeance?.. Impossibilité plus +grande encore. Ilia Brusch n'avait pas d'ennemis. +Les seuls ennemis de Ladko, les +Turcs, ne pouvaient soupçonner que le +patriote bulgare se cachât sous le nom du +pêcheur, et, quand bien même ils en +auraient été informés, il n'était pas un +personnage si considérable qu'ils se fussent +risqués à cet acte de violence si loin de la +frontière, en plein coeur de l'Empire d'Autriche. +Au surplus, des Turcs l'eussent +supprimé, eux aussi, plus certainement +encore que de simples voleurs.</p> + +<p>S'étant convaincu que, pour l'instant du +moins, le mystère était impénétrable, Serge +Ladko, en homme pratique, cessa d'y penser, +et consacra toutes les forces de son +intelligence à observer ce qui allait suivre +et à chercher les moyens, s'il en existait, +de reconquérir sa liberté.</p> + +<p>A vrai dire, sa situation ne se prêtait pas +à des observations nombreuses. Raidi par +l'étreinte d'une corde enroulée en spirales +autour de son corps, le moindre mouvement +lui était interdit, et le bandeau était si bien +appliqué sur ses yeux qu'il n'aurait su dire +s'il faisait jour ou s'il faisait nuit. La première +chose qu'il reconnut, en concentrant +toute son attention dans le sens de l'ouïe, +c'est qu'il reposait dans le fond d'un bateau, +le sien sans aucun doute, et que ce bateau +avançait rapidement sous l'effort de bras +robustes. Il entendait distinctement, en +effet, le grincement des avirons contre le +bois des tolets, et le bruissement de l'eau +glissant sur les flancs de l'embarcation.</p> + +<p>Dans quelle direction se dirigeait-on? +Tel fut le second problème dont il trouva +assez facilement la solution, en constatant +une sensible différence de température +entre le côté gauche et le côté droit de sa +personne. Les secousses que lui communiquait +la barge à chaque impulsion des +avirons lui montrant qu'il était couché dans +le sens de la marche, et le soleil, au moment +de l'agression, n'étant guère éloigné +du méridien, il en conclut sans peine qu'une +moitié de son corps était à l'ombre produite +par la paroi de l'embarcation et que +celle-ci se dirigeait de l'Ouest à l'Est, en +continuant par conséquent à suivre le courant, +comme au temps où elle obéissait à +son maître légitime.</p> + +<p>Aucune parole n'était échangée entre +ceux qui le tenaient en leur pouvoir. Nul +bruit humain ne frappait son oreille, hors +les <i>han!</i> des nautoniers lorsqu'ils pesaient +sur les rames. Cette navigation silencieuse +durait depuis une heure et demie environ, +quand la chaleur du soleil gagna son visage +et lui apprit ainsi que l'on obliquait vers +le Sud. Le pilote n'en fut pas étonné. Sa +parfaite connaissance des moindres détours +du fleuve lui fit comprendre que l'on commençait +à suivre la courbe qu'il décrit en +face du mont Pilis. Bientôt, sans doute, +on reprendrait la direction de l'Est, puis +celle du Nord, jusqu'au point extrême d'où +le Danube commence à descendre franchement +vers la péninsule des Balkans.</p> + +<p>Ces prévisions ne se réalisèrent qu'en +partie. Au moment où Serge Ladko calculait +que l'on avait atteint le milieu de l'anse +de Pilis, le bruit des avirons cessa tout +à coup. Tandis que la barge courait sur +son erre, une voix rude se fit entendre.</p> + +<p>«Prends la gaffe,» commanda l'un des +invisibles assaillants.</p> + +<p>Presque aussitôt, il y eut un choc, que +suivit un grincement tel qu'en aurait pu +produire le bordage éraflant un corps dur, +puis Serge Ladko fut soulevé et hissé de +mains en mains.</p> + +<p>Evidemment la barge avait accosté un +autre bateau de dimensions plus considérables, +à bord duquel le prisonnier était +embarqué à la façon d'un colis. Celui-ci +tendait vainement l'oreille afin de saisir +au passage quelques paroles. Pas un mot +n'était prononcé. Les geôliers ne se révélaient +que par le contact de leurs mains brutales +et par le souffle de leurs poitrines +haletantes.</p> + +<p>Ballotté, tiraillé en tous sens, Serge Ladko, +d'ailleurs, n'eut pas le loisir de la réflexion. +Après l'avoir monté, on le descendit le long +d'une échelle qui lui laboura cruellement +les reins. Aux heurts dont il était meurtri, +il comprit qu'on le faisait passer par une +ouverture étroite, et enfin, bandeau et bâillon +arrachés, il fût jeté bas comme un paquet, +tandis que le bruit sourd d'une trappe +qui se ferme résonnait au-dessus de lui.</p> + +<p>Il fallut un long moment, à Serge Ladko, +tout étourdi de la secousse, pour reprendre +conscience de lui-même. Quand il y fut parvenu, +sa situation ne lui parut pas améliorée, +bien qu'il eût retrouvé l'usage de la +parole et de la vue. Si l'on avait jugé un +bâillon inutile, c'est évidemment que personne +ne pouvait entendre ses cris, et la +suppression de son bandeau ne lui était pas +d'un plus grand secours. C'est en vain qu'il +ouvrait les yeux. Autour de lui tout était +ombre. Et quelle ombre! Le prisonnier, qui, +d'après la succession des sensations ressenties, +supposait avoir été déposé dans la +cale d'un bateau, s'épuisait en inutiles +efforts pour découvrir la plus faible raie +de lumière filtrant à travers le joint d'un +panneau. Il ne distinguait rien. Ce n'était +pas l'obscurité d'une cave, dans laquelle +l'oeil parvient encore à discerner quelque +vague lueur: c'était le noir total, absolu, +comparable seulement à celui qui doit +régner dans la tombe.</p> + +<p>Combien d'heures s'écoulèrent ainsi? +Serge Ladko estimait qu'on était parvenu +au milieu de la nuit, quand un vacarme, +assourdi par la distance, parvint jusqu'à +lui. On courait, on piétinait. Puis le bruit +se rapprocha. De lourds colis étaient traînés +directement au-dessus de sa tête, et +c'est à peine, il l'eût juré, si l'épaisseur +d'une planche le séparait des travailleurs +inconnus. </p> + +<p>Le bruit se rapprocha encore. On parlait +maintenant à côté de lui, sans doute derrière +l'une des cloisons délimitant sa prison, +mais, de ce qu'on disait, il était impossible +de deviner le sens.</p> + +<p>Bientôt, d'ailleurs, le bruit s'apaisa, et +de nouveau ce fut le silence autour du +malheureux pilote qu'environnait une ombre +impénétrable.</p> + +<p>Serge Ladko s'endormit</p> + + +<br><br><br> + +<a name="XI"></a> + +<h3>XI</h3> + +<h3>AU POUVOIR D'UN ENNEMI.</h3> + +<p>Après que Karl Dragoch et ses hommes +eurent battu en retraite, les vainqueurs +étaient d'abord restés sur le lieu du combat, +prêts à s'opposer à un retour offensif, tandis +que la charrette s'éloignait dans la direction +du Danube. Ce fut seulement quand +le temps écoulé eut rendu certain le départ +définitif des forces de police que, sur un +ordre de son chef, la bande des malfaiteurs +se mit en marche à son tour.</p> + +<p>Ils eurent bientôt atteint le fleuve, qui +coulait à moins de cinq cents mètres. La +charrette les y attendait, en face d'un chaland, +dont on apercevait la masse sombre à +quelques mètres de la rive.</p> + +<p>La distance était médiocre et les travailleurs +nombreux. En peu d'instants, le va-et-vient +de deux bachots eut transporté à +bord de ce chaland le chargement de la voiture. +Aussitôt, celle-ci s'éloigna et disparut +dans la nuit, tandis que la plupart des combattants +de la clairière se dispersaient à +travers la campagne, après avoir reçu +leur part de butin. Du crime qui venait +d'être commis, il ne subsistait plus d'autre +trace qu'un amoncellement de colis encombrant +le pont de la gabarre, à bord de +laquelle ne s'étaient embarqués que huit +hommes.</p> + +<p>En réalité, la fameuse bande du Danube +était exclusivement composée de ces huit +hommes. Quant aux autres, ils représentaient +une faible partie d'un personnel +indéterminé de sous-ordres, dont telle ou +telle fraction était utilisée, selon la région +exploitée: Ceux-ci demeuraient toujours +étrangers à l'exécution proprement dite des +coups de main, et leur rôle, limité aux +fonctions de porteurs, de vedettes ou de +gardes du corps, ne commençait qu'au +moment où il s'agissait d'évacuer vers le +fleuve le butin conquis.</p> + +<p>Cette organisation était des plus habiles. +Par ce moyen, la bande disposait, sur tout +le parcours du Danube, d'innombrables +affiliés dont bien peu se rendaient compte +du genre d'opérations auxquelles ils apportaient +leur concours. Recrutés dans la classe +la plus illettrée, de véritables brutes en +général, ils croyaient participer à de vulgaires +actes de contrebande et ne cherchaient +pas à en savoir davantage. Jamais +ils n'avaient songé à établir le moindre rapprochement +entre celui qui commandait les +expéditions auxquelles ils prenaient part +et ce fameux Ladko qui, tout en leur cachant +son nom, semblait se complaire +étrangement à laisser une trace quelconque +de son état civil sur chaque théâtre de ses +crimes.</p> + +<p>Leur indifférence paraîtra moins surprenante, +si l'on veut bien considérer que ces +crimes, commis sur tout le cours du Danube, +étaient éparpillés sur une immense +étendue. L'émotion publique avait donc, +entre chacun d'eux, le temps de se calmer. +C'est surtout dans les bureaux de la police, +où venaient se centraliser toutes les plaintes +des régions riveraines, que le nom de +Ladko avait acquis sa triste célébrité. Dans +les villes, la classe bourgeoise, à cause des +<i>manchettes</i> ronflantes des journaux, lui +accordait encore un intérêt spécial. Mais +pour la masse du peuple, et, <i>a fortiori</i>, pour +les paysans, il n'était qu'un malfaiteur +comme un autre, dont on a à souffrir une +fois et qu'on ne revoit plus ensuite.</p> + +<p>Au contraire, les huit hommes restés à +bord du chaland se connaissaient tous +entre eux et formaient une véritable bande. +A l'aide de leur bateau, ils montaient ou +descendaient sans cesse le Danube. Que +l'occasion d'une profitable opération se +présentât, ils s'arrêtaient, recrutaient dans +les environs le personnel nécessaire, puis, +le butin en sûreté dans leur cachette flottante, +ils repartaient, en quête de nouveaux +exploits. </p> + +<p>Quand le chaland était plein, ils gagnaient +la mer Noire où un vapeur à leur dévotion +venait croiser au jour fixé. Transportées à +bord de ce vapeur, les richesses volées, +et parfois acquises au prix d'un meurtre, +y devenaient brave et loyale cargaison, +capable d'être échangée contre de l'or, +dans des contrées lointaines, au grand soleil +des honnêtes gens.</p> + +<p>C'est exceptionnellement que la bande, +la nuit précédente, avait fait parler d'elle à +si faible distance de son précédent méfait. +Elle ne commettait pas, d'ordinaire, une +telle faute, qui, répétée, eût pu donner l'éveil +aux complices inconscients qu'elle +embauchait dans le pays. Mais, cette fois, +son capitaine avait eu une raison particulière +de ne pas s'éloigner, et si cette raison +n'était pas celle que lui avait attribuée Karl +Dragoch, en causant à Ulm avec Friedrich +Ulhmann, la personnalité du policier n'y +était cependant pas étrangère.</p> + +<p>Reconnu à Vienne par le chef de bande +lui-même, alors accompagné de son second, +Titcha, il avait été, depuis cet instant, +suivi à la piste, sans le savoir, par une +série d'affiliés locaux auxquels on n'avait +dit que l'essentiel, et le chaland s'était +appliqué à ne précéder la barge que de +quelques kilomètres. Cet espionnage, des +plus malaisés dans une contrée souvent +découverte et où abondaient en ce moment +les gens de police, avait été forcément intermittent, +et le hasard avait voulu que jamais +Karl Dragoch et son hôte ne fussent aperçus +en même temps. Rien n'avait donc permis +de supposer que la barge eût deux habitants, +ni d'admettre, par conséquent, la +possibilité d'une erreur.</p> + +<p>En instituant cette surveillance, le capitaine +des bandits rêvait d'un coup de maître. +Supprimer le détective? Il n'y songeait pas. +Pour le moment tout au moins, il projetait +seulement de s'en emparer, Karl Dragoch +en son pouvoir, il aurait ensuite la partie +belle pour traiter d'égal à égal, si jamais un +sérieux danger le menaçait.</p> + +<p>Pendant plusieurs jours, l'occasion de +cet enlèvement ne s'était pas présentée. Ou +bien la barge s'arrêtait le soir à trop faible +distance d'un centre habité, ou bien on +rencontrait dans son voisinage trop immédiat +quelques-uns des agents égrenés sur +la rive et dont la qualité ne pouvait échapper +à un professionnel du crime.</p> + +<p>Le matin du 29 août, enfin, les circonstances +avaient paru favorables. La +tempête qui, la nuit précédente, avait protégé +la bande pendant qu'elle s'attaquait +à la villa du comte Hagueneau, devait avoir +plus ou moins dispersé les policiers qui +précédaient ou suivaient leur chef le long +du fleuve. Peut-être celui-ci serait-il momentanément +seul et sans défense. Il fallait +en profiter.</p> + +<p>Aussitôt la voiture chargée des dépouilles +de la villa, Titcha avait été dépêché avec +deux des hommes les plus résolus. On a vu +comment les trois aventuriers s'étaient +acquittés de leur mission, et comment le +pilote Serge Ladko était devenu leur prisonnier, +au lieu et place du détective Karl Dragoch.</p> + +<p>Jusqu'ici, Titcha n'avait pu renseigner +son capitaine sur l'heureuse issue de sa +mission que par les quelques mots brefs +échangés dans la clairière, au moment où +l'escouade de police était survenue sur la +route. L'entretien serait nécessairement +repris à ce sujet, mais, pour l'instant, il +ne pouvait en être question. Avant tout, +il s'agissait de faire disparaître et de mettre +à l'abri les nombreux colis entassés sur le +pont, et c'est à quoi s'employèrent sans tarder +les huit hommes formant l'équipage de +la gabarre.</p> + +<p>Soit à bras, soit en les faisant glisser +sur des plans inclinés, ces colis furent +d'abord introduits dans l'intérieur du +bateau, premier travail qui n'exigea que +quelques minutes, puis on procéda à l'arrimage +définitif. Pour cela le plancher de +la cale fut soulevé et laissa à découvert une +ouverture béante, à la place où l'on se fût +légitimement attendu a trouver l'eau du +Danube. Une lanterne, descendue dans ce +deuxième compartiment, permit d'y distinguer +un amoncellement d'objets hétéroclites +qui le remplissaient déjà en partie. +Il restait assez de place, cependant, pour +que les dépouilles du comte Hagueneau +pussent être logées à leur tour dans l'introuvable +cachette. </p> + +<p>Merveilleusement truquée, en effet, était +cette gabarre qui servait à la fois de moyen +de transport, d'habitation et de magasin +inviolable. Au-dessous du bateau visible, +un autre plus petit s'appliquait, le pont de +celui-ci formant le fond de celui-là. Ce +second bateau, d'une profondeur de deux +mètres environ, avait un déplacement tel, +qu'il fût capable de porter le premier et de +le soulever d'un pied ou deux au-dessus de +la surface de l'eau. On avait remédié à cet +inconvénient, qui aurait, sans cela, dévoilé +la supercherie, en chargeant le bateau inférieur +d'une quantité de lest suffisant à le +noyer entièrement, de telle sorte que le +chaland supérieur gardât la ligne de flottaison +qu'il devait avoir à vide.</p> + +<p>Vide, sa cale l'était toujours, les marchandises +volées, qui allaient s'entasser +dans le double fond, y remplaçaient un +poids correspondant de lest, et l'aspect de +l'extérieur n'était en rien modifié.</p> + +<p>Par exemple cette gabarre, qui, lège, +aurait dû normalement caler à peine un +pied, s'enfonçait dans l'eau de près de +sept. Cela n'était pas sans créer de réelles +difficultés dans la navigation du Danube +et rendait nécessaire le concours d'un +excellent pilote. Ce pilote, la bande le possédait +dans la personne de Yacoub Ogul, +un israélite natif lui aussi de Roustchouk. +Très pratique du fleuve, Yacoub Ogul aurait +pu lutter avec Serge Ladko lui-même pour +la parfaite connaissance des passes, des +chenals et des bancs de sable; d'une main +sûre, il dirigeait le chaland à travers les +rapides semés de rochers que l'on rencontre +parfois sur son cours.</p> + +<p>Quant à la police, elle pouvait examiner +le bateau tant que cela lui plairait. Elle +pouvait en mesurer la hauteur intérieure et +extérieure sans trouver la plus petite différence. +Elle pouvait sonder tout autour sans +rencontrer la cachette sous-marine, établie +suffisamment en retrait, et de lignes assez +fuyantes pour qu'il fût impossible de l'atteindre. +Toutes ses investigations l'amèneraient +uniquement à constater que ce chaland +était vide et que ce chaland vide +enfonçait dans l'eau de la quantité strictement +suffisante pour équilibrer son poids.</p> + +<p>En ce qui concerne les papiers, les précautions +n'étaient pas moins bien prises. +Dans tous les cas, soit qu'elle descendît le +courant, soit qu'elle le remontât, la gabarre, +ou allait chercher des marchandises, ou, +marchandises débarquées, retournait à son +port d'attache. Selon le choix qui paraissait +le meilleur, elle appartenait, tantôt à +M. Constantinesco, tantôt à M. Wenzel +Meyer, tous deux commerçants, l'un de +Galatz, l'autre de Vienne. Les papiers, illustrés +des cachets les plus officiels, étaient +à ce point en règle, que jamais personne +n'avait songé à les vérifier. L'eût-on fait, +d'ailleurs, que l'on aurait constaté l'existence +d'un Constantinesco ou d'un Wenzel +Meyer dans l'une ou l'autre des deux villes +indiquées. En réalité, le propriétaire s'appelait +Ivan Striga.</p> + +<p>Le lecteur se rappellera peut-être que +ce nom appartenait à un des individus les +moins recommandables de Roustchouk, +qui, après s'être vainement opposé au +mariage de Serge Ladko et de Natcha +Gregorevitch, avait disparu ensuite de la +ville. Sans qu'on entendît parler positivement +de lui, de mauvais bruits avaient +alors couru sur son compte, et la rumeur +publique l'accusait de tous les crimes.</p> + +<p>Pour une fois, la rumeur publique ne se +trompait pas. Avec sept autres misérables +de son espèce, Ivan Striga avait, en effet, +formé une bande de véritables pirates, qui, +depuis lors, écumait littéralement les deux +rives du Danube.</p> + +<p>Avoir trouvé ainsi le chemin de la richesse +facile, c'était quelque chose; s'assurer la +sécurité, c'était mieux encore. Dans ce but, +au lieu de cacher son nom et son visage, +ainsi que l'aurait fait un malfaiteur vulgaire, +il s'était arrangé de manière, à ne pas être +un anonyme pour ses victimes. Bien, entendu, +ce n'était pas son vrai nom qu'il +leur faisait connaître. Non, celui qu'il avait +résolu de laisser deviner avec une adroite +imprudence, c'était celui de Serge Ladko.</p> + +<p>S'abriter, afin d'échapper aux conséquences +d'un forfait, derrière une personnalité +d'emprunt, c'est un stratagème assez +commun, mais Striga l'avait rénové par le +choix intelligent du pseudonyme qu'il s'attribuait.</p> + +<p>Si le nom de Ladko n'était, ni plus ni +moins qu'un autre, capable de créer une +confusion et, par suite, hors le cas de flagrant +délit, de détourner les soupçons au +profit du coupable, il possédait quelques +avantages qui lui étaient propres.</p> + +<p>En premier lieu, Serge Ladko n'était pas +un mythe. Il existait, si le coup de fusil qui +l'avait salué à son départ de Roustchouk +ne l'avait pas abattu pour jamais. Bien que +Striga se vantât volontiers d'avoir supprimé +son ennemi, la vérité est qu'il n'en savait +rien. Peu importait, d'ailleurs, au point de +vue de l'enquête qui pouvait être faite à +Roustchouk. Si Ladko était mort, la police +ne pourrait rien comprendre aux accusations +dont il serait l'objet. S'il était vivant, +elle trouverait un homme de chair et d'os, +d'une honorabilité si bien établie que l'enquête, +selon toute vraisemblance, en resterait +là. Sans doute, on rechercherait alors +ceux qui auraient la malchance d'être ses +homonymes. Mais, avant qu'on eût passé au +crible tous les Ladkos du monde, il coulerait +de l'eau sous les ponts du Danube!</p> + +<p>Que si, d'aventure, les soupçons, à force +d'être dirigés dans la même direction, finissaient +par entamer la cuirasse d'honorabilité +de Serge Ladko, ce serait alors un +résultat doublement heureux. Outre qu'il +est toujours agréable à un bandit de savoir +qu'un autre est inquiété à sa place, cette +substitution lui devient plus agréable +encore quand il a voué à sa victime une +haine mortelle.</p> + +<p>Alors même que ces déductions eussent +été déraisonnables, l'absence de Serge +Ladko, dont personne ne connaissait la patriotique +mission, les eût rendues logiques. +Pourquoi le pilote était-il parti sans crier +gare? La section locale de la police du +fleuve commençait précisément à se poser +cette question au moment où Karl Dragoch +découvrait ce qu'il croyait être la vérité, et, +comme chacun sait, lorsque la police commence +à se poser des questions, il y a peu de +chances qu'elle y réponde avec bienveillance.</p> + +<p>Ainsi, la situation était bien nette dans +sa dramatique complication. Une longue +série de crimes que des maladresses voulues +faisaient toujours attribuer à un certain +Ladko, de Roustchouk; le pilote du +même nom, vaguement, très vaguement +encore soupçonné, à cause de son absence, +d'être le coupable, tandis qu'à des centaines +de kilomètres un Ladko, accusé par +de plus sérieuses présomptions, était dépisté +sous le déguisement du pêcheur Ilia +Brusch; et Striga, pendant ce temps, reprenant, +après chaque expédition, son état +civil authentique, pour circuler librement +sur le Danube.</p> + +<p>Toutefois, pour que sa sécurité ne fût +pas menacée, la condition essentielle était +que l'on fit disparaître toute trace compromettante +dans le plus bref délai possible. +C'est pourquoi, ce soir-là, le butin nouvellement +conquis fut, comme de coutume, +rapidement déposé dans l'introuvable cachette. +C'est le bruit de cet arrimage que +le véritable Serge Ladko entendit dans son +cachot pris aux dépens de cette même cale +sous-marine, au fond de laquelle nulle +puissance humaine n'était capable de le +secourir. Puis, le parquet remis en place, +les hommes remontèrent sur le pont dont +les panneaux furent refermés. La police +pouvait venir désormais.</p> + +<p>Il était, à ce moment, près de trois heures +du matin. L'équipage de la gabarre, surmené +par les fatigues de cette nuit et par celles +de la nuit précédente, aurait eu grand besoin +de repos, mais il ne pouvait en être question.</p> + +<p>Striga, désireux de s'éloigner au plus +vite du lieu de son dernier crime, donna +l'ordre de se mettre en route en profitant +de l'aube naissante, ordre qui fut exécuté +sans un murmure, chacun comprenant la +force des raisons qui le dictaient.</p> + +<p>Pendant qu'on s'occupait de ramener +l'ancre à bord et de pousser le chaland au +milieu du fleuve, Striga s'enquit des péripéties +de l'expédition de la matinée.</p> + +<p>«Ça a été tout seul, lui répondit Titcha. +Le Dragoch a été pris au premier coup de +filet comme un simple brochet.</p> + +<p>—Vous a-t-il vus?</p> + +<p>—Je ne crois pas. Il avait autre chose à +penser.</p> + +<p>—Il ne s'est pas débattu?</p> + +<p>—Il a essayé, la canaille. J'ai dû l'assommer +à moitié pour le faire tenir tranquille.</p> + +<p>—Tu ne l'as pas tué, au moins? demanda +vivement Striga.</p> + +<p>—Que non pas! Étourdi tout au plus. +J'en ai profité pour le ligotter proprement. +Mais je n'avais pas fini le paquetage que le +colis respirait comme père et mère.</p> + +<p>—Et maintenant?</p> + +<p>—Il est dans la cale. Dans le double +fond, naturellement.</p> + +<p>—Sait-il où on l'a transporté?</p> + +<p>—Il faudrait alors qu'il soit rudement +malin, déclara Titcha en riant bruyamment. +Tu dois bien penser que je n'ai oublié ni le +bâillon, ni le bandeau. On ne les a retirés +que le particulier en cage. Là, il peut, si ça +lui convient, chanter des romances et +admirer le paysage.</p> + +<p>Striga sourit sans répondre. Titcha reprit:</p> + +<p>—-J'ai fait ce que tu as commandé, mais +où cela nous mènera-t-il?</p> + +<p>—Ne serait-ce qu'à désorganiser la brigade +privée de son chef, répondit Striga.</p> + +<p>Titcha haussa les épaules.</p> + +<p>—On en nommera un autre, dit-il.</p> + +<p>—Possible, mais il ne vaudra peut-être +pas celui que nous tenons. Dans tous les +cas, nous pourrons causer. Au besoin, nous +le rendrions en échange des passeports qui +nous seraient nécessaires. Il est donc +essentiel de le garder vivant.</p> + +<p>—Il l'est, affirma Titcha.</p> + +<p>—A-t-on pensé à lui donner à manger?</p> + +<p>—Diable!... fit Titcha en se grattant la +tête. On l'a tout à fait oublié. Mais douze +heures d'abstinence n'ont jamais fait de mal +à personne, et je lui porterai son dîner dès +que nous serons en marche ... A moins que +tu ne veuilles le lui porter toi-même, pour te +rendre compte par tes yeux?</p> + +<p>—Non, dit vivement Striga. Je préfère +qu'il ne me voie pas. Je le connais et il ne +me connaît pas. C'est un avantage que je +ne veux pas perdre.</p> + +<p>—Tu pourrais mettre un masque.</p> + +<p>—Ça ne prendrait pas avec Dragoch. +Pas besoin qu'on lui montre son visage. +La taille, la carrure, le moindre détail lui +suffît pour reconnaître les gens.</p> + +<p>—Alors, je suis frais, moi, qui suis obligé +de lui porter sa pitance!</p> + +<p>—Il faut bien que quelqu'un le fasse ... +D'ailleurs, Dragoch n'est pas bien dangereux +actuellement, et, s'il le redevient +jamais, c'est que nous serons à l'abri.</p> + +<p>—Amen!.. fit Titcha.</p> + +<p>—Pour le moment, reprit Striga, on va le +laisser dans sa boîte. Pas trop longtemps, +par exemple, sans quoi il finirait par mourir +asphyxié. On le remontera dans une cabine +du pont quand nous aurons dépassé Budapest, +demain matin, après mon départ.</p> + +<p>—Tu as donc l'intention de t'absenter? +demanda Titcha.</p> + +<p>—Oui, répondit Striga. Je quitterai le +chaland de temps en temps afin de recueillir +des informations sur la rive. Je verrai ce +qu'on dit de notre dernière affaire et de la +disparition de Dragoch.</p> + +<p>—Et si tu te fais pincer? objecta Titcha.</p> + +<p>—Pas de danger. Personne ne me connaît, +et la police du fleuve doit être dans +le marasme. Pour les autres, j'aurai, s'il le +faut, une identité toute neuve.</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—Celle du célèbre Ilia Brusch, pêcheur +insigne et lauréat de la Ligue Danubienne.</p> + +<p>—Quelle idée!</p> + +<p>—Excellente. J'ai le bateau d'Ilia Brusch. +Je lui emprunterai sa peau, à l'exemple de +Karl Dragoch.</p> + +<p>—Et si l'on te demande du poisson?</p> + +<p>—J'en achèterai, s'il le faut, pour le revendre.</p> + +<p>—Tu as réponse à tout.</p> + +<p>—Parbleu!»</p> + +<p>La conversation prit fin sur ce mot. Le +chaland avait commencé a suivre le fil du +courant. Il soufflait une légère brise du +Nord qui serait très favorable quand, un peu +au-dessus de Visegrad, le Danube, revenant +sur lui-même, suivrait la direction du Sud. +Jusque-là, au contraire, cette brise du Nord +retardait singulièrement le bateau, et Striga, +pressé de s'éloigner du théâtre de ses +exploits, donna l'ordre de border deux +longs avirons qui aideraient à gagner contre +le vent.</p> + +<p>Il fallut trois heures pour parcourir dix +kilomètres et atteindre le premier coude du +fleuve, puis deux heures encore pour suivre +la courbe que dessine le Danube avant d'adopter +franchement la direction du Sud. Un +peu en amont de Waitzen, on put enfin +abandonner les avirons, et, sous la poussée +de la voile, la marche du bateau fut notablement +accélérée.</p> + +<p>Vers onze heures on passa devant Saint-André +où les deux charretiers Kaiserlick +et Vogel avaient prétendu se rendre au cours +de la nuit précédente. Il ne fut pas question +de s'y arrêter, et le chaland continua à dériver +vers Budapest, encore distante de +vingt-cinq à trente kilomètres.</p> + +<p>A mesure qu'on gagnait vers l'aval, l'aspect +des rives devenait plus sévère. Les +îles ombreuses et verdoyantes se multipliaient, +ne laissant parfois entre elles que +d'étroits canaux, interdits aux chalands, +mais suffisants pour la navigation de plaisance.</p> + +<p>Dans cette partie du Danube, la batellerie +commence à devenir assez active. Il y a +même de fréquents encombrements, car le +cours du fleuve est resserré entre les premières +ramifications des Alpes Norriques +et les dernières ondulations des Karpathes. +Quelquefois se produisent des échouages +ou des abordages, peu dommageables en +somme, pour peu que l'attention des pilotes +soit un seul instant en défaut. En général, +le malheur se réduit à une perte de temps. +Mais que de cris, que de querelles, au moment +de la collision!</p> + +<p>Le chaland, dont Striga était le capitaine, +devait être compté parmi les mieux dirigés. +De grande taille, puisque sa capacité dépassait +deux cents tonnes, le pont proprement +dit en était recouvert d'une sorte de superstructure, +d'un spardeck, qui formait, à l'arrière, +le toit du rouf habité par le personnel. +Un mâtereau à l'avant servait à hisser le +pavillon national, et, à la poupe, un gouvernail +à large safran permettait au pilote de +maintenir le bateau en bonne direction.</p> + +<p>A mesure qu'on descendait le courant, +l'animation du fleuve allait croissant, ainsi +que cela se produit aux approches des +grandes cités. Des embarcations légères, à +vapeur ou à voiles, chargées de promeneurs +ou de touristes, se glissaient entre +les îles. Bientôt, dans le lointain, la fumée +de cheminées d'usines empâta l'horizon, +annonçant les faubourgs de Budapest.</p> + +<p>A ce moment, il se produisit un fait singulier. +Sur un signe de Striga, Titcha +pénétra dans le rouf de l'arrière, avec un +de ses compagnons de l'équipage. Les deux +hommes en ressortirent bientôt. Ils escortaient +une femme d'une taille élancée, mais +dont il était malaisé de voir les traits à demi +cachés par un bâillon. Les mains liées derrière +le dos, cette femme marchait entre ses +deux gardiens, sans essayer d'une résistance +dont l'expérience lui avait sans doute +démontré l'inutilité. Docilement, elle descendit +dans la cale par l'échelle du grand +panneau, puis dans un compartiment du +double fond dont la trappe fut refermée +sur elle. Cela fait, Titcha et son compagnon +reprirent leurs occupations, comme si de +rien n'était.</p> + +<p>Vers trois heures de l'après-midi, le chaland +s'engagea entre les quais de la capitale +de la Hongrie. A droite, c'était Buda, +l'ancienne ville turque; à gauche, Pest, la +ville moderne. A cette époque, Buda était, +plus qu'elle ne l'est restée de nos jours, une +de ces vieilles et pittoresques cités que le +progrès égalitaire tend à faire disparaître. +Par contre, Pest, si son importance était +déjà considérable, n'avait pas encore atteint +le prodigieux développement qui a fait +d'elle la plus importante et la plus belle +métropole de l'Europe orientale.</p> + +<p>Sur les deux rives, et notamment sur la +rive gauche, se succédaient les maisons à +arcades et à terrasses, que dominaient les +clochers des églises dorés par les rayons +du soleil, et la longue enfilade des quais ne +manquait ni de noblesse ni de grandeur.</p> + +<p>Le personnel du chaland n'accordait pas +son attention à ce spectacle enchanteur. +La traversée de Budapest pouvant ménager +de désagréables surprises à des gens si +sujets à caution, l'équipage n'avait d'yeux +que pour le fleuve où se croisaient de nombreuses +embarcations. Ce prudent souci +permit à Striga de distinguer en temps +voulu, au milieu des autres, un bateau conduit +par quatre hommes, qui se dirigeait en +droite ligne vers le chaland. Ayant reconnu +un canot de la police fluviale, il avertit d'un +coup d'oeil Titcha, qui, sans autre explication, +s'affala par le panneau dans la cale.</p> + +<p>Striga ne s'était pas trompé. En quelques +minutes, ce canot eut rallié la gabarre. Deux +hommes montèrent à bord.</p> + +<p>«Le patron? demanda l'un des nouveaux +arrivants.</p> + +<p>—C'est moi, répondit Striga en faisant +un pas en avant de ses compagnons.</p> + +<p>—Votre nom?</p> + +<p>—Ivan Striga.</p> + +<p>—Votre nationalité?</p> + +<p>—Bulgare.</p> + +<p>—D'où vient cette gabarre?</p> + +<p>—De Vienne.</p> + +<p>—Où va-t-elle?</p> + +<p>—A Galatz.</p> + +<p>—Son propriétaire?</p> + +<p>—M. Constantinesco, de Galatz.</p> + +<p>—Chargement?</p> + +<p>—Néant. Nous retournons à vide.</p> + +<p>—Vos papiers?</p> + +<p>—Les voici, dit Striga, en offrant au +questionneur les documents demandés.</p> + +<p>—C'est bon, approuva celui-ci, qui les +restitua après un examen consciencieux. +Nous allons jeter un coup d'oeil dans votre +cale.</p> + +<p>—A votre aise, concéda Striga. Je vous +ferai toutefois remarquer que c'est la quatrième +visite que nous subissons depuis +notre départ de Vienne. Ce n'est pas agréable.»</p> + +<p>Le policier, déclinant du geste toute responsabilité +personnelle dans les ordres +dont il n'était que l'exécuteur, descendit +sans répondre par le panneau. Arrivé au +bas de l'échelle, il s'avança de quelques pas +dans la cale dont son regard fit le tour, +puis il remonta. Rien n'était venu l'avertir +que sous ses pieds gisaient deux créatures +humaines, un homme, d'un côté, une femme +de l'autre, toutes deux réduites à l'impuissance +et hors d'état de demander du secours. +La visite ne pouvait être plus consciencieuse +ni plus longue. Le chaland étant complètement +vide, il n'y avait pas lieu de s'enquérir +de la provenance de son chargement, +ce qui simplifiait beaucoup les choses.</p> + +<p>Le policier reparut donc au jour, et, sans +poser d'autres questions, regagna son canot, +qui s'éloigna vers de nouvelles perquisitions, +tandis que la gabarre continuait +lentement sa route vers l'aval.</p> + +<p>Quand les dernières maisons de Budapest +eurent été laissées en arrière, le moment +parut venu de s'occuper de la prisonnière +de la cale. Titcha et son compagnon +disparurent dans l'intérieur, pour en ressortir +bientôt, escortant cette même femme +qui y avait été incarcérée quelques heures +plus tôt, et qui fut réintégrée dans le rouf. +Des autres hommes de l'équipage, nul ne +sembla prêter la moindre attention à cet +incident.</p> + +<p>On ne fit halte qu'à la nuit, entre les +bourgs d'Ercsin et d'Adony, à plus de trente +kilomètres au-dessous de Budapest, et l'on +repartit le lendemain dès l'aube. Au cours +de cette journée du 31 août, la dérive fut interrompue +par quelques arrêts, pendant lesquels +Striga quitta le bord, en utilisant la +barge, conquise, à ce qu'il pensait, sur Karl +Dragoch. Loin de se cacher, il accostait +dans les villages, se présentait aux habitants +comme étant ce fameux lauréat de la +Ligue Danubienne, dont la renommée n'avait +pu manquer de parvenir jusqu'à eux, et +engageait des conversations qu'il aiguillait +adroitement sur les sujets qui lui tenaient +au coeur.</p> + +<p>Très maigre fut sa récolte de renseignements. +Le nom d'Ilia Brusch ne paraissait +pas être populaire dans cette région. Sans +doute, à Mohacs, Apatin, Neusatz, Semlin +ou Belgrade, qui sont des villes importantes, +il en serait autrement. Mais Striga n'avait +pas l'intention de s'y risquer et il comptait +bien se borner à prendre langue dans des +villages, où la police exerçait nécessairement +une surveillance moins effective. Par +malheur, les paysans ignoraient généralement +le concours de Sigmaringen et se montraient +très rebelles aux interviews. D'ailleurs, +ils ne savaient rien. Ils ignoraient +Karl Dragoch plus encore qu'Ilia Brusch, +et Striga déploya en vain tous les raffinements +de sa diplomatie.</p> + +<p>Ainsi que cela avait été convenu la veille, +c'est pendant une des absences de Striga +que Serge Ladko fut remonté au jour et +transporté dans une petite cabine dont la +porte fut soigneusement verrouillée. Précaution +peut-être exagérée, tout mouvement +étant interdit au prisonnier étroitement +ligotté.</p> + +<p>Les journées du 1er au 6 septembre +s'écoulèrent paisiblement. Poussé à la fois +par le courant et par un vent favorable, le +chaland continuait à dériver, à raison d'une +soixantaine de kilomètres par vingt-quatre +heures. La distance parcourue aurait même +été sensiblement plus grande sans les arrêts +que rendaient nécessaires les absences de +Striga.</p> + +<p>Si les excursions de celui-ci étaient toujours +aussi stériles au point de vue spécial +des renseignements, une fois, du moins, il +réussit, en utilisant ses talents professionnels,. +à les rendre profitables à d'autres +égards.</p> + +<p>Ceci se passait le 5 septembre. Ce jour-là, +le chaland étant venu mouiller à la nuit +en face d'un petit bourg du nom de Szuszek, +Striga descendit à terre comme de coutume. +La soirée était avancée. Les paysans, qui +se couchent d'ordinaire avec le soleil, ayant +pour la plupart réintégré leurs demeures, +il déambulait solitairement, quand il avisa +une maison d'apparence assez cossue, dont +le propriétaire, plein de confiance dans la +probité publique, avait laissé la porte ouverte, +en s'absentant pour quelque course +dans le voisinage.</p> + +<p>Sans hésiter, Striga s'introduisit dans +cette maison, qui se trouva être un magasin +de détail, ainsi que l'existence d'un comptoir +le lui démontra. Prendre dans le tiroir +de ce comptoir la recette de la journée, +cela ne demanda qu'un instant. Puis, non +content de cette modeste rapine, il eut tôt +fait de découvrir dans le corps inférieur +d'un bahut, dont l'effraction ne fut qu'un jeu +pour lui, un sac rondelet, qui rendit au +toucher un son métallique de bon augure.</p> + +<p>Ainsi nanti, Striga s'empressa de regagner +son chaland, qui, l'aube venue, était +déjà loin.</p> + +<p>Telle fut la seule aventure du voyage.</p> + +<p>A bord, Striga avait d'autres occupations. +De temps à autre, il disparaissait dans le +rouf, et s'introduisait dans une cabine située +en face de celle où l'on avait déposé Serge +Ladko. Parfois, sa visite ne durait que quelques +minutes, parfois elle se prolongeait +davantage. Il n'était pas rare, dans ce dernier +cas, qu'on entendit jusque sur le pont +l'écho d'une violente discussion, où l'on +discernait une voix de femme répondant +avec calme à un homme en fureur. Le résultat +était alors toujours le même: indifférence +générale de l'équipage et sortie furibonde +de Striga, qui s'empressait de quitter le +bord pour calmer ses nerfs irrités.</p> + +<p>C'est principalement sur la rive droite +qu'il poursuivait ses investigations. Rares, +en effet, sont les bourgs et les villages de +la rive gauche au delà de laquelle s'étend à +perte de vue l'immense puzsta..</p> + +<p>Cette puzsta, c'est la plaine hongroise +par excellence, que limitent, à près de cent +lieues, les montagnes de la Transylvanie. +Les lignes de chemins de fer qui la desservent +traversent une infinie étendue de +landes désertes, de vastes pâturages, de +marais immenses où pullule le gibier aquatique. +Cette puzsta, c'est la table toujours +généreusement servie pour d'innombrables +convives à quatre pattes, ces milliers et ces +milliers de ruminants qui constituent l'une +des principales richesses du royaume de +Hongrie. A peine, s'il s'y rencontre quelques +champs de blé ou de maïs.</p> + +<p>La largeur du fleuve est devenue considérable +alors, et de nombreux îlots ou +îles en divisent le cours. Telles de ces dernières +sont de grande étendue et laissent +de chaque côté deux bras où le courant +acquiert une certaine rapidité.</p> + +<p>Ces îles ne sont point, fertiles. A leur +surface ne poussent que des bouleaux, des +trembles, des saules, au milieu du limon +déposé par les inondations qui sont fréquentes. +Cependant on y récolte du foin en +abondance, et les barques, chargées jusqu'au +plat bord, le charrient aux fermes ou +aux bourgades de la rive.</p> + +<p>Le 6 septembre, le chaland mouilla à la +tombée de la nuit. Striga était absent à ce +moment. S'il n'avait voulu se risquer, ni à +Neusatz, ni à Peterwardein qui lui fait face, +l'importance relative de ces villes pouvant +être une cause de dangers, il s'était du +moins arrêté, afin d'y continuer son enquête, +au bourg de Karlovitz, situé une vingtaine +de kilomètres en aval. Sur son ordre, le +chaland n'avait fait halte que deux ou trois +lieues plus bas, pour attendre son capitaine, +qui le rejoindrait en s'aidant du courant.</p> + +<p>Vers neuf heures du soir, celui-ci n'en +était plus fort éloigné. Il ne se pressait pas. +Laissant fuir la barge au gré du courant, +il s'abandonnait à des pensées en somme +assez riantes. Son stratagème avait pleinement +réussi. Personne ne l'avait suspecté +et rien ne s'était opposé à ce qu'il se renseignât +librement. A vrai dire, de renseignements, +il n'en avait guère récolté. Mais +cette ignorance publique, qui confinait à +l'indifférence, était, en somme, un symptôme +favorable. Bien certainement, dans cette +région, on n'avait que très vaguement entendu +parler de la bande du Danube, et +l'on ignorait jusqu'à l'existence de Karl +Dragoch, dont la disparition ne pouvait, par +suite, causer d'émotion.</p> + +<p>D'un autre côté, que ce fût à cause de la +suppression de son chef ou en raison de la +pauvreté de la région traversée, la vigilance +de la police paraissait grandement diminuée. +Depuis plusieurs jours, Striga n'avait +aperçu personne qui eût la tournure +d'un agent, et nul ne parlait de la surveillance +fluviale si active deux ou trois cent +kilomètres en amont.</p> + +<p>Il y avait donc toutes chances pour que le +chaland arrivât heureusement au terme de +son voyage, c'est-à-dire à la mer Noire, où +son chargement serait transporté à bord +du vapeur accoutumé. Demain, on serait au +delà de Semlin et de Belgrade. Il suffirait +ensuite de longer de préférence la rive +serbe pour se mettre à l'abri de toute +fâcheuse surprise. La Serbie devait être, +en effet, plus ou moins désorganisée par la +guerre qu'elle soutenait contre la Turquie +et il n'y avait pas apparence que les autorités +riveraines perdissent leur temps à +s'occuper d'une gabarre descendant à vide +le cours du fleuve.</p> + +<p>Qui sait? Ce serait peut-être le dernier +voyage de Striga. Peut-être se retirerait-il +au loin, après fortune faite, riche, considéré—et +heureux, songeait-il, en pensant à la +prisonnière enfermée dans la gabarre.</p> + +<p>Il en était là de ses réflexions quand ses +yeux tombèrent sur les coffres symétriques +dont les couvercles avaient si longtemps +servi de couchettes à Karl Dragoch et à son +hôte, et tout à coup cette pensée lui vint +que, depuis huit jours qu'il était maître de +la barge, il n'avait pas songé à en explorer +le contenu. Il était grand temps de réparer +cet inconcevable oubli.</p> + +<p>En premier lieu, il s'attaqua au coffre de +tribord qu'il fractura en un tour de main. Il +n'y trouva que des piles de linge et de vêtements +rangés en bon ordre. Striga, qui +n'avait que faire de cette défroque, referma +le coffre et s'attaqua au suivant.</p> + +<p>Le contenu de celui-ci n'était pas fort +différent du précédent, et Striga désappointé +allait y renoncer, quand il découvrit +dans un des coins un objet plus intéressant. +Si les articles d'habillement ne pouvaient +rien lui apprendre, il n'en serait peut-être +pas de même de ce gros portefeuille +qui, selon toute vraisemblance, devait contenir +des papiers. Or, les papiers ont beau +être muets, rien n'égale, dans certains cas, +leur éloquence.</p> + +<p>Striga ouvrit ce portefeuille, et, conformément +à son espoir, il s'en échappa de +nombreux documents, dont il entreprit le +patient examen. Les quittances, les lettres +défilèrent, toutes au nom d'Ilia Brusch, puis +ses yeux, agrandis par la surprise, s'arrêtèrent +sur le portrait qui, déjà, avait éveillé +les soupçons de Karl Dragoch.</p> + +<p>D'abord Striga ne comprit pas. Qu'il y +eût dans cette barge des papiers au nom +d'Ilia Brusch, et qu'il n'y en eût aucun au +nom du policier, c'était déjà passablement +étonnant. Toutefois, l'explication de cette +anomalie pouvait être des plus naturelles. +Peut-être Karl Dragoch, au lieu de doubler +le lauréat de la Ligue Danubienne, comme +Striga l'avait cru jusqu'ici, avait-il emprunté +à l'amiable la personnalité du pêcheur, et +peut-être, dans ce cas, avait-il conservé, +d'un commun accord avec le véritable Ilia +Brusch, les documents nécessaires pour +justifier au besoin de son identité. Mais +pourquoi ce nom de Ladko, ce nom dont, +avec une habileté diabolique, Striga signait +tous ses crimes? Et que venait faire là ce +portrait d'une femme, à laquelle celui-ci +n'avait jamais renoncé malgré l'échec de +ses précédentes tentatives? Quel était donc +le légitime propriétaire de cette barge pour +avoir en sa possession un document si +intime et si singulier? A qui appartenait-elle +en définitive, à Karl Dragoch, à Ilia +Brusch ou à Serge Ladko, et lequel de ces +trois hommes, dont deux l'intéressaient à +un si haut point, tenait-il prisonnier en fin +de compte dans le chaland? Le dernier, il +proclamait, cependant, l'avoir tué, le soir +où, d'un coup de feu, il avait abattu l'un +des deux hommes de ce canot qui s'éloignait +furtivement de Roustchouk. Vraiment, s'il +avait mal visé alors, il aimerait encore +mieux, plutôt que le policier, tenir entre +ses mains le pilote, qu'il ne manquerait +pas une seconde fois, dans ce cas. Celui-là, +il ne serait pas question de le garder comme +otage. Une pierre au cou ferait l'affaire, +et, débarrassé ainsi d'un ennemi mortel, il +supprimerait en même temps le principal +obstacle à des projets dont il poursuivait +âprement la réalisation.</p> + +<p>Impatient d'être fixé, Striga, gardant par +devers lui le portrait qu'il venait de découvrir, +saisit la godille et pressa la marche de +l'embarcation.</p> + +<p>Bientôt la masse de la gabarre apparut +dans la nuit. Il accosta rapidement, sauta +sur le pont, et, se dirigeant vers la cabine +faisant face à celle qu'il visitait d'ordinaire, +introduisit la clef dans la serrure.</p> + +<p>Moins avancé que son geôlier, Serge +Ladko n'avait même pas le choix entre +plusieurs explications de son aventure. Le +mystère lui en paraissait toujours aussi +impénétrable, et il avait renoncé à imaginer +des conjectures sur les motifs que l'on pouvait +avoir de le séquestrer.</p> + +<p>Quand, après un fiévreux sommeil, il +s'était réveillé au fond de son cachot, la première +sensation qu'il éprouva fut celle de la +faim. Plus de vingt-quatre heures s'étaient +alors écoulées depuis son dernier repas, et +la nature ne perd jamais ses droits, quelle +que soit la violence de nos émotions.</p> + +<p>Il patienta d'abord, puis, la sensation +devenant de plus en plus impérieuse, il +perdit le beau calme qui l'avait soutenu +jusque-là. Allait-on le laisser mourir d'inanition? +Il appela. Personne ne répondit. Il +appela plus fort. Même résultat. Il s'égosilla +enfin en hurlements furieux, sans obtenir +plus de succès.</p> + +<p>Exaspéré, il s'efforça de briser ses liens. +Mais ceux-ci étaient solides et c'est en vain +qu'il se roula sur le parquet en tendant ses +muscles à les rompre.</p> + +<p>Dans un de ces mouvements convulsifs, +son visage heurta un objet déposé près de +lui. Le besoin affine les sens. Serge Ladko +reconnut immédiatement du pain et un +morceau de lard qu'on avait sans doute +mis là pendant son sommeil. Profiter de +cette attention de ses geôliers n'était pas +des plus faciles, dans la situation où il se +trouvait. Mais la nécessité rend industrieux, +et, après plusieurs essais infructueux, il +réussit à se passer du secours de ses mains.</p> + +<p>Sa faim satisfaite, les heures coulèrent +lentes et monotones. Dans le silence, un +murmure, un frissonnement, semblable à +celui des feuilles agitées par une brise +légère, venait frapper son oreille. Le bateau +qui le portait était évidemment en marche +et fendait, comme un coin, l'eau du fleuve.</p> + +<p>Combien d'heures s'étaient-elles succédé, +quand une trappe fut soulevée au-dessus +de lui? Suspendue au bout d'une ficelle, +une ration semblable à celle qu'il avait +découverte à son premier réveil, oscilla +dans l'ouverture qu'éclairait une lumière +incertaine et vint se poser à sa portée.</p> + +<p>Des heures coulèrent encore, puis la +trappe s'ouvrit de nouveau. Un homme descendit, +s'approcha du corps inerte, et Serge +Ladko, pour la seconde fois, sentit qu'on +lui recouvrait la bouche d'un large bâillon. +C'est donc qu'on avait peur de ses cris et +qu'il passait à proximité d'un secours? +Sans doute, car, l'homme à peine remonté, +le prisonnier entendit que l'on marchait +sur le plafond de son cachot. Il voulut +appeler ... aucun son ne sortit de ses lèvres ... +Le bruit de pas cessa.</p> + +<p>Le secours devait être déjà loin, quand, +peu d'instants plus tard, on revint, sans +plus d'explications, supprimer son bâillon. +Si on lui permettait d'appeler, c'est que +cela n'offrait plus de danger. Dès lors, à +quoi bon?</p> + +<p>Après le troisième repas, identique aux +deux premiers, l'attente fut plus longue. +C'était la nuit sans doute. Serge Ladko +calculait que sa captivité remontait environ +à quarante-huit heures, lorsque, par la +trappe de nouveau ouverte, on insinua une +échelle, à l'aide de laquelle quatre hommes +descendirent au fond du cachot.</p> + +<p>Ces quatre hommes, Serge Ladko n'eut +pas le temps de distinguer leurs traits. Rapidement, +un bâillon était encore appliqué +sur sa bouche, un bandeau sur ses yeux, +et, redevenu colis aveugle et muet, il était +comme la première fois transporté de mains +en mains.</p> + +<p>Aux heurts qu'il subit, il reconnut l'ouverture +étroite—la trappe, il le comprenait +—qu'il avait déjà franchie et qu'il franchissait +maintenant en sens inverse. L'échelle +qui avait meurtri ses reins pendant la +descente, les meurtrit également, tandis +qu'on le remontait. Un bref trajet horizontal +suivit, puis, brutalement jeté sur +le parquet, il sentit qu'on lui enlevait +comme auparavant bandeau et bâillon. Il +ouvrait à peine les yeux, qu'une porte se +refermait avec bruit.</p> + +<p>Serge Ladko regarda autour de lui. S'il +n'avait fait que changer de prison, celle-ci +était infiniment supérieure à la précédente. +Par une petite fenêtre, le jour entrait à +flots, lui permettant d'apercevoir, déposée +auprès de lui, sa pitance ordinaire qu'il +avait été contraint jusqu'ici de chercher à +tâtons. La lumière du soleil lui rendait le +courage et sa situation lui apparaissait +moins désespérée. Derrière cette fenêtre, +c'était la liberté. Il s'agissait de la conquérir.</p> + +<p>Longtemps il désespéra d'en trouver le +moyen, quand enfin, en parcourant pour +la millième fois du regard la cabine exiguë +qui lui servait de prison, il découvrit, appliquée +contre la paroi, une sorte de ferrure +plate qui, sortie du plancher et s'élevant +verticalement jusqu'au plafond, servait +probablement à relier entre eux les madriers +du bordé. Cette ferrure formait saillie, et, +bien qu'elle ne présentât aucun angle tranchant, +il n'était peut-être pas impossible de +s'en servir pour user ses liens, sinon pour +les couper. Difficile à coup sûr, l'entreprise +méritait tout au moins d'être tentée.</p> + +<p>Ayant réussi avec beaucoup de peine +à ramper jusqu'à ce morceau de fer, Serge +Ladko commença aussitôt à limer contre +lui la corde qui retenait ses mains. L'immobilité +presque totale que ses entraves lui +imposaient rendait ce travail extrêmement +pénible, et le va-et-vient des bras, ne pouvant +être obtenu que par une série de contractions +de tout le corps, restait forcément +contenu dans d'étroites limites. Outre que +la besogne avançait lentement ainsi, elle +était en même temps véritablement exténuante, +et, toutes les cinq minutes, le pilote +était contraint de prendre du repos. +Deux fois par jour, aux heures des +repas, il lui fallait s'interrompre. C'était +toujours le même geôlier qui venait lui +apporter sa nourriture et, bien que celui-ci +dissimulât son visage sous un masque de +toile, Serge Ladko le reconnaissait sans +hésitation à ses cheveux gris et à la remarquable +largeur de ses épaules. D'ailleurs, +bien qu'il n'en pût discerner les traits, +l'aspect de cet homme lui donnait l'impression +de quelque chose de déjà vu. Sans +qu'il lui fût possible de rien préciser, cette +carrure puissante, cette démarche lourde, +ces cheveux grisonnants que l'on distinguait +au-dessus du masque de toile, ne lui semblaient +pas inconnus.</p> + +<p>Les rations lui étaient servies à heure +fixe, et jamais, hors de ces instants, on ne +pénétrait dans sa prison. Rien n'en aurait +même troublé le silence, si, de temps à +autre, il n'avait entendu une porte s'ouvrir +en face de la sienne. Presque toujours, +le bruit de deux voix, celle d'un homme +et celle d'une femme, parvenait ensuite +jusqu'à lui. Serge Ladko tendait alors +l'oreille, et, interrompant son patient travail, +il cherchait à mieux discerner ces voix +qui remuaient en lui des sensations vagues +et profondes.</p> + +<p>En dehors de ces incidents, le prisonnier +mangeait d'abord, dès le départ de son +geôlier, puis il se remettait obstinément à +l'oeuvre.</p> + +<p>Cinq jours s'étaient écoulés depuis qu'il +l'avait commencée, et il en était encore à +se demander s'il faisait ou non quelques +progrès, quand, à la tombée de la nuit, le +soir du 6 septembre, le lien qui encerclait +ses poignets se brisa tout à coup.</p> + +<p>Le pilote dut refouler le cri de joie qui +allait lui échapper. On ouvrait sa porte. Le +même homme que chaque jour entrait +dans sa cellule et déposait près de lui le +repas habituel.</p> + +<p>Dès qu'il se retrouva seul, Serge Ladko +voulut mouvoir ses membres libérés. Il +lui fut d'abord impossible d'y parvenir. +Immobilisés pendant toute une longue +semaine, ses mains et ses bras étaient +comme frappés de paralysie. Peu à peu, +cependant, le mouvement leur revint et +augmenta graduellement d'amplitude. +Après une heure d'efforts, il put exécuter +des gestes encore maladroits et délivrer +ses jambes à leur tour.</p> + +<p>Il était libre. Du moins il avait fait le +premier pas vers la liberté. Le second, ce +serait de franchir cette fenêtre qu'il était +en son pouvoir d'atteindre maintenant, et +par laquelle il apercevait l'eau du Danube, +sinon la rive invisible dans l'obscurité. +Les circonstances étaient favorables. Il +faisait dehors un noir d'encre. Bien malin +qui le rattraperait par cette nuit sans lune, +où l'on ne voyait rien à dix pas. D'ailleurs, +on ne reviendrait plus dans sa cellule que +le lendemain. Quand on s'apercevrait de +son évasion, il serait loin.</p> + +<p>Une grave difficulté, plus qu'une difficulté, +une impossibilité matérielle l'arrêta +à la première tentative. Assez large pour +un adolescent souple et svelte, la fenêtre +était trop étroite pour livrer passage à +un homme dans la force de l'âge et doué +d'une aussi respectable carrure que Serge +Ladko. Celui-ci, après s'être épuisé en +vain, dut reconnaître que l'obstacle était +infranchissable et se laissa retomber tout +haletant dans sa prison.</p> + +<p>Etait-il donc condamné à n'en plus +sortir? Un long moment, il contempla +le carré de nuit dessiné par l'implacable +fenêtre, puis, décidé à de nouveaux efforts, +il se dépouilla de ses vêtements et, d'un +élan furieux, se lança dans l'ouverture +béante, résolu à la franchir coûte que +coûte.</p> + +<p>Son sang coula, ses os craquèrent, mais +une épaule d'abord, un bras ensuite passèrent, +et le montant de la fenêtre vint buter +contre sa hanche gauche. Malheureusement +l'épaule droite avait buté, elle aussi, de +telle sorte que tout effort supplémentaire +serait évidemment inutile.</p> + +<p>Une partie du corps à l'air libre et surplombant +le courant, l'autre partie demeurée +prisonnière, ses côtes écrasées +par la pression, Serge Ladko ne tarda pas +à trouver la position intenable. Puisque +s'enfuir ainsi était impraticable, il fallait +aviser à d'autres moyens. Peut-être, pourrait-il +arracher l'un des montants de la +fenêtre et agrandir ainsi l'infranchissable +ouverture.</p> + +<p>Mais, pour cela, il était nécessaire de +réintégrer la prison, et Ladko fut obligé de +reconnaître l'impossibilité de ce retour en +arrière. Il ne lui était permis ni d'avancer, +ni de reculer, et, à moins d'appeler à son +aide, il était irrémédiablement condamné +à rester dans sa cruelle position.</p> + +<p>C'est en vain qu'il se débattit. Tout fut +inutile. Il s'était lui-même pris au piège +par la violence de son élan.</p> + +<p>Serge Ladko reprenait haleine, quand +un bruit insolite le fit tressaillir. Un nouveau +danger se révélait, menaçant. Fait +qui ne s'était jamais produit à pareille +heure depuis qu'il occupait cette prison, on +s'arrêtait à sa porte, une clef cherchait en +tâtonnant le trou de la serrure, s'y introduisait +enfin...</p> + +<p>Soulevé par le désespoir, le pilote raidit +tous ses muscles dans un effort surhumain...</p> + +<p>Au dehors, cependant, la clef tournait +dans la serrure... entraînait le pène avec +elle ... lui faisait faire un premier pas hors +de la gâche...</p> + + +<br><br><br> + +<a name="XII"></a> + +<h3>XII</h3> + + +<h3>AU NOM DE LA LOI.</h3> + +<p>Striga, la porte ouverte, s'arrêta hésitant +sur le seuil. Une obscurité profonde +emplissait la cellule. Il ne distinguait +rien, si ce n'est un carré d'ombre plus +claire vaguement découpé par l'ouverture +de la fenêtre. Dans un coin, quelque part, +gisait le prisonnier. On ne pouvait l'apercevoir.</p> + +<p>«Titcha! appela Striga d'une voix impatiente, +de la lumière!»</p> + +<p>Titcha s'empressa d'apporter une lanterne +dont la tremblante lueur, soudainement +projetée, parut illuminer la pièce. Les +deux hommes, l'ayant parcourue d'un +rapide coup d'oeil, échangèrent un regard +troublé. La cabine était vide. Sur le parquet, +des liens rompus, des vêtements +jetés à la volée: du prisonnier, nulle autre +trace.</p> + +<p>«M'expliqueras-tu?... commença Striga.</p> + +<p>Avant de répondre, Titcha alla jusqu'à la +fenêtre, et passa le doigt sur l'un des montants.</p> + +<p>—Envolé, dit-il, en montrant son doigt +rouge.</p> + +<p>—Envolé!... répéta Striga, qui proféra +un juron.</p> + +<p>—Mais pas depuis longtemps, continua +Titcha. Le sang est encore frais. D'ailleurs, +il n'y a pas plus de deux heures que je lui +ai apporté sa ration.</p> + +<p>—Et tu n'as rien vu d'anormal à ce +moment?</p> + +<p>—Absolument rien. Je l'ai laissé ficelé +comme un saucisson.</p> + +<p>—Imbécile! gronda Striga!</p> + +<p>Titcha, ouvrant les bras, exprima clairement +par ce geste qu'il ignorait comment +l'évasion avait pu s'accomplir et qu'il en +déclinait, dans tous les cas, la responsabilité. +Striga n'accepta pas cette commode +défaite.</p> + +<p>—Oui, imbécile, répéta-t-il d'une voix +furieuse en arrachant des mains de son +compagnon la lanterne qu'il promena sur +le pourtour de la cabine. Il fallait visiter +ton prisonnier et ne pas te fier aux apparences.... +Tiens! regarde ce morceau de +fer poli par le frottement. C'est là qu'il a +usé la corde qui retenait ses mains.... Il a +dû y mettre des jours et des jours.... Et tu +ne t'es aperçu de rien!... On n'est pas stupide +à ce point-là!</p> + +<p>—Ah ça, mais, quand tu auras fini!... +répliqua Titcha qui sentait la colère le +gagner à son tour. Est-ce que tu me prends +pour ton chien?... Après tout, puisque tu +tenais tant à boucler le Dragoch, il fallait +le garder toi-même.</p> + +<p>—J'aurais mieux fait, approuva Striga. +Mais, d'abord, est-ce bien Dragoch que nous +tenions?</p> + +<p>—Qui veux-tu que ce soit?</p> + +<p>—Le sais-je?... Je suis en droit de m'attendre +à tout, en voyant la manière dont tu +t'acquittes d'une mission. L'as-tu reconnu, +quand tu l'as pris?</p> + +<p>—Je ne peux pas dire que je l'aie +reconnu, confessa Titcha, vu qu'il tournait +le dos....</p> + +<p>—Là!..</p> + +<p>—Mais j'ai parfaitement reconnu le +bateau. C'est bien celui que tu m'as montré +à Vienne. Ça, par exemple, j'en suis sûr.</p> + +<p>—Le bateau!.. Le bateau!.. Enfin, comment +était-il, ton prisonnier? Etait-il grand?</p> + +<p>Serge Ladko et Ivan Striga avaient en +réalité une taille sensiblement égale. Mais +un homme couché paraît, on ne l'ignore +pas, beaucoup plus grand qu'un homme +debout, et Titcha n'avait guère vu le pilote +qu'étendu sur le parquet de sa prison. +C'est donc de la meilleure foi du monde +qu'il répondit:</p> + +<p>—La tête de plus que toi.</p> + +<p>—Ce n'est pas Dragoch!.. murmura +Striga, qui se savait d'une stature plus +élevée que le détective.</p> + +<p>Il réfléchit quelques instants, puis demanda:</p> + +<p>—Le prisonnier ressemblait-il à quelqu'un +de ta connaissance?</p> + +<p>—De ma connaissance? protesta Titcha. +Jamais de la vie!</p> + +<p>—. Par exemple, il ne ressemblerait pas... +à Ladko?</p> + +<p>—En voilà une idée! s'écria Titcha. +Pourquoi diable veux-tu que Dragoch ressemble +à Ladko?</p> + +<p>—Et si notre prisonnier n'était pas Dragoch?</p> + +<p>—Il ne serait pas davantage Ladko, que +je connais assez, parbleu, pour ne pas m'y +tromper.</p> + +<p>—Réponds toujours à ma question, +insista Striga. Lui ressemblait-il?</p> + +<p>—Tu rêves, protesta Titcha. D'abord, le +prisonnier n'avait pas de barbe, et Ladko +en a.</p> + +<p>—Ça se coupe, la barbe, fit observer +Striga.</p> + +<p>—Je ne dis pas non... Et puis, le prisonnier +avait des lunettes.</p> + +<p>Striga haussa les épaules.</p> + +<p>—Etait-il brun ou blond? demanda-t-il.</p> + +<p>—Brun, répondit Titcha avec conviction.</p> + +<p>—Tu en es sûr?</p> + +<p>—Sûr.</p> + +<p>—Ce n'est pas Ladko!.. murmura de +nouveau Striga. Ce serait donc Ilia Brusch..</p> + +<p>—Quel Ilia Brusch?</p> + +<p>—Le pêcheur.</p> + +<p>—Bah!.. fit Titcha abasourdi. Mais alors, +si le prisonnier n'était ni Ladko, ni Karl +Dragoch, peu importe qu'il ait pris la clef +des champs.</p> + +<p>Striga, sans répondre, s'approcha à son +tour de la fenêtre. Après avoir examiné les +traces de sang, il se pencha au dehors et +s'efforça vainement de percer les ténèbres.</p> + +<p>—Depuis combien de temps est-il parti?., +se demandait-il à demi-voix.</p> + +<p>—Pas plus de deux heures, dit Titcha.</p> + +<p>—S'il court depuis deux heures, il doit +être loin! s'écria Striga, qui maîtrisait, +avec peine sa colère.</p> + +<p>Après un instant de réflexion, il ajouta:</p> + +<p>—Rien à faire pour le moment. La nuit +est trop noire. Puisque l'oiseau est envolé, +bon voyage. Quant à nous, nous nous +mettrons en route un peu avant l'aube, de +manière à être le plus tôt possible au delà +de Belgrade.»</p> + +<p>Il resta un instant songeur, puis, sans +rien ajouter, il quitta la cabine pour entrer +dans celle qui lui faisait face. Titcha prêta +l'oreille. D'abord, il n'entendit rien; mais +bientôt, à travers la porte fermée, arrivèrent +jusqu'à lui des éclats de voix dont le +diapason montait progressivement. Haussant +les épaules avec dédain, Titcha s'éloigna +et regagna son lit.</p> + +<p>C'est à tort que Striga avait jugé inutile +de se livrer à des recherches immédiates. +Ces recherches n'eussent peut-être pas été +vaines, car le fugitif n'était pas loin.</p> + +<p>En entendant le bruit de la clef tournant +dans la serrure, Serge Ladko, d'un effort +désespéré, avait vaincu l'obstacle. Sous la +violente traction des muscles, l'épaule +d'abord, la hanche ensuite s'étaient effacées, +et il avait glissé comme une flèche +hors de la fenêtre trop étroite, pour tomber, +la tête la première, dans l'eau du +Danube, qui s'était ouverte et refermée +sans bruit. Quand, après une courte immersion, +il revint à la surface, le courant +l'avait déjà emporté à quelque distance de +l'endroit de sa chute. Un instant plus tard, +il dépassait l'arrière du chaland, évité la +proue vers l'amont. Devant lui la route était +libre.</p> + +<p>Il n'avait pas à hésiter. Le seul parti à +prendre était de se laisser dériver quelque +temps encore. Une fois hors d'atteinte, il +nagerait vigoureusement vers l'une des +rives. Il y arriverait, il est vrai, dans un +état de nudité qui pouvait être une source +de grandes difficultés ultérieures, mais il +n'avait pas le choix. Le plus pressé était de +s'éloigner de la prison flottante où il venait +de passer de si pénibles jours. Quand il +aurait pris terre, il aviserait.</p> + +<p>Tout à coup, dans la nuit, la masse +sombre d'une seconde embarcation se +dressa devant lui. Quelle ne fut pas son +émotion, en reconnaissant sa barge retenue +par une bosse amarrée au chaland et que +tendait la poussée du courant. Il se cramponna +instinctivement au gouvernail, et, un +instant, demeura immobile.</p> + +<p>Dans la paix nocturne, un bruit de voix +parvenait jusqu'à lui. Sans doute, on discutait +les circonstances de sa fuite. Il attendit, +la tête seule hors de l'eau noire qui le +couvrait de son impénétrable voile.</p> + +<p>Les voix grandirent, puis se turent, et +tout retomba dans le silence. Serge Ladko, +s'accrochant au plat bord, se hissa lentement +dans la barge et disparut sous le tôt. +Là, l'oreille tendue, il écouta de nouveau.. +Il n'entendit rien. Plus aucun bruit autour +de lui.</p> + +<p>Sous le tôt, l'obscurité de la nuit se faisait +plus épaisse encore. Dans l'impossibilité de +rien distinguer, Serge Ladko tâtonna +comme un aveugle pour reconnaître les +objets familiers. Il ne semblait pas que l'on +eût rien touché. Là étaient ses instruments +de pêche; à ce clou pendait encore le +bonnet de loutre qu'il y avait lui-même +accroché. A droite, c'était sa couchette; à +gauche, celle où M. Jaeger avait si longtemps +dormi... Mais pourquoi étaient-ils +ouverts, les coffres ménagés au-dessous +de ces couchettes? On les avait donc forcés?.. +Invisibles dans l'ombre, ses mains +hésitantes firent l'inventaire de ses modestes +richesses... Non, on ne lui avait rien +pris. Linge et vêtements paraissaient en +on ordre, comme il les avait laissés... +Jusqu'à son couteau qu'il retrouva à la +place même où il l'avait rangé. Ce couteau, +Serge Ladko l'ouvrit, puis, rampant sur +le ventre dans le fond de la barge, il +s'avança vers l'étrave.</p> + +<p>Quel voyage! L'oreille aux aguets, les +yeux vainement ouverts dans les ténèbres, +s'arrêtant, la respiration coupée, au moindre +clapotis de l'eau, il lui fallut dix minutes +pour arriver au but. Enfin, sa main put +saisir la bosse, qu'il trancha d'un seul +coup.</p> + +<p>La corde coupée fouetta l'eau à grand +bruit. Ladko, le coeur battant, retomba +dans la barge. Impossible qu'on n'ait pas +entendu la chute de cette corde, dans un +silence si profond...</p> + +<p>Non... rien ne bougeait... Le pilote, peu +à peu redressé, comprit qu'il était déjà foin +de ses ennemis. A peine libre, en effet, la +barge avait commencé à dériver, et il +n'avait fallu qu'un instant pour qu'entre elle +et le chaland s'élevât le mur inexpugnable +de la nuit.</p> + +<p>Quand il s'estima assez loin pour n'avoir +plus rien à craindre, Serge Ladko arma un +aviron, et quelques coups de godille augmentèrent +rapidement la distance. Alors +seulement, il s'aperçut qu'il grelottait et +s'occupa de se couvrir. Décidément, on +n'avait pas touché au contenu de ses coffres, +où il trouva sans peine le linge et les vêtements +nécessaires. Cela fait, il saisit de +nouveau l'aviron et se remit à godiller avec +rage.</p> + +<p>Où était-il? Il n'en avait aucune idée. +Rien ne pouvait le renseigner sur le parcours +effectué par le chaland dans lequel +il avait été incarcéré. Sa prison flottante +avait-elle monté ou descendu le fleuve, il +l'ignorait.</p> + +<p>En tous cas, c'est dans le sens du courant +qu'il devait maintenant se diriger, +puisque c'est dans cette direction qu'étaient +Roustchouk et Natcha. Si on l'avait ramené +en arrière, ce serait du temps à regagner à +grands renforts de bras, voilà tout. Pour le +moment, il commencerait par naviguer +toute la nuit, de manière à s'éloigner le +plus possible de ses ennemis inconnus. Il +pouvait compter sur environ sept heures +d'obscurité. En sept heures, on fait du +chemin. Le jour venu, il s'arrêterait, pour +prendre du repos, dans la première ville +rencontrée.</p> + +<p>Serge Ladko godillait vigoureusement +depuis une vingtaine de minutes, quand un +cri affaibli par la distance s'éleva dans la +nuit. Ce qu'il exprimait, joie, colère ou +terreur, trop vague était ce cri lointain pour +que l'on pût le dire. Et pourtant, si vague +qu'elle fût, cette voix, qui lui arrivait des +confins de l'horizon, emplit d'un trouble +obscur le coeur du pilote. Où avait-il entendu +une voix semblable?.. Un peu plus, il eût +juré que c'était celle de Natcha... Il avait +cessé de godiller, l'oreille tendue aux +sourdes rumeurs de la nuit.</p> + +<p>Le cri ne se renouvela pas. L'espace +était redevenu muet autour de la barge +que le courant entraînait en silence. Natcha!..</p> + +<p>Il n'avait que ce nom-là en tête... +Serge Ladko, d'un mouvement d'épaules, +rejeta cette obsession, cette idée fixe et se +remit au travail.</p> + +<p>Le temps passa. Il pouvait être minuit, +quand, sur la rive droite, se dessinèrent +confusément des maisons. Ce n'était qu'un +village, Szlankament, que Ladko laissa en +arrière sans l'avoir reconnu.</p> + +<p>Quelques heures plus tard, au moment +du lever de l'aube, un autre bourg, Nove +Banoveze, apparut à son tour. Il ne le +reconnut pas davantage et le dépassa pareillement.</p> + +<p>Puis les rives redevinrent désertes, tandis +que le jour se levait.</p> + +<p>Dès que la lumière fut suffisante, Serge +Ladko s'empressa de réparer les dégâts +causés à son déguisement par une si longue +captivité. En quelques minutes, ses cheveux +redevinrent noirs de leur racine à +leur pointe, un coup de rasoir fit tomber +la barbe naissante et ses lunettes faussées +furent remplacées par des neuves. Cela +fait, il se remit à godiller avec le même +inlassable courage.</p> + +<p>De temps à autre, il jetait un coup d'oeil +en arrière, sans rien apercevoir de suspect. +Les ennemis étaient loin, décidément.</p> + +<p>Libérant son esprit de ses préoccupations +les plus immédiates, le sentiment de sa +sécurité reconquise lui permettait de songer +de nouveau à l'étrangeté de sa situation. +Quels étaient ces ennemis qui le +contraignaient à fuir? Que lui voulaient-ils? +Pourquoi l'avaient-ils tenu durant tant +de jours en leur pouvoir? Autant de questions +auxquelles il était dans l'impossibilité +de répondre. Quels que fussent ces +ennemis, il fallait, en tous cas, se défier +d'eux à l'avenir, et ce souci allait fâcheusement +compliquer son voyage, à moins +qu'il ne prît le parti de réclamer, malgré +les dangers d'une telle démarche, la protection +de la police contre ses ravisseurs +inconnus, à la première ville qu'il traverserait.</p> + +<p>Cette ville, quelle serait-elle? Cela non +plus, il ne le savait pas, et rien n'était de +nature à le renseigner, sur ces rives désertes +où, séparés par de longs espaces, s'égrenaient +de rares et pauvres hameaux.</p> + +<p>Ce fut seulement vers huit heures du +matin, que, toujours sur la rive droite, de +hauts clochers piquèrent le ciel, tandis +que, devant la barge, une autre ville plus +lointaine montait à l'horizon. Serge Ladko +eut un sursaut de joie. Ces villes, il les +connaissait bien. L'une, la plus proche, +c'était Semlin, dernière cité danubienne de +l'empire austro-hongrois; l'autre, juste en +face de lui, c'était Belgrade, la capitale +serbe, située également sur la rive droite, +après un coude brusque du fleuve, au +confluent de la Save.</p> + +<p>Ainsi donc, pendant son incarcération, il +avait continué à descendre le courant, sa +prison flottante l'avait rapproché du but, +et, sans même s'en rendre compte, il avait +franchi plus de cinq cents kilomètres.</p> + +<p>Pour l'instant, Semlin, c'était le salut. +Autant que besoin serait, il y trouverait aide +et protection. Mais se résoudrait-il à demander +du secours? S'il se plaignait, s'il racontait +son inexplicable aventure, n'allait-on +pas ouvrir une enquête, dont il serait la +première victime? Peut-être voudrait-on +savoir qui il était, d'où il venait, où il se +rendait, et peut-être parviendrait-on à +découvrir le nom qu'il s'était juré de ne +jamais révéler, quoi qu'il arrivât.</p> + +<p>Remettant à prendre un parti à ce sujet, +Serge Ladko activa la marche de son embarcation. +La demie de huit heures sonnait +aux horloges de la ville comme il fixait son +amarre à un anneau du quai. Il procéda +ensuite à quelques rapides rangements, +puis examina de nouveau ce problème: +parler ou se taire. Finalement il se décida +pour l'abstention. Tout bien considéré, +mieux valait garderie silence, aller chercher +sous le tôt un repos bien gagné, et s'éloigner +inaperçu de Semlin comme il y était arrivé.</p> + +<p>A ce moment, quatre hommes parurent +sur le quai et s'arrêtèrent en face de la +barge. Ces hommes sautèrent à bord, et +l'un d'eux, s'approchant de Serge Ladko, +qui le regardait faire avec étonnement, +demanda:</p> + +<p>«Vous êtes bien le nommé Ilia Brusch?</p> + +<p>—Oui, répondit le pilote, en fixant sur +le questionneur un regard inquiet.</p> + +<p>Celui-ci entr'ouvrit son vêtement, afin de +montrer une écharpe aux couleurs hongroises, +qui lui enserrait la taille.</p> + +<p>—Au nom de la loi, je vous arrête,» +dit-il en touchant le pilote à l'épaule.</p> + +<br><br><br> + +<a name="XIII"></a> + +<h3>XIII</h3> + + +<h3>UNE COMMISSION ROGATOIRE.</h3> + +<p>Karl Dragoch n'avait pas souvenir de +s'être occupé, dans tout le cours de sa carrière, +d'une affaire aussi fertile en incidents +inattendus et ayant autant le caractère +du mystère que cette affaire de la +bande du Danube. L'incroyable mobilité +de l'insaisissable bande, son ubiquité, la +soudaineté de ses coups, avaient déjà +quelque chose d'insolite. Et voici que son +chef, à peine dépisté, devenait introuvable, +et semblait se rire des mandats d'amener +lancés contre lui dans toutes les directions!</p> + +<p>Tout d'abord, on eût été fondé à croire +qu'il s'était évaporé. De lui, aucune trace, +ni en amont, ni en aval. La police de +Budapest, notamment, malgré une surveillance +incessante, n'avait rien signalé qui +lui ressemblât. Il fallait bien qu'il fût passé +à Budapest, cependant, puisque, dès le +31 août, il était vu à Duna Földvar, soit +près de quatre-vingt-dix kilomètres plus +bas que la capitale de la Hongrie. Ignorant +que le rôle du pêcheur fût joué à ce moment +par Ivan Striga, à qui le chaland +assurait un refuge, Karl Dragoch n'y pouvait +rien comprendre.</p> + +<p>Les jours suivants, c'est à Szekszard, à +Vukovar, à Cserevics, à Karlovitz enfin que +l'on signalait sa présence. Ilia Brusch ne +se cachait pas. Loin de là, il disait son nom +à qui voulait l'entendre, et parfois même +vendait quelques livres de poissons. D'aucuns, +il est vrai, prétendaient aussi l'avoir +surpris au moment où il en achetait, ce qui +ne laissait pas d'être assez singulier.</p> + +<p>Le soi-disant pêcheur faisait preuve en +tous cas d'une infernale habileté. La police, +aussitôt prévenue de son apparition, avait +beau faire diligence, elle arrivait toujours +trop tard. C'est en vain qu'elle sillonnait +ensuite le fleuve en tous sens, elle n'y découvrait +pas le plus petit vestige de la +barge qui semblait littéralement volatilisée.</p> + +<p>Karl Dragoch se désespérait en apprenant +les échecs successifs de ses sous-ordres. +Le gibier allait-il décidément lui +glisser entre les mains?</p> + +<p>Toutefois, deux choses étaient certaines. +La première, c'est que le prétendu lauréat +continuait à descendre le fleuve. La seconde, +c'est qu'il semblait fuir les villes, +dont, sans doute, il redoutait la police.</p> + +<p>Karl Dragoch fit donc redoubler de surveillance +à toutes les cités de quelque +importance situées en aval de Budapest, +telles que Mohacs, Apatin et Neusatz, et +lui-même établit son quartier général à +Semlin. Ces villes constituaient ainsi autant +de barrages élevés sur la route du fugitif.</p> + +<p>Malheureusement, il paraissait bien que +celui-ci ne fît que rire de la série d'obstacles +accumulés devant lui. De même qu'on +avait appris son passage en aval de Budapest, +sa présence fut constatée, mais toujours +trop tard, en aval de Mohacs, d'Apatin +et de Neusatz. Dragoch, transporté de +colère et comprenant qu'il jouait sa dernière +carte, réunit alors une véritable flottille. +Sur son ordre, plus de trente embarcations +croisèrent nuit et jour au-dessous de Semlin. +Bien adroit serait l'adversaire s'il parvenait +à franchir leur ligne serrée.</p> + +<p>Pour remarquables qu'elles fussent, ces +dispositions n'auraient eu cependant aucun +succès, si Serge Ladko fût resté prisonnier +dans la gabarre de Striga. Heureusement +pour le repos de Dragoch, il ne devait pas +en être ainsi.</p> + +<p>La journée du 6 septembre s'était écoulée +dans ces conditions, sans que rien de nouveau +fût survenu, et Dragoch, dès les premières +heures du 7, se disposait à rejoindre +sa flottille, quand il vit un agent accourir +à sa rencontre. Son homme, enfin arrêté, +venait d'être incarcéré dans la prison de +Semlin.</p> + +<p>Il se hâta de se rendre au parquet. +L'agent avait dit vrai. Le trop célèbre +Ladko était bien réellement sous les verrous.</p> + +<p>La nouvelle se répandit avec la rapidité +de l'éclair et mit la ville en rumeur. On ne +causait pas d'autre chose, et, sur le quai, +des groupes compacts stationnèrent toute +la journée devant la barge du fameux malfaiteur.</p> + +<p>Ces groupes ne purent manquer d'attirer +l'attention d'une gabarre qui, vers trois +heures de l'après-midi, passa au large de +Semlin. Cette gabarre qui descendait innocemment +le fleuve, c'était celle de Striga.</p> + +<p>«Qu'y a-t-il donc à Semlin? dit celui-ci +à son fidèle Titcha, en remarquant l'animation +des quais. Serait-ce une émeute?</p> + +<p>Il s'aida d'une jumelle, qu'il écarta de ses +yeux après un rapide examen.</p> + +<p>—Le diable m'emporte, Titcha, s'écria-t-il, +si ce n'est pas l'embarcation de notre +particulier!</p> + +<p>—Tu crois?... fit Titcha en s'emparant +de la jumelle.</p> + +<p>—Il faut que j'en aie le coeur net, déclara +Striga qui paraissait en proie à une vive +agitation. Je vais à terre.</p> + +<p>—Pour te faire pincer. C'est malin!... +Si cette embarcation est celle de Dragoch, +c'est que Dragoch est à Semlin. C'est se +jeter dans la gueule du loup.</p> + +<p>—Tu as raison, approuva Striga, qui +disparut dans le rouf. Mais nous allons +prendre nos précautions.»</p> + +<p>Un quart d'heure plus tard, il revenait +«camouflé» de main de maître, si l'on +veut bien nous permettre cette expression +empruntée à l'argot commun aux malfaiteurs +et aux gens de police. Sa barbe coupée +et remplacée par des favoris postiches, ses +cheveux dissimulés sous une perruque, un +large bandeau recouvrant l'un de ses yeux, +il s'appuyait péniblement sur une canne, +comme un homme qui sortirait à peine d'une +grave maladie.</p> + +<p>«Et maintenant?... demanda-t-il, non +sans quelque vanité.</p> + +<p>—Merveilleux! admira Titcha.</p> + +<p>—Ecoute, reprit Striga. Tandis que je +serai à Semlin, vous continuerez votre +route. Deux ou trois lieues au delà de Belgrade, +vous mouillerez et vous attendrez +mon retour.</p> + +<p>—Comment feras-tu pour nous rejoindre?</p> + +<p>—Ne t'inquiète pas de ça, et dis à Ogul +de me conduire dans le bachot.»</p> + +<p>Pendant ce temps, le chaland avait laissé +Semlin en arrière. Ayant pris terre assez +loin de la ville, Striga revint à grands pas +vers les maisons. Dès qu'il les eut atteintes, +il modéra son allure, et, se mêlant aux +groupes qui stationnaient au bord du fleuve, +il recueillit avidement les propos échangés +autour de lui.</p> + +<p>Il ne s'attendait guère à ce que ces propos +lui apprirent. Personne, dans ces groupes +animés, ne parlait de Dragoch. On ne +s'entretenait pas davantage d'Ilia Brusch. +Il n'était question que de Ladko. De quel +Ladko? Non pas du pilote de Roustchouk, +dont le nom avait été utilisé par Striga de la +manière qu'on sait, mais précisément de +ce Ladko imaginaire qu'il avait ainsi créé +de toutes pièces, du Ladko malfaiteur, du +Ladko pirate, c'est-à-dire de lui-même, +Striga. C'est sa propre arrestation qui +formait le sujet de la conversation générale.</p> + +<p>Il ne parvenait pas à comprendre. Que +la police commit une erreur et arrêtât un +innocent au lieu et place du coupable, il n'y +avait à cela rien de bien surprenant. Mais +quel rapport avait cette erreur, dont il +pouvait mieux que personne certifier la +réalité, avec la présence de ce bateau, que +son chaland, la veille encore, avait à la +traîne?</p> + +<p>On estimera, sans doute, qu'il faisait +preuve de faiblesse en accordant quelque +intérêt à ce côté de la question. L'essentiel, +c'était qu'un autre fût poursuivi à sa +place. Pendant qu'on suspecterait celui-là, +on ne songerait pas à s'occuper de lui. +C'était le point important. Le reste ne +comptait pas.</p> + +<p>Rien n'eût été plus vrai, s'il n'avait eu des +motifs particuliers de vouloir être renseigné +à cet égard. A en juger d'après les apparences, +tout portait à croire que l'homme +incarcéré et le maître de la barge ne faisaient +qu'un. Quel était cet inconnu, qui, +après avoir été, huit jours durant, prisonnier +à bord du chaland, en remplaçait si +complaisamment le propriétaire entre les +griffes de la police? Striga, certes, ne quitterait +pas Semlin avant d'être fixé sur ce +point.</p> + +<p>Il lui fallut s'armer de patience. M. Izar +Rona, juge chargé de cette affaire, ne +paraissait pas disposé à mener rondement +l'instruction. Trois jours s'écoulèrent sans +qu'il donnât signe de vie. Cette attente préalable +faisait partie de sa méthode. D'après +lui, il est excellent de laisser tout d'abord +un accusé aux prises avec la solitude. L'isolement +est un grand destructeur de force +nerveuse, et quelques jours de secret +dépriment merveilleusement l'adversaire +que le juge va trouver en face de lui.</p> + +<p>M. Izar Rona, quarante-huit heures +après l'arrestation, exprimait ces idées à +Karl Dragoch venu aux informations. Le +détective ne pouvait que donner aux théories +de son chef une approbation hiérarchique.</p> + +<p>«Enfin, monsieur le Juge, se risqua-t-il +à demander, quand comptez-vous procéder +au premier interrogatoire?</p> + +<p>—Demain.</p> + +<p>—Je viendrai donc demain soir en +apprendre le résultat. Inutile de vous répéter, +je pense, sur quoi se fondent les présomptions?</p> + +<p>—Inutile, affirma M. Rona. J'ai nos +conversations antérieures présentes à l'esprit, +et, d'ailleurs, mes notes sont très +complètes.</p> + +<p>—Vous me permettrez toutefois de vous +rappeler, monsieur le Juge, le désir que j'ai +pris la liberté de vous exprimer?</p> + +<p>—Quel désir?</p> + +<p>—Celui de ne pas paraître dans cette +affaire, au moins jusqu'à nouvel ordre. +Ainsi que je vous l'ai exposé, l'inculpé ne +me connaît que sous le nom de Jaeger. +Cela peut éventuellement nous servir. Evidemment, +lorsque nous serons devant la +Cour, il me faudra décliner mon nom véritable. +Mais nous n'en sommes pas là, et il +me paraît préférable, pour la recherche des +complices, de ne pas me brûler avant +l'heure....</p> + +<p>—C'est entendu,» promit le juge.</p> + +<p>Dans la cellule où on l'avait enfermé, +Serge Ladko attendait qu'on voulût bien +s'occuper de lui. Suivant de si près sa +précédente aventure, ce nouveau malheur, +aussi inexplicable pour lui que l'autre, +n'avait pas abattu son courage. Sans tenter +la moindre résistance au moment de son +arrestation, il s'était laissé conduire à la +prison, après avoir vainement formulé une +question restée sans réponse. Que risquait-il, +d'ailleurs? Cette arrestation résultait +nécessairement d'une erreur qui serait dissipée +dès qu'on l'interrogerait.</p> + +<p>Par malheur, le premier interrogatoire +se faisait singulièrement attendre. Serge +Ladko, maintenu au secret le plus rigoureux, +demeurait seul, jour et nuit, dans +sa cellule, où, de temps à autre, un gardien +venait jeter un furtif coup d'oeil par un +judas percé dans la porte. Ce gardien espérait-il, +obéissant aux ordres de M. Izar +Rona, constater les résultats progressifs +de la méthode d'isolement! En ce cas, il +ne devait pas se retirer satisfait. Les heures +et les jours s'écoulaient, sans que rien, +dans l'attitude du prisonnier, révélât un +changement de ses intimes pensées. Assis +sur une chaise, les mains appuyées sur les +genoux, les yeux baissés, la face froide, il +semblait profondément réfléchir, et gardait +une immobilité presque absolue, sans donner +aucun signe d'impatience. Dès la première +minute, Serge Ladko s'était résolu +au calme, et rien ne l'en ferait sortir; mais +il en arrivait, en constatant la fuite du +temps, à regretter sa prison flottante qui, +du moins, le rapprochait de Roustchouk.</p> + +<p>Le troisième jour, enfin,—on était alors +au 10 septembre,—sa porte s'ouvrit, et il +fut invité à quitter sa cellule. Encadré par +quatre soldats, baïonnette au canon, il +suivit un long couloir, descendit un interminable +escalier, puis traversa une rue, +au delà de laquelle il pénétra dans le Palais +de Justice, bâti en face de la prison.</p> + +<p>Dans cette rue, le populaire grouillait, se +pressant derrière un cordon d'agents de +police. Quand le prisonnier apparut, de +féroces clameurs s'élevèrent de cette foule, +avide d'exprimer sa haine pour le malfaiteur +redouté et si longtemps impuni. Quel +que fût le sentiment de Serge Ladko en +se voyant en butte à cette injure imméritée, +il n'en laissa rien paraître. D'un pas ferme, +il entra dans le Palais, et, après une nouvelle +attente, se trouva enfin devant son +juge.</p> + +<p>M. Izar Rona, petit homme malingre, +blond, la barbe rare, au teint jaune et +bilieux, était un magistrat de la manière +forte. Procédant par affirmations tranchantes, +par dénégations brutales, il attaquait +l'adversaire à coups de boutoir, plus +désireux d'inspirer la terreur que de gagner +la confiance.</p> + +<p>Les gardes s'étaient retirés sur un +signe du juge. Debout au milieu de la pièce, +Serge Ladko attendait qu'il plût à celui-ci +de l'interroger. Dans un angle, le greffier +prêt à écrire.</p> + +<p>«Asseyez-vous, dit M. Rona d'un ton +brusque.</p> + +<p>Serge Ladko obéit. Le magistrat reprit:</p> + +<p>—Votre nom?</p> + +<p>—Ilia Brusch.</p> + +<p>—Votre domicile?</p> + +<p>—Szalka.</p> + +<p>—Votre profession?</p> + +<p>—Pêcheur.</p> + +<p>—Vous mentez, formula le juge, en surveillant +du regard le prévenu.</p> + +<p>Une légère rougeur colora le visage de +Serge Ladko dont les yeux eurent un +rapide éclair. Toutefois, il se contraignit +au calme et garda le silence.</p> + +<p>—Vous mentez, répéta M. Rona. Vous +vous appelez Ladko. Votre domicile est +Roustchouk.</p> + +<p>Le pilote tressaillit. Ainsi son identité +véritable était connue. Comment cela +avait-il pu se faire? Cependant, le juge, +à qui le tressaillement du prévenu n'avait +pas échappé, poursuivait d'une voix cinglante:</p> + +<p>—Vous êtes accusé de trois vols simples, +de dix-neuf vols qualifiés perpétrés +avec les circonstances aggravantes d'escalade +et d'effraction, de trois assassinats +et de six tentatives de meurtre, lesdits +crimes et délits accomplis avec préméditation +depuis moins de trois ans. Qu'avez-vous +à répondre?</p> + +<p>Le pilote avait écouté, stupéfait, cette +incroyable nomenclature. Eh quoi! la confusion +qu'il avait redoutée, en apprenant +de la bouche de M. Jaeger l'existence de son +sinistre homonyme, cette confusion s'était +produite en effet. Dès lors, à quoi bon +avouer qu'il s'appelait Serge Ladko? Tout +à l'heure, il avait eu la pensée de le reconnaître, +en implorant la discrétion du juge. +Il comprenait maintenant qu'un tel aveu +serait plus nuisible qu'utile. C'était bien +lui, Serge Ladko, de Roustchouk, et non un +autre, qui était accusé de cette effroyable +série de crimes. Sans doute, même définitivement +identifié, il parviendrait à établir +son innocence. Mais combien de temps +faudrait-il pour y arriver? Non, mieux valait +soutenir jusqu'au bout le rôle du pêcheur +Ilia Brusch, puisque Ilia Brusch était le +nom d'un innocent.</p> + +<p>—J'ai à répondre que vous vous trompez, +répliqua-t-il d'une voix ferme. Je me +nomme Ilia Brusch et je demeure à Szalka. +Il est bien facile, d'ailleurs, de vous en +assurer.</p> + +<p>—Ce sera fait, dit le juge en prenant une +note. En attendant, je vais vous faire connaître +quelques-unes des charges qui pèsent +sur vous.</p> + +<p>Serge Ladko se fit plus attentif. On touchait +au point intéressant.</p> + +<p>—Pour le moment, commença le juge, +nous laisserons de côté la plus grande +partie des crimes qui vous sont reprochés, +et nous nous occuperons seulement des plus +récents, de ceux qui ont été perpétrés pendant +le voyage au cours duquel vous avez +été arrêté.</p> + +<p>M. Rona, ayant repris haleine, poursuivit:</p> + +<p>—C'est à Ulm que l'on signale pour la +première fois votre présence. C'est donc à +Ulm que nous placerons l'origine de ce +voyage.</p> + +<p>—Pardon, Monsieur, interrompit vivement +Serge Ladko. Mon voyage avait commencé +bien avant Ulm, puisque j'ai remporté +deux prix au concours de pêche de +Sigmaringen et que j'ai ensuite remonté +le fleuve jusqu'à Donaueschingen.</p> + +<p>—Il est exact, en effet, répliqua le juge, +qu'un certain Ilia Brusch a été proclamé +lauréat du concours de pêche institué par +la Ligue Danubienne à Sigmaringen, et que +cet Ilia Brusch a été vu à Donaueschingen. +Mais, ou bien vous aviez déjà adopté à Sigmaringen +une personnalité d'emprunt, ou +bien vous vous êtes substitué audit Ilia +Brusch pendant qu'il allait de Donaueschingen +à Ulm. C'est un point que nous éluciderons +en son temps, soyez tranquille.</p> + +<p>Serge Ladko, les yeux écarquillés par +la surprise, écoutait comme dans un rêve +ces fantaisistes déductions. Un peu plus, +on eût compté l'imaginaire Ilia Brusch au +nombre de ses victimes! Sans prendre la +peine de répondre, il haussait dédaigneusement +les épaules, quand le juge, en le +regardant fixement, lui demanda tout à coup +à brûle-pourpoint:</p> + +<p>—Qu'êtes-vous allé faire à Vienne, le +26 août dernier, chez le juif Simon Klein?</p> + +<p>Malgré lui, Serge Ladko tressaillit une +seconde fois. Voilà qu'on connaissait cette +visite, maintenant! Certes, elle n'avait rien +de répréhensible, mais l'avouer, c'était +avouer en même temps son identité, et, +puisqu'il avait adopté le parti de la nier, +force lui était de persister dans cette +voie.</p> + +<p>—Simon Klein?... répéta-t-il d'un air +interrogateur, en homme qui ne comprend +pas.</p> + +<p>—Vous niez?... fit M. Rona. Je m'y +attendais. C'est donc à moi de vous apprendre +qu'en vous rendant chez le juif +Simon Klein—et le juge, ce disant, se +souleva à demi sur son siège pour donner +à ses paroles une plus écrasante autorité,—vous +alliez vous entendre avec le receleur +ordinaire de votre bande.</p> + +<p>—De ma bande!... répéta le pilote ahuri.</p> + +<p>—Il est vrai, rectifia ironiquement le +juge, que vous ne savez pas ce que je veux +dire, que vous ne faites partie d'aucune +bande, que vous n'êtes pas Ladko, mais +bien un inoffensif pêcheur à la ligne du nom +d'Ilia Brusch; Mais alors, si vous vous +nommez en effet Ilia Brusch, pourquoi vous +cachez-vous?</p> + +<p>—Je me cache, moi?... protesta Serge +Ladko.</p> + +<p>—Dame! ça m'en a tout l'air, répondit +M. Izar Rona, à moins que ce ne soit pas +se cacher que de dissimuler sous des +lunettes noires des yeux qui semblent les +meilleurs du monde—au fait! ayez donc +l'obligeance de les enlever, ces lunettes!—et +de teindre en noir des cheveux que +l'on a naturellement blonds.</p> + +<p>Serge Ladko était accablé.</p> + +<p>La police était bien renseignée et la +trame se resserrait autour de lui; sans +paraître remarquer son trouble, M. Rona +poursuivit son avantage:</p> + +<p>—Eh! eh! vous voilà moins fringant, +mon gaillard. Vous ne nous saviez pas si +avancés ... mais je continue. A Ulm, vous +aviez pris un passager avec vous.</p> + +<p>—Oui, répondit Serge Ladko.</p> + +<p>—Quel était son nom?</p> + +<p>—M. Jaeger.</p> + +<p>—Très exact. Voudriez-vous me dire ce +qu'il est devenu, ce M. Jaeger?</p> + +<p>—Je l'ignore. Il m'a quitté en pleine +campagne, presque au confluent de l'Ipoly. +J'ai été bien surpris de ne plus le trouver +en revenant à bord.</p> + +<p>—En revenant, dites-vous. Vous vous +étiez donc absenté? Où étiez-vous allé?</p> + +<p>—Dans un village des environs, afin +de me procurer un cordial pour mon passager.</p> + +<p>—Il était donc malade?</p> + +<p>—Très malade. Il avait failli se noyer +tout bonnement.</p> + +<p>—Et c'est vous qui l'avez sauvé, je présume?</p> + +<p>—Qui voulez-vous que ce soit, puisqu'il +n'y avait que moi?</p> + +<p>—Hum!... fit le juge un peu ébranlé.</p> + +<p>Mais, se ressaisissant:</p> + +<p>—Vous comptez sans doute m'émouvoir +avec cette histoire de sauvetage?</p> + +<p>—Moi? protesta Ladko. Vous m'interrogez, +je réponds. Voilà tout.</p> + +<p>—C'est bon, conclut M. Izar Rona. Mais, +dites-moi, avant cet incident, vous n'aviez +jamais quitté votre barge, je crois?</p> + +<p>—Une seule fois, pour aller chez moi, à +Szalka.</p> + +<p>—Pourriez-vous me préciser la date de +cette excursion?</p> + +<p>—Pourquoi pas, en cherchant un peu.</p> + +<p>—Je vais vous aider. Ne serait-ce pas +dans la nuit du 28 au 29 août?</p> + +<p>—Peut-être bien.</p> + +<p>—Vous ne le niez pas?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Vous l'avouez?</p> + +<p>—Si vous voulez.</p> + +<p>—Nous sommes d'accord.... C'est sur +la rive gauche du Danube, je crois, que +se trouve Szalka? demanda M. Rona d'un +air bonhomme.</p> + +<p>—En effet.</p> + +<p>—Et il faisait noir, je crois, dans cette +nuit du 28 au 29 août?</p> + +<p>—Très noir. Un temps affreux.</p> + +<p>—Cela explique que vous vous soyez +trompé. C'est par une erreur toute naturelle +qu'en pensant aborder la rive gauche, +vous avez débarqué sur la rive droite.</p> + +<p>—Sur la rive droite?</p> + +<p>M. Izar Rona se leva tout à fait, et, fixant +le prévenu dans les yeux, prononça:</p> + +<p>—Oui, sur la rive droite, juste en face +de la villa du comte Hagueneau?</p> + +<p>Serge Ladko chercha de bonne foi dans +ses souvenirs. Hagueneau? Il ne connaissait +pas ce nom.</p> + +<p>—Vous êtes très fort, déclara le juge +déçu dans son essai d'intimidation. Il est +donc entendu que c'est la première fois que +vous entendez prononcer le nom du comte +Hagueneau et que, si, au cours de la nuit du +28 au 29 août, sa villa a été mise au pillage +et son gardien Christian Hoël grièvement +blessé, c'est à votre insu. Où diable avais-je +la tête? Comment connaîtriez-vous ces +crimes commis par un certain Ladko? +Ladko, que diable! ce n'est pas votre nom!</p> + +<p>—Mon nom est Ilia Brusch, affirma le +pilote d'une voix moins assurée que la première +fois.</p> + +<p>—Parfait! parfait!... c'est convenu ... +mais alors, si vous ne vous appelez pas +Ladko, pourquoi avez-vous disparu, juste +après la perpétration de ce crime, pour ne +rompre votre incognito—et encore bien +modestement!—qu'à une distance respectable +de la région qui en a été le théâtre? +Pourquoi ne vous a-t-on vu, vous qui montriez +auparavant si généreusement votre +personne, ni à Budapest, ni à Neusatz, ni à +aucune ville un peu importante? Pourquoi +avez-vous abandonné votre rôle de pêcheur, +au point même d'acheter parfois du poisson +dans les villages où vous consentiez +à vous arrêter?</p> + +<p>Tout cela était de l'hébreu pour le +malheureux pilote. S'il avait disparu, c'était +bien malgré lui. Depuis cette nuit du 28 au +29 août, n'avait-il pas été constamment +prisonnier? Dans ces conditions, quoi de +surprenant à ce qu'il eût disparu? L'étonnant, +au contraire, c'est qu'il se trouvât +quelqu'un pour prétendre l'avoir aperçu.</p> + +<p>Cette erreur du moins serait facile à +dissiper. Il suffirait de raconter sincèrement +l'aventure incompréhensible dont il +avait été victime. La justice serait peut-être +plus clairvoyante et peut-être arriverait-elle +à débrouiller les fils de cet imbroglio. +Bien décidé à faire ce récit, Serge Ladko +attendait impatiemment que M. Rona lui +permit de placer un mot. Mais le juge +était lancé à toute vapeur. Il se promenait +maintenant de long en large dans son +cabinet, en jetant au visage de son prisonnier +un flot d'arguments qu'il jugeait triomphants.</p> + +<p>—Si vous n'êtes pas Ladko, continuait-il +avec une véhémence croissante, comment +se fait-il que, succédant au pillage de la +villa du comte Hagueneau, pillage accompli, +par un malheureux hasard, précisément +au moment où vous aviez quitté votre barge, +un vol, oh! un vol simple, celui-ci! ait été +commis à Szuszek dans la nuit du 5 au +6 septembre, nuit que vous avez dû nécessairement +passer en face de ce village? Si +vous n'êtes pas Ladko, enfin, que faisait +dans votre barge ce portrait adressé à son +mari par votre femme, Natcha Ladko?</p> + +<p>M. Rona avait touché juste, cette fois, +et le dernier argument était en effet triomphant. +Le pilote, anéanti, avait baissé la +tête et de grosses gouttes de sueur ruisselaient +de son visage.</p> + +<p>Cependant le juge poursuivait d'une voix +plus haute:</p> + +<p>—Si vous n'êtes pas Ladko, pourquoi +ce portrait a-t-il été supprimé du jour où +vous vous êtes senti menacé? Il était dans +votre coffre, ce portrait; je précise, dans +votre coffre de tribord. Il n'y est plus. Sa +présence vous accusait; sa disparition vous +condamne. Qu'avez-vous à répondre?</p> + +<p>—Rien, murmura Ladko d'une voix +sourde. Je ne comprends rien à ce qui +m'arrive.</p> + +<p>—Vous comprendrez à merveille si vous +voulez vous en donner la peine. Pour le +moment, nous allons interrompre cet intéressant +entretien. On va vous reconduire +dans votre cellule, où vous aurez tout le +temps de vous livrer à vos réflexions. +Récapitulons, en attendant, l'interrogatoire +d'aujourd'hui. Vous prétendez: 1° Vous +nommer Ilia Brusch; 2° Avoir remporté +le prix au concours de pêche de Sigmaringen; +3° Habiter Szalka; 4° Avoir passé chez +vous, à Szalka, la nuit du 28 au 29 août. +Ces points seront vérifiés. De mon côté je +prétends: 1° Que votre nom est Ladko; +2° Que votre domicile est Roustchouk; +3° Que, dans la nuit du 28 au 29 août, avec +l'aide de nombreux complices, vous avez +mis au pillage la villa du comte Hagueneau +et vous êtes rendu coupable d'une +tentative de meurtre sur la personne du +gardien Christian Hoël; 4° Qu'un vol dont +le nommé Kellermann, de Szuszek, a été +victime, dans la nuit du 5 au 6 septembre, +doit être mis à votre passif; 5° Que de +nombreux autres vols et meurtres commis +dans les régions baignées par le Danube +doivent pareillement vous être imputés. +L'instruction de ces crimes est ouverte. +Des témoins sont cités. Vous serez mis +en leur présence... Voulez-vous signer +votre interrogatoire?.. Non?.. A votre +aise!.. Gardes, reconduisez le prévenu!»</p> + +<p>Pour regagner sa prison, Serge Ladko +dut passer de nouveau au milieu de la foule +et en subir encore les vociférations hostiles. +La colère populaire semblait s'être accrue +pendant la durée de l'interrogatoire et la +police eut quelque peine à protéger le prisonnier.</p> + +<p>Au premier rang de cette foule hurlante, +figurait Ivan Striga. Celui-ci dévora des +yeux l'individu qui prenait sa place avec +tant de complaisance. Le pilote passa à +deux mètres de lui et il put le voir tout à son +aise. Mais il ne reconnut pas cet homme +imberbe, aux cheveux bruns, dont le visage +était orné d'une superbe paire de lunettes +noires, et ses perplexités n'en furent pas +atténuées.</p> + +<p>Striga s'éloigna tout songeur avec le +reste de la foule quand furent refermées +les portes de la prison. Décidément, il ne +connaissait pas l'homme arrêté. Ce n'était, +en tous cas, ni Dragoch, ni Ladko. Dès lors, +qu'il s'agît d'Ilia Brusch ou de tout autre, +que lui importait? Quelle que fût la personnalité +de l'accusé, l'essentiel était qu'il +absorbât l'attention de la justice, et Striga +n'avait plus de raison de s'attarder à +Semlin. C'est pourquoi il se résolut à partir +dès le lendemain peur regagner son +chaland.</p> + +<p>Mais, à son réveil, la lecture des journaux +le fit changer d'avis. Cette affaire +Ladko étant menée dans le secret le plus +rigoureux, c'était une raison péremptoire +pour que la Presse s'ingéniât à percer, le +mystère. Elle y avait réussi. Ample était +sa moisson d'informations.</p> + +<p>Les journaux relataient, en effet, assez +exactement le premier interrogatoire, en +faisant suivre leur récit de commentaires +qui n'étaient pas précisément favorables à +l'accusé. En général, ils s'étonnaient de +l'obstination avec laquelle celui-ci soutenait +être un simple pêcheur, du nom d'Ilia +Brusch, habitant seul la petite ville de +Szalka. Quel intérêt pouvait-il avoir à soutenir +un pareil système, dont la fragilité +était évidente? Déjà, d'après eux, le juge +d'instruction, M. Izar Rona, avait envoyé +à Gran une commission rogatoire. D'ici +très peu de jours, un magistrat se transporterait +donc à Szalka et se livrerait à +une enquête qui aurait comme résultat de +ruiner les allégations du prévenu. On chercherait +cet Ilia Brusch, et on le trouverait ... +s'il existait, ce qui, en somme, était fort +douteux.</p> + +<p>Cette nouvelle modifia les projets de +Striga. Tandis qu'il poursuivait sa lecture, +une idée singulière lui était venue, et l'idée +prit corps, quand il eut achevé de lire. +Certes, il était très bon que la justice tînt +un innocent. Mais il serait meilleur encore +qu'elle le gardât. Pour cela, que fallait-il? +Lui fournir un Ilia Brusch en chair et en +os, ce qui convaincrait <i>ipso facto</i> d'imposture +le véritable Ilia Brusch qu'on +retenait prisonnier à Semlin. Cette charge +s'ajouterait à celles qu'on possédait déjà +forcément contre lui, puisqu'on l'avait +arrêté, et suffirait peut-être à motiver sa +condamnation définitive, au grand profit +du vrai coupable.</p> + +<p>Sans plus attendre, Striga quitta la ville. +Seulement, au lieu de regagner son chaland, +il lui tournait le dos. Emporté par une +rapide voiture, il allait rejoindre la ligne +ferrée qui l'emmènerait à toute vapeur vers +Budapest et vers le Nord.</p> + +<p>Pendant ce temps, Serge Ladko, gardant +son immobilité coutumière, comptait tristement +les heures. De sa première entrevue +avec le juge, il était revenu effrayé de la +gravité des présomptions qui pesaient sur +lui. Certes, il réussirait fatalement avec le +temps à faire triompher son innocence. +Mais il lui faudrait sans doute s'armer de +patience, car il ne pouvait méconnaître que +les apparences fussent contre lui et que la +justice n'eût bâti avec logique son échafaudage +d'hypothèses.</p> + +<p>Toutefois, il y a loin entre de simples +soupçons et des preuves formelles. Or, des +preuves, on n'arriverait jamais, et pour +cause, à en réunir contre lui. Le seul +témoin qu'il eût à craindre, et encore uniquement +en ce qui concernait le secret de +son nom, c'était le juif Simon Klein. Mais +Simon Klein, qui avait son point d'honneur +professionnel, ne consentirait vraisemblablement +jamais à le reconnaître. D'ailleurs, +aurait-on même besoin de le mettre +en présence de son ancien correspondant +de Vienne? Le juge n'avait-il pas déclaré +qu'il allait se renseigner à Szalka? Ces renseignements +ne pouvant manquer d'être +excellents, la mise en liberté du prisonnier +en résulterait évidemment.</p> + +<p>Plusieurs jours s'écoulèrent, durant lesquels +Serge Ladko ressassa ces pensées +avec une fébrilité croissante. Szalka n'était +pas si loin, et il ne fallait pas si longtemps +pour se renseigner. On était au septième +jour, depuis son premier interrogatoire, +quand il fut introduit, de nouveau dans le +cabinet de M. Rona.</p> + +<p>Le juge était à son bureau et paraissait +fort occupé. Pendant dix minutes, il laissa +le pilote attendre debout, comme s'il eût +ignoré sa présence.</p> + +<p>«Nous avons la réponse de Szalka, dit-il +enfin d'une voix détachée, sans même relever +les yeux sur le prisonnier qu'il surveillait +sournoisement à travers ses cils +baissés.</p> + +<p>—Ah!.. fît Serge Ladko avec satisfaction.</p> + +<p>—Vous aviez raison, continuait cependant +M. Rona. Il existe bien à Szalka un +nommé Ilia Brusch, qui jouit de la meilleure +réputation.</p> + +<p>—Ah!.. fit pour la seconde fois le pilote, +qui voyait déjà ouverte la porte de sa +prison.</p> + +<p>Le juge, se faisant plus étranger et plus +indifférent encore, murmura sans paraître +y attacher la moindre importance:</p> + +<p>—Le commissaire de police de Gran, +chargé de l'enquête, a eu la bonne fortune +de lui parler à lui-même.</p> + +<p>—A lui-même? répéta Serge Ladko qui +ne comprenait pas.</p> + +<p>—A lui-même, affirma le juge.</p> + +<p>Serge Ladko croyait rêver. Comment un +autre Ilia Brusch avait-il pu être trouvé à +Szalka?</p> + +<p>—Ce n'est pas possible, Monsieur, +balbutia-t-il. Il y a erreur.</p> + +<p>—Jugez-en vous-même, répliqua le juge. +Voici le rapport du commissaire de police +de Gran. Il en résulte que ce magistrat, +déférant à la commission rogatoire que je +lui ai adressée, s'est transporté le 14 septembre +à Szalka et qu'il s'est rendu dans +une maison sise au coin du chemin de +halage et de la route de Budapest.... C'est +bien l'adresse que vous avez donnée, je +pense? demanda le juge en s'interrompant.</p> + +<p>—Oui, Monsieur, répondit Serge Ladko +d'un air égaré.</p> + +<p>—... et de la route de Budapest, reprit +M. Rona; qu'il a été reçu dans la dite maison, +par le sieur Ilia Brusch en personne, +lequel a déclaré n'être que tout récemment +revenu d'une assez longue absence. Le +commissaire ajoute que les renseignements +qu'il a pu recueillir sur le sieur Ilia +Brusch tendent à établir sa parfaite honorabilité, +et qu'aucun autre habitant de +Szalka ne porte ce nom.... Avez-vous quelque +chose à dire? Ne vous gênez pas, je vous +prie.</p> + +<p>—Non, Monsieur, balbutia Serge Ladko +qui se sentait devenir fou.</p> + +<p>—Voilà donc un premier point élucidé,» +conclut avec satisfaction M. Rona, qui regardait +son prisonnier comme le chat doit +regarder une souris.</p> + +<br><br><br> + +<a name="XIV"></a> + +<h3>XIV</h3> + +<h3>ENTRE CIEL ET TERRE</h3> + + +<p>Son deuxième interrogatoire terminé, +Serge Ladko regagna sa cellule sans se +rendre compte de ce qu'il faisait. A peine +s'il avait entendu les questions du juge +après que l'incident de la commission rogatoire +eut été vidé de la façon que l'on sait, +et il n'avait plus répondu que d'un air +hébété. Ce qui lui arrivait dépassait les +limites de son intelligence. Que lui voulait-on +à la fin? Enlevé, puis incarcéré à bord +d'un chaland par de mystérieux ennemis, +il ne recouvrait sa liberté que pour la +perdre aussitôt; et voici maintenant qu'on +trouvait, à Szalka, un autre Ilia Brusch, +c'est-à-dire un autre lui-même, dans sa +propre maison!.. Cela tenait de la fantasmagorie!</p> + +<p>Stupéfait, affolé par cette succession +d'événements inexplicables, il avait la sensation +d'être le jouet de puissances supérieures +et hostiles, d'être invinciblement +entraîné, proie inerte et sans défense, dans +les engrenages de cette machine formidable +qui s'appelle: la Justice.</p> + +<p>Cette dépression, cet anéantissement de +toute énergie, son visage l'exprimait avec +tant d'éloquence, qu'un des gardiens qui +lui faisaient escorte en fut ému, bien qu'il +considérât son prisonnier comme le plus +abominable criminel.</p> + +<p>«Ça ne va donc pas comme vous voulez, +camarade? demanda, en mettant dans sa +voix quelque désir de réconfort, ce fonctionnaire +blasé cependant par profession sur le +spectacle des misères humaines.</p> + +<p>Il aurait parlé à un sourd, que le résultat +eût été le même.</p> + +<p>—Allons! reprit le compatissant gardien, +il faut se faire une raison. M. Izar +Rona n'est pas un mauvais diable, et tout +s'arrangera peut-être mieux que vous ne +pensez... En attendant, je vais vous laisser +ça... Il est question de votre pays là-dedans. +Ça vous distraira.»</p> + +<p>Le prisonnier garda son immobilité. Il +n'avait pas entendu.</p> + +<p>Il n'entendit pas davantage les verrous +poussés à l'extérieur et pas davantage il +ne vit le journal que le gardien, trahissant +ainsi sans penser à mal le secret rigoureux +auquel était astreint son prisonnier, déposait +sur la table en s'en allant.</p> + +<p>Les heures coulèrent. Le jour s'acheva, +puis la nuit, et ce fut une nouvelle aurore. +Ecroulé sur sa chaise, Serge Ladko n'avait +pas conscience de la fuite du temps.</p> + +<p>Cependant, quand le jour grandissant +vint frapper son visage, il parut sortir de +cet accablement. Il ouvrit les yeux, et son +regard vague erra par la cellule. La première +chose qu'il aperçut alors, ce fut le +journal laissé la veille par le pitoyable gardien.</p> + +<p>Tel que celui-ci l'y avait placé, ce journal +s'étalait toujours sur la table, découvrant +une <i>manchette</i> imprimée en grasses capitales +au-dessous du titre. «Les massacres +de Bulgarie», annonçait cette manchette, +sur laquelle tomba le premier regard de +Serge Ladko. Il tressaillit et s'empara +fébrilement du journal. Son intelligence +réveillée revenait à flots. Ses yeux fulguraient, +tandis qu'il poursuivait sa lecture.</p> + +<p>Les événements qu'il apprenait ainsi +étaient, au même instant, commentés dans +l'Europe entière, et y soulevaient une clameur +générale de réprobation. Depuis, ils +sont entrés dans l'histoire, dont ils ne forment +pas la page la plus glorieuse.</p> + +<p>Ainsi qu'il a été rappelé au début de ce +récit, toute la région balkanique était alors +en ébullition. Dès l'été de 1875, l'Herzégovine +s'était révoltée, et les troupes ottomanes +envoyées contre elle n'avaient pu la +réduire. En mai 1876, la Bulgarie s'étant +soulevée à son tour, la Porte répondit à +l'insurrection en concentrant une nombreuse +armée dans un vaste triangle ayant +pour sommets Roustchouk, Widdin et +Sofia. Enfin, le 1er et le 2 juillet de cette +année 1876, la Serbie et le Monténégro, +entrant en scène à leur tour, avaient +déclaré la guerre à la Turquie. Les Serbes, +commandés par le général russe +Tchernaief, après avoir tout d'abord remporté +quelques succès, avaient dû battre en +retraite en deçà de leur frontière, et le +1er septembre le prince Milan s'était vu +contraint de demander un armistice de +dix jours, pendant lequel il sollicita, des +puissances chrétiennes, une intervention +que celles-ci furent malheureusement trop +longues à lui accorder.</p> + +<p>«Alors,» dit M. Édouard Driault, dans +son <i>Histoire de la Question d'Orient</i>, «se +produisit le plus affreux épisode de +ces luttes; il rappelle les massacres de +Chio au temps de l'insurrection grecque. +Ce furent les massacres de Bulgarie. La +Porte, au milieu de la guerre contre la +Serbie et le Monténégro, craignait que +l'insurrection bulgare, sur les derrières +de l'armée, ne compromît ses opérations. +Le gouverneur de la Bulgarie, Chefkat-Pacha, +reçut-il l'ordre d'écraser l'insurrection +sans regarder aux moyens? Cela +est vraisemblable. Des bandes de Bachi-Bouzouks +et de Circassiens appelées d'Asie +furent lâchées sur la Bulgarie, et en +quelques jours elle fut mise à feu et à +sang. Ils assouvirent à l'aise leurs sauvages +passions, brûlèrent les villages, +massacrèrent les hommes au milieu des +tortures les plus raffinées, éventrèrent +les femmes, coupèrent en morceaux les +enfants. Il y eut environ vingt-cinq à trente +mille victimes...»</p> + +<p>Tandis qu'il lisait, des gouttes de sueur +perlaient sur le visage de Serge Ladko. +Natcha!.. Qu'était devenue Natcha, au milieu +de cet effroyable bouleversement?.. +Vivait-elle encore? Était-elle morte, au contraire, +et son cadavre éventré, coupé en +morceaux, de même que celui de tant d'autres +innocentes victimes, traînait-il dans la +boue, dans la fange, dans le sang, écrasé +sous le pied des chevaux?</p> + +<p>Serge Ladko s'était levé, et, pareil à une +bête fauve mise en cage, courait furieusement +autour de la cellule, comme s'il eût +cherché une issue pour voler au secours de +Natcha.</p> + +<p>Cet accès de désespoir fut de courte durée. +Revenu bientôt à la raison, il se contraignit +au calme, d'un énergique effort, et, +avec un cerveau lucide, chercha les moyens +de reconquérir sa liberté.</p> + +<p>Aller trouver le juge, lui avouer sans +détour la vérité, implorer au besoin sa +pitié?.. Mauvais moyen. Quelle chance +avait-il d'obtenir la confiance d'un esprit +prévenu, après avoir si longtemps persévéré +dans le mensonge? Etait-il en son +pouvoir de détruire d'un seul mot la suspicion +attachée à son nom de Ladko, de ruiner +en un instant les présomptions qui +l'accablaient? Non. Une enquête serait à +tout le moins nécessaire, et une enquête +exigerait des semaines, sinon des mois.</p> + +<p>Il fallait donc fuir.</p> + +<p>Pour la première fois depuis qu'il y était +entré, Serge Ladko examina sa cellule. Ce +fut vite fait. Quatre murs percés de deux +ouvertures: la porte d'un coté, la fenêtre +de l'autre. Derrière trois de ces murs, +d'autres cachots, d'autres prisons; derrière +la fenêtre seulement, l'espace et la liberté.</p> + +<p>L'enseuillement de cette fenêtre, dont le +linteau atteignait le plafond, dépassait un +mètre cinquante, et sa partie inférieure, +ce qu'on eût nommé l'appui pour une ouverture +ordinaire, était inaccessible, une +rangée de gros barreaux scellés dans +l'épaisseur du cadre en interdisant l'approche. +D'ailleurs, cette difficulté vaincue, +il en serait resté une autre. Au dehors, une +sorte de hotte, dont les côtés venaient +s'appliquer de part et d'autre de la fenêtre, +arrêtait tout regard vers l'extérieur et ne +laissait de visible qu'un étroit rectangle +de ciel. Non pas même pour fuir, mais pour +être seulement en état d'en chercher le +moyen, il fallait donc tout d'abord forcer +l'obstacle de la grille, puis se hisser à force +de bras au sommet de cette hotte, de manière +à pouvoir reconnaître les alentours.</p> + +<p>A en juger par les escaliers descendus +lors des convocations de M. Izar Rona, +Serge Ladko s'estimait enfermé au quatrième +étage de la prison. Douze à quatorze +mètres à tout le moins devaient donc le +séparer du sol. Serait-il possible de les +franchir? Impatient d'être renseigné à cet +égard, il résolut de se mettre à l'oeuvre +sur-le-champ.</p> + +<p>Au préalable, cependant, il convenait de +se procurer un instrument de travail. On +lui avait tout pris, quand on l'avait écroué, +et, dans son cachot, rien ne pouvait être +d'aucun secours. Une table, une chaise et +une couchette, représentée par une maigre +paillasse recouvrant une voûte en maçonnerie, +c'était là tout son mobilier.</p> + +<p>Serge Ladko cherchait en vain depuis +longtemps, quand, en visitant pour la centième +fois ses vêtements, sa main rencontra +enfin un corps dur. Pas plus que ses +geôliers eux-mêmes, il n'avait pensé jusqu'ici +à cette chose insignifiante qu'est +une boucle de pantalon. Quelle importance +n'acquérait pas maintenant cette chose +insignifiante, seul objet métallique qui fût +en sa possession!</p> + +<p>Ayant détaché cette boucle, Serge Ladko, +sans perdre une minute, attaqua la muraille +au pied de l'un des barreaux, et la pierre, +obstinément griffée par les ardillons d'acier, +commença à tomber en poussière sur le +sol. Ce travail, déjà lent et pénible par lui-même, +était encore compliqué par la surveillance +incessante à laquelle était soumis +le prisonnier. Une heure ne s'écoulait pas, +sans qu'un gardien vînt mettre l'oeil au +guichet de la porte. De là, nécessité d'avoir +toujours l'oreille tendue vers les bruits +extérieurs, et, au moindre signe de danger, +d'interrompre le travail en faisant disparaître +toute trace suspecte.</p> + +<p>Dans ce but, Serge Ladko utilisait son +pain. Ce pain, malaxé avec la poussière qui +tombait de la muraille, prit d'une manière +assez satisfaisante la couleur de la pierre +et devint un véritable mastic, à l'aide +duquel le trou fut dissimulé à mesure +qu'il était creusé. Quant au surplus des +débris produits par le grattage, il le cachait +sous la voûte de son lit.</p> + +<p>Après douze heures d'efforts, le barreau +était déchaussé sur une hauteur de trois +centimètres, mais la boucle n'avait plus de +pointes. Serge Ladko brisa l'armature, et, +des morceaux, fit autant d'outils. Douze +heures plus tard, ces menus fragments +d'acier avaient disparu à leur tour.</p> + +<p>Heureusement, la chance qui avait déjà +souri au prisonnier semblait ne plus vouloir +l'abandonner. Au premier repas qui lui +fut servi, il se risqua à garder un couteau +de table, et, personne n'ayant remarqué ce +larcin, il le recommença avec le même +bonheur le jour suivant. Il se trouvait +ainsi maître de deux instruments plus +sérieux que ceux dont il avait disposé jusqu'ici. +A vrai dire, il ne s'agissait que de +méchants couteaux très grossièrement fabriqués. +Toutefois, leurs lames étaient assez +bonnes, et les manches en facilitaient le +maniement.</p> + +<p>Le travail, à partir de ce moment, +avança plus vite, bien que trop lentement +encore. Le ciment, avec le temps, +avait acquis la dureté du granit et ne se +laissait que difficilement effriter. A chaque +instant, d'ailleurs, le travail devait être +interrompu, soit à cause d'une ronde de +gardiens, soit par suite d'une convocation +de M. Rona, qui multipliait les interrogatoires.</p> + +<p>Le résultat de ces interrogatoires était +toujours le même. L'instruction piétinait +sur place. A chaque séance, c'était un +défilé de témoins dont les déclarations +n'apportaient aucune lumière. Si les uns +semblaient trouver quelque vague ressemblance +entre Serge Ladko et le malfaiteur +qu'ils avaient plus ou moins nettement +aperçu le jour où ils en avaient été victimes, +d'autres niaient catégoriquement +cette ressemblance. M. Rona avait beau +affubler son prévenu de barbes postiches +taillées selon toutes les coupes imaginables, +l'obliger à montrer ses yeux ou à les dissimuler +derrière les verres noirs des lunettes, +il ne réussissait pas à obtenir un seul +témoignage formel. Aussi attendait-il avec +impatience que l'état de Christian Hoël, +blessé lors du dernier attentat de la bande +du Danube, permît à celui-ci de se rendre +à Semlin.</p> + +<p>De ces interrogatoires, Serge Ladko se +désintéressait d'ailleurs. Docilement, il se +prêtait à toutes les expériences du juge, +s'affublait de perruques et de fausses barbes, +mettait ou retirait ses lunettes, sans +se permettre la plus petite observation. Sa +pensée était absente de ce cabinet. Elle +restait dans sa cellule, où le barreau qui le +séparait de la liberté sortait peu à peu de +la pierre.</p> + +<p>Quatre jours lui furent nécessaires pour +achever de le desceller. C'est seulement +le soir du 23 septembre qu'il en atteignit +l'extrémité inférieure. Il s'agissait maintenant +d'en scier l'extrémité opposée.</p> + +<p>Cette partie du travail était la plus +pénible. Suspendu d'une main au reste de +la grille, Serge Ladko, de l'autre, activait +le va-et-vient de son outil. Celui-ci, simple +lame de couteau, jouait mal son rôle de scie +et n'entamait que lentement le fer. D'autre +part, cette position exténuante obligeait à +de fréquents repos.</p> + +<p>Le 29 septembre, enfin, après six jours +d'efforts héroïques, Serge Ladko estima +suffisante la profondeur de l'entaille. A +quelques millimètres près, le fer était en +effet sectionné. Il n'aurait donc aucune +peine à vaincre la résistance du métal, +lorsqu'il voudrait plier la barre. Il était +temps. La lame du second couteau était +alors réduite à un fil.</p> + +<p>Dès le lendemain matin, aussitôt après +le passage de la première ronde, ce qui lui +assurait une heure environ de sécurité, +Serge Ladko poursuivit méthodiquement +son entreprise. Conformément à ses prévisions, +le barreau fléchit sans difficulté. +Par l'ouverture ainsi faite, il passa de +l'autre côté de la grille, puis, s'enlevant à +la force des bras, atteignit le sommet de +la hotte. Avidement, il regarda autour de +lui.</p> + +<p>Comme il l'avait supposé, quatorze mètres +environ le séparaient du sol. Cette distance +n'était pas telle qu'il fût impossible +de la franchir, pourvu que l'on possédât +une corde de longueur suffisante. Mais +arriver jusqu'au sol n'était que la difficulté +la moins grave, et, cette difficulté fût-elle +vaincue, le problème n'en serait pas +pour cela plus près d'être résolu.</p> + +<p>Ainsi que Serge Ladko put le constater, +la prison était, en effet, ceinturée par un +chemin de ronde, que limitait, à la périphérie, +un mur d'environ huit mètres d'élévation, +au delà duquel apparaissaient des +toits de maisons. Après être descendu, il +faudrait donc passer par-dessus cette +muraille, ce qui, dès l'abord, semblait +impraticable.</p> + +<p>A en juger par l'éloignement des maisons, +une rue entourait probablement la +prison. Une fois dans cette rue, un fugitif +pouvait se considérer comme sauvé. Mais +le moyen existait-il d'y arriver sain et +sauf?</p> + +<p>Serge Ladko, en quête d'un expédient, +commença par examiner attentivement ce +qu'il pouvait découvrir sur la gauche. S'il +n'y trouva pas la solution qu'il cherchait, +ce qu'il aperçut fit battre son coeur d'émotion. +Dans cette direction, il voyait le +Danube, dont d'innombrables bateaux de +toutes tailles sillonnaient les eaux jaunes. +Les uns suivaient ou remontaient le courant, +d'autres tendaient la corde de leur +ancre ou l'amarre qui les retenait au quai.</p> + +<p>Parmi ces derniers, le pilote, du premier +coup d'oeil, reconnut sa barge. Rien ne la +distinguait des embarcations ses voisines, +et il ne semblait pas qu'elle fût l'objet d'une +surveillance particulière. Ce serait une heureuse +chance, s'il parvenait à la reconquérir. +En moins d'une heure, grâce à elle, il +aurait franchi la frontière, et, en territoire +serbe, il se rirait de la justice austro-hongroise.</p> + +<p>Serge Ladko reporta ses regards vers +la droite, et, de ce côté, il remarqua aussitôt +une particularité qui le rendit attentif. +Retenue de distance en distance par de solides +crampons scellés dans le bâtiment, +une tige de fer venue du toit—la chaîne du +paratonnerre selon toute vraisemblance— +passait à proximité de sa fenêtre, pour aller +finalement s'enfoncer dans le sol. Cette tige +de fer eût rendu la descente assez facile, +si l'on avait pu arriver jusqu'à elle.</p> + +<p>Or, ceci n'était peut-être pas irréalisable. +A la hauteur du carrelage de sa cellule, +une sorte de bandeau, motivé par la décoration +de l'édifice, courait le long du mur en +faisant une saillie de vingt ou vingt-cinq +centimètres. Peut-être, avec du sang-froid +et de l'énergie, n'eût-il pas été impossible +de s'y tenir debout, et d'atteindre ainsi la +chaîne du paratonnerre.</p> + +<p>Malheureusement, quand bien même on +eût été capable d'une aussi folle audace, la +muraille extérieure n'en fût pas moins, +demeurée infranchissable. Prisonnier dans +une cellule ou dans le chemin de ronde, +c'était toujours être prisonnier.</p> + +<p>Serge Ladko, en examinant cette muraille +avec plus de soin qu'il ne l'avait fait jusqu'alors, +observa que la partie supérieure, +à peu de distance au-dessous du chaperon, +en était décorée intérieurement et extérieurement +par une série de bossages, formés +de moellons carrés à demi encastrés dans +le reste de la maçonnerie. Un long moment +Serge Ladko contempla cet ornement +architectural, puis, se laissant glisser sur +l'appui de la fenêtre, il réintégra sa cellule, +et se hâta de faire disparaître toute trace +compromettante.</p> + +<p>Son parti était pris. Le moyen d'être +libre envers et contre tous, il l'avait trouvé. +Quelque risqué qu'il fût, ce moyen pouvait, +devait réussir. Au surplus, mieux valait +la mort que la continuation de pareilles +angoisses.</p> + +<p>Patiemment, il attendit le passage de la +seconde ronde. Assuré dès lors d'une nouvelle +période de tranquillité, il se mit en +devoir d'achever ses préparatifs. De ses +draps, il fit, à l'aide de ce qui subsistait de +son couteau, une cinquantaine de bandes +de quelques centimètres de largeur. Afin +que l'attention des gardiens ne fût pas +attirée, il eut soin de réserver une quantité +de toile suffisante pour que sa couchette +gardât son aspect extérieur. Quant au +reste, nul n'aurait évidemment l'idée de +venir soulever la couverture.</p> + +<p>Les bandes découpées, il les accoupla +quatre par quatre sous forme d'une tresse, +dans laquelle les brins, se chevauchant +l'un l'autre, s'allongeaient d'une nouvelle +bande lorsqu'ils étaient proches de leur fin. +Une journée fut consacrée à ce travail. +Enfin, le 1er octobre, un peu avant midi, +Serge Ladko eut en sa possession une +corde solide, longue de quatorze à quinze +mètres, qu'il dissimula soigneusement sous +sa couchette.</p> + +<p>Tout étant prêt, il résolut que l'évasion +aurait lieu le soir même, à neuf heures.</p> + +<p>Cette dernière journée, Serge Ladko +l'occupa à examiner les plus petits détails +de son entreprise, à en calculer les chances +et les dangers. Quelle en serait l'issue: la +liberté ou la mort? Un avenir prochain en +déciderait. Dans tous les cas, il la tenterait.</p> + +<p>Toutefois, avant que l'instant d'agir sonnât, +le sort lui réservait une dernière +épreuve. Il était près de trois heures de +l'après-midi, quand les verrous de sa porte +furent tirés à grand bruit. Que lui voulait-on? +S'agissait-il encore d'un interrogatoire +de M. Izar Rona? L'heure à laquelle il +convoquait d'ordinaire le prisonnier était +passée cependant.</p> + +<p>Non, il n'était pas question de se rendre +à une convocation du juge. Par la porte +ouverte, Serge Ladko aperçut dans le couloir, +outre l'un de ses gardiens habituels, +un groupe de trois personnes qui lui +étaient inconnues. L'une de ces personnes +était une femme, une jeune femme de vingt +ans à peine, dont le visage exprimait la +douceur et la bonté. Des deux hommes qui +l'accompagnaient, l'un était évidemment +son mari. Le langage et l'attitude du gardien +permettaient de reconnaître dans l'autre le +directeur même de la prison.</p> + +<p>Il s'agissait évidemment d'une visite. A +en juger par la déférence respectueuse qui +leur était témoignée, les visiteurs étaient +gens de marque, peut-être quelque couple +princier en voyage, auprès duquel le directeur +jouait le rôle de cicérone.</p> + +<p>«L'occupant actuel de cette cellule, dit-il +à ses hôtes, n'est autre que le fameux +Ladko, chef de la bande du Danube, dont le +nom à dû certainement parvenir jusqu'à +vous.</p> + +<p>La jeune femme glissa un regard timide à +l'adresse du célèbre malfaiteur. Il n'avait +pas l'air bien terrible, ce célèbre malfaiteur. +Jamais on ne se serait imaginé un chef de +bandits d'une cruauté légendaire sous les +traits de cet homme amaigri, émacié, à la +figure hâve, dont les jeux exprimaient tant +de détresse et de profond désespoir.</p> + +<p>—Il est vrai qu'il s'entête à protester de +son innocence, ajouta impartialement le +directeur; mais nous sommes habitués à +cette chanson.»</p> + +<p>Il fit ensuite remarquer aux visiteurs le +bon ordre de la cellule et sa parfaite propreté. +Dans la chaleur de son discours, il +en franchit même le seuil, et alla s'adosser +au-dessous de la fenêtre, afin de faire face à +son auditoire.</p> + +<p>Tout à coup, le coeur de Serge Ladko +Cessa de battre. Sans le savoir, l'orateur +frôlait l'endroit attaqué par le prisonnier +et un peu de ciment commençait à tomber +en fine poussière. Ebranlé par un autre +mouvement, ce fut bientôt le tampon de mie +de pain qui se détacha d'un seul bloc et +tomba sur le carreau. Serge Ladko eut un +frisson d'épouvanté, en constatant que l'extrémité +du barreau descellé apparaissait à +nu au fond de son alvéole.</p> + +<p>Quelqu'un avait-il vu? Oui, quelqu'un +avait vu. Tandis que son mari et le directeur +examinaient la misérable table comme +un objet du plus haut intérêt, et que le gardien, +respectueusement détourné, semblait +regarder quelque chose dans l'enfilade du +couloir, la visiteuse tenait ses yeux fixés +sur l'excavation pratiquée dans la muraille, +et l'expression de son visage montrait +qu'elle en comprenait le mystérieux langage.</p> + +<p>Elle allait parler... d'un mot, ruiner tant +d'efforts... Serge Ladko attendait, et, par +degrés, il se sentait mourir.</p> + +<p>Un peu pâle, la jeune femme releva les +yeux sur le prisonnier et le couvrit de son +regard limpide. Vit-elle les grosses larmes +qui s'échappaient lentement des paupières +du misérable? Comprit-elle sa supplication +silencieuse? Eut-elle conscience de son +horrible désespoir?..</p> + +<p>Dix secondes tragiques passèrent, et +soudain elle se détourna en poussant un +cri de douleur. Ses deux compagnons se +précipitèrent vers elle. Que lui était-il +arrivé? Rien de grave, affirma-t-elle, d'une +voix tremblante, en s'efforçant de sourire. +Elle venait de se tordre sottement le pied, +voilà tout.</p> + +<p>Tandis que Serge Ladko allait, sans être +aperçu, se placer devant le barreau accusateur, +mari, directeur et gardien s'empressèrent. +Les deux premiers sortirent +soutenant la prétendue blessée; le troisième +repoussa précipitamment les verrous. +Serge Ladko était seul.</p> + +<p>Quel élan de gratitude gonfla sa poitrine +pour la douce créature, qui avait eu pitié! +Grâce à elle, il était sauvé. Il lui devait la +vie; plus que la vie, la liberté.</p> + +<p>Il était retombé, accablé, sur sa couchette. +L'émotion avait été trop rude. Son +cerveau vacillait sous ce dernier coup du +sort.</p> + +<p>Le reste du jour s'écoula sans autre incident, +et neuf heures sonnèrent enfin aux +horloges lointaines de la ville. La nuit était +tout à fait venue. De gros nuages, roulant +dans le ciel, en augmentaient l'obscurité.</p> + +<p>Dans le couloir, un bruit grandissant +annonçait l'approche d'une ronde. Arrivée +devant la porte, elle fit halte. Un gardien +appliqua son oeil au guichet et se retira +satisfait. Le prisonnier dormait, enfoncé +jusqu'au menton sous sa couverture. La +ronde se remit en marche. Le bruit de ses +pas décrut, s'éteignit.</p> + +<p>Le moment d'agir était arrivé.</p> + +<p>Aussitôt, Serge Ladko sauta à bas de sa +couchette, dont il disposa le matelas de +manière à simuler suffisamment, dans la +pénombre de la cellule, la présence d'un +homme endormi. Cela fait, il se munit de sa +corde, puis, s'étant glissé de nouveau de +l'autre côté de la grille; il s'enleva comme +la première fois et se mit à cheval sur +l'arête supérieure de la hotte.</p> + +<p>Les bandeaux qui décoraient le bâtiment +étant situés à la hauteur de chaque plancher, +Serge Ladko dominait ainsi de près +de quatre mètres celui de ces ornements +sur lequel il s'agissait de prendre pied. Il +avait prévu cette difficulté. Embrassant +l'un des barreaux de la grille avec la corde +dont il garda en main les deux extrémités, +il se laissa glisser sans trop de peine jusqu'à +la saillie extérieure.</p> + +<p>Le dos appliqué à la muraille, cramponné +de la main gauche à la corde qui le supportait, +le fugitif se reposa un instant. Comment +garder l'équilibre sur cette surface +étroite? A peine aurait-il lâché son soutien, +qu'il irait s'abîmer sur le sol du chemin de +ronde.</p> + +<p>Prudemment, s'astreignant a des mouvements +d'une extrême lenteur, il réussit à +saisir la corde de la main droite, et, de la +gauche, il inspecta la paroi de la hotte. +Celle-ci ne s'appliquait pas toute seule +devant la fenêtre et, pour la retenir, un +organe quelconque existait nécessairement. +En la frôlant, sa main ne tarda pas, en effet, +à rencontrer un obstacle, qu'après, un peu +d'hésitation il reconnut être une patte +scellée dans la maçonnerie.</p> + +<p>Quelque faible que fût la prise offerte par +cette patte, force lui était de s'en contenter. +S'y accrochant du bout de ses doigts crispés, +il attira lentement l'un des doubles de +la corde, qui vint peu à peu retomber sur +ses épaules. Désormais, les ponts étaient +coupés derrière lui. L'eût-il voulu, il ne +pouvait plus regagner sa cellule. Il fallait, +de toute nécessité, persévérer jusqu'au +bout dans son entreprise.</p> + +<p>Serge Ladko se risqua à tourner à demi +la tête vers la chaîne du paratonnerre dont +il avait le plus escompté le secours. Quel ne fut +pas son effroi, en constatant que près de +deux mètres séparaient cette chaîne de la +hotte dont il lui était, sous peine de mort, +interdit de s'éloigner!</p> + +<p>Cependant, il lui fallait prendre un parti. +Debout sur cette étroite saillie, le dos +appliqué contre la muraille, retenu au-dessus +du vide par un misérable morceau +de fer que l'extrémité de ses doigts avait +peine à saisir, il ne pouvait s'éterniser +dans cette situation. Dans quelques minutes, +ses doigts lassés relâcheraient leur +étreinte, et ce serait alors la chute inévitable. +Mieux valait ne périr qu'après un dernier +effort vers le salut.</p> + +<p>S'inclinant du côté de la fenêtre, le +fugitif replia son bras gauche comme un +ressort prêt à se détendre, puis, abandonnant +tout appui, il se repoussa violemment +vers la droite.</p> + +<p>Il tomba. Son épaule heurta la saillie du +bandeau. Mais, grâce à l'élan qu'il s'était +donné, ses mains étendues avaient enfin +atteint le but. La première difficulté était +vaincue. Restait à vaincre la seconde.</p> + +<p>Serge Ladko se laissa glisser le long de +la chaîne et s'arrêta sur l'un des crampons +qui la fixaient à la muraille. Là, il fit une +courte halte et s'accorda le temps de la +réflexion.</p> + +<p>Le sol était invisible dans la nuit, mais, +d'en bas, arrivait jusqu'au fugitif le bruit +d'un pas régulier. Un soldat montait évidemment +la garde. A en juger par ce bruit +croissant et décroissant tour à tour, la +sentinelle, après avoir suivi la fraction du +chemin de ronde longeant cette partie de +la prison, tournait ensuite dans la prolongation +de ce chemin qui passait devant une +autre façade du bâtiment, puis revenait, +pour recommencer sans interruption son +va-et-vient. Serge Ladko calcula que l'absence +du soldat durait de trois à quatre +minutes. C'est donc dans ce délai que la +distance le séparant de la muraille extérieure +devait être franchie.</p> + +<p>S'il devinait, au-dessous de lui, la crête +de cette muraille dont la blancheur se +découpait vaguement dans l'ombre, il ne +pouvait distinguer les pierres en saillie qui +en décoraient le sommet.</p> + +<p>Serge Ladko, se laissant glisser un peu +plus bas, s'arrêta à l'un des crampons inférieurs. +De ce point, il dominait encore de +deux ou trois mètres le sommet de la muraille +qu'il s'agissait de franchir.</p> + +<p>Solide, désormais, il lui était permis de +procéder par mouvements plus rapides. +Il ne lui fallut qu'un instant pour dérouler +sa corde, la faire passer derrière la chaîne +du paratonnerre et en nouer les deux +bouts de manière à la transformer en une +corde sans fin. La longueur nécessaire +approximativement calculée, il en lança +ensuite au-dessus de la muraille de clôture, +puis en ramena à lui l'extrémité en forme +de boucle, comme il l'aurait fait avec un +lasso, en s'efforçant de saisir une des +pierres en saillie dont la muraille était extérieurement +ornée.</p> + +<p>L'entreprise était difficile. Au milieu de +cette obscurité profonde, qui lui cachait +le but, il ne pouvait compter que sur le +hasard.</p> + +<p>Plus de vingt fois la corde avait été lancée +sans résultat, quand elle opposa enfin une +résistance. Serge Ladko insista en vain. +La prise était bonne et ne céda pas. La +tentative avait donc réussi. La boucle +terminale s'était enroulée autour d'un des +bossages extérieurs, et une sorte de passerelle +était maintenant jetée au-dessus du +chemin de ronde.</p> + +<p>Passerelle fragile à coup sûr! N'allait-elle +pas se rompre ou se détacher de la pierre +qui la retenait? Dans le premier cas, ce +serait une épouvantable chute de dix mètres +de hauteur; dans le second, ramené contre +le mur de la prison à la manière d'un +balancier, son fardeau humain viendrait s'y +écraser.</p> + +<p>Pas un instant, Serge Ladko n'hésita +devant la possibilité de ce danger. Sa +corde fortement tendue, il en réunit de nouveau +les deux extrémités, puis, prêt à s'élancer, +il prêta l'oreille aux pas du soldat +de garde.</p> + +<p>Celui-ci était précisément juste en dessous +du fugitif. Il s'éloignait. Bientôt, il +tourna le coin du bâtiment et le bruit de ses +pas s'éteignit. Il fallait, sans perdre une +seconde, profiter de son absence.</p> + +<p>Serge Ladko s'avança sur le chemin +aérien. Suspendu entre ciel et terre, il +avançait d'un mouvement égal et souple, +sans s'inquiéter du fléchissement de la +corde, dont la courbure s'accentuait à +mesure qu'il approchait du milieu du parcours. +Il voulait passer. Il passerait.</p> + +<p>Il passa. En moins d'une minute, le vertigineux +abîme franchi, il atteignait la crête +de la muraille.</p> + +<p>Sans y prendre de repos, il se hâta de +plus en plus, enfiévré par la certitude du +succès. Dix minutes à peine s'étaient écoulées +depuis qu'il avait quitté sa cellule, mais +ces dix minutes lui semblaient avoir duré +plus d'une heure, et il redoutait qu'une +ronde ne vînt l'inspecter. Son évasion ne +serait-elle pas découverte alors, malgré la +manière dont il avait disposé sa couchette? +Il importait d'être loin auparavant. +La barge était là, à deux pas de lui! Quelques +coups d'aviron suffiraient à le mettre +hors de l'atteinte de ses persécuteurs.</p> + +<p>Interrompant son travail à chaque passage +du soldat de garde, Serge Ladko +dénoua fébrilement sa corde, la ramena à +lui en hâlant sur l'un des brins, puis, la +doublant de nouveau et entourant de la +boucle ainsi formée l'une des saillies intérieures, +il commença sa descente, après +s'être assuré que la rue était déserte.</p> + +<p>Arrivé heureusement à terre, il fît aussitôt +retomber la corde à ses pieds et la +roula en paquet. Tout était terminé. Il était +libre, et aucune trace ne subsisterait de son +audacieuse évasion.</p> + +<p>Mais, comme il allait partir à la recherche +de sa barge, une voix s'éleva tout à +coup dans la nuit.</p> + +<p>«Parbleu! prononçait-on à moins de +dix pas, c'est M. Ilia Brusch, ma parole!</p> + +<p>Serge Ladko eut un tressaillement de +plaisir. Le sort décidément se déclarait en +sa faveur puisqu'il lui envoyait le secours +d'un ami.</p> + +<p>—M. Jaeger!» s'écria-t-il d'une voix +joyeuse, tandis qu'un passant sortait de +l'ombre et se dirigeait vers lui.</p> + +<br><br><br> + +<a name="XV"></a> + +<h3>XV</h3> + +<h3>PRÈS DU BUT.</h3> + + +<p>Le 10 octobre, l'aube se leva pour la neuvième +fois, depuis que la barge avait recommencé +à descendre le Danube. Pendant les +huit jours précédents, près de sept cents +kilomètres avaient été laissés en arrière. +On approchait de Roustchouk, où l'on arriverait +avant le soir.</p> + +<p>A bord, rien ne semblait changé. La barge +transportait, comme autrefois, les deux +mêmes compagnons: Serge Ladko et Karl +Dragoch, redevenus, l'un le pêcheur Ilia +Brusch, l'autre, le débonnaire M. Jaeger.</p> + +<p>Toutefois, la manière dont le premier +jouait maintenant son rôle rendait plus +difficile à soutenir celui du second. Hypnotisé +par le désir de se rapprocher de +Roustchouk, manoeuvrant l'aviron jour et +nuit, Serge Ladko négligeait, en effet, les +précautions les plus élémentaires. Non seulement +il s'était débarrassé de ses lunettes, +mais encore, supprimant rasoir et teinture, +il permettait aux changements survenus +dans sa personne pendant la durée de sa +détention de s'accuser avec une netteté +croissante. Ses cheveux noirs pâlissaient +de jour en jour, et sa barbe blonde commençait +à atteindre une longueur respectable.</p> + +<p>Il eût été naturel que Karl Dragoch manifestât +quelque étonnement d'une pareille +transformation. Celui-ci ne disait rien pourtant. +Décidé à suivre jusqu'au bout la voie +dans laquelle il s'était engagé, il avait pris +le parti de ne rien voir de ce qui pouvait +être gênant.</p> + +<p>Au moment où il s'était trouvé face à +face avec Serge Ladko, les opinions antérieures +de Karl Dragoch étaient fortement +ébranlées, et il se sentait moins enclin à +admettre la culpabilité de son ancien compagnon +de voyage.</p> + +<p>L'incident provoqué par la commission +rogatoire de Szalka avait été la première +cause de ce revirement. Karl Dragoch avait, +en effet, procédé à son enquête personnelle. +Plus difficile à satisfaire que le commissaire +de police de Gran, il avait longuement +interrogé les habitants de la ville, et les +réponses obtenues n'avaient pas été sans le +troubler.</p> + +<p>Qu'un nommé Ilia Brusch, dont la vie +était au demeurant des plus régulières, +eût élu domicile à Szalka et qu'il l'eût quittée +peu de temps avant le concours de Sigmaringen, +ce premier point n'était pas contestable. +Cet Ilia Brusch avait-il été revu +après ce concours, et notamment dans la +nuit du 28 au 29 août? Sur ce deuxième +point, les témoignages furent évasifs. Si les +plus proches voisins croyaient bien se rappeler +que, vers la fin d'août, ils avaient +remarqué de la lumière dans la maison du +pêcheur alors fermée depuis plus d'un mois, +ils n'osèrent cependant rien affirmer. Ces +renseignements, tout vagues et hésitants +qu'ils fussent, augmentèrent naturellement +les perplexités du policier.</p> + +<p>Restait un troisième point à élucider. +Quel était le personnage à qui le commissaire +de Gran avait parlé au domicile indiqué +par le prévenu? A cet égard, Dragoch +ne put recueillir aucune indication. Ilia +Brusch étant assez connu à Szalka, il fallait +nécessairement, s'il y était venu, qu'il fût +arrivé et reparti pendant la nuit, puisque +personne ne l'avait aperçu. Un tel mystère, +déjà suspect par lui-même, le devint bien +davantage, quand Karl Dragoch eut mis la +main sur le tenancier d'une petite auberge, +auquel, dans la soirée du 12 septembre, +trente-six heures avant la visite du commissaire +de police de Gran, un inconnu avait +demandé l'adresse d'Ilia Brusch. Le problème +se compliquait. Il se compliqua +encore, quand cet aubergiste, pressé de +questions, eut donné de l'inconnu un signalement +correspondant traits pour traits à +celui que, d'après la rumeur publique, il +convenait d'attribuer au chef de la bande du +Danube.</p> + +<p>Tout ceci rendit Karl Dragoch rêveur. Il +flaira des choses louches. Il eut le sentiment +instinctif d'être en présence de quelque +machination ténébreuse dont le but lui +demeurait inconnu, mais dont il n'était pas +impossible que le prévenu fût la victime.</p> + +<p>Cette impression se trouva fortifiée, +quand, à son retour à Semlin, il connut la +marche de l'instruction. En somme, après +vingt jours de secret, elle n'avait pas fait un +pas. Aucun complice n'avait été découvert, +nul témoin n'avait formellement reconnu le +prisonnier, contre lequel il n'existait toujours +d'autre charge que le fait d'avoir +cherché à modifier l'aspect de son visage +et d'avoir possédé un portrait de femme sur +lequel figurait le nom de Ladko.</p> + +<p>Ces présomptions, qui, corroborées par +d'autres, eussent eu une grande valeur, +perdaient, isolées, beaucoup de leur importance. +Peut-être, après tout, ce déguisement +et la présence du portrait avaient-ils +une cause avouable.</p> + +<p>Karl Dragoch, dans cet état d'esprit, +était particulièrement accessible à la pitié. +C'est pourquoi il n'avait pu s'empêcher +d'être profondément ému par la naïve confiance +de Serge Ladko, dans une circonstance +où celui-ci aurait été excusable de +se défier de son plus intime ami.</p> + +<p>Etait-il impossible, d'ailleurs, de mettre +ce sentiment de pitié d'accord avec ses +devoirs professionnels en reprenant comme +devant sa place dans la barge? Si Ilia +Brusch se nommait en réalité Ladko, et si +ce Ladko était bien un malfaiteur, Karl +Dragoch, en s'attachant à lui, dépisterait +ses complices. Innocent, au contraire, peut-être +conduirait-il quand même au vrai coupable, +auquel l'incident de Szalka eût +prouvé, dans ce cas, qu'il portait ombrage.</p> + +<p>Ces raisonnements, un peu spécieux, +n'étaient pas dénués de toute logique. L'aspect +misérable de Serge Ladko, le courage +surhumain qu'il avait dû déployer pour +accomplir sa fantastique évasion, et surtout +le souvenir du service autrefois rendu avec +tant d'héroïque simplicité, firent le reste. +Karl Dragoch devait la vie à ce malheureux +qui haletait devant lui, les mains en sang, la +sueur ruisselant sur son visage décharné. +Allait-il, en retour, le rejeter dans l'enfer? +Le détective ne put s'y résoudre.</p> + +<p>«Venez!» dit-il simplement en réponse à +l'exclamation joyeuse du fugitif, qu'il entraîna +vers le fleuve.</p> + +<p>Peu de paroles avaient été échangées +entre les deux compagnons pendant les huit +jours qui venaient de s'écouler. Serge +Ladko gardait généralement le silence et +concentrait toutes les forces de son être +pour accroître la vitesse de l'embarcation.</p> + +<p>En phrases hachées, qu'il fallait lui arracher +en quelque sorte, il fit toutefois le récit +de ses inexplicables aventures depuis le +confluent de l'Ipoly. Il raconta sa longue +détention dans la prison de Semlin, succédant +à une séquestration plus étrange +encore à bord d un chaland inconnu. Ils +mentaient donc, ceux qui prétendaient l'avoir +vu entre Budapest et Semlin, puisque, durant +tout ce parcours, il avait été enfermé, +pieds et mains liés, dans ce chaland.</p> + +<p>À ce récit, les opinions primitives de Karl +Dragoch évoluèrent de plus en plus. Malgré +lui, il établissait un rapprochement entre +l'agression dont Ilia Brusch avait été victime +et l'intervention d'un sosie à Szalka. +A n'en pas douter, le pêcheur gênait quelqu'un +et était en butte aux coups d'un ennemi +inconnu, mais dont le signalement semblait +correspondre à celui du véritable bandit.</p> + +<p>Ainsi, peu à peu, Karl Dragoch s'acheminait +vers la vérité. Hors d'état de contrôler +ses déductions, il sentait du moins +décroître de jour en jour les soupçons autrefois +conçus.</p> + +<p>Pas un instant, néanmoins, il ne songea à +quitter la barge pour revenir en arrière et +recommencer son enquête sur nouveaux +frais. Son flair de policier lui disait que la +piste était bonne, et que le pêcheur, innocent +peut-être, était d'une manière ou d'autre +mêlé à l'histoire de la bande du Danube. +La tranquillité était parfaite, d'ailleurs, sur +le haut fleuve, et la succession des crimes +commis prouvait que leurs auteurs avaient, +eux aussi, descendu le courant, au moins +jusqu'aux environs de Semlin. Il y avait +donc toutes chances pour qu'ils eussent +continué à le descendre pendant la détention +d'Ilia Brusch.</p> + +<p>Sur ce point, Karl Dragoch ne se trompait +pas. Ivan Striga continuait, en effet, à +se rapprocher de la mer Noire, avec douze +jours d'avance sur la barge au départ de +Semlin. Mais, ces douze jours d'avance, il +les perdait peu à peu, la distance séparant +les deux bateaux diminuait graduellement, +et, jour par jour, heure par heure, minute +par minute, la barge gagnait implacablement +sur le chaland, sous l'effort furieux de +Serge Ladko.</p> + +<p>Celui-ci n'avait qu'un but: Roustchouk; +qu'une idée: Natcha. S'il négligeait les +précautions autrefois prises pour protéger +son incognito, c'est qu'il n'y pensait vraiment +plus. D'ailleurs, de quel intérêt eussent-elles +été maintenant? Après son arrestation, +après son évasion, s'appeler Ilia +Brusch devait être aussi compromettant +que de s'appeler Serge Ladko. Sous un nom +ou sous un autre, il ne pouvait plus désormais +s'introduire que secrètement à Roustchouk, +sous peine d'être appréhendé sur-le-champ.</p> + +<p>Absorbé par son idée fixe, il n'avait, pendant +ces huit jours, accordé aucune attention +aux rives du fleuve. S'il s'était aperçu +qu'on passât devant Belgrade—la ville +blanche—étagée sur une colline, que +domine le palais du prince, le Konak, et précédée +d'un faubourg où viennent transiter +une immense quantité de marchandises, +c'est parce que Belgrade indique la frontière +serbe où expiraient les pouvoirs de M. Izar +Rona. Mais, ensuite, il ne remarqua plus +rien.</p> + +<p>Il ne vit, ni Semendria, ancienne capitale +de la Serbie, célèbre par les vignobles dont +elle est entourée; ni Colombals, où l'on +montre une caverne dans laquelle Saint-Georges +aurait, d'après la légende, déposé +le corps du dragon tué de ses propres +mains; ni Orsova, au delà de laquelle le Danube +coule entre deux anciennes provinces +turques, devenues depuis royaumes indépendants; +ni les Portes de Fer, ce défilé +fameux bordé de murailles verticales de +quatre cents mètres, où le Danube se précipite +et se brise avec fureur contre les +blocs dont son lit est semé; ni Widdin, +première ville bulgare de quelque importance; +ni Nikopoli, ni Sistowa, les deux autres +cités notoires qu'il lui fallut dépasser +en amont de Roustchouk.</p> + +<p>De préférence, il longeait la rive serbe, +où il s'estimait plus en sûreté, et en effet, +jusqu'à la sortie des Portes de Fer, il ne fut +pas inquiété par la police.</p> + +<p>Ce fut seulement à Orsava que, pour la +première fois, un canot de la brigade fluviale +intima à la barge l'ordre de s'arrêter. +Serge Ladko, très inquiet, obéit en se +demandant ce qu'il répondrait aux questions +qu'on allait inévitablement lui poser.</p> + +<p>On ne l'interrogea même pas. Sur un +mot de Karl Dragoch, le chef du détachement +s'inclina avec déférence et il ne fut plus +question de perquisition.</p> + +<p>Le pilote ne songea pas à s'étonner qu'un +bourgeois de Vienne disposât à son gré de +la force publique. Trop heureux de s'en +tirer à si bon compte, il trouva toute naturelle +une omnipotence qui s'exerçait à son +profit, et il ne manifesta pas plus de surprise, +mais simplement une impatience grandissante, +en voyant se prolonger l'entretien +entre l'agent et son passager.</p> + +<p>Conformément aux ordres, tant de M. Izar +Rona, furieux de l'évasion de son prévenu, +que de Karl Dragoch lui-même, la police du +fleuve avait redoublé de vigueur. De distance +en distance, on obligeait la navigation à franchir +une série de barrages, parmi lesquels +celui d'Orsova était d'une importance capitale. +L'étranglement du fleuve en cette partie +de son cours facilitant la surveillance, +il était impossible, en effet, qu'aucun bateau +réussît à passer sans avoir été minutieusement +visité.</p> + +<p>Karl Dragoch, en interrogeant son subordonné, +eut l'ennui d'apprendre à la fois, et +que ces perquisitions n'avaient donné aucun +résultat, et qu'un nouveau crime, un +cambriolage d'une certaine gravité, venait +d'être commis deux jours auparavant en +territoire roumain, au confluent du Jirel, +presque exactement en face de la ville bulgare +de Rahowa.</p> + +<p>Ainsi donc, la bande du Danube avait +réussi a passer entre les mailles du filet. +Cette bande ayant coutume de s'approprier +non seulement l'or et l'argent, mais les +objets précieux de toute nature, son butin +devait être d'un volume encombrant, et il +était vraiment inconcevable qu'on n'en eût +pas trouvé trace, alors qu'aucun bateau +n'avait pu échapper à la visite.</p> + +<p>Il en était cependant ainsi.</p> + +<p>Karl Dragoch était stupéfait d'une telle +virtuosité. Toutefois, il fallait bien se rendre +à l'évidence, les malfaiteurs prouvant eux-mêmes +par des attentats leur descente vers +l'aval.</p> + +<p>La seule conclusion à tirer de ces faits, +c'est qu'il convenait de se hâter. Le lieu et +la date du dernier vol signalé indiquaient +que ses auteurs avaient moins de trois cents +kilomètres d'avance. En tenant compte du +temps pendant lequel Ilia Brusch avait été +immobilisé, temps que la bande du Danube +avait certainement mis à profit, il fallait en +inférer que sa vitesse était à peine la moitié +de celle de la barge. Il n'était donc pas impossible +de l'atteindre à la course.</p> + +<p>On repartit donc sans plus attendre et, +dès les premières heures du 6 octobre, la +frontière bulgare était franchie. A partir de +ce point, Serge Ladko qui, jusque-là, avait +suivi de son mieux la rive droite, serra au +contraire le plus possible le bord roumain +dont, à partir de Lom-Palamka, une succession +de marais de huit à dix kilomètres de +large n'allait pas tarder, d'ailleurs, à interdire +l'approche.</p> + +<p>Quelque absorbé qu'il fût en lui-même, le +fleuve, depuis qu'on était entré dans les +eaux bulgares, n'avait pu manquer de lui +paraître suspect. Un certain nombre de +chaloupes à vapeur, de torpilleurs même, +voire de canonnières, battant pavillon ottoman, +le sillonnaient en effet. En prévision +de la guerre qui allait, moins d'un an plus +tard, éclater avec la Russie, la Turquie +commençait déjà à surveiller le Danube, +qu'elle devait peupler ensuite d'une véritable +flottille.</p> + +<p>Risque pour risque, le pilote préférait se +tenir à distance de ces navires turcs, dût-il +pour cela se jeter dans les griffes des autorités +roumaines, contre lesquelles M. Jaeger +serait peut-être capable de le protéger, +comme il l'avait fait à Orsova.</p> + +<p>L'occasion ne se présenta pas de mettre +à une nouvelle épreuve le pouvoir du passager; +aucun incident ne troubla cette dernière +partie du voyage, et, le 10 octobre, +vers quatre heures de l'après-midi, la barge +parvenait enfin à la hauteur de Roustchouk, +que l'on distinguait confusément sur l'autre +rive. Le pilote gagna alors le milieu du +fleuve, puis, arrêtant pour la première fois +depuis tant de jours le mouvement de son +aviron, il laissa tomber le grappin par le +fond.</p> + +<p>«Qu'y a-t-il? demanda Karl Dragoch +surpris.</p> + +<p>—Je suis arrivé, répondit laconiquement +Serge Ladko.</p> + +<p>—Arrivé?... Nous ne sommes pas encore +à la mer Noire, cependant.</p> + +<p>—Je vous ai trompé, monsieur Jaeger, +déclara sans ambages Serge Ladko. Je n'ai +jamais eu l'intention d'aller jusqu'à la mer +Noire.</p> + +<p>—Bah! fit le détective dont l'attention +s'éveilla.</p> + +<p>—Non. Je suis parti dans l'idée de m'arrêter +à Roustchouk. Nous y sommes.</p> + +<p>—Où prenez-vous Roustchouk?</p> + +<p>—Là, répondit le pilote, en montrant les +maisons de la ville lointaine.</p> + +<p>—Pourquoi, dans ce cas, n'y allons-nous +pas?</p> + +<p>—Parce qu'il me faut attendre la nuit. Je +suis traqué, poursuivi. Dans le jour, je risquerais +de me faire arrêter au premier pas.</p> + +<p>Voilà qui devenait intéressant. Les soupçons +primitivement conçus par Dragoch +étaient-ils donc justifiés?</p> + +<p>—Comme à Semlin, murmura-t-il à demi-voix.</p> + +<p>—Comme à Semlin, approuva Serge +Ladko sans s'émouvoir, mais pas pour les +mêmes causes. Je suis un honnête homme, +monsieur Jaeger.</p> + +<p>—Je n'en doute pas, monsieur Brusch, +bien qu'elles soient rarement bonnes, les +raisons que l'on a de redouter une arrestation.</p> + +<p>—Les miennes le sont, monsieur Jaeger, +affirma froidement Serge Ladko. Excusez-moi +de ne pas vous les révéler. Je me suis +juré à moi-même de garder mon secret. Je +le garderai.</p> + +<p>Karl Dragoch acquiesça d'un geste qui +exprimait la plus parfaite indifférence. Le +pilote reprit:</p> + +<p>—Je conçois, monsieur Jaeger, que vous +ne soyez pas désireux d'être mêlé à mes +affaires. Si vous le voulez, je vous déposerai +en terre roumaine. Vous éviterez ainsi les +dangers auxquels je peux être exposé.</p> + +<p>—Combien de temps comptez-vous rester +à Roustchouk? demanda Karl Dragoch +sans répondre directement.</p> + +<p>—Je ne sais, dit Serge Ladko. Si les +choses tournent à mon gré, je serai revenu +à bord avant le jour et, dans ce cas, je ne +serai pas seul. S'il en est autrement, j'ignore +ce que je ferai.</p> + +<p>—Je vous suivrai jusqu'au bout, monsieur +Brusch, déclara sans hésiter Karl +Dragoch.</p> + +<p>—A votre aise!» conclut Serge Ladko +qui n'ajouta pas une parole.</p> + +<p>A la nuit tombante, il reprit l'aviron et +s'approcha de la rive bulgare. L'obscurité +était complète quand il y accosta, un peu +en aval des dernières maisons de la ville.</p> + +<p>Tout son être tendu vers le but, Serge +Ladko agissait à la manière d'un somnambule. +Ses gestes nets et précis faisaient +sans hésitation ce qu'il fallait faire, ce qu'il +lui eût été impossible de ne pas faire. +Aveugle pour tout ce qui l'entourait, il ne +vit pas son compagnon disparaître dans la +cabine dès que le grappin eut été ramené +à bord. Le monde extérieur avait perdu +pour lui toute réalité. Son rêve seul existait. +Et, ce rêve, c'était, tout illuminée de soleil, +en dépit de la nuit, sa maison et, dans sa +maison, Natcha!... En dehors de Natcha, il +n'était plus rien sous le ciel.</p> + +<p>Dès que l'étrave de la barge eut touché la +rive, il sauta à terre, fixa solidement son +amarre et s'éloigna d'un pas rapide.</p> + +<p>Aussitôt, Karl Dragoch sortit de la cabine. +Il n'y avait pas perdu son temps. Qui aurait +reconnu le policier, à la silhouette énergique +et sèche, dans ce balourd aux pesantes +allures, merveilleuse copie d'un paysan +hongrois?</p> + +<p>Le détective prit terre à son tour et, +suivant le pilote à la piste, partit en chasse +une fois de plus.</p> + +<br><br><br> + +<a name="XVI"></a> + +<h3>XVI</h3> + +<h3>LA MAISON VIDE.</h3> + + +<p>En cinq minutes Serge Ladko et Karl +Dragoch eurent atteint les maisons.</p> + +<p>Roustchouk ne possédant, à cette époque, +malgré son importance commerciale, aucun +éclairage public, il leur eût été difficile, s'ils +en avaient eu le désir, de se faire une idée +de la ville irrégulièrement groupée autour +d'un vaste débarcadère, sur la périphérie +duquel se tassaient des échoppes assez +délabrées, à usage d'entrepôts ou de cabarets. +Mais, en vérité, ils n'y songeaient +guère. Le premier marchait d'un pas rapide, +les yeux fixés devant lui, comme s'il +eût été attiré par un but étincelant dans la +nuit. Quant au second, il mettait tant d'attention +à suivre le pilote, qu'il ne vit même +pas deux hommes, qui débouchaient d'une +ruelle au moment où il la traversait.</p> + +<p>Dès qu'ils furent sur le chemin longeant +le fleuve, ces deux hommes se séparèrent. +L'un s'éloigna à droite, vers l'aval.</p> + +<p>«Bonsoir, dit-il en bulgare.</p> + +<p>—Bonsoir,» répondit l'autre, qui, tournant +à gauche, emboîta le pas à Karl +Dragoch.</p> + +<p>Au son de cette voix, celui-ci avait tressailli. +Une seconde, il hésita, en ralentissant +instinctivement sa marche, puis, abandonnant +sa poursuite, il s'arrêta soudain et +fit volte-face.</p> + +<p>Tout un ensemble de dons naturels ou +acquis est nécessaire au policier qui a +l'ambition de ne pas croupir dans les bas +emplois de sa profession. Mais, la plus +précieuse des multiples qualités qu'il doit +posséder, c'est une parfaite mémoire de +l'oeil et de l'oreille.</p> + +<p>Karl Dragoch possédait cet avantage au +plus haut degré. Ses nerfs auditifs et visuels +constituaient de véritables appareils enregistreurs, +et leurs sensations lumineuses +ou sonores, il ne les oubliait jamais, quelle +que fût la longueur du temps écoulé. Après +des mois, après des années, il reconnaissait +du premier coup un visage à peine +aperçu, la voix qui, une seule fois, avait +fait vibrer son tympan.</p> + +<p>Il en était précisément ainsi pour l'une +de celles qu'il venait d'entendre, et, dans +la circonstance présente, il n'y avait pas si +longtemps qu'il s'était trouvé en face du propriétaire, +pour qu'une erreur fût à redouter. +Cette voix, qui, dans la clairière, au pied +du mont Pilis, avait résonné à son oreille, +c'était le fil conducteur vainement cherché +jusqu'ici. Pour ingénieuses qu'elles pussent +paraître, ses déductions relatives à son +compagnon de voyage n'étaient en somme +que des hypothèses. La voix, au contraire, +lui apportait enfin une certitude. Entre le +probable et le certain, l'hésitation était +impossible, et c'est pourquoi le détective, +abandonnant sa filature, s'était lancé sur +une nouvelle piste.</p> + +<p>«Bonsoir, Titcha, prononça en allemand +Karl Dragoch lorsque l'homme fut arrivé +à proximité.</p> + +<p>Celui-ci s'arrêta, cherchant à percer l'obscurité +de la nuit.</p> + +<p>—Qui me parle? interrogeait-il.</p> + +<p>—Moi, répondit Dragoch.</p> + +<p>—Qui ça, vous?</p> + +<p>—Max Raynold.</p> + +<p>—Connais pas.</p> + +<p>—Mais je vous connais, moi, puisque +je vous ai appelé par votre nom.</p> + +<p>—C'est juste, reconnut Titcha. Il faut +même que vous ayez de bons yeux, camarade.</p> + +<p>—Ils sont excellents, en effet.</p> + +<p>Le dialogue fut interrompu un instant.</p> + +<p>—Que me voulez-vous? reprit Titcha.</p> + +<p>—Vous parler, déclara Dragoch, à vous +et à un autre. Je ne suis à Roustchouk que +pour ça.</p> + +<p>—Vous n'êtes donc pas d'ici?</p> + +<p>—Non. Je suis arrivé aujourd'hui.</p> + +<p>—Joli moment que vous avez choisi, +ricana Titcha, qui faisait sans doute allusion +à l'anarchie actuelle de la Bulgarie.</p> + +<p>Dragoch, ayant esquissé un geste d'indifférence, +ajouta:</p> + +<p>—Je suis de Gran.</p> + +<p>Titcha garda le silence.</p> + +<p>—Vous ne connaissez pas Gran? insista +Dragoch.</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—C'est étonnant, après en être venu si +près.</p> + +<p>—Si près?... répéta Titcha. Où prenez vous +que je sois allé près de Gran?</p> + +<p>—Parbleu! dit en riant Karl Dragoch, elle +n'en est pas si loin, la villa Hagueneau.</p> + +<p>Ce fut au tour de Titcha de tressaillir. Il +essaya, toutefois, de payer d'audace.</p> + +<p>—La villa Hagueneau?... balbutia-t-il d'un +ton qu'il voulait rendre plaisant. C'est juste +comme pour vous, camarade. Connais pas.</p> + +<p>—Vraiment?.. fit ironique ment Dragoch. +Et la clairière de Pilis, la connaissez-vous?</p> + +<p>Titcha, se rapprochant vivement, saisit +le bras de son interlocuteur.</p> + +<p>—Plus bas, donc! dit-il sans chercher +cette fois à dissimuler son émotion. Vous +êtes fou de crier comme ça.</p> + +<p>—Puisqu'il n'y a personne, objecta Dragoch.</p> + +<p>—On ne sait jamais, répliqua Titcha, qui +demanda: Enfin, que voulez-vous?</p> + +<p>—Parler à Ladko, répondit Dragoch +sans baisser la voix.</p> + +<p>Titcha resserra son étreinte.</p> + +<p>—Chut! fit-il en jetant autour de lui des +regards apeurés. Vous avez donc juré de +nous faire pendre?</p> + +<p>Karl Dragoch se mit à rire.</p> + +<p>—Ah bien! dit-il, ça ne va pas être commode +de nous entendre, s'il faut parler à +la muette!</p> + +<p>—Aussi, gronda sourdement Titcha, on +n'a pas idée d'aborder les gens au milieu +de la nuit sans crier gare. Il y a des choses +qu'il vaut mieux ne pas dire en pleine +rue.</p> + +<p>—Je ne tiens pas à vous parler dans la +rue, riposta Dragoch. Allons ailleurs.</p> + +<p>—Où?</p> + +<p>—N'importe où. Il y a bien un cabaret +dans les environs?</p> + +<p>—A quelques pas d'ici.</p> + +<p>—Allons-y.</p> + +<p>—Soit, concéda Titcha. Suivez-moi.</p> + +<p>Cinquante mètres plus loin, les deux compagnons +arrivèrent sur une petite place. +En face d'eux, une fenêtre brillait faiblement +dans la nuit.</p> + +<p>—C'est là, dit Titcha.</p> + +<p>La porte ouverte, ils entrèrent de plain-pied +dans la salle déserte d'un modeste café +dont une dizaine de tables garnissaient le +pourtour.</p> + +<p>—Nous serons à merveille ici, dit Dragoch.</p> + +<p>Le patron accourait au-devant de ces +clients inespérés.</p> + +<p>—Qu'allons-nous boire?... C'est moi qui +régale, annonça le détective, en frappant +sur son gousset.</p> + +<p>—Un verre de racki? proposa Titcha.</p> + +<p>—Va pour le racki!... Et du genièvre?... +Ça ne vous dit rien?</p> + +<p>—Bon aussi, le genièvre, approuva +Titcha.</p> + +<p>Karl Dragoch se tourna vers le patron +attentif aux ordres.</p> + +<p>—Vous avez entendu, l'ami?... Servez-nous, +et vivement!</p> + +<p>Pendant que l'hôte s'empressait, Dragoch, +d'un coup d'oeil, pesa l'adversaire qu'il +allait avoir à combattre. Il l'eut vite jugé. +Larges épaules, cou de taureau, front +étroit mangé par d'épais cheveux gris, +parfait exemplaire, en un mot, du lutteur +forain de bas étage, c'était une véritable +brute qu'il avait en face de lui.</p> + +<p>Aussitôt que les bouteilles et deux verres +eurent été apportés, Titcha reprit la conversation +au point où elle avait débuté.</p> + +<p>—Vous dites donc que vous me connaissez?</p> + +<p>—Vous en doutez?</p> + +<p>—Et que vous connaissez l'affaire de +Gran?</p> + +<p>—Aussi. Nous y avons travaillé ensemble.</p> + +<p>—Pas possible!</p> + +<p>—Mais certain.</p> + +<p>—Je n'y comprends rien, murmura +Titcha, qui cherchait de bonne foi dans ses +souvenirs. Nous n'étions que nous huit, +cependant...</p> + +<p>—Pardon, interrompit Dragoch, nous +étions neuf, puisque j'y étais.</p> + +<p>—Vous avez mis la main à la pâte? +insista Titcha mal convaincu.</p> + +<p>—Oui, à la villa, et à la clairière pareillement. +C'est même moi qui ai emmené la charrette.</p> + +<p>—Avec Vogel?</p> + +<p>—Avec Vogel.</p> + +<p>Titcha réfléchit un instant.</p> + +<p>—Ça ne se peut pas, protesta-t-il. C'est +Kaiserlick qui était avec Vogel.</p> + +<p>—Non, c'est moi, répliqua Dragoch sans +se troubler. Kaiserlick était resté avec vous +autres.</p> + +<p>—Vous en êtes sûr?</p> + +<p>—Absolument, affirma Dragoch.</p> + +<p>Titcha paraissait ébranlé. Le bandit ne +brillait pas précisément par l'intelligence. +Sans s'apercevoir qu'il venait lui-même de +révéler l'existence de Vogel et de Kaiserlick +au prétendu Max Raynold, il considérait +comme une preuve que ce dernier connût +leurs noms.</p> + +<p>—Un verre de genièvre? proposa Dragoch.</p> + +<p>—Ça n'est pas de refus, dit Titcha.</p> + +<p>Puis, le verre vidé d'un trait:</p> + +<p>—C'est curieux, murmura-t-il, à demi +vaincu. C'est bien la première fois que +nous mêlons un étranger à nos affaires.</p> + +<p>—Il faut un commencement à tout, répliqua +Karl Dragoch. Je ne serai plus un +étranger quand j'aurai été admis dans la +bande.</p> + +<p>—Quelle bande?</p> + +<p>—Inutile de finasser, camarade. Puisque +je vous dis que c'est convenu.</p> + +<p>—Qu'est-ce qui est convenu?</p> + +<p>—Que je serai des vôtres.</p> + +<p>—Convenu avec qui?</p> + +<p>—Avec Ladko.</p> + +<p>—Taisez-vous donc, interrompit rudement +Titcha. Je vous ai déjà prévenu qu'il +fallait garder ce nom-là pour vous.</p> + +<p>—Dans la rue, objecta Dragoch. Mais +ici?</p> + +<p>—Ici comme ailleurs, dans toute la +ville, s'entend.</p> + +<p>—Pourquoi? demanda Dragoch suivant +la veine.</p> + +<p>Mais Titcha conservait un reste de méfiance.</p> + +<p>—Si on vous le demande, répondit-il +prudemment, vous direz que vous l'ignorez, +camarade. Vous savez beaucoup de choses, +mais vous ne savez pas tout, je le vois, et +ce n'est pas à un vieux renard comme moi +que vous tirerez les vers du nez.</p> + +<p>Titcha se trompait, il n'était pas de force +à lutter avec un jouteur comme Dragoch, +et le vieux renard avait trouvé son maître. +La sobriété n'était pas sa qualité dominante, +et le détective, aussitôt qu'il l'eut +découvert, s'était ingénié à tirer parti de +ce défaut à la cuirasse de l'adversaire. Ses +offres répétées avaient eu raison de la résistance, +d'ailleurs assez molle, du bandit. Les +verres de genièvre succédaient aux verres +de racki, et réciproquement. L'effet de +l'alcool commençait déjà à se faire sentir. +L'oeil de Titcha devenait trouble, sa langue +plus lourde, sa prudence moins éveillée. Or, +comme chacun sait, glissante est la route +de l'ivresse, et d'ordinaire, plus on apaise +la soif, plus elle grandit.</p> + +<p>—Nous disions donc, reprit Titcha d'une +voix un peu pâteuse, que c'est convenu avec +le chef?</p> + +<p>—Convenu, déclara Dragoch.</p> + +<p>—Il a bien fait,... le chef, affirma Titcha, +qui, sous l'influence de l'ivresse, se mit à +tutoyer son interlocuteur. Tu as l'air d'un +bon et d'un vrai camarade.</p> + +<p>—Tu peux le dire, approuva Dragoch +en s'accordant à l'unisson.</p> + +<p>—Seulement, voilà!... Tu ne le verras +pas,... le chef.</p> + +<p>—Pourquoi ne le verrai-je pas?</p> + +<p>Avant de répondre, Titcha, avisant la +bouteille de racki, s'en versa coup sur coup +deux rasades. Quand il eut bu, il déclara +d'une voix rauque:</p> + +<p>—Parti,... le chef.</p> + +<p>—Il n'est pas à Roustchouk? insista +Dragoch vivement désappointé.</p> + +<p>—Il n'y est plus.</p> + +<p>—Plus?.. Il y est donc venu?</p> + +<p>—Il y a quatre jours.</p> + +<p>—Et maintenant?</p> + +<p>—Il continue à descendre jusqu'à la mer +avec le chaland.</p> + +<p>—Quand doit-il revenir?</p> + +<p>—Dans une quinzaine.</p> + +<p>—Quinze jours de retard! Voilà bien +ma chance! s'écria Dragoch.</p> + +<p>—Ça te démange donc bien d'entrer dans +la compagnie? demanda Titcha avec un +gros rire.</p> + +<p>—Dame! fit Dragoch. Je suis paysan, +moi, et au coup de Gran j'ai touché en une +nuit plus que je ne gagne en un an à travailler +la terre.</p> + +<p>—Ça t'a mis en goût, conclut Titcha en +riant aux éclats.</p> + +<p>Dragoch parut s'apercevoir que le verre +de son vis-à-vis était vide, et s'empressa +de le remplir.</p> + +<p>—Mais tu ne bois pas, camarade, s'écria-t-il. +A ta santé!</p> + +<p>—A ta santé! répéta Titcha, qui lampa +son verre d'un trait.</p> + +<p>Abondante était la moisson de renseignements +recueillie par le policier. Il savait +de combien d'affiliés se composait la bande +du Danube: huit, au dire de Titcha; le +nom de trois d'entre eux et même de quatre, +en y comprenant le chef; sa destination: la +mer, où sans doute un navire serait chargé +du butin; la base de ses opérations: Roustchouk. +Quand Ladko y reviendrait, dans +une quinzaine de jours, toutes les dispositions +seraient prises pour qu'il fût appréhendé +sur-le-champ, à moins qu'on ne réussît +à mettre la main sur lui aux bouches +mêmes du Danube.</p> + +<p>Plus d'un point, toutefois, restaient encore +obscurs. Karl Dragoch pensa qu'il serait +peut-être possible d'élucider tout au moins +l'un d'eux, en profitant de l'état d'ébriété de +son interlocuteur.</p> + +<p>—Pourquoi donc, demanda-t-il d'un ton +indifférent après un instant de silence, ne +voulais-tu pas tout à l'heure que je prononce +le nom de Ladko?</p> + +<p>Tout à fait gris, décidément, Titcha eut +un regard mouillé à l'adresse de son compagnon, +auquel, dans une soudaine explosion +de tendresse, il tendit la main.</p> + +<p>—Je vais te le dire, balbutia-t-il, car tu +es un ami, toi!</p> + +<p>—Oui, affirma Dragoch en répondant à +l'étreinte de l'ivrogne.</p> + +<p>—Un frère.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Un luron, un gars d'attaque.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>Titcha chercha des yeux les bouteilles.</p> + +<p>—Un coup de genièvre? proposa-t-il.</p> + +<p>—Il n'y en a plus, répondit Dragoch.</p> + +<p>Estimant l'adversaire à point, et redoutant +de le voir tomber ivre-mort, le détective +s'était arrangé pour répandre sur le sol +une bonne partie des flacons. Mais cela ne +faisait pas l'affaire de Titcha qui, en apprenant +l'épuisement du genièvre, fit une grimace +désolée.</p> + +<p>—Du racki, alors? implora-t-il.</p> + +<p>—Voilà, consentit Karl Dragoch en +avançant sur la table la bouteille qui contenait +encore quelques gouttes de liqueur. +Mais attention, camarade!... Il ne faudrait +pas nous griser.</p> + +<p>—Moi!... protesta Titcha, qui s'adjugea +le fond de la bouteille. Je le voudrais que +je ne pourrais pas!</p> + +<p>—Nous disions donc que Ladko?... suggéra +Dragoch reprenant patiemment sa +marche tortueuse vers le but.</p> + +<p>—Ladko?... répéta Titcha qui ne savait +plus de quoi il s'agissait.</p> + +<p>—Pourquoi ne faut-il pas le nommer?</p> + +<p>Titcha eut un rire aviné.</p> + +<p>—Ça t'intrigue, ça, mon fils!... C'est +qu'ici Ladko se prononce Striga, voilà tout.</p> + +<p>—Striga?... répéta Dragoch qui ne +comprenait pas. Pourquoi Striga?...</p> + +<p>—Parce que c'est son nom, à cet enfant... +Ainsi, toi, tu t'appelles... Au fait! comment +t'appelles-tu?...</p> + +<p>—Raynold.</p> + +<p>—C'est ça... Raynold... Eh bien! Je t'appelle +Raynold... Lui, il s'appelle Striga... +C'est clair.</p> + +<p>—A Gran, cependant... insista Dragoch.</p> + +<p>—Oh! interrompit Titcha, à Gran, c'était +Ladko... Mais, à Roustchouk, c'est Striga.</p> + +<p>Il cligna de l'oeil d'un air malin.</p> + +<p>—Comme ça, tu comprends, ni vu, ni +connu.</p> + +<p>Qu'un malfaiteur s'affuble d'un nom d'emprunt +quand il accomplit ses méfaits, cela +n'est pas pour étonner un policier, mais +pourquoi ce nom de Ladko, ce même nom +dont était signé le portrait trouvé dans la +barge?</p> + +<p>—Il existe bien un Ladko pourtant, +s'écria avec impatience Dragoch formulant +ainsi la conclusion de sa pensée.</p> + +<p>—Parbleu! fit Titcha. C'est même le plus +beau de l'affaire.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est que ce Ladko?</p> + +<p>—Une canaille, affirma énergiquement +Titcha.</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il t'a fait?</p> + +<p>—A moi?... Rien... A Striga...</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il a fait à Striga?.</p> + +<p>—Il lui a soufflé la femme... la belle +Natcha.</p> + +<p>Natcha! ce même prénom qui figurait sur +le portrait. Dragoch, assuré d'être sur la +bonne piste, écoutait avidement Titcha qui +poursuivait sans se faire prier:</p> + +<p>—Depuis, ils ne sont pas amis, tu +penses!... C'est pour ça que Striga a pris +son nom. C'est un malin, Striga.</p> + +<p>—Tout cela, objecta Dragoch, ne me dit +pas pourquoi il ne faut pas prononcer le +nom de Ladko.</p> + +<p>—Parce qu'il est malsain, expliqua +Titcha... A Gran... et ailleurs, tu sais qui +il désigne... Ici, c'est celui d'une espèce +de pilote qui s'est mis contre le-gouvernement... +Il conspire, l'imbécile... Et les +rues sont pleines de Turcs à Roustchouk!</p> + +<p>—Qu'est-il devenu? demanda Dragoch.</p> + +<p>Titcha fit un geste d'ignorance.</p> + +<p>—Il a disparu, répondit-il. Striga dit +qu'il est mort.</p> + +<p>—Mort!</p> + +<p>—Et ça doit être vrai, puisque Striga a +la femme maintenant.</p> + +<p>—Quelle femme?</p> + +<p>—Eh! la belle Natcha... Après le nom, +la femme... Pas contente, la colombe!... +Mais Striga la tient bien à bord du chaland.</p> + +<p>Tout s'éclaircissait pour Dragoch. Ce +n'est pas en compagnie d'un vulgaire malfaiteur +qu'il avait passé de si longs jours, +mais avec un patriote exilé. Quelle ne devait +pas être en ce moment la douleur du malheureux, +n'arrivant enfin chez lui après +tant d'efforts, que pour trouver sa maison +vide!... Il fallait courir à son aide... Quant +à la bande du Danube, Dragoch, renseigné +désormais, n'aurait aucune peine à +mettre ensuite la main sur elle.</p> + +<p>—Il fait chaud!... soupira-t-il en faisant +semblant d'être vaincu par l'ivresse.</p> + +<p>—Très chaud, approuva Titcha.</p> + +<p>—C'est le racki, balbutia Dragoch.</p> + +<p>Titcha abattit son poing sur la table.</p> + +<p>—Tu n'as pas la tête solide, l'enfant!.. +railla-t-il lourdement. Moi... tu vois... Prêt +à recommencer.</p> + +<p>—Je ne peux pas lutter, reconnut Dragoch.</p> + +<p>—Mauviette!.. ricana Titcha. Enfin, +sortons, si le coeur t'en dit.</p> + +<p>Le patron appelé et payé, les deux compagnons +se retrouvèrent sur la place. Ce +changement ne parut pas favorable à +Titcha. A peine à l'air libre, son ivresse +s'aggrava notablement. Dragoch eut peur +d'avoir forcé la dose.</p> + +<p>—Dis donc, demanda-t-il en montrant +l'aval, ce Ladko?...</p> + +<p>—Quel Ladko?</p> + +<p>—Le pilote. C'est par là qu'il demeurait?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>Karl Dragoch se tourna du côté de la +ville.</p> + +<p>—Par la?</p> + +<p>—Non plus</p> + +<p>—Par là, alors? interrogea Dragoch en +indiquant l'amont.</p> + +<p>—Oui, balbutia Titcha.</p> + +<p>Le détective entraîna son compagnon. +Celui-ci titubait et se laissait conduire en +mâchonnant des propos incohérents quand, +après cinq minutes de marche, il s'arrêta +brusquement, s'efforçant de reprendre son +aplomb.</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il disait donc, Striga, +bégayait-il, que Ladko était mort?</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Il n'est pas mort, puisqu'il y a quelqu'un +chez lui.</p> + +<p>Et Titcha montrait, à quelques pas, des +raies de lumière filtrant à travers les +volets d'une fenêtre et striant la chaussée. +Dragoch se hâta vers cette fenêtre. Par +une fente des volets, Titcha et lui regardèrent +dans la maison.</p> + +<p>Ils aperçurent une salle de proportions +modestes, mais assez confortablement meublée. +Le désordre des meubles et la couche +épaisse de poussière qui les recouvrait +incitaient à croire que cette salle avait été +le théâtre, depuis longtemps abandonné, +de quelque scène de violence. Le centre +en était occupé par une grande table, sur +laquelle était accoudé un homme, qui semblait +réfléchir profondément. La contraction +de ses doigts à demi disparus dans +les cheveux en désordre exprimait éloquemment +le trouble douloureux de son âme. +Des yeux de cet homme, de grosses larmes +coulaient.</p> + +<p>Ainsi qu'il s'y attendait, Karl Dragoch +reconnut son compagnon de voyage. Mais +il ne fut pas seul à reconnaître le désespéré +songeur.</p> + +<p>—C'est lui!... murmura Titcha en faisant +d'énergiques efforts pour chasser son +ivresse.</p> + +<p>—Lui?...</p> + +<p>—Ladko.</p> + +<p>Titcha se passa la main sur le visage et +parvint à retrouver un peu de sang-froid.</p> + +<p>—Il n'est pas mort, la canaille... dit-il +entre ses dents. Mais il n'en vaut guère +mieux... Les Turcs me payeront sa peau +plus cher qu'elle ne vaut... C'est Striga +qui sera content!.. Ne bouge pas d'ici, +camarade, dit-il en s'adressant à Karl +Dragoch. S'il veut sortir, assomme-le!.. +Appelle à l'aide au besoin... Moi, je vais +chercher la police...</p> + +<p>Sans attendre de réponse, Titcha s'éloigna +en courant. A peine s'il faisait encore +quelques zigzags. L'émotion lui avait rendu +son équilibre.</p> + +<p>Dès qu'il fut seul, le détective entra dans +la maison.</p> + +<p>Serge Ladko ne fit pas un mouvement. +Karl Dragoch lui mit la main sur l'épaule.</p> + +<p>Le malheureux releva la tête. Mais sa +pensée restait absente, et son regard vague +montrait qu'il ne reconnaissait pas son passager. +Celui-ci ne prononça qu'un mot:</p> + +<p>«Natcha!...</p> + +<p>Serge Ladko se redressa avec violence. +Ses yeux flambaient, interrogateurs, rivés +sur ceux de Karl Dragoch.</p> + +<p>—Suivez-moi, dit le détective, et hâtons-nous.»</p> + +<br><br><br> +<a name="XVII"></a> + +<h3>XVII</h3> + +<h3>A LA NAGE.</h3> + + +<p>La barge volait sur les eaux. Ivre, exalté, +en proie à une sorte de rage, Serge Ladko, +plus furieusement que jamais, pesait sur +l'aviron. Affranchi des lois communes par +la violence de son désir, à peine s'il s'accordait, +chaque nuit, quelques instants de +repos. Il tombait alors, assommé, dans un +sommeil de plomb, dont il s'éveillait soudainement, +comme appelé par un coup de +cloche, deux heures plus tard, pour +reprendre aussitôt son effrayant labeur.</p> + +<p>Témoin de cette poursuite acharnée, +Karl Dragoch admirait qu'un organisme +humain pût être doué d'une telle force de +résistance. C'était un homme, cependant, +qui lui donnait ce prodigieux spectacle, +mais un homme qui puisait une énergie +surhumaine dans le plus affreux désespoir.</p> + +<p>Soucieux d'épargner au malheureux pilote +la plus légère distraction, le détective +s'appliquait à ne pas rompre le silence. +Tout ce qu'il était essentiel de dire, on +l'avait dit au départ de Roustchouk. Dès +que la barge eut été repoussée dans le courant, +Karl Dragoch avait, en effet, donné +les explications indispensables. Tout d'abord, +il avait révélé sa qualité. Puis, en +quelques mots brefs, il avait expliqué pourquoi +il avait entrepris ce voyage, à la +poursuite de la bande du Danube, à +laquelle la croyance populaire attribuait +pour chef un certain Ladko, de Roustchouk.</p> + +<p>Ce récit, le pilote l'avait écouté distraitement, +en manifestant une fiévreuse impatience. +Que lui importait tout cela? Il +n'avait qu'une pensée, qu'un but, qu'un +espoir: Natcha!</p> + +<p>Son attention ne s'était éveillée qu'au +moment où Karl Dragoch avait commencé +à parler de la jeune femme, à dire comment, +de la bouche de Titcha, il avait appris +que Natcha descendait le cours du fleuve, +prisonnière à bord d'un chaland commandé +par le chef de cette bande, dont le nom réel +n'était pas Ladko, mais Striga.</p> + +<p>A ce nom, Serge Ladko avait poussé un +véritable rugissement.</p> + +<p>«Striga!» s'était-il écrié tandis que sa +main crispée étreignait violemment l'aviron.</p> + +<p>Il n'en avait pas demandé davantage. +Depuis lors, il se hâtait sans répit, sans +trêve, sans repos, les sourcils froncés, les +yeux fous, toute son âme projetée en avant, +vers le but. Ce but, il avait dans son coeur +la certitude de l'atteindre. Pourquoi? Il eût +été incapable de le dire. Il en était certain, +voilà tout. Le chaland dans lequel Natcha +était prisonnière, il le découvrirait du premier +coup d'oeil, fût-ce au milieu de mille +autres. Comment? Il n'en savait rien. Mais +il le découvrirait. Cela ne se discutait pas, +ne faisait pas question. Il s'expliquait maintenant +pourquoi il lui avait semblé connaître +celui des geôliers chargé de lui apporter +ses repas pendant sa première incarcération, +et pourquoi les voix entendues +confusément avaient eu un écho dans son +coeur. Le geôlier, c'était Titcha. Les voix, +c'étaient celles de Striga et de Natcha. Et +de même, le cri apporté par la nuit, c'était +encore Natcha appelant inutilement à l'aide. +Que ne s'était-il arrêté alors! Que de +regrets, que de remords il se fût épargnés!</p> + +<p>A peine si, au moment de sa fuite, il +avait aperçu dans l'obscurité la masse +sombre de la prison flottante dans laquelle +il abandonnait, sans le savoir, celle qui +lui était si chère. N'importe! cela suffirait. +Il était impossible qu'il passât en vue +de ce chaland sans qu'au fond de son être +une voix mystérieuse ne l'en avertît.</p> + +<p>En vérité, l'espoir de Serge Ladko était +moins présomptueux qu'on ne pourrait +être tenté de le croire. Ses chances d'erreur +étaient, en effet, très réduites par la rareté +des chalands sillonnant le Danube. Leur +nombre, qui, depuis Orsova, n'avait cessé +de diminuer, était devenu tout à fait insignifiant +à partir de Roustchouk, et les +derniers s'étaient arrêtés à Silistrie. En +aval de cette ville, que la barge eut dépassée +en vingt-quatre heures, il ne resta que deux +gabarres sur le fleuve, où régnaient presque +exclusivement désormais les bâtiments à +vapeur.</p> + +<p>C'est qu'à la hauteur de Roustchouk le +Danube est immense. S'étalant sur la rive +gauche en interminables marais, son lit y +dépasse deux lieues. En aval, il est plus +vaste encore, et, entre Silistrie et Braïla, +atteint parfois jusqu'à vingt kilomètres de +largeur. Cette étendue d'eau, c'est une +véritable mer, à laquelle ne manquent ni +les tempêtes, ni les lames couronnées +d'écume, et il est concevable que des chalands +plats, peu faits pour les houles du +large, hésitent à s'y aventurer.</p> + +<p>Il était même fort heureux pour Serge +Ladko que le temps restât fixé au beau. +Dans une embarcation de si petite taille +et de formes si peu <i>marines</i>, il aurait été +forcé, pour peu que le vent eût soufflé +avec quelque violence, de chercher refuge +dans une anfractuosité de la rive.</p> + +<p>Karl Dragoch, qui, tout en s'intéressant +de grand coeur aux soucis de son compagnon, +visait aussi un autre but, ne laissait +pas d'être troublé en constatant le désert de +cette morne étendue. Titcha ne lui avait-il +pas donné un renseignement mensonger? +L'arrêt successif de tous les chalands lui +faisait craindre que Striga n'eût été dans +la nécessité de les imiter. Son inquiétude +devint telle qu'il finit par s'en ouvrir à Serge +Ladko.</p> + +<p>«Un chaland est-il capable d'aller jusqu'à +la mer? demanda-t-il.</p> + +<p>—Oui, répondit le pilote. Cela arrive +rarement, mais ça se voit cependant.</p> + +<p>—Vous en avez conduit vous-même?</p> + +<p>—Quelquefois.</p> + +<p>—Comment font-ils pour décharger leur +cargaison?</p> + +<p>—En s'abritant dans une des criques +qui existent au delà des bouches, et où des +vapeurs viennent les trouver.</p> + +<p>—Les bouches, dites-vous. Il y en a +plusieurs, en effet.</p> + +<p>—Il y a deux branches principales, +répondit Serge Ladko. L'une, au Nord, +celle de Kilia; l'autre, plus au Sud, celle +de Sulina. Cette dernière est la plus importante.</p> + +<p>—Cela ne peut-il être pour nous une +cause d'erreur? s'enquit Karl Dragoch.</p> + +<p>—Non, affirma le pilote. Des gens qui se +cachent ne passent pas par Sulina. Nous +prendrons le bras du Nord.</p> + +<p>Karl Dragoch ne fut qu'à demi rassuré +par cette réponse. Pendant que l'on suivrait +une route, la bande pouvait parfaitement +s'échapper par l'autre. Mais que faire contre +cette éventualité, sinon s'en remettre à la +chance, puisqu'on ne possédait pas le +moyen de surveiller à la fois toutes les +bouches du fleuve? Comme s'il eût deviné +sa pensée, Serge Ladko compléta son +explication de cette manière rassurante:</p> + +<p>—D'ailleurs, au delà de la bouche de +Kilia, il existe une anse, dans laquelle un +chaland peut procéder à un transbordement. +Par la bouche de Sulina, il lui faudrait au +contraire décharger dans le port de ce +nom, qui est situé au bord même de la +mer. Quant au bras Saint-Georges, qui +coule plus au Sud, il est à peine navigable, +bien qu'il soit le plus important au +point de vue de la largeur. Aucune erreur +n'est donc à craindre.»</p> + +<p>Dans la matinée du 14 octobre, le quatrième +jour après le départ de Roustchouk, +la barge parvint enfin au delta du Danube.</p> + +<p>Laissant sur la droite le bras de Sulina, +elle s'engagea franchement dans celui de +Kilia. A midi, on passait devant Ismaïl, +dernière ville de quelque importance que +l'on dût rencontrer. Dès les premières +heures du lendemain, on déboucherait +dans la mer Noire.</p> + +<p>Aurait-on rejoint auparavant le chaland +de Striga? Rien n'autorisait à le croire. +Depuis qu'on avait abandonné le bras +principal, la solitude du fleuve était devenue +complète. Si loin que s'étendit le +regard, plus une voile, plus un panache de +fumée. Karl Dragoch était dévoré d'inquiétude.</p> + +<p>Quant à Serge Ladko, s'il était inquiet, +il n'en laissait rien paraître. Toujours +courbé sur l'aviron, il poussait inlassablement +la barge de l'avant, attentif à suivre +le chenal que seule une longue pratique +lui permettait de reconnaître entre les rives +basses et marécageuses.</p> + +<p>Son courage obstiné devait avoir sa récompense. +Dans l'après-midi de ce même +jour, vers cinq heures, un chaland apparut +enfin, mouillé à une douzaine de kilomètres +au-dessous de la ville forte de +Kilia. Serge Ladko, arrêtant le mouvement +de son aviron, saisit une longue-vue et +examina attentivement ce chaland.</p> + +<p>« C'est lui!... dit-il d'une voix étouffée +en laissant retomber l'instrument.</p> + +<p>—Vous en êtes sûr?</p> + +<p>—Sûr, affirma Serge Ladko. J'ai reconnu +Yacoub Ogul, un habile pilote de Roustchouk, +âme damnée de Striga, dont il conduit +certainement le bateau.</p> + +<p>—Qu'allons-nous faire? demanda Karl +Dragoch.</p> + +<p>Serge Ladko ne répondit pas sur-le-champ. +Il réfléchissait. Le détective reprit:</p> + +<p>—Il faut revenir en arrière jusqu'à Kilia +et au besoin jusqu'à Ismaïl. La, nous nous +procurerons du renfort.</p> + +<p>Le pilote hocha négativement la tête.</p> + +<p>—Remonter jusqu'à Ismaïl, en refoulant +le courant, ou seulement jusqu'à Kilia, +dit-il, cela demanderait trop de temps. Le +chaland prendrait de l'avance, et, en mer, +on ne pourrait plus le retrouver. Non, restons +ici et attendons la nuit. J'ai une idée. +Si je ne réussis pas, nous suivrons le chaland +de loin, et, quand nous connaîtrons +son lieu de relâche, nous irons chercher +de l'aide à Sulina.</p> + +<p>A huit heures, l'obscurité devenue complète, +Serge Ladko laissa dériver la barge +Jusqu'à deux cents mètres du chaland. Là, +il mouilla silencieusement son grappin. +Puis, sans un mot d'explication à Karl +Dragoch qui le regardait faire avec étonnement, +il quitta ses vêtements et s'élança +dans le fleuve.</p> + +<p>Fendant l'eau d'un bras robuste, il se +dirigea en droite ligne vers le chaland qu'il +distinguait confusément dans l'ombre. +Quand il l'eut dépassé, à distance suffisante +pour ne pas être aperçu, il nagea en +sens contraire, et, refoulant le courant assez +rapide, vint s'accrocher au large safran du +gouvernail. Il écouta. Presque étouffé par le +frissonnement soyeux de l'eau courant sur +les flancs de la gabarre, un air de danse +parvint jusqu'à lui. Au-dessus de sa tête, +quelqu'un chantonnait à mi-voix. Cramponné +des pieds et des mains à la surface +gluante du bois, Serge Ladko s'éleva d'un +lent effort jusqu'à la partie supérieure du +safran et reconnut Yacoub Ogul.</p> + +<p>A bord, tout était tranquille. Aucun bruit +ne sortait du rouf, dans lequel Ivan Striga +s'était sans doute retiré. Des hommes de +l'équipage, cinq devisaient paisiblement, +étendus sur le pont vers l'avant. Leurs +voix se fondaient en un murmure confus. +Seul, Yacoub Ogul se trouvait à l'arrière. +Monté au-dessus du rouf, il s'était assis sur +la barre du gouvernail et se laissait bercer +par la paix nocturne, en murmurant une +chanson familière.</p> + +<p>La chanson s'éteignit tout à coup. Deux +mains de fer broyaient la gorge du chanteur, +qui, basculant par-dessus le couronnement, +vint tomber en travers du safran. Était-il +mort? Jambes et bras ballants, son corps +inerte pendait comme un linge de part et +d'autre de cette arête étroite. Serge Ladko +desserra son étreinte et saisit l'homme par +la ceinture, puis diminuant graduellement +la pression de ses genoux contre le safran, +il se laissa glisser peu à peu et s'enfonça +silencieusement dans l'eau.</p> + +<p>Nul, dans le chaland, n'avait soupçonné +l'agression. Ivan Striga n'était pas sorti +du rouf. A l'avant, les cinq causeurs continuaient +leur paisible conversation.</p> + +<p>Serge Ladko, cependant, nageait vers +la barge. Le retour était plus pénible que +l'aller. Outre qu'il lui fallait maintenant +remonter le courant, il avait à soutenir +le corps de Yacoub Ogul. Si celui-ci n'était +pas mort, il n'en valait guère mieux. La +fraîcheur de l'eau ne l'avait pas ranimé; +il ne faisait pas un mouvement. Serge +Ladko commençait à craindre d'avoir eu +la main trop lourde.</p> + +<p>Alors que cinq minutes avaient suffi pour +venir de la barge au chaland, plus d'une +demi-heure fut nécessaire pour refaire le +même parcours en sens inverse. Encore le +pilote eut-il la chance de ne pas s'égarer +dans l'ombre.</p> + +<p>« Aidez-moi, dit-il à Karl Dragoch en +saisissant enfin l'embarcation. En voici +toujours un.</p> + +<p>Avec le secours du détective, Yacoub Ogul +fut passé par-dessus bord et déposé dans la +barge.</p> + +<p>—Est-il mort? demanda Serge Ladko.</p> + +<p>Karl Dragoch se pencha sur le captif.</p> + +<p>—Non, dit-il. Il respire.</p> + +<p>Serge Ladko eut un soupir de satisfaction +et, reprenant aussitôt l'aviron, commença +à remonter le courant.</p> + +<p>—Alors, attachez-le, et solidement, dit-il +tout en godillant, si vous ne voulez pas +qu'il vous brûle la politesse quand je vous +aurai déposé à terre.</p> + +<p>—Nous allons donc nous séparer? demanda +Karl Dragoch.</p> + +<p>—Oui, répondit Serge Ladko. Quand +vous aurez pris terre, je retournerai aux +alentours du chaland, et demain je m'arrangerai +pour m'introduire à bord.</p> + +<p>—En plein jour?</p> + +<p>—En plein jour. J'ai mon idée. Soyez +tranquille, pendant un certain temps tout +au moins, je ne courrai aucun danger. Plus +tard, quand nous serons près de la mer +Noire, je ne dis pas que les choses ne +risquent de se gâter. Mais je compte sur +vous à ce moment que je retarderai le plus +possible.</p> + +<p>—Sur moi?... Que pourrai-je donc faire?</p> + +<p>—M'amener du secours.</p> + +<p>—Je m'y emploierai, n'en doutez pas, +affirma chaleureusement Karl Dragoch.</p> + +<p>—Je n'en doute pas, mais vous aurez +peut-être quelque difficulté. Vous ferez +pour le mieux, voilà tout. Ne perdez pas +de vue que le chaland quittera son mouillage +demain à midi, et que, si rien ne l'arrête, +il sera en mer vers quatre heures. Basez-vous +là-dessus.</p> + +<p>—Pourquoi ne restez-vous pas avec +moi? demanda Karl Dragoch très inquiet +pour son compagnon.</p> + +<p>—Parce que vous pouvez éprouver du +retard, ce qui permettrait à Striga de prendre +de l'avance et de disparaître. Il ne faut +pas qu'il atteigne la mer. Et il ne l'atteindra +pas, même si vous arrivez trop tard +pour me prêter main-forte. Seulement, +dans ce cas, il est probable que je serai +mort.»</p> + +<p>Le ton du pilote était sans réplique. +Comprenant que rien ne le ferait changer +d'avis, Karl Dragoch n'insista pas. La +barge fut donc conduite à la rive, et Yacoub +Ogul, toujours évanoui, fut déposé sur le +sol.</p> + +<p>Aussitôt, Serge Ladko poussa au large. +La barge disparut dans la nuit.</p> + + +<br><br><br> + +<a name="XVIII"></a> + +<h3>XVIII</h3> + + +<h3>LE PILOTE DU DANUBE.</h3> + + +<p>Quand Serge Ladko eut disparu dans +l'ombre, Karl Dragoch hésita un instant sur +ce qu'il convenait de faire. Seul, au début +de la nuit, en ce point de la frontière de la +Bessarabie, encombré du corps inerte d'un +prisonnier dont son devoir lui interdisait de +se séparer, sa situation ne laissait pas d'être +fort embarrassante. Cependant, comme il +était évident qu'un secours ne lui arriverait +pas sans qu'il allât le chercher, il lui +fallut bien prendre une décision. Le temps +pressait. D'une heure, d'une minute peut-être +pouvait dépendre le salut de Serge +Ladko. Abandonnant provisoirement Yacoub +Ogul toujours évanoui, et suffisamment +ligotté, d'ailleurs, pour que la fuite +lui fût interdite en cas de retour à la vie, il +remonta vers l'amont aussi vite que le permettait +la nature du terrain.</p> + +<p>Après une demi-heure de marche dans +un pays complètement désert, il commençait +à craindre d'être obligé de pousser +jusqu'à Kilia, lorsqu'il découvrit enfin une +maison bâtie au bord du fleuve.</p> + +<p>Ce ne fut pas une petite affaire que de se +faire ouvrir la porte de cette maison, qui +semblait être une ferme de quelque importance. +A pareille heure, en pareil lieu, une +certaine méfiance est excusable, et les habitants +de cette demeure paraissaient peu +friands d'en permettre l'entrée. La difficulté +s'aggravait de l'impossibilité où l'on +était de se comprendre, ces paysans parlant +un patois local que Karl Dragoch, malgré +son polyglotisme, ne connaissait pas. +Inventant un jargon de circonstance dans +lequel des mots roumains, russes et allemands +figuraient chacun pour un tiers, il +réussit toutefois à gagner leur confiance, +et la porte si énergiquement défendue finit +par s'entre-bâiller.</p> + +<p>Une fois dans la place, il lui fallut répondre +à un interrogatoire serré, dont il sortit +nécessairement à son honneur, puisque +deux heures ne s'étaient pas écoulées depuis +son débarquement, qu'une charrette l'avait +ramené prés de Yacoub Ogul.</p> + +<p>Celui-ci n'avait pas repris connaissance. +Il ne donna même aucun signe de conscience, +quand, de l'herbe de la rive, il fut +transporté dans la charrette, qui repartit +aussitôt vers Kilia. Jusqu'à la ferme, force +fut d'aller au pas, mais, au delà, on trouva +un chemin, à la vérité fort mauvais, qui +permit néanmoins d'activer l'allure.</p> + +<p>Il était plus de minuit, quand, après ces +péripéties, Karl Dragoch entra dans Kilia. +Tout dormait dans la ville, et découvrir le +chef de la police ne fut pas chose facile. Il +y parvint cependant, et prit, sur lui de réveiller +ce haut fonctionnaire, qui, sans manifester +trop de mauvaise humeur, se mit +obligeamment à sa disposition.</p> + +<p>Karl Dragoch en profita pour faire déposer +en lieu sûr Yacoub Ogul, qui commençait +à ouvrir les yeux; puis, libre de ses +mouvements, il put enfin s'occuper de la +capture du reste de la bande et du salut de +Serge Ladko, qui le passionnait peut-être +plus encore.</p> + +<p>Dès le premier pas, il se heurta à d'insurmontables +difficultés. Aucun vapeur n'était +alors à Kilia, et, d'autre part, le chef de la +police se refusait énergiquement à envoyer +ses hommes sur le fleuve. Ce bras du +Danube étant alors indivis entre la Roumanie +et la Turquie, on était en droit de +craindre que leur intervention ne provoquât +de la part de la Sublime Porte des réclamations +très regrettables à un moment où +grondaient sourdement des menaces de +guerre. Si le fonctionnaire roumain avait +pu feuilleter le livre du Destin, il y aurait +vu que cette guerre, décrétée de toute +éternité, éclaterait nécessairement quelques +mois plus tard, et cela l'aurait, sans doute, +rendu moins timide; mais, dans son ignorance +de l'avenir, il tremblait à la pensée +d'être mêlé d'une manière quelconque à des +complications diplomatiques, et il se conformait +au sage précepte: «Pas d'affaires», +qui est, comme on ne l'ignore pas, la devise +des fonctionnaires de tous les pays.</p> + +<p>Le maximum de ce qu'il osa faire, ce fut +de donner à Karl Dragoch le conseil de se +rendre à Sulina et de lui indiquer l'homme +capable de le conduire dans ce difficile +voyage de près de cinquante kilomètres à +travers le delta du Danube.</p> + +<p>Aller réveiller cet homme, le décider, +atteler la voiture, la faire passer sur la +rive droite, tout cela demanda beaucoup +de temps. Il était près de trois heures du +matin, quand le détective fut enfin emporté +au trot d'un petit cheval, dont la qualité +était fort heureusement supérieure à l'apparence.</p> + +<p>Le chef de la police de Kilia avait eu +raison en représentant comme difficile la +traversée du Delta. Sur des routes boueuses +et parfois recouvertes de plusieurs centimètres +d'eau, la voiture avançait péniblement, +et, sans l'habileté du conducteur, +elle se fût plus d'une fois égarée dans +cette plaine où n'existe aucun point de +repère. On n'avançait pas vite ainsi, et +encore fallait-il de temps à autre laisser +souffler le cheval exténué.</p> + +<p>Midi sonnait comme Karl Dragoch arrivait +à Sulina. Le délai fixé par Serge Ladko +allait expirer dans quelques heures! Sans +prendre le temps de se restaurer, il courut +se mettre en rapport avec les autorités +locales.</p> + +<p>Sulina, devenue roumaine depuis le traité +de Berlin, était ville turque à l'époque de +ces événements. Les relations étant alors +des plus tendues entre la Sublime Porte et +les puissances occidentales, Karl Dragoch, +sujet hongrois, ne pouvait espérer y être +<i>persona grata</i>, malgré la mission d'intérêt +général dont il était investi. Moins mal reçu +qu'il ne le craignait, il ne fut donc pas surpris +de ne trouver auprès des autorités +qu'une aide assez molle.</p> + +<p>La police locale, lui dit-on, ne possédant +pas d'embarcation qui lui fût spécialement +affectée, il ne devait compter que sur +l'aviso de la douane, dont le concours était +tout indiqué dans la circonstance, une +bande de voleurs pouvant, avec un peu +de complaisance, être assimilée à une +bande de contrebandiers. Malheureusement, +cet aviso, navire à vapeur de marche +d'ailleurs assez rapide, n'était pas présentement +dans le port. Il croisait en mer, +mais sûrement à faible distance de la côte. +Karl Dragoch n'avait donc qu'à fréter une +barque de pêche, et, dès qu il serait hors +des jetées, il le rencontrerait sans aucun +doute.</p> + +<p>Le détective, désespéré de son impuissance, +se résigna à adopter ce parti. A +une heure et demie de l'après-midi, il mettait +à la voile et doublait le môle, à la recherche +de l'aviso. Il ne disposait plus que de cent +cinquante minutes pour arriver au rendez-vous +de Serge Ladko!</p> + +<p>Celui-ci, pendant que Karl Dragoch +subissait cette série de mésaventures, +poursuivait méthodiquement l'exécution de +son plan.</p> + +<p>Toute la matinée, il était resté aux aguets, +sa barge dissimulée dans les roseaux de la +rive, s'assurant que le chaland ne faisait +aucun préparatif de départ. En s'emparant, +un peu brutalement peut-être—mais il +n'avait pas le choix des moyens—de Yacoub +Ogul, c'est ce but précisément qu'il avait +visé. Ainsi qu'il l'avait prévu, Striga n'osait +s'aventurer sans guide dans une navigation +des plus délicates et que l'abondance des +bancs de sable rend impraticable à qui n'en +a pas fait l'étude exclusive de sa vie. Il +était à croire que les pirates, incapables de +s'expliquer la disparition de leur pilote, +saisiraient la première occasion de le remplacer. +Mais les pilotes n'abondent pas sur +le bras de Kilia, et, jusqu'à onze heures du +matin, les eaux, si l'on fait exception du +chaland toujours immobile et de la barge +invisible, demeurèrent complètement désertes +A onze heures seulement, deux +embarcations apparurent du côté de la mer. +Serge Ladko, les ayant examinées avec +sa longue-vue, reconnut que l'une d'elles +était celle d'un pilote. Ivan Striga allait +donc vraisemblablement trouver le secours +qu'il devait attendre avec impatience. Le +moment d'intervenir était arrivé.</p> + +<p>La barge sortit hors des roseaux et se +rapprocha du chaland.</p> + +<p>« Oh! du chaland!... héla Serge Ladko +quand il fut à portée de la voix.</p> + +<p>—Oh!... lui fut-il répondu.</p> + +<p>Un homme apparut sur le rouf. Cet +homme, c'était Ivan Striga.</p> + +<p>Quelle fureur gronda dans le coeur de +Serge Ladko, lorsqu'il aperçut cet ennemi +acharné de son bonheur, le lâche qui, depuis +tant de mois, tenait Natcha en son pouvoir!</p> + +<p>Mais il s'attendait à cette rencontre qu'il +avait cherchée. Il y était préparé. Sa fureur, +il la renferma en lui-même, et, se faisant +violence:</p> + +<p>—Vous n'auriez pas besoin d'un pilote? +demanda-t-il d'une voix calme.</p> + +<p>Au lieu de répondre, Striga, abritant ses +yeux de la main, considéra un long instant +celui qui l'interpellait. A vrai dire, d'un seul +regard il avait été fixé sur la personnalité +du nouveau venu. Mais, qu'il eût devant lui +le mari de Natcha, cela lui paraissait si +extraordinaire et, on peut le dire, si inespéré, +qu'il hésitait devant l'évidence.</p> + +<p>—N'êtes-vous pas Serge Ladko, de +Roustchouk? interrogea-t-il à son tour.</p> + +<p>—C'est bien moi, répondit le pilote.</p> + +<p>—Ne me reconnaissez-vous pas?</p> + +<p>—Il faudrait donc être aveugle, répliqua +Serge Ladko. Je vous reconnais parfaitement, +Ivan Striga.</p> + +<p>—Et vous me faites vos offres de service?</p> + +<p>—Pourquoi pas? je suis pilote, déclara +froidement Serge Ladko.</p> + +<p>Striga balança un instant. Que celui +qu'il haïssait le plus au monde vint ainsi +bénévolement se mettre à sa merci, c'était +trop beau. Cela ne cachait-il pas un piège?... +Mais quel danger pouvait faire courir un +homme seul à un équipage nombreux et +résolu? Qu'il conduisit le chaland jusqu'à +la mer, puisqu'il avait la sottise de le proposer! +Une fois en mer, par exemple!...</p> + +<p>—Embarque! conclut le pirate, la bouche +déformée par un rictus cruel que vit distinctement +Serge Ladko.</p> + +<p>Celui-ci ne se fit pas répéter l'invitation. +Sa barge accosta le chaland, à bord duquel +il monta. Striga s'avança au-devant +de lui.</p> + +<p>—Me permettrez-vous, dit-il, de vous +exprimer ma surprise de vous rencontrer +aux bouches du Danube?</p> + +<p>Le pilote garda le silence.</p> + +<p>—On vous croyait mort, reprit Striga, +depuis le temps que vous avez disparu de +Roustchouk.</p> + +<p>Cette insinuation n'obtint pas plus de +succès que la précédente.</p> + +<p>—Qu'étiez-vous devenu? interrogea Striga +sans se décourager.</p> + +<p>—Je n'ai pas quitté le voisinage de la +mer, répondit enfin Serge Ladko.</p> + +<p>—Si loin de Roustchouk! s'exclama +Striga.</p> + +<p>Serge Ladko fronça les sourcils. Cet +interrogatoire commençait à l'exaspérer. +Suivant la ligne de conduite qu'il s'était +tracée, il refréna toutefois son impatience +et expliqua posément:</p> + +<p>—Les périodes troublées ne sont pas +favorables aux affaires.</p> + +<p>Striga le considéra d'un oeil narquois.</p> + +<p>—Et l'on vous disait patriote! s'écria-t-il +avec ironie.</p> + +<p>—Je ne fais plus de politique, dit sèchement +Serge Ladko.</p> + +<p>A ce moment, le regard de Striga tomba +sur la barge, que le courant avait fait +éviter à l'arrière du chaland. Il tressaillit +violemment. Il ne pouvait se tromper. +C'était bien cette barge, dont il s'était +servi lui-même pendant huit jours, et qu'il +avait retrouvée amarrée au quai de Semlin. +Serge Ladko mentait donc quand il prétendait +ne pas avoir quitté le delta du Danube?</p> + +<p>—Depuis que vous avez quitté Roustchouk, +vous ne vous êtes pas éloigné de ces +parages? insista Striga en scrutant de l'oeil +son interlocuteur.</p> + +<p>—Non, répondit Serge Ladko.</p> + +<p>—Vous m'étonnez, fit Striga.</p> + +<p>—Pourquoi? Avez-vous cru me rencontrer +ailleurs?</p> + +<p>—Vous, non. Mais cette embarcation... +Je jurerais l'avoir vue sur le haut fleuve.</p> + +<p>—C'est bien possible, répondit Serge +Ladko avec indifférence. Je l'ai achetée, il +y a trois jours, d'un homme qui disait +arriver de Vienne.</p> + +<p>—Comment était cet homme? demanda +vivement Striga dont les soupçons évoluaient +vers Karl Dragoch.</p> + +<p>—Un brun, avec des lunettes.</p> + +<p>—Ah!... fit Striga tout songeur.</p> + +<p>Les réponses du pilote l'avaient visiblement +ébranlé. Il ne savait plus ce qu'il +devait croire. Mais il ne tarda pas à libérer +son esprit de toute préoccupation. +Qu'importait après tout? Que Serge Ladko +dît ou ne dît pas la vérité, il n'en était pas +moins entre ses mains. L'imbécile, qui se +jetait ainsi dans la gueule du loup!... Entré +sur le chaland, il n'en sortirait pas vivant. +Voilà des mois que Striga mentait en affirmant +à Natcha qu'elle était veuve. Dès +qu'on serait en mer, ce mensonge deviendrait +une vérité.</p> + +<p>—Partons! dit-il en manière de conclusion +à ses pensées.</p> + +<p>—A midi, répondit tranquillement Serge +Ladko qui, sortant des provisions d'un sac +qu'il portait à la main, se mit en devoir de +déjeuner.</p> + +<p>Le pirate eut un geste d'impatience. +Serge Ladko feignit de n'en rien voir.</p> + +<p>—Je dois vous prévenir, dit Striga, que +je tiens à être à la mer avant la nuit.</p> + +<p>—Nous y serons,» affirma le pilote, sans +montrer la moindre velléité de modifier sa +décision.</p> + +<p>Striga s'éloigna vers l'avant. A en juger +par l'expression réfléchie de son visage, +il lui restait un souci. Que le mari s'offrit +à conduire précisément le chaland dans +lequel sa femme était retenue prisonnière, +cette coïncidence était tout de même par +trop extraordinaire. Certes, rien ne pouvant +empêcher que Serge Ladko ne fût seul à +bord contre six hommes déterminés, Striga +eût sagement fait en ne cherchant pas plus +loin. Mais il se tenait en vain ce raisonnement +irréfutable. C'était pour lui un besoin +de savoir si la disparition de Natcha était +connue du principal intéressé. Sa curiosité +surexcitée ne lui laissa pas de cesse qu'il +n'y eût cédé.</p> + +<p>«Avez-vous reçu des nouvelles de Roustchouk +depuis que vous l'avez quitté? +demanda-t-il en revenant vers le pilote qui +continuait paisiblement son repas.</p> + +<p>—Jamais, répondit celui-ci.</p> + +<p>—Ce silence ne vous a pas surpris?</p> + +<p>—Pourquoi m'aurait-il surpris? demanda +Serge Ladko en fixant son interlocuteur.</p> + +<p>Quelle que fût son audace, celui-ci se +sentit gêné sous ce ferme regard.</p> + +<p>—Je croyais, balbutia-t-il, que vous y +aviez laissé votre femme.</p> + +<p>—Et moi je crois, répliqua froidement +Serge Ladko, qu'un autre sujet de conversation +serait préférable entre nous.»</p> + +<p>Striga se le tint pour dit.</p> + +<p>Quelques minutes après midi, le pilote +donna l'ordre de lever l'ancre, puis, la +voile hissée et bordée, il prit lui-même la +barre. A ce moment Striga s'approcha de +lui.</p> + +<p>«Je dois vous prévenir, lui dit-il, que le +chaland a besoin de fond.</p> + +<p>—Il est sur lest, objecta Serge Ladko. +Deux pieds d'eau doivent suffire.</p> + +<p>—Il en faut sept, affirma Striga.</p> + +<p>—Sept! s'écria le pilote, pour qui ce seul +mot était une révélation.</p> + +<p>Voilà donc pourquoi la bande du Danube +avait échappé jusqu'ici à toutes les poursuites! +Son bateau était habilement truqué. +Ce qu'on en apercevait hors de l'eau n'était +qu'une trompeuse apparence. Le véritable +chaland était sous-marin, et c'est dans +cette cachette qu'était déposé le produit +de ses rapines. Cachette qui pouvait, au +besoin, Serge Ladko le savait par expérience, +se transformer en inviolable cachot.</p> + +<p>—Sept, avait répété Striga en réponse. +à l'exclamation du pilote.</p> + +<p>—C'est bien,» dit celui-ci sans faire +d'autre observation.</p> + +<p>Pendant les premiers moments qui suivirent +le départ, Striga, qui conservait malgré +tout un reste d'inquiétude, ne se départit +pas d'une surveillance rigoureuse. Mais +l'attitude de Serge Ladko était de nature à +le rassurer. Très appliqué à ses fonctions, +il ne nourrissait visiblement aucun mauvais +dessein et prouvait que sa réputation +d'habileté était amplement justifiée. Sous +sa main, le chaland évoluait docilement +entre les bancs invisibles et suivait avec +une précision mathématique les sinuosités +de la passe.</p> + +<p>Peu à peu, les dernières craintes du +pirate s'évanouirent. La navigation se +poursuivait sans incident. Bientôt on +atteindrait la mer.</p> + +<p>Il était quatre heures quand on l'aperçut. +Après un dernier coude du fleuve, le +ciel et l'eau se rejoignirent à l'horizon.</p> + +<p>Striga interpella le pilote.</p> + +<p>«Nous voici parés, je pense? dit-il. Ne +pourrait-on rendre la barre au timonier +habituel?</p> + +<p>—Pas encore, répondit Serge Ladko. +Le plus difficile n'est pas fait.»</p> + +<p>A mesure qu'on gagnait vers l'embouchure, +un champ plus vaste était offert à +la vue. Placé au sommet mouvant de cet +angle dont les branches s'ouvraient peu à +peu, Striga tenait son regard obstinément +dirigé vers la mer. Tout à coup, il saisit +une longue-vue, la braqua sur un petit +vapeur de quatre à cinq cents tonneaux +qui doublait la pointe Nord, puis, après un +bref examen, donna l'ordre de hisser un +pavillon en tête de mât. On répondit aussitôt +par un signal pareil à bord du vapeur, qui, +venant sur tribord, commença à se rapprocher +de l'estuaire.</p> + +<p>A ce moment, Serge Ladko ayant poussé +la barre toute à bâbord, le chaland abattit +sur tribord, et, coupant obliquement le +courant, prit son erre vers le Sud-Est, +comme pour aborder la rive droite.</p> + +<p>Striga étonné, regarda le pilote dont +l'impassibilité le rassura. Un dernier banc +de sable obligeait sans doute les bateaux à +suivre cette route capricieuse.</p> + +<p>Striga ne se trompait pas. Oui, un banc +de sable gisait en effet dans le lit du fleuve, +mais non pas du côté de la mer, et c'est +droit sur ce banc que Serge Ladko gouvernait +d'une main ferme.</p> + +<p>Soudain, il y eut un formidable craquement. +Le chaland en fut ébranlé jusque dans +ses fonds. Sous le choc, le mât vint en bas, +cassé net au ras de l'emplanture, et la voile +s'abattit en grand, recouvrant de ses larges +plis les hommes qui se trouvaient à l'avant. +Le chaland, irrémédiablement engravé, +demeura immobile.</p> + +<p>A bord, tout le monde avait été renversé, +y compris Striga, qui se releva ivre de rage.</p> + +<p>Son premier regard fut pour Serge +Ladko. Le pilote ne paraissait pas ému de +l'accident. Il avait lâché la barre, et, les +mains enfoncées dans les poches de sa +vareuse, il surveillait son ennemi, le regard +attentif à ce qui allait suivre.</p> + +<p>« Canaille! » hurla Striga, qui, brandissant +un revolver, courut vers l'arrière.</p> + +<p>A la distance de trois pas, il tira.</p> + +<p>Serge Ladko s'était baissé. La balle +passa au-dessus de lui sans l'atteindre. +Aussitôt redressé, il fut d'un bond sur +son adversaire, que son couteau frappa +au coeur. Ivan Striga s'écroula comme +une masse.</p> + +<p>Le drame s'était déroulé si rapidement, +que les cinq hommes de l'équipage, embarrassés, +d'ailleurs, dans les plis de la voile, +n'avaient pas eu le temps d'intervenir. +Mais quel hurlement ils poussèrent en +voyant tomber leur chef!</p> + +<p>Serge Ladko, s'élançant à l'avant du +spardeck, se précipita à leur rencontre. De +la, il dominait le pont, sur lequel les hommes +accouraient en tumulte.</p> + +<p>«Arrière! cria-t-il, les deux mains armées +de revolvers, dont l'un venait d'être +arraché à Striga.</p> + +<p>Les hommes s'arrêtèrent. Ils n'avaient +point d'armes, et, pour s'en procurer, il leur +fallait pénétrer dans le rouf, c'est-à-dire +passer sous le feu de l'ennemi.</p> + +<p>—Un mot, camarades, reprit Serge +Ladko sans quitter son attitude menaçante. +J'ai là onze coups. C'est plus qu'il n'en faut +pour vous descendre tous jusqu'au dernier. +Je vous préviens que je tire, si vous ne +reculez pas immédiatement vers l'avant.</p> + +<p>L'équipage se consulta, indécis. Serge +Ladko comprit que, s'ils se ruaient tous à +la fois, il arriverait bien sans doute à en +abattre quelques-uns, mais qu'il serait +lui-même abattu par les autres.</p> + +<p>—Attention!... Je compte jusqu'à trois, +annonça-t-il, sans leur laisser le temps de +la réflexion. Un!...</p> + +<p>Les hommes ne bougèrent pas.</p> + +<p>—Deux!... prononça le pilote.</p> + +<p>Il y eut un mouvement dans le groupe. +Trois hommes ébauchèrent une velléité +d'attaque. Deux commencèrent à battre, en +retraite.</p> + +<p>—Trois!...» dit Serge Ladko en pressant +la détente.</p> + +<p>Un homme tomba, l'épaule traversée +d'une balle. Ses compagnons s'empressèrent +de prendre la fuite.</p> + +<p>Serge Ladko, sans quitter son poste +d'observation, jeta un regard vers le vapeur +qui avait obéi au signal de Striga. +Le bâtiment était maintenant à moins d'un +mille. Lorsqu'il serait bord à bord avec le +chaland, lorsque son équipage se serait +joint aux pirates, dont il était nécessairement +plus ou moins complice, la situation +deviendrait des plus graves.</p> + +<p>Le steamer approchait toujours. Il n'était +plus qu'à trois encablures, quand, évoluant +brusquement sur tribord, il décrivit un +grand cercle et s'éloigna vers la haute +mer. Que signifiait cette manoeuvre? Avait-il +donc été inquiété par quelque chose que +Serge Ladko ne pouvait apercevoir?</p> + +<p>Celui-ci, le coeur battant, attendit. Quelques +minutes s'écoulèrent, et un autre +vapeur surgit hors de la pointe du Sud. +Sa cheminée vomissait des torrents de +fumée. Le cap droit sur le chaland, il +arrivait à toute vitesse. Bientôt, Serge +Ladko put reconnaître à l'avant une figure +amie, celle de son passager, M. Jaeger, +celle du détective Karl Dragoch. Il était +sauvé.</p> + +<p>Un instant plus tard, le pont de la gabarre +était envahi par la police, et son équipage +se rendait, sans essayer une résistance +inutile.</p> + +<p>Pendant ce temps, Serge Ladko s'était +précipité dans le rouf. L'une après l'autre, +il en visita les cabines. Une seule porte était +fermée. Il la renversa d'un coup d'épaule +et s'arrêta sur le seuil, éperdu.</p> + +<p>Natcha, reconquise, lui tendait les bras.</p> + + +<br><br><br> + +<a name="XIX"></a> + +<h3>XIX</h3> + + +<h3>ÉPILOGUE.</h3> + + +<p>Le procès de la bande du Danube passa +inaperçu dans le flamboiement de la guerre +russo-turque. Les brigands, y compris +Titcha aisément cueilli à Roustchouk, +furent pendus haut et court, sans éveiller +dans le public l'attention qu'en de moins +tragiques circonstances on eût accordé à +leur exécution.</p> + +<p>—-Toutefois, les débats donnèrent aux +principaux intéressés l'explication de ce +qui était resté jusqu'ici incompréhensible +pour eux. Serge Ladko sut par suite de +quel quiproquo il avait été emprisonné +dans le chaland en lieu et place de Karl +Dragoch, et comment Striga, ayant appris +par les journaux l'envoi d'une commission +rogatoire à Szalka, s'était introduit dans +la maison du pêcheur Ilia Brusch, pour +répondre aux questions du commissaire de +police de Gran.</p> + +<p>Il sut également comment Natcha, enlevée +par la bande du Danube, avait eu à +lutter contre les attaques de Striga, qui, se +croyant certain d'avoir abattu son ennemi, +ne cessait de lui affirmer qu'elle était veuve. +Un soir notamment, Striga, à l'appui de son +dire, avait montré à la jeune femme son +propre portrait, qu'il prétendait avoir conquis +de haute lutte sur le légitime propriétaire. +Il en était résulté une scène violente, +au cours de laquelle Striga s'était +emporté jusqu'à la menace. De là, le cri +poussé par Natcha, et que le fugitif avait +entendu dans la nuit.</p> + +<p>Mais c'était là de l'histoire ancienne. +Serge Ladko ne pensait plus aux mauvais +jours depuis qu'il avait eu le bonheur de +retrouver sa chère Natcha.</p> + +<p>Le territoire de la Bulgarie lui étant +interdit, l'heureux couple, après les événements +qui viennent d'être racontés, s'était +fixé d'abord dans la ville roumaine de +Giurgievo. C'est là qu'il se trouvait, quand, +au mois de mai de l'année suivante, le +Tzar déclara officiellement la guerre au +Sultan. Serge Ladko, est-il besoin de le +dire, fut des premiers qui s'engagèrent +dans les rangs de l'armée russe, à laquelle, +grâce à sa connaissance du théâtre des +opérations, il rendit d'importants services.</p> + +<p>La guerre finie, la Bulgarie enfin libre, +il revint avec Natcha dans la maison de +Roustchouk et reprit son métier de pilote. +Tous deux y vivent encore aujourd'hui, +heureux et honorés.</p> + +<p>Karl Dragoch est resté leur ami. Pendant +longtemps, il n'a jamais manqué de +descendre le Danube, au moins une fois +l'an, pour venir à Roustchouk. Aujourd'hui, +les voies ferrées, dont le réseau s'est progressivement +développé, lui permettent +d'abréger le voyage. Mais c'est toujours en +suivant les méandres du fleuve que Serge +Ladko, au hasard de ses pilotages, lui rend +ses visites à Budapest.</p> + +<p>Des trois garçons que Natcha lui a donnés +et qui sont maintenant des hommes, le +plus jeune, après un sévère apprentissage +sous les ordres de Karl Dragoch, est en +bonne voie pour atteindre les plus hauts +grades dans l'administration judiciaire de +Bulgarie.</p> + +<p>Le cadet, digne héritier d'un lauréat de +la Ligue Danubienne, s'est consacré au +peuple des eaux. Toutefois, rejetant la +ligne, il a perfectionné les méthodes de +combat. Il doit à ses pêcheries d'esturgeon +une célébrité universelle et une fortune +qui promet de devenir considérable.</p> + +<p>Quant à l'aîné, il succédera à son père, +lorsque l'âge de la retraite sonnera pour +celui-ci. Par lui seront alors conduits vapeurs +et chalands, de Vienne à la mer, +dans les passes sinueuses et entre les +bancs perfides du grand fleuve; par lui se +perpétuera la race des Pilotes du Danube.</p> + +<p>Mais, quelle que soit la différence de leurs +positions, des trois fils de Serge Ladko le +coeur bat à l'unisson. Aiguillés par la vie +sur des routes divergentes, ils se rencontrent +toujours à ces carrefours: une même +vénération pour leur père, une égale tendresse +pour leur mère, un pareil amour de +la patrie bulgare.</p> + +<br><br><br> +<h2>TABLE.</h2> + + + + +<p>Chapitres.</p> + +<p><a href="#I">I</a>.—Au concours de Sigmaringen</p> + +<p><a href="#II">II</a>.—Aux sources du Danube</p> + +<p><a href="#III">III</a>.—Le passager d'Ilia Brusch</p> + +<p><a href="#IV">IV</a>.—Serge Ladko</p> + +<p><a href="#V">V</a>.—Karl Dragoch</p> + +<p><a href="#VI">VI</a>.—Les yeux bleus</p> + +<p><a href="#VII">VII</a>.—Chasseurs et gibiers</p> + +<p><a href="#VIII">VIII</a>.—Un portrait de femme</p> + +<p><a href="#IX">IX</a>.—Les deux échecs de Dragoch</p> + +<p><a href="#X">X</a>.—Prisonnier</p> + +<p><a href="#XI">XI</a>.—Au pouvoir d'un ennemi</p> + +<p><a href="#XII">XII</a>.—Au nom de la loi</p> + +<p><a href="#XIII">XIII</a>.—Une commission rogatoire</p> + +<p><a href="#XIV">XIV</a>.—Entre ciel et terre</p> + +<p><a href="#XV">XV</a>.—Près du but</p> + +<p><a href="#XVI">XVI</a>.—La maison vide</p> + +<p><a href="#XVII">XVII</a>.—A la nage</p> + +<p><a href="#XVIII">XVIII</a>.—Le pilote du Danube</p> + +<p><a href="#XIX">XIX</a>.—Épilogue</p> + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le pilote du Danube, by Jules Verne + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PILOTE DU DANUBE *** + +***** This file should be named 11484-h.htm or 11484-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/1/4/8/11484/ + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and PG Distributed +Proofreaders. 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